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À partir d’avant-hierOrient XXI

Turquie. Le mauvais film de la « reconquête » de Sainte-Sophie

Par Jean-François Pérouse

Le 19 juillet 2020, le président Recep Tayyip Erdoğan s'est rendu à Sainte-Sophie pour suivre les préparatifs de la première prière du vendredi qui va coïncider — quel télescopage historique ! — avec la commémoration du Traité de Lausanne (24 juillet 1923) fondateur de la souveraineté territoriale turque reconquise après la guerre d'indépendance (1919-1923). La « reconquête » d'Ayasofya se veut spectaculaire et mobilisatrice, mais peine cependant à intéresser les Turcs, qui ont bien d'autres soucis en tête.

Quelques jours après la décision rendue par la dixième chambre du Conseil d'État turc (le 10 juillet 2020) qui invalide la décision du conseil des ministres de novembre 1934 transformant Sainte-Sophie (Ayasofya) en musée, et avant la mise en scène de la première prière du vendredi après la transformation de l'ancienne basilique en mosquée prévue pour le vendredi 24 juillet, il n'est pas inutile de revenir sur ce nouveau coup de théâtre de la scène politique turque. En évitant de tomber dans le piège toujours tentant de l'« erdoganisme », cette forme de réductionnisme culturaliste et téléologique, expression d'une défaite de l'analyse politique.

À la lumière des premiers effets internes de cette provocation, il est d'ores et déjà possible d'affirmer que l'importance conférée à ce nouveau coup médiatico-symbolique par les commentateurs étrangers est très largement disproportionnée. Au risque de déplaire aux analystes friands de sensationnalisme, cette affaire ne peut être présentée comme une victoire volée à l'organisation de l'État islamique (OEI), même si sa propagande en Turquie entre 2015 et 2016, au travers notamment de sa revue en ligne en langue turque au nom significatif : Konstantiniyye) était focalisée sur l'objectif de la (re)prise de Sainte-Sophie. Que cache cette démonstration de force ultramédiatisée ?

D'abord, au-delà de la place exclusive que Recep Tayyip Erdoğan s'est attribuée dans l'espace médiatique turc, faire de ce coup la seule affaire d'un président à la dérive obsédé par cette question d'Ayasofya depuis l'origine est un contresens historique et politique. Quelques rappels suffiront pour s'en convaincre.

Un "combat" ancien

Relancé en mars 2019 sur la question au cours d'une émission télévisée après l'attentat de Christchurch1, le président Erdoğan s'était montré très réservé. En effet, la construction de la nouvelle mosquée de Çamlıca dont la capacité d'accueil dépassait celle de Sainte-Sophie s'achevait alors. Cette performance technico-symbolique lui semblait alors suffisante ; avec Çamlıca, la Nouvelle Turquie allait disposer de sa « mégamosquée » appelée à devenir la nouvelle Sainte-Sophie et le nouveau landmark de l'ancienne capitale impériale désormais reformatée à l'aune du Parti de la justice et du développement (AKP). Il n'y avait pas lieu de revenir sur ce vieux dossier, d'autant que l'ancienne basilique était un des spots du tourisme international les plus prisés, et donc une source juteuse de revenus pour le régime.

En outre, depuis 1991, un espace de prière pour les musulmans existe sur les flancs généreux de Sainte-Sophie avec un accès spécial, distinct de l'accès pour les touristes, permettant de pratiquer le culte dans la basilique. D'ailleurs, en octobre 2018, la même dixième chambre du Conseil d'État avait rejeté le recours déposé pour annuler la fameuse décision de 1934. L'affaire semblait entendue pour le pragmatique président qui n'avait pas (plus) alors à son agenda la dé-muséification et la réaffectation d'Ayasofya.

En fait ce « combat de Sainte-Sophie » qu'il a fait sien à divers moments de sa carrière politique ne lui appartient pas exclusivement. Il est bien plus ancien que lui, puisqu'il remonte aux années 1950 au moins. La grande référence des milieux revanchards, le poème Ayasofya de l'idéologue Osman Yüksel Serdengeçti (1917-1983) qui condense tous les arguments et stéréotypes date de 1959, quand Erdoğan avait 5 ans à peine. Le début donne le ton : « Eh Ayasofya, lumière de l'islam, fierté de la turcité, avec les balcons de tes minarets tu es l'honneur de la Conquête et du Conquérant, le temple merveilleux qui n'a de cesse de resplendir ! Pourquoi es-tu ainsi tout vide… ? » Serdengeçti poursuit et, visionnaire, annonce la reconversion (en mosquée) tant désirée du « temple vide », qui sera selon lui comme une « seconde conquête ».

Conservateurs et ultranationalistes

Et surtout, la lutte est portée par des acteurs sociopolitiques changeants et divers qui ont leur autonomie et leur propre logique d'action.

En avril 1994, le parti d'Erdoğan nouvellement élu maire métropolitain d'Istanbul tente le coup sans succès, puis renonce à ce vieux rêve des milieux conservateurs antirépublicains et des milieux ultranationalistes. Ainsi, la polémique sur l'authenticité de la signature d'Atatürk, ainsi que sur le fait que cette décision n'a jamais été publiée au Journal officiel de la République de Turquie, figurant au bas de la décision de muséification du 24 novembre 1934, qui éclate le 24 novembre 2013 à la Grande Assemblée nationale a été lancée non pas par le parti d'Erdoğan, mais par le Parti de l'action nationaliste (MHP), » son partenaire électoral obligé et de plus en plus encombrant. Plus particulièrement par le vice-président de son groupe parlementaire, et ex-président (1993-2008) de la très officielle Société turque d'histoire (TTK) instituée par Mustafa Kemal en 1931, l'historien Yusuf Halaçoğlu, qui qualifiait en 2013 Ayasofya de « droit de l'épée », récompense suprême faite aux conquérants.

La TTK déclarait d'ailleurs solennellement sur son site Internet après la décision du 10 juin 2020 : « Ayasofya c'est le patrimoine national et la culture nationale »2. Le président Erdoğan avait alors même semblé presque en retrait.

Parallèlement, la veille idéologique, l'agitation médiatique et l'action judiciaire relatives à ce combat ont été assurées par des organisations, à l'instar de l'« Association pour le service des œuvres historiques des fondations immuables et de l'environnement »3 créée à Bursa en 2005. C'est cette fondation de la « société civile conservatrice » qui s'est spécialisée dans les recours lancinants en justice, et pas seulement pour Sainte-Sophie d'ailleurs : avec des actions en justice intentées en 2016, puis en octobre 2018 (cette fois c'est le Conseil constitutionnel qui se prononce contre la requalification-réaffectation de la basilique), et de nouveau en 2020 !

Adieu le « dialogue des civilisations » dont Erdoğan, alors premier ministre, fut un chantre ardent au milieu des années 2000 en compagnie de son homologue espagnol de l'époque, adieu les promesses faites à l'Unesco après l'inscription des zones historiques d'Istanbul à la liste du Patrimoine mondial de l'humanité en 1985. Adieu aussi l'esprit de l'année 2010, quand Istanbul était une des trois « capitales » européennes de la culture, sous l'égide de l'UE ? Le grand lieu commun de la « tolérance ottomane » et de la convergence harmonieuse des trois religions du Livre à Istanbul — la métaphore du « pont » étant convoquée jusqu'à la nausée — a-t-il été jeté aux oubliettes ?

Contre le désenchantement politique

Pourquoi donc ce revirement en 2020 ? Parce que, notamment du fait de la pandémie qui continue sournoisement à sévir en Turquie, la situation économique est devenue très critique, malgré le généreux soutien du Qatar depuis 2013. Jamais le nombre et le pourcentage de chômeurs déclarés n'ont été aussi élevés dans l'histoire du pays, jamais la monnaie nationale n'a été dans une telle position de faiblesse par rapport aux devises, jamais l'endettement des ménages et des entreprises n'a été aussi important. Le modèle de développement fondé sur les grands travaux et le secteur du bâtiment semble grippé. Les deux nouveaux partis politiques finalement créés cette année par des déçus de l'AKP sont à l'origine de bien des conjectures sur l'érosion irrémédiable de la base électorale de ce dernier.

Autre signe du désenchantement politique croissant, les célébrations du coup d'État manqué du 15 juillet 2016 n'ont pas été aussi massives et unanimes que voulu par le régime. À tout cela s'ajoute le fait que la position internationale de la Turquie s'est manifestement fragilisée : l'alliance avec la Russie est mise à l'épreuve en Libye et en Syrie.

En conséquence, cette décision n'était pas inévitable. Elle est étroitement liée à l'affaiblissement du pouvoir et au fait que l'alliance avec l'extrême droite est devenue de plus en plus vitale et contraignante pour l'AKP (qui paraît même avoir perdu l'initiative de la définition de l'agenda). Elle peut être interprétée, dans une conjoncture particulièrement critique, comme une ultime tentative pour réactiver les paradigmes belliqueux de la Conquête, de la revanche et de la souveraineté nationale et faire la nique symbolique à « l'Occident » en vue de remobiliser derrière son leader la communauté nationale. L'absence totale de réaction du principal parti d'opposition et du maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu qui en est une figure de plus en plus en vue depuis maintenant un an montre que le calcul n'était pas absurde : la rhétorique pseudo-guerrière de l'unité contre les « ennemis de la nation » continue à faire de l'effet et à désarmer une grande partie de l'opposition parlementaire. Seul le Parti démocratique des peuples (HDP) s'est clairement démarqué, notamment par la voix de Huda Kaya, l'une de ses députées qui a courageusement demandé dans l'hémicycle : « Est-ce qu'une maison spoliée peut devenir la maison de Dieu ? »

Coup d'épée dans l'eau

On sait que le président Erdoğan est passé maître dans l'art de manipuler les symboles identitaires pour consolider les communautés d'appartenance contre des ennemis de toute sorte. Mais on sait aussi qu'il est pragmatique et qu'il s'est fait forcer la main sur ce dossier potentiellement dérapant. Dans tous les cas, réduire cette décision à un prétendu processus d'islamisation conduit par Erdoğan s'avère extrêmement discutable et conduit à manquer les dynamiques complexes et contradictoires à l'œuvre.

À la lumière des réactions et des développements politiques survenus depuis le 10 juin il apparaît que ce coup n'a pas eu les effets galvanisants escomptés. Cette fois-ci, dans le contexte difficile actuel, on peut sérieusement s'interroger sur le rapport coût-bénéfice de cette nouvelle opération précipitée. Si le pouvoir cherche à se mettre en scène comme « victorieux », il peine à convaincre la population. Les citoyens turcs ont bien d'autres soucis et préoccupations au quotidien.

La « reconquête de Sainte-Sophie » à laquelle nous assistons ressemble à un mauvais film truffé d'anachronismes produit dans de mauvaises circonstances par un pouvoir fatigué, sans imagination, en quête de ressorts symboliques. Ressorts qui se révèlent passablement usés. Dès lors, cette « victoire » d'opérette pourrait davantage s'apparenter à un chant du cygne et à une régression, symptôme frappant d'un épuisement du politique incarné par la vieillissante coalition AKP-MHP.


1NDLR. Série d'attaques commises le 15 mars 2019 contre deux mosquées de la ville de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, qui ont fait 51 morts et 49 blessés.

2Le leader du MHP s'intéresse aussi à la cathédrale d'Ani (l'ancienne capitale arménienne construite à la fin du IXe siècle par un architecte ayant réparé la coupole de Sainte-Sophie endommagée par un tremblement de terre) au sein de laquelle il a organisé en 2010 un grand show nationalisto-religieux avec 2 000 de ses partisans.

3NDLR. Traduction littérale de : Sürekli Vakıflar Tarihi Eserlere ve Çevreye Hizmet Derneği.

« Je ne crois plus en un État juif »

Par Sylvain Cypel

C'est une bombe dans son propre milieu intellectuel et affectif qu'a lancée, au début juillet, l'universitaire américain juif Peter Beinart en publiant coup sur coup deux articles dans lesquels il remet en question l'existence même de l'État d'Israël. « Yavneh : A Jewish Case for Equality in Israel-Palestine » (Yavneh : un plaidoyer juif pour l'égalité en Israël-Palestine) est paru le 7 juillet dans le trimestriel progressiste Jewish Currents dont Beinart est rédacteur en chef.

Le second, sous un titre plus provocant : « I No Longer Believe in a Jewish State » (Je ne crois plus en un État juif), est sorti le lendemain dans le New York Times.

Très imprégné de culture juive, religieusement observant sans être très pratiquant, Peter Beinart (49 ans) est politologue, enseignant à la City University de New York. Il est également journaliste, collaborateur régulier du mensuel The Atlantic et du quotidien juif new-yorkais The Forward. Il s'identifie lui-même, depuis toujours, comme sioniste progressiste (« liberal »). Dans son article du New York Times, il s'adresse directement à ceux de sa propre mouvance sioniste, à laquelle il entend rester fidèle, pour leur dire qu'il a adhéré avec enthousiasme à l'idée phare des accords d'Oslo, signés en 1993, celle des deux États pour deux peuples vivant en paix côte à côte. Ainsi, écrit-il, pouvait-on rester « à la fois progressiste et soutien d'un État juif ». Mais « les événements [qui ont suivi Oslo] ont éteint cet espoir ». Le constat est là : « dans la pratique, Israël a déjà annexé la Cisjordanie depuis très longtemps ». Quant à la possibilité de deux États souverains séparés, elle s'est évanouie (elle est devenue, précise-t-il dans son autre article, un « camouflage » pour mieux aggraver la dépossession des Palestiniens occupés). Nous, juifs progressistes, devons nous confronter à cette réalité et « nous décider ». Quant à lui, l'affaire est tranchée : il faut, conclut-il, « embrasser l'objectif non pas de deux États, mais celui de l'égalité des droits pour les juifs et les Palestiniens » qui habitent cette même terre.

Israël, un État constitutivement ségrégationniste

Sur le plan politique, cette égalité, selon lui, peut prendre la forme d'un seul État avec des droits équivalents pour tous — un homme, une femme, une voix —, ou bien d'une « confédération de deux États profondément intégrés » l'un avec l'autre. Dans les deux cas, poursuit-il, Israël cessera d'être un État juif. À ceux qui prétendront au mieux qu'il n'est qu'un utopiste, et au pire un traitre à la cause sioniste, Beinart rétorque par avance qu'en premier lieu Israël est déjà de facto un État binational où une nation domine l'autre. Et en second lieu que « la solution de l'égalité des droits est devenue plus réaliste que celle de la séparation », vu l'évolution sur le terrain, où les deux populations vivent de plus en plus imbriquées tandis qu'entre elles la ségrégation se renforce chaque jour. Bref, juge-t-il, l'État juif ne pouvant plus être autre chose que celui qu'il est devenu, un État constitutivement ségrégationniste, le temps d'en tirer les conséquences est venu : cet État n'a plus d'avenir, du moins plus d'avenir digne d'être soutenu.

Quel serait, dès lors, le futur politique des juifs sur cette terre commune aux Israéliens et aux Palestiniens ? Subsidiairement : comment rester sioniste tout en renonçant à l'État juif ? Beinart tente de répondre plus en détail à ces questions dans l'autre article, plus long et aussi plus intime. Le cœur de sa réponse réside dans une idée… pour tout dire saugrenue. « L'essence du sionisme, proclame-t-il, n'était pas d'ériger un État juif sur la Terre d'Israël, mais d'y créer un foyer juif ». D'ailleurs, « les premiers sionistes se préoccupaient, avant tout, de créer un endroit qui serve de refuge et de lieu de revitalisation » du judaïsme, pas un État.

Il en appelle aux mânes d'Ahad Haam (Asher Ginzburg), un des premiers sionistes qui, contre le fondateur du mouvement Théodor Herzl, professa à la fin du XIXe siècle la création non pas d'un État juif, mais d'un centre culturel sur la terre d'Israël qui constituerait essentiellement un pôle spirituel pour les juifs du monde. Ahad Haam critiqua aussi l'attitude des premiers colons juifs en Palestine à l'égard des autochtones.

Beinart se réfère encore à Martin Buber, philosophe juif allemand sioniste qui prôna dans les années 1930 l'édification d'un État binational commun aux juifs et aux Arabes palestiniens. Promouvoir l'égalité entre juifs israéliens et Arabes palestiniens « ne nécessite pas d'abandonner le sionisme », mais seulement l'idée d'un État juif, clame Beinart. Mieux : ce serait revenir en quelque sorte à un sionisme originel. Préserver l'avenir des juifs israéliens passerait par l'abandon d'un État juif au bénéfice d'un État binational (ou d'une confédération) dans lequel les juifs ne disposeraient plus de leur État, mais d'un « foyer » culturel qu'ils pourraient développer en paix.

Au cœur du projet, l'égalité et la parité

Dans l'immédiat, l'argument de la préservation du sionisme risque peu de convaincre les sionistes contemporains — pas plus que les Palestiniens. D'abord parce que le livre fondateur du sionisme ne s'intitule pas « Le foyer juif », ni « Le centre spirituel juif, », mais bien L'État juif, et qu'il ne s'agit pas d'une méprise. Ensuite parce que les penseurs auxquels Beinart se réfère restèrent l'un comme l'autre très marginaux au sein du mouvement sioniste. Enfin et surtout, parce qu'on peut difficilement faire passer par pertes et profits plus d'un siècle d'histoire du sionisme « réel » qui a constamment montré qu'il entendait ériger un État ethnique juif au détriment de la population autochtone en Palestine.

Mais au fond, la question qui semble tarauder Beinart, à savoir la préservation de la légitimité initiale du sionisme n'est d'aucune importance pratique pour l'objet même de son article. Car l'essentiel est qu'il place au cœur de ses préoccupations les notions d'égalité, de parité entre les deux protagonistes du conflit, les Israéliens juifs et les Palestiniens. On peut adhérer ou être en désaccord avec la perspective d'un État commun évoquée par Beinart, ou encore la juger possible, mais irréaliste dans l'immédiat. Dans tous les cas, on ne peut éluder la question de la nécessaire égalité « en dignité et en droits », comme le dit la Déclaration universelle des droits de l'homme, des Palestiniens avec leurs oppresseurs. En posant ce préalable comme la clé de sortie du conflit, Beinart admet aboutir à une rupture radicale avec l'État d'Israël et sa politique ségrégationniste ; et il demande à ses lecteurs de mener avec lui cette rupture jusqu'au bout.

Ce qui est nécessaire, estime-t-il, c'est de sortir du piège infernal qui bloque toute évolution de la situation. Car, selon lui, l'apparent statu quo actuel mène au pire, c'est-à-dire à l'exacerbation d'une propension israélienne dont l'objectif réel vise une nouvelle « expulsion massive » des Palestiniens. L'annexion envisagée par Israël d'une grande part de la Cisjordanie, écrit-il, « n'est pas le bout du chemin. Elle n'est qu'une station sur la voie qui mène à l'enfer ».

Une loi du retour pour les juifs et les Palestiniens

À partir de là, Beinart propose de promouvoir l'État binational comme l'unique option. D'abord parce qu'une telle perspective, l'idée d'égalité, amène à penser son contenu. Ainsi, à la différence de l'Afrique du Sud de l'après-apartheid, l'égalité des citoyens dans un État commun entre Palestiniens et Israéliens devra non seulement protéger les droits individuels de chacun, mais aussi les droits nationaux des deux populations. Beinart imagine une loi du retour qui, contrairement à l'actuelle existant en Israël au profit des seuls juifs, réunirait tant des juifs que des Palestiniens de la diaspora, comme l'avait imaginé le penseur palestinien Edward Saïd en son temps. Et de conclure : « Depuis des générations, les juifs ont conçu l'État juif comme un tikoun1, une réparation, un moyen de surmonter l'héritage du génocide. Mais cela n'a pas fonctionné. Pour justifier notre oppression des Palestiniens, l'idée de l'État juif a requis que nous voyions en eux des nazis. (…) Le véritable tikoun réside dans l'égalité, dans un foyer juif qui est aussi un foyer palestinien. Ce n'est qu'en aidant les Palestiniens à accéder à la liberté que nous nous libérerons nous-mêmes du poids du génocide ».

Et de rêver, dans un État commun, d'un « musée de la Nakba » qui serait érigé sur le lieu qui abrite le cimetière de Deïr Yassin, lieu symbolique d'un des massacres commis en 1948 par les forces israéliennes. Deir Yassin, village rasé devenu le quartier juif de Kfar Shaoul, n'est situé qu'à 1,5 kilomètre de Yad Vashem, le musée mémoriel de la Shoah.

En développant cette vision, Beinart rejoint celle d'Avraham Burg, cet ancien président du Parlement israélien et de l'Organisation sioniste mondiale qui, après l'échec des négociations de Camp David en juillet 2000 a progressivement évolué vers un abandon des fondements idéologiques sionistes, tout en soutenant l'idée qu'un État juif menait à leur perte les Israéliens juifs, « enfermés dans un ghetto sioniste », cet État instrumentalisant le passé tragique des juifs pour mieux imposer aux Palestiniens un régime d'injustice permanente2.

Beinart rejoint surtout le grand historien anglo-américain Tony Judt qui, en 2003, avait créé une polémique retentissante aux États-Unis en s'interrogeant sur la possibilité d'un État unique commun aux Israéliens juifs et aux Palestiniens, c'est-à-dire d'un avenir où il n'y aurait plus de place pour un État juif3. En réservant une série de droits à ses seuls citoyens juifs, l'idée même d'un État juif, jugeait-il, était « ancrée dans un autre temps », celui du nationalisme ethniciste. Dès lors, la société israélienne ne pouvait que s'enfoncer dans un enfermement criminel dénué d'avenir. En conclusion, Israël « est devenu aujourd'hui mauvais pour les juifs ».

« Sa position soutient une campagne antisémite »

Il y a dix-sept ans, Judt avait fait l'objet d'une campagne virulente de la part des institutions juives américaines, visant à rendre sa parole illégitime. Malgré le soutien de la New York Review of Books, il s'était retrouvé très isolé. Aujourd'hui, les articles de Peter Beinart font, au sein de la communauté juive et en dehors, l'objet d'un accueil très différent. De ce point de vue, ils sont symptomatiques de l'évolution en cours aux États-Unis.

En Israël, les articles de Beinart ont dans l'ensemble été ignorés (et en France beaucoup plus encore). Dans le quotidien Haaretz, Gideon Levy, lui-même partisan d'un État binational, a applaudi chaleureusement : enfin, écrit-il « Beinart a vu la lumière »4. Son confrère Anshel Pfeffer, à l'inverse, récuse la « réalité pratique » de sa vision, tant pour les Israéliens juifs que pour les Palestiniens. Beinart, juge-t-il, ne vit pas là où les choses se passent, mais dans un milieu d'intellectuels palestiniens et israéliens émigrés aux États-Unis5. Dans Yedioth Aharonoth, le principal quotidien israélien, Dror Yemini écrit : « Refuser aux juifs le droit à détenir un foyer national est de l'antisémitisme. Beinart n'est pas antisémite. Ses intentions sont différentes, mais sa position soutient une campagne antisémite ». Du classique…

Aux États-Unis, en revanche, les articles ont été énormément commentés, générant des réactions souvent prévisibles. Alan Dershowitz, l'« avocat » compulsif d'Israël en toutes circonstances, a évidemment évoqué une « solution finale à la Beinart ». Mais dans un tweet, l'ancien conseiller à la sécurité nationale de Barack Obama, Ben Rhodes, a loué son « courage » et sa « réflexion » (@brhodes, 8 juillet). Et Rob Eshman, l'éditeur de The Forward, le site quotidien juif de New York, a abondé le lendemain : « Peter Beinart décrit la réalité, que cela nous plaise ou pas ».

« Le statu quo est inacceptable »

Dans le Los Angeles Times, l'éditorialiste Nicholas Goldberg donne une clé de lecture des multiples réactions enregistrées : « Certains diront que Beinart trahit le sionisme et met en danger les juifs. D'autres qu'il propose la seule alternative morale, moderne et égalitaire à un siècle de nationalismes faillis. Beaucoup préféreront relancer l'option des deux États. Je fais partie de cette dernière catégorie. Mais le changement d'état d'esprit de Beinart, quoique provocant, est stimulant. Il nous rappelle que le statu quo est inacceptable ».

Cette réaction est symptomatique du changement d'ère auquel on assiste aux États-Unis. Contrairement au torrent d'injures qu'a subi Judt il y a dix-sept ans, l'idée d'une vie entre juifs et Palestiniens dans un État qui leur serait commun est admise par beaucoup comme légitime. Certes, sur ce point, Pfeffer a raison : cela est sans doute plus vrai dans les milieux académiques que chez les politiciens, de même que les soutiens au boycott d'Israël sont plus répandus sur les campus américains qu'ailleurs. Mais, jusqu'à nouvel ordre, c'est bien dans ces milieux-là que naissent généralement les idées nouvelles. Et la légitimité des idées professées par Beinart dit quelque chose du procès en délégitimation qui touche désormais l'État d'Israël aux États-Unis dans des cercles qui ne cessent de s'élargir — en premier lieu au cœur même du judaïsme américain.


1Le terme tikoun, d'origine biblique, signifie « réparation ».

2Avraham Burg, Vaincre Hitler. Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard, 2008.

3« Israel, the Alternative », The New York Review of Books, 23 octobre 2003. Traduit en français sous le titre « Israël : l'alternative » dans Le Débat, no. 128, 1er trimestre 2004.

4Gideon Levy : « Peter Beinart's Great Change », Haareetz, 11 juillet 2020.

5Anshel Pfeffer, « Peter Beinart's One State solution sounds so perfect it's practically utopian », Haaretz, 8 juillet 2020.

BHL en Libye, le retour raté

Par Patrick Haimzadeh

Samedi 25 juillet 2020, Bernard-Henri Lévy a tenté un « retour » en Libye. Ce fut aussi bref que raté. Arrivé le matin même en jet privé à l'aéroport de Misrata, il a dû écourter son voyage et repartir dans la soirée. Qu'était-il venu faire ? Révélations sur les déconvenues d'un déplacement dont on ignore les motifs exacts.

Au cas où certains auraient raté le premier épisode des aventures de Bernard-Henry Lévy en Libye en 2011, le « nouveau philosophe » a décidé d'offrir un nouvel opus de ses pérégrinations auto-promotionnelles en zone de guerre. Celui qui se targue d'avoir œuvré pour la liberté et la démocratie en Libye et d'avoir convaincu Nicolas Sarkozy d'intervenir militairement pour protéger le peuple libyen est en effet revenu dans ce pays ce samedi 25 Juillet .

Dans l'ouvrage relatant ses aventures de 2011, La Guerre sans l'aimer – Journal d'un écrivain au cœur du printemps libyen, Lévy décrivait en détail ses deux voyages clandestins de 2011 en Libye, par la route en février 2011 puis par bateau quelques semaines plus tard. Sa dernière apparition mémorable dans le pays, le 15 septembre de la même année, aux côtés de Nicolas Sarkozy et du premier ministre britannique David Cameron, venus célébrer la victoire contre le régime de Mouammar Kadhafi, avait été pour lui une apothéose grandiose. L'écrivain, qui se rêvait en Lawrence d'Arabie avait-il alors en tête ces images de Lawrence accompagnant le général Allenby lors de son entrée victorieuse dans Jérusalem le 11 Décembre 1917 ? Toujours est-il que sur la vidéo de l'évènement, on y voit BHL tentant par tous les moyens d'être visible sur la photo de groupe, revenant dans le champ à plusieurs reprises avant d'en être écarté à chaque fois par les services du protocole.

Cette fois-ci, notre « écrivain qui n'aime pas la guerre » a opté pour un mode de transport plus rapide et moins « littéraire » et s'est posé à bord d'un jet privé sur l'aéroport de Misrata. Mais qu'allait faire cette fois en Libye cet éminent défenseur des droits des peuples, qui n'a eu un mot pour critiquer le soutien de Paris à la guerre déclenchée il y a plus d'un an par le maréchal Khalifa Haftar ? Une nouvelle mission de bons offices au service de son ami Emmanuel Macron, comme il l'aurait dit à certains de ses interlocuteurs libyens ? Un reportage journalistique ? Mystère.

Le même mystère demeure sur la procédure d'invitation de BHL en Libye. Le maire de Misrata affirme n'avoir pas été informé de cette visite et, plus grave encore, le conseil présidentiel et le gouvernement d'accord national de Tripoli affirment n'avoir jamais validé ce séjour. BHL aurait-il piétiné la souveraineté du jeune État libyen et pensé qu'il pouvait s'affranchir des procédures réglementaires auxquelles sont astreints tous les visiteurs étrangers, à commencer par l'obtention d'un visa ?

Une promenade en voiture blindée

À son programme prévu initialement pour durer deux jours figuraient des entretiens avec des chefs de groupes armés de Misrata et un petit circuit dans les villes de Tarhuna (récemment libérée des troupes pro-Haftar) et d'Al-Khums le samedi 25 Juillet, ainsi qu'un entretien le lendemain avec le ministre de l'Intérieur Fathi Bachagha, originaire lui-même de Misrata. Les choses ne se sont hélas pas passées comme prévu pour notre écrivain journaliste. Bien qu'organisée par de riches et influents hommes d'affaires de Misrata, la visite de BHL s'est donc limitée à une promenade en voiture blindée.

Les acteurs militaires de Misrata qui devaient le rencontrer ont décliné, les autorités locales d'Al-Khums ont refusé de le rencontrer et le convoi de BHL a été bloqué à l'entrée de la ville de Tarhuna par des unités locales et des forces du gouvernement d'accord national. Des coups de feu ont été tirés en l'air pour preuve de leur détermination à lui interdire l'accès à la ville, et notre valeureux écrivain en a été bon pour rester à l'abri dans sa voiture blindée avec pour lot de consolation une halte photo sur la route du retour, devant ce qui apparaît comme des excavations de tombes collectives. Juste le temps ensuite de rentrer à Misrata et embarquer dans son jet privé pour quitter la Libye dans la soirée.

Si l'objectif de la visite de BHL était de redorer le blason de la France dans l'Ouest libyen après son soutien au maréchal Haftar, c'est un fiasco complet. Quant au reportage, outre les photos de BHL débarquant à l'aéroport de Misrata et celles devant des tas de terre supposés être des tombes collectives, il sera difficile de publier autre chose que des photos volées de l'intérieur de sa voiture blindée ou le récit haletant de la « fusillade » de Tarhuna. Nul doute que notre écrivain saura tourner à son avantage cette mascarade. Ses relais dans les nombreux médias français lui permettront de raconter ses nouvelles aventures libyennes. On imagine son récit ponctué de la bande-son de « l'embuscade » que lui auront tendue des groupes « d'islamistes » ou de bandits, forcément ennemis de la liberté et de la démocratie.

En attendant, la dernière escapade libyenne de BHL a déjà eu des conséquences sérieuses en Libye. Accusé d'avoir été impliqué dans la préparation de cette visite sans en avoir informé le conseil présidentiel, le ministre de l'Intérieur Fathi Bachagha est la cible de nombreuses attaques et critiques. À Misrata même, cette affaire a également suscité des tensions, aggravant des lignes de fracture et des clivages existants. Si BHL se targue de ne pas aimer la guerre, force est de constater qu'il s'y complaît. Quant au peuple libyen et à sa souveraineté, ils sont pour notre écrivain aux discours grandiloquents les derniers de ses soucis.

ME

Algérie, mon amour contrarié

Par Rafik Chekkat

Le documentaire de Mustapha Kessous a déclenché des torrents de réactions passionnées, en Algérie comme en France. Au delà des polémiques, « Algérie mon amour » soulève la question du regard que l'on pose sur la société algérienne et de la manière dont on met en image un mouvement tel que le Hirak, présenté ici de façon discutable. Les nombreuses réactions interrogent aussi sur le sens du genre documentaire, sujet à interprétations. Décryptage d'un objet télévisuel controversé.

« Je m'honore d'être un conservateur et je ne rêve pas d'un pays libéré qui serait la réplique de celui qui justement l'enferma dans son ombre en le condamnant à végéter, privé de ses structures, de ses traditions, de ses formes élaborées de sensibilité, de sa manière de croire en Dieu et de ses façons de réagir aux grands thèmes éternels. »

Rédigées à la veille de l'indépendance par le poète Malek Haddad alors en exil en France, ces lignes, tirées de l'essai Les Zéros tournent en rond1, annoncent de façon prémonitoire une part des conflits qui n'en finissent pas de se nouer en Algérie depuis 1962 : la condition des femmes et l'infamant Code de la famille, le problème linguistique, la mise sous tutelle étatique de l'islam, l'étouffant contrôle social et l'articulation complexe entre les sphères individuelle et collective, entre liberté et solidarité…

Ces questions s'ajoutent évidemment à celles des choix économiques opérés dans le pays, au contexte international, etc. Elles demeurent en souffrance faute d'un espace public démocratique capable de les recevoir. C'est parce qu'il pointe, de façon certes caricaturale, tous ces blocages, que le documentaire Algérie mon amour diffusé le 25 mai 2020 sur France 5 a suscité tant de réactions des deux côtés de la Méditerranée. Analyse d'un objet télévisuel qui a fait grand bruit.

Exilé.es de l'intérieur

Edward Saïd insistait inlassablement sur ce point : on ne peut vraiment connaître un auteur qu'en le lisant dans sa propre langue, qu'en entrant directement en contact avec la langue dans laquelle il a pensé et rédigé son œuvre. Il en va tout autant des mouvements sociaux, en particulier d'un soulèvement spontané et populaire comme celui du Hirak, dont on ne peut saisir la spécificité, le génie intime, qu'avec la langue dans laquelle le soulèvement s'énonce et énonce les possibles qu'il entrevoit.

Dès les premiers rassemblements de février 2019, le Hirak algérien s'est montré créatif, usant de multiples registres (chants, slogans, pancartes humoristiques, dessins…), et mélangeant allègrement les langues (l'arabe dialectal, le kabyle, l'arabe littéral et le français). Les nombreuses images des défilés que montre le documentaire témoignent d'ailleurs d'une présence significative du français, attestant que cette langue, « qu'on le veuille ou non, qu'on l'admette ou non, fait partie intégrante du patrimoine national » des Algérien.nes, comme l'a écrit Malek Haddad dans l'essai précité.

Mais en faisant le choix quasi-exclusif du français dans ses interviews, le réalisateur met ses cinq personnages (Anis, Athmane, Hania, Mehdi et Sonia) en situation d'exil intérieur. Si le procédé n'a rien d'étonnant (il s'agit après tout, relève Meryem Belkaïd, d'un « documentaire français, en français pour les Français »), le manque de spontanéité et l'inhibition qu'il produit sont patents, et se remarquent encore davantage dans les échanges des protagonistes avec leur entourage. Ainsi Sofiane, présenté comme un militant indépendantiste kabyle, doit-il raconter le calvaire de son arrestation et des violences qu'il a subies par les autorités dans un français si approximatif que le réalisateur a jugé nécessaire de le sous-titrer.

Pourquoi ne pas avoir recueilli une parole si importante en kabyle ? Pourquoi le réalisateur n'a-t-il pas laissé ses intervenant.es raconter en dialectal (qu'il soit kabyle ou arabe), ce qu'ils éprouvent en dialectal ? En opérant une telle coupure avec la langue maternelle, celle dans laquelle les protagonistes ressentent et pensent, celle dans laquelle s'enracinent les processus essentiels d'apprentissage et de socialisation, le réalisateur commet une grossière erreur. C'est non seulement une mise à distance de ses personnages, mais aussi des spectateurs algériens (berbérophones et arabophones). Cette langue de l'exil est aussi l'exil des spectateurs, pouvons-nous dire à nouveau avec Malek Haddad.

Le Hirak comme simple décor

Algérie mon amour nous met aux prises avec un autre procédé tout aussi discutable : le décalage qui existe entre les nombreuses et enthousiasmantes images des foules de manifestant.es et le choix du réalisateur de ne retenir à titre principal que les considérations des protagonistes sur l'intime, les relations amoureuses et le poids des traditions dans le pays. Les séquences des défilés font ainsi entendre des revendications qui visent le pouvoir tandis que les témoignages des cinq dirigent pour l'essentiel leurs griefs vers la société algérienne.

Le déséquilibre est tel que le Hirak finit par n'avoir qu'une valeur ornementale dans un film dont le propos est ailleurs. Ce ne sont pas les scènes jugées par certain.es comme transgressives qui sont ici visées, mais le fait que les contestations soient reléguées au rang d'illustration, voire de produit d'appel. Car une fois l'effet d'annonce sur le Hirak dissipé, le film ne tient pas sa promesse et des spectateurs ont pu à juste titre se sentir floués par ce qui apparaît comme un procédé de détournement.

L'opposition entre la politique et les mœurs est toutefois purement formelle. Une dichotomie tout aussi stérile est entretenue en France par certains courants politiques entre le social (jugé noble), et le sociétal (qui ne servirait qu'à masquer les vrais problèmes). Quand le racisme se traduit pour les personnes qui le subissent par un taux de chômage plus élevé et une plus grande difficulté à se loger, pouvons-nous affirmer qu'il ne s'agit que de « questions sociétales » ? Il en va tout autant du patriarcat qui structure en profondeur les sociétés algérienne et française, dans des modalités à la fois identiques et distinctes.

La volonté de Mustapha Kessous de faire un film centré sur la question des relations amoureuses et des difficultés qu'elles impliquent dans une société algérienne où la « pudeur » est érigée en instrument coercitif contre les femmes, aurait très bien pu se justifier. À condition de l'énoncer clairement, comme a pu le faire Mohamed Lakhdar Tati avec Fais soin de toi, documentaire qui explore avec finesse, tendresse et humour le rapport tumultueux à l'amour qu'entretiennent les Algérien.nes, femmes et hommes, jeunes et plus âgé.e.s, citadins et ruraux.

Le faux débat du manque de représentativité

Le film de Tati et sa galerie de personnages nous renvoie à l'un des griefs fait selon nous à tort au documentaire de Kessous : son supposé manque de représentativité. Que peut bien signifier la notion de représentativité à l'intérieur d'un cadre, celui du cinéma documentaire ? Le documentaire n'est pas un reportage – qui devrait tendre vers une certaine forme d'objectivité – le documentaire est une œuvre de création et, en ce sens, le réalisateur a le pouvoir exorbitant de décider ce qui représentera le mieux son propos. Les représentations qui nous sont montrées sont avant tout celles du cinéaste, de sa boîte de production, de la chaîne diffuseuse.

Comme l'ont justement fait remarquer Louise Spence et Robert Stam dans une étude fouillée parue dans la revue Screen en 1983 (Colonialism, Racism and Representation), la remise en cause de la « plausibilité » narrative ou du manque de précision de telle ou telle œuvre, l'attention portée sur le réalisme, ont souvent trahi une foi excessive dans la possibilité de coller à la réalité de l'art en général, et du cinéma en particulier. Nous perdons ainsi de vue que les films, y compris documentaires, sont des constructions, des fabrications, des représentations.

Le choix de donner la parole à cinq jeunes francophones diplômés peut être critiqué, mais il n'est pas fortuit. D'un point de vue symbolique, la jeunesse est perçue comme étant la population par qui le changement arrive. C'est à elle que reviendrait la tâche de dépasser les blocages de la vieille société traditionnelle pour la renverser. Le désarroi d'une jeunesse arabe « occidentalisée », éprise de liberté, est un thème récurrent du journalisme en Europe et du cinéma néo-orientaliste (documentaires et fictions confondus).

Voilà pourquoi les chantages et formules incantatoires sur l'islam, le patriotisme et le néo-impérialisme suscités par Algérie mon amour, finissent par renforcer les défauts mêmes du film : reconduire la polarisation débilitante de la scène politique algérienne entre « modernes laïques » et « conservateurs religieux », « libéraux occidentalisés » et « véritables patriotes ». Autant de simplifications qui consolident un manichéisme au service du statu quo en Algérie.

Le départ comme seule issue

Disqualifier le film de Mustapha Kessous au motif que ce dernier ne vivrait pas en Algérie est pour le moins douteux. On le sait, la diaspora algérienne installée en France ou ailleurs fait pleinement partie de la réalité du pays. Aucune critique de ce type n'a été émise à l'encontre des membres de l'équipe championne d'Afrique de football qui sont nés en France, ou d'autres cinéastes qui font des films de qualité sur l'Algérie depuis l'Europe où elles et ils sont installé.es.

La déception vis-à-vis d'Algérie mon amour vient plutôt du fait que Mustapha Kessous plaque sur la société algérienne une grille d'interprétation terriblement convenue que l'on peut qualifier de « séculariste ». Dans ce discours devenu dominant en Europe et qu'a su si bien analyser Talal Asad2, le processus de sécularisation est jugé essentiel au projet de modernité, projet érigé en stade suprême vers lequel toute société devrait tendre pour réaliser pleinement la liberté et l'autonomie individuelles. Et tant pis si cela conduit à tordre certains faits et à évacuer toute complexité.

La « décennie noire » en Algérie est ainsi décrite de manière lapidaire dans le film comme « une guerre contre le terrorisme islamiste ». C'est pourtant à peu de choses près le même régime prévaricateur qui était en place dans les années 1990 et contre lequel manifestent aujourd'hui les Algérien.nes. Les enjeux proprement économiques, la manière dont s'organise l'économie de prédation autour notamment de la captation de la rente pétrolière, le soutien des chancelleries européennes, tous ces sujets et d'autres encore sont évacués au profit de ce qui s'est imposé dans les médias français comme un prêt-à-penser sur l'Algérie : une population prise en étau entre le pouvoir militaire et les islamistes. Un lieu commun politique qui place le film dans une véritable impasse.

À l'instar d'un Mohamed Hamidi avec Né quelque part (pour ne prendre qu'un exemple parmi d'autres), Mustapha Kessous traite l'Algérie quasi exclusivement sous l'angle du manque : manque d'intimité, de tolérance, de liberté, de mixité, de légalité, de structures, etc. L'Algérie serait en quelque sorte une France à laquelle il manquerait tout et qui n'existerait qu'en tant que version mutilée de l'ancienne puissance occupante.

Au lieu d'affronter les défis que doit relever le Hirak après un an de manifestations continues et un durcissement de la répression, Mustapha Kessous refuse l'obstacle : pour lui, la seule issue est dans l'exil. Il lui semble ainsi plus facile d'imaginer un départ de l'Algérie vers la France que la fin du régime. En équitation, on appelle cela une dérobade.


1Publié chez François Maspero en 1961.

2Voir notamment Formations of the Secular, Christianity, Islam, Modernity, Stanford University Press, 2003

Maroc. Sous le Covid-19, la lancinante question sociale

Par Anis Chérif-Alami

Le Maroc qui a été cité en exemple pour sa réaction forte face à la crise du Covid-19 vient de décider de reconfiner, à partir du 27 juillet, d'importantes villes du pays. Outre les dispositifs sécuritaires et sanitaires déployés, une série de programmes d'aide sociale ont été lancés. Depuis près de vingt ans, le royaume réforme son système de protection sociale, mais ces réformes sont plus sur le papier que réelles.

En 2002, la loi 65-00 instaure au Maroc le principe d'une couverture médicale de base, qui n'existait pas jusqu'alors. Elle crée une Assurance maladie obligatoire (AMO) pour les salariés inscrits à la Caisse nationale de la sécurité sociale (CNSS), mais elle prévoit aussi un régime d'assurance médicale pour les économiquement démunis (RAMED). Cependant la mise en vigueur de ces dispositifs prendra du temps, à l'instar du RAMED qui n'est généralisé à l'ensemble des établissements de santé publique du Royaume qu'en 2012. C'est sur cette durée de vingt ans que s'est opérée et que continue de s'effectuer la fabrique de nouvelles catégories juridiques d'ayants droit, dont les contours varient et restent l'enjeu de luttes et de débats. La crise actuelle du Covid-19 permet de mesurer les effets de ces mesures.

Droits formels et droits vécus

L'enquête que j'ai récemment conduite1 auprès de bénéficiaires de ces différents dispositifs d'aide permet d'affirmer qu'ils sont souvent jugés insuffisants ou inaccessibles, en dépit des mesures socio-économiques exceptionnelles prises à l'heure du Covid-19 en faveur des « démunis ». Les expressions du mécontentement restent nombreuses et vives. Elles révèlent l'écart entre les droits sociaux formels et les droits sociaux vécus et, en creux, le caractère éminemment politique de la question sociale au Maroc.

Jusqu'à la mise en application du RAMED pour les personnes « démunies » (en l'occurrence les ménages qui vivent avec moins de 5 650 dirhams (521 euros) par personne et par an), qui garantit la gratuité des soins de santé en milieux hospitaliers, les politiques sociales au Maroc fonctionnaient essentiellement selon un mode assurantiel, où seul le salariat et une activité de travail déclarée sont véritablement protecteurs. La loi 65-00 change les choses avec un processus de protection sanitaire de tout un pan de la population qui ne bénéficiait d'aucune couverture médicale : 11 millions de bénéficiaires du RAMED en 2017 contre 9 millions de bénéficiaires de l'AMO, relevant de la CNSS, la même année.

Si le RAMED s'inspire des techniques économétriques de ciblage direct des ménages promues et élaborées dans les années 1990 par les bailleurs de fonds du système de l'ONU (FMI et Banque Mondiale)2, ce « ciblage » est en fait très étendu (un tiers de la population marocaine) et constitue par là un programme social de très grande ampleur. S'observe ainsi un changement de paradigme qui reformule les principes mêmes de la solidarité, et brouille des distinctions qui semblaient pourtant fonder les politiques antérieures, en particulier, celles qui séparaient le monde du « salariat » de celui du « travail informel ».

Un Fonds pour les personnes les plus pauvres

Afin de « servir les citoyens ayant perdu leur revenu suite aux contraintes imposées par le confinement », un fonds spécial de gestion de la pandémie du Covid-19 a été créé le 17 mars 2020. Il a visé en priorité les populations pauvres les plus frappées par la crise. Ce fonds s'élève à environ 34 milliards de dirhams, soit trois milliards d'euros. Ses sources sont diverses : les donations institutionnelles publiques s'élèvent à peu près à 29 milliards de dirhams, et celles des sociétés privées réunissent environ 4 milliards de dirhams.

Ce fonds a été utilisé d'abord pour compenser provisoirement les pertes de revenus liées au Covid-19, le montant des transferts variant en fonction du statut des bénéficiaires. La CNSS indemnise ses assurés salariés à hauteur de 2 000 dirhams (environ 183 euros) par personne et par mois, d'avril à juin 2020. Les RAMEDistes – qui postulent soit en remettant un formulaire et une série de documents aux administrations locales les plus proches de leur lieu de résidence, les Caidats ou les Pachaliks, soit en ligne - reçoivent depuis le mois d'avril des aides selon la taille du ménage et le nombre d'enfants. Ils représentent 3,4 millions de ménages.

Enfin, le cas des « autres » citoyens et « ménages » a été longuement discuté. Ils bénéficient depuis le 23 avril 2020 des mêmes aides sociales que les RAMEDistes. Alors que ces derniers avaient attendu plus de dix ans pour bénéficier de l'assurance médicale de base, la crise du COVID-19 et le contexte d'urgence sanitaire ont eu un effet d'accélérateur, et leur ont permis comme aux non RAMEDistes de recevoir ces transferts directs d'argent après seulement quelques semaines d'attente. Par ailleurs, l'utilisation du terme générique de « ménages » traduit une nouvelle dynamique de généralisation de l'aide sociale, ou en tout cas une forte extension de son ciblage.

Parallèlement, la crise du Covid-19 a aussi révélé que le déploiement très tardif et dans l'urgence de ces nouveaux dispositifs d'aide sociale ne suffisaient pas à améliorer réellement le sort de nombreux Marocains et Marocaines qui continuent de vivre dans des situations de forte précarité et de vulnérabilité sociale.

Du fric pour Mawazin, mais pas pour les hôpitaux ?

La généralisation du RAMED en 2012 a entraîné une explosion de la demande et une pression considérable sur les hôpitaux publics, incapables de l'absorber. S'en est suivie une série d'effets pervers, et notamment des coûts supplémentaires à la charge des patients. Plusieurs médecins que j'ai interrogés se sont plaints du fait que la filière de soins ne soit pas rigoureusement respectée. Le RAMED prévoit que le patient se rende d'abord dans le centre de santé public le plus proche, dont le nom est inscrit sur sa carte de bénéficiaire. Mais bien souvent, ces centres de proximité affirment ne pas disposer du matériel nécessaire à sa prise en charge. Il est ainsi redirigé vers un centre hospitalier plus grand, plus éloigné aussi, tels que les centres hospitaliers universitaires (CHU) des grandes villes. Le patient doit alors s'acquitter de frais de transports, et prévoir le paiement d'une chambre d'hôtel, s'il n'a pas de proches susceptibles de l'accueillir dans la ville où il se rendrait.

Les patients RAMEDistes interrogés se plaignent aussi souvent du manque de matériel et de personnel dans les centres hospitaliers publics, même les plus importants. L'un d'entre eux s'indigne du fait que le CHU d'Ibn Rochd de Casablanca ne dispose que d'une seul IRM, « en panne une fois sur trois », ajoute-t-il. Ils se plaignent enfin de la longueur des files d'attente, réelles ou virtuelles, qui sont souvent perçues comme empreintes d'une forme de cruauté :

Tout ce qui nous reste, c'est d'attendre d'être dix fois enterrés avant d'obtenir un rendez-vous pour une urgence. C'est ce qui est arrivé au père d'un de mes amis. Il était très malade, il est parti aux urgences. Ils lui ont dit de revenir dans trois semaines. Il est mort entre temps… L'hôpital nous a confirmé l'obtention de son rendez-vous alors qu'il était déjà mort3.

Les écarts dans les possibilités d'activation des droits sociaux sont perçus comme insupportables et inacceptables par de nombreux enquêtés RAMEDistes :

Il y a du pognon dans ce pays, tout le monde le sait. Ils [le personnel de l'hôpital Ibn Rochd] nous disent que l'IRM est en panne et qu'il faudra quelques semaines pour le réparer, en attendant la pièce de rechange, et ils ne s'étonnent même plus qu'un des plus grands hôpitaux du Maroc (NDR : un CHU qui plus est, censé être mieux équipé qu'un centre hospitalier ordinaire) n'ait qu'un seul IRM. (…) Le pays préfère dépenser du fric pour Mawazin4 et pour Shakira (...)5.

Un problème avant tout politique

Depuis vingt ans, les gouvernements successifs se sont engagés dans des réformes visant à étendre la couverture sociale à la population, mais cela ne s'est pas fait sans difficultés, puisque les personnes non couvertes restent très nombreuses, ni sans problèmes de fonds, à cause de la question du financement du RAMED. Les personnes censées être couvertes au niveau sanitaire ne bénéficient pas encore complètement de leurs droits sociaux comme le prévoyait la loi de 2002, et la vulnérabilité de nombreux groupes dit « couverts » médicalement persiste, ainsi que leur frustration. Le Covid-19, comme on l'a noté plus haut, a certes accéléré le train des réformes sociales, mais il a aussi mis en lumière de nombreux problèmes sociaux et politiques qui préexistaient à l'épidémie.

Auparavant comme aujourd'hui, le problème de la réforme du RAMED est souvent réduit à une question technique. Ses dysfonctionnements ont par exemple souvent été assimilés à des erreurs de « ciblage » (les administrations n'auraient pas ciblé « les vrais pauvres »), mais ils n'ont presque jamais été rapportés aux choix politiques des gouvernements successifs de ne pas modifier les modes de financement du RAMED, dont l'insuffisance est notoire : la participation financière des régions et des provinces – et non pas uniquement des communes – pourrait constituer une nouvelle source de revenus pour l'application du dispositif en question. Les discours sur les problèmes de ciblage au Maroc ont foisonné précisément parce qu'ils permettaient aux dirigeants politiques d'échapper à leurs responsabilités, pour reporter la faute notamment sur les administrations.

Or, cette explication technique ne semble plus tenable. Le sous-financement ancien et connu du secteur de la santé publique (sous la barre des 6 % du budget général de l'État depuis l'Indépendance, alors que l'OMS recommande un taux minimal de 9 %), confronté à la mobilisation par l'État de plus de 34 milliards de dirhams (3 milliards d'euros) en un temps record au moment de l'épidémie, corroborent le fait qu'il revient aux décideurs politiques de faire les choix qui répondront aux besoins et aux demandes impérieux des citoyens.

Les entretiens cités plus hauts révèlent que sous certains motifs qui pourraient sembler triviaux et anodins - à l'instar de la perception du manque de matériel médical à l'hôpital par cet enquêté, qu'il confronte au coût du festival Mawazin – pointent des frustrations et des mécontentements qui mettent en lumière le caractère éminemment politique de la question sociale au Maroc.

En somme, des droits sociaux formels aux droits vécus, la frontière reste béante, en dépit des mesures sociales exceptionnelles mises en œuvre par le pouvoir. À l'intérieur de cette béance, de nombreux Marocains et Marocaines poursuivent leurs vies, dans des situations de fortes précarité, tout en espérant un changement. L'éventualité d'une politisation forte des citoyens et citoyennes autour de questions sociales, c'est-à-dire d'un « débordement du social »6, suscite la crainte des dirigeants qui combinent alors des dispositifs sécuritaires musclés et des mécanismes d'aides sociales cruciaux mais encore fragiles. Le Maroc - qui reconfine à partir du 27 juillet plusieurs de ses grandes villes - se situe encore à l'orée de ce défi social.


1Mon enquête s'est déroulée à Casablanca entre le 20 avril et le 3 juin 2020. Elle consistait pour l'essentiel dans la réalisation d'entretiens avec des membres des personnels soignants de l'hôpital Ibn Rochd de Casablanca et leurs patients (neuf entretiens). Outre la lecture de la presse et de la littérature sur la question sociale au Maroc, j'ai effectué une dizaine d'entretiens avec des chercheurs, économistes et sociologues spécialistes de la protection sociale au Maroc, et notamment du RAMED.

2Rapahël Cottin, « Le ciblage direct des ménages est-il possible pour les politiques de santé ? Le cas du RAMED au Maroc », Mondes en développement, vol. 187, no. 3, 2019, pp. 29-50.

3Entretien avec Hamid (les noms ont été modifiés), un accompagnant originaire du quartier d'Oulfa, à Casablanca. Ses deux parents sont ramédistes et souffrants. Il se rend avec eux environ trois fois par mois au CHU d'Ibn Rochd, situé dans le centre ville de Casablanca.

4Il s'agit du plus grand festival de musique d'Afrique, son coût fait régulièrement polémique au Maroc

5Ibidem.

6Myriam Catusse, Blandine Destremau, Eric Verdier, « L'État face aux débordements du social au Maghreb. Formation, travail, protection », Karthala, 2010.

Les fonds souverains du Golfe changent de cap

Par Sebastian Castelier

Entités multifacettes, les fonds souverains font fructifier les excédents budgétaires des États du Golfe sur les places boursières internationales. Mais la volatilité des cours du pétrole, le taux d'endettement croissant et les effets de la crise du Covid-19 sur les économies de la région devraient réorienter les investissements sur les entreprises nationales.

Grâce à l'exploitation de gisements gaziers et pétroliers parmi les plus importants du globe, les pays de la péninsule Arabique ont amassé en quelques décennies 2 000 milliards de dollars (1 747 milliards d'euros) d'actifs financiers investis par le biais de fonds souverains, notamment en Europe et aux États-Unis. Ces structures étatiques gèrent ces « trésors de guerre » afin de lisser les fluctuations des prix du baril et de façonner des économies moins dépendantes de la rente que procure l'or noir. « Ces fonds existent pour transformer une ressource naturelle limitée en une ressource financière renouvelable pour les populations du Golfe », commente Victoria Barbary, directrice de la stratégie au Forum international des fonds souverains.

Lorsque les indices boursiers américains s'effondrent de plus de 30 % début 2020, déstabilisés par le Covid-19 et la mise à l'arrêt de l'économie mondiale, le fonds souverain saoudien y voit une occasion de diversifier son portefeuille. En quelques semaines, le Public Investment Fund (PIF) déploie 8 milliards de dollars (7 milliards d'euros) sur les marchés boursiers outre-Atlantique et acquiert des actions de multinationales comme Boeing, Facebook, Disney, Marriott, Starbucks, Bank of America ou Pfizer.

La structure, dotée d'un capital de 360 milliards de dollars (314 milliards d'euros), examine « toutes les possibilités », affirme son gouverneur, Yassir Al-Rumayyan. « Ils achètent à des prix extrêmement bas des sociétés qui sont solides dans des industries qui sont solides elles-mêmes », commente Quentin de Pimodan, expert de l'Arabie saoudite au Research Institute for European and American Studies (Rieas). La stratégie imite celle du fonds souverain qatari, le Qatar Investment Authority, qui avait saisi l'occasion de la crise financière de 2008-2009 pour investir, entre autres, dans le Crédit suisse, la Barclays, Volkswagen et Porsche. Durant la crise actuelle, le fonds se concentre sur ses activités internationales, annonce le ministre des finances de l'émirat.

Certains investissements posent pourtant question. À l'heure où l'Arabie saoudite promet de réduire sa dépendance aux revenus du pétrole, le fonds souverain investit dans les géants de l'or noir. Diversifier l'économie locale n'est pas forcément incompatible avec des actions opportunistes en bourse, rétorque Quentin de Pimodan. « Ils ont une expertise sur les marchés pétroliers qu'il serait trop facile de virer d'un revers de la main », rappelle-t-il.

La critique se gausse également de l'acquisition de 8 % du capital du premier opérateur mondial de croisières, Carnival. Une société où la consommation d'alcool, interdite dans le royaume, est partie intégrante du modèle économique. En dépit du double discours, l'investissement est une carte pour attirer l'attention du croisiériste sur la destination Arabie saoudite au moment où le pays souhaite développer le secteur touristique. Pour s'éviter d'apparaître en première ligne médiatique, le PIF pourrait mettre ses capitaux à la disposition d'autres investisseurs, se muant en fonds de fonds, suggère Quentin de Pimodan. « C'est plus conservateur, mais c'est peut-être plus le rôle d'un fonds souverain », commente l'expert.

Déployer les capitaux localement

Localement, l'exposition du patrimoine national à la volatilité des marchés boursiers sonne comme une provocation aux yeux d'une population saoudienne encore interloquée par le triplement de la taxe sur la valeur ajoutée annoncée pour participer à financer un déficit budgétaire estimé trois fois supérieur à celui de 2019. Une méfiance renforcée par le revers essuyé par le PIF avec un investissement dans le Vision Funds du Japonais SoftBank. « Il peut être difficile de justifier l'investissement dans des sociétés à l'étranger lorsque des entreprises locales jusque-là florissantes manquent de liquidités, que l'économie se contracte et que les pertes d'emplois s'accumulent », commente le gérant d'un fonds d'investissement établi dans la région. Frappé par la pandémie et un vent de panique sur les marchés pétroliers, l'économie saoudienne est moribonde. Le produit intérieur brut (PIB) est en ligne pour connaître sa plus forte contraction depuis deux décennies et Oxford Economics estime que 1,7 million de personnes pourraient perdre leur emploi d'ici la fin de l'année.

Si le modèle économique des fonds souverains du Golfe est relativement stable, celui sur lequel les États qui les détiennent sont bâtis vacille depuis la chute vertigineuse des prix de l'or noir en 2014. Se pose alors la question de transformer ses outils de placements financiers en véhicules de croissance économique. Les fonds souverains « pourraient jouer le rôle d'instruments de diversification [économique] pour les gouvernements de la région », note Nasser Saidi lors d'une conférence en ligne organisée par l'Institut d'étude des États arabes du Golfe à Washington. Ancien ministre de l'économie du Liban, il suggère d'injecter ces capitaux dans les économies locales en vue de soutenir et financer l'innovation, les industries, introduire de nouvelles technologies et aider à une meilleure numérisation de la société pour préparer « l'après-pétrole ».

Une approche que le Fonds monétaire international (FMI) recommande. Interviewé par Orient XXI, l'ancien directeur de la stratégie pour l'Oman Investment Fund n'explique pas l'absence de diversification économique par un manque de capitaux. « La diversification n'est pas un problème d'argent, c'est un problème d'environnement économique », affirme Fabio Scacciavillani, suggérant de réformer en profondeur le marché du travail, d'offrir une meilleure protection des droits de propriété, moins de bureaucratie, de revoir le système éducatif en vue d'encourager la recherche et l'innovation afin d'attirer des investissements étrangers dans des secteurs à haute valeur ajoutée.

Une diversification ciblée des investissements

Victoria Barbary accorde à l'investissement local de multiples avantages, mais note que les rendements n'égalent pas nécessairement ceux obtenus par des placements à l'étranger. « Les connaissances, les compétences et les structures de gouvernance nécessaires pour investir sur les marchés internationaux sont très différentes de celles requises pour investir dans les économies du Golfe » ajoute-t-elle, rappelant que la majorité de ces institutions ont été créées à une époque où la région n'était pas en mesure d'absorber de tels flux financiers — le PIF a été fondé en 1971.

Mais la situation évolue au début des années 2000 lorsque, portées par la flambée des prix du pétrole, les économies du Golfe se sont développées pour atteindre aujourd'hui un PIB de 1 600 milliards de dollars (1397 milliards d'euros). « De nouveaux fonds ont donc été lancés avec des mandats plus spécifiques pour aider à diversifier les économies par des investissements ciblés », indique le gérant du fonds d'investissement interrogé par Orient XXI en référence à Mumtalakat au Bahreïn et Mubadala aux Émirats arabes unis. « Non seulement nous avons de solides résultats financiers, mais nous avons également continué à accroître notre présence dans de multiples catégories d'actifs, secteurs et marchés pour aider à diversifier l'économie d'Abou Dhabi », s'exclame Khaldoon Al-Moubarak, le dirigeant de Mubadala, lors de l'annonce des performances pour 2019. Le fonds souverain note avoir investi 250 millions de dollars (218 millions d'euros) dans des startups technologiques au Proche-Orient.

Investir localement pour pallier la perte de vitesse des industries pétrolières ? Le pari est tout sauf évident. « Ils ont tous été frappés par les mauvaises performances des économies locales avant même la pandémie et sont conscients de leur responsabilité d'investir de manière raisonnable et rentable », admet le gérant du fonds d'investissement. Mais face à une crise historique qui risque d'anéantir des années d'investissements dans le tissu de petites et moyennes entreprises, il recommande aux fonds souverains du Golfe d'intervenir en soutenant les prêts aux entreprises rentables. À Dubaï, 70 % des entreprises prévoient de faire faillite dans les six mois. « Ces programmes ne constituent pas un acte de charité, mais représentent des mesures efficaces et rentables pour aider à liquéfier l'économie, maintenir l'activité et éviter une spirale déflationniste inutile qui semble de plus en plus probable ».

Soutien budgétaire et gestions d'actifs publics

Au-delà de faire fructifier des excédents budgétaires accumulés durant les beaux jours, les fonds souverains du Golfe sont avant tout une réserve mobilisable lorsque les marchés pétroliers s'effondrent et que les budgets annuels des gouvernements sont dans le rouge. Si la stratégie fonctionne, elle atteint ses limites lorsque le monde se projette au-delà d'un pétrole qui demeure la première source de revenus des États du Golfe : sans appui financier d'autres pays, l'agence de notation Fitch prédit que le fonds souverain omanais pourrait être « épuisé d'ici 2021 » par la nécessité de contribuer au financement du déficit.

Déstabilisés par un baril en perte de vitesse, les pays de la péninsule Arabique ont déjà puisé plus de 600 milliards de dollars (524 milliards d'euros) dans leurs fonds souverains depuis 2014 et la crise de 2020 ne fait qu'aggraver le phénomène : leurs actifs pourraient chuter de quelques 300 milliards (262 milliards d'euros) supplémentaires d'ici la fin de l'année. Le FMI estime pour sa part que le « trésor de guerre » d'une région qui a été longtemps fiscalement profitable pourrait être entièrement consommé d'ici 2034. « Notre gouvernement comprend que nous ne pouvons pas compter éternellement sur le pétrole », indique Mohamed Al-Salmi, analyste financier à la banque centrale d'Oman.

Parallèlement à des ponctions dans le capital disponible, la région finance les déficits par de la dette, car les taux d'intérêt sont souvent inférieurs aux retours sur investissements des fonds souverains. Depuis 2014, le taux d'endettement du sultanat d'Oman a été multiplié par douze. Dans un contexte de recours à des financements extérieurs, les ressources en capitaux détenus par les fonds souverains jouent un rôle de garantie implicite auprès des prêteurs internationaux et « la réduction de la taille de ces fonds pourrait avoir des implications futures sur la capacité des pays du Golfe à emprunter à des taux bas » rappelle Victoria Barbary.

Pour consolider ses actifs et renforcer sa position, Oman a récemment annoncé la fusion de ses deux fonds souverains et de toutes les sociétés gouvernementales, à l'exception de Petroleum Development Oman, dans une nouvelle entité, l'Oman Investment Authority. Des experts que nous avons consultés affirment qu'un fonds souverain renforcé offre au sultanat la haute main lors de la négociation d'emprunts ou de garanties pour ces derniers.

Conscient de l'incertitude qui entoure leur futur, les pays du Golfe n'ont pas d'autres choix sur le long terme que de restructurer leurs économies locales, et les fonds souverains sont appelés à jouer un rôle stratégique dans cette reconfiguration. En Arabie saoudite, le prince héritier Mohamed Ben Salman entend guider la transformation économique du royaume au travers du PIF dont il souhaite multiplier les actifs par plus de cinq. À cheval entre le monde d'avant et celui de demain, les États du Golfe se trouvent face au défi de se réinventer avant que les déficits budgétaires n'aient raison des capitaux détenus par leurs fonds souverains.

Maroc. Le roi met (provisoirement) en berne l'humiliante « bay'a »

Par Omar Brouksy

Pour la première fois depuis l'arrivée au pouvoir du souverain Mohammed VI en juillet 1999, la cérémonie controversée de l'allégeance, appelée bay'a en arabe, est « reportée » à cause du Covid-19. Plongée dans un rituel d'origine religieuse humiliant, mais qui sert à légitimer un pouvoir politique.

Ce que les militants et les démocrates marocains n'ont pas pu réaliser pendant des décennies, le Covid-19 semble l'avoir fait en 2020, mais pour cette année seulement. La cérémonie humiliante d'allégeance au roi du Maroc, qui se déroule à l'occasion de la Fête du trône chaque 31 juillet, a été en effet reportée « à cause de l'état d'urgence sanitaire déclaré pour lutter contre la propagation du virus Covid-19 », indique le palais royal. Ce dernier évoque un « report » et non une annulation, sans toutefois indiquer une nouvelle date : « Il a été décidé de reporter toutes les activités, festivités et cérémonies prévues à l'occasion de la célébration du 21e anniversaire de l'accession de Sa Majesté le roi Mohammed VI, que Dieu l'assiste, au trône de Ses glorieux ancêtres. »

Ceci dit, le discours du trône a été maintenu et diffusé le 29 juillet au soir. Le souverain ne s'était pas adressé à son « cher peuple » depuis novembre 2019, malgré une période de confinement dure et très longue (de la mi-mars à fin juin). Cela en faisait un discours très attendu. Après l'hommage rendu aux cadres sanitaires, à l'armée, à la police et à tous ceux qui se sont engagés sur le terrain pour aider les personnes en situation de précarité, Mohammed VI a annoncé la création d'un fonds d'investissement stratégique pour booster l'investissement public-privé, et l'injection de près de 12 milliards d'euros afin de relancer l'économie.

Baiser recto-verso la main du roi

La bay'a, qui prend la forme d'un cérémonial très coloré, tout juste sorti d'un tableau du Moyen Age, les Marocains la vivent chaque année avec un mélange d'indignation et de fatalisme. La manière dont elle se déroule renvoie à un rapport de soumission aux fondements religieux.

Quand le roi est dans la capitale, la cérémonie d'allégeance, ou hafl al-oualaa, se déroule dans le Méchouar, une immense esplanade de marbre devant le palais royal de Rabat. Des centaines de hauts fonctionnaires, auxquels se joignent ministres, dignitaires du régime ainsi que députés, élus locaux et hauts gradés de l'armée, de la police et des services de renseignements, sont convoqués dès l'aube du 31 juillet. Debout, les mains croisées sur le bas-ventre, vêtus de djellabas blanches, le capuchon soigneusement serré autour de la tête, ils attendent l'arrivée du monarque pendant des heures, sous un soleil de plomb.

Juché sur un cheval, le roi peut surgir à tout moment du grand portail de l'enceinte du palais. Il est entouré d'hommes emmaillotés de tenues immaculées et tenant vaillamment une ombrelle qui protège le monarque du soleil. Mohammed VI se campe alors face à ces centaines de dignitaires en rangs serrés, qui se prosternent devant lui par vagues successives, de la même manière que les musulmans accomplissent leur prière vers La Mecque : en pliant leur corps en équerre dans une position de soumission. Entre chaque rangée, des hommes du palais, debout, crient à gorge déployée « qu'Allah bénisse notre maître » en incitant fermement les « prosternés » à se plier. La cérémonie dure entre une demi-heure et quarante-cinq minutes.

Après ce rituel retransmis en direct par les télévisions officielles, avec des commentaires lyriques à la gloire du « commandeur des croyants », le roi, son fils le prince Hassan (un adolescent de 17 ans) et son frère, le prince Rachid, 50 ans, sont salués par des dignitaires triés sur le volet : les hauts fonctionnaires civils et militaires parmi lesquels les généraux, les ministres, les présidents du parlement et du Conseil constitutionnel. En file indienne, ils avancent courbés pour baiser, recto-verso, la main du roi, puis celles de son fils et de son frère.

