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Aujourd’hui — 20 septembre 2019Contrepoints

France : le hold-up démocratique silencieux

Par h16
democratique

Par h16.

Dans un précédent billet nous avions vu que le rejet grandit de façon un peu inquiétante en France. L’AFC de 2015 sur les élections régionales et celle menée sur les élections européennes de 2019 confirment qu’une partie croissante des Français, maintenant majoritaire, ne se retrouve plus dans aucun des partis traditionnels et qu’elle préfère de plus en plus l’abstention, le vote nul ou blanc. De surcroît, l’expression du vote FN puis RN (ou PLP pour les européennes) est très proche au sens statistique des expressions alternatives (blanc, nul, abstention).

Le problème est qu’avec l’accroissement de ce genre de votes et de cette abstention (qu’on peut résumer par rejet), la légitimité réelle du pouvoir s’érode franchement : difficile de prétendre représenter la France ou le peuple français si une part majoritaire n’a pas voté pour ceux qui entendent l’incarner.

Dans un pays démocratique, on admet assez facilement ce phénomène en introduisant la notion d’alternance du pouvoir : une partie du peuple n’a pas l’occasion de voir ses représentants exercer le pouvoir mais, d’une part, cette partie du peuple trouve tout de même à s’exprimer puisque ses représentants sont malgré tout présents dans les assemblées et une partie des institutions, et d’autre part, on admet la légitimité de ceux qui sont en place parce qu’il existe une possibilité claire, définie, palpable, que l’alternance joue à un moment ou un autre (à la prochaine élection, typiquement).

Autrement dit, le jeu démocratique fonctionne tant que les différentes parties du peuple ont bien une représentation dans les différents étages de pouvoir (législatif, exécutif, judiciaire) et que la probabilité d’exercer un jour le pouvoir est strictement non nulle.

Lorsque d’un côté cette représentation n’existe plus (une partie du peuple n’est plus représentée par personne, nulle part) et que de l’autre, la probabilité pour cette partie du peuple d’exercer le pouvoir devient nulle, le jeu démocratique est cassé : cette partie du peuple se désolidarise progressivement du reste. Tant que ceci se déroule avec une part négligeable ou minoritaire de l’ensemble d’une nation, cela passe à peu près inaperçu et peut durer longtemps.

En revanche, s’il s’agit d’une majorité qui se retrouve sans représentation, sans espoir d’en avoir une, et encore moins d’exercer le pouvoir, la situation devient véritablement instable.

Qu’en est-il en France ?

Depuis 1945, le parlement représente de moins en moins les Français et depuis les dernières élections, sous Macron, pour la première fois de l’histoire de France depuis très longtemps (au moins un siècle si l’on remonte aux élections parlementaires de 1919), ceux qui votent les lois de la France ne représentent plus la majorité des Français.

Pour le vote aux européennes, on constate la même érosion : depuis 1989, l’abstention a toujours été majoritaire à l’exception de 1994, suite à l’effondrement soviétique. Depuis, seule la dernière élection de 2019 (avec une abstention à 49,9 %) peut prétendre envoyer des députés européens représentant une (courte) majorité du peuple. Progressivement, le vote aux européennes s’est mué en vote de protestation.

taux de participation élections france

Dans ce cadre d’analyse, la victoire du PLP (mené par Marine Le Pen) correspond à la première coïncidence entre le comportement protestataire du peuple (le rejet) et son expression électorale. Du strict point de vue de la dynamique statistique, les députés européens que la France envoie représentent plus fidèlement le peuple français que sur le quart de siècle précédent. Comme d’autres analystes l’ont noté, ce n’est certainement pas une victoire de Macron.

L’analyse menée pour les élections européennes peut être reproduite pour l’élection présidentielle : depuis 1965, les élections présidentielles représentent en effet toujours plus de 80 % de l’opinion exprimée des Français, sauf évènement extraordinaire (en 1969, après la démission de de Gaulle).

Or, l’élection de Macron est la première depuis lors à passer sous la barre des 80 %, semblant poursuivre à la baisse l’effet Hollande de désaffection des Français. Si ceci ne permet pas de conclure quoi que ce soit statistiquement, il en va autrement de la tendance des bulletins « invalides » (blancs et nuls) : cette dernière élection a compté 11,5 % de votes invalides. Si l’on se pique de comparer la France au reste du monde pour voir combien de nuls et de blancs sont déposés dans les ballots, on découvre une France avec un taux compris entre celui du Yemen (10,9 %), de l’Angola, des Philippines ou du Guatemala (plus de 13 %) :

votes invalides élections présidentielles monde

Que se passe-t-il ?

Si on se concentre sur ce vote présidentiel depuis 1965, la moyenne de votes invalides est de 4,12 %. L’écart-type (sur neuf élections) est de 2,58. Statistiquement, la probabilité que les votes invalides dépassent les 11 % à la dixième élection (celle de 2017) était de… 2,3 sur 1000 (0,23 %). On pourrait supposer que les élections présidentielles ont davantage d’invalides, en proportion, que les autres élections, mais ce n’est pas le cas : si on regarde les élections présidentielles, parlementaires et européennes depuis 1945, la moyenne de votes invalides est de 3,56 % avec un écart-type de 1,68. Autrement dit, il n’y a normalement pas de différence statistiquement significative entre les votes invalides pour les présidentielles et les autres élections…

Sauf en 2017.

On peut imaginer plusieurs raisons à l’écart statistique observé. Le pur hasard est assez improbable (au sens statistique, cette probabilité étant de l’ordre de un sur un million). Il reste la manœuvre délibérée, qui reviendrait à admettre une espèce de complot national aboutissant à un surcroît de bulletins biffés, ou plus simplement que ces bulletins nuls et blancs surnuméraires indiquent bel et bien un rejet, bien plus exprimé que d’habitude, des propositions politiques du moment.

Il n’en reste pas moins qu’une telle déviation statistique n’a pas été observée en France depuis 1945 au moins, et que le taux d’invalides de la dernière élection présidentielle correspond plus à un taux d’État en crise (Yemen, Angola, Philippines, Guatemala n’étant pas réputés pour leur actuelle stabilité et solidité démocratique) qu’au taux d’une démocratie saine et apaisée.

Par ailleurs, si l’on couple cette observation avec les constats établis lors du précédent billet statistique à ce sujet, on peut raisonnablement admettre que le président actuel dispose de la base électorale la moins solide de la Cinquième République. À force de diaboliser une frange croissante des opinions (la diabolisation de l’extrême droite étant depuis longtemps largement dépassée, le politiquement correct s’étendant maintenant très au-delà de ce qu’il fut il y a encore 10 ou 20 ans), ces dernières ne trouvent plus à s’exprimer. Petit à petit, la démocratie ne sert plus qu’à exprimer un rang étroit d’opinions. Les autres sont tues par auto-censure, sont euphémisées jusqu’à perdre leur substance voire carrément interdites.

Se pose ici la notion de légitimité réelle : le rejet étant si fort, la représentation nationale si minoritaire, les orientations politiques et les lois qui y correspondent apparaîtront les moins légitimes. En fait, nous sommes passés sans bien le noter dans un régime qui n’est plus représentatif de la majorité, sans que ni les médias, ni les politiciens ne s’en émeuvent. Utilisant habilement les abstentionnistes et le(s) parti(s) repoussoir(s) pour éliminer toute concurrence, les représentants d’une frange de plus en plus étroite du peuple se maintiennent au pouvoir, sans plus aucune opposition réelle.

Véritablement, il y a eu hold-up silencieux.


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Sur le web

Piketty : une avalanche de chiffres pour une idéologie contestable

Par Yves Montenay

Par Yves Montenay.

Les inégalités sont un sujet important, mais plus propre aux proclamations qu’aux analyses sereines. La polarisation sur ce thème est devenue un facteur important pour les carrières. Celle de Thomas Piketty, dont le dernier livre vient de paraître, en est une bonne illustration.

Suivre le courant intellectuellement dominant ?

Je suis un enfant de la guerre froide, et me souviens de l’époque où « il fallait » être marxiste pour gagner en notoriété et progresser dans sa carrière : journalistes, chercheurs, essayistes, écrivains de fictions y étaient souvent astreints…

Ou alors, comme Raymond Aron, on s’en distinguait en s’opposant. Avec la satisfaction, juste avant de mourir, de se voir rejoint par « son petit camarade », Jean-Paul Sartre, qui venait de renier toute sa carrière de compagnon de route du Parti communiste.

Plus tard « il fallait » être anticolonialiste, puis maoïste, et j’en passe, pour arriver aux obligations sociales d’aujourd’hui : promouvoir l’écologie et dénoncer les inégalités.

Ces mouvements intellectuels ont bien sûr des fondements, sinon ils ne dureraient pas (la mode maoïste a été brève), mais il faut savoir garder un certain recul.

Ces réflexions me viennent à l’esprit alors que Thomas Piketty est devenu chroniqueur au Monde et sort son deuxième livre : Capital et idéologie.

Piketty ou comment justifier une idéologie par un océan de statistiques

D’abord, un avertissement. Mon sujet ici n’est pas les inégalités, mais la tendance, depuis plus d’un siècle, de justifier des convictions politiques par une présentation  scientifique, voire mathématique.

Ce type de présentation me laisse profondément sceptique, du fait de ma formation scientifique et économétrique et par ma pratique du management et des chiffres, à l’occasion de nombreuses déclarations fiscales ou autres de multiples entreprises, associations ou particuliers.

Ma conclusion est que les chiffres globaux, nationaux ou internationaux – on dit  macro-économiques pour faire sérieux – n’ont pas beaucoup de valeur.

Or ce sont précisément ces chiffres, et même une avalanche de chiffres, qu’utilise Thomas Piketty pour soutenir ses idées politiques, idées illustrées par sa participation à la commission économique du Parti socialiste en 1995–97, puis à « À gauche en Europe ». Ce fut ensuite le soutien à Ségolène Royal et, pour l’élection suivante, la proclamation dans Le Monde de « la pertinence des options proposées par le candidat François Hollande ».

Voyons cela de plus près !

Le Capital au XXIe siècle, de Thomas Piketty

Thomas Piketty a suivi le cursus méritocratique traditionnel de la fonction publique : l’École normale supérieure, une thèse, des articles et des livres. À la fin des années 1990, les inégalités sont déjà porteuses et il fait ses gammes sur ce thème.

Pour percer, il faut trouver une idée choc et apparemment mathématique. Pour cela il invente un mécanisme de création des inégalités qui rendra nécessaire une révolution, ou à tout le moins un matraquage fiscal des riches. Ça plaira aux idéalistes et aux jaloux. Ce sera sa formule : « Le revenu du capital croît plus vite que le revenu national ».

La justification sera une avalanche de chiffres qui va tétaniser le lecteur. Il y en aura près de 1000 pages pour faire encore plus sérieux. Le tout s’appelle Le capital au XXIe siècle, et paraît en 2013.

Thomas Piketty a réussi son coup, on parle de 2,5 millions d’exemplaires et d’une percée aux États-Unis.

Un postulat très discutable

Pourtant, j’ai de sérieux doutes sur le fondement de ce livre : si la rentabilité du capital dépasse durablement la croissance, non seulement la part des riches s’accroît, mais au bout d’un certain temps elle s’accroît tellement qu’il ne reste rien pour les autres.

Or l’enrichissement moyen est évident depuis plus d’un siècle.

Voir notamment Jean Fourastié, peut-être le seul enseignant d’économie concrète que j’ai eue à Sciences-Po et dont je participe à sauvegarder son souvenir avec celui d’Alfred Sauvy, tous deux étant les piliers intellectuels du site Sauvy–Fourastié.

À l’opposé de Piketty, Fourastié constate et mesure une forte diminution des inégalités.

Il remarque que les grands bourgeois ont beaucoup moins de domestiques qu’auparavant, que les châteaux se transmettent difficilement d’une génération à l’autre et surtout que le prix des produits courants, notamment la nourriture et l’électroménager, ont tellement baissé par rapport aux salaires que les inégalités matérielles de la vie quotidienne se sont effondrées.

Il est resté célèbre par ses suivis à long terme des prix exprimés en salaire d’un très grand nombre de biens. On est très loin de la macro-économie !

Certes, les périodes analysées par Fourastié et Piketty ne se recoupent pas complètement et ce dernier signale que la flambée des inégalités serait récente.

Néanmoins, les observations de Fourastié restent valables aujourd’hui. Donc pourquoi ce mécanisme ne joue-t-il que maintenant ? Cela jette un doute sur son nature structurelle et renvoie à des causes conjoncturelles.

Mais même « conjoncturellement », l’observation de base d’une forte augmentation des inégalités est-elle exacte ? Elle est certes sans arrêt répétée comme évidente, surtout aux États-Unis, où cet ouvrage a eu un grand succès. Et le livre multiplie les statistiques pour le prouver.

Des scientifiques remettent en cause les conclusions de Piketty

Or ces statistiques de Piketty ont été passées au peigne fin par les critiques et très discutées, notamment par Richard Sutch, Michel Ruimy et une enquête du Financial Times.

Un ouvrage international et collectif Anti-Piketty, vive le capital au XXIe siècle regroupe les travaux d’une vingtaine de spécialistes de disciplines variées.

Ces critiques pointent notamment une mauvaise prise en compte des différences fiscales d’un pays à l’autre et surtout de la redistribution, point pourtant essentiel.

Ils remarquent également que Piketty choisit les chiffres qui lui conviennent : ce qui est vrai pour les 1 % les plus riches à un moment donné dans un pays donné ne l’est pas pour les 9 % suivants, néanmoins très riches également et donc surtaxables de son point de vue.

Ils remarquent enfin que Piketty ajuste ses données à son raisonnement, « pour des raisons techniques » a-t-il répondu.

De toute façon, la mesure des inégalités est pratiquement impossible, et la comparaison d’un pays à l’autre l’est totalement : les définitions ne sont pas les mêmes et les données sont très imparfaites (le coefficient de Gini de l’Égypte indique des inégalités plus faibles qu’en France !!!)

Mais cette querelle de chiffres, pourtant fondamentale, passe par-dessus la tête des lecteurs.

Que penser du dernier livre de Piketty, Capital et idéologie ?

Thomas Piketty Capital et idéologieEt voici maintenant le dernier livre : 1200 pages cette fois !

Il faut frapper fort et utiliser des mots politiquement connotés : « capital » et « idéologie ». Donc, haro sur l’idéologie qui produit des riches.

Pour Pierre-Antoine Delhommais dans Le Point du 12 septembre, « Piketty l’économiste s’efface trop souvent devant Piketty le penseur politique qui veut dépasser et abolir le capitalisme et refonder le système économique mondial ». Bigre !

Le Monde et l’ensemble de la presse de gauche font une présentation tout à fait favorable de ce dernier livre, notamment en soulignant sa documentation « mondiale ».

Mais ce « mondial » comprend principalement la description du système des castes en Inde, et de la tripartition indo-européenne (clergé, guerriers, les autres… ou leur équivalent dans diverses sociétés) ce qui n’est pas directement lié au fonctionnement du capitalisme.

Surtout tel que le définit Piketty qui situe l’origine du capitalisme au XXe siècle, alors qu’il s’agit d’un système économique évoluant continûment depuis l’origine de l’humanité.

Personnellement, à propos d’une idéologie qui produit des riches, je pense à celle de la Chine et aux autres pays où le pouvoir est tout-puissant, ce qui donne d’énormes opportunités d’enrichissement à ses membres et à leurs proches, au détriment de la population, et non à son service comme les vrais capitalistes que sont Bill Gates ou Steve Jobs.

Qui parle de l’action philanthropique de Bill Gates pour diffuser l’hygiène élémentaire en Inde ? C’est grâce à lui si l’État indien a fini par promouvoir l’idée des toilettes auprès de la population. Et l’amélioration de la santé des habitants aura un impact certain sur l’économie du pays.

Et la querelle sur la marée de chiffres dans ces 1200 pages rebondit, un peu analogue à celle critiquant les données du livre précédent. Or ces données sont cette fois-ci plus mondiales, donc encore moins fiables.

Remarquons que les tableaux de chiffres qu’il y inclut confirment les observations de Fourastié, avec une diminution fantastique des inégalités depuis le XIXe siècle et le début du XXe.

L’éternel retour de l’utopie socialiste

Je conclurai sur la prise de position récente de Piketty sur la réforme des retraites : dans sa chronique « Qu’est-ce qu’une retraite juste ? » (Le Monde du 7 septembre) Piketty propose tout naturellement un taux de remplacement diminuant avec le revenu, et s’oppose au principe de la réforme Delevoye « une même pension pour une même cotisation ».

Il demande que la redistribution entre retraités aille bien au-delà des « 25 % de solidarité », qui vont, à juste titre à mon avis, surtout aux mères de famille. Et il justifie cela par l’argument selon lequel « les rémunérations les plus importantes ne sont pas légitimes » ! Or ce qui arrive dans les caisses de retraites ne vient pas de Carlos Goshn, mais des  classes moyennes qui seraient surprises de voir leurs rémunérations considérées comme illégitimes.

Bref, voici enfin l’homme providentiel pour la gauche, celui qui pourrait la réunir car il pourfend le libéralisme, c’est-à-dire, vu de son camp, les macronistes et tout ce qui est à leur droite. Vraiment tout ? Je crois discerner un petit fumet populiste…

Bref c’est le retour de l’éternelle utopie socialiste, ou tout simplement de la jalousie : « il faut taxer les riches » et donc les appauvrir… alors que la vraie question est d’enrichir les pauvres !

En janvier 2018, je m’exprimais déjà à ce sujet :  Ce n’est pas en taxant « les riches » que l’on réduira les inégalités !

Sur le web

Municipales à Paris : des candidats tout aussi dépensiers qu’Hidalgo

Par IREF Europe

Par Philbert Carbon.
Un article de l’Iref-Europe

Anne Hidalgo, maire de Paris, est régulièrement citée pour sa catastrophique gestion de la capitale. Airy Routier et Nadia Le Brun viennent de publier Sainte Anne ! Son vrai bilan aux éditions Albin Michel, dont Le Figaro Magazine s’est fait l’écho dans son édition du 7 septembre dernier. Des auteurs qui avaient déjà publié Notre-Drame de Paris en 2017.

Une dette colossale

On apprend dans l’ouvrage, par exemple, que la Mairie de Paris a dépensé 4,24 millions d’euros pour acquérir un immeuble de six logements dans le XVIe arrondissement (soit 12 000 euros le mètre carré) afin de les transformer en logements sociaux, et que pour réaliser la même transformation, elle a préempté un immeuble à Montmartre évalué à plus de 13 000 euros le mètre carré.

Routier et Le Brun mettent également le doigt sur les 300 millions d’euros de subventions accordées chaque année à plus de 2500 associations. Les deux auteurs abordent nombre d’autres sujets tels la gestion calamiteuse des Velib’ et Autolib’, les malversations dans les marchés publics, etc.

Selon Routier et Le Brun, le résultat de tout cela est une dette qui augmente d’environ un milliard d’euros par an.

Quand les socialistes se sont emparés de la Mairie de Paris en 2001, avec Bertrand Delanoë, la ville avait 1,1 milliard d’euros de dettes pour un budget de 6,5 milliards. En 2017, le budget était de 8 milliards et la dette de… 5,7 milliards. Elle pourrait même monter à 8 milliards en 2020 à la fin du mandat d’Anne Hidalgo.

Malheureusement, la bataille municipale pour Paris, qui a débuté sur les chapeaux de roue avec la présence de deux candidats concurrents issus de la majorité présidentielle, ne semble pas pour l’instant se porter sur le sujet des économies budgétaires.

Des candidats dépensiers

Il est même à craindre que la campagne électorale ne soit, comme d’habitude, l’occasion de promettre de nouvelles dépenses.

Cédric Villani, le candidat dissident de La République en Marche, a déjà indiqué qu’il présenterait un projet chiffré à la fin de cette année.

Il a cependant dévoilé quelques pistes comme des plans de végétalisation, des repas 100 % bio dans les écoles et maisons de retraite, le développement de minibus autonomes en lieu et place de la voiture individuelle. Il approuve par ailleurs l’encadrement des loyers et plaide pour les geler, à l’instar de ce qui se pratique à Berlin.

Son concurrent Benjamin Griveaux propose d’enseigner la langue anglaise dès la crèche, de mettre en place une vraie police municipale, de financer le remplacement des scooters thermiques par des scooters électriques, d’augmenter de 50 euros par mois le montant moyen de l’aide Paris Logement Famille Monoparentale ; et de créer un compte babysitting de 50 heures par an pour les familles monoparentales les plus précaires, un service public municipal des mobilités (qui proposera notamment des Trottilib’), un conseil municipal de défense écologique, ou encore une mutuelle municipale pour les Parisiens.

Côté économies, on notera la réduction du nombre d’adjoints : 20 au lieu de 27. Cela représente environ 450 000 euros par an, pas de quoi réduire la dette parisienne !

Enfin, Gaspard Gantzer, conseiller en communication à la Mairie de Paris puis porte-parole de Bertrand Delanoë entre 2010 et 2013, conseiller communication de François Hollande à l’Élysée (2014-2017), s’oppose désormais à Anne Hidalgo et veut lui ravir son siège.

Le candidat aime les propositions qui font le buzz. Ainsi a-t-il proposé de supprimer le périphérique. Toujours sur le plan de la circulation et de l’automobile, il souhaite arriver au tout électrique d’ici 2025 en subventionnant l’achat de véhicules électriques avec stationnement gratuit pour eux et en installant 5000 bornes de recharge rapide.

L’interdiction du plastique (emballages et bouteilles d’eau) et celle de la publicité papier dans les boîtes aux lettres sont au programme, tout comme l’installation d’un contrôle d’accès au local poubelles dans les immeubles afin de taxer chaque habitant en fonction des déchets qu’il y dépose. Il veut également rendre les crèches gratuites.

Arrêtons-là l’énumération des propositions toutes aussi délirantes les unes que les autres.

Quand Anne Hidalgo fait des économies

Il serait cependant malhonnête d’affirmer qu’Anne Hidalgo ne se préoccupe pas des finances calamiteuses de la ville.

N’est-elle pas à l’origine de la fusion des quatre arrondissements du centre de Paris ? Les 1er, 2ème, 3ème et 4ème arrondissements n’en formeront plus qu’un – Paris Centre – après les élections municipales du mois de mars 2020.

Anne Hidalgo assure que ce rapprochement va permettre de faire des économies d’échelle d’environ 10 millions d’euros par an. Malgré nos recherches approfondies, nous n’avons pas trouvé le détail de ces économies.

Certes, il n’y aura plus qu’une seule mairie d’arrondissement au lieu de trois. Mais il n’est pas prévu de vendre les bâtiments. Les locaux libérés vont permettre, dit la Mairie, de développer de nouveaux services pour les Parisiens.

Qui dit nouveaux services dit donc nouvelles dépenses. Quant aux fonctionnaires municipaux, ils ne seront pas licenciés bien sûr, mais redéployés dans l’ensemble des services municipaux. Donc, pas d’économies en vue de ce côté-là non plus.

Des dépenses nouvelles sont d’ailleurs d’ores et déjà engagées avec les travaux dans l’ancien hôtel de la Garantie. Ce bâtiment désaffecté depuis des années va devenir d’ici trois ans le commissariat de Paris Centre et accueillir les 630 fonctionnaires actuellement en poste dans les quatre commissariats d’arrondissement.

Mais un seul conseil d’arrondissement au lieu de quatre, cela devrait faire moins d’élus. Bien sûr, il n’y aura plus qu’un seul maire d’arrondissement. L’économie devrait être d’environ 100 000 euros par an. La belle affaire !

Nous avons découvert dans Le Figaro du 4 septembre 2019 que le nouveau conseil d’arrondissement comprendrait 40 élus, soit davantage que le 15ème arrondissement près de 2,5 fois plus peuplé.

Si les arrondissements ont été regroupés, le nombre de conseillers n’a pas été réduit puisqu’actuellement les quatre arrondissements concernés en comptent dix chacun.

Les conseillers d’arrondissement ne sont pas indemnisés. Mais les conseillers délégués et les adjoints au maire le sont. Or, si Anne Hidalgo et ses alliés l’emportent dans ce nouvel arrondissement, nul doute qu’ils opéreront comme dans les autres arrondissements où ils sont majoritaires.

À savoir que tous les élus de la majorité détiennent un poste entraînant une indemnité. Ils sont soit conseiller de Paris (1543,70 euros/mois), soit adjoint au maire d’arrondissement (1543,70 euros), soit conseiller d’arrondissement délégué (2500,70 euros). Indemnités majorées lorsque s’y ajoutent celles qui sont accordées au titre d’adjoint au maire de Paris.

Avec 40 élus, Paris Centre pourrait, selon cette logique, ne pas compter moins d’une trentaine d’adjoints au maire. Alors économies ou poursuite de la gabegie ?

Sur le web

Banque centrale européenne : la tentation du Like

Par Karl Eychenne

Par Karl Eychenne.

Jusqu’où ira la BCE ? Encore de nouvelles mesures toujours plus extravagantes. Mais à trop vouloir plaire, elle se retrouve dans la peau de celui que tout le monde Like, et qui doit toujours oser davantage pour garder ses Followers. Un problème bien connu des réseaux sociaux, et qui les a récemment poussés à intervenir…

Si c’était ultra-accommodant avant, ce sera donc encore plus ultra-accommodant demain. Surenchère est bien devenu le mot le plus important du vocabulaire de la BCE :

  • 20 milliards d’achats d’actifs par mois, aussi longtemps que nécessaire
  • un taux de dépôt encore plus négatif à -0,5 %, aussi longtemps que nécessaire
  • ce même taux de dépôt modulé en fonction du profil de la banque qui « dépose » (tiering)
  • un TLTRO relooké afin de toujours mieux correspondre aux besoins du client
  • le tout justifié par un scénario économique bien plus pessimiste qu’auparavant

Un peu plus, un peu moins qu’attendu, finalement qu’importe. Ce qui saute aux yeux, c’est que la BCE doit toujours faire davantage pour plaire ; car faire la même chose serait déplaire. Cette fuite en avant pose deux questions majeures bien connues des réseaux sociaux :

  • jusqu’où la BCE doit-elle aller pour réveiller les foules, sans se mettre en risque ? Version internaute : comment garder un nombre de likes élevés de la part de ses followers ?
  • jusqu’où ces foules doivent-elles suivre la BCE sans plonger dans l’addiction ? Version internaute : comment maintenir l’attention des followers sans dégrader leur santé mentale ?

La BCE doit toujours oser davantage pour plaire

La concurrence est rude entre influenceurs, ces personnes ayant réussi à s’extirper de la masse des réseaux sociaux en produisant photos ou tweets sortant du lot.

D’ailleurs, une fois réussi le plus difficile commence : il faut durer. La tentation est alors de produire des tweets ou photos toujours plus accrocheurs, au risque de basculer dans le mensonge ou le morbide… Ainsi, le selfie tue aujourd’hui cinq fois plus que le requin, et le tweet ment  infiniment plus que le journal du coin.

La BCE elle aussi doit prendre soin de ses followers. Elle doit faire en sorte de produire régulièrement des mesures ou commentaires suscitant l’attention puis l’adhésion des agents économiques.

En poussant l’analogie, on pourrait alors imaginer que l’efficacité de la politique monétaire se juge à l’aune du nombre de likes des investisseurs. Ces likes sont les baisses de taux d’intérêt : si les taux baissent beaucoup à l’annonce des mesures accommodantes de la BCE, cela doit signifier que les investisseurs apprécient la nouvelle, donc que le nombre de likes est important. Sinon, il faut faire encore plus accommodant.

Mais alors, nous avons un problème. Depuis quelques mois maintenant, les annonces de la BCE sont toujours plus extravagantes, mais semblent de moins en moins influentes. La journée d’hier en est un parfait exemple :

  • suite à l’annonce de la BCE, les investisseurs ont d’abord semblé comblés, rachetant des emprunts d’État qu’ils avaient quelque peu délaissé depuis quelques jours : les taux d’intérêt baissèrent alors fortement, l’euro se déprécia contre dollar, et les marchés d’actions s’apprécièrent. Bref, l’effet attendu par la BCE semblait réalisé.
  • puis la journée avançant, les investisseurs ont finalement décidé que cela n’était peut-être pas une bonne idée : les taux d’intérêt sont alors remontés, terminant même la séance plus haut (sauf l’Italie).

Certes, les investisseurs ont peut-être au moins deux excuses : une intervention de Mario Draghi jugée moins emballante ; l’annonce d’un report probable des hausses de tarifs des États-Unis envers la Chine, détournant l’attention des investisseurs.

Ainsi, les mesures toujours plus extravagantes de la BCE ne suffisent pas ou plus. La BCE va-t-elle succomber à la tentation du like ? Celle d’en faire toujours davantage au risque de se mettre en difficulté ?

C’est en tout cas ce que semblent penser en son sein quelques voix dissidentes plus nombreuses, dont la discordance sonne comme un « trop c’est trop ». D’après eux, la BCE aurait fait bien plus que ce qu’on lui demandait, place aux gouvernements de prendre leurs responsabilités.

Christine Lagarde parviendra-t-elle en terrain hostile le 1er novembre en succédant à Mario Draghi ? Tout récemment, elle a fait passer le message que la politique actuelle de la BCE était bien celle qu’il fallait suivre. À suivre alors.

Et puis de toute façon, la BCE a-t-elle le choix ? « Si vous traversez l’enfer, continuez d’avancer » (W. Churchill). D’aucuns répondront alors que ce n’est pas en marchant plus vite que l’on va davantage dans la bonne direction.

Jusqu’où l’économie et les marchés suivront-ils la BCE ?

Au départ, cela semble relativement anodin : « si j’aime, je le dis ».

Ainsi naquit le like sur la plupart des réseaux sociaux, où le follower adoube l’influenceur. Mais la subtilité fait toute la différence : tout le monde voit les likes, et là commence l’effet taille du réseau.

Un message contenant un nombre de likes importants a deux effets sur le lecteur :

  • il l’incite à accorder une certaine valeur à l’expéditeur du message, peut-être au détriment de la qualité, la véracité, voire le seul contenu du message en question
  • il l’incite à accorder une moindre valeur à ses propres messages, puisqu’il n’est pas capable de générer autant de likes que la personne qui a envoyé le message

Avec la force du temps, la santé mentale de celui qui n’est devenu qu’un follower serait alors menacée. D’ailleurs, les likes ne seraient même plus responsables de son malheur, puisqu’il s’agirait alors davantage du nombre d’heures passées à seulement faire défiler l’écran : des notions bien connues des réseaux sociaux telles que la confiscation de l’attention ; mais avec quelques externalités négatives telles que l’addiction au flux d’informations, et infine le risque d’un petit désordre mental. Un sujet très à la mode.

Et dans le cas de notre BCE cela donnerait quoi ? En caricaturant à l’extrême, les investisseurs seraient des followers de la BCE, devenus addicts des communiqués, et exigeant désormais un flux quasi-continu de messages accommodants, extravagants, etc.

En ont-ils vraiment besoin ? On aborde alors le cœur du problème : on ne sait toujours pas à l’heure d’aujourd’hui si toutes ces mesures sont vraiment nécessaires et efficaces ; d’ailleurs on ne le saura jamais puisqu’il faudrait imaginer un monde parallèle où la BCE n’ait pas accompli tout ce qu’elle a fait.

Qu’importe. Le fait est que les investisseurs exigent que leur bol de croquettes ne soit jamais vide, qu’il soit régulièrement remplacé par un bol plus gros encore, avec des croquettes de meilleures qualités, puisqu’apparemment ils ont très faim, même si on ne sait pas vraiment s’ils en ont vraiment besoin. Il paraîtrait que les investisseurs ne sont pas les seuls à souffrir de ce dérèglement du cerveau…

Une solution radicale ?

Que faire ? Il semblerait que les réseaux sociaux aient trouvé la parade : interdire aux participants de voir le nombre likes des personnes qu’ils suivent. D’ailleurs, ces méthodes ont déjà été plus ou moins mises en place dans certains pays. Tout récemment, le géant Facebook envisageait d’ailleurs sérieusement de passer à l’offensive.

Ainsi, les internautes ne subiraient plus de pression néfaste. Toutefois, la méthode n’est pas si radicale que cela puisque celui qui envoie le message conserverait lui la possibilité de voir le nombre de likes qu’il génère.

Dans notre cas cela donnerait quoi ? Une situation improbable où l’on interdirait aux investisseurs de voir la réaction du marché, et de seulement agir selon leur propre lecture du message de la BCE : impossible a priori. D’un autre côté, la BCE garderait la possibilité de voir la réaction du marché, ce qui donc ne changerait rien pour elle, et l’exposerait donc toujours au risque d’en faire trop.

Attaque en Arabie saoudite : quel impact sur la géopolitique du pétrole ?

Par Auteur invité

Par Robin Mills1.

Alors que la raffinerie géante d’Abqaïq en Arabie saoudite brûle encore, tous les regards se tournent vers les conséquences de cet événement sur les prix du pétrole. Cette attaque par missile, ou drone, attribuée par les Américains aux alliés de l’Iran présents au Yémen ou, plus probablement, en Irak, a temporairement réduit de moitié les capacités de raffinage du Royaume. Cependant, plus important que les effets à court terme est ce que révèle cette attaque sur le conflit entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

Cette frappe est la plus récente d’une série d’atteintes aux intérêts pétroliers saoudiens et des Émirats. Les précédents incidents tenaient néanmoins plus de l’avertissement : dommages légers infligés à quatre navires amarrés au port de Fujaïrah (Émirats arabes unis), attaques de drones sur le pipeline est-ouest saoudien en mai et explosions à bord de deux navires citernes dans le Golfe d’Oman au mois de juin. Des missiles lancés par les forces houties au Yémen ont également frappé d’autres infrastructures non pétrolières, tels que des aéroports. Cependant la taille, la sophistication et la cible visée par cette attaque dénote une escalade très nette et en fait la première à réellement impacter les marchés pétroliers.

La plus importante raffinerie du monde

Abqaïq est la plus importante raffinerie pétrolière au monde, pouvant raffiner jusqu’à sept millions de barils par jour – en provenance du champ d’Abqaïq lui-même, du Ghawar (l’un des plus grands gisements pétroliers au monde), de Shaybah et de Qatif ; pour comparaison la capacité de production totale de l’Arabie Saoudite est de 12,5 millions de barils par jour. Abqaïq est le point de départ du pipeline Petroline vers Yanbu, sur les bords de la Mer Rouge, une route d’export alternative au Golfe. Une partie significative de la production saoudienne a également été perturbée par des mouvements de grève, qui vont conduire le pays à augmenter sa consommation de pétrole (jusqu’à peut-être 300 000 barils supplémentaires par jour) afin de produire l’électricité nécessaire pour satisfaire notamment la demande liée à la climatisation en cette période estivale.

Cette attaque, en parallèle avec des attentats sur trois des raffineries présentes sur les champs de Khurais (d’une capacité des 300 000 barils/jour chacune), a diminué la production quotidienne de 5,7 millions de barils. Energy Intelligence précise qu’Aramco espère bientôt remettre en route les installations nécessaires à la production de 3,3 millions de barils/jour et ajouter une production quotidienne de 250 000 barils en provenance de divers champs pétroliers offshore, dont les trois principaux (Safaniyah, Zuluf et Manifa) ont une capacité d’environ 3 millions de barils par jour. Aramco peut également continuer à fournir ses clients en puisant dans ses réserves plus que conséquentes stockées en Arabie mais également dans des dépôts en Égypte, à Rotterdam ou Okinawa.

L’impact sur les prix du pétrole

Les spéculations sur l’impact de cet événement sur les prix du pétrole ont fait rage, d’aucuns suggérant une augmentation marginale, d’autres une augmentation de dix à quinze dollars par baril, voire des prix pouvant dépasser les cent dollars avec pénurie durable. Cependant, cette attaque ne pouvait avoir lieu à un moment plus favorable : en conséquence de l’accord OPEC+, les capacités de production excédentaires de la Russie, l’Arabie et autres pays du Golfe sont élevées ; l’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis a récemment diminué, mais la perspective d’une augmentation des prix pourrait la faire redémarrer ; l’Agence Internationale de l’Énergie pourrait également coordonner une mise sur le marché des réserves détenues par ses membres tandis que la Chine pourrait également ramener une partie de son pétrole en quarantaine en Iran. Les traders s’inquiètent davantage d’une demande faiblissante et d’une récession possible que d’un manque d’approvisionnement.

Nous sommes loin de la situation de 2008, lorsque les marchés étaient tendus et qu’une « prime de risque » de dix dollars ou plus était considérée normale, quand bien même la situation politique au Moyen Orient était bien moins menaçante qu’aujourd’hui.

L’inquiétude est cependant de mise, mais à moyen terme plus qu’immédiatement. En tant que maillon clef de l’industrie pétrolière saoudienne, l’usine de raffinage d’Abqaïq est étroitement surveillée, avec de multiples défenses, une redondance des infrastructures essentielles et un stock conséquent de pièces de rechange. Ces défenses ont aisément repoussé une attaque d’Al-Qaïda en 2006. Cependant, elles se sont trouvées inutiles face à une attaque aérienne : ceci remet en question la pertinence du choix de concentrer autant de capacités de raffinage sur un seul site, quand bien même il serait sévèrement gardé.

Bien qu’Abqaïq soit la plus importante de toutes, il existe de multiples cibles industrielles possibles au sein du royaume, également critiques : installations de séparation gaz-pétrole, terminaux d’exportation, réservoirs pétroliers, raffineries, usines pétrochimiques, centrales électriques et stations de désalinisation qui produisent la moitié de l’eau potable du pays. Des centaines de plateformes offshore sont même encore plus vulnérables, exposées à des attaques sous-marines en particulier en cas de conflit ouvert avec l’Iran.

Les Émirats, le partenaire de Riyad dans sa guerre contre les Houtis, sont également vulnérables ; peut-être même davantage eu égard à leur dépendance au commerce et au tourisme. Jusqu’à présent, les dépenses militaires conséquentes de l’Arabie saoudite et l’augmentation des forces américaines basées dans le Golfe se sont montrées inefficaces pour contrer de telles attaques aériennes via drones ou missiles, ou navales.

Attaque unanimement condamnée

Cette attaque a été unanimement condamnée et, fort heureusement, nulle mort n’est à déplorer. Mais la morale est une chose, la géopolitique en est une autre. Du point de vue de Téhéran, il s’agit de représailles pour les sanctions imposées par les Américains soutenus pour les Saoudiens, qui ont pratiquement interrompu tout export pétrolier en provenance d’Iran – générant des dommages bien supérieurs à ceux que l’Arabie saoudite a connu samedi.

Les Iraniens ont sous-estimé à quel point les États-Unis pouvaient contraindre leurs alliés à leur emboîter le pas et le peu d’enthousiasme, ou de capacité, de la Russie et de la Chine à les soutenir. Mais il est cependant difficile d’affirmer qu’il s’agit d’une erreur d’appréciation alors que, suivant le retrait par les Américains de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, ils n’ont toujours été présentés d’offre politiquement acceptable.

Au contraire, l’axe Washington-Riyad s’est lourdement trompé en imaginant pouvoir agir unilatéralement sans réelle conséquence : de manière répétée, l’Iran a montré une capacité à les surprendre ; isolée des marchés financiers mondiaux, Téhéran se trouve avec une paradoxale liberté de manœuvre.

Bien sûr, la question du calendrier invite à la spéculation. Suivant le limogeage du conseiller national à la sécurité John Bolton, les Iraniens provoquent-ils des tensions afin de faciliter une future détente, ou les faucons ont-ils choisi de fermer la porte à la diplomatie ?

Les Saoudiens semblent particulièrement vulnérables en ce moment. Le nouveau ministre du Pétrole, le Prince Abdulaziz bin Salman, a été chargé d’accélérer l’introduction en bourse d’Aremco, maintenant remise en question. Alors qu’il a convaincu le Nigéria et l’Irak d’adhérer plus strictement aux cibles de production de l’OPEC, la semaine dernière seulement, ces derniers, ainsi que la Russie et les alliés des Émirats et du Koweït, ont désormais une excuse toute trouvée pour extraire à pleine capacité.

Des représailles décidées maintenant ne feraient que mettre en évidence les vulnérabilités de l’Arabie saoudite et risqueraient de conduire à l’augmentation des prix du pétrole et à un ralentissement de l’économie juste avant la campagne présidentielle américaine, précipitant une crise que beaucoup attribueraient à Trump. Cependant, offrir maintenant de négocier ou atténuer les sanctions serait un aveu de faiblesse. Même si aucune attaque ne survient dans le futur proche, celle-ci restera dans les mémoires. L’arme la plus importante de l’arsenal de Riyad, son industrie pétrolière, s’est révélée être son épée de Damoclès.

