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Hier — 20 septembre 2019Contrepoints

La gratuité, casse-tête du régulateur face aux GAFAM

Par The Conversation
capitalisme

Par Julien Pillot et Frédéric Marty.
Un article de The Conversation

Françoise Passerard (Paris School of Business), Clarence Bluntz (Université Paris-Dauphine), Julien Pillot (Inseec School of Business & Economics) et Thibault Lieurade, chef de rubrique Économie + Entreprises, seront les invités de l’émission « 7 milliards de voisins » consacrée à la gratuité sur RFI le jeudi 19 septembre de 12 h à 13 h, en partenariat avec The Conversation France.


Si les « modèles du gratuit » n’ont rien de nouveau, l’économie numérique leur a donné une ampleur inédite. Du réseau professionnel LinkedIn aux applications de rencontres en passant par les jeux vidéo, les acteurs du numérique déploient une panoplie de stratégies dans lesquelles l’utilisateur accède librement à un service partiel selon une logique freemium. Dans certains cas, l’utilisateur n’est même jamais mis à contribution, une « tierce activité » (comme le licensing) ou un « tiers financement » (comme la publicité) assurant les revenus de l’éditeur du service.

D’aucuns pourraient alors s’étonner que la gratuité si répandue dans le numérique puisse devenir un problème qui pousse de plus en plus d’autorités de concurrence à ouvrir des enquêtes contre les géants du numérique, GAFAM (Google, Amazon, Apple, Facebook et Microsoft) en tête, y compris aux États-Unis dont ils sont originaires. Car, in fine, comment un service gratuit en apparence pourrait-il nuire aux consommateurs et, au-delà, à l’intérêt général ?

Concentration naturelle

Déjà, certaines pratiques de marché basées sur l’exploitation des données personnelles interrogent. Le scandale Cambridge Analytica par exemple, qui a révélé en 2018 l’utilisation frauduleuse de données Facebook à des fins d’influence politique, a placé le projecteur sur le commerce, et l’exploitation dissimulée, pouvant être le fait des données personnelles. Et les suspicions autour des pratiques de Google, soupçonné de contourner le Règlement général sur la protection des données (RGPD) en Europe, rappellent que les mesures légales de protection restent globalement inopérantes.

« Affaire Cambridge Analytica : pourquoi c’est grave pour Facebook et ses utilisateurs » (vidéo lemonde.fr, 2018).

Au-delà, c’est bien la concentration que l’on observe sur les marchés numériques autour de quelques leaders qui interroge. Or, une telle concentration est la résultante naturelle de ces services dont le succès repose sur d’importantes économies d’échelle et de puissants effets de réseau (lorsque la valeur d’usage d’un service numérique augmente avec le nombre d’utilisateurs).

Ces deux facteurs entraînent rapidement un troisième effet : le single-homing, qui « enferme » le consommateur dans l’utilisation exclusive d’un seul service. Quand une offre numérique atteint un certain niveau de performance, les utilisateurs – offreurs comme demandeurs – n’ont en effet que peu d’intérêt à se tourner vers une offre concurrente, quand elle existe ! Cette tendance pourrait se résumer en une simple question, déclinable à la quasi-totalité des marchés numériques : pourquoi ferais-je appel à un autre service que celui proposé par le leader si la performance du service repose précisément sur le nombre d’utilisateurs ? À titre d’exemple, que vous soyez voyageur ou bien chauffeur, choisir une application de VTC concurrente à Uber réduira votre utilité partout où Uber est dominant : en moyenne, vous aurez moins de courses ou vous devrez patienter plus longtemps avant d’effectuer un trajet.

Concurrence illusoire

Dans ce jeu de conquête des espaces numériques, nul autre acteur que les GAFAM et les BATX (leurs pendants chinois) ne se sont illustrés avec autant de brio. Et la gratuité des services offerts y a indubitablement contribué : c’est elle qui a permis d’attirer un nombre conséquent d’utilisateurs jusqu’à créer les conditions d’un (quasi) monopole naturel.

Sauf disruption technologique, il est aujourd’hui illusoire de vouloir venir concurrence Google, Facebook ou Amazon (pour ne citer qu’eux). Le ticket d’entrée serait colossal et le retard en matière d’exploitation de données qualifiées abyssal. Les cas de Bing, aux parts de marché « confidentielles », mais également des Windows phone, désormais enterrés, en attestent : il ne suffit pas de disposer de moyens financiers et de capacités techniques pour entrer sur ces marchés. Les effets de réseaux, les routines des usagers, et les choix commerciaux des complémenteurs (notamment les développeurs d’applications), sont autant de barrières à l’entrée particulièrement hermétiques.

La fin du Windows Phone souligne que la réussite n’est pas qu’une question de moyens financiers.
Pete/Flickr, CC BY

En résumé, la gratuité est à la base de l’acquisition d’audience qui, à son tour, va générer des effets d’entraînement jusqu’à créer des quasi-monopoles sur tous les marchés dits « multi-faces », c’est-à-dire qui organisent la rencontre entre plusieurs catégories d’acteurs. Pour les autorités de la concurrence, qui cherchent à déterminer un éventuel abus de position dominante, toute la difficulté réside dans le fait que tous les monopoles ne sont pas à combattre, puisque certains se constituent par le seul mérite ou sont naturellement les structures de marché les plus efficaces. Rapportée au GAFAM, la question est d’autant plus complexe que leurs stratégies ont sur la concurrence des effets ambivalents.

Dans un sens, les géants du numérique construisent une offre performante et offrent à de nombreux acteurs complémentaires l’accès à un marché colossal. Le jeu Angry Birds de l’éditeur Rovio n’aurait pu connaître pareil succès sans la visibilité planétaire que lui ont conféré les magasins d’applications d’Android (Play Store) et d’Apple (App Store), ni le support technique des terminaux et systèmes d’exploitation mobiles.

Stratégies d’éviction

Mais inversement, ces mêmes géants ont une stratégie expansionniste (avant de devenir des empires commerciaux, Alphabet a commencé avec un moteur de recherche ; Amazon par une bibliothèque en ligne) qui peut se traduire par des stratégies d’éviction des « tiers financeurs ». Ces dernières peuvent prendre la forme de hausses de prix unilatérales parfois difficiles à supporter, à l’image du service de cartographie de Google qui a été multiplié par 14 pour les entreprises mi-2018. Ces géants peuvent même choisir de se placer en concurrence frontale avec ces tiers financeurs pour les évincer. Quand, par exemple, Amazon décide de faire du sourcing pour vendre en propre des produits jadis uniquement proposés sur sa marketplace, la plate-forme de Jeff Bezos montre clairement la sortie aux vendeurs indépendants qui proposent lesdits produits. Ils peuvent certes continuer de les proposer sur la marketplace, mais il est illusoire qu’ils parviennent à être compétitifs face à Amazon.

Dans le même temps, les géants du numérique se montrent particulièrement actifs sur le front des acquisitions. Les détracteurs de telles opérations y voient le moyen d’accaparer très tôt des innovations susceptibles de les concurrencer à terme. Mais il est cependant possible de leur opposer deux arguments : d’abord, se faire racheter par l’un des GAFAM est très souvent l’objectif stratégique, même des start-up du numérique ; et puis Instagram serait-il devenu Instagram sans le support technologique et commercial de Facebook ? Un véritable casse-tête…

Finalement, ce ne sont pas tant les pratiques commerciales ou les stratégies tarifaires qui ont changé avec le numérique, mais bien la rapidité avec laquelle des (quasi) monopoles peu contestables sont apparus, bénéficiant pleinement du numérique pour étendre leur pouvoir de marché sur une base à la fois sectorielle et géographique. Or, comment réguler des firmes dont les frontières technologiques et activités évoluent constamment et dont lesdites activités, nativement mondialisées, ne peuvent être circonscrites à un territoire donné ? Est-il possible de les sanctionner, voire de les démanteler, au prétexte qu’elles auraient annihilé toute forme de concurrence ? Ce serait méconnaître la concurrence féroce que ces géants – et les BATX – se livrent eux-mêmes sur des marchés aussi divers que le cloud, la publicité en ligne, le streaming, ou encore la smart city et le véhicule autonome.

Et le consommateur dans tout ça ?

Cette régulation est d’autant plus compliquée qu’il faut aussi inclure le consommateur dans l’équation, puisque la préservation de ses intérêts fait partie intégrante de la mission assignée aux autorités de concurrence. Sur ce terrain, un reproche peut principalement être émis à l’endroit de la domination qu’exercent les GAFAM : la gratuité de façade, contre l’exploitation des données personnelles. Or, ni la multiplication des campagnes de sensibilisation, ni la mise en place de mécanismes aussi visibles que le RGPD n’ont, pour l’heure, eu la moindre incidence sur le choix des consommateurs. Facebook a bien subi quelques pertes suite au scandale Cambridge Analytica, mais reste ultra dominant. Qwant reste dans l’ombre du géant Google, et les objets connectés, parfois très intrusifs, continuent de s’écouler par millions. Est-ce à dire que le consommateur privilégie la performance brute du service au respect de sa vie privée ?

À force d’extension et de connaissance des clients (via l’exploitation des données), les GAFAM sont parvenus à construire des offres groupées performantes – telles que la suite servicielle de Google ou l’offre Amazon Prime – et plébiscitées par les consommateurs. Condamner ou réguler les GAFAM de façon trop hâtive, voire arbitraire, serait aussi courir le risque de renoncer à des services dont l’efficience repose sur leur adjonction au sein d’un même univers de marque. Et leur apparente gratuité.

Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Économie et Stratégie (Inseec U.) / Pr. et Chercheur associé (U. Paris Saclay), INSEEC School of Business & Economics et Frédéric Marty, Chargé de recherche en droit, économie et gestion, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

À partir d’avant-hierContrepoints

Les nouveaux missiles russes signent-ils la fin de la domination américaine ?

Par The Conversation

Par Eric Martel.
Un article de The Conversation

L’accident du 8 août dernier survenu en Russie sur une plate-forme militaire offshore à plus de 1200 kilomètres au nord de Moscou, et qui a coûté la vie à au moins cinq ingénieurs nucléaires, a particulièrement suscité inquiétudes et suspicions du fait du manque de transparence sur l’explosion et de sa gestion auprès des populations. Mais il a aussi confirmé ce que Vladimir Poutine avait annoncé un an plus tôt : l’armée russe développe un missile à propulsion nucléaire.

Un tel engin, complètement autonome, a l’avantage de voler pendant des mois, voire des années, à l’affût de ses cibles, attendant patiemment l’ordre de frapper. Une fois l’instruction reçue, seules quelques minutes le séparent de son point d’impact.

La fin de la domination américaine

Les affirmations de Poutine, lors de son discours de politique générale du 1ᵉʳ mars 2018, avaient pourtant laissé bien des experts sceptiques. Or, l’engagement des Russes dans ce domaine est sérieux, il date de 2011 avec le programme d’armements à l’horizon 2020.

Ces nouvelles armes auront pour effet de rendre obsolète le bouclier antimissile américain.

La stratégie apparue dans les années 1950 à l’initiative de l’US Air Force consistant à effectuer une première frappe nucléaire ou First Strike puis de contrer une riposte russe devra être définitivement écartée. Comment peut-on menacer son adversaire de le frapper à tout moment si l’on ne peut se prémunir de sa réaction ?

Donald Trump a pu être tenté par la stratégie du fou ou madman theory de Nixon : ce concept théorisé par Hermann Kahn, un consultant de la RAND (Research and Development) un think tank fondé pour conseiller l’armée américaine, vise à faire croire à l’adversaire que le dirigeant d’une nation disposant d’une énorme capacité de destruction a un comportement imprévisible.

À l’avenir, il devra y renoncer définitivement. Personne ne peut plus désormais croire qu’il sera capable de déclencher un First Strike. Symboliquement, les États-Unis sont donc redevenus une puissance comme les autres pour laquelle l’arsenal nucléaire ne sert plus qu’à dissuader un éventuel attaquant.

Une technologie ancienne

Lors de ce fameux discours en mars 2018, Poutine mentionna d’autres types d’armes porteuses d’ogives nucléaires, tel un engin sous-marin autonome doté d’un réacteur nucléaire, un planeur hypersonique et un missile balistique amélioré.

Les doutes des experts quant à la capacité de la Russie à mettre au point des missiles à propulsion nucléaire s’expliquent aisément : leur conception suppose la résolution de nombreux problèmes techniques.

Implémenter un réacteur atomique dans un missile n’a rien d’une sinécure. La pile à combustible doit être miniaturisée. Pour des raisons de poids, elle ne saurait être blindée : elle émet donc des radiations. En conséquence, le réacteur ne peut être activé qu’en vol, le lancement du missile doit donc être effectué de manière conventionnelle avec un propulseur chimique.
 

Le SLAM, projet de missile équipé d’un réacteur nucléaire.

 
Cette technologie peut paraître révolutionnaire, elle est pourtant ancienne. Les Américains expérimentèrent un premier projet d’avion équipé d’un réacteur atomique, le Convair NB-36H, en 1955. Puis ils développèrent au début des années 1960 le SLAM qui ressemblait très fortement au projet russe. Complètement automatisé avec les technologies de l’époque, le SLAM était équipé d’un statoréacteur à propulsion nucléaire non blindé, donc fortement radioactif. Même s’il ne fut jamais construit, les essais de son réacteur se révélèrent concluants. Le programme fut abandonné en 1964 en raison de sa dangerosité.

Une machine n’a pas d’état d’âme

Les Russes ont repris ce concept en lui apportant une amélioration majeure : des éléments d’intelligence artificielle le rendant complètement autonome, l’engin détermine lui même sa trajectoire afin de déjouer les systèmes de détection ennemis, il est également apte à « choisir » ses cibles.

Si l’accident du 8 août dernier nous permet de comprendre les risques inhérents à ce programme, il ne faut pas oublier que les Russes ont montré lors de leurs programmes spatiaux une forte tolérance aux risques. Là où les Américains préféraient vérifier chaque sous-système individuellement, les Soviétiques optaient pour des tests grandeur nature avec de vraies fusées bardées de capteurs.

Si auparavant avec les missiles lancés de sous-marins nucléaires ennemis, les États-Unis disposaient d’un temps de réaction d’à peine cinq minutes, avec ces nouveaux engins, il pourrait se compter en secondes, voire quasiment nul si l’on se réfère aux propos de Vladimir Poutine. En effet fonctionnant comme un missile de croisière, il serait indétectable.

Docteur Folamour, un documentaire ?

Certes, le film Docteur Folamour nous avait révélé le principe de la dévolution (Stanley Kubrick, 1964) mis en place par Eisenhower dans les années 1950. À ce titre, pour Daniel Ellsberg, un ancien consultant de la RAND, ce film doit davantage être considéré comme un documentaire que comme une fiction satirique.

Pour rendre crédible la dissuasion et décourager les Russes de décapiter le haut commandement en lançant une attaque massive sur Washington, le pouvoir de lancer une attaque nucléaire est délégué aux commandants de terrain qui peuvent eux-mêmes la déléguer à leurs subalternes.

Le Dr.Folamour, extrait, Stanley Kubrick, 1964.

Mais comme l’exposait le personnage du docteur Folamour, en grande partie inspiré par l’ouvrage d’Hermann Kahn On Thermonuclear War, pour être crédible la dissuasion nucléaire ne peut s’appuyer sur l’élément humain qui en constitue le maillon faible.

Rien ne dit que l’officier chargé du lancement des missiles à ogives nucléaires n’aura pas quelque appréhension à prendre une décision aussi grave, quel que soit le contexte. Pour être parfaitement crédible, la dissuasion se doit donc d’être automatisée : une machine n’a pas d’état d’âme.

C’est ainsi que les Russes avaient conçu le système Mertvoya Ruka ou Dead Hand dans les années 1970, également connu sous le nom de Perimeter.

Il est censé avoir été opérationnel dès 1985. Activé en cas de crise, il repose sur un ensemble de capteurs et d’ordinateurs aptes à analyser les informations reçues. Si le système concluait que Moscou avait été détruite par une attaque thermonucléaire et qu’en conséquence le haut commandement avait disparu, il pouvait déclencher de sa propre initiative une riposte nucléaire. L’ordre était alors donné d’envoyer des fusées aptes à transmettre les instructions de lancement aux différents sites de missiles nucléaires.

Curieusement, l’existence de cette machine apocalyptique n’a été connue qu’après la chute de l’Union Soviétique. À l’époque, les militaires soviétiques n’avaient pas osé effrayer leur population en informant le monde de l’activation d’un tel système. L’analyste en stratégie militaire Daniel Ellsberg appelle cela le « Strangelove paradox » (paradoxe du docteur Folamour).

En effet, dans cette optique, ce dispositif sert à dissuader l’adversaire, à condition qu’il le sache, mais le révéler ne ferait qu’alarmer l’opinion publique.

Aujourd’hui les militaires russes n’ont plus cette appréhension puisqu’ils ont prévenu en 2017 par l’intermédiaire de la Pravda que Perimeter était de nouveau opérationnel.

Le « launch on warning », une option effrayante

Si ce système peut paraître effrayant, il n’est qu’une alternative à une option beaucoup plus dangereuse : le « launch on warning » (LOW) qui consiste à déclencher une riposte après avoir été averti d’une attaque ennemie par le biais du système de détection.

Plusieurs erreurs ont montré la dangerosité de cette doctrine. Ainsi le 3 juin 1980, le NORAD annonça que plus de 2200 missiles soviétiques se dirigeaient vers les États-Unis. Il ne s’agissait que d’une fausse alerte.

Il paraît plausible d’envisager aujourd’hui, ne serait-ce que pour rendre crédible leur dissuasion nucléaire, que les États-Unis travaillent à la mise en place d’un tel système. Pour cela, ils profiteront des avancées en termes d’intelligence artificielle et plus particulièrement de machine learning.

Le système pourra ainsi être « entraîné » par de multiples simulations, ce qui contribuera à le rendre plus crédible, voire acceptable auprès de l’ensemble de l’opinion publique américaine. Néanmoins, ces appareillages statistiques, aussi élaborés qu’ils soient, recèlent des fragilités. Ils peuvent être leurrés, sans parler des erreurs techniques. En fait quel que soit le niveau de sophistication du système, il ne sera jamais aussi clairvoyant qu’un être humain.

Eric Martel, Docteur en Sciences de Gestion/Chercheur associé au LIRSA, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Huawei, une obsession américaine

Par Charles Bwele
Par Charles Bwele.

Depuis quelques années, la firme chinoise Huawei est une véritable obsession pour les États-Unis. À l’ère où la maîtrise des réseaux informatiques constitue un atout maître des grandes puissances, l’expansion internationale des plateformes numériques made in China révèle et accélère le déclin relatif de l’Amérique sur la scène technologique.

America Online

Au-delà des terres américaines, les analystes de la chose technologique ignorent ou omettent à quel point « le cyberespace, plus que tout autre espace de la mondialisation, est conçu par les Américains comme un prolongement de leur territoire national. Pour les Américains, l’imaginaire d’Internet est très proche de celui d’un nouveau Far-West […] Un lieu à découvrir, à explorer, à conquérir mais aussi à créer à sa convenance. »

Quelques évidences démontrent amplement comment et pourquoi le Web a été façonné par la main de l’Amérique depuis les années 1990.

À ce jour, la gestion des serveurs DNS, serveurs racines d’Internet, est aux mains d’une écrasante majorité d’organisations américaines. Le Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act) est littéralement la version numérique de l’extraterriotalité du droit américain. Les systèmes d’exploitation les plus répandus dans le monde (Windows, Android, iOS) sont américains. Les plus grosses plateformes numériques (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Youtube, Netflix, Paypal, Uber, AirBnB) sont américaines.

Elles sont quasi incontournables dans le quotidien de milliards d’humains, sont porteuses d’innovations et de disruptions (vie pratique, information, commerce, transport, hôtellerie, loisirs, etc.), définissent des standards, imposent leurs modèles économiques à la sphère réelle, exercent une énorme influence sur les états, sur leurs politiques économiques et industrielles et questionnent la notion de souveraineté. En bref, « les plateformes numériques digèrent le monde. »

À l’ère de l’humain connecté, la plateforme numérique made in USA est la continuation de la politique et de l’économie américaines par des moyens informatiques. Ce qui est bon pour la plateforme numérique est bon pour l’Amérique. Pour ces mêmes raisons, le moindre octet en mouvement sur l’Internet doit être étroitement surveillé afin de garantir la bonne santé et la sécurité de l’Amérique.

Tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes américain jusqu’à ce que plusieurs success stories typiquement chinoises (Huawei, ZTE, Netease, Honor, Oppo, Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) s’invitent sur la scène mondiale, fortes de leur remarquable plateformisation dans un écosystème grandement isolé du Web mondial et férocement protectionniste… notamment envers les plateformes américaines GAFA (Google Apple Facebook Amazon) qui pataugent ou s’écrasent sur ce marché de 800 millions de mobinautes.

Make it possible

Au début des années 2010, les smartphones et tablettes Huawei connaissent de francs succès en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient. De nombreux pays émergents ou pauvres doivent énormément leurs architectures en téléphonie 3G/4G à Huawei et à ZTE qui fournissent des solutions télécoms & Internet adaptées aux besoins locaux et couronnées par de judicieux rapports qualité/prix. Les firmes chinoises sont solidement implantées dans ces régions depuis une petite dizaine d’années et nettement mieux positionnées que leurs concurrentes européennes et américaines sur ces marchés juteux à fort potentiel…

Un bonheur ne venant jamais seul, Huawei et ZTE deviennent les équipementiers préférés de plusieurs opérateurs télécoms nord-américains, européens, asiatiques et africains. En Grande-Bretagne, 70 % de l’infrastructure 4G a été conçue par Huawei.

En 2018, Huawei parvient sur le podium mondial des smartphones et arrache la deuxième place à l’américain Apple, juste derrière le coréen Samsung. Il occupe également la première place des équipements de réseaux (modems USB, clés Wi-fi, clés 4G) et des assistants vocaux, et investit massivement dans les datacenters et l’Intelligence Artificielle. Parallèlement, les smartphones de sa fililale Honor et des marques chinoises Xiaomi et Oppo acquièrent leurs lettres de noblesse en Amérique du nord et en Europe grâce à des modèles moyenne gamme n’ayant que peu à envier aux modèles haut de gamme tels que le Galaxy (Samsung) et l’iPhone (Apple). Entretemps, Huawei s’est forgé une expertise pionnière dans la téléphonie 5G et devient le partenaire priviliégié de nombreux opérateurs télécoms en Amérique du nord et en Europe.

Pas à pas, la firme chinoise prépare le terrain à son expansion sur le Web mondial et sur le futur Internet industriel via les architectures télécoms, les terminaux fixes/ mobiles, les objets connectés, les systèmes d’exploitation et les applications. Car la téléphonie 5G sera l’infrastructure numérique de l’Internet des Objets, des automobiles connectées, des systèmes intelligents (domotique, médecine, bâtiments, usines) et des applications d’intelligence articielle et de réalité virtuelle/augmentée. D’une certaine façon, elle donnera véritablement corps à l’informatique ubiquitaire ou à la « communication ambiante » grâce à un Internet mobile, omniprésent et ultra-rapide, avec des bandes passantes comparables à celles de la fibre optique et des latences nettement plus réduites que celles de la téléphonie 4G.

Technocapitalisme chinois contre technocapitalisme américain

Dans un futur conditionnel assez proche, la 5G et les partenariats de Huawei ouvrent des boulevards vers le Web mondial et l’Internet industriel aux BATX (Baidu Alibaba Tencent Xiaomi), équivalents et concurrents chinois des GAFA, et à une myriade de startups chinoises. Ces plateformes du Far-East deviennent quasi-incontournables dans le quotidien de milliards d’humains, porteuses d’innovations et de disruptions (vie pratique, téléphonie, information, commerce, transport, hôtellerie, divertissement, industrie, etc), multiplient les gammes de services dédiés à l’Internet des Objets et aux applications d’intelligence artificielle et de réalité virtuelle/augmentée, définissent des standards, imposent leurs modèles économiques à la sphère réelle, exercent une énorme influence sur les États et sur leurs politiques économiques et industrielles, et questionnent la notion de souveraineté. À leur tour, les plateformes numériques chinoises digèrent le monde. L’extraterritorialité de la législation chinoise et le contrôle social inhérent s’étendent à l’international via les réseaux numériques.

Corollairement, « une lettre et un esprit à la chinoise » deviennent sources d’inspiration dans divers domaines (gestion, marketing, innovation, normes, société, etc.)

À l’ère de l’objet connecté, la plateforme numérique made in China est la continuation de la politique et de l’économie chinoises par des moyens informatiques. Ce qui est bon pour la plateforme numérique est bon pour la Chine. Pour ces mêmes raisons, le moindre octet en mouvement sur le réseau 5G doit être étroitement surveillé afin de garantir la bonne santé et la sécurité de la Chine.

La téléphonie 5G suscitera inéluctablement de nouveaux enjeux de cybersécurité notamment sur l’Internet des Objets et sur les réseaux industriels. Les hackers et les services de sécurité de tous bords qui s’en donnent à cœur joie sur l’Internet actuel ne s’en priveront guère sur l’Internet futur… parce qu’ils peuvent le faire et parce que tout le monde le fait. Des soupçons et des accusations d’espionnage et de piratage pèsent dejà lourd dans les frictions entre Pékin et Washington et seront monnaie courante.

Dès lors, l’enjeu devient stratégique pour Washington qui somme plus ou moins ses alliés européens et de l’OTAN (en particulier les Five Eyes : États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande) d’éviter ou d’évincer Huawei de leurs architectures 5G. Personne n’est à l’abri d’une porte dérobée ou d’une faille zero day. Ce nécessaire principe de précaution relève aussi d’un protectionnisme déguisé et de la volonté conséquente d’établir des monopoles légaux ou de favoriser des firmes locales ou régionales montrant d’office patte blanche. Aux États-Unis comme ailleurs, la sécurité nationale a l’immense mérite de sa géométrie variable et des ses cinquante nuances de gris.

En France, la « loi Huawei » déroule le tapis rouge aux solutions 5G du Suédois Ericsson et du Finlandais Nokia et marginalise tacitement la firme chinoise. En Grande-Bretagne, les deux firmes nordiques ont remplacé Huawei auprès de British Telecom. En Allemagne, les autorités considèrent que les risques liés à Huawei demeurent gérables et ne veulent pas frustrer les puissantes industries allemandes, très à cheval sur la connectivité de leurs usines intelligentes et donc sur leur compétitivité.

Ainsi, l’Amérique assiste à l’expansion imminente ou annoncée du Far-East numérique et du techno-capitalisme chinois qui pourraient bousculer l’american way of business en ligne, en restant hors de portée ou largement protégé des GAFA et compagnie… qui devront redoubler d’énergie, d’audace et d’ingéniosité pour se maintenir et affronter les BATX et compagnie. Le choc serait d’autant plus déstabilisant face à des entreprises chinoises mues par des paradigmes et des stratégies souvent éloignées de celles occidentales.

Aux yeux de Washington, Huawei est une boîte de Pandore made in China car elle pourrait sonner le glas de la prédominance américaine sur l’Internet. Tous les ingrédients d’une guerre technologique sont réunis.

Far-West, Far-East

Après maints aboiements en crescendo de Washington contre Huawei (et ZTE), rythmés par des échanges réciproques de « coups de sabre laser », l’administration Trump a émis un décret interdisant temporairement ou définitivement (?) aux sociétés américaines de fournir la firme chinoise en applications et en composants… pour des raisons de sécurité nationale. La Maison Blanche espère faire d’une pierre deux coups : menacer ou enrayer l’expansion de Huawei en Amérique du nord et en Europe et pousser Pékin vers la table des négociations ; le tout sur fond de guerre commerciale et « d’équilibre de la terreur » entre des ennemis intimes et mutuellement structurants.

Consécutivement, Google, Microsoft, Intel, Qualcomm et d’autres entreprises américaines perdraient un très gros client – en l’occurrence le numéro deux (ou trois ?) des smartphones – qui achète chaque année des milliards de dollars en licences logicielles et en composants électroniques. À l’été 2019, l’administration Trump accorde à Huawei un deuxième sursis de 90 jours permettant de poursuivre sa collaboration avec ses partenaires américains… qui craignent sérieusement pour leurs chiffres d’affaires, bénéficient de l’attention de la Maison blanche et, au besoin, savent se faire entendre dans le Bureau ovale.

L’équilibre de la terreur a son versant technologique et la Chine n’hésite pas à asséner ou rendre des coups en douce.

Ces montagnes russes de sanctions ont probablement encouragé les firmes chinoises dans leur quête d’indépendance technologique. En quelques semaines, Huawei a officialisé son système d’exploitation open source HarmonyOS destiné aux terminaux fixes ou mobiles et aux objets connectés, et qui ferait office de solution de transition ou de secours à Android. Alibaba, homologue et rival chinois d’Amazon, a dévoilé sa puce Xuantie 910 basée sur l’architecture open source Risk-V et dédiée à l’Internet des Objets et à l’Intelligence Artificielle. Dans les deux cas, le choix de l’open source n’est pas anodin car il s’agit d’attirer autant de fabricants et de développeurs que possible.

Afin de remplacer et concurrencer Google Maps, Huawei s’est associé à l’infomédiaire russe Yandex et à l’américain Booking Holdings pour créer Maps Kits. Une association est envisagée avec Alibaba et Tencent en vue de monétiser cette application de géolocalisation et de cartographie.

Ces alternatives techniques sauront-elles muer en alternatives pratiques suffisamment séduisantes et convaincantes sur le marché mondial ? Les échecs cuisants de Windows Mobile et de BlackberryOS ont démontré l’énorme difficulté à fournir un système d’exploitation aussi efficace et aussi intégré qu’Android. En outre, les produits d’Intel et de Qualcomm sont des standards performants, fiables, éprouvés et compatibles avec une diversité de produits technologiques. Toutefois, pour peu que les initiatives chinoises réussissent, les partenaires américains paieraient le prix fort.

L’histoire technologique dira si la stratégie de Washington contre Huawei a porté ses fruits ou si elle n’a été qu’un pétard mouillé. Néanmoins, tout semble indiquer que le duel américano-chinois animera et façonnera l’Internet (ou les Internets) dans les prochaines décennies.

Questions à 500 Mo par seconde : quel sort subira l’Europe, dépourvue d’industrie d’informatique et de plateforme numérique dignes de ces noms, sous ce choc de titans ? Sera-t-elle cantonnée aux fonctions d’observation, de consommation et de réglementation pendant que les États-Unis et la Chine font la technologie et des affaires ? Assistera-t-elle, passive ou impuissante, à « la digestion de son monde » par les plateformes américaines et chinoises ?

Sur le web

La protestation des Iraniens contre la venue de Javad Zarif à Paris prend de l’ampleur

Par Hamid Enayat

Par Hamid Enayat.

Les Iraniens résidant en France, les sympathisants de la Résistance iranienne et des organisations de défense des droits de l’Homme ont pris part à un rassemblement contre la visite à Paris de Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères des mollahs.

Des centaines d’Iraniens ont pris part à la manifestation qui a débuté dans la matinée du vendredi 23 août Place du Trocadéro à Paris.

Les manifestants portaient une grande banderole portant l’inscription « Expulser Zarif » et scandaient « Zarif est un terroriste, expulsez-le ».

Sur l’une des pancartes portées par les manifestants, il était écrit « Cessez de faire des concessions aux mollahs ». Une autre pancarte disait : « Fermez les centres d’espionnage du régime iranien en Europe ».

La Mairie du 1er arrondissement de Paris a installé une grande banderole sur la mairie opposée à la visite de Zarif. On peut lire sur la bannière : « Iran des mollahs – son ministre Zarif viole nos principes. Il n’est pas le bienvenu chez nous ».

Voyage diplomatique en France

La France est la dernière étape de la tournée européenne de Zarif qui a débuté le week-end dernier. Ses visites en Finlande, en Suède et en Norvège ont été vivement critiquées par les Iraniens résidant dans chacun de ces pays. Les manifestations ont mis en lumière les violations généralisées des droits humains en Iran et le rôle du régime des mollahs dans le terrorisme et la provocation des crises dans la région. En réponse aux objections suscitées par le voyage, la ministre suédoise des Affaires étrangères a déclaré que son gouvernement n’avait pas invité Zarif et qu’il était venu en Suède à sa propre initiative.

Les protestations incessantes ont tellement enragé Zarif que, dans une interview du 21 aôut en anglais accordée à la chaîne de télévision du régime, Press TV, il a critiqué les manifestants iraniens exigeant son expulsion de Suède. « Demandez à n’importe lequel de ces individus qui se trouvent à l’extérieur d’assister aux réunions des Iraniens (c’est-à-dire les gardiens de la révolution et les agents du régime) et ensuite de voir s’ils survivront. Ils ne resteraient pas en vie une minute… Ils ne peuvent pas rester en Irak non plus, car le peuple irakien (c’est-à-dire les mandataires du régime dans ce pays) va les manger vivants. «  Ces propos sont révélateurs de la vraie nature de Zarif qui se cache sous une façade de diplomate alors qu’il défend un des régimes les plus extrémistes du globe et ses méthodes barbares.

Dictature des mollahs

Les partisans de la Résistance iranienne ont souligné que le régime des mollahs était confronté à une situation interne explosive, avec des manifestations continues dans tout le pays et un isolement international croissant, et qu’il luttait pour sa survie. Les militants ont exprimé leur conviction que le régime en était à sa phase finale et ont soutenu que des invitations étrangères du ministre des Affaires étrangères l’encourageraient à intensifier la répression et les assassinats en Iran, ainsi que le terrorisme et la crise dans la région.

