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Hier — 27 février 2021Orient XXI

« Bir Başkadır ». En Turquie, le sécularisme comme paravent des inégalités

Par Rafik Chekkat

Bir Başkadır innove avec Meryem, une femme de ménage voilée, en personnage principal. Mais au fil des épisodes, la série fait l'éloge d'une société où religieux et laïcs, modernes et conservateurs, pauvres et riches acceptent le rôle qui leur est assigné.

« Comment peuvent-ils se laisser avoir par ces religieux ? » demande avec insistance Peri (Defne Kayalar) à sa consœur psychiatre Gülbin (Tülin Özen). « Ces gens sont fous avec leurs prières et leurs hodja1. Nous ne pouvons pas comprendre. C'est comme si on vivait dans un autre pays que ces gens ». Les premières scènes de la série Bir Başkadır (Ethos pour la version internationale) dressent d'emblée le constat d'une Turquie divisée entre religieux et laïcs, modernes et conservateurs, riches et pauvres. Malgré l'usage appuyé que fait le réalisateur et scénariste Berkun Oya de ces oppositions, la série est une réussite et connaît un franc succès depuis sa diffusion sur la plateforme Netflix, fin 2020.

Servi par une distribution haut de gamme et une excellente direction d'actrices et d'acteurs, des dialogues ciselés, une intrigue efficace et une certaine poésie bucolique, Bir Başkadır est un drame psychologique. Une série sur les non-dits, silences, incompréhensions, dénis, traumatismes et refoulements qui jalonnent l'existence, à laquelle on peut toutefois reprocher son côté didactique et son sentimentalisme, à l'instar d'autres productions turques grand public. Sa plus grande qualité est de faire la part belle aux personnages féminins, dont celui de Meryem (Öykü Karayel), qui crève l'écran.

Bir Başkadır semble déjouer certains stéréotypes, avec des personnages masculins, musulmans pratiquants et conservateurs qui s'avèrent en définitive plus ouverts et tolérants que ce à quoi l'on s'attendrait. En comparaison de la grossièreté avec laquelle peuvent être dépeints certains personnages musulmans dans les séries occidentales, Bir Başkadır fait preuve d'une subtilité certaine. Mais les clichés qu'elle déjoue par le récit, elle les réintroduit par le discours et la structure.

Le religieux qui citait Jung

À partir de la relation de Meryem avec la psychiatre Peri qu'elle consulte pour tenter de comprendre les multiples évanouissements dont elle est sujette va se déployer l'arc narratif de la série. Chaque personnage est en lien avec l'une ou l'autre, souvent même les deux. Chacun.e appartient au monde des laïcs ou à celui des religieux, modernes ou conservateurs, ruraux ou urbains, riches ou pauvres, des femmes voilées ou non voilées, des actrices ou des spectatrices de feuilletons, etc. L'opposition a beau être une des structures élémentaires de la narration, Berkun Oya étire le procédé à l'excès. Du récit au discours, jusqu'à la mise en scène et l'abondance de plans en champ/contrechamp, tout dans la série repose sur un mode binaire.

Deux mondes se font bien face, se télescopent, mais toujours sur un mode asymétrique. Car Bir Başkadır plaide ouvertement en faveur de la modernité séculariste : Meryem et son frère Yasin finissent par s'émanciper de la tutelle du hodja ; celui dont on devine qu'il pourrait lui succéder s'intéresse à Jung et à son concept d'inconscient collectif, etc. La modernisation, comprise ici comme l'accomplissement de l'individu par la sortie de l'emprise de la tradition religieuse et le triomphe de la psychanalyse, est non seulement présentée comme désirable, mais également comme une force irrésistible.

Même le dernier bastion de la religion, qui consiste à donner sens à l'absurdité de la vie, c'est-à-dire au fait que la mort puisse survenir à tout moment, est attaqué et mis à mal. Le hodja, homme pieux et sage, ne parvient pas à surmonter la perte de son épouse. Il a beau multiplier les prières et les invocations, la religion ne lui est d'aucun secours. Il éclate en sanglots dans les bras de sa fille. Dans le long générique de fin qui suit cette séquence, il n'y a aucune musique, aucune image. Seulement le texte qui défile sur fond noir, comme pour marquer le néant après la mort. Rien que le long silence de la nuit.

Une bande-annonce nostalgique

« Ce sont eux [les religieux] qui ont le pouvoir, la majorité, déclare à nouveau Peri à Gülbin. Toi et moi, dans ce pays, nous vivons dans un aquarium ». La remarque est intéressante si l'on se réfère à l'une des tendances de la production audiovisuelle actuelle (séries comprises) : la disparition comme élément référentiel du peuple ordinaire au profit d'une attention portée aux espèces sociales ; ce qu'Alain Brossat nomme « le cinéma entomologique »2. Une tendance accentuée par le genre même de la série, avec ses personnages qui sont autant d'espèces dont Bir Başkadır reconstitue la vie de manière « folklorique et ornementale » : la psy déprimée, le bourgeois oisif en conflit avec sa mère, l'étudiante lesbienne en quête de liberté, la bigote intransigeante…

La série semble habitée par l'idée du peuple absent, ce dont témoignent les images d'archives récurrentes en fin d'épisode. Images tirées de la Turquie des années 1970, usage de la musique et des morceaux — superbes — de Ferdi Ozbegen, typographie rétro des titres : une nostalgie lancinante traverse la série. Avec ces références au passé, Berkun Oya semble regretter un ordre social que n'avaient pas encore perturbé l'avènement politique des « islamistes » et l'essor de ceux qu'on appelle les « Anatoliens ».

Il est certain en revanche que la critique sociale est tout à fait absente de la série, étant entendu qu'elle constitue une « fonction », et aucunement un « genre »3. S'il est question de riches et de pauvres dans Bir Başkadır, leur rencontre se fait sur un mode non conflictuel. Car le problème n'est pas tant l'inégalité sociale, mais que les pauvres n'ont pas conscience du malheur des riches, et que ces derniers manquent d'empathie envers les pauvres. « Si tu veux vraiment créer un lien avec elle, [Meryem] si tu veux une relation honnête avec les autres, tu dois les accepter comme ils sont », conseille ainsi Melissa à Peri.

Montrer des riches qui ont également leur lot de problèmes est le pendant d'une autre tendance des productions bourgeoises : mettre à l'écran des pauvres souriants et insouciants, démunis certes, mais heureux. Cette rencontre du dénuement et du bonheur (l'un des thèmes de prédilection d'un certain cinéma sur l'Afrique) permet de déculpabiliser des audiences qui n'ont plus à s'interroger sur les causes de cette pauvreté, sur les rapports entre leur mode de vie basé sur une certaine forme d'abondance ici, et la misère là-bas.

En faisant disparaître les institutions et le peuple ordinaire au profit d'une attention portée à des personnages (la question kurde n'est par exemple que subrepticement abordée au détour d'un conflit familial), Bir Bașkadir concrétise d'une certaine manière l'un des vœux du libéralisme. Elle met en scène une société où tout le monde est à sa place et a accepté son rôle, où les différentes classes se croisent sur un mode non antagonique. « Il n'existe pas de société, déclarait Thatcher en 1980. Il n'y a que des individus, femmes et hommes […] et leurs familles ».

Le piège de l'orientalisme

Comment s'extirper — en particulier lorsqu'on est jeune — de l'esprit parfois borné et étriqué, disons même bigot, de certaines campagnes ? La question est tout à fait légitime. Elle est même au cœur [du film Le Poirier sauvage (2018) de Nuri Bilge Ceylan, dont certains plans de Bir Başkadır semblent d'ailleurs s'inspirer. Mais cette interrogation traverse ce long-métrage au milieu de quantité d'autres, tant il semble difficile (et artificiel) de les isoler.

Questionner cette tendance consistant à faire de la religion l'objet immédiat (et presque exclusif) de toute approche critique des sociétés musulmanes nous ramène à L'Orientalisme d'Edward Said, publié en 1978. Cet ouvrage n'a sans doute pas fini de nous livrer ses possibilités interprétatives, y compris celles que l'auteur lui-même n'avait pas nécessairement à l'esprit. Il nous invite en effet à lire l'orientalisme non comme une doctrine positive, un corps uniforme de textes, mais comme un ensemble de limites et de contraintes de la pensée, qui s'imposent aussi bien aux « Orientaux » qu'aux « Occidentaux ».

Parmi ces contraintes, l'une des plus puissantes est celle qui a fini par faire de l'Orient le foyer par excellence de la religion. En tant que pratique discursive, l'orientalisme est un puissant opérateur de partage entre le séculier et le religieux. Il n'est ainsi ni plus ni moins qu'un sécularisme, idée ramassée dans la formule d'Edgar Quinet tirée de son Génie des religions (1842) : « L'Asie a les prophètes, l'Europe a les docteurs »4.

La religion — et ses corollaires que seraient l'archaïsme, la violence, le terrorisme, etc. — devient ainsi un danger plus insidieux que celui représenté par les États et leurs différentes institutions, par les multinationales et toutes les forces qui organisent actuellement notre dépossession et notre impuissance. « Être du côté du sécularisme aujourd'hui, écrit Gil Anidjar, c'est oublier que le sécularisme continue à être, lui, du côté de l'inégalité ».

#

Bir Başkadır en turc, Ethos en français et à l'international
Réalisateur : Berkun Oya
8 épisodes, 1 saison
Sur Netflix


1Enseignant coranique qui du fait de sa connaissance devient un référent religieux dans les campagnes de Turquie.

2Alain Brossat, Jean-Gabriel Périot,Ce que peut le cinéma. Conversations, La découverte, 2018.

3Franck Fischbach, La critique sociale au cinéma, Vrin, 2012.

4C'est la lecture stimulante qu'en fait Gil Anidjar, universitaire et enseignant à Columbia University, dans le livreSémites. Religion, race et politique en 0ccident chrétien, Le bord de l'eau, 2016.

À partir d’avant-hierOrient XXI

Ces Syriens qui fuient le service militaire

Par Adèle Surprenant

Si certains Syriens reviennent dans les zones reprises par le régime, de nombreux jeunes continuent de s'exiler au Liban pour éviter le service militaire. Craignant d'être arrêtés comme déserteurs, ils n'ont pas l'intention de rentrer au pays.

« Je suis venu au Liban parce que c'était ma seule option », confie Rabih, 28 ans, joint via une application de messagerie populaire, alors que Beyrouth traverse son énième confinement. Originaire de Salamyeh, à proximité de Hama, il a quitté la Syrie en 2017 à la fin de ses études pour éviter le service militaire obligatoire dans les Forces armées syriennes (FAS).

En vertu de la Constitution syrienne, les jeunes hommes sont appelés pour une durée de 18 mois à deux ans, sauf exception. Des exemptions peuvent être accordées pour des raisons médicales, pour le fils unique d'une famille (même s'il a des sœurs) ou pour les étudiants, qui peuvent repousser la conscription jusqu'à leur diplôme. Une dernière année d'université ne peut être rattrapée qu'à trois reprises, depuis que le régime s'est rendu compte que les étudiants échouaient volontairement afin de repousser le moment où ils devraient se rendre dans l'armée.

Un stratagème que Mahdi connait bien : ce Damascène de 26 ans a redoublé sa quatrième année d'architecture pour « gagner du temps » avant d'émigrer dans le pays voisin, explique-t-il, où il n'envisage aucun avenir pour lui et ses compatriotes. Le Liban fait face à une crise économique et financière aggravée par les mesures sanitaires mises en place pour lutter contre la Covid-19.

À l'ombre du Cèdre

« La dernière année a tout changé, poursuit Mahdi. J'avais un travail, je gagnais bien ma vie en attendant de pouvoir partir pour l'Europe. Mais maintenant je n'ai plus assez d'argent pour survivre d'une journée à l'autre, alors c'est absurde de penser au voyage », se désole-t-il, rappelant que, même avant la crise, il était victime de racisme et de discriminations au quotidien.

Dès 2015, le Liban interdit l'enregistrement de nouveaux « réfugiés » auprès du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR). Selon l'agence, moins du quart des Syriens résidents au Liban en 2019 détenaient un statut légal.

Certains réussissent à avoir un visa étudiant, ou bien obtiennent la résidence parce qu'une partie de leur famille détient la citoyenneté libanaise. D'autres, comme Rabih, sont soumis à un système de parrainage qui, d'après lui, le soumet aux humeurs aléatoires de son sponsor libanais et restreint ses libertés. « J'aimerais vivre dans un endroit où mes droits sont respectés, » affirme-t-il, se désolant de ne pas avoir de passeport, comme c'est le cas pour de nombreux évadés du service militaire, qui évitent les institutions syriennes comme la peste — et d'abord l'ambassade.

Interrogé sur un retour en Syrie, Rabih est catégorique : mettre un pied dans son pays d'origine est inimaginable, tant et aussi longtemps que le service militaire y est obligatoire et que le seul moyen pour lui d'y déroger est le badal. Dérivé de l'arabe badil, « alternative », le mot désigne une taxe d'exemption s'élevant de 7 à 10 000 dollars (5 825 à 8 320 euros), dont les modalités d'application dépendent du bon vouloir des fonctionnaires — et de leur penchant pour la corruption.

Une somme quasi impossible à rassembler pour la plupart des jeunes Syriens au Liban, où plus de la moitié de la population est passée sous le seuil de la pauvreté au cours de la dernière année. Pour Rabih, c'est aussi une question de principe : « Je ne veux pas payer le gouvernement parce qu'ils s'en servent pour acheter des armes et tuer des gens », soutient-il. À l'aube de son dixième anniversaire, le conflit en Syrie a fait plus de 387 000 morts, dont quelques 117 000 civils.

Un frein à la reconstruction

À partir de 2017, les autorités libanaises ont commencé à faire pression sur le régime de Damas pour amorcer le retour des réfugiés. Entre avril et janvier 2019, des opérations de rapatriement bimensuel auraient permis à 10 000 réfugiés de rentrer « volontairement » en Syrie, d'après l'AFP. La même année, un rapport de l'organisation Human Rights Watch révèle qu'ils choisissent de rentrer « en raison des politiques brutales et de la détérioration de leurs conditions de vie au Liban ».

« Actuellement, le régime syrien n'a pas les capacités pour accueillir les rapatriés, sur le plan économique comme sécuritaire, explique Kheder Khaddour à Orient XXI. Et il n'en a pas la volonté, puisqu'il se sert des réfugiés pour négocier auprès des donateurs étrangers », soutient le chercheur du Carnegie Middle East Center de Beyrouth. Alors qu'environ 70 % du territoire est aujourd'hui sous contrôle gouvernemental, Kheder Khaddour ne croit pas que les réticences des exilés à rentrer au pays découlent principalement de l'instabilité politico-économique, mais plutôt de l'emprise de l'appareil sécuritaire du régime sur la société.

Un système dont George a fait les frais. Avant de traverser la frontière libanaise illégalement en 2018, il a passé six ans à jouer au chat et à la souris avec les autorités syriennes, faute d'avoir répondu à temps à sa conscription. Chaque année, à la fin du mois de mai, le nom des évadés est transmis aux multiples checkpoints qui parsèment les villes et les routes de Syrie. Se déplacer devient alors périlleux pour ceux qui, comme George, ont préféré la fuite aux armes. Un choix évident, dit-il, puisque son frère aîné a passé huit ans au service militaire.

Espérant ne plus avoir à vivre dans l'ombre, il a finalement pris la route de Beyrouth, où il réside depuis en toute illégalité. Sur son expérience du Liban, il reste mitigé : « C'est une autre sorte de pression ici […], je ne sais pas ce qu'il va advenir de moi si je me fais prendre et renvoyer en Syrie », où il craint le pire : la prison ou l'armée.

Depuis son départ de Syrie, la situation a cependant changé. Mis en place par le régime dans les régions où il a repris le contrôle, les accords de réconciliation permettent techniquement aux déserteurs et aux rebelles de faire table rase du passé avec les autorités gouvernementales. En pratique, des associations comme l'Observatoire syrien des droits de l'homme dénoncent l'incarcération et la mort en détention de plusieurs signataires dudit accord.

Kheder Khaddour estime que les accords de réconciliation ont contribué, avec le manque de ressources des FAS et la baisse d'intensité des affrontements, à ce que « les décideurs à Damas n'ont plus à mettre autant de pression sur la jeunesse pour qu'elle rejoigne l'armée ». Il ajoute que le système sécuritaire s'est privatisé en Syrie, qui a vu se multiplier les groupes paramilitaires. « Ces groupes paient beaucoup plus que l'armée pour le service militaire, alors beaucoup de jeunes joignent ce système alternatif plutôt que le système officiel », précise-t-il, jugeant impossible de quantifier l'ampleur du phénomène. Un article de Reuters repris dans Haaretz1 expliquait cependant que des jeunes Syriens sont recrutés par des sous-traitants russes, qui les enverraient se battre en Libye pour des salaires de 830 à 1 250 euros par mois. Une alternative lucrative au service militaire, mais pas forcément plus alléchante pour ceux qui veulent éviter de combattre à tout prix.

Avec les restrictions aux frontières liées à la crise sanitaire, les tarifs souvent inabordables réclamés par les passeurs et la situation catastrophique du Liban, quelles options restent-ils aux jeunes hommes qui refusent de porter l'uniforme ? Pour Kheder Khaddour, cette question est intimement liée à celle de la reconstruction de la Syrie, ravagée par dix ans d'une guerre dont la fin se fait encore attendre. « Si le régime veut reconstruire, il doit atteindre un objectif, celui d'attirer les gens pour revenir. Et s'il veut les encourager, il doit faire la promotion de la reconstruction », soutient-il. Un cercle vertueux, que l'obligation à servir dans l'armée rend pour l'heure impossible à mettre en place.


1« Russian Hiring of Syrians to Fight in Libya Accelerated in May, Sources Say », 7 juin 2020.

Israël est-il une démocratie ? Les illusions de la gauche sioniste

Par Nathan Thrall

Le projet d'annexion d'une bonne partie de la Cisjordanie contenu dans le plan Trump du printemps 2020 a relancé le débat sur le régime d'apartheid. En assurant qu'Israël est une démocratie dans ses frontières d'avant 1967, la gauche sioniste israélienne et américaine entretient un mythe.

Les Palestiniens ont été presque totalement absents du débat sur l'annexion au printemps 2020, quand Donald Trump proposait qu'Israël annexe 30 % de la Cisjordanie, laissant aux Palestiniens un « État » constitué de plusieurs cantons discontinus entourés de territoires israéliens. Le « plan Trump » proposait également de révoquer la citoyenneté d'environ un quart des Palestiniens d'Israël en transférant dix villes israéliennes sous la juridiction du futur État palestinien. Beaucoup d'arguments contre le projet américain portaient sur le fait que les territoires étaient de facto annexés et resteraient en possession d'Israël.

Yair Lapid, le président du parti centriste Yesh Atid estime alors qu'une annexion formelle n'est pas nécessaire parce que la zone concernée la plus vaste, la vallée du Jourdain qui représente plus d'un quart de la Cisjordanie et permet l'encerclement total de la population palestinienne par Israël, « fait maintenant partie d'Israël. Ce n'est pas comme si quelqu'un menaçait de nous la reprendre ». Amos Gilad, un ancien général et responsable du ministère de la défense ajoute que le contrôle d'Israël sur la vallée du Jourdain serait plus cohérent avec l'augmentation des colonies juives plutôt qu'avec une annexion « purement déclarative » : « Le gouvernement pourrait prendre des mesures pour garantir que la vallée du Jourdain devienne le foyer de dizaines de milliers d'Israéliens, pas seulement de quelques milliers ». Ainsi le débat général n'était pas de savoir s'il fallait entériner l'appropriation israélienne des territoires de la Cisjordanie, mais comment le faire. Yair Golan, lui aussi ancien général et actuel député du Meretz, le parti sioniste le plus à gauche, affirme alors qu'il voterait en faveur de l'annexion « si le gouvernement israélien déclare que l'objectif final est la séparation avec les Palestiniens ».

Même les opposants les plus virulents à l'annexion, ceux qui ont prévenu que cela transformerait Israël en État d'apartheid, décrivent ce pays comme une démocratie qui fonctionne sans qu'il n'y ait aucun risque qu'un jour ce ne soit plus le cas. Selon cette logique, tant qu'Israël s'abstient d'officialiser l'annexion, tant qu'Israël déclare que l'absorption de la Cisjordanie est temporaire, le pays sera toujours considéré comme une démocratie. Israël ne deviendra jamais un état d'apartheid, sauf s'il déclare lui-même en être un.

La barrière psychologique entre deux régimes

Le principe qu'Israël est une démocratie tel qu'affirmé par le mouvement La Paix maintenant, le parti Meretz, le journal Haaretz et d'autres opposants à l'occupation repose sur la croyance qu'on peut séparer l'État dans ses frontières d'avant 1967 du reste du territoire sous son contrôle. Une barrière psychologique doit être maintenue entre deux régimes : un Israël démocratique (bon) et une occupation provisoire (mauvaise). Cette manière de penser est liée à la croyance générale chez les sionistes libéraux qu'il est légitime de condamner les colonies — et même pour certains, de boycotter leurs produits — mais pas de remettre en cause le soutien du gouvernement à leur installation et leur maintien. Pour ces groupes, ce qui semble le plus troublant à propos de l'annexion est qu'elle décrédibilise leur discours prétendant que l'occupation est extérieure à l'État et qu'elle est temporaire, même si elle dure depuis 53 ans.

Il n'est pas difficile de démontrer que les actions d'Israël en Cisjordanie relèvent d'un système d'apartheid. Les Israéliens et les Palestiniens du même territoire dépendent de deux systèmes législatifs différents. Pour le même crime, commis dans la même rue, ils sont jugés dans des tribunaux différents, l'un militaire, l'autre civil. Les juifs de Cisjordanie, les citoyens israéliens et ceux qui ne le sont pas, mais qui sont en tant que juifs éligibles à l'immigration, profitent des mêmes droits et protections que les Israéliens qui vivent ailleurs dans le pays. Les Palestiniens sont sous un régime militaire et ils n'ont aucune liberté d'expression, aucune liberté de se rassembler, de circuler et peuvent être détenus indéfiniment sans procès. La discrimination n'est pas que nationale — faite par les Israéliens contre les Palestiniens qui n'ont pas la citoyenneté — ; elle est aussi ethnique, faite par les juifs contre les Palestiniens ayant la citoyenneté ou pas. En 2014, l'Association pour les droits civils en Israël, l'une des plus anciennes organisations pour les droits humains, a publié un rapport qui montre que « depuis les années 1980, tous les citoyens israéliens passés devant les tribunaux militaires sont des citoyens arabes ou des résidents en Israël […] Aucune des demandes faites par un citoyen arabe pour transférer son dossier vers un tribunal en Israël n'a été acceptée ».

Droit militaire et lois civiles

Après la guerre de 1967, Israël fait appliquer le droit militaire dans tous les territoires occupés qu'il n'a pas officiellement annexés. Les juifs d'Israël qui emménagent dans les colonies planifiées par le gouvernement en Cisjordanie sont placés sous le droit civil d'Israël, les séparant ainsi du régime juridique auquel sont soumis les Palestiniens qui résident sur ces terres. Israël ne pouvait pas faire appliquer le droit civil à ses citoyens en Cisjordanie sans violer de manière flagrante le droit international qui interdit l'annexion. C'est pourquoi le Parlement a modifié les lois qui s'appliquent aux colons en tant qu'individus extraterritoriaux. De cette manière, Israël étend les droits des Israéliens aux juifs de Cisjordanie : sécurité sociale, assurance nationale, protection des consommateurs, impôts — sur le revenu, le foncier ainsi que la TVA —, enseignement supérieur, entrée en Israël, enregistrement de la population, circulation routière… Le droit de vote fait des colons les seuls citoyens israéliens qui peuvent voter dans leur lieu de résidence en dehors du territoire officiel de l'État, à l'exception d'un petit nombre de citoyens résidents ou en poste à l'étranger. Les jours d'élection, les Palestiniens vivant à côté sont bouclés et leurs possibilités de circulation sont restreintes.

Malgré l'application du droit israélien aux colons, il reste quand même quelques différences par rapport aux autres Israéliens, notamment sur la propriété des terres, la construction et l'aménagement. Afin de les combler, les militaires publient des ordonnances qui distinguent les zones municipales de la colonie — conseils locaux ou régionaux — du reste du territoire occupé, pour qu'Israël puisse utiliser un ensemble de règles (un copier-coller de la législation municipale d'avant 1967) pour étendre les communautés juives, et un autre ensemble de règles pour restreindre celles de Palestiniens. Depuis vingt ans, Israël a construit des dizaines de milliers de logements pour les Juifs israéliens de Cisjordanie et rejeté plus de 96 % des demandes de permis de construction déposées par des Palestiniens et des milliers de maisons de Palestiniens ont été démolies. Les Palestiniens n'ont pas le droit d'entrer dans une zone de colonie, sauf s'ils ont un permis spécial, souvent délivré pendant la saison agricole. Il en est ainsi dans la « zone Seam » — zone de Cisjordanie coupée du reste du territoire par le mur de séparation — dans laquelle les Palestiniens ne peuvent pas se rendre sans permis, même pour travailler leur propre terre, alors que cette même zone est accessible pour un touriste ou un « Israélien » défini comme un citoyen, un résident permanent ou un juif pouvant immigrer en Israël.

Du fait que certaines lois israéliennes sont appliquées en Cisjordanie via un ordre militaire, des organisations juives qui se considèrent comme progressistes affirment qu'il y a deux régimes séparés dans les zones sous contrôle israélien : un régime militaire dans la Cisjordanie non annexée et un régime civil dans les zones annexées comme Jérusalem-Est et dans l'Israël pré-1967. Selon elles, les colons de Cisjordanie et les Palestiniens sont soumis à la même administration militaire oppressive, alors que les citoyens israéliens et les résidents des territoires d'avant 1967 et de Jérusalem-Est sont gouvernés par un régime civil démocratique.

Une entreprise commune de tous les pouvoirs

Ni les colons israéliens ni les Palestiniens ne le ressentent ainsi en Cisjordanie. En fait, ce serait plutôt l'inverse : ce ne sont pas les citoyens israéliens de Cisjordanie ni ceux vivant dans les frontières d'avant 1967 qui vivent sous des régimes séparés, mais les colons israéliens et les Palestiniens vivant à côté d'eux. Les Israéliens de tout le pays roulent sur les autoroutes qui traversent la Cisjordanie : aucun signe n'indique qu'ils ont quitté Israël. Les immigrants juifs peuvent venir de Londres ou de Los Angeles et s'installer dans une colonie de Cisjordanie avec la même facilité qu'à Tel-Aviv. Ils bénéficieront des mêmes avantages financiers, de cours de langue et de taux d'intérêt très bas. Des Israéliens qui vivent dans les frontières d'avant 1967 travaillent fréquemment dans les usines des colonies, étudient dans les universités des colonies accréditées par le Conseil israélien de l'éducation supérieure, consomment dans les centres commerciaux des colonies et visitent des parcs naturels de Cisjordanie.

Le gouvernement d'Israël n'est pas séparé des institutions des territoires occupés. Le Parlement a voté des lois spéciales pour la Cisjordanie et en a amendé d'autres qui s'appliquent uniquement aux Israéliens y résidant. Les ministères dépensent des millions de dollars chaque année pour les infrastructures en Cisjordanie. Une commission exécutive ministérielle approuve l'implantation des colonies en Cisjordanie. Une sous-commission législative promeut leur développement. Le contrôleur d'État supervise les politiques gouvernementales en Cisjordanie et surveille tout, de la gestion des eaux usées à la sécurité routière. La Cour suprême est le tribunal de dernière instance pour les citoyens israéliens et les Palestiniens de tous les territoires sous contrôle israélien. Les policiers israéliens peuvent mettre des contraventions aux Palestiniens comme aux Israéliens de Cisjordanie. L'absorption de la Cisjordanie par Israël est une entreprise commune de tous les pouvoirs, législatif, exécutif ou judiciaire.

Alors que les Israéliens peuvent voyager librement en Israël et dans ses colonies de Cisjordanie, les Palestiniens des territoires occupés qui vivent sous une juridiction séparée ont besoin d'un permis pour aller des territoires non annexés de la Cisjordanie vers Jérusalem, Gaza ou dans les 30 % de la Cisjordanie inaccessible aux Palestiniens : la « zone Seam », les zones sous juridiction des colonies, les zones d'entrainement militaire, dont plus des trois quarts ne sont pas utilisées pour des entrainements militaires, mais ont pour seul objectif d'empêcher les déplacements des Palestiniens et de maintenir le contrôle d'Israël, selon l'ONG Kerem Navot.

Une Palestinienne de Ramallah vit apparemment dans l'une des 165 enclaves placées sous le contrôle de l'Autorité palestinienne (AP), qui représentent à peine 40 % de la Cisjordanie. Mais elle est aussi soumise à une autorité israélienne et non à un régime cisjordanien distinct. Si cette personne est membre d'une organisation illégale — plus de 400 organisations sont inscrites sur une liste qui ne cesse de s'allonger et dans laquelle figurent les principaux partis politiques palestiniens, notamment le Fatah —, elle peut être arrêtée par les forces israéliennes, même si elle se trouve dans les territoires autonomes palestiniens.

C'est ce qui s'est produit en 2019 lorsque Khalida Jarrar, membre du Front populaire pour la libération de Palestine (FPLP) a été arrêtée à 3 h du matin chez elle à Ramallah par les forces israéliennes. L'autonomie des pouvoirs palestiniens est si limitée que c'est Israël qui contrôle toutes les routes qui entrent et sortent des zones gouvernées par l'AP. La police israélienne peut pénétrer à l'intérieur des maisons jour et nuit pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la sécurité des citoyens israéliens, comme arrêter un voleur de voiture.

Vingt-neuf prisons et une administration unique

La résidente de Ramallah qui a été arrêtée peut être conduite au centre de détention dit « Russian Compound » à Jérusalem-Est et être interrogée par les membres du Shabak, l'Agence de sécurité d'Israël, dont le siège est à Tel-Aviv, mais qui opère dans toutes les zones sous le contrôle d'Israël. Elle peut être détenue pour une période de six mois sans procès et sa détention peut être renouvelée pour six mois supplémentaires, et ce à perpétuité. Si finalement un procès a lieu, ce sera au tribunal militaire d'Ofer, proche de Ramallah. Et comme presque tous ceux qui comparaissent devant un tribunal militaire israélien sont déclarés coupables, elle ira très certainement en prison. Cette prison serait l'une des 29 gérées par le service pénitentiaire, administration qui opère dans tous les territoires contrôlés par Israël. Sans permis de visites pour les prisons des territoires des frontières d'avant 1967, sa famille ne pourra pas lui rendre visite.

Elle essaiera probablement de faire appel devant la Cour suprême, mais ses chances y seront faibles : la Cour a approuvé presque chaque politique interdite par le droit international menée dans les territoires occupés, incluant les déportations, assignations à résidence, détentions sans procès, démolitions, confiscations des terres, le pillage des ressources naturelles, les sanctions collectives comme les couvre-feux généralisés, la fermeture des écoles, la privation d'électricité pour une région entière.

En faisant appel, elle devra engager un avocat israélien spécialisé dans les droits fondamentaux qui la défendra devant le procureur général du ministère de la justice, puis devant les juges de la Cour suprême, dont deux d'entre eux vivent en Cisjordanie. Selon les partisans des « régimes séparés », cette personne et les deux juges israéliens ne sont pas si différents les uns des autres. Ils sont tous soumis au régime militaire séparé de Cisjordanie.

Mettre Israël au-dessus des critiques

L'insistance des groupes sionistes libéraux sur le fait qu'il existe une séparation des régimes vient de considérations politiques et non juridiques. Des groupes tels que J Street peuvent ainsi raconter aux donateurs, aux législateurs et aux étudiants qu'ils sont « pro-Israël » tout en critiquant l'occupation qui se situerait quelque part en dehors de l'État. Mais cette tentative visant à mettre Israël au-dessus des critiques et des conséquences de ses politiques en Cisjordanie amène à des assertions absurdes et fausses telles que « les colons israéliens démolissent des maisons [palestiniennes] », comme l'a récemment déclaré J Street. En fait ce ne sont pas les « colons », mais bien le gouvernement d'Israël, que J Street soutient, qui détruit des maisons de Palestiniens en Cisjordanie. Le gouvernement le fait à la demande de ministres et législateurs qui sont élus.

La séparation imaginaire des régimes permet aux libéraux sionistes de promouvoir la solution politiquement correcte des deux États sur la base des frontières d'avant 1967, tout en évitant de reconnaître que le pouvoir de l'État israélien s'étend à toutes les terres sous son contrôle. Les sionistes de gauche ne demandent pas que les citoyens juifs et palestiniens aient les mêmes droits dans un Israël des frontières d'avant 1967. Ils veulent s'assurer qu'Israël restera un État à majorité juive qui pourra continuer à donner à ses citoyens juifs des terres et à accorder des droits d'immigration refusés à la minorité de citoyens palestiniens qui sont restés. Le seul moyen pour les sionistes de gauche de s'opposer à la domination ethnique en Cisjordanie tout en préservant les privilèges ethniques dans les zones des frontières d'avant 1967 est de prétendre qu'il y a un « régime d'apartheid » en Cisjordanie séparé de l'État d'Israël.

Mais c'est une mauvaise compréhension des crimes d'apartheid décrits par le droit international. L'apartheid n'a pas besoin d'être appliqué de manière uniforme et partout dans un pays pour être criminel : dans le droit international, il n'y a pas de « régime d'apartheid ». Le terme « régime » n'apparait nulle part dans la version initiale de 1973 de la Convention sur la suppression et les sanctions du crime d'apartheid. Et, bien que le Statut de Rome de 1998 régissant la Cour pénale internationale utilise le terme « régime » dans sa définition (qui a été ajouté à la demande de la délégation américaine qui était inquiète des poursuites possibles à l'encontre de citoyens américains membres de groupes suprémacistes blancs), ce n'était clairement pas pour permettre à l'apartheid d'être limité à des régions ou à des unités territoriales.

Réduire l'apartheid à l'annexion

Pourtant la notion que seule l'annexion officielle pourrait transformer Israël en état d'apartheid est devenue partie intégrante de l'idéologie des sionistes de gauche. En juin 2020, plus de 500 universitaires, dont la plupart sont de fervents défenseurs d'Israël comme le philosophe juif américain Michael Walzer, ont signé une lettre estimant que « l'annexion des territoires palestiniens mettra en place un système antidémocratique avec des lois distinctes et inégales et une discrimination systématique contre la population palestinienne. De telles discriminations, fondées sur la race, l'ethnie, la religion ou l'appartenance nationale, définissent les “conditions d'apartheid ” et de ‟crimes contre l'humanité” ».

Le même mois, Zulat, un think tank dirigé par l'ancien président du Meretz Zehava Gal-On, publiait un rapport intitulé Whitewashing Apartheid, argumentant que l'apartheid en Cisjordanie est actuellement pratiqué non par Israël, mais par un régime séparé : « même si on annexait un mètre carré, l'État d'Israël renoncerait à ses prétentions démocratiques et abandonnerait 53 ans de déclarations d'intention de mettre fin au conflit et d'arriver à un accord avec les Palestiniens pour arrêter de les gouverner ». Et pourtant, même l'annexion « ne ferait pas obligatoirement d'Israël un État d'apartheid, mais plutôt un État qui opère avec un régime qui a des caractéristiques de l'apartheid dans les territoires occupés ». Selon ses critères, l'Afrique du Sud de l'apartheid était une démocratie — imparfaite, comme toutes les démocraties — qui opérait avec un régime ayant les caractéristiques de l'apartheid dans les townships et les bantoustans. Ces bantoustans avaient au demeurant leurs propres drapeaux, hymnes, fonctionnaires, élections, Parlements et un certain degré d'autonomie, ce qui ne diffère pas tant de celui de l'AP.

Condamner l'annexion au nom de la démocratie

Il est probable qu'aucune organisation n'aura promu avec autant de force l'idée des régimes séparés que Yesh Din, une ONG pour les droits humains qui a défendu des Palestiniens contre les violences des colons, les homicides illégaux, la destruction des propriétés, les confiscations de terres et les restrictions pour accéder à leurs terres agricoles. En 2020, la Yesh Din a été la première à publier un rapport accusant le gouvernement d'apartheid alors qu'elle est une fervente défenseuse de la théorie des régimes séparés. À la question sur le moment où Israël cesse d'être une démocratie, Yesh Din apporte des réponses changeantes et inconsistantes qui sont devenues emblématiques de la faiblesse des arguments en faveur de la solution des régimes séparés.

La nuit où le Likoud a signé un accord de coalition avec Bleu et Blanc, Yesh Din publiait une tribune sur l'impact potentiel d'une annexion et concluait : « L'annexion à venir couperait l'herbe sous le pied de tous ceux qui défendent que tant que l'apartheid, ou au moins un régime comme l'apartheid, est pratiqué en Cisjordanie, l'État souverain d'Israël reste une démocratie. Appliquer la souveraineté israélienne en Cisjordanie revient à déclarer que ce n'est qu'un seul régime et non des administrations séparées. L'annexion sans une citoyenneté entière et égale pour les Palestiniens habitant dans les zones annexées produirait un véritable régime d'apartheid qu'Israël aurait du mal à nier. Un tel régime pourrait continuer à violer les droits humains des Palestiniens, les laissant pour toujours dépourvus de liberté et d'égalité ».

Selon ce raisonnement, Israël pourrait annexer uniquement les zones de Cisjordanie habitées par des juifs, maintenir sous occupation des millions de Palestiniens dans les zones non annexées à proximité et rester une démocratie. Peut-être conscient des failles de cet argumentaire, la Yesh Din a ensuite modifié le texte. La nouvelle version, publiée sans explication, déclarait qu'après l'annexion Israël serait un État d'apartheid sauf s'il donne les mêmes droits aux Palestiniens, pas seulement dans « les zones annexées », comme mentionné dans la version originale, mais dans « toute la Cisjordanie ».

Aux yeux de Yesh Din et d'autres groupes, cette formulation permet à Israël de rester une démocratie, même si deux millions de Palestiniens sont retenus à Gaza sans eau potable, sans réseau d'égouts qui fonctionne ni d'électricité continue et sans avoir le droit d'entrer et sortir librement. Bien qu'Israël affirme avoir mis fin à l'occupation de Gaza en 2005, il contrôle toujours les exportations et importations, les espaces maritime et aérien ainsi que l'enregistrement de la population et donne un numéro d'identité à tous les Palestiniens du territoire, sans lequel ils ne peuvent pas sortir ou traverser la frontière avec l'Égypte.

À noter également l'absence de référence dans le texte de Yesh Din sur le fait qu'Israël doit accorder des droits complets et égaux aux Palestiniens dans les zones officiellement annexées en 1967, à savoir Jérusalem-Est et 28 villages alentour. Les résidents palestiniens de ces zones n'ont pas de « citoyenneté complète ni de droits égaux ». Aucune tentative non plus d'expliquer pourquoi une annexion partielle en 2020 ferait d'Israël un État d'apartheid alors que les annexions de 1967 ne l'auraient pas déjà fait.

Poursuivre les responsables gouvernementaux

En juillet, Yesh Din publie une longue tribune écrite par l'avocat des droits humains Michael Sfard, qui juge les responsables israéliens coupables d'apartheid, tel que définis dans la convention de 1973 comme « des actes inhumains commis pour établir et maintenir la domination raciale d'un groupe de personnes sur un autre groupe de personnes et qui les oppresse systématiquement ». Dans la Convention internationale pour l'élimination de toutes les formes de discriminations raciales invoquée dans le préambule de la Convention contre l'apartheid de 1973, « les discriminations raciales » sont définies comme « toutes distinction, exclusion, restriction ou préférence basées sur la couleur de peau, la descendance ou les origines nationales ou ethniques ». Le droit pénal international s'applique aux individus et non aux États, ce n'est donc pas l'État d'Israël qui devrait être poursuivi pour actes d'apartheid, mais ses responsables gouvernementaux. Des organisations des droits humains comme B'Tselem et Adalah sont les seules en Israël à avoir fait appel à la Cour pénale internationale (CPI) pour lancer des enquêtes sur des crimes de guerre commis par des responsables israéliens.

L'avis juridique du Yesh Din se préoccupe surtout de la question de savoir si l'apartheid est une réalité — « pas qui le commettrait » — limitant sa portée aux zones non annexées de la Cisjordanie (zone d'expertise du Yesh Din), et mettant de côté non seulement Gaza et les territoires d'Israël dans ses frontières d'avant 1967, mais aussi les terres annexées en 1967. L'une des « difficultés » qu'il y a à traiter la Cisjordanie comme un régime distinct, reconnaît Sfard, c'est que des parties de la Cisjordanie ont déjà été formellement annexées. Jérusalem-Est et les villages alentour ont beaucoup de points communs avec la Cisjordanie : les résidents palestiniens ne sont pas des citoyens israéliens, et n'ont ni droit de vote ni représentants politiques. Israël a mis en place un certain nombre de mesures à Jérusalem-Est similaires, et parfois identiques, à celles mises en œuvre en Cisjordanie : l'encouragement de dizaines de milliers de citoyens israéliens à s'installer dans ces zones, des expropriations et dépossessions massives de terres et propriétés palestiniennes, le détournement des ressources au profit des Israéliens. Tout cela permet de justifier que l'on considère Jérusalem-Est et la Cisjordanie comme une même entité.

Pourtant Yesh Din ne le fait pas. De même qu'il n'examine pas les politiques discriminatoires pratiquées au sein d'Israël, où des dizaines de milliers de citoyens palestiniens vivent dans des villages qu'Israël refuse de reconnaître ou de connecter aux services d'eau et d'électricité, et où des centaines de villes exclusivement juives ont des comités d'admission qui permettent de rejeter des Palestiniens sous prétexte d'une « adéquation sociale », excluant de fait les candidats qui n'ont pas servi dans l'armée israélienne, ne sont pas sionistes ou n'ont pas l'intention d'envoyer leurs enfants dans des écoles en hébreu. Israël a saisi plus des trois quarts des terres palestiniennes. Cette expropriation est un projet continu, particulièrement dans le Néguev ou en Galilée, mais la plupart des expropriations se produisent aujourd'hui en Cisjordanie alors que les Palestiniens sont soumis à la loi martiale.

Durant les sept décennies d'existence d'Israël, il n'y a eu qu'une période de six mois, entre 1966 et 1967, pendant laquelle les membres d'un groupe ethnique n'ont pas été placés sous l'autorité d'un gouvernement militaire qui leur confisquait leurs terres. Comme l'historien israélien Amnon Raz-Krakotzkin l'a souligné, « ces six mois, soit moins de 1 % du temps d'existence d'Israël, sont le point de référence de toutes les discussions autour de la question d'Israël en tant qu'“État démocratique juif”. Et pourtant cette “exception”… devient la règle, alors que l'occupation, qui est la règle, est présentée comme l'exception ».

Il est minuit moins cinq depuis des décennies

Après chaque nouvel acte de l'expansion israélienne, les diplomates et les groupes anti-occupation bien intentionnés avertissent que ce sera un « coup fatal » pour la solution à deux États, que « la fenêtre se ferme » pour l'État palestinien et qu'à présent, à la veille de cette dernière prise de contrôle, il est « minuit moins cinq » pour la perspective de paix. D'innombrables alertes de ce genre ont été lancées au cours des deux dernières décennies. Chacune était supposée convaincre Israël, les États-Unis, l'Europe et le reste du monde de la nécessité d'arrêter ou du moins de ralentir l'annexion de facto d'Israël. Mais elles ont eu l'effet inverse : elles ont démontré qu'il sera toujours minuit moins cinq. Les décideurs politiques européens et américains, ainsi que les groupes sionistes libéraux qui font pression sur eux, peuvent ainsi soutenir que la solution des deux États n'est pas morte, mais simplement battue en brèche – et donc « vivante » en permanence.

Pendant ce temps, des millions de Palestiniens continuent d'être privés de leurs droits fondamentaux et soumis à un régime militaire. À l'exception de ces six mois en 1966-1967, c'est une réalité pour la majorité des Palestiniens vivant sous contrôle israélien durant toute la durée de l'histoire de l'État. L'apartheid sud-africain a duré 46 ans. Celui d'Israël a 72 ans, et il se poursuit.

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Titre original : « The Separate Regimes Delusion. Nathan Thrall on Israel's apartheid », The London Review of Books, vol. 43, no. 2, janvier 2021. Traduit de l'anglais par Rebecca Devine.

Algérie. L'avenir bouché du secteur pétrolier

Par Jean-Pierre Sereni

Alors que la crise politique se poursuit en Algérie, le pays voit ses ressources pétrolières diminuer de manière dangereuse. D'où un vif débat à Alger sur l'importance ou non de faire appel aux compagnies étrangères, ce dont le ministre du pétrole qui vient d'être limogé a fait les frais.

Les compagnies étrangères sauveront-elles l'industrie pétrolière algérienne ? C'est le dernier espoir du gouvernement d'Abdelaziz Djerad qui espère y trouver les milliards de dollars et les nouvelles technologies dont il a un urgent besoin pour relancer la production d'hydrocarbures en recul depuis maintenant près de quinze ans. Rien n'est pourtant acquis. L'énergie fossile n'a plus la cote auprès des banquiers, les pétroliers internationaux appauvris par la crise et l'épidémie fantasment désormais sur l'électricité verte. Quant à la nouvelle loi algérienne sur les hydrocarbures, indispensable pour espérer séduire de futurs candidats, elle n'est toujours pas prête.

Abdelmajid Attar, 74 ans, ancien PDG de la compagnie nationale Sonatrach dans les années 1990, ministre de l'hydraulique dans les années 2000, consultant reconnu, nommé ministre de l'énergie en juin 2020 et remercié brutalement en février 2021, avait donné le 25 janvier à la radio nationale un aperçu franchement négatif de son secteur : un manque à gagner de 10 milliards de dollars (8 milliards d'euros) l'an dernier, une nouvelle baisse de la production, des exportations, des investissements et en conséquence des résultats financiers désastreux. L'agence de presse américaine Bloomberg, qui fait autorité outre-Atlantique — notamment à Wall Street — s'interroge début février 2021 : « L'Algérie est-elle encore un pays pétrolier ? »1 Ses exportations de brut ne représenteraient que moins de 1 % des exportations de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Bien sûr, l'épidémie du coronavirus ne l'épargne pas, le pays s'est fait par ailleurs un point d'honneur à respecter les consignes de l'OPEP de réduire la production. Le virus et ses conséquences expliquent en partie les déconvenues de l'année. Mais en partie seulement.

Une loi votée puis abolie

Jusqu'en 1986, le pays a vécu sur deux gisements géants découverts en 1956 par des compagnies françaises, l'un pétrolier à Hassi-Messaoud, l'autre gazier à Hassi-Rmel. Avec l'argent du pétrole nationalisé en 1971, l'industrialisation a été lancée, la médecine décrétée gratuite, l'école généralisée et une politique plus sociale instaurée. Une puissante industrie gazière est bâtie qui engloutit plus de capitaux que la recherche de nouveaux gisements. Mais on ne peut pas dépenser deux fois le même dinar, et le secteur proprement pétrolier, celui qui rapporte le plus, a pendant une bonne quinzaine d'années été sevré d'investissements, notamment dans l'exploration indispensable à la continuité de l'exploitation des champs d'hydrocarbures.

Seize ans après la nationalisation des sociétés étrangères, malgré les résistances politiques et idéologiques, une nouvelle loi ouvre le sous-sol algérien aux compagnies étrangères. Elles sont prêtes à financer 100 % des dépenses de prospection, quitte à se rembourser ensuite sur la vente de la production en cas de succès des recherches et à rester minoritaire avec 49 % des parts. De nouvelles compagnies accourent, comme l'américain Anadarko, d'autres reviennent en force comme l'italien ENI. Une troisième province pétrolière apparait autour de Berkine dans l'est du pays. Mais très vite, le boom fait « pschitt », les querelles déchirent les associés dont fait automatiquement partie Sonatrach, la compagnie nationale, toujours majoritaire. Les litiges se multiplient et les compagnies étrangères se retirent peu à peu sur la pointe des pieds. Résultat, au lieu des 2,6 millions de b/j espérés alors, la production pétrolière quotidienne baisse inexorablement jusqu'à moins de 1 million de b/j aujourd'hui.

En décembre 2019, une nouvelle loi pétrolière est adoptée en pleine crise politique. Son ambition est de faire revenir les compagnies internationales souvent échaudées par les pratiques algériennes, des douanes aux impôts en passant par les banques et, bien sûr, la compagnie nationale, la Sonatrach, qui doit approuver chaque décision et prend son temps. La conséquence en est de retarder les chantiers et de doubler, voire plus, leur durée. Il n'est pas rare qu'un projet mette vingt ans à sortir de terre.

Un régime fiscal peu attrayant

La rentabilité en est réduite d'autant, la fiscalité pétrolière algérienne étant particulièrement lourde. Selon Rystad Energy, un bureau d'études norvégien spécialisé dans les hydrocarbures qui a réalisé une étude sur l'industrie pétrolière mondiale, la part publique (l'État et Sonatrach) accaparerait 99 % de la rente contre une moyenne mondiale de 72 %, ou de 68 % pour l'Arabie saoudite.

L'Algérie a le régime fiscal le moins attrayant du monde avec la Russie. Il faut donc desserrer les cordons de la bourse, s'aligner au moins sur la moyenne mondiale pour attirer de nouveaux candidats forcément réticents compte tenu de la réputation du pays, voire abaisser davantage le taux d'imposition pour faire la différence avec les concurrents de l'OPEP et d'ailleurs. Depuis plus d'un an, les autorités hésitent entre la peur de perdre des recettes fiscales pour le budget de l'État déjà très déficitaire et l'obligation incontournable d'attirer capitaux et technologies supplémentaires dans le secteur. Où fixer la barre ? Le ministère et la compagnie ne sont pas d'accord et le dossier a été retiré à son PDG sans pour autant avancer plus vite.

Le deuxième écueil porte sur les 51 % du permis accordé automatiquement à Sonatrach. Le débat n'est pas nouveau : déjà en 2005, l'ancien ministre de l'énergie Chekib Khalil avait fait adopter une loi qui permettait à des compagnies autres que Sonatrach d'obtenir la majorité des parts sur un champ pétrolier et gazier. Une très forte bronca avait amené le président d'alors, Abdelaziz Bouteflika, à abolir la mesure. La tutelle de la compagnie nationale majoritaire dans les groupements l'associant aux partenaires étrangers leur a laissé trop de mauvais souvenirs : pas moins de 13 litiges ont été portés devant les instances internationales d'arbitrage, et le contentieux a été finalement réglé par un retrait pur et simple de la partie algérienne et le paiement d'indemnités conséquentes. Un décret exécutif pris le 9 février 2021 par le conseil de gouvernement maintient la règle des 51 % et clôt le débat, au moins pour un temps. « Il garantit et préserve les intérêts de l'État à travers le maintien du taux de participation de l'entreprise nationale à 51 % au minimum, et ce, quel que soit le type de transfert accordé ».

Besoin de modernisation

Mais autant que de capitaux, les hydrocarbures algériens ont besoin de nouvelles technologies. La façon d'exploiter les gisements, le volume du gaz réinjecté pour maintenir la pression sur les champs et surtout le taux de récupération des réserves existantes ont un urgent besoin d'innovation et de modernisation. Entre Berkine exploité par une société américaine et Hassi Messaoud aux mains de la Sonatrach depuis les nationalisations de 1971, l'écart est de 15 à 20 % quant à la quantité de brut retiré du sous-sol. « Le prix du baril n'est pas le seul paramètre dont dépendent nos ressources financières », expliquait déjà en décembre 2014 Sid Ahmed Ghozali, l'un des fondateurs de la compagnie nationale. De fait, l'Algérie est le seul membre de l'OPEP à ne pas remplir son quota et à exporter moins de brut qu'il n'est autorisé à le faire par les accords de décembre 2020. Les compagnies étrangères ont donc des raisons d'hésiter.

En janvier 2021, le pays n'est pas en mesure de profiter de l'embellie des prix du baril qui, pour la première fois depuis un an, dépasse les 60 dollars (50 euros). Alger a pourtant plus que jamais besoin d'argent. La Compagnie française d'assurance-crédit (Coface) qui garantit les exportations tricolores évalue à huit mois d'importations les réserves de devises de la Banque d'Algérie. Cela représente 23 milliards de dollars (19 milliards d'euros) en décembre 2020. À peine de quoi financer le déficit courant annuel de la balance des paiements. Que se passera-t-il ensuite ?


1« Algeria, An Oil Country No More ? Algerian Energy Exports Sink Rapidly », Bloomberg, 8 février 2021. Alger estime à 937 000 barils/jour (b/j) ses exportations en janvier 2021 contre 290 000 selon Bloomberg. Il y ajoute 647 000 b/j de produits gazeux (gaz naturel et GNL). Les deux tiers du brut algérien sont en effet raffinés sur place et consommés par les ménages et les entreprises algériennes.

Algérie. Omar Azeradj, l'audace des poètes

Par Boualem Ramdani, Omar Azeradj

Fidèle à son identité à la fois algérienne, berbère et arabe, Omar Azeradj, écrivain et poète se revendique de l'universel et plaide pour que le monde arabe entre dans la modernité. Rencontre avec une figure à part de la littérature algérienne.

Poète, penseur, journaliste et écrivain, Omar Azeradj est une figure de la culture arabe moderne. Il se distingue de ses pairs de la diaspora algérienne puisque contrairement à nombre d'entre eux qui ont choisi Paris pour vivre et travailler, il réside à Londres depuis 1986. D'expression arabophone (il écrit aussi en langue anglaise), cet homme de gauche a fondé en 2019 à Londres la revue littéraire Mouthakafat (littéralement « Cultivées ») dont l'objectif est de véhiculer différentes cultures, et de contribuer à l'enrichissement de la culture arabe en créant des ponts intellectuels et littéraires avec d'autres cultures, notamment occidentales. À l'origine, il souhaitait que cette publication naisse en Algérie, mais, explique-t-il, « les autorités ont refusé de donner leur aval ». Pour Azraj, le but de cette revue, qui en est à son deuxième numéro, est « de vaincre l'aliénation intellectuelle et culturelle [qui sévit dans le monde arabe] et de s'ouvrir aux cultures étrangères et à leurs formes d'expression les plus sophistiquées pour tenter de les présenter au lecteur dans nos pays ou à nos immigrés des différentes diasporas ».

C'est dans les années 1970 qu'Omar Azeradj s'était fait connaître avec une poésie qui lui valut des déboires avec le régime, à l'image de son poème pamphlet « Parti unique » dans lequel il fustigeait le Front de libération nationale (FLN) par ces vers : « Oh Parti unique, secoue-toi, démultiplie-toi ou laisse-toi mourir. » Contributeur régulier de The Arab Weekly, il a récemment regretté que le monde arabe demeure hermétique à la littérature et à la poésie du continent africain. Il est très peu connu en France, ses œuvres n'étant pas disponibles en langue française1, Omar Azeradj a publié en septembre 2019 Yawmiyatt El-Hirak, Journal du Hirak. Vers la libération de l'Algérie du régime dictatorial ») aux éditions El Khyal.

Le mouvement lent de la pensée

Boualem Ramdani. — Comment peut-on être à la fois poète, penseur, écrivain, mais aussi journaliste ? Cette profession est chronophage, mais cela ne vous a pas empêché d'écrire un nombre important d'ouvrages.

Omar Azeradj. — Je ne suis pas journaliste au sens propre du terme. Je me suis introduit dans le monde de la presse en endossant les habits du poète et du critique littéraire. Quant au titre de penseur, c'est un lourd fardeau que vous et certains de mes lecteurs m'attribuez. Certes, ces dernières années, je suis plus enclin à privilégier le mouvement lent de la pensée plutôt qu'à être dans la production effrénée de poèmes. Je peux écrire avec avidité, mais j'ai tout autant d'appétit à lire. En trente-cinq ans de vie au Royaume-Uni, j'ai peu à peu privilégié la contemplation et la réflexion. J'ai souvent collaboré avec la presse, mais, le plus souvent, je le fais depuis chez moi en publiant des commentaires littéraires, politiques ou sur les idées. J'ai forgé mon expertise intellectuelle en suivant des études au Royaume-Uni. J'ai respectivement étudié la critique culturelle à l'université de Londres-Est, la philosophie à l'université du Sussex ainsi que la psychanalyse freudienne et ses développements, au sens de Jacques Lacan et Melanie Klein au Freud Institute de Londres. Tout cela m'a permis de remodeler ma pensée et ma poésie.

B. R.Quand et comment êtes-vous devenu poète ?

O. A. — Le poète naît lorsqu'il s'identifie à l'intelligence de la nature et qu'il entre alors en conflit avec la culture dominante et les formes d'expression qu'elle impose. J'ai commencé à écrire de la poésie il y a cinquante ans. Je vivais alors dans le village de Tizi Rached dans la wilaya de Tizi Ouzou (Kabylie, centre de l'Algérie). Ma mère était une poétesse. Je me souviens qu'elle déclamait sa poésie orale d'un chant doux les soirs d'hiver. Qu'est-ce qui a fait que je suis devenu poète ? Il est possible que cela vienne du fait que j'ai toujours cherché à être émerveillé par la vie et ses surprises et par les souffles qu'engendre la lumière du soleil quand elle arrive sur terre. On devient aussi poète quand on se demande où l'être humain va après sa mort.

B. R.Le grand poète libanais Salah Stétié m'avait dit que « la mémoire est la référence pour tout grand poète ». Qu'en pensez-vous ?

O. A. — Stétié s'appuyait sans aucun doute sur sa propre expérience. Son propos rappelle celui de Gaston Bachelard qui disait lui aussi que la mémoire est la référence de la poésie. Je ne pense pas que Stétié faisait référence à la mémoire qui renferme nos souvenirs ou nos perceptions des personnes ou des choses. Je pense plutôt qu'il évoquait le rapport de l'homme à l'histoire et à ses transformations. La mémoire ici n'est pas seulement ce dont nous nous souvenons, mais aussi ce que les civilisations, les histoires et la créativité des différentes générations et cultures nous rappellent. En ce sens, la mémoire en tant que recueil d'expériences humaines est la référence du poète, et en même temps, c'est ce qui l'empêche de s'en tenir à sa mémoire personnelle. Le poète Thomas Stearns Elliot affirme que tout le monde est poète avant l'âge de 30 ans, mais que quiconque veut être poète après cet âge se doit d'avoir un sens de l'histoire. Lorsque nous nous immergeons dans cette dernière, nous acquérons la mémoire collective globale qui relie les âges et qui crée le lien entre tous ceux qui sont passés et ont vécu sur terre. En ce moment, je suis dans une phase de réflexion sur le thème suivant : d'où suis-je venu ? Qui étaient mes ancêtres il y a des milliers d'années, où vivaient-ils et comment étaient leurs vies ? Comment et qui ont-ils aimé et comment sont-ils morts ? Ce souvenir que je ne connais pas est celui que je recherche et que je ne trouverai peut-être jamais. Par conséquent, la poésie est en partie une recherche de ce qui est perdu à jamais.

« Celui qui a une histoire s'en nourrit »

B. R.L'écrivain algérien Tahar Ouettar expliquait qu'il fut un temps où, dans sa jeunesse, la langue arabe comme la modernité lui était étrangère. Comme vous, c'était un homme de gauche et un Amazigh qui écrivait en langue arabe.

O. A. — Je ne pense pas que la langue arabe me soit étrangère, c'est plutôt moi qui lui suis étranger. À vrai dire, je ne comprends plus les sens de mots « amazigh » ou « berbère ». Il me suffit d'être un être humain. L'apprentissage de la langue arabe m'a ouvert à de nombreux mondes et à de multiples identités. Le poète ne recherche pas une seule identité, mais il est au carrefour de plusieurs d'entre elles. Chaque fois qu'il sera réduit à une seule, il se rebellera et se multipliera. J'aime beaucoup l'expression du penseur et pédagogue brésilien Paulo Freire qui parle de « pensée transgressive », celle qui transcende toujours son espace immédiat pour en découvrir d'autres. Je suggère à mon tour l'expression d'« identité transitive » qui ne cesse de se transcender. Il ne fait aucun doute qu'en plongeant dans la vie et les identités des autres, nous réalisons également notre distinction.

Le poète ne s'enferme pas dans une seule langue. J'ai lu beaucoup de poésie française, allemande, russe, arabe, latino-américaine et italienne. Il ne fait aucun doute que j'admire beaucoup de poètes, et tous ont contribué de diverses manières à élargir les chemins de l'art poétique qu'ils ont parcourus, laissant des marges et d'autres chemins à ceux qui veulent marcher avec eux, près d'eux, ou loin de leurs pas. On dit que « celui qui a une histoire s'en nourrit » et je cherche à construire une histoire qui ne soit pas faite sans l'influence des autres.

B. R.Quelles sont vos relations avec l'Algérie ?

O. A. — J'ai quitté ce pays du fait des pressions. Je m'y sentais à l'étroit. J'ai aussi été victime d'une tentative d'assassinat que certains journalistes algériens dénués de conscience nient, même s'ils n'étaient pas présents sur les lieux. J'ai eu aussi des démêlés avec les autorités à cause d'un poème que j'ai intitulé « Retour à Tizi Rached ». C'est un témoignage du despotisme qui règne en Algérie et du retard pris par ce pays depuis plus de trois décennies.

B. R.Vous vivez à Londres qui est aussi une ville où l'on croise nombre d'Arabes, qu'ils soient ou non exilés. Vous êtes aussi une figure reconnue de la poésie arabe, ce qui vous a permis de voyager dans tout le monde arabe. Quel regard portez-vous sur cette région ?

O. A. — Ma vision à ce sujet est en constante évolution. Le monde arabe n'est pas monolithique, mais multiethnique et multilingue. Je crois que cette appellation est une désignation impériale et non culturelle ou ethnique. C'est pourquoi nous devons nous en méfier. Le monde arabe est une somme de civilisations, de cultures, de langues et de compétences. C'est ce qui peut lui faire produire sa propre modernité et lui permettre d'interagir intelligemment avec d'autres modernités. Mais il y a en lui des legs qui vont à l'encontre de cela. Quant au monde islamique, c'est aussi la désignation d'un empire au nom de la religion et de sa dimension de civilisation complexe, qui n'est certes pas monolithique.

Le courage de penser

B. R.Vous qui revendiquez votre modernité, pensez-vous justement qu'elle soit accessible au monde arabe ?

O. A. — Je comprends la modernité comme synonyme des Lumières, dont Emmanuel Kant a dit que c'était le courage de penser loin de la tutelle ou de l'autorité. Quant à la « modernité » en tant que concept euro-occidental, elle fait référence aux formes de vie sociale, ou d'organisation sociale qui ont émergé en Europe vers le XVIIe siècle, selon les mots du penseur britannique Anthony Giddens2. Mais il ne faut pas non plus oublier que les dimensions institutionnelles de la modernité ne sont pas séparées ou déconnectées du capitalisme, de l'accumulation du capital et de l'industrialisation en tant que transformation de la nature, du pouvoir militaire et de la censure sous toutes ses formes. Dans cette compréhension, la modernité correspond-elle aux Lumières ou va-t-elle à leur encontre ? Il est nécessaire d'ouvrir la discussion autour de cette thèse afin de comprendre pourquoi une faction de la composante islamique craint la modernité et ses conséquences.

B. R.La gauche arabe semble aujourd'hui incapable de porter secours à la Palestine…

O. A. — C'est une question dramatique, et mes écrits à ce sujet sont abondants et caractérisés à la fois par la sympathie à l'égard des Palestiniens et la critique de la situation qui leur est faite, notamment sur le plan humanitaire. Les Palestiniens ont le droit d'avoir un État dans lequel ils pourront vivre dans la sécurité et la prospérité. Cette question ne relève pas de la lutte des classes, car cette dernière suppose des parties en conflit sur les moyens de production, la production et les relations de production. En Cisjordanie, le territoire palestinien est colonisé, et la diaspora palestinienne est déracinée de sa terre (qui est la base des moyens de production selon la théorie marxiste et sa littérature). Quant aux Palestiniens de Gaza, ils vivent d'aumônes et d'aides et sont toujours encerclés comme s'ils étaient dans des cages. Les Palestiniens à l'intérieur de la Ligne verte, c'est-à-dire à l'intérieur d'Israël, ne font pas partie de l'autorité dominante qui supervise la nature de production, détermine les moyens de production ou décide de la qualité des relations de production. Par conséquent, j'exclus le concept de lutte des classes dans le conflit israélo-palestinien. Quant à la responsabilité de la gauche sur le tragique sort palestinien, je ne sais pas si vous parlez de la gauche palestinienne, de la gauche arabe, de la gauche islamique ou de la gauche dans le reste du monde. Je crois que la tragédie palestinienne est ce qui crée la tristesse et la misère de la conscience dans la civilisation capitaliste contemporaine.

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Traduit de l'arabe par Akram Belkaid.


1L'un de ses poèmes est traduit dans La Poésie algérienne : petite anthologie, éditions Mango Jeunesse, Album Dada, 2003.

2Auteur britannique et parrain de la « troisième voie » en politique.

Le CRIF au bord de la crise d'Israël

Par Jean Stern

Le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) se veut avant tout le représentant des Français juifs, en première ligne dans le combat contre l'antisémitisme. Mais au fil des années, il est devenu le fidèle porte-parole de la droite au pouvoir en Israël.

« Nous ne sommes pas une deuxième ambassade de l'État d'Israël », tonne Francis Kalifat, président depuis 2016 du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). « Nous ne sommes pas un lobby, bien que la défense d'Israël et sa légitimité soient au cœur de nos préoccupations, ajoute-t-il dans l'entretien qu'il nous a accordé. Le volet Israël ne représente qu'une petite partie de l'action du CRIF, dont l'essentiel est en France et exclut le champ confessionnel. Le CRIF fédère 73 associations, soit la quasi-totalité du spectre communautaire juif. C'est ce qui en fait l'organisation représentative de la communauté juive française ».

Une bonne partie de l'action du CRIF est d'ailleurs consacrée à la vie de la communauté, à des rencontres avec les pouvoirs publics, à l'entretien et la redécouverte de la mémoire juive dans notre pays et à la lutte contre l'antisémitisme, et ce de façon indiscutable. Certes aussi, c'est une petite organisation avec des moyens limités, qui n'a rien à voir avec la puissance de frappe d'un véritable lobby assumé, comme l'Aipac aux États-Unis et ses centaines de salariés.

Institution dont l'engagement est « républicain et l'action avant tout citoyenne », précise Kalifat, le CRIF s'est de façon assez récente aligné sur la droite israélienne. Théo Klein, avocat et président de l'organisation de 1983 à 1989, « on pouvait lui parler, mais le CRIF aujourd'hui c'est le Likoud France », déplore un ancien ambassadeur de France. « Cela n'a cessé de se dégrader par la suite, prolonge l'ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine, le CRIF relayant sans nuances les positions du Likoud. Les successeurs de Théo Klein ont même essayé de lui retirer son titre de président d'honneur du CRIF, le trouvant trop modéré. » Une députée de la majorité déplore en off le « côté unilatéral des positions du CRIF. Avec eux, on a l'impression que tous les Israéliens sont pro-Nétanyahou et que les Palestiniens n'existent pas ». « Ils sont obsédés par le soutien à Israël, la moindre critique fait de vous un suspect d'antisémitisme. On ne peut pas discuter avec des ânes butés », déplore un élu d'une grande ville.

Silence sur Nétanyahou, haro sur le BDS

Certes Francis Kalifat ne passe pas forcément toutes ses journées à parler d'Israël, mais l'agenda du CRIF est bel est bien devenu à ce sujet celui du gouvernement israélien. Un exemple parmi cent l'illustre. Le 21 septembre 2020, Libération publie une tribune de David Grossman, « Israël au miroir de Nétanyahou ». Avec Amos Oz, décédé en 2018, Grossman est l'un des plus importants romanciers israéliens. Ses livres sont traduits dans de nombreuses langues. Partisan désabusé du défunt « camp de la paix », Grossman évoque dans cet article les milliers de personnes qui manifestent chaque vendredi devant la résidence de Nétanyahou rue Balfour à Jérusalem, près de sa villa privée de Césarée et sur 315 carrefours sur les routes. Il décrit un premier ministre « coupé du reste du monde, confiné dans un espace qui ne lui renvoie que sa personne et ses intérêts », qui « aime à se considérer comme “le père de la nation”, mais il s'agit tout au plus d'un père manipulateur à nul autre pareil, un père cynique, profiteur et utilitariste ». Grossman réclame son départ, pour que « nous sachions éteindre l'hostilité et la méfiance qui nous embrasent lorsque nous regardons nos frères, chair de notre chair, qui pensent différemment de nous ».

Ce même 21 septembre, que trouve-t-on à la une du site du CRIF ? Des vœux pour le Nouvel An juif, le compte-rendu d'une rencontre entre le premier ministre Jean Castex et le président du CRIF Francis Kalifat sur « l'antisémitisme du quotidien » et la « haine en ligne », autant de sujets malheureusement incontestables. Et puis la présentation d'un ouvrage, De quoi le boycott d'Israël est-il le nom ? de Joël Kotek et Alain Soriano, avec une préface de Philippe Val, publiée en avant-première par le site du CRIF. Val écrit que « le BDS est une flaque de boue dans laquelle pataugent les personnalités et les groupements les plus divers ». Il s'inquiète de la campagne Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS), que soutient « Caetano Veloso, ce musicien si doué, si délicat… Ou encore, pour les plus âgés, Gilles Vigneault, ce chanteur québécois qui eut son heure de gloire — méritée — en France, auteur de quelques chansons mémorables. Quelle sale mouche a pu les piquer ? Comment peuvent-ils croire que ceux qui préconisent l'interdiction de dialoguer avec David Grossman ou Amos Oz font avancer la cause de la paix et de la justice ? »

Je trouve le nom de David Grossman sur le site du CRIF, avec une contre-vérité au passage : le BDS n'interdisant nullement de dialoguer avec quiconque et n'appelant pas au boycott des individus, mais des institutions. Ni Grossman ni Oz n'ont jamais soutenu le BDS, mais Oz, à la fin de sa vie, refusait tout contact officiel dans son pays et boycottait — mais oui, c'est le mot — les ambassades d'Israël dans ses tournées à l'étranger.