Copyright: Syndication Bureau

www.syndicationbureau.com

Traduction Contrepoints

  1. Robin Mills is PDG de Qamar Energy, et l’auteur de The Myth of the Oil Crisis (Praeger).

La gratuité, casse-tête du régulateur face aux GAFAM

Par The Conversation
capitalisme

Par Julien Pillot et Frédéric Marty.
Un article de The Conversation

Françoise Passerard (Paris School of Business), Clarence Bluntz (Université Paris-Dauphine), Julien Pillot (Inseec School of Business & Economics) et Thibault Lieurade, chef de rubrique Économie + Entreprises, seront les invités de l’émission « 7 milliards de voisins » consacrée à la gratuité sur RFI le jeudi 19 septembre de 12 h à 13 h, en partenariat avec The Conversation France.


Si les « modèles du gratuit » n’ont rien de nouveau, l’économie numérique leur a donné une ampleur inédite. Du réseau professionnel LinkedIn aux applications de rencontres en passant par les jeux vidéo, les acteurs du numérique déploient une panoplie de stratégies dans lesquelles l’utilisateur accède librement à un service partiel selon une logique freemium. Dans certains cas, l’utilisateur n’est même jamais mis à contribution, une « tierce activité » (comme le licensing) ou un « tiers financement » (comme la publicité) assurant les revenus de l’éditeur du service.

D’aucuns pourraient alors s’étonner que la gratuité si répandue dans le numérique puisse devenir un problème qui pousse de plus en plus d’autorités de concurrence à ouvrir des enquêtes contre les géants du numérique, GAFAM (Google, Amazon, Apple, Facebook et Microsoft) en tête, y compris aux États-Unis dont ils sont originaires. Car, in fine, comment un service gratuit en apparence pourrait-il nuire aux consommateurs et, au-delà, à l’intérêt général ?

Concentration naturelle

Déjà, certaines pratiques de marché basées sur l’exploitation des données personnelles interrogent. Le scandale Cambridge Analytica par exemple, qui a révélé en 2018 l’utilisation frauduleuse de données Facebook à des fins d’influence politique, a placé le projecteur sur le commerce, et l’exploitation dissimulée, pouvant être le fait des données personnelles. Et les suspicions autour des pratiques de Google, soupçonné de contourner le Règlement général sur la protection des données (RGPD) en Europe, rappellent que les mesures légales de protection restent globalement inopérantes.

« Affaire Cambridge Analytica : pourquoi c’est grave pour Facebook et ses utilisateurs » (vidéo lemonde.fr, 2018).

Au-delà, c’est bien la concentration que l’on observe sur les marchés numériques autour de quelques leaders qui interroge. Or, une telle concentration est la résultante naturelle de ces services dont le succès repose sur d’importantes économies d’échelle et de puissants effets de réseau (lorsque la valeur d’usage d’un service numérique augmente avec le nombre d’utilisateurs).

Ces deux facteurs entraînent rapidement un troisième effet : le single-homing, qui « enferme » le consommateur dans l’utilisation exclusive d’un seul service. Quand une offre numérique atteint un certain niveau de performance, les utilisateurs – offreurs comme demandeurs – n’ont en effet que peu d’intérêt à se tourner vers une offre concurrente, quand elle existe ! Cette tendance pourrait se résumer en une simple question, déclinable à la quasi-totalité des marchés numériques : pourquoi ferais-je appel à un autre service que celui proposé par le leader si la performance du service repose précisément sur le nombre d’utilisateurs ? À titre d’exemple, que vous soyez voyageur ou bien chauffeur, choisir une application de VTC concurrente à Uber réduira votre utilité partout où Uber est dominant : en moyenne, vous aurez moins de courses ou vous devrez patienter plus longtemps avant d’effectuer un trajet.

Concurrence illusoire

Dans ce jeu de conquête des espaces numériques, nul autre acteur que les GAFAM et les BATX (leurs pendants chinois) ne se sont illustrés avec autant de brio. Et la gratuité des services offerts y a indubitablement contribué : c’est elle qui a permis d’attirer un nombre conséquent d’utilisateurs jusqu’à créer les conditions d’un (quasi) monopole naturel.

Sauf disruption technologique, il est aujourd’hui illusoire de vouloir venir concurrence Google, Facebook ou Amazon (pour ne citer qu’eux). Le ticket d’entrée serait colossal et le retard en matière d’exploitation de données qualifiées abyssal. Les cas de Bing, aux parts de marché « confidentielles », mais également des Windows phone, désormais enterrés, en attestent : il ne suffit pas de disposer de moyens financiers et de capacités techniques pour entrer sur ces marchés. Les effets de réseaux, les routines des usagers, et les choix commerciaux des complémenteurs (notamment les développeurs d’applications), sont autant de barrières à l’entrée particulièrement hermétiques.

La fin du Windows Phone souligne que la réussite n’est pas qu’une question de moyens financiers.
Pete/Flickr, CC BY

En résumé, la gratuité est à la base de l’acquisition d’audience qui, à son tour, va générer des effets d’entraînement jusqu’à créer des quasi-monopoles sur tous les marchés dits « multi-faces », c’est-à-dire qui organisent la rencontre entre plusieurs catégories d’acteurs. Pour les autorités de la concurrence, qui cherchent à déterminer un éventuel abus de position dominante, toute la difficulté réside dans le fait que tous les monopoles ne sont pas à combattre, puisque certains se constituent par le seul mérite ou sont naturellement les structures de marché les plus efficaces. Rapportée au GAFAM, la question est d’autant plus complexe que leurs stratégies ont sur la concurrence des effets ambivalents.

Dans un sens, les géants du numérique construisent une offre performante et offrent à de nombreux acteurs complémentaires l’accès à un marché colossal. Le jeu Angry Birds de l’éditeur Rovio n’aurait pu connaître pareil succès sans la visibilité planétaire que lui ont conféré les magasins d’applications d’Android (Play Store) et d’Apple (App Store), ni le support technique des terminaux et systèmes d’exploitation mobiles.

Stratégies d’éviction

Mais inversement, ces mêmes géants ont une stratégie expansionniste (avant de devenir des empires commerciaux, Alphabet a commencé avec un moteur de recherche ; Amazon par une bibliothèque en ligne) qui peut se traduire par des stratégies d’éviction des « tiers financeurs ». Ces dernières peuvent prendre la forme de hausses de prix unilatérales parfois difficiles à supporter, à l’image du service de cartographie de Google qui a été multiplié par 14 pour les entreprises mi-2018. Ces géants peuvent même choisir de se placer en concurrence frontale avec ces tiers financeurs pour les évincer. Quand, par exemple, Amazon décide de faire du sourcing pour vendre en propre des produits jadis uniquement proposés sur sa marketplace, la plate-forme de Jeff Bezos montre clairement la sortie aux vendeurs indépendants qui proposent lesdits produits. Ils peuvent certes continuer de les proposer sur la marketplace, mais il est illusoire qu’ils parviennent à être compétitifs face à Amazon.

Dans le même temps, les géants du numérique se montrent particulièrement actifs sur le front des acquisitions. Les détracteurs de telles opérations y voient le moyen d’accaparer très tôt des innovations susceptibles de les concurrencer à terme. Mais il est cependant possible de leur opposer deux arguments : d’abord, se faire racheter par l’un des GAFAM est très souvent l’objectif stratégique, même des start-up du numérique ; et puis Instagram serait-il devenu Instagram sans le support technologique et commercial de Facebook ? Un véritable casse-tête…

Finalement, ce ne sont pas tant les pratiques commerciales ou les stratégies tarifaires qui ont changé avec le numérique, mais bien la rapidité avec laquelle des (quasi) monopoles peu contestables sont apparus, bénéficiant pleinement du numérique pour étendre leur pouvoir de marché sur une base à la fois sectorielle et géographique. Or, comment réguler des firmes dont les frontières technologiques et activités évoluent constamment et dont lesdites activités, nativement mondialisées, ne peuvent être circonscrites à un territoire donné ? Est-il possible de les sanctionner, voire de les démanteler, au prétexte qu’elles auraient annihilé toute forme de concurrence ? Ce serait méconnaître la concurrence féroce que ces géants – et les BATX – se livrent eux-mêmes sur des marchés aussi divers que le cloud, la publicité en ligne, le streaming, ou encore la smart city et le véhicule autonome.

Et le consommateur dans tout ça ?

Cette régulation est d’autant plus compliquée qu’il faut aussi inclure le consommateur dans l’équation, puisque la préservation de ses intérêts fait partie intégrante de la mission assignée aux autorités de concurrence. Sur ce terrain, un reproche peut principalement être émis à l’endroit de la domination qu’exercent les GAFAM : la gratuité de façade, contre l’exploitation des données personnelles. Or, ni la multiplication des campagnes de sensibilisation, ni la mise en place de mécanismes aussi visibles que le RGPD n’ont, pour l’heure, eu la moindre incidence sur le choix des consommateurs. Facebook a bien subi quelques pertes suite au scandale Cambridge Analytica, mais reste ultra dominant. Qwant reste dans l’ombre du géant Google, et les objets connectés, parfois très intrusifs, continuent de s’écouler par millions. Est-ce à dire que le consommateur privilégie la performance brute du service au respect de sa vie privée ?

À force d’extension et de connaissance des clients (via l’exploitation des données), les GAFAM sont parvenus à construire des offres groupées performantes – telles que la suite servicielle de Google ou l’offre Amazon Prime – et plébiscitées par les consommateurs. Condamner ou réguler les GAFAM de façon trop hâtive, voire arbitraire, serait aussi courir le risque de renoncer à des services dont l’efficience repose sur leur adjonction au sein d’un même univers de marque. Et leur apparente gratuité.

Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Économie et Stratégie (Inseec U.) / Pr. et Chercheur associé (U. Paris Saclay), INSEEC School of Business & Economics et Frédéric Marty, Chargé de recherche en droit, économie et gestion, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Écosystèmes numériques : le Big bang

Par Farid Gueham

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

« Avec la montée en puissance de l’internet des objets et l’explosion de la connectivité, les technologies deviennent accessibles et intégrables dans tous les domaines du grand public ou des entreprises. Au cœur de cette évolution, de nouveaux écosystèmes numériques intersectoriels traitent des données d’origines multiples et donnent naissance à de nouveaux services, de nouveaux usages ». À partir des contributions de plusieurs disciplines, Serge Agostinelli, professeur d’informatique et Nicole Koulayan, professeur en sciences du langage, questionnent les écosystèmes informationnels, à la lumière des évolutions technologiques et sociétales qui les bouleversent.

Les écosystèmes numériques : le Big Bang, aux sources des logiques de l’information en réseau

« Le développement exponentiel des technologies numériques et de leurs usages a imposé une évolution paradigmatique fondamentale : une des caractéristiques de nos sociétés contemporaines en matière d’organisation et de transmission informationnelle est de faire cohabiter deux logiques : de type hiérarchique et de type réticulé, assurément contradictoires ». Mais il n’y a d’innovation que s’il y a adhésion au changement, ce qui nécessite une évolution des mentalités.

Quelles sont les logiques fondamentales qui président au fonctionnement humain en réseau ? L’écosystème se définit comme l’ensemble dynamique composé d’éléments matériels, sites web, réseaux sociaux, plateformes, logiciels, réunissant plusieurs types d’acteurs. Tous ces éléments, en interdépendance les uns avec les autres, contribuent à la complexité et à la richesse du collectif, générant des interactions aux équilibres subtils, parfois éphémères et en constante évolution, caractéristiques de l’écologie numérique.

E-enseignement : les écosystèmes pédagogiques numériques : analyse compréhensive de l’apprentissage situé

Dans son étude compréhensive de l’apprentissage, le professeur Didier Paquelin propose d’identifier l’écosystème pédagogique numérique en se focalisant sur les spécificités de ce dernier, vis-à-vis d’un environnement classique. La notion d’apprentissage, envisagée dans la pluralité des configurations spatiales et temporelles induites par les équipements et les infrastructures numériques, offre un nouveau cadre : de nouveaux lieux accessibles au sein de l’établissement, mais aussi à l’extérieur de ce dernier.

L’écosystème regroupe ainsi des composantes matérielles et immatérielles, spatiales et a-spatiales, qui réunissent les conditions propices pour que les étudiants réalisent leurs activités d’apprentissage. Pour Didier Paquelin, « enseignants, conseillers pédagogiques, sont invités à concevoir des environnements capacitants, dont l’actualisation par les apprenants, définit l’écosystème pédagogique dans lesquels ils vont agir pour réaliser leurs activités d’apprentissage ». 

Usage et innovation : conditions et contraintes de l’usage de jeux sérieux en classe. Enquête sur le déploiement d’une plateforme dans 30 collèges français

Caroline Ladage, maître de conférence et Jean Ravestein, professeur des universités, ont accompagné et observé le déploiement d’une plateforme de jeux sérieux dans 30 collèges de la région PACA. Des obstacles et des résistances se sont heurtés à la diffusion de ces projets : des difficultés d’ordre techniques, avec des débits insuffisants au sein des établissements, mais aussi le manque de formation des professeurs.

Des difficultés d’ordre pédagogiques furent également relevées : alors que l’on pouvait s’attendre à plus d’autonomie de la part d’élèves rompus à l’usage des jeux vidéo, les professeurs se sont déclarés davantage sollicités sur les outils que sur le contenu même de l’exercice ou de la matière concernée.

Une troisième source de difficultés repose sur l’aspect didactique : elle est liée au contenu disciplinaire. Dans le cadre de ces projets, une majorité de professeurs a une opinion favorable de la finalité des serious games dans l’apprentissage (près de 70 %), suivie de quasiment peu de sceptiques et presqu’aucun réfractaire aux projets. Par conséquent, sans pouvoir rivaliser avec les géants du jeu sur ordinateur, « les jeux sérieux institutionnels devront axer leur valeur ajoutée sur les aspects « plateforme collaborative », sur la conformité garantie au socle de compétences de l’éducation nationale, avalisée par des professeurs partie prenante de la conception des contenus ». 

Démocratie et nouvelles gouvernances : la jeunesse éco-citoyenne à l’heure du numérique

« Malgré l’ancrage progressif de ces idées relatives au développement durable dans les mentalités, la société n’a pas encore pleinement intégré la jeunesse dans les processus décisionnels environnementaux pour autant. Pourtant, le droit de l’environnement permet aux citoyens adultes de concourir à la prise de ce genre de décisions ». 

Depuis quelques années, la démocratie participative, et plus particulièrement la participation du citoyen dans les sujets d’urbanisme et d’écologie est étroitement liée à l’utilisation des technologies numériques laissant une zone de flottement : celle du statut juridique du citoyen mineur mobilisé dans les questions liées au développement durable. « L’essor des TIC et plus particulièrement d’Internet a ravivé un grand nombre de libertés fondamentales telles que la liberté d’opinion, d’expression, d’association et de réunion. L’ensemble de ces droits répond à l’impératif de participation qui anime désormais la prise de décisions publiques », précise Julien Vieira, ATER à l’Université de Bordeaux.

En 2002, la direction générale de l’environnement de la Commission européenne constate que les enfants ne doivent pas apparaître uniquement comme des victimes de l’urgence écologique, mais aussi comme des acteurs du changement, préconisant le développement d’outils participatifs, afin de prendre en compte leurs besoins.

En 2015, dans le cadre de l’année européenne de l’environnement, l’Union européenne a lancé une participation encourageant les jeunes citoyens à formuler des propositions innovantes en faveur du développement durable. Du partage de connaissance en passant par la formation, ou la participation citoyenne, l’ensemble de ces contributions mettent en lumière l’efficience des collectifs, la question de l’adéquation entre usages et pratiques, entre les compétences, les motivations et les besoins de chaque écosystème.

Pour aller plus loin :

–       « La confiance : facteur de succès des nations digitales », lesechos.fr

–       « Le guide des écosystèmes numériques mondiaux : rapport final de la mission ‘digital disruption’ », medef.com

Sur le web

La tolérance : terreau de la prospérité

Par Libre Afrique

Par James Peron.
Un article de Libre Afrique

Une thèse de plus en plus répandue affirme que c’est l’esclavage qui a rendu l’Amérique prospère. Cela amène à réfléchir au lien entre l’esclavage, l’intolérance, le fanatisme en général et la prospérité économique.

En réalité ces vices augmentent la pauvreté et non la prospérité. Alors que les propriétaires d’esclaves prospéraient, la plupart des gens étaient lésés, y compris ceux qui n’avaient jamais été esclaves.

Plus généralement, les États esclavagistes étaient économiquement en retard sur les États non-esclavagistes.

Encore aujourd’hui, l’un des héritages de l’esclavage est que ces régions d’Amérique restent économiquement en retard par rapport au reste du pays et cela un siècle et demi après l’abolition de l’esclavage.

L’impact négatif de l’esclavage

En 1837, les États-Unis comptaient 13 États esclavagistes et 13 États non-esclavagistes. Quel est l’héritage à long terme de l’esclavage dans ces États aujourd’hui ?

Le taux de pauvreté moyen pour l’ensemble du pays est de 12,3 % en 2017. Les 13 États esclavagistes ont un taux de pauvreté supérieur à la moyenne (15,15 %), tandis que les 13 États non-esclavagistes ont un taux de pauvreté inférieur (11,75 %).

L’esclavage n’a pas seulement accru la pauvreté chez les esclaves, il l’a aussi accrue chez les Blancs non-esclaves.

En fait, l’esclavage n’a profité qu’à une poignée de riches esclavagistes qui contrôlait les leviers du pouvoir dans le sud des États-Unis et qui ne constituait qu’une minorité de la population. Dans les États esclavagistes, qui représentent environ un tiers de la population américaine, c’est seulement 4,9 % des populations qui possédaient des esclaves.

Notons que 20 000 esclaves appartenaient à des Noirs libres. En effet, l’historien Henry Gates Jr. de Harvard a découvert que 3776 propriétaires d’esclaves étaient eux-mêmes des Noirs et ils possédaient près de 13 000 esclaves en 1830.

Même si l’esclavage était avantageux pour certains, il ne l’était pas pour la grande majorité de la population. Ce n’est donc pas une coïncidence si encore aujourd’hui, les régions du monde esclavagistes restent parmi les plus pauvres de la planète.

Keri Leigh Merritt, auteure de Hommes sans maîtres : les Blancs pauvres et l’esclavage dans l’Antebellum South écrivait :

« Bien que les conséquences aient certainement été beaucoup plus graves et durables pour les Noirs américains, il est important de reconnaître que les répercussions économiques de l’esclavage ont également affecté grandement les Blancs de la classe inférieure ».

Selon elle, avec l’augmentation de la détention d’esclaves,

« … Dans les années 1840 et 1850, le besoin en travailleurs blancs dans le sud des États-Unis a considérablement baissé, créant une vaste sous-classe sans emploi ou sous-employée. Ces pauvres Blancs sans terres ne pouvaient tout simplement pas rivaliser, pour des emplois ou des salaires décents, avec une main-d’œuvre rentable. Bien que les Blancs appauvris n’aient jamais été soumis à la violence quotidienne et aux humiliations dégradantes de l’esclavage racial, ils ont néanmoins subi des conséquences socio-économiques tangibles du fait de leur vie dans une société esclavagiste. Ces hommes et ces femmes « sans maître » ont menacé la hiérarchie méridionale existante et ont finalement contribué à pousser les propriétaires d’esclaves du Sud à la sécession et à la guerre civile ».

Sortir des idées reçues

Ainsi, contrairement aux idées reçues, l’esclavage est la dernière forme d’intolérance qui, selon l’Histoire, aggrave la pauvreté.

Des études économiques montrent d’ailleurs que les régions d’Europe qui ont souffert de pogroms antijuifs sont, à ce jour, économiquement en retard sur des régions qui n’en ont pas souffert.

Une étude de Yale, intitulée « La méfiance à l’égard de la finance : persécution des juifs et investissements des ménages », conclut :

« La persécution des minorités réduit non seulement la richesse à long terme des persécutés, mais également celle des persécuteurs ».

Maltraiter des classes entières de personnes favorise la pauvreté et non la prospérité. Le Williams Institute de la UCLA School of Law a publié l’étude sur la relation entre l’intégration des personnes LGBT (lesbien, gay, bisexuel et transgenre) et le développement économique, qui indique un lien direct entre la tolérance sociale des personnes LGBT et le développement économique :

« Nous ne tirons pas de conclusion définitive quant à l’orientation du lien de causalité, à savoir si davantage de droits entraînent des niveaux de développement plus élevés ou si les pays plus développés ont tendance à avoir plus de droits. Les perspectives théoriques suggèrent que ladite relation est à double sens. »

La tolérance crée de la richesse

La revue Sociological Science a publié un article du professeur Devah Pager du département de sociologie de Harvard intitulé : « Les entreprises discriminantes risquent-elles davantage de quitter le marché ? ».

Mme Pager souhaitait mettre à l’épreuve la thèse bien connue de Gary Becker selon laquelle les marchés concurrentiels tendent à réduire la discrimination en poussant des employeurs intolérants à la faillite.

Elle a conclu que « les employeurs qui s’engagent dans une discrimination à l’embauche ont moins de chances de rester en affaires six ans plus tard ».

Elle a souscrit à la conclusion de l’économiste Kenneth Arrow : « À long terme, seules les entreprises les moins discriminantes survivent ».

Cela vaut également pour le traitement des femmes, abordé dans « Les forces du marché et la discrimination sexuelle » (Journal of Human Resources). Pager résume les résultats ainsi :

« En utilisant des données transversales sur les usines de fabrication et leurs employés, les auteurs ont découvert que les usines qui emploient un pourcentage plus élevé de femmes sont plus rentables ».

Essayer la liberté !

Le professeur Deirdre McCloskey affirme que :

« La vertu de la liberté est très importante. L’environnement assurant le meilleur bien-être est le libéralisme, celui d’Adam Smith, de Mary Wollstonecraft et de Henry David Thoreau. L’explosion d’ingéniosité en 1800 a été construite sur fond de liberté,  par l’inspiration progressive de millions de personnes libérées qui ont pu tenter leur chance. Thoreau dirigeait l’usine à crayons de son père et l’a faite prospérer. Le libéralisme a libéré d’abord des Hommes blancs pauvres, puis d’anciens esclaves, puis des femmes, puis des immigrés, puis des colonisateurs, puis des homosexuels. La libération et l’innovation vont ensemble ».

Une plus grande tolérance et une plus grande liberté économique vont de pair.

Sur le web

Hier — 19 septembre 2019Contrepoints

Dash : une crypto de plus, ou plus qu’une crypto ?

Par h16
transactions

L’invention de Bitcoin, à la fin des années 2000, et son lancement officiel le 3 janvier 2009, auront sans doute marqué le début d’une nouvelle ère pour la notion même de monnaie. Depuis, la première cryptomonnaie a été rejointe par une myriade d’autres : on compte à présent plus de 1500 cryptomonnaies de pertinence et de crédibilité variées…

J’ai déjà eu l’occasion d’en évoquer quelques unes : Ethereum, Monero, ZCash, Bitcoin Cash, Tezos ou Dash. Ces cryptomonnaies représentent toutes une alternative intéressante à Bitcoin, soit parce qu’elles offrent une différenciation technique notable, soit parce qu’elles cherchent à résoudre un ou plusieurs problèmes d’une façon différente de Bitcoin, soit parce qu’elles ont une construction économique ou sociale distincte qui peut leur apporter un avantage comparativement à Bitcoin.

Dans ce cadre, ce billet sera l’occasion d’introduire un dossier sur Dash, une cryptomonnaie que je suis avec attention depuis son lancement. Intéressé par l’évolution de cette cryptomonnaie, je pense utile de faire un petit passage en revue de ses forces et de ses faiblesses, ses atouts et ses défauts sur le marché maintenant mondial des cryptomonnaies.

Dans ce dossier, après une brève introduction et un petit rappel sur les caractéristiques principales des cryptomonnaies, je reviens sur l’histoire de Dash, les spécificités de cette crypto, pour ensuite détailler ses forces et faiblesses et tenter de brosser son futur.

Bonne lecture !

Dossier Dash : une crypto de plus, ou plus qu’une crypto ?

L’État ne sera « simplifié » que le jour où il sera « limité »

Par Nathalie MP

Par Nathalie MP.

Un rapport du Sénat publié hier (mardi 17 septembre 2019) nous apprenait que « la réforme du stationnement de 2018 n’a rien simplifié. » Pour ses auteurs :

« Dans ce domaine, on a multiplié les réformes pour simplifier le système et tout est devenu plus compliqué ! »

C’est ballot ! Mais tellement classique et prévisible dans notre France supérieurement étatisée…

Non pas que la France ait manqué de projets grandioses qui devaient faciliter la vie des citoyens et permettre d’économiser des milliards : Révision générale des politiques publiques (RGPP, Sarkozy, 2007), Modernisation de l’action publique (MAP, Hollande, 2012), Choc de simplification (Hollande, 2013). Puis le souffle du printemps macronien est arrivé et nous avons eu Action publique 2022, réforme du Code du travail, loi PACTE pour les entreprises et j’en passe…

Nous voici en 2019 : peut-on dire sérieusement que la mission est accomplie ?

La question se pose alors que la réforme des retraites envisagée actuellement par le gouvernement nous a été présentée comme devant apporter davantage de « simplicité » et de « justice sociale » à un système devenu extrêmement complexe. Il s’agit donc de garder le système par répartition actuel, mais de fondre les 42 régimes existants en un seul régime universel.

La farce tragique à prévoir

42 régimes de retraite ! Mais c’est de la folie furieuse, pas étonnant que la France se noie dans la paperasse administrative. Simplifions tout cela ! – voilà ce que l’on serait tenté de penser, d’autant que l’on sait combien les retraites du secteur public et les régimes spéciaux tels que ceux dont jouissent les agents de la RATP sont avantageux par rapport aux régimes du secteur privé et des indépendants.

Comme la réforme prévoit également de tenir compte de façon administrative de la spécificité de certaines situations telles que pénibilité, nombre d’enfants, carrières longues, accidents de carrière, handicap, maternité etc., on peut d’ores et déjà prévoir que l’aspect « simplification » tournera une fois de plus à la farce tragique.

Quant à la « justice sociale », elle s’avère être la grande absente de cette réforme. Le simple fait de maintenir le système par répartition entérine le pouvoir absolu de l’État sur la gestion des retraites ; la fusion de tous les régimes en un seul lui permet de plus de s’approprier d’un seul coup d’un seul les excédents des caisses autonomes des indépendants. Des excédents qui, eux, se comptent effectivement par milliards et dont on est certain – c’est l’expérience de 45 ans de déficit public qui parle – qu’ils seront aussitôt engloutis dans de nouvelles aventures étatiques.

Autrement dit, l’ambition affichée de « simplification » apparaît pour ce qu’elle est vraiment : non pas un souci sincère d’efficacité et d’amélioration des politiques publiques en faveur des citoyens, phénomène jamais observé, mais la façade aimable d’un vol authentique et la consolidation, voire l’extension du domaine d’intervention de l’État.

Ces exemples – le stationnement, les retraites – nous montrent avec une netteté remarquable pourquoi les « chocs de simplification » menés inlassablement en France sont éternellement voués à l’échec et pourquoi la vraie question de l’amélioration du service rendu aux particuliers et aux entreprises ne consiste pas à « simplifier » l’État mais à le « limiter » à sa portion indispensable.

Je pense tout d’abord à ce que disait Frédéric Bastiat dans Services privés, service public (1850). Faute de l’aiguillon décisif de la concurrence,

« Tout ce qui est tombé dans le domaine du fonctionnarisme est à peu près stationnaire. »

Et encore, propos bien modéré. Probablement parce que Bastiat, décédé en 1850, n’a pas eu la « chance » de voir le Manifeste du Parti communiste (1848) mis en application à partir de la révolution d’Octobre en Russie.

L’illusion fiscale

Mais l’École du choix public est là pour nous rappeler que le développement des interventions publiques s’explique non par la recherche d’un intérêt général introuvable, mais par le désir de certains groupes sociaux, élus et fonctionnaires de conserver postes, mandats et fonds publics pour leurs projets.

Il en résulte d’une part que la complexité des affaires publiques, en empêchant les individus de se comparer les uns aux autres et en les décourageant de se renseigner précisément sur ce qu’il advient de leurs impôts, sert à merveille les objectifs de la classe politique et de tous ceux qui vivent des impôts des autres. La fiscalité française est en ce domaine un sublime monument d’opacité au service d’intérêts très catégoriels qui n’ont pas grand-chose à voir avec la « justice sociale » – comme en atteste notre chômage inexorablement plus élevé que dans les pays comparables.

D’autre part, l’État a mille fois fait la preuve de sa totale incapacité technique à mener ses projets à bien. Soit les budgets dérapent complètement, soit les délais de livraison sont outrageusement dépassés, soit le produit livré est une véritable catastrophe, soit on a la chance incommensurable de bénéficier des trois dérapages à la fois. Quelques brillants exemples parmi d’autres : portiques écotaxe, aéroport de Notre-Dame-des-Landes, Grand Paris Express, route solaire… et d’une façon tristement générale tout ce qui implique un tant soit peu d’informatique, c’est-à-dire à peu près tout.

Des simplifications ou des bugs ?

D’où liste supplémentaire : bugs hallucinants du système Osiris censé effectuer les paiements de certaines subventions en provenance de l’Union européenne, déficiences du système Louvois de paiement des salaires des militaires, abandon du Système de gestion des ressources humaines de l’Éducation nationale (SIRHEN) qui a dévoré 320 millions d’euros en dix ans « d’effort » et qui n’a permis de traiter que 18 000 personnes sur les 850 000 enseignants concernés.

Quant aux tentatives réelles de simplification, elles tombent toujours très loin du but car plutôt que de s’en remettre à la responsabilité des acteurs, l’État ne peut s’empêcher d’encadrer les simplifications et la façon de les obtenir. D’où de nouvelles lois, d’où de nouveaux décrets qui ne retranchent rien et participent au contraire un peu plus à l’inflation législative et réglementaire.

Comment en irait-il autrement quand Guillaume Poitrinal qui a présidé pendant un an le Conseil de simplification mis en place par François Hollande vous assène comme une évidence :

« Je ne plaidais pas pour la déréglementation, il ne s’agit pas d’entreprendre n’importe quoi, mais la décision peut être bien plus efficace. »

Bien plus efficace ? Clairement, non. Mes petites listes ci-dessus disent assez que l’État n’est jamais en reste lorsqu’il s’agit « d’entreprendre n’importe quoi ».

Sans compter que parallèlement à ces tentatives malheureuses, de nouvelles obligations sont créées avec une régularité d’horloge : depuis le lancement du « choc de simplification » de François Hollande, les entreprises ont vu arriver le compte pénibilité (devenu le C2P ou compte personnel de prévention dans les ordonnances travail de Macron), le prélèvement à la source et l’index d’égalité salariale femmes-hommes.

« La simplification, c’est compliqué » a dû concéder François Hollande lorsque le temps des bilans fut venu.

L’obstacle de l’État providence

Il se trompe : la simplification, c’est impossible… aussi longtemps que l’État se voudra providence et stratège et aussi longtemps que nous les citoyens lui accorderons de diriger tous les aspects de notre vie, de la place des œufs et des saucisses dans les menus des cantines au nombre de nominations de femmes directrices dans la fonction publique.

L’importance prise récemment par l’écologie et le changement climatique renforce encore cette position de domination absolue de l’État sur l’individu : il est à la fois exclu d’assister à la moindre décroissance réglementaire et absolument certain que l’empressement à prendre soin de la planète se traduira par des impôts supplémentaires, des dépenses supplémentaires, de la dette supplémentaire, bref, de l’État supplémentaire. Ça promet.

Sur le web

De l’Âge de pierre au capitalisme, une histoire de problèmes écologiques

Par Ferghane Azihari

Par Ferghane Azihari.
Un article de l’Iref-Europe

En 1972 paraît l’ouvrage Stone Age Economics de l’anthropologue Marshall Sahlins. Il sort en France en 1976 sous le titre Âge de pierre, âge d’abondance. L’auteur a pour objectif de déconstruire ce qu’il considère comme des idées reçues sur les inconvénients des sociétés primitives et les avantages de la civilisation industrielle. Il jette un pavé dans la mare et démontre que les chasseurs-cueilleurs avaient une vie pleine d’abondance et moins pénible que les peuples sédentarisés.

On apprend en effet qu’ils ne travaillaient que quelques heures par jour et étaient mieux nourris que les êtres humains qui succédèrent à la révolution néolithique, l’agriculture et la sédentarisation. L’ouvrage eut un effet retentissant. De l’aveu de l’anthropologue libertaire David Graeber, il eut une influence décisive sur l’émergence des mouvements écologistes, décroissants et primitivistes dans les années 1970.

La conclusion de ce récit est a priori déroutante et pose une véritable question : pourquoi diable les êtres humains se sont-ils sédentarisés, puisque cela les a conduits à travailler plus pour gagner moins ? Les humains sont-ils aussi rationnels qu’ils le prétendent ?

Chasseurs-cueilleurs et malthusianisme

Toutefois les soupçons d’irrationalité semblent se dissiper si l’on inclut dans notre équation la question de la durabilité du mode de vie des chasseurs-cueilleurs. Les économistes Douglass North et Robert Paul Thomas décrivent bien le problème quand ils rappellent que les chasseurs-cueilleurs agissaient comme des parasites1. Ils mettent en scène une vaste tragédie des biens communs.

Ils n’ajoutent aucune richesse à ce qu’offre spontanément la nature. Ils ont toutes les incitations à la surexploiter en l’absence de droits de propriété bien définis. Ils sont enfin soumis à des rendements décroissants et à de lourdes contraintes démographiques. Partout où ils passent, leurs ressources trépassent.

De plus en plus de scientifiques pensent que les activités de chasse de l’homme préhistorique sont au moins partiellement responsables de l’extinction de la mégafaune du Pleistocène2.

On croit aujourd’hui que c’est cette durabilité fragile qui conduisait les populations de chasseurs-cueilleurs à recourir à des pratiques malthusiennes draconiennes pour limiter leur démographie : allaitement prolongé des femmes, consommation de contraceptifs et d’abortifs, abstinence, guerres et surtout infanticides routiniers. Certaines études avancent que « les tueries intra- et intergroupes éliminaient régulièrement plus de 5 % de la population par génération3 ».

L’anthropologue Joseph Birdsell estime que le taux d’infanticides durant le Pleistocène se situait entre 15 et 50 % du nombre total de naissances et les femmes semblent davantage visées par ce genre d’exactions45.

Les intellectuels qui idéalisent le plus le mode de vie des chasseurs-cueilleurs ne nient pas le recours fréquent aux infanticides. Des anthropologues comme James C. Scott ou Marshall Sahlins attribuent cependant ce comportement aux contraintes logistiques du nomadisme, incompatibles avec la présence de trop nombreux enfants en bas âge6. Mais ces assertions qui tordent un peu le cou à la littérature dominante rejoignent in fine le problème de la durabilité. Car c’est bien l’épuisement des ressources qui oblige les chasseurs-cueilleurs à migrer continuellement.

L’invention du capitalisme agricole, une réponse écologique aux excès des chasseurs-cueilleurs ?

La fraternité émancipatrice des premières communautés primitives et leur harmonie avec la nature se révèlent donc être une fable. L’oisiveté relative qui caractérise le mode de vie primitif et libertaire ne s’obtenait qu’au prix d’exactions destinées à pallier une gestion insoutenable des substances disponibles à l’état sauvage. Il faut attendre le Néolithique pour contourner ce problème par l’institution de l’agriculture.

L’agriculture inaugure plusieurs bouleversements majeurs. Elle introduit les premières formes de propriété foncière, végétale et animale à des fins de domestication, de conservation et de production durable. L’Homme cesse de n’être qu’un simple consommateur. Il devient un producteur.

C’est donc en toute logique qu’il cesse aussi de se percevoir comme un parasite et qu’il s’autorise à former des communautés plus densément peuplées. La densité des communautés de chasseurs-cueilleurs était généralement de 0,1 personne par mile carré (2,590 kilomètres carrés) environ, à l’exception des zones plus concentrées en ressources. On estime que les premières formes d’agriculture permettaient de multiplier cette densité au moins par 407.

L’agriculture humanise les rapports familiaux. Elle réduit la nécessité de recourir aux infanticides. De l’aveu même de l’anthropologue libertaire James C. Scott, « Les agriculteurs sédentaires connaissaient des taux de reproduction sans précédent »8.

La propriété privée, mère de l’écologie

Les droits de propriété apparus avec la révolution de l’agriculture sont donc nés des contraintes démographiques qui découlaient inévitablement des excès environnementaux propres au mode de vie des sociétés primitives. Quelles leçons retenir de cette histoire ?

La fable du bon sauvage reste un mythe. La civilisation fondée sur le principe de la propriété privée n’est pas l’ennemie du développement durable. Ce sont au contraire les sociétés qui méprisent ou ignorent la propriété privée qui s’exposent aux tragédies et aux exactions malthusiennes.

La propriété privée est enfin une force de responsabilisation et de conservation. La totalité des espèces menacées d’extinction sont aujourd’hui des espèces sauvages alors que les animaux domestiqués, notamment à des fins alimentaires, n’ont jamais été aussi nombreux. L’enjeu de la conservation des ressources consiste donc à introduire de la domestication – et de la propriété privée – partout où c’est possible.

Sur le web

  1. North, Douglass C., and Robert Paul Thomas. The First Economic Revolution. The Economic History Review, vol. 30, no. 2, 1977, pp. 229–241.
  2. Barnosky, Anthony D., Koch, Paul L., Feranec, Robert S., Wing, Scott L., and Shabel, Alan B. 2004. « Assessing the causes of Late Pleistocene extinctions on the continents » Science. 306:70–75.
  3. Hayden, Brian. “Population Control among Hunter/Gatherers.” World Archaeology, vol. 4, no. 2, 1972, pp. 205–221.
  4. Birdsell, Joseph B. 1968. « Some predictions for the Pleistocene based on equilibrium systems among recent hunter-gatherers, » in Man the hunter. Edited by R. B. Lee and I. DeVore, pp. 229-40. Chicago : Aldine.
  5. Birdsell, Joseph B. 1972. Human evolution. New York : Rand McNally.
  6. James C. Scott, Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États, Paris, La Découverte, 2019, 297 p.
  7. Hassan, Fekri A., and Randal A. Sengel. “On Mechanisms of Population Growth During the Neolithic.” Current Anthropology, vol. 14, no. 5, 1973, pp. 535–542. JSTOR, www.jstor.org/stable/2741024 …..
  8. James C. Scott, op. cit.

La concurrence, un facteur d’égalité

Par Xavier Fontanet

Par Xavier Fontanet.

Interrogé par des journalistes à la suite de sa défaite de Wimbledon, Roger Federer a eu, sur sa vision de la concurrence, des mots que chacun de nous devrait méditer. « Nos résultats montrent que nous pouvons avoir des carrières incroyables en jouant au même moment tous les trois [Roger Federer, Novak Djokovic, Rafael Nadal, NDLR] ; les gens pensent que nous nous sommes pris des titres, ce qui est sans doute vrai, mais nous sommes également poussés les uns par les autres. Chacun progresse au contact des autres, je pense que nous sommes devenus les joueurs que nous sommes grâce à cette rivalité entre nous. »

Ce que dit ce formidable champion, élégant et unanimement reconnu, dépasse très largement le cadre du sport pour s’appliquer à toute activité humaine : l’art ? Pensez à Monet, Renoir et Pissarro. La recherche scientifique ? Pensez à Albert Einstein, Niels Bohr et Max Planck. Les Beatles auraient-ils porté la musique aussi haut sans les Rolling Stones et les Bee Gees ?

L’émulation fait grandir

Ceci est évidemment vrai dans le domaine de l’entreprise. Ce que l’on n’explique pas assez à nos concitoyens, c’est que l’émulation fait grandir. La concurrence est mal vue dans notre pays, où elle évoque l’idée du gros qui écrase le petit. Federer nous rappelle que, quand elle est saine, elle est la meilleure des écoles et que le tuteur le plus efficace est toujours l’adversaire le plus redoutable.

La concurrence est une école d’humilité parce qu’elle vous évite de prendre la grosse tête. La concurrence est spontanément généreuse puisqu’en provoquant la baisse des prix elle redonne aux consommateurs les gains de productivité. En s’attaquant aux monopoles, la concurrence est facteur d’égalité. Quand on y réfléchit bien, la concurrence est un autre nom qu’on pourrait donner à la liberté.

