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☐ ☆ ✇ Orient XXI

Soudan. Sous couvert de dialogue, un monologue de l'armée

Par : Adèle Forveille, Pierre-Yves Baillet — 8 octobre 2026 à 06:00
Gare désertée avec des bancs usés et des passagers attendant, ambiance de désolation.

Lancé le 30 août 2026 à Khartoum, le « dialogue soudano-soudanais » entend tracer l'avenir politique du pays en plein conflit armé. Mais en s'établissant dans une zone tenue par l'armée, sans les forces politiques adverses ni cessez-le-feu, il soulève des questions sur ses objectifs et risque avant tout d'asseoir la légitimité du pouvoir militaire réinstallé à Khartoum.

Dévastée par deux ans de combats, Khartoum reprend lentement vie depuis que l'armée en a chassé les Forces de soutien rapide (FSR), en mars 2025. Le gouvernement de Kamil Idris, replié à Port-Soudan pendant les combats, est revenu dans la capitale en janvier 2026. Signe d'une sécurité retrouvée, une partie de la population regagne peu à peu l'agglomération. Elle retrouve une ville meurtrie : l'électricité est revenue, mais les coupures restent fréquentes. Les immeubles éventrés rappellent à chaque coin de rue la violence des combats. C'est ici, dans la capitale, que le comité pour le « dialogue soudano-soudanais » dit vouloir faire revenir la vie politique.

« Aujourd'hui, les partis politiques soudanais sont tous hors du pays, certains au Caire, d'autres ailleurs en Afrique. Ils ne peuvent pas se parler normalement. Une fois qu'ils seront ici, libres de rencontrer les gens et de revoir leurs proches après trois ans de guerre, tout changera », explique à Orient XXI le rédacteur en chef du quotidien Al-Tayyar, porte-parole du comité chargé de préparer le dialogue. Le groupe préparatoire réunit une vingtaine de membres, universitaires, avocats ou encore journalistes venus de l'intérieur comme de l'extérieur du pays. Il borne son mandat au volet politique du conflit et laisse le volet sécuritaire aux belligérants. De Djeddah à Addis-Abeba, en passant par Le Caire et Genève, médiations et conférences se succèdent depuis le début de la guerre en avril 2023 : toutes à l'étranger, toutes sans issue. « Quand ces dialogues se tiennent hors du pays, les voix de la majorité des Soudanais, ceux qui vivent ici et subissent la guerre, sont souvent mal représentées, sous-représentées ou complètement absentes », plaide Mohammed Munir Ahmed Saifeddine, également membre du comité, qui a quitté l'Ouganda, où il réside, pour s'installer à Khartoum le temps des travaux du dialogue.

Les FSR écartées

Selon lui, celui-ci devra s'attaquer aux racines du conflit : parmi elles, le partage des richesses, l'identité de « groupes ethniques qui ne se voient pas représentés » et « la manière dont le pays aurait dû mener la transition vers un gouvernement civil démocratique ». La dernière formule est pour le moins prudente. La transition a commencé avec la chute d'Omar Al-Béchir en 2019, mais le général Abdel Fattah Al-Bourhane, commandant de l'armée régulière, et Mohammed Hamadan Dogolo, dit Hemetti, le chef des FSR, y ont mis fin conjointement par un coup d'État militaire en octobre 2021. Leur désaccord sur l'intégration des FSR dans l'armée, prévue par l'accord-cadre de décembre 2022, a ensuite débouché sur la guerre.

Également passée sous silence, la dimension régionale du conflit pèse pourtant lourd, chaque camp s'appuyant sur ses parrains. Les Forces armées soudanaises (FAS) du général Al-Bourhane peuvent compter sur l'Égypte, soucieuse de stabiliser sa frontière sud, et sur la Turquie et l'Iran, notamment en matière de fourniture de drones. Officiellement médiatrice, l'Arabie saoudite penche elle aussi du côté de l'armée, au nom de la défense des institutions et pour contrer les ambitions émiriennes. Malgré les démentis d'Abou Dhabi, plusieurs enquêtes1 ont prouvé que les FSR reçoivent leur soutien, acheminé principalement par le Tchad et le fief libyen du maréchal Khalifa Haftar, dans l'est du pays ; un appui militaire adossé à sa mainmise sur l'or soudanais. Khartoum accuse également l'Éthiopie d'abriter des camps des FSR, ce qu'Addis-Abeba dément. L'Éthiopie accuse à son tour Le Caire et Khartoum d'apporter leur soutien aux rebelles du Tigray depuis la reprise des combats.

Face à cet imbroglio national et régional, aucun règlement ne semble imaginable sans réunir les deux camps. Or, ce dialogue s'organise chez l'un des deux belligérants, sans la présence du second. Le général Abdel Fattah Al-Bourhane, commandant des FAS et président du Conseil de souveraineté, a donné son aval et promis son soutien. Il en a d'emblée écarté Tasis, l'alliance politique formée autour des FSR, ainsi que le Parti du congrès national (NCP) d'Omar Al-Béchir. Somoud, la coalition civile anti-guerre présidée par l'ancien premier ministre Abdallah Hamdok, refuse catégoriquement de s'associer à un processus qui, conduit depuis les zones tenues par l'armée et sans cessez-le-feu, reviendrait selon elle à entériner la partition de facto du pays. « Ce qu'ils cherchent à faire à Khartoum, c'est un dialogue qui consacre Bourhane comme le gouvernement légitime du Soudan », accuse son porte-parole, Bakry Eljack, joint par téléphone.

Une légitimation internationale des militaires

La ville est redevenue sûre, insiste Saifeddine, qui se félicite de la venue, du 8 au 10 septembre 2026, du Quintette, attelage de l'Union africaine (UA), de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), de la Ligue arabe, de l'Union européenne et de l'ONU. Le choix du lieu a valeur de symbole. Réunir les Soudanais à Khartoum, y recevoir des délégations étrangères, c'est consacrer la capitale reprise par l'armée comme centre légitime de la vie politique, et rapatrier les tractations à l'intérieur du pays. « C'est un moyen pour nous de tenter de reprendre la main sur les pourparlers et de diminuer les influences étrangères », souligne pour Orient XXI Gibril Ibrahim, ministre des finances et chef du Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM). Le soutien du Quintette doit aussi, selon lui, conforter les garanties promises aux Soudanais de l'étranger qui hésitent encore à rentrer.

Ces assurances, Osman Mirghani et trois autres promoteurs de l'initiative, dont l'avocat Nabil Adib, sont venus du Caire les réclamer au général Al-Bourhane. « Sans un engagement du gouvernement à accueillir cette conférence, au moins financièrement, et à garantir une atmosphère libre, pour que tous les participants puissent s'exprimer et venir sans hésitation, il est très difficile de l'envisager », explique Mirghani. Il s'agit de pouvoir « convaincre les partis qu'il ne leur arrivera rien s'ils viennent au Soudan ». Le chef de l'armée a accédé à la demande, assure-t-il. Signé par Al-Bourhane et annoncé le 1er septembre par le ministre de la justice Abdallah Darf, le décret n° 363 classe les plaintes déposées par des organes de l'État contre des Soudanais de l'étranger pour leurs actes ou opinions politiques, et accorde aux participants une immunité de leur arrivée à leur départ. Le texte vise d'abord l'opposition civile en exil. Abdallah Hamdok et quinze autres opposants sont poursuivis depuis avril 2024 pour « incitation à la guerre contre l'État », atteinte à l'ordre constitutionnel et crimes contre l'humanité, des chefs passibles de la peine de mort. Chez Somoud, le décret ne convainc pas. « Pourquoi aurions-nous besoin d'une protection, pour commencer ? » s'insurge Bakry Eljack. Il poursuit :

Sommes-nous des criminels ? Avons-nous pris part à la guerre ? Avons-nous commis des crimes de guerre ? Un génocide ? Des crimes contre l'humanité ? Ces accusations n'ont, dès le départ, aucun fondement juridique. Elles relèvent de la politisation de la justice par Bourhane lui-même.

Une conversation entre amis ?

Le comité n'échappe pas non plus au soupçon de connivence. Saifeddine s'en défend : « Bourhane a dit qu'un groupe de gens était venu le voir avec une proposition pour réunir les Soudanais, lui avait demandé des garanties, et qu'il avait accepté. Certains en ont conclu qu'il nous avait nommés. » Le 29 septembre 2026, le comité annonce avoir commencé à inviter « toutes les forces politiques sans exception », et Nabil Adib assure que Somoud « doit faire partie du dialogue ». Début octobre, la coalition anti-guerre, par la voix de son porte-parole, affirme pourtant à Orient XXI n'avoir reçu aucune invitation formelle. Bakry Eljack ironise : « Si vous parlez avec des gens d'accord sur tout, ce n'est pas un dialogue, c'est une conversation entre amis. »

Mais à Khartoum, parmi les partis politiques et les formations civiles interrogés, personne ne réclame une table ouverte à tous. Le général Siddiq Mohammed Ismail, vice-président de la branche du parti Oumma, proche de l'armée, compte prendre part au dialogue, mais refuse d'y voir siéger Hemetti ou toute entité affiliée aux FSR, dont les combattants ont, à ses yeux, trop de sang sur les mains. Au sein de la confrérie soufie Qadiriyya, qui soutient l'armée comme l'initiative, on ne veut pas entendre parler de pardon pour les FSR. Même refus chez les jeunes des comités de résistance, qui ont accepté de se confier à Orient XXI sous leur seul prénom : « Pas de discussion possible avec l'ennemi. » Ahmad dirige l'un de ces réseaux locaux qui ont porté la révolution de 2019. Quand la guerre a éclaté, il a pris les armes aux côtés des FAS pour défendre son quartier. Sur la méthode, il reproche au comité son manque de transparence dans le choix de ses membres. « Comment avoir confiance si nous ne participons pas ? J'ai peur qu'ils aient un agenda caché et que, comme d'habitude, la jeunesse soit mise de côté. »

En plus de l'âge et du genre, Saifeddine promet une meilleure représentativité « selon la géographie ». Cette promesse bute contre la réalité de la guerre. Depuis la chute d'El-Fasher, le 26 octobre 2025, les FSR tiennent les cinq capitales des États du Darfour. Gibril Ibrahim, dont le mouvement est né dans cette région, met en garde : « Avec ce dialogue, nous devons faire très attention à ne pas envoyer de mauvais messages aux zones encore sous contrôle des milices. » Le danger, pour lui, serait que les habitants du Darfour et du Kordofan se croient exclus, abandonnés à Tasis par un pouvoir résigné à l'existence d'un autre État. Le comité a fait de l'unité une ligne rouge et a écarté d'avance toute proposition de partition. À Nyala, au Sud-Darfour, cet autre État prend pourtant forme. Le gouvernement de Tasis y organise ses propres examens du certificat soudanais, l'équivalent du baccalauréat. En mai 2026, il s'est doté d'une banque centrale, confiée à Hussein Yahia Jangol, gouverneur de la Banque centrale du Soudan de février 2022 à mai 2023. Dans les faits, le Soudan est divisé entre deux entités politico-militaires.

