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Aujourd’hui — 20 octobre 2020Orient XXI

Affinités électives autour d'un objet

Par Marina Da Silva

À la Grenette, galerie de la ville suisse de Sion, rassemblés autour d'une couverture découverte par hasard, des artistes enclenchent un processus de création original qui interroge le regard que l'on porte sur les objets.

Il y a d'abord cette mystérieuse couverture roulée en boule qu'Éliane Beytrison déniche un jour de pluie dans un marché aux puces de Florence sans même en marchander le prix, et qu'elle ramène à Genève. Dépliée, dans un format 192 x 132 cm, la couverture se compose d'une multitude de carrés de cartons polychromes découpés sur des boîtes d'allumettes. Un objet désuet et disparu du quotidien, mais qui connut son heure de gloire et, en Italie, s'incarna dans la fabrique d'allumettes de la Societa Anonima Fabbriche Riunnite di Fiammiferi (Saffa), créée à Milan en 1898 qui allait obtenir le monopole de la production nationale. Ces images à thème, très prisées des collectionneurs, souvent créées par des artistes, ont été produites jusque dans les années 1980, puis l'entreprise a décliné progressivement et fermé définitivement ses portes en 2002, laissant ses employés sur le carreau.

Entre fabrication artisanale et création artistique, la couverture voyageuse garde ses secrets et intrigue. Si quelques-unes des figurines sont identiques, la plupart sont uniques et déclinent une variété de portraits, essentiellement féminins, et de situations, 509 au total. Elles ont été reliées les unes aux autres par une bordure réalisée au crochet. Une doublure en tissu vert soutient le délicat édifice qui a résisté à toutes les manipulations.

Couverture
© André Longchamp

Il n'en faudra pas plus pour qu'Éliane Beytrison, qui est dessinatrice, relève le défi de la reconstitution et de l'interprétation, embarquant avec elle quelques amis dans cette aventure. Elle va passer quelques jours sur le site avec Silvano Cattaï qui filme et photographie ce qu'il reste de l'usine, figée et en ruine, où seul un gardien atteste de l'histoire des lieux. Ils ignorent alors qu'ils vont sauver par leur archive, la mémoire de l'usine dont la disparition est programmée. Elle sera rasée fin 2019, à l'exception de bâtiments historiques de la douane, et le terrain sera racheté par le groupe suisse Vetropak, pour y produire des emballages en verre.

Autant de signes du destin qui attestent d'un processus de création dont il faut s'emparer. Film et photos en mains, dessins au fusain, à l'encre et à l'huile réalisés en échos libres, l'idée d'une exposition fait son chemin et fédère encore des enthousiasmes et des imaginaires. C'est Suzanne Chappaz-Whirtner qui mènera l'enquête historique et anthropologique, proposant une stimulante réflexion théorique autour du statut de l'objet « qui n'est pas une œuvre d'art, ne relève pas de l'art brut, et dont les qualités esthétiques sont discutables », donnant lieu à un catalogue1 qui déplie cette aventure simple et excitante.

Dessin d'Eliane Betryson

Soha Bechara est de la partie. L'ancienne résistante détenue dans la prison de Khiam a gardé des objets qui ont été réalisés pour la plupart clandestinement, dans ce sinistre centre de torture ouvert par les Israéliens en 1983 au Sud-Liban et qui fut détruit lors de la guerre de 2006. Elle y a passé dix ans dans les conditions les plus effroyables.

Ces objets, d'une délicatesse et d'une puissance extrême, dont elle a rendu compte dans La Fenêtre (éditions Elyzad, 2014), un livre co-écrit avec Cosette Ibrahim, témoignent de l'entêtement des prisonnières à rester vivantes et à déjouer le dénuement. Ils viennent dialoguer avec la couverture et les affinités électives qui se sont tissées autour.

Suzanne Rivier-Devèze a édité une nouvelle, Emilienne, qui accompagne l'exposition, et qu'elle introduit par une citation de Mathias Enard : « Je ne cherche pas l'amour. Je cherche la consolation. Le réconfort pour tous ces pays que nous perdons depuis le ventre de notre mère et que nous remplaçons par des histoires, comme des enfants avides, les yeux grands ouverts face au conteur »2.

L'usine
Silvano Cattai

Sous le titre Trames, les œuvres sont exposées à Sion jusqu‘au 25 octobre 2020, et ambitionnent de voyager pour continuer à faire résonner leur musique intérieure. Le samedi 24 octobre, à 17 heures, une lecture à deux voix orchestrée par Geneviève Guhl et Soha Bechara donne à entendre des textes de Pier Paolo Pasolini et les poèmes en arabe du Palestinien Zakaria Mohammed.

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Trames
Commissariat : Éliane Beytrison et Suzanne Rivier
La Grenette – Galerie de la ville de Sion
24 rue du Grand-Pont
1950 Sion


1Trames, Esprit de la lettre, 2020.

2Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, Actes sud, Babel, 2010.

Golfe. Pas de retraite pour les travailleurs étrangers

Par Sebastian Castelier

Les systèmes de retraite dont bénéficient les populations locales de la péninsule Arabique excluent des travailleurs étrangers pourtant usés par leurs « années Golfe ». En se défaussant de leur responsabilité sociale, les pays de la région accroissent la précarité dont sont victimes les migrants, pourtant essentiels à l'économie. Et la crise liée à la Covid-19 n'arrange pas le sort des plus âgés d'entre eux.

Pour résoudre son « déséquilibre démographique », le Koweït a fait le choix de renvoyer dans leur pays d'origine ceux qui ont façonné l'émirat durant des décennies. À compter de janvier 2021, le permis de résidence des travailleurs migrants âgés de plus de 65 ans ne sera pas renouvelé. Une décision qui reflète l'hostilité à l'égard des travailleurs étrangers que la violence de propos comme ceux de la députée Safa Alhashem contribue à enraciner dans la société koweïtienne : « Les expatriés devraient payer des taxes pour l'air qu'ils respirent. »

Ce retour forcé au pays interroge sur la « vie d'après » de ces millions de travailleurs majoritairement originaires d'Afrique et d'Asie du Sud. Si les pays du Golfe disposent de généreux systèmes de retraite, ceux-ci sont réservés à leurs citoyens. Aux Émirats arabes unis, les nationaux ayant travaillé un minimum de vingt ans pour le gouvernement peuvent prétendre à recevoir leur retraite dès l'âge de 49 ans. « Ces États du Golfe qui apprécient tant la main d'œuvre sud-asiatique pour sa neutralité politique et sa rigueur au travail ont la responsabilité morale d'assister ces travailleurs lorsqu'ils rentrent dans leurs pays d'origine à l'âge de 50 ou 60 ans », s'insurge Ginu Zacharia Oommen, auteur d'ouvrages académiques sur les flux migratoires Inde-Golfe et post-doctorant de Migrinter, un laboratoire français de recherche spécialisé dans l'étude des migrations internationales. Selon le chercheur, la crise de la Covid-19 a mis en lumière le caractère « jetable » de travailleurs étrangers qui sont pourtant l'épine dorsale des économies de la région.

Debout entre deux arbres à caoutchouc dans un petit village du sud de l'Inde, Usman Thondiyan se confie avec émotion sur les 17 années qu'il a passé à fabriquer et recoudre des canapés dans la ville portuaire saoudienne de Djeddah. Si les treize heures de travail journalier et un salaire mensuel compris entre 200 et 400 dollars (170 et 341 euros) ne lui ont donné aucun droit à la retraite, l'homme de 56 ans est reconnaissant. « Jamais je n'oublierai que tout ce que nous avons dans notre village est le résultat de la migration vers le Golfe. Je suis peu instruit, et en Inde je n'avais aucune chance d'obtenir un emploi décemment rémunéré, j'ai donc opté pour la migration. L'argent du Golfe m'a permis de construire une maison et d'investir dans une plantation d'arbres à caoutchouc », affirme-t-il avec fierté. Comme Usman, nombreux sont ceux qui doutent des systèmes de retraite centralisés et font le choix d'assurer leurs vieux jours grâce à un support familial et des investissements personnels.

Le vol d'indemnités de fin de contrat

Dans le Golfe, les décideurs politiques parlent d'une même voix sur cette question : la région n'a aucune obligation envers les travailleurs étrangers une fois leur contrat de travail terminé, car une prime de départ leur est allouée au prorata des années passées dans l'entreprise qui les emploient. Un montant unique qui, selon les défenseurs des droits des travailleurs, n'est en rien comparable aux avantages sociaux qu'offre un système de retraite. De plus, confier aux entreprises la responsabilité de verser les primes de départ dans une région devenue célèbre pour son « exploitation systématique » de la main d'œuvre étrangère pose question.

Durant la crise de la Covid-19, la précarité dont sont victimes les travailleurs migrants qui vivent à Dubaï, carrefour commercial de la région, a fait son intrusion dans l'espace public. En périphérie de la luxuriante mégalopole, certains d'entre eux, sans emploi ni ressources financières pour se loger, n'ont eu d'autre choix que de camper sur des remorques de camions entreposées sur un terrain vague. Mais au-delà de l'urgence immédiate, ce qui inquiète les travailleurs migrants en âge de prendre leur retraite est le risque de se voir refuser leur indemnité de fin de contrat. Bien qu'antérieur à la pandémie, ce phénomène se répand depuis la crise, facilité par une vague de licenciements et des rapatriements confus.

Piégés entre des employeurs véreux et l'impossibilité de rester sur place pour tenter de défendre leurs droits au travers d'une procédure judiciaire incertaine et coûteuse, beaucoup se résignent. « Dans les petites et moyennes entreprises du Golfe, beaucoup ont été forcés par leurs employeurs, durant la crise de la Covid, de signer des lettres de démission volontaire et de faire une croix sur le paiement de leurs primes de départ », indique Anurag Devkota, un avocat népalais spécialisé dans la défense des droits humains. Une fois revenus sur les versants de l'Himalaya sans leur dû, l'absence de mécanismes de justice transnationale prive ces travailleurs d'accès aux tribunaux du Golfe. « Le seul recours juridique viable est alors diplomatique » rappelle Anurag qui regrette « l'indifférence » des ambassades des pays exportateurs de main d'œuvre envers leurs ressortissants en détresse.

Un groupement d'ONG et de syndicats a récemment lancé un appel pour demander des actions et une prise de conscience collective de l'ampleur du phénomène. « Les États doivent réaffirmer que le vol de salaires n'est pas tolérable et prendre des mesures administratives, civiles et pénales pour tenir les employeurs pour responsables », indique le communiqué.

L'impossible accès à la citoyenneté

Malgré la dépendance structurelle des économies du Golfe à la main d'œuvre étrangère, cette dernière continue d'être perçue comme remplaçable et corvéable à merci par des réglementations locales conçues pour rendre tout accès à la citoyenneté impossible. Certains responsables politiques rétorquent que l'intégration culturelle de millions de nouveaux citoyens est un défi auquel les sociétés du Golfe ne sont pas préparées. « Pensez aux Émirats arabes unis, un million de nationaux et plus de huit millions d'étrangers, comment allez-vous contrôler votre société ? Je crains qu'un jour les lois internationales n'obligent les pays du Golfe à accorder la citoyenneté aux travailleurs étrangers », commente Ali Altarah, sociologue et ancien ambassadeur du Koweït à l'Unesco. Mais au-delà de la question de l'homogénéité culturelle, cette position trouve ses racines dans un contrat social qui confère à la nationalité une dimension économique. En effet, en échange d'un règne sans partage, les familles royales du Golfe promettent aux populations locales une redistribution de la rente pétrolière et gazière via des aides gouvernementales et des emplois dans la fonction publique généreusement rémunérés. L'octroi de la citoyenneté remettrait donc en question le statut transitoire d'une main-d'œuvre étrangère qui est aujourd'hui encore la pierre angulaire du modèle économique sur lequel repose la région depuis un demi-siècle.

Post-pandémie, le quotidien des travailleurs du Golfe va être semblable à celui du passé, car les réformes engagées s'opposent à tout droit social à long terme. Le Qatar a fait un pas dans la bonne direction selon Amnesty International : l'émirat a accordé aux travailleurs migrants le droit de changer librement d'employeur et instauré un salaire minimum de 230 euros par mois. Mais l'ONG avertit que la mise en pratique de ces déclarations de bonnes intentions est encore incertaine. De plus, les organisations de défense des migrants s'accordent à dire que la crise de la Covid-19 a détourné l'attention vers le besoin d'offrir des emplois aux locaux et de diversifier l'économie locale pour préparer l'après-pétrole.

« C'est une communauté négligée »

Oubliés par les systèmes de retraite du Golfe, les travailleurs migrants le sont également par les politiques publiques de leurs pays d'origine où leurs envois de fonds font pourtant vivre des millions de familles et soutiennent des pans entiers de l'économie locale. La migration économique représente ainsi plus d'un quart du produit intérieur brut du Népal. Selon Anurag Devkota, les travailleurs migrants népalais, privé de prestations sociales durables dans le Golfe, sont aussi exclus du système de sécurité sociale de la nation himalayenne. « C'est là que se situe le véritable fossé », rappelle-t-il. Un entre-deux particulièrement inconfortable pour ceux forcés de prendre leur retraite prématurément durant la pandémie et dont la prime de départ a été volée. « Le sort de nos ouvriers du bâtiment dans le Golfe ne fait pas partie du discours public ici en Inde. C'est une communauté négligée », déplore Ginu Zacharia Oommen, rappelant que le chômage et la pauvreté sont les raisons qui poussent ces hommes à migrer. « Chaque année, je pense à m'arrêter et à revenir en Inde, mais c'est impossible. Comment payer les factures, la maison, etc. Donc je suis forcé de rester travailler ici », confie Ashraf Thevarmannil, un Indien qui travaille en Arabie saoudite depuis octobre 1990.

Souvent cité en exemple dans la gestion de l'exportation de main d'œuvre, le gouvernement des Philippines a récemment étendu son programme de protection sociale à ses citoyens établis hors des frontières. « Tout Philippin, qu'il travaille sur le territoire national ou non, est tenu de s'inscrire et de cotiser à la sécurité sociale », précise Ellene Sana, directrice exécutive du Center for Migrant Advocacy, un groupe de défense des Philippins expatriés. Le mécanisme permet de se constituer une modeste retraite, mais il est imparfait : à l'étranger, les employeurs refusent de prendre en charge la cotisation fixée à 12 % du salaire mensuel et rejettent la responsabilité de financer la protection sociale du travailleur. Ailleurs, les migrants n'ont d'autre option que la prime de départ pour autofinancer leurs vieux jours.

Après plus de trente ans passés à bâtir les cités du Golfe, d'abord aux Émirats arabes unis puis au Qatar, Ashraf s'apprête à tirer sa révérence et s'inquiète pour le futur depuis le dortoir qu'il partage avec quarante collègues employés du bâtiment à Doha. « Dans deux ou trois ans, je vais prendre ma retraite et retourner en Inde. Qui subviendra alors aux besoins de ma famille ? Je vais aussi devoir apprendre à vivre avec ma femme, car en plus de 25 ans de mariage nous n'avons fait que nous croiser. Comment vais-je dialoguer avec elle au jour le jour, c'est différent que d'appeler du Qatar », admet le quinquagénaire, embarrassé. Dans l'espoir d'offrir à ses enfants une vie meilleure, Ashraf a sacrifié la sienne. Trois décennies de labeur qui s'achèveront dans un vol à destination d'une « vie post-Golfe » qu'il appréhende.

Hier — 19 octobre 2020Orient XXI

Turquie. Le conflit du Karabakh nourrit la rancœur contre l'Europe

Par Laura Maï Gaveriaux

L'affrontement entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan entre dans sa quatrième semaine et a déjà fait des centaines de morts. Les bombardements frappent avant tout les populations civiles, encore une fois otages de ces guerres par procuration. À Ankara et à Istanbul, nous avons recueilli la parole de personnalités et de chercheurs proches du régime de Recep Tayyip Erdoğan. Ils s'interrogent sur la « diabolisation » de la Turquie par l'Union européenne, et plus particulièrement par la France d'Emmanuel Macron, dont les propos sont dénoncés comme « irrationnels ».

Samedi 10 octobre au soir, les nouvelles du front au Haut-Karabakh étaient confuses et contradictoires, mais l'accord de cessez-le-feu auquel l'Arménie et l'Azerbaïdjan étaient arrivés la veille semble avoir fait long feu. Il s'agissait d'une trêve fragile, arrachée au terme de négociations à Moscou entre les chefs de la diplomatie des deux pays, sous le patronage de la Russie, tandis que la Turquie brillait par son absence. « Une humiliation de plus », analysait Çelik, un Stambouliote fervent supporter d'Erdoğan, aux sympathies assumées pour le mouvement ultranationaliste des Loups gris. « Une preuve de plus, s'il en était besoin, que l'Europe est capable de s'effacer au bénéfice de Vladimir Poutine quand cela sert ses intérêts immédiats, explique une source proche du pouvoir à Ankara. Alors qu'elle ne manque jamais une occasion de montrer son hostilité à la Turquie. »

Poutine à la manœuvre, l'Europe à la remorque

Cette amertume nourrie à l'encontre des Européens est une des raisons, et non des moindres, qui expliquent l'attitude des Turcs sur ce nouveau front ouvert dans le Caucase, au seuil de l'aire d'influence russe. Depuis quinze jours, Ankara, le siège du pouvoir, et Istanbul, le centre de la vie intellectuelle, bruissent d'une petite musique univoque qui place Vladimir Poutine au centre de toutes les conversations. Tandis que l'Union européenne est tour à tour un allié décevant et une vieille dame impuissante et candide.

« Les médias occidentaux sont focalisés sur Erdoğan, spécialement en France, où ils sont au diapason des propos diabolisants d'Emmanuel Macron », explique Enes Bayraklı, universitaire et directeur des études européennes de la Fondation pour la recherche politique, économique et sociale (Siyaset, Ekonomi ve Toplum Araştırmaları Vakfı, SETA), un think tank basé à Ankara. L'un de ses membres fondateurs, İbrahim Kalın s'est imposé comme une personnalité incontournable de la présidence, dont il est d'ailleurs le porte-parole. « On oublie qu'à son arrivée au pouvoir comme premier ministre, Erdoğan était la coqueluche de l'Occident. » Effectivement, au début des années 2000, le jeune et ambitieux leader était présenté comme un réformiste, un interlocuteur incontournable dans le mal nommé « monde arabe ». Il n'est pas impossible que son allure moderne ait infusé le biais du « bon musulman » dans l'esprit de ses vis-à-vis diplomatiques d'alors.

« Désormais, la seule façon que la France a de s'adresser à la Turquie est défiante, passant des menaces de sanctions aux remontrances infantilisantes, poursuit Enes Bayraklı. Mais qui est un réel danger pour les démocraties libérales ? La Russie interfère dans les élections étrangères, lance des raids informatiques, commandite des assassinats, annexe la Crimée, mais les dirigeants européens sont obsédés par Erdoğan, qui est devenu le miroir de leur islamophobie. »

Aux premiers jours des combats dans le Haut-Karabakh, l'implication de la Turquie, soutien tapageur de l'Azerbaïdjan, occultait complètement, il est vrai, le possible rôle de la Russie. Pourtant, d'après Sinan Ulgan, chercheur invité au Carnegie Institute Europe, « il n'y a pas lieu de questionner les manœuvres d'Ankara dans ce dossier, car la démarche est sans équivoque. Il s'agit de soutenir un allié historique, qui constate que les négociations en cours depuis 19911 pour récupérer un territoire occupé illégalement par l'Arménie ont échoué. Aucune machination, aucun complot ici. On ne peut pas en dire autant de la partition jouée par Poutine ! » Toutes les personnes interrogées pour cet article, plus ou moins explicitement favorables au pouvoir turc, sont unanimes : les premiers tirs sont venus de l'Arménie, ils ont été commandités par la Russie — aucun élément factuel, à ce jour, ne permet de leur donner raison. Soli Özel, analyste affilié à l'Institut Montaigne, qui répond à Orient XXI depuis Istanbul, souligne que « les exercices militaires "Caucase 2020", menés par la Russie fin septembre, quelques jours avant le début des hostilités, et auxquels participait l'Arménie, ne pouvaient être qu'une provocation ». Quatre-vingt mille soldats, majoritairement russes, avec des contingents arméniens donc, mais aussi pakistanais, iraniens, chinois, simulant une réponse à l'attaque d'un ennemi que tout, dans l'imaginaire du moment, désigne comme l'OTAN — la Turquie en est membre, ce que les tensions géopolitiques actuelles tendent à faire oublier.

Le double standard européen à l'encontre d'Ankara

L'implication logique de l'argument qui dépeint la Russie comme le grand ordonnateur de cette nouvelle guerre dans le Haut-Karabakh, c'est la critique de l'Europe. « Dans cette affaire, la Turquie se place du côté du droit », poursuit Soli Özel, alors que les appels à soutenir l'Arménie se multiplient. C'est le cas dans la classe politique française, de la gauche parisienne à l'extrême droite, et pour des raisons majoritairement fallacieuses, aux présupposés problématiques. En l'occurrence, l'évocation du génocide de 1914 — une lecture essentialiste du conflit — ou la proximité culturelle avec un « peuple chrétien » — une lecture confessionnelle cette fois —, tout ceci étant plus ou moins assumé en fonction de la place occupée dans le spectre politique. « Paris, si légaliste dans la crise en Méditerranée orientale, se range du côté de la puissance occupante, alors que le Haut-Karabakh n'est reconnu par aucun État membre de l'ONU », observe Soli Özel, à l'unisson de la rhétorique du « double standard », impulsée par Ankara depuis quelques années.

D'après cette dernière, le péché originel date de 2004, lorsque l'Union européenne ouvre ses portes à Chypre. « Pourtant le règlement est clair : tout État candidat doit régler ses contentieux frontaliers avant de pouvoir envisager l'intégration. Ensuite, avec l'élection de Nicolas Sarkozy en 2007 il y a eu le ralentissement des négociations pour celle de la Turquie, et sur des motifs avant tout populistes. Ce ne sera pas la dernière fois qu'un dirigeant européen utilise les réflexes islamophobes de sa population pour éviter d'affronter ses problèmes intérieurs : les conservateurs anglais ont su tirer la Turquie de leur chapeau lors des débats sur le Brexit », poursuit Soli Özel.

Par la suite, les relations avec l'Union européenne n'ont été faites que de trahisons, à en croire la source gouvernementale d'Orient XXI. « Lorsqu'ils ont besoin de coopération sur l'antiterrorisme, ils n'ont pas de problème à venir nous chercher », ironiste-t-il. « Mais le terrorisme, ils le voient où ça les arrange ! Quand le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) commet des actions violentes sur le territoire turc, non seulement ils ne les condamnent pas, mais ils vont soutenir leurs franchises en Syrie2, qui ont collaboré avec Bachar Al-Assad. Et pour quel gain ? Juste la sous-traitance de la gestion des djihadistes emprisonnés, qui sert aux Kurdes, désormais, de levier face aux Occidentaux. Et quelle a été l'action concrète de ces derniers pour faire partir le président syrien ? La Turquie s'est engagée sur le terrain, seule ; l'engagement des Européens n'a pas dépassé le stade de l'incantation, parce qu'ils n'ont pas osé devancer les pudeurs américaines », critique-t-il encore.

Dans chaque dossier conflictuel avec l'Europe, l'ombre de la Russie plane. En Syrie donc, où les ambigüités coupables de l'Occident ont laissé le champ libre à Poutine, en Ukraine (où la Turquie a des intérêts indirects via les Tatars de Crimée), et dernièrement en Libye. « La Turquie ne reçoit jamais la solidarité de l'UE, alors qu'elle serait l'alliée naturelle en Méditerranée, complète Sinan Ulgen. Les sorties virulentes d'Emmanuel Macron, au regard des intérêts de la France, paraissent d'autant plus irrationnelles ». La récente déclaration conjointe des chefs de la diplomatie américaine, française et russe dans le cadre du Groupe de Minsk, exhortant la Turquie à œuvrer pour un cesser le feu dans le Caucase, n'a pas apaisé ces rancœurs.

Expansionnisme versus intérêts stratégiques

Le discours français sur la Turquie est généralement uniforme, évoquant les dangers des velléités expansionnistes de Recep Tayyip Erdoğan. Mais lorsqu'on interroge les universitaires et les conseillers qui dessinent la doctrine de politique étrangère turque, la sémantique est celle de la « protection des intérêts stratégiques » ; un objectif somme toute légitime pour n'importe quel État. « Et si la France veut critiquer l'action d'Ankara en Libye, commençons par demander ce qu'elle-même faisait là-bas ! », souligne Soli Özel.

Face au manque de soutien des Européens et aux relations compliquées avec la Russie, les Turcs affirment n'avoir d'autre choix que de se projeter comme acteur régional, à la recherche d'une autonomie toujours plus grande. Comme dans le secteur énergétique : « On ne peut plus se permettre d'être aussi dépendants de Moscou pour nos importations de gaz. La compétition gazière en Méditerranée orientale est partie intégrante de notre stratégie de diversification des partenaires commerciaux », explique encore la source gouvernementale d'Orient XXI.

Autre raison de prendre au sérieux les avertissements d'Erdoğan sur la guerre du Haut-Karabakh : le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan et le gazoduc qui traverse le sud du Caucase, soit deux importantes sources de revenus pour la Turquie qui ne peut pas se permettre de perdre le contrôle de ce qui se passe sur ces deux tracés.

« Ce qui est regrettable, c'est que bon nombre des revendications d'Ankara sur la scène géopolitique sont compréhensibles, mais le ton belliqueux, et le vocabulaire outrancier ont durablement brouillé le dialogue avec les Européens », analyse Sinan Sulgen, pour qui l'agressivité du président turc est sa grande erreur diplomatique. Soli Özel, lui, estime que les choix d'alliance au début des révoltes arabes de 2011, favorisant les Frères musulmans en Égypte, en Tunisie et ailleurs, ont constitué un mauvais calcul : « Non seulement ils ont été affaiblis partout où la Turquie a misé sur eux, mais en plus cela lui vaut une hostilité tenace de la part des puissances du Golfe ; elle n'a plus que le Qatar comme ami. »

Alors que les bombardements ont repris dans la nuit du dimanche 11 octobre sur le front du Haut-Karabakh, on s'attend à de nouvelles condamnations européennes du soutien turc à l'Azerbaïdjan, et une discussion toujours plus difficile avec la France. « En matière de relations internationales, on a coutume de dire que rien n'est réglé tant que tout n'est pas réglé », explique Soli Özel. « La confrontation en est arrivée à un point où il n'est plus possible de prendre chaque dossier séparément. Si l'Union européenne veut normaliser ses relations avec la Turquie, elle doit ouvrir des négociations sur l'ensemble des points litigieux », conclut-il avec cette observation aux accents d'avertissement.

« Bien sûr que c'est une partie de chantage », explique une source diplomatique française. « Ils disent vouloir poser tous les dossiers sur la table. Très bien. On évoquera donc aussi les combattants syriens en Libye et maintenant dans le Caucase, la répression depuis le coup d'État manqué de 2016, les arrestations et les détentions arbitraires, l'ensemble des atteintes aux droits humains, le travail idéologique mené par la diaspora au sein des communautés musulmanes et le sujet des imams détachés ? La sincérité est une exigence qui s'applique à tous ! »

Réponse du conseiller proche de la présidence à Ankara : « La Turquie n'a envoyé aucun combattant syrien nulle part3. Quant aux actions sécuritaires que nous menons sur notre territoire, elles n'auraient peut-être pas été aussi sévères si nous avions reçu un franc soutien des Occidentaux lorsque des F-16 ont tenté d'abattre notre président. J'aimerais bien savoir ce que la France aurait fait après une telle menace, alors qu'on y a déclaré l'état d'urgence et tout un arsenal de lois répressives après chaque vague d'attentats ». Les imams détachés ? « La nouvelle marotte d'Emmanuel Macron, qui ne rate plus une occasion de laver son humiliation en Libye. Le fantasme de l'islamiste radicalisé, infiltré dans la société est toujours plus rémunérateur qu'une vraie politique. Seule Angela Merkel a compris qu'il fallait trouver un moyen de parler avec nous. » Un argument que le récent discours du président français sur « les séparatismes » ne risque pas de discréditer.


1Sous l'égide du Groupe de Minsk, émanation de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) — devenue ensuite l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) —, coprésidé par la France, la Russie et les États-Unis.

2Les Unités de protection du peuple (YPG) et les Unités de protection de la femme (YPJ).

3De nombreux témoignages et observations sur le terrain prouvent le contraire.

À partir d’avant-hierOrient XXI

Liban. Revenons à la raison !

En ce premier anniversaire du soulèvement libanais, une douzaine d'intellectuel.l.es, artistes et journalistes lancent un appel à la raison pour éviter que le pays ne sombre dans la haine et les affrontements.

La haine monte et risque de nous emporter loin, très loin. La période que traverse le Liban est inimaginable. Ceux et celles qui la vivent de l'intérieur n'ont plus de mots pour décrire la folie et l'absurde dans lesquels nous baignons, forme d'irréel sombre, tunnel sans fin où nous sommes compressés jusqu'à en perdre notre souffle. L'explosion du 4 août 2020 et ce qui s'en suit depuis est le sommet visible d'un iceberg de violence qui nous étreint depuis un an maintenant : économiquement, politiquement, culturellement. Le désespoir et la colère nous ont envahis. Les deux sont légitimes : ce cauchemar semble sans fond, dans un pays de nouveau au centre des luttes d'influence extérieures.

La terrifiante explosion du 4 août aurait pu ouvrir la voie à un sursaut d'unité. Mais c'est tout le contraire qui se produit. Les fractures sont exacerbées. Au chaos des émotions et de la pensée qui découle de notre situation s'ajoute et se mêle le chaos d'une parole éclatée. Il semble presque impossible de croire qu'il y a près d'un an, le pays vibrait du rêve de faire — enfin — nation. Les discours de haine distillés depuis des années par les politiciens glissent aujourd'hui comme du fiel dans la rue, de la rue. La colère est supplantée par la détestation ; les cris de désespoir, par des cris de vengeance ; la violence, par d'autres formes de violence. Le désir d'exclusion avance à grands pas — celui qui pense différemment de soi-même, l'autre, est frappé d'apostasie.

Les réseaux sociaux participent de cela. La haine et l'insulte, plus que la compassion, y abondent, et s'y instaure une forme de bien-pensance mortifère et de surenchère où se perd la mesure. Tout comme les médias affiliés à des partis ou des intérêts politiques, ils ont rendu inaudibles, ces derniers mois, les rares voix apaisantes — laissant la voie libre aux discours guerriers, récupérés sur le plan politique, alignés sur divers agendas, nous forçant à penser de manière binaire et creusant les plaies.

La vie et le discours politiques tels qu'ils ont été pratiqués au Liban, ces dernières décennies, nous ont appris que le mensonge pouvait être utilisé comme un outil normé et normal de la lutte pour le pouvoir, tant qu'il servait les intérêts de certains. Le mensonge a fini par se substituer à la vérité, il est devenu constitutif de notre rapport à la politique et donc à l'autre. Aujourd'hui, la société est exténuée ; elle paie un prix trop lourd pour la vérité sans cesse enterrée. Elle dont le droit fondamental de questionner et d'obtenir des réponses a été oblitéré se trouve forcée de choisir entre conspirationnisme et crédulité. Il est vrai que l'état de fragmentation chaotique actuel n'est pas propice au discernement, et que les esprits sont meurtris par le jeu des puissants et le trop-plein de conflits dans la région, qui connaît des bouleversements brutaux.

Mais face à ce mode d'être et de fonctionnement, nous devons nous essayer à autre chose. Il nous faut une digue qui serait au service de l'apaisement. Notre digue, c'est l'adoption d'une parole de raison qui serait mue par un désir de justice et de paix et qui obéirait à une sagesse guidée uniquement par nos consciences et notre foi en la réhabilitation possible de l'humain. Notre digue, c'est une parole qui chercherait à unir, à rassembler, loin des divisions dont l'effet est démultiplié par le jeu des ingérences étrangères. Cette parole, il est indispensable qu'elle se formule loin de tout sensationnalisme et de tout amalgame, qu'elle s'attache à faire tant preuve de nuance que d'intransigeance. C'est notre raison seule qui, dans notre chaos quotidien, peut démêler le vrai du faux, dénoncer l'injustice tout en reconnaissant le juste et donc exiger que justice soit faite. Car oui, il faut que les circonstances de la double explosion du 4 août soient élucidées et que les coupables soient traduits en justice. Tout comme les responsables de notre situation politique, économique et sociale, résultat d'années de corruption, de lutte pour le pouvoir et d'incompétence. Mais pour que justice soit faite, elle doit reposer sur des preuves et des faits ; et non sur des rumeurs.

Nous en appelons donc à chacun, et en priorité à ceux qui ont une parole publique, à l'adoption d'un discours responsable, rattaché à un désir de vérité et d'apaisement. Non pas pour effacer nos émotions, mais pour leur donner sens et permettre à notre société multiple et meurtrie de se retrouver dans son humanité, loin de toute considération politicienne. Non pas pour oublier que les divisions existent, mais pour que les perceptions soient débattues, voire comprises et assemblées. Non pas pour amoindrir la responsabilité de la classe politique, mais parce si nous voulons faire justice, alors nous devons nous soumettre à ce devoir de vérité et d'apaisement. Car c'est sur le mensonge et la haine que se bâtissent les guerres. Et des projets de guerre, il y en a encore, ici, qui se fomentent ; la guerre ne nous a pas oubliés, ne l'oublions pas.

Beyrouth, le 17 octobre 2020

Algérie. Cheb Hasni, le soliloque de l'amoureux

Par Faisal Sahbi

Il y a 26 ans, le 29 septembre 1994, le chanteur algérien Cheb Hasni était assassiné à Oran, sa ville natale, par le Groupe islamique armé (GIA), en pleine « décennie noire ». Pourquoi le « roi du raï sentimental » était-il tant aimé ? Pourquoi est-il tant écouté encore aujourd'hui ? Faisal Sahbi se souvient, et tente de répondre.

À Oran, la rumeur courait déjà depuis quelques jours. Entre le quartier de Miramar et le rond-point de Seddikia (la fin du monde à l'époque), elle prenait de l'épaisseur : Hasni ne tarderait pas à « sortir une bombe ». L'été tirait à sa fin. Les lycéens de Hammou reprenaient leurs classes ; les plagistes de Bomo et de La Grande rangeaient leurs transats et les amourettes de l'été prenaient fin, au grand dam des services postaux qui réalisaient le plus gros de leur chiffre d'affaires grâce aux appels manqués des jeunes amoureux. C'est à cette période de l'année que Hasni sortait ses plus grands succès.

Durant tout l'été, le quartier Gambetta avait bien remarqué que Hasni était triste ; il trainait son spleen tout au long de l'avenue Canastel. Il n'était plus comme avant : il lui arrivait désormais d'oublier de saluer les gamins qui prenaient la place Fontanelle comme terrain de jeu. Même derrière les vitres teintées de sa nouvelle Jeta rouge, on arrivait à entrevoir ses yeux pleins de mélancolie. On devinait les raisons de son spleen ; ça ne peut être qu'« elle » : les gens se marient pour être heureux. Hasni, lui, n'a plus gouté au bonheur depuis son mariage. Les connaisseurs étaient pourtant unanimes. Avec tous ces signes, le nouvel album s'annonçait grandiose : c'est dans les fûts de la mélancolie que se distille le génie de Hasni. Le bonheur ne lui réussit pas. Il le rend paresseux et sans inspiration.

Le premier jeudi de septembre, « le dernier Hasni » fut enfin là. Il fallait le chercher à la place d'armes, chez Disco Maghreb. Acheter cet album était devenu l'obsession de toute la ville. La nouvelle de sa sortie éclipsa même l'info de l'attentat meurtrier de la veille. Les plus veinards avaient le précieux album dès midi. Dans le marché de La Bastille, des passants demandaient : « C'est quoi le titre ? » « Tal sabri tal », ("Longue fut ma patience") répondit quelqu'un. « Il n'est pas dans son assiette, je t'avais dit », rétorqua un autre.

Une inavouable vulnérabiité

Chez Chawki, le coiffeur du chanteur dans la rue Coste, un auditoire compact et silencieux se réunit pour écouter le disque. Dès les premières notes de « Choufi halti » ("Regarde dans quel état je suis")qui inaugurait l'album, on comprit vite le spleen de Hasni. On lui pardonna aussitôt son absence. On était bien face à un millésime, mais un millésime se savoure mieux dans le silence et la solitude, tel un plaisir solitaire ou un péché inavoué. C'était pour cette raison que l'assemblée se dispersa dès la fin de « Welitlek galbi b'âachk jdid » ("Je te reviens, mon cœur, avec un nouvel amour") qui, malgré ses notes joyeuses et ses promesses de lendemains meilleurs, n'arrivait pas à dissimuler une mélancolie profonde : Hasni souffrait, pour le plus grand bonheur de ses admirateurs. C'est égoïste, mais c'est ainsi.

On écoute Hasni seul parce qu'il arrive à exprimer cette inavouable vulnérabilité du sujet amoureux. De retour à leur caserne, après un ratissage de trois jours dans la région de Sfisef, à quelques kilomètres de Sidi Bel Abbes, de jeunes soldats se précipitèrent pour dormir et oublier l'horreur dont ils avaient été témoins. D'autres se cachèrent pour écouter la cassette de Hasni qu'ils avaient bien dissimulée entre les vêtements et les photos de famille. On devina les larmes de l'un d'entre eux, mais, par pudeur ou empathie, on n'osa pas lui demander s'il pleurait l'être aimé ou les onze enseignantes égorgées dont il éprouvait toutes les peines du monde à oublier les visages ensanglantés.

Durant plusieurs années, quand la violence et la mort tendaient à être banalisées, Hasni soutenait le discours amoureux qui sombrait dans une extraordinaire solitude. Il lui servait non seulement de support, mais aussi de langage. Dans ses chansons, l'être aimé est une promesse, une torture et un souvenir, mais jamais un but ; le Graal ultime, c'était le discours amoureux lui-même. Aimer, pour Hasni, se sublimait quasiment en un processus créatif qui engendrait une multitude de beaux discours.

À ses fans, Hasni demandait qu'ils lui écrivent des lettres pour lui raconter leurs histoires sentimentales. Ainsi, plusieurs prénoms féminins sont cités dans ses chansons. Il n'avait pas aimé toutes celles qui les avaient portés et il n'aura pas eu le temps, du haut de ses 26 ans, de les connaître toutes, mais il était la voix de tous les amoureux, et inventait une femme aux mille prénoms et presque pas de corps. Si d'ordinaire la quête de l'être aimé sert de moteur ou de motivation, pour Hasni l'amour n'avait d'autre but que lui-même.

En chantant l'amour, Hasni affrontait ce que Roland Barthes appelait « le gâchis du langage » : cette région d'affolement où il est à la fois trop et trop peu expressif par l'expansion illimitée du moi, et pauvre. D'où cette impression qu'il chantait toujours la même chose. Au fond, il énonçait par fragments plusieurs facettes du même objet : le discours amoureux par lequel le sujet en vient à annuler l'objet aimé. La quintessence du discours amoureux.

Le concert du stade du 5 juillet

Une scène, aux allures surréalistes, mais elle est pourtant bien réelle. Date : 5 juillet 1993. Lieu : Stade du 5 juillet à Alger. On peut lire, sur quelques plans furtifs, dans le tableau d'affichage du stade, qu'il est presque 7 heures… du matin. Ils furent bien des dizaines de milliers à avoir veillé toute la nuit pour voir ce jeune homme qui leur ressemblait. C'était quelques mois avant qu'il ne soit assassiné. Avec le recul, cette image acquiert toute une symbolique. C'est une mythologie des temps modernes.

Quand Cheb Hasni a été tué, quelques jours après l'assassinat de l'universitaire Abderrahmane Fardhab et quelques mois après celui d'Abdelkader Alloula (à l'époque, on n'hésita pas à faire le rapprochement : à Oran, contrairement au reste de l'Algérie, les assassinats étaient davantage ciblés), on s'est très vite demandé si son concert n'en était pas la cause. Se produire publiquement à l'époque, de surcroit sur la scène du stade du 5 juillet — qui avait été le théâtre d'une démonstration de force du Front islamique du salut (FIS) quelque temps auparavant — était non seulement un acte de bravoure, mais aussi ce qui permit son iconisation. Avec son assassinat public, le concert du 5 juillet est l'autre grande composante de la mythologie Hasni.

Cette forme mythifiée explique le retour à la mode du chanteur ces dernières années. Dans les rues d'Oran, d'Alger ou de Marseille, il n'est pas rare de voir passer des voitures d'où se dégagent des sons du chanteur. De nos jours, la sentimentalité n'est plus un tabou et Hasni lui permet de s'exprimer face à de nouvelles formes de violence symbolique : l'argent, l'intérêt, la matérialité, l'identité, le langage, etc. Dans un monde où tout s'accélère et où les biens comme les liens sont éphémères, Hasni est un refuge. Son œuvre prend la forme d'un langage sentimental. Elle permet aussi aux plus jeunes d'entrer dans un rapport nostalgique avec un temps et un monde qu'ils n'ont pas connu.

« Tout ce qu'on n'a pas pu dire »

Oran, 29 septembre 1994. Je n'oublierai jamais le jour de sa mort.

C'était un jeudi, un jour de mariage. Aziza, ma cousine avait enfin trouvé un mari, chose peu aisée à l'époque — et même de nos jours — vu sa réputation de « forte en gueule ».

Du haut de ma dizaine d'années et dans mes baskets Reebok, j'assistais, en spectateur ébahi, à l'une des scènes les plus surréalistes qu'il m'ait été donné de voir : dans un salon décoré façon kitsch, certainement comme tous les salons du quartier Petit-Lac à Oran, Aziza, la mariée, maquillée et en « robe de princesse » rouge, était entourée d'une dizaine de jeunes filles, et toutes étaient en larmes. Elles venaient d'apprendre l'assassinat de Cheb Hasni, quelques heures plus tôt et quelques kilomètres plus loin.

Elles pleurèrent une bonne heure avant de se refaire une raison et une beauté. Il fallait que la fête commence et que la vie continue. Elles se précipitèrent d'ailleurs joyeusement sur la piste de danse, quelques heures plus tard, dès qu'elles eurent reconnu les premières notes de « Chira li Nebghiha » ("La femme que j'aime").

Dehors, un cousin montait la garde dans sa Renault 19, verte comme la couleur de sa canette, en écoutant « Tal ghyabek ya ghzali » ("Longue est ton absence, ma bien-aimée"], entre une complainte amoureuse et un discret sanglot de chagrin.

Pour des Algériens de ma génération, la mort et le sang forment le décor presque habituel du traumatisme qu'on appelle « la décennie noire ». Nous sommes nés et avons grandi dans une Algérie meurtrie où les attentats et les massacres étaient la condition ordinaire. La voix et les chansons de Hasni offraient, au milieu de cet océan de barbarie, une lueur de vie, de tendresse et d'espoir. Je reste persuadé qu'il était un rempart et sa musique un moyen de résistance et d'éducation à la sensibilité.

Pourquoi nous aimons Hasni ? Pourquoi continue-t-il à fasciner 25 ans après sa mort ? Parce qu'il révèle cette partie inavouable de nous-mêmes ; parce qu'il est le porte-voix de nos ineffables sentiments ; parce qu'il exprime, mieux que quiconque et dans la même langue que nous, tout ce qu'on n'a pas osé ou qu'on n'a pas su dire.

L'avenir du Karabakh dans les mains du condominium russo-turc

Par Bayram Balci

Hérité de l'ère soviétique, le conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan à propos du territoire à majorité arménienne enclavé du Haut-Karabakh est en train de repartir. Mais la relance des hostilités le 27 septembre 2020 pourrait déboucher sur une entente turco-russe, déjà à l'œuvre dans d'autres conflits dans le monde, et la mise en place d'un condominium de fait pour encadrer le conflit et apporter à terme un début de solution.

L'origine du conflit du Karabagh est à chercher dans la politique des nationalités forgée en URSS, et dont nous avons pu voir les effets désastreux après la désintégration de l'Union soviétique. Derrière l'affiche de propagande exaltant unité et fraternité au nom de l'internationalisme prolétarien, les peuples et nations incorporés dans l'État soviétique ont en réalité été divisés par des découpages frontaliers au mieux arbitraires, au pire diaboliques selon le vieux principe « diviser pour régner », inventant ou cristallisant des nationalités morcelées entre Russes, Ukrainiens, Ouzbeks, Kazakhs, Tadjiks, etc., et bien sûr entre Arméniens et Azerbaïdjanais aussi. En 1991, quand le glacis de l'identité supranationale soviétique vole en éclats, un peu partout dans l'empire surgissent des tensions territoriales et identitaires, comme en Abkhazie, en Ossétie, en Transnistrie et dans le Haut-Karabakh.

En 1988 déjà, dans le contexte de la glasnost1 et de la perestroïka2 lancées par le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev, Arméniens et Azerbaïdjanais du Karabakh s'opposent sur leur avenir dans une union dont ils sentent la fin proche. Enclavé dans les frontières de l'Azerbaïdjan et reconnu par le droit international comme faisant partie du nouvel Azerbaïdjan indépendant, le Karabakh bénéficiait d'une autonomie et était peuplé à 80 % d'Arméniens. Mais au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, dans ce territoire où ils sont majoritaires, les Arméniens du Karabakh soutenus par leurs frères et voisins désormais indépendants exigent le rattachement à l'Arménie ou l'accession à une indépendance pure et simple.

Tandis que les Arméniens campent sur le principe du droit à l'autodétermination, les Azerbaïdjanais campent sur celui de l'intangibilité des frontières. Irréconciliables, les deux camps se lancent dans une guerre violente (1988-1994) qui s'achève par la défaite de l'Azerbaïdjan. Ce pays perd non seulement le contrôle du Karabakh, mais aussi de sept autres districts adjacents occupés par les forces arméniennes depuis près de trente ans et dont les habitants ont été forcés à l'exil.

Le Haut-Karabagh en état de guerre
Visionscarto/Philippe Rekacewicz, 2012

En dépit de multiples appels des Nations unies pour l'évacuation de ces districts et pour l'ouverture de discussions sur le statut du Karabakh, et malgré les efforts du Groupe de Minsk3 (coprésidé par les États-Unis, la France et la Russie) sous l'égide de l'Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe (OSCE), aucune avancée ne se produit. En position de force grâce aux territoires qu'elle occupe et qui dépassent largement les frontières du Karabakh, l'Arménie campe sur ses positions et préfère un statu quo dont le prolongement lui parait avantageux. En face, l'Azerbaïdjan, face à la tactique arménienne renvoyant à des lendemains incertains le principe de négociations, estime n'avoir d'autre choix que de partir en guerre pour renforcer sa voix.

Or, nous sommes là à la jonction de trois anciens empires : ceux des tsars russes, des sultans ottomans et des shahs iraniens, c'est-à-dire dans une configuration régionale dominée encore par leurs puissances héritières que sont la Russie, la Turquie et l'Iran. Ce théâtre de guerre qu'est le Karabakh pourrait-il provoquer un conflit régional ? La réponse est non, car les rapports de force entre ces trois puissances régionales sont dictés par une interdépendance de leurs intérêts économiques, stratégiques et politiques respectifs. Mais ce relatif optimisme se fonde surtout sur le fait que l'entente russo-turque sur d'autres terrains de tension comme la Syrie et la Libye démontre une volonté de maîtrise et d'endiguement des conflits.

Des évolutions internes qui poussent à la guerre

L'évolution récente du contexte politique à la fois en Arménie et en Azerbaïdjan a contribué à la relance de la guerre. En Arménie, le nouveau pouvoir de Nikol Pashinyan, arrivé à la présidence du pays suite à une « révolution de couleur » en 2018 avait annoncé une volonté d'ouverture à des négociations sur le statut du Karabakh. Mais dans les semaines précédant le nouveau conflit, il a multiplié les signes, gestes et propos annonçant au contraire une posture plus rigide. De plus, arrivé au pouvoir dans des conditions qui ne pouvaient que déplaire à la Russie de Vladimir Poutine dont on sait l'aversion pour ce genre de changement de pouvoir, Pashinyan a affiché une politique intérieure et extérieure « occidentalisante » et moins tournée vers Moscou. Ainsi, cette nouvelle donne a eu deux effets sur la question du Karabakh : une certaine froideur dans le soutien russe habituellement plus franchement pro-arménien, et un signal envoyé à Bakou que le dialogue et le compromis ne font pas partie de la grammaire des nouvelles autorités à Erevan. Et, au départ, l'immobilisme peu habituel de la Russie n'est pas sans lien avec sa méfiance vis-à-vis du nouvel exécutif à Erevan.

En Azerbaïdjan, le pouvoir semble considérer la guerre comme la seule option restant pour reprendre le dessus dans les négociations. De plus, un discours plus musclé et un passage à l'action militaire sur la question du Karabakh renforcent le gouvernement de Bakou, qui constate avec inquiétude que le fait accompli de l'occupation pourrait s'éterniser. A cela s'ajoute le vœu de laver l'affront de l'occupation et de faire preuve de sa force militaire accumulée après des années de politique d'achats d'armements modernes.

Un contexte régional mouvant

Enfin la scène régionale, et surtout l'évolution des rapports entre les trois acteurs, Turquie, Russie et Iran pèsent lourdement dans l'équation complexe du Karabakh.

Le moins influent à l'heure actuelle dans ce conflit est l'Iran. Malgré sa proximité religieuse avec les chiites azéris, la République islamique d'Iran a toujours eu une attitude plus favorable à l'Arménie au détriment de l'Azerbaïdjan. Historiquement, il fut un temps où les actuels Iran et Azerbaïdjan faisaient partie d'un même empire, et dans les deux pays prédomine un islam chiite duodécimain. Mais en politique il arrive que trop de ressemblance n'aide pas à s'assembler. En effet, l'Iran craint une possible connexion entre le nationalisme d'Azerbaïdjan et le sentiment identitaire ou nationaliste de sa minorité azérie. Cette crainte est certainement surestimée, car de part et d'autre du fleuve Araxe l'identité turco-azérie n'est pas vécue de la même manière. Mais par prudence et volonté d'équilibre, les intérêts de l'État et du régime en Iran amènent le pays à préférer la cause arménienne à celle de l'Azerbaïdjan. Pour autant, dans la résurgence actuelle du conflit, Téhéran fait preuve de retenue, se gardant de prendre parti, car il a suffisamment de soucis à l'intérieur et sur la scène internationale pour s'engager dans une nouvelle crise à ses portes. De fait, l'Iran a intérêt à voir le conflit se calmer au plus vite.

Deuxième acteur majeur dans la région, la Turquie a une position ouvertement pro-azerbaidjanaise et, élément nouveau depuis l'actuelle crise, elle promeut l'option militaire et plus seulement politique et diplomatique. Pour de multiples raisons, parmi lesquelles une identité commune turcique4, des liens historiques forts et anciens, des investissements économiques azerbaïdjanais considérables en Turquie, et des liens énergétiques via le pétrole de la mer Caspienne, mais aussi — et sans doute surtout — par une adversité commune face au facteur arménien, Bakou et Ankara n'ont fait que renforcer leur coopérationdans le conflit du Karabakh. La Turquie ne cherche plus à être le neutre médiateur, ni même l'allié politique de toujours, mais bien plus un soutien militaire de poids pour la partie azerbaïdjanaise. Désormais la Turquie s'engage dans ce conflit auprès de son allié azerbaïdjanais avec un encadrement militaire, la fourniture d'armement et notamment de drones, et même, semble-t-il, l'acheminement de mercenaires depuis la Syrie.

Ce revirement doit être placé dans le contexte de l'évolution idéologique du pouvoir à Ankara qui s'affirme de plus en plus en rupture avec l'Occident et en fort rapprochement avec la Russie, le vrai acteur régional certes, mais dont le poids et capacité d'influence sur les protagonistes est souvent exagéré. Dans le conflit du Karabakh, la Russie a toujours adopté une position d'arbitre et de neutralité de façade plutôt favorable à l'Arménie, mais elle tente d'avoir de bonnes relations avec les deux pays dont elle a besoin pour des raisons différentes. L'Arménie est le pays de l'ex-URSS qui demeure le plus enserré dans le giron russe puisque Erevan accepte sur son territoire la présence d'une base militaire. Le pays est également ouvert aux projets d'intégration montés par la Russie en matière militaire en acceptant de faire partie de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC)et dans le domaine politique, en adhérant à l'Union eurasiatique si chère à Vladimir Poutine. Mais en dépit de ces liens forts avec la Russie, et pour contrer la défiance affichée par un Pashinyan, la Russie ne néglige pas totalement l'Azerbaïdjan, car malgré son penchant pro-occidental assez prononcé, il détient des atouts économiques non négligeables pour une Russie en quête des partenaires dans la région.

L'Union européenne et les États-Unis impuissants

La nouvelle phase de violence entamée le 27 septembre et sa durée — du jamais vu depuis le cessez-le feu en 1994 — ne provoqueront probablement pas une guerre régionale par procuration entre les trois puissances dominantes que sont la Turquie, la Russie et l'Iran. L'Iran, déjà fragile dans sa situation intérieure et extérieure, a intérêt à se tenir à l'écart d'un nouveau conflit. Et il ne serait pas opportun d'attiser les manifestations populaires en cours en faveur de l'Azerbaïdjan dans certaines provinces iraniennes, à Tabriz notamment, et qui pourraient à terme créer des turbulences.

C'est essentiellement la nature des relations entre Moscou et Ankara, vrais maîtres du jeu, qui donne le la. Malgré les incantations à l'apaisement, même l'Union européenne et les États-Unis ne semblent avoir ni poids ni voix. En effet, alors qu'au début de la guerre du Karabakh, alors que s'effondrait l'URSS, la Russie et la Turquie étaient rivales, l'évolution du contexte international, la fin de la bipolarité, l'émergence d'un système international de plus en plus multipolaire ont fait de la Turquie et de la Russie de véritables partenaires malgré leurs multiples divergences. Voici un fait nouveau et déterminant, et l'on ne peut plus analyser les relations turco-russes à l'aune de la vieille rivalité entre Ottomans et Russes, entre Turquie atlantiste et Union soviétique. De fait, le couple turco-russe voit le jour sur la scène internationale, solidifié par la bonne entente personnelle entre Poutine et Recep Tayyip Erdogan qui ont le même tempérament politique et esprit de rancune face à un Occident dont ils se sentent rejetés et méprisés. D'ailleurs, même dans leurs divergences, les deux pays arrivent à travailler ensemble, comme on a pu le voir en Syrie et en Libye. Moscou et Ankara parviennent à se rejoindre, notamment depuis que la Turquie, pourtant toujours membre de l'OTAN, n'arrive plus à se faire entendre de ses alliés traditionnels. Russie et Turquie ont réussi à trouver une ligne de convergence pour défendre leurs d'intérêts face à laquelle l'Occident reste impassible et désemparé.

La désescalade du conflit et son apaisement seront donc trouvés du côté de cet équilibre des intérêts russes et turcs qui se met en place depuis plusieurs années, et qui révèle une réalité que l'Occident n'a ni anticipée ni vraiment comprise.

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Les notes sont de la rédaction.


1La glasnost transparence ») a été en URSS une politique d'ouverture par la liberté d'expression et la publication d'informations portée par le président Mikhaïl Gorbatchev à partir de 1986.

2Réformes économiques et sociales menées en Union soviétique d'avril 1985 à décembre 1991.

3Créé en 1992 par la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) (devenue ensuite l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe(OSCE), ce groupe se présentait comme une organisation européenne chargée d'encourager la recherche d'une résolution pacifique et négociée entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan.

4Relative aux peuples d'Asie centrale de langue turque.

L'Iran écartelé entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan

Par Benoit Filou

La reprise du conflit au Haut-Karabagh inquiète les autorités de Téhéran. Bien que musulman comme l'Azerbaïdjan, l'Iran est un allié et un partenaire traditionnel de l'Arménie. Dans les provinces azeries du pays, les populations s'enflamment en faveur de l'Azerbaïdjan. L'Iran joue la prudence en proposant une médiation, pour éviter un embrasement qui ne serait pas sans conséquences pour le pays.

La reprise, dimanche 27 septembre 2020, du conflit du Haut-Karabakh qui oppose depuis 1991 la République d'Azerbaïdjan aux forces locales soutenues par la République d'Arménie a naturellement provoqué la réaction des grandes puissances limitrophes. Si les déclarations des dirigeants russe et turc font les gros titres depuis le début du conflit, le voisin iranien semble plus discret, et son attitude moins commentée. La République d'Iran ne saurait pourtant être considérée comme tout à fait étrangère à un conflit qui se déroule à ses portes et qui constitue une menace pour sa propre sécurité. Depuis le début de celui-ci, Téhéran est préoccupé par la possible présence de troupes étrangères ou de mercenaires de l'autre côté de sa frontière, comme par la nécessité de protéger les infrastructures et les populations qui jouxtent celle-ci, alors que des tirs de mortiers ont atteint le territoire situé en deçà de l'Aras, fleuve qui marque la frontière de l'Iran avec le Caucase.

Un partenariat privilégié dans l'énergie

La position de Téhéran semble pourtant claire, quoique paradoxale. Plutôt que de prêter son aide à l'Azerbaïdjan musulman (à majorité chiite), mais ayant fait le choix du partenariat avec les États-Unis, la République islamique se présente depuis 1992 comme un grand allié de l'Arménie, offrant par exemple une voie de ravitaillement, pendant la guerre et après, à la petite République enclavée. Ce partenariat privilégié, qui concerne en particulier le domaine énergétique (Téhéran fournissant du gaz et Erevan de l'électricité produite par sa centrale nucléaire de Metsamor), est d'ailleurs souvent rappelé par les analystes, témoignant du pragmatisme des autorités iraniennes, prête à faire primer l'intérêt national sur la solidarité islamique. Le discours en faveur de la défense des musulmans opprimés qui est celui de la République islamique, prolixe lorsqu'il s'agit de la Palestine, du Cachemire ou des Rohingyas, oublie généralement la question du Haut-Karabakh. Ce jugement mérite pourtant d'être nuancé, à l'aune des développements récents. Le 6 septembre 2020, l'Iran a en effet affirmé sa neutralité — une dizaine de jours après le début des combats, comme son attachement à l'intégrité territoriale de l'Azerbaïdjan, ce qui représente de facto un jugement en faveur de Bakou.

Un réchauffement des relations irano-azerbaïdjanaises

L'amitié irano-arménienne est une réalité indéniable, quoi qu'ayant des effets très limités. En 2017, l'Arménie ne reçoit que 0,45 % des exportations iraniennes. Les échanges commerciaux entre l'Iran et l'Azerbaïdjan sont légèrement plus dynamiques, sans toutefois atteindre des sommets : 0,70 % des exportations iraniennes en 2017. L'Iran cherche, depuis quelques années, à tisser des liens avec la République d'Azerbaïdjan, avec laquelle il a entretenu des relations pour le moins tendues depuis l'indépendance de 1991. Qu'il s'agisse de l'instrumentalisation de groupes islamistes par l'Iran, de la question des minorités azéries d'Iran, du contentieux à propos de la délimitation des frontières maritimes de la Caspienne, de démonstrations militaires ambiguës de part et d'autre, ou bien d'épisodes plus anecdotiques comme la demande faite par Téhéran à Bakou d'annuler la tenue du « décadent » concours de l'Eurovision en 2012 (assimilé par les mollahs à un « festival gay »), nombreuses ont été les causes de friction entre les deux parties. Les tensions, sans jamais avoir engendré d'affrontement sérieux, laisseront finalement place à un dégel dans le cours des années 2010.

Sous les présidences de Mahmoud Ahmadinejad et Hassan Rouhani, des démarches seront entreprises pour réchauffer les relations avec l'Azerbaïdjan. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev cherche à mettre en œuvre une politique extérieure équilibrée et indépendante et multiplie les liens avec les puissances voisines, dans un contexte de légère perte d'influence américaine. Les États-Unis étaient le principal allié du pays dans la région à l'époque de son père, Heydar Aliyev. Il entreprend donc d'étendre le champ des collaborations azerbaïdjano-iraniennes, en termes de sécurité (un pacte de non-agression est signé en 2005), d'énergie (Aliyev et Ahmadinejad inaugurent un gazoduc permettant l'approvisionnement du Nakhitchevan en gaz iranien en 2005), ou de commerce.

Des manifestations dans l'Azerbaïdjan iranien

On peut donc parler d'une amitié nouvelle, encore timide, entre les deux pays à majorité chiite, quoique moins spectaculairement célébrée que l'amitié irano-arménienne. Dans le conflit de 2020, l'Iran joue la carte de la neutralité, et s'est proposé comme médiateur, affirmant même travailler sur un plan de sortie de crise1. Mais le rôle d'allié indéfectible de l'Arménie semble lui coller à la peau, ce qui n'est pas sans poser de problème à la République islamique, à l'intérieur même de ses frontières. En effet, la population de l'Azerbaïdjan iranien2, chez qui la conscience nationale et le désir d'autonomie n'ont jamais été aussi intenses, semble de plus en plus passionnée par le conflit. En témoignent des manifestations le 1er octobre ayant réuni quelques milliers de personnes dans les principales villes de l'Azerbaïdjan iranien, comme à Téhéran, et dans lesquelles on réclamait la fermeture de la frontière avec l'Arménie, point de passage supposé d'armes et de matériel militaire en provenance de Russie.

Dans ce contexte, la réputation d'ennemi de l'Azerbaïdjan qui colle à l'Iran est donc source de tensions internes pouvant réveiller des volontés sécessionnistes, ou même des tensions interethniques dommageables. Sur certaines images, visibles dans les médias turcs, des manifestations du 1er octobre 2020, on voit des manifestants brûler un drapeau arménien. Ainsi des révélations comme celles qui veulent qu'environ 80 entreprises iraniennes investissent dans l'économie du Haut-Karabagh, ou bien l'épisode de la vidéo d'avril 2020 montrant des camions iraniens transitant vers le Haut-Karabagh ne sont pas pour réjouir les autorités iraniennes et feront l'objet de dénégations officielles. Ce qui aura mis le feu aux poudres ces derniers jours en Azerbaïdjan iranien, ce sont des vidéos montrant le passage de camions militaires bâchés (et donc au contenu mystérieux) à Nordouz, à la frontière irano-arménienne. Téhéran nie pourtant l'envoi de toute aide militaire à l'Arménie.

Des voix dissonantes au cœur du pouvoir

Cependant des voix dissonantes à l'intérieur même du pouvoir, et même au sein des cercles les plus proches du Guide Ali Khamenei commencent à se faire entendre. Le 1er octobre, jour où étaient programmées les manifestations, les représentants de Khamenei des quatre provinces de l'Azerbaïdjan iranien (Azerbaïdjan occidental, oriental, Ardebil et Zanjan), ont publié une déclaration commune dans laquelle ils soulignent la nécessité de rendre le Haut-Karabakh à l'Azerbaïdjan. Cette déclaration fait appel tant au droit international qu'à la morale et la fraternité islamique. Ils insistent sur le fait que ce sont les principes du Coran, comme la philosophie de défense des opprimés de la République islamique qui les oblige à soutenir et aider l'Azerbaïdjan dans son combat.

De telles déclarations ne sont pas nouvelles. L'ayatollah Hassan Ameli d'Ardebil, tout comme son prédécesseur, l'ayatollah Moussavi Ardebili, a déjà par le passé évoqué la nécessité d'observer une solidarité islamique dans le conflit du Haut-Karabakh. Par ailleurs, Mohsen Rezai, l'ancien commandant en chef des pasdarans (Gardiens de la révolution) déclarera en 2013 avoir permis l'entraînement de combattants de la République d'Azerbaïdjan sur le territoire iranien, comme l'envoi de combattants iraniens et de matériel militaire de l'autre côté de la frontière. Il est surprenant que le terme « République d'Azerbaïdjan » ne soit pas employé, les auteurs se référant au voisin du nord par le nom « Azerbaïdjan ». Il est pourtant de coutume pour les officiels iraniens de bien distinguer la « République d'Azerbaïdjan » des provinces d'Iran portant le nom d'Azerbaïdjan, afin de ne pas créer de confusion, et de bien souligner l'existence d'une frontière politique et institutionnelle (voire même culturelle) entre les deux régions. Employer le terme générique d'« Azerbaïdjan » pour évoquer le pays dirigé depuis Bakou représente donc un parti pris, sans doute destiné à flatter l'opinion de populations azéries de plus en plus passionnées par le conflit.

