Parmi les pays du Maghreb, la Tunisie présente la transition démographique la plus précoce et la plus avancée. Elle se trouve aujourd'hui confrontée aux conséquences d'une fécondité tombée à un niveau inédit. Qu'est-ce que ce constat révèle des transformations du pays ?
Si la Tunisie a devancé ses voisins dans la transition démographique, c'est d'abord parce qu'elle a engagé, dès le lendemain de son indépendance, un ensemble de transformations économiques et sociales sans équivalent dans la région. L'acte emblématique en fut le Code du statut personnel, promulgué en 1956 : interdiction de la polygamie et de la répudiation, exigence du consentement des époux au mariage et fixation d'un âge minimum. Une rupture juridique profonde dans une région où le droit de la famille était resté longtemps quasi figé.
Ce Code n'était pas un simple programme visant la baisse de la natalité. C'était d'abord un projet de société : scolarisation massive des filles et des garçons, accès des femmes à l'emploi salarié dans les mêmes conditions que les hommes, urbanisation accélérée, élévation générale du niveau d'instruction. Ces facteurs de développement ont progressivement modifié les aspirations des individus et des couples. Lorsque les Tunisiens et les Tunisiennes ont voulu maîtriser leur fécondité, les outils nécessaires étaient disponibles : la contraception avait été légalisée dès 1961 et l'avortement, partiellement en 1965, puis totalement en 1973. Par ailleurs, un programme national de planning familial avait été lancé dès 1963.
La trajectoire tunisienne illustre ainsi un constat établi dans la littérature démographique : c'est moins la disponibilité des moyens contraceptifs qui détermine ou enclenche la baisse de la fécondité que la transformation des conditions de vie et des normes sociales qui fait naître le désir de limiter les naissances. Résultat : en moins de quarante ans, l'indice synthétique de fécondité, qui s'élevait à plus de 7 enfants par femme au début des années 1960, a chuté à 2,1 en 1999, atteignant ainsi le seuil de remplacement des générations, une première au Maghreb et en Afrique du Nord.
Autre signe de transformation de la société : le mariage cesse progressivement d'être une étape socialement évidente du passage à l'âge adulte pour devenir un projet qui suppose des ressources économiques, une stabilité professionnelle et une négociation croissante entre aspirations individuelles et attentes familiales. La transition démographique tunisienne est ainsi indissociable d'une transformation plus large des normes qui encadrent la vie conjugale, la parentalité et les rapports entre générations.
Après une stabilisation autour du seuil de remplacement pendant près d'une décennie, la fécondité tunisienne a connu une hausse visible au début des années 2010, atteignant 2,4 enfants par femme en 2014. Même si elle est moins importante que celle observée en Algérie, cette augmentation était en partie illusoire : les femmes n'avaient pas eu plus d'enfants, elles les avaient simplement eus plus tôt, ce qui a gonflé mécaniquement les statistiques annuelles.
À partir de 2015, la baisse reprend, de plus en plus rapide1, jusqu'à atteindre 1,54 enfant en 2024. La baisse touche cette fois tous les groupes d'âge simultanément, et l'âge de la maternité se déplace progressivement vers les 30-34 ans, signe d'un report durable plutôt que d'une simple fluctuation conjoncturelle. Le recensement général de 2024 est venu confirmer l'ampleur de ce mouvement : la population tunisienne, à 11,97 millions d'habitants, est sensiblement inférieure aux projections antérieures. Entre 2014 et 2024, la population a augmenté de moins de 900 000 personnes, soit moins qu'au cours de n'importe quelle décennie depuis l'indépendance. Le taux d'accroissement annuel moyen est tombé à 0,87 %, son niveau le plus bas.
Les mécanismes à l'œuvre derrière cette baisse relèvent de la transformation de l'institution familiale tout entière, touchant à la fois la formation des unions, les attentes vis-à-vis du mariage et la taille souhaitée des familles. Ces évolutions traduisent moins une simple modification des comportements démographiques qu'une recomposition des parcours de vie. Les jeunes générations ne franchissent plus les étapes de l'entrée dans l'âge adulte selon le même calendrier qu'autrefois. Études plus longues, insertion professionnelle plus tardive, accès difficile au logement et report du mariage rendent plus complexe l'articulation entre autonomie, conjugalité et parentalité.
Le premier facteur est le recul important de l'âge au mariage. Dans une société où la procréation hors mariage reste marginale, retarder l'union revient mécaniquement à réduire le nombre d'enfants. Les données du recensement de 2024 révèlent à cet égard une situation inédite. L'âge moyen au premier mariage des hommes est de 35,3 ans, contre 33,0 ans en 2014. Celui des femmes est passé de 28,6 à 28,9 ans sur la même période, progressant beaucoup plus lentement.
Cette asymétrie des calendriers du mariage des hommes et des femmes est bien illustrée dans la courbe des proportions de célibataires par âge observées au recensement de 2024 (Figure 1). Les femmes se marient massivement entre 22 et 32 ans, avec une vitesse de baisse du célibat maximale entre 25 et 29 ans2, avant de ralentir nettement après 32 ans et de stagner après 40 ans. Les hommes, eux, suivent un calendrier bien plus étalé. Leur entrée dans le mariage ne s'accélère vraiment qu'à partir de 28 ans3 et se poursuit à un rythme modéré jusqu'à 50 ans et bien au-delà.
L'impact du mariage tardif sur la fécondité est aujourd'hui une spécificité tunisienne dans le paysage maghrébin. Au Maroc, la fécondité a continué de baisser malgré un recul de l'âge moyen au premier mariage, de 26,3 à 24,6 ans entre 2004 et 2024, ce qui souligne le rôle déterminant qu'y joue la contraception. En Algérie, à l'inverse, c'est un boom des mariages entre 2000 et 20144 qui a alimenté le rebond de fécondité observé à cette période5, avant que le ralentissement des unions ne contribue à son tour à la baisse en cours.

Ce décalage entre les âges au mariage des hommes et des femmes crée une distorsion structurelle sur le marché matrimonial. Lorsque les femmes sont au cœur de la période de nuptialité intense (entre 25 et 32 ans), les hommes du même âge sont encore loin de vouloir s'engager. À l'inverse, lorsque les hommes entrent dans cette phase, vers 32-40 ans, ils se tournent probablement vers des femmes plus jeunes, creusant ainsi les écarts d'âge entre conjoints. Cette asymétrie des calendriers impose aux femmes tunisiennes une logique temporelle particulièrement contraignante. Avec des études supérieures qui s'étendent souvent jusqu'à 22-24 ans, les femmes représentent aujourd'hui près de 60 % des étudiants du supérieur6. Leur insertion professionnelle est souvent tardive et précaire, la période de nuptialité et de maternité se concentrant sur une dizaine d'années environ, de 25 à 35 ans. Au-delà, le marché matrimonial se resserre progressivement, et l'horloge biologique commence à contraindre les possibilités de maternité.
De nouvelles normes redéfinissent également la place de l'enfant dans la famille et dans la société. La parentalité est devenue un projet plus exigeant, impliquant un investissement affectif et économique accru, concentré sur un ou deux enfants tout au plus. Ce modèle de la famille de petite taille, longtemps propre aux catégories les plus instruites et urbanisées, s'est désormais largement diffusé à l'ensemble de la société tunisienne7.
Que traduit la très basse fécondité tunisienne aujourd'hui ? Les données disponibles, qui couvrent près de quarante ans, dessinent un projet parental contrarié. Au milieu des années 1980, désirs et réalité coïncidaient : le mode des familles désirées était de 4 enfants, et l'indice synthétique de fécondité oscillait autour de 5 enfants par femme. Puis vint une rupture remarquable. En 1994-1995, l'enquête tunisienne sur la santé de la mère et de l'enfant (ETSME) réalisée par l'Institut national de la statistique (INS) et l'Office national de la famille et de la population (ONFP) révélait que le mode des familles désirées était passé à 2 enfants en moins d'une décennie. Les aspirations avaient basculé bien avant que la fécondité observée ne les rejoigne.
En 2002, l'enquête Papfam8 confirme que la norme à 2 enfants s'impose progressivement (31,7 % des femmes la déclarent comme idéale), mais la famille à 4 enfants reste encore présente dans les représentations (26,9 %).
C'est le moment où réalité et désirs se rejoignent brièvement : l'indice synthétique de fécondité est alors proche du seuil de remplacement. À partir de là, les trajectoires divergent à nouveau, mais dans le sens inverse. En 2011-2012, selon l'enquête MICS9, parmi les femmes ayant déjà 2 enfants, 29,6 % souhaitent en avoir un troisième. Dix ans plus tard, en 2023, cette proportion n'est plus que de 9,4 % : elle a été divisée par trois. La norme d'arrêt à 2 enfants s'est fortement consolidée et pourtant l'indice synthétique de fécondité est tombé à 1,54 en 2024, soit un demi-enfant en dessous de la norme désirée.
Ce renversement est inédit dans l'histoire démographique tunisienne. Pendant des décennies, les femmes avaient plus d'enfants qu'elles n'en désiraient. Aujourd'hui, elles en ont moins. C'est le signe d'une contrainte sociale qui s'est renforcée (celle du marché matrimonial, de l'horloge biologique, des conditions d'insertion professionnelle) et qui empêche un nombre croissant de femmes de réaliser leur projet familial. Autrement dit, la très basse fécondité traduit moins une crise du désir d'enfant qu'un décalage croissant entre les aspirations familiales et les conditions sociales qui permettent de les réaliser. La question n'est donc plus seulement celle du nombre d'enfants souhaités, mais celle des conditions sociales qui rendent aujourd'hui le projet parental possible ou impossible.
Les évolutions de la fécondité sur les cinq dernières décennies produisent des effets structurels désormais bien visibles sur la structure par âge de la population. La part des moins de 20 ans, qui représentait un peu plus de la moitié de la population en 1984, s'établit à 30,4 % en 2024. Celle des 60 ans et plus est passée de 6,7 % à 17 % entre 1984 et 2024. L'indice de vieillissement, qui mesure le rapport entre les personnes âgées et les enfants de moins de 15 ans, a bondi de 12 % en 1966 à 74 % en 2024.