Le bruit des balles

Tous disent vouloir la paix, mais sur la voie pour l'atteindre, les avis divergent. Pour le comité, elle passe d'abord par la politique. Cette guerre est, selon Osman Mirghani, « un conflit politique plus que militaire ». Somoud exige un préalable humanitaire à toute discussion. « Il faut être fou pour songer à un dialogue politique pendant que des drones tuent des gens, tranche Bakry Eljack. Il faut d'abord un environnement propice au dialogue, c'est-à-dire une trêve et l'acheminement de l'aide humanitaire ». La coalition s'en tient à la feuille de route publiée le 12 septembre 2025 par le Quad (États-Unis, Arabie saoudite, Égypte, Émirats arabes unis) : trois mois de trêve humanitaire débouchant sur un cessez-le-feu permanent, puis une transition de neuf mois vers un gouvernement civil, hors du contrôle de « toute partie belligérante ». Dans les comités de résistance, l'exercice paraît prématuré. Ahmad, qui réclamait une place à la table, la juge dressée trop tôt : « Évidemment, je ne suis pas contre un dialogue entre Soudanais, mais nous devrions d'abord consacrer nos efforts à vaincre les FSR. Ensuite, nous pourrons rebâtir l'État et créer un gouvernement civil. » Mohammed, qui dirige un autre comité de la ville, acquiesce et prolonge : « D'abord les FSR, ensuite les généraux corrompus. » Tous deux disent soutenir « l'armée en tant qu'institution » mais attendent d'elle qu'elle quitte la scène politique une fois la guerre gagnée.

Du côté de la coalition anti-guerre, la question est réglée. « Cette idée est déjà morte. Somoud n'y participera pas », assène Bakry Eljack. Le comité, lui, espère réunir la conférence avant la fin de l'année. « Nous allons continuer nos efforts, répond Saifeddine. Quelles autres options avons-nous ? Si nous ne faisons rien, que se passera-t-il ? La guerre continuera. La déception continuera. La souffrance de la société et du peuple soudanais continuera. »

Le dialogue de Khartoum peut-il trouver sa légitimité sans réunir les camps qui se font la guerre ? Pour l'armée, l'enjeu semble aussi se jouer ailleurs : il ne s'agit pas tant d'obtenir la participation de ses adversaires que de conforter, auprès des acteurs internationaux, sa position de pouvoir légitime. Du 8 au 10 septembre, l'Union africaine, l'IGAD, la Ligue arabe, l'Union européenne et l'ONU ont effectué leur première visite au Soudan depuis le début de la guerre. Ce déplacement n'allait pourtant pas de soi. Selon un responsable de la médiation cité par Sudan Tribune, plusieurs membres du Quintette craignaient qu'un déplacement organisé par l'un des belligérants n'entame leur neutralité. Il a tout de même eu lieu. Leurs envoyés y ont été reçus par le général Al-Bourhane. Ils ont rencontré le gouvernement et entendu le comité préparatoire. Dans sa déclaration finale, le Quintette affirme « rejeter les structures de gouvernement parallèles ». L'Union africaine a salué l'initiative dès sa présentation. La Ligue arabe, où l'Égypte et l'Arabie saoudite, proches de l'armée, pèsent de tout leur poids, s'est félicitée du décret d'immunité. Aucune diplomatie ne s'engage sur le résultat final. Le Quintette rappelle l'exigence d'un cadre « crédible et inclusif », et l'Union africaine refuse de lever la suspension de l'adhésion du Soudan sans accord national préalable. Certes, en venant à Khartoum, ces organisations ne valident pas l'issue du processus, mais offrent néanmoins à l'armée une reconnaissance politique qui dépasse le cadre du dialogue.


1« Fuelling Sudan's conflict : weapons, fighters and external support networks », Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, 1er septembre 2026.

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Soudan. Les monts Nouba rattrapés par les combats

Par : Buster Emil Kirchner, Marco Simoncelli — 20 avril 2026 à 06:00
Une scène poussiéreuse d'un marché avec une charrette tirée par des hommes.

Avec l'intensification de l'utilisation des drones, la guerre civile gagne des régions jusque-là épargnées par leur isolement. Dans le Kordofan du Sud, civils, paramilitaires et membres d'un mouvement d'indépendance se croisent à la ville comme à l'hôpital. Ce reportage a été réalisé entre le 14 et le 18 mars (photos de Marco Simoncelli).

L'atmosphère est pesante dans les salles aux toits de tôle du Mother of Mercy Hospital. Dans la pénombre, des dizaines de patients malades et blessés s'entassent sur des lits métalliques, parfois à même le sol faute de place. À Gidel, au cœur des monts Nouba, dans l'État du Kordofan du Sud, cet hôpital catholique, fondé en 2008, est devenu un lieu de survie dans une région marginalisée, enclavée et marquée par des décennies de conflit. Ici, il n'existe ni routes asphaltées ni réseau électrique public.

À l'aube, le docteur Tom Catena, médecin états-unien installé dans la région depuis plus de quinze ans, entame sa tournée quotidienne. Lampe frontale fixée sur le crâne, il passe d'un patient à l'autre, suivi d'une poignée d'infirmiers et de médecins. Il examine les plaies, ajuste un pansement, donne une instruction, puis enchaîne sans s'arrêter. Après cette première visite, il rejoint le bloc opératoire, où il reste jusque tard dans la soirée. Dans cet hôpital isolé, il réalise en moyenne une trentaine d'interventions chirurgicales par jour, de toutes sortes, mais, depuis la reprise de la guerre civile le 15 avril 2023, il traite toujours plus de blessures causées par des tirs et par des frappes de drones.

  • Une salle bondée de patients dans le Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
    Une salle bondée de patients dans le Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Le docteur Tom Catena s
    Le docteur Tom Catena s'occupe de patients au Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

« La triste réalité, c'est que nous voyons surtout des blessures aux bras et aux jambes. Quand les gens sont touchés au torse ou à l'abdomen, ils n'arrivent généralement pas jusqu'ici », explique Tom Catena, d'une voix calme et concentrée, sans interrompre son geste.

Une nouvelle ligne de front

Il n'existe pas vraiment de réseau d'ambulances, précise-t-il. Quelques véhicules stationnés dans des cliniques permettent des transferts, mais il n'y a aucun service d'urgence à appeler. Dans cette région sans réseau téléphonique, « on ne peut tout simplement pas prendre un téléphone et appeler quelqu'un ». Les rares connexions avec Starlink, le réseau satellitaire d'Elon Musk, ont été coupées avec l'intensification des combats, « les autorités craignent que des informations ne soient transmises à l'ennemi », explique le docteur.

La plupart des blessés arrivent après des heures, parfois des jours de trajet, à pied ou entassés à l'arrière de véhicules sur des pistes impraticables. Beaucoup meurent en chemin. Dans cet hôpital où l'on ne vient qu'en dernier recours, la guerre s'imprime désormais dans les corps.

Des combattants des FSR sont soignés dans une tente installée dans le Mother of Mercy Hospital (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Des combattants des FSR sont soignés dans une tente installée dans le Mother of Mercy Hospital (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Depuis trois ans, le Soudan est plongé dans une guerre opposant les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah Al-Burhan, aux Forces de soutien rapides (FSR), du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ». Le conflit a rapidement dégénéré en l'une des crises humanitaires les plus graves au monde : plus de 12 millions de personnes ont été déplacées – environ 9,5 millions à l'intérieur du pays et plus de 3 millions qui ont fui vers les pays voisins –, faisant de cette guerre la plus grande crise de migration. Le nombre de morts est estimé à plus de 150 000.

Le Kordofan du Sud est devenu l'un des principaux foyers de cette guerre. Les villes de Kadugli et Dilling, tenues par les FAS, restent sous pression constante, isolées par les combats et les restrictions d'accès. Depuis fin 2025, la région s'est imposée comme une nouvelle ligne de front, marquée par des affrontements répétés, des bombardements et l'usage croissant de drones. Autour de ces centres urbains, les FSR contrôlent une grande partie des zones rurales et des axes stratégiques.

« Ma famille était heureuse que je survive »

Dans cette région, elles se sont alliées au Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N), un groupe politico-militaire fondé en 2011 après l'exclusion des monts Nouba des accords ayant conduit à l'indépendance du Soudan du Sud et qui, depuis, revendique une forme d'autonomie pour les populations locales. Le mouvement s'est scindé en 2017 en deux factions rivales. Celle dirigée par Abdelaziz Al-Hilu, qui contrôle les monts Nouba, administre un quasi-État et combat les FAS, tandis que la faction menée par Malik Agar s'est progressivement rapprochée du pouvoir central à Khartoum.

Dans cette guerre où l'usage des drones s'est imposé comme une arme majeure, les blessés portent souvent les traces de frappes aériennes ciblées. Ces dernières semaines, les infrastructures médicales ont particulièrement été visées dans une spirale de représailles entre les deux camps. Le 20 mars, une frappe de drone attribuée aux FAS a touché le Ed Daein Teaching Hospital, dans le Darfour oriental, faisant des dizaines de morts et mettant l'établissement hors service. Moins de deux semaines plus tard, le 2 avril, une attaque de drone attribuée aux FSR a frappé l'hôpital d'Al-Jabelen, dans l'État du Nil-Blanc, tuant au moins dix personnes et en blessant plus d'une vingtaine, dans ce qui apparaît comme une riposte directe.

  • Hassan Koko est agent de santé à Gidel, dans les monts Nouba. Il a été blessé lors d
    Hassan Koko est agent de santé à Gidel, dans les monts Nouba. Il a été blessé lors d'une attaque de drone près d'un marché à Kauda (État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Hassan Koko montre ses blessures. Des morceaux de métal sont encore présents dans sa jambe.
    Hassan Koko montre ses blessures. Des morceaux de métal sont encore présents dans sa jambe.

« Le drone a frappé une première fois, puis il est revenu, visant ceux qui étaient déjà blessés », témoigne Hassan Koko. Assis avec ses béquilles posées à ses côtés, cet agent de santé communautaire observe les collines qui entourent son village dans les montagnes, non loin de Gidel. Derrière lui, un ensemble de tukul (huttes) traditionnelles nouba est adossé aux rochers, en hauteur sur les collines, une configuration pensée pour se dissimuler et se protéger des bombardements. En novembre 2025, Hassan Koko a été blessé lors d'une attaque de drone près d'un marché à Kauda. Aujourd'hui encore, des éclats de métal restent logés dans sa jambe. « Ma famille était heureuse que je survive. Ils pensaient que j'allais mourir. Mais la vie n'est plus la même : je ne peux plus me déplacer seul sur ces montagnes escarpées », confie-t-il.