Les manifestants ont souligné que Zarif représentait un régime maintenant le taux d’exécutions par habitant le plus élevé au monde, qui est le plus actif commanditaire du terrorisme, qui est la principale source de crise et de chaos dans la région et qui est le principal parrain du dictateur syrien Bachar Al-Assad dans le massacre du peuple syrien. Zarif et son ministère ont pour mission de défendre et de blanchir les crimes des mollahs, ainsi que de coordonner et faciliter les complots terroristes à l’étranger.

Rien qu’en 2018, cinq des diplomates terroristes du régime, dont un ambassadeur, ont été expulsés d’Europe pour leur rôle direct dans des complots terroristes contre la Résistance iranienne et ses dissidents. Quatre autres membres, dont un diplomate accrédité, sont en prison et attendent leur procès à Bruxelles pour avoir tenté de commettre un attentat à la bombe contre le grand rassemblement pour un Iran libre à Villepinte en 2018, en présence de centaines de dignitaires français et internationaux.

 

Que signifie l’inversion de la courbe des taux ?

Par Bill Bonner
fed

Par Bill Bonner.

L’inversion de la courbe des rendements n’est pas une simple bizarrerie – et la récession qui s’ensuivra n’aura rien d’ordinaire elle non plus.

Notre drapeau d’Alerte au Krach flotte-t-il encore ? Nous l’espérons. Il est hissé depuis si longtemps, attendant patiemment que les marchés s’effondrent que nous n’aimerions pas finir par passer à côté.

Cela sentait en tout cas la panique au milieu de semaine dernière, le bon du Trésor américain à 30 ans ayant atteint un sommet record avec une belle inversion de la courbe des rendements. Le Dow a terminé cette journée mémorable sur une perte de 800 points, tandis que le ratio Dow/or coulait sous les 17.

Rappelons que ce ratio mesure la tendance fondamentale de l’économie en comparant l’or-métal aux prix des actions.

Lorsque l’économie est saine et en croissance, les gens achètent des actions : l’indice est généralement à la hausse. Lorsqu’elle est craintive et corrige ses erreurs, ils achètent de l’or et l’indice baisse.

La semaine dernière, il fallait 16,8 onces d’or pour acheter les actions du Dow… par rapport à 40 en 1999 et 22 en 2018. Nous sommes d’avis que l’indice continuera à chuter jusqu’à ce qu’on puisse acheter les actions du Dow pour moins de 5 onces d‘or.

Nous sommes également d’avis que cette longue baisse du ratio Dow/or (également appelé ratio avidité/crainte) sur les 20 dernières années marque non seulement le déclin des plus grandes entreprises américaines, mais celui des États-Unis eux-mêmes…

Les États-Unis ne sont plus à l’apogée

Les livres d’Histoire montreront qu’en 1900, les États-Unis étaient la plus grande économie de la planète. En 1950, ils étaient premiers au monde quelle que soit la mesure employée ou presque. En 1989, ils n’avaient plus de rivaux dignes de ce nom. Et en 1999, ils avaient atteint leur apogée.

Depuis, ils perdent des parts de marché, ils perdent de la richesse et de la puissance ; et ils perdent l’esprit de marché libre, d’entreprise individuelle et de gouvernement limité ainsi que les coutumes et les avantages institutionnels qui leur ont permis un tel succès à l’origine.

Nous y reviendrons.

Pour aujourd’hui, penchons-nous sur l’inversion de la courbe des taux et ce qu’elle signifie.

Depuis 1950, à dix reprises, l’inversion de la courbe des taux (les rendements des obligations à long terme inférieurs à ceux de plus court terme) a signalé une récession.

Ne vous inquiétez pas, disent les revendeurs d’actions à la télévision. Une récession a une mèche longue.

Entre le moment où la mèche est allumée par une inversion de la courbe des taux et le moment où le marché boursier explose les investisseurs ont généralement 18 mois pour prendre leurs gains. Il n’est pas inhabituel que les actions atteignent de nouveaux sommets durant cette période. Donc la fête continue !

Mais nous en sommes désormais à la plus longue expansion économique de l’histoire des États-Unis. La correction ayant été retardée et niée pendant si longtemps, et un tel nombre d’absurdités et d’anomalies ayant été causées, un vrai krach ne sera peut-être pas prêt à patienter.

Dans tous les cas, lorsqu’un théâtre prend feu, mieux vaut quitter le spectacle tôt plutôt que tard.

Une foi simplette

Une inversion de la courbe des rendements est une chose étrange. Intrinsèquement, le temps est destructeur. Il dégrade tout. Le lait tourne, les bâtiments s’effritent, les machines rouillent, les montagnes se dissolvent, les gens vieillissent et meurent.

Lorsque le taux d’intérêt sur les prêts à long terme est inférieur au taux d’intérêt sur l’argent à court terme, cela implique qu’il y a moins de choses pouvant mal tourner sur les 30 prochaines années que sur les 30 prochains jours.

Mais voilà… l’obligation américaine à 30 ans cote désormais tout juste plus de 2 % – moins que l’inflation des prix à la consommation. En d’autres termes, un acheteur – s’il conserve sa position jusqu’à maturité – est assuré de perdre de l’argent.

Dans le monde, 16 000 milliards de dollars supplémentaires d’obligations sont désormais à des taux négatifs en termes nominaux.

Ce n’est pas simplement une bizarrerie du marché ; c’est un scandale.

Avec une foi simplette dans leurs propres formules magiques, les banques centrales de la planète ont mal valorisé les capitaux mondiaux, mettant les taux en territoire négatif. De toutes les principales obligations d’État, seuls les USA offrent encore des rendements positifs, en termes nominaux là encore.

Les grands acteurs institutionnels – fonds de pension, trusts, compagnies d’assurance – ont besoin de rendement pour leur argent. Ils vont donc sur le marché obligataire américain… faisant ainsi grimper les prix des obligations américaines et baisser les rendements.

Cela provoque une inversion de la courbe des rendements poussant les investisseurs boursiers à vendre, anticipant une récession.

Tout est de la faute de la Fed

Parallèlement, Donald J. Trump utilise le marché boursier comme représentant de ses propres performances.

Nous prédisons qu’il continuera de le faire tant que les cours boursiers grimpent. Lorsqu’ils chuteront, il accusera la Réserve fédérale. Bloomberg :

« Le président Donald Trump a déclaré que Jerome Powell, président de la Réserve fédérale, était ‘un incapable’ et rendu sa politique responsable des signes de récession sur le marché obligataires.

Le président tentait de détourner les critiques selon lesquelles sa guerre commerciale avec la Chine endommage les perspectives économiques, tandis que les marchés boursiers chutent et que les rendements obligataires donnent le signe d’un ralentissement mondial imminent. »

Il a probablement raison quant au fait que la Fed est « incapable ». Mais ils le sont tous, démocrates comme républicains.

Ils – tout comme le « fan des taux bas » siégeant actuellement à la Maison Blanche – ont créé un monde qui dépend de l’accroissement de l’inflation et des taux bas, du crédit, des déficits, de la fausse monnaie et de la dette.

Ils ne se disputent que sur des points techniques : la Fed a-t-elle baissé les taux assez tôt ? Les Chinois ont-ils laissé le yuan chuter trop bas ? Le Congrès américain devrait-il donner plus d’argent à l’armée, annuler la dette étudiante, ou donner à tous un revenu garanti ?

En attendant les barbares

Le vrai problème, cependant, n’est pas un manque d’inflation. C’est un manque d’intégrité.

Les autorités peuvent injecter autant de fausse monnaie qu’elles le veulent. Le Zimbabwe l’a tenté. Le Venezuela essaie en ce moment-même. Tous les pays s’y risquent à un moment ou à un autre.

Mais plus ils gonflent la masse monétaire, plus cela fausse les prix et défigure l’économie.

Les taux de croissance du PIB baissent. La dette augmente. L’épargne décline. Le capital disparaît.

Ce n’est pas un modèle durable de croissance et de prospérité. Cela ne mène qu’à une bulle… un krach… et pire – notamment l’effondrement des comportements civilisés.

Ce dont l’économie a réellement besoin, ce n’est pas de fausse monnaie – pas plus qu’elle n’a besoin de taux d’intérêt plus haut ou plus bas.

Ce qu’il lui faut, ce sont des taux d’intérêt honnêtes – découverts par des prêteurs qui offrent de l’épargne authentique, et des emprunteurs qui se font concurrence avec de l’argent véritable.

En attendant, nous observons les marchés et nous attendons les barbares. Nous apprenons les nouvelles comme les Romains en 454. Les Vandales semblent s’agiter, disent les gros titres…

Mais ne vous inquiétez pas : nos armées leur feront face et administreront une bonne raclée.

Pour plus d’informations, c’est ici .

Dette mondiale : nouveaux records chez les émergents (aussi) !

Par Nicolas Perrin

Par Nicolas Perrin.

Après les économies développées hier, nous poursuivons notre plongée dans les chiffres du dernier Global Debt Monitor de l’Institute of International Finance (IIF), publié le 15 juin.

L’explosion de la dette en Chine hisse les émergents à un nouveau record

Les pays émergents ne sont pas en reste vis-à-vis des pays de l’OCDE, puisque leur dette globale a atteint un record à 69 000 milliards de dollars, ce qui représente 216 % de leur PIB combiné (contre 212 % un an plus tôt). Voici le détail de l’évolution sur un an glissant de l’endettement des 30 économies émergentes retenues dans le rapport.

Pour ce qui est des poids lourds de cette catégorie, on constate que tous les groupes d’agents économiques chinois (à l’exception des entreprises non-financières) ont mis du cœur à l’ouvrage en accentuant leur endettement global de près de 10 %, ce qui a grandement contribué à la performance remarquable du groupe des émergents.

« Avec une dette totale proche des 310 % du PIB, la Chine reste confrontée à de graves problèmes de désendettement », commentent les auteurs du rapport. L’Empire du Milieu a donc fait bien du chemin dans le creusement de sa dette depuis ce graphique produit par l’IIF début avril et qui représente la situation chinoise à février 2019.

La bonne nouvelle est que les émergents sont globalement parvenus à réduire quelque peu leur dépendance à la dette libellée en dollar américain, ce qui diminue d’autant les conséquences d’une éventuelle crise de change.

Il s’agit bien sûr d’une moyenne. Quand on entre dans les détails, on s’aperçoit de la chose suivante, précise l’IIF :

« Dans certains cas, la dépréciation de la devise par rapport au dollar américain a entraîné une hausse du ratio de la dette en devises, comme c’est par exemple le cas de l’Argentine, l’Afrique du Sud, la Turquie et le Chili. »

La vulnérabilité de certains pays émergents à une crise de change s’est donc accentuée depuis le trimestre précédent.

Une tendance similaire partout dans le monde : les taux bas sont un virus qui permet à la dette de se répandre tous azimuts

Plus généralement, l’IIF déplore au niveau mondial :

« Des conditions financières plus faciles qui favoriseront une nouvelle accumulation de dette, exacerbant ainsi les préoccupations relatives au fardeau du service de la dette et de la viabilité de la dette souveraine. 

[…] Les préoccupations croissantes concernant les perspectives de résultats soulignent les risques pour les entreprises fortement endettées. »

Il s’agit bien sûr d’une moyenne. Quand on entre dans les détails, on s’aperçoit de la chose suivante, précise l’IIF :

« Dans certains cas, la dépréciation de la devise par rapport au dollar américain a entraîné une hausse du ratio de la dette en devises, comme c’est par exemple le cas de l’Argentine, l’Afrique du Sud, la Turquie et le Chili. »

La vulnérabilité de certains pays émergents à une crise de change s’est donc accentuée depuis le trimestre précédent.

Une tendance similaire partout dans le monde : les taux bas sont un virus qui permet à la dette de se répandre tous azimuts

Plus généralement, l’IIF déplore au niveau mondial :

« Des conditions financières plus faciles qui favoriseront une nouvelle accumulation de dette, exacerbant ainsi les préoccupations relatives au fardeau du service de la dette et de la viabilité de la dette souveraine. 

[…] Les préoccupations croissantes concernant les perspectives de résultats soulignent les risques pour les entreprises fortement endettées. »

Au final, à l’exception des ménages, on se retrouve avec « des zombies partout », pour reprendre l’expression de Natixis.

Voici ce qu’écrivait la banque le 5 juillet au sujet des économies de l’OCDE : 

« Les taux d’intérêt très bas dans les pays de l’OCDE conduisent à l’apparition généralisée de zombies : 

– entreprises zombies, qui sont des entreprises inefficaces, peu productives, que les taux d’intérêt bas empêchent de disparaître ;

– banques zombies (particulièrement en Europe et au Japon), dont la rentabilité a chuté avec le bas niveau des taux d’intérêt ;

– États zombies, dont la solvabilité budgétaire n’est assurée que par la faiblesse des intérêts payés sur les dettes publiques et que la faiblesse des taux d’intérêt a conduit à s’endetter excessivement. 

La généralisation des zombies montre l’affaiblissement de l’économie des pays de l’OCDE. »

Une seule chose à ajouter : une hausse des taux ne profiterait qu’à seul de ces agents économiques. Natixis précise :

« Il s’agit de situations de zombies (faiblesse de la rentabilité, de la solvabilité) différentes. En effet, une hausse des taux d’intérêt ferait disparaître les entreprises zombies, mettrait en crise les Etats zombies, mais sortirait les banques européennes et japonaises de l’état de zombie. »

Notez cependant que nous sommes ici dans un monde théorique où les banques sus-citées ne seraient pas elles-mêmes balayées par les vagues de défauts d’entreprises zombies… 

Fear the Walking Dead !

Bref, quand on voit à quel point l’épée de Damoclès qui tombera sur les économies en cas de récession ou d’« événement de marché » sur le crédit ou sur les dettes publiques est tranchante, on comprend que les autorités publiques ne se risquent guère à tenter de « normaliser » la situation plus avant.

Comme le rappelait en effet Natixis le 3 juillet : « Pas de récession si tout le monde est solvable ! »

La banque résume :

« Les récessions du passé ont toujours été déclenchées par la perte de solvabilité d’un groupe d’agents économiques [États, entreprises et ménages] qui doit alors réduire sa demande de biens et services, […] hausse des défauts des entreprises en 2000, […] hausse des défauts des ménages en 2006-2007-2008, […] perte de la solvabilité budgétaire dans les pays périphériques de la Zone euro de 2010 à 2013. »

Je vous propose donc de nous retrouver prochainement afin de voir ce qu’il en est de la solvabilité de l’État fédéral américain, avant de nous tourner vers les États de la Zone euro et de nous pencher enfin sur ce que l’IIF identifie comme la menace la plus aigüe, à savoir celle qui plane sur les marchés de crédit, en particulier sur la dette corporate des émergents.

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Pour plus d’informations, c’est ici.

Dette mondiale : nouveaux records dans les pays de l’OCDE

Par Nicolas Perrin

Par Nicolas Perrin.

À de rares exceptions près, les autorités publiques – ainsi que nombre d’intervenants et de commentateurs – semblent encore convaincus que la bulle mondiale de crédit n’est pas un problème.

Selon eux, si le maintien des politiques monétaires expansionnistes devait un jour échouer à conserver les taux d’intérêt au plancher, il suffirait alors de franchir une nouvelle étape dans leur accentuation pour garantir la pérennité de l’insolvabilité budgétaire de nombre d’États, entreprises et ménages.

Dans de précédents billets, nous avons vu que des voix s’élèvent pour avertir que les choses pourraient se révéler bien plus compliquées qu’il n’y paraît en théorie. Il pourrait suffire de l’apparition d’un cygne plus ou moins noir, gris ou blanc, par exemple sur le front de la dette, pour que « cette fois, ça ne soit pas différent ».

Avant de faire un zoom sur certains risques qui feraient de parfaits catalyseurs pour précipiter le scénario d’une crise économique par l’entremise d’un « événement de marché » – une inversion de la courbe des taux US, par exemple… –, je vous propose de prendre un peu de recul en passant en revue la composition de l’endettement mondial.

Cela me semble d’autant plus justifié que, comme le rappelait Natixis en début d’année, ce sont bien les marchés de dettes qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu.

Voici ce qu’écrivait la banque :

« Quand on regarde le passé, on voit que les crises financières et économiques graves apparaissent lorsque la dette a financé des actifs à long terme illiquides ; si la dette n’est pas renouvelée, il y a alors crise de liquidité se transformant en crise de solvabilité (ce qu’on a vu par exemple avec la crise des subprimes).  

Le recul des cours boursiers, même s’il conduit à un recul de la demande et de l’activité, n’a jamais seul déclenché une crise grave, ce qui est rassurant pour la situation présente. » 

« Rassurant », vous avez dit ?

Dette mondiale : encore un peu plus près des étoiles

La dernière fois que je vous ai parlé de la dette globale mondiale, le FMI et l’IIF (Institute of International Finance) l’évaluaient respectivement à 184 000 milliards de dollars (estimation à fin 2017) et 244 000 milliards de dollars (estimation à l’issue du troisième trimestre 2017). Pour ce qui est des écarts considérables entre les estimations de l’IIF et du FMI, j’ai évoqué cette curieuse question ici.

La situation s’est-elle améliorée ? Pas vraiment !

Le 15 juin sortait la dernière mise à jour du Global Debt Monitor. Chaque trimestre, c’est l’occasion de célébrer de nouveaux records.

Ce rapport a notamment pour avantage d’offrir la vision la plus instantanée dont on dispose en matière de dette mondiale, en cela qu’il présente seulement un trimestre de décalage avec l’actualité.

Les statistiques regroupées dans la dernière publication décrivent donc l’ampleur des dégâts à l’issue du premier trimestre 2019. En voici les principaux constats.

La dette mondiale atteint désormais 246 000 milliards de dollars (près de 320 % du PIB mondial) : mention « très bien mais peut mieux faire », puisque l’on demeure environ 2000 milliards de dollars en dessous du record historique du premier trimestre 2018 à 247 700 milliards de dollars. La production de dette s’est cependant bien ressaisie depuis le creux du T3 2018 ; tous les espoirs restent donc permis.

Comme l’indique l’IIF dès le titre de son rapport, il y a un petit goût de déjà-vu avec des « taux plus bas » qui conduisent de manière grégaire à une « dette plus élevée ».

Pays de l’OCDE : nouveaux records aux États-Unis et au Japon

Félicitations aux États-Unis dont la dette totale approche aujourd’hui le montant record de 69000 milliards de dollars, selon l’IIF. On note un léger écart avec les chiffres de la Fed de St Louis, mais on ne va quand même pas chipoter pour quelques milliers de milliards, n’est-ce pas ?

Un grand bravo au gouvernement fédéral et aux entreprises non-financières dont la dette a atteint de nouveaux sommets. Ce sont d‘ailleurs ces deux acteurs qui ont porté la dette américaine au cours des 10 dernières années, alors que le secteur financier est resté sage depuis le dézingage de Lehman Brothers.

Que voilà une parfaite illustration d’un point que Jean-Pierre Chevalier rappelle régulièrement dans sa Stratégie + SJC BdC ou pack s’il y en a un de dispo : les banques américaines sont en bien meilleure santé que leurs consœurs européennes.

Au niveau des autres pays ou groupes de pays de l’OCDE, c’est au Japon que la dette a le plus progressé sur un an glissant, toutes les catégories d’agents économiques ayant vu leur ratio dette/PIB augmenter. À côté, la Zone euro passerait presque pour un petit joueur.

Pour ce qui est de la dette des seuls États, comme l’illustre le graphique suivant, publié au mois d’avril par Crédit Suisse à partir des données du FMI, elle a certes un peu baissé au premier trimestre 2019, mais l’on reste sur un niveau jamais vu hors périodes de guerre.

Comme on peut le constater sur la carte suivante, c’est bien au sein des pays de l’OCDE que l’ampleur des dégâts est la plus avancée.

Fort malheureusement, plutôt que de profiter de la baisse des taux d’intérêt pour réduire la voilure, nombre d’États de l’OCDE en profitent pour accentuer la gabegie.

C’est ce qui faisait dire à Bruno Bertez le 15 juin : 

« La vraie bulle, la mère de toutes les bulles, c’est la dette des gouvernements. C’est la bulle-mère, celle sur laquelle toutes les autres s’appuient et se nourrissent. Cette bulle-mère est systémique ; […] c’est la pierre angulaire du système bancaire, monétaire et financier. 

[…] L’émission de dettes par les gouvernements, c’est le moyen ultime de retarder les échéances mais elle a un prix : 

– elle détruit à long terme la solvabilité de ces mêmes gouvernements ;

– elle gaspille des ressources ;

– elle interdit de remonter les taux ;

– elle mine la monnaie ;

– elle détruit en profondeur nos systèmes sociaux et bancaires fondés sur l’épargne, les retraites, la prévoyance. »

Pas mieux. Dans le prochain article, nous verrons que les émergents ne sont pas en reste sur les pays de l’OCDE.

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Pour plus d’informations, c’est ici 

Donald Trump signataire de la pétition des marchands de chandelles

Par Pierre-Guy Veer

Par Pierre-Guy Veer.

Monsieur le Président,

Nous, les marchands de produits d’éclairage, tenons à vous féliciter quant à votre lutte féroce face aux impitoyables Chinois. En effet, leurs produits bon marché sont une honte pour quiconque veut protéger des bons emplois américains. Grâce à votre lutte acharnée, nous redeviendrons la puissance manufacturière que nous étions et l’Amérique sera grande à nouveau.

Toutefois, nous avons besoin de votre aide. Nous subissons l’intolérable concurrence d’un rival étranger placé, à ce qu’il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux nôtres, pour la production de la lumière, qu’il en inonde notre marché national à un prix fabuleusement réduit ; car, aussitôt qu’il se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s’adressent à lui, et notre branche d’industrie, dont les ramifications sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus complète. Ce rival, qui n’est autre que le soleil ! Nous demandons qu’il vous plaise de faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents, volets, rideaux, vasistas, œils-de-bœuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous nous flattons d’avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd’hui à une lutte si inégale.

Cordialement,

L’Association des marchands d’éclairage

Si vous trouvez cette pétition risible, alors félicitations : vous venez de rejeter la politique commerciale de Donald Trump et, en partie, de Bernie Sanders.

En effet, cette politique se résume à ceci : quelqu’un, quelque part, produit mieux que moi ; c’est intolérable et mauvais pour mes affaires alors on doit forcer les gens à ne pas acheter ledit produit.

Une politique misanthrope et paternaliste

Cette façon de mener la politique commerciale est mauvaise à au moins deux niveaux.

Premièrement, elle est très misanthrope. En effet, elle estime que la libre concurrence – les choix quotidien de tout un chacun, reflété par l’achat du produit X et non Y – n’est pas acceptable et que les choix subjectifs des individus ne sont pas les bons. Qui diable est le gouvernement pour me dire que je ne peux pas m’acheter des chaussettes qui seront usées à la corde après 6 mois ? Je suis assez intelligent pour savoir que des vêtements achetés à Wal-Mart ou dans un magasin semblable ne dureront pas autant que des vêtements Prada ou Yves Saint-Laurent.

« Malheureusement », je n’ai pas six dollars à dépenser par paire pour vêtir mes pieds. Si je veux dépenser le même montant pour obtenir 12 paires moins durables, ça ne concerne que moi.

Et deuxièmement, cette politique protectionniste est incroyablement paternaliste. En effet, à cause d’une minorité geignarde très bruyante, le gouvernemaman (version québécoise de État-nounou) décide à notre place que le produit X et non Y doit être acheté. Le premier étant immanquablement plus cher (sinon pourquoi forcer son achat ?), il me restera ainsi moins d’argent pour acheter autre chose, ou investir, me rendant ainsi plus pauvre.

Des dommages déjà visibles

Par ailleurs, la guerre commerciale de Trump a déjà causé d’importants dommages à son pays.

Pour le soja, les exportations se sont effondrées de 94 % (non, ce n’est pas une erreur de décimale) à la fin de 2018. Pour compenser cette saignée, le département de l’Agriculture s’est porté au secours des fermiers affectés à hauteur de 12 milliards de dollars. Bref, plutôt que de laisser ses citoyens choisir librement comment ils mangent leur tofu, Trump les force à acheter aux États-Unis, pour ensuite « aider » les producteurs qui perdent la quasi-totalité de leur marché, orienté vers l’exportation.

Le marché de l’acier – un favori des protectionnistes américains – a été affecté par la hausse des tarifs douaniers aussi. Les usines utilisant davantage d’énergie, celles de US Steel Corp notamment, ont vu leur valeur diminuer de 70 % depuis la fin 2017. Par la bande, le marché du whiskey (vendu dans des tonneaux d’acier) a aussi connu une diminution des partenaires commerciaux répliquant aux tarifs.

En d’autres termes, Trump s’est (de nouveau) fourvoyé en affirmant que les guerres commerciales sont faciles à gagner. En fait, elles mènent tout droit à des crises économiques ; les tarifs Smooth-Hawley du président Hoover ont grandement exacerbé les effets de la Grande dépression qui commençait à l’époque.

Déjà, l’économie américaine montre des signes de ralentissement avec une création d’emploi en-deçà des attentes et des craintes de la part des consommateurs. Et avec une fermeture de plus en plus évidente du commerce international, l’éclatement de la présente bulle sera encore plus laid qu’en 1929 ou 2008.

En espérant qu’une autre guerre mondiale, menée par des dirigeants mégalomanes, ne poindra pas non plus…

Accord Union Européenne – Mercosur : défendre le libre-échange

Par Trop Libre

Par Laurence Daziano.
Un article de Trop Libre

En 1930, le président Herbert Hoover avait lancé la course au protectionnisme et aux dévaluations dans la foulée de la crise financière qui déboucha sur le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Toutes proportions gardées, Donald Trump renoue avec le même mécanisme économique en sapant les fondements de l’OMC, remettant en cause les accords commerciaux conclus et relevant les droits de douane de l’ensemble de ses partenaires, le tout sur fond de montée des tensions politiques avec la Russie, l’Iran et la Chine.

La guerre commerciale est désormais enclenchée avec des conséquences majeures pour l’équilibre économique, commercial et monétaire mondial. Or, le déficit extérieur américain ne pourra pas être résorbé puisque l’origine profonde ressort de l’insuffisante épargne des ménages américains.

Dans ce contexte, une série d’accords commerciaux conclus par l’Union européenne a récemment été mise en lumière : débat au Parlement français sur la ratification de l’accord CETA (UE – Canada), signature de l’accord de libre-échange UE – Vietnam et conclusion de l’accord entre l’UE et le Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay), après vingt ans de négociation. Ce dernier a été le plus critiqué, notamment par les agriculteurs français qui accusent la Commission d’avoir ouvert les frontières à des produits agricoles sud-américains ne répondant pas aux exigences des normes européennes. Sous l’effet de la politique commerciale de Donald Trump, plusieurs voix se sont même élevées dans le débat politique européen pour réclamer une certaine dose de protectionnisme et ne pas ratifier les accords conclus par une Commission en fin de mandat.

Puissance de négociation. La conclusion d’un accord commercial est le résultat d’un compromis qui obéit à des concessions réciproques. Si les Sud-américains ont obtenu de pouvoir exporter davantage de produits agricoles en Europe, la Commission a obtenu un meilleur accès aux marchés automobiles et aux marchés publics.

L’UE a obtenu d’augmenter sensiblement les exportations laitières, de vins et spiritueux. L’accord permet de protéger les indications géographiques protégées et consacre un paragraphe sur le respect de l’Accord de Paris sur le climat. Ce point est majeur car il permet d’ancrer le Brésil dans l’accord, alors que Donald Trump escomptait rallier Jair Bolsonaro, le président brésilien, à sa remise en cause.

À l’heure où Washington et Pékin ont engagé une guerre commerciale globale, l’UE doit s’affirmer comme la puissance de négociation des traités commerciaux du XXIe siècle, élargis aux services, aux normes sociales et sanitaires, à la protection des investissements et au climat.

La France ne doit pas céder à la tentation protectionniste, notamment la droite française. Le retour de la croissance en France ne viendra pas d’un regain protectionniste, mais du redressement de notre appareil productif, ce qui nécessite l’amélioration de la productivité du travail, le financement des investissements et le soutien à l’innovation. Il serait temps pour les dirigeants politiques européens de défendre un libre-échange équilibré, offensif et conforme à leurs intérêts, sans céder aux sirènes du protectionnisme.

Sur le web

Guerre commerciale : à la fin, c’est toujours vous qui payez !

Par Simone Wapler
guerre commerciale

Par Simone Wapler.

Il y a quelque temps je parlais du Mittlestand allemand. Des entreprises allemandes de taille moyenne non cotées arrivent à exporter partout dans le monde. Ma belle-famille, d’origine allemande, a coutume d’organiser un Wapler Tag tous les deux ans. Il y a quelques années, j’ai fait une surprenante découverte : un des spécialistes mondiaux des cuisines et équipements inox pour les restaurants de poissons et fruits de mer était un « cousin Wapler ».

Ses usines, situées sur une petite colline boisée non loin de Munich, exportent jusqu’en Australie et au Japon. Il m’a expliqué qu’il avait conçu une nuance d’acier et des procédés de fabrication spécialement adaptés à ce marché, où l’environnement de travail est plus salé que dans des restaurants classiques du fait de la présence d’eau de mer et les normes plus exigeantes. Il parle un bon anglais d’Allemand. Il ne paraît ni plus ni moins génial qu’un entrepreneur français, n’a reçu aucune subvention ou soutien particulier mais il exporte, gagne bien sa vie, paye bien ses employés allemands, ses clients sont satisfaits.

Des âneries économiques

Les âneries des économistes à propos de la guerre commerciale deviennent lassantes. À les lire et les entendre :

L’Allemagne exporte trop. La France (ou les États-Unis, ou tous les pays qui importent plus qu’ils n’exportent) consomme trop. Le Japon « vit de ses rentes à l’étranger » et travaille trop. La Chine fait du dumping et vend à perte…

Un pays n’exporte pas. Un pays ne consomme pas. Un pays n’a pas de rentes. Un pays ne vend pas. Ce sont des gens qui font tout ça.

Des gens achètent à des Allemands des produits allemands car ils estiment s’y retrouver en rapport qualité prix. « Il y a moins de Chevrolet à Berlin que de Mercedes à New York » parce que les Américains préfèrent les Mercedes (et en plus Berlin a moins d’habitants que New-York). Des Français préfèrent consommer des produits étrangers. Certains boivent même du vin italien ! Des Japonais vieillissants ont fait des investissements à l’étranger en vue de leur retraite. Et je ne pense pas qu’un patron chinois survive longtemps en vendant en dessous de ses prix de production.

La Chine subventionne ses exportations d’acier, et alors ? Cela signifie que de malheureux Chinois payent des impôts pour que leur acier soit moins cher à l’étranger. Ceux qui, à l’étranger, utiliseront cet acier chinois baisseront leurs coûts de production et en feront profiter leurs heureux clients. Pourquoi vouloir protéger les producteurs nationaux d’acier, et seulement ceux-là au détriment du reste des gens ?

Le seul système juste et équitable est le libre-échange. C’est le seul qui ne ponctionne pas une majorité pour protéger les intérêts d’une minorité. Quant à la préférence nationale, chacun est libre de l’appliquer. Pourquoi l’imposer de force ?

La guerre commerciale est un prétexte

La « guerre commerciale » n’est qu’un prétexte de plus pour nos grands planificateurs et ne sert que le capitalisme de copinage. « Si les États-Unis veulent instaurer des barrières, nous serons aussi stupides qu’eux », a averti Jean-Claude Juncker parlant de taxer plus, en représailles, jeans, bourbon et Harley Davidson ? Relisez cette phrase : un responsable européen déclare fièrement qu’il veut être aussi bête que son adversaire. On se croirait dans une cour de récréation du primaire…

Les bourses mondiales ont accusé le coup. Effectivement, une guerre de la stupidité, cela a de quoi faire peur et certains sont très bien armés.

Article initialement publié en mars 2018.

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Accord de libre-échange UE-Mercosur : la folie du protectionnisme

Par Mises Institute

Par Federico Fernández.

L’Union européenne (UE) et le Mercosur ont signé un accord commercial historique le vendredi 28 juin. Le qualificatif d’historique est souvent employé de façon abusive.

Cependant, dans ce cas précis, il s’agit du terme le plus adapté. Les négociations autour de cet accord se déroulent depuis maintenant 20 ans. Elles ont en effet débuté le 28 juin 1999, avant d’arriver dans une impasse, et n’ont réellement repris qu’en 2016.

Selon le président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker, « ce pacte commercial est le plus important que l’UE ait jamais conclu ».

Le Mercosur est une alliance économique régionale qui regroupe l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay. Au total, ces quatre pays comptent 260 millions d’habitants avec un revenu national brut d’environ 9500 euros par an et par habitant. C’est le tout premier accord commercial de ce genre signé par le Mercosur.

Selon Bruxelles, l’accord va permettre d’éliminer pour plus de quatre milliards d’euros par an de taxes douanières qui étaient imposées jusqu’à présent sur les produits exportés depuis l’UE.

De plus, selon le Financial Times, l’UE « estime que les économies réalisées grâce à la réduction des taxes douanières devraient représenter environ quatre fois celles réalisées grâce à l’accord récent entre l’UE et le Japon, et presque sept fois celles réalisées grâce à l’accord avec le Canada ».

La folie protectionniste

Dans ce même article, le Financial Times dévoile l’une des raisons les plus bizarres pour lesquelles il a fallu tant de temps pour trouver un accord :

« Il a été particulièrement difficile pour le Mercosur d’accorder des concessions en ce qui concerne la réduction des taxes douanières sur les importations de pièces détachées automobiles et de voitures européennes, ainsi que sur la question de l’ouverture du marché des commandes publiques. Du côté de l’UE, le sujet le plus controversé était celui de l’agriculture. »

Donc pour les bureaucrates, les politiciens et les régulateurs sud-américains, le fait que leurs concitoyens pourraient plus facilement faire l’acquisition d’une Mercedes-Benz ou d’une Ferrari constituait un problème majeur.