Pour situer la Tunisie à l'échelle internationale, nous disposons des données des Nations unies, qui permettent une mise en perspective comparative10. En 2024, la part des 60 ans et plus en Tunisie (17 %) dépasse la moyenne mondiale estimée à 14,2 %, ainsi que celles de ses voisins immédiats : l'Algérie (9,7 %), le Maroc (12 %), l'Égypte (8 %). Parmi les pays arabes, l'Arabie saoudite, dont la structure démographique reste artificiellement jeune en raison de la forte présence de travailleurs migrants, affiche seulement 5 %. La Tunisie est sans conteste la plus avancée dans ce processus de vieillissement au sein des pays d'Afrique du Nord.
Selon les projections des Nations unies, la Tunisie comptera 27 % de personnes de 60 ans et plus en 2050, soit le niveau qu'affichent aujourd'hui la France (28 %) ou l'Espagne (27 %), des pays qui ont mis un siècle pour y parvenir. D'ici là, l'Italie, l'Espagne et la Grèce dépasseront 40 % et le Japon frôlera 43 % (Figure 2).

Une dimension supplémentaire nuance cette perspective : le rôle des migrations. Les pays d'Europe du Sud compensent en partie leur déclin naturel par des flux migratoires positifs. L'Arabie saoudite illustre à l'extrême l'effet inverse : la présence massive de travailleurs migrants jeunes dilue la part des personnes âgées dans la population totale, un effet mécanique bien documenté dans les pays à forte immigration de travail.
La Tunisie, et plus largement le Maghreb, se trouve dans une position structurellement différente : pays d'émigration de longue date, elle enregistre un solde migratoire négatif de -4 200 personnes par an en moyenne entre 2019 et 2024. Ce sont précisément les jeunes adultes en âge de travailler et de procréer qui partent, déstabilisant ainsi le marché matrimonial et aggravant à la fois la baisse de la fécondité et l'accélération du vieillissement.
Si l'Italie tire aujourd'hui la sonnette d'alarme d'un « hiver démographique » alors que sa population a commencé à diminuer en valeur absolue et si le Japon mobilise déjà toutes ses ressources face au vieillissement le plus avancé au monde, la question qui se pose à ces sociétés vaut tout autant, et dans des conditions plus contraignantes encore, pour la Tunisie. Dans quel délai et avec quels leviers une société peut-elle construire des réponses institutionnelles (systèmes de retraite, solidarités intergénérationnelles, politiques familiales), que la rapidité de sa transition démographique appelle ?
Il existe néanmoins une opportunité démographique, étroite et limitée dans le temps. Les générations nées entre 2000 et 2014 (dont les cohortes du mini baby-boom de 2009-2014) entreront dans les âges féconds entre 2030 et 2045. Ce réservoir démographique temporaire pourrait mécaniquement faire remonter le nombre annuel de naissances, de 120 000 environ aujourd'hui jusqu'à 170 000 vers 2040, avant que la baisse ne reprenne. Les projections de l'INS tablent sur une population de 13,3 millions d'habitants en 2054, avec un taux d'accroissement annuel de 0,03 % à cette date. Aujourd'hui le taux d'accroissement est de 0,87 %.
Cette opportunité aura plus de chances de se concrétiser si les conditions socio-économiques permettent aux jeunes adultes de cette génération de réaliser leurs projets parentaux et notamment si le calendrier matrimonial et reproductif des femmes cesse d'être soumis aux pressions actuelles – trop profondes pour être réversibles à court terme.
Les réponses à ces évolutions ne relèvent donc pas uniquement des politiques démographiques. Elles interrogent plus largement le modèle de développement, les solidarités familiales, la place accordée aux jeunes générations et les conditions dans lesquelles une société permet ou non à ses membres de construire une vie familiale conforme à ses aspirations.
La baisse de la fécondité tunisienne est nette, rapide et s'inscrit dans des évolutions structurelles durables. Rien n'indique aujourd'hui qu'un rebond comparable à celui du début des années 2010 se reproduise. La Tunisie, première du Maghreb à avoir franchi le seuil de remplacement des générations, est aussi la première à être confrontée aux conséquences d'une fécondité durablement basse. Un défi que d'autres pays de la région auront à relever, probablement plus tôt que ce que laissaient prévoir les études prospectives d'il y a une cinquantaine d'années. Le Maroc a d'ores et déjà franchi le seuil de remplacement en 2024, et l'Algérie s'oriente à son tour vers de bas niveaux de fécondité.
1- 8 % par an en moyenne entre 2019 et 2023
2De - 8 points par an.
3- 6 points par an entre 30 et 34 ans.
4Le taux brut de nuptialité a presque doublé, passant de 5 à 10 % entre 2000 et 2010.
5Le nombre d'enfants par femme est passé de 3,1 en 2017 à 2,6 en 2023.
6Selon l'Institut national de la statistique (INS), 2025.
7Cf. Zahia Ouadah-Bedidi, Ibtihel Bouchoucha et Soumaya Abdellatif, « Une fécondité historiquement basse au Maghreb », Population et sociétés, n° 644, Ined, mai 2026.
8Pan Arab Project for Family health (« projet panarabe pour la santé de la famille ») initié par l'Office national de la famille et de la population (ONFP).
9Institut national de la statistique (INS) et Unicef, 2013. Enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS4) 2011-2012, Rapport final. Tunis.
10Pour la Tunisie, les données historiques sont celles de l'Institut national de la statistique (INS) (recensements 2014 et 2024) ; les données des autres pays et les projections sont issues des Nations unies (WPP 2024). Un écart peut exister entre les estimations de l'ONU et les données nationales tunisiennes. Nous avons néanmoins représenté, dans la figure 2, le point le plus récent estimé par l'INS en 2024 (cercle en orange).
Alors qu'une délégation des talibans a été invitée à Bruxelles par la Commission européenne pour discuter du renvoi de réfugiés afghans vers leur pays, des dizaines d'entre eux sont empêchés de demander l'asile. Ils sont détenus depuis des mois dans des conditions indignes et craignent d'être expulsés de force vers Kaboul.
À l'autre bout du fil, on devine Hossain1 inquiet et fatigué. « Notre situation ici s'aggrave de jour en jour, indique le réfugié afghan. Certains de mes camarades sont enfermés ici depuis huit mois, d'autres depuis dix mois. Cette situation génère beaucoup de stress et de tensions ». Il poursuit : « Il y a déjà eu plusieurs tentatives de suicide dans ce camp ».
Comme Hossain, plusieurs dizaines de réfugiés afghans sont actuellement détenus dans des centres fermés en Pologne. La plupart ont été arrêtés par la police polonaise après avoir franchi de manière irrégulière la frontière avec la Biélorussie, d'autres ont été interpelés alors qu'ils s'apprêtaient à passer en Allemagne.
Ils ont été placés en détention, sans possibilité pour la plupart de demander l'asile dans ce pays de l'est de l'Europe. On recense au moins cinq centres fermés de ce type en Pologne, localisés dans les villes de Biała Podlaska, Białystok, Przemyśl, Kętrzyn et Lesznowola. Aujourd'hui, Hossain et ses compatriotes font face au risque d'expulsion vers l'Afghanistan, pays contrôlé par les talibans depuis leur retour au pouvoir en 2021.
Suspension du droit d'asile et non-droit
« J'entre dans mon neuvième mois de détention », soupire Hossain, enfermé dans le centre de Biała Podlaska, une ville située dans l'est de la Pologne. Depuis son arrestation par la police polonaise à la fin de l'été 2025, il a signalé à plusieurs reprises son intention de demander l'asile en Pologne. Mais à chaque fois, les agents n'ont pas tenu compte de sa requête. « Je leur ai présenté toutes les preuves des menaces que j'ai subies en Afghanistan, mais les policiers s'en fichaient. Ils répétaient : "Tu es passé par la Biélorussie, tu ne peux pas demander l'asile" », se désole-t-il.
Interrogé par Orient XXI, le ministère de l'intérieur polonais indique avec précision que « 93 ressortissants afghans sont actuellement détenus dans des centres fermés », constituant ainsi « le deuxième groupe ethnique le plus important parmi les personnes présentes dans ces institutions ». Sur ces 93 personnes, seules « sept sont en cours d'obtention d'une protection internationale » ajoute le ministère, « 86 personnes font actuellement l'objet d'une procédure de retour ».
En mars 2025, le gouvernement polonais a adopté une loi suspendant le droit de déposer une demande de protection internationale pour les migrants arrivés de manière irrégulière par la frontière biélorusse. Les autorités ont justifié cette décision, prolongée à plusieurs reprises depuis, en raison de la politique de Minsk. Depuis 2021, des exilés originaires du Proche-Orient et d'Afrique de l'Est, instrumentalisés par la Russie et la Biélorussie pour déstabiliser les pays européens, tentent de passer cette frontière pour entrer en Europe.
« Nos observations montrent que les gardes-frontières refusent d'accepter les demandes de protection internationale non seulement des personnes se trouvant dans la zone frontalière, mais aussi de celles qui sont présentes dans d'autres parties du pays (par exemple dans des centres surveillés pour étrangers) » indique l'ONG polonaise Stowarzyszenie Interwencji Prawnej (Association pour l'intervention juridique) dans un communiqué de presse publié de 5 mai 2026.
« Les personnes dont la demande n'est pas acceptée sont ensuite immédiatement renvoyées en Biélorussie ou expulsées dans leur pays d'origine, sans qu'il soit procédé à une évaluation de leur situation personnelle ni de leurs besoins en matière de protection », ajoute l'organisation de défense des droits humains.
Malgré la mobilisation des ONG et de réseaux militants solidaires, plusieurs cas d'expulsions vers l'Afghanistan ont eu lieu ces derniers mois. Le ministère de l'intérieur polonais indique à Orient XXI avoir « récemment révisé la liste des pays vers lesquels les renvois forcés sont suspendus » et précise qu'après « une analyse approfondie (…), les renvois vers l'Afghanistan et d'autres pays ont repris le 13 juin 2025 ». Quatre expulsions d'exilés afghans ont ainsi eu lieu en 2025 et 13 d'ores et déjà en 2026, selon les données du ministère.
Le 10 avril, les autorités polonaises ont organisé une opération visant à renvoyer vers Kaboul 9 réfugiés afghans détenus dans plusieurs centres du pays. « On ne sait jamais quand va avoir lieu une expulsion » raconte Hossain qui a assisté à cette opération d'expulsion dans le centre de Biała Podlaska. « Les policiers sont venus au milieu de la nuit, il y avait dix agents pour une seule personne. Ils ont embarqué de force six de mes compatriotes dans un véhicule, direction l'aéroport », ajoute l'exilé.