Il semble donc que les autorités iraniennes doivent se montrer prudentes. D'un côté leur partenariat stratégique avec l'Arménie ne doit pas être menacé, de l'autre il convient de créer les meilleures conditions pour accroître la coopération avec Bakou et ménager le sentiment de solidarité nationale des Azerbaïdjanais d'Iran. On privilégie une attitude tempérée et conciliatrice, et on laisse s'exprimer à la marge du pouvoir central des discours de solidarité avec la République d'Azerbaïdjan. Ces discours tentent finalement de se réapproprier le discours nationaliste azéri en le subvertissant, c'est-à-dire en le rendant compatible avec le cadre conceptuel de la République islamique : la solidarité avec les Azerbaïdjanais « du nord » est ici chiite avant d'être ethnique. La déclaration évoquée plus haut affirme que l'Azerbaïdjan est « le pays de l' Ahl ol-beit » ; Ahl ol-Beit désigne en arabe « les gens de la maison », ce qui renvoie dans la théologie chiite au Prophète et à ses descendants les imams, adorés par les chiites.

Un médiateur pour une sortie de crise ?

Le conflit du Haut-Karabagh représente donc un défi relatif pour l'Iran, mais également une occasion de se réinventer. Il s'agit avant tout d'une menace pour sa sécurité, mais également d'un motif de troubles intérieurs. L'Iran a donc officiellement affirmé sa neutralité et son attachement à l'intégrité territoriale de la République d'Azerbaïdjan (selon les normes du droit international), et cherche à se présenter comme un médiateur possible pour des pays qui partagent avec elle une culture commune, cherchant ainsi à gommer l'image d'allié fondamental de l'Arménie, qui semble être un costume difficile à porter pour elle. Cette proposition de médiation permet également à la République islamique d'offrir une image de pays modéré (loin de celle qui a pu transparaître ces derniers mois) et attaché à la stabilité ; à l'inverse de la Turquie, accusée par un haut responsable iranien de « jeter de l'huile sur le feu »3. Ainsi le pouvoir laisse-t-il s'exprimer des discours pro-azerbaïdjanais à sa marge, probablement pour ramener à lui l'opinion publique azérie. Ce phénomène apparaît finalement typique de Téhéran qui, ces dernières années, a cherché à canaliser l'expression des discours dissidents, qu'ils soient liés au thème religieux (les sunnites du Kurdistan ou du Balouchistan)4 ou ethnique (les Azéris) en les reprenant à son compte, et en les adaptant au cadre conceptuel et idéologique qui est le sien.

Quant à la question d'un possible rôle de médiation dans le conflit, il convient d'être prudent. Les interlocuteurs privilégiés dans ce conflit sont les co-présidents du Groupe de Minsk : la Russie, la France et les États-Unis, et les chances de voir l'Iran s'immiscer dans le concert des négociations semblent faibles. Mais pas inexistantes. À la suite des évènements de juillet 2020, le président Aliyev a en effet fustigé « l'inaction » du Groupe de Minsk face à ce qu'il considérait comme une agression arménienne. Fort de sa relation privilégiée avec l'Arménie, l'Iran pourrait apparaître à Bakou comme un interlocuteur privilégié en vue d'une sortie de crise. Il ne manque d'ailleurs pas de critiquer l'inefficacité du Groupe de Minsk. Ali Velayati, le conseiller du Guide iranien pour les affaires étrangères n'hésite par exemple pas à affirmer que l'Iran, du fait de sa proximité géographique et culturelle avec les deux acteurs, est plus légitime que la France pour travailler à une sortie de crise5.


1Déclaration du ministère des affaires étrangères du 6 octobre 2020.

2L'Iran abrite une communauté azérie supérieure en nombre à la population de la République d'Azerbaïdjan qui compte environ 10 millions d'habitants, alors que la population azérie d'Iran s'élèverait à 20 millions d'habitants – beaucoup plus selon certaines sources —, ainsi qu'une communauté arménienne certes numériquement limitée (de 100 à 150 000 âmes), mais dynamique et influente.

3Keyhan, 6 octobre 2020.

4Voir Stéphane Dudoignon, The Baluch, Sunnism and the State in Iran, Hurst, Oxford University Press, Londres, 2017. L'auteur y étudie les réseaux d'écoles sunnites deobandi du Balouchistan iranien, et montre comment l'État iranien, en les finançant, parvient à les intégrer au cadre conceptuel qui est le sien, et à en faire un rempart contre la diffusion du salafisme, comme un moyen de produire et même d'exporter un sunnisme made in Iran.

5Keyhan, 6 octobre 2020.

Les Libanais tentés par l'exil à tout prix

Par Henri Mamarbachi

Dans un pays dévasté par la crise sociale, l'impuissance politique et une inflation galopante, démoralisé depuis la terrible explosion du port de Beyrouth le 4 août, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre un tiers en 2019. Certains Libanais font le choix de l'exil, mais dans un monde frappé par la récession et la pandémie de Covid-19, les possibilités de trouver une terre d'accueil se font rares.

Peut-on s'emparer d'une citadelle réputée imprenable sans se briser les os ? Sans buter contre ses mystérieuses défenses ? Le Liban est cette muraille que le tout-puissant adversaire israélien a tenté en vain de submerger, que l'encombrant voisin syrien a voulu mettre sous coupe et, plus récemment, que la France — qui l'a enfanté — a voulu ramener à la raison en montrant diplomatiquement ses muscles. Tous ont buté, pour des raisons diverses, sur ce petit pays réfractaire aux conseils de ses amis étrangers et aux réformistes de l'intérieur qui veulent un État moderne digne de ce nom à la place d'un pays agité et récalcitrant où la transparence est inexistante. Et où la corruption et l'inertie de la classe dirigeante pue jusque dans ses égouts.

Au début de la guerre civile (1975-1990), l'armée syrienne est intervenue au Liban en le transformant en quasi-province, avant d'être forcée à le quitter trente années plus tard, humiliée après avoir organisé l'assassinat en 2005 de Rafic Hariri, premier ministre qui avait osé désobéir aux ordres de Damas. Un premier point pour le Liban.

De son côté, Israël a envahi le Liban en 1982 pour en chasser les combattants palestiniens avant d'en être à son tour chassé et humilié par les coups de boutoir de la résistance libanaise, qui rassemblait aussi bien des communistes que des membres du Hezbollah. L'armée israélienne devait récidiver en 2006 contre le Liban-Sud et les fiefs du Hezbollah, mais cette mini-invasion s'est également terminée sur un échec amer pour la plus grande puissance militaire du Proche-Orient, alliée des États-Unis. Un autre point pour le Liban.

Toute autre est aujourd'hui la difficulté qu'affronte la France — qui n'a pas baissé les bras jusqu'à présent — face à la situation catastrophique du Liban, afin de le sauver de ses démons et de la faillite totale sur tous les plans (financier, économique, social et politique). Misère, insécurité et désespoir sont actuellement les maîtres mots, un an après la révolte sociale qui a ébranlé le pays dans toutes ses strates et dans toutes ses régions. Mais l'espoir d'une population est parti en fumée devant la résistance de ses seigneurs et gouvernants. Le Liban s'est révélé un château de sable qui a trop longtemps survécu dans sa forme actuelle et anachronique.

Un pays non réformable ?

On s'est souvent posé la question de savoir si le pays du Cèdre, créé en 1943 par la France puissance mandataire depuis la fin de la première guerre mondiale et par la tenace volonté des chrétiens libanais, était réformable. La réponse au désespoir de l'ensemble de sa population semble être clairement négative. La raison réside dans le refus de la classe dirigeante largement corrompue de réformer les institutions fondées sur le clientélisme, le confessionnalisme, l'appartenance religieuse (le fameux communautarisme), avec les principaux responsables plus que jamais accrochés à leurs fonctions et à leur pouvoir.

D'erreur en erreur et à cause d'un laisser-aller et d'une situation régionale très instable, les caisses de l'État se sont vidées, alors que les banques, poumon économique du pays, débordaient d'argent venu de partout : de la diaspora, des riches pays du Golfe et des aides étrangères. Avec la déplétion des ressources et des montagnes de déficit, les banques ne permettent plus à leurs déposants de retirer leur argent, sinon en billets de 100 dollars.

Dans le même temps, le pays se déclarait insolvable et dans l'incapacité de rembourser sa dette — du jamais vu en 80 ans d'histoire —, tandis qu'une fuite des capitaux elle aussi sans précédent s'organisait. Hantise de tous les gouvernements, la dévaluation de la monnaie s'est accélérée (un dollar vaut aujourd'hui au marché noir environ 8 000 livres libanaises contre 1 500 il y a un an, au taux unique et officiel), faisant fondre les économies des Libanais. Pour rappel, le pays importait la quasi-totalité de sa consommation alors que la devise était indexée au billet vert depuis 1997, jusqu'à son récent décrochage.

Où en est-on aujourd'hui ? Le marasme face à l'impossibilité de former un gouvernement capable d'engager les réformes souhaitées par une population très appauvrie et par la communauté internationale s'est ainsi poursuivi mois après mois, jusqu'à la terrible double explosion dans le port de Beyrouth, le 4 août 2020, d'un dépôt contenant 2 750 tonnes de matières inflammables. L'une des explosions les plus importantes de l'histoire moderne, en plein cœur de quartiers densément peuplés. Avec les quelque 200 morts, les milliers de blessés, les bâtiments et hôpitaux démolis et les 300 000 sans abris, cette explosion a pris valeur de symbole.

Ainsi, le Liban apparaît réellement au fond de l'abime, avec sa classe politique tétanisée et incapable d'agir, malgré les exhortations venant de partout. Attendant un miracle qui ne vient pas, le pays survit dans son propre purgatoire.

Les Libanais se jettent à l'eau

C'est dans ces conditions que le président français Emmanuel Macron est venu à la rescousse. Jamais à notre connaissance un chef d'État étranger n'a fait de voyage à deux reprises en moins de deux mois dans un pays hors d'Europe. C'est dire le danger ! Au cours de sa seconde visite après la double explosion du port, Emmanuel Macron s'est réuni avec tous les responsables politiques, y compris le Hezbollah pro-iranien, et a fixé un calendrier pour la formation d'une sorte de cabinet de salut capable d'entamer des réformes urgentes. Ce programme paraissait agréé par toutes les parties, d'autant que l'aide financière internationale en dépendait.

Patatras ! Après l'échec d'une énième tentative de former un gouvernement, le sauveur français frustré lançait le 27 septembre : « J'ai honte, j'ai honte, j'ai honte ! », estimant que les responsables avaient trahi leur engagement, et que le pays risquait une nouvelle « guerre civile ». Il a néanmoins donné de quatre à six semaines à la classe politique pour qu'elle se ressaisisse. Soit un délai devant coïncider avec la prochaine élection présidentielle américaine. Des vents contraires soufflent sur ce petit pays, sensible à tout ce qui vient de Washington et de Téhéran.

En attendant, les Libanais ont commencé à se jeter à l'eau. Littéralement pourrait-on dire : des dizaines d'embarcations ont tenté ces dernières semaines la fuite vers Chypre, et certains passagers y ont trouvé la mort. Est-ce le début d'un bis repetita des tragiques expériences des émigrés syriens et africains en Méditerranée fuyant la guerre et la famine ? Certes, ce pays a toujours été une terre d'émigration, une émigration souvent couronnée de succès, mais les circonstances sont très différentes aujourd'hui.

« Avec quel argent partir ? Mes comptes ici sont bloqués », se lamente Antoine A., un homme issu de la bourgeoisie d'affaires et qui se sent trahi par le chef de parti pour qui il travaillait. Jean Antonios, un ouvrier spécialisé au chômage, espérait que sa fille pourrait aller en France poursuivre ses études, mais c'est « impossible aujourd'hui », dit cet homme d'une cinquantaine d'années dont la famille de quatre personnes dort dans la même pièce. Chauffeur de taxi entre Beyrouth et Damas, Ahmad est plongé dans le même désarroi. « Mes quelques économies se sont envolées, car les banques m'ont dépouillé, et l'argent ne rentre plus », se lamente-t-il.

Devant les consulats occidentaux, de longues files d'attente se forment tous les jours, avec peu d'espoir d'obtenir un visa, à moins d'avoir de la famille à l'étranger — et encore. Avant la crise déjà, la France avait rendu l'obtention de visas quasi impossible, à tel point que beaucoup y ont renoncé, comme Doha ou Dalal qui ont pourtant vécu des années dans ce pays. « La France nous a déçues », disent-elles d'une même voix. Et elles ne sont pas les seules. Souad, secrétaire entre deux âges dans le syndicat des architectes et ingénieurs : « Obtenir un visa pour mon mari Moustapha qui travaille dans une banque et moi dans un pays d'accueil est devenu très dur. Le Canada et l'Australie disent refuser les candidats de plus de 45 ans. On pourrait essayer l'Allemagne, mais à notre âge le problème de la langue se pose pour notre couple ». Souad est pourtant trilingue (arabe, français et anglais), elle dont le salaire est désormais payé à moitié en livres libanaises devenues monnaie de singe, et à moitié en dollars.

Un monde en crise refuse les candidats à l'exil

Le Liban a toujours été une terre d'exode, à l'instar de pays comme la Grèce. Le phénomène a commencé au XIXe siècle. Fuyant les guerres, la famine et les massacres intercommunautaires, de nombreux Libanais sont partis alors vers l'Europe, les États-Unis, le Brésil et l'Afrique. Une deuxième vague d'immigrés au début du XXe siècle les rejoint et une troisième encore durant la guerre civile. Entre les années 1975 et 1990, près d'un million de Libanais, soit un habitant sur trois, est parti s'installer à l'étranger. Impossible de connaître le nombre de ceux qui ont quitté le pays ou qui s'y préparent dans l'incertitude la plus totale. Nombre d'entre eux bénéficient d'une double nationalité ou ont de la famille installée à l'étranger. D'autres partent sans savoir s'ils reviendront.

Mais le monde est en récession, la Covid-19 menace partout l'emploi et la santé, et les riches monarchies pétrolières qui drainaient la main d'œuvre libanaise ferment leurs portes à l'immigration. Où aller et comment dans ces conditions ? « J'ai eu de la chance, si on peut dire car je fais des consultations par téléphone pour certains de mes patients, raconte Ingrid, psychanalyste qui a fui Beyrouth pour Paris où elle habite provisoirement chez un ami. Mais mes moyens sont faibles ».

Nombreux sont ceux qui cherchent à vendre leurs biens, mais dans de nombreux cas les prix se sont effondrés, même dans les localités les plus huppées. « Je me suis résignée à vendre mon terrain, mais pour moins de la moitié de sa valeur », raconte encore cette mère « chanceuse ». L'immeuble qui abrite son cabinet à Beyrouth a été entièrement dévasté.

Ainsi la crise frappe indistinctement toute la population, appauvrissant les plus nantis et poussant les autres dans la misère. Selon les experts, plus de 55 % de la population vit sous le seuil de pauvreté contre 28 % en 2019, et l'inflation a atteint 120 % au mois d'août au Liban, troisième pays le plus endetté du monde. Des employés et des cadres d'entreprises ont été mis à la porte par milliers, souvent sans indemnités, ou ne sont plus payés qu'une partie de leurs salaires. « Que puis-je faire avec les 100 dollars que ma banque m'autorise à retirer chaque mois ? », s'angoisse devant moi un épicier qui a vu son commerce s'effondrer en même temps que le bâtiment l'abritant au milieu du quartier chic, mais très durement éprouvé d'Achrafieh — épicentre de la catastrophe — où cohabitaient riches et pauvres.

En route vers l'enfer

S'exiler coûte que coûte, ou pas ? Le dilemme est douloureux pour toute une jeunesse qui a participé à la révolte du pays à l'automne 2019 et a cru en la victoire contre les « corrompus ». La diaspora libanaise est déjà l'une des plus importantes au monde, avec environ 10 millions de Libanais à l'étranger, soit deux fois la population du pays qui compte aussi plus d'un million de réfugiés syriens et palestiniens. Cette diaspora a été une manne pour le pays à cause des transferts d'argent qui comptaient pour une bonne partie dans les excédents des balances de paiement. Certes, le Liban ne va pas se vider, mais… « Les jeunes Libanais ont tout connu durant cette année : l'euphorie de la révolution dont ils ont été le cœur, la gueule de bois de l'après qui les a touchés de plein fouet, les conséquences de la crise financière puis le sentiment qu'ils n'ont plus d'autre choix que celui de partir », écrit la journaliste Julie Kebbi dans le quotidien libanais L'Orient Le Jour, sous le titre « Quand le Liban dit adieu à sa jeunesse ».

Beaucoup de jeunes se préparent au « grand départ », la mort dans l'âme du fait de leur attachement profond à leur pays et parce qu'ils ont cru que la révolution tranquille d'octobre 2019 allait modifier la donne, avec les appels à la démission de toute la classe politique résumés dans le slogan « Kellon yaani kellon » (tous, cela veut dire tous). La déception, ce sentiment de désespoir et la peur du lendemain sont d'autant plus poignants qu'ils cachent souvent un conflit de générations entre une partie de la jeunesse et les anciens qui ont connu la guerre civile et continuent pour certains à se bercer d'illusions. On hésite entre espoir et désespoir, mais avec la peur au ventre.

Pour l'ancien ministre des finances Charbel Nahhas, à la tête d'un mouvement qui défend un programme de réformes, « Le Liban comme État a disparu avec la guerre civile. […] Une autre société émergera avec ceux qui seront là, peut-être, mais il faudra longtemps, et ce qui se passe tout autour n'est pas réconfortant ».

« Où allons-nous ? » Cette question a été posée tout récemment par une journaliste à l'octogénaire chef de l'État Michel Aoun. « Nous allons vers l'enfer » : la réponse inattendue du président a fusé face aux interrogations de l'opinion publique qui se demande ce que l'on peut encore attendre, après les cuisants échecs pour former un cabinet exceptionnel d'experts non affiliés à des partis politiques.

Les irréductibles Koweïtiens rejettent la normalisation avec Israël

Par Mona Farrah

Malgré la signature d'un « accord de paix » entre les Émirats arabes unis et le Bahreïn d'une part et Israël de l'autre, et les incitations américaines, la normalisation entre le Koweït et Israël n'est pas à l'ordre du jour. La disparition récente du souverain Cheikh Sabah Al-Ahmed Al-Jaber Al-Sabah ne semble pas devoir infléchir le traditionnel soutien du Koweït à la cause palestinienne.

Durant des décennies, le Koweït a bâti sa diplomatie sur un principe de neutralité et d'équilibre, mais également sur les négociations et les liens d'entraide, notamment avec les pays voisins. Des principes que l'émir Cheikh Jaber Al-Ahmed Al-Sabah décédé le 29 septembre 2020 a renforcés, en gardant en tête la taille du pays, son économie ainsi que sa structure sociale et tribale et son emplacement stratégique entre les trois géants voisins que sont l'Irak, l'Arabie saoudite et l'Iran. Une partie importante de la population — dont le poids social et économique est conséquent — refuse en effet toute forme de normalisation avec Tel-Aviv d'un point de vue confessionnel ou idéologique, et le proclame haut et fort. De plus, le Parlement exerce un pouvoir réel sur le gouvernement, oriente sa politique et peut lui retirer sa confiance, de sorte que la position officielle du pays n'est pas tributaire du changement récent à la tête du pays, avec l'arrivée du nouveau souverain, Nouaf Al-Ahmed Al-Sabah.

Le slogan « Non à la normalisation avec Israël » est revenu en force au Koweït à la suite de la décision des Émirats arabes unis (le 13 août 2020) et du Bahreïn (le 11 septembre 2020) de normaliser leurs relations avec Israël. Avec d'autant plus de force que les États-Unis n'ont pas hésité à faire pression. Ainsi, lors de la cérémonie du 18 septembre de remise de la Légion du mérite au souverain koweïtien, Donald Trump a déclaré que « les Koweïtiens sont très enthousiastes de la signature des deux premiers pays [du Golfe] et finiront très vite par les rejoindre ». Quant à Jared Kushner, le gendre du président américain, il a critiqué la position officielle du pays en la qualifiant de « radicale » et « non constructive ». Il a également déclaré qu'il était « logique pour les 22 pays arabes de reconnaître Israël », estimant que cela relevait de leur intérêt, notamment économique, et leur permettrait de bénéficier de « la confiance américaine ».

En outre, le Koweït n'a pas reconnu « le plan du siècle ». Lors de son allocution au Congrès de l'Union interparlementaire arabe qui a eu lieu à Amman en février 2020, le président du Parlement koweïtien Marzouk Al-Ghanem a jeté une copie du plan à la poubelle en le qualifiant de « mort-né » et en déclarant que « sa place se trouve dans les poubelles de l'histoire ». Il a adopté l'Initiative de paix arabe de 2002, qui conditionnait la normalisation avec Israël à la création d'un État palestinien dans les frontières de 1967, le retrait d'Israël du plateau du Golan et le retour des réfugiés.

« La Palestine est une cause centrale »

Les Koweïtiens ont pour leur part estimé que ces déclarations représentaient une « ingérence flagrante » dans leurs affaires intérieures. Le Parlement a critiqué dès le 18 août la décision des Émirats, et réitéré son soutien à la cause palestinienne qui demeure selon lui « la cause principale des Arabes et des musulmans », dans un communiqué signé par 41 des 50 députés de l'Assemblée, dont le président du Parlement. Les députés ont également appelé le gouvernement à se joindre à eux, et celui-ci a exprimé la même position dans un communiqué officiel en date du 21 septembre.

Sur Twitter, le hashtag #KoweïtiensContreLaNormalisation a été extrêmement relayé, et les habitants de certains quartiers ont installé devant leurs maisons des cartes représentant la Palestine historique. Lors du dernier match de football national, dans le cadre de la Coupe de l'Émir le 21 septembre, des supporters ont également déroulé une banderole sur laquelle on pouvait lire « Non à la normalisation avec Israël. » Plusieurs associations ont aussi dénoncé la position des deux voisins du Golfe, et organisé une manifestation de soutien devant l'ambassade palestinienne à Koweït-City.

« La Palestine est une cause centrale dans la politique du Koweït » a été la devise officielle du pays durant des décennies. La monarchie ne reconnaît pas l'existence de l'État d'Israël et le désigne toujours par des expressions telles que « l'entité sioniste » ou « la Palestine occupée ». Les médias du pays qualifient les Palestiniens tués par l'armée d'occupation de « martyrs » et parlent de « résistance palestinienne » contre les « agressions sionistes ». Plusieurs textes de loi tels que la Constitution de 1962, le décret princier du 25 juin 1967 qui déclare le Koweït en guerre contre les « groupuscules sionistes en Palestine occupée » et la loi de 1971 considèrent Israël comme une « entité hostile » et punissent toute relation avec elle par une peine de prison qui peut aller jusqu'à la perpétuité. Le troisième article de la Constitution interdit également à tout citoyen ou résident provisoire ou permanent, ainsi qu'à toute personne physique ou morale de participer ou d'appeler à la normalisation avec « l'entité sioniste » et ses organisations. L'article 4 interdit également à tout citoyen ou résident de voyager en Israël.

En 1957 déjà, un bureau avait été fondé au Koweït pour appeler au boycott d'Israël. En 1964, un décret princier prohibait la détention ou la vente de tout produit israélien, et interdisait à toute personne physique ou morale d'être en relation directe ou via un intermédiaire avec des personnes ou des organisations israéliennes, ou vivant et siégeant en Israël, ou travaillant pour Tel-Aviv.

À l'époque du défunt émir Cheikh Al-Sabah, cette position a été confirmée par la création de comités de boycott d'Israël, l'organisation de plusieurs événements dénonçant la normalisation avec Tel-Aviv et la création du Comité populaire pour résister à la normalisation avec Israël.

Surmonter la crise de 1990-1991

Ahmed Al-Dayin est le secrétaire général et l'un des fondateurs du Mouvement progressiste koweïtien, un mouvement d'obédience socialiste. Il nous rappelle que l'armée koweïtienne s'est historiquement battue contre les Israéliens : « Nos morts sont tombés sur le front égyptien, sur les bords du canal de Suez, en juillet 1967, et sur le front syrien, dans le Golan, lors de la guerre d'octobre 1973. Sans parler des Koweïtiens qui se sont battus aux côtés des Palestiniens à l'intérieur même des territoires occupés. » Et il ajoute : « La situation géopolitique du Koweït lui permet de renforcer sa position actuelle, grâce à son voisinage avec l'Iran, l'Irak et l'Arabie saoudite. Depuis 1979, l'Iran incarne l'axe de résistance contre Israël. Et concrètement, l'Irak, même après 2003, est toujours l'ennemi d'Israël. Quant à l'Arabie saoudite, elle n'a toujours pas annoncé sa volonté de normaliser [ses relations avec Tel-Aviv]  ».

Certaines voix koweïtiennes estiment cependant que la rupture passée entre le Koweït et l'Autorité palestinienne (AP), quand cette dernière avait soutenu l'invasion du pays par Saddam Hussein en 1990, permet de faire accepter l'idée de la normalisation. Dans une interview à la BBC, le journaliste et écrivain koweïtien Ayed Al-Manaa a ainsi déclaré : « La position de l'OLP du temps de l'invasion irakienne n'était pas honorable. »

Les relations entre le Koweït et l'Autorité palestinienne s'étaient beaucoup détériorées après l'invasion du pays en 1990. Le Koweït avait alors rompu ses relations avec l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), et les Palestiniens résidant au Koweït en ont payé le prix. Ils sont passés de 400 000 en 1991 à 60 000 aujourd'hui. Beaucoup sont partis par peur de la répression et de l'insécurité qui les menaçaient. L'OLP a pour sa part perdu, pendant plusieurs années, le soutien logistique et matériel des pays du Golfe. Il a fallu attendre 2013 pour que les relations entre le Koweït et l'Autorité palestinienne se rétablissent et que cette dernière puisse à nouveau ouvrir son ambassade dans la capitale. Pourtant, même à l'époque de l'invasion irakienne, le cheikh Al-Sabah avait déclaré que le Koweït serait « le dernier pays à normaliser avec Israël ».

Prévenir un vide législatif

Malgré l'existence des textes sur les relations avec Israël, cinq députés ont présenté le 18 août 2020 une proposition de loi pour « interdire toute forme de relation avec Israël et prévenir toute normalisation ou accord de paix avec l'entité sioniste, quelle qu'en soit la raison ». Un précédent avait eu lieu en avril 2018, lorsque quatre députés avaient présenté une proposition similaire après la visite de Benyamin Nétanyahou à Oman et la participation d'athlètes israéliens dans des tournois sportifs aux Émirats et au Qatar.

En réalité, ce projet de loi propose surtout d'élargir encore l'interdiction des échanges, qu'ils soient commerciaux, électroniques ou numériques, notamment sur les réseaux sociaux. Il interdit toute relation et tout contrat avec des sites ou des services électroniques israéliens, ou avec des sociétés complices de la colonisation.

Oussama Chahine, l'un des cinq députés qui ont présenté ce projet de loi, explique à Orient XXI : « Nous avons un double objectif : le premier est symbolique, et consiste à envoyer un message de solidarité de la part du peuple koweïtien, pour dire que nous soutenons les droits des Palestiniens et que nous refusons de nous soumettre à toute forme de pression. Et un objectif légal, afin de combler le vide potentiel des lois actuelles, dont pourraient profiter les défenseurs de la normalisation1, surtout que le pouvoir colonial se rapproche de plus en plus de nos frontières », faisant ainsi référence aux deux voisins du Golfe. « Avec cette nouvelle loi, poursuit-il, le gouvernement ne pourrait pas consentir à la normalisation, quand bien même il le voudrait. »

Des pressions américaines… et des voisins

Pourtant, selon Ahmed Al-Dayin, les pressions américaines pour pousser le Koweït à la normalisation ne vont pas cesser. « Washington a des moyens politiques, sécuritaires et économiques pour faire pression. Il ne faut pas oublier que le Koweït est un partenaire de l'OTAN. » Plus encore, les échanges commerciaux entre les deux pays, vieux de plusieurs décennies, ont atteint en 2019 le montant de 3,3 milliards de dollars (2,75 milliards d'euros), sans compter les ventes de pétrole. En septembre, la chambre de commerce américaine a organisé avec son homologue koweïtienne et le concours de l'Autorité koweïtienne de promotion des investissements directs le premier forum économique américano-koweïtien, afin de renforcer les liens entre les deux pays.

Al-Dayin ajoute que le Koweït pourrait « faire face également à des pressions de la part du Conseil de coopération du Golfe (CCG) qui penche de plus en plus vers la normalisation. Car même si l'Arabie saoudite ne s'est pas officiellement prononcée en faveur d'un tel accord, le CCG s'est construit sur un principe de communauté de destin et d'objectifs, dont une des manifestations est l'existence d'un marché commun depuis 2008, censé devenir un marché intégré ».

Al-Dayin reconnaît les effets de ce qu'il appelle « l'ouragan trumpien » sur la région. Mais il rappelle que le mandat du président américain touche à sa fin et avec lui, l'instrumentalisation de la normalisation des pays du Golfe avec Israël comme argument électoral. Pariant sur une victoire de Joe Biden, il explique : « La nouvelle administration américaine ne soutiendra peut-être pas la cause palestinienne, mais elle sera sûrement moins agressive que l'actuelle. Il faut s'accrocher jusqu'à l'élection. »

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Article traduit de l'arabe par Sarra Grira.


1Certains affirment que les textes de loi ne criminalisent pas la normalisation sous prétexte qu'ils ne mentionnent pas explicitement « Israël ».

Comment est née la Libye ?

Par Chloé Lala-Guyard, Nawel El-Ghiati

Au lendemain de la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la fragmentation de la Libye refait surface, exhumant une histoire politique mouvementée. Depuis la fin de l'empire ottoman, l'histoire du pays a oscillé entre occupations coloniales, révolutions et guerres civiles, sur fond de rivalités tribales et conflits de répartition des ressources et du pouvoir.

Faire un à trois

La Libye contemporaine s'est constituée sous la forme d'une fédération des trois grandes régions historiques : au nord-ouest, la Tripolitaine, au sud le Fezzan et à l'est la Cyrénaïque. Mais la réalité actuelle montre la récurrence des identités et des rivalités régionales.

Ces trois régions sont jusqu'à la fin du Moyen-Âge des provinces ottomanes. Mais le recul de l'empire ottoman suivi de l'expansion des puissances européennes — la France, le Royaume-Unis et l'Italie — en Méditerranée bouleversent la donne. En septembre 1911, l'Italie pose un ultimatum à l'empire ottoman afin d'occuper la Tripolitaine et la Cyrénaïque. La guerre italo-turque s'engage.

Aux termes de cette guerre, et avec la signature du traité d'Ouchy le 17 octobre 1912, les deux régions passent sous domination italienne. Mais de 1912 à 1920, plusieurs révoltes éclatent et révèlent que l'Italie n'exerce qu'un contrôle réduit dans les grandes villes du pays. Il faut attendre 1935 pour que la construction de nouvelles routes et la mise en place de travaux de restauration soient entreprises sous l'impulsion du gouverneur fasciste Italo Balbo.

Au cours de la seconde guerre mondiale, la Tripolitaine et la Cyrénaïque passent sous contrôle britannique tandis que le Fezzan passe sous protectorat français. En 1949, le Royaume-Uni consent à renoncer à certains de ses droits sur la région. L'émir Idriss, de la dynastie des Sanoussi, proclame alors l'indépendance de la Cyrénaïque le 1er mars 1949. Cette proclamation ainsi que l'incapacité des grandes puissances à se mettre d'accord sur le statut de la Libye poussent l'ONU à se prononcer pour l'indépendance des trois provinces, votée le 1er janvier 1952, avec pour souverain Idriss Ier, désormais roi de Libye. Le différend sur la structure étatique se poursuit néanmoins, notamment entre les élites citadines de Tripolitaine réclamant un État central ayant Tripoli pour capitale et les élites de Cyrénaïque plus favorables au fédéralisme. C'est cette structure qui est adoptée en 1952 avant de laisser la place en 1963 à une structure centralisée et unitaire du pays.

Entre le local et le national

Si la dynastie des Sanoussi jouit d'une assise forte en Cyrénaïque, le pouvoir reste concentré ailleurs dans les mains des chefs de tribus. Des discordes apparaissent entre les gouverneurs fédéraux nommés par le roi et le gouvernement. La découverte du pétrole en 1962 creuse davantage le clivage politique : dans l'est, les habitants réclament le droit sur ces ressources, dont la région détient 80 %. Tandis qu'à l'ouest, les Tripolitains réclament la gouvernance, puisqu'ils représentent la majeure partie de la population.

Le 1er septembre 1969, les Officiers unionistes libres — dont un certain Mouammar Kadhafi — opèrent un coup d'État et instaurent la République arabe libyenne. En 1977, Kadhafi met en place le système de la jamahiriya (République des masses) qui se veut une incarnation de la démocratie locale, afin de mettre en place une stratégie de recomposition de l'espace tribal pour encourager une unité nationale. Dans les faits, Kadhafi instrumentalisera les alliances et les rivalités tribales (notamment ethniques) pour asseoir son pouvoir.

En 2011, le mouvement des printemps arabes s'étend à la Libye et une partie de la population se révolte, tout d'abord en Cyrénaïque. Le pays se fractionne en une multitude d'entités administrées par des conseils locaux et militaires, en général liés aux groupes armés locaux. Depuis 2014, la division est-ouest est à nouveau incarnée par les deux autorités : le Gouvernement d'union nationale (GNA) à Tripoli, reconnu par la communauté internationale, et l'Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar à Benghazi. Cette division reflète avant tout une rivalité politique s'appuyant sur de multiples identités et situations locales distinctes. Plusieurs communautés à l'ouest ont d'ailleurs rallié le projet militariste du maréchal Haftar. La fragmentation de l'État entre des institutions concurrentes, les ambitions personnelles, la rivalité entre des cultures politiques différentes, la militarisation de la société et l'ingérence de puissances étrangères compliquent la reconstruction d'un État unitaire et la réconciliation nationale.

Algérie. Une Constitution pour en finir avec le Hirak

Par Ilhem Rachidi

Le président Abdelmajid Tebboune convoque le 1er novembre un référendum sur une nouvelle Constitution à sa main. Soumis à un pouvoir qui fait tout pour les museler en prétextant la pandémie de la Covid-19, les militants du Hirak s'attèlent à éviter les divisions en élaborant un projet politique alternatif. Les débats sont vifs et la voie semble étroite.

Quel est donc le bilan du Hirak, mouvement de protestation inédit dans l'histoire de l'Algérie qui, pendant plus d'un an, a occupé la rue sans aucune éruption de violence ? Et ce, malgré les manœuvres du pouvoir, la répression, la diffamation des militants et l'interdiction des manifestations. Seule la pandémie de la Covid-19 a eu raison des marches bihebdomadaires. « Plus de répression et une plus grande fermeture du jeu politique », répond Mustapha Bendjama. Rédacteur en chef du quotidien Le Provincial basé à Annaba dans l'est du pays, ce journaliste est victime d'un harcèlement judiciaire de la part des autorités en raison de sa couverture du mouvement. En octobre, quatre procès contre lui sont prévus. Il est notamment poursuivi pour deux affaires concernant des publications sur les réseaux sociaux et, depuis le 28 septembre, pour outrage à corps constitué.

Ces dernières semaines, les autorités ont intensifié la répression, y compris en Kabylie, région jusqu'alors épargnée par les incarcérations, afin d'en finir avec le mouvement. Compte tenu de l'immense mobilisation, la déception est sensible dans les rangs du Hirak. La récupération de l'espace public constituait son principal acquis. Semaine après semaine, les manifestants ont fait face avec détermination à la violence policière et bataillé pour pouvoir se réunir librement et exprimer publiquement leurs idées. Le mur de la peur a reculé, la critique ouverte des dirigeants du pays, y compris les généraux, s'est banalisée.

Mais aucun changement institutionnel ou législatif n'a permis d'acter cela et donc d'éviter tout retour en arrière, pas même une abrogation de la mesure prise en 2001 par le gouvernement de Ali Benfils qui interdit les rassemblements à Alger. Les autorisations de réunion pour les partis et les organisations proches du Hirak restent toujours difficiles à obtenir, comme en témoigne un militant de l'association Rassemblement actions jeunesse (RAJ), une ONG qui n'a pas obtenu le droit d'organiser son université d'été et dont douze membres ont été emprisonnés.

Un référendum sur mesure

Sur le plan politique, le président Abdelmajid Tebboune mal élu le 12 décembre 2019 s'apprête à soumettre à référendum une révision de la Constitution votée par les deux chambres du Parlement en septembre 2020 sans réel débat. D'après de nombreux observateurs, cette Constitution renforce son autorité, assoit davantage son pouvoir exécutif et voit s'éloigner un objectif majeur du Hirak : une réelle séparation des pouvoirs. Elle est « pharaonique » selon les termes de l'avocate et présidente du l'Union pour le changement et le progrès Zoubida Assoul. Tebboune demeure président et dans le même temps, ministre de la défense. Il a aussi la mainmise sur le pouvoir judiciaire. Il préside toujours le Conseil supérieur de la magistrature et y nomme six membres.

« C'est presque une règle non écrite. Chaque président essaie de se tailler une Constitution à sa mesure. Tebboune ne déroge pas à la règle. En pleine pandémie, il veut faire passer coûte que coûte une nouvelle Constitution, écrite par Ahmed Laraba, celui-là même qui a rédigé la dernière Constitution de Bouteflika, sans y faire participer la société civile ni même les partis politiques, analyse Mustapha Bendjama. C'est une Constitution qui va à l'inverse des revendications du Hirak. Elle a un seul et unique objectif : maintenir le système en place et assurer sa survie. Le pouvoir a démontré clairement sa mauvaise volonté en intensifiant la répression et les atteintes flagrantes à la dignité humaine et aux droits de l'homme, ajoute-t-il. Nous avons affaire à un pouvoir qui ne veut rien céder, un pouvoir qui a vu des mobilisations de plusieurs millions de personnes et qui a su y résister. Cela le dérange, mais ne lui fait pas peur. »

Farès Kader Affak, militant associatif, directeur du café littéraire Le sous-marin et président de l'association Le cœur sur la main a un point de vue similaire : « Cette Constitution prouve encore une fois que le pouvoir veut être le seul acteur de changement, dans sa direction et à son rythme. Elle va consacrer son caractère despotique et arbitraire. La classe politique est obsolète, incapable de traduire les aspirations de la société. La question que l'on doit se poser est celle-ci : sommes-nous obligés de discuter tout le temps les faits et projets du pouvoir ou allons-nous conquérir la société avec nos propres projets ? »

Dans la continuité de Bouteflika

Sans surprise, au sein du Hirak, les contours du nouveau texte intéressent peu et ne suscitent aucun débat. Le taux de participation sera l'unique enjeu du référendum prévu le 1er novembre, une date à fort pouvoir symbolique. « Je n'ai aucun point de vue sur la Constitution. Tebboune, président illégitime, marque son territoire et son passage à la présidence. La Constitution du Hirak reste à écrire, à travers une Assemblée constituante, affirme de son côté Ghalem, membre actif du Hirak et du Parti pour la laïcité et la démocratie (PLD). La Constitution de Tebboune n'est pas une Constitution. C'est son programme politique, celui qu'il n'a pas eu le temps de nous dérouler à la présidentielle. Comme Bouteflika, il s'octroie tous les pouvoirs. Cela ne nous intéresse pas ».

Sur Twitter, un hashtag symbolise cette réponse du mouvement à la réforme constitutionnelle et résume son objectif : #دستورنا_هو_رحيلكم (Notre Constitution, c'est votre départ). « Le Hirak réclamait et réclame toujours un État de droit où la justice règne. Il demande plus d'ouverture. Il exige une véritable démocratie où les libertés individuelles et collectives sont respectées. Il réclame l'implication des citoyens dans la gestion des affaires courantes du pays et moins de prérogatives pour le président de la République. Mais cette nouvelle Constitution n'apporte aucun de ces changements », regrette Mustapha Bendjama.

Débat sur les projets politiques

Les militants, qui s'apprêtent sans aucun doute à boycotter le scrutin, sont concentrés sur leur retour dans la rue et une organisation du mouvement qui, jusqu'à aujourd'hui, n'a ni avancé de plateforme de revendications ni voulu mettre en avant de leaders. Un atout au début du mouvement, qui a permis non seulement de réunir des manifestants aux idéologies parfois opposées, de concentrer leurs efforts, mais aussi d'empêcher les récupérations.

Le rapport de force avec le pouvoir a toutefois évolué depuis, les forçant à se projeter sur un plus long terme et appeler à une organisation, parfois une structuration du mouvement. « Maintenant, c'est le moment du débat sur les projets politiques », estime Mourad Amiri, un militant du Hirak basé à Alger. Cet ancien fonctionnaire du ministère de l'intérieur qui s'était opposé au quatrième mandat de Bouteflika a été suspendu en juillet 2019 et condamné à six mois de prison pour appel à désobéissance, outrage à fonctionnaire et atteinte à corps constitué. Son procès en appel a lieu le 22 octobre. « L'avenir du Hirak ne doit pas dépendre des marches, poursuit-il. Les marches doivent être un moyen de pression pour aller vers un projet politique, celui de l'Algérie dont on rêve. Nous devons proposer des solutions politiques, mettre en place un projet et le défendre. C'est la seule et unique solution. La rue doit être un moyen de pression pour faire passer un projet et pas être le projet lui-même ».

Le débat autour de l'avenir du Hirak, qui se déroule principalement sur le web, souvent dans des groupes fermés, est passionné. Comment trouver un consensus autour des revendications ? La crainte de la division est palpable et freine les initiatives et les propositions concrètes. Par ailleurs, une ligne de fracture se dessine entre les islamistes et les plus progressistes. Nombre de ces derniers se demandent s'il est judicieux de manifester côte à côte. Plusieurs manifestants réguliers du Hirak disent avoir refusé de prendre part à des rassemblements avec les membres du mouvement islamiste Rachad. Les tensions entre ces tendances radicalement opposées sont de plus en plus visibles en Algérie, mais aussi à Paris, où la diaspora a organisé une marche le 4 octobre pour commémorer l'anniversaire du soulèvement du 5 octobre 1988.

Reprise de la mobilisation dans la rue

Ces dernières semaines, seuls des rassemblements réunissant généralement quelques dizaines de personnes se sont tenus. À Alger notamment, lors des audiences des détenus du Hirak. Chaque semaine, les journalistes, rejoints par les étudiants, se mobilisent pour dénoncer la condamnation à deux ans de prison de Khaled Drareni, le fondateur de Casbah Tribune et correspondant de TV5 et de Reporters sans frontières. Depuis quelques jours, le rythme des protestations s'est intensifié, avec des manifestations à Annaba, Kherrata ou Oran. S'y ajoutent des protestations sociales ou corporatistes comme, par exemple, une marche des travailleurs le 15 septembre dernier à Bejaia qui dénonçait les licenciements d'ouvriers ou la grève du barreau d'Alger et de l'Union nationale des ordres des avocats.

Lundi 5 octobre cependant, le Hirak semblait avoir repris vie. Des marches se sont déroulées simultanément aux quatre coins du pays : au centre d'Alger malgré un imposant dispositif sécuritaire, mais aussi notamment à Sétif, Oran, Jijel. Le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) rapporte plusieurs dizaines d'arrestations, dont 42 à Alger (dont neuf incarcérations, et neuf convocations par la justice). Selon le CNLD, 86 personnes sont actuellement emprisonnées pour leur implication dans le Hirak ou pour des publications sur les réseaux sociaux.

Les interdictions de rassemblements par les autorités se multiplient, avec pour prétexte la crise sanitaire. Fin septembre, la wilaya d'Alger interdisait la tenue dans un hôtel du conseil national d'un parti qui a refusé de participer à la révision de la Constitution, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). La réunion a finalement eu lieu au siège du parti. Avec le Parti socialiste des travailleurs, le Mouvement démocratique et social (MDS), le Parti des travailleurs (PT), l'Union pour le changement et le progrès, la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (le Front des forces socialistes, FFS a gelé sa participation et le PLD s'est retiré), il fait partie du Pacte de l'alternative démocratique (PAD). Ce samedi, malgré l'interdiction des autorités, le PAD a organisé au siège du MDS à Alger une journée de mobilisation, durant laquelle plusieurs acteurs éminents du Hirak (militants, avocats, responsables de partis politiques) ont dressé un état des lieux de la contestation et de la répression. Un rendez-vous symbolique sans réelle proposition concrète.

Prendre le pouvoir à son jeu

Ghalem, qui vit à Sidi Bel Abbès, dans l'ouest algérien, prône une organisation du mouvement autour de la plateforme du PAD. « Tout est verrouillé depuis Bouteflika. Si le Hirak peut s'organiser, c'est en rejoignant les organisations politiques déjà existantes. Mais la majorité ne veut pas en entendre parler. Malheureusement, on n'avance pas. Les gens sont dans le "tous pourris". Ils s'imaginent que demain les militaires et Tebboune vont démissionner parce qu'on sort le vendredi. Il nous faut des organisations existantes pour porter le message du Hirak, surtout que les autres partis sont prêts à se compromettre avec les islamistes. Nous ne pouvons pas créer d'associations, ni de partis. Prenons le pouvoir à son jeu ».

« Il n'y a pas de représentants du Hirak tant que nous ne savons pas quelles sont les intentions politiques de chacun, poursuit-il. C'est pour cela qu'ils peuvent se regrouper dans les partis existants et y faire entendre leur voix. Sinon, nous continuerons à tourner en rond. Nous devons reprendre la rue, nous organiser avec les partis existants, et dialoguer sur une sortie de crise avec l'armée et personne d'autre, comme l'ont fait les Soudanais avec succès ».

« Tout le monde appelle à la mobilisation. Mais la mobilisation autour de quoi ? Et comment ? demande Farès Kader Affak. Que propose le PAD comme alternative à la Constitution qu'il conteste ? Le Hirak est déjà organisé autour d'un projet, le changement du système. C'est ce point qui l'unit. Maintenant, les projets de société tardent à voir le jour… Que les forces politiques nous donnent la solution pratique pour changer le système ! Le Hirak n'a pas vocation à jouer le rôle des partis politiques ou des syndicats. Le Hirak est là pour peser sur les rapports de forces en faveur du changement. Jusqu'à maintenant, nous n'avons pas vu de contre-proposition de Constitution à celle présentée par le pouvoir ».

Égypte. Les rêves éveillés des généraux supersoniques

Par Mona Abouissa

Le souvenir des guerres israélo-arabes, notamment celles de 1967 et de 1973, reste profondément ancré dans l'armée égyptienne. Et les pilotes et les généraux qui ont participé aux combats en cultivent la mémoire, faite d'héroïsme, de sacrifice et de mort, qu'ils font partager aux jeunes générations. Rencontres.

Le général Samir Michael se tient sur le pas de sa porte. Il est âgé de 70 ans, et on ne devinerait pas qu'il se déplaçait autrefois plus vite qu'une balle à des milliers de pieds au-dessus du Caire. Lorsqu'il avait une vingtaine d'années, l'Égypte est entrée en guerre avec Israël pour la dernière fois. Samir était plus rapide à l'époque : 2460 km/h. Maintenant il marche lentement à travers son salon gardé par des Jésus en bois, crucifiés et éternellement tristes.

Il y a des choses dont ce général supersonique n'aime pas parler ; comme quand, en 1967, les jets israéliens ont transformé sa base aérienne en enfer, ou pourquoi il a arrêté de voler. Et des choses dont il aime parler : « Un jet se déplace à 300 mètres par seconde. Imaginez combien de manœuvres dans ce laps de temps. Vos réactions doivent être d'un dixième de seconde, sinon vous mourez », dit-il en souriant, puis il ajoute : « le pilote de chasse doit être très rapide, ça vient de l'intérieur ». Il pourrait voler à une altitude de 50 cm et faire des courses sur le chemin du retour. Le sens du vol, Samir ne peut l'exprimer, mais il sait d'où il vient : de Dieu. Pendant la guerre d'usure qui a envoyé de jeunes pilotes comme lui dans des combats aériens entre 1969 et 1973, ils faisaient appel à Dieu, faisant parfois plonger leurs Mig comme des kamikazes.

« Le plaisir d'être en vie »

Samir, lui, ne l'a pas fait. Aujourd'hui, il sait que Dieu l'a soutenu en ce temps-là. Près du général est accrochée une photo de son fils sous une croix. Il est mort dans un accident de voiture il y a quelques années, à l'âge de 23 ans. C'est à ce moment-là que Jésus est arrivé. Il se retourne, et son regard se perd quelque part entre le canapé et une image de Jésus en majesté sur un trône. Il lâche : « Pour voler, il faut être audacieux, courageux et intrépide. En volant bas, j'avais le sentiment que je pouvais mourir à tout moment. Ce sentiment de danger vous donne… (il fait une pause) ce plaisir. Le plaisir d'être en vie ».

L'attaque israélienne du 5 juin 1967 a détruit la plupart des forces aériennes égyptiennes, laissant Samir, ses camarades et le reste de la nation démoralisés. Et lorsque l'heure arriva enfin, ils se lancèrent dans la dernière guerre d'Égypte avec une seule chose en tête : la revanche.

Un jour, Samir en a eu assez des sorties israéliennes surprises qui provoquaient les pilotes égyptiens et il se mit à étudier une carte pour préparer une vendetta secrète. Il monta en douce dans son Mig-211 et décolla de la base, volant à basse altitude pour éviter les radars égyptiens et israéliens, vers une base israélienne dans le Sinaï. Il largua des bombes sur des Israéliens inconscients qui se prélassaient au soleil, puis s'enfuit.

Samir garda cette sortie secrète jusqu'au jour où le vaste monopole d'Hosni Moubarak sur tout, y compris sur les témoignages de pilotes comme Samir, s'effondra en 2011. Les libéraux appelaient à un État civil, les communistes caressaient un vieux rêve de socialisme, les islamistes attendaient leur moment, les homosexuels manifestaient, et les marchands d'armes écoulaient leur marchandise illégale au milieu d'affrontements sanglants. Entre les funérailles publiques du samedi et les fêtes LGBT défiant le couvre-feu, les généraux finirent par remonter à la surface. Alors, Samir entra dans un studio de télévision et révéla en s'esclaffant comment il avait pris un avion coûteux et largué des bombes sur des Israéliens bronzés, dans un acte de guerre non déclaré, et les téléspectateurs de tout le pays rirent avec lui. Volontairement ou non, il s'est retrouvé dans le cénacle de l'armée.

Un futurisme militaire

Vanité, immunité et mort, voilà ce qu'on trouve à l'intérieur d'une coterie aussi vieille que la République égyptienne elle-même. Depuis le coup d'État du 23 juillet 1952 qui a mis fin à la monarchie, l'armée s'est imposée comme l'arbitre de l'économie et de la politique. Et quatre guerres avec Israël ont produit des générations de patriotes militarisés. Aujourd'hui, sous le règne du cinquième général président Abdel Fattah Al-Sissi, les pilotes de chasse comme Samir sont accueillis partout au cri de « Vive l'Égypte ! » Le fan-club s'étend des personnes vulnérables, dépendantes du soutien de l'État, qui ont trouvé les fluctuations démocratiques de l'après-2011 trop risquées, à l'élite qui a connu l'abondance sous des présidents militaires. Ce type de nationalisme contemporain – chauvin, militariste et avide de technologie — est devenu le mouvement populaire soutenu par l'État, surclassant tous les autres mouvements post-révolutionnaires. Les forces armées et le président propulsent la République dans un futurisme militaire : le nouveau canal de Suez, ou la « nouvelle capitale » style Dubaï en dehors du Caire, ou le million de logements sociaux construits à la vitesse de la lumière grâce aux 500 000 conscrits mis à disposition par l'armée, ou encore un pont commémorant un général ou une bataille.

Les « bang » supersoniques se font à nouveau entendre sur le Sinaï, alors que le gouvernement Sissi mène sa guerre contre le terrorisme. Les officiers font la tournée des écoles et donnent des détails post-mortem sur les « martyrs » d'un autre raid sur le Sinaï, parfois à un petit public à peine alphabétisé. Dans tout le pays, des panneaux d'affichage portant l'inscription « L'armée et le peuple ne font qu'un » rissolent sous la canicule estivale. Et le chant Louées soient vos mains à la gloire de l'armée a fait son chemin dans les cortex égyptiens depuis la première élection de Sissi en 2014. Il a retenti lors du match Égypte-Russie de la Coupe du monde de cette année.

La « victoire de 1973 » de l'Égypte sur Israël (ainsi qu'elle est officiellement célébrée) a rétabli le statut de l'armée égyptienne. Les jeunes pilotes sont revenus un peu plus âgés, un peu plus durs et un peu plus sombres. Ils ont été à la hâte célébrés en héros, se sont vus attribuer le grade de général de division, des allocations, des médailles prestigieuses, des adhésions exclusives à des clubs de l'armée… et progressivement interdire de parler en public. Le grand récit populaire était l'apanage des présidents militaires, d'abord Anouar El-Sadate puis Hosni Moubarak, et ils craignaient que les Égyptiens ne soient égarés par la bravoure des officiers du champ de bataille ou, pire, par des récits contradictoires.

Les chasseurs américains remplacent les Mig

Quelques années plus tard, en 1979, un traité de paix négocié par les États-Unis a été signé avec Israël, mettant fin à toute possibilité de nouveaux combats aériens supersoniques, et les Mig-21 ont été remplacés par des avions de chasse américains modernes. Dépouillées de leurs moteurs, leurs carcasses ont été exposées pour le plaisir du public dans des musées militaires. Quant aux pilotes, on leur proposa des emplois d'État « ennuyeux », comme piloter des avions civils ou, pire encore, des avions-cargos. Samir aurait pu continuer à piloter des avions de moindre importance qui dépassaient à peine une voiture, mais il refusa. Sa « femme de guerre », qui l'a soigné après une malheureuse éjection, ajoute que c'était mieux ainsi : « Il aurait pu tuer quelqu'un », dit-elle en riant.

Le général Samir a reçu la plus haute distinction de l'État, l'Ordre militaire de la République (sa préférée), dont la médaille est rangée quelque part dans cet appartement. La sonnerie du téléphone, quelques notes de Take My Breath Away du film Top Gun nous interrompt. Samir est sollicité pour une autre interview télévisée. Il dicte à la femme à l'autre bout du fil son CV d'ancien chef d'état-major de l'armée de l'air et lui dit quelques mots. Fait.

Mais Samir ne s'est jamais vraiment soucié des honneurs ou des cérémonies publiques, ce qui l'intéressait et l'intéresse toujours, c'est de voler. Mohamed Abou-Bakr, son frère d'armes, en revanche, se drape dans le nationalisme comme dans un manteau.

« Généralissime, Généralissime, par ici s'il vous plait », murmurent des hommes en costume autour d'Abou-Bakr et quelques autres généraux. Le général Tolba Radwan est un général borgne qui se vante d'avoir pris d'assaut un avant-poste israélien sans faire de prisonniers, et d'avoir quatre éclats d'obus encore dans son corps. Un autre « beau combat », celui du général Wessam Hafez, n'est jamais à court d'applaudissements : il a enfumé et abattu 36 Israéliens, raconte-t-il en mimant un tir avec une kalachnikov. Avant 2011, ils ne pouvaient se raconter leurs exploits qu'entre eux, ces généraux au visage sévère habituellement considérés par leurs partisans comme des héros de la nation, le bouclier de diamants qui protège l'Égypte ou la plus belle armée de Dieu.

Abou-Bakr écoute distraitement l'hommage, affûte son regard, rentre son ventre (dommage collatéral de la délicieuse cuisine de sa femme) et se dirige vers l'auditorium. Le plan est d'abord de prendre le thé, puis de raconter la guerre.

« La guerre est en cours »

À l'horizon, des cargos fendent les eaux du canal de Suez pour atteindre Port-Saïd, connu pour ses colporteurs détaxés et ses églises anglicanes fermées. Dans les années 1970, c'était une ville fantôme infestée de troupes, d'espions et de guérilleros ; les habitants ont été évacués. Le Sinaï — leur ancien champ de bataille — n'est qu'à quelques minutes de bateau, de l'autre côté. « L'Égypte est en danger », déclare le pilote Abou-Bakr. Sa colonne vertébrale est endommagée et son nez porte une cicatrice, vestige d'une éjection qui a mal tourné. Aujourd'hui, s'il ne s'agit pas d'un nouveau symposium sur la saccharine, d'un voyage sur un ancien champ de bataille ou d'une apparition à la télévision, de nombreux pilotes de 1973 trimbalent leur colonne vertébrale amochée — héritage des Mig — chez les physiothérapeutes des hôpitaux militaires, les meilleurs d'Égypte.

Levant les yeux au ciel, Abou-Bakr poursuit : « La guerre est en cours et nous n'en sommes pas conscients ! » Assis à côté de lui, les généraux Radwan et Hafez contemplent l'effet du récit sur leur auditoire. Pour eux, tout le monde, des Américains aux Israéliens en passant par les dissidents locaux, complote contre l'Égypte.

Le maréchal Sissi a été élu président à deux reprises. Contrairement à son prédécesseur Hosni Moubarak, qui a dépolitisé l'armée et s'est mêlé aux magnats du monde des affaires régnant sans partage sur le Parti national démocratique, Sissi n'a le soutien d'aucun parti. Alors, pour éviter le sort de ses prédécesseurs (le premier président égyptien, Mohamed Naguib, a été déposé par Gamal Abdel Nasser ; Sadate assassiné ; Moubarak renversé ; et Mohamed Morsi est mort en prison), Sissi entretient des liens étroits avec l'armée.

Après 2011, les mouvements civils, qui se remettent de décennies de chasse aux sorcières menée par l'État, manquent de ressources et de réseaux de base. Le premier président civil, le Frère musulman Mohamed Morsi, est élu en 2012 et commence, quelque peu brutalement, à façonner une République religieuse. En un an, le pays connait un nouveau printemps sanglant. Les attaques terroristes reprennent ; d'abord des fusillades sporadiques par des hommes armés ici et là, puis des opérations ciblées sur les postes de police et les églises. Morsi est déposé et Sissi est élu à l'issue d'une campagne nationaliste sur fond d'antiterrorisme.

Entre-temps, les subventions aux carburants se sont évaporées et la livre égyptienne a été dévaluée de moitié. Sissi demande à l'armée d'intervenir pour pallier la pénurie de produits et bientôt les fabricants militaires vendent de tout, du sucre aux laits pour bébés en passant par les médicaments contre le cancer, à des prix réduits, évinçant ainsi le secteur privé. Plus que jamais, l'armée égyptienne est un conglomérat complexe, non imposé et non responsable. Elle possède des terres, des sociétés de transport maritime, des médias, des hôtels, des ponts, des écoles, et des clubs sportifs où Abou-Bakr déguste son jus de mangue. Après 2013, les militaires se sont mués en une caste contagieuse et, parfois, inquiétante.

Embarquer les jeunes dans le nationalisme

Les selfies s'arrêtent enfin et le bus transportant les généraux et les partisans traverse le dernier « cadeau de l'Égypte au monde », le nouveau canal de Suez, construit en 2016 par l'armée. Le véhicule dépasse les files de voitures et franchit les postes de contrôle grâce aux cartes d'identité des généraux, et fonce vers le désert du Sinaï. On n'y voit âme qui vive, à l'exception des vestiges de la guerre de 1973 qui se succèdent à quelques kilomètres d'intervalle : gigantesques statues de casques, Kalachnikov, Mig. « Cette terre était gorgée de sang », commente Abou-Bakr en regardant la route. Sa mission était de couvrir les parachutistes égyptiens, dont Radwan et Hafez, pour percer la ligne défensive de Bar Lev. C'est vers cet endroit que le bus se dirige.

Ces voyages sont organisés par des clubs pro-armée dirigés par des civils d'âge moyen et se concentrent sur deux choses : archiver les histoires des généraux et embarquer les jeunes dans le nationalisme. Abou-Bakr participe à quelques voyages chaque année, selon l'état de sa colonne vertébrale. Il est particulièrement occupé autour du mois d'octobre, anniversaire de la guerre de 1973.

Le bus se vide de ses passagers, alors que la chanson sur l'armée passe en boucle et que l'hystérie de masse consomme tout sur son passage.

Les sites de l'ancienne ligne Bar Lev jalonnent la rive est de Suez avec leurs bunkers souterrains, l'artillerie abandonnée et rouillée, les téléphones de campagne et les émetteurs radio, tous les butins de guerre qui font l'attraction du tourisme patriotique. Sur quatre guerres avec Israël (en 1948, 1956, 1967 et 1973), 1973 est considérée comme le seul succès de l'armée égyptienne. Les parents et leurs enfants hyperactifs ont la possibilité de profaner chaque char d'assaut, jet ou mitrailleuse trouvés. Des enfants vociférants partent à la conquête des chars israéliens et courent partout en criant : « Mort au chien israélien ! » Un couple trouve un endroit confortable sur un Centurion. Des hommes se relaient pour sourire à la caméra avec dans les mains le bazooka ou la kalachnikov chargée du soldat mal nourri qui garde le site. Des fillettes partent en gloussant à la recherche d'un officier supérieur.

La mutation du nationalisme égyptien est un processus centenaire, d'une recherche d'identité sous l'occupation britannique à un panarabisme défini sous Nasser, suivi de décennies d'hibernation à travers les limbes politiques de Moubarak, jusqu'au patriotisme post-révolutionnaire actuel, motivé par la peur.

Le soleil fond dans les sables, les chants s'arrêtent et les chiens recommencent à aboyer. Le dernier à partir est un pilote de chasse qui a jadis abattu deux jets israéliens et qui marche dans la lumière orange entre des Centurion rouillés en tenant son petit-fils par la main. Et le champ de bataille retourne soudain à sa solitude.

Le pilote du président

« La vie d'un pilote de guerre peut produire deux sortes d'hommes : ceux qui deviennent amers, voire agressifs, et ceux qui plaisantent tout le temps, professe Abou-Bakr. Je suis un plaisantin ! » Pour ceux qui le connaissent, c'est un farceur notoire, et pour quelques camarades proches, c'est le « capitaine Bakry ». Il fait des farces lors des fêtes et des enterrements — à part quand ce fut celui d'un pilote capturé et torturé par les Israéliens et qui n'a jamais été retrouvé. Il vit avec sa deuxième femme, qui connaît ses histoires par cœur, dans un humble appartement quelque part dans Nasser-City, un quartier poussiéreux construit par l'armée et qui abrite de nombreux généraux. Les journalistes peuvent s'émerveiller de ses précieux objets de collection, dont bien sûr la médaille de l'Ordre de la République. Abou-Bakr était maigre, il montre une photo de lui et de son ancien passager Moubarak. Aujourd'hui, le « pilote du président » — son surnom — âgé de 70 ans, tape sur son ventre rond et sourit à sa femme qui prépare le déjeuner. Il ne peut pas rivaliser avec les cascades et les listes de tirs de Samir, mais il a piloté des présidents après la guerre. Il a emmené Sadate aux négociations israéliennes et l'a vu cracher et jurer après chaque réunion.

Après la mort de Sadate, Abou-Bakr a été affecté à un nouveau président, l'ancien commandant de l'armée de l'air Hosni Moubarak. Un président qui aime traîner avec les pilotes, se remémorant ses propres exploits dans les airs. Mais au sol, Moubarak resserre son emprise sur l'opposition, en particulier les islamistes qui ont été libérés par Sadate pour contrer l'opposition de gauche. Au milieu des années 1990, les attaques terroristes visant les sites touristiques connaissent une recrudescence et conduisent à l'adoption de lois entravant l'expression politique. À la fin de ces mêmes années 1990, la politique parlementaire est devenue pratiquement sans objet en vertu d'une Constitution qui interdit tout parti fondé sur la religion ou sur la classe sociale. Abou-Bakr prend alors sa retraite.

L'expérience la plus heureuse des pilotes de chasse comme Samir et Abou-Bakr a été la première fois qu'ils ont mis en marche des post-combusteurs2 dans leurs Mig-21. Aujourd'hui encore, Samir a la chair de poule en pensant à la vitesse supersonique. Personne n'est plus le même après cela. Abou-Bakr se souvient qu'il avait cherché un démon dans son cockpit lors de son premier solo.

Les années 1960 égyptiennes étaient aussi chaudes que les ailes delta des Mig-21 nouvellement importés. La camaraderie égypto-soviétique était née des ventes d'armes à Nasser en 1955, et a été rompue par Sadate en 1972. Les experts soviétiques ont aidé à construire des usines, le barrage d'Assouan, des écoles de ballet, des cirques et ont formé des pilotes, bien que des jeunes de vingt ans au sang chaud comme Samir ou Abou-Bakr ne se soient pas toujours entendus avec des vétérans russes qu'ils trouvaient glaciaux.