Quant à leurs homologues européens, le « problème » était que les consommateurs auraient accès à de superbes bœufs argentins et à du sucre de canne brésilien bon marché.

Il n’y a qu’à travers les lentilles déformantes de l’État qu’il est possible de percevoir ces éléments comme des facteurs dissuasifs plutôt que comme des raisons supplémentaires de conclure un accord.

Pourtant, Emmanuel Macron est resté loyal au lobby agricole jusqu’à la fin des négociations. Le président français a fait des efforts frénétiques pour obtenir un accord qui ne soit pas trop « généreux », en particulier en ce qui concerne le bœuf. Incidemment, la France est le plus gros bénéficiaire du programme européen de subvention à l’agriculture, avec un montant annuel total perçu de 7,6 milliards d’euros.

Les événements ont pris un tour inattendu lorsqu’une contre-offensive fut lancée par le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, qui n’est pourtant pas connu pour être un grand partisan des politiques de libéralisation. Il fut rapidement suivi par Angela Merkel, António Costa (Portugal), Mark Rutte (Pays-Bas) et plusieurs autres.

Enfin un peu d’air frais, mais attention…

À une époque où le président américain n’hésite pas à promouvoir une rhétorique anti-libre-échange dangereuse et où la guerre commerciale fait rage entre les États-Unis et la Chine, l’accord entre l’UE et le Mercosur fait l’effet d’un grand bol d’air frais.

Cecilia Malmström, commissaire européenne au Commerce, a expliqué qu’il s’agissait d’affirmer « haut et fort que nous croyons que le commerce est une bonne chose, qu’il permet de rapprocher entre eux les peuples et les entreprises ». Il est effectivement indéniable que les accords commerciaux ont joué un rôle considérable dans l’augmentation du volume des échanges internationaux et ont facilité la mondialisation.

Cependant, les accords commerciaux ont également un côté obscur. Ils sont par nature discriminatoires. L’ouverture relative des échanges que ces accords apportent est limitée aux membres signataires. Pour les pays extérieurs à l’accord, la situation est beaucoup plus compliquée.

L’UE elle-même est une bonne illustration de ce problème. Elle peut présenter un haut niveau d’ouverture interne, mais également être une véritable forteresse vis-à-vis des pays extérieurs. De plus, la version retravaillée de l’accord « approfondi et détaillé » inclut des clauses exotiques qui n’ont rien à voir avec la réduction des taxes douanières.

L’accord de libre-échange idéal tiendrait sur une seule page. Comme l’a écrit l’économiste Dan Mitchell :

« Mon propre accord de libre-échange tiendrait sur une seule page, ou même sur un bout de papier : « Il ne doit exister aucune restriction des échanges commerciaux entre le pays A et le pays B ». »

De la même façon, la politique commerciale idéale consiste à adopter le libre-échange unilatéral. Les pays ne s’adonnent pas au commerce. Ce sont uniquement les individus et les entreprises qui procèdent à des échanges commerciaux, jamais un pays en tant que tel.

Le meilleur choix pour une nation consiste à ne pas interférer dans les affaires de ses citoyens et de ses entreprises et à laisser le marché fonctionner librement. Cela constituerait une véritable politique d’ouverture au monde. « Le libre-échange non restreint et non subventionné entre les peuples sur Terre », comme l’explique Ron Paul, « réduit les tensions et apporte à tous une plus grande prospérité. C’est la seule politique adéquate, à la fois sur le plan moral et économique ».

Et cette politique fonctionne. Des États tels que Hong Kong, la Suisse et Singapour l’ont déjà mise en place. Ils occupent respectivement les dixième, onzième et troisième places du classement des pays les plus riches de la planète en termes de revenu national brut.

Il y a encore un long chemin à parcourir

La signature de l’accord entre l’UE et le Mercosur ne constitue, dans le meilleur des cas, qu’un point de départ. Il doit à présent être ratifié par les parlements nationaux de 28 pays européens et quatre pays d’Amérique latine. De plus, une alliance malsaine entre politiciens partisans du protectionnisme, lobbyistes du secteur agricole et écologistes pourrait se former.

Nous attendons encore de voir si les parlements français et polonais feront preuve de méfiance. Les diplomates brésiliens commencent déjà à avertir que la mise en œuvre effective de l’accord risque de « prendre plusieurs années ». Le groupe de lobby agricole le plus puissant dans l’UE, le Copa-Cogeca, a publié un communiqué dans lequel il dénonce un « double standard » favorable aux produits agricoles en provenance du Mercosur ainsi qu’un risque de « concurrence déloyale ».

L’ONG écologiste internationale Greenpeace s’est également rapidement opposée à l’accord. Naomi Ages, une écologiste experte des questions relatives au commerce international, a déclaré que « échanger davantage de voitures contre davantage de vaches n’est jamais acceptable lorsque cela conduit à la destruction de la forêt amazonienne, à des attaques contre les peuples indigènes et à une intensification des hostilités contre la société civile ».

Si nous avons de la chance, l’Europe et l’Amérique du Sud pourront bientôt avoir accès à du bœuf de meilleure qualité, les meilleurs vins et de meilleures voitures. Mais pas forcément dans cet ordre. 

Article initialement publié par l’institut de recherche économique Austrian Economics Center

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Débat : l’illibéralisme de Poutine a des conséquences stratégiques

Par The Conversation

Par Nicolas Tenzer.
Un article de The Conversation

Dans un entretien très commenté avec le Financial Times, Vladimir Poutine a exprimé de manière nette son opposition au libéralisme. Reprenant son discours classique contre les valeurs d’une société ouverte, tolérante et diverse, il a également emprunté aux extrêmes droites un propos hostile aux migrants et réfugiés. En soi, cela n’a rien de surprenant, à ceci près qu’il a exprimé de manière officielle ce qui était le moteur principal de son action, à nos yeux évident depuis longtemps.

Il n’est toutefois pas certain que chacun perçoive les implications stratégiques et la grammaire propre que cette position implique et en tire les conséquences dans l’analyse de la stratégie russe et dans l’action. Il serait facile, devant l’ampleur de ses effets, d’y discerner un propos à destination intérieure, visant à légitimer la persécution des dissidents et des homosexuels, les atteintes aux droits de l’Homme et la mise au pas de la presse.

On y verra aisément aussi une « explication » de son soutien aux mouvements extrémistes en Europe avec lesquels la convergence idéologique est désormais claire – ces mouvements ayant remplacé les « partis frères » – communistes – du temps de l’URSS. Dès avant leur entrée au gouvernement, des accords avaient été conclus entre la Lega italienne et le FPÖ autrichien et le parti de Poutine, Russie Unie.

L’horizon de la guerre

Mais pour le reste, entend-on déjà, la Russie de Poutine serait un pays « normal » avec lequel on pourrait conclure des accords, commercer, attendre une réciprocité, bref un pays qu’il faudrait « comprendre » et dont on devrait prendre en compte, selon les règles de la géopolitique classique, les « intérêts ».

Poursuivre dans cette voie serait s’égarer, parfois pour se rassurer à bon compte, souvent en cédant à une paresse de l’esprit. C’est aussi, consciemment ou non, le résultat d’une propagande douce souvent plus invasive que la désinformation lourde. Cela conduit à refuser de prendre le président russe à la lettre et de percevoir peut-être, car il fait depuis longtemps ce qu’il a dit récemment, le changement de paradigme qu’il a déjà opéré.

Dans un article important, Natalie Nougayrède rappelait que l’essentiel était peut- être moins le discours que la réalité de la Russie, en particulier depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir : la guerre. Ces presque 20 ans de guerre (Tchétchénie, Géorgie, Ukraine, Syrie…), quasi incessante, succédaient d’ailleurs aux 10 ans de guerre soviétique en Afghanistan et aux 9 ans de guerre de l’ère Elstine. Guerres marquées par l’impunité et le crime, écrit-elle, dont l’Occident « n’a pas compris qu’elles finiraient par définir la structure du pouvoir de la Russie et comment elle se définit par rapport au reste du monde. » Dès lors, conclut-elle, notre indignation devant l’anti-libéralisme de Poutine ne doit pas masquer la vraie question, celle des « crimes répétés et délibérés sur des civils et de sa responsabilité pour ceux-ci ».

On doit certes, comme l’a fait le président du Conseil européen, Donald Tusk, répondre à Poutine en opposant les valeurs libérales de l’Europe, en particulier le règne de la loi, les droits de l’Homme et les libertés, qui ne sont pas obsolètes. Mais le domaine des valeurs ne s’arrête pas aux frontières des États et les crimes de guerre commis par le Kremlin ne sont que le prolongement international de son antilibéralisme.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’opposer le modèle de la démocratie libérale à l’autoritarisme antilibéral poutinien, mais de s’opposer aux actes qui le traduisent. Délier ces deux dimensions conduit non seulement à ne rien comprendre, mais surtout – ce qui est le but recherché par la Russie – à ne rien faire.

Guerre idéologique, idéologie de la guerre

Sur le plan idéologique, l’antilibéralisme tel que l’exprime Vladimir Poutine est une guerre totale aux principes qui sous-tendent l’ordre international. Il implique logiquement que le droit international (respect des frontières et des traités), et en particulier le droit humanitaire international, sont devenus « obsolètes », ainsi que le fonctionnement normal des institutions multilatérales, en particulier le Conseil de sécurité des Nations unies.

Cette idéologie n’est d’ailleurs pas seulement affirmée, mais mise en pratique en Ukraine et en Syrie, comme elle le fut jadis en Tchétchénie, qui en constitua d’une certaine manière la première répétition. Innombrables sont les articles qui s’interrogent sur le dessein du maître du Kremlin et sur l’existence ou non d’une stratégie planifiée d’avance. Il est probable qu’il n’en a pas au sens militaire du terme ni dans les termes classiques des relations internationales. En revanche, sa stratégie idéologique commande tout.

Plusieurs signes en témoignent. D’abord, si l’on raisonne en termes rationnels, auxquels répond la notion classique d’intérêts, rien ne permet de conclure que ces opérations meurtrières correspondent à un intérêt stratégique de la Russie. Au contraire, une entente pacifiée avec ses voisins et l’Europe, un renforcement des accords avec l’OTAN et une participation active à un processus qui aurait visé à la sortie d’Assad auraient permis à la Russie de jouer un rôle important et constructif sur la scène internationale.

Ils auraient surtout renforcé l’économie et, partant, le soutien au président russe. Au demeurant, même si l’on prend les opérations russes en Syrie depuis septembre 2015, rien sur le plan militaire ne justifiait les exactions délibérées et gratuites sur les civils qui ne sont rien d’autre que des opérations de terreur comme il a pu en exister en Tchétchénie.

Ensuite, l’habillage rhétorique sur l’humiliation et la grandeur perdue et à retrouver ne tient pas la route, et est au mieux second par rapport à la perspective idéologique. Ces perceptions ne sont pas « naturelles », mais le fruit d’une opération de propagande mise en œuvre par les idéologues russes et les médias sous contrôle.

Galia Ackerman a récemment démontré dans un livre magistral, Le régiment immortel, comment celle-ci fonctionnait en liant l’épisode de la « Grande Guerre patriotique » à une entreprise contemporaine de mobilisation belliqueuse. La réhabilitation de Staline, largement encouragée par le pouvoir, va aussi dans ce sens, alors que l’économie russe s’effondre et que la pauvreté explose.

Enfin, l’idéologie a ceci de propre qu’elle est toujours négation du futur. La stratégie idéologique constitue l’effondrement de la stratégie. L’idéologie ne conduit pas à une situation prédéterminée à l’avance, mais n’est que le développement logique d’une idée qui n’a pas de fin. Elle ne vise pas à façonner le monde, mais à le soumettre à sa loi, sans la visée d’un but.

De fait, on voit bien ce que Poutine entend détruire, mais il n’a pas de projet de construction. Il ne prépare pas un stade où la Russie serait plus puissante et prospère, mais pourrait fixer l’ordre du jour par destruction des autres. La volonté de démanteler et de diviser l’Europe, de rendre impossible dans les pays de l’ancienne URSS une expérience démocratique réussie et le soutien à des dictatures criminelles ne résultent pas d’un projet de domination organisé, mais correspondent à un dessein purement idéologique : favoriser l’échec de toute forme de société démocratique et libérale pour s’imposer comme modèle unique.

Une nouvelle Guerre froide ? Comparaison n’est pas raison

Cela oblige à éclairer les propos parfois entendus sur une nouvelle « Guerre froide » qui nous opposerait à la Russie de Poutine. Comme souvent, la comparaison est d’une portée limitée sur le plan historique. La période actuelle n’est pas marquée par la course à la parité en matière d’armement, nucléaire et conventionnel, entre deux blocs.

Les conflits que conduit la Russie aujourd’hui en Ukraine et en Syrie ne constituent pas un affrontement direct avec les États-Unis ou les Alliés comme pendant les guerres du Corée et du Vietnam, ni même d’Afghanistan. Malgré les actions d’influence actuelle de la Russie en Afrique ou en Amérique latine, comme au Venezuela, nous sommes plus dans une logique de dominos ni d’ailleurs de containment.

Le soutien apporté par la Russie aux mouvements d’extrême droite et ses actions d’agit-prop ne sont pas identiques au soutien organisé aux partis communistes partout dans le monde et il n’y a plus l’équivalent d’une Internationale communiste. Nous n’avons pas assisté aujourd’hui à l’équivalent des interventions soviétiques en Hongrie (1956) et Tchécoslovaquie (1948 et 1968), et il n’y a rien d’équivalent aux crises de Berlin (1948) et à celle des missiles à Cuba (1962).

Des interventions extérieures pour consacrer la défaite des principes démocratiques

Si la guerre actuelle de la Russie n’est donc pas équivalente à la Guerre froide, elle reste toutefois un conflit systématique qui se traduit en guerres chaudes. L’invasion du Donbass s’est soldée par plus de 13 000 morts, des dizaines de milliers de blessés et plus d’1,5 million de déplacés.

Pour retrouver l’équivalent de l’annexion illégale de la Crimée, il faut remonter à celle des Sudètes par l’Allemagne nazie. Sans avoir l’ampleur des déportations de masse effectuées sous Staline, la persécution des Tatars de Crimée, avec son lot de disparitions forcées, d’emprisonnements arbitraires, de harcèlement et d’éradication culturelle, traduit une volonté d’éradication.

L’assassinat ou la tentative d’assassinat d’opposants russes à l’étranger rappelle également certaines périodes de la Guerre froide. Les ingérences en Afrique et le soutien aux dictatures en Amérique latine et au Moyen-Orient miment aussi des époques plus anciennes avec des méthodes en partie différentes. Enfin, la guerre idéologique contre les valeurs occidentales transpose à l’ère du numérique certaines méthodes du Komintern.

Surtout, la guerre en Syrie, marquée d’abord par le soutien actif du régime Assad, puis à partir de septembre 2015 par une participation directe de Moscou aux opérations et aux crimes de guerre, révèle le passage d’une idéologie de mépris des droits fondamentaux à une action ouverte d’extermination des populations civiles comme pour marquer sa capacité d’impunité et consacrer au grand jour la défaite des principes de pays démocratiques.

Casser les règles à tout prix

Le point commun à la période soviétique et à la nôtre réside dans le combat idéologique. Une opinion commune veut que l’effondrement de l’URSS ait marqué la fin de l’opposition doctrinale entre non seulement le monde dit « libre » et l’espace communiste en raison de sa disparition, mais aussi entre l’univers démocratique et tout autre système.

Certes, en 1991, il existait encore des régimes autoritaires, d’inspiration communiste ou non, mais il n’y aurait plus sur le plan conceptuel d’opposition entre deux systèmes de pensée différents. Le système de démocratie libérale serait désormais le seul à pouvoir être perçu comme légitime. Cette assertion trop rapide est certes oublieuse d’autres proclamations, soit de régimes conservateurs d’inspiration islamiste radicale assez différents (Iran, Arabie saoudite, Brunei notamment), soit de dirigeants qui entendent opposer un particularisme culturel et politique au principe même de valeurs universelles – ce dont la proclamation de « valeurs asiatiques » par Mahathir est le symbole. L’hindouisme conservateur de Narendra Modi va dans le même sens, mais aucun des deux n’exprime une volonté prosélyte.

Par son action dont les dernières déclarations au Financial Times expriment la logique, Poutine entreprend de systématiser un ensemble doctrinal en opposition exacte avec les valeurs du monde libre. Il ne conduit pas seulement son discours d’opposition pour proclamer une immunité du territoire russe par rapport à ces principes, mais il entend en faire la règle du nouveau monde. Mais quelle règle ?

Le système communiste, les violât-il et les pervertît-il continuellement, disposait d’un socle de principes formellement stables. Il inversait le sens des mots et des concepts de façon orwellienne pour tenter de détruire la perception du réel, mais il se targuait de respecter les règles et les institutions.

Le système de Poutine, s’il emprunte à cette subversion des notions, entend saper tout ce qui peut rester de règles tant sur le plan intérieur qu’au niveau international. Le système soviétique avait un projet clair de domination et d’expansion et entendait que le monde entier devienne soviétique. Il était guidé par un principe messianique. La visée de Poutine est moins la conquête et l’allégeance que la destruction et le chaos. Il ne veut pas remplacer les principes du monde libre par une idéologie, mais casser les règles de l’ordre international et celles de l’ordre interne des pays sans imaginer un autre monde, sinon celui de l’absence de normes.

La règle contre le chaos

Le risque ouvert par la Russie de Poutine, que nous avions qualifié de systémique en ce qu’il concerne autant nos valeurs, notre intégrité politique et notre sécurité, oblige à repenser nos méthodes d’action sur le plan international et notre diplomatie.

D’abord, toute concession, même purement verbale, envers le régime de Poutine traduirait une méconnaissance de la manière dont il fonctionne. Depuis l’annexion de facto de deux provinces de la Géorgie en 2008, soit 20 % de son territoire, il n’a jamais opéré la moindre concession. Toute faiblesse constitue un encouragement à poursuivre son offensive.

Sur le plan intérieur, les dissidents l’ont bien compris, qui réclament non pas moins de sanctions, mais au contraire plus – on pense notamment au Magnitsky Act, lequel ne vise d’ailleurs pas que Moscou mais l’ensemble des régimes qui commettent des violations des droits de l’homme.

La récente réadmission de la Russie au sein de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, à laquelle avait œuvré la propagande russe, ne s’est pas accompagnée de la libération – demandée par le Tribunal international de la Mer à Hambourg – des 70 prisonniers politiques et 24 marins ukrainiens, illégalement détenus par Moscou. Ni par une attitude coopérative dans l’enquête sur la destruction du vol MH17, la fin des agressions dans le Donbass, l’amorce de son retrait de Crimée et l’arrêt des bombardements de civils en Syrie. Elle ne garantit aucunement une acceptation par la Russie des jugements de la Cour européenne des droits de l’Homme que le Kremlin refuse d’appliquer et dont la « légalité », en vertu d’une loi de novembre 2015, est soumise à la conformité de la Constitution russe.

Ensuite, c’est se tromper soi-même que d’estimer que le régime russe fonctionne selon la logique classique d’une négociation internationale et qu’on pourrait en espérer quelque chose en Ukraine et en Syrie. Il n’y a jamais eu d’avancée concrète sur ce point et il n’y en aura jamais : les crimes de guerre en Syrie continuent aujourd’hui dans la région d’Idlib. Cela pourrait être le cas pour un État qui fonctionne selon des critères rationnels et selon une logique classique d’intérêts. Ce n’est pas le cas avec les dirigeants actuels du Kremlin en raison de leur logique radicale et de la nature même du système de pouvoir russe.

Enfin, il faut prendre au sérieux la guerre idéologique de la Russie car elle correspond à une offensive, globale quoique différenciée dans ses méthodes et ses visées, de l’ensemble des régimes autoritaires, de la Chine à l’Arabie saoudite, en passant par l’Iran, l’Égypte, voire les États-Unis de Donald Trump.

Au moment où des peuples, non seulement dans les rues de Moscou, mais aussi à Hong Kong, en Algérie, au Soudan, au Venezuela et dans les régimes illibéraux en Europe, manifestent pour le droit, la liberté et la démocratie, nous devons rappeler la vertu de principes dont la portée est universelle par-delà les cultures, les religions et les traditions. Nous ne pourrons aider ces combattants de la liberté que si nous restons d’une inflexibilité totale quant aux règles du droit international et du droit humanitaire.

Nicolas Tenzer, Chargé d’enseignement International Public Affairs, Sciences Po – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

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Poutine revendique son anti-libéralisme

Par Alexander Hammond

Par Alexander C. R. Hammond.

Dans une récente interview accordée au Financial Times, Vladimir Poutine a déclaré avec fermeté que « le libéralisme est obsolète ». En effet, le président russe a affirmé que les idées libérales « entrent en contradiction avec les intérêts de l’écrasante majorité de la population », en ce qu’elles ne favorisent pas la prospérité et le bien-être humain.

Alors que le nombre de partis populistes européens augmente, il semble que de plus en plus de gens adhèrent à ce même sentiment anti-libéral exprimé par Poutine. Mais heureusement, pour plus de sept milliards de personnes qui habitent cette planète, le libéralisme continue de profiter à l’humanité et de l’enrichir – et non de la miner.

Chaque année, le Fraser Institute, un think tank canadien, publie son rapport sur la liberté économique dans le monde (Economic Freedom of the World), qui classe 162 pays selon leur niveau de libéralisme économique à l’aide de cinq indicateurs : taille du gouvernement, système juridique et droits de propriété, monnaie stable, liberté de commerce international, et réglementation. Comme je l’ai déjà signalé dans CapX, les personnes des pays du quartile le plus libéral sur le plan économique ont un revenu moyen plus de sept fois plus élevé que celles des sociétés du quartile le moins libéral (respectivement 35 952 et 5 030 euros). Dans le bas de la distribution des revenus, la différence est encore plus prononcée : le décile des travailleurs les plus pauvres dans les pays les plus libéraux gagne près de huit fois plus que les 10 % les plus pauvres des économies les moins libres.

Pour la plupart des gens, cette disparité se traduit simplement par le fait d’avoir ou non la possibilité de manger. Dans sa chronique hebdomadaire du Telegraph, Boris Johnson a bien eu raison de souligner « le lien direct entre les valeurs libérales… et la fructueuse création de richesse ».

Les critiques du libéralisme économique pourraient invoquer la montée en puissance de la Chine, avec son gouvernement autoritaire et la forte implication de l’État dans l’économie. Pourtant, même dans la superpuissance mondiale la plus récente, les revenus moyens restent faibles au regard des normes occidentales et, comme l’a fait remarquer de manière convaincante George Magnus, les Chinois risquent fort de se retrouver coincés dans la « trappe à revenu intermédiaire ». En effet, c’est l’absence même d’institutions libérales transparentes et d’un état de droit qui a exacerbé les problèmes économiques de long terme auxquels le pays est confronté.

Il convient de noter que les idées libérales que Poutine rejette avec dédain, les jugeant ineptes, vont bien au-delà de l’économie. Les individus ne migrent pas vers des pays plus libéraux uniquement pour des raisons économiques : souvent, ils le font pour échapper à la tyrannie de sociétés illibérales et pour y trouver des libertés individuelles qui seraient inimaginables dans leur pays d’origine. Souvent, ces personnes aspirent à la liberté d’aimer qui elles veulent, de pratiquer leur foi comme elles veulent et d’exprimer leur mécontentement envers les institutions publiques sans crainte de harcèlement, d’emprisonnement ou même de mort. Telles sont les valeurs libérales clés que Poutine fustige avec empressement.

Mais ses idées anti-libérales n’ont vraiment pas profité au peuple russe. La Russie reste un pays où des journalistes sont régulièrement tués, des opposants ou dissidents politiques emprisonnés et où il est dangereux de faire partie de la communauté LGBT. Le pouvoir russe est entre les mains d’une petite clique d’oligarques et de fidèles de Poutine, il n’est donc pas surprenant que le gouvernement ne serve pas les intérêts du peuple russe.

Le RNB par habitant a diminué au cours de chacune des cinq dernières années et est maintenant inférieur de 32 % à celui de 2013 (à un niveau relativement bas de 9110 euros). La croissance annuelle reste atone et, avec l’échec de Poutine de permettre à l’économie russe de ne plus dépendre des ressources naturelles ou de surmonter le déclin de la population, la situation dans le pays va probablement s’aggraver. Ironiquement, c’est le libéralisme économique qui pourrait résoudre ces problèmes.

Alors que la situation en Russie se détériore, Fred McMahon de l’Institut Fraser prédit que Poutine continuera de faire la promotion des valeurs anti-libérales à l’étranger et à peser de tout son poids dans les cercles d’influence de la Russie. Une Russie affaiblie n’est « rien d’autre qu’un dieu de la discorde dans le panthéon des pouvoirs », nous dit McMahon, et si « ces dieux (de la discorde) peuvent créer de grands dommages et tragédies », leur capacité à exporter des valeurs anti-libérales à l’étranger est limitée depuis l’essor du libéralisme.

Lorsque nous entendons des despotes comme Poutine dénoncer la valeur des idées libérales, nous devrions simplement jeter un œil aux chiffres. Malheureusement, ces chiffres ne sont pas en faveur du peuple russe, dans la mesure où Poutine veille à ce que son pays poursuive la voie de la répression, de la stagnation économique et de la marginalisation sur la scène internationale. Mais pour une grande partie du reste du monde, le libéralisme reste vivant et se porte bien. Gardons notre cap.


Sur le web. Traduction : Raphaël Marfaux pour Contrepoints.

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Repose en paix, Justin Raimondo

Par Mises Institute
justin raimondo

Par Jeff Deist.
Un article du Mises Institute

Justin Raimondo, rédacteur en chef de longue date d’AntiWar.com et grand ami du Mises Institute, est décédé.

On pourrait ajouter qu’il est parti bien trop tôt, à l’âge de 67 ans. On ne peut que pleurer l’extinction de sa voix, et le reconnaître comme peut-être l’auteur libertarien spécialiste de la politique étrangère le plus important de ces dernières décennies.

Pourtant, contrairement à de nombreux partisans de la paix, Justin lisait et comprenait l’économie – sans parler de l’Histoire et de la théorie politique.

Justin était bien connu de nombreux lecteurs de mises.org. Il est l’auteur de deux livres majeurs du genre paléolibertarien : Reclaiming the American Right: the Lost Legacy of Conservative Movement, où il appelait à un retour aux principes non-interventionnistes de la « vieille droite » de Taft et Garret, ainsi que An enemy of the State, sa biographie sur son grand ami Murray N. Rothbard. Il partageait un lien spécial et une amitié particulière avec Rothbard, et tous deux passaient d’innombrables heures à travailler et interagir ensemble.

D’année en année, j’ai eu le plaisir de le contacter par mail et de lui téléphoner de temps à autre, ainsi que de l’avoir interviewé ici. J’en ressortais toujours en riant, avec son approche « Pas de prisonniers », et fortifié par sa détermination implacable.

Justin Raimondo prit vraiment son essor au moment de la guerre du Kosovo menée par Bill Clinton, où il critiqua sans merci l’ancien président (et sa femme). Le Kosovo mit AntiWar.com sur le devant de la scène, et fit de Justin une star des cercles libertariens. Sa langue et sa plume acérées se ressentaient bien au-delà de son clavier. Et son style acerbe, couplé à une véritable recherche et à une vaste connaissance des affaires mondiales, créa une toute nouvelle forme de journalisme en ligne. Assurément, beaucoup d’entre nous se souviennent avec émotion avoir mis en favoris Antiwar.com dans les années 90 et 2000, attendant impatiemment la dernière invective de Justin envers des tyrans blâmables ou des profiteurs de guerre.

Voici un échantillon de sa manière de tacler des politiciens vaniteux, datant d’il y a à peine quelques années :

« La Libye, la Syrie, l’Irak, le Kosovo – ces pays en ruines, sont des monuments grotesques à la criminalité des opérations américaines de « changement de régime », qui firent des ravages partout où elles réussirent. Avec un tel bilan, il est incroyable que la même bande de triples buses à Washington puisse poursuivre gaiement son chemin, sans avoir à répondre de ses crimes devant qui que ce soit. Les deux principaux candidats pour la nomination à la tête des Démocrates pour les présidentielles, Mme Clinton et le Sénateur Bernie Sanders, ont, en effet, tous deux soutenu ce désastreux “guerre à guerre”. »

Et bien sûr, il n’était jamais à court de guerre à couvrir. Tu nous manqueras, vieil ami.

Traduction par Sabine Lula pour Contrepoints de Rest Easy, Justin.

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États-Unis : Donald Trump sera-t-il réélu en 2020 ?

Par Philippe Lacoude

Par Philippe Lacoude, depuis les États-Unis.

Le théorème de l’électeur médian

Qui sera élu président des États-Unis en 2020 ? Avant de répondre à cette question, il est bon de rappeler qu’« un système électoral à la majorité sélectionnera le résultat préféré par l’électeur médian » (Randall G. Holcombe, Public Sector Economics, 2006). Ce dernier est simplement l’électeur centriste qui fait basculer les élections à « gauche » ou à « droite ».

Si nous avons trois électeurs, Pierre, Paul, Jacques qui veulent, respectivement, 50 %, 57 % et 64% de dépenses publiques en pourcentage du PIB et deux candidates Marie et Julie qui militent, respectivement pour 52 % et 58 %, Marie recevra le vote de Pierre, Julie ceux de Paul et Jacques. Les extrêmes, Pierre et Jacques sont acquis, respectivement, à Marie et Julie. Julie est trop « loin » de Pierre, Marie trop loin de Jacques. Paul décide de l’issue de l’élection. Paul, l’électeur médian, gagne toujours les élections.

Cette loi est connue sous le nom de théorème de l’électeur médian. Elle a fait l’objet de nombreuses études qui ne sont pas parvenues à l’infirmer. Par nature, elle est finalement tautologique : les chercheurs en sciences politiques ne mesurent pas tant sa possible invalidité mais plutôt la qualité des sondages qui sont à la base de la vérification de l’existence de Paul.

Bien sûr, on ne vote pas sur un seul sujet sauf lors de référendums très ciblés et cette théorie est rendue plus complexe quand les dimensions sont multiples. Il n’en reste pas moins que le succès politique est celui de la capture de cet électeur théorique exactement au milieu de l’échiquier…

L’électeur médian en France

En France et en Belgique, l’électeur médian Paul est un petit bureaucrate territorial, pacsé, syndiqué FO ou CFDT. Ses deux enfants perçoivent les APL et le RSA. Il est jaloux de ses voisins, celui qui est commerçant, celui qui a reçu un héritage de sa tante, et celui qui a réussi un concours de la ponction publique plus « prestigieux » que le sien. Comme il a pris des coups d’EdNat sur la tête, il ne comprend strictement rien à l’économie. Il aurait pu s’informer de ce qui se passe ailleurs lors de ses deux séjours à l’étranger mais c’était au club Med, dans des pays du tiers-monde, et il est hélas farouchement monolingue.

À chaque élection, Paul vote pour davantage d’État prenant en otage des libéraux toujours plus rares…

L’électeur médian aux États-Unis

Aux États-Unis, l’électeur médian Mike travaille dans le secteur privé. Il a probablement perdu son emploi plusieurs fois au cours de sa vie mais la durée de ses périodes de chômage est faible. Il retombe toujours sur ses pieds. Dans ce pays dépeuplé, il vit dans les exburbs, une zone à la limite entre les suburbs (banlieues) et les zones rurales. Il est propriétaire de sa maison. Il n’a pas d’arme à feu ou peut-être un fusil de chasse. Il va régulièrement à l’église.

Sa culture économique surpasse très certainement celle de Paul, son homologue français, même si elle laisse à désirer : à chaque élection, dans un grand écart mental dont il a le secret, il vote pour moins d’impôts et davantage de sévices publics…

L’électeur médian dans chaque État

De fait, pour l’élection présidentielle américaine, Mike n’a aucune influence parce qu’elle se décide au travers de grands électeurs : chaque État reçoit une voix par membre du Congrès, c’est-à-dire une voix par sénateur et une voix par représentant à la Chambre. Par exemple, la Californie reçoit 55 voix, la Pennsylvanie 20, le Wisconsin 10, le Michigan 16 et le Vermont seulement 3.

Sur les côtes, en zone urbaine, en Californie, en Oregon, à Washington, dans le Maryland, dans le Delaware, à New York, dans le Connecticut, le Rhode Island, et le Massachussetts, l’électorat est tellement à gauche que Trump y sera battu quel que soit son adversaire. A contrario, au Texas, le candidat démocrate de 2020 perdra comme ses prédécesseurs.

La grande question est donc de savoir ce que feront les électeurs des swing states, c’est-à-dire des États qui changent de bord politique au fil du temps… En 2016, l’élection du président Trump s’est jouée à seulement 77 744 voix près dans la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan, soit seulement 0,06 % du total national des votants ! Si l’électorat de ces États avait choisi la secrétaire Clinton, celle-ci serait présidente des États-Unis.

Le populisme

Le populisme du président Trump n’est ni nouveau ni populiste. Il a seulement montré que les électeurs médians de ces États avaient été laissés pour compte par la reprise anémique de l’après crise de 2008. L’Amérique profonde – l’électeur médian américain – a été choquée par l’élection du président Obama et par son coup de barre à gauche. Les mouvements Tea Party de 2009-2010 préfiguraient l’élection du président Trump.

Ici, je divergeais profondément des analyses fantaisistes de certains « experts ». S’il y a bien une montée des populismes un peu partout dans le monde – c’est-à-dire une verbalisation des revendications populaires grâce aux médias sociaux – et si elle est plutôt libérale dans les pays anglophones ou des anciens pays du Pacte de Varsovie (parce que l’électeur médian y est à droite), elle est franchement antilibérale en France, en Italie ou en Belgique (parce que l’électeur médian y est à gauche).