Le jour où chaque élève, dans nos écoles, aura compris cette idée simple, rendue plus audible quand elle sort de la bouche d’un champion sportif incontesté, notre pays ira probablement beaucoup beaucoup mieux !

Sur le web

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Le football européen, champion du libéralisme économique !

Par Auteur invité

Un article de l’Écho des arènes

Avec la reprise de la Ligue des Champions, la plus grande compétition européenne de clubs au monde, le football européen reprend ses droits et sa place de choix dans les médias sportifs. Avec sa ribambelle de joueurs stars et les clubs historiques, la « Champions League » est la vitrine d’un football européen véritable champion du libéralisme économique.

Cette croissance économique intéresse au plus haut point les grands clubs, qui depuis des années (G14 et maintenant l’ECA : l’Association Européenne des Clubs) font leur lobbying afin de tirer toujours plus de profits de cette lucrative compétition gérée actuellement par l’UEFA. Mais dans quelques temps, elle pourrait laisser place à un « super championnat paneuropéen » entre ces plus grands clubs se partageant donc entre eux les juteux contrats de droits TV ou autres sponsoring, sortant par la même occasion de leur championnat domestique.

Dès lors,

  • comment comprendre l’arrivée du Fair Play financier ?
  • pourquoi a émergé une élite des clubs européens captant les mannes financière de la « Champions League » ?
  • comment les changements de compétitions ont été pilotés par l’Association Européenne des Clubs au sein même de l’UEFA ?
  • comment la menace d’une compétition parallèle de type « ligue fermée Américaine » a été brandi par les plus grands clubs ?
  • est-ce que l’UEFA peut faire quelque chose pour garder la main ?
  • l’avenir de la Ligue des Champions : ira t on dans les prochaines années vers une ligue privée presque ouverte ?
  • combien d’équipes formeront ce « super championnat » européen ?

… autant de questions auxquelles répond Philippe Broda (Enseignant chercheur à l’école Novancia Business School – Spécialiste des problématiques du Sport Business) dans notre vidéo.

Sur le web

L’inflation ou la mort !

Par Bill Bonner

Par Bill Bonner.

Ces derniers jours, nous réalisons que nous voyons arriver l’inflation quasiment partout.

Nous nous hâtons d’expliquer que nous ne parlons pas de l’inflation des prix à la consommation, mais de l’inflation de la masse monétaire, qui pourrait apparaître presque n’importe où.

Toujours plus de fausse monnaie

Afin de vous faire gagner du temps, cher lecteur, voici notre hypothèse : toutes les grandes économies de la planète sont prises dans un piège « l’inflation ou la mort »… et ce qui est arrivé au Zimbabwe, à l’Argentine et au Venezuela affectera bientôt une économie près de chez vous.

Les banques centrales et les gouvernements réduisent les taux, creusent les déficits et trouvent des manières d’éviter les plafonds de dette. L’idée est toujours la même – augmenter la quantité de monnaie en circulation. Bloomberg nous donne la dernière innovation en date :

« Le président Donald Trump a déclaré jeudi qu’il prévoyait une baisse d’impôts destinée à la classe moyenne, et qui sera annoncée l’année prochaine. 

‘Ce sera une baisse d’impôts très substantielle’, a déclaré Trump à des membres républicains du Congrès US lors d’une retraite à Baltimore. Il a annoncé que cette baisse serait ‘très très inspirante’, sans fournir d’autres détails. »

Réduire les impôts sans réduire les dépenses donne aux contribuables comme aux autorités davantage d’argent à dépenser.

Généralement, cette sorte d’inflation – par le biais de déficits plus profonds – produit un afflux de prospérité à mesure que le nouvel argent inonde les artères de l’économie et fait grimper les salaires, les ventes et les investissements des entreprises (tout cela étant basé sur l’illusion d’une augmentation de la demande réelle).

Par la suite, l’argent revient par les veines, produisant la sorte d’augmentation des prix à la consommation que l’on constate dans les rayons du supermarché.

L’inflation, version bricolage

L’une de nos découvertes récentes, dans ces lignes, est que tous ces efforts de relance ne sont que différentes formes de fraudes – toutes basées sur le fait d’induire en erreur les consommateurs, les investisseurs et les entreprises avec de « l’inflation », c’est-à-dire avec de l’argent factice que personne n’a jamais gagné ni épargné.

La fausse monnaie est une version « bricolée » de l’inflation. Elle est illégale… pour une bonne raison. C’est une escroquerie que de prétendre que ce nouvel argent représente de la richesse réelle.

Les seuls qui peuvent s’en sortir avec ce genre d’arnaque sont ceux qui travaillent pour le gouvernement ; ils affirment que leur fausse monnaie stimule l’économie.

Cette fausse monnaie peut être introduite dans l’économie de plusieurs manières. Aux États-Unis, ces 30 dernières années, elle s’est surtout faufilée dans les ruelles monétaires, comme un voleur, et est principalement restée dans les actifs financiarisés.

C’était excellent pour ceux qui détiennent des actions et des obligations, naturellement. Les 10 % les plus riches de la population, par exemple, ont vu leur patrimoine passer de quelque 20 000 milliards de dollars il y a 30 ans à environ 75 000 milliards aujourd’hui.

Sur la même période, le PIB américain n’a grimpé que de 15 000 milliards – soit environ ce que les 90 % les moins riches ont gagné sur la même période.

Il y a une autre manière d’envisager cela : comparer la valeur nette totale des ménages au PIB. Généralement, les ménages ont une valeur nette totale équivalant à environ 3,5 fois le PIB.

Actuellement, ce chiffre dépasse cinq fois le PIB. Les ménages ont environ 30 000 milliards de dollars de plus, dont la quasi-totalité appartient aux 10 % les plus riches… et est basée non pas sur l’augmentation de la richesse réelle (augmentation du PIB), mais sur la contrefaçon monétaire susmentionnée.

La BCE recommence son trafic

Quand on peut gagner de telles sommes sans rien faire, c’est une habitude difficile à perdre.

Ainsi, alors même que toutes ses principales obligations sont à des taux négatifs, la Banque centrale européenne (BCE) n’a pas pu résister.

Notre collègue Dan Denning, co-auteur de la Bonner Denning Letter, commente :

 « La BCE recommence à trafiquer sa monnaie ! À partir du 1er novembre, la banque commencera à accélérer son programme de QE [quantitative easing, assouplissement quantitatif] au rythme de 20 milliards d’euros par mois. Elle a annoncé qu’elle achèterait ‘des titres’ avec ces 20 milliards. Elle n’a cependant pas indiqué lesquels.

La banque a également abaissé le taux d’intérêt négatif sur les excédents de liquidités détenus par les banques commerciales, de -0,4 % à -0,5 %. Les banques commerciales européennes peuvent stocker des liquidités à la BCE, mais elles doivent payer pour ce privilège – et ce prix vient de grimper. »

Cependant, avec des taux déjà proches du zéro, voire carrément négatifs, il ne reste guère d’inflation dans le canal monétaire. Denning continue :

« Plus le rendement sur les liquidités et l’épargne est bas, plus le comportement des investisseurs et des banques devient conservateur et frileux. Si les banques centrales veulent l’inflation des prix à la consommation – que ce soit au Japon, en Europe ou aux Etats-Unis – il va leur falloir augmenter les taux. »

Nous connaissons au moins une personne qui n’aimera pas cette idée : le président américain Donald J. Trump. Il veut un dollar plus faible. C’est le seul moyen d’obtenir une renaissance des exportations américaines, une vraie croissance du PIB US supérieure à 3 % et sa réélection en 2020.

Cela n’a pas manqué. Quelques minutes après l’annonce de la BCE, M. Trump était sur Twitter :

 « La Banque centrale européenne, qui agit rapidement, a baissé les taux de 10 points de Base. Ils essaient de déprécier l’euro – et ça marche – face au dollar TRÈS fort, nuisant aux exportations US… Et la Fed ne fait rien, rien et rien. Ils sont payés pour emprunter de l’argent pendant que nous payons des intérêts ! »

Trump vise l’inflation monétaire… l’inflation budgétaire… et probablement des sortes d’inflation dont nous n’avons encore jamais entendu parler.

Il est très probable que durant la panique qui s’annonce ses vœux se réaliseront.

Pour plus d’informations, c’est ici. 

Pourquoi les professionnels de santé doivent se former à la « santé connectée »

Par The Conversation

Par Boris Hansel.
Un article de The Conversation

Qu’il s’agisse d’améliorer le parcours de soin, de fournir une assistance à distance à un chirurgien, de mieux surveiller les maladies chroniques ou, d’une façon générale, d’optimiser les parcours de soin, la santé connectée est en train de bouleverser l’organisation du système de santé.

Au cours des dernières années, la santé connectée est aussi devenue une nouvelle discipline de recherche, ce qui s’est naturellement accompagné d’un besoin de formations diplômantes.

Qu’est-ce que la « santé connectée » ?

Dans son acception la plus large, l’expression « santé connectée » recouvre la télémédecine (acte médical à distance tel que défini par la loi) et le télésoin (acte à distance réalisé par un pharmacien d’officine ou un professionnel de santé), les objets connectés en santé, les applications de télésuivi (échanges de données à distance permettant de suivre un patient) et d’e-coaching (programme d’aide au changement de comportement qu’il soit ou non automatisé), l’intelligence artificielle ainsi que toutes les solutions diagnostiques et autres outils numériques en rapport avec la santé et le bien-être.

L’espoir suscité par ces nouvelles technologies dans le domaine médical est d’apporter des solutions dans la prise en charge des patients et dans l’organisation du système de soins, aussi bien en termes de prévention que pour le traitement des maladies. À l’heure actuelle, l’intérêt de la plupart de ces outils numériques n’est pas scientifiquement avéré. La preuve de leur efficacité reste souvent encore à apporter. Cependant, on ne peut s’en désintéresser.

En effet, certains objets connectés et surtout leur utilisation dans le cadre d’un parcours de soin bien structuré, ont montré leur intérêt médical. C’est par exemple le cas dans le domaine du traitement de l’hypertension artérielle et du diabète : l’utilisation d’un auto-tensiomètre ou d’un lecteur d’auto-surveillance de la glycémie, avec envoi des données aux soignants pour qu’ils puissent optimiser le traitement à distance, ont déjà fait la preuve de leur efficacité.

Des publications scientifiques de qualité commencent à faire émerger des solutions prometteuses dans d’autres domaines, comme celui de l’insuffisance cardiaque ou du cancer. Ainsi en France, la télésurveillance médicale de l’insuffisance cardiaque, ainsi que du diabète, est prise en charge dans le cadre d’une expérimentation à grande échelle, le programme ETAPES.

Les nouvelles applications de l’intelligence artificielle (IA) doivent aussi être surveillées de près : en dermatologie, des travaux récents ont par exemple démontré la performance d’une technique basée sur l’intelligence artificielle pour le diagnostic de mélanome.

Principaux domaines d’application

En termes de nouvelles technologies appliquées à la santé, trois grands axes se dessinent depuis quelques années :

  • Le parcours de soins à distance avec le développement de la téléconsultation (consultation médicale à distance), de la télésurveillance (surveillance à distance d’un patient et de sa pathologie), de la téléexpertise (expertise apportée à un soignant par un spécialiste sur un problème particulier) et du télésoin (pratique de soins à distance utilisée par un soignant non médecin). Les objets connectés et applications diverses s’intègrent dans ces parcours de soin, à condition d’être correctement prescrits et utilisés par les soignants et les patients. Former les prescripteurs et les développeurs devient une priorité.
  • L’intelligence artificielle est en train de révolutionner la prise en charge des malades, en particulier en raison de la création d’algorithmes permettant d’améliorer le diagnostic. Ici encore, fournir des connaissances aux étudiants et professionnels pour comprendre en quoi consistent vraiment les techniques recourant à l’IA sera une des missions des universités.
  • La réalité augmentée et virtuelle et ses applications en médecine ainsi qu’en chirurgie ouvrent également de nouvelles perspectives. La réalité virtuelle est par exemple utilisable dans le traitement des troubles phobiques en psychiatrie : l’immersion de patients dans un univers virtuel évoquant les situations phobiques fait régresser leurs symptômes. Elle pourrait aussi devenir un outil pédagogique pour l’enseignement de la médecine et des techniques chirurgicales.
Une opération collaborative de l’épaule, assistée par réalité augmentée, réalisée en 2017 dans un hôpital de l’AP-HP (cette vidéo contient des images de chirurgie qui peuvent heurter certaines sensibilités).

Preuve s’il en est de l’intérêt suscité par ces nouvelles technologies : après l’apparition de quelques revues pionnières, en particulier le Journal of Medical Internet Research, les grands journaux scientifiques se sont également positionnés sur ce créneau. Ils ont ainsi créé des revues dédiées, telles que The Lancet digital Health ou Nature Digital Medicine. Les universités, elles aussi, se positionnent, même si l’offre de formation n’en est encore qu’à ses débuts.

Un manque d’offres de formation

Si dans les écoles d’ingénieurs et de commerce de nouveaux enseignements dédiés à la santé connectée sont apparus il y a moins de cinq ans, la situation est différente dans les facultés de médecine. Jusqu’à très récemment, la santé connectée n’était pas enseignée au cours des études médicales, ni dans les cursus de formation du personnel paramédical et administratif.

Les choses sont cependant en train d’évoluer, et des formations universitaires ont récemment vu le jour un peu partout en France, tel que le diplôme interuniversitaire (DIU) de la Société française de télémédecine. Ces formations proposent des diplômes apportant des connaissances théoriques sur des volets spécifiques de la santé connectée (juridiques, éthiques, télémédecine…).

Pour compléter cette offre de formation, un enseignement pratique, pluridisciplinaire et généraliste sur la santé connectée a été créé en 2018 à l’université Paris-Diderot. Celui-ci insiste particulièrement sur la mise en situation, au travers de la conception d’un projet d’e-santé. Sa particularité est de regrouper, au sein d’une même promotion, des étudiants et professionnels d’horizons divers (ingénieurs, juristes, soignants…). Cette pluridisciplinarité vise à favoriser non seulement l’acquisition des connaissances, mais aussi les retours d’expérience, positifs comme négatifs, qui font parfois défaut pour mener à bien les projets de santé connectée.

La mise en place de formations de haut niveau est indispensable si l’on veut négocier correctement le virage numérique qui s’annonce en santé. C’est d’autant plus important que dans notre pays, les débouchés en santé connectée promettent d’être nombreux : le marché français de la santé connectée pèserait selon la direction générale des entreprises trois milliards d’euros, et 410 milliards d’euros pourraient être investis d’ici 2022 dans le secteur de la santé, sur les services numériques et les objets connectés.

Boris Hansel, Médecin, Maître de conférences des universités-praticien hospitalier, Inserm U1138, Université Paris Diderot et Patrick Nataf, Chair professor, AP-HP

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Par h16

Par h16.

Triste constat : les campagnes françaises se vident. En plus d’une population diminuant d’année en année, les petits villages perdent progressivement leur attractivité à mesure que leurs commerces ferment, à commencer par le plus central et le plus important d’entre eux : le café, celui sur la place de la mairie, pas loin de l’église… Mais grâce à l’initiative d’une association, la donne va peut-être enfin changer.

C’est par quelques articles de presse qu’on découvre l’idée du groupe associatif d’économie sociale et solidaire « SOS » dont le projet, lancé jeudi dernier, vise à l’ouverture (ou empêcher la fermeture) de mille cafés dans les communes rurales de moins de 3500 habitants.

En substance, le groupe associatif qui a tout de même reçu le soutien du gouvernement via l’Agenda Rural (fortiche, non ?) va tenter de revitaliser les campagnes avec cette initiative et grâce aux quelques fonds qu’ils ont réussi à rassembler. Entre 150 et 200 millions d’euros.

Ah oui, tout de même, avec 200 millions d’euros, on peut en faire des choses, et notamment tenter de revitaliser les campagnes françaises…

Mais au fait, quelles sont donc les raisons qui font ainsi disparaître ces lieux de vie campagnards ? Si la presse n’est guère diserte sur la question qui a pourtant son importance — on ne combat jamais mieux un mal qu’en connaissant ses causes profondes — on peut néanmoins dresser un portrait globalement complet des raisons qui aboutissent à ces fermetures en fouillant un peu les articles consacrés au sujet.

Comme l’explique un article du Télégramme avec une phrase lapidaire (« Baisse de la clientèle, coût des produits, contraintes administratives, à commencer par celles des normes »), les raisons sont simples à comprendre : c’est ainsi qu’au-delà de l’évidente baisse d’activité consécutive à la diminution de la clientèle, cette dernière au mieux partant s’installer en ville, au pire s’éteignant avec les générations les plus âgées, on comprend que (ô surprise) les autres raisons des fermetures des cafés et des bars des campagnes tiennent essentiellement à l’accroissement des normes, des règlements et des contraintes de l’ensemble des services de l’État : eh oui, à force de bureaucratie, d’un déluge ininterrompu de contraintes administratives idiotes, de contrôles sanitaires et fiscaux, d’inspections du travail répétées, agressives, débiles et intransigeantes, et bien sûr de la créativité comptable des différentes caisses d’assurance étatiques, les patrons de bars et de cafés finissent par jeter l’éponge, rendre leur tablier et fermer boutique.

De ce point de vue, l’association aux poches bien remplie qui souhaite aider ces bars et ces cafés a bien compris le problème puisqu’elle se propose d’aider par exemple dans « la levée des freins réglementaires pour l’attribution des licences IV permettant de servir de l’alcool. »

Tout ceci est objectivement charmant puisqu’une solution se dégage peut-être…

Cependant, on ne pourra s’empêcher de noter que cette généreuse association, en intervenant ainsi, essayera donc concrètement de contrebalancer le travail de sape entrepris par l’État en premier lieu. Ainsi, si ce dernier ne s’échinait pas avec application à punir les artisans concernés, les poursuivre de ses assiduités à base de cerfas toujours plus nombreux, à considérer (fisc et inspection du travail en premier) qu’ils sont, par défaut, fraudeurs et délinquants, à créer un nuage de complexité administrative aussi grotesque qu’opaque, bref, si l’État ne sabotait pas le travail des cafetiers et des propriétaires de bars, l’intervention de l’association serait inutile.

Enfin bon, réjouissons-nous puisque le problème, enfin remarqué, déclenche à présent ce projet qui sera le bienvenu dans nos campagnes (de moins en moins) riantes, et ce d’autant plus que, de nos jours, trouver 200 millions d’euros n’est pas une mince affaire.

À ce propos, on est tout de même en droit de s’interroger sur la provenance des fonds en question. Bien évidemment, écartons tout de suite le trafic de drogue, d’armes ou le vol pur et simple puisque le projet est, rassurez-vous, financé par le « Groupe SOS » dont… vous n’avez probablement jamais entendu parler (ou très peu).

Et c’est dommage : c’est un groupe fort discret mais qui s’est fait fort d’agir dans le social et l’économie solidaire, et qui n’a jusqu’à présent pas réellement occupé la Une des journaux. C’est étonnant compte tenu de la croissance de ce groupe d’associations non lucratives : eh oui, en France, on peut être une association ou un groupe d’association, être non lucratif, mais employer 18 000 personnes (non, pas bénévoles, hein) et réaliser un chiffre d’affaires de 950 millions d’euros.

Quasiment un milliard d’euros pour un groupe d’associations, dans le domaine du social, dont on n’entend quasiment jamais parler au niveau national (par comparaison, les Restos du Cœur, très visibles, fonctionnent avec moins de 200 millions d’euros) — sauf peut-être lorsqu’il remporte l’appel d’offre du ministère de la Justice pour le programme de déradicalisation qui avait fait parler de lui jadis — voilà qui est un fort joli chiffre qui ne saurait être résumé ainsi : la fiche Wikipedia du groupe est fort courte mais donne une petite idée de l’ampleur de ce groupe fort pudique financé essentiellement par les fonds publics (donc le contribuable, ici) dont le patrimoine immobilier se monte tout de même à 500 millions d’euros, et qui se positionne tout de même comme le leader européen de l’action sociale et en tout cas, première entreprise française dans le secteur (ce qui lui vaudra une étude détaillée de la Harvard Business School).

En tout cas, son patron a fait fort puisqu’il est parvenu à accroître la taille de ce groupe de 2200 salariés (et 155 millions de chiffre d’affaires) en 2009 au mastodonte actuel, dix ans plus tard : belle croissance grâce à ce patron, Jean-Marc Borello, qui a peut-être bénéficié d’un peu de chance, ce dernier ayant été — ô surprise — le professeur d’un certain Emmanuel Macron quand il était à Science Po.

Chance qui ne s’est pas arrêtée là puisque le sémillant patron du groupe SOS a aussi eu la bonne fortune, après avoir co-fondé En Marche, de découvrir une certaine Murielle Pénicaud fortuitement devenue ministre du Travail depuis.

On le comprend, tout se goupille fort bien pour qu’enfin, des mesures soient prises (par une association subventionnée par l’argent du contribuable) afin de contrer les méfaits de l’État (financé par l’argent du contribuable). L’argent dépensé par les uns n’ira pas ailleurs que dans la poche des autres, par de multiples et jolies tubulures chromées de ce qui pourrait ressembler à du capitalisme de connivence si tout ça n’était même pas du capitalisme du tout.

Décidément, au vu de ces éléments, il n’y a plus trop de mouron à se faire pour nos campagnes : leurs bars et leurs cafés sont sauvés.


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Sur le web

Edward Snowden : deuxième « lettre » à France

Par Yannick Chatelain

Par Yannick Chatelain.

Chère France, depuis la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, n’êtes-vous pas souvent qualifiée de patrie des droits de l’Homme ! Certes, on ne peut vous contester d’avoir à jouer un rôle important dans l’élaboration du droit international des droits de l’Homme. On peut cependant constater que cette vocation universelle semble s’être quelque peu étiolée au fil du temps. Aussi, chère patrie des droits de l’Homme, je me permets ce jour de vous transmettre une seconde « lettre » reçue de Russie d’un certain Edward Snowden.

Pour des raisons qui vous incombent, vous n’aviez pas donné suite à la première lettre de ce lanceur d’alerte. En 2013, peu après la publication de ses révélations sur les pratiques peu scrupuleuses de la NSA en matière de surveillance de masse – qui est pour une démocratie une sorte d’engrais proche du Roundup  – Edward Snowden, – sous la gouvernance de monsieur François Hollande avait demandé l’asile en France en 2013. Peut-être, ma Chère France, ne l’aviez-vous pas reçu, pas entendu… contrairement à la Russie où cet homme bénéficie d’un droit d’asile depuis l’été 2013.

Deuxième « lettre » à France

Sept ans se sont écoulés. J’espère que vous mesurerez cette fois-ci l’importance et les enjeux de cette seconde « lettre » en date du lundi 16 septembre 2019, dans laquelle Edward Snowden réitère sa demande d’asile. J’ose espérer que vous prendrez le temps de bien écouter chaque mot et de les reformuler dans vos têtes par deux fois.

La diplomatie a ses limites, lorsque, année après année, elle affaiblit une nation plus qu’elle ne la grandit, ne croyez-vous pas ? N’en va-t-il de votre crédibilité internationale ? Alors oui, j’espère que vous répondrez favorablement à cette requête. Par respect pour vous même. Par respect pour vos valeurs. Par respect pour vos compatriotes. Mais également pour recouvrer une parole crédible sur le plan international dans ce domaine particulier.

Être reconnue comme la patrie des droits de l’Homme a ses exigences

Un cadeau inespéré vous est offert par ce lanceur d’alerte : celui de faire à nouveau entendre votre voix, une voix puissante, unique, qui a toujours contribué à votre rayonnement international, et qui a plus que jamais besoin d’actes pour redevenir aussi indiscutable que respectée. En matière de droits de l’Homme et de tout ce que cela intègre, il ne s’agit pas que le monde ricane lorsque vous parlez mais qu’il fasse silence et écoute avec grande attention.

Patrie des droits de l’Homme, c’est quelque chose ! N’est-ce pas une pierre angulaire historique qui résonne internationalement ? Oui, mais il faut désormais tendre l’oreille. Patrie des droits de l’Homme, cela confère un statut lorsqu’on devient un référentiel et que l’on souhaite le rester. C’est un référentiel que le monde ne peut qu’admirer. Cependant, très chère France, cela ne va pas sans contrepartie ! Cela demande de la constance ! En avez-vous encore le courage, la force et la grandeur ?

Chère France, vous ne pourrez demeurer encore longtemps la patrie des droits de l’Homme aux yeux du monde en évoquant des actes passés et en n’agissant nullement dans le présent. Vous ferez peut-être encore quelque temps illusion auprès de ceux qui apprécient les discours grandiloquents, puis au mieux dans dix, vingt, trente ans, vous finirez patrie des droits de l’Homme dans des livres d’histoire poussiéreux.

Un drapeau ne fait pas une nation !

J’ai appris que vous cherchiez des façons de recréer un tissu social en décomposition, que vous souhaitiez ardemment que vos compatriotes retrouvent la fierté d’être Français autour de valeurs partagées. Un drapeau ne fait pas une nation s’il n’a qu’une histoire, de celles qui soudent un peuple, et une histoire à laquelle, qui plus est, il tourne le dos.

Ne serait-ce pas une fierté commune que de pouvoir nous revendiquer à nouveau tous et toutes vivre dans cette patrie des droits de l’Homme sans plus avoir à en douter, ni craindre de redouter un sourire narquois au regard de vos silences et de certaines postures insoutenables.

Il n’y a dans certains silences « diplomatiques », ni honneur, ni morale, mais un grave parjure des valeurs d’un peuple

Dois-je une énième fois vous rappeler que le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit a été décerné en 2015 par l’ONU à Raïf Badawi condamné pour apostasie et pour avoir voulu infléchir le wahhabisme en Arabie saoudite à 1000 coups de fouet, dix ans de prison, suivis de dix ans d’interdiction de territoire ! Depuis sa condamnation en juin 2012 pas un seul mot officiel de votre part ma chère France, pas un seul pour cet homme emprisonné indûment à la prison centrale de Dahaban. Un silence bruyant, un silence tonitruant peu en rapport avec ce qui devrait aujourd’hui comme hier vous définir. II n’y a dans vos silences à répétition ni honneur, ni morale, ni droits de l’Homme. Et aucune patrie des droits de l’Homme pour venir au secours de ce lanceur d’alerte à sa façon.

Mais revenons à cette deuxième « lettre » qui vous est parvenue de Russie. Edward Snowden vous demande une nouvelle fois de l’accueillir ! Saisissez-vous de cet honneur et de ce cadeau qu’il vous fait et ce pour plusieurs raisons. Ne serait-ce pas remarquable que de retrouver votre âme qui semble s’être un peu égarée ces dernières décennies.

Ne serait-ce pas enthousiasmant que d’entamer la marche en avant vers un rayonnement international indiscutable. N’est-ce pas d’une tristesse sans nom que ce lanceur d’alerte qui a joué sa vie pour réveiller notre humanité, ait actuellement trouvé refuge en Russie, qui n’est, vous en conviendrez, pas le pays le plus réputé pour le respect de la vie privée.

Certes vous n’êtes pas exempte d’erreurs en matière du respect de la vie privée de vos concitoyens, mais qui n’en commet pas ? Et après tout, quelle importance si ces maladresses, ces erreurs, certains excès, peuvent être démocratiquement corrigés ?

Chère France, est-ce que l’esprit des Lumières vous anime toujours ?

Chère France, répondre favorablement à cette « lettre » venue de Russie démontrerait au monde et à vos compatriotes que la vie privée vous importe ! Que l’esprit du siècle des Lumières vous anime toujours. Vous deviendriez le lieu de refuge des lanceurs d’alertes de cette planète. La terre d’asile de celles et ceux qui se battent notamment contre la surveillance de masse des citoyens dans leur sphère privée, incompatible avec tout fonctionnement démocratique. Vous retrouveriez de surcroît votre juste place, celle qui force et a toujours forcé l’admiration.

Ce serait également un signal extrêmement fort lancé au monde pour lui rappeler que la France n’est pas devenue l’ombre d’elle-même ! Qu’elle protège les Hommes de bien en danger, défend le juste et s’oppose à l’injuste, en cohérence avec les valeurs qui l’ont fondée.

Ce serait également dans cette époque tourmentée le rappel au monde que la France reste un phare dans la tempête, qu’elle n’a pas abandonné ni jeté l’éponge sur l’autel parfois mortifère de la diplomatie. Que, non, la France ne transige pas avec les droits de l’Homme, qu’elle ne laisse pas d’Hommes de bien à l’abandon, ne se soumet pas aux injonctions d’autres nations en contradiction avec son ADN sans avoir dit ce qu’elle avait à dire, et fait ce qu’elle était en mesure de faire.

Le cadeau unique d’Edward Snowden ne se refuse pas

Le moment est venu de reprendre la main. le cadeau est unique et c’est un cadeau venu de Russie. Celui qui vous l’offre, par-delà la fin de non-recevoir de 2013, n’est indéniablement pas rancunier. Ne s’agirait-il pas d’être à la hauteur de ce présent ?

Demain alors, en matière de droits de l’Homme et de tout ce que cela intègre, le monde sera de nouveau attentif à une réalité retrouvée, le monde fera silence et écoutera avec attention lorsque vous parlerez, chère France.

Le moment est venu d’effacer dans un acte, un seul, des centaines, des milliers de discours inutiles sur ce qui fait, ou faisait notre spécificité, des discours qui à ce jour n’impressionnent plus guère le monde, pas davantage que vos alliés américains. Des alliés qui, pour rappel et au cas où vous l’auriez oublié, vous ont dans ce cas précis trahis, au même titre qu’ils ont trahi sans complexe leur propre peuple en rompant, du fait des dérives de la NSA, le Trust entre gouvernants et gouvernés cher à John Locke.

Aussi, très chère France, merci de répondre favorablement à cette « lettre » venue de Russie. Que ce qui vous appartient ainsi qu’a vos compatriotes vous soit rendu : la fierté d’être le pays de référence en matière de droits de l’Homme et de tous les droits non négociables qui y sont rattachés.

 

Retraite moyenne : + 98 % à la RATP et + 44 % dans la fonction publique d’État

Par Nicolas Lecaussin

Par Nicolas Lecaussin.
Un article de l’Iref-Europe

La grève de la RATP voulait nous convaincre, une nouvelle fois, que les syndicats et les agents défendaient des « acquis sociaux » et protestaient contre une « réforme » de leur système de retraite. En réalité, la fameuse « réforme » a très peu de chances d’avoir lieu, comme nous l’avons montré, et les « acquis » sont d’énormes privilèges rappelés très récemment par la Cour des comptes dans son rapport du mois de juillet.

En voici quelques exemples :

Contrairement à ce qu’on nous a fait croire dans le passé, les régimes spéciaux ont été réformés à la marge en 2003 et 2007. Les agents ont reçu de nombreuses compensations. Par exemple, l’âge conjoncturel de départ à la retraite est passé de 56,3 à 57,7 ans entre 2007 et 2017 au régime des Industries Électriques et Gazières (IEG), de 54,7 à 56,9 ans sur la même période au régime de la SNCF et de 55,1 à 55,7 ans entre 2008 et 2017 au régime de la RATP. Six mois seulement !

Entre 2010 et 2017, la pension brute moyenne en équivalent carrière complète des nouveaux retraités a augmenté d’environ 20 % dans les IEG, 10 % à la RATP et 5 % à la SNCF comme pour les fonctionnaires civils de l’État, alors qu’elle a plutôt stagné dans les collectivités territoriales et hospitalières.

Les revalorisations salariales négociées en 2007-2008 dans les IEG, à la RATP et à la SNCF, en contrepartie de la réforme des retraites de 2008, ont contribué à ces hausses de pension. La pension brute moyenne est de 3700 euros par mois à la RATP. Environ 59 % des besoins de financement des retraites à la RATP sont couverts par les subventions publiques, donc par les contribuables. Cela représente presque 700 millions d’euros par an pour la RATP et 5,5 milliards d’euros pour tous les régimes spéciaux.

Les retraites des fonctionnaires protégées

Mais il n’y a pas que la RATP et les autres entreprises publiques. Malgré les annonces, les retraites des fonctionnaires sont aussi très bien protégées. Selon un document de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), un fonctionnaire d’État perçoit une retraite moyenne de 2572 euros/mois contre 1784 euros/mois pour les salariés du régime général. 788 euros de plus (44 % de plus !).

On dit souvent que le nombre de fonctionnaires qualifiés est plus élevé que dans le secteur privé. Mais là aussi, on distingue des différences importantes. Considérons les salariés du privé d’une part, les cadres A au sein du régime de la fonction publique civile de l’État d’autre part : la pension moyenne des hommes s’élève à 2718 euros par mois pour les premiers et à 3118 euros pour les seconds ; celle des femmes, respectivement à 2126 euros et de 2669 euros.

En ce qui concerne la retraite, 30,5 % des nouveaux retraités de l’année de la fonction publique civile de l’État et 37,8 % de ceux de la CNRACL (fonction publique territoriale) partent à 60 ans ou avant, contre seulement 21 % dans le régime général. En outre, les fonctionnaires perçoivent 75 % de leur dernier salaire et bénéficient d’autres avantages attachés aux majorations et à la réversion.

Ces différences ne pourront pas être gommées par une simple unification des régimes. Il faudra responsabiliser les fonctionnaires (rappelons que les fonctionnaires d’État n’ont pas de caisse) en ouvrant les services au privé et à la concurrence. La vraie réforme des retraites, c’est l’épargne personnelle.

Sur le web

Grenelle des violences conjugales : le « féminicide » politise la souffrance des victimes

Par Élodie Messéant

Par Élodie Messéant.

L’événement ne pouvait pas mieux tomber pour Emmanuel Macron qui n’a cessé, depuis le début de son mandat, de se démarquer par son talent à porter atteinte aux libertés individuelles. Sous la pression d’un collectif de proches et familles des victimes, le gouvernement s’est emparé d’un sujet particulièrement délicat : les violences conjugales. L’occasion est parfaite pour améliorer son image, et se refaire ainsi une santé médiatique.

L’inscription du « féminicide » dans le Code pénal est aujourd’hui revendiquée par de nombreux collectifs féministes. Le principal argument en faveur de cette incrimination renvoie à la spécificité d’un meurtre commis en raison de l’identité sexuelle de la victime. Il s’agit ici de discuter de la pertinence du vocabulaire employé, ayant pour but d’influencer notre perception du crime.

Un qualificatif politique et non juridique

Deux constats s’imposent. Tout d’abord, dans l’état actuel de notre législation, le meurtre d’un conjoint constitue déjà une circonstance aggravante. Or, la création d’une infraction à part entière aura pour effet de retirer ce caractère aggravant… dans le but de conférer davantange de visibilité à une catégorie de victimes de meurtre.

Ensuite, la particularité du « féminicide » renvoie à une intention profonde de l’auteur, qui serait de nature sexiste. Si le sexisme n’est certainement pas orthogonal aux violences conjugales, la preuve de ce motif semble quasiment impossible. Or, comment dissocier les infractions qui en relèvent et celles qui n’en relèvent pas ? Cela revient, ni plus ni moins, à poser une présomption qui se déduirait automatiquement de l’acte.

Sans cohérence juridique, une telle incrimination traduit une vision collectiviste des rapports humains ; où le groupe auquel on appartient primerait sur notre individualité ; où un sexisme endémique serait présumé du seul fait de l’identité sexuelle de l’auteur et de la victime. Cette incrimination se situe dans la continuité d’un militantisme qui transforme progressivement notre droit pénal en outil de lutte féministe… sans atteindre l’objectif d’aider les victimes de violences.

Une fausse analyse d’un vrai problème

Les partisans de ce nouvel arsenal législatif ne semblent pas réaliser que leur vocabulaire cloisonne, enferme, réduit les femmes à une identité commune et pour le moins obscure ; considérées comme une catégorie à part dans la société, et victimes d’une domination structurelle où la violence à leur encontre serait de nature politique. Or, une telle vision des rapports sociaux (le sexisme structurel) ne peut être sérieusement défendue après la mise en perspective d’études à la fois historiques, anthropologiques, biologiques et psychologiques sur les hommes et les femmes.

Sans nier l’existence du sexisme – fruit d’une certaine pauvreté intellectuelle –, le constat de différences sexuées ne résulte pas nécessairement d’une action unilatérale d’un groupe sur un autre ; où les uns n’auraient aucune influence, ni aucune emprise sur l’organisation de la société et les normes sociétales ; où les uns seraient nécessairement plus violents et agressifs que les autres.

Un solution casuistique et non collective

En un mot, le « féminicide » relève d’un problème sémantique, et traduit une vision profondément biaisée des rapports humains. Il fait obstacle à la diversité et la complexité des situations individuelles, qui ne peuvent être réduites à un seul et même filtre. Il ne permet ni d’analyser, ni de traiter le problème des violences conjugales de manière éclairée et efficace.

En réalité, la réponse à ces violences ne peut satisfaire un gouvernement avant tout soucieux de son agenda politique. La solution, strictement casuistique et non collective, exige d’appliquer le droit existant dans le respect des libertés fondamentales. À savoir, l’une des fonctions régaliennes les plus élémentaires.

Sport et Business : CrossFit, un modèle de liberté

Par Raphaël Krivine

Par Raphael Krivine.

Si on faisait un sondage auprès des Français avec les questions suivantes…

  • Un sport pratiqué mondialement doit-il être géré par une entreprise privée ? OUI / NON
  • Un sport peut-il être régulé sans fédération ? OUI / NON
  • Un sport peut-il être pratiqué par le grand public sans intervention de l’État ? OUI / NON

Les réponses affirmatives seraient probablement peu nombreuses. Il faut dire que même avec les poches vides Big Mother veille sur nous avec au minimum un budget de communication à dépenser sur les médias sociaux… Le ministère de l’Économie et des Finances n’a-t-il pas diffusé à la rentrée 2019 une vidéo sur son fil Twitter de conseils pratiques visant à prévenir nos compatriotes des risques qu’ils sont susceptibles d’endurer en s’inscrivant dans des salles de sport ?!

🏋️‍♀️🏋️‍♂️#Rentrée2019
Le mois de septembre c'est aussi le retour dans les salles de sport ! Pour rester vigilant lors de votre inscription, suivez nos conseils ! pic.twitter.com/Q6a00UroF1

— Ministère de l'Économie et des Finances (@Economie_Gouv) August 30, 2019

 

Et pourtant, depuis plusieurs années, une pratique sportive autorégulée connaît un essor sensationnel en France mais aussi dans le monde. Il s’agit du CrossFit, mélange de gymnastique, de cardio et d’haltérophilie, auquel je consacre mon vlog.

Un succès foudroyant

En moins de 20 ans cette pratique sportive – en quelque sorte le sport du fitness – créée et pilotée par une entreprise privée et son fondateur Greg Glassmann – a connu un succès foudroyant. CrossFit agit comme un franchiseur en pilotant la stratégie de la marque, la politique d’accréditation et de cotisation des affiliés, les partenariats d’envergure (comme celui avec l’équipementier sportif Reebok)…

Les salles de CrossFit sont très inclusives : femmes et hommes, jeunes et vieux, handicapés… tout le monde peut s’y mettre, selon son rythme, sa forme et sa force. Avec le CrossFit, le nivellement par le haut est en marche ! C’est en quelque sorte la raison d’être de la marque.

Enthousiastes et passionnés, les affiliés (souvent des coachs sportifs) sont des entrepreneurs locaux qui peuvent prendre toutes initiatives (marketing, organisation, conception de leur salle de sport…) pour développer leur affaire, y compris en s’investissant dans des « démarches citoyennes », lorsqu’ils interviennent dans le cadre des activités sportives des écoles de leur quartier.

Le CrossFit constitue un cas d’entreprise fort intéressant pour illustrer des thèmes enseignés dans les business schools comme la stratégie dite « océan bleu », la différenciation, le territoire de marque, l’usage des médias sociaux ou la notion de scalabilité.

Il existe d’ailleurs un business case sur le CrossFit, rédigé en 2017 par Sarah Gomillion, une chercheuse de l’Université du Tennessee : « The Success of CrossFit and Its Implications for Businesses of All Types ».

Y sont expliquées les raisons du succès de cette entreprise sportive, notamment la grande liberté accordée aux affiliés.