Pendant ces quelques minutes d'une mise en scène humiliante pour beaucoup de Marocains, le roi se présente comme un demi-dieu sur terre. Son statut de commandeur des croyants, qu'il utilise pour légitimer un pouvoir politique absolu, prend toute sa force symbolique avec des images marquantes et une mise en scène soignée. Le statut des Marocains, en tant que « sujets de Sa Majesté », prend lui aussi toute sa signification et revêt une dimension à la fois matérielle et religieuse. Il n'est pas fortuit que les « prosternés » soient, pour la plupart, des députés, des élus et des représentants locaux du ministère de l'Intérieur. Ils représentent le Marocain dans chaque parcelle du territoire, de la petite commune à la région.

« On est quand même au XXIe siècle ! »

En juillet 2012, des dizaines de militants du mouvement du 20-Février, né dans le sillage du Printemps arabe, avaient manifesté contre cette cérémonie qui, selon eux, « donne une image dégradante des Marocains ». Le rassemblement, qui avait lieu devant le Parlement dans le centre de Rabat, avait été durement réprimé par la police.

Voulant surfer sur la vague des revendications démocratiques liées aux « printemps arabes », Abdelilah Benkirane, alors député et chef du Parti justice et développement (islamiste, aujourd'hui au gouvernement), avait appelé à ce que « cette cérémonie d'allégeance, à laquelle on est convié chaque année, soit tout simplement révisée ». « On est quand même au XXIe siècle, disait-il en 2011 lors d'une émission télévisée. Au cours de cette cérémonie, il y a des agents derrière vous et qui vous font des choses bizarres en obligeant les gens à se plier… La honte… Tout cela ne doit pas continuer... ».

Mais devenu chef du gouvernement à partir de décembre 2012, son discours se métamorphose dès la cérémonie suivante. Vêtu de l'habit traditionnel qui symbolise la soumission au palais (une djellaba blanche dont le capuchon, du même blanc, est soigneusement serré autour de la tête), Abdelilah Benkirane n'hésitera pas à déclarer, face caméra : « Ce sont nos us et coutumes. Et c'est ainsi que nous avons toujours, à travers notre histoire, exprimé à nos rois la continuité de cette osmose qui nous lie à eux, et qui a produit cet État qui se caractérise aujourd'hui par une exception positive... ».

À l'exception de deux partis de la gauche marocaine, le Parti socialiste unifié (PSU) et la Voie démocratique, aucune formation n'ose s'élever contre ce cérémonial, encore moins appeler à sa suppression. Pour la monarchie marocaine, mettre en cause la cérémonie de la bay'a, c'est menacer l'une des caractéristiques fondamentales du régime marocain : la confusion délibérée entre le statut politique du roi (véritable patron de l'exécutif) et son statut religieux (acteur intouchable et sacralisé). Cette situation l'érige en personnage central, l'alpha et l'oméga de tout le système politique dont il contrôle le jeu et les mécanismes. Le roi n'étant pas élu, la bay'a permet surtout de légitimer ses pouvoirs non démocratiques par un fait religieux, dont les racines remontent à la tradition prophétique du pouvoir.

Prophète, homme politique, chef militaire

La bay'a remonte en effet à l'époque du prophète Mohammed, lorsque celui-ci s'installe à Médine pour fuir La Mecque où sa vie était en danger. Cette installation parmi quelques tribus arabes et juives qui lui auraient fait « allégeance » correspond à une rupture nette dans son parcours : à son statut initial de prophète s'ajoute celui d'homme politique et de chef militaire.

Ce phénomène de légitimation des prérogatives politiques par la religion musulmane n'est pas propre au Maroc. En Arabie saoudite, le roi s'octroie le titre de « gardien des deux saintes mosquées » et à chaque nouveau souverain, les membres de la famille royale doivent lui prêter allégeance ; en Jordanie, la famille hachémite, installée au pouvoir par les Britanniques au lendemain de la Première guerre mondiale, exerce un pouvoir quasi-absolu et se réclame du même statut que la saoudienne, sa meilleure ennemie ; en Iran, l'imam Khomeiny, qui avait pris le pouvoir en 1979 après la fuite du Chah, se présente comme le descendant direct du prophète, par le biais, assure-t-on, d'un autre imam, Moussa Al-Kazim, né et mort à Médine (745-499).

Mohammed VI serait lui aussi un descendant direct du prophète, mais par le biais d'Ali, le gendre de Mohammed.

Le Maghreb prend conscience du déclin de sa biodiversité

Par Ali Chibani

Chardonnerets en Algérie, singes magots au Maroc, guépards du Sahara en Libye : de nombreuses espèces animales sont menacées par le braconnage, la chasse intensive et le développement urbain. Face à la faiblesse des moyens mis en œuvre par les États pour sauver le patrimoine génétique de la région, des associations nouvelles venues mobilisent des bénévoles.

L'évaluation de la richesse des pays maghrébins se fait toujours par rapport au prix du pétrole ou à l'affluence annuelle des touristes. Pendant ce temps, la richesse que constitue la biodiversité décline d'année en année, si bien que les États et les ONG cherchent souvent à sauver le patrimoine génétique qui éviterait la disparition intégrale des espèces endémiques.

L'être humain, première menace

La confrontation des statistiques permet d'évaluer à plus d'un dixième les espèces animales menacées en Afrique du Nord. À titre d'exemple, le Maroc disposerait d'au moins 98 espèces de mammifères, parmi lesquelles 8 sont endémiques. Treize d'entre elles sont menacées. Sur 480 espèces d'oiseaux, 46 sont en danger, parmi lesquelles l'autruche d'Afrique du Nord1. Pis, l'Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) considère que « près de la moitié des espèces d'oiseaux est menacée » dans le même pays.

Les dangers qui menacent la biodiversité au Maghreb sont les mêmes que partout ailleurs dans le monde. Selon Faouzi Maamouri, directeur de la section Afrique du Nord du Fonds mondial pour la nature (World Wildlife Fund, WWF), « il y a une transformation majeure des pays maghrébins depuis cinquante ans. L'expansion urbaine empiète sur les zones humides qui forment l'habitat le plus important de la biodiversité. Quand il ne les détruit pas, le développement économique et agricole transforme les milieux naturels, en favorisant la déforestation ». En conséquence, indique un rapport officiel, « l'Algérie ne renferme plus d'écosystème terrestre réellement inaltéré par l'homme ».

« Le braconnage atteint des dimensions incontrôlées », renchérit Khaled Ettaieb. Ce professeur au département de zoologie de l'université de Tripoli regrette la disparition, en Libye, du guépard du Sahara et du mouflon à manchette. « Avant la chute de Kadhafi, se souvient-il, même les fusils de chasse étaient interdits. Mais depuis 2011, le braconnage s'opère avec des armes de guerre et des véhicules sophistiqués dans lesquels on peut trouver jusqu'à 200 têtes de gazelles tuées par des miliciens qui chassent pour passer le temps. On assiste aussi à l'émergence de chasseurs sans lien avec les tribus qui pratiquent traditionnellement l'exercice cynégétique. Ils abattent tout ce qu'ils trouvent, même pendant la période de reproduction. Plus de 500 000 oiseaux sont ainsi tués chaque année, quand les zones protégées ont été saisies par les chefs tribaux qui se les sont appropriés. Les animaux qui y vivaient ont tous disparu, chassés quand ils sont comestibles ou relâchés quand ils ne le sont pas. »

Trafic et commerce illégaux

Le braconnage alimente le commerce illégal des espèces rares. Apprécié pour son chant, le chardonneret est devenu une espèce en voie de disparition au Maghreb. En Algérie, il est pris dans des filets géants posés dans les champs pour le capturer. Cette technique de chasse venue d'Égypte est passée par la Libye et la Tunisie avant d'arriver en Algérie où les autorités ont confisqué, en trois ans, 24 000 chardonnerets destinés au marché informel. « Le braconnage est devenu un gagne-pain au Maroc où les chardonnerets sont capturés pour être vendus clandestinement aux Algériens », se désole Radouane El Ouafi, président de la Fédération marocaine d'ornithologie (FMO). En Tunisie, selon Maamouri, « ce passereau est recherché par les trafiquants qui le vendent à Malte ».

En effet, le trafic illégal nourrit le marché international des animaux de compagnie. Autre victime : le singe magot, ou macaque berbère. Cette espèce endémique est sur la liste rouge des espèces en danger. Complètement disparu en Tunisie, il décline en Algérie à cause des incendies volontaires et de la concurrence humaine2. Les braconniers marocains le vendent aux touristes. « Il y a environ 10 à 12 000 singes magots au Maroc, nous dit Sian Waters de la Barbary Macaque Awareness & Conservation. En 1975, ils étaient 17 000 rien que dans le Moyen Atlas où l'on en compte à peine 5 000 ».

Émirs braconniers en 4X4

Les campagnes de saisie de ces animaux sont d'une efficacité limitée. « J'ai déjà participé à une mission de récupération de 700 tortues en Égypte, nous apprend Khaled Ettaieb de l'université de Tripoli. Ce chiffre peut paraître élevé, mais il n'est rien à côté des milliers d'individus qui passent chaque année la frontière libyenne pour être vendus aux touristes. Le commerce illégal n'épargne pas les faucons qui sont très demandés par les pays du Golfe. »

Utilisant un matériel de guerre avec des dizaines de 4X4 et des drones, les émirs du Golfe viennent dans le Maghreb pour chasser. Ils ne laissent aucune chance à l'outarde ni à la gazelle qui sont pourtant des espèces menacées. En Algérie, ces princes sont protégés par les autorités qui les ont longtemps considérés comme les invités VIP d'Abdelaziz Bouteflika.

Malgré la chute de ce dernier, les émirs braconniers continuent de sillonner le sud-ouest algérien. « Ils ont tout liquidé depuis des années, déclare un habitant d'El Bayadh au quotidien El Watan. Il n'y a plus une seule outarde sur toute la hamada qui est son habitat naturel. Même le lièvre et la gerboise ont disparu. Ils n'ont pas laissé de chance non plus au courvite isabelle ». Afin de recouvrer leur liberté de circuler dans leur propre territoire, les populations locales exterminent elles-mêmes les animaux chassés par les émirs.

Des lois sans effet ?

Pourtant, les pays maghrébins ont pris conscience de la nécessité de protéger leur biodiversité depuis des années. Dès 1975, la Libye a créé l'aire protégée d'El Kouf. Ailleurs, les premiers parcs nationaux apparaissent dans les années 1980. Par la même occasion, des animaux disparus, comme l'oryx gazelle, l'antilope addax et l'autruche sont réintroduites au Maroc et en Tunisie.

« La réintroduction des espèces est très coûteuse, relativise Abdenour Moussouni. Il faut mieux connaître sa biodiversité et proposer une politique de protection efficace. C'est ce que nous faisons dans le cadre du Projet des parcs culturels algériens (PPCA). Lancés en 2008, ces parcs sont au nombre de 5 et couvrent 43 % du territoire national. Rattaché au ministère de la culture, le PPCA encourage la mise en commun des connaissances environnementales traditionnelles avec les savoirs scientifiques actuels. » Ce chargé de planification du PPCA et son équipe ont pu filmer l'amayas, le guépard du Sahara. Cet événement inédit depuis 2010 prouve, selon lui, l'efficacité de la stratégie algérienne de recensement des différentes espèces d'intérêt mondial vivant dans le sud du pays.

« Ils n'auraient jamais dû médiatiser cette découverte, s'inquiète Faouzi Maamouri. Chaque fois qu'on a rendu publique l'existence d'une espèce qu'on croyait disparue, on a détruit son habitat. » Le représentant de la WWF considère que les lois protégeant la biodiversité en Afrique du Nord ne sont pas toujours appliquées. Les infractions sont fréquentes. Elles peuvent même être le fait des autorités politiques comme le ministère du transport algérien qui a fait passer une autoroute dans le Parc national d'El Kala.

Transformer le rôle des chasseurs

De plus, l'application des lois de protection des espèces se heurte à l'insuffisance des ressources humaines. Maamouri évalue le personnel de la section Afrique du Nord de la WWF à 25 personnes seulement. « En Libye, nous sommes sept pour 97 zones de recherches sur les oiseaux migrateurs », reconnaît Ettaieb qui trouve, par ailleurs, des raisons de se réjouir : « Nos campagnes de sensibilisation transforment des chasseurs en militants de défense de la biodiversité. C'est mieux que d'emprisonner les braconniers. »

« Nous organisons des concours et des expositions pour expliquer aux Marocains l'importance de la diversité ornithologique, témoigne El-Ouafi qui précise que la FMO fédère 55 associations représentant cinq régions du Maroc. Nous avons même réussi à mener des projets avec le département des eaux et forêts et à convaincre le législateur de protéger le chardonneret en doublant l'amende des braconniers qui est passée à 10 000 dirhams ».

« Pour une plus grande efficacité, nous nous appuyons sur les observations des populations du sud algérien, poursuit Moussouni. Les nomades sont dotés d'appareils photo pour fournir des images de la faune qu'ils rencontrent. Désormais, le PPCA vise à faire des populations locales les décideurs des projets de protection des espèces que nous mettons en place. »

Discours nationaliste, financements étrangers

Selon nos interlocuteurs, la protection de l'environnement n'est pas la priorité des autorités, bien que celles-ci transforment la biodiversité en un argument de publicité nationaliste. Maamouri dénonce même des « sites protégés sur le papier seulement. [...] La protection des espèces est financièrement dépendante des dons de la coopération internationale et des ONG », tonne-t-il. Pour preuve, pour lutter contre la chasse illégale des magots, le Maroc a collaboré avec le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW) et l'Animal Advocacy and Protection (AAP). « La WWF n'a jamais reçu un sou des États maghrébins, assure Maamouri. Ayant hérité d'une culture où les ONG sont passives, nous n'avons même pas d'adhésions et nous ne cherchons pas à en avoir. Les gens ont d'autres priorités économiques que le soutien aux associations environnementales. »

« Nous n'avons pas d'accord économique avec les pays nord-africains, confirme Mathieu Thévenet, directeur de l'ONG Initiative petites îles de Méditerranée (Initiative PIM). Les projets environnementaux qu'on y mène sont essentiellement financés par la coopération française et allemande, ainsi que par des dons privés. Les pays du Maghreb ont pourtant tout intérêt à investir dans la protection de leur environnement. Cela leur assurerait l'indépendance dans la gestion de leurs projets. » Il voit dans ce manque d'intérêt politique pour la protection des espèces « un problème mondial. Les arguments économiques priment sur les arguments environnementaux. Si l'on se concentre juste sur Essaouira, on peut dire que les pouvoirs ne savent pas qu'il y existe un patrimoine culturel et écologique. Il y a même un projet d'urbanisation de la baie. Cela nous inquiète, car c'est une zone humide où les faucons d'Éléonore viennent se ressourcer. »

Cela remettrait en cause ce que Thévenet présente comme un succès de son ONG engagée dans la protection du faucon d'Éléonore. Ce rapace niche en été en Méditerranée et migre à Madagascar en hiver. Son effectif est passé de 60 couples en 1980 à 1 500 couples en 2019.

Malgré cela, les dons étrangers vont essentiellement aux pouvoirs publics. « En Tunisie où l'on compte au moins 400 ONG environnementales dont 40 seulement ont un personnel salarié, nous agissons grâce au bénévolat, explique Faouzi Maamouri. Il faut que les pourvoyeurs de fonds étrangers fassent confiance aux associations civiles qui accomplissent leurs missions deux fois plus vite que les États. » « Nous pouvons changer les choses, ajoute Abdenour Moussouni. Pour cela, il faut doter les structures locales de moyens humains et matériels. Il faut renforcer les compétences, notamment en les formant à l'usage d'outils dernier cri. Enfin, les étudiants représentent une ressource de valeur qui mérite d'être soutenue financièrement. »


1« Le Maroc, une biodiversité riche d'une quarantaine d'écosystèmes », MAP Ecology, 3 mars 2017.

2Mustapha Benfodil, « Haute Kabylie : ces macaques qui empoisonnent la vie des villageois », El Watan, 3 décembre 2018.

Accablé par les sanctions et le Covid-19, l'Iran se tourne vers la Chine

Par Shervin Ahmadi

Le projet d'accord entre l'Iran et la Chine, qui s'apprête à investir massivement dans l'industrie et les transports, crée la polémique, même à Téhéran. Mais la population se préoccupe surtout de la forte reprise de l'épidémie de Covid-19 et de la crise économique qui s'installe. Et le pays se mobilise sur les réseaux sociaux pour empêcher la mise à mort de jeunes acteurs du mouvement social de novembre 2019.

La polémique sur un projet d'accord entre la Chine et l'Iran rapproche deux hommes que pourtant tout oppose. Le 28 juin 2020, l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad a accusé dans un discours devant ses partisans le gouvernement d'avoir signé « un accord de 25 ans avec un pays étranger loin des yeux de la nation iranienne ». Peu après, Reza Pahlavi, le fils du défunt chah, a condamné à son tour un traité « honteux » qui ne sert, selon lui, qu'à dépouiller l'Iran et à installer des armées sur son sol – alors même que le chah avait autorisé treize bases militaires et trois centres d'écoute américains...

Une vague d'infox a submergé les réseaux sociaux, affirmant entre autres que l'île de Kish, dans le golfe Arabo-Persique, avait été vendue à la Chine. Le porte-parole du ministre des affaires étrangères, Abbas Moussavi, n'a pas tardé à riposter en précisant que l'idée de cet accord remontait au voyage du président chinois Xi Jinping à Téhéran en 2016. Après avoir été préparé à Téhéran, il avait été proposé à la Chine par le ministre des affaires étrangères Mohammad Zarif lors d'un voyage à Pékin en août 2019.

Infrastructures de transport et assistance militaire

Le New York Times a publié le 11 juillet un extrait de ce projet d'accord. Pékin s'engagerait à investir près de 400 milliards de dollars (339 milliards d'euros) durant les vingt-cinq prochaines années dans des constructions d'usines et surtout dans des infrastructures de transport, notamment « vertes », avec des liaisons ferroviaires électriques. L'Iran deviendrait ainsi un passage stratégique des nouvelles « routes de la soie », reliant le Xinjiang à l'Asie centrale, puis à la Turquie et in fine à l'Europe, afin d'exporter plus facilement les produits chinois vers le marché européen. En contrepartie, l'Iran accorde des prix préférentiels à la Chine pour l'achat d'hydrocarbures.

L'accord prévoit également une coopération militaire incluant le développement d'armes et le partage de renseignements afin de lutter « contre le terrorisme, le trafic de drogue et d'êtres humains ». Il pose aussi les termes d'une alliance militaire, essentiellement aérienne et navale, entre l'Iran et la Chine qui pourrait être étendue à la Russie. En décembre 2019, les trois pays ont organisé pour la première fois des manœuvres navales conjointes en mer d'Oman et dans l'océan Indien, non loin du détroit d'Ormuz.

Ainsi, la Chine profite du vide laissé par les Américains pour s'installer plus solidement dans la région. Pour l'Iran, c'est un choix par défaut et la conséquence de l'abandon par les États-Unis de l'accord sur le nucléaire. En dévoilant, au moins partiellement, ce plan qui doit encore être ratifié par le parlement, l'Iran montre aux Américains et à leurs alliés qu'il a des options face à leur intransigeance et à l'intensification des sanctions.

Tentatives d'apaisement en Irak

Celles-ci, les plus rigoureuses depuis la révolution de 1979, n'ont impacté l'activité régionale de l'Iran ni en Syrie, ni au Yémen, ni en Irak. Certes, Téhéran joue l'apaisement en Irak et essaye de diminuer les tensions avec l'Arabie saoudite. L'arrivée au pouvoir du nouveau premier ministre irakien, Mustafa Al-Khadhimi, qui s'est rendu à Téhéran le 21 juillet, ne pouvait se décider sans le soutien des alliés de l'Iran. Selon Middle East Eye, Téhéran aurait accepté de soutenir la nomination de l'ancien chef des renseignements irakiens au poste de premier ministre en contrepartie du dégel de certains de ses actifs visés par les sanctions. Les États-Unis auraient accepté une désescalade militaire dans le Golfe et de « détourner le regard » si un pays tiers en Europe libérait certains actifs iraniens. Vraisemblablement, il s'agit des actifs détenus par Clearstream, filiale de la Deutsche Börse, une chambre de compensation basée au Luxembourg. Un tribunal luxembourgeois a bloqué la demande américaine de transférer 1,6 milliard de dollars ( 1,35 milliard d'euros) d'avoirs iraniens aux victimes des attentats du 11 septembre.

Une mystérieuse série d'explosions

Il existe des signes d'apaisement entre l'Iran et les États-Unis. En juin 2020, un ancien de la marine américaine, Michael White, a été libéré par l'Iran au lendemain de l'arrivée à Téhéran d'un scientifique iranien, Cyrus Asgari, relâché par Washington. Michael White avait été arrêté en juillet 2018. Mais en même temps, une série d'explosions, comme celle du complexe nucléaire de Natanz, renforce les rumeurs de sabotages organisés par les Américains et leurs alliés. L'Iran a annoncé avoir établi « avec précision » les causes d'un incendie qui seront dévoilées au « moment opportun ».

La BBC en persan a indiqué avoir reçu un communiqué d'un groupe se faisant appeler « Les Guépards de la Patrie », qui se présenteraient comme des « dissidents au sein de l'appareil sécuritaire iranien ». Les Iraniens ne semblent pas avoir pris cette information au sérieux mais les explosions continuent. La dernière en date, dimanche 19 juillet, a frappé la centrale électrique d'Ispahan.

Treize provinces dans le rouge

Quoiqu'il en soit, la direction iranienne est avant tout préoccupée par la situation intérieure. Une deuxième vague de Covid-19 frappe l'Iran. Le président Hassan Rohani a affirmé que 25 millions de citoyens ont été touchés par le virus. Après une accalmie, le nombre de victimes a augmenté pour atteindre plus de 200 morts par jour. Un confinement partiel d'une semaine a été instauré dans la capitale, mais les autorités refusent un confinement intégral dont les conséquences pour les couches populaires seraient désastreuses. Treize provinces d'Iran sont en rouge et seize autres en état d'alerte. Le Covid-19 a réapparu après les fêtes de fin de ramadan et le relâchement qui s'en est suivi. Le docteur Alireza Zali, responsable du comité de lutte contre le Covid-19 à Téhéran, estime que 70 % des nouveaux malades hospitalisés avait voyagé dernièrement et a demandé de prolonger le confinement dans la capitale.

La peur du virus n'est pas la seule source d'angoisse de la population. La valeur de la monnaie locale a plongé par rapport au dollar pour s'effondrer à 24 000 tomans pour 1 dollar. Cette nouvelle chute se traduit inexorablement par une inflation grimpante. Paradoxalement, la Bourse de Téhéran s'envole et forme une bulle spéculative. Privé de ses revenus pétroliers, le pouvoir a décidé de vendre une partie des biens de l'État en les introduisant en bourse, comme le groupe Imidro, un holding de 8 sociétés et 55 filiales spécialisées dans la métallurgie et la sidérurgie. Or, un marché boursier en hausse permet de vendre ces biens largement au-dessus de leurs valeurs.

L'économiste Frashad Moemeni et le professeur d'université Alameh Tabatabi décrivent ce mécanisme : « L'action de certaines entreprises en faillite a été multipliée par quatre dans le contexte de bulle boursière. L'État peut ainsi vendre ses entreprises plus chères et obtenir de l'argent pour faire face à la crise financière. Ce gonflement des actions des entreprises malades via l'effacement de leur dette ne peut qu'imposer plus de charges à moyen terme à l'économie du pays. » Ahmad Tavakoli, ancien député conservateur et membre du Conseil de discernement de l'intérêt supérieur du régime, s'oppose lui aussi à cette démarche : « Après le pillage des biens de la nation au nom de la privatisation, ils cherchent à vendre le reste au nom du partenariat public-privé : les écoles, les universités, les hôpitaux et les stades. »

La vie est devenue très chère mais il n'y a pas de pénurie, contrairement à d'autres pays sous sanctions américaines comme le Venezuela. Les magasins sont ravitaillés et les couches favorisées ne connaissent pas les difficultés de ceux qui sont obligés de travailler pour se nourrir et de prendre le métro, souvent bondé. Même si le Covid-19 tue les riches comme les pauvres, la vie n'a pas le même sens dans les tours ultra luxueuses du nord de Téhéran que dans les banlieues sud de la capitale. Pourtant les mouvements sociaux n'ont plus la même ferveur qu'avant la pandémie. En Iran comme ailleurs, le Covid-19 a momentanément essoufflé les protestations.

Mobilisation numérique contre des exécutions

En revanche, depuis début juillet, le hashtag « e'daam nakonid » (#NeLesExécutezPas) circule par millions sur les réseaux sociaux. Il vise à sauver la vie de trois jeunes gens condamnés à la peine capitale par la quinzième chambre du tribunal révolutionnaire de Téhéran, en charge des affaires de sécurité nationale. Considérés comme mohareb (en guerre contre Dieu), ils sont accusés d'avoir fait partie des « meneurs d'émeutes » en novembre 2019 contre la hausse du prix d'essence. Leurs avocats ont dénoncé des enquêtes à charge et des aveux arrachés sous la torture. Mais la Cour suprême a confirmé la sentence le 14 juillet dernier, jour où la diffusion du hashtag a battu un record en dépassant les 8 millions.

Plusieurs personnalités à l'intérieur du pays comme à l'étranger, comme le cinéaste Asghar Farhadi, l'acteur Shahab Hosseini et les actrices Golshifteh Farahani et Taraneh Alidousti ont soutenu l'appel. Le violoncelliste américain YoYo Ma l'a relayé en musique en accompagnant l'instrumentiste iranien Kayan Kalhor. L'arrière-petit-fils de Khomeini a demandé sur son compte Instagram la clémence islamique. De leur côté, Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont soutenu sur Twitter la demande d'arrêt des exécutions, provoquant une vague de réactions à leur tour.

Parmi elles, celle de Mohammad Ali Abtahi, membre de l'Assemblée des religieux combattants, qui a écrit : « M. Trump, #Nelesexécutezpas est notre affaire interne. Cela n'a rien à voir avec vous. La ligne des opposants à l'exécution de ces trois personnes, dont la plupart sont des Iraniens écrasés sous le poids de vos sanctions, est distincte de la vôtre. »

Des Iraniens de différents bords convergent et prennent conscience de leur force. Nombreux sont ceux qui ne souhaitent pas que leur mouvement soit récupéré et instrumentalisé par les Américains. Reste à savoir comment le pouvoir tiendra compte de ce rapport de force.

Après bien des hésitations, l'appareil judiciaire a décidé qu'il allait étudier les demandes d'appel.

L'Algérie des mots et des armes du poète Jean Sénac

Par Françoise Feugas

En 1957 paraissait chez l'éditeur Subervie Le Soleil sous les armes, Éléments d'une poésie de la Résistance algérienne, un texte de 60 pages de Jean Sénac. Les éditions Terrasses viennent de le rééditer dans un livre qui comprend également, outre plusieurs poèmes inédits, une série d'hommages et de témoignages au grand poète algérien assassiné à Alger un jour d'août 1973.

Le 12 mars 1956, l'Assemblée nationale française votait les pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet pour « rétablir l'ordre » en Algérie. « La France doit rester en Algérie et elle y restera », avait déclaré Guy Mollet à Alger le 6 février, devant les manifestations d'hostilité des Européens lors de ce qui fut appelé la « journée des tomates ». Le mois suivant, le président du Conseil décidait l'envoi de rappelés et d'appelés du contingent dans les départements d'Algérie pour un effectif de 200 000 soldats.

Le soleil sous les armes est à l'origine le texte d'une conférence donnée à Paris par Jean Sénac le lendemain du vote des pouvoirs spéciaux — le 13 mars 1956 —, à l'initiative de l'Union des étudiants de la nouvelle gauche. Difficile de ne pas y voir une réponse à ce qui s'annonce comme le début d'une guerre, même si on évite soigneusement de prononcer le mot. Drôle de réponse cela dit, en forme d'essai, d'esquisse d'anthologie de la poésie de résistance algérienne, ou de manifeste poétique — ou les trois à la fois.

La résistance et le politique s'y jouent dans et au-delà des lignes imprimées. À l'époque déjà des discours guindés de prix Nobel1 , Sénac présente en effet son texte dans les petites salles aux jeunesses d'Algérie s'organisant dans l'exil, et devant les jeunesses de France sentant sans doute leur retard dans le train d'une histoire qui n'a pas le temps d'attendre lorsque les maquis grondent déjà2.

En 1957, le texte sera imprimé, puis censuré six jours après sa publication dans la revue Exigence ; puis repassera à l'oralité lors d'une présentation au siège de l'Union générale des étudiants musulmans algériens. Sénac le reprendra encore lors de deux conférences à Grenoble, en 1958 et en 1962.

Poétique de la résistance

L'incipit résume le message essentiel de ce texte d'une cinquantaine de pages : « Poésie et résistance apparaissent comme les tranchants d'une même lame où l'homme inlassablement affûte sa dignité. » S'il peut être considéré comme une réponse aux bruits de bottes en ce début d'année 1956, c'est parce qu'il affirme (et profère) que la poésie est par nature résistante et que le poète est celui qui porte les aspirations communes du peuple à la liberté. Celui qui ne le fait pas trahit ; il est comptable des « désertions de l'espérance », dit Sénac, citant Léon Bloy. Son acte de résistance consiste à manifester une expression indépendante des diktats de l'« Administration », à parler librement de la liberté. En cela, et en revendiquant un droit à la poésie, il ne peut que rejoindre le militant révolutionnaire dans le combat pour l'indépendance.

À tel point que les deux ne font plus bientôt qu'un seul homme, écorcheur de ténèbres, persuadé de l'Unique Combat et de l'urgence d'un Front Unique.

La poésie comme forme de résistance a une longue histoire en Algérie, explique Jean Sénac. Au moins entre la prise d'Alger en 1830 et les terribles massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, à l'aube de l'éveil nationaliste algérien. Autant dire qu'elle fleurit sur le fumier de l'histoire coloniale, pour les mêmes raisons — le parallèle n'est pas innocent — que la France a connu, dix ou quinze ans auparavant, une poésie engagée dont celle de son ami René Char est sans doute le plus brillant exemple. Il cite des textes anciens tirés de l'oubli, traduits de l'arabe, dont certains remontent au XIXe siècle. Poèmes, chansons et contes populaires, « ces œuvres folkloriques contiennent en puissance les qualités motrices de l'esprit algérien ». Elles sont pour Sénac le terreau, la « matière d'appui » d'un courant littéraire qui naît dans les années 1930 et se développe après 1945, comme une « insurrection de l'esprit », écrira-t-il en 1971 dans son Anthologie de la nouvelle poésie algérienne.

La langue est un déchirement provisoire

Pour l'heure, être un poète algérien et devoir exprimer en français l'appartenance à la communauté algérienne n'est qu'un « déchirement provisoire », puisque la langue imposée par le colonisateur — comme outil de dépersonnalisation, disait Kateb Yacine — devient sous le stylo du poète une arme dont on se saisit et qu'on retourne contre l'ennemi. À une condition cependant : il faut faire un effort de « transcréation » en s'affranchissant de la forte imprégnation culturelle occidentale induite par l'usage de cette langue coloniale :

Certes, nous sommes héritiers d'univers légués par Breton, Lorca, Eluard, Char, Faulkner, Maïakovski, Aragon, Valéry. Il nous appartient de rompre l'enchantement et de coller plus vigoureusement nos oreilles contre la terre natale. Nous y entendrons quelques bouleversantes complaintes et des chevauchées fabuleuses. […] et nous transmettrons fièrement le relais à nos frères, les poètes arabes de demain.

Sénac va plus loin que tous les écrivains algériens de cette génération — Kateb Yacine compris — quand il professe, non sans un certain courage intellectuel et avec lucidité, que cette littérature « de graphie française » est une littérature de transition, préparant l'avènement du « Grand Œuvre arabe ». Elle est vouée à s'effacer, c'est presque sa mission.

Les dix dernières pages du Soleil sous les armes sont pourtant un vibrant plaidoyer pour une Algérie future qui saura, assure-t-il, dépasser la haine entre les communautés européenne et « musulmane » et accueillir tous ceux (juifs, musulmans, Arabes, Berbères, Européens) qui en feront leur patrie. S'il en est si sûr, c'est parce qu'on peut lire dans les chants traditionnels traduits par Jean Amrouche3| que le peuple algérien est ouvert à la « fraternité universelle ».

Cette bonté, cette pureté, cet enthousiasme tenaces, grâce auxquels on avait cru pouvoir le déposséder et l'enchaîner, voici qu'il les verse au patrimoine commun des peuples.

Algérianité sentimentale

La plate-forme politique du Front de libération nationale (FLN) à l'issue de son congrès du 20 août 1956 (Congrès de la Soummam) l'annonçait :

[…] L'Algérie libre et indépendante, brisant le cloisonnement racial fondé sur l'arbitraire colonial, développera sur des bases nouvelles l'unité et la fraternité de la Nation Algérienne dont la renaissance fera rayonner sa resplendissante originalité.

Le FLN traduit ainsi, en termes politiques, un rêve que Sénac pense commun à plusieurs poètes et écrivains d'Algérie (et de France) : « si nous incendions des récoltes cruelles, c'est pour que monte à nouveau, de la terre brûlée, une moisson fraternelle où chacun trouvera sa gerbe et le sourire de l'accueil ». Ce lyrisme solaire, tout autant que la vision assumée d'une poésie par nature résistante, crée un pont entre la rhétorique politique et une poétique militante. Idéaliste, a-t-on dit. Mais une dizaine d'années seulement le sépare de Mai 1968 et de l'un de ses plus beaux slogans : « Soyez réaliste, demandez l'impossible ».

Dans Le Soleil sous les armes, ce pied-noir né à Béni-Saf le 29 novembre 1926 se définit lui-même — se choisit — comme algérien par l'écriture. Pour lui, « est écrivain algérien tout écrivain ayant définitivement opté pour la nation algérienne ». Mais d'origine catalane, il est officiellement français par les hasards de l'histoire coloniale, et le restera jusqu'à son assassinat à Alger le 30 août 1973. La bureaucratie algérienne lui avait refusé la nationalité algérienne.

Pour Hamid Nacer-Khodja, spécialiste de son œuvre, « son algérianité sentimentale ne pouvait s'enraciner dans la tradition du pays. […] Ayant tardé à demander sérieusement de son vivant cette citoyenneté, Sénac a cru que pour être algérien, il suffisait d'opter pour la nation algérienne. Son algérianité était fondée sur la naissance, la résidence en Algérie et l'action patriotique passée. »4.

L'action patriotique de Jean Sénac avait commencé en août 1954, quand il fut en quelque sorte « démissionné » de son poste à Radio Alger après une émission sur Mouloud Mammeri dans laquelle il avait employé l'expression « patrie algérienne ». Exilé à Paris, il rejoint les militants de la Fédération de France du FLN, participe à l'installation de l'imprimerie clandestine d'El Moudjahid, organise des rencontres et publie des textes engagés dans les revues qui les acceptent (notamment la revue Esprit). Il rentre en Algérie en octobre 1962 et poursuit ses activités littéraires, jusqu'à ce que le coup d'État de Houari Boumediene en 1965 y mette fin. Il tombe d'autant plus en disgrâce qu'il ne fait pas mystère de son homosexualité.

L'internationalisme libérateur, aujourd'hui comme hier

La mémoire de Jean Sénac doit beaucoup à la fidélité sans faille d'une poignée d'amis historiques, français et algériens, et ses œuvres ont continué à paraître d'un côté comme de l'autre de la Méditerranée. Le livre contient d'ailleurs un grand nombre d'hommages et des témoignages de ces amis, avant de se terminer par un recueil de poèmes inédits.

Les éditions Terrasses se situent dans la continuité de cette fidélité, avec une ligne éditoriale voulue postcoloniale et internationaliste, en republiant, après Juste au-dessus du silence de la poétesse Anna Gréki, Le soleil sous les armes. Leur ambition est de faire renaître ce carrefour culturel et politique de la Méditerranée imaginé juste avant le début de la guerre de libération nationale algérienne par la revue du même nom, fondée parle poète en 1953 et dont l'unique numéro proposait alors des ponts entre écrivain. e. s engagé. e. s des deux rives de la Méditerranée pour « soutenir un internationalisme libérateur porté par la poésie et la prose ».

La note des éditeurs, qui se présentent comme un mystérieux « collectif informel », répond d'avance – et de façon plutôt convaincante — à la question de l'actualité de l'œuvre de Jean Sénac :

Les pistes critiques tout autant que poétiques qui naissent à l'écrit dans ce Soleil sous les armes doivent continuer à être explorées pour accompagner les théorisations de la littérature en Algérie, permettant par ricochet de déconstruire un peu les remparts fumeux de la langue française ici et dans le monde. Comment en effet ne pas s'inspirer des concepts de « littérature de graphie française » ou de « littérature de transition » en acceptant qu'une telle force théorique ait été pensée et développée ailleurs qu'en France, alors qu'elle nous concerne aussi de ce côté-ci de la Méditerranée ?


1Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature en 1957, soit l'année de publication du Soleil sous les armes. C'est lors d'une conférence donnée à cette occasion devant les étudiants à Stockholm qu'il prononce la phrase célèbre : « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » qui lui vaudra une rupture définitive avec Sénac et Kateb Yacine.

2« Note des éditeurs ».

3Chants berbères de Kabylie, Tunis, 1939 (Charlot ed., 1946).

4Hamid Nocer-Kodja, « Jean Sénac, du poète obscur au poète solaire », in Le soleil fraternel : Jean Sénac et la nouvelle poésie algérienne d'expression française : actes des Rencontres méditerranéennes, janvier 1999.

Négrophobie. Les damnés du Maghreb

Par Rafik Chekkat

Des appels depuis le monde arabe, comme celui de l'actrice palestinienne Maryam Abou Khaled, ouvrent le débat sur le racisme subi par les populations noires de la région et sur le legs vivace de siècles de traite arabo-berbère. Si Frantz Fanon a très peu écrit sur le sujet, son analyse du racisme du point de vue de ses victimes permet de penser un phénomène trop longtemps tabou au Maghreb.

Durant toute son existence, Fanon a été en prise directe et brutale avec le racisme. Cette réalité, il l'exprime notamment à travers le récit d'expériences vécues tant en Martinique, que dans les rangs des armées « alliées » durant la seconde guerre mondiale, dans les rues de Paris ou Lyon, aussi bien que dans celles de l'Algérie occupée. À travers l'expérience vécue de la race, considérée comme le moyen privilégié d'appréhender le racisme, il livre des outils précieux pour tenter de comprendre les tenants psychologiques et culturels de l'aliénation (raciale), compréhension de réalités qu'il conçoit comme un préalable à leur « liquidation ».

L'auteur de Peau noire, masques blancs avait bien conscience de l'existence de liens étroits entre les aspects socio-économiques et psychologiques du racisme. Il était évident pour lui que l'aliénation du Noir n'est pas une question individuelle et que des rapports internes lient la conscience et le contexte social. Mais au lieu de mener en termes généraux et abstraits une étude des mécanismes du racisme, il a préféré procéder à une analyse empirique de la condition de Noir, en partant de la sienne propre. À l'opposé des dénonciations habituelles et convenues du racisme, l'approche de Fanon est capitale pour penser dans le même mouvement l'oppression raciale et son dépassement.

Des impasses aujourd'hui impossibles

S'il convoquait régulièrement l'histoire et la sociologie, Fanon n'était ni historien, ni sociologue. En plus d'être empreinte des idées de son époque, sa compréhension d'un certain nombre de réalités pouvait être limitée ou déformée par des biais liés notamment à sa condition sociale. Sur l'esclavage transatlantique, il considérait que le Noir n'avait pas soutenu la lutte pour la liberté et avait été libéré « de l'extérieur » par le maître. Ces propos passent sous silence les nombreuses luttes d'esclaves qui ont jalonné l'histoire de la Caraïbe au Brésil, et sont erronés quand bien même on ne s'attacherait qu'à la Martinique.

Ce n'est pas dans son île que Fanon situe l'expérience décisive qu'il avait fait du racisme, mais dans la France dite métropolitaine. Aux Antilles, il existait bien selon lui un « petit hiatus » entre « la békaille, la mulâtraille et la négraille », mais les Antillais se contentaient d'avoir une « compréhension intellectuelle de ces divergences ». Nulle mention n'est faite d'expressions du racisme des Blancs envers les Noirs en Martinique. « An Tan Robè » (du temps de Robert), période durant laquelle le vichyste maréchal Georges Robert s'était installé en Martinique après le début de la seconde guerre mondiale, et avec lui des centaines de soldats, n'est même jamais évoquée. Pourtant témoin des relations houleuses (et parfois violentes) entre marins français et martiniquais, Fanon n'évoque à aucun moment ces temps agités, qui furent aussi ceux de la pénurie et de la sous-alimentation du fait de l'embargo maritime qui frappait alors l'île.

L'ancien médecin-chef de l'hôpital de Blida, en Algérie, est aussi peu disert sur les rapports entre populations (non noires) du Maghreb et les soldats sénégalais et antillais durant la seconde guerre mondiale, et plus généralement sur le sort réservé aux Noir˖e˖s en Afrique du Nord. Critique implacable de la domination coloniale, qu'il interprétait comme un fait social total, Fanon considérait que la mission historique de sa génération consistait à démanteler le colonialisme européen et sa redoutable machine de guerre. Cela peut expliquer qu'il ait minimisé un certain nombre de réalités désagréables, quand il n'en n'a pas attribué la paternité à la suprématie occidentale. Ces simplifications pouvaient se comprendre à l'époque tant la tâche visant à se libérer de l'emprise européenne paraissait difficile. Seulement, elles ne sont plus tenables aujourd'hui.

Le lourd héritage de la traite arabo-berbère

« Il est vrai que la plupart des nègres s'habituent facilement à la servitude ; mais cette disposition résulte, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, d'une infériorité d'organisation qui les rapproche des animaux brutes. » Ces propos ont été consignés par Ibn Khaldoun aux environs de 1375 lors de sa retraite au Calâ d'Ibn Selama près de Tiaret (Algérie), soit plus d'un siècle avant que Christophe Colomb n'entreprenne pour la Couronne d'Espagne son expédition que beaucoup considèrent comme le point de départ de la modernité européenne. Une telle perspective fait du racisme un phénomène né avec le génocide amérindien et la traite transatlantique. Elle est défendue par des auteurs tels C.L.R. James1 ou Anibal Quijano2, pour qui la race et l'identité raciale ne furent établies en tant qu'instruments de classification sociale première de la population qu'à compter de la conquête des Amériques. L'association structurelle entre la nouvelle identité historique qu'est la race et la division du travail à l'échelle mondiale permirent au modèle « capitaliste colonial/moderne et eurocentré » de s'imposer en tant que pouvoir hégémonique planétaire. C'est ce que Quijano appelle la « colonialité du pouvoir capitaliste mondial ».

Si l'on peut comprendre la centralité historique que revêt l'invasion des Amériques pour des auteurs caribéens et sud-américains, surtout si on en fait le point de départ de l'entreprise capitaliste, une telle perspective « eurocentrée » occulte les premiers génocides perpétrés avant l'expédition de Colomb (par exemple aux Canaries contre les berbères Guanches), ainsi que les traites arabo-berbères qui débutèrent dès le VIIe siècle. Or, rappelle l'auteure afro-colombienne Rosa Amelia Plumelle-Uribe dans son essai Victimes des esclavagistes musulmans, chrétiens et juifs (Anibwe, 2012) :

Avec le temps nous avons oublié que la dégradation de la situation et de l'image des Noirs, a commencé en Afrique noire lorsqu'une partie de ce continent est devenue un réservoir d'esclaves destinés aux pays musulmans. Car, il faut savoir que même si l'égalité raciale était soutenue par les préceptes de la religion islamique, en fait, la littérature, les arts et le folklore des peuples musulmans exprimaient le contraire. Ainsi s'explique que, très rapidement, la littérature musulmane ait commencé à véhiculer une image repoussante des Noirs, dont la couleur de la peau associée à leur condition servile devenait un fardeau plus lourd que la servitude elle-même. La plupart des Noirs islamisés, femmes et hommes, finirent par adhérer à cette image infériorisée, vite répandue dans la culture arabo-musulmane.

En explorant les liens entre la naissance du capitalisme et la traite transatlantique, l'œuvre pionnière d'Eric Williams (Capitalisme et esclavage, Présence africaine, 1968) a montré que l'esclavage n'était pas né du racisme, mais que celui-ci avait plutôt été la conséquence de l'esclavage. Si des siècles de traite arabo-berbère n'ont pas eu les mêmes effets que la colonisation européenne et n'ont pas abouti à imposer à l'échelle mondiale l'idée de race comme critère de classification sociale première de la population, ses effets dans les sociétés qui l'ont pratiquée ont été profonds et déterminent de manière durable le traitement discriminatoire réservé aux Noir˖e˖s. Se confronter à cette histoire est une nécessité.

Aujourd'hui au Maghreb

Le racisme au Maghreb n'est pas un reliquat du colonialisme. Il ne peut être appréhendé qu'en prenant la pleine mesure des effets que des siècles de traite arabo-berbère ont eus, d'autant que des pratiques voisines perdurent en Mauritanie et en Libye, comme l'ont révélé en 2017 les images des journalistes de la chaine CNN. Des travaux comme L'Afrique Noire précoloniale de Cheikh Anta Diop, portant sur cette histoire faite de razzias, de déportations massives et de pratique systématique de la castration par les négriers arabo-berbères, nous rappellent que cette immense entreprise de déshumanisation ne s'est pas faite sans résistances et nous aident à comprendre la persistance d'une négrophobie systémique au Maghreb. Un rappel nécessaire qui n'est toutefois pas suffisant. Car, pour paraphraser Fanon, le racisme au Maghreb ne s'est pas enkysté et a subi le sort de l'ensemble culturel qui l'informait.

Après la longue nuit coloniale, les sociétés d'Afrique du Nord ont connu des transformations qui se sont traduites par un accroissement démographique sans précédent, un exode rural qui a ébranlé les structures traditionnelles (déjà largement entamées par l'entreprise coloniale), et l'imposition brutale et chaotique par les bourgeoisies nationales d'une économie de marché. Les effets conjugués de ces mutations ont engendré la formation d'un prolétariat urbain touché de plein fouet par un chômage de masse structurel, alimentant une forte concurrence pour l'accès aux emplois, logements et ressources. Or, rappelait Ilan Halévi dans son analyse croisée de la judéophobie et de l'islamophobie, « ce n'est pas l'altérité qui génère l'hostilité, mais la rivalité : conflits de pouvoir, de territoire, de contrôle de richesses, de partage de biens, de ressources, etc. ».3

À l'instar de ce qui se passe partout où il existe, le racisme au Maghreb est lié à des conditions matérielles et remplit des objectifs précis. Décideurs politiques et grands médias y voient la possibilité de casser les solidarités qui pourraient se créer entre les classes populaires. Pour ces dernières, le racisme exprime leur refus de se compter parmi les dominé˖e˖s, ce qui se traduit concrètement par leur choix de faire primer leur appartenance au groupe perçu comme majoritaire et dominant, au mépris de leur appartenance de classe. Ce n'est pas la moindre des ruses du racisme que de permettre – entre autres choses – de « rattacher les pauvres au chariot du système d'exploitation ».4

Les sociétés du Maghreb sont récemment devenues des terres de transit et d'immigration, modifiant la manière dont on y pense et dit la race et le racisme. Le vocabulaire utilisé aujourd'hui à propos des exilé˖e˖s d'Afrique noire ressemble à s'y méprendre à celui employé en France au sujet des Roms : assistés, parasites, délinquants, sorciers, sales et porteurs de maladies… Accusés en outre de voler le travail des nationaux, ils sont tout à la fois dépeints comme vivant de la mendicité et des aides sociales (quasi inexistantes), et comme de féroces concurrents sur le marché de l'emploi. Le terme « Africain » en est venu à désigner les Noirs du continent, comme si l'Afrique du Nord n'y était pas vraiment située.

Si des campagnes officielles (en Tunisie) ou émanant de la société civile (Maroc et Tunisie), sont aujourd'hui menées avec des fortunes diverses, aucune réponse ne saurait être apportée au problème sans prendre en compte ses coordonnées économiques et politiques, à savoir :

➞ la pauvreté qui pousse des dizaines de milliers d'Africains à entreprendre un périple extrêmement dangereux à travers le Sahara, les pays du Maghreb, et quand ils en ont les moyens, à tenter la périlleuse traversée de la Méditerranée pour gagner l'Europe ;

➞ le rôle des autorités nationales maghrébines qui procèdent à des expulsions massives d'exilé˖e˖s parqué˖e˖s dans des camps d'internement (c'est notamment le cas au Maroc et plus récemment en Algérie où l'on expulse dans des conditions scandaleuses et de manière indiscriminée les exilé˖e˖s vers le Niger). Au-delà des autorités de ces pays, c'est l'ensemble des autorités africaines qui servent aujourd'hui de sous-traitants des politiques migratoires et sécuritaires des États européens ;

➞ la responsabilité occidentale dans l'appauvrissement des sociétés africaines et la destruction d'États comme la Libye, leur complicité active dans les horreurs commises dans cet État failli, devenu la base arrière d'un gigantesque trafic d'êtres humains.

Un déni persistant

Le racisme au Maghreb se traduit dans la vie quotidienne par une valorisation de tout ce qui est considéré comme blanc, et l'on ne compte plus les analyses et témoignages faits par des Noirs (nationaux, exilés ou étudiants en provenance d'Afrique noire). Beaucoup continuent pourtant à nier l'existence de ce racisme. Les crimes innombrables de la colonisation européenne et le récit souvent eurocentré de l'histoire mondiale masquent l'effroyable réalité que fut la traite arabo-berbère. À cela s'ajoute l'injonction faite de taire le racisme pour ne pas rompre une hypothétique unité des damnés de la terre (ou de la communauté des croyants) face à la domination occidentale. Or, une unité fondée sur l'occultation de crimes passés et présents ne peut être que nominale et suspecte.

La traite arabo-berbère et les discriminations au Maghreb sont, il est vrai, instrumentalisés par des acteurs désireux d'en découdre avec l'islam et le monde arabe et de relativiser les crimes coloniaux européens. La prolifération d'articles sur les sites d'extrême-droite, l'appétence pour cette question d'universitaires et d'idéologues tels Bernard Lewis ou Kamel Daoud, l'expression « traite arabo-musulmane » alors qu'il est question dans l'autre cas de « traite transatlantique », tout cela peut favoriser une attitude de déni chez des populations décrites de manière essentialiste comme étant – presque depuis la nuit des temps – conquérantes, violentes et esclavagistes. Un certain discours sur la traite arabe épouse les stéréotypes racistes sur les Arabes, cela ne fait aucun doute. Mais nos silences sur la question laissent le champ libre aux discours les plus réactionnaires qui soient.

Car quand il est question de racisme au Maghreb, le sujet n'est pas tant « le Maghreb », ou encore « les Arabes » pris dans leur ensemble, mais bien les violences et discriminations que vivent les populations noires. L'analyse par Fanon du racisme du point de vue de ses victimes nous enseigne qu'il est vain de soutenir que le racisme ne serait le fait que de quelques-uns : ce sont bel et bien toutes les personnes qui se trouvent du mauvais côté de la barrière raciale qui ont à le subir. Et c'est cette réalité qui nécessite notre attention à tou˖te˖s.


1Modern Politics, PM Press, 2013

2Colonialidad del poder, eurocentrismo y América Latina, article paru dans l'ouvrage coordonné par Edgardo Lande, La Colonialidad del saber : Eurocentrismo y Ciencias Sociales. Perspectivas Latinoamericanas, Caracas, CLACSO, 2000

3Ilan Halevi, Judéophobie et islamophobie : l'effet miroir, Syllepses, 2015.

4David R. Roediger

Iran-Japon. La passion partagée du souvenir d'Hiroshima

Par Clément Therme, Banafsheh Keynoush

Soixante-quinze ans après, les Iraniens participent au souvenir du largage de bombes atomiques par les États-Unis sur Hiroshima et Nagasaki, entretenant un tragique parallèle entre les victimes japonaises d'alors et celles iraniennes des armes chimiques irakiennes. Si le Japon n'approuve guère les ambitions nucléaires de Téhéran, la relation entre ces deux pays semble dépasser les limites imposées par la politique étrangère de Washington. Depuis longtemps, l'Iran et le Japon partagent une fascination commune.

L'utilisation du souvenir d'Hiroshima, il y a 75 ans, comme arme politique par la République islamique contre les États-Unis, pays qui selon l'Iran, n'a jamais cessé d'intervenir dans ses affaires internes depuis 1953, est récurrente dans les médias iraniens. Lors de la visite du premier ministre japonais, Shinzo Abe, à Téhéran en 2019, le quotidien iranien Farhikhtegan avait publié en Une la photo d'un champignon provoqué par une explosion nucléaire, référence aux bombardements américains d'Hiroshima et de Nagasaki à la fin de la seconde guerre mondiale. « Comment pouvez-vous faire confiance à un criminel de guerre, M. Abe ? », interrogeait le journal en anglais et en persan.

Des films iraniens projetés à Hiroshima

Le souvenir du drame d'Hiroshima a souvent été utilisé pour entretenir les relations bilatérales entre Tokyo et Téhéran depuis 1979. Le président Hassan Rohani déclarait en 2013 que l'Iran et le Japon avaient tout deux souffert des armes de destruction massive. Les deux pays insistent sur leurs expériences partagées de victimes de ces armes. Au Japon, jusqu'à ce jour, les derniers survivants d'Hiroshima et de Nagasaki témoignent des conséquences sanitaires de l'usage des bombes nucléaires. En Iran, environ 50 000 personnes ont été victimes d'armes chimiques utilisées par l'Irak pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Chaque été, la participation de l'Iran au festival de films Love & Peace d'Hiroshima, renforce la coopération culturelle avec le Japon. Le festival projette des films iraniens qui montrent les souffrances des victimes de la guerre chimique. De même, des réalisateurs japonais présentent des films sur Hiroshima au festival international du film iranien Fajr.

En dépit de ce lien dû à de profondes souffrances humaines, Tokyo et Téhéran n'ont guère réussi à partager une vision commune de la question nucléaire. L'Iran est sous occupation alliée lorsque les États-Unis utilisent l'arme atomique contre le Japon. Outre les militaires et les entrepreneurs américains qui y stationnent, les Soviétiques et les Britanniques occupent des territoires du nord et du sud du pays. Les puissances alliées craignaient alors une alliance irano-japonaise. Cela explique pourquoi l'Iran a rompu ses relations diplomatiques avec le Japon en avril 1943, après la conclusion d'un traité tripartite avec les puissances alliées qui promettaient de protéger la souveraineté iranienne.

Ce n'est qu'en 1951 que l'Iran a officiellement mis fin à sa guerre déclarée contre le Japon, lorsque ce pays a rétabli des relations pacifiques avec les puissances alliées en signant le Traité de San Francisco. Plus tard, en 1953, les relations diplomatiques bilatérales ont été rétablies et l'ambassade japonaise a rouvert à Téhéran. Cette période a coïncidé avec la volonté de l'Iran d'acquérir la maîtrise des technologies nucléaires dans le cadre du programme américain Atomes pour la paix (Atoms for Peace), qui a conduit à la construction des premiers réacteurs nucléaires au Pakistan et en Israël voisins.

Amitié personnelle entre le chah et l'empereur

La quête de la souveraineté nucléaire par l'Iran au cours de cette période n'a cependant pas été un obstacle à ses relations bilatérales avec le Japon. Dans les années 1970, l'Iran lance son programme d'énergie nucléaire, et la période est marquée par des investissements japonais en Iran, notamment dans le secteur de l'énergie. Ce rapprochement se fonde sur l'amitié personnelle entre le chah Mohammad Reza Pahlavi et l'empereur Hirohito. En 1979, la révolution islamique met un terme au programme nucléaire, qui ne reprend qu'au milieu des années 1980. À partir du moment où l'existence des installations nucléaires de l'Iran est rendue publique en 2002, Téhéran a commencé à heurter la sensibilité nucléaire du Japon fondée sur la mémoire d'Hiroshima.

Au cours des années suivantes, l'idéologie anti-américaine promue par le fondateur de la République islamique, l'ayatollah Rouhollah Khomeiny, crée des obstacles à un rapprochement entre Tokyo et Téhéran sur cette question de la prolifération nucléaire. Certes, ce frein à l'approfondissement de leurs relations est la conséquence des liens de sécurité étroits unissant Tokyo et Washington. Malgré cette limite à la construction d'un partenariat nippo-iranien solide, la mémoire d'Hiroshima continue d'influencer les interactions politiques entre Téhéran et Tokyo.

Le « Japon du Moyen-Orient »

La fascination de l'Iran pour le « modèle japonais » qui mêle croissance économique et spécificité culturelle, malgré les revers subis lors de la seconde guerre mondiale, est antérieur à sa révolution. Les dirigeants de l'Iran impérial puis islamique ont toujours comparé les processus de développement et l'appartenance à une civilisation extra-occidentale du Japon et de l'Iran. Aujourd'hui, la référence au modèle japonais dépasse les divisions entre les différentes factions de la République islamique. C'était déjà l'objet d'un consensus national à l'époque du chah, qui avait pour ambition de transformer l'Iran en « Japon du Moyen-Orient ». L'intellectuel Ali Shariati, qui a inspiré la révolution au nom du combat anti-impérialiste, ignorant l'histoire de l'impérialisme japonais, voyait également le Japon comme un exemple réussi de modernisation sans occidentalisation.

Malgré ces préjugés favorables, les liens politiques et la coopération énergétique, les relations nippo-iraniennes ont été freinées depuis les années 2010 par la dépendance militaire et sécuritaire de Tokyo vis-à-vis de Washington. L'échec de la médiation du premier ministre japonais Shinzo Abe visant à mettre fin aux tensions américano-iraniennes, en juin 2019, a rappelé que la politique de la République islamique de confrontation face aux États-Unis n'est pas négociable, même dans la perspective d'une coopération approfondie entre l'Iran et le Japon.

Cela explique aussi que, depuis la révolution, le potentiel de partenariat bilatéral ne s'est pas approfondi, malgré les souvenirs partagés de l'utilisation d'armes de destruction massive. Pour le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki montrent que les États-Unis sont une puissance maléfique et un pays « criminel nucléaire ». Ce genre de dénonciation est perçue de manière négative par l'élite politique japonaise, influencée par la culture bouddhiste du pardon, contrairement à celle de l'Iran, obsédée par ses contentieux avec les États-Unis.

Même après la visite du président réformiste Mohammad Khatami au Japon en 2000, la première d'un dirigeant iranien depuis 1958, les perspectives d'amélioration des relations avec l'Iran s'éloignent. C'est sous Khatami que le programme nucléaire iranien est devenu la source d'une crise internationale. Le Japon est alors un allié-clé des États-Unis et de l'Europe dans leurs efforts conjoints pour limiter les ambitions du programme nucléaire iranien. Pour sa part, l'Iran continue de commémorer la mémoire d'Hiroshima pour détourner les critiques sur ses activités nucléaires. L'Iran ouvre un musée de la paix en 2011, inspiré par le Hiroshima Peace Memorial Museum, pour entretenir la mémoire des victimes d'armes de destruction massive.

Quarante ans de confrontation

Dans l'état actuel des choses, les tensions entre l'Iran et les États-Unis et leurs alliés durent depuis plus de quarante ans et s'accroissent toujours, en particulier depuis le retrait de Washington de l'accord sur le nucléaire en 2018. Et il existe un risque d'escalade militaire. L'ayatollah Khamenei a déclaré publiquement à maintes reprises que l'accord sur le nucléaire de 2015 nuisait aux intérêts de l'Iran. Dans le même temps, il a interdit l'utilisation des armes nucléaires par le biais d'une fatwa. De plus, l'opinion publique iranienne semble opposée à la perspective d'une guerre nucléaire. Cependant, ses préférences ne sont pas décisives sur la priorité donnée par les élites politiques à leur quête de « souveraineté nucléaire ».

L'Iran ne semble entretenir le souvenir d'Hiroshima ni pour suivre la voie du Japon vers le désarmement, ni pour améliorer ses relations avec les États-Unis. La république islamique insiste sur la volonté des États-Unis non seulement de posséder des armes nucléaires, mais de potentiellement vouloir les utiliser dans le contexte de la rivalité qui les oppose. Cela explique les choix des dirigeants de la République islamique de se rapprocher des puissances qui s'opposent aux ambitions américaines, comme la Corée du Nord, la Russie ou la Chine. Cette stratégie internationale lui permet en même temps de poursuivre le développement de son programme nucléaire.

En 1983, le ministre japonais des affaires étrangères Shintaro Abe rencontre l'ayatollah Khamenei en Iran pour négocier un accord qui garantirait la liberté de navigation maritime dans le golfe arabo-persique pendant la première guerre du Golfe. L'Iran avait bien accueilli l'idée, mais cela n'a pas été suffisant pour convaincre l'Irak de mettre fin à la guerre. L'actuel premier ministre japonais Shinzo Abe, alors jeune homme, accompagne son père lors de ce voyage. Au cours de ce premier séjour en Iran, il se rend compte de la difficulté d'éviter une confrontation militaire. Lors de son deuxième voyage à Téhéran en 2019, Abe apprend que l'Iran ne resterait pas dans l'accord nucléaire si d'autres parties refusent de respecter leurs engagements. L'Iran a repris ses activités nucléaires, montrant clairement que la mémoire d'Hiroshima et de ses victimes n'est pas suffisante pour mettre fin à la volonté de la République islamique d'obtenir la pleine souveraineté dans l'élaboration de sa politique nucléaire.

Halte à l'acharnement contre Omar Radi et la répression de la parole publique au Maroc

Les mouvements de protestation au Maroc suscitent, et ce depuis toujours, des ripostes policières répressives et violentes. La plus marquante de ces dernières années est la répression du Hirak dans le Rif, un mouvement contestataire qui a agité le Maroc à partir de 2016. S'en sont suivies plus de 1500 arrestations, dont plus de 700 condamnations. Parmi ces dernières, cinq personnes ont écopé de 20 ans de prison ferme.

Omar Radi, journaliste indépendant, qui a assuré depuis le début la couverture de ce mouvement sur la scène internationale, a exprimé son indignation face à cette condamnation dans un post sur Twitter le 5 avril 2019. Ce Tweet lui a valu une première convocation le 18 avril 2019, par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). Il y avait défendu son droit à l'expression libre et sa liberté d'opinion, garanti par la Constitution marocaine et les conventions internationales ratifiées par le royaume, notamment le pacte international relatif aux droits civils et politiques. Mais à l'occasion de sa seconde convocation, le 26 décembre 2019, Omar Radi a été déféré devant le procureur d'Aïn Sebaa et le juge a ordonné alors sa poursuite sur la base de l'article 265 du code pénal pour outrage à magistrat, refusant par ailleurs sa demande de liberté provisoire alors même qu'elle était justifiée par son état de santé. Il a d'abord été poursuivi en détention, puis en liberté provisoire (grâce au mouvement de solidarité nationale et internationale) avant d'être condamné à 4 mois de prison avec sursis pour outrage à magistrat.

Cette condamnation n'a pas mis fin à la machine répressive visant Omar Radi. Le 22 Juin, Amnesty International a rendu public un rapport concernant la surveillance illégale d'Omar Radi via Pegasus, un logiciel espion du NSO group, introduit dans son téléphone à son insu par les autorités marocaines.

Suite à cela, et depuis le 25 juin, Omar Radi a reçu de la part de la BNPJ plusieurs convocations pour interrogatoires (au nombre 10 du 25 Juin au 29 Juillet) qui ont duré jusqu'à 10 heures et durant lesquelles il a été suspecté d'espionnage. Suite à quoi il a été déféré le 29 Juillet devant le procureur du roi. Il est poursuivi en détention pour quatre motifs : réception de fonds étrangers dans le dessein de porter atteinte à la sécurité intérieure de l'État, établissement de contacts avec des agents de pays étrangers en vue de nuire à la situation diplomatique du Maroc, attentat à la pudeur avec violence, et viol – ces deux derniers motifs, effarants, ont été ajoutés au dossier sur le tard.

En parallèle, quelques médias à la botte des autorités marocaines (dont principalement Chouf TV), ont lancé des campagnes de diffamation contre lui. En plus de tous ces harcèlements "virtuels" pesants, Omar Radi subit aussi des harcèlements dans sa vie quotidienne : il est suivi à longueur de journée, et est intimidé par les journalistes de Chouf TV aux portes de la BNPJ. À ceci s'ajoute son arrestation avec son confrère Imad Stitou, la nuit du 5 au 6 juillet, suite à une "altercation" avec un caméraman de Chouf TV montée de toute pièce. Ils sont à ce jour poursuivis en liberté pour ivresse sur la voie publique, insultes et enregistrement vidéo d'une personne sans son consentement, en plus de faits de violences pour Omar Radi.

Enfin, comble de l'ignominie et à défaut de présenter un dossier quelque peu crédible à la justice, les services de la police marocaine ont finalement dégainé une de leurs armes favorites : les accusations fallacieuses en lien avec la sexualité. Omar Radi est donc accusé de viol, attentat à la pudeur et violences. La disqualification par les mœurs est une stratégie bien connue du régime comme l'ont prouvé cette dernière année les affaires de Hajar Raïssouni accusée de relations sexuelles hors mariage ou encore Taoufik Bouachrine, condamné à quinze ans de prison sans preuves et en toute violation de la présomption d'innocence . Rien de moins crédible que l'État se soit mis à s'intéresser aux conditions générales des femmes et en particulier aux violences sexistes et sexuelles ! Encore faut-il rappeler que nombreuses sont les femmes qui, en portant plainte après un viol, se voient poursuivies au titre de l'Article 490 interdisant les relations sexuelles hors mariage. Comme pour le reste des accusations, celle-ci semble être montée de toutes pièces et fait partie de la stratégie de neutralisation et de répression de toute voix journalistique indépendante au Maroc.

En parallèle, Amnesty International fait l'objet elle aussi de plusieurs campagnes virulentes de diffamation de la part de l'État marocain, de ses hommes politiques et de sa presse.

L'acharnement qui apparaît dans cette affaire n'est pas le fruit d'une guerre personnelle entre l'État marocain et un journaliste – Omar Radi –, mais d'une guerre que le régime mène contre « la parole libre et publique » au Maroc, et particulièrement contre les journalistes. De décembre 2019 à aujourd'hui, 16 personnes (dont deux lycéens) ont été emprisonnées pour avoir partagé du contenu sur Facebook, Instagram, YouTube, et encourent des peines allant d'un mois à 4 ans de prison ferme (voir le tableau plus bas).

Nous, Marocaines et Marocains résidant en France, ainsi que nombre d'activistes et des forces démocratiques en France et ailleurs, suivons avec inquiétude cette surenchère menée par l'État marocain contre la liberté d'expression et précisément contre le libre exercice de la profession de journalisme indépendant. Nous exigeons l'arrêt de toutes ces poursuites iniques que subissent au Maroc les défenseurs des droits et des libertés dont fait partie Omar Radi et la libération immédiate de tous les détenus politiques au Maroc.

Nous alertons les instances internationales quant à cette situation et appelons toutes les forces vives démocratiques en France et partout dans le monde à exprimer leur soutien à la cause de la liberté d'expression qu'incarne en ce moment le journaliste Omar Radi.

Pour en connaître plus sur Omar Radi et ses enquêtes, visitez le site « Free Omar Radi ».

Liste non-exhaustive de procès s'inscrivant dans le cadre de la répression de la parole publique

Tati à Barbès. Nous nous sommes tant aimés

Par Hajer Ben Boubaker

Véritable institution du quartier de Barbès, et au-delà de la légende urbaine avec ses prix bas et ses sacs vichy rose, le magasin parisien Tati va définitivement fermer ses portes, victime d'une sévère chute de ses ventes. Fondé par une famille tunisienne juive, son histoire se confond avec celle de l'immigration maghrébine à Paris.

« Barbès ne sera plus jamais comme avant ». Ces sont les mots de ma mère, établie en France depuis plus de 30 ans, et qui a habité une bonne partie de sa vie dans le 18e arrondissement, dont on ne sait plus parfois si c'est le quartier ou si c'est l'enseigne qui a permis à l'autre d'entrer dans l'histoire de Paris. L'annonce de la fermeture de Tati a en effet provoqué une vague d'émotion au sein de la communauté maghrébine, dont l'histoire parisienne s'est très tôt liée à l'enseigne au fameux motif Vichy.

Une saga familiale juive tunisienne

Derrière la légendaire enseigne, il y a la famille de Jules Ouaki, qui a construit un véritable empire commercial en un temps record. Originaire d'une famille juive de la Goulette, dans la banlieue nord de Tunis, dont le père artisan bourlier a eu neuf enfants, le fondateur de Tati débarque à Paris à la fin de la seconde guerre mondiale et voit dans le boulevard Rochechouart la possibilité de révolutionner le commerce du textile. Ouaki veut casser les codes et invente le discount à la française. Pour cela, il rachète un premier local de 50 mètres carrés et y dispose des bacs au fameux motif vichy rose et bleu remplis de vêtements et de textiles, à des prix défiants toute concurrence.

L'inspiration est toute trouvée pour cet enfant de la Tunisie : il s'agit du modèle de consommation prédominant encore dans les quartiers populaires de Tunis. Ce concept s'inspire des friperies tunisoises, introduites en 1932, au lendemain de la Grande dépression de 1929. Mais l'originalité de Tati est de vendre du neuf. Jules Ouaki cible ainsi une clientèle populaire, et affirme, par sa célèbre formule « ramenez-moi les voleurs », son choix d'éviter un système de sécurité repoussoir. Le concept est d'autant plus dans l'air du temps que désormais le prêt-à-porter industriel remplace la traditionnelle tenue faite à la main par une couturière.

