Avant de faire du génocide juif la pierre angulaire de son récit national, Israël a manifesté de grandes réticences face à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, pourtant issue directement de l'assassinat de six millions de juifs en Europe durant la Seconde guerre mondiale. Ses réserves tenaient à la fois aux conditions de naissance de l'État d'Israël, mais également à l'idéologie sioniste elle-même.
Dans l'histoire des juifs européens, 1948 n'est pas seulement une année importante parce que l'État d'Israël y déclare son indépendance le 14 mai. C'est aussi l'année où, le 9 décembre, est signée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. On la doit à Raphaël Lemkin, juif polonais émigré aux États-Unis pendant la guerre. Il en aura été le principal rédacteur et le promoteur obstiné.
Lemkin n'aurait pas imaginé que le câble qu'il envoya au premier ministre David Ben Gourion, vers le 13 novembre 1949, pour le presser de faire ratifier par Israël la Convention resterait lettre morte. Le texte visait justement à prévenir et punir un crime qui n'avait pas dit son nom dans le jugement prononcé par le tribunal de Nuremberg, où n'avaient été retenues que les notions de crime de guerre et crime contre l'humanité. Le champ d'application de la convention s'inspirait directement des divers types de crimes commis durant la Seconde guerre mondiale. Bien plus, Lemkin la disait écrite « au prix du sang juif » :
La ratification par Israël lors de la présente session de l'Assemblée générale des Nations unies incitera d'autres nations à ratifier cette convention, car celle-ci a été rédigée au prix du sang juif ; la ratification d'Israël servira ainsi de symbole au monde entier, illustrant comment les plus grandes souffrances ont été rachetées par la justice et un nouveau droit international plus humain.1
Mais on ne prit aucune initiative pour accéder à la requête de Lemkin qui put surtout compter sur les Saoudiens et autres diplomates arabes et musulmans pour plaider sa cause. C'est que le silence de Ben Gourion ne manifestait pas seulement son indifférence personnelle au sort des juifs européens : il faisait aussi écho aux réserves des sionistes quant à la signature elle-même de la Convention un an plus tôt.
Il faut dire que la position israélienne n'était pas exceptionnelle : la plupart des grandes puissances se montraient réservées à l'égard du texte de Lemkin. Les États-Unis, parce qu'attachés à leur souveraineté nationale après Hiroshima et Nagasaki ; l'Union soviétique, parce qu'habituée des déportations de masse, des meurtres et de la répression ; la Chine, en raison de la présence de groupes politiques opposants au régime ; enfin la France, opposée à ce que ses pratiques coloniales passent pour des crimes.
Dans le cas d'Israël, le sang de la Nakba n'avait pas fini de couler que les autorités du jeune pays allaient risquer de se lier les mains pour l'avenir en signant la convention, alors même que leurs ambitions territoriales étaient loin d'être atteintes. C'est que, pour la première fois, une convention perçait le voile de la souveraineté nationale en tenant des acteurs étatiques pour responsables des mauvais traitements de leurs minorités. Elle heurtait non seulement directement la nature de l'État d'Israël qui réservait un traitement différent à sa minorité arabe, mais surtout, elle mettait en cause le succès du sionisme en Palestine en criminalisant de jure ses opérations militaires.
Pourtant le nettoyage ethnique, qui implique les déplacements forcés de population et la destruction de son mode d'existence traditionnel — en somme, tout ce qui avait eu lieu pendant la Nakba —, n'avait pas été retenu dans les débats2. Bien plus, un amendement proposé par la Syrie à travers son délégué au comité législatif Salaheddine Tarazi, qui concernait directement les Arabes de Palestine, avait aussi été refusé. Damas avait en effet souhaité ajouter « ou à n'importe quel moment » en plus de la paix et de la guerre comme contextes où un crime de génocide serait du ressort du tribunal pour la répression du génocide. Car « la campagne en Palestine n'était pas une guerre ; et on ne peut pas dire qu'elle soit intervenue en temps de paix. Pour autant, les juifs ont commis des atrocités contre les Arabes durant cette campagne et ces crimes méritaient d'être punis »3.
En réalité, c'est moins en rapport à la question arabe qu'au problème juif que la position israélienne fut la plus significative. Car ce qui préoccupait bien plus les sionistes à la tête du nouvel État dans cette convention était qu'elle remettait en cause implicitement le sionisme lui-même, dont l'un des principes fondamentaux est de faire de la diaspora juive la source de l'infériorité et de la vulnérabilité politique du peuple juif. Or, jamais le sionisme ne s'est davantage distingué du judaïsme qu'au moment du génocide des communautés juives d'Europe. Ben Gourion le répétait : l'objectif de l'Agence juive4 n'était pas le sauvetage des juifs menacés d'extermination, mais l'édification de l'État d'Israël. Sauver les juifs pour les laisser sur place ou les envoyer dans d'autres pays, c'était l'affaire d'institutions à vocation philanthropique, telles que le Congrès juif mondial, le Congrès juif américain ou le Joint Distribution Committee. Ben Gourion le dit pour son compte : « Le désastre qu'affronte le judaïsme européen n'est pas mon affaire. »5
Lemkin était loin de se douter du profond mépris des sionistes en Palestine pour les juifs d'Europe menacés d'extermination. Certes, le Yishouv [population juive de la Palestine mandataire] ne pouvait de toute façon pas les sauver tous. Il fallait donc les choisir. Pour le projet sioniste, les critères étaient : priorité aux enfants, « parce qu'ils constituent le meilleur matériel pour le Yishouv. Il faut sauver la jeunesse pionnière, principalement celle qui a bénéficié d'un entraînement et qui est spirituellement capable de mener à bien le sionisme ». Mais aussi les dirigeants sionistes, en récompense de leurs tâches accomplies pour le mouvement. La communauté allemande fut celle qui suscita chez les sionistes le plus grand rejet. Selon un représentant du Comité de sauvetage — nom donné au Comité de soutien aux réfugiés de Pologne créé par l'Agence juive, « nous pouvions agir en faveur des juifs allemands tant qu'ils représentaient un avantage, tant qu'ils venaient avec leurs biens6. Les réfugiés actuels ne représentent plus cet avantage puisqu'ils arrivent les mains vides. Par conséquent, ils n'ont rien à offrir au Yishouv ». D'autant que les sionistes savaient les juifs allemands particulièrement réticents à la création d'un État juif. Aussi leur reprochaient-ils « une distance totale, parfois une hostilité à la Terre d'Israël ; une attitude irrespectueuse à l'égard de tout ce qui est juif et hébraïque ».
Mais l'aversion des sionistes à accueillir tous les juifs d'Europe venait de ce que le judéocide symbolisait avant tout une défaite juive. On maudissait les victimes qui passaient pour s'être laissé exterminer sans se défendre au lieu de « mourir dans l'honneur ». Ainsi, le fait que les juifs de Pologne « n'avaient pas trouvé en leur âme le courage de se défendre » remplissait Yitzhak Gruenbaum, l'un des signataires de la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël « d'une blessante mortification ». Ils avaient préféré « une vie de chien à une mort honorable »7. Quelque temps après, il lâchait : « Les gens sont devenus des déchets. » Écoutons également le parachutiste du Palmach, milice sioniste durant la Palestine mandataire, Yoel Palgi, de retour d'une mission en Hongrie en 1945. Il raconte les réactions à ses exploits dans un club des anciens combattants de Tel-Aviv :
Partout où j'allais, la question fusait : « Pourquoi les juifs ne se sont-ils pas révoltés ? Pourquoi sont-ils partis comme des agneaux à l'abattoir ? » Je me rendis compte soudain que nous avions honte de ceux qui avaient été torturés, abattus et brûlés. Il existe une sorte de consensus autour du fait que les morts du génocide étaient des personnes sans valeur. Inconsciemment nous avions accepté la vision nazie selon laquelle les juifs étaient des sous-hommes […] L'histoire est en train de nous jouer un tour bien amer : n'avons-nous pas fait nous-mêmes le procès des six millions de morts ?
Israël a suivi avec attention les travaux de la septième session du Conseil économique et social des Nations unies dédiés à la Convention sur le génocide, qui eut lieu les 25 et 26 août 1948. Mais jamais le terme « génocide » ne fut employé dans sa communication interne sur ces travaux. Beaucoup plus importante était l'opportunité pour l'État d'Israël, qui ne sera reconnu par l'ONU qu'en mai 1949, de faire dans « l'un des principaux organes de l'ONU », « une première apparition officielle sur la scène internationale de l'Europe occidentale ». Sa participation « pourrait constituer un premier pas utile » vers la prochaine session de l'Assemblée générale à Paris8 et contribuer à empêcher « le contrôle total par les Arabes d'un organe de l'ONU »9. La crainte d'Israël se fondait sur la montée des mouvements nationalistes et anticolonialistes dans le monde arabe à cette époque. Mais il ne se préoccupa pas davantage de la Convention après sa reconnaissance. Sa priorité était la question palestinienne dans toutes ses manifestations, en particulier le risque d'adhésion d'un État palestinien.
Néanmoins, le génocide comptait parmi les « problèmes marginaux » à ne pas négliger dans la poursuite de la stratégie globale de l'État sioniste. Ainsi Jacob Robinson, conseiller juridique de l'Agence juive, le 4 septembre 1948 déclara : « Le débat sur le génocide peut constituer une excellente occasion d'aborder le sort des juifs dans les pays orientaux [c'est-à-dire du bloc de l'Est] ». De même, « on pourrait dénoncer la pratique des pays arabes à l'égard des communautés juives pour contrer les revendications arabes contre Israël ». Mais cela ne suffit pas à susciter l'intérêt d'Israël pour la question : nulle trace dans les archives de sa participation à la session sur l'adoption de la Convention le 9 décembre 1948. Les réunions, rapports et documents de travail du ministère des affaires étrangères ne font aucune mention du projet.
Pour Tel-Aviv, la Convention sur le génocide représentait une cause uniquement juive, ainsi qu'en témoigne le ministre des affaires étrangères Moshé Sharett (1948-1956). Devant la Knesset, dont c'était, par une ironie de l'histoire, le premier débat depuis qu'elle s'était installée à Jérusalem en violation de la résolution 181 de l'ONU10, il présenta en ces termes la question de la Convention :
Tout d'abord, il existe un traité sur ce qu'on appelle le « génocide » — la destruction d'une race. C'est une conséquence directe de l'Holocauste juif en Europe, et c'est une idée d'un juif, dont le nom est Lenkin [sic], qui, pour l'amour du ciel… a obtenu que soit considéré comme un crime le fait d'exiler ou de déporter quelqu'un en raison de son appartenance à un groupe racial. Je suppose que nous adhérons à ce traité.
La signature devait rester symbolique, car, à ce stade, Robinson et Ezekiel Gordon, juriste également, avaient déjà exprimé leurs réticences quant à la perspective d'une ratification israélienne. Celle-ci est pourtant intervenue le 9 mars 1950, mais Israël ne s'est guère soucié de la faire ratifier par d'autres États. Pour son entrée en vigueur, on évita également toute discussion sur la nature des groupes concernés, le texte de loi reformulant simplement la définition du génocide de manière à faire référence aux « crimes contre le peuple juif ».
Néanmoins, la signature de la Convention permettrait à Israël d'attester sa qualité de membre à part entière de la « communauté internationale » en soulignant son statut souverain et légitime. En tant que cause juive justement, elle serait destinée à « servir de moyen de propagande » comme l'avait fait remarquer un membre de la Knesset. Le génocide lui-même finit par servir a posteriori de ressort mémoriel du « combat héroïque » des juifs sionistes pour la conquête de la « terre d'Israël ». Aussi les débats sur le génocide devaient-ils être reportés : « Moins nous parlerons, plus vite nous avancerons »11.
1Rotem Giladi, Jews, Sovereignty, and International Law : Ideology and Ambivalence in Early Israeli Legal Diplomacy, The History and Theory of International Law, Oxford, 2021.
2Pour plus de détails sur les discussions relatives à la distinction juridique entre nettoyage ethnique et génocide, voir Bernard Bruneteau, « Génocide. Origines, enjeux et usages d'un concept », Journal of Modern European History, Vol. 5, No. 2, Multi-Ethnic Empires and the Military : Conscription in Europe between Integration and Desintegration, 1860–1918 (2007), pp. 190-191.
3Cité dans John Cooper, Raphael Lemkin and the struggle for the Genocide Convention, Palgrave MacMillan, 2008.
4L'Agence juive, organisation sioniste fondée en 1929, était l'exécutif de l'Organisation sioniste mondiale en Palestine sous mandat britannique.
5Tom Segev, Le Septième million, Liana Levi, 1993. Sauf mention contraire, les prochaines citations sont toutes tirées de ce livre.
6Note de l'auteur : c'était le cas dans le cadre de l'accord Haavara passé avec les nazis en 1933 pour faciliter le transfert des juifs allemands en Palestine.
7Yosef Gorny, The Jewish Press and the Holocaust, 1939–1945 : Palestine, Britain, the United States, and the Soviet Union. Cambridge University Press, 2011.
8NDLR. Session de l'Assemblée générale à Paris, en 1948, au cours de laquelle la Déclaration universelle des droits de l'homme a été adoptée.
9Rotem Giladi, op. cit. Sauf mention contraire, toutes les prochaines citations viennent de la même source.
10NDLR. L'Assemblée générale des Nations unies adopte, le 29 novembre 1947, un plan de partage de la Palestine entre un État juif et un État arabe. Jérusalem est, quant à elle, placée sous contrôle international.
11Thomas Vescovi. L'Échec d'une utopie : Une histoire des gauches en Israël, La Découverte, 2021.
Produit par l'Allemagne, le Qatar et l'Arabie saoudite, Ce qu'il reste de nous, de la Palestinienne Cherien Dabis, est autant une fresque historique depuis la Nakba à nos jours qu'une chronique familiale. Mais s'il résume à gros traits la tragédie de la Palestine, le film ouvre également des débats éthiques. En salles depuis le mercredi 11 mars 2026.
Film en deux temps, courant sur plusieurs époques dans une Palestine marquée par la malédiction Ce qu'il reste de nous se décline également en deux tons. La fresque historique se transforme au fil de la pellicule en drame intime, avec comme sujet principal le déclassement d'une famille arabe bourgeoise spoliée par les Israéliens. Le Nous du titre est le destin des membres de cette famille ruinée et dispersée. Ce qu'il reste d'eux, près de 80 ans après la fondation d'Israël est éparpillé, des ruines par ici, un coup de fil ailleurs ; mais aussi un cœur qui continue de battre quelque part dans un corps. Faut-il l'aimer pour autant, ce corps-là ? Car, si l'on est mort, que reste-t-il de nous ?
La réalisatrice palestino-étatsunienne Cherien Dabis a voulu, dans la lignée de Palestine 36, d'Annemarie Jacir, sorti sur les écrans français en janvier 2026, offrir les moyens du grand cinéma populaire mondial – décors, figurants, tournage – à l'histoire palestinienne, la plus souvent méconnue du grand public. C'est un tournant majeur de la cinématographie palestinienne. En 2024, No Other land, un film documentaire tourné avec des bouts de ficelle – et la rage de briser le mur de l'ignorance – triomphait au festival de Berlin puis aux Oscars à Los Angeles en montrant l'anéantissement de villages palestiniens au sud d'Hébron ces dernières années. Cherien Dabis prend aujourd'hui le relais de Basel Adra, Hamdan Ballal, Yuval Abraham et Rachel Szor, les réalisateurs de No other land, avec une fiction qu'on pourra parfois juger un peu banale sur la forme, mais qui pose cependant une question passionnante sur ce que l'on peut supporter qu'il reste de nous.
Jaffa, 1948. La ville arabe est pilonnée sans relâche par les troupes sionistes. Des quartiers entiers sont rasés, des centaines de personnes périssent sous les bombes. Et, maison après maison, les soldats traquent les derniers habitants pour les faire partir, notamment ceux qui ne veulent pas abandonner leurs biens, dont les précieuses orangeraies qui cernent Jaffa. Sharif (Adam Bakri) un jeune propriétaire, fait partie de ceux qui pensent que les choses vont s'arranger et cherche avec d'autres le contact avec les nouveaux maitres de la ville. Mais il sera rapidement arrêté, humilié, exproprié, expédié dans un camp de travail.
Sa femme et ses enfants vont pour leur part aller se réfugier à Naplouse, après avoir participé à ce long exode sur les routes de Palestine, en grande partie devenue Israël. La Nakba, qui va marquer pendant des décennies plusieurs générations palestiniennes, est reconstituée avec soin, tout comme les camps de toile et les premiers camps en dur, où il faut tout recommencer. Tout est un peu trop léché dans cette première partie de film : les voitures rutilent, les tentes étincellent. Il va cependant s'étaler dans le temps et couvrir quarante ans. La famille se disperse, Israël s'impose au fil des guerres, et le film rend compte de cette lente défaite, ponctuée d'humiliations.
Sharif est devenu vieux, et le grand acteur palestinien Mohammad Bakri, qui vient de disparaitre en décembre 2025, reprend le rôle. Sharif n'a jamais digéré les humiliations subies depuis la Nakba. Mais il a encore plus de mal à supporter la résignation de son fils Salim (joué par Saleh Bakri, qui est également son fils à la ville tout comme Adam, qui joue le rôle de Sharif jeune). Avec sa belle-fille Hanan (Cherien Dabis a pris le rôle), et trois de ses petits-enfants, le vieillard partage une minuscule maison d'un camp de réfugiés de Naplouse. Il suit sur sa télévision les défaites et les compromissions des pays arabes à l'égard d'Israël, et nourrit Noor (Muhammad Abed Elrahman), l'ainé de ses petits-fils, des récits d'une résistance palestinienne qu'il fantasme en grande partie. Mohammad Bakri incarne avec talent ce vieil homme un peu perdu, aux rêves funambules. C'est le dernier rôle d'un comédien qui ne craignait pas d'affronter Israël. Son film documentaire, Jenin Jenin (2002) était un hommage filmé à l'esprit de résistance de la ville du nord de la Cisjordanie.
Le film poursuit son rythme de croisière et l'ennui d'une simple reconstitution, même avec des moyens inédits pour un film réalisé par une Palestinienne — et produit par des sociétés grecque, allemande, mais aussi qatarie et saoudienne — pourrait gagner le spectateur. Mais, à mi-parcours, en 1988, la disparition brutale de Noor, tué par une balle israélienne en pleine tête au cours d'une manifestation contre l'occupation à Naplouse, va donner une autre direction au film. Il prend alors un chemin moins convenu. Car le jeune Noor, faute d'équipements suffisants à Naplouse, est transporté à Haïfa pour y subir une opération du cerveau. Ses parents, Hanan et Salim, l'accompagnent dans l'ambulance, mais c'est trop tard. Il a fallu plusieurs jours à la bureaucratie coloniale militaire pour émettre un ordre de transport. L'adolescent est en mort clinique et les chirurgiens ne peuvent plus rien faire pour le sauver.
Se pose alors la question du devenir de ses organes. On est en Israël, pays d'où vient le soldat qui a tué l'adolescent. Hanan et Salim s'interrogent, entre leur humanité et leur conscience, la morale et la religion, la loi et le droit. Entre la rage, éternelle, et le chagrin, persistant. Ce parcours douloureux, marqué par les doutes et les remords, fait la force du film. La Palestine, même en version mélo grand public, touche nos cœurs. L'émotion est ce qu'il reste de ce film, de ce portrait d'une famille brisée, et peut-être un signe parmi d'autres du réveil d'un peuple si longtemps écrasé par son malheur.
Le film se termine en 2022, comme s'il avait su que le pire n'est jamais sûr. Cherien Dabis a réussi à rendre avec cette fresque familiale aussi bien le désespoir des Palestiniens que le brin d'espoir qui continue à les tenir debout et — en partie — éveillés. Ce film, comme tant d'autres, n'aura pas les honneurs des écrans palestiniens soumis à la censure militaire israélienne. Il sera pourtant balayé comme propagande, comme si les Palestiniens n'étaient pas capables de se faire un avis. Par la faute des mollahs et de la censure stricte, les Iraniens ne voient pas leurs films, mais les Palestiniens non plus, eux aussi victimes des interdits. Malgré Israël et ses censeurs, ce cinéma est vivant, prêt pour la relève. C'est donc un grand pas que Ce qu'il reste de nous contribue à franchir, avec quelques autres films.
C'est une conversation à cœur ouvert qu'Orient XXI a eue avec Leïla Shahid, ex-ambassadrice de la Palestine à Paris et à Bruxelles auprès de l'Union européenne. Elle y aborde sans langue de bois et sans tabous l'intifada pacifique de Gaza, le processus d'Oslo, la colonisation de la « Jérusalem métropolitaine », l'affaiblissement de l'establishment palestinien et le péril que représente l'infléchissement des positions arabes. Elle replace le conflit avec Israël dans le temps long et rappelle avec force que la question des réfugiés demeure centrale.
Nada Yafi. — Vous avez choisi d'entamer cet entretien à un moment particulier, celui de la journée mondiale des réfugiés, le 21 juin. Cette question est- elle essentielle pour vous aujourd'hui ? Est- elle la raison de l'explosion à Gaza à propos de laquelle vous vous êtes beaucoup exprimée dans les médias ?
Leïla Shahid. — Cette question est au cœur de la question de Palestine. Je ne peux pas parler de « conflit israélo-palestinien » : un conflit se déroule entre deux protagonistes. Or, nous ne sommes pas un simple « protagoniste », nous sommes un peuple face à une puissance occupante colonialiste depuis 70 ans. La « question de Palestine » pour reprendre les termes mêmes de l'ONU, n'a pas commencé en 1967, contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire. Elle a commencé en 1948 le jour où le projet d'un État national juif en Palestine est venu remplacer l'État que les Britanniques étaient censés préparer à l'indépendance, comme la France avait préparé le Liban ou la Syrie à l'indépendance par le biais de mandats. Le Royaume-Uni n'avait pas encore de mandat sur la Palestine en 1917 lorsqu'il a produit la déclaration Balfour, une lettre adressée à Lord Weizmann qui préconisait « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour les juifs » avec un bémol scandaleux : « étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine ».
Comment aurait-il pu en être autrement ? À ce moment-là, moins de 10 % de la population de la Palestine était juive. On leur donnait la prééminence sur les 90 % de la population non juive. Comme le dit Monique Chemillier-Gendreau qui est la plus grande juriste française sur cette question, c'est une décision totalement illégitime, car la souveraineté d'un pays appartient toujours au peuple. La souveraineté de la France est au peuple français, les Russes ne peuvent pas dire : demain nous allons décider que la France sera annexée à la Belgique. Le Liban a une souveraineté ; même si demain la Syrie occupait le Liban, personne ne reconnaîtrait cet état de fait, puisque c'est au peuple libanais que revient la souveraineté et non à un régime ou à un gouvernement. Et pourtant, dans le cas de la Palestine, personne n'a consulté le peuple palestinien pour ce « foyer national juif » qui est devenu l'État d'Israël en 1948.
On ne va pas revenir sur la série d'événements qui ont ponctué l'histoire de la Palestine entre 1917 et 1947 ce serait trop long, mais il est essentiel de remettre les choses dans leur contexte historique. La question de Palestine commence avec la dépossession de la terre par le mouvement sioniste (on ne peut pas dire israélien parce qu'Israël n'existait pas encore) et ce, par un nettoyage ethnique planifié, voulu dans l'optique d'une transformation d'un pays à majorité arabe habité par des chrétiens, des musulmans et des juifs non sionistes en un État national juif. Le mouvement sioniste, très bien organisé, est issu de l'Europe de l'époque. Qui sont ses dirigeants ? Theodor Hertzl, David Ben Gourion, Chaim Weizmann, Menahem Begin, Shimon Peres… Ils sont tous Européens. Ils viennent de Pologne, de Lithuanie, d'Allemagne, d'Autriche, de France et ils sont donc comme des poissons dans l'eau dans les cercles européens. Ils sont capables de mobiliser tous ces pays à leurs côtés, au moment où les Britanniques et les Français victorieux remplacent l'empire ottoman. Tout cela avant même qu'on ne découvre l'horreur du génocide. Nous sommes dans les années 1920 du XXe siècle et les Palestiniens — dont beaucoup de membres de ma propre famille du côté de ma mère — étaient encore crédules : ils ne pouvaient imaginer que leur pays serait ainsi octroyé par les Britanniques à une infime minorité.
Au tout début, la direction nationaliste palestinienne pense pouvoir leur expliquer la situation, en souligner l'iniquité par des moyens non violents, lors de conférences tenues à Londres, Paris ou Jérusalem. Après tout, juifs, chrétiens et musulmans avaient toujours vécu ensemble sous l'empire ottoman. Ils n'ont donc pas recours à une révolte. La révolte armée en Palestine commence en 1936 et la résistance non violente aussi, avec une grève générale historique qui dure pas moins de six mois. Les paysans en sont le moteur. Ils sont beaucoup plus lucides que la classe des notables, de la bourgeoisie palestinienne qui est proche des Britanniques, voire liée à eux par certains intérêts, et prête à les ménager. Pourquoi les paysans ? Parce que le mouvement sioniste avait décidé de chasser les Palestiniens des terres dont il prenait possession. Les juifs cherchaient un lieu de substitution aux pays où ils avaient souffert de pogroms, comme en Russie tsariste ou en Europe de l'Est, et ce longtemps avant l'extermination des juifs en Allemagne, qui fut le summum de la barbarie.
Le mouvement sioniste est né au même moment que tous les mouvements nationalistes européens, au XIXe siècle. La majorité des juifs choisissaient alors les États-Unis jusqu'à ce que ceux-ci imposent des quotas sévères dans les années 1920. Certains ont alors émigré également en Palestine, bien qu'au départ le mouvement sioniste ait envisagé d'autres possibilités pour l'État projeté, comme l'Argentine ou l'Ouganda. Si la Palestine est finalement choisie, c'est que les Britanniques y voyaient leur intérêt, et pas seulement pour ses rapports avec l'Ancien Testament. Des propriétaires juifs tels que Lord Rotshild (citoyen français) ont acheté des terres en Palestine, et la première chose qu'ils ont faite a été de mettre à la porte les paysans palestiniens, afin d'accorder l'exclusivité du travail aux juifs. Les paysans n'étaient pas propriétaires des terres qu'ils cultivaient sous l'empire ottoman, ils étaient simples métayers pour le compte de propriétaires absents palestiniens, libanais ou syriens. Ils étaient tout à fait disposés à travailler pour les nouveaux propriétaires. Mais ceux-là avaient l'intention de créer une véritable classe de paysans et de prolétaires juifs pour l'État projeté.
Dans les pays où ils vivaient, les juifs n'étaient pas constitués en classes sociales, mais en « communautés ». C'est là où Ben Gourion a été visionnaire : il fallait créer une nation, littéralement à partir de rien. Si Shlomo Sand dit qu'il n'y a pas de « peuple » juif1, il veut dire, à juste titre, que les habitants juifs du Yémen, de France, d'Argentine ou d'Allemagne sont ethniquement et culturellement différents, et appartiennent à des peuples différents.
L'idée de chasser les paysans était machiavélique ; elle a entamé le processus de dépossession des Palestiniens bien avant 1948. Ainsi, dès 1920 dans ce qui était la grande Syrie sous domination ottomane où les frontières n'existaient pas, les paysans expulsés n'avaient pas l'impression de changer de pays. C'est cela, la Nakba : l'insidieuse et entière dépossession des Palestiniens. On a découvert, grâce aux travaux du grand historien Walid Khalidi, le Plan Dalet (1947) pour vider la Palestine de ses habitants2 et grâce à Benny Moris, nouvel historien (« repenti »), que Ben Gourion avait donné des instructions écrites pour faire partir le plus grand nombre possible de Palestiniens, afin que ce pays à majorité arabe devienne un pays à majorité juive.
Il ne s'agit pas d'un génocide — dire cela c'est faire du tort à la cause palestinienne —, mais c'était sans aucun doute le premier nettoyage ethnique du XXe siècle.
N. Y. — ... Et la vraie signification de la Nakba. Quand l'expulsion des villages palestiniens a-t-elle commencé ?
L. S.— Elle a commencé avec les Britanniques. Puis les juifs ont décidé très tôt qu'ils allaient accepter le plan de partage de 1947, qui leur donnait beaucoup plus que ce qu'ils possédaient alors, à savoir 56 % du territoire alors qu'il représentaient moins d'un tiers de la population (32 %) et qu'ils ne détenaient que 7 % des terres. C'est pour cela que les Palestiniens ont refusé le plan de partage. Mon grand-père maternel Jamal Husseini les représentait à ce moment-là. Son discours aux Nations unies en novembre 1947 est enregistré dans le film de Simone Bitton, Palestine : histoire d'une terre. « Nous n'acceptons pas le plan de partage, avait-il dit, mais nous invitons les juifs à venir vivre avec nous, nous sommes prêts à procéder à des élections, chaque citoyen ayant le même droit de vote et nous bâtirons un pays démocratique pour juifs, chrétiens et musulmans. » Mais eux ne voulaient pas de ce pays « laïc » en quelque sorte, puisqu'ils voulaient un État juif. Le plan de partage a donc été accepté uniquement par les juifs, avec l'idée d'une base de départ pour élargir ensuite le territoire.