Culture de la décentralisation

L’auteur de l’étude y interroge un certain Grant Scalf, gérant d’une box (nom des salles de CrossFit) à Knoxville (Tennessee), qui insiste sur la réelle culture de décentralisation favorisée par la marque. On savourera notamment la réponse suivante de l’interviewé : « Je plaisante toujours avec les gens en disant qu’il y a beaucoup de libertariens qui ouvrent les gymnases CrossFit parce que les gymnases sont vraiment formés à partir de la base et qu’il n’y a pas de structure à laquelle il faut se connecter. »

Pour comprendre comment cette culture d’entreprise se reproduit en France, il est intéressant de parcourir les minutes de la réunion des affiliés français qui a eu lieu en novembre dernier. On y retrouve un esprit d’initiative, beaucoup de partages d’expériences mais aussi quelques remarques savoureuses comme celle-ci : « À l’heure actuelle il n’est pas question d’un projet de fédération CrossFit. Le sujet est pour le moment trop politique et source d’abus financiers. »

À croire que tant que les pouvoirs publics n’auront pas le CrossFit dans leur radar, sa croissance restera forte ! Ou comme le disait Ronald Reagan, « Un grand entrepreneur est ce que serait un petit entrepreneur si le gouvernement le laissait tranquille1 » …

Au-delà des écrits sur le sujet, c’est en tapant le hashtag #CrossFit sur les médias sociaux que vous retrouverez en photos et vidéos l’ambiance, la motivation, la convivialité qui règnent parmi la large communauté qui fréquente les boxes de CrossFit.

Pour ma part, en tant que manager, je réfléchis à comment on pourrait inspirer des équipes opérationnelles dans une entreprise en faisant découvrir le CrossFit, par exemple dans le cadre d’un séminaire. Il y a toujours à gagner à s’inspirer d’autres secteurs, d’autres pratiques surtout quand elles visent à favoriser la bonne santé, la motivation et le dépassement de soi !

  1. Not too long ago, I was asked to explain the difference between a small businessman and a big business man or woman. And my answer was : Well, a big one is what a small one would be if the Government would get out of the way and leave him alone. (Discours 11/10/1984)

Intérêts négatifs : banques centrales en apprentis sorciers

Par Gérard Dosogne
Euro devant le siège de la BCE à Francfort

Par Gérard Dosogne.
Un article d’Entrepreneurs pour la France

Les avantages théoriques de cet afflux de liquidités et du quantitative easing sont multiples, fortes de montagnes de cash les banques vont prêter, les taux vont baisser car il faut inciter les entreprises et particuliers à emprunter et investir. Tout ce cash injecté dans l’économie devra à la fois booster la croissance et l’inflation, ce qui est indispensable pour éponger les dettes… un cercle vertueux génial !

Patatras, cette « théorie économique » imaginée par des banquiers centraux en dehors des recherches académiques ne fonctionne pas, ou mal, sur le long terme et rend l’avenir plus incertain que jamais. Comme le rappelait Keynes, Lénine disait que le meilleur moyen de mettre à mal le capitalisme était de jouer avec la monnaie (« debauch the currency engages all hidden forces of economic law on the side of destruction , and it does it in a manner which not one man in a million is able to diagnose »)

Les taux d’intérêts négatifs, dernière cartouche des banquiers centraux, sont un leurre : plutôt que d’investir dans les entreprises, plutôt que de consommer, on épargne plus que jamais malgré ces taux dissuasifs pour l’épargnant (le taux d’épargne en Europe est au plus haut, à 13 %).

Le citoyen serait idiot, inculte en économie, ne réagissant pas comme il devrait ?

Que nenni ! Bien sûr, déposer son argent sur des comptes d’épargne, dans des obligations d’État ou autres contrats d’assurance « sans risque » ne rapporte plus rien (et peut même coûter…) et par contre dans une recherche de rendement les achats d’actifs s’envolent : bourse, immobilier, œuvre d’art… Mais chat échaudé craignant l’eau froide, le citoyen lambda se souvient des crises financières de 2001 ou 2008 qui ont vu s’effondrer la valeur de ces actifs. Les bulles se créent et éclatent un jour et l’épargnant devient risk averse. Il épargne dans des instruments sans risque, quel qu’en soit la rémunération et ne dépense pas. L’inflation ne repart donc pas et la croissance de l’économie reste modeste.

Nos chers banquiers centraux ont oublié plusieurs choses essentielles :

  • la peur de l’avenir de la plupart des épargnants qui privilégient la sécurité
  • l’investissement dans les actifs risqués ne relance ni l’inflation, ni la croissance
  • même si les taux sont négatifs il faudra rembourser le principal qui ne sera pas érodé par l’inflation : quand l’État empruntait à 6 % alors que l’inflation fluctuait entre 4 et 7 %, après 20 ans il remboursait des clopinettes… Aujourd’hui, il risque de devoir rembourser une somme qui a la même valeur qu’au moment de l’emprunt. De plus, cette inflation affectait TOUT le stock de la dette…

Résultat :

  • une dette d’État qui gonfle énormément en terme réels car l’État emprunte de plus en plus, avec un vrai risque d’insolvabilité si celui-ci ne peut plus rembourser sa dette par un nouvel emprunt ;
  • des grandes entreprises qui n’investissent pas dans la production ou l’innovation mais dans le rachat de leurs actions, ce qui est immédiatement très rentable ;
  • une économie stagnante, serions-nous revenus à la stagflation ?
  • un affaiblissement modéré de l’euro ;
  • un énorme problème pour les retraites, surtout dans les très nombreux pays de retraite par capitalisation.

Comment sortir de ce cercle devenu vicieux ? Personne, et surtout pas nos apprentis sorciers, n’en sait rien. Comment restaurer la confiance ? Comment revenir à des taux d’intérêts positifs raisonnables sans enclencher une panique boursière et l’éclatement des bulles ? Comment retrouver une inflation modérée…

Personne n’en sait rien. L’apprenti sorcier ne sait pas comment arrêter le déluge qu’il a engendré. Et il n’y a pas de sorcier.

Sur le web

Industrie musicale : la fabrique des tubes

Par Le Minarchiste

Par le Minarchiste.

L’avènement de la musique pop depuis plusieurs décennies a été possible grâce à des entreprises dont l’objectif est la production de grandes quantités de chansons à succès.

La première hit factory fut T.B Harms de la Tin Pan Alley à New York dans les années 1920, fondée par Max Dreyfus. Puis les producteurs du Brill Building de Broadway composèrent la majorité des hits du milieu des années 1950 jusqu’au début des années 1960, incluant Jerry Leiber et Mike Stoller qui créèrent notamment plusieurs tubes pour Elvis Priesley, et Aldon Music de Don Kirshner.

Un dénommé Phil Spector a appris le travail de producteur au Brill Building, puis a déménagé à Los Angeles pour fonder sa maison de production Philles. Puis, évidemment l’époque Motown, à Detroit, qui employait une kyrielle de compositeurs et dont le siège social surnommé « Hitsville, USA » était dirigé par Berry Gordy. Ce dernier avait travaillé sur une ligne de production manufacturière et voulait fonder une maison de disques organisée sur le même modèle qu’une usine.

Dans les années 1970, Philadelphia International Records de Kenny Gamble et Leon Huff œuvraient dans le R&B à tendance de musique populaire. À Londres, dans les années 1980 Stock Aitken Waterman lança notamment Kylie Minogue.

À leurs débuts, dans ces usines à succès, les artistes peu connus obéissent aux ordres des producteurs et ne font qu’interpréter les hits comme on le leur demande. Par contre, lorsqu’ils gagnent en notoriété, ils veulent avoir davantage de contrôle sur leur musique et créer leur propre label, souvent avec des résultats désastreux.

Pour que la carrière d’un artiste pop se maintienne, il lui faut ce que Clive Davis qualifie de « continuité de hits ». Il faut sans cesse de nouvelles chansons à succès pour garder l’intérêt du public, et les usines à tubes ont mis en place des processus permettant d’y parvenir.

La filière suédoise

Curieusement, la plus grande machine à hits de l’histoire a vu le jour en Suède. Depuis environ 30 ans, la majorité de ce que vous entendez sur les radios Top 40  proviennent d’un petit groupe de personnes, qui ont d’une façon ou d’une autre émergé du studio Cheiron fondé par Denniz Pop en Suède.

Avant Denniz Pop, les tubes musicaux des États-Unis et du Royaume-Uni provenaient exclusivement de producteurs et compositeurs de ces deux pays. Les Suédois ont bouleversé l’industrie musicale à partir des années 1990.

Denniz considérait que la composition de la musique provenait d’un effort collaboratif, chaque membre de l’équipe apportant son expertise et sa spécialité (beats, mélodies, etc). La chanson That’s What I Like de Bruno Mars, nommée chanson de l’année aux soixantièmes Grammy Awards, inclut huit compositeurs !

La première percée internationale de Cheiron a été le groupe suédois Ace of Base. Le succès remporté par The Sign, un tube qui a jeté les bases de la pop de Max Martin, partenaire principal de Denniz Pop, les a fait connaître. Leur studio de Stockholm est alors devenu un lieu de pélerinage pour les artistes en quête de hits.

C’est grâce aux hits de Cheiron que les Backstreet Boys, Britney Spears et N’Sync se sont faits connaître et ont eu tant de succès par la suite. Tous ont dû quérir leurs chansons à succès à Stockholm. Lorsque Kelly Clarkson a remporté la première édition de l’émission American Idol, c’est vers Max Martin et son nouveau collaborateur, Dr Luke (Lukasz Gottwald), que son gérant s’est tourné et ils ont livré la marchandise avec le tube SinceU been gone.

American Idol allait aussi lancer la carrière de Carrie Underwood, qui bénéficia elle aussi des hits de Cheiron, dont son premier numéro un, Inside your heaven, composé par Andreas Carlsson, un Suédois anciennement de Cheiron.

Cheiron a fermé ses portes en 2000 à la suite du décès de Denniz Pop, et ses membres se sont expatriés en Californie, où une communauté suédoise de compositeurs/producteurs s’est formée. Puis, Max Martin et Dr Luke se sont tournés vers une jeune femme du nom de Kathy Perry, créant ses deux premiers succès I kissed a girl et Hot n cold.

Ils vont ensuite collaborer avec bien d’autres artistes du top 40 comme Miley Cyrus (Wrecking ball), Pink (Raise your glass), Taylor Swift (presque tous ses hits), Céline Dion (That’s the way it is), Usher (Dj got us fallin’ in love), Justin Timberlake (Can’t stop the feeling), Maroon 5 (One more night), The Weeknd (Can’t feel my face) et bien d’autres, d’Avril Lavigne à Adèle en passant par Ariana Grande.

Max Martin a créé 65 hits du Top 10, dont 22 numéros un ! Seuls Paul McCartney et John Lennon le surpassent à ce niveau, avec 32 et 26 numéros un. Au final, les producteurs suédois ont créé le quart des tubes du Billboard Hot 100 au cours des 20 dernières années.

L’approche « track and hook »

L’approche nommée « track-and-hook » est devenue le standard dans la création de hits : un spécialiste produise un beat, un autre élabore une ligne de basse et une progression d’accords, un producteur élabore l’instrumentation et un top-liner crée la mélodie en tentant de trouver des hooks qui accrochent les auditeurs rapidement et les poussent à écouter la chanson encore et encore.

Certaines pistes sont envoyées à plusieurs différents top-liners (parfois jusqu’à 50), afin que l’un d’entre eux trouve les meilleurs hooks et la mélodie la plus attrayante. Une spécialiste en la matière est Ester Dean, une chanteuse qui a créé les mélodies de la plupart des succès de Rihanna.

Avec le duo de producteurs norvégiens Stargate, le style de musique nordique a réussi à percer dans la musique urbaine/R&B, avec des titres tels que Rude boyFirework, Only girl in the world et S&M de Rihanna, toutes de Ester Dean.

Robyn Rihanna Fenti a été découverte en Barbade, une destination de vacances appréciée des producteurs Sturken & Rogers. À ses débuts, Rihanna ne parvenait pas à trouver une chanson qui allait la révéler et définir son style. Jusqu’à Umbrella, titre composé par l’équipe de RedZone Entertainment ; et tout d’abord offert à Britney Spears pour son album Blackout.

Rihanna a par la suite bénéficié d’une continuité de tubes, grâce aux « camps d’écriture » organisés par sa maison de disques, où un bon nombre de producteurs et compositeurs se réunissent durant plusieurs jours pour tenter de créer des hits.

La radio Top 40 demeure le meilleur moyen de créer un tube. Les maisons de disques mettent la pression sur les stations de radio pour que celles-ci diffusent davantage leurs chansons jusqu’à ce que les auditeurs finissent par les aimer. Cette opération de séduction peut coûter jusqu’à un million de dollars, mais en vaut la peine car l’auditeur aime la musique qui lui semble familière.

Le processus décrit ci-dessus, perfectionné par Cheiron, a transformé l’art de composer des chansons en un processus manufacturier dans lequel chacun a sa spécialité ; il reste à l’interprète à se concentrer pour bien chanter, danser, s’habiller et attirer les abonnés sur les réseaux sociaux. Les vrais artistes créateurs sont les équipes de production qui créent leurs hits. Max Martin est en quelque sorte le Henry Ford de la musique !

Cette méthode fait du producteur le maître incontesté du processus de création musicale. Ce dernier obtient aussi une grande part des revenus. Grâce à la technologie, notamment l’utilisation de compression digitale, les créateurs de hits arrivent à créer des sons plus engageants et puissants que ce que pourraient faire des musiciens les plus talentueux. Ces technologies ont transformé le rôle du producteur, qui auparavant consistait à recruter les bons musiciens et les enregistrer correctement en studio ; dorénavant les producteurs créent la musique de toutes pièces.

L’un des problèmes de cette approche : certaines chansons finissent par se ressembler car elles proviennent en partie des mêmes équipes de création. Par exemple, en 2009, la ressemblance est frappante entre Halo de Beyoncé et Already gone de Kelly Clarkson, issues toutes deux du producteur Ryan Tedder. Il s’agit essentiellement de la même piste, mais les deux chanteuses ont créé une mélodie différente.

Moins de CD, davantage de spectacles

L’avénement du disque compact a permis à l’industrie d’augmenter sa rentabilité, augmentant le prix d’un album de neuf dollars pour le vinyle/cassette à 16 dollars pour le CD, même si les coûts de production de ce dernier allaient devenir plus bas que ceux d’un vinyle.

Ce modèle rentable allait d’abord être chamboulé par l’avènement de Napster et des plateformes de partage qui permettent aux auditeurs d’accéder gratuitement à la musique en format mp3. Puis Apple a réussi à convaincre l’industrie de légitimer le mp3 et de vendre en ligne sur son magasin iTunes. Finalement, ce sont les plateformes de streaming comme Spotify, une entreprise fondée en Suède, qui en sont venues à dominer la distribution de musique enregistrée.

Les revenus de l’industrie musicale ont subi une baisse de 12 % entre 2000 et 2002 (ère Napster), puis de 46 % entre 2002 et 2010 (ère iTunes).

Selon une étude réalisée par l’économiste Joel Waldfogel, l’affaiblissement des droits de propriété intellectuelle engendré par l’ère Napster au début des années 2000 n’a pas généré de baisse de la quantité et de la qualité de la musique sur le marché.

Ceci dit, suite à ces chamboulements, l’industrie a dû accorder davantage d’importance aux spectacles pour compenser la diminution des revenus des enregistrements. Le prix des billets de concert a augmenté plus rapidement que l’inflation des soins de santé depuis la fin des années 1990 : 400 % entre 1981 et 2018, comparativement à 160 % pour l’indice des prix à la consommation. Les artistes veulent en effet compenser la baisse de leurs revenus issus des ventes de musique enregistrée. De nos jours, la plupart des artistes génère beaucoup plus de revenus de leurs spectacles que des droits d’auteur sur les ventes de musique enregistrée.

Winner takes all

La musique est une industrie qui tend de plus en plus vers le principe du « winner-takes-all ». La part des revenus de concerts des artistes dans le premier percentile de revenu est passée de 26% en 1982 à 60 % en 2018. Le top 5 % amasse 85 % de tous les revenus de spectacles.

La chance joue un très grand rôle dans l’industrie musicale. Les différences de talent musical entre les superstars et les artistes moyens sont très minces. La popularité d’une chanteuse est imprévisible et peut parfois n’être attribuée qu’à un processus de transmission sociale plus ou moins aléatoire, voire chaotique. Ce processus a d’ailleurs été documenté par des études scientifiques.

Des 2591 artistes ayant enregistré un tube figurant au Top 100 depuis 1960, seulement 40 % ont réussi à en avoir un second. Pour le Top 10, seulement 22 % des 490 artistes sont parvenus à en avoir un deuxième.

Néanmoins, l’artiste la mieux rémunérée en 1801, Elisabeth Billington, fait entre un et 1,5 millions de dollars ajustés de l’inflation ; soit moins de 2 % des 105 millions de dollars gagnés par Beyoncé en 2017. Une bonne partie de cette hausse de rémunération peut être attribuée à la mondialisation de la musique et à l’amélioration des technologies permettant de la vendre.

Du côté des maisons de disques, pour 10 albums lancés, seulement un ou deux sera rentable en moyenne. Ces albums doivent couvrir les pertes des huit ou neuf autres avant que l’entreprise puisse faire le moindre profit.

L’industrie musicale se caractérise par l’existence d’une offre très importante. Nombreux sont les artistes talentueux qui aimeraient faire carrière, attirés par le mode de vie et la célébrité procurés par ce métier. Avant de devenir populaires, les musiciens et chanteurs ont très peu de pouvoir économique et sont très vulnérables financièrement du fait d’une concurrence très importante au bas de l’échelle.

Beaucoup d’appelés et très peu d’élus donc…

Le streaming

Chaque fois qu’une nouvelle technologie apparaît, l’industrie musicale tente de la freiner. Il y a un siècle, elle a poursuivi les fabricants de pianos mécaniques, pensant que les gens arrêteraient d’acheter des partitions. Dans les années 1920, elle a poursuivi les stations de radio pour violation de droits d’auteur ; puis les fabricants de cassettes car celles-ci pouvait être facilement copiées ; le CD a été initialement boudé lorsqu’il fut présenté par Philips à Miami en 1983.

De nos jours, avec le streaming et la vente de chansons à l’unité par iTunes, il est devenu encore plus important pour l’industrie musicale de générer des mega-tubes accrocheurs. Le public n’écoute souvent que les premières 30 secondes d’une chanson, il faut donc rapidement l’accrocher, sinon il passe à la suivante. Cette nouvelle structure de l’industrie avantage donc encore plus les hit factories.

Certains critiques du modèle streaming mettent l’accent sur le revenu de l’artiste pour chaque diffusion d’une chanson, lequel est souvent très bas. Pour Alan Kruger, auteur de Rockonomics, ce chiffre ne signifie rien. Ce qui importe est le nombre d’abonnés à la plateforme, le prix payé par chaque abonné et la proportion des revenus ainsi générés allant aux artistes.

Imaginez deux plateformes de streaming A et B. Les deux chargent 9,99 dollars mensuels et ont un million d’abonnés, et reversent 70 % de leurs revenus aux artistes. Le nombre de streams de chaque plateforme n’a aucune importance pour l’artiste, mais supposons que la plateforme A génére deux fois plus de streams par abonné (en faisant un meilleur travail de recommandations et de listes), le revenu par stream sera deux fois moins élevé. Cependant, ce revenu par stream moins élevé n’a aucun impact sur les revenus des artistes et ne fait que démontrer que cette plateforme fait un meilleur travail.

Il est encore possible de pirater la musique, mais il est devenu clair que les consommateurs sont prêts à payer pour la convivialité, la fiabilité, la qualité et les services offerts par les plateformes de streaming telles que les recommandations et les playlists. Sur Spotify, en 2018, 31 % du temps d’écoute impliquait une playlist. Ces listes sont générées par des algorythmes d’intelligence artificielle qui ont clairement une valeur ajoutée pour les consommateurs.

Conclusion

Le plus intéressant dans The Song Machine est de lire l’histoire d’artistes tels que les Backstreet Boys, Britney Spears, Rihanna et Katy Perry, qui sont tous passés à un cheveu de ne jamais connaître le moindre succès, mais qui grâce à la chance et quelques revirements de situation, ont réussi à émerger. De nombreux producteurs expérimentés sont carrément passés à côté d’eux et ont plutôt misé sur des artistes qui sont allés nulle part.

Je soupçonnais l’existence de ces hit factories, mais je ne pensais pas que ce phénomène était si dominant et je n’avais jamais entendu parler de Max Martin, un personnage fascinant.

Dans Rockonomics, on réalise que l’industrie musicale est comme un archétype de l’économie en général : elle est devenue de plus en plus mondialisée et « winner-takes-all ».

Je suis moi-même un passionné de musique. Je joue de plusieurs instruments et j’ai un studio d’enregistrement à la maison, ainsi qu’une collection de guitares. Ces livres me rendent par contre bien satisfait de ne pas avoir poursuivi une carrière musicale !

Sur le web

Tchad : les vraies raisons derrière l’état d’urgence

Par Libre Afrique

Par Narcisse Oredje.
Un article de Libre Afrique

Par décret n°1162 du 19 août 2019, le président Deby a instauré un état d’urgence suite à la recrudescence des conflits intercommunautaires dans  les provinces du Ouaddaï, du Sila et du Tibesti. Ces conflits de plus en plus meurtriers ont récemment fait plus de cent morts dans les deux premières provinces citées. Bien que les questions de pâturages soient le mobile des conflits, l’intrusion de l’État n’est pas anodine. Face à la divergence des opinions sur la scène politique, que penser vraiment d’une telle décision ?

Un chantage politicien

Les populations du Ouaddaï géographique, incluant la province du Sila et celle du Tibesti visées par cet état d’urgence, sont historiquement des populations hostiles au régime du président Deby depuis ses premières heures de règne. Si la belligérance du Tibesti est connue à travers des rebellions et des mouvements armés depuis plus de 40 ans, celle du Ouaddaï l’est moins.

Terre pacifique très attachée à la foi islamique, le Ouaddaï a toujours refusé de se laisser manipuler par les politiques qui souhaitent surfer sur les luttes fondées sur l’appartenance religieuse ou géographique à travers les stéréotypes chrétiens/musulmans ou nordiste/sudiste. Un stratagème que le régime actuel utilise depuis bientôt 30 ans pour diviser afin de mieux assurer sa longévité.

Lors des cinq élections présidentielles que le président Deby a briguées, le Ouaddaï a toujours été un électorat difficile à conquérir pour le MPS (parti de Déby : Mouvement patriotique du salut). La préférence étant donnée au Parti pour les Libertés et la Démocratie du Pr. Ibni Oumar Mahamat Saleh, fils du terroir, porté disparu à la suite des événements de 2008. Aux dernières présidentielles de 2016, ce sont Saleh Kebzabo et Mahamat Ahmat Alhabo, héritiers du Pr. Ibni, qui ont volé la vedette au MPS du président Deby.  Un ensemble d’affronts que le régime a subi et auxquels il souhaite répondre maintenant.

L’état d’urgence est donc un moyen légal permettant de punir ces différents peuples récalcitrants sans éveiller de soupçons de vengeance de la part de l’État. Pour s’en rendre compte, les différents états d’urgence instaurés répondaient aux agressions des rebelles (2006 et 2008) ou à la menace terroriste comme dans la région du Lac depuis 2015.

Instaurer un état d’urgence pour résoudre un conflit communautaire, c’est une première au Tchad alors que depuis toujours, agriculteurs et éleveurs se battent au sud du pays pour les mêmes raisons de pâturages. Si le Ouaddaï, le Sila et le Tibesti attirent l’attention du pouvoir au point d’y appliquer la force, c’est qu’il y vraiment lieu de s’interroger sur les réelles motivations du pouvoir.

Tout porte donc à croire que l’État instrumentalise cette situation d’exception pour punir ceux qui refusent de partager sa vision. Une méthode qui vient couronner les autres moyens de division dont l’instrumentalisation des chefferies traditionnelles.

Les conflits communautaires : une instrumentalisation politique

Les différents conflits qui ont surgi dans le Ouaddaï et le Sila ne sont pas directement imputables aux manigances de l’État, mais ce dernier a activement contribué à les envenimer en tirant les ficelles à distance. En novembre 2018, un conflit naît entre les agriculteurs Maba et les éleveurs arabes, répartis dans les provinces du Ouaddaï et du Sila.

Au lieu de s’appuyer sur les chefferies traditionnelles et la justice pour le régler, l’État a préféré suspendre les sultans des zones de conflits. Pire, le sultan du Dar Ouaddaï Ourada II, qui dénonçait l’impunité dont bénéficient les éleveurs, est destitué et remplacé par un autre n’appartenant pas à la lignée de la chefferie. Pourtant le sultanat du Ouaddaï est la résultante du puissant empire du Ouaddaï qui a vaillamment combattu la colonisation française au début du XXe siècle.

Le Sultan Ourada II, ainsi que tous ses prédécesseurs à la tête de ce sultanat, sont des personnalités très écoutées. Et dans le jeu politique, ils peuvent facilement renverser la tendance en apportant leur soutien à un tiers. Un soutien que le sultan Ourada II a refusé au MPS du président comme l’aurait fait la majorité des autorités traditionnelles qui, pour des raisons pécuniaires, vendent la conscience collective au profit du régime en place.

Partout au Tchad les chefferies traditionnelles sont soumises à la loi du MPS qui les utilise à sa guise. Les uns dociles, continuent à se délecter alors que d’autres se voulant neutres ou ayant des convictions différentes, sont réprimés, humiliés et dépouillés de leurs chefferies.

Du canton Mina à Faya-Largeau au canton de Sarh, le mode opératoire est le même : les chefs traditionnels doivent se mettre au service du régime ou quitter les affaires. Dans l’impossibilité, soit, le pouvoir crée de nouveaux cantons en morcelant ceux déjà existants, soit il crée des conflits et durcit la répression comme dans le Tibesti, dans le seul but d’affaiblir les communautés qui lui sont hostiles. Un mode de gouvernance qui rappelle bien l’attitude de la France envers les dirigeants africains.

En somme, après les conflits communautaires dont il est l’instigateur de l’ombre, l’État sort les crocs avec cet instrument légal qu’est l’état d’urgence pour réprimer ceux qui ne partagent pas sa vision. S’il y a une réelle volonté de paix, l’État devrait régler le problème de définition et de sécurisation des droits de propriété foncière, notamment entre éleveurs et agriculteurs. De même, le président Deby devrait respecter la liberté de choix politique de ses concitoyens afin de gagner sa légitimité par la persuasion et non par la répression, pour éviter qu’il y ait de nouvelles victimes.

Sur le web

Surveillance de masse : l’État lui-même n’applique pas le droit

Par Pierre Farge

Par Pierre Farge.

À la veille de la parution des mémoires d’Edward Snowden, lanceur d’alerte connu pour avoir rendu publique la surveillance de masse à laquelle se sont livré les États-Unis, Pierre Farge, avocat au barreau de Paris, révèle que la France n’applique pas elle-même la loi créée depuis pour encadrer la collecte de métadonnées, et la protection de la vie privée.

Mettant à l’épreuve le RGPD applicable en France depuis le 25 mai 2018, l’avocat des lanceurs d’alerte a réclamé à l’administration les données le concernant à titre personnel. Après le silence de l’administration, il s’est ainsi heurté au service du ministère de l’Intérieur renvoyant la compétence à la CNIL, et vice-versa ; autrement dit d’un refus de partage des données, au mépris total des nouveaux dispositifs en vigueur.

La preuve ici que l’État n’applique pas lui-même les règles qu’il dispense.

Comme tous les pays du monde, et notamment les États-Unis, la France se défend d’opérer toute surveillance de masse depuis les révélations d’Edward Snowden en 2013 témoignant des abus de la NSA.

Ces révélations ont permis un examen minutieux des pratiques des services de renseignement du monde entier, à l’origine de grandes avancées comme le règlement général sur la protection des données, dit RGPD.

Face aux faibles garanties n’ayant pas force de loi, le RGPD du 27 avril 2016 a été adopté par l’Union Européenne afin de renforcer et unifier la protection des données personnelles dans les 27 États membres. En France, il est applicable depuis le 25 mai 2018.

Son article 15, dispose ainsi que : « La personne concernée a le droit d’obtenir du responsable du traitement la confirmation que des données à caractère personnel la concernant sont ou ne sont pas traitées et, lorsqu’elles le sont, l’accès auxdites données à caractère personnel […] ».

Afin de vérifier l’application de ce nouveau dispositif, comme par déformation professionnelle, j’ai donc, naïvement, adressé, à la CNIL, l’autorité créée à cet effet, un courrier recommandé demandant l’accès à mes données à caractère personnel, susceptibles de figurer, d’une part, dans le Fichier des Personnes Recherchés (FPR), et d’autre part, dans le Fichier des Enquêtes Administratives liées à la Sécurité Publique (FEASP).

Un amiable courrier d’accusé réception m’a tout d’abord informé que : « un membre de notre Commission va procéder aux vérifications demandées, en application de l’article 108 de la loi du 6 janvier 1978 modifiée relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés. Je vous précise que, sous réserve de l’accord du responsable de traitement, les données vous concernant pourront vous être communiquées à l’issue de ces vérifications ».

Puis quelques semaines plus tard d’apprendre, dans un retournement de veste, par un nouveau courrier de la même CNIL, qu’elle ne serait tout d’un coup plus compétente pour traiter ma demande, me précisant néanmoins « vous disposez désormais d’un droit d’accès et de rectification direct à ces fichiers auprès du ministère de l’intérieur. Notre Commission a donc transmis votre demande à ce ministère qui a deux mois pour vous répondre ».

Nous restons donc naïvement plein d’espoir devant ces promesses d’un service de l’État d’obtenir ces données auprès du ministère de l’Intérieur.

C’est sans compter le silence de ce dernier, ayant donc nécessité une relance.

Las mais non moins déterminé, nous avons alors reçu un courrier informant que la « communication d’informations contenues dans ce fichier est susceptible de porter atteinte à la sécurité publique et la sécurité nationale. En conséquence, je ne puis communiquer d’information sur votre inscription ou votre absence d’inscription dans ce fichier. Néanmoins, vous pouvez, si vous l’estimez utile, demander à exercer votre droit d’accès par l’intermédiaire (tenez-vous bien) de la CNIL » (!).

En résumé, en pratique, l’accès des particuliers aux données personnelles est donc toujours impossible, et les différents services de l’État, quand ils répondent, se renvoient courageusement leur compétence l’un l’autre.

Un état de fait d’autant plus inadmissible, que non seulement l’administration bafoue le droit en vigueur, et notamment le récent RGPD, mais en plus se comporte aux antipodes des annonces gouvernementales promettant une meilleure protection sur la collecte des données et la vie privée.

Remarques naïves sur la réforme des retraites

Par Patrick Aulnas

Par Patrick Aulnas.

Il est sans doute souhaitable de rationaliser. Et les régimes de protection sociale n’échappent pas à la règle. Les 42 régimes de retraite actuels forment un maquis dans lequel seuls les spécialistes du sujet sont capables de se promener sans se perdre. Pour le vulgum pecus, dont je fais partie, connaître correctement le régime auquel on est soi-même soumis n’est déjà pas si mal. Rationalisons donc, mais posons-nous aussi les questions simples inhérentes à toute démocratie. En voici deux. Mais il y en a bien d’autres.

Le vice et la vertu

L’État doit-il récompenser la vertu et châtier le vice ou faire le contraire. Certains régimes de retraite ont en effet été bien gérés et disposent de réserves financières importantes. Les spécialistes évoquent un chiffre global de 137 milliards de réserves financières. Ainsi, le régime complémentaire des salariés du privé (AGIRC-ARRCO) dispose de 70 milliards, le régime des indépendants (RCI) de 24 milliards, celui des contractuels de la fonction publique (IRCANTEC) de 8,5 milliards.

Par contre, le régime de base des salariés du privé est lourdement déficitaire, de même que les régimes de la SNCF, de la RATP et de la fonction publique d’État. Une réforme systémique aura-t-elle pour conséquence de mettre à la disposition des gestionnaires du nouveau régime universel les réserves accumulées par les vertueux afin de combler le déficit global ?

Personne ne peut à l’heure actuelle répondre à la question. Mais le risque de récompenser le vice en utilisant les bénéfices de la vertu n’est pas du tout exclu. Politiquement, ce sera sans doute une tentation.

La centralisation du pouvoir

Un régime unique de retraite par répartition dans le cadre de l’État-nation, géré par les politiciens et les fonctionnaires de l’État-nation ; voilà à peu près le projet. Le cadre géographique est fixé : l’État. Candide se demande alors pourquoi l’État et pourquoi pas la région ou l’Europe, par exemple. La technocratie publique a la réponse : la solidarité intergénérationnelle est organisée au niveau étatique, point final. On la comprend aisément puisqu’il s’agit d’une masse financière de plus de 300 milliard d’euros. Inutile de souligner le pouvoir dont disposent ceux qui gèrent de tels montants.

Remplacer 42 régimes par un seul aboutit nécessairement à une concentration du pouvoir entre les mains des futurs gestionnaires du régime unique. Est-ce souhaitable alors que la puissance de l’État n’a jamais été aussi grande, même si son arbitraire a reculé par rapport à des époques lointaines ? Autrement dit est-il plus démocratique de laisser les professions, les individus, les secteurs économiques choisir leur régime de retraite ou d’organiser un régime unique et obligatoire pour tous ?

La réponse dépend de la conception que l’on se fait de la démocratie. La tendance collectiviste répondra qu’il faut privilégier l’égalité de traitement des individus en imposant à tous les mêmes contraintes dans le cadre étatique. La tendance individualiste voudra faire prévaloir la liberté de chacun au risque de maintenir certaines inégalités. Pour elle, d’ailleurs, le cadre de l’État-nation est trop contraignant et elle admet que l’on puisse s’en affranchir par des régimes de capitalisation choisis à l’échelle internationale.

Les choix philosophiques

Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, le manichéisme ne quitte jamais les esprits. Certains verront donc cette réforme des retraites comme un bien, d’autres comme un mal. En vérité, il n’existe aucun régime miracle. Au moment de l’effondrement de l’ex-URSS, les retraités, qui dépendaient entièrement de l’État, se sont trouvés dans une situation de grande pauvreté. Oui, les États eux-mêmes peuvent disparaître ou se diriger vers la faillite. On imagine la situation des retraités dépendant aujourd’hui de l’État vénézuélien.

Mais les fonds de pension ne sont pas à l’abri des désastres et certains ont totalement disparu à la suite de graves crises économiques ou d’une mauvaise gestion. L’un des cas les plus célèbres concerne les salariés de la société américaine Enron, dont la faillite, au début du XXIe siècle, entraîna celle d’Arthur Andersen, spécialisé dans l’audit financier. De nombreux salariés d’Enron avaient investi toutes leurs économies dans un fonds de pension créé par l’entreprise lorsqu’elle était florissante. Ils ont tout perdu avec sa faillite.

Le choix est en définitive philosophique. Choisit-on la liberté et ses risques ou l’égalité et ses contraintes ? Et comme la plupart des choix philosophiques ont une base émotionnelle, il s’agit simplement de savoir si l’amour de la liberté supplante la passion de l’égalité.

Interdiction des produits phytosanitaires : le triomphe du clientélisme ?

Par Jonathan Dubrulle

Par Jonathan Dubrulle.

Le gouvernement souhaite interdire l’épandage de produits phytosanitaires à moins de 5 à 10 mètres des habitations. Certains élus municipaux souhaitent aller plus loin pour prohiber cette pratique à moins de 150 mètres des premières chaumières1. Le bonheur n’est plus dans le pré, cachez ce pulvérisateur que je ne saurai voir !

Ces effets d’annonce, sentant bon le clientélisme électoral, sont pourtant révélateurs de perceptions différentes de l’espace rural chez les habitants de nos campagnes.

Prohiber les produits phytosanitaires : une réponse simpliste

L’objectif n’est pas d’argumenter sur les effets sanitaires des produits de santé des plantes, mais plutôt de montrer que leur interdiction sur des zones plus ou moins importantes occulte un grand nombre de paramètres.

Si l’ANSES recommande des distances différentes selon la dangerosité des produits, cela dépend également des doses employées, de la fréquence d’épandage et des conditions d’application, comme l’hygrométrie ou la force et le sens du vent. Ainsi, il ne faut pas confondre danger et risque. Le danger d’intoxication aiguë et/ou chronique des riverains des terres agricoles existe, mais le risque, associé à une probabilité, est modulable en fonction des pratiques des agriculteurs. Ainsi, un produit peu nocif mais employé dans de mauvaises conditions aura un impact sanitaire plus important qu’une substance plus dangereuse mais correctement appliquée.

Rappelons également que l’environnement d’épandage est en perpétuelle mutation. En effet, les trois quarts des terres agricoles françaises sont situés dans des espaces péri-urbains ou urbains2. De fait, une part significative du territoire agricole est entourée d’habitations ou d’infrastructures. Ainsi, il paraît peu honnête de voir un élu local alimenter la spéculation foncière en définissant les zones constructibles, en signant des permis de construire puis en prohibant l’usage de produits phytosanitaires sur une distance proche des nouveaux lotissements !

Pour autant, prohibition ne veut pas dire substitution. Si de multiples programmes de recherche travaillent sur les alternatives aux produits phytosanitaires en grandes cultures, il faut laisser du temps à la recherche. Ainsi les annonces hâtives de marketing électoral et de clientélisme vert se font sans proposition de solutions de protection des plantes. Faudra-t-il interdire l’activité agricole proche des habitations quand des ravageurs des cultures ou des graines d’adventices se retrouveront dans les jardins des particuliers ?

Une décision aux conséquences sur l’ensemble du système de culture

Pour Michel Sébillotte, ancien professeur à l’Institut national agronomique Paris-Grignon (INA-PG – aujourd’hui établissement composante d’AgroParisTech), le système de culture est « un ensemble d’itinéraires techniques, c’est-à-dire de successions ordonnées et datées de techniques et de pratiques culturales appliquées à des espèces végétales en vue d’obtenir des produits vendus ou cédés »3. De fait, une modification de conduite technique (ici le non-traitement d’une partie de la parcelle) engendre des répercussions sur l’ensemble du système de culture de l’exploitant agricole.

En effet, la gestion des adventices et des pathogènes/ravageurs différera au sein de la même parcelle cultivée, avec des zones non-traitées qui pourraient devenir des espaces hôtes pour ce type de flore, d’insectes et de champignons. La pression vers l’ensemble de la parcelle s’en trouverait grandie et pourrait conduire paradoxalement à une surexposition de l’agroécosystème… et à une plus grande utilisation de produits phytosanitaires ! Par ailleurs, si l’annonce gouvernementale venait à être adoptée, bon nombre d’agriculteurs préféreraient laisser ces espaces improductifs en les broyant ou en les fauchant. Ainsi, dans un contexte de croissance de l’urbanisation, d’emprise de la forêt dans les zones de déprise ou de possibles pertes de rendement liées aux conséquences du réchauffement climatique ; une part non-négligeable du potentiel productif français se trouverait amputée.

Ce développement conduit à l’idée que la parcelle cultivée (ou de la fraction de parcelle) n’est pas la bonne échelle d’analyse agronomique pour cesser l’application de traitements phytosanitaires. Cette réflexion doit être pensée à l’échelle du système de culture, puisque la question induit une modification des assolements et des successions culturales4. De fait, les zones non traitées peuvent rester productives grâce à des stratégies s’appliquant à un ensemble de parcelles et au fil des ans. Ce ne sont pas des ajustements tels que ceux annoncés par certains politiques qui permettront de concilier production agricole et respect de l’environnement, plutôt que de juxtaposer des espaces productifs et non-productifs. L’agroécologie repose sur des synergies au sein de la même parcelle, donc du même écosystème cultivé, et non sur un zonage du territoire agricole digne d’un découpage administratif.

Une appropriation de l’espace rural par ses habitants

Les préoccupations des riverains sont le reflet d’une population rurale qui porte un regard différent sur l’espace qui l’entoure. Pour nombre de nouveaux arrivés, la campagne répond avant tout à une fonction récréative. Pourtant, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, les territoires ruraux français étaient des lieux de production de richesses d’origines agricole, artisanale et industrielle ; contrairement au Royaume-Uni où la campagne est avant tout un paysage5. En France, ce paradigme tend à changer, et voit de plus en plus de voix s’élever sur la gestion et le devenir des terres agricoles, des espaces forestiers et naturels.

La question de l’épandage des produits phytosanitaires à proximité des habitations renvoie à cette nouvelle gouvernance partagée, avec une volonté de « patrimonialiser » certains paysages6. On observe ainsi une forte dimension esthétique, avec un attachement à certaines formes d’organisation de l’espace (bocages, maintien de murs en pierres sèches, fleurissement des abords etc.).

Bien entendu, cette représentation est éminemment subjective et renvoie à une nature imaginée, à des souvenirs familiaux ou à une vision de l’espace rural faite d’images d’Épinal7.