Cette opération d'expulsion a été contestée par des avocats devant la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH). Une enquête du média d'investigation polonais OKO.press (22 avril 2026) a par ailleurs démontré que la Cour a émis des mesures provisoires concernant les neuf personnes, ce qui aurait dû suspendre l'opération d'expulsion, mais que les autorités ont malgré tout expulsé trois réfugiés afghans vers l'Afghanistan.
Une décision qui a suscité l'ire de Me Tomasz Sieniow, qui défendait plusieurs réfugiés afghans menacés d'expulsion, sur le réseau social LinkedIn. « Mon client a été expulsé alors même que nous avions obtenu des mesures provisoires de la CEDH, » s'indigne une autre avocate qui témoigne de manière anonyme auprès d'Orient XXI.
Dans une lettre2 adressée au ministre de l'intérieur polonais et publiée le 1er avril, le commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Michael O'Flaherty, s'est dit « préoccupé » par la situation de ces réfugiés afghans et a rappelé que « la Cour européenne des droits de l'homme impose aux États de procéder à une évaluation rigoureuse et individualisée des risques encourus par chaque personne avant de l'expulser ».
Dans un mail adressé à Orient XXI, le ministère de l'intérieur polonais assure sans détour que « la procédure d'expulsion polonaise n'entraîne aucun risque d'expulsion collective de ressortissants étrangers ni aucune violation de la Convention européenne des droits de l'homme ». Il ajoute que « chaque cas est examiné individuellement par les gardes-frontières, en tenant compte de la situation personnelle de la personne et de la situation dans son pays d'origine ».
Contacté par Orient XXI, le défenseur des droits polonais souligne pour sa part que « l'Afghanistan reste un pays dangereux, touché par une grave crise humanitaire et des droits de l'homme, ainsi que par une instabilité interne persistante » et met en garde : « les personnes renvoyées en Afghanistan pourraient faire l'objet de menaces envers leur vie, leur liberté, leur sécurité personnelle, la torture ou des traitements inhumains ou dégradants ».
« Depuis leur expulsion, nous avons totalement perdu le contact avec ces trois personnes », explique Shazia3, membre du collectif Podróżnych Ugościć (Accueillir les voyageurs) qui soutient les exilés enfermés dans les centres surveillés. « Nous n'avons aucune nouvelle, nous ne savons pas ce qu'ils sont devenus depuis leur arrivée à Kaboul, » ajoute l'activiste, inquiète du sort que réservent les autorités talibanes aux Afghans expulsés d'Europe. « Là-bas, les femmes n'ont pas droit à l'éducation. Elles ne sont pas autorisées à travailler, ne peuvent pas voyager seules. Les mots manquent pour dire à quel point les Afghans souffrent de la situation sur place. »
« Mon père a été tué après avoir été torturé par les talibans, car auparavant il travaillait pour la police afghane », témoigne Hossain. Lui tenait une boutique culturelle, dans laquelle il vendait des albums de musique ou des DVD de films. Hossein a été arrêté et emprisonné deux fois, la première fois pendant 19 jours et la seconde pendant 5 jours, et a été battu à de nombreuses reprises par ses geôliers. « Après ça, j'ai compris qu'il fallait que je fuie l'Afghanistan, » souffle l'exilé au bout du fil.
Hossein décide alors de partir en Iran, où il reste quelques mois avant d'être arrêté par la police de ce pays et renvoyé de force dans son pays, au cours d'une des opérations d'expulsion massive de réfugiés afghans menées régulièrement par les autorités de la République islamique. De retour en Afghanistan, craignant toujours pour sa vie, il parvient à rassembler 15 000 dollars (13 000 euros) qu'il confie à un passeur afin d'organiser son départ du pays. Sa fuite vers l'Europe sera cependant sérieusement remise en cause par les politiques migratoires européennes qui le plongeront dans les limbes administratifs de la détention en Pologne.
Hossein constate que de nombreux exilés afghans souffrent des conditions de vie dans le camp de Biała Podlaska. Outre de « graves problèmes de peau et de démangeaisons » liés à l'insalubrité des lieux, il rapporte « des tensions et du stress » qui éprouvent la santé mentale des personnes détenues. « Plusieurs exilés se sont automutilés avec des lames de rasoir », indique-t-il avant d'ajouter : « Quand on consulte le médecin du centre pour lui parler de notre état psychologique, il nous répond : ‘Vous êtes un bon acteur'. En fait, ici, tout le monde s'en fiche de nous ! ».
La situation à laquelle sont confrontés Hossain et des dizaines d'exilés afghans en Pologne survient alors que la Commission européenne a annoncé son intention d'inviter des responsables talibans à Bruxelles pour des discussions portant sur le renvoi de migrants vers l'Afghanistan. Une décision qui résulte de pressions de nombreux États européens, cependant que l'Union européenne (UE) ne reconnaît pas le régime taliban. En octobre 2025, les ministres de l'intérieur de 20 pays européens ont cosigné une lettre demandant à la Commission d'agir pour faciliter les renvois d'Afghans en situation irrégulière.
Pionnière en la matière, l'Allemagne a déjà brisé ce tabou en procédant, depuis 2024, à l'expulsion groupée d'une centaine d'Afghans, qui avaient tous été condamnés par la justice, via des vols charters facilités par le Qatar. L'Autriche lui a depuis emboîté le pas et a reçu une délégation de représentants talibans, en septembre 2025 à Vienne.
« L'Afghanistan n'est bien entendu pas un pays sûr ! », s'emporte la militante Shazia, dont une partie de la famille vit sur place. Elle ajoute : « Là-bas, tout est contrôlé par les talibans et la situation économique est catastrophique. Les réfugiés qui sont actuellement détenus en Pologne et avec qui je suis en contact ont tout vendu, leur maison, leur voiture, pour pouvoir fuir et avoir une vie meilleure. Et maintenant l'Europe les renvoie là-bas ? Ça n'est pas acceptable ! »
1L'identité a été changée pour des questions de sécurité.
2« Pologne : le commissaire s'inquiète de la suspension des procédures d'asile et les pratiques d'éloignement ».
3L'identité a été changée pour des questions de sécurité.
Instantanés d'une ville pris à sept ans d'intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.
Aux femmes, les rues d'Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d'une intention nouvelle : le plaisir d'être là.
Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l'on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l'espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd'hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l'énergie solaire n'a plus lieu d'être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l'espace urbain, et l'ont, de toute évidence, gardé.
Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.
Cette première image est rapidement complétée par une autre : l'embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d'opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.
Pour ceux de l'intérieur, le petit air sonne autrement : l'appauvrissement, dû à l'inflation monstre, et la répression sourde, qui s'abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l'exil.
En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d'une mue existentielle. Il n'en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.
Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.
En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d'un président à l'agonie, tous ont convergé vers le cœur d'Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l'histoire convoquait. Douché par la répression qui n'a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l'heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d'indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l'homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l'oreille : la ville est quadrillée.
Les manifestations, interdites. « Trouble à l'ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu'il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d'Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d'Israël au onzième jour d'une offensive qui n'avait pas encore montré toute son horreur. Il s'agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d'un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu'il n'avait pas été autorisé. La rue n'est pas un lieu d'expression. La police veille.
Celle en uniforme est ostentatoire. C'est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d'Algérie, sauf qu'on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l'Union sportive de la médina d'Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L'enfant, lui, est d'un flegme…
Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.
La répression s'exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l'emprisonnement et de l'interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.
« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C'est à cet instant que je comprends qu'il n'est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L'interdiction de quitter le territoire est l'un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d'intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.
« De toute façon, il n'est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l'inflation sur les ménages, par exemple, m'expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d'un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l'aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu'il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l'accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu'il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu'au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.
Lui prépare son dossier d'émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n'écrit plus. Et ce n'est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »
D'autres franchissent le cap de l'exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d'El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l'ombre de palmiers et d'exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l'hôpital Debussy. La discussion est lancée.
« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d'Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : « Anaya harrag ! Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m'ont pris. Et me revoici. Mais inch'Allah, je repars bientôt. »
Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l'Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l'Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d'après l'Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l'axe Algérie-Espagne.
Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d'Alger, en septembre 2025. Le film du succès.
Pour Manel*, la question n'est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l'est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s'est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d'enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l'hypercentre d'Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d'autres régions du pays.
Partager un appartement entre femmes – outre l'aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l'objet d'une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.
Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d'un homme qui me dicte ma conduite. J'ai un travail, des amis, des centres d'intérêt. Il devra partager les miens et m'apporter les siens : la vie à deux, c'est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d'avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j'habite. » Et ça, ce n'est pas bien, lui demandé-je ? « Non. Avant que je comprenne ce qui m'arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu'a-t-elle fait ? « J'ai bloqué son numéro. Normal. »
Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t'emmène haut : une substance bon marché, facile d'accès et d'usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l'enseignante.
Cette drogue qui fond sur la ville, c'est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d'âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D'autres modes d'administration existent, jusqu'au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s'observer monter.
Après cette discussion, j'identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l'effet est réussi : c'est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l'eau avec son petit copain, dans le recoin d'une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m'aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu'il n'est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s'allument.
Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n'en croyant pas leur chance de se revoir.
La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L'emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c'est le taxi qui pose la question, avant d'ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d'affaires à faire. Située à proximité d'Alger et de ses 4 millions d'habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.
« Avant d'être taxi, j'étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J'adorais mon métier ! C'est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J'étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.
Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l'import et à l'augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l'équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l'Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d'approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d'activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.
« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l'analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d'embauche : « Il ne nous payait plus qu'en liquide, de la main à la main. Mais on n'avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j'ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l'estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l'hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d'Alger.
Mais un beau jour, il trouve porte close. « L'hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n'a jamais su pourquoi. » « Ils », c'est le groupe Accor, qui s'est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n'y a rien à faire, c'est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d'amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t'adaptes. »
S'il est une constante, c'est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n'est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d'une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu'aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s'offrir aux sens dans une splendeur non démentie.
* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.
1La langue arabe populaire.