Le choix du quartier repose sur la même logique. Déjà en 1856, Jacques Crespin, prend le parti d'installer au cœur de Barbès, rue de Clignancourt, les Galeries Dufayel, qui permettent à des familles ouvrières d'acquérir, grâce au paiement en mensualités, du mobilier et autres biens de consommation. L'entre-deux-guerres modifie durablement le quartier avec l'arrivée des premiers immigrés maghrébins dans la capitale, qui s'ajoute à la présence des immigrés espagnols et italiens. Les commerces des ressortissants du Maghreb, et plus particulièrement algériens, fleurissent avec l'arrivée de cafés communautaires et l'ouverture de plusieurs bijouteries et magasins de tissus tenus par des familles juives maghrébines.

La capitale du Maghreb à Paris

C'est ainsi que l'enseigne créée en 1948 s'installe dans un quartier chargé d'une histoire politique, économique et culturelle marquée d'une empreinte maghrébine et plus particulièrement algérienne. Il est commun pour les habitants du quartier, peu importe leur nationalité, de le surnommer « la wilaya », comprendre donc la 49e wilaya d'Algérie, titre honorifique que le quartier dispute à Marseille. Un détournement humoristique, teinté de fierté nationale, comme pour narguer les dénominations racistes attribués au quartier par la presse française, qui durant la guerre d'indépendance le surnommera « la casbah » – référence directe à la médina algéroise indigène réfractaire à l'ordre colonial – et alimentant la réputation d'un endroit dangereux dans l'imaginaire français.

Au début de la révolution algérienne, le quartier compte entre 2000 et 4000 Algériens. La Goutte d'Or puis progressivement Barbès devient le seul quartier vendant des produits de premières nécessités pour la communauté, allant du trafic d'huile d'olive aux cigarettes, venus directement d'Algérie. Stocks de vêtements seconde main rue Stephenson, innombrables boucheries halal, cafés communautaires ou hammams : les jours de congés, de nombreux ressortissants maghrébins, notamment ceux vivant en banlieue, se rendent dans le 18e arrondissement pour faire leurs emplettes, rencontrer leurs compatriotes, ou écouter la musique du pays. Avec ses hôtels bon marché où les plus précaires peuvent bénéficier de certaines formes de solidarité de la part d'autres émigrés, Barbès devient le point de chute privilégié de ceux qui débarquent d'Algérie pour trouver du travail.

Cet usage communautaire et populaire de l'espace urbain entraîne une surveillance accrue de la police et un traitement colonial de la population soumise à des violences policières quotidiennes. Ces dernières entraînent la première émeute parisienne de l'histoire de la ville depuis la seconde guerre mondiale, le 30 juillet 1955, jour de l'Aïd, lorsque les Algériens de la Goutte d'Or assiègent le poste de police pour protester contre une énième interpellation violente de la part des forces de l'ordre dans l'atmosphère tendue du début de la guerre d'indépendance. Les habitants vivent de plein fouet la répression, comme en témoigne l'implantation de salles de tortures dans le quartier : « les caves de la Goutte d'Or » et les sous-sols de deux commissariats du 18e, celui de la Goutte d'Or et des Grandes-Carrières, dédiés à la supplication des indépendantistes par la police française.

Les indépendances acquises, le quartier ne perd pas pour autant sa dimension politique et culturelle. C'est dans ces rues que se créent certains des plus importants collectifs des années 1970, tel que le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) ou encore le Comité de défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés (CDVDTI). Au harcèlement policier s'ajoute désormais la multiplication d'attaques racistes de la part d'habitants ou de groupuscules d'extrême-droite comme Ordre nouveau. La première campagne militante pour réclamer vérité et justice sur l'assassinat d'un jeune résident voit le jour en 1971 après la mort de Djelali Ben Ali, 15 ans, tué en octobre 1971 d'une balle dans le dos par un voisin raciste qui lui reprochait de faire « trop de bruit ».

Un tandem de la culture populaire maghrébine

Barbès est également un passage obligé par son dynamisme culturel, et la scène artistique maghrébine exilée y fait ses armes. Durant la période coloniale déjà, certains artistes maghrébins s'y établissaient pour poursuivre une carrière artistique dans les cabarets et salons de thé communautaires, tout en poursuivant une activité professionnelle, souvent ouvrière, comme ce fut le cas de la légende de la chanson kabyle, Sliman Azem. Si beaucoup d'artistes retournent au pays aux indépendances, ils continuent de se produire régulièrement à Barbès. Pas moins d'une quinzaine de labels et disquaires s'y établissent et s'y défont durant plusieurs décennies, de la Rue de Chartres au Boulevard de la Chapelle : disco Muzik, Numidie Production, Sono l'Aube, Cléopâtre ou encore La Voix du Globe. Il n'est pas rare de croiser des stars dans les cafés communautaires comme l'une des voix le plus emblématiques de l'immigration, Dahmane El Harrachi, habitué des concerts dans les bars kabyles de la rue de Clignancourt, ou de voir la légendaire Cheikha Rimitti, avec ses bijoux et sa démarche solennelle, se rendre à pied de son hôtel de Château-Rouge au cabaret le plus couru du 18e arrondissement, le Béjaia Club. C'est aussi dans la salle Saint-Bruno de la Goutte d'Or que se constitue le groupe Al ‘Assifa, collectif d'action culturelle composé de Français et d'immigrés.

C'est dans cette atmosphère culturelle particulière que Tati se développe et voit les choses en grand : Tati mariage, Tati bonbons, Tati or… La marque semble pouvoir se décliner à l'infini et continue ainsi d'assurer un nouvel accès discount à des produits parfois inaccessibles aux foyers les plus pauvres. Le groupe multiplie les magasins en régions et à Paris et s'offre un point plus central, le feu Tati République sur la place du même nom. Le traditionnel passage à Tati Barbès le week-end demeure néanmoins un rituel pour nombre de familles maghrébines. Le propriétaire, fort de son succès immédiat, avait en effet racheté plusieurs immeubles aux alentours du premier local. Ces immeubles étaient jusqu'alors des hôtels où se pratiquait la prostitution, ce qui a valu à Jules Ouaski la réputation d'avoir « assaini le quartier ».

La marque devient elle-même un élément culturel associé au quartier et à l'imaginaire de l'immigration puisque, dès son ouverture, il n'est pas rare que la famille en visite à Paris « exige » de visiter Tati avant tout autre endroit. Le motif en vichy influencera même la haute-couture française par l'intermédiaire d'un certain Azzedine Alaia, couturier tunisien qui, dans sa jeunesse, voyait les familles débarquer en Tunisie, les bras chargés des cabas Tati. En 1991, il fait du motif du magasin le thème d'une collection qui restera dans les annales de la mode, avant d'être imité des années plus tard par d'autres marques, dont Louis Vuitton en 2007. Tati et Barbès ont donc en commun d'être des sources d'inspiration pour les artistes issus de l'immigration, comme l'atteste la célèbre chanson Barbès de Rachid Taha, extrait de son premier album solo en 1990, ou encore le titre du mythique groupe de rap français la Scred Connexion, originaire du quartier, avec leur titre B.ez.b.a.r. L'autre hymne d'une génération c'est Tonton du Bled de 113, mené par le rappeur franco-algérien Rim-K. Le clip s'ouvre sur le chanteur sortant d'une boutique Tati les bras chargés des sacs de la marque et on y entend notamment : « Vu qu'à Paris j'ai dévalisé tout Tati, j'vais rassasier tout le village, même les plus petits ».

Clip de la chanson Barbès de Rachid Taha, 1990.

Un pas de plus vers la gentrification ?

La fermeture de l'enseigne marque un tournant dans un quartier en processus de gentrification. Si la fin du magasin rose et blanc attriste les habitants, ils se souviennent aussi du remplacement de l'enseigne de chaussures Vano suite à un incendie, par la Brasserie Barbès bon chic bon genre, avec ses vigiles à l'entrée, ses prix plus chers que la moyenne du coin et ses clients, majoritairement blancs et petit-bourgeois, venus d'autres quartiers.

Mais la gentrification de Barbès passe d'abord par l'augmentation des prix des loyers et du mètre carré, la lutte accrue contre le marché informel, ou la modification du parc HLM désormais ouvert à la classe moyenne au nom de la mixité sociale, et ce au détriment des familles les plus pauvres de la capitale. Une politique menée par la mairie du 18e qui a inclus pêle-mêle Barbès et les quartiers limitrophes dans des plans divers. Ces plans s'accompagnent d'un volet sécuritaire avec l'inclusion du quartier dans les zones de sécurité prioritaire, créé sous le gouvernement Valls, avec un dispositif policier accru.

La fermeture de Tati semble donc tourner une page, pas seulement pour le quartier, mais pour la ville. Sofia, dont la famille est établie depuis trois générations à Barbès, et dont le grand-père était le propriétaire du magasin de musique Cléopâtre, résume ainsi : « C'est une part d'enfance qui s'en va. L'enseigne était le dernier bastion du Barbès populaire, en face de la Brasserie Barbès, où un verre coûte plus cher qu'un pull et un pantalon chez Tati. »

Football. À Newcastle, l'Arabie saoudite perd son match contre le Qatar

Par Ahmed El Omran

Candidate au rachat de l'équipe de football anglaise de Newcastle United, l'Arabie saoudite n'a pu parvenir à ses fins et a préféré jeter l'éponge. L'échec du royaume s'explique par la situation économique qui résulte de la pandémie, sa mauvaise réputation internationale en matière des droits humains, mais surtout par le conflit qu'il a initié avec le Qatar et qui ne cesse de se retourner contre lui.

Le rachat du club de football anglais Newcastle United par les Saoudiens était encore « certain à 90 % » il y a six mois. Dans la réalité, il s'est avéré que c'était loin d'être acquis. Après une longue bataille pour obtenir l'approbation du championnat d'Angleterre de football (Premier League), le groupe d'investissement dirigé par le fonds souverain du royaume saoudien a retiré au mois de juin 2020 son offre de 300 millions de livres sterling (332 millions d'euros) pour le rachat du club.

« Malheureusement, le processus s'est prolongé et dans les circonstances actuelles liées à l'incertitude mondiale, l'investissement espéré n'était plus commercialement viable », a déclaré le consortium, qui comprend également la financière britannique Amanda Staveley1 et deux milliardaires, les frères Reuben2.

L'échec de l'opération est particulièrement frustrant pour les milliers de supporteurs du club qui avaient placé leurs espoirs dans cette acquisition, mais aussi pour les officiels saoudiens qui sont une fois de plus confrontés au fait que leurs faux pas de ces dernières années continuent de les hanter, malgré leurs efforts pour tourner la page.

« Une place à la table d'honneur » pour des voleurs

Lorsque le propriétaire du club, Mike Ashley, un magnat britannique du commerce de détail, a accepté de vendre le club de football en avril 2020, les Saoudiens semblaient convaincus que l'obtention de l'autorisation réglementaire nécessaire ne serait qu'une simple formalité. Alors que les discussions s'éternisaient, les supporteurs de Newcastle — y compris les tout nouveaux fans dans le royaume — ont commencé à manifester leur nervosité et le manager du club Steve Bruce a fait savoir que l'incertitude entravait les préparatifs de la saison suivante.

Compte tenu de la réputation de l'Arabie saoudite, le fonds d'investissement public et ses partenaires s'étaient préparés à faire face à l'examen minutieux qu'un tel accord ne pouvait qu'entraîner. Mais au fil des jours, des semaines et des mois qui passaient, le groupe a semblé avoir sous-estimé les obstacles.

De grands clubs anglais comme Liverpool et Tottenham se seraient opposés à l'accord, tandis que certains hauts responsables du football européen comme le président de la Liga espagnole, Javier Tebas ont accusé les Saoudiens de rechercher « une place à la table d'honneur » après avoir « volé le football ».

À n'en pas douter, ce qui a tué cet accord est une décision prise à l'été 2017 lorsqu'en Arabie saoudite on a pensé qu'il serait judicieux de lancer un réseau de télévision pirate dans le cadre de la campagne du royaume contre le Qatar. Pour étrange et honteuse qu'elle soit, cette décision a semblé naturelle à ceux qui en étaient les promoteurs. Ils ont appelé « beoutQ »3 ce réseau de télévision. La chaîne reprenait en direct la couverture des matchs assurée par beIN Sports4 et recouvrait les logos violets du Qatar par d'autres graphismes pour les rediffuser aux téléspectateurs du royaume.

Opération de piratage

Quelques mois plus tard, beoutQ a commencé à remplacer les publicités de beIN par les siennes, dont beaucoup se moquaient du Qatar et de sa politique. Telle publicité se gaussait de la petite taille du Qatar en le comparant à des îles peu connues dans différents océans du monde. Telle autre présentait la compagnie aérienne Qatar Airways comme spécialisée dans le transport des bovins. « Non au monopole, non à la politisation du sport », était le slogan de beoutQ.

Le gouvernement saoudien a bien cherché à se distancier de l'opération de piratage. Mais tenter de le faire tout en continuant d'interdire de diffusion beIN Sports — qui détient déjà les droits de télévision exclusifs de la plupart des compétitions internationales pour la région du Proche-Orient — a montré combien il était difficile de concilier ces deux politiques.

Alors que l'équipe nationale saoudienne se préparait à disputer le match d'ouverture de la Coupe du monde 2018 contre la Russie, les autorités ont commencé à installer des zones publiques de diffusion pour les supporteurs qui souhaitaient assister au match. Ces zones sponsorisées par le gouvernement ont dû utiliser le réseau officiel de beIN Sports bien que la chaîne soit interdite dans le pays.

Les décodeurs beoutQ étaient largement disponibles dans tout le royaume pendant cette période, même si les autorités publiaient de temps à autre des déclarations sur la répression du piratage quand les médias internationaux commençaient à poser davantage de questions sur la nouvelle chaîne.

« Le nombre de dispositifs confisqués a été de 12 000 ... ces derniers mois, bien que le chiffre réel soit à mon avis beaucoup plus élevé », a déclaré à l'AFP fin juin 2018 Saoud Al-Qahtani, ancien conseiller du prince héritier Mohamed Ben Salman. « L'Arabie saoudite respecte la question de la protection des droits intellectuels et se conforme aux conventions internationales en la matière. »

Une déclaration similaire a été publiée en novembre 2018, indiquant que 3 780 dispositifs pirates avaient été confisqués et affirmant que la campagne contre le piratage avait commencé avant même la Coupe du monde.

Après la diffusion par Al-Jazira, en septembre 2019, d'un documentaire comportant des fuites présumées de l'intérieur du siège de beoutQ à Riyad, l'autorité saoudienne pour la propriété intellectuelle a présenté des images et des vidéos de son personnel faisant des descentes dans les magasins qui vendent des boîtiers IPTV.

La même tactique a été utilisée à nouveau lors de récentes négociations après que beIN Sports a demandé à la Premier League de bloquer la vente de Newcastle en raison de problèmes de piratage. L'Autorité saoudienne contre le piratage a alors annoncé qu'elle mettait tout en œuvre « pour bloquer 231 sites web qui violaient les régimes de propriété intellectuelle en vue de les fermer ».

La presse britannique a accueilli cette annonce avec enthousiasme et l'a qualifiée de « développement significatif » vers la finalisation de l'accord. Mais il est apparu qu'il ne s'agissait que d'une tentative désespérée de récrire l'histoire après que l'Organisation mondiale du commerce (OMC) a constaté que le gouvernement du royaume avait enfreint les accords commerciaux internationaux en raison de son implication avec beoutQ.

La condamnation de l'OMC

L'Arabie saoudite a toujours nié tout lien avec la chaîne. Après avoir annoncé à tort que l'OMC avait pris une décision en sa faveur, elle a décidé de faire appel de la décision. Moins de 48 heures plus tard, le fonds d'investissement public se retirait de l'accord de Newcastle.

Même si les groupes de défense des droits humains et les familles des militants saoudiens détenus ont fait pression sur la Premier League pour empêcher le fonds d'investissement d'acheter le club en signe de protestation contre le bilan du royaume en matière de droits humains, le vrai problème en fin de compte était celui du piratage. Comme l'écrit Matt Slater dans The Athletic :

Un accord mené par le fonds d'investissement public pour acheter Newcastle United ne sera jamais accepté par les propriétaires et les directeurs tant que le gouvernement saoudien ne fermera pas beoutQ, ne lèvera pas son interdiction temporaire de beIN, ne compensera pas beIN pour trois ans de dommages et ne promettra pas à la Premier League et à toutes les autres grandes compétitions sportives du monde qu'il ne détournera jamais plus leur contenu.

L'échec de la tentative de prise de contrôle est certainement un revers pour les ambitions sportives saoudiennes. Il reste à voir si cela incitera les Saoudiens à être plus prudents à l'avenir, mais il est peu probable que cela soit la fin de l'histoire. Le ministère des sports du royaume vient d'annoncer le lancement d'un institut supérieur des sports avec l'objectif de remporter 5 médailles aux Jeux olympiques de 2028, tandis que le fonds souverain continue de dépenser massivement à la fois pour des acquisitions étrangères et des « gigaprojets » nationaux. Le prochain accord n'est probablement pas trop loin.

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Cet article a été publié en anglais sous le titre « Fit and Proper ». Il a été traduit par Christian Jouret.


1Femme d'affaires britannique, elle conduit principalement des acquisitions au profit des pays du Golfe. Elle a participé en 2008 au sauvetage de la banque Barclays par le Qatar.

2Nés à Mumbai et élevés au Royaume-Uni, les frères Reuben possèdent chacun une fortune évaluée à environ 7 milliards de dollars, soit 5,90 milliards d'euros.

3Jeu de mots en anglais (beOUT par opposition à beIN). BeoutQ est une chaîne TV directe et streaming pirate saoudienne qui donne frauduleusement accès à des programmes internationaux, y compris les matches de football du championnat anglais.

4Chaîne sportive thématique créée par le groupe Al-Jazira (Qatar).

Émirats-Israël. Mohamed Ben Zayed creuse son sillon au Proche-Orient

Par Sarra Grira

L'accord entre Abou Dhabi et Tel-Aviv, officiellement conditionné par l'arrêt de l'annexion de territoires palestiniens, s'inscrit surtout dans la politique régionale des Émirats arabes unis qui se sont affirmés comme une puissance régionale ayant une politique étrangère autonome. Il représente le point d'orgue d'une diplomatie offensive mise en place par l'homme fort du pays, Mohamed Ben Zayed.

La nouvelle a ébranlé le monde arabe sans toutefois l'étonner. La ligne rouge de la normalisation avec Israël officiellement respectée par les pays arabes au nom de la solidarité avec la cause du peuple palestinien1 a été franchie par Abou Dhabi. Elle rompt avec le consensus arabe tel qu'il s'était dessiné à travers l'Initiative de paix arabe de 2002, qui conditionnait la normalisation avec Israël à la création d'un État palestinien dans les frontières de 1967, le retrait d'Israël du plateau du Golan et le retour des réfugiés.

Un continuum de la politique interne

Le rôle de plus en plus important joué par les Émirats arabes unis dans la région est une conséquence directe de l'ascension du prince héritier d'Abou Dhabi, Mohamed Ben Zayed (MBZ). Nommé par son père, le président Zayed Ben Sultan Al-Nahyane (1971-2004), vice-prince héritier d'Abou Dhabi en 2003, MBZ devient un personnage politique de premier plan avec la détérioration de la santé de son frère, Khalifa Ben Zayed, actuel président des Émirats depuis 2004.

Cumulant la fonction de prince héritier avec sa responsabilité à la tête du conseil exécutif d'Abou Dhabi, ainsi que le poste de vice-ministre de la défense, il prend en main les affaires internes et étrangères du pays. Cela se traduit rapidement par une politique interne répressive qui sera renforcée avec l'avènement des « printemps arabes ».

Craignant que la vague de contestation qui a touché le Bahreïn, l'Égypte et le Yémen ne frappe son pays, MBZ écrase toute velléité de contestation. Les membres de l'association Al-Islah, branche locale des Frères musulmans, en feront les frais : arrestations, emprisonnements, condamnations pour « tentative de coup d'État » et « menace sur la sécurité intérieure du pays ». Al-Islah finira en novembre 2014 sur une liste terroriste dressée par les Émirats, aux côtés de l'organisation des Frères musulmans et de l'organisation de l'État islamique (OEI).

Un sort dont l'association n'a pas l'exclusivité, puisque la répression s'est également abattue sur la balbutiante opposition libérale. Des voix contestataires, qui avaient commencé à se faire entendre sur le web dès 2009, ont gagné en puissance pour culminer en mars 2011, à travers une pétition demandant entre autres la réforme des institutions politiques du pays et l'organisation d'élections libres. Quelques associations civiles avaient également rejoint l'appel. Bien que cette dissidence n'ait jamais donné lieu à une mobilisation sur le terrain, le prince héritier mènera à son encontre une répression similaire à celle qu'il ordonne en parallèle contre les islamistes, et les mauvais traitements des prisonniers d'opinion signalés à plusieurs reprises par Amnesty International sont fréquents à la prison Al-Razeen, le « Guantanamo » de l'émirat d'Abou Dhabi.

Convergence d'intérêts sécuritaires

C'est l'un des points sur lesquels s'amorce la coopération avec Israël, celui du renseignement et de la répression, puisque celle-ci s'inscrit dans une convergence d'intérêts sécuritaires et économiques pour les deux pays. En effet, la chape de plomb qui s'est abattue sur les Émirats s'est accompagnée de la mise en place d'un État policier hypermoderne et d'une surveillance accrue sur les citoyens, auxquelles Israël n'est pas étranger.

L'entreprise israélienne NSO Group, créée en 2010, a entre autres fourni à Abou Dhabi le logiciel espion Pegasus qui transforme les smartphones en outils de surveillance de masse. En octobre 2019, le quotidien israélien Haaretz a révélé que l'entreprise de cybersécurité émiratie Darkmatter a tenté de débaucher d'anciens membres de l'armée israélienne pour le compte d'agences de renseignement locales, afin de cibler journalistes et défenseurs des droits humains, offrant aux potentiels collaborateurs israéliens jusqu'à un million de dollars par an de salaire.

Toujours en 2019, Haaretz a également dévoilé la signature d'importants contrats entre Abou Dhabi et un homme d'affaires israélien, afin de se doter de technologies d'espionnage et de surveillance. D'autres accords sont attendus pour la vente de drones, de matériel de cybersurveillance ou de reconnaissance faciale, comme le souligne un article, toujours de Haaretz, en date du 17 août 2020, et qui montre que la coopération entre les deux pays se renforce surtout au niveau militaire, après s'être construite sur une base sécuritaire.

Sur le plan économique, l'accord signé en juillet 2020 entre des entreprises israéliennes et leurs homologues émiraties en matière de recherche et de développement technologique dans la lutte contre le coronavirus s'annonce comme le premier d'une série d'autres à venir. Car si Abou Dhabi représente historiquement le bras politique des Émirats, elle a également pris le pas sur Dubaï, son pendant économique, depuis la crise de 2008. Accumulant les dettes, Mohamed Ben Rachid Al-Maktoum, émir de Dubaï et également premier ministre et ministre de la défense de la fédération, n'a eu d'autre choix que de se tourner vers Abou Dhabi pour renflouer ses caisses et éviter l'insolvabilité, faisant définitivement pencher la balance du côté de MBZ, qui concentrera désormais tous les pouvoirs.

Un interventionnisme régional exponentiel

Si la question sécuritaire est un terrain de coopération avec Israël, il existe aussi une convergence d'intérêts entre les deux pays depuis plus d'une décennie, marquée par l'hostilité à l'Iran et la lutte contre « l'islam politique ». Elle se confirme sur au moins trois fronts : l'Égypte, le Yémen et la Libye. De plus, l'inquiétude qui a traversé les rangs des pays de la région après la passivité — et l'impulsivité — américaines, entre les attaques des tankers dans la mer d'Oman puis celle des installations de l'Aramco en septembre 2019, ou encore l'assassinat du général iranien Qassem Soleimani en Irak en janvier 2020, pousse de plus en plus les acteurs locaux à développer leur diplomatie et nouer leurs propres alliances.

Jusque-là acteurs discrets de la région, les Émirats soutiennent en juin 2013 le coup d'État contre le président égyptien Mohamed Morsi et, dans une moindre mesure, le parti tunisien Nidaa Tounès en 2014 contre le parti islamiste Ennahda. Ils ne cherchent pas seulement à contrer les Frères musulmans, mais également à exporter leur modèle, basé sur un État autoritaire — voire une dictature militaire — et le libéralisme économique.

En 2015, l'armée émiratie s'engage aux côtés de l'Arabie saoudite au Yémen. Si la motivation première du royaume wahhabite dans cette guerre est de contrecarrer la rébellion houthiste, perçue comme alliée de l'Iran, l'attention d'Abou Dhabi est davantage accaparée par le parti Al-Islah, branche locale quoique hétérodoxe des Frères musulmans, pourtant allié des Saoudiens. Dans le bourbier yéménite, la fédération a l'avantage de pouvoir compter sur une base arrière, à savoir sa base militaire d'Assab en Érythrée, qui se trouve face à Aden, la capitale du sud du Yémen.

C'est que la stratégie émiratie ne se limite pas au Proche-Orient. Lorgnant sur la Corne de l'Afrique, Abou Dhabi investit dans les ports d'Érythrée, de la Somalie et de Djibouti, dans une « diplomatie des ports » allant du golfe d'Aden jusqu'à la mer Rouge, et la mettant en concurrence directe avec son meilleur ennemi le Qatar, notamment en Somalie.

Plus au nord, MBZ a pris dès la première heure le parti du maréchal Khalifa Haftar en Libye, toujours dans une logique de soutien aux régimes autoritaires anti-Frères musulmans. Disposant de l'une des armées les plus efficaces de la région, que l'officialisation des liens, notamment dans l'industrie de l'armement, avec Israël ne fera que renforcer, Abou Dhabi en fait profiter son allié, en établissant entre autres une base aérienne dans l'est du pays en 2016. Il renforce ainsi l'axe Émirats-Égypte-Libye contre le Qatar et la Turquie — l'autre ennemi public d'Abou Dhabi —, tous deux soutiens du gouvernement d'union nationale (GNA) de Tripoli reconnu par la communauté internationale. Mais cette politique échoue avec l'intervention directe et massive de la Turquie.

Or, là encore, les intérêts convergents avec Tel-Aviv sont manifestes, Israël et la Turquie étant en concurrence quant à l'exploitation des ressources gazières en Méditerranée orientale. De même que l'installation d'Abdel Fattah Al-Sissi à la tête de l'Égypte a permis une coopération militaire entre Le Caire et Tel-Aviv dans le Sinaï, maladroitement révélée par le président égyptien dans une interview accordée à la chaîne américaine CBS en janvier 2019.

Le silence syrien

Ce poids grandissant des Émirats se fait sentir au niveau arabe. On remarquera l'absence de toute réaction officielle syrienne à l'annonce de cet accord, que ce soit de la part de la présidence ou du ministère des affaires étrangères, alors que non seulement le pays est en guerre avec Israël qui a annexé le plateau du Golan depuis 1967, mais il subit aussi régulièrement les bombardements de l'aviation israélienne. Mais les Émirats ayant lancé depuis 2017 une politique de rapprochement avec le régime de Bachar Al-Assad qui a conduit à la réouverture de son ambassade à Damas en 2018, le président syrien a sans doute besoin de l'appui d'Abou Dhabi pour sa réintégration au sein de la Ligue arabe2.

Quant à l'opinion publique syrienne, elle devra se contenter de la condamnation du directeur général de la Fondation internationale de Jérusalem publiée par le journal Al-Watan, proche du parti Baas.

Enfin, un tel accord accroît le fossé entre les Émirats et l'Iran, ennemi juré d'Israël. Le chef d'état-major des forces armées iraniennes Mohamed Bakri a qualifié dimanche 16 août 2020 la démarche d'Abou Dhabi d' « inacceptable » et a déclaré « tenir les Émirats arabes unis pour responsables » de toute menace à la sécurité nationale de l'Iran dans le Golfe. Cette déclaration a suscité la convocation de l'ambassadeur iranien à Abou Dhabi. Les relations entre les deux pays semblaient pourtant connaître une phase d'accalmie depuis l'été 2019. La réaction d'Abou Dhabi à la suite des attaques contre les tankers au large de l'émirat d'Al-Foujairah au mois de juin — qui ont pourtant souligné les failles sécuritaires de la fédération — n'a pas manqué d'étonner : le ministre émirati aux affaires étrangères et frère cadet de MBZ, Abdallah Ben Zayed, a refusé de pointer un doigt accusateur vers l'Iran.

D'autres gestes symboliques, comme la rencontre entre les chefs des garde-côtes des deux pays en juin 2019 ou le retrait émirati du Yémen le mois suivant, ont également été interprétés comme des signes de rapprochement entre Abou Dhabi et Téhéran, dont les échanges commerciaux n'ont toutefois jamais été affectés par les soubresauts géopolitiques.

Contrairement à Riyad et à Israël, Abou Dhabi n'est pas favorable à une intervention militaire en Iran, et préfère la voie des négociations et des pressions, à l'instar du candidat démocrate à l'élection présidentielle américaine Joe Biden. Si les Émirats semblent avoir calmé le jeu depuis un an avec l'Iran, c'est sans doute en raison de leur vulnérabilité et par peur de l'ouverture d'un front de guerre avec leur voisin d'en face. Certes, une coopération militaire avec Israël n'est pas envisageable sur le dossier iranien. Mais les Émirats, conscients de leur faible poids face au géant perse, peuvent trouver en Israël un allié politique.

Un partenaire privilégié pour les pays occidentaux

L'accord entre Israël et les Émirats n'a pas seulement été annoncé après une communication téléphonique dont Donald Trump était partie prenante : il advient également à moins de trois mois de la présidentielle américaine. Après les tensions qui ont entaché les relations entre Abou Dhabi et Washington sous la présidence de Barack Obama, jugé par MBZ trop favorable aux Frères musulmans, s'accorder avec le principal allié des États-Unis dans la région apparaît comme une assurance pour les Émirats. Certes, la vieille entente avec l'Oncle Sam s'est rétablie avec le mandat de Trump, dont MBZ a été un fervent soutien avant même son élection, mais le prince héritier aura choisi un partenaire de premier plan des États-Unis, quelle que soit l'issue en novembre 2020.

Dans ce contexte, l'autre partenaire occidental privilégié des Émirats n'est autre que la France. Depuis 2008, Paris a ouvert une base aérienne à Abou Dhabi, au sein de la base militaire Al-Dhafra, la seule que l'Hexagone compte dans le Golfe et qui accueillera bientôt un poste de commandement européen pour la surveillance maritime dans le Golfe.

Si le premier acheteur des armes françaises demeure de loin l'Arabie saoudite, MBZ, dont le ministre français de la défense Jean-Yves le Drian serait un « fan inconditionnel, compte à son tour parmi les principaux clients de la France, devenue cette année troisième exportateur mondial d'armes. Selon Oxfam, les ventes de la France vers l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s'élèvent à près de 6 milliards d'euros depuis 2015. Petite par son nombre, l'armée émiratie dispose toutefois de la plus puissante aviation militaire de la région après Israël, et d'une réserve importante de mercenaires, le nombre de nationaux n'excédant pas le million d'habitants. Par ailleurs, Abou Dhabi et Paris partagent la même politique en Libye, et la même animosité à l'encontre de la Turquie.

Et demain ?

L'initiative émiratie aura peut-être des suites, en tout cas c'est ce que disent et espèrent les gouvernements israélien et américain, et l'on commence déjà à se demander qui sera la prochaine monarchie du Golfe à sauter le pas. Bahreïn, selon le ministre israélien du renseignement et le chef du Mossad, apparaît comme le prochain candidat.

Il faut dire que l'ambassadeur du royaume était également présent au moment du dévoilement de « l'accord du siècle » et que le régime bahreïni, qui doit son maintien à l'intervention des armées saoudiennes et émiraties en 2011, s'est toujours aligné sur la politique régionale de ces derniers, comme on l'a vu avec le boycott du Qatar en 2017.

De plus, Manama comme Abou Dhabi n'ayant pas le poids religieux symbolique du royaume wahhabite, dont le roi porte officiellement le titre de « Serviteur des lieux saints » (la Mecque et Médine), sauter le pas de la normalisation pourrait être plus aisé. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Riyad n'a officiellement pas réagi à l'annonce de cet accord, son silence éloquent remplissant le fossé qui sépare le discours de la presse saoudienne se félicitant de cette normalisation, et celui d'une opinion publique qui s'exprime depuis le 14 août sous le hashtag « la normalisation est une trahison.

Indéniablement, Israël est le grand vainqueur de cet accord. Benyamin Nétanyahou avait en effet déjà reporté le projet d'annexion de la vallée du Jourdain bien avant toute entente avec Abou Dhabi, mais il peut désormais se targuer d'avoir réussi à obtenir la reconnaissance d'Israël par un pays arabe, qui ne serait peut-être pas le seul. L'autre vainqueur de cette annonce est sans doute l'Iran. À l'heure où la plupart des gouvernements arabes semblent avoir abandonné la question palestinienne, Téhéran se place plus que jamais comme l'adversaire premier de la politique américano-israélienne au Proche-Orient.


1À l'exception de l'Égypte et de la Jordanie qui ont signé des traités de paix avec Israël, respectivement en 1979 et 1994, dans des conditions bien différentes.

2Le sommet de la Ligue arabe qui devait se tenir en Algérie en juin 2020 a été reporté pour cause de coronavirus.

Irak. Le ministère de la mort au banc des accusés

Par Quentin Müller

Le système de santé irakien est en perdition. Les hôpitaux publics du pays, où se pratiquait autrefois la meilleure médecine du monde arabe, sont devenus les théâtres de multiples pots-de-vin, de vols et de clientélisme meurtrier. Alors que la pandémie de Covid-19 s'enflamme, les tentatives de réforme du « ministère de la mort » restent vaines pour l'instant.

Une femme en abaya, assise dans un couloir lugubre, se balance sur elle-même et sanglote : « Elle était en soins intensifs quand les docteurs m'ont averti qu'ils allaient manquer d'oxygène et que si je n'en trouvais pas, elle mourrait. Nous avons cherché partout, mais nous n'avons pas trouvé… » La vidéo, virale sur les réseaux sociaux, raconte l'histoire d'une famille dont la mère atteinte de la Covid-19 et placée en réanimation à l'hôpital de Nassiriya vient de mourir à cause d'une pénurie de bouteilles d'oxygène. La famille n'a pas trouvé à temps de quoi lui permettre de continuer à respirer.

« À Nassiriya principalement, mais aussi ailleurs, les hôpitaux font face plus que jamais à un abandon par l'État. On a vu des familles de malades courir pour essayer de trouver des bouteilles pour leurs proches », confirme Hardy Mede, docteur en science politique et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Un médecin de Dhi Qar affirme qu'à l'hôpital Al-Hussein de sa ville, « 31 patients en réanimation sont décédés à cause d'un manque d'oxygène pendant quatre heures. » En retard sur la propagation du virus, l'Irak a rattrapé d'autres pays. Au mois de juin, le nombre de contaminations a progressé de 600 %, débordant rapidement un service de santé public à la dérive. Au 19 août, le pays compte 184 709 cas et 6 036 décès. Le pays a même atteint les 4 576 nouveaux cas en 24 heures ce même 19 août, un record depuis le début de l'épidémie.

« Nous manquons même de paracétamol »

En 2015, les dépenses de l'État pour la santé représentaient moins de 1 % du budget, contre 3,6 % pour la Jordanie, 3,8 % pour le Liban ou encore 4,1 % pour l'Iran. Souvent justifiés par la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI), les manques criants d'investissements n'ont pas davantage repris en 2019, année de paix relative. Sur 106,5 milliards de dollars (89,76 milliards d'euros) de budget cette année-là, seulement 4,8 milliards (4,05 milliards d'euros) ont été attribués au ministère de la santé, contre respectivement 19 (16 milliards d'euros) et 14 milliards (11,8 milliards d'euros) pour les forces de sécurité et le ministère du pétrole.

Au-delà d'un manque de ressources, les hôpitaux publics sont rongés par une hyper corruption qui existait déjà sous Saddam Hussein, mais a été décuplée depuis sa chute en 2003. Sarkaout Shams, parlementaire membre de la Coalition du futur, l'explique par une multitude d'intermédiaires, de contrats et de commandes qui rendraient plus difficile la traçabilité de l'argent dépensé par le ministère de la santé. « Il a été l'un des plus corrompus du pays jusque-là », explique-t-il.

Chaque année, l'État choisit et importe les médicaments pour ses hôpitaux. Kimadia, la société publique responsable de ces importations sous le régime de Saddam Hussein a été affaiblie par l'embargo, puis par la guerre. Souvent endettée et mal financée, elle ne couvre plus que 25 % des besoins en médicaments du pays. En 2018, plus de 85 % des médicaments de base essentiels aux hôpitaux irakiens étaient soit manquants, soit indisponibles, malgré 800 millions de dollars (674 millions d'euros) injectés dans Kimadia. Ils ont été vite absorbés et ont même accouché d'une dette de 455 millions de dollars (383 millions d'euros). La faillite de Kimadia a poussé le gouvernement à se tourner vers d'autres acteurs pour l'importation de médicaments. Des professionnels sans expertise du commerce de la santé, pas toujours honnêtes ni motivés par un intérêt collectif et national. « Il y a un trafic illégal de médicaments en Irak. Ceux qui se chargent des importations pour le ministère sont souvent liés à des partis politiques ou à des élites au pouvoir.

Les médicaments achetés sont parfois des contrefaçons ou des produits de mauvaise qualité aux prix exorbitants », analyse Hardy Mede. La surfacturation, les vols de stocks et les importations de faux rongent au quotidien un pays où l'espérance de vie atteint à peine 70 ans, contre respectivement 72 et 82 pour les moyennes mondiale et française.

Pour Karam Mahmoud, pharmacien depuis onze ans, « il serait plus facile d'énumérer les médicaments que nous avons que ceux que nous n'avons pas. Parfois nous manquons même de paracétamol ». Rouaa Al-Amin, médecin dans un hôpital de Nassiriya corrobore : « Le personnel hospitalier a créé un réseau charitable associant médecins et pharmaciens pour payer certains médicaments indisponibles à l'hôpital, ou trop chers, afin de ne pas laisser mourir certains patients pauvres. »

La santé publique ne tient plus qu'à un fil, celui de la solidarité citoyenne : « Nous ciblons un traitement et le patient qui en a besoin. Nous recueillons ensuite de l'argent auprès du corps hospitalier volontaire. Nous versons ensuite cette somme collectée à une pharmacie. La famille du patient s'y rend avec un coupon spécial que nous lui délivrons et le traitement lui est offert. Souvent, nous le faisons pour les chimiothérapies. Mais dans nos hôpitaux, il n'y pas que ces traitements spécifiques qui manquent. Parfois, certaines familles doivent même acheter et amener leurs propres perfusions et aiguilles… C'est fou, la population ne devrait pas dépendre de ces cagnottes ! Certains patients, en raison de l'humiliation que peut engendrer cette mendicité, préfèrent renoncer à se soigner… »

Pantoufles médicales Gucci

Outre le manque de médicaments, les fonctionnaires officient avec des matériaux et des infrastructures vieillissantes datant de l'ère Saddam Hussein. Quasiment aucun nouvel hôpital public n'est sorti de terre depuis1. La faute encore à une corruption rampante selon Sarkaout Shams : « Des douzaines de projets de construction n'ont jamais abouti à cause de la corruption », assène-t-il. Le nombre moyen de lits par habitant, soit 1,2 pour 1 000 habitants, est en dessous des standards de la région.

Le manque de moyens accroît la pression sur les hôpitaux. Obtenir une date d'opération ou simplement une consultation avec un spécialiste peut prendre beaucoup de temps. Cet engorgement de l'offre publique exacerbe la corruption. Pendant longtemps et encore aujourd'hui (même si le phénomène recule depuis l'éclosion du secteur privé), verser un pot-de-vin à un directeur d'hôpital permet d'obtenir plus rapidement une date d'opération, de réserver une chambre privée plus propre, ou encore de multiplier dans sa chambre les passages des infirmières. Rouaa Al-Amin, comme de nombreux médecins interrogés, est témoin de ces petits arrangements. Une partie du personnel y adhère, poussée par une rémunération moyenne très basse (entre 700 et 800 euros pour un médecin).

« Il y a une blague qu'on se fait très fréquemment entre collègues. Quand l'un d'eux se plaint on réplique avec ironie : “Ne parle pas en mal de notre ministère, il nous fournit des pantoufles médicales Gucci “ », raconte Rouaa Al-Amin. L'ironie amère vient d'un scandale datant de 2017. À l'époque, le ministère de la santé aurait conclu un contrat de plusieurs centaines de milliers de dollars avec une entreprise de chaussures médicales à usage éphémère dont le personnel soignant se sert quotidiennement. « Nous manquons de traitements contre le cancer ou parfois simplement des matériels de base, mais notre ministère passe un contrat lucratif pour des chaussons médicaux. Nous ne sommes pas dupes, nous savons tous que c'était là une tentative à peine dissimulée de surfacturation », commente la jeune femme médecin de 25 ans, déjà lasse d'un système médical où les fonds disparaissent sans subtilité.

Corruption dans les cantines

Tannaz (le prénom a été modifié) est médecin à l'hôpital Al-Kindi de Bagdad. Quand la jeune femme signe son premier contrat avec le ministère de la santé, elle lit avec attention le détail de sa rémunération et voit apparaître 330 000 dinars (234 euros) mensuels soustraits à son bulletin de paie. La somme s'élève à 30 % de son salaire mensuel et correspond aux repas que sert la cantine de son établissement. La jeune femme ne bronche pas et signe. Depuis, elle reçoit, au même titre que ses confrères et consœurs, un virement mensuel dont elle n'aura plus jamais le détail. « Les repas servis pendant nos temps de service ne sont même pas décents pour nourrir votre animal de compagnie », dit-elle quand on lui demande quand, pour la première fois de sa carrière, elle a fait face à la corruption.

De nombreux médecins confirment l'existence de ces frais de restauration que beaucoup associent à de la surfacturation et du vol. Certains ont essayé de faire sauter la clause, agacés de perdre autant en salaire et proposant de laisser la liberté au personnel hospitalier la liberté de se restaurer en dehors des cantines des hôpitaux. « À chaque fois, les récalcitrants ont été menacés d'être assassinés s'ils ne laissaient pas tout tomber », raconte Tannaz.

Ali Ahilali, 36 ans, a fui l'Irak pour cette raison. En 2016, il est élu délégué du personnel par les 345 médecins de l'hôpital Al-Yarmouk. Très vite, il fait le tour des cuisines. « Il manquait des dizaines de kilos de viande et de nourriture. Ce que le ministère de la santé payait avait disparu. J'ai exigé qu'on trouve ce qui manquait et qu'on nourrisse dignement le personnel. Le manager a fini par me dire que si je ne me taisais pas, quelqu'un me tuerait. J'ai demandé qui, mais il n'a pas voulu répondre. Les enjeux financiers pour cette mafia est énorme ! » Apeuré, il démissionne et quitte l'Irak pour aller exercer au Danemark.

L'exil des jeunes aggrave les pénuries

Dans de telles conditions, l'Irak a en effet du mal à retenir ses jeunes diplômés de médecine. « Le mois dernier, le ministre de la santé est venu visiter l'hôpital où je travaille et tout à coup, ce jour-là, tous les “médicaments vitaux” que nous n'avions jamais à disposition sont apparus dans l'hôpital », raconte Tannaz. Rouaa Al-Amin se souvient également de ces ambulances commandées par son hôpital : « Elles arrivaient neuves, mais totalement désossées. Même les coussins avaient été dérobés ! »

Ces histoires saugrenues de fraudes, les médecins irakiens les vivent quotidiennement. Les jeunes diplômés sont convoités par la Jordanie, l'Égypte ou le Liban. Le pays compte un très faible taux de médecins et d'infirmières par habitant : en 2018, il n'était que de 2,1 infirmières et sages-femmes pour 1 000 habitants. Bien moins que la Jordanie (3,2) et le Liban (3,7). Pire, l'Irak ne compte que 0,83 médecin pour 1 000 habitants, là aussi un taux très inférieur au reste du Proche-Orient. « Après 2003 et l'invasion américaine, beaucoup de médecins irakiens connus et reconnus internationalement ont fui. Ils étaient majoritairement sunnites, car sous Saddam Hussein, les sunnites avaient un accès très privilégié aux études supérieures et aux bourses pour aller étudier à l'étranger », analyse Hardy Mede.

Des recrutements clientélistes

Le niveau du système de santé a par ailleurs baissé du fait, notamment, d'une politique administrative clientéliste. « Si la santé est autant corrompue, c'est essentiellement parce qu'elle est soumise à la politique des quotas depuis 2003. Cette pratique s'étend à tous les niveaux administratifs, et même aux chefs de service », analyse Raid Fahmi, ancien ministre des sciences et technologies et membre du Parti communiste irakien. Pour être admis dans une école de médecine et même pour obtenir le diplôme, certains n'hésitent pas à faire valoir leur fidélité au parti aux commandes. « Les partis irakiens veulent tous se procurer les fameux ‘'services ministères'' et notamment le ministère de la santé, pour contenter leurs militants. Pas du tout pour servir la population dans son ensemble.

En ces temps de pandémie, le parti qui tient le ministère en fait profiter ses propres militants », assure Sarkaout Shams. Hardy Mede confirme : « L'accès aux soins est très personnalisé et politisé. Je peux obtenir un rendez-vous avec tel médecin plus facilement, ou un lit pour ma femme, ou des médicaments introuvables si je suis un militant du parti. Adhérer au parti qui contrôle le ministère permet à un Irakien de mieux se soigner. »

Tannaz estime que la crise de la Covid-19 n'a fait qu'exacerber cette logique clientéliste et partisane. « Je travaille en ce moment dans un service dédié uniquement au virus. Les patients ont besoin de l'Actemra, un médicament très cher sur le marché noir. Il coûte parfois plusieurs centaines de dollars la fiole. On a eu des ruptures de stock et notre ministère nous a plusieurs fois réalimentés, mais quand on en demandait à notre direction pour en prescrire, on nous disait qu'il n'y en avait plus. Le mouvement sadriste qui administre le ministère de la santé vole les médicaments rares. J'ai vu aussi des lits de soins intensifs respiratoires réservés à des VIP, membres de milices, cousins de parlementaires, etc. Plusieurs des mes patients, eux aussi dans le besoin, sont morts, car ces gens leur avaient pris leur place », raconte la jeune médecin.

Les cancers soignés en Inde

La Covid-19 n'est pas le seul désastre sanitaire à révéler l'hyper corruption du système médical irakien. Le cancer, très mal soigné, est également un marqueur significatif. En 2018, le ministère de la santé n'avait importé que 4 des 59 traitements que l'OMS recommande comme essentiels pour lutter contre le cancer. « Si vous n'avez pas l'argent nécessaire pour vous faire soigner à l'étranger ou acheter vous-même votre traitement, il y a de fortes chances que vous ne surviviez pas », explique Rouaa Al-Amin. En Inde, au Liban ou encore en Iran, les familles irakiennes qui le peuvent dépensent des centaines de milliers de dollars pour sauver leur proche malade. Le ministère iranien de la santé révélait en juillet 2017 que 374 000 Irakiens entraient en moyenne chaque année dans le pays pour du tourisme médical. En 2018, le gouvernement indien a quant à lui accordé 50 000 visas médicaux aux Irakiens, qui ont dépensé 500 millions de dollars (421 millions d'euros) en soins de santé dans ce pays.

« Depuis 17 ans, l'hôpital public sert surtout à s'enrichir à travers des pots-de-vin et des gros contrats. La corruption dans ce ministère s'élève à plus de 10 milliards de dollars [8,45 milliards d'euros] depuis 2003 », affirme Sarkaout Shams. Contactés, plusieurs anciens ministres irakiens de la santé ont refusé nos sollicitations d'interviews. Alaa Alwan, ministre démissionnaire en 2019 pour cause de « corruption insurmontable » a répondu à nos questions dans l'interview ci-dessous.


1NDLR. La fin de l'ère Saddam Hussein peut être située en 2003, date de l'invasion de l'Irak par une coalition dirigée par les États-Unis et le Royaume-Uni.

L'exil militant des Soudanais de France

Par Fouad Ibrahim, Louise Aurat

La violence du régime d'Omar Al-Bachir avait poussé de nombreux opposants sur les routes de l'exil, notamment en France. En 2019, ils se sont mobilisés au moment de sa chute. Loin de leur pays, les militants soudanais continuent à s'organiser pour soutenir la mobilisation populaire dans leur pays.

Installé dans un café parisien, une cigarette au bord des lèvres, Gaffar Sineen, réfugié politique soudanais en France depuis 2010, retrace les grandes étapes de la révolution de son pays qui ont conduit à la chute du régime d'Omar Al-Bachir le 11 avril 2019. Depuis août 2019, un Conseil souverain constitué de civils et de militaires est chargé d'assurer une transition démocratique au Soudan, jusqu'à de prochaines élections en 2022. « Rien n'a été fait, lâche, lapidaire, l'activiste originaire du Darfour. La Cour pénale internationale [CPI] doit juger Al-Bachir1, les responsables de tous les crimes commis au Soudan doivent être arrêtés. Politiquement on ne va nulle part ». Pour de nombreux Soudanais exilés comme Gaffar Sineen, la révolution n'en est qu'à ses prémices : « On observe, on attend, on encourage les Soudanais pour qu'ils n'abandonnent pas la lutte ».

« Partager l'information avec les médias »

Le soulèvement révolutionnaire de décembre 2018 a eu un fort retentissement dans la diaspora soudanaise. En France, les manifestations n'ont pas uniquement eu lieu à Paris, Lyon ou Marseille, mais également dans plusieurs villes moyennes comme Nantes, Strasbourg ou Valence2. Ces manifestations ont pratiquement mobilisé l'ensemble de la communauté. En plus des marches, les Soudanais de France ont organisé des débats et des événements culturels pour interpeller les médias et informer la population française. Mosab Youssef, journaliste soudanais arrivé en France en 2016, se remémore l'effervescence de cette période :« Avec des militants soudanais, on avait une salle d'urgence à Paris d'où on appelait des camarades au Soudan. Ils nous fournissaient des informations sur l'évolution de la situation. Nous les publiions sur les réseaux sociaux, et les partagions avec les médias étrangers parce qu'Internet avait été coupé pendant un certain temps là-bas. »

Les Soudanais de France ne sont pas retournés dans la rue depuis début 2020, mais quelques événements ont été organisés ici et là ; une soirée pour célébrer le premier anniversaire de la révolution au Théâtre de l'Œuvre à Marseille, un débat suivi d'un concert à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes à la Maison des réfugiés de Paris.

Ces mobilisations leur offrent une nouvelle visibilité. Les premiers Soudanais sont arrivés dans les années 1980 en France. Essentiellement des membres du corps diplomatique, des étudiants et des migrants économiques. À partir des années 2000, les réfugiés politiques sont de plus en plus nombreux. En 2019, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) mentionne 3 673 demandes d'asile de Soudanais dans son rapport annuel. Un chiffre en baisse pour la première fois depuis quatre ans. En 2015, toujours selon le rapport annuel de l'OFPRA, ils étaient 5 091. Le Soudan constitue alors le premier pays d'origine des demandeurs d'asile en France. Au 31 décembre 2019, 21 213 Soudanais bénéficiaient d'un titre de séjour, selon la Direction générale des étrangers du ministère de l'intérieur3. En ajoutant les ressortissants qui possèdent la nationalité française, ils seraient environ 30 000 à vivre en France, pratiquement aussi nombreux qu'en Angleterre, le pays d'accueil historique des Soudanais en Europe.

« Si on arrête on perd tout »

Ceux qui se présentent à l'OFPRA depuis les années 2000 sont pour la majorité des hommes seuls, âgés d'une trentaine d'années. D'après l'OFPRA, « ils proviennent des régions périphériques et sous-développées du Soudan, principalement de l'une des "trois zones" géographiques touchées par des conflits armés : le Darfour (depuis 2001), le Kordofan sud/ouest et le Nil bleu (depuis 2011) ». Les demandeurs d'asile n'évoquent « que très ponctuellement leur affiliation politique à l'appui de leur demande de protection ». Néanmoins, comme le souligne Marie-Claude Gendron, responsable Soudan/Soudan du Sud pour Amnesty International France, cette vague d'immigration est liée à la politique du gouvernement de Omar Al-Bachir : « Les personnes qui fuient le Soudan ont, à un moment ou un autre, pris position contre le régime de Bachir, que ce soit en appartenant à un mouvement politique ou en participant à des manifestations. » Certains ont aussi subi des persécutions pour des opinions politiques qu'on leur impute, sans preuve, en raison de leurs origines ethniques ou régionales.

Ali Haroun est l'un de ceux qui ont fui la guerre. Âgé de 29 ans, il est né au nord du Darfour. En 2004, son village est attaqué par les janjawid (miliciens armés rattachés aux autorités soudanaises). Il passe plusieurs années dans un camp de réfugiés au Tchad, puis en Jordanie, avant d'arriver à Paris en 2016.

Autour du poignet, il porte un bracelet de perles bleues, jaunes et vertes, les couleurs du premier drapeau soudanais, « un symbole de l'identité africaine du pays », se distinguant des couleurs panarabes de l'étendard actuel (rouge, noir, vert et blanc). Le jeune homme est engagé au sein de la fraction du Mouvement de libération du Soudan dirigée par Minni Minnawi (Sudan Liberation Movement/Army-Minni Minnawi (SLM-MM/SLA-MM). Principal groupe d'opposition armé au Darfour depuis les années 2000, divisé en deux branches, il n'a cessé de lutter contre la politique de marginalisation du gouvernement déchu.

Abandonner la lutte, Ali Haroun n'y pense même pas : « Si on arrête, on perd tout. Il y a toujours des réfugiés dans les camps. Il faut que quelqu'un porte leur voix, parle du génocide pour que les janjawid ne reviennent pas. Nous nous battons pour la reconnaissance de notre civilisation. » En dépit de la révolution, les violences se poursuivent au Darfour. La colère gronde face à l'insécurité, des sit-in se forment de nouveau dans la région, à Fata Borno, Kutum, et Kabkabiya. En janvier et au mois de juillet, plusieurs attaques menées par des hommes armés ont eu lieu dans différents villages, tuant à chaque reprise des civils. Les photos des défunts, disposés à même le sol, drapés dans des tissus colorés et sur le point d'être enterrés, circulent sur les pages Facebook, dont la sienne.

Le jeune homme a commencé à militer à l'université, lieu de contestation et de formation politique pour une partie de la jeunesse au Soudan. « Dès la prise de pouvoir par le mouvement islamiste avec l'aide de segments de l'armée en 1989, les universités soudanaises sont le théâtre d'affrontements très durs entre les opposants coalisés et les étudiants islamistes », analyse Clément Deshayes, chercheur en sociologie politique.

Nasruddin Gladeema se souvient du coup d'État d'Omar Al-Bachir en 1989, de l'islamisation rampante et de la présence des militaires dans la capitale. Installé dans la région Auvergne-Rhône-Alpes depuis 2011, il est originaire de Khartoum. Lorsqu'il rentre à l'université en 1990, il ne se reconnaît pas dans ce nouvel environnement. « Les syndicats islamistes appelaient à faire le djihad dans le Sud (le Soudan du Sud fait sécession en 2011). Autour de moi il y avait des églises à côté des mosquées, je ne comprenais pas pourquoi ils étaient différents de nous, admet-il. La violence du régime, c'est ce qui a poussé toute cette génération à agir. »

« Les associations sont plus proches des gens »

L'exil est une expérience révélatrice à bien des égards, y compris sur le plan politique. Comme Ali Haroun, certains font le choix de poursuivre leur lutte au sein du mouvement avec lequel ils étaient déjà engagés au Soudan. D'autres rejoignent une des dizaines de formations politiques présentes dans l'Hexagone ; le Parti communiste et d'autres partis proches des valeurs de gauche comme le Parti du congrès national du Soudan (National Congress Party, NCP), des mouvements révolutionnaires tels que le Mouvement pour la justice et l'égalité (Justice and Equality Movement), ou encore le Parti islamique du centre (Hizb al-Wasat al-islami al-sudani). Mais une partie de la jeune génération préfère se tourner vers le monde associatif.

Originaire des monts Nouba (Kordofan Sud) et mariée à quinze ans dans une zone de guerre, c'est une fois loin de son pays qu'Ikhlass Jomaa prend conscience de la différence des destinées entre elle et ses compatriotes. Elle aimerait interpeller le monde extérieur sur l'hétérogénéité des conditions de vie des femmes soudanaises, au Soudan, mais aussi en France. « Ici nos conditions de vie ne s'améliorent pas, nous restons à la maison, s'attriste l'activiste. Certaines sont là depuis cinq ans et ne savent toujours pas parler français. » Avec d'autres concitoyennes, elle crée en mars 2019 l'association Ensemble pour le changement, qui se mobilise pour les droits des femmes. « J'assiste ici aux réunions d'un des mouvements révolutionnaires soudanais, mais les partis politiques ne m'intéressent pas trop, confie-t-elle. Les associations sont plus proches des gens. »

« Militer sur les bonnes questions »

À travers ce militantisme associatif, les luttes s'internationalisent et de nouvelles personnalités émergent au sein de la communauté. Hamad Gamal est l'une d'entre elles.

Un temps président de la Fédération des étudiants du Darfour de son université, il a décidé de rejoindre la cause de tous les réfugiés une fois en France. Il tient à « parler de sa place » et « militer sur les bonnes questions aux bons endroits ». En mai 2019, il saisit l'opportunité des élections européennes pour alerter les eurodéputés sur la situation des réfugiés en Europe. Dans une lettre ouverte, il demande de mener une politique migratoire plus accueillante. Quelques mois plus tard, le député européen socialiste Raphaël Glucksmann l'invite à l'une des commissions des droits de l'homme à Bruxelles, « un geste de considération » pour cet étudiant en sociologie. « Ici les moyens d'action sont plus importants. La parole n'est pas contrôlée. C'est aussi plus facile de s'exprimer dans les médias », commente-t-il. Hamad Gamal est aussi actif sur les réseaux sociaux, lieu d'échange et canal d'information de l'ensemble de la diaspora. Ses publications sur Facebook touchent chaque semaine des centaines d'internautes.

À l'avenir, l'unité reste l'enjeu principal pour la communauté soudanaise en France. Dirigeants politiques et militants exilés reconnaissent la persistance de dissensions malgré le consensus créé par la révolution. « Le peuple soudanais a réussi à coopérer dans la période de lutte contre le régime d'Al-Bachir, mais il n'y a toujours pas de vraie unité au sein de la classe politique », concède le dirigeant du Parti islamique du centre, Youssef Al-Koda, réfugié en France depuis cinq ans. « Nous n'arrivons pas à travailler ensemble, regrette Ikhlass Jomaa. On ne se dit pas : "on va faire quelque chose pour tous les Soudanais", mais plutôt je viens de telle région, donc je fais quelque chose pour ces personnes. »

Comment redistribuer équitablement les ressources nationales, quelle place accorder à l'armée dans les futures institutions politiques, comment faire la paix avec les groupes d'opposition armée… ? Il y a des désaccords entre les projets politiques, mais aussi des lignes de fractures plus profondes. La révolution n'a pas effacé des mémoires les décennies de politiques discriminatoires du gouvernement Al-Bachir. Cela nuit à la cohésion politique, même en dehors du pays.

À l'instar du soulèvement de décembre 2018, le retour de la paix et l'issue de la transition démocratique au Soudan auront un écho bien au-delà des frontières nationales.


1Omar Al-Bachir est visé par deux mandats d'arrêt internationaux émis par la CPI en 2009 et 2010 pour génocide, crime contre l'humanité et crimes de guerre au Darfour. Ces violences ont fait au moins 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés selon l'ONU.

2Margaux Etienne, Alice Franck, « Les ressorts du mouvement révolutionnaire chez les Soudanais de la diaspora », Noria Research, Paris, janvier 2019.

3Réponse fournie oralement par le bureau de communication de la Direction générale des étrangers.

Djibouti. L'Arabie saoudite déploie sa diplomatie religieuse

Par Hugo Lacombe

À la croisée d'alliances complexes et d'enjeux non moins inextricables, Djibouti est devenu l'une des priorités de l'Arabie saoudite dans la Corne de l'Afrique. Pour pérenniser son influence, la diplomatie religieuse du royaume est un levier précieux. Constructions de mosquées, ouvertures de madrasas, formations, actions caritatives : rien n'est négligé pour la bonne image pieuse.

La Corne de l'Afrique est source de convoitise pour de nombreuses puissances. Djibouti en particulier dispose d'une position stratégique à la croisée du continent africain et de la péninsule Arabique qui offre aux puissances étrangères une place de choix pour veiller à la sécurité maritime du détroit de Bab El-Mandeb, quatrième point de passage maritime mondial dans le transport d'hydrocarbures.

Dernier avant-poste français sur le continent africain et seul îlot francophone en Afrique de l'Est, le Territoire français des Afars et des Issas (TFAI) obtient son indépendance en 1977 et devient la République de Djibouti. Pays de près d'un million d'habitants dont la majorité est concentrée dans la capitale éponyme, le pays a conservé des liens étroits avec la France, qui y possède son plus grand contingent militaire à l'étranger, soit près de 1 450 soldats. La France demeure également la seule nation avec laquelle Djibouti a signé un traité de coopération en matière de défense. Ce dernier assigne aux troupes françaises à Djibouti la protection de l'intégrité territoriale du pays.

Pôle de stabilité dans une région rongée par la guerre et l'insécurité depuis plusieurs décennies, le pays a fait de sa position une force en accueillant les bases militaires de plusieurs armées, dont le plus grand contingent des États-Unis en Afrique à la suite des attentats perpétrés contre les ambassades des États-Unis en Afrique de l'Est en 1998. Le camp Lemonnier, ancienne base de la Légion étrangère vendue aux États-Unis, sert désormais au Pentagone de point de départ aux drones ciblant Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) au Yémen, et le groupe Al-Shebab en Somalie. Dotée d'une position privilégiée pour sécuriser ses nouvelles routes de la soie, la Chine y a également installé en 2017 sa première base militaire sur le continent africain.

L'interventionnisme des pays du Golfe se fait lui aussi de plus en plus ressentir. Les printemps arabes et la crainte d'une montée en force des Frères musulmans ont suscité l'attention des pays du Golfe vis-à-vis de la Corne de l'Afrique. Outre la nécessité de sécuriser un environnement régional particulièrement instable, il s'agit aussi pour eux d'obtenir des parts de marché dans une région qui connaît un développement économique parmi les plus rapides au monde.

L'éviction du Qatar et des Émirats arabes unis

L'ouverture de Djibouti aux investissements des pays du Golfe s'est heurtée à plusieurs obstacles. Jusqu'en 2017 le Qatar entretenait de bonnes relations avec le gouvernement d'Ismaïl Omar Guelleh, président de la République depuis 1999. L'émirat avait notamment assuré la médiation entre Djibouti et l'Érythrée lors du conflit lié à des revendications territoriales qui les opposa en 2008. Cette médiation aboutit à la signature d'un accord de cessez-le-feu en juin 2010 actant l'arrivée d'un contingent de soldats qatariens pour maintenir la paix à Douméra, cap qui constituait la frontière contestée entre les deux pays. Après des affrontements qui coutèrent la vie à 44 Djiboutiens et à plus d'une centaine d'Érythréens, la médiation assurée par le Qatar fut célébrée par l'émirat comme un véritable succès diplomatique pérennisant son influence dans la Corne de l'Afrique.

La progressive polarisation qui a abouti en 2017 à un embargo mené par le « Groupe des Quatre » (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Bahreïn, Égypte) à l'encontre du Qatar a cependant contraint la République de Djibouti à mettre un terme à ses liens avec l'émirat. Suite à ce revirement, le Qatar a retiré sans explication le contingent de 450 soldats qui servait de tampon dans la zone frontalière entre l'Érythrée et Djibouti. Si ce retrait peut être interprété comme une sanction infligée aux deux pays pour leur prise de position en faveur de l'Arabie saoudite, d'autres raisons sont invoquées par des soutiens qatariens. Outre le peu de bonne volonté exprimé par l'Érythrée à prendre part à des négociations politiques d'envergure pour trouver une solution diplomatique au conflit, le coût du maintien d'un contingent de soldats dans la Corne de l'Afrique ne serait plus la priorité stratégique de l'émirat.

Bien que le retrait du contingent mis en place par Doha ait immédiatement entrainé un regain de tension entre les deux pays, l'Arabie saoudite s'est emparée avec succès du vide laissé par le Qatar en organisant une rencontre à Djeddah entre le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh et le président érythréen Isaias Afwerki. Signe de la montée en puissance de la diplomatie saoudienne dans la région, l'organisation de cette rencontre a permis une normalisation des relations entre les deux pays, saluée par l'ONU.

La relation bilatérale avec les Émirats arabes unis (EAU) est aussi ternie depuis 2018 par un litige. Alors que l'entreprise dubaïote DP World était liée à l'État djiboutien par un contrat de concession du port de Doraleh jusqu'en 2036, ce dernier a unilatéralement résilié cette concession le 22 février 2018. S'en est suivie une longue série de procédures devant la Cour internationale d'arbitrage de Londres qui a statué pour la sixième fois en janvier 2020 en faveur de la compagnie dubaïote. Dénonçant des « condamnations arbitrales », l'État djiboutien n'entend pas accepter un jugement qu'il estime injuste et il semble peu probable que le conflit trouve une issue dans un avenir proche.

Confrontée dans la Corne de l'Afrique à l'influence grandissante d'une Turquie déjà implantée de manière pérenne en Somalie, l'Arabie saoudite a fait de Djibouti l'une de ses priorités. Dans une région aux prises avec des luttes d'influence toujours plus marquées, l'investissement du tissu économique demeure le principal levier au service de la puissance du royaume. Les outils de politique étrangère de l'État saoudien sont toutefois de plus en plus nombreux et efficaces. Parmi ces derniers, la diplomatie religieuse s'impose. À l'aune des recompositions de l'action de l'État, elle s'est transfigurée, et le royaume peut désormais compter sur une multitude d'acteurs : institutions, ONG, associations, groupes d'influence et figures religieuses.

Institutionnalisation de l'islam

Officiellement, à Djibouti, 98 % de la population est musulmane. À l'écart de l'orthodoxie sunnite issue de la péninsule arabe, la pratique de l'islam y est demeurée longtemps une composante mineure des rapports de pouvoir sous la domination française. Ce n'est pas tant l'accès à l'indépendance que l'urbanisation rapide du pays qui a bousculé les pratiques de l'islam. Suite à une guerre civile (1991-1994) aux causes essentiellement ethniques, l'islam s'est imposé comme symbole d'unité nationale. Cette institutionnalisation s'est caractérisée par une réforme constitutionnelle consacrant l'islam et en rupture avec les institutions et les pratiques politiques héritées de la colonisation.

L'appropriation de l'islam comme objet politique a permis au pouvoir de surmonter les querelles claniques lors de la guerre civile et facilité un investissement du champ religieux par les pays étrangers.

L'Arabie saoudite, au même titre que la Turquie ou le Koweït, bénéficie depuis d'un canal de communication direct avec les autorités religieuses djiboutiennes. Auparavant simple direction au sein du ministère de la justice, la création en 1999 d'un ministère délégué des affaires musulmanes et des biens waqf1 fait depuis office de point d'appui aux États étrangers désireux d'investir les dimensions politiques, socioculturelles et caritatives de l'islam à Djibouti.

Un accord-cadre avec Riyad

Le Coran faisant office de Constitution au sein de l'architecture institutionnelle de l'État saoudien, l'islam est au cœur de l'idéologie du royaume. Clé de voûte de la stratégie d'influence de l'Arabie saoudite à l'étranger, la religion sert de base aux relations bilatérales entretenues par l'État saoudien avec les pays à majorité musulmane.

En 2017, un accord-cadre a été signé à Riyad entre le ministre djiboutien des affaires musulmanes, de la culture et des biens waqf Moumin Hassan Barreh et son homologue saoudien. À cette occasion, les deux ministres « ont réitéré leurs engagements à raffermir davantage les liens de fraternité et les relations de coopération dans le domaine religieux ». La délégation djiboutienne en a profité pour rendre visite au grand mufti du royaume. L'Arabie saoudite s'est également engagée à fournir à Djibouti « des copies du Saint Coran, divers documents facilitant l'apprentissage des significations des versets du livre sacré, des publications du ministère saoudien dans le domaine de l'Islam et des invitations à des séminaires religieux ».

Dans La Nation, quotidien djiboutien qui sert de relais aux positions du gouvernement, le partenariat avec l'Arabie saoudite est largement mis en valeur, en particulier dans le domaine religieux. L'économie de Djibouti demeure dépendante d'infrastructures ferroviaires et portuaires nécessitant des investissements extérieurs conséquents, ainsi que de la rente procurée par les bases militaires étrangères sur son sol. À cet égard, entretenir une relation bilatérale dense avec l'Arabie saoudite fait partie des priorités stratégiques du gouvernement djiboutien.

Si le pays jouit d'un climat des affaires favorable qui lui permet de diversifier ses partenaires économiques, il n'en demeure pas moins particulièrement endetté auprès de la Chine. Cultiver sa relation avec l'Arabie saoudite lui permet à terme de bénéficier d'investissements saoudiens qui l'émancipent de la tutelle chinoise. En témoigne l'accord de coopération dans le domaine du commerce et des investissements signé avec le royaume en février 2020.