Une extension de la guerre aérienne

Jusqu'à présent, les frappes dans les monts Nouba sont restées sporadiques. Mais à mesure que le front se rapproche, la crainte d'une intensification grandit. Selon Jalale Getachew Birru, analyste senior pour l'Afrique de l'Est au sein d'Armed Conflict Location & Event Data (Acled), ces attaques s'inscrivent dans une stratégie plus large visant des lieux civils essentiels : « Les bombardements contre les hôpitaux et les infrastructures publiques visent à créer un climat d'insécurité, et parfois à infliger un second niveau de dommages lorsque les blessés arrivent pour être soignés. »

D'après une analyse des données d'Acled, plus de 1 000 frappes de drones ont été recensées au Soudan depuis avril 2023, dont au moins 65 dans le seul Kordofan du Sud – signe d'une extension progressive de cette guerre aérienne vers des régions jusque-là relativement épargnées de par leur isolement.

Un homme armé supervise la distribution de nourriture dans un camp de déplacés dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Un homme armé supervise la distribution de nourriture dans un camp de déplacés dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Dans les monts Nouba, la guerre ne se lit pas seulement dans les corps des blessés, mais aussi dans les mouvements de population qu'elle provoque. Partout, des familles entières venues d'autres régions du pays s'installent dans ces montagnes, espérant y trouver un semblant de sécurité. À Kauda, siège du SPLM-N, qui gouverne le Nouba, le représentant, Jalal Abdulkarim, responsable de l'aile humanitaire du mouvement, évoque une pression sans précédent. Sans véritable budget, la plupart des équipes (y compris lui-même) travaillent bénévolement. Il montre un chiffre griffonné sur un morceau de papier : « 2 885 393 », soit le nombre de personnes arrivées dans les zones contrôlées par le mouvement depuis le début de la guerre.

« Chaque nuit, c'était rat-tat-tat-tat »

Depuis toujours, l'aide dans les monts Nouba dépend largement des organisations non gouvernementales (ONG) et des agences internationales, elles-mêmes confrontées à une baisse drastique des financements. « Si une organisation donnait auparavant 1 million ou 2 millions de dollars, elle donne aujourd'hui seulement 500 000 ou 200 000 dollars. Le budget est l'un des plus grands défis auxquels nous faisons face », explique-t-il.

Selon l'Organisation internationale pour les migrations, plus de 1 million de déplacés se trouvent dans le Kordofan. Mais l'accès limité, l'absence de présence onusienne dans certaines zones, comme Kadugli, et la réduction des activités de nombreuses ONG rendent ces estimations incertaines, tandis qu'une grande partie des besoins humanitaires n'est pas couverte.

Plus loin, au cœur des reliefs accidentés des monts Nouba, s'étend le camp de réception d'Umm Dulo. Sur cette étendue de terre sèche, des milliers de déplacés ont installé des abris de fortune faits de branches et de bâches en plastique, souvent à l'ombre d'acacias. Avec l'arrivée de la saison des pluies, le camp risque de se transformer en une étendue de boue où les eaux de ruissellement se mêlent aux déchets et aux excréments.

Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli. Elle est désormais dans un camp de déplacés près d
Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli. Elle est désormais dans un camp de déplacés près d'Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Dans la zone 12, à l'extrémité du camp qui accueille plus de 34 000 personnes, les nouveaux arrivants s'entassent. Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli, la capitale du Kordofan du Sud. Assise à l'intérieur de son abri de fortune, fait de branches et de bâches en plastique, elle se tient légèrement courbée, le regard fatigué. Elle dit manquer d'énergie pour se déplacer et préfère rester à l'ombre, à l'écart de l'agitation du camp. « Je ne pouvais pas dormir. Chaque nuit, c'était rat-tat-tat-tat », dit-elle en imitant le bruit des tirs.

« On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance »

Désormais, elle dit avoir retrouvé un sommeil plus calme. Mais elle n'oublie pas les violences subies. Certains membres de sa famille ont été arrêtés lors de rafles menées par les forces de sécurité, accusées de collaborer avec l'ennemi, en l'occurrence les FSR. « Ils sont venus entre l'aube et le crépuscule, et je n'ai jamais revu mes “frères”. Je ne sais pas qui ils étaient. Si vous posez des questions, on vous répond avec hostilité. »

Non loin du camp, le long d'une des principales pistes qui traversent les monts Nouba, un marché s'anime chaque jour au cœur d'un petit centre habité – une scène que l'on retrouve dans la plupart des localités de la région. Les combattants des FSR y circulent librement, à bord de pick-up armés ou à pied. Ils s'arrêtent dans les échoppes, mangent dans les gargotes et vendent des biens pillés dans d'autres régions du Soudan : voitures, lits, carburant, engrais ou appareils électroniques. À première vue, leur présence semble intégrée au quotidien local. Mais derrière cette apparente normalité, la méfiance est palpable. « On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance », confie un prêtre de la région qui préfère garder l'anonymat. Ici comme ailleurs dans les monts Nouba, chacun sait que la présence des combattants peut transformer des lieux civils en cibles potentielles.

  • Deux combattants des FSR en périphérie de Kauda, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
    Deux combattants des FSR en périphérie de Kauda, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Un combattant des FSR vend des biens et des appareils électroniques pillés dans d
    Un combattant des FSR vend des biens et des appareils électroniques pillés dans d'autres régions du Soudan, sur un marché près d'Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Cette présence désormais visible et assumée des FSR dans les centres habités est récente et découle d'une alliance aussi stratégique que controversée avec le SPLM-N. Scellée en février 2025 dans le cadre de la « Tasis Alliance », cette entente marque un tournant majeur dans la région. Elle réunit deux forces longtemps ennemies : d'un côté, les FSR, accusées de graves crimes de guerre dans le cadre du conflit actuel – notamment à El-Fasher, au Darfour – et considérées comme une émanation directe des milices Janjawids, responsables par le passé de violences massives, y compris dans les monts Nouba ; de l'autre, le SPLM-N, qui exerce ici un rôle de gouvernement de facto. Selon Jalale Getachew Birru, peu d'éléments filtrent sur les termes militaires précis de cet accord. Mais plusieurs rapports crédibles indiquent que les FSR ont établi des camps d'entraînement dans des zones contrôlées par le SPLM-N.

« Nous voulons notre propre autonomie »

Pour les FSR, l'enjeu est multiple : étendre leur influence dans des territoires où elles ne disposent pas d'ancrage local en s'appuyant sur les réseaux et la connaissance du terrain du SPLM-N, mais aussi sécuriser des ressources stratégiques. La région est en effet riche en or, un élément clé dans l'économie de guerre soudanaise, dont l'exploitation et l'exportation – notamment vers des alliés comme les Émirats arabes unis – constituent une source majeure de financement pour les FSR.

Du côté du SPLM-N, le choix apparaît plus ambivalent. Resté longtemps en retrait après le déclenchement du conflit en 2023, le mouvement dirigé par Abdelaziz Al-Hilu a fini par s'engager dans une logique pragmatique : éviter un affrontement direct avec les FSR et s'allier avec « l'ennemi de son ennemi » pour contenir les FAS. Sur le plan politique, cette convergence s'inscrit aussi dans une vision partagée d'un Soudan profondément décentralisé et fédéré.

Un groupe de combattants du SPLM-N sur la route reliant les monts Nouba à la frontière avec le Soudan du Sud (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Un groupe de combattants du SPLM-N sur la route reliant les monts Nouba à la frontière avec le Soudan du Sud (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Mais cette alliance reste fragile. « Ce n'est pas une relation stable », souligne Jalale Getachew Birru, qui évoque des affrontements déjà documentés entre les deux forces ainsi que des tensions internes au sein même des FSR. Lors de la reprise de certaines positions par les FAS, les deux alliés se sont mutuellement accusés de la défaite, laissant entrevoir la possibilité d'une rupture. « Il y a eu des affrontements que nous avons suivis de près pour comprendre s'ils annonçaient ou non une rupture de l'alliance », précise-t-elle.

À la question de savoir quel est l'objectif de ce conflit et de cette alliance, Jalal Abdulkarim, représentant du SPLM-N, répond sans détour : « Nous voulons notre propre système, notre propre autonomie et, si possible, notre propre pays », évoquant un projet politique qui dépasse largement les enjeux actuels du conflit.

  • Un jeune membre du SPLM-N dans un village des monts Nouba (l
    Un jeune membre du SPLM-N dans un village des monts Nouba (l'État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Jalal Abdulkarim représente l
    Jalal Abdulkarim représente l'aile humanitaire du SPLM-N, qui coordonne l'accueil des déplacés dans les «  zones libérées  » dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Ce choix du SPLM-N s'inscrit dans une histoire longue de marginalisation et de conflits. Écartés des centres de pouvoir depuis l'époque coloniale, les monts Nouba ont été durablement isolés sur les plans politique, économique et militaire. Depuis l'indépendance du Soudan, en 1956, la région a enchaîné les guerres – notamment après 2011, lorsque les monts Nouba sont restés du côté nord malgré leur proximité avec le Soudan du Sud –, subissant bombardements, déplacements forcés et destruction des infrastructures. Dans ce contexte, l'alliance conclue en 2025 avec les FSR apparaît aussi comme un compromis. Après des décennies de lutte et face à l'intensification du conflit actuel, une partie des acteurs locaux semble prête à composer y compris avec d'anciens ennemis, dans l'espoir d'obtenir des avancées politiques, de sécuriser le territoire et de préserver une forme d'autonomie.

À l'intérieur du Mother of Mercy Hospital, où les soins sont dispensés à tous, civils et combattants occupent les mêmes lits et « aucun incident n'a été signalé entre eux et la population civile », selon le docteur Tom Catena. Parmi eux, de jeunes soldats des FSR, qui sont soignés comme les autres.

Un camps de déplacés qui accueille des personnes fuyant les combats, entre Kadugli et Dilling, près d
Un camps de déplacés qui accueille des personnes fuyant les combats, entre Kadugli et Dilling, près d'Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Autour de Hassan Hamid, originaire du Darfour et blessé lors des combats près de Dilling, d'autres combattants se reposent, allongés, encore marqués par les opérations, fumant des cigarettes et échangeant quelques plaisanteries pour masquer la douleur. Malgré les accusations de crimes de guerre visant les FSR, le jeune homme défend son engagement : « Nous nous battons parce que le gouvernement [de Khartoum] ne fait pas assez. Il n'y a pas assez d'hôpitaux, d'infrastructures et d'écoles. Nous voulons un changement. » Pour l'instant, dans les monts Nouba, il dit avoir trouvé un refuge inattendu : « Je veux rester ici. Je veux vivre dans les monts Nouba pour toujours. »

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Soudan. Le Kadamoul, un symbole social et politique

Par : Fouad Ibrahim Shousha, Louise Aurat — 16 février 2026 à 06:00
Groupe d'hommes armés, portant des uniformes et des turbans, célébrant.

Porté initialement pour des raisons climatiques, le kadamoul a depuis quelques décennies bien d'autres usages. Ce foulard, commun aux peuples du désert, concentre une charge symbolique, politique et culturelle forte que les belligérants de la guerre qui déchire le pays depuis bientôt trois ans ne manquent pas d'exploiter.

