Tel-Aviv ne cache pas ses ambitions de redessiner les frontières du Moyen-Orient. Cette volonté s'étend à la Méditerranée orientale où intérêts énergétiques et stratégiques contribuent à la consolidation d'un front entre Israël, Chypre et la Grèce.
Le 2 mars 2026, deux jours après le début de l'attaque américano-israélienne contre l'Iran, les bases militaires britanniques à Chypre ont été la cible d'attaques de drones. Si les dégâts matériels ont été limités, les personnels militaires et de localités environnantes ont été évacués.
L'Iran a d'abord été accusé, mais d'autres sources ont évoqué l'implication du Hezbollah libanais. En juin 2024, Chypre avait été directement menacé de représailles par le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, du fait de son emploi au service d'Israël.
Le Premier ministre britannique Keith Starmer a nié que des bombardements américains aient été lancés à partir des bases de Chypre. Pourtant, il est indéniables que celles-ci assurent un soutien logistique majeur à Israël qui va au-delà de seules « opérations défensives ».
Face à cette escalade contre un territoire européen, différents gouvernements de l'Union européenne ont annoncé un renforcement de leur présence militaire en Méditerranée orientale. La France, la Grèce et le Royaume-Uni, notamment, ont mobilisé des bâtiments supplémentaires et des effectifs militaires renforcés. Côté turc, des renforts ont aussi été déployés dans la partie nord de Chypre.
Très critique à l'encontre de la réaction de Londres, jugée tardive et molle, le président chypriote Nikos Christodoulides a déploré son incapacité à empêcher l'attaque de drones. Un début de débat sur l'avenir de ces bases héritées de l'empire colonial britannique s'est même ouvert sur l'île. Lancée au printemps 2025, une campagne transnationale « Bases hors de Chypre » (Bases off Cyprus) a été lancée autour d'un ensemble d'organisations locales, américaines et britanniques pour réclamer non seulement la fermeture de ces bases et un embargo sur les armes, mais aussi la remise des preuves accumulées lors des vols de surveillance et de reconnaissance au-dessus de Gaza à la justice internationale chargée de juger les responsabilités et les complicités de crimes de guerre.
Hormis quelques évocations dans la presse britannique généraliste, ces bases militaires étaient restées largement dans l'ombre. Cette discrétion a été encouragée par un mémo gouvernemental adressé à la presse. Pourtant, ces bases occupent un rôle central dans les opérations américaines et britanniques au Moyen-Orient. Dès octobre 2023, elles ont rempli un rôle logistique majeur dans les opérations militaires contre Gaza. Elles ont assuré une ligne d'approvisionnement vitale pour l'armée américaine, tout en permettant le lancement de plus de 650 missions de surveillance et de reconnaissance au-dessus de Gaza, avec un partage des données avec Israël. Plus précisément, les numéros et durées des vols – coïncidant souvent avec d'importantes opérations israéliennes – suggèrent un degré de coopération dépassant largement le cadre officiel du « sauvetage d'otages israéliens »1.
Cette coopération militaire a été renforcée par un accord secret de défense mutuelle entre Londres et Tel-Aviv visant à « contrer l'activité régionale déstabilisatrice de l'Iran et du Hezbollah », selon des documents déclassifiés2.
Cette centralité stratégique de l'île n'est pas nouvelle. Dès l'été 2017, l'armée israélienne l'a utilisée à diverses reprises pour des exercices simulant des combats au Sud-Liban, mobilisant un nombre sans précédent de soldats israéliens déployés à l'étranger. Ce territoire avait été choisi à cause de la similitude topographique avec le Liban.
Le rôle de ces bases ne peut être compris indépendamment d'une transformation plus large de la Méditerranée orientale, où la militarisation accélérée est directement connectée à des projets énergétiques et stratégiques. Récemment, le rapprochement entre la Grèce, Chypre et Israël s'est progressivement transformé en une véritable alliance structurée autour de trois axes interconnectés : des accords économiques, une coopération énergétique centrée sur le gaz naturel et le renforcement des liens militaire et sécuritaire.
Cette convergence est alimentée par des rivalités autour du tracé des frontières maritimes et des ressources énergétiques en Méditerranée orientale. Il s'est accéléré après la découverte de gisements importants de gaz naturel en 2011, dont six déjà identifiés dans la zone économique exclusive (ZEE) de Chypre. Ces découvertes ont à la fois aggravé les rivalités maritimes avec la Turquie et renforcé la coopération sécuritaire avec Israël afin de sécuriser les infrastructures énergétiques et les routes maritimes.
Depuis l'occupation turque du nord de Chypre, la zone tampon entre les deux parties de l'île (ou « zone verte ») a été équipée de matériels technologiques de surveillance développés par des entreprises israéliennes pour assurer le contrôle des passages migratoires. Dans le même temps, la Grèce a équipé ses camps de réfugiés en mer Égée d'outils technologiques de surveillance et de contrôle développés par des entreprises israéliennes. Un moment suspendus, ces projets ont repris en octobre 2025, avec l'annonce d'un « cessez-le-feu » à Gaza.
Approuvé par le Parlement grec en décembre 2025, cette coopération inclut l'achat de 36 systèmes de lancement précis de roquettes (PULS) pour un montant de 758 millions de dollars (646 millions d'euros), dans le cadre d'un investissement plus large d'environ 3 milliards d'euros visant à créer un système de défense antimissile pour la mer Égée, comparable au Dôme de fer israélien. Ce plan intègre un programme de modernisation militaire de 28 milliards de dollars (24 milliards d'euros) lancé par la Grèce.
De son côté, Chypre s'est également doté d'un système de défense antimissile. Le 22 décembre 2025, lors d'un sommet trilatéral, les trois pays ont annoncé l'intensification des manœuvres conjointes, une coordination renforcée de la planification sécuritaire mais aussi la création d'une force militaire commune mobilisable lors de crises.
Sécurisés par ces accords militaires, les projets énergétiques constituent l'un des piliers de cette alliance. Parmi eux, figure le Great Sea Interconnectore (GSI) visant à relier le réseau électrique de Chypre et de la Grèce, avec un élargissement prévu à Israël. Promu pour mettre fin à l'isolement énergétique de Chypre et l'intégrer au marché européen, le projet vise à renforcer aussi la sécurité énergétique régionale en limitant la dépendance au gaz russe. Présenté sous couvert d'une « transition verte » et de la diversification des routes énergétiques, le projet reflète une réorganisation plus large en Méditerranée orientale, fondée sur la normalisation et l'intégration régionale d'Israël.
Lors du sommet, les trois pays ont annoncé leur volonté de se relier au Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC). Sous patronage américain, celui-ci vise à raccorder le marché européen et l'Asie du Sud par des infrastructures de transport et de commerce et des coopérations énergétiques, étendu de l'Inde jusqu'à la Grèce et Chypre, en passant par les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et Israël.
Pour le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, ce projet représente le « squelette » d'un corridor stratégique destiné à intégrer Israël dans ces réseaux économiques et énergétiques. Soutenu par l'UE, il vise aussi à contrer le projet de la Chine des Nouvelles routes de la soie (BRI). Toujours dans ses phases préliminaires, ce projet s'est renforcé grâce à des accords entre l'Inde et les Émirats arabes unis confirmés lors de la visite du Premier ministre indien Narendra Modi aux Émirats arabes unis le 15 mai.
La guerre contre Gaza forme ainsi le prélude à une reconfiguration plus large du Moyen-Orient. Au-delà de sa fonction logistique dans les opérations militaires, Chypre est présente dans certaines projections politiques au sujet du futur des Palestiniens. En janvier 2025, différents États sont évoqués comme sites potentiels de « relocalisation » pour les Palestiniens : l'Égypte, la Jordanie, la Somalie ou l'Ouganda. Plus inattendu, Chypre figurait comme site possible d'aménagement de vastes camps appelés zones de transit humanitaire (HTA) dans certaines ébauches préliminaires3.
Dans un plan en six points présenté lors du sommet de Charm el-Cheikh le 13 octobre 2025 en Égypte, le président Christodoulides s'est aligné sur la vision étatsunienne. Pour justifier cette position, il a argué de la proximité géographique de l'île avec le théâtre de la guerre qui entraînerait, selon lui, des obligations pour Chypre4.
Cette localisation exceptionnelle permettrait d'assurer une assistance humanitaire « neutre » présentée comme utile dans le cadre d'un conflit extérieur. Dès octobre 2023, l'administration chypriote a constamment défendu un rôle présenté comme purement humanitaire, notamment à travers le corridor maritime vers Gaza opéré depuis le port de Limassol.
Mais ces arguments occultent la fonction de plateforme logistique de Chypre, dont les infrastructures visent à sécuriser les corridors maritimes régionaux et affermir le cadre international de gestion du territoire palestinien.
Finalement, Chypre et la Grèce ont intégré le Conseil de la paix de Donald Trump — censé superviser la reconstruction de Gaza — en tant que « membres observateurs » au moment où Nicosie assure jusqu'au 1er juillet la présidence du Conseil de l'UE. De son côté, la Grèce a accepté de participer à la Force internationale de stabilisation (FIS), chargée de sécuriser et démilitariser l'enclave palestinienne, en fournissant du personnel médical, du personnel technique et une composante de patrouilles de sécurité.
Tandis que l'occupation israélienne du Sud-Liban représente une escalade majeure du projet de « grand Israël », les coopérations militaires et énergétiques entre Israël, la Grèce et Chypre consolident un alignement stratégique visant à renforcer l'intégration de Tel-Aviv dans la région.