Dans une région où se bousculent les investisseurs, la diplomatie religieuse est un levier précieux pour l'Arabie saoudite. Elle se traduit par la construction de mosquées, qui demeure l'un des outils privilégiés de la stratégie d'influence du royaume en Afrique. A contrario de la Turquie, qui concentre ses efforts sur des édifices imposants comme la mosquée Abdhülhamid II inaugurée à Djibouti en 2019, l'Arabie saoudite préfère multiplier les structures de petite taille sur l'ensemble du territoire. La construction de ces mosquées s'accompagne dans la majorité des cas de l'établissement d'un centre islamique, ainsi que de formations dispensées en Arabie saoudite pour les futurs imams.

Dans les zones marginalisées, notamment à Balbala, le quartier populaire de la capitale, les familles comptent souvent sur les madrasas et les écoles coraniques pour l'éducation de leurs enfants. En Afrique de l'Est et à Djibouti en particulier, les financements alloués par l'Arabie saoudite pour ce type de structure ont considérablement augmenté. Davantage exposés à l'identité culturelle et religieuse du royaume, les élèves djiboutiens grandissent plus sensibles à une pratique wahhabite de l'islam. Figure de proue de cet engagement, une « mosquée consulaire saoudienne » a été inaugurée en juin 2016 à Djibouti. Placée sous l'autorité de l'attaché religieux de l'ambassade d'Arabie saoudite et inaugurée en présence de plusieurs ministres djiboutiens, cette mosquée dispose d'une capacité d'accueil de 1 000 fidèles.

Soutien charitable aux Yéménites en exil

Au même titre que de nombreux autres États, l'Arabie saoudite a de plus en plus recours à des acteurs non étatiques dans sa stratégie d'influence. L'Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane (World Assembly of Muslim Youth, WAMY) est la plus active de ces organisations. Créée à Djeddah en 1972, elle ambitionne de préserver l'identité musulmane des jeunes, tout en leur donnant des clés pour faire face aux défis que pose la modernité. L'organisation possède des représentations officielles dans une quarantaine de pays.

Les actions de l'ONG se déclinent sous plusieurs formes : organisation de camps de scouts, de séminaires, de stages de formation. Elle mène en parallèle des actions sociocaritatives dans de nombreux pays en voie de développement, souvent à majorité musulmane. Si la WAMY a durant ses premières décennies d'existence été accusée de propager un islam radical incitant au Djihad armé, l'organisation a depuis été réformée par les autorités saoudiennes, de manière à promouvoir un salafisme traditionnel en accord avec la politique religieuse du pays.

À Djibouti, l'organisation finance des équipements et du personnel de santé. La WAMY mène également des campagnes de lutte contre la pauvreté dans les régions particulièrement à risque en y distribuant des biens de première nécessité. Récemment, l'organisation a offert à la direction générale de la police nationale un lot de 50 containers préfabriqués, visant à renforcer l'effort gouvernemental dans la lutte contre la Covid-19 à Djibouti. Malgré tout, son action se concentre depuis cinq ans sur le soutien à la communauté yéménite en exil multipliant à son égard les actions caritatives.

Véritable carrefour migratoire, Djibouti est en effet devenu la terre d'accueil de nombreux réfugiés yéménites. En 2018, le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) estimait leur nombre à 5 000 à Djibouti. Au regard de la présence historique des marchands yéménites dans le pays, il est par ailleurs probable qu'ils soient beaucoup plus nombreux, intégrés au sein de réseaux familiaux. Près de 1 500 d'entre eux vivent dans un village à proximité d'Obock financé par la fondation d'aide humanitaire du roi Salman (KSRelief) et inauguré en octobre 2018. D'une valeur de 6,39 millions de dollars (5,4 millions d'euros), le village créé par la fondation saoudienne dispose d'une mosquée, d'une école et de deux centres médicaux. Très médiatisé, le soutien apporté aux Yéménites à Djibouti et ailleurs permet au royaume de réhabiliter son image après cinq années d'une guerre qui a causé plusieurs dizaines de milliers de morts.

Signe d'une nouvelle étape et preuve de la densification de la relation entre les deux pays, le président de la République de Djibouti a signé en 2019 un arrêté autorisant l'ONG à ouvrir un « établissement d'enseignement supérieur privé dans le domaine des sciences et techniques industrielles et tertiaires ».

L'Arabie saoudite a pris une longueur d'avance dans la lutte d'influence que se mènent les États du Golfe à Djibouti. Néanmoins, le gouvernement djiboutien entretient avec la Turquie des liens étroits, concrétisés la visite officielle de Recep Tayyip Erdogan à Djibouti en 2015. Si pour l'instant le pays maintient avec succès sa position d'équilibre, il est possible que l'évolution des relations stratégiques régionales le contraigne à l'avenir à choisir un camp.


1Dans le droit islamique, une donation faite à perpétuité par un particulier à une œuvre d'utilité publique, pieuse ou charitable.

Beyrouth. Poétique de la catastrophe

Par Nizar Hariri

Le 4 août 2020, l'explosion d'un dépôt de nitrate d'ammonium dans le port de Beyrouth fait deux cents morts, des milliers de blessés et des dégâts considérables. Sur place dès le 6 août, le président Emmanuel Macron se rendra de nouveau à Beyrouth le 1er septembre pour mettre en scène sa vision de la refondation du système politique. Quelles seront les conséquences de ce drame pour un peuple libanais épuisé ? Comment le pays va-t-il se sortir de la faillite de ses élites politiques et utiliser l'aide internationale, après sa gestion désastreuse de la situation des réfugiés syriens ? Éléments de réponse, en compagnie du poète Mahmoud Darwich.

Le spectacle […] est l'autoportrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions de l'existence.

Guy Debord, La société du spectacle

Le spectacle de la déflagration du 4 août 2020 continuera à résonner longtemps dans les esprits de certains Libanais comme un crime impardonnable. Mais uniquement pour certains. Pour d'autres, le crime sera vite oublié, banalisé par d'autres urgences plus ou moins graves, terni par des nouveautés plus éclatantes, remplacé par des crimes dernier cri et de nouveaux spectacles.

L'oubli est l'allié principal de tous les criminels, depuis la loi d'amnistie générale qu'ils ont — eux-mêmes, toujours les mêmes — votée en août 1991, au lendemain de la guerre du Liban (1975-1990).

Bien plus que la convergence de leurs intérêts criminels, c'est d'abord l'oubli des atrocités par d'autres atrocités qui constitue pour eux la principale garantie de la permanence de leur domination. Ils savent d'expérience qu'ils ont longtemps commis l'abominable et l'impardonnable. Et qu'aucun tort n'a été réparé.

Bientôt, une nouvelle amnistie à l'horizon. Et un nouveau pacte national, une nouvelle union nationale ? À la demande d'Emmanuel Macron, dira-t-on ? Et de nouveaux crimes perpétrés par les mêmes criminels, l'aide internationale aidant ?

Après l'explosion, retour du courant électrique dans les quartiers sinistrés de la ville. Avant le 4 août, Beyrouth sombrait dans le noir total pendant des semaines. Une à deux heures d'électricité par jour, au grand maximum. L'explosion a-t-elle mis fin aux multiples rationnements d'électricité, d'eau et de devises étrangères ?

L'oubli dont il est question ici n'est pas le refoulement inconscient ou répressif d'images trop douloureuses pour être maintenues dans la mémoire collective. Pour rappeler, en la détournant, une formule de Guy Debord, l'oubli dans son sens politique n'est pas la suppression d'une série d'images, mais un rapport social entre des personnes, un rapport de domination médiatisé par une succession d'images. Tout est dans l'art de la mise en scène.

Nous allons la brûler, cette ville.
Nous devons la brûler, cette ville.
Ne serait-ce que pour lui donner un peu plus d'éclat.

Visages sur les murs, martyrs à peine sortis de la mort et des presses. Mort qui rejoue sa propre mort, qui chasse celle qui l'a précédée pour prendre sa place sur son coin de mur.

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli

Le 4 août 2020, deux explosions au port de Beyrouth détruisent plusieurs quartiers du centre de la capitale, causant des centaines de morts, des milliers de blessés, des centaines de milliers de déplacés et de sans-abris. Leur nombre exact est difficile à déterminer, tant les compteurs de la mort sont (eux aussi) trafiqués. Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Sur les murs de Beyrouth, la représentation iconographique des martyrs a toujours attendu sagement les nouveaux martyrs, à peine sortis de la mort et des presses. Privés d'apparence, les anciens martyrs retournent lentement hors monde, dans les catalogues et les archives mal entretenus de notre historiographie.

Il en va tout autrement des drapeaux et des slogans des partis. Et des images de leurs chefs.

Je me réveille et, dans les habits de mon cadavre, je cherche trace de moi.
Et nous rions : Nous sommes encore en vie,
Tout comme le reste des gouvernants.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Le samedi 8 août, appelé « samedi de la vengeance » par les groupes protestataires, les forces de l'ordre ont brutalement réprimé des centaines de milliers de manifestants, à quelques kilomètres de l'épicentre des explosions, quatre jours après la catastrophe. Aucun artifice n'a été épargné dans cette mise en scène de la brutalité d'une mort qui veut rejouer sa propre mort : des grenades lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des balles réelles, des armes illégales comme les balles à grenailles de plomb, et des snipers de l'armée tirant à tout hasard au jeu de la loterie de la mort.

Au bilan, au moins 250 blessés dont 65 gravement1.

Ordre contre Ordre. L'Ordre des avocats constitue déjà un dossier sur l'affaire pour déposer une plainte contre les forces de l'ordre, alors que l'État justifie les dizaines d'arrestations en annonçant que 105 militaires et 70 policiers ont été blessés par la violence des manifestants.

Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Spectacle contre spectacle. Les forces de l'ordre observent complaisamment les manifestants qui occupent quatre ministères et les locaux de l'Association des banques du Liban. L'armée se charge par la suite de vider les lieux et procède le lendemain à l'arrestation des coupables qui, dans les locaux occupés, ont détruit les photos du président de la République.

Ma blessure leur était l'exposition d'un touriste qui aime collectionner les photos.

Mahmoud Darwich, « Passeport » in Ma bien-aimée se réveille

Il y eut d'abord la visite des lieux par le président libanais Michel Aoun, le 5 août à l'aube. Incognito. Puis retour sur la scène du crime de son homologue français, le jeudi 6 août, pour un bain de foule.

Deux visites, qui dépassent de loin tous les pronostics des poètes. Nos plaies seront enfin autant d'occasions de mendier l'aide internationale.

Le 7 août, le président Aoun et le chef du Hezbollah se félicitent mutuellement de ce que l'isolement du gouvernement libanais sur la scène internationale a été enfin levé après l'explosion de Beyrouth qui « a mis fin au blocus imposé au Liban et ouvert la voie aux aides financières internationales ». Pourtant, la déclaration de la Conférence de soutien et d'appui des pays donateurs organisée le 9 août 2020 à l'invitation du président Macron et du Secrétaire général des Nations unies António Guterres a bien rappelé que les aides d'urgence ne passeront pas par les canaux étatiques, et que le soutien de la communauté internationale sera « coordonné sous la direction des Nations unies, et déployé directement à la population libanaise »2.

Ce fait n'est pas nouveau, puisque la dernière Conférence économique pour le développement du Liban par les réformes avec les entreprises, dite Conférence CEDRE, avait promis en avril 2018 à l'État libanais une aide internationale de 11 milliards de dollars (9,3 milliards d'euros) si le pays engageait une véritable réforme de ses institutions politiques. Or, il semblerait que l'État libanais peine à attirer des fonds de soutien, tant ses dirigeants sont soupçonnés de détournements d'argent organisés dans le cadre de ce qui semble devenir la marque du système : le clientélisme politique.

Avec l'enlisement du pays dans sa crise économique et financière en 2019, les négociations avec le FMI semblent également buter sur les mêmes obstacles : l'absence de volonté sérieuse de la part des dirigeants de réformer le système politique.

Résultat : Un espace pour l'abri.
[…]
Beyrouth — Rue dans des navires.
Beyrouth — Port pour le regroupement des villes. _ […]
Connais-tu un à un les tués ?
Je reconnais les amoureux à leurs regards.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Il faut le dire. Puis l'oublier.

C'est la crise des réfugiés syriens qui constitue la toile de fond de ce tableau sinistre. Et c'est un fait rarement souligné dans les médias locaux et internationaux : le Groupe international de soutien au Liban (GISL) qui a organisé la Conférence CEDRE, et que Macron entend mobiliser aujourd'hui pour le peuple libanais, est lui-même né de l'expérience de la gestion étatique de la crise des réfugiés.

C'est cette histoire qui mérite d'être retracée, s'il faut comprendre la trame des négociations qui se jouent quand le malheur d'un peuple se vend en spectacle sur le marché de l'aide humanitaire.

Pourquoi leur demande-t-on tant d'oubli ? Qui peut leur fabriquer une mémoire nouvelle, ombre brisée d'une vie lointaine dans un carcan de métal hurlant ?

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli

Depuis le début de la guerre en Syrie en mars 2011, l'afflux d'un million et demi de réfugiés syriens au Liban a constitué aux yeux des gouvernements successifs une opportunité pour capturer l'aide internationale (là les compteurs ne fonctionnent plus : beaucoup trop de zéros). L'État a commencé par créer un fonds spécial (hors budget) pour les réfugiés ne relevant pas des lois des finances publiques, destiné à recevoir l'aide des donateurs internationaux, en violation flagrante de tous les principes constitutionnels relatifs aux finances de l'État. Heureusement, la communauté internationale n'a pas suivi, préférant acheminer l'aide via le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et les ONG, et le fonds est resté vide malgré les discours alarmants de l'élite politique.

Le 25 septembre 2013 est créé sous l'égide de l'ONU le Groupe international de soutien (GIS) au Liban pour l'aide aux réfugiés et aux communautés libanaises d'accueil, l'appui aux forces armées libanaises et le soutien à l'économie, en présence du président libanais de l'époque Michel Sleiman, du président de la Banque mondiale et des ministres des affaires étrangères français, britannique, russe notamment. Aussi, l'année 2014 a été une véritable campagne de levée de fonds pour faire face à la crise des réfugiés que l'État libanais qualifie de « danger existentiel ». Ainsi, à l'ouverture d'une réunion du GIS à l'Élysée en mars 2014, le président Michel Sleiman, affirme que la présence de millions de réfugiés syriens représente « un danger existentiel qui menace l'unité libanaise ». Ces propos viennent soutenir une initiative du GIS qui annonce la création d'un fond multidonateurs pour le Liban, administré par la Banque mondiale.

Néanmoins, ces tentatives de collecte d'argent ne porteront pas leurs fruits, tant l'acharnement des dirigeants libanais semble suspect, comme le montre un rapport de 2016 du Sénat français : « Le gouvernement [libanais] milite pour une majoration de l'aide internationale, tablant sur la somme de 4,9 milliards de dollars [4,14 milliards d'euros] annuels. Il souhaite une gestion directe des crédits, regrettant que les financements soient accordés aux organisations non gouvernementales. Le HCR estime de son côté les besoins de financement à 2,4 milliards de dollars » [2 milliards d'euros].

Après l'échec de ces campagnes de levées de fonds, le gouvernement libanais a radicalement modifié sa politique à l'égard des « déplacés » syriens, le statut de réfugiés leur étant dénié par un pays qui n'est pas signataire des Conventions de Genève. La frontière syro-libanaise a été officiellement fermée le 20 octobre 2014, décision suivie par le durcissement des conditions de séjour et de travail pour les ressortissants syriens. À partir de cette date, dans les discours officiels, c'est l'État libanais qui prétend refuser l'aide internationale. Elle serait suspecte, représentant un danger pour le Liban, car liée à un projet d'implantation définitive des réfugiés (tawtin).

Puisqu'ils se sont avérés moins rentables que prévu, ces réfugiés sont désormais appelés à rentrer chez eux, comme l'exprime la position officielle du ministre des affaires étrangères Gebran Bassil, lors de la réunion de Bruxelles de février 2019.

J'interroge l'islam dernier :
Au commencement était le pétrole
Ou l'indignation ?

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Aujourd'hui, de nouveaux spectacles attendent leur tour, pour accéder à la sphère de l'apparence dans l'espace public des opinions. Déjà se profilent à l'horizon les débats pour les nominations du prochain gouvernement après à la démission du cabinet du premier ministre Hassan Diab, le lundi 10 août. Peut-être aussi des élections parlementaires anticipées ?

Une constellation d'images colonisera le monde vécu pour laisser le crime dans l'ombre, et les criminels hors champ.

The show must go on. Emmanuel Macron n'a-t-il pas annoncé une programmation sensationnelle pour l'automne 2020, avec un nouveau pacte national et une refondation du système politique, l'aide internationale aidant ?

Et pourquoi pas, dans les coulisses, des négociations sur le destin des réfugiés ou la délimitation des frontières maritimes et du potentiel pétrolier du pays ?

L'immeuble offrait à ses habitants le spectacle du toit ridé de la mer, façade de verre désormais tournée vers le massacre à ciel ouvert.

Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l'oubli

Le soir de la catastrophe, le 4 août 2020, les rues de Beyrouth rejouent leurs scènes de guerre. Les hôpitaux de la capitale, endommagés par les explosions, peinent à recevoir des milliers de blessés. Dans les ruines de leurs ruelles et de leurs appartements, les rescapés cherchent des cadavres sous les débris, et aussi à sauver ce qui reste de leurs propriétés : quelques bijoux, et des billets de banque que l'on a eu le malheur d'économiser sous les matelas, depuis que les banques libanaises ont limité les retraits des dépôts et instauré un contrôle de facto des capitaux, en octobre 2019, dans un contexte de dépréciation — elle aussi spectaculaire — de la livre libanaise.

Des habitants fouillent les décombres de leurs ruines à la recherche d'un billet perdu. En devise étrangère de préférence.

Le lendemain, on commence à déblayer ce qui reste de ses murs.

Bien entendu, faute de pouvoir se tourner vers le Haut Conseil des secours qui n'a toujours pas entamé son enquête sur le terrain, les Beyrouthins n'oublient pas de prendre en photo l'ampleur des dégâts avant de commencer les travaux, au cas où il s'agirait un jour de faire valoir leurs blessures devant une commission internationale ou des ONG en charge de les indemniser.

Ordure envolée des degrés vers le trône.
Architecture de la décomposition et de la recomposition,
Mêlée des passants sur les trottoirs au soir précédant le séisme.
Elle s'est retournée contre nous et nous a tourné le dos.
Son urbanisme, les lignes du monde marchant vers le nouveau marché.
Un monde qui s'achète et se vend, grimpe ou chute au gré des taux du dollar
Et de l'once de l'or qui grimpent ou chutent au gré de la variation des prix du sang oriental.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes


2Communiqué final de la Conférence internationale de soutien et d'appui à Beyrouth et au peuple libanais, fort de Brégançon, 9 août 2020.

Gaza. L'« apaisement » contre la sécurité sanitaire

Par Sarah Daoud

Depuis la mi-août on assiste à une escalade militaire contre Gaza. Elle arrive pourtant au moment où les négociations entre le Hamas et Israël, avec la participation active de l'Égypte, visent à trouver un accord d'« apaisement » impliquant pause dans les tirs de roquettes contre une assistance médicale à Gaza étouffé par le blocus. Cet accord, s'il se concrétise, pourrait contribuer à marginaliser un peu plus encore l'Autorité palestinienne.

« L'occupation […], le corona […] tuent nos prisonniers ». Devant le siège du comité international de la Croix-Rouge à Gaza, plusieurs manifestants, rassemblés à l'initiative du « ministère des prisonniers », instance administrée par le Hamas, demandent la libération des prisonniers palestiniens détenus en Israël, compte tenu du risque élevé de contamination dans les prisons.

En effet, dans le contexte de crise sanitaire mondiale, les négociations sur le dossier des prisonniers n'ont pas été interrompues. Au contraire, il semblerait même que la pandémie ait eu un effet de catalyse sur les échanges ; lesquels, s'ils aboutissent, ouvriraient la voie à l'adoption d'un accord d'« apaisement » (tahdi'a) entre le mouvement islamiste et Israël. Et pour cause, il s'agit de marchander une période d'accalmie, vitale pour le gouvernement israélien déstabilisé depuis les dernières élections et désormais occupé à endiguer la crise du Covid-19, contre une assistance médicale dans la bande de Gaza. Avec la découverte dans cette dernière de quatre cas d'infection le 24 août, alors qu'Israël y mène depuis plus d'une semaine une série d'offensives et empêche l'entrée de carburant entrainant des pénuries massives d'électricité, les autorités gazaouies, au pied du mur, tirent la sonnette d'alarme.

Le spectre d'une crise sanitaire

La propagation du virus dans l'enclave palestinienne, relativement épargnée jusqu'à présent, est redoutée en raison de la densité de population, une des plus élevées au monde, et de la situation humanitaire qui ne cesse de se détériorer sous l'effet du blocus israélien. À plusieurs reprises, Yahya Sinouar et Ismaïl Haniyeh, dirigeants du Hamas, se sont publiquement exprimés au sujet de la gestion de cette crise. Haniyeh, chef du bureau politique du parti, en tournée internationale depuis le mois de janvier, a notamment indiqué lors d'une interview à Doha mi-avril qu'un certain nombre de mesures avaient été prises dans la bande de Gaza.

Ainsi, un centre de quarantaine a été mis en place au niveau du point de passage de Rafah pour les ressortissants palestiniens de retour d'Égypte. Depuis la mi-mars, le poste-frontière n'a ouvert qu'à trois reprises afin de permettre aux Palestiniens bloqués en Égypte de rentrer. La plupart des cas enregistrés dans la bande de Gaza correspondent à des voyageurs en provenance d'Égypte, mais tous avaient jusqu'à présent été détectés au sein du centre de quarantaine. Début avril, une douzaine de personnes contaminées avaient été comptabilisées, et les chiffres ont, depuis, quelque peu augmenté jusqu'à atteindre environ 80 cas début août.

Au cours de son intervention, Haniyeh a précisé que les autorités à Gaza coopéraient avec le ministère de la santé à Ramallah pour faire face à la crise. Toutefois, avec un système de santé défaillant, résultat de l'occupation israélienne ou encore de la suspension du soutien financier américain, les Palestiniens se retrouvent, face à cette pandémie, dépendants d'une assistance extérieure.

Concerné par l'évolution de la crise sanitaire dans l'enclave voisine, Le Caire y a envoyé fin mars un convoi médical et alimentaire, en coordination avec les autorités israéliennes. Ce dernier événement intervenait dans un contexte de tension ; dans la foulée, des roquettes ont été tirées depuis la bande de Gaza, l'objectif étant pour le Hamas de faire pression sur Israël pour obtenir des kits médicaux.

Outre ce soutien humanitaire, l'Égypte, en particulier ses services de renseignement à la manœuvre dans les négociations d'apaisement, déploie des efforts diplomatiques pour maintenir le calme entre les deux parties. Une activité particulièrement significative au début du mois d'avril, après les propos de Sinouar, qui répondait en direct le 2 avril aux questions des citoyens. En effet, ce dernier a proféré des menaces à l'encontre d'Israël si la situation dans la bande de Gaza venait à se détériorer pour cause de non-assistance israélienne. Or, Israël se montre clair de ce point de vue, l'aide ne pourra être fournie en l'absence de contreparties.

Négociations, « business as usual »

Si les négociations d'apaisement en cours comportent un volet sanitaire, celui-ci reste évidemment conjoncturel ; les discussions portent en effet, depuis plus d'une décennie, sur la levée du blocus israélien dans la bande de Gaza en échange d'une « trêve » d'une durée minimum de cinq ans. Les termes de l'accord négocié de façon indirecte, l'Égypte tenant le rôle de médiateur principal, demeurent relativement imprécis. Sa mise en œuvre comporte toutefois plusieurs étapes. Il est question de la construction d'infrastructures à Gaza, de lignes électriques et parcs industriels aux points de passage avec Israël, ou encore de l'extension de la zone de pêche.

Dernièrement, c'est sur la question d'un échange de prisonniers que se sont concentrées les négociations, dont le processus semble s'être accéléré sous l'effet du Covid-19. En raison de la situation sanitaire, le Hamas demande en effet la libération des personnes âgées, des femmes ou encore des enfants détenus dans les geôles israéliennes, ainsi que celle des prisonniers libérés avec l'accord Gilad Shalit de 20111, puis à nouveau incarcérés notamment lors de l'offensive Bordure protectrice de 2014. En échange, le gouvernement israélien réclame les corps de deux soldats défunts ainsi que la libération de deux de ses citoyens qui s'étaient infiltrés dans la bande de Gaza.

Les leaders du Hamas tentent d'afficher une position intransigeante à ce sujet, comme en témoignent les propos inflexibles de Sinouar début avril. Toutefois, l'asymétrie caractéristique de la relation entre Israël et le parti islamiste contraint ce dernier à limiter ses élans belliqueux à une dimension rhétorique, et à faire montre, une fois encore, de pragmatisme.. Ainsi, les échanges entre le Hamas et Israël via les services de renseignement égyptiens sont constants. Toutefois, si les négociations semblent avoir pris une tournure concrète ces derniers mois, force est de constater l'extrême volatilité du contexte.

En effet, la lenteur du processus contraste avec l'urgence humanitaire et la détresse des Gazaouis. Celle-ci se manifeste à travers des mobilisations populaires fréquentes, à l'instar de la « marche du retour » lancée en mars 2018, qui échappent en partie au contrôle du Hamas et engendrent une répression militaire israélienne. Dernièrement, la reprise de l'envoi de ballons enflammés vers la frontière israélienne, causant de nombreux incendies, a entraîné mi-août la suspension par Israël du versement des fonds qataris à l'enclave palestinienne ainsi qu'une énième escalade de tensions. Une délégation sécuritaire égyptienne s'est alors rendue à Gaza pour trouver dans l'immédiat, et comme toujours in extremis, un terrain d'entente entre les parties, et faire en sorte que ces dernières s'acheminent au plus vite vers un dénouement des négociations en cours.

Les enjeux sécuritaires et politiques

Les négociations d'apaisement présentent une certaine continuité, que ce soit du point de vue du processus ou des acteurs impliqués. Par exemple, la présence systématique de médiateurs égyptiens, mais aussi allemands et suisses. Les services de renseignement égyptiens se distinguent toutefois des autres protagonistes de la médiation en raison de la durée de leur participation, mais aussi, et surtout, d'intérêts propres dans l'apaisement. Étant donné la contiguïté territoriale entre l'Égypte, la bande de Gaza et Israël, le maintien du calme entre ces derniers, au moins à court terme, constitue une question de sécurité nationale pour Le Caire, lequel s'apparenterait ainsi davantage à un « médiateur partenaire ».

Le cas du Sinaï est emblématique de cette configuration de dépendance mutuelle des acteurs. Depuis le début de son mandat en 2013, le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi œuvre à la reconquête de la péninsule égyptienne. Il y mène une « guerre contre le terrorisme » à laquelle participe le Hamas. Après une intense période de répression du parti islamiste par le régime militaire égyptien, notamment via la fermeture quasi systématique du poste-frontière de Rafah entre 2013 et 2017, un modus vivendi entre les deux parties a finalement été trouvé. Le Hamas fait preuve de coopération avec les autorités égyptiennes en contrôlant scrupuleusement les entrées et sorties de la bande de Gaza, en échange d'un assouplissement des conditions de mobilité des Palestiniens.

Du point de vue égyptien, cette densité des relations n'a pour autant pas vocation à se pérenniser. Le Caire estime qu'il s'agit là d'un mariage de circonstance et souhaite le retour de l'Autorité palestinienne à Gaza, ne tolérant pas à terme le contrôle d'un territoire voisin par un parti systématiquement associé aux Frères musulmans. Toutefois, le Hamas jouit d'une position privilégiée par rapport au président Mahmoud Abbas, marginalisé dans les négociations d'apaisement et ne partageant pas toujours la vision de son homologue égyptien. Par exemple, l'implication de son opposant politique Mohamed Dahlan comme intermédiaire dans le rapprochement entre Le Caire et le Hamas a été accueillie avec irritation à Ramallah2.

Les négociations d'apaisement semblent ainsi contribuer à décrédibiliser l'Autorité palestinienne. En effet, bien que ces discussions relativement informelles n'impliquent pas une reconnaissance réciproque officielle entre Israël et le Hamas, elles permettent à ce dernier de renforcer son statut politique et international, et creusent ainsi davantage la division entre les factions palestiniennes. En outre, les négociateurs égyptiens, également en charge du dossier de réconciliation intrapalestinienne, ont quelque peu délaissé ce dernier depuis l'échec de l'application du dernier accord conclu au Caire en octobre 2017 entre le Hamas et le Fatah. Ces derniers tentent, depuis l'annonce en janvier dernier du « deal du siècle » par l'administration américaine, et plus récemment en réaction au projet d'annexion des territoires palestiniens par le gouvernement Nétanyahou, de faire front commun.

Suite à la conférence de presse conjointe début juillet de Jibril Al-Rajoub et Saleh Al-Arouri, cadres respectifs du Fatah et du Hamas, l'idée fut évoquée d'organiser prochainement une rencontre publique baptisée « festival » à Gaza et regroupant les différents partis politiques. Cette initiative a été réinscrite à l'agenda palestinien suite à l'accord de normalisation des relations entre les Émirats arabes unis et Israël. La délégation sécuritaire égyptienne, lors de sa dernière visite les 16 et 17 août à Ramallah puis à Gaza, a notamment communiqué aux Palestiniens les positions des gouvernements israélien et émirati, et a enjoint les différentes factions à se réunir.

Toutefois, on peut douter de l'issue de ces efforts renouvelés d'union nationale. En effet, les échanges en vue de l'« apaisement » entérinent une logique de négociations avec Israël parallèle au laborieux processus de paix conduit par l'Autorité palestinienne.


1NDLR. Ce soldat de l'armée israélienne capturé le 25 juin 2006 est libéré par le Hamas le 18 octobre 2011 en échange de la libération d'un millier de prisonniers palestiniens.

2En juin 2017, des rencontres ont lieu au Caire entre le Courant de la réforme démocratique de Dahlan et le Hamas ; les discussions portent sur les termes d'une amélioration de la situation humanitaire à Gaza.

Mali. Le coup d'État marque la fin des illusions françaises

Par Rémi Carayol

La chute d'Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) déposé le 18 août par un coup d'État militaire parachève l'échec de la communauté internationale au Mali, et en premier lieu celui de la France. Privilégiant l'approche sécuritaire via la force Barkhane, elle n'a pas tenu compte des mises en garde sur la gouvernance laxiste d'IBK et sa réélection douteuse en 2018.

« À crise multidimensionnelle, échec multidimensionnel », ironise le chercheur Mathieu Pellerin, spécialiste du Sahel. Rarement un pays aura été autant soutenu que le Mali ces dernières années, tant au niveau financier que sur le plan sécuritaire. L'ONU y a envoyé plus de 13 000 Casques bleus, la France y compte l'essentiel des 5 100 soldats de la force Barkhane et l'Union européenne y a mis en place une « Mission de formation de l'Union européenne au Mali » (EUTM) qui aura vu passer, durant six ans, près de 14 000 militaires maliens, soit une grande partie de l'armée. Malgré tout, le Mali est encore ravagé par une guerre multiforme opposant groupes djihadistes, milices d'autodéfense, mouvements rebelles et forces régulières, qui fait des milliers de victimes chaque année, et sa gouvernance est affublée des mêmes tares que sous la présidence d'Amadou Toumani Touré (2002-2012) : gabegie, corruption, clientélisme…

Le rejet des politiciens

La classe politique malienne est en grande partie responsable de ce fiasco. Enfermée depuis trois décennies dans un système d'affinités qui, sous couvert de consensus, a permis à une petite élite d'accaparer les richesses du pays, elle s'est montrée incapable de répondre aux attentes des Maliens. La popularité de l'imam Mahmoud Dicko, qui a contribué à la chute du président en multipliant les appels à sa démission ces derniers mois, et l'accueil réservé aux putschistes par des milliers de manifestants à Bamako les jours qui ont suivi le coup d'État illustrent le rejet des politiciens. « Les évènements du 18 août semblent ramener le Mali au point de départ de la crise de mars 2012, constate l'International Crisis Group. À l'époque, des militaires avaient renversé le président Touré, ouvrant une période de troubles politiques alors qu'une crise sécuritaire secouait le nord du pays. La leçon est sans appel : les huit ans qui se sont écoulés depuis ont largement été gaspillés, et le surplace politique s'est révélé coûteux ».

Mais si échec il y a, c'est aussi celui de la France. « Ici, c'est elle, parmi les principaux partenaires du Mali, qui détient le leadership, constate un fonctionnaire européen basé à Bamako. Les États membres de l'Union européenne dépendent en grande partie de son bon vouloir, et ils se calent plus ou moins sur les priorités fixées à Paris. » Certes, en envoyant ses troupes pour contrer l'avancée des djihadistes en janvier 2013, et en mettant ainsi un frein à la partition du Mali et aux ambitions des groupes liés à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), Paris peut se targuer — et ne s'en prive d'ailleurs pas, même si le terme reste contestable — d'avoir « sauvé » le Mali. Sur le plan opérationnel, cette opération Serval a été un succès salué jusqu'à Washington. Mais le bilan de ce qui a suivi est bien moins reluisant. Et les bons connaisseurs du Sahel n'avaient pas attendu le putsch du 18 août pour critiquer le soutien sinon aveugle, du moins complice apporté publiquement par la France à IBK pendant sept ans.

Dès que l'opération Serval est déclenchée, en janvier 2013, Paris fixe une priorité au président par intérim Dioncounda Traoré : organiser au plus vite l'élection présidentielle. Pour mener ses opérations militaires, la France estime qu'elle a besoin d'un gouvernement légitime sur lequel elle pourra compter, ce qui n'est pas le cas du gouvernement de transition issu du coup d'État de mars 2012. Traoré est fragilisé par les ambitions des membres de la junte, ainsi que par l'occupation du nord du pays par les djihadistes. Son pouvoir ne tient qu'à un fil. Avec l'intervention de la France, il est devenu son obligé par la force des choses. Il se met donc à la tâche, sous la pression constante du président François Hollande, de Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères, et de Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, qui fixent une date butoir : le 31 juillet 2013.

Élection présidentielle à tout prix

À l'origine, la feuille de route prévoyait l'élection en décembre. Mais, face à ses pairs de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), Traoré plaide pour juillet. Le premier tour aura finalement lieu le 28 juillet, en dépit d'une situation sécuritaire instable et du scepticisme de nombreux observateurs.

« Organiser des élections pour sortir des crises politiques, des conflits violents, des périodes de transition après un coup d'État, c'est une recette que l'on aime bien. Elle a généralement l'assentiment et même la préférence des partenaires extérieurs les plus influents à la recherche d'interlocuteurs qui seraient légitimes parce que démocratiquement élus. On attend ensuite que des miracles se produisent, que la gouvernance politique et économique change après une élection, quel que soit le président élu, quelle que soit la qualité du processus électoral et quelle que soit la vacuité du débat politique pré-électoral », notait récemment l'analyste politique Gilles Olakounlé Yabi, fondateur de Wathi, un think tank citoyen. Qui concluait, en pensant peut-être à l'élection menée au forceps de 2013 : « Si une transition focalisée sur l'organisation rapide d'élections permettait d'enclencher un processus crédible et durable dans ces deux directions, cela se saurait. »

Une fois la date fixée, la France choisit son favori parmi la pléthore de candidats (28). Il s'agit d'Ibrahim Boubacar Keïta, dit « IBK ». Ce socialiste formé à l'école française connaît Hollande depuis de nombreuses années. Tout au long de la campagne électorale, il a dit les mots que les Maliens voulaient entendre : « fierté », « unité », « patrie ». En prônant la fermeté face aux rebelles et aux militaires, il a aussi séduit la France et plus largement une bonne partie de la communauté internationale, qui voit en lui le « candidat de la stabilité ». Cela ne fait peut-être pas gagner une élection, mais cela permet de se forger une stature auprès de l'électorat. Les diplomates français en poste à Bamako à l'époque lui tressent des lauriers et admettent en off qu'il est le candidat de Paris. Ils n'entendent pas les Cassandre qui, bien loin de l'image d'homme à poigne qu'il cultive depuis des années, le décrivent comme un dilettante se rêvant en digne héritier d'une lignée de souverains mandingues.

Une présidence corrompue

La suite leur donnera raison. Bien que largement élu à l'issue du second tour (77,6 % des suffrages), IBK sera incapable de donner un cap à son gouvernement. Même parmi ses collaborateurs, on admet que le plus important pour lui n'était pas de diriger, mais de trôner. Il laisse faire son entourage, composé en grande partie de sa famille. Très vite, les scandales financiers se multiplient : achat d'un avion présidentiel pour un montant de 40 millions de dollars (34 millions d'euros) jugé peu opportun en ces temps de crise, et négocié par l'intermédiaire d'un sulfureux homme d'affaires français, Michel Tomi ; suspicions de surfacturations dans un contrat colossal de matériel militaire (69 milliards de francs CFA, soit plus de 105 millions d'euros)… Tout le monde au Mali s'interroge sur les prix farfelus de certains équipements, comme ces chaussettes de soldats facturées 15 euros la paire. Ces deux transactions provoquent l'ire du FMI et de la Banque mondiale, qui suspendent un temps leur appui au pays.

Les scandales de ce genre se multiplieront au fil des ans, de même que les gouvernements : IBK a changé quatre fois de premier ministre en l'espace de quatre ans, sans que la France ne s'en offusque — du moins publiquement. Sous la présidence Hollande, il est intouchable. « On n'est pas dupe, on voit ce qu'il se passe, admettait à l'époque un diplomate français. Mais on ne peut pas le dire publiquement. IBK est un allié dans la lutte contre le terrorisme. Et puis, vous mettez qui à la place ? » Son échec est pourtant frappant. Non seulement le nord du pays échappe toujours au contrôle des autorités étatiques, mais très vite, en 2015, le centre devient également un foyer de tensions. Les groupes djihadistes gagnent du terrain, et pour remédier à l'absence de l'armée, des milices d'autodéfense se constituent, le plus souvent sur la base de l'appartenance communautaire, et parfois avec le soutien des autorités. Les massacres de civils se multiplient, et sont parfois commis par les Forces armées maliennes (Fama).

À Bamako, la gouvernance suscite également des critiques. Les diplomates constatent que la gabegie et la corruption sont toujours très importantes, et que le clan familial tente de mettre la main sur la plupart des contrats publics. La France le sait, mais se tait. Même sa proximité avec Michel Tomi, un ami de longue date (« un frère », dit-il) qui est dans le viseur de la justice française et que les services de police présentent comme le dernier des parrains corses, ne lui porte pas préjudice. En juin 2014, Tomi, qui a fait fortune en Afrique dans les jeux d'argent et les courses hippiques, est mis en examen pour tout un tas d'infractions, dont « corruption d'agent public étranger ». Les juges se demandent pourquoi il s'est montré si généreux avec IBK, en vêtements de luxe, en chambres d'hôtels, de luxe toujours, ou encore en voyages en jets privés.

Quand arrive l'élection présidentielle de 2018, le bilan d'IBK est peu reluisant. Officiellement, la France n'a pas de candidat. Officieusement non plus. La donne a changé à Paris avec l'élection d'Emmanuel Macron un an plus tôt. « Très vite, le président est arrivé à la conclusion qu'IBK n'était pas fiable, qu'il avait une part de responsabilité dans la déliquescence de l'État, et qu'il serait incapable de mettre un frein à l'affairisme de son entourage », indique un diplomate français. Macron et son ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, ne comptent plus sur lui pour relever le pays. Mais ils ne pipent mot quand il est réélu à l'issue du second tour (avec 67,17 % des suffrages) dans des conditions très contestables, et avec un taux de participation minimal (34,54 %). À l'instar d'une communauté internationale aphone, la France se contente de « saluer » la victoire d'IBK, tout en feignant de croire que « cette élection marque une étape essentielle dans la stabilisation et le redressement politique et économique du Mali ». Pas un mot sur les irrégularités. Les résultats dans certaines des régions qui échappent au contrôle de l'administration, et où IBK a réalisé ses plus gros scores grâce au soutien de groupes armés laissent pourtant songeurs nombre d'observateurs1.

De timides avertissements de Paris

Mal réélu, IBK change de casting ministériel, mais pas de méthodes. La situation empire dans le centre, où les massacres se multiplient. Elle stagne au nord : l'accord de paix négocié en 2015 à Alger ne connaît que de rares avancées — autant par la faute du gouvernement que par celle des mouvements armés. Et à Bamako, les scandales politico-financiers n'en finissent pas de faire les unes des journaux d'opposition. Plutôt que de remettre en cause la voie dans laquelle s'est engagé le président malien, Paris opte pour de réguliers, mais timides avertissements dans le huis clos des réunions bilatérales. Puis, convaincus qu'IBK n'est plus l'homme de la situation, l'Élysée et le Quai d'Orsay décident de tout miser sur son premier ministre. À l'époque, celui-ci se nomme Soumeylou Boubèye Maïga : cet ancien responsable des services de renseignement, qui a également dirigé les ministères de la défense et des affaires étrangères et qui occupe le devant de la scène politique depuis plus de vingt ans est bien vu à Paris, en dépit de son impopularité à Bamako, notamment en raison de son profil de « sécurocrate ».

Lorsqu'il est contraint à la démission en avril 2019 après plusieurs manifestations, la France se rapproche de son successeur, Boubou Cissé. Cet ancien cadre de la Banque mondiale a tout pour plaire à l'Élysée. Libéral convaincu, il a développé des relations de confiance avec les dirigeants français qui en ont rapidement fait leur nouveau poulain. Il leur assurait régulièrement qu'il était le seul à pouvoir se faire entendre d'IBK et à s'opposer à son clan familial. « Sans moi, ce sera à nouveau la gabegie », répétait-il aux diplomates français, qui l'ont soutenu jusqu'au bout, y compris quand sa tête était réclamée par le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), une coalition hétéroclite de partis politiques, d'organisations de la société civile, de leaders religieux et d'hommes d'affaires qui organisait des manifestations depuis plusieurs semaines pour dénoncer la corruption du régime et exiger le départ d'IBK. « Le M5 est très populaire, constate un diplomate ouest-africain en poste à Bamako. Son leader, l'imam Dicko, n'a eu de cesse ces derniers temps de pourfendre la corruption de la classe politique, et ce discours a marqué les esprits. La France n'a pas voulu voir qu'il dit ce que veulent entendre un grand nombre de Maliens ».

Et pour cause : Dicko est perçu comme le diable à Paris. Tenant d'un wahhabisme local et partisan d'un dialogue avec les djihadistes que combattent les troupes françaises, il ne mâche pas ses mots envers l'ancienne puissance coloniale, qu'il accuse régulièrement d'interférer dans les affaires du Mali. Pour la France, il est hors de question que les négociations qu'il mène avec IBK en juin et en juillet aboutissent à un accord lui donnant la part belle. « S'il voulait la tête de Boubou Cissé, c'était pour pouvoir nommer un premier ministre qui lui serait acquis », croit-on savoir à l'Élysée. Mais en soutenant le premier ministre coûte que coûte, et en poussant IBK à le conserver, la France a commis une nouvelle erreur d'appréciation. Plusieurs observateurs estiment que si un accord avait été trouvé entre le M5 et IBK, jamais les militaires n'auraient entrepris de prendre le pouvoir.

Une vision sécuritaire avant tout

Enfermée dans la même logique guerrière depuis sept ans en dépit des nombreux avertissements lancés par le monde de la recherche, la France s'est en outre montrée incapable de modifier sa propre approche. Même si dans les discours, les diplomates français mettent l'accent sur le développement et la bonne gouvernance, dans les faits, les questions sécuritaires restent largement prioritaires. « Aujourd'hui, au Sahel, l'aspect sécuritaire l'emporte sur tout, constatait un diplomate français l'année dernière. Les militaires sont devenus des interlocuteurs jugés essentiels par les responsables politiques. Leurs analyses priment sur les nôtres. » La mésaventure vécue par l'ancienne ambassadrice de France au Mali, Évelyne Decorps, illustre le poids grandissant des militaires dans la région : nommée en 2016, elle a été rappelée prématurément à Paris en 2018, puis envoyée dans un placard (elle est aujourd'hui administratrice des Terres australes et antarctiques françaises). Son tort : elle tenait tête aux militaires de la force Barkhane et ne partageait pas toujours leurs analyses.

« En privilégiant la sécurité sur la gouvernance, les partenaires du Mali ont négligé le fait qu'un État compétent et pourvoyeur de services est un fondement indispensable de la stabilité du pays et de la région », déplore International Crisis Group dans la note citée plus haut. « Lutter contre les djihadistes, ok, mais cela ne sert à rien si l'on ne lutte pas contre les causes qui poussent les gens vers le djihad », souligne un ancien ministre d'IBK passé à l'opposition, qui cite parmi ces causes la corruption, l'injustice ou encore la misère sociale. Cet aveuglement a abouti à une impasse, et la France, qui a fait de la lutte contre le terrorisme le curseur de son engagement au Mali ces sept dernières années2, en porte une grande responsabilité.


1Lire à ce propos l'analyse détaillée de la Coalition pour l'observation citoyenne des élections au Mali, qui évoque de nombreuses « incohérences ».

2Le 20 août, deux jours après le putsch, Macron rappelait encore une fois que la priorité de la France dans la région était « la poursuite de la lutte contre le terrorisme »

Ibadisme

Par Enki Baptiste

Souvent assimilés à la nébuleuse kharidjite, ces groupes de rebelles qui marquèrent la période omeyyade (661-750) par la violence de leurs rébellions, les ibadites rejettent en bloc une filiation qu'ils considèrent comme infamante. Face à une généalogie qu'ils refusent, ils mettent en avant leur conception d'un islam démocratique, fondé sur une tradition du pouvoir collégial et pragmatique, dont Oman s'affirme comme une vitrine de choix.

La doctrine et ses prolongements politiques

Les ibadites considèrent le Coran et la Sunna du Prophète et de ses deux successeurs, Abou Bakr et Omar Ibn Al-Khattab comme les sources principales de la religion. Contrairement au sunnisme, le mouvement ne procéda que tardivement (à partir du XIe siècle) à la constitution systématique de recueils de hadiths. Les savants préférèrent établir une lignée de transmission de la science (‘ilm), instaurant une connexion directe entre le Prophète, les oulémas de Basra (actuelle Bassora) et d'Oman, derniers dépositaires et garants du savoir communautaire. Les générations se succédant, le corpus de ces « traces » (athār) s'épaissit, constituant la matrice doctrinale et juridique du mouvement. C'est au contact du sunnisme et animés par une volonté de « normalisation » de leur religion que les ibadites adoptèrent progressivement les codes du hadith, et que des compilations originales furent entreprises.

Dans la Basra du VIIIe siècle, les ibadites furent impliqués dans les débats théologiques sur la prédestination (qadar), et s'opposèrent sur ce point aux mutazilites et aux qadarites qui défendaient une totale liberté de l'être humain, considéré comme le créateur de ses actes.

Dès le début du IXe siècle, les ibadites maghrébins adoptèrent le dogme du Coran créé. Touchés par l'ampleur du mouvement mutazilite irakien sous le calife abbasside Al-Mamoun (813-833), les ibadites d'Oman se déchirèrent, au milieu du IXe siècle, entre les partisans de la nature créée du livre sacré qui affirmaient que le Coran devait être considéré comme créé par Dieu et non comme lui étant consubstantiel, et les pourfendeurs de cette doctrine mutazilite rationaliste. Un accord de circonstance fut trouvé, permettant de clore le débat, avant que la thèse de la nature créée ne soit définitivement adoptée à l'époque moderne.

Sur le plan politique, le point le plus remarquable de la doctrine ibadite réside dans le rejet viscéral des prétentions de Quraysh, la tribu du Prophète, à accaparer le califat. En opposition à l'institution califale, les ibadites fondèrent des imamats, c'est-à-dire des structures de pouvoir dans lesquelles le chef de la communauté était élu par les oulémas. Considéré comme un primus inter pares1, il pouvait être destitué — y compris par les armes — en cas de faute grave. Cette sensibilité ibadite pour la dimension collégiale de l'exercice du pouvoir entrait en tension avec le modèle califal, que les ibadites considéraient être une forme de royauté tyrannique (mulk) parce que le souverain n'était pas choisi pour ses qualités, mais en raison de sa généalogie.

Afin de tracer les contours doctrinaux de la communauté et au fur et à mesure de l'élaboration d'un corpus juridique, les ibadites adoptèrent les notions d'« alliance et dissociation » (walāya wa barā'a). Héritage des valeurs de la société préislamique, ces deux notions leur permettaient de rejeter hors de la communauté les souverains qu'ils estimaient être des tyrans ou de s'accorder sur un membre de la communauté jugé digne d'être élu imam. Au-delà des implications théologiques de la dissociation (le croyant est assuré d'aller en enfer), la barā'a pouvait conduire à être physiquement exclu de la communauté, combattu, et légitimement mis à mort.

VIIIe-XIe siècle : le temps des imamats

Les origines du mouvement restent encore plongées dans l'obscurité. On sait néanmoins que c'est dans le bouillonnement intellectuel de la ville irakienne de Basra que naquit l'ibadisme, certainement à la fin du VIIe siècle. Souvent attribuée au personnage d'Abdallah Ibn Ibad, la paternité du groupe reste incertaine. Le premier juriste à avoir laissé une trace tangible de sa contribution à l'édification du mouvement est l'Omanais Jabir Ibn Zayd (mort vers 711), qui s'installe à Basra dans le sillage des grandes conquêtes islamiques et qui est présenté par la tradition ibadite comme le père fondateur de l'école.

Durant l'époque omeyyade, l'ibadisme reste un mouvement souterrain, traversé par des aspirations égalitaristes et piloté par des personnalités qui organisent le groupe autour d'un corpus de règles rituelles plus strictes.

Après une phase de quiétisme (qu‘ūd), le mouvement inspire une série de révoltes politiques qui secouent les marges de l'empire omeyyade et accélèrent l'affaissement de la dynastie damascène. Du Maghreb à Oman, ces révoltes sont accompagnées d'une forte activité missionnaire. La fondation d'imamats permet au mouvement de se doter d'assises territoriales dans des régions faiblement arrimées à l'ensemble impérial.

Au Maghreb, la région de Tanger et la Tripolitaine sont des zones d'expérimentations politiques ibadites entre 740 et 761. Souvent éphémères, ces révoltes préparent néanmoins le terrain pour l'instauration de l'imamat rustamide proclamé à Tahert en 778. La dynastie porte le nom de son fondateur, Abdallah Ibn Rustam, un personnage d'origine persane qui aurait fui les troupes abbassides. Cette histoire, narrée par l'historien ibadite maghrébin médiéval Abou Zakariyya est devenue une odyssée épique fondatrice d'une mythologie de la contestation politique de l'ordre impérial. Il faudra l'éclosion de la puissante prédication (da‘wa) ismaélienne2 en Tunisie pour mettre fin à ce pouvoir ibadite en 909. Après la chute de l'imamat, les ibadites d'Afrique du Nord se réorganisèrent en un archipel de communautés réparties entre l'île de Djerba et les oasis présahariennes puis s'investirent dans le commerce transsaharien, devenant des intermédiaires entre les cités sahéliennes et les débouchés méditerranéens des pistes caravanières.

En Orient, l'ibadisme s'ancra dans la région yéménite du Hadramaout et à Oman. Entre 793 et 886, un imamat prospéra autour des villes de Nizwa et de Sohar. Le pouvoir ibadite omanais profita de sa situation (déjà) stratégique au carrefour entre le golfe Arabo-Persique et l'océan Indien et bénéficia des revenus générés par ces circulations avant qu'une crise interne puis l'émergence de dynasties originaires du monde iranien ne bouleversent ces réseaux et n'entrainent une repolarisation importante des circuits maritimes dans la région, à partir du XIe siècle.

XIXe-XXe siècle : la renaissance

À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, le monde musulman est traversé par un mouvement de redécouverte de l'héritage littéraire et intellectuel islamique dans le contexte d'un accroissement de la pression des puissances coloniales. Cette renaissance (nahdha) touche aussi les communautés ibadites omanaises, zanzibarites et nord-africaines, qui participent à cette revendication de réformes (islāh) politiques, institutionnelles et religieuses et aspirent à un retour aux sources des origines.

À Oman, après la chute de la dynastie ibadite ya‘rouba (1624-1741) et l'installation de la dynastie actuelle des Al-Bou Saïd, le territoire se divise entre l'intérieur des terres, sous la domination des ibadites, et la région côtière dominée par les sultans de Mascate et sous contrôle des Britanniques. Les ibadites réinvestissent l'institution de l'imamat pour contrer les prétentions hégémoniques britanniques et se rattachent à l'idéologie panislamique. Dans un monde de plus en plus connecté, et dans le contexte de diffusion de l'imprimerie, des journaux et des manifestes culturels et religieux circulent, appelant au réveil de l'islam et des musulmans.

Les ibadites d'Orient et d'Occident se rencontrent en Égypte notamment, et des réseaux intellectuels unissent les différentes communautés. La famille Al-Baruni, originaire du djebel Nafusa et installée au Caire, fonde une imprimerie ibadite active de 1880 à 1903 qui devient l'un des vecteurs de diffusion de la pensée réformiste ibadite dans le monde arabe.

Dans le Mzab, au Sahara, Mohamed Atfayyash (mort en 1914) se démarque comme la figure de proue de la renaissance ibadite. Estimant que c'est en revenant aux sources du premier islam que les peuples arabes combattront le plus efficacement l'emprise coloniale, il impose un régime moral extrêmement rigoriste, dépouillant l'ibadisme des influences soufies.

À Oman, si les intellectuels ibadites sont plus nombreux, c'est certainement Noureddine Al-Salimi (mort en 1913) qui est le plus connu pour son œuvre. Outre une chronique de l'histoire de la région depuis l'époque préislamique, il laisse également une œuvre juridique considérable et source d'inspiration pour les ibadites omanais jusqu'à aujourd'hui.

Si certains de ces intellectuels souhaitent que les sunnites se convertissent à l'ibadisme, la majorité est proche du courant réformiste et salafi de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, et prône un rapprochement de tous les musulmans. Cette lame de fond entraine une épuration de la pensée ibadite qui cherche à détacher définitivement le mouvement de la légende noire kharidjite et à se rapprocher des critères du sunnisme en matière de pureté rituelle et de méthodologie de collecte du hadith.

En Afrique du Nord, le Mzab est aujourd'hui le principal foyer ibadite, même s'il reste encore de nombreuses mosquées rattachées au mouvement sur l'île de Djerba. À Oman, après la chute du dernier imamat et la victoire du sultanat en 1957, l'ibadisme s'est considérablement rétracté. La population est encore à plus de 50 % ibadite, mais le sultanat a habilement œuvré à marginaliser le courant, dont le rigorisme puritain est parfois considéré comme un frein au développement du pays. Le patrimoine ibadite est aujourd'hui exposé comme le témoignage d'une culture d'un autre temps, mais la tradition lettrée a laissé de nombreux témoignages manuscrits de cette pensée politique et religieuse aux marges des canons sunnites.

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POUR ALLER PLUS LOIN

➞ Cyrille Aillet (dir.), « L'ibâḍisme, une minorité au cœur de l'islam », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 132, 2012
➞ Adam Gaiser, Muslims, Scholars, Soldiers. The Origin and Elaboration of the Ibāḍī Imāmate Traditions, Oxford University Press, 2010
➞ Amal Ghazal, Islamic Reform and Arab Nationalism. Expanding the Crescent from the Mediterranean to the Indian Ocean (1880s-1930s), Routledge, 2010
➞ Virginie Prevost, Les Ibadites. De Djerba à Oman, la troisième voie de l'Islam, Brepols, 2010
➞ Marc Valeri, Le sultanat d'Oman. Une révolution en trompe-l'œil, Karthala, 2007


1NDLR. Littéralement le « premier parmi les pairs » préside une assemblée sans avoir de pouvoirs propres. On l'emploie pour souligner l'égalité formelle entre les membres d'un groupe ou le fait que les décisions sont prises par consensus, notamment au sein d'un gouvernement.

2Le mouvement politique ismaélien, né dans l'actuelle Tunisie, deviendra par la suite le califat fatimide.

L'« accord Abraham » contre la Palestine

Par Avi Shlaim

Prétendre que les Émirats arabes unis ont conclu un accord de paix avec Israël afin d'aider les Palestiniens à atteindre leurs objectifs est une hypocrisie de tout premier ordre.

Lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche le 13 août 2020, le président américain Donald Trump a annoncé avec fierté l'existence d'un accord, qu'il avait aidé à négocier, entre les Émirats arabes unis (EAU) et Israël pour établir des relations diplomatiques pleines et entières. Il l'a salué comme « une étape importante vers la création d'un Proche-Orient plus pacifique, plus sûr et plus prospère ». Le conseiller à la sécurité nationale de Trump, Robert O'Brien, a déclaré aux journalistes que cet accord devrait faire du président « un candidat de premier plan pour le prix Nobel de la paix ».

Les réactions à cet accord ont été mitigées. Les principaux dirigeants politiques européens et les grands médias l'ont salué comme une percée historique capitale. Le premier ministre britannique Boris Johnson l'a qualifié de « très bonne nouvelle ».

Pas de terre en échange de la paix

Quant à la réaction palestinienne, elle a été totalement hostile, dénonçant l'accord comme une trahison de la lutte de libération palestinienne et même comme un coup de poignard porté dans leur dos. Le quotidien officiel de l'Autorité nationale palestinienne, Al-Hayat al-Jadida, a présenté l'accord — au moyen de lettres rouges de colère — comme une « agression tripartite contre les droits du peuple palestinien ». « Al-udwan al-thulathi » ou agression tripartite est l'expression arabe donnée à la conspiration anglo-franco-israélienne visant à attaquer l'Égypte en 1956. Aucune partie arabe n'avait été impliquée dans l'attaque contre l'Égypte lors de la guerre de Suez. Aujourd'hui, ce sont les dirigeants émiriens qui sont accusés de collusion avec Israël et les États-Unis dans l'agression diplomatique contre leurs frères palestiniens.

L'un des principes fondamentaux de la diplomatie arabe dans le conflit avec Israël est celui de l'échange de « la terre contre la paix », en application duquel Israël restitue les terres arabes qu'il a occupées lors de la guerre de juin 1967, et en contrepartie se voit offrir la paix avec ses voisins. C'est sur cette base que l'Égypte a conclu un traité de paix avec Israël en 1979 et la Jordanie a suivi en 1994.

L'accord EAU-Israël nuit aux perspectives de paix globale en abandonnant le principe de l'échange « terre contre paix » au profit de celui de « paix contre paix ». Le soutien aux droits des Palestiniens était autrefois l'un des rares points de consensus entre les régimes arabes autoritaires et leur peuple. Ce consensus est incarné dans l'Initiative de paix arabe qui a été approuvée par la Ligue arabe en 2002. Elle offrait à Israël la paix et la normalisation avec les 22 membres de la Ligue arabe en échange de l'accord sur un État palestinien indépendant dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, avec Jérusalem-Est pour capitale. En d'autres termes, le retrait des territoires palestiniens occupés était une condition de la normalisation avec le reste du monde arabe.

Si un plan de paix méritait d'être appelé « l'accord du siècle », c'était bien celui-là. Pourtant, Israël l'a ignoré, sa préférence allant à la terre plutôt qu'à la paix pour ce qui concerne les Palestiniens. En fait, l'accord qui vient d'être conclu envoie un message à Israël selon lequel il est possible de normaliser ses relations avec les États du Golfe sans devoir mettre fin à son occupation des territoires palestiniens. Bahreïn et Oman ont salué l'initiative des EAU et il est probable qu'ils suivront le même chemin.

Pour Nétanyahou, une victoire diplomatique

Les Émiriens prétendent avoir agi dans l'intérêt des Palestiniens en ayant persuadé Israël d'abandonner son plan d'annexion officielle de larges parties de la Cisjordanie. Cette affirmation n'est pas convaincante à plusieurs égards.

En premier lieu, les Émiriens n'ont pas consulté les Palestiniens. Ils ont pris langue avec l'ennemi à leur insu pour les utiliser ensuite comme une feuille de vigne. Deuxièmement, l'annexion rampante de la Cisjordanie dure depuis 53 ans et l'accord est impuissant à y mettre un terme. Troisièmement, le récent plan du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou visant à annexer officiellement environ un tiers de la Cisjordanie, y compris les blocs de colonies et la vallée du Jourdain, constituerait un accaparement unilatéral et illégal de territoires. En tant que tel, il ne mérite aucune récompense pour l'avoir mis en veilleuse.

Quatrièmement, Nétanyahou n'a accepté que de reporter, et non d'abandonner, son plan d'annexion formelle. Immédiatement après l'annonce à la Maison Blanche, Nétanyahou a d'ailleurs clairement indiqué à la télévision israélienne que l'annexion restait son objectif à long terme. L'accord avec les EAU représente donc une victoire diplomatique majeure pour le dirigeant israélien de droite.

Depuis des décennies, Nétanyahou soutient, à l'encontre des idées reçues, qu'il serait possible de normaliser les relations avec les États du Golfe sans qu'il soit nécessaire de résoudre en préalable le conflit avec les Palestiniens.

Alliance contre l'Iran

C'est ce que Nétanyahou appelle l'approche « dedans-dehors » : développer des relations diplomatiques, économiques et stratégiques ouvertes avec les États du Golfe afin d'isoler et d'affaiblir les Palestiniens et de les contraindre à régler le conflit aux conditions d'Israël. La réussite de Nétanyahou doit moins en l'occurrence à son pouvoir de persuasion qu'à l'évolution de la dynamique régionale et internationale. Les monarchies du Golfe se sentent de plus en plus menacées par l'Iran et ses affidés au Bahreïn, au Yémen, en Irak, en Syrie et au Liban. Pour contrer cette menace, elles ont besoin d'alliés puissants.

L'un de ces alliés est le président Trump qui s'est retiré de l'accord nucléaire que son prédécesseur avait conclu avec l'Iran en 2015. Un autre allié est Nétanyahou qui a mené une campagne acharnée contre l'Iran, le mouvement libanais Hezbollah soutenu par l'Iran, et ses ambitions nucléaires. La géopolitique a favorisé un réalignement des forces, opposant l'administration Trump, le gouvernement de Nétanyahou et les dirigeants du Golfe à l'Iran.

Une hypocrisie de première grandeur

La question de Palestine, au cœur du conflit arabo-israélien, a été mise sur la touche dans ce processus. C'est une chose que les dirigeants des EAU poursuivent leur intérêt national étriqué en dévoilant au grand jour leur coopération secrète avec Israël qui dure depuis des décennies. Cela peut être justifié par une realpolitik traditionnelle : L'Iran est leur ennemi et ils ont besoin de l'aide d'Israël pour l'affronter. Mais prétendre que les EAU ont conclu un accord de paix avec Israël afin d'aider les Palestiniens à atteindre leurs objectifs est une hypocrisie de première grandeur.

Les médiateurs américains de l'accord EAU-Israël lui ont donné le nom d'« accord d'Abraham ». Abraham est vénéré comme un homme de paix par les trois religions monothéistes fondées au Proche-Orient : le christianisme, l'islam et le judaïsme. En baptisant l'accord du nom du patriarche, les médiateurs ont tenté de le faire passer pour une contribution à la paix.

C'est là que le fossé entre la rhétorique et la réalité est le plus choquant. Selon les mots d'Ali Abunimah, le fondateur de The Electronic Intifada, l'appellation « accord d'Abraham » est « une tentative pour grimer un accord politique sordide qui sape les droits des Palestiniens en une noble réalisation pour la compréhension interconfessionnelle ». Il y a un dicton arabe qui dit que quelque chose qui commence de travers restera de travers. Malheureusement, cela pourrait bien être le sort de l'accord d'Abraham.

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Article original : UAE-Israel deal : Breakthrough or betrayal ?”, Middle East Eye, 24 août 2020. Traduit de l'anglais par Christian Jouret.

Les origines tumultueuses du Grand Liban

Par Henry Laurens

Le 1er septembre 1920, le général français Henri Gouraud proclamait la naissance du « Grand Liban », résultat d'une longue histoire faite de rivalités entre les puissances coloniales et l'empire ottoman et d'évolutions internes.

Les peuples d'aujourd'hui ont tendance à projeter dans le passé leur existence pour ainsi définir ce que l'on appelle un « roman national », autrement dit un itinéraire historique partant du plus ancien pour aboutir à la fin de l'histoire que constitue le temps présent dans une logique d'accomplissement progressif. Il en a été ainsi des Français qui ont inventé dans la seconde moitié du XIXe siècle « nos ancêtres les Gaulois » dotés d'un certain nombre de caractères qui auraient persisté.

La question est encore plus compliquée au Proche-Orient qui a la plus longue histoire connue et dont les contours étatiques actuels ont juste un siècle. Ces contours sont encore partiellement discutés, même si ces réalités se sont solidement imposées dans les faits. Les divisions, voire les fractures de la société libanaise n'ont même pas permis de constituer un roman national et il n'existe pas de manuel scolaire accepté par l'ensemble des composantes libanaises. Il faut donc reprendre les éléments de base qui ont servi à la constitution du Grand Liban, le 1er septembre 1920.

Intégration au marché mondial

Montagne et littoral : cette opposition de nature géographique avait jadis été mise en valeur par le grand historien Albert Hourani. Bien sûr, dans la longue Antiquité phénicienne, hellénistique et romaine, le littoral avait été doté de cités prestigieuses aux monuments imposants, mais les époques plus récentes avaient imposé la prédominance de la montagne. Le petit âge glaciaire qui commence dans la première moitié du XVIe siècle en même temps que la domination ottomane avait rendu une grande partie du littoral inhabitable en raison des inondations périodiques et de l'extension de la malaria. Certes des villes-ports demeurent actives comme Saïda, Beyrouth et Tripoli, mais les grandes concentrations de populations sont dans le réseau dense de villages souches de la Montagne (Al-Jabal) avec son agriculture savante en terrasses.

La première moitié du XIXe siècle voit à la fois l'intégration de la région au marché mondial créé et dominé par l'Europe et la fin du petit âge glaciaire. Cela se traduit par la croissance accélérée de Beyrouth qui devient l'agglomération dominante et la voie de pénétration de l'économie européenne avec la construction de la route Beyrouth-Damas doublée plus tard par une voie de chemin de fer. La Montagne, surtout dans sa partie chrétienne, développe la culture de la soie à destination des industries lyonnaises. Sa population excédentaire émigre vers les villes littorales en en modifiant les équilibres communautaires. Ainsi Beyrouth, originellement sunnite et chrétienne orthodoxe, voit émerger une importante composante maronite.

L'émigration de la montagne se dirige aussi plus loin. D'abord en Égypte où les « Syro-Libanais » (qui comprennent aussi des Palestiniens) jouent un rôle important dans l'économie et dans les professions libérales. Puis, avec la première mondialisation (dernier tiers du XIXe siècle), l'excédent se déverse en Amérique du Nord (on les appelle Syrians) et en Amérique du Sud (los Turcos). Paradoxe bien connu en Méditerranée orientale et centrale, les paysans ont à la fois une vision restreinte de leur environnement local et une vision mondiale, avec des familles installées sur plusieurs continents.

Les premières constructions politiques

Un empire négocie plus qu'il n'utilise la force. La montagne druzo-maronite est ainsi divisée en fermes fiscales et les fermiers sont mis sous le commandement d'un émir. L'histoire tumultueuse de cet émirat sur deux siècles et demi se comprend dans le cadre de la décentralisation ottomane. Mais, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle se constitue un proto-État sur l'axe central Acre-Galilée-Damas. Il s'effondre sous le coup d'Ibrahim Pacha qui fait à partir de l'Égypte la conquête de l'ensemble de la Syrie au début des années 1830. La fin de la domination d'Acre permet le développement de la Palestine et du Liban avec la constitution de deux axes parallèles, Jaffa-Jérusalem, Beyrouth-Damas.

La suppression de l'émirat au début des années 1840 s'accompagne de violents conflits entre Druzes qui essayent de maintenir leurs positions, et maronites en pleine expansion démographique, économique et culturelle. Dans le même temps, les Français se font les protecteurs des maronites et les Britanniques des Druzes. Le tout culmine avec les terribles affrontements de 1860 qui entraînent l'envoi d'une force française en défense des populations chrétiennes.

Une conférence internationale va régler la question. La Montagne devient un district « autonome » gouverné par un chrétien originaire d'une autre région de l'empire et nommé par commun accord entre les autorités ottomanes et les puissances européennes. Ce district bénéficie d'un statut fiscal privilégié et ses habitants sont dispensés de la conscription. Les fonctions élues ou administratives sont distribuées au prorata du poids des communautés, faisant émerger ce que l'on appellera le confessionnalisme politique.

Parallèlement, les Ottomans, après quelques hésitations, constituent une province de Beyrouth allant d'Acre à Lattaquié, isolant ainsi la province de Syrie de la mer. Toute une civilisation levantine se retrouve dans cet espace qui recoupe l'ancienne Phénicie de l'Antiquité. C'est d'ailleurs le moment où se constitue l'idéologie phéniciste, analogue au syrianisme et à l'arabisme de la même époque. Le phénicisme se fonde sur la coïncidence entre l'espace géographique et la vocation marchande du Levant avec une diaspora étendue sur plusieurs continents. À la même époque, la Grande-Bretagne se considère comme la « nouvelle Carthage ». Souvent, aux États-Unis, « Syrians » et « Phoenicians » sont utilisés de façon synonyme. L'émigration pousse ainsi à définir une identité tout autant phénicienne que libanaise.