Il convient d’analyser les phénomènes politiques à l’aune de l’économie politique, ici, la théorie des choix publics. Le même populisme a engendré d’un côté le Brexit, l’élection de Trump et de l’autre les Gilets jaunes : ceux qui croient que la montée du populisme en Europe sera bénéfique devraient apprendre la théorie de l’électeur médian et se pencher sur ses opinions. La couleur jaune est bien le seul point commun entre le Tea Party et les Gilets jaunes

Il est d’ailleurs évident que le référendum d’initiative citoyenne en France produirait des effets très étatistes a contrario de ceux qu’il produit en Suisse ou aux États-Unis (où son bien-fondé est déjà fort discutable…) Les défenseurs francophones du « populisme » ou du R.I.C. ne comprennent rien à l’économie.

L’électorat du Midwest

En pratique, l’élection de 2020 sera donc à nouveau décidée par l’électorat de ces États et, probablement de la Floride. Les électeurs médians de ces quatre États sont semblables à Mike. Comme lui, ils sont semi-urbains et travaillent dans le secteur privé concurrentiel de façon plus ou moins continue. Ils sont un peu plus religieux que Mike et sont probablement propriétaires d’une arme à feu. Eux ou leurs familles ont un intérêt dans les industries manufacturières et d’extraction du pétrole ou du gaz.

Ils sont probablement un peu plus à droite que Mike et la réélection du président Trump se jouera sur la question de savoir s’ils ont ou non bénéficié de ses politiques et ce qu’ils penseront des candidats en présence…

La croissance économique

La croissance économique est très certainement le tout premier atout du président Trump. Les présidents récents qui n’ont pas été réélus – les présidents Carter et Bush Sr. – ont laissé une récession à leur successeur.

Depuis le début de son mandat, la croissance est en forte hausse et les États-Unis semblent sortis de la plus lente phase de croissance de leur histoire à la suite d’une récession.

Même si les probabilités d’une récession économique ne cessent de monter et même si les États-Unis connaissent une des périodes d’expansion les plus longues de l’après-guerre, il est probable que les derniers chiffres disponibles juste avant le scrutin soient positifs, même en cas de léger ralentissement de l’économie.

L’emploi et les salaires

Cette croissance économique s’accompagne de très bons chiffres de l’emploi. Le chômage tourne autour de 3,6 %, le meilleur chiffre depuis au moins 50 ans. Même si on inclut les travailleurs insatisfaits de leur emploi actuel, le taux reste en deçà de 4,5 %.

La seule ombre politique au tableau de l’emploi vient du fait que les créations d’emploi ralentissent même si elles restent fortes :

Les adversaires politiques du président Trump ne manqueront pas de le faire remarquer. Cependant, ce n’est pas vraiment inquiétant : la difficulté de créer de nouveaux emplois découle de l’absence de personnel disponible sur le marché de l’emploi.

En effet, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, les offres d’emploi excèdent le nombre des chômeurs !

L’emploi des minorités

À la différence de juillet 1969, où le chiffre de 3,6 % de chômage était en partie le fait de la conscription de milliers de jeunes Noirs dans la guerre du Vietnam, la situation est saine. Le taux de chômage des hommes Noirs de plus de vingt ans est de 6,3 %, le taux le plus bas jamais enregistré aux États-Unis. Certains membres de cette communauté ont noté ces véritables progrès économiques, soit insuffisants, mais bien réels. Même si l’effet électoral est incertain dans un contexte polarisé où certains médias passent ces chiffres sous silence, il n’est pas impossible que ceci ait un impact électoral en 2020.

Le président le plus sexiste et le plus misogyne de l’histoire récente des États-Unis a aussi réussi l’exploit d’abaisser le taux de chômage des femmes, soit 3,5 %, à son point le plus bas depuis septembre 1953 ! Là encore, il est impossible de gager l’effet électoral réel mais il ne peut pas être négatif.

L’emploi manufacturier

Parallèlement à ces bonnes nouvelles, l’emploi manufacturier continue l’embellie qu’il a connu depuis la crise. Les États-Unis se dirigent vers une hausse décennale de l’emploi industriel après trois décennies de déclin. Les présidents Obama et Trump n’ont pas grand-chose à y voir : la production des sous-traitants redevient locale parce que les flux industriels deviennent plus tendus et la production de plus en plus technique. L’informatisation des machines-outils a joué un rôle crucial dans la renaissance industrielle du Midwest.

Entre son point bas de février 2010 et le mois de mai 2019, les emplois industriels sont passés de 11 453 000 à 12 839 000, en hausse de presque 1,5 million. Ces emplois sont certainement le meilleur moyen d’obtenir un travail relativement sûr à un salaire élevé pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance de faire des études supérieures.

Ces chiffres sont favorables à nos électeurs médians de Pennsylvanie, du Wisconsin et du Michigan, des États avec une base industrielle. Localement, il est probable que les Américains remarquent ceci même si les médias nationaux ne consacrent pas une minute à ces questions subalternes qui n’intéressent ni les banquiers de Wall Street, ni les informaticiens de la Silicon Valley.

Les salaires

Ces tensions positives sur le marché de l’emploi sont en train de pousser les employeurs à augmenter les salaires pour essayer de recruter des Américains échaudés par la crise qui ne changent pas beaucoup d’emploi.

Là encore, comme pour l’emploi industriel, on peut discuter du point de départ mais il est certain que la tendance continue sous l’administration du président Trump. Au cours des huit années qui ont précédé son entrée en fonction, les gains salariaux aux États-Unis ont été minimes, soit 2,1 % en moyenne et de moins de 0,4 % par an, une fois l’inflation prise en compte.

Cette stagnation est terminée. Les Américains recommencent à bénéficier d’augmentations significatives des salaires réels, en particulier chez les travailleurs à bas salaires. Pour la première fois en 20 ans, la classe moyenne américaine reçoit des augmentations de salaires. Là aussi, ces chiffres sont favorables à nos électeurs médians de Pennsylvanie, du Wisconsin, du Michigan et de Floride qui devraient voir leur salaire annuel passer la barre symbolique des 50 000 dollars annuels.

Les baisses d’impôts

Grâce à la baisse de l’impôt sur le revenu de décembre 2017, nos électeurs ne verront pas leurs salaires amputés par l’inflation ou par les impôts, même s’il est difficile de savoir si les électeurs comprennent qu’ils ont bénéficié de cette baisse.

Une partie de l’excellente réforme a consisté à diminuer le taux d’imposition des sociétés. De bonne guerre, les démocrates ont évidemment dépeint cette baisse comme un cadeau aux entreprises. Et, jusqu’à présent, le président Trump ne semble pas recevoir beaucoup de crédit : un sondage NBC Wall Street Journal d’avril 2019 a montré que la grande majorité des Américains ne pensaient même pas avoir obtenu une réduction d’impôt ! Seulement 17 % des personnes interrogées pensent que leurs impôts ont baissé.

Pourtant la baisse de l’impôt fédéral est substantielle : comme l’explique le secrétaire au Trésor, « les taux d’imposition plus bas, des déductions forfaitaires plus élevées et des crédits d’impôt pour les enfants plus importants ont profité à la plupart des Américains. En 2017, un ménage américain typique gagnant 75 000 dollars en salaires avant impôt payait 3 983 dollars en impôt sur le revenu (fédéral). Chaque mois, 347 dollars étaient retenus sur leurs chèques de paie et ils recevaient un remboursement de 178 dollars lors du dépôt de leurs déclaration. En 2018, la famille typique gagnant 75 000 dollars a vu son impôt total tomber à 1739 dollars, soit une réduction de 2244 dollars par famille. La réduction de l’impôt a essentiellement été réalisée grâce aux quelques 200 dollars par mois ajoutés à leurs fiches de paie. Ils reçoivent également un remboursement de 41 dollars lors de leur déclaration, ce qui signifie qu’au lieu de trop payer le gouvernement, ils ont été en mesure de conserver une plus grande part de leur argent durement gagné chaque mois. »

Paradoxalement, c’est peut-être en agitant le spectre d’une hausse des impôts – au programme de tous les Démocrates – que le président Trump aura l’opportunité d’expliquer sa réforme…

Le logement

Même si le président Trump n’a rien fait dans le domaine du logement – en particulier pour privatiser Fannie Mae et Freddie Mac –, les succès économiques généraux sont en train d’améliorer la situation du marché du logement. La situation est définitivement plus saine qu’elle ne l’a été en plus de 20 ans.

Le nombre de logements disponibles à la location s’est enfin stabilisé – avec environ 7 % de logements locatifs vacants. Les mises en chantier sont aussi en train de retrouver un niveau modéré. Du coup, les prix de l’immobilier augmentent mais très modérément, d’environ 3,54 % l’an selon les derniers chiffres.

Les Américains, qui n’ont pas du tout oublié la crise de 2008, sont prudents. Ils ont profité des taux bas pour refinancer leurs prêts hypothécaires et le taux de défaut – environ 2,67 % des prêts au premier trimestre – est exactement dans la moyenne historique de 1987-2007.

Pour couronner le tout, après une forte hausse des taux d’intérêt, dont ceux des prêts hypothécaires, à l’arrivée du président Trump, les taux à 15 ans sont en chute libre, passant de 4,36 % à la mi-novembre 2018 à 3,16 % au moment où j’écris ces lignes.

La politique monétaire

Le président Trump, qui est un expert en immobilier, sait très bien que les taux élevés ralentissent le marché. Il a menacé de renvoyer le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, à plusieurs reprises. Ce dernier a cédé et a fini par ralentir l’inévitable hausse des taux…

De fait, le président Trump semble avoir entièrement raison sur ce sujet : l’inflation anticipée sur 5 ans est d’à peine 1,71 % par an selon la différence de rendement des titres du Trésor à 5 ans et des titres indexés sur l’inflation. En d’autres termes, les marchés sont entièrement d’accord avec le président Trump et sont contre les experts économiques de la Fed.

La masse monétaire M2 est passée de 877,1 milliards à l’élection du président à 646,8 milliards aujourd’hui : en d’autres termes, la politique de la Fed a été plutôt (trop ?) restrictive.

Si le président Trump avait tort de forcer la main de son chef de la Fed, non seulement l’inflation pointerait son nez mais le dollar s’affaiblirait. Il n’en est rien et l’érosion du dollar commencée à l’arrivée du président Obama s’est enfin arrêtée :

Science

Si la politique de la recherche de l’administration Trump laisse franchement à désirer, le président a bien compris l’intérêt show biz d’envoyer des hommes dans l’espace. Après des années d’atermoiements, la NASA a enfin un dirigeant solide avec une feuille de route plus ou moins claire.

L’année 2020 sera une longue suite de succès pour la NASA avec les préparations du replacement de Hubble, le retour des vols humains de la NASA, les premiers préparatifs pour un retour sur la Lune. Ceci n’aura certainement pas été le fruit de trois ans de politique mais le président Trump se servira de ces succès pour faire passer le message que l’« Amérique gagne » : le fait que le vice-président ait mis son grain de sel pour réduire les délais n’est pas anodin.

Il en profitera aussi pour promettre de soigner le SIDA et le cancer… Facile !

La gauche se plaindra des coupes budgétaires pour la recherche sur le climat mais ceci plaira à nos quatre électeurs médians.

La dérèglementation

La dérèglementation est certainement le plus gros succès économique et politique du président Trump parce que la paperasserie est palpable par le peuple qui est constamment en butte à un formulaire ou un autre. Non seulement elle coûte une fortune mais elle empêche d’innover. Chaque année durant l’administration Obama, l’État fédéral a ajouté des règlements en tous genres au coût vertigineux de 100 milliards de dollars par an…

Dérèglementer ne coûte rien au budget de l’État, au contraire. Je suis toujours amusé de mes discussions avec les économistes universitaires : si certains sont hostiles à l’impôt à cause des distorsions qu’il entraîne, très peu sont convaincus de la nécessité de dérèglementer. Ils n’ont jamais essayé de créer une entreprise industrielle et de se coltiner l’EPA ou la FDA

Le président Trump prétend ramener les codes fédéraux à leur taille de 1960. Ce serait merveilleux s’il le faisait réellement : l’administration actuelle a donné une bouffée d’oxygène à l’économie même si certaines actions sont menacées par certaines cours de justice.

Les cours de justice

Cet activisme judiciaire concerne la base des électeurs de Trump. Selon les sondages de sorties des urnes, plus de 20 % de ses électeurs de 2016 ont voté pour lui principalement pour assurer la nomination d’un juge conservateur à la Cour suprême. Les groupes républicains ont très bien compris ceci et pilonnent les démocrates avec des spots publicitaires leur demandant de publier des listes de juges éventuels !

Comme nous l’avons détaillé dans un article précédent, la présidence Trump marque probablement un tournant dans l’histoire judiciaire du pays. Certaines cours sont en train de basculer (très) à droite. D’un point de vue sociétal, ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les libéraux. En revanche, d’un point de vue économique, les juges sont près à remettre en cause des vieux dogmes idiots. Par exemple, ce mois-ci la Cour suprême a semblé prête à remettre en cause le pouvoir de l’exécutif d’interpréter le sens des lois dans les décrets d’application. Si la gauche est paniquée à cette idée, nos électeurs médians sont probablement ravis.

Énergie

Parallèlement, l’administration poursuit une excellente politique énergétique. La prospection en Alaska est enfin permise partout, les permis de forage sont distribués libéralement, les États-Unis sont devenus un exportateur net de produits pétroliers.

Le gouvernement a arrêté sa guerre contre le charbon qui clivait des États entiers sans pour autant signifier le redémarrage de l’exploitation minière : en d’autres termes, on n’interdit plus sans toutefois encourager. La production et l’utilisation de charbon dans le pays ont atteint leur plus bas niveau en quatre décennies et plus de centrales au charbon ont été arrêtées en deux ans de présidence Trump que pendant les huit années de l’administration Obama…

Après des années de subventions et de malversations pures et simples, le gouvernement fédéral a fortement réduit ses « investissements » dans les énergies qui n’ont de vertes que le nom. Dans le même temps, on laisse faire les investisseurs privés et le marché décide par lui-même de faire que la production énergétique des renouvelables dépasse celle du charbon.

L’indépendance énergétique est électoralement un produit vendeur…

Affaires étrangères

Si les positions de politique étrangère exprimées par Trump lors de sa campagne présidentielle ont souvent changé, rendant l’agenda politique confus, en pratique, le président est assez clair.

Sa sortie des traités absurdes comme la COP21 ou le Trans-Pacific Partnership (qui contenait bien plus de bureaucratie que de libre-échange) est aussi libérale que ses demandes répétées d’indemniser les États-Unis pour aider à protéger les pays alliés, notamment l’Allemagne, Israël, le Japon, l’Arabie saoudite ou la Corée du Sud. Ce que certains médias européens interprètent comme une hostilité envers l’OTAN est finalement un renforcement financier de cette dernière.

Malgré une agitation tous azimuts et des tergiversations sur tous les sujets, la Corée du Nord est venue à la table des négociations – pour rien mais c’est déjà un succès en soi ! Le fait qu’un président des États-Unis ait mis les pieds sur le sol de la Corée du Nord est absolument… révolutionnaire. De leur côté, les mollahs iraniens ont plus que jamais des bâtons dans les roues de leurs centrifugeuses sans que le président Trump ait eu à verser de sang malgré l’avis belliqueux des va-t-en-guerre républicains.

Les universitaires pourront critiquer ces politiques dans de longs mémoires, pour nos électeurs médians le succès est probablement évident : le président est fort, l’Amérique est le leader. Isolé ? Ils s’en fichent. C’est toujours comme ça dans les films de John Wayne… Et l’habitude d’insulter la moitié de ses hôtes à chaque visite à l’étranger, pour déplorable qu’elle soit, ne coûtera pas grand-chose au président en 2020…

Landslide 2020 ?

À ce stade, étant donné les succès et les échecs énumérés ci-dessus, n’importe quel autre président serait largement réélu comme Ronald Reagan ou Bill Clinton en leurs temps… Pour vingt euros, madame Irma serait formelle sur le résultat.

Mais, comme nous le verrons demain, c’est sans compter sur les affaires, l’opposition et la personnalité du candidat !

À suivre…

Retrouvez ici la seconde partie de cet article.

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On ne peut renforcer une économie en falsifiant les taux d’intérêt

Par Bill Bonner

Par Bill Bonner.

Les banques centrales sont prêtes à tout pour lutter contre la tendance baissière. Un combat hélas perdu d’avance…

N’allez pas contre la Fed

Aux États-Unis, les choses deviennent de plus en plus curieuses.

Les investisseurs sont titillés par la pensée d’un accord commercial avec la Chine. Cela vient s’ajouter à la Fed qui, dans le sillage d’une économie qui se détériore, semble prête à passer à l’Erreur n°3 avant même d’en avoir terminé avec l’Erreur n°2.

Vous vous rappellerez que l’Erreur n°2 consiste à augmenter les taux d’intérêt pour tenter d’adoucir les dommages causés par l’Erreur n°1 (maintenir les taux trop bas pendant trop longtemps). L’Erreur n°3, quant à elle, consiste à les réduire trop rapidement pour tenter de réparer les dégâts causés par l’Erreur n°2.

« On ne lutte pas contre la Fed », est un credo de longue date dans l’industrie financière. Si la banque centrale commet les Erreurs n°1 ou 3, mieux vaut ne pas être positionné à découvert ; si elle commet l’erreur n°2, mieux vaut ne pas être acheteur.

Les investisseurs croient que les banques centrales contrôlent les prix des actions – ce qui est bien entendu le cas… jusqu’à un certain point.

La Fed quant à elle ne peut pas contrer les profonds courants de la fortune économique. Le flot montant d’espoir et d’optimisme qui avait commencé avec l’administration Reagan a atteint son apogée en 1999. Depuis, c’est la chute.

C’est du moins notre hypothèse.

De l’avidité à la crainte

Depuis, les taux de croissance du PIB ont chuté ; les revenus réels des personnes réelles ont décliné en Occident. Et une bonne partie du public a changé de point de vue – les gens n’attendent plus l’avenir avec impatience ; ils regrettent le bon vieux temps. D’un monde gagnant-gagnant à somme positive… on est revenu à un monde à somme nulle, gagnant-perdant.

De l’avidité à la crainte, en d’autres termes.

C’est ainsi que nous appelons les grands mouvements de notre jauge Dow/or. Elle a atteint un sommet en 1999 à plus de 40 (il fallait plus de 40 onces d’or pour acheter le Dow Jones). Aujourd’hui, on est à 20 environ.

La jauge est passée sous les cinq par trois fois au cours du siècle dernier. Nous sommes d’avis qu’elle aurait à nouveau atteint son rendez-vous avec le destin – moins de cinq onces d’or pour acheter le Dow – en 2009 si la Fed n’était pas intervenue.

Mais la Fed a paniqué. Elle a ensuite déguisé, retardé et nié la vérité de cette inversion des courants en falsifiant le signal de prix le plus important du capitalisme – le prix du capital lui-même.

Cette évaluation erronée du capital à cause de taux d’intérêt artificiellement bas a empiré la tendance baissière.

Cette tendance baissière n’est pas limitée aux États-Unis. L’Europe, le Japon et la Chine montrent tous les mêmes symptômes. La semaine dernière, le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, a annoncé qu’il continuerait à commettre des erreurs… encore plus grosses.

Contrairement aux États-Unis, la BCE semble avoir purement et simplement évité l’Erreur n°2. Son taux directeur n’a jamais dépassé le zéro. Draghi affirme néanmoins qu’il est prêt à le mettre encore plus en territoire négatif. De l’agence Bloomberg :

« Le président de la BCE Mario Draghi a semblé mettre la barre très bas mardi lorsqu’il a affirmé que des mesures de relance supplémentaires seraient nécessaires ‘en l’absence de toute amélioration’ des perspectives de croissance et d’inflation. Parmi les options disponibles, il a spécifiquement cité les réductions de taux, ce qui a fait baisser l’euro et poussé les marchés monétaires à intégrer une baisse de dix points de base d’ici décembre. […]

‘Draghi terminera sa présidence par une réduction’, a déclaré Claus Vistesen, chef économiste sur l’Eurozone chez Pantheon Macroeconomics. ‘La porte est désormais ouverte et je ne vois pas comment ils ne la franchiraient pas’. »

Les investisseurs ont acheté des actions européennes. Le plus curieux, c’était la réaction du président américain sur Twitter :

« Mario Draghi vient d’annoncer que de nouvelles mesures de relance pourraient arriver, ce qui a immédiatement fait chuter l’euro par rapport au dollar, ce qui leur donne un avantage injuste dans la concurrence contre les USA. Ils font ça depuis des années, tout comme la Chine et d’autres. Les marchés européens ont augmenté suite aux commentaires (injustes envers les US) faits aujourd’hui par Mario D. ! »

Trump pense que la BCE manipule l’euro à la baisse pour rendre les exportations européennes plus attractives.

Il s’agit là bien entendu de l’homme même qui braille contre Jay Powell pour n’avoir pas manipulé le dollar US à la baisse. Il s’est récemment plaint que les prix des actions US seraient « 10 000 points plus élevés » si la Fed avait suivi son conseil.

Le voilà maintenant qui se plaint de Mario Draghi. Et pour quoi ? Pour avoir utilisé la politique monétaire afin de manipuler l’euro à la baisse !

Nous n’avons rien de particulier contre l’hypocrisie. Et aucune rancune particulière envers le président américain.

La presse, le Congrès, la Maison Blanche, les investisseurs, les économistes, la Fed – tous semblent penser les mêmes balivernes… que les banques centrales sont responsables des prix des actions et de l’économie.

Mais peut-on vraiment renforcer une économie en falsifiant les taux d’intérêt et en dévaluant sa devise ?

Pour plus d’informations, c’est ici.

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Syrie, Chine, Soudan… Peut-on sortir de la dictature ?

Par Yves Montenay

Par Yves Montenay.

Un tour du monde historique et géographique nous montre à quel point il est difficile de sortir d’une dictature. L’actualité nous le rappelle de façon aiguë avec la situation en Syrie, au Soudan et en Algérie. Et l’ombre de la Chine plane…

L’histoire nous rappelle la durée des dictatures

Le rappel de Tien’anmen et des 70 ans de régime communiste en Chine illustrent que la dictature ou l’autoritarisme sont des régimes durables et très difficiles à éliminer.

Rappelons que le communisme soviétique a tenu 70 ans, que la Corée du Nord et Cuba ont le même âge et durent toujours, tandis que les trois pays d’Indochine en sont à plus de 60 ans pour le Vietnam Nord et bientôt 45 ans pour les autres. Le très marxiste Mugabe au Zimbabwe a tenu 37 ans avant de laisser la place à une autre personnalité du régime.

Parmi des dictatures non communistes, la dynastie Assad en Syrie va sur ses 50 ans, et la dictature religieuse iranienne va fêter son 40e anniversaire.

Les régimes très autoritaires sans être dictatoriaux sont également solides : Vladimir Poutine est en poste depuis bientôt 20 ans. Et Erdogan, élu depuis 16 ans en Turquie, après des débuts certes relativement démocrates, accentue son virage autoritaire et islamiste.

Nous connaissons moins la dictature militaire birmane bientôt sexagénaire et à peine atténuée par l’octroi d’une présidence « décorative » à d’Aung San Suu Kyi, les dérives autoritaires de différents présidents philippins et des récents gouvernements thaïlandais.

Une des raisons de l’obstination de certains dictateurs est la menace de mort ou d’une punition exemplaire que l’on évoque au nom de la morale comme de la vengeance… ce qui les pousse à rester en place à tout prix !

Pourquoi cette longévité ?

La confiscation du pouvoir par une personne ou un petit groupe est une constante de l’histoire de l’humanité.

Certes, à la suite des exemples un peu fantasmés de la démocratie athénienne et de la république romaine, l’Occident a tenté la mise en place d’un autre type de régime.

Cela a été partiellement et très progressivement réussi avec l’évolution politique anglaise depuis quelques siècles, par les Lumières inspirant les révolutions américaine puis française. Ces exemples ont gagné une partie de l’Europe puis une partie de ses anciennes colonies.

La démocratie représentative libérale a cru avoir gagné une bataille décisive avec la chute de nombreux régimes communistes en 1989–90. Mais cette croyance s’est vue démentie les années suivantes, et les dictatures ou l’autoritarisme ont regagné beaucoup de terrain.

Pourquoi ? Rappelons le fameux Discours sur la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie : si la dictature s’installe si durablement, c’est que les esclaves participent à leur propre écrasement.

Les Occidentaux pensant que la prise de conscience suffit pour renverser le tyran insistent sur la liberté d’information.

En réalité, ça ne suffit pas : La Boétie se demandait si la servitude n’est pas également demandée « d’en bas » : nombreux sont ceux qui préfèrent la soumission à la liberté, l’embrigadement à l’autonomie, le conditionnement à la responsabilité.

Et l’actualité nous rappelle tout cela.

Après la Syrie, le Soudan : nouveau massacre d’un printemps arabe ?

Le Soudan rejoue Tien’anmen au moment du rappel de ce massacre par les médias internationaux. L’Algérie craint le même sort.

Syrie 2011 : une dictature de 50 ans semble s’écrouler. Mais la dictature islamiste d’Iran et le régime autoritaire de Poutine volent à son secours.

Dans les zones libérées, les démocrates ne sont soutenus que verbalement par l’Occident, tandis que l’Arabie vole au secours des islamistes. Ces derniers chassent les démocrates et Bachar el-Assad peut se donner le beau rôle d’écraser les djihadistes sous les bombes russes et les fantassins chiites d’Iran et du Hezbollah libanais.

Après au moins 500 000 morts et 5 millions de réfugiés, le dictateur reprend le contrôle du pays, bien décidé à ne tolérer aucune liberté.

Singapour 2019 : un officiel chinois réagit aux médias internationaux en proclamant que la répression de Tian An Men était un choix « correct » et justifié, qui a permis 30 ans de prospérité. Il ne précise pas que si c’est à Singapour qu’il en parle, c’est parce que c’est tabou en Chine.

Immédiatement le Soudan tire lui aussi sur la foule et évite les foudres de l’ONU grâce au veto chinois.

Le Tien’anmen soudanais

Je viens de rappeler l’histoire sanglante de ce pays . En avril 2019 commençait un rassemblement populaire pacifique de plusieurs semaines obtenant un premier succès avec la déposition du dictateur Omar el Bechir par les militaires associés au pouvoir.

Puis, l’énervement croissant des militaires s’est terminé par une intervention sanglante et brutale, pour casser psychologiquement le mouvement.

Au Soudan, comme en Chine, le pouvoir est détenu par un parti tout-puissant, islamiste en l’occurrence et lié aux militaires. Et la terreur de l’armée est forte, vu ses répressions, massacres et viols depuis des décennies.

Omar El Bachir était en effet un islamiste sanglant, massacreur des Fours (habitants non arabes du Darfour) par des milices arabes, les fameux janjawis.

Ces milices sont devenues les « Forces de réaction rapide » (RSF en anglais), et terrorisent depuis des décennies l’ensemble de la population soudanaise. Ce sont elles qui viennent d’interrompre le rassemblement démocratique.

En effet la contestation avait continué après la déposition du président El Bechir, et demandait la participation de civils au gouvernement. C’en était trop, et le 3 juin 2019, le conseil militaire transitoire a coupé l’Internet et les réseaux téléphoniques dans le pays.

Le lendemain, le général Abdel Fattah Al-Burhane, président du conseil militaire, déclarait que l’accord partiel avec l’opposition civile était annulé et remplacé par des élections dans les neuf prochains mois, sous sa direction et non sous le contrôle d’un gouvernement de consensus.

Le clan des durs semble mené par Mohamed à Medan Dagalo, patron des RSF. En cas de gouvernement civil ce clan perdrait pouvoir et richesses, prendrait le risque de vengeances populaires et ne pourrait plus échapper à l’accusation de génocide par la Cour Pénale Internationale.

Ces « durs » ont l’appui des islamistes, qui se sentent menacés depuis la chute d’Omar Béchir, et manifestent pour le maintien de la charia.

Ce clan des durs a fait la tournée des régimes arabes plus ou moins similaires pour avoir leur soutien.

Résultat, l’Arabie et les Émirats ont donné 500 millions de dollars et ont promis 2,5 milliards supplémentaires en reconnaissance des 3000 mercenaires envoyés au Yémen par le gouvernement soudanais pour soutenir son allié arabe.

De son côté, l’Égypte apporte l’appui de ses services de sécurité (The Economist du 8 juin).

Comme en Chine en 1989, il semble y avoir des divisions au sein du pouvoir soudanais, l’armée et la police désapprouvant l’action des RSF. Mais, comme en Chine, ce sont des durs qui l’ont emporté, du moins ce 11 juin.

Parlons maintenant de la situation algérienne, qui ressemble beaucoup à celle du Soudan en avril et mai.

Et l’Algérie ?

En Algérie comme au Soudan, le mouvement populaire a été utilisé par les militaires pour détrôner le président en place. Pour se donner une légitimité, les militaires ont même embastillé son entourage politique entourage politique corrompu. Mais, là encore les militaires une fois en place ne transmettent pas le pouvoir aux civils, ayant tout à perdre d’une véritable transition démocratique et cherchent vraisemblablement à faire élire une marionnette.

Il y a néanmoins des différences avec la situation soudanaise : si le pouvoir était corrompu la répression était feutrée à Alger et non sanglante à grande échelle comme à Khartoum.

Les réactions françaises, très écoutées en Algérie, ont appelé à la stabilité, ce qui a beaucoup déçu les démocrates algériens.

Cette attitude est pourtant normale envers tout pays en ébullition, ne serait-ce que pour mettre les ressortissants français à l’abri d’un retour en force ou du simple maintien de l’ancien régime.

Le sujet a été rendu encore plus délicat en France par les alarmes lancées par les partis arabophobes, selon lesquelles une déstabilisation de l’Algérie entraînerait un exode massif vers la France.

Cela ne semble pourtant pas d’actualité pour l’instant.

L’ombre de la Chine

Au XXe siècle, les dictatures étaient souvent inspirées par le modèle soviétique ou son frère ennemi le fascisme.

Aujourd’hui, elles le sont souvent par le modèle chinois, économiquement moins utopique et donc plus attractif.

Citons l’analyste Joshua Kurlantzick, du cercle de réflexion américain Council on Foreign Relations, « la Chine offre une alternative viable au [modèle de développement] proposé par les principales démocraties libérales…  les leaders africains, asiatiques et latino-américains étudient de très près le modèle chinois qui, in fine, contribuera au déclin de la ­démocratie dans leurs propres pays ».

Et il n’y a pas que la valeur de l’exemple : si les services secrets chinois n’ont pas, ou pas encore, la réputation d’efficacité du KGB, il est probable que la Chine nourrit très concrètement cette évolution vers des régimes musclés.

On a vu sa « diplomatie du chèque » à l’occasion des routes de la soie et de son action en Afrique. On voit sa pression militaire en Chine du Sud et sur Taiwan.

On la voit réduire le traité « un pays, 2 systèmes » signé avec la Grande-Bretagne pour la rétrocession de Hong Kong par des pressions continues et maintenant par le nouveau projet de loi permettant d’extrader des Hongkongais vers la Chine.

Après « le bras de Moscou » allons-nous connaître l’ère de « l’ombre de la Chine » ?

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Affaire Huawei : la mesure de sécurité de Trump est-elle justifiée ?

Par Théophile Gacogne

Par Théophile Gacogne.

Au cœur de l’actualité, Huawei, géant chinois de la téléphonie, a été récemment placé sur liste noire aux États-Unis depuis le dernier décret de Donald Trump. Et avec le déploiement de la 5G, rien ne s’arrange, au contraire, la polémique s’intensifie !

Huawei est le leader incontesté des réseaux de télécommunication, son avancée technologique sur le réseau 5G est estimée à deux années d’avance. Son exclusion des États-Unis mais aussi du Japon, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande ainsi que du Canada ne fait que ralentir l’expansion de la 5G et engendrer des impacts économiques négatifs de taille.

Alors la mesure de Trump est-elle vraiment justifiée ? Est-ce un geste stratégique dans la guerre commerciale opposant la Chine et les États-Unis de mettre Huawei dans la balance ? Quelle est la réponse et la stratégie de Huawei pour contrer ces attaques ?

Est-ce vraiment légitime de bannir Huawei ?

Afin de répondre à cette question, un rappel des fait est nécessaire. Cela a débuté avec les liens supposés entre Huawei et le Parti Communiste Chinois (PCC) mais aussi la crainte de l’espionnage, déjà le cas avec Obama en 2012.

Ces soupçons ainsi que l’affaire Huawei – Iran ont largement dégradé les relations commerciales entre les deux pays, engendrant une inculpation d’Huawei en janvier dernier, mais aussi une interdiction de vendre, acheter et collaborer avec des entreprises américaines. Tous les contrats doivent être rompus avant août 2019.

Les liens entre Huawei et le PCC

Il suffit d’observer l’organigramme du groupe Huawei afin de comprendre les relations des dirigeants avec le Parti Communiste Chinois. Meng Wanzhou, la directrice financière qui a été inculpée et arrêtée au Canada en décembre 2018, n’est autre que la fille de Ren Zhengfei, fondateur et président-directeur général d’Huawei Technologies et ancien membre de l’armée populaire de la libération chinoise. Il est aussi un ancien gouverneur adjoint, membre du Parti Communiste Chinois, fidèle et proche de Jiang Zemin : ancien secrétaire général du PCC et président de la République populaire de Chine entre 1993 et 2003.

D’un autre côté, l’une des femmes les plus puissantes au monde, Sun Yafang, présidente de la société Huawei et ingénieure chinoise reconnue, a travaillé et collaboré étroitement avec l’agence de renseignements chinois : The Ministry of State Security (MSS).