Après les extraits de la préface de Val, le site publie une interview vidéo de 38 minutes des auteurs de l'ouvrage sur le BDS, Joël Kotek et Alain Soriano, qui parlent fort peu de la France, où le BDS est assez faiblement implanté. S'ils ne lisent pas Libération, les juifs de France ne sauront rien de la crise sociale et morale que décrit Grossman. Drôle de « dialogue », comme dirait Val. Pas un mot sur le site, pas une citation dans la revue de presse quotidienne publiée par le CRIF, mais cette obsession de contrer le BDS. « Je ne surjoue pas la menace du BDS, affirme Francis Kalifat. Je suis convaincu que ses campagnes indignes ont des conséquences réelles sur les Français juifs, c'est en cela que le BDS contribue à l'aggravation de l'antisémitisme dans notre pays. On a créé autour d'Israël une bulle de haine et les Français juifs en subissent les conséquences. Il faut que cela change, car l'antisémitisme rend la vie impossible aux Français juifs. S'attaquer à la légitimité d'Israël comme le fait BDS c'est bien sûr discriminatoire et antisémite ».

Un combat originel contre l'antisémitisme

Le combat contre l'antisémitisme est certes indispensable, et le CRIF a mis en place une cellule chargée de repérer les contenus antisémites sur le web, où se déchaînent sans retenue des partisans des antisémites plusieurs fois condamnés par la justice, comme le comique Dieudonné ou Alain Soral. Mais cela ne devrait pas être instrumentalisé pour faire accepter la politique israélienne, « y compris la plus blâmable », pour reprendre des mots de la sénatrice Esther Benbassa. « Quand le CRIF combat l'antisémitisme, il fait son boulot, explique Bertrand Heilbronn, le président de l'Association France-Palestine Solidarité (AFPS). Quand il l'utilise contre la politique de la France, c'est plus problématique, et encore plus quand il l'utilise contre les militants ».

À l'origine, la question d'Israël n'est d'ailleurs pas au centre des préoccupations du CRIF, tant s'en faut, comme l'ont raconté Samuel Ghiles-Meilhac dans un ouvrage solidement documenté, Le CRIF, de la Résistance juive à la tentation du lobby (Robert Laffont, 2011), ainsi que Charles Enderlin avec Les juifs de France entre République et sionisme (Seuil, 2020). Né dans la France occupée en 1943 sous le nom de « Conseil représentatif des Israélites de France », alors que la branche officielle de l'Union générale des israélites de France a sombré dans la collaboration, le CRIF regroupe essentiellement des résistants juifs se revendiquant du communisme ou des mouvements sionistes socialistes. Après-guerre, ils feront alliance avec le Consistoire, qui représente depuis Napoléon les lieux de cultes juifs, et aura comme objectif commun de faire du CRIF « l'interprète du judaïsme en France devant les pouvoirs publics ».

Mais à la création de l'État d'Israël en 1948, les communistes, toujours très présents dans ses rangs, refusent que le CRIF le soutienne sans réserve. Ils expliquent, rapporte Samuel Ghiles-Meilhac, que « la question sioniste ne devrait pas figurer dans la charte du CRIF, de même que n'y figure pas la question polonaise ». Le CRIF évite alors tous les sujets qui fâchent, en dehors des affaires communautaires, et n'a que peu de liens dans les années 1950 avec le lobby pro-israélien très actif dans les rangs de la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO) et dans le complexe militaro-industriel. Pendant la guerre d'Algérie qui déchire l'opinion française et voit les communistes dans les premiers rangs de la mobilisation contre elle, le CRIF ne s'engagera pas pour éviter les divisions internes, des dizaines de milliers de juifs vivant en Algérie. Jacques Soustelle, alors président de la modeste Alliance France-Israël qui n'a jamais caché son « admiration » pour Israël, fera lui le choix de l'Algérie française, et soutiendra l'Organisation armée secrète (OAS). Et Israël soutient la France en Algérie.

« Jusqu'au début des années 2000, le CRIF s'interdisait d'intervenir en tout cas officiellement dans les affaires israéliennes », explique un ancien proche. « En France dans les années 1980, il est très peu engagé sur la question israélienne, se souvient Hubert Védrine. [François] Mitterrand et [Roland] Dumas ont invité [Yasser] Arafat à Paris afin d'obtenir de lui des concessions. Des intellectuels comme Jean Daniel approuvent Mitterrand, le CRIF était divisé, les relations étaient excellentes avec Théo Klein. Mais la majorité du CRIF était hostile. De façon très gaullienne, Mitterrand leur a dit : “la politique étrangère de la France c'est moi, ce n'est pas vous”. Grâce à cette invitation, Arafat a déclaré que la Charte de l'OLP était “caduque” ».

Les relations avec Arafat provoqueront plus tard une quasi-rupture entre le CRIF et Israël quand Henri Hajdenberg — passé en 1995 de la direction du Renouveau juif, mouvement né de l'hostilité à la politique proche-orientale de Valéry Giscard d'Estaing, à la présidence du CRIF —, partisan des accords d'Oslo rencontre le leader palestinien en 1999. Nétanyahou, déjà premier ministre à l'époque, refuse de recevoir la délégation du CRIF à Jérusalem. Leila Shahid, déléguée de l'autorité palestinienne en France entre 1994 et 2005, assiste même à plusieurs diners du CRIF, tout comme la plupart des dirigeants du Parti communiste français (PCF) et des Verts dont Francis Kalifat considère aujourd'hui qu'ils sont avec l'extrême gauche « des soutiens logistiques très forts du mouvement BDS ». Ils ne sont plus conviés aux agapes annuelles qu'avaient initiés Théo Klein. Mais des secrétaires généraux comme Robert Hue puis Marie-Georges Buffet y ont eu table ouverte.

La rupture avec le PCF

Entre le PCF et le CRIF, deux partenaires qui ont partagé une histoire certes complexe, mais commune, « le basculement se fait entre la sortie de Sharon sur l'esplanade des Mosquées en 2000, l'offensive au Liban en 2006 et l'offensive à Gaza en 2008-2009, raconte Jacques Fath, qui fut longtemps le responsable international du parti. S'il faut sourcer la cassure, elle est d'abord liée à la façon dont les Israéliens ont traité la question de la Palestine dans cette période ». Et encore, le processus sera long. Dans un communiqué commun en décembre 2003, PCF et CRIF réaffirment leur attachement « à l'existence d'un État israélien et d'un État palestinien ». Marie-Georges Buffet et Roger Cukierman écrivent de concert : « Les différentes appréciations sur la situation et les solutions au conflit israélo-palestinien en France et le débat démocratique ne sauraient en aucun cas justifier une quelconque forme de violence, verbale ou physique, et ne sauraient dégénérer en stigmatisations de quiconque, en accusations et en amalgames dangereux. »

Cette belle entente va cependant voler en éclats, au fur et à mesure que, comme le résume Jacques Fath, se développe en Palestine « une colonisation renforcée, permanente, la séparation avec une configuration d'apartheid, géographique, social, juridique, politique et la domination, avec l'écrasement de toute résistance possible et une extrême violence de la répression ». Le gouvernement israélien exigeant des organisations juives à travers le monde un soutien sans réserve, le CRIF va changer de ton. Roger Cukierman, puis Richard Prasquier et enfin Francis Kalifat ne vont plus supporter aucune voix critique d'Israël, ni à l'intérieur ni à l'extérieur. Désormais, il faut être inconditionnel.

« Le PCF a fait des efforts pour maintenir un dialogue qui respectait l'identité de chacun, mais c'est devenu impossible, se souvient Jacques Fath. L'agressivité du CRIF a été inqualifiable : nous avons toujours été ensemble dans le combat contre l'antisémitisme, mais il n'était pas question de s'engager dans un soutien à la politique israélienne. Il y a eu des amalgames entre des organisations extrémistes rouge-brun tournées vers l'antisémitisme et le PCF, et l'équation antisionisme=antisémitisme perdure. Pour le CRIF, toute critique contre Israël devient de l'antisémitisme ».

PCF et CRIF n'ont plus rien à se dire, et la tentative de renouer « le fil d'un dialogue opposé », entre Roger Cukierman et le secrétaire général du PCF Pierre Laurent à l'automne 2013 tourne court, soulevant d'ailleurs une mini-tempête à l'intérieur du parti communiste, nombre de militants croyant à « un canular ».

Soutiens inconditionnels à Israël

Le CRIF est devenu plus dur, totalement aligné sur les positions de la droite israélienne. « Sous la présidence de Roger Cukierman, confirme Hubert Védrine, le CRIF a plusieurs fois mis en cause l'antisémitisme du Quai d'Orsay, par exemple après que j'ai cité à l'Assemblée le président de la Knesset d'alors, Avraham Burg, ou quand nous reprenions les déclarations préparées par la présidence en exercice de l'Union européenne ! » Burg est alors un partisan modéré du camp de la paix, comme Oz, comme Grossman.

Les temps avaient décidément bien changé, mais le CRIF n'a pas été seul à évoluer. En France, beaucoup de forces politiques y ont contribué, soutenant Israël en dépit de la politique de son gouvernement. D'abord la droite et l'essentiel du Parti socialiste PS), et puis Emmanuel Macron et les siens. « Ce qui compte, écrivait la sénatrice Esther Benbassa dès 2010 à propos du CRIF, c'est qu'il est perçu comme un lobby (mot horripilant en France) par les politiciens. Et considéré comme tel, il l'est bien, un lobby, en fait. Ceux qui s'agglutinent à son dîner croient vraiment qu'il joue un rôle important dans la machine électorale. On y vient à la pêche aux voix juives ».

En 2019, avec comme invités d'honneur Brigitte et Emmanuel Macron, le dîner annuel (dernier en date en raison de la crise de la Covid-19) recevait plus de mille invités, dont l'ex-président François Hollande, son ex-premier ministre Manuel Valls, Christophe Castaner ministre de l'intérieur, et Nicole Belloubet, ministre de la justice, ainsi d'ailleurs que la majorité du gouvernement, des maires de grandes villes, des vedettes de la télévision. Le fidèle Philippe Val était bien sûr présent et honoré du prix du CRIF pour « son combat contre l'ignorance et l'obscurantisme ».

« Je ne voudrais pas que l'on réduise l'activité du CRIF à notre dîner annuel, c'est un événement unique, sous les projecteurs, avec une couverture médiatique très importante, un moment républicain qui incarne parfaitement notre action, explique Francis Kalifat. Le fléau de l'antisémitisme, par exemple, ne concerne pas seulement les juifs, mais l'ensemble des Français. Derrière ceux qui haïssent les juifs, on trouve souvent ceux qui haïssent la France et ses valeurs ».

« Pour moi le président du CRIF est le porteur des inquiétudes et des préoccupations des Français juifs auprès des pouvoirs publics », répète pour conclure notre entretien Francis Kalifat. Et quand je lui dis que certains Français juifs s'inquiètent aussi de la politique du gouvernement israélien, il répond : « Je ne peux pas représenter celui qui ne veut pas l'être ». CQFD.

À suivre.

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LES ARTICLES DÉJÀ PARUS DANS CETTE SERIE

France-Israël. Lobby or not lobby ? (introduction)

  1. Une omerta qui remonte à loin
  2. Les critiques d'Israël étouffées par la loi du silence
  3. La gloire secrète du lobby militaro-industriel dans les années 1950
  4. Elnet. Découvrez Israël, ses colonies, ses technologies de surveillance...
  5. Le printemps israélien de la députée Aurore Bergé

La grande révolte arabe en Palestine (1936-1939)

Par Nora Togni

Le soulèvement de 1936-1939 marque l'apogée d'un mouvement nationaliste palestinien qui s'est affirmé dès l'annonce de la création d'un « foyer national juif » en Palestine, garantie par la déclaration Balfour de 1917. Il s'oppose à la fois aux autorités mandataires britanniques et à la colonisation sioniste.

L'acquisition de terres agricoles par des immigrés juifs en Palestine, l'expulsion des paysans palestiniens ainsi que l'armement des organisations sionistes amènent les Palestiniens à la révolte. Nombre d'émeutes ont lieu dans les années 1920. Mais à partir des années 1930, la contestation se tourne davantage contre le mandat britannique, en place depuis 1922. Des soulèvements ont lieu dans plusieurs villes palestiniennes, dont Jérusalem et Jaffa, en octobre 1933.

Une grève générale

Deux ans plus tard, Ezzedine Al-Qassam, qui avait formé un groupe de résistance armée en 1930, est tué lors d'une embuscade tendue par l'armée britannique dans la région de Jénine. Sa mort déclenche la grande manifestation du 21 novembre 1935 à Haïfa. Les protestataires s'en prennent aux symboles de la domination britannique et s'attaquent aux postes de police.

Après l'assassinat de deux juifs à Naplouse, des représailles s'enchaînent avec le meurtre de quatre Palestiniens — dont une femme — à Jaffa. Un comité national de Naplouse appelle à la grève générale du 20 avril 1936 : c'est le début de la grande révolte arabe en Palestine.

Craignant d'être dépassés par les comités locaux sur le terrain, les partis politiques palestiniens forment cinq jours plus tard le Haut comité arabe, présidé par le mufti de Jérusalem Mohamed Amine Al-Husseini. Ils appellent à la poursuite de la grève jusqu'à la fin de l'immigration juive, l'interdiction de l'acquisition des terres, ainsi que la formation d'un gouvernement national palestinien.

Refus du plan de partage britannique

Les Britanniques demandent dans un premier temps une médiation des autres dirigeants arabes afin de suspendre la grève générale, ce qu'ils obtiennent en octobre 1936. Cela marque la première ingérence arabe dans la question palestinienne.

La Commission Peel ou Commission royale pour la Palestine, arrivée de Londres pour enquêter sur les raisons de la révolte, propose de mettre fin au mandat britannique et de diviser la Palestine historique en deux entités :

➞ un État juif, qui depuis la Galilée longe la plaine côtière jusqu'à Jaffa-Tel Aviv, incluant la zone agricole la plus fertile et nombre de villes et villages arabes ;
➞ un État palestinien sous contrôle de la dynastie hachémite de Transjordanie, incluant le désert du Néguev, la Cisjordanie et la bande de Gaza.

Les Britanniques ne garderaient que le contrôle d'un corridor qui s'étend de la côte méditerranéenne jusqu'à Jérusalem.

Mais les Palestiniens s'opposent à cette solution et la révolte entre alors dans une deuxième phase, plus violente et géographiquement plus étendue, marquée par l'assassinat du commissaire de district britannique pour la Galilée en septembre 1937.

Une répression sans merci

La révolte prend alors une dimension arabe. D'anciens combattants de la révolte syrienne de 1925 rejoignent les groupes palestiniens. Les manifestations pro-palestiniennes se multiplient également en Irak, en Syrie et en Égypte.

Durant cette deuxième phase, la révolte se déplace vers la campagne. Les Britanniques déclarent l'état d'urgence et font appel à de nouvelles unités militaires venues de Malte ou du Royaume-Uni. Des milliers de militants palestiniens sont arrêtés et des dizaines d'entre eux sont condamnés à mort. Des punitions collectives sont infligées aux habitants des villes et villages qui se soulèvent, en détruisant les maisons. Les forces militaires mandataires multiplient également les exécutions sommaires. Elles sont soutenues par les commandos de la Haganah, organisation paramilitaire sioniste qui a vu le jour dans les années 1920.

Lorsque la révolte est finalement écrasée en 1939, la société palestinienne compte 5 000 morts, 10 000 blessés et 5 697 prisonniers. Au total, plus de 10 % de la population a été tué, blessé, emprisonné ou exilé.

Une conférence anglo-judéo-arabe qui s'est tenue à Londres en février 1939 aboutit, au mois de mai, à la publication d'un livre blanc. Ce document répond en partie aux revendications arabes en limitant l'immigration juive à un maximum d'un tiers de la population totale dans un délai de cinq ans et en freinant l'acquisition des terres. Un État palestinien est également envisagé dans un délai de cinq ans, provoquant protestations et attentats sionistes. Mais l'éclatement de la seconde guerre mondiale et ses conséquences changeront irréversiblement la situation des Palestiniens.

Qui sont les nouveaux dirigeants de la Libye ?

Par Jalel Harchaoui

Un premier accord a permis de surmonter les divisions qui affectent la Libye depuis des années. De nouveaux dirigeants ont été nommés. Qui sont-ils ? Auront-ils les moyens d'engager le pays sur la voie de la reconstruction ?

Le 5 février 2021 à Genève, 74 délégués sélectionnés par l'ONU dans le cadre de son Forum de dialogue politique libyen (Libyan Political Dialogue Forum, LPDF), ont élu quatre personnalités chargées de diriger un nouveau gouvernement intérimaire. Le premier ministre désigné est Abdel Hamid Dbeibah, 62 ans, personnage polémique, mais dont la candidature ne paraissait pas suffisamment solide pour gagner. Le magnat de Misrata, ville portuaire de l'ouest, a maintenant jusqu'au 26 février pour former un cabinet qui, s'il est confirmé, devra prendre ses fonctions en mars et rester en place jusqu'aux élections générales qui se tiendront le 24 décembre ou, selon toute vraisemblance, à une date ultérieure.

Le mécanisme pour désigner le premier ministre ainsi qu'un triumvirat — le « conseil présidentiel » comprenant un représentant de chacune des trois provinces — avait été proposé par l'ONU comme moyen d'aider la Libye à sortir d'une guerre civile internationalisée. Il s'agit de démontrer qu'un gouvernement unifié pourrait tenir malgré la division qui persiste sur le terrain.

Durant des mois, jusqu'au printemps 2020, l'offensive militaire du maréchal Khalifa Haftar, âgé de 77 ans, basé à l'est, a fait rage contre les milices alignées sur le gouvernement tripolitain reconnu par l'ONU, avec l'aide active de mercenaires russes et autres ainsi que de frappes aériennes des Émirats arabes unis. En juin, Tripoli est parvenue à expulser du nord-ouest du pays les principales brigades de Haftar et leurs alliés avec l'assistance militaire de l'État turc et de ses mercenaires syriens.

Aujourd'hui, aussi bien la mission militaire turque dans le nord-ouest que le contingent russe au centre échappent au contrôle des Libyens, mais ces présences permettent un équilibre des forces. Le calme relatif en résultant a permis aux Nations unies d'encourager l'annonce de plusieurs cessez-le-feu et de lancer le LPDF à l'automne dernier.

Beaucoup s'attendaient à ce que le premier ministre soit Fathi Bashagha, 58 ans, également originaire de Misrata, et ministre de l'intérieur dans l'actuel gouvernement de Tripoli. En 2020, lorsqu'il est apparu que l'intervention militaire de la Turquie allait bouleverser la donne, Bashagha, optimiste, a adopté une idée des Frères musulmans : tendre la main à une personnalité visible et reconnaissable du camp opposé, dont le fief principal est la Cyrénaïque, la moitié orientale de la Libye. C'est ainsi qu'il s'est associé à Aguila Saleh Issa, président du Parlement situé à l'est. Bien que Saleh, appuyé par l'Égypte, ne se soit jamais fondamentalement démarqué de Haftar, il a souvent été un interlocuteur un peu moins belliqueux que le maréchal soutenu par les Émirats.

La recherche d'une entente avec Saleh remonte au printemps 2018, lorsque le Frère musulman Khaled Al-Meshri nouait un dialogue avec le président du Parlement peu après avoir accédé à la tête du Haut Conseil d'État à Tripoli. Le pari relancé dès après la défaite de Haftar en 2020 était qu'une posture conciliante donnerait à Bashagha, l'allié tactique de Meshri, la possibilité d'accéder à un poste plus élevé par le truchement du processus onusien. Le plan n'a pas fonctionné. La liste comportant Bashagha comme premier ministre et Saleh comme président a été battue par celle de Dbeibah. Au lieu du ministre de l'intérieur connu pour sa rhétorique anticorruption, un quatuor relativement obscur a prévalu. Examiner brièvement l'itinéraire passé de ces individus permet d'éviter les simplifications excessives.

Une période prospère

Parmi les 74 délégués ayant voté au début du mois de février à Genève au nom du peuple libyen figurait Ali Ibrahim Dbeibah, âgé de 75 ans, l'un des Libyens les plus riches, mais aussi cousin germain et beau-frère d'Abdelhamid Dbeibah. En raison du soutien stratégique qu'il fournit au nouveau premier ministre, Ali a de l'importance.

Des Libyens qui fréquentaient Ali à l'époque disent qu'il a acquis son immense fortune durant la dernière décennie de l'ère Mouammar Kadhafi par le biais de ses privilèges de haut fonctionnaire du régime. Simple professeur de géographie, il devient maire de Misrata dans les années 1970. Au fil des années, son efficacité en tant qu'administrateur lui a valu une proximité particulière avec l'autocrate, qui l'a placé en 1989 à la tête de l'Organisation pour le développement des centres administratifs (ODAC), une institution publique supervisant la construction des infrastructures à travers le pays. La normalisation des relations de la Libye avec les États-Unis et le Royaume-Uni à partir de 2003 a permis une suppression progressive des sanctions internationales, ce qui a coïncidé avec une montée des prix du pétrole. La conjonction a donné lieu à une période exceptionnellement prospère.

Un confident de Kadhafi

La dictature Kadhafi a dépensé des dizaines de milliards dans des projets de construction, dont l'immense majorité fut confiée à des entreprises chinoises et turques. Le Guide a laissé Ali Dbeibah jouer un rôle central dans la distribution et la gestion de ces contrats par l'intermédiaire d'ODAC. Ses responsabilités ont sans doute consisté à superviser les pots-de-vin et les diverses combines clandestines qui y étaient attachés.

En 2006, le statut de confident de Kadhafi dont jouissait Ali a permis à son cousin et proche associé Abdelhamid d'accéder à la direction de la holding libyenne d'investissement et de développement (LIDC), un organisme par lequel transitaient des milliards de dollars en fonds publics.

Durant ces années d'abondance qui ont précédé la révolte populaire contre Kadhafi, la famille Dbeibah a également établi une relation d'affaires avec une architecte du nom de Nadia Rifaat, mariée à un autre architecte tripolitain : Fayez Al-Sarraj, l'actuel président et premier ministre libyen reconnu par l'ONU. Nadia Rifaat, proche parente de la première épouse de Kadhafi, occupait de hautes responsabilités au bureau des projets du gouvernorat de Tripoli dans les années 2000. À ce titre, elle a commandé de nombreux chantiers aux Dbeibah. La connexion entre Sarraj et Dbeibah illustre la capacité de certaines élites libyennes à survivre aux turbulences politiques.

Changer de camp

Au cours de la même décennie 2000, afin de présenter son fils Saïf Al-Islam comme son successeur potentiel, Mouammar Kadhafi lui a permis de donner l'image d'un réformateur moderne et tolérant. En 2004, le régime a poussé Saïf à lancer un immense projet baptisé « Libya Al-Ghad » (« La Libye de demain »). Il annonçait vouloir libéraliser le pays sur trois fronts : économique, social et politique. Le volet économique d'Al-Ghad — notamment en matière d'investissements publics — s'appuyait sur ODAC et la LIDC. Le volet politique consistait, entre autres, à orchestrer un dégel avec les Frères musulmans, processus dans lequel un islamiste originaire de Benghazi résidant à Doha depuis 1999, Ali Al-Sallabi, jouait un rôle important. Libya Al-Ghad est le cadre dans lequel les Dbeibah ont fait connaissance avec Sallabi ainsi qu'avec d'autres Frères musulmans.

Lorsque les émeutes de février 2011 ont éclaté, Ali Dbeibah se trouvait à l'étranger et a hésité pendant quelques semaines avant de choisir son camp. En raison de ses vastes intérêts économiques en Libye, Ankara s'est immédiatement opposé à l'intervention que préconisaient Washington, Doha, Paris et Londres. Abdel Hamid Dbeibah, alors en Libye, s'est proposé en tant que médiateur entre Tripoli et Ankara. Toutefois, l'insistance des Américains a convaincu Ankara de rejoindre l'opération de l'OTAN — et les Dbeibah se sont retournés contre leur patron. Ils ont alors injecté des sommes importantes dans l'insurrection armée de Misrata. Pendant un long siège meurtrier aux mains des forces loyalistes, la ville a reçu l'aide du Qatar sous la forme d'armes et d'approvisionnements humanitaires acheminés via Benghazi et coordonnés par Sallabi. La famille Dbeibah a jusqu'à ce jour conservé son amitié avec Sallabi et l'État qatari.

Ces liens suscitent souvent des accusations selon lesquelles les Dbeibah cherchent à défendre l'idéologie des Frères musulmans. En réalité, ils sont trop riches et trop puissants pour être au service d'un quelconque projet islamiste, qu'il soit transnational ou national. La relation étroite avec Ankara est cruciale et indéniable, mais n'exclut pas des arrangements avec d'autres acteurs étrangers. Par exemple, en tant qu'homme d'affaires, Abdelhamid cultive des liens étroits avec des homologues russes. Des partenariats russes interviennent aussi dans les avoirs d'Ali à Chypre.

Depuis 2014, la famille Dbeibah, y compris Abdelhamid, a financé des brigades misrati à des moments de crise, comme la guerre menée en 2016 par la ville portuaire contre l'organisation de l'État islamique (OEI) à Syrte. Être l'un des hommes les plus influents de Misrata a souvent permis à Ali de façonner certains pans du paysage politique et sécuritaire de Tripoli sans occuper le devant de la scène. Mais à compter de 2017, lorsque les factions rivales ont évoqué d'éventuelles élections avec l'appui de l'ONU, le jeune cousin Abdelhamid s'est mis à voyager et à se présenter explicitement comme un politique à part entière.

L'homme de la Cyrénaïque

Ce 5 février, Mohamed Younès Al-Menfi, âgé de 44 ans a été désigné comme président. Menfi, qui représentera désormais la Cyrénaïque au plus haut niveau de l'État, est un ancien parlementaire et diplomate. Il a rencontré Haftar à Benghazi le 11 février, mais n'avait pas applaudi les diverses offensives du maréchal depuis 2014. Autrement dit, le seul membre du conseil présidentiel en charge de représenter la Cyrénaïque est un bureaucrate relativement neutre, peu connu, sans ancrage politique ou social parmi les factions les plus puissantes de la province. Ainsi, un sentiment de désenchantement et d'exclusion semble s'être emparé de certains à l'est. Il exacerbe probablement l'option sécessionniste. Menfi n'est pas un islamiste. L'absence d'un passé chargé lui permet de faire de la politique presque indépendamment des antagonismes et allégeances qui ont déchiré le pays ces dernières années, et il pourrait voir son influence s'accroître en Cyrénaïque. Revigoré par l'affaiblissement de Saleh, Haftar compte bien placer ses hommes à de hauts postes au sein du nouveau gouvernement, mais Menfi sera peut-être en mesure d'éroder lentement cette prétention au monopole. Non pas en interférant au sein de la coalition militaire de Haftar, mais simplement en incarnant une alternative politique en Cyrénaïque tout en conservant la possibilité d'aller à Tripoli.

Une mainmise islamiste ?

Quelques minutes après la publication du résultat le 5 février, un membre du Parlement égyptien, Moustafa Bakry, a qualifié sur son compte Twitter la victoire de Dbeibah de « victoire des Frères musulmans ». Le récit véhiculé par Bakry et d'autres est fondé sur la notion illusoire que la liste Bashagha-Saleh aurait pu constituer un rempart plus solide contre les Frères.

Des sous-factions fréristes ont indiscutablement manœuvré en coulisses et saboté le principal rival de la liste Dbeibah, à savoir la liste dans laquelle figurait Saleh. Mais plusieurs autres forces, dont des ennemis de l'islam politique, ont également fait pression dans le même sens. L'un de ces acteurs est un riche homme d'affaires du nom d'Abdelmajid Mlikta, résidant en Jordanie. Né à Tripoli, Mlikta a ses racines à Zintan, une ville petite, mais militarisée située dans les hauteurs du Nefoussa, au sud-ouest de la capitale. Au lendemain de 2011, Mlikta avait soutenu Mahmoud Jibril, un leader charismatique de la révolution, mais aussi fermement opposé à l'islam politique (et décédé en 2020). À ce cercle appartenait Abdullah Al-Lafi, un ancien banquier de Zawiyah, ville côtière située à l'ouest. Élu parlementaire plutôt effacé et peu polarisant, Lafi appartient à la tribu des Ouled Al-Saqr et n'a aucun lien avec les Frères.

Grâce à des armes et équipements fournis par Abou Dhabi, le frère de Mlikta, Othman, a longtemps dirigé l'une des milices les plus conséquentes de la zone de Tripoli jusqu'à ce qu'une coalition menée par Misrata l'expulse en 2014. La débâcle a poussé les frères Mlikta à se distancier de la scène politique, mais leurs liens étroits avec les Émirats arabes unis n'ont jamais été rompus. Lorsque les efforts de paix de l'ONU ont commencé en 2020, Abdelmajid Mlikta s'est chargé de promouvoir la candidature de Saleh à la présidence, approuvant tacitement la stratégie Bashagha-Saleh. Fin octobre, Othman Mlikta a assisté à une série de réunions à Istanbul, selon un Libyen qui a aidé à les organiser. Sallabi et Bashagha, entre autres, étaient présents à ces pourparlers. L'impression générale était que le ticket Bashagha-Saleh allait gagner. Mais à la dernière minute, les Mlikta ont changé de camp et sacrifié Saleh. Pour Bashagha, ne pas faire partie du gouvernement intérimaire lui permet de se présenter aux élections générales. Même avant le 5 février, le conseil militaire pro-Haftar de Zintan, ainsi que les communautés plutôt kadhafistes de Meshashia et Al-Sea'an ont notifié aux aînés de la ville de Zawiyah leur soutien à Lafi. Ces indices, ajoutés au fait que d'autres délégués fidèles à Haftar ont également misé sur la liste Dbeibah prouvent que le verdict genevois ne peut être décrit comme un triomphe des Frères.

Dbeibah, Menfi et Lafi partagent une capacité à passer outre les fissures habituelles. Il en est de même de leur colistier, Moussa Al-Koni, diplomate touareg et ancien kadhafiste qui représentera le sud-ouest libyen au sein du nouveau conseil présidentiel, fonction qu'il a déjà occupée en 2016, avant de démissionner. Chacun d'eux possède un profil plus proche du civil enclin à envisager des accords pragmatiques que de celui d'un seigneur de guerre. Ce qui semble émerger au contraire en Libye est une manière différente de naviguer dans le paysage politique accidenté du pays. Le changement s'accompagne d'un potentiel positif, mais aussi d'écueils.

Vers une autre économie politique

Abdel Hamid Dbeibah « va essayer d'empocher un maximum », a confié un fonctionnaire anonyme de l'ONU à l'hebdomadaire The Economist1. La corruption potentielle au sein du nouveau gouvernement, un problème tenace d'une administration à l'autre à Tripoli comme à l'est au fil des ans, mérite à juste titre d'être surveillée. Mais dans les mois à venir, l'interaction avec les divers États étrangers sera un indicateur plus important de leur capacité à trouver un mode de gouvernance viable.

Quelques jours avant le vote du 5 février, l'ambassadeur américain auprès de l'ONU a appelé la Russie, la Turquie et les Émirats arabes unis à cesser leur ingérence militaire en Libye. Aucun de ces trois principaux intervenants ne va toutefois obtempérer. Contrairement aux Émirats, dont le mobile principal est idéologique, la Russie et la Turquie souhaitent récolter les bénéfices économiques de leur présence militaire sous la forme de gros contrats dans les domaines de l'énergie et de la construction. Le nouveau gouvernement libyen aura du mal à éviter une hausse brutale et dangereuse des dépenses publiques.


1« Can a new administration reunite war-torn Libya ? », 13 février 2021.

« En thérapie ». La malédiction du policier Adel Chibane

Par Hassina Mechaï

Un psychanalyste parisien suit cinq patients au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, entre traumas individuels et choc collectif. Adel Chibane est un policier qui est intervenu au Bataclan. Sa différence crève l'écran, et pose quelques questions.

C'est la série française évènement. En Thérapie, diffusée par Arte, est portée par le duo cinématographique Éric Toledano et Olivier Nakache qui l'ont adaptée d'une série israélienne, BeTipul. Elle suit le travail analytique de cinq patients : une jeune chirurgienne, un couple, une adolescente et un policier. Tous sont venus chercher l'aide nécessaire auprès du docteur Dayan. Dans ce cabinet matriciel, le spectateur les écoute et les suit dans cette maïeutique feutrée.

Cette série s'inscrit dans un espace-temps précis, quelques jours après le 13 novembre 2015. Ces évènements traumatiques courent comme un contexte et parfois un prétexte pour certains analysés. Dans le désordre des vies et des esprits, le psychanalyste, dont le patronyme signifie en hébreu « défenseur » ou « juge », personnifie la position objective. Il la déploie à travers une élocution lente et maîtrisée, des gestes lents, un regard qui cille peu. Pourtant la série ne peut prétendre à la même neutralité anxiologique devant des évènements meurtriers qui ont fait vaciller une société sur certaines de ses certitudes. En Thérapie porte, consciemment ou pas, un regard politique et sociétal sur cet évènement total qu'ont été ces attentats.

« J'suis flic, putain ! »

C'est sans doute le personnage du policier qui traduit le mieux cette irruption du « réel qui cogne ». Dès le premier plan, le ton est donné par Adel Chibane, magistralement porté par Réda Kateb. C'est lui qui mène un entretien qui tourne vite à l'interrogatoire. « Y'a des règles ? » ; « Pardon ? » ; « Un protocole d'action ? ». Chibane s'impose, prend possession de l'espace en cuir noir, lunettes tout aussi noires, démarche chaloupée, regard scrutateur, tout en corporalité qui s'impose face au psy recroquevillé dans son fauteuil. Chibane est ainsi ramené à l'organique, l'épidermique, la fonctionnalité, l'irrationnel. Le « ça » dirait un psy, là où les autres patients sont en quête d'un moi et Dayan tout entier contenu et policé dans son sur-moi. D'où cet échange :


— je vous vois venir, y'a malentendu […], mais je fais pas ça, moi.
— Ça ?
— Vous raconter des trucs, ma petite enfance, le tralala...

Puis suit un dialogue où Chibane demande à Dayan de « deviner » son métier. Face au mutisme du psy, il explose : « J'suis flic, putain ! ». Chibane est policier de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI). Et il entend être reconnu comme tel. Par son langage, ses vêtements, son oscillation entre impassibilité et agressivité, il aurait pu tout aussi bien être de « l'autre bord », voyou et délinquant. Pire, il aurait pu être confondu avec ceux qui viennent d'endeuiller la France. C'est donc dans le regard de Dayan qu'il demande à ne pas être vu pour ce qu'il n'est pas et à être adoubé pour ce qu'il veut être : flic et héros. Adel guette et quête dans le regard des autres sa place. Il est l'être conditionné jusqu'au bout.

L'ambivalence tient ce personnage, et avec elle la suspicion. La première semble volontaire : le personnage est écrit ainsi. Mais cette suspicion narrative dit moins au fond du personnage que de ceux qui l'ont imaginé ainsi, libres de leur création et de leur projection de certains clichés et stéréotypes.

« En être » ou pas

L'ambivalence de ce personnage court d'abord de façon très évidente tout au long de la thérapie. À maintes reprises, Adel Chibane voudra « en être » et traduira sa peur du rejet par l'agressivité. Peur de classe déjà, face au psy bourgeois et intellectuel. Un « métier de planqué » dit-il, quand lui s'expose et agit. Chibane est aussi étranger qu'aliéné. Par le trauma qu'il porte, il reste étranger à un monde dont il ressent ou soupçonne constamment le rejet ou le mépris, comme il le dira nettement à Dayan. Ce monde des mots, des affects, de la psyché, qu'il méprise ouvertement pourtant car coupable de « couper les cheveux en quatre », d'être trop « passif » et d'avoir mené aux attentats.

Dans cet appartement haussmannien comme épargné par les fracas du monde, Chibane tente de s'affirmer et de rappeler le bruit et la fureur du monde. Son travail, c'est le corps, la présence : « 'faut rester affûté ». Et plus son langage se fait commun, à coup de négations passés à la trappe, de mots orduriers, du ton qui monte, plus Dayan se fait granitique et silencieux, en mots rares, cliniques et parfois trop techniques.

Pourtant Chibane s'avère aussi fin et psychologue que Dayan. Mais tout comme son attitude est toute en corporalité, son intelligence semble surtout instinctive, portée par l'immédiate impression. Parfois par une forme de naïveté ou de pensée magique plutôt que par la réflexion construite et la distanciation, apanage du seul Dayan. Chibane est un corps et doit le rester.

Une grille culturaliste

Si les quatre autres personnages en analyse sont des êtres individualisés, portés par une trajectoire de souffrance singulière, Chibane est avant tout un être sociologique. Tout se passe comme si, marqué par sa classe sociale (père algérien boulanger, accent léger de banlieue, rugosité d'allure et de langage), il était privé de psyché. Littéralement privé de miroir. Sinon celui que les autres, Dayan, ses collègues, le spectateur in fine veulent bien lui tendre. Le voilà assigné, conditionné, aliéné. Le psychisme est visiblement un privilège pour certains quand les rets sociologiques en maintiennent d'autres dans une impasse plébéienne.

Une autre lecture se déploie peu à peu : celle d'une grille culturaliste qui suggère d'autres déterminismes, très suspects ceux-là. Car au-delà de son étrangeté sociale, c'est aussi l'extranéité de Chibane qui est sans cesse posée. À travers elle, son irréductibilité ou pas à la communauté nationale française. Toute la question qui court le long de son analyse est de déterminer si Chibane est vraiment comme « nous ». Un « nous » entendu comme ce qui fait communauté d'esprit et de valeurs. Certes Chibane est français, il a grandi « dans une putain de boulangerie bien française à Bordeaux », il n'est pas musulman et ne veut pas qu'on le traite d'Arabe («  ça ferait bien chier mon père qu'on dise que je suis arabe » ; il est policier, donc au cœur de la structure régalienne ; son épouse est bien française et son fils s'appelle Julien ; et il tient des propos qu'un membre du Rassemblement national (RN) n'aurait pas reniés. Mais cela ne semble pas suffire. De fait, nous apprendrons à la fin que cela n'a pas suffi. Quand certains se contentent du privilège de naître pour en être, d'autres sont condamnés à toujours montrer patte blanche. Quitte à y laisser leur peau.

L'éternel suspect

Adel est pris dans des chaines dont il ne peut se désentraver. D'autant que c'est parfois Dayan qui l'y ramène malgré lui — donc celui à qui il est venu demander de l'aide, une place, une justification. Plusieurs fois, Dayan sortira de sa réserve de sphinx en le reprenant ou en tiquant imperceptiblement. Chibane explique ainsi être venu consulter sur les conseils de son meilleur ami, dont il précise qu'il « est discret et très fin, vous voyez ce que je veux dire, il est homo ». Mais quand il reparlera de son « pote homo », le psy l'interrompra vivement, comme exaspéré : « On va lui donner un nom, à cet ami ». Premier soupçon qui éclate, celui de l'homophobie. Un procès fait de plus en plus dans l'imaginaire français aux garçons des cités et plus largement à l'homme arabe.

Autre allusion qui fait légèrement tiquer le psy : « Fabien, je veux pas le charger, mais c'est un peu une mère juive ; il m'a fait tout un tralala, qu'il faut absolument que je consulte ». Adel expose une idée reçue qui dans sa bouche prend soudain la même tonalité suspecte. S'allume dans la tête du spectateur une lumière rouge, la case à cocher de l'homme arabe forcément antisémite, même sous couvert de cliché éculé.

Chibane est aussi soupçonné de misogynie, évidemment atavique : « Vous êtes une vraie gonzesse, pardon de vous le dire  ». « Est-ce que c'est insultant d'être comparé à une femme ? » répond Dayan du tac au tac. Adel noue en cours de série une liaison avec la patiente du lundi, Ariane. Chirurgienne, elle a été de ceux qui ont soigné les survivants du massacre du Bataclan. En cela elle fait comme miroir, en gémellité de trauma, avec Adel qui a été des premières équipes d'intervention. Ariane, dont le prénom en résonance inconsciente sonne comme Marianne, se retrouve au cœur d'une rivalité amoureuse entre Dayan et Adel. Entre le psy juif et le flic arabe. Ariane-Marianne se retrouve entre deux hommes : celui qu'elle ne peut pas avoir mais qu'elle aime, et celui avec lequel elle se console mais qu'elle dédaigne. Idéal allégorique et intouchable pour Dayan, elle est ramenée crûment par Adel à sa dimension de femme (ou « avion de chasse ») à « baiser ». Là encore, un soupçon plane sur les mots d'Adel. Propos de vestiaire dans un autre contexte, ses mots sonnent dans sa bouche comme la preuve d'une misogynie tenace. Une crudité qui contraste avec la retenue courtoise de Dayan.

Le retour de « l'homme arabe »

La trajectoire d'Adel Chibane semble suivre avec application un inconscient français projeté sur l'homme arabe, qui a été comme réactivé par les attentats. L'image d'un homme constamment au bord de la crise de nerfs, pris dans un entre-deux bancal et déséquilibré, comme éternellement suspect. La suite développera ce fil rouge. Adel dissimulera ainsi plusieurs points à Dayan, mais aussi à ses collègues. Dans les deux espaces de relations où il se veut vrai et reconnu, il mentira pourtant, affirmant ne pas connaître l'arabe et n'être jamais allé en Algérie.

Dans son désir « d'en être », d'être accepté, il rabote son identité, la malaxe dans le sens qu'il croit acceptable. Le tragique est que c'est aussi ce désir d'être accepté qui le rend suspect. D'où ce dialogue entre lui et le psy, après le récit d'une perquisition chez un imam :


— Vous aviez peur que vos collègues pensent que vous étiez comme lui.
— Je n'ai pas peur.
— Honte alors ; vous vous êtes senti ramené à une identité qui ne correspond en rien avec votre représentation de vous-même. Vous portez une armure qui vous protège et vous dissimule. Vous avez peur d'être ramené à l'identité de l'Arabe.
— Arabe ? Mais j'suis pas musulman, je vous ai dit.

Dissimulation de la vraie identité, la taqiya ne semble pas très loin…

Une vision manichéenne et dépolitisée

Traître aux yeux d'un imam perquisitionné, « ennemi » aux yeux de ses collègues lors d'un rêve troublant, Adel ne peut que trancher le nœud identitaire auquel il est ramené. Il le fera par un geste extrême puisque tout ce qu'il a fait et été n'a pas suffi à prouver son appartenance à cette communauté nationale.

La série, à travers ce personnage, trace une géologie des strates du terrorisme qu'elle lie dans une vision manichéenne et dépolitisée. Chibane est en effet un rescapé de la guerre civile algérienne. Toute la famille de son père a été massacrée par le Groupe islamique armé (GIA). C'est à partir de cet évènement traumatique que Chibane tient des propos que n'aurait pas désavoué un Georges W. Bush ou un néoconservateur obtus : « Mon père disait tout le temps : "voilà de quoi ils sont capables, les Arabes". » « Les barbus ne négocient pas. » ; « Il y en une autre de guerre, une vraie ; et il va y en avoir d'autres, des attaques, c'est pas fini. Ceux qui passent les frontières, qui s'entraînent au Pakistan, préparent des bombes dans les cuisines ici en France, on n'est pas prêts […] pendant que les magistrats protègent les droits de ces fils de pute, il y a des gens qui sont en train de se battre en Irak et en Syrie, ici on n'est que des putains d'impuissants ». Le racisme des propos ne peut être évoqué, puisque c'est un Arabe qui dit cela. Quelqu'un qui précisément « les » connaît.

En plongeant dans la structure narrative de cette série, on ne cesse de s'interroger : comment peut-elle à ce point ramener un personnage à un destin culturaliste ? Une malédiction même, dans le sens où son destin est tragique. La psyché et l'individu comme concept y semblent des attributs réservés à une seule partie de la planète. Le reste apparaît noyé dans un océan d'irrationalité et d'impulsivité dont Chibane ne réchappera pas. Toute la série passe son temps à l'y renvoyer. À nous y renvoyer.

Une histoire de la folie au Liban

Par Elsa Martayan

À travers le récit de la création d'un hôpital psychiatrique dans les environs de Beyrouth, Asfuriyyeh : A History of Madness, Modernity, and War in the Middle East retrace l'histoire de la folie au Liban, qui n'est pas toujours là où on l'enferme.

Alors que le Liban subit l'enchaînement dramatique de fléaux sur fond d'une interminable crise politique et économique, Asfuriyyeh : A History of Madness, Modernity, and War in the Middle East présente une approche de l'histoire de la folie et de ses institutions dans leurs rapports avec le contexte sociopolitique et la succession de conflits et de déracinements qui ont traumatisé des générations de Libanais, parmi lesquels l'autrice, la chercheuse et médecin Joëlle Abi-Rached. Cette histoire apporte, à travers le portrait d'une institution psychiatrique, un éclairage passionnant et inédit sur l'histoire du Liban, dans la période qui couvre l'existence de cette institution de 1896 à sa fermeture en 1982, aux heures les plus sombres de la guerre civile.

Publié en septembre 2020, le livre présente le résultat d'une recherche scientifique rigoureuse nourrie d'un travail de première main sur les archives britanniques, françaises et libanaises. Issu de la thèse de l'autrice, il s'affranchit des limites des champs disciplinaires pour tracer en filigrane un parallèle entre l'histoire d'une institution médicale spécialisée et celle du Liban.

Asfuriyyeh, « volière d'oiseaux »

L'approche chronologique est précédée d'une exploration sémantique de la maladie mentale dont les dénominations successives d'Asfuriyyeh sont le reflet : en 1900, le British Medical Journal cite « The Lebanon Hospital for the Insane » (l'hôpital pour aliénés du Liban) comme la seule institution de cette nature dans l'empire ottoman entre le Caire et Constantinople. En 1915, il est renommé « Hôpital pour maladies mentales du Liban », puis en 1950, « Hôpital pour troubles mentaux et neurologiques. » Sa fondation en 1896 est redevable à un missionnaire quaker, Theophilus Waldmeier, qui choisit un site proche de Beyrouth, non loin de la liaison avec Damas, en vue de faciliter son accès à des patients venus de toutes les contrées du Proche-Orient : d'Alexandrie, d'Alep, de Jérusalem, de Haïfa et même de Téhéran. « Asfuriyyeh » reprend le nom du lieu-dit sur lequel ont été établis les premiers pavillons du centre de soins pour « malades mentaux ». Il signifie, par une coïncidence ironique, « volière d'oiseaux ».

Entre protestants et catholiques

Après des agrandissements et une direction remaniée qui la place durablement dans l'orbite culturelle et médicale anglo-saxonne, l'institution est le reflet des rapports de forces entre missions protestantes et catholiques, lesquelles renvoient elles-mêmes en partie aux luttes d'influence que se livrent Britanniques et Français. Les puissances impérialistes s'appuient sur des relais tels que les missions à travers leurs réseaux concurrents d'institutions d'enseignement supérieur, en particulier des facultés de médecine et des hôpitaux. Ainsi les Anglo-saxons créent en 1866 le Syrian Protestant College devenu l'American University of Beirut, ainsi qu'une faculté de médecine en 1867, tandis que les Français fondent l'Université Saint Joseph en 1875, une faculté de médecine en 1883 et l'Hôtel-Dieu dans les années 1930.

Dans le domaine de la psychiatrie, alors qu'Asfuriyyeh est affilié officiellement avec l'université américaine dans les années 1920 à travers la création d'une chaire en psychiatrie, un capucin libanais francophile, le père Jacques, fonde Dar el-Salib (le monastère de la Croix) qui devient dans les années 1950 l'hôpital psychiatrique de la Croix.

Une étape vers la modernité

Même si la compétition entre protestants et catholiques renvoie aux luttes d'influence des grandes puissances, l'autrice met en garde contre l'affirmation que ces missions étaient les chevaux de Troie des pouvoirs occidentaux puis coloniaux de la fin du XIXe siècle jusqu'aux indépendances de la Syrie et du Liban. Car ces missions avaient leur propre agenda : à travers le déploiement d'établissements de bienfaisance et d'enseignement, elles visaient d'abord à propager le christianisme « véritable » — protestant ou catholique — et à convertir en priorité les chrétiens d'Orient adeptes de liturgies et de superstitions suspectes qui n'avaient de chrétien que le nom.

C'est en vertu de la lutte contre les superstitions et le traitement inhumain infligé aux « possédés » (enchaînement, privation de nourriture, etc.) que dès le début du XXe siècle, Asfuriyyeh participe à la diffusion d'une approche moderne de la psychiatrie et attire des patients au-delà du seul Liban. Face au déclin des bimaristan, hospices et centres de soins dans l'empire ottoman finissant, les élites intellectuelles libanaises — dont plusieurs membres avaient été formés par le Syrian Protestant College — fondent à la fin du XIXe siècle le mouvement intellectuel et culturel de la Nahda (Renaissance) pour soutenir une voie d'émancipation nationale qui inclue notamment la médecine et la psychiatrie. La revue médicale Al-Tabib salue alors la création de l'institution psychiatrique comme une étape importante vers la modernisation du système de soins et du progrès scientifique.

Les deux guerres mondiales et les crises économiques manquent à plusieurs reprises de mettre fin au modèle économique d'Asfuriyyeh reposant sur des contributions privées. La concurrence entre Britanniques et Français encourage le soutien financier du comité britannique (London General Committee) via d'importantes et décisives campagnes de collecte de fonds ; soutien qui se poursuit jusqu'aux années 1970.

Les velléités de constitution d'un État moderne qui marquent la présidence du général Fouad Chehab (1958-1964) s'expriment dans le domaine de la protection sociale par l'instauration d'un embryon de sécurité sociale et par un soutien financier de l'État libanais qui, comme le mouvement de la Nahda un demi-siècle plus tôt, considère Asfuriyyeh comme symbole d'un État moderne.

Ouvert à toutes les confessions

À la veille de la guerre civile, le nombre de patients admis est de 1250. L'établissement est ouvert à toutes les confessions, qu'il s'agisse des patients ou de l'équipe soignante. Cette approche non communautaire qui est même inscrite dans son règlement ne résiste pourtant pas aux replis communautaires qui divisent violemment le Liban. L'hopital étant situé en zone chrétienne sous contrôle du parti phalangiste, mais à proximité du camp palestinien de Tall El-Zaatar, des membres du personnel et des patients de l'hôpital sont victimes d'enlèvements et de crimes et de représailles. Dès la reprise des combats en 1976, l'un des principaux pavillons est détruit par un bombardement.

Les destructions occasionnées par la guerre conduisent la direction anglo-libanaise de l'hôpital à cesser toute activité. Le président du comité libanais assure en 1982 que la fondation Hariri reconstruira l'établissement dans un autre site, moyennant l'acquisition des terrains d'Asfuriyyeh par la société Solidere créée pour la reconstruction du centre de Beyrouth et détenue en majorité par l'ancien premier ministre Rafik Hariri. Le projet immobilier de luxe est toujours dans les cartons ; il verra sans doute le jour, contrairement au futur hôpital toujours en ruines à Aramoun.

Dans cet essai de « topo histoire » et grâce à une approche fine et foisonnante des rapports de domination culturels et politiques, Joelle Abi-Rached invite le lecteur à considérer que la folie n'est pas toujours là où on l'enferme. Surtout au Liban.

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Joelle Abi-Rached, Asfuriyyeh : A History of Madness, Modernity and War in the Middle East, MIT Press, 2020. 309 p. ; 39,18 euros

Joe Biden, le Proche-Orient et Emmanuel Macron

Par Sylvain Cypel

Dans le champ de mines proche-oriental, entre l'Arabie saoudite, l'Iran et Israël, l'administration de Joe Biden s'interroge sur sa stratégie, notamment sur la question nucléaire. Emmanuel Macron lui prodigue quelques conseils ; il n'est pas sûr qu'ils soient bons.

Lorsqu'un nouvel élu américain entre à la Maison Blanche, il téléphone, par courtoisie ou plus si affinités, à une série de présidents ou de chefs de gouvernement. Les premiers servis sont ceux du Canada et du Mexique, ses voisins frontaliers, puis ceux du Royaume-Uni et de France, ses alliés au Conseil de sécurité. Israël est dans le peloton de tête des autres pays. Mais cette fois, un mois après son entrée en fonction, Benyamin Nétanyahou attend toujours son coup de fil. Élus et médias israéliens s'inquiétent du statut perdu de leur premier ministre, l'ex-favori de Donald Trump.

Mais au fond, l'attitude de Biden ne surprend personne. Non seulement Nétanyahou avait rappelé au président américain très vite après son élection qu'il ne saurait y avoir « aucun retour au précédent accord sur le nucléaire »1 avec l'Iran, mais, une semaine après son entrée en fonction, il avait remis le couvert par le biais de son chef d'état-major, le général Aviv Kochavi. Parlant à l'université de Tel-Aviv, celui-ci proclamait : « Un retour à l'accord nucléaire, ou même un accord de ce type avec des améliorations, serait mauvais et erroné »2 Il ajoutait que, sous son commandement, l'armée israélienne « mettait à jour ses plans opérationnels » d'attaque de l'Iran. Kochavi revenait alors d'une rencontre avec le général Kenneth McKenzie, commandant en chef du Central Command de l'armée américaine, qui inclut le Proche-Orient. Il fait peu de doute que les deux hommes avaient discuté de l'amélioration des relations militaires israéliennes avec les émirats du Golfe où les Américains disposent de bases : au Koweït, Bahreïn et aux Émirats arabes unis (ainsi qu'au Qatar).

Sachant que Biden a publiquement fait du retour à l'accord avec l'Iran l'un de ses engagements prioritaires, on comprend qu'il ait un peu fait lanterner Nétanyahou avant de lui passer le bonjour. Rien de rédhibitoire, juste un coup de semonce pour signifier que l'idylle avec Donald Trump est terminée. Cela étant, cette absence de communication indique aussi combien, pour l'administration Biden, la préoccupation pour le conflit israélo-palestinien a perdu en importance.

Coups de semonce à Riyad et Abou Dhabi

Une autre idylle est elle aussi un peu mal en point, et plus gravement. C'est celle du pacte politico-pétrolier qui allie depuis 1945 l'Arabie saoudite aux États-Unis. Il a commencé de se déliter sous Barack Obama, avant d'être revigoré par Trump. Mais durant sa campagne présidentielle, Biden et surtout celui dont il allait faire son secrétaire d'État, Antony Blinken, ont laissé entrevoir que l'Arabie aurait bientôt des comptes à rendre, en particulier sur son rapport aux droits humains. Habituellement, cette menace est brandie pour câliner le Congrès, où règne une hostilité avérée envers le royaume wahhabite. Mais elle ne va jamais très loin, et les Saoudiens s'en accommodent.

Cette fois, les signaux de la Maison Blanche sont plus inquiétants. Dès le 25 janvier, le Trésor américain autorisait de nouveau les transactions commerciales et financières dans la zone dominée au Yémen par les houthistes, que Trump avait interdites pour favoriser l'Arabie saoudite dans la guerre qu'elle y mène, suscitant les pires craintes des ONG humanitaires. Le 4 février, dans son premier grand discours présidentiel de politique étrangère, Biden, rompant avec la politique de Barack Obama qui avait engagé les États-Unis dans le soutien à l'intervention saoudienne au Yémen, a annoncé que « cette guerre [au Yémen] doit cesser »3. Le même jour, la Maison Blanche décrétait un « gel temporaire » des ventes d'armes signées par Trump au profit de l'Arabie et des Émirats arabes unis (les deux intervenants extérieurs directement impliqués dans la guerre au Yémen). La porte-parole de la présidence a eu beau prétendre qu'il s'agissait d'un acte banal lorsqu'une nouvelle administration entre en fonction, personne n'était dupe. Enfin, le 5 février, Washington retirait les houthistes, les adversaires yéménites des Saoudiens, de la liste des « organisations terroristes » sur laquelle les avait placés Donald Trump.

Pour que Riyad ne s'y trompe pas, le secrétaire d'État Antony Blinken a annoncé en même temps que Biden avait ordonné « un examen général » de la relation avec l'Arabie saoudite « pour assurer que notre partenariat est mené d'une manière qui correspond à nos intérêts et nos valeurs »4. Les livraisons d'armes auront probablement lieu, y compris celles des chasseurs F-35 promis à Abou Dhabi (qui ne doivent commencer qu'en 2027), mais la mise en garde a été entendue dans le Golfe, particulièrement en Arabie. Car depuis sa nomination, Blinken n'a pas cessé de se référer à l'affaire Khashoggi, du nom de cet opposant assassiné en octobre 2018 par les services saoudiens dans l'enceinte de leur consulat à Istanbul. Jen Psaki, la porte-parole de la Maison Blanche, a déclaré le 5 février que la présidence était disposée à « divulguer au Congrès un rapport non classifié faisant toute la transparence » sur « ce crime horrible ». « La loi est la loi, et nous la respecterons »5 , a-t-elle ajouté.

Branle-bas… Les Saoudiens ont rapidement annoncé quelques mesures. Arrêtée en 2018, Loujain Al-Hathloul, tête d'affiche du mouvement d'émancipation des femmes, et le médecin saoudo-américain Walid Fitaihi, directeur d'un hôpital privé à Djeddah condamné entre autres pour « obtention sans permission de la nationalité américaine », ont vu leurs peines de six années de détention fortement réduites (la première a été libérée le 11 février, même si elle ne peut pas quitter le territoire). De leur côté, Bader Al-Ibrahim, un médecin chiite auteur de plusieurs ouvrages sur la réforme de l'espace arabe, et Salah Al-Haidar, fils d'une importante militante des droits des femmes très présent sur YouTube, ont été relaxés après 300 jours de détention. Le 10 février, Mohamed Ben Salman, le prince héritier, annonçait une réforme du code juridique saoudien qui, tout en préservant le primat de la loi coranique, visait à « accroitre l'intégrité et la fiabilité des procédures »6. Un début qui laisse augurer un possible desserrement de vis au royaume de MBS, note le Riyadh Bureau, un site saoudien privé d'information.

Mais le véritable enjeu où tous, dans la région, attendent la nouvelle présidence américaine reste le nucléaire iranien. Au menu, le sort de l'accord dit Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA), signé en 2015 par l'Iran avec les cinq membres du Conseil de sécurité de l'ONU plus l'Allemagne. Cet accord, en résumé, encadrait la production iranienne de matière fissile à un niveau rendant impossible sur les quinze années suivantes la fabrication par l'Iran d'une bombe A en moins d'un an, laissant le temps aux Occidentaux de se retourner en cas d'infraction. En contrepartie, ces derniers levaient les sanctions économiques contre l'Iran. C'est à cet accord que Trump a tourné le dos en 2018. Preuve de sa détermination, Biden a désigné Rob Malley, un diplomate très averti du Proche-Orient, pour diriger son équipe de négociateurs. Cette nomination a suscité des réactions outragées dans les cercles américains les plus hostiles à tout accord avec Téhéran, et de vives inquiétudes dans la classe politique israélienne et dans la presse saoudienne.

« L'empressement de l'Occident de négocier avec le régime iranien est incompréhensible », s'est écrié Mohamed El-Saïd, chroniqueur d'Okaz, le deuxième quotidien saoudien, reflétant la réaction générale du régime. Et de fustiger « un État terroriste qui œuvre hors-la-loi, tue selon l'identité religieuse, chasse ses dissidents et assassine ses adversaires »7. Non, il n'évoquait pas son propre État, mais l'Iran.

Quant à Israël… Robert Malley, ex-conseiller de Bill Clinton puis d'Obama, y est perçu comme le diplomate américain le plus « pro-palestinien » qui soit. Après le sommet de juillet 2000 à Camp David où Palestiniens et Israéliens avaient échoué à signer un accord de paix, Malley, qui y avait participé dans l'équipe américaine, avait polémiqué dans la New York Review of Books avec Dennis Ross, alors principal conseiller diplomatique de Clinton pour le Proche-Orient. Ross défendait le point de vue américano-israélien selon lequel Yasser Arafat n'avait pas su saisir une occasion unique. Malley alléguait que les responsabilités israéliennes dans l'échec étaient aussi importantes, sinon plus, que celles des Palestiniens. Un quasi-blasphème.

« You broke it, you fix it »

Sur le fond du dossier iranien, l'administration américaine distille des signaux contradictoires. Le secrétaire d'État Antony Blinken indique que « le chemin sera long » et qu'il ne faut pas se précipiter. Le conseiller à la sécurité nationale Jack Sullivan clame qu'il ne faut pas perdre de temps : éviter une « crise nucléaire » est une « urgence prioritaire », a-t-il déclaré. Un des aspects de cette mise en bouche du processus de négociation est : qui doit faire le premier pas ? L'affaire peut sembler futile, mais elle est moins anodine qu'il n'y parait. Futile parce que Javad Zarif, le ministre iranien des affaires étrangères a donné la réponse iranienne : il suffit que les deux parties déclarent conjointement revenir aux termes de l'accord, et le tour est joué.

En attendant, l'Iran proclame, comme le dit le dicton américain, « you broke it, you fix it » : celui qui casse doit réparer. Washington a « cassé » l'accord, aux États-Unis de le rétablir. De fait, chaque partie considère que le premier à céder montrera sa plus grande impatience à aboutir — et donc sa propre faiblesse. Interrogé le 7 février par la chaîne CBS pour savoir s'il est disposé à faire un geste en annulant certaines sanctions contre l'Iran, le président Biden a simplement répondu non.

Qui a le plus besoin d'un accord ? Sur cette question, l'administration Biden parait divisée. Elle est unanime à juger que sortir de l'impasse infernale dans laquelle Trump a placé son pays est une obligation. Mais comment et à quel prix ? On trouve d'un côté ceux qui jugent que l'Iran est en situation très difficile, surtout économiquement. Sa fermeté masque mal une forme d'urgence qui montre son besoin d'aboutir vite. Ils en concluent que lever les sanctions avant d'avoir négocié quoi que ce soit d'autre ferait perdre à Washington son seul levier.

De l'autre, ceux estimant que les Iraniens ont démontré que les pressions sur eux sont inopérantes dans le cas du nucléaire, et que si on laisse passer l'occasion, elle risque fort de ne pas revenir. Les Iraniens ont lancé, ces dernières semaines, divers signaux montrant leur détermination, comme la diffusion de vidéos montrant leur détention de missiles de très longue portée et la relance de la production d'uranium enrichi à 20 %. Ou encore, le 10 février, la diffusion d'un rapport de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), selon lequel Téhéran avait commencé de produire de l'uranium métal, un matériau qui peut servir dans la fabrication d'une bombe A. L'Iran avait d'ailleurs annoncé en décembre qu'il le ferait. Manière, chaque fois, de renforcer ce message : si Washington laisse passer le train — c'est-à-dire si la levée des sanctions reste conditionnelle —, un jour Téhéran perdra patience et fabriquera sa bombe. Et ce jour-là, il ne restera plus rien à négocier.

Quelle médiation pour la France ?

Alors que Joe Biden fait du retour à un accord avec Téhéran le fondement de sa politique proche-orientale, Emmanuel Macron, lui, manifeste sa disponibilité pour jouer le rôle de « médiateur dévoué et sans parti pris »8 Mais la manière dont il s'y prend est pour le moins surprenante. Car il revient de facto à l'attitude française qui avait prévalu sous Nicolas Sarkozy puis François Hollande dans les années qui avaient précédé la signature du JCPoA : une surenchère dans les exigences présentées à Téhéran où certains ont vu dans la position française une tentative de faire dérailler la négociation.

Mais Macron va plus loin que ses prédécesseurs. Intervenant le 5 février devant l'Atlantic Council, un groupe de réflexion américain, il argue du fait que, selon lui, l'Iran serait « bien plus proche de la bombe nucléaire qu'il ne l'était avant la signature de l'accord » en 2015 pour prôner « de nouvelles négociations avec Téhéran […] sur les questions des missiles balistiques et de la stabilité de la région ». Sans dire un mot du retour préalable des parties au respect de l'accord signé, comme les Iraniens l'exigent depuis le premier jour.

Si on prend à la lettre les propos du président français, cela signifie : pas d'application de l'accord signé en 2015 sans engagement iranien préalable d'élargir le champ d'application d'un futur accord. Pour bien se faire comprendre, Macron ajoute une exigence supplémentaire : « faire participer l'Arabie saoudite et Israël à ces discussions ». Ces deux pays « font partie des partenaires régionaux de premier plan ». Dès lors, « il est impossible de régler la situation sans être sûr que tous ces pays sont satisfaits de ce nouveau programme ». En termes moins diplomatiques, avant même d'avoir ouvert la négociation, « l'honnête médiateur » Macron, adoptant la position des opposants les plus radicaux à tout accord aux États-Unis, lui ferme la porte.

Pour l'ancien ambassadeur de France en Iran François Nicoullaud, les prémisses d'Emmanuel Macron sont erronées. L'Iran a bien commencé à reconstituer ses stocks de matière fissile. Mais au-delà de ce dont il disposait avant 2015 ? C'est très peu plausible, argue-t-il de manière convaincante. On ajoutera, pour notre part, une autre réflexion : si Macron a factuellement raison, alors il plombe plus encore son propre argument. Car si face aux pressions internationales accrues, l'Iran a été capable de fabriquer ou de se procurer en si peu de temps plus encore de matière fissile qu'il n'en avait avant 2015, après s'en être débarrassé de beaucoup par respect de l'accord, cela montre seulement combien l'absence de retour à l'accord de 2015 est dangereuse.

Par ailleurs, ajouter le préalable d'un élargissement aux enjeux balistiques et celui de la limitation des intérêts régionaux iraniens ne pourrait mener qu'à l'échec de tout retour à l'accord de 2015. Or, écrit Nicoullaud, « si le souci principal est vraiment d'éloigner [l'Iran] de la capacité à produire l'arme nucléaire, la priorité absolue devrait être de revenir au plus vite à la pleine application de la lettre et de l'esprit de l'accord »9 de 2015.

Les contradictions d'Emmanuel Macron

L'ambassadeur aurait pu ajouter un obstacle supplémentaire menaçant de faire échouer tout retour au respect de l'accord de 2015. C'est la demande ambiguë d'Emmanuel Macron de « faire participer l'Arabie saoudite et Israël aux discussions ». À quelles discussions fait-il référence ? À celles qui portent sur le nucléaire ? Ou à celles qui suivraient un retour préalable à l'application de l'accord déjà signé ? Si c'est la première option, il s'agirait une infraction pure et simple à un accord inscrit dans le droit international (par la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l'ONU) et elle se heurterait à un refus certain des Iraniens. Le « médiateur » se retrouverait être l'artisan de l'échec. Si c'est la seconde option, pourquoi Macron ne le précise-t-il pas ?

De toutes façons, on connait à l'avance la réponse des Iraniens. Parler missiles en invitant Tel-Aviv et Riyad à la négociation ? L'Iran sera disposé à lâcher sur ce point dans une proportion équivalente à l'effort qui sera exigé d'Israël et de l'Arabie. Imagine-t-on une seconde Israël, seul détenteur de la dissuasion nucléaire dans la région et non signataire du traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), soumettre son arsenal atomique aux visites des inspecteurs de l'AIEA puis s'en débarrasser ?

Reste une question : comment la diplomatie française envisage-t-elle les « nouvelles négociations » avec Téhéran qu'évoque Macron ? Pour le Quai d'Orsay, explique un diplomate européen, « les Iraniens ont non seulement le sentiment que les États-Unis leur sont redevables, mais aussi que le temps joue en leur faveur. Dès lors, si l'on accepte le préalable du retour à l'application du JCPoA avant toute autre discussion, ce serait une immense bouffée d'air frais pour les Iraniens. Et une fois les sanctions levées, qui nous garantit qu'ils accepteront de discuter d'autre chose ? Biden n'aura rien obtenu de plus ». Ce discours était déjà en 2015 celui de Hollande et de Laurent Fabius (alors ministre des affaires étrangères), qui trouvaient le JCPoA insuffisant.

Depuis une décennie, un état d'esprit imbibé de néoconservatisme a beaucoup essaimé au plus haut niveau du ministère français des affaires étrangères. Il y a six ans, le président Obama, désireux d'aboutir, s'était peu préoccupé des esprits chagrins français, et il avait avancé sans eux. Et Paris avait évidemment fini par parapher l'accord. Aujourd'hui, l'hostilité de la droite américaine et d'une partie des élus démocrates vis-à-vis de l'Iran reste vive. Quant à celle d'Israël et des monarchies du Golfe, désormais alliés sur ce sujet, elle s'est encore accrue. Biden imposera-t-il à Macron ce qu'Obama avait imposé à François Hollande ?


1« Netanyahu urges : no return to Iran nuclear deal », Reuters, 22 novembre 2020. Lire aussi : Amos Harel, « Backing Netanyahu on Iran, Israel's Military chief strikes defiant tone against Biden », Haaretz, 27 janvier 2021.

2Amos Harel, « Backing Netanyahu on Iran, Israel's Military chief strikes defiant tone against Biden », Haaretz, 27 janvier 2021.

3Michael Hirsch, “'America is back', Biden says”, Foreign Policy, 4 février 2021.

4« Biden freezes Saudi arms deal », Riyadh Bureau, 3 février 2021.

5« Expected Improvements », Riyadh Bureau, 8 février 2021.

6« Saudi Arabia announces judicial reforms », Riyadh Bureau, 10 février 2021.

7« Biden freezes Saudi arms deal », Riyadh Bureau, 3 février 2021.

8« Interview du président Emmanuel Macron au think tank américain Atlantic Council », 5 février 2021. Toutes les citations suivantes sont extraites de cet entretien. Le texte complet est disponible sur le site de l'Élysée.

9François Nicoullaud, « Revenir au plus vite dans l'accord sur le nucléaire iranien », Boulevard Extérieur, 9 février 2021.

Irak. Le dernier chantier extravagant de Saddam Hussein

Par Quentin Müller

Juste avant l'invasion américaine de l'Irak, et alors que le pays est toujours sous embargo, Saddam Hussein lance la construction d'une gigantesque mosquée près de Bagdad. Il fait appel à l'architecte français Jacques Barrière qui raconte l'histoire du caprice hors de prix d'un président sur la fin.

La cravate bleue soigneusement ajustée, Saddam Hussein se veut grave devant la caméra. Sous le regard à la fois ébahi et apeuré de deux généraux du parti Baas, il lance :

On m'a demandé pourquoi je n'achetais pas de la nourriture au lieu de consacrer autant d'argent à l'architecture, au lieu de bâtir des palais, des mosquées… À cela, je veux répondre que si nous dépensions tout notre argent pour du pain, nous en aurions plus qu'il n'en faut. Mais lorsqu'on se contente de manger, on finit par se transformer en ver ou en poulet.

Malgré l'embargo qui étrangle son pays depuis 1990, le dictateur irakien avoue sur la chaîne nationale irakienne sa passion pour les projets démesurés et l'architecture majestueuse. Peu importe que le salaire moyen soit de trois dollars par mois (2,46 euros), que l'inflation soit très élevée et que des millions de familles vivent seulement du petit panier de provisions que l'État fournit : Saddam n'en a cure.