Ce développement est observé de près par la Turquie, avec laquelle les tensions alimentent la possibilité d'un affrontement direct. Lors du sommet trilatéral fin décembre 2025, Nétanyahou avait averti que « ceux qui s'imaginent pouvoir rétablir leurs empires et leur domination sur nos terres » feraient bien d'« oublier ça »5 en référence à l'Empire ottoman.
Face à cette recomposition, d'autres alliances semblent émerger. Ainsi la Turquie explore-t-elle un rapprochement avec le pacte de défense mutuelle saoudien-pakistanais, créant un bloc concurrent à Israël et ses partenaires.
Ces rivalités régionales se jouent sur différents théâtres, notamment en Syrie. Dès décembre 2024, après la chute du régime de Bachar Al-Assad, la reconstruction du pays est devenue un terrain de compétition stratégique. Là où la Turquie défend un État unifié aligné sur ses intérêts, Israël préfère une configuration fragmentée et durablement minée par l'occupation militaire illégale et les bombardements répétés.
Dans une logique de blocs, Benyamin Nétanyahou a reformulé fin février 2026 ce projet : « Dans la vision qui s'offre à moi, nous créerons un système entier, en substance un 'hexagone' d'alliances autour ou à l'intérieur du Moyen-Orient. Cela inclut l'Inde, les nations arabes, les nations africaines, les pays méditerranéens (la Grèce et Chypre), ainsi que des pays d'Asie que je ne détaillerai pas pour le moment »6.
Cet axe serait destiné à contrer ce qu'il appelle des « axes radicaux » qu'il assimile à la fois à « l'axe chiite » (l'ennemi iranien) et à un « axe sunnite émergent » (le régime turc). En Israël, la classe politique et économique adopte pleinement ces objectifs de normalisation. C'est devenu évident en mai 2024, lorsque Nétanyahou a présenté son plan intitulé « Gaza 2035 », imaginant la transformation de l'enclave en plateforme économique régionale. Ce projet affichait la création d'une zone de libre-échange articulée à des infrastructures de transport, d'oléoducs et de corridors commerciaux destinés à intégrer le territoire aux routes d'approvisionnement régionales et globales. Dans cette vision, Gaza est décrite comme un espace à rebâtir « à partir de rien », comme une espèce de table rase à réaménager en pôle d'investissement et de production.
Comme l'observent Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah7 ce type de projection importe moins par sa faisabilité directe que par la fonction idéologique qu'il remplit : celle de projeter un avenir où l'intégration économique régionale d'Israël s'accompagnerait de la disparition de la résistance palestinienne et de la transformation des Palestiniens en force de travail servile.
1Iain Overton, « US flew spy flights for UK months before MoD admitted it », Declasssified, 12 août 2025.
2John McEvoy, « Britain's secret defence plan with Israel », Declassified, 9 octobre 2024,
3Jonathan Landay et Aram Romston, « Exclusive : Proposal outlines large-scale 'Humanitarian Transit Areas' for Palestinians in Gaza, » Reuters, 11 juillet 2025.
4Tom Cleaver, « Cyprus offers ‘operational support' for Trump's Gaza plan », Cyprus Mail, 23 Octobre 2025.
5Nava Freiberg, « Netanyahu met en garde la Turquie contre ses désirs présumés de rétablir son empire », The Times of Israël, 22 décembre 2025
6« Narendra Modi attendu en Israël mercredi, Benyamin Nétanyahou affirme vouloir bâtir de 'nouvelles alliances' », AFP, 23 février 2025.
7La Palestine au cœur du capitalisme mondial, éditions Amsterdam, 2026.
Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.
Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.
Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.
« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.
Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.
« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »
Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »
De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.
« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.
Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.
« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »
Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.
Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.
« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».
Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.
« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Guenfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Erratum
L'auteur souhaite apporter les précisions suivantes à la partie de l'article évoquant la plaque dédiée aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. Le projet a été porté par l'Espace franco-algérien, appuyé par un collectif de soutien. Son actuel président et membre fondateur, Hakim Allik, affirme que M. Guenfici, président de l'association pendant plusieurs années sur la période 2015-2024, avant de la quitter pour créer le Forum franco-algérien « n'a pas contribué à l'avancement du projet » et que « lui en attribuer la paternité serait injuste. » La pose définitive de la plaque le 8 mars 2025, soutenue par la mairie centrale de Marseille, est l'aboutissement d'un long combat dont l'Espace franco-algérien a été le moteur.
Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».
Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.
Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.
Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.
Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.
« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.
Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.
« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »
Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »
De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.
« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.
Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.
« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »
Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.
Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.
« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».
Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.
« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».
Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.
Quel est le rôle des frontières dans la construction des appartenances dans le monde arabe ? Comment une région, jadis ouverte à la circulation, a-t-elle été reconfigurée et avec quels impacts ? Quels types de liens persistent d'un côté ou de l'autre des remparts ? Autant de questions que le Réseau des médias indépendants sur le monde arabe va tenter d'approcher avec différents angles, dans ce nouveau dossier d'articles consacré à la thématique des frontières.
La ligne jaune. Ainsi est nommée la démarcation établie dans le cadre du « cessez-le-feu » à Gaza, en octobre 2025, après deux années de génocide et la poursuite du blocus. Cette « ligne » de séparation qui partage l'enclave palestinienne, encore majoritairement occupée par l'armée israélienne, est mouvante. Elle est également une frontière entre la vie et la mort, car quiconque oserait franchir les blocs de bétons peints en jaune se verrait abattre sur-le-champ. C'est le cas à Rafah, où le média égyptien Mada Masr revient de manière précise sur l'évolution historique de cette ville à la lisière du Sinaï.
Dans la région, le choix de couleurs claires comme qualificatifs de lignes frontalières contraste avec le constat d'une expansion impérialiste d'Israël, qui, fort de la Bible revendiquée comme cadastre, n'a jamais défini ses frontières. « Ligne verte » en Cisjordanie, « bleue » au Sud-Liban, « violette » au-delà du Golan occupé, on pourrait se demander quelle sera la prochaine teinte, tant ces deux dernières années, et la guerre de Tel-Aviv sur sept fronts, ont été marquées par une volonté de conquêtes territoriales. La nouvelle offensive terrestre israélienne, lancée le 3 mars 2026 au Sud-Liban, possiblement jusqu'au fleuve Litani, témoigne de cette logique.
En 1916, les rivalités coloniales de la France et du Royaume-Uni favorisent paradoxalement leur entente pour un découpage de l'empire ottoman en administration directe ou en zones d'influence, et ce à travers les accords Sykes-Picot. L'année suivante, la déclaration Balfour envisage favorablement « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif », qui se légalise d'abord par le plan de partage en 1947, puis avec la déclaration d' « indépendance » d'Israël l'année suivante sur les trois-quarts du territoire sous mandat britannique, au prix d'un nettoyage ethnique subi par les Palestiniens.
Plus de 75 ans après, et une dizaine d'offensives lancées dans son environnement régional, Israël continue de remodeler les frontières de la région. Avec un appui occidental constant, en particulier états-unien, réaffirmé depuis le début des années 2000 par une administration néo-conservatrice et sa volonté de réorganiser – ou plutôt de déstructurer – la région en fonction de ses intérêts. À commencer par l'Irak. Et, sans surprise, sous couvert de « démocratie, d'économie libérale et de guerre contre le terrorisme », comme le détaillait George Corm dans La nouvelle question d'Orient (La Découverte, 2017) en dénonçant, déjà il y a une décennie, le « deux poids, deux mesures » et « l'hubris » des Occidentaux sur le terrain. Dernière en date, l'actuelle guerre d'agression israélo-étatsunienne contre l'Iran, y compris contre ses structures étatiques, embrasse cette logique du chaos à l'encontre des peuples et du droit international. Il n'y a pourtant ni déterminisme ni fatalité.
Que ce soit au Ier siècle, sous l'empire romain s'étendant au sud de la Méditerranée ou au début de l'islam, avec l'expansion du califat omeyyade par la cavalerie semi-nomade de l'Atlantique à l'Indus, les évolutions des lignes de front ont transformé les territoires, parfois marqués par une architecture défensive comme les Ribats1, toujours présents au Maghreb. Avec un effet sur les flux de personnes, de biens et d'idées, à l'instar de la fameuse route caravanière dans l'Arabie préislamique. À ce propos, le média jordanien 7iber s'intéresse aux effets d'un changement politique sur les échanges frontaliers en revenant sur l'évolution du commerce, entre la Jordanie et la Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024.
Concept westphalien2 par excellence, celui de « frontière » ne correspond pas à une réalité naturelle, mais traduit une construction politique, afin de borner l'exercice d'un pouvoir sur un territoire. Si le modèle de l'État-nation reste valorisé par le droit international, en vertu du principe de l'Uti possidetis juris3, préférant la stabilité des frontières héritées de la colonisation à une remise en cause perçue comme déstabilisatrice, on peut questionner la pertinence historique de ce modèle à travers la sociologie du monde arabe. Notamment car d'autres logiques ont préexisté, nomades ou unificatrices, comme l'asabiyya4, ou encore du fait des mosaïques ethniques et religieuses qui y coexistent par-delà les marges, dont certaines sont très anciennes, comme entre l'Algérie et le Maroc. Les tentations fédéralistes n'ont d'ailleurs pas été couronnées de succès, que ce soit en Kabylie, en Irak ou encore en Syrie, comme en témoigne la présente situation du Rojava ou du Djebel druze. Le fait est que bousculer les frontières établies apparaît, aujourd'hui, pour le moins périlleux.
Les exemples de conflits, irrédentismes et contentieux territoriaux entre les États de la région ne manquent pas : que ce soit la problématique du sandjak d'Alexandrette entre Damas et Ankara jusqu'en 19505, la « guerre des Sables » entre l'Algérie et le Maroc en 1963, la guerre Iran-Irak (1980 - 1988) dont le fleuve limitrophe Chatt El-Arab, stratégique dans les échanges internationaux, a été un des enjeux ou encore l'annexion pure et simple du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein, en 1990, avec les conséquences que l'on connaît. Le sous-espace régional n'est sorti de ces antagonismes que plus divisé.