Enfin, le groupe Huawei a aussi aidé le PCC dans la construction du grand Firewall de Chine. Ce projet de bouclier doré permet de surveiller, contrôler, filtrer et censurer Internet. Un projet qui a débuté en 1998 sous les ordres du fils de Jiang Zemin.

Crainte d’espionnage des USA

Soupçonné d’espionnage, Huawei a été interdit de collaboration avec les entreprises américaines et notamment le géant américain Google. Le géant chinois a été exclu du projet de déploiement de la 5G sur le sol américain. Trump dénonce le fait que Huawei aurait eu accès aux multiples données contenues dans les appareils connectés du réseau, car même s’il est possible de crypter son téléphone et d’autres objets, tout ne peut pas être bloqué.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la loi chinoise exige de ses entreprises une aide technologique auprès du ministère de la Sécurité d’État si le besoin s’en fait sentir. De ce fait, le gouvernement chinois pourrait très bien demander l’accès à ces données collectées à n’importe quel moment.

Les Américains le savent et l’ont déjà fait. En effet, la Chine n’est pas le seul pays à utiliser ses grandes firmes privées pour l’espionnage. L’exemple parfait est celui de la collaboration entre l’agence américaine de renseignements et Apple pour espionner le portable d’Angela Merkel en 2013.

Les 23 chefs d’accusations

Comme si les suspicions d’espionnage ne suffisaient pas, l’affaire Huawei a pris de l’ampleur avec l’inculpation fin janvier de Meng Wanzhou sa directrice financière, à Vancouver au Canada par la justice américaine.

Au total, 23 chefs d’accusation ont été retenus contre elle et le géant chinois. Les Américains accusent ce dernier d’avoir brisé l’embargo iranien et utilisé une société à Hong Kong afin de vendre à l’Iran des équipements de télécommunications fabriqués aux États-Unis. Trump n’en démord pas, et vu son acharnement, cette affaire Huawei-Iran n’est très probablement que le début.

Le décret du 15 mai

Ce mercredi 15 mai, Donald Trump a signé un décret qui interdit aux entreprises américaines de télécommunications de travailler avec des entreprises jugées à risque, et Huawei a été bien entendu placée dans la liste noire et classée au sommet de ces entreprises, tout comme ZTE, lui aussi soupçonné d’espionnage et de collaboration avec le PCC.

Suite au décret, un délai de 90 jours a été donné par les Américains afin que les firmes cessent toute collaboration avec les entreprises à risque. Par cette interdiction de collaboration, Washington interdit donc aux entreprises américaines de collaborer et partager leur savoir-faire avec Huawei, et ce à partir de août 2019.

5G : la seule raison de la guerre sino-américaine ?

Outre l’espionnage supposé pour le PPC, la raison principale serait évidemment le développement de la 5G. En effet, la Chine a pris de l’avance concernant cette technologie, et dans un monde où tous nos téléphones, objets, voitures seront connectés en permanence grâce à la 5G, il s’agit d’un paramètre déterminant pour devenir le leader mondial.

Bien sûr, Donald Trump ne peut pas accepter de se savoir dépassé par la Chine en matière d’innovation et technologie, mais aussi sur tous les fronts, comme l’annonce sa campagne électorale pour 2020. En effet, Trump base sa campagne sur sa politique commerciale et la promotion de l’Amérique comme leader incontesté. Il est donc important qu’il montre qu’il n’a pas peur de la Chine et de sa puissance commerciale, mais aussi qu’il peut l’attaquer et remporter des marchés.

L’or de demain sera l’intelligence artificielle et la 5G définitive ; l’enjeu est énorme et le décret de Trump va fortement favoriser les entreprises américaines comme Facebook et Google dans la course technologique. En effet, en signant ce décret, le président américain souhaite faire cesser l’influence technologique de la Chine et l’empêcher de devenir numéro 1 mondial. De ce fait, Huawei, le fleuron national proche du pouvoir chinois, est l’entreprise high-tech la plus avancée pour développer et déployer la 5G, ce qui en fait la cible idéale.

Les firmes technologiques américaines peuvent perdre gros

Les entreprises américaines risquent de perdre très gros suite à ce décret, et certaines grosses firmes comme Broadcom, Skyworks, Intel ou encore Texas Instruments en voient directement les conséquences.

Par exemple, Skyworks a dû cesser de fournir le géant chinois Huawei et a vu sa cote en bourse baisser de 12 % depuis le début de l’affaire. Quant à Qualcomm et Qorvo, ils ont eux aussi arrêté de livrer les commandes de processeurs à Huawei. Cet arrêt de livraison leur coûte gros, puisqu’elles représentaient, chez Qorvo, 50 % de sa production.

Afin de pallier en partie ces pertes et prévoir de nouvelles stratégies, Russell Vought, le chef du budget de la Maison blanche a annoncé vouloir donner un délai supplémentaire à l’exécution de ce décret. En effet, ce dernier devait interdire toutes les entreprises américaines de travailler avec le groupe chinois, les contrats devaient être rompus avant août 2019. Ce délai étant cependant jugé trop court, le chef du budget souhaite repoussée l’échéance à 2022.

Négociation sino-américaine : la pression sur Huawei ?

De son côté, Donald Trump a aussi annoncé ces derniers jours qu’il pourrait alléger les sanctions à l’encontre d’Huawei si ces négociations progressent avec la Chine. En effet, les USA avaient déjà pu constater par le passé que le groupe Huawei a un certain poids lors des négociations.

Néanmoins, le président américain a dernièrement monté le taux des taxes d’importation de produits électronique de 10 à 25 % sur les 200 milliards de dollars d’exportation chinoise, alors que va-t-il se passer lors des prochaines négociations ? Dans tous les cas, il est certain que les Présidents américain et chinois devront se rencontrer lors du G20 se déroulant du 28 au 29 juin 2019 au Japon, ce qui mènera forcément à de nouvelles discussions.

Le risque pour les opérateurs européens de télécommunications

L’Europe a du mal à trouver sa place dans cette guerre commerciale qui oppose les deux premières puissances mondiales. Cependant, si Huawei et d’autres grands groupes chinois étaient bannis du projet de 5G en Europe, les pertes seraient faramineuses. En effet, le montant est estimé à 55 milliards d’euros de pertes et presque deux ans de retard sur le déploiement du réseau, la faute à une Europe qui ne joue plus dans la même cour que les géants des télécommunications comme Google, Apple et Huawei.

Bill Gates avait prédit qu’il serait possible d’avoir un monde avec deux Internets. Serait-il alors possible qu’il s’agisse d’un système américain et d’un système chinois ?

Auparavant, le finlandais Nokia, le Français Alcatel et le suédois Éricsson étaient au même niveau technologique que les géants d’aujourd’hui. Il y a un peu moins de 20 ans, Huawei pesait 20 milliards de chiffre d’affaires, tandis qu’Alcatel le français, à la même, époque engrangeait 15 milliards.

Aujourd’hui l’Europe est spectatrice et n’a même plus son mot à dire dans cette guerre technologique entre les deux premières puissances mondiales. Elle pourrait donc être amenée à devoir choisir entre le système américain ou chinois. Pour le moment, la dépendance est trop forte pour écarter Huawei du déploiement de la 5G sur le continent.

Vodafone et Huawei : la 5G bientôt en Espagne

Après avoir lancé un boycott et arrêter de s’approvisionner auprès d’Huawei pour les téléphones 5G au Royaume-Uni en mai 2019, Vodafone vient d’annoncer avoir signé un nouveau projet en Espagne. Une collaboration avec Éricsson et Huawei est prévue pour implanter la 5G pour la première fois en Europe. Ell le sera dans 15 villes espagnoles dont les plus importantes : Séville, Madrid, Valence et Barcelone.

Ce revirement dans la décision de Vodafone semble montrer l’importance du géant chinois dans le futur des techniques et du développement des réseaux de données. Huawei est devenu indispensable en Europe à l’heure actuelle.

La situation en France

La France ayant besoin du déploiement rapide de la 5G pour garantir le meilleur accès technologique à ses entreprises, Emmanuel Macon a déclaré qu’il ne souhaitait pas bloquer le géant chinois. De ce fait, les entreprises françaises devraient continuer leur collaboration avec Huawei.

Les opérateurs téléphoniques français ont une entente de principe avec le groupe chinois qui est numéro un du réseau mobile en France. Selon ces opérateurs, Huawei n’a pas accès au cœur du réseau : il n’y a donc aucun risque d’espionnage industriel.

Par ailleurs, Macron a aussi ajouté que le moment n’était pas propice pour déclencher une guerre technologique avec un autre pays, la France ne soupçonnant pas Huawei d’espionnage.

Les soupçons pourraient très bien être une manipulation américaine afin d’obtenir les brevets et la propriété intellectuelle sur les technologies de demain, et cette guerre commerciale pourrait surtout être géopolitique.

À suivre…

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« Réguler la concurrence » : l’exemple américain

Par Erwan Le Noan
concurrence

Par Erwan Le Noan.
Un article de Trop Libre

Le 4 juin, la présidente démocrate de la Chambre des Représentants des États-Unis, Nancy Pelosi, a écrit un tweet offensif contre les géants de la tech : « L’ère de l’autorégulation est finie ». Dans le même temps, et alors que le Congrès annonçait l’ouverture d’une enquête, la presse annonçait que les autorités gouvernementales en charge de la concurrence, la Federal Trade Commission et le ministère de la Justice, s’étaient réparti les cibles : Amazon et Facebook pour la première, Apple et Google pour le second.

L’union d’une partie des Démocrates et des Républicains sur le sujet est doublement révélatrice.

D’abord, d’un moment politique hostile au big business : les uns et les autres inscrivent leurs démarches dans une perspective de confrontation directe entre les champs économique et politique. Leur message sous-jacent semble guidé par la volonté d’affirmer qu’en démocratie, c’est la représentation politique qui impose ses choix, fussent-ils irrationnels, et non le marché qui dirige. Après quelques décennies de disruption par la mondialisation et la révolution digitale, c’est la revanche du politique.

Ensuite, parce que cette offensive est profondément incohérente. Là où les uns valorisent les petites entreprises dans une perspective conservatrice de préservation du tissu économique d’hier, les autres défendent des arguments où perce une défiance générale vis-à-vis de l’économie capitaliste. Là où Elizabeth Warren, sénatrice Démocrate classée très à gauche, rêve de démanteler les géants du web (qui selon elle menaceraient la démocratie), le Président Trump, lui, ne cache pas son hostilité à Amazon et autres qu’il accuse de promouvoir la cause progressiste.

Dans ce débat, l’émotion et la passion ont souvent remplacé le raisonnement construit. Et pour cause : la popularité des géants d’Internet s’est récemment effondrée aux États-Unis (Google perdant 13 places et Facebook 43 dans le classement des marques préférées des Américains).

Le temps politique n’est cependant pas celui du marché et souvent la réaction des régulateurs intervient à contretemps.

Autorité politique

En remettant toujours plus en cause l’équilibre économique antérieur, les GAFA suscitent les craintes et le ressentiment. Ce n’est pas nouveau : à la fin du XIXe siècle, le chemin de fer et le télégraphe ont bouleversé le commerce américain. Alors que les boutiquiers dénonçaient la concurrence de la vente par correspondance, les bouchers de Chicago s’indignaient de ce que la viande pouvait désormais arriver de loin par train. Ces inquiétudes, retentissant sur les élus, ont conduit à l’émergence du droit «antitrust». Là aussi, le politique réaffirmait son autorité.

Le temps politique n’est cependant pas celui du marché et souvent, la réaction des régulateurs intervient à contretemps. Plusieurs auteurs ont ainsi expliqué que lorsque la Standard Oil de Rockefeller a été démantelée, sa part de marché avait déjà baissé (de 88 % en 1898 à 65 % en 1911).

Aujourd’hui, le même phénomène pourrait être à l’œuvre : les derniers résultats de Google ont montré un ralentissement dans son activité publicitaire, Amazon attaquant le marché et étant devenu aux États-Unis le premier moteur de recherche pour les produits de consommation.

Le politique aime réguler : cela lui donne l’illusion de maîtriser ce qui lui échappe. Si son objectif était réellement de stimuler la concurrence, il devrait aussi s’intéresser à lever les barrières à l’entrée des marchés et stimuler la compétitivité, par la fiscalité, l’enseignement et l’innovation.

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La France est-elle si attractive qu’on le dit ?

Par IREF Europe

Par Philbert Carbon.
Un article de l’Iref-Europe

Les médias ont fait leurs choux gras ces derniers jours du baromètre de l’attractivité de la France publié par le cabinet de conseil EY. Notre pays semble en effet tirer son épingle du jeu puisqu’avec 1 027 investissements étrangers réalisés en 2018 (+ 1 % par rapport à 2017), la France dépasse désormais l’Allemagne. Il n’en fallait pas plus pour que journaux, radios et télés fassent leur Une sur cette « bonne nouvelle » selon les propos de Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie et des Finances.

Les investissements étrangers (973) en Allemagne baissent de 13 % entre 2017 et 2018 tout comme au Royaume-Uni. Ce dernier pays conserve tout de même la première place du podium avec 1054 investissements étrangers. En moyenne, les pays européens voient leurs investissements étrangers baisser, en nombre de projets (6 356), de 4 % en 2018.

La France, première pour la R&D et l’industrie

Cette bonne performance française est principalement due au fait que notre pays est la première destination européenne des investissements étrangers pour la R&D et l’industrie.

Dans ces deux domaines, la France devance largement ses suivants. Elle cumule davantage de projets en R&D (144) que le Royaume-Uni (74) et l’Allemagne (64) réunis. L’Hexagone est aussi en tête pour les projets industriels (339, dont 80 % d’extensions), devant la Turquie (203) et l’Allemagne (152).

Au mois de mai 2019, le cabinet A.T. Kearney a publié un classement qui portait sur les investissements mondiaux. La France y figurait à la cinquième place, derrière les États-Unis, l’Allemagne, le Canada et le Royaume-Uni. Viennent ensuite le Japon et la Chine. Cette fois, la France est devancée par ses voisins. Voilà qui relativise les résultats présentés par EY qui portent pourtant sur la même période (des différences dans les méthodes de calcul sans doute) !

De nombreux bémols

Nous nous réjouissons de cette bonne place française. Mais il est nécessaire de regarder les autres chiffres du baromètre EY. Ils relativisent encore davantage les bons chiffres mis en avant.

Soulignons d’abord qu’en dépit du Brexit, qui n’en finit pas de se concrétiser et qui plonge l’économie britannique dans une grande incertitude, le Royaume-Uni a accueilli l’année dernière davantage d’investissements étrangers que la France.

Les perspectives pour 2019 ne sont guère encourageantes pour la France. Après l’enthousiasme – pour ne pas dire l’irrationnelle euphorie – qui a suivi l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, le soufflé est en train de retomber. Alors que 55 % des dirigeants internationaux interrogés par EY en 2017 pensaient que l’attractivité du pays allait s’améliorer au cours des trois prochaines années, ils ne sont plus, cette année, que 30 % à avoir cette opinion. Une baisse de 25 points qui s’explique sans doute par le dessillement de ces mêmes dirigeants qui s’aperçoivent que les grandes réformes annoncées n’ont pas la taille requise.

Conséquence immédiate de ce réveil, les dirigeants internationaux ne sont plus que 19 % à envisager des investissements en France en 2019, contre 24 % l’année dernière. Une baisse de 5 points qui pourraient faire descendre notre pays de la deuxième marche du podium.

Les dirigeants interrogés par EY mettent en avant les atouts français : des spécificités sectorielles fortes (aéronautique, luxe, biotechnologies principalement), un rayonnement touristique certain, sa capacité d’innovation et de recherche, son accessibilité internationale et ses infrastructures.

Mais les efforts qui restent à accomplir ne sont pas oubliés :

  • intensifier l’action de simplification administrative pour les entreprises (47 % des investisseurs interrogés) ;
  • améliorer la compétitivité fiscale de la France (44 %) ;
  • poursuivre l’action de réduction du coût du travail (37 %) ;
  • aller plus loin dans la réforme du droit du travail vers une plus grande flexibilité (32 %) ;
  • repenser le dialogue avec les partenaires sociaux (31 %).

Dans son baromètre EY fait le cumul de certains projets considérés comme stratégiques sur la période 2009-2018. Le tableau ci-dessous en fait la synthèse :

Cumul des investissements 2009-2018

Royaume-Uni Allemagne France Pays-Bas
Projets de centres de décision 679 301 226 239
Projets dans le secteur digital 1 971 1 142 860 365
Projets en provenance de Chine et d’Inde 854 853 257 206
Projets en provenance des États-Unis 2 951 1 624 1 505 701
Total des projets stratégiques 6 455 3 920 2 848 1 511

On remarque que la France est systématiquement devancée par le Royaume-Uni et l’Allemagne, et même parfois talonnée et dépassée par les Pays-Bas qui ont presque quatre fois moins d’habitants.

D’autres études relativisent l’attractivité française

Alors, cette deuxième place dans le baromètre de l’attractivité en 2018 n’est-elle qu’un feu de paille ? On pourrait le croire à la lecture d’autres études publiées ces dernières semaines.

Citons, par exemple, celle conduite par BCG et Cadremploi qui montre que 76 % des experts du digital français sont prêts à quitter l’Hexagone (contre 67 % en moyenne mondiale). Et où veulent-ils aller ces french geeks ? Au pays des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) ? Non ! Au pays des BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiomi) alors ? Pas davantage ! Ils rêvent de Suisse et de Canada, des pays où la qualité de la vie leur semble supérieure à la nôtre.

Autre chiffre, celui du nombre de candidatures d’étudiants étrangers (extra-européens) aux universités françaises. Il est en baisse de 22 % par rapport à 2018, selon le point fait en février par Campus France. Et l’augmentation des frais universitaires voulue par le gouvernement n’y est pour rien. L’hémorragie est plus ancienne : déjà en février 2018, on observait une chute de 25% par rapport à 2017 ; et entre 2011 et 2016, le nombre d’étudiants non européens a baissé de 8,5% en France tandis qu’il progressait de 37 % aux États-Unis.

Les acteurs de la nouvelle économie et les étudiants étrangers qui désertent la France, cela relativise encore un peu plus l’attractivité du pays.

Intensifier le rythme des réformes, mais surtout leur profondeur afin, comme le rappelait il y a quelques jours Jean-Philippe Delsol, que les Français soient davantage libres et responsables, s’avère donc indispensable.

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Terres rares : l’Europe a une carte à jouer

Par Xavier Fontanet

Par Xavier Fontanet.

Après la décision de Google de priver Huawei de ses logiciels (induite par un décret de l’administration Trump), Xi Yinping s’est empressé d’aller visiter une mine de cobalt au fin fond de la Chine… façon de rappeler que la Chine détient la majorité des ressources de terres rares et a les moyens de répondre de façon très efficace à la menace américaine. Difficile de trouver dans la campagne pour les Européennes un candidat proposant de lancer un grand projet visant à doter l’Europe d’une industrie d’extraction des nodules polymétalliques capable de défierle monopole chinois avec une technologie nouvelle et respectueuse de l’environnement.

Il est évident que si les voitures électriques se développent, si le solaire continue sa percée et si l’électronique poursuit sur sa lancée, l’industrie des batteries va tutoyer à 25 ans en termes de taille celle du pétrole. À taper sur le diesel (après l’avoir poussé pendant 25 ans), nos politiques ont oublié de rappeler que les leaders mondiaux de l’automobile sont européens, si on ajoute les Allemands (Volkswagen est leader en Chine), les Français (qui ont un pied au Japon avec Nissan) et les Italiens (qui ont un pied aux États-Unis avec Chrysler). C’est à la fois un atout énorme, mais aussi un danger si les Chinois jouent avec les terres rares.

Si de Gaulle et Adenauer étaient encore de ce monde, ça ferait belle lurette qu’ils auraient lancé l’Airbus des batteries : la France apportant son domaine maritime de 10 millions de km² ; les Anglais (gardons-les en Europe) les plus grandes entreprises minières, les Néerlandais, les leaders mondiaux en termes de dragage, sans compter que l’Europe abrite quelques-unes des plus grandes sociétés pétrolières mondiales, dont Total, champion en matière d’exploration.

Les savoir-faire… l’Europe les a ! Elle avancera avec de grands projets. Dans cette affaire, on ne part pas de rien puisque depuis cinquante ans des organismes français (Ifremer, CEA) ou allemands (Inco) ont travaillé le sujet ; avec les progrès technologiques et avec la montée prévisible du prix des terres rares, ceux-ci vont dégager des marges et, une fois enclenchées, les courbes d’expérience vont descendre et baisser les coûts… Mais pour que ça marche, encore faut-il quelqu’un qui tienne la barre.

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Donald Trump a-t-il perdu les pédales ?

Par Bill Bonner

Par Bill Bonner.

La semaine dernière, Donald J. Trump – de son propre chef – a décidé d’imposer une nouvelle taxe sur les Américains important des biens en provenance du Mexique.

Nous n’aurions jamais cru que Trump se lancerait dans une guerre commerciale totale. Sa propre richesse, sa réputation et sa réélection sont en jeu.

Et pourtant… il l’a fait.

Le raisonnement qui sous-tend cette dernière décision est si farfelu que nombreux sont ceux qui commencent à se demander : ce président est-il simplement idiot… ou complètement cinglé ? « À la limite de la folie », titre un article de Bloomberg.

Les pays sont responsables de la sécurité de leurs propres frontières. Ils coopèrent avec d’autres nations pour surveiller ces frontières. À l’occasion, ils construisent des murs, voire s’isolent entièrement.

Mais là, c’est une première : M. Trump voudrait taxer les Américains afin de forcer les Mexicains à protéger la frontière US. Mais si les États-Unis ne peuvent pas empêcher les gens de traverser le Rio Grande en douce, comment le Mexique le pourrait-il ?

Nous n’en savons rien. Mais la bulle actuelle doit chercher une épingle… et M. Trump en a sorti toute une pelote.

Changement de cycle

Les marchés suivent des cycles, comme toute chose naturelle. L’un des cycles les plus vastes et les plus importants est la transition de gagnant-gagnant à gagnant-perdant… de l’avidité à la crainte… de la confiance au soupçon… ou, comme l’a formulé un lecteur, de la pollinisation à la prédation.

Parfois, on progresse en travaillant et en échangeant. Parfois, le mieux qu’on puisse espérer est de ne pas se faire arnaquer. Partout et de tout temps, ces deux stratégies coexistent.

Une société est une chose naturelle. Elle doit inspirer et expirer. Elle doit permettre de profondes inspirations pour la confiance, l’audace et l’innovation. Elle doit aussi pouvoir expirer – lors de moment de panique et de désespoir.

C’est pour cela qu’il s’agit du ratio le plus important du capitalisme : le ratio crainte/avidité. Il est capté par la relation entre le cash et les actions… ou, dans notre version préférée, entre le Dow et l’or.

Lorsque les gens sont avides, ils achètent des actions. Lorsqu’ils sont craintifs, ils préfèrent le métal jaune. Le ratio est actuellement à 20 ou presque. Il faut 20 onces d’or pour acheter les 30 actions composant le Dow.

Pour remettre cela en perspective, le ratio Dow/or a atteint un plancher historique en 1980 – lorsqu’on a pu, brièvement, acheter le Dow tout entier pour une seule once d’or. Le sommet historique a quant à lui été atteint en 1999, où il fallait 41 onces.

Mais 1999 était un cas particulier. Cela marquait la fin d’une longue période pendant laquelle l’économie mondiale, dans son ensemble, est devenue plus libre, plus ouverte et plus prospère – avec de plus en plus d’accords gagnant-gagnant presque partout – qu’à tout autre moment de l’Histoire.

Credo capitaliste

La première étape importante a été franchie en 1979 lorsque Deng Xiaoping, dirigeant du pays le plus peuplé au monde, a annoncé que « s’enrichir est glorieux ». À partir de là, la Chine était prête à faire des affaires.

Le grand événement suivant est arrivé 10 ans plus tard, lorsque l’Union soviétique a abandonné à la fois le communisme et son empire.

Ensuite, en 1993 – peut-être le couronnement de tout ce mouvement –, l’Union européenne a été mise en place. Dans les faits, c’était une zone de libre-échange assez grande pour rivaliser avec les États-Unis.

Pendant plus d’un demi-siècle, les capitalistes américains étaient en tête de cette marche, répandant leur credo partout dans le monde.

Pour commencer, ils ont vendu des produits américains aux étrangers. Ensuite, ils ont acheté des produits étrangers et les ont vendus aux Américains. Enfin, leurs écoles de commerce ont créé une culture mondiale au sein de laquelle tout le monde ou presque croyait au libre-échange et au capitalisme.

Un mouvement qui n’est pas né d’hier

À présent, la marée semble s’être retirée. Partout dans le monde, les gens vieillissent… et veulent être protégés contre les risques et les défis de l’existence. Même en Europe, les Italiens veulent qu’on les protège… contre les Français.

« Les Italiens en Italie, les Français en France », disent les Italiens, protestant contre la vente de la société productrice du Parmigiano Reggiano à des investisseurs français.

« Le Brexit tout de suite ! », exigent les Anglais.

« STOP », tweete Le Donald.

Mais cette vague de fond n’est pas née d’hier. Elle a commencé il y a 20 ans.

« Vendez les actions, achetez de l’or », avons-nous conseillé à nos lecteurs en 1999. En l’occurrence, nous avions raison. Le Dow tel que mesuré en or a perdu 82 % de sa valeur durant les 10 années qui ont suivi. L’or, pendant ce temps, a grimpé de 388 %.

Et puis il s’est passé une chose qui nous a quasiment tous déconcertés et déboussolés. Les autorités ont injecté 3600 milliards de dollars dans les marchés grâce à l’assouplissement quantitatif… et 11 000 milliards de dollars supplémentaires par le biais des déficits budgétaires.

Le Dow a triplé. Le ratio crainte/avidité a grimpé, passant d’un petit 7 aux 20 actuels.

La plupart des commentateurs, mouches du coche et brasseurs de vent en ont conclu que la marée avait à nouveau changé… en faveur de l’avidité. « Achetez, achetez, achetez », ont-ils dit.

Mais était-ce vraiment le cas ? Ou bien la crainte était-elle encore l’humeur dominante… le sentiment principal… l’émotion hégémonique ?

À suivre…

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La France va-t-elle profiter du déclin du modèle économique allemand ?

Par Nicolas Perrin
sommet européen

Par Nicolas Perrin.

La France ne profitera pas des difficultés allemandes à venir. C’est même l’Union européenne (UE) dans son ensemble qui va pâtir du passage à une économie mondiale de services.

Par ailleurs, le passage progressif de chaînes de valeur globales à des chaînes de valeur régionales va contraindre l’UE à se concentrer sur sa demande interne, lui faisant ainsi perdre le supplément de croissance qu’elle tire pour le moment des exportations vers les économies plus vigoureuses du reste du monde.

Dans un tel contexte, la France va-t-elle pouvoir tirer son épingle du jeu ?

2019 : la France au-dessus de l’Allemagne, mais pour de mauvaises raisons

Comme l’explique Natixis, la France a les atouts de ses (nombreuses) faiblesses. Mais cela ne va pas durer.

Voici ce que constate la banque :

« 2019 devrait être une assez bonne année pour la France, mais pour des raisons peu satisfaisantes et qui ne sont pas durables :

 – la hausse du déficit public, avec la hausse des transferts aux ménages et les baisses d’impôts, mais elle ne se produit qu’en 2019, après il faudra réduire le déficit public ;

– l’accélération des salaires, avec les incitations gouvernementales et les difficultés d’embauche des entreprises, mais elle dégrade la compétitivité ;

– la baisse de l’inflation avec celle du prix du pétrole, qui devrait se redresser en 2020 ;

– le poids faible de l’industrie en France, qui est un des problèmes structurels majeurs de la France, mais qui la protège en 2019 du retournement cyclique mondial à la baisse de l’industrie. 

Tout ceci montre que si 2019 sera une assez bonne année pour la croissance de la France, 2020 devrait être une année beaucoup plus difficile. »

On en revient à ce que je vous faisais remarquer dans mon précédent billet : le dernier de la classe ne fanfaronne jamais très longtemps.

Par ailleurs, notez que notre état de désindustrialisation avancé nous épargne les problèmes de notre voisin d’outre-Rhin. On se console comme on peut… mais le monde ne tourne jamais à l’envers très longtemps.

2020 : les embryons de réformes n’empêcheront pas la dégradation de la situation économique

Inutile de vous faire un dessin : on est sur le symétrique de la situation de 2019, avec pour seul contrepoint les embryons de réformes du gouvernement Philippe.

Quelle économie après la désindustrialisation ?

Pour le moment, comme l’explique Natixis, « le développement du bas de gamme entretient l’illusion » avec « la croissance des emplois dans les services domestiques peu sophistiqués (distribution, transport, services à la personne, hôtels restaurants) » et, bien sûr, « l’excédent extérieur fortement croissant pour le tourisme » – lequel durera aussi longtemps que la déplorable gestion publique de notre patrimoine national permettra à ce dernier de tenir debout.

Tant la croissance que l’emploi et la balance courante sont in fine « sauvés » par le bas de gamme, le déficit public et la politique monétaire laxiste de la BCE.

Sauf qu’à plus long terme, nous allons devoir faire face à un problème de taille :

Comme le dit Natixis, « on ne voit pas comment la désindustrialisation de la France pourrait s’arrêter ». La liste de nos ennuis est en effet longue comme le bras :

« — la demande mondiale de produits industriels s’affaiblit ;

— la compétitivité/coût de l’industrie française ne s’améliore pas ;

— le niveau de gamme relatif de l’industrie française ne se redresse pas ;

— l’évolution de l’industrie automobile va réduire la valeur ajoutée industrielle ;

— l’industrie a des difficultés de recrutement importantes. »

Outre le fait que notre désindustrialisation va dégrader notre commerce extérieur, il faut s’attendre également à ce qu’elle ait des effets défavorables sur le pouvoir d’achat puisque « le niveau de productivité et de salaire est plus élevé dans l’industrie que dans le reste de l’économie », comme le rappelle Natixis.

(À supposer bien sûr que l’on puisse recaser tout le monde dans les services, sans quoi l’on risque de finir par regretter notre taux de chômage à un chiffre.)

Seulement voilà : avoir un déficit extérieur important, cela est strictement impossible sur le long terme. Comment une telle situation peut-elle alors se résoudre ?

Là encore, Natixis propose une réponse.

Vous vous doutez que la France n’est pas le seul pays dans cette situation. Nos frères d’armes sont en l’occurrence l’Espagne, l’Italie, l’Inde, la Turquie ou encore le Brésil, pour les plus significatifs d’entre eux.

Il existe trois solutions pour faire disparaître un déficit extérieur, explique Natixis :

« – Soit la dépréciation du taux de change (Inde, Turquie) ;

– soit la réduction des salaires (à la fois pour diminuer la demande intérieure et pour améliorer la compétitivité-coût, comme en Espagne) ;

– soit la hausse des taux d’intérêt (pour réduire la demande intérieure, comme en Italie).

 Un ajustement macroéconomique est donc inévitable dans les pays où la spécialisation productive conduit à une industrie de trop petite taille. »

Comment la France pourrait-elle s’en tirer ?

Notre pays ne peut pas mettre en œuvre la première ni la dernière des solutions ci-dessus puisqu’il ne contrôle plus sa politique monétaire. Reste la voie qu’a suivie l’Allemagne entre 2003 et 2005, et plus récemment l’Espagne.

Sauf à ce que la France retrouve sa souveraineté monétaire, voilà donc qui nous promet encore de nombreux samedis agités.

Reste alors une dernière possibilité, continue Natixis : « Accroître le niveau de gamme de [la] production, en modernisant le capital des entreprises, en améliorant les compétences de la population active. » Mais ceci ne peut pas se faire en un claquement de doigts et, en attendant, la France continuera « à perdre des parts de marché et à se désindustrialiser ».

Évidemment, une telle politique devrait passer par l’abandon du clientélisme de notre classe politique, et réciproquement par la fin de l’approbation de « la facilité » par les électeurs.

C’est donc toute notre politique actuelle qui est à revoir.

On peut toujours rêver…

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Le mythe de la balance des paiements

Par Mises Institute

Par Frank Shostak1.

Le déficit de la balance commerciale américaine a atteint 50 milliards de dollars au mois de mars, contre 49,3 milliards de dollars le mois précédent et 47,4 milliards de dollars au mois de mars de l’année dernière.

La plupart des commentateurs considèrent que la balance commerciale constitue l’un des indicateurs les plus importants pour juger de l’état de santé de l’économie.

D’après la théorie dominante, un excédent de la balance commerciale est perçu comme un signal positif alors qu’un déficit est considéré comme un signal négatif. Quelle en est la raison ?

La clef de la croissance économique

Selon une croyance populaire, la clef de la croissance économique réside dans l’augmentation de la demande de biens et services. Les fluctuations de la demande permettraient donc d’expliquer les cycles économiques. Par conséquent, afin de favoriser la croissance, une attention toute particulière devrait être portée à la demande globale dans le cadre des politiques économiques mises en œuvre.

Or une partie de la demande pour les produits nationaux résulte des commandes provenant de l’étranger. On utilise le terme d’exportations pour désigner cette composante de la demande globale. De la même façon, on utilise le terme d’importations pour désigner les achats de biens et services réalisés à l’étranger par les ménages résidant à l’intérieur du pays.

Il s’ensuit selon cette vision des choses qu’une hausse des exportations permet de renforcer la demande pour la production nationale, alors qu’une augmentation des importations a l’effet inverse.

Ainsi, les exportations seraient un facteur contribuant à la croissance économique alors que les importations auraient pour conséquence un affaiblissement de la croissance. De ce fait, l’émergence d’un déficit commercial serait une mauvaise nouvelle pour la croissance économique telle qu’elle est mesurée par le produit intérieur brut (PIB), puisque cela implique que les importations excédent les exportations.