En 1998, pour ses 61 ans, le président aménage le lac-réservoir d'Al-Tharthar, au nord de Bagdad, et y construit un complexe touristique. On y découvre des pyramides surmontées de coupoles dorées et liées par des arches de marbre beige et rose. Des bus acheminent des centaines de visiteurs, forcés d'admirer ce nouveau projet pharaonique qui n'est pas une exception. De son vivant, Saddam Hussein aurait fait construire pas moins de 200 palais à Bagdad et 1000 dans tout le pays, dont d'immenses complexes souterrains. Mouaffak Al-Ta'i, son conseiller en architecture, dira après sa chute qu'il était « palais addict ».

Avec la guerre contre l'Iran (1980-1988) puis l'invasion du Koweït en 1990, Saddam veut devenir le chef du monde arabe et musulman. Il se fait surnommer « serviteur de Dieu » et « leader de tous les musulmans ». Dans les années 1980, il fait afficher dans les mosquées irakiennes son arbre généalogique revisité, censé prouver sa descendance du prophète Mohammed. Mais cela ne lui suffit pas : il veut un monument à sa gloire. Et choisit un architecte français pour l'édifier.

Le projet d'une vie

« Nous sommes en octobre 1997. L'ambassade du Maroc1m'appelle pour m'annoncer que Saddam souhaite que je construise la plus grande mosquée du monde. Sur le moment, ça m'a tellement paru farfelu… », se souvient Jacques Barrière, architecte français âgé aujourd'hui de 86 ans.

Les Marocains lui expliquent qu'Oudaï, le fils de Saddam Hussein était tombé sur son projet d'obélisque de 171,90 mètres proposé à la Cité des sciences de la Villette à Paris à l'occasion du bicentenaire de l'expédition de Napoléon Bonaparte en Égypte.

Le cabinet architectural de Saddam Hussein voulait des minarets de 250 mètres de haut ! J'ai rencontré des représentants du régime rue de la Faisanderie dans le XVIe arrondissement de Paris. Ils m'ont confirmé tout ce qui avait été dit par téléphone. J'ai bien vu que je n'avais pas affaire à des farceurs, mais c'était quand même difficile à croire. La plus grande mosquée du monde qui vous tombe du ciel comme ça, c'est le projet d'une carrière. À l'issue de l'entretien, un rendez-vous a été fixé en décembre à Bagdad.

Le voyage pour l'Irak s'annonce compliqué. Les vols directs depuis Paris sont suspendus, toujours du fait de l'embargo. « On ne pouvait ni téléphoner ni faxer. C'était très difficile de communiquer sur les contrats. J'ai donc fini par dire à Saddam que je ne viendrais pas et que je reportais mon voyage. Ça l'aurait mis dans une grande colère », poursuit Jacques Barrière. Il est suivi et mis sur écoute par les services de renseignement irakiens, puis convoqué par la Direction de la surveillance du territoire (DST) et par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) qui l'informent de la filature et l'interrogent sur son projet avec le président irakien. « Contribuer à la sécurité de mon pays, il n'y a pas de problème, je l'ai fait, mais il faut respecter le secret professionnel. Je ne voulais pas jouer un double jeu. Mon client c'était Saddam », explique-t-il.

L'architecte finit par s'envoler pour Amman, où des hommes l'attendent et le conduisent jusqu'à Bagdad. « Je logeais avec mes collaborateurs à l'hôtel Al-Rasheed. Il y avait cette grande mosaïque au sol de l'entrée, avec la tête de George Bush père et la phrase « Bush est un assassin ». On marchait dessus, on ne pouvait pas la louper ».

« Elle coûtera ce qu'elle doit coûter »

Une première rencontre est organisée avec Saddam Hussein. Jacques Barrière a déjà imaginé et dessiné les plans d'une mosquée en forme de soucoupe volante, qui rappelle certaines constructions de l'architecte brésilien Oscar Niemeyer. Il sort de son sac une grande assiette en porcelaine avec le dessin de la maquette finale qu'il présente au dictateur.

Il trouvait mon idée trop futuriste et avait déjà une idée en tête. Je me rappelle qu'il m'a dit : 'Il faut qu'elle se fasse, elle se fera. Elle coûtera ce qu'elle doit coûter, monsieur Barrière '. C'était la première fois de ma vie qu'un client ne me parlait pas d'argent !

Saddam imagine une mosquée de 700 mètres de large et 480 mètres de long, sur 33 hectares. Il la veut entièrement recouverte de céramiques bleues plaquées or. « ll avait aussi prévu de faire construire huit minarets de 250 mètres de hauteur. Pourquoi ? Parce que celle de La Mecque en a sept et qu'il voulait la surpasser », précise Barrière. Les minarets prennent la forme de missiles Scud par provocation et en évocation de la guerre contre l'Iran et celle du Golfe. Le fleuve Tigre est détourné pour mettre en eau son périmètre, d'une superficie égale à 70 terrains de football. Des passerelles entourent la mosquée et dessinent, depuis une vue aérienne, les contours du monde arabe. « Avec cette mosquée, il voulait devenir le maître des pays arabes, celui qui allait les unir », se souvient l'architecte. Le projet est estimé entre 5 et 6 milliards de dollars (entre 4,12 et 4,94 milliards d'euros).

Coran de sang

Au-delà du clinquant, Saddam Hussein veut y promouvoir sa personne. Une plateforme flottante de 90 mètres carrés représente son pouce, avec ses empreintes digitales coulées dans le béton. Autre curiosité, l'immense salle de prière censée exposer un Coran de 605 pages, dont les sourates sont calligraphiées par l'artiste irakien Abbas Al-Baghdadi, avec un mélange d'encre et de sang de Saddam. Le dictateur est censé donner en tout 24 litres de son sang sur trois ans pour réaliser ce fameux « Coran de sang ».

En Irak, Jacques Barrière et ses collaborateurs Pierre Maillot, ingénieur centralien, et Daniel Ganichaud, ancien directeur de la société Setec Ingénierie travaillent avec la cellule de Saddam Hussein composée de « pointures, des docteurs en mécanique des sols, des ingénieurs et des universitaires », selon l'architecte. « Nous n'étions chargés que des plans, de la faisabilité, des contraintes techniques dues au volume de la réalisation… La construction, c'était l'équipe de Saddam Hussein qui devait s'en charger », se remémore-t-il. Dans le journal régional de Limoges Le Populaire du Centre en date du 10 avril 1999, Daniel Ganichaud ne tarit pas d'éloges sur le savoir-faire architectural irakien, et ce malgré l'embargo :

Nos interlocuteurs nous ont paru tout à fait capables de mener à bien le projet. Leur capacité à reconstruire sous embargo leur pays nous a surpris. Dans ce que nous avons pu voir, les fameux palais que nous avons visités avec nos hôtes professionnels, mais également les ponts remis à neuf, il n'y a plus de traces de bombardements.

Jacques Barrière garde également de bons souvenirs de sa collaboration avec ses homologues irakiens, hormis un unique point de friction :

Avant un de mes départs pour l'Irak, j'apprends l'exécution de diplomates jordaniens. Après une réunion avec la cellule de Saddam, j'ai demandé aux ingénieurs pourquoi ces Jordaniens avaient eu la tête coupée2. Malaise complet. Le doyen de la salle se lève et affirme que Saddam Hussein a bien fait exécuter cinq “soi-disant diplomates” qui se livraient à un commerce illégal de pièces de voiture. Devant mon insistance, le même homme finit par lâcher : “C'est peut-être le point de vue de l'Occident, mais l'Irak ne mange pas de ce pain-là”. J'ai senti que je devais me taire.

« Allô Monsieur Barrière ? Ici la CIA »

Cette impression se confirme quand Saddam désigne le lieu du chantier. Ce sera dans le sud de Bagdad, dans une zone désaffectée où un vieil aéroport rend l'âme. « C'était une zone sismique, mais on n'a jamais pu le lui faire entendre. Il nous disait qu'il n'y avait jamais de séisme en Irak. En plus, il fallait descendre à 16 mètres de profondeur pour trouver du solide. Le sol était calcaire et coquillé ». Pourtant, l'architecte français s'exécute. Pour les minarets, points sensibles vu la fébrilité du sol et les vents forts et sablonneux qui traversent la capitale irakienne, il propose sa technique du coffrage glissant et continu : une grue placée au centre du bâtiment monte au fur et à mesure que le béton est coulé.

Barrière fera en tout cinq à six voyages en Irak. En 1999, la conception de la grande mosquée est achevée. Le chantier colossal est lancé. Mais un soir de mars 2003, vers 23 h 30, alors que Jacques s'endort devant la télé dans sa petite chaumière d'Isle, le téléphone sonne. L'homme peste. « Je me demandais bien qui pouvait m'embêter à cette heure-là : “Allô, monsieur Barrière, ici commandant Xx CIA, américain” . Je n'y crois pas et je raccroche. L'homme rappelle et hurle : “On a été coupés !” ». L'individu à l'autre bout de la ligne est bien un chef de la CIA. Les satellites de l'agence américaine avaient repéré l'immense chantier. « Il voulait savoir s'il s'agissait bien de la fameuse mosquée. Il est resté plusieurs heures au téléphone sans se rendre compte du décalage horaire » (Rires). L'architecte comprend alors que son projet ne verra jamais le jour. L'invasion américaine débute le 20 mars 2003 et le chantier s'arrête.

Aujourd'hui, ces immenses fondations sont toujours debout. Elles témoignent des derniers jours d'un dictateur qui se rêvait chef de tous les musulmans. « On va garder la structure pour en faire un autre projet, explique Qahtan Al-Abeed, haut fonctionnaire au ministère des antiquités et du tourisme irakien. Les palais de Saddam Hussein et cette mosquée sont un héritage culturel historique, on doit les protéger. Même s'ils constituent de mauvais souvenirs pour les Irakiens, ce sont selon moi des preuves de son despotisme. Toute cette opulence en plein embargo, pendant que notre population souffrait… », se désole-t-il. « Elle est toujours là, s'enthousiasme pour sa part Barrière. Je pense qu'ils la finiront un jour. »

Près de Bagdad, son squelette est toujours visible. Des portes gigantesques forment un arc, tels des menhirs disposés dans un immense terrain vague gardé par des militaires. Depuis 2003, rien n'a été entrepris pour poursuivre ou abroger le projet pharaonique de Saddam Hussein et de Jacques Barrière.

Dans le quartier sunnite d'Al-Ghazaliya, au nord de Bagdad, une copie plus modeste du projet a cependant pu être achevée le 28 avril 2001, date de l'anniversaire de Saddam Hussein et des dix ans de la fin de la guerre du Golfe. Baptisée « Oum Al-Maarik » (« Mère de toutes les batailles »), la mosquée a été renommée « Oum Al-Qura » (« Mère de tous les villages », ancien surnom de La Mecque). Elle est toujours ouverte aux fidèles pour la prière du vendredi. L'œuvre architecturale égocentrique n'a pas été dégradée par l'invasion américaine ni par les années de guerre civile (2011-2017).


1A cause de l'embargo imposé en 1990, l'ambassade irakienne n'est plus opérationnelle en France et délègue ses affaires au Maroc.

2En réalité, ils ont été pendus.

Histoire absurde, absolu avenir

Par Sarah Rifky

Dix ans après la chute de Hosni Moubarak en Égypte, comment penser l'héritage du « printemps arabe » dans un pays gouverné d'une main de fer par Abdel Fattah Al-Sissi ? Pour Sarah Rifky, il faut aller le rechercher dans les « futurs passés » de la révolution, c'est-à-dire dans les idées qui l'ont précédée et suivie, dans la façon dont elle a été rêvée et conçue.

Le soir de l'abdication de Hosni Moubarak, en février 2011, j'ai compris que mon impression de liberté absolue coïncidait avec la sensation d'être prise au piège dans la foule. Ce sentiment ambivalent m'a permis de penser la révolution non comme un fait acquis, mais comme un concept en constante évolution, à la fois dans le temps historique et dans celui que nous imaginons et vivons.

En réponse aux exigences de notre présent politique, je veux que nous réfléchissions à l'importance de retrouver des « futurs passés » ou d'anciens futurs1. Le motif de cette question apparaît dans les travaux de nombreux écrivains, historiens, anthropologues, dont Achille Mbembe, Gary Wilder et David Scott, entre autres. Dans son livre Freedom Time : Negritude, Decolonization, and the Future of the World (Duke University Press, 2015), Wilder déclare :

Je ne m'intéresse pas en premier lieu aux futurs dont les promesses se sont évanouies après une mise en œuvre imparfaite, ni à ceux qui correspondaient à un monde ou à des espoirs qui n'existent plus, mais plutôt à des futurs qui ont été autrefois imaginés mais qui n'ont jamais vu le jour, des alternatives qui auraient pu être et dont le potentiel émancipateur non réalisé peut maintenant être reconnu et réveillé comme un héritage durable et vital.

La capacité d'action

Il y a un intérêt crucial à redécouvrir ces futurs imaginés qui n'ont jamais existé. Plus on s'éloigne du début du soulèvement dans le monde arabe, plus je réfléchis à la manière dont nous établissons un lien avec le passé et dont cela façonne l'avenir. Arrêtons-nous brièvement sur une idée clé de Hannah Arendt, philosophe politique et penseuse humaniste parmi les plus influents du XXe siècle : la natalité. La natalité représente pour elle la capacité d'action, et est distincte de l'idée de naissance en soi. En tant que condition, elle est l'acte radical de venir au monde parmi des personnes, des étrangers qui continuent à configurer le monde au-delà de notre propre connaissance et intention.

Si la capacité d'action au sens politique émerge de cette condition de la natalité, elle n'est pas toujours manifeste. Sa plus grande réalisation en politique est la révolution. Cependant, elle émerge aussi à des niveaux moins performants que la révolution et moins théâtralisés politiquement que l'État-nation. En cas d'absence ou d'échec de l'un comme de l'autre, nous conservons la capacité d'agir au niveau de la communauté, du quartier et des organisations.

Un présent sans avenir

La théorie politique d'Arendt est influencée par sa pensée sur l'amour, à travers les écrits de Saint Augustin. Elle a consacré sa thèse à son œuvre en 1929. Elle ne s'intéresse pas à Saint Augustin sur le plan historique ; elle crée un espace intellectuel qui peut contenir les idées disparates et les contradictions d'un penseur pris entre deux époques. La lecture du théologien chrétien par Arendt nous permet de comprendre les différentes conceptions de l'amour. L'amour humain est pour lui une expérience fugace de l'amour éternel du divin. Tout amour est lié aux fonctions du temps, de la mémoire et de l'histoire. Si l'amour humain (cupiditas) est éphémère, passionnel et tourné vers l'avenir, l'amour divin est un « présent sans avenir », un présent atemporel (nunc stans). Ce présent atemporel n'est pas complètement délié de notre expérience humaine puisque nous l'observons à travers le souvenir, qui rappelle le passé. Le temps humain s'arrête pour nous dans la mémoire, et c'est cette mémoire qui est la source de nos désirs puisqu'elle transforme le passé en possibilité future. Pour Arendt, et pour nous peut-être, « l'avenir absolu se révèle être le passé ultime ».

Dans Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques (voir note), Reinhart Koselleck établit un lien entre un passé chronologique et un présent vécu qui était autrefois un futur anticipé, et les attentes du futur, de sorte que tout présent est en même temps un futur antérieur. Koselleck était l'un des lecteurs d'Arendt et de ses jeunes contemporains qui est devenu un théoricien clé de l'histoire au cours de la seconde moitié du XXe siècle en Allemagne. Il était surtout connu pour avoir conçu le domaine de « l'histoire conceptuelle » (Begiffsgeschichte) et démontré comment la chronologie et le temps vécu coïncident et divergent en même temps. Il considérait la chronologie comme une donnée (un point de départ fixe) par rapport à laquelle la temporalité peut être enregistrée, mais que cette conception de la temporalité est elle-même le résultat de la manière dont nous agençons les événements vécus.

Les futurs passés de la révolution

Cette compréhension de la temporalité se greffe sur les idées de Martin Heidegger, mentor, ami et amant d'Arendt, et sur son livre Être et Temps (1927), dans lequel les personnes sont considérées en fonction de leurs possibilités et de leur avenir, de sorte que le sujet de l'histoire n'est pas une simple facticité, mais des possibilités, « plus précisément des possibilités et des perspectives passées, des conceptions passées de l'avenir : des futurs passés ». Bien qu'Arendt et Koselleck n'aient jamais été directement en contact, ils ont tous deux abordé l'histoire à partir d'une même famille de pensée, en se concentrant sur un sens de la condition préalable, des histoires possibles et du politique. Ils ont tous deux souligné la nécessité de repenser l'histoire dans son ensemble et, en l'occurrence, l'ont tous deux décrite comme « absurde ».

En ces jours de commémoration, j'ai le sentiment que ce qui s'est passé en 2011 est beaucoup moins important et moins significatif que ce qui s'est passé après, pour le meilleur et pour le pire. Dans cette brève intervention qui nous invite à considérer les « futurs passés » comme ce qui se cache conceptuellement dans l'histoire et la révolution, je pense à la façon dont la révolution elle-même, en tant qu'idée, la façon dont nous la concevons et ce qu'elle implique, historiquement et intellectuellement, est sujette à changement.

DANS LAMERIE
➞ Lina Attalah, « Choses apprises sur comment ne pas se souvenir de la révolution »

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Début 2011, des soulèvements populaires secouaient Tunis, Le Caire, Tripoli, et faisaient tomber des dictateurs honnis. L'onde de choc a été immense dans toute la région, du Maroc à Oman, de la Syrie à l'Irak. Et puis est venu le temps du statu quo — moindre mal —, de la répression féroce, de la guerre et du malheur. Les peuples voulaient le changement, ils ont souvent hérité le pire.

Dans une série d'articles en partenariat avec notre réseau Médias indépendants sur le monde arabe, plusieurs journalistes et spécialistes issus de la région analysent les printemps arabes et leurs suites.


1NDLR. D'après le titre d'un essai de Reinhart Koselleck intitulé Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, traduit de l'allemand par J. et M.-C. Hook, éditions de l'EHESS, 1990.

Dans les prisons algériennes

Par Ilhem Rachidi

Un témoignage d'Abdelkrim Zeghileche, militant du Hirak.

Le 23 décembre 2020, Abdelkrim Zeghileche quittait la prison d'El-Koudia, à Constantine, après avoir purgé une peine de six mois de prison pour « atteinte à l'unité nationale » et « offense au président de la République », un chef d'accusation de plus en plus répandu depuis l'élection à la présidence algérienne d'Abdelmajid Tebboune en décembre 2019. En août, il était condamné à deux ans de prison, une peine réduite en appel à un an ferme dont six mois avec sursis. Ce journaliste, qui œuvre à la création d'un mouvement politique d'opposition1 n'en était pas à sa première incarcération. Le jour de sa libération, il a dû se rendre au tribunal pour faire face à d'anciennes accusations. Dans un dossier, l'atteinte à l'image du précédent président, Abdelaziz Bouteflika, et l'ouverture de la web radio Sarbacane sans agrément ; dans un autre, la diffamation envers l'ancien wali de Constantine.

Depuis le début de la pandémie, la répression des activistes du Hirak ainsi que celle de ses soutiens s'est nettement intensifiée. D'après le militant Zaki Hannache, qui recense les arrestations, ils sont environ 1 500 à avoir été arrêtés, dont 150 emprisonnés, durant l'année 2020. La plupart ont été poursuivis pour s'être exprimés sur Facebook, le mouvement se manifestant essentiellement en ligne depuis l'arrêt des marches bihebdomadaires décidé par les militants en mars 2020. Environ 80 personnes sont encore sous les verrous, principalement à Alger, Adrar ou Borj Bou Arreridj. Une loi controversée et liberticide pénalisant les fake news a été adoptée en avril 2020, dès le début de la pandémie. Néanmoins, les accusations ciblant les militants se basent sur des lois antérieures et vagues du Code pénal comme l'incitation à l'attroupement non armé, l'atteinte à l'unité nationale, l'outrage à corps constitué ou l'outrage au président.

À la prison d'El-Koudia, Zeghileche était, lors de cette incarcération, le seul militant du Hirak. Il a dû partager sa cellule uniquement avec des détenus de droit commun. Il raconte ici son quotidien pendant sa détention.

Un bidon d'eau blanche

« Dès mon arrivée, j'ai passé deux semaines en isolement. J'étais tout seul dans une cellule de sept mètres carrés. Il n'y avait pas de matelas. Je dormais par terre. Il n'y avait pas de télé non plus. Il y avait juste les w.c. à la turque. Je ne pouvais sortir qu'une fois par jour pendant vingt minutes.

« Dans la cellule, on se levait tous les jours à 7 h du matin avec la première alarme. Ou plutôt la sirène, c'est le mot exact. Le temps de ranger le matelas, comme dans une caserne, deux ou trois prisonniers allaient chercher deux gros barils de lait et de café. Il fallait les goûter pour comprendre, c'est indescriptible. Il y avait un bidon d'eau blanche. On appelait ça le lait. L'eau noire, le café. Pour ne pas mourir de faim, on était obligé de prendre ça. Nous n'avions sans doute que quelques centaines de calories par jour et par personne. Évidemment, j'ai maigri. Tout le monde a maigri, c'est normal. Sauf ceux qui ont reçu un traitement particulier ailleurs, mais ça, je n'en ai entendu parler qu'à ma sortie… La deuxième sirène, c'était à 8 h tapantes. On sortait dans la cour, quel que soit le temps qu'il faisait. Dans la cellule, il y avait de grosses fenêtres et pas de vitres. On était comme en plein air. Mais il y avait des barreaux. Quand il pleuvait, il pleuvait aussi à l'intérieur. Cela grouillait de cafards. Tu dormais et ils te tombaient sur la tête.

« La cellule faisait 30 mètres sur 6. Il y a eu jusqu'à 107 personnes à l'intérieur. Il faut imaginer cela en août à midi. Il n'y avait pas toujours de l'eau. C'était rationné. Cela arrivait qu'il n'y ait pas une goutte d'eau dans toute la cellule. Pour les toilettes, il fallait attendre que l'eau revienne. L'hiver, il faisait incroyablement froid. C'était comme si on dormait dehors. La cour ne disposait pas d'un toit. En août à 11 h on cuisait, on n'avait pas où se cacher. De 8 h à 11 h 30, on prenait — trop — l'air. On pouvait s'asseoir, prendre un bouquin ou tourner en rond. On remontait dans la cellule à midi.

« Moi, je préférais discuter avec un livre. C'est un milieu fait pour rendre les gens débiles, à moins de trouver le moyen de nourrir son cerveau. On était en vase clos. Quelles discussions pouvait-on bien avoir ? J'étais le seul détenu politique, donc j'étais uniquement avec des prisonniers de droit commun. J'ai essayé de les initier à la politique. Il y avait un petit groupe de jeunes : un étudiant qui avait été arrêté pour atteinte aux mœurs avec sa copine, un autre étudiant qui avait volé des trucs avec ses potes. Les jeunes, je leur donnais des cours de français. Quand mes codétenus avaient besoin d'écrire un courrier en français, je le leur écrivais. Mais il y en avait qu'on ne pouvait pas prendre en sympathie. Il y avait un mec, il avait attaché une fille à un arbre et il l'avait violée. Il y avait des gens qui avaient fabriqué des faux billets, d'autres qui avaient volé des voitures. J'avais une relation avec pratiquement tout le monde. Ils m'ont surnommé al-moutaqaf (l'intellectuel).

Tous contre le système

« Il fallait voir ce qu'on mangeait. Une sorte de bouillie de tout, sauf le vendredi à midi, un peu de couscous. On avait des gamelles comme des chiens et une cuillère en plastique. Ensuite on faisait une sieste puis on redescendait dehors vers 14 h et ce jusqu'à 16 h. J'ai lu 48 livres en six mois. La bibliothèque de la prison était assez fournie, mais selon une idéologie particulière. Par exemple, il y avait des livres sur la révolution par des historiens du système. Il y avait aussi Muqaddimah d'Ibn Khaldoun, la version originale dans le bel arabe, l'intégrale imprimée au Liban. La prison de Constantine a été construite par l'armée française. Il y avait des bouquins de l'époque coloniale. Les livres de l'extérieur et les journaux étaient cependant interdits. Après que j'en ai réclamé, les détenus m'ont dit qu'il n'y avait plus de journaux depuis que j'étais arrivé. La moitié des détenus de la cellule me connaissaient déjà. Cela m'a facilité les choses. L'information circule rapidement. On disait que j'étais du Hirak et que j'avais « insulté » le président.

« Ils étaient tous contre le système, même ceux qui ne savaient pas ce qu'était le système. Ils étaient génétiquement programmés pour être contre. Cela dit, j'ai fait un petit sondage. Mustapha Bouchachi, sept prisonniers le connaissaient. Zoubida Assoul, aucun. Karim Tabbou, une partie le connaissait. C'était le plus connu. Ils n'étaient pas du tout branchés. Ce sont des gens nourris par les médias officiels. Lorsqu'ils allaient sur les réseaux sociaux, ils n'en avaient rien à faire de la politique. Ils y allaient pour les clips de rap ou de raï ou pour draguer. Houari Boumediene, tous le connaissaient, mais les deux tiers l'idéalisaient. C'était un zaïm, un sauveur. Ils ne savaient rien de lui. Vingt-cinq autres avaient cette idée que, malgré le fait que c'était un dictateur sanguinaire, il restait un zaïm. Ils avaient peur de dire du mal de lui.

« Bouteflika, une majorité savait qu'il avait foutu la pagaille. Certains disaient aussi qu'avec lui, le terrorisme avait cessé, mais ils étaient minoritaires. Mais ceux-là, aucun islamiste ne pourra les manipuler. Ils n'avaient aucune confiance envers les barbus. Au contraire, ils se moquaient d'eux. Pourtant, ils faisaient presque tous la prière, c'était presque obligatoire. L'administration pénitentiaire s'était arrangée pour qu'on croie que j'étais un mécréant – ou un chrétien. J'ai bataillé pour expliquer que j'étais musulman et laïc. On avait la télé, même les informations. Mais pas tous les jours. C'était une chaîne de la prison, des informations préenregistrées. On recevait aussi la chaîne A3, parfois des matchs et les informations en direct à 20 h. Ils diffusaient aussi des séries égyptiennes et turques.

« Le soir, c'était incroyablement dégoûtant, personne ne mangeait. Je ne sais pas pourquoi ils apportaient à manger. On avait droit à une deuxième baguette par jour. On la mangeait à midi ou on la gardait pour le soir et on la mangeait avec du fromage, sinon sans rien. La cantine, on y avait droit trois fois par mois maximum. C'était une sorte de magasin où on pouvait dépenser 3 000 dinars (environ 18 euros), au maximum trois fois par mois. Tous les deux jours, on nous donnait un yaourt, un œuf, parfois un fruit.

« L'avantage d'avoir fait de la prison plusieurs fois, c'est que j'y ai retrouvé des gens que je connaissais. Ils me témoignaient même un certain respect. Celui qui va plusieurs fois en prison est respecté. C'est eux qui m'ont trouvé une place pour dormir. Ils ont dégagé quelqu'un, un jeune. Les autres dormaient par terre. Ils avaient deux couvertures, une pour se couvrir et une par terre. Plus de la moitié dormaient par terre. Ceux qui dormaient sur le lit, c'était ceux qui avaient été condamnés à de longues peines. Personne n'arrivait et n'obtenait un lit, sauf s'il avait un certain âge. Il fallait connaître des gens.

Aucun changement avec la pandémie

« On avait droit à une douche par mois. L'eau n'était pas froide, mais la douche était à l'extérieur. On la prenait et on allait dehors. Il y avait des gardiens sympas qui me permettaient d'y aller deux ou trois fois par mois. En cas de problème de santé, il y avait une clinique. On écrivait une demande de rendez-vous. Il fallait attendre trente jours pour une réponse. Certains détenus ont subi des mauvais traitements. On parle tout de même du milieu carcéral. Les détenus ne sont pas tous des enfants de chœur. Certains sont de vrais criminels. Ils se disputaient et se frappaient, ils marquaient leur terrain. Quand les prisonniers créaient des problèmes, les gardiens les frappaient. Les punitions étaient exagérées. Il y a eu des militants du Hirak maltraités, d'autres relativement bien traités. Je n'ai pas subi de violences. J'ai seulement entendu quelques phrases de gardiens hostiles. Lorsque je suis arrivé, ils disaient : « le chrétien est arrivé ». C'est une mauvaise étiquette. Cela dit, d'autres étaient de mon côté.

« Je recevais des visites au parloir tous les quinze jours et mes avocats une fois par semaine. Mais quand je descendais au parloir, un gardien me surveillait de loin sans bouger. Il ne me quittait pas. Les autres détenus ne subissaient pas cela. Et puis, je ne recevais pas mon courrier, alors que tous les autres recevaient le leur. Une fois à l'extérieur, je me suis rendu compte que beaucoup de personnes m'en avaient envoyé.

« Après le début de la pandémie, il n'y a eu aucun changement, mis à part le fait que les gardiens portaient des masques. Mais pas tous ! Et on ne recevait plus le panier que nos proches nous envoyaient tous les quinze jours. »


1« L'Appel des 327 de Perspectives algériennes », Le Matin d'Algérie, 9 mars 2020.

Paul Bowles et « le mythe de Tanger »

Par Hisham Aidi

En 2019, tandis que le Maroc commémorait le vingtième anniversaire de la mort de l'écrivain Paul Bowles qui aura passé la plus grande partie de sa vie à Tanger, Hisham Aidi se demandait comment cet Américain raffiné en était venu à développer des liens si forts avec son pays. Et comment il est aujourd'hui « vendu » à l'Occident comme figure nostalgique du mythe d'un Tanger cosmopolite et artistique sur lequel plane toujours un fort soupçon d'orientalisme.

Au milieu des années 1990, j'avais pour habitude d'organiser des promenades littéraires dans « le Tanger de Paul Bowles » pour des amis ou des pèlerins littéraires en visite des États-Unis. Nous nous rencontrions à Madame Porte, le célèbre salon de thé du centre-ville où, en 1948, Jane Bowles et Tennessee Williams avaient passé de nombreux après-midi pluvieux à écrire. Cet endroit, qui grouillait d'espions italiens et allemands pendant la seconde guerre mondiale, est mentionné dans Après toi le déluge, le roman exquis de Paul sur le Tanger des années 1950. De là, nous marchions jusqu'à Paradise, le bar également légendaire où Jane aurait un soir retiré la perruque qu'elle portait dans les dernières années de sa vie, et se serait déshabillée. Puis, nous nous baladions jusqu'à l'hôtel Muniria, où Jack Kerouac et Allen Ginsberg résidèrent, et où à l'étage, dans la chambre n° 9, William Burroughs écrivit Le Festin nu. De là, nous traversions le boulevard jusqu'au Café de Paris, repaire de Jean Genet.

La ville des écrivains

Ensuite, nous tournions à droite et descendions vers l'Hôtel Villa de France, où Henri Matisse peignit La Fenêtre à Tanger en 1912, et où Gertrude Stein et Alice B. Toklas avaient séjourné dans les années 1920 dans la chambre n° 35 de Matisse. Plus bas dans la médina se trouvait le minuscule Café Raqassa, où le romancier Mohamed Choukri avait pour coutume de se lover sur la banquette de la table du coin et y lire le journal tous les matins. Puis quinze minutes de marche à l'ouest jusqu'à Merkala, la plage au pied de la « Montagne anglaise », avant d'arpenter un chemin escarpé jusqu'au lieu où Bowles loua une maison pour la première fois en 1931. Perché au sommet des falaises se trouve le bungalow où il écrivit son dernier roman, La Jungle rouge (1966). Enfin, en descendant la colline jusqu'au sanctuaire d'Ibn Battuta — le grand explorateur et natif le plus connu de Tanger — nous terminions par un dîner au restaurant de mon grand-père Hamadi : fondé en 1951, il demeure à ce jour le restaurant le plus ancien de la ville.

Depuis cette époque, j'ai essayé de ne pas trop songer à l'ombre que Paul Bowles laissa planer sur Tanger, mais les commémorations de cette année — le 20e anniversaire de sa mort et le 70e de la publication de Un Thé au Sahara — m'ont rendu la tâche difficile. À Tanger, des célébrations pour marquer ce « chef-d'œuvre existentiel » sont en cours, notamment de flamboyantes réceptions et autres bals masqués. Et ainsi, je me retrouve à demander comment cet écrivain américain raffiné en est venu à développer des liens si forts avec le Maroc, et comment il fut érigé ces dernières années à la fois en figure de la nostalgie et de la discorde.

Longtemps un refuge pour nombres d'écrivains espagnols et français, Tanger voit arriver les premiers auteurs américains à la fin du XIXe siècle : Mark Twain en route pour Jérusalem s'y arrêta en 1867, les peintres Louis Comfort Tiffany en 1870 et Henry Ossawa Tanner en 1912, et Edith Wharton en 1917. En 1931, lors de la première visite de Bowles, les artistes américains ayant trouvé résidence à Tanger étaient alors principalement noirs : Claude McKay, Anita Reynolds, Juice Wilson, Joséphine Baker. Ces Afro-Américains sont arrivés au Maroc via Paris, où ils avaient formé une importante communauté au lendemain de la première guerre mondiale, lorsque la renaissance de Harlem se propagea en France. À son arrivée, Bowles commença à fréquenter Claude McKay et Anita Reynolds. Tout comme les autres Américains, il avait également découvert l'Afrique du Nord à travers la France. Au lycée, il avait lu Marcel Proust, le comte de Lautréamont et André Gide — les récits de ce dernier, en particulier de ses voyages et de ses rendez-vous sulfureux en Algérie et en Tunisie, avaient fait apparaître l'Afrique du Nord dans l'imagination adolescente de Bowles.

Bowles s'installa à Tanger en 1947 et y vécut jusqu'à sa mort en novembre 1999. C'est là qu'il se sentait le plus libre, loin des contraintes de la vie bourgeoise américaine et de l'hystérie de la guerre froide. « Chaque jour passé de ce côté-ci de l'Atlantique, écrivait-il en 1933, était un jour de plus hors de prison ».

La période de l'après-guerre

Les puissances européennes et la monarchie marocaine se disputaient depuis longtemps le contrôle de Tanger. En novembre 1912, l'Espagne et la France négocièrent un traité qui divisa le Maroc, transformant leurs sphères d'influence en protectorats officiels. Le statut de Tanger fut négocié séparément et, en décembre 1923, la France, l'Espagne et le Royaume-Uni signèrent le protocole de Tanger à Paris, créant une nouvelle administration et plaçant la ville au centre d'une zone internationale de près de 400 km2 supervisée par un comité de neuf puissances occidentales. La ville était désormais dirigée par un tribunal qui comprenait des juges français, espagnols et britanniques, ainsi que le mendoub, le représentant du sultan marocain. C'est cette période internationale de l'après-guerre, de 1923 à 1956, qui façonna l'image de Tanger comme port franc, paradis fiscal et lieu international d'intrigues et d'excès (le Maroc obtint son indépendance de l'Espagne et de la France en 1956, mais Tanger conserva une partie de son statut spécial jusqu'en 1960).

Lorsque Bowles revint à Tanger en juillet 1947, la zone était encore au centre des machinations des grandes puissances, mais était également devenue un centre d'attention du mouvement anticolonial au Maroc. Les nationalistes marocains faisaient jouer les États-Unis et l'Orient arabe l'un contre l'autre, mais en se penchant tout de même du côté de la Ligue arabe. Dans ses reportages pour les magazines The Nation et Harper's, entre autres publications, Bowles fit la chronique des dernières années de la zone internationale, rendant compte des luttes intestines entre dirigeants marocains, de l'impact de la guerre d'Algérie sur Tanger et de la manière dont le nationalisme façonnait la culture musicale. Il plaida contre le virage du Maroc vers l'Orient — vers le Mouvement des pays non alignés — et appela les États-Unis à intervenir. Dans sa fiction, il explora la rencontre de l'Amérique avec « l'esprit primitif », ainsi qu'il le décrivait à ses lecteurs.

Son premier roman, Le Thé au Sahara, raconte l'histoire d'un Américain qui fuit la modernité abrutissante de New York et erre à travers le désert algérien, avant de ne se détériorer psychologiquement. Publié à l'automne 1949, le roman est vite devenu un best-seller et fit de Bowles un nom reconnu. S'ensuivirent trois autres romans et plusieurs autres nouvelles avec Tanger comme toile de fond.

Le Thé au Sahara fut rapidement hissé au rang de culte, en particulier parmi le mouvement grandissant des Beats qui se tournait toujours plus vers le Proche et l'Extrême-Orient en recherche d'inspiration. Bowles n'a pas créé à lui seul le « mythe de Tanger », mais il a définitivement contribué à lui donner une respectabilité littéraire, un style et une audience américains. Très vite, des poètes et des écrivains new-yorkais commencèrent à affluer vers l'« interzone » — le surnom attribué par Burroughs à la Tanger coloniale — à la recherche d'un espace de conscience altérée et de libération, infusé de sexe et de drogue. Au début des années 1950, Burroughs, Ginsberg, Kerouac, Bryon Gysin, Tennessee Williams, Truman Capote et Susan Sontag gravitaient tous autour de ce « portail vers l'inconnu » que serait Tanger, baptisé ainsi par un auteur. Il en est de même pour les écrivains européens comme Jean Genet, Juan Goytisolo et Joe Orton, mais l'influence de Bowles ne se limitait pas à la communauté littéraire. Dans les décennies qui ont suivi, ses enregistrements et sa promotion de la musique marocaine ont attiré de nombreux producteurs et artistes tels que Patti Smith ou encore les Rolling Stones.

Un des grands paradoxes de la contribution de Paul Bowles est qu'il cessa d'écrire des romans sitôt que la ville de Tanger devint partie intégrante du Maroc en 1959. Au cours des années 1960 et 1970, il se concentra davantage à enregistrer et traduire le darija (dialecte arabe marocain) et retranscrire les récits des hommes qu'il rencontrait dans les cafés de Tanger. Au moment de sa mort, en 1999, l'idée de Tanger comme d'un lieu de découverte de soi était devenue sens commun en Occident et dans le monde arabe, et Bowles fut érigé en géant de la littérature américaine malgré des décennies de silence.

*

« Orientalisme » ? »

Le 24 mai 1993, je frappai à la porte de l'appartement de Paul Bowles à l'Itesa, son immeuble. (Lui et Jane vivaient dans ce bâtiment depuis le début des années 1960. À l'image de leur mariage non conventionnel, Paul résidait au cinquième étage et Jane vivait quant à elle au quatrième, jusqu'à ce que sa santé mentale se détériore et qu'elle décède en 1973). Je suis arrivé ce jour-là avec une copie de ma thèse de premier cycle, intitulée Paul Bowles est-il orientaliste ?. Abdelouahid, son chauffeur, me fit entrer.

Bowles était allongé dans son lit, une serviette coincée dans son col, se préparant à boire son thé de l'après-midi. Je me présentai comme un local, un Tanjaoui, même si j'étais alors un jeune homme de 20 ans étudiant aux États-Unis. Il s'excusa de ne pouvoir parler beaucoup, car il venait de subir une opération dentaire. Nous pûmes cependant nous entretenir pendant vingt minutes, pendant qu'il sirotait son thé dans un bol à l'aide d'une paille et grignotait une tranche de fromage Gouda, sur la façon dont Tanger changeait, sur la manière dont même sa langue vernaculaire hispano-arabe colorée — un type de créole parlé principalement par les femmes locales — était en train de disparaître.

Je lui demandai si je pouvais prendre une photo avec lui. « Bien sûr » sourit-il faiblement. « J'ai peur de ressembler à un chat après la chirurgie ».

Je lui remis une copie de ma thèse. Il leva les yeux de la page de titre : « ‟Orientalisme” ? – C'est un terme négatif, n'est-ce pas ? » La fausse naïveté, j'apprendrais plus tard, faisait partie intégrante de sa personnalité. Il me dit de revenir le lendemain.

Le jour suivant, il se sentait mieux. « Eh bien, dit-il en se redressant, vous n'avez pas dit que j'étais innocent, mais vous m'avez jugé non coupable ». Dans ma dissertation, j'avais parcouru ses romans et ses nouvelles en analysant en particulier ses représentations du Maroc, et conclu que bien que tous les tropes de la tradition orientaliste — exotisme, intemporalité, barbarie — y figuraient, Bowles devait néanmoins être épargné. Bowles, ai-je soutenu, « use et détourne [les thèmes orientalistes] avec une telle ironie, qu'il en démontre essentiellement leur absurdité ». Il « cherche à étudier les Marocains en tant que peuple, et non en tant que vestiges d'un passé primitif ».

L'Américain était satisfait de mon verdict. J'étais, a-t-il dit, le premier chercheur marocain — originaire de Tanger de surcroît — à le défendre. Il ajouta sa signature sous l'imprimé de mon nom (il y a quelques semaines, un frisson me parcourut l'échine en tombant sur cette même fameuse copie que je lui avais remise — bien que désormais jaunie et tâchée de café — dans les archives de la Collection Paul Bowles de l'Université de Delaware). Plus tard, la thèse a été intégrée à une collection intitulée Writing Tangier (Écrire Tanger) (2004). Je vois encore parfois des citations dans des dissertations d'étudiants au sujet de Paul Bowles, lesquelles soulignent qu'un Tanjawi (Tangérois), au moins, ne l'aurait pas considéré comme un orientaliste.

« Arrête, pourquoi tu le défends ? »

J'avais commencé à organiser mes balades littéraires de Tanger ce mois juin. Trois mois plus tard, lorsque je suis arrivé à Columbia en tant que jeune doctorant, j'obtins un rendez-vous avec Edward Said lui-même pour partager avec lui mes réflexions quant aux raisons qui font que Bowles serait la grande exception. Je fus brusquement ramené à la raison.

« Bowles ? C'est le pire », a déclaré Said en balayant mon propos d'un revers de la main. Je mentionnai « The Delicate Prey », une courte nouvelle de Bowles. Said m'interrompit : « Oui, l'histoire du linguiste… » Alors que j'essayai de poursuivre mon argument, Said leva la main : « Arrête, pourquoi tu le défends ? Arrête ».

J'ai continué à rendre visite à Paul Bowles régulièrement au cours des cinq années suivantes. Lui et moi bavardions — sur les études supérieures, sur New York, sur le déclin de Tanger, etc.

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La médina, inspirante et pauvre

La mémoire collective de Tanger est empreinte de nostalgie et centrée autour de la médina, la vieille ville. La médina, nous disaient les anciens, était autrefois l'épicentre du monde islamique : c'est depuis le port où la médina rencontre la mer, que Tariq Ibn Ziyad avait mis les voiles et conquis l'Espagne en 711. Après la chute de Grenade en 1492, c'est dans la médina de Tanger que les juifs et les morisques ont trouvé refuge, s'installant dans ses ruelles, préservant la mosaïque culturelle de l'Espagne islamique. De nos professeurs d'école de français et d'espagnol, nous avons également appris que la médina avait inspiré des chefs-d'œuvre de l'art occidental, dont le tableau d'Eugène Delacroix, Les Fanatiques de Tanger, peint après avoir vu des membres de la confrérie issawa danser dans la rue Es Siaghine. Le Zoco Chico, la place au bas de la médina, fut sacré espace littéraire. Tennessee Williams écrivit Camino Real au Café Fuentes, tandis que de l'autre côté de la place, William Burroughs a fait du Café central, que Genet fréquentait également, le modèle du Meet Café, avec sa clientèle de proxénètes et d'arnaqueurs, que l'on peut découvrir dans A Naked Lunch.

Pourtant, la misère économique et la répression politique des années 1980 et 1990 font qu'il est difficile de croire que la médina ait pu constituer un jour un espace libre. La plupart des habitants n'avaient jamais entendu parler de ces écrivains célèbres. Je n'ai personnellement entendu parler de Bowles que lorsque, en 1988, une équipe de tournage de Bernardo Bertolucci a commencé à travailler devant notre restaurant familial à l'entrée de la Kasbah sur l'adaptation de Le Thé au Sahara. Adolescents, nous nous demandions quelles vérités contenaient les livres de l'Interzone, et si Tanger avait en effet été mieux nanti sous la domination occidentale, comme les nostalgiques locaux et étrangers semblaient le laisser entendre. L'intégration progressive de Tanger au Maroc, dès la fin de 1959, déclencha un lent déclin économique et politique qui s'étalera sur plusieurs décennies. Cette année-là, un soulèvement éclata contre la monarchie, alors que le parti nationaliste arabe Istiqlal et l'armée tentaient de prendre le contrôle du Rif, la région au nord du pays autrefois sous domination espagnole. Le prince héritier réprima la rébellion. Plus tard, devenu roi, Hassan II, le petit souverain s'est montré vindicatif, privant la région d'investissements et de services. La version que nous apprenions à l'école était que la monarchie avait libéré le nord de l'oppression coloniale. Mais quelle libération le régime (makhzen) a-t-il véritablement apporté ? Après l'indépendance, alors que l'intelligentsia locale commençait à se former à Tanger, beaucoup en sont venus à considérer le corpus littéraire américain sur le Tanger des années 1950 comme un témoignage précieux d'un âge d'or perdu.

Lorsque je suis arrivé aux États-Unis, j'ai tenu à lire les auteurs américains qui avaient écrit sur l'Interzone de Tanger. Outre Bowles, j'ai été intrigué par les beats, en particulier les anciens élèves de l'université Columbia — Kerouac, Ginsberg, Lucien Carr —, étudiants de Lionel Trilling et fans d'Arthur Rimbaud. Ils avaient en quelque sorte cartographié Greenwich Village sur Tanger, transformant ainsi le boulevard Pasteur en « Bleecker Street de l'Afrique du Nord ». Or même en tant qu'étudiant en deuxième année d'université, je réalisai bientôt que leurs écrits portaient davantage sur l'Amérique maccarthyste étriquée qu'ils cherchaient à fuir que sur le Maroc en tant que tel.

Un mépris souverain pour les « indigènes »

Le style de vie frivole et épicurien que ces écrivains menaient — passant d'une séance de fumage de haschisch aux bals masqués — ne me choquait pas. Les soirées extravagantes avec danseurs, acrobates et charmeurs de serpents organisées par des expatriés dans de luxueuses maisons flanquées à la colline connue sous le nom de « Montagne anglaise » à la périphérie de la ville, font partie du décor de Tanger. Ces mêmes expatriés oisifs qui se décrivaient comme « tangerines » et appelaient leurs servantes « la fatima » et leurs chauffeurs « el mohamito ». Il était même gratifiant de voir que Tanger, tout comme Berlin, joua un rôle important dans le lancement d'un mouvement littéraire gay – d'une certaine manière en avance sur l'Occident, en ayant le doigt sur le « pouls pronostique du monde », comme le disait William Burroughs.

Mais le plus surprenant était que, tandis que ces écrivains se délectaient des plaisirs de la ville, à l'exception des Bowles, ils n'aimaient pas vraiment Tanger. Les beats affichaient un mépris souverain à l'égard des indigènes, décrivant invariablement les Marocains comme « rakish » ou « raffish » (débauchés). Capote trouvait Tanger trop étranger, décrivant les hommes comme des « barbares bruyants » et les femmes comme des « paquets de linge anonymes ». Il alerta des amis à New York sur « l'odeur de l'Arabe ». Burroughs qualifia quant à lui les habitants de « groupe d'Ay-rabs » (bougnules) et en 1958, il déclara : « Tanger est finie. Les chiens arabes sont parmi nous ».

Paul et Jane Bowles, de par leur véritable intérêt intellectuel pour l'histoire et la culture populaire de Tanger, se démarquaient du reste de la communauté des expatriés. Dans des essais écrits pour la presse américaine, Paul Bowles retraça l'histoire de la médina du début des années 1930 à l'indépendance. Il y raconta notamment comment la répression du sultan contre les pratiques soufies (« la grande purge puritaine ») dans le centre du Maroc se propagea au nord du pays. Les nationalistes d'Istiqlal avaient spécifiquement ciblé le Zoco Chico comme un lieu de perdition. Les bars près des mosquées furent fermés, d'autres furent exhortés à ne pas servir les musulmans. Les femmes surprises dans des bars se firent raser la tête et les sourcils.

Critique du nationalisme arabe

Dans cette atmosphère, la défense de Bowles des Amazighs ou Berbères s'avérait audacieusement transgressive. La culture marocaine « n'est pas principalement arabe, mais berbère », insistait-il – face aux nationalistes arabes qui agissaient comme s'ils estimaient que « les Berbères n'avaient point de culture », et qui tentaient alors d'entraîner le pays dans la Ligue arabe. « L'opinion générale est que la population autochtone doit à tout prix être arabisée pour pouvoir bénéficier des avantages de l'indépendance », observa-t-il, acerbe. « Personne ne semble avoir songé à la possibilité d'un Maroc berbère indépendant. En fait, le simple fait de mentionner les Berbères revient à être qualifié de réactionnaire pro-Français. Aujourd'hui, devenir moderne signifie vraisemblablement devenir égyptien ».

Lire ces mots dans ma chambre de dortoir en Pennsylvanie durant l'hiver 1992 était à la fois passionnant et effrayant. En tant que Marocains — en particulier ceux d'entre nous issus de la région berbère du nord — nous avions grandi dans un climat de peur, et je n'avais alors jamais entendu ni lu qui que ce soit critiquer publiquement le nationalisme arabe, ni même parler si ouvertement de l'animosité de l'arrière-pays marocain envers Fès, la ville de l'intérieur, considérée comme le siège du régime. Entendre cet écrivain américain excorier ouvertement l'élite dirigeante marocaine pour sa cruauté et ses magouilles avait quelque chose de tout à fait grisant.

Bowles contribua à faire de Tanger un contrepoids à tout cela. Grâce à son influence, trois revues littéraires de langue anglaise y ont été lancées : Antaeus, Gnaoua et Zero. Mais surtout, Bowles m'aidait à réfléchir sur ma propre identité : pour un Maroc pris en étau entre les hégémonies occidentale et arabe, y avait-il une alternative ? Dans quelle direction la population berbère du Maroc devait-elle se tourner ? Bowles m'incitait à penser au-delà du binarisme « occidental » versus « arabe ».

En arrivant à New York, j'ai vite découvert une scène culturelle marocaine animée qui s'était formée autour d'Allen Ginsberg, le poète Ira Cohen, Ellen Stewart, fondatrice du Théâtre La Mama, et ses protégés ; le peintre Ahmed Yacoubi et le metteur en scène marocain Hassan Wakrim, lequel avait fondé dans les années 1970 le groupe de théâtre et ballet marocain berbère. À La Mama et dans les cafés du Village, des écrivains marocains comme le romancier Tahar Ben Jelloun présentèrent leur travail à Cohen, Ginsberg et aux autres Beats. Tous ces personnages s'étaient rencontrés à Tanger à travers Bowles.

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Une « littérature marocaine » sans histoire

La critique marocaine à l'encontre de Bowles commença à prendre forme au début des années 1970. Ses premiers critiques étaient le philosophe Abdallah Laroui et Tahar Ben Jelloun, qui tous deux réprimandèrent l'auteur américain pour avoir promu une image du pays comme une terre primitive, où sexe et drogue ne connaissent aucune limite. Laroui également fustigea la bourgeoisie marocaine pour avoir gobé et reproduit la représentation « folklorique » du Maroc de Bowles. Ben Jelloun, dans ses écrits en 1972, accusa l'Américain de dénigrer le patrimoine littéraire de la nation. Bowles, au milieu des années 1960, avait commencé à traduire les mémoires et récits de jeunes analphabètes fauchés de Tanger (bien qu'il ne puisse pas lire l'arabe, Bowles comprenait le dialecte darija). Les plus connus d'entre eux étaient A Life Full of Holes de Larbi Layachi (1966), récit d'un petit voleur, gigolo et prostitué masculin, de ses déboires avec la police et de ses combines avec les touristes (le livre a été adapté en film par la BBC) ; Look and Move On (1967), les périples de Mohamed Mrabet, un arnaqueur et caddie de golf qui travaillait pour un couple américain ; et l'ouvrage le plus fameux, Le pain nu (1972) de Mohamed Choukri, un récit autobiographique de son voyage du Rif à Tanger, de son enfance dans les rues de la zone internationale et de sa profession d'instituteur, qu'il raconta en détail à Bowles en espagnol.

Ces livres étaient commercialisés en Occident comme de la « littérature marocaine » et pour beaucoup dans le monde anglophone, il s'agissait de leur première incursion dans le monde littéraire et culturel marocain. Mais selon les critiques de Bowles, les entretiens avec les arnaqueurs de rue et autres proxénètes ont eu pour effet d'effacer toute une tradition littéraire antérieure qui avait vu des écrivains marocains publiés en français et en espagnol depuis les années 1930, sans parler des siècles précédents de poésie et autres écrits en arabe. Il fallait obtenir justice d'une certaine manière en tenant Bowles pour responsable : il n'avait en fait aucunement envie d'apprendre à lire l'arabe (« je n'avais ni le temps ni l'envie ») et s'avérait franchement méprisant de ce patrimoine. « Dans un pays comme [le Maroc], écrit-il, la production littéraire écrite est bien sûr négligeable. Mais d'un autre côté, les Marocains font preuve d'un remarquable sens du rythme, très évolué, qui se manifeste dans les arts jumeaux de la musique et de la danse ».

À Tanger, cependant, Laroui et Ben Jelloun passaient plutôt pour des étrangers aux agendas particuliers. Laroui, en tant que conseiller du roi, se trouvait être un ardent défenseur de l'arabisation. Les Tangérois estimaient que son attaque contre Bowles s'inscrivait dans une nouvelle tentative de l'élite nationaliste arabe de maîtriser la « ville du péché ». Ben Jelloun quant à lui souffrait également d'une relation compliquée avec Tanger. Fils d'un marchand, un Fassi (originaire de Fès) qui s'était installé à Tanger au début des années 1960, il avait fréquenté le lycée français et était considéré comme faisant partie de la nouvelle classe supérieure francophone fassie — comprenant les familles Alaoui, Alami, Ben Jelloun, Berrada, Omrani et Tazi — qui s'était étendue à travers le pays au moment du départ des Français et arrogé des postes de responsabilité au sein du gouvernement. Comme Laroui, Ben Jelloun ne parlait ni l'une ni l'autre des deux langues locales communes du nord – l'espagnol et le tarifit (la langue berbère). Un des paradoxes des travaux de Ben Jelloun, en particulier, était que sa plume présentait souvent les mêmes tropes de mysticisme, de violence et de déviance sexuelle qu'il dénonçait pourtant dans le travail de Bowles. Pour sa part, l'écrivain américain qualifiait ses détracteurs marocains de « marxistes confirmés ».

L'élite littéraire de Tanger était aux côtés de Bowles. Sa réputation dans la ville était à bien des égards liée à celle de l'imperium américain : tant que l'Amérique était vue comme un ami politique, Bowles serait considéré favorablement. Sans grande surprise, après la guerre du Golfe de 1990 et la sortie du film de Bertolucci Le Thé au Sahara la même année, d'autres articles ont commencé à paraître à travers le Proche-Orient, critiquant les représentations du Maroc de Bowles, l'accusant de racisme et d'orientalisme. Au début, les écrivains de Tanger vinrent à sa rescousse, le louant pour son intérêt et son amour de Tanger et pour avoir soutenu la culture indigène du Rif. Même si je ne m'en rendais pas pleinement compte à l'époque, je faisais moi-même partie de cette tendance : défendre Bowles contre les nationalistes arabes qui essayaient de le démolir et de nous imposer leurs préférences politiques. Dans ses dernières interviews, lorsqu'on lui demandait s'il était un « orientaliste », Bowles me citait souvent, notant qu'un universitaire né à Tanger, et maintenant établi aux États-Unis, avait estimé qu'il ne l'était pas.

Mais la solidarité ne dura pas. Deux livres, en particulier, ont suscité une réévaluation : la publication de In Touch : The Letters of Paul Bowles (1994) aggrava un conflit de longue date avec Choukri, et en 1997, le collaborateur et protégé le plus célèbre de Bowles publia Paul Bowles and the Isolation of Tanger. Bien qu'il reconnaisse les contributions de Bowles à la culture tanjaouie, sans oublier l'appui déterminant de Bowles sans qui la publication de l'histoire de Choukri n'aurait pas été possible, l'ouvrage prend à partie l'Américain pour sa nostalgie d'un Maroc arriéré datant d'une époque coloniale oppressive et pour avoir suggéré que les histoires qu'il entendait dans les cafés constituaient les débuts de la littérature marocaine moderne. La phrase qui a cependant eu un effet retentissant était la suivante : « Paul Bowles aime le Maroc, mais n'aime pas réellement les Marocains ». Choukri disposait de solides preuves.

Au fil des décennies, Bowles a fait d'innombrables remarques désobligeantes, qualifiant les Marocains de « puérils », « purement prédateurs » et « essentiellement barbares ». Il a également affirmé que les musulmans visaient la domination du monde par « l'épée et la bombe ».

Hiérarchie des races

Pourtant, la vision que Bowles avait des Marocains était plus complexe que cela et il ne les voyait pas tous sous le même jour. Il sympathisait avec les Amazighs, qu'il considérait comme les premiers habitants de l'Afrique du Nord, un peuple farouchement indépendant et seulement « partiellement islamisé ». Cette affection reposait néanmoins sur quelques idées troublantes de la hiérarchie raciale. Bowles fut profondément influencé par l'« hypothèse hamitique », une théorie anthropologique de la fin du XIXe siècle selon laquelle presque tout ce qui avait de la valeur en Afrique était importé par les Hamites, une branche de la race caucasienne jugée supérieure aux peuples négroïdes. Les Berbères, quel que soit leur teint réel — même les Touaregs à la peau foncée — étaient donc pour Bowles essentiellement une « race méditerranéenne » blanche. L'hypothèse traverse une grande partie de ses écrits de voyage : alors que les Arabes étaient plus civilisés que les « Berbères infiniment moins évolués », ces derniers étaient à leur tour supérieurs aux « nègres ».

Cette théorie influença même sa critique musicale. D'après lui, la musique andalouse (arabe) est « pleine de dignité, jamais primitive », tandis que « la mélodie berbère est bien sûr tout à fait primitive, une sorte de musique des grottes, beaucoup plus sombre et basique, je pense, que la musique nègre ». Dans la hiérarchie idiosyncrasique de Bowles, c'est la musique berbère qui traduit la véritable identité africaine du Maroc – et cette essence culturelle est menacée par les Arabes et leur musique. La collection Music of Morocco récemment publiée reflète ce parti pris, donnant foi à l'affirmation de Choukri selon laquelle Bowles a délibérément déformé la culture locale en faisant valoir sa vision personnelle du Maroc.

Plus le temps passait, plus je vivais en Amérique, et plus je remarquais à quel point Bowles avait façonné la compréhension populaire du Maroc. Je ne parviens même plus à compter le nombre de soirées ou réunions auxquelles j'ai assisté où, en apprenant que j'étais de Tanger, quelqu'un se mettait à citer : « Vous me dites que vous allez à Fès. Maintenant, si vous dites que vous allez à Fès, cela signifie que vous n'allez pas à Fès. Pourquoi m'avoir menti, vous qui êtes mon ami ? » Cette fadaise était censée être basée sur un proverbe marocain, mais il s'agissait en fait d'une bêtise que Bowles lui-même citait souvent, en ce qu'elle offrait ostensiblement une fenêtre sur l'esprit marocain. J'ai commencé à réaliser que le penchant de Bowles pour les Berbères et son aversion pour les Arabes était, à bien des égards, le reflet de la politique coloniale française. Bien qu'il fût tout à fait conscient de la violence de l'impérialisme français, il en appréciait néanmoins l'aménagement — « le bon vieux style de vie, facile et ouvertement colonial du Maroc » — et dès les années 1950, Bowles commença à déplorer le déclin du « Tanger colonial ». Avant tout, il croyait en la zone internationale, estimant que son « anarchie » et « son absence d'intervention bureaucratique » en faisaient une expérience politique extraordinaire. Mais ces libertés, qui ont attiré nombre des beats, étaient en fait le privilège des Européens et Américains — des privilèges généralement inconnus des habitants musulmans et juifs de la ville.

Tourisme sexuel chez les « primitifs »

Et qu'est-ce que cela signifiait que Bowles ait refusé de s'engager avec les intellectuels marocains, prétextant que « la pensée n'est pas un terme que l'on peut employer en rapport avec le Maroc » ? Les vagabonds de rue constituaient souvent son seul contact avec la société marocaine et lui fournissaient du matériel pour ses écrits. « Il faut des conflits, des frictions pour écrire sur un sujet, sinon personne ne le lira ». Il admit même avoir souvent délibérément fomenté des « conflits » en juxtaposant un natif « primitif » à un environnement civilisé. En 1931, par exemple, Bowles acheta la liberté d'Abdelkader (Cadour), un jeune de quinze ans apprenti dans un motel français à Marrakech ; la propriétaire accepta la transaction, mais demanda à Bowles de ne pas abuser sexuellement du garçon. Lorsque Bowles l'emmena ensuite à Paris, le jeune commit un faux pas culturel après l'autre, pensant par exemple que la gelée sur les brioches était du sang coagulé. Bowles, ravi de ces travers, emmena Cadour dîner avec Gertrude Stein et Alice Toklas. L'idole de Bowles, André Gide, séduisit le garçon, le ramenant à son appartement pour 50 francs. « Mon pauvre Arabe, écrivit Bowles, dont j'ai pris soin de Marrakech à ici, en passant par l'Espagne pour qu'il finisse par rencontrer ce scélérat [Gide] l'autre jour dans la rue, qui l'invite chez lui, où il lui offre robes de soie, djellabas, etc. Heureusement, l'enfant naïf oublia les cadeaux quand il partit. Mais le scandale sévit ! »

S'ensuivirent bien d'autres comportements de ce type. En 1947, Bowles rencontra Ahmed Yacoubi, 16 ans, à Fès, et de la même manière que pour Cadour, plaça le « garçon arabe complètement analphabète et à l'esprit médiéval » dans des situations culturelles inconfortables. En 1952, il poussa son jeu encore plus loin : « Je lâcherais Ahmed Yacoubi, de la médina de Fès, en plein milieu de l'Inde et j'observerais ce qui se passerait ». Les exemples de ce type de manigance abondent. Lorsque le romancier américain Alfred Chester se rendit à Tanger, Bowles le mit en relation, pour rire, avec Dris, un voyou du quartier qui avait agressé plusieurs hommes européens.

En 1972, Tahar Ben Jelloun accusa publiquement Bowles (et les Beats) d'exploiter les jeunes analphabètes vulnérables de Tanger, non seulement artistiquement, mais aussi sexuellement. Choukri en 1997 se fera l'écho de cette accusation, affirmant que Bowles souffrait d'une maladie sexuelle. Ces allégations devinrent toujours plus courantes sitôt que Farrar, Straus et Giroux publièrent les correspondances de Bowles en 1994, même si ce dernier s'était montré réticent à cette publication. Le volume comprenait des lettres dans lesquelles il décrivait les garçons avec lesquels il couchait, allant même jusqu'à se vanter du sexe bon marché en Algérie : « Où, dans ce pays [en Amérique], puis-je avoir 35 ou 40 personnes, et ne jamais risquer de les revoir ? Pourtant, en Algérie, c'est en fait le taux moyen ». (Dans ses correspondances, il rappela qu'il « n'avait jamais eu de relations sexuelles sans payer » et qu'il considérait le fait de payer pour des relations sexuelles comme une forme de « propriété »).

Ces lettres forment le cœur du cas de Choukri dans le livre qui rompit avec Bowles. Bien qu'elles aient simplement prêté foi aux rumeurs qui circulaient depuis longtemps à Tanger, Choukri et d'autres écrivains tanjaouis n'en étaient pas moins choqués. La critique littéraire au Maroc ajouta ainsi son soutien à l'effort fourni par les militants des droits humains pour mener une campagne contre le tourisme sexuel et la prostitution infantile. Même si Bowles avait toujours fait meilleure figure et jouissait d'une meilleure réputation que les beats — contrairement, par exemple, aux vantardises assumées de Burroughs concernant l'achat de « saletés pré-pubères » ou encore de Ginsberg, qui se targuait de « payer de jeunes garçons » pour du sexe — il devenait de plus en plus difficile de prendre sa défense. Venant de celui qui avait qualifié les Marocains de « purement prédateurs », son propre comportement semblait désormais de plus en plus grotesque.

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Mouvements des droits civiques et anticolonialisme

En 1993, je me suis installé à Harlem. Plus je passais de temps à la bibliothèque du centre culturel noir Schomburg, plus je découvrais une littérature américaine alternative sur Tanger. Je fis notamment la découverte des mémoires de Claude McKay A Long Way from Home racontant son séjour à Tanger à la fin des années 1920, où il termina son roman Banjo ;, mais aussi le journal intime de l'actrice Anita Reynold narrant la vie dans l'Interzone dans les années 1930 ; ou encore les lettres de Joséphine Baker, où elle parle du tournage de La princesse Tam Tam (1935) dans la zone internationale, et des enregistrements de jazz produits par des musiciens afro-américains vivant à Tanger. Même s'ils rêvaient tous à leur manière d'une « mère Afrique », les écrivains afro-américains ne considéraient pas Tanger comme un bordel, ni ses habitants comme des primitifs devant être ménagés ou civilisés. La plupart écrivirent et créèrent des œuvres d'art en solidarité avec la population locale privée de ses droits, faisant ainsi le lien entre lutte pour les droits civiques et mouvements anticoloniaux d'Afrique du Nord.

La différence entre les récits des Afro-Américains et ceux des Américains blancs ne peut être plus explicite que dans l'antipathie entre Bowles et McKay. Trotskiste, McKay craignait que Bowles ne le dénonce pour ses tendances de gauche aux autorités britanniques et françaises de l'Interzone. Bowles disait de McKay : « Son moi intérieur a dix ans. C'est pourquoi il est si heureux là-bas, année après année avec les Arabes ».

En 1998, armé de cette nouvelle connaissance, et ressentant le besoin pressant de réviser mes précédents tours de la ville, je commençai donc à organiser des promenades dans le « Tanger noir ». Nous nous rencontrions au Cinéma Mauritanie, le théâtre où Joséphine Baker avait donné plusieurs représentations, jusqu'à son dernier spectacle là-bas en 1970. Elle vécut dans la zone internationale, avant de rejoindre les forces de libération françaises pendant la guerre, et eut ensuite une liaison avec le vice-calife du Maroc espagnol. Au premier étage du cinéma Mauritanie, le pianiste Randy Weston avait autrefois ouvert African Rhythms, un spot musical qui attira Max Roach et Ahmed Jamal. Ensuite, nous descendions au café Fat Black Pussycat où le poète Ted Joans, l'un des rares écrivains noirs du mouvement beat, jouait de la trompette et « soufflait » des poèmes de jazz.

Puis, nous poursuivions avec la visite de la Galerie Delacroix, où Joans organisa un hommage de quatre heures à son mentor Langston Hughes, et y fit lire les vers du défunt poète en arabe, anglais, français et espagnol (en 1927, Hughes avait visité Tanger et écrit un beau poème sur les voyages et les désirs non partagés : « Je pensais que c'était Tanger que je voulais »). Nous nous rendions ensuite au majestueux Teatro Cervantes construit en 1913, où Weston avait organisé en juin 1972 (relancé en 2002), le premier festival panafricain de jazz au Maroc, lequel amena Dexter Gordon, Odetta, Billy Harper et Pucho et les Latin Soul Brothers à Tanger. Notre dernier arrêt était l'hôtel Chellah, où, selon la légende locale, le penseur anticolonial martiniquais Frantz Fanon aurait passé la nuit du 3 juillet 1959, à cause d'un accident de voiture à la frontière maroco-algérienne qui aurait vraisemblablement été l'œuvre de La Main rouge, le groupe paramilitaire dirigé par les services de renseignement français pour assassiner les principaux partisans de l'indépendance algérienne. Fanon aurait été transporté à Rome le lendemain avec un passeport marocain.

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Le romancier et le royaume

Paul Bowles et le roi Hassan II sont tous deux décédés en 1999, à quelques mois d'intervalle. Le romancier et le tyran qui avaient dominé Tanger depuis des générations avaient plus en commun que ne l'aurait admis l'un ou l'autre – et cela explique en partie le respect dont jouit encore Bowles dans le Maroc officiel. Certes, Bowles détestait la religion, tandis qu'Hassan II prétendait être le « Commandeur des fidèles » et mobilisait l'islam politique pour contrer les mouvements berbères.

Bowles était un libertaire (plus que, comme on le pense souvent, un anarchiste), tandis que les services de sécurité de Hassan II s'immisçaient dans les aspects les plus intimes de la vie privée des gens. Pourtant, tous deux partageaient un mépris pour la politique de gauche et du tiers-monde. Tous deux détestaient le panarabisme et aimaient la culture berbère tant que celle-ci demeurait strictement « folklorique » et apolitique. Ils pensaient chacun que les Marocains étaient congénitalement mal adaptés à la démocratie. Comme le dit Bowles, « la démocratie est un mot vide pour le Marocain moyen ; en effet, par son tempérament et ses conditions, il est plus enclin au totalitarisme ». Et peut-être plus significatif encore, Bowles et le monarque célébraient tous deux un Maroc « primitif », mystique, illettré et libre, partageant un intérêt particulier pour les rythmes enivrants des Berbères. Pas étonnant que le roi Hassan II, qui expulsa du pays de nombreux critiques — intellectuels arabes, journalistes français et professeurs américains tous confondus — n'ait jamais embêté Bowles.

Pourtant, deux décennies après sa mort, Bowles est devenu aujourd'hui à la mode parmi l'élite politique marocaine, qui a adopté la vision du pays dépeinte par le « sage de Tanger », comme l'appelait le Washington Post. Quasiment aucun festival ou conférence sur la musique ne peut avoir lieu aujourd'hui sans que le nom de Bowles soit mentionné et que sa contribution à la préservation des trésors musicaux du Maroc à travers ses écrits et enregistrements ne soit considérée comme une validation des prouesses culturelles du pays. Le ministère de la culture, qui avait pratiquement bloqué son projet d'enregistrement en 1959, publia un remarquable essai en 2009 à l'occasion du dixième anniversaire de sa mort, défendant Bowles contre les critiques des intellectuels nationalistes marocains, soulignant comment celui-ci avait prévenu de façon prémonitoire des menaces que la modernisation ferait peser sur la culture marocaine et le paysage physique. Les porte-paroles du gouvernement tel que Hespress diffusent des articles flatteurs sur « l'Américain qui aimait le Maroc ».

Le Maroc que Bowles a surnommé « terre de magie » est précisément celui que le ministère du tourisme cherche à vendre à l'Occident. En outre, son accent sur l'essence « africaine » du Maroc convient particulièrement bien au récent virage géopolitique du pays et à sa réintégration à l'Union africaine. À l'époque du déclin colonial, Bowles pensait qu'un Maroc indépendant serait coincé entre ce qu'il appelait dérisoirement deux « civilisations » — l'Occident et la civilisation arabo-islamique. Mais malgré toutes ses réticences à l'égard de la modernité occidentale, il pensait tout de même que le Maroc, en tant que pays africain, ferait mieux de se rattacher à l'Occident. C'est désormais la position que défend un important segment de l'élite dirigeante marocaine.