2Cette ville pétrolière située à 800 kilomètres d'Alger attire une main-d'œuvre nombreuse, dont des femmes célibataires, divorcées et veuves. Le vendredi 13 juillet 2001 au soir, galvanisée par le prêche d'un imam les accusant de pratiquer la prostitution, une foule d'environ trois cents hommes s'élance dans une quête d'« épuration » de la ville et lynche une centaine de femmes et d'enfants. Les victimes sont mutilées, torturées, violées, enterrées vivantes… Sur une quarantaine d'hommes inculpés par la justice, six sont placés en détention et trois seront condamnés.
3« Profil de consommation de la prégabaline chez la population féminine de la région centre de l'Algérie entre le 01 janvier 2021 et le 31 mai 2025 » in Toxicologie Analytique et Clinique, volume 37, Issue 3, Supplément, novembre 2025).
Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.
Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.
Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.
« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.
Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.
« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »
Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »
De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.
« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.
Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.
« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »
Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.
Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.
« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».
Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.
« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Guenfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Erratum
L'auteur souhaite apporter les précisions suivantes à la partie de l'article évoquant la plaque dédiée aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. Le projet a été porté par l'Espace franco-algérien, appuyé par un collectif de soutien. Son actuel président et membre fondateur, Hakim Allik, affirme que M. Guenfici, président de l'association pendant plusieurs années sur la période 2015-2024, avant de la quitter pour créer le Forum franco-algérien « n'a pas contribué à l'avancement du projet » et que « lui en attribuer la paternité serait injuste. » La pose définitive de la plaque le 8 mars 2025, soutenue par la mairie centrale de Marseille, est l'aboutissement d'un long combat dont l'Espace franco-algérien a été le moteur.
Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».
Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.
Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.
Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.
Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.
« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.
Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.
« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »
Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »
De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.
« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.
Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.
« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »
Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.
Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.
« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».
Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.
« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».
Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.
La Tunisie vieillit et abrite même la population la plus âgée au Maghreb et en Afrique. Cette donnée interpelle les autorités et leur politique de l'emploi et des retraites, ainsi que leur traitement des migrations.
Les chiffres du recensement 2024, publiés en mai 2025 par l'Institut national de la statistique tunisien (INS), témoignent d'une progression nette du vieillissement, avec 16,9 % de la population âgée de plus de 60 ans, soit une hausse de 5,5 points depuis le précédent recensement, en 20141. Mais le pays est peu préparé à cette nouvelle donne démographique tant sur les plans économique que sanitaire et social.
En fondant ses travaux sur les données du recensement, un plan gouvernemental de développement stratégique 2026-2030, supervisé par le ministère de l'économie et le ministère de l'intérieur, sur la base des recommandations du Conseil national des régions et des districts2, doit proposer une révision du système des retraites, une amélioration de la couverture santé, et une réduction des inégalités régionales. La nouvelle donne démographique implique en effet une réévaluation du système de santé et de l'aide sociale dans un pays en pleine crise économique.
Un économiste qui a souhaité garder l'anonymat, évoque, pessimiste :
Cela n'a pas été la priorité ces quinze dernières années avec la situation politico-économique. Je crains que ce ne soit pas plus prioritaire dans les années à venir, à cause de la situation actuelle.
Dans le sillon de la dérive autoritaire du président Kaïs Saïed depuis le 25 juillet 2021, de moins en moins de chercheurs ou d'experts s'expriment en leur nom sur les problèmes socio-économiques qui touchent le pays.
Avec une inflation à 5,3 % (relativement en baisse), un taux de chômage qui stagne à 15,7 % et une croissance en berne, de 1,4 % en 2025, le pays peine à se redresser depuis la pandémie de Covid-19. Les autorités misent sur la reprise du tourisme à l'été 2025, avec une hausse de 18 % par rapport à 2024 et plus de 5,3 millions de visiteurs. Elles comptent aussi sur les recettes en devises des Tunisiens résidant à l'étranger (TRE). Celles-ci avoisinent 1,9 milliard de dollars (1,6 milliard d'euros) à la fin juillet et servent surtout à équilibrer le remboursement de la dette extérieure. Le déficit du budget est, lui, estimé à 2,95 milliards d'euros. La Tunisie, qui a refusé un accord avec le Fonds monétaire international (FMI), se tourne vers des emprunts internes depuis plusieurs années. Cette méthode fait pression sur le secteur bancaire, favorise la création de monnaie avec un risque d'inflation et ralentit aussi l'investissement. Le pays est donc toujours financièrement vulnérable.
Dans ce contexte, le vieillissement démographique pose de nombreux défis, « notamment dans les dynamiques sociales et la gestion des personnes âgées », explique l'économiste, qui souligne :
L'ancrage social fait que les personnes âgées sont prises en charge par la famille et non par des infrastructures d'aide ou des établissements de type EHPAD3. Ce modèle risque de changer avec la progression du vieillissement.
Comme le soulignent Adel Bousnina et Chaima Souli dans leurs recherches publiées en 2024 sur le vieillissement de la population tunisienne, confier un proche âgé à une structure extérieure reste « tabou »4. L'étude prévoit, dans les prochaines années, un élargissement du cercle familial chargé de la prise en charge du parent âgé. Avec l'augmentation de l'espérance de vie, on pourrait ainsi voir coexister quatre générations, incluant les grands-parents et les arrière-grands-parents. « Ceci modifiera profondément les relations intrafamiliales et posera beaucoup de problèmes à la famille et à la société », conclut l'étude.
Actuellement, le pays ne dispose que de très peu de maisons de retraite. Quant aux établissements médicalisés, l'équivalent de l'EHPAD, il n'en existe que deux, localisés dans des hôtels. Selon Lilia Labidi, anthropologue et ministre des affaires de la femme en 2011 :
La société a souvent tendance à voir les personnes âgées seulement sous l'angle de la maladie et de la dépendance, il faut aussi changer les mentalités pour pouvoir créer des structures adéquates. Il n'existe pas de clubs de troisième âge, d'activités ou de loisirs réellement consacrés à cette catégorie de la population.
Elle évoque aussi, autre sujet tabou, le suicide chez les personnes âgées, lié à la solitude, « surtout dans les régions enclavées où l'isolement est encore plus dur à gérer ».
Pour le moment, peu de ministères ont communiqué sur leurs projections par rapport au vieillissement de la population. Le ministère de la femme, de l'enfance, de la famille et des personnes âgées, a toutefois annoncé un projet de loi « vieillesse ». De son côté, le ministère de la santé a annoncé, fin août, la création d'une spécialité en gériatrie. Un premier pas important, selon Sonia Hammami Ouali, présidente de la Société tunisienne de gériatrie :
La gériatrie a été longtemps ignorée. Elle n'était pas reconnue comme une spécialité à part entière. Les médecins suivaient juste une formation complémentaire, sanctionnée par une simple attestation de compétences.
La gériatre souligne aussi le manque de services hospitaliers spécifiques dédiés à la gériatrie dans le pays. « Les patients fragiles nécessitent un accompagnement, des aides au transfert, des salles de bains accessibles, des dispositifs d'hygiène adaptés. » Les personnes âgées ne bénéficient pas non plus d'un carnet de vaccination spécifique. Elle ajoute :
Il y a eu une prise de conscience au sein du ministère de la santé car les chiffres sont alarmants. Au-delà des chiffres actuels, l'indice de vieillissement, c'est-à-dire le rapport entre le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus et le nombre des jeunes de moins de 15 ans, est passé de 47 % à 76 % en quelques années.
Elle espère que cette nouvelle spécialité va permettre le développement d'unités dédiées au sein des infrastructures hospitalières et des services de gériatrie pour que les médecins résidents puissent y réaliser des stages. De même que la création d'un hôpital de jour dédié aux personnes âgées pourrait être envisagée. La nouvelle formation en gériatrie s'étalera sur cinq ans, « pour prendre en compte l'aspect multidisciplinaire : c'est-à-dire psychologique et humain en plus du médical ».
Mais ces investissements nécessitent des fonds.
Le changement social et culturel impulsé par le vieillissement est corrélé à la question économique. Même si la part des actifs (15-59 ans) représente encore 60 % de la population, le financement des retraites va se poser avec l'augmentation de la part des personnes âgées. Chaima Souli, consultante dans le secteur public en France, explique :
Le taux de fécondité a également diminué depuis les années 2000 (1,6 et 1, 7 en 2023), donc la part des jeunes actifs risque d'être faible dans les années à venir, ce qui signifie aussi moins d'actifs qui cotisent.
Elle a travaillé sur la question du vieillissement en France et en Tunisie et est coautrice de l'étude sur le vieillissement de la population tunisienne cité plus haut :
Ce que l'on voit, c'est qu'il y a une tension dans le système des retraites, depuis des années, à laquelle viennent s'ajouter les déficits structurels de la Caisse nationale de Sécurité sociale (CNSS) et de la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale (CNRPS)5. Les défis vont donc se poser très rapidement pour adapter les politiques publiques visant à répondre à cette pression financière.
Le risque est l'appauvrissement des personnes âgées si les finances publiques ne peuvent pas supporter l'augmentation des coûts liés à cette nouvelle donne démographique. L'économiste qui a préféré rester anonyme relève :
Plus il y a de retraités, moins il y a d'actifs et plus la charge sur les actifs est élevée. Il n'y a pas beaucoup de solutions. Si on n'est pas plus riche en tant qu'État, on doit augmenter les taux de cotisation ou baisser les taux de couverture ou alors creuser le déficit budgétaire.
Le risque est de voir la population des seniors se paupériser.
La question de la migration est, elle aussi, directement liée à celle des retraites : plus les départs du pays s'accélèrent, moins nombreux sont les jeunes actifs pour cotiser. Même si le concept de « migration circulaire » avec des équivalences au niveau de la Sécurité sociale en Tunisie et en France permet à certains actifs de cotiser ou d'épargner pour leur retraite depuis l'étranger, l'absence de données disponible sur ce que cela représente financièrement pour la Tunisie empêche de considérer ce dispositif dans une projection sur les années à venir.