Le choc de juin 1967

En 1961, le premier pilote d'intercepteur supersonique3 formé par les Soviétiques obtient son diplôme avec un tir qui frappe la tour de contrôle en brisant ses vitres. Des pilotes comme lui formeront plus tard à leur tour le gros des escadrons de Samir et d'Abou-Bakr. L'Égypte entre officiellement dans l'ère supersonique, troublant à la fois les Américains et les Israéliens. Les pilotes de chasse ont la réputation de constituer une branche indisciplinée de l'armée. Les jeunes pilotes se soucient peu de diplomatie ou des survols du Sinaï par les Israéliens, puisque leurs supérieurs leur assurent qu'ils vont vaincre Israël en 24 heures. Ils ne se soucient que d'aviation et de filles.

En 1967, un matin de juin torride, tout change. Alors qu'Abou-Bakr, fraîchement diplômé, se détend chez ses parents au Caire, et que Samir va prendre une douche après son premier service — principalement en transpirant dans un cockpit — à l'aérodrome de Fayed près de Suez, les Israéliens attaquent et détruisent l'essentiel des forces aériennes égyptiennes en quelques minutes. Samir n'a jamais couru aussi vite de sa vie. « C'était l'enfer ! L'enfer au sol », se souvient-il dans son salon. Il s'échappe de la base en flammes. Un Mystère israélien lui tire une volée de balles aux pieds, son cœur bat la chamade contre sa poitrine, il court dans un couloir de la mort en vidant son pistolet sur la machine menaçante (« Si je meurs, au moins j'aurais essayé de tirer sur ce fils de chien », pense-t-il). Leurs trajectoires se sont croisées, le Mystère s'éloigne et Samir heurte une clôture.

Tout change. L'Égypte sombre dans la désillusion. L'armée est défaite. Le Sinaï est occupé. Nasser envoie ses plus proches conseillers en prison et remanie les troupes en vue de la prochaine guerre. Les jeunes pilotes suivent un entraînement intensif. En 1969, ils entrent finalement en guerre pour rendre à l'Égypte sa terre et sa dignité.

Le fatidique mois d'octobre 1973 commence par un raid aérien surprise réussi sur les bases israéliennes du Sinaï, sous le commandement de Moubarak. Cette mission a fait de la guerre de 1973 celle de Moubarak. Les forces égyptiennes percent la formidable ligne Bar Lev israélienne dans le Sinaï. L'un des avant-postes est conquis par le général Radwan. Les Israéliens ripostent immédiatement — cette partie est sous-estimée dans les musées militaires et les manuels scolaires égyptiens — et édifient une tête de pont sur le canal. Un cessez-le-feu est déclaré. De nombreux Égyptiens sont morts, de 5 000 à 10 000 selon les sources. Plusieurs pilotes ont disparu, certains lors de manœuvres de dernière minute, en dirigeant leurs jets endommagés sur des cibles israéliennes.

Les pilotes ont développé un humour de guerre, tranchant, sombre et inhumain, pour préserver leur santé mentale : « Si nous ne faisions pas cela, nous deviendrions fous. Ici quelqu'un meurt et là quelqu'un meurt, nous devons rire pour oublier. » Ce n'est pas à la guerre qu'on se fait des amis. Mais elle a apporté à l'Égypte, au président Sadate et au clan de ses généraux une victoire tant attendue.

« Sadate est arrivé ! » Le défunt leader fait son entrée dans l'auditorium de l'Opéra du Caire, rempli de mères de martyrs des révoltes d'après 2011. Les gens le harcèlent, actionnant les flashs des caméras de leurs smartphones. Cet imitateur a la structure osseuse, le teint de bronze et le physique nerveux du leader assassiné, le reste ayant été soigneusement peaufiné par lui-même : la moustache caractéristique, les lunettes rectangulaires vintage, la tenue de Sadate en dehors des heures de service, une gallabeya, et, bien sûr, l'esprit vif qui a permis au vrai Sadate de traverser le drame de la diplomatie d'après-guerre. Le sosie de Sadate s'est construit une carrière à la télévision en tant que « président défunt ».

La fête est un étrange étalage d'autres talents : des danses folkloriques, des poèmes sinistres de patients leucémiques, un homme vêtu comme un léopard qui miaule devant la caméra de télévision. « Sadate » monte sur scène pour fumer la pipe, comme le vrai président. Abou-Bakr, assis avec quelques autres généraux invités d'honneur au premier rang, observe le fantôme de son ancien passager. « Que Dieu ait pitié de vous, ô président ! », s'écrie quelqu'un. Le vrai Sadate a été abattu par un soldat islamiste lors de la célébration annuelle de la victoire le 6 octobre 1981.

Le sosie de Sadate

La popularité de Sadate n'est pas comparable à celle de Nasser, l'icône de l'âge d'or de l'Égypte, dont les projets comprenaient la nationalisation du canal de Suez, le panarabisme et l'expulsion des Britanniques. Sadate était un homme de connivence, il avait besoin d'une « victoire » limitée pour faire pression sur les Israéliens pour la paix, ce qu'il a finalement réussi. Pour faire face aux difficultés économiques de l'après-guerre, il a introduit la politique de la porte ouverte (infitah), qui a stimulé les investissements privés, en laissant de côté le secteur public.

Moubarak a poursuivi la politique de Sadate. Son héritage est vu comme une sclérose politique, une corruption omniprésente, des ponts commémorant les victoires militaires (pont du 26 juillet, pont du 15 mai, etc.), et le Panorama de la guerre du 6 octobre. C'est le mémorial égyptien le plus vaniteux de 1973, avec des scènes dramatiques de champs de bataille peintes avec amour par des artistes nord-coréens, le bâtiment principal étant entouré d'un sanctuaire de Mig déclassés. Il a déjà accueilli un hommage particulier à l'héroïsme de Moubarak : une grande mosaïque sur laquelle on le voit présider une sorte de conseil de guerre, le doigt pointé sur des cartes de batailles étalées sur une table. Après 2011, on a effacé Moubarak. Son héritage a été picoré par une série de vautours, des historiens aux divas des talk-shows flamboyants. Et Moubarak est devenu le plus impopulaire des généraux.

Le sosie de Sadate agrippe un nouvel arrivant à l'Opéra, un imitateur de Sissi qui a fait sensation récemment, lors de la réélection du vrai. Il est apparu dans un des bureaux de vote, provoquant une frénésie chez les femmes. Le duo se fraye un chemin à travers les caméras pour arriver sur scène. « Allez-y mollo, il est encore nouveau », ironise le faux Sadate.

L'armée a hanté l'imagination du public pendant six décennies, depuis que Nasser a compris ce qu'il pouvait tirer de la radio. Depuis son palais présidentiel, il prenait ses visions socialistes nationalistes, les habillait de son charme et les diffusait à tous, de l'intelligentsia de gauche aux conseillers étrangers en passant par les ouvriers illettrés de toute la région. Depuis lors, l'État a rapidement pris le contrôle des médias au nom de la « sécurité nationale ». Les médias d'État ont popularisé l'histoire de l'armée, instaurant un culte de la personnalité.

Lorsque l'emprise de Moubarak sur les médias s'est effondrée, ils sont allés chercher le plus choquant, le plus provocateur et le plus énervé des ex-généraux. Ils ont trouvé Ahmed Mansoury, un « seul-en-scène » comme il se nomme lui-même, parce qu'il préférait combattre l'ennemi seul, de façon à ce qu'aucun de ses camarades ne meure en le suivant. L'un d'eux est cependant mort en 1973 après que les deux hommes eurent affronté six Phantoms4 dans un combat aérien de 13 minutes (les combats aériens durent généralement 2 à 3 minutes) en contrevenant aux ordres. L'avion de Mansoury est tombé en panne de carburant et il s'est écrasé sur une autoroute tandis qu'un camion se dirigeait à toute vitesse vers lui. Il a survécu, mais son camarade est mort lors de l'atterrissage. Mansoury est toujours seul en scène. Il se sent dans son élément sous les lumières fluorescentes et les flatteries des animateurs de télévision, comme quand il effectuait un piqué lors d'un combat aérien.

Combattre ces « fils de chiens »

Le général Mansoury entre dans un studio de télévision de la Cité des médias du Caire avec un casque sur lequel est écrit « Mansoury ». Non pas celui qu'il portait quand il a « crashé » son Mig-21, mais un qui « s'est battu avec moi et a vu la sueur, la mort et le sang, et c'est maintenant la seule chose qui reste ». Vêtu de sa vieille combinaison pressurisée dans laquelle, contrairement à Samir ou Abou-Bakr, il peut encore entrer, il est d'une vanité déconcertante. Mais Mansoury est le créateur de son propre thriller historique. Il a acquis la réputation d'un « pilote fou ». Le combat aérien avec six Phantoms, il l'appelle « la dernière manœuvre mortelle », bien que la mort soit « lâche », dit-il. Il assure qu'il est « le chevalier qui se bat pour l'amour de Dieu ». Mansoury fait encore autre chose que les autres généraux ne feraient pas : il traite les Israéliens de fils de chiens à la télévision nationale.

Mansoury voulait être pilote depuis qu'il était enfant, quand il regardait passer au-dessus de sa petite tête les oiseaux de fer rugissants qui décollaient de la base aérienne près de sa maison au Caire. Puis les Israéliens ont bombardé cette même base en 1956. La crise de Suez s'est appelée en Égypte « l'agression tripartite », menée par le Royaume-Uni, la France et Israël contre Nasser et sa nationalisation de la compagnie du canal de Suez. Là, Mansoury a décidé de lutter contre les « fils de chiens ». Il dit avoir pris des risques, mais qu'ils étaient calculés. Ses camarades le savaient. Un jour, avant un combat aérien, il a demandé aux membres de son escadron de se raser la tête pour se préparer à rencontrer Dieu. Il affirme que ses cheveux n'ont jamais repoussé.

L'audacieux « Jaguar noir », son nom de code, vit dans un appartement avec des collages de vieilles coupures de presse de lui-même en costume de jeune pilote, souriant avec en toile de fond son Mig-21 et une tête d'aigle qui regarde vers le bas. Il montre ses bras sur les photos, remonte sa manche, fait jaillir des veines bleues et dit : « Dans ces veines, le sang kaki [de l'armée] coule encore ». Il est très sérieux, prend une pomme sur la table et la coupe en deux, en disant :« Si je t'étreins, je peux te briser la cage thoracique. » Il y a seize médailles éparpillées dans l'appartement, ainsi que des honneurs présidentiels, des statues d'aigle offertes par des fans et une tête de jaguar noire faite par une femme qui voulait l'épouser.

Parfois, quand le sentiment de sa grandeur s'efface, le général supersonique succombe à la solitude. Les enfants de Mansoury voyagent à l'étranger. Sa femme est décédée. Il ne dort pas dans la chambre qu'il partageait avec elle, mais dans un lit de camp « taille cercueil », pour le jour où la mort le réclamera. « Je voudrais que ce temps revienne, le temps de la guerre, de l'aviation, ma femme, mais le fait est que… ce n'est pas possible. »

Dans une culture de l'exclusivité, ces généraux supersoniques doivent rester injoignables, intacts, non diminués. Le regret, la peur, la faiblesse ne doivent pas s'appliquer à eux. Et s'il y a une once de vulnérabilité, ils la repoussent. Le général Abou-Bakr avance prudemment que Mansoury est un pilote « qui a perdu ses ailes ». Mansoury invite un caméraman à le filmer montant dans son vieux Mig-21 qui rouille au Panorama — ce qui se rapproche le plus de la sensation supersonique.

Le général Abou-Bakr n'a pas pu revoler sur des Mig et a demandé un poste d'enseignant en 1971 après s'être écrasé dans une tempête de sable, avoir heurté une cabane et tué un cuisinier de l'armée. Il s'arrête un instant et cache son regard derrière des lunettes noires. Samir a commis son dernier acte offensif non sanctionné en 1982 et a été interdit de vol dans les avions supersoniques depuis lors.

Ce genre de choses, les pilotes les tiennent à l'écart de leur entourage. Le nationalisme est en hausse, il remodèle le passé, le présent et l'avenir prévisible de la République. Les pilotes de supersoniques convoqués doivent — avec un certain sang froid — jouer le rôle de héros nationaux. Sinon, les chances que leur mémoire survive grâce au machisme de l'armée ne sont pas bonnes. Pendant les pauses entre les apparitions à la télévision, les voyages sur le champ de bataille ou les prières en public, dans leur chambre, ils rêvent encore de poursuivre des Phantoms.

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Traduction et notes de Françoise Feugas.


1Le Mikoyan-Gourevitch Mig-21 est l'avion supersonique de combat soviétique le plus produit de tous les temps, entré en service en 1960.

2La post-combustion consiste à injecter et enflammer, à l'aide de brûleurs auxiliaires, du kérosène derrière la turbine du moteur, d'où le terme « post », dans les gaz d'échappement du réacteur, ce qui a pour conséquence une augmentation importante de la poussée.

3Type d'avion de chasse conçu spécifiquement pour arrêter et détruire des avions ennemis avant qu'ils atteignent leur objectif.

4Avions de combat de construction américaine parmi les plus importants du XXe siècle, utilisés par l'armée israélienne.

Golfe-Israël. L'effet-miroir de la Covid-19

Par Ezra Nahmad

Les taux de contamination les plus élevés au monde se situent dans les monarchies du Golfe, où la pandémie touche surtout les travailleurs migrants. La Covid-19 frappe aussi très fort en Israël, principalement dans les communautés ultra-orthodoxes. Au moment où ces pays entament une normalisation, cette convergence de leurs situations sanitaires interroge une croissance et une urbanisation fulgurantes croisant des modes de vie traditionnels.

Fin septembre 2020, le Qatar cumule, depuis le début de la pandémie, près de 45 000 contaminations confirmées par million d'habitants, le Bahreïn près de 42 000. Il s'agit des ratios mondiaux les plus importants, tous pays confondus, le double des américains ou des brésiliens, considérés comme très élevés. Mais les populations des deux États du Golfe sont modestes : 1,7 million pour le Bahreïn, 2,8 millions au Qatar. Et le nombre de décès liés à la Covid-19 reste mesuré, sans doute à cause du pourcentage important de jeunes dans la population1. Le Koweït est également haut placé sur l'échelle internationale. Oman n'est pas loin, toujours pour le nombre de contaminations rapporté à sa population.

Israël, qui dépasse les États-Unis pour les cas de contamination par million d'habitants, a connu le 23 septembre un phénomène inquiétant : le cumul quotidien de cas identifiés a alors fait un bond spectaculaire, quatre fois celui du jour précédent, dix fois le ratio américain. S'il y a un pays dont les courbes semblent hors-normes et déroutantes, c'est bien Israël. Le 29 septembre, le Times of Israel fait à sa manière le même constat : « Israël a le pire nombre quotidien d'infections à coronavirus par habitant au monde pour la semaine dernière ».

Entre les monarchies du Golfe et Israël, on voit surgir des parentés, mais aussi des différences dans la dynamique de la pandémie. Les monarchies ont pris rapidement des mesures drastiques : arrêt de la fréquentation des écoles et des universités, limitations des vols internationaux et surtout fermeture des lieux de culte. Dès les débuts de la pandémie, les pratiques religieuses impliquant la lecture à voix haute, la psalmodie ou le chant accompagnés de mouvements, ont placé des communautés en première ligne, et ont été fortement limitées.

Les réponses israéliennes ont été plus tardives, mais les haredim, les ultra-orthodoxes estimés à 10 % de la population, ne se sont toujours pas pliés aux consignes de protection, menaçant la santé et l'ordre public. Les arguties rabbiniques fleurissent, autant que les contaminations se multiplient. Sous l'effet d'un deuxième confinement général et de manifestations de rue inédites, la singularité de la situation israélienne acquiert une visibilité. Mais pour les pays du Golfe, la dynamique reste sous-évaluée. Les systèmes sanitaires d'Israël et des pays du Golfe sont relativement performants, selon les standards internationaux : « Dans une évaluation publiée mi-mars par l'OMS, autour de degré de préparation à l'émergence de la Covid-19, les pays ont été classés sur une échelle de 1 à 5 : 1 signifiant impréparation, 5, capacité durable, tous les pays membres du Gulf Cooperation Council (GCC, Conseil de coopération du Golfe), hormis le Qatar atteignent l'échelle 4 ou 5 », mais ce paramètre n'a pas une influence directe sur les causes de contamination ou les dynamiques de propagation. L'observation de ces dynamiques singulières, intéressantes, mais encore peu analysées, révèle moins une catastrophe que des comportements sociaux, la psychologie collective, le mode d'exercice du pouvoir.

Avant d'esquisser quelques hypothèses sur la diffusion de la Covid-19 en Israël et dans les monarchies du Golfe, on peut rappeler que la précédente épidémie de coronavirus, le MERS-COVID (acronyme Middle East Respiratory Syndrome-Related Coronavirus), autrement moins étendue, avait vu le jour en Arabie saouditeet s'était installée surtout au Proche-Orient. Le premier cas officiel était celui d'un Saoudien de 60 ans, décédé en juin 2012 lors d'une hospitalisation pour pneumonie aiguë et insuffisance rénale. L'OMS indique que 80 % des cas répertoriés de MERS-COVID étaient notifiés par l'Arabie saoudite. Et l'origine de ce virus, apparemment certifiée, serait dans un vecteur animal, le dromadaire (dont la viande est par ailleurs consommée). Après un pic en 2014, le MERS-COVID est resté endémique, surtout en Arabie saoudite. Il se transmet moins, mais avec des risques plus graves.

Des sociétés coupées en deux

On peut observer que la société israélienne et celles des monarchies sont franchement coupées en deux. Les pays du Golfe présentent une sociologie singulière : une part importante de leur population, entre 50 et 90 %, se compose de travailleurs migrants, hommes et femmes. Ces travailleurs sont les premières et principales victimes de la maladie2. La première étude épidémiologique conduite à Oman montre que les deux tiers des malades sont des travailleurs migrants. En Israël, le clivage entre les religieux ultra-orthodoxes et le reste de la société atteint la plupart des sphères de la vie sociale. Si les principaux foyers de Covid-19 se trouvent au sein des haredim, il y en a également dans les lieux de divertissement de Tel-Aviv ou dans les agglomérations palestiniennes à l'intérieur des frontières israéliennes. Comme les travailleurs étrangers dans les monarchies du Golfe, les haredim connaissent des taux de pauvreté et de précarité sanitaire plus élevés que le reste de la population. Ces inégalités de richesse conjuguées aux divisions communautaires produisent avec la Covid-19 des crises inédites, dont les effets sont difficiles à mesurer.

Conscientes de ces risques, les monarchies du Golfe ont pris au cours des dernières années plusieurs mesures pour réduire la part des travailleurs migrants. Mais leurs économies seraient paralysées si elles étaient privées de la main-d'œuvre étrangère. La plupart des travailleurs étrangers dans le Golfe vivent séparés de leur famille restée dans le pays d'origine (Inde, pays asiatiques ou africains), mais certains ont eu droit au regroupement familial. Leur protection sociale et leur accès aux soins est limité et dans tous les cas il fait l'objet de nombreuses dénonciations. Ils vivent dans des espaces confinés, périphériques, favorisant l'apparition de clusters épidémiques.

Croissance accélérée et mode de vie traditionnel

Les pays du Golfe comme Israël sont des pays jeunes qui ont connu une croissance économique foudroyante et une urbanisation accélérée au cours des dernières décennies. Les territoires de ces pays sont modestes, les populations souvent concentrées sur les littoraux et des espaces réduits, à cause de la progression du désert et du climat chaud. Les densités urbaines sont élevées. Le Bahreïn est dans le peloton de tête des territoires les plus denses au monde, comme Dubaï, Sharjah et certaines localités de l'agglomération de Tel-Aviv, notamment celles habitées par les ultra-orthodoxes. Le mode de vie et d'alimentation prévalant dans ces états hypermodernes a accéléré la diffusion de l'obésité et des maladies cardio-vasculaires, facteurs aggravants pour attraper la maladie.

En Israël, les exemples de mariages et de célébrations religieuses ou communautaires de masse transformés en foyers de Covid-19 ne manquent pas. Soucieux de préserver sa majorité parlementaire, le gouvernement Nétanyahou ne peut contrer les ultra-orthodoxes. Il leur accorde un droit aux prières collectives pendant le récent confinement généralisé, et ruine la confiance des citoyens. La stratégie de protection sanitaire est ébranlée, comme le consensus social. La diffusion accélérée de la Covid-19 s'accompagne de manifestations publiques répétées et inédites. On peut se demander si la pandémie ne contribue pas à souder les communautés et inversement à mettre en péril l'unité des États.

Mobilités et intensification des flux

La vie et l'économie des jeunes États du Proche-Orient reposent sur des échanges, des voyages, des déplacements en forte croissance. Les monarchies du Golfe ont développé au cours des vingt dernières années leurs aéroports, leurs flottes aériennes, leurs ports marchands. Israël, qui tourne le dos à la plupart des pays mitoyens, a également connu une intensification des flux, pour les échanges commerciaux et touristiques. À l'intérieur des États et des espaces urbains, la mobilité a connu une intensification majeure, favorisant les échanges, les conversations en tous genres, mais aussi les maladies. Dans les pays du Golfe, la main-d'œuvre étrangère va et vient entre le logement et une multiplicité d'espaces sociaux, publics et privés, au cœur de l'économie et des villes. Les déplacements quotidiens d'une population insuffisamment protégée sur le plan sanitaire présentent des risques pour l'ensemble de la société, surtout là où le nombre des migrants est hégémonique.

Associée au stress du travail, des villes high-tech, la tension particulière produite par les guerres du Proche-Orient n'a sans doute pas bénéficié d'une attention suffisante. Cependant si elle affecte le moral des populations, leur santé, elle augmente aussi ses capacités de résilience3.

Des accords stratégiques pour un vaccin

En septembre 2020 à Washington, Israël, le Bahreïn et les Émirats arabes unis ont paraphé un accord de coopération sécuritaire. Dès le mois de mai 2020, la presse fait état d'un rapprochement entre Israël et les monarchies du Golfe « pour contrer la pandémie ». Au mois de mai, la pandémie n'était peut-être qu'un prétexte de façade. Mais quelques jours à peine après les signatures intervenues sur le sol américain, des compagnies israéliennes et émiraties paraphaient « des accords commerciaux stratégiques » autour de la recherche covidienne. Un mois plus tôt, Sinopharm, un grand producteur chinois de vaccins, lançait officiellement une campagne de tests dans les Émirats et au Bahreïn. Majoritairement cantonnée aux travailleurs migrants, cette campagne permet aux États de Golfe de s'afficher comme laboratoires et territoires de test.

Dans les coulisses des accords dits « Abraham » signés à Washington, la menace de la Covid-19 a probablement donné lieu à des conversations et des échanges de dossiers non pas virologiques ou sanitaires, mais regardant l'ordre du monde pendant et après la pandémie. Ces risques demandent sans doute à être évalués et intégrés dans les nouvelles dynamiques régionales. Les secousses de la pandémie se font déjà sentir sur la sécurité des États et les modes de gouvernement. En Israël, c'est désormais l'armée qui pilote directement la lutte contre la pandémie, le gouvernement ayant perdu la main, ou abandonné la partie. Au Proche-Orient, des interrogations politiques questionnent la sphère de l'intime et du religieux, beaucoup plus nettement qu'ailleurs. Leur pénétration par des systèmes d'information inédits doit être prise au sérieux, d'autant qu'il s'agit de garder une longueur d'avance dans une logique de primauté technologique. Ici, comme dans le reste du monde, la pandémie modifie en profondeur l'exercice du pouvoir et suscite de nouvelles interrogations.


1Dès le mois de juillet 2020, ce phénomène a été relevé pour les monarchies du Golfe : « Les deux monarchies voisines du Bahreïn et du Qatar présentent des taux parmi les plus élevés au monde, d'infection de coronavirus confirmée rapportée au nombre d'habitants ». Jon Gambrell, « Two Mideast countries have highest confirmed virus rates », AP News, 23 juillet 2020.

2Exemple du Qatar : Laith J. Abu Raddad et col., « Characterizing the Qatar advanced-phase SARS-CoV-2 epidemic »

3Rémi Noyon rappelle, dans la foulée de Jean Delumeau, le poids des comportements et de la psychologie collective. « Pour comprendre la psychologie d'une population travaillée par une épidémie… », L'Obs, 27 mars 2020.

Ces villes, si anciennes, si modernes

Par Laurent Bonnefoy

À l'heure où pour cause de pandémie, de répression ou de risques sécuritaires, le travail de terrain au Maghreb et au Proche-Orient est devenu rare et difficile, la publication de cet ouvrage collectif dirigé par les géographes de l'université de Tours constitue une bonne nouvelle. Il offre un panorama particulièrement stimulant de la vivacité de la recherche francophone sur le fait urbain dans l'espace bouleversé qui va de la Mauritanie à l'Iran.

Les 106 entrées de cet abécédaire viennent tout d'abord rappeler l'importance de l'enquête de terrain au fondement des sciences sociales. On imagine aisément chacun des auteurs, les sens en éveil, le crayon à la main, déambulant dans les villes et quartiers qu'il s'est donné pour mission d'analyser. Il ressort de ces notices, chacune longue de trois ou quatre pages, la singularité de la discipline géographique, à la croisée des sciences sociales et qui trouve à puiser dans la sociologie, l'anthropologie, l'histoire, l'architecture et la science politique.

À l'usage des étudiants, journalistes et curieux, de belle facture et richement illustrée, cette somme constitue un état de l'art passionnant sur les recherches et enjeux autour de la ville en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Ces villes, tant traditionnelles que modernes, ont constitué le terrain d'expression de générations d'étudiants formées notamment autour de Pierre Signoles et Jean-François Troin. À bien des égards, ce livre collectif qui leur est dédié constitue un hommage aux réflexions menées par ces deux chercheurs sur les transformations urbaines connues depuis les années 1960 dans les pays du sud de la Méditerranée. Il fait ainsi songer à une forme de « dictionnaire amoureux » de la ville dite « orientale », de Nouakchott à Téhéran, tant les notices transpirent le respect, la passion et souvent la fascination.

Basculement vers le Golfe

L'espace géographique couvert par cette somme est singulier. C'est en effet là, entre Atlantique et mer Caspienne que nait la ville, il y a plus de dix mille ans. La zone a depuis connu une explosion démographique impressionnante, comprenant aujourd'hui l'un des ensembles les plus peuplés au monde, Le Caire avec ses plus de 20 millions d'habitants, mais dont les évolutions sont aussi symbolisées par Dubaï, incarnation parfaite de la ville poussée en trois décennies au milieu de nulle part.

C'est à travers ses nombreuses cartes que l'ouvrage et la démarche géographique gagnent pleinement en pertinence. Le choix de mobiliser près d'une centaine d'auteurs aux profils variés n'efface en rien la cohérence de la publication. D'Abou Dhabi aux zones franches en passant par le touk-touk cairote et les malls, les problématiques présentées sont certes particulièrement nombreuses, mais la courte introduction fournit de précieuses clefs analytiques, centrées notamment sur la question du basculement vers les villes du Golfe de la hiérarchie urbaine de la région. Du rayonnement de Beyrouth, Alger ou Bagdad il y a un demi-siècle il ne reste plus grand-chose que des infrastructures vétustes et des enjeux sociaux aigus. Ainsi, l'ouvrage offre-t-il un cheminement qui dépasse le simple inventaire classé par ordre alphabétique.

À travers ces notices se donne à voir la pleine diversité d'une région trop souvent réduite à ses conflits. C'est indéniablement un mérite supplémentaire de l'ouvrage que d'échapper à la facilité en s'écartant des enjeux politiques qui, fréquemment, occultent les pratiques quotidiennes et aspirations des individus dans les sociétés. Mais, l'exercice est aussi à même de trouver quelques limites lorsqu'il amène à figer une forme de dépolitisation des enjeux, au profit d'une lecture principalement communautaire, voire ethnique et identitaire. Malgré des efforts évidents de l'équipe éditoriale, un tel biais transparaît à quelques rares reprises, par exemple dans les notices sur les villes syriennes, objets de bien des débats dans le contexte du conflit démarré en 2011. L'exercice cartographique et la réflexion spatiale peuvent en effet conduire à essentialiser la conflictualité et constituent dès lors matière à discussion. Il demeure que c'est aussi un atout de l'ouvrage que de nous y inviter.

Le registre d'écriture demeure souvent facile d'accès à travers des notices courtes, évitant le jargon (parfois moqué !) des géographes. La lecture n'en est que plus agréable et recommandée. Le choix de proposer des pistes pour aller plus loin à travers des encadrés et témoignages, y compris en suggérant des œuvres de fiction, est une innovation bienvenue, rompant avec l'austérité de certaines publications scientifiques. En outre, les focales placées sur les cimetières ou l'artisanat, entrées originales, permettent de développer des réflexions transversales qui ont aussi pour intérêt de décloisonner les espaces nord-africains et le Proche-Orient, arabes et persans, musulmans, juifs et chrétiens.

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Bénédicte Florin, Anna Madoeuf, Olivier Sanmartin, Roman Stadnicki et Florence Troin (dir.), Abécédaire de la ville au Maghreb et au Moyen-Orient, Presses universitaires François Rabelais, Tours, 2020. — 440 pages.

La société iranienne au miroir de sa télévision

Par Geneviève Sellier

Satire d'une émission de téléréalité, le film remarquable de Massou Bakhshi évoque la place des femmes et les contradictions de la société iranienne. Yalda, la nuit du pardon se situe aussi dans la grande tradition cinématographique des films de procès. Sur les écrans en France mercredi 7 octobre.

Dans l'Iran contemporain, Maryam, 22 ans, est condamnée à 7 ans de prison pour le meurtre de son mari âgé de 65 ans. Mais selon la loi du talion qu'applique l'islam iranien, elle sera exécutée si la famille de la victime refuse de pardonner. Sa dernière chance d'échapper à la mort est de participer à une émission de téléréalité pendant laquelle elle va plaider son pardon auprès de Mona, la fille du mort. Si celle-ci pardonne, Maryam ne fera « que » 7 ans de prison, et Mona recevra « le prix du sang » payé par la famille de la coupable et calculé en fonction de la nature du crime. Mais si celle-ci refuse de pardonner, elle devra payer le prix du sang à la famille de Maryam, alors que son affaire a des difficultés financières. Les sponsors de l'émission, diffusée à l'occasion d'une fête du zoroastrisme (une religion antérieure à l'islam) qui marque la plus longue nuit de l'année, le 21 décembre, s'engagent à prendre en charge le prix du sang au prorata du nombre de SMS envoyés par les téléspectateurs.

Dans la réalité, la possibilité du pardon de la famille de la victime au coupable d'un meurtre a donné lieu pendant 13 ans à une émission hebdomadaire à la télévision iranienne pendant le mois du ramadan, intitulée « Lune de miel ». D'après le réalisateur, elle a été supprimée à la suite de la sortie de son film.

Respectant la règle classique des trois unités (de temps, de lieu et d'action), le film se déroule pendant le temps de l'émission et renoue avec les meilleurs fictions de procès, dans la tradition de Douze hommes en colère (Sydney Lumet, 1957), Témoin à charge (Billy Wilder, 1957), Autopsie d'un meurtre (Otto Preminger, 1959) ou La Vérité (Georges Clouzot, 1960). Car, au-delà du pardon de la famille de la victime, il s'agit bien, en transformant les téléspectateurs en jurés, de rejuger la coupable pour voir si elle mérite des circonstances atténuantes.

Une émission de téléréalité

Le film est riche en rebondissements, d'abord autour des réticences de Maryam condamnée à s'exhiber sans savoir si elle pourra réellement donner sa version des faits ; puis autour des hésitations de Mona à venir participer à l'émission ; enfin, au fur et à mesure que celle-ci se déroule, à toutes les péripéties liées au tournage en direct, étroitement surveillé par les autorités. Comme dans les meilleurs films hollywoodiens, le suspense ne cesse d'augmenter, au fur et à mesure qu'on découvre les petits (et grands) arrangements avec la vérité que les différents protagonistes du drame et de l'émission tentent de négocier.

Massoud Bakhshi, réalisateur d'une douzaine de documentaires et de Une famille respectable (2012) dit avoir fait cette nouvelle fiction au plus près de la réalité, à partir de deux documentaires sur des condamnées à mort réalisés pour Arte, dont il était le coordinateur, et suite au choc qu'il a éprouvé en regardant cette émission de téléréalité. C'est pour pouvoir raconter ce qui se passe en coulisses qu'il a adopté le format de la fiction.

Tourné dans la banlieue de Téhéran, dans un théâtre ultramoderne aménagé pour l'occasion, le film respecte le huis clos du studio de télévision, avec son plateau où opère l'animateur entouré d'un public trié sur le volet — les étudiant·es d'un fictif « Institut d'application de la morale » —, avec la régie où s'activent devant les écrans des techniciennes (le réalisateur raconte qu'il avait prévu des hommes, mais y a renoncé après avoir constaté que les régies de télévision en Iran étaient occupées majoritairement par des femmes, assistantes, techniciennes, productrices, ce qui n'est pas un des moindres paradoxes de la société iranienne), sous la houlette d'un réalisateur qui décide du déroulement de l'émission, lui-même surveillé plus ou moins efficacement par une femme garante du respect du cahier des charges. On circule aussi dans l'entrée du studio, dans les couloirs et les pièces où patientent, trépignent ou s'engueulent les invité·es.

Au-delà de ses qualités dramatiques et cinématographiques, ce film est exceptionnel par tout ce qu'il raconte de la société iranienne contemporaine. On comprend peu à peu que Maryam vient d'une famille pauvre. Son père était le chauffeur de Nasser, un riche publicitaire qui a continué à « protéger » la famille après sa mort accidentelle. Il a une fille adulte d'un premier mariage, qui lui a succédé à la tête de l'affaire. Séparé de sa femme qui est à l'étranger, à 65 ans, il a contracté un « mariage temporaire », comme l'y autorise l'islam chiite, avec Maryam, la fille de son chauffeur âgée de 20 ans, sous condition qu'il n'y ait pas d'enfant, pour protéger l'héritage de sa fille aînée. La révélation de la grossesse de Maryam provoque un affrontement avec son mari à la suite duquel elle s'enfuit, et le mari décède. Arrêtée, la jeune épouse accouche en prison d'un enfant mort-né — c'est du moins la version que la mère de Maryam a « vendue » à la famille du défunt pour obtenir son pardon.

Différences de classe

Sans divulgâcher les rebondissements de l'intrigue, on peut dire que les différences de classe sont au cœur du film, ce que le choix des actrices et leur jeu expriment magnifiquement : d'un côté le visage de la jeune Maryam enlaidi par la prison et la pauvreté, qui pleure toutes les larmes de son corps pour convaincre de sa bonne foi (la mort de son mari serait accidentelle) ; de l'autre la beauté aristocratique de Mona, la fille de Nasser au visage marqué par le mépris de classe, qui écoute impassible les protestations de la coupable. Chacune est victime à des degrés différents de cette société patriarcale où les hommes ont le droit de s'acheter une femme pour un temps limité — prostitution déguisée —, où la femme « achetée » doit se débrouiller pour ne pas avoir d'enfant… Le drame est arrivé parce que la jeune Maryam n'a pas respecté cette part du contrat. Et selon les lois de l'islam, la naissance d'un garçon obligerait Mona à renoncer à une grande partie de l'héritage, puisque les garçons héritent deux fois plus que les filles.

Chacune des protagonistes, y compris la mère de Maryam qui se rend à son tour coupable d'un crime pour essayer de sauver sa fille, témoigne à la fois de la situation subalterne des femmes au regard de la loi religieuse, mais aussi de leur capacité d'agir dans la société. C'est cette contradiction passionnante qui est au cœur du film, bien loin de la vision stéréotypée de l'Iran qui reste dominante en Occident.

Yalda, la nuit du pardon a reçu le Grand Prix du Jury au festival de Sundance. Il faut saluer le tour de force des producteurs français du film, Jacques Bidou et Marianne Dumoulin, qui ont réussi à financer le tournage du film en Iran même, malgré toutes les restrictions politiques et financières qui hypothèquent les relations avec ce pays.

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Yalda, la nuit du pardon
Scénario et réalisation : Massoud Bakhshi
Production : Jacques Bidou et Marianne Dumoulin
France, Allemagne, Suisse, Luxembourg, Liban, Iran, 2019
1 h 29
Photos du film © Somaye Jafari/JBA production

Le nord-ouest de la Syrie démuni face à la Covid-19

Par Hussein Al-Khatib

En croissance exponentielle depuis le début de l'été 2020, la pandémie sévit dans le nord-ouest de la Syrie où l'intervention militaire de la Turquie a marginalisé le rôle du gouvernement autoproclamé d'opposition. Des mesures de confinement et de restriction des déplacements ont été prises. Mais dans une zone où se concentrent une population précaire et de nombreuses personnes réfugiées, les moyens de lutte contre la Covid-19 sont très limités.

Le premier cas de coronavirus dans les zones contrôlées par l'opposition au nord-ouest de la Syrie a été dépisté le 9 juillet 2020. Un médecin syrien travaillant dans un hôpital de la région d'Idlib et qui se déplaçait entre son domicile en Turquie et son hôpital en Syrie a été testé positif par un laboratoire turc, car il n'en existe pas côté syrien. Les personnes avec qui le médecin avait été en contact ont été placées en quarantaine. Depuis, les chiffres se sont envolés : au 1er octobre, le nombre de cas atteint les 4 200, dont 200 morts et 1 103 guérisons, selon les derniers chiffres du ministère de la santé du « gouvernement provisoire » syrien.

L'opposition syrienne présente dans le nord-ouest du pays, la Coalition nationale des forces de l'opposition et de la révolution, est l'héritière du Conseil national syrien (CNS) qui a vu le jour en 2011, quelques mois après le début du soulèvement contre le régime de Bachar Al-Assad. Mais avec les divisions internes et l'évolution de la situation militaire sur le terrain, cette opposition civile a été marginalisée ; elle reste malgré tout soutenue par la Turquie. Sa présence officielle se limite à quelques villes et villages entre les régions d'Alep, d'Idlib et de Hama, qui ont été le terrain des opérations turques « Branche d'olivier » en 2018 et « Bouclier de l'Euphrate » en 2017.

Des mesures pour contenir la pandémie

Aujourd'hui, 4,7 millions d'habitants vivent dans les régions d'Idlib, d'Alep et de Hama, dont 2,6 millions de personnes déplacées dans des camps de réfugiés, après les opérations menées par le régime syrien dans l'ouest et le sud d'Alep, à Maaret Al-Nooman ainsi qu'à Saraqeb. Quant aux zones d'intervention turque, elles comptent environ 2 millions d'habitants, essentiellement des déplacés, selon les chiffres donnés par Mohamed Al-Hallaj, porte-parole de l'association Les Coordonnateurs de la réponse.

Le ministère de la santé du « gouvernement provisoire » syrien a pris depuis le 13 août une série de mesures préventives afin de limiter la propagation de la pandémie. Les points de passage qui séparent les zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS) à Manbij et celles contrôlées par l'Armée syrienne libre (ASL)1 dans la zone de l'opération Bouclier de l'Euphrate près d'Alep ont été fermés, ainsi que ceux avec les zones contrôlées par Hayat Tahrir Al-Cham (anciennement Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaida). Les réunions publiques ont été interdites et les mariages reportés. Le port du masque est devenu obligatoire, de même que la distanciation physique dans les restaurants, les cafés et les jardins publics. Une distance de 3 mètres doit également être respectée entre les étalages des marchés, et les commerçants doivent porter masques et gants. Enfin, les personnes de plus de 60 ans ainsi que celles atteintes de maladies chroniques doivent rester chez elles, sauf en cas de nécessité.

Les autorités se sont également engagées à fournir gratuitement des masques — qui viennent de Turquie —, ainsi qu'un soutien financier pour la population, avec l'aide d'organisations comme la Syrian Relief and Development et la Syrian NGO Alliance, ainsi qu'à travers un réseau de bénévoles. Des organisations locales ont également ouvert des ateliers de fabrication de masques, mis en vente dans les pharmacies, afin de créer de l'emploi.

Une marge de manœuvre limitée

Concrètement, le « gouvernement provisoire » n'a pas les moyens de faire appliquer toutes ces mesures, car sa zone d'intervention théorique est en réalité divisée entre une partie contrôlée par la Turquie, où Ankara a placé ses administrateurs, et celle sous le contrôle de Hayat Tahrir Al-Cham.

Les bureaux médicaux et les directions de la santé locales ont collaboré avec le ministère de la santé uniquement au niveau administratif, afin de préparer quelques hôpitaux à l'accueil des patients et pour mettre sur pied des centres de quarantaine pour les personnes ayant été en contact avec une personne atteinte du virus.

Selon le docteur Wassim Zakariya, président du conseil scientifique de médecine interne de la direction de la santé d'Idlib : « Trois hôpitaux sont équipés de 75 lits normaux, de 40 lits de soins intensifs et de 36 lits dotés de respirateurs artificiels. Nous préparons d'autres hôpitaux pour accueillir 200 lits normaux, 92 lits de soins intensifs et autant de lits dotés de respirateurs artificiels. » Toutefois, ces hôpitaux, tout comme les 10 centres de quarantaine dans les zones d'intervention turque s'avèrent désormais insuffisants.

De plus, le ministère de la santé ne peut faire appliquer les mesures qu'il a décrétées que grâce aux ONG. C'est ce qu'affirme le ministre lui-même, le Dr Maram Al-Cheikh : « Le ministère présente ses plans aux organisations présentes dans les zones libérées, dont l'Organisation mondiale de la santé (OMS). S'il obtient leur feu vert, les équipes du ministère peuvent travailler à mettre ces plans en place. » Il a précisé que : « le soutien médical pour faire face au coronavirus est très faible, et n'atteint pas les 40 % de nos besoins ».

Le système de santé est d'autant plus faible que l'aide procurée par les différentes organisations intervenant dans la région est discontinue. Les administrations hospitalières travaillent de manière autonome les unes des autres, car elles dépendent de donateurs différents. Cela conduit à leur échec à faire face aux besoins des habitants, notamment en raison d'une pénurie de médecins qui se déplacent souvent d'un hôpital à un autre. Sans parler des bombardements réguliers opérés par l'aviation du régime ou son allié russe.

Vivre avec 40 centimes par jour

La densité de la population est aussi un obstacle à la mise en place de mesures de protection contre le virus. La pollution de l'eau et surtout les moyens rudimentaires de chauffage sont susceptibles de créer un environnement favorable au développement de foyers de contamination. La crainte ne cesse de croître au sein de la population, avec l'hiver qui approche. Les personnes respectant les mesures de confinement se trouvent dans une situation économique très difficile, dans une région agricole où la plupart des actifs sont des travailleurs journaliers, et où le « gouvernement provisoire » ne peut fournir du travail. Le taux de chômage avoisine en effet les 80 %, et les 20 % qui bénéficient d'un travail à temps plein sont les fonctionnaires, enseignants, médecins ou policiers dans les zones sous contrôle turc et qui bénéficient de l'aide gouvernementale. Beaucoup donc n'ont pas d'autre choix que de travailler en prenant le risque d'être contaminés.

Mohamed Akram vit dans le camp de réfugiés Al-Karama, dans la région d'Idlib, non loin de la frontière turque. Adossé à sa mobylette, il attend pendant des heures d'avoir une course pour l'un des villages voisins, et pour laquelle il sera payé 500 livres syriennes (environ 20 centimes d'euro) : « Certains jours sont meilleurs que d'autres, j'arrive alors à gagner 3 000 livres par jour [environ 1,10 euro]. Il s'agit souvent de patients qui ont besoin de se rendre dans un des hôpitaux de la région. » Cette somme ne suffit toutefois pas à nourrir sa famille de huit personnes, et qui vit sous une tente, où elle ne dispose même pas du strict nécessaire.

Mohamed Assaad est quant à lui travailleur journalier dans la ville d'Azaz, au nord d'Alep. Initialement professeur d'arabe, ce père de famille de quatre enfants est porteur, et passe ses journées à transporter les sacs de produits alimentaires pour 1 000 livres par jour (environ 0,40 centime d'euro). Une somme qui lui suffit à peine pour acheter un sac de pains pitas à 900 livres, et nourrir ainsi sa famille. Il se rend tous les matins au centre de regroupement des travailleurs, un parking de la ville, pour espérer être embauché pour la journée.

Pour l'heure, la frontière avec la Turquie est toujours ouverte pour les marchandises, afin d'assurer les besoins des habitants de la région. Mais les autorités turques ont limité le déplacement des personnes aux cas d'absolue nécessité et aux urgences médicales qui ne peuvent être traitées côté syrien. Si jamais la frontière devait fermer, une véritable catastrophe risquerait de s'abattre sur les habitants de la région.


1Groupe armé rebelle, aujourd'hui soutenu par Ankara, et dont une partie a rejoint l'Armée nationale syrienne créée par la Turquie.

« L'homme malade du XXIe siècle » ne s'éteindra pas en paix

Par Bahey Eldin Hassan

La région Moyen-Orient Afrique du Nord (MENA) est, à l'exception de l'Afrique, la partie du monde la moins touchée par la Covid-19. Pourtant, les répercussions économiques et politiques de la pandémie augurent une catastrophe majeure dont l'impact se fera ressentir durablement-au-delà de la région, avec l'apparition de nouvelles vagues de réfugiés et de migrants. L'Europe devrait s'en alarmer.

Les répercussions de la Covid-19 sur la région Moyen-Orient Afrique du Nord ont conduit le secrétaire général des Nations Unies António Guterres à publier un rapport dans lequel il tire la sonnette d'alarme. Avant lui déjà, le Fonds monétaire international (FMI) a publié son rapport avec trois mois d'avance, inquiet de voir les indicateurs économiques tomber brutalement « à leur plus bas niveau depuis cinquante ans ». Ce n'est pas le virus lui-même qui mobilise l'attention, mais plutôt ses retombées économiques (effondrement des cours du pétrole, récession économique). Celles-ci sont en effet venues renforcer l'impact des graves dysfonctionnements structurels sur le système économique, et les modèles de développement défaillants des pays exportateurs de pétrole aussi bien que des pays importateurs. Elles ont également aggravé le caractère particulièrement néfaste de l'influence des régimes autoritaires sur le développement économique et la productivité, dans les Républiques comme dans les monarchies. Une situation que le printemps arabe avait déjà mise en lumière il y a bientôt dix ans.

Conséquence de ces défaillances structurelles, 17 millions d'emplois devraient disparaître, ce qui fera grimper le nombre de chômeurs à 30 millions. Plus de quatorze millions de personnes appartenant à la classe moyenne rejoindront les pauvres, dont le nombre s'élèvera alors à 115 millions, soit le quart des habitants de la région. Cela ne signifie pas forcément qu'un troisième printemps arabe se profile à l'horizon. Mais l'apparition de millions de nouveaux chômeurs et de nouveaux démunis ne manquera pas d'alimenter les « protestations sociales » et « l'instabilité politique », avec les risques de chaos et de déstabilisation de l'État de droit que cela implique. Une situation qui devrait favoriser « l'essor de la radicalisation, ainsi qu'un recrutement et un embrigadement renforcés des terroristes ». Un désastre politique majeur marqué par l'apparition d'États en faillite devrait donc suivre cette tragédie sociale, qui coïncide avec une crise aiguë de « la confiance verticale entre les citoyens et l'État » et horizontale entre les différentes catégories de citoyens dans une région marquée par « les plus fortes disparités du monde ».

Une information hors d'accès

L'un des principaux aspects de cette crise de confiance est l'impossibilité pour les citoyens et les économistes d'accéder à l'information. Selon la Banque mondiale, la région est la seule au monde à connaître une « baisse absolue de la transparence ». Le problème ne concerne pas seulement le volet politique ou celui des droits humains, il est avant tout économique. Car les vieilles restrictions à la circulation de l'information induisent en erreur les responsables de la planification économique, au niveau de l'État comme au niveau des investissements publics et privés, contribuant par là au recul constant du taux de croissance : la région est ainsi devenue « moins riche de 20 % par rapport aux prévisions » avec « une diminution du revenu per capita comprise entre 7 et 14 % ». La limitation de la circulation de l'information dans le monde arabe aurait donc conduit à une aggravation de la paupérisation.

Au XIXe siècle, le tsar Nicolas Ier avait qualifié d'« homme malade » un empire ottoman en plein déclin, dont les zones d'influence tombaient les unes après les autres aux mains des pays voisins. L'expression a depuis été souvent utilisée pour désigner un pays d'Europe faisant face à de grandes difficultés, souvent du point de vue économique. Premier importateur d'armes, c'est le monde arabe qui est pourtant devenu, en raison du contexte économique et politique qui a conduit au déclenchement des printemps arabes, « l'homme malade » du XXIe siècle dont les autres pays déchiquètent le corps à belles dents. Et c'est à son détriment que s'opère l'expansion économique et militaire de la Turquie, dont les troupes, accompagnées de mercenaires syriens transfrontaliers, sont présentes en Syrie, en Irak et en Libye.

Mais si Ankara a incontestablement de grandes convoitises régionales, l'Iran n'est pas non plus en reste : menant au Yémen le conflit armé avec le pouvoir par le biais des milices houthistes alliées, contrôlant au Liban la décision politique, militaire et sécuritaire à travers les milices du Hezbollah chiite, il prend également part au pouvoir en Irak où il a reproduit le modèle du Hezbollah avec plusieurs milices armées chiites à sa solde. Une partie de ces milices, ainsi que le Hezbollah libanais, ont d'ailleurs rejoint en Syrie les Gardiens de la révolution iranienne venus soutenir le président Bachar Al-Assad dans la « guerre sainte » qu'il mène pour reconfigurer la composition ethnique et religieuse du pays, recourant pour cela aux bombes chimiques, aux barils de pétrole et à une répression sans merci.

Des politiques d'intervention militaire

La Russie a elle aussi volé au secours d'Al-Assad et s'est réservé une base militaire sur la côte syrienne, tandis qu'elle s'appuie en Libye sur la présence active du groupe Wagner, composé de mercenaires russes et syriens. Une voie frayée jadis par Israël qui, dès 1967, a créé des colonies dans les territoires qu'il occupait alors sur les hauteurs du Golan syrien et en Cisjordanie. Après s'être emparé du Golan, Israël poursuit aujourd'hui l'annexion de facto de la Cisjordanie en imposant quotidiennement de nouvelles situations sur le terrain.

Au sein même de la région arabe, les Émirats arabes unis mènent une politique agressive : dans le cadre de leur alliance militaire avec Riyad pour soutenir le gouvernement yéménite reconnu internationalement face aux milices houthistes, ils ont été les seuls à prêter main-forte aux séparatistes du Yémen du Sud contre le gouvernement légitime. De même, ils apportent une aide militaire à l'armée du maréchal Khalifa Haftar dans sa rébellion contre le gouvernement reconnu par les Nations unies, installant pour ce faire une base militaire en Libye. Enfin, l'accord intervenu avec Israël est venu mettre fin indirectement au rôle régional de l'Égypte, les deux pays étant convaincus que Le Caire ne se relèvera pas. Avec cet accord, il n'est pas tant question de « normaliser » des relations — entamées en réalité voilà deux décennies — que de mettre en place une alliance commune afin de poursuivre leur offensive dans une région malade d'un vide qu'elle presse les autres de venir remplir.

Car la vacuité de l'édifice économique, la faiblesse de la productivité et la fragilité politique des États de la région ne suffisent pas à expliquer cette tragédie annoncée. Celle-ci ne se produirait pas sans le vide créé par le retrait politique américain de la région, amorcé par le président Barack Obama et poursuivi sous l'administration du président Donald Trump. Elle ne serait pas non plus possible sans la myopie de l'Union européenne, qui mise sur la fragile stabilité de systèmes de gouvernement où sont sapés tous les fondements d'une stabilité durable pour leurs pays, pour la région, et pour le monde.

Une responsabilité internationale

Le printemps arabe a révélé un élément essentiel : la caducité du contrat social mis en place il y a quelque 70 ans. Il n'est donc pas si étonnant que trois institutions internationales, pourtant réputées pour leur discours conservateur, aient émis des recommandations radicales et parlé de « reconstruction » et de « nouveau contrat social ». Mais les Nations unies doivent elles aussi restructurer leur rôle dans la région arabe et revenir à la proposition que j'ai formulée il y a six ans auprès du secrétaire général, afin d'aider la région à mettre leurs recommandations en pratique. La nouvelle administration américaine doit également, à la lumière de ces rapports, faire le bilan des politiques régionales menées par les deux équipes précédentes. De même, il incombe à l'Europe de revoir ses orientations concernant le monde arabe, et d'adopter des politiques qui aideront à placer la région voisine sur la voie d'une stabilité durable.

Mais ces recommandations quasi « révolutionnaires » adoptées par des institutions internationales conservatrices revêtent une autre dimension : il se dégage en effet des rapports un certain désespoir quant à la capacité des dirigeants arabes à satisfaire les demandes récurrentes de réforme. Il est donc clair que ces rapports ne s'adressent pas aux dirigeants en question et constituent plutôt une mise en garde implicite à la communauté internationale, à savoir que « l'homme malade » du XXIe siècle ne s'éteindra pas en paix.

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Traduit de l'arabe par Brigitte Trégaro.

L'histoire oubliée de l'alliance entre Israël et les dictatures latino-américaines

Par Ramona Wadi

En 1967, Israël a conclu un accord avec le Paraguay pour envoyer 60 000 Palestiniens vivre dans ce pays, révèlent des documents récents. Pourtant le dictateur Alfredo Stroessner qui le dirigea pendant 35 ans n'a jamais caché ses sympathies nazies. En Amérique latine, Israël a su faire preuve d'opportunisme, notamment en fournissant aux dictatures armes et outils de répression.

En 1937 David Ben Gourion écrivait : « Avec un transfert forcé, nous [aurions] une vaste zone [de peuplement] […]. Je suis en faveur du transfert forcé. Je n'y vois aucun inconvénient ». La préoccupation du sionisme en faveur d'une majorité démographique a atteint son apogée lors de la Nakba de 1948 au cours de laquelle 750 000 Palestiniens ont dû quitter leurs villes et villages, victimes d'une épuration ethnique. Au lendemain de la guerre de 1967 qui a consolidé l'occupation militaire d'Israël sur la Palestine colonisée, le sionisme a réexaminé la possibilité d'un transfert forcé en prenant soin de ne pas susciter l'attention de la communauté internationale.

La guerre de juin 1967 avait entraîné une nouvelle série de déplacements forcés de Palestiniens. En Amérique latine, les États-Unis étaient alors occupés à soutenir des dictatures de droite afin d'empêcher que se propage dans la région un vaste mouvement de gauche inspiré par la révolution cubaine. Cette circonstance allait offrir à Israël de nouvelles possibilités pour cultiver des relations diplomatiques avec les gouvernements de la région. Le transfert forcé de Palestiniens vers l'Amérique latine était également à l'ordre du jour du gouvernement israélien, comme l'ont montré des documents récemment révélés.

Le Mossad israélien et la dictature paraguayenne d'Alfredo Stroessner concluent un accord en 1969 pour transférer 60 000 Palestiniens, « qui par définition ne sont pas communistes », sur une période de quatre ans. Dans le cadre de cet accord, Israël accepte de payer pour ces transferts forcés. Les Palestiniens recevraient 100 dollars (85 euros) pour couvrir les premières dépenses à leur arrivée au Paraguay. Une partie de l'accord prévoit aussi que le régime dictatorial de Stroessner recevra 33 dollars (28 euros) pour chaque Palestinien transféré, ainsi que 350 000 dollars (300 000 euros) « pour les frais d'immigration de 10 000 personnes ».

La politique de transfert forcé vers le Paraguay échoue après que deux Palestiniens ont tué Edna Peer, employée de l'ambassade d'Israël au Paraguay en mai 1970. Seuls 30 Palestiniens sont transférés en 1970, date à laquelle l'accord est dissous.

Une terre d'asile pour les nazis

À l'époque des dictatures soutenues par les États-Unis, l'Amérique latine devient une région particulièrement recherchée par les criminels de guerre nazis fuyant la justice. Comme le Brésil, l'Argentine et le Chili, le Paraguay abrite des criminels de guerre nazis. Josef Mengele, qui a mené des expériences médicales sur des personnes emprisonnées dans les camps de concentration, fait partie de ceux auxquels le Paraguay a offert l'asile. Mengele figure sur la liste des personnes recherchées par le Mossad. Il s'enfuit au Brésil après avoir appris que des agents israéliens ont enlevé son compagnon de guerre Adolf Eichmann qui, lui, a trouvé refuge en Argentine. Le rôle de l'Argentine dans la protection des nazis qui fuyaient la justice aurait même été facilité par le colonel Juan Domingo Perón pendant son mandat présidentiel.

Pour promouvoir le transfert forcé de Palestiniens, Israël était également prêt à faire l'impasse sur le fait que le Paraguay a été le premier pays en dehors de l'Allemagne à avoir créé un parti nazi en 1927. Les écoles allemandes du Paraguay étaient autorisées à enseigner la vision nazie. Le pays s'est d'ailleurs aligné sur l'Allemagne nazie pendant la seconde guerre mondiale. L'un des amis les plus proches de Stroessner était le pilote nazi Hans Rudel.

Un mépris commun pour les populations indigènes

À l'époque de la dictature paraguayenne, un transfert forcé n'aurait pas suscité d'inquiétude, Israël et le Paraguay partageant le même mépris pour les populations indigènes. Sous Stroessner, les tribus indigènes du Paraguay étaient la cible de la dictature. Afin de préparer un programme néolibéral similaire à celui qui a gouverné le Chili à partir de la dictature d'Augusto Pinochet, Stroessner a ciblé les communautés indigènes dans le but d'exploiter leurs terres pour l'industrialisation du pays.

La colonisation des territoires indigènes par le Paraguay ne visait pas à obtenir une majorité démographique, mais à soutenir le néolibéralisme qu'on retrouve dans l'entreprise coloniale d'Israël dont le Néguev est un exemple. Le déplacement des Bédouins par Israël, sous couvert de développement, en témoigne également. Lors de la conférence d'Herzliyya en 2004, Avishay Braverman, alors président de l'université Ben Gourion à Beer-Sheva a déclaré : « Si le sionisme est une force motrice, alors il doit se déplacer vers le sud, dans le Néguev, afin qu'Israël ne devienne pas un État palestinien ».

Partageant les techniques de répression des dictateurs latino-américains, le sionisme pouvait aisément consolider ses liens dans la région, notamment par le biais de l'armée et de l'espionnage. Déjà, en 1947, la région avait soutenu le plan de partage. Treize des 33 voix en faveur du plan provenaient alors de pays d'Amérique latine. L'absence d'un cadre de décolonisation régionale a joué en faveur d'Israël. En outre, la montée des dictatures soutenues par les États-Unis en Amérique latine a fourni à Israël un moyen de pression, en particulier lorsque les États-Unis ont pris du recul par rapport à leur soutien aux dirigeants de droite après le meurtre de l'économiste et diplomate chilien Orlando Letelier à Washington en septembre 1976. Ce meurtre a été directement ordonné par Pinochet et exécuté par Michael Townley, un agent de la CIA qui a également servi dans la Direction nationale du renseignement (DINA) de la dictature.

La relation d'Israël avec l'Amérique latine n'est pas « compliquée », mais opportuniste. Et la technologie militaire d'Israël est devenue son argument de vente pour combler le vide (relatif) laissé par les États-Unis. Au milieu des années 1970, Israël fournit à la dictature chilienne des « équipements testés au combat » dans un but similaire à celui utilisé contre les Palestiniens, c'est-à-dire l'élimination de toute opposition par la force militaire. La sortie de scène des États-Unis a permis à Israël de devenir le principal fournisseur d'armes du Chili, qui a offert son soutien à Israël en promouvant son discours sur le terrorisme et en dénonçant les médias qui donnaient, selon lui, une fausse image de la violence coloniale israélienne.

Premier fournisseur d'armes de l'Argentine

Israël a également apporté une aide militaire à l'Argentine sous la dictature de Jorge Rafael Videla, malgré la torture et la disparition des juifs vivant dans le pays. On estime que 2 000 juifs ont disparu sous une dictature qui a conservé des liens avec Israël ; autre exemple qui montre combien l'entité coloniale sioniste en Palestine se préoccupe plus de sa propre idéologie que du destin des juifs à travers le monde. Comme le montrent les recherches d'Ilan Pappe sur la seconde guerre mondiale, le sionisme n'a eu cure de faire des victimes au sein même des populations qu'il prétendait protéger1.

L'Argentine a été l'un des pays qui a participé à l'opération Condor, une entreprise collective des dictatures de droite latino-américaines qui cherchaient à exterminer les opposants de gauche dans la région. On estime qu'environ 30 000 personnes ont été tuées ou ont disparu au cours d'opérations militaires et d'espionnage pour lesquelles Israël a également joué un rôle en fournissant une aide militaire. Entre 1976 et 1983, la dictature de Videla a acheté 95 % de ses armes à Israël.

En 1977, le Guatemala, qui entretenait de solides relations diplomatiques avec Israël, a signé un accord d'assistance militaire avec l'État colonialiste. Cet accord a été consolidé en 1978 lorsque les États-Unis ont limité leur aide au pays et qu'Israël est intervenu pour combler le vide. Comme dans d'autres dictatures latino-américaines, la population indigène du Guatemala a souffert de dépossessions et d'assassinats — une situation qui s'est aggravée lorsqu'Efrain Ríos Montt a pris le pouvoir lors du coup d'État militaire de 1982, soutenu par Israël. Les soldats guatémaltèques ont également été formés par Israël. Les techniques alors employées présentent des similitudes avec les atrocités infligées par les paramilitaires sionistes lors du nettoyage ethnique de la Palestine en 1948. Depuis, dans la foulée des États-Unis, le Guatemala a transféré son ambassade de Tel Aviv à Jérusalem dès 2018.

En 2017, Israël a publié des documents qui éclairent d'un jour nouveau les techniques et la diplomatie employées au lendemain de la Naksa de 19672. La majorité démographique juive était encore une condition essentielle au processus de colonisation d'Israël. Dans cette perspective, le premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, a déclaré : « Si cela ne tenait qu'à nous, nous enverrions tous les Arabes au Brésil ».

Au cœur de l'obsession israélienne pour les transferts forcés il y a le droit des Palestiniens à vivre sur leur terre, en contradiction avec le mythe sur lequel Israël s'est construit. Avec l'attention actuelle portée à la normalisation des relations avec les Émirats arabes unis et Bahreïn et au report de l'annexion qui, lorsqu'elle sera mise en œuvre, provoquera de nouvelles vagues de déplacement forcé, la question du transfert des Palestiniens va rester inscrite au programme colonial. Faire disparaître les Palestiniens de leur terre équivaut, dans le discours d'Israël, à effacer toute trace de leur droit au retour.

Et même si Israël ne trouve pas, comme par le passé, des complices aussi bienveillants pour un transfert pur et simple, la diplomatie actuelle montre bien qu'on s'achemine vers la dilapidation des droits des Palestiniens sur leur terre en échange d'un renforcement des liens avec Israël.

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Traduit de l'anglais par Christian Jouret.


1Ilan Pappe, The Idea of Israel : A History of Power and Knowledge, Verso Books, 2014.

2NDLR. La Naksa (le revers) désigne l'exode de 300 000 Palestiniens à la fin de la guerre de 1967 au cours de laquelle Israël a pris le contrôle notamment de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza.

L'angoisse de la France face à la langue arabe

Par Alain Gresh

Pour la France, la langue arabe n'est pas une langue comme les autres. C'est ce statut particulier qu'explore Nabil Wakim dans L'Arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France.

J'ai toujours été surpris, dans le métro parisien, d'entendre des annonces en anglais, en espagnol, voire en chinois, mais jamais en arabe. Jusqu'à très récemment, on ne trouvait aucune indication dans cette langue dans les aéroports français, à l'exception de celui de Nice, qui accueille, il est vrai, les riches Golfiens venus se détendre sur la côte.

Le statut de la langue arabe en France est paradoxal, quand on sait que plusieurs millions de personnes (dont la majorité de nationalité française) sont des « Arabes », perçus comme tels. C'est le grand mérite du livre de Nabil Wakim, journaliste au Monde, d'origine libanaise, ne parlant que quelques mots de ce que l'on appelle, de manière simplificatrice, « la langue du Coran », de nous entraîner dans une quête sur le rapport qu'entretient la France avec elle, en parallèle avec une quête plus intime de sa propre relation à cette langue qui a bercé ses quatre premières années au Liban, mais qui lui est devenue étrangère en France.