Le déficit commercial est interprété comme le symptôme d’une mauvaise santé de l’économie. En conséquence, la croyance populaire veut qu’il soit nécessaire de stimuler les exportations tout en freinant les importations afin de réduire le déficit commercial.

Selon ses partisans, une telle politique aurait pour conséquence d’améliorer l’état de santé de l’économie. Toujours d’après la croyance populaire, ce serait le rôle du gouvernement et de la banque centrale de mettre en œuvre un ensemble de politiques visant à guider l’économie sur la voie d’une balance commerciale « favorable ».

Face à un solde de la balance commerciale jugé défavorable, les États-Unis ont récemment augmenté leurs taxes douanières sur les produits en provenance de différents pays, en particulier la Chine, avec comme objectif d’obtenir un solde de la balance commerciale « plus favorable ». Toutefois, cette théorie est-elle bien rationnelle ?

La balance commerciale dans une économie de marché

Dans une économie de marché, chaque individu vend des biens et services puis utilise la monnaie ainsi obtenue pour acheter les biens et services qu’il désire.

On pourrait utiliser les termes d’importations et d’exportations pour désigner les biens et services achetés et vendus par cet individu. Le solde de la balance commerciale désignerait le résultat de l’ensemble des transactions monétaires ainsi réalisées sur une période donnée.

Dans une économie de marché libre, les individus décident volontairement de vendre et d’acheter des biens et services (c’est-à-dire d’exporter et d’importer). Deux individus décident d’échanger entre eux car ils estiment chacun que la transaction est dans leur intérêt ; dans le cas contraire cette transaction n’aurait pas lieu.

Chaque fois qu’un individu prévoit d’importer davantage qu’il n’exporte, le différentiel sera compensé soit par une réduction de l’épargne dont il disposait préalablement soit par une augmentation de son endettement. Le créancier qui accepte de lui avancer les fonds s’attend à pouvoir réaliser un bénéfice dans l’opération.

La pratique actuelle consistant à regrouper les balances commerciales de l’ensemble des ménages à l’échelle du pays pour déterminer la balance commerciale nationale n’a que peu d’intérêt du point de vue des entreprises.

Pourquoi une entreprise s’intéresserait-elle à la balance commerciale nationale ? En quoi ce chiffre pourrait-il lui être d’une quelconque utilité dans ses affaires quotidiennes ?

Bien que la balance commerciale soit un concept stérile et sans importance réelle à l’échelle nationale, elle est en revanche à l’échelle des individus et des entreprises un indicateur d’une réelle importance sur le plan économique.

Par exemple, le solde de la balance commerciale d’une entreprise privée spécifique pourrait représenter un indicateur d’aide à la décision pour les investisseurs actuels ou potentiels dans cette entreprise. Encore une fois, ce n’est en revanche pas le cas de la balance commerciale nationale.

Des interventions potentiellement néfastes

Bien que le concept de balance commerciale nationale soit en lui-même inoffensif, les actions entreprises par le gouvernement sur la base de cet indicateur peuvent en revanche avoir des effets dévastateurs.

Les politiques publiques visant à atteindre un solde plus « favorable » de la balance commerciale par le biais de mesures budgétaires et monétaires peuvent perturber l’équilibre naturel du marché.

Ces perturbations peuvent mener à une réallocation non-optimale des facteurs de production, à la place de leur usage initial visant à la production des biens et services les plus fortement demandés par les consommateurs sur le marché.

De plus, en pratique, ce ne sont pas « les États-Unis » qui exportent par exemple du blé, mais une ferme ou un groupe de fermiers qui ont décidé de se lancer dans cette activité car ils estiment pouvoir en retirer un bénéfice.

De la même manière, ce ne sont pas « les États-Unis » qui importent des appareils électriques japonais, mais un individu ou un groupe d’individus vivant sur le territoire américain qui ont décidé d’acheter ces produits car ils estiment que cette transaction leur est favorable.

Si la balance commerciale nationale était un indicateur significatif de la santé d’une économie, comme le prétendent de nombreux commentateurs, alors on pourrait être tenté de suggérer qu’il serait judicieux de calculer les balances commerciales à l’échelle de chaque ville ou région.

Après tout, s’il était possible d’identifier spécifiquement dans quelles villes ou régions l’économie est en situation de déséquilibre, alors le problème serait beaucoup plus facile à résoudre.

Imaginons que les économistes de la ville de New York aient découvert que leur ville se trouve en situation de déficit commercial massif vis-à-vis de Chicago. Est-ce que cela signifie que les autorités de la ville de New York devraient intervenir pour réduire le déficit commercial en interdisant les importations en provenance de Chicago ?

Fort heureusement, nous n’avons pas de statistiques concernant les balances commerciales entre les villes et il semble que personne ne s’en soucie. Pourtant ce même principe est applicable concernant la question des balances commerciales entre pays.

Les inquiétudes exprimées par de nombreux commentateurs au sujet du fait qu’un solde « défavorable » de la balance commerciale serait problématique pour l’économie sont donc contestables. Aucun individu ou groupe d’individus ne peut souffrir d’une situation considérée comme « défavorable » de la balance commerciale.

En revanche une baisse du niveau des revenus provoquée par l’intervention de l’État dans l’économie pourrait provoquer de réelles souffrances.

Des concepts vides de sens

Encore une fois, l’enthousiasme et l’excitation exprimés par le marché financier vis-à-vis des chiffres de la balance commerciale ne s’expliquent pas par leur importance économique intrinsèque, mais par les anticipations du marché relatives à la réaction du gouvernement et de la banque centrale face à ces statistiques.

Les économistes et les analystes passent la plus grande part de leur temps à essayer de deviner la réaction la plus probable du gouvernement et de la banque centrale à ces données statistiques.

De nombreuses méthodes sont utilisées pour essayer de prévoir le déficit commercial et ses implications sur les politiques mises en œuvre par le gouvernement. Des modèles économétriques sophistiqués sont utilisés pour déterminer les différents scénarios possibles.

Cependant, tout ceci n’a quasiment aucun rapport avec les fondamentaux économiques réels, qui de temps à autre viennent réveiller les analystes lorsque des chocs soudains se produisent.

Le sophisme que constitue le concept de balance commerciale est similaire à celui de la dette extérieure nationale. Un tel concept est vide de sens puisque les nations en tant que telles ne peuvent pas emprunter ou prêter des fonds : il s’agit avant tout d’opérations réalisées entre individus.

Par conséquent, si un Américain décide de prêter des fonds à un Australien, il s’agit d’une affaire purement privée qui ne concerne personne d’autre. L’Australien comme l’Américain considèrent tous les deux être gagnants dans cette opération.

Regrouper les dettes vis-à-vis de créanciers étrangers de l’ensemble des individus vivant sur le territoire d’un pays pour déterminer la dette extérieure nationale constitue ainsi une autre pratique des plus contestables.

Qu’est-ce que cette somme est-elle supposée signifier ? Qui possède cette dette ? Qu’en est-il des nombreux individus qui n’ont aucune dette vis-à-vis de créanciers étrangers ? Devraient-ils également être tenus responsables de la dette extérieure nationale ?

Un citoyen australien ne devrait se préoccuper de la dette extérieure que dans une seule situation : lorsqu’il s’agit d’un emprunt contracté par l’État. L’État n’est pas un agent économique générateur de richesses, il dépend entièrement des ressources prélevées sur le secteur privé.

Par conséquent, toute dette contractée par l’État vis-à-vis de créanciers étrangers devra être remboursée un jour ou l’autre par le secteur privé.

Pour plus d’informations, c’est ici

  1. Article initialement paru sur le site du Mises Institute.

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Que ferez-vous lorsque la prochaine crise arrivera ?

Par Bill Bonner
crise

Par Bill Bonner.

Pour affronter la prochaine crise, les marges de manœuvre de politique monétaire sont inexistantes. Il restera la politique tout court.

Le cirque politique attire les foules, et pendant ce temps les nouvelles les plus importantes sont ignorées et méprisées. Et rien n’y remédiera.

Le long chemin vers la faillite commencera par des murmures… mais se terminera par une explosion.

Les murmures viendront comme toujours en réaction à une crise de dette. Chute du prix des actions et des obligations, hausse du chômage, défauts de dette, saisies ; l’effondrement poussera les gens à gémir, pleurnicher et réclamer de l’aide.

La maîtresse au feu, les cahiers au milieu

Les gens auraient dû retenir les leçons de la crise de 2008-2009. Mais la Fed a préféré incendier l’école, plaçant les taux d’intérêt si bas qu’épargner n’avait aucun sens.

Au lieu d’économiser, les gens ont donc emprunté plus… et ils sont désormais plus vulnérables que jamais.

Que feront-ils lorsque la prochaine crise arrivera ? Lorsque leurs actions seront divisées par deux ? Lorsque leur emploi disparaîtra ? Lorsque le déficit fédéral atteindra les 2000 milliards de dollars ?

Ils s’attendront à ce que les autorités volent à leur secours, tout comme elles l’ont fait après les trois dernières crises en 1987, 2000 et 2008.

Cela devrait signifier une nouvelle vague de taux d’intérêt d’urgence extrêmement bas et un nouveau programme de gabegies qui creuseront le déficit (également nommées relances budgétaires), tous conçus pour compenser les effets d’une économie déflationniste.

Telle a toujours été l’idée, au passage. On appelle ça une politique contracyclique. Lorsque le cycle économique est en pleine forme, les autorités le calment. La politique monétaire passe en mode resserrement, avec des taux de prêt plus élevés. La politique budgétaire est elle aussi resserrée, avec moins de dépenses et des surplus plus importants.

Ensuite, lorsque le cycle économique se retourne, les autorités sont prêtes : elles peuvent réduire les taux et dépenser une partie de l’excédent accumulé.

Si vous connaissez un peu la Bible, vous reconnaîtrez l’origine antique de cette idée. Pharaon, aidé par son conseiller juif, Joseph, a mené une politique économique contracyclique il y a des milliers d’années.

Joseph expliquant à Pharaon la politique contracyclique (Peinture de Raphaël)

Durant les sept années de vaches grasses, il accumula du grain. Durant les sept années de vaches maigres, il distribua ce grain au peuple.

La crise ou quand les vaches sont maigres et les greniers vides

Le problème avec les autorités américaines, c’est qu’elles n’ont jamais pu simplement stocker du grain. La dernière fois que les autorités américaines ont enregistré un vrai surplus, c’était pendant les dernières années de l’administration Clinton, il y a près de 20 ans.

Depuis, les gouvernements successifs ont vidé les granges… et emprunté 21 000 milliards de dollars pour payer le grain qu’elles ont oublié de stocker.

Alors que font-ils ? Ils font semblant.

Ils distribuent du grain factice, de l’épargne qui n’a jamais été économisée ni gagnée… et de l’argent qui n’est rien d’autre que des avoirs sur une richesse qui n’existe pas. Ces avoirs sont ensuite ajoutés à la dette fédérale.

Les autorités sont alors elles aussi plus vulnérables. Elles doivent emprunter encore plus d’argent rien que pour assurer le remboursement de leurs dettes.

Cela met le marché de la dette sous pression… fait grimper les taux d’intérêt… et rend l’économie encore plus faible, réduisant ainsi les recettes fiscales.

Ce n’est qu’une déflation de dette classique. Cela se produit à chaque fois sans exception — les taux d’intérêt grimpent et la dette devient trop lourde à porter.
Et ensuite ? Les pauvres, les riches, les compères et les zombies… les yeux pleins de larmes, le portefeuille vide, se tournent vers les autorités : aidez-moi. Comprenez-moi. Touchez-moi. Guérissez-moi.

Les autorités peuvent-elles réussir un sauvetage de plus, comme après 1987, 2000 et 2008 ? Sans taux d’intérêt à réduire (le taux directeur de la Fed est toujours négatif, en termes réels)… sans excédent budgétaire où puiser (nous en sommes à la dixième année de vaches grasses… et les États-Unis augmentent toujours leur dette au rythme de plus de 1 000 milliards par an)… que peuvent faire les autorités ?

Boum !

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Éloge de la mondialisation

Par Ferghane Azihari
Transition énergétique

Par Ferghane Azihari.
Un article de l’Iref-Europe

Une trentaine de listes se sont présentées pour les élections européennes. Toutes se sont donné au cours de la campagne la mission d’en finir avec cette « mondialisation débridée qui répand la misère », ou du moins de la contenir. La « pensée unique illibérale » française dont parlait Jean-François Revel prend décidément tout son sens. Puisque tout le monde s’est disputé le titre de protectionniste en chef et que le parti arrivé en tête des élections est la formation la plus hostile au commerce international, il revient aux partisans de la rigueur intellectuelle de rétablir quelques données factuelles. Quel est le bilan de la mondialisation honnie de tous les partis politiques français ?

L’expansion du commerce mondial

Il est vrai que les dernières décennies se sont caractérisées par une expansion du commerce international. Jamais les exportations n’ont été aussi fortes au cours de l’histoire de l’humanité, ainsi que l’attestent les figures 1 et 2 :

FIGURE 1 : valeur des exportations à l’échelle mondiale

FIGURE 2 : part des exportations dans le PIB mondial

 

Des indicateurs humanitaires encourageants

Loin de s’accompagner d’une croissance de la misère, la mondialisation a au contraire permis une évolution positive spectaculaire de la condition humaine. La FIGURE 3 atteste le recul de la pauvreté à l’échelle mondiale.

FIGURE 3 : évolution de l’extrême pauvreté à l’échelle mondiale

De plus en plus d’êtres humains mangent à leur faim. La sous-alimentation ne cesse en effet de décliner depuis quelques décennies (FIGURE 4)

FIGURE 4 : sous-alimentation à l’échelle mondiale

 

Au fur et à mesure que l’humanité s’enrichit, la mortalité infantile baisse (FIGURE 5) et l’espérance de vie augmente (FIGURE 6).

FIGURE 5 : évolution de la mortalité infantile

FIGURE 6 : évolution de l’espérance de vie

 

L’illettrisme devient quant à lui l’exception à l’échelle mondiale (FIGURE 7).

FIGURE 7 : évolution de l’illettrisme

 

La mondialisation améliore aussi les conditions sociales des populations et des enfants. Les gains de productivité induits par le commerce international réduisent le temps de travail des ménages (tableau 1) dans les pays développés et le besoin de recourir au travail des enfants à l’échelle mondiale (FIGURE 8)

TABLEAU 1 : heures travaillées annuellement dans certains pays sélectionnés

Source : Michael Huberman, Chris Minns, The times they are not changin’ : Days and hours of work in Old and New Worlds, 1870–2000

FIGURE 8 : évolution de la participation des enfants dans la population active à l’échelle mondiale

Nous pourrions multiplier les indicateurs humanitaires pour attester l’amélioration de la condition humaine. La réalité est que la mondialisation fut une bénédiction pour l’ensemble de l’humanité. Hélas les Français sont bien souvent incapables d’imputer les problèmes hexagonaux aux bons facteurs. Qu’il s’agisse de chômage, de pauvreté, de croissance lente, les facteurs à l’origine de nos difficultés sont principalement à rechercher dans nos politiques publiques nationales.

Sur le web

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Les Français sont plus pauvres que les plus pauvres des Américains

Par Auteur invité
les Français

Par Ryan McMaken.1

Les Français sont champions du monde en matière de dépenses sociales… mais des chiffres choquants démontrent que cela ne se reflète guère dans le niveau de revenus des citoyens.

Avec la montée du mouvement des Gilets jaunes en France – un mouvement qui a débuté au mois d’octobre dernier et qui se maintient encore aujourd’hui – les commentateurs et militants politiques ont commencé à réévaluer la situation des foyers français en termes de niveau de revenu et de pauvreté.

Depuis que le mouvement a commencé, des articles avec des titres tels que « Le niveau révoltant de la pauvreté en France en 2018 » ou « La France s’interroge sur elle-même au moment où près d’un million d’enfants vivent dans la pauvreté » se sont multipliés et sont devenus de plus en plus ouvertement politiques dans le contexte des manifestations.

Traditionnellement, la réaction du gouvernement face à ceux qui dénoncent un problème de pauvreté endémique – accusation qui, comme aux États-Unis, n’est pas nécessairement exacte – a consisté à augmenter les budgets alloués aux programmes sociaux.

Des dépenses sociales qui n’améliorent pas le niveau de vie des Français

Mais il y a un problème : la France dépense déjà davantage d’argent dans les programmes sociaux que n’importe quel autre pays européen. D’après l’OCDE, la France se situe à la première place du classement en termes de dépenses sociales publiques par rapport au PIB, avec un ratio qui dépasse 31 %.

En comparaison, les dépenses sociales représentent 27 % du PIB en Suède, tandis qu’elles s’établissent à 25 % en Allemagne et en Norvège. La Suisse se situe quasiment tout en bas du classement avec un ratio de 19,7 %, et les États-Unis se situent à 19,3 %.

Ces chiffres peuvent varier d’une année sur l’autre, mais on peut constater que la France occupait déjà la tête du classement en 2016 :


Source : OCDE

Toutefois, la pauvreté n’est pas le seul domaine dans lequel les commentateurs politiques et les manifestants dénoncent un « décrochage ». En matière de revenus médians des ménages, la France fait également pâle figure par rapport à ses voisins européens.

Les revenus bien faibles des Français

D’après les statistiques de l’OCDE portant sur le revenu médian disponible – qui tient compte du niveau des impôts et des transferts sociaux – la France se situe en dessous de l’Allemagne, de la Belgique et de la Suisse. Le Canada, les États-Unis et l’Australie se classent également largement au-dessus.

De plus, le citoyen français médian semble devoir se contenter de peu par rapport à la plupart des Américains. En réalisant un comparatif entre la France et les différents États américains – à l’aide de la méthode expliquée ici – on peut constater que le revenu disponible médian en France est probablement inférieur à celui de l’ensemble des États américains, à l’exception de la Louisiane.

Pour simplifier, j’ai repris les chiffres de l’OCDE concernant le revenu disponible médian par pays et j’ai ensuite ajusté le revenu disponible médian des États-Unis pour chaque État en fonction de l’écart entre le niveau de revenu médian de l’État et le revenu médian à l’échelle nationale.

Les États américains nettement mieux classés que la France

C’est une méthode d’évaluation approximative, mais les résultats sont plausibles. Il ne semble pas insensé de suggérer que la qualité des infrastructures, le niveau des revenus et la qualité de vie en général sont en effet particulièrement élevés dans des États prospères tels que l’Utah, le Colorado et Washington – comme le suggèrent les chiffres du revenu médian que nous avons calculés pour chaque État :


les FrançaisSource : OCDE, US Census

Bien évidemment, face à des données telles que celles-ci, les plus sceptiques pourraient objecter que « tout ne se résume pas à une question d’argent ! » et que « les généreux programmes d’aide sociale rendent la vie des citoyens plus confortable et plus longue ».

Eh bien, si c’est le cas, la France semble alors avoir beaucoup de mal à faire en sorte que les dépenses sociales engagées aient un effet significatif sur l’état de santé et le bien-être de ses citoyens.

Les partisans de l’argument de la « qualité de vie » ont par exemple tendance à mettre en avant les chiffres de l’espérance de vie comme indicateur de référence. Mais dans ce domaine, la France ne fait pas mieux que l’Australie, en dépit du fait que les Australiens dépensent moins que la France dans les programmes sociaux.

De la même manière, la Suisse a réussi à obtenir de bien meilleurs résultats en matière de santé publique, tout en maintenant ses dépenses sociales largement en dessous de l’État français.

Des dépenses sociales élevées peuvent être un indicateur d’une économie atone

La vérité, c’est que les dépenses sociales ne constituent pas la clef pour réduire la pauvreté, augmenter le revenu médian, ou plus généralement améliorer la qualité de vie des citoyens.

En fait, une hausse des dépenses sociales peut même être le résultat d’une situation de stagnation économique étant donné que les programmes sociaux risquent d’être de plus en plus utilisés si un plus grand nombre de personnes fait face à la pauvreté, au chômage ou à une hausse insoutenable du coût de la vie.

C’est ce que nous pouvons clairement observer au sein des États-Unis. En comparant le niveau des dépenses sociales État par État, on peut constater que ce sont généralement dans ceux souffrant des taux de pauvreté les plus élevés et où les travailleurs sont les moins productifs que les dépenses sociales sont les plus élevées.

En d’autres termes, les dépenses sociales ne permettent de résoudre aucun de ces problèmes, mais elles sont beaucoup plus importantes dans les économies les moins productives.

De plus, si l’on mesure les dépenses sociales en pourcentage du PIB, il s’ensuit que, toutes choses étant égales par ailleurs, les économies les moins productives auront mécaniquement les taux de dépenses sociales les plus élevés. Après tout, même avec des dépenses sociales en augmentation, ce taux serait en baisse dans une économie dont la croissance du PIB se maintiendrait à un rythme supérieur à celle des dépenses sociales.

Cependant, ce n’est pas la situation que nous constatons en France. La croissance des dépenses sociales y est au contraire élevée et chaque fois qu’une pression s’exerce sur le gouvernement pour « faire quelque chose » afin de réduire la pauvreté, il n’apporte pas d’autre solution qu’un accroissement supplémentaire des dépenses sociales.

La seule véritable solution serait de faire tout ce que l’État français se refuse farouchement à faire : alléger les réglementations, adopter une politique de libre-échange vis-à-vis du reste du monde, briser le pouvoir des syndicats, couper les subventions et mettre fin au contrôle des prix ainsi qu’à toutes les autres mesures politiques visant à favoriser les groupes d’intérêt les plus puissants au détriment du reste de la population.

L’économie française – qui est connue pour son manque de flexibilité et d’ouverture à la concurrence, en particulier dans certains secteurs économiques protégés tels que l’agriculture – semble s’installer parmi les moins libres en Europe.

Elle est simplement incapable de générer la croissance économique nécessaire afin de maintenir les dépenses sociales sous contrôle et à un niveau soutenable à long terme. Comme le montrent les manifestations actuelles des Gilets jaunes, de nombreux citoyens français en sont parfaitement conscients.

Sur le web

Pour plus d’informations, c’est ici.

  1. Ryan McMaken est rédacteur en chef au Mises Institute. Diplômé d’économie et de sciences politiques de l’université du Colorado, il a été économiste au sein du département du logement du Colorado de 2009 à 2014. Il est également l’auteur de « Commie Cowboys: The Bourgeoisie and the Nation-State in the Western Genre ».

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Le libre-échange, de moins en moins libre

Par Bill Bonner

Par Bill Bonner.

Nous avons parié que Trump ne se lancerait jamais dans une guerre commerciale totale avec la Chine. Nous sommes-nous trompés ? Peut-être.

Un pari perdant ?

Ces deux dernières semaines, notre pari semblait en tout cas de plus en plus perdant. L’équipe Trump n’est pas passée à la guerre totale… mais, en augmentant les taxes douanières sur 200 milliards de dollars d’importations chinoises, s’en approchait dangereusement.

Notre prédiction était basée sur la supposition que Trump se soucie davantage du cours des actions que de la politique commerciale. Une véritable guerre commerciale ferait chuter les marchés… pensions-nous… et le Président n’était pas assez idiot pour risquer cela.

Il s’organise pour que la Fed soit désignée coupable de la prochaine baisse ; il ne veut pas que des doigts accusateurs pointent vers lui.

Cependant, selon de récents tweets il semble que les taxes douanières n’aient jamais été une tactique de négociation mais bel et bien une fin en elles-mêmes :

« Les taxes douanières rapporteront BIEN PLUS de richesse à notre pays qu’un accord du genre traditionnel, même phénoménal. C’est aussi bien plus facile et rapide à faire. Nos fermiers s’en sortiront mieux, plus vite, et des pays en famine peuvent maintenant être aidés.

Les taxes douanières rendront notre pays BEAUCOUP PLUS FORT, pas plus faible. Regardez bien ! »

Bien entendu, si c’était vrai – que l’on puisse s’enrichir et se fortifier en appliquant des taxes douanières –, il y en aurait bien plus dans le monde. Pas uniquement pour les pays. Les régions, voire les départements, fermeraient leurs frontières commerciales.

Le Dakota du Nord pourrait vouloir construire ses propres raffineries pétrolières. Le Kentucky pourrait développer sa propre version de la Silicon Valley. Imaginez New York interdisant les films californiens pour protéger son industrie cinématographique !

Qui ne voudrait pas bloquer la concurrence extérieure, si cela rend plus riche ? Si la prospérité était aussi simple que ça, tout le monde le ferait.

Le gouvernement doit-il contrôler le commerce ?

Peut-être que le commerce devrait effectivement être contrôlé par le gouvernement. Apparemment, même nos lecteurs américains pensent que c’est le cas. Voici ce que nous lisons dans le courrier :

« Il faudrait interdire toutes les importations chinoises. On peut fabriquer ces 500 milliards de dollars de pacotille importée ici-même. Ce serait tout à fait bien. Les Américains sortiraient gagnants.  

Enfin, si l’on veut mettre fin aux discussions commerciales, on devrait exiger que tous les biens chinois soient valorisés au prix de la main-d’œuvre américaine, pour contribuer au travail impliqué dans leur production. Pas de raison de faire concurrence à la main-d’œuvre chinoise. On a bien assez de concurrence ici. Il faudrait appliquer les taxes douanières nécessaires pour atteindre la parité du prix de la main-d’œuvre ».

Oui, il y a de la concurrence au sein des frontières américaines parce qu’en interne, les États-Unis sont une zone de libre-échange. Un habitant de l’Alabama, par exemple, n’a pas besoin de demander la permission d’acheter un avocat en Californie.

Les habitants de San Francisco peuvent quant à eux acheter des automobiles fabriquées à Birmingham… même si les salaires et le coût de la vie sont bien plus bas dans le sud-ouest américain que dans le nord de la Californie.

Jusqu’à la création de l’Union européenne, les États-Unis disposaient de la plus grande zone de libre-échange au monde. Nous sommes convaincus qu’il s’agissait d’une cause majeure de la prospérité américaine.

Nous pensons également que d’une manière générale, cette prospérité a mené les gens à préférer les marchés ouverts et les échanges plutôt libres, sans que les autorités s’en mêlent, parce que cela rapportait.

Que s’est-il passé lorsque cela n’a plus été le cas ? C’est ce que nous sommes en train de découvrir.

Le travailleur américain moyen n’a pas eu de vraie augmentation de salaire depuis 45 ans ; pour lui, le libre-échange ne semble pas fonctionner. Ce n’est plus un jeu à somme positive. C’est un jeu à somme nulle… et c’est lui qui perd.

Il ne réalise pas que les autorités ont truqué le jeu en sa défaveur, avec leur fausse monnaie et leurs taux d’intérêts factices.

Il pense plutôt que quelque chose ne va pas dans l’accord gagnant-gagnant d’origine. Le capitalisme, c’est nul, se dit-il. Le libre-échange est une arnaque, pense-t-il. Il veut que les autorités fassent quelque chose. Il veut que les bidouilleurs bidouillent le système.

Nous y reviendrons… à mesure que les événements progressent ; ce pourrait être important.

En attendant…

L’enfer sur Terre

Pouvons-nous trouver un pays qui a interdit les importations étrangères et prospéré ? Nombreux sont ceux qui ont tenté de le faire. Au moins un essaie encore : la Corée du Nord. Qu’est-ce que cela donne chez eux ?

Les habitants de Pyongyang vont-ils au supermarché du coin pour acheter un lave-vaisselle fabriqué sur place… et meilleur que ceux fabriqués par les Chinois ?

Prennent-ils de l’eau pétillante mise en bouteille dans le pays et moins chère que la San Pellegrino importée d’Italie ?

Se rendent-ils chez leur concessionnaire et dédaignent-ils les Mercedes, les Acura et les Ford pour pouvoir acheter les véhicules fabriqués chez eux ?

Non. Ils n’achètent pas grand-chose parce qu’ils n’ont pas d’argent. Les importations sont quasiment inexistantes. Les rayons sont presque vides ; le Nord-Coréen moyen survit à peine… parce que les autorités nord-coréennes contrôlent le commerce et tout le reste.

Interdire le commerce n’a pas fonctionné pour la Corée du Nord. Au contraire, cela a engendré un enfer sur Terre. Qu’en est-il des États-Unis ? Cela en ferait-il un paradis ?

Revenons-en aux principes de base. La richesse réelle est créée par des accords gagnant-gagnant passés entre des personnes volontaires. Les deux parties en sortent gagnantes.

Les autorités, elles, ne créent pas de richesse ; elles se contentent de la faire circuler par le biais d’accords gagnant-perdant. Le commerce ne fait pas exception. Lorsque les autorités contrôlent le commerce, certains gagnent. D’autres perdent.

Donald Trump a vendu la mèche :

« Des exceptions seront accordées sur certains produits, ou ils iront à de nouvelles sources ! »

Les lignes téléphoniques ont dû chauffer tandis que les entreprises appelaient leurs lobbyistes vendredi.

Les consommateurs veulent simplement les meilleurs produits au meilleur prix. Les politiciens/compères/initiés/membres du Deep State/etc., eux, jouent un jeu différent. Ils cherchent à obtenir des exceptions, crédits d’impôts, traitements spéciaux, subventions, allocations, et même des sanctions contre leurs concurrents étrangers.

On passera des accords. On signera des contrats. On se verra à déjeuner. On tiendra des auditions devant le Congrès. On écrira des articles. On appliquera des pressions. De l’argent changera de main.

Le public paiera des prix plus élevés. Quelques personnes obtiendront davantage de profits. La prospérité américaine déclinera plus rapidement encore. Et les gens voudront plus de solutions faciles.

Pour plus d’informations, c’est ici.

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Faire du socialisme sans le savoir

Par Pierre Lemieux

Par Pierre Lemieux.
Un article de l’Institut économique de Montréal

Les États qui se réclament du socialisme, ou que certains identifient au socialisme, couvrent un large éventail qui va du Venezuela à la Chine en passant par les pays scandinaves. Il n’y a pas longtemps encore, le Parti socialiste était au pouvoir en France. Aux États-Unis, les politiciens qui se disent « socialistes démocratiques » invoquent le modèle de la Scandinavie.

En 2015, à la suite d’un débat avec Hillary Clinton aux primaires démocrates, le sénateur Bernie Sanders a été poliment rabroué par le Premier ministre danois, qui a déclaré que « le Danemark, loin d’être une économie socialiste planifiée, est une économie de marché ».

Question de degré

Le socialisme est donc une question de degré, mais degré de quoi ? La définition traditionnelle du socialisme (et du communisme) insistait sur la propriété collective des moyens de production. Les socialistes réalisèrent rapidement que la propriété des moyens de production n’est pas essentielle à leur contrôle : la réglementation suffit, tout en préservant éventuellement un petit peu d’efficacité.

Surtout avec l’invention de la « justice sociale », la définition du socialisme a mis plus tard l’accent sur la redistribution et l’État-providence. Mais comme Bertrand de Jouvenel l’avait déjà compris (voir son livre L’éthique de la redistribution), l’État-providence requiert réglementation et contrôle.

Il existe une autre caractérisation du socialisme, plus générale et plus utile. Il s’agit de savoir si la société est gouvernée par les choix collectifs ou par les choix privés, ces derniers étant les choix individuels et ceux des groupes intra-société auxquels les individus s’associent librement. Ici encore, c’est une question de degré, mais on peut dire qu’une société est d’autant plus socialiste que les choix privés cèdent la primauté aux choix collectifs.

Primauté des choix collectifs

Dans cette perspective, ce qui caractérise le socialisme n’est pas tellement que les décisions politiques sont prises par « les pauvres » (ou ceux qui les représentent) plutôt que par « les riches » (ou leurs représentants). La distinction importante est que le système est fondé sur la primauté des choix collectifs sur les choix privés. L’opposé du socialisme — on peut l’appeler « libéralisme », « libertarianisme », ou « capitalisme » — est fondé sur les choix privés.

Dans son fameux discours de 1819, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes », Benjamin Constant a exprimé cette distinction en termes de « liberté collective » et « liberté individuelle ». Le socialisme limite la liberté individuelle au nom de la liberté collective, c’est-à-dire du pouvoir de la majorité. Constant argue brillamment que la liberté collective représente une conception antique et pré-moderne de la liberté.

On voit dès lors comment le « socialisme démocratique » est à la fois socialiste et démocratique. Il est socialiste en ce que les grands choix (santé, éducation, etc.) concernant les actions individuelles sont faits au niveau collectif. Il est démocratique parce que ces choix sont théoriquement effectués par 50 % plus un des votes, au lieu de l’être par un appareil d’État moins formellement majoritaire.

« L’administration des choses »

Il faut comprendre que les grands choix collectifs impliquent le contrôle d’une cascade de petits actes individuels, et que tel choix qu’un individu ne juge pas important de garder dans son domaine privé représente une affaire cruciale pour un autre. Et, n’en déplaise à Marx, « l’administration des choses » de tout le monde revient à contrôler tout le monde.

Le commerce, qu’il soit national ou international, fournit un bon exemple de la distinction entre choix privés et choix collectifs. Appartient-il à chaque individu ou groupe privé de décider ce qu’il achètera, auprès de qui, et à quelles conditions ? Ou bien la collectivité (c’est-à-dire l’État) décidera-t-elle pour lui ? Un régime socialiste impose le second volet de l’alternative.

Notons l’ambiguïté du terme « démocratique ». La grande illusion du socialisme est qu’il peut être démocratique au sens du gouvernement de chaque individu par lui-même. En réalité, le self-government est incompatible avec la domination des choix collectifs. On en revient à Constant, à qui l’Histoire a donné raison : les choix posés par ceux qui représentent la collectivité ou s’en réclament écrasent la liberté individuelle.