Le lendemain même du plan de partage du 29 novembre 1947, les milices de la Haganah précurseurs de l'armée israélienne annoncent qu'elles vont attaquer tous les villages des territoires alloués à la Palestine. Et là elles dynamitent des villages entiers, 480 villages palestiniens incendiés, des populations massacrées. Parce qu'il fallait à tout prix les faire partir, faire basculer la démographie de ce pays d'une majorité arabe à une majorité juive. Ma mère m'a raconté comment les mégaphones sillonnaient les villes et villages après Deir Yassin3 pour faire entendre cette menace : « Si vous ne voulez pas connaître le sort des habitants de Deir Yassin, prenez vos balluchons et partez ». Ils sont partis. J'insiste là-dessus : le mouvement sioniste est obsédé par la démographie. Et aujourd'hui, en 2018, le traumatisme de ce qui s'est passé il y a 70 ans en 1948 en Palestine — la Nakba — est toujours vivace. C'est d'abord l'exode de 750 000 Palestiniens, auxquels se sont ajoutés les 300 000 déplacés de la guerre de 1967. Aujourd'hui, la majorité écrasante de la population de Palestine est en exil, expulsée en 1948 ou en 1967. Vous voyez donc à quel point la question des réfugiés est au cœur de la question de Palestine.
Si en Israël la démographie est une obsession, c'est parce que le mouvement sioniste est hanté par une peur perpétuelle, due au génocide et avant cela aux pogroms des pays européens, et pense que le nombre est la réponse la plus adéquate. Le nombre dans un État exclusif. Le nationalisme des Israéliens est extrême. Mais cette peur est suicidaire, même s'ils croient se protéger par les armes et les bombardements. De notre côté, nous n'avons aucune difficulté à accepter de vivre dans un pays multi-ethnique, multiculturel, parce que nous n'avons pas peur. D'ailleurs les juifs étaient très bien traités dans les pays arabes, même en tant que minorité, puisqu'ils étaient ministres, chefs d'entreprise, occupaient des poste élevés tels que celui de conseiller du roi du Maroc, formaient l'élite de l'Irak ou du Liban au moment même où en Europe ils connaissaient l'horreur des chambres à gaz.
N. Y. — Vous voulez dire que l'antisémitisme n'est pas un phénomène arabe ou musulman ?
L. S. — Bien sûr, parce que les juifs sont perçus comme faisant partie des « gens du Livre » (les religions monothéistes). On détestera un athée, mais pas un juif pratiquant, alors que dans les pays européens ce sentiment prend racine dans la première vision du christianisme et le « déicide ». En islam Moïse est un prophète, de même que Jésus.
Après la création de l'État d'Israël, il y a eu un rejet des juifs du monde arabe parce qu'il y avait un problème de double allégeance.
N. Y. — Revenons à cette question des réfugiés qui rejaillit avec force à la surface. Quels sont les chiffres actuels ?
L. S. — Il faut réaliser que sur les 12 millions de Palestiniens dans le monde entier, 7 millions sont des réfugiés, en Palestine, en Jordanie, en Syrie au Liban. La majorité écrasante d'entre eux est apatride, sans papiers, avec uniquement une carte de l'Office des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East, UNRWA) comme identification. Il y a aussi des réfugiés naturalisés dans les pays arabes en Europe, aux États-Unis, en Australie et au Canada qui tout en ayant la nationalité des pays de résidence restent des réfugiés palestiniens.
Les Israéliens ont très peur que les Palestiniens réclament le droit au retour, conformément à la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU de décembre 1948, alors que ce droit est reconnu partout par la communauté internationale.
Le fond du problème, on ne le répétera jamais assez, même si on n'en a plus parlé pendant un certain temps, c'est 1948. Tout découle de là. C'est par magnanimité, par souci de compromis en vue de la paix que nous avons accepté de réduire notre État à la Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza parce que ces territoires abritent le plus grand nombre de Palestiniens. Cela ne veut pas dire que le reste du territoire n'en faisait pas partie. Alors que les Israéliens, eux, sont venus de Russie, d'Espagne, d'Allemagne, de France, du Yémen, du Maroc.
Aujourd'hui, 70 ans après, il y a bien un peuple israélien. Et Yasser Arafat a été une figure historique qui a eu le sens des responsabilités et la force de dire en 1988 à Alger : nous sommes pour une solution de coexistence, nous acceptons un État sur une partie de notre patrie, à savoir la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem, et nous n'allons pas chasser les juifs de leurs habitations, même si le plan de partage nous donnait la Galilée et le « triangle » (espace entre Jénine, Tulkarem et Naplouse). Or, cet État ne fait plus que 22 % de la Palestine (contre 44 % selon le plan de partage). Pourtant, même ces 22 %, Benyamin Nétanyahou et le mouvement sioniste actuel ne sont pas disposés à les accepter. C'est pour cela qu'ils sont en train de grignoter les territoires avec leurs colonies.
La journée mondiale des réfugiés ne concerne pas uniquement les Palestiniens, bien sûr, mais il n'y a pas au monde un seul cas aussi emblématique que le nôtre, où la majeure partie d'une population qui se vit comme une nation se retrouve dans des camps de réfugiés. Il y a eu des réfugiés dans toutes les guerres, il y en a eu au Vietnam, en Afrique du Sud, en Bosnie, au Kosovo, en Algérie au Cambodge, mais ils sont tous revenus chez eux. Pas les Palestiniens.
N. Y. — Pourquoi cela cause-t-il une telle panique chez les Israéliens quand on parle de droit au retour ? Pourquoi conçoivent-ils leur État comme étant exclusivement juif ?
L. S. — Parce qu'ils craignent un potentiel changement de démographie. Et de retrouver leur statut de minorité comme en 1947. Mais pour les Palestiniens cette reconnaissance est essentielle. Aucun dirigeant palestinien ne peut renoncer à ce droit. Bien évidemment l'application elle-même de ce droit est une autre affaire. Lorsque nous avions négocié les accords d'Oslo, nous avons trouvé un interlocuteur comme Yitzhak Rabin, assez responsable pour négocier vraiment, bien plus que Shimon Peres. Ce dernier, bien que « chouchou » des Européens, était un opportuniste qui a suivi Ariel Sharon aveuglément pour rester ministre. Alors que Rabin, qui avait pourtant ordonné que l'on brise les os des manifestants palestiniens lors de l'intifada, était sérieux lorsqu'il négociait. Il assumait son rôle de patriote israélien qui cherchait réellement la paix.
N. Y. — Vous pensez que c'est pour cela qu'il a été assassiné ?
L. S. — Je le pense. Et Oslo est mort après lui. Donc, le sujet qui rend fou les Israéliens c'est bien celui des réfugiés. Lorsqu'ils sont entrés aux Nations unies en 1948, ils ont été obligés de reconnaître toutes les résolutions concernant la Palestine et Israël votées avant leur admission. La première c'est la résolution 181, celle du plan de partage, puis la résolution 194, celle du droit au retour. Ils l'ont reconnue, mais ne l'ont jamais appliquée. De notre côté nous disons : bien sûr que nous n'allons pas ramener 6 à 7 millions de réfugiés, mais nous exigeons la reconnaissance de leur droit au retour.
N. Y. — Beaucoup ne veulent pourtant pas revenir.
L. S. — Effectivement. C'est bien pour cela qu'à Taba4, en 2001, Palestiniens et Israéliens ont offert trois choix à chaque réfugié palestinien : exercer son droit au retour en Israël même, après accord d'Israël, exercer son droit de retour dans l'État de Palestine, ou choisir de rester là où il réside après approbation du pays d'accueil et tout en conservant sa nationalité palestinienne. Les deux négociateurs en chef étaient Yossi Beilin, alors ministre israélien de la justice et Nabil Chaath, principal négociateur palestinien, et c'est peut- être le dossier qui a le plus avancé à ce moment-là. Nabil Shaath a dit à Yossi Beilin : « Nous avons besoin que vous reconnaissiez de jure la résolution 194, mais nous ne demandons pas sa mise en œuvre pour tous les réfugiés ». Et Yossi Beilin a répondu : « Et moi je te demande de dire que vous n'allez pas l'appliquer aux 7 millions. Nous sommes prêts de notre côté à prendre 100 000 parmi les réfugiés du Liban, dont la situation est la plus désastreuse sur le plan politique, social et économique ». C'est ce qu'on a appelé « les paramètres Clinton », auxquels il faudra bien revenir un jour.
C'était symboliquement important puisque ces réfugiés auraient été intégrés en Israël même. À mon avis, la majorité n'aurait pas voulu vivre dans un État réservé aux juifs. Il suffit de voir la situation des Palestiniens restés en Israël, qui est un vrai calvaire.
Voilà pourquoi Gaza est tellement importante. Les journalistes parlent de Gaza sans vraiment savoir ce que c'est : à savoir une étroite bande de terre de 356 km2. C'était la plage où ma mère allait, enfant, jouer avec son père à tendre des filets pour les oiseaux. C'était un endroit magnifique où il y avait à peine quelques milliers d'habitants. Il y avait trois villes : Gaza, Khan Younès au sud et Jabaliya au nord. Voilà tout. Maintenant, il y a deux millions d'habitants qui sont dans leur immense majorité des réfugiés de tous les villages autour de Gaza, détruits en 1948. Les réfugiés partaient à pied pour atteindre la destination la plus proche hors de l'occupation israélienne. Les habitants du nord, en Galilée, sont partis au Liban ; ceux qui étaient en Cisjordanie sont partis à Amman. Et ceux du « triangle » à Gaza. Donc, Gaza est habité à 95 % de réfugiés dont les villages restent sous leurs yeux, qu'ils peuvent voir avec des jumelles, de l'autre côté de la frontière. Ils voient leurs villages transformés en kibboutz ou en moshav, inaccessibles pour eux. Alors qu'ils vivent dans une prison à ciel ouvert. Et on est surpris qu'ils se révoltent ?
Les habitants de la Palestine de l'époque sont encore vivants, puisque la Nakba a eu lieu il y a 70 ans, donc tous les hommes et les femmes de plus de 70 ans se rappellent leur village. Et leur village est là, même s'il a changé de nom. Je le dis souvent : ce n'est pas un conflit, c'est une tragédie grecque. Vous en connaissez, vous, des gens, dans le monde, dont le pays est là, sous leurs yeux, mais ils ne peuvent pas y mettre les pieds ? Qu'une armée empêche d'y arriver ? Que l'occupation et la guerre séparent en deux populations vivant sur la même terre ?
Gaza est par excellence la ville des réfugiés. On l'appelle « la Soweto palestinienne ». La densité de peuplement est la plus élevée du monde. Ils sont les uns sur les autres. Ce sont des dizaines de kilomètres de camps de réfugiés, vivant dans la misère, assiégés par terre, air et mer. L'armée israélienne s'est certes retirée de l'intérieur de Gaza en 2003, mais elle n'a pas quitté les frontières terrestre, aérienne et maritime, comme on l'a vu dans les reportages ; elle interdit même aux pêcheurs d'aller au-delà de quelques kilomètres. Elle domine le ciel avec ses F16 et tous les drones qu'elle fabrique et qu'elle importe. Et ce blocus fait que selon le droit international, Gaza est toujours occupée. Alors ils ont beau jeu de dire : « Oui, mais c'est parce qu'ils ont continué à nous bombarder, alors que nous étions partis ». Non ils ne sont pas partis, ils se sont repliés de l'intérieur en prenant avec eux les 8 000 colons, un nombre relativement faible par rapport au nombre total de 700 000 colons présents en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Par ailleurs la hasbara (propagande) israélienne persiste à prétendre que le Hamas est responsable du chaos à Gaza. Peu de gens savent qu'en 2005, Sharon avait refusé de restituer le territoire occupé de Gaza à l'Autorité palestinienne (AP) et choisi volontairement de la laisser au Hamas, créant ainsi les conditions du chaos après leur départ. C'était un coup très habile de Sharon qui voulait se concentrer sur la Cisjordanie. Il a aussitôt commencé à construire le mur. Exactement au même moment où il se retirait de Gaza. En fait, toute la bataille des Israéliens vise à prendre du territoire sans population, c'est ça l'objectif principal : des terres à coloniser. Ils ne veulent pas d'habitants, on en revient toujours à l'obsession démographique. C'est la raison principale du retrait de Gaza : mieux coloniser la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est.
N. Y. — Gaza avec ses deux millions d'habitants était donc un fardeau dont Israël avait intérêt à se débarrasser ?
L. S. — Exactement. Même Rabin disait : « Je voudrais voir Gaza sombrer dans la mer ». Car ils perdaient de jeunes soldats face à la résistance de Gaza, territoire non seulement le plus peuplé, mais le plus résistant, le plus courageux, le plus inventif, et il n'est pas étonnant que tous les mouvements palestiniens en soient issus : le Fatah, le Hamas. Parce que c'est là où la souffrance est la plus profonde. Et cette résistance ne s'est jamais arrêtée. C'est à Gaza en 1956 que Sharon a commencé à « casser du Palestinien », à torturer, à tuer. Gaza a été occupée en 1956, pas en 1948, et jusque là elle était sous administration égyptienne. Gaza a donc encore cette mémoire de la résistance, elle n'a jamais baissé les bras, qu'elle soit islamiste, nationaliste, communiste, peu importe, elle est Résistance. Et ce que vous avez eu là, avec ce mouvement extraordinaire qui a commencé le 30 mars, Journée de la terre et s'est poursuivi le 14 mai, journée de la Nakba c'est la toute dernière génération, entre 15 et 25 ans, et qui dit : « Nous n'accepterons pas d'être humiliés ; nous n'avons pas peur, et nous ne voulons pas avoir recours aux armes. Nous voulons un mouvement de masse non armé, nos mentors sont Gandhi, Nelson Mandela et Martin Luther King. » Ils se sont organisés avec un « comité pour le grand retour ». Ils se sont sentis provoqués par l'arrogance de Donald Trump, qui a décidé tout seul, de manière unilatérale, et en violation du droit international qui reconnaît Jérusalem-Est comme territoire occupé depuis 51 ans, que Jérusalem est la capitale d'Israël, dans laquelle il transfère l'ambassade des États-Unis.
Plus grave encore, il décide d'arrêter le financement de l'UNRWA. Et son ambassadrice pousse même l'indécence jusqu'à dire qu'il faut « démanteler l'UNRWA parce qu'elle participe à l'illusion du droit au retour ». Les États-Unis ont supprimé une aide de 65 millions de dollars destinée à nourrir les réfugiés dans les camps. Et tandis que le ministre suisse des affaires étrangères adoptait la même attitude, le haut-commissaire suisse de l'Agence, Pierre Krähenbül — un homme remarquable par son dévouement et son travail — faisait le tour de l'Europe en avertissant contre l'explosion de « dix Daesh » avec une telle décision. En effet, les habitants des camps ne vivent que de l'aide de l'UNRWA. Les écoles sont des écoles de l'UNRWA, les cliniques sont des cliniques de l'UNRWA et l'aide aux familles les plus pauvres c'est l'UNRWA, depuis 70 ans.
La hasbara accable le Hamas pour délégitimer le mouvement des jeunes. Mais les jeunes répondent à Trump par leur manifestation. Personne dans les médias n'a souligné que c'était l'une des raisons de leur action. Il faut apprendre à décoder. Il y avait deux choses : le 70e anniversaire de la Nakba, la déclaration américaine sur Jérusalem, mais aussi la guerre que Trump et ses amis mènent contre l'UNRWA. Le 24 juin à New York se réunissait une commission de tous les États membres pour voir comment continuer sans l'aide des Américains. Car ils étaient les premiers donateurs des Nations unies.
Pour toutes ces raisons, les jeunes ont décidé de prendre la relève. Ils rejettent le Hamas parce qu'en onze ans de gouvernement, il n'a fait que poursuivre ses ambitions politiques et financières et n'a rien fait pour la population gazaouie. Ils honnissent l'AP parce qu'ils trouvent qu'elle est corrompue et que cela fait onze ans qu'elle n'a plus mis les pieds à Gaza, depuis les élections remportées par le Hamas en 2006. Elle s'est laissé entraîner malheureusement par les Américains et les Européens dans une parodie théâtrale honteuse par laquelle le résultat des élections était rejeté.
N. Y. — Élections qui avaient pourtant été suivies de près par des observateurs de l'Union européenne…
L. S. – Trois cents observateurs ! J'étais ambassadrice à l'Union européenne (UE) à cette époque. Et tous ont témoigné du fait que les élections avaient été totalement transparentes. Un an après, le Hamas faisait un coup d'État et prenait de force le pouvoir. Si on avait laissé le Hamas prendre le pouvoir démocratiquement, on aurait pu juger sa gestion. Alors qu'on l'a transformé en martyr en lui donnant le beau rôle, finalement. Et le Hamas s'est alors laissé aller, ne se sentant aucune obligation de résultat puisqu'il estimait son action entravée par le boycott de l'Autorité, des Américains et des Européens. On peut douter toutefois de leur volonté de servir la population de Gaza. Et leur succès électoral était davantage lié à la volonté des Palestiniens de sanctionner le Fatah plutôt qu'à une réelle adhésion. C'est là mon opinion personnelle, et j'étais contre le boycott des résultats du vote en 2006.
D'une part les jeunes disent à l'AP : « Nous ne voulons pas de vous, car vous nous avez abandonnés ». Mais ils s'adressent aussi au Hamas : « Par vos stupides attaques à la roquette artisanale, des tuyaux que vous bourrez de produits organiques pour l'agriculture, lancés contre des villes comme Sderot, dont les habitants sont de pauvres civils, vous nous avez attiré des représailles dévastatrices. » En effet, trois offensives successives en 2008, 2009 et 2014 ont entièrement détruit Gaza, faisant des milliers de blessés, non pas parmi les militants du Hamas, terrés dans leurs repaires, mais principalement parmi les femmes et les enfants, souvent estropiés à vie. Les bombardements pleuvaient sans discrimination sur des quartiers civils, comme en Syrie aujourd'hui.
Les jeunes voulaient un mouvement de masse, mais non violent, et ils ont tenu bon malgré tout, car la tentation est grande à Gaza, où les armes circulent à bas prix : on peut y acquérir une Kalachnikov pour 20 dollars… Et ils se montrent très inventifs : les pneus brûlés sont destinés à brouiller par la fumée noire la vision des tireurs d'élite israéliens, de même que les grands miroirs de fortune fabriqués avec des surfaces en plastique pour les aveugler. La dernière invention des jeunes ce sont les cerfs-volants, un jeu peu coûteux que les adolescents pratiquent dans un environnement pauvre, mais propice aux courses sur la plage. Ils y ont ajouté des caméras, comme pour faire des drones, des boules d'essence en feu — qui incendient il est vrai des champs de culture. Ils se défendent !
N. Y. — Les Israéliens les dénoncent comme des armes.
L. S. — Ah oui ? Quelle ironie, eux qui tirent à balles réelles en visant la tête !! Eux qui tuent en un jour 62 personnes, font 7 000 blessés dont la plupart ont des os tellement éclatés qu'ils sont handicapés pour le restant de leurs jours ? Ces produits tombent sur des champs qu'ils incendient, mais ce n'est rien par rapport aux exactions de l'armée israélienne. C'est la dernière version de l'intifada, et je reprends le sens en arabe du mot intifada : se redresser, relever la tête. C'est d'abord un mouvement sur soi. C'est au Liban que le terme a été utilisé pour la première fois, lorsque les réfugiés ont mis à la porte de leurs camps le Deuxième Bureau de l'armée libanaise (renseignements). Et ils m'avaient expliqué le sens du mot : reprendre en main son destin. Ils n'avaient fait aucune victime. Dans les douze camps du Liban, en 1969, ils s'étaient soulevés et Raymond Eddé, alors ministre de l'intérieur, avait eu l'intelligence d'ordonner l'évacuation des camps par les services de sécurité libanais. C'était fait de manière totalement pacifique. L'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a repris la direction des 12 camps, jusqu'à aujourd'hui. Puis il y a eu une autre intifada en Palestine en 1987, magnifique, car elle a été non violente. Elle est réapparue en 2002, moins magnifique, parce que plus militarisée, et là elle redevient non violente.
On voit bien à quel point la mémoire des peuples retient les leçons des luttes pour la décolonisation. Ils comprennent la puissance de la non-violence. Même face à cette violence entre toutes qu'est l'occupation militaire. Malheureusement, le monde ne retient que les images à la télévision de kamikazes ou de tueurs de Daesh. Ils ne voient pas la violence des États, le terrorisme d'État qu'exerce Israël sur des populations civiles. Personne n'ose le dénoncer en tant que tel. Moi c'est grâce à ces jeunes que j'ai retrouvé l'envie de parler de nouveau. Ils redonnent du sens à la lutte, ils ravivent l'espoir.
N. Y. — Les médias occidentaux tentent d'attribuer toute la responsabilité des violences au Hamas.
L. S. — Absurde. Toujours la hasbara. Ces manifestations sont tout à fait spontanées, elles sont l'expression d'une volonté populaire, elles sont même, pourrais-je dire, également dirigées contre l'establishment palestinien, qu'il soit du Hamas ou de l'AP. Ce sont surtout des jeunes, entourés de leurs familles. Les Européens s'offusquent de voir des bébés, ils ne veulent pas comprendre l'aspect festif de ce rassemblement où les jeunes ont dressé des tentes, ont organisé un pique-nique, ont prévu de la musique, apporté des jeux. Où voulez-vous qu'ils aillent ? Dans un pays assiégé et sans loisirs ? C'était une commémoration gaie, pleine de joie de vivre. Pourquoi Israël aurait-il seul le droit de commémorer ses 70 ans d'existence, avec une « saison culturelle » au Grand Palais ici même à Paris ? Là, avec les moyens du bord, la résilience du peuple palestinien expulsé de ses villages était célébrée au grand jour. Ces jeunes agitaient des clés devant les caméras en disant : « Regardez bien, nous n'avons pas oublié. » Ils font référence à ce que disait Ben Gourion en 1948 des réfugiés : « Les vieux mourront, et les jeunes oublieront »5.
N. Y. — Pourquoi alors une telle répression sanglante d'une quasi-kermesse populaire ?
L. S. — Une répression criminelle plutôt ! Ce sont les dérives de tous les régimes militaires qui déshumanisent complètement la population occupée et qui — osons utiliser le terme — s'orientent vers un terrorisme d'État, pensant qu'une répression criminelle est de nature à dissuader d'autres jeunes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie de toute action similaire. Mais nul n'est dupe. Nulle part on ne tire à balles réelles sur des civils désarmés. Toutes les conventions internationales l'interdisent. C'est pour cela qu'Amnesty International et Human Rights Watch parlent de crime de guerre et demandent des comptes. C'est pour cela aussi que les États-Unis se sont retirés du Conseil des droits de l'homme. Car on commence à y établir le fait qu'il s'agissait de crimes de guerre. Comme ceux qui sont perpétrés en Syrie. Et ils vont être jugés à la Cour pénale internationale (CPI), car finalement l'AP a réclamé un procès. Et pourtant jusqu'à présent, après trois guerres, nous ne nous étions pas plaints. Pourquoi ? Parce que chaque fois qu'Abou Mazen6 voulait porter l'affaire devant la CPI, les Américains — Donald Trump, mais même Barack Obama — lui disaient : « Si vous allez à la CPI on ne pourra plus vous aider dans le processus de paix, vous allez nous embarrasser », ce qui le dissuadait d'y aller. Il a fallu qu'il abandonne tout espoir dans les États-Unis pour se résoudre à y aller. Enfin ! Et Fatou Bensouda, la procureure générale est en train d'étudier le dossier et va envoyer une mission. Bien entendu, Israël ne va pas lui permettre d'entrer. Mais on a assez d'informations pour faire juger le crime même sans cela. Combattre le Hamas par bombardement aérien est beaucoup plus facile pour l'armée israélienne que de combattre des jeunes munis de cerfs-volants.
N. Y. – Il y a une délégation composée de Jared Kushner, Jason Greenblatt et David Friedman qui fait une tournée dans les pays arabes pour annoncer le« deal of the century », le plan de paix de Donald Trump. Qu'en pensez-vous ?
L. S. — C'est une farce. C'est la plus grande arnaque du siècle. Les seuls qui n'ont pas été consultés sur ce « deal », ce sont les Palestiniens. Donald Trump a consulté, avec son gendre Kushner et son ami Greenblatt qui sont des défenseurs des colonies, les Saoudiens, les Émiratis, les Bahreïnis, les Égyptiens, les Jordaniens, mais pas les Palestiniens. Par conséquent les Palestiniens ne se sentent absolument pas concernés par ce plan, et à la rigueur cela ne les intéresse même pas, ils n'essaient même pas de savoir ce qu'il contient, tellement c'est offensant. Après 70 ans de Nakba et 25 ans de négociations à la suite d'Oslo, quelqu'un comme Donald Trump ose parler d'un processus de paix sans l'intéressé principal qu'est la Palestine ? Pour moi Kushner, Greenblatt et Friedman sont des Israéliens. Kushner finance directement la grande colonie de Beit El qui est le verrou de Ramallah. Sa famille elle-même habite à Beit El. Mais le plus grave est que c'est la première fois qu'il y a un processus dans lequel les pays arabes sont dans le camp de nos ennemis.
L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn, l'Égypte et maintenant la Jordanie malheureusement, sont dans le camp américano-israélien. Jamais je ne pensais vivre un tel moment. Qu'il y ait eu des tentatives de normalisation ici ou là, dans le passé, avec certains pays comme le Maroc, le Liban... mais pas comme cela : ouvertement, des pays qui prennent position sur un processus où les Palestiniens ne sont pas consultés, c'est de la haute trahison ! J'insiste sur le terme. Et je parle là des pays arabes, pas de l'Europe qui ne peut pas être plus arabe que les Arabes. Monsieur Trump ne veut de toute façon pas de l'Europe. C'est le règne de l'unilatéralisme ; il ne veut pas non plus de l'ONU ni de l'OTAN ni du G7. Et il a trouvé des complices, des « sous-fifres », c'est-à-dire des pays qui sont ses débiteurs d'une façon ou d'une autre. On se demande d'où sort Mohamed Ben Salman, qui va tout de même devenir roi dans un pays qui abrite les lieux saints sunnites du monde entier. Et il va aller accepter un plan de paix qui dit que Jérusalem est uniquement la capitale de l'État d'Israël ? Jérusalem qui est le troisième lieu saint de l'islam sunnite ?
N. Y. — Pourquoi une telle complaisance à votre avis ?
L. S. — Je me le demande vraiment. Est-ce qu'il devrait son ascension aux Américains en échange de futurs services rendus ? Car il n'était pas prévu qu'il devienne le prince héritier. Le prince Mohamed Ben Nayef était très bien vu des Américains, il avait d'excellents rapports avec Barack Obama. Il avait été félicité pour sa précieuse collaboration en termes de renseignements après les attentats du 11 septembre. Et pourtant il a été mis de côté en 24 h et Mohamed Ben Salman a été propulsé prince héritier. Peut-être était-il préparé à jouer le rôle qu'il joue aujourd'hui ? Mais je ne pense pas que le peuple saoudien acceptera ces positions.
N. Y.— On le dit populaire parmi la jeunesse, grâce à ses mesures sociétales et à un certain discours sur la corruption…
L. S. — Je ne crois pas les Saoudiens assez stupides pour croire à cette soudaine vertu ostentatoire anti-corruption, alors que tous les intermédiaires des grands contrats ont sans exception baigné dans cette corruption, touchant des commissions sur tous les contrats avec l'Occident, sur les armes comme sur le reste. Les Saoudiens sont un peuple intelligent et éduqué contrairement à ce que pense l'opinion publique européenne qui méconnaît la situation intérieure en Arabie. Le peuple saoudien connaît pertinemment les atouts du pays, le poids du pétrole malgré la découverte du pétrole américain, l'emplacement de l'Arabie dans la géostratégie mondiale et son statut en tant que gardien des lieux saints musulmans. Il ne va pas être dupe de mesures cosmétiques comme celle de l'autorisation des femmes à conduire, d'autant que Mohamed Ben Salman reprend d'une main ce qu'il donne de l'autre, en emprisonnant des militants des droits humains.
Enfin, il a accordé aux États-Unis sa première visite et y a passé deux semaines, détail incongru pour une visite officielle. Ce qui en dit long… Et pendant ces deux semaines il a demandé à voir le lobby israélien, non pas les représentants progressistes de la communauté juive, J Street7, les amis d'Obama, non, plutôt les amis de Trump, l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). Et il aurait dit : « The Palestinians should either shut up or accept Trump's deal of the century ». On croirait entendre Trump lui-même !
Mais que vaut un État palestinien sans Jérusalem alors même que Trump a déjà décidé du sort de la Ville sainte ? Il est inexistant. En fait, les Israéliens veulent créer une « Jérusalem métropolitaine », c'est pour cela qu'ils ont construit depuis 1967 ans toutes ces colonies tout autour de la ville sainte (cf. carte), avec Maale Adoumim à l'est, tout le bloc Gush Etzion au sud, tout le bloc au nord avec Psagot et Pisgat Zeev et toute la route autour. Et ils vont repousser la frontière. Toujours dans leur obsession démographique, ils vont installer un demi-million de citoyens juifs autour de 300 000 Palestiniens chrétiens et musulmans. Et vous croyez que ceux- là pourront survivre ? Ils vont être asphyxiés dans un ghetto et le demi- million de juifs sera surtout composé de colons ou de religieux. À Jérusalem il y a énormément de religieux. La moitié d'Israël consistera en cette Jérusalem métropolitaine (cf carte).
Trump est partie prenante d'une vraie stratégie à Jérusalem. Et je suis très affectée de voir le monde chrétien s'incliner, car c'est quand même la ville de Jésus, pas seulement celle du prophète Mohammed. C'est une ville sainte pour la chrétienté, c'est là que se trouve le tombeau du Christ. Alors que le Prophète est enterré en Arabie. Est-il acceptable qu'on n'ait pas entendu une seule protestation ? Le christianisme occidental dans son ensemble n'a pas ouvert la bouche. J'ai le plus grand respect pour le pape François, mais a-t-il fait une seule déclaration ? La France dit qu'elle ne reconnaît pas Jérusalem comme la capitale d'Israël. Oui, mais après elle participe à la mise en place du tramway qui est la condition sine qua non de l'extension de la ville actuelle aux colonies.