Avant le début de la guerre au Soudan, le 15 avril 2023, Badr travaillait dans un magasin de matériel électronique. Il s'est reconverti peu de temps après les premiers affrontements en ouvrant une boutique spécialisée dans les vêtements et accessoires militaires, dans le Nord-Darfour. Le kadamoul compte parmi ses produits phares. Ce long turban que l'on enroule autour de la tête, de la bouche ou du cou, existe en différents modèles, dont le blanc en coton dit « civil » pour les grandes occasions (mariages, réunions familiales, etc.), et le beige et kaki pour les camouflages militaires. Ce dernier, le plus recherché par sa clientèle, est fabriqué en Chine et importé du Tchad voisin. En deux ans, les ventes n'ont pas cessé d'augmenter. Badr reçoit même des commandes depuis l'étranger. « Au départ, c'était plutôt des soldats de l'armée soudanaise ou ceux des forces conjointes [alliées de l'armée, NDLR] qui l'achetaient, mais maintenant c'est devenu un accessoire de mode pour les civils qui les soutiennent », constate le commerçant joint par téléphone. Une métamorphose qui ne passe pas inaperçue dans le paysage. Avant que le conflit éclate, peu d'habitants osaient s'afficher avec un kadamoul, militaire ou civil, surtout en ville, car les autorités l'associaient à la criminalité. Il l'est d'ailleurs toujours aux yeux de certains Soudanais.

Le kadamoul est un attribut commun aux peuples du désert du Sahara, et son nom varie selon les régions. Le fameux chèche des peuples touaregs s'appelle par exemple « tagelmust ». Le climat du Soudan est majoritairement sec et aride, la fonction du kadamoul est d'abord de protéger du soleil, de la poussière et des tempêtes de sable dans des régions désertiques telles que le Darfour et le Kordofan. Mais il est aussi porté ailleurs sur le territoire – principalement par des hommes. Bien que ce foulard soit perçu comme un héritage ancestral par ceux qui le revêtent, une partie de la population au Soudan le jugeait comme un élément culturel « étranger ». « Au lycée, au moment de la semaine culturelle [célébration annuelle qui vise à promouvoir les traditions de chaque groupe ethnique du pays, NDLR], si tu venais avec un kadamoul on te disait “toi tu es tchadien, tu n'es pas soudanais, ça c'est le truc des Zaghawas” », se souvient Saddam, élève dans un lycée du Sud-Darfour dans les années 2010. Ces propos témoignent des discriminations envers certaines ethnies sous la dictature d'Omar Al Bachir, au pouvoir de 1989 à 2019.

L'ancien chef de l'État se présentait souvent avec une coiffe blanche en tissu, qu'un œil ignorant pourrait confondre avec un kadamoul. Ce couvre-chef, appelé imama, contient, lui, une dimension religieuse. Le port de ce turban s'inscrit dans une tradition prophétique, que califes ou souverains ottomans ont notamment embrassée. Arrivé au sommet de l'État par un putsch militaire en 1989, Omar Al-Bachir installe un pouvoir islamiste raciste, au profit des élites arabes de la capitale et du Nord-Soudan, renforçant un sentiment d'appartenance à la culture arabe et musulmane, dans un pays riche d'une grande diversité culturelle. Un recensement de la population de 19561, date de l'indépendance du pays, dénombrait cinquante-six groupes ethniques principaux, tandis qu'il existe encore plus d'une centaine de langues en usage. En 2009, la Cour pénale internationale a émis un mandat d'arrêt à l'encontre d'Omar Al-Bachir, l'accusant entre autres de nettoyage ethnique à l'encontre des populations noires telles que les Fours, les Masalits et les Zaghawas, dans le cadre de la guerre du Darfour, déclenchée en 2003 et qui n'a jamais véritablement cessé.

Sous Omar Al-Bachir, un code vestimentaire strict

Le régime de l'ancien président imposait un code vestimentaire strict, encadré par une loi dès 1991. Le Code pénal soudanais prévoyait une peine maximale de quarante coups de fouet pour quiconque « commet[tait] un acte indécent, un acte qui viol[ait] la moralité publique, ou port[ait] des vêtements indécents ». À ce titre, des dizaines de milliers de femmes ont été arrêtées2 pour un pantalon jugé trop moulant. À Khartoum, l'espace urbain était divisé pour être mieux surveillé3. Les membres des comités de quartier, partisans du régime placés à la tête de circonscriptions, étaient choisis en fonction de leur degré « d'arabité » et d'islamisation. Des polices les secondaient pour veiller aux bonnes mœurs, qui comprenaient la tenue vestimentaire.

Le manuel scolaire « Nos vêtements », un support d'étude pour les élèves de l'école primaire toujours utilisé, reflète cette idéologie islamiste suprémaciste. Parmi les illustrations se trouve une carte qui prétend exposer les différentes coutumes vestimentaires régionales. En réalité, elle donne une représentation homogène et exclusive, et, comme d'autres particularités vestimentaires locales, le kadamoul est absent de l'iconographie. La tenue de référence se compose d'une galabiya pour les hommes et d'un thob pour les femmes.

Le kadamoul porté par deux civil soudanais (en exil) lors de fêtes traditionnelles.
Le kadamoul porté par deux civil soudanais (en exil) lors de fêtes traditionnelles.
© LA / FS

Au cours de la guerre au Darfour, des décrets sont publiés dans plusieurs États de cette vaste région (Nord-Darfour4, Ouest-Darfour) et d'autres localités, comme la capitale, pour interdire le port du kadamoul, sous peine de sanctions allant de peines d'amendes à l'emprisonnement. Cette mesure est justifiée par les autorités pour des raisons de sécurité. Elle cible directement les rebelles qui arborent le kadamoul comme une protection et un moyen de dissimuler leur visage, dans un contexte de lutte armée, mais aussi comme un emblème de leur révolte. Les opposants au régime fustigent notamment sa politique de marginalisation. Depuis l'indépendance, aucun président originaire des États du Darfour, de l'Est ou du Sud, n'a gouverné le pays. Tous viennent du Nord.

« Un symbole d'africanité marginalisée »

En mai 2008, la guerre qui oppose le gouvernement et les groupes rebelles marque un tournant car, pour la première fois, l'un d'entre eux, le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE), parvient à mener une attaque dans la banlieue de la capitale, Khartoum. Selon Mohammed Torchin, chercheur soudanais au Dimensions for Strategic Studies et spécialiste de la géopolitique africaine, cet événement a contribué à « donner une visibilité et une force au kadamoul ».

Le kadamoul, associé aux sociétés africaines du Sahel, a ainsi été perçu comme un symbole d'africanité marginalisée au sein d'un État qui cherchait à se définir comme arabe. L'histoire du kadamoul nous montre comment les dynamiques de pouvoir, d'identité et de culture s'entrecroisent dans la construction du nationalisme soudanais et dans les politiques d'exclusion symbolique menées par le régime central.

Une décennie plus tard, en 2018, une révolution éclate. Omar Al-Bachir est renversé le 11 avril 2019. Parmi les cibles des manifestants : la politique identitaire du régime soudanais5. Une critique qu'atteste le slogan « Nous sommes tous Darfouris ». Les manifestants défendent un Soudan afro-arabe inclusif et multiculturel. Les sit-ins, principalement à Khartoum, ont permis à des Soudanais de divers horizons de se rencontrer et de s'unir autour d'un objectif commun : la chute du régime et un transfert du pouvoir aux civils. Plusieurs initiatives artistiques et culturelles ont été organisées pour renforcer la cohésion sociale et l'interculturalité6.

« À Khartoum, je lui déconseillerai de porter un kadamoul »

Un événement politique quelques années après, en octobre 2020, donne l'espoir d'une paix à venir : la signature d'un accord de paix à Juba, au Soudan du Sud, entre le gouvernement de transition né de la révolution et une partie des groupes rebelles. Tout au long du processus de négociations d'une paix au Darfour, les dirigeants des groupes rebelles portent le kadamoul, comme à Doha en 2013 ou à Juba. « Après la chute de Béchir, les autorités politiques estimaient que le kadamoul n'était plus une source d'anxiété ou de menace, mais plutôt le symbole d'une diversité culturelle, analyse Mohammed Torchin. Nous sommes dans une phase de transition où cette diversité peut s'exprimer et reste ouverte. »

Le conflit armé qui a éclaté en avril 2023 opposant les Forces armées soudanaises (FAS) du pays, dirigées par Abdel Fattah Al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (FSR), menées par Mohammed Hamdan Dogolo, dit Hemetti, et leurs soutiens locaux et internationaux respectifs a balayé les aspirations populaires à voir naître un gouvernement civil. Depuis, le pays est plongé dans une nouvelle guerre meurtrière. Les deux camps ont commis des violations des droits humains et sont responsables de la mort de dizaines de milliers de civils.

Dans ce contexte, le kadamoul est instrumentalisé par chacune des parties prenantes alors même qu'elles l'interdisaient auparavant dans leurs rangs. Les FSR en ont fait un signe de ralliement et d'unité, et les FAS, soutenues par plusieurs mouvements rebelles (les forces conjointes), s'affichent également avec le kadamoul, refusant sa récupération par les FSR. La différence majeure entre les deux est une nuance de couleur : les premiers préfèrent le beige, et les seconds le kaki. Ce turban traditionnel est ainsi devenu « un champ de bataille culturel, où se jouent la légitimité morale des combattants et l'avenir identitaire des peuples du Darfour », observe Mada Al-Fatih dans un article du média numérique The New Arab7. Le journaliste et chercheur au Centre d'études diplomatiques & stratégiques de Paris argue qu'« il ne s'agit pas uniquement d'un habit, mais d'un vecteur d'accusation ou de réhabilitation dans un conflit profondément enraciné dans les fractures ethniques, politiques et symboliques du Soudan ».

Sur les réseaux sociaux, les politiciens et activistes soupçonnés d'être du côté des FSR sont coiffés par les internautes d'un kadamoul, grâce à l'art du photomontage. Les dessinateurs qui chroniquent la guerre réduisent aussi souvent les paramilitaires à leur turban beige. « Si un ami part à Khartoum, je lui déconseillerai de porter un kadamoul », affirme Mada Al-Fatih, assurant que l'habit continue d'inspirer auprès de la population crainte et terreur. Les FSR ciblent des groupes ethniques en particulier (dont les Zaghawas, les Fours, les Masalits) et continuent de perpétrer des crimes contre l'humanité, selon la Cour pénale internationale8, comme à El Fasher, en octobre 2025. Ces attaques sont comparables à celles perpétrées quelques années plus tôt par les Janjawid, milices arabes auxquelles Omar Al-Bachir a fait appel pour mater la rébellion au Darfour et asseoir sa politique d'arabisation. Hemetti, qui dirige les FSR, était l'un des chefs des Janjawid. Le même homme qui était au service de l'ancien dictateur, contre les groupes rebelles, prétend aujourd'hui être le défenseur des marginalisés s'opposant aux élites politiques et militaires de Khartoum.