Une double honte

Chaque année, il se décide à l'étudier, chaque année il échoue dans sa bonne résolution. Mais la naissance de sa fille, sa volonté de lui transmettre un « héritage » — quel que soit le sens que l'on donne à ce mot — l'amène à s'interroger : comment peut-on perdre, comme lui, sa langue maternelle ? Et comment échapper à ce double stigmate : avoir honte quand il voyage au Liban de ne pouvoir comprendre sa famille, y compris sa grand-mère, une chrétienne qui ne parle qu'arabe ; avoir honte, dans les rues françaises quand sa mère parle arabe — une expérience que tout jeune de l'immigration maghrébine a faite.

Ce voyage, à la fois très personnel et très politique dans les allées de l'Hexagone, ponctué de rencontres avec Camelia Jordana, Najat Vallaud-Belkacem, Jack Lang ou Nassira Al-Moaddem, permet de cerner l'ampleur du malentendu. Quand le ministre de l'éducation nationale Jean-Michel Blanquer, pourtant installé dans la frange la plus à droite de la majorité, envisage que l'on puisse enseigner l'arabe en maternelle, il subit une attaque d'une violence inouïe, aussi bien sur les réseaux sociaux que de la part de bon nombre de politiques : la mesure serait un pas de plus vers « le grand remplacement » ! Quand, dans un collège du Nord, on veut ouvrir une classe d'arabe, les enseignants, dont on peut penser qu'ils sont « de gauche », s'opposent à l'introduction de cette option, au nom de l'intégration. Décidément, la langue arabe fait peur. Pourtant, la réalité est tout autre et il est loin encore le temps où un nombre significatif de Français étudieront l'arabe. Quatorze mille élèves l'étudient, deux fois moins qu'il y a trente ans, et 178 enseignants l'enseignent, soit 20 % de moins qu'il y a dix ans.

Intégration contre effacement

En fait, pour les autorités (et une grande partie de l'opinion), le bon Arabe c'est celui qui oublie sa langue, sa culture et bien sûr sa religion. Comme l'écrit l'auteur, « c'est celui qui choisit d'être le meilleur en français plutôt qu'en arabe » ». Et encore, pourrait-on ajouter, si on s'appelle Nabil, Mohamed ou Fatima, la suspicion restera toujours présente. Au besoin, on invoquera la taqiya, cette dissimulation que les musulmans utilisent pour faire croire qu'ils sont « comme nous ».

Le livre fourmille d'anecdotes savoureuses qui permettent de dédramatiser le débat, de mesurer les différents niveaux de langue, celle du Coran, le littéraire et les différents dialectes nationaux. Le dessinateur Rachid Sguini se rappelle ses vacances au Maroc. Il regardait alors à la télévision un feuilleton, Captain Majed, (Olive et Tom dans la version française) un manga qui met en scène des footballeurs japonais dans un championnat européen. Le doublage en arabe littéraire créait une drôle d'atmosphère : « Un peu comme si des supporters de l'OM criaient du Rabelais et des textes de La Boétie. Un truc du genre “Cessez cette servitude volontaire aux consignes de l'arbitre”. »

Un membre de la direction de l'Institut du monde arabe (IMA) m'avait confié, quelques mois après l'inauguration de cette institution en novembre 1987, l'impression que faisait la visite du lieu sur de nombreuses classes de banlieue, et la fierté des élèves de voir évoquer leur culture, pour une fois de manière positive. Rendre sa dignité à la langue arabe en France serait sûrement un des moyens de combattre ce que nos autorités dénoncent comme « le séparatisme » et qui n'est rien d'autre que le rejet, par la République, d'une partie de ses enfants, de leur histoire, de leur culture.

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Nabil Wakim, L'Arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France, Seuil, Paris, 2020. — 199 pages ; 17 euros

Rendre justice à Jamal Khashoggi

Par Agnès Callamard, Alain Gresh

Il y a deux ans, le 2 octobre 2018, le journaliste Jamal Khashoggi était assassiné dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul, dans des conditions particulièrement atroces. Agnès Callamard, rapporteure spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires a présenté un rapport sur ce crime devant le Conseil des droits de l'homme des Nations unies en juin 2019. Nous republions l'entretien que nous avions eu avec elle trois mois plus tard, en octobre 2019.

Alain Gresh. – Est-ce que vous disposez de nouvelles informations sur l'assassinat depuis la publication de votre rapport ?

Agnès Callamard. — J'ai reçu des informations de différentes sources, mais aucune ne me semble crédible pour l'instant ; je n'ai pas pu les authentifier. Dans un entretien récent à la chaîne américaine PBS, le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman a reconnu que le crime s'était produit sous sa « surveillance » (« under my watch »). Cela veut dire qu'il reconnaît, au moins indirectement, que ce crime est un crime d'État dans la mesure où il est un homme d'État et où il laisse comprendre qu'il est le quasi-chef d'État. Mais il ne reconnaît pas sa responsabilité individuelle pour le crime, au contraire ; il prend ses distances en expliquant qu'il y a des millions de fonctionnaires qui travaillent, des ministres qui suivent les dossiers et qu'il ne peut contrôler toutes leurs actions. Il ne reconnaît pas sa responsabilité pénale personnelle, ne serait-ce que pour n'avoir pas pris les mesures nécessaires pour empêcher un tel crime.

A. G.Avez-vous des informations sur le procès qui se déroule en Arabie saoudite contre certains des accusés ?

A. C.— Comme vous le savez, onze personnes sont poursuivies, dont neuf sur les quinze qui ont été identifiées comme appartenant au commando envoyé à Istanbul. Pourquoi ceux-là et pas les autres ? On ne le sait pas. Depuis la publication de mon rapport, il y aurait eu au moins une séance du procès, mais à huis clos, et ceux présents, dont un représentant du gouvernement français, ne fournissent aucune information sur ce qui s'y passe. Quoi qu'il en soit, le procès ne peut pas être considéré comme équitable, même s'il se termine par des condamnations. D'autre part, et même si parmi les accusés il y a le général Ahmad Al-Assiri, le principal responsable Saoud Al-Qahtani n'a pas été inculpé. Ce proche de MBS cité par de nombreux témoins dans l'affaire de l'enlèvement du premier ministre libanais Saad Hariri et dans la torture des militantes des droits des femmes est pourtant un suspect majeur. Il a même été cité par le procureur saoudien comme une des personnes qui a incité le crime et a poussé l'équipe à ramener Khashoggi, car il était une menace pour la sécurité nationale. Des rumeurs prétendent qu'il a été tué, mais je n'ai pas pu les confirmer.

A. G.Quelles ont été les réactions à la publication de votre rapport ?

A. C.— Les réactions au sein du Conseil des droits de l'homme des Nations unies (OHCHR) et dans la presse ont été plutôt positives. Certains États ont dit des choses très fortes, comme le Canada et l'Australie. En ce qui concerne la France, elle fait partie des États favorables à revenir à un « business as usual ».

Aucune action concrète n'a suivi la réunion du Conseil. Au contraire, le sommet du G20 à Osaka, tenu quelques semaines après mon rapport, a donné lieu au spectacle affligeant du président des États-Unis embrassant MBS. On a eu aussi droit à une photo de fin de réunion avec, au centre le président Donald Trump et MBS se serrant la main et autour tous les autres chefs d'État faisant un petit signe à la caméra. C'est un manque de respect pour toutes les personnes frappées par la répression en Arabie saoudite, pour les principes mêmes dont se réclame le G20 et pour le travail que j'ai accompli. Aucun chef d'État n'a tenté de se démarquer de cette instrumentalisation orchestrée par le président américain et le prince saoudien.

A. G.Et le prochain G20 est censé avoir lieu à Riyad en 2020 ?

A. C.— Le sommet d'Osaka a été problématique, mais celui de l'an prochain risque d'être une catastrophe pour les valeurs que nous défendons. Il y a deux options possibles. D'abord qu'un État se porte volontaire pour accueillir le sommet à la place de l'Arabie. La seconde option est que la participation des États soit conditionnée à des demandes très claires, y compris de remise en liberté des femmes activistes, et plus largement de tous ceux qui sont emprisonnés pour des crimes de conscience et que cette participation s'accompagne d'une demande que ceux qui ont ordonné le meurtre de Jamal Khashoggi rendent des comptes. Il est crucial aussi que les chefs d'État demandent que la liberté de la presse fasse partie de l'ordre du jour du sommet, qu'ils organisent des points de presse sur cette question et qu'ils ne permettent pas l'instrumentalisation du G20 pour des objectifs contraires aux valeurs sur lesquelles sont fondés plusieurs pays membres du G20.

A. G.Pour continuer sur les réactions à votre rapport, vous avez pu rencontrer plusieurs membres du Congrès américain ?

A. C.— Oui, j'en ai vu personnellement une dizaine et j'ai pu constater une vraie mobilisation. La chambre des représentants a adopté à la mi-juillet, à une majorité écrasante (405 voix contre 7) un texte présenté par le député Tom Malinowski qui demande au directeur du United States Intelligence Community (Communauté du renseignement des Etts-Unis)1 d'identifier les responsables de l'assassinat de Jamal et de leur imposer des sanctions. Si elle était adoptée par le Sénat, cette résolution aurait d'importantes répercussions puisqu'elle aboutirait, par exemple à sanctionner le prince héritier MBS et à le priver de visa pour les États-Unis. J'espère que ces positions très fermes encourageront d'autres parlements de par le monde à comprendre qu'ils ont un rôle à jouer dans cette affaire, en dehors de celui que joue l'exécutif.

A. G.Les Nations unies peuvent-elles donner suite à votre rapport ?

A. C.— Elles le peuvent, mais vont-elles le faire ? J'ai demandé au secrétaire général des Nations unies António Guterres de mettre en place un comité indépendant qui puisse déterminer les responsabilités individuelles dans l'assassinat, mais il a refusé. Il a prétendu qu'il n'en a pas l'autorité et que la Turquie devrait faire une demande officielle, ce qu'elle n'a toujours pas fait. Plus récemment, il a laissé entendre qu'il aurait besoin pour ce faire d'une résolution du Conseil de sécurité, alors même que les experts des procédures onusiennes pensent le contraire. J'ai alors suggéré que le déficit institutionnel mis en lumière par l'affaire Khashoggi soit comblé : en mettant en place un instrument d'enquête international qui pourrait s'automandater, sans décision politique, et rendre la tâche du secrétaire général plus facile. Il n'est en effet pas simple pour lui de s'opposer aux États-Unis ou à l'Arabie. Ce qu'il pourrait faire, c'est dire comment on peut progresser dans le futur pour éviter la politisation de la prise de décision ; la seule manière de le faire serait de mettre en place un nouvel instrument qui enquête de manière indépendante. Il pourrait demander à l'OHCHR ou même à l'Assemblée générale de l'ONU de créer une telle commission.

Rendre justice à Jamal va prendre du temps. En attendant, il faut repousser toutes les tentatives de relégitimer l'État saoudien, dont le caractère répressif est désormais établi. Et il faut prendre les mesures intermédiaires pour avancer dans le sens des principes que défendent les Nations unies.


1Cette agence supervise l'ensemble des activités des 17 agences de renseignement américains.

Sous le niqab, des sorcières d'un nouveau genre

Par Françoise Feugas

Dans un ouvrage basé sur une décennie d'observation et de témoignages, la sociologue et documentariste Agnès De Féo bouscule les idées reçues sur le port du voile intégral. Elle dépeint des femmes en niqab souvent indépendantes, en rupture familiale ou conjugale, salafistes mais sans connaissance profonde de l'islam. Avec finesse et complexité, l'autrice détaille ces profils singuliers.

Le 11 octobre 2010 était promulguée la loi interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public. Quelques mois auparavant, en janvier de la même année, le rapport « sur la pratique de port du voile intégral sur le territoire national » avait été présenté à l'Assemblée nationale. Il concluait une mission d'information de six mois au cours de laquelle plus de 200 personnes avaient été auditionnées, dont… une seule femme voilée.

Agnès De Féo avait déposé son sujet de thèse sur le voile intégral à l'automne 2008, et ses premières recherches ont eu pour cadre le « débordement médiatique » précédant le vote d'une loi qui a fait du niqab, alors ultraminoritaire, un problème national. Ultraminoritaire : une étude du ministère de l'intérieur réalisée en 2009 et confirmée dans le rapport de 2010 évaluait alors à 1900 (sur 65 millions d'habitants) le nombre des femmes portant le voile intégral en France.

L'intérêt majeur de son étude qui s'étale sur dix ans est qu'elle est unique en son genre. Dans un contexte où on refuse d'entendre ce que les femmes sous voile ont à dire, Agnès De Féo a recueilli les propos de plus de 200 femmes qu'elle a suivies sur plusieurs années. Elle a diffusé quelques-uns de ces témoignages via une série de documentaires réalisés entre 2009 et 2017.

Si ce travail est sans équivalent, c'est bien en effet parce que le refus de dialoguer avec des femmes salafistes est courant. Il exprime le même rejet, la même répugnance qu'envers les membres d'une secte : « On ne parle pas avec eux, car ceux-ci auraient abandonné leur statut de sujet autonome », explique t-elle. Les musulmanes sont toujours suspectées d'être « soumises à un ordre qui les dépasse, sous l'emprise d'un imam ou d'un mari manipulateur », bref, d'agents d'un ordre patriarcal moyenâgeux.

« Elles font éclater toutes les coutures »

Agnès De Féo considère pour sa part qu'elle se trouve – et nous avec elle – devant des sujets à part entière. Pire : elles pensent et font des choix qu'elles sont parfaitement capables d'expliquer. La chercheuse estime alors, à juste titre, qu'on peut les interroger sur leurs raisons de dissimuler leur visage en dépit de toutes les difficultés que cela entraîne et d'une loi qui le leur interdit. C'est ce dont ce livre rend compte, à travers une analyse sociologique complétée par seize portraits et itinéraires de femmes sous niqab. Il nous entraine contre toute attente à la découverte de leurs profils singuliers. Engagées le plus souvent dans une démarche individuelle et paradoxale de rupture avec l'ordre social, elles sont, aux yeux de ceux et celles qui les agressent, les dénoncent ou les insultent, des sorcières d'un genre nouveau, mais qui trouve des résonances dans l'histoire européenne.

Ainsi, la chercheuse contribue-t-elle à « mettre en cause cette idée d'une banlieue socialisée par le salafisme, où la burqa ne serait qu'un voile au carré. Car les femmes en niqab ne s'intègrent justement pas dans les formes de socialisation recomposées sur des paradigmes islamiques. Elles font éclater toutes les coutures », conclut le politologue et spécialiste de l'islam Olivier Roy dans sa préface.

Salafistes d'apparence

Parmi les mouvements de réislamisation, les femmes portant le niqab s'inscrivent majoritairement dans la mouvance salafiste piétiste. Les salafistes font usage du vêtement « à forte connotation musulmane pour révéler leur piété ». Ils sont par ailleurs non violents, apolitiques et hostiles au djihadisme.

Dans cet esprit, le niqab est devenu pour eux – pour elles - un outil d'expression de soi, par sa visibilité dans l'espace public. Il permet en outre de sortir seules sans la présence d'un marham (mari ou homme de la famille proche). Les femmes qui le portent n'ont à se soumettre à personne en particulier.

Une majorité de converties

Cette adhésion à la pratique salafiste n'a rien à voir avec une quelconque tradition venue d'ailleurs, comme se plaisent à le croire une bonne partie de ses détracteurs. Il est tout simplement sans lien avec les cultures d'origine des femmes qui le portent en France. Elles sont pour la plupart nées dans ce pays et ont été éduquées dans les écoles de la République. Une bonne moitié d'entre elles ont grandi complètement hors de l'islam et sont des converties. Leurs connaissances de la religion et de la langue du Coran sont en général très approximatives. Salafistes d'apparence et dans l'incapacité de se livrer au moindre prosélytisme (sauf éventuellement à convaincre d'autres femmes de porter le niqab) par ignorance, on ne les voit pas en actrices du « grand remplacement ».

En revanche, l'étude d'Agnès De Féo dégage un profil qui laisse entrevoir des ruptures avec un milieu familial où le père est tantôt absent, tantôt tyrannique et violent, et la mère abusive. La « prise de voile » est souvent, dans les témoignages, autant une révolte qu'une punition symbolique et vise à nuire à la réputation de la famille – surtout du père -, perçue comme despotique et/ou indigne parce qu'ayant refoulé sa religion d'origine. Contrairement aux femmes portant le hijab, « les niqabées ne sont pas “déterminées” par leur milieu social à choisir l'islam salafiste. Au contraire, leur entourage s'y oppose. Elles remettent en cause de manière consciente leur éducation et leur propre culture. » L'étonnant paradoxe qui s'en dégage est que, pour se libérer d'un ordre familial et social opressant, elles s'infligent une contrainte sur leur propre corps.

Même si certains cas laissent entrevoir la possibilité d'une auto-flagellation parfois consciente (et très chrétienne pour le coup), ce choix n'a rien à voir avec une quelconque soumission à un homme ou aux hommes en général. D'ailleurs, une grande partie d'entre elles n'ont jamais été mariées, ou sont divorcées. Agnès De Féo atteste de ce qu'elle n'a jamais rencontré de femme contrainte à porter le voile. À sa connaissance, aucun homme n'a été condamné en France pour « dissimulation forcée du visage », délit d'autorité abusive prévu par la loi de 2010.

Bien au contraire, cette « contrainte libératoire » ne manque pas de bénéfices secondaires : sensation de bien-être et de puissance, estime de soi, gratification narcissique… Et puis, voir sans être vue, faire baisser les yeux des hommes, alimenter leurs fantasmes.

La rédemption fait également partie des motivations : racheter une sexualité jugée dissolue ou une mauvaise conduite, tout en réagissant contre l'hypersexualisation féminine dans les sociétés occidentales. Certaines femmes ont ainsi le sentiment de combattre l'exploitation du corps féminin et se considèrent comme féministes. Un autre paradoxe difficile à encaisser pour ceux et celles qui les fustigent au nom d'un pseudo féminisme universaliste.

Un Autre imaginaire

Si on doit se référer à une régression traditionnaliste à propos des femmes sous niqab (et même à toutes les femmes voilées), c'est dans l'histoire des persécutions en Europe qu'il faudrait aller la chercher. Agnès De Feo cite dans sa conclusion l'universitaire britannique Maleiha Malik : « En fait, l'usage (ou le mésusage) d'arguments au sujet de l'autonomie des femmes et de l'égalité des sexes pour justifier la pénalisation du voile intégral le suggère : le modèle européen de persécution a efficacement évolué au point de se fondre dans les valeurs des Lumières comme l'autonomie ou l'égalité des sexes pour mieux identifier et persécuter de nouvelles victimes comme les femmes musulmanes »1.

Cette piste de réflexion permet d'aller plus loin que la simple déconstruction d'arguments fallacieux sur la soi-disant « soumission » des femmes qui serait anti-républicaine. Elle fait l'hypothèse que les politiques français « construisent la différence religieuse des musulmans comme une barbarie » rétrograde, non seulement — vieille recette qui a fait ses preuves — en désignant un « Autre » imaginaire comme bouc-émissaire de toutes les frustrations sociales, mais également parce que cette désignation permet le renforcement du sentiment national autour d'une identité excluante, personnifiée par « la République », forteresse vide qui serait à défendre.

Régression en effet, et retour de la chasse aux sorcières dans sa version moderne, aux femmes « excessives en religion » auxquelles les intéressées (surtout les converties, précise l'autrice) se comparent volontiers, à l'instar de Véronique, convertie de Toulouse : « C'est une chasse aux sorcières des temps modernes. C'est nous les sorcières. Si on pouvait nous brûler, on nous brûlerait vives. » Ce qu'Olivier Roy a désigné comme étant « encore un vieux fonds d'inquisition chrétienne chez nos défenseurs de la laïcité »2.

Dix ans à suivre l'histoire de ces femmes ont permis à Agnès De Féo de les inscrire tout simplement dans une temporalité. Leurs parcours souvent chaotiques et douloureux face à la haine dont elles sont victimes finissent pour un très petit nombre d'entre elles en Syrie ou en Irak, ou dans une Angleterre réputée plus tolérante, tandis que d'autres abandonnent le voile et parfois même l'islam. Pas de quoi faire vaciller la forteresse République.

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Agnès De Féo, Derrière le niqab. Dix ans d'enquête sur les femmes qui ont porté et enlevé le voile intégral, Armand Colin, septembre 2020 ; préface d'Olivier Roy. – 282 p. ; 17,90 euros


2La laïcité face à l'islam, Hachette, 2005.

Séparatisme. Mettre au pas l'islam et les musulmans de France

Par Raphaël Kempf

Le président Emmanuel Macron s'adressera au pays pour un discours sur le « séparatisme » le vendredi 2 octobre. Cette intervention a été précédée par une campagne politique et médiatique visant dans les faits à criminaliser l'islam et les musulmans. Un rapport publié par le Sénat en juillet 2020 illustre cette tendance.

Peut-on tenir un discours autoritaire sur les « valeurs de la République », en exiger le respect absolu par tout un chacun, et faire soi-même peu de cas desdites valeurs ? C'est le dilemme auquel a été confrontée Jacqueline Eustache-Brinio, sénatrice (Les républicains) et ancienne maire de Saint-Gratien dans le Val-d'Oise. En 2011, elle avait refusé de mettre à la disposition de l'association franco-musulmane de Saint-Gratien une salle communale pour quelques heures pendant plusieurs jours au cours du mois de Ramadan. Attaquée devant la justice administrative, Eustache-Brinio avait porté « une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés de réunion et de culte », constatait le Conseil d'État dans une ordonnance du 26 août 2011 (n° 352106).

La sénatrice contre la loi de 1905

La jurisprudence administrative considère en effet que les libertés de réunion et de culte sont des libertés fondamentales, la liberté de culte découlant de l'article 1er de la loi de 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État. En d'autres termes, lorsqu'un édile porte atteinte à la liberté de culte, il viole la loi de 1905 et donc les fameuses « valeurs de la République ». C'est pour le moins surprenant s'agissant d'une élue qui défend bec et ongles la « laïcité ».

Jacqueline Eustache-Brinio a été la rapporteure d'une commission d'enquête du Sénat portant « sur les réponses apportées par les autorités publiques au développement de la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre ». Cette commission a été créée en novembre 2019 après l'attentat commis au couteau dans l'enceinte de la préfecture de police de Paris le 3 octobre 2019 par l'un de ses fonctionnaires.

Pendant plusieurs mois, elle a traqué les moindres manifestations du fait religieux musulman dans toutes les sphères de la société : école, éducation, sport, lieux de culte. Si le rapport final, rendu le 7 juillet 2020, prend soin d'affirmer que l'islam et les musulmans, de même que l'exercice paisible de leur culte, ne sont pas visés, le sous-texte de ce rapport laisse penser que toute manifestation visible de l'islam déplait aux sénateurs. Ainsi écrivent-ils que : « ce renouveau religieux [de l'islam] s'accompagne pour certains d'une volonté d'affirmation de leur croyance dans l'espace public, dans l'entreprise, dans l'école, et de reconnaissance par les institutions et les services publics, ce qui entre en conflit avec les lois de la République et la laïcité. »

Cette affirmation est étonnante : il n'est en effet pas interdit par la loi d'affirmer sa croyance dans l'espace public, tant que celle-ci ne trouble pas l'ordre public. Le postulat de contrariété avec les lois de la République est également consternant : aucune règle de droit précise n'est indiquée comme étant violée par ces manifestations visibles de l'islam.

Le rapport — comme, du reste, nombre de prises de position dans l'espace politique — est truffé de références vides aux « lois, règles ou valeurs de la République » avec ce postulat maintes fois répété qu'il y serait porté atteinte par des musulmans qui refuseraient l'égalité entre les sexes, exigeraient des plats halal à la cantine ou se présenteraient sur des listes électorales (le rapport dénonce l'« entrisme sur les listes électorales », alors que se présenter aux élections est un acte démocratique autant qu'une preuve d'intégration). Ces références sont dénuées de toute substance, car il n'est jamais fait mention d'un texte de loi qui serait effectivement violé par tel ou tel comportement.

Si la commission d'enquête du Sénat ne faisait initialement référence qu'à la « radicalisation islamiste », elle a finalement adopté le terme de « séparatisme », probablement sous l'influence du président de la République. En effet, dans son discours de Mulhouse du 18 février 2020, Emmanuel Macron a exprimé son « sentiment aussi qu'il y a des parties de la République qui veulent se séparer du reste », dénonçant « la volonté de ne plus respecter la loi […] « au nom d'une religion ». C'est donc à l'aune de ce « séparatisme islamiste » que la commission du Sénat va poursuivre ses auditions et travaux pour affirmer que « le développement d'un "séparatisme islamiste" dans les territoires de la République s'est accéléré au cours des vingt dernières années ».

Une apologie des dictatures arabes

Les sénateurs croient ainsi mettre à jour la « révolution salafiste des années 1990 » et simultanément une « islamisation de la société française ». Ils semblent même regretter que les « islamistes » n'aient pas été réprimés en France comme ils le furent dans les pays arabes : « Alors que les pays arabes s'engageaient dans une répression contre les islamistes, qu'il s'agisse du régime du président Ben Ali en Tunisie ou de l'armée en Algérie, la France ou le Royaume-Uni, par exemple, choisissaient au contraire d'accueillir des islamistes sur leur sol. »

Il est étonnant, de la part des thuriféraires des « valeurs de la République », de jalouser la répression menée contre les islamistes en Algérie ou en Tunisie : les atteintes aux droits humains — valeurs de la République s'il en est — commises au cours de cette répression ont été largement documentées.

Le rapport tente ensuite de faire une typologie de « l'islam militant » qui prospérerait dans un « écosystème islamiste » dont l'émergence a été rendue aisée par la richesse de l'islam de France : « Capable de lever les capitaux nécessaires à ces constructions [de mosquées], l'islam est contrairement aux idées reçues, une religion "riche", avec des "activités commerciales" rentables comme le hadj, le rapatriement de défunts et le halal. »

Au final, la lecture du rapport laisse penser qu'il existe une continuité nécessaire mais implicite entre des manifestations apparemment banales de l'islam – halal, construction de mosquées, etc. – et des mouvements radicaux allant du tabligh1 aux djihadistes en passant par les salafistes, les Frères musulmans et le courant turc du Millî Görüş2.

L'analyse de l'islam de France proposée par les sénateurs aboutit donc à un agglomérat d'idées reçues sur les musulmans saupoudrées de considérations de sciences politiques sur les mouvements dits militants en laissant l'étrange sentiment d'une unité entre toutes ces variantes. La conclusion s'impose donc d'elle-même : il s'agit pour les sénateurs de lutter dans chaque recoin de la société contre toute manifestation de l'islam pouvant déboucher sur ce qui est considéré comme une forme de radicalisation.

Contre le terrorisme et… la fraude dans les transports

Les sénateurs formulent donc 44 propositions qui pourraient se retrouver dans le projet de loi contre le séparatisme islamiste que nous promet le gouvernement dans les mois qui viennent. Il n'est pas ici utile d'en faire la typologie complète, mais il convient de souligner que nombre de ces propositions ont pour effet de renforcer les pouvoirs des services de renseignement et une extension de la logique du soupçon, en faisant une confiance aveugle à la police du renseignement.

Ce mouvement n'est pas nouveau et on a pu déjà le voir à l'œuvre depuis quelques années. En 2015, le député socialiste Gilles Savary avait proposé une loi dont l'objectif était de lutter à la fois contre le terrorisme et la fraude dans les transports en commun ! Cette proposition est devenue la loi du 22 mars 2016 relative à la prévention et à la lutte contre les incivilités, contre les atteintes à la sécurité publique et contre les actes terroristes dans les transports collectifs de voyageurs.

Elle a créé un dispositif inédit pour enquêter sur les personnes qui souhaitent exercer certaines fonctions spécifiques au sein des entreprises de transport, comme le métier de conducteur de métro ou de train. Désormais, un individu postulant à un tel poste fait l'objet d'une enquête administrative menée par le Service national des enquêtes administratives de sécurité (SNEAS) rattaché au ministère de l'intérieur, dont les compétences sont malheureusement appelées à s'étendre.

Le SNEAS mène donc une enquête sur le postulant — dans des conditions dont on ignore tout — et donne simplement une conclusion, positive ou négative, à son recrutement au poste de conducteur de métro alors qu'il ignore les raisons pour lesquelles la police le considère comme dangereux et donc inapte à exercer un tel métier. Par conséquent, la RATP ou la SNCF refusent de recruter un candidat recalé par la police. Ce qui est profondément choquant dans un tel dispositif est qu'il donne force exécutoire à un soupçon policier qui n'est pas étayé, ni débattu contradictoirement, même si pour l'instant les juridictions administratives semblent contester ce mécanisme.

Une police religieuse

Le rapport sénatorial de 2020 propose d'élargir le champ de ces enquêtes administratives « de sécurité » au recrutement sur des emplois dits sensibles ayant un lien avec des mineurs, comme les professions d'enseignants, d'animateurs, d'éducateurs (proposition n° 17) mais aussi d'étendre les compétences du SNEAS aux personnes organisant des accueils collectifs de mineurs (proposition n° 30).

Si ces propositions étaient inscrites dans la loi, les policiers du SNEAS auraient alors pour mission de passer au crible de leurs fichiers et d'enquêter sur tous les enseignants de ce pays, mais aussi sur les animateurs et toutes personnes en lien avec des mineurs, ce qui risque de se compter en millions… Mais surtout, les décisions refusant l'affectation de tel ou tel individu pour cause de dangerosité, de comportement inapproprié ou de radicalisation ne se fonderaient sur aucune motivation explicite. Le SNEAS aurait juste à baisser le pouce, sans raison connue, pour qu'un individu ne puisse aller travailler dans un lycée ou une colonie de vacances.

Les sénateurs rêvent donc de donner un pouvoir arbitraire, un blanc-seing, aux policiers des services de renseignement, pour leur laisser dire qui est trop musulman ou presque radicalisé, fréquente trop souvent telle mosquée ou s'habille d'une manière trop peu « républicaine », pour que les personnes visées par cette police des mœurs — cette police religieuse — soient exclues de leur profession et donc, souvent, de la société.

Au nom des valeurs républicaines et de la lutte contre le séparatisme, les sénateurs font le tour de force de proposer des mesures qui entrent frontalement en contradiction avec les fondements de la République et auraient pour effet de contribuer à la division de la société.


1NDLR. Société de prédication musulmane revivaliste, considérée comme prosélyte et ultrafondamentaliste.

2NDLR. Littéralement « Vision nationale », organisation islamique européenne siégeant à Cologne en Allemagne.

Résistances

Par Alain Gresh

Herbert. R. McMaster, qui fut une année durant conseiller national à la sécurité du président américain Donald Trump, a expliqué le 20 septembre 2020 qu'Al-Qaida et l'organisation de l'État islamique (OEI) disposaient de plus de capacités aujourd'hui qu'avant le 11-Septembre et qu'elles avaient accès à des moyens de destruction bien plus dévastateurs. Cette déclaration coïncide avec les négociations qui se déroulent au Qatar sur l'Afghanistan et dont le résultat probable sera d'acter le retour des talibans au pouvoir, voire à tout le pouvoir. Près de vingt années de « guerre contre le terrorisme » pour en arriver là ? Tout ça pour ça ?

Cette guerre, pour la région qui s'étend du Maroc au Golfe, a signifié bombardements, destructions, morts, réfugiés. Les espoirs nés en 2011, ravivés en 2019 par les soulèvements en Irak, au Liban, en Algérie restent encore à exaucer : la transition (chaotique) en Tunisie et le renversement d'une dictature trentenaire au Soudan restent des succès isolés. La vague de Covid-19 a amplifié les souffrances indicibles de populations, enfermées dans un dilemme sinistre, mourir du virus ou mourir de faim. Partout, des élites dirigeantes incompétentes s'accrochent à leurs postes, à leurs privilèges et à leurs comptes à l'étranger. Les structures étatiques, là où elles n'ont pas été englouties dans des guerres civiles, se réduisent à un appareil de répression de plus en plus brutal.

Face à ce délitement qui se produit à ses frontières, l'Europe — comme les États-Unis d'ailleurs — a retrouvé ses vieux tropismes : défendre la stabilité contre « le terrorisme », les régimes en place contre les aspirations des peuples, comme celui du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, dont le bilan répressif est bien plus sanglant que celui — déjà peu glorieux — de son homologue turc Recep Tayyip Erdoğan. Pour l'Occident ces régimes sont des remparts contre le terrorisme, alors même que leurs politiques l'alimentent ; contre les vagues migratoires, alors même qu'elles sont le résultat de l'immobilisme qui désespère une jeunesse dont l'unique horizon devient le départ à l'étranger.

L'aveuglement occidental se manifeste aussi avec la « paix » signée entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn. Peut-on appeler « paix » un accord qui « oublie » les Palestiniens et leurs droits, et donne une prime à la colonisation des territoires palestiniens occupés au mépris du droit international ? Pour obtenir le ralliement du Soudan, les États-Unis ont soumis les nouvelles autorités à un chantage odieux : signer un accord avec Israël ou rester sur la liste américaine des États soutenant le terrorisme, ce qui prive de ressources vitales un des pays les plus pauvres de la planète. Imaginons le tollé que provoquerait un tel cynisme s'il venait de Moscou ou de Pékin.

Washington comme Tel-Aviv savent que le type de règlement qu'ils préconisent n'est négociable qu'avec des dictatures. Le choix des Émirats ne doit rien au hasard : ces mini-États évoquent 1984, la dystopie de George Orwell, où le clinquant technologique camoufle à peine le contrôle méticuleux des corps et des esprits. Et leurs médias aux ordres peuvent proclamer en toute impunité que « la guerre, c'est la paix ». Pousser le Soudan dans la même voie, malgré l'opposition de sa population, c'est contribuer à l'échec de cette fragile transition vers la démocratie.

Ces grilles d'analyse de la région – menaces terroristes, islamistes, migratoires –, et les réponses militaires et sécuritaires qui en découlent occultent les véritables problèmes. Comme l'explique Bertrand Badie dans son dernier ouvrage1, les crises que nous connaissons sont désormais avant tout sociales, sanitaires, alimentaires ou climatiques. Ce sont elles qui alimentent les conflits et rendent les armées et la force impuissantes.

Depuis sa création il y a sept ans, le 1er octobre 2013, Orient XXI a voulu, à sa modeste échelle, favoriser une autre vision de cette région, loin des fantasmes de « guerre de civilisation » et de « grand remplacement », en montrant la complexité de situations, en s'appuyant sur des chercheur.euse.s et des spécialistes. Une vision qui donne aussi sa place aux résistances des sociétés, de l'Irak au Liban en passant par des initiatives plus modestes pour lutter contre la Covid-19, défendre la biodiversité, ou inventer une nouvelle scène culturelle.

Ce pari contre le simplisme et les simplifications qui dominent souvent les réseaux sociaux et les chaînes d'information en continu, nous l'avons réussi grâce à vous. Média indépendant, gratuit et sans publicité, financé par ses lecteurs, Orient XXI a vu leur nombre s'accroitre régulièrement2.

Ce travail de résistance à contre-courant d'une information formatée et réductrice, nous nous engageons à le continuer, et nous comptons sur vous pour nous aider et pour le faire connaître autour de vous.


1Inter-socialités. Le monde n'est plus géopolitique, CNRS éditions, 2020.

2Entre le 1er janvier et le 27 septembre 2020, nous avons accueilli 1 126 000 visiteurs et visiteuses uniques, soit une progression de 60 % par rapport à la même période de l'année 2019 (Google Analytics). Notre lettre d'information hebdomadaire a près de 12 000 abonné.e.s (que vous pouvez rejoindre), et nous venons de lancer une lettre en arabe.

Islamisme

Par Karim Ifrak

Il est des termes qui, pour des logiques complexes et des orientations idéologiques, entrent dans les radars de plusieurs communautés savantes à la fois. Raison qui a poussé, très tôt, les cercles du savoir islamique à traiter avec la plus grande attention la question de la terminologie. Sans son concours, le risque de l'amalgame devient grand et n'importe qui est alors en mesure de dire n'importe quoi.

À la lumière de cette règle d'or, lorsqu'on emploie par exemple le mot « sunna » (tradition prophétique), il convient de faire preuve de vigilance quant à sa définition, selon qu'elle a été forgée par les lexicographes, les juristes, les traditionnistes, les fondamentalistes , c'est-à-dire les spécialistes des fondements du droit (usūl al-fiqh), les théologiens, c'est-à-dire les tenants du kalam, etc. Une règle demeurée valable dans le monde universitaire occidental, faisant qu'un même mot peut se voir défini diversement selon que l'approche est épistémologique, philosophique, sociologique, politique ou géopolitique. Le terme « islamisme » ne fait pas exception à ce schéma, d'autant qu'il est apparu tardivement au sein d'un espace non arabophone et dans un contexte géopolitique complexe. Des réalités qui expliquent pourquoi, tout en étant extrêmement galvaudé, il demeure départagé et saturé d'amalgames.

Islamisme versus islam

Historiquement, « islamisme » continue à faire couler beaucoup d'encre. En France, le mot apparait pour la première fois dans la Bibliothèque orientale de Barthélémy d'Herbelot en 1695. Son usage désigne alors la religion des musulmans, par analogie avec les termes « christianisme » et « judaïsme ». Longtemps la référence absolue, il dépérit au cours du XIXe siècle, l'école orientaliste lui préférant le vocable « islam », davantage en usage dans le monde musulman. C'est vers la fin des années 1970, qu'« islamisme » se distingue d'« islam », par exemple sous la plume de Jean-François Clément qui, en 1980, publie dans la revue Esprit un article intitulé : « Pour une compréhension des mouvements islamistes ». Aussitôt, plusieurs de ses étudiants, soucieux de cette distinction, réservent « islam » à la religion et « islamisme » à l'idéologie, terme qu'ils s'attèlent à rendre chaque jour plus populaire à la faveur de leurs nombreux travaux.

« Faire de la politique au nom de la religion »

Si ce terme refait surface vers la fin des années 1970, c'est justement parce que cette date coïncide avec un évènement de taille : la révolution iranienne. Une révolution fondée sur le concept singulier du « tutorat du juriste » (wilāyat al-faqīh), abolissant toute frontière entre les domaines politique et religieux.

Néanmoins, avec le développement de nombreux mouvements politiques revendiquant l'islam comme fondement, ce terme ne put se soustraire à nombre de débordements d'ordre sémantique. Ainsi, selon les outils d'analyse, les points de vue, les orientations idéologiques, les intérêts et les conflits d'intérêts, on l'associe à nombre d'épithètes et de préfixes pour le noyer chaque jour davantage dans le flou. Dépourvu de cet arsenal, le mot serait presque indéchiffrable, ce qui explique le concours précieux de liants externes qui permettent de le présenter selon des angles restreints en accolant au terme « islam » lui-même les qualificatifs de « politique », « radical », « violent », ou « extrémiste ». Or, loin d'éclairer une réalité complexe, cette batterie d'extensions ne fait qu'ajouter de la confusion à la confusion, si bien que peu à peu la notion devient hermétique, appelant, via d'autres chemins, son cortège d'interprètes autorisés.

Cette dilution du mot dans des épithètes est d'autant plus critiquée qu'elle est, dans bien des cas, entretenue par des considérations purement politiques elles-mêmes, amplifiées par de nombreux médias idéologiquement orientés. Ainsi, faute de pouvoir en proposer une définition stable, la majorité des acteurs se hasardent à brosser de l'islamisme un tableau le plus souvent contrasté. Pour les uns, il s'agirait d'un mouvement qui tente d'affranchir les siens des despotismes locaux ; pour les autres une idéologie subversive qui ambitionne de ressusciter le califat et d'islamiser le monde. En bref, une opportunité à saisir pour les uns, un péril animé par le désir de miner les démocraties pour les autres.

C'est l'expression « islam politique », avancé comme opprobre et donc dans un but de dénonciation, qui respecte le contenu idéologique du terme « islamisme ». Mais si l'adjonction du qualificatif « politique » valait condamnation définitive, il faudrait en faire de même pour le christianisme, ce qui revient à mélanger toute une gamme de courants allant des plus progressistes aux plus conservateurs. En risquant une définition essentialiste, on prétendrait alors que l'islamisme serait un mouvement qui tente de faire de la politique au nom de la religion. On se heurterait aussitôt au barrage méthodologique qui invaliderait l'idée d'abriter sous le même étendard toute une armada de mouvements considérés comme « islamistes » sans considération aucune pour leurs réalités historiques, politiques, sociologiques, idéologiques, conceptuelles, voire dans certains cas géopolitiques. Les anachronismes et l'écrasement des géographies, des identités et des cultures ont aussi contribué à nourrir les confusions.

Il n'y a pas de définition unique

C'est ainsi qu'à défaut d'un champ sémantique qui précise ses limites, le terme « islamisme » a été progressivement assimilé, de façon implicite ou explicite, à la représentation du « mauvais musulman ». Il se voit confondre intégralement — ou presque — avec l'islam, surtout en France où l'expression publique et politique d'une religion entraîne immédiatement la suspicion, alors que des penseurs musulmans ont rappelé dès les années 1990 la nécessité de la distinction.

Le terme « islamisme » recouvre des réalités hétérogènes. C'est pourquoi sa définition exige de préciser ce qu'il a désigné ou désigne, d'en établir les généalogies, d'en déterminer les contextes d'émergence et de situer leurs espaces ainsi que leur chronologie. Une mission presque impossible au regard d'autres qualificatifs tout aussi flous et qui lui collent à la peau : salafisme, frérisme, fondamentalisme, sourourisme, qotbisme, intégrisme, extrémisme, radicalisme, takfirisme, djihadisme. Des vocables qui abritent des réalités distinctes les unes des autres, mais que l'on ne soucie jamais de brandir à tout va sans la moindre considération méthodologique.

L'islamisme pose la question de savoir si, par rapport à l'islam comme religion et comme civilisation, il est une idéologie endogène ou exogène. Est-il la manifestation de la pensée politique de l'islam, en réaction au choix des pays musulmans depuis l'extinction du califat de distinguer ce qui est du domaine du politique de ce qui est du domaine du religieux ? Est-il le reflet d'une remise en cause de l'autorité religieuse historique contre laquelle il tente d'imposer la sienne propre ?

Le définir, ou plutôt le proposer comme un prisme analytique implique la mise en place d'une méthodologie globale conjuguant des paradigmes pluriels : historique, sociologique, idéologique, théologique, politique, géopolitique, de même qu'épistémologique. Sans eux, le risque de se perdre dans son propre brouillard deviendrait inévitable. On l'aura compris, l'écueil est ici à l'image du lit de Procuste, qui conduit soit à couper tout ce qui dépasse, soit à étirer ce qui ne remplit pas tout l'espace...

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POUR ALLER PLUS LOIN
➞ Jean-François Clément, « Pour une compréhension des mouvements islamistes », Esprit n° 37, janvier 1980 ; p. 38-41 ;
➞ Thomas Deltombe, L'Islam imaginaire. La construction médiatique de l'islamophobie en France, 1975-2005, Paris, La Découverte, 2005 ;
➞ Muhammad Saïd al-Achmawi, « L'islamisme contre l'islam (Introduction) », Égypte/Monde arabe, Première série, 1990.

Palestine. Une histoire rythmée par les intifadas

Par Maher Al-Charif

Fin septembre marquera le vingtième anniversaire de la deuxième intifada, une étape importante dans la lutte du peuple palestinien pour son droit à l'autodétermination. Ce mouvement populaire s'inscrit dans le sillage de deux révoltes historiques : la grève générale et la révolte armée de 1936-1939 contre le mandat britannique sur la Palestine historique, et la première intifada de décembre 1987 en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, contre l'occupation israélienne.

Dans les années 1920, les Palestiniens ont mené nombre de révoltes contre la colonisation juive. L'une des plus importantes a été la « révolte du Buraq »1, en référence au mur ouest de la mosquée Al-Aqsa, appelé « mur du Buraq » par les musulmans et « mur des Lamentations » par les juifs. Un soulèvement en réaction à la tentative d'appropriation des juifs, qui ne voulaient plus se contenter d'un simple droit de visite et de prière.

Contrairement aux précédentes, cette révolte a touché la plupart des villes palestiniennes ainsi que nombre de villages et même de colonies juives, faisant plusieurs centaines de morts et de blessés, tant chez les Arabes que chez les juifs. Les Britanniques en sont venus à bout difficilement, à grand renfort d'avions et de blindés, et en faisant appel à leurs unités militaires basées à l'étranger.

La grande révolte de 1936-1939

À l'issue de cette révolte, le combat du peuple palestinien s'est tourné davantage contre le système d'occupation britannique que contre les unités de peuplement sioniste (le yishouv). Le leadership du mouvement national palestinien avait en effet perdu tout espoir de voir le Royaume-Uni changer de position quant à la déclaration Balfour et au projet d'un « foyer national juif ». Plusieurs villes palestiniennes, notamment Jérusalem et Jaffa connaissent alors, en octobre 1933, des soulèvements contre les autorités britanniques, pour protester contre l'inaction de celles-ci face à l'armement des organisations sionistes et à l'immigration juive en Palestine. Ces mobilisations, ainsi que la grande manifestation du 21 novembre 1935 à Haïfa2 donnent lieu à la grève générale du 20 avril 1936, à l'appel d'un comité national de Naplouse. Cet appel fait également suite à l'annonce du meurtre de quatre Palestiniens, dont une femme à Jaffa, par des colons juifs. C'est le début de la révolte de 1936-1939.

Par crainte de voir le leadership de la grève générale passer entre les mains des comités locaux qui se trouvent sur le terrain, et de voir ainsi leur rôle marginalisé, les chefs des partis politiques palestiniens se rencontrent le 25 avril 1936 et annoncent la formation du Haut Comité arabe, présidé par le mufti de Jérusalem Mohamed Amine Al-Husseini. Ce comité appelle à poursuivre la grève générale jusqu'à ce que les autorités britanniques acceptent les demandes du mouvement national arabe, à savoir l'arrêt complet de l'immigration juive, l'interdiction de l'appropriation des terres par les juifs et la formation d'un gouvernement national responsable devant un Parlement.

Les autorités britanniques ont recours à plusieurs manœuvres afin d'étouffer la révolte, comme l'instauration d'un état d'urgence et l'appel à de nouvelles unités militaires venues de Malte et du Royaume-Uni. Elles mettent en place des punitions collectives contre les habitants de villes et villages palestiniens, en démolissant les maisons et en imposant des amendes. Ainsi, la Vieille Ville de Jaffa où les révolutionnaires ont trouvé refuge est détruite, et des milliers de militants arabes sont arrêtés. Des dizaines d'entre eux seront condamnés à mort.

Les autorités mandataires soutiennent la formation de « groupes de paix », des unités armées composées de Palestiniens qui s'opposent à Al-Husseini. Elles légitiment par ailleurs l'existence de la Haganah, une organisation paramilitaire sioniste qui a vu le jour au sein du Yishouv à l'aube des années 1920, en mobilisant des gardes (Ha notrote) pour protéger les colonies juives. Parallèlement, les Britanniques forment une commission d'enquête pour faire la lumière sur les derniers événements et publient en 1939 un « Livre blanc » destiné à calmer la population palestinienne.

1987, pour la liberté et l'indépendance

La première fois que le mot « intifada » est utilisé pour désigner un moment de révolte palestinien, c'est lors des manifestations de février et mars 1969. Ce mouvement a la particularité de compter une large participation féminine, et voit le début de l'utilisation des jets de pierre contre l'armée israélienne. Lors de cette révolte, les mosquées apparaissent comme des lieux de rassemblement et de mobilisation, depuis qu'une grande marche organisée par les forces nationales, syndicales, ouvrières, professionnelles et féministes a démarré depuis la mosquée d'Al-Aqsa, à Jérusalem, après la prière de l'Aïd. Plus de 3 000 personnes y prennent part.

L'importance de cette révolte réside dans le fait qu'elle permet aux Palestiniens de reprendre confiance en eux, et en leur capacité à faire face à l'occupation israélienne après la défaite de juin 1967. Elle marque le début de la collaboration entre les forces vives de la résistance en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Elle se poursuit pendant deux décennies pour déboucher sur l'intifada de décembre 1987, qui permet le transfert du centre de gravité de la résistance nationale palestinienne à l'intérieur des territoires occupés, alors que celle-ci était surtout concentrée à l'étranger depuis l'émergence de la résistance armée dans le milieu des années 1960. L'Organisation de libération de la Palestine (OLP) revient sur le devant de la scène, après avoir perdu sa « base sûre » lors de l'invasion israélienne de Beyrouth durant l'été 1982 qui lui a fait perdre la carte de la résistance armée, et l'a contrainte à retirer ses forces de Beyrouth.

Ce soulèvement oblige aussi la Jordanie à renoncer à sa volonté de contrôle de la Cisjordanie le 31 juillet 1988 et à dissoudre les liens légaux et administratifs entre les rives est et ouest du fleuve du Jourdain. Il encourage le Conseil national palestinien, lors de sa 19e session qui se tient à Alger à la mi-novembre 1988, à déclarer unilatéralement l'indépendance de la Palestine et adopter l'Initiative de paix, soutenue par l'ONU, avec des négociations qui débutent à Genève. Le commandement national unifié de l'intifada insiste sur ses objectifs de liberté et d'indépendance, et fait des territoires occupés de 1967, séparés des territoires de 1948 par la « ligne verte », sa zone d'intervention.

Cette première intifada s'est distinguée par son caractère populaire et démocratique, à tel point que toutes les classes sociales palestiniennes y ont pris part. Elle était également bien organisée et a réussi, par le choix d'une résistance non armée, à isoler l'armée israélienne et à nourrir une opposition aux politiques d'occupation, ainsi qu'à condamner les autorités de Tel-Aviv à un isolement international certain.

Toutefois, des conflits internes marquent la deuxième partie de cette intifada (printemps 1989 – été 1990), non seulement entre les membres de l'OLP et ceux du mouvement islamiste Hamas, mais également au sein même de l'OLP. Des dissensions émergent en effet autour de la gestion de l'intifada, qui a connu une bureaucratisation à outrance après la mise en place de plusieurs dizaines d'institutions et de comités, financés par de l'argent venu d'ailleurs.

Ainsi, lorsque l'Irak envahit le Koweït le 2 août 1990, le commandement de l'OLP se trouve en pleine crise politique. L'Initiative de paix est dans l'impasse, notamment après l'arrêt des pourparlers par les États-Unis, au prétexte du refus du commandement de l'OLP de condamner une opération kamikaze commise par une de ses factions. Par ailleurs, l'intifada a échoué à se transformer en un mouvement global de désobéissance civile qui aurait pu engranger de nouveaux acquis politiques. À la même époque, des vagues d'immigration juive affluaient depuis les anciennes Républiques du bloc soviétique.

De leur côté, les pays arabes se sont divisés à la suite de l'invasion du Koweït par l'Irak, et sont de ce fait incapables de faire pression sur l'administration américaine. Face à une déception palpable, l'OLP décide d'adopter l'initiative politique proposée le 12 août 1990 par Saddam Hussein, qui veut aborder ensemble tous les conflits du Proche-Orient. La solution commencerait par le retrait « immédiat et inconditionnel » d'Israël de toutes les terres arabes occupées en Palestine, en Syrie et au Liban.

Mais la défaite de l'armée irakienne face à la coalition internationale et son retrait du Koweït a pour conséquence un siège politique et financier — tant arabe qu'international — de l'OLP, coupable d'avoir soutenu Bagdad. L'OLP n'a alors d'autre choix que d'accepter les conditions américaines pour participer à la conférence internationale pour la paix (qui s'ouvre à Madrid le 30 mars 1991) voulue par Washington, puis d'entamer des négociations secrètes avec les Israéliens. Celles-ci donnent lieu à la Déclaration de principes palestino-israélienne, plus connue sous le nom d'« accords d'Oslo », et la reconnaissance mutuelle entre l'OLP et Israël.

Déception après les accords d'Oslo

Sept ans après la poignée de main historique du 13 septembre 1993 à la Maison Blanche entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, l'autorité palestinienne (AP) n'a plus le contrôle que d'un cinquième de la Cisjordanie et des deux tiers de la bande de Gaza. Ces deux territoires ne représentent que 22 % du territoire de la Palestine historique, et sont toujours considérés par Israël comme objet de négociation, de même que pour la résolution 242 du Conseil de sécurité de l'ONU appelant Israël à se retirer des territoires qu'elle occupe depuis juin 1967. Parallèlement, la spoliation des terres, la colonisation ainsi que la judaïsation de Jérusalem se poursuivent, et les conditions de vie des Palestiniens continuent à se détériorer.

La deuxième intifada, qui éclate en septembre 2000, est la conséquence logique de cette situation, surtout après l'échec des négociations de Camp David en juillet de la même année entre Yasser Arafat et Ehoud Barak, tenues sous l'égide de Bill Clinton. Cette révolte est déclenchée par la visite d'Ariel Sharon à la mosquée d'Al-Aqsa, et traduit le ras-le-bol des Palestiniens et leur conviction qu'il est inutile de négocier sans faire pression. Dès les premières semaines, des divisions divisent les forces participantes, certaines d'entre elles voulant en garder la dimension populaire, tandis que d'autres souhaitent l'orienter vers l'action armée ; ou encore entre ceux qui voulaient la circonscrire aux territoires occupés de 1967 et ceux qui voulaient l'étendre au-delà de la ligne verte.

Politiquement, la deuxième intifada oppose l'autorité nationale qui voit en cette révolte l'occasion d'améliorer les conditions de négociation, aux forces nationales laïques qui la considèrent comme un moyen de réaliser l'objectif d'indépendance, et aux forces religieuses qui y trouvent une voie pour mettre en place leur ligne politique reposant sur l'idée de la libération de tout le territoire national palestinien.

Rapidement, cette deuxième intifada prend un tournant militarisé à travers les attentats à la bombe, auxquels les événements du 11 septembres 2001 donnent une autre dimension. En effet, la politique de l'administration de George W. Bush, peu intéressée par une reprise du dialogue entre Palestiniens et Israéliens, a consisté jusque-là à soutenir le gouvernement d'Ariel Sharon tout en lui demandant de réagir modérément vis-à-vis des Palestiniens. Elle visait également à contenir la confrontation sur les territoires palestiniens de sorte qu'elle n'ait pas de conséquences néfastes sur la politique américaine dans la région, surtout à l'égard de l'Irak. Mais au lendemain des attentats du 11-Septembre, Ariel Sharon comprend vite que cette nouvelle situation lui permet de se présenter comme le fer de lance de la guerre contre le terrorisme, cimentant ainsi l'entente politique entre les droites conservatrice américaine et nationaliste israélienne.

La militarisation de l'intifada donne lieu à un vif débat dans les milieux palestiniens. Des chercheurs palestiniens la comparent avec celle de 1987, qui s'était distinguée par son caractère pacifique et populaire. Pour la professeure Islah Jad3 de l'université de Bir-Zeit, l'absence d'une participation populaire massive, qui a surtout lieu pendant les funérailles des martyrs, a pesé sur la deuxième intifada. Cette absence est due à la faiblesse des partis et des formations politiques qui auraient structuré la mobilisation populaire, et le passage de nombre de leurs cadres dans les ONG. Cela a eu comme conséquence « un recul notable dans le discours et la culture du courant national démocrate laïque », et a permis aux mouvements politiques religieux de « gagner en légitimité et en poids dans l'organisation des masses », notamment en remportant les diverses élections étudiantes et syndicales, et en résistant à l'occupation à travers la militarisation et le recours aux attentats suicides, auxquels prennent part désormais des forces du Fatah de Yasser Arafat, majoritaire au sein de l'OLP.

Vers une troisième intifada ?

Depuis 2002, l'administration de George W. Bush, qui n'a de cesse d'accuser le président de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat d'encourager le terrorisme, insiste de plus en plus sur la nécessité d'une réforme. Elle permettrait d'exclure ce dernier à la fois du commandement de l'AP et de l'OLP. De son côté, le gouvernement Sharon y voit l'occasion d'affaiblir l'AP, notamment après l'invasion de villes sous autorité palestinienne par l'armée israélienne, et le siège du quartier général d'Arafat à Ramallah.

Après la disparition de Yasser Arafat le 11 novembre 2004, des voix se sont élevées pour annoncer la fin de l'époque de la « légitimité historique » et demander la tenue d'élections. Une élection présidentielle a en effet lieu le 9 janvier 2005. Le candidat du Fatah, Mahmoud Abbas, l'emporte avec 63 % des voix. Dans son programme électoral, il a insisté sur la nécessité de réformer le régime politique, de réactiver le rôle des institutions et de généraliser le processus démocratique. Il appelle également à l'arrêt de la militarisation de l'intifada et au retour à la table des négociations, estimant que c'est la seule voie pour arriver à une solution politique qui garantirait les droits du peuple palestinien et participerait à améliorer son image aux yeux de l'opinion publique internationale, lui assurant un soutien financier. Ainsi l'intifada perd le socle objectif qui la justifiait, et ses braises s'éteignent peu à peu.

Dans son étude publiée par le Carnegie Middle East Center le 8 février 2018 sur les possibilités d'une troisième intifada en Palestine, Michael Young souligne que les chercheurs les plus confirmés du centre en arrivent à la conclusion que l'éloignement de toute possibilité de solution à deux États (selon les critères internationaux), le sentiment de frustration généralisé chez les Palestiniens ainsi que la détérioration des conditions de vie pourraient favoriser l'éclatement d'une troisième intifada. Elle prendrait sans doute une forme différente des deux précédentes. Selon Ali Jarbaoui, professeur de sciences politiques à l'université de Bir-Zeit, qui a pris part à cette étude : « Il est peu probable qu'une intifada populaire comme celle de 1987 voie à nouveau le jour, car les accords d'Oslo ont totalement changé la donne. L'occupation est aujourd'hui en grande partie invisible pour les Palestiniens qui sont enclavés dans ce qui s'appelle à présent les zones A et B4. De fait, il n'y a plus de contact direct au quotidien avec les forces d'occupation, sauf au niveau des checkpoints qui se trouvent à l'entrée des zones de résidence, ou sur les routes principales. […] Aucune intifada ne pourra voir le jour si la majeure partie des Palestiniens n'est pas convaincue de son utilité ».

La prochaine, si elle a lieu, prendra selon lui « la forme de larges contestations populaires pacifiques et continues dans les centres des villes palestiniennes, appelant à mettre fin à cette longue occupation israélienne, dans l'espoir d'attirer ainsi l'attention de la communauté internationale ».

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Traduit de l'arabe par Sarra Grira.


1NDLR. Le buraq est le cheval ailé à bord duquel le prophète Mohammed aurait effectué son voyage nocturne entre la Mecque et Jérusalem.

2NDLR. Cette manifestation a eu lieu à l'occasion des funérailles du cheikh Ezzeddine Al-Qassam, tué lors d'une embuscade tendue par l'armée britannique aux alentours du village de Yaabad, dans la région de Jénine, contre le groupe armé que dirigeait Qassam.

3Islah Jad, « La situation palestinienne après l'invasion israélienne, perspectives d'avenir, » Journal of Palestinian Studies, n° 51, été 2002.

4NDLR. Zones administratives de la Cisjordanie définies par les accords Oslo II, qui sont sous contrôle (partiel) des Palestiniens.

Palestine et monde arabe. Qui est responsable de la défaite ?

Par Hani Al-Masri

La réunion de la Ligue arabe du 9 septembre a révélé un changement qualitatif dans la position arabe officielle sur la Palestine, avec le refus de tenir une réunion d'urgence pour débattre de la normalisation entre les Émirats arabes unis et Israël. Cette inquiétante évolution a des racines anciennes et la direction palestinienne porte une part de responsabilité.

Pour quelles raisons la position arabe officielle à l'égard du problème palestinien s'est-elle détériorée à ce point ? La déliquescence de la position palestinienne en est-elle responsable ? À moins qu'elle ne soit due à l'absence d'un projet arabe unificateur et d'un pays arabe leader après la chute en cascade de régimes ayant aspiré à jouer ce rôle ? Cette dégradation aurait-elle ainsi facilité l'émergence d'une ère de domination saoudienne et le renforcement du rôle des petits pays (c'est-à-dire les Émirats arabes unis) ?

La dégradation de la position palestinienne officielle a commencé lors des préparatifs d'un règlement négocié dans la perspective des accords d'Oslo (1993). Elle est largement le produit de la pression arabe exercée sur la direction palestinienne, surtout après la guerre de 1973, l'exhortant à monter dans le train du règlement politique avant qu'il quitte la gare, à remplacer le programme du retour des réfugiés et de libération par un projet de création d'un État palestinien sur les territoires occupés en 1967.

1967, une date fondatrice

La défaite de juin 1967 est à l'origine de cette dérive arabe et constitue l'élément fondateur qui a conduit à la série d'effondrements de la position commune. Ses conséquences désastreuses ont donné naissance à une formule appelant à effacer les traces de la guerre et à accepter la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies (22 novembre 1967) qui n'abordait pas la cause palestinienne. Cette résolution a ignoré la racine du conflit, à savoir l'établissement de l'État israélien aux dépens du peuple palestinien sur 78 % de son territoire, contournant ainsi la résolution 181 de l'Assemblée générale des Nations unies (22 novembre 1947) sur le partage, qui prévoyait l'établissement d'un État arabe sur 44 % de la superficie de la Palestine historique, tout en accordant 55 % à « l'État juif », et la résolution 194 de l'Assemblée générale qui établissait le droit au retour et à la compensation des réfugiés. La pression arabe sur les dirigeants palestiniens pour qu'ils acceptent les résolutions 242 et 338 (adoptées en 1973) du Conseil de sécurité des Nations unies s'est poursuivie et intensifiée en dépit du fait qu'elles ne traitaient pas du problème palestinien.

L'évolution de la position palestinienne n'a pas commencé en 1974 avec la proposition de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) de créer une autorité nationale ayant compétence sur chaque pouce de territoire libéré ; ni en 1988 avec l'adoption d'un programme consacré à la création d'un État palestinien dans les frontières de 1967. Après tout, une approche progressive et par étapes pour parvenir à ses objectifs est la règle en histoire chaque fois que le rapport des forces ne permet pas d'aller plus loin. L'origine de la dérive réside plutôt dans la perception que cela ne peut se faire qu'en abandonnant le projet national, en se soumettant à des négociations, en offrant des concessions sans contrepartie, en apportant la preuve d'un comportement exemplaire et en croyant qu'il est possible de parvenir à un règlement négocié sans moyen de pression, ce qui est pourtant la seule façon de progresser à chaque étape d'un cheminement vers la réalisation de tous ses objectifs.

Tomber dans le piège du règlement négocié sur la base d'une perception erronée qui voudrait que le mouvement sioniste et son incarnation, Israël soient prêts à accepter un compromis historique sur la partition de la terre de Palestine sans être capables de modifier l'équilibre des forces, nous a conduits à faire de successives concessions pour convaincre nos ennemis d'accepter un règlement négocié.

Israël gagne sans contrepartie

Les Palestiniens en sont venus à accepter les résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité dans le cadre de l'initiative de paix que le Conseil national palestinien de l'OLP a approuvée en 1988, sans même les mettre en corrélation avec le projet national de base, et encore moins accepter d'autres résolutions internationales, notamment les résolutions 181 et 194 de l'Assemblée générale des Nations unies. En d'autres termes, le programme de libération et de retour a été remplacé par le projet d'État. Israël y a gagné le droit d'exister dans le cadre des accords d'Oslo, sans reconnaissance réciproque des droits des Palestiniens, y compris celui de créer leur propre État, perspective renvoyée à d'ultérieures négociations.

Tout cela montre bien que la régression arabe officielle a précédé la régression palestinienne officielle, celle-ci justifiant celle-là. La régression est mauvaise et condamnable. La régression palestinienne l'est d'autant plus qu'elle porte atteinte aux droits et aux intérêts fondamentaux des Palestiniens. La signature des accords d'Oslo aura constitué l'apogée de cette régression.