Ce qui est inadmissible dans ce tramway est qu'il tisse des réseaux de transport entre les colonies du nord, du sud, de l'est et de l'ouest avec le centre de la ville. Et il fait de la métropole une réalité. Et qu'on ne me dise pas qu'on ne peut pas arrêter les entreprises françaises. Il y a dix ans il y a eu un procès contre Alstom et Veolia pour le premier rail et maintenant il s'agit de sociétés à fonds publics, semi-étatiques : Egis-Rail et Systra, filiales du groupe Egis. L'Etat français possède 75 % du capital des deux sociétés. Et après vous me dites qu'ils ne reconnaissent pas Jérusalem ? Quelle importance ont les déclarations verbales si elles sont contredites dans les faits ? Ils sont en train de donner à Nétanyahou et à la droite israélienne les moyens concrets de relier toutes les colonies à la ville et d'en faire une seule et même immense colonie exclusivement juive. Les Israéliens entendent provoquer chez les Palestiniens ce qu'ils appellent le « self-transfer » : à force de harcèlement, privés de travail, d'écoles, d'hôpitaux par le mur de séparation, taxés trois fois plus que les juifs, les habitants palestiniens s'en iront d'eux-mêmes, et cela aura le même résultat que l'expulsion.

Savez-vous que si un Palestinien s'absente un an pour des études par exemple, il n'a plus le droit de revenir habiter à Jérusalem ? La fille d'Hanane Ashraoui, députée au Conseil législatif, est allée étudier un an à Harvard. On lui a retiré sa carte de résidente. Elle habite à l'étranger. Rien n'y a fait. Les Palestiniens de Jérusalem sont traités comme des étrangers. Ils ont une sorte de carte de séjour. Ce n'est pas la même carte que les Israéliens juifs. Ils sont considérés comme des « résidents », pas des autochtones, même s'ils sont là depuis des générations.
N. Y. — Vous insistez sur cette question du tramway. Pensez-vous qu'il y a un infléchissement de la position française à l'égard de la question de Palestine ?
L. S.-- Il y a un infléchissement de la politique mondiale à cet égard, et avant tout des pays arabes du Golfe, de l'Égypte d'Abdel Fattah Al-Sissi, de la Jordanie. Sans parler du désastre au niveau américain. Il y a une paralysie totale de l'UE, avec une bataille entre d'une part la Bulgarie, la Hongrie, la Tchéquie et la Roumanie et de l'autre le reste de l'Europe. Il y a donc une vraie fracture au sein même de l'UE, et la paralysie vient de l'impossibilité de prendre des décisions autrement qu'à l'unanimité. Et comme il n'y a pas d'unanimité, l'UE n'existe plus. Ils sont en train de se bagarrer pour six cents pauvres réfugiés sur l'Aquarius, sur le continent le plus riche du monde. C'est pathétique. Et ils vont s'occuper des Palestiniens ?
Nous sommes en train de vivre une nouvelle Nakba, car tous ces éléments sont nouveaux. Avant, nous avions les Arabes avec nous. Nous avions les Européens, qui étaient plus forts avant l'élargissement à 28. L'UE a reconnu à Venise en 1980 le droit à l'autodétermination du peuple palestinien. Aujourd'hui, elle critique les colonies, mais accepte leurs produits sans les taxer. Quant aux États-Unis, c'est du jamais vu, après Bill Clinton, Barack Obama ; même George H. W. Bush avait un minimum de décence. On n'a jamais vu un personnage aussi irresponsable, ignare, vulgaire et dangereux, qui ne connaît pas le B-A BA des relations internationales. Ce monsieur est en train de battre en brèche tous les accords qui gèrent la paix dans le monde, dont l'accord sur l'Iran, seule possibilité de limiter la course à l'armement nucléaire dans cette région, et il veut taxer toutes les compagnies qui continuent à travailler avec les Iraniens, dont beaucoup de sociétés françaises. Trump s'est aussi retiré de la COP21, faisant fi de la pollution, du réchauffement climatique. Il est en train de mener une guerre commerciale contre la Chine, l'UE, une guerre contre l'ONU. C'est un danger universel, il faudrait l'enfermer, car il menace la paix dans le monde entier.
Trump risque d'entraîner la région du Proche-Orient dans une nouvelle guerre, car il a trouvé en Nétanyahou un « va-t-en-guerre » comme lui. Nétanyahou cherche à faire diversion par rapport aux nombreuses affaires de corruption qui menacent de le traîner devant les tribunaux. Les Israéliens bombardent les Iraniens en Syrie, car ils n'osent pas le faire en Iran. Les Iraniens sont certes les maîtres de l'armée syrienne, mais ces bombardements visent à provoquer des hostilités, car les Iraniens finiront par riposter, face aux lourdes pertes subies en Syrie. Et le théâtre de cette guerre sera hélas le territoire syrien, déjà tellement dévasté, avec un débordement possible sur le Liban si le Hezbollah ouvre un nouveau front pour soulager l'Iran en Syrie. Et là les Israéliens vont démolir le Liban, ils en sont capables. Ils l'ont déjà fait en 1982 et en 2006.
Trump de son côté cherche lui aussi une diversion aux tentatives d'impeachment dans son propre pays. Il faut voir comment mes amis américains eux-mêmes me parlent de leur président, terrifiés à l'idée d'être embarqués dans une nouvelle guerre, contre l'Iran cette fois. D'autant plus que nous sommes aujourd'hui dans un désordre mondial, après la disparition de l'équilibre USA-URSS, précaire, mais qui était garant d'une relative paix dans le monde. Aujourd'hui nous sommes dans une atmosphère de guerre chaude, avec en Russie la figure d'un Vladimir Poutine, animé d'une redoutable ambition, mais populaire dans son pays pour avoir libéralisé l'économie, et un fou à la Maison Blanche qui se regarde gouverner sur Twitter, avec la compétition de puissances régionales membres de l'OTAN comme la Turquie et de puissances régionales non membres, mais très armées comme l'Iran, des pays du Golfe offensifs à qui la France a vendu beaucoup d'armes, et qui ont détruit le Yémen — un vrai crime contre l'humanité. Ils ont fabriqué de toutes pièces la thèse que les houthistes étaient des agents iraniens. Certains princes saoudiens comme Talal Ben Abdel Aziz demandent : « mais que faisons-nous au Yémen ? ». Le pays est détruit, l'épidémie de choléra, l'une des pires au monde, s'est répandue… Peut-on imaginer que cela n'aura pas de retombées sur l'Arabie saoudite et les Émirats ? Qui va arrêter les Yéménites dans leur colère contre tous ces pays qui ont participé à cette coalition ? Ils vont être encore plus furieux que les habitants de Gaza. Les événements qui se préparent, personne ne pourra ni les prédire ni les contrôler ni les calmer. Car les revirements d'alliances entre divers protagonistes dans la région rendent le jeu confus et illisible. Israël pourrait bien être l'instrument de cette nouvelle guerre qui nous menace tous.
N. Y. — Peut-on dire aujourd'hui que l'AP a tué l'OLP ?
L. S. – Non, l'histoire ne revient pas en arrière. L'OLP appartient au peuple de Palestine. Elle est née en exil. Une idée de Gamal Abdel Nasser au début, pour contrôler la résistance, puis chez Hafez Al-Assad. Mais Yasser Arafat a donné à l'OLP une vraie consistance, et réussi à imposer « l'indépendance de la décision nationale palestinienne » en 1969, et il a développé l'OLP contre l'avis de ses camarades, d'Abou Mazen, Abou Jihad (Khalil Al-Wazir) et Abou Iyad (Salah Khalaf ) qui disaient que l'OLP était une « instance bureaucratique » dont la guérilla n'avait que faire. Prenant le pouvoir à la tête de l'OLP, il a merveilleusement assuré la représentation palestinienne jusqu'à Oslo et son retour en Palestine.
Les Israéliens ont œuvré à la création d'une autorité destinée à gérer uniquement les territoires palestiniens concernés par les accords d'Oslo, faisant fi de tous les réfugiés de la diaspora. Cela a beaucoup contribué à marginaliser l'OLP. C'était un dispositif découpé sur mesure à la taille d'Israël et de ses intérêts. Et nous n'avons pas été assez vigilants. Arafat venait d'être expulsé du Liban, et avant cela il était en Jordanie, et bien avant cela au Koweït. Il disait : « l'OLP s'éloigne de plus en plus de la Palestine. Maintenant je suis assis à Hammam Chatt8 dans un hôtel en bord de mer. Où serai-je demain ? » Quand les Israéliens ont vu à Washington, dans la foulée de la conférence de Madrid en 1991 une délégation palestinienne des territoires palestiniens (adjointe à la délégation jordanienne, le premier ministre israélien Yitzhak Shamir ayant alors refusé une représentation de l'OLP) présidée par Haidar Abdel Chafi, qui négociait très sérieusement, ils ont ouvert un contact secret avec l'OLP via Oslo. Il faut comprendre que ce qui caractérise le mouvement palestinien c'est qu'il est né en exil, c'est là son talon d'Achille. Toutes les autres résistances étaient sur leur territoire, comme celle du Vietnam, de l'Afrique du Sud ou de l'Algérie. Israël a finalement vu qu'il serait plus facile de négocier avec l'OLP qu'avec la délégation palestinienne de l'intérieur. Ils ont donc préféré les négociations secrètes. Et nous sommes tombés dans le panneau.
Cela étant, je ne crois absolument pas à la dissolution aujourd'hui de l'AP ni à celle de l'OLP. Ce serait suicidaire.
N. Y. — Mais Yasser Arafat avait bien donné son feu vert aux négociations secrètes ?
L. S. — Il avait compris que la seule chose qui pouvait le ramener en Palestine, c'étaient les accords d'Oslo. Et il nous affirmait : « Je vais vous ramener en Palestine ». Mais il ne parlait pas d'un État, car les accords d'Oslo ne mentionnent pas un État. Il ajoutait : « Après, vous poursuivrez le processus ». Nous avions alors tous voté pour Oslo. Il était impossible pour nous de rester tributaires de l'hospitalité des uns et des autres dans les pays arabes.
C'était aussi une manière de ramener l'OLP dans le jeu. Arafat n'avait pas d'illusions, il savait qu'il ne verrait pas lui-même la naissance d'un État palestinien. Mais souvenez-vous du début de cet entretien : toute l'histoire de la Palestine commence avec l'expulsion. Et le retour devient un triomphe, car il inverse le mouvement. Et c'est pour cela qu'Arafat est accueilli par les Palestiniens en héros. Israël lui avait pourtant laissé le Hamas à Gaza avec toutes ses armes en se disant que les Palestiniens allant s'entretuer. Mais Arafat, avec son habileté légendaire, avait réussi à gérer le Hamas. Sa mort a été un désastre. C'était un tacticien hors pair, charismatique, avec un flair politique exceptionnel et surtout une proximité fusionnelle avec son peuple qui le considère jusqu'à aujourd'hui comme son leader historique.
Aujourd'hui, les jeunes sont réprimés honteusement pour des revendications légitimes. Le 13 juin à Ramallah des manifestants qui ne réclamaient rien d'autre que le paiement des salaires des fonctionnaires de l'Autorité à Gaza ont été brutalement réprimés par les agents de la sécurité, ainsi que les représentants d'Amnesty International et de l'organisation de défense des droits humains Al-Haq. Cela montre que l'Autorité n'est plus une autorité nationale. On se demande ce qu'elle est. Elle ne veut pas arrêter la coopération sécuritaire avec un régime israélien meurtrier, criminel de guerre, on l'a vu à Gaza ; c'est inadmissible. Alors que des tireurs d'élite israéliens tirent sur nos jeunes ? Que nous avons 7 000 prisonniers, dont 350 enfants ? Cela fait deux ans que l'on demande la suspension de la coopération sécuritaire et personne ne répond du côté de l'AP. Il y a donc une délégitimation de cette instance. Elle avait très bien représenté le peuple palestinien depuis 1967, mais là ce n'est plus le cas, ni à l'intérieur des territoires ni à l'extérieur. Je reviens de Beyrouth où les gens ne la reconnaissent plus comme leur représentant. Ils sont sûrs que dans l'avenir ils retrouveront des représentants. Comment ? Où ? On ne sait pas encore. Il y a une nouvelle génération de femmes et d'hommes brillants un peu partout dans le monde, qui ont étudié dans les meilleures universités.
Finalement, l'éclatement de la Palestine aura disséminé sa semence à travers la diaspora. Depuis que j'ai le temps, je rencontre des personnalités palestiniennes beaucoup plus intéressantes que tous les ministres et chefs d'État que j'ai pu connaître pendant les vingt-cinq années où j'ai été ambassadrice, et j'en suis émerveillée. Il y a en Amérique en Australie, au Canada, en Europe, dans le monde arabe, surtout de jeunes femmes, des leaders nés, juges, avocats, médecins, ingénieurs, environnementalistes, et très attachés à leur pays. Ils sont citoyens du monde et représentent l'avenir de la Palestine.
N. Y. — Une dernière question sur Gaza. Certains disent que Mohammed Dahlan, proche des Émirats arabes unis, pourrait représenter une alternative au pouvoir du Hamas à Gaza ?
L. S. — Je n'y crois pas un seul instant. Ce triste personnage, un médiocre « flic collabo » pour parler familièrement, est totalement discrédité aux yeux des Palestiniens. Ce qui est beaucoup plus grave que la succession de Mahmoud Abbas et de tous les candidats qui se déchirent pour prendre sa place, c'est le « deal of the century » qui propose d'investir un milliard de dollars (850 millions d'euros), en apparence à Gaza, mais en réalité dans le Sinaï égyptien. Ils comptent y construire une usine de désalinisation d'eau de mer, une usine d'électricité qui pourraient accessoirement bénéficier à Gaza. Ce sont deux types d'installations qui font certes cruellement défaut, mais le problème n'est pas uniquement humanitaire. Il est politique avant tout et doit être traité comme tel. Séparer le sort de Gaza de celui de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est est une autre manière de mettre fin à la question de Palestine que le monde cherche à résoudre depuis 70 ans et pour laquelle ce peuple courageux, avec une société civile inventive et déterminée, se bat encore. Il continuera à le faire jusqu'à la reconnaissance de ses droits nationaux. Je n'en doute pas une seconde.
1Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008.
2Walid Khalidi, « Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine », Journal of Palestine Studies, vol. 18, n° 1, automne 1988.
3Deir Yassin était un village situé à 5 km à l'ouest de Jérusalem. Ses habitants ont été massacrés le 9 avril 1948 par des membres de l'Irgoun (organisation armée sioniste) et du Lehi ou groupe Stern, organisation terroriste.
4Les pourparlers de Taba se sont tenus du 21 au 27 janvier 2001 à Taba dans la péninsule du Sinaï. Il s'agissait de prolonger la dynamique lancé par le président Clinton dans la recherche d'une solution au conflit israélo-palestinien malgré l'échec des « paramètres » qu'il avait proposés aux deux parties, israéliennes et palestiniennes fin 2000.
5David Ben Gourion dans son journal, à la date du 18 juillet 1948, cité par Michael Bar Zohar, Ben-Gurion : the Armed Prophet, Prentice-Hall, 1967, p. 157.
6Nom de guerre de Mahmoud Abbas.
7Groupe de pression fondé en 2008 aux États-Unis, qui promeut une véritable gouvernance américaine pour que s'achève le conflit israélo-palestinien de manière diplomatique et pacifique.
8Ville de la banlieue de Tunis.
Annemarie Jacir revient avec son nouveau film Palestine 36 sur un épisode primordial de l'histoire de son pays : la Grande révolte de 1936, qui a vu les Palestiniens se soulever à la fois contre le mandat britannique et le projet colonial sioniste. Orient XXI a rencontré la réalisatrice lors de son passage à Paris. Le film sort en salle ce mercredi 14 janvier 2026.
Sarra Grira. — Avant de parler de votre dernier film : le 24 décembre 2025, l'acteur et réalisateur palestinien Mohammad Bakri est décédé. Vous aviez travaillé avec lui dans Wajib (Le devoir), en 2017, et vous continuez à travailler avec ses enfants, notamment son fils aîné Saleh.
Annemarie Jacir. — Paix à son âme. Dès mes débuts en tant que réalisatrice, j'ai travaillé avec Saleh sur le film Le Sel de la mer1. Lui-même débutait sa carrière d'acteur. Nous avons continué à collaborer, et encore aujourd'hui, il joue dans Palestine 36. Dans Wajib, c'était la première fois que le père et le fils jouaient ensemble. Cela a été une expérience magnifique et très émouvante. Je me souviens quand j'ai appelé Mohammad. Le rôle d'Abou Shadi dans le film était très éloigné de sa personnalité. Je lui ai dit : « J'ai pensé à toi pour un rôle, mais il faut qu'on se voie, qu'on parle du film, du scénario. » Il m'a répondu : « J'attendais ton appel depuis des années. Pourquoi as-tu mis aussi longtemps ? »
Durant le tournage, Mohammad a fait preuve d'un professionnalisme et d'une humilité exemplaires. Que ce soit pour les répétitions ou durant le tournage, il arrivait toujours une demi-heure à l'avance. Il prenait son café et attendait, patiemment. Il ne s'est jamais comporté comme une diva, n'a jamais eu des problèmes d'ego. Il a travaillé sans relâche sur son rôle, inspiré du père de mon mari Ossama Bawardi, qui était aussi le producteur du film. Il a passé beaucoup de temps avec lui et avec ses amis à Nazareth, s'imprégnant totalement du personnage et de son univers. Il avait une sorte de curiosité enfantine : il posait beaucoup de questions et voulait tout comprendre.
La disparition de Mohammad Bakri est une grande perte pour le cinéma palestinien, car il a exercé une influence considérable sur toute une génération, la sienne, mais aussi la suivante. Chacun sait qu'il a travaillé avec les Israéliens avant de tourner cette page. Il a payé le prix de cette décision.
S.G.— Nous n'avons pas l'habitude de voir des films historiques de votre signature. Pourquoi ce choix avec Palestine 36 ?
A. J.— En 2012, j'ai réalisé le film When I saw you (« Quand je t'ai vu »), dont les événements se déroulent après la défaite de 1967. Mais cette fois, je voulais remonter pas seulement avant 1967, mais même avant 1948. La grande révolte de 1936 est un moment crucial de notre histoire, et je ne comprends pas ceux qui choisissent de faire débuter le récit de la résistance palestinienne avec la Nakba. Il est impossible de comprendre ce qui s'est passé pendant la Nakba sans comprendre ce qui s'est passé en 1936. C'était le premier soulèvement palestinien. Il a touché toute la Palestine et a mobilisé l'ensemble de la population. Bien sûr, il y a eu des soulèvements avant cette date, contre les Ottomans ou les Britanniques, mais ils n'avaient pas la même ampleur.
Bien sûr, nous savons ce qui s'est passé après cette révolte et tout ce que nous avons perdu depuis. Mais je crois aussi que nous devons célébrer cette histoire et ce que notre peuple a accompli durant cette période : sa capacité à s'organiser et à mener la première grève générale. C'est un point essentiel. Et il est important de revenir sur ce qui s'est passé durant cette période pour comprendre où nous en sommes aujourd'hui.
S.G.— Pouvez-vous nous raconter les conditions de production et de tournage du film ?
A. J.— L'écriture du scénario et la recherche de financements nous ont pris huit ans. La préparation du tournage a duré quant à elle un an. Le projet était très ambitieux. Toute l'équipe technique était palestinienne et vivait en Palestine. Nous voulions tourner en Palestine, vivre cette expérience en toute liberté, malgré l'occupation.
Nous avons trouvé un village près de Salfit (au nord de Ramallah), qui était à moitié détruit. Nous avons entrepris de reconstruire les maisons sur le modèle des habitations des années 1930. Nous avons planté du tabac et du coton, construit une forge. Le premier jour de tournage était prévu pour le 14 octobre 2023. Évidemment, après le 7 octobre 2023, tous nos efforts ont été réduits à néant. Les barrages de l'armée nous ont empêchés d'accéder au village. Les déplacements de l'équipe et des acteurs étaient devenus trop compliqués. Par exemple, Karim Anaya, qui interprète le personnage de Youssef dans le film, vit à Qalqilya (au nord-ouest de Ramallah), alors qu'une partie du tournage avait lieu à Bethléem. Et surtout, il y avait — il y a toujours — un génocide en cours. Comment pouvais-je avoir la tête à tourner un film alors que des gens étaient en train de se faire massacrer ?
Après quelques semaines, les producteurs, qui n'ont pas lâché le projet, m'ont incitée à tourner ailleurs. Ils m'ont proposé la Grèce ou Chypre, mais j'ai refusé. Je voulais tourner en Palestine, car le film parle de notre terre. Finalement, nous avons tourné une partie du film en Jordanie. Mais nous avons réussi à filmer les scènes qui étaient prévues à Jérusalem et à Jaffa sur place, ce qui était très important pour moi. Je ne voulais pas que ce film devienne lui aussi un réfugié.
Le tournage en Palestine a eu lieu fin novembre 2024, avec une équipe réduite et, bien sûr, sans demander d'autorisation aux Israéliens. Par exemple, la scène où le petit Karim traverse la vieille ville de Jérusalem a été filmée autour de l'église Sainte-Anne, qui est officiellement un territoire français. Nous avons donc demandé l'autorisation aux autorités françaises. À Jaffa, nous avons filmé clandestinement, comme nous le faisons généralement dans nos autres films.