« L'objectif est de transmettre un message politique »

Un revirement qu'illustre l'apparition du kadamoul sur la tête de ses hommes. Autrefois, le béret rouge composait l'uniforme des FSR, non le turban du désert. « Hemetti n'avait pas hésité à refuser le kadamoul aux combattants, puis il l'a ensuite autorisé, relève Mohammed Torchin. Je pense qu'il souhaitait que cet élément identitaire serve de porte d'entrée pour attirer tous les groupes présents dans la région du Darfour et à travers le Sahel. À travers le kadamoul, l'objectif est de transmettre un message politique visant à créer une nouvelle alliance ou de parvenir à une compréhension commune malgré les divergences politiques. » Des observateurs soudanais vont jusqu'à qualifier9 la politique d'Hemetti de « République du kadamoul ». La réputation du chef de guerre a largement dépassé les frontières du Soudan, des mercenaires de différents pays de la région du Sahel comme le Niger ou le Tchad sont venus grossir les effectifs des FSR.

Du côté de l'armée, des figures de premier plan se sont montrées avec un kadamoul : Yasser Al-Atta, commandant en chef adjoint des forces armées soudanaises, et le général Shams Al-Din Kabbashi, chef d'état-major adjoint des FAS. Selon Hamid Hagar, général au sein des forces conjointes joint par Afrique XXI, il s'agit d'un message de « reconnaissance » envers les mouvements armés du Darfour qui se battent aux côtés des FAS depuis avril 2024 (principalement le Mouvement pour la justice et l'égalité et l'une des factions de l'Armée de libération du Soudan dirigée par Minni Minnawi).

L'armée soudanaise a accepté à contrecœur le kadamoul dans le cadre de son accord avec les forces conjointes. Elle s'était auparavant opposée aux mouvements de lutte armée qui le portaient et n'avait pas reconnu les besoins environnementaux et culturels des populations du désert.

Il justifie ce mea culpa, « compte tenu de la nécessité des services des forces conjointes et de l'urgence de l'évolution de la pensée des chefs militaires concernant la région et leur respect des habitants des zones frontalières du désert du Darfour ».

Sur les réseaux sociaux, des civils au Soudan et dans la diaspora se drapent également avec le kadamoul kaki militaire pour encourager les forces conjointes. À des milliers de kilomètres de son pays natal, Saddam, exilé en France, est un peu surpris par cette nouvelle mode, qu'il doute être une véritable ouverture culturelle. Il juge l'attitude de l'armée opportuniste :


Pendant vingt-quatre ans, l'État a détruit économiquement et socialement le Darfour. Et maintenant, les gens nous aiment parce que les leaders des forces conjointes sont des Zaghawas et qu'ils se sont battus contre les FSR. Ce que je comprends, c'est que si tu as de la force on te respecte, sinon, non.

Depuis sa boutique sur le terrain, Badr affirme que les mentalités autour de lui évoluent : « La population réalise que le kadamoul n'a pas de lien avec la criminalité, comme certains l'ont prétendu auparavant, mais qu'il s'agit bien d'un symbole culturel. Dieu merci, le peuple a fini par comprendre. » Aujourd'hui, il enroule fièrement le kadamoul autour de la tête de son fils.


1Abdu Mukhtar Musa, «  Marginalization and ethnicization in the Sudan : how the elite failed to stabilize a diverse country  », Contemporary Arab Affairs, 2010.

2«  Port du pantalon par les femmes au Soudan : une répression aléatoire  », AFP, 8 septembre 2009.

3Armelle Choplin, «  Khartoum au défi de la paix, la capitale soudanaise entre violence urbaine et symbole de réconciliation  », Grafigéo, 25 septembre 2009.

4Dabanga, «  North Darfur sit-in achieves ban on motorcycles  », 10 juillet 2020

5Clément Deshayes, «  Contester la politique identitaire du régime soudanais  », Cahiers d'études africaines, 2020.

6Comme le Festival de la diversité, qui s'est tenu au musée national du Soudan en 2021.

7Mada Al-Fatih, «  « Kadmul »... À propos des habits et de la guerre au Soudan  », 21 octobre 2024

8Merve Aydogan, «  International Criminal Court reports war crimes, crimes against humanity committed in Sudan  », Anadolu Agency, 20 janvier 2026.

9Joshua Craze et Raga Makawi, «  The Republic of Kadamol, A Portrait of the Rapid Support Forces at War  », Small Arms Survey, 2025.

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El-Fasher, Soudan. La catastrophe annoncée a bien eu lieu

Par : Eliott Brachet — 18 novembre 2025 à 06:00
Convoi de camions sur une route, entouré de militaires et de verdure désertique.

Le 26 octobre 2025, la ville d'El-Fasher, capitale du Darfour-Nord (Soudan), est tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) après un siège total de 18 mois. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville, des milliers de civils ont été exécutés. Trois semaines après les massacres, l'heure semble plus à la poursuite de la guerre qu'aux négociations.

Abdelwahab* (son prénom a été modifié) est un miraculé. Dimanche 26 octobre, alors que les soldats des Forces de soutien rapide (FSR) envahissent le cœur d'El-Fasher, il parvient à s'extirper du carnage, une première fois. « On est partis la peur et la faim au ventre. Partout, des corps jonchaient les rues », se souvient cet habitant de 57 ans. Des colonnes interminables de civils fuient alors la capitale du Nord du Darfour tombée aux mains des troupes du général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », qui s'adonnent à des tueries de masse parmi les 260 000 civils assiégés depuis plus de 18 mois.

Aux abords de la ville, Abdelwahab est arrêté à un check-point tenu par les paramilitaires. Les hommes sont séparés des femmes. Sous la menace des fusils, ils sont dépouillés et regroupés dans la poussière. Soudain, les balles crépitent. Sur la centaine d'hommes, aucun ne se relève. « J'aurais dû être le centième. Par la grâce de Dieu, j'ai survécu », raconte-t-il, rescapé une seconde fois. Blessé à la jambe, il lui faudra plusieurs jours de marche, pieds nus, pour rejoindre la localité de Tawila, aux pieds des montagnes du Jebel Marra.

Sur les plus de 70 000 personnes qui ont fui les massacres à El-Fasher, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), moins de 10 000 sont parvenues à atteindre cette zone sous le contrôle du Mouvement de libération du Soudan, l'un des seuls groupes armés officiellement neutre dans le conflit qui ravage le pays depuis avril 2023. Près de 15 000 civils ont réussi à fuir vers le Nord du Soudan et quelques milliers d'autres ont trouvé refuge à l'Est du Darfour.

« Où sont passés tous les autres ? », s'interroge Iqbal* (son prénom a été modifié), horrifiée. Cette mère tout juste arrivée à Tawila a perdu la trace de ses sept enfants. Lorsque les FSR ont lancé leur ultime assaut, elle veillait sur l'un de ses fils à l'hôpital saoudien d'El-Fasher, où 460 patients ont été abattus deux jours plus tard par les paramilitaires selon l'Organisation mondiale pour la santé (OMS). Parvenue à s'enfuir de justesse, elle finit par cacher son fils blessé au milieu d'un bosquet d'arbustes pour qu'il échappe aux griffes des soldats. Arrêtée, elle est détenue pendant trois jours, avant d'être relâchée et de rejoindre Tawila, seule.

Dix-huit mois de siège

« Où sont nos hommes ? Je n'ai retrouvé personne. Que Dieu les protège », se lamente Iqbal. Sur les témoignages vidéo transmis à Orient XXI, les survivants d'El-Fasher s'expriment à voix basse sous des draps tendus sur des bouts de bois comme seul abri de fortune. Ils sont frêles et épuisés, cherchent leurs mots et parviennent difficilement à articuler. Hormis le traumatisme de la fuite et des massacres, c'est la faim qui les tourmente. Car depuis plus de 18 mois, El-Fasher était devenue un mouroir à ciel ouvert.

À mesure que les paramilitaires resserraient leur étau sur la ville, les ressources se sont amenuisées. Alors que les obus pleuvaient sur la ville, pas un carton d'aide humanitaire n'était autorisé à franchir la tranchée de sable longue de 55 kilomètres érigée par les FSR autour de la cité pour asphyxier sa population. Ceux qui voulaient fuir devaient prendre le risque d'être arrêtés aux check-points, dépouillés et parfois exécutés sommairement sur le bas-côté. En sens inverse, des marchands tentant de faire passer des sacs de riz en contrebande étaient fusillés à bout portant dans les tranchées.

Terrain brûlé avec débris et une structure en métal, ambiance désolée.
El-Fasher, quartier d'Al-Amal, le 31 mai 2024. La photo montre les décombres d'une maison détruite par une frappe des FSR.

« Il n'y a plus rien à manger. Plus aucun médicament. Les gens consomment une fois tous les deux jours de l'ambaz, de la nourriture pour animaux. Mais ces derniers temps, elle n'est même plus disponible sur le marché. Alors on mange des peaux de vache bouillies. On ne va pas durer longtemps », livrait un photographe local quelques jours avant l'assaut final sur El-Fasher. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

À l'hôpital saoudien d'El-Fasher, seule structure encore fonctionnelle de la ville, ciblée à de multiples reprises par l'artillerie ou par les drones des paramilitaires, la situation était critique depuis de longs mois. « Les obus tombent dès la prière du matin. Nous manquons de tout. Nous vivons dans l'odeur du sang et de la mort », confiait un médecin sur place quelques heures avant l'assaut. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Un groupe de personnes se regroupe sous une bâche près d
17 juin 2024. Dans une forêt près de la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Le photojournaliste soudanais Mohamed Zakaria tente de rejoindre le Soudan du Sud, puis l'Ouganda depuis El-Fasher. Sur la route, un pneu crève. La réparation se fait sous la pluie.

Une ville entière attendait sa mort

« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés », s'alarmait une femme déplacée dans une école. Les près de 260 000 civils — dont une moitié d'enfants — pris au piège avant le dernier assaut vivaient déjà comme « des otages craignant leur exécution prochaine », selon les mots d'un habitant contacté avant la prise de la ville. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Une ville entière attendait sa mort dans le silence coupable de la communauté internationale. Si les organisations humanitaires tiraient depuis des mois la sonnette d'alarme, décrivant El-Fasher comme « le gouffre de l'enfer » — selon les mots de l'Unicef — aucune initiative internationale crédible n'a été mise sur pied pour exiger la levée du siège et éviter le scénario du pire : la famine doublée de massacres à grande échelle.

La catastrophe était prévisible. Dans le sillage des affrontements débutés à Khartoum le 15 avril 2023 entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) dirigées par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, la guerre s'est rapidement propagée au Darfour, fief historique des paramilitaires. Dès le mois de juin 2023, les FSR se sont emparés de la ville d'El-Geneina, au Darfour occidental, perpétrant un nettoyage ethnique visant la communauté Massalit faisant entre 10 000 et 15 000 morts selon les Nations unies.