Il n'existe pas de chiffres officiels sur le nombre d'actifs qui partent chaque année. En revanche, les jeunes médecins sont 6 000 à avoir quitté la Tunisie entre 2021 et 2025, dont 1 600 en 2024. Quant aux ingénieurs, sur les 90 000 inscrits à l'Ordre des ingénieurs tunisiens, 39 000 ont émigré. Ces données témoignent de la tendance. Selon un sondage du réseau de recherche Arab Barometer mené en août 2024, près d'un Tunisien sur deux envisagerait de quitter le pays (46 % de la population, 71 % des jeunes entre 18 et 29 ans et 36 % des plus âgés) légalement ou de façon irrégulière. Quatre-vingt-neuf pour cent des sondés citent comme motivation des raisons économiques. La Tunisie occupe d'ailleurs la première position parmi les pays arabes et nord-africains cités dans l'étude sur la volonté d'immigrer.
Mustapha Kaaniche, expert en migration, explique :
La migration des compétences soulève un enjeu particulier : elle engendre déjà des déséquilibres dans certains métiers nécessitant des qualifications élevées et stratégiques. Cela montre que le vieillissement, la migration et l'emploi sont intimement liés et doivent être pensés ensemble. Il ne s'agit donc pas seulement de chercher à retenir les Tunisiens qui partent, mais de créer les conditions pour rationaliser cette mobilité.
La Tunisie n'a pas non plus de politique d'ouverture sur le plan de l'embauche des étrangers pour combler le manque d'actifs ou les secteurs en tension, comme dans le cas du BTP et de l'agriculture. La migration subsaharienne, qui servait de main-d'œuvre informelle dans plusieurs domaines, fait l'objet d'une campagne sécuritaire depuis deux ans et les contrôles sur le travail non régulé de cette population se sont accentués. L'embauche d'un étranger, quelle que soit sa nationalité, est aussi soumise au principe de préférence nationale, avec des procédures souvent compliquées. Malgré ce mécanisme, compréhensible dans un pays où le taux de chômage des jeunes est élevé, le manque de main-d'œuvre dans certains secteurs se fait sentir. Mustapha Kaaniche déplore le manque d'une « véritable stratégie migratoire nationale », qui soit intégrée à la politique de l'emploi et qui prenne en compte les évolutions démographiques du pays :
La migration ne doit plus être pensée uniquement comme une question conjoncturelle ou sécuritaire, mais comme un levier structurant pour l'équilibre économique, social et démographique du pays.
Sur le plan social, la Tunisie a mis en place avec la Banque mondiale le programme Amen social depuis 2019 qui opère du transfert monétaire pour les ménages en situation de vulnérabilité. Dans cette stratégie, le programme national d'aide aux familles nécessiteuses (PNAFN), qui existe depuis les années 1980, est focalisé sur les personnes âgées et les personnes en situation de handicap. Il couvre 30 % des ménages en Tunisie avec une aide mensuelle de 180 dinars par mois (environ 53 euros) et une assistance médicale avec un carnet de soins à tarifs réduits (AMGII). Le programme Amen social vient remettre à jour la base de données du PNAFN pour mieux cibler les bénéficiaires. Selon les chiffres de la Banque mondiale, en 2023, 330 000 ménages recevaient ces transferts monétaires mensuels. Mais, nous explique un économiste et statisticien basé en Tunisie, spécialiste des questions de développement, d'éducation et de politiques familiales :
Faute de plus de données publiques de la part du ministère des affaires sociales, nous ne savons pas ce que représente la part des personnes âgées ni les prévisions de leurs besoins pour les années à venir.
Un jeu d'équilibre biaisé à cause du manque de données et qui semble assez fragile, selon une actuaire et consultante qui a souhaité garder l'anonymat : « La proportion entre le nombre d'actifs et de retraités est déjà inquiétante puisqu'elle est déséquilibrée. Il y a aussi la question du délitement des infrastructures de santé publique. »
Les maladies non transmissibles constituent 87,7 % du fardeau sanitaire en Tunisie et causent 86 % des décès, dont 49 % pour les maladies cardiovasculaires, 12 % pour les cancers, 5 % pour le diabète et 5 % pour les maladies respiratoires chroniques.
Selon les données de l'Institut national de la statistique, l'espérance de vie d'un Tunisien à la naissance sera de 82 ans en 2030 et la part de personnes âgées représentera 18 % de la population. Les projections montrent aussi que l'État devra financer en moyenne vingt années de retraite pour les personnes âgées non dépendantes et en bonne santé. « Pour le moment, nous n'avons pas encore atteint de seuil critique, » tempère le démographe Mohamed Ali Ben Zina, avant de conclure : « Mais il faut prendre des mesures urgemment. »
1Les plus de 60 ans représentaient 5,5 % de la population en 1966, 11,4 % en 2014. Les données de 2024 confirment une tendance.
2NDLR. Le Conseil national des régions et des districts (CNRD) est la chambre haute du Parlement de la Tunisie. Il a été créé après la promulgation de la Constitution du 16 août 2022. Il partage le pouvoir législatif avec l'Assemblée des représentants du peuple.
3Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes.
4Adel Bousnina et Chaima Souli, « Le vieillissement de la population tunisienne : caractéristiques et perceptions », Revue tunisienne de sciences sociales, 2024, 1 (150/151), pages 39-72.
5NDLR. Ces déficits cumulés devraient attendre 755 millions d'euros d'ici la fin 2025.
Reportage Mi-juillet, dans le sud-est de l'Espagne, la région agricole de Murcie a été secouée par plusieurs nuits de ratonnades, dans un contexte politique local qui se radicalise. De jeunes Algériens témoignent des difficultés rencontrées dans leur quête d'une vie meilleure.
À la mi-septembre 2024, la ville de Fnideq, frontière entre la Méditerranée et le Rif occidental, a été le théâtre d'affrontements et d'arrestations de migrants tentant de traverser vers l'Europe. Le système de surveillance mis en place par le Maroc et l'Espagne au profit de l'Union européenne a été mis à rude épreuve. Mais jusqu'où pourra aller l'externalisation des frontières ? Reportage.
Il est minuit et demi, ce 16 septembre 2024. Nous sommes au point de passage de Tarajal séparant la ville de Fnideq à 310 kilomètres de Rabat, dans le nord-ouest du Maroc, et l'enclave espagnole de Ceuta — Sebta pour les Marocains. Des bruits de bottes, le crissement des pneus et les gyrophares des véhicules brisent le calme de la nuit. Une armada de forces de l'ordre marocaine bloque tout accès à cette frontière européenne sur territoire africain. Canons à eau, véhicules de la police nationale, estafettes des Forces auxiliaires, policiers en civil ou en tenue officielle, tous attendent on ne sait qui et le préfet de police de la ville, en personne, supervise l'opération. Policiers et médias restent tétanisés sur place. La frontière parait ainsi telle une scène de l'absurde.
Depuis trois jours, entre deux et trois mille agents des forces de l'ordre marocaines guettent l'arrivée de candidats à l'émigration irrégulière. Sur les réseaux sociaux, et notamment sur TikTok, des influenceurs du Hrig (littéralement « brûler la frontière ») ont lancé l'idée d'une tentative massive d'émigration vers l'Espagne, le 15 septembre 2024, à partir de Fnideq. Des centaines et des centaines de jeunes Marocains ainsi que des migrants subsahariens ont afflué, s'affrontant avec la police.
Ce qu'on appelle désormais les « Évènements du 15-09 » ont mis à rude épreuve le dispositif de surveillance de cette frontière entre l'Union européenne (UE) et le Maroc, son partenaire dans « l'externalisation » des immigrés1. Plages fermées au public, front de mer barricadé, quartiers militarisés, barrages à l'entrée de la ville sont les signes visibles de cet emballement sécuritaire. Cette volonté d'émigration irrégulière collective témoigne aussi du mal-être de la jeunesse marocaine et surtout des 1,5 million de NEETs (les 15-24 ans n'étant ni en l'emploi, ni en études, ni en formation) sur 5,9 millions de jeunes de cette tranche d'âge.
Le modus operandi du « 15-09 » — une émigration massive annoncée publiquement — a été inauguré le 16 mai 2021. Lors de cette journée, le pouvoir marocain avait desserré sensiblement la surveillance de cette frontière terrestre, en raison de tensions dans ses relations diplomatiques avec l'Espagne, autour du conflit du Sahara occidental. Huit mille à dix mille migrants avaient franchi la barrière de Sebta à la nage ou en sautant par-dessus la barrière. La majorité des adultes seront alors refoulés par les autorités espagnoles, les mineurs, 1 500 environ, ont pu rester en grande partie dans l'enclave, avant de rejoindre le continent européen. Depuis cette date, une route migratoire a été ouverte pour les Marocains, notamment les résidents du nord.
Mais, pour accéder à Ceuta et à Mellila, ils doivent obtenir un visa. Auparavant, les 500 000 habitants de villes du nord (Tétouan, Martil et Fnideq et M'diq) et les 180 000 de la ville de Nador et sa région étaient exemptés de « visa Schengen »2, à condition de faire l'aller et retour le jour même. Cela permettait aux résidents concernés de commercer avec la ville de Ceuta. La même situation prévalait au niveau de l'autre enclave, Mellila. « Quand la frontière était ouverte, personne ne pensait à prendre la mer ou à migrer de cette manière. Autrefois, les gens partaient travailler à Sebta avec seulement des papiers, d'autres sans », explique Nabil Bazzi, président de la section de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) à Fnideq-M'diq.
Pour les chercheurs spécialisés dans les migrations Mehdi Alioua et Chadia Arab, Ceuta et Melilla sont des « pièges à migrants ». Elles représentent le « vestige du colonialisme européen en Afrique » avec son double principe : « Interdiction de passer pour les uns, autorisation pour les autres lorsque cela profite aux intérêts de l'ancien comptoir colonial. »3
Pourtant Fnideq et Nador sont connectés historiquement, humainement et économiquement, avec leurs deux villes espagnoles jumelles, Ceuta et Melilla. Nabil Bazzi souligne combien cette rupture abrupte a changé la vie des habitants de sa ville et de toute la zone :
La fermeture a créé une crise sanitaire. Les habitants de la région se soignaient durant des décennies principalement à Sebta. Même les médicaments étaient achetés à Sebta car les prix sont 70 % moins chers. Tout s'est arrêté avec un effet sur la vie quotidienne.
Conséquence de ce changement brutal : parmi les 77 000 habitants de Fnideq, plusieurs familles vendent leurs maisons et déménagent vers d'autres villes. Quant aux jeunes, ils persistent et se risquent dans le Hrig.