L'opposition à la réhabilitation de Bowles reste néanmoins forte, considérant son influence comme symptomatique de la corruption et de la vassalité culturelle du Maroc. Le fait que le régime marocain célèbre le folklore berbère et l'œuvre d'un romancier qui soutenait une « République berbère indépendante » alors même qu'il emprisonne des militants berbères à travers le pays, est la preuve de la fraude et de la mauvaise foi de ce régime. À cet égard, la renommée dont Bowles jouit encore suggère à quel point les choses ont finalement peu changé dans le royaume depuis l'ère coloniale, avec un régime autoritaire et un ordre social répressif largement intacts.

En octobre 2000, Joseph McPhillips, résident américain de longue date de Tanger, exécuteur testamentaire des biens personnels de Bowles et mon professeur d'anglais au secondaire, m'invita à un prestigieux mémorial en hommage à l'écrivain au 92nd Street Y à Manhattan. Même si une part de moi voulait rencontrer Debra Winger (du film Le Thé au Sahara), je ne pouvais me résoudre à y assister. J'avais cessé depuis un an mes balades culturelles à Tanger, et je me sentais plus qu'embarrassé par ma jeune et naïve défense de Bowles. D'une certaine façon, et bien malgré elle, mes visites guidées avaient également contribué à soutenir l'image, soigneusement entretenue par le régime répressif, d'un royaume tolérant et amusant. Même en déplaçant l'accent sur les écrivains afro-américains et latino-américains qui avaient résidé à Tanger et qui s'étaient montrés plus sympathiques à l'égard de mon pays et de mon peuple, cela ne résolvait pas le problème : au final, même leur art n'échappait pas aux distorsions orientalistes. Plus largement, je me demandais pourquoi l'intérêt était constamment porté sur la pensée et les expériences des expatriés au Maroc.

Quant au travail de Bowles, j'en étais venu à réaliser qu'il reflétait mal le Maroc et l'Amérique. Certes, il avait eu le mérite d'attirer l'attention sur l'effacement de l'histoire berbère et fait des enregistrements musicaux dont la valeur est inestimable, mais la décolonisation était censée avoir démantelé les représentations coloniales. Au lieu de cela, le régime marocain a validé, voire même institutionnalisé les représentations du Maroc d'après Paul Bowles.

Pendant de nombreuses années après sa mort, j'ai décidé que la meilleure façon pour moi de ne pas nourrir le « mythe de Tanger » était de ne pas écrire davantage sur Paul Bowles. Et donc, quand j'observais, décontenancé, certains commentateurs occidentaux dans l'ère post-11 septembre qui redécouvraient le romancier comme une sorte de guide pour comprendre l'islam, je me mordais la langue. Pourtant, le mythe persiste. Et aujourd'hui, une nouvelle génération d'écrivains marocains — parmi eux des laïcs, des militants berbères, des critiques de musique et des panafricanistes — revendique Bowles comme allié. Et ainsi, je me retrouve donc à écrire sur Bowles, une fois de plus.

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Article original : « So Why Did I Defend Paul Bowles ? », New York Review of Books, 19 décembre 2019. Il a été traduit en français par Sophie Schrago.

Irak. La révolution d'octobre en chansons

Par Coline Houssais

Dix ans après la première vague des « printemps arabes », le soulèvement irakien qui a démarré en octobre 2019 s'essouffle, avec la crise sanitaire et le retour des attentats. Au-delà de l'espoir politique suscité, cette révolte a été synonyme d'une créativité musicale et graphique qui s'est exprimée dans de nombreux clips. Tour d'horizon en quelques chansons.

« Il est d'abord nécessaire aujourd'hui de revenir à une vie normale dans l'ensemble des gouvernorats, et que l'autorité de la loi soit respectée », annonce le premier ministre irakien Adel Abdelmahdi, dans une allocution télévisée le 3 octobre 2019, au lendemain du début des manifestations dans un grand nombre de villes irakiennes. Soudain, son discours est interrompu par des sirènes et une voix qui s'élève. Dans le clip, les chanteurs lui répondent :

Non, je ne vais pas rentrer
Non, une fois qu'on est sorti, c'est fini
Non, nous reprendrons nos droits de force et nous dégagerons chaque corrompu

« Dhil A'ouadj »

La chanson « Dhil a'ouadj » (littéralement « queue tordue » mais que l'on pourrait traduire par « mouton irrécupérable ») se développe sur des rythmes traditionnels irakiens revus à la sauce électro pour un tempo punchy allant de pair avec des paroles vindicatives contre le pouvoir en place :

Queue ! Il prend soin de ses gens et de sa famille
Queue ! Qui pourra le remettre droit ?
Queue ! Un sniper a tiré sur mon voisin dès qu'il a levé la jambe !
Queue qui menace mon existence
Queue qui sait tout, même quand il ne sait pas
Queue a-t-il seulement besoin de moi ?
Toute la place [Tahrir] est derrière moi
Queue ! Agacé de nous voir réunis
Queue ! Il fait taire chacun de nos rêves.

La vidéo est produite par Al-Basheer Show, une émission lancée en 2014 par l'Agence allemande pour le développement et diffusée par la chaîne Deutsche Welle (DW) en arabe. Al-Basheer Show est l'équivalent irakien du programme Al-Barnameg de Bassem Youssef, supprimé en Égypte après le coup d'État de l'armée de 2013. Le présentateur vedette de cette émission, Ahmed Al-Basheer, est à la tête de la République fictive d'Al-Basheer. Il commente de manière satirique l'actualité du « voisin irakien ». Il s'attaque à la corruption, au confessionnalisme, aux milices, aux politiciens ou encore aux journalistes. Élément incontournable de la nébuleuse médiatique pro-révolution irakienne, la chaîne YouTube d'Al-Basheer Show comptabilise plus de 5 millions d'abonnés. Les interprètes de « Dhil a'ouadj », Ayman Hamid, Tha'er Chou'aib et Ahmed Fawzi sont également des comédiens très populaires sur les réseaux sociaux.

« Nous voulons un pays »

Si les sensibilités artistiques diffèrent d'un clip à l'autre, deux éléments visuels se dégagent qu'on retrouve dans la réalisation de ce trio. D'abord, la prédominance de l'esprit du groupe dont la chanson incarne la voix. Les images reflètent ainsi la popularité du soulèvement, mais aussi la diversité des profils le soutenant. En mettant en scène des catégories différentes de la population (jeunes, seniors, hommes, femmes têtes nues ou en abayas, conservateurs ou libéraux), c'est l'unité du peuple qui est mise en valeur. Celle-ci se traduit également par le slogan « Nrid balad » (Nous voulons un pays), porté en hashtag par les figurants du clip « Dhil a'ouadj ». Comme les manifestants, ils réclament un État avec des institutions fonctionnelles et une citoyenneté fondée sur un sentiment d'appartenance qui ne soit plus confessionnelle, tribale ou géographique, mais nationale.

La référence constante aux manifestations illustrée par l'occupation quotidienne de la place Tahrir à Bagdad met en valeur l'humanité des opposants, entre repos et engagement civique, comme le montre également le clip de « Bin El-Jesr wel-saha » (Entre le pont et la place) de Ghassan Shami. La bien nommée place Tahrir (libération) est omniprésente à la fois en images et dans les paroles. Au-delà de son nom, c'est l'emplacement de Tahrir qui est symbolique. Elle se situe au départ du pont Al-Joumhouriya, l'un de ceux qui séparent la rive est du Tigre de sa rive ouest où se trouve la « zone verte », enclave hautement sécurisée et siège des bâtiments officiels, des quartiers généraux des partis politiques et de l'ambassade américaine. Pendant des mois, les manifestants ont tenté de traverser le pont pour porter leurs revendications devant les centres du pouvoir, sans succès. La répression des forces de sécurité et des milices ayant entraîné plus de 600 morts, la référence aux martyrs peuple également les chansons.

« Bin El-Jesr wel-saha »

D'autres références urbaines émaillent les clips, comme le tunnel Al-Sa'doun qui passe sous Tahrir, cité dans la chanson de Ghassan Shami. Refuge des manifestants au plus fort de la répression, il est recouvert de fresques et de graffitis à la gloire de la révolution, tout comme le Restaurant turc ou « Djabal Ouhod » comme l'appellent les manifestants1, un immeuble inachevé surplombant la place et que les manifestants ont recouvert de banderoles et de portraits de martyrs. Les fameux touk-touk, tricycles motorisés ayant joué les ambulances en évacuant les blessés, sont également à l'honneur, notamment dans la chanson « Aboul-toktok » de Hussam Al-Rassam.

« Je descends reprendre mon droit »

La musique traditionnelle est aussi populaire auprès des chanteurs de la révolution. Parmi les instruments typiques, il n'est pas rare d'entendre de la khachba, petite percussion au cadre étroit et profond et à la peau très tendue instantanément reconnaissable par ses sonorités en mitraillette. Ils s'appuient également sur un répertoire grand public teinté d'une coloration patriotique. À titre d'exemple, le morceau « Djanna Djanna » (Paradis, paradis), une chanson de 1982 reprise par l'un des chanteurs phares de la pop irakienne Madjid Al-Mohandis en 2006. Son refrain a été abondamment diffusé lors de l'occupation du Restaurant turc :

Paradis, paradis
Tu l'es, je le jure, ô notre patrie
Ô patrie chérie, à la terre bénie
Même ton enfer est un paradis

Le plus populaire de ces genres musicaux vise à galvaniser les manifestants. Il s'appuie sur des rythmes traditionnels dansants revisités à la sauce électro et interprétés par un chanteur solo accompagné de chœurs masculins (la référence au groupe, encore et toujours). En témoignent « Bikayssy » (en référence à la mitrailleuse kalachnikov PKC) de Ghezwan Al-Fahd et Jalal Al-Zein et dont le refrain dit : « Nous sommes le PKC qui ne se tait pas », mais aussi « Djomboq lomboq tabbina » des comédiens Ali Samir et Hassan Hadi, ou encore « Ya dakhana » (Ô les fumeurs) de Marwan Hachem et Ali Samir.

« Bikayssy »

Même le chanteur Saif Nabil, un habitué de la nouvelle pop khaliji, typique du Golfe (420 millions de vues pour son tube « Ashk mowt » (Aimer à mourir), se prête au jeu avec « Selmiya » (Pacifique).

Un autre répertoire suscite davantage le recueillement et se caractérise par des mélodies mélancoliques comme « Nazel Akhoud Haqqi » (Je descends reprendre mon droit) de Rahma Riad, à grand renfort de piano et de violons. Le vidéoclip fait quant à lui la part belle aux images de manifestantes et manifestants visés par les gaz lacrymogènes ainsi qu'aux familles de victimes éplorées.

Un état d'esprit qu'on retrouve avec « Raed Watan » (Je veux une patrie) de la star Dumo'a Tahsin, qui avait remporté la quatrième saison de l'édition arabe de l'émission de télécrochet The Voice. La chanteuse fait appel à un chœur masculin pour les refrains et à un saz électrique, instrument à cordes utilisé dans la musique turque, kurde et persane. Les percussions évoquent le son des croyants se frappant la poitrine lors des processions d'Achoura2. Toutefois, si le mouvement révolutionnaire jouit de l'adhésion de ces artistes commerciaux populaires — quelles que soient leurs motivations —, « Raed Watan » ne rencontre pas le succès des autres morceaux de la chanteuse qui affichent en général des dizaines de millions de vues.

Enfin, certains morceaux renouent avec la tradition de l'opérette arabe, format choral souvent utilisé pour chanter les grandes causes, du panarabisme à la Palestine. Réalisée en partenariat avec un certain nombre d'organisations irakiennes dont le syndicat des artistes, la chanson « Etwada' Wenzal Lel-cha'b » (Sois humble et descends vers le peuple) en est l'illustration sur fond de rythmes irakiens.

« Etwada' Wenzal Lel-cha'b »

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Pour aller plus loin, une playlist de 22 chansons autour de la révolution d'octobre.


1Du nom d'une montagne au nord de Médine, en Arabie saoudite, où Mohammed et ses partisans se réfugièrent lors de la bataille éponyme (qui fut une défaite) contre les Quraychites de la Mecque, en 625 après J-C.

2NDLR. Fête chiite commémorant la mort de Hussein, petit-fils du Prophète tué à Kerbala, en Irak, en 680, par les troupes du « mauvais calife » Yazid.

Égypte. Les mille et un avatars d'un slogan de la révolution

Par Baudouin Long

Après la chute de Hosni Moubarak, les murs du Caire se sont couverts de graffitis révolutionnaires, dont l'un est devenu le symbole des aspirations révolutionnaires.

Le 11 février 2011, après 18 jours de révolution, d'attente, d'espoirs et de frustrations, de larmes, de violences et de morts, Moubarak démissionnait enfin. Cette fois, ce ne fut pas lui qui apparut à la télévision d'État comme il l'avait fait plusieurs fois depuis le 28 janvier 2011, mais son fidèle serviteur Omar Souleiman. L'éphémère vice-président du Raïs avait prononcé, la voix grave et la mine contrite, une courte déclaration avant de disparaître du paysage politique :

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Ô citoyens, dans ces circonstances difficiles que traverse le pays, le président Mohamed Hosni Moubarak a décidé de céder le poste de président de la République et a attribué au Conseil suprême des forces armées la direction les affaires du pays.

Le Conseil suprême des forces armées (CSFA), une assemblée d'une vingtaine de généraux, pour la plupart décatis, dirigés par le maréchal MohamedTantawi, ministre de la défense, s'engagea immédiatement à transférer le pouvoir à un gouvernement élu sous six mois. Mais à l'automne 2011, la transition était bloquée et les militaires toujours en place. Une deuxième vague révolutionnaire vint demander, non plus la chute du régime et de Moubarak, mais celle de l'armée.

Mi-Moubarak, mi-Tantawi

Un graffiti apparut place Tahrir au début de l'année 2012, à l'angle de la rue Mohamed Mahmoud et de la rue Qasr Al-Aïni, sur le mur d'enceinte de l'université américaine du Caire (AUC). Un Moubarak dont la moitié droite du visage avait été remplacée par celui du maréchal Tantawi, le chef du CSFA.

Ce n'était pas le premier ni le seul graffiti révolutionnaire. Le mur du campus historique d'AUC était un véritable palimpseste. C'est le mot qu'utilisent Zoé Carle et François Huguet1 où les graffitis qui étaient régulièrement effacés s'accumulaient en couches successives. On vit se succéder les graffitis au fur à mesure qu'ils étaient effacés par les autorités. La rue Mohamed Mahmoud, où se déroulèrent les combats parmi les plus violents de la période révolutionnaire, fut ainsi le réceptacle de fresques, de slogans, d'épitaphes et d'humour révolutionnaires ; autant d'actes protestataires et d'expositions temporaires, perpétuellement renouvelés, en l'honneur de la révolution et de ses martyrs.

Parmi les milliers de graffitis et de tags qui se sont répandus et succédé sur les murs égyptiens, celui de Moubarak et Tantawi est devenu l'un des plus connus et les plus emblématiques de la période révolutionnaire. Au-dessus du sinistre faciès, un mot d'ordre : al-thaoura moustamirra, « la révolution continue », mais cette fois-ci contre l'armée.

« Al-thaoura moustamira »
© Baudouin Long, 6 avril 2012

Sous le visage à deux faces était inscrite une courte phrase : elli kallef ma match. Il s'agissait d'un jeu de mot avec le proverbe égyptien elli khallef ma match : « Celui qui a laissé une descendance n'est pas mort ». Sur la fresque murale, khallef devient kallef : c'est le terme légal utilisé par Omar Souleiman dans la déclaration du 11 février 2011 pour dire que Moubarak a « attribué » le pouvoir au CSFA. Le proverbe est devenu : « Celui qui a attribué n'est pas mort » ; il dénonçait la continuité de la dictature après la démission de Moubarak.

Plusieurs fois effacé, redessiné et enrichi, il a disparu puis est réapparu de multiples fois tout au long des séquences révolutionnaires que connut l'Égypte de janvier 2011 à juin 2013. Derrière ce Janus autoritaire sont venus s'ajouter d'autres visages : ceux des fouloul d'abord, les résidus de l'ancien régime, qui se présentèrent à l'élection présidentielle : Amr Moussa, Ahmed Chafiq… Puis d'autres figures, celles des vainqueurs des élections, mais traîtres à la révolution2 : le président Mohamed Morsi ou encore Mohamed Badie, le Guide des Frères musulmans. En décembre 2012, il s'est même transporté sur les murs du palais présidentiel à Ittihadiya.

Pour la couverture de mon livre, L'Égypte de Moubarak à Sissi (Karthala-Cedej, 2019), j'ai choisi une photo de ce mur que j'avais prise en avril 2013, sur lequel apparaissaient d'autres graffitis qui étaient autant de micro-histoires de la révolution.

« Elli kalef ma match »
© Baudouin Long, 20 avril 2013

Avec le temps, la fresque a été repeinte plusieurs fois ; ici on voit le visage de Mohamed Badie, le Guide suprême des Frères musulmans, qui s'est immiscé derrière celui du maréchal Tantawi. La locution bardo (encore ou aussi), qui indique l'idée de la répétition ou de la continuité, a été rajoutée au-dessus du proverbe. Elle traduit à la fois la ténacité des dessinateurs, l'actualité du message révolutionnaire et la perpétuation de la révolution, al-thaoura moustamirra, même sous la présidence de Mohamed Morsi.

« La révolution continue »

À gauche de la photo apparaît un portrait géant de Mina Daniel, une figure révolutionnaire, militant copte reconnaissable à sa longue chevelure. Il a été tué lors des évènements de Maspero, le 19 octobre 2011. À côté, on aperçoit la photo d'un autre « martyr de la révolution », Mostafa Helmi Al-Seyed, accompagnée de formules de bénédictions et de louanges.

Sous le portrait de Moubarak, une phrase à moitié effacée était lisible : « Zizo nous a appris comment crier, Abou Adam n'a jamais eu peur, Mohamed Mostafa… ». Elle se référait au graffiti de droite qui représente trois militants ayant été arrêtés en mars 2013 après une manifestation contre le ministre de l'intérieur. L'un des leaders du Mouvement du 6 avril, Abdel Azim Fahmy, plus connu sous le nom d'Abdo Zizo, est juché sur les épaules de deux autres militants : Mohamed Mostafa et Mahmoud Hassan, également connu sous le nom d'Abou Adam.

Célèbre pour son rôle de meneur, criant à tue-tête des slogans répétés par la foule, Abdo Zizo a été de la plupart des manifestations depuis le 25 janvier 2011 contre Moubarak, l'armée, ou les Frères musulmans. Il a manifesté contre Mohamed Morsi le 30 juin 2013. Dans un article publié le 30 juillet 2013 par le journal Al-Tahrir3, il avait mis en garde contre l'ascension d'Abdel Fattah Al-Sissi, et le discours sécuritaire qui commençait à poindre. Moins d'un an plus tard, le mouvement des jeunes du 6 avril était interdit. Quant à Abdo Zizo, il est retourné dans la rue lors des manifestations contre la cession de Tiran et Sanafir à l'Arabie saoudite et a été de nouveau arrêté, incarcéré, libéré sous condition, puis arrêté et incarcéré encore.

Dix ans plus tard, la fresque a disparu. Le mot hurriya (liberté), qui parsemait le mur recouvert de tags et de graffitis a été effacé. Mais celui qui a attribué n'est pas mort.


1« Les graffitis de la rue Mohammed Mahmoud. Dialogisme et dispositifs médiatiques », Égypte-Monde arabe, 12/2015.

2Sur la démobilisation des Frères musulmans, lire Neil Ketchley, Egypt in A Time of Revolution : Contentious Politics and the Arab Spring, Cambridge, Cambridge University Press, 2017 ; p. 98-99.

3Aujourd'hui consultable sur la page Facebook d'Abdo Zizo.

Golfe. L'Arabie saoudite et le Qatar se rapprochent, les Émirats renâclent

Par Fatiha Dazi-Héni

La rencontre des chefs d'État du Conseil de coopération du Golfe en Arabie saoudite début janvier 2021 a permis d'acter la fin des hostilités avec le Qatar. Mais si le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman renoue avec les Qataris, l'homme fort des Émirats arabes unis Mohamed Ben Zayed reste méfiant. Les deux dirigeants ont le regard tourné vers Washington et le nouveau président Joe Biden, qui vient de geler les ventes d'armes à l'Arabie et aux Émirats.

L'arrivée à Washington d'une administration Biden critique à l'égard du leadership saoudien et le départ du président Trump, soutien inconditionnel du prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) ont incité Riyad à annoncer la fin des hostilités à l'égard du Qatar à l'occasion du 41e sommet des chefs d'État du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 5 janvier 2021. La veille, Riyad annonçait la réouverture de son espace aérien et de sa frontière terrestre, mettant devant le fait accompli les autres États du Quartet1 qui avaient rompu leurs relations diplomatiques le 5 juin 2017 et décrété le lendemain un blocus contre le Qatar. L'Arabie saoudite entraine ainsi dans son sillage ses trois alliés du Quartet : Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn et Égypte en signant la « déclaration d'Al-Ula » qui acte la fin de la crise sans évoquer les détails. Les autres pays se joignent à l'initiative saoudo-qatarie, mais Abou Dhabi et son homme fort Mohamed Ben Zayed (MBZ), davantage à la manœuvre que MBS dans l'âpre rivalité idéologique et économique qui l'oppose au Qatar, est clairement réticent.

Trois ans et demi de crise

Le site archéologique nabatéen d'Al-Ula, symbole de la « Nouvelle Arabie » promu par la « Vision 2030 » chère à MBS a été délibérément choisi pour sceller la réconciliation avec le Qatar afin d'en faire un instrument de diplomatie publique destiné à valoriser les transformations réalisées au sein du royaume. Faire de ce site jusque-là considéré par l'establishment wahhabite comme interdit pour en faire le joyau d'une Arabie sécularisée vise à mettre à profit une facette du pouvoir du prince plus séduisante que la réputation de paria dont il a hérité dans le monde, notamment auprès du président Joe Biden, lors du scandale provoqué par l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018. Aussitôt après avoir pris ses fonctions, Biden décide de ponctuellement geler des ventes d'armes à l'Arabie saoudite et aux EAU et de procéder au réexamen de ces ventes qui ont causé des dommages désastreux dans le conflit yéménite et ont servi à des transferts (des Émirats) auprès de milices dans d'autres conflits.

Cette détente qui ne saurait être une pleine réconciliation aussi longtemps que les protagonistes de la crise resteront les leaders de leur pays, devrait néanmoins constituer une sorte de paix froide et ne pas forcément déboucher sur une troisième crise. Celle qui a duré trois ans et demi sous forme de guerre d'informations via des cohortes de comptes Twitter fictifs, des cyberattaques et des tentatives de déstabilisation qui ont même fait craindre au Qatar des manœuvres sur son sol, rend peu crédible un retour à des relations de confiance.

Le Qatar et l'Arabie saoudite sont les deux bénéficiaires immédiats et poussent cet avantage en affichant un net réchauffement bilatéral, certes très scénarisé lors du sommet d'Al-Ula entre le prince héritier saoudien et l'émir Tamim du Qatar, néanmoins en mesure de rebattre les cartes au sein du CCG. Le Qatar s'est déjà déclaré prêt à faciliter le dialogue avec l'Iran sur la sécurité régionale. Cette initiative fait écho à un article2 co-écrit par Abdel-Aziz Al-Sager, proche du palais royal, fondateur du think tank Gulf Research Center et Hossein Mousavian, ancien diplomate iranien et spécialiste de la question nucléaire à l'université de Princeton, afin d'établir des mesures de confiance entre l'Iran et l'Arabie saoudite. En outre, la réconciliation avec le Qatar pourrait également servir à faciliter les échanges avec la Turquie qui n'ont jamais cessé. Ainsi, la présidence du sommet du G20 par Riyad du 20 au 22 novembre 2020 avait été l'occasion pour le roi Salman de réengager au plus haut niveau des relations avec Recep Tayyip Erdoğan avec lequel le dialogue et l'entente sont bons, au contraire du prince héritier, qui avait été accusé par le président turc d'avoir commandité l'assassinat de Jamal Khashoggi dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul le 2 octobre 2018. De plus, alors que Doha a convenu d'abandonner les poursuites portées à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) contre Riyad sur le piratage de sa chaine BeIn Sports par la chaine saoudienne beoutQ pendant la crise, l'émirat ne s'est en revanche pas résolu à effacer d'autres contentieux, d'où des tensions persistantes avec le Bahreïn. Par ailleurs, en signant la déclaration « de solidarité et de stabilité » à Al-Ula, Doha n'a pas renoncé à son rejet des treize mesures initiales de rétorsions maximalistes passées ensuite à six, imposées par le Quartet afin que l'émirat se conforme à la ligne diplomatique qu'il avait fixée, et en premier lieu par Abou Dhabi.

Le combat contre les Frères musulmans

La réticence d'Abou Dhabi cache mal son inquiétude de voir le prince héritier saoudien infléchir ses positions dans la région et laisser son père reprendre le flambeau de certains dossiers régionaux comme le Yémen, la Turquie, la Palestine, la question iranienne faisant quant à elle consensus à la tête de l'exécutif saoudien. Jusque-là, MBS a suivi pas à pas la ligne stratégique de son mentor MBZ, notamment au Yémen, au risque de désaccords avec son père qui estime nécessaire de négocier avec le parti Al-Islah d'inspiration Frères musulmans, et au vu des conflits d'intérêts patents entre le royaume et la fédération dans ce pays. Si Abou Dhabi, par pragmatisme et crainte d'actions de représailles de Téhéran, a renoncé depuis l'été 2019 à un narratif anti-iranien et a engagé des consultations sur la sécurité régionale, le prince héritier d'Abou Dhabi demeure attentif à la renégociation de l'accord sur le nucléaire, et plus encore, ne peut se résoudre à s'incliner face au Qatar et à la Turquie sur la question de son combat contre les Frères musulmans.

La position qatarie sort renforcée à l'issue du sommet d'Al-Ula, car d'une part Doha jouit d'une bonne image auprès de l'administration Biden et d'une majorité de congressistes au détour de cette crise, contrairement à MBS et MBZ identifiés comme l'axe dur du Golfe. D'autre part, le Qatar se repositionne au centre du jeu au sein du CCG pour assurer différentes médiations, Iran-Arabie et Turquie-Arabie, faisant de la réconciliation saoudo-qatarie le socle d'une nouvelle ligne politique tournée vers le dialogue. En dépit de la méfiance qui persiste entre la dynastie Al-Thani et celle des Al-Saoud, l'émir Tamim n'a jamais constitué le cœur du problème dans la crise du Golfe comme me l'ont expliqué des conseillers du palais royal, contrairement aux EAU qui ont ciblé la personne de Tamim. C'est davantage l'émir-père, cheikh Hamad et son ancien premier ministre et ministre des affaires étrangères Hamad Ben Jassem, concepteurs de la diplomatie qatarie depuis la moitié des années 1990, qui étaient des points de blocage. Ces derniers auraient d'ailleurs émis des réserves sur l'opportunité d'une réconciliation.

Attirer les investisseurs étrangers

En dépit de tensions toujours vives, tous font le constat que cette crise — la plus grave de l'histoire de ce pacte régional — a coûté trop cher et devenait insoutenable avec la chute des prix du pétrole et plus encore, la pandémie Covid-19 qui paralyse l'économie mondiale. L'essentiel pour la nouvelle génération de ces leaders du CCG est d'attirer les investissements directs étrangers (IDE). MBS doit plus que tout autre avec sa « Vision 2030 » relever le défi de séduire les investisseurs. Les EAU et Bahreïn, qui certes attendent beaucoup de leur normalisation avec Israël, ont beaucoup plus à gagner à se rallier. Pour le Qatar, l'approche de l'organisation de la Coupe du monde de football 2022 est un rendez-vous à ne pas manquer. Quant au nouveau sultan d'Oman Haïtham Ben Tarek Ben Taïmour Al-Saïd, il partage la même vision « business » du monde que ses pairs.

La défense de leurs économies, très impactées par la pandémie, et la prise de conscience que la désunion est contre-productive avec l'élection de Joe Biden impose à l'Arabie saoudite de changer de méthode en optant pour la voie diplomatique privilégiée au sein du CCG par le Koweït, Oman et le Qatar, au contraire de la politique interventionniste militariste emmenée par les EAU depuis que MBZ a pris le contrôle de la fédération en janvier 2014. Le président américain entend réexaminer les relations avec Riyad et Abou Dhabi selon un processus institutionnel concerté avec le Congrès, contrairement à la gestion interpersonnelle qui a prévalu sous la présidence Trump. Les dirigeants saoudiens comme la plupart de leurs pairs du Golfe gardent un souvenir amer de l'époque Obama, la composition du gouvernement Biden avec un grand nombre de personnalités impliquées dans l'accord sur le nucléaire iranien (JCPoA) du 14 juillet 2015, sonne à leurs oreilles comme une sorte d'administration Obama III.

Néanmoins, le royaume s'est préparé à l'alternance à Washington en menant une campagne de lobbying auprès de nombreuses entreprises, banques, institutions privées pour porter leur attention sur l'eldorado que constitue l'Arabie de la « Vision 2030 » en termes d'investissement. La présence significative de compagnies cotées à Wall Street et de fonds d'investissement lors du rendez-vous du Future Investment Initiative à Riyad, le 27 janvier 2021 semble d'ores et déjà constituer le pendant aux pressions de l'administration démocrate américaine.


1Fatiha Dazi-Héni, « Drôle de guerre dans le Golfe », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

2« We can escape a zero-sum struggle between Iran and Saudi Arabia—if we act now », The Guardian, 31 janvier 2021.

Maroc. Maâti Monjib, un homme à abattre

Par Hicham Mansouri

Arrêté au mois de décembre 2020, condamné à un an de prison pour une affaire remontant à cinq ans, sous le coup d'autres inculpations, Maâti Monjib est devenu l'homme à abattre pour le pouvoir marocain. Et la France, dont il possède la nationalité, reste bien silencieuse face à ce déni de justice.

En prison depuis le 29 décembre 2020 dans le cadre d'une enquête préliminaire pour blanchiment d'argent, l'historien franco-marocain Maâti Monjib vient d'être condamné, le 27 janvier 2021, à un an de prison ferme pour un autre dossier dans lequel il est accusé d'« atteinte à la sûreté interne de l'État », d'« escroquerie » et « du reste » (que le rendu du jugement ne précise pas). Dans ce dossier qui remonte à 2015, six journalistes et militants sont également accusés d'atteinte à la sécurité intérieure de l'État ou de « non-déclaration de fonds étrangers », et « du reste » également.

En liberté provisoire depuis 2015, trois des accusés ont écopé d'une amende et les trois autres — dont l'auteur de ces lignes —, condamnés à un an de prison ferme, ont déjà quitté le pays en 2016 pour s'installer aux Pays-Bas ou en France.

C'est sur le portail numérique mahakim.ma du ministère de la justice que leurs avocats ont appris la nouvelle. Le juge a prononcé le verdict en l'absence des accusés et de leur défense qui n'ont pas été convoqués. Incarcéré à la prison d'El-Arjat près de Rabat, Maâti Monjib se trouvait pourtant au même moment dans la même enceinte du tribunal de première instance de Rabat pour une audition dans la nouvelle affaire liée à son arrestation pour « blanchiment d'argent ».

L'ancien procès (atteinte à la sûreté de l'État), a été reporté plus de vingt fois depuis 2015, sans jamais avoir été ouvert. Un procès sans accusés, sans défense et sans plaidoiries. Scandalisé par cette décision, Me Abderrahim Jamaï, avocat de Maâti Monjib et ancien bâtonnier, dénonce sur RFI une décision inique et un abus de droit. « Depuis bientôt cinq années qu'on vient à l'audience, que le juge fait renvoyer le dossier, personne n'a cru pouvoir clôturer cette procédure abusive […]. On ne l'a pas convoqué, on ne l'a pas invité, on ne l'a pas transporté à l'audience pour qu'il se défende. Comment une justice peut-elle condamner quelqu'un qui est dans l'impossibilité de se défendre ? »

À ces voix qui qui s'élèvent et aux ONG qui ont également critiqué ce procès inéquitable, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), dans un communiqué diffusé par l'agence de presse officielle MAP, s'est chargé de répondre en rejetant des allégations qui « visent, de façon malhonnête, à politiser une affaire liée au droit commun et porter atteinte au respect dû à la justice ».

Pour Me Mohamed Messaoudi, avocat de Monjib, ce communiqué constitue « une véritable atteinte à l'indépendance de la justice. Le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, présidé par le roi, compte parmi ses membres le président de la Cour de cassation (Cour suprême) et le procureur général du roi près la Cour de cassation. Celle-ci constitue le dernier recours possible pour le justiciable ». » Un avis partagé par Mohamed Zhari, l'ancien président de la Ligue marocaine des droits de l'homme (LMDH), qui considère non seulement que ce communiqué est en contradiction avec la loi organique qui l'organise, mais qu'il confirme également « le caractère purement politique des deux procès ciblant Monjib ».

Un acharnement de dix ans

Enseignant-chercheur à l'université Mohammed V de Rabat, membre fondateur du Conseil de soutien du mouvement du 20 février, écrivain et contributeur régulier dans la presse (Monjib écrit en arabe, en français et en anglais), il est difficile de reconstituer l'affaire Maâti Monjib tant l'homme, infatigable, est actif sur plusieurs fronts.

Exilé sous Hassan II, Maâti Monjib décide, après plusieurs longues années durant lesquelles il a enseigné aux États-Unis et au Sénégal, de rentrer au pays en 2000, soit un an après l'accès de Mohamed VI au trône. Comme beaucoup, il croyait probablement au vent d'espoir apporté par le jeune roi, notamment après le limogeage de Driss Basri, le ministre de l'intérieur et l'homme fort de Hassan II. Il décide alors de contribuer au processus de démocratisation. Il crée le Centre Ibn Rochd d'études et de communication, dédié principalement à la formation des journalistes, préside Freedom Now (interdite dès le départ par les autorités) et cofonde l'Association marocaine pour le journalisme d'Investigation (AMJI). lancée en 2009, la reconnaissance de l'association n'a eu lieu que le 22 février 2011, soit deux jours après le début du mouvement du 20 février, la version marocaine du printemps démocratique.

Voyant le nom de l'association, un agent de la préfecture rétorque sèchement à l'un des cofondateurs venu déposer le dossier : « Seule la police fait des investigations ». L'AMJI organise des formations en journalisme d'enquête, octroie des prix et des bourses pour promouvoir ce genre journalistique et étend son réseau de sections régionales sur treize villes. Les productions journalistiques semblent vite déranger : assassinats politiques sous Hassan II, corruption, économie de rente, prédation économique ou encore le business royal. Parmi les lauréats de ces bourses et prix, on trouve d'ailleurs les deux journalistes Soulaiman Raissouni et Omar Radi, aujourd'hui en prison.

Les interdictions commencent, des documents sont volés, le site internet d'AMJI est piraté (remplacé par un contenu pornographique) et le Centre Ibn Rochd est contraint de fermer ses portes. Une autre longue série d'attaques s'ensuit, cette fois contre Monjib : menaces, filatures au Maroc et à l'étranger, interdiction de quitter le territoire, deux tentatives de limogeage de son poste d'enseignant-chercheur et une très longue et virulente campagne de diffamation qui recense, selon son comité de soutien, environ 1 500 articles et à laquelle Monjib a consacré un livre collectif1.

Dialogue interdit

Auteur d'une thèse sur La monarchie marocaine et lutte pour le pouvoir, il décortique en trois langues (arabe, français et anglais) les politiques du régime dans les médias marocains et étrangers. Son engagement de militant allié à sa compétence d'historien lui permet non seulement de dénoncer tôt les injustices, mais aussi d'en dévoiler les dessous. Il devine par exemple qu'Abdelilah Benkirane ne sera pas reconduit comme chef du gouvernement « parce que celui-ci a réussi le tour de force de rester le chef de l'opposition tout en étant le chef du gouvernement », dénonce la « policiarisation » de l'État et dresse très tôt les trois nouvelles tactiques de répression du régime de Mohamed VI : le sexe, la drogue et l'argent. « Si le sexe est quasiment réservé aux islamistes et aux militants des groupes conservateurs en général et la drogue aux jeunes activistes du Printemps arabe, l'argent semble l'argument massue contre les organisations qui s'inspirent des idéologies de gauche. Car la gauche étant connue pour sa défense, du moins sur le plan discursif, des valeurs d'égalité, de justice sociale et de transparence financière, ce thème de propagande semble lui convenir à merveille. »

Mais le plus grand « tort » de Monjib reste probablement son rôle fédérateur, créant des liens entre différentes idéologies, générations et disciplines au Maroc et à l'étranger. C'est le cas notamment de son initiative pour un rapprochement entre les laïcs et les islamistes modérés2. Entre 2007 et 2014, il organise une série de rencontres entre les principales personnalités de ces deux parties. Il espérait créer un rapprochement entre les deux camps en vue d'un front prodémocratique unitaire. Une première dans un pays où le régime recourt depuis toujours à la stratégie du « diviser pour mieux régner », notamment sur les campus ; où le régime a toujours usé de ces confrontations, parfois sanglantes notamment sur les campus, pour régner et faire de l'arbitrage. Une ligne rouge est franchie pour la monarchie qui ne peut régner qu'avec une tension maîtrisable entre les deux fronts. En effet, cette rencontre a constitué un tournant dans le cas de Maâti Monjib. Un sympathisant proche du régime lui confie un jour que c'est à partir de ce moment-là que « le régime se comporte [avec [lui] comme il le ferait avec un parti politique ».

Le silence de la France

Le dossier d'atteinte à la sûreté interne de l'État concerne le programme Story Maker, une série de formations en journalisme sur l'utilisation d'une application Android open source développée par le quotidien britannique The Guardian et l'ONG néerlandaise Free Press Unlimited. L'application est soupçonnée d'être utilisée pour des fins d'espionnage et d'« affaiblissement de l'allégeance des citoyens aux institutions ». Pourtant aucune expertise technique n'a été faite sur cette application enseignée dans une dizaine de pays. Dans une déclaration, Free Press, le principal partenaire, nie tout détournement de fonds et qualifie l'historien de « partenaire très respecté ». Les subventions du Centre Ibn Rochd et de l'AMJI provenaient des ONG International Media Support (Danemark), National Endowment (États-Unis) et Free Press Unlimited (Pays-Bas). Mais seule cette dernière est pointée du doigt, probablement par volonté de ne pas froisser les partenaires américains et danois. Le Maroc et les Pays-Bas entretiennent en effet desrelations compliquées, notamment sur la question du Rif.

Profitant de la pandémie de Covid-19, le régime a accentué sa répression en multipliant les arrestations des journalistes les plus critiques dès mai 2020. Monjib avait quant à lui été épargné, mais sentait son tour approcher. À ses amis qui le rassuraient, au pic des périodes d'acharnement contre lui, en le taquinant d'être un « intouchable » (grâce à sa notoriété académique et aux soutiens dont il jouit), il répondait qu'il serait le premier arrêté si un évènement majeur venait à se produire, et il donnait l'exemple d'un conflit armé avec l'Algérie sur le Sahara. Il a vu juste encore une fois, mais pas de guerre, plutôt la « paix ». Décembre 2020, le Maroc décide de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël en contrepartie de la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental par les États-Unis. Cette normalisation sonne la fin de la récréation et intensifie une coopération préexistante avec Israël. D'ailleurs, en octobre 2019, Amnesty International publiait une enquête bien documentée qui montrait que Monjib avait été surveillé, au moins depuis 2017, par Pegasus, un logiciel espion israélien destiné à la lutte contre le terrorisme et que seuls les gouvernements peuvent se procurer…

Face à cet acharnement, des comités de soutien à Maâti Monjib se sont créés au Maroc, en Europe, au Canada et aux États-Unis. Les soutiens se multiplient incluant une longue liste de personnalitéss au Maroc et à travers le monde (Moncef Marzouki, Gilles Perrault, Noam Chomsky, Abdellatif Laâbi, Leila Shahid, Abdellah Hammoudi, Julien Bayou, Richard Falk, etc.). C'est le cas également d'institutions comme l'université de Tours où il devait se rendre en 2021 en tant qu'enseignant invité au sein de l'équipe Monde arabe et Méditerranée, sur les mouvements sociaux au Maghreb.

Interpellés par le comité de soutien à Maâti Monjib, l'Élysée et le ministère des affaires étrangères français qui affirment suivre l'affaire de près n'en restent pas moins muets. « Nous envisageons de saisir des organismes internationaux de protection des droits de l'homme compte tenu du caractère arbitraire de sa détention », affirment Mes William Bourdon et Vincent Brengarth, avocats au barreau de Paris qui coordonnent avec la défense au Maroc. Pour les deux avocats internationaux, « la violation des principes fondamentaux du procès équitable en soi justifierait déjà une expression publique forte de la France, d'autant plus que Maâti Monjib est également français. Son silence en est encore plus inacceptable. »


1La presse entre information et diffamation (coordination), KawtarPrint, Rabat, 2019.

2Islamists versus Secularists in Morocco (ed.), Amsterdam, IKV, 2009.

Élection de Joe Biden et contestations internes, les nouvelles épreuves du président Erdoğan

Par Chris den Hond

Recep Tayyip Erdoğan traverse une mauvaise passe. L'élection de Joe Biden à la présidence des États-Unis annonce un durcissement des relations américano-turques. Et sur le plan interne, le président turc se trouve de plus en plus isolé, avec comme seul allié les redoutables « Loups gris » du Parti d'action nationaliste (MHP). Alors que les élections se profilent en 2023, Erdoğan semble en difficulté et fait feu de tout bois.

L'horizon s'obscurcit pour Recep Tayyip Erdoğan, à la fois sur le plan de ses relations avec les États-Unis, mais aussi sur plusieurs fronts intérieurs et régionaux. Avec l'arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, le président turc peut craindre que la politique américaine au Proche-Orient soit beaucoup plus dure pour Ankara que celle de Donald Trump. Une des premières mesures prises par le président américain a été de nommer Brett McGurk conseiller de la Maison-Blanche pour le Moyen-Orient. En 2015, McGurk supervise la coalition militaire internationale en Syrie. Il démissionne de son poste en 2018, après la décision de Donald Trump de retirer les troupes américaines de Syrie, laissant l'armée turque attaquer les Kurdes syriens. Son retour au premier plan ne plaît pas à tout le monde à Ankara.

Le journaliste Ragip Duran, ancien correspondant de la BBC, de l'AFP et de Libération estime, comme la plupart des analystes, que « le parti au pouvoir en Turquie, l'AKP [Parti de la justice et du développement] n'était pas du tout content de la victoire de Biden. D'ailleurs, Erdoğan a été l'un des derniers à lui envoyer un message de félicitations. De plus, la nomination de Brett McGurk comme coordinateur pour le Moyen-Orient a été reçue comme une claque par les médias turcs gouvernementaux et par l'AKP ». Pour ce reporter qui a fait de la prison dans les années 1990 pour la simple publication d'un article, les raisons du mécontentement d'Erdoğan sont multiples. « Il y avait une relation commerciale entre la famille de Trump et celle d'Erdoğan. Trump a des intérêts économiques personnels en Turquie, avec deux énormes buildings à Istanbul. Erdoğan craint aussi que le président Biden ne le laisse pas mener des opérations militaires en Syrie, en Irak, en Libye ou dans le Haut-Karabagh. Antony Blinken, le nouveau secrétaire d'État, a déjà déclaré dans un message clair et net que Washington sera du côté des Chypriotes, des Grecs et des Kurdes ».

Un autre journaliste, Fehim Taştekin ajoute que « la Turquie est membre de l'OTAN, ce qui détermine toute sa politique. Il peut y avoir des conflits temporaires et des petits jeux d'influence, mais en fin de compte, cette alliance avec les États-Unis au sein de l'OTAN reste déterminante. C'est la raison pour laquelle Erdoğan fait les yeux doux à Biden, mais tout ça sonne très faux ». Taştekin collabore à Al-Monitor ; il a aussi travaillé pour des journaux comme Radikal et Hurriyet, et à la principale télévision d'opposition IMC, aujourd'hui fermée par Erdoğan. Comme la plupart de nos interlocuteurs, il a quitté la Turquie pour pouvoir poursuivre son travail. « Sans l'autorisation de la Russie, Erdoğan n'aurait jamais pu entrer en Syrie, poursuit-il. Ce sont des opérations contre les Kurdes, pas contre l'État islamique. L'objectif stratégique est d'empêcher les Kurdes de réaliser un corridor entre Qamishli, Kobané et Afrin. Mais Erdoğan ne laissera pas tomber les États-Unis en faveur de la Russie. Le calcul d'Erdoğan est simple : s'il peut améliorer un peu la relation entre la Turquie et la Russie, il peut faire du chantage sur les États-Unis et l'Union européenne en raison de l'importance géostratégique turque ».

Le partenariat entre les États-Unis et les Kurdes en Syrie avait rendu Erdoğan furieux et il avait commencé à jouer la Russie contre les États-Unis. Après avoir flirté avec Moscou pour un soutien à ses interventions turques en Syrie et pour l'achat des missiles S-400, il a besoin d'un rééquilibrage dans ses relations avec ces deux superpuissances. Le président turc fait donc désormais les yeux doux aux Occidentaux.

À la recherche d'hypothétiques alliés

Erdoğan est aussi en difficulté sur la scène politique intérieure. Pour l'instant, il n'a qu'un allié, le Parti d'action nationaliste (MHP), un parti d'extrême droite. Depuis plus d'un an tous les sondages annoncent que l'AKP et le MHP obtiendraient moins de 50 % des voix. « C'est pourquoi Erdoğan est à la recherche de nouveaux alliés, mais ça risque d'être compliqué, parce que l'animosité avec les principaux partis d'opposition reste très vive, explique Ragip Duran. Erdoğan a fait un pas envers son ancien parti Saadet partisi [Parti de la Félicité], mais qui n'obtient que 0,7 % des intentions de vote. Il ne peut plus s'entendre avec les Kurdes du HDP [Parti démocratique des peuples], ni avec le principal parti de l'opposition CHP [Parti républicain du peuple], ni avec une importante scission du MHP, le IYI Partisi [le Bon parti] de Meral Akşener qui totalise environ 10 % d'intentions de vote ».

Le MHP a une longue tradition antireligieuse et ultranationaliste. Quand il s'allie avec les islamo-conservateurs de l'AKP, un courant fait scission et crée le IYI Partisi. D'autre part, Erdoğan doit faire face à des défections importantes dans son propre parti AKP. L'ancien premier ministre Ahmet Davutoğlu et l'ancien ministre de l'économie Ali Babacan ont fondé deux partis opposés à l'AKP qui lui feront certainement perdre des voix. « Le front antigouvernemental devient majoritaire dans les sondages, complète Ragip Duran. Erdoğan est condamné à s'entendre avec son allié d'extrême droite et à essayer de diviser l'opposition. Un atout quand même pour lui : il est en bons termes avec l'État profond, c'est-à-dire l'ancienne clique dirigeante de l'armée, qui est antiaméricaine, plutôt pro-russe et pro-chinoise ».

Face à la confrérie Gülen

Mais ce n'est pas la première fois qu'Erdoğan se trouve en difficulté, et il a la réputation de s'en sortir en jouant les uns contre les autres. Dans les années 1990, après la chute de l'Union soviétique, l'Union européenne (UE) amorce un processus d'élargissement. La Turquie, qui fait déjà partie du Conseil de l'Europe et de l'OTAN, est candidate à l'adhésion. L'UE pose comme condition principale une réforme libérale économique et politique, les fameux « critères de Copenhague ». La Turquie est le seul pays de l'OTAN dont le ministre de la défense doit demander l'autorisation au chef d'état-major de l'armée avant de voter une résolution. Or, et c'est un bouleversement dans ce pays, la proposition européenne impliquait que les organes de l'armée devaient désormais être subordonnées aux institutions politiques.

Recep Tayyip Erdoğan, qui commence sa carrière comme maire d'Istanbul en 1994 pour le parti Refah, devenu l'AKP en 2001, est d'abord marginalisé par l'État républicain et laïc. Issu d'un coup d'État en 1980 (le troisième en vingt ans), le conseil de sécurité nationale, un organe de l'armée, dicte la loi. Quand Erdoğan devient premier ministre en 2003, il continue de prôner une intégration de la Turquie dans l'Union européenne en acceptant de diminuer le poids de l'armée dans la vie politique. Il a alors besoin d'alliés pour briser son isolement politique. « En accédant au pouvoir gouvernemental en 2002, le parti d'Erdoğan manque cruellement de personnel pour faire fonctionner l'État, explique Fehim Tastekin. Il se tourne vers la confrérie Gülen pour y remédier ».

Exilé aux États-Unis depuis 1999, Fethullah Gülen est le « « parrain » de cette confrérie qui s'est fortement développée dans les années 1970 et surtout 1980. Influente dans les médias, elle est composée d'un réseau d'associations locales, de clubs patronaux, d'établissements scolaires. Dans les années 1980, la confrérie Gülen prend des positions dans l'armée turque. Avec l'accession de l'AKP au pouvoir, elle prospère et ses officiers avancent dans l'appareil militaire. Erdoğan fait appel à des cadres gülénistes pour remplacer les fonctionnaires kémalistes dans la police ou la justice, mais aussi dans l'armée, la diplomatie et les médias.

Mais avec une armée dont le poids s'est érodé, la principale menace pour le pouvoir d'Erdoğan vient désormais de la confrérie, qui essaie de contrôler l'État au détriment de l'AKP d'Erdoğan. Le début de la rupture apparaît en 2009 quand Erdoğan découvre des fichiers secrets de lui et de sa famille fabriqués par Gülen. Des scandales de famille éclatent au grand jour.

Pour Ahmet Insel, professeur émérite de l'Université de Galatasaray à Istanbul, « la confrontation est devenue ouverte quand les juges gülenistes lancent en février 2012 des mandats d'arrêt contre le directeur et quelques dirigeants des services secrets pour « intelligence avec une organisation terroriste » et révèlent des pourparlers conduits à Oslo entre les cadres du PKK et le service secret turc. Erdoğan a empêché ces arrestations in extremis en faisant décréter une autorisation spéciale du premier ministre pour toute enquête contre les membres des services secrets. Il commence alors à épurer la police et la justice des membres gülenistes. En 2013, Erdoğan amnistie les généraux laïcs ». « La guerre est déclarée contre Gülen et la répression à grande échelle commence », ajoute Fehim Taştekin.

Jeu de dupes face aux Kurdes

Un point plus important de discordance entre Gülen et Erdoğan concerne les Kurdes. En 2006, Erdoğan entame des négociations directes avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Gülen est farouchement contre ces pourparlers. Erdoğan les poursuit néanmoins pour plaire à l'UE, et surtout pour avoir un point d'appui électoral pour ses ambitions présidentielles. Les voix kurdes représentent autour de 15 % de l'électorat. Mais selon Adem Uzun, un des principaux négociateurs kurdes, ces pourparlers ne sont jamais allés au fond des choses.

« Le processus de paix commence avec la "navette diplomatique" en 2006, se souvient Adem Uzun. Cela a pris trois ans avant de se trouver en 2009 directement en face de membres des services de sécurité turcs, soutenus par leur gouvernement et par Recep Tayyip Erdoğan lui-même. Entre 2009 et juin 2011, plusieurs réunions ont eu lieu en Europe. Du côté turc, on promettait beaucoup de choses sans jamais les concrétiser. On s'est rendu compte qu'Ankara gagnait du temps, tout en accélérant la construction de gigantesques casernes dans la région kurde. En 2011, Erdoğan déclare à la télévision : "Si j'avais été premier ministre en 19991, je l'aurais exécuté”. Erdoğan rompt le dialogue et récupère la vieille chanson nationaliste sur la Turquie : une seule nation, un seul drapeau, une seule langue ».

Après une interruption, les négociations entre l'État turc et le PKK reprennent en janvier 2013, mais trois femmes kurdes responsables sont assassinées à Paris. Pour Adem Uzun, « C'était une tentative de sabotage du processus de paix par l'État profond turc ». Entretemps, la guerre en Syrie avait éclaté.

Coup d'État, le tournant

« Quand les gülenistes exposent le contenu des pourparlers État turc-PKK dans la presse, ils boycottent une éventuelle issue, explique Fehim Taştekin. Dans la même période, le Rojava en Syrie devient une réalité avec la victoire des Kurdes à Kobané. En 2013, Erdoğan essaie de convaincre Öcalan d'arrêter le projet d'autonomie du Rojava en Syrie, en échange de quelques droits linguistiques pour les Kurdes en Turquie. Öcalan le rejette en disant : "Le Rojava est ma ligne rouge." Erdoğan lui répond : "Pour moi aussi, c'est la ligne rouge, elle devrait être détruite" ».

Quand le dirigeant charismatique et candidat présidentiel pour le HDP, Selahattin Demirtaş dit publiquement à Erdoğan : « Nous ne vous permettrons pas de devenir président », au printemps 2015, le fragile processus de paix est mort-né. Erdoğan quitte toutes les tables de négociation avec le mouvement kurde et se tourne vers l'extrême droite : le MHP.

« Le partenariat AKP-MHP est basé sur deux points majeurs : écraser les gülenistes et les Kurdes, ajoute Fehim Tastekin. Le coup d'État des gülenistes en 2016 était un signe de désespoir. Erdoğan avait fiché 8 000 gülenistes dans l'armée et se préparait à les limoger ou à les emprisonner. Dans ces circonstances, si tu as une arme, tu l'utilises. Et c'est ce qui s'est passé. Donc, d'abord Erdoğan avait besoin des gülenistes contre l'armée, ensuite, il avait besoin des Kurdes contre les gülenistes, et quand ça ne fonctionnait pas, il se tournait vers l'extrême droite pour s'assurer un régime présidentiel autoritaire ».

La répression fait des ravages dans le mouvement güleniste et dans toute l'opposition, qu'elle soit kurde, de gauche, associative, arménienne ou autre. Plus de 50 000 arrestations, dont des députés, et le licenciement de plus de 100 000 employés du secteur public, un exode de journalistes, politiques, chercheurs… Du jamais vu. Plus de cinquante maires kurdes démocratiquement élus sur la liste HDP ont été révoqués et remplacés par des fidèles d'Erdoğan. Le HDP risque d'être interdit et la plupart de ses dirigeants se trouvent déjà en prison. Celles et ceux qui continuent à militer sont désormais confrontés à des mises en accusation pour des prétextes étonnants, comme avoir organisé en Turquie des marches de solidarité avec Kobané en 2014 contre l'organisation de l'État islamique (OEI).

Dernière épisode : Erdoğan vient de remplacer le recteur de l'université du Bosphore à Istanbul par un membre conservateur de son parti. Les manifestations des étudiants sont réprimées à coups de matraque, et le ministre de l'intérieur s'en est pris au mouvement LGBT, partie très active dans la protestation, en les qualifiant de « détractés du LGBT ». « Nous allons mener vers l'avenir, non pas une jeunesse LGBT, mais une jeunesse digne de l'histoire glorieuse de cette nation », a ajouté Erdoğan le 1er février 2021 au cours d'un discours au ton menaçant. Tous les opposants démocrates attendent maintenant avec impatience la chute d'un régime dont les tendances autoritaires sont désormais largement contestées.


Le printemps israélien de la députée Aurore Bergé

Par Jean Stern

Aurore Bergé, une des élues vedettes de la Macronie, affiche un soutien constant à la cause israélienne, et préside à l'Assemblée nationale le groupe d'amitié France-Israël. La députée des Yvelines est également une proche du courant ultra-laïc du Printemps républicain dont l'influence s'étend jusqu'au gouvernement. Et compte parmi ses partisans d'autres éminents pro-israéliens.

Étoile montante de la nouvelle droite en devenir face à une Macronie en délitescence, Aurore Bergé est aussi présidente du groupe d'amitié France-Israël à l'Assemblée nationale depuis mai 2019. Elle est aux premières loges des nouveaux fans d'Israël. « Israël est notre première ligne de front contre le terrorisme », aime dire la députée La République en Marche (LREM) des Yvelines. « La France sera toujours aux côtés d'Israël et de sa sécurité », ajoute-t-elle en général. Mais cette grande habituée des plateaux télé est également proche du Printemps républicain comme, d'ailleurs, de nombreux pro-israéliens. Sur son autre sujet de prédilection : la laïcité, fondement même du Printemps républicain, Aurore Bergé embraye au quart de tour.

Ce courant, le Printemps républicain — qui n'a jamais parlé d'Israël ou de la Palestine et n'a pas l'intention de le faire « actuellement », selon la réponse écrite de son équipe à ma demande d'entretien — envisage de se transformer en parti pour les prochaines échéances électorales nationales en 2022. Ce qui satisfait le lobby pro-israélien. « On a beaucoup d'amis dans le Printemps républicain », se réjouit Arie Bensemhoun, directeur d'Elnet en France. « Ce n'est pas que le Printemps républicain soit représenté à l'Assemblée. Il ne l'est pas, commente un député. Mais il est dans toutes les têtes ». À commencer par celle d'Aurore Bergé qui adhère à une lecture de la laïcité que le sénateur socialiste Rachid Temal, pourtant lui aussi chaud partisan d'Israël et habitué des rencontres d'Elnet ne partage pas. « La laïcité du Printemps républicain n'est pas la laïcité à la française. Le dessein politique derrière, c'est de cibler l'islam », estimait-il dans Regards en octobre 2018. Or, l'essentiel du discours actuel des pro-israéliens consiste à faire passer le combat légitime des Palestiniens en lutte entre la démocratie et « la menace » islamiste. De plus, il y a quelque chose de quasi comique à voir des partisans français d'une laïcité « rigoureuse » se poster en première ligne de la défense d'un pays qui en 2018 a adopté une loi sur « l'État-nation » fondée sur l'identité religieuse…

Lancé après les attentats de 2015, le Printemps républicain défend une vision étroite et donc discutée de la laïcité à la française. Son manifeste veut que la laïcité « redevienne l'affaire de tous et de chacun, qu'elle reprenne toute sa place au cœur de notre contrat civique et social ». « Contre l'assignation identitaire, contre l'alibi des différences prétexte à la différence des droits, il y a la République », poursuit le texte. À sa devise en triptyque « liberté, égalité, fraternité », François Hollande et Manuel Valls avaient un temps songé à ajouter « laïcité », avant d'y renoncer. En reprenant ce flambeau, les animateurs de l'association ont fini par le mettre au centre du débat politique. Ils sont d'ailleurs d'anciens proches de Manuel Valls, comme l'universitaire Laurent Bouvet, le préfet Gilles Clavreul, ex-délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, ou l'ancien élu municipal d'Avignon Amine El-Khatmi, qui préside le mouvement depuis 2016. Ils se manifestent essentiellement sur Twitter, où Laurent Bouvet, Gilles Clavreul et Amine El-Khatmi disposent respectivement de 25 000, 23 000 et 36 000 abonnés. Rien de renversant, mais assez pour faire du bruit. Aurore Bergé fait d'ailleurs mieux, avec 62 000 abonnés.

S'il a été soutenu dès le départ par des personnalités phares de l'islamophobie militante comme Élisabeth Badinter, Brice Couturier, Philippe Val ou Marcel Gauchet, de nombreuses personnalités sont devenus des compagnons de route du mouvement en reprenant l'essentiel de son argumentaire, comme Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'éducation, (qui a d'ailleurs fait entrer Laurent Bouvet à un « comité Théodule » sur la laïcité), Marlène Schiappa, la ministre de la citoyenneté, ou des personnalités historiques de la gauche socialiste comme Jean-Pierre Chevènement et Bernard Cazeneuze. Plusieurs de ses proches sont aussi des figures du soutien à Israël. « Caroline Fourest par exemple est très pro-israélienne. C'est une pièce essentielle du Printemps républicain, elle ne s'exprime que rarement sur le sujet, mais dézingue à tout va ceux qui en parlent », dit un observateur éminent de la scène publique qui se dit frappé par le fait que « les amis d'Israël utilisent la laïcité pour mettre les musulmans sur la défensive ».

Le même interlocuteur doute d'ailleurs de son importance. « Le Printemps républicain c'est un tigre de papier. Il a l'importance que les médias veulent bien lui donner. Il n'a ni militants ni actions de terrain. C'est une coquille vide qui n'existe que médiatiquement », estime-t-il. D'autres parlent même de « flop » : « C'est du vent, y'a rien, y'a pas de militants, pas de débats, c'est une baudruche », explique un ancien socialiste, qui rappelle qu'Olivier Faure à la tête du Parti socialiste (PS) et quelques autres ont pris leurs distances. Même pour l'un des signataires de son manifeste, pro-israélien assumé, « c'est un épiphénomène, c'est encore un courant désincarné dans l'opinion. Et ce n'est pas vraiment la question de la religion qui est regardée en Israël ». Un ancien ministre a un avis plus tranché. « Sur Israël, le Printemps républicain, c'est le PS plus l'annexion ». Symbole de cette ligne : Manuel Valls qui a soutenu le plan Trump, « une occasion pour l'Europe et la diplomatie de changer de discours. Il faut avancer vers la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël », déclare-t-il en juin 2020 à I24News, la chaine pro-israélienne de Patrick Drahi.

Mais Valls a-t-il un avenir sur la scène politique française ? Beaucoup en doutent, y compris parmi ses amis. Certains plus moqueurs se souviennent qu'à l'occasion de la « journée de la terre » en 2008, il « plantait un olivier pour la Palestine à Évry », ville dont il est alors député-maire, et dénonçait un « mur honteux », « une fracture qui ne guérit pas », réclamant « la création d'un État viable et concret pour les Palestiniens ». Selon un communiqué de l'Association France-Palestine Solidarité (AFPS) de l'époque, il avait mis en cause « la politique américaine qui caricature les conflits au nom de la confrontation des civilisations ». Pas mieux. « On n'a jamais demandé à Manuel Valls pourquoi il avait changé d'avis », ironise un de ses anciens amis socialistes.

En revanche, Aurore Bergé n'a jamais été pro-palestinienne, et elle est moins « grillée » politiquement que l'ancien premier ministre. Elle s'en est même pris, en septembre 2020, via une question au gouvernement, au financement de la Plateforme des ONG pour la Palestine, dont font partie l'AFPS, la Ligue des droits de l'homme, le Comité catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD-Terre solidaire), et le Secours catholique, trente-neuf associations au total. Bergé accusait la Plateforme d'avoir fait campagne pour dissuader un certain nombre de parlementaires de voter la « résolution Maillard »1, et donc indirectement, de ne pas s'opposer à l'antisémitisme. Aurore Bergé gagnait avec cette question le titre d'étoile montante du lobby.

À 34 ans, élue d'une banlieue chic des Yvelines, elle a soutenu François Fillon, puis Nicolas Sarkozy, puis Alain Juppé, puis Emmanuel Macron, et ne s'arrêtera pas là. Après avoir approuvé la proposition de loi du député Les Républicains (LR) très à droite Éric Ciotti visant à interdire le port du voile aux mères accompagnatrices dans le cadre des sorties scolaires, elle a déposé avec son collègue de la Creuse Jean-Baptiste Moreau un amendement à l'actuel projet de loi sur le séparatisme pour « interdire le port de tout signe religieux ostensible par les mineurs dans l'espace public ». Cet amendement, jugé hors sujet par le président de la République a été retoqué par la commission spéciale du Parlement, mais Aurore Bergé s'est dit « fière de l'avoir porté ». Tout comme elle est fière de défendre sans relâche Israël : « C'est un pays que j'aime, c'est un pays ami, allié de la France, c'est un pays que j'ai envie que la France découvre ou redécouvre, parce qu'on entend beaucoup de choses sur Israël, mais quand on y vient, quand on voit ce qu'il se passe, on a une autre perception », dit-elle ainsi à Jérusalem en juillet 2018.

Aurore Bergé prend en mai 2019 la présidence du groupe d'amitié France-Israël, succédant à Élise Fajgeles, suppléante de Benjamin Griveaux et qui doit rendre son tablier quand ce dernier fait son retour à l'Assemblée. Elise Fajgeles était elle aussi proche du Printemps républicain, elle est depuis chargée de mission à la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), dirigée jusqu'à début janvier 2021 par le préfet Frédéric Potier, lui aussi défenseur d'une laïcité intransigeante et qui a milité en faveur de la résolution Maillard.

« Il y a une stratégie du lobby de cibler des personnalités un peu prometteuses : Aurore Bergé est une belle prise, elle croit à son avenir politique, elle est proche du Printemps républicain, dont elle retweette régulièrement les principaux porte-parole, elle vient de la droite comme Darmanin mais est bien introduite dans les arcanes de la Macronie, explique un de ses collègues parlementaires. De plus elle est assez populaire à l'Assemblée : pour la présidence du groupe il y a quelque mois, elle a obtenu 81 voix contre 97 pour Castaner » sur 279 députés inscrits au groupe. « La stratégie d'influence va tenter d'abord de repérer des talents en devenir, les pro-israéliens ont eu la main plus heureuse avec la tonique Aurore Bergé qu'avec le terne Sylvain Maillard. Même clivante, elle fait le job, et plait au public », complète un confrère journaliste.

« Sur Israël, c'est que de la banalité ce qu'elle raconte. Mais elle n'est plus sur la ligne traditionnelle de la France. Elle est un peu comme le nouvel ambassadeur de France à Tel-Aviv Éric Danon, "ailleurs" », note une de ses collègues parlementaires La République en marche (LREM), qui avait signé en juillet 2020 l'appel des 1080 parlementaires européens contre l'annexion, avec d'autres députés du parti majoritaire comme Anne Genetet, Joël Giraud, Caroline Janvier, Yannick Kerlogot, Jacques Maire, Jean-Baptiste Moreau (lui aussi proche du Printemps républicain) ou Gwendal Rouillard.

Aurore Bergé n'est pas seule à vouloir faire la synthèse entre le Printemps républicain et la défense d'Israël dans le camp de la droite. De grands élus comme Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, ou Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France ont tous deux fait récemment allégeance au Printemps républicain, et l'éloge du « modèle israélien » en matière de sécurité. L'une comme l'autre envisage de se présenter à la présidentielle en 2022, et font d'ores et déjà campagne pour leur réélection en juin prochain. L'enjeu n'est donc pas mince. « Israël qui, depuis longtemps, combat le terrorisme c'est une démocratie ou une dictature ? », a questionné Xavier Bertrand sur CNews le 1er novembre 2020, tandis que Pécresse enchainait dans Le Figaro du 2 novembre : les Israéliens « ont développé, grâce à l'intelligence artificielle, des logiciels de repérage des comportements suspects. Sur ce point-là, ils sont très en avance. On peut apprendre d'Israël sur ces technologies de sécurité et de prévention des attentats ». Autant de déclarations dont le lobby fait son miel. Hervé Morin, le président de la région Normandie expliquait déjà il y a quatre ans qu'il fallait « "israéliser" notre sécurité ». C'est en bonne voie, par exemple à Nice, où des « formateurs » israéliens ont conseillé la police municipale de Christian Estrosi.

Et côté « gauche », une autre candidate potentielle à la présidence, Anne Hildago, elle aussi très pro-israélienne sans s'être jamais déclarée proche du Printemps républicain « a un côté républicain sincère, elle est très anti-communautariste sauf avec les juifs. Mais elle ne peut pas avoir un positionnement tranché pour une raison simple : elle gouverne avec une alliance de forces politiques différentes » dont le Parti communiste (PCF) et les Verts, explique l'un de ses adjoints. Cependant sa précédente majorité comptait deux élues cofondatrices du Printemps républicain, la maire du 20e arrondissement de Paris, Frédérique Calandra, et Catherine Vieu-Charrier, rare personnalité du PCF à se rallier à ce mouvement. Adjointe au maire chargée de la mémoire, l'élue a été à l'origine de la création d'une place de Jérusalem dans le 17e arrondissement. Elle a été inaugurée en juin 2019 en présence du maire de Jérusalem, Moshe Leon, un proche de Nétanyahou, ce qui causa un certain embarras chez ses camarades communistes, mais n'a pas dérangé Hidalgo. Mais si « beaucoup d'élus socialistes pouvaient se dire un moment plus ou moins proches du Printemps républicain sur la laïcité, ils ont très vite mal supporté l'obsession islamophobe et l'hystérisation du débat. Pour quelqu'un comme Emmanuel Grégoire, l'actuel premier adjoint de la maire, tout ça c'est too much », dit une adjointe Europe Écologie Les Verts (EELV). « Avec Frédérique Calandra, qui était à fond dans le Printemps républicain, ils ont fait des dégâts, ils ont radicalisé pas mal de gens, ajoute la communiste Raphaëlle Primet, conseillère de Paris et elle aussi élue du 20e arrondissement. Maintenant, je le les trouve moins virulents, moins présents ».

Le Printemps républicain se voyant un grand rôle à l'avenir, comment les choses infuseront-elles ? Déjà, aux prochaines élections régionales en Île-de-France, prévues en juin 2021, deux candidates proches des idées du Printemps républicain devraient s'affronter : la présidente sortante Valérie Pécresse et Audrey Pulvar, nouvelle adjointe d'Anne Hidalgo qui a mis l'accent sur la « laïcité » en présentant sa candidature le 26 janvier 2021. On souhaite bien du plaisir à Clémentine Autain, qui représentera la France insoumise (FI) et le PCF aux régionales.

Aurore Bergé se réserve pour la suite. Si un véritable tournant de la France se produit dans les prochains mois sur la question Israël-Palestine, c'est-à-dire un renoncement de plus, nul doute qu'elle saura le défendre, en loyal porte-étendard du lobby.

À suivre.

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LES ARTICLES DÉJÀ PARUS DANS CETTE SERIE

France-Israël. Lobby or not lobby ? (introduction)

  1. Une omerta qui remonte à loin
  2. Les critiques d'Israël étouffées par la loi du silence
  3. La gloire secrète du lobby militaro-industriel dans les années 1950
  4. Elnet. Découvrez Israël, ses colonies, ses technologies de surveillance...

1NDLR. Cette résolution portant sur la définition de l'antisémitisme a finalement été adoptée à l'Assemblée nationale le 3 décembre 2019 par 154 voix pour, 72 contre et 42 abstentions.

Qui sont les falachas ?

Par Margot Davier

La racine du mot falacha signifie « émigré » en guèze, la langue liturgique de l'Église éthiopienne. Ce terme qui a été peu à peu abandonné désigne les juifs d'Éthiopie, qui se sont toujours appelés les beta Israel, « la famille d'Israël » (la famille de Jacob) en hébreu.