S. G. : Il y a un travail important de recherche et de colorisation des archives qui ont été intégrées dans le film.
A. J.— L'utilisation d'images d'archives était essentielle pour moi. D'abord, nous ne disposons pas de nos propres archives. C'est le pouvoir colonial qui nous a filmés, photographiés, avant de repartir. Les Britanniques ont tout documenté : la vie quotidienne, les points de contrôle, les crimes qu'ils ont commis, les maisons qu'ils faisaient sauter… tout. Ces archives sont importantes, car beaucoup de ces lieux ont disparu. Pendant la Nakba, plus de 500 villages ont été détruits. Les photos et vidéos d'archives des années 1930 nous permettent de voir comment et où les gens vivaient à l'époque. En les visionnant, je ne cessais de me demander : que sont devenus tous ces gens ? Que leur est-il arrivé pendant la Nakba ?
L'inclusion des archives dans le film visait à montrer au public le monde dans lequel nous, Palestiniens, vivions à l'époque. Par exemple, lorsque le personnage de Youssef quitte son village pour aller à Jérusalem, on se demande à quoi ressemblait Jérusalem à l'époque. Nous avons colorisé les archives pour que le public puisse voir la vie — les vêtements, les détails. Si les archives avaient été en noir et blanc, l'histoire aurait été figée dans le passé, mais je voulais qu'elle soit ancrée dans le présent, que l'on puisse se projeter.
Les archives ont également joué un rôle crucial dans la préparation du film. Nous étions tous — moi en tant que réalisatrice, le producteur, la costumière — déterminés à rester fidèles à chaque détail de cette époque. Par exemple, dans la scène où des femmes manifestent devant le siège du Haut-commissariat britannique — chose qui a réellement eu lieu —, les actrices portent exactement les mêmes vêtements que les manifestantes de l'époque, grâce à une photo que j'ai trouvée dans les archives. Nous avons même fait venir du Liban la machine à écrire utilisée par Khouloud, car nous en voulions absolument une qui remonte réellement aux années 1930. Nous étions obsédés par le moindre détail.

S. G.— Dans le film, vous avez choisi de ne pas vous concentrer sur un seul personnage principal, malgré la présence d'acteurs renommés, mais de suivre plusieurs personnages, un choix qui peut paraître risqué. Certains de ces personnages appartiennent à la bourgeoisie urbaine — ceux qui portent le tarbouche —, d'autres à la paysannerie rurale, ceux qui portent le keffieh. Mais tous sont, d'une manière ou d'une autre, liés au mouvement de résistance nationale.
A. J.— Je souhaitais que ce film soit une œuvre collective, à l'image de ce qu'a été la révolte, et qu'il s'articule autour d'une multitude de personnages. Les acteurs avec qui j'ai travaillé ont voulu faire partie de l'aventure, même pour de petits rôles ou une seule scène, notamment des acteurs connus comme Liam Cunningham. C'est une véritable chance, car c'est rare que des acteurs se comportent ainsi. Tous ont voulu m'aider et m'encourager à réaliser ce film. Par exemple, lorsque j'ai proposé le rôle d'Amir à Dhafer El Abidine, il a accepté immédiatement, sans même lire le scénario.
D'habitude, et surtout dans le cinéma hollywoodien, on suit l'histoire d'un personnage du début à la fin. Mais dans ce film, je voulais raconter l'histoire depuis des perspectives multiples, afin que l'on se saisisse de la révolte à travers plusieurs points de vue : de Khouloud (Yasmine Al Massri), la journaliste arabe issue de la bourgeoisie, à l'enfant Karim. Tous, à leur manière, participent à la révolte. Même sans avoir directement résisté.
La question des classes sociales est par ailleurs primordiale. Les années 1930 sont une période de modernisation. On pouvait alors quitter son village pour la ville, devenir quelqu'un d'autre, embrasser une autre vie, appartenir à une autre classe sociale. C'est le cas du personnage de Youssef qui finit par comprendre que ce sera impossible. Le personnage de Khaled (Saleh Bakri) quitte lui aussi son village pour travailler au port de Jaffa, comme beaucoup d'hommes à cette époque. Mais ils finissent tous par se poser la même question : veulent-ils ou non défendre cette terre ? Chaque personnage dans le film se trouve, à un moment, contraint de prendre la décision. Quand Abou Azmi évoque la résistance armée, Khaled, dans un premier temps, dit : « Je ne veux pas me battre. » Mais personne ne le souhaite. Mais face à la situation qui s'impose, chacun doit faire un choix.
S. G.— Et parmi ces personnages, beaucoup sont inspirés de personnes ayant réellement existé.
A. J.— Oui. Le personnage de Khouloud, par exemple, est inspiré de plusieurs femmes journalistes arabes de cette époque, en Palestine, en Syrie, au Liban et en Égypte. Elles écrivaient sous des pseudonymes masculins pour deux raisons : d'abord, pour être prises au sérieux, et ensuite, pour éviter d'être identifiées par les autorités coloniales. Pour le personnage d'Amir, je me suis inspirée des maires de Haïfa et de Tibériade, qui avaient fondé des organisations islamiques financées par l'Organisation sioniste, comme on le voit dans le film. J'ai été choquée quand j'ai découvert ce fait historique. Je ne pensais pas que la stratégie coloniale de diviser les Palestiniens entre musulmans et chrétiens remontait aux années 1930.
Les quatre fonctionnaires britanniques du film sont des personnages historiques réels. Thomas Hopkins, le secrétaire particulier du Haut-Commissaire britannique, était venu travailler avec les autorités mandataires en Palestine, avant de tout quitter et de devenir marxiste. J'ai lu son journal personnel et je me suis beaucoup intéressé à lui. Lors de l'avant-première londonienne du film, il y a deux semaines, une dame âgée, présente parmi le public, a levé la main et a déclaré être la nièce de Thomas. Elle avait beaucoup aimé le film et m'a dit : « Je suis certaine que Thomas l'aurait adoré aussi, car il aimait la Palestine et il était devenu un militant anticolonial après son expérience sur place. » C'était vraiment un moment émouvant.

S. G.— On voit bien dans votre film la continuité coloniale : d'abord, les pratiques britanniques aux Indes et en Irlande, que les autorités mandataires vont appliquer en Palestine. Ces mêmes pratiques seront ensuite appliquées par les Israéliens.
A. J.— Il est clair que ce sont les Britanniques qui ont dessiné le blueprint2 de l'occupation israélienne : la torture dans les prisons qui ne laisse pas de trace, les punitions collectives — ce que les soldats britanniques font, dans le film, aux habitants du village s'est réellement produit en 1938 —, l'utilisation de boucliers humains, en attachant des personnes à l'avant des voitures, faire sauter des maisons ou des bus avec des gens à l'intérieur, etc. Quand j'ai vu les photos des archives britanniques montrant des points de contrôle et des fouilles, des gens arrêtés et interpellés dans la rue, je me suis dit : c'est ainsi que vivaient mes grands-parents, que vivait mon père, que je vis moi-même aujourd'hui en Palestine, et que vit ma fille. Cela fait un siècle que nous sommes traités comme des criminels simplement parce que nous sommes en vie et que nous marchons dans la rue.
S. G.— La grande révolte de 1936 a été déclenchée pour deux raisons : protester contre la colonisation britannique, et contre le rôle joué par la Grande-Bretagne auprès du mouvement sioniste et la création d'un foyer juif en Palestine. Mais nous ne voyons quasiment pas les colons dans le film, toute l'attention est portée sur les Britanniques. Pourquoi ce choix ?
A. J.— C'est vrai. Il n'y a aucun personnage juif dans le film. Mais on voit au début les réfugiés juifs venus d'Europe, et c'était important pour moi de rappeler que tout cela est d'abord un crime européen : ce n'est pas nous qui avons expulsé les juifs ni versé leur sang. On voit bien entre le début et la fin du film l'expansion du mouvement sioniste, les attentats commis par l'Irgoun3… Mais il n'y avait pas de lien entre les villageois palestiniens et les colons juifs. En mettant l'accent sur les Britanniques, je voulais souligner leur rôle dans l'histoire de l'occupation sioniste de la Palestine. Dans la scène de l'inauguration de la station de radio, le Haut-Commissaire britannique prétend vouloir « faire vivre ensemble les deux communautés », c'est-à-dire les Juifs et les Arabes. Finalement, c'est la Grande-Bretagne qui mettra les bases de la séparation totale. Dans les deux cas, l'intention du colonisateur est de contrôler les deux populations.
1Lire Alain Gresh, « Le Sel de la mer », Les blogs du Diplo – Nouvelles d'Orient, 23 mai 2008.
2NDLR. Le mot « Blueprint » (plan bleu, en français) désigne, en architecture, un plan technique d'un bâtiment.
3NDLR. Branche militaire du parti dit « révisionniste » (droite sioniste) fondé par Vladimir Jabotinsky. Aussi appelée Etzel (acronyme des mots hébraïques « Organisation nationale armée »).
Si l'Histoire n'a pas commencé le 7 octobre 2023, elle ne démarre pas non plus au moment de la création de l'État d'Israël en 1948. Dans Cent ans de guerre contre la Palestine, l'historien américano-palestinien Rashid Khalidi retrace un siècle de guerre coloniale menée contre la population palestinienne. Il met notamment en lumière le rôle primordial de la Grande-Bretagne dans l'implantation du projet sioniste en Palestine en tant que colonialisme de peuplement. Orient XXI publie les bonnes feuilles de cet ouvrage, paru en 2020 et enfin traduit en français. En librairie le 14 janvier.
En 1922, la nouvelle Société des Nations a émis son mandat pour la Palestine, officialisant ainsi la gouvernance du pays par la Grande‑Bretagne. Le mandat constituait un cadeau extraordinaire au mouvement sioniste, car il reprenait intégralement le texte de la déclaration Balfour et en amplifiait considérablement les engagements. Le document commence par une référence à l'article 22 du pacte de la Société des Nations, qui stipule que pour « certaines communautés », « leur existence comme nations indépendantes peut être reconnue provisoirement »1. Le texte poursuit alors en réaffirmant son engagement international en faveur des dispositions de la déclaration Balfour. Ce passage implique clairement qu'un seul peuple en Palestine doit être reconnu comme détenteur de droits nationaux : le peuple juif. Cette situation était contraire à celles de tous les autres territoires sous mandat au Proche‑Orient, où l'article 22 du Pacte garantissait une marche progressive vers l'indépendance pour l'ensemble de leur population.
Dans le troisième paragraphe du préambule du mandat, le peuple juif, et seul le peuple juif, est reconnu comme ayant un lien historique avec la Palestine. Aux yeux de ses rédacteurs, tout l'environnement architectural du pays, vieux de plus de deux millénaires, avec ses villages, ses sanctuaires, ses châteaux, ses mosquées, ses églises et ses monuments, tous ces vestiges des périodes ottomane, mamelouke, ayyoubide, de l'époque des Croisades, des Abbassides, des Omeyyades, des Byzantins et de périodes antérieures, n'appartenaient à aucun peuple, ou peut‑être à quelques groupes religieux informes. Certes, des populations vivaient sur ces terres, mais elles étaient dénuées d'histoire et d'existence collective, au point qu'il semblait naturel de les passer sous silence. Ce préambule du mandat contient les prémices de ce que le sociologue israélien Baruch Kimmerling a appelé le « politicide » du peuple palestinien. Car nier le lien historique d'un peuple avec sa propre terre constitue le moyen le plus efficace d'éliminer ses droits légitimes sur celle‑ci.
Les vingt‑huit articles suivants du mandat ne mentionnent à aucun moment les Palestiniens en tant que peuple disposant de droits nationaux et politiques. Comme dans la déclaration Balfour, les mots « arabe » et « palestinien » sont absents. Les seules garanties concédées à cette large majorité de la population se limitent à des droits personnels et religieux, ainsi qu'au maintien du statu quo concernant les Lieux saints. En revanche, le mandat détaille précisément les modalités de création et d'expansion du foyer national du peuple juif, en précisant qu'il ne s'agit pas, aux yeux des rédacteurs, d'un projet créé par le mouvement sioniste mais plutôt « reconstitué » par lui.
Sept des vingt‑huit articles du mandat sont consacrés aux privilèges et aux moyens accordés au mouvement sioniste pour mettre en œuvre sa politique du foyer national, tandis que les autres articles traitent des questions administratives et diplomatiques et que l'article le plus long porte sur la question des antiquités. Le mouvement sioniste, représenté en Palestine par l'Agence juive, a été explicitement désigné comme le porte‑parole officiel de la population juive du pays, même si, avant l'immigration massive de sionistes européens dévoués, la communauté juive locale était essentiellement constituée de juifs religieux ou de mizrahim, qui pour beaucoup n'étaient pas sionistes et s'opposaient même parfois au mouvement. Naturellement, aucune structure officielle de représentation n'avait été désignée pour la majorité arabe, qui a été laissée dans l'anonymat.
L'article 2 du mandat mentionne la création d'institutions de libre gouvernement. Compte tenu du contexte de l'époque, cette disposition ne pouvait concerner que le yishouv, la population juive de Palestine, tandis que la majorité palestinienne se voyait systématiquement refuser l'accès à de telles institutions. (Toute concession ultérieure faite aux Palestiniens sur la question de la représentation, comme la proposition britannique d'une Agence arabe, était soumise à de lourdes conditions : non seulement elle imposait une représentation égale pour l'infime minorité et l'écrasante majorité, mais elle exigeait également que les Palestiniens acceptent les termes d'un mandat qui niait explicitement leur existence — ce qui constitua le premier des cercles vicieux dans lesquels les Palestiniens se sont retrouvés piégés).
À aucun moment, une véritable institution représentative, démocratique et dotée d'un pouvoir réel, n'a été envisagée pour l'ensemble du pays, ainsi que l'avait secrètement promis [David] Lloyd George à [Haïm] Weizmann2. Une telle institution aurait en effet permis à la majorité palestinienne d'exercer son droit de vote et de mettre un terme à la position privilégiée accordée au mouvement sioniste dans son pays.
L'une des dispositions majeures du mandat est l'article 4, qui confère à l'Agence juive un statut quasi gouvernemental en tant qu' « organisme »3 doté de larges prérogatives s'étendant aux sphères économiques et sociales et pourvu du droit « d'aider et de participer au développement du pays » dans son ensemble.
Cette disposition a non seulement fait de l'Agence juive un partenaire du gouvernement mandataire, mais elle lui a également conféré un statut diplomatique international, lui permettant de représenter officiellement les intérêts sionistes, auprès de la Société des Nations et ailleurs.
Un tel droit de représentation est généralement un attribut de la souveraineté. Le mouvement sioniste en a largement profité pour consolider sa position sur la scène internationale et fonctionner comme un quasi‑État. Là encore, la majorité palestinienne n'a jamais bénéficié d'un pouvoir équivalent tout au long des trente années du mandat, et ce, malgré des demandes répétées.
L'article 6 imposait à la puissance mandataire de faciliter l'immigration juive et d'encourager « l'établissement intensif des Juifs sur les terres du pays ». Cette disposition était cruciale, tant la démographie et le contrôle territorial allaient jouer un rôle central dans le siècle de conflit entre le sionisme et les Palestiniens. Cet article a favorisé une croissance significative de la population juive ainsi que l'acquisition de terres stratégiques. Situées le long de la côte, à l'est de la Galilée et dans la grande vallée fertile de Marj Ibn Amer qui les relie, ces terres ont permis d'assurer un contrôle sur l'axe vital du pays.
L'article 7 prévoyait une loi sur la nationalité visant à faciliter l'acquisition de la citoyenneté palestinienne par les juifs. Cette même loi a été utilisée pour priver de leur nationalité les Palestiniens ayant émigré en Amérique du Nord ou du Sud sous l'Empire ottoman et souhaitant désormais revenir dans leur pays. Ainsi, les immigrés juifs, quelle que soit leur origine, pouvaient obtenir la nationalité palestinienne, tandis que les Arabes palestiniens autochtones qui se trouvaient à l'étranger lors de la prise de pouvoir des Britanniques se la voyaient refuser. Par ailleurs, d'autres articles accordaient à l'Agence juive la gestion et la création de travaux publics. Ils autorisaient également toutes les communautés à maintenir des écoles dans leur propre langue, une disposition qui a permis à l'Agence juive de contrôler une large part du système scolaire du yishouv [la communauté juive de Palestine]. Enfin, l'hébreu a été élevé au rang de langue officielle du pays.
En définitive, le mandat a essentiellement permis la création d'une administration sioniste parallèle à celle du gouvernement britannique mandataire et qui a été encouragée et soutenue par celui‑ci. Cet organisme parallèle assumait pour une partie de la population des fonctions essentielles habituellement réservées à un État souverain, notamment la représentation démocratique, le contrôle de l'éducation, de la santé, des travaux publics et la diplomatie internationale. Il ne manquait plus à cette entité, pour compléter tous les attributs de la souveraineté, qu'une force militaire. Celle‑ci finirait par émerger, avec le temps.
1N.d.T. Le texte du pacte de la Société des Nations a été publié en français et en anglais. Toutes les citations de ce texte sont tirées de la version française du document officiel.
2NDLR. Leader de la branche britannique de l'Organisation sioniste mondiale (OSM) et futur premier président de l'État d'Israël.
3N.d.T. Le mandat pour la Palestine a été publié par la Société des Nations le 12 août 1922 en français et en anglais. L'auteur fait référence à la version officielle anglaise qui évoque un « public body » représenté par une « Jewish Agency ». Le texte officiel en français parle d'un « organisme juif » et non d'un « organisme public », comme si les deux termes anglais avaient été combinés. Cette nuance ne modifie pas le sens de l'article, mais elle mérite néanmoins d'être soulignée. Toutes les citations de ce texte sont tirées de la version française du document officiel.
Dans leur ouvrage Comprendre la Palestine, Une enquête graphique, l'illustratrice Alizée De Pin et le politiste et spécialiste de la Palestine Xavier Guignard reviennent sur un siècle d'histoire palestinienne, racontée à hauteur de la population de ce territoire.
Massacres, torture, démolitions, expulsions, déplacement forcé, arrestations arbitraires : les crimes commis en Palestine et en Israël à l'encontre de la population palestinienne s'amoncellent et vont s'intensifiant ces dernières années, dans la totale impunité d'un État israélien qui se radicalise à l'extrême droite, et dont les dirigeantes n'hésitent plus à appeler ouvertement au nettoyage ethnique des Palestiniennes. Les quinze mois d'un génocide abondamment documenté à Gaza, où les droits des Palestiniennes ont été bafoués en direct sur nos écrans et au mépris de multiples condamnations des instances de justice internationale, en sont le paroxysme. Alors que les gouvernements occidentaux et les organisations internationales continuent à le rabâcher, le vieux rêve d'une « solution à deux États » n'a jamais semblé aussi chimérique. La souveraineté nationale palestinienne n'a jamais été aussi absente depuis les accords d'Oslo, et « la paix » n'a jamais semblé plus hors de la portée des Palestiniennes. Comment interpréter cet échec ? Quelles sont les origines de l'idée d'une partition de la Palestine historique en deux États, l'un « arabe », l'autre « juif » ? Et pour quelles raisons cette proposition n'est-elle jamais parvenue à régler « la question de Palestine » ?
Dans un ouvrage sobrement intitulé Comprendre la Palestine, Alizée De Pin et Xavier Guignard choisissent précisément le problème de la partition comme fil rouge de leur restitution d'un siècle d'histoire palestinienne. Partant de ce projet d'origine occidentale, puisqu'il a d'abord été pensé par l'ONU en 1947 pour tirer les Britanniques du bourbier politique qu'était devenue la Palestine mandataire, les auteurices étudient la progressive évolution du projet sioniste depuis le point de vue palestinien. Présenté comme une « enquête graphique », l'ouvrage appuie son propos sur le travail de la talentueuse Alizée De Pin, qui donne vie au récit historique par de nombreuses illustrations et infographies.
L'opus commence par la « débâcle coloniale » anglaise, soit l'échec des Britanniques à apaiser les revendications politiques palestiniennes face au mandat tout en honorant leur engagement envers le projet d'établissement d'un foyer national juif en Palestine. Étudiant aussi bien les multiples groupes politiques sionistes que les bourgeons du nationalisme palestinien, les auteurices ne se contentent pas de rappeler les objectifs et projets politiques des différentes parties, iels prendront soin tout au long de l'ouvrage de rendre compte des réalités sociales et économiques des périodes étudiées, s'écartant souvent de la traditionnelle litanie de dates de guerres et de traités pour cerner les dynamiques politiques plurielles qui marquent la société palestinienne depuis les années 1930.
Peut-on d'ailleurs parler d'une société palestinienne ? En prenant soin de toujours inclure dans leur analyse les différentes expériences des Palestiniennes d'Israël, de Gaza, de Cisjordanie, de Jérusalem et des réfugiées – au Liban, en Syrie, dans le Golfe… –, l'ouvrage met en lumière les divisions administratives et géographiques imposées au peuple palestinien, tout en retraçant l'émergence d'un nationalisme palestinien unifiant ces expériences autour d'une identité commune dans les années 1960. Si les auteurices relatent la genèse des mouvements qui portent ce nationalisme, et notamment de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) qui les fédère, il est regrettable que l'ouvrage ne mentionne pas les efforts de production intellectuelle sur lesquels s'est appuyée la revendication d'une identité palestinienne indivisible. La stratégie de guérilla menée dans les années 1960 aux frontières d'Israël et du territoire palestinien occupé a été conduite par les mêmes organisations qui ont soutenu la production d'une littérature scientifique palestinienne, la première à documenter les exactions de la Nakba avant l'ouverture des archives israéliennes dans les années 1980, et à présenter les habitantes arabes de la Palestine mandataire comme un seul peuple palestinien victime d'une opération délibérée de nettoyage ethnique à la fondation de l'État israélien en 1947-19481.

À partir de l'occupation de Gaza, de Jérusalem, du Golan et d'une partie de la Cisjordanie par Israël en juin 1967, la résistance palestinienne est tiraillée entre deux fronts : celui des groupes armés en exil, qui défendent la libération intégrale de la Palestine historique, et celui de la lutte des populations locales contre le contrôle israélien dans le territoire palestinien occupé. La stratégie d'occupation israélienne favorise l'installation de colonies qui morcellent volontairement le territoire palestinien et créent des enclaves, entravant considérablement la mobilité des Palestiniennes. D'autre part, l'occupation consiste aussi à accaparer les ressources du territoire palestinien – ainsi, les terres les plus fertiles et les plus riches en eau de Cisjordanie sont vidées de leurs habitantes palestiniennes, remplacées par des colons israéliens. Pour légitimer les expropriations et les annexions de territoires, l'occupation israélienne s'appuie sur un cadre légal d'héritage colonial, qui se développe progressivement en appareil de répression légalisant les mauvais traitements infligées aux Palestiniennes par le système judiciaire et pénitentiaire israélien. Il s'agit là, comme l'ont montré de nombreuses expertises d'ONG et de l'ONU, d'un régime d'apartheid.