En 2022-2023, une émigration individuelle à la nage a démarré, depuis les côtes de ces localités pour atteindre Ceuta. L'année 2024 connaît un pic avec 5 000 tentatives, jusqu'à juin 2024, selon les données recueillies par l'Observatoire du nord pour les droits humains (ONDH). Son président, Mohamed Bensaissa, nous explique le circuit emprunté par les jeunes lors de ce départ :
Deux routes maritimes peuvent être empruntées. La moins risquée nécessite de nager entre 10 à 15 heures sur une longueur de 10 kilomètres, à partir de la plage de Fnideq. Si l'émigrant tente sa chance depuis Belyouch [localité à 5 km de Fnideq], il peut faire la traversée en deux heures mais avec le gros risque d'affronter les courants marins et les rochers tout au long de cette distance.
Cet acteur associatif et enseignant de philosophie au lycée a vu partir plusieurs de ses élèves ces derniers mois. Par ailleurs, et dans ces petites villes du nord, les commerçants de matériel de natation connaissent une floraison. Lors d'un tour dans les marchés aux puces à Fnideq, nous remarquons les magasins proposant à la vente combinaisons, palmes, lunettes de natation usagées.
Août 2024 marque un tournant. En raison des conditions climatiques favorables, 2 000 essais de départ sont enregistrés, selon l'ONDH. « Les tentatives quotidiennes sont passées de 120 par jour en juin à 700 par jour en août, en raison des tentatives collectives », note Bensaissa. L'Observatoire a recensé 50 morts et disparus entre janvier et août 2024. Le bilan est provisoire.
Fait notable : la présence massive des mineurs non accompagnés, 300 enfants en août d'après les autorités espagnoles. Ils partent à la nage ou à bord de petits canots pneumatiques ou même des bouées de piscine. Des moyens rudimentaires qui en disent long sur la volonté de ce « grand exode » périlleux. Le succès relatif et médiatisé de ceux qui ont réussi à arriver dans les enclaves espagnoles au cours de ce mois a alimenté la discussion sur les réseaux sociaux et notamment TikTok, autour d'une nouvelle tentative de masse. D'où l'appel du 15 septembre. Ce qui s'apparentait à une boutade s'est transformé en une crise migratoire et sociale au Maroc, mettant en péril un système frontalier colonial, à l'œuvre depuis des décennies.
Retour à la frontière ce soir du 16 septembre. Il est 2 heures du matin. Parmi les acteurs de cette longue nuit, des parents à la recherche de leurs enfants embarqués dans le mouvement du « 15-09 ». Hamid vient de Mohammedia, ville côtière se trouvant à 350 km de Fnideq ; ce maçon de profession est au bord de l'effondrement.« Mon fils est lycéen, je lui achetais tout ce qu'il voulait. Je ne comprends pas pourquoi il est parti », s'interroge ce père désemparé. Il passera des heures à demander de ses nouvelles auprès du quartier général des forces de l'ordre, installé près de la frontière. À l'image d'une dizaine de parents venus des quatre coins du pays à la recherche de leurs enfants. Narjis, résidente à Fnideq, cherche son petit frère disparu depuis la matinée. « Il a 15 ans, des voisins nous ont dit qu'il avait été déplacé vers Beni Mellal [au centre du Maroc], mais je ne suis pas sûre », explique-t-elle, résignée.
Ces déplacements forcés ont été la mesure punitive, hors de tout cadre légal, choisie par les pouvoirs publics durant cette crise. Les jeunes sont éloignés des villes frontalières vers d'autres localités se trouvant au centre et au sud du pays. Cette pratique arbitraire est menée depuis une décennie à l'encontre des émigrants irréguliers subsahariens, arrêtés près des frontières ou même dans des villes comme Rabat. Durant les 72 heures d'affrontement du « 15-09 », elle a également touché les haraga habitant Fnideq. Malgré la forte mobilisation policière, le système frontalier autour de l'enclave de Ceuta a vacillé, par moments.
Signe d'une fébrilité, les Forces auxiliaires, spécialisées dans la gestion des frontières au nord et au sud du pays, ont dû faire appel aux renforts de la police nationale, de la gendarmerie royale et dans certaines situations de l'armée de terre et de la marine royale. Tout le système sécuritaire du pays a été mobilisé comme en témoignent le filtrage et les arrestations des jeunes dans les transports et près des gares routières et ferroviaires dans plusieurs villes du centre du pays. Les officiels espagnols, à Ceuta et à Madrid, se sont relayés, tel le ministre des affaires étrangères, José Manuel Albares, pour saluer « le travail effectué par les forces de sécurité marocaines pour contenir l'importante vague de migrants clandestins, qui a touché en particulier la frontière de Ceuta »4.
Hassan Ammari, président de l'Association marocaine d'aide aux migrants en situation vulnérable (AMSV) observe comme militant et surtout en tant que membre de la campagne internationale #AbolishFrontex ces évènements : « Le système pensé par l'agence Frontex a atteint ses limites. L'externalisation et la militarisation étaient à leur zénith, mais les flux continuent avec l'usage de la violence. »
Le système actuel conduit, depuis plus de deux décennies, à une gestion répressive quasi routinière visant les sans-papiers étrangers. Ces derniers essaient de passer par petits groupes composés de dizaines voire de centaines d'immigrants ouest-africains, près des collines et des forêts, aux alentours de Ceuta. Mohammed Charef, professeur d'université à Agadir et expert onusien des migrations, rappelle que « la situation de Fnideq n'est pas exceptionnelle. Aujourd'hui, les murs sont dressés sur plusieurs zones frontalières, avec des barricades autour des villes de passages ou de transit ». Le chercheur s'inquiète des limites de cette industrialisation du système de surveillance : « Malgré la mobilisation de moyens, on ne peut pas arrêter l'immigration. Le degré de surveillance des frontières est aujourd'hui énorme. Je ne vois pas comment on peut aller plus loin. »
En plus de la mobilisation sécuritaire sur le terrain, les services de sécurité ont procédé à des arrestations préventives d'une centaine de jeunes avant et durant la semaine des évènements. Cent cinquante-deux personnes ont été interpellées pour « incitation à l'émigration irrégulière via les moyens de communication ». La police nationale déploie ainsi son système très développé de surveillance de la communication numérique pour procéder à ces arrestations, dans plus de huit villes marocaines. Dès le 1er octobre, les premières condamnations tombent du tribunal de première instance (TPI) de Tétouan (à 35 km de Fnideq). La main de la justice est lourde. Cinquante-deux accusés écopent de peine d'emprisonnement allant de 2 à 9 mois de prison ferme et des amendes financières (90 euros).
Le bilan de l'opération du côté marocain fait état de l'arrestation de 4 455 personnes dont 3 795 Marocains adultes et 141 mineurs ainsi que 541 étrangers. « Cette vaste opération sécuritaire a été émaillée d'accusations de violations de droits humains de certaines personnes arrêtées. Nous avons enregistré la diffusion de photos montrant des traces de violentes à l'encontre de jeunes », regrette l'AMDH Fnideq-M'diq. Ces photos qui ont fuité ont choqué. Elles montrent des jeunes portant uniquement leurs sous-vêtements, tandis que des traces des coups reçus apparaissent sur leur dos. Plusieurs témoignages recueillis dans le cadre de notre reportage font état de la destruction des téléphones portables des personnes arrêtées et de la violence par des forces de l'ordre. Des accusations confirmées par les vidéos partagées sur les réseaux sociaux les jours suivant le 15 septembre 2024. Pour Hassan Ammari :
ce système sécuritaire n'apporte pas de réponse à la crise sociale et de développement socio-économique du pays. Sans un débat public marocain, franc et démocratique, sur les migrations et les mobilités, on ne peut pas venir à bout de ce drame migratoire qui se joue aux frontières.
La nuit de Fnideq est blanche ce 16 septembre 2024. Nous nous déplaçons vers le centre de la ville, il est 3 heures du matin. Des groupes de jeunes, las d'attendre une faille dans les cordons de sécurité installés par les forces de l'ordre, caillassent des véhicules de la police nationale. Les forces de l'ordre procèdent à des arrestations. Les émeutiers se replient dans les ruelles du centre de la ville. Ils préparent un assaut final en soirée. Armés de cailloux, ils attaquent une colonne des Forces auxiliaires. Ces derniers, pris au piège, sont obligés de se replier et de quitter le centre-ville. Des jeunes sont pourchassés par des policiers en civil. Une femme leur lance depuis son balcon : « Monte mon fils, je t'ouvre la porte ».
Désormais, quelques centaines d'hommes en uniformes stationnent tous les soirs à attendre d'éventuelles tentatives. Des parents errent près du poste frontalier cherchant des nouvelles de leurs fils et filles. Dans le silence de la nuit, seul existe le bruit des moteurs des autobus déplaçant de force les jeunes haragas.
Aujourd'hui, les habitants pansent leurs blessures et cherchent les personnes disparues en mer ou près des grillages. « Après la fin de cet été mouvementé, les jeunes habitants reprendront certainement les tentatives individuelles cet automne et hiver », prévoit Bensaissa de l'ONDH5. Côté autorités marocaines et espagnoles, on agite bâton et carotte. Les associations européennes et notamment espagnoles sortent leurs chéquiers afin de lancer dans l'urgence des projets « pour convaincre les jeunes NEET du nord des dangers de l'immigration irrégulière6 ». Sur place, les autorités marocaines maintiennent une force de dissuasion contre les émigrants. Gymnase et centres sportifs sont utilisés comme lieux d'hébergement des hommes en uniforme, prêts à protéger une des dernières frontières coloniales et terrestres de l'Europe en Afrique, Fnideq-Ceuta.
1C'est le nom donné à la politique de l'Union européenne qui consiste à confier aux pays d'origine ou de transit des immigrés, la gestion des flux migratoires et des demandes d'asile.
2Visa de court séjour (3 à 6 mois) valable pour tous les pays européens ainsi que pour la Suisse, la Norvège, l'Islande et le Liechtenstein.
3« Ceuta et Melilla, pièges à migrants entre le Maroc et l'Espagne », The Conversation, 17 juillet 2022.
4« Albares dice a Vox que sus propuestas migratorias llevarían a conflictos con los países vecinos y ensalza a Marruecos », Europa Press, 18 septembre 2024.