Une judaïté contestée

L'histoire des juifs d'Éthiopie est marquée par les discriminations. Pour les autorités religieuses d'Israël, leur judaïsme est mis en doute parce qu'ils ne respectent que la loi écrite de la Torah au détriment de la loi orale, le Talmud. Mais le racisme y est aussi pour quelque chose. Cette communauté noire est également accusée de s'être mélangée avec des non juifs et d'être porteuse de maladies. Ce n'est qu'en 1975 que le gouvernement de Yitzhak Rabin reconnaît leur judéité suite à l'approbation rabbinique.

Un an plus tard, le ministre de l'intérieur Shlomo Hillel les rend éligibles à la « loi du retour » qui permet à quiconque ayant au moins un grand-parent juif d'émigrer en Israël. L'Éthiopie est alors en pleine guerre civile (1974-1991), et la famine chasse une partie de la population, dont les falachas, qui fuient également un régime soutenu par l'Union soviétique et partent vers le Soudan voisin.

De 1983 à 1985, l'opération Moïse — un pont aérien depuis le désert du Soudan jusqu'à Tel Aviv — est mise en place par le Mossad avec l'aide de la diplomatie américaine. L'opération Salomon de 1991 est quant à elle mise en place depuis la capitale éthiopienne Addis-Abeba, suite à un accord avec le régime éthiopien qui s'effondre. En tout, plus de 40 000 juifs éthiopiens émigrent entre 1983 et 1991.

En marge de la société

À leur arrivée en Israël, les falachas sont pris en charge par l'Agence juive et le ministère de l'immigration et de l'absorption, mais sont très vite victimes de stigmatisation. Ils sont répartis dans près de 70 centres construits pour faciliter leur intégration et doivent y passer un an, contre six mois pour les autres nationalités. Ils y apprennent l'hébreu et à s'acclimater à la vie en Israël. Mais surtout, comme le préconisent les plus hautes autorités religieuses, les falachas subissent une conversion rigoureuse obligatoire qui consiste en la circoncision (ou au mieux, une saignée), la plongée dans le mikve (bain) et l'acceptation des lois religieuses. Les plus jeunes refusent de se soumettre à ce rituel.

Dans les années 2010, Israël lance une troisième opération appelée « Ailes d'hirondelle » pour amener 6 700 Éthiopiens sur ses terres. Mais les falachas restent marginalisés, dépendant massivement de l'aide sociale, souffrant d'un taux de chômage élevé et vivant dans les quartiers populaires, souvent dans des logements vétustes.

Entre racisme structurel et intégration

En 2013, le ministère de la santé reconnaît avoir pratiqué des contraceptions forcées sur les femmes d'origine éthiopienne, au début des années 2 000, faisant chuter le taux de natalité de 50 % au sein de cette communauté. Les enfants peuvent être également refusés par des écoles, à cause de leur couleur de peau. Pour tenter de se faire une place au sein de la société israélienne, les falachas se tournent massivement vers l'armée. Toutefois, cette même année, Pnina Tamano-Shata est la première « beta Israel » à être élue députée. Elle est depuis le 1er mai 2020 ministre de l'immigration et de l'intégration.

Les Éthiopiens d'Israël représentent aujourd'hui 1,7 % de la population. Ils demeurent régulièrement victimes de violences policières, justifiées en 2016 par le chef de la police qui trouvait « naturel » qu'ils soient suspectés plus que d'autres. En 2019, la mort de deux d'entre eux, abattus par les forces de l'ordre, provoque une vague de manifestations dans le pays. Selon un rapport de l'Unité nationale antiracisme, 37 % des plaintes venaient de membres de la communauté éthiopienne.

Irak. Les terribles retombées des politiques occidentales

Par Nicolas Lepoutre

Retour sur quarante années de politiques occidentales en Irak. Un documentaire éclairant malgré certaines limites.

Si l'Irak suscite régulièrement l'intérêt des médias occidentaux, son traitement semble se faire aujourd'hui uniquement à travers deux prismes : le terrorisme et l'affrontement entre les États-Unis et l'Iran. Ainsi, le double attentat perpétré à Bagdad le 21 janvier 2021 et ayant fait plus de 30 morts, revendiqué par l'organisation de l'État islamique (OEI) fait notamment craindre une réémergence du terrorisme ; et quand en janvier 2020, un drone américain a assassiné près de Bagdad le général iranien Ghassem Soleimani et le chef irakien des milices chiites Abou Mahdi Al-Mohandes, une confrontation ouverte entre les deux ennemis sur le sol irakien est redoutée.

La série documentaire réalisée par Jean-Pierre Canet intitulée Irak, destruction d'une nation » ne se départ guère de cette tendance : elle s'ouvre en effet sur les attentats commis en Île-de-France le 13 novembre 2015. Revendiquées par l'OEI et commises notamment par un jeune Irakien, ces attaques montrent à l'évidence que la crise dans laquelle est plongé l'Irak n'est pas sans conséquences directes pour les Français. Afin de comprendre « pourquoi ce monstre [l'OEI] [a] émergé »1, le réalisateur tâche de replacer la déliquescence actuelle du pays dans une perspective historique large et d'interroger les responsabilités locales comme occidentales.

Diffusée sur France 5 depuis le 31 janvier 2021, la série est organisée en quatre épisodes d'un peu moins d'une heure, chacun d'entre eux couvrant plus ou moins une décennie : les années 1980 marquées par la guerre Iran-Irak (épisode 1), la première guerre du Golfe (1990-1991) et la mise sous sanctions internationales de l'Irak (épisode 2), la deuxième guerre du Golfe (2003) et les débuts de l'occupation américaine (épisode 3), la guerre civile irakienne déclenchée en 2006 et l'essor puis la destruction de l'OEI (épisode 4). Mélangeant images d'archives et entretiens avec différents acteurs, l'ensemble est bien rythmé et tout à fait plaisant à suivre. Le propos est clair, didactique et relativement exhaustif en dépit de quelques faiblesses ponctuelles (sur les véritables motivations de l'administration Bush à déclencher la deuxième guerre du Golfe, sur la « ligne rouge » que constituait, pour les États-Unis et la France, l'utilisation d'armes chimiques par Bachar Al-Assad contre le peuple syrien, ou encore sur le rôle actuel des Iraniens en Irak) qui peuvent aussi s'expliquer par l'ampleur des sujets à aborder.

La parole inaudible des Irakiens

Les extraits d'entretiens constituent une grande part du contenu du documentaire et de son intérêt : ils permettent en effet de comprendre le point de vue des individus interrogés. Force est de constater cependant que l'approche du film est très occidentale. À l'exception du quatrième épisode, qui leur consacre une part bien plus importante, la parole n'est que très rarement donnée aux Irakiens. Ce sont essentiellement des responsables politiques occidentaux (américains, français ou hauts fonctionnaires de l'ONU) qui s'expriment et justifient plusieurs décennies après les choix politiques de leur gouvernement ou de leur administration.

Par ailleurs, tous les personnages interviewés, à l'exception d'un commerçant de Mossoul, font partie des élites politiques et sociales de leur pays : Jean-Pierre Chevènement, Bruno Le Maire et François Hollande pour la France2, Douglas Feith ou David Petraeus pour les États-Unis3, le président du gouvernement régional du Kurdistan (2005-2017) Massoud Barzani ou le premier ministre (2006-2014) Nouri Al-Maliki pour l'Irak, etc. La société civile irakienne s'exprime ainsi très peu.

À la différence d'un film comme Homeland. Irak année zéro (Abbas Fahdel, 2016) qui suivait au jour le jour une famille irakienne, certes socialement peu représentative, au début des années 2000, la vie quotidienne des Irakiens est ici parfois reléguée au second plan. La première moitié de l'épisode 3 s'intéresse par exemple quasiment uniquement aux tractations diplomatiques entre les États-Unis et leurs alliés ou à l'ONU. Plus qu'une série sur l'histoire de l'Irak depuis les années 1980, il s'agit donc bien d'une enquête sur la politique occidentale — principalement américaine — menée dans le pays.

Des témoignages sans contexte

La contextualisation des propos tenus par les différents intervenants apparaît très inégale. Ainsi, les dissensions au sein des différentes administrations américaines sont bien mises en avant, y compris par le montage : l'affrontement entre le département d'État dirigé par Colin Powell et les néoconservateurs réunis autour du vice-président Dick Cheney et du secrétaire à la défense Donald Rumsfeld sur l'entrée en guerre en 2003 est notamment retranscrit avec clarté. De même, le documentaire expose très nettement l'ampleur des mensonges américains concernant la supposée possession d'armes de destruction massive par Saddam Hussein à l'orée des années 2000.

Inversement, par le montage et la voix off, le réalisateur semble parfois reprendre la vision mythifiée d'un Irak laïc et en pleine modernisation dans les années 1970, telle qu'elle est portée par un commerçant de Mossoul dont on ne mesure guère la représentativité ou l'appartenance confessionnelle (par exemple au début de l'épisode 1). C'est d'autant plus surprenant que le documentaire ne manque pas de rappeler par ailleurs que Saddam Hussein a construit son régime autoritaire en s'appuyant principalement sur un clan sunnite originaire de sa ville natale de Tikrit et au prix de nombreuses exécutions.

Autre limite, alors que la grande majorité des personnes interrogées rejettent une grille de lecture purement confessionnelle des tensions internes à l'Irak, l'ancien chef de service à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) Alain Chouet tient quant à lui un discours extrêmement culturaliste et généralisateur : « la société mésopotamienne est une société de grande violence », « pour les Iraniens, l'Arabe est méprisable », etc. Il aurait été intéressant de nuancer plus explicitement ce discours ou de chercher à comprendre comment cette vision essentialiste avait pu influencer les décisions prises par les pays occidentaux en Irak.

Le beau rôle pour la France ?

Enfin, le documentaire donne en définitive le beau rôle à la France. Il insiste certes sur le soutien très mercantile des Français à l'Irak des années 1980, un long passage du premier épisode étant consacré au prêt d'avions Super Étendard à Saddam Hussein en pleine guerre Iran-Irak. À partir toutefois du moment où le président Jacques Chirac exprime de plus en plus de réserves à la deuxième guerre du Golfe qui s'annonce, la France est décrite comme une actrice raisonnable et responsable, en complète opposition avec l'amateurisme et les mensonges de l'administration Bush ou avec la docilité naïve ou coupable de l'allié britannique. S'il ne s'agit évidemment pas de nier l'importance des fautes ou crimes américains (abandon des chiites et Kurdes révoltés au début des années 1990, conséquences dramatiques des sanctions pour la population irakienne, invasion illégale de 2003, absence de véritable plan pour la reconstruction de l'État après le renversement de Saddam Hussein), il est dommage que la politique française ne soit jamais remise en perspective ou nuancée. Ainsi, le gouvernement français vote le 22 mai 2003 en faveur de la résolution 1483 du Conseil de sécurité des Nations Unies qui reconnaît notamment les États-Unis et le Royaume-Uni comme puissances occupantes de l'Irak et les charge de « promouvoir le bien-être de la population ».

La dernière partie de la série documentaire est d'ailleurs quelque peu paradoxale. Le mot de la fin est donné au Français Jean-Pierre Chevènement qui n'a cessé de souligner la responsabilité des États-Unis et de leurs alliés dans le chaos actuel irakien et qui tente un impossible bilan humain de la politique occidentale en Irak. Quelques minutes auparavant pourtant, François Hollande estimait que l'émergence de l'OEI avait été permise notamment par le refus des Américains de frapper le régime de Bachar Al-Assad après les attaques chimiques en Syrie, sans que le documentaire ne propose un contrepoint à cette thèse. Il aurait certainement été fécond d'interroger cette inversion des rôles avec des États-Unis en retrait face à une France désormais très interventionniste.

Si elle n'est pas exempte de défauts, Irak, destruction d'une nation n'en demeure pas moins une série documentaire très bien réalisée et riche d'informations, et le spectateur néophyte y trouvera une excellente synthèse de la politique occidentale en Irak depuis quarante ans.

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Disponible sur France TV jusqu'au 2 avril 2021.


1« Irak : Nous avons voulu comprendre pourquoi le monstre Daech avait émergé », Mediapart, 29 janvier 2021.

2Respectivement ministre de la défense (1988-1991) démissionnant au début de la première guerre du Golfe ; conseiller du ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin au moment de la deuxième guerre du Golfe et président de la République (2012-2017) engageant la France dans la coalition internationale contre l'OEI à partir de 2014.

3Respectivement sous-secrétaire à la Défense (2001-2005) considéré comme l'un des artisans de la guerre en Irak et général à la tête notamment de la coalition (2007-2008) au moment de la guerre civile irakienne.

Égypte, Italie, Europe. L'ombre portée de l'affaire Regeni

Par Elisabetta Brighi, Andrea Teti

Cinq ans après l'assassinat du chercheur Giulio Regeni et un an après l'arrestation de l'étudiant égyptien Patrick Zaki, l'Égypte est accusée de violations graves et continuelles des droits humains par les procureurs italiens. Mais si les institutions européennes ont sévèrement critiqué Le Caire, sans mettre en cause les différents volets de la coopération, les États européens continuent de faire affaire avec le régime et de recevoir ses dirigeants avec tous les honneurs.

Le 20 janvier 2021, à quelques jours du cinquième anniversaire de la disparition de Giulio Regeni dont le corps mutilé avait été retrouvé dans les faubourgs du Caire en février 2016, le parquet de Rome a officiellement déposé un recours à l'encontre de Tariq Sabir, Kamel Athar, Mohamed Ibrahim, Hossam Helmi et Magdi Ibrahim Abdelal Sharif, les quatre agents des services secrets égyptiens accusés d'avoir enlevé, torturé et tué le jeune chercheur italien originaire du Frioul.

Cet acte formel montre bien que les enquêtes diligentées par le parquet de Rome ont permis des avancées notables. Mais dans le procès qui devrait finalement débuter au printemps, il y aura un grand absent parmi les accusés : l'Égypte d'Abdel Fattah Al-Sissi.

Signalons d'entrée que les cinq agents égyptiens seront jugés par contumace, le procureur du Caire ayant refusé de donner les adresses des accusés, « couronnant » ainsi des années de coopération quelque peu sélective. C'est le régime de Sissi tout court qui n'ira pas au procès, dans la mesure où les juges égyptiens ont ouvertement rejeté les résultats des enquêtes italiennes, niant ainsi toute responsabilité de la part des institutions de l'État et indiquant que pour l'Égypte, le dossier Regeni était clos.

Ainsi, malgré des communiqués apparemment conjoints des deux parquets, l'éprouvant jeu judiciaire de ces cinq dernières années s'est terminé en queue de poisson, et la partie politique entre l'Égypte et l'Italie astucieusement jouée par le président Sissi, faite de faux-fuyants, d'inertie et de fausses promesses auxquels Rome s'est peu opposé a été gagnée par l'Égypte.

Comment est-il possible qu'un régime aussi sanguinaire puisse, une fois encore, sortir sans dommage de ce genre d'affaire ? L'absence totale de responsabilité face à de tels crimes démontre non seulement l'arrogance autoritaire sur laquelle repose le pouvoir de Sissi, mais aussi à quel point la communauté internationale — et l'Italie en particulier — est oublieuse des critiques qu'elle avait formulées à l'égard de l'Égypte du maréchal Sissi après le coup d'État de 2013. À l'époque, le régime putschiste avait été vilipendé pour sa répression sanglante des manifestations de rue, dont celle de Rabaa Al-Adawiya en août 2013, qui avait littéralement fait couler le sang dans les rues et qui avait provoqué en quelques jours la mort d'un millier de personnes. Certaines capitales européennes, dont Rome elle-même, considéraient alors le nouveau rais quasiment comme un paria.

Lorsqu'on considère les responsabilités de l'Égypte dans des affaires tragiques comme celle de Giulio Regeni, il ne faut pas sous-estimer la complicité, la connivence et la culpabilité des pays européens qui en sont venus à soutenir aveuglément ce régime avec lequel ils ont tissé un réseau de relations économiques et politiques de plus en plus dense. Rome, Paris, Berlin et Bruxelles en sont venus à considérer ce régime comme un "partenaire incontournable".

L'acquiescement européen, notamment italien, et l'impunité égyptienne apparaissent alors comme les deux faces d'une même médaille. Les responsabilités égyptiennes ne sont pas déconnectées des responsabilités italiennes et européennes. Les affaires Regeni et Zaki offrent une illustration limpide et tragique de cette arithmétique complexe de la culpabilité.

Double jeu européen

Avec les révolutions de 2010-2011, l'Union européenne (UE) et ses principaux acteurs — notamment l'Italie et la France — ont eu l'occasion de réévaluer leur soutien aux dictateurs de la rive sud de la Méditerranée. L'UE a publiquement admis que le soutien à des régimes de ce type — qui ne faisaient qu'appauvrir et réprimer leurs populations — compromettait sur le long terme la stabilité, la sécurité et la prospérité de ces pays et de l'Europe elle-même. Malheureusement il semble aujourd'hui que cette leçon a été complètement oubliée.

À partir de 2014, l'Égypte a convaincu — et les États européens se sont laissé convaincre — que son régime représentait le dernier barrage contre le « terrorisme islamique » et contre une redoutable déferlante de réfugiés et de migrants. C'est grâce à l'ouverture de gouvernements tels que celui de l'ancien président du Conseil Matteo Renzi que le président Sissi a été réintroduit sur la scène internationale.

L'Europe a ainsi recommencé à soutenir des dictatures, se fixant des objectifs qu'elle n'avait pu atteindre dans le passé en utilisant les mêmes méthodes, tout comme elle a trahi le message des révoltes arabes qui avaient montré combien ces régimes étaient fragiles et instables. Comme on pouvait s'y attendre, le seul résultat a été que grâce au soutien international, le régime égyptien a davantage étouffé la société civile, précipitant l'Égypte dans la pire crise des droits humains de son histoire.

Les événements de ces derniers mois confirment cette réalité. Entre le 15 et le 19 novembre 2020, le directeur administratif Mohamed Basheer, le directeur exécutif Gasser Abdel Razek et le directeur du département justice Karim Ennarah du Mouvement pour les droits humains égyptien (Egyptian Initiative for Personal Rights, EIPR), l'une des plus anciennes et des plus prestigieuses organisations de défense des droits humains en Égypte, ont été accusés de « terrorisme » et arrêtés au Caire.

Au préjudice de leur arrestation, aux conditions atroces d'emprisonnement et au ridicule prétexte retenu, est venue s'ajouter une farce : quelques jours auparavant, l'EIPR avait organisé à la demande de plusieurs gouvernements européens un séminaire sur la situation des droits humains en Égypte. Et c'est précisément à ce moment-là que l'UE a approuvé à Bruxelles son « Plan d'action en faveur des droits de l'homme et de la démocratie pour la période 2020-2024 ». L'arrestation des trois responsables de l'EIPR a donc envoyé un double message : aux dissidents internes, la confirmation de la volonté du régime de persécuter sans retenue ; aux gouvernements européens, l'avertissement qu'il ne fallait pas s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Égypte.

Visite à Paris

À l'occasion de la visite du président Sissi à Paris le 7 décembre, et grâce à une mobilisation massive en Europe et aux États-Unis impliquant des militants, des personnalités du monde du spectacle, des politiciens et des diplomates, les trois membres du Mouvement EIPR ont été libérés. Mais l'avertissement était clair : les accusations contre Abdel Razek, Ennarah et Basheer n'ont pas été levées. Patrick Zaki, l'étudiant égyptien arrêté le 7 février 2020 au Caire sous l'accusation de « diffusion de fausses informations » et « d'incitation à manifester » est toujours en détention « préventive ». Et même si Emmanuel Macron a tenté de faire bonne figure, Ramy Shaath, coordinateur de la campagne BDS en Égypte et mari d'une citoyenne française, dont le président français avait demandé la libération, reste en prison.

Pour les observateurs les plus attentifs, la libération des « trois du Mouvement EIPR » n'aura été qu'une feuille de vigne destinée à masquer le fait qu'à l'époque, les gouvernements français et italien concluaient des contrats de fournitures militaires financés, entre autres, par des prêts de gouvernements et d'institutions financières occidentales.

Il est certain que ces libérations n'avaient pas grand-chose à voir avec les pressions politiques exercées par les gouvernements européens, à tel point que Macron lui-même a annoncé, lors d'une conférence de presse aux côtés du président Sissi le 7 décembre 2020, qu'il ne conditionnerait pas les relations politiques et économiques avec Le Caire à la question des droits humains : « Je ne conditionnerai pas notre coopération en matière de défense, comme en matière économique, à ces désaccords », a-t-il précisé, estimant « plus efficace d'avoir une politique de dialogue exigeant plutôt qu'une politique de boycott qui viendrait à réduire l'efficacité d'un de nos partenaires dans la lutte contre le terrorisme et pour la stabilité régionale », rapporte l'agence de presse Reuters.

Plus encore, lors de cette même visite à Paris, le maréchal égyptien a été fait Grand-Croix de la Légion d'honneur, la plus haute distinction française – mais en catimini, en dehors du programme officiel, à tel point que l'événement n'a été révélé que par des photos publiées sur le site de la présidence égyptienne. La énième gifle du « partenaire incontournable » a provoqué l'indignation de plusieurs personnalités civiles et politiques italiennes, à commencer par le journaliste italien Corrado Augias, qui a rendu sa Légion d'honneur à l'ambassade de France à Rome en signe de protestation.

Quelques jours après cette visite, le 17 décembre, le Parlement européen a envoyé un signal qui tranchait nettement avec celui des gouvernements des États membres. À la quasi-unanimité, l'assemblée a adopté une ferme résolution condamnant à la fois le gouvernement égyptien et les capitales européennes jugées trop molles. La résolution demande également que la lumière soit faite sur le cas de Giulio Regeni et appelle à la libération de Patrick Zaki et des autres prisonniers d'opinion en Égypte.

Cette position a été suivie par la récente discussion au Conseil européen du 25 janvier au cours de laquelle les ministres des affaires étrangères de l'UE ont abordé la situation en Égypte. Dans sa conclusion, le haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères Josep Borrell a qualifié l'affaire Regeni de « grave » et a exhorté le régime égyptien à coopérer pour obtenir vérité et justice.

Le retour de l'ambassadeur

Si pendant les deux ans qui ont suivi la mort de Giulio Regeni, l'Italie avait adopté une double stratégie combinant censure officielle et collaboration non officielle avec l'Égypte, conformément au double jeu européen déjà mentionné, le retour au Caire de l'ambassadeur d'Italie Giampaolo Cantini en août 2017 a éliminé le seul instrument de pression politique réelle sur le régime égyptien. Peu après, le général a offert à la presse internationale la seule lecture possible de ce geste : l'arrivée de Cantini a marqué la normalisation définitive des relations italo-égyptiennes avec son cortège de visites officielles de hauts fonctionnaires du gouvernement. Ensuite, il y a eu non seulement la normalisation annoncée par Sissi et passée sous silence par Rome, mais aussi un développement remarqué des échanges entre l'Égypte et l'Italie, surtout dans un secteur clé pour le régime égyptien et sa répression sanglante : le secteur militaire.

Dès 2019, l'Égypte était devenue le premier client mondial d'équipements militaires italiens, en violation flagrante de la loi italienne 185/901, qui interdit la vente d'armes aux pays responsables de graves violations des droits humains : les armes légères et les logiciels de surveillance vendus par l'Italie sont en effet régulièrement utilisés pour traquer les dissidents. Le poids politique et stratégique de ces ventes d'armes était déjà énorme.

Mais au moment même où l'Égypte arrêtait Patrick Zaki, le groupe industriel spécialisé dans la construction navale Fincantieri et le ministre des affaires étrangères concluaient les négociations avec le gouvernement de Sissi sur une commande de 9 milliards d'euros pour au moins deux frégates multimissions (Fremm)2 à la pointe de la technologie. Communément appelée par la presse italienne « la commande du siècle », la vente a été conclue contre l'avis explicite de la marine militaire à laquelle les frégates étaient destinées dans le cadre d'un processus déjà retardé de modernisation de ses capacités.

Les dommages stratégiques causés à l'Italie se sont ainsi transformés en avantage stratégique pour l'Égypte, un pays aux ambitions croissantes de puissance régionale et aux objectifs souvent en concurrence directe avec ceux de l'Italie en Méditerranée.

Ne convoquer que des fantômes

Si les responsabilités de l'UE sont moins directes, mais non moins lourdes que celles de l'Italie, l'intérêt de tous est de comprendre comment il est possible qu'un citoyen européen puisse être torturé et assassiné en toute impunité, et pourquoi la vérité sur sa mort est systématiquement occultée. Si l'on ne parvient pas à faire la part de la complicité, de la responsabilité partagée et de la connivence entre l'Italie et l'Égypte, la justice pour Giulio Regeni ne sera que simulacre et le procès qui va commencer pourrait bien ne convoquer que des fantômes.

L'Europe dans son ensemble — et l'Italie en particulier — a les moyens de faire pression sur l'Égypte. Elle peut avant tout « internationaliser » la question des droits humains en général et du cas Regeni en particulier — une internationalisation que craint l'Égypte, ne serait-ce que pour ces questions d'image si chères à Sissi. En outre, les ambassadeurs égyptiens pourraient être convoqués par les pays de l'UE où ils sont accrédités pour qu'on leur rappelle l'importance que l'Europe attache aux droits humains. Les ambassadeurs européens pourraient être rappelés — une proposition que la famille Regeni suggère au gouvernement depuis des mois, sans qu'y soit apportée la moindre réponse.

La question des droits humains en Égypte pourrait être soulevée avec force et à intervalles réguliers dans les organisations internationales, comme l'Italie a su le faire dans le passé. On pourrait alors réexaminer ou suspendre les accords de collaboration « antiterroriste » qui sont exploités par Le Caire pour poursuivre les dissidents sur son sol ainsi qu'en Europe même. Des instruments concrets existent dans les accords bilatéraux euro-égyptiens depuis au moins 15 ans. Ils pourraient être utilisés pour sanctionner le régime égyptien pour ses abus. Enfin, l'Union pourrait appliquer les « sanctions Magnistky »3 récemment approuvées dans son Plan d'action en faveur des droits humains et de la démocratie tant détesté par Le Caire, qui sanctionnent des personnes telles que le ministre de l'intérieur ou le directeur de la tristement célèbre prison de Tora au Caire, où des prisonniers politiques sont détenus et souvent torturés.

Une chose est sûre : ce combat ne concerne pas seulement Giulio Regeni, Patrick Zaki, et les milliers de prisonniers politiques égyptiens. L'avenir de l'Europe, de ses gouvernements, mais aussi de ses citoyens, est également en jeu.

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Traduction de l'italien et notes de Christian Jouret.


1Loi qui régit l'exportation d'armes de tous types et d'équipements de défense. Outre qu'elle prévoit la stricte application des embargos sur les armes décidés par l'ONU ou l'UE, cette loi soumet la délivrance des autorisations d'exportation à des critères stricts. Les menaces à la paix et à la stabilité régionale et les atteintes aux droits humains constituent les deux principaux critères pris en considération à ce titre.

2Les Fremm sont issues d'une coopération inaugurée en 2005 entre la France et l'Italie. Elles sont développées et produites par Naval Group pour la France et Fincantieri pour l'Italie.

3Ensemble de sanctions qui permettent désormais à l'UE, notamment, de geler des avoirs et d'imposer des interdictions de déplacements à l'encontre de personnes impliquées dans des violations des droits humains. Ce type de sanctions s'inspire de textes américains adoptés par le président Barack Obama à la suite du décès en détention en 2009 de l'avocat fiscaliste russe Sergei Magnitsky qui avait dénoncé une importante affaire de corruption.

Choses apprises sur comment ne pas se souvenir de la révolution

Par Lina Attalah

Début 2011, des soulèvements populaires secouent Tunis, Le Caire, Tripoli, et font tomber des dictateurs honnis. L'onde de choc sera immense dans toute la région, du Maroc à Oman, de la Syrie à l'Irak. Et puis est venu le temps du statu quo — moindre mal —, de la répression féroce, de la guerre et du malheur. Les peuples voulaient le changement, ils ont souvent hérité le pire.

Dans une série d'articles en partenariat avec notre réseau Médias indépendants sur le monde arabe, plusieurs journalistes et spécialistes issus de la région analysent les printemps arabes et leurs suites. Pour commencer, Lina Attalah, rédactrice en chef du média en ligne égyptien Mada Masr, s'appuie sur l'étude collective d'un texte écrit en 1940 par le philosophe allemand Walter Benjamin pour tenter de saisir le chemin parcouru. Malgré la mort et le désespoir, tout n'est peut-être pas encore fini.

Il y a quelque chose d'épuisant dans la façon dont on se souvient du printemps arabe. Il y a quelque chose d'épuisant dans l'acte même de commémoration. Des questions identiques me sont posées par différents journalistes chargés de produire du contenu à l'occasion du dixième anniversaire. Je n'ai pas l'impression que mes réponses comptent. L'histoire est quelque peu pré-écrite ; la révolution est terminée et je devrais d'une certaine manière la confirmer dans mes réponses.

Mais mes réponses sur la fin et la défaite n'arrivent pas, non par espoir aveugle ou naïveté politique, mais par un certain aveuglement conceptuel jeté sur l'ensemble de la conversation. Une fois, pour tenter d'exprimer franchement ce que je ressens, j'essaie d'emmener la personne qui m'interroge dans une zone métaphysique où je lui parle d'un sort qui nous accompagne sans que nous le sachions vraiment, et de la délivrance que nous connaissons lorsque nous en prenons conscience. Je lui dis que c'est ce que ressent une survivante de la révolution. Je n'ai pas l'impression qu'elle me comprend et je sens même qu'elle pense que je suis perturbée.

Au début de 2020, notre amie Salma Shamel a généreusement lancé un groupe de lecture sur les œuvres de Walter Benjamin1, non seulement pour les étudier, mais aussi pour les approcher comme méthode épistémologique. L'invitation répondait à mon besoin constant d'espaces de praxis afin de continuer à faire ce que je fais avec un minimum de sens. Peu après que nous avons commencé à lire ensemble, nos rencontres hebdomadaires du soir sont devenues l'incarnation de ce sur quoi Benjamin nous interpelle peut-être : comment reprendre un fragment d'histoire pour répondre aux besoins du présent ?

Comprendre différemment

Recourir aux écrits de Benjamin est une tentative pour combler un besoin actuel et urgent de comprendre à nouveau, ou de comprendre différemment, ou de faire passer la compréhension des processus et des formes de connaissance prédominants, avec ce qu'ils induisent en termes d'actes de mémoire. Il y a des moments où je prends l'habitude d'observer la condition même dans laquelle un processus se déroule : nous sommes un groupe d'universitaires, d'écrivains, d'artistes et de journalistes, luttant mentalement pour comprendre certains écrits cryptiques qui nous sont parvenus des années 1940 traduits de leur langue originale, alors que la plupart d'entre nous les lisent dans leur deuxième langue.

Parfois, nous ressentions la victoire du surgissement d'un certain sens, et à d'autres moments nous nous attardions dans nos spéculations, tout en lisant la même ligne encore et encore, espérant un autre surgissement de sens. Je trouve l'énergie de cette condition tout à fait appropriée pour le moment : comment pouvons-nous être aujourd'hui ? Comment notre politique peut-elle naître de l'acte de déterrer une réalité si complexe et à plusieurs niveaux pour la comprendre, et s'éloigner de ce que nous considérons comme acquis, théoriquement et pratiquement ? Et quelle est la place de l'histoire dans cette cartographie ?

Benjamin a écrit Sur le concept d'histoire en 1940, un essai composé de vingt fragments. Nous nous arrêtons sur chacun d'eux au cours de plusieurs séances. Il a écrit ce texte avant de fuir la France, alors que les citoyens juifs étaient remis à la Gestapo nazie, et il est mort peu après ; et l'a envoyé à son amie Hannah Arendt, mais pas pour le publier. Arendt traversera la frontière française et atteindra la rive espagnole de la Méditerranée où son ami a disparu2. Elle donnera une copie du texte à ses amis, et parmi eux, Theodor W. Adorno se chargera de la publication.

Sur le concept d'histoire peut répondre notamment à ces deux questions : comment adapter les concepts de temps et de temporalité à nos réalités actuelles et à nos engagements politiques ? Et comment traiter le passé d'un point de vue politique plutôt qu'historique ?

Les fondements du concept d'histoire de Benjamin consistent à se libérer de la linéarité de l'histoire, et d'une vision du temps à la fois vide et homogène. Il s'agit plutôt de capturer des fragments qui recoupent notre présent. Ces fragments nous apparaissent dans des moments de besoin, des moments de crise, et c'est alors que l'intersection entre le passé et le présent devient un moment intensifié dans le temps, un moment politique.

Le comité populaire de Maadi

Je relis Sur le concept d'histoire lorsqu'un ami se souvient d'avoir fait partie du « Comité populaire de Maadi pour la sauvegarde des acquis de la révolution »3 en 2011. Je m'arrête à cet acte de mémoire et je me demande comment l'hégémonie d'un récit linéaire de la révolution a affecté ces marges, ces fragments sur lesquels on ne s'est pas arrêté assez longtemps. Il y a quelque chose de poétique et de triomphant à la fois dans le nom même de cette commission, sans parler de son côté profondément politique. Je me demande si le Comité populaire de Maadi pour la sauvegarde des acquis de la révolution n'était pas la micropolitique invisible par laquelle nous aurions pu réorganiser notre compréhension du grand spectacle révolutionnaire. Le nom mis à part, que faisait ce comité à l'époque ? Qui étaient ses membres ? Comment s'organisaient-ils et comment travaillaient-ils ? Quels étaient leurs objectifs ? Et quelle était leur relation avec le quartier Maadi dans une révolution où la place Tahrir dominait son imaginaire géographique (et politique) ? Que nous dit ce comité sur la relation du local au politique ? Qu'aurait-il pu se passer si nous lui avions accordé plus de place dans le récit historique de la révolution ?

Le Comité populaire de Maadi pour la sauvegarde des acquis de la révolution semble s'écarter de l'épopée de 2011 telle que nous la connaissons. Benjamin nous parle des déviations et des chemins que nous n'avons pas pris, et nous fait nous demander quelles possibilités y sont inhumées. Il existe un autre type de comités populaires qui refont surface dans la mémoire depuis le début des 18 jours de protestation, lorsque la police s'est retirée des rues. Ils étaient chargés de maintenir l'ordre et la sécurité dans les différents quartiers. Les différences géographiques, démographiques, de genre et de classe, entre autres, animent les organes de ces comités qui, ensemble, forment un indice de la réalité politique. Le pouvoir refait surface lorsque ces comités s'en emparent en défendant leurs quartiers contre les pillards et l'état de chaos général ; ceux du quartier aisé de Zamalek4 utilisent des radeaux et des pistolets, et ceux du quartier pauvre d'Imbaba5 se tiennent debout avec leurs corps virils et leurs bâtons. Ces comités deviennent une marge que nous ne regardons pas souvent sur notre chemin vers Tahrir, peut-être parce que c'est un détail déroutant, un détail qui nous boute hors de l'harmonie apparente de la place.

L'harmonie apparente de la place Tahrir s'étend pour englober des lignes de fractures claires de camaraderie et d'inimitié. Quelque chose dans cette situation me fait penser aux camarades de longue date de Walter Benjamin, Theodor W. Adorno6 et Gershom Scholem, qui auraient soustrait de sa correspondance certaines lettres qu'il a écrites au conservateur Carl Schmitt7. Benjamin éprouvait de la curiosité pour Schmitt, et la correspondance entre eux témoigne d'un intérêt mutuel pour un échange de textes. Certains l'attribuent aux penchants théologiques de Benjamin, qui s'opposent couramment à sa conception du matérialisme historique.

Les salles fermées de l'histoire

Sans la médiation de Scholem et Adorno pour que ce soit uniquement un Benjamin progressiste qui nous apparaisse via ses écrits, que nous dit son rapprochement avec Schmitt ? S'agit-il d'une sensibilité suffisamment élastique pour englober l'opposition binaire révolution-contre-révolution qui cherche à s'aménager un certain confort intellectuel dans des frontières imaginaires ? Et s'il n'y avait pas de frontières ?

Se rappeler les comités populaires dans leurs différentes configurations revient à ouvrir les salles fermées de l'histoire. Benjamin nous dit que ces salles pourraient renfermer les réceptacles d'un futur que nous devrions sauver. Il faut cesser de voir le passé comme une image figée, mais le considérer plutôt comme un ensemble d'expériences en cours.

Je suis assise de l'autre côté de la pièce et j'attends la question inévitable pour la fin de cette interview : la révolution est-elle terminée ? Je pourrais simplement dire oui et en avoir fini. Et j'ai peur de dire non et de paraître naïve. Mais il y a une certaine rectitude intellectuelle, et aussi une forme de libération dans ce refus d'une version achevée de l'histoire. J'essaie de trouver des mots pour décrire la continuation du passé à travers cet acte de captation de ses fragments dans le présent, dans l'apogée de la crise, dans le plus profond sentiment de blocage. J'essaie de dire que le politique se situe quelque part dans ce refus. Je ne sais pas si la journaliste finira par utiliser mes mots. Après tout, c'est le premier anniversaire de la décennie, et une décennie ressemble à un monument, et un monument témoigne de quelque chose de mort.

Peut-être devons-nous dépasser cet anniversaire, et tous les autres anniversaires.

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Les notes sont de la rédaction.


1Philosophe, historien de l'art, critique littéraire, critique d'art et traducteur allemand, né le 15 juillet 1892 à Berlin et mort le 26 septembre 1940 à Portbou (Catalogne, Espagne).

2Il s'agit de la ville de Portbou en Espagne, où un monument a été érigé à sa mémoire.

3El Ma'adi est un quartier huppé du Caire.

4Quartier bourgeois du Caire.

5Quartier du Caire au nord de Zamalek.

6Theodor W. Adorno est un philosophe, sociologue, compositeur et musicologue allemand. Il est l'un des principaux représentants de l'École de Francfort et de la théorie critique.

7Philosophe et juriste allemand, membre du parti nazi entre 1933 et 1936.

Prix Michel Seurat 2021

Le prix Michel Seurat a été institué par le CNRS en juin 1988 pour « honorer la mémoire de ce chercheur, spécialiste du monde arabe, disparu dans des conditions tragiques. Il vise à aider financièrement chaque année un jeune chercheur, ressortissant d'un pays européen ou d'un pays du Proche-Orient ou du Maghreb, contribuant ainsi à promouvoir connaissance réciproque et compréhension entre la société française et le monde arabe ».

Depuis 2017, l'organisation du prix a été déléguée au GIS « Moyen-Orient et mondes musulmans », en partenariat avec l'IISMM-EHESS et Orient XXI.

D'un montant de 15 000 euros en 2021, le prix est ouvert aux titulaires d'un master 2 ou d'un diplôme équivalent, âgés de moins de 35 ans révolus et sans condition de nationalité, de toutes disciplines, dont la recherche doctorale en cours porte sur les sociétés contemporaines du monde arabe, domaine envisagé comme ouvert et en interaction avec d'autres contextes et traditions intellectuels. Il a pour vocation d'aider un jeune chercheur ou une jeune chercheuse à multiplier les enquêtes sur le terrain, dans le cadre de la préparation de sa thèse.

Les enquêtes doivent avoir lieu sur le terrain. La maîtrise de la langue arabe est une condition impérative.

Constitution du dossier

  • Un plan et un projet de recherche détaillés précisant de manière claire les parties réalisées du travail et celles qui restent à faire, notamment les enquêtes qui seront menées sur le terrain (10 pages maximum, exclusivement en français) ;
  • un curriculum vitae (exclusivement en français) ;
  • une copie des diplômes obtenus, assortie le cas échéant de leur traduction en français ;
  • une ou plusieurs attestations ou lettres de soutien émises par des personnalités scientifiques connaissant de près le travail et/ou le parcours du candidat ou de la candidate : attestations récentes et en rapport avec la candidature au prix seurat (lettres en français, en anglais ou en arabe).

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Règlement du 30 janvier 2018 à consulter

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Règlement du prix Michel Seurat
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  • 3 février 2021 à 09:31

Ce que la philosophie vient faire dans l'islam

Par Lahouari Addi, Nadia Agsous

Dans La crise du discours religieux musulman. Le nécessaire passage de Platon à Kant, le sociologue Lahouari Addi analyse le discours religieux musulman au prisme des représentations culturelles. La « crise de l'islam » est pour lui une crise de la culture musulmane, qui a exclu la philosophie de son champ d'étude dès le 12e siècle, enfermant le croyant dans ce qu'il nomme un « sacré livresque ».

Nadia Agsous. Vous soutenez l'idée que le discours religieux musulman est en crise. De quelle nature est cette crise ? Quels sont les facteurs qui en sont à l'origine ?

Lahouari Addi. Ce que j'entends par discours religieux, c'est la théologie et les représentations culturelles dominantes qu'elle irrigue et qui font office de savoir auprès des gens sur la société, l'histoire, la politique, l'économie, etc. Ce discours, qui avait sa cohérence dans la société traditionnelle, est en crise parce qu'il n'aide pas à percevoir les dynamiques qui structurent la réalité historique. C'est un savoir qui favorise l'utopie et mène parfois à l'intolérance.

L'origine de la crise remonte à l'expulsion de la philosophie de la culture musulmane, vers le 12e siècle. Le contact avec l'Europe ne l'a pas provoquée, il l'a révélée. La philosophie permet non seulement d'imposer un minimum de rigueur dans l'interprétation des textes sacrés, mais elle favorise aussi l'émergence d'un savoir profane autonome de l'autorité religieuse. En comparaison avec l'Europe, où l'averroïsme1 avait trouvé refuge, la philosophie s'est développée tout en favorisant la connaissance scientifique de l'homme et de la société. Cette évolution n'a pas eu lieu dans les sociétés musulmanes, alors que les potentialités existaient. Ce problème ne concerne que les sciences humaines, car la théologie musulmane a accepté facilement les sciences de la nature comme la physique ou la chimie.

Passer de Platon à Kant

N. A. Vous appelez à passer de Platon à Emmanuel Kant. Comment la philosophie de Platon a-t-elle influencé et imprégné la pensée religieuse musulmane ?

L. A. Platon a fourni aux théologiens du monothéisme, y compris musulmans, une argumentation rationnelle sur la pertinence de la révélation divine. La métaphysique de Platon est conforme à l'eschatologie2 biblique. La théologie musulmane a été encore plus fidèle au système de Platon dans la mesure où le Coran fait une séparation nette entre les mondes sensible et intelligible, à la différence du christianisme qui établit un lien humain entre le monde terrestre et le monde divin par l'intermédiaire de Jésus, fils de Dieu. Or, aujourd'hui la métaphysique de Platon ne permet pas de comprendre la réalité historique.

La foi est aussi un fait social

N. A. Vous écrivez : « Laisser la religion aux seuls oulémas, c'est couper celle-ci de son environnement historique et de son fondement culturel et anthropologique. (…) Il faut faire accepter à l'opinion que la croyance est aussi un fait social analysé par la sociologie, l'histoire, la philosophie ». Quel impact ces trois disciplines des sciences sociales exercent-elles sur la pensée et la croyance religieuses ?

L. A. Lorsque la Nahda (Renaissance), et principalement Mohamed Abdou3 ont essayé d'impulser les sciences sociales, les autorités religieuses d'Al-Azhar s'y sont opposées. Pour les théologiens musulmans, la réflexion sur l'homme et sur la société relève de la théologie, et donc de leur monopole. C'est ce qui explique le retard du monde musulman en sciences sociales. Il n'y a pas de philosophe, d'anthropologue ou même d'historien reconnu au niveau international ; ou s'il en existe, ils enseignent dans les universités occidentales. Cette aridité intellectuelle s'explique par l'absence de la philosophie.

Avec la disparition de cette discipline, même la théologie avait perdu le niveau intellectuel qu'elle avait avec le théologien et philosophe Al-Achari (874-936) et le philosophe perse Al-Ghazali (1058-1111). Bien sûr, Al-Farabi (philosophe musulman, 872-950), Ibn Roshd (philosophe, théologien, juriste et médecin, 1126-1198) sont des penseurs médiévaux, mais leur philosophie contenait en elle-même les germes de son dépassement. C'est ce qui s'est passé en Europe où « la philosophie naturelle » a donné naissance à l'histoire, la science politique, la sociologie... Ces sciences humaines se sont emparées plus tard de la religion comme objet d'étude.

Le vécu religieux est un fait social qui échappe au domaine de la théologie. Un Émile Durkheim ou un Max Weber a plus de compétence pour parler des rapports entre le sacré et l'homme qu'un théologien. Les sciences humaines font refluer la théologie vers son domaine propre : le commentaire des textes sacrés. Concernant l'islam, l'étude de la religion et du Coran est venue des orientalistes européens avec leurs qualités épistémologiques et leurs défauts idéologiques, dont ceux mis en lumière par Edward Said.

La raison ou la révélation

N. A. Vous affirmez que dans les sociétés musulmanes, la théologie a étouffé la philosophie. Par quel processus cette discipline a-t-elle été écartée ? Quelles en sont les conséquences ?

L. A. Le processus a duré plusieurs siècles et a été marqué par des luttes sévères entre mu'tazila4 et philosophes d'un côté, et théologiens orthodoxes de l'autre. L'enjeu était la dialectique raison/révélation : fallait-il expliquer le Coran par la raison ou bien le lire à la lettre ? Un compromis avait été élaboré par Al-Achari, mais avec Al-Ghazali, et surtout Ibn Taymiyya (théologien et jurisconsulte musulman, 1263-1328), il a été affaibli et la philosophie délégitimée canoniquement. Les conséquences ont été terribles sur le plan culturel et scientifique. Les sciences profanes, y compris les mathématiques, ont décliné. La philosophie s'est réfugiée dans le soufisme et est devenue une méditation métaphysique et spirituelle au lieu d'être au fondement de la connaissance de l'homme et de ses rapports avec l'histoire.

Séparer le religieux du politique ?

N. A. De votre point de vue, l'approche de la recherche universitaire relative à l'islam est celle de la science politique et des relations internationales. Quels sont les motifs, les enjeux et les travers de cette orientation ?

L. A. L'islam ne peut pas être étudié de la même manière en France et au Maghreb. Les questionnements ne sont pas les mêmes. En Occident, l'islam est approché par certains universitaires sous l'angle de la menace contre la cohésion sociale et la paix dans le monde. Pour d'autres universitaires occidentaux, il n'est pas un danger. Dans un cas comme dans l'autre, le débat est du ressort de la science politique et des relations internationales. Les spécialistes de l'islam qu'étaient Louis Massignon, Roger Arnaldez, Jacques Berque ou Henri Corbin étaient par le passé des arabisants avec une formation d'historiens, d'anthropologues, de philosophes… La nouvelle génération est dominée par des politistes qui approchent l'islam en tant qu'acteur de la conflictualité mondiale.

Dans les pays musulmans, l'étude de l'islam ne relève pas de cette approche ; elle est plutôt motivée par d'autres questionnements, notamment la potentialité des sociétés musulmanes à se séculariser, à séparer le religieux du politique et à vivre la foi dans le respect de la liberté de conscience. Les sciences sociales, avec les différentes orientations théoriques qui les traversent, répondent à une demande cognitive qui provient de la société du chercheur. Souvent, celui-ci n'en est pas conscient.

N. A. Votre approche se démarque des études qui traitent de l'islam, puisque vous l'appréhendez par le prisme de la philosophie, de la sociologie religieuse et de l'anthropologie. Quel est l'intérêt d'adopter ce biais pour analyser la crise du discours religieux dans les sociétés musulmanes ?

L. A. Avec la mondialisation et les flux transnationaux qu'elle favorise, les relations internationales prennent le dessus sur la sociologie et l'anthropologie, dont relève le fait religieux. Si on veut analyser le vécu religieux dans les sociétés musulmanes, il faut s'inspirer des cadres méthodologiques d'Émile Durkheim, de Max Weber, de Clifford Geertz… Ces auteurs nous ont appris que les dynamiques religieuses se situent dans des cadres historiques et culturels propres aux sociétés.

« Marcher avec les pieds et non avec la tête »

N. A. Kant est au centre de votre ouvrage. Quel est l'apport de sa philosophie sur la pensée religieuse musulmane ?

L. A. La philosophie morale de Kant a sorti la théologie chrétienne de l'enfance. Elle lui a fait perdre l'illusion de réaliser sur terre la perfection morale de l'homme en utilisant la peur du châtiment divin. Kant a attiré l'attention sur ce qu'il a appelé « l'anthropologie pratique » qui dévoile ce que sont le bien et le mal en rapport avec la nature humaine. Kant estime que le dogmatisme des théologiens les empêche de réfléchir sur la dialectique du bien et du mal résumée dans différentes paraboles bibliques, notamment celle du péché originel. Pour se libérer des conséquences de ce péché, Kant recommande au croyant de prendre conscience de sa liberté dans le choix de faire le bien. Friedrich Nietzsche a écrit que Kant a rétabli la compréhension des valeurs bibliques. Ce n'est pas faux.

Ce débat, cette rencontre avec Kant, les musulmans ne l'ont pas eue. Le théologien musulman lit encore le Coran comme un enfant ; il croit qu'au cœur de la problématique du sacré, il y a Dieu, alors qu'il y a l'homme et sa quête de la transcendance. La philosophie de Kant approche l'idée de Dieu à partir de l'homme ; la théologie dogmatique approche l'homme à partir de l'idée de Dieu. Kant dit aux théologiens : il faut marcher avec les pieds et non avec la tête.

La sécularisation passe aussi par les femmes

N. A. Vous soutenez l'idée qu'un modèle musulman de sécularisation est en cours dans les sociétés musulmanes. Quels sont les éléments qui étayent votre thèse ? Comment ce phénomène se manifeste-il ?

L. A. La sécularisation des sociétés musulmanes est plus avancée que ne le disent les discours. Prenons la question de la femme. Pour le fiqh (droit religieux médiéval), la présence de jeunes femmes dans les universités à côté de jeunes hommes est illicite, interdite. Or les étudiantes représentent la moitié des effectifs des universités. Dans les administrations, l'éducation, les services hospitaliers…, les femmes sont fortement présentes. Bien sûr, il y a des résistances ou des accommodements comme le voile, mais même les islamistes ne s'opposent pas à ce qu'une femme soit médecin.

La psychologie sociale aussi a changé, comme l'atteste au Maghreb le déclin du phénomène social massif de la sainteté. L'individualisme s'est renforcé, favorisé par la vie urbaine et le salariat. Même si dans le discours, la symbolique religieuse est présente, les motivations individualistes sont plus fortes que le devoir religieux qu'imposait la société traditionnelle dans le passé.

Par ailleurs, les systèmes politiques des pays musulmans, à l'exception des monarchies, ne reposent pas sur le principe de la légitimité religieuse, même quand la Constitution proclame que l'islam est religion d'État. Cette disposition, problématique dans les pays musulmans où il y a des minorités non musulmanes, est plus une concession verbale qu'une affirmation du caractère religieux de l'Etat. Certains diront qu'elle légalise l'application de la charia la voie », loi islamique), confondue avec le fiqh5. Mais ce dernier est inapplicable. L'idée de passeport qui empêcherait un musulman de s'établir dans un autre pays que le sien est impensable dans le fiqh. Autre exemple, dans le fiqh, le musulman qui ne fait pas la prière est passible de la peine de mort. Il n'y a aucun pays musulman qui applique cet article, même pas l'Arabie saoudite. Le droit en vigueur dans la majorité des pays musulmans est une synthèse du fiqh et des normes juridiques européennes.

Un conservatisme non violent

N. A. Pensez-vous que le féminisme islamique est un mouvement qui s'inscrit dans la dynamique de sécularisation de la pensée musulmane ?

L. A. Avec l'apparition des femmes dans l'espace public, il fallait s'attendre à l'émergence d'un courant idéologique qui se réclame tout autant de la modernité que de l'islam. Le féminisme islamique conteste l'interprétation traditionnelle des oulémas accusés d'avoir une lecture misogyne du Coran. Une autre lecture du Coran favorable à l'égalité hommes-femmes est-elle possible ? Les féministes répondent par l'affirmative. Elles ont raison dans la mesure où toute croyance religieuse est portée par des représentations culturelles. Or, les oulémas ont une interprétation médiévale de la religion. Dans les pays musulmans, la théologie n'a pas changé depuis le 12e siècle. La tentative de réforme de Mohamed Abdou au 19e siècle a échoué. Il y a aujourd'hui des signes qui indiquent que cette réforme est politiquement et idéologiquement possible.

N. A. « L'islamisme est une idéologie religieuse mobilisatrice qui accompagne les changements profonds dans la perception sociale du sacré », écrivez-vous. Cette idéologie est généralement connue pour être conservatrice. Comment contribue-t-elle à promouvoir des changements chez les musulmans et dans la société ?

L. A. L'islamisme a pour objectif proclamé de rattraper le retard sur l'Occident en appliquant le Coran et ce qui est appelé la charia. Ceci veut dire qu'il y a une volonté de changement, une aspiration à un bien-être. Mais l'islamisme veut la modernité avec l'idée que la souveraineté appartient à Dieu, ce qui est une contradiction. Parler au nom des masses sans songer à institutionnaliser le caractère humain de la représentation politique est une contradiction qui libère une dynamique de dépassement de l'islamisme. Depuis la fin des années 1990, le discours islamiste est moins mobilisateur, en particulier dans les universités. Beaucoup d'islamistes ont cherché la modération, allant jusqu'à refuser l'appellation « islamiste », lui préférant celle de « démocrates musulmans ».

Aujourd'hui, dans le monde arabe, les principaux obstacles à l'État de droit et à la démocratie, ce sont les monarchies et les régimes militaires. Ceci ne signifie pas que les islamistes militent pour la démocratie électorale sans arrière-pensée. En tout cas, ce qui est nouveau dans le discours, c'est qu'ils ne sont plus contre la démocratie et l'alternance électorale. Il me semble que la tendance majoritaire de l'islamisme a renoncé à la violence pour devenir un courant conservateur avec lequel il faut compter dans le champ politique en cas d'élections libres.

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Lahouari Addi, La crise du discours religieux musulman. Le nécessaire passage de Platon à Kant, Presses universitaires de Louvain, 2019 ; Alger, éditions Frantz Fanon, 2020.

Les notes sont de la rédaction.


1Ensemble des doctrines philosophiques qui se réclament d'Averroès (1126-1198), philosophe, théologien, juriste et médecin musulman andalou de langue arabe. Il considérait l'âme humaine comme s'unissant à l'intelligence universelle dans l'acte de l'entendement.

2Discours sur la fin des temps.

3Mohamed Abdou (1849-1905), théologien égyptien nommé Grand Mufti d'Égypte en 1899, est considéré comme le père du mouvement réformiste égyptien.

4L'une des premières écoles de théologie islamique (8e siècle). Le but était d'allier la raison à la foi, c'est-à-dire d'aborder la Révélation à la lumière de la réflexion (fikr) et du discernement (furqân).

5Le fiqh désigne plutôt la « compréhension » de la charia, à savoir le droit positif regroupant tous les aspects de la vie, religieux, politiques et privés (Dictionnaire Larousse).

¿Por qué los judíos se fueron del Magreb ?

Par Nora Togni

En 1948, se estimaba que en el Magreb había más de 500.000 judíos (250.000 en Marruecos, 130.000 en Argelia, 90.000 en Túnez, 36.000 en Libia). En ese entonces representaban la mitad de la comunidad judía del mundo árabe. Actualmente, en la región quedan apenas 5.000. El éxodo masivo se debe a la colonización europea, al surgimiento del nacionalismo sionista y al nacionalismo árabe no inclusivo.

El peso colonial

La colonización europea trastocó profundamente la convivencia entre la comunidad judía y la musulmana. Francia implementó una política de asimilación de los judíos de Argelia, otorgándoles la ciudadanía francesa por medio del decreto Crémieux de 1870. Haciendo uso de la consigna “divide y reinarás”, separó a los judíos de los musulmanes, pronto sometidos al drástico Código del Indígena. Tras 1881, los judíos tunecinos escolarizados en escuelas francesas se asimilaron a la cultura y a la lengua francesas. Entre 1924 y 1939, 6.667 judíos tunecinos obtuvieron la nacionalidad francesa gracias al decreto de extensión de la nacionalidad.

Bajo el régimen de Vichy, en el Magreb se tomaron severas medidas antijudías. En Marruecos, los médicos y los abogados judíos fueron apartados, al igual que en Argelia, donde fue derogado el decreto Crémieux, mientras que en Túnez se suprimió la prensa judía. Excluidos de la función pública y desprovistos de derechos políticos, muchos sufrieron la expropiación de sus bienes, y a veces fueron detenidos en redadas. Los judíos de Libia, por su parte, fueron aprisionados y luego deportados tras la adopción en Italia de las leyes raciales de 1938.

Israel y la Agencia Judía

En 1948, en las ciudades marroquíes de Uchda y Yerada estallaron revueltas antijudías luego de la proclamación del Estado de Israel. Ya desde 1945 se registraban agresiones en Trípoli. En 1949, 14.000 personas –el 45% de la población judía de Libia– dejaron el país rumbo a Israel con ayuda de la Agencia Judía. A partir de 1948, esa organización sionista, encargada originalmente de la administración de la comunidad judía en la Palestina bajo Mandato británico, jugó un papel fundamental en la partida de los judíos del Magreb.

El desafío nacionalista

El acceso a las independencias reforzó el nacionalismo árabe-musulmán en el Magreb, aunque hubo militantes judíos comunistas y antisionistas que participaron en los movimientos de liberación nacional, como Georges Adda en Túnez, Daniel Timsit en Argelia y Abraham Serfaty en Marruecos. Tras la independencia de Marruecos, las actividades de la Agencia Judía, hasta entonces semilegales, en principio estuvieron prohibidas, aunque eran más o menos toleradas : así fue desarrollándose una red de emigración clandestina. Entre 1955 y 1956, unos 60.000 judíos dejaron Marruecos para instalarse en Israel. Ese éxodo continuó hasta que en 1961 el rey Hasán II autorizó a los judíos a emigrar a Israel. Entonces partieron 80.000 judíos marroquíes, que en muchos casos eran muy pobres. Tras la guerra árabe-israelí de 1973, en un clima cada vez más hostil, se instalaron en Francia 40.000 judíos de Marruecos.

En Argelia, un atentado contra un café judío en Constantina y los frecuentes enfrentamientos con la comunidad musulmana impulsaron en 1956 la emigración de los judíos hacia Francia. En plena guerra de liberación, los judíos solían estar asociados con Francia, a pesar de que estuvieron presentes –en un número limitado, es cierto– en el Frente de Liberación Nacional (FLN). Después de 1962, casi todos ellos, de nacionalidad francesa, dejaron Argelia para instalarse en Francia.

La Agencia Judía también organizó partidas de judíos árabes a partir de 1949 y aprovechó el creciente sentimiento de inseguridad tras la adhesión de Túnez a la Liga Árabe en 1958. Los comerciantes judíos tenían más dificultades para obtener autorizaciones de importación-exportación, y en la administración pública había cada vez menos miembros de la comunidad. La guerra de junio de 1967 generó revueltas que tenían como blanco tiendas judías y la Gran Sinagoga de Túnez. Los judíos abandonaron el país en masa y se instalaron en Francia. En coordinación con las autoridades italianas, el mismo éxodo tuvo lugar en Libia, pero con destino final Italia.

Sahara occidental. Chantage marocain à l'immigration pour faire plier l'Espagne

Par Ignacio Cembrero

Rabat voudrait que les pays européens suivent l'exemple des États-Unis, qui ont reconnu la souveraineté marocaine sur cette ancienne colonie espagnole qu'est le Sahara occidental. Pour cela tous les moyens sont bons, y compris laisser filer l'émigration clandestine vers les Canaries espagnoles. D'autant qu'en Espagne, l'opinion est plutôt favorable au Front Polisario.

Nasser Bourita est soudain passé de l'arabe au français. Pourtant, lors de sa conférence de presse le vendredi 15 janvier 2021 à Rabat, aucune question n'a été posée dans cette langue au ministre des affaires étrangères du Maroc. S'il a subitement changé de langue, c'est sans doute qu'il avait un message à faire passer aux amis européens de Rabat.

« L'Europe doit sortir de sa zone de confort et suivre la dynamique des États-Unis » qui, le 10 décembre 2020, ont reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en échange de l'établissement de relations diplomatiques entre Rabat et Tel-Aviv. « Une partie de l'Europe doit être plus audacieuse, car elle est proche de ce conflit », a-t-il ajouté.

Bourita concluait avec cet appel à une conférence sponsorisée par son ministère et le département d'État américain en appui au plan d'autonomie sous souveraineté marocaine du Sahara occidental. Rabat le propose depuis 2007 pour résoudre le conflit. Une quarantaine de pays ont participé à la réunion virtuelle. Parmi eux un seul pays européen, la France.

Après que la superpuissance a reconnu la souveraineté marocaine, après qu'une vingtaine de pays africains et arabes ont même annoncé l'ouverture de consulats au Sahara, la diplomatie de Rabat veut pousser son succès. Elle demande aux dirigeants européens d'emboîter le pas à l'ex-président Donald Trump ou, tout au moins, de soutenir l'autonomie. L'Espagne, ancienne puissance coloniale, est la première visée.

C'est une revendication paradoxale que formule le Maroc. Ce pays a reconnu en catimini qu'il n'était pas souverain au Sahara occidental. Il a en effet signé avec l'Union européenne (UE) de nouveaux accords agricoles et de pêche en mars et juin 2019, qui incluaient une extension pour ce territoire ne faisant pas partie du royaume. Les avocats du Front Polisario (le cabinet lyonnais Devers) considèrent cependant que les Sahraouis n'ont pas donné leur consentement. Ils demandent en conséquence l'annulation de ces deux accords à la Cour de justice de l'UE qui devrait se prononcer avant la fin de l'année.

Un sommet reporté sine die

La pression sur l'Espagne a commencé bien avant que Bourita ne lui fasse un appel du pied depuis Rabat. Le 10 décembre, le jour même où Trump a fait ce geste envers le Maroc, les autorités marocaines ont reporté sine die le sommet bilatéral avec l'Espagne, sous prétexte que la pandémie ne permettait pas de le tenir. C'était pourtant le chef du gouvernement marocain Saad-Eddine Al-Othmani qui avait demandé sa convocation et l'avait même annoncée en novembre sur Twitter. Douze jours après cet ajournement, la pandémie n'a pas empêché le roi Mohamed VI de recevoir au Palais une délégation américano-israélienne dirigée par Jared Kuchner, conseiller et gendre du président Donald Trump.

La presse inféodée au palais royal marocain a aussi montré du doigt l'Espagne. « Nombre d'observateurs ont remarqué que l'Espagne a brillé par son absence, ce que bien des diplomates marocains ont regretté » écrivait à propos de la conférence Le 360, journal numérique marocain le plus proche du palais. La diplomatie espagnole et Podemos, le parti d'extrême gauche qui intègre la coalition gouvernementale « se sont passé le mot pour mener campagne auprès de l'administration Biden contre la reconnaissance [par les États-Unis] de la marocanité du Sahara », ajoutait Le Collimateur, un de ces sites marocains que personne ne lit, mais qui sert parfois à faire passer des messages.

L'embarras de Madrid

Le gouvernement espagnol est embarrassé par la demande marocaine. Il craint que Rabat ne passe à la vitesse supérieure et déclenche une grosse crise migratoire ou coupe la coopération antiterroriste, comme il l'avait déjà fait en août 2014. Les socialistes ont depuis longtemps appuyé en sous-main la solution au conflit prônée par Rabat, même si l'autonomie qu'elle offre au Sahara est fort réduite comparée à celle dont jouissent les régions en Espagne. Mais ils ne peuvent le dire ouvertement, car l'opinion publique espagnole sympathise toujours avec le Front Polisario et Podemos continue à lui apporter son soutien. Son leader Pablo Iglesias insiste régulièrement sur le droit à l'autodétermination des Sahraouis.

L'Espagne a quitté précipitamment le territoire, grand comme le Royaume-Uni, en 1975 quand la Marche verte organisée par Hassan II déferlait sur le Sahara et que le général Francisco Franco agonisait à Madrid. Elle en a remis alors les deux tiers au Maroc et un tiers à la Mauritanie. Sous les coups du Front Polisario, cette dernière s'en est retirée en 1979 et l'armée marocaine s'est vite emparée de la portion mauritanienne. Après seize années de guerre, le Maroc et le Polisario ont conclu un accord en 1991 sous l'égide de l'ONU, qui prévoyait un cessez-le-feu et un référendum d'autodétermination. Celui-ci n'a pas eu lieu, car Rabat n'en veut plus, et la guerre a repris, depuis novembre dernier, mais sur une petite échelle.

Madrid se considère dégagée de toute responsabilité au Sahara depuis la lettre remise, le 26 février 1976, par l'ambassadeur d'Espagne à l'ONU à son secrétaire général de l'époque Kurt Waldheim. Le gouvernement socialiste l'a encore rappelé, le 16 novembre 2020, dans une réponse écrite à des députés. Hans Corell, secrétaire général adjoint aux questions juridiques, a cependant contredit, en 2002, la position officielle espagnole. Dans un avis de droit rendu à la demande du Conseil de sécurité, il affirme que l'Espagne est toujours la puissance administrant le territoire.

Les migrants bloqués aux Canaries

La négociation tripartite entre les États-Unis, le Maroc et Israël a démarré, d'après des sources diplomatiques, à la fin de l'été dernier, juste au moment où l'émigration irrégulière sur les Canaries montait en flèche. En 2020, 23 023 immigrés clandestins sont arrivés par la mer dans l'archipel, surtout au cours du dernier trimestre. C'est un chiffre en hausse de 757 % par rapport à 2019. Les Marocains représentent une courte majorité. Ils sont partis, tout comme bon nombre de subsahariens, des côtes du Sahara, un phénomène sans précédent. Lors de la précédente crise migratoire, en 2006, les rafiots des sans-papiers prenaient la mer surtout du côté de la Mauritanie et du Sénégal.

Le profil des immigrés marocains débarqués dans les îles est différent de ceux qui traversent le Détroit de Gibraltar (3 850 en 2020) pour rejoindre la péninsule ibérique. Ils sont un peu plus âgés, ont souvent travaillé au Maroc dans la restauration ou le secteur touristique et possèdent parfois un passeport flambant neuf. Au chômage depuis des mois à cause de la crise provoquée par la pandémie, ils ont pris le risque de s'embarquer pour cette traversée de l'Atlantique. Dakhla, au sud du Sahara, était le point de départ de 68 % d'entre eux fin décembre, selon une enquête de Frontex, l'agence européenne pour le contrôle des frontières.

Les diplomates espagnols qui suivent de près le dossier marocain se demandent cependant si à cette explication purement économique de l'émigration aux Canaries il ne faut pas en ajouter une autre. Rabat laisserait filer ses citoyens depuis le Sahara pour arracher à l'Espagne un geste en appui à son offre d'autonomie. Après tout, ce territoire désertique de 266 000 kilomètres carrés est l'un des mieux contrôlés au monde. Les deux tiers de l'armée marocaine y sont déployés, auxquels il faut ajouter la gendarmerie, la police et les Forces auxiliaires qui servent à mater tout embryon de protestation des Sahraouis.

L'immigration irrégulière massive aux Canaries pose un triple problème aux autorités espagnoles. Faute de campements d'accueil — ceux érigés à la va-vite ne disposent actuellement que de 600 places —, plus de 7 500 migrants sont logés dans des hôtels vides de touristes. Cela ne va pas sans créer des tensions avec les populations locales encouragées, dans certains cas, par des maires populistes.

Le ministère espagnol de l'intérieur cherche, tant bien que mal, à les retenir aux Canaries contre l'avis du secrétariat d'État aux migrations. Bloquer les migrants dans les îles a un effet dissuasif sur les candidats au départ au Maroc qui rêvent de rejoindre l'Europe continentale. Qui plus est, des pays européens comme la France insistent auprès de l'Espagne pour qu'elle les garde dans l'archipel, car, une fois dans la péninsule, bon nombre d'entre eux cherchent à traverser les Pyrénées.

La France boucle les Pyrénées

Ce ne sont pas les Marocains qui tentent en plus grand nombre à gagner la France, mais les Algériens. En 2020 — autre chiffre record —, 11 450 d'entre eux sont arrivés en Espagne par la mer. Partis des côtes d'Oran ou de Mostaganem ils débarquent surtout à Almería et Murcie. Pour essayer d'empêcher les immigrés irréguliers de rentrer en France, les préfets de Haute Garonne, des Pyrénées-Orientales et des Pyrénées-Atlantiques ont fermé, entre le 6 et le 14 janvier, quinze points de passage avec l'Espagne empruntés surtout par des travailleurs frontaliers et des touristes. « De trente à cinquante personnes sont interpellées chaque jour en situation irrégulière depuis novembre », affirmait Étienne Stroskopf, préfet des Pyrénées-Orientales, pour justifier la décision. Le président Emmanuel Macron s'était d'ailleurs rendu en novembre 2020 au Perthus (Pyrénées-Orientales) pour annoncer que le nombre de policiers, gendarmes et militaires déployés aux frontières doublerait pour atteindre les 4 800 fonctionnaires.

Pendant près de neuf mois, le Maroc n'a pas accepté le rapatriement d'un seul de ses citoyens débarqués irrégulièrement en Espagne. Après le déplacement à Rabat, le 20 novembre 2020, du ministre espagnol de l'intérieur Fernando Grande-Marlaska, son homologue marocain Abdelouafi Laftit a donné le feu vert à des retours au compte-goutte. Entre 60 et 80 immigrés marocains sont rapatriés chaque semaine en vol régulier depuis Las Palmas, accompagnés chacun par deux policiers espagnols. Le nombre est très insuffisant au regard de ceux qui sont ou qui continuent à arriver, mais l'intérieur espère que le bouche-à-oreille au Maroc sur ces retours forcés fera changer d'avis ceux qui s'apprêtent à prendre le large.

Tunisie. « Sentir ce qui se passe »

Par Olfa Lamloum, Michel Tabet

Des manifestations de la jeunesse des quartiers populaires ont marqué le dixième anniversaire de la chute de la dictature en Tunisie. Elles soulignent l'insatisfaction des jeunes dont les aspirations se heurtent à un mépris profond des dirigeants. C'est ce que montre le film de Olfa Lamloum et Michel Tabet.

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De 2018 à 2020, nous sommes allé.e.s à la rencontre des habitants de Douar Hicher et d'Ettadhamen, deux quartiers populaires emblématiques du Grand-Tunis. Là, les jeunes ont joué un rôle clé dans les mobilisations de décembre 2010-janvier 2011. Pour autant, dix ans après la révolution, leurs conditions de vie n'ont guère changé. Leurs rêves de dignité et de reconnaissance sociale sont toujours entravés par un chômage endémique et des politiques économiques qui ne font qu'entériner leur exclusion sociale. Pis encore, à partir de 2013, alors que la crise économique et politique s'aggravait en Tunisie et que le salafisme djihadiste prenait son essor dans les territoires relégués, Douar Hicher et Ettadhamen retrouvaient leur image de « ceinture » menaçante de la capitale, naguère bien entretenue par le régime de Zine El-Abidine Ben Ali.