Au départ, les gouvernants arabes avaient adopté le slogan de la libération de la Palestine et décidé la création de l'OLP (en 1964) sur la base du programme de libération et du retour ; après 1967, le sommet de Khartoum a entériné les « trois non » du président Gamal Abdel Nasser et de Khartoum (pas de négociations, pas de paix, pas de reconnaissance d'Israël). Puis on est passé de la volonté collective d'effacer les traces de l'agression à la recherche d'un règlement arabe collectif dans le cadre de conférences internationales telle que la conférence de Genève (1973), avant de passer à des accords de paix unilatéraux, comme celui signé entre l'Égypte et Israël (accords de Camp David de 1978) en tentant de camoufler cette capitulation avec un plan d'autonomie palestinien. Puis on a assisté aux accords d'Oslo et au traité de paix jordanien (Wadi Araba de 1994). Enfin, l'Initiative de paix arabe (2002) a constitué l'une des phases essentielles des renoncements arabes à laquelle a contribué la direction palestinienne.

L'initiative de paix arabe de 2002 a été introduite sous couvert d'une recherche d'un règlement collectif équilibré alors qu'Israël n'y était ni préparé ni favorable, ce qui réduisait cette initiative à n'être qu'une étape de plus sur la voie des concessions. Elle a également été conçue pour expier le péché des Saoudiens qui ont pris part aux attaques du 11-Septembre (15 Saoudiens sur un total de 19 personnes impliquées). L'Arabie saoudite a obligé la Ligue arabe à préparer une reconnaissance et une normalisation complètes avec Israël en échange de son retrait des territoires arabes occupés en 1967 et d'un accord sur une solution juste et agréée de la question des réfugiés, ce qui impliquait de laisser le sort des réfugiés entre les mains d'Israël. Il est révélateur qu'au lendemain de l'approbation de l'Initiative de paix arabe, Ariel Sharon, alors premier ministre d'Israël, a conduit une attaque contre l'Autorité palestinienne (AP), conduisant au siège de Yasser Arafat et à son assassinat, tout comme l'agression de 1982 contre l'OLP au Liban avait été lancée moins d'un an après la signature du traité de paix entre l'Égypte et Israël.

Les bouleversements de la région

Pour comprendre ce qui s'est passé ces dernières années et notamment depuis la signature des accords d'Oslo, il faut prendre en compte un certain nombre d'événements majeurs. Cela va de la guerre Iran-Irak (1980/1988), en passant par l'occupation du Koweït par l'Irak (en 1990) puis l'occupation de ce même Irak (en 2003) et la volonté de créer « un nouveau Moyen-Orient », les trois attaques militaires israéliennes contre Gaza, l'occupation persistante avec la judaïsation, la colonisation, les déplacements et les plans d'annexion en Cisjordanie, auxquels s'ajoutent de fréquentes tentatives lors des sommets arabes pour modifier ou inverser l'Initiative de paix arabe de telle sorte que la normalisation précède le retrait des territoires, sous prétexte que cela pourrait inciter Israël à accepter la paix. Tout cela pour dissimuler la vraie raison qui était de changer les priorités et de constituer une alliance américano-israélo-arabe contre l'Iran. C'est précisément le contraire qui s'est produit et Israël a opté pour une approche plus dure.

Le danger des décisions émiriennes et bahreïnies et de leurs répercussions est qu'elles ne se contentent pas d'inverser l'initiative de paix de telle sorte que la normalisation et la reconnaissance aient lieu avant le retrait, mais qu'elles soient plutôt adoptées sans aucune perspective de retrait israélien. C'est d'autant plus clair qu'elles ne mentionnent pas la fin de l'occupation, l'arrêt de la colonisation, la question des réfugiés, ni l'engagement d'Israël à l'égard de l'État palestinien. En fait, tout ce que les « normalisateurs » arabes ont obtenu, c'est le report de l'annexion qui de toute façon était déjà acquis pour d'autres raisons. En outre, ils ont inscrit ces mesures dans le cadre de la vision du président Donald Trump d'un règlement palestinien/israélien, ce qui équivaut à une approbation américaine des conditions et des diktats de l'extrême droite israélienne. En fait, la normalisation et une alliance arabe faciliteront la création du « Grand Israël ».

Sortir des accords d'Oslo

Le fait que les Palestiniens aient fait des concessions gratuites dans le passé, allant jusqu'à la reconnaissance et la normalisation, ne justifie pas que l'on continue sur la même voie et que l'on signe les accords d'Oslo en laissant le champ libre à la normalisation arabe tout en se raccrochant perpétuellement à l'espoir d'un accord négocié qu'Israël a mis à mort depuis longtemps. Israël a adopté une politique de gestion du conflit et non de solution du conflit jusqu'à ce que les positions américaines et israéliennes évoluent sous l'ère Trump/Nétanyahou et que la politique israélienne devienne celle du fait accompli sur le terrain qui, désormais, est la seule solution opérationnelle.

Benyamin Nétanyahou n'a à la bouche que le slogan « paix contre paix » — sans qu'il soit mis fin à l'occupation — pour le remplacer par la formule « la terre contre la paix », se vantant qu'elle ait porté ses fruits avec les Émirats et le Bahreïn, allant jusqu'à confirmer que le plan d'annexion est toujours d'actualité alors que l'encre de l'accord tripartite États-Unis-Israël-Émirats arabes unis n'était pas encore sèche. En d'autres termes, la normalisation et la reconnaissance conduiront tôt ou tard les « normalisateurs » à accepter la solution israélienne au conflit historique.

Compte tenu de ce qui précède, les « normalisateurs » ont un besoin de plus en plus urgent d'une couverture palestinienne, car ils se rendent compte que tout ce qu'ils ont accompli restera menacé tant qu'ils ne l'obtiendront pas. Ils continuent donc à utiliser la tactique de la carotte et du bâton pour persuader le peuple palestinien et ses dirigeants de rejoindre le mouvement. Ou sinon ils s'efforceront de remplacer les dirigeants palestiniens par des personnalités prêtes à capituler. Ou encore ils chercheront une couverture arabe qui exclut les Palestiniens.

Pour contrer ces tentatives de liquidation de la cause palestinienne, il faut une unité palestinienne forte, fondée sur un véritable partenariat et une nouvelle vision et stratégie qui entraînent un changement complet de nos approches, de nos politiques, de nos institutions et de notre personnel politique. Il ne suffit pas de menacer de dissoudre ou de démanteler l'AP, ni de brandir l'unité et la résistance populaires. Nous devons préparer le terrain pour nous libérer des contraintes des accords d'Oslo, cesser de reconnaître Israël, changer l'AP, reconstruire (et non rafistoler) les institutions de l'OLP et mettre en place les bases d'une présence populaire durable porteuse d'efficacité, de fermeté et de résistance.

Nous devons renoncer à la stratégie de survie, d'attente et de réactivité. Nous devons cesser de vouloir compter sur les autres, sur la victoire de Joe Biden ou sur la chute de Nétanyahou. Il nous faut adopter une stratégie proactive qui nous donnera les moyens d'appréhender les nouveaux développements et les nouvelles réalités plutôt que de les ignorer, et qui serait animée d'une aspiration au changement plutôt qu'à la soumission.

Dans cet esprit, il n'est pas nécessaire de se retirer de la Ligue arabe, ce qui ne ferait qu'exacerber l'isolement de la Palestine et permettrait à la Ligue dans son ensemble et à ses États membres individuellement d'agir plus rapidement en faveur de la normalisation. Notre devise doit plutôt être la relance de la Ligue arabe détournée de son but originel qui était la défense des intérêts de la Palestine. La Ligue doit retrouver ses vraies valeurs.

S'inscrire dans un monde nouveau

Quelques esprits confus soutiennent que les Arabes ont trahi la cause palestinienne en 1948, précipitant la Nakba, et qu'ils continuent de la trahir. Ce n'est pas vrai. La trahison de 1948 a entraîné la révolution égyptienne (1952) et les changements dans le monde arabe qui ont transformé la réalité. C'est la raison pour laquelle s'est produite l'agression de 1967. Mais celle-ci a déclenché la seconde révolution palestinienne, la rébellion contre cette défaite, jusqu'à ce qu'elle soit peu à peu vidée de son contenu au fil du temps après la guerre de 1973.

L'espoir est là. Nous avons encore beaucoup de choses sur lesquelles nous pouvons compter ; tout d'abord, le peuple palestinien, sa volonté de rester inébranlable et de poursuivre la lutte dans son pays et dans la diaspora. S'y ajouteront ensuite les crises et les polarités au sein de la société israélienne provoquées par son extrémisme grandissant, son expansionnisme, son agression, son racisme et son refus de compromis. Cela incitera les Palestiniens et le monde à se retourner contre Israël — même si cela doit prendre du temps — et rendra plus difficile la vie des « normalisateurs » et des nouveaux collaborateurs d'Israël.

Le bilan d'Israël prouve que le pays prend, mais ne donne pas, domine, mais ne partage pas. Il ne se battra pas au nom des Arabes. En fait, il abandonnera ses alliés arabes. Aux frontières de l'Iran, les Émirats, Bahreïn et les pays du Golfe paieront un lourd tribut dans tout conflit à venir, qu'il soit politique, militaire ou économique.

Israël n'est pas la seule puissance de la région. Il a de solides rivaux en Iran et en Turquie, sans parler de la Chine, de la Russie, de l'Europe, de l'Inde et du Japon. Sans parler de la guerre froide sino-américaine ni de la pandémie de coronavirus, avec ses répercussions politiques et économiques sur l'ensemble de l'ordre mondial. La région et le monde sont en mutation, et nous devons rester déterminés et procéder aux changements nécessaires pour prendre la place qui nous revient sur la nouvelle carte du monde.

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Traduit de l'anglais par Christian Jouret.

La République arabe unie (1958-1961), un rêve fracassé

Par Alexandre Aoun

Trois mois après la nationalisation de la compagnie du canal de Suez par le président égyptien Gamal Abdel Nasser le 26 juillet 1956, sa faible armée doit faire face à l'agression tripartite israélienne, française et anglaise qui cherche à le renverser. L'URSS et les États-Unis font pression pour stopper les hostilités, tandis que les opinions arabes se mobilisent en faveur du Raïs et des actions de sabotage des oléoducs — et la fermeture du canal de Suez — provoquent des pénuries en Occident.

À défaut d'une victoire militaire, c'est une victoire politique et psychologique retentissante pour Nasser. Auréolé de sa victoire, il est sacralisé du Caire à Bagdad en passant par Beyrouth et Damas. Son charisme galvanise les foules et impose l'idée que l'unité arabe est la voie pour l'indépendance et le développement.

Les frontières de la nation arabe

Sous l'influence du penseur chrétien orthodoxe et fondateur du parti Baas (nationaliste arabe) Michel Aflak, Damas choisit de se rapprocher du Caire. Pour la Syrie, le tropisme nassérien n'est pas un choix par défaut, mais reflète une réelle volonté de stabilité et d'unification. En effet, depuis son indépendance en 1946, le pays a connu quatre coups d'État et la démission d'un président. De plus, une partie des élites craint la montée du Parti communiste et se tourne vers Nasser.

Dès 1956, le général Abdel Hakim Amer, un des proches de Nasser, devient le commandant en chef des armées syrienne et égyptienne. Cette imbrication s'inscrit dans une volonté de mener le combat contre l'impérialisme et Israël. Pour Nasser, c'est un moyen d'imposer ses vues au Proche-Orient. Le Raïs pose ses conditions : dépolitisation de l'armée syrienne, dissolution de toutes les formations politiques au profit d'un parti unique, et transposition du système politique et économique égyptien en Syrie. Après avoir tergiversé, le président syrien Choukri Al-Kouatli signe l'accord d'unité : la République arabe unie (RAU) voit le jour le 1er février 1958. Elle est composée d'une région nord (la Syrie) et d'une région sud (l'Égypte). Le Yémen du Nord est également rattaché à la République, mais son statut reste secondaire.

La région traverse une période de troubles. Le Liban plonge dans une guerre civile entre les partisans de la nouvelle RAU et ceux du président pro-occidental Camille Chamoun. L'intervention américaine met fin aux affrontements et empêche le Liban de rallier la jeune RAU. De son côté, l'Irak pro-américain tente vainement une union avec la Jordanie en 1958 pour contrebalancer les projets nassériens, mais le coup d'État nationaliste amène au pouvoir le 14 juillet une junte qui n'est pas sans rappeler celle du Caire. Bagdad semble prête à rejoindre la RAU. Mais c'est sans compter l'opposition du nouveau dirigeant Abdel Karim Kassem, qui se voit aussi en leader du monde arabe, et du puissant Parti communiste, particulièrement implanté chez les chiites et les Kurdes, qui se méfie d'un modèle subordonné au Caire (la RAU avait interdit le Parti communiste syrien).

Un immense espoir déçu

« Les Arabes se sont mis d'accord pour ne pas se mettre d'accord. » Cette phrase d'Ibn Khaldoun, sociologue arabe du XIVe siècle, résume une partie des difficultés de la RAU. Chaque pays conserve en effet ses particularités, et l'aspiration populaire unitaire a du mal à se retrouver dans un modèle unique.

Très vite, l'effervescence des premiers jours laisse place à la désillusion et aux mésententes au sein de la RAU. L'Égypte monopolise les principales fonctions dirigeantes, y compris en Syrie, alors que les Syriens sont cantonnés à un rôle secondaire. Soumises à des politiques de nationalisation, des franges de la bourgeoisie migrent vers l'Occident ou le Liban. De plus, le poids oppressant des nouvelles réformes, le manque de concertation ravivent les tendances sécessionnistes à Damas. Le 28 septembre 1961, des généraux de l'armée syrienne fomentent un coup d'État et mettent fin à l'éphémère expérience unitaire. L'Égypte gardera le nom de RAU jusqu'en 1971.

Bien que l'expérience ait été brève, la RAU a suscité un immense espoir parmi les peuples du Proche-Orient. Mais Nasser a sous-estimé la complexité de son projet unitaire et les divisions entre les forces politiques arabes. Cinquante ans après sa mort le 28 septembre 1970, et à l'aube d'une nouvelle ère marquée par les divisions et le rapprochement avec Israël plus que par le panarabisme, son discours résonne avec nostalgie.

Dhimmis

Par Roland Laffitte

Le statut des non-musulmans, appelé dhimma dans le droit islamique (fiqh), est objet de controverse. Défendu et enjolivé comme un bienfait sans nuance par les apologistes de la religion musulmane, il est condamné par ses contempteurs comme une discrimination inqualifiable qui découlerait de la nature même de l'islam, et montré aujourd'hui en Europe par les courants qui alertent sur le « grand remplacement » comme l'avenir effroyable qui attend notre continent victime d'« islamisation » galopante. D'où la nécessité de faire le point sur le contenu réel de ce statut dans l'espace et dans le temps.

La dhimma, c'est-à-dire le statut qui caractérise les dhimmiyūn ou « dhimmis », n'est autre, dans la société tribale arabe de l'Arabie contemporaine de Mohammed, que le « pacte » qui s'applique normalement aux clients, lesquels jouissent d'une protection moyennant certaines obligations. Le Coran parle des juifs et des chrétiens comme Ahl al-Kitāb, « les Gens du Livre », mais c'est l'exégèse islamique qui utilise à leur égard l'expression Ahl al-dhimma, si l'on veut « les Gens du pacte ».

Cette dhimma, initialement proposée par les chrétiens au calife Omar Ibn Al-Khattab, lequel l'a étendu aux juifs, puis aux zoroastriens et aux sabéens, s'inspire des rapports établis par Mohammed avec les chrétiens de Najran (al-nāsarā), et même les juifs (al-yahūd) et les zoroastriens (al-majūs) de Bahreïn. Dans cette veine, la dhimma systématisée par le fiqh implique une protection véritable des biens et des personnes, et une autonomie totale dans les domaines familiaux, personnels ou religieux, jugées par des magistrats appliquant les lois spécifiques des différentes communautés. Mais c'est moyennant la prééminence du pouvoir islamique et le paiement d'un impôt spécial, la ğiziya, qui est littéralement une « compensation » au fait qu'elle dispense de la zakāt, l'« aumône », payée par les seuls musulmans. Sa nature n'est donc pas religieuse, mais politico-sociale, même si elle bénéficie d'une validation religieuse.

Juifs et chrétiens dans les sociétés islamiques traditionnelles

Si les obligations imposées aux dhimmis sont strictement définies par le pouvoir central, notamment abbasside, elles s'appliquent de façon très variable selon les époques et les endroits. Le gouvernement arabe a, au départ, un besoin évident du concours des communautés juives et chrétiennes qui fournissent, à l'époque omeyyade (661-750) — et encore à l'époque abbasside —, une bonne partie de la haute administration, et même des ministres et du personnel scientifique. Aussi l'attitude de la société musulmane à l'endroit des dhimmis est-elle ambiguë et changeante.

Dans certains cas, juifs et chrétiens peuvent être obligés de porter un habit spécial, ont l'interdiction de monter à cheval, et doivent se montrer humbles par rapport aux musulmans, mais cela n'est nullement généralisé. La protection dont jouissent les minorités s'accompagne toutefois souvent, du fait de leur situation juridique infériorisée, d'un indéniable mépris de la part des populations musulmanes. Ibn Khaldoun relie ainsi le mépris où sont tenus les juifs (ce qui est aussi valable pour les chrétiens) à la situation faite à « un peuple soumis au joug de la tyrannie et qui, à travers elle, apprend à connaître l'injustice »1. En dehors de ce passage, que l'on pourrait à juste titre tenir pour une anticipation pour ce qui concerne le diagnostic posé, du discours de Maximilien Robespierre à la Constituante ou de l'article de Karl Marx sur la question juive, Ibn Khaldoun ne parle des juifs que pour évoquer ce que les chrétiens ont longtemps appelé « l'histoire sainte », ou pour vanter leur contribution à l'histoire des sciences.

L'islamologue américano-britannique Bernard Lewis, qui n'est pas tendre envers l'islam comme religion et comme civilisation, note que les dhimmis ont certes subi des avanies, mais pour ajouter : « N'empêche que leur position était infiniment supérieure à celle des communautés dissidentes de l'Église établies en Europe occidentale »2.

Au Maghreb, où les chrétiens étaient inexistants, on ne peut parler que des juifs comme minorité religieuse. Or, Maurice Eisenbeth, nommé grand rabbin de Constantine en 1928, puis d'Alger en 1932, enfin grand rabbin délégué pour l'Algérie en 1941, notait à propos d'eux que s'ils vécurent au XIIe siècle, à l'époque almohade, de véritables persécutions, qu'après cela, « les juifs en Algérie et en Tunisie ont joui, d'une façon générale, d'une période de calme, n'ont plus été les victimes de persécutions systématiques — du moins les documents n'en font aucune mention »3.

Les évolutions contemporaines

Le statut de la dhimma fut officiellement supprimé dans l'empire ottoman par le tout nouveau sultan Abdülmecit avec le hatti-chérif (ordonnance signée du sultan) de Gulhané du 3 novembre 1839.

La situation des minorités religieuses dans maints pays des mondes arabe et islamique aujourd'hui ne souffre pas seulement de l'inertie des habitudes d'infériorisation sociale qu'elles ont connue à travers l'histoire. La vague de l'idéologie dite « islamique » personnifiée tant par les salafistes (ou salafo-wahhabites) que par les Frères musulmans, qui s'accompagne de conduites plus que bigotes et étroitement sectaires, correspond à une réponse identitaire au choc souvent violent avec les grandes puissances euro-nord-américaines et leur idéologie moderniste et exclusiviste. Les minorités sont prises en otage par ces grandes puissances qui se sont présentées comme leurs protectrices contre les pouvoirs musulmans. Il s'agit, depuis le XIXe siècle, de celles d'Europe, comme de la Russie vis-à-vis des chrétiens orthodoxes, ou alors de la France vis-à-vis des coptes d'Égypte lors de l'expédition de Napoléon Bonaparte, ou encore avec les maronites du Liban auxquels elle a offert un État dit « Grand Liban » sous son mandat.

Parallèlement, la création d'un « État juif » au cœur du monde arabe ne pouvait que provoquer des problèmes pour les communautés juives à l'intérieur des pays arabes. On a donc assisté à partir de 1948 à un exode massif des juifs des pays arabes, comme on assiste aujourd'hui, bien que dans une proportion moindre, mais toutefois significative, à un exode des chrétiens d'Irak et de Syrie.

Le fait que, dans les territoires contrôlés par lui, l'organisation de l'État islamique (OEI) n'ait pas hésité à invoquer la dhimma n'a pu, il est vrai, que conforter les détracteurs de l'islam dans leur tendance à prendre la caricature qu'ils se font de cette religion pour la réalité. En dehors des groupes se réclamant d'un islam courbé à leurs fantasmes politiques — et qui ne s'attaquent d'ailleurs pas seulement aux juifs et aux chrétiens, mais aussi, très fréquemment, aux musulmans d'autres obédiences —, personne ne songe pourtant à prolonger aujourd'hui le statut antique de la dhimma. Cela n'empêche qu'il reste dans de nombreux pays du monde arabe et islamique des limitations sérieuses aux droits des juifs et des chrétiens et d'autres minorités religieuses, comme les babistes, qui sont des chiites réformateurs, ou les baha'i, adeptes du courant syncrétique issu du précédent, en Iran. Ainsi de l'interdiction des églises et des synagogues en Arabie saoudite, ce qui n'empêche pas Israël et les grandes et moyennes puissances euro-nord-américaines de filer le parfait amour avec ce pays, exemple d'intolérance religieuse. Ou l'appartenance à la religion islamique comme condition absolue à la citoyenneté que pose l'Algérie, alors que, dans les années qui ont suivi l'indépendance, elle comptait des ministres juifs et chrétiens.

Dhimma ou pas dhimma, il y a donc bien du chemin à faire pour liquider les discriminations à l'égard des minorités religieuses en terre d'islam. Et une attitude plus bienveillante des États d'Europe et d'Amérique du Nord vis-à-vis de l'islam et des musulmans ne pourrait que favoriser un développement heureux de cette situation.

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POUR ALLER PLUS LOIN

➞ Pour un examen équilibré de la situation des dhimmis en Al-Andalus, voir John Tolan, « Au-delà des mythes de la coexistence interreligieuse : contacts et frictions quotidiens d'après des sources juridiques de l'Espagne médiévale », Cahiers de la Méditerranée, n° 86 (2013), p. 225-236 ;

➞ pour une étude outrancière qui fait les délices des cercles identitaires et islamophobes, voir, par exemple, Bat Ye'or, Les chrétientés d'Orient : entre jihad et dhimmitude, VIIe-XXe siècle, Paris, J.- C. Godefroy, 2007.


1Ibn Khaldoun, Discours du l'Histoire universelle. Al-Muqaddima, traduction de Vincent Monteil, Paris, Sindbad, 1967-1968, vol. III, 1227-1228.

2Bernard Lewis, Les Arabes dans l'Histoire, Neuchâtel, La Baconnière, 1958.

3Maurice Eisenbeth, « Les Juifs en Algérie et en Tunisie à l'époque turque », Revue africaine, n° 96, 1er-2e trim. 1852.

Maroc-France. « Notre ami le roi », un tremblement de terre

Par Omar Brouksy, Gilles Perrault

Trente ans après la publication de Notre ami le roi, un livre dévastateur sur le roi Hassan II, son souvenir est encore vivace et l'émotion reste forte pour son auteur, Gilles Perrault. Depuis sa maison d'un village normand, l'écrivain évoque le tsunami politico-diplomatique que cette enquête-événement provoqua à sa parution, en septembre 1990.

Omar Brouksy. — Comment l'idée d'un livre sur Hassan II a-t-elle germé ?

Gilles Perrault. — Cela a commencé avec des informations qui n'étaient pas très rassurantes sur le Maroc. Un jour je reçois une lettre d'un lecteur. C'était un garçon qui venait de lire L'Orchestre rouge (Fayard, 1987) et il me posait des questions sur ce livre, qui raconte l'histoire d'un groupe d'espionnage pendant la seconde guerre mondiale. Je lui réponds. Quinze jours plus tard, il m'écrit une longue lettre en me posant des questions précises. Je lui réponds. Je réponds toujours. Et puis un mois après, je reçois à nouveau une lettre de lui. Là je commence à être non pas fatigué — il était visiblement intéressé et intéressant —, mais je me disais qu'il devait être un militaire s'ennuyant dans sa caserne. À l'époque, bien sûr, il n'y avait pas d'emails. Il datait évidemment ses lettres, comme tout le monde, et il précisait : « PC de Kénitra ». Un jour je lui écris en lui demandant ce qu'il faisait au poste de commandement de Kénitra. Il me répond : « Mais non, PC de Kénitra signifie Prison centrale de Kénitra. J'y suis pour vingt ans pour cause de distribution de tracts ». Ce jeune s'appelait (s'appelle toujours) Jaouad Mdidech.

Alors quand vous êtes ici, en Normandie, dans la quiétude du village de Sainte-Marie-du-Mont et que vous apprenez qu'un jeune homme a été condamné à dix ans de taule pour distribution de tracts, vous vous posez des questions. Mes grands fils étaient gauchistes à l'époque. Ils distribuaient beaucoup de tracts, prenaient des coups de matraque, mais ne faisaient pas de prison. Donc voilà, là ça m'a vraiment perturbé. Je me suis dit : « il faut faire quelque chose ». Je me suis senti réquisitionné. Ce garçon, avec qui j'ai gardé des liens amicaux, faisait partie des camarades d'Abraham Serfaty (1928-2010).

Et puis il y a eu la rencontre avec Edwy Plenel qui dirigeait une nouvelle collection chez Gallimard, et qui était un ami de Christine Serfaty. On s'était vus tous les trois à Caen, en Normandie, et je rentrais avec Edwy Plenel. Je reconnais que j'étais un peu réticent. Je me disais : « ça va être encore un livre à problèmes, à emmerdements ». Je traînais les pieds. Et puis Edwy me propose : « Tu vois, ce livre devrait s'appeler "Notre ami le roi". Et ça a été le déclic. J'ai aussitôt dit : « ça y est, je l'écris ». Comme quoi…

Ça m'a fait penser au metteur en scène du film Garde à vue. Claude Miller ne savait pas comment faire pour convaincre Michel Serrault de jouer le rôle d'un pédophile. À la fin il lui dit : « Tu sais, tu feras ta garde à vue en smoking ». Serrault lui répond : « Si c'est en smoking, je joue le rôle ».

O. B. — Quel était le rôle de Christine Serfaty ?

G. P. — Fondamental. J'ai partagé tout simplement les droits d'auteur de ce livre avec Christine.

O. B. — Pourquoi ?

G. P. — Parce que je recoupais tout grâce à elle. J'étais allé au Maroc très jeune. Je connaissais bien le pays, j'y avais des relations. Mais je n'aurais jamais fait ce livre sans Christine. J'ai évité d'écrire beaucoup de choses parce qu'il n'y avait qu'un seul témoin. Il y a un vieil adage qui dit : « Un seul témoin, pas de témoin. » La première fois qu'elle m'a parlé de Tazmamart, je ne l'ai pas crue. Non pas que je pensais qu'elle mentait, mais je ne pouvais pas accepter cette réalité. Je suis passé à autre chose. Et puis finalement elle m'a convaincu.

O. B. — Et concernant le travail proprement dit ? Comme avez-vous procédé ?

G. P. — J'ai travaillé comme je travaille toujours : en exploitant les témoignages après les avoir recoupés. Cela m'a pris moins d'un an.

O. B. — L'éditeur était-il emballé par le projet ?

G. P. — Pas du tout. Personne n'y croyait. Antoine Gallimard m'a dit : « Oui, il faut le faire ce livre, mais, cher Gilles, les droits de l'homme au Maroc, ça n'attire pas les foules. »

O. B. — Beaucoup de livres avaient été écrits auparavant sur la répression au Maroc. Pourquoi celui-là a-t-il eu un tel impact ?

G. P. — Écoutez, j'ai eu beaucoup de chance. J'ai eu une fenêtre de tir comme on dit pour les fusées Ariane. En 1990, l'Union soviétique n'existe plus. Or le Maroc était considéré comme le bastion contre l'Algérie socialiste. Il n'y avait plus de danger communiste et il n'y avait pas encore le danger islamiste.

O. B. — Vous attendiez-vous à toutes ces réactions après la parution du livre ?

G. P. — Pas du tout ! Pas du tout ! C'était le tremblement de terre. J'ai été pris par la surprise : crise diplomatique ; l'année du Maroc en France annulée ; Hassan II qui proteste ; des milliers de Marocains envoyant de soi-disant protestations à l'Élysée, etc.

Je pense que quand on vit, on est embarqués en bateau dans une croisière paisible et tout à coup, on peut se retrouver dans une tempête complètement imprévisible. Et ça tangue et ça bouge. Ahurissant ! Ahurissant !

O. B. — Quelles étaient les réactions des personnalités politiques françaises ?

G. P. — La réaction dont je me souviens le plus est celle d'Hubert Védrine, à l'époque porte-parole de la présidence, un proche de François Mitterrand. Je l'avais rencontré quelques jours après la sortie du livre, et il s'en est pris violemment à moi : « Perrault, m'a-t-il dit, vous êtes un irresponsable, vous oubliez les 25 000 Français qui vivent et travaillent au Maroc, et les centaines de milliers de Marocains qui vivent et travaillent en France. C'est irresponsable, votre livre. » Je n'ai pas besoin de préciser à quel point les Védrine et autres étaient et sont inféodés au trône. Mais après, quand Hassan II a libéré les détenus de Tazmamart, de Kénitra et des autres lieux de détention, j'ai rencontré de nouveau Védrine. Il m'a dit : « Finalement votre livre, Gilles (là il m'appelait Gilles !), a été bénéfique pour Hassan II. Il lui a permis de sauver la fin de son règne. » Je lui ai répondu : « Vous avez raison, Hubert (du coup je l'appelais moi aussi Hubert !), mais ça a été surtout bénéfique pour les victimes, leurs familles et leurs proches. Certains étaient emprisonnés depuis vingt ans. » Mais lui il s'en foutait, des victimes. Il n'y avait, pour lui, que Hassan II qui pouvait sauver la fin de son règne.

O. B. — Quelle était la réaction d'Hassan II envers le livre ?

G. P. — Hassan II ne m'a jamais personnellement attaqué en justice. Mais il a intenté des dizaines de procès aux chaînes de télévision, aux journaux qui m'avaient interrogé en disant que le fait de donner la parole, pour salir le Maroc, à un homme aussi méprisable que Gilles Perrault était une faute professionnelle. Alors, il fait pleuvoir une pluie d'or sur les anciens bâtonniers parisiens qu'il prenait comme avocats. Évidemment c'était une aubaine pour eux, mais il a perdu tous ses procès. Qu'est-ce qu'il croyait ? Que la justice française était aux ordres comme chez lui ?

O. B. — Hassan II avait également réagi sur le plan financier…

G. P. — Oui ! il a d'abord dépêché son âme damnée, Driss Basri, son ministre de l'intérieur et l'homme fort du régime, qui a rencontré son homologue français Pierre Joxe. Il lui a dit : « Nous sommes informés qu'un livre va paraître. Ce serait très fâcheux pour les relations franco-marocaines. Nous sommes prêts à indemniser l'éditeur. On va indemniser l'auteur, bien sûr. » Ils ont proposé des sommes considérables. Joxe lui a répondu : « Écoutez, l'éditeur est Gallimard, la grande maison d'édition, française, européenne, etc. Quant à Gilles Perrault, je le connais bien (ce qui était faux, on ne s'est jamais rencontrés), il a très mauvais caractère. Je ne vous conseille pas d'aller le voir parce que ça se passera mal ».

Mais là où je n'ai pas ri, c'est quand on m'a prévenu au ministère de l'intérieur qu'il y aurait un contrat passé avec le milieu français, une prime pour celui qui me descendrait. Des mesures ont été prises ici à Sainte-Marie. Une camionnette de gendarmes était là, pas loin de la maison. Mais c'est tombé sur nos pauvres voisins et amis dont certains ont pris des contraventions parce qu'ils n'avaient pas mis leur ceinture de sécurité (rires). Trêve de plaisanterie, c'était quand même difficile. Quand vous vous attaquez au roi du Maroc, et que ce roi s'appelle Hassan II, vous savez que vous ne vous attaquez pas à la reine d'Angleterre, au roi des Belges ni à Albert de Monaco. C'est un autre client.

J'ai aussi constaté à quel point la connivence entre Hassan II et l'élite politique française était grande. C'est grâce à la Mamounia. Des directeurs de journaux et de magazines comme Jean Daniel du Nouvel Observateur ou Jacques Amalric du Monde venaient au Maroc à bord des avions du roi pour réaliser des entretiens avec lui. Pour résumer, autour de la piscine de la Mamounia il y avait toute la crème de la gauche et toute la crème de la droite.

Mais malgré tout, je garde un souvenir très ému parce que ce livre a contribué, je dis bien contribué, à ce que des prisons soient ouvertes au Maroc. Car, ne l'oublions pas, les vrais combattants pour la liberté au Maroc, ce sont ces dizaines de militants marocains qui se sont battus en héros pour que le régime d'Hassan II soit obligé de faire des concessions.

O. B. — Mais même après la mort d'Hassan II, vous restez indésirable au Maroc.

G. P. — Oui, André Azoulay1 m'a fait savoir que par fidélité à la mémoire de son père, Mohammed VI me renverrait par le premier avion vers la France si je mettais un pied au Maroc.

O. B. — Quel regard portez-vous sur le successeur d'Hassan II ?

G. P. — Quand vous faisiez de la politique sous Hassan II, vous pouviez disparaître. Définitivement. Sous M6 ça n'est pas la même chose. Et ça fait une grande différence. Mais enfin, le problème essentiel du Maroc est aussi un problème social et il n'a pas disparu avec l'actuel roi. Visiblement la monarchie, telle qu'elle est aujourd'hui, n'est pas le régime qui favorisera une solution à ce problème. Je crois que l'avenir du Maroc est sombre aussi longtemps que ce fossé entre riches et pauvres continuera de s'élargir. Déjà ça n'est plus un fossé, c'est un précipice.

Hassan II était une personnalité complexe. De Gaulle disait de lui : « Il est inutilement cruel. » C'est une formule d'homme d'État parce que ça signifie qu'on peut être inutilement cruel. Et c'est vrai qu'il l'était. Mais il était un véritable chef d'État.

Il aimait le pouvoir. Il aimait aussi l'argent ; mais il aimait surtout le pouvoir. M6, lui, aime d'abord l'argent. Il aime le pouvoir parce que ça facilite surtout ses affaires, mais c'est secondaire pour lui. Ce n'est pas un homme d'État. Il n'a pas rempli le costume de roi du Maroc. Sous Hassan II, les journalistes disparaissaient. Sous M6, ce sont les journaux. Comme vous le savez, un bon journal ne peut pas se passer de la publicité. Les gens qui passent la publicité à des journaux indépendants ou critiques envers Mohamed VI reçoivent des coups de téléphone : « Sa Majesté est très triste de voir que vous passez de la publicité dans ce journal… » Le message est évidemment reçu cinq sur cinq. La publicité s'arrête et le journal… Vous en savez quelque chose !

O. B. — Qu'est-ce qui a changé et qu'est-ce qui n'a pas changé, selon vous, avec l'arrivée au pouvoir de Mohamed VI ?

G. P. — Tout a changé pour que rien ne change. Vingt-et-un ans après l'arrivée au pouvoir de M6 ça n'a pas tellement changé. C'est toujours le clan. Tout part du palais et tout revient au palais. Le cercle est même de plus en plus étroit. Il y avait un côté shakespearien chez Hassan II. Il y avait de la tragédie : les putschs, la répression, le calvaire de la famille Oufkir… Avec M6, on est plutôt dans l'opérette. Il y a eu dès le départ un grand malentendu. On l'appelait même « le roi des pauvres ». Il a été finalement le roi des riches. Et des riches de plus en plus riches. Il est vrai qu'on est souvent déçu par les gens au pouvoir, mais là, quand même, la déception est profonde.

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Gilles Perrault, Notre ami le roi, Folio Gallimard. — 10,90 euros en France.


1NDLR. Conseiller économique d'Hassan II et de son fils Mohamed VI.

Tunisie. Les aléas de la tentation populiste

Par Thierry Brésillon

L'investiture du gouvernement d'Hichem Mechichi le 2 septembre dernier met fin à plusieurs mois de tensions entre le président de la République Kaïs Saïed et les principales formations parlementaires. Mais la crise que traverse la démocratie tunisienne en conduit beaucoup à s'interroger sur les tendances populistes qui se feraient jour dans un paysage politique fracturé. En la matière, les procès d'intention ne sont pas forcément pertinents.

L'investiture du gouvernement dirigé par Hichem Mechichi, le 2 septembre, avec 134 voix sur 217 résout pour le moment la tension entre le président de la République Kaïs Saïed et la coalition formée par le parti islamo-conservateur Ennahda, Qalb Tounès — le parti autoproclamé « moderniste » du magnat de la communication, Nabil Karoui, toujours sous le coup d'une enquête pour blanchiment et fraude fiscale — ainsi que la coalition Al-Karama (Coalition de la dignité, excroissance radicale d'Ennahda).

En février dernier, Kaïs Saïed avait imposé Elyes Fakhfakh à la tête du gouvernement. L'opposition constante d'Ennahda et un soupçon de prise illégale d'intérêt ont eu raison d'un gouvernement qui avait entamé des réformes en profondeur, en particulier contre la corruption. Sa démission, alors qu'il était sur le point d'être destitué par une motion de censure, a permis à Kaïs Saïed de choisir son successeur.

Le chef de l'État, porté par son élection plébiscitaire (72 %, 2,77 millions d'électeurs), compte ne pas laisser le contrôle du gouvernement à une coalition inscrite dans le prolongement du « consensus » entre Ennahda et Nidaa Tounès après les élections de 2014, que les élections de 2019 ont sanctionné. Ces partis, de leur côté, s'estiment dépositaires d'un mandat populaire pour gouverner, conformément à la nature parlementaire du régime.

Toutefois, même choisi par Kaïs Saïed, Hichem Mechichi n'a eu pas d'autre option que d'aller chercher sa majorité auprès d'Ennahda et de Qalb Tounès, dont l'alliance est cimentée par la volonté de partager le pouvoir.

Huis clos et guerre d'usure

Hichem Mechichi a opté pour une équipe de « compétences nationales » sans affiliation partisane. Rien ne laisse entrevoir à ce jour une perspective de réformes profondes et audacieuses de l'État ou du modèle économique. Pourtant, il n'est pas certain que son investiture soit l'épilogue d'une « course aux bâtons dans les roues », selon l'expression de Mohamed Haddad entamée depuis le mois de novembre avec les premières négociations pour dégager une majorité dans un Parlement morcelé.

La tension se reporte désormais dans l'enceinte parlementaire où le bloc fragile de la majorité gouvernementale et celui, tout aussi hétéroclite, de ses opposants se livrent à une guerre d'usure dont l'enjeu est l'emprise de Kaïs Saïed sur le chef du gouvernement. Le président a annoncé qu'il ne dissoudrait l'Assemblée en aucun cas. Les acteurs politiques sont donc condamnés à ce huis clos délétère.

Rien pourtant dans les intrigues qui agitent depuis des mois le microcosme politique n'a de correspondance avec les difficultés que vivent les Tunisiens. Déjà enlisée dans une crise sociale endémique, la Tunisie encaisse de plein fouet les effets de la crise sanitaire. Le PIB s'est contracté de 21,4 % lors du deuxième trimestre. La migration clandestine explose : selon un rapport du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), 7 890 migrants irréguliers tunisiens ont atteint les côtes italiennes de janvier à fin août, contre 1 347 au cours de la même période en 2019. Les conflits sociaux autour de l'eau, de l'emploi, du versement des salaires, se multiplient. Dans le même temps, durant l'été, les autorités sanitaires ont perdu le contrôle de la progression de la pandémie de Covid-19, qui flambe à présent dans tout le pays.

Il n'existe pas de régime idéal

Ce contexte dramatise les incertitudes institutionnelles et relance l'idée d'une révision de la Constitution qui ne résoudrait rien à court terme. Pour conjurer le double péril d'un retour du pouvoir personnel et de l'hégémonie d'un parti (plus précisément, la peur de voir Ennahda prendre le contrôle de l'État), la Constitution de 2014 a tempéré le caractère parlementaire du régime par l'institution d'un président de la République disposant de pouvoirs réservés — la défense et les affaires étrangères — et doté de la légitimité du suffrage universel. Le gouvernement se situe au point d'équilibre entre ces deux centres de pouvoir. La Constitution a donc créé la possibilité d'un conflit de légitimité. Faut-il à présent faire basculer le régime vers un présidentialisme assumé, ou au contraire clarifier son caractère parlementaire ?

Un régime présidentiel sur le modèle américain est équilibré par la puissance des contre-pouvoirs parlementaire et judiciaire, par le caractère fédéral de l'État et l'indépendance farouche des médias. Ces conditions ne sont pas réunies en Tunisie où la mémoire du pouvoir personnel hérité de la dictature innerve encore l'État et la société. Mais le parlementarisme a aussi ses revers : l'instabilité gouvernementale, la paralysie de la décision, le pouvoir exorbitant de petits partis indispensables à la formation des majorités, ou bien la cartellisation de la démocratie par quelques formations « centristes » qui s'accordent pour garder la maîtrise du jeu politique, négocient le partage des bénéfices du pouvoir et maintiennent le statu quo. Autrement dit, il n'existe pas de régime idéal.

La trahison des partis

Or, en Tunisie, la décomposition du système partisan hérité de la dictature n'a pas donné naissance à des formations porteuses des intérêts de la majorité de la population. La faiblesse de la représentativité des partis y crée les conditions d'une crise politique.

Certes, c'est par l'intermédiaire des partis que s'expriment les électeurs pour former le Parlement, mais d'où tirent-ils leur force ? Qui les finance ? Comment captent-ils leurs voix ? Ennahda est assis sur un socle d'environ 4 à 500 000 électeurs, liés au parti par une histoire traumatique ou par sa capacité à redistribuer localement les avantages du pouvoir. Mais il n'attire plus de nouveaux électeurs. Son identité s'est dissoute dans les compromis et son appareil militant est si tétanisé par la peur d'une nouvelle exclusion qu'il défend à présent le système qui lui a ménagé une place.

Qalb Tounès est le produit de la confusion entre médias, argent et pouvoir. Pour bâtir son électorat, ce parti s'est constitué une clientèle de quémandeurs en contournant la législation sur les partis politiques, tout en se présentant comme un pôle « moderniste ». La coalition Al-Karama a fait campagne dans une démagogie identitaire, religieuse et souverainiste ; après s'être présentée comme le prolongement parlementaire de Kaïs Saïed, elle est entrée en guerre contre lui après les élections. Elle utilise à présent son poids électoral pour négocier son intégration à l'ordre établi. Ennahda et Al-Karama d'un côté, Qalb Tounès de l'autre ont renié la parole donnée à leurs électeurs de ne jamais s'allier pour gouverner ensemble.

Comment ces partis peuvent-ils dès lors, selon les mots de Seifeddine Makhlouf, le fondateur de la coalition Al-Karama, « réaliser les objectifs de la révolution et consolider le processus de la transition démocratique » ? L'abstention massive permet à ces partis de maintenir l'illusion de leur importance et le clientélisme leur permet de dépolitiser la participation citoyenne. Une réforme du mode de scrutin envisagée pour dégager une majorité et simplifier le jeu parlementaire n'apporterait aucun remède à cette carence. Au contraire elle amplifierait la déconnexion entre la société et les institutions. Alors, comment sortir de l'impasse ?

Un populisme démocratique

Et si le populisme était une solution ? À force d'être utilisé pour dire tout et son contraire, le terme de « populisme » entré dans le vocabulaire tunisien à l'occasion des dernières élections a perdu toute capacité à décrire et analyser, pour n'être plus qu'un jugement de valeur, connoté aux notions de démagogie, de xénophobie et de menace pour la démocratie. Il serait le point de jonction des extrêmes dans l'instrumentalisation des émotions et le recours à la figure du peuple dont il flatterait les instincts, forcément bas.

Pourtant, avant d'être associé à une pathologie des démocraties libérales en crise, le populisme a une histoire qui le rattache à la dimension sociale de la démocratie et il a connu des applications latino-américaines dans les années 1940 et 1950 dont le péronisme argentin est la plus emblématique. Plus récemment, dans les années 2000, au Venezuela d'Hugo Chavez ou dans la Bolivie d'Evo Morales.

Le politologue argentin Ernesto Laclau1 a largement contribué à une nouvelle compréhension du populisme comme repolitisation des antagonismes sociaux, que Chantal Mouffe contribue à faire connaître. « Les populismes aspirent à résoudre le drame de leurs sociétés nationales marquées par un double colonialisme : celui, externe, des marchés internationaux, et celui, interne des classes supérieures envers les classes inférieures », selon Federico Tarragoni dont le dernier ouvrage réhabilite « l'esprit démocratique populiste »2. Le sociologue italien Gino Germani, exilé en Argentine, antifasciste et antipéroniste, voyait dans le populisme la réponse au « développement asynchrone » d'une économie nationale dont une partie, dépendante de l'extérieur, connaît des transformations qui laissent de côté une partie non intégrée, perçue comme « attardée ». Les résonances tunisiennes sont flagrantes.

Les ambivalences d'un appel au peuple

Le modèle tunisien est fondé sur la dépendance au capital et aux marchés extérieurs, l'extraction des ressources nationales au profit des régions orientées vers l'économie mondiale. Il est dirigé par une élite3 persuadée d'être investie de la mission « d'éduquer le Tunisien », qui doit relever des défis assez proches de ceux de l'Amérique latine.

En particulier, ce modèle doit permettre de résoudre les fractures héritées des modalités de la construction de l'État et réconcilier deux conceptions de la souveraineté : d'une part celle d'une élite qui s'est toujours méfiée de la « masse », indisciplinée et dangereuse pour l'État instrument exclusif de l'indépendance nationale, et qu'elle devait transformer par le « haut » pour la conformer à ses desseins. De l'autre celle d'une population qui a toujours vu dans les élites citadines des complices des puissances extérieures auxquelles elles sont liées par leurs intérêts et leur culture.

Le populisme en ce sens n'oppose pas le peuple à l'État, mais cherche à créer une relation plus organique entre les deux : « L'un adopte une nouvelle philosophie d'action, consistant à réduire les inégalités, à créer des droits, à maximiser la justice sociale. » Les mouvements populaires « se voient aussitôt reconnus par le même État qui prétend désormais les représenter », écrit Federico Tarragoni.

Il est toujours hasardeux de sortir de sentiers de la démocratie libérale, et les dérives des populismes sont connues : gestion corporatiste de l'État, quadrillage autoritaire de la société, dérive autocratique, souverainisme autarcique. « Le plus grand ennemi du populisme, c'est le fait qu'il se réalise », rappelle lucidement Federico Tarragoni.

Élargir la base sociale de la démocratie

Les pistes pour bâtir un modèle plus inclusif en Tunisie ne manquent pas : défaire les situations de rente, ouvrir l'accès au crédit aux jeunes entrepreneurs des régions intérieures, valoriser les terres domaniales pour impulser une agriculture socialement plus intégratrice, inclure les opérateurs de l'économie informelle pour élargir les capacités d'investissement dans le développement régional, généraliser la protection sociale… Toutes ces mesures viseraient à faire émerger un marché intérieur seul capable d'intégrer les délaissés de la modernisation et de donner une base matérielle à la restauration d'une souveraineté économique.

Par la construction de sa base politique hors des partis pour créer un lien direct avec le peuple, par sa volonté de restaurer l'État social, par son projet de réforme de la représentation, Kaïs Saïed porte certainement cette potentialité populiste. Mais bientôt un an après son élection, il tarde à proposer une perspective à son action et surtout, il manque à un populisme tunisien une mobilisation sociale structurée qui lui donnerait sa force. Mais rien n'empêche les acteurs politiques classiques de se saisir des dimensions démocratiques et sociales du populisme… sinon les intérêts qu'ils représentent.

Le danger pour le processus démocratique tunisien est moins un populisme raisonné qui pourrait élargir sa base politique et le consolider, que la surenchère démagogique, et pour finir une victoire de l'élitisme autoritaire au nom du retour à l'ordre.

« Il existe des conditions pour que la démocratie des minorités du passé récent se transforme en une démocratie dans laquelle tous participent véritablement ; si nous ne réussissons pas ce pas en avant décisif, nous courrons le risque de tomber dans des tyrannies pires que celles des oligarchies du passé », prophétisait Gino Germani en 1956 pour l'Argentine. Un avertissement qui vaut pour la Tunisie.


1La Raison populiste, Seuil 2008.

2Federico Tarragoni, L'esprit démocratique du populisme, Paris, La Découverte, 2019.

3Lire Michel Camau, « Le discours politique de légitimité des élites tunisiennes », Annuaire de l'Afrique du Nord, vol. 1962-2003.

Le dérèglement climatique ravage le Sahel

Par Rémi Carayol

Paradoxe : le Sahel, une région rendue de plus en plus aride par l'avancée du désert, fait face régulièrement à des inondations dévastatrices. Une double peine aux raisons multiples, favorisée par le dérèglement climatique.

Un homme, les pieds dans l'eau, transportant des matelas sur sa tête. Une femme entreposant ce qu'elle a pu sauver de ses casseroles sur une barque de fortune. Des jeunes tentant de construire une digue de sable à la va-vite devant des cases en torchis à moitié détruites… Depuis quelques années, ces images sont devenues habituelles au Sahel. Sur les réseaux sociaux, on a même vu récemment un 4x4, tiré par un câble, sortir miraculeusement des eaux sous les vivats de la foule.

Loin de l'image qui est la sienne depuis des années — une savane rendue de plus en plus aride par l'avancée du désert et où tout manque, à commencer par l'eau —, cette région est régulièrement dévastée par de violentes inondations. La pluie, vitale pour des millions de cultivateurs et d'éleveurs, n'y est pas toujours attendue avec impatience. Au contraire. Dans les grandes villes notamment, on sait qu'elle va arriver, généralement à la fin du mois d'août ou au début du mois de septembre, et qu'elle va provoquer des crues monumentales et des inondations tragiques, qui feront des dégâts considérables et qui endeuilleront des milliers de familles. « Chaque année c'est la même histoire, on a les pieds dans l'eau. Que peut-on y faire ? », se lamente Ali, un habitant de Niamey dont le quartier, Lamordé, a été une nouvelle fois envahi par les eaux du fleuve Niger début septembre, et qui a dû envoyer sa famille chez des amis le temps de nettoyer sa maison.

Du Niger au Soudan

La capitale nigérienne a été particulièrement affectée cette année. Plusieurs quartiers ont été inondés, dont ceux de la rive droite, où se trouve notamment l'université, après la rupture d'une digue qui n'a pas résisté à la puissance des eaux du fleuve. À la date du 7 septembre, les autorités avaient dénombré pas moins de 65 morts (dont 14 par noyade), près de 32 000 maisons effondrées, environ 330 000 sinistrés et des milliers d'hectares de cultures ravagées sur l'ensemble du territoire national.

Autre pays particulièrement impacté cette année : le Soudan, où l'on dénombre selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA) une centaine de morts, près de 71 000 maisons détruites et plus de 720 000 personnes sinistrées, prises au piège par de fortes pluies (dans l'ouest) et par la montée des eaux du Nil (dans l'est). Dans ce pays, où l'état d'urgence national a été décrété pour une durée de trois mois, on estime que ces inondations sont les plus importantes depuis 1946. Selon le gouvernement, le niveau du Nil a atteint la cote de 17,43 m, soit le niveau le plus élevé jamais enregistré en un siècle.

Des pluies diluviennes se sont également abattues sur le Burkina Faso, où l'état de catastrophe naturelle a été décrété le 9 septembre, alors que l'on dénombrait 13 morts ; sur le Nigeria, où l'on compte plus de 30 morts ; le Tchad, la Mauritanie ou encore le Sénégal. Dakar, la capitale, a été particulièrement touchée : il est tombé en un seul jour, le 5 septembre, plus d'eau que durant les trois mois d'une saison des pluies qualifiée de « normale ». Selon OCHA, près de 760 000 personnes ont été touchées par les inondations qui ont frappé ces dernières semaines l'Afrique de l'Ouest et une partie de l'Afrique centrale.

Ce qui surprenait tout le monde il y a dix ans ne choque plus guère aujourd'hui. « On a fini par s'y habituer, note Ali, le Nigérien cité plus haut. Maintenant, on vit avec. » En 2019, les pluies torrentielles avaient affecté plus d'un million de personnes dans onze pays subsahariens. Dans la plupart des pays du Sahel, les inondations se sont multipliées ces dernières années, notamment dans les grandes villes : Niamey en 2010, 20121, 2013, 2016, 2017 ; Ouagadougou en 2009, 2012 et 2015…

Le 1er septembre 2009, la capitale burkinabé avait reçu 263 mm d'eau de pluie en l'espace de 12 heures – du jamais vu. Onze ans après, les Ouagalais s'en souviennent encore. Les retenues d'eau avaient débordé. Quarante-cinq quartiers avaient été inondés, et au moins 125 000 personnes sinistrées. « Avec ma femme, nous avons eu à peine le temps de prendre notre garçon et de fuir. C'est venu très vite. L'eau est montée jusqu'à 1,50 m. La maison s'est écroulée », racontait il y a quelques années Antoine, un rescapé qui avait été relogé loin du centre-ville par les pouvoirs publics. Ce même 1er septembre 2009, une pluie extrêmement violente s'était abattue dans le nord du Niger, en plein désert, provoquant une crue importante de l'oued Teloua qui avait inondé la ville d'Agadez et provoqué d'immenses dégâts (3 morts, près de 80 000 sinistrés, des champs dévastés).

Réchauffement climatique et explosion démographique

Comment expliquer que l'eau cause de tels dégâts dans une région réputée sèche, et qui est menacée par l'avancée du désert ? Tout le monde pense évidemment au réchauffement climatique. « L'Afrique de l'Ouest connaît un réchauffement plus marqué qu'ailleurs, avec un gain de 1,2° C. dans les dernières décennies contre 0,7° en moyenne. Et cela semble se traduire par une intensification des épisodes pluvieux », constatait en 2016 l'Institut de recherche pour le développement (IRD). Ces épisodes ne sont pas plus fréquents que dans le passé, mais ils sont plus intenses, note Luc Descroix, directeur de recherche en hydrologie à l'IRD et spécialiste du Sahel. « Depuis 2005, on a constaté que les pluies tombent avec une intensité plus forte qu'avant sur le Sahel, et on pense que c'est lié au réchauffement climatique. Comme ailleurs, celui-ci provoque la multiplication de ce que l'on appelle des "événements extrêmes". »

« Cette intensification du cycle hydrologique est conforme à la théorie de Clausius-Clapeyron, une atmosphère plus chaude contenant plus de vapeur d'eau et devenant plus explosive, affirmaient il y a deux ans plusieurs chercheurs français. Elle a été observée dans d'autres régions du monde, mais le Sahel semble être la région du continent africain où elle est la plus manifeste ». Les habitants de cette région sont ainsi victimes d'une double peine : « Ce nouveau climat a des conséquences particulièrement graves […] en rendant les récoltes plus aléatoires du fait de périodes sèches plus sévères […] et en augmentant la fréquence des inondations. ».

Des sols dégradés qui n'absorbent plus l'eau

Mais la multiplication des pluies extrêmes n'explique pas à elle seule les inondations de ces dernières années — du moins en ce qui concerne les crues des fleuves tels que le Niger ou le Nil. Luc Descroix avance un autre facteur, lié à l'épisode de sécheresse qui a fortement impacté la région dans les années 1970 et 1980 : « Pendant 25 à 30 ans, parfois plus, sur 4 à 5 millions de km², la pluviométrie a connu un déficit de 15 à 35 %. On peut considérer à présent que cet épisode sec est clos, car depuis 1995 (1999 à l'ouest du Sahel), la pluviométrie annuelle a retrouvé son niveau et son irrégularité interannuelle de la période 1900-1950, les décennies 1951-1970 devant être considérées comme humides », note Luc Descroix dans Processus et enjeux d'eau en Afrique de l'Ouest soudano-sahélienne (IRD Éditions, 2018). « Durant cette période, les sols se sont dégradés. On dit qu'ils se sont « encrouté »s. À la sécheresse climatique a ainsi succédé une sécheresse édaphique (relative au sol). Lorsque les pluies sont revenues, à partir de 1994, et que l'on a retrouvé un niveau égal à celui des années 1940, les sols n'avaient plus la capacité d'absorber toute cette eau. Cela provoque le ruissellement qui aboutit à des crues importantes des cours d'eau. »

Selon Luc Descroix, l'accroissement du ruissellement est également lié à la mise à nu du sol par les cultivateurs. Pour lui, la forte croissance démographique observée au Niger depuis les années 1950 (on est passé de 3,2 millions de personnes en 1960 à 15,5 millions en 2010) a eu des impacts sur l'utilisation des sols. L'extension des cultures, la diminution des périodes de jachère ont engendré un fort encroûtement des surfaces. « Les temps de jachère permettant à la terre de reprendre ses propriétés initiales, et notamment celles relatives à l'infiltration des eaux pluviales, ne sont plus tenus lorsque la densité de population à nourrir dépasse 20 à 30 habitants au km². La région en compte localement plus de 100 aujourd'hui et la croissance démographique reste soutenue », notait l'IRD en 2016.

Réchauffement climatique, croissance démographique : la marge de manœuvre des décideurs politiques locaux semble étroite. Pour autant, plusieurs chercheurs pointent du doigt leur responsabilité – ou plutôt leur irresponsabilité. Prenons le cas de Niamey. Certes, la capitale nigérienne est, par sa situation topographique et en raison de l'ensablement du lit du fleuve Niger observé depuis quelques années (provoqué notamment par la désertification et le déboisement), particulièrement exposée aux risques d'inondation. Mais ces risques sont exacerbés par un développement urbain non maîtrisé et par l'absence d'infrastructures de drainage efficaces.

« À Niamey, les réseaux d'évacuation des eaux sont inadéquats, et parfois même inexistants, et ce dans les quartiers pourtant connus pour être les plus vulnérables, constate Hamadou Issaka, chargé de recherche à l'Institut de recherche en sciences humaines (IRSH), à Niamey. En outre, les gens s'installent dans des zones inondables, et les autorités les laissent faire tout en connaissant les risques que cela comporte ». Ces mauvaises habitudes ont été prises durant la période de sécheresse, lorsque l'on croyait que jamais le fleuve ne retrouverait son niveau d'antan.

Le chercheur nigérien rejette cependant la notion d'« urbanisation anarchique ». Selon lui, « les zones inondables sont connues et cartographiées », mais les pouvoirs publics et les chefs traditionnels « ne font rien » quand des gens s'y installent. Dans une étude publiée en 2009, Hamadou Issaka rappelait que « les secteurs inondables sont les zones où l'accession à la parcelle est facile pour les démunis du fait que les terrains ne sont pas convoités par les riches ». Il citait notamment un chef de quartier de la capitale, qui expliquait ainsi la situation2 : « L'inondation a lieu presque tous les sept ans dans ce quartier. Des maisons tombent parfois à la suite de ces inondations. Ce qui fait ça, c'est le fait que les gens sont fatigués de louer des maisons en ville. Si la personne vient même si on la prévient du fait que la zone est inondable, elle dit que ce n'est pas un problème, l'essentiel pour elle c'est de trouver un terrain pour construire un abri. »

« Quand on déguerpit les gens… »

Régulièrement, des personnes vivant en zone inondable sont déplacées par les pouvoirs publics. Mais comme le note un ancien ministre nigérien de l'intérieur ayant requis l'anonymat, « quand on déguerpit des gens, cela provoque de fortes tensions, car ils ne veulent pas être recasés ailleurs ». « Certains sont relogés, mais ils reviennent malgré le risque de tout perdre », constate Luc Descroix.

Des projets ont en outre été mis en œuvre par différents gouvernements — au Niger, au Sénégal, au Burkina notamment —, souvent avec l'appui financier et technique des bailleurs, qui ont fait de ce problème une de leurs priorités. « Des efforts assez accrus de préparation aux urgences et d'anticipation ont été entamés », indiquait récemment Julie Bélanger, directrice d'OCHA en Afrique centrale et de l'Ouest. Mais elle admettait également qu'il manquait de ressources et, « peut-être », d'une réelle volonté des gouvernements pour en faire une priorité absolue.

Au Sénégal, une polémique est née après les dernières inondations. Plusieurs sinistrés ont rappelé les promesses du gouvernement : quid des canalisations annoncées durant la dernière campagne électorale par le président Macky Sall, quasi inexistantes aujourd'hui ? Quid de l'assainissement des zones inondables ? Quid des 766 milliards de francs CFA (plus de 1,16 milliard d'euros) attribués en 2012 au Programme décennal de lutte contre les inondations ?

Au Niger, les autorités ont annoncé la création d'un fonds de 372 milliards de francs CFA (plus de 567 millions d'euros) afin de reloger les sinistrés et leur fournir un appui alimentaire, mais aussi de réaliser des aménagements d'assainissements ainsi que des digues à Niamey et dans plusieurs autres villes du pays. « C'est une bonne chose, mais cela arrive un peu tard. Le problème n'est pas nouveau », regrette Ali, le sinistré du quartier de Lamordé. Cet enseignant rappelle que le jour où lui et ses voisins se débattaient face aux eaux du fleuve, le président nigérien Mahamoudou Issoufou recevait en grande pompe les chefs d'État de la sous-région à l'occasion d'un énième sommet de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), avec sirènes hurlantes dans la ville et tapis rouges déroulés à l'entrée des hôtels de luxe qui ont poussé ces dernières années dans la capitale, et dont se glorifient les partisans d'Issoufou. « Avec l'argent qui a servi à construire ces hôtels ou le nouvel aéroport, combien de caniveaux on aurait pu construire ou nettoyer dans la ville, et combien de digues réellement solides auraient pu sortir de terre ? » s'interroge-t-il. La question vaut pour l'ensemble des pays du Sahel.

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Cet article a bénéficié d'une aide à la traduction de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).


1En août de cette année-là, le fleuve Niger charrie près de 2 500 m³ par seconde, soit le plus haut niveau jamais mesuré depuis 1929. Les dégâts sont considérables. On dénombre 80 morts.

2Hamadou Issaka et Dominique Badariotti, « Les inondations à Niamey, enjeux autour d'un phénomène complexe », Les Cahiers d'outre-mer, n° 263, juillet-septembre 2013.

Égypte. Le corps des femmes, dernier bastion de révolte

Par Dalia Chams

Entre avril et mai 2020, cinq jeunes filles égyptiennes ont été arrêtées et condamnées au nom des « valeurs familiales », après avoir diffusé des vidéos où elles chantaient et dansaient sur l'application Tik Tok. Plusieurs femmes se sont, par solidarité, mises en scène dans des vidéos similaires sur les réseaux sociaux, transformant la danse orientale en un moyen de protestation, contre le conservatisme et l'oppression. Dans une période où de plus en plus de victimes d'agressions sexuelles tentent de se faire entendre.

Les cheveux détachés, en pantalon et bustier ou en robe décolletée, elles ont posté des vidéos sur Facebook où elles pratiquent la danse orientale chez elles, sur fond de chansons égyptiennes, sous le hashtag en arabe traduisible par « avec la permission de la famille égyptienne ». Il est devenu le slogan d'une campagne appelant à libérer cinq jeunes « tiktokeuses » très suivies, arrêtées pour avoir mis en ligne des vidéos où elles dansaient et chantaient en playback sur des chansons à succès, vidéos jugées indécentes par les autorités. Traduites en justice, elles ont été condamnées en juillet 2020 à deux ans de prison et 300 000 livres égyptiennes (environ 16 000 euros) d'amende, pour « promotion de la prostitution », « incitation à la débauche » et « violation des principes de la famille égyptienne ». Deux d'entre elles, Haneen Hossam et Mawada Al-Adham, respectivement âgées de 20 et 22 ans, condamnées en première instance, ont vu leur procès en appel reporté au 13 octobre 2020.

C'est ainsi que la danse orientale est devenue un moyen de protestation, et le corps un espace de révolte. Dans l'espoir de l'affranchir de tous les assujettissements sociaux, affectifs, idéologiques et politiques, ces femmes — dont certaines comme Haneen Hossam sont voilées — ont misé sur cette force libératrice qu'est la danse orientale, et qui concentre toutes les contradictions de la société. Une danse qui se caractérise par sa duplicité, capable de renvoyer l'image stéréotypée de la femme comme objet sexuel, mais aussi de valoriser le corps et de le débarrasser de ses inhibitions. On admire la joie de vivre, l'audace et le franc-parler des almées mises en scène dans les vieux films égyptiens. Mais on témoigne réserve, voire hostilité, à celles qui pratiquent cet art aujourd'hui. La morale sociale en limite aujourd'hui l'exercice. D'où le nombre décroissant des danseuses égyptiennes professionnelles, qui contraste avec la multiplication des cours privés et collectifs, dans des salles de sport où des femmes ordinaires apprennent les règles de cet art dont elles se disent les héritières. Il y a eu même des fatwas récentes encourageant les épouses à danser pour leurs maris, afin qu'ils n'aillent pas voir ailleurs.