Au-delà de la dimension esthétique, l’appropriation de l’espace rural par ses habitants ne s’arrête pas à une vision figée des paysages réduite à l’état de patrimoine, mais prend en compte un certain nombre d’éléments mouvants, propres à leur exploitation. Si les pratiques d’épandage de produits phytosanitaires en font partie (préoccupations sanitaires), on peut également souligner les nuisances sonores et olfactives causées par les activités d’élevage (épandage de lisier, chant de coq, mouches attirées par les animaux, etc.).

Ainsi, le rural ne se soucie plus uniquement du pré carré que constitue son jardin, mais sa « zone d’influence » s’étend à un périmètre plus grand, pouvant inclure la terre cultivée par son voisin agriculteur, et ses pratiques culturales. De fait, la dimension de bien commun se substitue à celle de patrimoine. Comme le note Anne Sgard, professeur associé à l’Université de Genève et spécialiste du paysage « […] le bien commun questionne le futur (quel sera notre paysage demain et qui y aura accès ?) plus qu’il ne consacre un passé volontiers nostalgique […] et insiste sur la responsabilité des usagers8.

De fait, les paysages agraires ne sont plus vus que pour leur esthétisme, mais leur gestion quotidienne et durable devient un réel sujet de préoccupation pour les habitants des espaces ruraux.

En manière d’environnement, la spontanéité est l’ennemie de la durabilité. Au regard de l’avancée des recherches agronomiques, l’interdiction totale des produits phytosanitaires n’apparaît pas faisable. Ce n’est donc pas en scandant des ajustements facilement médiatisés, mais déconnectés du fonctionnement des systèmes de culture que la production de connaissances accélérera. Ainsi, le clientélisme vert n’est pas l’allié de l’agroécologie. De même, les effets d’annonce ne répondent pas aux nouvelles demandes d’une population qui se préoccupe de plus en plus de la gestion durable des espaces ruraux où elle habite.

 

  1. Libération avec AFP. Pesticides : le Gouvernement va imposer une distance minimale de 5 à 10 mètres. 7 septembre 2019.
  2. Poulot, M. 2014. Agriculture et acteurs agricoles dans les mailles des territoires de gouvernance urbaine : nouvelle agriculture, nouveaux métiers ? Espaces et sociétés. 3. 158. 13-30.
  3. Sebillotte, M. 1974. Agronomie et agriculture. Essai d’analyse des tâches de l’agronome. Cah. OSTROM sér. Biol. 24. 3-25.
  4. À distinguer de la rotation. La succession correspond à l’enchaînement réalisé de cultures, alors que la rotation s’adresse à un enchaînement théorique.
  5. Hervieu, B. Viard, J. 2011. L’archipel paysan. La fin de la république agricole. Éditions de l’Aube. 142 p.
  6. Sgard, A. 2010. Le paysage dans l’action publique : du patrimoine au bien commun. Développement durable & territoires. 1. 10. 1-18.
  7. Lévêque, C. 2017. La Biodiversité avec ou sans l’homme ? Éditions Quae (Versailles). 125 p.
  8. Sgard, A. 2010. op. cit.

Le déficit de liberté économique : une menace pour la démocratie

Par Libre Afrique

Par Kantor.
Un article de Libre Afrique

Le bien-être économique des femmes et des hommes a progressé durant des siècles dans le monde occidental. L’amélioration du revenu mondial par habitant a été particulièrement impressionnante au cours des 70 dernières années. Elle a suivi la croissance économique qui a impacté tous les pans de la société. Ainsi, le PIB mondial par habitant, corrigé de l’inflation, a été multiplié par quatre environ en moyenne depuis 1950. La population mondiale est passée de deux milliards à plus de sept milliards au cours de la même période, tandis que la population vivant dans la pauvreté absolue s’est réduire à environ 1 milliard.

Le terreau du développement

D’une manière certes schématique mais évidente, le meilleur terreau du développement économique est la liberté économique et politique. Autrement dit, il s’agit de créer un environnement incitatif pour que les individus poursuivent leur intérêt en cherchant à obtenir les meilleurs revenus avec le moins d’interférence possible de la part de l’administration.

Donner aux acteurs économiques la liberté d’acheter et de vendre, d’employer ou d’être employé, d’embaucher ou de licencier, d’épargner et d’investir à leur guise est un environnement qui permet de créer de la richesse. Cela signifie aussi pouvoir créer librement de nouvelles entreprises offrant des produits et services capables de concurrencer le marché existant. De plus, les gouvernements doivent être en mesure de protéger ces libertés, de protéger l’épargne et la propriété. L’État de droit est un ingrédient essentiel pour une action économique libre. L’égalité devant la loi est une base nécessaire.

Les fossoyeurs de la liberté économique

Pourquoi alors les pays échouent-ils à trouver le bon équilibre entre le poids de la législation et la liberté économique de manière à générer du progrès économique ? C’est une question importante parce que la liberté économique soutient fortement l’intérêt général grâce à une économie forte. Ce qui saute tout de suite aux yeux, c’est que tous ceux qui tirent des intérêts de leur proximité du gouvernement, pour des raisons ethniques ou religieuses, ont peu d’intérêt à voir la liberté économique progresser. Cela les obligerait à quitter leur petit entre-soi protégé et facile pour affronter la vraie compétition. Fini les licences qui les protègent contre la concurrence, locale et étrangère, ou leur offrent un accès privilégié à des droits miniers ou fonciers de grande valeur.

Ajoutons que les fonctionnaires responsables de la réglementation régissant l’activité économique ont aussi un intérêt économique dans le maintien du statu quo. Cet environnement feutré leur garantit des emplois sûrs et bien rémunérés offrant des avantages bien supérieurs à la moyenne, notamment des droits à la retraite. Ainsi, par essence, ils n’ont aucun intérêt à devenir des réformateurs. Une faible liberté économique fait leur affaire au détriment de la grande masse des populations qui galère.

Liberté économique et démocratie : un destin commun

Le think tank Freedom House étudie le niveau de liberté démocratique dont jouissent tous les pays. Le Fraser Institute du Canada, quant à lui, a été le premier à mesurer de manière comparative la liberté économique dans le monde. Si l’on rapproche les chiffres on constate que les classements des pays en termes de liberté économique, réalisés par le Fraser Institute, et en termes de liberté politique mesurée par Freedom House, sont fortement corrélés. Par exemple, les pays scandinaves obtiennent de bons résultats dans les deux groupes. La Finlande, la Norvège et la Suède enregistrent un maximum de 100 points pour la liberté politique. Les États-Unis obtiennent un score de 86 pour la liberté politique et 80,3 pour la liberté économique.

En observant les différents pays du monde on remarque que lorsqu’il y a un déséquilibre entre la liberté économique et la liberté politique il y a toujours un impact négatif.

On constate par exemple qu’un score relativement élevé de liberté économique peut être obtenu sans grande liberté politique, comme en Chine, en Russie et au Vietnam. Ce contexte est difficilement soutenable et il reste fragile. Les expériences de planification économique centralisée de ces pays montrent qu’il faut forcément réprimer les libertés démocratiques pour maintenir l’ordre central. Combien de temps cela sera possible ?

Sans surprise, le score de l’Afrique du Sud en matière de liberté économique est très médiocre tout en étant meilleur en termes de liberté politique, sans toutefois être excellent. On constate une diminution de son score de liberté économique ces dernières années (actuellement à 64,5/100), ce qui lui confère un faible rang, soit le 110ème sur 160 pays. Le score de 79/100 est obtenu pour la liberté politique mesurée par Freedom House. L’Afrique du Sud est dans le deuxième quartile des pays libres. Mais les tendances récentes du pays ne vont pas dans le bon sens, à la fois pour la liberté politique et la croissance économique.

Le gouvernement sud-africain hypertrophié et ses entreprises étatiques offrent un bon haut niveau de vie à ceux qui travaillent pour eux ou les fournissent à des conditions très favorables. L’appartenance au parti au pouvoir a également été une source précieuse pour obtenir des revenus plus élevés. Il s’agit bien d’un modèle de réussite reposant sur une appropriation sélective qui laisse le plus grand nombre dans les difficultés.

Ces intérêts particuliers seront-ils dépassés un jour ? Nous ne pouvons qu’espérer que l’Afrique du Sud, compte tenu des dangers de la stagnation économique, fasse preuve de davantage de bons choix pour renforcer son environnement de liberté économique.

Sur le web

Banque centrale : la quatrième blessure narcissique

Par Karl Eychenne

Par Karl Eychenne.

Devinette : existe-t-il une entité qui ait le pouvoir de multiplier les pains, en quantité illimitée, lorsqu’elle le désire et pour qui elle le désire ? Une entité telle que rien ne puisse se penser de plus grand ?

Dieu ou la Banque Centrale. Mais pour Dieu ce sera quand même difficile (Einstein à propos de la stupidité de l’Homme.). Ainsi, on accordait alors à la Banque Centrale une forme de privilège exorbitant, pour la bonne cause. Et puis finalement…

La Banque centrale n’est pas le centre du monde

Jadis, on pensait que la Terre était au centre de l’Univers, que tout tournait autour d’elle. On a même pensé qu’elle était plate. Il aura fallu attendre le XVIe siècle pour mettre tout le monde d’accord : non, la Terre n’est pas au centre de l’Univers, et c’est même elle qui tourne autour du Soleil. Un sérieux revers redéfini comme une première blessure narcissique par Freud : « la Terre, loin d’être le centre de l’Univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur ».

Notre Banque centrale aussi a pu un temps être considérée comme l’horloger d’un monde qui gravitait autour d’elle ; une véritable machine à saucisses transformant toute question en réponse, une machine de Turing capable de calculer toute sorte de choses, une machine à bulles aussi… Aujourd’hui, on n’en est plus là. La Banque centrale a autant d’influence sur le monde que le monde en a sur elle. Illustration éclairante : plus aucune décision, commentaire, ou geste des autorités monétaires ne se font sans penser à la réaction des marchés. Autrement dit, les deux ne font plus qu’un : consubstantialité. D’autres chercheront quand même à savoir qui fait l’œuf ou la poule. Mais la conclusion est la même : la Banque centrale n’est pas, plus, le centre du monde.

La Banque centrale n’est pas née de la cuisse de Jupiter

Deuxième blessure narcissique : « le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique inspirée des travaux de Darwin, de Wallace, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’Homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal… » (Freud). Ainsi, Adam et Eve n’avaient donc pas encore l’apparence et la connaissance des homo œconomicus que nous sommes.

La Banque centrale non plus n’est pas née de nulle part ou tombée du ciel, avec son statut d’indépendance et d’omniscience :

  • d’abord, il s’agissait d’être le bras armé des gouvernants afin de financer la dette publique ; puis de mettre de l’ordre dans les différentes monnaies métalliques.
  • une fois ces missions assurées, on assigna un nouvel objectif à la Banque centrale : que la machine économique ne s’emballe pas en contrôlant les prix. Dans le même temps il fallait aussi que les gouvernants ne l’utilisent plus comme une éponge à dette : d’où l’indépendance.
  • puis l’inflation a disparu mais pas les crises. Du coup, la Banque Centrale a inventé de nouveaux jouets : le QE, le taux négatif. Le statut d’indépendance ? de l’histoire ancienne avec la MMT invitant la Banque centrale à redevenir le bras armé du gouvernement.
  • demain ? le défi environnemental, les cryptomonnaies anticipent déjà un relooking de la politique monétaire traditionnelle.

La Banque centrale n’est pas aussi rationnelle qu’elle le pensait

Descartes pourrait se retourner dans sa tombe, mais la thèse de l’Homme rationnel avançant de manière censée et usant de son plein libre arbitre a vécu. Finalement, nos choix seraient biaisés par nos émotions ou heuristiques boiteuses. Pire, il paraîtrait que nous choisissons sans le savoir (expérience célèbre de Benjamin Libet) ! Ainsi naquit la troisième blessure narcissique de l’Homme : « Un troisième démenti infligé à la mégalomanie humaine… le moi n’est pas maître dans sa propre maison. » (Freud).

Et notre Banque centrale ? Jadis, la politique monétaire consistait à lire dans les règles de Taylor le bon dosage de taux à appliquer à l’économie : ni trop, ni trop peu, afin de ne pas trop freiner ou trop doper la croissance. Ce dosage était déterminé à l’aide d’un savant mélange de potentiel de croissance économique et de cible d’inflation. Les banquiers centraux eux-mêmes pratiquaient un discours aride, laissant peu de place aux fantasmes des investisseurs. Mais chassez l’irrationnel, il revient au galop : déjà durant les années 1990, Alan Greenspan innova avec son fameux : « si vous avez compris ce que j’ai dit, c’est que je me suis mal exprimé ». Puis, les crises de 2000, 2008, et 2012 ont semé la pagaille finale, donnant l’impression que les autorités n’avaient plus la maîtrise des éléments. Comme un chien qui a perdu ses dents mais qui ne veut pas qu’on le sache sans défense, les autorités se mirent alors à aboyer plus fort : forward guidance, QE, whatever it takes

La quatrième blessure narcissique : elle ne peut pas tout comprendre

Freud ne pouvait pas encore le savoir, mais l’Homme allait subir un quatrième affront : il ne pourra jamais tout savoir, tout comprendre. Il faut oublier le projet d’une connaissance parfaite espéré par certains (Laplace, Hilbert). Ce rêve nous est interdit pour toujours par des résultats dits négatifs du siècle dernier dans des domaines clefs : physique (Poincaré), quantique (Heisenberg), informatique (Turing), et mathématique (Gödel). Il faut s’y résoudre : Le fantôme de la transparence n’existe pas (Girard).

Pourtant les Banques centrales y ont cru. Il y avait les théories et leurs modèles, ne manquaient plus que les données pour obtenir la réponse à la question posée. Mais parfois cela coince, soit parce qu’il manque des données, soit parce que le modèle n’est pas le bon, ou soit simplement parce qu’il n’y a pas de réponse à la question. Pas découragées pour autant, les Banques centrales ont multiplié les tentatives pour tenter de percer le mystère de la croissance qui ne fait pas ce qu’on lui dit : des modèles encore plus fins (DSGE rafistolés), davantage de données (Big Data). Mais quand ca veut pas… Pourtant, Hayek avait déjà prévenu tout le monde en son temps : « sachant qu’un individu n’est même pas capable de justifier pourquoi il choisit A plutôt que B, comment une Banque Centrale pourrait-elle le comprendre pour tous les individus ? »

Conclusion

Ainsi, nos Banques centrales ont bien des pouvoirs, mais pas celui de choisir à notre place : « On ne peut pas vouloir ce que l’on veut » (Schopenhauer). On ne fait pas boire un cheval qui n’a pas soif, même si on lui propose des tonnes d’eau de très bonne qualité. Autrement dit, la pratique de politiques monétaires ultra-accommodantes ne s’est (toujours) pas traduite par une accélération significative de la croissance et des prix.

Les nouveaux missiles russes signent-ils la fin de la domination américaine ?

Par The Conversation

Par Eric Martel.
Un article de The Conversation

L’accident du 8 août dernier survenu en Russie sur une plate-forme militaire offshore à plus de 1200 kilomètres au nord de Moscou, et qui a coûté la vie à au moins cinq ingénieurs nucléaires, a particulièrement suscité inquiétudes et suspicions du fait du manque de transparence sur l’explosion et de sa gestion auprès des populations. Mais il a aussi confirmé ce que Vladimir Poutine avait annoncé un an plus tôt : l’armée russe développe un missile à propulsion nucléaire.

Un tel engin, complètement autonome, a l’avantage de voler pendant des mois, voire des années, à l’affût de ses cibles, attendant patiemment l’ordre de frapper. Une fois l’instruction reçue, seules quelques minutes le séparent de son point d’impact.

La fin de la domination américaine

Les affirmations de Poutine, lors de son discours de politique générale du 1ᵉʳ mars 2018, avaient pourtant laissé bien des experts sceptiques. Or, l’engagement des Russes dans ce domaine est sérieux, il date de 2011 avec le programme d’armements à l’horizon 2020.

Ces nouvelles armes auront pour effet de rendre obsolète le bouclier antimissile américain.

La stratégie apparue dans les années 1950 à l’initiative de l’US Air Force consistant à effectuer une première frappe nucléaire ou First Strike puis de contrer une riposte russe devra être définitivement écartée. Comment peut-on menacer son adversaire de le frapper à tout moment si l’on ne peut se prémunir de sa réaction ?

Donald Trump a pu être tenté par la stratégie du fou ou madman theory de Nixon : ce concept théorisé par Hermann Kahn, un consultant de la RAND (Research and Development) un think tank fondé pour conseiller l’armée américaine, vise à faire croire à l’adversaire que le dirigeant d’une nation disposant d’une énorme capacité de destruction a un comportement imprévisible.

À l’avenir, il devra y renoncer définitivement. Personne ne peut plus désormais croire qu’il sera capable de déclencher un First Strike. Symboliquement, les États-Unis sont donc redevenus une puissance comme les autres pour laquelle l’arsenal nucléaire ne sert plus qu’à dissuader un éventuel attaquant.

Une technologie ancienne

Lors de ce fameux discours en mars 2018, Poutine mentionna d’autres types d’armes porteuses d’ogives nucléaires, tel un engin sous-marin autonome doté d’un réacteur nucléaire, un planeur hypersonique et un missile balistique amélioré.

Les doutes des experts quant à la capacité de la Russie à mettre au point des missiles à propulsion nucléaire s’expliquent aisément : leur conception suppose la résolution de nombreux problèmes techniques.

Implémenter un réacteur atomique dans un missile n’a rien d’une sinécure. La pile à combustible doit être miniaturisée. Pour des raisons de poids, elle ne saurait être blindée : elle émet donc des radiations. En conséquence, le réacteur ne peut être activé qu’en vol, le lancement du missile doit donc être effectué de manière conventionnelle avec un propulseur chimique.
 

Le SLAM, projet de missile équipé d’un réacteur nucléaire.

 
Cette technologie peut paraître révolutionnaire, elle est pourtant ancienne. Les Américains expérimentèrent un premier projet d’avion équipé d’un réacteur atomique, le Convair NB-36H, en 1955. Puis ils développèrent au début des années 1960 le SLAM qui ressemblait très fortement au projet russe. Complètement automatisé avec les technologies de l’époque, le SLAM était équipé d’un statoréacteur à propulsion nucléaire non blindé, donc fortement radioactif. Même s’il ne fut jamais construit, les essais de son réacteur se révélèrent concluants. Le programme fut abandonné en 1964 en raison de sa dangerosité.

Une machine n’a pas d’état d’âme

Les Russes ont repris ce concept en lui apportant une amélioration majeure : des éléments d’intelligence artificielle le rendant complètement autonome, l’engin détermine lui même sa trajectoire afin de déjouer les systèmes de détection ennemis, il est également apte à « choisir » ses cibles.

Si l’accident du 8 août dernier nous permet de comprendre les risques inhérents à ce programme, il ne faut pas oublier que les Russes ont montré lors de leurs programmes spatiaux une forte tolérance aux risques. Là où les Américains préféraient vérifier chaque sous-système individuellement, les Soviétiques optaient pour des tests grandeur nature avec de vraies fusées bardées de capteurs.

Si auparavant avec les missiles lancés de sous-marins nucléaires ennemis, les États-Unis disposaient d’un temps de réaction d’à peine cinq minutes, avec ces nouveaux engins, il pourrait se compter en secondes, voire quasiment nul si l’on se réfère aux propos de Vladimir Poutine. En effet fonctionnant comme un missile de croisière, il serait indétectable.

Docteur Folamour, un documentaire ?

Certes, le film Docteur Folamour nous avait révélé le principe de la dévolution (Stanley Kubrick, 1964) mis en place par Eisenhower dans les années 1950. À ce titre, pour Daniel Ellsberg, un ancien consultant de la RAND, ce film doit davantage être considéré comme un documentaire que comme une fiction satirique.

Pour rendre crédible la dissuasion et décourager les Russes de décapiter le haut commandement en lançant une attaque massive sur Washington, le pouvoir de lancer une attaque nucléaire est délégué aux commandants de terrain qui peuvent eux-mêmes la déléguer à leurs subalternes.

Le Dr.Folamour, extrait, Stanley Kubrick, 1964.

Mais comme l’exposait le personnage du docteur Folamour, en grande partie inspiré par l’ouvrage d’Hermann Kahn On Thermonuclear War, pour être crédible la dissuasion nucléaire ne peut s’appuyer sur l’élément humain qui en constitue le maillon faible.

Rien ne dit que l’officier chargé du lancement des missiles à ogives nucléaires n’aura pas quelque appréhension à prendre une décision aussi grave, quel que soit le contexte. Pour être parfaitement crédible, la dissuasion se doit donc d’être automatisée : une machine n’a pas d’état d’âme.

C’est ainsi que les Russes avaient conçu le système Mertvoya Ruka ou Dead Hand dans les années 1970, également connu sous le nom de Perimeter.

Il est censé avoir été opérationnel dès 1985. Activé en cas de crise, il repose sur un ensemble de capteurs et d’ordinateurs aptes à analyser les informations reçues. Si le système concluait que Moscou avait été détruite par une attaque thermonucléaire et qu’en conséquence le haut commandement avait disparu, il pouvait déclencher de sa propre initiative une riposte nucléaire. L’ordre était alors donné d’envoyer des fusées aptes à transmettre les instructions de lancement aux différents sites de missiles nucléaires.

Curieusement, l’existence de cette machine apocalyptique n’a été connue qu’après la chute de l’Union Soviétique. À l’époque, les militaires soviétiques n’avaient pas osé effrayer leur population en informant le monde de l’activation d’un tel système. L’analyste en stratégie militaire Daniel Ellsberg appelle cela le « Strangelove paradox » (paradoxe du docteur Folamour).

En effet, dans cette optique, ce dispositif sert à dissuader l’adversaire, à condition qu’il le sache, mais le révéler ne ferait qu’alarmer l’opinion publique.

Aujourd’hui les militaires russes n’ont plus cette appréhension puisqu’ils ont prévenu en 2017 par l’intermédiaire de la Pravda que Perimeter était de nouveau opérationnel.

Le « launch on warning », une option effrayante

Si ce système peut paraître effrayant, il n’est qu’une alternative à une option beaucoup plus dangereuse : le « launch on warning » (LOW) qui consiste à déclencher une riposte après avoir été averti d’une attaque ennemie par le biais du système de détection.

Plusieurs erreurs ont montré la dangerosité de cette doctrine. Ainsi le 3 juin 1980, le NORAD annonça que plus de 2200 missiles soviétiques se dirigeaient vers les États-Unis. Il ne s’agissait que d’une fausse alerte.

Il paraît plausible d’envisager aujourd’hui, ne serait-ce que pour rendre crédible leur dissuasion nucléaire, que les États-Unis travaillent à la mise en place d’un tel système. Pour cela, ils profiteront des avancées en termes d’intelligence artificielle et plus particulièrement de machine learning.

Le système pourra ainsi être « entraîné » par de multiples simulations, ce qui contribuera à le rendre plus crédible, voire acceptable auprès de l’ensemble de l’opinion publique américaine. Néanmoins, ces appareillages statistiques, aussi élaborés qu’ils soient, recèlent des fragilités. Ils peuvent être leurrés, sans parler des erreurs techniques. En fait quel que soit le niveau de sophistication du système, il ne sera jamais aussi clairvoyant qu’un être humain.

Eric Martel, Docteur en Sciences de Gestion/Chercheur associé au LIRSA, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Le salut dans l’horizontalité ?

Par Vincent Feré

Par Vincent Feré.
Un article de Trop libre

La rentrée politique se fait sous le signe de l’horizontalité, nouveau mot d’ordre et désormais cœur du discours de la méthode du président de la République échaudé par la crise des Gilets jaunes. Jupiter philosophe qui dissertait volontiers sur l’envie supposée d’« héroïsme politique »  des citoyens en appelle dorénavant à la « bienveillance » et à l’ « humilité » du pouvoir, conscient que, selon ses propres termes, « dans la méthode il faut réussir à inclure davantage les Françaises et les Français ». Les politologues diraient qu’un vent de deuxième gauche souffle sur la majorité présidentielle. Virage politique et stratégique ? Opération de communication ? L’avenir le dira.

Quoi qu’il en soit, la difficile réconciliation de l’horizontalité et de la verticalité qui fragilise le fonctionnement de la démocratie française mais également celui de la société – on pourrait faire la même analyse s’agissant de l’école – est au centre de la crise de l’autorité qui est d’abord celle de sa légitimité.

Verticalité et horizontalité en échec

Le premier acte du quinquennat s’est caractérisé par la verticalité d’un pouvoir fort de son succès à l’élection présidentielle – un succès pourtant en trompe-l’œil avec plus de 25 % d’abstention au second tour – et surtout de l’effacement des oppositions politiques et syndicales. Emmanuel Macron a alors cru qu’il avait un blanc-seing pour réformer le pays en s’appuyant sur le despotisme éclairé d’une technocratie dont son entrée à l’Élysée paraissait signifier le triomphe. Il l’a cru d’autant plus que ni la CGT, ni la France insoumise, en dépit des annonces répétées par Mélenchon au printemps 2018 d’un nouveau 1789, puis d’un nouveau mai 1968, sans oublier l’éternelle invocation révolutionnaire du « grand soir », n’ont empêché l’adoption de la loi travail ni la réforme de la SNCF.

Mais, fait significatif, la verticalité présidentielle a été mise en échec par les Gilets jaunes, un mouvement spontané issu de la société, en dehors des structures politiques et syndicales. Les oubliés se rappelaient brutalement au souvenir d’un pouvoir qui les avaient négligés puis dédaignés et enfin méprisés par la bouche de l’ineffable Griveaux parlant de la « France qui fume des clopes et roule au diesel » (sic) -. Que demandaient donc ces Français ? Qu’on ne décide pas sans eux de ce qui était bon pour eux ! Les « premiers de cordée » ne sauveraient donc pas la France tout seuls, il leur faudrait encore compter avec les occupants des ronds-points.

Pourtant, les Gilets jaunes, s’ils ont fait vaciller le pouvoir présidentiel, ne l’ont pas renversé.

L’histoire dira peut-être qu’ils ont été étouffés par les quelques milliards de dépenses publiques supplémentaires décidées par l’Élysée et par le Grand débat – une mise en scène de l’horizontalité en réalité très encadrée par la verticalité, le président de la République assurant lui-même l’animation de la consultation ! – Plus profondément, elle soulignera sûrement que le mouvement des Gilets jaunes a été victime de ses contradictions : se défiant de tout pouvoir vertical – aucun leader n’a pu émerger -, se réclamant d’un fantasme de démocratie directe – la revendication du referendum d’initiative citoyenne -, il n’a trouvé aucune traduction politique.

Sa liste pour les Européennes n’a jamais vu le jour et le duel voulu par l’Élysée entre le RN et LREM a bien eu lieu. L’échec des Gilets jaunes est donc en quelque sorte le miroir inversé de celui du président Macron première manière : horizontalité sans verticalité pour les premiers, verticalité sans horizontalité pour le second. Égale impuissance dans les deux cas.

Une demande de verticalité

Conscient que le feu couve sous la cendre, Emmanuel Macron a tiré de l’épisode la leçon que les Français veulent être associés davantage aux décisions et la réforme des retraites lui en fournit l’occasion. L’heure est donc à l’horizontalité, alpha et omega du nouveau discours de la méthode présidentiel. Et pourtant, le pays est également en attente de verticalité.

Certes l’élection d’Emmanuel Macron a pu répondre à une demande d’horizontalité et à l’origine de la République en marche il y a le mouvement des marcheurs allant à la rencontre des citoyens pour recueillir leurs attentes et leurs propositions. Il n’en est toutefois rapidement pas resté grand-chose et on a vu au contraire à la place un parti où la décision était verticale ; sans doute du reste la candidature Villani à Paris est-elle la vengeance de ceux qui rêvaient en 2017 d’un renouvellement des pratiques démocratiques. On remarquera aussi avec le professeur de droit public Dominique Rousseau, que « nous sommes dans une période où le besoin de participation des citoyens s’exprime de plus en plus fortement1 » et à tout le moins où ils veulent être écoutés et entendus.

Mais, contradiction de l’époque, on assiste également à « un affaiblissement généralisé de l’esprit démocratique, avec une valorisation des formes autoritaires d’exercice du pouvoir2». Partout en Europe notamment menacent les « démocratures », « un mode de gouvernement original qui se revendique comme plus stable, plus efficace que la démocratie » et se caractérise « par le culte de l’homme fort, par un populisme virulent3». Autre fait troublant, dans un sondage de novembre 2015, les Français eux-mêmes déclaraient à 67 % qu’ils adhéreraient ou seraient tentés par un gouvernement d’experts qui feraient des réformes nécessaires mais impopulaires4. Et pourtant, trois ans plus tard, les Gilets jaunes soutenus par… les deux-tiers de l’opinion n’étaient plus de cet avis ! Ils réclamaient davantage d’horizontalité ! Que s’est-il donc passé ?

Risquons une hypothèse : beaucoup plus que la manière de gouverner du Président ou la maladresse de ses décisions – les fameux 80 km/h -, les Français ont contesté la légitimité de son pouvoir. Or, sans légitimité, les gouvernants sont contraints à l’impuissance ou à la tyrannie, les deux causes de leur échec, Tocqueville le dit bien : « dans le premier cas le pouvoir leur échappe, on le leur arrache dans l’autre ». Et l’on sait aussi depuis l’antiquité latine qu’une auctoritas légitime est la condition d’une potestas efficace et libérale.

À la conquête de la légitimité

Or, symptôme de la crise de la démocratie française, l’auctoritas conférée par l’élection du président de la République au suffrage universel ne lui garantit plus la légitimité de sa potestas. Les prédécesseurs immédiats d’Emmanuel Macron ont en effet connu le même sort que lui, un effondrement brutal de leur popularité quelques mois après leur entrée à l’Élysée.

Tout se passe donc comme si l’onction du suffrage universel avait un effet de plus en plus limité dans le temps. Dominique Rousseau le dit bien : « juste après l’élection, les présidents peuvent s’appuyer sur leur légitimité électorale pour faire passer des réformes » – ajoutons : et encore -, « mais à mesure qu’ils avancent dans leur mandat, il leur faut trouver une autre forme de légitimité, appuyée sur la façon dont les décisions sont prises5».

En clair, le Président élu par 42 % des Français – face à Marine Le Pen ! – avait à construire sa majorité, gage de sa légitimité, après l’élection. Et pas davantage que l’expression du suffrage universel, la mise en scène de la verticalité de son pouvoir n’a suffi à la lui donner, au contraire. Emmanuel Macron l’a compris et s’est donc lancé dans une course à l’horizontalité qui doit être le gage d’une plus grande efficacité de son action et la source d’une nouvelle légitimité pour lui-même.

Xavier Bertrand a fait le pari inverse : en démontrant l’efficacité de la politique par l’action horizontale, au plus près des citoyens – « mon parti c’est la région » – il entend y gagner une légitimité pour incarner la verticalité du pouvoir national.

Dans le fond l’un part de l’Élysée pour aller vers les citoyens, et l’autre des citoyens pour aller vers l’Élysée. Il se pourrait que leurs chemins se croisent en 2022 !

Sur le web

  1. La Croix, 04/09/2019.
  2. Fondapol, Enquête planétaire, Démocraties sous tension, 19/05/2019.
  3. Nicolas Baverez, Violence et passions. Défendre la liberté à l’âge de l’histoire universelle, éditions de l’Observatoire, 2018
  4. Sondage IFOP pour Atlantico, 06/11/2019.
  5. Idem.

Une rentrée plus judiciaire que sociale

Par h16

Par h16.

Alors oui, certes, c’est bel et bien la rentrée sociale qui nous est rappelée notamment grâce aux indéboulonnables grévistes des syndicats de transport ferroviaire français dont le credo semble autant que possible de ne transporter aucun Français. Certes. Mais avec la semaine qui vient de s’écouler, c’est surtout de rentrée judiciaire qu’on doit parler, tant on constate une avalanche d’affaires venant débouler moelleusement en ce mois de septembre, ensevelissant les chroniqueurs sous une épaisse couche de poudre de perlimpinpin républicain…

Car en quelques jours les rebondissements judiciaires impliquant tout le spectre politique se sont enfilés comme autant de saucisses industrielles.

Ainsi, François Bayrou et Marielle de Sarnez (le président du MODEM et l’ancienne députée européenne du même parti) ont été auditionnés par la police judiciaire pour une affaire d’emplois fictifs, le lendemain de l’audition de Sylvie Goulard, elle-même ex-eurodéputée du MODEM et maintenant commissaire européenne, entendue pour la même affaire.

Ainsi, c’est l’increvable Jean-Luc Mélenchon (de la France Insoumise) qui sera convoqué avec ses acolytes pour son procès en correctionnelle, ce qui nous a valu une allocution de sa part. Pour rappel, une perquisition particulièrement houleuse avait eu lieu il y a un an au siège du parti néo-communiste dans le cadre d’une enquête sur (tenez-vous bien) des emplois fictifs et des comptes de campagnes douteux. Les réactions mélenchonesques outrées avaient déclenché (outre l’hilarité d’Internet) une procédure judiciaire dont le dénouement approche donc, ce qui a poussé le président de la France Insoumise à annoncer la publication d’un livre dans lequel, imperturbable, il enfonce le clou : « Face à un juge ou à un policier, la République c’est bien moi »

Le lider marxismo a très clairement laissé son ego enfler au-delà de toute proportion raisonnable et si la stratégie du hurlement outré contre un procès qualifié de politique pouvait éventuellement marcher, elle s’en trouve nettement amoindrie par la publication concomitante de ce livre qui transforme l’ensemble en véritable cascade médiatique avec buzz et ventes lucratives à la clé plutôt qu’en brûlot politique d’un opposant lâchement embastillé par le pouvoir dictatorial en place, ♩ hasta la victoria siempre ♪ no pasaran ♫ et tout le tralala ♬ …

La semaine ne s’arrête pas là puisque grâce à Anticor (ou à cause d’elle, selon le point de vue), Richard Ferrand, membre LREM et actuel président de l’Assemblée Nationale, se retrouve mis en examen par la justice lilloise suite à l’enquête ouverte sur des soupçons de prise illégale d’intérêts dans ses anciennes fonctions de directeur d’une mutuelle bretonne de 1998 à 2012, par le truchement de laquelle il aurait permis l’enrichissement personnel de sa compagne.

Si mettre en examen le quatrième personnage de l’État peut faire désordre, on se rassurera en lisant ses déclarations qui rappellent avec bon sens qu’il n’est pour le moment, faute de procès, coupable de rien. Soit. On aurait cependant aimé la même pondération et la même considération lorsque d’autres affaires secouaient le paysage politique français et pour lesquelles notre aimable politicien ne s’était guère retenu de tweeter…

La rentrée judiciaire ne s’arrête pas là puisque pendant ce temps, l’inénarrable Balkany (maire LR de Levallois-Peret) a finalement été envoyé en prison, trophée logique de fraudes fiscales plus ou moins habiles et dont le montant total donne une assez bonne idée de la générosité de la République lorsqu’on est aux bons postes.

Ce tableau serait bien évidemment incomplet si l’on ne parlait pas un peu du Rassemblement National. Rassurez-vous, la rentrée judiciaire n’a pas épargné ses têtes d’affiche non plus puisque Jean-Marie Le Pen a été mis en examen dans une affaire concernant … (devinez ?) des emplois fictifs – un grand classique républicain de nos jours – au côté de sa fille Marine et d’une vingtaine d’autres membres du parti.

On le voit, pour un mois de septembre à peine écoulé de moitié, la justice française n’a pas chômé. De façon plus intéressante et au-delà de l’enchaînement comique de toutes ces affaires, on ne peut s’empêcher de noter qu’ici tous les partis sont concernés par une mise en examen, des corruptions, des abus, des faits plus ou moins graves : LFI, RN, LREM, Modem, LR, tout le spectre des principaux partis du pays est ainsi représenté du mauvais côté des barreaux et l’absence du PS ou des Verts dans cette liste n’est que simple partie remise.

Pire encore : il ne s’agit dans aucun de ces cas de sous-fifres ou de troisièmes couteaux, de cousins éloignés qu’on qualifie pudiquement de « différents », de petits magouilleurs maladroits. Non. Dans chacun de ces cas, on trouve des personnages qui marquent la vie politique française : pour le Modem, LFI et le RN, on parle des chefs, des présidents du parti. Pour LR, c’est l’ancien co-fondateur du RPR. Pour LREM enfin, c’est rien moins que le président de l’Assemblée nationale.

Comment ne pas voir que cette brochette d’affaires ne va faire qu’amplifier la défiance et le rejet des Français pour cette classe politique corrompue jusqu’à la moelle ? Comment ne pas rapprocher ces dérives honteuses des derniers résultats de l’enquête du CEVIPOF sur la crise de la confiance politique en France ? Comment ne pas voir que le comportement lamentable de ces élus et de ces responsables politiques nourrit le rejet de plus en plus massif des Français pour l’actuel système, que je décris en détail dans un précédent billet ?

Comment, de la même façon, ne pas voir qu’avec un tel amoncellement de corruption, le Français qui tient malgré tout à voter se retrouve devant un choix de plus en plus cornélien entre la peste et le choléra, et qu’il doit lui-même souffrir d’une part d’incohérence à adouber de son vote des gens qu’il sait pourtant mauvais pour son futur ?


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Sur le web

« Nouveau monde » macronien : ne cherchez plus, il n’existe pas !

Par Nathalie MP
Nouveau monde

Par Nathalie MP.

À peine avais-je refermé mon ordinateur sur la constatation désabusée que le budget 2020 signait le retour accéléré d’Emmanuel Macron dans « l’Ancien monde » dont il prétendait extraire la France avec une ardeur toute « printanière » et l’audace du jeune loup qui défie ses aînés, que l’actualité s’ingéniait à confirmer ce sentiment. On apprenait en effet que le Président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand n’avait nullement l’intention de démissionner suite à sa mise en examen pour prise illégale d’intérêts dans l’affaire des Mutuelles de Bretagne.

On parle de Richard Ferrand. On parle de ce député socialiste du Finistère qui fut parmi les premiers à rejoindre Emmanuel Macron, qui devint rapidement instrumental dans la mise sur pied du parti présidentiel La République en Marche (LREM) et dont Emmanuel Macron ne peut manifestement plus se passer. Il déploie depuis lors un activisme de tous les instants qui lui vaut le surnom de « porte-flingue » de la Macronie.

Réélu en juin 2017 à l’Assemblée dans la foulée de l’élection de son poulain, il entre d’abord au gouvernement au poste plutôt obscur de ministre de la Cohésion des territoires, mais doit le quitter quelques semaines plus tard suite aux révélations du Canard enchaîné sur son implication dans une affaire immobilière réalisée entre sa compagne et les Mutuelles de Bretagne dont il fut le Directeur général.

Un revers qui se trouve être une très bonne affaire pour lui comme pour Macron : la confiance du Président lui étant apparemment acquise à jamais, il retrouve son siège de député et prend la tête du groupe LREM nouvellement constitué afin d’en faire une force de frappe musclée et sans bavure au service de l’exécutif.

Entre temps, la plainte déposée par l’association anti-corruption Anticor est classée sans suite en octobre 2017. La vie est belle. Et la vie politique encore plus : lorsque François de Rugy entrera au gouvernement comme ministre de l’Écologie en remplacement de Hulot en septembre 2018, Ferrand lui succédera au perchoir, devenant ainsi le quatrième personnage de l’État et le chef d’orchestre législatif dont Macron a besoin pour traverser la période houleuse Benalla et Gilets jaunes.

Tiens, justement, Rugy. Pour lui, la vie avait commencé plutôt agréablement : homard, champagne, grands crus classés, rien n’était trop beau pour les petits dîners du Président de l’Assemblée qu’il fut. Mediapart étant passé par là, les contribuables ont eu le loisir d’apprécier ce qu’il advenait de leur « pognon » et le ministre a dû quitter précipitamment le gouvernement.

C’est qu’il existe une sorte de « doctrine » non écrite qui arrange bien M. Ferrand maintenant qu’il est lui aussi sur la sellette : un ministre étant nommé et pas élu, il doit quitter le gouvernement dès lors qu’il existe un doute sur sa virginité judiciaire. À l’inverse, un député est un élu, ce qui signifie qu’il a reçu la consécration du peuple pour le représenter. Ce que le peuple a décidé dans les urnes, seul le peuple peut le défaire dans les urnes.

D’où la décision de Richard Ferrand de rester à son poste après sa mise en examen, et d’où sa déclaration pleine de bienséance démocratique :

« Un mis en examen n’est coupable de rien. »

Ce en quoi il n’a pas tort si cette formule un peu trop générale et un peu trop péremptoire est sa façon de rappeler le principe de la présomption d’innocence.