Le parti pris de Sentir ce qui se passe est de déconstruire cette image dominante en interrogeant les ressorts de la marginalisation de la jeunesse dans ces deux quartiers populaires. Conçu comme un film de recherche, notre documentaire s'inscrit dans le cadre d'un travail au long cours mené par l'organisation International Alert depuis 2014, combinant des enquêtes sociologiques de terrain et des projets centrés sur la promotion de la démocratie participative locale.

Nous avons interviewé des jeunes, des responsables politiques et des militants associatifs locaux pour dresser un état des lieux des politiques publiques à l'égard des jeunes, dix ans après la révolution. Nous nous sommes principalement intéressé.e.s au chômage, à la formation professionnelle, à la santé, aux loisirs et à la gouvernance sécuritaire dans ces deux quartiers. Notre dispositif était de mettre en miroir des récits de vie de jeunes pris dans un système de contraintes et de privation, les témoignages des professionnels des services sociaux confrontés au manque de moyens et les discours des représentants des autorités locales ralliées au mantra de l'auto-entreprenariat. En privilégiant une approche horizontale et un dispositif d'écoute et d'échange, notre travail vise à faire émerger un diagnostic citoyen qui valorise la participation et l'inclusion des quartiers populaires dans l'espace public et politique.

En plaçant la parole et les productions culturelles et artistiques d'une jeunesse sacrifiée par les gouvernements successifs au centre de sa narration, Sentir ce qui se passe propose en filigrane une réflexion collective sur les conditions de son émancipation.

Depuis le 14 janvier 2020, des jeunes à Ettadhamen et dans d'autres territoires relégués de la Tunisie manifestent et affrontent les forces de l'ordre. Les élites au pouvoir sont unanimes à dénoncer des actes de vandalisme et s'ingénient à délégitimer ces protestations.

Notre documentaire donne à voir les raisons de la colère des jeunes et réhabilite leur quête de dignité.

Avec ce film nous poursuivons un travail entamé avec Voices from Kasserine, et qui nous conduit à creuser la question de l'expertise citoyenne et surtout de ses potentiels.

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Titre arabe : حاسس بلي صاير
Durée : 45 minutes
Genre : documentaire
Pays de production : Tunisie
Production : International Alert
Réalisation : Olfa Lamloum et Michel Tabet
Images : Samed Hajji et Michel Tabet
Langue : arabe (sous-titrages français et anglais)
Année : janvier 2021.

Palestine. Abou Iyad, l'homme du Fatah qui parlait franchement

Par Kamel Labidi

Figure centrale du mouvement national palestinien et compagnon de route de Yasser Arafat, Abou Iyad a été assassiné il y a trente ans à Tunis, où l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) avait élu domicile après son départ de Beyrouth. Ce meurtre rappelle les divisions au sein du camp palestinien, auxquelles les régimes arabes n'étaient pas étrangers.

Réputé pour son franc-parler, son pragmatisme et sa capacité à évaluer les rapports de force dans la région et sur la scène internationale, le dirigeant palestinien Abou Iyad, de son vrai nom Salah Khalaf, a été assassiné à Tunis le 14 janvier 1991. Ce compagnon de lutte de Yasser Arafat était « l'un des plus brillants dirigeants et les mieux ancrés dans la réalité », estime Rashid Khalidi, professeur des études arabes modernes à l'université Columbia à New York1. Trente ans après, son meurtre continue d'être ressenti comme un coup dur porté au mouvement national palestinien.

La première rencontre entre Arafat et Abou Iyad a lieu au Caire en 1951, dans le cadre de l'Union générale des étudiants palestiniens (GUPS). Les deux jeunes hommes ont respectivement 22 et 18 ans et sont déjà conscients que leurs compatriotes chassés de leurs demeures et spoliés de leurs droits « n'ont rien à attendre des régimes arabes, dont la plupart sont corrompus ou liés à l'impérialisme », ni des « partis politiques de droite ou de gauche. »

« Nous croyions que les Palestiniens ne devaient compter que sur eux-mêmes », avait coutume de rappeler Salah Khalaf, né à Jaffa en 1933 et dont les parents ont été contraints de se réfugier à Gaza juste avant la création d'Israël en 1948. Les deux étudiants très politisés se relaient entre 1952 et 1956 à la tête du syndicat étudiant, devenu au fil des années une pépinière de militants dévoués à la libération de leur pays de la colonisation sioniste.

Le temps de la clandestinité

Muni d'une licence de philosophie et de psychologie de l'université du Caire et d'un diplôme de sciences de l'éducation de l'université d'Ain Shams, Abou Iyad rentre en 1958 à Gaza, contrôlée alors par l'Égypte. Il entame une carrière d'enseignant dans une école de jeunes filles. L'année suivante, il rejoint Arafat au Koweït où se trouve une importante communauté palestinienne, et prend part avec d'autres militants, dont Abou Jihad (Khalil El-Wazir), à la fondation dans la clandestinité du mouvement Fatah.

Malgré ses moyens très limités, le Fatah s'engage dans la résistance armée contre Israël avant sa mise en orbite officielle le 1er janvier 1965. L'occupation par Israël, lors de la guerre de juin 1967, de ce qui reste de la Palestine, du Sinaï égyptien et des hauteurs du Golan syrien donne une impulsion considérable à la capacité de mobilisation du Fatah et renforce le crédit de ses jeunes dirigeants parmi les Palestiniens.

Le mouvement rejoint en 1968 l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), dominée dès sa création en 1964 par la Ligue des États arabes dont l'impuissance et les querelles entre ses membres sont légendaires depuis ses débuts en 1945.

Abou Iyad exerce pendant plus de deux décennies une grande influence sur les choix politiques de l'OLP, dont le comité exécutif est présidé depuis février 1969 par Arafat, parallèlement à ses responsabilités en matière de sécurité au sein du Fatah. Mais la popularité croissante de l'OLP dans le monde arabe durant les années 1970 ajoutée à ses percées diplomatiques sur la scène internationale et à la volonté de ses dirigeants de préserver leur autonomie de décision n'était pas de nature à plaire, surtout aux régimes de Bagdad, de Damas et de Tripoli.

Pour un État démocratique et non confessionnel

Abou Iyad multiplie les mises en garde contre le danger que représente pour la cause palestinienne l'existence de groupuscules dissidents, armés jusqu'aux dents, manipulés et hébergés par les régimes irakien, syrien et libyen. Ces avertissements du dirigeant palestinien exaspèrent le président Saddam Hussein et le colonel Mouammar Kadhafi. Ils le considèrent désormais comme une épine dans leurs pieds.

C'est davantage Yasser Arafat qu'Abou Iyad qui est l'objet de la vindicte du président syrien Hafez Al-Assad. En effet, le régime syrien avait lâché contre lui des groupes comme Al-Saika et le Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général (FPLP-CG), pour obtenir son éviction de la direction de l'OLP et infliger une défaite écrasante aux combattants du Fatah au Liban à partir du milieu des années 1970, dans le contexte de la guerre civile.

L'esprit critique et la franchise d'Abou Iyad sont appréciés des Palestiniens de différents bords, y compris par les dirigeants de gauche du FPLP et du Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP), qui le trouvent plus ouvert au dialogue que la plupart de ses collègues du comité central du Fatah. Il est l'un des premiers dirigeants à défendre l'idée d'un État démocratique et non confessionnel en Palestine, rassemblant juifs, chrétiens et musulmans. Mais il est conscient que dans un monde arabe dirigé d'une main de fer par des dictateurs dont le principal souci est de rester au pouvoir et de museler leurs peuples, le chemin menant vers l'établissement d'un État palestinien indépendant sera très long et semé d'embuches : « Franchement, je ne crois pas que ma génération aura la chance de savourer la joie que susciterait la naissance d'un État palestinien indépendant, même sur une partie très exiguë de la Palestine. »

Abou Iyad est aussi le premier à reconnaître les erreurs d'analyse de l'OLP à propos de la réalité qui prévaut dans le monde arabe. Il met en garde contre la « bureaucratisation excessive » et le manque de transparence. Il fustige également la tendance des dirigeants de l'OLP à croire qu'il serait « bénéfique » de préserver les relations avec les régimes arabes « au détriment des masses populaires opposées à ces régimes. »

Outre le manque de moyens et de savoir-faire en matière de relations publiques, Abou Iyad avoue que la principale cause de l'échec de la direction de l'OLP réside dans son « ignorance des sociétés occidentales et de la complexité des mécanismes démocratiques » en leur sein. Il ajoute : la plupart du temps, nous ne savons pas distinguer, notamment en ce qui concerne les États-Unis, entre la politique impérialiste du gouvernement » et la manière dont le peuple américain se forge une opinion à l'égard du peuple palestinien. Ces lacunes quant à la connaissance de la complexité de la société américaine chez les dirigeants palestiniens sont toujours d'actualité.

Assassiné par des rivaux

Contrairement à d'autres figures influentes du Fatah assassinées par des agents du Mossad comme Abou Jihad (Khalil El-Wazir), tué en 1988 à Tunis, ou bien Abou El-Walid (Saad Sayel), Abou Youssef Al-Najjar, Kamal Adwan et Kamal Nasser, abattus entre 1973 et 1982 au Liban, Abou Iyad a été criblé de balles en compagnie de deux de ses camarades, Aboul Hol (Hayel Abdelhamid) et Abou Mohammed (Fakhri El-Omri) par un jeune Palestinien du nom de Hamza Abou Zeid.

Ce dernier a été recruté par le Fatah-Conseil révolutionnaire d'Abou Nidal (Sabri El-Banna), un groupe dissident du Fatah. Abou Iyad estimait que cette formation « servait consciemment ou inconsciemment » les intérêts d'Israël et qu'elle avait fait plus de mal à la cause palestinienne qu'aux « ennemis sionistes » qu'elle prétendait combattre. Abou Iyad soutenait que la campagne d'assassinats de dirigeants de l'OLP menée par Abou Nidal dans les pays occidentaux servait Israël et alimentait sa propagande.

Le Fatah-Conseil révolutionnaire a été pendant de longues années soutenu et manipulé par le président Saddam Hussein et le colonel Mouammar Kadhafi. Or, Abou Iyad avait dès 1984, lors du Conseil national palestinien tenu à Amman, accusé le leader libyen de ne pas avoir tenu sa promesse faite à la direction de l'OLP, deux ans plus tôt, de fournir des équipements militaires pour résister à d'éventuelles attaques israéliennes. D'autre part, alors que l'OLP avait appuyé l'invasion irakienne du Koweït le 2 août 1990, Abou Iyad s'y était publiquement opposé, mettant en garde contre ses conséquences désastreuses pour la cause palestinienne.

L'auteur du triple meurtre commis trois jours avant l'offensive de la coalition internationale contre les troupes irakiennes occupant le Koweït était arrivé à Tunis depuis Tripoli cinq mois avant. Bien qu'il ait avoué aux services de sécurité tunisiens et palestiniens qu'il avait été chargé par Abou Nidal de tuer Abou Iyad, sa condamnation à mort et son exécution hâtive par l'OLP n'ont pas permis d'éclairer l'opinion arabe et internationale sur les tenants et les aboutissants de ce coup dur infligé au leadership du mouvement national palestinien.

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Sauf mention contraire, toutes les citations sont tirées du livre Palestinien sans patrie. Entretiens avec Éric Rouleau, Fayolle, Paris, 1978.


1The Hundred Years' War on Palestine : A History of Settler Colonialism and Resistance, 1917-2017, Metropolitan Books, 2020.

Confidences saoudiennes

Par Laurent Bonnefoy

Itinéraire d'une Française expatriée dans le royaume, à la rencontre des Saoudiennes et des Saoudiens.

La littérature de voyage centrée sur la découverte, le risque et la précarité a pour une large part laissé place au récit ou témoignage « d'expatriation ». C'est que le voyage en lui-même a changé de forme, se banalisant et se balisant, au moment où il est admis que l'aventure s'est raréfiée1. De Gertrude Bell et Freya Stark en passant par Wilfried Thesiger et Joseph Kessel, les voyageurs européens ont écrit quelques belles pages sur la péninsule Arabique au cours du XXe siècle. Face à ces textes, le sous-genre du « récit d'expatriation » contemporain, souvent écrit au féminin, est peut-être hâtivement méprisé, réduit à un pis-aller, notamment quand la législation des pays d'accueil interdit aux femmes qui accompagnent leur conjoint de travailler, et que celles-ci peuvent trouver dans l'écriture une « occupation ». C'est le cas dans les monarchies du Golfe.

Et pourtant, les expériences que révèlent ces textes peuvent avoir une valeur propre2. C'est le cas de l'ouvrage Intime Arabie écrit par Laetitia Klotz qui, par sa sensibilité, nous en dit autant sur la société saoudienne que sur la condition « d'expatriée » occidentale accompagnant, avec deux jeunes enfants, un mari employé dans l'industrie pétrolière.

Depuis une dizaine d'années, le rapport qu'entretiennent ces catégories privilégiées (souvent opposées dans l'imaginaire collectif aux « travailleurs » asiatiques réduits à un statut de quasi-esclavage) avec leurs sociétés d'accueil au Proche-Orient a fait l'objet de divers travaux en sociologie. Dans le champ français, les recherches de Clio Chaveneau sur la Palestine ont pu insister sur les questions spécifiques d'engagement, quand celles d'Amélie Le Renard sur Dubaï ont tenté de souligner l'articulation entre les expériences « d'expatriation » (dès lors justement ramenées à ce qu'elles sont réellement : une forme comme une autre de migration) et des régimes de domination variés et caractérisés par l'intersectionnalité entre classe, race et genre — une hypothèse également défendue par Claire Cosquer dans sa thèse sur les Français à Abou Dhabi.

Ouverture sur l'Autre

Certes, Laetitia Klotz n'échappe pas systématiquement à certains raccourcis, notamment pour ce qui concerne la question de la religion. Ainsi, les ressorts orientalistes dans l'écriture ne sont pas toujours effacés, en particulier quand la question du voile ou celle de la sexualité sont abordées. Le champ lexical de l'occultation et de la découverte à travers des portes qui sont « dures à enfoncer » (p. 61) ou des foulards qu'il convient de soulever traverse les pages, faisant écho aux discussions déjà anciennes sur cet Orient « inconnu », « complexe » et « exceptionnel ». Toutefois, le récit que livre l'autrice de son expérience pendant trois années (2011-2014) à Al-Jubail, ville pétrolière et industrielle de taille moyenne sur la côte orientale de l'Arabie saoudite, rend compte d'une approche nuancée. Il ne s'attarde guère sur les enjeux habituels en Arabie saoudite que sont le « statut de la femme » et le poids du « wahhabisme ».

L'autrice apporte indirectement un contrepoint ou un complément à certains des travaux scientifiques mentionnés plus haut. Ceux-ci insistent fréquemment sur les logiques de racisme structurel à l'œuvre parmi les « communautés expatriées » blanches des monarchies du Golfe. Ce faisant, ils contribuent aussi parfois à quelque peu se désintéresser de la pluralité et la richesse d'expériences ouvertes sur la société d'accueil et conscientes des limites de leur position, ainsi que la propension des individus à s'engager dans la démarche auto-réflexive que porte Intime Arabie.

Évidemment, la question du traitement par les sociologues de ces trajectoires individuelles « critiques » ou « lucides » (qui seraient alors a priori construites comme exceptionnelles ou singulières) est complexe et ne vient jamais effacer la domination ou le racisme ; tout comme le fait d'avoir une « amie noire » ou d'aimer manger du couscous. Pourtant, elles existent et méritent à cet égard l'attention, car elles viennent révéler, tout comme chez le transfuge de classe, des enjeux passionnants sur le rapport à l'altérité, mais aussi la condition de « femme au foyer » comme d'Occidental dans la péninsule Arabique.

Apprendre l'arabe, chercher aussi souvent que possible à sortir de son compound ou camp décrit comme une prison, ou à tisser des liens avec les Saoudiens et les autres immigrés constituent des aspirations dont le caractère n'est pas nécessairement exceptionnel. Il n'est pas impossible que nombreux soient celles et ceux qui, en Arabie saoudite ou ailleurs, érigent en norme un discours critique de leur propre condition de privilégiés. Cette dimension réflexive, bien que très probablement illusoire, demeure néanmoins stimulante à observer et le récit ici livré nous en fournit l'occasion.

Intime Arabie rend compte avec une certaine fraicheur, mais non sans profondeur, des dynamiques saoudiennes, particulièrement liées à la place des femmes, si fréquemment fantasmée. Laetitia Klotz poursuit une quête pour aller au-delà des faux-semblants et donner à entendre ce que les Saoudiens ont à dire, faisant des chapitres successifs une progression vers son propre effacement en tant qu'autrice.

La sortie du microcosme « expatrié » qu'offre la perspective d'un emploi d'enseignante de français à l'Université des femmes puis au lycée international constitue ainsi l'enjeu du récit. L'ambition est donc de laisser place à la société saoudienne et non de s'apitoyer sur son propre sort de « desperate housewife  » installée dans un compound volontairement déconnecté de la société qui porte le nom poétique de Murjan (Corail) Village non loin de « Fanateer Beach. The world most famous beach (sic !) », dixit un panneau. C'est là indéniablement une démarche d'écriture aussi intéressante que louable.

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Laetitia Klotz, Intime Arabie. Confidences saoudiennes, Éditions Transboréal, octobre 2020.
371 p.
13,90 euros


1Guillaume Thouroude, La pluralité des mondes. Le récit de voyage de 1945 à nos jours, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2017.

2Lire par exemple Carolyn Han, Where the Paved Roads End. One Woman's Extraordinary Experiences in Yemen, Potomac Books, 2011, ou Jennifer Steil, The Woman Who Fell From the Sky. An American Woman's Adventures in the Oldest City on Earth, Broadway Books, 2010.

Moustapha Ibrahim, poète mélancolique de la Révolution égyptienne

Par Dalia Chams

Considéré comme l'un des principaux chantres de la révolution du 25 janvier 2011, Moustapha Ibrahim mêle dans ses vers douleur et exaltation. Avec El-Zaman (éditions El-Karma, 2020, Le Caire), il vient de remporter le prix du meilleur recueil de poésie en arabe dialectal. Rencontre autour des blessures de sa génération.

Surnommé « le poète de la révolution », celle du 25 janvier 2011, Moustapha Ibrahim oscille entre espoirs et déceptions dans son dernier recueil de poésie en arabe égyptien, El-Zaman (Le Temps). Souffrant d'un blocage d'écriture entre 2014 et 2017, il avait besoin d'un certain temps pour « faire le point et recoller les morceaux ».

« Est-ce la voix de la défaite ou celle de la raison, qui me chuchote à l'oreille, doucement, sans souffle ? Il ne faut pas forcément changer la vie, une petite part ça suffit, ou juste quelque chose de minime en nous », dit-il dans son recueil qu'il a publié en février 2020 et qui lui a valu, en décembre de la même année, le prix Ahmed Fouad Negm de la poésie en arabe dialectal. Negm était connu pour ses poèmes révolutionnaires et ses critiques virulentes envers le régime égyptien. Il a formé un tandem avec son ami Cheikh Imam, musicien et chanteur non-voyant qui fut lui aussi le chantre politiquement engagé des pauvres et des sans-voix.

Au fil des ans, Moustapha Ibrahim a appris à composer avec la réalité et à modérer ses élans : « Je ne veux pas que la défaite soit l'emblème de ma génération et de la révolution. La vie nous impose une réalité que l'on ne peut contrôler ; savoir l'accepter est un signe de maturité. Nous sommes quand même parvenus à rompre avec la stagnation de l'époque Moubarak. La vie politique est complètement verrouillée, les libertés bafouées, mais il y a eu quelques changements. Certaines personnes ont été profondément marquées par ce qui s'est passé », souligne le poète, né au Caire en 1986 et appartenant à la génération de celles et ceux qui ont fait la révolution. Et il ajoute :

Une révolution n'a pas une fin tranchée comme une guerre. Nous avons passé plusieurs années à nous interroger : avons-nous gagné ou perdu ? Les générations suivantes vont nous poser des questions sur ce qui s'est passé, et ma génération sera coincée sans réponses définitives, car l'expérience révolutionnaire n'est pas entièrement consommée. Cette période était exténuante, nous étions dans le brouillard. Je n'arrivais pas du tout à écrire. Le fait d'être considéré comme le poète de la révolution me mettait la pression. Je me demandais : pourrais-je écrire sur autre chose ? Et sur quoi ?

Dans son recueil, il laisse la porte entrouverte :

Il est temps de nous séparer, de profiter de la vie, de sortir du labyrinthe chacun à sa manière, et que nos chances se multiplient, que nos noms ne soient plus ensemble, mais dispersés, sans pour autant nous dire au revoir, dans l'espoir de nous croiser et à nouveau, de rêver grand.

« Les vieilles chansons seront les nôtres »

Progressivement, Moustapha Ibrahim a recommencé à écrire en 2017, sans vraiment comprendre où était le déclic. Il a mis trois ans à rassembler 33 poèmes, résumant l'expérience de sa génération. « Aujourd'hui, on est jeunes. Demain, on parlera comme nos parents. Les vieilles chansons seront les nôtres, elles nous rappelleront nos années de jeunesse et de chants. On se dira que la vie était plus douce, les gens plus sympas », fait-il remarquer dans un poème intitulé « Zay ahalina » Comme nos parents »).

L'entre-deux dans lequel se situe la génération de la révolution de 2011 a été synonyme de déceptions successives. « Nous avons été élevés selon les normes sociales et la morale des années 1960, du moins ce qui restait des valeurs socialistes : on nous inculquait que l'argent ne faisait pas le bonheur, on regardait les mêmes chaînes de télévision, les mêmes dessins animés…, raconte Moustapha Ibrahim. Puis notre monde a basculé, nos idoles ont changé de cap, alors que leurs écrits alimentaient nos rêves. Ceux qui sont nés plus tard que nous ont les pieds sur terre, moins d'illusions et s'adaptent davantage au nouvel ordre mondial et au néolibéralisme. Je reste très attaché à mes semblables, avec qui j'ai partagé l'expérience bouleversante de la révolution et qui ont vu les dix dernières années leur filer entre les doigts ».

Déjà dans son deuxième recueil El Manifesto (Le Manifeste) qui date de 2013, Moustapha restituait ces moments collectifs forts : « Ma fratrie des années 1980, le voyage en votre compagnie est agréable, mais effrayant ». Il chroniquait la révolution avortée, y voyant une « arche de Noé » qui permettrait au pays de survivre au déluge et de se libérer du joug des « généraux ». Dans El-Zaman, il continue de décrire les affrontements entre manifestants et contre-révolutionnaires, soucieux de livrer son témoignage. Son ton y est toutefois plus mélancolique : « Rien dans cet univers ne laisse deviner que je suis libre, sauf ces quelques secondes où je laisse filer mes idées, au gré de l'inspiration », écrit-il dans « El-Choroud » Divagation »).

À chaque fois qu'il se sent isolé, il se retire dans son appartement du mont Mokattam (au sud du Caire) pour travailler le bois et fabriquer des meubles. Le poète nourrit également un projet de dictionnaire du dialectal égyptien, entamé il y a quelques années avec une équipe à l'initiative de l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO). Cela lui permet de plonger dans les méandres de cette langue qu'il aime tant. « Je m'amuse à traduire vers l'égyptien dialectal des textes de poètes colombiens tels Le Dieu qui adore, de Raul Gomez Jattin1, et Nocturne de José Asunsion Silva2, que je viens d'enregistrer sur Soundcloud. Je prépare également des articles sur des faits et des mystères scientifiques, suivant l'exemple du savant italien Carlo Rovelli, dans son ouvrage Sept brèves leçons de physique3. Je ne sais pas encore si ce sera en dialectal ou en arabe classique », précise le poète, qui a suivi une formation d'ingénieur à l'université du Caire.

« Un baba cool à l'âme fougueuse »

Assis sur un canapé couvert de tissu bleu qu'il a lui-même fabriqué, il laisse libre cours à ses pensées :

Plusieurs jeunes ont choisi de composer des vers en langue vernaculaire au lendemain de la révolution, car c'est une langue plus proche du peuple, de sa culture. On ignore encore ce qui adviendra de la poésie à l'âge du numérique, où tout se transforme en contenus, créés selon les formats des plateformes digitales. Tous les grands poètes de la langue dialectale, comme Fouad Haddad, Salah Jahine, Ahmed Fouad Negm, Abdel-Rahman El-Abnoudi et Sayyed Higab4 qui se sont battus toute leur vie pour la liberté et la patrie ont aujourd'hui disparu. Par leurs écrits, ils avaient préparé la révolution. Negm qui a fait 18 ans de prison a dû être très heureux en écoutant la foule reprendre ses chansons sur la place Tahrir, alors qu'elles avaient été écrites des années auparavant. Il était à mes yeux un baba cool à l'âme fougueuse, dont l'esprit de révolte nous surpassait !

Moustapha l'avait rencontré à trois ou quatre reprises dans les locaux de l'ancienne maison d'édition Merit5, rue Qasr El-Nil. Cet appartement du centre-ville cairote était l'un des foyers de la révolution pour le poète trentenaire. C'est là qu'il s'entretenait régulièrement avec des amis et qu'il a tenu la soirée de dédicace de son tout premier recueil publié à compte d'auteur, Western Union, d'après le nom de la fameuse entreprise américaine, spécialisée dans les transferts d'argent internationaux. « Par un hasard de calendrier, la dédicace du livre a eu lieu la veille du premier jour de la révolution ! J'ai trouvé que le titre était assez vendeur, mais qu'il exprimait bien aussi cette période de ma vie, où tout tournait autour de la somme que m'envoyait mon père tous les mois depuis les États-Unis. Il nous avait quittés ma mère et moi alors que je n'avais que deux ans, et nous avons découvert une dizaine d'années plus tard qu'il avait émigré là-bas et refait sa vie. Je l'ai rejoint après mes études, j'ai même obtenu la fameuse green card, mais je n'ai pas pu supporter le mode de vie des Américains et je suis rentré en Égypte au bout d'un an », raconte Moustapha Ibrahim.

Pour lui, le centre-ville a perdu son charme après le déménagement et la fermeture de la maison d'édition, puis la disparition de son ami proche, le plasticien Bakr El-Galass, en 2017. L'appartement de ce dernier, également dans le centre, était une pépinière de talents où se retrouvaient presque tous les jeunes créateurs issus de la révolution. Le recueil primé lui est dédié :

Je me dis : il a juste déménagé ou quitté la maison. Cher ami, ce n'est pas une fin, mais peut-être le début. Rien ne peut te vaincre maintenant, rien ne peut te faire du mal, après la mort. Il n'y a plus le souci de demain ni du temps. Nul ne peut t'importuner par sa voix haute.

Pour Moustapha Ibrahim, « la mort n'est finalement qu'une fenêtre ».


1Né en 1945 à Carthagène des Indes, en Colombie, et mort dans la même ville en 1997.

2Né en 1865 à Bogota et mort dans la même ville en 1896, il est considéré comme l'un des précurseurs du modernisme. Il s'est suicidé avant d'avoir 31 ans.

3Ce best-seller mondial a été publié en italien en 2014. Il a ensuite été traduit en 24 langues.

4De grandes figures de la poésie égyptienne écrite en dialectal, nées dans la première moitié du 20e siècle, tous des intellectuels de gauche.

5Maison fondée en 1998 au centre-ville du Caire par Mohamed Hachem, un intellectuel de gauche qui a publié de jeunes auteurs et des livres polémiques.

Liban. « Le peuple, la ligne rouge »

Par Marina Da Silva

Projeté au Festival du monde arabe de Montréal et sélectionné par Amnesty International pour le festival Au cinéma pour les droits humains, Le Cèdre d'octobre de Salim Saab, qui couvre les premiers mois euphoriques de la thawra libanaise sera visible en ligne du 28 au 30 janvier à 17 h dans le cadre de La Nuit des idées (Mains d'œuvres).

Le 17 octobre 2019, après que le gouvernement a annoncé de nouvelles taxes, notamment sur les appels WhatsApp qui permettent aux Libanais de rester en contact avec leurs familles exilées aux quatre coins du monde, la colère explose et le pays se révolte, du nord au sud, d'est en ouest. Toutes les générations sont dans la rue pour exiger la justice sociale et la chute de tous les responsables d'un système corrompu. « Keloun yaâ'ni keloun – Tous, ça veut dire tous ».

Le journaliste franco-libanais Salim Saab est alors à Beyrouth et rejoint les premières manifestations. Il ne quittera plus la rue jusqu'en janvier 2020, caméra à la main, filmant avec avidité ses compatriotes et recueillant leurs témoignages. Cela donnera Le Cèdre d'octobre, un documentaire de 58 minutes qu'il réalise et monte seul avec des moyens techniques minimalistes, et qui va droit au cœur de cette immense vague populaire tragiquement refoulée. D'où vient-elle et jusqu'où ira-t-elle, même si elle semble aujourd'hui figée ? C'est l'interrogation qu'il veut explorer en archivant cette parole singulière et collective qui couvait depuis une trentaine d'années.

Une révolution en germe

Si on a vu de multiples images de Beyrouth et du Liban tout entier se déverser lors de ces révoltes sur les réseaux sociaux et chaînes télévisées par fragments et par intermittences, la durée du documentaire construit une narration qui s'inscrit dans la revendication d'indépendance du pays. Une revendication qui est, sans doute pour la première fois, l'affaire de tous, hommes et femmes, jeunes et anciens, venant dynamiter toutes les assignations confessionnelles dans le chaos et la fête.

On est saisi par la puissance de cette mobilisation populaire qui tente de passer de la violence dévastatrice à la tentative d'élaboration d'une révolution où les jeunes et les femmes sont en première ligne : « On ne craint rien, on ne baisse pas la tête. » Elle est restituée avec une attention à toutes ses composantes, militants, travailleurs, artistes, étudiants, mères de famille, pour en dessiner la détermination et l'espérance : « Le peuple, la ligne rouge »1

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Les femmes à la manœuvre

Impressionnante Place Ryad El-Solh, noire de monde. Sur la place des Martyrs, la fresque d'un immense poing fermé se dresse, entouré par la foule. Le dôme du City Center, « L'œuf », est devenu un point de ralliement. Sur le Ring, l'axe qui relie l'est à l'ouest de la capitale, sur le tracé de la ligne de démarcation de la guerre civile – comme dans d'autres régions —, les femmes ont bloqué les routes, s'exposant sans peur.

Pour la féministe Azza Kabani de l'association Ma nationalité mon honneur (qui milite pour que les femmes puissent transmettre leur nationalité à leurs enfants), « la révolte a permis aux femmes de descendre dans la rue. Leurs droits sont bafoués, elles ne peuvent pas donner leur nationalité à leurs enfants ». L'actrice Wafa'a Celine Halawi renchérit sur leur rôle très actif et précise que de nombreux artistes en ont fait des symboles, comme Malak Alaywe qui, refusant d'évacuer devant un bâtiment officiel, a mis un coup de pied à un garde du corps armé d'une kalachnikov. Devant la banque du Liban, ce sont encore de jeunes femmes, voilées ou tête nue, qui scandent au mégaphone : « On veut faire chuter le pouvoir bancaire ». « La nation aux travailleurs, à bas le pouvoir capitaliste ».

Toute cette effervescence donnée à voir dans sa complexité et ses contradictions, mais mue par son rejet de la corruption et son exigence d'un État qui assure à tous des droits élémentaires est aussi mise en images par des graffeurs, danseurs de hip-hop, clowns, musiciens, qui déclinent dans leur art l'attente qu'ils portent dans leur cœur. Salim Saab compose lui-même du rap en français et en arabe ; il a déchiffré ce langage qui a pris possession de l'espace public et rompt avec le silence et le refoulement de la guerre civile. Il a saisi cette parenthèse « enchantée », juste avant la dégradation qui va précipiter le pays dans l'effondrement avec la dévaluation de la livre et son cortège de malheurs, dont la terrible explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020.

Envers et contre tout, il veut voir dans cette nouvelle génération qui s'est levée l'espoir de demain.

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1NDLR. « À bas le pouvoir voyou, le peuple est la ligne rouge », crie un jour un manifestant au mégaphone. La deuxième partie de la phrase fera ensuite partie des slogans des mobilisations.

B'Tselem. Un apartheid « sur tout le territoire sous l'autorité de l'État d'Israël »

Par Orient XXI

B'Tselem, l'organisation israélienne de défense des droits humains la plus représentative, a publié le 12 janvier 2021 Un régime de suprématie juive entre le Jourdain et la mer Méditerranée, c'est un apartheid, un rapport qui constitue un véritable basculement dans l'histoire de cette organisation fondée en 1989, en pleine première intifada palestinienne.

Pour la première fois, B'Tselem, la principale organisation israélienne de défense des droits humains, étend l'application du mot « apartheid » à la totalité des formes de gouvernement appliquées par Israël aux Palestiniens qui sont sous sa juridiction, qu'ils soient citoyens de l'État d'Israël ou pas. Pour la première fois, aussi, cette ONG détaille pourquoi ce terme lui apparait le plus approprié à la situation faite à la totalité des Palestiniens vivant sous la loi israélienne. Pour la première fois, enfin, 31 ans après sa fondation, elle affiche une ambition politique. Elle conclut ainsi son rapport, intitulé Un régime de suprématie juive entre le Jourdain et la mer Méditerranée, c'est un apartheid :

Lutter pour un avenir fondé sur les droits humains, la liberté et la justice est particulièrement crucial aujourd'hui. On peut imaginer plusieurs chemins pour parvenir à un futur juste dans la région qui s'étend du Jourdain à la Méditerranée. Mais nous devons tous commencer par dire non à l'apartheid.

Rappelons que B'Tselem a reçu le prix des droits de l'homme de la France en 2018.

Orient XXI publie ci-dessous des extraits de ce rapport.

* * *

« Plus de 14 millions de personnes, dont à peu près la moitié sont juives et l'autre palestiniennes, vivent entre le Jourdain et la Méditerranée sous un seul et même régime. Dans le discours public, politique, juridique et médiatique, la perception courante est celle de deux régimes séparés opérant côte à côte dans cette zone, séparés par la Ligne verte1. Le premier régime, à l'intérieur des frontières de l'État souverain d'Israël, est une démocratie permanente avec une population d'environ 9 millions de personnes, tous citoyens israéliens. Le second régime, dans les territoires dont Israël s'est emparé en 1967, et dont le statut final doit supposément être déterminé dans de futures négociations, est une occupation militaire temporaire imposée sur quelque cinq millions de sujets palestiniens.

[…]

« Au cours du temps, cette distinction entre deux régimes s'est de plus en plus éloignée de la réalité. Cette situation existe depuis plus de 50 ans — deux fois plus longtemps que l'État d'Israël a existé sans celle-ci. Des centaines de milliers de colons juifs résident maintenant dans des colonies permanentes à l'est de la Ligne verte, vivant comme s'ils étaient à l'ouest. Jérusalem-Est a été officiellement annexée au territoire souverain d'Israël et la Cisjordanie a été annexée en pratique. Plus important encore, la distinction obscurcit le fait que la région entière entre la Méditerranée et le Jourdain est organisée selon un unique principe : faire progresser et renforcer la suprématie d'un groupe — les Juifs — sur un autre — les Palestiniens. Tout ceci conduit à la conclusion que ce ne sont pas là deux régimes parallèles, dont le principe suprémaciste se trouverait, par hasard, être le même, mais bien un régime, gouvernant la zone entière et les gens qui y vivent, sur la base d'un seul principe d'organisation unique.

Diviser, séparer, régner

« Quand B'Tselem a été fondé en 1989, nous limitions notre mandat à la Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) et la Bande de Gaza, et nous nous abstenions d'aborder les questions de droits humains à l'intérieur de l'État d'Israël comme établi en 1948 […]. Pourtant, la situation a changé. Le principe d'organisation du régime a gagné en visibilité au cours des dernières années, comme en témoignent la « Loi fondamentale : Israël État-nation du peuple juif », promulguée en 2018, ou la promotion ouverte d'une annexion formelle de portions de la Cisjordanie en 2020. En lien avec les éléments décrits ci-dessus, tout cela signifie que ce qui arrive dans les territoires occupés ne peut plus être traité séparément de la réalité de l'ensemble de la zone sous contrôle israélien. Les termes que nous avons utilisés ces dernières années pour décrire la situation — comme « occupation prolongée » ou « réalité à un État » — ne sont plus adéquats. Pour continuer à combattre efficacement les violations des droits humains, il est essentiel d'examiner et de définir le régime qui gouverne la région entière.

[…]

« Dans la région entière entre la Méditerranée et le Jourdain, le régime israélien applique des lois, des pratiques et une violence d'État conçues pour cimenter la suprématie d'un groupe — les Juifs— sur un autre — les Palestiniens.[…]

« Les citoyens juifs vivent comme si la région entière était un espace unique (à l'exception de la Bande de Gaza). La Ligne verte ne signifie à peu près rien pour eux : qu'ils vivent à l'ouest, à l'intérieur du territoire souverain d'Israël, ou à l'est, dans des colonies qui ne sont pas formellement annexées à Israël, cela n'a pas d'importance pour leurs droits ou leur statut.

« L'endroit où les Palestiniens vivent, en revanche, est crucial. Le régime israélien a divisé la zone en plusieurs unités qu'il définit et gouverne différemment, accordant aux Palestiniens des droits différents dans chacune. La division n'est pertinente que pour les Palestiniens. L'espace géographique, qui est d'un seul tenant pour les Juifs, est une mosaïque fragmentée pour les Palestiniens :

  • les Palestiniens […] qui vivent sur le territoire défini en 1948 comme territoire souverain israélien sont des citoyens israéliens ; ils représentent près de 17% des citoyens de l'État. Si ce statut leur offre beaucoup de droits, ils ne jouissent pas des mêmes droits que les citoyens juifs, en théorie comme en pratique — comme expliqué en détail ci-dessous ;
  • environ 350 000 Palestiniens vivent à Jérusalem-Est, qui s'étend sur quelque 70 000 dunams2 qu'Israël a annexés à son territoire souverain en 1967. Ils sont définis comme « résidents permanents » d'Israël, un statut qui leur permet de vivre et de travailler en Israël sans avoir besoin de permis spéciaux, de recevoir les bénéfices sociaux et l'assurance maladie, et de voter dans les élections municipales. Malgré tout, la résidence permanente, contrairement à la citoyenneté, peut être révoquée à tout moment, à la discrétion totale du ministre de l'Intérieur. Dans certaines circonstances, elle peut aussi expirer ;
  • bien qu'Israël n'ait jamais annexé formellement la Cisjordanie, il traite ce territoire comme lui appartenant. Plus de 2,6 millions de sujets palestiniens vivent en Cisjordanie, dans des dizaines d'enclaves cloisonnées, sous un gouvernement militaire rigide, et sans droits politiques. Dans environ 40 % de ce territoire, Israël a transféré certains pouvoirs civils à l'Autorité palestinienne (AP). Mais l'AP est encore subordonnée à Israël et ne peut exercer ses pouvoirs limités qu'avec son consentement ;
  • la Bande de Gaza abrite près de deux millions de Palestiniens, lesquels sont également dépourvus de droits politiques. En 2005, Israël a retiré ses forces armées de la Bande de Gaza, démantelé les colonies qu'il y avait construites et abdiqué toute responsabilité pour le sort de la population palestinienne sur place. Mais après la prise de contrôle par le Hamas en 2007, Israël a imposé un blocus sur la Bande de Gaza qui est encore en vigueur. Pendant toutes ces années, Israël a continué à contrôler, de l'extérieur, presque chaque aspect de la vie à Gaza.

Des droits inférieurs à ceux des citoyens juifs

« Israël accorde aux Palestiniens un ensemble de droits bien distinct dans chacune de ces unités — mais toujours inférieur à celui accordé aux citoyens juifs.

[…]

Quatre méthodes principales utilisées par le régime israélien pour promouvoir la suprématie juive sont détaillées ci-dessous. Deux d'entre elles sont mises en œuvre de manière uniforme dans la région entière : la restriction de la migration des non-juifs et l'accaparement de terres palestiniennes pour construire des communautés réservées aux Juifs, tout en reléguant les Palestiniens à de petites enclaves. Les deux autres sont principalement mises en œuvre dans les Territoires occupés : des restrictions draconiennes sur le déplacement des Palestiniens non citoyens et le déni de leurs droits politiques.

[…]

« Toute personne juive dans le monde, ainsi que ses enfants, petits-enfants et conjoint ou conjointe, est habilitée à immigrer en Israël à n'importe quel moment et à recevoir la citoyenneté israélienne, avec tous ses droits associés. Ils reçoivent ce statut même s'ils choisissent de vivre dans une colonie de la Cisjordanie qui n'est pas formellement annexée au territoire souverain d'Israël.

En revanche, les non-juifs n'ont pas droit à un statut juridique dans les zones contrôlées par Israël. […] Les Palestiniens vivant dans d'autres pays ne peuvent immigrer vers la région située entre la Méditerranée et le Jourdain, même si eux-mêmes, leurs parents ou leurs grands-parents y sont nés et y ont vécu.

[…]

« Des citoyens palestiniens d'Israël ou des résidents de Jérusalem-Est peuvent facilement déménager en Cisjordanie (bien qu'ils risquent leurs droits et leur statut en le faisant). Les Palestiniens des Territoires occupés ne peuvent pas obtenir la citoyenneté israélienne et déménager vers le territoire où Israël est souverain3.

[…]

« En 2003, la Knesset a voté une Ordonnance temporaire (encore en vigueur) interdisant la délivrance de la citoyenneté israélienne ou de la résidence permanente aux Palestiniens des Territoires occupés qui épousent des Israéliens ou Israéliennes — contrairement aux citoyens d'autres pays.

[…]

« S'emparer des terres pour les Juifs tout en entassant les Palestiniens dans des enclaves Israël pratique une politique de « judaïsation » de la région, basée sur la pensée que la terre est une ressource censée bénéficier presque exclusivement au public juif. La terre est utilisée pour développer et étendre les communautés juives existantes et en construire de nouvelles, alors que les Palestiniens sont dépossédés et regroupés dans de petites enclaves surpeuplées. Cette politique a été pratiquée pour la terre dans le territoire israélien souverain depuis 1948, puis appliquée aux Palestiniens des Territoires occupés depuis 1967. En 2018, le principe sous-jacent a été inscrit dans la Loi fondamentale : Israël — État-nation du peuple juif.

[…]

Les Bédouins, des « envahisseurs »

« Israël a utilisé ces terres pour construire des centaines de communautés pour les citoyens juifs — et pas une seule pour les citoyens palestiniens. Il y a une seule exception : une poignée de villes et de villages construits pour concentrer la population bédouine, qui a été dépouillée de la plupart de ses droits de propriété. La majeure partie des terres sur lesquelles les Bédouins vivaient a été expropriée et enregistrée comme terre domaniale d'État. Beaucoup de communautés bédouines ont été définies comme « non reconnues » et leurs résidents comme « envahisseurs ». Sur des terres historiquement occupées par des Bédouins, Israël a bâti des communautés exclusivement pour les Juifs.

[…]

« Israël a aussi voté une loi permettant aux communautés avec des comités d'admission, qui se comptent par centaines dans tout le pays, de rejeter des candidats palestiniens pour raison d'« incompatibilité culturelle ».

« Le régime a utilisé le même principe d'organisation en Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) depuis 1967. […]Toutes les colonies sont des zones militaires fermées où les Palestiniens sont interdits d'entrée sans permis. Pour le moment, Israël a établi plus de 280 colonies en Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est), qui sont maintenant le domicile de plus de 600 000 juifs. D'autres terres encore ont été réquisitionnées pour construire des centaines de kilomètres de routes de contournement pour les colons.

« Israël a institué un système de planification urbaine séparé pour les Palestiniens en Cisjordanie, conçu principalement pour empêcher la construction et le développement.

« De vastes étendues de terrain ne sont pas disponibles pour la construction, car elles ont été déclarées terres d'État, zones de tir, réserves naturelles ou parcs nationaux. […] Le système de planification séparé est centré sur la démolition des structures construites sans permis […] Tout cela a parqué les Palestiniens dans des dizaines d'enclaves densément peuplées […].

« Israël permet à ses citoyens et résidents juifs et palestiniens de voyager librement dans toute la région […] [et] peuvent aussi quitter le pays et y revenir à n'importe quel moment. En revanche, les résidents de Jérusalem-Est n'ont pas de passeport israélien et une absence de longue durée peut avoir pour conséquence la révocation de leur statut4.

« Israël restreint systématiquement le déplacement des Palestiniens des Territoires occupés et leur interdit en général de se déplacer entre les unités. Les Palestiniens de Cisjordanie qui souhaitent entrer en Israël, à Jérusalem-Est ou dans la Bande de Gaza doivent faire une demande auprès des autorités israéliennes. […]

« Dans la Bande de Gaza, qui a été sous blocus depuis 2007, la population entière est emprisonnée puisqu'Israël interdit presque tout déplacement, pour entrer ou sortir — sauf dans les rares cas définis comme humanitaires. Les habitants de Gaza souhaitant se déplacer doivent remplir une demande spéciale de permis. Les Palestiniens qui souhaitent quitter Gaza ou les Palestiniens d'autres unités qui souhaitent y entrer doivent aussi soumettre une demande spéciale de permis auprès des autorités israéliennes. Les permis ne sont accordés qu'occasionnellement et ne peuvent être obtenus que par un mécanisme strict et arbitraire, ou régime des permis, qui manque de transparence et de clarté dans les règles d'attribution. Israël traite chaque permis accordé à un Palestinien comme un acte magnanime, plutôt que comme le respect d'un droit acquis.

[…]

« Les Palestiniens des Territoires occupés doivent aussi avoir une permission israélienne pour aller à l'étranger. En général, Israël ne leur permet pas d'utiliser l'aéroport international Ben Gourion, qui se trouve à l'intérieur de son territoire souverain. Les Palestiniens de Cisjordanie doivent emprunter des vols à l'aéroport international de Jordanie — mais ne peuvent le faire que si Israël leur permet de traverser la frontière avec la Jordanie. Chaque année, Israël refuse des milliers de demandes pour traverser cette frontière, sans explication. Les Palestiniens de Gaza doivent traverser par le point de passage de Rafah, contrôlé par l'Égypte — à condition qu'il soit ouvert, les autorités égyptiennes les laissent passer et ils peuvent entreprendre le long trajet à travers le territoire égyptien.

[…]

Le déni de l'engagement politique

« Comme leurs homologues juifs, les citoyens palestiniens d'Israël peuvent entreprendre une action politique pour promouvoir leurs intérêts, par exemple voter ou être candidats à une fonction publique. Ils peuvent élire des représentants, établir des partis ou rejoindre des partis existants. Cela dit, les élus palestiniens sont continuellement vilipendés […].

« Les quelque cinq millions de Palestiniens qui vivent dans les Territoires occupés ne peuvent pas participer au système politique qui gouverne leurs vies et détermine leur avenir. Théoriquement, la plupart des Palestiniens sont éligibles pour voter dans les élections de l'AP. Pourtant, comme les pouvoirs de l'AP sont limités, même si les élections se tenaient régulièrement (les dernières étaient en 2006), le régime israélien gouvernerait encore les vies des Palestiniens, puisqu'il se réserve le contrôle d'aspects majeurs de la gouvernance dans les Territoires occupés. Cela inclut le contrôle sur l'immigration, l'enregistrement de la population, les politiques de planification et d'aménagement du territoire, l'eau, les infrastructures de communication, les importations et exportations, et le contrôle militaire sur la terre, la mer et l'espace aérien.

[…]

« Une kyrielle de lois, comme la loi sur le boycott et la loi sur la Nakba a limité la liberté des Israéliens à critiquer les politiques liées aux Palestiniens dans toute la région. Les Palestiniens des Territoires occupés sont confrontés à des restrictions encore plus dures : ils ne sont pas autorisés à manifester ; beaucoup d'associations ont été interdites ; et presque toute déclaration politique est considérée comme une incitation à la violence.

[…]

« Un régime qui utilise lois, pratiques et violence organisée pour cimenter la suprématie d'un groupe sur un autre est un régime d'apartheid. L'apartheid israélien qui promeut la suprématie des Juifs sur les Palestiniens n'est pas né en un seul jour, ni d'un seul discours. C'est un processus qui est graduellement devenu plus institutionnalisé et plus explicite, avec des mécanismes introduits au cours du temps dans la loi et dans la pratique pour promouvoir la suprématie juive. Ces mesures accumulées, leur omniprésence dans la législation et la pratique politique, et le soutien public et judiciaire qu'elles reçoivent — tout cela forme la base de notre conclusion : la barre pour qualifier le régime israélien d'apartheid a été atteinte.

« Qu'est-ce qui a changé ? »

« Si ce régime s'est développé pendant autant d'années, pourquoi publier cet article en 2021 ? Qu'est-ce qui a changé ? Les dernières années ont vu un accroissement de la motivation et la volonté des institutions et des responsables israéliens d'inscrire la suprématie juive dans la loi et de déclarer ouvertement leurs intentions.[…].

« La loi fondamentale de l'État-nation, promulguée en 2018, enracine le droit du peuple juif à l'autodétermination à l'exclusion de tous les autres. Elle établit que distinguer les Juifs en Israël (et partout dans le monde) des non-juifs est fondamental et légitime. Sur la base de cette distinction, la loi permet la discrimination institutionnalisée en faveur des Juifs dans l'implantation, la domiciliation, le développement des terres, la citoyenneté, la langue et la culture. Il est vrai que le régime israélien a largement suivi ces principes auparavant. Mais maintenant, la suprématie juive est inscrite dans la loi fondamentale, ce qui en fait un principe constitutionnel contraignant — contrairement à la loi ordinaire ou aux pratiques des autorités qui pouvaient être remises en question.

[…]

« La logique du régime israélien et les mesures utilisées pour l'appliquer rappellent le régime sud-africain, qui cherchait à préserver la suprématie des citoyens blancs, en partie par une partition de la population en classes et sous-classes et l'attribution de différents droits à chacune. Il y a bien sûr des différences entre les deux régimes. Par exemple, la division en Afrique du Sud était basée sur la race et la couleur de peau, alors qu'en Israël elle est basée sur la nationalité et l'ethnicité. […] Pourtant, que ce soit dans le discours public ou le droit international, l'apartheid ne signifie pas une copie exacte de l'ancien régime sud-africain. Aucun régime ne sera jamais identique. « Apartheid » a depuis longtemps été un terme indépendant, enraciné dans des conventions internationales, se référant au principe d'organisation d'un régime : promouvoir systématiquement la domination d'un groupe sur un autre et travailler à la cimenter.

[…]

« La dure réalité décrite ici peut continuer de se détériorer si de nouvelles pratiques sont introduites — avec ou sans la législation pour les accompagner. Cela étant dit, cette situation a été mise en place par des personnes, et d'autres personnes peuvent la faire empirer — ou œuvrer à la remplacer. Cet espoir est la force motrice derrière ce communiqué. Comment combattre une injustice si elle n'est pas correctement identifiée ? L'apartheid est le principe organisateur ; le reconnaître n'est pas un fatalisme. Au contraire : c'est un appel au changement. »

[…]

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Les notes sont de la rédaction.


1La frontière entre Israël et les actuels territoires palestiniens occupés depuis 1967.

21 dunam = 1000 mètres carrés.

3à l'ouest de la Ligne verte.

4Et donc l'impossibilité de résider à Jérusalem.

Marie

Par Karim Ifrak

Marie, la Sainte Vierge ou la Vierge Marie des chrétiens, nommée Maryam dans le Coran, est incontestablement la femme la plus connue des mondes chrétien et musulman. Une femme que le Coran expose comme un modèle de vertu et de droiture, une Mère courage exemplaire à laquelle il rend hommage, notamment en la présentant comme « la fille d'Imran », Maryam Bent ᶜImrān (Coran, 66 : 12)1. Une filiation mise en évidence pour rompre avec la tradition patriarcale d'un milieu arabe qui ne reconnaissait aux femmes que quelques menus droits. Mais aussi la réplique à une tradition séculaire qui accordait aux jeunes enfants du seul sexe masculin le droit de se consacrer, dès la naissance, au service du sanctuaire. Ce non-dit résonne avec la force d'une réparation à travers le verset 36 de la sourate 3 :

Et lorsqu'elle eut mis son enfant au monde (Anne, mère de Marie), elle s'écria : ‟Seigneur, j'ai donné naissance à une fille” – Dieu le savait bien – ‟Un garçon n'est point pareil à une fille”.

Aux yeux du Coran, la question est on ne peut plus tranchée : l'élu(e) peut être, selon la volonté seule de Dieu, indifféremment un homme ou une femme, la priorité étant accordée à la pureté intérieure et à l'intégrité morale, et non au genre ou à la classe sociale. Ainsi, dans de nombreux passages, parfois différents par le fond comme par la forme, le Coran revient sur la vie de cette femme au destin exceptionnel qu'il présente comme vertueuse, ayant consacré sa vie entière à l'adoration exclusive du Dieu Unique. Il y convoque les circonstances exceptionnelles de sa naissance, l'espace familial au sein duquel elle fut élevée, marqué par une intense spiritualité, ainsi que sa profonde et haute intimité avec Dieu. Et bien évidemment, il s'attarde, avec moult détails, sur l'abondance de grâce répandue en elle et autour d'elle.

Dans le Coran, Marie est présente presque partout. En plus du privilège d'être mentionnée tout court dans le Coran avec les égards les plus manifestes, elle est l'unique personne à être citée nommément, hormis les 27 prophètes mentionnés dans le Texte (dont 13 dans la sourate 6, versets 84-85), à savoir : Idrīs (Hénoch), Nūh (Noé), Hūd (parfois identifié comme Héber), Sālih, Ibrāhīm (Abraham), Lūt (Loth), Ismā'īl (Ismaël), Ishāq (Isaac), Yūnus (Jonas), Ayyūb (Job), Yaᶜqūb (Jacob), Yūsuf (Joseph), Shuᶜayb (Jethro), Mūsa (Moïse), Hārūn (Aron), Dhū al-Kifl (Ezéchiel), Ilyās (Élie), al-Yasᶜ (Élisée), Dāwūd (David), Sulaymān (Salomon), al-ᶜUzayr (Ezra), Zakariyā (Zakari), ᶜĪsā (Jésus), Yahyā (Jean le baptiste), Muhammad, en plus de Ādam (Adan) et Luqmān au sujet desquels les propos divergent. Concernant les autres prophètes, certes largement plus nombreux que les 27 qu'il cite, le Coran en fait simplement référence à travers le verset 78 de la sourate 40 :

Certes, Nous avons envoyé avant toi des Messagers. Il en est dont Nous t'avons raconté l'histoire ; et il en est dont Nous ne t'avons pas raconté l'histoire.

Au sein du texte coranique, de nombreuses personnes, des prophètes, des hommes, mais également des femmes sont certes signalés, mais jamais nommément. Dans le cas des femmes, on peut identifier Hawā' (Ève), mère de l'humanité, les épouses de Noé, d'Abraham, de Loth, d'al-ᶜAzīz (Potiphar) et de Firaᶜūn (Pharaon) ; ainsi que la mère et la sœur de Moïse, la mère de Marie, ᶜĀ'ysha (Aïcha) l'épouse du Prophète, ou encore Oum Jamil, épouse de son oncle Abou-Lahab et Khawla, épouse de l'un des compagnons de Mohammed. Dans le cas des hommes, assez nombreux également, un seul nom fait exception : Zayd, fils adoptif du Prophète. Cité dans la sourate 33, verset 37, il y est mentionné à des fins purement juridiques avec le but d'invalider définitivement une vieille tradition arabe tribale.

Une haute considération à laquelle il est légitimement possible d'ajouter le fait qu'elle est la seule figure biblique citée à travers plusieurs phases de son existence : sa naissance miraculeuse, son enfance dédiée exclusivement à la spiritualité et son rôle de mère d'un prophète d'exception.

Plus souvent citée que la plupart des prophètes

Citée nommément 34 fois, au cœur de 12 grandes sourates et à travers des dizaines de versets, contre 19 dans les Évangiles et les Actes des Apôtres, ce score offre à Marie l'avantage de dépasser, parfois largement, celui de la poignée de prophètes cités dans le Coran. Concernant ces 34 occurrences, Marie est citée seule à 11 reprises, contre 24 où son nom est associé à celui de son fils Jésus. Un score qui lui accorde la quatrième place, derrière Moïse, Abraham et Noé qui comptabilisent respectivement 136, 69 et 43 citations, mais bien devant Joseph, Jésus et Adam, Aron, Isaac et l'homme du Coran lui-même, avec pour crédits respectifs : 27, 25, 25, 20, 17 et 4 seulement. Or, si Moïse peut se targuer d'être le Messager le plus cité dans le Coran, avec un score absolu de 136 citations, il se trouve que Marie lui dispute la vedette à la faveur de deux éléments de taille :

➞ premièrement, elle est citée dans douze grandes sourates, contre seulement dix pour Moïse. Des sourates qui couvrent, le long de plus d'une décennie, les deux périodes de la révélation coranique ; à savoir mecquoise et médinoise. Une longévité qui en dit long sur la place importante qu'occupe Marie dans la révélation coranique d'une part et dans la tradition islamique de l'autre, eu égard, notamment, à la durée de la révélation qui s'est prolongée 23 ans durant. Ainsi, le nom de Marie est réitéré dans trois sourates mecquoises, à savoir : « Marie », « Les Prophètes » et « Les Croyants ». Une première liste suivie de neuf autres, de facture médinoise : « La Génisse », « La Famille de Imran », « Les Coalisés », « Le Fer », « Les Femmes », « Le Repentir », « L'Interdiction », « Le Rang » et « La Table garnie ». Un ensemble de douze sourates qui comptabilise une cinquantaine de versets ;

➞ deuxièmement, une sourate entière du Coran porte son nom, la sourate « Marie ». Une haute distinction qui en cache une autre, vu qu'elle fait, à cette occasion également, partie du cercle extrêmement restreint des prophètes qui ont eu l'insigne honneur de voir des sourates hisser haut leurs noms : « Jonas », « Houd », « Joseph », « Noé », « Abraham », « Luqmān » et enfin « Mohammed ».

En outre, Marie est désignée, dans le Coran, comme une enfant élue, doublée d'une seconde élection qui la favorise sur tous ces contemporains, indifféremment hommes et femmes : elle est issue d'une famille elle-même considérée comme élue, la famille d'Imran, et enfin, elle est considérée, avec son fils, comme un miracle divin des plus éclatants. En conjuguant cette quadruple distinction, il en résulte un honneur inégalé que pas un seul prophète ne lui dispute. Un rang auquel vient s'ajouter une nouvelle étoile : le fait qu'elle soit la seule et l'unique mère d'un Messager que le Coran cite nommément. À titre indicatif, ni la mère de Moïse, ni même Ève, pourtant mère de l'humanité, ne sont citées nommément, encore moins celles des 25 autres prophètes évoqués dans le Coran, la mère du prophète Mohammed en tête.

Une femme prophète ?

Qui est finalement Marie ? Une femme certes remarquable, mais est-ce une sainte de classe exceptionnelle ou, mieux encore, une prophétesse ; l'égale des grandes figures bibliques ? Une question d'autant plus légitime que Marie est une personne élue, et qu'en plus son nom fut cité aux côtés de ceux des plus grands prophètes. Ainsi, on peut lire dans la sourate qui porte son nom (19 : 58) :

Voilà ceux qu'Allah a comblés de faveurs, parmi les prophètes, parmi les descendants d'Adam, et aussi parmi ceux que Nous avons transportés en compagnie de Noé, et parmi la descendance d'Abraham et d'Israël, et parmi ceux que Nous avons guidés et élus

Qu'elle est capable de voir les anges, de les entendre et de leur parler et eux de lui répondre. Qu'en plus d'être une femme vertueuse, elle recevait chaque jour, des années durant, de mystérieux dons divins que le Coran identifie comme rizk (don) et qui ne manquaient pas de provoquer l'émerveillement de Zacharie :

Chaque fois que celui-ci entrait dans le sanctuaire où elle se trouvait, il trouvait près d'elle un don (3 : 37).

Et enfin, le fait exceptionnel d'avoir enfanté de façon miraculeuse ; un miracle connu sous le nom de conception virginale. Des miracles réservés d'ordinaire aux prophètes seuls.

La question a été posée, débattue et départagée entre ceux qui affirmaient qu'elle a, indubitablement, atteint la dignité de prophète et ceux qui, plus circonspects, ne lui accordèrent que le statut de sainte, certes exceptionnellement au-dessus de tous les saints, en affirmant qu'il s'agit de prodiges et non de miracles. Un phénomène singulier accordé, à bien des occasions, à de nombreux saints à travers l'histoire. Or, si une forme de culte était légitimée particulièrement dans le catholicisme, vis-à-vis des saints — à distinguer totalement du culte rendu à Dieu — connue comme culte de dulie2. il est convenu que Marie bénéficie d'un culte distinct : celui d'hyperdulie. Marie étant la Servante par excellence, elle est donc située, naturellement et légitimement, au-dessus de tous les autres serviteurs.

Cependant, en dehors de toutes ces considérations et gratifications rendues à Marie, le Coran fait la part belle à deux questions extrêmement importantes et sensibles à la fois :

➞ la vertu et la droiture exemplaires de Marie jamais trahies, dans le but de lui rendre justice face aux médisances colportées iniquement à son égard. Et à cette occasion, le Coran va plus loin, vu qu'il la couvre d'éloges, ainsi que sa famille entière et jusqu'à l'enfant qu'elle a eu miraculeusement (Coran, 19 : 28). Et à l'attention de ceux qui persistent dans le doute, il rappelle que cette élue est le fruit d'une longue lignée d'élus. « Certes, Allah a élu Adam, Noé, la famille d'Abraham et la famille d'Imran parmi leurs contemporains » (Coran, 19 : 34). Une façon de dire que discuter son cas à elle reviendrait à discuter le reste ;

➞ la seconde question, certainement la plus sensible des deux, est le fait que le Coran s'attache à décrire Marie au cœur de contextes où on la découvre gagnée par la fatigue, la soif, la faim, l'angoisse, le désespoir, la peur, la douleur. En un mot, par les handicaps propres à l'être humain ; des fragilités à la fois physiques et psychologiques pour démontrer, le plus délicatement possible, qu'elle n'est qu'une humaine, une femme d'exception certes, mais rien de plus.

Parce que femme, Maryam ne pouvait, statutairement parlant, accéder à la dignité de prophète, réservé aux hommes seuls. Il n'empêche qu'elle est présentée, dans le texte coranique comme leur égale sur le plan spirituel ; une femme privilégiée qui jouit de la perfection éternelle. Une exception qui l'élève à un statut qui la situe juste en dessous de celui de prophète, mais la place de façon inégale, au-dessus de celui des saint(e)s. Et afin de remédier à cette « injustice » de la nature, le Coran s'est dévoué à accorder à cette femme remarquable à bien des égards certains privilèges que même les prophètes ont du mal à lui disputer. Et c'est pour toutes ces raisons et probablement d'autres que le Coran s'est borné à ce qu'il soit rendu au christianisme un hommage vibrant, à travers trois grandes sourates entières : « Marie », « La Famille d'Imran » et « La Table garnie », de la façon la plus élogieuse et la plus éternelle qui soit.

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POUR ALLER PLUS LOIN

➞ Michel Dousse, Marie la musulmane, Albin Michel, 2005
➞ Ameer Jajé, Marie dans l'Islam, Bruxelles, Domuni-Press, 2020
➞ Abdelkader Oukrid et Emmanuel Pisani (dir.), Marie dans la Bible et le Coran, Marseille, Chemins de dialogue, 2020


1Imran est le beau-père de Moïse et le père d'Aaron. Selon certains échos rapportés dans la tradition islamique (le Coran ne dit rien sur le sujet), cet Aaron, frère de la première Maryam et demi-frère de Moïse, donne le nom d'Imran par son père à sa famille et la seconde Maryam (dont il est question ici) descendrait de lui en lignée directe.

2NDLR. En théologie, culte que l'on rend aux saints, par opposition au culte de latrie, exclusivement consacré à Dieu.

Elnet. Découvrez Israël, ses colonies, ses technologies de surveillance...

Par Jean Stern

Réseau européen installé à Paris, Bruxelles, Londres, Berlin, Madrid et Varsovie, Elnet (European Leadership Network) œuvre à renforcer les liens entre la France et Israël en ciblant les leaders, patrons et élus. Structure discrète et bien dotée, son activité consiste à vendre le produit Israël, ses start-up comme ses colonies, sur la scène française, en créant et en entretenant un maillage de décideurs pro-israéliens.

Une organisation incarne le lobby pro-israélien dans l'Hexagone, au nom très neutre : Elnet, soit European Leadership Network, et affiche ainsi son ambition : « Œuvrer au renforcement des relations bilatérales entre Israël et la France ». Son discret président, Pierre Darras, un lobbyiste installé en Suisse, se trouve au cœur d'une nébuleuse de fondations branchées sur les « jeunes leaders », et le « dialogue stratégique » dont Elnet fait partie. La principale d'entre elles, The House of the rising stars (La Maison des étoiles montantes, on est chez les premiers de cordées), basée à Genève, entretient elle-même de nombreuses accointances, notamment avec l'Institut des hautes études de défense nationale en France. On le sait, les militaires français ont toujours eu un faible pour Israël...

Avec des bureaux à Paris, Bruxelles, Londres, Berlin, Madrid et Varsovie, Elnet se veut très européenne et dispose également d'une association d'amis, Friends of Elnet, basée pour sa part à New York et à Los Angeles et qui se charge de lever des fonds aux États-Unis. Son gala virtuel organisé le 15 novembre 2020 pour « renforcer les liens euro-israéliens » et collecter de l'argent dans ce but a réuni des philanthropes pro-israéliens autour du président Reuven Rivlin, du ministre des affaires étrangères Gabi Askhenazi et de Yair Lapid, un ex-ministre de « centre gauche » qui se voit en leader de l'opposition. C'est aussi le seul politicien israélien que le président Emmanuel Macron aime fréquenter. Ancien journaliste et auteur de romans policiers, Lapid avait été chaleureusement reçu à l'Élysée par le président en avril 2019, à la veille d'un énième round électoral en Israël.

Parmi ces leaders que soigne Elnet, Bruno Tertrais, éminent représentant de la recherche privée française. Directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique et senior fellow associé à l'Institut Montaigne, spécialiste des questions de défense passé par l'OTAN et la Rand Corporation, Tertrais a été un temps au Parti socialiste et à la fondation Terra Nova, avant de conseiller Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle sur les questions « stratégiques ». Autant dire, pour parler familièrement, qu'il n'est pas un perdreau de l'année. Au cours d'un web-séminaire en juin 2020, Tertrais « rend hommage à Elnet qui m'a permis de connaître toutes les facettes et toutes les réalités de la société israélienne ». Collaborateur de L'Express, intervenant régulier dans d'autres médias écrits ou audiovisuels, il a curieusement besoin d'un lobby qui n'en fait pas mystère pour se faire une idée sur la société israélienne.

Changer les positions de la France

Inconnue du grand public, Elnet se soucie en réalité fort peu des réalités d'une société fracturée où, malgré la crise sanitaire, des milliers de personnes manifestent chaque semaine contre la politique de Nétanyahou le corrompu. L'organisation s'intéresse plutôt à la « relation stratégique », à l'offensive contre l'Iran et à la lutte contre la campagne Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS), mais aussi au soutien des colonies. Autant de sujets qui sont au cœur, évidemment, de l'action du premier ministre israélien.

Selon les mots de son directeur en France Arie Bensemhoun, il n'y a pas d'ambiguïtés sur le rôle de son association, « même si techniquement, Elnet n'est pas un lobby, nous n'avons rien à vendre ». Si ce n'est la politique du gouvernement israélien. Elnet France, explique-t-il, veut « renverser la table sur les positions de la France sur ce qu'on appelle le conflit israélo-palestinien. Nous ne sommes plus en 1967 et même Oslo est très loin désormais. Il faut tenir compte du rapport de force sur le terrain, des évolutions du monde arabe, et du plan Trump aussi, non pas pour l'accepter dans sa totalité, mais parce que c'est un élément nouveau et un point de départ ».

Arie Bensemhoun veut que la France « change de discours ». Il réclame une nouvelle position « claire et nette qui passe par la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël ». Bensemhoun est clair et net, effectivement. Beaucoup plus que ces dizaines d'experts, intellectuels, élus qu'il convie tous frais payés en Israël et qui ensuite servent à leurs lecteurs, à leurs étudiants et à leurs électeurs, des éléments de langage parfaitement rodés, comme la députée Aurore Bergé et ses compères de l'Assemblée nationale Syvain Maillard et Meyer Habib, et aussi Bruno Tertrais, le sociologue Gérard Rabinovitch et bien d'autres. « En politique étrangère, il n'y a pas d'amitiés, il n'y a que des relations, précise Arie Bensemhoun. La relation politique France-Israël, c'est pas l'amour fou, mais une relation équilibrée, positive, constructive avec beaucoup de coopération : recherche scientifique, innovation, entrepreneuriat, et des relations et des échanges d'information sur les questions stratégiques, militaires et de lutte contre le terrorisme ».

C'est à tout cela que s'active Elnet France. Comme l'écrit Jean-David Benichou, industriel de la high-tech et membre de son conseil d'administration, il faut « faire disparaître la défiance réciproque pour installer la confiance mutuelle, accompagner les élus de la nation et créer le contexte du dialogue ». « Elnet est une association de droit français, non gouvernementale et non communautaire, enregistrée au registre des associations, nous sommes un think thank et un do thank, précise Arie Bensemhoun. On organise des missions, des délégations, des colloques. On est financés par des dons privés de fondations, d'entreprises, de particuliers. Il n'y a pas d'argent public dans Elnet ».

Certes en matière de lobbying, la priorité pour Israël, c'est plutôt les États-Unis, son principal fournisseur d'armes, et aussi l'Union européenne (UE) dans une moindre mesure. Car Israël est partie prenante de nombreuses organisations européennes, dont certaines sont connues du grand public, comme l'Eurovision et son célèbre concours de chansons ou l'Euro de football. Mais surtout parce qu'Israël coopère à de nombreux programmes européens qui profitent à ses entreprises, comme ce vaste projet de sécurisation des gazoducs européens auquel participe Elbit Systems, un des trois premiers groupes israéliens de défense. Les enjeux de sécurité sont tels pour Israël que les coopérations avec les Européens sont essentielles et qu'Israël a en réalité un statut de quasi-membre de l'UE dont ne bénéficie aucun autre partenaire. D'ailleurs le bureau d'Elnet à Bruxelles couvre aussi l'OTAN et fait, selon un observateur « un travail classique de lobbying en faveur de son pays. J'ai d'ailleurs cru au départ qu'il s'agissait d'une agence gouvernementale israélienne ».