5Salaheddine Lemaizi « À Fnideq : « Nous quitterons tous et toutes », ENASS, 19 septembre 2024.
6Un exemple de ces projets, cette annonce pour recruter un « Expert(e) en Migration-Maroc », sur le site de l'association Seefar.
Redoutant un effondrement du pays et l'afflux de migrant(e)s qui en découlerait, l'Union européenne renforce les frontières de l'Égypte à coups de centaines de millions d'euros, malgré le risque d'atteintes aux droits humains. Un projet poussé et mis en œuvre par la France et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), toutes deux proches du régime égyptien, dont Orient XXI révèle les coulisses via plusieurs documents exclusifs.
Tout vient à point à qui sait attendre. En novembre 2023, Orient XXI dévoilait que les entreprises Civipol et Défense conseil international (DCI) — étroitement liées à l'État français —, ainsi que le chantier naval Couach allaient aider l'Égypte à contrôler les flux migratoires dans le cadre d'un accord passé avec l'Union européenne, notamment via la livraison de trois navires. Entretemps, DCI a passé deux nouveaux appels d'offres associés à ce projet portant sur la fourniture de « kits de survie en mer » ainsi que de « jumelles et télescopes ».
Dans le cadre de cette première enquête, nous avions effectué en juin 2023 une demande de droit à l'information auprès de la direction voisinage et négociations d'élargissement (DG NEAR) de la Commission européenne, afin d'accéder aux documents en lien avec ledit accord. Après deux quasi-refus et une plainte déposée auprès de la Médiatrice européenne, une vingtaine d'entre eux nous ont finalement été communiqués en avril 2024, dix mois après notre première demande :
Dans une approche centrée sur les migrants, des activités spécifiques de renforcement des capacités seront menées [sur] la communication sensible à la culture, à la protection, au genre et à l'âge avec les migrants vulnérables, contribuant ainsi au respect des droits de l'homme et à une approche centrée sur la protection de la gestion des migrations, assure la DG NEAR. L'action comprendra la formation de formateurs des autorités frontalières égyptiennes sur le droit international de la migration (IML) et (…) la gestion humanitaire des frontières.
Ces documents se réfèrent à l'accord passé en octobre 2022 entre Bruxelles et Le Caire, comprenant 110 millions d'euros pour le contrôle des frontières, dont la mise en œuvre a déjà commencé. Un « partenariat stratégique » à 7,4 milliards d'euros lui a succédé en mars 2024, mais il ne dispose « que » de 200 millions d'euros pour son volet migratoire, qui ne seront pas débloqués avant l'année prochaine, selon nos informations. Les documents dévoilent de précieuses informations sur la dépendance de l'Union européenne (UE) au régime égyptien, ainsi que sur le rôle joué par la France et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans ce soutien européen aux politiques migratoires du Caire.
Premièrement, ils montrent à quel point les dirigeants des pays de l'Union européenne sont tétanisés par la perspective d'un effondrement économique de l'Égypte. « Le Conseil européen souligne l'urgence d'agir afin d'assurer la maîtrise des flux migratoires », écrit la DG NEAR dans un courrier envoyé à Civipol (agence de coopération technique internationale du ministère français de l'Intérieur) le 1er mars 2023.
Cette urgence est renforcée par la situation précaire dans laquelle se trouve actuellement l'Égypte, où la crise économique et financière menace, non seulement de plonger une proportion importante de la population dans la pauvreté, mais également de déstabiliser le pays le plus populeux d'Afrique du Nord, cela alors que les ressortissants égyptiens représentent déjà la première nationalité d'origine via la route migratoire de la Méditerranée centrale.
Sur le plan financier, l'Égypte a certes pâti des guerres en Ukraine puis à Gaza, qui ont successivement asséché les importants flux de touristes (notamment russes et ukrainiens), fait flamber le prix du blé et réduit le trafic dans le canal de Suez. Mais elle souffre aussi de la mainmise de l'armée sur l'économie, qui en est réduite à céder ses terres et ses infrastructures aux pays du Golfe. De même, si l'Égypte accueille neuf millions de réfugié(e)s en provenance des pays voisins — Soudanais(e)s, Yéménites, Syrien(ne)s, etc. —, la crise économique et la répression politique poussent une part grandissante de la population égyptienne sur les routes de l'exil. En soutenant le président Abel Fattah Al-Sissi pour éviter l'effondrement du pays, l'Europe alimente pour l'instant ce cercle vicieux. Elle pourrait néanmoins à terme, selon nos sources, exiger des réformes politiques et économiques en contrepartie des importants financements associés au nouveau partenariat stratégique.
Trois notes de la DG NEAR datées du 31 octobre 2022, relatives au choix de Civipol et de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour mettre en œuvre « l'action de gestion des frontières de l'Égypte » se révèlent également instructives sur le rôle joué par la France. Elles indiquent qu'en mars et en avril 2022, l'ambassadeur de l'Union européenne au Caire a convié les attachés de sécurité intérieure des pays membres afin de solliciter leur appui au projet de soutien au contrôle des frontières de l'Égypte. Alors que la DG NEAR avait promis 160 millions d'euros, seuls 80 étaient alors financés.
Seule la France a exprimé sa volonté de s'associer à cette action, dévoilent les documents. La DG NEAR a pris contact avec la France lors d'une première réunion en visioconférence organisée le 7 avril. À l'issue de cette réunion, la France a proposé que l'agence de mise en œuvre du ministère de l'Intérieur Civipol (…) soit responsable de l'acquisition des équipements dans le cadre de l'action et [censuré].
La France a donc été le seul pays européen à soutenir l'initiative, et a proposé le renfort de Civipol. La proposition a été bien accueillie par la DG NEAR, étant donné que « Civipol […] participe [déjà] en Égypte à la mise en œuvre du Centre ROCK1 », un projet régional de contrôle des migrations. Paris y a probablement vu l'opportunité de réduire les arrivées de migrants, tout en apportant un soutien à son allié (et gros acheteur d'armement) égyptien — en capitalisant sur leurs bonnes relations —, et enfin en permettant à Civipol, DCI et à des entreprises françaises comme Couach d'empocher une partie des financements européens associés.
La coopération bilatérale de sécurité entre la France et l'Égypte (…) se compose d'une vingtaine d'actions menées annuellement (…) avec un accent prioritaire mis sur la lutte contre la migration irrégulière, la traite des êtres humains et le terrorisme, vante la DG NEAR dans sa note. Le ministère français de la Défense jouit d'un important et large partenariat opérationnel avec l'Égypte, qui comprend des activités opérationnelles, de formation et des livraisons d'équipements (y compris navires).
Ces notes recèlent également des informations inédites sur les liens étroits entre le pouvoir égyptien et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui aide les pays en voie de développement à renforcer leurs capacités de contrôle des frontières. Sise au Grand-Saconnex près de Genève, l'OIM, créée en 1951 pour appuyer la réinstallation des réfugié(e)s de la Seconde guerre mondiale, a été rattachée à l'Organisation des Nations unies (ONU) en 2016. Majoritairement financée par les États-Unis, l'organisation est dirigée depuis octobre 2023 par l'ex-conseillère de Joe Biden Amy Pope. Elle collabore depuis 2018 avec le gouvernement égyptien.
L'OIM, en étroite coordination avec le ministère [égyptien] de la défense, a préparé les notes conceptuelles (…) définissant les besoins et les activités du projet, dévoile la DG NEAR. L'OIM est le partenaire proposé par le gouvernement égyptien sur la base de [leur partenariat existant]. L'OIM a bâti une solide relation avec le gouvernement égyptien, et en particulier avec le ministère de la Défense. [Elle] a notamment développé depuis 2018 une étroite collaboration avec les garde-frontières et les garde-côtes égyptiens.
Autrement dit, l'OIM s'est mise au service du gouvernement égyptien. Elle a alerté l'Union européenne sur les menaces que feraient peser sur elle les flux migratoires transitant par l'Égypte, et convaincu Bruxelles d'allouer au Caire des centaines de millions d'euros pour renforcer ses garde-côtes et garde-frontières. Elle bénéficie, selon la DG NEAR, d'une relation privilégiée avec le ministre de la défense Mohamed Zaki, ainsi qu'avec les institutions égyptiennes impliquées dans le contrôle des flux migratoires.
Ainsi, derrière un discours humanitaire, l'OIM — qui a soutenu le pacte européen asile et migration durcissant les conditions d'entrée des étrangers sur le continent —, multiplie en pratique les projets d'appui à des garde-côtes et garde-frontières épinglés pour leurs violations des droits de l'homme. En Égypte où les migrant(e)s soudanais(e)s sont secrètement enfermé(e)s et renvoyé(e)s selon The New Humanitarian, mais aussi en Libye, en Tunisie où des migrant(e)s ont été « abandonné(e)s dans le désert avec le soutien de l'Europe » selon Le Monde, ainsi qu'en Turquie. Le tout grâce au financement d'États et d'institutions européennes toujours plus hostiles à l'immigration, sur fond de relation trouble de l'OIM avec ces régimes autoritaires.
Contactés par Orient XXI, le ministère de l'intérieur n'a pas souhaité commenter, tandis que la représentation permanente de la France auprès de l'Union européenne et le ministère des affaires étrangères n'ont pas répondu à nos sollicitations.
1Centre opérationnel régional d'appui au processus de Khartoum et à l'Initiative de la Corne de l'Afrique de l'Union africaine (ROCK) est un projet financé par le Fonds fiduciaire d'urgence de l'Union européenne pour l'Afrique et lancé dans le cadre du processus de Khartoum
Les Turcs éliront leurs maires ce 31 mars. À Istanbul, où la campagne électorale se joue sur le terrain du nationalisme, les Africains venus faire du business sont malmenés. Ces dernières années, nombre d'entre eux s'y sont installés, et se sont fait une place dans le commerce à la valise et dans les sociétés de transport de marchandises appelées « kargo ».
Entre 1948 et 1966, des dizaines de milliers de juifs originaires du Maghreb ont transité quelques semaines par le camp du Grand Arénas à Marseille avant de rejoindre Israël. Ils y connaitront parfois de sérieuses déconvenues qui préfigureront celles qu'ils connaitront après leur installation en « terre promise ».