Les frontières ont parfois fait l'objet d'expérimentations panarabes, comme nous le rappelle le souvenir de la République arabe unie (1958-1961) entre l'Égypte et la Syrie. En 2011, à l'issue d'un référendum, le Soudan du Sud devient le dernier État souverain à déclarer son indépendance, tandis qu'aujourd'hui le Soudan reste déchiré par la guerre. Enfin, si le Yémen s'est réunifié en 1990, il est depuis plus d'une décennie ravagé par un conflit meurtrier, dont la ligne de front correspond strictement à l'ancienne frontière…
La remise en cause des frontières, en particulier de leur portée symbolique – car il s'agit bien « d'un marqueur symbolique » selon le géographe Michel Foucher – a sans doute vu son paroxysme à l'été 2014, lorsque l'organisation de l'État islamique s'est mise en scène entre la Syrie et l'Irak, balayant dans le sable une cartographie dessinée par les Européens, au nom du califat. Elle rappelle ainsi l'artificialité des tracés actuels et ses effets en matière de confessionnalisme exacerbé. Le média panarabe Assafir Al-Arabi revient sur les franchissements tragiques de cette frontière par les Yézidis et ses derniers aménagements sécuritaires.
Depuis un siècle, les bornages modernes ont favorisé la restriction d'un espace qui était jusqu'alors ouvert, pour ceux (au masculin) qui en avaient les moyens. Les grands voyageurs comme Al-Idrissi et Ibn Jubayr au XIIe siècle, ou encore Ibn Battûta, plus d'un siècle après, parcourant notamment l'Afrique du Nord, l'Égypte, la Palestine, la Syrie, l'Arabie, puis l'Irak et la Perse, n'étaient pas rares. La rihla (« voyage ») de ce dernier convoque autant un nouveau genre littéraire, que le sentiment d'une libre circulation au sein de dar al-islam (« la maison de l'islam », autrement dit, les terres musulmanes), où La Mecque représentait déjà une centralité touristique.
Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, il était d'autant plus facile de circuler grâce au développement du rail en Turquie, en Syrie, en Irak, en Arabie, du Liban au Sinaï et en traversant la Palestine – aujourd'hui parsemée de centaines de checkpoints et autres obstacles militaires, quand les routes ne sont pas tout simplement ségrégées. Ces traversées permettaient d'apprécier davantage de particularismes locaux et de mélanges, y compris religieux, avant la prégnance des nationalismes et la fortification des lisières. Orient XXI met en exergue, avec un témoignage rare de Raja Shehadeh, cette facilité de circulation au Proche-Orient avant 1948, lorsque le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.
Aujourd'hui, la militarisation des frontières se renforce par des technologies de surveillance et de contrôle, très lucratives et expérimentales, aux dépens des libertés de mouvement, de la dignité des exilées et d'une intégration régionale. Si les déplacements entre pays de la région sont loin d'être aisés – nombre de trajets requièrent des visas préalables et tout est plus compliqué pour les Palestiniens — un de nos collègues journalistes en a fait directement les frais –, la césure est encore plus nette entre le nord et le sud de la Méditerranée. Plus de 40 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014. Le budget de l'agence européenne de garde-frontières Frontex est passé sur la même période de 100 millions à plus d'un milliard d'euros. CQFD. Les clôtures meurtrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla se sont érigées au Maroc, et s'est développée, sur la rive sud, l'externalisation des frontières de l'Union européenne. Dans son article, le média méditerranéen Babelmed révèle comment les mafias tirent avantage de ces dispositifs frontaliers, partout dans l'espace méditerranéen. Dubaï, moyeu d'un capitalisme financiarisé et globalisé, apparaît comme un territoire offshore permissif à ces pratiques.
Une autre intégration au sein de la région serait-elle envisageable ? Les 22 États de la Ligue arabe pourraient-ils accroître leur coopération, a fortiori en termes de mobilité ? A minima dans les sous-régions, comme avec l'exemple de l'Union du Maghreb arabe, dorénavant coquille vide en raison de la crise sur le Sahara occidental ? À travers l'expérience de la caravane terrestre Soumoud, entre la Tunisie et la Libye, en soutien au peuple palestinien, le média tunisien Nawaat raconte une coopération entre les populations qui tire parti d'une absence de frontière linguistique et religieuse. Avec la conclusion que, parfois, ce ne sont pas les frontières qui séparent les peuples. Ce que confirme le média algérien Maghreb Emergent dans son enquête de terrain aux confins du sud du Sahara.
Après deux précédents dossiers sur le thème des migrations, cette nouvelle initiative du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, qui fête cette année ses dix ans, se veut intégralement disponible en ligne, en arabe, en français et en anglais, afin de franchir autant de murs physiques que de barrières mentales.
1forteresse ou citadelle, construite dans les premiers temps de la conquête musulmane du Maghreb pour protéger les frontières de la cité.
2Principe de droit international selon lequel chaque État exerce une souveraineté exclusive sur son propre territoire.
3Principe venant du droit romain selon lequel les frontières établies sous l'empire d'un système disparu doivent être respectées et maintenues par les nouveaux États.
4Terme arabe ancien mobilisé par le penseur Ibn Khaldoun (1332-1406) pour définir la cohésion sociale.
5L'ancien sandjak d'Alexandrette syrien a été donné par la France à la Turquie en 1939. Devenu Hatay, son appartenance à Ankara a été reconnue par la Syrie au début des années 1950, mais remise à nouveau en question, sur les cartes, par le régime de Bachar Al-Assad durant le soulèvement syrien.
En quelques décennies, la région du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord est devenue totalement dépendante des importations pour nourrir sa population. Une évolution accélérée par les choix faits par les élites du Nord et du Sud.
Le pain est au cœur de la vie quotidienne dans l'ensemble du monde arabe. Il est sorti des fours et des échoppes le long des routes, empilé sur la table des repas, et même brandi lors de manifestations, où il symbolise l'incapacité de l'État à répondre aux besoins les plus élémentaires. Le pain se présente sous différentes formes et dimensions, des baguettes tunisiennes à la pita, en passant par le moelleux samoun irakien en forme de losange. Mais ces pains partagent de plus en plus une chose en commun : le blé bon marché déversé d'Europe et de Russie.
Il n'en a pas toujours été ainsi. Autrefois, la région du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord (Middle East and North Africa, MENA) comptait sur son propre blé : des variétés résistantes et nutritives cultivées depuis des millénaires dans l'est et le sud du bassin méditerranéen. En réalité, le monde arabe avait largement dépassé l'autosuffisance. Il avait innové et exporté, contribuant à ce que le pain trouve sa place dans les régimes diététiques et sur les tables d'Europe et, plus tard, du monde entier.
En effet, c'est dans le Croissant fertile — des rivages méditerranéens de la Palestine et du Liban jusqu'à la Syrie, la Turquie et l'Irak contemporains — que l'humanité a appris à faire pousser les céréales. Les anciens Égyptiens cultivaient le blé et l'orge le long des rives du Nil et dans le Delta. L'Égypte, le Levant et l'Afrique du Nord étaient réputés comme le « grenier de Rome », en raison de l'approvisionnement procuré aux vastes possessions de l'empire. De même, la plaine fertile de Hauran, dans le sud de la Syrie, au nord de la Jordanie, était l'une des grandes zones céréalières de l'empire ottoman.
Cette autosuffisance fait partie de l'histoire ancienne. En 2021, la région MENA comptait cinq des quinze premiers États importateurs de blé au monde. Même des petits pays comme la Jordanie et la Tunisie parviennent à en importer suffisamment pour figurer dans le top 50. Les données de l'Observatoire de la complexité économique (OEC)1 permettent de visualiser cette dépendance au sein des principaux importateurs de la région, en cartographiant la facture totale des importations de blé de chaque pays, ses principaux fournisseurs, son rang parmi les importateurs de blé et la part du blé dans les importations de chaque pays.

La dépendance à l'égard des importations a un coût élevé. Année après année, les États arabes à court de liquidités, dépensent leurs réserves limitées en devises étrangères pour importer des denrées de base qu'ils cultivaient autrefois pour eux-mêmes. Leur capacité à nourrir leurs sociétés est désormais déterminée par la volatilité des marchés mondiaux. Ainsi, la carte ci-dessus utilise des données datant de 2021, un an avant l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Les données de l'année suivante montreraient un bouleversement majeur des chaînes d'approvisionnement en blé de la région, qui a été profondément ressenti en 2022 et 2023.
Cette carte comporte également une omission notable. Pour créer une visualisation la plus claire possible, nous n'avons montré que les importations du seul blé, à l'exclusion des données sur la farine de blé. D'où l'absence de l'Irak, de la Syrie et de la Palestine, qui n'importent pas de grandes quantités de blé mais dépendent massivement de la farine importée. En 2021, l'Irak et la Syrie étaient respectivement les deuxième et sixième plus grands importateurs de farine au monde. Le Yémen arrivait en troisième position, ce qui ajouterait à la facture déjà lourde du blé représentée sur la carte. La dépendance vis-à-vis de la farine, plutôt que du blé non transformé, est répandue dans les États déchirés par des conflits dans la région et au-delà, ce qui confirme les dommages infligés à la production locale des meuneries.