D'un autre côté, des chercheuses égyptiennes, dont Bigad Salama, Noha Rochdi, Chaza Yéhia, ou Sahar Hélali se sont depuis peu réapproprié le rapport mitigé entre danse orientale et corps féminin comme objet d'étude académique. Plusieurs ouvrages et études ont été récemment publiés à ce sujet qui, jusque-là, étaient principalement un terrain d'étude pour auteurs européens.

Un héritage naguère glorieux

C'est donc beaucoup plus qu'une question de strass et de paillettes. L'histoire de la danse orientale est en effet étroitement liée aux changements sociopolitiques qu'a connus l'Égypte, notamment avec l'évolution des mœurs amorcée à la fin du XIXe siècle. Celle-ci a favorisé, selon l'écrivain Naguib Mahfouz1, la reconnaissance de la danse professionnelle qui a fleuri dans les music-halls et les cabarets du centre-ville cairote moderne. Dès les années 1920, dans une structure de spectacles à l'européenne, le solo féminin s'est confirmé et a adopté les principales caractéristiques que nous lui connaissons actuellement. Les profils de toutes les professionnelles de la fête à qui l'on doit la gloire de la danse orientale étaient ceux de femmes particulièrement rebelles, issues de milieux modestes, qui ont pu sortir de la marginalisation, gravir l'échelle sociale et devenir des personnalités influentes sur le plan artistique et parfois politique.

Chafika El-Qebteya — Chafika la copte — (1851-1926) a par exemple défié toutes sortes de contraintes. Elle tenait tête au khédive Abbas en se déplaçant avec un large cortège, rivalisant ainsi avec lui, et s'opposait au recours à des servantes égyptiennes et soudanaises dans les palais de la classe gouvernante. Pour exprimer son refus de la ségrégation raciale, elle est allée jusqu'à embaucher des blondes circassiennes pour travailler dans sa grande demeure dans la ruelle d'Al-Sakayyine ou dans son cabaret, près de la place Ataba. De plus, elle a soutenu la révolution de 19192, et a même dansé sur un tapis rouge, dans la rue, pour célébrer le retour de Saad Zaghloul, le leader nationaliste, de son exil3.

Peu de temps après, c'était au tour d'une autre femme à poigne, la Syro-Libanaise Badiâa Massabni, arrivée en Égypte en 1920, de percer. Celle-ci a su répondre à la demande de la riche bourgeoisie cairote de l'époque et a inauguré son cabaret, le Casino Badiaa, qui a fait office d'une véritable académie artistique en accueillant tous les chanteurs et danseuses en herbe, lesquelles n'ont pas tardé à devenir des stars de cinéma comme Tahia Carioca et Samia Gamal. Ces dernières ont respectivement débuté leur carrière en 1937 et 1940. Avec Naïma Akef et d'autres noms, elles ont révolutionné le style de la danse orientale, en l'agrémentant de formes académiques occidentales, afin de mieux maîtriser l'espace scénique et intégrer de nouveaux pas. Elles ont également joué dans des comédies musicales filmées à succès entre 1940 et 1960, durant l'âge d'or de la danse orientale en Égypte.

Tahia Carioca, à qui le penseur palestinien Edward Said a consacré une brillante élégie en 1990 dans la London Review of Books, était une grande figure de la danse orientale, mais aussi une comédienne et une militante politique, membre du Mouvement démocratique pour la libération nationale (Al-Haraka Al-Democratiya li-Taharour Al-Watany, Hadeto), principale organisation communiste égyptienne entre 1947 et 1954. Said écrivait :

La vie et la mort de Tahia symbolisent l'incroyable volume de tout ce qui, dans notre région du monde, n'a tout simplement jamais été ni enregistré ni préservé […] Elle semble incarner cette vie poussée au-delà des limites.

Justement, Tahia Carioca a été témoin des changements de la société égyptienne, jusqu'à sa mort en 1999 à l'âge de 84 ans. Elle a vu la fin de Casino Badiaa, brûlé durant l'incendie du Caire en janvier 1952, mais aussi l'interdiction de la diffusion des clips de danse orientale à la télévision dans les années 1970 à la demande de l'Assemblée du peuple, puis la montée progressive du conservatisme religieux, sous l'influence des régimes autoritaires successifs et des monarchies du Golfe, jusqu'au déclin de la danse orientale, à partir des années 1980. Quelques années avant sa mort, Tahia Carioca a porté le voile, mais elle a maintenu sa réputation d'artiste au franc-parler. Si aujourd'hui on tournait un feuilleton ou un film sur sa vie, quelle image choisirait-on ? Celle de la femme repentie, fervente musulmane de ses dernières années, ou bien celle de la femme libre des conventions sociales, avec ses 14 maris et ses engagements politiques, qui lui ont valu plusieurs séjours en prison ?

Les deux poids, deux mesures du pouvoir

Aujourd'hui, toutes ces jeunes femmes qui ont posté des vidéos où elles dansent se réfèrent en quelque sorte aux épisodes de cette longue histoire, en usant de leur outil technologique qui dérange, dans un pays qui compte environ 40 millions d'utilisateurs d'Internet. Elles soulèvent également par cette protestation plusieurs questions : pourquoi les filles de TikTok ont-elles été incriminées, alors que d'autres, qui se sont filmées en bikini ou tenues légères, dansant sur les plages de luxe à Aïn Sokhna ou sur la côte nord du pays bénéficient d'impunité ? Pourquoi les femmes qui dansaient devant les urnes lors des rendez-vous électoraux de ces dernières années étaient-elles bien vues, y compris celles qui ôtaient leur voile dans la rue en se déhanchant ? Pourquoi, durant le sit-in organisé en 2013 devant le ministère de la culture contre l'islamisation opérée par les Frères musulmans, a-t-on considéré la danse comme un signe positif du dynamisme de la société alors qu'on la condamne aujourd'hui ? Ces multiples interrogations ont été largement relayées sur la Toile pendant les derniers mois, et trouvent sans doute leur réponse dans une logique de deux poids deux mesures opérée par le pouvoir, dont la répression ne vise que certaines catégories sociales.

Les vedettes de TikTok ont probablement voulu, un peu à l'image des anciennes stars de la danse, se servir de l'application en vogue comme moyen d'ascension sociale, animées par le désir de sortir de l'anonymat et de se divertir durant la période de confinement. Certaines d'entre elles sont des « influenceuses » suivies par un ou deux millions de personnes sur Instagram ou Facebook. Elles appartiennent à des milieux défavorisés et ont voulu utiliser Internet pour se créer des opportunités et se faire remarquer, rien que par leur façon ostentatoire de s'habiller, y compris pour une jeune fille voilée comme Haneen Hossam.

Un autoritarisme moral

Les « tiktokeuses » ont été punies pour avoir essayé d'ébranler l'ordre social établi. C'est là aussi que l'on ressent une fois de plus la menace que représentent les nouvelles technologies pour une société conservatrice et un pouvoir qui l'est tout autant. Les autorités cherchent donc à les contrôler et à les diaboliser, de manière à justifier les mesures drastiques prises contre les activistes, conformément à la loi controversée de « lutte contre la cybercriminalité » promulguée en 2018. Pour ce faire, elles utilisent un arsenal de lois désuètes, aux énoncés assez flous, comme celles relatives aux mœurs.

L'espace virtuel étant un prolongement de l'espace public, il s'avère primordial de le verrouiller. Rien n'est alors plus simple que de tirer sur la corde sensible des us et coutumes, dans une société qui a été la proie d'une islamisation par le bas depuis plusieurs années. L'exemple d'un concours de danse orientale organisé en 2014 par une chaîne de télévision privée est assez révélateur : plusieurs voix, dont celles de juristes et de religieux, ont appelé à son interdiction, alors que cette émission en prime time avait attiré 27 candidates de par le monde et plusieurs sponsors.

Des journalistes et intellectuels ont rejeté cette interdiction, comme la critique Magda Maurice qui s'est interrogée à l'époque dans le journal de gauche Al-Ahali  :

A-t-on fait partir les Frères pour avoir toujours la peur qui pend au-dessus de nos têtes, comme une épée de Damoclès ? Les autorités égyptiennes vont-elles continuer à tenir de telles positions rigoristes, par crainte d'être accusées de laxisme ?

D'autres ont évoqué une volonté de l'État de « flirter » avec les forces conservatrices et de couper l'herbe sous les pieds des islamistes, actualisant le lien entre autoritarisme et conservatisme moral et religieux. Un autoritarisme « moralisateur », qui essaye de contrôler la population par le biais des mœurs, en jouant sur le registre du bien et du mal. Derrière ce débat se cache donc un paternalisme d'État et le désir de restaurer son rôle en tant que seul dépositaire des us et coutumes.

Féminisme d'État et pression des réseaux sociaux

Depuis l'élection présidentielle de 2014, certains analystes soulignent la montée d'un nouveau discours de féminisme d'État visant à instrumentaliser l'image et la cause des femmes, en cette période de vive polarisation politique et identitaire, après l'éviction des Frères musulmans. Les images d'Égyptiennes dansant devant les bureaux de vote ou exprimant dans des vidéos leur soutien à leur candidat favori, Abdel Fattah Al-Sissi, en font partie.

Cependant, la mobilisation des femmes depuis 2011 a mis à mal cette récupération qui n'est pas l'apanage de Sissi. Des initiatives comme celles des femmes qui dansent « avec la permission de la famille égyptienne », ou de celles qui ne taisent plus leurs témoignages sur le harcèlement sexuel dans le sillage du # Metoo, affichant l'identité de leurs agresseurs sur les réseaux sociaux, ébranlent les représentations patriarcales et introduisent le concept de « politique du corps » (body politics), comme le réitèrent les analyses de certains académiciens égyptiens, dont la politologue Hind Ahmad Zaki ou le sociologue Saïd Sadek.

Récemment, ce nouvel activisme a entraîné des changements dans le discours gouvernemental, poussant l'État à reconnaître l'ampleur du phénomène de harcèlement sexuel et des violences contre les femmes. Les autorités ont même été parfois contraintes d'agir, sous la pression des réseaux sociaux. Le 1er juillet 2020, un compte sur Instagram intitulé « Assault Police » (police du harcèlement), suivi par 170 000 personnes, a partagé les détails d'un viol sexuel commis en 2014 au Fairmont, un hôtel de luxe au Caire, par sept jeunes hommes qui appartiennent à des familles riches et influentes. Après avoir fait la fête avec des amis, la victime a été droguée puis conduite dans l'une des chambres de l'hôtel où elle aurait été violée collectivement par les sept accusés. Depuis, les témoignages se sont succédé, et les internautes se sont réapproprié le hashtag #Meetoo. Le parquet a ordonné l'arrestation des suspects, qui avaient pour la plupart fui à l'étranger.

Là aussi, l'État, qui veut à tout prix jouer au sauveur-protecteur fait à nouveau preuve d'une logique de deux poids deux mesures. Un renversement brutal de la situation fait qu'aujourd'hui le sort de la victime et des témoins dans l'affaire est plus qu'incertain. Désormais, les accusés ne sont plus les seuls à être montrés du doigt. La majorité de la presse conservatrice et aux ordres a très vite cherché à donner l'impression que la soirée au Fairmont s'était terminée en orgie et que la jeune femme en question s'était livrée à toutes sortes d'excès, lui déniant le statut de victime et remettant en cause l'accusation de viol. Ce discours a eu pour effet de les priver de la compassion de l'opinion publique dont ils bénéficiaient jusque-là.

Le procès est en cours, il va faire couler beaucoup d'encre, et sans doute mettra dans l'ombre les « tiktokeuses » et celles qui les défendent. Ces dernières continuent à défier les regards dédaigneux, pleins de mépris et de jugement… Elles ont l'air bien amusées, fières de ce qu'elles ont fait, même si l'affaire ne suscite plus l'intérêt des médias, qui sont passés à autre chose.


1Cité dans Les danses dans le monde arabe ou l'héritage des almées, sous la direction de Djamila Henni-Chebra et Christian Poché, L'Harmattan, 1996.

2Une délégation nationaliste égyptienne a vu le jour après la première guerre mondiale, afin de négocier l'indépendance de l'Égypte et participer à la conférence de Versailles, où les puissances européennes devaient déterminer le sort des anciennes provinces ottomanes. Elle a donné naissance au grand parti nationaliste Wafd

3En 1919, Saad Zaghloul et les principales personnalités de la délégation sont arrêtés par les Britanniques et exilés à Malte.

Maï Masri, pionnière sur tous les fronts

Par Marina Da Silva

Publié en anglais, Love and Resistance in the Films of Mai Masri (Amour et résistance dans les films de Maï Masri) de Victoria Brittain vient enfin rendre hommage au formidable travail, ininterrompu, de la première réalisatrice palestinienne.

Avec 3000 Nuits, son premier film de fiction sorti en 2015, où elle traite de la détention des femmes palestiniennes en Israël, Maï Masri connaît un succès retentissant. La carrière de la première réalisatrice palestinienne, essentiellement faite de documentaires et d'engagement ne date pourtant pas d'hier. Dans Love and Resistance in the Films of Maï Masri, la journaliste Victoria Brittain se livre à une analyse passionnante du travail et du parcours de la cinéaste, malheureusement non encore traduite en français. Publiée aux éditions Palgrave macmillan, dans une collection consacrée à éclairer le cinéma du monde arabe dans son contexte historique, géographique et culturel, la préface en est dédiée « aux artistes, poètes, écrivains, réalisateurs palestiniens qui ont gardé vivants la mémoire et l'espoir ». L'autrice synthétise et éclaire la démarche de Maï Masri et de son compagnon de travail et de vie, Jean Chamoun, décédé en 2017 à Beyrouth. Ils s'étaient rencontrés en 1981 dans la capitale libanaise, juste avant l'invasion israélienne, et n'allaient plus se quitter, liés par leur amour et leur conviction du pouvoir de transformation du cinéma qu'ils allaient exercer sur le terrain de la guerre et de l'occupation.

Dans les prisons israéliennes

Victoria Brittain a choisi de parcourir l'œuvre de Maï Masri de manière non exhaustive et non chronologique, comme si elle voulait en capter des images denses, dans ses films et dans sa vie, qui s'éclairent les unes les autres. Le premier chapitre est longuement consacré à 3000 Nuits, à son processus de réalisation — tourné dans une prison désaffectée, en Jordanie —, et qui mûrissait en elle depuis plus d'une vingtaine d'années, nourri de sa connaissance intime de la détention qui mutile toutes les familles palestiniennes, et qui est une métaphore de l'occupation.

Lorsqu'elle était retournée à Naplouse pour filmer la première Intifada, elle avait été frappée par l'histoire d'une femme qui avait accouché en prison, menottée et entourée de soldats, qui allait s'incarner dans la figure de Layal, la protagoniste : « En 2015, lorsque le film a été réalisé, 6 000 Palestiniens, hommes, femmes, enfants étaient dans les prisons israéliennes. C'est l'histoire d'une d'entre eux. » Le film se nourrit aussi de sa relation de proximité avec d'anciennes détenues, dont Kifah Afifi ou Soha Béchara, recluses, elles, dans le sinistre camp de torture de Khyam au Sud-Liban. Maï Masri reviendra tourner avec elles après la libération du Sud-Liban, en 2000, (Femmes au-delà des frontières) gardant à tout jamais contre l'effacement les images et la mémoire du camp qui allait être détruit par l'armée israélienne lors de l'invasion de 2006.

Femmes et enfants en première ligne

Le chapitre intitulé « The Israelis and My Home—Nablus and Shatila : Under the Rubble (1983) ; Children of Fire (1990) » (Les Israéliens et ma maison, Naplouse et Chatila : Sous les décombres (1983) ; Les Enfants du feu (1990) relie deux œuvres au-delà de leur date de réalisation. La présence des femmes et des enfants, et la brutalité avec laquelle ils sont précipités dans la guerre sont récurrentes dans les films qu'elle a tournés souvent dans le fracas des bombes, et partageant elle-même les pires situations d'exposition au danger.

Que ce soit en Palestine occupée ou dans les camps de réfugiés, elle ne cesse de montrer leur destin commun : Dans « Torture and Love in South Lebanon : Wild Flowers—Women of South Lebanon 1986 ; Women Beyond Borders 2004 » (Torture et amour au Sud-Liban : Fleurs sauvages-Femmes du Sud-Liban, 1986 ; Femmes au-delà des frontières 2004) , où l'on entendra Kifah Afifi évoquer la brutalité du camp de Khyam : « Je suis morte cent fois chaque jour dans cette cellule », et Soha Béchara, qui mit sa vie en jeu pour la libération de son pays, marteler : « N'oublions pas la Palestine ».

« The Green Line : War Generation—Beirut (1989) » (La Ligne verte : Génération de la guerre-Beyrouth 1989) documente au plus près la guerre civile libanaise et les affrontements fratricides par-delà la ligne de démarcation est-ouest de la capitale, considéré comme « l'un des films antiguerre les plus puissants du cinéma arabe » selon le quotidien L'Orient le jour.

Les disparus de la guerre civile libanaise

Avec « The Disappeared : Suspended Dreams (1992) ; Lanterns of Memory (2009) » (Les disparus : Rêves suspendus (1992) ; Lanternes de mémoire (2009) , ce sont les 17 000 disparus de la guerre civile qui entrent dans le champ de la caméra. À 25 ans d'écart, les films témoignent du travail acharné des familles pour retrouver leurs êtres chers. Wadad Hilwani, l'une des figures de Rêves suspendus, à la recherche de son époux, va, avec d'autres, créer une dynamique s'inspirant de la « leçon de l'Argentine où les mères de la place de Mai ont forcé le gouvernement à révéler ce qu'il savait ». La construction de ce processus politique de revendication des familles finira par forcer à son tour l'État libanais à mettre le sujet à l'agenda politique du pays. Lanternes de mémoire est plus particulièrement consacré au retour au Liban de Samir Qantar, militant du Front de libération de la Palestine, libéré en 2008 dans le cadre d'un échange de prisonniers négocié par le Hezbollah. Détenu durant 27 ans, il est accueilli en héros national. Il sera assassiné par les Israéliens dans un raid en Syrie en 2015.

La Palestine dans les camps

Dans « My Palestine, Shatila : Children of Shatila (1998) » (Ma Palestine, Chatila : Enfants de Chatila (1998), Victoria Brittain explique que Maï Masri s'attarde sur le camp palestinien le plus emblématique, et près duquel elle vivait, à objectif portant des massacres qui y furent commis en septembre 1982. Avec ténacité, et le plus souvent avec la complicité de Jean Chamoun, la cinéaste explore la mémoire historique personnelle et collective des Palestiniens, la relie au présent, refuse de renoncer au rêve et à l'espoir du retour. Dans « It Is My Country : Frontiers of Dreams and Fears (2001) » (C'est mon pays : Frontières des rêves et des peurs — 2001) , elle accompagne, sur cinq ans, un processus de rencontre entre des enfants des camps de Chatila et de Dheisheh, près de Bethléem, restituant les liens qu'ils parviennent à tisser au-delà des frontières.

Contre le déni et l'oubli

Il y a encore « Museum of Memory : Beirut Diaries (2006) » (Musée de la mémoire : Journal de Beyrouth — 2006) sur la mort de Rafic Hariri ; « “Let the Arabs See” : 33 Days (2007) » (« Laissez les Arabes voir » : 33 jours — 2007) sur la guerre de 2006. Maï Masri est partout, de tous les temps forts, clairs comme obscurs. Elle fera aussi le portrait de Hanan Ashrawi, écrit l'autrice dans « Keeping Going : Hanan Ashrawi—A Woman of Her Time (1995) » (Une femme de son temps —1995). Elle raconte non seulement l'histoire des gens, mais leur donne un visage et nous fait entrer en relation avec eux. Elle enregistre toutes les luttes, en Palestine et au Liban, accompagne une nouvelle génération qui se bat dans la continuité de ceux qui ont connu le traumatisme de 1948, inventant des formes artistiques pour « prendre le contrôle de la narration » contre les récits qui dénient leur existence.

Dans sa conclusion, Victoria Brittain montre comment, au-delà de toutes les situations de destruction, de violence et de torture, Maï Masri s'est toujours acharnée à détecter les éclats de vie et de résistance. « Ses films sont l'antithèse des stéréotypes qui déshumanisent et ôtent leurs droits aux Palestiniens ». Cela singularise ses images qui, loin de tout désespoir et accablement, s'entêtent à chercher, même dans la détresse la plus grande, l'amour et la beauté. En cela, dit Victoria Brittain, « elle ne documente pas seulement ce qu'on fait subir aux Palestiniens depuis 1948, mais elle montre vraiment qui ils sont. »

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« Écorces », roman familial algérien

Par Rébecca Devine

Avec Écorces, son premier roman, l'écrivaine algérienne Hajar Bali entrecroise les destins de ses personnages avec les moments clés de l'histoire de son pays au XXe siècle dans une saga dont la narration éclatée reflète le difficile cheminement de la parole dans le huis clos familial — et social.

Personne n'a pensé à réchauffer la sauce, personne ne met la table, ni même ne l'a débarrassée des restes du petit déjeuner. Elle s'active. Les yeux baissés, silencieuse, le cœur lourd. Lorsqu'elle surprend le regard inquiet de Nour sur elle, elle va jusqu'à lui sourire bravement, lui murmurant en son for intérieur : ‟Mon petit j'ai le cœur en lambeaux. Si tu savais ! Kamel a été bavard cette fois. Il a parlé, parlé, si tu savais. Et à la fin, il a même dit : Depuis le jour de mon arrestation, j'attends que tout le monde me pardonne.”

Nour est étudiant en mathématique. Il vit avec trois générations de femmes : Baya, son arrière-grand-mère née pendant la colonisation française, Fatima, sa grand-mère, et sa mère Meriem. Son père, Kamel, a été arrêté pour « terrorisme ». Dans un appartement insalubre d'Alger, un huis clos pesant entre Nour et ces trois femmes que vient perturber Mouna, une jeune fille mystérieuse.

Écorces, premier roman de Hajar Bali, détourne les codes traditionnels du roman familial pour raconter l'indicible dans la société algérienne. Elle ne propose pas une réplique de grands romans mettant en récit une histoire familiale sur plusieurs générations qui ont marqué la littérature et influencé de nombreuses œuvres comme Une saga moscovite de Vassili Axionov, La Trilogie du Caire, de Naguib Mahfouz, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Elle s'approprie le genre.

Si le roman familial est un genre populaire en Europe, il n'est pas très ancré dans le paysage littéraire algérien, et plus généralement arabe. On y compte encore peu d'ouvrages qui racontent l'histoire d'une famille sur plusieurs générations. Ainsi, Mahfouz a travaillé différentes approches et formes avec La Trilogie du Caire, Matin de Rose ou Propos du matin et du soir. Il y a également, parmi d'autres, la saga d'Abdul Rahman Mounif, Les villes de sel, sur l'histoire de la péninsule Arabique, ou l'ouvrage de Khaled Khalifa, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville, qui retrace l'histoire d'une famille d'Alep.

Écorces propose une narration déstructurée. Un chœur de voix raconte une tragédie qui convoque l'histoire de l'Algérie et bouscule la temporalité pour révéler l'intime des personnages. Une promiscuité étouffante donne corps à l'étroitesse de leur vie, à l'oppression qu'ils représentent les uns pour les autres et à la nécessité de s'en libérer. Le lecteur est plongé dans un tourbillon de micro-scènes. Elles servent à bâtir une intrigue qui s'étend sur plusieurs générations.

Sortir du carcan familial

Le parcours des personnages vers leur libération constitue la trame principale de l'histoire. Tout démarre avec Baya, l'arrière-grand-mère, qui sera mariée à un homme riche issu d'une petite province près de Constantine. Ce mari a déjà une première épouse, mais ils ne parviennent pas à avoir un enfant. Baya est donc la seconde épouse qui doit enfanter pour ce couple. L'enfant une fois né, Baya est poussée hors de la maison conjugale et un accord entre les familles est trouvé. Mais la jeune mère ne se plie pas aux règles des hommes et kidnappe son fils, Haroun. Premier acte d'émancipation. C'est à ce moment précis que démarre la tragédie familiale qui s'étendra sur quatre générations : Baya entretient avec son fils un lien d'hyperprotection maternelle, source des malheurs de la famille. Si elle se libère de l'autorité des hommes, elle s'enferme dans un rôle de mère à l'anxiété généralisée qui étouffera toute sa famille.

L'abus de pouvoir envers les femmes engendre donc une autre forme d'oppression : celui de l'amour maternel. De génération en génération il ne nait que des fils uniques, et ils sont l'objet d'une attention démesurée et de tous les instants. L'histoire se concentre alors sur l'émancipation de Nour, qui va devoir affronter ses trois mères et les secrets familiaux pour tenter de se délivrer d'une tragédie invitant à l'inceste.

La recherche de l'identité pour se libérer du carcan familial devient centrale dans le développement du récit. Le personnage de Mouna permet d'en saisir toutes les nuances, car elle concentre à elle seule toutes les questions identitaires, du secret de ses origines familiales au besoin de se distinguer de sa mère en passant par le rapport entre l'Algérie et la France.

La grande et la petite histoire

Hajar Bali a construit son roman autour de l'histoire de l'Algérie et s'est appuyée sur une chronologie complexe dont la date du 5 juillet, fête de l'indépendance de l'Algérie en 1962, est un point fixe. Elle marque le début de la libération de Nour : Meriem découvre le secret que son mari emprisonné a longtemps gardé pour lui et Nour rencontre Mouna. L'intrigue est lancée.

C'est une navigation dans l'histoire du temps de la colonisation, du massacre de Sétif en 1945, à la libération en passant par l'effervescence des années 1980 à la fin de la « décennie noire ». Il faudra donc plusieurs épisodes pour comprendre comment des personnages aux caractères complexes se drapent dans l'histoire du pays pour ne pas affronter la leur, à l'image d'Haroun, le grand-père de Nour, qui s'engage dès 1955 dans la lutte armée contre la France pour disparaître et échapper à sa mère ; ou de Kamel, le père de Nour, accusé de « terrorisme » et emprisonné, car il n'a pas su rejeter l'amitié d'un groupe d'islamistes.

La « grande histoire » peut également constituer des moments clés de la construction des personnages : la nuit du massacre de Sétif en 1945, Haroun a neuf ans. Il est sauvé par un indépendantiste, et ce souvenir le poussera à rejoindre l'Armée de libération en 1955. Meriem quant à elle évolue un moment dans les cercles communistes et a déjà questionné la structure familiale traditionnelle, ce qui lui permettra d'évoluer plus vite et de laisser à son fils la possibilité de se libérer.

[Meriem] se souvient d'un passage du film qui l'avait ébranlée. Un couple s'approche de Rosa [Luxembourg] à la fin de son discours et lui dit : ‟On s'aime, mais on hésite à se marier car le mariage est une institution bourgeoise, n'est-ce pas ?” Et Rosa de répondre gentiment : ‟a votre place, j'essaierais quand même le mariage”. Ainsi donc, il est possible d'être conforme sans l'être, seule la vigilance active est à envisager partout et en toute situation.

L'autrice manie l'ironie et l'absurde pour interroger les pratiques du système judiciaire algérien. Mais c'est avec plus de subtilité encore qu'elle s'attaque au colonialisme. De courtes scènes lui permettent de dire l'essentiel : l'appropriation des terres et des corps, et la violence.

Mais le Saindoux, sur la défensive, s'est vite emparé de son arme qu'il gardait à sa ceinture. L'épouse du palefrenier s'est ainsi retrouvée veuve à vingt-cinq ans, son troisième bébé accroché à son gros sein encore gorgé de lait, mais altière, le regard sec, même pas honteuse d'exhiber ainsi sa poitrine, que Saindoux, retirant tantôt le châle qui la protégeait, avait tâté de sa sale patte, tandis que de l'autre il tripotait ses fesses. Après ça, elle a disparu, elle et ses enfants. On ne l'a plus revue. Je me souviens que ce jour-là, comme ça, le sein à l'air, elle a regardé Saindoux un long moment. Il a fini par baisser les yeux.

Libérer l'écriture

Hajar Bali questionne le langage et la manière de formuler une pensée. Ancienne professeure de mathématiques, elle tente de libérer son écriture des axiomes, ces vérités admises, mais non démontrées. Au travers de conversations entre jeunes mathématiciens, on comprend que les axiomes entravent la liberté de penser, de créer. Ils sont l'autorité des mères de Nour, ou celle du régime. Hajar Bali fait alors appel à d'autres formes : ainsi, pour décrire les sentiments amoureux de la mère de Mouna et de Kamel, elle utilise des équations. À un autre moment, c'est la musique qui se substitue à une description de ces mêmes sentiments :

J'ai besoin des valses de Chopin ; ou plutôt de ce nocturne, le deuxième, impossible à fredonner tellement il est houleux. Oui c'est ça, je veux m'en envelopper le cœur, je veux crever de désir.

Écorces adopte une écriture fragmentaire et chorale que l'on retrouve souvent dans la littérature arabe comme mimétique à la fois de la guerre, du silence contraint et des identités blessées. Cette construction transposée au roman familial brouille la linéarité traditionnelle du genre pour mieux rendre compte des ruptures de l'histoire algérienne. Elle permet également de mesurer le poids du secret en mêlant les récits de plusieurs narrateurs pour rendre compte du parcours intérieur des personnages. Une construction qui reflète et manifeste la difficulté d'émergence d'une parole individuelle et libre et s'inscrit en ce sens dans la continuité de l'histoire littéraire algérienne depuis la décolonisation.

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Hajar Bali, Écorces, Belfond/[barzakh], janvier 2020. — 304 p. ; 18 euros

La résistance déterminée de la société turque

Par Olivier Piot

En intensifiant la guerre contre le Kurdistan de Turquie et la répression contre les élus du parti prokurde HDP, le président Recep Tayyip Erdoğan a choisi, dès 2015, de polariser la société turque. D'ici aux échéances de 2023, il mise en outre sur son rêve néo-ottoman pour asseoir une légitimité électorale fragilisée. Mais les dérives autocratiques de son régime pourraient se briser sur la vitalité d'une société civile attachée au respect de la démocratie par les urnes.

Sans surprise, le printemps et l'été 2020 ont vu s'accentuer les dérives autoritaires et liberticides du régime de Recep Tayyip Erdoğan. Dernier exemple en date, la mort d'Ebru Timtik, une avocate de 42 ans condamnée en 2019 à la prison pour appartenance à une « organisation terroriste », et décédée le 27 août 2020 après 238 jours d'une grève de la faim motivée par le seul souhait d'obtenir un procès équitable… Cette nouvelle illustration des atteintes aux droits humains en Turquie (dénoncées par l'organisation Human Right Watch) s'inscrit dans une longue série d'attaques musclées et de purges orchestrées depuis 2015 par le président et dirigées contre le mouvement kurde, mais aussi contre l'ensemble des institutions et acteurs (médias, juristes, artistes, fonctionnaires, enseignants, médecins, militaires, etc.) de la démocratie turque1.

Symboliquement, l'été 2020 a vu la célébration des cent ans de la signature du traité de Sèvres. Avec deux points d'orgue : la promesse, alors non tenue, de céder une autonomie (voire un État) aux Kurdes du Proche-Orient et le « grand partage » de l'empire ottoman dépecé par les Alliés. Or, cent ans plus tard, c'est précisément sur ces deux fronts que sont les Kurdes et la « grandeur » perdue de la Turquie que le président tricote depuis cinq ans des stratégies de consolidation de son pouvoir. Quel rôle a joué jusqu'ici le dossier kurde dans la prospérité politique du reis d'Ankara ? Quels sont les ressorts de la dérive autocratique d'un régime qui dévitalise peu à peu la démocratie turque ? Enfin, jusqu'où Erdoğan peut-il aller dans cette montée en puissance de l'arbitraire et de l'autocratie ?

Le changement de cap de 2015

Après avoir incontestablement été le seul responsable politique turc à choisir (dès 2005) d'aller résolument vers une solution à la question kurde, Erdoğan a délibérément tourné le dos à cette perspective en 2015. Dans sa lutte contre dérin deviet (l'État profond) — poursuivie jusqu'après le coup d'État de 2016 —, le dossier kurde lui est longtemps apparu comme une façon de contrer les élites et les partis kémalistes en asseyant son pourvoir sur une politique de main tendue aux dirigeants et électeurs kurdes (20 % de la population). Depuis, cette stratégie d'« ouverture » s'est transformée en son exact contraire : une répression inflexible dans les terres du Kurdistan de Turquie, et à l'encontre de l'ensemble des combattants, cadres et élus du mouvement kurde.

« Certes, en 2015, le chaos dans la Syrie voisine et les avancées politiques kurdes au Rojava ont clairement motivé cette volte-face d'Erdoğan, précise Jean-François Pérouse, géographe, maître de conférences à l'université Toulouse-II et délégué auprès de l'université Galatasaray2. Toutefois, l'érosion électorale qui affectait déjà son parti l'AKP [Parti de la justice et du développement] a très largement motivé ce changement de cap ». Aux élections législatives de juin 2015, Erdoğan perd pour la première fois sa majorité absolue au parlement d'Ankara. Un choc pour un parti habitué jusqu'ici à de larges victoires dans les urnes.

« À partir de cette date, l'attrition régulière de sa base électorale pousse Erdoğan à chercher une riposte pour garantir sa survie dans les urnes, souligne Jean Marcou3, directeur des affaires internationales à Science-Po Grenoble. Il réalise alors que sa stratégie de main tendue aux Kurdes devient suicidaire, car elle lui aliène les partis et électeurs nationalistes turcs, nombreux. À l'inverse, sa nouvelle intransigeance sur la question kurde va lui permettre de construire de nouvelles majorités — qu'il n'a plus avec le seul AKP — et continuer de l'emporter dans l'équilibre des forces politiques du pays. »

La volonté d'une partie des cadres du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), encouragés dès 2014 par les avancées du processus de paix, d'importer dans les villes kurdes de Turquie le modèle de guérilla urbaine victorieux à Kobané (Syrie), lui fournit le prétexte de ce retournement. D'emblée, cette nouvelle stratégie de guerre ouverte au mouvement kurde a donc un objectif : lui garantir de rester à flot lors des différents scrutins qui l'attendent (élections ou référendum). Elle s'est par la suite dotée d'un moteur : l'alliance avec l'extrême droite et des franges ultranationalistes des partis kémalistes. Enfin, elle va se nourrir de la diffusion d'une culture de l'autoritarisme politique pour assurer au nouveau président turc (élu en 2014) l'exercice durable des pleins pouvoirs.

« Guerre civile » et autoritarisme

État d'urgence, intensification de l'occupation militaire, arrestations, mesures d'exception, révocations d'élus… La répression est inflexible dans le Kurdistan de Turquie avec un retour aux années de plomb des décennies 1980 et 1990. Au prétexte d'éradiquer le « terrorisme » kurde en Turquie — mais aussi en Syrie, avec trois offensives militaires (2016, 2018 et 2019) et une plus récente dans le nord de l'Irak (2020) —, le maître d'Ankara déclare la guerre au PKK, et aux cadres et élus du Parti démocratique des peuples (HDP) prokurde devenu, en 2015, la troisième force politique du pays. « En plus de la guerre aux militants du PKK, Erdoğan a criminalisé les élus kurdes du HDP », commente Jean-François Pérouse.

Les cadres de ce parti légal ont en effet payé le prix de leurs scores électoraux historiques enregistrés lors des dernières élections : présidentielle (2014 et 2018), avec environ 9 % à chaque fois pour le candidat HDP ; législatives en 2015 (52 députés élus) et en 2018 (80, puis 67 députés) ; municipales en 2014 (102 mairies conquises) et en 2019 (65 élus). Certains députés HDP ont depuis été démis de leur mandat et d'autres emprisonnés (7 au total). Quant aux élus locaux, sur les 65 maires kurdes élus en 2019, plus des deux tiers (45) ont d'ores et déjà été « révoqués » et remplacés par des administrateurs (kayyum) diligentés par les préfectures, sans possibilité de nommer des maires intérimaires. À ce jour, plus d'une vingtaine de ces élus croupissent dans des geôles turques pour « terrorisme ».

La tentative de coup d'État de 2016 est bien sûr venue accélérer et donner une nouvelle justification à cette montée en puissance de l'autoritarisme : changement de la Constitution (par référendum en 2017) pour officialiser un régime présidentiel renforcé de fait depuis 2014 ; création du « système d'alliances » électorales consacré par les liens entre l'AKP et le Parti de l'action nationaliste (MHP) d'extrême droite au sein de la « Coalition du peuple » (2018) ; pression et menaces publiques contre les dirigeants kémalistes du Parti républicain du peuple (CHP), seconde force politique du pays ; enfin, verrouillage d'une « verticale » du pouvoir dans la plupart des domaines de la société turque. « En quelques années, Erdoğan a progressivement dévitalisé la démocratie turque en faisant du Parlement une simple assemblée de figuration et en s'octroyant tous les pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire », rappelle Ahmet Insel, économiste et politologue turc, professeur émérite de l'université de Galatasaray4. En quelques années, la Turquie a tout simplement perdu son système parlementaire au profit d'un hyperprésident épaulé par quelques ministres dévoués.

« Patrie bleue » et « grandeur » perdue

Plus récemment, dès la fin 2017, ce premier axe antikurde de la stratégie d'Erdoğan s'est enrichi d'un second ressort politique : La « grandeur » perdue de la Turquie. Qu'il s'agisse de la thèse souverainiste de la « Patrie bleue » justifiant les velléités turques en Méditerranée ou, plus largement, du rayonnement perdu de l'ancien empire ottoman, Erdoğan a choisi le credo idéologique d'une restauration de la place de son pays dans le nouvel ordre du monde. Grèce, Chypre, Libye, Irak, Syrie, Soudan, Somalie… sur tous ces théâtres de tensions et de conflits, le président turc a décidé de positionner la Turquie en nouvelle puissance régionale. Sans oublier ses postures musclées face à l'Union européenne (UE) ou à l'OTAN. « En faisant cela, Erdoğan sait qu'il s'assure le soutien interne de bon nombre de partis politiques et d'électeurs chez qui le nationalisme et la volonté de revanche sur l'histoire vibrent fortement », confirme Jean Marcou.

Une évolution à la Poutine, lequel a également misé depuis 2010 sur la nostalgie de la « Grande Russie » pour asseoir durablement son pouvoir. Pour Erdoğan, cette orientation fondée sur la fierté nationale et le désir de revanche (traité de Sèvres) est un outil efficace de fragmentation de l'opposition politique et un moyen de taire les critiques internes qui montent : sur la crise économique, le poids des 3,8 millions de réfugiés syriens installés en Turquie ou encore la gestion très contestée de la pandémie de la Covid-19. Mais cette ligne volontariste et aventureuse ne lui laisse aucun droit à l'erreur. Car si cet axe belliqueux lui permet dans l'immédiat de renforcer ses liens avec de hauts responsables de l'armée turque (longtemps combattue) et de gouverner dans un climat de guerre civile par des mesures d'exception, des dents commencent à grincer et des critiques se font jour, aussi bien en Europe qu'en Iran ou en Russie.

Autocratie et culture démocratique

Fort de ces deux leviers (« guerre » contre les Kurdes et rêve néo-ottoman), jusqu'où Erdoğan souhaite-t-il — ou peut-il — aller dans l'étayage de son autoritarisme ? A-t-il notamment la latitude d'instaurer une véritable et franche dictature, comme c'est le cas en Égypte par exemple, avec des mascarades d'élections et l'interdiction pure et simple des partis d'opposition ? « C'est là une clé essentielle de la vie politique en Turquie et c'est aussi la limite des comparaisons entre Erdoğan et des régimes forts comme celui de Sissi au Caire ou de Poutine à Moscou, constate Ahmet Insel. Les citoyens turcs sont profondément attachés au respect des règles électorales. Erdoğan est lui-même issu de cette ferveur démocratique qui lui a permis de s'installer au pouvoir et d'y rester. Il peut malmener les libertés en Turquie et empiéter sur les équilibres et organes de pouvoir, mais il est condamné à passer régulièrement par le verdict des urnes. Et il le sait… »

C'est bien, en effet, une singularité de l'histoire sociale et politique turque que d'avoir mis en place, après la fin de la seconde guerre mondiale, et non sans soubresauts ni coups d'État militaires, un système politique démocratique proche des modèles occidentaux. Pluralisme politique, élections libres et transparentes, liberté d'expression, médias indépendants, partage et séparation des pouvoirs, etc. « J'ai enseigné en Égypte et en Turquie et les deux cultures politiques de mes étudiants se sont révélées très différentes, témoigne le professeur Jean Marcou. En Turquie, j'ai toujours été frappé par la profondeur de leur connaissance et de leur maîtrise des règles et des principes de la démocratie politique. Regardez les taux de participation des électeurs turcs ! Il est considérable. En outre, chaque citoyen est automatiquement inscrit dès l'âge de voter, sans droit de procuration ou de vote par correspondance. Alors qu'en Égypte, par manque d'expérience et de pratique de ces mécanismes, les notions mêmes de démocratie, d'élections libres et de pluralisme politique restent des abstractions. »

La sanction par les urnes

Le scénario des dernières élections municipales de 2019 illustre bien cette spécificité de la culture politique turque. Lors des dernières élections municipales de juin, le candidat CHP de l'opposition à l'AKP l'avait emporté à Istanbul (bastion traditionnel d'Erdoğan) dans un mouchoir de poche, le président turc a fait pression sur le Conseil électoral supérieur (CES) pour annuler le vote. Lors du nouveau scrutin, la note fut salée : l'AKP perdait à nouveau, mais cette fois avec près de 10 points d'écart… « Dans son propre camp, Erdoğan a vu des électeurs s'insurger contre la manipulation du premier scrutin et ils ont décidé de le sanctionner », affirme Ahmet Insel. Des villes majeures comme Ankara et Istanbul ont donc été perdues par l'AKP, scénario inenvisageable en Russie « pays où la culture du pluralisme est inexistante et où l'on voit mal les candidats de Poutine perdre Moscou ou Novossibirsk… », ironise le politologue.

Plus largement, la société civile reste travaillée par de nombreuses forces qui revendiquent d'être des contre-pouvoirs. « Regardez la protestation du parc Gezy en 2013, personne ne s'y attendait ! Idem pour les mouvements des femmes ou la lutte du parti kurde HDP : ce sont des garanties de courage et de mobilisation. Tant que cette moitié de la population n'est pas "digérée" par Erdoğan, et même s'il est prêt à tout mettre en œuvre pour rester au pouvoir, il n'aura guère la possibilité d'aller beaucoup plus loin », explique Fehim Taştekin, écrivain et journaliste turc. Cette « résilience de la société a des visages multiples, abonde Jean-François Pérouse. Cinq mouvements restent vivaces aujourd'hui : les environnementalistes, les femmes, les étudiants, les ouvriers et les Kurdes. En convergeant, même partiellement, leurs actions constituent un garde-fou contre une dérive totale et absolue d'Erdoğan ».

Le dernier épisode sur la « convention d'Istanbul » (la volonté d'Ankara de se retirer du traité sur la lutte contre les violences faites aux femmes) atteste de cette dynamique de résistance. D'autant que la question des atteintes aux droits des femmes a toujours été un véritable casse-tête pour Erdoğan. C'est d'ailleurs l'un des rares domaines (transversal car non réductible aux clivages politiques) où le leader de l'AKP a plusieurs fois été contraint de revoir sa copie : sur la pénalisation de l'adultère (2004), le droit à l'avortement (2012) et le mariage des mineures abusées (2016). Autant dire que sur ce thème, comme sur d'autres à venir — et en plus d'une vigilance citoyenne forte sur le respect des règles électorales —, la société turque pourrait bien encore surprendre par sa capacité à s'opposer à la volonté de puissance de son président.


1Lire Ahmet Insel, « La Turquie d'Erdoğan ou le règne de l'arbitraire », dans Le Moyen-Orient et le monde,La Découverte, coll. « L'État du monde 2021 », 2020.

2Erdoğan, nouveau père de la Turquie ?, éditions François Bourin, 2016.

3« La Turquie et ses nouveaux alliés », Orients stratégiques n° 9, L'Harmattan, 2019.

4Auteur de La nouvelle Turquie d'Erdoğan, La Découverte, 2015.

Comment nous pouvons reconstruire Beyrouth !

Par Jad Tabet

Six semaines après l'explosion du 4 août dans le port de Beyrouth, il est maintenant possible d'établir un bilan provisoire des dégâts qui ont affecté des quartiers entiers de la capitale libanaise et qui se sont étendus jusqu'à atteindre les banlieues de Bourj Hammoud, Zalka et Jdaideh au nord ainsi que celles de Sin El-Fil, Furn El-Chebbak et Chiah à l'est.

Le bilan de ce qui apparaît déjà comme l'une des pires catastrophes qu'ait connues le Liban depuis la fin de la guerre civile en 1991 et de la guerre de 2006 avec Israël fait état de 182 morts, d'une vingtaine de personnes toujours portées disparues et de plus de 6 500 blessés. Quatre hôpitaux, une vingtaine de cliniques ainsi que plus de trente écoles publiques et privées ont été sévèrement endommagés. Situé en plein centre-ville, le port de Beyrouth constituait avec ses quatre bassins la principale porte d'entrée maritime du Liban. Bien que l'activité ait pu y reprendre, le principal terminal de conteneurs ayant été relativement épargné, les silos à grains d'une capacité de 120 000 tonnes qui servaient de stockage pour les réserves stratégiques du pays ont reçu de plein fouet le souffle de l'explosion et ont été entièrement dévastés.

À l'exclusion de la zone du port, le bilan provisoire fait état à ce jour de 32 bâtiments totalement détruits et d'environ 300 autres présentant des dégâts majeurs, avec risques d'effondrement total ou partiel. La plupart de ces bâtiments datent de la deuxième moitié du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle et sont répertoriés comme faisant partie du patrimoine architectural de Beyrouth. Construits en pierre de grès dunaire (dite « ramleh ») et couverts de charpentes en bois et de toits en tuile, ces bâtiments ont été fortement affectés alors que les structures en béton armé ont en général bien supporté l'onde de choc de l'explosion. Mais dans la majorité des cas, ce sont les façades, les menuiseries extérieures, les fenêtres et les baies vitrées qui ont le plus souffert, avec plus de 50 000 logements endommagés à des degrés divers.

Source : Syndicat des architectes de Beyrouth

Une succession de ruelles et d'escaliers

La zone urbaine la plus touchée couvre une surface de près de 3 km2 et comprend les quartiers populaires et la zone industrielle de la Quarantaine et de Medawar, le quartier arménien de Badaoui situé en limite du fleuve de Beyrouth, les quartiers de Mar Mikhaël, Gemmayzeh, Gitaoui et Rmeil situés en contrebas de la colline d'Achrafieh ainsi que le quartier de Saifi situé en limite du centre-ville.

L'histoire de ces quartiers est liée à la croissance de Beyrouth à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle et dans les premières décennies du XXe siècle. Les notables de la ville qui s'étaient enrichis grâce à leurs liens avec le pouvoir ottoman et les consuls européens édifient de somptueux palais sur les collines qui dominent le port. Sur le flanc de ces collines, une succession de ruelles et d'escaliers dévalent les coteaux pour rejoindre l'ancienne voie romaine située en contrebas qui conduit vers les bourgades et les villes du nord : Byblos, Batroun et Tripoli. Le long de cette voie se développe le quartier de Gemmayzeh avec ses maisons de deux ou trois étages construites à l'alignement de la rue et couvertes de toits en tuile rouge importée de Marseille, ses façades symétriques flanquées du motif des trois arcades centrales, ses boutiques à rez-de-chaussée et ses jardins en fond de parcelles. Dès la fin de la première guerre mondiale et dans les premières années du mandat français, l'arrivée des réfugiés arméniens fuyant les massacres d'Anatolie permet le développement du quartier de Mar Mikhaël situé dans le prolongement de Gemmayzeh le long de la rue d'Arménie ainsi que le quartier de Badaoui en limite est de la ville qui accueillent des populations à revenus modestes ainsi que nombre d'activités artisanales.

Malgré le départ d'une partie de la population arménienne durant les années de la guerre civile, ces quartiers connaissent une stabilité relative jusqu'à la fin des années 1990, lorsque la fièvre immobilière qui commence à s'étendre autour du centre-ville reconstruit aboutit à modifier le paysage urbain, avec la construction de tours en bordure de la gare routière et de l'autoroute qui longe le port ainsi que sur les hauteurs du quartier Sursock. Dans le même temps, un processus de gentrification progressive va transformer le caractère de certaines rues, tout d'abord dans le secteur de Gemmayzeh puis dans celui de Mar Mikhaël. De nouveaux cafés, restaurants et bars branchés accueillent une jeunesse cosmopolite, les rez-de-chaussée sont aménagés en salles d'exposition, galeries d'art et studios d'artistes et de nombreuses activités culturelles et créatrices viennent transformer l'image du quartier. Pourtant, une part importante de mixité sociale reste présente, grâce à la loi qui encadre les loyers anciens et permet aux habitants aux revenus modestes de conserver leurs logements.

Des promoteurs immobiliers à l'affût

C'est justement cette mixité sociale et ce dynamisme culturel bouillonnant qui risquent d'être mis en danger par les retombées de l'explosion du 4 août qui a dévasté le quartier. Le spectre d'une répétition du modèle de Solidere (la société foncière privée qui a entrepris de reconstruire le centre-ville après la fin de la guerre) est sur toutes les lèvres, avec ce que ce modèle peut entraîner quant à l'éviction des habitants, la destruction du tissu urbain et social, et l'appropriation du quartier par les grands groupes financiers et bancaires.

Mais le contexte économique et politique actuel est radicalement différent de celui qui prévalait au début des années 1990, lorsque les capitaux du Golfe et d'ailleurs avaient afflué, attirés par la perspective d'un accord de paix qui mettrait fin au conflit israélo-arabe et redonnerait à Beyrouth le rôle qu'elle jouait dans les années 1960 comme principal centre financier et d'affaires du Proche-Orient. Avec la crise économique sans précédent que connait le Liban, l'hypertrophie de la dette publique et l'effondrement du système financier et bancaire, toute éventualité de voir se répéter ce modèle semble exclue.

En revanche, si des dispositions législatives ne sont pas rapidement adoptées, l'explosion du 4 août et l'étendue des destructions qu'elle a occasionnées pourraient avoir des conséquences dommageables à moyen terme en donnant l'occasion à certains promoteurs immobiliers de profiter des opportunités offertes par la loi sur la construction pour acquérir des propriétés dans les zones les plus touchées, en expulser les habitants, démolir les constructions anciennes et lancer des opérations de promotion de luxe qui transformeraient de manière radicale le caractère de ces quartiers.

Accusés d'être à l'origine de la catastrophe du fait de leur incompétence, de leur incurie et de la corruption qui gangrène l'ensemble des administrations de l'État, les pouvoirs publics semblent incapables de répondre à l'ampleur du drame sauf en décrétant l'état d'urgence qui transfère les pouvoirs de maintien de l'ordre à l'armée. Bien que le Liban ait signé en 2015 avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) un accord en vue de définir une stratégie nationale pour la gestion des risques et des catastrophes, l'unité spécialisée qui devait mettre en place cette stratégie n'a jamais réellement fonctionné.

Sur le terrain, c'est donc la mobilisation des associations et des ONG qui a permis de répondre aux besoins les plus pressants des populations et de lancer des opérations de réhabilitation de certains îlots avec l'aide de volontaires. Mais, quel que soit le degré de résilience dont peut faire preuve le peuple libanais, cette mobilisation ne pourra évidemment pas suffire à elle seule pour répondre à l'ampleur des besoins et assurer la réparation de l'ensemble des dégâts.

Le retour des personnes déplacées

L'échelle des priorités se décline selon trois axes.

Tout d'abord, la réhabilitation des hôpitaux et la rénovation des écoles affectées par l'explosion avant la rentrée scolaire. Alors que l'estimation de ces deux postes n'est pas encore achevée, le Qatar a annoncé qu'il prendrait à sa charge l'ensemble des coûts qui y sont attachés.

Le deuxième axe prioritaire concerne le soutènement d'urgence de la centaine de bâtiments à caractère patrimonial menacés d'effondrement après l'explosion. De nombreux donateurs internationaux ont annoncé leur intention de participer au financement de ce poste et l'Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit (Aliph) a déjà débloqué une première enveloppe de 5 millions de dollars (4,21 millions d'euros) affectée à la stabilisation et la réhabilitation du patrimoine endommagé. Les premiers travaux de confortement ont d'ailleurs démarré et un comité de coordination regroupant les différentes instances locales concernées (Beirut Heritage Initiative) a été mis en place pour assurer la conservation et la réhabilitation des 570 bâtiments à caractère patrimonial recensés dans la région sinistrée dont le coût est estimé par le ministère libanais de la culture à 300 millions de dollars (252,51 millions d'euros).

Mais la tâche principale reste celle d'assurer au plus tôt le retour des personnes déplacées. Si les premières estimations concernant les personnes sans-abri se sont révélées être quelque peu exagérées, il y a quand même 10 000 à 15 000 logements qui sont aujourd'hui inhabitables. Et bien que le Liban soit un pays méditerranéen où les systèmes de solidarité familiale fonctionnent très bien et où beaucoup d'habitants de la ville ont conservé des attaches dans leur village d'origine, l'arrivée de l'hiver risque de rendre les choses plus difficiles si aucune solution n'est trouvée d'ici là pour assurer le retour des habitants dans leurs logements. Mais les sources de financement pour ce poste restent pour l'instant aléatoires, d'autant que le paiement des matières premières importées (en priorité l'aluminium, le verre et le bois) doit être assuré en dollars « frais », c'est-à-dire à travers des fonds transférés depuis l'étranger.

Reste à plus long terme la question de la réhabilitation du port de Beyrouth pour laquelle de nombreux opérateurs internationaux ont déjà manifesté leur intérêt. Au-delà d'une simple opération financière montée en Build, Operate and Transfer (BOT)1 ou en Partenariat public-privé (PPP) vers laquelle on semble s'orienter, il s'agit avant tout de définir une vision du rôle que doit jouer ce port dans le contexte régional et de repenser sa relation à la ville, à l'exemple de la reconversion de nombreux ports, comme à Marseille ou à Gênes.

Dans la situation actuelle où se trouve le Liban, il paraît clair pour tout le monde que le financement de la reconstruction ne pourra se faire que grâce à une assistance internationale directe. Dans un rapport publié le 31 août, la Banque mondiale estime que l'explosion a causé entre 3,8 et 4,6 milliards de dollars (entre 3,2 et 3,8 milliards d'euros) de dommages au stock physique, tandis que les pertes, y compris la baisse de la production des secteurs économiques, sont comprises entre 2,9 et 3,5 milliards de dollars (2,44 et 2,95 milliards d'euros). Les secteurs les plus gravement touchés sont le logement, les transports et les biens culturels matériels et immatériels (y compris les sites religieux et archéologiques, les monuments nationaux, les théâtres, les archives, les bibliothèques et les monuments). Mais les donateurs, qu'ils soient publics ou privés, seront-ils disposés à intervenir sans que soient mises en place des réformes structurelles permettant de garantir une parfaite transparence dans l'utilisation des fonds qui seront versés ?


1NDLR. Généralement pour des projets d'infrastructure à grande échelle, montage de projet dans lequel une entité privée reçoit une concession du secteur public (ou du secteur privé en de rares occasions) pour financer, concevoir, construire, posséder et exploiter une installation. Cela permet au promoteur du projet de récupérer ses dépenses d'investissement, d'exploitation et de maintenance.

La société israélienne malade de ses viols

Par Jean Stern

Une adolescente de 16 ans a été violée par une trentaine d'hommes mi-août dans une chambre d'hôtel d'Eilat. Certains ont filmé la scène pour la diffuser sur des réseaux sociaux. Ce viol collectif secoue le pays et entraîne une mobilisation inédite. Au-delà de la colère, des féministes s'interrogent sur l'origine de la violence qui gangrène la société.

L'acte d'accusation, publié par le procureur général d'Israël le 2 septembre, parle d'une « atmosphère de fête ». Pourtant, les faits qui se sont déroulés le 12 août au soir dans la chambre 216 du Red Sea Hôtel, un modeste établissement du centre d'Eilat, la station balnéaire à la pointe de la mer Rouge, évoquent plutôt un moment d'horreur. Le viol en réunion d'une adolescente de 16 ans par une trentaine d'hommes — onze ont pour l'heure été mis en examen, dont huit mineurs — révèle aussi des fractures graves dans une société marquée par le machisme, le « virilisme », explique la docteure P., une psychanalyste de Tel-Aviv1, laissant croire à des hommes que tout est permis. « Ces actes dégoutants » pour l'Association des centres de crise sur le viol révèlent ce que la féministe Illana Weizman qualifie de « masculinité toxique ».

Des vidéos sur les réseaux

Quand l'adolescente et une amie croisent des hommes autour de la piscine du Read Sea Hôtel, elle est enivrée. Selon le rapport du procureur, les images de vidéosurveillance visionnées par la police au cours de l'enquête montrent que la consommation d'alcool par des mineurs est « courante » dans cet hôtel, ce qui a d'ailleurs valu à sa gérante d'être arrêtée.

À un moment, la jeune fille, qui n'est pas cliente de l'hôtel, demande à se rafraîchir. Des hommes la conduisent dans une chambre, et commencent à la violer. « La rumeur s'est répandue dans le couloir selon laquelle il y avait une fille nue qui se faisait baiser, et les mouches ont commencé à se rassembler très rapidement pour profiter de l'occasion », a expliqué au Haaretz une source proche de l'enquête.

Traumatisées, la victime et son amie ont mis deux jours avant de se rendre à la police, pendant que des vidéos du viol commençaient à circuler. L'une des premières missions des enquêteurs, avant que l'affaire ne soit rendue publique, a d'ailleurs été de les faire disparaître. Israël, on le sait, est le meilleur spécialiste mondial de la cyber sécurité, et sa police dispose d'instruments technologiques de pointe. L'un des principaux suspects, un homme de 27 ans, avait déjà été arrêté il y a quelques mois dans un autobus. Ivre, il harcelait des passagères et avait dit à la policière venue l'arrêter : « Comme j'aimerais vous violer ! » L'enquête suggère qu'il a été la seule personne à rester dans la chambre pendant toute la durée du viol de la jeune fille.

Le retour triomphal de coupables présumés

Déjà, l'été dernier, le 17 juillet, une douzaine d'Israéliens, âgés de 15 à 22 ans, avaient été accusés d'avoir violé en groupe une touriste britannique de 19 ans dans la station balnéaire chypriote d'Ayia Napa. Certains avaient d'ailleurs, comme à Eilat, filmé ce viol avec leur téléphone portable. Pourtant, les jeunes hommes ont été blanchis par la justice chypriote, et leur victime lourdement mise en cause, et même condamnée pour faux témoignage. Chypre est un pays où l'industrie du tourisme israélien pèse lourd… et une partie des médias avait alors volé au secours des auteurs présumés du viol. Ainsi la radio de l'armée avait alors cité l'un d'entre eux : « Les filles britanniques courent après tout le monde ici. C'est peut-être sa faute ».

Résultat : à son retour à Tel-Aviv, la bande de jeunes hommes avait reçu un accueil triomphal de leurs amis et de leurs familles à l'aéroport Ben Gourion, avec champagne et confettis, et des slogans édifiants : « La Britannique est une pute » et « Am Yisrael Chai » le peuple d'Israël vit ») — phrase fétiche de l'extrême droite…

La victime britannique avait pour sa part été soutenue par des féministes et des avocats israéliens, écœurés de ces réactions et à contre-courant de l'opinion publique. Mais avec l'affaire d'Eilat, le temps de la complicité et de l'indifférence semble révolu. Une grève de protestation d'une heure a eu lieu dans certaines entreprises le 23 août, ainsi que de nombreuses manifestations à Tel-Aviv et dans plusieurs villes. Israël semble décidé à affronter les violences dont les femmes sont victimes. Les dirigeants politiques ont rivalisé de formules pour condamner ce que le premier ministre Benyamin Nétanyahou a qualifié de crime contre l'humanité. Préférant faire oublier la passivité des autorités politiques jusqu'à présent : son gouvernement avait promis en 2017 de distribuer 250 millions de shekels (NIS) (environ 63 millions d'euros) aux associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Trois ans après, elles n'ont toujours pas touché le moindre sou.

Et que dire de ces grandes compagnies qui s'engagent publicitairement et pour certaines ont soutenu la grève de protestation d'une heure le 23 août ? « La compagnie d'électricité prône zéro tolérance sur le sujet et diffuse des messages de solidarité, explique la docteure P. Mais elle ne fait aucun lien avec l'histoire de ce pays, avec sa violence institutionnelle dont elle profite à bien des égards ». Utile rappel au passage : l'Israël Electric Corporation fournit l'essentiel de l'électricité consommée à Gaza et dans les territoires palestiniens occupés et gagne de l'argent avec l'occupation.

« Etre un homme »

Beaucoup de féministes établissent une « relation entre une masculinité toxique et une société militarisée », dit Magda, une militante d'Haïfa. Cela remet en cause cette forme d'unanimisme dans la condamnation du viol collectif d'Eilat. « Dans une société dominée par des hiérarchies masculines, la violence n'est pas seulement un symptôme omniprésent, mais une caractéristique déterminante, écrivait l'an passé la journaliste Henriette Chacar. Benny Gantz, l'ancien chef militaire israélien qui a défié Nétanyahou — avant de finir par s'allier avec lui – lors des dernières élections nationales, s'est vanté dans une vidéo de campagne sur la manière dont "certaines parties de Gaza ont été renvoyées à l'âge de pierre" sous son commandement. Alors que Netanyahu tentait de former un gouvernement en mai 2019, Gantz l'avait supplié "d'être un homme" ».

Être un homme veut-il dire dominer et mépriser les femmes ? Les chiffres, selon plusieurs sources, sont dramatiques. Chaque jour, 230 femmes sont violées selon la police, soit plus de 84 000 femmes par an, dans un pays d'un peu moins de 9 millions d'habitants, ce qui classerait Israël au 32e rang mondial selon des statistiques de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Une femme sur 5 y est violée au cours de sa vie, et une femme sur trois victimes d'une agression sexuelle. Il y a plus de 20 féminicides par an. Or la moitié des femmes tuées avait porté plainte, ce qui prouve bien que « la parole des victimes était jusqu'à présent de peu de poids face à la police », précise Magda. Les chiffres de 2020 s'annoncent pires. Selon Illana Weizman, il y a déjà eu une quinzaine de féminicides depuis le début de l'année, et pendant le confinement lié à la crise sanitaire de la Covid-19, « les agressions contre les femmes ont été en hausse de 60 % ».

La mobilisation prend de l'ampleur

Avec d'autres femmes, Illana Weizman a lancé il y a quelques mois le mouvement HaStickeriot. S'inspirant des colleuses françaises, leur objectif est de coller sur les murs des villes des affiches sur fond blanc avec des « messages hyper percutants et faciles à se réapproprier », comme « non c'est non », en hébreu, arabe, anglais, français, russe afin de s'adresser à toutes les femmes du pays. « En tant que juive immigrante française, je n'ai pas la même réalité qu'une Arabe israélienne musulmane ou chrétienne, qu'une immigrante d'Éthiopie, ou qu'une immigrante d'ex-URSS », explique-t-elle. HaStickeriot est en pointe dans la mobilisation actuelle, réclame de l'État qu'il débloque enfin des fonds pour lutter contre les violences faites aux femmes et une véritable mise en place de l'éducation sexuelle à l'école : « Il faut arrêter de dire qu'il faut protéger nos filles. Il faut éduquer nos garçons à la question du consentement, et ce, dès le plus jeune âge ».