Tous les regards se sont alors tournés vers El-Fasher. La garnison militaire abritant la 6e division d'infanterie d'El-Fasher, dernier bastion, au Darfour, des FAS, était aussi défendue par les Forces conjointes — une coalition d'anciens mouvements rebelles — ainsi que par des groupes d'autodéfense locaux principalement recrutés parmi la communauté Zaghawa — une ethnie non-arabe à cheval entre le Soudan et le Tchad. Peuplée d'un million et demi d'habitants, principalement issus des communautés non-arabes du Darfour, la ville allait-elle connaître le même sort qu'El-Geneina ?

Tout portait à le croire. Pour conquérir El-Fasher, les FSR avaient massé des dizaines de milliers de combattants, venus des quatre coins du Darfour, principalement recrutés parmi les tribus arabes de la région. Leurs troupes, étoffées de mercenaires tchadiens et d'autres communautés arabes sahéliennes, sont les descendants des milices Janjawids qui ont semé la terreur au Darfour à partir de 2003, participant au génocide commis par le régime d'Omar Al-Bachir. Vingt ans plus tard, dans cette région où les cicatrices de la guerre ne se sont jamais refermées, les hommes de Hemetti sont le visage du même cauchemar revenu hanter ses habitants et poursuivre leur stratégie d'accaparement des terres et de nettoyage ethnique amorcée en 2003.

Combien de civils ont-ils été tués à El-Fasher ? La question flotte sans réponse claire. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville aux mains des paramilitaires, entre 2 000 et 3 000 civils ont été tués. Depuis deux semaines, de multiples sources concordantes indiquent que ce pourrait être le double, voire le triple. Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications — seulement contournée par une poignée d'activistes et de journalistes locaux disposant de routeurs Starlink — les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites. Les FSR ont également documenté eux-mêmes leurs crimes en publiant des myriades de vidéos sur les réseaux sociaux.

Une journaliste locale, tout juste rescapée d'El-Fasher, qui a souhaité rester anonyme, témoigne :

Nous sommes sans nouvelles de milliers de personnes qui ont disparu. Les médecins, les activistes, les politiciens, ont été ciblés. Des dizaines de cas de viols ont été recensés. Ce qui s'est déroulé à El-Fasher n'est pas une guerre entre deux armées, c'est un massacre. Un assaut motivé par la haine ciblant des populations sans défense sur des critères ethniques.

Partition de facto

Dimanche 26 octobre, à l'aube, l'armée régulière est finalement mise en déroute par les FSR qui ont bénéficié d'un appui logistique et militaire accru en provenance des Émirats arabes unis, fournissant depuis le début des hostilités aux troupes du général Hemetti des armements de pointe, des drones, et même des mercenaires colombiens. Face à l'ultime assaut des paramilitaires, le contingent des FAS présent dans la 6e division d'infanterie a négocié indirectement son sauf-conduit en dehors de la ville, laissant les civils sans protection, à la merci de combattants chauffés à blanc par 550 jours de siège et des centaines d'assauts maintes fois repoussés.

Avec la chute d'El-Fasher s'ouvre un nouveau chapitre de la guerre au Soudan. Les FSR peuvent désormais revendiquer un contrôle quasi incontesté sur les cinq États du Darfour, soit sur un territoire aussi étendu que la France. Dans le même temps, les FAS du général Abdel Fattah Al-Bourhane consolident leur emprise sur l'Est du pays, notamment depuis la reprise en mars de la capitale, Khartoum.

À mesure que la guerre s'enlise, le Soudan se fracture d'Est en Ouest, sombrant un peu plus vers le scénario d'une partition de facto du pays, en deux zones de contrôle distinctes, sur le modèle libyen. La division politico-économico-militaire du pays s'est aggravée en août avec la proclamation d'un gouvernement parallèle par l'aile politique des FSR — alliance baptisée « Tasis » — installé dans la ville de Nyala, dans le Darfour-Sud. Nommée de façon orwellienne « Gouvernement de la Paix », cette nouvelle autorité, présidée par le général Hemetti lui-même, se pose en rival du gouvernement temporairement installé à Port-Soudan par les FAS, actant un pas de plus vers la scission du pays.

Sur le terrain, aucun des deux belligérants ne revendique pourtant une quelconque volonté de diviser le Soudan. Ils continuent d'afficher leurs velléités de contrôler l'intégralité du territoire. Désormais, les lignes de front se déplacent dans la province du Kordofan, au centre du Soudan, théâtre d'âpres combats depuis plusieurs mois et où se joue une guerre de plus en plus technologique. Car l'autre tournant du conflit au Soudan est l'utilisation croissante de drones par les deux belligérants.

Si les FSR bénéficient de drones de fabrication chinoise livrés par les Émirats arabes unis, les FAS disposent pour leur part de drones turcs et iraniens. La guerre n'a en effet pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe, cause de la perpétuation du conflit. Alors que les deux forces bénéficient de réseaux d'alliances internationales antagonistes, toutes les tentatives de médiation semblent vaines.

La poursuite de la guerre

La dernière en date, parrainée sous la houlette de Washington par le Quartet composé des États-Unis, des Émirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et de l'Égypte, a déjà fait long feu. Quelques jours après la prise d'El-Fasher, les FSR ont annoncé être disposés à signer un accord de cessez-le-feu avec l'armée régulière, dans une vaine tentative de redorer leur blason après la vague de condamnations internationales pour leurs crimes commis au Darfour. Mais dès le lendemain, les paramilitaires menaient déjà une série d'attaques de drones contre des infrastructures civiles et militaires à l'Est du pays.

De leur côté, les FAS et les autorités à Port-Soudan, noyautées par l'influence du mouvement islamiste soudanais, s'enfoncent un peu plus dans une posture va-t-en-guerre. Le général Bourhane a rejeté toute négociation avec les FSR tant que les troupes paramilitaires ne se seraient pas retirées des zones peuplées par des civils. Tout en réclamant un soutien accru de ses parrains égyptiens et turcs, l'armée régulière a appelé à la mobilisation générale.

Après la chute d'El-Fasher, l'heure ne semble pas aux négociations, mais plutôt à la poursuite de la guerre. Un nouveau chapitre s'ouvre dans le cauchemar ininterrompu des près de 44 millions de Soudanais dont la moitié est au bord de la famine.

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El-Fasher, Soudan. La catastrophe annoncée a bien eu lieu

Par : Eliott Brachet — 18 novembre 2025 à 06:00
Convoi de camions sur une route, entouré de militaires et de verdure désertique.

Le 26 octobre 2025, la ville d'El-Fasher, capitale du Darfour-Nord (Soudan), est tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) après un siège total de 18 mois. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville, des milliers de civils ont été exécutés. Trois semaines après les massacres, l'heure semble plus à la poursuite de la guerre qu'aux négociations.

Abdelwahab* (son prénom a été modifié) est un miraculé. Dimanche 26 octobre, alors que les soldats des Forces de soutien rapide (FSR) envahissent le cœur d'El-Fasher, il parvient à s'extirper du carnage, une première fois. « On est partis la peur et la faim au ventre. Partout, des corps jonchaient les rues », se souvient cet habitant de 57 ans. Des colonnes interminables de civils fuient alors la capitale du Nord du Darfour tombée aux mains des troupes du général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », qui s'adonnent à des tueries de masse parmi les 260 000 civils assiégés depuis plus de 18 mois.

Aux abords de la ville, Abdelwahab est arrêté à un check-point tenu par les paramilitaires. Les hommes sont séparés des femmes. Sous la menace des fusils, ils sont dépouillés et regroupés dans la poussière. Soudain, les balles crépitent. Sur la centaine d'hommes, aucun ne se relève. « J'aurais dû être le centième. Par la grâce de Dieu, j'ai survécu », raconte-t-il, rescapé une seconde fois. Blessé à la jambe, il lui faudra plusieurs jours de marche, pieds nus, pour rejoindre la localité de Tawila, aux pieds des montagnes du Jebel Marra.

Sur les plus de 70 000 personnes qui ont fui les massacres à El-Fasher, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), moins de 10 000 sont parvenues à atteindre cette zone sous le contrôle du Mouvement de libération du Soudan, l'un des seuls groupes armés officiellement neutre dans le conflit qui ravage le pays depuis avril 2023. Près de 15 000 civils ont réussi à fuir vers le Nord du Soudan et quelques milliers d'autres ont trouvé refuge à l'Est du Darfour.

« Où sont passés tous les autres ? », s'interroge Iqbal* (son prénom a été modifié), horrifiée. Cette mère tout juste arrivée à Tawila a perdu la trace de ses sept enfants. Lorsque les FSR ont lancé leur ultime assaut, elle veillait sur l'un de ses fils à l'hôpital saoudien d'El-Fasher, où 460 patients ont été abattus deux jours plus tard par les paramilitaires selon l'Organisation mondiale pour la santé (OMS). Parvenue à s'enfuir de justesse, elle finit par cacher son fils blessé au milieu d'un bosquet d'arbustes pour qu'il échappe aux griffes des soldats. Arrêtée, elle est détenue pendant trois jours, avant d'être relâchée et de rejoindre Tawila, seule.

Dix-huit mois de siège

« Où sont nos hommes ? Je n'ai retrouvé personne. Que Dieu les protège », se lamente Iqbal. Sur les témoignages vidéo transmis à Orient XXI, les survivants d'El-Fasher s'expriment à voix basse sous des draps tendus sur des bouts de bois comme seul abri de fortune. Ils sont frêles et épuisés, cherchent leurs mots et parviennent difficilement à articuler. Hormis le traumatisme de la fuite et des massacres, c'est la faim qui les tourmente. Car depuis plus de 18 mois, El-Fasher était devenue un mouroir à ciel ouvert.

À mesure que les paramilitaires resserraient leur étau sur la ville, les ressources se sont amenuisées. Alors que les obus pleuvaient sur la ville, pas un carton d'aide humanitaire n'était autorisé à franchir la tranchée de sable longue de 55 kilomètres érigée par les FSR autour de la cité pour asphyxier sa population. Ceux qui voulaient fuir devaient prendre le risque d'être arrêtés aux check-points, dépouillés et parfois exécutés sommairement sur le bas-côté. En sens inverse, des marchands tentant de faire passer des sacs de riz en contrebande étaient fusillés à bout portant dans les tranchées.

Terrain brûlé avec débris et une structure en métal, ambiance désolée.
El-Fasher, quartier d'Al-Amal, le 31 mai 2024. La photo montre les décombres d'une maison détruite par une frappe des FSR.