Qu'est-il arrivé ? Comment est-on passé d'une zone productrice de blé à une région consommatrice ? Il est tentant de blâmer le changement climatique et la pénurie d'eau, qui sont effectivement de mauvais augure pour l'agriculture régionale. Aujourd'hui, cependant, de nombreux États arabes disposent toujours de conditions favorables pour faire pousser du blé. La croissance démographique incontrôlée et l'urbanisation rapide offrent des explications plus convaincantes mais ce n'est qu'une partie du tableau.
Le principal problème est que les gouvernements de la région ont pour la plupart cessé d'organiser l'agriculture de manière à nourrir leurs sociétés. Au milieu du siècle dernier, les États arabes nouvellement indépendants ont investi massivement dans l'autosuffisance alimentaire et la redistribution des terres, des richesses et des services en faveur de la paysannerie. Mais cela a commencé à changer dans les années 1970 et 1980, au moment où la région adoptait des réformes néolibérales. Confrontés à l'augmentation de la dette et à la pression des prêteurs internationaux, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), la plupart des États arabes ont décidé de privatiser des services clés, de réduire le soutien aux petits producteurs et de favoriser les grandes exploitations agricoles privées, orientées vers des cultures de rente destinées à l'exportation.
C'est en Égypte qu'on le voit le plus clairement. L'une des sociétés agraires les plus vieilles de l'histoire dépense aujourd'hui plus que tout autre pays au monde pour importer du blé. L'Égypte est également de loin le premier importateur mondial de fèves pour son foul2, le plat emblématique de sa cuisine. Ce qui ne veut pas dire que les Égyptiens ont cessé de cultiver : simplement que les politiques étatiques de l'État ont évolué vers la promotion des exportations à forte valeur ajoutée. Les données de l'OEC permettent de visualiser ce changement. Nous avons comparé la valeur des importations de blé de l'Égypte à une sélection de ses principales exportations agricoles. Les barres verticales représentent la valeur totale de chaque importation ou exportation. Les flèches indiquent le principal partenaire commercial de chaque produit.

Les résultats montrent à quel point l'Égypte a évolué vers l'importation de denrées de base et l'exportation de cultures de rente. En 2021, elle figurait parmi les 12 premiers exportateurs mondiaux d'agrumes, de pommes de terre, de fraises et de coton. Toutes ces plantes sont irriguées, et certaines sont notoirement gourmandes en eau. Les vendre à l'étranger revient de facto à les vendre avec l'eau dont elles ont eu besoin, c'est-à-dire exporter ce qu'on appelle parfois « l'eau virtuelle ». Cela s'accorde mal avec l'aggravation de la crise hydraulique dans ce pays et le fait que toutes ces exportations sont encore insignifiantes par rapport aux importations égyptiennes de blé.
À l'autre bout de la région, le Maroc est confronté à une situation similaire. Le royaume chérifien est à la fois un important importateur de blé et un méga-producteur de fruits. Il est l'un des principaux exportateurs mondiaux de tomates et d'agrumes, ainsi que de fruits de luxe gloutons en eau comme le melon, les baies et les avocats.

Ces échanges — fruits marocains contre céréales européennes — fonctionnent très bien pour les exportateurs privés des deux côtés de la Méditerranée, et pour les consommateurs européens qui savourent des fruits bon marché. Mais au détriment du combat contre la sécheresse qui perdure depuis des années au Maroc et qui a forcé l'État à rationner l'eau des stations de lavage auto et des hammams publics.
Les relations commerciales du Maroc révèlent également ce que l'on pourrait appeler un courant néocolonial dans les échanges alimentaires méditerranéens : son principal partenaire commercial, la France, se trouve être l'ancienne puissance coloniale, qui continue de bénéficier des ressources naturelles du Maroc sous la forme de fruits grands consommateurs d'eau.
En Méditerranée orientale, Israël est passé maître dans la science de l'agriculture à haute valeur ajoutée. Il s'appuie sur une technologie de pointe et sa propre forme de colonialisme via l'exploitation illégale de la terre et de l'eau en Palestine et sur le plateau du Golan occupé. Ses exportations de fruits sont surtout destinées à des États européens, comme la France et les Pays-Bas, qui ont soutenu sa guerre à Gaza. Avec le Maroc, Israël est l'autre État de la région MENA à profiter du goût de l'Europe pour les avocats. Des sociétés israéliennes et marocaines se sont même associées pour cultiver des avocats sur le sol marocain avec de l'eau marocaine, par l'intermédiaire d'une coentreprise créée après la normalisation des relations entre les deux pays en 2020.

Toutefois, les ventes d'avocats israéliens sont dérisoires comparées à l'exportation d'un produit nettement moins attractif : les aliments pour animaux vendus sur le marché captif des Territoires palestiniens occupés. Ces derniers dépendent du bon vouloir des Israéliens, même pour produire des aliments localement. Depuis le 7 octobre 2023, Israël exerce son contrôle sur le flux des produits alimentaires de base afin d'amener régulièrement Gaza au bord de la famine.
Si Israël fixe les termes de ses relations avec ses voisins, la Jordanie n'a pas un tel luxe. Les petites rivières locales charrient les miettes de l'agriculture israélienne et, dans une moindre mesure, syrienne. En conséquence, Amman, la capitale, amène de l'eau de l'aquifère d'Al-Dissi, que la Jordanie partage avec un royaume voisin bien plus étendu et plus fort : l'Arabie saoudite. Cette dernière avale aussi indirectement l'eau de la Jordanie via l'élevage de bétail et la culture de fruits consommateurs d'eau, exportés ou introduits en contrebande par de grandes entreprises jordaniennes à travers la frontière saoudienne.

La situation difficile de la Jordanie reflète donc celle de l'Égypte et du Maroc, à plus petite échelle. Tandis que la population jordanienne est assujettie au pain subventionné fabriqué avec du blé européen bon marché, ses plus gros agriculteurs font pousser des pêches et des nectarines qu'ils expédient vers le marché saoudien plus riche. Ils exploitent à leur gré des eaux souterraines de haute qualité sans se préoccuper des quotas stricts qui entravent les petits producteurs.
Cela dit, on pourrait arguer que le secteur agricole le plus hostile à la nature est celui de l'Arabie saoudite. Le royaume désertique n'a pas de rivières, ne reçoit quasiment pas de précipitations, et épuise depuis des décennies ses eaux souterraines fossiles à un rythme alarmant. Et pourtant, il possède de loin la première industrie laitière de la région MENA qui exporte chaque année pour plus d'un milliard de dollars. Almarai — l'entreprise laitière saoudienne dont le nom signifie « pâturages » — est une marque familière dans une grande partie du monde arabe.

Mais les vaches laitières, et le fourrage nécessaire pour les nourrir sont parmi les plus dépensières en eau de l'agrobusiness. Plutôt que de réduire ses activités, Almarai a même raflé des droits sur des terres et de l'eau dans des endroits aussi improbables que l'Arizona et l'Argentine.
Outre les produits laitiers, l'Arabie saoudite était en 2021 le premier exportateur mondial de dattes. Ce fruit a une longue et riche histoire dans le royaume des Saoud, en particulier dans ses oasis orientales. Aujourd'hui, toutefois, irriguer les dattes revient à puiser dans de rares réserves d'eau. Et, comme pour les produits laitiers, les revenus tirés de ces exportations sont ridicules par rapport aux ventes gargantuesques d'énergie du royaume. Alors, pourquoi exporter autant d'eau ?
La réponse tient probablement à deux facteurs, qui s'appliquent autant aux dattes saoudiennes qu'aux nectarines jordaniennes, aux fraises égyptiennes ou aux avocats marocains. Premièrement, même si les revenus de chaque production — quelques centaines de millions de dollars par an, en gros — sont marginaux dans la balance commerciale d'un pays, ces récoltes rapportent de l'argent à ceux qui exportent. Les intérêts particuliers vont des cultivateurs locaux bien connectés aux multinationales de l'agroalimentaire, dont les régimes arabes sont soucieux d'attirer les investissements. Dans la MENA — comme dans d'autres régions soumises au stress climatique telles que le sud de l'Europe ou l'Ouest américain —, ces puissants acteurs seront les derniers à souffrir d'une mauvaise gestion de l'eau rare.
Deuxièmement, il y a la présomption que, quoi qu'il arrive, la région trouvera bien le moyen de sortir d'une crise de l'eau qui s'aggrave. Riche en pétrole, le Golfe a mené pendant des décennies grand train au-delà de ses moyens hydrologiques, grâce à la désalinisation coûteuse et polluante de l'eau de mer. De telles solutions technologiques séduisent les dirigeants ailleurs dans la région, même dans des États comme la Jordanie et l'Égypte qui n'ont pas les moyens de les appliquer à une telle grande échelle.
Évidemment, une pareille pensée magique n'est pas confinée au monde arabe. Elle imprègne les politiques environnementales à l'échelle mondiale, y compris au sein des riches États occidentaux qui sont les plus comptables de la crise actuelle et les mieux placés pour y faire face. Mais tôt ou tard, notre climat imposera des changements sur ce que nous mangeons et où nous le produisons. La question est de savoir si nous nous y préparons de manière à protéger les plus vulnérables, ou si nous nous accrochons à un système qui sert ceux qui en ont le moins besoin.
Traduit de l'anglais par Philippe Agret
Cet article, dont le titre original est « Bread for berries » a été publié sur Synaps le 7 avril 2025
Les politiques migratoires de la première ministre italienne Giorgia Meloni ont un coût moral, social et économique très élevé. Elles visent à déboucher sur un consensus en s'en prenant au pouvoir judiciaire et en violant la Constitution italienne tout autant que la législation européenne en matière d'asile et de droits de l'homme.