Mais c’est aussi la formule qui nous ramène à « l’Ancien monde ». Outre que celui-ci a toujours su se montrer magnanime envers les petits arrangements personnels que la classe politique tire partout et toujours de ses positions d’autorité, cet effet étant démultiplié par l’extension constante du domaine d’intervention de l’État, il se caractérise également par un maniement des plus habiles du célèbre « deux poids deux mesures ».

À l’époque de l’affaire Fillon qui a éclaté trois à quatre mois avant l’élection présidentielle de mai 2017, Richard Ferrand n’avait de cesse de fustiger les turpitudes du candidat de la droite au nom de la morale supérieure due par les élus à leurs électeurs :

Une droite voudrait que soit placé dans nos mairies et nos écoles le portrait d’un homme mis en examen, qui a perdu toute autorité morale.

— Richard Ferrand (@RichardFerrand) April 14, 2017

François Fillon – un homme de « l’Ancien monde » qui n’avait pas hésité à tacler ses concurrents de la primaire de droite en disant : « Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? » et qui affirmait, à raison, « qu’il ne sert à rien de parler d’autorité quand on n’est pas soi-même irréprochable » – avait d’abord dit que seule une mise en examen pourrait le faire renoncer à sa candidature. La mise en examen étant venue, il est revenu sur son engagement préalable au nom de cette « doctrine » dont je parlais plus haut : il ne peut plus renoncer, il le doit aux électeurs qui seuls ont le pouvoir de l’écarter de la magistrature suprême.

Résumons : mis en examen, Ferrand ne démissionne pas. Après avoir intensément critiqué Fillon du haut d’un prétendu surplomb moral, il s’engouffre au contraire dans les mêmes contorsions et les mêmes justifications boiteuses. Quant à Emmanuel Macron, après avoir condamné de toutes ses forces de preux chevalier sans tache et sans reproche la « lèpre démocratique » dont l’affaire Fillon était l’abominable symptôme, il garde toute sa confiance à un Ferrand jugé « irréprochable » dans l’exercice de ses fonctions. Chassez le naturel, il revient au galop…

Troisième caractéristique comportementale de « l’Ancien monde », le renvoi d’ascenseur associé le plus souvent au « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Un sport dans lequel la Macronie se montre également très à l’aise.

Il suffit de penser que Pierre Moscovici, qui fut un pitoyable ministre de l’Économie de François Hollande de 2012 à 2014, a vu sa médiocrité récompensée par un poste de Commissaire européen à l’économie, pour mesurer l’intensité du délabrement qui présidait aux nominations aux plus hauts postes de la fonction publique de « l’Ancien monde ».

On supposerait alors qu’un Président du « Nouveau monde » s’abstiendrait naturellement de tout comportement de cet ordre. Eh bien, on supposerait mal. Car le même Moscovici arrivant au bout de son mandat le 31 octobre prochain, Emmanuel Macron n’a rien eu de plus pressé que de lui proposer la présidence de la Cour des comptes. Solidarité toute naturelle entre ex-ministres socialistes de l’Économie, probablement. Comme c’est touchant !

Mais pour les contribuables, cela marque surtout le début de questionnements sans fin sur la rigueur à attendre de cet indispensable organisme de contrôle des fonds publics et d’information des citoyens.

Il reste à se rappeler qu’en septembre 2017, Emmanuel Macron signait en grande pompe et en direct à la télévision (photo) la première loi du « Nouveau monde », la loi de moralisation de la vie publique.

Il reste à se rappeler qu’elle figurait dans la corbeille de mariage avec le Modem à l’instigation de François Bayrou qui, en bon vertueux qu’il est toujours, se voyait bien en justicier suprême de la classe politique.

Il reste à se rappeler qu’à peine nommés au gouvernement, le même François Bayrou ainsi que ses équipières Marielle de Sarnez et Sylvie Goulard1 ont dû démissionner car le Modem, comme le RN, est soupçonné d’avoir financé ses permanents avec des fonds publics de Bruxelles en leur attribuant fictivement des postes d’attachés parlementaires européens.

Ce qui n’a pas empêché la France, donc Emmanuel Macron, de proposer Sylvie Goulard pour la nouvelle Commission européenne.

Bref… Des histoires de la politique ordinaire. Et ne vous y trompez pas, c’est sous Macron que ça se passe. Fond ou forme de la politique macronienne, ne cherchez pas le « Nouveau monde » annoncé, il n’est qu’illusion.

  1. Elle aurait remboursé 45 000 euros au Parlement européen.

Manifestations contre les retraites : ne mettons pas tout le monde dans le même sac !

Par Phoebe Ann Moses
retraites

Par Phoebe Ann Moses.

En septembre, tout le monde sera dans la rue : les fonctionnaires, les professions libérales, les syndicats. Si le mot d’ordre est le même pour tous (« Pas touche à ma retraite ») les motifs sont en revanche totalement différents, voire en opposition.

Revendications des régimes spéciaux

Du côté des fonctionnaires, le système de retraite est avantageux puisqu’il est calculé sur les 6 derniers mois de salaire. La ligne correspondant aux cotisations retraites, sur la fiche de paye, est une comptabilité virtuelle : il n’y a pas à proprement parler de « réserve » financière pour servir la retraite des agents de l’État. Leur pension leur est servie via les finances publiques, donc les impôts, et même, plus exactement, puisque l’État est endetté, via de la dette, réserve d’argent que l’on croit inépuisable.

Ce sont les fameux régimes spéciaux.

Les retraites des professions libérales

Du côté des professions libérales, il ne s’agit pas d’argent public : leurs cotisations sortent de leur poche, donc sont directement le fruit de leur travail. Elles sont souvent exorbitantes (il faut bien tenir compte de la réalité comptable). Elles sont calculées sur les 25 meilleures années d’activité. Elles sont gérées par des caisses autonomes, qui ont une gestion que l’on appellera « de bon père de famille » : ces caisses ont constitué des réserves, en prévision, justement, des aléas de la réalité (augmentation du nombre de retraités, diminution du nombre de cotisants, par exemple, cela afin d’assurer que les pensions soient servies. Du moins en théorie).

Nationaliser, piquer l’argent des autres : la bonne vieille recette socialo-communiste

Le réforme des retraites prépare une chose absolument inimaginable ailleurs que dans un pays communiste : le gouvernement voulant « aligner » tout le monde sur les mêmes critères, il a prévu de faire main basse sur les caisses de retraites complémentaires des professions libérales. Qui sont gérées correctement et donc « excédentaires ».

Cet « argent des autres » suscite bien évidemment l’appétit d’un État qui ne sait pas gérer ses entreprises, qui sert des retraites royales à ses fonctionnaires encore fringants de jeunesse, et qui n’a plus d’argent pour le faire !

Ce qui s’appelle « réforme des retraites » est en réalité ni plus ni moins qu’un pillage de l’argent de particuliers, professions libérales, qui ont cotisé cher et vont voir l’argent de leurs cotisations mis au « pot commun », sous prétexte d’égalité et de justice.

En ce mois septembre, il s’agira donc de ne pas confondre des revendications comme celles des agents de la RATP, et celles des professions libérales : les uns veulent conserver leurs privilèges ; les autres veulent juste qu’on ne les vole pas.

Justice sociale pour qui ?

Ce qui sera certainement appelé « une manifestation de nantis » est en réalité la mise au grand jour de ce qui se trame : le vol de la propriété privée, le vol du fruit du travail, pour alimenter une retraite « plus juste pour tous » dont on peut d’ores et déjà supposer qu’elle servira les fonctionnaires les premiers.

L’État est un piètre gestionnaire. Il l’a prouvé dans tous les domaines où il intervient : d’AREVA à la SNCF, de l’entretien des routes aux hôpitaux, de Pôle Emploi au financement de la formation continue. Et il se targue aujourd’hui de faire des retraites « plus justes ».

Quand j’entends les mots « justice sociale » sortir de la bouche des politiciens, je sors… ma plume.

Jeanne de Bruno Dumont : la Pucelle chez les Ch’tis

Par Gérard-Michel Thermeau

Par Gérard-Michel Thermeau.

Le très controversé Bruno Dumont nous offre sa vision de Jeanne d’Arc. Tout comme Jésus ou Napoléon, Jeanne d’Arc est un personnage universel qui a fortement inspiré les artistes. Shakespeare, Voltaire, Péguy, Claudel, George Bernard Shaw, Verdi, Tchaïkovski, Honegger, entre autres, ont donné leur vision de la Pucelle. Le cinéma s’en est emparé et l’on ne compte plus les films, téléfilms et séries qui ont retracé ce destin hors norme.

À chaque époque sa Jeanne

Deux approches peuvent être distinguées.

D’un côté, le grand spectacle, illustré dès 1916 par Cécil B. de Mille puis par Marco de Gastyne en 1928, avec la frémissante Simone Genevois, en passant par l’ennuyeuse Jeanne d’Arc de Victor Fleming (1948), d’ordinaire plus inspiré, et enfin la « vision » de Luc Besson (1999).

De l’autre, le film d’auteur qui devait donner deux chefs-d’œuvre du cinéma : la Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, célèbre pour l’utilisation systématique de plans rapprochés ou « gros plans », et le Procès de Jeanne d’Arc de Bresson (1962).

Quelques comédiennes ont marqué le rôle de leur interprétation, telle Ingrid Bergman, mais chez Rossellini plus que chez Fleming, Jean Seberg ou Sandrine Bonnaire.

Je l’avoue, je suis allé voir ce film un peu inquiet. J’avais jeté un coup d’œil sur Jeannette qui traitait de l’enfance et de l’adolescence de Jeanne, prétendue « comédie musicale », objet bizarroïde et assez ridicule.

Et puis, contrairement à mon habitude, j’avais eu le malheur de lire ce qu’en disaient les « bien-pensants » du journalisme officiel, patenté et adoubé. Bien sûr, dès l’évocation de Jeanne d’Arc, le Camp du Bien trompette, à cor et à cri, que cette  Jeanne-là n’a rien à voir avec l’abominable idole du nationalisme d’extrême droite. Loin de là, en effet, Jeanne aujourd’hui c’est rien moins que Greta, la sainte de l’Église climatique, héroïque jeune fille vouée au « bûcher » par les méchants  réseaux sociaux. On est prié de ne pas pouffer de rire. Après tout, autrefois le Parti voyait dans Jeanne une vigoureuse « fille du peuple ». À chaque époque et à chaque coterie, sa Jeanne prête à l’emploi.

Un mystère médiéval

Pour un de ces journalistes que le monde entier nous envie, les non-professionnels rassemblés par le réalisateur « ânonnent ». On devrait peut-être plus souvent ânonner dans le cinéma français. Si je regarde si peu de films français récents, outre leur indécrottable médiocrité, c’est que je ne comprends généralement pas la moitié du quart des dialogues. Hurler ou ne pas articuler semble être le comble de l’art chez les « professionnels ». Ici, tous ces braves gens disent de façon absolument compréhensible un texte qui ne manque pas de qualité puisqu’il est signé, pour l’essentiel, Péguy. Bref, on ne perd pas un mot, ce qui est rafraichissant. Et les acteurs ne jouent pas plus mal que chez Bresson ou Rohmer : ils ont la gaucherie de la vie, jusque dans leurs hésitations ou quand ils trébuchent sur tel mot, loin du « théâtre filmé » abhorré par Bresson.

Mais plutôt que Bresson, on songe à Pasolini, lui aussi athée proclamé, réalisant le plus « religieux » des films consacrés à Jésus. Touché par la grâce, Dumont a réalisé un des meilleurs films consacrés à la pucelle d’Orléans. Les acteurs costumés évoluent dans des décors quelque peu décalés : des autels baroques aux bunkers de la Seconde Guerre mondiale. Jeanne est proche ainsi paradoxalement des « mystères médiévaux ». Les batailles sont évoquées par un extraordinaire ballet équestre exécuté par les cavaliers de la garde républicaine avec de beaux plans en plongée absolue façon Busby Berkeley.

Ce film fait avec peu de moyens est d’une splendeur visuelle que l’on voit rarement dans le cinéma français.

Un film décalé

Le choix d’une fille très jeune, d’une dizaine d’années, peut surprendre. Mais après tout, Dreyer avait confié le rôle à Renée Falconetti, qui, à 35 ans, ne donnait pas vraiment l’image d’une jeune fille. Elle a été pourtant une des plus extraordinaires Jeanne et on peut en dire autant de Lise Leplat Prudhomme, dont le regard noir brille d’une belle intensité. Si Rivette en 1994 avait fait le choix de musiques médiévales, Dumont a confié à Christophe et à ses musiques « planantes » le soin de l’habillage musical. Ma foi, cela ne fonctionne pas mal, même pour ceux qui n’apprécient que modérément le style du chanteur, ce qui est mon cas.

Curieux film quand on y songe qui fait confiance au spectateur convié à comprendre les échanges théologiques entre Jeanne et ses juges. La vie de Jeanne a si souvent été représentée que Dumont se montre très allusif sur certains moments clés : la capture de Jeanne, sa rétractation puis sa condamnation finale comme « relaps ».

Ce n’est pas là un film grand public : nous étions bien peu ce soir là dans la salle de cinéma. Mais pour ceux qui aiment un cinéma autrement qui n’est par ailleurs ni  intellectuel ni ennuyeux sous prétexte de profondeur, mais aux antipodes du grand spectacle hollywoodien, Jeanne vaut la peine d’être vue.

  • Jeanne de Bruno Dumont (2019) avec Lise Leplat Prudhomme, Fabrice Luchini, Christophe… 2 h 17.

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Les geeks ne doivent pas subir les leçons de morale politiques !

Par Dern
geeks loisirs

Par Dern.

Les loisirs sont devenus des plateformes de débat politique. Il est temps que nous en reprenions le contrôle et que nous puissions à nouveau exploser des gobelins sans se prendre une leçon sur le tri sélectif en prime.

L’été a filé en un battement de cils et déjà la plage/montagne/camping des deux fougères semble bien loin. Pour beaucoup, l’été rime avec loisirs, détente, et anisette pour les plus polissons d’entre nous.

Trêve estivale

Ce temps béni, nous l’attendons avec trop peu de patience, car il annonce la fin de la période où nous devons réfléchir, contester, râler aux dîners de famille, bref, être Français. Nous pouvons nous consacrer à notre bonheur, nos amis, nos proches. Et par un phénomène proche de la magie, les manifestations en tout genre prennent immédiatement fin, non par manque de temps mais par affaissement de la conviction, pour le plus grand soulagement de nos chères élites.

Si certains n’y verront qu’une grossière lâcheté, ce que l’on pourra tout de même concéder dans certains cas, on distingue, à égalité, une autre raison moins avouable mais tout aussi importante : le fait que nous ne sommes pas des machines, et qu’il est nécessaire parfois que nous fassions retomber la pression de nos cortex embrumés par des quotidiens trop denses, trop complexes ou trop lénifiants.

Les loisirs sont une part constitutive de notre mode de vie humain. Les jeux, les histoires, les distractions nous permettent de nous évader et d’éviter, pendant un ou deux mois bénis, de nous extasier devant les merveilles que notre gouvernement a réussi à mettre en place dans un aussi court laps de temps.

Échappée belle

C’est précisément ce que les jeux auraient du rester. Un des points fondamentaux de la culture geek est de proposer un panel de loisirs variés et aussi loin que possible du monde actuel. On pourra objecter que certaines nouvelles d’anticipation parlent en filigrane de notre époque si enrichie. Ou que certaines grandes œuvres de fiction nous font passer des messages en douce. Après tout, Tolkien n’était-il pas de gauche, à se défier de l’industrie lourde du sorcier maléfique Saroumane ? À moins qu’il n’ait été de droite, à prôner la défense de ses frontières et la responsabilité individuelle !

Acceptons toutes les pratiques culturelles de la Terre du Milieu !

Lecture à choix multiples

En réalité, les œuvres de fiction fonctionnent comme des tests de Rorschach. Comme elles présentent un large panel d’idées et d’événements, ces œuvres majeures qui se déclinent en mondes sont des tests psychologiques parfaits, permettant à chacun d’y voir, comme dans un kaléidoscope, les parties qui arrangent le plus son système de pensée.

Le contexte reste interprétable en fonction des desiderata des fans : on peut écarter d’un simple coup d’épaule les visions racialistes de Lovecraft, père de Cthulhu, en avançant qu’il faut « séparer l’homme de l’œuvre », mais revendiquer les positions de J.K. Rowling lorsqu’elle prône l’accueil des migrants.

Or sur Internet, les algorithmes ont tôt fait de mettre les usagers des réseaux sociaux dans ce que l’on appelle des chambres d’écho : les opinions de chacun ne sont dévoilées qu’à leurs pairs, et les recherches faites sur les moteurs ont tendance à ne proposer que des résultats avec lesquels l’individu est préalablement d’accord.

Comme il est nécessaire de préserver une atmosphère positive, les contenus présentés sont en phase avec les opinions de l’utilisateur, renforçant sa croyance que tout le monde pense comme lui et lit les œuvres de la même manière. Le phénomène n’épargne pas les mondes geeks ni leur public, qui se retrouvent pris en tenaille par la politisation à outrance.

L’attaque des clones

Il faut avouer que la Team Progrès n’y est pas allée avec le dos de la main morte ces derniers temps.

Les attaques culturelles ont commencé très fort cette année, avec notamment la présentation de Captain Marvel telle une héroïne qui venait racheter les péchés masculinistes de la sphère geek, puis avec la relecture des œuvres classiques sous l’angle de la religion du Camp du Bien (Le Seigneur des Anneaux qui aurait « bien besoin de diversité » selon les scénaristes de la future série Amazon), tout en investissant peu à peu le champ universitaire de la culture geek, comme par exemple avec la Queervention qui s’est tenue du 31 août au 2 septembre à Rennes.

Il semblerait, pour le Camp du Bien, que latter collectivement des gobelins ne suffise plus à justifier d’une après-midi passée à lancer des dés et inventer des histoires. Il faut que ce soit fait dans un cadre écoconscient et divers, si possible en genrant sa grammaire et en n’offensant pas s.a.on fort.e délicat.e voisin.e de table.

Aujourd’hui, vous ne pouvez plus simplement choisir votre personnage, l’équiper du mieux que vous pouvez et partir à l’aventure sauver un monde au nom imprononçable.

Aujourd’hui, il faut que votre héros qui sauve la princesse soit une personne handicapée transgenre non binaire et vegan, qui, pour remporter la victoire, doit répartir équitablement les rations de quinoa bio. Et d’ailleurs, une princesse, c’est offensant. Ça sera un cube bleu, un peu rond quand même, mi ours mi trampoline.

Pacte de fiction

« Ya pas que la vraie vie dans la vie » était le premier slogan de la chaine NoLife, bien connue pour ses chroniques de jeux vidéo et ses diffusions de mangas. Cela résume correctement la pensée des arpenteurs de mondes imaginaires : l’œuvre de fantasy ou de science-fiction, quel que soit son support, se doit d’être apolitique. L’immersion demeure le critère premier pour déterminer la qualité d’une œuvre selon les critères de la culture geek.

Pour qu’un univers plaise et soit amusant, il faut qu’on puisse virtuellement ne jamais en sortir, d’où la recherche d’hypertexte et d’autres médias sur lesquels poursuivre la découverte de l’œuvre (par exemple Star Wars est une série de films, qui se déclinent aussi en comics, puis en fanfictions, puis en cartes à jouer, en jeux vidéo…). Le monde réel n’y a pas sa place, ses problématiques n’influent pas sur l’univers et vice-versa.

Lorsque que l’on joue à L’appel de Cthulhu, personne n’a envie de savoir ce que pense son voisin de table de la réforme des retraites ou de la dernière politique de décentralisation. À part pour de grandes thématiques telles que la liberté sur Internet ou le logiciel open source, les geeks adoptaient la devise de l’armée américaine concernant la question homosexuelle du « don’t ask, don’t tell ». Ou le moins élégant mais plus français « on s’en tape ».

Mais trois phénomènes ont convergé pour que cette paix tacite et Ô ! combien reposante vole en éclats.

La force tranquille

Tout d’abord, les geeks en eux-mêmes sont des individus relativement placides, peu enclins au conflit, et plutôt de bonne composition tant que vous ne lancez pas des sujets ultra polémiques tels que « qui est le meilleur super héros ? » ou « Georges Lucas est-il un saint ou une ordure ? ». On peut leur prêter une certaine naïveté face aux stratégies politiques du monde moderne. Lorsqu’on leur dit que le monde sera plus beau s’ils évitent d’utiliser tel ou tel mot, la plupart d’entre eux vont cligner des yeux deux fois, et poliment s’exécuter sans y prêter plus attention que cela.

Au regard des nouvelles politiques communautaires visant à transmuter tout le monde en un blob informe et offensé par le temps qu’il fait, ces dispositions d’esprit sont remarquablement pratiques pour le Camp du Bien, qui aura tôt fait de plonger les ludistes dans la marmite chauffante du Progrès, telles des grenouilles à cheveux roses et verts. (Par bonheur de plus en plus de geeks prennent la pilule rouge et rejettent en bloc les coupes de cheveux dénoncées par la convention de Genève. Pour la note d’espoir, c’est par ici).

Les mots magiques

Ensuite, les geeks sont eux-mêmes en partie responsables de leur asservissement à la temporalité de ce monde. La culture geek n’a pas toujours été appréciée du grand public, et notamment dans les années 1980 et 1990, où l’on associait sans vergogne le jeu de rôles à du satanisme et le jeu vidéo à de la violence et aux tueries de masse.

Afin de légitimer cette culture aux yeux du grand public, les geeks, porteurs de cette culture du jeu, ont entrepris de justifier leur loisir en employant les méthodes de la culture dominante, pour récuser la vanité et l’infantilisme du loisir brut : « voyons, je ne regarde pas les films de zombies pour les voir trucider les vivants, il faut le comprendre comme une dénonciation du consumérisme ! ».

Aujourd’hui, ce discours avançant cette lecture du loisir comme le prisme pastiché de la réalité se retourne contre les fans de mondes imaginaires. Ils se voient imposer une acceptation politisée de leur loisir qu’eux-mêmes ont initiée.

Rebels against nothing

Mais la dernière raison de cette transformation est à la fois plus profonde, plus complexe et bien plus casse-pied. L’industrie de l’entertainment s’est emparée des loisirs et de la culture geek. À l’origine, cette culture basée autour du jeu et des mondes imaginaires était une contre-culture, à la manière de la culture punk ou de la culture jazz à leurs débuts.

L’industrie a désormais fait main basse sur les éléments les plus en vue de cette culture : il ne se passe plus une année sans une grosse sortie de film ou série de science-fiction ou de fantasy (à ce sujet chers lecteurs, je vous recommande de ne pas passer à côté de la sublime réédition de Dark Crystal, qui vient tout juste de sortir).

Mais la transition de culture populaire à culture dominante ne s’est pas effectuée : on apprécie de voir Amazon produire une série Le Seigneur des Anneaux, mais si vous citez le seigneur elfe Gil-Galad dans votre dissertation de philosophie, il est probable que votre professeur rechigne à vous mettre tous les points.

On se tape un bon 5/20, mais c’est irrésistible

Aussi, l’industrie de l’entertainment profite de l’image « rebelle » dont jouit la culture geek pour se placer elle-même en rebelle par rapport à ce qu’elle définit comme « le pouvoir », ou « les fachos » pour les plus intimes. Ils font croire que leur pensée est une contre-culture en les faisant porter par une façade imaginaire, parce que le support sur lequel ils impriment leur idée reste la culture pop. Pour faire simple, l’industrie hollywoodienne du Progrès se positionne en mouvement contre culturel parce que les icônes qu’elle agite devant nos museaux agacés proviennent de la culture populaire.

« Regardez, il tue des aliens et vole dans l’espace, et en plus il dit que Trump est méchant et qu’il ne faut pas mégenrer son chat, contrairement à ces puissants [qui ??] qui nous disent que le racisme est bien ! ».

La doxa progressiste du Camp du Bien règne sans partage, dans les médias, le show- business, la politique, mais l’entertainment nous pousse à croire que c’est rebelle que d’être progressiste.

Usine à polémiques

Cette industrie, qui a complètement investi la culture pop, pratique la technique marketing bien connue de l’endorsement : il s’agit de vendre un produit en y associant une célébrité par syllogisme. Par exemple, James Bond porte des montres Oméga, si vous aimez James Bond, portez des Omégas comme lui, ainsi vous serez proche de votre héros.

Dans le monde geek, où l’identité se construit énormément en fonction de figures d’attachement imaginaires, cette technique est particulièrement redoutable. J.K. Rowling l’a très bien compris, en essayant à plusieurs reprises de montrer a posteriori les passerelles entre ses héros et des positions politiques progressistes.

De cette pression culturelle ressort une fracture immense et qui s’agrandit dans la sphère ludiste. À présent, il devient impossible de produire une œuvre sans qu’une polémique y soit assortie. On l’a vu lors de la bande annonce du jeu Cyberpunk, lors de la mise en avant du prochain super héros des studios Marvel, et même lorsque le sexe du chat d’un film de super héros a été révélé.

Lors des conventions, événements culturels majeurs pour le monde geek (par exemple la Japan expo, plus important rassemblement de France), il devient impossible de monter des tables de jeu de rôles sans que soit posée la question de la X-Card ou de la représentativité des différentes sexualités au sein de la partie.

Il est urgent que les mondes imaginaires le redeviennent. Nous devons systématiquement dénoncer et refuser les avances grossières de l’industrie de l’entertainment qui cherche à faire passer un message à travers des éléments culturels de divertissement.

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Un peu de Hayek à l’Éducation nationale ?

Par Auteur invité
Éducation nationale

Par Alexandre Delaigue.

Le débat des systèmes économiques est un épisode un peu lointain, et aujourd’hui largement oublié, de l’histoire de la pensée économique, intervenu pour l’essentiel entre les années 1930 et 1950.

Le débat des systèmes économiques

Il s’agissait à l’époque de savoir comment un système économique socialiste, une économie centralement planifiée, pourrait fonctionner. Pour les uns, il s’agissait de montrer que le socialisme ne pouvait pas fonctionner ; pour d’autres, la question était de savoir quelles institutions et mécanismes économiques étaient nécessaires pour permettre le bon fonctionnement d’une économie socialiste.

Ainsi par exemple, Oskar Lange et Abba Lerner décrivaient une économie socialiste dans laquelle les firmes, détenues par l’État, se retrouveraient contraintes de fonctionner comme si elles étaient en situation de concurrence, c’est-à-dire sans avoir la possibilité de manipuler les prix à leur avantage ; ils proposaient un gouvernement se comportant comme un commissaire-priseur pour déterminer les prix concurrentiels, comme dans le modèle de concurrence parfaite Walrasien.

Selon eux, dans un tel contexte, une économie socialiste serait même plus efficace qu’une économie capitaliste ; Lange relevait que les situations de monopole, sources d’inefficacités, étaient nombreuses dans les économies capitalistes et qu’une économie socialiste, ironiquement, était plus à même de réaliser l’efficacité promise par la concurrence parfaite que le capitalisme et la propriété privée.

La réponse apportée à ces idées par l’économiste Friedrich Hayek est synthétisée dans un article paru dans l’American Economic Review en 1945, « The use of knowledge in society » (l’utilisation de la connaissance dans la société). Au lieu de se poser la question de l’efficacité économique en termes d’optimum, comme le font les économistes de son époque, il place le débat sous l’angle de ce que l’on appellerait aujourd’hui l’économie de l’information.

La connaissance est pour Hayek de deux types. Il y a d’un côté la connaissance scientifique, celle qui peut être formalisée, mesurée, et transmise. Pour celle-là dit-il, il est possible de confier la décision à des experts – le problème devient alors celui de la sélection et du processus de désignation de ces experts qui vont exercer le pouvoir.

Mais ajoute Hayek, nous avons tendance à surestimer la connaissance « scientifique » et sous-estimer d’autres formes de connaissances, qu’il appelle la connaissance des circonstances particulières du temps et du lieu. Il sous-entend par là toutes les connaissances difficiles à formaliser mais indispensables, qui sont détenues par des individus particuliers dans le contexte du moment.

Hayek prend l’exemple des métiers, de l’écart énorme qui existe entre l’apprentissage théorique des techniques nécessaires, et la pratique concrète qui nécessite de connaître les gens, les lieux d’exercice, tout un contexte spécifique que l’on ne découvre que progressivement et qu’on serait bien incapable de décrire en totalité. Quiconque a essayé de démonter le pédalier d’un vélo, ou d’installer un meuble Ikea, de faire pousser des légumes dans son jardin, à l’aide exclusive d’un manuel, verra ce que cela signifie.

Pour Hayek, le mécanisme de marché permet bien plus de faire usage de cette connaissance locale indispensable, qu’une économie planifiée dans laquelle avec les meilleures intentions du monde, les planificateurs ne pourront pas recevoir cette information, par nature locale et impossible à transmettre faute de formalisation. Cette manière de considérer le marché comme mécanisme de transmission et de traitement de l’information est aujourd’hui banale en économie : à l’époque, elle était inédite.

Rétros contre pédagos

Lors de cette rentrée scolaire, difficile de manquer le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, tant sa présence médiatique est conséquente. Taille des classes, neurosciences, âge d’apprentissage de la division, contenu des programmes d’histoire, laïcité, utilisation du téléphone portable, méthode syllabique et prédicat (ne demandez pas…), on ne compte plus les sujets sur lesquels il a un avis.

Il y a ceux qui adorent, qualifiant tout cela de « retour au bon sens » dans une Éducation nationale tenue depuis trop longtemps par ceux qu’on surnomme alors les « pédagos » (ou autres termes nettement moins gentils) ; il y a ceux qui détestent, trouvent le ministre rétrograde et condamnent son recours aux vieilles ficelles.

Le débat entre « rétros » et « pédagos » est un grand classique des questions éducatives en France, et chacun a un avis sur la question, le plus souvent fondé sur un échantillon constitué de son expérience passée et de celle de ses enfants, facilement généralisable comme chacun sait à la France entière.

Ceux-là mêmes qui condamnaient l’autoritarisme de la ministre précédente ne trouvent rien à redire lorsque le même autoritarisme est mis au service de leurs idées ; réciproquement, ceux qui condamnent cet autoritarisme aujourd’hui étaient bien moins diserts auparavant. L’autoritarisme ne dérange pas en tant que tel, mais seulement lorsqu’il va dans la direction qui nous déplaît.

Mais bien peu sont étonnés par un système dans lequel c’est le ministre qui du haut du ministère a des idées sur la façon d’enseigner qui devrait prévaloir dans les dizaines de milliers d’établissements scolaires. Oh, bien sûr, comme toujours, le ministre répète les mantras de la « confiance dans la compétence des équipes locales » et autres « acteurs du terrain ». Mais comme toujours, la confiance aux acteurs du terrain ne vaut que s’ils décident par eux-mêmes de faire ce qu’on a déjà décidé qu’ils doivent faire.

La « connaissance particulière du temps et du lieu » comme dirait Hayek, est totalement absente de ces discussions plus ou moins savantes sur l’éducation. Les personnes qui enseignent se retrouvent ainsi ballotées, au gré des alternances politiques, d’idées bien tranchées à d’autres, dans lesquelles la préoccupation principale des nouveaux arrivants est de détruire tout ce qui a été fait par les précédents, jusqu’à la prochaine vague dans l’autre sens. Ceux qui n’en peuvent plus, tout simplement, vont voir ailleurs.

La fin de l’anarchisme bureaucratique

On dira que ce n’est pas nouveau dans l’Éducation nationale française : dans l’école de Jules Ferry, il s’agissait de fabriquer des Français et d’éradiquer les particularismes locaux, et tous les enfants, de Dunkerque à Tamanrasset, devaient apprendre que leurs ancêtres étaient Gaulois.

Mais les instituteurs avaient en pratique bien plus de capacité d’adaptation aux conditions du temps et du lieu qu’on ne le pense. C’est une caractéristique bien identifiée du modèle français, décrite abondamment par Michel Crozier ou Philippe d’Iribarne. La présence de règles strictes a toujours été accompagnée d’un choix de la part des personnels des règles que l’on choisit d’appliquer, et de celles que l’on choisit d’ignorer.

Ce mélange de règlements tatillons et d’employés décidant par eux-mêmes de ce qu’ils en font est un particularisme qui surprend toujours les étrangers en France ; c’est aussi un particularisme menacé, alors que l’éthique professionnelle est de plus en plus remplacée par le management et les contrôles formels. Ce mouvement est visible dans les grandes entreprises comme dans les administrations.

Dans l’Éducation nationale, les instituteurs professeurs des écoles, les enseignants en collège et lycée, sont bien plus contrôlés, soumis à évaluations, qu’ils ne l’étaient auparavant ; la politisation du débat sur l’école, les angoisses parentales face à l’avenir de leur progéniture, ne font qu’ajouter à la pression extérieure qui s’impose sur leur métier. Et plus le contrôle externe qui s’exerce sur une organisation est grand, plus celle-ci se formalise. Les nouvelles technologies qui privilégient l’information formalisable poussent dans le même sens.

Accroître le prestige des enseignants, placer le pouvoir au niveau local, limiter les directives venues du haut, favoriser l’expérience et les pratiques locales a probablement plus de chances de succès que l’opposition stérile entre scientisme, traditions et sciences de l’éducation. L’air du temps préfère les grandes théories.

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Le boom des profs non titulaires, un tournant pour l’Éducation nationale ?

Par The Conversation
non titulaires

Par Claude Lelièvre1.
Un article de The Conversation

Pour exercer en tant qu’enseignant, il faut en principe réussir un concours – celui de professeur des écoles, le CAPES ou encore l’agrégation quand il s’agit du secondaire. À cette règle, il existe néanmoins des exceptions. Pour faire face aux postes non pourvus, les académies recrutent aussi hors du vivier des fonctionnaires des candidats issus d’autres parcours ou univers professionnels.

Selon les derniers bilans du ministère de l’Éducation nationale ces embauches de professeurs contractuels sont en plein essor. Leurs effectifs progressent de 2,7 % par an depuis 2010-2011. Entre les années scolaires 2016-2017 et 2017-2018, ils ont bondi de 11,8 %, alors que le nombre d’enseignants titulaires n’a évolué que de 0,5 %.

Cette hausse se concentre surtout sur les collèges et les lycées. En 2008, on comptait 2730 enseignants non titulaires dans le premier degré, un nombre resté stable jusqu’en 2016 où il monte à 3110 puis 4092 en 2017. Dans le second degré, on passe de 24 282 enseignants non titulaires en 2008 à 33 668 en 2011, nombre resté à peu près stable jusqu’en 2016 (36 201) et 2017 (39 791).

S’agit-il d’un phénomène potentiellement explosif pour l’Éducation nationale ? Certains n’hésitent pas à aller dans ce sens en y voyant une possibilité d’aggiornamento de l’Éducation nationale, les uns la souhaitant, les autres la dénonçant en pleine période de mise en œuvre de la loi de transformation de la Fonction publique.

Précédents historiques

Si cette intensification du recours aux contractuels est sensible, il faut prendre conscience qu’elle n’est pas sans précédent historique. Dans les années 1950 (à partir de 1955 plus précisément), les postes créés en réponse à la vague démographique ont été couverts par des remplaçants à raison de plus de 10 000 chaque année (Rapport de la commission de l’équipement scolaire, universitaire et sportif, Paris, 1961).

Les instituteurs étaient alors formés dans les écoles normales primaires. Entre 1951 et 1964, on peut estimer qu’environ 70 000 normaliens ont été recrutés contre environ 90 000 de profils venus d’autres horizons : la voie a-normale l’a donc emporté alors sur la voie normale de recrutement.

Cela a sans doute eu des conséquences sur l’unité pédagogique et idéologique de ce corps enseignant ; mais cela n’a pas débouché pour autant sur une remise en cause du statut de fonctionnaire d’État accordé aux instituteurs depuis 1889.

Pas de remise en cause de principe non plus dans le second degré, où à la même période s’ajoutent d’autres défis avec la création des « collèges d’enseignement secondaire » (CES) en 1965 – suivie de la prolongation effective de la scolarité obligatoire de 14 ans jusqu’à 16 ans. Les non titulaires sont alors en croissance régulière et représentent entre 15 % et 20 % du corps enseignant.

Dans les lycées, leur proportion se stabilise à ce niveau alors qu’en 1967, on atteint même 60 % de non titulaires parmi les professeurs de collège… En 1975-1976, sous l’effet d’un recrutement par concours plus massif, et surtout en raison de plans de résorption de « l’auxiliariat », le taux de non titulaires revient à 11 % pour les collèges, et 7,5 % pour les lycées.

La part de contractuels descend à moins de 5 % durant le début des années 1980 avant de repartir à la hausse (importante, mais moindre que dans la période des années 1960) en raison de la mise en œuvre progressive de l’ambition de « 80 % des élèves au niveau bac en l’an 2000 ». Là encore, pas de problématique apparente concernant le nombre et la place des contractuels ni de discours sur de nécessaires modifications quant au statut normal de fonctionnaire d’État du professeur.

Enjeux politiques

Trente et quelques années plus tard, le discours est tout autre et les questions de statut se retrouvent sous les feux des projecteurs. En 2018, en ouverture de sa présentation du rapport sur le statut des enseignants, Sophie Moati, présidente de chambre à la Cour des comptes, déclare ainsi que

« Le mode de gestion des personnels (de l’Éducation nationale) pousse à l’extension continue des contractuels. C’est une tendance lourde pour accroître leur nombre car il n’y a pas d’assouplissement de la gestion des enseignants ».

Le 13 mai 2019, un an plus tard et dans un cadre plus large, celui de la Fonction publique tout entière, où l’Éducation nationale figure pour la moitié des fonctionnaires d’État), le secrétaire d’État Olivier Dussopt présente ainsi la loi de transformation de la Fonction publique devant l’Assemblée nationale :

« Le projet de loi opère une profonde modernisation de la gestion des ressources humaines dans la Fonction publique […]. Le deuxième pilier du projet de loi vise à développer les leviers managériaux pour une action publique plus efficace, avec comme premier objectif – peut-être l’une des mesures les plus emblématiques de ce texte –, l’ouverture accrue du recours aux contrats. »

Le projet de loi est résumé ainsi par Olivier Marleix (LR) :

« Votre texte se limite à deux évolutions : faciliter le recours au contrat et vider de leur contenu les CAP. »

Pour Sylvia Pinel (PRG) :

« En dépit de l’apparente marche arrière du Président de la République sur la suppression annoncée de 120 000 postes de fonctionnaires, nous ne sommes pas dupes : le texte définit de fait le cadre d’une réduction des effectifs de fonctionnaires à plus ou moins brève échéance. »

Le 5 septembre, sur le Portail de la Fonction publique, Olivier Dussopt a annoncé que les « modalités de mise en œuvre de la loi du 6 août 2019 de transformation publique se précisent ». À suivre.

Sur le web-Article publié sous licence Creative Commons

  1. Enseignant-chercheur en histoire de l’éducation, professeur honoraire à Paris-Descartes, Université Paris Descartes.

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Contrepoints fête ses 10 ans : « La salubrité publique contre l’ignorance »

Par Contrepoints
contrepoints

Par la rédaction de Contrepoints.

Contrepoints : Dans la seconde moitié des années 1990, vous êtes étudiant et vous vous rendez compte qu’il existe un véritable vide intellectuel et médiatique autour des idées libérales en France. Pourriez-vous nous replacer dans le contexte de l’époque et nous expliquer ensuite ce que vous décidez de faire ?

Fabrice Ribet : Dans les années 1990, j’étais en effet étudiant à Sciences Po. À l’époque, comme aujourd’hui je présume, on ne pouvait pas dire que les courants libéraux, dans toute leur diversité, étaient des plus représentés au sein des universités françaises, pour employer un doux euphémisme.

Non seulement — cela ne surprendra personne — les collectivistes et autres constructivistes de tout poil avaient droit de cité et tenaient les tribunes, mais les courants de pensée que je qualifie volontiers d’alternatifs (les vrais courants alternatifs, pas ceux de l’extrême gauche) étaient la plupart du temps parfaitement méconnus. Même en fac de Sciences éco, à Sciences Po, ou dans d’autres lieux de formation de la jeunesse intellectuelle, lieux a priori les plus ouverts au monde et à sa diversité, le libéralisme était largement méconnu.

Dans les années 1990, quasiment chaque année un prix Nobel d’économie était couronné parmi les libéraux (Becker, Coase, Lucas ou encore Buchanan peu auparavant), dans la plus totale indifférence. De grands écrivains libéraux (Mario Vargas Llosa, pour ne citer que lui) étaient reconnus mondialement, dans la plus parfaite indifférence aussi.