Si la partition a été un échec à la sortie du mandat britannique, elle reste toutefois centrale dans l'imaginaire international. Son acceptation par l'OLP à la fin des années 1980 ouvre la voie aux accords d'Oslo, qui orchestrent et réglementent l'instauration d'une Autorité palestinienne (AP) faible et dépendante d'Israël sur le plan économique. Œuvrant à s'insérer sur la scène internationale pour faire condamner les crimes d'Israël, l'Autorité palestinienne n'en devient pas moins son agent sécuritaire à mesure qu'augmente la répression des adversaires politiques du Fatah. Par ailleurs, sans renoncement israélien à l'occupation et la colonisation, les divers plans de partition qui jalonnent le début du XXIe siècle, jusqu'à l'abject « deal du siècle » de Trump en 2020, échouent tous à conférer à l'AP la moindre souveraineté dans les territoires qui lui sont supposément dévolus.
Mettant en dialogue un siècle d'histoire politique et sociale palestinienne avec le fantasme occidental de la solution à deux États, les auteurices de Comprendre la Palestine parviennent à communiquer, dans un format accessible à tous publics, l'absurde injustice du concept d'une partition « raciale », qui ne fait que produire des divisions en Palestine au bénéfice de politiques israéliennes de plus en plus belligérantes. Ce travail entre un chercheur en sciences sociales et une illustratrice est fructueux : il permet, à travers la mise en avant de dynamiques socioculturelles, de portraits de figures historiques, et de leur illustration, de réhumaniser la question palestinienne. Il nous rappelle aussi que la partition concerne avant tout non pas des territoires, mais bien des générations d'une population palestinienne privée de ses droits par la caution européenne apportée, dès le début du XXe siècle, à la création d'un État ethnoconfessionnel en Palestine.

Comprendre la Palestine, Une enquête graphique.
Alizée De Pin et Xavier Guignard,
Les Arènes, 30 janvier 2025.
232 pages
20 euros.
1Voir à cet égard le travail de recherche de Candice Raymond sur les archives de la recherche palestinienne à Beyrouth dans les années 1970-1980.
La solidarité nord-irlandaise avec les Palestiniens plonge ses racines dans une histoire commune d'occupation britannique, d'oppression, de lutte armée et de résistance. Reportage à Derry, ville du Bloody Sunday.
L'ambiance est festive au Sandinos. Dans ce pub de Derry, en Irlande du Nord, les murs couverts de fresques et d'affiches en hommage à divers mouvements internationaux de résistance et de justice sociale reflètent l'activisme politique du lieu. Sur une scène se dresse le drapeau palestinien. Plusieurs groupes, rap, rock, punk se succèdent pour une soirée de soutien aux hôpitaux gazaouis. L'ambiance, assez jeune, bat son plein.
Entre deux groupes, s'avance sur scène Eamonn McCann, 80 ans, activiste et ancien représentant du parti socialiste au Parlement. Il a été l'un des organisateurs de la marche pour les droits civiques en 1972 qui a été réprimée dans le sang par l'armée britannique, connue sous le triste nom de Bloody Sunday. Le 30 janvier 1972, lors d'une marche pacifique de l'association nord-irlandaise des droits civiques, 28 manifestants pacifiques et des passants sont pris pour cible dans le quartier catholique du Bogside par des parachutistes britanniques. Treize hommes — dont sept adolescents — sont tués, la plupart par des tirs dans le dos. Un quatorzième mourra plusieurs mois plus tard de ses blessures. La démarche hésitante, mais la voix toujours ferme, l'activiste dénonce « un régime d'apartheid » mis en place par le gouvernement israélien et poursuit : « Malgré les exigences mondiales d'un cessez-le-feu permanent, les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni continuent d'armer l'État israélien et de financer le nettoyage ethnique de Gaza. »

Le soutien à la cause palestinienne est particulièrement ancré en Irlande du Nord, nourrie par l'identification à une même histoire : la colonisation et la partition de l'île. « Nous voyons notre histoire dans leurs yeux. Une histoire de déplacement, de dépossession, une identité nationale dont les questions sont niées, d'émigration forcée, de discrimination et maintenant… de famine », résume Leo Varadkar, ancien Premier ministre de la République d'Irlande.
La colonisation de l'Irlande par les Anglais entre le XIIe et le XVIe siècle occupe une place centrale dans le récit national. « Au XVIIe siècle, les colons britanniques ont confisqué les terres de la population irlandaise notamment dans le nord, ce qui est similaire au déplacement forcé des Palestiniens lors de la Nakba de 1948 et au nettoyage ethnique en cours en Cisjordanie », rapporte Luke McLaughlin, 22 ans, originaire de Derry. L'étudiant en relations internationales à l'université de Londres fait un rapprochement aussi avec l'actuel blocus à Gaza et la Grande Famine qui a frappé l'Irlande en 1840. Une épidémie de mildiou avait décimé les récoltes de pommes de terre dont dépendait la population, provoquant environ un million de décès et un exode de deux millions d'Irlandais vers les pays anglophones. Mais les expulsions de paysans irlandais, incapables de payer leurs loyers aux propriétaires britanniques, et les carences de l'aide de Londres ont aggravé le phénomène. Cette famine a suscité un fort ressentiment anti-britannique qui servira d'accélérateur au mouvement indépendantiste irlandais.
Restée britannique après la partition de l'île en 1921, l'Irlande du Nord a ensuite été déchirée de 1968 à 1998 par un sanglant conflit — appelé The Troubles — entre républicains favorables à la réunification de l'île (traditionnellement catholiques) et unionistes fidèles à la couronne britannique (protestants).

L'Irlande partage aussi une expérience commune de l'impérialisme. Le Royaume-Uni a administré la Palestine entre 1920 et 1948, à la suite de la chute de l'Empire ottoman, avec pour mandat donné par la Société des nations (SDN) d'appliquer la déclaration d'Arthur Balfour, dans laquelle le secrétaire d'État aux affaires étrangères promettait en 1917 d'accorder un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine. Le Royaume-Uni se retira de Palestine en 1948 sans avoir tenu la promesse de garantir les droits des Palestiniens, en laissant l'ONU régler la question. Mais non sans avoir imposé « sa gouvernance coloniale », souligne Luke McLaughlin :
En 1920, Sir Ronald Storrs, gouverneur militaire britannique de Jérusalem, admirait ouvertement les politiques coloniales en Irlande du Nord, envisageant Israël comme un « ulster 1 juif loyal dans une mer d'hostilité arabe ». Cette vision reflète les tentatives britanniques d'imposer un contrôle similaire en Palestine, en utilisant les mêmes tactiques de déplacement, de division et de domination.
Une vision partagée par Alannagh Doherty, 22 ans, batteuse du groupe queer The Cherym qui s'est aussi produit au Sandinos : « Balfour a été secrétaire pour l'Irlande où il a fait taire toute contestation indépendantiste, notamment par les Black and Tans 2, détaille-t-elle. Les mêmes Black and Tans ont été envoyés en Palestine en 1920 aux côtés de la police britannique. Nous partageons avec les Palestiniens la même histoire d'occupation et de répression par les forces britanniques ! »

À Derry — Londonderry pour les nord-irlandais fidèles à la couronne britannique —, cette histoire se voit encore à chaque coin de rue. Quartiers irlandais républicains (catholiques) et quartiers britanniques unionistes (protestants) restent profondément séparés. Dans le centre-ville, une barrière d'une dizaine de mètres de hauteur pudiquement appelée « mur de la paix » sépare le quartier britannique The Fountain des quartiers républicains. La guerre est loin derrière, mais personne n'imagine faire tomber ce mur et encore moins s'aventurer dans l'autre communauté. Notamment dans le Bogside, bastion républicain.
Au milieu, trône le Free Derry Corner, reste d'un pignon de mur de l'enclave nationaliste autoproclamée autonome entre 1969 et 1972. Entre le 12 et le 14 août 1969, la population catholique du Bogside s'est soulevée et a érigé des barricades pour s'opposer à la tenue de la marche protestante des Apprentice Boys of Derry et l'intervention de la police royale de l'Ulster (RUC). Ces émeutes marquèrent le début des Troubles. L'endroit est hautement symbolique, lieu de toutes les contestations.

Chaque 30 janvier, des centaines de personnes s'y rassemblent et commémorent le massacre du Bloody Sunday. À l'époque, l'armée britannique a affirmé que ses soldats n'avaient fait que répondre à des tirs de personnes hostiles et armées. « Or tout montre qu'on a cherché à blanchir l'armée et à dédouaner l'État britannique, soutient Ciarán Shiels, avocat de la plupart des familles de victimes. Cela a achevé de détruire toute confiance envers la justice britannique. » Et de précipiter de nombreux jeunes catholiques dans les bras de l'IRA. Au terme de douze années d'enquête, l'innocence des victimes a été reconnue. Mais pas l'implication de l'État britannique et de son armée. « Une impunité d'État », fustige l'avocat.

L'injustice traverse l'histoire nord-irlandaise. Durant les Troubles, le gouvernement a rétabli une loi sur la détention administrative promulguée en 1922, pour faire face aux bouleversements dus à la partition de l'île, autorisant l'internement des prisonniers pour une durée indéterminée sans inculpation ni procès. Beaucoup de catholiques sont arrêtés sans raison, mais peu sont réellement membres de l'IRA. L'inhumanité de l'internement administratif révolte l'ensemble de la population catholique, même modérée, et a l'effet inverse : il renforce le ressentiment d'injustice et l'adhésion de la population à la cause de l'IRA. La même loi a été appliquée pendant le mandat britannique sur la Palestine. Elle est toujours utilisée par Israël pour maintenir des centaines de Palestiniens emprisonnés.
Mais plus que tout, c'est le refus d'accorder le statut spécial de prisonniers politiques aux détenus républicains en 1976, imités par les Israéliens pour les détenus palestiniens, qui rapproche encore davantage Irlandais et Palestiniens. En 1981, les détenus palestiniens en grève de la faim à la prison israélienne de Nafha avaient envoyé une lettre de soutien aux familles de dix prisonniers irlandais morts d'une grève de la faim à la prison de Maze, aussi connue sous le nom de Long Kesh. « Notre peuple en Palestine et dans les prisons sionistes lutte comme votre peuple lutte contre les monopoles britanniques, et nous continuerons tous les deux jusqu'à la victoire », écrivaient-ils, saluant la lutte héroïque de ceux qui « ont donné leur vie pour la liberté ». Un groupe de mères de prisonniers, d'étudiants et de militants palestiniens s'était aussi rassemblé devant le consulat britannique à Jérusalem-Est pour protester contre les conditions de détention des prisonniers irlandais. À cette occasion, Bobby Sands, l'un des 10 grévistes de la faim, a été associé à Ali Jaafari et Rasem Halawi, grévistes de la faim palestiniens, morts des suites d'une alimentation forcée en juillet 1980 3.

Ce soutien, c'est aussi une manière d'affirmer son identité irlandaise, comme une forme de résistance et d'activisme. Même chez les plus jeunes qui n'ont pas vécu les Troubles. Pour Ciara O'Connor Pozo, étudiante en droit à l'université de Belfast et militante pour les droits civiques :
Plus qu'ailleurs en Irlande du Nord, Derry est une ville où les valeurs de justice et de fraternité ont été transmises par des générations qui ont eu une expérience directe ou un souvenir familial de la violence d'État, de l'injustice systémique et de la lutte pour l'autodétermination sous la domination britannique. Cela a fortement imprégné la jeunesse qui a hérité d'un esprit de résistance, de protestation et de solidarité internationale.

Côté unionistes, plus à droite, « si certains brandissent des drapeaux israéliens, cela semble moins relever d'un véritable soutien à Israël que d'une volonté de provoquer les nationalistes irlandais », reconnaît Luke McLaughlin. Sur ce point, il est rejoint par Ciara, l'étudiante en droit : « Une partie de la communauté unioniste, silencieuse, croit aux droits humains, à l'égalité, et soutiennent les Palestiniens. La division n'est pas totale ! »
1nom historique d'une province du nord de l'île, comptant 3 comtés actuellement en République d'Irlande et 6 en Irlande du Nord
2Noirs et fauves, un corps composé d'anciens militaires anglais et écossais engagés par le gouvernement britannique pour aider à lutter contre l'Irish Republican Army (IRA)
3Voir Marie-Violaine Louvet, « Les Troubles et le conflit au Moyen-Orient : alliances coloniales et solidarité transnationale », Revue Française de Civilisation Britannique, XXIX-2, 2024.
Cet article a été initialement rédigé pour le numéro spécial de la revue Questions Internationales consacré aux Palestiniens. Il s'agit d'une publication de la Documentation française, éditeur relevant du Secrétariat général du gouvernement. Après plusieurs échanges avec l'équipe de rédaction pour qui le papier répondait parfaitement aux attentes de la revue, il a finalement été retiré du numéro la veille de l'impression, au motif qu'il n'était pas suffisamment « pédagogique » pour satisfaire les attentes de son lectorat généraliste sur un dossier « complexe ». Orient XXI le publie ici.
L'actuelle annihilation des Gazaouis, la mise au jour des visées expansionnistes d'Israël et la question du génocide ont popularisé auprès du grand public le paradigme de colonialisme de peuplement (settler colonial paradigm). Visant à comparer la Palestine avec les États-Unis, l'Australie ou encore l'Algérie, cette grille de lecture était, depuis près d'une décennie, l'objet de vives tensions au sein d'un champ académique longtemps dominé par les récits hégémoniques sionistes. En effet, le champ du savoir est au cœur de luttes visant d'un côté à nier l'existence du Palestinien, de l'autre à réaffirmer son droit indéfectible sur la terre.
Le domaine de la connaissance est souvent l'objet de vives tensions entre différentes parties en conflit pour l'imposition d'un récit. Ceci est d'autant plus vrai dans le cas palestinien alors que le « conflit » n'est pas terminé et que l'une des parties a longtemps dominé la production des discours « scientifiques », diffusés ensuite dans l'ensemble des champs politiques, culturels et médiatiques.
Mis au service du colonialisme, ce savoir s'est accompagné d'autres pratiques visant à effacer l'histoire palestinienne. Parmi elles, la destruction des archives, la criminalisation des discours ou encore l'accusation de militantisme, énième manière de dénigrer la pertinence scientifique de travaux qui prennent à rebours les récits sionistes. C'est le cas de la notion de colonialisme de peuplement, mobilisée dans le champ académique depuis une décennie. Elle relèverait pour certains analystes d'une simple posture militante influencée par une littérature anglo-saxonne qui aurait contaminé les universités occidentales.
Or, ce paradigme n'est pas le simple effet d'une mode académique. Il s'inscrit dans l'histoire longue des études palestiniennes. Dès les années 1960, des chercheurs palestiniens, arabes et non arabes ont mobilisé cette grille d'analyse pour qualifier le contexte en Israël-Palestine. Effacé par de nouveaux récits hégémoniques au moment des accords d'Oslo, le colonialisme de peuplement fait son retour au début de la décennie 2010.

S'il est souvent convenu de situer l'émergence des études palestiniennes au milieu des années 1960, il est néanmoins possible de faire remonter celles-ci à la période du mandat britannique, voire à la période ottomane, qui a vu émerger de nombreux écrits émanant de figures palestiniennes comme celles de Khalil Sakakini (1878-1953). Au cours du mandat et durant les années qui suivent la création de l'État d'Israël en 1948, les études palestiniennes vont ensuite se développer en contrepoids des études juives (jewish studies). Ces dernières visaient à fournir une caution scientifique au récit sioniste1. Dans son ouvrage Towers of Ivory and Steel : How Israeli Universities Deny Palestinian Freedom (Tours d'ivoire et d'acier : comment les universités israéliennes refusent la liberté aux Palestiniens) (Verso, 2024, non traduit en français), l'anthropologue israélienne Maya Wind a montré comment les universités ont toujours été au service du projet colonial, et ce bien avant 1948, lorsque le mouvement sioniste avait mis en place une infrastructure universitaire pour soutenir le projet de colonisation. C'est le cas de l'Université hébraïque fondée en 1918 et située au sommet du mont Scopus au nord-est de Jérusalem. Dès le départ, elle avait été pensée comme un avant-poste stratégique permettant au mouvement sioniste de revendiquer Jérusalem. C'est aussi le cas de l'institut Technion de Haïfa, offrant une infrastructure pour le développement des grands projets des industriels de défense. À l'inverse, toute démarche palestinienne visant à créer une université sur le modèle de l'université hébraïque avait été interdite par les autorités britanniques.
L'historien israélien Ilan Pappé s'est également penché sur les ressources déployées par Israël pour investir la production universitaire. Au sujet des départements d'études juives, il évoque une « éthique paradoxale », car, tout en prétendant s'engager en faveur d'une recherche universitaire objective, seuls les universitaires sionistes étaient considérés comme qualifiés pour y travailler. D'après Pappé, leur principale visée était de valider scientifiquement les arguments sionistes comme celui d'une terre qui attendrait le retour de son peuple d'origine. Il voit dans ces études une continuation de l'épuration ethnique par d'autres moyens, considérant que les universitaires israéliens ont été recrutés dans les universités pour poursuivre l'indigénisation du projet des colons juifs et la désindigénisation des Palestiniens.
Face à ces tentatives d'effacement, les études palestiniennes vont tenter de mettre au défi « les épistémologies coloniales », pour reprendre les termes du sociologue Jamil Hilal, figure centrale de l'historiographie palestinienne. Alors même que le récit des colons remettait en question leur existence, il s'agit de réinscrire les Palestiniens dans l'histoire de la Palestine. Cela implique une démarche « par le bas », visant à collecter les témoignages oraux des premières générations de Palestiniens réfugiés.
La production de savoir en contexte colonial reste néanmoins sous contraintes faisant face à la répression, à la censure ainsi qu'à la destruction systématique des archives. Si les universités palestiniennes ont dès le départ eu pour fonction de produire un savoir anticolonial, elles ne sont apparues que tardivement, après 1967, et ont le plus souvent été dédiées à l'enseignement plutôt qu'à la recherche. Dans les années 1970, les publications scientifiques produites sur et à partir des territoires palestiniens occupés (TPO) émanent essentiellement d'associations à l'instar du Forum de la pensée arabe (Multaqa al fikr al 'arabi) créé en 1977 à Jérusalem par des intellectuels de gauche palestiniens.

L'institutionnalisation d'un savoir palestinien en sciences sociales n'est donc pas passée par les universités, mais plutôt par les centres de rechercheة financés par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Dès 1965 est créé à Beyrouth le Centre de recherche de l'OLP qui, pour certains chercheurs, marque l'acte de naissance des études palestiniennes (Palestine studies). Réunissant quelques universitaires palestiniens, dont Fayez Sayegh (1922-1980), ce centre est aussi à l'initiative de la revue Affaires palestiniennes (Chou'oun filastiniya). À partir de mars 1971, elle fonctionnera comme une tribune permettant aux intellectuels palestiniens et arabes de développer leurs analyses. Il faut aussi mentionner la création de l'IPS, l'Institut d'études palestiniennes, et sa branche américaine à Washington qui publie le Journal of Palestine Studies en trois langues, mais aussi d'autres revues comme le Jerusalem Quarterly. Enfin, le Middle East Research and Information Project (MERIP), crée en 1971 à Washington, constitue une autre expérience marquante. Alors que sa mission première était centrée sur les luttes révolutionnaires aussi bien au Proche-Orient qu'en Afrique du Nord, le MERIP avait accordé une place centrale à la Palestine, considérant le sionisme comme une puissance impériale. Dès 1969, l'historien libanais Fawwaz Traboulsi avait publié dans la revue britannique New Left Review un article définissant la cause palestinienne comme une lutte antisioniste et anti-impérialiste pour la libération nationale du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord.

Ces différentes initiatives ont ainsi contribué à imposer leurs lectures dans les sphères politiques et diplomatiques, comme en témoigne l'introduction du concept de colonialisme de peuplement ou l'emphase mise sur le caractère anticolonial de la lutte palestinienne. Cela a aussi favorisé à la rédaction et l'adoption, le 10 novembre 1975, de la résolution 3379 de l'Assemblée générale des Nations unies, assimilant le sionisme à une « forme de racisme et de discrimination raciale ».
Cette grille de lecture ne se limite guère à une image d'Israël que partageraient les seuls Arabes et Palestiniens. En 1967, la revue des Temps modernes publie un article de Maxime Rodinson intitulé « Israël un fait colonial » dans lequel l'auteur affirme que « la formation de l'État d'Israël sur la terre palestinienne est l'aboutissement d'un processus qui s'insère parfaitement dans le grand mouvement d'expansion européo-américain des XIXe et XXe siècles pour peupler et dominer économiquement et politiquement les autres terres ». Il énumère les différents discours sionistes cherchant à dissimuler cette réalité et présentant le sionisme tantôt comme une lutte d'indépendance contre la tutelle britannique, tantôt comme un socialisme favorisant la mise en valeur de la terre par le travail.
Au cours des mêmes années 1970, les nouveaux historiens israéliens ont également remis en cause les vérités sionistes, notamment celle relatant la Nakba présentée comme un exode volontaire des Palestiniens. L'ouverture des archives militaires et nationales en Israël a notamment permis la production de ces nouveaux récits par l'historien israélien Benny Morris par exemple. Mais, tout en remettant en cause l'idée d'un exode volontaire, il ne reconnaît pourtant pas que l'expulsion faisait partie d'un plan directeur. Si d'autres personnalités académiques comme le sociologue Gershon Shafir ont appliqué une perspective colonialiste à l'étude du sionisme, la critique reste donc largement indirecte, ces chercheurs n'ayant pas consciemment cherché à contester l'hégémonie académique israélienne.

La période ouverte avec Oslo marque indiscutablement une rupture dans la production de discours hégémoniques sionistes, renouvelés autour de nouveaux paradigmes tels que celui de la résolution des conflits ou encore celui de conflit entre deux mouvements nationaux qui lutteraient sur et pour le même territoire. Éludant toute dimension coloniale, ces paradigmes « ont été érigés en vérité indiscutable alors qu'ils sont le produit même de la doxa sioniste », signalent Karine Lamarche et Nitzan Perelman en octobre 2024 dans un article publié sur Yaani2.
Le sociologue palestinien Jamil Hilal a parfaitement analysé les effets d'Oslo sur le renouvellement de ces discours politiques et scientifiques. Alors que la notion de colonialisme de peuplement était partie intégrante de la recherche palestinienne dans les années 1960, ce paradigme disparaît durant presque quatre décennies. À la suite de l'établissement de l'Autorité palestinienne en 1994, un nombre important de nouveaux mythes gagnent du terrain, y compris au sein du leadership palestinien. Parmi eux, la thèse selon laquelle le développement serait réalisable en Cisjordanie grâce à l'économie ou encore l'idée qu'il serait possible d'accéder à l'indépendance et à la souveraineté par la réforme et la création d'institutions transparentes3. D'après Jamil Hilal, ces cadres d'analyses ont eu des effets décisifs sur la production d'un « discours d'oubli » évinçant les Palestiniens de l'histoire et niant leur identité nationale. Vincent Romani a montré l'importance de situer ces nouveaux cadres d'analyse dans le contexte de la « rente d'Oslo », qui a vu un extraordinaire afflux de fonds étrangers pour la recherche, désormais dépendante des agendas extérieurs et du marché de l'expertise.
Avec le déclenchement de la deuxième intifada en 2000, qui correspondait à la fin de la période transitoire de cinq ans au terme de laquelle devait en théorie émerger l'État palestinien, la production universitaire s'engage dans un réexamen des approches de la construction de l'État. Parmi ces lectures critiques, on trouve par exemple une série de travaux sur l'ONGisation de la Palestine. Ils insistent sur le rôle néfaste des ONG dans la dépolitisation de la société civile palestinienne et dans l'étouffement de toute forme de résistance.

La plupart de ces travaux ont cherché à remettre en question les politiques dites de développement ainsi que les récits dominants de la « construction de la paix »4. Ces travaux sur l'aide internationale n'ont pas seulement analysé le rôle des acteurs internationaux, mais se sont aussi attaché à saisir l'impact de ces politiques sur la gouvernance autoritaire de l'Autorité palestinienne. Les leaders palestiniens ont ainsi été accusés de collaborer avec l'occupant dans le seul but de protéger leurs intérêts et ceux de la petite bourgeoisie naissante.
Si l'effondrement du processus d'Oslo a mis en évidence l'inapplicabilité des cadres de « résolution des conflits » pour l'étude de la Palestine, ce réexamen critique n'a pas empêché les chercheurs de rester attachés à une perspective postcoloniale, avec l'idée qu'un État palestinien devrait émerger dans les territoires occupés en 1967. Le tournant critique des années 2010 rompt définitivement avec cette approche.
Plus qu'une simple remise en cause des approches par le « processus de paix », les chercheurs de la décennie 2010 tranchent désormais définitivement avec les lectures postcoloniales qui pouvaient exister dans les travaux critiques d'Oslo. Pour eux, la Palestine n'est ni une situation « post-conflit » ni « post-coloniale », puisque l'Autorité palestinienne ressemble bien plus à un bantoustan5 qu'à un État en construction.
Ce renouvellement des études palestiniennes s'inscrit dans des problématiques larges des sciences sociales contemporaines : d'une part, l'idée que les universités, ayant contribué à produire et conforter l'hégémonie occidentale, doivent maintenant jouer leur plein rôle dans l'effort de décolonisation des savoirs6, et, d'autre part, l'adoption d'une praxis décoloniale, c'est-à-dire l'engagement dans cet effort global de décolonisation à tous les niveaux de la société7.
C'est précisément de cette praxis décoloniale qu'il est question dans le numéro spécial de la revue Settler Colonial Studies intitulé « Past is Present : Settler Colonialism in Palestine » (Le passé est le présent : colonialisme de peuplement en Palestine) publié en 2012. L'introduction insiste bien sur la manière dont le processus d'Oslo, en confinant la Palestine dans un espace territorial, a contribué à effacer l'héritage colonial du sionisme à l'intérieur comme à l'extérieur du monde universitaire, et à normaliser les relations coloniales en Palestine.
Ce numéro est emblématique du « retour » du paradigme de colonisation de peuplement appliqué à la Palestine. Le titre, « past is present », permet bien de saisir l'emprunt aux intellectuels palestiniens des années 1960. Ces derniers, comme Fayez Sayegh, avaient travaillé de près avec les exemples sud-africains et algériens, en y ajoutant de nouveaux cadres d'analyse qui replacent la Palestine dans un effort de comparaison systématique avec les États-Unis, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Cet appel à renouer avec les paradigmes passés résulte aussi de l'expérience d'Oslo, qui a permis de faire oublier le cadre colonial et d'imposer le schéma des deux États. Pour les signataires de ce numéro, cet oubli a eu des effets politiques néfastes, ayant par exemple conduit à la révocation en 1991 de la résolution 3379 de l'Assemblée générale des Nations unies selon laquelle le sionisme est une forme de racisme. L'objectif est donc de renouveler entièrement les débats.