« Il n'y a plus rien à manger. Plus aucun médicament. Les gens consomment une fois tous les deux jours de l'ambaz, de la nourriture pour animaux. Mais ces derniers temps, elle n'est même plus disponible sur le marché. Alors on mange des peaux de vache bouillies. On ne va pas durer longtemps », livrait un photographe local quelques jours avant l'assaut final sur El-Fasher. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

À l'hôpital saoudien d'El-Fasher, seule structure encore fonctionnelle de la ville, ciblée à de multiples reprises par l'artillerie ou par les drones des paramilitaires, la situation était critique depuis de longs mois. « Les obus tombent dès la prière du matin. Nous manquons de tout. Nous vivons dans l'odeur du sang et de la mort », confiait un médecin sur place quelques heures avant l'assaut. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Un groupe de personnes se regroupe sous une bâche près d
17 juin 2024. Dans une forêt près de la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Le photojournaliste soudanais Mohamed Zakaria tente de rejoindre le Soudan du Sud, puis l'Ouganda depuis El-Fasher. Sur la route, un pneu crève. La réparation se fait sous la pluie.

Une ville entière attendait sa mort

« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés », s'alarmait une femme déplacée dans une école. Les près de 260 000 civils — dont une moitié d'enfants — pris au piège avant le dernier assaut vivaient déjà comme « des otages craignant leur exécution prochaine », selon les mots d'un habitant contacté avant la prise de la ville. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Une ville entière attendait sa mort dans le silence coupable de la communauté internationale. Si les organisations humanitaires tiraient depuis des mois la sonnette d'alarme, décrivant El-Fasher comme « le gouffre de l'enfer » — selon les mots de l'Unicef — aucune initiative internationale crédible n'a été mise sur pied pour exiger la levée du siège et éviter le scénario du pire : la famine doublée de massacres à grande échelle.

La catastrophe était prévisible. Dans le sillage des affrontements débutés à Khartoum le 15 avril 2023 entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) dirigées par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, la guerre s'est rapidement propagée au Darfour, fief historique des paramilitaires. Dès le mois de juin 2023, les FSR se sont emparés de la ville d'El-Geneina, au Darfour occidental, perpétrant un nettoyage ethnique visant la communauté Massalit faisant entre 10 000 et 15 000 morts selon les Nations unies.

Tous les regards se sont alors tournés vers El-Fasher. La garnison militaire abritant la 6e division d'infanterie d'El-Fasher, dernier bastion, au Darfour, des FAS, était aussi défendue par les Forces conjointes — une coalition d'anciens mouvements rebelles — ainsi que par des groupes d'autodéfense locaux principalement recrutés parmi la communauté Zaghawa — une ethnie non-arabe à cheval entre le Soudan et le Tchad. Peuplée d'un million et demi d'habitants, principalement issus des communautés non-arabes du Darfour, la ville allait-elle connaître le même sort qu'El-Geneina ?

Tout portait à le croire. Pour conquérir El-Fasher, les FSR avaient massé des dizaines de milliers de combattants, venus des quatre coins du Darfour, principalement recrutés parmi les tribus arabes de la région. Leurs troupes, étoffées de mercenaires tchadiens et d'autres communautés arabes sahéliennes, sont les descendants des milices Janjawids qui ont semé la terreur au Darfour à partir de 2003, participant au génocide commis par le régime d'Omar Al-Bachir. Vingt ans plus tard, dans cette région où les cicatrices de la guerre ne se sont jamais refermées, les hommes de Hemetti sont le visage du même cauchemar revenu hanter ses habitants et poursuivre leur stratégie d'accaparement des terres et de nettoyage ethnique amorcée en 2003.

Combien de civils ont-ils été tués à El-Fasher ? La question flotte sans réponse claire. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville aux mains des paramilitaires, entre 2 000 et 3 000 civils ont été tués. Depuis deux semaines, de multiples sources concordantes indiquent que ce pourrait être le double, voire le triple. Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications — seulement contournée par une poignée d'activistes et de journalistes locaux disposant de routeurs Starlink — les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites. Les FSR ont également documenté eux-mêmes leurs crimes en publiant des myriades de vidéos sur les réseaux sociaux.

Une journaliste locale, tout juste rescapée d'El-Fasher, qui a souhaité rester anonyme, témoigne :

Nous sommes sans nouvelles de milliers de personnes qui ont disparu. Les médecins, les activistes, les politiciens, ont été ciblés. Des dizaines de cas de viols ont été recensés. Ce qui s'est déroulé à El-Fasher n'est pas une guerre entre deux armées, c'est un massacre. Un assaut motivé par la haine ciblant des populations sans défense sur des critères ethniques.

Partition de facto

Dimanche 26 octobre, à l'aube, l'armée régulière est finalement mise en déroute par les FSR qui ont bénéficié d'un appui logistique et militaire accru en provenance des Émirats arabes unis, fournissant depuis le début des hostilités aux troupes du général Hemetti des armements de pointe, des drones, et même des mercenaires colombiens. Face à l'ultime assaut des paramilitaires, le contingent des FAS présent dans la 6e division d'infanterie a négocié indirectement son sauf-conduit en dehors de la ville, laissant les civils sans protection, à la merci de combattants chauffés à blanc par 550 jours de siège et des centaines d'assauts maintes fois repoussés.

Avec la chute d'El-Fasher s'ouvre un nouveau chapitre de la guerre au Soudan. Les FSR peuvent désormais revendiquer un contrôle quasi incontesté sur les cinq États du Darfour, soit sur un territoire aussi étendu que la France. Dans le même temps, les FAS du général Abdel Fattah Al-Bourhane consolident leur emprise sur l'Est du pays, notamment depuis la reprise en mars de la capitale, Khartoum.

À mesure que la guerre s'enlise, le Soudan se fracture d'Est en Ouest, sombrant un peu plus vers le scénario d'une partition de facto du pays, en deux zones de contrôle distinctes, sur le modèle libyen. La division politico-économico-militaire du pays s'est aggravée en août avec la proclamation d'un gouvernement parallèle par l'aile politique des FSR — alliance baptisée « Tasis » — installé dans la ville de Nyala, dans le Darfour-Sud. Nommée de façon orwellienne « Gouvernement de la Paix », cette nouvelle autorité, présidée par le général Hemetti lui-même, se pose en rival du gouvernement temporairement installé à Port-Soudan par les FAS, actant un pas de plus vers la scission du pays.

Sur le terrain, aucun des deux belligérants ne revendique pourtant une quelconque volonté de diviser le Soudan. Ils continuent d'afficher leurs velléités de contrôler l'intégralité du territoire. Désormais, les lignes de front se déplacent dans la province du Kordofan, au centre du Soudan, théâtre d'âpres combats depuis plusieurs mois et où se joue une guerre de plus en plus technologique. Car l'autre tournant du conflit au Soudan est l'utilisation croissante de drones par les deux belligérants.

Si les FSR bénéficient de drones de fabrication chinoise livrés par les Émirats arabes unis, les FAS disposent pour leur part de drones turcs et iraniens. La guerre n'a en effet pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe, cause de la perpétuation du conflit. Alors que les deux forces bénéficient de réseaux d'alliances internationales antagonistes, toutes les tentatives de médiation semblent vaines.

La poursuite de la guerre

La dernière en date, parrainée sous la houlette de Washington par le Quartet composé des États-Unis, des Émirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et de l'Égypte, a déjà fait long feu. Quelques jours après la prise d'El-Fasher, les FSR ont annoncé être disposés à signer un accord de cessez-le-feu avec l'armée régulière, dans une vaine tentative de redorer leur blason après la vague de condamnations internationales pour leurs crimes commis au Darfour. Mais dès le lendemain, les paramilitaires menaient déjà une série d'attaques de drones contre des infrastructures civiles et militaires à l'Est du pays.

De leur côté, les FAS et les autorités à Port-Soudan, noyautées par l'influence du mouvement islamiste soudanais, s'enfoncent un peu plus dans une posture va-t-en-guerre. Le général Bourhane a rejeté toute négociation avec les FSR tant que les troupes paramilitaires ne se seraient pas retirées des zones peuplées par des civils. Tout en réclamant un soutien accru de ses parrains égyptiens et turcs, l'armée régulière a appelé à la mobilisation générale.

Après la chute d'El-Fasher, l'heure ne semble pas aux négociations, mais plutôt à la poursuite de la guerre. Un nouveau chapitre s'ouvre dans le cauchemar ininterrompu des près de 44 millions de Soudanais dont la moitié est au bord de la famine.

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La Libye, plaque tournante d'un trafic d'armes en plein essor

Par : Driss Rejichi — 7 mai 2024 à 06:00

En Libye, les années 2020 ont vu l'émergence d'un environnement favorable aux affaires, avec une diversification des sources d'approvisionnement et une demande intérieure portée par les milices. Malgré les efforts de la communauté internationale pour freiner le phénomène, les conflits ravivés ces derniers mois aux frontières du pays confortent la Libye dans sa place de plateforme régionale.

C'est une bien curieuse indiscrétion que les militaires russes ont commise à Tobrouk, grande ville de l'est libyen, ce dimanche 14 avril 2024. Sur des images publiées par le média libyen Fawasel1 en fin de journée, une dizaine de camions militaires KamAZ progressent le long de la jetée vers les entrepôts du port de la ville, leur cargaison recouverte de grandes bâches vertes.

Peu de doutes subsistent sur la nature des éléments transportés, également visibles sur la vidéo. Bâchés eux aussi, l'allure et les dimensions des deux petits chariots trahissent la présence de mortiers lourds. La source anonyme qui a fourni ces images à Fawasel a aussi précisé qu'il s'agissait de « la cinquième livraison d'équipement militaire à Tobrouk en quarante-cinq jours ». Une dernière livraison a même été observée par imagerie satellite en source ouverte aux alentours du 20 avril, sans qu'aucune image ne fuite sur les réseaux sociaux cette fois-ci.

Depuis 2018 au moins, le soutien de Moscou au maréchal Khalifa Haftar nourrit en partie le monopole de ce dernier sur l'est du pays, face au gouvernement de l'ouest basé à Tripoli et reconnu par l'Organisation des Nations unies (ONU). Néanmoins, « c'est la première fois que les Russes font délivrer de l'équipement militaire d'une manière aussi massive et aussi provocatrice », relève Jalel Harchaoui, chercheur associé au RUSI et spécialiste de la Libye.

La provocation est de taille, puisque ces livraisons violent frontalement l'embargo sur les armes voté par l'ONU en 2011. En mars 2021, il avait d'ailleurs été qualifié de « totalement inefficace » par le groupe d'experts de l'ONU sur la Libye. Selon Harchaoui, la Libye peut désormais être considérée comme « un espace qui agit telle une véritable plateforme, une plaque tournante du trafic d'armes ».

Des importations difficiles à juguler

Ces dernières années, la communauté internationale a pourtant multiplié les efforts pour appliquer l'embargo sur les armes. En mars 2020, l'Union européenne (UE) a ainsi lancé l'opération Irini, en Méditerranée centrale. « Vingt-trois pays sur les vingt-sept États membres y contribuent, c'est-à-dire que tout le monde y voit un intérêt stratégique », explique l'amiral français Guillaume Fontarensky, commandant adjoint de l'opération.