Dans la nuit du 16 au 17 juin 2024, trois touristes français à bord d'un voilier ont secouru douze migrants qui se trouvaient sur une embarcation en train de couler à environ 190 kilomètres des côtes de Calabre. Soixante-seize personnes, parties de Bodrum en Turquie, se trouvaient à bord. Beaucoup d'entre elles étaient des enfants, certains âgés de moins de 5 ans, ainsi que des femmes enceintes. Elles venaient principalement d'Irak, d'Iran et d'Afghanistan. Pendant cinq jours, elles avaient dérivé sans eau ni nourriture entre la Grèce et l'Italie sans que personne ne leur porte secours.
Le 16 juin, le naufrage avait été signalé à Ranj Pzhdari, un journaliste kurde qui reçoit fréquemment des appels concernant les difficultés rencontrées lors des traversées ou des demandes d'aide de la part de membres de familles à la recherche de leurs proches morts ou disparus en mer. Pzhdari a immédiatement contacté Alarm Phone1, qui, à son tour, a communiqué leur localisation aux gardes-côtes italiens. Ces derniers ont déclaré avoir alerté les bateaux de la zone et envoyé un navire marchand après s'être assuré que les avions de Frontex survolaient également cette zone maritime. L'agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes a toutefois nié avoir mené des opérations ce jour-là.

Ce énième drame maritime, survenu au large du petit village balnéaire de Roccella Jonica, est resté entouré d'un halo de mystère pendant des mois. Aucune information n'a filtré sur le nombre de corps récupérés, leur acheminement ayant eu lieu de nuit et dans des ports distants de plusieurs centaines de kilomètres, ce qui a empêché les quelques journalistes présents de documenter les faits. Les douze survivants ont été transférés dans quatre hôpitaux différents et même ceux qui travaillaient sur le port n'étaient pas conscients de la gravité de l'événement. Aucune cérémonie officielle n'a été organisée pour commémorer les victimes et aucun message de condoléances n'a été envoyé aux survivants par les institutions politiques.
« Un an et demi s'est écoulé depuis la tragédie de Cutro (en février 2023), lorsqu'il est apparu que l'image du gouvernement avait été ternie par les conséquences tragiques de ses politiques migratoires, avec les 94 morts au vu et au su des ministres et du monde entier », a commenté Rosamaria Aquino, la journaliste de Report qui, la première, a rédigé le 27 octobre le rapport sur ce dernier événement de Roccella Jonica. « Qui sait si par souci d'éviter le même embarras, un brouillard n'avait pas recouvert les morts et les témoins de ce massacre », s'est interrogée l'autrice.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le rapport 2024 sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières place l'Italie à la 46e place sur 180 pays étudiés. Depuis des années, nous assistons à une emprise progressive du politique sur les organes d'information et les institutions démocratiques, faite d'intimidations, de dispositions contraignantes et de menaces de plus en plus fréquentes et inquiétantes. C'est dans ce climat de tension et de censure qu'il faut replacer le vif affrontement de ces dernières semaines entre le gouvernement de Georgia Meloni et le pouvoir judiciaire à propos de l'invalidation par le Tribunal de Rome de la détention de douze ressortissants étrangers qui avaient été transférés au Centre de rétention (CPR) de Gjadër, en Albanie, le 18 octobre 2024. Comparée au silence assourdissant qui a couvert la tragédie de Roccella Jonica, la couverture médiatique consacrée à cette affaire a en effet été extrêmement importante et il convient de comprendre pourquoi.

L'accord sur le contrôle des flux migratoires signé en novembre 2023 par la première ministre italienne Meloni et le président albanais Edi Rama stipule que les hommes adultes, non vulnérables, originaires de pays « sûrs »2, et secourus par les navires des autorités italiennes dans les eaux internationales seront transférés vers les deux centres de rétention construits à Shengjin et à Gjadër.
Le 14 octobre, un bateau parti de Libye avec 86 personnes à son bord a été secouru par les autorités italiennes en Méditerranée. Au lieu d'être transférées vers le port « sûr » le plus proche, comme l'exige le droit international, seize d'entre elles ont été emmenées en Albanie par le navire Libra de la marine italienne, une embarcation militaire de 80 mètres avec un équipage de 70 personnes. Deux d'entre elles, parce qu'il s'agissait de mineurs, ont été immédiatement renvoyées en Italie et deux autres ont été écartées, étant jugées « vulnérables ». Dans la mesure où la procédure frontalière accélérée prévue par le protocole bilatéral a été jugée inapplicable par le tribunal de Rome, les 12 migrants restants ont également été renvoyés vers l'Italie. Leurs pays d'origine, le Bangladesh et l'Égypte, ne peuvent en effet être considérés comme « sûrs » en application d'un récent arrêt de la cour de justice des Communautés européennes, selon lequel un pays doit l'être pour l'ensemble de sa population et de son territoire pour être défini comme tel.
Le gouvernement a vivement réagi en qualifiant cette mesure d'ingérence inacceptable du pouvoir judiciaire dans les décisions de l'exécutif. Le ministre de la justice, Carlo Nordio, a déclaré : « Ce n'est pas au pouvoir judiciaire de définir si un État est plus ou moins “sûr”, il s'agit d'une décision politique de très haut niveau. Nous prendrons des mesures législatives. »3
De fait, le 21 octobre, le Conseil des ministres a approuvé un décret-loi controversé (n° 158/2024) introduisant des dispositions urgentes dans les procédures de reconnaissance de la protection internationale. Une liste précédente avait déjà été publiée en mai sur la base d'un décret ministériel qui élargissait la liste des États « sûrs » — Algérie, Bangladesh, Cameroun, Colombie, Côte d'Ivoire, Égypte, Gambie, Géorgie, Ghana, Maroc, Nigeria, Pérou, Sénégal, Sri Lanka et Tunisie — la faisant passer à 22 — avec l'ajout d'une nouvelle liste — l'Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Cap Vert, le Kosovo, la Macédoine du Nord et la Serbie. Cette liste est assortie d'une fiche précisant les zones ou les catégories de personnes pour lesquelles la sécurité n'était pas garantie.
La transformation du décret interministériel au décret-loi est significative, puisque ce dernier, ayant force de loi, ne peut pas être révoqué par les juges en vertu du droit italien. Mais la primauté du droit communautaire, qui est à la base du processus d'intégration européenne, est incontestable et le droit communautaire doit toujours prévaloir sur le droit national.
En vertu de ce principe, le 29 octobre, le tribunal de Bologne a renvoyé le décret-loi devant la Cour européenne dans le cadre d'un recours introduit par un demandeur d'asile bangladais. Dans une question détaillée envoyée à Luxembourg, les magistrats italiens ont même fait référence à l'Allemagne nazie, qui était un lieu « sûr » pour la majorité de la population allemande, mais extrêmement dangereux pour certaines minorités, comme les juifs, les homosexuels, les Roms et les opposants au régime.
« Si d'aucuns pensent être au siège de Rifondazione Comunista4 alors qu'ils officient au tribunal, et bien qu'ils quittent leur robe d'avocat, qu'ils se présentent aux élections et qu'ils fassent de la politique »5 a riposté le ministre des infrastructures et des transports, Matteo Salvini.
Le 4 novembre, le tribunal de Catane a rendu une nouvelle décision de non-validation de la détention d'un citoyen égyptien ordonnée deux jours plus tôt par le quartier général de la police de Raguse. S'appuyant sur la décision de la Cour européenne du 4 octobre, le juge a estimé qu'il appartenait au pouvoir judiciaire d'évaluer au cas par cas si un pays d'origine était « sûr » ou non. Il s'agit de la première affaire dans laquelle un tribunal rejette l'application du récent décret-loi et il est fort probable que ce ne soit pas la dernière.
Début novembre, le ministère italien de l'intérieur a en effet déclaré que le navire de la marine Libra avait quitté Lampedusa le jour même pour l'Albanie avec huit migrants à bord — trois Égyptiens et cinq Bengalis — pour être conduits vers le hotspot mis en place dans le port de Shengjin, et de là transférés au centre de Gjadër où leurs demandes d'asile seraient examinées. « Un navire de guerre est utilisé pour transporter huit migrants de Lampedusa à l'Albanie », a commenté Angelo Bonelli, député de l'Alliance de gauche et des Verts, dans une note datée du 6 novembre « un voyage qui coûte bien 36 000 euros par migrant ». Le premier transfert effectué à la mi-octobre avait coûté plus de 200 000 euros.
Juste après avoir débarqué au port de Shenkjin, le 8 novembre, l'une des personnes a été diagnostiquée par les médecins comme étant vulnérable pour raisons de santé et a été rapatriée en Italie par le patrouilleur de la marine. Ses compagnons sont également revenus dans la nuit du 12 au 13 novembre, car la cour de Rome a suspendu l'ordonnance de validation de leur détention, remettant le tout entre les mains de la Cour européenne de justice.
L'Associazione Studi Giuridici sull'Immigrazione (ASGI)6 a déclaré dans un communiqué que la nouvelle liste des pays « sûrs » non seulement ne permettait pas de résoudre les cas critiques contestés, mais qu'elle les amplifiait au risque de constituer une menace dangereuse pour le droit d'asile avec de très graves implications juridiques et humaines. En outre, certains des pays considérés comme « sûrs » ne figurent sur aucune des listes adoptées par d'autres États membres de l'Union européenne, mais que ces listes coïncident avec ceux d'où proviennent le plus grand nombre de demandeurs d'asile en Italie. « L'objectif de soumettre la majorité des demandeurs à la procédure accélérée aux frontières et à un éventuel enfermement dans des centres albanais est donc logique, faisant de cette procédure, de facto, la norme », peut-on lire dans le document.