Le courant des settler colonial studies (études sur le colonialisme de peuplement) représenté par l'historien australien Patrick Wolfe traite pourtant des cas de colonisation de peuplement qui ont « réussi ». À l'inverse, Israël-Palestine reste un cas non résolu et se distingue en cela de cas comme l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Conscients de cet écueil, les auteurs du numéro ont donc réorienté le cadrage de manière à reconnaître un rôle accru aux acteurs autochtones.
D'autres travaux vont plus loin et critiquent désormais le champ des settler colonial studies en considérant qu'il s'agit de recherches promues par des chercheurs occidentaux pour un public occidental. Ils appellent à voir les peuples indigènes comme des objets de recherche en soi et non comme des sujets. Ils proposent aussi un renversement méthodologique : celui de regarder l'objet moins à travers le prisme des actions du colonisateur, mais plutôt à travers le prisme des peuples colonisés. C'est le cas de l'universitaire palestinien Magid Shihade. En prônant une décolonisation des études palestiniennes dans le cadre de la connaissance indigène (indigenous studies), il invite à piocher dans l'épistémologie du monde arabe des notions pour saisir la réalité du contexte palestinien. C'est le cas aussi de Rana Barakat qui dénonce la marginalisation croissante des connaissances développées par les communautés autochtones de Palestine8 que, sur 1 333 entrées d'articles académiques traitant de la Palestine au prisme du colonialisme de peuplement depuis 1993, 14 citent Fayez Sayegh tandis que 722 font référence à Patrick Wolfe.9. Un cadre d'étude autochtone mettrait davantage en évidence le vécu des Palestiniens, notamment le fait que ces derniers vivent un processus cyclique et continu de dépossession, une Nakba continue (al-nakba al-mustamirrah). Il y a là certes une compréhension de la condition coloniale, mais aussi un risque de provincialiser les connaissances, comme si seul le Palestinien était le plus à même d'éclairer la réalité sociale et politique du contexte d'occupation.
Les études palestiniennes représentent aujourd'hui un champ d'études qui est parvenu à gagner ses lettres de noblesse, avec la création de départements dédiés au sein des plus prestigieuses universités américaines et européennes. Cette légitimité n'est d'ailleurs pas sans effet sur l'accélération de la censure, et la nouvelle ère de sanction visant les universitaires qui prévaut depuis le 7 octobre 2023.
1Ilan Pappé, Tariq Dana, Nadia Naser–Najjab considèrent que les études palestiniennes sont nées comme un antidote au sionisme et en réaction au projet de déni porté par les études juives. Ilan Pappé, Tariq Dana & Nadia Naser–Najjab, « Palestine Studies, Knowledge Production, and the Struggle for Decolonisation », Middle East Critique, 33:2, 173-193, 2024.
2« Défendre la recherche critique sur Israël : mise au point à la suite d'une émission de France Culture », Yaani, 26 octobre 2024.
3C'est le plan de Salam Fayyad qui, nommé premier ministre en juin 2007, s'appuie sur les ONG censées favoriser le développement, alors même que ces dernières dépendent de bailleurs occidentaux.
4Voir à cet égard le concept de dé-développement popularisé par Sarah Roy puis par Areej Sabbagh-Khoury.
5En Afrique du Sud, au temps de l'apartheid, le bantoustan est un territoire délimité, un « foyer national » (homeland) attribué à un peuple ou à un groupe de peuples noirs (bantous). Aujourd'hui, le terme désigne, par extension, à travers le monde, toute enclave ethnique où des minorités autochtones discriminées ont été parquées après l'accaparement de leurs terres originelles.
6Des auteurs comme Ramon Grosfoguel ou Achille Mbembe insistent sur le fait que l'universalisme, la rationalité ou encore l'objectivité ne sont donc pas neutres, mais sont porteurs d'un rapport colonial et eurocentré au monde. L'école décoloniale consiste à réévaluer dans une perspective historique critique comment notre rapport aux savoirs demeure empreint de rapports de pouvoir colonial.
7L'un des traits marquants de ce renouvellement de la décennie 2010, qui s'appuie sur les travaux du Brésilien Paolo Freire, consiste à construire un savoir alternatif et le pérenniser dans le cadre d'un projet contre-hégémonique qui doit toucher tous les niveaux de la société.
8Donnant raison à Rana Barakat, Yara Hawari, Sharri Plonsky et Elian Weizman ont montré après une recherche sur Google Scholar. NDLR : Google Scholar est un service de Google permettant de rechercher des articles et des publications scientifiques. Ce service inventorie des articles approuvés ou non par des comités de lecture, des thèses de type universitaire et des livres scientifiques.
9Voir Yara Hawari, Sharri Plonski & Elian Weizman, « Seeing Israel through Palestine : knowledge production as anti-colonial praxis », Settler Colonial Studies, 9:1, 155-175, 2019.
Cet article a été initialement rédigé pour le numéro spécial de la revue Questions Internationales consacré aux Palestiniens. Il s'agit d'une publication de la Documentation française, éditeur relevant du Secrétariat général du gouvernement. Après plusieurs échanges avec l'équipe de rédaction pour qui le papier répondait parfaitement aux attentes de la revue, il a finalement été retiré du numéro la veille de l'impression, au motif qu'il n'était pas suffisamment « pédagogique » pour satisfaire les attentes de son lectorat généraliste sur un dossier « complexe ». Orient XXI le publie ici.
L'actuelle annihilation des Gazaouis, la mise au jour des visées expansionnistes d'Israël et la question du génocide ont popularisé auprès du grand public le paradigme de colonialisme de peuplement (settler colonial paradigm). Visant à comparer la Palestine avec les États-Unis, l'Australie ou encore l'Algérie, cette grille de lecture était, depuis près d'une décennie, l'objet de vives tensions au sein d'un champ académique longtemps dominé par les récits hégémoniques sionistes. En effet, le champ du savoir est au cœur de luttes visant d'un côté à nier l'existence du Palestinien, de l'autre à réaffirmer son droit indéfectible sur la terre.
Le domaine de la connaissance est souvent l'objet de vives tensions entre différentes parties en conflit pour l'imposition d'un récit. Ceci est d'autant plus vrai dans le cas palestinien alors que le « conflit » n'est pas terminé et que l'une des parties a longtemps dominé la production des discours « scientifiques », diffusés ensuite dans l'ensemble des champs politiques, culturels et médiatiques.
Mis au service du colonialisme, ce savoir s'est accompagné d'autres pratiques visant à effacer l'histoire palestinienne. Parmi elles, la destruction des archives, la criminalisation des discours ou encore l'accusation de militantisme, énième manière de dénigrer la pertinence scientifique de travaux qui prennent à rebours les récits sionistes. C'est le cas de la notion de colonialisme de peuplement, mobilisée dans le champ académique depuis une décennie. Elle relèverait pour certains analystes d'une simple posture militante influencée par une littérature anglo-saxonne qui aurait contaminé les universités occidentales.
Or, ce paradigme n'est pas le simple effet d'une mode académique. Il s'inscrit dans l'histoire longue des études palestiniennes. Dès les années 1960, des chercheurs palestiniens, arabes et non arabes ont mobilisé cette grille d'analyse pour qualifier le contexte en Israël-Palestine. Effacé par de nouveaux récits hégémoniques au moment des accords d'Oslo, le colonialisme de peuplement fait son retour au début de la décennie 2010.

S'il est souvent convenu de situer l'émergence des études palestiniennes au milieu des années 1960, il est néanmoins possible de faire remonter celles-ci à la période du mandat britannique, voire à la période ottomane, qui a vu émerger de nombreux écrits émanant de figures palestiniennes comme celles de Khalil Sakakini (1878-1953). Au cours du mandat et durant les années qui suivent la création de l'État d'Israël en 1948, les études palestiniennes vont ensuite se développer en contrepoids des études juives (jewish studies). Ces dernières visaient à fournir une caution scientifique au récit sioniste1. Dans son ouvrage Towers of Ivory and Steel : How Israeli Universities Deny Palestinian Freedom (Tours d'ivoire et d'acier : comment les universités israéliennes refusent la liberté aux Palestiniens) (Verso, 2024, non traduit en français), l'anthropologue israélienne Maya Wind a montré comment les universités ont toujours été au service du projet colonial, et ce bien avant 1948, lorsque le mouvement sioniste avait mis en place une infrastructure universitaire pour soutenir le projet de colonisation. C'est le cas de l'Université hébraïque fondée en 1918 et située au sommet du mont Scopus au nord-est de Jérusalem. Dès le départ, elle avait été pensée comme un avant-poste stratégique permettant au mouvement sioniste de revendiquer Jérusalem. C'est aussi le cas de l'institut Technion de Haïfa, offrant une infrastructure pour le développement des grands projets des industriels de défense. À l'inverse, toute démarche palestinienne visant à créer une université sur le modèle de l'université hébraïque avait été interdite par les autorités britanniques.
L'historien israélien Ilan Pappé s'est également penché sur les ressources déployées par Israël pour investir la production universitaire. Au sujet des départements d'études juives, il évoque une « éthique paradoxale », car, tout en prétendant s'engager en faveur d'une recherche universitaire objective, seuls les universitaires sionistes étaient considérés comme qualifiés pour y travailler. D'après Pappé, leur principale visée était de valider scientifiquement les arguments sionistes comme celui d'une terre qui attendrait le retour de son peuple d'origine. Il voit dans ces études une continuation de l'épuration ethnique par d'autres moyens, considérant que les universitaires israéliens ont été recrutés dans les universités pour poursuivre l'indigénisation du projet des colons juifs et la désindigénisation des Palestiniens.
Face à ces tentatives d'effacement, les études palestiniennes vont tenter de mettre au défi « les épistémologies coloniales », pour reprendre les termes du sociologue Jamil Hilal, figure centrale de l'historiographie palestinienne. Alors même que le récit des colons remettait en question leur existence, il s'agit de réinscrire les Palestiniens dans l'histoire de la Palestine. Cela implique une démarche « par le bas », visant à collecter les témoignages oraux des premières générations de Palestiniens réfugiés.
La production de savoir en contexte colonial reste néanmoins sous contraintes faisant face à la répression, à la censure ainsi qu'à la destruction systématique des archives. Si les universités palestiniennes ont dès le départ eu pour fonction de produire un savoir anticolonial, elles ne sont apparues que tardivement, après 1967, et ont le plus souvent été dédiées à l'enseignement plutôt qu'à la recherche. Dans les années 1970, les publications scientifiques produites sur et à partir des territoires palestiniens occupés (TPO) émanent essentiellement d'associations à l'instar du Forum de la pensée arabe (Multaqa al fikr al 'arabi) créé en 1977 à Jérusalem par des intellectuels de gauche palestiniens.

L'institutionnalisation d'un savoir palestinien en sciences sociales n'est donc pas passée par les universités, mais plutôt par les centres de rechercheة financés par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Dès 1965 est créé à Beyrouth le Centre de recherche de l'OLP qui, pour certains chercheurs, marque l'acte de naissance des études palestiniennes (Palestine studies). Réunissant quelques universitaires palestiniens, dont Fayez Sayegh (1922-1980), ce centre est aussi à l'initiative de la revue Affaires palestiniennes (Chou'oun filastiniya). À partir de mars 1971, elle fonctionnera comme une tribune permettant aux intellectuels palestiniens et arabes de développer leurs analyses. Il faut aussi mentionner la création de l'IPS, l'Institut d'études palestiniennes, et sa branche américaine à Washington qui publie le Journal of Palestine Studies en trois langues, mais aussi d'autres revues comme le Jerusalem Quarterly. Enfin, le Middle East Research and Information Project (MERIP), crée en 1971 à Washington, constitue une autre expérience marquante. Alors que sa mission première était centrée sur les luttes révolutionnaires aussi bien au Proche-Orient qu'en Afrique du Nord, le MERIP avait accordé une place centrale à la Palestine, considérant le sionisme comme une puissance impériale. Dès 1969, l'historien libanais Fawwaz Traboulsi avait publié dans la revue britannique New Left Review un article définissant la cause palestinienne comme une lutte antisioniste et anti-impérialiste pour la libération nationale du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord.

Ces différentes initiatives ont ainsi contribué à imposer leurs lectures dans les sphères politiques et diplomatiques, comme en témoigne l'introduction du concept de colonialisme de peuplement ou l'emphase mise sur le caractère anticolonial de la lutte palestinienne. Cela a aussi favorisé à la rédaction et l'adoption, le 10 novembre 1975, de la résolution 3379 de l'Assemblée générale des Nations unies, assimilant le sionisme à une « forme de racisme et de discrimination raciale ».
Cette grille de lecture ne se limite guère à une image d'Israël que partageraient les seuls Arabes et Palestiniens. En 1967, la revue des Temps modernes publie un article de Maxime Rodinson intitulé « Israël un fait colonial » dans lequel l'auteur affirme que « la formation de l'État d'Israël sur la terre palestinienne est l'aboutissement d'un processus qui s'insère parfaitement dans le grand mouvement d'expansion européo-américain des XIXe et XXe siècles pour peupler et dominer économiquement et politiquement les autres terres ». Il énumère les différents discours sionistes cherchant à dissimuler cette réalité et présentant le sionisme tantôt comme une lutte d'indépendance contre la tutelle britannique, tantôt comme un socialisme favorisant la mise en valeur de la terre par le travail.
Au cours des mêmes années 1970, les nouveaux historiens israéliens ont également remis en cause les vérités sionistes, notamment celle relatant la Nakba présentée comme un exode volontaire des Palestiniens. L'ouverture des archives militaires et nationales en Israël a notamment permis la production de ces nouveaux récits par l'historien israélien Benny Morris par exemple. Mais, tout en remettant en cause l'idée d'un exode volontaire, il ne reconnaît pourtant pas que l'expulsion faisait partie d'un plan directeur. Si d'autres personnalités académiques comme le sociologue Gershon Shafir ont appliqué une perspective colonialiste à l'étude du sionisme, la critique reste donc largement indirecte, ces chercheurs n'ayant pas consciemment cherché à contester l'hégémonie académique israélienne.

La période ouverte avec Oslo marque indiscutablement une rupture dans la production de discours hégémoniques sionistes, renouvelés autour de nouveaux paradigmes tels que celui de la résolution des conflits ou encore celui de conflit entre deux mouvements nationaux qui lutteraient sur et pour le même territoire. Éludant toute dimension coloniale, ces paradigmes « ont été érigés en vérité indiscutable alors qu'ils sont le produit même de la doxa sioniste », signalent Karine Lamarche et Nitzan Perelman en octobre 2024 dans un article publié sur Yaani2.
Le sociologue palestinien Jamil Hilal a parfaitement analysé les effets d'Oslo sur le renouvellement de ces discours politiques et scientifiques. Alors que la notion de colonialisme de peuplement était partie intégrante de la recherche palestinienne dans les années 1960, ce paradigme disparaît durant presque quatre décennies. À la suite de l'établissement de l'Autorité palestinienne en 1994, un nombre important de nouveaux mythes gagnent du terrain, y compris au sein du leadership palestinien. Parmi eux, la thèse selon laquelle le développement serait réalisable en Cisjordanie grâce à l'économie ou encore l'idée qu'il serait possible d'accéder à l'indépendance et à la souveraineté par la réforme et la création d'institutions transparentes3. D'après Jamil Hilal, ces cadres d'analyses ont eu des effets décisifs sur la production d'un « discours d'oubli » évinçant les Palestiniens de l'histoire et niant leur identité nationale. Vincent Romani a montré l'importance de situer ces nouveaux cadres d'analyse dans le contexte de la « rente d'Oslo », qui a vu un extraordinaire afflux de fonds étrangers pour la recherche, désormais dépendante des agendas extérieurs et du marché de l'expertise.
Avec le déclenchement de la deuxième intifada en 2000, qui correspondait à la fin de la période transitoire de cinq ans au terme de laquelle devait en théorie émerger l'État palestinien, la production universitaire s'engage dans un réexamen des approches de la construction de l'État. Parmi ces lectures critiques, on trouve par exemple une série de travaux sur l'ONGisation de la Palestine. Ils insistent sur le rôle néfaste des ONG dans la dépolitisation de la société civile palestinienne et dans l'étouffement de toute forme de résistance.

La plupart de ces travaux ont cherché à remettre en question les politiques dites de développement ainsi que les récits dominants de la « construction de la paix »4. Ces travaux sur l'aide internationale n'ont pas seulement analysé le rôle des acteurs internationaux, mais se sont aussi attaché à saisir l'impact de ces politiques sur la gouvernance autoritaire de l'Autorité palestinienne. Les leaders palestiniens ont ainsi été accusés de collaborer avec l'occupant dans le seul but de protéger leurs intérêts et ceux de la petite bourgeoisie naissante.
Si l'effondrement du processus d'Oslo a mis en évidence l'inapplicabilité des cadres de « résolution des conflits » pour l'étude de la Palestine, ce réexamen critique n'a pas empêché les chercheurs de rester attachés à une perspective postcoloniale, avec l'idée qu'un État palestinien devrait émerger dans les territoires occupés en 1967. Le tournant critique des années 2010 rompt définitivement avec cette approche.
Plus qu'une simple remise en cause des approches par le « processus de paix », les chercheurs de la décennie 2010 tranchent désormais définitivement avec les lectures postcoloniales qui pouvaient exister dans les travaux critiques d'Oslo. Pour eux, la Palestine n'est ni une situation « post-conflit » ni « post-coloniale », puisque l'Autorité palestinienne ressemble bien plus à un bantoustan5 qu'à un État en construction.
Ce renouvellement des études palestiniennes s'inscrit dans des problématiques larges des sciences sociales contemporaines : d'une part, l'idée que les universités, ayant contribué à produire et conforter l'hégémonie occidentale, doivent maintenant jouer leur plein rôle dans l'effort de décolonisation des savoirs6, et, d'autre part, l'adoption d'une praxis décoloniale, c'est-à-dire l'engagement dans cet effort global de décolonisation à tous les niveaux de la société7.
C'est précisément de cette praxis décoloniale qu'il est question dans le numéro spécial de la revue Settler Colonial Studies intitulé « Past is Present : Settler Colonialism in Palestine » (Le passé est le présent : colonialisme de peuplement en Palestine) publié en 2012. L'introduction insiste bien sur la manière dont le processus d'Oslo, en confinant la Palestine dans un espace territorial, a contribué à effacer l'héritage colonial du sionisme à l'intérieur comme à l'extérieur du monde universitaire, et à normaliser les relations coloniales en Palestine.
Ce numéro est emblématique du « retour » du paradigme de colonisation de peuplement appliqué à la Palestine. Le titre, « past is present », permet bien de saisir l'emprunt aux intellectuels palestiniens des années 1960. Ces derniers, comme Fayez Sayegh, avaient travaillé de près avec les exemples sud-africains et algériens, en y ajoutant de nouveaux cadres d'analyse qui replacent la Palestine dans un effort de comparaison systématique avec les États-Unis, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Cet appel à renouer avec les paradigmes passés résulte aussi de l'expérience d'Oslo, qui a permis de faire oublier le cadre colonial et d'imposer le schéma des deux États. Pour les signataires de ce numéro, cet oubli a eu des effets politiques néfastes, ayant par exemple conduit à la révocation en 1991 de la résolution 3379 de l'Assemblée générale des Nations unies selon laquelle le sionisme est une forme de racisme. L'objectif est donc de renouveler entièrement les débats.

Le courant des settler colonial studies (études sur le colonialisme de peuplement) représenté par l'historien australien Patrick Wolfe traite pourtant des cas de colonisation de peuplement qui ont « réussi ». À l'inverse, Israël-Palestine reste un cas non résolu et se distingue en cela de cas comme l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Conscients de cet écueil, les auteurs du numéro ont donc réorienté le cadrage de manière à reconnaître un rôle accru aux acteurs autochtones.
D'autres travaux vont plus loin et critiquent désormais le champ des settler colonial studies en considérant qu'il s'agit de recherches promues par des chercheurs occidentaux pour un public occidental. Ils appellent à voir les peuples indigènes comme des objets de recherche en soi et non comme des sujets. Ils proposent aussi un renversement méthodologique : celui de regarder l'objet moins à travers le prisme des actions du colonisateur, mais plutôt à travers le prisme des peuples colonisés. C'est le cas de l'universitaire palestinien Magid Shihade. En prônant une décolonisation des études palestiniennes dans le cadre de la connaissance indigène (indigenous studies), il invite à piocher dans l'épistémologie du monde arabe des notions pour saisir la réalité du contexte palestinien. C'est le cas aussi de Rana Barakat qui dénonce la marginalisation croissante des connaissances développées par les communautés autochtones de Palestine8 que, sur 1 333 entrées d'articles académiques traitant de la Palestine au prisme du colonialisme de peuplement depuis 1993, 14 citent Fayez Sayegh tandis que 722 font référence à Patrick Wolfe.9. Un cadre d'étude autochtone mettrait davantage en évidence le vécu des Palestiniens, notamment le fait que ces derniers vivent un processus cyclique et continu de dépossession, une Nakba continue (al-nakba al-mustamirrah). Il y a là certes une compréhension de la condition coloniale, mais aussi un risque de provincialiser les connaissances, comme si seul le Palestinien était le plus à même d'éclairer la réalité sociale et politique du contexte d'occupation.
Les études palestiniennes représentent aujourd'hui un champ d'études qui est parvenu à gagner ses lettres de noblesse, avec la création de départements dédiés au sein des plus prestigieuses universités américaines et européennes. Cette légitimité n'est d'ailleurs pas sans effet sur l'accélération de la censure, et la nouvelle ère de sanction visant les universitaires qui prévaut depuis le 7 octobre 2023.
1Ilan Pappé, Tariq Dana, Nadia Naser–Najjab considèrent que les études palestiniennes sont nées comme un antidote au sionisme et en réaction au projet de déni porté par les études juives. Ilan Pappé, Tariq Dana & Nadia Naser–Najjab, « Palestine Studies, Knowledge Production, and the Struggle for Decolonisation », Middle East Critique, 33:2, 173-193, 2024.
2« Défendre la recherche critique sur Israël : mise au point à la suite d'une émission de France Culture », Yaani, 26 octobre 2024.
3C'est le plan de Salam Fayyad qui, nommé premier ministre en juin 2007, s'appuie sur les ONG censées favoriser le développement, alors même que ces dernières dépendent de bailleurs occidentaux.
4Voir à cet égard le concept de dé-développement popularisé par Sarah Roy puis par Areej Sabbagh-Khoury.
5En Afrique du Sud, au temps de l'apartheid, le bantoustan est un territoire délimité, un « foyer national » (homeland) attribué à un peuple ou à un groupe de peuples noirs (bantous). Aujourd'hui, le terme désigne, par extension, à travers le monde, toute enclave ethnique où des minorités autochtones discriminées ont été parquées après l'accaparement de leurs terres originelles.
6Des auteurs comme Ramon Grosfoguel ou Achille Mbembe insistent sur le fait que l'universalisme, la rationalité ou encore l'objectivité ne sont donc pas neutres, mais sont porteurs d'un rapport colonial et eurocentré au monde. L'école décoloniale consiste à réévaluer dans une perspective historique critique comment notre rapport aux savoirs demeure empreint de rapports de pouvoir colonial.
7L'un des traits marquants de ce renouvellement de la décennie 2010, qui s'appuie sur les travaux du Brésilien Paolo Freire, consiste à construire un savoir alternatif et le pérenniser dans le cadre d'un projet contre-hégémonique qui doit toucher tous les niveaux de la société.
8Donnant raison à Rana Barakat, Yara Hawari, Sharri Plonsky et Elian Weizman ont montré après une recherche sur Google Scholar. NDLR : Google Scholar est un service de Google permettant de rechercher des articles et des publications scientifiques. Ce service inventorie des articles approuvés ou non par des comités de lecture, des thèses de type universitaire et des livres scientifiques.
9Voir Yara Hawari, Sharri Plonski & Elian Weizman, « Seeing Israel through Palestine : knowledge production as anti-colonial praxis », Settler Colonial Studies, 9:1, 155-175, 2019.
Mêlant cartographies inédites, archives rares et récits éloquents, Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal réussissent à rendre simple (et non simpliste) l'histoire mouvementée de la Palestine et de la colonisation israélienne. Un ouvrage qui permet de comprendre ce qui se joue aujourd'hui.
Israël désigne le génocide en cours à Gaza comme une riposte au 7 octobre et une « défense » à laquelle aurait le droit un État souverain. Une telle rhétorique, inlassablement relayée par des médias français complices, ignore, depuis plus d'un an, une évidence implacable : la guerre contre Gaza n'a pas commencé le 7 octobre 2023. L'actuel génocide est bien l'aboutissement d'un plan de nettoyage ethnique conçu de longue date, porté par des dirigeantes israéliennes de plus en plus extrémistes.
Cette remise en contexte nécessaire est savamment opérée dans Palestine-Israël. Une histoire visuelle. Avec cet ouvrage aussi précis que pédagogique, les deux auteurs – Dominique Vidal, ancien journaliste et historien, et Philippe Rekacewicz, cartographe – remontent au XIXe siècle ottoman et parviennent à éclairer avec finesse plus d'un siècle d'histoire du projet colonial sioniste et de son implantation en territoire palestinien.
Quiconque s'est déjà intéressé à la question palestinienne a sûrement vu ces cartes successives de 1948 aux années 2010, dont la juxtaposition montre le grignotement progressif du territoire palestinien par la colonisation israélienne. De la Nakba (« catastrophe » en arabe), fondation sanglante d'Israël, à aujourd'hui, une foule de dates marquent les étapes de l'annexion du territoire palestinien par l'armée israélienne, au mépris du droit international et des résolutions onusiennes.
Le recours à la cartographie n'est donc pas nouveau pour exposer la colonisation. Mais Rekacewicz et Vidal proposent un ouvrage compilant plus de 80 cartes et graphiques statistiques qui s'appuient sur des sources internationales variées. Étayée d'explications historiques, d'archives et de citations d'époque, cette « histoire visuelle » puise dans le travail d'historiennes israéliennes reconnues et parvient à rendre accessible une chronologie vertigineuse sans jamais la simplifier. Elle aboutit sur des cartes inédites détaillant la situation à Gaza en 2024, rendues plus riches et poignantes par l'exposé du siècle d'oppression coloniale qui la précède.
De la naissance du sionisme dans une Europe colonialiste et antisémite au découpage du Proche-Orient par les puissances gagnantes de la Première guerre mondiale, on suit la complaisance européenne envers les premières congrégations sionistes, et en particulier celle du Royaume-Uni. Arrivent ensuite les années 1930, avec des révoltes arabes et juives en Palestine, puis la Seconde guerre mondiale et la Shoah. Assailli de toutes parts et se sentant coupables du génocide des juifs d'Europe, les Britanniques se retirent de Palestine, déjà partiellement colonisée en 1948 par ce qui devient l'État d'Israël. La souveraineté palestinienne, elle, n'a jamais été prise en compte ni dans les tractations impérialistes des puissances européennes ni dans le plan de partage, approuvé par l'Assemblée générale de l'ONU dès 1947, qui nie les réalités démographiques et politiques du territoire.
S'ensuivent des décennies violentes durant lesquelles les États arabes se détournent progressivement d'une question palestinienne qui ne les sert plus. Parallèlement, la résistance s'organise et finit par arracher, en 1993, des accords de paix — Oslo — plébiscités par le monde entier. Mais au prétexte de renforcer la souveraineté palestinienne, ces accords la conditionnent sévèrement. En outre, ils sont répétitivement ignorés par un État israélien qui fait fi du droit international et de l'ONU.
Les années 2000 voient naître un soulèvement réprimé avec violence — la deuxième intifada —, la construction d'un mur de séparation jugé illégal par les Nations unies, et, depuis 2007, un blocus de la bande de Gaza qui se retrouve totalement enclavée. L'ouvrage retrace en même temps la radicalisation de la politique israélienne, l'accélération de la colonisation sur tout le territoire et s'achève par un bref exposé sur la guerre actuelle.
À l'heure où la propagande coloniale cherche à invisibiliser l'expérience palestinienne, une telle entreprise de pédagogie est salutaire. Elle permet de dégager non seulement les contours du colonialisme en Palestine, mais aussi d'en désigner les responsables. Les réalités historiques que rappellent les auteurs n'auront rien d'une découverte pour beaucoup de lecteurs. En revanche, leur présentation en un récit précis et volontairement long permet de réitérer, preuves en main, les responsabilités multiples dans l'oppression du peuple palestinien, sans pour autant omettre la culpabilité de ses dirigeants.
Avec une chronologie aussi complète, cette histoire visuelle fait apparaître le caractère profondément impérialiste du colonialisme de peuplement sioniste en Palestine. Encouragée tour à tour par le Royaume-Uni, la France et les États-Unis selon le profit que ces puissances pensent en tirer, l'entreprise sioniste prend racine dans le colonialisme européen et n'a jamais caché ses ambitions suprémacistes envers la population arabe.
La conclusion d'une telle lecture est sans équivoque : l'évolution du projet colonial sioniste en politique d'État génocidaire a été ignorée, voire facilitée, par l'Occident. Les courants politiques racistes et extrémistes qui y fleurissent aujourd'hui sont aussi à l'origine du ravage d'un territoire palestinien réduit à peau de chagrin.

Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal
Palestine-Israël : une histoire visuelle
Seuil, 2024
250 pages
33 euros.
Dans La conquête de la Palestine, de Balfour à Gaza, une guerre de cent ans, Rachad Antonius retrace l'histoire de la mainmise graduelle du mouvement sioniste sur les terres de 1917 à aujourd'hui. Pour comprendre l'horreur qui se déroule actuellement à Gaza et — peut-être — en éviter de pires encore.
Le titre est sans ambiguïté : c'est un récit circonstancié de la conquête de la Palestine par les tenants du foyer juif d'abord, puis à partir de 1948 par l'État d'Israël, que nous propose le sociologue québécois Rachad Antonius. S'il rappelle des faits et des dates connus de tous les familiers de ce dossier et se signale par un louable souci pédagogique, c'est sur un autre plan que se situe l'originalité de son ouvrage. L'auteur a en effet choisi de s'attarder sur des aspects mal connus ou négligés de l'entreprise séculaire de colonisation du territoire de la Palestine mandataire pour nous en faire saisir le « caractère structurant » selon son expression.
On connaît la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 qui se signale entre autres par l'absence totale de référence aux Palestiniens simplement qualifiés de « non juifs ». Allant plus loin, Antonius décortique les termes mêmes du mandat sur la Palestine accordé en 1922 par la Société des Nations (SDN) au Royaume-Uni et montre que tous les dispositifs de la conquête ultérieure y sont inclus, y compris un embryon d'armée, faisant de l'Organisation sioniste l'interlocuteur privilégié de la puissance mandataire. En 1947, lors du passage de témoin Londres à l'Organisation des Nations unies (ONU) qui se solde par le fameux plan de partage très défavorable aux Palestiniens, tout est donc prêt pour la phase militaire de la conquête qui commence dès avant l'établissement formel de l'État d'Israël. Selon Antonius, le deuxième moment « structurant » de la conquête est donc la période 1947-1949. Et si les États arabes ont déclaré la guerre à Israël dès la proclamation de l'État, c'est par réaction à un nettoyage ethnique qui avait en réalité commencé bien avant mai 1948.
Le troisième moment structurant de cette longue guerre résiderait paradoxalement, selon l'analyse de l'auteur, dans la signature des accords d'Oslo en 1993. Deux éléments sont à retenir dans ce processus qui, pour beaucoup à l'époque, annonçait enfin une perspective de paix. Le premier, dès la convocation de la conférence de Madrid en 1991, réside dans l'exclusion de l'ONU des pourparlers à venir. Depuis 1947, l'organisation internationale avait été un acteur central de toutes les tentatives de solutions. Désormais, les États-Unis et Israël décident qu'un règlement du dossier ne saurait advenir qu'aux termes de négociations bilatérales, sous l'égide ou non de parrains multilatéraux. Les accords d'Oslo en sont la parfaite illustration. Mais, en réalité, sous couvert d'accords, Israël a mis alors en place un processus extraordinairement sophistiqué d'appropriation des terres palestiniennes et a pris le contrôle institutionnel du territoire palestinien. Depuis Oslo, et grâce à Oslo, affirme Antonius, le processus se poursuit inexorablement.
Démonstration claire qui n'occulte pas les faiblesses du mouvement national palestinien, même si l'auteur se montre étonnamment indulgent à l'égard du Hamas, cet ouvrage aisé à lire pourra servir de viatique à ceux qui s'interrogent encore sur l'objectif initial de l'organisation sioniste jusqu'à sa victoire actuelle. Victoire définitive ? L'histoire à venir n'est pas écrite et il serait temps, nous dit l'auteur, de rechercher une solution qui éviterait aux Palestiniens comme aux Israéliens une catastrophe plus grande encore que celle qui se déroule sous nos yeux.

Rachad Antonius
La conquête de la Palestine, de Balfour à Gaza, une guerre de cent ans.
Préface de Fabienne Presentey
Éditions Ecosociété, Montréal
2024
168 pages
15 euros
Invitée, le 9 octobre 2024, de l'émission La Grande Librairie sur France 5 où elle présentait son dernier et remarquable ouvrage Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d'exister (La Découverte, 2024), Mona Chollet a lu, « droit dans les yeux », ce texte qu'elle a écrit pour la Palestine — un poème d'amour et de révolte qu'elle a autorisé Orient XXI à publier.
Peut-on aimer un pays
Qui n'est même pas un pays ?
Un pays
Dont on n'a jamais foulé le sol
Un pays avec lequel on n'a,
Pour tout lien physique,
Qu'une lampée d'huile d'olive
Parsemée de zaatar
Qui caresse le gosier
Qui enchante les papilles de sa verdeur
Un pays
Dont on regarde de vieilles photographies,
Le cœur battant,
En y cherchant le visage de ses ancêtres
Au détour d'une ruelle de Jérusalem
Peut-on aimer un pays
Que tant de gens autour de soi
Se réjouissent de voir brûler
Un pays défiguré, englouti par la corrosion d'un seul mot :
« Terroriste »
Un pays d'enfants radieux
Transformés en pantins mutilés
En cadavres poussiéreux
Un pays dont le nom, à lui seul,
Constitue une offense
Dont le drapeau peut vous mener au commissariat
Dont les habitants
Pèsent moins qu'une plume
Sur la balance des vies humaines
Peut-on aimer un pays
Dont même vos amis
Semblent ignorer la part de douceur
Un pays qui vous rend suspecte
Qui vous isole dans le tremblement de votre effroi
Dans le chagrin qui vous réveille la nuit
Dans l'infinie litanie
De souffrances trop vertigineuses
Pour que l'esprit les saisisse
Peut-on aimer un pays entêté
Qu'il serait si facile de renier
Mais qui vous interdit de l'oublier
Un pays qui vous appelle, qui vous oblige
Un pays qui vous demande
De mettre à l'abri ses trésors
Quand vient l'heure inexorable de la destruction
Le Cri de la pierre rassemble en un seul volume deux ouvrages de Fadwa Touqan : Le Rocher et la peine et Le Cri de la pierre, publiés en français pour la première fois à la fin des années 1990, juste avant sa mort, et qui viennent d'être réédités. L'ensemble retrace le parcours de vie de la « poétesse de la Palestine » célèbre dans tout le monde arabe, entre la déclaration Balfour de 1917 – année de sa naissance — et la première Intifada.
À mi-chemin entre l'autobiographie et l'Histoire, Le Cri de la pierre est un recueil de mémoires qui donnent à lire la vie de la « poétesse de la Palestine » dans le contexte sociohistorique qui a vu advenir la tragédie palestinienne depuis une centaine d'années, de 1917, l'année de sa naissance et de la déclaration Balfour jusqu'au début des années 2000 avec la seconde Intifada. Cependant, même si le choix d'écrire sous la forme nommée « mémoires » exclut théoriquement la seule « écriture de soi », Fadwa Touqan inscrit l'histoire de son combat personnel pour exister en tant que femme de lettres dans une époque et un milieu peu propices, et dans l'histoire de la lutte des Palestiniens pour la reconnaissance de leurs droits.
Cette réédition par L'Asiathèque rassemble en un seul volume Le rocher et la peine, publié en 1997 et Le Cri de la pierre, publié en 1998, rendant ainsi plus sensible l'imbrication de l'histoire de l'émancipation d'une jeune femme dans l'Histoire de la Palestine et des Palestiniens au XXe siècle.
Le rocher et la peine raconte comment Fadwa Touqan s'est libérée du « moule d'acier dans lequel nous enferme la famille, […] les coutumes qu'il est difficile d'enfreindre, les traditions dépourvues de bon sens et qui emprisonnent la jeune fille dans un monde d'absurdités […] » pour devenir l'une des rares voix féminines de la poésie palestinienne.
Car, comment fait-on pour devenir poétesse quand on est une jeune fille née en 1917 dans le milieu aisé de Naplouse pour lequel l'enfermement des filles sous la houlette d'une cheikha dévote et glaciale dans la grande et belle demeure familiale est une règle qui souffre peu d'exceptions ?
Fadwa Touqan a souffert en tant qu'enfant non désirée dans sa famille traditionnelle, avec un père despotique et une mère soumise de dix enfants. Elle naît à Naplouse, dans l'actuelle Cisjordanie occupée, en 1917. Elle grandit dans la Palestine mandataire, assiste à la création d'Israël, et vit dans un pays en guerre. Dans sa famille aussi, c'est la guerre. Sous l'autorité de son père et de l'un de ses frères, Youssef, elle est interdite dès l'âge de treize ans d'aller à l'école. Le motif ? Un jeune homme a essayé de lui offrir une rose. Elle relate cet épisode majeur de sa vie et la violence de la sanction et de sa condition : « Tu ne sortiras plus que le jour de ta mort, lorsque nous t'emmènerons au cimetière. » Dès lors, son histoire devient celle de « la lutte d'une graine aux prises avec la terre rocailleuse et dure. C'est l'histoire d'un combat contre la sécheresse et la roche. » Les « seigneurs de la famille », ainsi qu'elle les appelle, « s'habillaient à l'européenne, parlaient le turc, le français et l'anglais, mangeaient avec des fourchettes et des couteaux, tombaient amoureux ; puis ils se mettaient à l'affût, prêts à intervenir si l'une d'entre nous voulait affirmer sa personnalité […]. » Elle décrit des personnalités « scindées en deux », moitié progressistes, moitié conservatrices et machistes, objet de sa profonde révolte et cause de sa propre dislocation en écho.
L'un des aspects les plus intéressants de ce premier volume réside dans le portrait de la communauté bourgeoise de Naplouse dans les années 1930 et 1940, une communauté qu'elle qualifie de « peu cultivée », aux yeux de laquelle elle passe pour « une créature anormale et antisociale ».
Ibrahim Touqan (1905-1941), un autre de ses frères, est l'un des fondateurs du courant nationaliste et révolutionnaire de la poésie palestinienne dans les années 1930. Son poème Mawtini (ma patrie) a été repris par le compositeur libanais Mohamed Fleyfel et est connu dans tout le monde arabe et est aujourd'hui considéré par de nombreux Palestiniens comme leur hymne national. Cet enseignant en littérature arabe à l'École nationale An-Najah puis à l'université américaine de Beyrouth est celui qui la sauva de « l'effondrement intérieur », selon ses propres mots. D'abord par les manifestations de son affection et ses encouragements, puis en lui enseignant très sérieusement la poésie arabe classique pendant plusieurs années.
Les premières poésies de Fadwa sont des élégies. Sans surprise, la jeune fille commence par s'exprimer sur le mode majeur de la plainte, tout en « recherchant ce qu'on appelle la solennité du style et de l'éloquence », avant de découvrir et d'adopter le vers libre sous l'influence des poètes modernistes Ibrahim Naji, Al-Shabbi, Ali Mahmoud Taha et Al-Tijani, ainsi que de la poétesse « d'avant-garde » Nazik Al-Malaika : « J'abandonnai la forme allongée et le rythme régulier du vers classique, et me consacrai à la poésie nouvelle ». Cette poésie nouvelle est d'emblée une littérature de résistance, laquelle s'exprime en vers libres, délivrée des contraintes de la prosodie classique, comme une métaphore de l'aspiration révolutionnaire.
En avril 1936, c'est la grève générale et le début de la rébellion contre les Britanniques qui durera trois ans. Pour elle, cette grève signe le début de la lutte politique et armée à laquelle participeront les masses populaires. Si elle décrit le quotidien sous la répression coloniale britannique à cette époque, elle avoue sa frustration et son impuissance. Elle ne connaîtra l'engagement, « son intensité et sa douceur », que bien plus tard, après la guerre de juin 1967 et l'occupation israélienne qui lui fait prendre conscience de son identité « sociale ».
C'est seulement à l'ombre de cette occupation, lorsque j'ai commencé à lire mes poèmes devant des foules, que j'ai saisi la valeur et le sens véritable de la poésie qui fermente et vieillit dans les jarres du peuple.
Après la défaite arabe de 1967 et l'occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza par Israël, sa poésie devient politique. Elle décrit alors son peuple, et sa belle ville de Naplouse qui se consume en vain et qui n'a de cesse d'armer le bras « des enfants des pierres ».
Faisant suite à Le Rocher et la peine, le deuxième volume des mémoires de Fadwa Touqan, Le cri de la pierre, donne son titre à la publication. Tout commence au premier jour de la guerre israélo-arabe de 1967, le 5 juin. Elle rapporte l'atmosphère de ces journées « funestes » à Naplouse, la résistance, la défaite et la chute totale de la Cisjordanie, de Gaza, du Golan et du Sinaï. Puis c'est le temps paradoxal d'une vie culturelle riche et foisonnante en pays occupé, des nombreux échanges et rencontres avec d'autres poètes, écrivains, artistes, « pour qui la politique et l'appartenance à un parti étaient une question de survie — la leur, celle du pays et de l'être humain », malgré les efforts persistants des autorités israéliennes pour empêcher tout rapprochement intellectuel entre Palestiniens. Que de fois, écrit-elle, « ayant été invitée à participer à quelque manifestation littéraire nationaliste, à Nazareth ou à Jérusalem, je me suis heurtée, et me heurte encore, aux ordres militaires m'interdisant de quitter Naplouse ce jour-là précisément. »

La poétesse y évoque ses amis, palestiniens et israéliens, la compréhension et le soutien qu'ils lui ont toujours témoigné. Elle détaille — non sans ironie — deux rencontres avec Moshé Dayan qui souhaite lui « parler de poésie », avant et après celle avec Gamal Abdel Nasser qui veut savoir l'objet de son entretien avec le ministre de la défense israélien, lequel se demande à son tour ce que le président égyptien a bien pu lui confier. Elle relate également ses entretiens avec Anouar el-Sadate et Yasser Arafat à qui elle formule le vœu de voir la paix s'instaurer au Proche-Orient.
Même si les trois dernières pages portent sur la conférence de Madrid de 1991 et les espoirs de paix vite déçus, le récit mémoriel se clôt juste avant sur l'Intifada des pierres avec le célèbre poème intitulé « Les Martyrs de l'Intifada », qui prend une nouvelle résonance aujourd'hui :
[…]
Ils sont morts debout
Illuminant le chemin
Scintillant comme des étoiles, baisant la bouche de la vie
Regarde-les au loin, ils embrassent la mort pour notre survie,
Ils montent dans les cieux, dans les yeux du monde
Aux cordes du sang versé
Ils montent, ils montent, ils montent
La mort traîtresse ne s'emparera pas de leur cœur
L'image de la renaissance et de la nouvelle aube
Les accompagne sur le chemin du martyre
Regarde les aigles de l'Intifada
Ils nouent la terre sacrée au ciel ! (« Les Martyrs de l'Intifada »)
Fadwa Touqan meurt à Naplouse le 12 décembre 2003. Elle a reçu de nombreux prix littéraires tels que le Prix international de poésie à Palerme (Italie), le prix Jérusalem pour la culture et le Prix des lettres par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1990, le Prix des Émirats arabes unis la même année ainsi que le Prix d'honneur palestinien pour la poésie en 1996. Ses recueils de poèmes n'ont malheureusement jamais été publiés en français.