Il me paraissait faire œuvre de salubrité publique que de lutter contre cette ignorance.

Parfois, d’ailleurs, on était dans pire que de l’ignorance. Ou, pour dire les choses autrement, j’aurais — à tout prendre — préféré me retrouver face à des gens ignorants que face à ce qui a été pour moi le vrai déclic. Remontons le temps, nous sommes en 1997. Les élections présidentielles de 1995 sont encore fraîches dans les mémoires. Vous savez bien, « mangez des pommes », tout ça. La victoire de Jacques Chirac face à l’austère Lionel Jospin.

Ce qui change en cette fin de millénaire, c’est l’apparition d’Internet. C’est un medium tout juste naissant, qui était encore embryonnaire lors de la présidentielle (à l’époque, 100 000 foyers seulement étaient équipés), mais qui, en 1997-98 prend un essor considérable. Les sorciers de la communication électorale ont bien compris que ce medium avait un potentiel gigantesque, celui de toucher en un clic des millions d’individus. Comme toujours dans ce genre de situation, ce sont les plus petits qui sont les plus agiles. Ce ne sont pas les grands partis qui prennent les premiers le virage d’Internet, mais les plus militants et les mieux organisés.

À ce jeu, le Front national de Jean-Marie Le Pen est très fort. Il a déjà, en 1997, un site internet vaste et profond, certes statique, par opposition aux sites dynamiques et sociaux d’aujourd’hui, mais il a du contenu. On y retrouve toute la doctrine du parti.

Je consulte ces pages. Je me retrouve sur le programme économique du Front. Et que lis-je ? Que la doxa protectionniste et ultra-interventionniste de Le Pen puise sa source dans la pensée de grands économistes du XXe siècle. Et parmi eux, un est cité longuement. Friedrich von Hayek. Je me frotte plusieurs fois les yeux, pensant avoir trop lu d’âneries sur ce site pour ne pas fatiguer, mais non, c’est bien ce qui est écrit. Un long développement justifiant la doctrine du FN par Hayek (et un peu Maurice Allais aussi, fondu dans un même ensemble, pourquoi se priver…).

À l’époque, je connaissais déjà relativement bien la pensée hayékienne. J’ai bondi jusqu’au plafond, et je me suis dit que c’en était trop, qu’il fallait agir, et rétablir un minium de vérité dans ce bas-monde. Que si on laissait faire, on ne pourrait plus jamais corriger le tir. Et qu’il fallait contrer tous ces bonimenteurs.

CP : Les débuts consistaient essentiellement en la traduction de textes anglo-saxons. Était-il facile de trouver des auteurs (bénévoles) et, surtout, des auteurs qui acceptaient de signer de leur propre nom ? Pourquoi cette prudence ?

F.R. : Les débuts consistaient pour partie en la traduction de textes, oui, mais pour partie aussi en la synthèse de grands ouvrages libéraux (du type Droit, législation et liberté, L’Éthique de la liberté, etc.). Pour les traductions, non en effet, il n’était pas facile de trouver des auteurs. Ce n’était pas tant une question d’anonymat ou pas, que de trouver des gens motivés par le fait d’écrire, capables d’écrire avec une certaine régularité, fournissant du contenu de qualité, et ce pour un lectorat au volume somme toute très relatif. C’est bien plus simple lorsque Contrepoints, et les autres sites de la galaxie liberaux.org, ont eu une meilleure visibilité et ont commencé à générer des millions de clics chaque mois.

CP : Dès la naissance de Contrepoints, vous semblait-il évident de refuser toute subvention publique ? Ou bien avez-vous connu des instants d’hésitation ?

F.R. : Pas une seconde ! Cela me paraît consubstantiel à l’existence même de l’association et du pure-player qu’est Contrepoints. Pour ma part, je n’aime pas trop l’eau tiède en la matière. J’ai toujours tenu le propos suivant : mieux vaut faire moins, mais avec indépendance, que plus, en se vendant.

CP : La vocation de Contrepoints est de servir en quelque sorte de « maison libérale » dans le monde francophone. Entre libéraux de gauche et paléo-libertariens, les querelles de chapelle sont parfois virulentes. N’y a-t-il pas un risque d’étaler ces divisions au grand jour, dans les commentaires, par exemple (qui sont rarement injurieux et souvent courtois, il faut le préciser) ?

F. R. : Je réponds en deux temps. D’abord au sujet de l’association libéraux.org, qui porte Contrepoints, et ensuite spécifiquement concernant Contrepoints. Pour liberaux.org (le forum, mais aussi les sites thématiques comme Wikiberal ou Catallaxia), pour moi, la question ne se pose pas. J’ai toujours prôné l’œcuménisme : l’objectif c’est certes de dialoguer entre libéraux, quel que soit le courant de pensée, mais aussi de promouvoir la pensée libérale, dans toute sa diversité. Une seule règle : le respect mutuel. Mais ces sites, et l’association qui les porte, ne sont la chapelle de personne. C’est toute la différence entre un libéralisme qui rassemble, et un libéralisme qui exclut. Mon choix est vite fait.

Concernant Contrepoints, si la philosophie est exactement la même, je dois reconnaître que sa mise en pratique nécessite un minimum de précaution. Sinon, le risque est grand de donner l’impression, d’un article à l’autre, d’un jour à l’autre, de manquer de cohérence. C’est tout l’enjeu de l’équipe de rédaction, et du rédac’ chef en particulier, que de trouver le bon dosage entre diversité et cohérence. Vu de ma fenêtre, celle d’un lecteur attentif mais aussi d’un spectateur des évolutions de Contrepoints, je trouve que cet équilibre est plutôt bien trouvé et maintenu au fil des années. C’est tout ce qui fait la richesse, et le caractère strictement unique dans le monde francophone, de Contrepoints !

CP : Contrepoints évolue aujourd’hui, avec l’apport de vidéos, de podcasts et l’intégration au sein de la rédaction d’un community manager. Dix ans plus tard, comment jugez-vous cette évolution ? Et, à titre plus personnel, vous rend-elle fier ?

F. R. : La professionnalisation de Contrepoints est inscrite dans ses gènes depuis ses origines. Des premiers recrutements, jusqu’à la carte de presse, en passant par les médias les plus récents, les réseaux sociaux, la participation à divers colloques, les interviews dans la presse nationale ou internationale, toutes les actions entreprises depuis dix ans militent vers l’institutionnalisation de Contrepoints, qui est devenu un organe de presse à part entière, je dirais même un organe incontournable à l’aube des années 2020.

J’en suis extrêmement fier, et si j’en ai été le géniteur, le mérite en revient à titre quasi exclusif à celles et ceux qui ont œuvré durant toutes ces années pour faire de Contrepoints ce qu’il est aujourd’hui. Il y a tellement de personnes à citer — et donc je cours un tel risque d’en oublier, ou de lasser les lecteurs — que je préfère m’en tenir à ce propos général.

Je fais le vœu que dans dix ans, Contrepoints soit un média cross-over, autant sur internet que dans la presse écrite, autant sur les réseaux sociaux qu’à la télévision, autant dans les salles de presse que dans les amphis. Le chemin parcouru depuis dix ans est tel que cela est très largement à notre portée. Je dirai même que le chemin à parcourir est moindre que celui qui est derrière nous.

Rester pauvres ou le devenir, au nom de l’écologie ?

Par Serge Rouleau
pauvres

Par Serge Rouleau.

L’irruption de l’idéologie écologiste redéfinit les clivages et les préoccupations des figures intellectuelles des factions politiques de gauche et de droite. Côté gauche, on regretterait presque le remplacement du discours marxiste par le discours écologiste tant ce dernier atteint les sommets du cynisme. La proposition de Jean-Marc Jancovici de cesser de soigner les personnes âgées au nom du culte de Gaïa n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Bien que le marxisme ait péché par nihilisme, par ressentiments envieux et par inculture économique, il avait – officiellement – le souci de la prospérité matérielle des classes laborieuses et indigentes. C’est d’ailleurs parce que le capitalisme libéral et le socialisme marxiste partageaient ce critère de prospérité matérielle qu’on a pu attester la supériorité du premier système sur le second à la suite de la chute du mur de Berlin et de la dislocation de l’URSS.

Le débat public est autrement plus compliqué lorsque le critère de la prospérité n’est plus partagé par la gauche contemporaine. Inspirée par la nouvelle religion écologiste, celle-ci conçoit désormais l’enrichissement de l’humanité comme un fardeau à tempérer. Les propos de l’économiste Daniel Cohen sur le libre-échange et le Mercosur sont à cet égard révélateurs. Invité sur France inter le mardi 9 juillet, l’économiste proche de la gauche de gouvernement exprime sa « honte » à l’égard du projet d’accord dit de « libre-échange » avec les pays d’Amérique latine :

« Je n’ai rien contre le commerce international. Je pense que ça a sorti de la misère plusieurs centaines de millions de Chinois, d’Indiens etc. Mais là maintenant, il faut faire une pause. Il faut réfléchir à où on veut aller dans les cinquante prochaines années. Très bien, dont acte, les trente dernières années ont été favorables aux pays émergents – peut-être un peu moins aux pays avancés – mais disons que la balance est globalement positive en quantum de pauvres qui ont été soulagées, mais là maintenant il faut réfléchir à la planète. Donc, non, il faut que lorsqu’on dit veto climatique, ce soit un vrai véto ».

Par ces propos, Daniel Cohen incarne parfaitement le cynisme de l’écologie politique contemporaine. Certes, l’économiste ne partage pas la mauvaise foi de nombreux intellectuels de son camp qui diffusent la vulgate anti-capitaliste selon laquelle l’expansion de l’économie de marché aurait répandu la misère quand elle a au contraire été l’un des programmes de réduction de la pauvreté les plus puissants que l’humanité ait jamais connu.

Toutefois, sa connaissance des bienfaits économiques de la mondialisation rend son discours encore plus douteux lorsqu’il appelle à une « pause » ou un ralentissement du seul processus capable d’améliorer la condition des masses aux quatre coins du globe. Le ton employé n’est pas dénué d’une injonction qui transpire le néo-colonialisme. Il semble que monsieur Cohen se considère plus qualifié que les indigents de la planète pour déterminer ce que doit être leur niveau de vie.

Ces deux derniers siècles ont vu la pauvreté, l’illettrisme, la mortalité infantile, la famine, le travail des enfants et de multiples autres fléaux associés à la pauvreté reculer significativement. S’il faut se réjouir de cette évolution, il serait malvenu de se satisfaire de la situation existante.

Un peu plus de 10 % de la population mondiale est encore sous-alimentée. Un peu plus de 700 millions d’êtres humains attendent encore d’être sortis de l’extrême pauvreté. Le sens des flux migratoires atteste que la préférence pour les standards économiques occidentaux ne relève pas d’un caprice de « petit Blanc ». Il s’agit là d’une aspiration humaine universelle. Enjoindre les miséreux qui subsistent à patienter dans l’indigence au motif que la croissance de leur niveau de vie pourrait accroître les émissions de CO2 est donc tout à fait indécent.

Ce discours est d’autant plus douteux que les données communiquées par l’IREF attestent que la croissance économique n’est en rien l’ennemie de la sécurité environnementale. Au contraire, les pays riches sont précisément les sociétés les plus résiliantes face aux catastrophes environnementales. En outre, les fléaux environnementaux propres aux sociétés pré-industrielles sont autrement plus dévastateurs que les inconvénients environnementaux générés par les pays développés.

La prospérité matérielle et la sécurité environnementale ne justifient donc en rien le fait de contrarier la production globale de richesses. N’en déplaise à une gauche de moins en moins complexée à l’idée de se définir comme le parti de la pauvreté en lieu et place du parti des pauvres.


Sur le web

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L’effet Cobra ou les conséquences imprévues en politique

Par Foundation for Economic Education
cobra

Par Anthony Davies et James R. Harrigan.
Un article de The Foundation for Economic Education

Les êtres humains réagissent à chaque loi, règlement et ordre imposés par l’État et il peut en résulter des conséquences assez différentes de ce que les législateurs avaient en tête.

Chaque décision humaine apporte son lot de conséquences imprévues. Souvent, elles sont sans importance, parfois amusantes. Par exemple, quand Airbus a voulu rendre ses avions plus silencieux pour améliorer le confort de ses passagers, les A380 le sont tellement devenus que les gens pouvaient entendre bien trop distinctement ce qu’il se passait dans les toilettes de l’avion.

D’autres fois, les conséquences imprévues ont des répercussions importantes et profondes. Le système de santé américain en est l’illustration parfaite. Il est apparu sous sa forme actuelle en grande partie à cause de deux décisions gouvernementales.

Tout d’abord, le contrôle des salaires et des prix pendant la Seconde Guerre mondiale a incité les employeurs à ajouter l’assurance maladie dans les avantages sociaux. Pourquoi ? La loi interdisait aux employeurs d’augmenter les salaires, donc pour attirer les travailleurs, ils ont proposé de fournir une assurance maladie. Puis en 1951, le Congrès a déclaré que les prestations d’assurance maladie fournies par l’employeur ne seraient pas considérées comme un revenu imposable. Il devenait par conséquent moins coûteux pour les employés d’être augmentés sous la forme de prestations d’assurance défiscalisées plutôt que de salaires imposables.

De ce fait, non seulement les travailleurs bénéficient à présent d’une assurance santé via leurs employeurs (à l’inverse, par exemple, de celles de leur voiture et de leur domicile), mais ces régimes d’assurance ont également tendance à être plus luxueux que ce qu’ils auraient été si le Congrès ne leur avait jamais accordé un traitement fiscal particulier. Ces deux décisions ont contribué à créer le système de soins que nous avons maintenant, et dont presque tout le monde s’accorde à dire qu’il ne fonctionne pas.

Personne n’a cherché à créer un tel système, de même que personne n’a voulu rendre les bruits des toilettes plus sonores dans les avions. C’étaient des conséquences imprévues. Et on peut en voir partout quand on sait regarder.

Elles surviennent tellement souvent que les économistes les nomment « l’effet cobra » en référence à l’un des exemples les plus parlants.

Les cobras de Delhi

Dans l’Inde coloniale, Delhi était infestée de cobras, un problème appelant très clairement une solution, compte tenu des risques mortels engendrés par ces reptiles. Pour en réduire la population serpentant à travers la ville, les autorités locales ont mis leur tête à prix. Cette solution semblait tout à fait sensée. La prime était suffisamment généreuse pour que beaucoup se mettent à chasser le cobra, et elle entraîna exactement l’effet désiré, soit une diminution de leur nombre. Et c’est ici que les choses prennent une tournure intéressante.

À mesure que la population de cobras diminuait et qu’il devenait difficile d’en trouver dans la nature, les gens sont devenus comme qui dirait entreprenants. Ils se sont mis à en élever pour ensuite les tuer et récupérer les primes comme auparavant. D’où un nouveau problème : les autorités ont constaté une quasi-absence de cobras dans la ville mais continuaient néanmoins à verser autant de primes qu’avant.

Les édiles ont agi de façon intelligente en annulant cette prime. En réponse, ceux qui élevaient des cobras chez eux les ont relâché dans les rues puisqu’il étaient devenus sans valeur. Qui voudrait avoir plein de cobras dans sa maison ?

Au final, Delhi avait un problème de cobras plus important après l’abandon de la prime. Le programme d’éradication des cobras a eu pour conséquence une augmentation de leur nombre dans les rues. Cette mesure est devenue l’exemple-type d’une tentative de résolution d’un problème qui finit par aggraver celui-là même auquel les législateurs entendaient mettre un terme.

La pollution de l’air

Ce n’est bien évidemment pas spécifique aux cobras. Le même genre de chose est survenu à la fin des années 1980 à Mexico, ville à cette époque affectée par une pollution de l’air extrême due aux voitures de ses 18 millions d’habitants. La municipalité y répondit par Hoy No Circula, une loi prévue pour réduire la pollution automobile : interdiction de circulation pour 20 % des automobiles, déterminée par les derniers numéros de la plaque minéralogique, chaque jour pendant l’hiver, au moment où la pollution était la plus importante.

Bizarrement, cette mesure n’a pas engendré une amélioration de la qualité de l’air à Mexico. En fait, ça l’a aggravée.

Grande découverte : les besoins des individus ne changent pas du fait d’un simple décret gouvernemental. Les habitants de Mexico pouvaient très bien souhaiter un air plus pur, mais ils avaient aussi besoin de se rendre à leur travail ou à l’école. Ils ont réagi à l’interdiction d’une façon que les législateurs n’avaient ni voulue ni prévue.

Certains ont fait du covoiturage ou ont emprunté les transports en commun, ce qui était le but initial de la loi. D’autres ont pris des taxis qui en moyenne polluaient davantage que les voitures individuelles.

D’autres ont davantage contourné l’objectif de la loi. Ils ont acheté une seconde voiture ; munie d’une plaque d’immatriculation différente, ils l’utilisaient le jour où il leur était interdit de conduire leur voiture principale. Quel genre de voiture ont-ils acheté ? Les moins chères qu’ils ont pu trouver, celles qui crachaient leur pollution dans la ville bien davantage que celles qu’ils n’avaient pas le droit d’utiliser. Ils ont relâché leurs cobras dans les rues, sauf qu’ici, les cobras étaient des voitures.

Effet Cobra ou les conséquences imprévues partout

Ces exemples de conséquences imprévues ne sont pas des aberrations. Elles apparaissent à chaque fois qu’une autorité impose sa volonté au peuple.

Les lois relatives aux ceintures de sécurité et aux airbags diminuent la sécurité des piétons et des cyclistes en permettant aux conducteurs d’être moins prudents tout en étant mieux protégés.

Les lois sur les prêts sur salaire, prévues pour protéger les emprunteurs à faibles revenus contre des taux d’intérêt élevés, rendent leur emprunt plus coûteux en les obligeant à opter pour des alternatives qui le sont encore plus.

— L’obligation pour une entreprise de publier le montant de la rémunération de son PDG afin d’encourager les actionnaires à la réduire s’est traduite par des demandes d’augmentation de ceux qui étaient les moins bien payés.

La loi des trois coups, supposée réduire la criminalité, augmente le nombre de décès au sein de la police en incitant les récidivistes à se soustraire voire à se rebeller.

— La loi relative aux Américains avec handicap (ADA) incite les employeurs à une discrimination à l’embauche des handicapés de façon à se soustraire à d’éventuelles demandes liées à ce dispositif.

— En réduisant le nombre d’électriciens habilités, les obligations de licence professionnelle peuvent inciter les particuliers à effectuer maladroitement eux- mêmes certains travaux et ainsi risquer accidents et blessures.

Venezuela

Peut-être que rien n’illustre mieux l’ampleur des problèmes potentiels découlant des conséquences imprévues que le terrible exemple venezuelien à la suite de la nationalisation de son industrie pétrolière en 1976. L’intention de l’État était de conserver les bénéfices du pétrole. Et c’est ce qu’il s’est passé, pour un temps.

Quand l’État s’empare d’une industrie précédemment privée, l’incitation au profit propre à maintenir le capital physique se délite et disparaît. Cela s’est poursuivi pendant une décennie et a fait croire —au moins pendant un temps— que contrairement à d’autres expériences socialistes, celle du Venezuela fonctionnait.

Mais, en même temps que le capital physique de l’industrie pétrolière s’est effondré, la production de pétrole a chuté. Coïncidence, c’est à cette époque que les cours du pétrole ont également chuté, ce que les adeptes du socialisme désignent comme le véritable coupable. C’est sans aucun doute inexact étant donné qu’aucun autre pays producteur de pétrole n’a supporté ce qu’allait endurer le Venezuela.

À mesure que les revenus et la production dégringolaient, l’État venezuelien a fait ce que font inévitablement tous les États quand les recettes disparaissent. Il a emprunté et levé des impôts autant qu’il le pouvait puis a commencé à faire tourner la planche à billets. L’impression des billets a engendré une conséquence imprévue, l’inflation, puis les prix ont tellement augmenté que les gens n’avaient plus les moyens de se nourrir.

Pour y répondre, l’État a imposé un contrôle des prix sur la nourriture, créant une nouvelle conséquence imprévue : les fermiers ne pouvaient plus se permettre de cultiver. Ils ont donc cessé leur activité. Finalement, l’État a obligé les gens à travailler dans les fermes pour assurer la production de nourriture.

La conséquence imprévue ultime de la nationalisation de son industrie pétrolière par le Venezuela a été l’esclavage.

La leçon de l’effet Cobra

Rien de tout cela ne signifie qu’il ne faut pas légiférer. Simplement que ceux qui rédigent les lois devraient être parfaitement conscients que chaque acte humain a des conséquences à la fois prévues et imprévues. Les êtres humains réagissent à chaque loi, règlement et ordre imposés par l’État et il peut en résulter des conséquences assez différentes de ce que les législateurs avaient en tête.

Par conséquent, bien qu’il soit nécessaire de légiférer, il faut que ce soit fait avec autant de grande prudence qu’extrême humilité. Malheureusement, ces traits de caractère ne sont pas communément rencontrés parmi ceux qui deviennent législateurs, d’où la facilité à trouver des exemples de problèmes de cobras.

Traduction par Joel Sagnes pour Contrepoints de The Cobra Effect : Lessons in Unintended Consequences

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Histoire des idées économiques : l’école de Salamanque (2)

Par Serge Schweitzer

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Dans cette séquence Serge Schweitzer présente les apports de l’École de Salamanque, notamment la théorie de l’in-connaissance, et de son implication pour la compréhension des systèmes économiques, supposés « répondre » aux trois questions centrales de l’économie : que produire ? Comment produire ? Pour qui produire ? Cette théorie a des répercussions immenses sur la possibilité – en fait, l’impossibilité – d’un système économique centralisé.

Haro sur le populisme en Tunisie !

Par Amir Mastouri
populisme

Par Amir Mastouri.

Qu’est-ce que le populisme ?

En 1967, le théoricien politique Isaiah Berlin écrit que le populisme repose sur une idée fondamentale selon laquelle il existerait un peuple authentique, victime d’un ennemi dissimulé ou affirmé. Cet ennemi serait les élites politiques, économiques ou raciales.

Pour Berlin, la nature de ces élites importe peu, étant précisé que c’est le concept du peuple luttant contre ses élites qui nourrit la politique populiste. De son côté, le politologue Jan-Werner Muller de Princeton considère qu’en plus d’être anti-élites, les populistes sont anti-pluralisme. Les populistes prétendent qu’ils représentent, et eux seuls, le peuple.

Qui sont les populistes en Tunisie ?

Il s’agira ici d’évoquer le populiste le plus connu qui est Nabil Karoui. Cet homme d’affaires accusé de blanchiment de capitaux et d’évasion fiscale. Ses deux principaux outils de propagande sont l’association « Khalil Tounès » et la chaîne Nessma TV.

Par le biais de son association caritative Khalil Tounès, il est allé rencontrer les pauvres, en leur fournissant des aides ponctuelles telles que les produits alimentaires de base. Chaque visite est filmée et transmise par sa chaîne Nessma TV. Ce que l’on reproche à Nabil Karoui n’est pas tant sa volonté d’aider les plus démunis que son instrumentalisation politique de la douleur et la misère de ceux-ci.

Sans surprise, il a décidé de convertir sa popularité grimpante due à ses activités caritatives en un capital électoral en créant un parti politique, appelé Qalb Tounès.

Nabil Karoui dit n’avoir qu’une seule ambition : anéantir la pauvreté. Si cet objectif enrobé de noblesse est très clair, les moyens à mettre en œuvre pour y arriver le sont moins. Face à un problème économique aux multiples dimensions socio-économiques comme la pauvreté, Nabil Karoui fait recours à la démagogie, en proposant des solutions séduisantes mais simplistes.

Bien que la Constitution limite le domaine de compétences du Président de la République aux seules affaires étrangères et de défense, Nabil Karoui entend mettre en application un plan de lutte contre la pauvreté. Néanmoins, c’est le Chef du Gouvernement qui préside le Conseil des ministres, et c’est à lui de dessiner les politiques publiques économiques, sociales et culturelles.

Ainsi, les populistes semblent jouer sur la mémoire collective tunisienne qui a du mal à se détacher de cet exercice hyper-présidentialiste de la fonction présidentielle qui avait eu lieu entre 1957 et 2011.

Dégradation de la situation économique

Selon l’Institut National de la statistique, le taux de chômage qui était de l’ordre de 13 % en 2010, a atteint les 15,4 % en 2018. Les taux de pauvreté extrême varient selon les gouvernorats. Le problème est ainsi quasi-absent dans certains gouvernorats comme ceux du Grand Tunis, Nabeul, Monastir et Sfax.

Par contre il est relativement important dans d’autres régions comme Kairouan, Siliana et Médenine où il atteint respectivement 10,3 %, 8,8 % et 4,7 % en 2015.

Ces pourcentages confirment que les inégalités entre les régions n’ont pas été traitées depuis 2011. Ces inégalités permettent aux populistes de jouer sur les sentiments d’exclusion économique et de ségrégation régionale pour gagner en popularité.

Cette crise économique a eu un impact majeur sur toutes les catégories sociales. Les retraités se sentent délaissés. Les plus pauvres n’arrivent plus à supporter le coût de la vie. Les villes de l’intérieur voient leur situation se détériorer davantage. Aucun grand projet n’a été mis en œuvre.

Aussi, les secteurs vitaux qui ont fait le lit de l’État tunisien moderne à l’aube de l’indépendance, comme la santé, l’éducation et le transport ont été relégués au second plan car c’est la sécurité qui devient désormais la priorité.

Une crise identitaire et de valeurs

Aujourd’hui, les clivages qui divisent la société tunisienne et qui forment l’opinion  publique sont nombreux. Il y a d’abord le projet de loi pour l’égalité successorale qui oppose les conservateurs aux progressistes.

Vient ensuite le clivage entre les réformateurs et les révolutionnaires autour de sujets parfois insensés comme un éventuel retour de Ben Ali en Tunisie avant sa mort.

Il y a enfin le clivage entre les classes défavorisées telles que la classe moyenne et la petite bourgeoisie commerciale naissante mais stigmatisée parce qu’elle représente l’émanation du secteur informel. Le discours populiste n’ayant aucune couleur politique, le populiste a la possibilité de viser un socle électoral large, dépassant tous clivages confondus.

La responsabilité des citoyens

S’il est prévisible qu’en phase de transition démocratique, les dysfonctionnements du système politique ouvrent la voie aux populistes d’engager le débat sur leurs personnages plus que les programmes et idées, les citoyens ont néanmoins leur part de responsabilité dans le retour du populisme. La faiblesse de la conscience politique chez les citoyens doit être combattue par la diffusion de la culture citoyenne.

Dans ce contexte, les médias ont un rôle déterminant à jouer. Ainsi, il revient aux médias de faire en sorte que les débats pendant la campagne électorale se concentrent sur le diagnostic de la situation actuelle et les solutions que chaque candidat souhaite apporter dans l’avenir. La rationalisation du débat politique réduira les chances des populistes.

Ce dimanche, les Tunisiens sont invités à aller voter massivement. L’avenir de leur pays dépend des résultats de ces élections décisives. Ils sont également appelés à ne pas céder aux sirènes du populisme qui ne fera qu’aggraver les problèmes actuels en proposant des solutions irréfléchies et dogmatiques. Dans le même temps, il appartient à la classe politique traditionnelle de se rattraper en moralisant la vie politique et en mettant tout en œuvre afin d’opérer les réformes nécessaires.

Communication stratégique : par où commencer ?

Par Alain Goetzmann
communication

Par Alain Goetzmann.

Avec l’évolution constante du monde entrepreneurial, la communication est devenue un axe majeur dans les processus de toutes les organisations. Les professionnels sont désormais tous conscients de l’importance d’une bonne communication stratégique pour l’amélioration d’une organisation.

Il existe différents types de stratégies de communications en fonction de l’objectif de l’entreprise.

Par où commencer ?

La mise en place d’une bonne communication stratégique dans une entreprise doit se faire en prenant en compte différents éléments pour optimiser les résultats le plus rapidement possible.

Avant toute chose, il est important de rappeler que la responsabilité sociale de l’entreprise doit être constante et représenter le fil conducteur de la stratégie de communication.

En prenant en compte ce fil conducteur, nous pouvons établir une liste de six éléments ou conseils pour l’élaboration de la stratégie de communication :

  1. Misez sur la transparence : le premier point à prendre en compte est la transparence de vos communications. La transparence d’une entreprise revient à affirmer sa culture et sa responsabilité.
  2. Variez les canaux de communications : avec toutes les évolutions technologiques récentes, les canaux de communications disponibles sont très variés. Les entreprises se doivent de profiter de ce contexte et d’utiliser différents canaux de communications pour optimiser les interactions avec leurs différent publics.
  3. Déterminez les outils que vous utiliserez : Emails, standard téléphonique, outil de vidéoconférence, spots publicitaires ou bouton click to call… Les outils de communication modernes offrent d’innombrables possibilités aux entreprises. À elles de choisir les outils qui s’adaptent le mieux à leur stratégie de communication.
  4. Optez pour une communication à double sens : une communication bilatérale est aussi un des éléments fondamentaux. Le dialogue est un outil nécessaire pour que tous les membres de l’entreprise interagissent entre eux afin d’obtenir une rétroalimentation de l’information bénéfique pour l’entreprise.
  5. Déterminez les actions à suivre : une stratégie de communication ne se suffit pas à elle-même. Pour la mener à bien, l’entreprise devra déterminer les actions à suivre.
  6. Faites des révisions régulières de la stratégie : pour être effective, la communication stratégique se doit d’évoluer au gré de la croissance de l’entreprise. La communication stratégique s’intègre en fonction de l’environnement et s’oriente en fonction de la stratégie globale de l’entreprise.

Comme le disait Michael Porter, « l’essence de la stratégie est le choix d’accomplir ses activités d’une manière différente de celle de ses concurrents ». Choisissez donc bien votre stratégie de communication en fonction de votre domaine d’activité et des critères propres à votre entreprise

Sur le web

Bastiat sur le libre-échange : une lettre méconnue

Par Institut Coppet
Bastiat

Par L’Institut Coppet.

En 1847, le front jadis uni des libre-échangistes présentait des signes de fissures qui allaient se matérialiser davantage au fil des mois, jusqu’à ce que la révolution de 1848 ne vienne juste à temps pour redynamiser le camp libéral dans une opposition à un nouvel ennemi.

À l’été 1847, Frédéric Bastiat était en quête de nouveaux soutiens, de nouveaux porte-paroles pour son agitation. Ses regards se portèrent vers un homme à la gloire sans cesse ascendante : Lamartine. Après l’avoir fort rudoyé, à une époque où Molinari le considérait encore comme un modèle1, il se mettait à rêver de son adhésion.

Pour le rallier à la cause libre-échangiste, Bastiat lui envoya la lettre suivante, que nous prenons le parti de reproduire, car elle ne se trouve dans aucune édition de ses Œuvres.

 

LETTRE DE M. FRÉDÉRIC BASTIAT.2

Monsieur Alphonse de Lamartine

Député

À Saint-Point près Mâcon,

Lyon, le 3 août 1847.

Monsieur, me pardonnerez-vous d’avoir deux fois essayé de vous combattre ? Vos paroles ont un tel retentissement, vos nobles sentiments trouvent si bien le chemin de tous les cœurs que les erreurs, s’il s’en glisse quelqu’une dans vos écrits, n’y sont que plus dangereuses. Les signaler c’est encore rendre hommage à votre puissance.

En tout cas, si j’ai eu tort, je viens le réparer. Votre génie vous a placé dans la plus haute position du monde intellectuel. Votre sincérité ne vous a pas moins élevé dans la confiance du pays. Il vous reste à conquérir une place analogue dans le monde des faits, dans la politique active. Veuillez examiner si ce qu’il me reste à vous dire ne vous en fournit pas l’occasion.

Je suis venu ici dans l’intérêt de notre œuvre, la Réforme commerciale. Dans une séance publique je hasarderai notre programme. Mais j’aimerais mieux mille fois qu’il fût proclamé par vous. Sorti de ma bouche, il n’ira pas plus loin que la portée de ma voix. Proclamé par vous, il sera répété par les mille voix de la presse et deviendra le programme de la France. Qui sait ? Après l’avoir fait accepter à l’opinion, peut-être serez-vous chargé de le réaliser dans nos lois — et sans vous démentir, plus heureux en cela que sir Robert Peel.

Monsieur, il faut un programme au pays, un programme clair, simple, précis, fondé sur une réforme sérieuse, profonde, féconde, exécutable, allant au fond des choses, conférant un bien réel aux masses. Ce programme, voulez-vous le faire retentir à Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, le Havre ? Acceptez, et je vous prédis deux gloires impérissables : l’une, celle du poète, votre génie vous l’a déjà acquise ; mais ne serait-il pas beau que la France eût dans le premier de ses poètes le plus grand de ses bienfaiteurs ?

Pourquoi vous le dissimulerais-je ? Plus la France admire votre imagination, plus elle s’en défie. Elle croit que la poésie et les affaires s’excluent ; elle trouve dans vos discours de nobles pensées, de généreuses intentions, une éloquence inimitable, elle n’y trouve pas un programme, c’est-à-dire ce qu’il y a à faire actuellement. Dites-le-lui. Dites-lui : Si j’étais ministre, voici les réformes que je ferais et l’ordre dans lequel je les ferais ! — Et si cela est clair, saisissant, pratique, soyez sûr que la France vous portera au ministère.

Vous me demandez quel est ce programme. J’aurais besoin d’en conférer avec vous. Mais je n’hésite pas à vous en donner ici le squelette : vous en ferez une statue.

Le point de départ est la réforme commerciale.

Les hommes qui ont réduit le régime protecteur en système, MM. Ferrier et Saint-Cricq, conviennent que ce régime, ayant pour objet d’éloigner les occasions de perception, se développe aux dépens du fisc. Donc, en l’abolissant, vous faites prospérer le fisc et vous lui rendez ce que lui coûtera la réforme postale et la réduction de l’impôt du sel. Voilà donc trois réformes dans une ; et n’est-ce pas une chose merveilleuse de combler deux déficits, non par une aggravation, mais par une diminution de charges ?

Ensuite la liberté commerciale assure la paix, une paix qui se maintient par elle-même. Vous pouvez donc réduire nos forces de terre et de mer, économie immense au moyen de laquelle vous supprimez l’octroi, et refaites la législation si oppressive des contributions indirectes. En outre vous adoucissez et le recrutement et toutes ces ordonnances maritimes qui sont le fléau de votre marine.

En voilà assez pour un ministère de quatre ou cinq ans. Voulez-vous que nous discutions à fond ce programme ? Je suis prêt à aller chez vous dans cet objet, si, dans le cas où vous l’adopterez, vous me promettez de venir faire de la propagande, car, avant tout, il faut le faire accepter par l’opinion.

Vous lui reprocherez peut-être d’être un peu trop exclusivement financier. Mais allez au fond des choses et voyez si, sous ces questions de finances, il n’y a pas des questions de moralité, de justice, de démocratie, de progrès dans tous les sens, de non intervention armée, d’équitable répartition des charges, de conciliation entre le peuple et la bourgeoisie. Au reste, c’est là précisément ce que je voudrais discuter avec vous, et je ne puis le faire dans une lettre dont je dois au contraire vous prier d’excuser la longueur.

J’ai l’honneur, d’être, monsieur, votre très dévoué serviteur.

FRÉDÉRIC BASTIAT (Chez M. Arlès-Dufour, à Lyon)

 

La proposition de Bastiat était habilement formulée. Flattant l’ego de Lamartine et lui offrant une occasion de se porter en avant, de plus en plus près de la conquête du pouvoir, elle était presque irrésistible. Dès la fin de ce mois d’août 1847, on verrait le grand poète devant l’assemblée marseillaise du libre-échange, employer sa verve et la chaleur de son langage à la cause de la liberté commerciale.

Aux Marseillais il dit ce jour-là : « Les voiles de vos navires, les pointes de vos mâts, la fumée de vos innombrables bateaux à vapeur écrivent à toute heure, sur votre ciel limpide et sur les vagues de toutes les mers, le dogme triomphant de la liberté des échanges. Puisse la main de vos députés, à laquelle ma faible main ne faillira pas, l’écrire bientôt dans nos lois ! »3

Il nous est toutefois permis de douter de sa sincérité.

Pour corroborer notre sentiment, qui pourra paraître un peu dur, nous rappellerons un épisode assez similaire et qui s’est déroulé dans cette même ville de Marseille, en ce même mois d’août 1847.

Lamartine participait alors à une réunion d’ouvriers-poètes. On sait que dans son Cours familier de littérature, il a laissé sur cette « poésie des ateliers » des remarques assez acerbes, raillant ces « médiocrités rimées sur lesquelles les artisans, dépaysés dans les lettres, tentent trop souvent, sans génie et sans outil, de faire extasier leur siècle »4.

Mais en août 1847, devant les ouvriers de Marseille, le séducteur et habile politique qu’était Lamartine tenait un tout autre langage.

« Je me sens véritablement heureux et glorieux, disait-il, d’avoir été choisi par vous pour participer, au moins de nom, à vos réunions littéraires et populaires. Je mets au-dessus de bien des titres de ce genre celui de membre de la société d’ouvriers que vous êtes venus m’apporter ; et si j’avais à parer, à la fin de ma vie, mon nom de quelques-uns de ces titres en France ou à l’étranger, je vous le dis avec vérité, je vous le dis de cœur et sans flatterie, je voudrais qu’on inscrivit avant toutes les autres ce modeste titre de membre de la Société des ouvriers de Marseille. »5

Une fois cette diatribe finie, Lamartine fut raccompagné à son hôtel sous les hourras, les mains sur un large bouquet de fleurs qu’on lui avait offert. Une fois rentré, et désormais seul avec le poète marseillais Autran, il explosa. Ce dernier raconte la scène dans ses Mémoires :

« Lorsqu’il se vit bien seul dans l’escalier, n’ayant plus d’autre témoin que moi, il aplatit les fleurs contre le mur, d’un geste de colère, et joncha les marches de leurs débris : Voilà pourtant, murmura-t-il, à quel prix s’achète la popularité ! »6

Sur le web

  1. Voir ses articles au Journal des économistes de février 1845 et d’octobre 1846.
  2. Lettres à Lamartine, 1818-1865, Paris, 1892, p. 243-246.
  3. Le discours de Lamartine du 24 août 1847 a été reproduit dans le Journal des économistes (septembre 1847) qui ne manqua de fêter l’adhésion de ce bel athlète. Il fut aussi publié en brochure par l’Association pour la liberté des échanges (Lyon, 1847).
  4. Cours familier de littérature, t. VII, p. 304.
  5. Cité par Henri Guillemin, « Lamartine et la question des prolétaires », La Revue de France, juillet-août 1939, p. 495.
  6. Joseph Autran, Œuvres complètes, 1878, t. VII, p. 66.

Incroyable : l’État crée un diplôme de… magicien !

Par Phoebe Ann Moses
magicien

Par Phoebe Ann Moses.

Non ce n’est pas une plaisanterie : l’État a créé un diplôme de magicien. À partir de ce mois de septembre, vous pouvez devenir magicien professionnel reconnu, diplômé d’État®.

Ainsi, on découvre sur le site Capital les propos d’Adeline Galland, responsable de la formation chez Double Fond, le café-théâtre à l’origine de cette demande de formation.

« Jusqu’à présent, les passionnés d’illusionnisme qui voulaient en faire leur métier pouvait se former en autodidacte, sur le net, auprès de magiciens établis ou encore en école privée. Disposer d’un diplôme officiel va donner encore plus de crédibilité et de légitimité au métier. »

On se demande bien comment faisaient les Houdini, Garcimore, Copperfield, Éric Antoine, avant qu’existe une validation de leur talent par l’État.

Il faut dire qu’en matière de prestidigitation, l’État s’y connaît ! Pensez donc : avec Marisol Touraine, il avait fait disparaître d’un coup de baguette magique le trou de la Sécu, avec l’INSEE il fait apparaître des numéros d’identification d’assurés qui n’existent pas, il ressuscite les morts qui peuvent aller voter,  il fait des tour de passe-passe entre les budgets, pouf, il habille Paul avec les vêtements de Pierre, et surtout, il fait se volatiliser l’argent de vos poches sans que vous l’ayez vu venir…

Demandez le programme… et le prix !