Arturo Salerni, avocat pénaliste chez Progetto Diritti7 et avocat d'Open Arms8 dans l'affaire contre Matteo Salvini, a qualifié de « grossières » les réactions du gouvernement. « Ils savent très bien qu'avec les vents de xénophobie qui soufflent sur l'Europe, le cas albanais pourrait être un modèle à reproduire et que quiconque s'oppose à cet objectif est considéré comme un adversaire », a-t-il déclaré à Babelmed.
Le pouvoir judiciaire a été pointé du doigt au motif qu'il ne coopérait pas avec le gouvernement, comme si, ignorant la séparation des pouvoirs, il devait être un organe qui coopère avec les autorités gouvernementales et non l'organe qui doit appliquer la loi, c'est-à-dire ce qui se trouve dans le système juridique avec ses spécificités hiérarchiques de normes, en respectant le fait que la norme constitutionnelle est au-dessus de la norme ordinaire et que la norme supranationale est immédiatement applicable dans chaque pays de l'Union.
Il est loin le temps où Silvio Berlusconi accusait les juges d'être des « communistes », mais, apparemment, discréditer le pouvoir judiciaire reste l'un des chevaux de bataille de la droite italienne. « Lorsque Berlusconi était aux affaires, il ne s'agissait que de la magistrature d'instruction, c'est-à-dire de l'activité et les pouvoirs du procureur, la manière dont les enquêtes étaient menées, la détention provisoire utilisée pour extorquer des aveux et l'attentat qui aurait été perpétré contre sa personne », a souligné l'avocat. Meloni, quant à elle, fait la guerre aux juges « corrompus » pour avoir un adversaire qui détournera l'attention de ses échecs politiques en jouant sur les questions d'identité dans une optique de rassemblement national. Dans son récit démagogique, les institutions nationales et supranationales deviennent donc des organes politisés qui tentent d'imposer des règles contraignantes au gouvernement majoritaire.

Salerni estime que l'affrontement actuel entre le gouvernement et le pouvoir judiciaire sur la question de l'asile doit être considéré comme faisant partie d'un projet plus large : celui de la verticalisation du pouvoir qui comprend, d'une part, le présidentialisme et, d'autre part, la non-tolérance de tout ce qui pourrait entraver, ou réguler, les pouvoirs législatif et exécutif. « Nous sommes confrontés à une attaque générale contre les principes constitutionnels, mais aussi contre le fonctionnement d'un État fondé sur la séparation des pouvoirs », a-t-il expliqué, en mentionnant le débat en cours sur la possibilité d'abolir la carrière unifiée dans la magistrature.
Un autre élément important est que ce démantèlement de certains principes de l'État de droit s'accompagne d'une attaque contre les personnes étrangères pour lesquelles la protection de la dignité personnelle, prévue à l'article 2 de la Constitution, est considérablement réduite, voire niée. En outre, le droit d'asile, inscrit à l'article 10 de la Constitution, est de plus en plus instrumentalisé, et même le droit à la vie n'est plus garanti, les opérations de sauvetage en mer étant elles-mêmes combattues. De plus, la signature d'accords avec les pays que ces personnes fuient constitue un déni flagrant du droit d'asile.

Ce reportage a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
Traduction de l'italien par Christian Jouret
1Alarm Phone est un numéro de téléphone international désormais connu dans toute la Méditerranée. L'initiative, mise en place en 2014 après le naufrage de 600 personnes originaires d'Afrique et du Proche-Orient, implique 200 bénévoles de 16 pays qui offrent un service gratuit 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
2Les lois nationales, qui transposent en la matière des dispositions issues du droit européen (directive 2005/85/CE), indiquent qu'un pays peut être considéré comme sûr lorsqu'il peut être démontré qu'il « (…) n'y est jamais recouru à la persécution, ni à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants et qu'il n'y a pas de menace en raison d'une violence qui peut s'étendre à des personnes sans considération de leur situation personnelle dans des situations de conflit armé international ou interne ». Ceci étant, un ressortissant d'un pays dit « sûr » peut tout de même déposer une demande de protection.
3Conférence à Palerme, citée par Repubblica du 19 octobre 2024.
4Parti politique italien fondé en 1991 par d'anciens membres du PCI qui refusaient le tournant vers la social-démocratie
5Il Giornale, 30 octobre 2024.
6Association d'études juridiques sur l'immigration, Turin.
7L'association, qui a été créée il y a vingt ans, est un lieu d'initiative, de recherche et de discussion sur les questions des droits des citoyens et des groupes sociaux avec une référence particulière aux ressortissants étrangers, aux mineurs, aux femmes, aux détenus et, plus généralement à toutes les personnes particulièrement vulnérables, touchées par la discrimination et la marginalisation sociale et économique.
8Open Arms est une organisation humanitaire, non gouvernementale et sans but lucratif dont la mission principale est de protéger la vie des plus vulnérables en situation d'urgence. Présentée comme une entreprise de secourisme et de sauvetage maritime avec plus de vingt ans d'expérience sur les côtes du territoire espagnol.
Les politiques migratoires de la première ministre italienne Giorgia Meloni ont un coût moral, social et économique très élevé. Elles visent à déboucher sur un consensus en s'en prenant au pouvoir judiciaire et en violant la Constitution italienne tout autant que la législation européenne en matière d'asile et de droits de l'homme.
Dans la nuit du 16 au 17 juin 2024, trois touristes français à bord d'un voilier ont secouru douze migrants qui se trouvaient sur une embarcation en train de couler à environ 190 kilomètres des côtes de Calabre. Soixante-seize personnes, parties de Bodrum en Turquie, se trouvaient à bord. Beaucoup d'entre elles étaient des enfants, certains âgés de moins de 5 ans, ainsi que des femmes enceintes. Elles venaient principalement d'Irak, d'Iran et d'Afghanistan. Pendant cinq jours, elles avaient dérivé sans eau ni nourriture entre la Grèce et l'Italie sans que personne ne leur porte secours.
Le 16 juin, le naufrage avait été signalé à Ranj Pzhdari, un journaliste kurde qui reçoit fréquemment des appels concernant les difficultés rencontrées lors des traversées ou des demandes d'aide de la part de membres de familles à la recherche de leurs proches morts ou disparus en mer. Pzhdari a immédiatement contacté Alarm Phone1, qui, à son tour, a communiqué leur localisation aux gardes-côtes italiens. Ces derniers ont déclaré avoir alerté les bateaux de la zone et envoyé un navire marchand après s'être assuré que les avions de Frontex survolaient également cette zone maritime. L'agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes a toutefois nié avoir mené des opérations ce jour-là.

Ce énième drame maritime, survenu au large du petit village balnéaire de Roccella Jonica, est resté entouré d'un halo de mystère pendant des mois. Aucune information n'a filtré sur le nombre de corps récupérés, leur acheminement ayant eu lieu de nuit et dans des ports distants de plusieurs centaines de kilomètres, ce qui a empêché les quelques journalistes présents de documenter les faits. Les douze survivants ont été transférés dans quatre hôpitaux différents et même ceux qui travaillaient sur le port n'étaient pas conscients de la gravité de l'événement. Aucune cérémonie officielle n'a été organisée pour commémorer les victimes et aucun message de condoléances n'a été envoyé aux survivants par les institutions politiques.
« Un an et demi s'est écoulé depuis la tragédie de Cutro (en février 2023), lorsqu'il est apparu que l'image du gouvernement avait été ternie par les conséquences tragiques de ses politiques migratoires, avec les 94 morts au vu et au su des ministres et du monde entier », a commenté Rosamaria Aquino, la journaliste de Report qui, la première, a rédigé le 27 octobre le rapport sur ce dernier événement de Roccella Jonica. « Qui sait si par souci d'éviter le même embarras, un brouillard n'avait pas recouvert les morts et les témoins de ce massacre », s'est interrogée l'autrice.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le rapport 2024 sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières place l'Italie à la 46e place sur 180 pays étudiés. Depuis des années, nous assistons à une emprise progressive du politique sur les organes d'information et les institutions démocratiques, faite d'intimidations, de dispositions contraignantes et de menaces de plus en plus fréquentes et inquiétantes. C'est dans ce climat de tension et de censure qu'il faut replacer le vif affrontement de ces dernières semaines entre le gouvernement de Georgia Meloni et le pouvoir judiciaire à propos de l'invalidation par le Tribunal de Rome de la détention de douze ressortissants étrangers qui avaient été transférés au Centre de rétention (CPR) de Gjadër, en Albanie, le 18 octobre 2024. Comparée au silence assourdissant qui a couvert la tragédie de Roccella Jonica, la couverture médiatique consacrée à cette affaire a en effet été extrêmement importante et il convient de comprendre pourquoi.

L'accord sur le contrôle des flux migratoires signé en novembre 2023 par la première ministre italienne Meloni et le président albanais Edi Rama stipule que les hommes adultes, non vulnérables, originaires de pays « sûrs »2, et secourus par les navires des autorités italiennes dans les eaux internationales seront transférés vers les deux centres de rétention construits à Shengjin et à Gjadër.
Le 14 octobre, un bateau parti de Libye avec 86 personnes à son bord a été secouru par les autorités italiennes en Méditerranée. Au lieu d'être transférées vers le port « sûr » le plus proche, comme l'exige le droit international, seize d'entre elles ont été emmenées en Albanie par le navire Libra de la marine italienne, une embarcation militaire de 80 mètres avec un équipage de 70 personnes. Deux d'entre elles, parce qu'il s'agissait de mineurs, ont été immédiatement renvoyées en Italie et deux autres ont été écartées, étant jugées « vulnérables ». Dans la mesure où la procédure frontalière accélérée prévue par le protocole bilatéral a été jugée inapplicable par le tribunal de Rome, les 12 migrants restants ont également été renvoyés vers l'Italie. Leurs pays d'origine, le Bangladesh et l'Égypte, ne peuvent en effet être considérés comme « sûrs » en application d'un récent arrêt de la cour de justice des Communautés européennes, selon lequel un pays doit l'être pour l'ensemble de sa population et de son territoire pour être défini comme tel.