Une droite liberticide

De ce point de vue, la droite qui se définit par opposition au socialisme est souvent aussi liberticide et dangereuse que la gauche qui s’en réclame. L’économiste et philosophe Friedrich Hayek, lauréat d’un prix Nobel d’économie en 1974, est souvent présenté comme un conservateur par ceux qui sont les victimes de la trompeuse opposition droite-gauche.

Pourtant, un de ses ouvrages, La Constitution de la liberté, contient une annexe intitulée « Pourquoi je ne suis pas un conservateur », qui explique comment le libéralisme s’oppose autant au conservatisme qu’au socialisme. Il observe que, comme le socialiste, le conservateur « est moins soucieux de la façon dont les pouvoirs du gouvernement devraient être limités, que du choix de qui les exercera, et… se considère autorisé à imposer aux autres par la force les valeurs qu’il révère. »

Quand les idéologues ou politiciens de droite proposent de retirer des décisions du domaine des choix privés pour les transférer au domaine des choix politiques, quand ils sont heureux d’assumer des pouvoirs qu’ils croient dangereux aux mains du parti opposé, ils font, comme pourrait dire Monsieur Jourdain, du socialisme sans le savoir.

Sur le web

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Washington contre les tomates

Par Bill Bonner

Par Bill Bonner.

Le marché boursier a été ébranlé par la guerre commerciale, après que Donald Trump a augmenté les taxes douanières américaines sur les produits chinois.

Les Chinois ont répliqué avec leurs propres menaces idiotes :

« Si les mesures de taxes douanières américaines sont mises en place, la Chine se verra contrainte, à regret, de prendre les contre-mesures nécessaires », affirmait une déclaration du ministère du Commerce.

Des tweets et articles contradictoires ont annoncé que la Chine était soit « prête à passer un accord », soit « en train de prévoir les représailles ».

Ils vont payer

Le citoyen, consommateur, politicien ou homme d’affaires moyen ne sait pas quoi en penser non plus. D’un côté, le Président américain clame qu’il force ainsi les Chinois à faire une meilleure offre. Le Donald dit qu’ils vont payer s’ils n’accèdent pas à ses demandes.

D’un autre côté, les ménages veulent des télévisions bon marché. Peu importe d’où elles viennent, ils veulent en avoir pour leur argent. Comment les Chinois pourraient-ils faire une meilleure offre ? Une télé encore moins chère ?

Mais des produits moins chers en provenance de Chine entraîneraient un déficit commercial encore plus profond, le contraire de ce que Donald Trump affirme vouloir.

Nombre de lecteurs répondront que les taxes douanières américaines ne sont qu’une tactique de négociation. Mais négocier pour quoi ? Pour qui ? Une télé moins chère ? Plus chère ? Toute cette histoire de guerre commerciale semble n’avoir aucun sens – pour une raison toute simple : elle n’en a effectivement aucun.

Pour commencer, il n’existe aucune théorie ou expérience appuyant l’affirmation de Trump selon laquelle les Chinois paieront. Les Chinois ne paient pas de taxes boursières ; ce sont les Américains qui le font.

Dans le cas des matières premières telles que l’acier et l’aluminium, l’entreprise importatrice américaine paie la taxe, augmentant le coût de ses matières premières. Ce coût est ensuite nécessairement transféré à l’acheteur au détail sous la forme de prix plus élevés.

En théorie, le libre-échange – sans que le gouvernement s’en mêle – fournira toujours la quantité maximum de biens et de services aux prix les plus bas. Toute tentative de s’en mêler fera augmenter les prix… et nuira autant, voire plus, à l’empêcheur de tourner en rond qu’à tous les autres.

Des fruits pourris

Il existe d’autres preuves. Le principe des taxes douanières est d’augmenter les exportations américaines tout en baissant les importations, réduisant ainsi le déficit commercial.

Mais depuis que les premières salves de la guerre commerciale ont été tirées, les exportations américaines vers la Chine ont en fait chuté de 7 %, passant de 130 milliards de dollars en 2017 à 120 milliards en 2018… tandis que les importations depuis la Chine ont grimpé, passant de 506 milliards de dollars en 2017 à 563 milliards en 2018, soit une augmentation de 11 %.

En d’autres termes, les États-Unis perdent la bataille. La question suivante est donc : comment se fait-il qu’une politique aussi visiblement et complètement puérile et imbécile soit aussi populaire ?

Ce n’est pas une erreur

Nombreux sont ceux qui pensent désormais que la guerre commerciale est simplement une erreur commise par un président idiot et ses crétins de conseillers. Ce n’est pas le cas. Dans le journal USA Today :

« Mardi, le département du Commerce a annoncé la fin de l’Accord de suspension de 2013 sur les tomates fraîches en provenance du Mexique.

Cela signifie que les États-Unis imposeront une taxe douanière de 17,5 % sur les tomates mexicaines d’importation ; selon les experts, cela pourrait engendrer pénuries et hausse des prix.

 Selon les estimations de l’université d’État d’Arizona, les consommateurs pourraient payer de 40 % à 85 % plus cher leurs tomates grappes et autres tomates fraîches ».

Et voilà – une guerre commerciale sur des tomates. Les lobbies de cultivateurs en Floride, Texas et en Californie se sont mis d’accord avec des politiciens – notamment le sénateur Ted Cruz –, et ont passé un accord. « Bon… tu bloques la concurrence… et on soutient ta campagne de réélection. »

Gagnant-gagnant, n’est-ce pas ? Les cultivateurs y gagnent. Les politiciens y gagnent. Tout le monde sort vainqueur.

Faux.

Un accord gagnant-gagnant, c’est un accord où les gens peuvent décider par eux-mêmes des tomates qu’ils vont acheter. Ils choisissent les meilleures aux prix les plus bas.

Mais le gouvernement exploite toujours la majorité au profit d’une minorité. Dans cet accord de tomates pourries, quelques cultivateurs gagnent plus d’argent – dont une partie se retrouve dans les caisses des lobbyistes et des politiciens qui ont rendu cela possible.

D’où provient l’argent, cependant ? Chaque centime doit venir des millions de consommateurs qui paient les prix plus élevés que leur imposent les autorités.

Gagnant-perdant, en d’autres termes. Les initiés, les compères et les empêcheurs de tourner en rond sortent gagnants ; le public perd.

Dans le prochain article, nous aborderons un sujet plus important et plus provocateur…

Dans les guerres commerciales, les dépenses gouvernementales, les déficits, les lois fiscales, la théorie économique, la politique des banques centrales, la politique étrangère… partout où l’on regarde, les accords gagnant-perdant prennent le dessus.

Pourquoi maintenant ? Accidents ? Erreurs ? Absolument pas.

Pour plus d’informations, c’est ici.

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Les USA et la Chine tomberont-ils dans le piège de Thucydide ?

Par Aliénor Barrière

Par Aliénor Barrière.

Avant que Donald Trump ne parte à l’assaut de l’Amérique à grands coups de « Make America great again », un autre homme a porté cette ambition pour son pays. Il s’agit de Xi Jinping.

Pour ce faire, il a annoncé des objectifs très clairs et des délais : en 2025, la Chine convoite la place de puissance dominante sur les principaux marchés dans dix technologies de pointe, notamment l’intelligence artificielle et les ordinateurs quantiques. En 2035, la Chine prévoit d’être le leader en innovation dans toutes les technologies de pointe. Et en 2049, pour les cent ans de la République populaire de Chine, d’être numéro un mondial, point. Ce qui inclut notamment l’armée populaire de libération, à laquelle Xi Jinping a demandé de se préparer à « une lutte militaire globale qui sera une nouvelle base de départ ». Tout un programme, donc.

Ainsi, alors que les États-Unis vivent leur identité de leader mondial depuis un demi-siècle, l’équilibre entre les puissances pourrait être remis en cause par la volonté d’un homme ? Quoi qu’on en pense, Xi Jinping se donne largement les moyens de ses ambitions en impulsant à son pays une des plus formidables croissances que notre Histoire ait connu : entre 1978 et 2014, le nombre de Chinois vivant avec moins de deux dollars par jours est passé de 9 sur 10 à moins de 1 sur 100.

Un progrès spectaculaire que viennent encore accroître de nombreuses prouesses technologiques, et qui se répercute directement sur le PIB : en 2004, le PIB chinois représentait la moitié de celui des États-Unis. En 2014, il l’égalait, et en 2024, si la Chine maintient sa trajectoire, elle les dépassera de 50 %.

On se retrouve donc avec une puissance américaine solidement ancrée sur la surface du globe, et une puissance chinoise qui lui impose sa renaissance à marche forcée. L’issue d’un tel enchaînement a été théorisée par Thucydide, c’est la guerre.

LA DYNAMIQUE DU PIÈGE DE THUCYDIDE

Le politologue Graham Allison a inventé l’expression « piège de Thucydide » pour exprimer ce phénomène polémologique : « Le piège de Thucydide est une dynamique dangereuse qui se met en place quand une puissance montante menace de remplacer une puissance hégémonique, comme Athènes, ou l’Allemagne il y a cent ans, ou la Chine aujourd’hui, et son impact sur Sparte, ou la Grande-Bretagne il y a cent ans, ou les États-Unis aujourd’hui ».

Effectivement, sous bien des aspects, l’Athènes de Périclès présente des similitudes frappantes avec la Chine de Xi Jinping. Un pouvoir aux mains d’un seul homme, qu’il soit Président ou Premier des citoyens. Les volontés du peuple réduites à peau de chagrin, que ce soit dans un État autoritaire ou dans un système politique basé sur l’esclavage qui ne compte que 14 240 citoyens pour 400 000 Athéniens.

Car il ne faut pas oublier que la démocratie athénienne n’avait de démocratie que le nom ; Périclès ne disait-il pas : « Cet Empire vous ne pouvez pas y renoncer, même si actuellement, par crainte et amour du repos, vous accomplissez cet acte héroïque. Considérez-le comme une tyrannie : s’en emparer peut paraître une injustice, y renoncer constitue un danger » ?

L’ÉMERGENCE INQUIÉTANTE D’UNE PUISSANCE

Et bien entendu, la similitude qui nous intéresse le plus aujourd’hui : l’ascension et l’ambition fulgurante d’une puissance. Celle d’Athènes a été portée par Périclès qui voulait en faire l’école de la Grèce. À la fin des guerres médiques, les cités grecques formèrent la Ligue de Délos afin d’affranchir les cités encore aux mains des Perses et de se protéger de toute nouvelle attaque de leur part. Cette organisation militaire de défense repose sur une flotte commune.

Athènes ayant la flotte la plus importante, elle avait le commandement des opérations militaires, et donc la libre disposition des finances. Comme de nombreuses cités n’avaient pas de bateaux de qualité suffisante à apporter à la Ligue, elles remplacèrent l’apport de navires par le versement d’un tribut à Athènes. Peu à peu, seule cette dernière et trois autres cités (Samos, Chios et Lesbos) s’acquittèrent de leur contribution en navires. Les cent cinquante autres étaient devenues tributaires de la cité de Périclès.

Ce dernier décida alors de transférer à Athènes le trésor de la Ligue, qui était auparavant sur l’île sacrée de Délos. Dès ce moment-là, Périclès entreprit des travaux colossaux dans sa cité, dont le plus bel exemple est bien sûr le Parthénon, qu’André Bonnard voit comme ce qui lie indissolublement sa politique de grands travaux à la nécessité d’exploiter les Grecs de l’Empire pour en faire les frais. Aux récriminations des uns et des autres, Périclès répondait que tant qu’Athènes garantissait une protection efficiente sur la mer Egée, elle était libre de disposer à son aise des fonds versés par les autres cités.

UN RAPPORT DE FORCE INTENABLE ?

Cette utilisation des tributs, ainsi que les répressions sanglantes de Périclès sur les cités qui cherchèrent à se délier de lui, entraîna une inquiétude croissante chez les Lacédémoniens, qui arriva à son comble lorsque Périclès révéla son projet d’union panhellénique, vers 446 avant Jésus-Christ. Ils refusèrent de participer au congrès, car sa convocation par Athènes impliquait de fait sa suprématie.

Pour Thucydide, c’est bien « l’essor d’Athènes et la crainte qu’elle a instillé à Sparte qui ont rendu la guerre inévitable ». Périclès lui aurait sûrement donné raison, lui qui haranguait les Athéniens ainsi : « Convaincus que le bonheur est dans la liberté et la liberté dans le courage, regardez en face les dangers de la guerre ».

Graham Allison a donc observé les cinq derniers siècles, et a identifié seize situations où une puissance hégémonique est concurrencée par une puissance émergente. Dans douze cas, cet état de fait a entraîné la guerre. Il remarque également que généralement les deux États ne souhaitent pas la guerre ; c’est toujours un élément tiers qui joue le rôle de détonateur, conduisant mécaniquement les puissances à l’affrontement. En Grèce, ce fut par des cités telles que Mégare, il y a cent ans par l’assassinat de l’Archiduc Frantz Ferdinand et aujourd’hui, le nord-coréen Kim Jong-Un pourrait tout à fait jouer ce rôle.

Malgré les efforts répétés de Donald Trump pour enrayer ce détonateur, les relations américano-coréennes se sont heurtées à un mur lorsque la question de la dénucléarisation du pays asiatique a été abordée lors du sommet de Hanoï. C’est donc vers l’ancien « pays frère » russe que Kim Jong-Un se tourne aujourd’hui, asseyant encore davantage la Russie dans le grand concert des Nations.

À l’heure du redéploiement des États sur la scène internationale, faut-il alors suivre Xi Jinping et créer une nouvelle forme de relation entre les grandes puissances ? Écoutons une ultime recommandation de Thucydide : « Mettez le bonheur dans la liberté, et la liberté dans la vaillance ».

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Présidentielle en Ukraine : les défis du novice Zelenski

Par The Conversation
Par Cyrille Bret1.

 

Dimanche 21 avril, en Ukraine, l’acteur et producteur de télévision Vladimir (Volodymyr en ukrainien) Zelenski est sorti haut la main vainqueur du deuxième tour de l’élection présidentielle avec 73 % des votes, selon les premières estimations. Il a ainsi confirmé son avance du premier tour du 31 mars dernier avec plus d’un tiers des suffrages. Zelenski a largement dépassé le Président sortant, Petro Porochenko, qui s’était qualifié pour le second tour avec un score très bas de 15 % des voix et qui a obtenu moins de 25 % des suffrages exprimés.

On l’a abondamment souligné en Europe occidentale, il s’agit de l’élection à la magistrature suprême d’un novice en politique, dont le programme reste insaisissable mais dont le génie marketing et la célébrité désormais continentale sont éclatants. Cette élection, encore imprévisible il y a six mois, peut-elle bouleverser la vie publique de cet État de 40 millions d’habitants, indépendant depuis 1991, plongé dans une guerre larvée avec la Russie depuis plus de cinq ans ? Quel est le sort réservé à l’héritage du mouvement de Maïdan ?

Le dégagisme européen : vertus et risques

La victoire de Vladimir Zelenski atteste à nouveau du « dégagisme » qui gagne l’Ukraine après avoir transformé plusieurs scènes politiques européennes. De la France à la Slovaquie, de l’Italie à l’Autriche, les électeurs européens renouvellent massivement leur personnel et leurs paysages politiques nationaux. Ils font émerger de nouvelles figures : aussi différents soient-ils, Emmanuel Macron, Sebastian Kurz, Alexis Tsipras, Luigi di Maio ou encore Zuzana Caputova bousculent tous les codes politiques traditionnels. Ils se propulsent au sommet du pouvoir ou sur le devant de la scène médiatique en quelques mois, à partir de bases politiques et d’infrastructures idéologiques toutes récentes.

Les vieux partis sociaux-démocrates, socialistes et démocrates-chrétiens sont à la peine en France, en Espagne, en Italie, en Autriche ou encore en Grèce. Et ils sont remplacés par des formations disruptives – LREM, Podemos, le M5S, etc. La disruption porte aussi bien sur le contenu programmatique que sur le positionnement médiatique ou sur le mode d’organisation du militantisme.

Le succès de la candidature Zelenski dès le premier tour reprend cette tendance en contestant la classe politique ukrainienne issue de l’indépendance de 1991 et de la Révolution Orange de 2004. Ioulia Timochenko, ancienne Premier ministre, en a fait les frais. Vladimir Zelenski est un symptôme de ce nouveau mode de mobilisation politique : il a annoncé sa candidature par un spectacle télévisé de fin d’année, a refusé les meetings durant la campagne de premier tour, a défié le Président sortant pour tenir un débat dans une enceinte sportive, a préféré la communication sous forme de talk-shows à des présentations programmatiques.

Les ressorts des succès électoraux des populistes ont fonctionné à plein dans le cas Zelenski. Pour le meilleur : il a rompu avec la sclérose de la politique post-soviétique. Mais aussi pour le pire (ou le plus risqué) : il a laissé son programme dans un vague qui confine à la confusion. Sur l’annexion de la Crimée et la fin des conflits dans le Donbass, il renvoie à des consultations avec la partie russe sans préciser sa méthode. Concernant l’économie et les besoins d’investissements, il promet seulement de ménager les bailleurs de fonds du FMI et de l’Union européenne. « Faire ce que le peuple attend » et « lutter contre la corruption », voilà ses maîtres mots. Louables mais insuffisants pour un programme de gouvernement.

Voilà le premier enseignement de cette campagne ukrainienne : le « dégagisme » peut conduire au succès de leaders et de mouvements plus en phase avec le peuple mais moins mûrs idéologiquement et politiquement. Zelenski a aujourd’hui la force d’un succès électoral massif, rapide et incontestable. Sur le long terme, il a la faiblesse d’un leader sans programme, sans équipe et sans idéologie.

Défaite de Porochenko : l’héritage de Maïdan en question

Le Président sortant, Petro Porochenko a subi un revers important : la défaite est d’autant plus cuisante que même sa qualification pour le second tour a été difficile. La candidature Porochenko a fait les frais d’une stratégie de campagne résolument nationaliste mettant en avant la foi, l’armée et la langue. Président combatif, l’oligarque du chocolat s’est révélé peu en phase avec une population épuisée par la guerre et soucieuse avant tout de se ménager des perspectives socio-économiques. Il paie également les scandales de corruption qui ont émaillé la vie politique ukrainienne durant son mandat. La candidature Porochenko était celle de l’expérience mais aussi celle de l’ancien monde.

La campagne de l’entre-deux-tours pose la question de l’héritage de la révolution de Maïdan. Ce soulèvement populaire avait en effet changé radicalement la donne politique héritée de l’indépendance et structurée autour de la tension entre pro-Russes et pro-Européens. Il avait une dimension anti-Russe et anti-Poutine. Mais il a constitué au moins autant un refus de la corruption. Les habitants de Kiev s’étaient en effet mobilisés contre le président pro-Russe Ianoukovitch pour contester la kleptocratie tout autant que pour empêcher l’Ukraine de quitter le partenariat oriental de l’Union européenne au profit de l’union eurasiatique de la Russie poutinienne.

L’essor de la candidature Zelenski confirme une partie de l’héritage de Maïdan : le rejet des élites, des collusions et de la corruption. La popularité du candidat Zelenski est – on l’a souligné – fondée sur le personnage qu’il a incarné depuis plusieurs années à l’écran dans la série Serviteur du peuple : un professeur d’histoire porté à la tête du pays par un mouvement populaire de rejet de la corruption.

En revanche, la prodigieuse volonté de liberté nationale, l’autre volet de Maïdan, peut-elle être incarnée par ce nouveau leader ? Il n’a pas participé aux luttes qui ont marqué l’émergence d’une Ukraine détachée de la Russie. Et, hormis une rencontre avec Emmanuel Macron, il n’a pas encore bâti de réseau politique international lui ménageant soutiens diplomatiques et aides financières. L’héritage de Maïdan risque d’être fragilisé par un dirigeant dont la légitimité ne tient que de la popularité et de la notoriété.

Les défis du « serviteur du peuple »

La métamorphose d’un acteur en leader politique peut aller vite. La figure de Beppe Grillo a transformé la politique post-berlusconienne en Italie. De même, la mue d’un homme d’écran en chef d’État doit être rapide. Ronald Reagan en avait apporté un exemple frappant. Le désormais président Zelenski devra se transformer en homme d’État en quelques heures. Car il va affronter dès à présent plusieurs défis politiques majeurs, bien réels.

Le premier sera de faire reconnaître et consacrer sa victoire puis son statut sur la scène internationale. Outre la sincérité du scrutin, il devra manifester rapidement son ancrage dans le partenariat oriental de l’Union européenne. Autrement dit, montrer qu’il s’inscrit paradoxalement dans la continuité de Petro Porochenko.

Le deuxième défi sera intérieur : la transformation de l’économie est du ressort du Parlement, la Rada Suprême. Or celle-ci sera renouvelée par les élections législatives à l’automne. Le défi du nouveau Président sera de constituer une majorité et de développer un parti pour lui servir de colonne vertébrale. Or le paysage parlementaire ukrainien est éclaté. Le nouveau Président devra choisir rapidement un Premier ministre à la fois compétent et capable de mener campagne.

Le troisième défi concernera la Russie. En guerre larvée avec l’Ukraine dans le Donbass, celle-ci peut être tentée de favoriser l’instabilité dans le pays à la faveur de la transition politique. Là encore, le nouveau Président devra manifester à la fois sa détermination à rétablir la souveraineté nationale et sa volonté d’entrer en négociation.

On le voit, il se joue en Ukraine bien plus que le destin d’un État de 40 millions d’habitants en guerre larvée avec la Russie et pris dans une crise économique. II porte plusieurs éléments du futur de l’Europe.

 

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  1. Géopoliticien et philosophe, Sciences Po – USPC.

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Carlos Ghosn : un patron martyr oublié du monde

Par Bruno Pineau-Valencienne

Par Bruno Pineau-Valencienne.

Au fil des jours, la persécution judiciaire dont fait l’objet Carlos Ghosn ressemble de plus en plus à une opération de diffamation illimitée qui a transformé le tribunal de Tokyo en tribunal spécial pour réduire au silence le pensionnaire VIP de la prison de Kosuge et le détruire. Ses avocats évoquent même sans détour des actes de torture légale commis sous couvert d’une autorité officielle et qui s’apparentent plutôt à une exécution  »extrajudiciaire » à petit feu. D’ailleurs, ces pratiques rappellent étrangement les sévices infligés aux soldats français dans les prisons vietnamiennes où les conditions d’incarcération étaient véritablement désespérantes et aboutissaient le plus souvent à l’anéantissement total des individus. 

Derrière cette affaire Ghosn, la thèse du complot industriel ne fait donc plus aucun doute. Les rebelles de Nissan, animés par un nationalisme industriel aveugle et fanatique, « veulent faire dérailler toute possibilité d’une combinaison complète de Nissan et de Renault… Ces derniers craignant avant tout que leur compagnie japonaise ne tombe sous contrôle français » comme le rappelle Maître Jean-Yves Le Borgne. Se sachant lui même sur la corde raide, Hiroto Saikawa a donc choisi le terrain pénal comme angle d’attaque, en allant avec son clan chercher des prétextes pour alimenter une éventuelle accusation, dans le seul but de neutraliser le super patron franco-libanais brésilien, trahi de l’intérieur.

Ghosn : le patron haï ?

Au-delà de cette machination, Carlos Ghosn n’aurait t-il pas été victime de son propre succès ? Le monde surmédiatisé dans lequel nous vivons n’épargne pas non plus les grands patrons qui peuvent parfois se laisser griser par le pouvoir en jouant la personnalisation à l’extrême de ces êtres abstraits et abscons que sont les entreprises. Il en découle corrélativement une concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme avec le risque pour le dirigeant de se retrouver seul sur tous les fronts. Plus il s’expose et plus il finit par encaisser tous les coups. 

Ainsi, lorsque survient une affaire présumée de détournements de fonds, la responsabilité du grand patron aussi mythique que Carlos Ghosn est de facto engagée. Cependant, dans la réalité de l’exercice du pouvoir le patron n’est jamais vraiment seul, ce qui nous amène à nous interroger sur le degré de responsabilité des parties prenantes internes et externes au sein de Renault-Nissan, ces fameux contre-pouvoirs.

De ce fait, quel rôle aurait pu jouer le conseil d’administration dans cette affaire entre 2009 et 2019 ? Aurait-il failli à ses obligations par copinage en fermant les yeux sur certaines pratiques douteuses ? Plausible… mais ce scénario reste peu probable car de plus en plus les conseils d’administration des entreprises, qu’elles soient cotées en bourse, sociétés d’État, universités ou autres organismes publics, sont maintenant constitués d’une majorité de membres indépendants dont les acteurs jouent leur crédibilité, se gardant bien de cautionner des actes délictueux.

De nos jours le plus grand risque est réputationnel. Rappelons qu’en matière de décision, le conseil d’administration a entre autres la lourde responsabilité d’examiner et d’approuver les états financiers sur recommandation du comité de vérification, la politique de divulgation de l’information financière, mais également toute proposition d’amélioration portant sur l’efficacité des systèmes de contrôle interne, etc. En somme, de nos jours, les membres d’un conseil d’administration ne sont pas là pour l’apparat. Ils doivent jouer un véritable rôle de chien de garde et rendre des comptes.

La responsabilité écrasante… des responsables

Que dire aussi des actionnaires institutionnels et privés alors que le devoir fiduciaire de ces investisseurs dans l’exercice des votes qu’ils détiennent, lors des assemblées générales ne cessent de se renforcer depuis 2009 ? Avec la règle dite du say on pay, leur influence s’est accrue considérablement, ces derniers ayant directement leur mot à dire sur les politiques de rémunération des dirigeants de l’entreprise. Si les actionnaires avaient eu le moindre doute sur la gestion de Carlos Ghosn pourquoi ne se sont-ils pas manifestés plus tôt ?

De surcroît, il est en effet curieux de constater que l’État français, actionnaire à hauteur de 15 % dans le capital de Renault, ne découvre que maintenant un présumé pot aux roses dans les comptes du constructeur automobile français comme le laisse sous-entendre benoîtement notre ministre des Finances, Bruno Le Maire.   

Enfin, l’ensemble des grands groupes du CAC 40 dispose d’un système d’audit interne très rigoureux qui les prémunit en principe contre tout transfert financier jugé douteux. Une demande de virement effectuée hors système, au sein d’une entreprise comme Renault, et pour des montants aussi importants, aurait été rapidement détectée.

L’existence de ces instruments de contrôle laisse donc à penser que Bercy se porte finalement garant du comportement éthique de l’entreprise et de ses dirigeants, sans parler des cabinets d’audit dont la mission principale consiste à effectuer les examens des résultats financiers visant à émettre une opinion sur la régularité et la sincérité des comptes annuels dans le but de rassurer les actionnaires sur la qualité de l’information financière de l’entreprise. La démarche de contrôle répond toujours rigoureusement à une exigence légale visant à garantir la fiabilité et la transparence de l’information financière présentée. 

À la lumière de tous ces éléments, il apparaît évident que si des détournements de fonds étaient avérés le soldat Ghosn ne tomberait pas seul, entraînant dans sa chute les acteurs impliqués dans cette saga franco-japonaise, sommés par la justice de s’expliquer sur ces accusations prétendument frauduleuses. L’État français n’y échapperait pas non plus, ainsi que, ironie du sort, les pires ennemis de Carlos Ghosn, lesquels ne devraient pas se réjouir trop vite… 

Dans ce brouhaha infernal, le silence assourdissant de nos hommes et femmes politiques devient indécent alors que la France ne compte déjà pas beaucoup de grands patrons de cette qualité, un bâtisseur hors normes, pourvoyeur de milliers d’emplois, symbole de la réussite française et de la méritocratie, lequel pouvait être un recours éventuel en l’absence d’une offre politique crédible dans un paysage électorale ressemblant davantage à un champ de ruines.

Qu’attendent donc les pouvoirs publics pour agir en exigeant haut et fort la tenue d’un procès juste et équitable sur le sol français, compte tenu de la part prépondérante de l’État dans le capital de Renault ?

Dans une situation semblable imagineriez-vous un Donald Trump restant les bras croisés, laissant un Tim Cook se faire torturer dans un centre pénitentiaire étranger et d’une manière aussi humiliante ? Certainement pas ! Le bouillonnant président américain aurait sans doute annoncé le rappel immédiat de son ambassadeur pour consultation ; ce que devrait faire Emmanuel Macron, qui n’a pourtant pas hésité à rappeler sur-le-champ notre ambassadeur en Italie pour des faits beaucoup moins incriminants sans comparaison avec le kidnapping légal auquel se sont livrées les autorités japonaises.

Jusqu’à preuve du contraire, l’ex-patron de Renault reste présumé innocent alors même que les droits de la défense sont ouvertement bafoués dans ce procès inique et qu’une certaine presse aux pratiques contestables a déjà rendu son jugement jetant en pâture à l’opinion publique le coupable idéal. Les masques finiront par tomber et notre champion, nous l’espérons, n’en sortira que plus fort tout auréolé d’une victoire par ippon !

En attendant, confronté à cette terrible solitude, puisse l’ancien élève du Collège Notre-Dame de Jamhour de Beyrouth s’inspirer de l’apôtre Saint Paul lui aussi emprisonné dans l’attente de son jugement et qui déclara : « j’ai appris à être heureux en toutes circonstances que je sois dans l’abondance ou que je sois dans la disette. »

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La vraie richesse des expatriés

Par Xavier Fontanet

Par Xavier Fontanet.

Olivier Duha, fondateur et coprésident de Webhelp, était la semaine dernière à Paris et a contribué au Grand débat en remettant un rapport au gouvernement et en donnant quelques interviews. Il a fait passer une idée simple, jusqu’ici peu évoquée : baisser les coûts de la sphère publique en recourant beaucoup plus à la sous-traitance.

Olivier Duha est l’ancien président de CroissancePlus, il s’est expatrié il y a quelques années. Le groupe qu’il a monté est en forte croissance et rassemble aujourd’hui 35 000 collaborateurs. La réforme anglaise a beaucoup recouru à la sous-traitance et à la concession. Olivier Duha a pu juger sur le terrain de leur efficacité. Il est l’archétype de ces Français citoyens du monde mais attachés à notre pays, qui sont au contact de bonnes pratiques que nous pourrions faire nôtres.

Des expatriés nombreux

Nos expatriés sont beaucoup plus nombreux que l’on croit, probablement plus de 2,5 millions. Leur nombre a explosé. Pourquoi ? Les uns sont partis, il faut le dire, à cause des impôts qui chassent ceux qui ont réussi ou ceux qui ont des projets et ne veulent pas se faire spolier quand ceux-ci ont eu du succès. Les autres ont pris la décision d’expatriation pour aller chercher des jobs dans des zones d’emploi plus dynamiques plutôt que d’utiliser nos généreuses indemnités de chômage.

Il y a aussi tous ceux qui contribuent au développement international de nos entreprises petites et grandes. On les retrouve par dizaines de milliers en Californie, à Singapour, en Australie ou au Canada. Comme les Français sont dégourdis, ils excellent dans tous les pays où l’environnement est pro-entreprise. Ils contribuent ainsi efficacement à l’image de notre pays.

Malheureusement on n’a pas assez utilisé leur expérience dans le Grand débat, il n’était pas construit pour cela. Il serait donc très utile de lancer une autre consultation. Cela donnerait beaucoup d’idées fraîches. On montrerait par la même occasion à tous ces Français talentueux qu’ils nous sont infiniment utiles. Ce qui réduirait le risque que sur la durée eux ou leurs enfants décident de se fixer sous d’autres cieux, provoquant par là même une grave perte de substance pour notre pays.

Sur le web

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Démanteler les GAFA, le nouveau fantasme à la mode

Par Ferghane Azihari

Par Ferghane Azihari.
Un article de l’Iref-Europe

Il faut démanteler les GAFA ! L’injonction raisonne aussi bien en Europe que de l’autre côté de l’Atlantique. Aux États-Unis, le combat est porté par des politiciens qui surfent sur les sentiments anticapitalistes, comme la sénatrice Elisabeth Warren. Celle-ci a récemment appelé à briser les figures emblématiques du secteur des nouvelles technologies de l’information et des communications (NTIC).

En France, le candidat malheureux aux élections présidentielles Benoît Hamon appelle à « démanteler les GAFA » pour tenter de revenir sous les projecteurs. Il peut compter sur le soutien du parti communiste en surfant sur les ressentiments anticapitalistes et protectionnistes que certains intellectuels et entrepreneurs se plaisent à entretenir à l’encontre de ces firmes emblématiques. Cette proposition de démantèlement hostile à la liberté du commerce et de l’industrie est-elle cependant crédible et souhaitable pour le consommateur ?

La peur des monopoles : petite rétrospective

La peur de voir des entreprises et des cartels obtenir une position incontestable colonise l’imaginaire collectif depuis la naissance des révolutions industrielles. Elle inspire les politiques antitrust mises en œuvre dans la plupart des pays développés.

Le cas fondateur : Standard Oil

Le grand précédent généralement invoqué est celui de l’entreprise Standard Oil. Elle inaugure malgré elle la stricte application du Sherman Antitrust Act. En 1910, la justice ordonne le démantèlement de l’entreprise au motif qu’elle menace l’équilibre concurrentiel de l’économie américaine. Cependant, certains historiens de l’économie ont relevé que ses parts de marché étaient déclinantes bien avant que la décision du démantèlement ne soit prise.

Dans son ouvrage intitulé The Prize : The Epic Quest for Oil, Money, and Power, l’historien Daniel Yergin écrit ainsi : « En termes de parts de marché totales pour les produits pétroliers aux États-Unis, la position de domination absolue de Standard Oil était en recul. Son contrôle sur les capacités de raffinage est passé de 90 % en 1880 à seulement 60-65 % en 1911. » L’historien explique cette évolution par le développement de nouveaux champs pétroliers au niveau de la Côte du Golfe.