Pour sa part, la campagne Yoter mi shloshim (Plus de trente) récolte des témoignages de femmes violées, « déjà plus de mille » début septembre, selon l'une des militantes du collectif, Ruty Klein. « Ce choc du viol collectif d'Eilat nous a rappelé que nous étions toutes sur le même bateau », explique-t-elle dans les journaux. Pour Magda, ces mobilisations « sont une bonne chose. Petit à petit, les Israéliennes remettent en cause l'ordre des choses. Il y a une prise de conscience que beaucoup de choses ne vont pas dans ce pays ». Beaucoup remarquent à ce sujet la diligence dont ont fait preuve la police et le procureur général dans l'affaire d'Eilat. « Nous félicitons la police et le procureur général, qui ont compris l'importance publique de l'affaire et ont investi beaucoup de ressources dans l'enquête, commente le Rape Crisis Center Israel. Il est temps que cela soit la norme dans tous les cas d'infraction sexuelle ».

L'armée et la « déshumanisation complète »

Pour la docteure P., au-delà de l'émotion légitime, il convient de s'interroger sur ce que les jeunes apprennent à l'armée, et sur l'importance prise par la technologie en Israël. « Il y a quelque chose dans le système militaire qui est central. Israël est en pointe dans les technologies de surveillance », explique-t-elle. Cela vient notamment de l'Unité 8200, l'unité spécialisée de cyber surveillance de l'armée israélienne, qui est à l'origine de l'éclosion de très nombreuses startups dans ce domaine. « Tout passe par la technologie, cela va très loin cette déshumanisation complète, d'abord des Palestiniens, surveillés électroniquement de très près. Les jeunes ont pris l'habitude d'être derrière un écran et de s'approprier ce qu'il y a de plus privé dans la vie des gens. Ils ont désormais des difficultés avec le lien amoureux, qui ne passe plus par la parole, mais par la technologie, les images, les réseaux. Cela laisse les hommes dans une grande solitude ». Mais les conduit aussi à s'exposer : « Beaucoup de jeunes publient des vidéos sur les réseaux ou ils se mettent en danger pour prouver quelque chose. Celui qui filmera la chose la plus dangereuse ou la plus étrange sera le plus remarqué ».

Certes, le phénomène n'est pas propre à Israël, mais cependant la dimension « militariste » y joue un grand rôle, selon la docteure P. « Eilat, après Chypre, après d'autres viols, semble faire partie d'un rituel sauvage et d'une grande brutalité. Comment s'en étonner quand l'humiliation et la violence à l'égard des Palestiniens sont institutionnels ? À ce propos, la femme politique Tzipi Livni avait dit : "il faut que l'ennemi puisse voir que l'on ne se contrôle pas" ». Donc, la violence à l'égard des Palestiniens, des femmes, des jeunes LGBTI, des migrants, vient pour elle « d'habitudes » prises à l'armée, notamment avec l'apprentissage des techniques de cyber harcèlement.

« On parle de la violence masculine et de l'éducation sexuelle, mais aucun lien n'est fait avec notre situation politique, conclut la psychanalyste. Dans ce pays, c'est l'un ou l'autre, c'est toi ou moi, le fort contre le faible. Cela commence avec les Palestiniens, les Éthiopiens, les Africains, les Mizrahim et à la fin on arrive aux femmes et aux enfants. Le toxique est d'abord collectif ».

« La logique ici, pense aussi Magda, c'est d'abord de dominer ». La loi du plus fort ? « Oui, c'est cela, la loi du plus fort. À vomir »…


1Qui souhaite garder l'anonymat, précisant s'exprimer « au nom d'un collectif de praticiens qui réfléchissent depuis longtemps sur la violence faite aux femmes en Israël ».

La société israélienne malade de ses viols

Par Jean Stern

Une adolescente de 16 ans a été violée par une trentaine d'hommes mi-août dans une chambre d'hôtel d'Eilat. Certains ont filmé la scène pour la diffuser sur des réseaux sociaux. Ce viol collectif secoue le pays et entraîne une mobilisation inédite. Au-delà de la colère, des féministes s'interrogent sur l'origine de la violence qui gangrène la société.

L'acte d'accusation, publié par le procureur général d'Israël le 2 septembre, parle d'une « atmosphère de fête ». Pourtant, les faits qui se sont déroulés le 12 août au soir dans la chambre 216 du Red Sea Hôtel, un modeste établissement du centre d'Eilat, la station balnéaire à la pointe de la mer Rouge, évoquent plutôt un moment d'horreur. Le viol en réunion d'une adolescente de 16 ans par une trentaine d'hommes — onze ont pour l'heure été mis en examen, dont huit mineurs — révèle aussi des fractures graves dans une société marquée par le machisme, le « virilisme », explique la docteure P., une psychanalyste de Tel-Aviv1, laissant croire à des hommes que tout est permis. « Ces actes dégoutants » pour l'Association des centres de crise sur le viol révèlent ce que la féministe Illana Weizman qualifie de « masculinité toxique ».

Des vidéos sur les réseaux

Quand l'adolescente et une amie croisent des hommes autour de la piscine du Read Sea Hôtel, elle est enivrée. Selon le rapport du procureur, les images de vidéosurveillance visionnées par la police au cours de l'enquête montrent que la consommation d'alcool par des mineurs est « courante » dans cet hôtel, ce qui a d'ailleurs valu à sa gérante d'être arrêtée.

À un moment, la jeune fille, qui n'est pas cliente de l'hôtel, demande à se rafraîchir. Des hommes la conduisent dans une chambre, et commencent à la violer. « La rumeur s'est répandue dans le couloir selon laquelle il y avait une fille nue qui se faisait baiser, et les mouches ont commencé à se rassembler très rapidement pour profiter de l'occasion », a expliqué au Haaretz une source proche de l'enquête.

Traumatisées, la victime et son amie ont mis deux jours avant de se rendre à la police, pendant que des vidéos du viol commençaient à circuler. L'une des premières missions des enquêteurs, avant que l'affaire ne soit rendue publique, a d'ailleurs été de les faire disparaître. Israël, on le sait, est le meilleur spécialiste mondial de la cyber sécurité, et sa police dispose d'instruments technologiques de pointe. L'un des principaux suspects, un homme de 27 ans, avait déjà été arrêté il y a quelques mois dans un autobus. Ivre, il harcelait des passagères et avait dit à la policière venue l'arrêter : « Comme j'aimerais vous violer ! » L'enquête suggère qu'il a été la seule personne à rester dans la chambre pendant toute la durée du viol de la jeune fille.

Le retour triomphal de coupables présumés

Déjà, l'été dernier, le 17 juillet, une douzaine d'Israéliens, âgés de 15 à 22 ans, avaient été accusés d'avoir violé en groupe une touriste britannique de 19 ans dans la station balnéaire chypriote d'Ayia Napa. Certains avaient d'ailleurs, comme à Eilat, filmé ce viol avec leur téléphone portable. Pourtant, les jeunes hommes ont été blanchis par la justice chypriote, et leur victime lourdement mise en cause, et même condamnée pour faux témoignage. Chypre est un pays où l'industrie du tourisme israélien pèse lourd… et une partie des médias avait alors volé au secours des auteurs présumés du viol. Ainsi la radio de l'armée avait alors cité l'un d'entre eux : « Les filles britanniques courent après tout le monde ici. C'est peut-être sa faute ».

Résultat : à son retour à Tel-Aviv, la bande de jeunes hommes avait reçu un accueil triomphal de leurs amis et de leurs familles à l'aéroport Ben Gourion, avec champagne et confettis, et des slogans édifiants : « La Britannique est une pute » et « Am Yisrael Chai » le peuple d'Israël vit ») — phrase fétiche de l'extrême droite…

La victime britannique avait pour sa part été soutenue par des féministes et des avocats israéliens, écœurés de ces réactions et à contre-courant de l'opinion publique. Mais avec l'affaire d'Eilat, le temps de la complicité et de l'indifférence semble révolu. Une grève de protestation d'une heure a eu lieu dans certaines entreprises le 23 août, ainsi que de nombreuses manifestations à Tel-Aviv et dans plusieurs villes. Israël semble décidé à affronter les violences dont les femmes sont victimes. Les dirigeants politiques ont rivalisé de formules pour condamner ce que le premier ministre Benyamin Nétanyahou a qualifié de crime contre l'humanité. Préférant faire oublier la passivité des autorités politiques jusqu'à présent : son gouvernement avait promis en 2017 de distribuer 250 millions de shekels (NIS) (environ 63 millions d'euros) aux associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Trois ans après, elles n'ont toujours pas touché le moindre sou.

Et que dire de ces grandes compagnies qui s'engagent publicitairement et pour certaines ont soutenu la grève de protestation d'une heure le 23 août ? « La compagnie d'électricité prône zéro tolérance sur le sujet et diffuse des messages de solidarité, explique la docteure P. Mais elle ne fait aucun lien avec l'histoire de ce pays, avec sa violence institutionnelle dont elle profite à bien des égards ». Utile rappel au passage : l'Israël Electric Corporation fournit l'essentiel de l'électricité consommée à Gaza et dans les territoires palestiniens occupés et gagne de l'argent avec l'occupation.

« Etre un homme »

Beaucoup de féministes établissent une « relation entre une masculinité toxique et une société militarisée », dit Magda, une militante d'Haïfa. Cela remet en cause cette forme d'unanimisme dans la condamnation du viol collectif d'Eilat. « Dans une société dominée par des hiérarchies masculines, la violence n'est pas seulement un symptôme omniprésent, mais une caractéristique déterminante, écrivait l'an passé la journaliste Henriette Chacar. Benny Gantz, l'ancien chef militaire israélien qui a défié Nétanyahou — avant de finir par s'allier avec lui – lors des dernières élections nationales, s'est vanté dans une vidéo de campagne sur la manière dont "certaines parties de Gaza ont été renvoyées à l'âge de pierre" sous son commandement. Alors que Netanyahu tentait de former un gouvernement en mai 2019, Gantz l'avait supplié "d'être un homme" ».

Être un homme veut-il dire dominer et mépriser les femmes ? Les chiffres, selon plusieurs sources, sont dramatiques. Chaque jour, 230 femmes sont violées selon la police, soit plus de 84 000 femmes par an, dans un pays d'un peu moins de 9 millions d'habitants, ce qui classerait Israël au 32e rang mondial selon des statistiques de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Une femme sur 5 y est violée au cours de sa vie, et une femme sur trois victimes d'une agression sexuelle. Il y a plus de 20 féminicides par an. Or la moitié des femmes tuées avait porté plainte, ce qui prouve bien que « la parole des victimes était jusqu'à présent de peu de poids face à la police », précise Magda. Les chiffres de 2020 s'annoncent pires. Selon Illana Weizman, il y a déjà eu une quinzaine de féminicides depuis le début de l'année, et pendant le confinement lié à la crise sanitaire de la Covid-19, « les agressions contre les femmes ont été en hausse de 60 % ».

La mobilisation prend de l'ampleur

Avec d'autres femmes, Illana Weizman a lancé il y a quelques mois le mouvement HaStickeriot. S'inspirant des colleuses françaises, leur objectif est de coller sur les murs des villes des affiches sur fond blanc avec des « messages hyper percutants et faciles à se réapproprier », comme « non c'est non », en hébreu, arabe, anglais, français, russe afin de s'adresser à toutes les femmes du pays. « En tant que juive immigrante française, je n'ai pas la même réalité qu'une Arabe israélienne musulmane ou chrétienne, qu'une immigrante d'Éthiopie, ou qu'une immigrante d'ex-URSS », explique-t-elle. HaStickeriot est en pointe dans la mobilisation actuelle, réclame de l'État qu'il débloque enfin des fonds pour lutter contre les violences faites aux femmes et une véritable mise en place de l'éducation sexuelle à l'école : « Il faut arrêter de dire qu'il faut protéger nos filles. Il faut éduquer nos garçons à la question du consentement, et ce, dès le plus jeune âge ».

Pour sa part, la campagne Yoter mi shloshim (Plus de trente) récolte des témoignages de femmes violées, « déjà plus de mille » début septembre, selon l'une des militantes du collectif, Ruty Klein. « Ce choc du viol collectif d'Eilat nous a rappelé que nous étions toutes sur le même bateau », explique-t-elle dans les journaux. Pour Magda, ces mobilisations « sont une bonne chose. Petit à petit, les Israéliennes remettent en cause l'ordre des choses. Il y a une prise de conscience que beaucoup de choses ne vont pas dans ce pays ». Beaucoup remarquent à ce sujet la diligence dont ont fait preuve la police et le procureur général dans l'affaire d'Eilat. « Nous félicitons la police et le procureur général, qui ont compris l'importance publique de l'affaire et ont investi beaucoup de ressources dans l'enquête, commente le Rape Crisis Center Israel. Il est temps que cela soit la norme dans tous les cas d'infraction sexuelle ».

L'armée et la « déshumanisation complète »

Pour la docteure P., au-delà de l'émotion légitime, il convient de s'interroger sur ce que les jeunes apprennent à l'armée, et sur l'importance prise par la technologie en Israël. « Il y a quelque chose dans le système militaire qui est central. Israël est en pointe dans les technologies de surveillance », explique-t-elle. Cela vient notamment de l'Unité 8200, l'unité spécialisée de cyber surveillance de l'armée israélienne, qui est à l'origine de l'éclosion de très nombreuses startups dans ce domaine. « Tout passe par la technologie, cela va très loin cette déshumanisation complète, d'abord des Palestiniens, surveillés électroniquement de très près. Les jeunes ont pris l'habitude d'être derrière un écran et de s'approprier ce qu'il y a de plus privé dans la vie des gens. Ils ont désormais des difficultés avec le lien amoureux, qui ne passe plus par la parole, mais par la technologie, les images, les réseaux. Cela laisse les hommes dans une grande solitude ». Mais les conduit aussi à s'exposer : « Beaucoup de jeunes publient des vidéos sur les réseaux ou ils se mettent en danger pour prouver quelque chose. Celui qui filmera la chose la plus dangereuse ou la plus étrange sera le plus remarqué ».

Certes, le phénomène n'est pas propre à Israël, mais cependant la dimension « militariste » y joue un grand rôle, selon la docteure P. « Eilat, après Chypre, après d'autres viols, semble faire partie d'un rituel sauvage et d'une grande brutalité. Comment s'en étonner quand l'humiliation et la violence à l'égard des Palestiniens sont institutionnels ? À ce propos, la femme politique Tzipi Livni avait dit : "il faut que l'ennemi puisse voir que l'on ne se contrôle pas" ». Donc, la violence à l'égard des Palestiniens, des femmes, des jeunes LGBTI, des migrants, vient pour elle « d'habitudes » prises à l'armée, notamment avec l'apprentissage des techniques de cyber harcèlement.

« On parle de la violence masculine et de l'éducation sexuelle, mais aucun lien n'est fait avec notre situation politique, conclut la psychanalyste. Dans ce pays, c'est l'un ou l'autre, c'est toi ou moi, le fort contre le faible. Cela commence avec les Palestiniens, les Éthiopiens, les Africains, les Mizrahim et à la fin on arrive aux femmes et aux enfants. Le toxique est d'abord collectif ».

« La logique ici, pense aussi Magda, c'est d'abord de dominer ». La loi du plus fort ? « Oui, c'est cela, la loi du plus fort. À vomir »…


1Qui souhaite garder l'anonymat, précisant s'exprimer « au nom d'un collectif de praticiens qui réfléchissent depuis longtemps sur la violence faite aux femmes en Israël ».

« Partons tous ! » Ces Algériens en fuite vers l'Espagne

Par Ignacio Cembrero

L'émigration algérienne s'est accélérée ces dernières semaines, signe de la crise profonde de la société et du ras-le-bol de la jeunesse. Elle vise désormais l'Espagne, grâce à des embarcations motorisées extrêmement rapides. Ce nouveau mode de transport traduit le rôle croissant des organisations criminelles dans ce trafic d'êtres humains.

Jamais l'écran du Système intégré de vigilance extérieure (Sistema Integrado de Vigilancia Exterior, SIVE), le réseau de radars maritimes du ministère de l'intérieur espagnol qui sert à détecter l'immigration irrégulière n'avait été aussi surchargé qu'en cet après-midi du vendredi 24 juillet. Plus d'une trentaine de petits bateaux partis presque simultanément des côtes algériennes naviguent vers les rivages de Murcie, d'Alicante et d'Almería en Espagne. Le lendemain, samedi, d'autres embarcations — encore une bonne trentaine — ont à nouveau mis le cap sur le sud-est de l'Espagne.

En tout, ce week-end-là, plus de 800 harraga (sans-papiers) maghrébins ont débarqué en Espagne. La majorité d'entre eux sont de jeunes Algériens au chômage, mais pour la première fois se trouve sur les bateaux une poignée de Marocains partis directement d'Algérie. Parmi les passagers très peu de femmes, comme d'habitude, quelques mineurs et, plus étonnant, une famille algérienne au complet. Il y a aussi un homme qui se présente comme chirurgien sur les réseaux sociaux.

Le ministère de l'intérieur espagnol et Frontex, l'agence européenne chargée du contrôle des frontières considèrent qu'il s'est agi, fin juillet, d'une « opération coordonnée » d'émigration irrégulière pour déborder le dispositif de la marine nationale algérienne et celui de la guardia civil (gendarmerie) en Espagne. Combien de harragas ont pu se faufiler, à leur arrivée, entre les mailles des forces de l'ordre espagnoles et ne figurent donc pas dans le décompte officiel d'immigrés irréguliers ? Il n'y a pas de réponse à cette question, mais les statistiques officielles ne mesurent pas vraiment l'ampleur de l'émigration par mer au départ de l'Algérie.

Des données gardées secrètes par l'Espagne

Le pic migratoire en provenance de l'Algérie a été atteint en Espagne le dernier week-end de juillet, mais le phénomène avait déjà pris de l'ampleur en mai et se poursuit, quoiqu'à un rythme moins soutenu. Depuis le début de l'année, l'immigration irrégulière algérienne en Espagne a augmenté de 606 %. Elle est maintenant bien plus importante que la marocaine. Au 6 septembre, 5 343 Algériens ont été appréhendés sur les côtes du sud de la péninsule ibérique (67 % des immigrés irréguliers) contre seulement 1 178 Marocains. Ces derniers émigrent aussi, cependant, directement vers les îles Canaries depuis le sud du Maroc et le Sahara occidental.

Ces statistiques que le ministère de l'intérieur espagnol transmet aux organismes européens ne sont pas publiques. Pour ne pas froisser le pays d'origine des migrants, et plus spécialement le Maroc, Madrid garde au secret bon nombre de données que d'autres États membres de l'Union européenne publient sur leurs sites web. Le ministère de l'intérieur italien indique, par exemple, que 860 harraga algériens sont arrivés dans la péninsule et en Sardaigne jusqu'au début septembre.

Offusqués par le relâchement d'Alger, les ministres espagnols des affaires étrangères et de l'intérieur Arancha González Laya et Fernando Grande-Marlaska Gómez se sont cependant plaints au téléphone, fin juillet, auprès de leurs homologues algériens, Sabri Boukadoum et Salah Eddine Dahmoune. Puis, le 10 août, Grande-Marlaska s'est rendu à Alger pour faire en public l'éloge de « l'excellente coopération » bilatérale, mais demander en sous-main à son collègue de mettre les bouchées doubles pour endiguer l'émigration.

Remonter vers la France

Le 26 août, c'est le ministre de l'intérieur français Gérald Darmanin qui s'est déplacé à Madrid, inquiet lui aussi, car bon nombre de ces harraga algériens débarqués en Espagne essayent de remonter sur la France. Les Algériens représentent d'ailleurs un gros contingent des immigrés des centres de rétention en France. Si les Marocains sont nombreux en Espagne — près de 800 000 auxquels il faut ajouter plusieurs centaines de milliers ayant acquis la nationalité —, les Algériens ne sont que 70 000, surtout concentrés dans la province d'Alicante.

Les autorités algériennes ont répondu à ces griefs espagnols à travers les médias. Il y a eu, selon l'agence de presse officielle (APS), « manipulation et contrevérités » dans les informations rapportées par les journaux espagnols. « Les dernières traversées étaient surtout composées de Marocains et de subsahariens », précisait-elle. El Moujahid, le principal quotidien appartenant à l'État, reconnait cependant à demi-mot qu'il y a eu relâchement dans la surveillance. « Le commandement des garde-côtes a procédé à l'adaptation du dispositif mis en place à travers la multiplication des patrouilles en mer et la surveillance des jours fériés », écrit-il le 3 août.

Le ministère de la défense algérien communique, quant à lui, de temps en temps à la presse les bilans des interpellations de harraga par la marine nationale : 973 en pleine mer jusqu'à fin juillet. Les journaux se font aussi l'écho des condamnations des passeurs. À la grande surprise de ses fans, un chanteur rap de second ordre, Cheb Djamel Milano, a écopé fin août à Ain El-Turk (Oran) de trois ans de prison pour trafic d'êtres humains vers l'Espagne.

Non seulement L'émigration clandestine algérienne est plus importante, mais son mode opératoire change. Les groupes de jeunes qui se cotisaient pour construire ou rafistoler en catimini un bateau de fortune avec l'aide d'un charpentier se font rares. Certes il y a encore beaucoup de rafiots qui font la traversée, mais, de plus en plus, ce sont des semi-rigides équipés de puissants moteurs de 250 ou 300 chevaux, qui ne sont pas en vente en Algérie, que l'on voit croiser la mer d'Alboran qui sépare les deux pays.

Le rôle des organisations criminelles

Ces embarcations atteignent une vitesse de croisière de 40 nœuds (74 km/heure) qui leur permet de faire le trajet depuis les côtes d'Oran ou de Mostaganem en cinq heures. À bord voyagent au grand maximum douze passagers, qui ont déboursé entre 2 000 et 2 500 euros. Ils se filment souvent pour exprimer leur joie d'entreprendre une nouvelle vie. « Ils chantent "Nrouhou Gaa" (Partons tous) qui fait écho au chant phare du mouvement populaire Hirak "Yatnahaw Gaa" (Qu'ils partent tous) », explique Raouf Farrah, analyste algérien du centre de recherches Global Initiative Against Transnational Organized Crime.

Vu le prix des moteurs, les patrons cherchent souvent, une fois leurs « clients » déposés, à revenir à vide en Algérie, mais la guardia civil fait tout pour les en empêcher. Ces nouvelles méthodes tendent à prouver que les organisations criminelles sont maintenant installées dans le « business » de l'émigration irrégulière à partir de l'Algérie.

Si le sujet est d'actualité en Algérie dans les cafés et les réunions entre jeunes, la classe politique ne débat pas de ce qui pousse la jeunesse à vouloir quitter à tout prix le pays. Parfois un parti d'opposition prend tout de même la parole. L'émigration clandestine « est la résultante d'un nouveau désespoir, né de cette gestion catastrophique des affaires du pays après un an et demi de mobilisations citoyennes pour le changement de système », signalait, en août, un communiqué des jeunesses du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), une formation à dominante kabyle.

S'enfuir à tout prix

« L'accroissement de l'émigration irrégulière s'explique par la ‟mal-vie” [expression utilisée en dialecte algérien], la paupérisation croissante, la gestion chaotique de la pandémie, les restrictions individuelles et collectives et le refus du régime d'engager des réformes qui consacrent les légitimes revendications du Hirak », souligne, de son côté, le chercheur Raouf Farrah. « Des pans entiers de la population ont un profond sentiment d'injustice, de hogra [humiliation], surtout parmi les jeunes », ajoute-t-il. « La harga [émigration clandestine] est alors la seule stratégie d'exit », conclut Farrah.

La police espagnole évoque des raisons plus conjoncturelles pour expliquer cette fièvre des départs d'Algérie à partir de mai 2020 : l'amélioration de la météo ; la levée partielle du confinement provoqué par la pandémie ; le redémarrage des transports en commun et la conviction qu'à cause de la fermeture des frontières, les harraga ne peuvent être expulsés d'Espagne. La loi espagnole permet de les retenir au maximum 60 jours, ce qui ne se fait aujourd'hui même plus pour des raisons sanitaires, puis ils doivent être rapatriés ou mis en liberté. Le pic migratoire de fin juillet est, lui, dû à l'imminence de la fête religieuse de l'Aid El-Adha. Les passeurs devaient savoir que gendarmes et garde-côtes allaient se relaxer.

Le ministère de l'intérieur espagnol craint que le courant migratoire depuis l'Algérie se maintienne à un niveau jamais atteint jusqu'à présent à cause de la crise sociale et économique que traverse le pays. Le ministre algérien des affaires étrangères a, lui aussi, fait le même pronostic, mais pour d'autres raisons. Les turbulences post-pandémie en Afrique, et plus particulièrement au Sahel, vont susciter « une grande vague d'immigration qui nous menace », a-t-il déclaré le 2 septembre à Ankara. Ces subsahariens ne resteront pas en Algérie et tenteront, eux aussi, tout comme les jeunes Algériens, de rejoindre l'Europe.

La guerre au Yémen 1962-1970

Par Alexandre Aoun

Au lendemain de la nationalisation de la compagnie du canal de Suez en 1956, Gamal Abdel Nasser jouit d'un immense prestige dans tout le monde arabe. Le nassérisme se réclame du panarabisme, à savoir la prédominance de l'arabité sur les différences identités religieuses et communautaires. Après l'échec retentissant de l'éphémère République arabe unie (1958-1961) avec la Syrie (à laquelle va se joindre le Yémen), le Raïs égyptien espère voir triompher le modèle républicain moderniste contre les monarchies conservatrices. Après un coup d'État républicain à Sanaa, il va s'engager aux côtés de la jeune République.

De la fin de l'imamat au coup d'État

Depuis 890, le Yémen du Nord est gouverné par un imamat zaydite. Cette communauté chiite ne partage pas les mêmes références théologiques et spirituelles que la majorité des chiites dans le monde. Contrairement aux chiites duodécimains, les zaydites ne reconnaissent pas 12 imams, mais 5 et n'attendent pas l'arrivée du Mahdi (l'imam caché). Cette opposition les rapproche plus de certains rites sunnites. Majoritairement montagnarde, la population zaydite agit selon des codes et des traditions tribales.

Au début des années 1960, le Yémen du Sud est toujours dominé par les Britanniques qui disposeront à Aden de leur principale base à l'est de Suez, jusqu'à l'indépendance en 1967. Le Yémen du Nord est quant à lui confronté aux ingérences politiques et économiques. L'Arabie saoudite est en pleine expansion économique et étend son influence régionale par le biais de son soft power religieux, mais aussi tribal. Quant à l'Égypte de Nasser, réformiste et non confessionnelle, elle se voit en leader du monde arabe. La forte personnalité de l'imam Ahmad Ben Yahya permet un relatif équilibre des alliances. Durant son règne, le Yémen intègre le projet nassérien de la République arabe unie.

Or, à sa mort le 18 septembre 1962, un coup d'État est fomenté par des jeunes officiers soutenus par l'Égypte. La République arabe du Yémen du Nord est créée alors que les partisans de l'imam Badr (fils du défunt Ahmad) aidés par l'Arabie saoudite décident de le réinstaller sur le trône.

Une confrontation entre Le Caire et Riyad

En 1962, la radio égyptienne diffuse au Yémen, sur Radio Le Caire, des messages à destination de la population pour l'inciter à rejoindre le projet panarabe. De leur côté, les Saoudiens s'inquiètent de la propagation des idées nassériennes à leurs frontières. Ils décident de s'allier aux royalistes zaydites, pourtant de confession chiite, tandis que les chafiis (branche sunnite) reçoivent l'aide du Caire. Très vite, Nasser envoie des troupes pour appuyer le jeune régime.

Pour les Britanniques, l'humiliation de la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez en 1956 par Nasser est encore présente dans les esprits. Ils essayent donc de stopper la contagion révolutionnaire au Yémen du Sud où Nasser finance également la lutte de libération nationale.

De surcroît, les dissensions internes aux deux camps accentuent la crise. Plusieurs initiatives de paix en 1963 et en 1965 échouent en raison des désaccords entre républicains et royalistes. Les deux partis sont soumis aux directives de leurs parrains régionaux.

De l'enlisement à la fin du conflit

Nasser envoie jusqu'à 60 000 soldats au Yémen. La mainmise de l'Égypte sur le pays est forte. Mais l'humiliation de la défaite de la guerre de juin 1967 contre Israël contraint le leader égyptien à changer ses plans. Petit à petit, il se désengage de la scène yéménite, après que l'armée égyptienne y a perdu près de 30 000 hommes. Ce départ insuffle un espoir aux royalistes qui encerclent Sanaa en 1967.

Certes, le retrait des troupes britanniques au Yémen du Sud et l'indépendance de ce territoire la même année renforcent le soutien des Yéménites du Sud, dont certains sont d'obédience marxiste, aux Républicains du Nord. Mais le prolongement de la guerre — avec la participation de mercenaires israéliens, français et britanniques aux côtés des royalistes — et le siège de Sanaa imposent la nécessité d'un compromis. Des combats sporadiques ont lieu jusqu'en 1970, mais la jeune République survit. Les royalistes finissent par être réintégrés au pouvoir avec le soutien des Saoudiens.

L'unification du Yémen du Nord et du Sud en 1990 et la marginalisation économique et politique de la communauté zaydite depuis la fin de l'imamat en 1962 engendrent des conflits internes avec le pouvoir central dans les années 2000. Récemment, cette communauté s'est restructurée pour s'opposer politiquement et militairement au gouvernement et à ses alliés du Golfe. Soucieux de récupérer leurs prérogatives d'antan, les houthistes, du nom de la famille zaydite chiite qui a conduit la rébellion, reçoivent désormais l'aide de l'Iran.

Antoine Poidebard sur les routes de Perse

Par Jean-Claude Voisin , Levon Nordiguian

Dans cette dernière année du premier conflit mondial, les Alliés concentrent leurs efforts sur la connaissance des voies de communication, notamment en Perse septentrionale, là où les Ottomans et les Allemands envisagent une percée en Perse du nord-ouest en direction de l'Inde. Une mission anglaise aura pour objectif d'en dresser un état dans les actuelles provinces iraniennes du Kurdistan, de Kermanshah, de Hamedan, de l'Azerbaïdjan, de Zendjan. Elle sera conduite par le jeune aumônier lieutenant-interprète Antoine Poidebard entre le printemps et l'été 1918. Déjà féru de photographies, il nous a laissé des notes manuscrites, une publication et 283 clichés conservés à Beyrouth.

Poidebard arrive en Perse après près de deux mois qui le conduisent de Paris à Alexandrie, Karachi, le détroit d'Ormuz, Bassora puis Bagdad. Le 26 mars 1918, il entre par le poste-frontière de Kasr ‘e Shirin. Il rejoint là la mission anglaise commandée par le général Dunsterville, un ancien de l'Armée des Indes, camarade de classe de Rudyard Kipling.

Le secteur est alors sous pression. Cette campagne dite « du Caucase » étend le théâtre des opérations au Proche-Orient du Caucase à l'Anatolie orientale pour, peu à peu, atteindre le nord-ouest de la Perse. Le pays est alors sous influence anglaise et russe, dirigé par un gouvernement kadjar faible et corrompu. Les Turcs, soutenus par des officiers allemands, profitant de la situation de déliquescence du royaume perse, engagent des opérations sur le nord et aggravent encore les conditions des populations, notamment arméno-chrétiennes de la région d'Ouroumieh, qui subissent déjà depuis 1917 la famine et les infections, auxquelles s'ajoutent les exactions de contingents de cosaques qui se replient vers Bakou.

Ainsi, début 1918, les Britanniques installés en Mésopotamie décident d'envoyer en Perse un détachement dénommé « Dunsterforce », composé de 300 hommes, dont 12 officiers, 41 chauffeurs, une unique automitrailleuse, qui aura pour tâche d'étudier et contrôler les voies de communication entre les principaux ports des fleuves de l'Irak, de la mer Caspienne et du golfe Persique. Cette mission est décrite par le général Dunsterville comme une « entreprise folle ». À quelques centaines de kilomètres du front germano-ottoman, elle contraint ce petit détachement à surveiller plus de 1 000 km de pistes reliant l'Irak aux rivages de la Caspienne, passant des cols souvent à plus de 2 000 m dans les monts Zagros.

Passage de la rivière de Bisoutoun (province de Kermanshah, Iran) sur un radeau
Université St Joseph de Beyrouth, Bibliothèque orientale, photothèque (fonds Poidebard)

Un pionnier de la photographie

Né à Lyon en 1878, Antoine-Marie-Joseph Poidebard est incorporé dans l'armée d'active dès novembre 1899 pour un an. Mais dès 1914, il est réincorporé comme jeune aumônier. Spécialiste du Caucase dont il parle les langues turque et arménienne pour avoir servi en Turquie orientale, il est l'auteur de Carnet de route d'un aumônier de cavalerie. D'Arménie au front français, mai 1914-décembre 1917, qui attirera l'attention du haut commandement militaire pour son sens de l'observation. Affecté à la Mission militaire française du Caucase, on lui demandera alors de se joindre à la Dunsterforce.

Au-delà de sa vocation spirituelle, Poidebard est aussi un géographe-explorateur. Il quitte Paris, doté par le service géographique des armées d'un baromètre, de jumelles de campagne, d'une boussole, d'un curvimètre, d'un podomètre, d'un appareil photo et d'une réserve de plaques de verre. Les archives conservées à Beyrouth ne comportent pas de plaques de verre. Antoine Poidebard entre à l'université Saint-Joseph de Beyrouth en 1925. C'est là qu'il s'illustre comme un pionnier de la photographie aérienne.

Les « erreurs » des Britanniques

Développées au long de deux carnets à petits carreaux de notes de 86 et 31 pages, les observations de Poidebard abordent tant des sujets d'ordre géopolitique qu'humain et sociologique, de son départ de Paris le 26 janvier 1918 jusqu'à la fin de la mission à Tiflis en Géorgie actuelle le 9 décembre de la même année. Rédigées à vif d'une écriture très fine, parfois raturée, d'un seul jet, elles fixent le moment présent pour certaines, tandis que d'autres, rédigées probablement le soir ou lors des pauses, apportent plus de recul dans l'analyse.

Alors qu'il est intégré à la mission britannique, dont il estime les officiers, Poidebard insiste de nombreuses fois sur l'influence anglaise en Mésopotamie, les erreurs des Britanniques, leur attitude hostile vis-à-vis des Français. L'entrée des Anglais dans Bagdad choque Poidebard :

Les Anglais entrèrent à Bagdad, fusils chargés et lances en arrêt. Tenue qui freina la population enthousiaste dans son accueil et montra le fossé [entre l'attitude de la population et celle des Anglais] qui ne fit que se creuser…

L'automitrailleuse à la montée du Kaplan-Kuh, vers Mianeh (Azerbaïdjan oriental)
Université St Joseph de Beyrouth, Bibliothèque orientale, photothèque (fonds Poidebard)

Il condamne aussi l'indianisation de la Mésopotamie, qu'il attribue aux Anglais :

Première et principale faute : l'expédition de Mésopotamie ayant été faite avec des troupes indiennes et des officiers anglais des Indes. Or, on a tout voulu indianiser et l'on a placé toute l'autorité entre les mains des Indiens. Pour quelle raison : l'Indien est soumis et servile, l'Arabe, fier et indépendant. Les Indiens devenus maîtres sont autoritaires et méprisants, cupides et jamais rassasiés. Les Arabes comprirent vite ce que seraient leurs futurs maîtres […] Ils en sont revenus à regretter les Turcs, leurs anciens maîtres. Trop souvent la majorité du peuple se heurte à l'intolérance méprisante des officiers subalternes et aux exactions des Indiens…

Il montre comment les Alliés n'ont pas su transformer l'alliance avec le chef de la rébellion arabe en Syrie, qui avait pu prendre en main la tête du parti arabe à Bagdad grâce à l'aide de la France et qui tendait la main aux Alliés pour se révolter contre la Turquie dans le cadre d'une grande coalition arabe. Il reste très critique sur ces carences.

Des populations persécutées et affamées

Les carnets abondent en descriptions ou informations relatives à la persécution des chrétiens d'Ouroumieh, dans le nord de la Perse :

[…] 16 juin : la caravane des Européens évacuant Tabriz arrive à Mianeh. Les consuls anglais, américain, français, italien, belge et leurs familles, les missionnaires arméniens et nestoriens sous la garde de cosaques persans. M. Saugon, consul de France à Tabriz me parle de Chardin, de la mission médicale française d'Ouroumieh, regrette leur rappel et leur départ […]. À Ouroumieh, Mgr Sonntag, resté avec deux autres. Sœurs françaises sont restées à Tabriz et ont refusé de partir. À Ouroumieh résistance admirable des Jésides [Yésidis] et des Arméniens […]. Ils sont à bout de munitions et de courage. Si on ne les aide pas, ils vont succomber […].

Camp de Sir-i-Pul (Iran actuel), enfants affamés
Université St Joseph de Beyrouth, Bibliothèque orientale, photothèque (fonds Poidebard)

Poidebard intercepte deux prisonniers turcs qui s'enfuient :

[…] les soldats arrivent parce qu'ils meurent de faim. Les officiers allemands sont partis. Les officiers turcs mangent toutes les rations des hommes. Leur seule peur qui retient les déserteurs, ce sont les Kurdes, qui les attaquent […]. Un des prisonniers porte un coup de couteau au bras et des traces de morsures de chiens kurdes. Nous appartiendrons à n'importe qui, pourvu que nous ayons du pain !

Entre Sir-e Pol et Surhkhadizeh Khan,

sur le bord de la route, deux Kurdes creusent une fosse pour morts de faim […]. Au col de Tang'e Girra, poste militaire […] tout autour du poste, Kurdes, enfants et femmes, affamés venant demander quelques miettes de nourriture […]. Ils apportent du bois et on leur donne à manger […].

Poidebard analyse en profondeur la situation désespérée des populations, soumises à la vindicte des raids turcs, le cynisme des grands propriétaires qui spéculent sur le manque de blé, accaparent les récoltes et augmentent la misère.

Les notes brutes de Poidebard livrent ses observations sur le vif. Son ouvrage paru en 1923 prend plus de recul, replace ses observations dans un contexte plus global. Mais dans ces carnets, c'est la prise de note à chaud qui rend le texte si vivant. Ses observations apportent des informations de terrain, qui complètent les relations purement militaires rédigées par les officiers anglais dans leurs propres témoignages, celles des voies de communication, la situation des populations locales, étrangères, le climat, les conditions météorologiques, le ressentiment de certaines factions, la relation entre militaires locaux, occupants, amis ou ennemis.

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Levon Nordiguian, Jean-Claude Voisin, La Grande Guerre au Moyen-Orient. Antoine Poidebard sur les routes de Perse Presses de l'université Saint-Joseph, Beyrouth, 2019.

La mélodie du Berbère juif

Par Jean Stern

Dans un récit historique brillant, Julien Cohen-Lacassagne bouleverse les idées reçues sur les origines des juifs du Maghreb. Il raconte comment, au cours de grandes batailles religieuses, de la conversion de l'empire romain au christianisme, puis avec la montée en puissance de l'islam en Méditerranée, une partie des Berbères d'Afrique du Nord a adopté le judaïsme.

Le dernier chapitre de l'essai de Julien Cohen-Lacassagne, Berbères juifs, l'émergence du monothéisme en Afrique du Nord, s'ouvre sur une citation de Marylin Monroe : « Je me méfie de ceux qui m'aiment sans me connaître, ils peuvent me haïr pour la même raison. » Je ne sais où et quand cette phrase a été prononcée, mais elle colle bien avec l'esprit de ce texte : « Montrer l'impasse vers laquelle conduit la tentation d'écrire une histoire juive isolée de celle du reste du monde ». En se consacrant à l'histoire juive au Maghreb, l'auteur bouscule le mythe qui fait que tout juif descendrait des expulsés de Judée, après la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 après Jésus-Christ. Il raconte comment « le monothéisme juif fut prosélyte et conquérant, comme le furent tous les monothéismes », et chercha à convertir les populations autochtones.

Citoyens d'un côté, indigènes de l'autre

« Rien n'interdit d'être à la fois juif et arabe », explique-t-il d'emblée. « Juifs et musulmans du Maghreb partagent les mêmes origines, confondues dans un univers arabo-berbère où les liens de solidarité reposent parfois sur l'appartenance religieuse, mais non exclusivement. » La distinction, pour le cas spécifique de l'Algérie est finalement très récente, avec le décret Crémieux qui, en accordant la nationalité française aux juifs algériens en 1870, organisa la séparation d'avec les musulmans « soumis au drastique code de l'indigénat ». Citoyens d'un côté, indigènes de l'autre : le colonialisme français, avant même l'émergence du sionisme, allait contribuer à réécrire l'histoire complexe et ignorée d'une civilisation judéo-musulmane. Car être Berbère juif est le produit d'une histoire régionale qui ne mérite pas de rester à l'ombre.

En cherchant à la reconstituer, en explorant des pistes jusqu'alors méconnues, Julien Cohen-Lacassagne veut aussi mettre à mal la légende – très en vogue en Europe et en Israël – d'un nouvel « antisémitisme d'importation » venu du Maghreb. En réalité, « les sociétés arabo-musulmanes n'ont pas exercé sur les juifs une violence aussi redoutable que celle qui s'est abattue sur eux en Occident, et si la judéophobie dans le monde arabe est à bien des égards un produit d'importation, c'est depuis l'Europe qu'elle s'est répandue ».

Une « authentique civilisation judéo-musulmane »

Dans la lignée des recherches de Shlomo Sand, qui préface d'ailleurs le livre, Julien Cohen-Lacassagne rembobine l'histoire pour raconter comment la Méditerranée a produit une « authentique civilisation judéo-musulmane » qui aurait davantage de réalité qu'une « hypothétique civilisation judéo-chrétienne ». Décortiquant textes et sources inédites, il explique que les juifs au Maghreb — plus nombreux au Maroc qu'en Algérie et en Tunisie au début du XXe siècle — étaient principalement des descendants de Berbères judaïsés, parfois de la tribu des Djerawa de la célèbre reine berbère Kahina. Contestant le terme courant de « séfarade » — ibère en hébreu —, l'auteur distingue les megorashim, descendants de familles marchandes hispano-portugaises venus de la péninsule ibérique se réfugier en Afrique du Nord après la Reconquista du XVe siècle, des toshavim, habitants autochtones formant la plus grande partie des Maghrébins juifs. Et encore, bon nombre de juifs d'Ibérie étaient de langue et de culture arabe, et « descendaient d'Arabo-Berbères qui avaient participé à la conquête d'Al-Andalûs au VIIIe siècle ».

Du point de vue de l'histoire religieuse, au centre de l'ouvrage, il semble que la conversion au judaïsme fut pour les tribus berbères le moyen d'afficher leur unité dans leur lutte contre l'empire romain, permettant au monothéisme de l'emporter contre le paganisme. On comprend d'ailleurs comment l'Afrique du Nord fut le théâtre d'une « compétition missionnaire » entre christianisme et judaïsme, la conversion de l'empire romain au christianisme détériorant la situation des juifs dans la région, avant qu'elle ne devienne principalement musulmane, entre le VIIe et le VIIIe siècle. «  Tout laisse à penser, raconte l'auteur, que des proto-royaumes judéo-berbères s'étaient constitués : un micro royaume juif du Touat, indépendant jusqu'au XVe siècle, un autre petit royaume juif saharien dans le Gourara, où Léon l'Africain aurait séjourné, voire un autre encore dans la région d'Oujda. »

Le produit d'une histoire régionale vivante

De Carthage, cité punique « cosmopolite et polyglotte » jusqu'à sa destruction par Rome à Médine et sa « constitution » organisant la vie des communautés, des érudits juifs comme Moïse Maïmonide qui écrit l'arabe en caractères hébraïques, à la formation tardive des mellahs, ces quartiers réservés sur le modèle des juderias espagnoles et des ghettos d'Europe, Julien Cohen-Lacassagne explique à la fois l'enracinement profond de la religion juive au Maghreb tout au long des siècles et « l'invention de la diaspora » de façon beaucoup plus récente.

Alors, pourquoi cette citation de Marylin Monroe ? Elle fait inévitablement penser à la célèbre réplique de Osgood (Joe E. Brown) qui veut épouser Daphné (Jack Lemmon), un homme travesti, à la fin de Certains l'aime chaud, le fameux film de Billy Wilder tourné en 1959 et l'un des plus beaux rôles de l'actrice : « Personne n'est parfait. » Réponse ironique mais lucide à des recherches d'identité qui tendent à négliger la réalité humaine et historique. « Une identité unique est un refuge fragile, et pire que cela, vide », conclut Julien Cohen-Lacassagne. D'une plume précise et vive, ce récit historique est aussi un bonheur de lecture.

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Julien Cohen-Lacassagne, Berbères juifs. L'émergence du monothéisme en Afrique du Nord, La Fabrique, 2020. — 200 p. ; 14 euros.

Une entente indigne entre la France et les Émirats arabes unis

Par Eva Thiébaud

Depuis les révélations en 2019 sur l'utilisation du site gazier yéménite de Balhaf comme base militaire et prison secrète par les Émirats arabes unis, Paris est resté curieusement silencieux. Le discret et fructueux partenariat entre ces deux pays, notamment en matière de vente d'armes, pourrait expliquer le mutisme français.

« Nous parlons de torture, c'est extrêmement grave. » Alors qu'elle a abordé le sujet plusieurs fois au Parlement, la députée Clémentine Autain (La France insoumise) est scandalisée par la discrétion du gouvernement français. Une base militaire et une prison secrète des Émirats arabes unis (EAU) se cachent pourtant au sein de l'usine d'exportation de gaz de Balhaf au Yémen – une infrastructure dont Total, avec presque 40 % des parts, est le principal actionnaire.

Au sein du réseau de prisons émiriennes au Yémen, celle de Balhaf a d'abord été évoquée par l'ONU en septembre 2019. Deux mois plus tard, l'Observatoire des armements, association militant pour une plus grande transparence de la politique de défense et des ventes d'armes françaises, SumOfUs et Les Amis de la terre diffusaient un rapport avec des témoignages de personnes ayant été enfermées sur le site. « Des traitements inhumains et dégradants (privation de soins, tortures) [y ont été] commis par des soldats émiratis », dénoncent les ONG.

Avançant également qu'elle dispose du témoignage d'une personne ayant été emprisonnée à Balhaf, l'ONG suisse Mena Rights Group a lancé en juin 2020 une démarche auprès du Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Puis en juillet 2020, l'AFP révélait qu'une instruction avait été ouverte en octobre 2019 à Paris à l'encontre du prince héritier émirati Mohamed Ben Zayed Al-Nahyane (MBZ) à propos d'une complicité présumée d'actes de torture dans les centres de détention. La plainte avait été déposée « au nom de six citoyens yéménites passés par ces prisons », selon leurs avocats français, Joseph Breham et Laurence Greig.

L'étrange oubli de Jean-Yves Le Drian

Alors que les alertes en provenance de la société civile se multiplient, les députés Clémentine Autain et Alain David (Parti socialiste) tentent d'interpeller le gouvernement français. « J'ai vu comme vous l'article sur l'affaire de Balhaf, au Yémen ; et je mène une investigation pour essayer de comprendre ce qui a pu se passer », leur répondait d'abord en novembre 2019 le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Mais relancé sur le sujet quelques mois plus tard, en juillet 2020, il écorchait cette fois le nom du site, avant de répéter presque mot pour mot le communiqué de presse publié précédemment par Total. « [La] réquisition officielle par [le] gouvernement [yéménite] en temps de guerre s'est appliquée », justifie le ministre. Avant d'ajouter : « les équipes locales […] ont décidé de séparer le site en deux. Ils ont construit un mur entre cette usine […] et de l'autre côté, une partie du site sous le contrôle de la coalition en dehors de tout contrôle effectif de l'entreprise ».

Un peu distrait, Jean-Yves Le Drian oublie alors de rappeler un élément essentiel : ce n'est en fait pas le gouvernement yéménite officiel qui occupe l'usine — dont la production est aujourd'hui suspendue —, mais l'un de ses alliés dans la coalition l'opposant aux rebelles houthistes : les EAU. Cette occupation émiratie se fait d'ailleurs contre l'avis de certains officiels yéménites, comme le gouverneur de la région où se trouve Balhaf, Mohamed Saleh Ben Adio. Quant au deuxième argument du ministre, il est peu convaincant. Comment expliquer en effet que les investigations de la France dans un site détenu à 40 % par Total et occupé par l'un de ses proches alliés soient arrêtées par un simple mur ? Sollicité sur ces questions par Orient XXI, le ministère des affaires étrangères a botté en touche.

Des intérêts communs dans la défense

Le sujet mérite pourtant attention : ces dernières années, les EAU sont devenus un partenaire incontournable de la France. « Malgré leur petitesse et leur discrétion, ils jouent un rôle clé dans la stratégie internationale de la France », remarque ainsi le député Sébastien Nadot (Mouvement des progressistes). Pour le comprendre, revenons donc quelques années en arrière, dès l'indépendance en 1971 de cette fédération d'émirats dont Abou Dhabi et Dubaï sont les figures de proue. « Au moment du retrait des Britanniques, la France a mené une politique active de promotion de ses intérêts, ouvrant rapidement des ambassades dans tous les pays du Golfe », rappelle Denis Bauchard, ancien directeur de cabinet au ministère des affaires étrangères, aujourd'hui conseiller pour le Proche-Orient à l'Institut français des relations internationales (IFRI).

Des liens commencent alors à se tisser entre Paris et Abou Dhabi. « Dès le premier rapprochement militaire et les premières ventes d'armes en 1977, la connexion entre la France et les EAU a eu quelque chose de spécial, un sentiment d'évidence entre deux pays au caractère fort, mais de taille relativement petite », analyse quant à lui Jalel Harchaoui, chercheur à l'Institut des relations internationales Clingendael aux Pays-Bas.

D'un côté, une fédération excessivement riche, propriétaire de fonds souverains florissants et consommatrice de matériel de guerre. De l'autre, un pays détenteur d'une expertise technique en matière d'armement et d'hydrocarbures, mais aussi d'un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l'ONU et d'une certaine indépendance politique vis-à-vis des États-Unis.

Partie sur de bonnes bases, cette amitié naissante va se renforcer au fil des années, et en particulier dans les années 1990, après l'invasion de l'Irak au Koweït. « À ce moment-là, l'Arabie saoudite est restée impuissante. Comme les autres petits États du Golfe, les Émirats se sont rendu compte qu'ils ne pouvaient pas compter sur leur grand voisin pour assurer leur défense », commente Emma Soubrier, chercheuse à l'Arab Gulf States Institute à Washington. Abou Dhabi va alors chercher à diversifier ses partenariats, et notamment renforcer celui avec la France. En 1995, un nouvel accord « faisant intervenir l'armée française en cas d'agression » est signé1. En parallèle de cette alliance, la monarchie du Golfe poursuit le développement de sa propre armée, et achète des armes aux fournisseurs français.

Une base à Abou Dhabi

Le mariage entre les deux pays sera célébré en grande pompe en 2009 avec l'inauguration à Abou Dhabi de la première base interarmées française du Proche-Orient. Regroupant aujourd'hui environ 700 militaires, elle comprend une base aérienne, une base navale capable d'accueillir un porte-avion français et un contingent de l'armée de terre. Une petite révolution dans la politique étrangère de la France, traditionnellement orientée vers l'Afrique. « Pour la France, les EAU sont devenus une nouvelle priorité », commentait à l'époque dans un câble diplomatique Mark Pekala, alors adjoint au chef de mission de l'ambassade américaine à Paris. « Pour les Français, l'implantation aux Émirats est stratégique et permet d'intervenir facilement notamment pour prévenir d'éventuelles perturbations à l'accès aux hydrocarbures du Golfe », souligne la chercheuse Emma Soubrier.

Un nouvel accord stratégique accompagne cette inauguration, qui « se distingue […] par la force de l'engagement de la France auprès des EAU […], en y incluant une clause de sécurité par laquelle la France s'engage à participer à la défense des Émirats en cas de menace de la part d'un État tiers »2. « Une clause dont le détail n'a malheureusement pas été révélé puisque les accords de défense ne sont pas soumis au Parlement. Les Français pourraient pourtant se sentir concernés par des engagements militaires, au risque d'entraîner leur pays dans une guerre », cingle Tony Fortin, de l'Observatoire des armements.

Depuis, la lune de miel n'en finit pas. Ministre de la défense sous François Hollande en 2012, puis nommé aux affaires étrangères à partir de 2017 sous Emmanuel Macron, le socialiste devenu membre de La République en marche Jean-Yves Le Drian multiplie les déplacements auprès de la discrète monarchie. Une stratégie payante : les commandes d'armes des Émirats à la France ont représenté un montant global de 4,7 milliards d'euros entre 2010 et 2019, dont 1,5 milliard sur l'année 2019 selon le rapport 2020 au Parlement sur les exportations d'armement.

Car les Émirats ont besoin d'armes. « Marqué par sa formation militaire, MBZ nourrit une vision politique belliqueuse. Le prince héritier veut faire des Émirats, qui ne sont pas un état démocratique, la nouvelle puissance stabilisatrice de la région, volonté sous-tendue par son aversion pour les régimes pluralistes, remarque le chercheur Jalel Harchaoui. Toute forme de pluralisme est en effet perçue comme une source d'incertitude politique indésirable ». Quand éclatent les printemps arabes en 2011, Abou Dhabi et Riyad répondront ainsi à l'appel de leur voisin du Bahreïn, en envoyant leurs troupes pour réprimer les manifestations.

Actes de torture

« Les EAU développent une stratégie régionale d'influence et de puissance qui passe notamment par la création de comptoirs portuaires commerciaux et militaires allant de la Corne de l'Afrique jusqu'à la Méditerranée », développe quant à elle la chercheuse Emma Soubrier. Quand en 2015, ils interviennent avec l'Arabie saoudite au Yémen pour défendre le gouvernement légitime contre les rebelles houthistes, ils profitent aussi de cette guerre pour développer leur stratégie de comptoirs et tenter d'occuper les ports et les infrastructures du sud — dont Balhaf, l'usine d'exportation de gaz dont Total est l'actionnaire principal.

Mais à la guerre comme à la guerre, l'intervention est sanglante : l'ONG Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled) déplore 112 000 morts par violences entre 2015 et 2020 au Yémen et l'ONU y pointe « la pire catastrophe humanitaire du monde », accumulant les superlatifs pour attirer l'attention sur la situation du pays. Un autre scandale éclate lorsque la journaliste égyptienne Maggie Michael publie à partir de 2017 une série d'articles dénonçant l'existence de prisons secrètes émiraties au Yémen, où des actes de torture sont commis.

« Un autre principe guide la politique internationale des EAU : une aversion aux racines anciennes à l'égard du Qatar, qui soutient l'organisation islamique des Frères musulmans », note Denis Bauchard. C'est à travers cette lutte d'influence que l'ancien diplomate lie le soutien militaire d'Abou Dhabi au maréchal Khalifa Haftar en Lybie, contre le gouvernement internationalement reconnu de Fayez Al-Sarraj. Un soutien international incluant naturellement la France… qui appuie aussi pourtant en parallèle le maréchal Haftar. Selon un article du New York Times de juillet 2019, elle lui aurait ainsi cédé des missiles anti-tanks, en violation de l'embargo sur les armes. « Notre rôle est ambigu en Lybie », reconnaît Denis Bauchard. « La France aligne sa politique libyenne sur celle des EAU », tranche quant à lui le chercheur Jalel Harchaoui.

Un dialogue stratégique

Les entreprises françaises poursuivent en tout cas leurs ventes d'armes à Abou Dhabi — toutefois sans tambour ni trompette. Le fabricant de bateaux de guerre Naval Group ne fera ainsi aucun étalage de la finalisation de la vente de deux corvettes Gowind en 2019 : ni communiqué de presse ni mention précise dans son rapport d'activité 2019 ne viendront saluer ce contrat conséquent.

Si les Français restent discrets quant à leur stratégie de défense et leurs ventes d'armes, ils se montrent plus démonstratifs dans d'autres domaines. La France a notamment accepté de partager avec les EAU de deux de ses symboles : l'université de la Sorbonne et le Musée du Louvre — la version émirienne ayant ouvert ses portes à Abou Dhabi en 2017. Mais la culture n'est pas seule à la fête : en juin 2020, à l'occasion de la douzième session du dialogue stratégique, les deux pays ont annoncé « une feuille de route ambitieuse pour les dix prochaines années » ; « cette réunion de haut niveau a aussi inclus des échanges dans les secteurs clés de la coopération bilatérale, tels que l'économie, le commerce et l'investissement, le pétrole et le gaz, les énergies nucléaires et renouvelables, l'éducation, la culture, la santé, l'espace et la sécurité », peut-on lire dans le communiqué. Quelques semaines plus tard, les EAU se félicitaient d'une coopération « référence » en matière de relations bilatérales.

Au centre de cette multitude de liens, le silence de Jean-Yves Le Drian sur les exactions émiriennes à Balhaf pèse lourd. « Notre influence est limitée au Yémen, considère Denis Bauchard. De façon générale, la France évite les grandes déclarations et essaie de régler les problèmes de façon pragmatique au coup par coup », ajoute l'ancien diplomate. Aurait-elle peur de fâcher son allié en s'impliquant davantage sur la question des droits humains en général et sur celle de la prison de Balhaf en particulier ? C'est en tout cas l'opinion de Jalel Harchaoui. « En règle générale, Paris ne souhaite aucune fausse note qui viendrait ternir son intime amitié avec Abou Dhabi, persuadé que cette relation symbiotique mènera toujours, dans les années à venir, au succès », considère le chercheur.

Entre le bourbier yéménite et l'imbroglio libyen, les prisons secrètes, la torture et les atteintes aux droits humains, ce « succès » a pourtant un goût de défaite.


1Citation issue du rapport sénatorial réalisé en 2011 par Nathalie Goulet (LR) et traitant du projet de loi autorisant l'approbation de l'accord de 2009 entre la France et les EAU.

2Ibid.

Le sultan d'Oman restructure le pouvoir

Par Elana DeLozier

Dans une série de décrets royaux qui dénotent un fort recentrage sur l'économie, le sultan Haïtham Ben Tarek Ben Taïmour Al-Saïd a, pour la première fois, délégué des responsabilités essentielles à divers ministères dont il a réduit le nombre et qu'il a professionnalisés.

Huit mois après son arrivée au pouvoir, le sultan Haïtham Ben Tarek Ben Taïmour Al-Saïd d'Oman a formé un nouveau gouvernement, le premier conseil des ministres qu'il a entièrement nommé. Un grand nombre de décrets réduisent la taille de l'équipe gouvernementale, mettent en place une équipe remarquablement technocratique et expérimentée et délèguent des pouvoirs importants à certains ministres. Ces nominations marquent un net changement par rapport au style de gouvernement hautement personnalisé qui existait du temps de l'ancien sultan Qabous et révèlent un modèle de gouvernement plus institutionnel. En même temps, le nouveau Conseil assure la continuité de l'ère Qabous en conservant de nombreux ministres, mais en mettant particulièrement l'accent sur l'économie et les finances.

Ne pas personnaliser l'État

Par le plus remarquable de ses 28 décrets, le sultan Haïtham a renoncé aux titres de ministres de la défense, des affaires étrangères, des finances et de président de la Banque centrale, au profit de fonctionnaires dont certains n'appartiennent pas à la famille régnante. Cette dévolution du pouvoir — rare chez les dirigeants autocrates — s'inscrit dans la ligne de ses efforts antérieurs pour ne pas personnaliser l'État. En février 2020, par exemple, l'un de ses premiers décrets a supprimé la référence au sultan Qabous dans l'hymne national, remplaçant le nom de l'ancien souverain par des paroles générales. Le 9 mars, il a nommé son frère Chihab Ben Tarek au poste de vice-premier ministre de la défense, à la place du ministre responsable des affaires de défense, Badr Ben Saoud Ben Hareb Al-Boussaïdi, qui prend ainsi sa retraite. Selon des responsables omanais, Sayyed Chihab serait le ministre de la défense de facto, mais avec un titre plus élevé, alors que le sultan reste à la tête des forces armées.

Les décrets du mois d'août ont également promu au rang de ministre des affaires étrangères le ministre en charge des affaires extérieures et au rang de ministre des finances le responsable des affaires financières. Les deux postes ont également de nouveaux titulaires. On peut en déduire que le sultan a attendu d'avoir décidé des nouvelles nominations pour modifier les titres des ministres. En outre, Taïmour Ben Assad, son neveu et membre de la nouvelle génération de la famille royale, est désormais président du conseil d'administration de la Banque centrale avec le rang de ministre — une promotion importante pour ce jeune homme de 39 ans.

Le sultan conserve le titre de premier ministre, avec trois vice-premiers ministres précédemment nommés : Assad Ben Tarek pour les relations et la coopération internationales ; Chihab Ben Tarek, déjà cité, se voit confier les affaires de défense et Fahd Ben Mahmoud est en charge des affaires du cabinet. Sayyed Assad est remarquablement absent du dernier gouvernement, apparemment parce qu'il n'est responsable d'aucun ministère. Bien qu'il conserve son titre de vice-premier ministre, son rôle précis à l'avenir n'est pas clair. Avant la disparition du sultan Qabous, il était considéré comme l'un des principaux candidats à la succession avec Haïtham qui a finalement été choisi.

Plus remarquable, Haïtham n'a nommé qu'un seul autre membre de la famille régnante. Le nouveau ministre de la culture, des sports et de la jeunesse est son fils Theyazin Ben Haïtham, que le sultan pourrait vouloir préparer à une éventuelle succession. Âgé de 30 ans, il est diplomate depuis 2013. En janvier dernier, il est rentré à Mascate depuis Londres où il occupait le poste de deuxième secrétaire à l'ambassade.

Des changements aux affaires étrangères et aux finances

En matière de relations internationales, le changement le plus remarquable est le remplacement de Youssouf Ben Alaoui qui était ministre des affaires étrangères depuis 1997. Rebelle du Dhofar pendant la guerre contre le père de Qabous dans les années 1970, il avait fait machine arrière sous le sultan Qabous et en avait été ainsi récompensé. Cela étant, sa retraite était largement attendue depuis l'arrivée au pouvoir de Haïtham, notamment en raison de leurs supposées divergences lorsqu'ils étaient tous deux au ministère des affaires étrangères.

Le nouveau ministre des affaires étrangères Badr Ben Hamad Al-Boussaïdi apportera une bouffée d'air frais. Il est très apprécié des diplomates américains qui l'ont qualifié de sérieux, de travailleur, d'interlocuteur de qualité et de bon partenaire des États-Unis. Né en 1960 à Mascate et ayant fait ses études à Oxford, il fait partie du ministère depuis 1988, notamment comme secrétaire général, ce qui l'a amené à travailler en étroite collaboration avec Ben Alaoui. Ces fonctions et d'autres postes de haut niveau en ont fait un interlocuteur apprécié dans les milieux diplomatiques. Bien qu'il ne soit pas lui-même un membre de la famille royale, il fait partie de la grande tribu des Boussaïdi à laquelle appartient la famille royale.

À l'avenir, il devrait poursuivre la politique de neutralité d'Oman où l'on devrait retrouver des relations équilibrées tant avec les États-Unis qu'avec l'Iran, une réflexion sur la normalisation des relations avec Israël comme les Émirats arabes unis viennent de le faire, une gestion du dossier de plus en plus compliqué du Yémen et une orientation politique en direction d'autres États du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

La nomination du nouveau ministre des finances pourrait être tout aussi cruciale étant donné la situation économique de plus en plus difficile d'Oman. Sultan Ben Salim Al-Habsi a un profil impressionnant : il a été fonctionnaire du ministère des finances depuis les années 1980, président de l'administration fiscale d'Oman, vice-président du conseil d'administration de la Banque centrale et de la compagnie pétrolière d'Oman, et président de l'Autorité d'investissement d'Oman. Les cadres supérieurs de son ministère ainsi que le nouveau chef de l'administration fiscale ont tous une carrière tout aussi longue dans le secteur financier.

Une professionnalisation renforcée

De fait, la plupart des ministres omanais nouvellement nommés ou reconduits dans leurs fonctions ont des décennies d'expérience en tant que membres de l'administration ou sont des professionnels ayant prouvé leur compétence dans un domaine apparenté. C'est ainsi que le nouveau ministre de l'information a été président de l'Autorité publique pour la radio et la télévision.

Le nouveau cabinet est également remarquable par la manière dont il a réduit le nombre des ministères qui passe de 26 à 19. Certains ont simplement été rebaptisés, comme le ministère du pétrole et du gaz qui devient le ministère de l'énergie et des mines. D'autres ont fusionné ou ont été regroupés dans une nouvelle administration comme celles de la justice et des affaires juridiques qui ne forment plus qu'un seul ministère (c'est le ministre des affaires juridiques qui en assume désormais la direction) tandis que le nouveau ministère du travail regroupera les anciens ministères de la main-d'œuvre et de la fonction publique. Certaines institutions ont échangé leurs responsabilités. Par exemple, le ministère du patrimoine et de la culture a obtenu le portefeuille du tourisme mais a perdu celui de la culture au profit du ministère de la jeunesse et des sports, ce qui a donné naissance à un ministère du patrimoine et du tourisme et à un ministère de la culture, des sports et de la jeunesse.