Le gouvernement a vivement réagi en qualifiant cette mesure d'ingérence inacceptable du pouvoir judiciaire dans les décisions de l'exécutif. Le ministre de la justice, Carlo Nordio, a déclaré : « Ce n'est pas au pouvoir judiciaire de définir si un État est plus ou moins “sûr”, il s'agit d'une décision politique de très haut niveau. Nous prendrons des mesures législatives. »3
De fait, le 21 octobre, le Conseil des ministres a approuvé un décret-loi controversé (n° 158/2024) introduisant des dispositions urgentes dans les procédures de reconnaissance de la protection internationale. Une liste précédente avait déjà été publiée en mai sur la base d'un décret ministériel qui élargissait la liste des États « sûrs » — Algérie, Bangladesh, Cameroun, Colombie, Côte d'Ivoire, Égypte, Gambie, Géorgie, Ghana, Maroc, Nigeria, Pérou, Sénégal, Sri Lanka et Tunisie — la faisant passer à 22 — avec l'ajout d'une nouvelle liste — l'Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Cap Vert, le Kosovo, la Macédoine du Nord et la Serbie. Cette liste est assortie d'une fiche précisant les zones ou les catégories de personnes pour lesquelles la sécurité n'était pas garantie.
La transformation du décret interministériel au décret-loi est significative, puisque ce dernier, ayant force de loi, ne peut pas être révoqué par les juges en vertu du droit italien. Mais la primauté du droit communautaire, qui est à la base du processus d'intégration européenne, est incontestable et le droit communautaire doit toujours prévaloir sur le droit national.
En vertu de ce principe, le 29 octobre, le tribunal de Bologne a renvoyé le décret-loi devant la Cour européenne dans le cadre d'un recours introduit par un demandeur d'asile bangladais. Dans une question détaillée envoyée à Luxembourg, les magistrats italiens ont même fait référence à l'Allemagne nazie, qui était un lieu « sûr » pour la majorité de la population allemande, mais extrêmement dangereux pour certaines minorités, comme les juifs, les homosexuels, les Roms et les opposants au régime.
« Si d'aucuns pensent être au siège de Rifondazione Comunista4 alors qu'ils officient au tribunal, et bien qu'ils quittent leur robe d'avocat, qu'ils se présentent aux élections et qu'ils fassent de la politique »5 a riposté le ministre des infrastructures et des transports, Matteo Salvini.
Le 4 novembre, le tribunal de Catane a rendu une nouvelle décision de non-validation de la détention d'un citoyen égyptien ordonnée deux jours plus tôt par le quartier général de la police de Raguse. S'appuyant sur la décision de la Cour européenne du 4 octobre, le juge a estimé qu'il appartenait au pouvoir judiciaire d'évaluer au cas par cas si un pays d'origine était « sûr » ou non. Il s'agit de la première affaire dans laquelle un tribunal rejette l'application du récent décret-loi et il est fort probable que ce ne soit pas la dernière.
Début novembre, le ministère italien de l'intérieur a en effet déclaré que le navire de la marine Libra avait quitté Lampedusa le jour même pour l'Albanie avec huit migrants à bord — trois Égyptiens et cinq Bengalis — pour être conduits vers le hotspot mis en place dans le port de Shengjin, et de là transférés au centre de Gjadër où leurs demandes d'asile seraient examinées. « Un navire de guerre est utilisé pour transporter huit migrants de Lampedusa à l'Albanie », a commenté Angelo Bonelli, député de l'Alliance de gauche et des Verts, dans une note datée du 6 novembre « un voyage qui coûte bien 36 000 euros par migrant ». Le premier transfert effectué à la mi-octobre avait coûté plus de 200 000 euros.
Juste après avoir débarqué au port de Shenkjin, le 8 novembre, l'une des personnes a été diagnostiquée par les médecins comme étant vulnérable pour raisons de santé et a été rapatriée en Italie par le patrouilleur de la marine. Ses compagnons sont également revenus dans la nuit du 12 au 13 novembre, car la cour de Rome a suspendu l'ordonnance de validation de leur détention, remettant le tout entre les mains de la Cour européenne de justice.
L'Associazione Studi Giuridici sull'Immigrazione (ASGI)6 a déclaré dans un communiqué que la nouvelle liste des pays « sûrs » non seulement ne permettait pas de résoudre les cas critiques contestés, mais qu'elle les amplifiait au risque de constituer une menace dangereuse pour le droit d'asile avec de très graves implications juridiques et humaines. En outre, certains des pays considérés comme « sûrs » ne figurent sur aucune des listes adoptées par d'autres États membres de l'Union européenne, mais que ces listes coïncident avec ceux d'où proviennent le plus grand nombre de demandeurs d'asile en Italie. « L'objectif de soumettre la majorité des demandeurs à la procédure accélérée aux frontières et à un éventuel enfermement dans des centres albanais est donc logique, faisant de cette procédure, de facto, la norme », peut-on lire dans le document.
Arturo Salerni, avocat pénaliste chez Progetto Diritti7 et avocat d'Open Arms8 dans l'affaire contre Matteo Salvini, a qualifié de « grossières » les réactions du gouvernement. « Ils savent très bien qu'avec les vents de xénophobie qui soufflent sur l'Europe, le cas albanais pourrait être un modèle à reproduire et que quiconque s'oppose à cet objectif est considéré comme un adversaire », a-t-il déclaré à Babelmed.
Le pouvoir judiciaire a été pointé du doigt au motif qu'il ne coopérait pas avec le gouvernement, comme si, ignorant la séparation des pouvoirs, il devait être un organe qui coopère avec les autorités gouvernementales et non l'organe qui doit appliquer la loi, c'est-à-dire ce qui se trouve dans le système juridique avec ses spécificités hiérarchiques de normes, en respectant le fait que la norme constitutionnelle est au-dessus de la norme ordinaire et que la norme supranationale est immédiatement applicable dans chaque pays de l'Union.
Il est loin le temps où Silvio Berlusconi accusait les juges d'être des « communistes », mais, apparemment, discréditer le pouvoir judiciaire reste l'un des chevaux de bataille de la droite italienne. « Lorsque Berlusconi était aux affaires, il ne s'agissait que de la magistrature d'instruction, c'est-à-dire de l'activité et les pouvoirs du procureur, la manière dont les enquêtes étaient menées, la détention provisoire utilisée pour extorquer des aveux et l'attentat qui aurait été perpétré contre sa personne », a souligné l'avocat. Meloni, quant à elle, fait la guerre aux juges « corrompus » pour avoir un adversaire qui détournera l'attention de ses échecs politiques en jouant sur les questions d'identité dans une optique de rassemblement national. Dans son récit démagogique, les institutions nationales et supranationales deviennent donc des organes politisés qui tentent d'imposer des règles contraignantes au gouvernement majoritaire.

Salerni estime que l'affrontement actuel entre le gouvernement et le pouvoir judiciaire sur la question de l'asile doit être considéré comme faisant partie d'un projet plus large : celui de la verticalisation du pouvoir qui comprend, d'une part, le présidentialisme et, d'autre part, la non-tolérance de tout ce qui pourrait entraver, ou réguler, les pouvoirs législatif et exécutif. « Nous sommes confrontés à une attaque générale contre les principes constitutionnels, mais aussi contre le fonctionnement d'un État fondé sur la séparation des pouvoirs », a-t-il expliqué, en mentionnant le débat en cours sur la possibilité d'abolir la carrière unifiée dans la magistrature.
Un autre élément important est que ce démantèlement de certains principes de l'État de droit s'accompagne d'une attaque contre les personnes étrangères pour lesquelles la protection de la dignité personnelle, prévue à l'article 2 de la Constitution, est considérablement réduite, voire niée. En outre, le droit d'asile, inscrit à l'article 10 de la Constitution, est de plus en plus instrumentalisé, et même le droit à la vie n'est plus garanti, les opérations de sauvetage en mer étant elles-mêmes combattues. De plus, la signature d'accords avec les pays que ces personnes fuient constitue un déni flagrant du droit d'asile.

Ce reportage a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
Traduction de l'italien par Christian Jouret
1Alarm Phone est un numéro de téléphone international désormais connu dans toute la Méditerranée. L'initiative, mise en place en 2014 après le naufrage de 600 personnes originaires d'Afrique et du Proche-Orient, implique 200 bénévoles de 16 pays qui offrent un service gratuit 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
2Les lois nationales, qui transposent en la matière des dispositions issues du droit européen (directive 2005/85/CE), indiquent qu'un pays peut être considéré comme sûr lorsqu'il peut être démontré qu'il « (…) n'y est jamais recouru à la persécution, ni à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants et qu'il n'y a pas de menace en raison d'une violence qui peut s'étendre à des personnes sans considération de leur situation personnelle dans des situations de conflit armé international ou interne ». Ceci étant, un ressortissant d'un pays dit « sûr » peut tout de même déposer une demande de protection.
3Conférence à Palerme, citée par Repubblica du 19 octobre 2024.
4Parti politique italien fondé en 1991 par d'anciens membres du PCI qui refusaient le tournant vers la social-démocratie
5Il Giornale, 30 octobre 2024.
6Association d'études juridiques sur l'immigration, Turin.
7L'association, qui a été créée il y a vingt ans, est un lieu d'initiative, de recherche et de discussion sur les questions des droits des citoyens et des groupes sociaux avec une référence particulière aux ressortissants étrangers, aux mineurs, aux femmes, aux détenus et, plus généralement à toutes les personnes particulièrement vulnérables, touchées par la discrimination et la marginalisation sociale et économique.