Une « France du Levant »

Dans la Montagne comme sur le littoral, le français est devenu la langue de la modernité aussi bien pour les élites chrétiennes que musulmanes, bien que l'anglais lui fasse concurrence avec le réseau des écoles des missionnaires américains. Mais apprendre l'anglais est souvent la première étape d'une émigration vers les États-Unis tandis que les élèves des jésuites restent (sauf à aller en Égypte). Cette éblouissante réussite pousse les publicistes français à parler avec orgueil d'une « France du Levant » allant d'Alexandrie à Salonique, mais dont l'enracinement le plus fort serait dans la province de Beyrouth avec la Montagne voisine.

La protection française des chrétiens a été démontrée par l'expédition de 1860, mais, après la révolution jeune-turque de 1908, Paris cherche à élargir sa clientèle politique aux musulmans. En 1913, les puissances européennes ont reconnu à la France une primauté d'influence sur l'ensemble syrien, pouvant servir de base à un éventuel partage de l'empire ottoman, ce que Paris ne souhaite pas pour le moment.

Au même moment se développe un autonomisme arabe dont Beyrouth est l'un des foyers et un projet de renforcement de l'autonomie du Mont-Liban avec la revendication d'un accès à la mer. Ce libanisme se fonde sur un récit historique allant des Phéniciens à l'émirat de la Montagne. Les Français suivent de près ces évolutions sans chercher à les encourager. Ils sont ainsi en liaison régulière avec les contestataires de la domination ottomane, aussi bien chrétiens que musulmans.

L'idée d'une Grande Syrie

La première guerre mondiale a été terrible dans cette région du monde1. Après l'entrée en guerre de l'empire ottoman, beaucoup de notables ont exprimé sans grande précaution le souhait d'un débarquement français. La répression est terrible, avec un grand nombre de notables pendus à Beyrouth et à Damas (d'où les « places des martyrs »).

La mobilisation (seferbilik) a privé l'agriculture d'une partie de son cheptel et de ses hommes. Il n'est plus question de liaisons maritimes, et les communications terrestres sont difficiles. Une terrible famine frappe le Mont-Liban qui a perdu son autonomie. Elle fait des dizaines de milliers de victimes et les libanistes pensent alors que le futur État libanais doit comprendre la plaine de la Békaa qui dispose d'importantes ressources agricoles.

Durant les années de guerre, les décideurs français ont à l'esprit une Grande Syrie qui comprendrait un Liban autonome aux contours mal définis. Les accords dits Sykes-Picot (mai 1916) prévoient un condominium franco-britannique sur la Palestine, une région littorale allant d'Acre à la Cilicie sous gestion directe française et une Syrie intérieure sous influence française.

Les Britanniques soutiennent une révolte arabe venue du Hedjaz dont l'armée du Nord est commandée par l'émir Fayçal, fils du chérif Hussein de La Mecque. Un petit détachement français l'accompagne. À partir de 1917, les conseillers britanniques poussent Fayçal à s'emparer de la totalité de la Syrie contrairement aux accords passés avec les Français. Le 1er octobre 1918, les troupes anglo-arabes entrent à Damas. Mais dès le 7 octobre, les premières forces françaises débarquent à Beyrouth. Il est alors décidé de diviser le Proche-Orient en trois territoires occupés. Aux Britanniques, une Palestine qui comprend les sandjaks (divisions administratives de l'empire ottoman) de Naplouse et d'Acre enlevés à l'ancienne province de Beyrouth. Aux Français, le littoral jusqu'à la Cilicie. Aux Arabes, la Syrie intérieure avec la présence de garnisons britanniques.

Péripéties diplomatiques

Toutes les questions politiques doivent être réglées à la conférence de la paix qui s'ouvre en janvier 1919 à Paris. Les Britanniques donnent la priorité à une délégation arabe reconnue comme représentant une puissance belligérante et dirigée par l'émir Fayçal. Une délégation de représentants de l'ancien conseil administratif du Mont-Liban part pour Paris, mais elle est interceptée en Égypte où elle est retenue pendant trois semaines par les Britanniques. Les syrianistes auront aussi le droit de s'exprimer devant la conférence.

Dès le début de la conférence de la paix, il est entendu que des mandats de la Société des Nations (SDN) remplaceront le découpage prévu en 1916. Fayçal joue alors la carte d'un mandat unique accordé aux Britanniques afin de maintenir l'unité arabe, ce qui provoque un affrontement avec les Français qui s'en tiennent à leur projet syrien comprenant un Liban autonome.

Ce qui va faire changer la perspective française est l'exigence américaine d'une consultation des populations sur le choix de la puissance mandataire. Cela conduit les Français à dépendre des libanistes qui veulent un Liban plus grand que celui de 1861 avec l'annexion du littoral et de la Békaa. L'Église maronite, patriarche en tête, prend la direction du mouvement. Ce sont les seuls à se tourner vers les Français si on ne prend pas en compte les Palestiniens, prêts à accepter une Syrie française qui mettrait fin à l'idée du « foyer national juif ».

Durant l'été 1919, les Britanniques se rendent compte que la consultation des populations serait catastrophique pour les deux puissances impériales, et que l'occupation militaire du Proche-Orient pèse trop lourd sur leurs finances mises à mal par la guerre. En septembre 1919, ils décident de ramener leurs troupes de Syrie en Palestine. Ils abandonnent ainsi Fayçal aux Français. L'intéressé, après avoir crié à la trahison, entame des négociations avec les représentants français, dont Louis Massignon. Elles aboutissent le 6 janvier 1920 à l'accord Fayçal-Clemenceau. Pendant ce temps, le général Henri Gouraud est nommé haut-commissaire.

Un accord mort-né

L'émir « reconnaît l'indépendance et l'intégrité du Liban sous le mandat de la France ». Le contenu de l'accord n'est pas rendu public. Mais les nationalistes arabes qui entourent Fayçal le rejettent et entraînent ce dernier à la proclamation du royaume arabe de Syrie le 7 mars 1920. La proclamation affirme que « nous prendrons en considération tous les désirs patriotiques des Libanais relatifs à l'administration de leur contrée, dans ses limites connues avant la guerre, à condition que le Liban se tienne à l'écart de toute influence étrangère ». Cela conduit à un nouveau rapprochement entre les libanistes et les Français.

Du côté français, après le retrait de Clemenceau de la vie politique le 18 janvier 1920, le parti colonial hostile à l'accord fait tout pour qu'il ne soit pas appliqué.

En juillet 1920, l'armée française marche sur Damas et met fin au royaume arabe. Dès lors, Gouraud peut satisfaire les demandes des libanistes. Il rattache les cantons de la Bekaa à l'ancien district autonome et y ajoute Tripoli et sa région. La frontière sud est celle avec la Palestine mandataire. Le littoral est évidemment inclus, et Beyrouth devient la capitale du nouvel ensemble. Le 1er septembre 1920, Gouraud proclame la création de l'État du Grand Liban à la résidence des Pins, en présence des dignitaires libanais.

Quelle identité ?

Le Grand Liban, qui deviendra la République du Liban en 1926, a eu une gestation difficile. Pendant longtemps, les Français s'en sont tenus à un projet de Syrie avec un Liban autonome aux contours non définis. Ce sont les vicissitudes diplomatiques qui les ont conduits à accepter les revendications des libanistes dont le plus ardent avocat était le patriarche maronite.

Dans ses premières années, le nouvel État a dû faire face à des difficultés majeures. La première était la difficile intégration du littoral à la Montagne avec le déplacement du pouvoir sur le littoral et Beyrouth comme capitale. Pendant un certain temps, les montagnards avaient voulu conserver leurs privilèges, en particulier fiscaux, obtenus à l'époque ottomane. Tripoli et sa région se définissaient plus comme syriennes que comme libanaises et le faisaient savoir. Le Liban-Sud chiite n'était pas mécontent d'échapper à une domination sunnite, mais l'écart de niveau de vie avec les régions chrétiennes était considérable.

Assez tôt les chrétiens se sont rendu compte qu'ils risqueraient rapidement de ne plus être majoritaires, et une partie d'entre eux voulaient un « petit Liban » sans Tripoli et sans le sud. Le problème essentiel était la nécessité de constituer une identité libanaise au-delà des clivages confessionnels. Les premiers idéologues ont utilisé dans ce sens le phénicisme, mais il a été rapidement considéré comme un rejet de l'arabisme. Néanmoins, une personnalité libanaise distincte s'est progressivement constituée dans le siècle qui a suivi. Mais ceci est une autre histoire.


Sortir le Liban de l'ornière

Par Dominique Eddé

Économiste et homme politique libanais, Charbel Nahas a été ministre entre 2009 et 2011 avant de démissionner. Fondateur du mouvement Citoyens et citoyennes dans un État, et voix écoutée du mouvement populaire, il détaille dans cet entretien avec l'écrivaine Dominique Eddé son projet de transition pour le Liban. Il plaide pour un pouvoir "qui traite avec la société telle qu'elle est, et non telle qu'il l'imagine", et réclame un transfert pacifique du pouvoir, un gouvernement aux pouvoirs législatifs spéciaux sur une durée provisoire de 18 mois, pour sortir le pays de la crise et « établir la légitimité laïque de l'État ».

Dominique Eddé.Vous proposez un projet de transition pour le pays, notamment dans un livre qui vient de paraître1. Comment l'envisagez-vous concrètement ?

Charbel Nahas. — Vous insistez à juste titre sur le terme de « transition ». Le Liban a connu, plus tôt que les pays avoisinants, des mutations sociales lourdes de conséquences, bien qu'ignorées : l'expansion de l'éducation, en particulier des filles ; les changements dans les comportements démographiques, la nuptialité, la fertilité ; une migration rurale et une émigration intenses et précoces ; une mondialisation très poussée, que ce soit en termes de mouvement des personnes, de capitaux ou d'échanges de marchandises ; une financiarisation très avancée… Bref, le Liban a connu avec beaucoup d'avance un ensemble de phénomènes qui dominent aujourd'hui la scène mondiale.

Ces changements ont conduit à une guerre civile dont les prémices étaient là dès la fin des années 1960. Elle a duré pratiquement vingt ans, durant lesquels les changements produits dans la société se sont institutionnalisés.

Depuis, un nouveau régime s'est installé, non seulement au sens de Constitution et d'usages, mais aussi au sens où le pouvoir est partie intégrante de l'ensemble des relations sociales. Le pouvoir n'est pas une superstructure plaquée sur la société. Celle-ci, dans son comportement interne, dans les relations entre les personnes, y compris dans la compréhension par chacun de son statut, de son rôle, s'est configurée en fonction de ces développements que nous résumons en parlant de la guerre civile.

Ce système longtemps loué pour sa résilience a, dans sa logique, été extrêmement performant. Il a réussi à drainer, année après année, des transferts de capitaux nets de l'ordre de 20 à 25 % du PIB, tout en maintenant intact le stock des capitaux attirés auparavant. Il est parvenu à absorber des chocs politiques et économiques majeurs, telles plusieurs agressions israéliennes dont la guerre de 2006, l'invasion américaine de l'Irak en 2003 et ce qui s'en est suivi, les assassinats, ou encore le retrait de l'armée syrienne en 2005. Le Liban est pratiquement le seul pays au monde à recevoir en même temps des aides militaires de l'Iran et des États-Unis.

Un équilibre définitivement rompu

La transition n'est pas une position politique volontaire ou arbitraire de l'ordre du « je veux mettre en œuvre un changement ». Quand toute l'institution, réelle et imaginaire, de la société tombe, ce n'est pas parce que les gens se sont rebellés contre elle. Elle tombe parce que les conditions assurant sa survie se sont effondrées, indépendamment des prouesses et des artifices des opérateurs. Ces conditions sont au nombre de deux : un afflux persistant de capitaux et une bienveillance régionale pour encadrer les tensions internes consubstantielles au modèle communautaire. L'équilibre est définitivement rompu.

L'ensemble du mouvement Citoyens et Citoyennes dans un État a été créé précisément parce que nous avions clairement conscience que ce système était en fin de vie. Des prouesses incroyables ont été déployées pour étendre sa durée de vie, en amplifiant indéfiniment les pertes, mais la rupture est maintenant consommée. L'urgence de sa gestion est le point essentiel. Face à cette transition, les options sont multiples et les risques extrêmement élevés.

Tous ceux qui pensent que, dans une pareille configuration, un recours aux institutions existantes permettrait de gérer la situation se leurrent. Parlement, élections, justice..., ne sont que le reflet d'un système qui ne fonctionne plus. Par conséquent, la société se rabat sur des modes d'organisation a minima qui sont très dangereuses : les liens de parenté, les réseaux clientélistes, les services achetés, etc.

L'identité complexe de chacun

D. E.Comment peut se faire le constat de décès de ce régime qui s'accroche encore à l'heure qu'il est, et dont vous dites qu'il est totalement infiltré dans la société ?

C. N. — Nous entendons par « transition » l'état dans lequel se trouve une société quand son imaginaire institutionnel s'effondre. Sa réaction naturelle est alors le déni. Elle tente de s'accrocher à la seule chose qu'elle a connue, et dans le cas du Liban, c'est la définition de l'identité et du statut de chaque individu qui est en jeu. On ne peut pas demander aux Libanais de s'imaginer autrement qu'ils ne se perçoivent eux-mêmes. Il y a l'identité confessionnelle, mais aussi les statuts sociaux, l'attachement aux titres, la gradation des positions à laquelle ils tiennent beaucoup, pour conjurer l'angoisse qu'ils pressentent autour d'eux. Leur dire que tout cela est fini est totalement injuste. C'est là ou l'action politique prend tout son sens : elle doit formuler une offre face à quelque chose qui n'est pas encore une demande, mais un besoin.

Les Libanais ont besoin d'un État, car il leur faut gérer une catastrophe économique exceptionnelle par sa dimension, et agir dans le cadre des reconfigurations régionales avec tous les risques militaires que cela comporte, non plus comme des parieurs, mais comme des acteurs. Or, au Liban il n'y a pas d'État, au contraire de l'Iran, de la Turquie ou encore des États-Unis. Les autres pays le savent. Il peut leur sembler plus facile de traiter en l'absence d'État, en intervenant directement au niveau des populations. Il suffit de voir ce qui s'est produit dans la région pour comprendre que ce choix n'est pas le plus intelligent. La transformation de l'action publique en chirurgie sociale sans protection étatique est porteuse de risques pour les populations elles-mêmes, mais aussi pour les États extérieurs.

D. E.Quelles sont les étapes de cette transition, dans le cadre d'un scénario optimiste : un gouvernement doté de pouvoirs spéciaux qui disposerait d'une période de 18 mois pour légiférer sans en recourir à la Chambre ?

C. N. — Notre proposition est d'imposer la négociation sur un transfert pacifique du pouvoir. Concernant la forme, il s'agirait d'un gouvernement provisoire disposant de pouvoirs législatifs très étendus. Sa fonction serait double : d'une part, imposer un moratoire sur l'ensemble des contrats financiers, répartir les pertes et les risques accumulés de la manière la plus équitable possible, éviter l'effondrement des entreprises en mesure d'exporter ; d'autre part, adopter des mesures prioritaires dans le domaine de l'assurance maladie et de l'éducation. Cette mission suppose des choix douloureux et un effort soutenu, car la situation est calamiteuse

En contrepartie, nous exigerions, dès les négociations, et par conséquent, bien avant que ce gouvernement n'en mette en place les dispositions pratiques, l'établissement de la légitimité laïque de l'État. Cela signifie un pouvoir qui traite avec la société telle qu'elle est, et non telle qu'il l'imagine, et qui traite avec le monde extérieur dans le cadre de relations interétatiques.

Un système communautaire qui ne fonctionne plus

D. E.Beaucoup d'intellectuels et de politiques qui tentent de débloquer la situation pensent que vous allez trop vite dans ce domaine. Pourquoi ne pas se contenter de l'application de la Constitution qui fait de l'État libanais un État laïque ?

C.N.- Notre Constitution est pleine d'ambiguïtés. Et sur les 120 articles qu'elle comporte, 80 % ne sont pas appliqués. Pour ce qui est de la formation du gouvernement, de la validité même du Parlement, de la mise à l'ordre du jour de tel ou tel sujet, un droit de veto est explicitement reconnu aux grandes communautés. Ainsi un gouvernement est jugé illégitime si l'une d'elles le boycotte. C'est un système très rodé, qui est allé en s'affinant jour après jour.

On voit donc que l'État est régulé à partir d'autres institutions qui lui sont antérieures, et donc supérieures en termes de souveraineté, à savoir les trois grandes communautés : les sunnites, les chiites et les maronites (qui tendent à se faire appeler chrétiens, parce qu'ils ont réussi à faire croire qu'ils ont absorbé les autres communautés chrétiennes. Ces dernières se fâchent de temps en temps, mais sont vite rappelées à l'ordre). Quant aux Druzes, ils naviguent entre tout cela, et on ne sait pas exactement où les placer.

Ces communautés institutionnalisées s'auto-désignent comme les « Constituants » (en arabe, moukawinat) c'est-à-dire que leur est donné le choix de constituer ou non, à chaque échéance, cette chose qu'on appelle, avec un peu de facilité, l'État. Elles peuvent bloquer les élections ou la formation du gouvernement, le vote du budget, etc.

C'est cette façon de procéder qui a conduit à la faillite. Ce n'est pas pour des raisons philosophiques ou idéologiques que nous nous opposons à ce système — encore que ces raisons existent —, mais parce qu'il ne fonctionne plus. Le système s'est effondré. Lorsque nous parlons d'instaurer la légitimité laïque de l'État, qui n'est rien d'autre que la capacité à mobiliser des ressources sans coûts excessifs tels que la violence —, nous voulons dire que l'État ne peut être opérationnel et répondre aux besoins évidents de sa population après toutes les débâcles successives que nous avons connues que si sa légitimité est indépendante de celle de toutes les institutions communautaires, et qu'elle leur est supérieure. Est-ce que pour autant celles-ci ne continueront pas probablement pour un certain temps à avoir prise sur la façon dont les gens se perçoivent et se comportent les uns avec les autres ? Bien sûr que si.

Imaginer la laïcité

D. E.Qu'entendez exactement par l'instauration de la légitimité laïque de l'État ? Comment l'envisager concrètement ?

C. N. — Cela relève de la motivation, de la justification de l'action. Nous disons par conséquent que l'État traitera avec les citoyens, les citoyennes et les résidents non libanais, indépendamment de leur appartenance communautaire. Mais il tolérera qu'individuellement, ces personnes choisissent, à titre exceptionnel, de réclamer que leur relation à l'État soit intermédiée par une institution communautaire.

D. E.Cela suppose un dispositif extrêmement compliqué …

C. N. — Non. Le principe de base est que personne n'appartient à aucune communauté. Dans un deuxième temps, chacun a la latitude de proclamer, par un acte positif, son désir de ne pas avoir de relation directe avec l'État, mais à travers sa communauté. En résumé, la validité d'un acte communautaire sera reconnue comme telle par l'État à deux conditions. La première est que cet acte procède du choix explicite des personnes. La seconde est que l'ordre communautaire ne contrevienne pas aux principes d'ordre public. .

D. E.Quelles missions en ce sens assignez-vous au gouvernement de transition pendant les 18 mois qui lui seront impartis ?

C.N. — Il devra entreprendre trois actions immédiates :

➞ le recensement de la population existante complété par le recensement des émigrés. Ce recensement de la population, le premier depuis 1932, assignera à chaque habitant un lieu de résidence, mais aucune appartenance communautaire. Au-delà de ce qu'il signifie pour la gestion des politiques publiques, en matière de chômage, de fiscalité, de santé, etc., cette action a une portée fondatrice, parce qu'elle démantèle les relations de parentèles qui sont le socle sur lequel l'édifice communautaire politique est assis ;

➞ la mise en place d'un régime de droit personnel qui instaure dès le départ :

  • les principes généraux du statut personnel qui s'appliquent à tout le monde ;
  • le fait que chaque adulte aura le choix de rester par défaut citoyen en relation directe avec l'État, ou bénéficier de la tolérance dérogatoire qui lui est reconnue de s'affilier à un statut personnel communautaire ;
  • les règles du statut personnel s'appliquant à ceux qui n'auront pas choisi, par un acte volontaire, de passer par l'intermédiation des communautés.

➞ La promulgation d'une loi électorale fondée sur le principe que les candidats quand ils se présentent et les électeurs au moment où ils votent auront le choix entre une représentation directe non communautaire, avec tous les effets que cela entraîne, et une représentation communautaire qui sera régie par des règles strictes empêchant que les communautés n'entrent en conflit les unes avec les autres.

Ces trois actions sont la traduction concrète de la mise en place irrévocable de la légitimité laïque de l'État.

D.E.Comment constituer un front politique suffisamment fort et fédérateur pour avoir les moyens d'une telle négociation ? Les Libanais sont très impatients de voir les différents partis, tel que le vôtre, le Bloc national et bien d'autres, se fédérer.

C.N. - La négociation, ça veut dire arriver avec des partenaires à un accord fondé sur des attentes différentes. Dans une transaction commerciale, l'acheteur et le vendeur veulent tous deux faire une bonne affaire. En politique, c'est la même chose. Une grande partie de la population continue d'être attachée aux chefs communautaires, mais ceux-ci, en particulier les plus forts d'entre eux, sont exposés à des risques énormes, et aujourd'hui incapables de faire face à cette situation pour des raisons fonctionnelles. Il ne s'agit pas d'aliéner les communautés confessionnelles, mais de les mettre face à la situation. La transaction consisterait donc à gérer la faillite générée par l'incompétence, et à provoquer une transition en rupture avec le mode actuel de légitimité sociopolitique. Les chefs communautaires pourront penser : « Ce sont des fous, nous les utiliserons comme des fusibles et nous reviendrons dans 18 mois ; s'ils réussissent, nous n'aurons que des pertes relatives ». C'est un double pari politique essentiel, et l'une des raisons pour lesquelles nous réclamons un gouvernement provisoire de 18 mois. Il s'agit de bâtir le premier État laïque de cette région du monde.


1Un État et une économie pour le Liban, Riad El Rayess Books, Beyrouth (versions arabe et français).

Israël-Émirats. Ni trahison ni accord historique

Par Hicham Alaoui

L'accord de paix entre Israël et les Émirats arabes unis a été qualifié très diversement par les observateurs politiques. Certains y ont vu une trahison monumentale, d'autres une percée historique. En réalité, le traité ne change pas l'équation géopolitique du Proche-Orient ni n'atténue la tragique atteinte aux droits des Palestiniens à laquelle nous assistons depuis des années. Il s'agit d'un arrangement stratégique qui offre des avantages à court terme pour les Émirats arabes unis, Israël et les États-Unis, mais ne résout en rien les questions de fond.

Avant tout, le traité de paix entre Israël et les Émirats arabes unis (EAU) ne peut être considéré comme une trahison historique des positions arabes. Les EAU s'emploient à normaliser leurs relations avec Israël depuis des années. Les deux pays ont établi des contacts de haut niveau dans des capitales du monde entier et l'ont fait savoir à la communauté internationale, en orchestrant eux-mêmes des fuites ; ils ont aussi fait passer des signaux aux publics occidentaux et arabes. Ces derniers mois, les EAU ont envoyé une aide humanitaire à la Palestine via l'aéroport Ben Gourion en coordination avec les autorités israéliennes, et non avec leurs homologues palestiniens. L'accord de paix est une étape normale et organique de ce processus. Certes, cette décision transgresse d'un point de vue juridique l'initiative de paix arabe de 2002. Mais cette dernière a déjà été délaissée, tout comme le parrainage de la Ligue arabe qui l'accompagnait a déjà été discrédité.

Dans le même temps, aussi brutal que cela puisse paraitre, cet accord n'est pas une soudaine trahison des Palestiniens. Leurs droits ont déjà été sacrifiés face à la volonté israélienne de détruire toute perspective d'un État palestinien en assiégeant la bande de Gaza et en annexant graduellement la Cisjordanie. Les Palestiniens ont compris que dans le Golfe, seuls le Koweït et le Qatar ont été disposés à rejeter tout « accord du siècle » parrainé par les États-Unis, à moins que ces politiques ne cessent. L'accord de paix met théoriquement fin à cette colonisation territoriale. Mais cela ne fait qu'arrêter l'annexion sur le plan juridique et formel tout en soutenant de facto la poursuite des colonisations illégales.

Le traité de paix n'est pas non plus une avancée historique. La lutte palestinienne a beaucoup perdu de son importance politique dans la rue arabe au cours des trois dernières décennies. Si elle peut encore susciter une certaine émotion et rester une cause politique dans l'opinion publique arabe, elle génère nettement moins de solidarité parmi les masses qu'auparavant.

Le déclin de la cause palestinienne

Le déclin palestinien s'est déroulé en plusieurs temps. La première phase a commencé avec le processus de paix d'Oslo, qui a forcé les Palestiniens à renoncer à beaucoup de leurs droits contre la promesse floue d'un futur État, dans le cadre d'un processus de paix négocié sous l'égide de la communauté internationale. La deuxième phase a commencé avec l'invasion américaine de l'Irak en 2003. En détruisant une puissance arabe traditionnelle, les États-Unis ont ouvert la voie à l'expansionnisme iranien, le nouvel élément perturbateur de la géopolitique régionale. Lors des années suivantes, l'Iran a considérablement étendu sa puissance stratégique au Proche-Orient.

L'expansion militaire iranienne a atteint son pic avec la bataille de Qoussair en Syrie en 2013. Avant la guerre civile syrienne, les EAU et l'Arabie saoudite, partie prenante de l'axe arabe sunnite se sont confrontés à l'Iran lors d'affrontements de faible intensité dans le Golfe. Qoussair a annoncé une nouvelle époque, une ère où les forces militaires iraniennes pourraient opérer ouvertement dans les pays arabes et apporter leur soutien aux régimes auxquels ils sont alliés. Non seulement la Syrie et l'Irak, mais aussi le Liban et le Yémen sont devenus des lieux de confrontation alimentés à parts égales par l'hyperbole sectaire et la realpolitik.

Les États arabes sunnites, formant l'axe dit « modéré », considèrent les acteurs non étatiques que sont le Hezbollah, le mouvement houthiste du Yémen et les milices du Comité populaire d'Irak comme des auxiliaires de l'effort de guerre iranien. Dans ce contexte, contenir l'Iran devient prioritaire et passe avant la défense de la Palestine.

Le troisième évènement qui a relégué les Palestiniens à la marge de la géopolitique régionale est le printemps arabe. Le printemps arabe a porté au premier plan l'émancipation démocratique et le renversement de l'autoritarisme dans de nombreux pays. Les soulèvements ont montré à quel point les grandes idéologies du passé, qu'il s'agisse du panarabisme ou de son successeur l'islamisme, avaient perdu une grande partie de leur pouvoir émotionnel sur l'opinion publique arabe. La cause palestinienne a ainsi perdu de sa visibilité, excepté dans les pays qui comptent les plus grandes populations de réfugiés palestiniens, comme le Liban et la Jordanie.

Pourtant, même si les Palestiniens ne dominent plus l'agenda de la politique étrangère de la plupart des États arabes, le monde arabe ne va pas pour autant se lancer dans une normalisation collective avec Israël. Les grands pays arabes pourraient rencontrer une forte résistance publique. Le Bahreïn, Oman et la Mauritanie sont en revanche prêts à suivre la voie émiratie, et un léger effet « train en marche » n'est pas à exclure : d'autres pays arabes pourraient s'engager dans des échanges asymétriques avec Israël pour ne pas être exclus de tout arrangement futur et rester dans les bonnes grâces de l'Amérique. Ces mesures pourraient comprendre, comme substitut à une reconnaissance diplomatique complète, l'ouverture de bureaux de liaison et l'autorisation du tourisme bilatéral.

Pour toutes ces raisons, le traité de paix ne représente donc ni une trahison tragique ni une opportunité historique. D'un point de vue stratégique, il s'agit d'une initiative calculée qui ne vise qu'à offrir des avantages à court terme pour les trois parties concernées.

Un front contre-révolutionnaire

Pour les EAU, le traité de paix permet au pays de camper sur ses positions alors que la contre-révolution arabe est en difficulté et met en péril sa réputation. Depuis le printemps arabe, les Émirats, aux côtés de l'Arabie saoudite, sont au premier rang des pays de la région qui considèrent la propagation des soulèvements démocratiques dans les pays du Proche-Orient comme une menace existentielle. Les EAU sont le leader de ce front contre-révolutionnaire qui souhaite un Proche-Orient où règnent des régimes autoritaires stables, et au sein duquel leur poids pétrolier leur assure une influence décisive. Selon cette vision du monde, l'islamisme électoral et le libéralisme sont les deux faces d'une même médaille, car tous deux représentent des cadres radicaux de changement politique qui mettent en danger la légitimité interne de ces régimes. Ce sont les EAU qui ont lancé la bataille contre-révolutionnaire et ils ne peuvent plus se permettre de la perdre.

Pourtant, récemment, ils ont commencé à trébucher. Le conflit au Yémen a tourné à la catastrophe humanitaire. La confiance excessive mises en certaines factions pour mener leur guerre par procuration, comme dans le cas du général Khalifa Haftar en Libye, n'a rien apporté sur le champ de bataille. Comme dans l'imprudent embargo contre le Qatar, l'aventurisme diplomatique n'a pas atteint ses objectifs. Leurs investissements en Égypte, qui visaient à élever le régime d'Abdel Fattah Al-Sissi au rang de modèle d'une nouvelle stabilité arabe, ont également échoué à sortir le pays de la stagnation économique et politique. En somme, il y a trop de chaos et un taux de rendement trop bas par rapport à l'investissement initial.

Dans ce contexte, l'accord de paix avec Israël représente une consolidation stratégique calculée. Les dirigeants des EAU espèrent utiliser Israël comme un vecteur plus puissant qui pourrait les aider à atteindre leurs objectifs géopolitiques, de la même manière qu'ils l'ont fait avec l'Arabie saoudite dans la première phase de la poussée contre-révolutionnaire. Les EAU se protègent également d'un autre risque : l'onde de choc que pourrait représenter un conflit interne en Arabie saoudite qui neutraliserait Mohamed Ben Salman. Si un tel événement se produisait, les dirigeants émiratis seraient isolés.

L'alliance israélienne offre ainsi une certaine protection aux EAU du fait de leurs intérêts communs. Les deux pays partagent une profonde animosité contre l'Iran, et rejettent le cadre de l'accord nucléaire signé par l'ex-président américain Barack Obama. Tous deux ont également été déçus du refus du président Donald Trump de lancer une campagne militaire à grande échelle contre les forces iraniennes. Le manque de réponse militaire de Trump après l'attaque de juillet 2019 contre les installations pétrolières de Saudi Aramco a agi comme un révélateur. En outre, Israël nourrit une silencieuse aversion pour la démocratisation arabe.

Israël sauve les apparences

Pour Israël, le véritable avantage n'est pas économique. Les dirigeants émiratis feront des investissements tambour battant en Israël, ne serait-ce que pour montrer aux Palestiniens ce qu'ils ont raté en rejetant l'« accord du siècle ». Mais, au final, l'avantage financier pour Israël sera minime. Le commerce avec les EAU sera éclipsé par les échanges existants avec les États-Unis et l'Occident, tandis qu'à l'inverse, les EAU riches en pétrole n'ont pas vraiment besoin d'investissements israéliens.

Israël gagne sur d'autres plans. En premier lieu, il assoit un peu plus sa légitimité dans l'ordre régional du Proche-Orient, même s'il court le risque de devoir s'impliquer dans les initiatives contre-révolutionnaires impulsives de son nouveau partenaire de paix.

Mais, avant toute chose, Israël peut continuer à manipuler la situation palestinienne. Malgré la mention dans le traité de paix d'un arrêt du processus d'annexion de la Cisjordanie, le gouvernement Nétanyahu-Gantz considère qu'il ne s'agit que d'une pause temporaire. L'« accord du siècle » élaboré par l'entourage de Trump s'étant enlisé cette année, compte tenu de la condamnation internationale de l'annexion, ce nouvel accord de paix offre une occasion idéale pour sauver la face. En réalité, aucune colonie israélienne ne recule et aucune terre n'est rendue aux Palestiniens. Pourtant, comme les plans d'annexion ont été officiellement suspendus, l'Autorité palestinienne devrait rester fonctionnelle en tant qu'acteur politique, ce qui préserve la façade d'un processus de paix et d'un cadre bilatéral.

Opération de communication pour Trump

Les États-Unis bénéficient d'un tel traité parce qu'il représente une excellente opération de relations publiques en ce temps de campagne électorale présidentielle. L'accord peut être présenté comme une victoire de l'administration Trump et le président peut marquer des points en se présentant comme un négociateur à succès. Le rêve de la Maison Blanche d'accueillir un accord de paix entre Israël et un pays arabe offre à Trump un excellent dérivatif pour faire oublier ses échecs de gouvernance concernant la gestion de la pandémie de coronavirus, des relations raciales et d'autres problèmes domestiques.

Le traité de paix masque également le fiasco qu'est devenu l'« accord du siècle ». En prétendant avoir arrêté le projet d'annexion controversé, les États-Unis tenteront de ressusciter ce cadre moribond. Dans le même temps, cela permet à Trump de renforcer sa position dans des portions de son électorat. Il permet à l'administration de retrouver une certaine crédibilité parmi des juifs libéraux souhaitant voir une paix collective au Proche-Orient tout en rassurant les militants sionistes sur le fait que les revendications d'Israël sur la Cisjordanie restent d'actualité.

Vers un « printemps palestinien » ?

En fin de compte, les vrais perdants du traité de paix restent les Palestiniens. Ils vont continuer à lutter pour obtenir les éléments constitutifs d'un État viable, y compris le droit au retour, une capitale à Jérusalem-Est et la fin de l'occupation illégale de leurs terres par Israël. Si, à court terme, les EAU, Israël et les États-Unis tirent des avantages stratégiques de l'accord, la question d'un avenir palestinien à long terme reste ouverte.

Laissée en marge des équilibres régionaux, la lutte palestinienne aura besoin d'un nouveau soulèvement. Il est à espérer qu'il ne prenne pas la forme d'une troisième Intifada, mais plutôt d'une version palestinienne du printemps arabe. Cela signifierait le rajeunissement du personnel politique palestinien et l'installation d'un leadership plus responsable et plus représentatif, soutenu par une résistance solidaire dans toute la société palestinienne.

Cela signifierait également que les Palestiniens s'adressent, au-delà du Proche-Orient, au reste du monde, car le soutien public international à un État palestinien reste toujours élevé. La véritable récupération des droits des Palestiniens n'est sans doute plus liée à une solution à deux États, car cette option est effectivement morte, mais doit plutôt viser, désormais, à une solution dans le cadre d'un seul État.

Soudan–Israël–États-Unis. Le grand jeu de la normalisation

Par Gwenaëlle Lenoir

Après l'accord de paix entre les Émirats arabes unis et Israël, les États-Unis intensifient leur campagne pour entraîner d'autres pays arabes sur la même voie. Le Soudan est l'un de leurs objectifs. Mais, malgré un chantage à l'aide économique, Washington n'est pour l'instant pas parvenu à convaincre Khartoum, tant l'opinion publique soudanaise est hostile à l'établissement de relations avec Israël.

C'est un message assez loin des subtilités du langage diplomatique usuel : mardi 25 août, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo tweete : « Heureux d'annoncer que nous sommes sur le PREMIER vol DIRECT officiel Israël-Soudan ». Une carte aérienne comme celles qui permettent de suivre le vol à bord d'un avion illustre ce tweet triomphal, avec la silhouette d'un avion reliant, en ligne droite, Tel-Aviv à Khartoum. Un abonné à ce compte peu au fait des actualités de cette région du monde peut penser, premièrement, qu'une liaison aérienne entre les deux pays est inaugurée ; deuxièmement, que les relations entre Israël et le Soudan sont officiellement normalisées. L'un comme l'autre est faux. Le tweet en dit plus sur l'administration Trump et sa volonté de forcer la main de son interlocuteur soudanais que sur la réalité de terrain.

Redorer le blason de Donald Trump

« Ce message et cette tournée sont d'abord à destination interne américaine, analyse Abdulrahman Alamin, journaliste soudanais résidant depuis quatre décennies à Washington et connu pour ses enquêtes sur la corruption au sein de l'ancien régime d'Omar Al-Bachir. Le voyage de Mike Pompeo au Proche-Orient a eu lieu en même temps que la Convention républicaine de Charlotte, et son objectif était clairement de tenter un "coup" en politique extérieure. Parce que, sur le plan intérieur, le président Trump est en mauvaise posture : il est distancé par Joe Biden dans les sondages, dépassé par le mouvement contre les violences policières. Son ancien conseiller Steve Bannon vient d'être arrêté, des livres à charge contre lui sortent en rafale. La période n'est vraiment pas bonne pour lui. »

La manœuvre pour redorer le blason présidentiel a commencé par la révélation surprise de l'accord dit « Abraham » entre Israël et les Émirats arabes unis : il ne devait être signé qu'en septembre, mais le président américain en a fait la publicité le 13 août, prenant de court ses deux partenaires. La Maison Blanche pouvait se vanter d'avoir brisé le refus arabe de la normalisation avec Israël et la tâche de Mike Pompeo était bien d'entraîner d'autres pays de la Ligue arabe.

Le refus obstiné de Khartoum, depuis l'indépendance du pays en 1956, d'entretenir des liens avec lsraël fait du Soudan une prise de choix pour l'administration américaine et Tel-Aviv. Une partie de l'électorat de Donald Trump, les chrétiens évangéliques, alliés indéfectibles de la droite et de l'extrême droite israéliennes, s'intéresse de très près au Soudan.

C'est à Khartoum le 1er septembre 1967, lors d'un sommet de la Ligue arabe qui se tient dans la foulée de la défaite de juin, que neuf pays arabes adoptent les « Trois Non » : non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance d'Israël, non à toute négociation avec Israël. Bien sûr, la « résolution de Khartoum » a déjà subi de nombreux accrocs, mais le symbole demeure. D'autant plus fort que la capitale soudanaise a vu défiler, du temps de la splendeur de Hassan Al-Tourabi1 pendant les dix premières années du règne d'Omar Al-Bachir, tout ce que la planète compte de mouvements, partis et pays islamiques hostiles à Israël.

Longtemps allié de l'Iran, le Soudan a aussi soutenu le Hamas et, accusé de livrer des armes au mouvement palestinien, a même été visé par des raids sur son territoire. Le dictateur soudanais avait rompu formellement avec l'Iran en 2016. Mais il n'était pas allé plus loin. Une normalisation des relations entre Khartoum et Tel-Aviv serait donc d'un plus bel effet.

Une rencontre à Kampala largement contestée

Le fruit semblait mûr. En février 2020, le chef du Conseil de souveraineté, présidence collective transitoire sans réel pouvoir exécutif, le général Abdel Fattah Burhan, avait créé à la fois la surprise, la confusion et l'énervement en rencontrant secrètement dans la capitale ougandaise Kampala le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Il s'agissait, proclamaient les dirigeants israéliens, de poser les jalons pour une normalisation des relations entre les deux pays.

L'initiative revenait, affirmait-on à Khartoum, au général Abdel Fattah Burhan et à lui seul, et aucun civil membre des organes de transition — encore moins le premier ministre Abdallah Hamdok — n'avait été mis au courant. Les communiqués officiels de condamnation de la rencontre fleurirent de tous côtés, aussi bien de mouvements membres de la coalition des Forces de la liberté et du changement (FFC), colonne vertébrale du gouvernement civil provisoire, que des partisans du Congrès national soudanais, le parti islamiste pilier de l'ancien régime. « Le général Burhan a outrepassé son mandat », assénait un communiqué du gouvernement, qui rajoutait que le pays n'avait pas changé de position vis-à-vis d'Israël. Fermez le ban. Officiellement, en tout cas.

Mais l'administration Trump ne raccroche pas les gants. La visite de Mike Pompeo ce 25 août, la première d'un officiel américain de haut rang depuis 2005, se plaît-on à souligner côté américain et dans la presse israélienne, montre que la Maison Blanche usera de tous les arguments pour arriver à ses fins. Et il en est un majeur : l'argent. « Le Soudan est très fragile aujourd'hui, reprend Abdulrahman Alamin. Son économie est exsangue, il a absolument besoin de fonds. Il peut être sensible, du coup, aux pressions des Émirats arabes unis et des États-Unis. » Abou Dhabi était un des partenaires les plus importants de Khartoum sous l'ancien régime et l'est resté.

Après avoir soutenu puis lâché Omar Al-Bachir, les Émirats et l'Arabie saoudite ont parié sur les généraux du Conseil militaire de transition (TMC) qui ont organisé la répression de la révolution soudanaise. Puis, celle-ci ayant pris le pas sur les militaires, ils ont fini par offrir leur aide, sonnante et trébuchante, aux instances de transition issues de la Déclaration constitutionnelle d'août 2019. La moitié des trois milliards de dollars prévus ont été versés. On comprend que Khartoum, acculé par une terrible crise économique, ne puisse pas se fâcher avec des « alliés » si précieux.

Encore une fois, la question du « terrorisme »

Les États-Unis ont en leur possession une carte redoutable : l'inscription du Soudan, depuis 1993, sur la liste des États soutenant le terrorisme, qui empêche Khartoum d'avoir accès à de nombreux fonds d'investissement et d'aide, et à des prêts. Depuis son établissement en septembre 2019, le gouvernement de transition demande que le pays en soit retiré. Le processus traîne en longueur. « Pour lui, c'est vital, donc il tient à être dans les petits papiers de l'oncle Sam. Ni les États-Unis ni Israël n'hésitent à se servir de ce levier », assure Othman Ismaïl, économiste et consultant. « Bien sûr qu'il y a du chantage, renchérit Abdulrahman Alamin. Ce que Washington dit, c'est : ‟ si vous voulez être retirés de la liste, alors normalisez vos relations avec Israël ” ! »

Une pilule d'autant plus difficile à avaler pour le gouvernement de transition que Mike Pompeo a présenté aussi la douloureuse : pour être retiré de la liste, le Soudan devra payer 330 millions de dollars (275 millions d'euros) aux victimes américaines du terrorisme. Le pays est en effet jugé coupable d'avoir apporté un soutien crucial à Oussama Ben Laden lors de son séjour à Khartoum de 1991 à 1996. Soutien sans lequel Al-Qaida n'aurait pu commettre le double attentat contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998, ni celui contre l'USS Cole dans le port d'Aden en 2000. Au Soudan, bien sûr, on s'étrangle : le pays, déjà à genoux, devrait donc payer pour un régime qu'il vient de renverser…

L'enjeu est double. Une normalisation des relations soudano-israéliennes constituerait pour les États-Unis un joli coup diplomatique et donnerait un coup de canif supplémentaire à l'Initiative arabe pour la paix présentée à Beyrouth en 2002 par celui qui était alors le prince héritier saoudien Abdallah, qui offrait à Israël la paix avec les pays arabes en échange de la création d'un État palestinien sur les territoires occupés en 1967 et avec Jérusalem-Est comme capitale. Mais pas seulement. « Le jeu est plus vaste, affirme Othman Ismaïl. Israël veut se positionner alors que la Chine souhaite faire de Khartoum une tête de pont africaine pour ses nouvelles routes de la soie. Il y a le marché africain à prendre, il est énorme, et rien ne dit que ce sont les États-Unis qui vont emporter la mise. Alors, autant pour Israël jouer sur les deux tableaux, et avoir un pied au Soudan ! »

Les partisans de l'ancien régime en embiuscade

Ce qui n'est pas tout-à-fait réalisé. Le 19 août, Haïdar Badawi Al-Sadiq, alors porte-parole du ministère soudanais des affaires étrangères, déclare à la chaîne de télévision Sky News Arabia basée à Abou Dhabi, qu'« il n'y a pas de raison à la poursuite de l'hostilité entre le Soudan et Israël » et reconnaît devant l'AFP des contacts entre les deux pays. Il est révoqué immédiatement. Quant au secrétaire d'État américain, il n'a pas eu l'occasion de donner une suite à son tweet triomphal sur le premier vol direct Tel-Aviv–Khartoum. À l'issue de la rencontre entre les deux hommes, le premier ministre Abdallah Hamdok a déclaré : « La phase de transition au Soudan est menée par une large coalition avec un agenda spécifique : achever le processus de transition et parvenir à la paix et à la stabilité dans le pays, conduisant à des élections libres. Le gouvernement de transition n'a pas de mandat au-delà de ces tâches pour décider de la normalisation avec Israël. Cette question sera décidée après que les tâches du gouvernement de transition seront achevées. »

Il suit en cela la déclaration des FFC qui, la veille de l'arrivée de Mike Pompeo à Khartoum, avaient réitéré leur rejet de toute normalisation, comme en février 2020. « Dans cette affaire, Abdallah Hamdok est dans une position inconfortable. Au sein de sa coalition, les composantes de gauche, les baasistes et les communistes sont sur cette ligne, ainsi que le parti Umma de Sadiq Al-Mahdi, qui pense ainsi suivre sa base, religieuse et conservatrice, affirme Abdulrahman Alamin. En dehors, les islamistes partisans de l'ancien régime sont en embuscade, prêts à crier à la trahison religieuse, et à l'affût de tout ce qui peut faire échouer la transition. Enfin, Abdallah Hamdok a ouvert un nouveau front avec les militaires, en critiquant leur mainmise sur une partie de l'économie. Eux aussi seraient ravis de le voir déstabilisé. » En somme, ce n'est pas un secrétaire d'État qui est descendu de l'avion en provenance de Tel-Aviv. Mais un éléphant, qui a mis le pied dans un magasin de porcelaine.


1Dirigeant des Frères musulmans soudanais, il fut l'idéologue du régime après 1989, avant de rompre avec lui.

Le torchon brûle entre la France et la Turquie

Par Didier Billion

Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdoğan montrent leurs muscles en Méditerranée orientale, où la crise des hydrocarbures entre la Turquie et la Grèce s'envenime. Syrie, Libye, Europe, Chypre : la liste des sujets qui fâchent est désormais longue, et cette nouvelle phase de tension montre qu'un ressort est cassé entre Paris et Ankara.

Les relations entre la France et la Turquie traversent, une nouvelle fois, une phase délicate. Si les crises — innombrables par le passé — ont toujours été suivies d'embellies, il est néanmoins loisible de constater, au fil des années, que l'accumulation des différends induit une dégradation tendancielle, dont la crise actuelle témoigne amplement. On peut craindre, dans ce contexte, qu'un ressort qu'il sera long et difficile de réparer ait été cassé dans la relation entre Paris et Ankara.

Une instrumentalisation historique

Une des difficultés récurrentes a longtemps été, dans les deux pays, l'instrumentalisation de la relation pour des raisons de politique intérieure. En France, des présidents de la République successifs ont largement usé de cette dimension. Celui qui l'a fait avec le plus de constance, de cynisme et d'acharnement fut Nicolas Sarkozy qui, tout à sa stratégie d'assèchement à son profit d'une partie de l'électorat du Front national et de la droite radicale, n'hésita pas à endosser les thèmes hostiles à la Turquie se situant sur le terrain des « valeurs » identitaires et islamophobes. En Turquie, le président Recep Tayyip Erdoğan use et abuse de la rhétorique nationaliste pour présenter les pays occidentaux, dont la France, comme cherchant à imposer leur volonté et poursuivant leur vieux rêve de mise en coupe et d'asservissement du pays.

Cette dimension a été aiguisée par la question du génocide arménien. Le Parlement français a voté en 2001 une loi déclarative reconnaissant le génocide. Quelques années plus tard, des tentatives parlementaires de pénalisation à l'encontre de celles et ceux qui auraient dénié la qualification de génocide aux massacres de masse de 1915 ont été retoquées à deux reprises, en 2012 puis en 2017, par le Conseil constitutionnel. Ces initiatives politiques ont cabré les autorités turques et certainement marqué le début de la lente, mais irrépressible dégradation de la relation bilatérale.

Au cours des dernières années, la question de la candidature turque à l'Union européenne (UE) a bien évidemment constitué la toile de fond des mises en cause et récriminations réciproques. Les déclarations de dirigeants français de premier plan ont, en effet, entretenu et aggravé un climat de suspicion. Ainsi, lorsque Valéry Giscard d'Estaing, tout à ses travaux de président de la Convention sur l'avenir de l'Europe, expliqua que « La Turquie est un pays proche de l'Europe, un pays important, qui a une véritable élite, mais ce n'est pas un pays européen », et précisa, en évoquant l'hypothétique adhésion de la Turquie à l'Union : « Je donne mon opinion : c'est la fin de l'Union européenne »1, les réactions furent nombreuses et passionnelles.

Quelques années plus tard, Nicolas Sarkozy n'eut de cesse, à l'unisson de la chancelière allemande Angela Merkel, de prôner un partenariat privilégié en lieu et place d'une adhésion pleine et entière de la Turquie à l'UE, allant jusqu'à déclarer dédaigneusement, lors d'une émission télévisée, que « si la Turquie était européenne, cela se saurait ». On peut aussi s'interroger sur l'opportunité de l'analyse présentée par Emmanuel Macron dans son discours prononcé lors de la traditionnelle conférence des ambassadeurs, le 27 août 2018. Il qualifiait la politique du président turc de « projet panislamique régulièrement présenté comme antieuropéen ». Affirmation qui questionne d'autant plus qu'elle est formulée à un moment où la France prétend être en mesure de jouer un nouveau rôle décisif sur les scènes européenne et internationale. La volonté énoncée du président français de refonder les modalités de la construction de l'UE aurait alors dû constituer une fenêtre d'opportunité se déclinant aussi dans la relation à la Turquie. Néanmoins, les velléités du président Macron en ce domaine ont, il est vrai, vite marqué leurs limites.

Ces quelques rappels indiquent assez bien la multiplication des sujets de controverses. Ces derniers restaient pourtant circonscrits à des déclarations qui, aussi désagréables fussent-elles, demeuraient rhétoriques, en dépit de quelques déconvenues économiques pour des entreprises françaises mises à l'écart d'appels d'offres turcs.

Une escalade contre-productive

Comme souvent dans ce type de situation de tensions persistantes, des divergences qui auraient habituellement pu trouver des solutions de compromis se sont multipliées ces derniers mois de manière peu contrôlée par les exécutifs français et turc. Cette escalade exprime les rancœurs et les méfiances réciproques, mais s'avère contre-productive, car rien en réalité ne la justifie véritablement. Les récriminations, petites phrases sibyllines et mots inutilement blessants enveniment la situation en exacerbant les différences de perception et d'analyse.

Sur le fond, il y a désormais plusieurs sujets qui fâchent, et l'on peut constater qu'ils concernent de plus en plus fréquemment des dossiers d'ordre géopolitique : question kurde en Syrie, Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), Libye, Méditerranée orientale, la liste s'allonge et renvoie, en outre, à des mécaniques de partenariats concurrents et rivaux. Dans chaque cas, l'opposition frontale et la surenchère semblent prévaloir sur la recherche de voies de compromis diplomatiques et politiques. Ainsi, parmi beaucoup d'autres exemples, dans un long entretien à The Economist en novembre 2019, Emmanuel Macron jugeait l'OTAN en état de « mort cérébrale », parce que n'ayant pas su réagir à l'opération militaire turque déclenchée en octobre 2019 contre des positions kurdes des groupes armés du Parti de l'union démocratique (PYD) dans le nord de la Syrie. « Fais d'abord examiner ta propre mort cérébrale », lui rétorquait Recep Tayyip Erdoğan quelque temps plus tard.

Ce qui est clair, c'est la totale mécompréhension qui désormais s'instaure entre la France et la Turquie, et surtout — plus grave — le refus de tenter de saisir la logique de l'interlocuteur. Des visions idéologiques antinomiques semblent désormais prévaloir et aboutissent à une situation de blocage.

Sur la question kurde, Paris considère que le PYD fait partie des « combattants de la liberté » et, par ce fait, est l'allié de la France, parce qu'ayant affronté l'Organisation de l'État islamique (OEI) au sol avec efficacité. Or, pour les dirigeants d'Ankara, ainsi que pour une large partie de l'opinion publique turque, le PYD est avant tout la projection syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qualifié en l'occurrence de terroriste (à Paris aussi d'ailleurs). Cette analyse aboutit au refus absolu que le PYD puisse constituer un territoire autonome le long de la frontière turco-syrienne.

Incompatibilité radicale des points de vue donc, amplifiée par la situation du chaos syrien au sein duquel la Turquie a réussi à se replacer dans le jeu politique en participant au « groupe d'Astana »2, alors que la France est désormais un observateur sans guère de moyens pour peser en quoi que ce soit sur le règlement du conflit.

La situation est encore plus problématique sur la Libye, puisque la confrontation maritime a failli dégénérer entre navires français et turcs au mois de juin 2020. La succession d'erreurs commises par la France dans le traitement du dossier libyen explique probablement en retour l'agressivité du président Macron, et l'accusation d'expansionnisme formulée à l'encontre de la Turquie constitue alors un moyen facile de tenter de se dédouaner. Mais ce qui en l'occurrence pose question, c'est qu'un État membre du Conseil de sécurité de l'ONU ne soutienne pas le gouvernement de Fayez Al-Sarraj, pourtant reconnu et soutenu par l'ONU, et marque a contrario sa complaisance à l'égard d'un chef rebelle, le maréchal Khalifa Haftar. Quelles que soient ses arrière-pensées, la Turquie, par son intervention militaire, a contribué à sauver le gouvernement théoriquement considéré comme légitime par ladite communauté internationale.

Ces tensions sont de plus aggravées par les systèmes de partenariat de chacun des protagonistes, qui renvoient aux enjeux d'influence géopolitique régionale. Ainsi, sans pouvoir prétendre ici à l'exhaustivité, ce dossier libyen ramène aux enjeux de la découverte et de l'exploitation des ressources en hydrocarbures en Méditerranée orientale. Le litige est ancien, mais connaît des rebondissements récents inquiétants. Échaudé par le retournement des rapports de forces sur le théâtre libyen, Emmanuel Macron a décidé de montrer la force militaire française pour soutenir la Grèce et les Chypriotes grecs. Pour autant, il n'a pas réussi à mobiliser l'UE sur ses positions, puisque l'Allemagne, notamment, se refuse à la surenchère et privilégie les tentatives de médiation politique.

Réévaluation urgente

Autant la rhétorique nationaliste et guerrière de Recep Tayyip Erdoğan est déplacée, autant il est inutile et dangereux de raisonner de façon binaire à son encontre. On ne peut, tout d'abord, faire comme si la question chypriote était réglée, puisqu'elle ne l'est malheureusement toujours pas. Il faut admettre que si l'entrée de Chypre au sein de l'UE en 2004 possède une réalité juridique, cela ne signifie pas qu'elle en ait une politiquement, puisque l'île est toujours de facto divisée en deux parties. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'UE, à la fois juge et partie, est impuissante à participer positivement au règlement de ce dossier qui n'en finit plus de s'éterniser.

Quant à la délimitation du plateau continental, des eaux territoriales ou de la zone économique exclusive (ZEE), il suffit d'examiner une carte de la région pour comprendre que le droit maritime international nécessiterait des aménagements particuliers pour que la mer Égée et la région maritime méridionale de la Turquie ne deviennent purement et simplement pas un lac grec. C'est en ce sens que ni la surenchère ni la diplomatie de la canonnière ne sont efficientes, et que seules de véritables négociations sont susceptibles de procéder à un règlement de ces contentieux sensibles qui perdurent depuis des décennies.

Le torchon brûle donc entre la France et la Turquie. C'est d'autant plus regrettable que la France, nation politique, est probablement la mieux placée pour pouvoir relancer sur d'autres bases la relation de l'UE avec Ankara, sans faux-fuyants ni fausses promesses. C'est pourquoi les jugements biaisés et gesticulatoires fréquemment formulés à son encontre non seulement ne permettent pas de comprendre la Turquie, mais s'avèrent aussi contre-productifs parce qu'ils risquent de nous priver des possibilités de consolider notre relation avec un partenaire qui s'affirme incontournable. Il serait alors judicieux de cesser de propager une vision par trop dépréciative de ce pays pour, enfin, le considérer à son juste niveau.


1Le Monde, 9 novembre 2002.

2Le groupe d'Astana comprend depuis 2017 la Russie, l'Iran et la Turquie et formule des propositions de solutions de sortie de la guerre syrienne.

Trois ouvrages tournent les pages de l'histoire algérienne

Par Jean-Pierre Sereni

Malgré la persistance de l'épidémie de Covid-19, l'activité de l'édition a repris à Paris après plus de deux mois de fermeture des librairies et d'absence des éditeurs. Deux livres et une revue paraissent simultanément sur l'Algérie et proposent des regards pluriels sur son histoire contemporaine et le Hirak, le mouvement populaire en cours depuis début 2019 interrompu en mars pour des raisons sanitaires.

Mathieu Rigouste, chercheur indépendant en sciences sociales, spécialiste de la contre-insurrection et des sociétés sécuritaires, revient sur un épisode qui divise toujours les spécialistes soixante ans après les faits : qui a organisé les manifestations populaires dans les grandes villes algériennes en décembre 1960 ? Jusqu'ici, deux thèses s'affrontaient. S'agit-il d'un coup monté par les officines de l'armée française à l'occasion du dernier voyage sur place du président de la République Charles de Gaulle, désireux de voir triompher une hypothétique « troisième voie » contre la thèse de l'Algérie française ou celle de l'indépendance ? Ou du résultat de l'action des maigres réseaux du FLN qui subsistaient, notamment à Alger après l'écrasement de la zone autonome par les paras du général Massu lors d'une terrible répression en 1957 et qui voulait aider les maquis en grande difficulté suite aux lourdes opérations du général Challe ?

L'auteur y voit plutôt l'initiative du « prolétariat organisé » désireux de s‘émanciper simultanément des consignes militaires françaises et de l'encadrement du nidham (organisation) FLN, tant redoutée de la rébellion. La thèse, séduisante, ne manque pas d'arguments ; elle aurait gagné à reposer sur plus de sources éprouvées et moins sur des témoignages incertains et des mémoires d'enfants recueillis bien plus tard à l'âge adulte. De même, l'opposition entre les « colons » et les « coloniaux » semble une summa divisio un peu schématique et réductrice pour rendre compte de la sociologie des anciens département français d'Algérie où les colons proprement dits n'étaient pas plus de 20 000 — même si leur influence politique dépassait, et de loin, leur poids démographique — ou celle des 80 % de salariés européens plus mal payés en moyenne que les métropolitains. Dans une synthèse réussie, Mouloud Feraoun, le grand intellectuel kabyle, a sans doute bien résumé l'imbroglio de cette sanglante affaire ou l'on ne compta pas les victimes :

Pour que les musulmans des bidonvilles sortent, il a fallu que les Sections administratives urbaines (SAU) donnent le feu vert. Mais voilà, une fois dans la rue, on se sent libre, on se défoule aussi. Alors pendant que les ultras crient ‟Algérie française”, on répond ‟Algérie algérienne” et ‟Vive de Gaulle”. Ça, c'est permis. Puis c'est ‟Algérie musulmane” et ‟Vive le FLN”. D'abord on peut brandir le drapeau tricolore mais après on peut y glisser le drapeau vert [du FLN].
Journal 1955-62

Mathieu Rigouste, Un seul héros le peuple. La contre-insurrection mise en échec par les soulèvements algériens de décembre 1960, Premiers matins de novembre éditions, 2020. — 388 pages ; 24 euros.

Jean-Pierre Peyroulou, professeur agrégé et docteur en histoire, auteur d'ouvrages sur l'Algérie et la décolonisation, retrace en 125 pages trois décennies algériennes dans les conditions qu'ont connues tous ceux qui ont voulu écrire sur l'après-1962, date de l'indépendance, l'inaccessibilité aux archives jalousement gardées par un pouvoir qui, par ailleurs, réclame sans vergogne le rapatriement de celles conservées en France, mais surtout pas leur ouverture aux chercheurs d'où qu'ils viennent. Comprenne qui pourra à cette schizophrénie permanente ! Grâce à des journalistes, aux défenseurs des droits humains et à des historiens courageux, l'auteur a gardé le « cap intellectuel » et rédigé un livre d'histoire qui, à la différence des précédents ouvrages de ce type, commence en 1988 et non en 1962. Après la mévente des hydrocarbures, la seule exportation du pays, au milieu des années 1980, une grave crise économique et financière se développe, qui divise les responsables et aboutit à une explosion sociale réprimée sans ménagement par l'armée, puis à l'épuration politique des « durs » hostiles à toute libéralisation du régime. Il est mis fin au régime du parti unique, le FLN, au profit d'un multipartisme « rationnalisé ». Le Front islamique du salut (FIS) en profite et gagne dans un premier temps les élections municipales et le premier tour des législatives avant d'être privé d'un second tour et d'une victoire certaine. Il est bientôt interdit et le FLN, secondé par son clône, le Rassemblement national démocratrique (RND), retrouve un rôle majeur. L'année 1988 a-t-elle changé quelque chose au fonctionnement du régime ? On peut en douter, tant le bilan du bilatéralisme après trente ans de fonctionnement sous la houlette des services de sécurité est plus que modeste, en trompe-l'œil, reconnait l'auteur. Le Hirak ne s'y est pas trompé : il rejette le système mis en place avant même la fin de la guerre d'Algérie sans trop s'arrêter à l'épisode « démocratique ».

Jean-Pierre Peyroulou, Histoire de l'Algérie depuis 1988, La Découverte, 2020. – 125 pages, 10 euros.

La revue quadriennale Mouvements, « résolument ancrée à gauche depuis 1998 », publie dans son deuxième numéro de l'année sous le titre « Hirak, Algérie en révolutions (s) » un dossier consacré au mouvement populaire qui a démarré en février 2019 et obtenu le départ du pouvoir d'Abdelaziz Bouteflika et de sa clique. Écrit pour l'essentiel au printemps 2020, il prend en compte l'arrêt pour cause de coronavirus mais les contributeurs, dans leur grande majorité, s'attendent ou espèrent sa reprise après la fin de l'épidémie.

Militants, journalistes, cinéastes, sociologues ou anthropologues, chercheurs, professeurs, vivant en Algérie ou à l'extérieur, ils relient l'actualité au passé, notamment à la guerre d'indépendance et à ses héros, et isolent bien les éléments nouveaux que recèlent les événements intervenus depuis 2019 dans les pratiques de la contestation, l'occupation des rues et places des grandes villes et d'abord d'Alger, la ville phare du mouvement. Une jeune femme, Saadia Gacem, cinéaste et émigrée revenue en Algérie établit un contraste saisissant entre la capitale et la ville d'où est originaire sa famille, Bordj Bou Arreridj, une cité industrielle en pleine expansion située au sud de la Petite Kabylie. D'un côté, une force assurée, de l'autre au fil des semaines un certain découragement et des oppositions violentes entre partisans et adversaires du Hirak « Pas de coup. Mais la violence est là, verbale. Des groupes se forment, ils ne discutent pas mais se disputent. Ils ne débattent pas mais s'insultent… »

Après l'élection du nouveau président de la République, le 27 décembre, les « hirakistes » ont disparus de Bordj, chassés par les amis du pouvoir et des grandes familles qui dominent la ville. Ce témoignage, rare et original, montre une évolution contrastée à mille lieux des clichés unanimistes et qui explique, en partie, l'arrivée d'Abdelmajid Tebboune à la présidence de la République.

À noter une partie intéressante sur les « mécanismes du pouvoir » qui traite de l'armée, de l'économie et de l'autoritarisme constitutionnel. Sur ce dernier point, l'auteur souligne l'inapplicabilité des articles 7 et 8 de la Constitution de 1976 qui donne la souveraineté au peuple, mais le prive des moyens de l'exercer concrètement.

« Hirak, Algérie en révolution(s) », Mouvements, n° 102, été 2020. — 192 p. ; 16 euros.

Maroc. Maâti Monjib : « Pas question que je me taise »

Par Ignace Dalle

Historien, journaliste, militant pour la liberté d'expression au Maroc, Maâti Monjib est soumis depuis des années à un harcèlement policier et judiciaire. Ses faits et gestes les plus anodins sont rendus publics et déformés par des médias manipulés par les services secrets. Mais il se refuse à céder au découragement ou à prendre le chemin de l'exil.

Soumis depuis 2014 à un harcèlement policier et judiciaire, traîné dans la boue par les réseaux sociaux et « la presse proche de la police politique » — selon ses mots —, Maâti Monjib, historien et président de l'association Freedom Now, est l'objet depuis quelques semaines d'une nouvelle campagne d'insultes, d'intimidations et de menaces. Initiateur d'un ambitieux programme de formation des jeunes en journalisme d'investigation, il apparaît comme l'un des derniers représentants de la parole libre et bien informée à être encore en liberté. Ali Anouzla, Taoufik Bouachrine, Soulaimane Raissouni, Omar Radi, pour ne citer qu'eux, ont été arrêtés sous des prétextes jugés peu crédibles par Amnesty International, Human Rights Watch (HRW), Avocats sans Frontières – ou l'Association marocaine des droits humains (AMDH) au Maroc qui se mobilisent depuis des années en leur faveur. La 21e audience du procès de Maâti Monjib et de quatre de ses camarades est prévue pour le mois d'octobre.

Ignacio Dalle.Pourquoi cette nouvelle campagne de harcèlement et quelles formes prend-elle ?

Maâti Monjib. — On dirait que le pouvoir a décidé de régler leurs comptes à tous ceux qui ont pris part au mouvement du Printemps marocain qui a fait chanceler le régime en 2011. Cette tentative de reprise en main a commencé durant l'été 2013 avec la répression sévère des manifestations contre la libération d'un pédophile qui avait violé onze enfants et qui purgeait une peine de trente ans. Il faut rappeler ici que ce retour de bâton a eu lieu au Maroc en même temps qu'était lancée la contre-révolution dans la région avec notamment le coup d'État sanglant en Égypte. Celui-ci a été soutenu financièrement par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis qui faisaient pression en même temps sur le Maroc afin qu'il renonce à tout semblant de réforme politique.

La fin de la récréation a été sifflée le 15 juillet 2014. Dans une déclaration violente et diffamatoire, le ministre de l'intérieur a accusé les associations de la société civile de recevoir de l'argent de l'étranger afin de servir un agenda antinational et d'empêcher l'État de combattre efficacement le terrorisme.

Un des objectifs est de terroriser les journalistes et les opposants en général. Le journaliste Omar Radi arrêté il y a quelques semaines risque gros, et il faut tout faire pour le défendre. Comme pour les autres journalistes arrêtés et qu'on jette en pâture pour des affaires de sexe créées de toutes pièces, le pouvoir se venge des enquêtes de ce brillant journaliste qui ont démontré, documents à l'appui, la corruption de certains hommes forts du régime.

En ce qui concerne notre procès, la diffamation accompagne l'épée de Damoclès judiciaire. À chaque fois, nous restons devant les juges quatre ou cinq minutes avant que ne soit annoncée l'audience suivante. Chaque audience est devancée et suivie par deux ou trois semaines de dénigrement dans la presse aux ordres. Il s'agit d'une campagne de diffamation monstre et sans précédent. Un membre de mon comité de soutien s'est amusé à compter les liens des articles diffamatoires me concernant : des milliers depuis sept ans, les accusations sexuelles, financières et de trahison du pays en formant l'ossature ! Sans parler des réseaux sociaux…

I. D.Où en êtes-vous sur le plan personnel ?

M. M. — Ma famille vit très mal les filatures, les visites intempestives devant chez nous et les écoutes téléphoniques. Des informations banales que j'échange avec mes amis et membres de ma famille sont publiées et interprétées d'une façon biaisée juste pour nous faire sentir qu'on est surveillés. Je suis filé, parfois même à l'étranger. Anecdote ridicule, mais révélatrice des gros moyens que les services mettent en place pour maintenir la pression, même loin du Maroc : il y a quelques jours, ChoufTV, qui est devenue l'officine principale des services, a affirmé que j'avais été aperçu à Montpellier « portant une chemise jaune en soie comme un lord », alors que je ne porterais, selon le même article, que des fripes au Maroc. De fait, je n'ai passé que quelques heures dans cette ville. Et mon téléphone était fermé. Comment donc ont-ils eu l'information ? Je leur tire mon chapeau : je portais, c'est vrai, une chemise jaune. En coton, pas en soie. Et je ne porte pas toujours des « fripes » au Maroc. En fait, ils veulent dire que dès que je suis en France je reçois de l'argent et je me comporte en riche.

Ils ont même affirmé que j'allais me reposer dans « ma » ferme dans la même région. Effectivement, un couple ami d'enseignants m'avait invité à m'installer dans leur maison de campagne pour finir un texte académique. Mais ladite « ferme » n'en est pas une et elle n'est pas la mienne. Comment ont-ils eu l'information ? Je n'en sais rien. Certes, il y a un consulat marocain à Montpellier et qui est « à l'écoute des citoyens. » Mais, depuis cinq ans je n'informe personne de mes déplacements. Il est vrai que le renseignement marocain ne lésine pas sur les moyens pour me filer. Ainsi une grande compagnie aérienne arabe m'a informé officiellement — et je garde copie de leur lettre — que mes données, associées à un billet d'avion acheté chez eux en octobre dernier, ont été hackées.

Il y a quelque temps, un rapport technique et circonstancié d'Amnesty International a prouvé que mon téléphone portable était espionné par les autorités marocaines qui ont fait usage de la technologie de l'entreprise israélienne NSO. Cette volonté de nuire du pouvoir marocain est incompréhensible, d'autant plus que cela coûte très cher au pays et que je ne suis pas le seul à être surveillé. Lors de la publication du rapport d'Amnesty, des médias internationaux spécialisés ont rappelé que le Maroc doit payer 115 000 dollars (97 500 euros) pour chaque appareil espionné (ordinateur, smartphone, tablette).