Fadwa Touqan
Le Cri de la pierre
Traduit de l'arabe par Joséphine Lama et Benoît Tadié
L'Asiathèque, Coll. Hors Collection, 2024
528 pages
15,90 euros
Dans son dernier ouvrage Solitude d'Israël comme dans les interventions médiatiques qui s'en sont suivies, BHL conteste la qualification d'Israël de « fait colonial », opérée en juin 1967 par l'orientaliste Maxime Rodinson dans un texte au titre éponyme. Les arguments farfelus et fallacieux que le philosophe mobilise à cet effet ne sont jamais contestés par ses interviewers. Mise au point.
Le dernier opus de Bernard-Henri Lévy mérite-t-il ces quelques lignes et le temps gaspillé à sa lecture ? Les interviews complaisantes que l'auteur multiplie lui permettent de dérouler, la plupart du temps sans contradicteur – l'ignorance de ses interviewers est souvent abyssale -, sa routinière défense d'Israël, de ses crimes de guerre, de son armée ô combien morale. Tout en déplorant la solitude d'un État qui dispose — excusez du peu — d'un soutien robuste des États-Unis et de la plupart des pays occidentaux, dont la conscience est à peine ébréchée par les quelque 35 000 morts, en majorité civils, dénombrés à Gaza. Rien de bien nouveau dans le monde selon BHL.
Nous aurions donc pu dédaigner ce pamphlet, triste ramassis des éléments de langage du discours politique et médiatique dominant, qui se drape dans les habits de la dissidence. Pourtant, l'ouvrage vaut pour un seul point : il fait remonter à la surface un texte oublié de l'orientaliste Maxime Rodinson, paru dans la revue de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Les Temps modernes à la veille de la guerre de juin 1967, et intitulé « Israël, fait colonial ? ». BHL en cite la conclusion :
Je crois avoir démontré, dans les lignes qui précèdent, que la formation de l'État d'Israël sur la terre palestinienne est l'aboutissement d'un processus qui s'insère parfaitement dans le grand mouvement d'expansion européo-américain des XIXe et XXe siècles pour peupler ou dominer les autres terres.
Une phrase qui ne peut que susciter l'indignation de ce « Jean-Paul Sartre dévalué » que moquait Renaud dans sa chanson « L'Entarté ».
Les migrants sionistes n'étaient-ils pas animés par des idéaux de la révolution d'Octobre ? Ne brandissaient-ils pas le drapeau rouge ? N'entonnaient-ils pas des chants spartakistes ? Ne se réclamaient-ils pas pour certains du marxisme-léninisme ? Dans une lettre à son ministre des affaires étrangères datée du 29 novembre 1924, le consul de France à Jérusalem notait :
Dans les colonies coopératives tout est indivis, le sol, les instruments de travail, les bénéfices, le plus souvent les repas se prennent en commun, tous les enfants sont rassemblés dans une nursery où l'une des femmes s'occupe d'eux. Ce système a, sous le rapport de la culture, des inconvénients graves qu'il est superflu de signaler, mais les chefs sionistes s'y résignent parce qu'il satisfait cette espèce de curiosité, d'inquiétude des formules sociales nouvelles qui tourmente l'âme de la plupart de leurs recrues. (…) Le sionisme, ne vivant que d'un appel aux forces morales, aux traditions nationales, doit utiliser tout ce qu'il fermente de vieilles passions communistes au cœur d'Israël.
Les dirigeants sionistes surent, comme l'a démontré l'historien israélien Zeev Sternhell1, manipuler ces « vieilles passions communistes » pour créer des kibboutz très militarisés – « une main sur la charrue, l'autre sur le glaive » – dont l'objectif réel était le maillage du territoire palestinien, premier pas vers sa conquête.
Marx écrivait qu'on ne juge pas un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même. On ne peut évaluer non plus un mouvement sur l'idée qu'il se fait de lui-même. Il ne s'agit pas de nier la sincérité de cette « passion communiste » qui animait (certains) émigrants juifs, mais d'analyser leur pratique politique réelle, nombre de massacres et de crimes se sont fait au nom du Bien et de « la civilisation ». Rodinson a bien mis en lumière le point aveugle de ces colons :
La suprématie européenne avait implanté, jusque dans la conscience des plus défavorisés de ceux qui y participaient [à l'émigration en Palestine], l'idée que, en dehors de l'Europe, tout territoire était susceptible d'être occupé par un élément européen. Le cas de l'utopie sioniste n'était pas, de ce point de vue, différent de celui des utopies socialistes du type de l'Icarie de Cabet2. Il s'agit de trouver un territoire vide, vide non pas forcément par l'absence réelle d'habitants, mais une sorte de vide culturel. En dehors des frontières de la civilisation (…), on pouvait librement insérer, au milieu de populations plus ou moins arriérées et non contre elles, des « colonies » européennes qui ne pouvaient être, pour employer anachroniquement un terme récent, que des pôles de développement.
Ce sentiment de supériorité n'était pas propre au seul mouvement sioniste, on le retrouve dans le mouvement ouvrier à la fin du XIXe siècle et au cours du XXe siècle. Ainsi, les communards en Algérie qui se réclamaient de la Commune de Paris de 1871, saluaient la répression de l'insurrection en Kabylie, qui embrasait alors le pays3. Les fédérations algériennes de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) votèrent massivement l'adhésion à l'Internationale communiste au congrès de Tours en 1920, tout en dénonçant le nationalisme indigène « rétrograde » et en prônant l'assimilation. Tous ces socialistes chantaient pourtant « L'Internationale », se réclamaient de « la dictature du prolétariat », appelaient au soulèvement des « damnés de la Terre » réduits aux seuls ouvriers européens. Il fallut la création de l'Internationale communiste pour que s'impose, non sans obstacles, le mot d'ordre « prolétaires de tous les pays et peuples opprimés unissez-vous », et pour rompre en paroles et parfois en actes avec les vieilles tendances coloniales de la social-démocratie.
Pour contester le caractère colonial de l'entreprise sioniste, BHL rabâche plusieurs thèses auxquelles le long texte de Rodinson dans Les Temps Modernes avait répondu par avance, mais qu'il ne s'est pas donné la peine de relire, ne serait-ce que pour les contester.
« Il y a toujours eu des Juifs sur la terre de ce qu'est aujourd'hui l'État d'Israël », écrit-il, depuis des milliers d'années, avant et après la destruction du Temple en l'an 70. Certes, ils n'étaient pas constitués en nation, concède BHL, mais « les autochtones arabes ne l'étaient pas davantage ». Ils n'acquirent ce statut, selon lui, que dans les années 1940, en même temps que les Juifs, ce qui permet, par un tour de passe-passe, d'apposer un signe d'égalité entre les aspirations des Palestiniens et celles des Juifs en Palestine. Cette logique amènerait à prétendre que les peuples autochtones amérindiens ou africains, qui n'étaient pas des communautés nationales, n'ont donc pas subi le colonialisme.
Et quelle est la légitimité d'une revendication juive sur la Palestine ? Rappelons que Theodor Herzl, le fondateur du sionisme politique, avait envisagé une installation des juifs en Argentine ou au Congo. BHL invoque la Bible désignée comme le « Malet et Isaac des sionistes », pour justifier cette prétention. Rappelons que Malet et Isaac est la collection de manuels d'histoire conçue par la République au début du XXe siècle, et qui a inventé plusieurs thèmes de la mythologie nationale, dont « nos ancêtres les Gaulois ». S'il relève plus de l'idéologie que de l'Histoire, il a quand même quelques rapports avec cette dernière, ce qui n'est pas le cas de la Bible, même s'il reste un texte majeur pour l'humanité. Et qui peut considérer, sauf quelques illuminés, l'Ancien Testament comme un titre de propriété ?
Évoquant les droits historiques des juifs sur la Palestine, Maxime Rodinson ironise : « Je ne ferai pas à mes lecteurs l'affront de les croire séduits par cet argument », ou alors — c'est nous qui complétons — on ouvrirait les portes à une guerre de mille ans, notamment en Europe, avec les revendications « historiques » de la Russie sur l'Ukraine, de la Serbie sur le Kosovo, voire de la France sur la partie francophone de la Belgique.
Dans sa préface à un livre que j'avais écrit sur l'histoire de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), Rodinson avait illustré l'absurdité d'une revendication reposant sur les mythes développés par les mouvements nationalistes :
Qu'on cherche à s'imaginer les Tsiganes – peuple persécuté depuis des siècles et exterminé en masse par les hitlériens – réclamer un État dans le département des Bouches-du-Rhône où se situe un sanctuaire qu'ils révèrent, celui des Saintes-Maries-de-la-Mer, réaliser leur projet grâce à l'appui des États-Unis et de l'Union soviétique, après s'être constitué une base territoriale en achetant systématiquement des terres, après avoir vaincu militairement les forces françaises s'efforçant de résister. Qu'on pense à la réaction des habitants placés dans une position subordonnée, forcés d'apprendre le tsigane pour avoir une place dans l'État tsigane, poussés autrement à aller s'établir ailleurs (la France est grande, il y a 95 autres départements diraient les apologistes de l'État tsigane).4
« Il y a un point, un au moins, sur lequel tous s'accordent, argumente ensuite BHL, la colonisation, c'est le vol. Or il n'y eut ni vol ni dol. Les terres acquises par les migrants non moins que par les autochtones juifs ne furent, sauf exception, pas ravies mais achetées. (…) Il n'est pas vrai que les terres constitutives du futur Israël aient été prises par la force ou au mépris de la loi. » Là encore, BHL n'a pas lu Rodinson qui explique comment en Afrique noire comme en Tunisie, l'acquisition des terres par les colons s'opéra le plus souvent légalement. À la veille du plan de partage de la Palestine voté par l'Assemblée générale de l'ONU le 29 novembre 1947, le pourcentage des terres cultivables de Palestine possédées par des Juifs ne représentait que 9 % à 12 % des terres cultivables ; il fallut la création de l'État d'Israël, « le vol et dol » des terres des réfugiés palestiniens, la « judaïsation » des propriétés des Palestiniens citoyens d'Israël pour bouleverser le cadastre. Résultat : à la veille de la guerre de 1967, 72 % des terres aux mains de Juifs israéliens avaient appartenu à des Palestiniens avant 19475.
Ultime pierre du raisonnement de notre philosophe, « qui dit colonialisme dit métropole coloniale. Or la réalité c'est que la métropole, c'est-à-dire, en la circonstance, la Grande-Bretagne, s'opposa de toutes ses forces, ici comme ailleurs, à la dislocation de son empire. … [La naissance d'Israël] est un moment de l'histoire, non des empires, mais de leur dissolution ; et le sionisme n'est pas un impérialisme, mais un anti-impérialisme. » Ce raccourci qui trouverait sa place dans un Mallet et Isaac israélien occulte le rôle central de Londres. À partir de 1922, date du début de leur mandat sur la Palestine, les Britanniques ont encouragé non seulement une émigration massive juive, mais ont aidé le Yichouv — la communauté juive en Palestine — à se constituer en corps séparé, avec ses institutions politiques, sa vie économique reposant sur « le travail juif » et la séparation d'avec les Arabes, et bientôt ses milices armées par les Britanniques. Le Royaume-Uni ne le fit pas par « amour des juifs », nombre de défenseurs du projet sioniste, Lord Balfour en tête, étaient antisémites, mais parce que Londres voyait ces colons européens comme « un poste avancé de la civilisation » et un point d'appui pour la défense de ses intérêts dans la région.
Cette approche se modifia durant la Seconde guerre mondiale, quand le Royaume-Uni dut prendre en compte les demandes de ses commensaux arabes sur lesquels il régnait (Égypte, Transjordanie, Irak). L'utilisation du terrorisme par les groupes sionistes contre des intérêts et des soldats britanniques – qui soulevèrent une véritable indignation dans l'opinion publique du royaume - et la volonté du sionisme de s'appuyer sur les États-Unis élargirent le fossé entre les alliés d'hier. Peut-on parler pour autant d'une guerre de libération sioniste contre l'empire ? Il faudrait alors considérer comme un soulèvement anticolonial la révolte des pieds-noirs d'Algérie contre Paris en 1960-1962, et l'Organisation armée secrète (OAS) comme un mouvement anti-impérialiste. Ou saluer la sécession des Blancs de Rhodésie en 1965 de la tutelle britannique comme un coup porté à l'empire de Sa Majesté. L'engagement d'Israël contre tous les mouvements d'émancipation des peuples du tiers-monde, du Vietnam aux colonies portugaises en passant par l'Amérique latine, a confirmé l'inscription durable de ce pays dans « le camp impérialiste ». Comme l'illustre l'alliance stratégique tissée avec l'Afrique du Sud de l'apartheid à partir de 1948, que poursuivirent tous les gouvernements israéliens de « gauche » comme de droite, allant jusqu'à aider Pretoria dans son programme nucléaire militaire.
On ne conseillera pas à BHL de relire Maxime Rodinson dont le texte dense — même s'il est parfois un peu daté - fait voler en éclat ses piètres démonstrations. En revanche, les lecteurs y trouveront de quoi nourrir leur réflexion à un moment où le caractère colonial du projet sioniste apparaît dans toute son horreur à Gaza.
1Zeev Sternhell, Aux origines d'Israël. Entre nationalisme et socialisme, Fayard, 1998.
2Étienne Cabet, théoricien politique français (1788-1856), voulait construire une cité idéale ; il tenta une expérience au Texas.
3Alain Ruscio, « Commune(s), communards, question coloniale », Cahiers d'histoire, n° 153, 2022.
4Préface à Alain Gresh, OLP, histoire et stratégies. Vers l'État palestinien, Spag-Papyrus, 1983.
5Lire John Ruedy, « Land Aliénation » dans The Transformation of Palestine, sous la direction d'Ibrahim Abu-Lughod, Northwestern University Press, Evanston, 1971.
Ce 10 mai, l'ouvrage de l'historien Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine sort de nouveau mais chez La Fabrique. Il avait été d'abord publié par Fayard qui s'en est « débarrassé ». L'essai est sans doute trop gênant pour ceux qui veulent nier ce crime majeur que constitue l'expulsion de centaines de milliers de Palestiniens en 1947-1950.
Il y a 75 ans, la première guerre judéo-palestinienne puis israélo-arabe se concluait par ce que les Palestiniens appellent la Nakba – la catastrophe. En l'occurrence, elle était triple : l'État juif avait vu le jour sur un territoire plus grand d'un tiers que celui prévu par le plan de partition de l'Organisation des Nations unies (ONU) voté le 29 novembre 1947, l'État arabe lui était mort-né, partagé entre Israël, la Transjordanie et l'Égypte, et près de 800 000 Palestiniens avaient été forcés à l'exil. Depuis, les origines de ce conflit qui ensanglante encore le Proche-Orient font l'objet d'un débat presque ininterrompu entre historiens palestiniens et israéliens, mais aussi entre ces derniers.
Parmi eux, deux chercheurs incarnent les principales visions en présence. Pionnier de la « nouvelle histoire », Benny Morris s'en tenait dès son premier livre1 à une thèse « centriste ». « Le problème palestinien, assurait-il, est né de la guerre, et non d'une intention, juive ou arabe ». Ilan Pappé, au contraire, a toujours interprété l'expulsion des Palestiniens comme le résultat d'un « nettoyage ethnique » prémédité. C'est tout le sens de son livre majeur, The Ethnic cleansing of Palestine2 qu'Henri Trubert a eu le courage de publier chez Fayard en 2008, sous le titre Le nettoyage ethnique de la Palestine.
S'agissant du Proche-Orient, on le sait, la réalité dépasse souvent l'affliction. Ainsi, le 7 novembre 2023, Fayard a annoncé le retrait de ce livre de son catalogue. Pour Henri Trubert qui, depuis, a créé les éditions Les Liens qui Libèrent, « cette censure est doublement lamentable. D'abord parce qu'elle sanctionne un livre indispensable à la compréhension du conflit israélo-palestinien. Ensuite parce que, au-delà de Fayard, elle révèle la dégradation du débat intellectuel dans notre pays ». Ajoutons que Fayard n'a même pas eu l'honnêteté d'assumer sa décision liberticide : l'éditeur la camoufle derrière un problème juridique. « Le contrat, affirme-t-il, était caduc depuis le 27 février 2022. La maison a donc acté, le 3 novembre dernier, sa fin d'exploitation ». Pourtant, selon Edistat, un site de statistiques qui publie les ventes de livres en France, 203 des 307 exemplaires du livre vendus cette année ont trouvé preneur après le début des attaques israéliennes sur Gaza3. Fort heureusement, La Fabrique a sauvé l'honneur de l'édition française en republiant, dès ce mois de mai, Le nettoyage ethnique de la Palestine.
Quiconque voudra comprendre la Nakba pourra donc lire ou relire cette contribution exceptionnelle à la recherche et au débat historique à ce sujet. Car non seulement Pappé développe son approche de manière approfondie et cohérente, mais il le fait à la manière de Benny Morris : avec des citations fortes tirées des archives de la Haganah, du Palmah4, de l'armée israélienne, ainsi que des journaux de David Ben Gourion et d'autres dirigeants juifs.
Le livre s'ouvre sur la « Maison rouge », cet immeuble Bauhaus de Tel-Aviv devenu, en 1947, le quartier général de la Haganah. Ce 10 mars 1948, onze hommes,
vieux dirigeants sionistes et jeunes officiers juifs, apportent la touche finale à un plan de nettoyage ethnique de la Palestine. Le soir même, des ordres militaires sont diffusés aux unités sur le terrain afin qu'elles préparent l'expulsion systématique des Palestiniens de vastes zones du pays. Ces ordres comprenaient une description détaillée des méthodes à employer pour chasser les gens par la force.
Six mois après,
plus de la moitié de la population autochtone de la Palestine, soit près de 800 000 personnes, avait été déracinée, 531 villages détruits et onze villes vidées de leurs habitants.
Les « nouveaux historiens » se sont bien sûr efforcés de réviser la version traditionnelle de la guerre de 1948. « J'étais l'un d'eux », ajoute Pappé qui, autocritique, estime néanmoins que ses confrères se sont « concentrés sur les détails ». Certes, grâce aux archives militaires israéliennes, ils ont pu non seulement démontrer l'absurdité de la thèse selon laquelle les Palestiniens seraient partis volontairement, mais aussi confirmer « beaucoup de cas d'expulsions massives » de villages et de villes et révéler « un nombre considérable d'atrocités, y compris de massacres ».
Mais leur démarche comportait, ajoute Pappé, une limite majeure, évidente chez le précurseur de la « nouvelle histoire ». Le fait de s'appuyer exclusivement sur les archives, considérées comme l'expression d'une « vérité absolue », les a conduits à une appréhension déformée de la réalité sur le terrain. Si Morris et les autres s'étaient tournés vers l'histoire orale, y compris arabe, ils auraient pu mieux saisir la « planification systématique derrière l'expulsion des Palestiniens en 1948 ».
Il est évidemment impossible de résumer ici Le Nettoyage ethnique de la Palestine. Un fait, à mes yeux, suffit à ébranler la thèse d'une expulsion non planifiée : la constitution, dès avant la Seconde guerre mondiale, d'un fichier de tous les villages arabes. C'est un jeune historien de l'université hébraïque de Jérusalem qui en a été chargé. Ce topographe « suggéra de conduire une inspection à l'aide de photographies aériennes ». Les meilleurs photographes professionnels du pays ont contribué au projet, un laboratoire étant installé dans la maison de Margot Sadeh, l'épouse de Itzhak Sadeh, chef du Palmah !
Ainsi ont été constitués des dossiers détaillés sur chacun des villages de Palestine, qui comprenaient, explique Pappé,
les routes d'accès, la qualité de la terre, les sources, les principales sources de revenu, la composition sociologique, les affiliations religieuses, le nom des muktars5, les relations avec les autres villages, l'âge des habitants hommes (de 16 à 50 ans) et bien d'autres choses.
Le dossier le plus important était :
un index de l'« hostilité » à l'égard du projet sioniste, à partir du niveau de la participation du village à la révolte de 1936. Une liste comportait quiconque y avait pris part et les familles de ceux qui avaient perdu quelqu'un dans le combat contre les Britanniques. Une attention particulière était prêtée aux gens qui avaient prétendument tué des Juifs. En 1948, cette dernière information alimentera les pires atrocités dans les villages, conduisant à des exécutions de masse et à des tortures.
Plus la fin du mandat britannique était proche, et plus
l'information s'orienta de manière explicitement militaire : le nombre de gardes (la plupart des villages n'en avaient aucun) et les quantité et qualité des armes à la disposition du village (en général archaïques ou même absentes).
Pour compléter leurs fichiers, Ezra Danin et son assistant, Yaacov Shimoni, ont recruté d'autres collaborateurs, parmi eux des « informateurs » palestiniens. L'historien précise :
L'actualisation définitive des dossiers des villages se déroula en 1947. Elle se focalisa sur la constitution de listes de personnes “recherchées” dans chaque village. En 1948, les troupes juives utilisèrent ces listes pour les opérations de recherche et d'arrestation qu'elles conduisaient dès qu'elles occupaient une localité. Les hommes étaient alignés et ceux qui figuraient sur les listes étaient identifiés, souvent par la même personne qui avait fourni les informations à leur sujet (…), la tête recouverte d'un sac avec deux yeux afin de ne pas être reconnue. Les hommes ainsi choisis étaient souvent abattus sur le champ.
Après Le Nettoyage ethnique de la Palestine, nul ne pourra plus raconter honnêtement 1948 comme avant. Paradoxalement, dix-sept ans plus tard, Benny Morris a fini par confirmer l'analyse de Pappé dans une interview au quotidien israélien Haaretz6 :
Dans certaines conditions, une expulsion n'est pas un crime de guerre. Je ne pense pas que les expulsions de 1948 étaient des crimes de guerre. On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. (...) Il y a des circonstances dans l'histoire qui justifient le nettoyage ethnique. Quand le choix est entre le nettoyage ethnique et le génocide – l'annihilation de votre peuple –, je préfère le nettoyage ethnique. Un État juif n'aurait pas pu être créé sans déraciner 700 000 Palestiniens. Il était donc nécessaire de les déraciner. Il n'y avait pas d'autre choix que d'expulser cette population.

Le Nettoyage ethnique de la Palestine
Ilan Pappé (traduit de l'anglais par Paul Chemla)
La Fabrique éditions
10 mai 2024
396 pages
20 euros
1Benny Morris, The Birth of the Palestinian refugee problem, 1947-1949, Cambridge University Press, 1989.
2Ilan Pappé, The Ethnic cleansing of Palestine, Oneworld Publications, 2006.
3« Fayard retire des ventes le livre Nettoyage ethnique en Palestine d'Ilan Pappé », TRT Français, 13 décembre 2023.
4La Haganah et le Palmah, organisations paramilitaires juives avant la création d'Israël, ont servi d'ossature à son armée après le 14 mai 1948.
5NDLR. Dirigeants de villages.
6Ari Shavit, « Survival of the Fittest », Haaretz, 8 janvier 2004.
Entre 1948 et 1966, des dizaines de milliers de juifs originaires du Maghreb ont transité quelques semaines par le camp du Grand Arénas à Marseille avant de rejoindre Israël. Ils y connaitront parfois de sérieuses déconvenues qui préfigureront celles qu'ils connaitront après leur installation en « terre promise ».
Du camp du Grand Arenas de Marseille il ne reste aujourd'hui plus rien. Seuls deux piliers marquent l'ancienne entrée du lieu, désormais un terrain vague abandonné, et la mémoire balayée du rôle de la France dans l'émigration juive arabe vers Israël. En 1944, l'Agence juive projette d'installer un million de juifs en Palestine en deux ans. Son président David Ben Gourion, futur fondateur de l'État d'Israël, en fait la priorité du mouvement sioniste. En 1950, le parlement israélien vote la « loi du retour » qui garantit à tout juif le droit d'immigrer en Israël.
Le potentiel démographique des juifs d'Afrique du Nord convainc l'Agence juive d'envoyer des émissaires au Maghreb. Mais dès la fin des années 1940, l'arrivée en Israël des juifs orientaux — mizrahim en hébreu — interroge l'identité du nouvel État. Cette main-d'œuvre travailleuse ne parle pas encore hébreu mais arabe, et sa future intégration dans la société israélienne se fera d'abord, non sans difficultés, au sein de camps de transit.
Dans le sud de Marseille, dans le quartier de la Cayolle niché contre les calanques, le camp du Grand Arénas gagne le surnom de « camp des juifs ». Pendant plus de vingt ans, on y acculture des dizaines de milliers de juifs arabes pour en faire de futurs Israéliens. Ce « petit bout d'Israël » sur le territoire français est géré par l'Agence juive qui envoie juifs marocains, tunisiens et parfois égyptiens rejoindre une terre qu'on leur promet.
À la fin des années 1990, deux historiens marseillais éveillent la mémoire oubliée du Grand Arénas. Une archive après l'autre, Nathalie Deguigné et Émile Témime reconstituent le quotidien du camp et de ses milliers de migrants maghrébins en transit.
Vivre dans les baraquements se révèle une rude épreuve, accentuée par les intempéries. L'hiver, ceux-ci, mal isolés et chauffés par des poêles à charbon, laissent pénétrer le froid et l'humidité. L'été, la chaleur y est insupportable...1
De 1948 à 1955, près de 40 000 juifs marocains sur un total de 250 000 partent en Israël, et la grande majorité d'entre eux passe par le camp marseillais. « À Marseille, on ferme les yeux sur la présence irrégulière de ces transitaires. Leur transit ne doit pas, en principe, dépasser un mois ».2
Un bureau d'émigration est ouvert à Casablanca pour enregistrer les départs des juifs via Marseille. En 1956, les indépendances du Maroc et de la Tunisie relancent une vague de départs. De janvier à octobre, près de 40 000 migrants passent par le camp. Édifié par l'État français en 1945, le Grand Arénas accueille d'abord des prisonniers allemands dans l'attente de leur rapatriement, ou encore des travailleurs indochinois placés sous la surveillance des autorités. Mais c'est l'afflux de milliers d'émigrants gérés par l'Agence juive qui donnera le nom de « camp des juifs » au lieu.
Très peu de juifs algériens passent par le Grand Arénas en raison de l'histoire coloniale française. Naturalisés français depuis le décret Crémieux en 1870, ils s'installent dans leur majorité en métropole après l'indépendance de l'Algérie en 1962 : « En dépit du souvenir du comportement de Vichy qui les dépouilla de leur qualité de Français (…) les Juifs d'Algérie s'identifiaient à la France et c'est vers ce pays qu'ils émigrèrent au moment du grand bouleversement ».3
« Arénas, c'est un épiphénomène de ce qui s'est passé en Israël ».4 En effet, les employés de l'Agence juive sont en majorité ashkénazes, et les premiers contacts avec les mizrahim présagent les difficultés d'intégration en Israël.
Ils regardent souvent de haut le mode de vie, la condition sociale, le manque d'instruction d'une partie des émigrants marocains. (...) Préventions et comportements qui se manifesteront bientôt en Israël même, dans un contexte plus large.5
Les émigrants maghrébins, de milieux modestes, sont confrontés au mépris des autorités israéliennes comme le soulignent certains rapports :
Nous avons constaté avec peine que, dans l'ensemble, la qualité d'olim6 que nous avons vue au camp n'est pas très belle. Ce n'est pas un très beau cadeau que nous faisons à Israël en leur envoyant des olim de ce genre7.
Un stage intensif d'acculturation à la future patrie leur est imposé. Encadrés par les services israéliens, ils doivent apprendre les danses et chants de l'État d'Israël avant de s'y installer.
Certains malades patientent parfois plusieurs mois au sein du camp, piégés en raison des clauses d'émigration sélective. Beaucoup de juifs marocains originaires de l'Atlas sont touchés par la tuberculose, la teigne ou encore le trachome. Plusieurs meurent au camp du Grand Arénas, alors qu'ils attendaient un visa de sortie vers Israël.
Lors des repas, « les émigrants doivent présenter une carte personnelle pour récupérer leur ration distribuée par des employés, au travers de petits guichets », rapportent Nathalie Deguigné et Émile Témime. Mais au quotidien, c'est surtout la promiscuité qui gêne les émigrants. Dans les baraquements, il n'existe aucune cloison de séparation pour isoler les familles. Les sanitaires sont installés à l'extérieur des abris. Ce manque d'intimité est vécu comme un déclassement brutal : « On n'avait pas l'endurcissement des réfugiés. (...) Pour eux, c'était un camp de luxe, pour nous qui venions d'une vie normale, c'était un choc ». Ils préparent le départ avec hâte. Devant le portail du camp, des commerçants français « déballent des marchandises destinées à l'équipement de ces futurs citoyens d'Israël ». Des télévisions, des radios, de la literie. « Enfin, toutes les choses qu'on peut proposer à des gens qui vont commencer une nouvelle vie ».
Avant 1948, les premiers juifs arabes qui s'installent sont recrutés comme combattants pour affronter l'Armée de libération arabe au terme du mandat britannique sur la Palestine. Après la création de l'État d'Israël, les flux d'émigration s'accentuent, au premier chef de juifs marocains et tunisiens. Et pour les organiser, les autorités israéliennes bénéficient de l'accord de la France d'opérer sur son territoire.
Déjà pendant la guerre, Marseille était devenue un refuge pour des juifs européens. Des personnalités permettent à des milliers d'entre eux de fuir les persécutions, à l'image du journaliste américain Varian Fry. Agissant dans la clandestinité, ce dernier permet à 4 000 juifs de fuir vers les États-Unis. Le médecin George Rodocanachi fournit quant à lui des milliers de certificats médicaux justifiant leur départ pour New-York, ce qui lui vaudra d'être déporté puis assassiné au camp de Buchenwald en 1944.
Mais c'est la tragédie du navire Exodus en juillet 1947 qui secoue l'opinion publique. À l'époque, les organisations sionistes multiplient les opérations d'émigration clandestine vers la Palestine mandataire. Le 11 juillet, 4 500 survivants de la Shoah embarquent sur l'Exodus au départ de Sète8. Son débarquement sur les côtes palestiniennes est un échec : les autorités anglaises renvoient ses passagers dans trois bateaux-prisons vers la France. Ils sont ensuite bloqués en rade de Port-de-Bouc à l'ouest de Marseille pendant plusieurs semaines, avant de devoir lever l'ancre pour l'Allemagne. Cette affaire met en lumière l'essor de l'émigration juive au Proche-Orient. Une émigration qui s'affirme avant même le vote du plan de partage de la Palestine par les Nations unies le 29 novembre 1947.
« Je ne savais pas que c'était comme ça. Si je savais que c'était comme ça, je ne serais pas venu ». En 1962, un journaliste de l'ORTF, suit la traversée de plusieurs juifs arabes au départ du camp du Grand Arénas vers Israël9.
Une fois débarqués, certains s'installent dans des kibboutz, fermes autogérées à l'organisation collective. Mais leur arrivée se teinte de désillusions. Manque de travail, difficultés d'intégration, barrière de la langue : certains songent déjà à repartir. « Les juifs orientaux étaient perçus comme prisonniers d'un carcan traditionnel. Pour les ‘‘israéliser'', il convenait de les faire entrer dans l'ère moderne. Ce passage nécessitait de rompre avec une culture orientale perçue comme arriérée »10.
La politique d'Israël à l'égard des juifs arabes du monde musulman est en effet pensée en termes de modernisation. « L'identité israélienne, fabriquée par les colonisateurs sionistes, définissait pour des Juifs diversifiés leur mode d'appartenance ». Dans son dernier ouvrage La Résistance des Bijoux11, la chercheuse israélienne d'origine algérienne Ariella Aïsha Azoulay décortique ce saccage des écheveaux transculturels des communautés juives :
L'invention de la catégorie « mizrahi » fut nécessaire à l'enrôlement de ces Juifs qui émigrèrent du Maghreb - du monde arabo-berbéro-musulman - et à leur socialisation par identification à une entité fabriquée plus large : le peuple juif, ce mythos unitaire au nom duquel toute pluralité devait être abandonnée.
Une mémoire pour l'oubli de l'expérience émigrée judéo-arabe aujourd'hui encore instillée dans les divisions communautaires de l'État d'Israël.
1« Le camp du Grand Arénas, l'étape française des émigrants du Maghreb en route vers Israël (1952-1966) », Nathalie Deguigné et Émile Témime, Archives juives, vol. 41, n°2, 2008.
2« Immigrants d'Afrique du Nord en Israël : évolution et adaptation », Doris Bensimon-Donath, Anthropos, p. 115, 1970.
3Joëlle Allouche-Benayoun et Geneviève Dermenjian, Les Juifs d'Algérie : une histoire de ruptures, Presses universitaires de Provence, 2015.
4Ibid.
5Ibid.
6Terme hébreu désignant les juifs qui font leur alya, c'est-à-dire qui sont « montés » en Israël.
7Immigrants d'Afrique du Nord en Israël, évolution et adaptation, Doris Bensimon-Donath, Anthropos, 1970.
8NDLR. Une histoire mythologique de ce voyage sera donnée par un best-seller de Léon Uris, Exodus (1958), et un film d'Otto Preminger (1960), avec Paul Newman dans le rôle principal.
9« Une terre qui leur est promise », Radiodiffusion Télévision Française.
10« L'identité israélienne à l'heure des mobilisations communautaires », Élisabeth Marteu et Pierre Renno, Critique internationale, vol. 56, n°3, 2012.
11Ariella Aïsha Azoulay, La Résistance des Bijoux, Rot-Bo-Krik, 2023.