Comme indiqué plus haut, le nouveau gouvernement technocratique semble se concentrer sur l'économie. La politique de développement « Vision 2040 » que Haïtham a menée avant qu'il prenne la direction du sultanat a maintenant une nouvelle identité. La plupart des institutions qui ont été dotées de nouveaux responsables sont liées à l'économie, notamment les ministères du logement et de l'urbanisme, de l'économie, du commerce, de l'industrie et de la promotion des investissements ou encore du travail.

Plus généralement, les nominations du sultan Haïtham semblent faire la part belle à l'expérience. Les prochains mois permettront de voir si cette expérience peut être transformée en résultats mesurables. Les premières impressions suggèrent que son approche de la consolidation, de la professionnalisation et de l'autonomisation des compétences institutionnelles est exactement le type de direction politique dont Oman a besoin en ce moment critique.

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Article original : « Oman's Sultan Devolves Some of His Powers to New Cabinet », Washington Institute, 19 août 2020. Traduit de l'anglais par Christian Jouret.

Algérie. L'immobilisme du président Tebboune mène à l'impasse

Par Jean-Pierre Sereni

Presque une année après son élection contestée de décembre 2019, le président Abdelmajid Tebboune n'a toujours pas répondu à la double crise, politique et financière, qui étrangle chaque jour un peu plus son pays. Ce « ni-ni » intenable compte tenu de l'épuisement rapide du matelas de devises du pays débouchera immanquablement sur l'arrivée du FMI et, avec ou sans déconfinement, sur une reprise du Hirak sans doute moins tranquille que par le passé.

Peu à peu, l'Algérie s'asphyxie. En six ans, elle a perdu 25 % de son pouvoir d'achat, et la tendance s'accélère. Au 1er trimestre 2020, avant même que l'épidémie ne frappe à plein le pays — la fermeture des frontières n'est intervenue que le 17 mars —, le trafic s'effondre au port d'Alger, principale porte d'entrée du pays. L'importation de conteneurs, qui accueillent le tout-venant des marchandises, des produits alimentaires aux articles de sport, recule de plus de 38 % ; encore, les céréales, le fer à béton et les matériaux de construction en progression masquent-ils en partie un effondrement inquiétant de la consommation intérieure.

À l'occasion de la fête religieuse de l'Aïd El-Kebir, fin juillet, très suivie en Algérie, les maquignons courraient en vain après les clients : le mouton ne trouvait pas preneurs. Sur les marchés, les prix des légumes et des fruits de saison se tiennent à peine et baissent plus que de coutume. L'inflation n'est plus un souci, à peine + 2,2 % en juillet. De quoi se réjouir pour les ménagères habituées à une valse des étiquettes plus élevée, sauf que c'est l'absence de la demande qui explique la nouvelle sagesse des prix.

Tétanisés par la peur de la prison, les banquiers publics ne prêtent plus, ou presque, depuis le début de la crise politique en février 2019. Les impayés s'accumulent et la machine se grippe.

Un mystérieux complot

Jour après jour, les queues interminables sont redevenues habituelles dans les villes, mais pas devant les épiceries ou les boucheries. Fonctionnaires et retraités constituent la majorité des foules qui se pressent devant les succursales d'Algérie Poste et attendent des heures qu'on leur remette une petite partie des avoirs de leurs comptes. Les autorités se veulent rassurantes : « Il y a des perturbations, mais pas un manque », assure le ministre des finances Aymen Benabderrahmane à la chaîne privée Echourouk, le 25 juillet. Pour justifier l'étalement du versement des salaires et des retraites sur tout le mois, le premier ministre se veut plus précis : « Il n'y a pas un manque de disponibilités, mais un ralentissement de l'économie à cause de la Covid-19 »1. Sans complexe, le président clôt le débat le 12 août par un grand discours, un de plus, où il incrimine un mystérieux « complot » et dénonce « un vieillard, né en 1911 », qui pomperait l'argent d'Algérie Poste.

Plus prosaïque, son directeur général avoue que la Banque centrale a réduit de 15 % ses avances en juin alors que les retraits s'emballent : 564 milliards de dinars (3,68 milliards d'euros) en juin, plus de 600 milliards (3,91 milliards d'euros) en juillet, c'est-à-dire en deux mois plus que les liquidités dont disposent les banques algériennes (900 milliards de dinars environ en début d'année, soit 5,87 milliards d'euros). On assiste, de fait, à une fuite sans précédent des déposants qui reflète le manque de confiance des Algériens dans leur monnaie, leurs dirigeants et l'avenir.

Les raisons de manquent pas. Les déficits publics sont gigantesques. Comment la République algérienne démocratique et populaire pourra-t-elle financer l'énorme découvert qui depuis maintenant près de dix ans tourne, budget après budget, autour de 10 % du PIB, un record mondial ou presque ? Cette année, ce sera pire encore. Avec les effets cumulés de la baisse des cours des hydrocarbures, des volumes exportés et de l'épidémie de coronavirus qui paralyse le pays, il devrait approcher, sinon dépasser, le double de la décennie écoulée, soit environ 20 % du PIB qui, de son côté, recule et baisserait en volume de 3 % selon les autorités algériennes et de plus de 5,2 % selon le rapport du FMI, Perspectives de l'économie mondiale avril 2020. S'y ajoutent les pertes des entreprises publiques qui, pour l'exercice écoulé, dépassent 1 100 milliards de dinars (7,18 milliards d'euros) selon le ministre des finances, les engagements du Trésor vis-à-vis de l'extérieur, par exemple les achats d'armes, ou les grands projets comme celui de la Grande Mosquée d'Alger.

Une banque centrale sans gouverneur

Les explications officielles manquent de franchise. La rente pétrolière (24 milliards de dollars — 20 milliards d'euros — contre 73 en 2012) baisserait cette année par rapport à l'an passé de 10 au mieux, de 15 milliards de dollars (12,54 milliards d'euros), au pire. Cela se traduira par une diminution d'au moins 1 000 à 1 500 milliards de dinars (6,53 à 9,79 milliards d'euros) de la masse monétaire qu'on masque, en partie, par une dépréciation plus ou moins accélérée du dinar face au dollar et à l'euro, pour compenser le manque de dinars. Cela gonflera un tant soit peu les recettes du Trésor public bénéficiaire de la majorité de la rente pétrolière, payée en dollars, mais pas celles des Algériens qui n'exportent rien ou presque.

Le problème économique n'est pas nouveau, mais depuis huit mois le nouveau pouvoir n'a rien fait pour s'y attaquer. Aucune mesure sérieuse n'a été prise pour réduire les dépenses publiques, le train de vie de l'administration ou augmenter les impôts directs sur les non-salariés. La Banque d'Algérie, qui n'a plus de gouverneur depuis le printemps, est aux abonnés absents et ne joue pas son rôle de banque centrale. Malgré son statut d'autonomie, elle est à la remorque de l'exécutif et finance le Trésor au-delà du raisonnable. Dernièrement, il a été décidé de prêter 1 900 milliards de dinars (11,75 milliards d'euros) de crédits bancaires aux entreprises exsangues. Faute de ressources propres des banques publiques, ce sera encore une fois l'État, et donc la planche à billets, qui seront mis à contribution.

Aucun effort n'a été entrepris pour limiter le marché noir des devises et les importateurs — en réalité des as de la surfacturation dans un pays où l'on importe tout — continuent à s'enrichir en confisquant la différence de 40 à 50 % entre le taux officiel et le taux parallèle. En revanche, étudiants, malades et touristes n'ont, de fait, aucun accès aux devises de la Banque d'Algérie, contrairement à leurs voisins marocains ou tunisiens pourtant plus pauvres.

À l'origine de cet immobilisme, de tout projet d'ajustement souverain, fait et décidé à Alger, on trouve l'absence de volonté politique. Comme son prédécesseur Abdelaziz Bouteflika, le président Abdelmajid Tebboune n'a pas envie de réduire la dépense, car il sait que c'est là s'attaquer à de dangereux ennemis : les intérêts en place. Faute de vouloir ou de pouvoir les affronter avec succès, on contourne l'obstacle — il est vrai de taille. La réduction des subventions (20 % des dépenses de fonctionnement) fait courir le risque d'une explosion sociale comme en 2011 au moment du Printemps arabe. L'inévitable diminution des crédits militaires, qui pèsent aussi lourd sinon plus dans le budget que le social, est encore plus dangereuse pour le régime, et pour les cadres supérieurs, perdus pour certains dans la corruption, ayant depuis longtemps renoncé à l'austérité militante de leurs débuts.

Abandonner le pays au FMI ?

Tout se passe comme si l'establishment était tacitement résigné à abandonner bientôt le sale boulot au FMI quand les réserves de change (sans doute moins de 40 milliards de dollars, soit 33,42 milliards d'euros fin 2020) seront épuisées. Après tout, sa précédente intervention en 1994 lui a permis un enrichissement sans précédent aux prix d'un appauvrissement général de la population.

Même immobilisme du côté politique. Le projet de nouvelle Constitution qui devait être présenté au pays le 8 mars s'est fait attendre. On votera en principe le 1er novembre, et les préparatifs électoraux précèdent le contenu de la Constitution qui, à coup sûr, ne changera rien, ou pas grand-chose, quant aux libertés publiques ou à l'accès au pouvoir. Est-ce ce que le pays escomptait ? On peut en douter à entendre le Hirak, le mouvement populaire dans lequel deux forces principales s'exprimaient — jusqu'à sa suspension en mars dernier pour cause de Covid-19 — : les Kabyles et les islamistes. Deux groupes qui aspirent à participer aux affaires et s'en voient exclus en vertu de « lignes rouges » en réalité depuis longtemps caduques.

L'armée, cette grande inconnue

Le président Tebboune s'est gardé d'aborder les vrais problèmes. Il fait fonctionner le régime comme par le passé, avec un peu plus de respect pour le rituel institutionnel que son prédécesseur, nommant un jour quinze sénateurs au Conseil de la Nation dont l'opinion réclame la disparition, présidant un conseil des ministres chaque mois confus, et verbeux le plus souvent, laissant la majorité parlementaire élue grâce à la fraude électorale continuer sa petite « tambouille ».

Le jeu du chat et de la souris continue avec les opposants les plus jeunes et les plus radicaux. Les journalistes sont une cible de choix pour la répression. Ils entrent et sortent régulièrement de prison en fonction de tractations mystérieuses entre les services de sécurité, le ministère de la justice et la présidence, sans qu'on distingue bien qui fait quoi et ce que recherchent les uns et les autres : inspirer la peur, tirer un profit politique des élargissements ou continuer comme d'habitude.

Convaincre un électorat désabusé, aux prises avec des soucis matériels de plus en plus criants, de se rendre aux urnes le 1er novembre — date symbolique2 — ne sera pas facile, et un résultat médiocre, comme à l'élection présidentielle du 12 décembre 2019, ne mettra pas fin au blocage politique que connaît le pays.

L'armée reste la grande inconnue du jeu politique. Que s'y passe-t-il ? Dix-sept généraux sont en prison ou en fuite à l'étranger pour corruption ou trahison, l'état-major et les services de renseignement ont été épurés, la gendarmerie en est à son troisième chef en à peine deux ans, les commandements de l'infanterie et de l'aviation ont changé de titulaires depuis janvier 2020. La purge touche les généraux mis en place depuis 2018 par l'ancien homme fort de l'armée, le général Ahmed Gaïd Salah mort brutalement le 23 décembre 2019. Son successeur, le général de corps d'armée Saïd Chanegriha, peu connu, impose-t-il ses favoris comme ce fut le cas à de nombreuses reprises depuis l'indépendance ? Le président est-il à la manœuvre ou le chef d'état-major renforce-t-il sa main ? L'opinion ne sait rien et redoute la suite…


1Discours devant la Conférence nationale du plan de relance socio-économique, 19 août.

2NDLR. Le 1er novembre 1954 est la date du premier appel adressé par le FLN au peuple algérien, en liaison avec la journée d'action de la « Toussaint rouge » qui marque le début de la guerre d'indépendance de l'Algérie.

Irak. Les réformes se font attendre

Par Mohamed Shiaa, Sylvain Mercadier

Alors que la crise sanitaire empire et que les caisses de l'État restent désespérément vides, voilà trois mois que le gouvernement de transition de Mustafa Al-Kadhimi dirige l'Irak. S'il s'est lancé dans un combat contre la corruption et les responsables des violences de 2019 contre les manifestants, l'amélioration des conditions de vie des Irakiens semble toujours hors de portée. Sur fond de rivalité persistante entre Téhéran et Washington, les réformes dont le pays a besoin peinent à se concrétiser alors que la subsistance de millions de personnes en dépend.

Mustafa Al-Kadhimi l'avait promis. Il allait diriger l'Irak vers une sortie de crise, consolider les fondements de la nation, s'attaquer au chantier de la corruption tout en ménageant les alliés du pays. Ses nombreuses apparitions sur les réseaux sociaux lors de ses déplacements dans des hôpitaux, des institutions publiques, aux postes douaniers ou encore au centre de commandement des milices Hashd Al-Chaabi sont autant d'indicateurs que le premier ministre entend se démarquer radicalement de ses prédécesseurs. Intransigeant sur le dossier de la corruption, il se met même en scène en train de tancer son propre frère qui tentait de profiter de sa position pour obtenir des faveurs.

Soucieux de rassurer les manifestants qui ont pris la rue l'an dernier pour exiger une révolution politique et la fin de la prévarication généralisée de la classe politique, il tient sa promesse en mettant en place des commissions pour identifier les responsables des violences durant les manifestations et dédommager les familles des victimes. Particulièrement sévère concernant la violence et l'impunité policière, il a fait arrêter et juger les membres des forces de l'ordre qui ont tué plusieurs manifestants lors des dernières échauffourées. Autre fait sans précédent, des policiers ayant maltraité des Irakiens qui ne respectaient pas le confinement ont été sévèrement réprimés.

Une marge de manœuvre très étroite

La tâche colossale qui s'annonce sur les réformes de l'administration et de l'économie fait aussi l'objet d'une attention particulière du nouveau cabinet. Le technocratique ministre des finances Ali Allaoui s'attache tout comme son premier ministre à montrer une figure proactive, mais son manque de connaissance des subtilités de pouvoir locales de ce diplômé d'Harvard ayant enseigné à Oxford pourrait poser problème. « Allaoui a de bonnes compétences académiques, mais il lui manque la connaissance de la politique à l'échelle locale et du fonctionnement informel de ses acteurs », constate Ahmad Al-Hajj Rachid, député du parti Komal au Parlement de Bagdad et ancien responsable de sa commission économique. Effectivement, l'éloignement des réalités du terrain s'avère la principale cause de l'échec des tentatives de réformes des dernières décennies en Irak1.

Sur le plan politique, Mustafa Al-Kadhimi présente des faiblesses similaires. Il n'a pas de base partisane qui puisse appuyer ses efforts de réformes. Bien qu'une nouvelle coalition le soutenant, Iraqiyoun ait vu le jour, elle regroupe à peine une cinquantaine de députés sur les 329 du Parlement. La marge de manœuvre reste donc très serrée pour le premier ministre de transition. Son succès est d'autant plus compromis qu'elle regroupe de vieux routiers de la politique irakienne (Amar Al-Hakim, Hanan Al-Fatlaoui…) connus pour leurs discours confessionnels et soupçonnés de corruption. L'objectif pour ces derniers semble plutôt de profiter de l'élan créé par le nouveau premier ministre pour s'assurer une position de force s'il parvenait à renverser les équilibres de pouvoir, notamment en faisant compétition au courant sadriste Al-Sairoun et à la coalition Al-Fatah des milices pro-Iran.

Impossible équilibre budgétaire

La question économique reste la priorité pour le gouvernement de transition. Fin mai, le Parlement a approuvé un emprunt de plus de 8 milliards de dollars (6,76 milliards d'euros) pour payer les salaires des fonctionnaires. À l'heure actuelle, les revenus de l'État sont toujours gravement amputés par un prix du baril de pétrole sous les 40 dollars (33,79 euros). « L'État central fait face à une crise économique très difficile. Il a besoin de 6 milliards de dollars [5 milliards d'euros] par mois pour ses dépenses publiques, or il n'en touche que trois », précise Ahmad Al-Hajj.

Pour compenser ce manque à gagner, plusieurs mesures ont été prises. Al-Kadhimi a choisi de réévaluer la liste des employés de l'État pour lutter contre les « salaires fantômes ». Il a également entamé le remplacement de plus de 6 000 hauts fonctionnaires particulièrement corrompus. L'ancien chef de la sécurité nationale et chef des milices Hashd Al-Chaabi, Faleh Al-Fayad, en a notamment fait les frais au bénéfice d'Abdel Ghani Al-Assadi, un général adulé par les manifestants lors des manifestations d'octobre 20192. Cependant, cette « épuration » fait l'objet de nombreuses résistances de la part des acteurs politiques qui craignent de perdre leurs privilèges. « Il sera difficile pour Al-Kadhimi de parvenir à un compromis politique qui limite réellement les réseaux de clientélisme en Irak », soutient Nancy Ezzedine, chercheuse spécialisée dans les conflits au Proche-Orient à l'institut Clingendael. La classe politique corrompue serait donc amenée à se liguer contre le réformisme du premier ministre.

Malgré les efforts consentis, le bilan financier de l'Irak restera probablement dans le rouge pour de longs mois ou années à venir : « Globalement, les mesures du gouvernement vont dans le bon sens, mais sont encore trop timides. Il y a de nombreuses initiatives de restructuration des dépenses publiques, de réduction du budget d'État et des salaires des fonctionnaires parallèles à une incitation aux prêts publics pour tenter de relancer l'économie. Aussi, Allaoui est en négociation avec la Banque mondiale et le Fond monétaire international (FMI) pour obtenir des prêts et une assistance internationale dans l'effort de réforme de son gouvernement. Mais tout ceci ne ne suffira pas à permettre une réelle sortie de crise », ajoute Nancy Ezzedine.

La question cruciale des douanes a été un autre dossier prioritaire ces dernières semaines. « Les douanes devraient rapporter près de 10 milliards de dollars (8,45 milliards d'euros) par an, or l'État perçoit moins d'un milliard de recettes annuelles des douanes », explique Ahmad Al-Hajj. Le premier ministre a commencé par limoger plusieurs responsables corrompus comme le directeur des douanes de Bassorah et du port d'Umm Qasr ainsi que ses hommes de main. Leur remplacement est un symbole fort contre l'ordre établi quasi mafieux qui gangrène l'État à tous les niveaux. De la même manière, plusieurs douanes aux frontières iranienne et syrienne précédemment contrôlées par des milices et des mafias sont retournées dans le giron de l'État ces dernières semaines. Le premier ministre s'appuie sur le puissant SCT pour mener ces opérations.

Dernier volet épineux concernant le budget : la question de la part allouée à la région autonome du Kurdistan n'a toujours pas été résolue. « Bien que selon la Constitution le gouvernement central soit censé verser 17 % de son budget total à la région kurde en échange de la production pétrolière de la région, les désaccords entre les deux acteurs ont gelé les transferts. Voilà cinq mois que le Kurdistan irakien n'a pas payé ses fonctionnaires. Une délégation kurde est à Bagdad depuis plusieurs semaines pour tenter de résoudre la situation, sans résultats pour le moment », détaille le député du Komal. Les rapports entre le gouvernement central et la région autonome sont difficiles, particulièrement depuis qu'Erbil a décidé unilatéralement d'exporter seule son pétrole à partir de 2015 après avoir saisi les champs de pétrole de Kirkouk aux combattants de l'organisation de l'État islamique (OEI). L'animosité entre les gouvernements fédéral et régional s'est accrue après la décision de Massoud Barzani de mener à terme son projet de référendum d'indépendance en septembre 2017.

Rééquilibrer le jeu de pouvoir régional

La campagne réformiste du gouvernement irakien ne peut être comprise sans prendre en compte la rivalité opposant l'Iran aux États-Unis. Pour amoindrir l'influence de Téhéran, Washington a soutenu des négociations entre l'Arabie saoudite et Bagdad visant à développer les infrastructures électriques et gazières du pays. La tenue du dialogue stratégique Irak–États-Unis ces derniers mois est aussi un marqueur de la volonté de la Maison Blanche de collaborer avec Bagdad. « 

Le dialogue Irak–États-Unis est une tentative américaine pour sauver sa position délicate en Irak suite à l'assassinat de Qassem Soleimani et d'Abou Mahdi Al-Muhandis3 en janvier dernier. Washington offre des conseillers et des investissements en échange d'une réduction de sa présence militaire qui va se redéployer dans le Golfe », explique Nancy Ezzedine. Mais certains acteurs politiques irakiens voient aussi dans ce dialogue une manière de perpétuer une présence américaine dans le pays.

En pleine offensive diplomatique, et dans l'optique de ménager tous les acteurs impliqués en Irak, Mustafa Al-Kadhimi a rendu visite à l'ayatollah Khamenei en juin avant de s'envoler pour la Maison Blanche le mois dernier. La visite du président français à Bagdad mercredi 2 septembre est également un signe que l'Irak tente de se repositionner en tant qu'acteur incontournable et respectable sur la scène internationale. L'évocation du projet de construction d'un métro dans la capitale irakienne ainsi que d'une centrale nucléaire sont autant d'indicateurs qui tendent à montrer que le premier ministre irakien entend tourner la page de l'instabilité de son pays.

Dans le camp pro-Iran, les divergences de trajectoires se confirment entre une milice Kataeb Hezbollah plus belliqueuse que jamais (coup de force contre le quartier général des SCT, lancement de roquettes contre les bases américaines, assassinat présumé de l'expert Hisham al Hashimi…) et une fraction plus « pragmatique » de la coalition Al-Fatah qui donne des signaux positifs en vue de collaborer avec le gouvernement Al-Kadhimi et ses soutiens étrangers.

Toutefois, l'axe pro-Iran ne reste pas immobile face aux tentatives de limitation de son influence. Récemment, l'opération du SCT contre une base de Kataeb Hezbollah a resserré les rangs des Hashed Al-Chaabi. « Al-Kadhimi a subi plusieurs revers notamment après l'arrestation de membres de la milice Kataeb Hezbollah soupçonnés de fomenter des attaques contre les bases américaines en Irak. Face aux risques d'une escalade militaire, les miliciens ont été relâchés sans poursuites4, ce qui montre clairement les limites du pouvoir du premier ministre », analyse Benedict Robin-D'Cruz, chercheur associé au Middle East Center de la London School of Economics. Plus encore, la résistance aux mesures réformistes d'Al-Kadhimi par l'axe pro-Iran ainsi que par une fraction des manifestants pourrait effrayer les investisseurs étrangers si elle perpétue un climat d'instabilité. Cela pourrait contrecarrer les projets de développement économique du pays. « Il faut garder à l'esprit que Mustafa Al-Kadhimi est une figure de transition censé préparer la tenue de nouvelles élections […]. Cela diminue grandement sa capacité à passer des accords et surtout à les concrétiser », ajoute Robin-D'Cruz.

Dans de telles conditions, il n'est pas sûr que toute la volonté du monde soit suffisante pour remettre sur pied un pays aussi chancelant. Le modèle fortement biaisé de la « démocratie du consensus » irakien ayant cédé le pas à un système de kleptocratie généralisée. Il y a gros à parier que la crise politique survivra au mandat de Mustafa Al-Kadhimi. En sus de tous les défis exposés plus haut s'ajoutent la recrudescence de l'épidémie de Covid-19 que les hôpitaux peinent à absorber et une grave pénurie d'eau dans le bassin du Tigre, due au remplissage du barrage d'Ilisu en Turquie.


1Au moins 40 milliards de dollars (33,79 milliards d'euros) ont étés investis dans les réformes du secteur public entre 2003 et 2020 par les États-Unis et l'Union européenne ou les Nations unies avec des résultats plus que modestes. Lire le rapport d'Ali Al-Mawlaoui pour la Chatham House, « Public Sector Reform in Iraq »,} juin 2020.

2À l'instar d'Abdel Wahab Al-Saadi, héraut des manifestants d'octobre dernier et qui dirige le Service de contre-terrorisme (SCT). Lire « Irak. La révolution confisquée.

3Respectivement chef des forces extérieures du corps des Gardiens de la révolution islamique d'Iran (Al-Qods) et chef des milices irakiennes Hashed Al-Chaabi ainsi que dirigeant de la milice Kataeb Hezbollah.

4Une otage allemande kidnappée dans Bagdad a probablement servi de monnaie d'échange pour faire libérer le dernier milicien détenu par le SCT.

kien

Maroc. Maâti Monjib : « Pas question que je me taise »

Par Ignace Dalle

Historien, journaliste, militant pour la liberté d'expression au Maroc, Maâti Monjib est soumis depuis des années à un harcèlement policier et judiciaire. Ses faits et gestes les plus anodins sont rendus publics et déformés par des médias manipulés par les services secrets. Mais il se refuse à céder au découragement ou à prendre le chemin de l'exil.

Soumis depuis 2014 à un harcèlement policier et judiciaire, traîné dans la boue par les réseaux sociaux et « la presse proche de la police politique » — selon ses mots —, Maâti Monjib, historien et président de l'association Freedom Now, est l'objet depuis quelques semaines d'une nouvelle campagne d'insultes, d'intimidations et de menaces. Initiateur d'un ambitieux programme de formation des jeunes en journalisme d'investigation, il apparaît comme l'un des derniers représentants de la parole libre et bien informée à être encore en liberté. Ali Anouzla, Taoufik Bouachrine, Soulaimane Raissouni, Omar Radi, pour ne citer qu'eux, ont été arrêtés sous des prétextes jugés peu crédibles par Amnesty International, Human Rights Watch (HRW), Avocats sans Frontières – ou l'Association marocaine des droits humains (AMDH) au Maroc qui se mobilisent depuis des années en leur faveur. La 21e audience du procès de Maâti Monjib et de quatre de ses camarades est prévue pour le mois d'octobre.

Ignacio Dalle.Pourquoi cette nouvelle campagne de harcèlement et quelles formes prend-elle ?

Maâti Monjib. — On dirait que le pouvoir a décidé de régler leurs comptes à tous ceux qui ont pris part au mouvement du Printemps marocain qui a fait chanceler le régime en 2011. Cette tentative de reprise en main a commencé durant l'été 2013 avec la répression sévère des manifestations contre la libération d'un pédophile qui avait violé onze enfants et qui purgeait une peine de trente ans. Il faut rappeler ici que ce retour de bâton a eu lieu au Maroc en même temps qu'était lancée la contre-révolution dans la région avec notamment le coup d'État sanglant en Égypte. Celui-ci a été soutenu financièrement par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis qui faisaient pression en même temps sur le Maroc afin qu'il renonce à tout semblant de réforme politique.

La fin de la récréation a été sifflée le 15 juillet 2014. Dans une déclaration violente et diffamatoire, le ministre de l'intérieur a accusé les associations de la société civile de recevoir de l'argent de l'étranger afin de servir un agenda antinational et d'empêcher l'État de combattre efficacement le terrorisme.

Un des objectifs est de terroriser les journalistes et les opposants en général. Le journaliste Omar Radi arrêté il y a quelques semaines risque gros, et il faut tout faire pour le défendre. Comme pour les autres journalistes arrêtés et qu'on jette en pâture pour des affaires de sexe créées de toutes pièces, le pouvoir se venge des enquêtes de ce brillant journaliste qui ont démontré, documents à l'appui, la corruption de certains hommes forts du régime.

En ce qui concerne notre procès, la diffamation accompagne l'épée de Damoclès judiciaire. À chaque fois, nous restons devant les juges quatre ou cinq minutes avant que ne soit annoncée l'audience suivante. Chaque audience est devancée et suivie par deux ou trois semaines de dénigrement dans la presse aux ordres. Il s'agit d'une campagne de diffamation monstre et sans précédent. Un membre de mon comité de soutien s'est amusé à compter les liens des articles diffamatoires me concernant : des milliers depuis sept ans, les accusations sexuelles, financières et de trahison du pays en formant l'ossature ! Sans parler des réseaux sociaux…

I. D.Où en êtes-vous sur le plan personnel ?

M. M. — Ma famille vit très mal les filatures, les visites intempestives devant chez nous et les écoutes téléphoniques. Des informations banales que j'échange avec mes amis et membres de ma famille sont publiées et interprétées d'une façon biaisée juste pour nous faire sentir qu'on est surveillés. Je suis filé, parfois même à l'étranger. Anecdote ridicule, mais révélatrice des gros moyens que les services mettent en place pour maintenir la pression, même loin du Maroc : il y a quelques jours, ChoufTV, qui est devenue l'officine principale des services, a affirmé que j'avais été aperçu à Montpellier « portant une chemise jaune en soie comme un lord », alors que je ne porterais, selon le même article, que des fripes au Maroc. De fait, je n'ai passé que quelques heures dans cette ville. Et mon téléphone était fermé. Comment donc ont-ils eu l'information ? Je leur tire mon chapeau : je portais, c'est vrai, une chemise jaune. En coton, pas en soie. Et je ne porte pas toujours des « fripes » au Maroc. En fait, ils veulent dire que dès que je suis en France je reçois de l'argent et je me comporte en riche.

Ils ont même affirmé que j'allais me reposer dans « ma » ferme dans la même région. Effectivement, un couple ami d'enseignants m'avait invité à m'installer dans leur maison de campagne pour finir un texte académique. Mais ladite « ferme » n'en est pas une et elle n'est pas la mienne. Comment ont-ils eu l'information ? Je n'en sais rien. Certes, il y a un consulat marocain à Montpellier et qui est « à l'écoute des citoyens. » Mais, depuis cinq ans je n'informe personne de mes déplacements. Il est vrai que le renseignement marocain ne lésine pas sur les moyens pour me filer. Ainsi une grande compagnie aérienne arabe m'a informé officiellement — et je garde copie de leur lettre — que mes données, associées à un billet d'avion acheté chez eux en octobre dernier, ont été hackées.

Il y a quelque temps, un rapport technique et circonstancié d'Amnesty International a prouvé que mon téléphone portable était espionné par les autorités marocaines qui ont fait usage de la technologie de l'entreprise israélienne NSO. Cette volonté de nuire du pouvoir marocain est incompréhensible, d'autant plus que cela coûte très cher au pays et que je ne suis pas le seul à être surveillé. Lors de la publication du rapport d'Amnesty, des médias internationaux spécialisés ont rappelé que le Maroc doit payer 115 000 dollars (97 500 euros) pour chaque appareil espionné (ordinateur, smartphone, tablette).

Le but du pouvoir marocain est de nous faire sentir mal, ma famille et moi, au Maroc et partout où je me déplace, et de faire de moi un exemple, pour me faire taire et faire taire ceux et celles qui résistent à ce pouvoir pourri qui fait de plus en plus de la peur un pilier de son système. Je redis ici aux hommes du régime : il n'est pas question que je me taise, alors que des gens, dont des amis, souffrent en prison juste pour s'être exprimés librement.

Sur le plan professionnel, je suis interdit d'enseignement depuis 2015. Fort heureusement, je me concentre sur la recherche et des interventions en vidéoconférence qui sont parfois brouillées. Toutefois, j'ai pu enseigner des doctorants en 2018-2019 en cachette pendant quelques mois, avec l'aide d'un collègue qui m'a réservé une salle dans un autre établissement que là où je travaille. Les conférences académiques publiques auxquelles je suis invité sont interdites, reportées sine die ou mon nom est retiré de la liste des intervenants. La presse sécuritaire justifie parfois ces interdictions en disant que je suis « l'ennemi numéro 1 du royaume ». C'est hallucinant !

Quelques personnalités en froid avec le régime cherchent à se refaire une virginité en m'insultant grossièrement publiquement. Leurs textes sont repris par la presse aux ordres et les comptes robotisés des réseaux sociaux.

I. D. Le régime ne craint-il pas de perdre toute crédibilité et de ternir son image ? Quid du silence des puissances amies européennes ?

M. M. — Comme le régime devient de plus en plus impopulaire, toute détention d'opposant pour motif politique clair joue, politiquement parlant, en faveur de l'opposition en général et des victimes en particulier. C'est pourquoi la police politique préfère salir les opposants avec des affaires de mœurs et d'argent. Cette tactique est à court terme maligne et efficace, même si elle est immorale. Mais cela risque de totalement délégitimer l'État sur le long terme.

Concernant le silence des puissances amies du régime, cela peut s'expliquer par deux raisons : la situation répressive dans le monde arabe est l'une des pires dans le monde. Mais le Maroc est classé par les index internationaux parmi les moins répressifs. Je pense que la seconde raison réside dans le fait qu'il y a actuellement une régression des valeurs démocratiques en Occident. Par conséquent l'opinion publique se mobilise moins contre les régimes autoritaires, et les gouvernements occidentaux en tirent les conséquences en faisant moins de pression sur les dictateurs et autres despotes.

I. D.La gestion du Covid-19 par le pouvoir, pourtant saluée, peut-elle expliquer ce raidissement, alors que les perspectives économiques et sociales sont inquiétantes ?

M. M. — Oui. Tout à fait. Le pouvoir a même essayé de mettre à profit la crise du Covid-19 pour faire passer une loi aussi liberticide que scélérate. Heureusement que la mobilisation de la société civile, notamment à travers les réseaux sociaux, a obligé le régime à faire marche arrière. D'ailleurs le régime algérien voisin a fait exactement la même chose.

I. D.Comment expliquer également le silence de beaucoup d'intellectuels marocains face à cette dernière vague de répression ?

M. M. - Les choses commencent à bouger. Le fait que la situation ait empiré durant les dernières années a poussé les intellectuels de Sa Majesté — dont les plus connus vivent en France et en Europe — à commencer à secouer le manteau de la veulerie en signant depuis le début de l'année plusieurs pétitions contre la persécution des voix critiques et le retour de la peur. La dernière pétition publiée il y a une dizaine de jours a reçu le soutien de plus de 400 écrivains, artistes et intellectuels. La signature de certains grands noms unanimement respectés comme Abdellatif Laâbi semble avoir énormément gêné la police politique qui contrôle la majorité des médias. Elle a essayé de tromper les plus hautes autorités du pays en affirmant qu'il n'y a pas eu de pétition et que c'était une fake news inventée par France24. Ils ont même affirmé sans rire que la seule pétition signée par Laâbi était en solidarité avec le Liban. C'est dire l'immoralité et la bassesse des médias srabs, liés aux services secrets. On a l'impression que le régime patauge et qu'il fait du mensonge une politique.

I. D.Face à ce harcèlement policier et judiciaire incessant et aux insultes et campagnes de diffamation, envisagez-vous de quitter le Maroc ?

M. M. — J'aime vivre dans mon pays. J'ai trop souffert de mon exil durant les années Hassan II. Des amis me disent que cela pourrait être une solution provisoire, histoire de me mettre en sécurité et de souffler un peu. Mais cela poserait plusieurs problèmes : ma mère a 88 ans et nous sommes très proches. De même, si je quitte définitivement le Maroc, je n'aurai pas droit à ma retraite de professeur. Et puis, il y a quelques années, deux doctorants ont pris le risque de s'inscrire avec moi. Et malgré la diffamation qui a touché l'un d'eux en 2018-2019 pour le punir d'avoir osé s'approcher de moi, ils résistent et continuent à préparer leurs thèses avec moi.

Trois ouvrages tournent les pages de l'histoire algérienne

Par Jean-Pierre Sereni

Malgré la persistance de l'épidémie de Covid-19, l'activité de l'édition a repris à Paris après plus de deux mois de fermeture des librairies et d'absence des éditeurs. Deux livres et une revue paraissent simultanément sur l'Algérie et proposent des regards pluriels sur son histoire contemporaine et le Hirak, le mouvement populaire en cours depuis début 2019 interrompu en mars pour des raisons sanitaires.

Mathieu Rigouste, chercheur indépendant en sciences sociales, spécialiste de la contre-insurrection et des sociétés sécuritaires, revient sur un épisode qui divise toujours les spécialistes soixante ans après les faits : qui a organisé les manifestations populaires dans les grandes villes algériennes en décembre 1960 ? Jusqu'ici, deux thèses s'affrontaient. S'agit-il d'un coup monté par les officines de l'armée française à l'occasion du dernier voyage sur place du président de la République Charles de Gaulle, désireux de voir triompher une hypothétique « troisième voie » contre la thèse de l'Algérie française ou celle de l'indépendance ? Ou du résultat de l'action des maigres réseaux du FLN qui subsistaient, notamment à Alger après l'écrasement de la zone autonome par les paras du général Massu lors d'une terrible répression en 1957 et qui voulait aider les maquis en grande difficulté suite aux lourdes opérations du général Challe ?

L'auteur y voit plutôt l'initiative du « prolétariat organisé » désireux de s‘émanciper simultanément des consignes militaires françaises et de l'encadrement du nidham (organisation) FLN, tant redoutée de la rébellion. La thèse, séduisante, ne manque pas d'arguments ; elle aurait gagné à reposer sur plus de sources éprouvées et moins sur des témoignages incertains et des mémoires d'enfants recueillis bien plus tard à l'âge adulte. De même, l'opposition entre les « colons » et les « coloniaux » semble une summa divisio un peu schématique et réductrice pour rendre compte de la sociologie des anciens département français d'Algérie où les colons proprement dits n'étaient pas plus de 20 000 — même si leur influence politique dépassait, et de loin, leur poids démographique — ou celle des 80 % de salariés européens plus mal payés en moyenne que les métropolitains. Dans une synthèse réussie, Mouloud Feraoun, le grand intellectuel kabyle, a sans doute bien résumé l'imbroglio de cette sanglante affaire ou l'on ne compta pas les victimes :

Pour que les musulmans des bidonvilles sortent, il a fallu que les Sections administratives urbaines (SAU) donnent le feu vert. Mais voilà, une fois dans la rue, on se sent libre, on se défoule aussi. Alors pendant que les ultras crient ‟Algérie française”, on répond ‟Algérie algérienne” et ‟Vive de Gaulle”. Ça, c'est permis. Puis c'est ‟Algérie musulmane” et ‟Vive le FLN”. D'abord on peut brandir le drapeau tricolore mais après on peut y glisser le drapeau vert [du FLN].
Journal 1955-62

Mathieu Rigouste, Un seul héros le peuple. La contre-insurrection mise en échec par les soulèvements algériens de décembre 1960, Premiers matins de novembre éditions, 2020. — 388 pages ; 24 euros.

Jean-Pierre Peyroulou, professeur agrégé et docteur en histoire, auteur d'ouvrages sur l'Algérie et la décolonisation, retrace en 125 pages trois décennies algériennes dans les conditions qu'ont connues tous ceux qui ont voulu écrire sur l'après-1962, date de l'indépendance, l'inaccessibilité aux archives jalousement gardées par un pouvoir qui, par ailleurs, réclame sans vergogne le rapatriement de celles conservées en France, mais surtout pas leur ouverture aux chercheurs d'où qu'ils viennent. Comprenne qui pourra à cette schizophrénie permanente ! Grâce à des journalistes, aux défenseurs des droits humains et à des historiens courageux, l'auteur a gardé le « cap intellectuel » et rédigé un livre d'histoire qui, à la différence des précédents ouvrages de ce type, commence en 1988 et non en 1962. Après la mévente des hydrocarbures, la seule exportation du pays, au milieu des années 1980, une grave crise économique et financière se développe, qui divise les responsables et aboutit à une explosion sociale réprimée sans ménagement par l'armée, puis à l'épuration politique des « durs » hostiles à toute libéralisation du régime. Il est mis fin au régime du parti unique, le FLN, au profit d'un multipartisme « rationnalisé ». Le Front islamique du salut (FIS) en profite et gagne dans un premier temps les élections municipales et le premier tour des législatives avant d'être privé d'un second tour et d'une victoire certaine. Il est bientôt interdit et le FLN, secondé par son clône, le Rassemblement national démocratrique (RND), retrouve un rôle majeur. L'année 1988 a-t-elle changé quelque chose au fonctionnement du régime ? On peut en douter, tant le bilan du bilatéralisme après trente ans de fonctionnement sous la houlette des services de sécurité est plus que modeste, en trompe-l'œil, reconnait l'auteur. Le Hirak ne s'y est pas trompé : il rejette le système mis en place avant même la fin de la guerre d'Algérie sans trop s'arrêter à l'épisode « démocratique ».

Jean-Pierre Peyroulou, Histoire de l'Algérie depuis 1988, La Découverte, 2020. – 125 pages, 10 euros.

La revue quadriennale Mouvements, « résolument ancrée à gauche depuis 1998 », publie dans son deuxième numéro de l'année sous le titre « Hirak, Algérie en révolutions (s) » un dossier consacré au mouvement populaire qui a démarré en février 2019 et obtenu le départ du pouvoir d'Abdelaziz Bouteflika et de sa clique. Écrit pour l'essentiel au printemps 2020, il prend en compte l'arrêt pour cause de coronavirus mais les contributeurs, dans leur grande majorité, s'attendent ou espèrent sa reprise après la fin de l'épidémie.

Militants, journalistes, cinéastes, sociologues ou anthropologues, chercheurs, professeurs, vivant en Algérie ou à l'extérieur, ils relient l'actualité au passé, notamment à la guerre d'indépendance et à ses héros, et isolent bien les éléments nouveaux que recèlent les événements intervenus depuis 2019 dans les pratiques de la contestation, l'occupation des rues et places des grandes villes et d'abord d'Alger, la ville phare du mouvement. Une jeune femme, Saadia Gacem, cinéaste et émigrée revenue en Algérie établit un contraste saisissant entre la capitale et la ville d'où est originaire sa famille, Bordj Bou Arreridj, une cité industrielle en pleine expansion située au sud de la Petite Kabylie. D'un côté, une force assurée, de l'autre au fil des semaines un certain découragement et des oppositions violentes entre partisans et adversaires du Hirak « Pas de coup. Mais la violence est là, verbale. Des groupes se forment, ils ne discutent pas mais se disputent. Ils ne débattent pas mais s'insultent… »

Après l'élection du nouveau président de la République, le 27 décembre, les « hirakistes » ont disparus de Bordj, chassés par les amis du pouvoir et des grandes familles qui dominent la ville. Ce témoignage, rare et original, montre une évolution contrastée à mille lieux des clichés unanimistes et qui explique, en partie, l'arrivée d'Abdelmajid Tebboune à la présidence de la République.

À noter une partie intéressante sur les « mécanismes du pouvoir » qui traite de l'armée, de l'économie et de l'autoritarisme constitutionnel. Sur ce dernier point, l'auteur souligne l'inapplicabilité des articles 7 et 8 de la Constitution de 1976 qui donne la souveraineté au peuple, mais le prive des moyens de l'exercer concrètement.

« Hirak, Algérie en révolution(s) », Mouvements, n° 102, été 2020. — 192 p. ; 16 euros.

Le torchon brûle entre la France et la Turquie

Par Didier Billion

Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdoğan montrent leurs muscles en Méditerranée orientale, où la crise des hydrocarbures entre la Turquie et la Grèce s'envenime. Syrie, Libye, Europe, Chypre : la liste des sujets qui fâchent est désormais longue, et cette nouvelle phase de tension montre qu'un ressort est cassé entre Paris et Ankara.

Les relations entre la France et la Turquie traversent, une nouvelle fois, une phase délicate. Si les crises — innombrables par le passé — ont toujours été suivies d'embellies, il est néanmoins loisible de constater, au fil des années, que l'accumulation des différends induit une dégradation tendancielle, dont la crise actuelle témoigne amplement. On peut craindre, dans ce contexte, qu'un ressort qu'il sera long et difficile de réparer ait été cassé dans la relation entre Paris et Ankara.

Une instrumentalisation historique

Une des difficultés récurrentes a longtemps été, dans les deux pays, l'instrumentalisation de la relation pour des raisons de politique intérieure. En France, des présidents de la République successifs ont largement usé de cette dimension. Celui qui l'a fait avec le plus de constance, de cynisme et d'acharnement fut Nicolas Sarkozy qui, tout à sa stratégie d'assèchement à son profit d'une partie de l'électorat du Front national et de la droite radicale, n'hésita pas à endosser les thèmes hostiles à la Turquie se situant sur le terrain des « valeurs » identitaires et islamophobes. En Turquie, le président Recep Tayyip Erdoğan use et abuse de la rhétorique nationaliste pour présenter les pays occidentaux, dont la France, comme cherchant à imposer leur volonté et poursuivant leur vieux rêve de mise en coupe et d'asservissement du pays.

Cette dimension a été aiguisée par la question du génocide arménien. Le Parlement français a voté en 2001 une loi déclarative reconnaissant le génocide. Quelques années plus tard, des tentatives parlementaires de pénalisation à l'encontre de celles et ceux qui auraient dénié la qualification de génocide aux massacres de masse de 1915 ont été retoquées à deux reprises, en 2012 puis en 2017, par le Conseil constitutionnel. Ces initiatives politiques ont cabré les autorités turques et certainement marqué le début de la lente, mais irrépressible dégradation de la relation bilatérale.

Au cours des dernières années, la question de la candidature turque à l'Union européenne (UE) a bien évidemment constitué la toile de fond des mises en cause et récriminations réciproques. Les déclarations de dirigeants français de premier plan ont, en effet, entretenu et aggravé un climat de suspicion. Ainsi, lorsque Valéry Giscard d'Estaing, tout à ses travaux de président de la Convention sur l'avenir de l'Europe, expliqua que « La Turquie est un pays proche de l'Europe, un pays important, qui a une véritable élite, mais ce n'est pas un pays européen », et précisa, en évoquant l'hypothétique adhésion de la Turquie à l'Union : « Je donne mon opinion : c'est la fin de l'Union européenne »1, les réactions furent nombreuses et passionnelles.

Quelques années plus tard, Nicolas Sarkozy n'eut de cesse, à l'unisson de la chancelière allemande Angela Merkel, de prôner un partenariat privilégié en lieu et place d'une adhésion pleine et entière de la Turquie à l'UE, allant jusqu'à déclarer dédaigneusement, lors d'une émission télévisée, que « si la Turquie était européenne, cela se saurait ». On peut aussi s'interroger sur l'opportunité de l'analyse présentée par Emmanuel Macron dans son discours prononcé lors de la traditionnelle conférence des ambassadeurs, le 27 août 2018. Il qualifiait la politique du président turc de « projet panislamique régulièrement présenté comme antieuropéen ». Affirmation qui questionne d'autant plus qu'elle est formulée à un moment où la France prétend être en mesure de jouer un nouveau rôle décisif sur les scènes européenne et internationale. La volonté énoncée du président français de refonder les modalités de la construction de l'UE aurait alors dû constituer une fenêtre d'opportunité se déclinant aussi dans la relation à la Turquie. Néanmoins, les velléités du président Macron en ce domaine ont, il est vrai, vite marqué leurs limites.

Ces quelques rappels indiquent assez bien la multiplication des sujets de controverses. Ces derniers restaient pourtant circonscrits à des déclarations qui, aussi désagréables fussent-elles, demeuraient rhétoriques, en dépit de quelques déconvenues économiques pour des entreprises françaises mises à l'écart d'appels d'offres turcs.

Une escalade contre-productive

Comme souvent dans ce type de situation de tensions persistantes, des divergences qui auraient habituellement pu trouver des solutions de compromis se sont multipliées ces derniers mois de manière peu contrôlée par les exécutifs français et turc. Cette escalade exprime les rancœurs et les méfiances réciproques, mais s'avère contre-productive, car rien en réalité ne la justifie véritablement. Les récriminations, petites phrases sibyllines et mots inutilement blessants enveniment la situation en exacerbant les différences de perception et d'analyse.

Sur le fond, il y a désormais plusieurs sujets qui fâchent, et l'on peut constater qu'ils concernent de plus en plus fréquemment des dossiers d'ordre géopolitique : question kurde en Syrie, Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), Libye, Méditerranée orientale, la liste s'allonge et renvoie, en outre, à des mécaniques de partenariats concurrents et rivaux. Dans chaque cas, l'opposition frontale et la surenchère semblent prévaloir sur la recherche de voies de compromis diplomatiques et politiques. Ainsi, parmi beaucoup d'autres exemples, dans un long entretien à The Economist en novembre 2019, Emmanuel Macron jugeait l'OTAN en état de « mort cérébrale », parce que n'ayant pas su réagir à l'opération militaire turque déclenchée en octobre 2019 contre des positions kurdes des groupes armés du Parti de l'union démocratique (PYD) dans le nord de la Syrie. « Fais d'abord examiner ta propre mort cérébrale », lui rétorquait Recep Tayyip Erdoğan quelque temps plus tard.

Ce qui est clair, c'est la totale mécompréhension qui désormais s'instaure entre la France et la Turquie, et surtout — plus grave — le refus de tenter de saisir la logique de l'interlocuteur. Des visions idéologiques antinomiques semblent désormais prévaloir et aboutissent à une situation de blocage.

Sur la question kurde, Paris considère que le PYD fait partie des « combattants de la liberté » et, par ce fait, est l'allié de la France, parce qu'ayant affronté l'Organisation de l'État islamique (OEI) au sol avec efficacité. Or, pour les dirigeants d'Ankara, ainsi que pour une large partie de l'opinion publique turque, le PYD est avant tout la projection syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qualifié en l'occurrence de terroriste (à Paris aussi d'ailleurs). Cette analyse aboutit au refus absolu que le PYD puisse constituer un territoire autonome le long de la frontière turco-syrienne.

Incompatibilité radicale des points de vue donc, amplifiée par la situation du chaos syrien au sein duquel la Turquie a réussi à se replacer dans le jeu politique en participant au « groupe d'Astana »2, alors que la France est désormais un observateur sans guère de moyens pour peser en quoi que ce soit sur le règlement du conflit.

La situation est encore plus problématique sur la Libye, puisque la confrontation maritime a failli dégénérer entre navires français et turcs au mois de juin 2020. La succession d'erreurs commises par la France dans le traitement du dossier libyen explique probablement en retour l'agressivité du président Macron, et l'accusation d'expansionnisme formulée à l'encontre de la Turquie constitue alors un moyen facile de tenter de se dédouaner. Mais ce qui en l'occurrence pose question, c'est qu'un État membre du Conseil de sécurité de l'ONU ne soutienne pas le gouvernement de Fayez Al-Sarraj, pourtant reconnu et soutenu par l'ONU, et marque a contrario sa complaisance à l'égard d'un chef rebelle, le maréchal Khalifa Haftar. Quelles que soient ses arrière-pensées, la Turquie, par son intervention militaire, a contribué à sauver le gouvernement théoriquement considéré comme légitime par ladite communauté internationale.

Ces tensions sont de plus aggravées par les systèmes de partenariat de chacun des protagonistes, qui renvoient aux enjeux d'influence géopolitique régionale. Ainsi, sans pouvoir prétendre ici à l'exhaustivité, ce dossier libyen ramène aux enjeux de la découverte et de l'exploitation des ressources en hydrocarbures en Méditerranée orientale. Le litige est ancien, mais connaît des rebondissements récents inquiétants. Échaudé par le retournement des rapports de forces sur le théâtre libyen, Emmanuel Macron a décidé de montrer la force militaire française pour soutenir la Grèce et les Chypriotes grecs. Pour autant, il n'a pas réussi à mobiliser l'UE sur ses positions, puisque l'Allemagne, notamment, se refuse à la surenchère et privilégie les tentatives de médiation politique.

Réévaluation urgente

Autant la rhétorique nationaliste et guerrière de Recep Tayyip Erdoğan est déplacée, autant il est inutile et dangereux de raisonner de façon binaire à son encontre. On ne peut, tout d'abord, faire comme si la question chypriote était réglée, puisqu'elle ne l'est malheureusement toujours pas. Il faut admettre que si l'entrée de Chypre au sein de l'UE en 2004 possède une réalité juridique, cela ne signifie pas qu'elle en ait une politiquement, puisque l'île est toujours de facto divisée en deux parties. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'UE, à la fois juge et partie, est impuissante à participer positivement au règlement de ce dossier qui n'en finit plus de s'éterniser.

Quant à la délimitation du plateau continental, des eaux territoriales ou de la zone économique exclusive (ZEE), il suffit d'examiner une carte de la région pour comprendre que le droit maritime international nécessiterait des aménagements particuliers pour que la mer Égée et la région maritime méridionale de la Turquie ne deviennent purement et simplement pas un lac grec. C'est en ce sens que ni la surenchère ni la diplomatie de la canonnière ne sont efficientes, et que seules de véritables négociations sont susceptibles de procéder à un règlement de ces contentieux sensibles qui perdurent depuis des décennies.

Le torchon brûle donc entre la France et la Turquie. C'est d'autant plus regrettable que la France, nation politique, est probablement la mieux placée pour pouvoir relancer sur d'autres bases la relation de l'UE avec Ankara, sans faux-fuyants ni fausses promesses. C'est pourquoi les jugements biaisés et gesticulatoires fréquemment formulés à son encontre non seulement ne permettent pas de comprendre la Turquie, mais s'avèrent aussi contre-productifs parce qu'ils risquent de nous priver des possibilités de consolider notre relation avec un partenaire qui s'affirme incontournable. Il serait alors judicieux de cesser de propager une vision par trop dépréciative de ce pays pour, enfin, le considérer à son juste niveau.


1Le Monde, 9 novembre 2002.

2Le groupe d'Astana comprend depuis 2017 la Russie, l'Iran et la Turquie et formule des propositions de solutions de sortie de la guerre syrienne.

Soudan–Israël–États-Unis. Le grand jeu de la normalisation

Par Gwenaëlle Lenoir

Après l'accord de paix entre les Émirats arabes unis et Israël, les États-Unis intensifient leur campagne pour entraîner d'autres pays arabes sur la même voie. Le Soudan est l'un de leurs objectifs. Mais, malgré un chantage à l'aide économique, Washington n'est pour l'instant pas parvenu à convaincre Khartoum, tant l'opinion publique soudanaise est hostile à l'établissement de relations avec Israël.

C'est un message assez loin des subtilités du langage diplomatique usuel : mardi 25 août, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo tweete : « Heureux d'annoncer que nous sommes sur le PREMIER vol DIRECT officiel Israël-Soudan ». Une carte aérienne comme celles qui permettent de suivre le vol à bord d'un avion illustre ce tweet triomphal, avec la silhouette d'un avion reliant, en ligne droite, Tel-Aviv à Khartoum. Un abonné à ce compte peu au fait des actualités de cette région du monde peut penser, premièrement, qu'une liaison aérienne entre les deux pays est inaugurée ; deuxièmement, que les relations entre Israël et le Soudan sont officiellement normalisées. L'un comme l'autre est faux. Le tweet en dit plus sur l'administration Trump et sa volonté de forcer la main de son interlocuteur soudanais que sur la réalité de terrain.

Redorer le blason de Donald Trump

« Ce message et cette tournée sont d'abord à destination interne américaine, analyse Abdulrahman Alamin, journaliste soudanais résidant depuis quatre décennies à Washington et connu pour ses enquêtes sur la corruption au sein de l'ancien régime d'Omar Al-Bachir. Le voyage de Mike Pompeo au Proche-Orient a eu lieu en même temps que la Convention républicaine de Charlotte, et son objectif était clairement de tenter un "coup" en politique extérieure. Parce que, sur le plan intérieur, le président Trump est en mauvaise posture : il est distancé par Joe Biden dans les sondages, dépassé par le mouvement contre les violences policières. Son ancien conseiller Steve Bannon vient d'être arrêté, des livres à charge contre lui sortent en rafale. La période n'est vraiment pas bonne pour lui. »

La manœuvre pour redorer le blason présidentiel a commencé par la révélation surprise de l'accord dit « Abraham » entre Israël et les Émirats arabes unis : il ne devait être signé qu'en septembre, mais le président américain en a fait la publicité le 13 août, prenant de court ses deux partenaires. La Maison Blanche pouvait se vanter d'avoir brisé le refus arabe de la normalisation avec Israël et la tâche de Mike Pompeo était bien d'entraîner d'autres pays de la Ligue arabe.

Le refus obstiné de Khartoum, depuis l'indépendance du pays en 1956, d'entretenir des liens avec lsraël fait du Soudan une prise de choix pour l'administration américaine et Tel-Aviv. Une partie de l'électorat de Donald Trump, les chrétiens évangéliques, alliés indéfectibles de la droite et de l'extrême droite israéliennes, s'intéresse de très près au Soudan.

C'est à Khartoum le 1er septembre 1967, lors d'un sommet de la Ligue arabe qui se tient dans la foulée de la défaite de juin, que neuf pays arabes adoptent les « Trois Non » : non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance d'Israël, non à toute négociation avec Israël. Bien sûr, la « résolution de Khartoum » a déjà subi de nombreux accrocs, mais le symbole demeure. D'autant plus fort que la capitale soudanaise a vu défiler, du temps de la splendeur de Hassan Al-Tourabi1 pendant les dix premières années du règne d'Omar Al-Bachir, tout ce que la planète compte de mouvements, partis et pays islamiques hostiles à Israël.

Longtemps allié de l'Iran, le Soudan a aussi soutenu le Hamas et, accusé de livrer des armes au mouvement palestinien, a même été visé par des raids sur son territoire. Le dictateur soudanais avait rompu formellement avec l'Iran en 2016. Mais il n'était pas allé plus loin. Une normalisation des relations entre Khartoum et Tel-Aviv serait donc d'un plus bel effet.

Une rencontre à Kampala largement contestée

Le fruit semblait mûr. En février 2020, le chef du Conseil de souveraineté, présidence collective transitoire sans réel pouvoir exécutif, le général Abdel Fattah Burhan, avait créé à la fois la surprise, la confusion et l'énervement en rencontrant secrètement dans la capitale ougandaise Kampala le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Il s'agissait, proclamaient les dirigeants israéliens, de poser les jalons pour une normalisation des relations entre les deux pays.

L'initiative revenait, affirmait-on à Khartoum, au général Abdel Fattah Burhan et à lui seul, et aucun civil membre des organes de transition — encore moins le premier ministre Abdallah Hamdok — n'avait été mis au courant. Les communiqués officiels de condamnation de la rencontre fleurirent de tous côtés, aussi bien de mouvements membres de la coalition des Forces de la liberté et du changement (FFC), colonne vertébrale du gouvernement civil provisoire, que des partisans du Congrès national soudanais, le parti islamiste pilier de l'ancien régime. « Le général Burhan a outrepassé son mandat », assénait un communiqué du gouvernement, qui rajoutait que le pays n'avait pas changé de position vis-à-vis d'Israël. Fermez le ban. Officiellement, en tout cas.

Mais l'administration Trump ne raccroche pas les gants. La visite de Mike Pompeo ce 25 août, la première d'un officiel américain de haut rang depuis 2005, se plaît-on à souligner côté américain et dans la presse israélienne, montre que la Maison Blanche usera de tous les arguments pour arriver à ses fins. Et il en est un majeur : l'argent. « Le Soudan est très fragile aujourd'hui, reprend Abdulrahman Alamin. Son économie est exsangue, il a absolument besoin de fonds. Il peut être sensible, du coup, aux pressions des Émirats arabes unis et des États-Unis. » Abou Dhabi était un des partenaires les plus importants de Khartoum sous l'ancien régime et l'est resté.

Après avoir soutenu puis lâché Omar Al-Bachir, les Émirats et l'Arabie saoudite ont parié sur les généraux du Conseil militaire de transition (TMC) qui ont organisé la répression de la révolution soudanaise. Puis, celle-ci ayant pris le pas sur les militaires, ils ont fini par offrir leur aide, sonnante et trébuchante, aux instances de transition issues de la Déclaration constitutionnelle d'août 2019. La moitié des trois milliards de dollars prévus ont été versés. On comprend que Khartoum, acculé par une terrible crise économique, ne puisse pas se fâcher avec des « alliés » si précieux.

Encore une fois, la question du « terrorisme »

Les États-Unis ont en leur possession une carte redoutable : l'inscription du Soudan, depuis 1993, sur la liste des États soutenant le terrorisme, qui empêche Khartoum d'avoir accès à de nombreux fonds d'investissement et d'aide, et à des prêts. Depuis son établissement en septembre 2019, le gouvernement de transition demande que le pays en soit retiré. Le processus traîne en longueur. « Pour lui, c'est vital, donc il tient à être dans les petits papiers de l'oncle Sam. Ni les États-Unis ni Israël n'hésitent à se servir de ce levier », assure Othman Ismaïl, économiste et consultant. « Bien sûr qu'il y a du chantage, renchérit Abdulrahman Alamin. Ce que Washington dit, c'est : ‟ si vous voulez être retirés de la liste, alors normalisez vos relations avec Israël ” ! »

Une pilule d'autant plus difficile à avaler pour le gouvernement de transition que Mike Pompeo a présenté aussi la douloureuse : pour être retiré de la liste, le Soudan devra payer 330 millions de dollars (275 millions d'euros) aux victimes américaines du terrorisme. Le pays est en effet jugé coupable d'avoir apporté un soutien crucial à Oussama Ben Laden lors de son séjour à Khartoum de 1991 à 1996. Soutien sans lequel Al-Qaida n'aurait pu commettre le double attentat contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998, ni celui contre l'USS Cole dans le port d'Aden en 2000. Au Soudan, bien sûr, on s'étrangle : le pays, déjà à genoux, devrait donc payer pour un régime qu'il vient de renverser…

L'enjeu est double. Une normalisation des relations soudano-israéliennes constituerait pour les États-Unis un joli coup diplomatique et donnerait un coup de canif supplémentaire à l'Initiative arabe pour la paix présentée à Beyrouth en 2002 par celui qui était alors le prince héritier saoudien Abdallah, qui offrait à Israël la paix avec les pays arabes en échange de la création d'un État palestinien sur les territoires occupés en 1967 et avec Jérusalem-Est comme capitale. Mais pas seulement. « Le jeu est plus vaste, affirme Othman Ismaïl. Israël veut se positionner alors que la Chine souhaite faire de Khartoum une tête de pont africaine pour ses nouvelles routes de la soie. Il y a le marché africain à prendre, il est énorme, et rien ne dit que ce sont les États-Unis qui vont emporter la mise. Alors, autant pour Israël jouer sur les deux tableaux, et avoir un pied au Soudan ! »

Les partisans de l'ancien régime en embiuscade

Ce qui n'est pas tout-à-fait réalisé. Le 19 août, Haïdar Badawi Al-Sadiq, alors porte-parole du ministère soudanais des affaires étrangères, déclare à la chaîne de télévision Sky News Arabia basée à Abou Dhabi, qu'« il n'y a pas de raison à la poursuite de l'hostilité entre le Soudan et Israël » et reconnaît devant l'AFP des contacts entre les deux pays. Il est révoqué immédiatement. Quant au secrétaire d'État américain, il n'a pas eu l'occasion de donner une suite à son tweet triomphal sur le premier vol direct Tel-Aviv–Khartoum. À l'issue de la rencontre entre les deux hommes, le premier ministre Abdallah Hamdok a déclaré : « La phase de transition au Soudan est menée par une large coalition avec un agenda spécifique : achever le processus de transition et parvenir à la paix et à la stabilité dans le pays, conduisant à des élections libres. Le gouvernement de transition n'a pas de mandat au-delà de ces tâches pour décider de la normalisation avec Israël. Cette question sera décidée après que les tâches du gouvernement de transition seront achevées. »

Il suit en cela la déclaration des FFC qui, la veille de l'arrivée de Mike Pompeo à Khartoum, avaient réitéré leur rejet de toute normalisation, comme en février 2020. « Dans cette affaire, Abdallah Hamdok est dans une position inconfortable. Au sein de sa coalition, les composantes de gauche, les baasistes et les communistes sont sur cette ligne, ainsi que le parti Umma de Sadiq Al-Mahdi, qui pense ainsi suivre sa base, religieuse et conservatrice, affirme Abdulrahman Alamin. En dehors, les islamistes partisans de l'ancien régime sont en embuscade, prêts à crier à la trahison religieuse, et à l'affût de tout ce qui peut faire échouer la transition. Enfin, Abdallah Hamdok a ouvert un nouveau front avec les militaires, en critiquant leur mainmise sur une partie de l'économie. Eux aussi seraient ravis de le voir déstabilisé. » En somme, ce n'est pas un secrétaire d'État qui est descendu de l'avion en provenance de Tel-Aviv. Mais un éléphant, qui a mis le pied dans un magasin de porcelaine.


1Dirigeant des Frères musulmans soudanais, il fut l'idéologue du régime après 1989, avant de rompre avec lui.

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