Le but du pouvoir marocain est de nous faire sentir mal, ma famille et moi, au Maroc et partout où je me déplace, et de faire de moi un exemple, pour me faire taire et faire taire ceux et celles qui résistent à ce pouvoir pourri qui fait de plus en plus de la peur un pilier de son système. Je redis ici aux hommes du régime : il n'est pas question que je me taise, alors que des gens, dont des amis, souffrent en prison juste pour s'être exprimés librement.

Sur le plan professionnel, je suis interdit d'enseignement depuis 2015. Fort heureusement, je me concentre sur la recherche et des interventions en vidéoconférence qui sont parfois brouillées. Toutefois, j'ai pu enseigner des doctorants en 2018-2019 en cachette pendant quelques mois, avec l'aide d'un collègue qui m'a réservé une salle dans un autre établissement que là où je travaille. Les conférences académiques publiques auxquelles je suis invité sont interdites, reportées sine die ou mon nom est retiré de la liste des intervenants. La presse sécuritaire justifie parfois ces interdictions en disant que je suis « l'ennemi numéro 1 du royaume ». C'est hallucinant !

Quelques personnalités en froid avec le régime cherchent à se refaire une virginité en m'insultant grossièrement publiquement. Leurs textes sont repris par la presse aux ordres et les comptes robotisés des réseaux sociaux.

I. D. Le régime ne craint-il pas de perdre toute crédibilité et de ternir son image ? Quid du silence des puissances amies européennes ?

M. M. — Comme le régime devient de plus en plus impopulaire, toute détention d'opposant pour motif politique clair joue, politiquement parlant, en faveur de l'opposition en général et des victimes en particulier. C'est pourquoi la police politique préfère salir les opposants avec des affaires de mœurs et d'argent. Cette tactique est à court terme maligne et efficace, même si elle est immorale. Mais cela risque de totalement délégitimer l'État sur le long terme.

Concernant le silence des puissances amies du régime, cela peut s'expliquer par deux raisons : la situation répressive dans le monde arabe est l'une des pires dans le monde. Mais le Maroc est classé par les index internationaux parmi les moins répressifs. Je pense que la seconde raison réside dans le fait qu'il y a actuellement une régression des valeurs démocratiques en Occident. Par conséquent l'opinion publique se mobilise moins contre les régimes autoritaires, et les gouvernements occidentaux en tirent les conséquences en faisant moins de pression sur les dictateurs et autres despotes.

I. D.La gestion du Covid-19 par le pouvoir, pourtant saluée, peut-elle expliquer ce raidissement, alors que les perspectives économiques et sociales sont inquiétantes ?

M. M. — Oui. Tout à fait. Le pouvoir a même essayé de mettre à profit la crise du Covid-19 pour faire passer une loi aussi liberticide que scélérate. Heureusement que la mobilisation de la société civile, notamment à travers les réseaux sociaux, a obligé le régime à faire marche arrière. D'ailleurs le régime algérien voisin a fait exactement la même chose.

I. D.Comment expliquer également le silence de beaucoup d'intellectuels marocains face à cette dernière vague de répression ?

M. M. - Les choses commencent à bouger. Le fait que la situation ait empiré durant les dernières années a poussé les intellectuels de Sa Majesté — dont les plus connus vivent en France et en Europe — à commencer à secouer le manteau de la veulerie en signant depuis le début de l'année plusieurs pétitions contre la persécution des voix critiques et le retour de la peur. La dernière pétition publiée il y a une dizaine de jours a reçu le soutien de plus de 400 écrivains, artistes et intellectuels. La signature de certains grands noms unanimement respectés comme Abdellatif Laâbi semble avoir énormément gêné la police politique qui contrôle la majorité des médias. Elle a essayé de tromper les plus hautes autorités du pays en affirmant qu'il n'y a pas eu de pétition et que c'était une fake news inventée par France24. Ils ont même affirmé sans rire que la seule pétition signée par Laâbi était en solidarité avec le Liban. C'est dire l'immoralité et la bassesse des médias srabs, liés aux services secrets. On a l'impression que le régime patauge et qu'il fait du mensonge une politique.

I. D.Face à ce harcèlement policier et judiciaire incessant et aux insultes et campagnes de diffamation, envisagez-vous de quitter le Maroc ?

M. M. — J'aime vivre dans mon pays. J'ai trop souffert de mon exil durant les années Hassan II. Des amis me disent que cela pourrait être une solution provisoire, histoire de me mettre en sécurité et de souffler un peu. Mais cela poserait plusieurs problèmes : ma mère a 88 ans et nous sommes très proches. De même, si je quitte définitivement le Maroc, je n'aurai pas droit à ma retraite de professeur. Et puis, il y a quelques années, deux doctorants ont pris le risque de s'inscrire avec moi. Et malgré la diffamation qui a touché l'un d'eux en 2018-2019 pour le punir d'avoir osé s'approcher de moi, ils résistent et continuent à préparer leurs thèses avec moi.

Irak. Les réformes se font attendre

Par Mohamed Shiaa, Sylvain Mercadier

Alors que la crise sanitaire empire et que les caisses de l'État restent désespérément vides, voilà trois mois que le gouvernement de transition de Mustafa Al-Kadhimi dirige l'Irak. S'il s'est lancé dans un combat contre la corruption et les responsables des violences de 2019 contre les manifestants, l'amélioration des conditions de vie des Irakiens semble toujours hors de portée. Sur fond de rivalité persistante entre Téhéran et Washington, les réformes dont le pays a besoin peinent à se concrétiser alors que la subsistance de millions de personnes en dépend.

Mustafa Al-Kadhimi l'avait promis. Il allait diriger l'Irak vers une sortie de crise, consolider les fondements de la nation, s'attaquer au chantier de la corruption tout en ménageant les alliés du pays. Ses nombreuses apparitions sur les réseaux sociaux lors de ses déplacements dans des hôpitaux, des institutions publiques, aux postes douaniers ou encore au centre de commandement des milices Hashd Al-Chaabi sont autant d'indicateurs que le premier ministre entend se démarquer radicalement de ses prédécesseurs. Intransigeant sur le dossier de la corruption, il se met même en scène en train de tancer son propre frère qui tentait de profiter de sa position pour obtenir des faveurs.

Soucieux de rassurer les manifestants qui ont pris la rue l'an dernier pour exiger une révolution politique et la fin de la prévarication généralisée de la classe politique, il tient sa promesse en mettant en place des commissions pour identifier les responsables des violences durant les manifestations et dédommager les familles des victimes. Particulièrement sévère concernant la violence et l'impunité policière, il a fait arrêter et juger les membres des forces de l'ordre qui ont tué plusieurs manifestants lors des dernières échauffourées. Autre fait sans précédent, des policiers ayant maltraité des Irakiens qui ne respectaient pas le confinement ont été sévèrement réprimés.

Une marge de manœuvre très étroite

La tâche colossale qui s'annonce sur les réformes de l'administration et de l'économie fait aussi l'objet d'une attention particulière du nouveau cabinet. Le technocratique ministre des finances Ali Allaoui s'attache tout comme son premier ministre à montrer une figure proactive, mais son manque de connaissance des subtilités de pouvoir locales de ce diplômé d'Harvard ayant enseigné à Oxford pourrait poser problème. « Allaoui a de bonnes compétences académiques, mais il lui manque la connaissance de la politique à l'échelle locale et du fonctionnement informel de ses acteurs », constate Ahmad Al-Hajj Rachid, député du parti Komal au Parlement de Bagdad et ancien responsable de sa commission économique. Effectivement, l'éloignement des réalités du terrain s'avère la principale cause de l'échec des tentatives de réformes des dernières décennies en Irak1.

Sur le plan politique, Mustafa Al-Kadhimi présente des faiblesses similaires. Il n'a pas de base partisane qui puisse appuyer ses efforts de réformes. Bien qu'une nouvelle coalition le soutenant, Iraqiyoun ait vu le jour, elle regroupe à peine une cinquantaine de députés sur les 329 du Parlement. La marge de manœuvre reste donc très serrée pour le premier ministre de transition. Son succès est d'autant plus compromis qu'elle regroupe de vieux routiers de la politique irakienne (Amar Al-Hakim, Hanan Al-Fatlaoui…) connus pour leurs discours confessionnels et soupçonnés de corruption. L'objectif pour ces derniers semble plutôt de profiter de l'élan créé par le nouveau premier ministre pour s'assurer une position de force s'il parvenait à renverser les équilibres de pouvoir, notamment en faisant compétition au courant sadriste Al-Sairoun et à la coalition Al-Fatah des milices pro-Iran.

Impossible équilibre budgétaire

La question économique reste la priorité pour le gouvernement de transition. Fin mai, le Parlement a approuvé un emprunt de plus de 8 milliards de dollars (6,76 milliards d'euros) pour payer les salaires des fonctionnaires. À l'heure actuelle, les revenus de l'État sont toujours gravement amputés par un prix du baril de pétrole sous les 40 dollars (33,79 euros). « L'État central fait face à une crise économique très difficile. Il a besoin de 6 milliards de dollars [5 milliards d'euros] par mois pour ses dépenses publiques, or il n'en touche que trois », précise Ahmad Al-Hajj.

Pour compenser ce manque à gagner, plusieurs mesures ont été prises. Al-Kadhimi a choisi de réévaluer la liste des employés de l'État pour lutter contre les « salaires fantômes ». Il a également entamé le remplacement de plus de 6 000 hauts fonctionnaires particulièrement corrompus. L'ancien chef de la sécurité nationale et chef des milices Hashd Al-Chaabi, Faleh Al-Fayad, en a notamment fait les frais au bénéfice d'Abdel Ghani Al-Assadi, un général adulé par les manifestants lors des manifestations d'octobre 20192. Cependant, cette « épuration » fait l'objet de nombreuses résistances de la part des acteurs politiques qui craignent de perdre leurs privilèges. « Il sera difficile pour Al-Kadhimi de parvenir à un compromis politique qui limite réellement les réseaux de clientélisme en Irak », soutient Nancy Ezzedine, chercheuse spécialisée dans les conflits au Proche-Orient à l'institut Clingendael. La classe politique corrompue serait donc amenée à se liguer contre le réformisme du premier ministre.

Malgré les efforts consentis, le bilan financier de l'Irak restera probablement dans le rouge pour de longs mois ou années à venir : « Globalement, les mesures du gouvernement vont dans le bon sens, mais sont encore trop timides. Il y a de nombreuses initiatives de restructuration des dépenses publiques, de réduction du budget d'État et des salaires des fonctionnaires parallèles à une incitation aux prêts publics pour tenter de relancer l'économie. Aussi, Allaoui est en négociation avec la Banque mondiale et le Fond monétaire international (FMI) pour obtenir des prêts et une assistance internationale dans l'effort de réforme de son gouvernement. Mais tout ceci ne ne suffira pas à permettre une réelle sortie de crise », ajoute Nancy Ezzedine.

La question cruciale des douanes a été un autre dossier prioritaire ces dernières semaines. « Les douanes devraient rapporter près de 10 milliards de dollars (8,45 milliards d'euros) par an, or l'État perçoit moins d'un milliard de recettes annuelles des douanes », explique Ahmad Al-Hajj. Le premier ministre a commencé par limoger plusieurs responsables corrompus comme le directeur des douanes de Bassorah et du port d'Umm Qasr ainsi que ses hommes de main. Leur remplacement est un symbole fort contre l'ordre établi quasi mafieux qui gangrène l'État à tous les niveaux. De la même manière, plusieurs douanes aux frontières iranienne et syrienne précédemment contrôlées par des milices et des mafias sont retournées dans le giron de l'État ces dernières semaines. Le premier ministre s'appuie sur le puissant SCT pour mener ces opérations.

Dernier volet épineux concernant le budget : la question de la part allouée à la région autonome du Kurdistan n'a toujours pas été résolue. « Bien que selon la Constitution le gouvernement central soit censé verser 17 % de son budget total à la région kurde en échange de la production pétrolière de la région, les désaccords entre les deux acteurs ont gelé les transferts. Voilà cinq mois que le Kurdistan irakien n'a pas payé ses fonctionnaires. Une délégation kurde est à Bagdad depuis plusieurs semaines pour tenter de résoudre la situation, sans résultats pour le moment », détaille le député du Komal. Les rapports entre le gouvernement central et la région autonome sont difficiles, particulièrement depuis qu'Erbil a décidé unilatéralement d'exporter seule son pétrole à partir de 2015 après avoir saisi les champs de pétrole de Kirkouk aux combattants de l'organisation de l'État islamique (OEI). L'animosité entre les gouvernements fédéral et régional s'est accrue après la décision de Massoud Barzani de mener à terme son projet de référendum d'indépendance en septembre 2017.

Rééquilibrer le jeu de pouvoir régional

La campagne réformiste du gouvernement irakien ne peut être comprise sans prendre en compte la rivalité opposant l'Iran aux États-Unis. Pour amoindrir l'influence de Téhéran, Washington a soutenu des négociations entre l'Arabie saoudite et Bagdad visant à développer les infrastructures électriques et gazières du pays. La tenue du dialogue stratégique Irak–États-Unis ces derniers mois est aussi un marqueur de la volonté de la Maison Blanche de collaborer avec Bagdad. « 

Le dialogue Irak–États-Unis est une tentative américaine pour sauver sa position délicate en Irak suite à l'assassinat de Qassem Soleimani et d'Abou Mahdi Al-Muhandis3 en janvier dernier. Washington offre des conseillers et des investissements en échange d'une réduction de sa présence militaire qui va se redéployer dans le Golfe », explique Nancy Ezzedine. Mais certains acteurs politiques irakiens voient aussi dans ce dialogue une manière de perpétuer une présence américaine dans le pays.

En pleine offensive diplomatique, et dans l'optique de ménager tous les acteurs impliqués en Irak, Mustafa Al-Kadhimi a rendu visite à l'ayatollah Khamenei en juin avant de s'envoler pour la Maison Blanche le mois dernier. La visite du président français à Bagdad mercredi 2 septembre est également un signe que l'Irak tente de se repositionner en tant qu'acteur incontournable et respectable sur la scène internationale. L'évocation du projet de construction d'un métro dans la capitale irakienne ainsi que d'une centrale nucléaire sont autant d'indicateurs qui tendent à montrer que le premier ministre irakien entend tourner la page de l'instabilité de son pays.

Dans le camp pro-Iran, les divergences de trajectoires se confirment entre une milice Kataeb Hezbollah plus belliqueuse que jamais (coup de force contre le quartier général des SCT, lancement de roquettes contre les bases américaines, assassinat présumé de l'expert Hisham al Hashimi…) et une fraction plus « pragmatique » de la coalition Al-Fatah qui donne des signaux positifs en vue de collaborer avec le gouvernement Al-Kadhimi et ses soutiens étrangers.

Toutefois, l'axe pro-Iran ne reste pas immobile face aux tentatives de limitation de son influence. Récemment, l'opération du SCT contre une base de Kataeb Hezbollah a resserré les rangs des Hashed Al-Chaabi. « Al-Kadhimi a subi plusieurs revers notamment après l'arrestation de membres de la milice Kataeb Hezbollah soupçonnés de fomenter des attaques contre les bases américaines en Irak. Face aux risques d'une escalade militaire, les miliciens ont été relâchés sans poursuites4, ce qui montre clairement les limites du pouvoir du premier ministre », analyse Benedict Robin-D'Cruz, chercheur associé au Middle East Center de la London School of Economics. Plus encore, la résistance aux mesures réformistes d'Al-Kadhimi par l'axe pro-Iran ainsi que par une fraction des manifestants pourrait effrayer les investisseurs étrangers si elle perpétue un climat d'instabilité. Cela pourrait contrecarrer les projets de développement économique du pays. « Il faut garder à l'esprit que Mustafa Al-Kadhimi est une figure de transition censé préparer la tenue de nouvelles élections […]. Cela diminue grandement sa capacité à passer des accords et surtout à les concrétiser », ajoute Robin-D'Cruz.

Dans de telles conditions, il n'est pas sûr que toute la volonté du monde soit suffisante pour remettre sur pied un pays aussi chancelant. Le modèle fortement biaisé de la « démocratie du consensus » irakien ayant cédé le pas à un système de kleptocratie généralisée. Il y a gros à parier que la crise politique survivra au mandat de Mustafa Al-Kadhimi. En sus de tous les défis exposés plus haut s'ajoutent la recrudescence de l'épidémie de Covid-19 que les hôpitaux peinent à absorber et une grave pénurie d'eau dans le bassin du Tigre, due au remplissage du barrage d'Ilisu en Turquie.


1Au moins 40 milliards de dollars (33,79 milliards d'euros) ont étés investis dans les réformes du secteur public entre 2003 et 2020 par les États-Unis et l'Union européenne ou les Nations unies avec des résultats plus que modestes. Lire le rapport d'Ali Al-Mawlaoui pour la Chatham House, « Public Sector Reform in Iraq »,} juin 2020.

2À l'instar d'Abdel Wahab Al-Saadi, héraut des manifestants d'octobre dernier et qui dirige le Service de contre-terrorisme (SCT). Lire « Irak. La révolution confisquée.

3Respectivement chef des forces extérieures du corps des Gardiens de la révolution islamique d'Iran (Al-Qods) et chef des milices irakiennes Hashed Al-Chaabi ainsi que dirigeant de la milice Kataeb Hezbollah.

4Une otage allemande kidnappée dans Bagdad a probablement servi de monnaie d'échange pour faire libérer le dernier milicien détenu par le SCT.

kien

Algérie. L'immobilisme du président Tebboune mène à l'impasse

Par Jean-Pierre Sereni

Presque une année après son élection contestée de décembre 2019, le président Abdelmajid Tebboune n'a toujours pas répondu à la double crise, politique et financière, qui étrangle chaque jour un peu plus son pays. Ce « ni-ni » intenable compte tenu de l'épuisement rapide du matelas de devises du pays débouchera immanquablement sur l'arrivée du FMI et, avec ou sans déconfinement, sur une reprise du Hirak sans doute moins tranquille que par le passé.

Peu à peu, l'Algérie s'asphyxie. En six ans, elle a perdu 25 % de son pouvoir d'achat, et la tendance s'accélère. Au 1er trimestre 2020, avant même que l'épidémie ne frappe à plein le pays — la fermeture des frontières n'est intervenue que le 17 mars —, le trafic s'effondre au port d'Alger, principale porte d'entrée du pays. L'importation de conteneurs, qui accueillent le tout-venant des marchandises, des produits alimentaires aux articles de sport, recule de plus de 38 % ; encore, les céréales, le fer à béton et les matériaux de construction en progression masquent-ils en partie un effondrement inquiétant de la consommation intérieure.

À l'occasion de la fête religieuse de l'Aïd El-Kebir, fin juillet, très suivie en Algérie, les maquignons courraient en vain après les clients : le mouton ne trouvait pas preneurs. Sur les marchés, les prix des légumes et des fruits de saison se tiennent à peine et baissent plus que de coutume. L'inflation n'est plus un souci, à peine + 2,2 % en juillet. De quoi se réjouir pour les ménagères habituées à une valse des étiquettes plus élevée, sauf que c'est l'absence de la demande qui explique la nouvelle sagesse des prix.

Tétanisés par la peur de la prison, les banquiers publics ne prêtent plus, ou presque, depuis le début de la crise politique en février 2019. Les impayés s'accumulent et la machine se grippe.

Un mystérieux complot

Jour après jour, les queues interminables sont redevenues habituelles dans les villes, mais pas devant les épiceries ou les boucheries. Fonctionnaires et retraités constituent la majorité des foules qui se pressent devant les succursales d'Algérie Poste et attendent des heures qu'on leur remette une petite partie des avoirs de leurs comptes. Les autorités se veulent rassurantes : « Il y a des perturbations, mais pas un manque », assure le ministre des finances Aymen Benabderrahmane à la chaîne privée Echourouk, le 25 juillet. Pour justifier l'étalement du versement des salaires et des retraites sur tout le mois, le premier ministre se veut plus précis : « Il n'y a pas un manque de disponibilités, mais un ralentissement de l'économie à cause de la Covid-19 »1. Sans complexe, le président clôt le débat le 12 août par un grand discours, un de plus, où il incrimine un mystérieux « complot » et dénonce « un vieillard, né en 1911 », qui pomperait l'argent d'Algérie Poste.

Plus prosaïque, son directeur général avoue que la Banque centrale a réduit de 15 % ses avances en juin alors que les retraits s'emballent : 564 milliards de dinars (3,68 milliards d'euros) en juin, plus de 600 milliards (3,91 milliards d'euros) en juillet, c'est-à-dire en deux mois plus que les liquidités dont disposent les banques algériennes (900 milliards de dinars environ en début d'année, soit 5,87 milliards d'euros). On assiste, de fait, à une fuite sans précédent des déposants qui reflète le manque de confiance des Algériens dans leur monnaie, leurs dirigeants et l'avenir.

Les raisons de manquent pas. Les déficits publics sont gigantesques. Comment la République algérienne démocratique et populaire pourra-t-elle financer l'énorme découvert qui depuis maintenant près de dix ans tourne, budget après budget, autour de 10 % du PIB, un record mondial ou presque ? Cette année, ce sera pire encore. Avec les effets cumulés de la baisse des cours des hydrocarbures, des volumes exportés et de l'épidémie de coronavirus qui paralyse le pays, il devrait approcher, sinon dépasser, le double de la décennie écoulée, soit environ 20 % du PIB qui, de son côté, recule et baisserait en volume de 3 % selon les autorités algériennes et de plus de 5,2 % selon le rapport du FMI, Perspectives de l'économie mondiale avril 2020. S'y ajoutent les pertes des entreprises publiques qui, pour l'exercice écoulé, dépassent 1 100 milliards de dinars (7,18 milliards d'euros) selon le ministre des finances, les engagements du Trésor vis-à-vis de l'extérieur, par exemple les achats d'armes, ou les grands projets comme celui de la Grande Mosquée d'Alger.

Une banque centrale sans gouverneur

Les explications officielles manquent de franchise. La rente pétrolière (24 milliards de dollars — 20 milliards d'euros — contre 73 en 2012) baisserait cette année par rapport à l'an passé de 10 au mieux, de 15 milliards de dollars (12,54 milliards d'euros), au pire. Cela se traduira par une diminution d'au moins 1 000 à 1 500 milliards de dinars (6,53 à 9,79 milliards d'euros) de la masse monétaire qu'on masque, en partie, par une dépréciation plus ou moins accélérée du dinar face au dollar et à l'euro, pour compenser le manque de dinars. Cela gonflera un tant soit peu les recettes du Trésor public bénéficiaire de la majorité de la rente pétrolière, payée en dollars, mais pas celles des Algériens qui n'exportent rien ou presque.

Le problème économique n'est pas nouveau, mais depuis huit mois le nouveau pouvoir n'a rien fait pour s'y attaquer. Aucune mesure sérieuse n'a été prise pour réduire les dépenses publiques, le train de vie de l'administration ou augmenter les impôts directs sur les non-salariés. La Banque d'Algérie, qui n'a plus de gouverneur depuis le printemps, est aux abonnés absents et ne joue pas son rôle de banque centrale. Malgré son statut d'autonomie, elle est à la remorque de l'exécutif et finance le Trésor au-delà du raisonnable. Dernièrement, il a été décidé de prêter 1 900 milliards de dinars (11,75 milliards d'euros) de crédits bancaires aux entreprises exsangues. Faute de ressources propres des banques publiques, ce sera encore une fois l'État, et donc la planche à billets, qui seront mis à contribution.

Aucun effort n'a été entrepris pour limiter le marché noir des devises et les importateurs — en réalité des as de la surfacturation dans un pays où l'on importe tout — continuent à s'enrichir en confisquant la différence de 40 à 50 % entre le taux officiel et le taux parallèle. En revanche, étudiants, malades et touristes n'ont, de fait, aucun accès aux devises de la Banque d'Algérie, contrairement à leurs voisins marocains ou tunisiens pourtant plus pauvres.

À l'origine de cet immobilisme, de tout projet d'ajustement souverain, fait et décidé à Alger, on trouve l'absence de volonté politique. Comme son prédécesseur Abdelaziz Bouteflika, le président Abdelmajid Tebboune n'a pas envie de réduire la dépense, car il sait que c'est là s'attaquer à de dangereux ennemis : les intérêts en place. Faute de vouloir ou de pouvoir les affronter avec succès, on contourne l'obstacle — il est vrai de taille. La réduction des subventions (20 % des dépenses de fonctionnement) fait courir le risque d'une explosion sociale comme en 2011 au moment du Printemps arabe. L'inévitable diminution des crédits militaires, qui pèsent aussi lourd sinon plus dans le budget que le social, est encore plus dangereuse pour le régime, et pour les cadres supérieurs, perdus pour certains dans la corruption, ayant depuis longtemps renoncé à l'austérité militante de leurs débuts.

Abandonner le pays au FMI ?

Tout se passe comme si l'establishment était tacitement résigné à abandonner bientôt le sale boulot au FMI quand les réserves de change (sans doute moins de 40 milliards de dollars, soit 33,42 milliards d'euros fin 2020) seront épuisées. Après tout, sa précédente intervention en 1994 lui a permis un enrichissement sans précédent aux prix d'un appauvrissement général de la population.

Même immobilisme du côté politique. Le projet de nouvelle Constitution qui devait être présenté au pays le 8 mars s'est fait attendre. On votera en principe le 1er novembre, et les préparatifs électoraux précèdent le contenu de la Constitution qui, à coup sûr, ne changera rien, ou pas grand-chose, quant aux libertés publiques ou à l'accès au pouvoir. Est-ce ce que le pays escomptait ? On peut en douter à entendre le Hirak, le mouvement populaire dans lequel deux forces principales s'exprimaient — jusqu'à sa suspension en mars dernier pour cause de Covid-19 — : les Kabyles et les islamistes. Deux groupes qui aspirent à participer aux affaires et s'en voient exclus en vertu de « lignes rouges » en réalité depuis longtemps caduques.

L'armée, cette grande inconnue

Le président Tebboune s'est gardé d'aborder les vrais problèmes. Il fait fonctionner le régime comme par le passé, avec un peu plus de respect pour le rituel institutionnel que son prédécesseur, nommant un jour quinze sénateurs au Conseil de la Nation dont l'opinion réclame la disparition, présidant un conseil des ministres chaque mois confus, et verbeux le plus souvent, laissant la majorité parlementaire élue grâce à la fraude électorale continuer sa petite « tambouille ».

Le jeu du chat et de la souris continue avec les opposants les plus jeunes et les plus radicaux. Les journalistes sont une cible de choix pour la répression. Ils entrent et sortent régulièrement de prison en fonction de tractations mystérieuses entre les services de sécurité, le ministère de la justice et la présidence, sans qu'on distingue bien qui fait quoi et ce que recherchent les uns et les autres : inspirer la peur, tirer un profit politique des élargissements ou continuer comme d'habitude.

Convaincre un électorat désabusé, aux prises avec des soucis matériels de plus en plus criants, de se rendre aux urnes le 1er novembre — date symbolique2 — ne sera pas facile, et un résultat médiocre, comme à l'élection présidentielle du 12 décembre 2019, ne mettra pas fin au blocage politique que connaît le pays.

L'armée reste la grande inconnue du jeu politique. Que s'y passe-t-il ? Dix-sept généraux sont en prison ou en fuite à l'étranger pour corruption ou trahison, l'état-major et les services de renseignement ont été épurés, la gendarmerie en est à son troisième chef en à peine deux ans, les commandements de l'infanterie et de l'aviation ont changé de titulaires depuis janvier 2020. La purge touche les généraux mis en place depuis 2018 par l'ancien homme fort de l'armée, le général Ahmed Gaïd Salah mort brutalement le 23 décembre 2019. Son successeur, le général de corps d'armée Saïd Chanegriha, peu connu, impose-t-il ses favoris comme ce fut le cas à de nombreuses reprises depuis l'indépendance ? Le président est-il à la manœuvre ou le chef d'état-major renforce-t-il sa main ? L'opinion ne sait rien et redoute la suite…


1Discours devant la Conférence nationale du plan de relance socio-économique, 19 août.

2NDLR. Le 1er novembre 1954 est la date du premier appel adressé par le FLN au peuple algérien, en liaison avec la journée d'action de la « Toussaint rouge » qui marque le début de la guerre d'indépendance de l'Algérie.

Le sultan d'Oman restructure le pouvoir

Par Elana DeLozier

Dans une série de décrets royaux qui dénotent un fort recentrage sur l'économie, le sultan Haïtham Ben Tarek Ben Taïmour Al-Saïd a, pour la première fois, délégué des responsabilités essentielles à divers ministères dont il a réduit le nombre et qu'il a professionnalisés.

Huit mois après son arrivée au pouvoir, le sultan Haïtham Ben Tarek Ben Taïmour Al-Saïd d'Oman a formé un nouveau gouvernement, le premier conseil des ministres qu'il a entièrement nommé. Un grand nombre de décrets réduisent la taille de l'équipe gouvernementale, mettent en place une équipe remarquablement technocratique et expérimentée et délèguent des pouvoirs importants à certains ministres. Ces nominations marquent un net changement par rapport au style de gouvernement hautement personnalisé qui existait du temps de l'ancien sultan Qabous et révèlent un modèle de gouvernement plus institutionnel. En même temps, le nouveau Conseil assure la continuité de l'ère Qabous en conservant de nombreux ministres, mais en mettant particulièrement l'accent sur l'économie et les finances.

Ne pas personnaliser l'État

Par le plus remarquable de ses 28 décrets, le sultan Haïtham a renoncé aux titres de ministres de la défense, des affaires étrangères, des finances et de président de la Banque centrale, au profit de fonctionnaires dont certains n'appartiennent pas à la famille régnante. Cette dévolution du pouvoir — rare chez les dirigeants autocrates — s'inscrit dans la ligne de ses efforts antérieurs pour ne pas personnaliser l'État. En février 2020, par exemple, l'un de ses premiers décrets a supprimé la référence au sultan Qabous dans l'hymne national, remplaçant le nom de l'ancien souverain par des paroles générales. Le 9 mars, il a nommé son frère Chihab Ben Tarek au poste de vice-premier ministre de la défense, à la place du ministre responsable des affaires de défense, Badr Ben Saoud Ben Hareb Al-Boussaïdi, qui prend ainsi sa retraite. Selon des responsables omanais, Sayyed Chihab serait le ministre de la défense de facto, mais avec un titre plus élevé, alors que le sultan reste à la tête des forces armées.

Les décrets du mois d'août ont également promu au rang de ministre des affaires étrangères le ministre en charge des affaires extérieures et au rang de ministre des finances le responsable des affaires financières. Les deux postes ont également de nouveaux titulaires. On peut en déduire que le sultan a attendu d'avoir décidé des nouvelles nominations pour modifier les titres des ministres. En outre, Taïmour Ben Assad, son neveu et membre de la nouvelle génération de la famille royale, est désormais président du conseil d'administration de la Banque centrale avec le rang de ministre — une promotion importante pour ce jeune homme de 39 ans.

Le sultan conserve le titre de premier ministre, avec trois vice-premiers ministres précédemment nommés : Assad Ben Tarek pour les relations et la coopération internationales ; Chihab Ben Tarek, déjà cité, se voit confier les affaires de défense et Fahd Ben Mahmoud est en charge des affaires du cabinet. Sayyed Assad est remarquablement absent du dernier gouvernement, apparemment parce qu'il n'est responsable d'aucun ministère. Bien qu'il conserve son titre de vice-premier ministre, son rôle précis à l'avenir n'est pas clair. Avant la disparition du sultan Qabous, il était considéré comme l'un des principaux candidats à la succession avec Haïtham qui a finalement été choisi.

Plus remarquable, Haïtham n'a nommé qu'un seul autre membre de la famille régnante. Le nouveau ministre de la culture, des sports et de la jeunesse est son fils Theyazin Ben Haïtham, que le sultan pourrait vouloir préparer à une éventuelle succession. Âgé de 30 ans, il est diplomate depuis 2013. En janvier dernier, il est rentré à Mascate depuis Londres où il occupait le poste de deuxième secrétaire à l'ambassade.

Des changements aux affaires étrangères et aux finances

En matière de relations internationales, le changement le plus remarquable est le remplacement de Youssouf Ben Alaoui qui était ministre des affaires étrangères depuis 1997. Rebelle du Dhofar pendant la guerre contre le père de Qabous dans les années 1970, il avait fait machine arrière sous le sultan Qabous et en avait été ainsi récompensé. Cela étant, sa retraite était largement attendue depuis l'arrivée au pouvoir de Haïtham, notamment en raison de leurs supposées divergences lorsqu'ils étaient tous deux au ministère des affaires étrangères.

Le nouveau ministre des affaires étrangères Badr Ben Hamad Al-Boussaïdi apportera une bouffée d'air frais. Il est très apprécié des diplomates américains qui l'ont qualifié de sérieux, de travailleur, d'interlocuteur de qualité et de bon partenaire des États-Unis. Né en 1960 à Mascate et ayant fait ses études à Oxford, il fait partie du ministère depuis 1988, notamment comme secrétaire général, ce qui l'a amené à travailler en étroite collaboration avec Ben Alaoui. Ces fonctions et d'autres postes de haut niveau en ont fait un interlocuteur apprécié dans les milieux diplomatiques. Bien qu'il ne soit pas lui-même un membre de la famille royale, il fait partie de la grande tribu des Boussaïdi à laquelle appartient la famille royale.

À l'avenir, il devrait poursuivre la politique de neutralité d'Oman où l'on devrait retrouver des relations équilibrées tant avec les États-Unis qu'avec l'Iran, une réflexion sur la normalisation des relations avec Israël comme les Émirats arabes unis viennent de le faire, une gestion du dossier de plus en plus compliqué du Yémen et une orientation politique en direction d'autres États du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

La nomination du nouveau ministre des finances pourrait être tout aussi cruciale étant donné la situation économique de plus en plus difficile d'Oman. Sultan Ben Salim Al-Habsi a un profil impressionnant : il a été fonctionnaire du ministère des finances depuis les années 1980, président de l'administration fiscale d'Oman, vice-président du conseil d'administration de la Banque centrale et de la compagnie pétrolière d'Oman, et président de l'Autorité d'investissement d'Oman. Les cadres supérieurs de son ministère ainsi que le nouveau chef de l'administration fiscale ont tous une carrière tout aussi longue dans le secteur financier.

Une professionnalisation renforcée

De fait, la plupart des ministres omanais nouvellement nommés ou reconduits dans leurs fonctions ont des décennies d'expérience en tant que membres de l'administration ou sont des professionnels ayant prouvé leur compétence dans un domaine apparenté. C'est ainsi que le nouveau ministre de l'information a été président de l'Autorité publique pour la radio et la télévision.

Le nouveau cabinet est également remarquable par la manière dont il a réduit le nombre des ministères qui passe de 26 à 19. Certains ont simplement été rebaptisés, comme le ministère du pétrole et du gaz qui devient le ministère de l'énergie et des mines. D'autres ont fusionné ou ont été regroupés dans une nouvelle administration comme celles de la justice et des affaires juridiques qui ne forment plus qu'un seul ministère (c'est le ministre des affaires juridiques qui en assume désormais la direction) tandis que le nouveau ministère du travail regroupera les anciens ministères de la main-d'œuvre et de la fonction publique. Certaines institutions ont échangé leurs responsabilités. Par exemple, le ministère du patrimoine et de la culture a obtenu le portefeuille du tourisme mais a perdu celui de la culture au profit du ministère de la jeunesse et des sports, ce qui a donné naissance à un ministère du patrimoine et du tourisme et à un ministère de la culture, des sports et de la jeunesse.

Comme indiqué plus haut, le nouveau gouvernement technocratique semble se concentrer sur l'économie. La politique de développement « Vision 2040 » que Haïtham a menée avant qu'il prenne la direction du sultanat a maintenant une nouvelle identité. La plupart des institutions qui ont été dotées de nouveaux responsables sont liées à l'économie, notamment les ministères du logement et de l'urbanisme, de l'économie, du commerce, de l'industrie et de la promotion des investissements ou encore du travail.

Plus généralement, les nominations du sultan Haïtham semblent faire la part belle à l'expérience. Les prochains mois permettront de voir si cette expérience peut être transformée en résultats mesurables. Les premières impressions suggèrent que son approche de la consolidation, de la professionnalisation et de l'autonomisation des compétences institutionnelles est exactement le type de direction politique dont Oman a besoin en ce moment critique.

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Article original : « Oman's Sultan Devolves Some of His Powers to New Cabinet », Washington Institute, 19 août 2020. Traduit de l'anglais par Christian Jouret.

Une entente indigne entre la France et les Émirats arabes unis

Par Eva Thiébaud

Depuis les révélations en 2019 sur l'utilisation du site gazier yéménite de Balhaf comme base militaire et prison secrète par les Émirats arabes unis, Paris est resté curieusement silencieux. Le discret et fructueux partenariat entre ces deux pays, notamment en matière de vente d'armes, pourrait expliquer le mutisme français.

« Nous parlons de torture, c'est extrêmement grave. » Alors qu'elle a abordé le sujet plusieurs fois au Parlement, la députée Clémentine Autain (La France insoumise) est scandalisée par la discrétion du gouvernement français. Une base militaire et une prison secrète des Émirats arabes unis (EAU) se cachent pourtant au sein de l'usine d'exportation de gaz de Balhaf au Yémen – une infrastructure dont Total, avec presque 40 % des parts, est le principal actionnaire.

Au sein du réseau de prisons émiriennes au Yémen, celle de Balhaf a d'abord été évoquée par l'ONU en septembre 2019. Deux mois plus tard, l'Observatoire des armements, association militant pour une plus grande transparence de la politique de défense et des ventes d'armes françaises, SumOfUs et Les Amis de la terre diffusaient un rapport avec des témoignages de personnes ayant été enfermées sur le site. « Des traitements inhumains et dégradants (privation de soins, tortures) [y ont été] commis par des soldats émiratis », dénoncent les ONG.

Avançant également qu'elle dispose du témoignage d'une personne ayant été emprisonnée à Balhaf, l'ONG suisse Mena Rights Group a lancé en juin 2020 une démarche auprès du Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Puis en juillet 2020, l'AFP révélait qu'une instruction avait été ouverte en octobre 2019 à Paris à l'encontre du prince héritier émirati Mohamed Ben Zayed Al-Nahyane (MBZ) à propos d'une complicité présumée d'actes de torture dans les centres de détention. La plainte avait été déposée « au nom de six citoyens yéménites passés par ces prisons », selon leurs avocats français, Joseph Breham et Laurence Greig.

L'étrange oubli de Jean-Yves Le Drian

Alors que les alertes en provenance de la société civile se multiplient, les députés Clémentine Autain et Alain David (Parti socialiste) tentent d'interpeller le gouvernement français. « J'ai vu comme vous l'article sur l'affaire de Balhaf, au Yémen ; et je mène une investigation pour essayer de comprendre ce qui a pu se passer », leur répondait d'abord en novembre 2019 le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Mais relancé sur le sujet quelques mois plus tard, en juillet 2020, il écorchait cette fois le nom du site, avant de répéter presque mot pour mot le communiqué de presse publié précédemment par Total. « [La] réquisition officielle par [le] gouvernement [yéménite] en temps de guerre s'est appliquée », justifie le ministre. Avant d'ajouter : « les équipes locales […] ont décidé de séparer le site en deux. Ils ont construit un mur entre cette usine […] et de l'autre côté, une partie du site sous le contrôle de la coalition en dehors de tout contrôle effectif de l'entreprise ».

Un peu distrait, Jean-Yves Le Drian oublie alors de rappeler un élément essentiel : ce n'est en fait pas le gouvernement yéménite officiel qui occupe l'usine — dont la production est aujourd'hui suspendue —, mais l'un de ses alliés dans la coalition l'opposant aux rebelles houthistes : les EAU. Cette occupation émiratie se fait d'ailleurs contre l'avis de certains officiels yéménites, comme le gouverneur de la région où se trouve Balhaf, Mohamed Saleh Ben Adio. Quant au deuxième argument du ministre, il est peu convaincant. Comment expliquer en effet que les investigations de la France dans un site détenu à 40 % par Total et occupé par l'un de ses proches alliés soient arrêtées par un simple mur ? Sollicité sur ces questions par Orient XXI, le ministère des affaires étrangères a botté en touche.

Des intérêts communs dans la défense

Le sujet mérite pourtant attention : ces dernières années, les EAU sont devenus un partenaire incontournable de la France. « Malgré leur petitesse et leur discrétion, ils jouent un rôle clé dans la stratégie internationale de la France », remarque ainsi le député Sébastien Nadot (Mouvement des progressistes). Pour le comprendre, revenons donc quelques années en arrière, dès l'indépendance en 1971 de cette fédération d'émirats dont Abou Dhabi et Dubaï sont les figures de proue. « Au moment du retrait des Britanniques, la France a mené une politique active de promotion de ses intérêts, ouvrant rapidement des ambassades dans tous les pays du Golfe », rappelle Denis Bauchard, ancien directeur de cabinet au ministère des affaires étrangères, aujourd'hui conseiller pour le Proche-Orient à l'Institut français des relations internationales (IFRI).

Des liens commencent alors à se tisser entre Paris et Abou Dhabi. « Dès le premier rapprochement militaire et les premières ventes d'armes en 1977, la connexion entre la France et les EAU a eu quelque chose de spécial, un sentiment d'évidence entre deux pays au caractère fort, mais de taille relativement petite », analyse quant à lui Jalel Harchaoui, chercheur à l'Institut des relations internationales Clingendael aux Pays-Bas.

D'un côté, une fédération excessivement riche, propriétaire de fonds souverains florissants et consommatrice de matériel de guerre. De l'autre, un pays détenteur d'une expertise technique en matière d'armement et d'hydrocarbures, mais aussi d'un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l'ONU et d'une certaine indépendance politique vis-à-vis des États-Unis.

Partie sur de bonnes bases, cette amitié naissante va se renforcer au fil des années, et en particulier dans les années 1990, après l'invasion de l'Irak au Koweït. « À ce moment-là, l'Arabie saoudite est restée impuissante. Comme les autres petits États du Golfe, les Émirats se sont rendu compte qu'ils ne pouvaient pas compter sur leur grand voisin pour assurer leur défense », commente Emma Soubrier, chercheuse à l'Arab Gulf States Institute à Washington. Abou Dhabi va alors chercher à diversifier ses partenariats, et notamment renforcer celui avec la France. En 1995, un nouvel accord « faisant intervenir l'armée française en cas d'agression » est signé1. En parallèle de cette alliance, la monarchie du Golfe poursuit le développement de sa propre armée, et achète des armes aux fournisseurs français.

Une base à Abou Dhabi

Le mariage entre les deux pays sera célébré en grande pompe en 2009 avec l'inauguration à Abou Dhabi de la première base interarmées française du Proche-Orient. Regroupant aujourd'hui environ 700 militaires, elle comprend une base aérienne, une base navale capable d'accueillir un porte-avion français et un contingent de l'armée de terre. Une petite révolution dans la politique étrangère de la France, traditionnellement orientée vers l'Afrique. « Pour la France, les EAU sont devenus une nouvelle priorité », commentait à l'époque dans un câble diplomatique Mark Pekala, alors adjoint au chef de mission de l'ambassade américaine à Paris. « Pour les Français, l'implantation aux Émirats est stratégique et permet d'intervenir facilement notamment pour prévenir d'éventuelles perturbations à l'accès aux hydrocarbures du Golfe », souligne la chercheuse Emma Soubrier.

Un nouvel accord stratégique accompagne cette inauguration, qui « se distingue […] par la force de l'engagement de la France auprès des EAU […], en y incluant une clause de sécurité par laquelle la France s'engage à participer à la défense des Émirats en cas de menace de la part d'un État tiers »2. « Une clause dont le détail n'a malheureusement pas été révélé puisque les accords de défense ne sont pas soumis au Parlement. Les Français pourraient pourtant se sentir concernés par des engagements militaires, au risque d'entraîner leur pays dans une guerre », cingle Tony Fortin, de l'Observatoire des armements.

Depuis, la lune de miel n'en finit pas. Ministre de la défense sous François Hollande en 2012, puis nommé aux affaires étrangères à partir de 2017 sous Emmanuel Macron, le socialiste devenu membre de La République en marche Jean-Yves Le Drian multiplie les déplacements auprès de la discrète monarchie. Une stratégie payante : les commandes d'armes des Émirats à la France ont représenté un montant global de 4,7 milliards d'euros entre 2010 et 2019, dont 1,5 milliard sur l'année 2019 selon le rapport 2020 au Parlement sur les exportations d'armement.

Car les Émirats ont besoin d'armes. « Marqué par sa formation militaire, MBZ nourrit une vision politique belliqueuse. Le prince héritier veut faire des Émirats, qui ne sont pas un état démocratique, la nouvelle puissance stabilisatrice de la région, volonté sous-tendue par son aversion pour les régimes pluralistes, remarque le chercheur Jalel Harchaoui. Toute forme de pluralisme est en effet perçue comme une source d'incertitude politique indésirable ». Quand éclatent les printemps arabes en 2011, Abou Dhabi et Riyad répondront ainsi à l'appel de leur voisin du Bahreïn, en envoyant leurs troupes pour réprimer les manifestations.

Actes de torture

« Les EAU développent une stratégie régionale d'influence et de puissance qui passe notamment par la création de comptoirs portuaires commerciaux et militaires allant de la Corne de l'Afrique jusqu'à la Méditerranée », développe quant à elle la chercheuse Emma Soubrier. Quand en 2015, ils interviennent avec l'Arabie saoudite au Yémen pour défendre le gouvernement légitime contre les rebelles houthistes, ils profitent aussi de cette guerre pour développer leur stratégie de comptoirs et tenter d'occuper les ports et les infrastructures du sud — dont Balhaf, l'usine d'exportation de gaz dont Total est l'actionnaire principal.

Mais à la guerre comme à la guerre, l'intervention est sanglante : l'ONG Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled) déplore 112 000 morts par violences entre 2015 et 2020 au Yémen et l'ONU y pointe « la pire catastrophe humanitaire du monde », accumulant les superlatifs pour attirer l'attention sur la situation du pays. Un autre scandale éclate lorsque la journaliste égyptienne Maggie Michael publie à partir de 2017 une série d'articles dénonçant l'existence de prisons secrètes émiraties au Yémen, où des actes de torture sont commis.

« Un autre principe guide la politique internationale des EAU : une aversion aux racines anciennes à l'égard du Qatar, qui soutient l'organisation islamique des Frères musulmans », note Denis Bauchard. C'est à travers cette lutte d'influence que l'ancien diplomate lie le soutien militaire d'Abou Dhabi au maréchal Khalifa Haftar en Lybie, contre le gouvernement internationalement reconnu de Fayez Al-Sarraj. Un soutien international incluant naturellement la France… qui appuie aussi pourtant en parallèle le maréchal Haftar. Selon un article du New York Times de juillet 2019, elle lui aurait ainsi cédé des missiles anti-tanks, en violation de l'embargo sur les armes. « Notre rôle est ambigu en Lybie », reconnaît Denis Bauchard. « La France aligne sa politique libyenne sur celle des EAU », tranche quant à lui le chercheur Jalel Harchaoui.

Un dialogue stratégique

Les entreprises françaises poursuivent en tout cas leurs ventes d'armes à Abou Dhabi — toutefois sans tambour ni trompette. Le fabricant de bateaux de guerre Naval Group ne fera ainsi aucun étalage de la finalisation de la vente de deux corvettes Gowind en 2019 : ni communiqué de presse ni mention précise dans son rapport d'activité 2019 ne viendront saluer ce contrat conséquent.

Si les Français restent discrets quant à leur stratégie de défense et leurs ventes d'armes, ils se montrent plus démonstratifs dans d'autres domaines. La France a notamment accepté de partager avec les EAU de deux de ses symboles : l'université de la Sorbonne et le Musée du Louvre — la version émirienne ayant ouvert ses portes à Abou Dhabi en 2017. Mais la culture n'est pas seule à la fête : en juin 2020, à l'occasion de la douzième session du dialogue stratégique, les deux pays ont annoncé « une feuille de route ambitieuse pour les dix prochaines années » ; « cette réunion de haut niveau a aussi inclus des échanges dans les secteurs clés de la coopération bilatérale, tels que l'économie, le commerce et l'investissement, le pétrole et le gaz, les énergies nucléaires et renouvelables, l'éducation, la culture, la santé, l'espace et la sécurité », peut-on lire dans le communiqué. Quelques semaines plus tard, les EAU se félicitaient d'une coopération « référence » en matière de relations bilatérales.

Au centre de cette multitude de liens, le silence de Jean-Yves Le Drian sur les exactions émiriennes à Balhaf pèse lourd. « Notre influence est limitée au Yémen, considère Denis Bauchard. De façon générale, la France évite les grandes déclarations et essaie de régler les problèmes de façon pragmatique au coup par coup », ajoute l'ancien diplomate. Aurait-elle peur de fâcher son allié en s'impliquant davantage sur la question des droits humains en général et sur celle de la prison de Balhaf en particulier ? C'est en tout cas l'opinion de Jalel Harchaoui. « En règle générale, Paris ne souhaite aucune fausse note qui viendrait ternir son intime amitié avec Abou Dhabi, persuadé que cette relation symbiotique mènera toujours, dans les années à venir, au succès », considère le chercheur.

Entre le bourbier yéménite et l'imbroglio libyen, les prisons secrètes, la torture et les atteintes aux droits humains, ce « succès » a pourtant un goût de défaite.


1Citation issue du rapport sénatorial réalisé en 2011 par Nathalie Goulet (LR) et traitant du projet de loi autorisant l'approbation de l'accord de 2009 entre la France et les EAU.

2Ibid.

La mélodie du Berbère juif

Par Jean Stern

Dans un récit historique brillant, Julien Cohen-Lacassagne bouleverse les idées reçues sur les origines des juifs du Maghreb. Il raconte comment, au cours de grandes batailles religieuses, de la conversion de l'empire romain au christianisme, puis avec la montée en puissance de l'islam en Méditerranée, une partie des Berbères d'Afrique du Nord a adopté le judaïsme.

Le dernier chapitre de l'essai de Julien Cohen-Lacassagne, Berbères juifs, l'émergence du monothéisme en Afrique du Nord, s'ouvre sur une citation de Marylin Monroe : « Je me méfie de ceux qui m'aiment sans me connaître, ils peuvent me haïr pour la même raison. » Je ne sais où et quand cette phrase a été prononcée, mais elle colle bien avec l'esprit de ce texte : « Montrer l'impasse vers laquelle conduit la tentation d'écrire une histoire juive isolée de celle du reste du monde ». En se consacrant à l'histoire juive au Maghreb, l'auteur bouscule le mythe qui fait que tout juif descendrait des expulsés de Judée, après la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 après Jésus-Christ. Il raconte comment « le monothéisme juif fut prosélyte et conquérant, comme le furent tous les monothéismes », et chercha à convertir les populations autochtones.

Citoyens d'un côté, indigènes de l'autre

« Rien n'interdit d'être à la fois juif et arabe », explique-t-il d'emblée. « Juifs et musulmans du Maghreb partagent les mêmes origines, confondues dans un univers arabo-berbère où les liens de solidarité reposent parfois sur l'appartenance religieuse, mais non exclusivement. » La distinction, pour le cas spécifique de l'Algérie est finalement très récente, avec le décret Crémieux qui, en accordant la nationalité française aux juifs algériens en 1870, organisa la séparation d'avec les musulmans « soumis au drastique code de l'indigénat ». Citoyens d'un côté, indigènes de l'autre : le colonialisme français, avant même l'émergence du sionisme, allait contribuer à réécrire l'histoire complexe et ignorée d'une civilisation judéo-musulmane. Car être Berbère juif est le produit d'une histoire régionale qui ne mérite pas de rester à l'ombre.

En cherchant à la reconstituer, en explorant des pistes jusqu'alors méconnues, Julien Cohen-Lacassagne veut aussi mettre à mal la légende – très en vogue en Europe et en Israël – d'un nouvel « antisémitisme d'importation » venu du Maghreb. En réalité, « les sociétés arabo-musulmanes n'ont pas exercé sur les juifs une violence aussi redoutable que celle qui s'est abattue sur eux en Occident, et si la judéophobie dans le monde arabe est à bien des égards un produit d'importation, c'est depuis l'Europe qu'elle s'est répandue ».

Une « authentique civilisation judéo-musulmane »

Dans la lignée des recherches de Shlomo Sand, qui préface d'ailleurs le livre, Julien Cohen-Lacassagne rembobine l'histoire pour raconter comment la Méditerranée a produit une « authentique civilisation judéo-musulmane » qui aurait davantage de réalité qu'une « hypothétique civilisation judéo-chrétienne ». Décortiquant textes et sources inédites, il explique que les juifs au Maghreb — plus nombreux au Maroc qu'en Algérie et en Tunisie au début du XXe siècle — étaient principalement des descendants de Berbères judaïsés, parfois de la tribu des Djerawa de la célèbre reine berbère Kahina. Contestant le terme courant de « séfarade » — ibère en hébreu —, l'auteur distingue les megorashim, descendants de familles marchandes hispano-portugaises venus de la péninsule ibérique se réfugier en Afrique du Nord après la Reconquista du XVe siècle, des toshavim, habitants autochtones formant la plus grande partie des Maghrébins juifs. Et encore, bon nombre de juifs d'Ibérie étaient de langue et de culture arabe, et « descendaient d'Arabo-Berbères qui avaient participé à la conquête d'Al-Andalûs au VIIIe siècle ».

Du point de vue de l'histoire religieuse, au centre de l'ouvrage, il semble que la conversion au judaïsme fut pour les tribus berbères le moyen d'afficher leur unité dans leur lutte contre l'empire romain, permettant au monothéisme de l'emporter contre le paganisme. On comprend d'ailleurs comment l'Afrique du Nord fut le théâtre d'une « compétition missionnaire » entre christianisme et judaïsme, la conversion de l'empire romain au christianisme détériorant la situation des juifs dans la région, avant qu'elle ne devienne principalement musulmane, entre le VIIe et le VIIIe siècle. «  Tout laisse à penser, raconte l'auteur, que des proto-royaumes judéo-berbères s'étaient constitués : un micro royaume juif du Touat, indépendant jusqu'au XVe siècle, un autre petit royaume juif saharien dans le Gourara, où Léon l'Africain aurait séjourné, voire un autre encore dans la région d'Oujda. »

Le produit d'une histoire régionale vivante

De Carthage, cité punique « cosmopolite et polyglotte » jusqu'à sa destruction par Rome à Médine et sa « constitution » organisant la vie des communautés, des érudits juifs comme Moïse Maïmonide qui écrit l'arabe en caractères hébraïques, à la formation tardive des mellahs, ces quartiers réservés sur le modèle des juderias espagnoles et des ghettos d'Europe, Julien Cohen-Lacassagne explique à la fois l'enracinement profond de la religion juive au Maghreb tout au long des siècles et « l'invention de la diaspora » de façon beaucoup plus récente.

Alors, pourquoi cette citation de Marylin Monroe ? Elle fait inévitablement penser à la célèbre réplique de Osgood (Joe E. Brown) qui veut épouser Daphné (Jack Lemmon), un homme travesti, à la fin de Certains l'aime chaud, le fameux film de Billy Wilder tourné en 1959 et l'un des plus beaux rôles de l'actrice : « Personne n'est parfait. » Réponse ironique mais lucide à des recherches d'identité qui tendent à négliger la réalité humaine et historique. « Une identité unique est un refuge fragile, et pire que cela, vide », conclut Julien Cohen-Lacassagne. D'une plume précise et vive, ce récit historique est aussi un bonheur de lecture.

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Julien Cohen-Lacassagne, Berbères juifs. L'émergence du monothéisme en Afrique du Nord, La Fabrique, 2020. — 200 p. ; 14 euros.

Antoine Poidebard sur les routes de Perse

Par Jean-Claude Voisin , Levon Nordiguian

Dans cette dernière année du premier conflit mondial, les Alliés concentrent leurs efforts sur la connaissance des voies de communication, notamment en Perse septentrionale, là où les Ottomans et les Allemands envisagent une percée en Perse du nord-ouest en direction de l'Inde. Une mission anglaise aura pour objectif d'en dresser un état dans les actuelles provinces iraniennes du Kurdistan, de Kermanshah, de Hamedan, de l'Azerbaïdjan, de Zendjan. Elle sera conduite par le jeune aumônier lieutenant-interprète Antoine Poidebard entre le printemps et l'été 1918. Déjà féru de photographies, il nous a laissé des notes manuscrites, une publication et 283 clichés conservés à Beyrouth.

Poidebard arrive en Perse après près de deux mois qui le conduisent de Paris à Alexandrie, Karachi, le détroit d'Ormuz, Bassora puis Bagdad. Le 26 mars 1918, il entre par le poste-frontière de Kasr ‘e Shirin. Il rejoint là la mission anglaise commandée par le général Dunsterville, un ancien de l'Armée des Indes, camarade de classe de Rudyard Kipling.

Le secteur est alors sous pression. Cette campagne dite « du Caucase » étend le théâtre des opérations au Proche-Orient du Caucase à l'Anatolie orientale pour, peu à peu, atteindre le nord-ouest de la Perse. Le pays est alors sous influence anglaise et russe, dirigé par un gouvernement kadjar faible et corrompu. Les Turcs, soutenus par des officiers allemands, profitant de la situation de déliquescence du royaume perse, engagent des opérations sur le nord et aggravent encore les conditions des populations, notamment arméno-chrétiennes de la région d'Ouroumieh, qui subissent déjà depuis 1917 la famine et les infections, auxquelles s'ajoutent les exactions de contingents de cosaques qui se replient vers Bakou.

Ainsi, début 1918, les Britanniques installés en Mésopotamie décident d'envoyer en Perse un détachement dénommé « Dunsterforce », composé de 300 hommes, dont 12 officiers, 41 chauffeurs, une unique automitrailleuse, qui aura pour tâche d'étudier et contrôler les voies de communication entre les principaux ports des fleuves de l'Irak, de la mer Caspienne et du golfe Persique. Cette mission est décrite par le général Dunsterville comme une « entreprise folle ». À quelques centaines de kilomètres du front germano-ottoman, elle contraint ce petit détachement à surveiller plus de 1 000 km de pistes reliant l'Irak aux rivages de la Caspienne, passant des cols souvent à plus de 2 000 m dans les monts Zagros.

Passage de la rivière de Bisoutoun (province de Kermanshah, Iran) sur un radeau
Université St Joseph de Beyrouth, Bibliothèque orientale, photothèque (fonds Poidebard)

Un pionnier de la photographie

Né à Lyon en 1878, Antoine-Marie-Joseph Poidebard est incorporé dans l'armée d'active dès novembre 1899 pour un an. Mais dès 1914, il est réincorporé comme jeune aumônier. Spécialiste du Caucase dont il parle les langues turque et arménienne pour avoir servi en Turquie orientale, il est l'auteur de Carnet de route d'un aumônier de cavalerie. D'Arménie au front français, mai 1914-décembre 1917, qui attirera l'attention du haut commandement militaire pour son sens de l'observation. Affecté à la Mission militaire française du Caucase, on lui demandera alors de se joindre à la Dunsterforce.

Au-delà de sa vocation spirituelle, Poidebard est aussi un géographe-explorateur. Il quitte Paris, doté par le service géographique des armées d'un baromètre, de jumelles de campagne, d'une boussole, d'un curvimètre, d'un podomètre, d'un appareil photo et d'une réserve de plaques de verre. Les archives conservées à Beyrouth ne comportent pas de plaques de verre. Antoine Poidebard entre à l'université Saint-Joseph de Beyrouth en 1925. C'est là qu'il s'illustre comme un pionnier de la photographie aérienne.

Les « erreurs » des Britanniques

Développées au long de deux carnets à petits carreaux de notes de 86 et 31 pages, les observations de Poidebard abordent tant des sujets d'ordre géopolitique qu'humain et sociologique, de son départ de Paris le 26 janvier 1918 jusqu'à la fin de la mission à Tiflis en Géorgie actuelle le 9 décembre de la même année. Rédigées à vif d'une écriture très fine, parfois raturée, d'un seul jet, elles fixent le moment présent pour certaines, tandis que d'autres, rédigées probablement le soir ou lors des pauses, apportent plus de recul dans l'analyse.

Alors qu'il est intégré à la mission britannique, dont il estime les officiers, Poidebard insiste de nombreuses fois sur l'influence anglaise en Mésopotamie, les erreurs des Britanniques, leur attitude hostile vis-à-vis des Français. L'entrée des Anglais dans Bagdad choque Poidebard :

Les Anglais entrèrent à Bagdad, fusils chargés et lances en arrêt. Tenue qui freina la population enthousiaste dans son accueil et montra le fossé [entre l'attitude de la population et celle des Anglais] qui ne fit que se creuser…

L'automitrailleuse à la montée du Kaplan-Kuh, vers Mianeh (Azerbaïdjan oriental)
Université St Joseph de Beyrouth, Bibliothèque orientale, photothèque (fonds Poidebard)

Il condamne aussi l'indianisation de la Mésopotamie, qu'il attribue aux Anglais :

Première et principale faute : l'expédition de Mésopotamie ayant été faite avec des troupes indiennes et des officiers anglais des Indes. Or, on a tout voulu indianiser et l'on a placé toute l'autorité entre les mains des Indiens. Pour quelle raison : l'Indien est soumis et servile, l'Arabe, fier et indépendant. Les Indiens devenus maîtres sont autoritaires et méprisants, cupides et jamais rassasiés. Les Arabes comprirent vite ce que seraient leurs futurs maîtres […] Ils en sont revenus à regretter les Turcs, leurs anciens maîtres. Trop souvent la majorité du peuple se heurte à l'intolérance méprisante des officiers subalternes et aux exactions des Indiens…

Il montre comment les Alliés n'ont pas su transformer l'alliance avec le chef de la rébellion arabe en Syrie, qui avait pu prendre en main la tête du parti arabe à Bagdad grâce à l'aide de la France et qui tendait la main aux Alliés pour se révolter contre la Turquie dans le cadre d'une grande coalition arabe. Il reste très critique sur ces carences.

Des populations persécutées et affamées

Les carnets abondent en descriptions ou informations relatives à la persécution des chrétiens d'Ouroumieh, dans le nord de la Perse :

[…] 16 juin : la caravane des Européens évacuant Tabriz arrive à Mianeh. Les consuls anglais, américain, français, italien, belge et leurs familles, les missionnaires arméniens et nestoriens sous la garde de cosaques persans. M. Saugon, consul de France à Tabriz me parle de Chardin, de la mission médicale française d'Ouroumieh, regrette leur rappel et leur départ […]. À Ouroumieh, Mgr Sonntag, resté avec deux autres. Sœurs françaises sont restées à Tabriz et ont refusé de partir. À Ouroumieh résistance admirable des Jésides [Yésidis] et des Arméniens […]. Ils sont à bout de munitions et de courage. Si on ne les aide pas, ils vont succomber […].

Camp de Sir-i-Pul (Iran actuel), enfants affamés
Université St Joseph de Beyrouth, Bibliothèque orientale, photothèque (fonds Poidebard)

Poidebard intercepte deux prisonniers turcs qui s'enfuient :

[…] les soldats arrivent parce qu'ils meurent de faim. Les officiers allemands sont partis. Les officiers turcs mangent toutes les rations des hommes. Leur seule peur qui retient les déserteurs, ce sont les Kurdes, qui les attaquent […]. Un des prisonniers porte un coup de couteau au bras et des traces de morsures de chiens kurdes. Nous appartiendrons à n'importe qui, pourvu que nous ayons du pain !

Entre Sir-e Pol et Surhkhadizeh Khan,

sur le bord de la route, deux Kurdes creusent une fosse pour morts de faim […]. Au col de Tang'e Girra, poste militaire […] tout autour du poste, Kurdes, enfants et femmes, affamés venant demander quelques miettes de nourriture […]. Ils apportent du bois et on leur donne à manger […].

Poidebard analyse en profondeur la situation désespérée des populations, soumises à la vindicte des raids turcs, le cynisme des grands propriétaires qui spéculent sur le manque de blé, accaparent les récoltes et augmentent la misère.

Les notes brutes de Poidebard livrent ses observations sur le vif. Son ouvrage paru en 1923 prend plus de recul, replace ses observations dans un contexte plus global. Mais dans ces carnets, c'est la prise de note à chaud qui rend le texte si vivant. Ses observations apportent des informations de terrain, qui complètent les relations purement militaires rédigées par les officiers anglais dans leurs propres témoignages, celles des voies de communication, la situation des populations locales, étrangères, le climat, les conditions météorologiques, le ressentiment de certaines factions, la relation entre militaires locaux, occupants, amis ou ennemis.

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Levon Nordiguian, Jean-Claude Voisin, La Grande Guerre au Moyen-Orient. Antoine Poidebard sur les routes de Perse Presses de l'université Saint-Joseph, Beyrouth, 2019.

La guerre au Yémen 1962-1970

Par Alexandre Aoun

Au lendemain de la nationalisation de la compagnie du canal de Suez en 1956, Gamal Abdel Nasser jouit d'un immense prestige dans tout le monde arabe. Le nassérisme se réclame du panarabisme, à savoir la prédominance de l'arabité sur les différences identités religieuses et communautaires. Après l'échec retentissant de l'éphémère République arabe unie (1958-1961) avec la Syrie (à laquelle va se joindre le Yémen), le Raïs égyptien espère voir triompher le modèle républicain moderniste contre les monarchies conservatrices. Après un coup d'État républicain à Sanaa, il va s'engager aux côtés de la jeune République.

De la fin de l'imamat au coup d'État

Depuis 890, le Yémen du Nord est gouverné par un imamat zaydite. Cette communauté chiite ne partage pas les mêmes références théologiques et spirituelles que la majorité des chiites dans le monde. Contrairement aux chiites duodécimains, les zaydites ne reconnaissent pas 12 imams, mais 5 et n'attendent pas l'arrivée du Mahdi (l'imam caché). Cette opposition les rapproche plus de certains rites sunnites. Majoritairement montagnarde, la population zaydite agit selon des codes et des traditions tribales.

Au début des années 1960, le Yémen du Sud est toujours dominé par les Britanniques qui disposeront à Aden de leur principale base à l'est de Suez, jusqu'à l'indépendance en 1967. Le Yémen du Nord est quant à lui confronté aux ingérences politiques et économiques. L'Arabie saoudite est en pleine expansion économique et étend son influence régionale par le biais de son soft power religieux, mais aussi tribal. Quant à l'Égypte de Nasser, réformiste et non confessionnelle, elle se voit en leader du monde arabe. La forte personnalité de l'imam Ahmad Ben Yahya permet un relatif équilibre des alliances. Durant son règne, le Yémen intègre le projet nassérien de la République arabe unie.

Or, à sa mort le 18 septembre 1962, un coup d'État est fomenté par des jeunes officiers soutenus par l'Égypte. La République arabe du Yémen du Nord est créée alors que les partisans de l'imam Badr (fils du défunt Ahmad) aidés par l'Arabie saoudite décident de le réinstaller sur le trône.

Une confrontation entre Le Caire et Riyad

En 1962, la radio égyptienne diffuse au Yémen, sur Radio Le Caire, des messages à destination de la population pour l'inciter à rejoindre le projet panarabe. De leur côté, les Saoudiens s'inquiètent de la propagation des idées nassériennes à leurs frontières. Ils décident de s'allier aux royalistes zaydites, pourtant de confession chiite, tandis que les chafiis (branche sunnite) reçoivent l'aide du Caire. Très vite, Nasser envoie des troupes pour appuyer le jeune régime.

Pour les Britanniques, l'humiliation de la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez en 1956 par Nasser est encore présente dans les esprits. Ils essayent donc de stopper la contagion révolutionnaire au Yémen du Sud où Nasser finance également la lutte de libération nationale.

De surcroît, les dissensions internes aux deux camps accentuent la crise. Plusieurs initiatives de paix en 1963 et en 1965 échouent en raison des désaccords entre républicains et royalistes. Les deux partis sont soumis aux directives de leurs parrains régionaux.

De l'enlisement à la fin du conflit

Nasser envoie jusqu'à 60 000 soldats au Yémen. La mainmise de l'Égypte sur le pays est forte. Mais l'humiliation de la défaite de la guerre de juin 1967 contre Israël contraint le leader égyptien à changer ses plans. Petit à petit, il se désengage de la scène yéménite, après que l'armée égyptienne y a perdu près de 30 000 hommes. Ce départ insuffle un espoir aux royalistes qui encerclent Sanaa en 1967.

Certes, le retrait des troupes britanniques au Yémen du Sud et l'indépendance de ce territoire la même année renforcent le soutien des Yéménites du Sud, dont certains sont d'obédience marxiste, aux Républicains du Nord. Mais le prolongement de la guerre — avec la participation de mercenaires israéliens, français et britanniques aux côtés des royalistes — et le siège de Sanaa imposent la nécessité d'un compromis. Des combats sporadiques ont lieu jusqu'en 1970, mais la jeune République survit. Les royalistes finissent par être réintégrés au pouvoir avec le soutien des Saoudiens.

L'unification du Yémen du Nord et du Sud en 1990 et la marginalisation économique et politique de la communauté zaydite depuis la fin de l'imamat en 1962 engendrent des conflits internes avec le pouvoir central dans les années 2000. Récemment, cette communauté s'est restructurée pour s'opposer politiquement et militairement au gouvernement et à ses alliés du Golfe. Soucieux de récupérer leurs prérogatives d'antan, les houthistes, du nom de la famille zaydite chiite qui a conduit la rébellion, reçoivent désormais l'aide de l'Iran.

« Partons tous ! » Ces Algériens en fuite vers l'Espagne

Par Ignacio Cembrero

L'émigration algérienne s'est accélérée ces dernières semaines, signe de la crise profonde de la société et du ras-le-bol de la jeunesse. Elle vise désormais l'Espagne, grâce à des embarcations motorisées extrêmement rapides. Ce nouveau mode de transport traduit le rôle croissant des organisations criminelles dans ce trafic d'êtres humains.