Du camp du Grand Arenas de Marseille il ne reste aujourd'hui plus rien. Seuls deux piliers marquent l'ancienne entrée du lieu, désormais un terrain vague abandonné, et la mémoire balayée du rôle de la France dans l'émigration juive arabe vers Israël. En 1944, l'Agence juive projette d'installer un million de juifs en Palestine en deux ans. Son président David Ben Gourion, futur fondateur de l'État d'Israël, en fait la priorité du mouvement sioniste. En 1950, le parlement israélien vote la « loi du retour » qui garantit à tout juif le droit d'immigrer en Israël.
Le potentiel démographique des juifs d'Afrique du Nord convainc l'Agence juive d'envoyer des émissaires au Maghreb. Mais dès la fin des années 1940, l'arrivée en Israël des juifs orientaux — mizrahim en hébreu — interroge l'identité du nouvel État. Cette main-d'œuvre travailleuse ne parle pas encore hébreu mais arabe, et sa future intégration dans la société israélienne se fera d'abord, non sans difficultés, au sein de camps de transit.
Dans le sud de Marseille, dans le quartier de la Cayolle niché contre les calanques, le camp du Grand Arénas gagne le surnom de « camp des juifs ». Pendant plus de vingt ans, on y acculture des dizaines de milliers de juifs arabes pour en faire de futurs Israéliens. Ce « petit bout d'Israël » sur le territoire français est géré par l'Agence juive qui envoie juifs marocains, tunisiens et parfois égyptiens rejoindre une terre qu'on leur promet.
À la fin des années 1990, deux historiens marseillais éveillent la mémoire oubliée du Grand Arénas. Une archive après l'autre, Nathalie Deguigné et Émile Témime reconstituent le quotidien du camp et de ses milliers de migrants maghrébins en transit.
Vivre dans les baraquements se révèle une rude épreuve, accentuée par les intempéries. L'hiver, ceux-ci, mal isolés et chauffés par des poêles à charbon, laissent pénétrer le froid et l'humidité. L'été, la chaleur y est insupportable...1
De 1948 à 1955, près de 40 000 juifs marocains sur un total de 250 000 partent en Israël, et la grande majorité d'entre eux passe par le camp marseillais. « À Marseille, on ferme les yeux sur la présence irrégulière de ces transitaires. Leur transit ne doit pas, en principe, dépasser un mois ».2
Un bureau d'émigration est ouvert à Casablanca pour enregistrer les départs des juifs via Marseille. En 1956, les indépendances du Maroc et de la Tunisie relancent une vague de départs. De janvier à octobre, près de 40 000 migrants passent par le camp. Édifié par l'État français en 1945, le Grand Arénas accueille d'abord des prisonniers allemands dans l'attente de leur rapatriement, ou encore des travailleurs indochinois placés sous la surveillance des autorités. Mais c'est l'afflux de milliers d'émigrants gérés par l'Agence juive qui donnera le nom de « camp des juifs » au lieu.
Très peu de juifs algériens passent par le Grand Arénas en raison de l'histoire coloniale française. Naturalisés français depuis le décret Crémieux en 1870, ils s'installent dans leur majorité en métropole après l'indépendance de l'Algérie en 1962 : « En dépit du souvenir du comportement de Vichy qui les dépouilla de leur qualité de Français (…) les Juifs d'Algérie s'identifiaient à la France et c'est vers ce pays qu'ils émigrèrent au moment du grand bouleversement ».3
« Arénas, c'est un épiphénomène de ce qui s'est passé en Israël ».4 En effet, les employés de l'Agence juive sont en majorité ashkénazes, et les premiers contacts avec les mizrahim présagent les difficultés d'intégration en Israël.
Ils regardent souvent de haut le mode de vie, la condition sociale, le manque d'instruction d'une partie des émigrants marocains. (...) Préventions et comportements qui se manifesteront bientôt en Israël même, dans un contexte plus large.5
Les émigrants maghrébins, de milieux modestes, sont confrontés au mépris des autorités israéliennes comme le soulignent certains rapports :
Nous avons constaté avec peine que, dans l'ensemble, la qualité d'olim6 que nous avons vue au camp n'est pas très belle. Ce n'est pas un très beau cadeau que nous faisons à Israël en leur envoyant des olim de ce genre7.
Un stage intensif d'acculturation à la future patrie leur est imposé. Encadrés par les services israéliens, ils doivent apprendre les danses et chants de l'État d'Israël avant de s'y installer.
Certains malades patientent parfois plusieurs mois au sein du camp, piégés en raison des clauses d'émigration sélective. Beaucoup de juifs marocains originaires de l'Atlas sont touchés par la tuberculose, la teigne ou encore le trachome. Plusieurs meurent au camp du Grand Arénas, alors qu'ils attendaient un visa de sortie vers Israël.
Lors des repas, « les émigrants doivent présenter une carte personnelle pour récupérer leur ration distribuée par des employés, au travers de petits guichets », rapportent Nathalie Deguigné et Émile Témime. Mais au quotidien, c'est surtout la promiscuité qui gêne les émigrants. Dans les baraquements, il n'existe aucune cloison de séparation pour isoler les familles. Les sanitaires sont installés à l'extérieur des abris. Ce manque d'intimité est vécu comme un déclassement brutal : « On n'avait pas l'endurcissement des réfugiés. (...) Pour eux, c'était un camp de luxe, pour nous qui venions d'une vie normale, c'était un choc ». Ils préparent le départ avec hâte. Devant le portail du camp, des commerçants français « déballent des marchandises destinées à l'équipement de ces futurs citoyens d'Israël ». Des télévisions, des radios, de la literie. « Enfin, toutes les choses qu'on peut proposer à des gens qui vont commencer une nouvelle vie ».
Avant 1948, les premiers juifs arabes qui s'installent sont recrutés comme combattants pour affronter l'Armée de libération arabe au terme du mandat britannique sur la Palestine. Après la création de l'État d'Israël, les flux d'émigration s'accentuent, au premier chef de juifs marocains et tunisiens. Et pour les organiser, les autorités israéliennes bénéficient de l'accord de la France d'opérer sur son territoire.
Déjà pendant la guerre, Marseille était devenue un refuge pour des juifs européens. Des personnalités permettent à des milliers d'entre eux de fuir les persécutions, à l'image du journaliste américain Varian Fry. Agissant dans la clandestinité, ce dernier permet à 4 000 juifs de fuir vers les États-Unis. Le médecin George Rodocanachi fournit quant à lui des milliers de certificats médicaux justifiant leur départ pour New-York, ce qui lui vaudra d'être déporté puis assassiné au camp de Buchenwald en 1944.
Mais c'est la tragédie du navire Exodus en juillet 1947 qui secoue l'opinion publique. À l'époque, les organisations sionistes multiplient les opérations d'émigration clandestine vers la Palestine mandataire. Le 11 juillet, 4 500 survivants de la Shoah embarquent sur l'Exodus au départ de Sète8. Son débarquement sur les côtes palestiniennes est un échec : les autorités anglaises renvoient ses passagers dans trois bateaux-prisons vers la France. Ils sont ensuite bloqués en rade de Port-de-Bouc à l'ouest de Marseille pendant plusieurs semaines, avant de devoir lever l'ancre pour l'Allemagne. Cette affaire met en lumière l'essor de l'émigration juive au Proche-Orient. Une émigration qui s'affirme avant même le vote du plan de partage de la Palestine par les Nations unies le 29 novembre 1947.
« Je ne savais pas que c'était comme ça. Si je savais que c'était comme ça, je ne serais pas venu ». En 1962, un journaliste de l'ORTF, suit la traversée de plusieurs juifs arabes au départ du camp du Grand Arénas vers Israël9.
Une fois débarqués, certains s'installent dans des kibboutz, fermes autogérées à l'organisation collective. Mais leur arrivée se teinte de désillusions. Manque de travail, difficultés d'intégration, barrière de la langue : certains songent déjà à repartir. « Les juifs orientaux étaient perçus comme prisonniers d'un carcan traditionnel. Pour les ‘‘israéliser'', il convenait de les faire entrer dans l'ère moderne. Ce passage nécessitait de rompre avec une culture orientale perçue comme arriérée »10.
La politique d'Israël à l'égard des juifs arabes du monde musulman est en effet pensée en termes de modernisation. « L'identité israélienne, fabriquée par les colonisateurs sionistes, définissait pour des Juifs diversifiés leur mode d'appartenance ». Dans son dernier ouvrage La Résistance des Bijoux11, la chercheuse israélienne d'origine algérienne Ariella Aïsha Azoulay décortique ce saccage des écheveaux transculturels des communautés juives :
L'invention de la catégorie « mizrahi » fut nécessaire à l'enrôlement de ces Juifs qui émigrèrent du Maghreb - du monde arabo-berbéro-musulman - et à leur socialisation par identification à une entité fabriquée plus large : le peuple juif, ce mythos unitaire au nom duquel toute pluralité devait être abandonnée.
Une mémoire pour l'oubli de l'expérience émigrée judéo-arabe aujourd'hui encore instillée dans les divisions communautaires de l'État d'Israël.
1« Le camp du Grand Arénas, l'étape française des émigrants du Maghreb en route vers Israël (1952-1966) », Nathalie Deguigné et Émile Témime, Archives juives, vol. 41, n°2, 2008.
2« Immigrants d'Afrique du Nord en Israël : évolution et adaptation », Doris Bensimon-Donath, Anthropos, p. 115, 1970.
3Joëlle Allouche-Benayoun et Geneviève Dermenjian, Les Juifs d'Algérie : une histoire de ruptures, Presses universitaires de Provence, 2015.
4Ibid.
5Ibid.
6Terme hébreu désignant les juifs qui font leur alya, c'est-à-dire qui sont « montés » en Israël.
7Immigrants d'Afrique du Nord en Israël, évolution et adaptation, Doris Bensimon-Donath, Anthropos, 1970.
8NDLR. Une histoire mythologique de ce voyage sera donnée par un best-seller de Léon Uris, Exodus (1958), et un film d'Otto Preminger (1960), avec Paul Newman dans le rôle principal.
9« Une terre qui leur est promise », Radiodiffusion Télévision Française.
10« L'identité israélienne à l'heure des mobilisations communautaires », Élisabeth Marteu et Pierre Renno, Critique internationale, vol. 56, n°3, 2012.
11Ariella Aïsha Azoulay, La Résistance des Bijoux, Rot-Bo-Krik, 2023.