Les navires déployés patrouillent entre la Sicile et la Crète, au large des côtes libyennes. Ils sont guidés depuis le quartier général de l'opération Irini, établi dans une base de l'armée italienne à Rome. « Ici, nous avons en permanence des militaires qui suivent l'évolution de la situation, et réagissent en cas de besoin », souligne l'amiral Guillaume Fontarensky. À l'aide de sources ouvertes et de moyens techniques propres, ces opérateurs scrutent la mer à la recherche de cargos suspects.

« Concrètement, ce que l'opération a intercepté en quatre ans, ce sont surtout les gros colis, note l'amiral Fontarensky, car ils sont bien plus visibles que des munitions ou des armes de poing ». En juillet puis en octobre 2022 par exemple, 146 véhicules blindés, comme des pickups modifiés et des BATT-UMG (véhicules blindés) ont ainsi été saisis sur des bateaux de transports marchands. Il s'agit de l'une des plus grosses prises de l'opération Irini à ce jour.

Malgré ces succès, les militaires sont confrontés à plusieurs obstacles, telle que l'absence de collaboration des autorités libyennes. « Il n'y a pas de situation politique stable, avec une administration unifiée, et un corps de garde-côte identifié par exemple, poursuit l'amiral, nous aurions tout intérêt à faire du développement capacitaire auprès des Libyens ».

Autre difficulté : la multiplication des acteurs extérieurs qui cherchent à envoyer des armes en Libye. Pour les interceptions de 2022, le premier navire a été dérouté après avoir franchi le canal de Suez, tandis que le second avait été identifié quelques mois plus tôt pour avoir livré à Benghazi des blindés légers fabriqués aux Émirats arabes unis. « Il est clair que le pays est exposé à de multiples influences, qui engendrent de multiples instabilités », reconnaît l'amiral Fontarensky. Certains pays comme la Turquie et plus récemment la Russie n'hésitent pas à faire escorter certains cargos pour la Libye par des bâtiments militaires, dans une logique dissuasive.

Des réseaux d'approvisionnement tentaculaires

« Il y a d'abord les acteurs qui disposent d'une vision stratégique en Libye », indique Jalel Harchaoui. Les saisies de l'opération Irini en 2022 pointent du doigt le rôle croissant joué par les Émirats dans l'approvisionnement du marché libyen. À l'instar de la Russie, cette monarchie du Golfe soutient activement le maréchal Haftar depuis plusieurs années. Entre 2013 et 2022, le groupe d'experts de l'ONU2 a relevé des dizaines de violations de l'embargo, concernant parfois de l'armement lourd : hélicoptères Mi-24, drones Wing Loong, ou système de défense antiaérien Pantsir.

L'épisode des livraisons de matériel russe à Tobrouk révèle aussi l'importance que le port en eaux profondes de l'est libyen pourrait prendre pour le Kremlin. « Il faut s'attendre à d'autres livraisons de ce type », avertit le chercheur. Déjà impliquée dans la livraison d'armement lourd en Libye, la Russie déploie désormais sa nouvelle organisation militaire sur le continent, l'Africa Corps. Ses hommes ont remplacé le groupe Wagner en Libye, et s'installent aujourd'hui dans des pays frontaliers comme le Niger. « Réaliser de grosses livraisons maritimes en quelques heures représentera un atout à l'échelle quasi-continentale », remarque Harchaoui.

La Turquie a également été pointée du doigt par le député européen Özlem Demirel au Parlement européen le 23 juin 20203 pour ses violations régulières de l'embargo, en forçant le passage en Méditerranée centrale afin de livrer des armes lourdes à ses alliés de l'ouest libyen. Harchaoui souligne aussi le rôle joué par de « petits acteurs sans idéologie » telle que la Syrie de Bachar Al-Assad, dont l'objectif « est simplement de vendre des armes ». Le chercheur rappelle enfin l'importance des filières liées au crime organisé « qui n'ont pas de préférence pour l'ouest ou l'est ».

Des acteurs mafieux établis des Pays-Bas à l'Inde, en passant par la Turquie. « C'est un marché mûr, avec une vraie diversité de provenance », résume le chercheur. Il ajoute que ce type d'acteurs s'adonne bien plus rarement à la livraison d'armement lourd : « En dehors de livraisons spéciales, il s'agit surtout d'armes légères, comme des pistolets et des fusils ».

Un marché domestique foisonnant et dérégulé

Une fois en Libye, ces armes nourrissent d'abord la demande intérieure. Si la guerre entre l'est et l'ouest a pris fin en octobre 2020, le contrôle du territoire reste fragmenté entre une multitude de groupes armés. « En Libye, l'État est constitué de milices, qui sont les seuls organes à projeter sa puissance », précise Jalel Harchaoui. Selon lui, l'effacement des « acteurs purement idéologiques » tels que les groupes djihadistes s'est fait au profit des milices qui ont eu « le talent de comprendre la logique de l'argent » en associant leur mandat paramilitaire à des activités criminelles.

Un rapport publié en mars 2024 par le Small Arms Survey4 se penche par exemple sur le cas de la ville côtière de Zawiya, à 40 km à l'ouest de Tripoli. Sur les quatre milices présentes à Zawiya, « trois sont profondément impliquées dans l'économie illicite ». Dans ce contexte, peu de freins sont posés aux échanges d'armes à feu à l'intérieur de la Libye. « Si vous êtes une milice qui a de l'argent, vous pouvez vous armer facilement », affirme Jalel Harchaoui.

Il n'est même pas nécessaire de se rendre en Libye pour percevoir la facilité avec laquelle les armes s'échangent. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses pages et groupes, parfois publics, proposent de mettre en relation acheteurs et vendeurs. Sur l'un de ces canaux, ouvert par des miliciens d'un groupe armée de Zintan (à l'ouest), de nouvelles annonces sont postées chaque jour. Grenades, fusils d'assaut, mitrailleuses lourdes, mais aussi mortiers, lance-roquettes et canons antiaériens : tout ou presque est mis en vente. En février 2024, une annonce proposait même un lanceur de missiles antichar Milan, développé par le groupe franco-allemand Euromissile.

La plupart des membres ne prennent même pas la peine de rendre leurs comptes anonymes. Les profils donnent à voir de jeunes hommes en treillis, originaires de l'ouest comme de l'est. Ils communiquent avec clarté sur la provenance des armes. « On les a ramenées de Tchéquie », assure un vendeur en envoyant la vidéo de kalachnikovs qu'il met en vente à 3800 dinars (740 euros). « Tout est en place, elles marchent bien. On fait les deux à 6000 dinars », signale l'annonce datée du 12 avril 2024.

Nouveaux conflits, nouveaux clients

La stabilisation relative du paysage politique libyen a un effet pervers. « Puisqu'en ce moment il n'y a pas de guerre en Libye, les groupes armés n'achètent pas de manière euphorique, et les armes peuvent sortir », alerte Jalel Harchaoui. De plus, les nouveaux conflits qui ont éclaté aux portes de la Libye ces derniers mois remobilisent les filières du trafic d'armes régional.

C'est le cas du Soudan par exemple, où la guerre civile fait rage depuis avril 2023 entre l'armée et les rebelles des Forces de soutien rapise (FSR). « La Libye est en train de devenir l'une des plus importantes plateformes pour les FSR », avance Hager Ali, chercheuse au German Institute for Global and Area Studies et spécialiste du Soudan5. Officieusement soutenus par les Émirats arabes unis, les FSR bénéficient de livraisons « de munitions, de carburant, de matériel médical et logistique depuis le mois d'avril 2023 », effectuées par les hommes du maréchal Haftar. « Il y a différentes routes de trafic entre la Libye et le Soudan », poursuit la chercheuse qui met également en exergue le rôle de « certains axes passant par le Tchad ». L'objectif des Émirats est de brouiller les pistes : « Plus il y a de pays de transit pour l'envoi d'armes, plus il est difficile de les retracer jusqu'à leur expéditeur ».

Dans les pays du Sahel, l'arrivée des juntes au pouvoir a provoqué un regain des tensions au niveau régional. Pour le Mali par exemple, un rapport publié en janvier 2024 par Small Arms Survey établit que « du matériel utilisé par les groupes extrémistes est arrivé par de récents flux illicites provenant de Libye ». Des armes essentiellement légères, comme des obus serbes, des mitrailleuses chinoises ou encore des grenades jordaniennes. Si le Mali avait déjà bénéficié de flux d'armes libyens dans les années 2010, le rapport précise que « ces convois étaient devenus peu fréquents aux alentours de 2017 ». Contactés, les auteurs du rapport estiment probable que les armes libyennes soient également achetées par des acteurs extrémistes au Burkina Faso ou au Niger, d'autant plus que ce dernier partage une frontière avec la Libye et constitue un lieu de passage pour les trafiquants.

« C'est encore plus facile si ce sont des grenades »

« Il n'y a plus le côté "déversement chaotique" d'armes comme en 2013-2014 », reprend Harchaoui. « Aujourd'hui, la Libye est un endroit où vous pouvez faire votre shopping. Un supermarché dont les limites restent purement économiques ».

Adam6, la trentaine, a rejoint la Libye il y a quelques mois. Entre 2018 et 2023, le jeune homme combattait pour un groupe de rebelles anglophones au Cameroun. « Ma dernière mission était sanglante. On a arrêté mes parents, donc je me suis enfui du pays », souffle-t-il. Adam garde des liens avec les indépendantistes anglophones. Selon le jeune homme, « il est tout à fait possible d'envoyer des armes par la Libye puis le Niger, mais ça coûte de l'argent ». Sur de telles distances, Adam précise cependant qu'il est possible de transporter que des armes légères, « des fusils, des pistolets… C'est encore plus facile si ce sont des grenades ». Pour une rébellion aux ressources financières limitées, le calcul est vite fait, et les anglophones « préfèrent acheminer les armes depuis le Nigeria », un pays voisin.

Adam reconnaît toutefois plusieurs avantages au marché libyen. « Ici, les policiers ne vérifient pas vraiment les véhicules, ils se soucient surtout de l'argent qu'ils vont toucher », livre l'ex combattant. Le jeune homme dit trouver « dommage qu'il n'y ait pas plus de livraisons venant de la Libye », louant la qualité du matériel disponible sur place. « Certains fusils que je vois ici sont de très bonne qualité… Des armes russes, turques, françaises ».


1Fawasel media est diffusé via les réseaux sociaux Facebook, Twitter, Instagram, YouTube.

2« Final report of the Panel of Experts established pursuant to resolution 1973 (2011) concerning Libya », United Nations Security Council, 2022.

3Özlem Demirel, « Secret arms shipments from Turkey to Libya », European Parliament, 23 juin 2020.

4Wolfram Lacher, « A political economy of Zawiya. Armed Groups and Society in a Western Libyan City », Small Arms Survey, 2024.

5Hager Ali, « The War in Sudan : How Weapons and Networks Shattered a Power Struggle », GIGA Focus Middle East, n°2, 2024.

6Le prénom a été changé.

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