Jamais l'écran du Système intégré de vigilance extérieure (Sistema Integrado de Vigilancia Exterior, SIVE), le réseau de radars maritimes du ministère de l'intérieur espagnol qui sert à détecter l'immigration irrégulière n'avait été aussi surchargé qu'en cet après-midi du vendredi 24 juillet. Plus d'une trentaine de petits bateaux partis presque simultanément des côtes algériennes naviguent vers les rivages de Murcie, d'Alicante et d'Almería en Espagne. Le lendemain, samedi, d'autres embarcations — encore une bonne trentaine — ont à nouveau mis le cap sur le sud-est de l'Espagne.

En tout, ce week-end-là, plus de 800 harraga (sans-papiers) maghrébins ont débarqué en Espagne. La majorité d'entre eux sont de jeunes Algériens au chômage, mais pour la première fois se trouve sur les bateaux une poignée de Marocains partis directement d'Algérie. Parmi les passagers très peu de femmes, comme d'habitude, quelques mineurs et, plus étonnant, une famille algérienne au complet. Il y a aussi un homme qui se présente comme chirurgien sur les réseaux sociaux.

Le ministère de l'intérieur espagnol et Frontex, l'agence européenne chargée du contrôle des frontières considèrent qu'il s'est agi, fin juillet, d'une « opération coordonnée » d'émigration irrégulière pour déborder le dispositif de la marine nationale algérienne et celui de la guardia civil (gendarmerie) en Espagne. Combien de harragas ont pu se faufiler, à leur arrivée, entre les mailles des forces de l'ordre espagnoles et ne figurent donc pas dans le décompte officiel d'immigrés irréguliers ? Il n'y a pas de réponse à cette question, mais les statistiques officielles ne mesurent pas vraiment l'ampleur de l'émigration par mer au départ de l'Algérie.

Des données gardées secrètes par l'Espagne

Le pic migratoire en provenance de l'Algérie a été atteint en Espagne le dernier week-end de juillet, mais le phénomène avait déjà pris de l'ampleur en mai et se poursuit, quoiqu'à un rythme moins soutenu. Depuis le début de l'année, l'immigration irrégulière algérienne en Espagne a augmenté de 606 %. Elle est maintenant bien plus importante que la marocaine. Au 6 septembre, 5 343 Algériens ont été appréhendés sur les côtes du sud de la péninsule ibérique (67 % des immigrés irréguliers) contre seulement 1 178 Marocains. Ces derniers émigrent aussi, cependant, directement vers les îles Canaries depuis le sud du Maroc et le Sahara occidental.

Ces statistiques que le ministère de l'intérieur espagnol transmet aux organismes européens ne sont pas publiques. Pour ne pas froisser le pays d'origine des migrants, et plus spécialement le Maroc, Madrid garde au secret bon nombre de données que d'autres États membres de l'Union européenne publient sur leurs sites web. Le ministère de l'intérieur italien indique, par exemple, que 860 harraga algériens sont arrivés dans la péninsule et en Sardaigne jusqu'au début septembre.

Offusqués par le relâchement d'Alger, les ministres espagnols des affaires étrangères et de l'intérieur Arancha González Laya et Fernando Grande-Marlaska Gómez se sont cependant plaints au téléphone, fin juillet, auprès de leurs homologues algériens, Sabri Boukadoum et Salah Eddine Dahmoune. Puis, le 10 août, Grande-Marlaska s'est rendu à Alger pour faire en public l'éloge de « l'excellente coopération » bilatérale, mais demander en sous-main à son collègue de mettre les bouchées doubles pour endiguer l'émigration.

Remonter vers la France

Le 26 août, c'est le ministre de l'intérieur français Gérald Darmanin qui s'est déplacé à Madrid, inquiet lui aussi, car bon nombre de ces harraga algériens débarqués en Espagne essayent de remonter sur la France. Les Algériens représentent d'ailleurs un gros contingent des immigrés des centres de rétention en France. Si les Marocains sont nombreux en Espagne — près de 800 000 auxquels il faut ajouter plusieurs centaines de milliers ayant acquis la nationalité —, les Algériens ne sont que 70 000, surtout concentrés dans la province d'Alicante.

Les autorités algériennes ont répondu à ces griefs espagnols à travers les médias. Il y a eu, selon l'agence de presse officielle (APS), « manipulation et contrevérités » dans les informations rapportées par les journaux espagnols. « Les dernières traversées étaient surtout composées de Marocains et de subsahariens », précisait-elle. El Moujahid, le principal quotidien appartenant à l'État, reconnait cependant à demi-mot qu'il y a eu relâchement dans la surveillance. « Le commandement des garde-côtes a procédé à l'adaptation du dispositif mis en place à travers la multiplication des patrouilles en mer et la surveillance des jours fériés », écrit-il le 3 août.

Le ministère de la défense algérien communique, quant à lui, de temps en temps à la presse les bilans des interpellations de harraga par la marine nationale : 973 en pleine mer jusqu'à fin juillet. Les journaux se font aussi l'écho des condamnations des passeurs. À la grande surprise de ses fans, un chanteur rap de second ordre, Cheb Djamel Milano, a écopé fin août à Ain El-Turk (Oran) de trois ans de prison pour trafic d'êtres humains vers l'Espagne.

Non seulement L'émigration clandestine algérienne est plus importante, mais son mode opératoire change. Les groupes de jeunes qui se cotisaient pour construire ou rafistoler en catimini un bateau de fortune avec l'aide d'un charpentier se font rares. Certes il y a encore beaucoup de rafiots qui font la traversée, mais, de plus en plus, ce sont des semi-rigides équipés de puissants moteurs de 250 ou 300 chevaux, qui ne sont pas en vente en Algérie, que l'on voit croiser la mer d'Alboran qui sépare les deux pays.

Le rôle des organisations criminelles

Ces embarcations atteignent une vitesse de croisière de 40 nœuds (74 km/heure) qui leur permet de faire le trajet depuis les côtes d'Oran ou de Mostaganem en cinq heures. À bord voyagent au grand maximum douze passagers, qui ont déboursé entre 2 000 et 2 500 euros. Ils se filment souvent pour exprimer leur joie d'entreprendre une nouvelle vie. « Ils chantent "Nrouhou Gaa" (Partons tous) qui fait écho au chant phare du mouvement populaire Hirak "Yatnahaw Gaa" (Qu'ils partent tous) », explique Raouf Farrah, analyste algérien du centre de recherches Global Initiative Against Transnational Organized Crime.

Vu le prix des moteurs, les patrons cherchent souvent, une fois leurs « clients » déposés, à revenir à vide en Algérie, mais la guardia civil fait tout pour les en empêcher. Ces nouvelles méthodes tendent à prouver que les organisations criminelles sont maintenant installées dans le « business » de l'émigration irrégulière à partir de l'Algérie.

Si le sujet est d'actualité en Algérie dans les cafés et les réunions entre jeunes, la classe politique ne débat pas de ce qui pousse la jeunesse à vouloir quitter à tout prix le pays. Parfois un parti d'opposition prend tout de même la parole. L'émigration clandestine « est la résultante d'un nouveau désespoir, né de cette gestion catastrophique des affaires du pays après un an et demi de mobilisations citoyennes pour le changement de système », signalait, en août, un communiqué des jeunesses du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), une formation à dominante kabyle.

S'enfuir à tout prix

« L'accroissement de l'émigration irrégulière s'explique par la ‟mal-vie” [expression utilisée en dialecte algérien], la paupérisation croissante, la gestion chaotique de la pandémie, les restrictions individuelles et collectives et le refus du régime d'engager des réformes qui consacrent les légitimes revendications du Hirak », souligne, de son côté, le chercheur Raouf Farrah. « Des pans entiers de la population ont un profond sentiment d'injustice, de hogra [humiliation], surtout parmi les jeunes », ajoute-t-il. « La harga [émigration clandestine] est alors la seule stratégie d'exit », conclut Farrah.

La police espagnole évoque des raisons plus conjoncturelles pour expliquer cette fièvre des départs d'Algérie à partir de mai 2020 : l'amélioration de la météo ; la levée partielle du confinement provoqué par la pandémie ; le redémarrage des transports en commun et la conviction qu'à cause de la fermeture des frontières, les harraga ne peuvent être expulsés d'Espagne. La loi espagnole permet de les retenir au maximum 60 jours, ce qui ne se fait aujourd'hui même plus pour des raisons sanitaires, puis ils doivent être rapatriés ou mis en liberté. Le pic migratoire de fin juillet est, lui, dû à l'imminence de la fête religieuse de l'Aid El-Adha. Les passeurs devaient savoir que gendarmes et garde-côtes allaient se relaxer.

Le ministère de l'intérieur espagnol craint que le courant migratoire depuis l'Algérie se maintienne à un niveau jamais atteint jusqu'à présent à cause de la crise sociale et économique que traverse le pays. Le ministre algérien des affaires étrangères a, lui aussi, fait le même pronostic, mais pour d'autres raisons. Les turbulences post-pandémie en Afrique, et plus particulièrement au Sahel, vont susciter « une grande vague d'immigration qui nous menace », a-t-il déclaré le 2 septembre à Ankara. Ces subsahariens ne resteront pas en Algérie et tenteront, eux aussi, tout comme les jeunes Algériens, de rejoindre l'Europe.

La société israélienne malade de ses viols

Par Jean Stern

Une adolescente de 16 ans a été violée par une trentaine d'hommes mi-août dans une chambre d'hôtel d'Eilat. Certains ont filmé la scène pour la diffuser sur des réseaux sociaux. Ce viol collectif secoue le pays et entraîne une mobilisation inédite. Au-delà de la colère, des féministes s'interrogent sur l'origine de la violence qui gangrène la société.

L'acte d'accusation, publié par le procureur général d'Israël le 2 septembre, parle d'une « atmosphère de fête ». Pourtant, les faits qui se sont déroulés le 12 août au soir dans la chambre 216 du Red Sea Hôtel, un modeste établissement du centre d'Eilat, la station balnéaire à la pointe de la mer Rouge, évoquent plutôt un moment d'horreur. Le viol en réunion d'une adolescente de 16 ans par une trentaine d'hommes — onze ont pour l'heure été mis en examen, dont huit mineurs — révèle aussi des fractures graves dans une société marquée par le machisme, le « virilisme », explique la docteure P., une psychanalyste de Tel-Aviv1, laissant croire à des hommes que tout est permis. « Ces actes dégoutants » pour l'Association des centres de crise sur le viol révèlent ce que la féministe Illana Weizman qualifie de « masculinité toxique ».

Des vidéos sur les réseaux

Quand l'adolescente et une amie croisent des hommes autour de la piscine du Read Sea Hôtel, elle est enivrée. Selon le rapport du procureur, les images de vidéosurveillance visionnées par la police au cours de l'enquête montrent que la consommation d'alcool par des mineurs est « courante » dans cet hôtel, ce qui a d'ailleurs valu à sa gérante d'être arrêtée.

À un moment, la jeune fille, qui n'est pas cliente de l'hôtel, demande à se rafraîchir. Des hommes la conduisent dans une chambre, et commencent à la violer. « La rumeur s'est répandue dans le couloir selon laquelle il y avait une fille nue qui se faisait baiser, et les mouches ont commencé à se rassembler très rapidement pour profiter de l'occasion », a expliqué au Haaretz une source proche de l'enquête.

Traumatisées, la victime et son amie ont mis deux jours avant de se rendre à la police, pendant que des vidéos du viol commençaient à circuler. L'une des premières missions des enquêteurs, avant que l'affaire ne soit rendue publique, a d'ailleurs été de les faire disparaître. Israël, on le sait, est le meilleur spécialiste mondial de la cyber sécurité, et sa police dispose d'instruments technologiques de pointe. L'un des principaux suspects, un homme de 27 ans, avait déjà été arrêté il y a quelques mois dans un autobus. Ivre, il harcelait des passagères et avait dit à la policière venue l'arrêter : « Comme j'aimerais vous violer ! » L'enquête suggère qu'il a été la seule personne à rester dans la chambre pendant toute la durée du viol de la jeune fille.

Le retour triomphal de coupables présumés

Déjà, l'été dernier, le 17 juillet, une douzaine d'Israéliens, âgés de 15 à 22 ans, avaient été accusés d'avoir violé en groupe une touriste britannique de 19 ans dans la station balnéaire chypriote d'Ayia Napa. Certains avaient d'ailleurs, comme à Eilat, filmé ce viol avec leur téléphone portable. Pourtant, les jeunes hommes ont été blanchis par la justice chypriote, et leur victime lourdement mise en cause, et même condamnée pour faux témoignage. Chypre est un pays où l'industrie du tourisme israélien pèse lourd… et une partie des médias avait alors volé au secours des auteurs présumés du viol. Ainsi la radio de l'armée avait alors cité l'un d'entre eux : « Les filles britanniques courent après tout le monde ici. C'est peut-être sa faute ».

Résultat : à son retour à Tel-Aviv, la bande de jeunes hommes avait reçu un accueil triomphal de leurs amis et de leurs familles à l'aéroport Ben Gourion, avec champagne et confettis, et des slogans édifiants : « La Britannique est une pute » et « Am Yisrael Chai » le peuple d'Israël vit ») — phrase fétiche de l'extrême droite…

La victime britannique avait pour sa part été soutenue par des féministes et des avocats israéliens, écœurés de ces réactions et à contre-courant de l'opinion publique. Mais avec l'affaire d'Eilat, le temps de la complicité et de l'indifférence semble révolu. Une grève de protestation d'une heure a eu lieu dans certaines entreprises le 23 août, ainsi que de nombreuses manifestations à Tel-Aviv et dans plusieurs villes. Israël semble décidé à affronter les violences dont les femmes sont victimes. Les dirigeants politiques ont rivalisé de formules pour condamner ce que le premier ministre Benyamin Nétanyahou a qualifié de crime contre l'humanité. Préférant faire oublier la passivité des autorités politiques jusqu'à présent : son gouvernement avait promis en 2017 de distribuer 250 millions de shekels (NIS) (environ 63 millions d'euros) aux associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Trois ans après, elles n'ont toujours pas touché le moindre sou.

Et que dire de ces grandes compagnies qui s'engagent publicitairement et pour certaines ont soutenu la grève de protestation d'une heure le 23 août ? « La compagnie d'électricité prône zéro tolérance sur le sujet et diffuse des messages de solidarité, explique la docteure P. Mais elle ne fait aucun lien avec l'histoire de ce pays, avec sa violence institutionnelle dont elle profite à bien des égards ». Utile rappel au passage : l'Israël Electric Corporation fournit l'essentiel de l'électricité consommée à Gaza et dans les territoires palestiniens occupés et gagne de l'argent avec l'occupation.

« Etre un homme »

Beaucoup de féministes établissent une « relation entre une masculinité toxique et une société militarisée », dit Magda, une militante d'Haïfa. Cela remet en cause cette forme d'unanimisme dans la condamnation du viol collectif d'Eilat. « Dans une société dominée par des hiérarchies masculines, la violence n'est pas seulement un symptôme omniprésent, mais une caractéristique déterminante, écrivait l'an passé la journaliste Henriette Chacar. Benny Gantz, l'ancien chef militaire israélien qui a défié Nétanyahou — avant de finir par s'allier avec lui – lors des dernières élections nationales, s'est vanté dans une vidéo de campagne sur la manière dont "certaines parties de Gaza ont été renvoyées à l'âge de pierre" sous son commandement. Alors que Netanyahu tentait de former un gouvernement en mai 2019, Gantz l'avait supplié "d'être un homme" ».

Être un homme veut-il dire dominer et mépriser les femmes ? Les chiffres, selon plusieurs sources, sont dramatiques. Chaque jour, 230 femmes sont violées selon la police, soit plus de 84 000 femmes par an, dans un pays d'un peu moins de 9 millions d'habitants, ce qui classerait Israël au 32e rang mondial selon des statistiques de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Une femme sur 5 y est violée au cours de sa vie, et une femme sur trois victimes d'une agression sexuelle. Il y a plus de 20 féminicides par an. Or la moitié des femmes tuées avait porté plainte, ce qui prouve bien que « la parole des victimes était jusqu'à présent de peu de poids face à la police », précise Magda. Les chiffres de 2020 s'annoncent pires. Selon Illana Weizman, il y a déjà eu une quinzaine de féminicides depuis le début de l'année, et pendant le confinement lié à la crise sanitaire de la Covid-19, « les agressions contre les femmes ont été en hausse de 60 % ».

La mobilisation prend de l'ampleur

Avec d'autres femmes, Illana Weizman a lancé il y a quelques mois le mouvement HaStickeriot. S'inspirant des colleuses françaises, leur objectif est de coller sur les murs des villes des affiches sur fond blanc avec des « messages hyper percutants et faciles à se réapproprier », comme « non c'est non », en hébreu, arabe, anglais, français, russe afin de s'adresser à toutes les femmes du pays. « En tant que juive immigrante française, je n'ai pas la même réalité qu'une Arabe israélienne musulmane ou chrétienne, qu'une immigrante d'Éthiopie, ou qu'une immigrante d'ex-URSS », explique-t-elle. HaStickeriot est en pointe dans la mobilisation actuelle, réclame de l'État qu'il débloque enfin des fonds pour lutter contre les violences faites aux femmes et une véritable mise en place de l'éducation sexuelle à l'école : « Il faut arrêter de dire qu'il faut protéger nos filles. Il faut éduquer nos garçons à la question du consentement, et ce, dès le plus jeune âge ».

Pour sa part, la campagne Yoter mi shloshim (Plus de trente) récolte des témoignages de femmes violées, « déjà plus de mille » début septembre, selon l'une des militantes du collectif, Ruty Klein. « Ce choc du viol collectif d'Eilat nous a rappelé que nous étions toutes sur le même bateau », explique-t-elle dans les journaux. Pour Magda, ces mobilisations « sont une bonne chose. Petit à petit, les Israéliennes remettent en cause l'ordre des choses. Il y a une prise de conscience que beaucoup de choses ne vont pas dans ce pays ». Beaucoup remarquent à ce sujet la diligence dont ont fait preuve la police et le procureur général dans l'affaire d'Eilat. « Nous félicitons la police et le procureur général, qui ont compris l'importance publique de l'affaire et ont investi beaucoup de ressources dans l'enquête, commente le Rape Crisis Center Israel. Il est temps que cela soit la norme dans tous les cas d'infraction sexuelle ».

L'armée et la « déshumanisation complète »

Pour la docteure P., au-delà de l'émotion légitime, il convient de s'interroger sur ce que les jeunes apprennent à l'armée, et sur l'importance prise par la technologie en Israël. « Il y a quelque chose dans le système militaire qui est central. Israël est en pointe dans les technologies de surveillance », explique-t-elle. Cela vient notamment de l'Unité 8200, l'unité spécialisée de cyber surveillance de l'armée israélienne, qui est à l'origine de l'éclosion de très nombreuses startups dans ce domaine. « Tout passe par la technologie, cela va très loin cette déshumanisation complète, d'abord des Palestiniens, surveillés électroniquement de très près. Les jeunes ont pris l'habitude d'être derrière un écran et de s'approprier ce qu'il y a de plus privé dans la vie des gens. Ils ont désormais des difficultés avec le lien amoureux, qui ne passe plus par la parole, mais par la technologie, les images, les réseaux. Cela laisse les hommes dans une grande solitude ». Mais les conduit aussi à s'exposer : « Beaucoup de jeunes publient des vidéos sur les réseaux ou ils se mettent en danger pour prouver quelque chose. Celui qui filmera la chose la plus dangereuse ou la plus étrange sera le plus remarqué ».

Certes, le phénomène n'est pas propre à Israël, mais cependant la dimension « militariste » y joue un grand rôle, selon la docteure P. « Eilat, après Chypre, après d'autres viols, semble faire partie d'un rituel sauvage et d'une grande brutalité. Comment s'en étonner quand l'humiliation et la violence à l'égard des Palestiniens sont institutionnels ? À ce propos, la femme politique Tzipi Livni avait dit : "il faut que l'ennemi puisse voir que l'on ne se contrôle pas" ». Donc, la violence à l'égard des Palestiniens, des femmes, des jeunes LGBTI, des migrants, vient pour elle « d'habitudes » prises à l'armée, notamment avec l'apprentissage des techniques de cyber harcèlement.

« On parle de la violence masculine et de l'éducation sexuelle, mais aucun lien n'est fait avec notre situation politique, conclut la psychanalyste. Dans ce pays, c'est l'un ou l'autre, c'est toi ou moi, le fort contre le faible. Cela commence avec les Palestiniens, les Éthiopiens, les Africains, les Mizrahim et à la fin on arrive aux femmes et aux enfants. Le toxique est d'abord collectif ».

« La logique ici, pense aussi Magda, c'est d'abord de dominer ». La loi du plus fort ? « Oui, c'est cela, la loi du plus fort. À vomir »…


1Qui souhaite garder l'anonymat, précisant s'exprimer « au nom d'un collectif de praticiens qui réfléchissent depuis longtemps sur la violence faite aux femmes en Israël ».

La société israélienne malade de ses viols

Par Jean Stern

Une adolescente de 16 ans a été violée par une trentaine d'hommes mi-août dans une chambre d'hôtel d'Eilat. Certains ont filmé la scène pour la diffuser sur des réseaux sociaux. Ce viol collectif secoue le pays et entraîne une mobilisation inédite. Au-delà de la colère, des féministes s'interrogent sur l'origine de la violence qui gangrène la société.

L'acte d'accusation, publié par le procureur général d'Israël le 2 septembre, parle d'une « atmosphère de fête ». Pourtant, les faits qui se sont déroulés le 12 août au soir dans la chambre 216 du Red Sea Hôtel, un modeste établissement du centre d'Eilat, la station balnéaire à la pointe de la mer Rouge, évoquent plutôt un moment d'horreur. Le viol en réunion d'une adolescente de 16 ans par une trentaine d'hommes — onze ont pour l'heure été mis en examen, dont huit mineurs — révèle aussi des fractures graves dans une société marquée par le machisme, le « virilisme », explique la docteure P., une psychanalyste de Tel-Aviv1, laissant croire à des hommes que tout est permis. « Ces actes dégoutants » pour l'Association des centres de crise sur le viol révèlent ce que la féministe Illana Weizman qualifie de « masculinité toxique ».

Des vidéos sur les réseaux

Quand l'adolescente et une amie croisent des hommes autour de la piscine du Read Sea Hôtel, elle est enivrée. Selon le rapport du procureur, les images de vidéosurveillance visionnées par la police au cours de l'enquête montrent que la consommation d'alcool par des mineurs est « courante » dans cet hôtel, ce qui a d'ailleurs valu à sa gérante d'être arrêtée.

À un moment, la jeune fille, qui n'est pas cliente de l'hôtel, demande à se rafraîchir. Des hommes la conduisent dans une chambre, et commencent à la violer. « La rumeur s'est répandue dans le couloir selon laquelle il y avait une fille nue qui se faisait baiser, et les mouches ont commencé à se rassembler très rapidement pour profiter de l'occasion », a expliqué au Haaretz une source proche de l'enquête.

Traumatisées, la victime et son amie ont mis deux jours avant de se rendre à la police, pendant que des vidéos du viol commençaient à circuler. L'une des premières missions des enquêteurs, avant que l'affaire ne soit rendue publique, a d'ailleurs été de les faire disparaître. Israël, on le sait, est le meilleur spécialiste mondial de la cyber sécurité, et sa police dispose d'instruments technologiques de pointe. L'un des principaux suspects, un homme de 27 ans, avait déjà été arrêté il y a quelques mois dans un autobus. Ivre, il harcelait des passagères et avait dit à la policière venue l'arrêter : « Comme j'aimerais vous violer ! » L'enquête suggère qu'il a été la seule personne à rester dans la chambre pendant toute la durée du viol de la jeune fille.

Le retour triomphal de coupables présumés

Déjà, l'été dernier, le 17 juillet, une douzaine d'Israéliens, âgés de 15 à 22 ans, avaient été accusés d'avoir violé en groupe une touriste britannique de 19 ans dans la station balnéaire chypriote d'Ayia Napa. Certains avaient d'ailleurs, comme à Eilat, filmé ce viol avec leur téléphone portable. Pourtant, les jeunes hommes ont été blanchis par la justice chypriote, et leur victime lourdement mise en cause, et même condamnée pour faux témoignage. Chypre est un pays où l'industrie du tourisme israélien pèse lourd… et une partie des médias avait alors volé au secours des auteurs présumés du viol. Ainsi la radio de l'armée avait alors cité l'un d'entre eux : « Les filles britanniques courent après tout le monde ici. C'est peut-être sa faute ».

Résultat : à son retour à Tel-Aviv, la bande de jeunes hommes avait reçu un accueil triomphal de leurs amis et de leurs familles à l'aéroport Ben Gourion, avec champagne et confettis, et des slogans édifiants : « La Britannique est une pute » et « Am Yisrael Chai » le peuple d'Israël vit ») — phrase fétiche de l'extrême droite…

La victime britannique avait pour sa part été soutenue par des féministes et des avocats israéliens, écœurés de ces réactions et à contre-courant de l'opinion publique. Mais avec l'affaire d'Eilat, le temps de la complicité et de l'indifférence semble révolu. Une grève de protestation d'une heure a eu lieu dans certaines entreprises le 23 août, ainsi que de nombreuses manifestations à Tel-Aviv et dans plusieurs villes. Israël semble décidé à affronter les violences dont les femmes sont victimes. Les dirigeants politiques ont rivalisé de formules pour condamner ce que le premier ministre Benyamin Nétanyahou a qualifié de crime contre l'humanité. Préférant faire oublier la passivité des autorités politiques jusqu'à présent : son gouvernement avait promis en 2017 de distribuer 250 millions de shekels (NIS) (environ 63 millions d'euros) aux associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Trois ans après, elles n'ont toujours pas touché le moindre sou.

Et que dire de ces grandes compagnies qui s'engagent publicitairement et pour certaines ont soutenu la grève de protestation d'une heure le 23 août ? « La compagnie d'électricité prône zéro tolérance sur le sujet et diffuse des messages de solidarité, explique la docteure P. Mais elle ne fait aucun lien avec l'histoire de ce pays, avec sa violence institutionnelle dont elle profite à bien des égards ». Utile rappel au passage : l'Israël Electric Corporation fournit l'essentiel de l'électricité consommée à Gaza et dans les territoires palestiniens occupés et gagne de l'argent avec l'occupation.

« Etre un homme »

Beaucoup de féministes établissent une « relation entre une masculinité toxique et une société militarisée », dit Magda, une militante d'Haïfa. Cela remet en cause cette forme d'unanimisme dans la condamnation du viol collectif d'Eilat. « Dans une société dominée par des hiérarchies masculines, la violence n'est pas seulement un symptôme omniprésent, mais une caractéristique déterminante, écrivait l'an passé la journaliste Henriette Chacar. Benny Gantz, l'ancien chef militaire israélien qui a défié Nétanyahou — avant de finir par s'allier avec lui – lors des dernières élections nationales, s'est vanté dans une vidéo de campagne sur la manière dont "certaines parties de Gaza ont été renvoyées à l'âge de pierre" sous son commandement. Alors que Netanyahu tentait de former un gouvernement en mai 2019, Gantz l'avait supplié "d'être un homme" ».

Être un homme veut-il dire dominer et mépriser les femmes ? Les chiffres, selon plusieurs sources, sont dramatiques. Chaque jour, 230 femmes sont violées selon la police, soit plus de 84 000 femmes par an, dans un pays d'un peu moins de 9 millions d'habitants, ce qui classerait Israël au 32e rang mondial selon des statistiques de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Une femme sur 5 y est violée au cours de sa vie, et une femme sur trois victimes d'une agression sexuelle. Il y a plus de 20 féminicides par an. Or la moitié des femmes tuées avait porté plainte, ce qui prouve bien que « la parole des victimes était jusqu'à présent de peu de poids face à la police », précise Magda. Les chiffres de 2020 s'annoncent pires. Selon Illana Weizman, il y a déjà eu une quinzaine de féminicides depuis le début de l'année, et pendant le confinement lié à la crise sanitaire de la Covid-19, « les agressions contre les femmes ont été en hausse de 60 % ».

La mobilisation prend de l'ampleur

Avec d'autres femmes, Illana Weizman a lancé il y a quelques mois le mouvement HaStickeriot. S'inspirant des colleuses françaises, leur objectif est de coller sur les murs des villes des affiches sur fond blanc avec des « messages hyper percutants et faciles à se réapproprier », comme « non c'est non », en hébreu, arabe, anglais, français, russe afin de s'adresser à toutes les femmes du pays. « En tant que juive immigrante française, je n'ai pas la même réalité qu'une Arabe israélienne musulmane ou chrétienne, qu'une immigrante d'Éthiopie, ou qu'une immigrante d'ex-URSS », explique-t-elle. HaStickeriot est en pointe dans la mobilisation actuelle, réclame de l'État qu'il débloque enfin des fonds pour lutter contre les violences faites aux femmes et une véritable mise en place de l'éducation sexuelle à l'école : « Il faut arrêter de dire qu'il faut protéger nos filles. Il faut éduquer nos garçons à la question du consentement, et ce, dès le plus jeune âge ».

Pour sa part, la campagne Yoter mi shloshim (Plus de trente) récolte des témoignages de femmes violées, « déjà plus de mille » début septembre, selon l'une des militantes du collectif, Ruty Klein. « Ce choc du viol collectif d'Eilat nous a rappelé que nous étions toutes sur le même bateau », explique-t-elle dans les journaux. Pour Magda, ces mobilisations « sont une bonne chose. Petit à petit, les Israéliennes remettent en cause l'ordre des choses. Il y a une prise de conscience que beaucoup de choses ne vont pas dans ce pays ». Beaucoup remarquent à ce sujet la diligence dont ont fait preuve la police et le procureur général dans l'affaire d'Eilat. « Nous félicitons la police et le procureur général, qui ont compris l'importance publique de l'affaire et ont investi beaucoup de ressources dans l'enquête, commente le Rape Crisis Center Israel. Il est temps que cela soit la norme dans tous les cas d'infraction sexuelle ».

L'armée et la « déshumanisation complète »

Pour la docteure P., au-delà de l'émotion légitime, il convient de s'interroger sur ce que les jeunes apprennent à l'armée, et sur l'importance prise par la technologie en Israël. « Il y a quelque chose dans le système militaire qui est central. Israël est en pointe dans les technologies de surveillance », explique-t-elle. Cela vient notamment de l'Unité 8200, l'unité spécialisée de cyber surveillance de l'armée israélienne, qui est à l'origine de l'éclosion de très nombreuses startups dans ce domaine. « Tout passe par la technologie, cela va très loin cette déshumanisation complète, d'abord des Palestiniens, surveillés électroniquement de très près. Les jeunes ont pris l'habitude d'être derrière un écran et de s'approprier ce qu'il y a de plus privé dans la vie des gens. Ils ont désormais des difficultés avec le lien amoureux, qui ne passe plus par la parole, mais par la technologie, les images, les réseaux. Cela laisse les hommes dans une grande solitude ». Mais les conduit aussi à s'exposer : « Beaucoup de jeunes publient des vidéos sur les réseaux ou ils se mettent en danger pour prouver quelque chose. Celui qui filmera la chose la plus dangereuse ou la plus étrange sera le plus remarqué ».

Certes, le phénomène n'est pas propre à Israël, mais cependant la dimension « militariste » y joue un grand rôle, selon la docteure P. « Eilat, après Chypre, après d'autres viols, semble faire partie d'un rituel sauvage et d'une grande brutalité. Comment s'en étonner quand l'humiliation et la violence à l'égard des Palestiniens sont institutionnels ? À ce propos, la femme politique Tzipi Livni avait dit : "il faut que l'ennemi puisse voir que l'on ne se contrôle pas" ». Donc, la violence à l'égard des Palestiniens, des femmes, des jeunes LGBTI, des migrants, vient pour elle « d'habitudes » prises à l'armée, notamment avec l'apprentissage des techniques de cyber harcèlement.

« On parle de la violence masculine et de l'éducation sexuelle, mais aucun lien n'est fait avec notre situation politique, conclut la psychanalyste. Dans ce pays, c'est l'un ou l'autre, c'est toi ou moi, le fort contre le faible. Cela commence avec les Palestiniens, les Éthiopiens, les Africains, les Mizrahim et à la fin on arrive aux femmes et aux enfants. Le toxique est d'abord collectif ».

« La logique ici, pense aussi Magda, c'est d'abord de dominer ». La loi du plus fort ? « Oui, c'est cela, la loi du plus fort. À vomir »…


1Qui souhaite garder l'anonymat, précisant s'exprimer « au nom d'un collectif de praticiens qui réfléchissent depuis longtemps sur la violence faite aux femmes en Israël ».

Comment nous pouvons reconstruire Beyrouth !

Par Jad Tabet

Six semaines après l'explosion du 4 août dans le port de Beyrouth, il est maintenant possible d'établir un bilan provisoire des dégâts qui ont affecté des quartiers entiers de la capitale libanaise et qui se sont étendus jusqu'à atteindre les banlieues de Bourj Hammoud, Zalka et Jdaideh au nord ainsi que celles de Sin El-Fil, Furn El-Chebbak et Chiah à l'est.

Le bilan de ce qui apparaît déjà comme l'une des pires catastrophes qu'ait connues le Liban depuis la fin de la guerre civile en 1991 et de la guerre de 2006 avec Israël fait état de 182 morts, d'une vingtaine de personnes toujours portées disparues et de plus de 6 500 blessés. Quatre hôpitaux, une vingtaine de cliniques ainsi que plus de trente écoles publiques et privées ont été sévèrement endommagés. Situé en plein centre-ville, le port de Beyrouth constituait avec ses quatre bassins la principale porte d'entrée maritime du Liban. Bien que l'activité ait pu y reprendre, le principal terminal de conteneurs ayant été relativement épargné, les silos à grains d'une capacité de 120 000 tonnes qui servaient de stockage pour les réserves stratégiques du pays ont reçu de plein fouet le souffle de l'explosion et ont été entièrement dévastés.

À l'exclusion de la zone du port, le bilan provisoire fait état à ce jour de 32 bâtiments totalement détruits et d'environ 300 autres présentant des dégâts majeurs, avec risques d'effondrement total ou partiel. La plupart de ces bâtiments datent de la deuxième moitié du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle et sont répertoriés comme faisant partie du patrimoine architectural de Beyrouth. Construits en pierre de grès dunaire (dite « ramleh ») et couverts de charpentes en bois et de toits en tuile, ces bâtiments ont été fortement affectés alors que les structures en béton armé ont en général bien supporté l'onde de choc de l'explosion. Mais dans la majorité des cas, ce sont les façades, les menuiseries extérieures, les fenêtres et les baies vitrées qui ont le plus souffert, avec plus de 50 000 logements endommagés à des degrés divers.

Source : Syndicat des architectes de Beyrouth

Une succession de ruelles et d'escaliers

La zone urbaine la plus touchée couvre une surface de près de 3 km2 et comprend les quartiers populaires et la zone industrielle de la Quarantaine et de Medawar, le quartier arménien de Badaoui situé en limite du fleuve de Beyrouth, les quartiers de Mar Mikhaël, Gemmayzeh, Gitaoui et Rmeil situés en contrebas de la colline d'Achrafieh ainsi que le quartier de Saifi situé en limite du centre-ville.

L'histoire de ces quartiers est liée à la croissance de Beyrouth à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle et dans les premières décennies du XXe siècle. Les notables de la ville qui s'étaient enrichis grâce à leurs liens avec le pouvoir ottoman et les consuls européens édifient de somptueux palais sur les collines qui dominent le port. Sur le flanc de ces collines, une succession de ruelles et d'escaliers dévalent les coteaux pour rejoindre l'ancienne voie romaine située en contrebas qui conduit vers les bourgades et les villes du nord : Byblos, Batroun et Tripoli. Le long de cette voie se développe le quartier de Gemmayzeh avec ses maisons de deux ou trois étages construites à l'alignement de la rue et couvertes de toits en tuile rouge importée de Marseille, ses façades symétriques flanquées du motif des trois arcades centrales, ses boutiques à rez-de-chaussée et ses jardins en fond de parcelles. Dès la fin de la première guerre mondiale et dans les premières années du mandat français, l'arrivée des réfugiés arméniens fuyant les massacres d'Anatolie permet le développement du quartier de Mar Mikhaël situé dans le prolongement de Gemmayzeh le long de la rue d'Arménie ainsi que le quartier de Badaoui en limite est de la ville qui accueillent des populations à revenus modestes ainsi que nombre d'activités artisanales.

Malgré le départ d'une partie de la population arménienne durant les années de la guerre civile, ces quartiers connaissent une stabilité relative jusqu'à la fin des années 1990, lorsque la fièvre immobilière qui commence à s'étendre autour du centre-ville reconstruit aboutit à modifier le paysage urbain, avec la construction de tours en bordure de la gare routière et de l'autoroute qui longe le port ainsi que sur les hauteurs du quartier Sursock. Dans le même temps, un processus de gentrification progressive va transformer le caractère de certaines rues, tout d'abord dans le secteur de Gemmayzeh puis dans celui de Mar Mikhaël. De nouveaux cafés, restaurants et bars branchés accueillent une jeunesse cosmopolite, les rez-de-chaussée sont aménagés en salles d'exposition, galeries d'art et studios d'artistes et de nombreuses activités culturelles et créatrices viennent transformer l'image du quartier. Pourtant, une part importante de mixité sociale reste présente, grâce à la loi qui encadre les loyers anciens et permet aux habitants aux revenus modestes de conserver leurs logements.

Des promoteurs immobiliers à l'affût

C'est justement cette mixité sociale et ce dynamisme culturel bouillonnant qui risquent d'être mis en danger par les retombées de l'explosion du 4 août qui a dévasté le quartier. Le spectre d'une répétition du modèle de Solidere (la société foncière privée qui a entrepris de reconstruire le centre-ville après la fin de la guerre) est sur toutes les lèvres, avec ce que ce modèle peut entraîner quant à l'éviction des habitants, la destruction du tissu urbain et social, et l'appropriation du quartier par les grands groupes financiers et bancaires.

Mais le contexte économique et politique actuel est radicalement différent de celui qui prévalait au début des années 1990, lorsque les capitaux du Golfe et d'ailleurs avaient afflué, attirés par la perspective d'un accord de paix qui mettrait fin au conflit israélo-arabe et redonnerait à Beyrouth le rôle qu'elle jouait dans les années 1960 comme principal centre financier et d'affaires du Proche-Orient. Avec la crise économique sans précédent que connait le Liban, l'hypertrophie de la dette publique et l'effondrement du système financier et bancaire, toute éventualité de voir se répéter ce modèle semble exclue.

En revanche, si des dispositions législatives ne sont pas rapidement adoptées, l'explosion du 4 août et l'étendue des destructions qu'elle a occasionnées pourraient avoir des conséquences dommageables à moyen terme en donnant l'occasion à certains promoteurs immobiliers de profiter des opportunités offertes par la loi sur la construction pour acquérir des propriétés dans les zones les plus touchées, en expulser les habitants, démolir les constructions anciennes et lancer des opérations de promotion de luxe qui transformeraient de manière radicale le caractère de ces quartiers.

Accusés d'être à l'origine de la catastrophe du fait de leur incompétence, de leur incurie et de la corruption qui gangrène l'ensemble des administrations de l'État, les pouvoirs publics semblent incapables de répondre à l'ampleur du drame sauf en décrétant l'état d'urgence qui transfère les pouvoirs de maintien de l'ordre à l'armée. Bien que le Liban ait signé en 2015 avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) un accord en vue de définir une stratégie nationale pour la gestion des risques et des catastrophes, l'unité spécialisée qui devait mettre en place cette stratégie n'a jamais réellement fonctionné.

Sur le terrain, c'est donc la mobilisation des associations et des ONG qui a permis de répondre aux besoins les plus pressants des populations et de lancer des opérations de réhabilitation de certains îlots avec l'aide de volontaires. Mais, quel que soit le degré de résilience dont peut faire preuve le peuple libanais, cette mobilisation ne pourra évidemment pas suffire à elle seule pour répondre à l'ampleur des besoins et assurer la réparation de l'ensemble des dégâts.

Le retour des personnes déplacées

L'échelle des priorités se décline selon trois axes.

Tout d'abord, la réhabilitation des hôpitaux et la rénovation des écoles affectées par l'explosion avant la rentrée scolaire. Alors que l'estimation de ces deux postes n'est pas encore achevée, le Qatar a annoncé qu'il prendrait à sa charge l'ensemble des coûts qui y sont attachés.

Le deuxième axe prioritaire concerne le soutènement d'urgence de la centaine de bâtiments à caractère patrimonial menacés d'effondrement après l'explosion. De nombreux donateurs internationaux ont annoncé leur intention de participer au financement de ce poste et l'Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit (Aliph) a déjà débloqué une première enveloppe de 5 millions de dollars (4,21 millions d'euros) affectée à la stabilisation et la réhabilitation du patrimoine endommagé. Les premiers travaux de confortement ont d'ailleurs démarré et un comité de coordination regroupant les différentes instances locales concernées (Beirut Heritage Initiative) a été mis en place pour assurer la conservation et la réhabilitation des 570 bâtiments à caractère patrimonial recensés dans la région sinistrée dont le coût est estimé par le ministère libanais de la culture à 300 millions de dollars (252,51 millions d'euros).

Mais la tâche principale reste celle d'assurer au plus tôt le retour des personnes déplacées. Si les premières estimations concernant les personnes sans-abri se sont révélées être quelque peu exagérées, il y a quand même 10 000 à 15 000 logements qui sont aujourd'hui inhabitables. Et bien que le Liban soit un pays méditerranéen où les systèmes de solidarité familiale fonctionnent très bien et où beaucoup d'habitants de la ville ont conservé des attaches dans leur village d'origine, l'arrivée de l'hiver risque de rendre les choses plus difficiles si aucune solution n'est trouvée d'ici là pour assurer le retour des habitants dans leurs logements. Mais les sources de financement pour ce poste restent pour l'instant aléatoires, d'autant que le paiement des matières premières importées (en priorité l'aluminium, le verre et le bois) doit être assuré en dollars « frais », c'est-à-dire à travers des fonds transférés depuis l'étranger.

Reste à plus long terme la question de la réhabilitation du port de Beyrouth pour laquelle de nombreux opérateurs internationaux ont déjà manifesté leur intérêt. Au-delà d'une simple opération financière montée en Build, Operate and Transfer (BOT)1 ou en Partenariat public-privé (PPP) vers laquelle on semble s'orienter, il s'agit avant tout de définir une vision du rôle que doit jouer ce port dans le contexte régional et de repenser sa relation à la ville, à l'exemple de la reconversion de nombreux ports, comme à Marseille ou à Gênes.

Dans la situation actuelle où se trouve le Liban, il paraît clair pour tout le monde que le financement de la reconstruction ne pourra se faire que grâce à une assistance internationale directe. Dans un rapport publié le 31 août, la Banque mondiale estime que l'explosion a causé entre 3,8 et 4,6 milliards de dollars (entre 3,2 et 3,8 milliards d'euros) de dommages au stock physique, tandis que les pertes, y compris la baisse de la production des secteurs économiques, sont comprises entre 2,9 et 3,5 milliards de dollars (2,44 et 2,95 milliards d'euros). Les secteurs les plus gravement touchés sont le logement, les transports et les biens culturels matériels et immatériels (y compris les sites religieux et archéologiques, les monuments nationaux, les théâtres, les archives, les bibliothèques et les monuments). Mais les donateurs, qu'ils soient publics ou privés, seront-ils disposés à intervenir sans que soient mises en place des réformes structurelles permettant de garantir une parfaite transparence dans l'utilisation des fonds qui seront versés ?


1NDLR. Généralement pour des projets d'infrastructure à grande échelle, montage de projet dans lequel une entité privée reçoit une concession du secteur public (ou du secteur privé en de rares occasions) pour financer, concevoir, construire, posséder et exploiter une installation. Cela permet au promoteur du projet de récupérer ses dépenses d'investissement, d'exploitation et de maintenance.

La résistance déterminée de la société turque

Par Olivier Piot

En intensifiant la guerre contre le Kurdistan de Turquie et la répression contre les élus du parti prokurde HDP, le président Recep Tayyip Erdoğan a choisi, dès 2015, de polariser la société turque. D'ici aux échéances de 2023, il mise en outre sur son rêve néo-ottoman pour asseoir une légitimité électorale fragilisée. Mais les dérives autocratiques de son régime pourraient se briser sur la vitalité d'une société civile attachée au respect de la démocratie par les urnes.

Sans surprise, le printemps et l'été 2020 ont vu s'accentuer les dérives autoritaires et liberticides du régime de Recep Tayyip Erdoğan. Dernier exemple en date, la mort d'Ebru Timtik, une avocate de 42 ans condamnée en 2019 à la prison pour appartenance à une « organisation terroriste », et décédée le 27 août 2020 après 238 jours d'une grève de la faim motivée par le seul souhait d'obtenir un procès équitable… Cette nouvelle illustration des atteintes aux droits humains en Turquie (dénoncées par l'organisation Human Right Watch) s'inscrit dans une longue série d'attaques musclées et de purges orchestrées depuis 2015 par le président et dirigées contre le mouvement kurde, mais aussi contre l'ensemble des institutions et acteurs (médias, juristes, artistes, fonctionnaires, enseignants, médecins, militaires, etc.) de la démocratie turque1.

Symboliquement, l'été 2020 a vu la célébration des cent ans de la signature du traité de Sèvres. Avec deux points d'orgue : la promesse, alors non tenue, de céder une autonomie (voire un État) aux Kurdes du Proche-Orient et le « grand partage » de l'empire ottoman dépecé par les Alliés. Or, cent ans plus tard, c'est précisément sur ces deux fronts que sont les Kurdes et la « grandeur » perdue de la Turquie que le président tricote depuis cinq ans des stratégies de consolidation de son pouvoir. Quel rôle a joué jusqu'ici le dossier kurde dans la prospérité politique du reis d'Ankara ? Quels sont les ressorts de la dérive autocratique d'un régime qui dévitalise peu à peu la démocratie turque ? Enfin, jusqu'où Erdoğan peut-il aller dans cette montée en puissance de l'arbitraire et de l'autocratie ?

Le changement de cap de 2015

Après avoir incontestablement été le seul responsable politique turc à choisir (dès 2005) d'aller résolument vers une solution à la question kurde, Erdoğan a délibérément tourné le dos à cette perspective en 2015. Dans sa lutte contre dérin deviet (l'État profond) — poursuivie jusqu'après le coup d'État de 2016 —, le dossier kurde lui est longtemps apparu comme une façon de contrer les élites et les partis kémalistes en asseyant son pourvoir sur une politique de main tendue aux dirigeants et électeurs kurdes (20 % de la population). Depuis, cette stratégie d'« ouverture » s'est transformée en son exact contraire : une répression inflexible dans les terres du Kurdistan de Turquie, et à l'encontre de l'ensemble des combattants, cadres et élus du mouvement kurde.

« Certes, en 2015, le chaos dans la Syrie voisine et les avancées politiques kurdes au Rojava ont clairement motivé cette volte-face d'Erdoğan, précise Jean-François Pérouse, géographe, maître de conférences à l'université Toulouse-II et délégué auprès de l'université Galatasaray2. Toutefois, l'érosion électorale qui affectait déjà son parti l'AKP [Parti de la justice et du développement] a très largement motivé ce changement de cap ». Aux élections législatives de juin 2015, Erdoğan perd pour la première fois sa majorité absolue au parlement d'Ankara. Un choc pour un parti habitué jusqu'ici à de larges victoires dans les urnes.

« À partir de cette date, l'attrition régulière de sa base électorale pousse Erdoğan à chercher une riposte pour garantir sa survie dans les urnes, souligne Jean Marcou3, directeur des affaires internationales à Science-Po Grenoble. Il réalise alors que sa stratégie de main tendue aux Kurdes devient suicidaire, car elle lui aliène les partis et électeurs nationalistes turcs, nombreux. À l'inverse, sa nouvelle intransigeance sur la question kurde va lui permettre de construire de nouvelles majorités — qu'il n'a plus avec le seul AKP — et continuer de l'emporter dans l'équilibre des forces politiques du pays. »

La volonté d'une partie des cadres du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), encouragés dès 2014 par les avancées du processus de paix, d'importer dans les villes kurdes de Turquie le modèle de guérilla urbaine victorieux à Kobané (Syrie), lui fournit le prétexte de ce retournement. D'emblée, cette nouvelle stratégie de guerre ouverte au mouvement kurde a donc un objectif : lui garantir de rester à flot lors des différents scrutins qui l'attendent (élections ou référendum). Elle s'est par la suite dotée d'un moteur : l'alliance avec l'extrême droite et des franges ultranationalistes des partis kémalistes. Enfin, elle va se nourrir de la diffusion d'une culture de l'autoritarisme politique pour assurer au nouveau président turc (élu en 2014) l'exercice durable des pleins pouvoirs.

« Guerre civile » et autoritarisme

État d'urgence, intensification de l'occupation militaire, arrestations, mesures d'exception, révocations d'élus… La répression est inflexible dans le Kurdistan de Turquie avec un retour aux années de plomb des décennies 1980 et 1990. Au prétexte d'éradiquer le « terrorisme » kurde en Turquie — mais aussi en Syrie, avec trois offensives militaires (2016, 2018 et 2019) et une plus récente dans le nord de l'Irak (2020) —, le maître d'Ankara déclare la guerre au PKK, et aux cadres et élus du Parti démocratique des peuples (HDP) prokurde devenu, en 2015, la troisième force politique du pays. « En plus de la guerre aux militants du PKK, Erdoğan a criminalisé les élus kurdes du HDP », commente Jean-François Pérouse.

Les cadres de ce parti légal ont en effet payé le prix de leurs scores électoraux historiques enregistrés lors des dernières élections : présidentielle (2014 et 2018), avec environ 9 % à chaque fois pour le candidat HDP ; législatives en 2015 (52 députés élus) et en 2018 (80, puis 67 députés) ; municipales en 2014 (102 mairies conquises) et en 2019 (65 élus). Certains députés HDP ont depuis été démis de leur mandat et d'autres emprisonnés (7 au total). Quant aux élus locaux, sur les 65 maires kurdes élus en 2019, plus des deux tiers (45) ont d'ores et déjà été « révoqués » et remplacés par des administrateurs (kayyum) diligentés par les préfectures, sans possibilité de nommer des maires intérimaires. À ce jour, plus d'une vingtaine de ces élus croupissent dans des geôles turques pour « terrorisme ».

La tentative de coup d'État de 2016 est bien sûr venue accélérer et donner une nouvelle justification à cette montée en puissance de l'autoritarisme : changement de la Constitution (par référendum en 2017) pour officialiser un régime présidentiel renforcé de fait depuis 2014 ; création du « système d'alliances » électorales consacré par les liens entre l'AKP et le Parti de l'action nationaliste (MHP) d'extrême droite au sein de la « Coalition du peuple » (2018) ; pression et menaces publiques contre les dirigeants kémalistes du Parti républicain du peuple (CHP), seconde force politique du pays ; enfin, verrouillage d'une « verticale » du pouvoir dans la plupart des domaines de la société turque. « En quelques années, Erdoğan a progressivement dévitalisé la démocratie turque en faisant du Parlement une simple assemblée de figuration et en s'octroyant tous les pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire », rappelle Ahmet Insel, économiste et politologue turc, professeur émérite de l'université de Galatasaray4. En quelques années, la Turquie a tout simplement perdu son système parlementaire au profit d'un hyperprésident épaulé par quelques ministres dévoués.

« Patrie bleue » et « grandeur » perdue

Plus récemment, dès la fin 2017, ce premier axe antikurde de la stratégie d'Erdoğan s'est enrichi d'un second ressort politique : La « grandeur » perdue de la Turquie. Qu'il s'agisse de la thèse souverainiste de la « Patrie bleue » justifiant les velléités turques en Méditerranée ou, plus largement, du rayonnement perdu de l'ancien empire ottoman, Erdoğan a choisi le credo idéologique d'une restauration de la place de son pays dans le nouvel ordre du monde. Grèce, Chypre, Libye, Irak, Syrie, Soudan, Somalie… sur tous ces théâtres de tensions et de conflits, le président turc a décidé de positionner la Turquie en nouvelle puissance régionale. Sans oublier ses postures musclées face à l'Union européenne (UE) ou à l'OTAN. « En faisant cela, Erdoğan sait qu'il s'assure le soutien interne de bon nombre de partis politiques et d'électeurs chez qui le nationalisme et la volonté de revanche sur l'histoire vibrent fortement », confirme Jean Marcou.

Une évolution à la Poutine, lequel a également misé depuis 2010 sur la nostalgie de la « Grande Russie » pour asseoir durablement son pouvoir. Pour Erdoğan, cette orientation fondée sur la fierté nationale et le désir de revanche (traité de Sèvres) est un outil efficace de fragmentation de l'opposition politique et un moyen de taire les critiques internes qui montent : sur la crise économique, le poids des 3,8 millions de réfugiés syriens installés en Turquie ou encore la gestion très contestée de la pandémie de la Covid-19. Mais cette ligne volontariste et aventureuse ne lui laisse aucun droit à l'erreur. Car si cet axe belliqueux lui permet dans l'immédiat de renforcer ses liens avec de hauts responsables de l'armée turque (longtemps combattue) et de gouverner dans un climat de guerre civile par des mesures d'exception, des dents commencent à grincer et des critiques se font jour, aussi bien en Europe qu'en Iran ou en Russie.

Autocratie et culture démocratique

Fort de ces deux leviers (« guerre » contre les Kurdes et rêve néo-ottoman), jusqu'où Erdoğan souhaite-t-il — ou peut-il — aller dans l'étayage de son autoritarisme ? A-t-il notamment la latitude d'instaurer une véritable et franche dictature, comme c'est le cas en Égypte par exemple, avec des mascarades d'élections et l'interdiction pure et simple des partis d'opposition ? « C'est là une clé essentielle de la vie politique en Turquie et c'est aussi la limite des comparaisons entre Erdoğan et des régimes forts comme celui de Sissi au Caire ou de Poutine à Moscou, constate Ahmet Insel. Les citoyens turcs sont profondément attachés au respect des règles électorales. Erdoğan est lui-même issu de cette ferveur démocratique qui lui a permis de s'installer au pouvoir et d'y rester. Il peut malmener les libertés en Turquie et empiéter sur les équilibres et organes de pouvoir, mais il est condamné à passer régulièrement par le verdict des urnes. Et il le sait… »

C'est bien, en effet, une singularité de l'histoire sociale et politique turque que d'avoir mis en place, après la fin de la seconde guerre mondiale, et non sans soubresauts ni coups d'État militaires, un système politique démocratique proche des modèles occidentaux. Pluralisme politique, élections libres et transparentes, liberté d'expression, médias indépendants, partage et séparation des pouvoirs, etc. « J'ai enseigné en Égypte et en Turquie et les deux cultures politiques de mes étudiants se sont révélées très différentes, témoigne le professeur Jean Marcou. En Turquie, j'ai toujours été frappé par la profondeur de leur connaissance et de leur maîtrise des règles et des principes de la démocratie politique. Regardez les taux de participation des électeurs turcs ! Il est considérable. En outre, chaque citoyen est automatiquement inscrit dès l'âge de voter, sans droit de procuration ou de vote par correspondance. Alors qu'en Égypte, par manque d'expérience et de pratique de ces mécanismes, les notions mêmes de démocratie, d'élections libres et de pluralisme politique restent des abstractions. »

La sanction par les urnes

Le scénario des dernières élections municipales de 2019 illustre bien cette spécificité de la culture politique turque. Lors des dernières élections municipales de juin, le candidat CHP de l'opposition à l'AKP l'avait emporté à Istanbul (bastion traditionnel d'Erdoğan) dans un mouchoir de poche, le président turc a fait pression sur le Conseil électoral supérieur (CES) pour annuler le vote. Lors du nouveau scrutin, la note fut salée : l'AKP perdait à nouveau, mais cette fois avec près de 10 points d'écart… « Dans son propre camp, Erdoğan a vu des électeurs s'insurger contre la manipulation du premier scrutin et ils ont décidé de le sanctionner », affirme Ahmet Insel. Des villes majeures comme Ankara et Istanbul ont donc été perdues par l'AKP, scénario inenvisageable en Russie « pays où la culture du pluralisme est inexistante et où l'on voit mal les candidats de Poutine perdre Moscou ou Novossibirsk… », ironise le politologue.

Plus largement, la société civile reste travaillée par de nombreuses forces qui revendiquent d'être des contre-pouvoirs. « Regardez la protestation du parc Gezy en 2013, personne ne s'y attendait ! Idem pour les mouvements des femmes ou la lutte du parti kurde HDP : ce sont des garanties de courage et de mobilisation. Tant que cette moitié de la population n'est pas "digérée" par Erdoğan, et même s'il est prêt à tout mettre en œuvre pour rester au pouvoir, il n'aura guère la possibilité d'aller beaucoup plus loin », explique Fehim Taştekin, écrivain et journaliste turc. Cette « résilience de la société a des visages multiples, abonde Jean-François Pérouse. Cinq mouvements restent vivaces aujourd'hui : les environnementalistes, les femmes, les étudiants, les ouvriers et les Kurdes. En convergeant, même partiellement, leurs actions constituent un garde-fou contre une dérive totale et absolue d'Erdoğan ».

Le dernier épisode sur la « convention d'Istanbul » (la volonté d'Ankara de se retirer du traité sur la lutte contre les violences faites aux femmes) atteste de cette dynamique de résistance. D'autant que la question des atteintes aux droits des femmes a toujours été un véritable casse-tête pour Erdoğan. C'est d'ailleurs l'un des rares domaines (transversal car non réductible aux clivages politiques) où le leader de l'AKP a plusieurs fois été contraint de revoir sa copie : sur la pénalisation de l'adultère (2004), le droit à l'avortement (2012) et le mariage des mineures abusées (2016). Autant dire que sur ce thème, comme sur d'autres à venir — et en plus d'une vigilance citoyenne forte sur le respect des règles électorales —, la société turque pourrait bien encore surprendre par sa capacité à s'opposer à la volonté de puissance de son président.


1Lire Ahmet Insel, « La Turquie d'Erdoğan ou le règne de l'arbitraire », dans Le Moyen-Orient et le monde,La Découverte, coll. « L'État du monde 2021 », 2020.

2Erdoğan, nouveau père de la Turquie ?, éditions François Bourin, 2016.

3« La Turquie et ses nouveaux alliés », Orients stratégiques n° 9, L'Harmattan, 2019.

4Auteur de La nouvelle Turquie d'Erdoğan, La Découverte, 2015.

« Écorces », roman familial algérien

Par Rébecca Devine

Avec Écorces, son premier roman, l'écrivaine algérienne Hajar Bali entrecroise les destins de ses personnages avec les moments clés de l'histoire de son pays au XXe siècle dans une saga dont la narration éclatée reflète le difficile cheminement de la parole dans le huis clos familial — et social.

Personne n'a pensé à réchauffer la sauce, personne ne met la table, ni même ne l'a débarrassée des restes du petit déjeuner. Elle s'active. Les yeux baissés, silencieuse, le cœur lourd. Lorsqu'elle surprend le regard inquiet de Nour sur elle, elle va jusqu'à lui sourire bravement, lui murmurant en son for intérieur : ‟Mon petit j'ai le cœur en lambeaux. Si tu savais ! Kamel a été bavard cette fois. Il a parlé, parlé, si tu savais. Et à la fin, il a même dit : Depuis le jour de mon arrestation, j'attends que tout le monde me pardonne.”

Nour est étudiant en mathématique. Il vit avec trois générations de femmes : Baya, son arrière-grand-mère née pendant la colonisation française, Fatima, sa grand-mère, et sa mère Meriem. Son père, Kamel, a été arrêté pour « terrorisme ». Dans un appartement insalubre d'Alger, un huis clos pesant entre Nour et ces trois femmes que vient perturber Mouna, une jeune fille mystérieuse.

Écorces, premier roman de Hajar Bali, détourne les codes traditionnels du roman familial pour raconter l'indicible dans la société algérienne. Elle ne propose pas une réplique de grands romans mettant en récit une histoire familiale sur plusieurs générations qui ont marqué la littérature et influencé de nombreuses œuvres comme Une saga moscovite de Vassili Axionov, La Trilogie du Caire, de Naguib Mahfouz, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Elle s'approprie le genre.

Si le roman familial est un genre populaire en Europe, il n'est pas très ancré dans le paysage littéraire algérien, et plus généralement arabe. On y compte encore peu d'ouvrages qui racontent l'histoire d'une famille sur plusieurs générations. Ainsi, Mahfouz a travaillé différentes approches et formes avec La Trilogie du Caire, Matin de Rose ou Propos du matin et du soir. Il y a également, parmi d'autres, la saga d'Abdul Rahman Mounif, Les villes de sel, sur l'histoire de la péninsule Arabique, ou l'ouvrage de Khaled Khalifa, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville, qui retrace l'histoire d'une famille d'Alep.

Écorces propose une narration déstructurée. Un chœur de voix raconte une tragédie qui convoque l'histoire de l'Algérie et bouscule la temporalité pour révéler l'intime des personnages. Une promiscuité étouffante donne corps à l'étroitesse de leur vie, à l'oppression qu'ils représentent les uns pour les autres et à la nécessité de s'en libérer. Le lecteur est plongé dans un tourbillon de micro-scènes. Elles servent à bâtir une intrigue qui s'étend sur plusieurs générations.

Sortir du carcan familial

Le parcours des personnages vers leur libération constitue la trame principale de l'histoire. Tout démarre avec Baya, l'arrière-grand-mère, qui sera mariée à un homme riche issu d'une petite province près de Constantine. Ce mari a déjà une première épouse, mais ils ne parviennent pas à avoir un enfant. Baya est donc la seconde épouse qui doit enfanter pour ce couple. L'enfant une fois né, Baya est poussée hors de la maison conjugale et un accord entre les familles est trouvé. Mais la jeune mère ne se plie pas aux règles des hommes et kidnappe son fils, Haroun. Premier acte d'émancipation. C'est à ce moment précis que démarre la tragédie familiale qui s'étendra sur quatre générations : Baya entretient avec son fils un lien d'hyperprotection maternelle, source des malheurs de la famille. Si elle se libère de l'autorité des hommes, elle s'enferme dans un rôle de mère à l'anxiété généralisée qui étouffera toute sa famille.

L'abus de pouvoir envers les femmes engendre donc une autre forme d'oppression : celui de l'amour maternel. De génération en génération il ne nait que des fils uniques, et ils sont l'objet d'une attention démesurée et de tous les instants. L'histoire se concentre alors sur l'émancipation de Nour, qui va devoir affronter ses trois mères et les secrets familiaux pour tenter de se délivrer d'une tragédie invitant à l'inceste.

La recherche de l'identité pour se libérer du carcan familial devient centrale dans le développement du récit. Le personnage de Mouna permet d'en saisir toutes les nuances, car elle concentre à elle seule toutes les questions identitaires, du secret de ses origines familiales au besoin de se distinguer de sa mère en passant par le rapport entre l'Algérie et la France.

La grande et la petite histoire

Hajar Bali a construit son roman autour de l'histoire de l'Algérie et s'est appuyée sur une chronologie complexe dont la date du 5 juillet, fête de l'indépendance de l'Algérie en 1962, est un point fixe. Elle marque le début de la libération de Nour : Meriem découvre le secret que son mari emprisonné a longtemps gardé pour lui et Nour rencontre Mouna. L'intrigue est lancée.

C'est une navigation dans l'histoire du temps de la colonisation, du massacre de Sétif en 1945, à la libération en passant par l'effervescence des années 1980 à la fin de la « décennie noire ». Il faudra donc plusieurs épisodes pour comprendre comment des personnages aux caractères complexes se drapent dans l'histoire du pays pour ne pas affronter la leur, à l'image d'Haroun, le grand-père de Nour, qui s'engage dès 1955 dans la lutte armée contre la France pour disparaître et échapper à sa mère ; ou de Kamel, le père de Nour, accusé de « terrorisme » et emprisonné, car il n'a pas su rejeter l'amitié d'un groupe d'islamistes.

La « grande histoire » peut également constituer des moments clés de la construction des personnages : la nuit du massacre de Sétif en 1945, Haroun a neuf ans. Il est sauvé par un indépendantiste, et ce souvenir le poussera à rejoindre l'Armée de libération en 1955. Meriem quant à elle évolue un moment dans les cercles communistes et a déjà questionné la structure familiale traditionnelle, ce qui lui permettra d'évoluer plus vite et de laisser à son fils la possibilité de se libérer.

[Meriem] se souvient d'un passage du film qui l'avait ébranlée. Un couple s'approche de Rosa [Luxembourg] à la fin de son discours et lui dit : ‟On s'aime, mais on hésite à se marier car le mariage est une institution bourgeoise, n'est-ce pas ?” Et Rosa de répondre gentiment : ‟a votre place, j'essaierais quand même le mariage”. Ainsi donc, il est possible d'être conforme sans l'être, seule la vigilance active est à envisager partout et en toute situation.

L'autrice manie l'ironie et l'absurde pour interroger les pratiques du système judiciaire algérien. Mais c'est avec plus de subtilité encore qu'elle s'attaque au colonialisme. De courtes scènes lui permettent de dire l'essentiel : l'appropriation des terres et des corps, et la violence.

Mais le Saindoux, sur la défensive, s'est vite emparé de son arme qu'il gardait à sa ceinture. L'épouse du palefrenier s'est ainsi retrouvée veuve à vingt-cinq ans, son troisième bébé accroché à son gros sein encore gorgé de lait, mais altière, le regard sec, même pas honteuse d'exhiber ainsi sa poitrine, que Saindoux, retirant tantôt le châle qui la protégeait, avait tâté de sa sale patte, tandis que de l'autre il tripotait ses fesses. Après ça, elle a disparu, elle et ses enfants. On ne l'a plus revue. Je me souviens que ce jour-là, comme ça, le sein à l'air, elle a regardé Saindoux un long moment. Il a fini par baisser les yeux.

Libérer l'écriture

Hajar Bali questionne le langage et la manière de formuler une pensée. Ancienne professeure de mathématiques, elle tente de libérer son écriture des axiomes, ces vérités admises, mais non démontrées. Au travers de conversations entre jeunes mathématiciens, on comprend que les axiomes entravent la liberté de penser, de créer. Ils sont l'autorité des mères de Nour, ou celle du régime. Hajar Bali fait alors appel à d'autres formes : ainsi, pour décrire les sentiments amoureux de la mère de Mouna et de Kamel, elle utilise des équations. À un autre moment, c'est la musique qui se substitue à une description de ces mêmes sentiments :

J'ai besoin des valses de Chopin ; ou plutôt de ce nocturne, le deuxième, impossible à fredonner tellement il est houleux. Oui c'est ça, je veux m'en envelopper le cœur, je veux crever de désir.

Écorces adopte une écriture fragmentaire et chorale que l'on retrouve souvent dans la littérature arabe comme mimétique à la fois de la guerre, du silence contraint et des identités blessées. Cette construction transposée au roman familial brouille la linéarité traditionnelle du genre pour mieux rendre compte des ruptures de l'histoire algérienne. Elle permet également de mesurer le poids du secret en mêlant les récits de plusieurs narrateurs pour rendre compte du parcours intérieur des personnages. Une construction qui reflète et manifeste la difficulté d'émergence d'une parole individuelle et libre et s'inscrit en ce sens dans la continuité de l'histoire littéraire algérienne depuis la décolonisation.

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Hajar Bali, Écorces, Belfond/[barzakh], janvier 2020. — 304 p. ; 18 euros

Maï Masri, pionnière sur tous les fronts

Par Marina Da Silva

Publié en anglais, Love and Resistance in the Films of Mai Masri (Amour et résistance dans les films de Maï Masri) de Victoria Brittain vient enfin rendre hommage au formidable travail, ininterrompu, de la première réalisatrice palestinienne.

Avec 3000 Nuits, son premier film de fiction sorti en 2015, où elle traite de la détention des femmes palestiniennes en Israël, Maï Masri connaît un succès retentissant. La carrière de la première réalisatrice palestinienne, essentiellement faite de documentaires et d'engagement ne date pourtant pas d'hier. Dans Love and Resistance in the Films of Maï Masri, la journaliste Victoria Brittain se livre à une analyse passionnante du travail et du parcours de la cinéaste, malheureusement non encore traduite en français. Publiée aux éditions Palgrave macmillan, dans une collection consacrée à éclairer le cinéma du monde arabe dans son contexte historique, géographique et culturel, la préface en est dédiée « aux artistes, poètes, écrivains, réalisateurs palestiniens qui ont gardé vivants la mémoire et l'espoir ». L'autrice synthétise et éclaire la démarche de Maï Masri et de son compagnon de travail et de vie, Jean Chamoun, décédé en 2017 à Beyrouth. Ils s'étaient rencontrés en 1981 dans la capitale libanaise, juste avant l'invasion israélienne, et n'allaient plus se quitter, liés par leur amour et leur conviction du pouvoir de transformation du cinéma qu'ils allaient exercer sur le terrain de la guerre et de l'occupation.

Dans les prisons israéliennes

Victoria Brittain a choisi de parcourir l'œuvre de Maï Masri de manière non exhaustive et non chronologique, comme si elle voulait en capter des images denses, dans ses films et dans sa vie, qui s'éclairent les unes les autres. Le premier chapitre est longuement consacré à 3000 Nuits, à son processus de réalisation — tourné dans une prison désaffectée, en Jordanie —, et qui mûrissait en elle depuis plus d'une vingtaine d'années, nourri de sa connaissance intime de la détention qui mutile toutes les familles palestiniennes, et qui est une métaphore de l'occupation.