8Open Arms est une organisation humanitaire, non gouvernementale et sans but lucratif dont la mission principale est de protéger la vie des plus vulnérables en situation d'urgence. Présentée comme une entreprise de secourisme et de sauvetage maritime avec plus de vingt ans d'expérience sur les côtes du territoire espagnol.
Redoutant un effondrement du pays et l'afflux de migrant(e)s qui en découlerait, l'Union européenne renforce les frontières de l'Égypte à coups de centaines de millions d'euros, malgré le risque d'atteintes aux droits humains. Un projet poussé et mis en œuvre par la France et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), toutes deux proches du régime égyptien, dont Orient XXI révèle les coulisses via plusieurs documents exclusifs.
Tout vient à point à qui sait attendre. En novembre 2023, Orient XXI dévoilait que les entreprises Civipol et Défense conseil international (DCI) — étroitement liées à l'État français —, ainsi que le chantier naval Couach allaient aider l'Égypte à contrôler les flux migratoires dans le cadre d'un accord passé avec l'Union européenne, notamment via la livraison de trois navires. Entretemps, DCI a passé deux nouveaux appels d'offres associés à ce projet portant sur la fourniture de « kits de survie en mer » ainsi que de « jumelles et télescopes ».
Dans le cadre de cette première enquête, nous avions effectué en juin 2023 une demande de droit à l'information auprès de la direction voisinage et négociations d'élargissement (DG NEAR) de la Commission européenne, afin d'accéder aux documents en lien avec ledit accord. Après deux quasi-refus et une plainte déposée auprès de la Médiatrice européenne, une vingtaine d'entre eux nous ont finalement été communiqués en avril 2024, dix mois après notre première demande :
Dans une approche centrée sur les migrants, des activités spécifiques de renforcement des capacités seront menées [sur] la communication sensible à la culture, à la protection, au genre et à l'âge avec les migrants vulnérables, contribuant ainsi au respect des droits de l'homme et à une approche centrée sur la protection de la gestion des migrations, assure la DG NEAR. L'action comprendra la formation de formateurs des autorités frontalières égyptiennes sur le droit international de la migration (IML) et (…) la gestion humanitaire des frontières.
Ces documents se réfèrent à l'accord passé en octobre 2022 entre Bruxelles et Le Caire, comprenant 110 millions d'euros pour le contrôle des frontières, dont la mise en œuvre a déjà commencé. Un « partenariat stratégique » à 7,4 milliards d'euros lui a succédé en mars 2024, mais il ne dispose « que » de 200 millions d'euros pour son volet migratoire, qui ne seront pas débloqués avant l'année prochaine, selon nos informations. Les documents dévoilent de précieuses informations sur la dépendance de l'Union européenne (UE) au régime égyptien, ainsi que sur le rôle joué par la France et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans ce soutien européen aux politiques migratoires du Caire.
Premièrement, ils montrent à quel point les dirigeants des pays de l'Union européenne sont tétanisés par la perspective d'un effondrement économique de l'Égypte. « Le Conseil européen souligne l'urgence d'agir afin d'assurer la maîtrise des flux migratoires », écrit la DG NEAR dans un courrier envoyé à Civipol (agence de coopération technique internationale du ministère français de l'Intérieur) le 1er mars 2023.
Cette urgence est renforcée par la situation précaire dans laquelle se trouve actuellement l'Égypte, où la crise économique et financière menace, non seulement de plonger une proportion importante de la population dans la pauvreté, mais également de déstabiliser le pays le plus populeux d'Afrique du Nord, cela alors que les ressortissants égyptiens représentent déjà la première nationalité d'origine via la route migratoire de la Méditerranée centrale.
Sur le plan financier, l'Égypte a certes pâti des guerres en Ukraine puis à Gaza, qui ont successivement asséché les importants flux de touristes (notamment russes et ukrainiens), fait flamber le prix du blé et réduit le trafic dans le canal de Suez. Mais elle souffre aussi de la mainmise de l'armée sur l'économie, qui en est réduite à céder ses terres et ses infrastructures aux pays du Golfe. De même, si l'Égypte accueille neuf millions de réfugié(e)s en provenance des pays voisins — Soudanais(e)s, Yéménites, Syrien(ne)s, etc. —, la crise économique et la répression politique poussent une part grandissante de la population égyptienne sur les routes de l'exil. En soutenant le président Abel Fattah Al-Sissi pour éviter l'effondrement du pays, l'Europe alimente pour l'instant ce cercle vicieux. Elle pourrait néanmoins à terme, selon nos sources, exiger des réformes politiques et économiques en contrepartie des importants financements associés au nouveau partenariat stratégique.
Trois notes de la DG NEAR datées du 31 octobre 2022, relatives au choix de Civipol et de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour mettre en œuvre « l'action de gestion des frontières de l'Égypte » se révèlent également instructives sur le rôle joué par la France. Elles indiquent qu'en mars et en avril 2022, l'ambassadeur de l'Union européenne au Caire a convié les attachés de sécurité intérieure des pays membres afin de solliciter leur appui au projet de soutien au contrôle des frontières de l'Égypte. Alors que la DG NEAR avait promis 160 millions d'euros, seuls 80 étaient alors financés.
Seule la France a exprimé sa volonté de s'associer à cette action, dévoilent les documents. La DG NEAR a pris contact avec la France lors d'une première réunion en visioconférence organisée le 7 avril. À l'issue de cette réunion, la France a proposé que l'agence de mise en œuvre du ministère de l'Intérieur Civipol (…) soit responsable de l'acquisition des équipements dans le cadre de l'action et [censuré].
La France a donc été le seul pays européen à soutenir l'initiative, et a proposé le renfort de Civipol. La proposition a été bien accueillie par la DG NEAR, étant donné que « Civipol […] participe [déjà] en Égypte à la mise en œuvre du Centre ROCK1 », un projet régional de contrôle des migrations. Paris y a probablement vu l'opportunité de réduire les arrivées de migrants, tout en apportant un soutien à son allié (et gros acheteur d'armement) égyptien — en capitalisant sur leurs bonnes relations —, et enfin en permettant à Civipol, DCI et à des entreprises françaises comme Couach d'empocher une partie des financements européens associés.
La coopération bilatérale de sécurité entre la France et l'Égypte (…) se compose d'une vingtaine d'actions menées annuellement (…) avec un accent prioritaire mis sur la lutte contre la migration irrégulière, la traite des êtres humains et le terrorisme, vante la DG NEAR dans sa note. Le ministère français de la Défense jouit d'un important et large partenariat opérationnel avec l'Égypte, qui comprend des activités opérationnelles, de formation et des livraisons d'équipements (y compris navires).
Ces notes recèlent également des informations inédites sur les liens étroits entre le pouvoir égyptien et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui aide les pays en voie de développement à renforcer leurs capacités de contrôle des frontières. Sise au Grand-Saconnex près de Genève, l'OIM, créée en 1951 pour appuyer la réinstallation des réfugié(e)s de la Seconde guerre mondiale, a été rattachée à l'Organisation des Nations unies (ONU) en 2016. Majoritairement financée par les États-Unis, l'organisation est dirigée depuis octobre 2023 par l'ex-conseillère de Joe Biden Amy Pope. Elle collabore depuis 2018 avec le gouvernement égyptien.
L'OIM, en étroite coordination avec le ministère [égyptien] de la défense, a préparé les notes conceptuelles (…) définissant les besoins et les activités du projet, dévoile la DG NEAR. L'OIM est le partenaire proposé par le gouvernement égyptien sur la base de [leur partenariat existant]. L'OIM a bâti une solide relation avec le gouvernement égyptien, et en particulier avec le ministère de la Défense. [Elle] a notamment développé depuis 2018 une étroite collaboration avec les garde-frontières et les garde-côtes égyptiens.
Autrement dit, l'OIM s'est mise au service du gouvernement égyptien. Elle a alerté l'Union européenne sur les menaces que feraient peser sur elle les flux migratoires transitant par l'Égypte, et convaincu Bruxelles d'allouer au Caire des centaines de millions d'euros pour renforcer ses garde-côtes et garde-frontières. Elle bénéficie, selon la DG NEAR, d'une relation privilégiée avec le ministre de la défense Mohamed Zaki, ainsi qu'avec les institutions égyptiennes impliquées dans le contrôle des flux migratoires.
Ainsi, derrière un discours humanitaire, l'OIM — qui a soutenu le pacte européen asile et migration durcissant les conditions d'entrée des étrangers sur le continent —, multiplie en pratique les projets d'appui à des garde-côtes et garde-frontières épinglés pour leurs violations des droits de l'homme. En Égypte où les migrant(e)s soudanais(e)s sont secrètement enfermé(e)s et renvoyé(e)s selon The New Humanitarian, mais aussi en Libye, en Tunisie où des migrant(e)s ont été « abandonné(e)s dans le désert avec le soutien de l'Europe » selon Le Monde, ainsi qu'en Turquie. Le tout grâce au financement d'États et d'institutions européennes toujours plus hostiles à l'immigration, sur fond de relation trouble de l'OIM avec ces régimes autoritaires.
Contactés par Orient XXI, le ministère de l'intérieur n'a pas souhaité commenter, tandis que la représentation permanente de la France auprès de l'Union européenne et le ministère des affaires étrangères n'ont pas répondu à nos sollicitations.
1Centre opérationnel régional d'appui au processus de Khartoum et à l'Initiative de la Corne de l'Afrique de l'Union africaine (ROCK) est un projet financé par le Fonds fiduciaire d'urgence de l'Union européenne pour l'Afrique et lancé dans le cadre du processus de Khartoum