Des « briefings stratégiques » à Paris

Mais la France, puissance mondiale, membre du Conseil de sécurité et accessoirement troisième exportateur mondial d'armes reste tout de même une cible intéressante pour Elnet. « La voix de la France compte dans le monde », estime un diplomate israélien en poste à Paris. Pour lui, « Elnet est un mouvement qui travaille sur la perception d'Israël, mais peu nous importe ce que peuvent faire certaines organisations, il n'y a qu'une voix d'Israël en France, c'est l'ambassade. Elnet n'est pas un bras de l'ambassade ».

Certainement pas structurellement, mais Elnet est d'abord un faire-valoir d'Israël en France, et l'ambassade ne va pas s'en plaindre. Quand le général de brigade Ronen Manelis, porte-parole des Forces de défense israéliennes se rend en visite à Paris en juillet 2018, Elnet est à la manœuvre pour lui organiser des « briefings stratégiques » avec des interlocuteurs choisis. Il sera même reçu — en uniforme, ce qu'il juge « historique » et « exceptionnel », et on le comprend — par la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, le 3 juillet 2018. « Nous essayons d'influencer les consciences, explique le général en uniforme, cela fait partie du conflit, de la bataille livrée à l'ennemi ».

Devant les parlementaires, Ronen Manelis affirme que son armée a pour mission de « combattre les ténèbres avec les pays du monde libre » et de livrer une guerre contre les organisations terroristes et le Hamas qui est « d'une cruauté inconcevable ». La présidente de la commission Marielle de Sarnez — décédée le 13 janvier 2021 — a cependant rappelé au général que « Gaza, c'est une prison à ciel ouvert, vous ne pouvez pas et ne devez pas vous exonérer d'une part de responsabilité de ce qui s'y passe ». Alain David, élu socialiste de la Gironde dit à propos de la riposte de l'armée israélienne aux marches des vendredis à Gaza au printemps 2018 : « Vous avez traité une opération de maintien de l'ordre comme une opération de guerre, nous condamnons ce massacre ». D'autres élus iront dans le même sens, à l'exception de Meyer Habib, le député de la huitième circonscription des Français établis hors de France qui se livrera à sa sortie habituelle sur « la violence antisémite [qui] se nourrit d'abord et avant tout de la détestation d'Israël. Il y a une focalisation des politiques et des médias sur Israël ».

Le général Manelis, réjoui de son audition, a remercié l'Assemblée nationale pour le « grand honneur » qui lui avait été fait. Un général israélien en uniforme au Parlement d'une République française qui officiellement condamne la répression à Gaza, ce n'est pas commun, et je ne suis pas sûr que cela soit à l'honneur de la France.

De si beaux voyages

Faire venir des Israéliens influents à Paris, mais surtout envoyer des Français en Israël est au cœur de la mission d'Elnet. « Beaucoup de gens font le voyage en Israël, et Elnet y contribue, avec des élus, des hommes d'affaires, des délégations régionales et locales. En se rendant sur place, en comprenant la complexité, cela change le regard. Comme la France est confrontée à la montée du radicalisme islamisme et du terrorisme, cela rend aussi les Français moins condescendants, moins paternalistes », se réjouit Arie Bensemhoun. D'autres déplorent l'importance prise par ces voyages de « découverte » ces dernières années. « Les Israéliens essaient toujours d'emmener les gens dans le Golan et dans les colonies, commente un ancien ambassadeur de France. Pourquoi pas, mais tous les textes internationaux que nous avons signés disent le contraire. Est-ce que la politique française a changé ? Pour l'instant, le gouvernement n'a pas dit : ‟on aime les colonies” ».

Ainsi 37 députés de sensibilités diverses ont fait « de l'avis général un beau voyage en Israël en 2018 », ironise le député de Saint-Brieuc Bruno Joncour. Bien sûr organisé par Elnet, ce voyage a conduit la plus importante délégation parlementaire française dans ce pays depuis la fondation de l'État d'Israël en 1948. Les élus ont visité la controversée Cité de David à Siwan, un quartier palestinien de Jérusalem considéré comme « occupé » par les autorités françaises, rencontré Benyamin Nétanyahou, diné avec le ministre de la justice Amir Ohana, un ancien du Shin Beth, de droite et membre du Likoud, actuel ministre de la sécurité publique depuis mai 2020. « Ils ont mis les grands moyens, poursuit Bruno Joncour. Cela fait partie de la stratégie du gouvernement israélien, de sa volonté de redorer son image sur une politique qui par ailleurs laisse à désirer ». « Les parlementaires français ont toujours été très sollicités par l'ambassade d'Israël en France, mais depuis une vingtaine d'années, la pression d'organisations pro-israéliennes est plus forte, ajoute Gwendal Rouillard, député de Lorient. L'impact des voyages en Israël a ses conséquences, d'autant qu'ils sont orientés. J'ai constaté cette pression pendant le quinquennat Hollande et durant le quinquennat actuel. Mais si Elnet m'invite, je n'irai pas, je sais le rôle de ce lobby et je n'ai pas envie d'y participer ».

Quand l'iman Hassen Chalghoumi se rend en Israël en juin 2019 avec quarante jeunes Français et Belges de confession musulmane, Elnet organise et finance également ce voyage. Le même iman avait d'ailleurs rencontré le général Manelis, un an plus tôt, lors de son passage à Paris. Elnet ne manque ni de ressources ni de suite dans les idées.

Haro sur les défenseurs des droits des Palestiniens

Ce n'est pas toujours le cas de la France. Quelques mois après la visite officielle du général Manelis, la République accorde en décembre 2018 son « Prix des droits de l'homme », créé en 1988, à deux organisations de défense des droits humains actives dans les territoires palestiniens occupés : l'israélienne B'tselem et la palestinienne Al-Haq. La garde des Sceaux Nicole Belloubet doit remettre le prix dans les salons du ministère de la justice place Vendôme aux dirigeants des deux associations, Hagaï El-Ad et, Shawan Jabarin, qui ont fait le déplacement à Paris. Mais l'ambassade d'Israël, le député Meyer Habib, le Conseil représentatif des organisations juives de France (CRIF) font campagne contre la remise de ce prix, avec des mots outrageants, dans la lignée des propos d'un ministre israélien d'alors, furieux de voir la France couronner deux organisations qui « accusent Israël d'apartheid, nous délégitimisent sur le plan international, défendent le terrorisme et soutiennent le BDS ».

Le Crif publie également sur son site des « éléments de langage » contre les deux ONG élaborés par NGO Monitor, une « contre-ONG » israélienne qui se charge de suivre et de dénoncer l'activité d'organisations humanitaires en Palestine et en Israël dont l'action, selon elle, « engendre de graves distorsions », en particulier celles de B'Tselem et d'Al-Haq.

Nous étions une centaine d'invités à patienter dans les salons, à attendre le discours de Belloubet qui au nom de la République devait honorer B'Tselem et Al-Haq. L'heure tournait, on s'impatientait. Mais la ministre s'est défilée, prétextant une réunion urgente. Nous avons eu honte. Un général pouvait parader en uniforme à l'Assemblée, mais deux dirigeants d'organisations de défense des droits humains étaient traités sans considération. Hagaï El-Ad, l'une des bêtes noires de Nétanyahou, était déçu, mais pas surpris. Quelques semaines plus tôt, il s'était exprimé devant le Conseil de sécurité des Nations unies et avait été trainé dans la boue par la droite israélienne pour des propos sans langue de bois. « Au premier ministre Nétanyahou, je dis ceci : vous ne nous ferez jamais taire — ni nous ni les centaines de milliers d'Israéliens qui rejettent un présent fondé sur la suprématie et l'oppression, et s'engagent pour un futur bâti sur l'égalité, la liberté et les droits humains. Je ne suis ni un traitre ni un héros. Les vrais héros sont les Palestiniens qui endurent cette occupation avec courage et persévérance ; qui sont réveillés au milieu de la nuit par des soldats débarquant dans leurs maisons ; qui savent que si un de leurs proches est tué, l'impunité sera garantie aux responsables ; qui restent sur leur terre tout en sachant que ce n'est qu'une question de temps avant que les bulldozers arrivent ».

Le député Meyer Habib, l'ambassadrice d'Israël Aliza Bin-Noun et le président du CRIF Francis Kalifat étaient rigoureusement sur la même ligne, dans leurs communiqués, déclarations et tweets. Celle définie par le ministère des affaires stratégiques à Jérusalem, diffusée par NGO Monitor et valorisée au jour le jour par Elnet à Paris : ne rien laisser passer. On peut honorer à Paris un général israélien, pas des défenseurs des droits humains israélien et palestinien. Une belle victoire, et non des moindres.

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LES ARTICLES DÉJÀ PARUS DANS CETTE SERIE

France-Israël. Lobby or not lobby ? (introduction)

  1. Une omerta qui remonte à loin
  2. Les critiques d'Israël étouffées par la loi du silence
  3. La gloire secrète du lobby militaro-industriel dans les années 1950
  4. Elnet. Découvrez Israël, ses colonies, ses technologies de surveillance...

Printemps arabes. L'esprit de la révolte toujours présent

Par Jean-Pierre Sereni

À l'occasion du dixième anniversaire des « printemps arabes », deux livres viennent de paraître qui donnent des raisons d'espérer, à contre-courant des projections pour le moins pessimistes faites sur la base des dix années qui viennent de s'écouler. Après le second « printemps » de 2018-2020, les auteurs voient se dessiner une phase d'apprentissage, le signe que l'accumulation des révoltes imprègne les peuples et les a changés à jamais.

À l'occasion du dixième anniversaire de ce que les Occidentaux, surpris, avaient baptisé le « Printemps arabe », il n'y a pas grand-chose à célébrer, et il est de bon ton ici ou là d'en souligner l'échec, ou de regretter le retour des régimes autoritaires d'antan qui n'ont rien appris ni rien oublié. C'est vrai qu'en dehors de la Tunisie qui s'en tient, malgré ses difficultés de tous ordres, à son régime représentatif inachevé, les autres pays ont connu la restauration des anciens régimes ou le développement de guerres civiles interminables en Syrie, en Libye et au Yémen.

Des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, des rêves évanouis et des espoirs d'une vie meilleure écrabouillés sont le témoignage d'un échec historique. Les Frères musulmans y ont toute leur part, ils n'avaient ni programme, ni savoir-faire, ni volonté de changer les choses en profondeur en Égypte ou en Tunisie. Mais ils n'étaient pas les seuls ; les autres forces politiques étaient faibles sinon inexistantes.

Quant aux puissances étrangères et à la réaction régionale, elles ont soutenu sans remords les contre-révolutions à l'œuvre ici ou là. L'échec des révolutions peut-il amener les forces politiques et sociales à essayer la transition, c'est-à-dire à des compromis incertains à la merci de retours en arrière ? Ce serait envisageable si les pouvoirs n'étaient pas aussi fermés à toute évolution, fut-elle en douceur. Comme on le dit en Amérique, it takes two to tango (pour danser le tango, il faut être deux).

La seconde vague

Les deux livres dont nous parlons ci-dessous ouvrent des perspectives qui, si elles ne sont pas plus optimistes, parlent du moins d'espoir. Ils sont complémentaires. Le premier évoque un second « Printemps arabe » qui s'est déroulé en 2018-2020 dans au moins cinq pays, preuve que le peuple n'a pas abandonné la partie, c'est-à-dire l'espoir d'un changement positif pour lui et ses enfants. Le second traduit les évolutions qui se font jour dans l'expression politique, signe d'une créativité indomptée. Les auteurs y voient une phase d'apprentissage, une consolidation des acquis des évènements de 2011, le signe que l'accumulation des révoltes imprègne le peuple et le change à jamais.

L'Alliance of Middle Eastern and North African Socialists est une modeste, mais originale organisation internationale fondée en 2016 et qui recrute surtout dans la diaspora arabe installée dans le monde anglo-saxon. Elle publie un livre original rédigé par une dizaine de contributeurs venus de trois régions : Maghreb, Machrek et Europe, sur la « seconde vague » des révolutions arabes, dix ans ou presque après la première. Dans quatre pays du Proche-Orient (Liban, Soudan, Irak, Iran) et un d'Afrique du Nord (l'Algérie), de puissants mouvements populaires se sont, en 2019, affrontés à leurs régimes autoritaires. Les résultats ont été inégaux ; deux tyrans ont dû abandonner le pouvoir sous la pression de la rue : le général soudanais Omar Al-Bachir et le président algérien Abdelaziz Bouteflika. Dans les trois autres pays, les régimes sont restés en place malgré l'ardeur de la jeunesse et des minorités parties à l'assaut des conservatismes.

Seul le Soudan a entamé un début de changement. Les militaires ont été conduits à partager le pouvoir dans un rapport de forces difficile à apprécier avec des représentants des révolutionnaires. En Algérie, les équipes ont également partiellement changé, mais le système qui se perpétue depuis l'indépendance a sauvé l'essentiel. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas eu de réformes de structure et parce que les exigences des masses étaient surtout négatives, hostiles à des dirigeants ou à des symboles, sans programme politique défini ni leaders reconnus. Les Algériens savaient ce dont ils ne voulaient plus, ils n'ont pas dit ce qu'ils voulaient. Si le Soudan fait figure d'exception, c'est à cause de l'existence d'une très ancienne organisation sociopolitique, l'Association des professionnels soudanais, qui regroupe les représentants de professions libérales, des fonctionnaires et de spécialistes d'activités diverses. Elle a su renouer les fils entre des militants isolés, analyser l'actualité et faire les compromis nécessaires avec les militaires pour « dégager » Al-Bachir. Les autres pays n'avaient pas une organisation comparable, d'où leur échec.

L'indépendance sans la démocratie

L'Algérie est un cas particulier. L'absence d'organisation tient, selon les auteurs, à un choix destiné à ce que le mouvement populaire ne soit pas récupéré par les autorités ou, pire, ne voit pas sa direction réprimée. Le Hirak a choisi de privilégier sa filiation avec la guerre d'indépendance vieille de plus de 60 ans dans laquelle tous les Algériens d'aujourd'hui se reconnaissent plutôt que d'affronter sa diversité et ses divisions, entre « démocrates » déchirés par de multiples tendances et des haines personnelles recuites, islamistes partagés entre ceux qui veulent accéder aux avantages du « système » et ceux qui veulent l'abattre, enfin tenants du berbérisme partagés entre partisans de l'autonomie, voire de l'indépendance de la Kabylie et ceux qui se contenteraient d'une solution moins radicale.

Les auteurs, sans doute par fidélité à leurs choix idéologiques, revendiquent la fin de l'indépendance « formelle » et incriminent l'influence de la France et ses intérêts. L'appréciation n'est-elle pas datée ? Nous ne sommes plus en 1962 ; depuis longtemps les hydrocarbures vont surtout en Espagne et en Italie plutôt que vers l'Hexagone qui n'est, par ailleurs, plus que le troisième fournisseur du pays derrière la Chine et la Turquie ; les marchés publics ne vont plus aux entreprises tricolores et Total, le grand groupe français de l'énergie, est distancé sur place par l'ENI italienne, des pétroliers ibériques ou américains. L'indépendance est acquise, la démocratie ne l'est pas. Comme voie de sortie, les auteurs préconisent de constituer des comités de base en utilisant la crise sanitaire de la Covid-19 pour organiser les énergies sur le terrain avant de les fédérer en un front politique en mesure de dialoguer avec le pouvoir. Les laissera-t-on faire ?

« Zenga zenga »

La créativité populaire est un signe distinctif des soulèvements qui se sont succédé dans les pays arabes depuis la fin de l'année 2010. Slogans insolents, détournements comiques de proclamations officielles, occupation des rues et des centres des capitales, les initiatives n'ont pas manqué, comme le montrent les dix chercheuses et chercheurs qui ont réuni un grand nombre de photos, tracts, vidéos, fresques murales, banderoles, chansons, affiches… À partir de cette masse de documents, ils ont sélectionné les plus significatifs pour faire de chacun un récit court qui décrit une action politique, rappelle son contexte et en donne une interprétation intelligente.

Par exemple, un discours du dictateur libyen Mouammar Kadhafi promettait au début du soulèvement populaire en février 2011 de détruire à Benghazi les mutins, ruelle par ruelle, « zenga zenga » en arabe. Son discours et ses mimiques repris par toutes les chaines de radio et de TV arabes témoignaient de sa folie. « Zenga zenga » va devenir un slogan en Syrie, puis une vidéo devenue virale. Le balai devient synonyme de « faire place nette » vis-à-vis des régimes en place en Algérie, Égypte, Liban, Tunisie et Yémen ; la chaussure envoyée par un journaliste irakien au président américain Georges W. Bush qui démolit son pays, geste repris en Égypte comme en Tunisie avec partout la même signification : l'expression d'un mépris non dissimulé à l'endroit des maîtres du moment. Une bonne cinquantaine de mots ou de gestes émaillent cet ouvrage véritablement collectif qui résulte d'une collecte minutieuse et renouvelle notre compréhension des révoltes arabes des dix dernières années.

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A Region in Revolt : Mapping the Uprisings in North Africa & West Asia, 2019-2020, Jade Saab/Daraja Press, Ottawa (Canada), 17 octobre 2020 (disponible en PDF) ;

L'esprit de la révolte. Archives et actualité des révolutions arabes, ouvrage collectif sous la direction de Leyla Dakhli, Le Seuil, 2020. — 320 pages, 24 euros

Égypte. La révolution perdue du 25 janvier 2011

Par Sarra Grira

Onze jours après le départ de Zine El-ABidine Ben Ali en Tunisie, plusieurs associations égyptiennes appellent à descendre dans la rue, malgré l'état d'urgence en place depuis 1981. Les manifestants réclament dans un premier temps plus de droits économiques, sociaux et politiques, sous le slogan « Pain, liberté et justice sociale » (‘Aich, horreya, ‘adala egtima'iya). Mais très vite, ils demandent à leur tour la chute du régime de Hosni Moubarak, installé depuis près de 30 ans.

Une date symbolique

Contrairement à la Tunisie, le départ de la révolution égyptienne n'est pas spontané. La date du 25 janvier est symbolique : c'est la fête de la police, en hommage aux forces de l'ordre qui avaient tenu tête, en 1952, aux troupes d'occupation britanniques. Cinquante-neuf ans plus tard, la police est devenue le symbole de la répression du régime. Sa violence est illustrée par le cas de Khaled Saïd, 28 ans, battu à mort par deux policiers à Alexandrie, en juin 2010. Son comité de défense « Nous sommes tous Khaled Saïd » (Kollena Khaled Saïd) est signataire de l'appel du 25 janvier, ainsi que le mouvement « Kefaya » (Assez), formé en 2004, ou encore le Mouvement des jeunes du 6 avril, constitué après les grèves ouvrières de 2008. Car ce sont autant l'État policier, le clientélisme que la politique économique néolibérale du régime de Moubarak que les manifestants dénoncent.

La vague de révolte touche tout le pays. Au Caire, elle se concentre place Tahrir où les manifestants campent jour et nuit. Les Ultras — supporters de football organisés et habitués aux affrontements avec la police — viennent les soutenir, notamment contre les baltagiya, des bandits à la solde du pouvoir.

« Le peuple et l'armée ne font qu'un »

Le 11 février 2011, Moubarak, lâché par l'armée qui n'appréciait pas que les proches du président lui disputent l'économie du pays, abandonne son poste. Les manifestants scandent « Le peuple et l'armée ne font qu'un » (Echa'b wel guich, id wahda), tandis que le Conseil suprême des forces armées (CSFA) annonce assurer la transition jusqu'aux prochaines élections législatives et présidentielle. Mais l'État profond reste en place.

La lune de miel sera de courte durée. Les tensions reprennent entre armée et civils qui craignent un régime militaire. En témoignent les événements de Maspero, siège de la télévision officielle, où une foule de manifestants est violemment réprimée le 9 octobre 2011. Le bilan sera de 25 morts et plus de 300 blessés.

Les législatives se tiennent entre fin novembre et mi-janvier 2012. La confrérie des Frères musulmans, clandestine sous Moubarak mais implantée dans la société grâce à son réseau caritatif, fonde le Parti liberté et justice (PLJ). Elle obtient 47 % des suffrages.

Le premier président civil… et islamiste

Le PLJ présente Mohammed Morsi à la présidentielle de mai 2012. Ce dernier affronte au second tour Ahmad Chafiq, général et dernier premier ministre de Moubarak et l'emporte de justesse avec 51 % des suffrages, grâce à l'appui d'une partie de la gauche et des libéraux.

Mais les Frères musulmans ont du mal à conforter leur assise politique, d'autant qu'ils ne cherchent pas à maintenir les alliances qui ont permis à Mohamed Morsi de gagner. Ils se heurtent aux résistances des militaires et du secteur juridique, ainsi qu'à la majorité des médias qui leur reste hostile. Aux premiers, ils concèdent une large autonomie notamment financière, même si Morsi a limogé en août 2012 le maréchal Tantawi, chef du CSFA, pour nommer à sa place un certain Abdel Fattah Al-Sissi. Avec les magistrats, un bras de fer est engagé, et le président est accusé de vouloir évincer tout contre-pouvoir et de « frériser l'État ».

La crise économique aigüe et les pénuries alimentent le mécontentement de la population. Les manifestations reprennent, avec de violents affrontements entre pro et anti-islamistes. Elles culminent avec l'appel du 30 juin 2013 à destituer Morsi. Si cette manifestation reflète le rejet des islamistes, la manipulation par l'État profond n'y est pas étrangère.

Retour à la case militaire

Cette fois, l'armée impose un ultimatum au président élu, sommé de se plier à « la volonté populaire ». Le 1er juillet, Morsi est destitué et arrêté. Une vague de répression terrible s'abat sur ses partisans, notamment place Rabaa Al-Adawiya où plus de 800 de ses partisans sont massacrés le 14 août. La confrérie est dissoute et ses membres sont arrêtés et jugés de manière expéditive. Les peines de morts sont prononcées par centaines.

Sissi est désormais à la tête du pays. L'alliance qui s'était forgée le 30 juin se disloque. Depuis, toute voix dissonante est interdite, qu'elle vienne des journalistes, des militants des droits humains ou des artistes.

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Pour aller plus loin

➞ Anne-Claire De Gayffier-Bonneville, Histoire de l'Égypte moderne. L'éveil d'une nation XIXeXXIe siècle. Flammarion, Champs histoire, 2016

➞ Stéphane Lacroix, Bernard Rougier (dir.), L'Égypte en révolutions. Puf, coll. Proche-Orient, 2015

L'Italie prise au piège de l'étau égyptien

Par Elisabetta Brighi

Malgré l'assassinat de l'étudiant Giulio Regeni et l'arrestation de Patrick Zaki, on a assisté, ces cinq dernières années, à un rapprochement entre l'Italie et l'Égypte. L'intensification des échanges a concerné des secteurs aussi sensibles que ceux de la vente d'armes ou de l'extraction de gaz, et a scellé une étroite relation entraînant les deux pays dans un étau qui pourrait bien finir par écraser l'Italie.

Comment ne pas voir dans les relations entre l'Égypte et l'Italie une illustration, sinon du déclin, du moins l'immense difficulté que rencontrent les démocraties libérales européennes en s'alliant aux principaux États du Proche-Orient ? Elle reflète d'une part un changement profond des équilibres géopolitiques, et par conséquent matériels, mais également normatifs et politiques entre ces deux régions du monde, et d'autre part, l'érosion définitive d'un cadre multilatéral partagé jusqu'alors. En dépit des divisions potentielles que nombre d'événements auraient pu susciter au cours de cette période, les sorts de l'Égypte et de l'Italie se sont pourtant trouvés étroitement liés, entraînant les deux pays dans un étau qui pourrait bien finir par écraser l'Italie, malgré les déséquilibres et les faiblesses structurelles du régime autoritaire d'Abdel Fattah Al-Sissi.

Du « bon voisinage » à la coopération économique

Depuis l'époque de Gamal Abdel Nasser, les relations entre l'Italie et l'Égypte ont toujours été florissantes, pour des raisons qui n'ont d'ailleurs pas véritablement évolué depuis cette période : forte dépendance énergétique de l'Italie vis-à-vis de l'Égypte, richesse relative en hydrocarbures et position stratégique du Caire au Proche-Orient. Au cours des cinq dernières années, elles se sont renforcées. En effet, à la suite de la contre-révolution de Sissi, deux dramatiques événements impliquant directement l'Italie ont marqué l'actualité. Tout d'abord, l'assassinat sordide de Giulio Regeni, doctorant de l'université de Cambridge originaire de Fiumicello dans le Frioul, au Caire en février 2016 ; et plus récemment l'arrestation arbitraire de Patrick Zaki, étudiant égyptien à l'Alma Mater Studiorum de Bologne, en février 20201. Quand bien même ces deux événements tragiques, témoignant de manière édifiante du niveau de répression de la société civile par le régime de Sissi, ont pu susciter une véritable indignation et une mobilisation importante de l'opinion publique italienne, celle-ci n'est pas parvenue à freinerla puissante alliance entre les deux pays.

L'Italie est désormais le deuxième partenaire commercial et politique de l'Égypte en Europe et le quatrième dans le monde derrière les États-Unis, la Chine et l'Allemagne. La collaboration commerciale entre les deux pays recouvre un large éventail de secteurs, dont le principal demeure sans conteste celui de l'énergie. En mars 2015, le groupe industriel italien d'hydrocarbures le plus important, Ente Nazionale Idrocarburi (ENI) a signé un accord de 5 milliards de dollars (4 milliards d'euros) destiné à développer les ressources minérales égyptiennes et à stopper les pénuries d'énergie du pays. Cet accord a été suivi par la découverte d'un immense gisement de gaz offshore sur la côte égyptienne. Le champ de gaz naturel de Zohr découvert par l'ENI en août 2015 est aujourd'hui le plus grand champ gazier de la Méditerranée et l'un des plus importants au monde. Pour l'ENI, l'Égypte représente donc un bassin de production majeur et une étape importante dans la création d'un des plus grands centres gaziers en Méditerranée orientale.

Ensuite, sur le front stratégico-diplomatique, l'Italie a, au cours des cinq dernières années, assigné à l'Égypte le rôle de garant de la stabilité en Méditerranée et au Proche-Orient. Modulée selon les directives de Washington et soutenue par Berlin et Paris, cette position a donné à l'Égypte une grande valeur stratégique, aussi bien pour son rôle continu de médiateur dans le conflit israélo-arabe que — et surtout — pour son engagement dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Ce rapprochement s'inscrit d'ailleurs dans le cadre de la stratégie de « pivot méditerranéen » de l'Italie, à travers laquelle le pays s'engage à jouer le rôle d'avant-garde de l'Union européenne (UE) et de l'OTAN, dans des partenariats bilatéraux avec des pays tels que l'Égypte.

Soutien politique et coopération militaire

Le soutien politico-diplomatique de l'Italie s'est accompagné d'une coopération stratégique et militaire de plus en plus étroite, à tel point qu'en 2019 l'Égypte est devenue le premier client mondial de l'industrie militaire italienne. Un résultat exceptionnel si l'on considère qu'il concerne un État non démocratique extérieur aux alliances militaires auxquelles la politique étrangère italienne fait officiellement référence. Cette position s'appuie sur un ensemble d'accords et d'échanges développés depuis janvier 2015 — avec la signature d'un nouveau partenariat de défense commune — et intensifiés grâce à l'augmentation progressive de la vente d'équipements militaires et de police, y compris des armes légères et des logiciels de surveillance.

Cette importante alliance va à l'encontre de la suspension des transferts d'armes vers l'Égypte en vigueur dans toute l'UE depuis 2013, après le massacre de Rabaa au Caire. L'accord de 9 milliards de dollars (7,40 milliards d'euros) conclu en mai 2020 pour la vente de grands systèmes militaires italiens à l'Égypte illustre cette démesure de manière encore plus significative. Défini par beaucoup comme « la commande du siècle », cet accord prévoit la vente de 2 frégates, 4 navires, 20 patrouilleurs, 24 chasseurs Eurofighter et d'autant d'avions d'entraînement M346. Alors que les ventes massives d'armes légères avaient déjà été critiquées par le passé, précisément parce qu'elles « armaient » la répression interne du régime, la vente de systèmes militaires marque un saut qualitatif dans la coopération bilatérale, permettant ainsi à l'Égypte de poursuivre avec davantage de moyens sa politique étrangère nationaliste, révisionniste et brutale à travers laquelle le pouvoir en place espère éviter une perte d'influence régionale et consolider son fragile consensus interne.

Quel intérêt national ?

Quand bien même les relations entre l'Égypte et l'Italie reposent sur d'abyssales asymétries de pouvoir, de vulnérabilité et de légitimité, ces déséquilibres sont devenus ambigus. Bien qu'elle soit considérée comme une alliée solide sur différents théâtres et digne d'investissements énormes, le pouvoir égyptien dispose d'une légitimité limitée et constitue une incertitude stratégique pour l'Italie. Les avantages à court terme peuvent se transformer en dettes sur le long terme, d'une part parce que le gouvernement égyptien compte sur le maintien difficile et coûteux d'un régime répressif, d'autre part car la convergence d'intérêts et de stratégies entre les deux pays n'a rien d'évident, compte tenu notamment du nationalisme « instable » qui caractérise la politique étrangère actuelle de l'Égypte.

En d'autres termes, l'Italie a attaché son char à un cheval difficile à contrôler. En outre, des événements tels que la récente et considérable vente d'armes et de matériel militaires au Caire semblent trahir un changement d'équilibre et une inversion des rôles au niveau mondial. Désormais, ce ne sont plus les États occidentaux producteurs d'armes qui détiennent le pouvoir de négocier, mais bel et bien leurs clients du Proche-Orient. De junior partner de l'alliance, l'Égypte semble être passée à senior partner, l'Italie s'étant finalement résignée à suivre la volonté égyptienne, susciter son intérêt et répondre à ses attentions.

Le rapprochement entre l'Italie et l'Égypte a souvent été interprété comme une démarche utile à « l'intérêt national » avant d'être appréhendé en termes de réalisme et de stabilité. D'après cette idée, le soutien au régime égyptien serait nécessaire au maintien de la stabilité non seulement en Égypte, mais également dans l'ensemble du Proche-Orient. Cependant, cette position s'est révélée non seulement illusoire, mais également contre-productive. Au niveau international, le soutien inconditionnel à Sissi a eu pour seul effet d'accroître son appétit et de l'encourager à poursuivre une stratégie révisionniste, arriviste et déstabilisatrice au Proche-Orient et en Méditerranée — une stratégie qui place très clairement au premier plan les intérêts égyptiens (la stratégie dite « Egypt first » de Sissi). Cette approche apparaît difficilement compatible avec les intérêts stratégiques à long terme d'un pays comme l'Italie, et le dossier libyen ne fait que le confirmer. En effet, le soutien du Caire à la milice du général Khalifa Haftar s'oppose à la position de Rome et des diplomaties européennes, car elle étend l'influence de l'Égypte sur des régions comme la Cyrénaïque, dont la partition et les diverses interventions militaires démontrent les ambitions expansionnistes.

Sur le plan interne, d'autre part, le gouvernement Sissi accroît davantage qu'il ne résout les problèmes économiques et sociaux de l'Égypte, et tout particulièrement la pression migratoire vers le monde extérieur. Le soutien italien a eu l'effet pervers d'exacerber la répression et de précipiter le pays vers la plus grave crise politique de son histoire récente, comme l'ont souligné plusieurs universitaires2.

À qui profite le crime ?

Si l'Italie ne trouve aucun intérêt dans une collaboration aussi étroite, il est alors légitime de se demander à qui profite le crime. Comme le montrent la question énergétique et le récent accord sur la vente d'armements, de grands groupes industriels italiens — d'ENI à Fincantieri3 — détiennent d'importants intérêts en Égypte. Toutefois, une telle soumission de l'intérêt national à des intérêts privés doit être considéré comme le résultat d'une volonté politique, et non d'un simple automatisme lié à un prétendu « réalisme ». Et il faut considérer comme imprudent le fait d'exposer l'Italie aussi ouvertement à la capacité de chantage de l'Égypte.

Enfin, une critique fréquente de la politique étrangère italienne à l'égard de l'Égypte consiste à l'accuser d'avoir sacrifié les droits humains sur l'autel de ses propres intérêts et d'avoir privilégié la raison d'État et sa stabilité sur des impératifs moraux, à commencer par le devoir de protéger ses propres citoyens à l'étranger. Mais cette critique ne va pas assez loin. Ce que l'Italie a mené en Égypte ces dernières années n'est pas seulement une politique étrangère qui pourrait être résumée par l'idée de démocratie « superficielle », comme l'ont souvent déjà fait d'autres pays européens dans la zone MENA4, mais bel et bien une politique antidémocratique.

C'est l'affaire Regeni qui a violemment rappelé à la classe politique italienne la terrible réalité de la répression antidémocratique qui caractérise le régime égyptien, des brutalités par ailleurs avalisées (même militairement) par Rome. Mais une démocratie qui se limite à défendre les droits d'un de ses citoyens, ou à demander justice pour sa mort, et qui en même temps ferme les yeux sur les disparitions forcées, les tortures et les arrestations politiques qui se multiplient chaque jour en Égypte ne peut être considérée comme pleinement démocratique. Une démocratie qui établit une collaboration militaire aussi forte avec un pays qui viole systématiquement les conventions internationales et les droits humains ne peut qu'être accusée de grave manquement à la démocratie voire même, dans le cas de l'Italie, à la légalité.

Comme l'ont souligné certains représentants de la société civile, la vente récente de systèmes militaires italiens est en contradiction flagrante avec la loi 185 de 1990, qui interdit l'exportation d'armements vers des pays qui violent les conventions internationales ou qui sont engagés dans des conflits armés.

On pourrait attendre d'un État démocratique qu'il mène non seulement une politique étrangère tout aussi démocratique, mais également qu'il favorise la consolidation et la mise en œuvre de la démocratie dans d'autres États. Enfin, l'idée que le « dialogue » avec des États autoritaires comme l'Égypte est la seule voie possible contraste avec la réalité des relations bilatérales qui semblent désormais destinées à se jouer soit strictement par la force soit, comme l'a dernièrement déclaré le ministre italien des affaires étrangères Luigi Di Maio à la commission parlementaire qui enquête sur la mort de Giulio Regeni, à travers les « dynamiques du marché », et donc déconnectés de tout cadre multilatéral partagé. Loin de faire preuve de clairvoyance, cette stratégie d'apaisement d'un régime autoritaire chancelant et odieux marque surtout un étonnant abandon définitif de l'internationalisme démocratique qui avait inspiré des générations de décideurs italiens et européens. Elle trahit également le déclin en cours de l'ordre libéral international et abandonne les relations de ces deux pays dans les flots d'une Méditerranée dont il semble de plus en plus difficile d'éviter les écueils.

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Traduit de l'italien par David Victor.


1Concernant le dramatique épisode Regeni, cf. L. Casini, D. Melfa et P. Starkey, Minnena : l'Egitto, l'Europa e la ricerca dopo l'assassinio di Giulio Regeni, Mesogea, Messina 2020. À propos de Patrick Zaki, cf. F. Biancani et A. Teti, « Patrick libero : diritti umani, interesse nazionale e violenza di regime », Il Lavoro Culturale, 20 février 2020.

2G. Gervasio et A. Teti, ‘Egypt's Repression Against Civil Society', dans G. Dentice e A. Melcangi, Egypt at the crossroads : pandemic, authoritarianism and geopolitical aspirations, Ispi, Milan 2020.

3NDT. Fincantieri est un groupe industriel contrôlé par l'État italien spécialisé dans la construction navale.

4A. Teti et al., Democratisation against Democracy : How EU Foreign Policy Fails the Middle East, London, Palgrave Macmillan 2020 ; Vicky Reynaert, « Preoccupied with the Market : The EU as a Promoter of “Shallow” Democracy in the Mediterranean », European Foreign Affairs Review », 16, 5, 2011 ; p. 623-637 et Michelle Pace, « Paradoxes and Contradictions in EU Democracy Promotion in the Mediterranean : The Limits on EU Normative Power », Democratization, 16, 1, 2009 ; p. 39-58.

Liban. Les soignants craignent le scénario du pire

Par Arthur Sarradin

Hôpitaux saturés, pénurie de bouteilles d'oxygène, manque de personnel, circulation incontrôlable du virus, confinement d'une dureté inédite : la situation sanitaire s'aggrave tragiquement au Liban. Dans un pays toujours sans gouvernement et s'enfonçant dans la crise économique et sociale, beaucoup de professionnels de santé redoutent une catastrophe.

« La dernière chance » pour le pays. C'est par ces mots que le ministre sortant de la santé Hamad Hassan qualifiait l'arrivée d'un quatrième confinement au Liban lors d'une intervention télévisée diffusée le 7 janvier 2021. Cette mesure a été proclamée en urgence pour répondre à l'accélération encore jamais atteinte de l'épidémie de la Covid-19, les autorités déplorant plus de 5 500 cas quotidiens contre environ 400 à la rentrée 2020. Le pays a mis en place depuis les fêtes de fin d'année un certain nombre de règles restrictives : circulation alternée, couvre-feu de 18 h à 5 h du matin. Elles ont été jugées pourtant insuffisantes pour endiguer la crise.

Dès le lundi 11 janvier, la rumeur d'un durcissement du confinement alerte la population. Le président de l'Ordre des médecins ainsi que plusieurs experts chargés d'observer la propagation du virus appelaient à de nouvelles règles sanitaires drastiques. Dans le même temps, le président Michel Aoun convoque en urgence un conseil de sécurité et dit vouloir déclarer l'État d'urgence sanitaire. Les médias évoquent un confinement total de 7 à 14 jours avec instauration d'un couvre-feu 24 h/24. Contrairement au premier confinement qu'avait connu le pays en avril 2020, il ne serait plus question de permettre la moindre sortie, même pour se rendre dans les commerces alimentaires.

Ces consignes non encore officielles n'ont pas tardé à alerter la population. Les habitants de la capitale se ruent dans les magasins pour remplir leurs chariots, pour peu qu'ils en aient les moyens. À l'entrée du petit supermarché Spinneys de la rue Alexandre, d'ordinaire calme, un vigile fait rentrer les habitants du quartier au compte-goutte. La file d'attente aux caisses traverse toute la longueur du magasin en début d'après-midi. Les rayons ont été dévalisés et il ne reste déjà plus rien des produits bon marché : pain, poulet, conserves, pommes de terre, yaourts…

« Ça fait trois ans que je suis à la rue »

Tout le monde n'a pas pu s'offrir ce qu'il souhaitait. Depuis maintenant un an, le chômage, la dévaluation de la monnaie nationale et une inflation sans précédent ont précarisé tout un pan de la société libanaise déjà vulnérable. C'est le cas de Michel, qui patiente aux caisses avec quelques produits. « Ça fait trois ans que je suis à la rue, et personne ne m'aide. Comment je vais me confiner alors que je dors dehors ? Il n'y a pas une ONG pour m'aider, et les politiciens corrompus n'en parlons pas, ils s'occuperont de moi le jour où ça leur rapportera de l'argent ! Eux, ce qu'ils veulent, c'est rafler les dollars qu'il reste dans le pays, ils s'en fichent du billet que j'ai dans la main ». Froissé entre ses doigts, un billet de 20 000 livres libanaises (LBP). Son argent, qu'il gagne comme beaucoup au jour le jour, n'a plus qu'une valeur fluctuante, dépendante d'un taux de change anarchique et des prix du marché. Avec ce billet ce jour-là, Michel ne peut s'acheter qu'une bouteille d'eau, une boite de mouchoirs et deux conserves de thon qu'il part ouvrir sur un banc qui lui servira de lit en attendant la fin de journée.

« Chaque fois c'est pire que la veille »

À quelques centaines de mètres, alors que la journée se termine, des soignants s'affairent à l'Hôtel-Dieu de Beyrouth. Le personnel tente du mieux qu'il peut de faire face à la montée en flèche des cas de contamination et à l'afflux des malades. Zeina Harroun, soignante de nuit se prépare à assurer son service dans la section Covid. « Chaque fois, c'est une préparation psychologique avant d'arriver, car on sait que ce sera pire que la veille », dit-elle. Comme de nombreux soignants, elle est usée par des mois d'épidémie, consciente que le pire reste à venir et avec moins de moyens. « On manque d'infirmières et d'infirmiers au Liban, avec la pandémie c'est encore pire… Ici une infirmière prend en charge huit patients au lieu de quatre. On craint des burnout. En plus, beaucoup de soignants sont contraints de quitter leur service, car ils tombent malades. Si la crise s'aggrave, je ne pourrai jamais continuer. On n'a plus d'énergie, plus de forces… »

Les patients ont envahi les hôpitaux jusqu'à saturation, un tournant dans l'épidémie. Plus question d'accueillir tout le monde, les malades sont triés. « On voit mourir des jeunes de 30 ans, 40 ans… Des mères de famille nous supplient au téléphone de voir leur fils une dernière fois alors que les visites sont interdites. Personne ne peut imaginer ce qu'il se passe ici… Et la crise amplifie tout ».

Au-delà des services Covid, les urgentistes ont eux aussi tiré la sonnette d'alarme, comme Ernest Graphie, interne aux urgences de nuit à l'hôpital Saint-Joseph de Dora. « Depuis plusieurs semaines, on a de plus en plus de patients atteints de la Covid-19. Ils peuvent rester deux ou trois jours aux urgences et on en met parfois une dizaine dans une grande salle parce que tous nos lits sont pris. Parfois on essaye de les orienter vers un autre hôpital, mais la plupart du temps ils viennent ici après avoir fait le tour des hôpitaux de Beyrouth. C'est tous les jours un jeu de ping-pong ».

Les soignants s'inquiètent aussi du manque de matériel. Depuis plusieurs mois des hôpitaux font état de pénuries au moment où des médicaments courants manquent dans les pharmacies. « Les gens viennent nous voir en nous disant que ces médicaments n'existent plus en pharmacie, alors qu'il y a quelques mois on en trouvait partout. C'est pareil pour les bouteilles d'oxygène, il devient impossible d'en trouver. Avec la panique des personnes se sont ruées dessus et des patients ne peuvent plus s'en procurer. Ça crée une détresse qui nous retombe dessus au quotidien, ça nous brise le cœur ».

Les personnels de santé redoutent également les incertitudes sur l'ampleur de la crise. « Le compte des cas positifs du ministère de la santé n'est pas fiable. De nombreuses personnes n'ont pas les moyens de faire le test PCR qui coûte 150 000 LBP (82 euros), sans compter les personnes asymptomatiques qui ne se font pas tester », précise Rawad Hayek, étudiant au centre médical de l'Université américaine de Beyrouth.

« Un dilemme énorme entre deux crises »

Un an après le soulèvement populaire d'octobre 2019, la défiance envers la classe politique reste vive. Depuis maintenant trois mois que Saad Hariri a de nouveau été désigné comme premier ministre, aucun gouvernement n'a pu être formé. Alors que le pays s'apprête à traverser le plus sombre épisode de la crise sanitaire, cette vacance de pouvoir décisionnaire dans une nation où l'État est d'ordinaire déjà très faible inquiète la population.

Face à l'ampleur de la crise sanitaire cependant, le pouvoir a donné raison à la rumeur en annonçant la fermeture totale du pays pour onze jours à compter du 14 janvier, sans possibilité de se rendre dans les commerces d'alimentaire. « Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un sérieux défi. Soit nous nous rattrapons en imposant un confinement complet, strict et résolu, soit nous nous trouvons face à un modèle libanais plus dangereux que le modèle italien », déclarait au sortir d'une réunion du comité de surveillance sanitaire l'ancien premier ministre Hassan Diab.

Sans évoquer le manque de personnel et les pénuries de matériel, les autorités ont mis en cause les comportements individuels. « La situation est désormais hors de contrôle en raison de la négligence des citoyens et de leur refus de respecter les mesures de prévention ». Cette déclaration divise l'opinion publique et manque de nuances selon Ernest, du service des urgences de Dora. « Nous savons qu'aujourd'hui nous nous prenons la vague des gens contaminés pendant les fêtes. Moi, en tant que soignant, je ne peux que conseiller aux gens de rester chez eux. Mais d'un autre côté je les comprends, on ne parle pas d'un confinement dans un pays comme le Canada ou la France. On parle d'un pays en crise qui a connu l'explosion du 4 août et où les gens ont un besoin quasi vital de sortir. En fait c'est un dilemme énorme. Soit on confine et on aggrave la crise économique et sociale, soit on déconfine et on aggrave la crise sanitaire. »

Sur les réseaux sociaux, la critique des comportements individuels fait débat. Si en effet beaucoup avaient pointé du doigt la dangerosité des rassemblements de la nouvelle année, d'autres voient d'un mauvais œil la manière dont la classe politique jette l'opprobre sur les citoyens sans évoquer ses propres manquements. Parmi eux, la photo du ministre de la santé à un déjeuner en intérieur le 6 janvier 2020, sans distanciation sociale avait agité les réseaux sociaux. Lorsque la contamination de ce ministre a été rendue publique, certains Libanais se sont étonnés de la facilité avec laquelle le ministre aurait trouvé un lit d'hôpital vide.

Toujours sur le ton de la défiance, en l'absence de gouvernement et en dépit de l'urgence sanitaire, les médias mettent en avant l'emploi du temps singulier du premier ministre Saad Hariri. Rentrant de dix jours de vacances familiales à l'étranger suivies la semaine dernière d'une visite au président Erdoğan, ses déplacements personnels alimentent l'inquiétude en ces temps d'urgence.

« Personne ne nous aide ! »

Avec la mise en place du confinement le jeudi 14 janvier 2020, les rues sont totalement vides dans certains quartiers, mais l'agitation ordinaire persiste dans d'autres. Des Libanais continuent de travailler comme si de rien n'était. « On n'a pas le choix ! Il y a un loyer à payer, des enfants à nourrir… Personne ne nous aide, alors on travaille quand même. De l'extérieur mon magasin est fermé, mais les clients savent que s'ils frappent à la grille, nous pourrons les laisser entrer faire leurs achats. C'est vital pour nous, il y a des gens ici qui ont plus de chance de mourir de faim que de mourir du virus, comme ces pauvres gars qui se sont immolés par le feu dans la rue la semaine dernière, les pauvres », déclare Ahmad1, vendeur rue Badaro.

L'arrivée du vaccin s'ajoute à la longue liste des inquiétudes des soignants. « Connaissant la corruption au Liban, il est très peu probable que le vaccin soit d'abord distribué aux agents de santé ou aux personnes âgées. Je pense que ce sera chaotique et injuste. Les politiciens et leurs cercles privés auront sans doute le vaccin en premier », estime un soignant. « Malheureusement je doute qu'on soit capables de gérer convenablement l'arrivée du vaccin, redoute aussi Zeina à l'Hôtel-Dieu. Chaque parti politique va prendre un nombre de doses et le donnera à ses partisans. Si tu ne soutiens pas de parti politique, tu seras servi en dernier, voire pas servi du tout ».

Aux premiers jours de l'année 2021, le cercle vicieux des crises se poursuit au Liban. Après une année chaotique dont le paroxysme a été atteint lors de la double explosion meurtrière du 4 août, le développement de l'épidémie paraît de mauvais augure alors même que le variant anglais du coronavirus a été découvert dans une famille revenue du Royaume-Uni. L'arrivée de deux millions de vaccins a toutefois été annoncée pour fin février par les autorités, un défi logistique titanesque pour le Pays du Cèdre qui a déjà annoncé que les chefs de partis et les députés seraient prioritaires, avant même le personnel soignant.

Pour le reste de la population, la question de la préférence nationale fait débat sur Twitter, où le hashtag « le vaccin pour les Libanais d'abord » s'est rapidement répandu. En ligne de mire, le million et demi de réfugiés syriens installés au Liban depuis le début du conflit, mais également les Palestiniens dont la présence peut remonter jusqu'à 1948. Tous deux font régulièrement l'objet de discours et d'actes racistes, émanant même de personnalités politiques.


1Le prénom a été changé à sa demande.

Printemps arabes. L'esprit de la révolte toujours présent

Par Jean-Pierre Sereni

À l'occasion du dixième anniversaire des « printemps arabes », deux livres viennent de paraître qui donnent des raisons d'espérer, à contre-courant des projections pour le moins pessimistes faites sur la base des dix années qui viennent de s'écouler. Après le second « printemps » de 2018-2020, les auteurs voient se dessiner une phase d'apprentissage, le signe que l'accumulation des révoltes imprègne les peuples et les a changés à jamais.

À l'occasion du dixième anniversaire de ce que les Occidentaux, surpris, avaient baptisé le « Printemps arabe », il n'y a pas grand-chose à célébrer, et il est de bon ton ici ou là d'en souligner l'échec, ou de regretter le retour des régimes autoritaires d'antan qui n'ont rien appris ni rien oublié. C'est vrai qu'en dehors de la Tunisie qui s'en tient, malgré ses difficultés de tous ordres, à son régime représentatif inachevé, les autres pays ont connu la restauration des anciens régimes ou le développement de guerres civiles interminables en Syrie, en Libye et au Yémen.

Des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, des rêves évanouis et des espoirs d'une vie meilleure écrabouillés sont le témoignage d'un échec historique. Les Frères musulmans y ont toute leur part, ils n'avaient ni programme, ni savoir-faire, ni volonté de changer les choses en profondeur en Égypte ou en Tunisie. Mais ils n'étaient pas les seuls ; les autres forces politiques étaient faibles sinon inexistantes.

Quant aux puissances étrangères et à la réaction régionale, elles ont soutenu sans remords les contre-révolutions à l'œuvre ici ou là. L'échec des révolutions peut-il amener les forces politiques et sociales à essayer la transition, c'est-à-dire à des compromis incertains à la merci de retours en arrière ? Ce serait envisageable si les pouvoirs n'étaient pas aussi fermés à toute évolution, fut-elle en douceur. Comme on le dit en Amérique, it takes two to tango (pour danser le tango, il faut être deux).

La seconde vague

Les deux livres dont nous parlons ci-dessous ouvrent des perspectives qui, si elles ne sont pas plus optimistes, parlent du moins d'espoir. Ils sont complémentaires. Le premier évoque un second « Printemps arabe » qui s'est déroulé en 2018-2020 dans au moins cinq pays, preuve que le peuple n'a pas abandonné la partie, c'est-à-dire l'espoir d'un changement positif pour lui et ses enfants. Le second traduit les évolutions qui se font jour dans l'expression politique, signe d'une créativité indomptée. Les auteurs y voient une phase d'apprentissage, une consolidation des acquis des évènements de 2011, le signe que l'accumulation des révoltes imprègne le peuple et le change à jamais.

L'Alliance of Middle Eastern and North African Socialists est une modeste, mais originale organisation internationale fondée en 2016 et qui recrute surtout dans la diaspora arabe installée dans le monde anglo-saxon. Elle publie un livre original rédigé par une dizaine de contributeurs venus de trois régions : Maghreb, Machrek et Europe, sur la « seconde vague » des révolutions arabes, dix ans ou presque après la première. Dans quatre pays du Proche-Orient (Liban, Soudan, Irak, Iran) et un d'Afrique du Nord (l'Algérie), de puissants mouvements populaires se sont, en 2019, affrontés à leurs régimes autoritaires. Les résultats ont été inégaux ; deux tyrans ont dû abandonner le pouvoir sous la pression de la rue : le général soudanais Omar Al-Bachir et le président algérien Abdelaziz Bouteflika. Dans les trois autres pays, les régimes sont restés en place malgré l'ardeur de la jeunesse et des minorités parties à l'assaut des conservatismes.

Seul le Soudan a entamé un début de changement. Les militaires ont été conduits à partager le pouvoir dans un rapport de forces difficile à apprécier avec des représentants des révolutionnaires. En Algérie, les équipes ont également partiellement changé, mais le système qui se perpétue depuis l'indépendance a sauvé l'essentiel. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas eu de réformes de structure et parce que les exigences des masses étaient surtout négatives, hostiles à des dirigeants ou à des symboles, sans programme politique défini ni leaders reconnus. Les Algériens savaient ce dont ils ne voulaient plus, ils n'ont pas dit ce qu'ils voulaient. Si le Soudan fait figure d'exception, c'est à cause de l'existence d'une très ancienne organisation sociopolitique, l'Association des professionnels soudanais, qui regroupe les représentants de professions libérales, des fonctionnaires et de spécialistes d'activités diverses. Elle a su renouer les fils entre des militants isolés, analyser l'actualité et faire les compromis nécessaires avec les militaires pour « dégager » Al-Bachir. Les autres pays n'avaient pas une organisation comparable, d'où leur échec.

L'indépendance sans la démocratie

L'Algérieest un cas particulier. L'absence d'organisation tient, selon les auteurs, à un choix destiné à ce que le mouvement populaire ne soit pas récupéré par les autorités ou, pire, ne voit pas sa direction réprimée. Le Hirak a choisi de privilégier sa filiation avec la guerre d'indépendance vieille de plus de 60 ans dans laquelle tous les Algériens d'aujourd'hui se reconnaissent plutôt que d'affronter sa diversité et ses divisions, entre « démocrates » déchirés par de multiples tendances et des haines personnelles recuites, islamistes partagés entre ceux qui veulent accéder aux avantages du « système » et ceux qui veulent l'abattre, enfin tenants du berbérisme partagés entre partisans de l'autonomie, voire de l'indépendance de la Kabylie et ceux qui se contenteraient d'une solution moins radicale.

Les auteurs, sans doute par fidélité à leurs choix idéologiques, revendiquent la fin de l'indépendance « formelle » et incriminent l'influence de la France et ses intérêts. L'appréciation n'est-elle pas datée ? Nous ne sommes plus en 1962 ; depuis longtemps les hydrocarbures vont surtout en Espagne et en Italie plutôt que vers l'Hexagone qui n'est, par ailleurs, plus que le troisième fournisseur du pays derrière la Chine et la Turquie ; les marchés publics ne vont plus aux entreprises tricolores et Total, le grand groupe français de l'énergie, est distancé sur place par l'ENI italienne, des pétroliers ibériques ou américains. L'indépendance est acquise, la démocratie ne l'est pas. Comme voie de sortie, les auteurs préconisent de constituer des comités de base en utilisant la crise sanitaire de la Covid-19 pour organiser les énergies sur le terrain avant de les fédérer en un front politique en mesure de dialoguer avec le pouvoir. Les laissera-t-on faire ?

« Zenga zenga »

La créativité populaire est un signe distinctif des soulèvements qui se sont succédé dans les pays arabes depuis la fin de l'année 2010. Slogans insolents, détournements comiques de proclamations officielles, occupation des rues et des centres des capitales, les initiatives n'ont pas manqué, comme le montrent les dix chercheuses et chercheurs qui ont réuni un grand nombre de photos, tracts, vidéos, fresques murales, banderoles, chansons, affiches… À partir de cette masse de documents, ils ont sélectionné les plus significatifs pour faire de chacun un récit court qui décrit une action politique, rappelle son contexte et en donne une interprétation intelligente.

Par exemple, un discours du dictateur libyen Mouammar Kadhafi promettait au début du soulèvement populaire en février 2011 de détruire à Benghazi les mutins, ruelle par ruelle, « zenga zenga » en arabe. Son discours et ses mimiques repris par toutes les chaines de radio et de TV arabes témoignaient de sa folie. « Zenga zenga » va devenir un slogan en Syrie, puis une vidéo devenue virale. Le balai devient synonyme de « faire place nette » vis-à-vis des régimes en place en Algérie, Égypte, Liban, Tunisie et Yémen ; la chaussure envoyée par un journaliste irakien au président américain Georges W. Bush qui démolit son pays, geste repris en Égypte comme en Tunisie avec partout la même signification : l'expression d'un mépris non dissimulé à l'endroit des maîtres du moment. Une bonne cinquantaine de mots ou de gestes émaillent cet ouvrage véritablement collectif qui résulte d'une collecte minutieuse et renouvelle notre compréhension des révoltes arabes des dix dernières années.

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A Region in Revolt : Mapping the Uprisings in North Africa & West Asia, 2019-2020, Jade Saab/Daraja Press, Ottawa (Canada), 17 octobre 2020 (disponible en PDF) ;

L'esprit de la révolte. Archives et actualité des révolutions arabes, ouvrage collectif sous la direction de Leyla Dakhli, Le Seuil, 2020. — 320 pages, 24 euros

Jours de misère en Syrie

Par Henri Mamarbachi

Les nations ne disparaissent pas en une fois. La population syrienne, qui survivait tant bien que mal au milieu des décombres d'une longue guerre, s'enfonce désormais dans la pauvreté, la crise sanitaire et les difficultés hivernales. La peur vient désormais de la hausse vertigineuse des prix et des longues queues pour acheter du pain, devenues le lot de tout un chacun.

C'est un rude hiver pour le peuple syrien. « Avant, c'était les bombes qui pleuvaient, maintenant c'est le pain qui manque, et nous ne voyons aucune perspective d'avenir », déplore Abou Saïd, un commerçant damascène qui observe l'inexorable dégradation de tout ce qui l'entoure. « L'hyperinflation, la paralysie économique, la pauvreté galopante, les absurdes sanctions occidentales qui touchent surtout l'homme de la rue ; auxquelles s'ajoute depuis des mois la Covid-19 qui sévit durement… Quoi de plus ? », ajoute-t-il fataliste.

Triste symbole : les proches du régime festoient le soir dans les restaurants qui ne semblent ouverts que pour eux, alors que pour la première fois dans l'histoire du pays, on voit des queues devant les boulangeries et les stations d'essence. De nombreux Syriens sont choqués par ces scènes, courantes il est vrai dans les pays les plus pauvres du globe.

Preuve supplémentaire de sa faillite, cet ancien grenier à blé en est à quémander la charité à ses rares amis et alliés. Telle la Russie, son principal pourvoyeur de blé, dont le chef de la diplomatie Serguei Lavrov a annoncé à la veille du Nouvel An, que Moscou avait « fourni 100 000 tonnes de blé » à la Syrie, ajoutant que ce soutien « se poursuivra au plan humanitaire ». « Mais qui voudrait vraiment investir dans ce pays ? Où est le retour sur investissement dans ce pays ruiné ? », s'interroge un industriel d'Alep qui souhaite garder l'anonymat.

Dans les années 1990, presque 20 % de la population travaillait dans l'agriculture et la Syrie avait atteint l'autosuffisance. Or, l'économie de cet État qui fait partie de ce qu'on appelait « le Croissant fertile » dépend grandement des aléas climatiques, notamment la sécheresse qui a été un des déclencheurs du conflit en 2011.

Aujourd'hui, la Syrie ne peut plus compter sur elle-même dans aucun domaine. Depuis la guerre, ce pays s'est transformé en un terrain de chasse ouvert aux intérêts russes et iraniens, ses principaux alliés qui ont mis la main sur une grande partie de ses richesses (ports, mines de phosphates, etc.) En plus d'être un champ de tir pour Israël, qui poursuit les milices pro-iraniennes du Hezbollah libanais. Sans oublier la Turquie qui occupe une partie de son territoire dans le nord peuplé de Kurdes, et dont on ignore les desseins.

« La pire situation depuis le début du soulèvement »

Comme d'habitude, l'ONU s'alarme sur les conditions d'acheminement de l'aide humanitaire. « Le peuple syrien continue de souffrir, une souffrance exacerbée en période hivernale », a alerté en décembre le secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires, Mark Lowcock, devant les membres du Conseil de sécurité. Alors que le pays est loin d'être en paix malgré les territoires gagnés par le pouvoir et la défaite « officielle » de l'organisation de l'État islamique (OEI), « les conflits violents et le terrorisme sont toujours une réalité pour les Syriens », a pour sa part insisté l'envoyé spécial de l'organisation pour la Syrie, Geir Pedersen pour qui « l'insécurité alimentaire et la malnutrition devraient augmenter considérablement, tout comme le nombre total de personnes ayant besoin d'aide humanitaire ».

En dépit de ses appels désespérés et de ses contributions sur le terrain, la marge de manœuvre de l'ONU est limitée par les sanctions contre le régime imposées par Washington, donneur d'ordre mondial, l'Union européenne et le Conseil de sécurité lui-même. « Nous faisons face à la pire situation depuis le début du soulèvement », a expliqué Jihad Yazigi, directeur du journal économique en ligne The Syria Report, lors d'une conférence organisée à Paris en décembre 2020 par Souria Houria (Syrie Liberté), une association qui regroupe des opposants au régime. « Depuis 2019, nous assistons à une montée très forte de l'inflation. Entre juillet 2019 et juillet 2020, le panier de biens et services a vu sa valeur multipliée par 250 alors que le gouvernement a revu ses subventions sur des produits de première nécessité, multipliant par deux le prix du pain subventionné », a-t-il indiqué. Citant une étude de l'hebdomadaire syrien Qasioun, The Syria Report a par ailleurs indiqué dans son édition du 10 novembre 2020 que le budget mensuel d'une famille résidant à Damas avait augmenté de 74 % au cours des neuf premiers mois de 2019, avec un doublement des prix de la nourriture.

De même, les produits pétroliers dont la pénurie oblige le régime à dépendre essentiellement de l'Iran (un comble pour deux pays frappés de sanctions !) ont vu leurs prix augmenter de façon spectaculaire. Pour faire face à la situation, le gouvernement syrien a annoncé le 19 octobre 2020 qu'il augmentait de 120 % le prix du mazout vendu aux entreprises privées, sans appliquer cette mesure aux entreprises publiques, aux particuliers, aux agriculteurs et aux sociétés de transport. À condition d'en trouver et d'être très patient.

Pénuries de gaz et d'électricité

Dans son édition du 11 janvier, The Syrian Observer, une revue de presse des médias pro et anti-régime, rapporte que dans la capitale Damas « les pénuries d'essence continuent de frapper, engendrant des files d'attente d'automobilistes sur des kilomètres, devant des stations-service vides de carburant ». Sawt al-Asima (La voix de la capitale, un site de l'opposition) a rapporté samedi 9 janvier 2021 que la principale raffinerie de Banyas avait cessé de fonctionner — une information qui n'a pu être confirmée, selon The Syrian Observer.

Avant le conflit, la Syrie était un petit producteur de pétrole et de gaz. De nombreux champs pétrolifères se trouvent aujourd'hui dans des zones qui échappent en partie aux autorités de Damas. Il arrive que le gouvernement achète également du pétrole aux Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition arabo-kurde à prédominance kurde qui a mis en place la région autonome du Rojava.

Dans les régions non contrôlées par le pouvoir, comme le nord frontalier de la Turquie ou la partie sous contrôle des forces kurdes, « des produits sont parfois vendus en livres turques ou en dollars », ont par ailleurs noté Yazigi et d'autres observateurs sur le terrain, tout en reconnaissant les difficultés à recueillir des données fiables dans les régions qui échappent toujours au pouvoir, soit 30 % du territoire, et qui concentre l'essentiel des richesses pétrolières et agricoles.

Pour comble de malheur, des incendies criminels ont dévasté durant l'été et l'automne 2020 des dizaines de milliers d'hectares de champs de blé et d'orge, ainsi que d'oliveraies dans divers endroits du pays, au grand désespoir des agriculteurs qui s'attendaient à une récolte annoncée comme « exceptionnelle ». Le même phénomène s'était déjà produit en 2019, notamment dans le nord-est. Le régime et l'opposition se rejettent la responsabilité de ces feux destructeurs.

« Nous avons trois heures d'électricité par jour. Le pain est devenu immangeable (souvent du blé dur est utilisé), et nous devons passer des heures collés les uns aux autres devant les boulangeries pour être servis, raconte au téléphone Fadi Tarakji, un habitant d'Alep. Tout augmente malgré les cartes de rationnement appelées SIM, mises en place par le gouvernement, qui elles aussi dépendent de la valse des prix ». La deuxième ville du pays avait pourtant dansé lors de sa « libération » en 2016 des mains des djihadistes par les troupes gouvernementales, soutenues par l'aviation russe, après d'effroyables combats qui ont laissé des traces.

« Les gens regrettent les années de guerre »

« C'était mieux à l'époque où les obus nous tombaient dessus », ajoute ce petit commerçant. « Les gens regrettent les années de guerre parce qu'ils vivaient mieux, malgré les divers dangers », convient Nabil Antaki, médecin à Alep et responsable de l'association Maristes bleus qui vient en aide depuis des années aux plus nécessiteux, notamment en matière de nourriture et d'éducation. Déplorant que « rien n'avance plus aux plans politique et militaire », ce médecin nous indique dans un courriel de décembre 2020 que « l'émigration se poursuit » et que « les chrétiens continuent de partir ou rêvent de pouvoir le faire ».

« Quand on prend l'autobus sur la route d'Alep à Damas, praticable depuis mars 2020 après une interruption de sept ans, on passe au niveau de Sarakeb et de Maaret al-Noman [deux localités proches d'Alep] à côté de trois postes militaires turcs arborant leur drapeau, ce qui nous révolte », note-t-il. Ces postes d'observation avaient été installés à la suite d'un cessez-le-feu entre les armées syrienne et turque pour mettre fin aux combats dans la province d'Idlib où sont massés des réfugiés dans des conditions désastreuses, et où la Covid sévit durement.

Selon le décompte obtenu en ce début d'année par un site médical qui fournit les noms et les fonctions de chaque victime, « 171 médecins sont décédés des suites de ce virus, faute d'équipement préventif adéquat ». La pandémie a été « très sévère en août et en septembre, avec des centaines de milliers de cas et des centaines de personnes hospitalisées », précise le Dr Antaki. Cette situation sanitaire rend encore plus difficile toute reprise de l'activité économique, ou de tentative de reconstruction déjà entravée par les sanctions. L'épidémie est en train de devenir « plus dangereuse » et « ne touche plus seulement les adultes, mais aussi les enfants », selon des sources proches du gouvernement et citées par The Syria Report.

Les dollars disparus au Liban

Outre l'impact des sanctions internationales, la pénurie de devises joue à plein dans l'appauvrissement du pays. Les mesures prises en décembre 2020 par le gouvernement contre l'usage de devises étrangères dans les transactions courantes et commerciales afin de protéger la valeur de la monnaie n'ont eu aucun effet.

La fin d'un conflit armé porte souvent en lui les germes d'une reprise économique, grâce aux efforts de reconstruction et de l'afflux des investissements. Rien de tel en Syrie. Avec des caisses de l'État quasiment vides et une aide étrangère pratiquement absente, le cours de la monnaie plonge, et nul ne peut savoir jusqu'où il va dégringoler, tant l'avenir est bouché. En outre, les travailleurs syriens à l'étranger ne parviennent plus à transférer de l'argent à leurs familles.

C'est notamment le cas au Liban, un pays frappé de plein fouet depuis un an par la crise financière et où la forte dévaluation de la monnaie libanaise a directement impacté la valeur de la livre syrienne (LS), qui flirte actuellement avec un pic de 3 000 livres libanaises (LBP) pour un dollar contre 49 avant le début de la guerre. La chute continue est bien plus marquée que durant les années de guerre.

Des milliards de dollars détenus par des commerçants et des particuliers dans les banques libanaises ont été bloqués il y a un an, en raison de l'effondrement du système bancaire de ce pays voisin, privant les Syriens d'un peu de l'oxygène qui leur manque. « Entre 20 et 42 milliards de dollars [16 et 35 milliards d'euros] de dépôts syriens auraient disparu à la suite de la crise du secteur bancaire libanais. […] Nous en avons payé le prix », a ainsi déclaré le 5 novembre 2020 Bachar Al-Assad, faisant porter la responsabilité de la débâcle financière de son pays sur le Liban et non pas — pour une fois — sur les sanctions internationales.

Si le montant exact est difficile à vérifier, notamment à cause du secret bancaire en vigueur au Liban, Assad semble oublier — ou fait mine d'oublier — que ce voisin a longtemps joué un rôle de soupape. Pendant des années, les caciques du régime, hommes d'affaires syriens ou simples déposants y ont placé leur argent, profitant du système bancaire ultralibéral du pays du Cèdre et des taux d'intérêt élevés. Plaque tournante régionale, Beyrouth a longtemps servi à toutes sortes de transactions, notamment commerciales de la Syrie.

Guerre, déplacement de populations, exil, crise économique, sanctions et Covid ont bouleversé le tissu social du pays. Le système éducatif est désorganisé, avec des étudiants dans des zones non contrôlées par Damas qui ne parviennent pas à se déplacer d'une région à l'autre pour passer des examens. Dans les régions où des centaines de milliers de réfugiés sont entassés, 500 000 enfants ne sont pas scolarisés, et les ONG sont parfois obligées de faire du porte-à-porte pour donner des cours dans les camps, selon certains experts.

Depuis la fin de la guerre, « on constate un désintérêt général pour la Syrie, sauf de la part de la Russie, de l'Iran et de la Turquie, souligne la politologue Basma Kodmani. Tout se passe en dehors de la Syrie où ni le régime ni l'opposition n'ont leur mot à dire, alors que l'Union européenne n'est d'accord que sur une aide humanitaire » pour ce pays à la dérive.

La gloire secrète du lobby militaro-industriel dans les années 1950

Par Jean Stern

Ventes d'avions, de chars et de munitions, mais aussi conception et construction dans le plus grand secret du centre nucléaire de Dimona qui permettra de fabriquer l'arme atomique : à ses origines, le lobby pro-israélien en France est militaro-industriel. Dès son arrivée au pouvoir, le général de Gaulle mettra le holà à un fructueux commerce qui a fait de la France des années 1950 et 1960 le premier fournisseur d'armes de l'armée israélienne.

Tenter de remonter aux sources du lobby pro-israélien en France est finalement assez simple, il suffit de suivre l'odeur de la poudre. Dans les années 1950, les organisations juives françaises qui s'intéressent à Israël — ce qui était assez peu le cas du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), fondé après-guerre quand le Parti communiste français (PCF) était influent — font un travail essentiellement caritatif, même si elles sont à fond dans le projet sioniste. Discrètes, elles ne s'adressent pas au grand public, encore moins aux médias, et tentent de mobiliser les juifs de France à qui elles vendent des produits des kibboutz. Le lobby pro-israélien à Paris est d'abord militaro-industriel et d'essence sociale-démocrate. On y croise Maurice Bourgès-Maunoury, un politicien radical-socialiste qui s'est pris de passion avec son directeur de cabinet Abel Thomas pour le jeune État juif, ou l'avionneur Marcel Dassault, dont les Mystère IV sont le fleuron de l'industrie aéronautique française, ainsi que plusieurs officiers supérieurs comme le général Paul Ély, chef d'état-major, le colonel Louis Mangin et le général Pierre-Cyrille Lavaud, qui ont la haute main sur les ventes d'armes.