Lorsqu'elle était retournée à Naplouse pour filmer la première Intifada, elle avait été frappée par l'histoire d'une femme qui avait accouché en prison, menottée et entourée de soldats, qui allait s'incarner dans la figure de Layal, la protagoniste : « En 2015, lorsque le film a été réalisé, 6 000 Palestiniens, hommes, femmes, enfants étaient dans les prisons israéliennes. C'est l'histoire d'une d'entre eux. » Le film se nourrit aussi de sa relation de proximité avec d'anciennes détenues, dont Kifah Afifi ou Soha Béchara, recluses, elles, dans le sinistre camp de torture de Khyam au Sud-Liban. Maï Masri reviendra tourner avec elles après la libération du Sud-Liban, en 2000, (Femmes au-delà des frontières) gardant à tout jamais contre l'effacement les images et la mémoire du camp qui allait être détruit par l'armée israélienne lors de l'invasion de 2006.

Femmes et enfants en première ligne

Le chapitre intitulé « The Israelis and My Home—Nablus and Shatila : Under the Rubble (1983) ; Children of Fire (1990) » (Les Israéliens et ma maison, Naplouse et Chatila : Sous les décombres (1983) ; Les Enfants du feu (1990) relie deux œuvres au-delà de leur date de réalisation. La présence des femmes et des enfants, et la brutalité avec laquelle ils sont précipités dans la guerre sont récurrentes dans les films qu'elle a tournés souvent dans le fracas des bombes, et partageant elle-même les pires situations d'exposition au danger.

Que ce soit en Palestine occupée ou dans les camps de réfugiés, elle ne cesse de montrer leur destin commun : Dans « Torture and Love in South Lebanon : Wild Flowers—Women of South Lebanon 1986 ; Women Beyond Borders 2004 » (Torture et amour au Sud-Liban : Fleurs sauvages-Femmes du Sud-Liban, 1986 ; Femmes au-delà des frontières 2004) , où l'on entendra Kifah Afifi évoquer la brutalité du camp de Khyam : « Je suis morte cent fois chaque jour dans cette cellule », et Soha Béchara, qui mit sa vie en jeu pour la libération de son pays, marteler : « N'oublions pas la Palestine ».

« The Green Line : War Generation—Beirut (1989) » (La Ligne verte : Génération de la guerre-Beyrouth 1989) documente au plus près la guerre civile libanaise et les affrontements fratricides par-delà la ligne de démarcation est-ouest de la capitale, considéré comme « l'un des films antiguerre les plus puissants du cinéma arabe » selon le quotidien L'Orient le jour.

Les disparus de la guerre civile libanaise

Avec « The Disappeared : Suspended Dreams (1992) ; Lanterns of Memory (2009) » (Les disparus : Rêves suspendus (1992) ; Lanternes de mémoire (2009) , ce sont les 17 000 disparus de la guerre civile qui entrent dans le champ de la caméra. À 25 ans d'écart, les films témoignent du travail acharné des familles pour retrouver leurs êtres chers. Wadad Hilwani, l'une des figures de Rêves suspendus, à la recherche de son époux, va, avec d'autres, créer une dynamique s'inspirant de la « leçon de l'Argentine où les mères de la place de Mai ont forcé le gouvernement à révéler ce qu'il savait ». La construction de ce processus politique de revendication des familles finira par forcer à son tour l'État libanais à mettre le sujet à l'agenda politique du pays. Lanternes de mémoire est plus particulièrement consacré au retour au Liban de Samir Qantar, militant du Front de libération de la Palestine, libéré en 2008 dans le cadre d'un échange de prisonniers négocié par le Hezbollah. Détenu durant 27 ans, il est accueilli en héros national. Il sera assassiné par les Israéliens dans un raid en Syrie en 2015.

La Palestine dans les camps

Dans « My Palestine, Shatila : Children of Shatila (1998) » (Ma Palestine, Chatila : Enfants de Chatila (1998), Victoria Brittain explique que Maï Masri s'attarde sur le camp palestinien le plus emblématique, et près duquel elle vivait, à objectif portant des massacres qui y furent commis en septembre 1982. Avec ténacité, et le plus souvent avec la complicité de Jean Chamoun, la cinéaste explore la mémoire historique personnelle et collective des Palestiniens, la relie au présent, refuse de renoncer au rêve et à l'espoir du retour. Dans « It Is My Country : Frontiers of Dreams and Fears (2001) » (C'est mon pays : Frontières des rêves et des peurs — 2001) , elle accompagne, sur cinq ans, un processus de rencontre entre des enfants des camps de Chatila et de Dheisheh, près de Bethléem, restituant les liens qu'ils parviennent à tisser au-delà des frontières.

Contre le déni et l'oubli

Il y a encore « Museum of Memory : Beirut Diaries (2006) » (Musée de la mémoire : Journal de Beyrouth — 2006) sur la mort de Rafic Hariri ; « “Let the Arabs See” : 33 Days (2007) » (« Laissez les Arabes voir » : 33 jours — 2007) sur la guerre de 2006. Maï Masri est partout, de tous les temps forts, clairs comme obscurs. Elle fera aussi le portrait de Hanan Ashrawi, écrit l'autrice dans « Keeping Going : Hanan Ashrawi—A Woman of Her Time (1995) » (Une femme de son temps —1995). Elle raconte non seulement l'histoire des gens, mais leur donne un visage et nous fait entrer en relation avec eux. Elle enregistre toutes les luttes, en Palestine et au Liban, accompagne une nouvelle génération qui se bat dans la continuité de ceux qui ont connu le traumatisme de 1948, inventant des formes artistiques pour « prendre le contrôle de la narration » contre les récits qui dénient leur existence.

Dans sa conclusion, Victoria Brittain montre comment, au-delà de toutes les situations de destruction, de violence et de torture, Maï Masri s'est toujours acharnée à détecter les éclats de vie et de résistance. « Ses films sont l'antithèse des stéréotypes qui déshumanisent et ôtent leurs droits aux Palestiniens ». Cela singularise ses images qui, loin de tout désespoir et accablement, s'entêtent à chercher, même dans la détresse la plus grande, l'amour et la beauté. En cela, dit Victoria Brittain, « elle ne documente pas seulement ce qu'on fait subir aux Palestiniens depuis 1948, mais elle montre vraiment qui ils sont. »

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Égypte. Le corps des femmes, dernier bastion de révolte

Par Dalia Chams

Entre avril et mai 2020, cinq jeunes filles égyptiennes ont été arrêtées et condamnées au nom des « valeurs familiales », après avoir diffusé des vidéos où elles chantaient et dansaient sur l'application Tik Tok. Plusieurs femmes se sont, par solidarité, mises en scène dans des vidéos similaires sur les réseaux sociaux, transformant la danse orientale en un moyen de protestation, contre le conservatisme et l'oppression. Dans une période où de plus en plus de victimes d'agressions sexuelles tentent de se faire entendre.

Les cheveux détachés, en pantalon et bustier ou en robe décolletée, elles ont posté des vidéos sur Facebook où elles pratiquent la danse orientale chez elles, sur fond de chansons égyptiennes, sous le hashtag en arabe traduisible par « avec la permission de la famille égyptienne ». Il est devenu le slogan d'une campagne appelant à libérer cinq jeunes « tiktokeuses » très suivies, arrêtées pour avoir mis en ligne des vidéos où elles dansaient et chantaient en playback sur des chansons à succès, vidéos jugées indécentes par les autorités. Traduites en justice, elles ont été condamnées en juillet 2020 à deux ans de prison et 300 000 livres égyptiennes (environ 16 000 euros) d'amende, pour « promotion de la prostitution », « incitation à la débauche » et « violation des principes de la famille égyptienne ». Deux d'entre elles, Haneen Hossam et Mawada Al-Adham, respectivement âgées de 20 et 22 ans, condamnées en première instance, ont vu leur procès en appel reporté au 13 octobre 2020.

C'est ainsi que la danse orientale est devenue un moyen de protestation, et le corps un espace de révolte. Dans l'espoir de l'affranchir de tous les assujettissements sociaux, affectifs, idéologiques et politiques, ces femmes — dont certaines comme Haneen Hossam sont voilées — ont misé sur cette force libératrice qu'est la danse orientale, et qui concentre toutes les contradictions de la société. Une danse qui se caractérise par sa duplicité, capable de renvoyer l'image stéréotypée de la femme comme objet sexuel, mais aussi de valoriser le corps et de le débarrasser de ses inhibitions. On admire la joie de vivre, l'audace et le franc-parler des almées mises en scène dans les vieux films égyptiens. Mais on témoigne réserve, voire hostilité, à celles qui pratiquent cet art aujourd'hui. La morale sociale en limite aujourd'hui l'exercice. D'où le nombre décroissant des danseuses égyptiennes professionnelles, qui contraste avec la multiplication des cours privés et collectifs, dans des salles de sport où des femmes ordinaires apprennent les règles de cet art dont elles se disent les héritières. Il y a eu même des fatwas récentes encourageant les épouses à danser pour leurs maris, afin qu'ils n'aillent pas voir ailleurs.

D'un autre côté, des chercheuses égyptiennes, dont Bigad Salama, Noha Rochdi, Chaza Yéhia, ou Sahar Hélali se sont depuis peu réapproprié le rapport mitigé entre danse orientale et corps féminin comme objet d'étude académique. Plusieurs ouvrages et études ont été récemment publiés à ce sujet qui, jusque-là, étaient principalement un terrain d'étude pour auteurs européens.

Un héritage naguère glorieux

C'est donc beaucoup plus qu'une question de strass et de paillettes. L'histoire de la danse orientale est en effet étroitement liée aux changements sociopolitiques qu'a connus l'Égypte, notamment avec l'évolution des mœurs amorcée à la fin du XIXe siècle. Celle-ci a favorisé, selon l'écrivain Naguib Mahfouz1, la reconnaissance de la danse professionnelle qui a fleuri dans les music-halls et les cabarets du centre-ville cairote moderne. Dès les années 1920, dans une structure de spectacles à l'européenne, le solo féminin s'est confirmé et a adopté les principales caractéristiques que nous lui connaissons actuellement. Les profils de toutes les professionnelles de la fête à qui l'on doit la gloire de la danse orientale étaient ceux de femmes particulièrement rebelles, issues de milieux modestes, qui ont pu sortir de la marginalisation, gravir l'échelle sociale et devenir des personnalités influentes sur le plan artistique et parfois politique.

Chafika El-Qebteya — Chafika la copte — (1851-1926) a par exemple défié toutes sortes de contraintes. Elle tenait tête au khédive Abbas en se déplaçant avec un large cortège, rivalisant ainsi avec lui, et s'opposait au recours à des servantes égyptiennes et soudanaises dans les palais de la classe gouvernante. Pour exprimer son refus de la ségrégation raciale, elle est allée jusqu'à embaucher des blondes circassiennes pour travailler dans sa grande demeure dans la ruelle d'Al-Sakayyine ou dans son cabaret, près de la place Ataba. De plus, elle a soutenu la révolution de 19192, et a même dansé sur un tapis rouge, dans la rue, pour célébrer le retour de Saad Zaghloul, le leader nationaliste, de son exil3.

Peu de temps après, c'était au tour d'une autre femme à poigne, la Syro-Libanaise Badiâa Massabni, arrivée en Égypte en 1920, de percer. Celle-ci a su répondre à la demande de la riche bourgeoisie cairote de l'époque et a inauguré son cabaret, le Casino Badiaa, qui a fait office d'une véritable académie artistique en accueillant tous les chanteurs et danseuses en herbe, lesquelles n'ont pas tardé à devenir des stars de cinéma comme Tahia Carioca et Samia Gamal. Ces dernières ont respectivement débuté leur carrière en 1937 et 1940. Avec Naïma Akef et d'autres noms, elles ont révolutionné le style de la danse orientale, en l'agrémentant de formes académiques occidentales, afin de mieux maîtriser l'espace scénique et intégrer de nouveaux pas. Elles ont également joué dans des comédies musicales filmées à succès entre 1940 et 1960, durant l'âge d'or de la danse orientale en Égypte.

Tahia Carioca, à qui le penseur palestinien Edward Said a consacré une brillante élégie en 1990 dans la London Review of Books, était une grande figure de la danse orientale, mais aussi une comédienne et une militante politique, membre du Mouvement démocratique pour la libération nationale (Al-Haraka Al-Democratiya li-Taharour Al-Watany, Hadeto), principale organisation communiste égyptienne entre 1947 et 1954. Said écrivait :

La vie et la mort de Tahia symbolisent l'incroyable volume de tout ce qui, dans notre région du monde, n'a tout simplement jamais été ni enregistré ni préservé […] Elle semble incarner cette vie poussée au-delà des limites.

Justement, Tahia Carioca a été témoin des changements de la société égyptienne, jusqu'à sa mort en 1999 à l'âge de 84 ans. Elle a vu la fin de Casino Badiaa, brûlé durant l'incendie du Caire en janvier 1952, mais aussi l'interdiction de la diffusion des clips de danse orientale à la télévision dans les années 1970 à la demande de l'Assemblée du peuple, puis la montée progressive du conservatisme religieux, sous l'influence des régimes autoritaires successifs et des monarchies du Golfe, jusqu'au déclin de la danse orientale, à partir des années 1980. Quelques années avant sa mort, Tahia Carioca a porté le voile, mais elle a maintenu sa réputation d'artiste au franc-parler. Si aujourd'hui on tournait un feuilleton ou un film sur sa vie, quelle image choisirait-on ? Celle de la femme repentie, fervente musulmane de ses dernières années, ou bien celle de la femme libre des conventions sociales, avec ses 14 maris et ses engagements politiques, qui lui ont valu plusieurs séjours en prison ?

Les deux poids, deux mesures du pouvoir

Aujourd'hui, toutes ces jeunes femmes qui ont posté des vidéos où elles dansent se réfèrent en quelque sorte aux épisodes de cette longue histoire, en usant de leur outil technologique qui dérange, dans un pays qui compte environ 40 millions d'utilisateurs d'Internet. Elles soulèvent également par cette protestation plusieurs questions : pourquoi les filles de TikTok ont-elles été incriminées, alors que d'autres, qui se sont filmées en bikini ou tenues légères, dansant sur les plages de luxe à Aïn Sokhna ou sur la côte nord du pays bénéficient d'impunité ? Pourquoi les femmes qui dansaient devant les urnes lors des rendez-vous électoraux de ces dernières années étaient-elles bien vues, y compris celles qui ôtaient leur voile dans la rue en se déhanchant ? Pourquoi, durant le sit-in organisé en 2013 devant le ministère de la culture contre l'islamisation opérée par les Frères musulmans, a-t-on considéré la danse comme un signe positif du dynamisme de la société alors qu'on la condamne aujourd'hui ? Ces multiples interrogations ont été largement relayées sur la Toile pendant les derniers mois, et trouvent sans doute leur réponse dans une logique de deux poids deux mesures opérée par le pouvoir, dont la répression ne vise que certaines catégories sociales.

Les vedettes de TikTok ont probablement voulu, un peu à l'image des anciennes stars de la danse, se servir de l'application en vogue comme moyen d'ascension sociale, animées par le désir de sortir de l'anonymat et de se divertir durant la période de confinement. Certaines d'entre elles sont des « influenceuses » suivies par un ou deux millions de personnes sur Instagram ou Facebook. Elles appartiennent à des milieux défavorisés et ont voulu utiliser Internet pour se créer des opportunités et se faire remarquer, rien que par leur façon ostentatoire de s'habiller, y compris pour une jeune fille voilée comme Haneen Hossam.

Un autoritarisme moral

Les « tiktokeuses » ont été punies pour avoir essayé d'ébranler l'ordre social établi. C'est là aussi que l'on ressent une fois de plus la menace que représentent les nouvelles technologies pour une société conservatrice et un pouvoir qui l'est tout autant. Les autorités cherchent donc à les contrôler et à les diaboliser, de manière à justifier les mesures drastiques prises contre les activistes, conformément à la loi controversée de « lutte contre la cybercriminalité » promulguée en 2018. Pour ce faire, elles utilisent un arsenal de lois désuètes, aux énoncés assez flous, comme celles relatives aux mœurs.

L'espace virtuel étant un prolongement de l'espace public, il s'avère primordial de le verrouiller. Rien n'est alors plus simple que de tirer sur la corde sensible des us et coutumes, dans une société qui a été la proie d'une islamisation par le bas depuis plusieurs années. L'exemple d'un concours de danse orientale organisé en 2014 par une chaîne de télévision privée est assez révélateur : plusieurs voix, dont celles de juristes et de religieux, ont appelé à son interdiction, alors que cette émission en prime time avait attiré 27 candidates de par le monde et plusieurs sponsors.

Des journalistes et intellectuels ont rejeté cette interdiction, comme la critique Magda Maurice qui s'est interrogée à l'époque dans le journal de gauche Al-Ahali  :

A-t-on fait partir les Frères pour avoir toujours la peur qui pend au-dessus de nos têtes, comme une épée de Damoclès ? Les autorités égyptiennes vont-elles continuer à tenir de telles positions rigoristes, par crainte d'être accusées de laxisme ?

D'autres ont évoqué une volonté de l'État de « flirter » avec les forces conservatrices et de couper l'herbe sous les pieds des islamistes, actualisant le lien entre autoritarisme et conservatisme moral et religieux. Un autoritarisme « moralisateur », qui essaye de contrôler la population par le biais des mœurs, en jouant sur le registre du bien et du mal. Derrière ce débat se cache donc un paternalisme d'État et le désir de restaurer son rôle en tant que seul dépositaire des us et coutumes.

Féminisme d'État et pression des réseaux sociaux

Depuis l'élection présidentielle de 2014, certains analystes soulignent la montée d'un nouveau discours de féminisme d'État visant à instrumentaliser l'image et la cause des femmes, en cette période de vive polarisation politique et identitaire, après l'éviction des Frères musulmans. Les images d'Égyptiennes dansant devant les bureaux de vote ou exprimant dans des vidéos leur soutien à leur candidat favori, Abdel Fattah Al-Sissi, en font partie.

Cependant, la mobilisation des femmes depuis 2011 a mis à mal cette récupération qui n'est pas l'apanage de Sissi. Des initiatives comme celles des femmes qui dansent « avec la permission de la famille égyptienne », ou de celles qui ne taisent plus leurs témoignages sur le harcèlement sexuel dans le sillage du # Metoo, affichant l'identité de leurs agresseurs sur les réseaux sociaux, ébranlent les représentations patriarcales et introduisent le concept de « politique du corps » (body politics), comme le réitèrent les analyses de certains académiciens égyptiens, dont la politologue Hind Ahmad Zaki ou le sociologue Saïd Sadek.

Récemment, ce nouvel activisme a entraîné des changements dans le discours gouvernemental, poussant l'État à reconnaître l'ampleur du phénomène de harcèlement sexuel et des violences contre les femmes. Les autorités ont même été parfois contraintes d'agir, sous la pression des réseaux sociaux. Le 1er juillet 2020, un compte sur Instagram intitulé « Assault Police » (police du harcèlement), suivi par 170 000 personnes, a partagé les détails d'un viol sexuel commis en 2014 au Fairmont, un hôtel de luxe au Caire, par sept jeunes hommes qui appartiennent à des familles riches et influentes. Après avoir fait la fête avec des amis, la victime a été droguée puis conduite dans l'une des chambres de l'hôtel où elle aurait été violée collectivement par les sept accusés. Depuis, les témoignages se sont succédé, et les internautes se sont réapproprié le hashtag #Meetoo. Le parquet a ordonné l'arrestation des suspects, qui avaient pour la plupart fui à l'étranger.

Là aussi, l'État, qui veut à tout prix jouer au sauveur-protecteur fait à nouveau preuve d'une logique de deux poids deux mesures. Un renversement brutal de la situation fait qu'aujourd'hui le sort de la victime et des témoins dans l'affaire est plus qu'incertain. Désormais, les accusés ne sont plus les seuls à être montrés du doigt. La majorité de la presse conservatrice et aux ordres a très vite cherché à donner l'impression que la soirée au Fairmont s'était terminée en orgie et que la jeune femme en question s'était livrée à toutes sortes d'excès, lui déniant le statut de victime et remettant en cause l'accusation de viol. Ce discours a eu pour effet de les priver de la compassion de l'opinion publique dont ils bénéficiaient jusque-là.

Le procès est en cours, il va faire couler beaucoup d'encre, et sans doute mettra dans l'ombre les « tiktokeuses » et celles qui les défendent. Ces dernières continuent à défier les regards dédaigneux, pleins de mépris et de jugement… Elles ont l'air bien amusées, fières de ce qu'elles ont fait, même si l'affaire ne suscite plus l'intérêt des médias, qui sont passés à autre chose.


1Cité dans Les danses dans le monde arabe ou l'héritage des almées, sous la direction de Djamila Henni-Chebra et Christian Poché, L'Harmattan, 1996.

2Une délégation nationaliste égyptienne a vu le jour après la première guerre mondiale, afin de négocier l'indépendance de l'Égypte et participer à la conférence de Versailles, où les puissances européennes devaient déterminer le sort des anciennes provinces ottomanes. Elle a donné naissance au grand parti nationaliste Wafd

3En 1919, Saad Zaghloul et les principales personnalités de la délégation sont arrêtés par les Britanniques et exilés à Malte.

Le dérèglement climatique ravage le Sahel

Par Rémi Carayol

Paradoxe : le Sahel, une région rendue de plus en plus aride par l'avancée du désert, fait face régulièrement à des inondations dévastatrices. Une double peine aux raisons multiples, favorisée par le dérèglement climatique.

Un homme, les pieds dans l'eau, transportant des matelas sur sa tête. Une femme entreposant ce qu'elle a pu sauver de ses casseroles sur une barque de fortune. Des jeunes tentant de construire une digue de sable à la va-vite devant des cases en torchis à moitié détruites… Depuis quelques années, ces images sont devenues habituelles au Sahel. Sur les réseaux sociaux, on a même vu récemment un 4x4, tiré par un câble, sortir miraculeusement des eaux sous les vivats de la foule.

Loin de l'image qui est la sienne depuis des années — une savane rendue de plus en plus aride par l'avancée du désert et où tout manque, à commencer par l'eau —, cette région est régulièrement dévastée par de violentes inondations. La pluie, vitale pour des millions de cultivateurs et d'éleveurs, n'y est pas toujours attendue avec impatience. Au contraire. Dans les grandes villes notamment, on sait qu'elle va arriver, généralement à la fin du mois d'août ou au début du mois de septembre, et qu'elle va provoquer des crues monumentales et des inondations tragiques, qui feront des dégâts considérables et qui endeuilleront des milliers de familles. « Chaque année c'est la même histoire, on a les pieds dans l'eau. Que peut-on y faire ? », se lamente Ali, un habitant de Niamey dont le quartier, Lamordé, a été une nouvelle fois envahi par les eaux du fleuve Niger début septembre, et qui a dû envoyer sa famille chez des amis le temps de nettoyer sa maison.

Du Niger au Soudan

La capitale nigérienne a été particulièrement affectée cette année. Plusieurs quartiers ont été inondés, dont ceux de la rive droite, où se trouve notamment l'université, après la rupture d'une digue qui n'a pas résisté à la puissance des eaux du fleuve. À la date du 7 septembre, les autorités avaient dénombré pas moins de 65 morts (dont 14 par noyade), près de 32 000 maisons effondrées, environ 330 000 sinistrés et des milliers d'hectares de cultures ravagées sur l'ensemble du territoire national.

Autre pays particulièrement impacté cette année : le Soudan, où l'on dénombre selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA) une centaine de morts, près de 71 000 maisons détruites et plus de 720 000 personnes sinistrées, prises au piège par de fortes pluies (dans l'ouest) et par la montée des eaux du Nil (dans l'est). Dans ce pays, où l'état d'urgence national a été décrété pour une durée de trois mois, on estime que ces inondations sont les plus importantes depuis 1946. Selon le gouvernement, le niveau du Nil a atteint la cote de 17,43 m, soit le niveau le plus élevé jamais enregistré en un siècle.

Des pluies diluviennes se sont également abattues sur le Burkina Faso, où l'état de catastrophe naturelle a été décrété le 9 septembre, alors que l'on dénombrait 13 morts ; sur le Nigeria, où l'on compte plus de 30 morts ; le Tchad, la Mauritanie ou encore le Sénégal. Dakar, la capitale, a été particulièrement touchée : il est tombé en un seul jour, le 5 septembre, plus d'eau que durant les trois mois d'une saison des pluies qualifiée de « normale ». Selon OCHA, près de 760 000 personnes ont été touchées par les inondations qui ont frappé ces dernières semaines l'Afrique de l'Ouest et une partie de l'Afrique centrale.

Ce qui surprenait tout le monde il y a dix ans ne choque plus guère aujourd'hui. « On a fini par s'y habituer, note Ali, le Nigérien cité plus haut. Maintenant, on vit avec. » En 2019, les pluies torrentielles avaient affecté plus d'un million de personnes dans onze pays subsahariens. Dans la plupart des pays du Sahel, les inondations se sont multipliées ces dernières années, notamment dans les grandes villes : Niamey en 2010, 20121, 2013, 2016, 2017 ; Ouagadougou en 2009, 2012 et 2015…

Le 1er septembre 2009, la capitale burkinabé avait reçu 263 mm d'eau de pluie en l'espace de 12 heures – du jamais vu. Onze ans après, les Ouagalais s'en souviennent encore. Les retenues d'eau avaient débordé. Quarante-cinq quartiers avaient été inondés, et au moins 125 000 personnes sinistrées. « Avec ma femme, nous avons eu à peine le temps de prendre notre garçon et de fuir. C'est venu très vite. L'eau est montée jusqu'à 1,50 m. La maison s'est écroulée », racontait il y a quelques années Antoine, un rescapé qui avait été relogé loin du centre-ville par les pouvoirs publics. Ce même 1er septembre 2009, une pluie extrêmement violente s'était abattue dans le nord du Niger, en plein désert, provoquant une crue importante de l'oued Teloua qui avait inondé la ville d'Agadez et provoqué d'immenses dégâts (3 morts, près de 80 000 sinistrés, des champs dévastés).

Réchauffement climatique et explosion démographique

Comment expliquer que l'eau cause de tels dégâts dans une région réputée sèche, et qui est menacée par l'avancée du désert ? Tout le monde pense évidemment au réchauffement climatique. « L'Afrique de l'Ouest connaît un réchauffement plus marqué qu'ailleurs, avec un gain de 1,2° C. dans les dernières décennies contre 0,7° en moyenne. Et cela semble se traduire par une intensification des épisodes pluvieux », constatait en 2016 l'Institut de recherche pour le développement (IRD). Ces épisodes ne sont pas plus fréquents que dans le passé, mais ils sont plus intenses, note Luc Descroix, directeur de recherche en hydrologie à l'IRD et spécialiste du Sahel. « Depuis 2005, on a constaté que les pluies tombent avec une intensité plus forte qu'avant sur le Sahel, et on pense que c'est lié au réchauffement climatique. Comme ailleurs, celui-ci provoque la multiplication de ce que l'on appelle des "événements extrêmes". »

« Cette intensification du cycle hydrologique est conforme à la théorie de Clausius-Clapeyron, une atmosphère plus chaude contenant plus de vapeur d'eau et devenant plus explosive, affirmaient il y a deux ans plusieurs chercheurs français. Elle a été observée dans d'autres régions du monde, mais le Sahel semble être la région du continent africain où elle est la plus manifeste ». Les habitants de cette région sont ainsi victimes d'une double peine : « Ce nouveau climat a des conséquences particulièrement graves […] en rendant les récoltes plus aléatoires du fait de périodes sèches plus sévères […] et en augmentant la fréquence des inondations. ».

Des sols dégradés qui n'absorbent plus l'eau

Mais la multiplication des pluies extrêmes n'explique pas à elle seule les inondations de ces dernières années — du moins en ce qui concerne les crues des fleuves tels que le Niger ou le Nil. Luc Descroix avance un autre facteur, lié à l'épisode de sécheresse qui a fortement impacté la région dans les années 1970 et 1980 : « Pendant 25 à 30 ans, parfois plus, sur 4 à 5 millions de km², la pluviométrie a connu un déficit de 15 à 35 %. On peut considérer à présent que cet épisode sec est clos, car depuis 1995 (1999 à l'ouest du Sahel), la pluviométrie annuelle a retrouvé son niveau et son irrégularité interannuelle de la période 1900-1950, les décennies 1951-1970 devant être considérées comme humides », note Luc Descroix dans Processus et enjeux d'eau en Afrique de l'Ouest soudano-sahélienne (IRD Éditions, 2018). « Durant cette période, les sols se sont dégradés. On dit qu'ils se sont « encrouté »s. À la sécheresse climatique a ainsi succédé une sécheresse édaphique (relative au sol). Lorsque les pluies sont revenues, à partir de 1994, et que l'on a retrouvé un niveau égal à celui des années 1940, les sols n'avaient plus la capacité d'absorber toute cette eau. Cela provoque le ruissellement qui aboutit à des crues importantes des cours d'eau. »

Selon Luc Descroix, l'accroissement du ruissellement est également lié à la mise à nu du sol par les cultivateurs. Pour lui, la forte croissance démographique observée au Niger depuis les années 1950 (on est passé de 3,2 millions de personnes en 1960 à 15,5 millions en 2010) a eu des impacts sur l'utilisation des sols. L'extension des cultures, la diminution des périodes de jachère ont engendré un fort encroûtement des surfaces. « Les temps de jachère permettant à la terre de reprendre ses propriétés initiales, et notamment celles relatives à l'infiltration des eaux pluviales, ne sont plus tenus lorsque la densité de population à nourrir dépasse 20 à 30 habitants au km². La région en compte localement plus de 100 aujourd'hui et la croissance démographique reste soutenue », notait l'IRD en 2016.

Réchauffement climatique, croissance démographique : la marge de manœuvre des décideurs politiques locaux semble étroite. Pour autant, plusieurs chercheurs pointent du doigt leur responsabilité – ou plutôt leur irresponsabilité. Prenons le cas de Niamey. Certes, la capitale nigérienne est, par sa situation topographique et en raison de l'ensablement du lit du fleuve Niger observé depuis quelques années (provoqué notamment par la désertification et le déboisement), particulièrement exposée aux risques d'inondation. Mais ces risques sont exacerbés par un développement urbain non maîtrisé et par l'absence d'infrastructures de drainage efficaces.

« À Niamey, les réseaux d'évacuation des eaux sont inadéquats, et parfois même inexistants, et ce dans les quartiers pourtant connus pour être les plus vulnérables, constate Hamadou Issaka, chargé de recherche à l'Institut de recherche en sciences humaines (IRSH), à Niamey. En outre, les gens s'installent dans des zones inondables, et les autorités les laissent faire tout en connaissant les risques que cela comporte ». Ces mauvaises habitudes ont été prises durant la période de sécheresse, lorsque l'on croyait que jamais le fleuve ne retrouverait son niveau d'antan.

Le chercheur nigérien rejette cependant la notion d'« urbanisation anarchique ». Selon lui, « les zones inondables sont connues et cartographiées », mais les pouvoirs publics et les chefs traditionnels « ne font rien » quand des gens s'y installent. Dans une étude publiée en 2009, Hamadou Issaka rappelait que « les secteurs inondables sont les zones où l'accession à la parcelle est facile pour les démunis du fait que les terrains ne sont pas convoités par les riches ». Il citait notamment un chef de quartier de la capitale, qui expliquait ainsi la situation2 : « L'inondation a lieu presque tous les sept ans dans ce quartier. Des maisons tombent parfois à la suite de ces inondations. Ce qui fait ça, c'est le fait que les gens sont fatigués de louer des maisons en ville. Si la personne vient même si on la prévient du fait que la zone est inondable, elle dit que ce n'est pas un problème, l'essentiel pour elle c'est de trouver un terrain pour construire un abri. »

« Quand on déguerpit les gens… »

Régulièrement, des personnes vivant en zone inondable sont déplacées par les pouvoirs publics. Mais comme le note un ancien ministre nigérien de l'intérieur ayant requis l'anonymat, « quand on déguerpit des gens, cela provoque de fortes tensions, car ils ne veulent pas être recasés ailleurs ». « Certains sont relogés, mais ils reviennent malgré le risque de tout perdre », constate Luc Descroix.

Des projets ont en outre été mis en œuvre par différents gouvernements — au Niger, au Sénégal, au Burkina notamment —, souvent avec l'appui financier et technique des bailleurs, qui ont fait de ce problème une de leurs priorités. « Des efforts assez accrus de préparation aux urgences et d'anticipation ont été entamés », indiquait récemment Julie Bélanger, directrice d'OCHA en Afrique centrale et de l'Ouest. Mais elle admettait également qu'il manquait de ressources et, « peut-être », d'une réelle volonté des gouvernements pour en faire une priorité absolue.

Au Sénégal, une polémique est née après les dernières inondations. Plusieurs sinistrés ont rappelé les promesses du gouvernement : quid des canalisations annoncées durant la dernière campagne électorale par le président Macky Sall, quasi inexistantes aujourd'hui ? Quid de l'assainissement des zones inondables ? Quid des 766 milliards de francs CFA (plus de 1,16 milliard d'euros) attribués en 2012 au Programme décennal de lutte contre les inondations ?

Au Niger, les autorités ont annoncé la création d'un fonds de 372 milliards de francs CFA (plus de 567 millions d'euros) afin de reloger les sinistrés et leur fournir un appui alimentaire, mais aussi de réaliser des aménagements d'assainissements ainsi que des digues à Niamey et dans plusieurs autres villes du pays. « C'est une bonne chose, mais cela arrive un peu tard. Le problème n'est pas nouveau », regrette Ali, le sinistré du quartier de Lamordé. Cet enseignant rappelle que le jour où lui et ses voisins se débattaient face aux eaux du fleuve, le président nigérien Mahamoudou Issoufou recevait en grande pompe les chefs d'État de la sous-région à l'occasion d'un énième sommet de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), avec sirènes hurlantes dans la ville et tapis rouges déroulés à l'entrée des hôtels de luxe qui ont poussé ces dernières années dans la capitale, et dont se glorifient les partisans d'Issoufou. « Avec l'argent qui a servi à construire ces hôtels ou le nouvel aéroport, combien de caniveaux on aurait pu construire ou nettoyer dans la ville, et combien de digues réellement solides auraient pu sortir de terre ? » s'interroge-t-il. La question vaut pour l'ensemble des pays du Sahel.

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Cet article a bénéficié d'une aide à la traduction de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).


1En août de cette année-là, le fleuve Niger charrie près de 2 500 m³ par seconde, soit le plus haut niveau jamais mesuré depuis 1929. Les dégâts sont considérables. On dénombre 80 morts.

2Hamadou Issaka et Dominique Badariotti, « Les inondations à Niamey, enjeux autour d'un phénomène complexe », Les Cahiers d'outre-mer, n° 263, juillet-septembre 2013.

Tunisie. Les aléas de la tentation populiste

Par Thierry Brésillon

L'investiture du gouvernement d'Hichem Mechichi le 2 septembre dernier met fin à plusieurs mois de tensions entre le président de la République Kaïs Saïed et les principales formations parlementaires. Mais la crise que traverse la démocratie tunisienne en conduit beaucoup à s'interroger sur les tendances populistes qui se feraient jour dans un paysage politique fracturé. En la matière, les procès d'intention ne sont pas forcément pertinents.

L'investiture du gouvernement dirigé par Hichem Mechichi, le 2 septembre, avec 134 voix sur 217 résout pour le moment la tension entre le président de la République Kaïs Saïed et la coalition formée par le parti islamo-conservateur Ennahda, Qalb Tounès — le parti autoproclamé « moderniste » du magnat de la communication, Nabil Karoui, toujours sous le coup d'une enquête pour blanchiment et fraude fiscale — ainsi que la coalition Al-Karama (Coalition de la dignité, excroissance radicale d'Ennahda).

En février dernier, Kaïs Saïed avait imposé Elyes Fakhfakh à la tête du gouvernement. L'opposition constante d'Ennahda et un soupçon de prise illégale d'intérêt ont eu raison d'un gouvernement qui avait entamé des réformes en profondeur, en particulier contre la corruption. Sa démission, alors qu'il était sur le point d'être destitué par une motion de censure, a permis à Kaïs Saïed de choisir son successeur.

Le chef de l'État, porté par son élection plébiscitaire (72 %, 2,77 millions d'électeurs), compte ne pas laisser le contrôle du gouvernement à une coalition inscrite dans le prolongement du « consensus » entre Ennahda et Nidaa Tounès après les élections de 2014, que les élections de 2019 ont sanctionné. Ces partis, de leur côté, s'estiment dépositaires d'un mandat populaire pour gouverner, conformément à la nature parlementaire du régime.

Toutefois, même choisi par Kaïs Saïed, Hichem Mechichi n'a eu pas d'autre option que d'aller chercher sa majorité auprès d'Ennahda et de Qalb Tounès, dont l'alliance est cimentée par la volonté de partager le pouvoir.

Huis clos et guerre d'usure

Hichem Mechichi a opté pour une équipe de « compétences nationales » sans affiliation partisane. Rien ne laisse entrevoir à ce jour une perspective de réformes profondes et audacieuses de l'État ou du modèle économique. Pourtant, il n'est pas certain que son investiture soit l'épilogue d'une « course aux bâtons dans les roues », selon l'expression de Mohamed Haddad entamée depuis le mois de novembre avec les premières négociations pour dégager une majorité dans un Parlement morcelé.

La tension se reporte désormais dans l'enceinte parlementaire où le bloc fragile de la majorité gouvernementale et celui, tout aussi hétéroclite, de ses opposants se livrent à une guerre d'usure dont l'enjeu est l'emprise de Kaïs Saïed sur le chef du gouvernement. Le président a annoncé qu'il ne dissoudrait l'Assemblée en aucun cas. Les acteurs politiques sont donc condamnés à ce huis clos délétère.

Rien pourtant dans les intrigues qui agitent depuis des mois le microcosme politique n'a de correspondance avec les difficultés que vivent les Tunisiens. Déjà enlisée dans une crise sociale endémique, la Tunisie encaisse de plein fouet les effets de la crise sanitaire. Le PIB s'est contracté de 21,4 % lors du deuxième trimestre. La migration clandestine explose : selon un rapport du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), 7 890 migrants irréguliers tunisiens ont atteint les côtes italiennes de janvier à fin août, contre 1 347 au cours de la même période en 2019. Les conflits sociaux autour de l'eau, de l'emploi, du versement des salaires, se multiplient. Dans le même temps, durant l'été, les autorités sanitaires ont perdu le contrôle de la progression de la pandémie de Covid-19, qui flambe à présent dans tout le pays.

Il n'existe pas de régime idéal

Ce contexte dramatise les incertitudes institutionnelles et relance l'idée d'une révision de la Constitution qui ne résoudrait rien à court terme. Pour conjurer le double péril d'un retour du pouvoir personnel et de l'hégémonie d'un parti (plus précisément, la peur de voir Ennahda prendre le contrôle de l'État), la Constitution de 2014 a tempéré le caractère parlementaire du régime par l'institution d'un président de la République disposant de pouvoirs réservés — la défense et les affaires étrangères — et doté de la légitimité du suffrage universel. Le gouvernement se situe au point d'équilibre entre ces deux centres de pouvoir. La Constitution a donc créé la possibilité d'un conflit de légitimité. Faut-il à présent faire basculer le régime vers un présidentialisme assumé, ou au contraire clarifier son caractère parlementaire ?

Un régime présidentiel sur le modèle américain est équilibré par la puissance des contre-pouvoirs parlementaire et judiciaire, par le caractère fédéral de l'État et l'indépendance farouche des médias. Ces conditions ne sont pas réunies en Tunisie où la mémoire du pouvoir personnel hérité de la dictature innerve encore l'État et la société. Mais le parlementarisme a aussi ses revers : l'instabilité gouvernementale, la paralysie de la décision, le pouvoir exorbitant de petits partis indispensables à la formation des majorités, ou bien la cartellisation de la démocratie par quelques formations « centristes » qui s'accordent pour garder la maîtrise du jeu politique, négocient le partage des bénéfices du pouvoir et maintiennent le statu quo. Autrement dit, il n'existe pas de régime idéal.

La trahison des partis

Or, en Tunisie, la décomposition du système partisan hérité de la dictature n'a pas donné naissance à des formations porteuses des intérêts de la majorité de la population. La faiblesse de la représentativité des partis y crée les conditions d'une crise politique.

Certes, c'est par l'intermédiaire des partis que s'expriment les électeurs pour former le Parlement, mais d'où tirent-ils leur force ? Qui les finance ? Comment captent-ils leurs voix ? Ennahda est assis sur un socle d'environ 4 à 500 000 électeurs, liés au parti par une histoire traumatique ou par sa capacité à redistribuer localement les avantages du pouvoir. Mais il n'attire plus de nouveaux électeurs. Son identité s'est dissoute dans les compromis et son appareil militant est si tétanisé par la peur d'une nouvelle exclusion qu'il défend à présent le système qui lui a ménagé une place.

Qalb Tounès est le produit de la confusion entre médias, argent et pouvoir. Pour bâtir son électorat, ce parti s'est constitué une clientèle de quémandeurs en contournant la législation sur les partis politiques, tout en se présentant comme un pôle « moderniste ». La coalition Al-Karama a fait campagne dans une démagogie identitaire, religieuse et souverainiste ; après s'être présentée comme le prolongement parlementaire de Kaïs Saïed, elle est entrée en guerre contre lui après les élections. Elle utilise à présent son poids électoral pour négocier son intégration à l'ordre établi. Ennahda et Al-Karama d'un côté, Qalb Tounès de l'autre ont renié la parole donnée à leurs électeurs de ne jamais s'allier pour gouverner ensemble.

Comment ces partis peuvent-ils dès lors, selon les mots de Seifeddine Makhlouf, le fondateur de la coalition Al-Karama, « réaliser les objectifs de la révolution et consolider le processus de la transition démocratique » ? L'abstention massive permet à ces partis de maintenir l'illusion de leur importance et le clientélisme leur permet de dépolitiser la participation citoyenne. Une réforme du mode de scrutin envisagée pour dégager une majorité et simplifier le jeu parlementaire n'apporterait aucun remède à cette carence. Au contraire elle amplifierait la déconnexion entre la société et les institutions. Alors, comment sortir de l'impasse ?

Un populisme démocratique

Et si le populisme était une solution ? À force d'être utilisé pour dire tout et son contraire, le terme de « populisme » entré dans le vocabulaire tunisien à l'occasion des dernières élections a perdu toute capacité à décrire et analyser, pour n'être plus qu'un jugement de valeur, connoté aux notions de démagogie, de xénophobie et de menace pour la démocratie. Il serait le point de jonction des extrêmes dans l'instrumentalisation des émotions et le recours à la figure du peuple dont il flatterait les instincts, forcément bas.

Pourtant, avant d'être associé à une pathologie des démocraties libérales en crise, le populisme a une histoire qui le rattache à la dimension sociale de la démocratie et il a connu des applications latino-américaines dans les années 1940 et 1950 dont le péronisme argentin est la plus emblématique. Plus récemment, dans les années 2000, au Venezuela d'Hugo Chavez ou dans la Bolivie d'Evo Morales.

Le politologue argentin Ernesto Laclau1 a largement contribué à une nouvelle compréhension du populisme comme repolitisation des antagonismes sociaux, que Chantal Mouffe contribue à faire connaître. « Les populismes aspirent à résoudre le drame de leurs sociétés nationales marquées par un double colonialisme : celui, externe, des marchés internationaux, et celui, interne des classes supérieures envers les classes inférieures », selon Federico Tarragoni dont le dernier ouvrage réhabilite « l'esprit démocratique populiste »2. Le sociologue italien Gino Germani, exilé en Argentine, antifasciste et antipéroniste, voyait dans le populisme la réponse au « développement asynchrone » d'une économie nationale dont une partie, dépendante de l'extérieur, connaît des transformations qui laissent de côté une partie non intégrée, perçue comme « attardée ». Les résonances tunisiennes sont flagrantes.

Les ambivalences d'un appel au peuple

Le modèle tunisien est fondé sur la dépendance au capital et aux marchés extérieurs, l'extraction des ressources nationales au profit des régions orientées vers l'économie mondiale. Il est dirigé par une élite3 persuadée d'être investie de la mission « d'éduquer le Tunisien », qui doit relever des défis assez proches de ceux de l'Amérique latine.

En particulier, ce modèle doit permettre de résoudre les fractures héritées des modalités de la construction de l'État et réconcilier deux conceptions de la souveraineté : d'une part celle d'une élite qui s'est toujours méfiée de la « masse », indisciplinée et dangereuse pour l'État instrument exclusif de l'indépendance nationale, et qu'elle devait transformer par le « haut » pour la conformer à ses desseins. De l'autre celle d'une population qui a toujours vu dans les élites citadines des complices des puissances extérieures auxquelles elles sont liées par leurs intérêts et leur culture.

Le populisme en ce sens n'oppose pas le peuple à l'État, mais cherche à créer une relation plus organique entre les deux : « L'un adopte une nouvelle philosophie d'action, consistant à réduire les inégalités, à créer des droits, à maximiser la justice sociale. » Les mouvements populaires « se voient aussitôt reconnus par le même État qui prétend désormais les représenter », écrit Federico Tarragoni.

Il est toujours hasardeux de sortir de sentiers de la démocratie libérale, et les dérives des populismes sont connues : gestion corporatiste de l'État, quadrillage autoritaire de la société, dérive autocratique, souverainisme autarcique. « Le plus grand ennemi du populisme, c'est le fait qu'il se réalise », rappelle lucidement Federico Tarragoni.

Élargir la base sociale de la démocratie

Les pistes pour bâtir un modèle plus inclusif en Tunisie ne manquent pas : défaire les situations de rente, ouvrir l'accès au crédit aux jeunes entrepreneurs des régions intérieures, valoriser les terres domaniales pour impulser une agriculture socialement plus intégratrice, inclure les opérateurs de l'économie informelle pour élargir les capacités d'investissement dans le développement régional, généraliser la protection sociale… Toutes ces mesures viseraient à faire émerger un marché intérieur seul capable d'intégrer les délaissés de la modernisation et de donner une base matérielle à la restauration d'une souveraineté économique.

Par la construction de sa base politique hors des partis pour créer un lien direct avec le peuple, par sa volonté de restaurer l'État social, par son projet de réforme de la représentation, Kaïs Saïed porte certainement cette potentialité populiste. Mais bientôt un an après son élection, il tarde à proposer une perspective à son action et surtout, il manque à un populisme tunisien une mobilisation sociale structurée qui lui donnerait sa force. Mais rien n'empêche les acteurs politiques classiques de se saisir des dimensions démocratiques et sociales du populisme… sinon les intérêts qu'ils représentent.

Le danger pour le processus démocratique tunisien est moins un populisme raisonné qui pourrait élargir sa base politique et le consolider, que la surenchère démagogique, et pour finir une victoire de l'élitisme autoritaire au nom du retour à l'ordre.

« Il existe des conditions pour que la démocratie des minorités du passé récent se transforme en une démocratie dans laquelle tous participent véritablement ; si nous ne réussissons pas ce pas en avant décisif, nous courrons le risque de tomber dans des tyrannies pires que celles des oligarchies du passé », prophétisait Gino Germani en 1956 pour l'Argentine. Un avertissement qui vaut pour la Tunisie.


1La Raison populiste, Seuil 2008.

2Federico Tarragoni, L'esprit démocratique du populisme, Paris, La Découverte, 2019.

3Lire Michel Camau, « Le discours politique de légitimité des élites tunisiennes », Annuaire de l'Afrique du Nord, vol. 1962-2003.

Maroc-France. « Notre ami le roi », un tremblement de terre

Par Omar Brouksy, Gilles Perrault

Trente ans après la publication de Notre ami le roi, un livre dévastateur sur le roi Hassan II, son souvenir est encore vivace et l'émotion reste forte pour son auteur, Gilles Perrault. Depuis sa maison d'un village normand, l'écrivain évoque le tsunami politico-diplomatique que cette enquête-événement provoqua à sa parution, en septembre 1990.

Omar Brouksy. — Comment l'idée d'un livre sur Hassan II a-t-elle germé ?

Gilles Perrault. — Cela a commencé avec des informations qui n'étaient pas très rassurantes sur le Maroc. Un jour je reçois une lettre d'un lecteur. C'était un garçon qui venait de lire L'Orchestre rouge (Fayard, 1987) et il me posait des questions sur ce livre, qui raconte l'histoire d'un groupe d'espionnage pendant la seconde guerre mondiale. Je lui réponds. Quinze jours plus tard, il m'écrit une longue lettre en me posant des questions précises. Je lui réponds. Je réponds toujours. Et puis un mois après, je reçois à nouveau une lettre de lui. Là je commence à être non pas fatigué — il était visiblement intéressé et intéressant —, mais je me disais qu'il devait être un militaire s'ennuyant dans sa caserne. À l'époque, bien sûr, il n'y avait pas d'emails. Il datait évidemment ses lettres, comme tout le monde, et il précisait : « PC de Kénitra ». Un jour je lui écris en lui demandant ce qu'il faisait au poste de commandement de Kénitra. Il me répond : « Mais non, PC de Kénitra signifie Prison centrale de Kénitra. J'y suis pour vingt ans pour cause de distribution de tracts ». Ce jeune s'appelait (s'appelle toujours) Jaouad Mdidech.

Alors quand vous êtes ici, en Normandie, dans la quiétude du village de Sainte-Marie-du-Mont et que vous apprenez qu'un jeune homme a été condamné à dix ans de taule pour distribution de tracts, vous vous posez des questions. Mes grands fils étaient gauchistes à l'époque. Ils distribuaient beaucoup de tracts, prenaient des coups de matraque, mais ne faisaient pas de prison. Donc voilà, là ça m'a vraiment perturbé. Je me suis dit : « il faut faire quelque chose ». Je me suis senti réquisitionné. Ce garçon, avec qui j'ai gardé des liens amicaux, faisait partie des camarades d'Abraham Serfaty (1928-2010).

Et puis il y a eu la rencontre avec Edwy Plenel qui dirigeait une nouvelle collection chez Gallimard, et qui était un ami de Christine Serfaty. On s'était vus tous les trois à Caen, en Normandie, et je rentrais avec Edwy Plenel. Je reconnais que j'étais un peu réticent. Je me disais : « ça va être encore un livre à problèmes, à emmerdements ». Je traînais les pieds. Et puis Edwy me propose : « Tu vois, ce livre devrait s'appeler "Notre ami le roi". Et ça a été le déclic. J'ai aussitôt dit : « ça y est, je l'écris ». Comme quoi…

Ça m'a fait penser au metteur en scène du film Garde à vue. Claude Miller ne savait pas comment faire pour convaincre Michel Serrault de jouer le rôle d'un pédophile. À la fin il lui dit : « Tu sais, tu feras ta garde à vue en smoking ». Serrault lui répond : « Si c'est en smoking, je joue le rôle ».

O. B. — Quel était le rôle de Christine Serfaty ?

G. P. — Fondamental. J'ai partagé tout simplement les droits d'auteur de ce livre avec Christine.

O. B. — Pourquoi ?

G. P. — Parce que je recoupais tout grâce à elle. J'étais allé au Maroc très jeune. Je connaissais bien le pays, j'y avais des relations. Mais je n'aurais jamais fait ce livre sans Christine. J'ai évité d'écrire beaucoup de choses parce qu'il n'y avait qu'un seul témoin. Il y a un vieil adage qui dit : « Un seul témoin, pas de témoin. » La première fois qu'elle m'a parlé de Tazmamart, je ne l'ai pas crue. Non pas que je pensais qu'elle mentait, mais je ne pouvais pas accepter cette réalité. Je suis passé à autre chose. Et puis finalement elle m'a convaincu.

O. B. — Et concernant le travail proprement dit ? Comme avez-vous procédé ?

G. P. — J'ai travaillé comme je travaille toujours : en exploitant les témoignages après les avoir recoupés. Cela m'a pris moins d'un an.

O. B. — L'éditeur était-il emballé par le projet ?

G. P. — Pas du tout. Personne n'y croyait. Antoine Gallimard m'a dit : « Oui, il faut le faire ce livre, mais, cher Gilles, les droits de l'homme au Maroc, ça n'attire pas les foules. »

O. B. — Beaucoup de livres avaient été écrits auparavant sur la répression au Maroc. Pourquoi celui-là a-t-il eu un tel impact ?

G. P. — Écoutez, j'ai eu beaucoup de chance. J'ai eu une fenêtre de tir comme on dit pour les fusées Ariane. En 1990, l'Union soviétique n'existe plus. Or le Maroc était considéré comme le bastion contre l'Algérie socialiste. Il n'y avait plus de danger communiste et il n'y avait pas encore le danger islamiste.

O. B. — Vous attendiez-vous à toutes ces réactions après la parution du livre ?

G. P. — Pas du tout ! Pas du tout ! C'était le tremblement de terre. J'ai été pris par la surprise : crise diplomatique ; l'année du Maroc en France annulée ; Hassan II qui proteste ; des milliers de Marocains envoyant de soi-disant protestations à l'Élysée, etc.

Je pense que quand on vit, on est embarqués en bateau dans une croisière paisible et tout à coup, on peut se retrouver dans une tempête complètement imprévisible. Et ça tangue et ça bouge. Ahurissant ! Ahurissant !

O. B. — Quelles étaient les réactions des personnalités politiques françaises ?

G. P. — La réaction dont je me souviens le plus est celle d'Hubert Védrine, à l'époque porte-parole de la présidence, un proche de François Mitterrand. Je l'avais rencontré quelques jours après la sortie du livre, et il s'en est pris violemment à moi : « Perrault, m'a-t-il dit, vous êtes un irresponsable, vous oubliez les 25 000 Français qui vivent et travaillent au Maroc, et les centaines de milliers de Marocains qui vivent et travaillent en France. C'est irresponsable, votre livre. » Je n'ai pas besoin de préciser à quel point les Védrine et autres étaient et sont inféodés au trône. Mais après, quand Hassan II a libéré les détenus de Tazmamart, de Kénitra et des autres lieux de détention, j'ai rencontré de nouveau Védrine. Il m'a dit : « Finalement votre livre, Gilles (là il m'appelait Gilles !), a été bénéfique pour Hassan II. Il lui a permis de sauver la fin de son règne. » Je lui ai répondu : « Vous avez raison, Hubert (du coup je l'appelais moi aussi Hubert !), mais ça a été surtout bénéfique pour les victimes, leurs familles et leurs proches. Certains étaient emprisonnés depuis vingt ans. » Mais lui il s'en foutait, des victimes. Il n'y avait, pour lui, que Hassan II qui pouvait sauver la fin de son règne.

O. B. — Quelle était la réaction d'Hassan II envers le livre ?

G. P. — Hassan II ne m'a jamais personnellement attaqué en justice. Mais il a intenté des dizaines de procès aux chaînes de télévision, aux journaux qui m'avaient interrogé en disant que le fait de donner la parole, pour salir le Maroc, à un homme aussi méprisable que Gilles Perrault était une faute professionnelle. Alors, il fait pleuvoir une pluie d'or sur les anciens bâtonniers parisiens qu'il prenait comme avocats. Évidemment c'était une aubaine pour eux, mais il a perdu tous ses procès. Qu'est-ce qu'il croyait ? Que la justice française était aux ordres comme chez lui ?

O. B. — Hassan II avait également réagi sur le plan financier…

G. P. — Oui ! il a d'abord dépêché son âme damnée, Driss Basri, son ministre de l'intérieur et l'homme fort du régime, qui a rencontré son homologue français Pierre Joxe. Il lui a dit : « Nous sommes informés qu'un livre va paraître. Ce serait très fâcheux pour les relations franco-marocaines. Nous sommes prêts à indemniser l'éditeur. On va indemniser l'auteur, bien sûr. » Ils ont proposé des sommes considérables. Joxe lui a répondu : « Écoutez, l'éditeur est Gallimard, la grande maison d'édition, française, européenne, etc. Quant à Gilles Perrault, je le connais bien (ce qui était faux, on ne s'est jamais rencontrés), il a très mauvais caractère. Je ne vous conseille pas d'aller le voir parce que ça se passera mal ».

Mais là où je n'ai pas ri, c'est quand on m'a prévenu au ministère de l'intérieur qu'il y aurait un contrat passé avec le milieu français, une prime pour celui qui me descendrait. Des mesures ont été prises ici à Sainte-Marie. Une camionnette de gendarmes était là, pas loin de la maison. Mais c'est tombé sur nos pauvres voisins et amis dont certains ont pris des contraventions parce qu'ils n'avaient pas mis leur ceinture de sécurité (rires). Trêve de plaisanterie, c'était quand même difficile. Quand vous vous attaquez au roi du Maroc, et que ce roi s'appelle Hassan II, vous savez que vous ne vous attaquez pas à la reine d'Angleterre, au roi des Belges ni à Albert de Monaco. C'est un autre client.

J'ai aussi constaté à quel point la connivence entre Hassan II et l'élite politique française était grande. C'est grâce à la Mamounia. Des directeurs de journaux et de magazines comme Jean Daniel du Nouvel Observateur ou Jacques Amalric du Monde venaient au Maroc à bord des avions du roi pour réaliser des entretiens avec lui. Pour résumer, autour de la piscine de la Mamounia il y avait toute la crème de la gauche et toute la crème de la droite.

Mais malgré tout, je garde un souvenir très ému parce que ce livre a contribué, je dis bien contribué, à ce que des prisons soient ouvertes au Maroc. Car, ne l'oublions pas, les vrais combattants pour la liberté au Maroc, ce sont ces dizaines de militants marocains qui se sont battus en héros pour que le régime d'Hassan II soit obligé de faire des concessions.

O. B. — Mais même après la mort d'Hassan II, vous restez indésirable au Maroc.

G. P. — Oui, André Azoulay1 m'a fait savoir que par fidélité à la mémoire de son père, Mohammed VI me renverrait par le premier avion vers la France si je mettais un pied au Maroc.

O. B. — Quel regard portez-vous sur le successeur d'Hassan II ?

G. P. — Quand vous faisiez de la politique sous Hassan II, vous pouviez disparaître. Définitivement. Sous M6 ça n'est pas la même chose. Et ça fait une grande différence. Mais enfin, le problème essentiel du Maroc est aussi un problème social et il n'a pas disparu avec l'actuel roi. Visiblement la monarchie, telle qu'elle est aujourd'hui, n'est pas le régime qui favorisera une solution à ce problème. Je crois que l'avenir du Maroc est sombre aussi longtemps que ce fossé entre riches et pauvres continuera de s'élargir. Déjà ça n'est plus un fossé, c'est un précipice.

Hassan II était une personnalité complexe. De Gaulle disait de lui : « Il est inutilement cruel. » C'est une formule d'homme d'État parce que ça signifie qu'on peut être inutilement cruel. Et c'est vrai qu'il l'était. Mais il était un véritable chef d'État.

Il aimait le pouvoir. Il aimait aussi l'argent ; mais il aimait surtout le pouvoir. M6, lui, aime d'abord l'argent. Il aime le pouvoir parce que ça facilite surtout ses affaires, mais c'est secondaire pour lui. Ce n'est pas un homme d'État. Il n'a pas rempli le costume de roi du Maroc. Sous Hassan II, les journalistes disparaissaient. Sous M6, ce sont les journaux. Comme vous le savez, un bon journal ne peut pas se passer de la publicité. Les gens qui passent la publicité à des journaux indépendants ou critiques envers Mohamed VI reçoivent des coups de téléphone : « Sa Majesté est très triste de voir que vous passez de la publicité dans ce journal… » Le message est évidemment reçu cinq sur cinq. La publicité s'arrête et le journal… Vous en savez quelque chose !

O. B. — Qu'est-ce qui a changé et qu'est-ce qui n'a pas changé, selon vous, avec l'arrivée au pouvoir de Mohamed VI ?

G. P. — Tout a changé pour que rien ne change. Vingt-et-un ans après l'arrivée au pouvoir de M6 ça n'a pas tellement changé. C'est toujours le clan. Tout part du palais et tout revient au palais. Le cercle est même de plus en plus étroit. Il y avait un côté shakespearien chez Hassan II. Il y avait de la tragédie : les putschs, la répression, le calvaire de la famille Oufkir… Avec M6, on est plutôt dans l'opérette. Il y a eu dès le départ un grand malentendu. On l'appelait même « le roi des pauvres ». Il a été finalement le roi des riches. Et des riches de plus en plus riches. Il est vrai qu'on est souvent déçu par les gens au pouvoir, mais là, quand même, la déception est profonde.

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Gilles Perrault, Notre ami le roi, Folio Gallimard. — 10,90 euros en France.


1NDLR. Conseiller économique d'Hassan II et de son fils Mohamed VI.

Dhimmis

Par Roland Laffitte

Le statut des non-musulmans, appelé dhimma dans le droit islamique (fiqh), est objet de controverse. Défendu et enjolivé comme un bienfait sans nuance par les apologistes de la religion musulmane, il est condamné par ses contempteurs comme une discrimination inqualifiable qui découlerait de la nature même de l'islam, et montré aujourd'hui en Europe par les courants qui alertent sur le « grand remplacement » comme l'avenir effroyable qui attend notre continent victime d'« islamisation » galopante. D'où la nécessité de faire le point sur le contenu réel de ce statut dans l'espace et dans le temps.

La dhimma, c'est-à-dire le statut qui caractérise les dhimmiyūn ou « dhimmis », n'est autre, dans la société tribale arabe de l'Arabie contemporaine de Mohammed, que le « pacte » qui s'applique normalement aux clients, lesquels jouissent d'une protection moyennant certaines obligations. Le Coran parle des juifs et des chrétiens comme Ahl al-Kitāb, « les Gens du Livre », mais c'est l'exégèse islamique qui utilise à leur égard l'expression Ahl al-dhimma, si l'on veut « les Gens du pacte ».

Cette dhimma, initialement proposée par les chrétiens au calife Omar Ibn Al-Khattab, lequel l'a étendu aux juifs, puis aux zoroastriens et aux sabéens, s'inspire des rapports établis par Mohammed avec les chrétiens de Najran (al-nāsarā), et même les juifs (al-yahūd) et les zoroastriens (al-majūs) de Bahreïn. Dans cette veine, la dhimma systématisée par le fiqh implique une protection véritable des biens et des personnes, et une autonomie totale dans les domaines familiaux, personnels ou religieux, jugées par des magistrats appliquant les lois spécifiques des différentes communautés. Mais c'est moyennant la prééminence du pouvoir islamique et le paiement d'un impôt spécial, la ğiziya, qui est littéralement une « compensation » au fait qu'elle dispense de la zakāt, l'« aumône », payée par les seuls musulmans. Sa nature n'est donc pas religieuse, mais politico-sociale, même si elle bénéficie d'une validation religieuse.

Juifs et chrétiens dans les sociétés islamiques traditionnelles

Si les obligations imposées aux dhimmis sont strictement définies par le pouvoir central, notamment abbasside, elles s'appliquent de façon très variable selon les époques et les endroits. Le gouvernement arabe a, au départ, un besoin évident du concours des communautés juives et chrétiennes qui fournissent, à l'époque omeyyade (661-750) — et encore à l'époque abbasside —, une bonne partie de la haute administration, et même des ministres et du personnel scientifique. Aussi l'attitude de la société musulmane à l'endroit des dhimmis est-elle ambiguë et changeante.

Dans certains cas, juifs et chrétiens peuvent être obligés de porter un habit spécial, ont l'interdiction de monter à cheval, et doivent se montrer humbles par rapport aux musulmans, mais cela n'est nullement généralisé. La protection dont jouissent les minorités s'accompagne toutefois souvent, du fait de leur situation juridique infériorisée, d'un indéniable mépris de la part des populations musulmanes. Ibn Khaldoun relie ainsi le mépris où sont tenus les juifs (ce qui est aussi valable pour les chrétiens) à la situation faite à « un peuple soumis au joug de la tyrannie et qui, à travers elle, apprend à connaître l'injustice »1. En dehors de ce passage, que l'on pourrait à juste titre tenir pour une anticipation pour ce qui concerne le diagnostic posé, du discours de Maximilien Robespierre à la Constituante ou de l'article de Karl Marx sur la question juive, Ibn Khaldoun ne parle des juifs que pour évoquer ce que les chrétiens ont longtemps appelé « l'histoire sainte », ou pour vanter leur contribution à l'histoire des sciences.

L'islamologue américano-britannique Bernard Lewis, qui n'est pas tendre envers l'islam comme religion et comme civilisation, note que les dhimmis ont certes subi des avanies, mais pour ajouter : « N'empêche que leur position était infiniment supérieure à celle des communautés dissidentes de l'Église établies en Europe occidentale »2.

Au Maghreb, où les chrétiens étaient inexistants, on ne peut parler que des juifs comme minorité religieuse. Or, Maurice Eisenbeth, nommé grand rabbin de Constantine en 1928, puis d'Alger en 1932, enfin grand rabbin délégué pour l'Algérie en 1941, notait à propos d'eux que s'ils vécurent au XIIe siècle, à l'époque almohade, de véritables persécutions, qu'après cela, « les juifs en Algérie et en Tunisie ont joui, d'une façon générale, d'une période de calme, n'ont plus été les victimes de persécutions systématiques — du moins les documents n'en font aucune mention »3.

Les évolutions contemporaines

Le statut de la dhimma fut officiellement supprimé dans l'empire ottoman par le tout nouveau sultan Abdülmecit avec le hatti-chérif (ordonnance signée du sultan) de Gulhané du 3 novembre 1839.

La situation des minorités religieuses dans maints pays des mondes arabe et islamique aujourd'hui ne souffre pas seulement de l'inertie des habitudes d'infériorisation sociale qu'elles ont connue à travers l'histoire. La vague de l'idéologie dite « islamique » personnifiée tant par les salafistes (ou salafo-wahhabites) que par les Frères musulmans, qui s'accompagne de conduites plus que bigotes et étroitement sectaires, correspond à une réponse identitaire au choc souvent violent avec les grandes puissances euro-nord-américaines et leur idéologie moderniste et exclusiviste. Les minorités sont prises en otage par ces grandes puissances qui se sont présentées comme leurs protectrices contre les pouvoirs musulmans. Il s'agit, depuis le XIXe siècle, de celles d'Europe, comme de la Russie vis-à-vis des chrétiens orthodoxes, ou alors de la France vis-à-vis des coptes d'Égypte lors de l'expédition de Napoléon Bonaparte, ou encore avec les maronites du Liban auxquels elle a offert un État dit « Grand Liban » sous son mandat.

Parallèlement, la création d'un « État juif » au cœur du monde arabe ne pouvait que provoquer des problèmes pour les communautés juives à l'intérieur des pays arabes. On a donc assisté à partir de 1948 à un exode massif des juifs des pays arabes, comme on assiste aujourd'hui, bien que dans une proportion moindre, mais toutefois significative, à un exode des chrétiens d'Irak et de Syrie.

Le fait que, dans les territoires contrôlés par lui, l'organisation de l'État islamique (OEI) n'ait pas hésité à invoquer la dhimma n'a pu, il est vrai, que conforter les détracteurs de l'islam dans leur tendance à prendre la caricature qu'ils se font de cette religion pour la réalité. En dehors des groupes se réclamant d'un islam courbé à leurs fantasmes politiques — et qui ne s'attaquent d'ailleurs pas seulement aux juifs et aux chrétiens, mais aussi, très fréquemment, aux musulmans d'autres obédiences —, personne ne songe pourtant à prolonger aujourd'hui le statut antique de la dhimma. Cela n'empêche qu'il reste dans de nombreux pays du monde arabe et islamique des limitations sérieuses aux droits des juifs et des chrétiens et d'autres minorités religieuses, comme les babistes, qui sont des chiites réformateurs, ou les baha'i, adeptes du courant syncrétique issu du précédent, en Iran. Ainsi de l'interdiction des églises et des synagogues en Arabie saoudite, ce qui n'empêche pas Israël et les grandes et moyennes puissances euro-nord-américaines de filer le parfait amour avec ce pays, exemple d'intolérance religieuse. Ou l'appartenance à la religion islamique comme condition absolue à la citoyenneté que pose l'Algérie, alors que, dans les années qui ont suivi l'indépendance, elle comptait des ministres juifs et chrétiens.

Dhimma ou pas dhimma, il y a donc bien du chemin à faire pour liquider les discriminations à l'égard des minorités religieuses en terre d'islam. Et une attitude plus bienveillante des États d'Europe et d'Amérique du Nord vis-à-vis de l'islam et des musulmans ne pourrait que favoriser un développement heureux de cette situation.

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POUR ALLER PLUS LOIN

➞ Pour un examen équilibré de la situation des dhimmis en Al-Andalus, voir John Tolan, « Au-delà des mythes de la coexistence interreligieuse : contacts et frictions quotidiens d'après des sources juridiques de l'Espagne médiévale », Cahiers de la Méditerranée, n° 86 (2013), p. 225-236 ;

➞ pour une étude outrancière qui fait les délices des cercles identitaires et islamophobes, voir, par exemple, Bat Ye'or, Les chrétientés d'Orient : entre jihad et dhimmitude, VIIe-XXe siècle, Paris, J.- C. Godefroy, 2007.


1Ibn Khaldoun, Discours du l'Histoire universelle. Al-Muqaddima, traduction de Vincent Monteil, Paris, Sindbad, 1967-1968, vol. III, 1227-1228.

2Bernard Lewis, Les Arabes dans l'Histoire, Neuchâtel, La Baconnière, 1958.

3Maurice Eisenbeth, « Les Juifs en Algérie et en Tunisie à l'époque turque », Revue africaine, n° 96, 1er-2e trim. 1852.

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