IBM

Peu de gens s’en souviennent, mais il fut un temps où la compagnie IBM dominait le secteur de l’informatique. En 1969, le département américain de la Justice ouvre une enquête au motif que cette domination violerait la législation antitrust. À ce moment là, IBM occupait environ 70 % du marché de l’informatique.

Le département de la Justice a abandonné son enquête au bout de 13 ans, jugeant que la menace d’un monopole n’était plus crédible. Entre temps, il y avait eu de nouveaux entrants. IBM ne détenait plus que 62 % des parts de marché. Aujourd’hui, si IBM est toujours une entreprise connue sur le marché de l’informatique, plus personne ne parle d’elle comme d’un monopole.

Le cas emblématique des systèmes d’exploitation et des navigateurs web

Il fut un temps où toutes les autorités antitrust s’en prenaient à Microsoft. La firme de Bill Gates était accusée de s’adonner à des abus de position dominante sur le marché des systèmes d’exploitation et des applications qui dépendent de ces systèmes. Les inquiétudes relatives à la domination du navigateur web Internet Explorer s’inscrivaient dans la conviction que les forces du marché ne pourraient jamais déloger une firme opérant sur une industrie où le poids des effets de réseau est considérable.

Pourtant, comme le rappelle une note de l’Institut économique Molinari, les régulateurs ont sous-estimé la pression concurrentielle existante sur ce marché. Plus précisément, ils ont négligé la possibilité de concurrencer les ordinateurs de bureau en tant que principal support informatique. En l’espèce, c’est l’arrivée des smartphones qui a permis de rebattre les cartes sur le marché des systèmes d’exploitation et des applications web comme les navigateurs, ainsi que le montrent les Tableaux 1 et 2.

Tableau 1 : Évolution des parts de marché des systèmes d’exploitation entre 2009 et 2019 (%)

Tableau 2 : Évolution des parts de marché des navigateurs web (%)

Myspace

En 2007, dans un article publié sur le site du Guardian, un journaliste se demandait si le réseau social MySpace allait un jour perdre son monopole. C’était l’un des sites les plus populaires au début des années 2000. Il était tellement populaire que NewsCorp, l’entreprise de Rupert Murdoch, l’avait acquis en 2005 en déboursant 580 millions de dollars. Pourtant, six années plus tard, NewsCorp a vendu le réseau social pour 35 millions de dollars, soit un prix 16 fois inférieur à son coût d’acquisition. Rupert Murdoch n’avait pas anticipé la concurrence d’autres réseaux sociaux comme Facebook.

Nokia

Toujours en 2007, Forbes faisait sa Une sur l’entreprise Nokia, laquelle comptait un milliard de clients sur le marché de la téléphonie mobile. Forbes se demandait si quelqu’un serait un jour capable de défier la firme finlandaise. Six années plus tard, un article de la BBC constatait déjà la fin de l’ère Nokia.

Les GAFA bénéficient-ils d’un monopole ?

La crainte des monopoles privés se fonde sur la confusion régulièrement entretenue entre les parts de marché et le pouvoir de marché. L’expérience historique et les exemples précédemment cités suggèrent pourtant que l’acquisition d’une position dominante dans un secteur particulier ne signifie pas que l’acteur dominant n’est soumis à aucune pression concurrentielle qui l’oblige à rester compétitif sous peine d’être détrôné. Le secteur des NTIC a montré à quel point il pouvait être versatile.

Prenons l’exemple de Facebook. En 2017, cette entreprise de régie publicitaire détenait 7,5 % des parts de marché pour l’industrie de la publicité à l’échelle mondiale et 19,7 % des parts de marché pour la publicité en ligne.

Mais sa capacité à rester incontournable sur le marché de la publicité dépend de son attractivité sur le marché des services de messagerie et de communication. Or ce ne sont pas les concurrents qui manquent. Dernièrement, Facebook a connu une panne de quelques heures. Cette panne a favorisé l’un de ses concurrents, Telegram, qui a gagné plusieurs millions d’utilisateurs en quelques temps.

Autre phénomène intéressant à souligner, de nombreuses analyses mettent en avant le fait que le réseau social est en perte de vitesse chez les jeunes. Tous ces indicateurs montrent que même les géants des nouvelles technologies ne sont pas affranchis de l’impitoyable loi du marché.

Big is beautiful

Être une grande firme ne signifie pas être invincible. En ce sens, le démantèlement des grandes entreprises du numérique n’est pas nécessaire pour soumettre ces dernières à une intense pression concurrentielle. Ce démantèlement est d’autant plus indésirable que la taille de ces firmes permet aux utilisateurs de bénéficier des avantages des effets de réseau. En effet, l’une des raisons pour lesquelles Facebook est populaire tient à sa vaste communauté.

Le régulateur qui fragmenterait ce réseau social en de multiples communautés déconnectées les unes des autres porterait donc atteinte à la qualité du produit plébiscité par les consommateurs en nuisant à leur bien-être. Dans le secteur numérique comme ailleurs, le rôle du législateur consiste à démanteler toutes les entraves législatives et réglementaires à la liberté du commerce et de l’industrie. Que la législation se borne à être neutre, la concurrence fera le reste.

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Algérie : la Russie, un acteur politique et gazier à ne pas négliger

Par Alexandre Massaux

Par Alexandre Massaux.
Un article de l’Iref-Europe

L’élection présidentielle algérienne occupe une place importante dans l’actualité. Les récentes manifestations contre le président sortant Bouteflika et sa démission mettent en avant les faiblesses politiques du pays et font craindre une crise majeure qui aurait des répercussions à l’international. Pour autant, il ne faut pas ignorer un acteur ayant des intérêts en Algérie et qui ne resterait certainement pas inactif en cas de troubles sévères : la Russie.

Un rapprochement politique et économique entre l’Algérie et la Russie en faveur de cette dernière

L’Algérie possède les deuxièmes plus grosses réserves de gaz naturel (4,6 trillions de mètres cube) en Afrique après le Nigéria (5,2 trillons de mètres cube). De plus, 95 % des exportations algériennes sont issues des hydrocarbures et représentent plus de 30 % du PIB du pays.

Pour la Russie, qui cherche à conserver son contrôle sur le marché gazier, l’Algérie est donc un acteur non négligeable. Gazprom, en tant qu’entreprise d’État russe et outil de la stratégie économique du gouvernement russe, s’est progressivement implantée en Algérie en tissant des partenariats avec Sonatrach, la compagnie d’hydrocarbure contrôlée par l’État algérien.

Mais la coopération entre les deux pays dépasse le simple domaine des hydrocarbures et prend un tournant plus politique avec les armements. Selon la Chatham House, entre 2000 et 2016 l’Algérie représente la moitié des exportations d’armement russes en Afrique du nord et au Moyen-Orient, et est ainsi le premier client de Moscou dans cette région.

En outre, pendant cette période, Alger est le troisième client de la Russie dans ce domaine, à l’échelle mondiale après l’Inde et la Chine. Cette coopération s’est politiquement renforcée en 2018 avec le souhait de créer une entreprise de fabrication d’armement conjointe entre les deux pays ou de mettre en place des projets communs en cybersécurité.

La différence de puissance politique et économique entre l’Algérie et la Russie fait qu’une telle coopération joue en faveur de Moscou. Dès 2006, le président Poutine contrôle la relation en annulant la dette militaire algérienne de 4,7 milliards de dollars envers la Russie en échange de l’acceptation par l’Algérie d’acheter 7,5 milliards de dollars d’armement russe. Moscou peut utiliser la dépendance de l’Algérie en matière de défense pour poursuivre ses objectifs. Une situation qui n’est pas sans inquiéter les États-Unis en 2018.

L’Algérie, un pays indispensable pour le projet de cartel gazier de la Russie

Le gouvernement russe renforce sa présence sur la scène internationale par l’entremise d’influences politiques grâce aux domaines économiques qu’il contrôle. Du fait de l’accent mis sur les hydrocarbures, Moscou utilise ce secteur comme un véritable outil dans ces relations étrangères.

En ce sens, Alger est un allié naturel et objectif pour la Russie. Les principaux clients de l’Algérie sont des États européens avec en tête l’Italie (14 % des exportations algériennes en 2018) suivie de l’Espagne (12 %) et la France (11 %). L’Algérie est le troisième fournisseur gazier des pays de l’UE (12 % des importations européennes de gaz en 2016) après la Russie (39,9 %) et la Norvège (24,8 %). De ce fait, l’Algérie et la Russie peuvent ensemble contrôler l’approvisionnement du gaz européen.

Dès 2006, la Russie et l’Algérie ont conclu des accords de coopération en matière de gaz, suscitant la crainte d’une « duopolisation » du marché gazier européen. Si celle-ci ne s’est pas concrétisée à cette époque, le changement de situation ces dernières années remet ce risque sur le devant de la scène. Du fait de la dégradation des relations avec l’Occident à la suite de l’annexion de la Crimée, la Russie se tourne vers un certain nombre d’États pour mieux cerner et contraindre l’Europe.

Le rapprochement, pour ne pas dire l’alliance, avec l’Iran (qui possède les deuxièmes réserves de gaz naturel au monde après la Russie) témoigne du regain d’intérêt russe, pour assurer sa mainmise sur le marché gazier, en Asie et au Moyen-Orient. L’Algérie et l’Iran intensifiant également leurs relations, l’hypothèse d’une alliance énergétique Moscou-Téhéran-Alger n’est pas à sous-estimer, surtout dans un contexte de prise de distance avec l’Occident.

Certes, les liens entre l’Algérie et la Russie restent moins forts actuellement que ceux entre Moscou et Téhéran, mais restent suffisamment importants pour que le Kremlin suive de près les événements actuels. La Russie n’acceptera pas que ses projets soient menacés en cas de changement de régime.

Le soutien russe à Maduro lors de la crise vénézuélienne, un autre État rentier, est révélateur de sa stratégie, à savoir de garder une influence politique et économique dans des États stratégiques en matière d’hydrocarbures. Par conséquent, la situation interne algérienne peut engendrer une nouvelle zone de tension internationale.

Sur le web

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GAFA : leçons de la réussite du capitalisme libéral

Par Jean-Pierre Chevallier

Par Jean-Pierre Chevallier.

Une petite étude des comptes des GAFA nous donne une bonne leçon de la réussite du capitalisme libéral. Leurs adversaires socialistes de tout poil devraient en tirer les bonnes conclusions…

En effet, grâce à la baisse des taux des impôts sur les bénéfices des sociétés décidée par Trump, les GAFA ont pu diviser par 2 ce taux d’imposition (qui est tombé de 30 % à 15 %, lignes 7 des documents 1 et 2) et augmenter de moitié leurs bénéfices (de 80 milliards de dollars à 120 milliards, lignes 4 des documents 1 et 2) d’une année sur l’autre !

Document 1

C’est là un exemple de la très grande réussite des Reaganomics reconvertis en Trumponomics : moins d’impôts pour les entreprises, c’est davantage de bénéfices et de richesse pour la nation et pour ses habitants, les Américains, selon les principes de base du libéralisme exposés jadis par Adam Smith.

Document 2

C’est simple, tout est simple.

Amazon, Google et Facebook ont un taux d’imposition de 10 à 13 % seulement.

Frédéric Bastiat essayait déjà d’expliquer aux Français qu’en taxant des vaches, ce n’étaient pas les vaches qui allaient payer ces impôts mais le paysan propriétaire des vaches, ou ses clients s’il pouvait en répercuter les coûts sur les prix de ventes de ses produits.

Presque deux siècles plus tard, les Français, et les Européens, n’ont toujours pas compris ces évidences.

Moins d’impôts, surtout sur les bénéfices des sociétés, c’est davantage d’argent dans les entreprises pour qu’elles puissent investir, et dans les poches des actionnaires qui les réinvestiront.

Plus d’investissements, c’est davantage de croissance de ces entreprises donc davantage d’emplois, donc davantage de richesse pour la nation et pour ses habitants.

Cliquer ici pour accéder aux documents financiers d’Alphabet, la maison mère de Google.

Document 4 :

Cliquer ici pour accéder aux documents financiers d’Apple.

Document 5

Cliquer ici pour accéder aux documents financiers de Facebook.

Document 6

Cliquer ici pour accéder aux documents financiers d’Amazon.

Sur le web

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Saluons le retour de la francophonie !

Par Yves Montenay

Par Yves Montenay.

La semaine de la francophonie est l’occasion de faire le point de la situation du français dans le monde. Ses points forts et ses points faibles sont exposés par la grande presse qui les puise directement dans le dernier rapport de l’OIF.

Rappelons-les brièvement, avant de passer à la question : pourquoi la francophonie ?

Que pèse la francophonie ?

Depuis des décennies, les sources internationales réputées sérieuses donnaient autour de 80 millions de francophones de langue maternelle. Ce chiffre correspondait à la population des francophones du Nord, à savoir, en gros, la France, la Wallonie et Bruxelles, la Romandie (Suisse française), le Québec et en soustrayant les immigrés puisqu’ils ne sont pas de langue maternelle française ! Évidemment cela persuadait les Français que leur langue ne pesait pas lourd dans le monde. Il n’y avait notamment pas un mot sur les Africains de langue française, par ignorance ou par sentiment que le français ayant été une langue coloniale était destiné à disparaître des pays du Sud.

L’analyse a évolué depuis, notamment grâce à des universitaires québécois1, et l’on évoque maintenant les 300 millions de personnes utilisant quotidiennement le français, voire les 500 millions du monde francophone, c’est-à-dire des pays où l’on peut travailler et vivre en français, même si une partie de la population ne le parle pas ou occasionnellement seulement. Et il faudrait y ajouter le nombre impossible à connaître des étrangers à ces pays qui ont appris le français pour des raisons culturelles ou professionnelles. Notre langue est la deuxième apprise dans le monde, après l’anglais mais avant les autres grandes langues (mandarin, russe, espagnol, arabe…) qui sont peu apprises en dehors de leurs aires maternelles.

De plus ces chiffres pourraient augmenter d’une centaine de millions tous les 10 ans par l’effet mécanique de la scolarisation et de la démographie africaine.

Nous avons parlé des points forts, pas toujours connus. Mais il ne faut pas oublier les points faibles qui sont le recul dans les institutions internationales comme l’ONU ou la Commission Européenne, ou les menaces sur la scolarisation en français en Afrique à l’occasion des conflits (les islamistes se livrent à une chasse aux enseignants de français au Sahel), voire d’une fantaisie gouvernementale, comme cela a été le cas au Rwanda et a failli l’être dans la République démocratique du Congo et Madagascar.

Malheureusement, beaucoup de Français s’intéressent très peu à ces questions, et préfèrent suivre les progrès de leur progéniture en anglais en pensant à une future carrière internationale. Certes il est excellent de parler plusieurs langues, mais cette attitude passe trop souvent par un mépris de la francophonie et par des doutes sur son utilité.

D’où ma deuxième question : pourquoi la francophonie ?

Cette question a plusieurs aspects : la communication et la culture d’une part, la politique et l’économie d’autre part.

La communication et la culture

Un courant important en France et dans certains autres pays ne voit pas pourquoi le français serait plus intéressant ou meilleur qu’une autre langue. Ce courant estime que le monde va spontanément vers l’anglais et ne voit pas l’intérêt de s’y opposer. Dans certains métiers — une partie de la recherche scientifique ou de l’informatique par exemple —, l’usage de l’anglais est indispensable. Et le phénomène est amplifié par le snobisme : « Je parle anglais le plus souvent possible, y compris avec des francophones, pour montrer à quel point je suis moderne ». D’autres, plus concrets disent : « plusieurs langues, c’est compliqué, n’en gardons qu’une, ce sera plus simple ».

Ces discours sont assez éloignés de la réalité. D’abord pour une raison simple : ce qui est à gérer c’est le monde tel qu’il est aujourd’hui. Un monde où la grande majorité ne parle pas anglais, et où la minorité qui l’utilise n’en connaît souvent qu’une forme simplifiée et souvent incorrecte, qui ne permet pas de véritables échanges à part le simple renseignement : « le restaurant est-il à droite ou à gauche ? Il ouvre à quelle heure ? ». Certes, pour beaucoup de touristes, c’est déjà miraculeux ! Mais on ne peut pas baser le fonctionnement du monde là-dessus.

Allons plus loin : la langue sert certes à communiquer, mais pas seulement. Et déjà, communiquer ne se réduit pas à l’exemple ci-dessus. La communication demande souvent l’explication du contexte, lequel varie d’une culture à l’autre, que cette culture soit sociale, religieuse ou nationale.

Montons encore d’un cran, et prenons le mot culture non plus dans le sens courant actuel, qui est la manière de vivre ou de ressentir, mais dans le sens français traditionnel : culture littéraire, culture scientifique, culture générale. Les individus cultivés à ce sens-là du terme ne souhaitent pas voir leur culture disparaître et pensent, à raison à mon avis, qu’un rouleau compresseur est en marche.

Il ne s’agit pas seulement de l’anglais, l’enseignement français a par exemple enlevé à tous les non-spécialistes ce qu’avait produit la civilisation chrétienne et a rendu incompréhensible beaucoup de textes, de tableaux, de sculptures, de réflexion sur la vie.

Autre exemple, les langues anglaise et arabe auxquelles je me limiterai ici, sont certes chargées de culture, de poésie et de textes passionnants pour les érudits, mais nous arrivent sous une forme basique évoquant un « lavage de cerveau », matérialiste au mauvais sens du terme pour l’une, dogmatique pour l’autre.

Bref, pour un francophone, comme pour tout locuteur d’une « grande langue de civilisation », comme l’allemand, le russe, le mandarin, l’hindi et bien d’autres, il est légitime de se préoccuper de ce rouleau compresseur. D’où, dans notre cas, cultiver la francophonie, car ce sera moins difficile à 300 ou 500 millions qu’à 80 !

Mais il y a d’autres raisons auxquelles je suis sensible en tant qu’économiste et ancien chef d’entreprises internationales, alors que beaucoup de militants de la francophonie sont des littéraires et se limitent à cet argument culturel.

Nécessité du plurilinguisme économique et politique

Dans notre monde, le multilinguisme est nécessaire, et, comme l’a déclaré Emmanuel Macron, la francophonie se veut plurilingue. La pression des parents d’élèves français pour l’apprentissage de l’anglais en vue de l’émigration de leurs enfants ne devrait pas mener à ignorer le mouvement mondial francophone qui commence enfin à être remarqué en France.

Je parle maintenant de mon expérience d’entreprise où j’ai eu à gérer le problème de la langue de travail dans une optique de maximisation des ressources humaines. Je témoigne que dans l’entreprise aussi, on constate que la communication au sens étroit du terme n’est valable que pour des choses simples. L’aspect culturel est rapidement omniprésent. Même pour des problèmes concrets, il faut que l’un des interlocuteurs connaisse la culture de l’autre, tant sa culture nationale que d’entreprise, sinon on va au drame, comme l’ont montré des enquêtes sur le couple Renault-Nissan, et leurs échanges en anglais sans interprète : un retard de livraison est un problème technique à résoudre pour un Français, mais un déshonneur pour un Japonais. Passer par l’anglais n’enlève rien au malentendu.

De même, j’ai réussi aux États-Unis en passant par le Québec, sympathique interface linguistique et juridique, alors que mon gros concurrent échouait en débarquant directement lesté de toutes nos bizarreries françaises dans des villes purement anglophones. Or le niveau technique de ce concurrent était équivalent au nôtre et sa puissance financière incomparable.

Plus généralement il est beaucoup plus simple et beaucoup moins coûteux de créer une équipe francophone outre-mer (ou outre Sahara pour les Marocains) que dans un pays non francophone. Cela ne limite en rien l’expansion future, l’équipe du pays francophone ayant d’autres qualités : pour les Québécois, être considérés comme Américains en Amérique du Nord, pour les Marocains être musulmans et arabophones, pour les Mauriciens être Indien en Inde etc.

Dans un domaine plus politique, j’ajoute qu’en Irak les Américains ont cher payé leur ignorance de l’arabe en se mettant entre les mains d’Irakiens anglophones aux idées très discutables, et ayant mis deux ans à comprendre qu’il fallait apprendre un peu d’arabe aux soldats de base. Par exemple pour quelques expressions basiques comme « haut les mains » ou « stop ». Les troupes françaises en Afrique bénéficient, elles, de la francophonie, totale en haut et au milieu de la chaîne de commandement, et fréquente à la base.

Un exemple symptomatique : le tournant de The Economist

Il n’y a pas plus anglomaniaque que cet excellent journal de l’élite mondialisée. Ses préoccupations étaient d’abord anglo-américaines, et j’exagère à peine en disant que le reste du monde était dépeint comme étrange ou touristique. Puis le nombre de pages sur la Chine est devenu important et aujourd’hui l’Inde prend à son tour de la place, mais il n’y a toujours que peu de pages sur un ensemble barbare dénommé « Afrique et Moyen-Orient » et les rares reportages sur le Sahel ne mentionnent pas la présence du français.

Eh bien ça évolue. Le journal avertit les Anglo-saxons, persuadés de n’avoir pas besoin d’une langue étrangère parce que tout le monde parle anglais : « en haut de l’échelle sociale, vous vous ferez doubler par les francophones parlant bien anglais, voire par des Maghrébins trilingues ».

The Economist vient également de publier un grand article déplorant l’éducation primaire en anglais recherchée par les bourgeois de nombreux pays, parce qu’elle est moins féconde que celle en langue maternelle.

Un peu d’orgueil maintenant

Je fréquente les linguistes pour qui le moindre dialecte est une langue comme les autres, qui n’a simplement pas eu une armée et des canons pour s’imposer, argument souvent utilisé en faveur des langues locales en Afrique contre le français.

Sur le plan des principes, d’accord. Mais soyons pratiques : une langue vaut aussi par la richesse de son vocabulaire, la précision de sa grammaire, son stock de poésie, de littérature, d’écrits scientifiques etc.

Soyons plus pratiques encore : pour tout cela il faut une langue écrite de façon relativement standardisée depuis plusieurs siècles. Or ces conditions ne sont pas satisfaites par presque toutes les langues de la planète sauf quelques dizaines, et encore. Par exemple l’arabe ne remplit que quelques-unes de ces conditions, et telle langue d’une vallée de Nouvelle-Guinée, exceptionnellement riche pour ce qui concerne la description des insectes et des plantes locales, perdra sa valeur lorsque ses locuteurs se seront urbanisés.

C’est également souvent vrai en Afrique, et pour les langues créoles. « Les racines » tant appréciées à juste titre, ne garderont leur capacité d’évocation que pendant 3 générations au mieux, alors qu’on continuera à étudier Confucius, Descartes, Dostoïevski ou Byron, à condition bien sûr qu’échouent les idéologies égalitaristes ravageuses s’efforçant de les rayer des études.

Bref, en cette semaine de la francophonie, souhaitons que les francophones se souviennent de tous ces étrangers tombés amoureux du français2 et gardent un minimum d’orgueil, à l’instar d’ailleurs de leurs concurrents.

  1. Richard Marcoux, observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, université Laval. Les 300 millions comprennent les francophones dispersés, mais pas les plus de 50 millions d’apprenants, chiffre minoré faute de statistiques dans certains pays dont le Nigeria, 4e langue sur Internet après l’anglais, le chinois et l’espagnol, ces 2 derniers n’étant pas hors d’atteinte pour des raisons démographiques.
  2. Citons quelques cas : François Cheng, Chinois, ayant découvert le français à 18 ans et aujourd’hui à l’Académie française ; Akira Mizubayashi, Japonais, et tant d’autres !

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Les banques centrales ne sont plus centrales

Par Henri Lepage

Par Henri Lepage.

Les décisions annoncées au début du mois par Mario Draghi confirment la gravité du retournement de conjoncture qui vient de surprendre les autorités économiques et politiques. Elles n’ont rien vu venir (malgré l’apparition de signes avant-coureurs dès l’été). Elles sont incapables de l’expliquer.

Que faut-il en attendre ? Malheureusement rien. La machine est lancée et rien ne peut plus l’arrêter (au 15 mars, l’inversion des courbes de taux s’est encore aggravée). La seule chose dont on ne peut être sûr est l’ampleur du ralentissement. Y aura-t-il récession pour de bon ? On ne peut l’affirmer. Tout ce qui est certain est que le freinage sera sans doute plus brutal et marqué que lors du dernier creux conjoncturel enregistré en fin 2015/début 2016 (quasi-récession mais pas vraiment de récession aux USA).

Le modèle dépassé des banques centrales

Ce que les banques centrales annoncent ne servira à rien, parce que notre environnement bancaire et monétaire ne fonctionne plus selon les modèles qui dictent leurs réactions aux chocs de conjoncture. Leurs dirigeants croient qu’il suffit de rouvrir aux banques le robinet de la monnaie banque centrale pour qu’elles se sentent rassurées sur leurs risques de liquidité, et que le mécanisme du multiplicateur de crédits se remette à fonctionner. Il y a déjà belle lurette en fait que ce mécanisme ne fonctionne plus.

Ce qui fait la loi aujourd’hui n’est plus la monnaie banque centrale mais les robinets de la liquidité internationale (eurodollars) qui dépendent de la manière dont les grandes banques internationales (Global banks) présentes sur le marché monétaire mondial (une vingtaine) gèrent le portefeuille d’activités qui détermine leur offre collective de quasi-monnaies.

Traditionnellement le métier de banquier consistait principalement à attirer des dépôts qui servaient ensuite à financer leurs portefeuilles de prêts et de crédits. Les risques de liquidité étaient assurés par la présence d’un marché monétaire interbancaire régulé par les interventions d’une banque centrale disposant d’un monopole national. Dans ce système, la rentabilité économique et financière des banques dépendait essentiellement des écarts de taux entre la rémunération obtenue pour leurs prêts et les coûts de refinancement déterminés par la politique de la banque centrale. C’est cet écart (centralement contrôlé) qui, via le mécanisme du multiplicateur, commandait in fine l’offre globale de monnaie du secteur. Ce modèle appartient désormais au passé.

Aujourd’hui la couverture des besoins en liquidité des banques commerciales se fait de plus en plus en s’adressant aux circuits de refinancement directement branchés sur l’eurodollar et alimentés par l’offre des Global banks (ce dont témoigne notamment le déclin du marché des Fed funds américains). Cette mutation a été le principal moteur de l’extraordinaire essor des marchés de l’eurodollar et du shadow banking pendant les années d’avant-crise. Elle s’analyse elle-même comme une conséquence du déclin de la rentabilité des activités bancaires traditionnelles provoqué par la politique de taux d’intérêt bas des banques centrales (suite d’ailleurs à une erreur de diagnostic macroéconomique).

Un marché en plein bouleversement

Il en résulte que l’offre globale de monnaie est désormais commandée non plus par la simple hiérarchie des taux que contrôlent les banques centrales, chacune au niveau de son île économique nationale, mais par l’évolution des coûts et perspectives de rentabilité des activités de marché du petit nombre de banques systémiques présentes au niveau mondial. Dans le nouvel univers de l’économie et de la finance mondialisées celles-ci ont pris la place des banques centrales en tant que robinets ultimes de la création monétaire. Les banques centrales ne sont plus centrales.

En principe les activités de shadow banking échappent à la régulation des banques centrales. C’était le cas avant la crise 2007-2009. Ce ne l’est plus tout à fait depuis que les décisions et mesures réglementaires adoptées depuis cette date ont contraint les shadow banks – c’est-à-dire les établissements non bancaires se livrant néanmoins à des activités bancaires — soit à adopter elles-mêmes un statut de banque de plein exercice (comme la banque d’investissement Goldman Sachs), soit à rejoindre le giron d’un groupe bancaire intégré (comme ce fut le cas de Bear Stern, récupéré par Citibank).

Les activités de marché et de courtage constitutives de leur activité monétaire se trouvent donc désormais intégrées au bilan de grandes banques transnationales. À ce titre, elles se trouvent inclues dans le calcul des contraintes de ratios imposées à celles-ci par la banque centrale nationale dont relève leur siège social. C’est ainsi que les activités de la finance de l’ombre se trouvent rattrapées par la course au renforcement des contraintes réglementaires, et voient leur rentabilité diminuer.

La réaction des banques systémiques est la même que celle de tout entrepreneur confronté à un déclin séculaire de sa profitabilité : faire des économies, sabrer dans les coûts, et redéployer son portefeuille d’activités.

Compte tenu des cibles de la réglementation, les premières victimes désignées sont les activités les plus coûteuses en termes de mobilisation de capacités de bilan. C’est à dire précisément les activités de courtage et de marché qui contribuent directement à l’output monétaire du secteur (titrisation, dérivés et autres produits exotiques), dont elles se retirent progressivement. Ce retrait se poursuit d’autant plus que, en outre, la succession des stop and go conjoncturels convainc leurs dirigeants de l’impossible efficacité des politiques de relance non conventionnelles dont elles sont aux premières lignes pour mesurer l’absence de résultats effectifs.

Les robinets restent pourtant ouverts

Contre toute évidence, les responsables des banques centrales continuent pourtant d’y croire. C’est ce que démontrent les récentes déclarations de Powell et de Draghi, ainsi que celles des autorités monétaires japonaises (qui s’accrochent à leurs QQEs). Leurs décisions de poursuivre ou de reprendre leurs interventions se heurteront au même obstacle qui explique l’inefficacité de leurs précédentes opérations. Ils s’imaginent qu’il n’y a qu’à ouvrir à toutes les banques le robinet des monnaies de base nationales pour contrer la dynamique récessive ; qu’il suffirait d’ajouter encore plus de milliards de liquidités aux milliers de milliards dont ils croient avoir inondé le monde avec leurs précédents QE, QQE, et LTRO pour que ce qui n’a jamais marché jusqu’à présent marche enfin.

Ils ne tiennent pas compte de ce que les banques commerciales se refinancent désormais sur le marché international de l’eurodollar et de la finance de marché, de préférence aux facilités de liquidité d’une banque centrale (comme les Fed funds américains), parce qu’elles y trouvent des produits de liquidité monétaires ou quasi-monétaires répondant à des caractéristiques de marché que ne leur apporte pas au même degré le recours aux instruments de refinancement traditionnels.

Ce qui est à l’origine du présent refroidissement économique sur l’ensemble de la planète, est fondamentalement la réduction de l’offre de ces Global banks (JP Morgan, Goldman Sachs, Citi, UBS, Paribas, Barclays, Deutschebank, etc…) dont l’activité sur les marchés de produits dérivés régule le débit du robinet mondial des liquidités. Or, depuis un an (plus précisément depuis septembre 2017) ce robinet est en train de se refermer de nouveau. Ce dont témoigne par exemple l’annonce que Goldman Sachs est une nouvelle fois en train de sabrer dans ses dépenses d’activité de marché et de courtage monétaire, après avoir procédé à une première purge en 2014.

Ce resserrement de l’alimentation mondiale en liquidités n’est pas nouveau. C’est un mouvement long amorcé par les événements de 2007/2008, un produit de la Grande Récession et de la grande peur déclenchée par l’implosion financière de l’automne 2008. Mais aussi un effet des coûts supplémentaires qu’entraîne le programme mondial d’alourdissement des contraintes prudentielles sur l’ensemble des activités bancaires particulièrement gourmandes en capacité bilantielle : c’est-à-dire, précisément, les activités de courtage et de marché qui concourent à la production de ces produits dérivés, dérivés de dérivés, et dérivés de dérivés de dérivés dont la plupart d’entre nous ignorons qu’ils sont la matière première qui sert d’input à la production de quasi-monnaies par le marché.

Il s’agit d’une tendance qui continuera de s’imposer tant que les autorités monétaires et financières ne se seront pas décidées à décréter une pause dans cet engrenage. Apparemment ce n’est pas encore pour demain. À cet égard, il existe sans aucun doute un lien entre le retournement économique en cours et le dernier gadget des réglementations prudentielles spécifiquement destiné aux plus grandes banques (dites systémiques) : le ratio de levier supplémentaire, assis sur le total du bilan, dont la mise en place était programmée à partir de 2015.

C’est une des raisons qui font que ce retrait de la finance de marché mondiale procède par bonds, par vagues successives qui donnent naissance à une succession de phases de stop and go affectant la marche de l’économie réelle, d’une durée moyenne d’environ trois années (si l’on prend pour base l’expérience des dix dernières années).

Le ralentissement ou l’apocalypse ?

Avec le refroidissement actuel, on en est au quatrième épisode depuis 2007. À chaque fois, on constate que cela correspond au moment où certaines des principales Global banks ont amorcé leur retrait du marché, ou du moins décidé d’y réduire fortement leurs activités : par exemple, JP Morgan dès 2008, Bank of America en 2011, Citibank en 2014, sans doute Deutschebank pour 2018.

Ce processus, si éloigné de ce qu’enseignent les manuels, échappe totalement à l’attention des experts en macroéconomie de nos banques centrales, pourtant bardés de diplômes. Sachant qu’ils sont par définition aveugles aux véritables causes de l’actuel refroidissement économique, il en résulte qu’il ne faut pas s’attendre à ce que leurs remèdes, sans rapport avec le problème, aient la moindre chance d’altérer le cours des événements.

Nous n’avons plus qu’à espérer que, comme pour les deux mini-cycles précédents (2011 et 2014), les choses se tasseront et que le robinet monétaire se remettra en marche jusqu’à l’épisode suivant, même si c’est pour reprendre encore une fois avec un débit qui va, à chaque fois, en s’amenuisant davantage.

Il nous reste à croiser les doigts pour qu’une quelconque erreur des autorités, ou même plusieurs (comme en 2008) ne déclenchent pas une nouvelle apocalypse financière.

Le pronostic le plus vraisemblable est que nous repartirons cahin-caha sur le même chemin poursuivi depuis dix ans — celui d’une seconde décennie de lente croissance affaiblie : croissance de tortue pour les Américains, croissance d’escargot tant pour les Européens que les Japonais (qui, eux, en seront à leur troisième décennie de quasi non croissance).

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