La responsable de formation, Adeline Galland, détaille la formation validée par l’État :

« La formation, qui n’exige aucun prérequis, s’articule en quatre grands temps. Un premier est consacré à la culture et à la l’exercice de la magie, c’est là que l’on apprend les principaux tours. Un deuxième est dédié à la préparation des numéros, c’est-à-dire s’adapter à la salle où on va jouer. Un troisième se concentre sur l’interprétation, donc le côté purement artistique. Enfin, un dernier s’attelle au développement et à la gestion d’activité du magicien, ou comment se projeter comme un vrai entrepreneur. »

L’État qui valide une formation à la vie d’entrepreneur, c’est un peu le loup qui explique à l’agneau la recette du gigot. Mais admettons.

Il reste curieux de vouloir faire entrer dans des cases strictes un métier dont la particularité est justement d’être artistique, donc hors-normes et dépendant directement du talent personnel. On voit mal comment l’État s’y prendra pour recaler les postulants manquant de talent, brisant alors leur rêve de vie d’artiste. Déjà qu’il peine à faire redoubler les élèves… Finira-t-il par valider complaisamment un diplôme pour ne pas froisser les espoirs des magiciens les plus mauvais ?

Là où les choses deviennent plus croustillantes, c’est lorsqu’on apprend que pour devenir un vrai magicien reconnu par l’État®, cela coûte la bagatelle 14 850 euros hors taxe.

Pas de panique, la responsable de formation explique que l’argent ne sortira pas de votre poche. Et hop, c’est déjà magique :

« Un sacré budget, qui peut heureusement être en partie financé par le compte personnel de formation (CPF) pour les salariés. “Renseignez-vous dans votre entreprise, cela peut aussi passer par le plan de développement des compétences, le plan de professionnalisation”, indique la responsable de la formation. »

Bien sûr, cet argent sorti tout droit d’une licorne magique pourrait alimenter les finances du café-théâtre qui « offre » cette possibilité de se former à être magicien-diplômé-d’État®. Sinon, il pourrait aussi servir à faire grossir les rangs des tout aussi officiels « intermittents du spectacle ».  Car quand l’État se mêle de quelque chose, c’est toujours une franche réussite.

Suppression des régimes spéciaux : 2025, 2040 ou jamais ?

Par Thierry Benne

Par Thierry Benne.
Un article de l’Iref-Europe

Avec l’instauration du système par points, la substitution annoncée d’un régime universel aux multiples régimes spéciaux en vigueur dans le secteur public est sans doute l’un des axes majeurs de la prochaine réforme des retraites, telle qu’on peut l’anticiper à partir des préconisations Delevoye rendues publiques le 18 juillet dernier. Pourtant alors que la polémique ne cesse d’enfler sur la question des carrières et des âges, curieusement chez les médias ou dans les rangs du pouvoir, personne ou presque ne pipe mot de l’obstacle majeur qui contrarie actuellement la suppression tant attendue des régimes spéciaux.

Le problème

En effet, il existe un véritable point d’achoppement, sur lequel la discrétion conjointe tant du Haut-Commissaire que du gouvernement est particulièrement troublante. C’est la méthode qu’ils vont choisir et le calendrier qu’ils vont retenir pour ramener le taux de cotisation global (employeur + salarié) de la fonction publique d’État :

– de quelque 85 % du salaire indiciaire pour ses effectifs civils
– et de 137 % du même salaire pour ses effectifs militaires

au taux unifié de 28,12 % du salaire brut (primes comprises) prévu pour le futur régime universel. En clair et pour l’instant, l’État (qui n’a jamais voulu créer une caisse de retraite pour sa propre fonction publique) cotise pour ses fonctionnaires à des taux exorbitants et qui n’ont rien à voir avec les taux en vigueur dans le secteur privé déjà proches précisément du futur taux de référence de 28,12 % du salaire brut. L’affaire pourrait rester sans conséquence, si le président de la République n’avait décidé de faire du slogan  » Un euro de cotisation doit donner le même droit à pension pour tous » le marqueur de sa campagne électorale et l’une des lignes de force de la prochaine réforme. Comment en effet dans ces conditions éviter que les fonctionnaires n’engrangent chaque mois et à salaire comparable deux à quatre fois plus de points que les salariés du privé ?

Le calcul

On estime que les primes de la fonction publique d’État — très inégalement réparties — représentent environ 22 % en moyenne du traitement indiciaire (chiffre 2018), dans lequel elles ne sont pas incorporées. Si on prend soin pour la comparaison et sans autre modification de réintégrer ces primes dans le salaire brut cotisable du fonctionnaire les taux réels de cotisation globale chutent en conséquence à 85/1,22 = 70 % du salaire brut total pour le personnel civil et à 137/1,22 = 112 % du même salaire pour le personnel militaire.

C’est dire qu’ainsi convertis (et en neutralisant l’actuel régime additionnel de la fonction publique, probablement voué à disparaître), les taux de cotisation globale multiplieraient encore par 2,49 (= 70,00/28,12) pour la fonction publique civile et par 3,98 (=112/28,12) pour la fonction publique militaire le taux de référence universel de 28,12 % retenu pour la réforme. On observera d’ailleurs que si l’importance des primes est dans les fonctions publiques territoriales et hospitalières quelque peu différentes, les fondamentaux n’en seront pas bouleversés et donc que notre raisonnement peut être poursuivi avec profit.

Si on en revient à la promesse présidentielle de l’euro de cotisation ouvrant le même droit à pension pour tous et si on pose que l’État n’augmente pas son concours après la réforme, c’est alors qu’en se référant à la mesure du salaire qui est le seul véritable étalon indiscutable, on observera que pour un même salaire brut et tant que la transition annoncée n’est pas accomplie :

– un fonctionnaire civil acquerrait chaque mois 2,49 fois le nombre de points de retraite attribué au salarié du privé,
– tandis qu’un militaire amasserait 3,98 fois le nombre de points de retraite acquis par ce même salarié.

Alors que le but annoncé de la réforme, dont on n’a cessé de nous rebattre les oreilles, est un objectif de clarté, de justice et de simplicité, disons que pour l’instant et sans autre précision du pouvoir, c’est raté !

Les solutions

Selon les préconisations du Haut commissaire Delevoye, la réforme nécessite des transitions et des adaptations, pour lesquelles ses promoteurs s’octroient un délai pouvant aller jusqu’à 15 années ou… davantage. Or, alors que cette réforme est annoncée à coût constant, on ne peut admettre que, si peu de temps que ce soit, les fonctionnaires d’État capitalisent indûment à salaire identique près de 2,5 à 4 fois le nombre de points octroyés à leurs collègues du privé.

On n’imagine pas une telle injustice durer 15 ans et à vrai dire on n’imagine même pas qu’une telle anomalie puisse voir le jour, pour peu qu’elle dure. Tout atermoiement du pouvoir sur ce point signerait un abus flagrant en faveur d’une catégorie de population déjà privilégiée dans ses retraites, puisque l’État n’envisage déjà pas moins que de prendre à sa charge les cotisations salariales résultant l’incorporation des primes dans la base cotisable. De nouvelles entorses graves au principe d’égalité seraient probablement très mal ressenties par l’opinion et la réforme n’y résisterait sans doute pas, si elle se révélait le moyen commode d’alourdir injustement une dépense publique déjà très largement excessive.

Alors certes on nous explique que les enseignants ou les infirmières et les aides-soignants publics notamment, qui ont peu ou guère de primes, seront les grands perdants de la réforme, si on ne commence pas par revaloriser substantiellement leurs rémunérations et que cela va prendre du temps. D’autant que ce coup de pouce risque fort de provoquer des revendications en chaîne de la part de tous les autres corps qui considéreront sans nul doute qu’ils doivent maintenir leur rang vis-à-vis des catégories revalorisées.

De telles excuses dilatoires, qui traduisent tout simplement l’incapacité congénitale de l’État à conduire sur le long terme une véritable politique de ressources humaines, ne sont évidemment pas recevables. Car s’il y a, comme nous le pensons, à prévoir une refonte d’ensemble de toute la grille des rémunérations de la fonction publique d’État, rendue obsolète par des primes insensées (parfois jusqu’à 144 % en plus du salaire indiciaire !) et même parfois illicites comme à Bercy, c’est un problème qui incombe à l’État et à lui seul et qui est strictement indépendant de la réforme universelle des retraites qu’il ne doit ni freiner, ni altérer.

En outre, il existe d’ores et déjà un moyen radical et immédiat de résoudre le problème. Il suffit tout simplement que sur l’ensemble des cotisations de retraite actuellement payées sur les retraites des fonctionnaires, seule la fraction correspondant à 28,12 % du salaire brut primes comprises rapporte des points. Le surplus correspond en effet à des concours financiers ou à des subventions destinées à faire face à des situations particulières qui ne sont pas intrinsèquement des cotisations et qui doivent être à ce titre écartés du calcul des points.

Bien sûr, l’exemple pris sur la fonction publique d’État doit être transposé mutatis mutandis à l’ensemble des autres régimes spéciaux. Ainsi et dès le 1er janvier 2025, la réforme peut parfaitement être en ordre de marche, sans s’engager dans des transitions alambiquées et d’autant plus incertaines qu’elles auront à affronter plusieurs législatures. À défaut, il existerait une seconde solution qui consisterait à ne calculer les points attribués que sur les seules cotisations salariales, qui sont déjà quasiment alignées dans la plupart des régimes salariaux.

Une troisième solution à la fois plus radicale et plus simple encore frappe par son évidence : elle calcule les points attribués directement à partir du salaire brut, ce qui garantit clairement et sans embrouille une parfaite neutralité interprofessionnelle. Mais il est vrai que ces solutions équitables mettent plus ou moins à mal le slogan présidentiel savamment ambigu, parce qu’aussi racoleur au plan électoral que bancale du point de vue technique.

Conclusion

Au terme de cet article, on ne peut ainsi que s’étonner que les préconisations Delevoye louvoient et tergiversent sur ce problème crucial, qui est l’une des priorités immédiates conditionnant la mise en œuvre de la réforme. En effet, comment imaginer que toutes les années de transition pourraient servir à renchérir les traitements et à sur-bonifier les retraites déjà avantageuses des fonctionnaires, ainsi que celles d’autres emplois publics au grand dam des autres actifs qui, eux, devront s’adapter sans délai et sans compensation aucune à la nouvelle donne ?

De plus, une telle approche ouvertement discriminatoire mettrait sans nul doute à mal le principe de l’enveloppe constante qui devait inspirer la réforme. Remarquons pourtant que, dès qu’on touche à la fonction publique, ces atermoiements ne sont pas nouveaux, puisqu’il a fallu plus de dix ans pour rapprocher enfin les taux de retenue salariale des fonctionnaires de ceux acquittés déjà depuis longtemps par leurs petits camarades du privé.

Certes on comprend bien que, pour des raisons évidentes, le gouvernement ménage sa fonction publique et les autres emplois publics, mais les autres salariés très largement majoritaires ont également le droit à un minimum d’égards. Parmi lesquels celui de savoir si le régime universel qu’on leur propose est vraiment aussi juste et aussi égalitaire que le prétend le rapport Delevoye et si les atermoiements cauteleux de ce dernier ne réservent pas un ultime coup de Jarnac, dont une fois de plus le secteur privé ferait les frais.

Le Cardinal de Retz prétendait à juste titre qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. Plus de deux ans après l’élection présidentielle, il est désormais temps pour tous les Français – fonctionnaires ou pas — de savoir exactement comment se présente la suppression des régimes spéciaux. Certes le président de la République la leur a vendue avec beaucoup d’entrain dès lors qu’il s’agissait de capter leurs suffrages, mais à présent s’il tarde encore à dépouiller sa proposition de son halo d’incertitude, il ne pourra prétendre échapper durablement au grief d’enfumage qui commence à poindre.

Sur le web

Essai sur le mode de vie européen

Par Nathalie MP

Par Nathalie MP.

« Protéger notre mode de vie européen » – tel est le titre inhabituel du poste dévolu à l’un des 26 commissaires européens désignés cette semaine par la future1 Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. D’après la lettre de mission correspondante, il s’agit plus concrètement de prendre en charge les questions de formation, d’emploi, de migration et de sécurité.

Dans cette perspective, cet intitulé évoque immédiatement l’idée que les instances européennes cherchent à rassurer des Européens intensément chamboulés socialement et politiquement depuis 2015 par la pression migratoire d’outre-Méditerranée, perçue bien souvent comme un risque économique et culturel, et par le terrorisme islamique, qui a porté ces dernières années une atteinte mortelle à notre sécurité.

Chamboulés à tel point qu’hormis la dimension écologique et climatique, le critère de l’ouverture ou de la fermeture des frontières aux migrations est pratiquement devenu le seul qui compte en politique aujourd’hui, même s’il déborde plus généralement sur l’idée que le localisme, jugé mignon, sain, solidaire, écologique et tout ce que vous voulez, doit l’emporter sur la mondialisation, résolument rangée au rayon des systèmes qui tuent les travailleurs (gauche) et brisent les peuples (droite).

Soulager les angoisses européennes

Donc soulager les angoisses européennes face aux migrants en faisant la promesse que l’Europe gardera son identité, que ses frontières seront protégées et que son mode de vie sera préservé. C’est ainsi que j’ai compris l’intitulé du poste et c’est ainsi que cela a été entendu par la plupart des observateurs, qu’ils soient de droite – et pour la plupart dubitatifs – ou de gauche – et pour la plupart indignés face à une rhétorique qui semble calquée mot pour mot sur les discours de Marine Le Pen.

À voir cependant avec quels soins paritaires2 les futurs commissaires ont été choisis, je pense qu’une telle dénomination est beaucoup plus politicienne que politique. Elle traduit surtout les délicats équilibres à respecter entre les pays et les forces politiques en présence, ainsi qu’une opération de communication très étudiée en direction des opinions publiques européennes. Beaucoup de quotas à respecter dans cette affaire et peut-être pas autant de compétence et d’intégrité qu’on le souhaiterait (mais c’est un autre sujet…)

Sans oublier que Mme von der Leyen arrive sur la scène européenne avec une réputation de « progressiste » qui n’a pas spécialement brillé à la tête du ministère allemand de la Défense. Il était temps de corriger le tir ; va pour la « protection de notre mode de vie européen ». Une opération en tous points gagnante qui lui permet de bénéficier du soutien de deux dirigeants a priori aussi peu compatibles politiquement que le Premier ministre hongrois Viktor Orban et le Président français Emmanuel Macron.

Mais indépendamment des circonstances particulières de la formation de la prochaine Commission européenne, je trouve que l’arrivée inopinée de l’expression « Protéger notre mode de vie européen » dans l’actualité est une excellente occasion de se reposer la question de ce que signifie le libéralisme dans un monde qui ne s’articule plus uniquement – et simplement – sur l’opposition entre le monde libre qui reconnaît la personne et le monde soviétisé qui la dissout dans les impératifs arbitraires du groupe.

L’Europe a une histoire, une longue histoire, c’est une évidence. Mais cette histoire est-elle uniquement ou majoritairement chrétienne, comme voudraient le croire les partisans de l’inscription des racines chrétiennes de l’Europe dans la Constitution européenne ? Lorsqu’on parle de christianisme, il semble difficile d’oublier l’héritage de l’Ancien Testament et l’on se retrouve déjà avec une double tradition judéo-chrétienne.

Un monde en mouvement

De la même façon, lorsqu’on évoque la France, on en vient forcément à penser à Clovis et aux Francs qui venaient du nord, puis, avant ça, à la Gaule et aux influences gallo-romaine. Et nous voici à Rome. De Rome, nous voici en Grèce et de Grèce nous voici en Mésopotamie et même en Perse avec Alexandre.

L’histoire de l’Europe, c’est au minimum tout cela. L’histoire de l’Europe jusqu’à aujourd’hui, c’est un monde en mouvement, c’est un monde de grandes découvertes, c’est un monde d’art et de sciences et, par-dessus tout, c’est un monde qui est venu progressivement à l’idée de liberté parallèlement à l’émergence de l’individualisme fondamental que nous avons hérité puis approfondi à travers les apports de la Grèce, de Rome, de l’universalisme chrétien, de la Renaissance puis des Lumières.

Et c’est en suivant ce chemin d’émancipation des personnes individuelles par rapport aux obligations (religieuses, familiales, politiques, économiques…) imposées « d’en haut » par les gouvernants ou par des groupes sociaux que l’histoire de l’Europe s’est élargie à l’histoire du monde occidental.

Ce sont bel et bien les hommes qui font l’histoire. Le déterminisme historique et le sens de l’Histoire chers aux marxistes n’existent pas. Pour l’individu qui se voit agir au jour le jour, l’histoire ressemble à l’empilement puis la succession sans intention de l’ensemble de tous les micro-agissements de tous les Hommes. Elle n’a pas de sens particulier et on ne peut que la constater a posteriori. Dans cette optique, l’histoire est un ordre spontané. Comme disait Raymond Aron (de mémoire) :

Les hommes font l’Histoire, mais ils ne savent pas quelle Histoire ils font.

On peut y discerner des récurrences, car les Hommes ont malgré tout des similitudes psychologiques, ils connaissent l’histoire – celle qui a été étudiée – et ils ont amassé à la fois expérience personnelle et héritage culturel familial et éducatif, mais rien n’est vraiment écrit d’avance. Chaque nouvel Homme qui naît sur Terre entend mener lui-même sa recherche du bonheur et invalide l’idée qu’on serait arrivé au bout du chemin.

L’histoire ne s’arrête pas

Or il me semble que prétendre « protéger notre mode de vie européen » est justement une façon de fixer le bout du chemin et de décréter la fin de l’histoire de l’Europe – à la date d’aujourd’hui et même, si je lis bien tout ce que je lis, notamment sur les réseaux sociaux, de préférence 60 à 80 ans en arrière (c’est-à-dire grosso modo avant la fin des empires coloniaux).

L’histoire de l’Europe ne s’arrête pas aujourd’hui, elle continue. Et si l’on tient à ce que ce mouvement (spontané) vers l’avenir reste le plus fidèle possible au mouvement (spontané) qui a rendu possible l’éclosion des libertés civiles et la reconnaissance de l’initiative individuelle, on peut, on doit considérer que l’héritage européen est comme le Code de la route par opposition au plan totalement construit de A à Z qui dicterait à chaque conducteur le parcours suivant lequel il doit obligatoirement circuler.

C’est précisément l’exemple que prend Friedrich Hayek dans La Route de la Servitude, au chapitre VI consacré à la Rule of law ou État de droit par opposition à toute forme de planisme :

On peut soit établir un code de circulation, soit dire à chaque automobiliste où il doit aller.

Le code de circulation (État de droit) est élaboré a priori, pour une longue durée et n’implique pas une préférence pour des fins ou des individus particuliers. Tandis que la seconde solution (planisme) donne au législateur tout pouvoir sur les individus et lui permet de favoriser certaines catégories aux dépens d’autres.

Il en résulte que toute personne, migrante ou autochtone, qui respecte le Code de la route est à coup sûr fidèle aux valeurs libérales européennes contrairement à toute personne, migrante ou autochtone, qui l’enfreint. Or ce Code de la route est simple : il consiste à ne porter atteinte ni à la vie, ni à la liberté, ni aux biens des autres personnes.

À l’État de veiller à ce que ce code soit universellement respecté – et, oui, je l’accorde volontiers, le respect des biens et des personnes devrait être non négociable et il est pourtant fort mal garanti, en tout cas en France.

Mais, me direz-vous, admettons que la question de la sécurité des biens et des personnes soit enfin prise au sérieux ; cela ne changerait rien au fait que l’arrivée massive de migrants attirés par nos nombreuses allocations sociales soit totalement incompatible avec notre situation économique caractérisée par un chômage élevé et crée en conséquence une angoisse économique et sociale compréhensible !

L’État-providence que nous entretenons en France à grands frais entraîne effectivement des distorsions sur le marché de migrations, lesquelles ne devraient dépendre que du jeu de l’offre et de la demande sur les marchés de l’emploi et des études. Mais l’État-providence n’est pas un problème des immigrants, c’est un problème de la France. Il concerne d’ailleurs tous les Français qui se retrouvent baignés tout autant que les migrants dans l’illusion d’un système économique où prix et salaires sont faussés.

Le label trompeur du libéral-conservatisme

De plus, à supposer que le point ci-dessus soit résolu, il est inexact de penser que l’arrivée de main-d’œuvre peu qualifiée comme c’est le cas depuis quelques années a pour effet de faire baisser les salaires des travailleurs locaux. La raison en est simple : un migrant qui arrive dans un pays ne va pas seulement y travailler, il va aussi y consommer pour lui et pour sa famille, et il va éventuellement y monter sa propre petite entreprise.

Pour toutes ces raisons, il serait dommage que le libéralisme, dont la gauche américaine a déjà subtilisé le terme liberals pour mener à bien dans la loi son agenda constructiviste égalitariste et progressiste, soit maintenant préempté par des constructivistes de droite sous le label trompeur de « libéral-conservateur » dans lequel le libéralisme se limiterait à quelques baisses d’impôt ciblées tandis que le conservatisme (au sens européen) serait juste l’occasion de mettre en place un certain nombre d’actions (comme les crèches dans les halls d’accueil des mairies) et d’interdictions (comme la fermeture des frontières sur la base de la nationalité d’origine) afin de préserver non pas l’esprit du « mode de vie européen », mais son image d’Épinal.

Dans l’esprit libéral, toute personne qui arrive sur Terre a le droit de mener sa vie comme elle l’entend, dès lors qu’elle respecte aussi ce droit pour les autres. Considérée comme responsable et capable de discernement, elle est libre de ses choix, aussi bien dans les domaines économiques et politiques que culturels ou religieux et elle a le droit de les exprimer ou de manifester pour eux, sans pour autant vouloir les imposer aux autres.

C’est exactement ce que nous dit la Déclaration d’indépendance des États-Unis (1776) très largement inspirée de l’esprit des Lumières qui s’est développé en Europe au XVIIIe siècle – et ce sera ma conclusion :

Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur3 de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés.


Pour compléter cet article, je vous invite à lire aussi : Pourquoi, comme Hayek avant moi, « I am not a conservative » (14 janvier 2018)

Sur le web

  1. La nouvelle Commission doit entrer en fonction le 1er novembre prochain. Elle devra d’abord être approuvée par le Parlement européen.
  2. Un commissaire par pays, 13 hommes et 14 femmes ; 10 conservateurs, 10 socio-démocrates, 5 libéraux (rebaptisés Renew Europe dans la ligne Macron, ce qui les rapproche des socio-démocrates) et 2 « autres ».
  3. Je précise que la nature ou l’existence d’un créateur est un sujet distinct qui importe peu pour la portée universelle de ce texte.

La croisade climatique du Pape François

Par Jo Moreau

Par Jo Moreau.

Une nouvelle fois, le Très Saint Père s’est exprimé sur le climat. Déjà en 2015, son encyclique « Laudato Si » consacrée à « la sauvegarde de la maison commune » par la promotion d’une « écologie intégrale », montrait son ralliement inconditionnel aux thèses et recommandations prônées par le GIEC. Elle impliquait la responsabilité humaine dans les dérèglements climatiques et la détérioration du milieu naturel, et ce en opposition avec la volonté divine.

Cette encyclique avait inspiré au regretté professeur Istvan Marko, une « Lettre ouverte au Pape ». Celle-ci mettait en lumière le fait que la mise en application des recommandations initiées par le GIEC et défendues par Sa Sainteté frappera prioritairement et durement les populations pauvres à travers le monde.

Le 1er septembre 2019, le Souverain Pontife remet cela dans un « message à l’occasion de la journée mondiale de prière pour les soins de la création ». Cette nouvelle implication du Vatican auréolant une hypothèse scientifique d’un voile spirituel débouchera-t-elle dans un futur proche à la condamnation des hérétiques climatiques par l’Église, comme cela est déjà le cas dans la société civile ?

Que trouvons-nous dans ce message, rappel de « l’écologie intégrale » prônée par l’encyclique de 2015 ?

[…] Tout est cher aux yeux de Dieu, qui offre la création aux hommes et aux femmes comme un cadeau précieux à préserver. […] La détérioration (de l’environnement) s’est accentuée au cours des dernières décennies : la pollution constante, l’utilisation continue de combustibles fossiles, l’exploitation agricole intensive et la déforestation font monter les températures mondiales au-dessus des niveaux inoffensifs. L’augmentation de l’intensité et de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes et la désertification des sols causent d’énormes difficultés aux plus vulnérables d’entre nous. La fonte des glaciers, la rareté de l’eau, la négligence des bassins hydrographiques et la présence considérable de plastique et de microplastiques dans les océans sont également préoccupants et témoignent de la nécessité urgente d’interventions qui ne peuvent plus être différées. Nous avons provoqué une urgence climatique qui menace gravement la nature et la vie elle-même, y compris la nôtre. […] Le moment est venu de se repentir. […] À cet égard, le prochain sommet de l’ONU sur l’action pour le climat revêt une importance particulière. Les gouvernements auront la responsabilité de faire preuve de la volonté politique nécessaire pour prendre des mesures drastiques afin d’obtenir le plus rapidement possible des émissions nettes de gaz à effet de serre et de limiter l’augmentation moyenne de la température mondiale à 1,5 degré Celsius par rapport aux niveaux préindustriels, avec les objectifs de l’accord de Paris.

Le message papal, nouveau copier-coller presque intégral des thèses du GIEC, y compris les plus controversées, met également une nouvelle fois en lumière l’amalgame entre d’une part le débat sur le réchauffement climatique, et d’autre part la lutte contre la pollution dans un package all inclusive. Ainsi, quiconque conteste tout ou partie des causes et conséquences présumées du prétendu changement climatique est de ce fait automatiquement cloué au pilori comme complice des dommages causés par une pollution envahissante.

Le plus préoccupant, toutefois, est qu’il semble très mal conseillé. Fin août, embrayant sur des déclarations très populistes mais très peu scientifiques, il avait qualifié l’Amazonie de « poumon vital pour notre planète ».

Il était également important d’embrayer sur l’engagement climatique des jeunes, aujourd’hui animé par une nouvelle Bernadette Soubirous, et montrer que leur combat est également celui du Pape :

De nombreux jeunes du monde entier se font entendre et demandent des décisions courageuses. […] Nous leur devons de vraies réponses, pas des mots vides, des actions, pas des illusions.

Le caractère prophétique des manifestations climatiques est ainsi restauré…

Un nouveau discours religieux prend forme, non plus pour s’adapter aux valeurs séculières, mais pour redonner un fondement sacré à l’organisation de la société – en la changeant si nécessaire. (Gilles Kepel, La revanche de Dieu)

Sur le web

 

La monnaie a-t-elle encore une quelconque valeur ?

Par Philippe Alezard
les Français

Par Philippe Alezard.

La déconsidération de la monnaie est à son comble. Ce ne sont pas les dernières annonces de Mario Draghi, le 12 septembre pour sa dernière conférence de presse, qui vont changer la chose. Après avoir fait passer le bilan de la BCE de 1800 milliards d’euros en 2014 à 4500 milliards d’euros fin 2018, il annonce que celle-ci va recommencer ses achats d’actifs à hauteur de 20 milliards par mois dès le 1er novembre.

Toutes ces émissions massives de monnaie sans contrepartie réelle, dé-corrélées de l’économie, ont sapé la confiance à long terme dans la monnaie. C’est la création de richesse qui crée la monnaie, pas l’inverse. N’oublions pas que la monnaie est un symbole de confiance en un bout de papier. La monnaie n’est pas la richesse en soi mais la conséquence de la création de richesse. Et ce symbole est en train de se fissurer.

Paradoxalement, ces excès de liquidités entraînent un manque de liquidité dès lors qu’un événement majeur se produit. Les actifs les plus liquides ne rapportant plus rien, et même coûtant de l’argent avec les taux négatifs, toutes ces liquidités vont se loger dans des actifs dont la liquidité est beaucoup moins assurée : immobilier, obligations d’entreprises, or, matières premières et cryptomonnaies. Dans les pays émergents, la perte de confiance dans la monnaie locale se traduit par une dépréciation et un report vers le dollar US.

La fuite devant la monnaie

Selon l’OCDE la masse monétaire M1 (billets, pièces, compte à vue) sur la période 2012–2019 a connu une croissance de 100 % alors que dans le même temps la croissance du PIB des 35 pays de l’OCDE progressait de 4,2 %.
C’est la fuite devant la monnaie. Nous voilà retournés sous Philippe le Bel sauf qu’il n’est plus besoin de brûler les Templiers pour trouver l’argent, les Banques centrales impriment des billets de Monopoly.

Les fantasmagories les plus folles qui restaient du domaine académique deviennent réalité. L’helicopter money de Milton Friedman devient une hypothèse présentée comme solution crédible pour une relance économique. La Banque centrale injecterait de l’argent directement sur les comptes bancaires des citoyens.

En disant et en laissant penser qu’elles seraient toujours là pour assurer une politique monétaire toujours plus expansionniste et en assurant des taux toujours plus bas et même négatifs, sans oser dire qu’il y avait des limites à ce système, les banquiers centraux ont laissé les États s’endetter encore davantage et dopé les marchés financiers qui anticipent en permanence une action supplémentaire d’assouplissement. Elles ont créé cet aléa moral qui les condamne à poursuivre toujours plus loin cette politique.

La mission première des Banques centrales était d’assurer la stabilité des prix, la lutte contre l’inflation, ainsi que le plein emploi pour la Fed. Aujourd’hui la première des missions et des urgences et d’assurer la solvabilité des États qui se sont gorgés de dettes, faisant fi, bien entendu, des statuts et autres règlements et de limiter la volatilité des marchés financiers.

Les Banques centrales ne sont plus crédibles et avec elles la monnaie. La première défiance envers la gestion des devises par des Banques centrales est née en 2009 au Japon avec la blockchain et le bitcoin. La Banque centrale japonaise avait déjà lancé sa politique de QE et réduit ses taux court à zéro depuis 2001. La Fed et la banque d’Angleterre avaient suivi en 2008 sur les QE. Cette innovation traverse très vite le Pacifique pour se développer en Californie et dans tous les États-Unis. Le bitcoin c’est environ 300 millions d’utilisateurs dans le monde et un nombre fini de bitcoins en circulation, 21 millions à terme.

Aujourd’hui on ne compte pas moins de 1500 cryptomonnaies de par le monde. Les fintech et la monnaie dématérialisée prennent le relais dans les pays sous bancarisés. Selon la Banque mondiale, 1,7 milliard d’adultes n’ont pas accès à des services bancaires et sont exclus de tout système financier. Sur ces 1,7 milliard plus de un milliard possède un téléphone avec des services Internet.

L’exemple de l’Afrique Subsaharienne est éloquent. Les premiers systèmes de paiement électronique sur mobile sont apparus en 2007 au Kenya et se sont rapidement étendus aux autres pays voisins. Aujourd’hui, selon le FMI, la région subsaharienne est la seule région du monde où les transactions financières par mobile représentent 10 % du PIB contre 7 % en Asie et moins de 2 % dans le reste du monde.

Début mai 2019, un coin, au sens littéral français du terme est ouvert. Facebook décide de lancer libra. C’est un stable coin assis sur un panier de devises et contrôlé par le consortium « Libra Networks » à Genève. Vingt-huit co-fondateurs apportent leurs soutiens financiers au consortium. Les mastodontes du paiement en ligne : Mastercard, eBay, PayPal ; et de la Tech : Uber, Lift, Spotify, le français Iliad, maison de Free, sont parmi les 28. Ce sont presque trois milliards d’individus qui potentiellement pourront échanger et payer sur la Marketplace Facebook. Mais au-delà de la communauté Facebook, la libra permettra de payer sa musique Spotify, ses courses Uber ou Lift, ses services Free, utiliser les terminaux de paiements Mastercard, avec une monnaie hors de contrôle d’un État et d’une Banque centrale.

La spécificité de la Libra

Contrairement à la plupart des autres cryptomonnaies, la libra sera entièrement garantie par des actifs réels. Ils seront composés de comptes bancaires et autres dettes souveraines à court terme. Les fonds proviendront des investisseurs initiaux (investment token) ainsi que des utilisateurs de la libra. La devise libra ne sera « imprimée » que face à la même quantité d’actifs. C’est le principe de fonctionnement des caisses d’émission de monnaies locales, comme celle de Hong Kong par exemple. Cela permet de réduire la volatilité de la monnaie.

Par ailleurs les marques Amazon Coin et Apple Coin sont déjà déposées. Imaginons ce qu’il se produirait si d’un coup Amazon et/ou Apple décide(nt) de lancer sa(leur) monnaie. D’un coup le commerce mondial bascule dans une autre dimension avec une monnaie internationale unique. Le FMI, la BRI, les Banques centrales, les gouvernements qui ont fait entrer le monde en terra incognita des taux négatifs s’émeuvent face à ce saut dans un nouvel inconnu qu’ils ont créé indirectement. Le gouvernement français saisit les gouverneurs des Banques centrales du G7 afin de présenter un rapport sur le sujet.

Lors du dernier rassemblement annuel de tous les gouverneurs de Banques centrales à Jackson Hole, Wyoming, Mark Carney l’actuel gouverneur de la très honorable Banque d’Angleterre a fait grand bruit en appelant très sérieusement à remplacer le dollar comme monnaie de réserve par une libra-like monnaie. « L’acceptation insouciante de la situation actuelle est dangereuse » a-t-il souligné. Lors du G7 finance qui s’est tenu à Chantilly en juillet dernier, Bruno Le Maire a proposé que « nous engagions  une réflexion sur la création d’une monnaie numérique publique émises par les banques centrales. Nous pourrions avancer dans cette voie avec le FMI et la Banque mondiale ».

C’est que la monnaie fiduciaire est le dernier écueil, ou plutôt le dernier rempart, à la politique des taux négatifs. Les espèces ont par définition un taux d’intérêt nominal égal à zéro. L’argent liquide n’est donc pas impacté par les taux négatifs mais fait courir un danger de banque-run si d’un coup tous les clients souhaitaient récupérer leur argent disponible sur les comptes bancaires. Dans un monde sans espèce il n’y a plus de limite aux taux bas.

Si la Banque centrale ou le gouvernement, puisque cela devient la même chose, veut faire un plan de relance il fixe les taux à -4 % par exemple. Soit vous conservez vos dépôts en banque et en fin d’année ils ont perdu 4 % ; soit vous vous forcez à investir ou à consommer. C’est la spoliation de l’épargnant. Bienvenue dans le monde hérétique des taux négatifs dans lequel nous perdons notre liberté financière. C’est la remise en cause de libertés économiques fondamentales. Liberté de produire, de consommer, d’investir ou d’épargner.

Qui finance le déficit extérieur américain ?

Par Nicolas Perrin
Drapeau américain (Crédits sylvain.collet, licence Creative Commons)

Par Nicolas Perrin.

L’État fédéral américain a accumulé plus de 22 000 milliards de dollars de dette, comme nous l’avons vu hier. Le Trésor américain estime qu’en 2024, chaque dollar emprunté par le gouvernement servira à financer le paiement des intérêts sur la dette, laissant le pays à la merci de l’évolution des taux d’intérêt. Ensuite, le point de non-retour dans l’œuvre de gonflement de la bulle de la dette fédérale US sera franchi.

Cependant, comme nous allons le voir, des menaces plus imminentes planent sur la situation budgétaire américaine. Pour cela, je vous propose de nous pencher sur les banquiers du « banquier du monde » : les entités qui financent le déficit extérieur américain.

Qui détient la dette fédérale américaine ?

Il convient tout d’abord de rappeler qui détient la dette fédérale américaine.

Voici donc l’évolution des positions des différents détenteurs de dette américaine entre 1990 et juin 2018.

Voici maintenant un graphique qui résume la situation à février 2019 (attention, les catégories ne sont pas les mêmes).

Les États-Unis dépendent donc sensiblement du bon vouloir des investisseurs étrangers, puisque ces derniers détenaient 29 % des 22 000 milliards de dollars de dette publique américaine en début d’année, une part qui a énormément augmenté dans le temps.

Les États-Unis encore et toujours en proie aux « déficits jumeaux », mais avec une Fed beaucoup moins active qu’auparavant

Rappelons aussi que l’économie américaine est confrontée à deux difficultés chroniques. Les revenus publics étant inférieurs aux charges publiques, les États-Unis sont sujet à un déficit budgétaire. Et avec des flux monétaires entrants inférieurs aux flux sortants, les comptes courants sont dans le rouge.

Par conséquent, même si les investisseurs institutionnels et les particuliers américains accumulent d’énormes quantités de bons du Trésor, l’épargne américaine ne suffit pas à absorber les besoins de financement de l’économie.

À cela s’ajoute le fait que contrairement à l’ère Obama la Fed n’est plus là pour acheter des bons du Trésor ad libitum.

C’est bien sûr le statut de monnaie de réserve du dollar qui a permis aux États-Unis de financer leurs « déficits jumeaux » (twin deficits) en ayant toujours pu compter sur la demande en provenance des pays étrangers.

La dernière fois que je vous ai proposé un point sur ce sujet, j’indiquais que c’étaient les BLICS (Belgique, Luxembourg, Irlande, Îles Caïmans et Suisse) qui avaient maintenu la demande étrangère en vie depuis juillet 2011. Des États européens (et un territoire d’outre-mer du Royaume-Uni), donc.

Qu’en est-il, un an et demi plus tard ? 

« L’Europe sauve les États-Unis d’une crise grave »

Natixis s’est penchée sur la question dans une note publiée le 23 juillet.

Voici ce que constate la banque :

« Le déficit est aujourd’hui financé par l’Union européenne, qui a remplacé la Chine dans le rôle de créancière des États-Unis et d’acheteuse de titres du Trésor américain. La Russie, le Japon, la Chine sont vendeurs de Treasuries, les pays de l’OPEP faiblement acheteurs. »

« Si un conflit devait naître entre les États-Unis et l’Europe (conflit commercial, accusation de manipulation de l’euro), l’Europe pourrait, comme la Russie, le Japon et la Chine l’ont fait, arrêter d’acheter des dollars. Ceci déclencherait une crise très importante aux États-Unis qui devraient comprimer leur demande intérieure pour faire disparaître leur déficit extérieur. »

La banque précise par ailleurs que « l’excédent externe de la Zone euro […] sert […] en grande partie (70 %) à financer les États-Unis ».

Le « grand désajustement » : lorsque l’Allemagne a remplacé la Chine dans le financement des États-Unis

Et si vous vous demandez qui, au sein de l’Europe, aide le plus les États-Unis, Natixis vous donne la réponse en mille dans une autre note du 15 juillet.

Le massif excédent d’épargne allemand est essentiellement prêté au Trésor américain. Il s’agit d’une autre malédiction des pays mercantilistes, comme l’explique Natixis :

« Pour l’Allemagne aussi, cet équilibre est peu satisfaisant : le rendement des investissements en titres du Trésor américain est évidemment plus faible que celui des investissements que l’Allemagne pourrait financer en Europe. Mais si on veut que les États-Unis continuent à acheter des biens dans le reste du monde et à avoir un déficit extérieur, il faut bien que certains pays se sacrifient pour financer les États-Unis : dans le passé c’était la Chine, aujourd’hui c’est l’Allemagne. »

C’est ce que Natixis nomme le « grand désajustement ». L’Empire du Milieu a complètement changé de fonction au sein de l’économie mondiale.

Voici ce qu’écrit la banque à ce sujet :

« Jusqu’en 2013, la relation entre la Chine et les États-Unis était mutuellement avantageuse : la Chine finançait les achats de produits chinois par les États-Unis. Depuis 2014, la relation est beaucoup plus déséquilibrée : le déficit commercial des États-Unis vis-à-vis de la Chine continue à augmenter, mais la Chine (ni la banque centrale, ni les autres agents économiques en Chine) ne finance plus les États-Unis. […] On comprend la tension entre les États-Unis et la Chine. »

Notez au passage que si la Chine possède encore un gigantesque stock de bons du Trésor US, la Russie a quasiment bazardé l’intégralité du sien.

Voici la conclusion que tire Natixis sur le financement du déficit extérieur américain :

La situation de la balance courante américaine est donc véritablement alarmante. Pour le moment, Donald Trump ne semble pas avoir compris que l’excédent extérieur de l’Europe (« en réalité essentiellement de l’Allemagne », comme le précise Natixis) vis-à-vis des États-Unis est le prix à payer pour financer le déficit extérieur américain, comme c’était le cas auparavant avec la Chine.

Reste bien sûr à voir si nos dirigeants auraient le courage de profiter de cette situation si l’Oncle Sam en venait à menacer l’Union européenne plus avant (ce que la Chine ne s’est pas gênée de (re)faire depuis le mois de juin 2018)…

Nous poursuivrons prochainement notre feuilleton sur la dette fédérale américaine en nous posant la question suivante : pourrait-il vraiment y avoir une crise de la dette publique américaine.

Pour plus d’informations, c’est ici. 

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