Avions Mystère IV et Ouragan, chars AMX, roquettes, munitions… Israël achète tout, mais vise plus haut : l'arme atomique, que la France prépare alors activement, et qu'elle testera pour la première fois en février 1960 dans le Sahara, en présence d'ingénieurs israéliens. Vincent Nouzille raconte cela en détail dans Histoires secrètes, France-Israël, 1948-2018 (Les Liens qui libèrent, 2018).

« Dimona, c'est bien »

En janvier 2011, au cours d'un entretien réalisé avec Abraham Segal pour la revue De l'autre côté après la sortie de son petit livre Indignez-vous, Stéphane Hessel avait eu des paroles fortes pour dénoncer la situation à Gaza où il s'était personnellement rendu, ce qui lui avait valu de violentes attaques. Il racontait comment la France des années 1950 avait aidé Israël à se doter des moyens de fabriquer l'arme atomique. Il était alors diplomate et proche de plusieurs dirigeants de la IVe République, dont Guy Mollet, Pierre Mendès-France et Christian Pineau. « Cela est présenté comme quelque chose que nous devons faire, nous le devons à Israël, qui est un État qui a été créé par nous, que nous aimons, que nous soutenons, expliquait-il alors. Nous devons l'aider parce qu'il est entouré d'un monde arabe dangereux, d'un monde arabe qui nous inquiète. C'était pour nous une arme défensive pour Israël, comme nous la considérions comme une arme défensive pour la France. Nous ne pensions pas que l'arme nucléaire était une arme offensive, et dans ce cas on avait confiance en Israël et on se disait : oui, Dimona, c'est bien ».

Dès 1954, des chercheurs israéliens travaillent avec le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) français, suivent de près le chantier de la centrale de Marcoule, non loin d'Avignon, qui doit produire le plutonium français. Puis, au nez et la barbe des Américains — David Ben Gourion et Golda Meir se refusant à les informer, mais la CIA se chargera de tenir au courant Washington —, quelques 700 techniciens et ingénieurs français du CEA et de Saint-Gobain nucléaire1, mais aussi d'Alstom et de Thomson vont s'installer à partir de 1958 dans le plus grand secret à Beersheva, aux portes du Néguev. Ils participent à la construction d'un réacteur et d'une usine de séparation du plutonium nécessaire à la fabrication d'une bombe atomique à Dimona, un endroit isolé et alors difficile d'accès. Pour brouiller les pistes, les Français travaillant sur le chantier auront de fausses identités, et leur courrier transitera par l'Amérique du Sud. C'est un triomphe pour le lobby israélien à Paris, mais un triomphe top-secret mené par le travailliste Shimon Pérès, aidé par des hommes pour la plupart socialistes.

« Le soutien à Israël est général et systématique sous la IVe République, elle-même engagée dans des conflits coloniaux dans plusieurs pays arabes. La coopération militaire avec Israël est étroite. Shimon Pérès a un bureau au ministère de la défense », commente l'ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine. Celui qui est alors un proche collaborateur de Ben Gourion et deviendra plus tard patron du parti travailliste, ministre à différentes reprises puis président de la République disposait en effet d'un bureau à l'hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique à Paris, qui abritait une bonne partie des huiles galonnées de la République, ainsi que le cabinet du ministre de la défense.

Pérès est chargé par le gouvernement israélien d'acheter des armes françaises, et construit un réseau aussi efficace que muet. « La relation entre la France et Israël a toujours été passionnée, explique l'historienne Frédérique Schillo, et cela a bien marché quand elle a été basée sur des relations personnelles, comme Pérès l'avait fait dans les années 1950 en construisant des réseaux basés sur des liens forts et intimes. Il y avait beaucoup de fascination réciproque, surtout dans les réseaux de la SFIO2 et ceux de la résistance. Mais par contre, les réseaux issus de la résistance juive étaient trans-partis, ne sont pas sionistes, et pratiquaient un judaïsme républicain fondamentalement ancré dans la République ». Très loin donc de l'idée même de lobby, estime l'historienne3.

Une alliance de combat contre Nasser

L'histoire d'amour entre Stéphane Hessel et Israël a pris fin un peu plus tard. « Depuis 1967, les Israéliens sont devenus fous », disait-il en 2011. Pas celle entre le puissant lobby militaro-industriel français et ce petit pays qui disait avoir tant besoin d'armes pour se défendre. Du point de vue israélien, la relation avec la France était d'abord basée sur des besoins d'armement, « une alliance de combat », selon l'expression forgée par Frédérique Schillo. La France a longtemps été son premier fournisseur d'armes, et c'est grâce à la France et aux Mirage de Dassault qu'Israël a gagné la guerre de juin 1967.

Les quelques hauts fonctionnaires et officiers supérieurs qui s'engagent pour Israël en lui facilitant l'accès aux armements le font moins par idéologie que pour des raisons géopolitiques. S'ils agissent dans le secret, ces hommes s'appuient sur la classe politique des années 1950. « La France laïque de gauche a mis tout son poids dans le soutien à Israël et pour la reconnaissance de l'État en 1949, avec des gens comme Ramadier, Blum, et la plupart des dirigeants de la SFIO, explique Frédéric Encel, enseignant et actif supporter d'Israël. La France a un empire, une présence dans le Levant, et le Quai d'Orsay est extrêmement attentif sur le sujet. Puis dans le contexte d'alors, la relation était surtout basée sur une alliance de combat contre Nasser. Trois raisons à cela : l'Algérie, l'Algérie, l'Algérie ». En effet, La France vend des armes à Israël avant tout pour casser le président égyptien Gamal Abdel Nasser, dont les dirigeants français pensent qu'il est le premier soutien du FLN, le qualifiant de « nouvel Hitler ».

Longtemps, l'opinion française ignore tout de la question palestinienne. Il faut aider les Israéliens quoi qu'ils fassent, y compris quand ils expulsent les Palestiniens. Il ne s'agit pas de l'effet d'un quelconque lobby, mais plutôt d'un intérêt commun bien compris, d'abord dans l'opposition à Nasser et au nationalisme arabe, puis dans la défense des intérêts du lobby militaro-industriel. De Gaulle voudra y mettre un terme à partir de 1959, en vain : « De Gaulle a dit aux militaires : ‟on baisse d'un cran avec les Israéliens, on y va mollo” », explique un ancien haut responsable des services secrets.

La « politique arabe » du général de Gaulle

Jusqu'en 1967, la coopération entre la France et Israël reste surtout militaire. « Ce sont les Français qui ont formé les Israéliens, Dimona, c'est un modèle français, le même qu'à Marcoule. Mais dès 1961, le général de Gaulle avait mis fin à la coopération française sur la construction de Dimona et le chantier se termina en 1963 », se souvient l'homme des services. « De Gaulle décide d'en finir avec tout cela, de normaliser la relation, il trouvait que les liens étaient trop forts, ajoute Frédérique Schillo. Il veut développer une stratégie levantine, retrouver le lien avec le monde méditerranéen et le monde arabe. La rupture de 1967 était inattendue cependant, mais pas tout à fait surprenante ».

« Depuis la guerre d'indépendance en 1948, la France a toujours été un partenaire déterminant de l'État d'Israël, fourniture d'armes à la Haganah, puis plus tard les paras français à Suez, contrats d'armement, etc. Au moins jusqu'en 1967, la guerre des Six-Jours, quand se produit la cassure avec l'embargo sur les armes et la phrase terrible du général de Gaulle, complète Francis Kalifat, le président du CRIF depuis 2016. On est resté dans une relation distante jusqu'à Valéry Giscard d'Estaing compris, la France manifestait moins son amitié à l'égard d'Israël tandis que l'émergence puis l'omniprésence de la question palestinienne devenaient plus prégnante en France ».

Mais dans sa fameuse conférence de presse de novembre 1967 où le général de Gaulle stipendie « le peuple juif, sûr de lui et dominateur », il ajoute de manière prémonitoire qu'Israël « organise sur les territoires qu'il a pris l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions et il s'y manifeste contre lui une résistance qu'à son tour il qualifie de terrorisme ».

De Gaulle définit une ligne française forte contre l'occupation, que ses successeurs vont peu ou prou prolonger, en soutenant la création d'un État palestinien. « Après 1967, le Général de Gaulle critique certains aspects de la politique israélienne dans une conférence fameuse. Il s'en explique après dans plusieurs échanges avec Ben Gourion. [Georges] Pompidou et [Pierre] Messmer développent ensuite une "politique arabe", qui était à la fois diplomatique, commerciale et énergétique », précise Hubert Védrine qui fut l'un des acteurs majeurs de la diplomatie française pendant deux décennies, à l'Élysée sous François Mitterrand puis au Quai d'Orsay pendant la cohabitation entre Jacques Chirac et Lionel Jospin.

Cependant David Ben Gourion ne tient pas rigueur à De Gaulle de sa phrase, qu'il qualifie en privé de « maladresse ». Dans une lettre qu'il lui envoie le 5 décembre 1967, Ben Gourion alors redevenu député écrit : « Je me suis abstenu d'adhérer à la critique injuste formulée par de nombreuses personnes en France, en Israël et dans d'autres pays qui je pense n'ont pas examiné vos propos avec tout le sérieux requis ». Et Ben Gourion ajoute, en connaisseur : « Ayant été premier ministre d'Israël à l'époque de la IVe République, je sais que les relations amicales avec la France, depuis la renaissance de l'État d'Israël, se sont poursuivies même sous la Ve République, et je n'ai aucun besoin de m'attendre à une amitié plus fidèle et plus sincère que la vôtre ».

De Gaulle tentera de faire respecter l'embargo sur les ventes d'armes, y compris pour les pièces de rechange pour les avions français. Il sera sur ce sujet la cible de vives critiques de la presse française, dont les tropismes pro-israéliens s'affichent plus nettement. En janvier 1969, à l'issue d'un conseil des ministres avec le renforcement de l'embargo à l'ordre du jour, son porte-parole se fera l'écho de la réponse du Général à la presse : « Il est remarquable et a été remarqué que les influences israéliennes se font sentir d'une certaine façon dans les milieux proches de l'information ». Le poids du lobby dans les médias, déjà.

Le lobby pro-israélien sort du bois

En décembre 1969, cinq bateaux patrouilleurs sont subtilisés dans le port de Cherbourg par les services israéliens au nez et à la barbe des autorités françaises, mais avec la complicité de certains militaires français. « L'affaire des vedettes de Cherbourg » va mettre en colère le nouveau président Georges Pompidou. C'est d'ailleurs sous son mandat que les choses vont se gâter entre la France et Israël. Le président français se fait huer par des organisations juives lors d'un voyage à Chicago en 1970 en raison de l'embargo sur les ventes d'armes à Israël et de la promesse de vente de Mirage au colonel Mouammar Kadhafi, qui vient de prendre le pouvoir en Libye. Pompidou, qui avait plutôt de la sympathie pour Israël et avait travaillé pour la banque Rothschild, concevra un vif ressentiment d'avoir été traité d'antisémite. Un de ses proches, Michel Jobert, secrétaire général de l'Élysée puis ministre des affaires étrangères en 1973-74, sera vivement critiqué en octobre 1973, au moment du déclenchement de la guerre dite du Kippour, quand il déclarera : « Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression imprévue ? ». Le caricaturiste Tim le représente alors en babouches foulant le drapeau israélien, et Michel Jobert, qui se ralliera plus tard à Mitterrand, se fera régulièrement traiter d'antisémite.

Mais si Pompidou avait essuyé les foudres du lobby pro-israélien à Chicago, rien de tel à Paris. Le CRIF est alors une organisation discrète, qui n'a pas encore fait de la défense d'Israël un enjeu de politique nationale. Il est peu présent sur la scène publique, et ne lancera son fameux dîner annuel qu'en 1983. Ni Mitterrand ni Chirac n'y prendront part, et le premier président de la République à y assister sera Nicolas Sarkozy en 2008.

« En France, le CRIF est alors très peu engagé sur la question israélienne, et le Renouveau juif qui va apparaître sous Giscard est alors plutôt progressiste et s'oppose alors aux soutiens du Likoud en France sur la question palestinienne. Mais à l'époque, l'influence des uns et des autres est assez limitée », complète un ancien responsable des services. C'est en effet le Renouveau juif qui va véritablement organiser la mobilisation en faveur d'Israël sous Giscard, avec les frères Henri et Serge Hajdenberg, qui lanceront ensuite en 1981 une des premières radios libres, Radio J, aujourd'hui encore l'une de quatre radios communautaires juives du pays. « Ils vont mener la vie dure à Giscard, qui n'aura pas un mot pour féliciter les trois contractants de Camp David en 1978. Ils vont sortir une affiche ravageuse avec Giscard observant Israël à la jumelle depuis la Jordanie », s'amuse Frédéric Encel, qui lui-même déploie depuis des années une campagne tapageuse contre le directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) Pascal Boniface qu'il accuse sans fondement d'antisémitisme, attisant la haine à l'égard du chercheur.

Ces affiches sont sans doute la première manifestation visible dans l'espace public du lobby pro-israélien. Un homme politique de premier plan est ciblé au nom de la défense d'Israël.

L'attentat de la rue Copernic

Les frères Hajdenberg feront ensuite campagne en 1981 contre Giscard ainsi que, en sous-mains, des dirigeants du CRIF. Pourtant, plusieurs proches du président étaient engagés en faveur d'Israël. Michel Poniatowski, son vieil ami et ministre de l'intérieur, fut membre de l'Alliance France-Israël, longtemps présidée par le général Kœnig, une autre figure centrale des ventes d'armes à Israël dans les années 1950. Michel d'Ornano, le maire de Deauville, villégiature privilégiée d'une partie de la communauté juive d'Île-de-France, a l'habitude de recevoir des diplomates israéliens dans sa mairie et de leur offrir l'hospitalité dans les grands hôtels de la station balnéaire. Jacques Dominati — dont le suppléant à l'assemblée était Abel Thomas, l'un des artisans de Dimona — est chargé par Giscard d'une mission de bons offices auprès de la communauté juive après la phrase honteuse de son premier ministre Raymond Barre le soir de l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic à Paris le 3 octobre 1980 : « Cet attentat odieux voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ».

Mais le premier rassemblement au lendemain de cet attentat antisémite voit côte à côte le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) et le Renouveau juif. Quelques années plus tard, le CRIF s'associait à Arno Klarsfeld et Gilles-William Goldnagel, qui furent condamnés en diffamation pour avoir accusé le MRAP, engagé sur la Palestine, d'être antisémite. Là encore, les temps avaient changé.

Pas Raymond Barre. Peu de temps avant sa mort en août 2007, il avait dénoncé, en revenant sur l'attentat de la rue Copernic, une campagne de protestations du « lobby juif le plus lié à la gauche ». La gauche et les juifs, deux obsessions de Barre. Certains assurent que l'ancien maire de Lyon était antisémite tandis qu'un diplomate en retraite le juge « ignorant ». Dans tous les cas de figure, Barre est le dernier homme politique français d'envergure à utiliser le terme « lobby juif » de façon douteuse.

À suivre

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LES ARTICLES DÉJÀ PARUS DANS CETTE SERIE

France-Israël. Lobby or not lobby ? (introduction)

  1. Une omerta qui remonte à loin
  2. Les critiques d'Israël étouffées par la loi du silence
  3. La gloire secrète du lobby militaro-industriel dans les années 1950
  4. Elnet. Découvrez Israël, ses colonies, ses technologies de surveillance...

1Saint-Gobain nucléaire deviendra plus tard la Compagnie générale des mines (Cogema), puis Areva et enfin Orano.

2Section française de l'Internationale ouvrière (1905-1969), devenu ensuite le Parti socialiste.

3Auteure de La politique française à l'égard d'Israël (1946-1959), André Versaille, 2012.

Pakistan, Inde, Chine. Réalignement des planètes en Asie du Sud

Par Olivier Da Lage

Lentement, silencieusement, les vieilles alliances forgées durant la Guerre froide en Asie du Sud se modifient. Le Pakistan, l'Inde et la Chine infléchissent leurs politiques étrangères, loin de toute considération idéologique, mais en fonction de ce qu'ils perçoivent comme leurs intérêts nationaux.

Depuis le milieu des années 1950, le cadre était bien défini : au nom d'un anticommunisme partagé, les États-Unis s'appuyaient sur le Pakistan auquel ils ne ménageaient pas leur soutien. Ils savaient pouvoir compter sur l'appui politique (et financier) de l'Arabie saoudite pour maintenir à flot le jeune État né en 1947 au nom de l'islam. On avait pu voir une illustration magistrale de cette triple alliance au début des années 1980 pour soutenir le combat des moudjahidines afghans face à l'Armée rouge.

L'Inde de son côté, officiellement non alignée, penchait en réalité significativement du côté soviétique qui lui avait apporté tout son appui à l'issue de l'affrontement militaire sino-indien, achevé par la déroute indienne dans les montagnes himalayennes.

Le dégel sino-américain intervenu dans les années 1970 à l'initiative du président Richard Nixon était venu compléter l'ensemble : Pékin et Washington ayant en commun un antisoviétisme intransigeant, rien ne s'opposait à ce que la Chine se rapproche du Pakistan dans une alliance de revers visant notamment l'Inde, qui partage ses deux frontières terrestres les plus longues avec ces deux pays qui lui ont livré les seules guerres de son existence depuis l'indépendance de 1947.

Le « non » d'Islamabad à MBS

Les premières tensions visibles entre Riyad et Islamabad sont apparues en 2015. En avril, alors que l'Arabie saoudite venait de déclencher quelques jours auparavant l'opération Tempête décisive, autrement dit une campagne de bombardements aériens du Yémen à la tête d'une coalition, le Pakistan a fait savoir officiellement que contrairement aux informations diffusées par l'Arabie, il n'était pas partie prenante de cette coalition.

Afin de clarifier les choses et de soutenir les efforts du gouvernement d'Islamabad face aux pressions saoudiennes, un vote du Parlement pakistanais interdit à celui-ci de s'engager dans une telle coalition. Quelques mois plus tard, l'homme fort de l'Arabie, Mohamed ben Salman (MBS), qui n'est alors « que » ministre de la défense et vice-prince héritier, annonce le 14 décembre 2015 la constitution d'une « coalition antiterroriste » composée de 34 pays musulmans. Mais dans les jours qui suivent, trois des pays cités par MBS font savoir qu'ils n'ont pas donné leur accord : le Liban, la Malaisie et à nouveau le Pakistan.

Pour apaiser ces crispations dommageables pour les deux parties, le gouvernement pakistanais autorise en mars 2016 son chef d'état-major Rahil Charif, qui vient de prendre sa retraite, à prendre le commandement militaire de la coalition. L'honneur est sauf pour les deux pays, mais il ne règle en rien les différends de fond.

Des années durant, l'alignement du Pakistan sur l'Arabie saoudite était l'un des axiomes de la géopolitique régionale, tout particulièrement du temps du général Zia Ul-Haq, au pouvoir entre 1977 et 1988 qui avait accentué l'islamisation du Pakistan avec l'appui saoudien. L'armée pakistanaise était discrètement présente dans le royaume pour garantir la pérennité du régime en cas de troubles au sein des forces armées saoudiennes, et l'Arabie assurait les fins de mois budgétaires du Pakistan, y compris le financement des recherches nucléaires qui devaient aboutir à la production par le Pakistan de la « bombe atomique islamique ».

Si les intérêts stratégiques de Riyad et Islamabad étaient alignés pour l'essentiel, les inévitables désaccords étaient réglés dans la discrétion. À partir du moment où, en Arabie, l'essentiel du pouvoir a été concentré entre les mains de MBS, dont la patience et le tact diplomatique ne sont pas les qualités premières, les données ont changé du tout au tout. Un homme capable de retenir en otage le premier ministre libanais parce que sa politique intérieure ne lui convenait pas n'allait évidemment pas se sentir tenu de respecter les sensibilités du Pakistan, censé s'aligner sur la politique saoudienne. Les pressions brutales et visibles qu'il a exercées sur son allié pakistanais se sont, comme il était prévisible, révélées contre-productives et ont abouti à l'humiliation publique qu'a représentée le refus répété de participer aux deux coalitions montées par MBS.

De plus, les dirigeants pakistanais n'ont pas manqué de noter le manque d'enthousiasme de l'Organisation de la coopération islamique (OCI) pour condamner les actions du gouvernement indien au Jammu-et-Cachemire et, tout dernièrement, l'Arabie a, semble-t-il, exigé le remboursement d'un prêt de 3 milliards de dollars (2,48 milliards d'euros) qu'elle avait consenti au Pakistan en 2018. En dépit de ses difficultés financières, au lieu de solliciter un report, le Pakistan s'est exécuté et, en décembre 2020, avait déjà remboursé 2 milliards (1,65 milliard d'euros), le solde devant être réglé courant janvier 2021. En d'autres termes, non seulement le mariage idéologico-stratégique forgé il y a un demi-siècle bat de l'aile, mais il semble même en voie de dissolution.

Des alliances de revers

Longtemps, l'Inde a tenté de garder de bonnes relations avec tout le monde (Pakistan et Chine exceptés), même si son non-alignement penchait clairement du côté de Moscou. Sans annoncer en tant que telle une réorientation des priorités diplomatiques de son pays, le premier ministre nationaliste hindou Narendra Modi a imprimé des inflexions sensibles à la politique étrangère indienne.

Ce nationaliste hindou réputé hostile aux musulmans et proche du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a créé la surprise en multipliant les visites dans les pays arabes du Golfe dès le début de son mandat, et tout particulièrement aux Émirats arabes unis. À l'issue de chacune de ses visites, le communiqué commun publié dénonçait non seulement le terrorisme, mais les États qui le favorisent ou le soutiennent. Le Pakistan, qui a parfaitement compris qu'il était visé, n'a pas tardé à éprouver l'efficacité de la realpolitik de Modi en constatant que les liens naguère très étroits qu'il avait avec l'Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis se distendaient sensiblement. Ces alliances de revers dont il était la cible l'ont mis en difficulté auprès de ses alliés de longue date.

Les changements impulsés par Modi ne se limitent pas au Proche-Orient. Le rapprochement avec les États-Unis qui était une réalité du temps où le parti du Congrès dirigeait le pays, s'est accéléré depuis 2014 et davantage encore après l'élection de Donald Trump en 2016. Au-delà des liens personnels qu'ont forgés les deux dirigeants, c'est la menace chinoise qui constitue la trame de cette évolution, marquée principalement par la réactivation du Quadrilateral Security Dialogue lancé en 2004 par le Japon, l'Australie, les États-Unis et l'Inde — et plus connu sous son diminutif de « Quad ». Mais ce groupement informel dénoncé par Pékin comme une OTAN asiatique est rapidement tombé dans un demi-sommeil devant le refus des Australiens et des Indiens d'en faire ouvertement une alliance antichinoise.

Les choses ont changé voici trois ans, en raison principalement de la politique suivie par Xi Jinping, perçue comme une menace par tous ses voisins asiatiques. En novembre 2020, les marines des quatre pays ont effectué leur plus important exercice naval dans l'Océan indien à la faveur des manœuvres « Malabar ». Le Quad n'est toujours pas une alliance formelle, mais il s'en rapproche quand même sensiblement, ce qui provoque la fureur de Pékin, mais aussi le mécontentement de Moscou, qui n'a jamais admis non plus le concept d'« Indo-Pacifique » qui, au-delà du Quad, rassemble d'autres pays riverains des océans Indien et Pacifique, y compris la France. Cette approche stratégique et militaire, ostensiblement tournée contre la Chine, marginalise également la puissance russe.

C'est dans ce contexte qu'il faut sans doute comprendre le report sine die du sommet annuel russo-indien prévu à l'automne et qui s'était jusque-là tenu chaque année depuis 2000, lorsqu'avait été signée la Déclaration sur le partenariat stratégique Inde-Russie. La raison invoquée — la pandémie de Covid-19 — ne doit pas faire illusion. Aussi bien le président russe Vladimir Poutine que le premier ministre indien Narendra Modi ont multiplié en cette fin 2020 les vidéoconférences avec les principaux dirigeants du monde. Les causes du mécontentement russe ont été évoquées plus haut. Quant à l'Inde, elle n'a semble-t-il guère apprécié les tentatives de médiation russe dans le conflit frontalier au Ladakh entre l'Inde et la Chine, Moscou étant soupçonnée d'être trop favorable au point de vue chinois.

Crise de confiance avec Moscou

À ce stade, il convient d'insister sur un point capital : l'essentiel de la politique extérieure et sécuritaire du Pakistan est déterminé par un seul et unique facteur : l'hostilité à l'Inde, doublée de la crainte qui n'est pas seulement théorique d'une intervention militaire de son grand et puissant voisin. Cette peur est entretenue par la rhétorique martiale et belliqueuse de nombreux dirigeants du Parti indien du peuple (Bharatiya Janata Party, BJP) au pouvoir et des médias qui leur sont proches, encourageant Narendra Modi à multiplier les « frappes chirurgicales » en territoire pakistanais. Elle justifie la réelle paranoïa pakistanaise, surtout depuis que l'aviation indienne a effectué en février 2019 une incursion dans l'espace aérien pakistanais, au-delà du territoire de la partie du Cachemire sous administration pakistanaise. Elle nourrit aussi, bien entendu, l'emprise de l'armée et des services secrets (Inter-Services Intelligence, ISI) sur les institutions du Pakistan.

C'est à l'aune de cette vision du monde et à la lecture des évolutions intervenues récemment qu'il faut lire l'approche actuelle des autorités pakistanaises. Le Pakistan s'adapte, lui aussi, à cette nouvelle donne. Le pays a une image déplorable en Occident et il en a parfaitement conscience. Ses actions (ou inaction vis-à-vis de mouvements terroristes) en sont largement responsables, mais ce n'est pas une raison pour sous-estimer ses capacités à tirer les leçons qui s'imposent des dynamiques récentes. L'Inde se rapproche des États-Unis ? Le Pakistan en fait autant avec la Russie. Longtemps, Moscou a été l'allié des bons et mauvais jours pour l'Inde. Le pays sur lequel l'Inde a pu compter après la débâcle de 1962 face à la Chine, avec lequel elle a signé en août 1971 un « traité de paix, d'amitié et de coopération », juste avant la guerre de sécession du Pakistan oriental qui a donné naissance au Bangladesh grâce à l'intervention militaire indienne, et en l'absence de toute immixtion chinoise, Pékin étant dissuadée d'intervenir du fait de cette alliance politico-militaire qui ne disait pas son nom.

Mais la Russie, privée ces dernières années de son rôle de principal fournisseur d'équipements militaires de l'Inde par Israël, la France et les États-Unis, s'est à son tour tournée vers le Pakistan en lui livrant quelques hélicoptères et avions de combat, et engageant des discussions pour la livraison de chars. Bien entendu, le marché pakistanais ne saurait se comparer au marché indien, mais le signal en direction de New Delhi était suffisamment clair pour que l'Inde, au grand déplaisir des États-Unis, commande ces derniers mois le système de défense aérienne russe S-400 pour une valeur estimée à 5,4 milliards de dollars (4,4 milliards d'euros).

Quoi qu'il en soit, dans le sous-continent, la relation entre l'Inde et la Russie n'est plus exclusive, et c'est un indice de la crise de confiance qui s'est installée ces dernières années entre Moscou et New Delhi.

Privé de l'appui garanti des États-Unis (et d'autres pays occidentaux) et des monarchies du Golfe, le Pakistan n'est pas dépourvu pour autant d'autres options. Lorsqu'il regarde autour de lui, il constate que des pays musulmans (non arabes, comme lui) parviennent à tenir tête à l'Arabie saoudite et à lui contester son influence : la Turquie, l'Iran, la Malaisie. Très logiquement, le Pakistan s'est rapproché de la Turquie et de la Malaisie tout en faisant de son mieux pour effacer les sources de tensions qui l'opposaient à l'Iran.

L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont, semble-t-il, fait pression sur Islamabad pour que le Pakistan rejoigne les rangs des pays musulmans qui normalisent leurs relations avec Israël. Le gouvernement pakistanais s'y est jusqu'à présent refusé, mais c'est sans doute la raison pour laquelle il a fait fuiter récemment des informations surprenantes sur les visites secrètes effectuées en Israël par des responsables pakistanais, y compris des membres de l'opposition.

Si l'Inde de Narendra Modi a entrepris de redessiner la géopolitique de la région, le Pakistan entend ne pas être en reste et répond à sa façon au nouvel axe constitué par les États-Unis, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Israël en lui opposant une forme d'alliance composée de la Chine, de la Turquie, de l'Iran, de la Malaisie, tout en essayant de gagner la neutralité bienveillante de la Russie.

La configuration géostratégique actuelle est donc faite d'un ensemble d'actions-réactions dans ce qui ressemble à un jeu à somme nulle où du reste, la plupart des acteurs, hormis sans doute les États-Unis et la Chine, se gardent bien de mettre tous leurs œufs dans le même panier. Lorsque l'Inde se rapproche trop ouvertement des États-Unis, la Russie fait un pas en direction du Pakistan. Quand ses anciens alliés (Arabie saoudite et Émirats arabes unis) semblent prendre le parti de l'Inde, le Pakistan se rapproche des adversaires de ces monarchies de la Péninsule arabique.

Au fond, pas de basculement brutal, mais un changement relatif des équilibres qui reste mouvant, l'hostilité ou la méfiance n'excluant pas un certain degré de coopération, même entre l'Inde et la Chine. Mais au bout du compte, c'est bien à un réalignement des planètes selon un nouveau paradigme auquel on assiste actuellement en Asie du Sud.

Golfe. L'impossible réforme du droit des travailleurs étrangers

Par Sebastian Castelier

Le système de parrainage des employeurs du Golfe nommé kafala est accusé de faciliter l'asservissement des travailleurs étrangers. Avec la crise sanitaire, ces derniers ont été le plus souvent exclus des mesures de soutien à l'économie, et se sont enfoncés dans la précarité sociale. Le Qatar, Oman et l'Arabie saoudite veulent abolir la kafala ou modifier ses règles, mais cela implique une réforme du pacte tacite qui unit populations et familles régnantes.

« Avant la pandémie, je gagnais 1 600 dirhams par mois, [environ 350 euros] mais depuis fin mai, mon salaire a été divisé par deux. Le directeur nous a dit : “C'est notre nouvelle règle ; si vous ne l'acceptez pas, retournez dans votre pays” », indique une employée népalaise d'une école privée de Dubaï. Comme elle, une centaine de salariés en majorité originaires de cette nation himalayenne ont été mis face au fait accompli. « Nous ne voulons pas perdre notre emploi, alors nous nous sommes tous résignés et avons accepté de signer. Si je rentre au Népal sans salaire, qui s'occupera de ma famille ? J'ai une fille et je dois envoyer de l'argent pour financer ses études », raconte-t-elle d'un ton amer. La mère de famille doit également acquitter 90 euros mensuels — la moitié de son nouveau salaire — pour avoir le droit d'occuper un lit dans le dortoir de l'entreprise, en violation de la loi des Émirats arabes unis qui exige que tout employé touchant moins de 440 euros mensuels soit logé par l'employeur à titre gracieux.

Les politiques sociales déployées par les États de la région durant les premiers mois de la crise de la Covid-19 vont toutes dans le même sens : le soutien économique apporté au secteur privé exclut en grande partie les travailleurs étrangers qui sont pourtant la force vive des économies et représentent près de 90 % de la population aux Émirats arabes unis et au Qatar. En Arabie saoudite comme ailleurs, la subvention des salaires dans le secteur privé est réservée aux seuls nationaux et les réductions forcées de salaires se généralisent, atteignant dans certains cas 80 % du salaire brut. « D'un coup de stylo, les décideurs politiques ont littéralement mis des centaines de milliers de travailleurs en situation d'esclavage moderne du jour au lendemain », commente Mustafa Qadri, directeur du cabinet de conseil en droit des travailleurs Equidem Research.

Les plus téméraires s'aventurent à refuser ces diminutions de salaire, au risque de perdre leur emploi et de devoir survivre sur leurs économies dans l'attente de pouvoir rentrer au pays, alors que parfois leurs employeurs refusent d'honorer l'obligation qui leur est faite d'assurer leur retour et que les aéroports ont été fermés pendant six mois. De nombreuses nations exportatrices de main-d'œuvre ont, dans un premier temps, fermé leurs frontières et refusé d'opérer des vols de rapatriement à leurs frais. Le nombre de travailleurs étrangers faisant état d'un accès insuffisant à la nourriture a connu une augmentation de 250 % depuis le début de la pandémie, indique le Business & Human Rights Resource Centre, un institut qui recense les plaintes contre les entreprises établies dans les pays du Golfe.

« Il ne s'agit pas d'une abolition de la kafala »

En arrière-plan des abus systématiques dont sont victimes des salariés souvent trop vulnérables pour protester se trouve la kafala, un système de parrainage ancien qui permet aux gouvernements du Golfe de déléguer aux employeurs la gestion des travailleurs étrangers et de leur permis de résidence, tout en leur offrant un pouvoir quasi total sur ces derniers. La kafala, initialement conçue comme « un bon système qui fait qu'il incombe aux nationaux de s'occuper des non-nationaux » selon les mots d'un ancien officiel de l'Organisation internationale du travail (OIT), s'est mué, avec la croissance des économies du Golfe, en un cadre juridique permettant de contenir les travailleurs étrangers dans un cadre de vie transitoire qui les exclut des avantages offerts aux citoyens, au premier rang desquels la redistribution de la rente pétrolière.

Lavoratori del Bangladesh trasportano casse di pesce per i loro datori di lavoro omaniti nel porto di Duqm

Face aux vives réactions provoquées par le sort réservé aux travailleurs étrangers du Golfe durant la pandémie et suite à des critiques plus anciennes — notamment nées au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) —, le Qatar, Oman et l'Arabie saoudite annoncent abolir la kafala ou modifier son organisation. Selon l'OIT, les mesures annoncées par Doha, et notamment le droit accordé aux employés étrangers de changer d'emploi ou de quitter le territoire sans l'autorisation préalable du « parrain » local, marquent le début d'une « nouvelle ère » pour le marché du travail qatari.

Si les organisations de défense des droits humains reconnaissent l'importance d'un tel changement, Hiba Zayadin, chercheuse sur le Golfe à Human Rights Watch (HRW) note : « Il ne s'agit nullement d'une abolition de la kafala, pas tant que certains éléments du contrôle que les employeurs exercent sur le statut juridique des travailleurs migrants subsistent. » Sa mise au pas passe en effet par la suppression de la possibilité pour les employeurs de déclarer d'un simple clic leurs salariés étrangers comme étant « en fuite », même si ces derniers ne le sont pas. Cette pratique limite de facto le droit de pouvoir quitter le pays ou de changer d'employeur librement, surtout si le passeport est confisqué, ce qui est illégal, mais pourtant encore la norme dans bien des professions.

La chercheuse pointe également du doigt que les effets d'annonce ne suffisent pas ; « encore faut-il savoir si les mesures sont bien appliquées sur le terrain ». Selon Hiba Zayadin, les déclarations de bonnes intentions sont avant tout une stratégie politique destinée à gagner en respectabilité à l'international. Pour le royaume d'Arabie saoudite, la promesse de réformer en 2021 l'une des kafala les plus restrictives de la région est « l'un des moyens » par lesquels le pays tente de réhabiliter son image ternie par de multiples scandales, notamment l'assassinat et le démembrement du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul en octobre 2018.

A sud-ovest di Doha, il Plaza Mall Asian Town è un luogo in cui molti lavoratori asiatici amano trascorrere il fine settimana

Une main d'œuvre jetable

Réforme de la kafala ou pas, certains patrons de petites ou moyennes entreprises choisissent pourtant de contribuer à l'effort collectif. « Avec la pandémie, 70 % de notre chiffre d'affaires s'est évaporé, mais je continue de payer les salaires de mes 55 employés sur les fonds propres de l'entreprise », commente Sayed Ali Zakir Naqvi, un entrepreneur pakistanais qui dirige une flotte de taxis Uber au Qatar. « Je fais de mon mieux pour soutenir mes salariés, car si je les licencie pour mon simple bénéfice personnel, je fais peser une charge supplémentaire sur l'économie », ajoute-t-il.

Si la crise de la Covid-19 met en lumière les faiblesses structurelles d'économies indexées sur la volatilité des cours du baril, la pandémie révèle avant tout des sociétés entièrement construites sur le caractère « jetable » que confère la kafala à la main d'œuvre étrangère : perdre son emploi signifie quitter le pays, car le visa de travail est lié à l'employeur. Abolir la kafala implique donc de remettre en cause les avantages offerts par une main d'œuvre flexible qui varie selon les aléas des besoins de l'économie locale, permettant ainsi, lors des crises, d'exporter le chômage vers les pays d'origine de ces travailleurs étrangers. De plus, regarder ces travailleurs comme une population et non comme une simple force de travail temporaire (les pays du Golfe n'offrent pas d'accès à la citoyenneté, sauf à quelques rarissimes privilégiés) pourrait donner lieu à des revendications sociales aujourd'hui hors de portée, au premier rang desquels le droit de représentation syndicale ou celui de faire grève.

Un edificio della Commissione nazionale per i diritti umani del Qatar

La kafala est souvent associée dans l'imaginaire collectif aux seuls cols bleus originaires d'Afrique ou du sous-continent indien pour qui les salaires offerts dans le Golfe sont suffisamment attractifs pour justifier une expatriation, mais ce système de parrainage régit en réalité l'ensemble du tissu économique. « Je suis un homme d'affaires, à la tête de trois entreprises. J'ai investi des sommes importantes, mais dans le cadre de la kafala, je demeure un simple employé, sous le parrainage d'un Qatari qui est l'actionnaire majoritaire », s'exclame Sayed Ali Zakir Naqvi après plus de 30 ans dans la région. La loi qatarie impose en effet qu'un citoyen du pays détienne a minima 51 % des parts de toute entreprise enregistrée dans le pays. Selon l'entrepreneur, abolir la kafala, dont les bénéficiaires sont les nationaux, offrirait pourtant un nouveau souffle à l'économie locale. « Beaucoup d'entrepreneurs veulent investir dans le Golfe, mais nombreux sont ceux qui ne donnent pas suite, car ils veulent pouvoir faire des affaires sans être sous la tutelle d'un sponsor », analyse-t-il.

« Que nous offrez-vous en échange ? »

Au-delà d'offrir aux hommes d'affaires un outil clef en main de gestion de la main-d'œuvre étrangère, la kafala demeure un élément central du contrat social qui unit populations et familles régnantes. En effet, l'absence de liberté d'expression et l'obligation de loyauté envers des monarques non élus sont compensées par une myriade de généreux avantages en nature, incluant les bénéfices économiques et le prestige social du « nous » versus « eux » qu'offre la kafala, analyse Mustafa Qadri du cabinet Equidem Research. La discrimination raciale est systémique au Qatar, indique un rapport publié fin 2019 par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme. « La kafala est utilisée pour signaler aux citoyens des pays du Golfe vous n'avez pas votre mot à dire sur les réformes en cours, mais nous vous offrons le pouvoir de contrôler des travailleurs pour vous assurer une source de revenus relativement facile ». Détenir la majorité des parts d'une entreprise donne un droit sur les bénéfices ; « toute réforme de la kafala donnera inévitablement lieu à une question légitime : que nous offrez-vous en échange ? », rappelle Mustafa Qadri.

Pausa pranzo nella mensa di un campo di lavoro a Umm Salal Ali, in Qatar

Après plusieurs décennies de soutien sans faille à la kafala, les élites dirigeantes du Golfe commencent pourtant à prendre conscience des limites d'un marché du travail dominé par des travailleurs immigrés corvéables à merci qui emprisonne dans les emplois peu productifs offerts par la fonction publique la main-d'œuvre locale, non compétitive, car avant tout en quête de salaires attractifs et d'horaires de travail allégés. Tandis qu'au Koweït huit citoyens sur dix sont employés par l'État, en Arabie saoudite, le programme de réforme « Vision 2030 » mené par le prince héritier Mohamed Ben Salman vise à rendre le secteur privé attractif afin d'endiguer un taux de chômage record estimé à 15 % au deuxième trimestre 2020. Économistes et analystes s'accordent à dire que les défis économiques que les États du Golfe traversent durant la pandémie trouvent leurs racines dans l'épuisement d'économies rentières menacées par l'accélération de la transition énergétique.

Pour Mustafa Qadri, les hésitations qui entourent l'abolition de la kafala symbolisent les défis sociaux posés par la perspective d'un monde décarboné et dont l'une des victimes collatérales sera le modèle de société sur lequel la région a bâti son histoire moderne : « De mon point de vue, les États du Golfe sont encore très fragiles. »

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Photos © Sebastian Castelier.

Une édition d'Orient XXI en italien

Par Alain Gresh

Nous lançons, ce vendredi 15 janvier 2021, une édition en langue italienne. Elle vient s'ajouter aux versions en français, arabe, anglais, persan et espagnol. Nous nous en réjouissons et souhaitons la bienvenue aux italianophones.

Orient XXI est né le 1er octobre 2013, il y a déjà plus de sept ans, avec un objectif : donner une autre vision de cette vaste région qui s'étend du Maroc à l'Afghanistan, grâce à des journalistes, des universitaires, des chercheurs, des diplomates qui connaissent bien la région pour y avoir vécu et travaillé. Et en privilégiant, chaque fois que cela est possible, de faire écrire des personnes de la zone, parce que leurs voix sont trop peu entendues. Loin des pseudo-experts en islamologie ou en « terrorisme » qui, plutôt qu'aider à comprendre, à favoriser le dialogue et les échanges, préfèrent alimenter les peurs.

Orient XXI est un journal quotidien et aussi une association. Nous avons décidé depuis notre lancement d'être en accès libre pour permettre au plus grand nombre de nous lire. Comment faisons-nous alors pour fonctionner ? Grâce au bénévolat d'abord — nous avons seulement deux journalistes salariées. Ensuite, en faisant appel aux dons de nos lecteurs et de nos lectrices. Nous pouvons dire que nous sommes une entreprise artisanale au meilleur sens du terme.

Nous savons l'intérêt de l'Italie et des Italiens pour cette région à laquelle ils sont liés par la géographie et l'histoire — parfois douloureuse —, les migrations, les échanges économiques. Nous savons aussi qu'il existe un grand nombre de centres de recherche, de départements universitaires qui ont développé des compétences que nous serons heureux de relayer. Il existe en Italie un public qui peut être intéressé par les analyses d'Orient XXI. Et je voudrais remercier la petite équipe qui s'est mise en place en Italie pour assurer la publication de cette version.

Nous comptons sur chacun.e d'entre vous pour la faire connaître, relayer ses articles sur les réseaux sociaux, et contribuer ainsi au succès de cette aventure.

  • 15 janvier 2021 à 05:00

Tunisie, an X de la Révolution

Par Jean-Pierre Sereni

Dix ans après le soulèvement populaire qui fit tomber la dictature de l'ex-président Zine el-Abidine Ben Ali et enflamma la quasi-totalité du monde arabe, Khadija Mohsen-Finan renouvelle l'analyse de cette période de la transition.

Tunisie, dix ans après, avec ses zones de lumière : liberté de conscience et d'expression, renforcement de la société civile, mise en place d'un régime représentatif sans précédent sur la rive sud de la Méditerranée… Mais aussi ses échecs : le manque d'emplois, une agitation sociale pré-insurrectionnelle, l'insécurité généralisée, la ruine des finances publiques et l'aggravation des inégalités.

Qui est responsable ? L'autrice exclut d'emblée la révolution, à la différence de beaucoup de Tunisiens, qui l'incriminent et jettent sur l'ancien régime un regard complice oublieux de ses tares. Elle a ouvert des dossiers qui sont des défis et imposé tant bien que mal la supériorité du droit sur la religion ou la tradition. En réalité, la transition a été gâchée par un conflit dépassé, mais mobilisateur, entre deux forces politiques venues de loin : les « modernistes » héritiers de tous ceux qui regardent vers l'Europe depuis le XIXe siècle et que Habib Bourguiba a exaltés ; et les islamistes, tournés vers l'Orient en quête d'authenticité et d'identité, nostalgiques du « moslem way of life ». Tout à tour adversaires et complices, ils ont marginalisé les acteurs de la révolution, ces jeunes révolutionnaires de l'ouest du pays qui ont renversé Ben Ali parce que leur vie quotidienne sous sa botte était indigne d'être vécue.

Dès janvier 2011, les jeunes de Sidi Bouzid ou de Kasserine appuyés par les syndicats et Ennadha, le parti islamique, rassemblés sur la place de la Kasbah à Tunis, rejettent la continuation de l'ancien régime, obtiennent le départ du premier ministre et l'écriture d'une nouvelle Constitution. Mais aux élections législatives de la fin d'année, ils s'abstiennent massivement, un seul parti condamné comme « populiste » par ses rivaux recueillant leurs suffrages. Il sera boycotté par les vainqueurs, Ennadha et ses deux modestes alliés qui lui donnent une majorité parlementaire.

Une Constitution impraticable

Au bout de 18 mois, la coalition est à la peine, affaiblie par la liquidation sanglante du régime des Frères Musulmans en Égypte, la montée de l'insécurité dans le pays et l'incapacité du gouvernement à répondre aux aspirations sociales de la majorité de la population. L'Assemblée constituante accepte bon gré mal gré de s'effacer au profit du « Quartet », qui réunit syndicalistes, avocats, militants des droits humains et patrons, et représente le troisième acteur de la vie politique tunisienne, la société civile. Ses experts accouchent d'une Constitution impraticable destinée avant tout à interdire à Ennadha de contrôler seul le pouvoir exécutif, interdiction encore renforcée par une loi électorale qui exclut de fait la possibilité pour un seul parti de détenir la majorité. L'application qu'en fait Béji Caïd Essebsi, élu président de la République en 2014, achève la désarticulation des institutions en abaissant systématiquement le rôle du premier ministre pourtant chef de la majorité parlementaire et en singeant son idole, Habib Bourguiba.

En 2019, son successeur Kaïs Saïed obtient un score sans précédent, avec 72 % des suffrages exprimés (on compte 55 % de votants), grâce à un discours jugé « populiste » qui reprend les thèmes de 2010-2011 et propose une méthode : la reconstruction de l'État en partant de la base, avec des territoires de base qui désignent l'instance supérieure, et ainsi de suite jusqu'au sommet de l'État. L'espoir renait chez les acteurs de la révolution, mais la solution se révèle vite impraticable, le président n'a pas de majorité à l'Assemblée et il hésite à la dissoudre. Et pour cause.

Les partisans de l'ancien régime profitent du vide politique, les émules du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de l'ancien président Zine El-Abidine Ben Ali sont donnés en tête des prochains scrutins par les instituts de sondage. Un nouveau blocage aggravé par le « mal governo » chronique, les fausses promesses d'embauche distribuées par d'éphémères ministres, l'argent du golfe Perso-Arabique qui irrigue modernistes comme islamistes, accentue l'instabilité de la deuxième République tunisienne.

L'actualité la plus récente confirme l'analyse de l'auteur. Une nouvelle fois, la société civile par la voix de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), le grand syndicat , propose ses services au président de la République qui y met une condition : la présence des acteurs de la révolution, les jeunes révoltés des régions marginalisées de l'ouest et du sud.

Ce nouveau recours à un Quartet révisé témoigne de la crise permanente qui affecte le régime représentatif en Tunisie et pose la question du mode d'intervention de la jeunesse privée d'emplois et d'avenir dans le jeu politique. Jusqu'ici, ses principales actions ont été de voter à trois reprises pour les candidats « populistes » minoritaires et de multiplier les blocages d'installations économiques sur le terrain. Est-elle à la veille de capitaliser son expérience comme le sous-entend le titre du livre : « L'apprentissage de la démocratie » ? Il faut l'espérer pour la Tunisie. Un livre à lire et à méditer.

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Khadija Mohsen-Finan, Tunisie. L'apprentissage de la démocratie 2011-2021
Nouveau Monde, 2021. — 239 p.
17,90 euros

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Tunisie. La tentation de la restauration

Par Thierry Brésillon

Le départ de Zine El-Abidine Ben Ali semblait avoir provoqué l'effondrement d'un régime autocratique à bout de souffle. Dix ans après, la contre-révolution frappe à la porte. L'idée d'une restauration s'invite au débat en Tunisie, au risque de préparer les esprits au renoncement.

Quand, le 14 janvier 2011, Zine El-Abidine Ben Ali s'envole avec épouse et fils vers son exil saoudien, il emporte avec lui la force d'un régime autocratique devenu soudain illégitime. L'arrestation des Trabelsi (la famille de Leïla Trabelsi, l'épouse de Ben Ali) neutralise le clan qui, avec la protection présidentielle, vampirisait l'économie et l'État depuis le début des années 2000. Cet épilogue inconcevable quelques semaines plus tôt ouvrait une brèche qui révélait un horizon démocratique inespéré.

Dix ans plus tard, l'opinion publique et les commentateurs dressent un bilan désenchanté de cette révolution, et le spectre d'une restauration de l'ordre ancien hante la Tunisie, pourtant épargnée par la répression féroce des élans démocratiques dans les autres pays arabes.

Des fonctionnaires, des responsables et des ministres de l'ancien régime reprennent peu à peu place dans les cercles du pouvoir. De jeunes cadres formés à l'académie du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, le parti au pouvoir jusqu'en 2011) ont investi les nouveaux partis politiques. La complainte du « c'était mieux avant » est devenue un lieu commun, et la nostalgie de Ben Ali s'exprime de manière de plus en plus décomplexée.

Réinsertion dans les nouveaux cadres démocratiques

Un héritier assumé du RCD, le Parti destourien libre (PDL) dirigé par Abir Moussi, ancienne secrétaire générale adjointe du RCD, capitalise sur la dégradation des conditions de vie, la désorganisation de l'État, l'insécurité croissante, la crise économique, les scandales de corruption… Au milieu d'une classe politique discréditée, ce parti confirme au fil des sondages son avance dans les intentions de vote (38 %, en décembre), loin devant le parti islamiste Ennahda (19 %). Le PDL émerge comme un recours, une force régénérée par l'incapacité de dix ans de démocratie à tenir ses promesses de réforme, de justice sociale et d'intégrité. Toutefois, les trois quarts des électeurs potentiels ne se reconnaissent dans aucun parti, ce qui laisse une part d'indétermination à l'avenir politique tunisien.

Ce récit en deux temps, révolution/restauration, plié autour d'un verdict d'échec, façonne une perception de la réalité. La puissance d'évocation des termes « révolution » et « restauration » — rupture, table rase, régénération, renversement de l'ordre social, pour le premier ; retour à l'identique de l'ordre ancien avec son personnel, ses organisations, ses pratiques, pour le second — fait écran à la compréhension d'une évolution plus complexe.

Ben Ali a laissé derrière lui les éléments matériels du régime qu'il a dirigé : une élite administrative, des réseaux, des organisations, un système judiciaire, un appareil sécuritaire, des médias, des oligopoles économiques… Brutalement délégitimés dans un premier temps, ils négocient leur insertion dans les nouveaux cadres démocratiques.

Plutôt que « restauration », le terme de « résilience » emprunté à la psychologie et devenu à la mode semble mieux convenir pour décrire cette capacité à se réincarner dans une réalité nouvelle. Même le schéma classique de pacte entre une aile réformiste de l'ancien régime et les éléments les plus pragmatiques des nouvelles élites, qui installe l'idée d'une continuité entre dictature et démocratie, ne rend pas compte de cette hybridation et de son éventail de possibilités.

L'emprise du constitutionnalisme

La première emprise de l'ancien régime sur le nouveau a été la captation par le constitutionnalisme, dès février 2011, d'une révolution sociale partie des régions marginalisées. Cette tendance se fonde sur l'idée que la société se transforme par le haut et par le droit. Ce juridisme légitime, au moins depuis les tentatives de réforme de la monarchie beylicale durant la seconde moitié du XIXe siècle, le rôle central d'une élite de juristes dans l'écriture de l'histoire nationale. Il marginalise voire disqualifie les modes d'organisation de la société. Le constitutionnalisme a été la colonne vertébrale du mouvement national destourien (de destour, Constitution en arabe) et du pouvoir de 1956 à 2011.

La rédaction d'une nouvelle Constitution comme réponse aux revendications de 2011 a freiné le développement d'une conscience politique et d'une capacité d'organisation des jeunes insurgés, priés de rentrer dans leurs régions à l'issue du sit in « Kasbah 2 » fin février1. La nouvelle classe politique s'est coulée dans le cadre du constitutionnalisme, actualisant les anciennes hiérarchies sociales.

Un temps relégués au second plan par l'Assemblée constituante (2011-2014), les constitutionnalistes retrouvent leur pouvoir d'influence à la faveur de la crise politique. Cette focalisation sur l'outil du droit réduit à sa dimension technique la résolution des fractures et des exclusions territoriales, sociales, citoyennes et culturelles. Elle permet le maintien d'un groupe social qui, sans avoir forcément cautionné les dérives du bénalisme, est intimement lié à l'État et détient les positions de pouvoir.

Course au centre

La démocratisation du régime a institué un réel multipartisme permettant une alternance au pouvoir entre une majorité et une opposition. Mais les antagonismes sont perçus comme facteurs de division de la nation et une menace pour l'État. Cette survalorisation du « centre » réduit l'exercice du pouvoir à des choix techniques dépolitisés.

Le parti au pouvoir sous Habib Bourguiba comme sous Ben Ali était l'incarnation de ce « centrisme » dont deux extrêmes (la gauche marxiste d'un côté et l'islamisme de l'autre) servaient de repoussoir au régime pour mettre en valeur sa modération, quitte à s'appuyer sur l'un pour combattre l'autre.

Depuis 2011, la compétition est ouverte pour reconstituer ce centre naturellement voué à exercer le pouvoir. Ennahda, sous couvert de consensus, s'efforce de se positionner comme ce centre islamo-destourien qui ferait l'équilibre entre les révolutionnaires et la contre-révolution. Mais le parti est rejeté par les élites administratives, intellectuelles et médiatiques, et handicapé par une géopolitique défavorable, en plus de son incapacité à élargir son électorat. De son côté, le PDL est mieux placé pour mobiliser la base sociale de l'ancien régime et accaparer la défense du modèle sociétal « moderniste » menacé par « l'islam politique ». Un épouvantail sur lequel le RCD fondait sa légitimité.

Alors qu'avant 2011, la construction et la défense de l'État prévalaient sur toute autre considération, la souveraineté populaire a changé depuis la hiérarchie des valeurs. L'action de l'État est limitée par le respect des droits humains et la pression des gouvernés. Le « peuple » était, dans l'ancien régime, une entité abstraite. La populace « mal dégrossie » selon l'expression de Bourguiba n'était jamais à la hauteur de ce « peuple » théorique.

L'inefficacité des nouvelles institutions ouvre un boulevard au retour des responsables de l'ancien régime par la défense de l'État. S'il parvient à rassembler une majorité lors de prochaines élections, le PDL pourra jouer sur les deux tableaux, la souveraineté du peuple et la primauté du rôle de l'État, mais il n'en sera pas moins soumis à la même redevabilité.

L'ancien régime s'appuyait sur un appareil de sécurité prolongé par le quadrillage de la société par le RCD. Hier toute-puissante, l'institution policière, censée à présent se soumettre à de nouvelles normes, a vu arriver dans ses rangs ses ennemis d'hier les islamistes, et vit mal d'être soumise à la critique de la population et des organisations qu'elle réprimait autrefois. Elle refuse également de devoir rendre des comptes pour ses crimes durant la dictature et exerce, depuis 2011, un chantage sur les décideurs politiques pour préserver son impunité. Les syndicats de police tentent depuis plusieurs années, en vain, de faire adopter un projet de loi pour « protéger » les forces de l'ordre des critiques et leur éviter des poursuites si, comme en 2010-2011, elles réprimaient brutalement des manifestations.

Une partie de l'appareil de sécurité voit dans le PDL la possibilité de rétablir sa relation organique avec le pouvoir politique, et ainsi sa toute-puissance. Le retour de l'État sécuritaire à la faveur des attentats des deux côtés de la Méditerranée a à la fois permis une certaine tolérance pour la poursuite des anciennes pratiques (rafles massives, harcèlement, torture), et transformé ses priorités : non plus protéger le pouvoir contre les opposants, mais déjouer des menaces systémiques transnationales.

Un repositionnement des milieux d'affaires

Sous la présidence de Ben Ali, la collusion entre milieux d'affaires et pouvoir politique avait atteint son paroxysme. Les oligopoles familiaux, dont certains formés depuis le XIXe siècle, avaient verrouillé leur position grâce à la protection présidentielle en échange de leur allégeance. Ils avaient dû cependant laisser la famille Trabelsi mettre la main sur les secteurs les plus lucratifs. Au lendemain de la chute de Ben Ali, 220 entreprises du clan présidentiel ont été confisquées par l'État et des hommes d'affaires mis en cause pour des affaires d'enrichissement illicites.

Mais les grandes familles économiques se sont rapidement repositionnées pour nouer des alliances avec les nouveaux dirigeants, financer les partis politiques, voire investir le champ politique en se faisant élire au Parlement2. La chute des Trabelsi a redistribué les cartes et permis aux intermédiaires de leurs réseaux (transitaires, agents des douanes…) de s'autonomiser et d'agir pour leur compte3. Ces pratiques donnent l'impression d'une continuité, « le même système est encore opérationnel », avait dit crument Imed Trabelsi, neveu de Leïla Trabelsi. Il fonctionne toutefois dans un environnement concurrentiel. Difficile pour un parti ou un dirigeant de recentraliser à son profit la régulation des affaires.

La transformation entamée par la chute de Ben Ali emprunte selon les domaines des voies multiples, où les bifurcations sont toujours possibles. Qu'il soit alarmiste, désenchanté ou nostalgique, le discours sur la restauration participe d'une fabrique du renoncement. Il contribue, volontairement ou non, à préparer les esprits à une entreprise politique dont l'objectif est de reprendre le contrôle des différents champs de pouvoir. Il faudra toutefois composer avec des dynamiques nouvelles dans la population : des contre-pouvoirs sociaux et médiatiques, des subjectivités transformées par l'expérience de l'action citoyenne et une connaissance plus éclairée des rouages du pouvoir.

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Dimanche 17 janvier 2021 à 17h, Orient XXI et International Alert Tunisie organisent la projection en avant-première du documentaire Sentir ce qui se passe sur leurs pages Facebook respectives, suivie d'un échange avec les réalisateurs qui sera animé par le journaliste Akram Belkaïd. Sentir ce qui se passe offre une plongée dans deux quartiers populaires du Grand Tunis, Douar Hicher et Ettadamen. Dix ans après la révolution, cette enquête dresse un état des lieux de la jeunesse et des politiques publiques à son égard. Elle met en miroir les récits de vie de jeunes pris dans un système de contraintes et de privation, les témoignages des professionnels des services sociaux confrontés au manque de moyens et les discours des représentants des autorités locales ralliées au mantra de l'auto-entreprenariat. Il en ressort le portrait d'une jeunesse sacrifiée, refusant obstinément de renoncer à sa quête de dignité.


1Sit-in mené sur la place de la Kasbah, siège du gouvernement, par des contestataires venus des régions de l'intérieur.

Irak. Mossoul, ravagée par l'État islamique, abandonnée par Bagdad

Par Sylvain Mercadier

La capitale de la province de Ninive a été libérée en juillet 2017 du joug de l'organisation de l'État islamique. Depuis, de la vieille ville sinistrée par la guerre aux cafés culturels de Mossoul-Est, les habitants réapprennent à vivre, malgré l'indifférence des autorités de Bagdad.

Mohamed Salama nous guide dans la vieille ville de Mossoul, l'ancienne capitale de l'organisation de l'État islamique (OEI) (2014-2017), dans le nord-ouest de l'Irak. L'étudiant en littérature peine à cacher son malaise en parcourant les artères délabrées du quartier d'Al-Mansourieh. « C'est la première fois que je reviens ici depuis plus d'un an, dit-il. De revoir ces rues et les effets de la guerre, ça me rappelle l'odeur des cadavres qui ont empesté l'air pendant des mois après les combats ». À un carrefour, une statue rend hommage à ceux qui ont risqué leur vie pour déblayer les tonnes de gravats de la ville après la libération. « C'était une activité très dangereuse, elle a fait plus de victimes que la guerre elle-même. Les terroristes avaient placé des milliers d'engins explosifs dans les endroits les plus pernicieux, comme dans des jouets pour enfants ou sous des cadavres », nous explique Mohamed.

Derrière la statue en hommage aux déblayeurs, les ruines de la vieille ville
© Azhar Dobash

Priorité aux lieux de culte

En remontant une rue au cœur de la vieille ville, nous débouchons sur l'esplanade de la grande mosquée Al-Nouri. L'édifice du XIIIe siècle n'est que le pâle reflet de son ancienne gloire. Dans les derniers jours de la bataille de Mossoul, les djihadistes pris au piège avaient dynamité ce monument en accusant la coalition internationale d'avoir détruit un lieu de prière, espérant déclencher un soulèvement populaire contre les assaillants, sans résultat. La mosquée fait désormais l'objet d'une attention particulière de la part de l'Unesco. En octobre 2020, l'agence des Nations unies a lancé un appel à projets pour sa reconstruction. Personne à Mossoul ne semble être au courant. Entièrement clôturé, le site est hors d'atteinte. « Navré, mais il est interdit de pénétrer dans l'enceinte sans une autorisation officielle », précise le gardien des lieux. La base du célèbre minaret penché de la mosquée surnommée « la Bossue » est entièrement sanglée et bâchée.

La mosquée Al-Nouri
© Sylvain Mercadier

Si l'odeur de la mort a disparu, les stigmates de la guerre sont omniprésents. Autour de la mosquée Al-Nouri, des pans de murs lézardés, des carcasses de voitures rouillées et des tonnes de gravats. En ce vendredi après-midi, jour de prière hebdomadaire pour les musulmans, les rues sont presque désertes, exacerbant l'aspect d'une ville fantôme. Toutefois, les quelques habitants croisés dans les ruelles de la vieille ville honorent l'hospitalité légendaire des Irakiens. « Venez déjeuner chez nous, nous insistons ! », proposent deux frères qui nettoient leur taxi. Nous leur demandons si une ruine proche a été déminée. « Oui, vous pouvez y aller, il n'y a rien à craindre ». De la magnifique maison ottomane à arcades, il ne reste plus qu'un pan d'une façade du patio. Dans une pièce, on trouve des traces de l'État islamique : carcasses d'ordinateurs, malles que personne n'ose ouvrir et livrets sur la vie du Prophète. Comme dans d'innombrables demeures de Mossoul, le temps semble figé.

La ruine ottomane
© Sylvain Mercadier

La visite continue jusqu'à la rue Farouk, une grande artère qui traverse le centre-ville. À un rond-point, deux policiers, la kalachnikov à la main, font la circulation face à l'église latine. Ce lieu de culte du XVIIIe siècle a lui aussi subi de nombreux dégâts, mais sa structure est intacte. L'Unesco en a également pris en charge les travaux de réhabilitation. Dans cette ville en lambeaux, l'empressement de la communauté internationale à reconstruire les lieux de culte en priorité laisse les habitants indifférents, voire réprobateurs. « Nous n'avons plus rien, ni gouvernement, ni salaires, ni services », énumère Marwan Taher Youssef, un habitant de Mossoul rencontré devant l'église latine. « Et pourtant, on reconstruit la Grande Mosquée et les églises… Ça me dépasse », conclut-il.

En 2018, quelques mois à peine après la libération de Mossoul, le Koweït avait organisé une conférence internationale afin de lever cent milliards de dollars (82 milliards d'euros) pour la reconstruction la ville. Mais le fiasco fut total : moins du tiers de la somme fut collecté.

Visite guidée au milieu des ruines

Plus loin, nous sommes arrêtés par deux hommes à mobylette. Après quelques questions, l'un d'eux se présente : Abou Fahd, le moukhtar. Un moukhtar est un représentant de quartier chargé d'assurer la coordination entre les habitants et le gouvernement local. Il transmet les doléances aux autorités et fait l'intermédiaire avec les forces de sécurité qui contrôlent le quartier. Dans son pantalon jogging et sa veste en cuir, avec son allure de petit caïd, Abou Fahd n'a que de la bienveillance à offrir. Amoureux de sa ville, il nous décrit les différents accents qu'on y entend et qui changent parfois d'une rue à l'autre. Puis il nous convie à lui emboîter le pas pour une visite improvisée.

© Azhar Dobash

Sous les arcades du quartier Kalakshi, Abou Fahd fait revivre les heures de gloire de Mossoul : « Ici, c'était principalement un quartier juif. Vous voyez là, il y avait des magasins appartenant aux familles juives ; surtout des artisans et des orfèvres. C'est dans cette maison que vivait une partie de la famille Rothschild. La ville était très métissée. » Puis il reprend sa marche, saluant chaque passant par son prénom. Au tournant d'une rue, il sort une clef et ouvre une large grille. « C'est la mosquée Al-Rouba'iya », explique-t-il.

Dans l'enceinte, le chaos est saisissant. Une partie de l'édifice et des maisons adjacentes tombe en ruines. Le chandelier de la salle de prière repose sur des pierres amassées dans la cour carrée de la mosquée. Le grand dôme au-dessus de la salle de prière a miraculeusement été épargné. « Al-Rouba'iya est la plus ancienne mosquée de la ville, raconte Abou Fahd, mais elle a été reconstruite en 1776. Regardez les pierres vertes du dôme. C'est la pierre de Kerbala1, encore un symbole de tolérance de Mossoul ».

Les lumières de la rive gauche

Pour changer d'air, Mohammed Salama nous emmène visiter Mossoul-Est. « C'est un autre monde, vous allez voir ». Nous empruntons le « vieux pont » métallique qui relie les deux rives du Tigre. Sur les grandes artères de la rive gauche, un groupe de motards fait une tournée en fanfare. Les « Hell's Angels » de Mossoul se garent en épi. « On se réunit chaque vendredi pour une sortie. On est des amoureux de motos et de balades », nous explique Abdel Salam, un des bikers qui s'est arrêté pour boire un thé.

Mossoul-Est semble à des années-lumière de la rive opposée. Durant la guerre, l'OEI s'était rapidement repliée à l'ouest, limitant les combats côté est. Les infrastructures ont pu y redémarrer plus rapidement. Le sentiment de sécurité y est plus fort et l'arrivée de dizaines de milliers de déplacés a stimulé son économie. La rive gauche a aussi la réputation d'être moins conservatrice. On y trouve l'université ainsi que d'innombrables cafés culturels.

Le souk Al-Nabi Younis
© Sylvain Mercadier

Sur l'avenue de l'Université, Mohamed fait un détour par les vendeurs de livres. Il récupère une commande. «  Les Amours, un recueil de poèmes d'Ovide, tu connais ? » Cet amoureux de littérature classique dévore les auteurs grecs et latins depuis son enfance. Son rêve est de pouvoir reprendre ses études en Italie. « Mon ouvrage préféré est La Divine Comédie , de Dante, surtout le premier livre, l'Enfer  », affirme-t-il enthousiaste. Mohamed, tout comme des milliers de jeunes cultivés de Mossoul, a dû mettre ses rêves entre parenthèses pendant plus de cinq ans.

Un attroupement se forme devant les étalages de livres sur le macadam. Un chef de milice du Hachd al-chaabi, les unités de mobilisation populaire, majoritairement chiites, formées en 2014 pour combattre l'OEI fait une tournée avec un journaliste, sous l'œil menaçant de ses gardes du corps. Il tente de se montrer proche des habitants alors que la réputation de la milice laisse à désirer dans la ville, après les exactions contre la population, majoritairement sunnite, dont elle a été accusée au moment de la guerre de libération. La présence de sa garde rapprochée trahit cette impopularité.

Mohamed nous emmène ensuite dans un lieu typique de Mossoul-Est, le café Al-Qantara. Situé au deuxième étage d'un immeuble, ce refuge culturel est une bouffée d'oxygène dans la ville grisonnante. Les œuvres d'art s'étalent sur les murs. Par défi, les artistes ont même exposé des revues de Daech entre deux portraits de chanteuses. Ce soir-là, le café est bondé. Un luthiste présente un oud confectionné à partir de matériaux de récupération : aluminium et plastique. Avec ses couleurs dominantes blanc et bleu marine, orné de calligraphies, le résultat est réussi. Deux jeunes artistes s'installent ensuite pour jouer un répertoire classique irakien à la guitare et la clarinette. Les applaudissements fusent. Les spectateurs ne cachent pas leur émerveillement devant cette prestation. Peu à peu, la culture reprend le dessus dans la ville martyre.

Habitants désoeuvrés dans la vieille ville
© Azhar Dobash

Difficile de dire si Mossoul se relèvera de la terrible violence qui l'a secoué ces dernières années. Deuxième ville du pays, la capitale sunnite de Mésopotamie n'a plus que les souvenirs de son passé glorieux pour se consoler. Comme beaucoup de grandes villes du pays, elle n'a pas su absorber l'afflux massif de néo urbains durant l'exode rural de ces dernières décennies. Bien plus conservateurs que les citadins, ces nouveaux venus ont souffert de ghettoïsation et n'ont pas su intégrer le tissu socio-économique de la ville. Ces poches de misères étaient devenues des pépinières pour le recrutement de djihadistes avides de conquête et de pouvoir.

« Le fardeau de la reconstruction »

À Bagdad, on ne semble pas prêt à s'investir pour que les choses changent. Un membre du gouvernement irakien commente, à propos de la reconstruction de Mossoul : « Le gouvernement central a le sentiment d'avoir déjà rendu un service à la province de Ninive en la libérant de l'État islamique, ça suffit comme cela. Le fardeau de la reconstruction, ce n'est pas notre problème »2.

Toutefois, la question pressante de la reconstruction de Mossoul a de nombreux aspects. Un rapport récent pointe du doigt que les problèmes structurels obstruant la reconstruction de Mossoul sont aussi locaux. Si des dizaines de bâtiments administratifs et plus de deux mille maisons ont été reconstruits en trois ans selon le personnel de l'ONU3, la corruption et la compétition entre acteurs régionaux n'a de cesse d'entraver les opérations de réhabilitation de la ville.

© Azhar Dobash

La présence d'acteurs allochtones à la province de Ninive, comme le bloc politique des unités de mobilisation populaire continue d'aliéner une partie de la population et de compliquer le travail de l'administration locale. En 2014, la corruption et le harcèlement exercés par ces mêmes factions identitaires chiites avaient facilité la prise de la ville par les djihadistes. Il serait peut-ȇtre temps de rompre le cycle de la violence et de la misère pour mettre un terme aux tourments de Mossoul.


1Haut lieu de pèlerinage chiite.

2Zmkan Ali Saleem, Marc Skelton, The Failure of Reconstruction in Mosul : Root Causes from 2003 to the Post-ISIS Period, IRIS, 10 juin 2020 ; p. 14.

3Mosul and Tel Afar Context Analysis, Rise Foundation, décembre 2017 ; p. 32.

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