Un an après l'émergence du mouvement de la génération Z, les manifestations massives se sont éteintes, mais pas la répression. Les procès s'enchaînent, les appels sont constamment reportés et les mineurs restent détenus sans jugement.
Notre présence derrière les barreaux, le procès de nos frères de la génération Z et ce que subissent tous les gens honnêtes confirment que nous sommes dans la même tranchée, et que notre combat contre l'autoritarisme et la corruption est un combat décisif qui n'admet ni recul ni compromis.
En lisant ces mots, la voix de Zineb El Kharroubi, jeune militante du mouvement GenZ 212, tremble légèrement. Ce sont ceux de Nasser Zefzafi, le leader du mouvement du Hirak du Rif. Depuis la prison de Tanger 2, où il a encore onze ans à purger, il les adresse à cette génération qui « tient la braise entre ses mains ».
Derrière les barreaux, Zineb aurait bien pu s'y retrouver aussi. Au Maroc, en juin 2026, elle a été condamnée à six mois de sursis pour « incitation à commettre des crimes ou délits par voie électronique ». Elle pratique pourtant son activisme depuis la France, où elle réside. Le 27 septembre 2026, la jeune femme participait à une table ronde devant une dizaine de personnes réunies au Doc, dans le 19e arrondissement de Paris, pour célébrer le premier anniversaire du mouvement GenZ 212, ainsi que « pour soutenir les personnes bloquées à Sebta [Ceuta] ».
Ce même jour, des évènements ont aussi été organisés à Casablanca, Rabat, Madrid, ou encore à Bruxelles. Derrière ces derniers, il y a le collectif « Free Koulchi » — « Libérez-les tous » — un slogan hérité du Hirak. Car Nasser Zefzafi a peut-être dix-sept ans de plus que Zineb El Kharroubi, ils ont en commun un engagement fondé sur la revendication de droits fondamentaux… et qui est sévèrement réprimé. « Le fait que sa parole nous parvienne, depuis sa cellule, ça ne fait que prouver qu'ils ne peuvent pas arrêter la parole libre. Ça nous donne vraiment beaucoup de force, on se dit qu'on est sur le bon chemin et qu'on doit continuer », confie la jeune femme.
En 2017, le Hirak avait protesté pendant des mois pour réclamer des hôpitaux, des routes et des universités dans la région enclavée du Rif, au nord du Maroc. Le mouvement GenZ 212, lui, n'aura duré qu'un mois. Né à la fin de l'été 2025, il a émergé après un choc : à l'hôpital public d'Agadir, en une semaine, huit femmes sont décédées à la suite de césariennes. Un peu partout dans le royaume, des jeunes se sont alors mobilisés pour réclamer de meilleurs systèmes de santé et d'éducation, la fin de la corruption, puis la démission du gouvernement d'Aziz Akhannouch.
Affaiblie par plus de 5 000 arrestations, la mobilisation urbaine s'est éteinte. La répression, elle, ne s'est pas arrêtée. Alors que plusieurs procès de militants sont encore en cours, les arrestations se poursuivent et s'élargissent, notamment au monde artistique. À l'évènement « Free Koulchi » organisé à Rabat, une banderole rappelle le cas du graffeur Yassir Mounbir, alias 3ozayr. Détenu provisoirement depuis quatre mois dans l'attente de son procès, il est poursuivi pour « outrage à une institution constitutionnelle » et « outrage à un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions », après avoir réalisé des caricatures de Mohammed VI publiées sur Instagram.
« On ne devrait pas se réjouir d'avoir “que” du sursis », estime Zineb, qui pense à tous ceux qui n'ont pas eu la même « chance » qu'elle. « Les gens qui sont derrière les barreaux comptent sur nous. Le minimum qu'on puisse faire, c'est de ne pas les oublier, de continuer à parler d'eux, et de réclamer leur libération », affirme-t-elle à Orient XXI.
Depuis un an, le mouvement GenZ 212 est paralysé par les affaires judiciaires qui s'enchaînent. Hakim Sikouk, président de l'antenne Rabat de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) analyse :
Les autorités ont mobilisé tous leurs appareils pour tuer le mouvement dans l'œuf… afin que le fantôme du mouvement de la jeunesse du 20 février 2011 ne revienne pas, pour que la portée des protestations ne s'élargisse pas, et aussi pour qu'ils servent d'exemple pour toute tentative future.
Dès les premiers jours du mouvement, l'AMDH avait dénoncé des violations dans les procédures d'arrestation. Elle note que celles-ci se sont intensifiées lors des deux nuits de vandalisme, du 1er au 3 octobre 2025, en marge des manifestations pacifiques. La répression avait atteint son paroxysme dans la nuit du 1er au 2 octobre, à Lqliâa, lorsque des tirs de gendarmes avaient tué trois jeunes hommes. L'association réclame toujours que toute la lumière soit faite sur les circonstances de ces décès par l'ouverture d'une enquête indépendante.
De son côté, le ministère de l'intérieur marocain recensait près de 2 480 personnes poursuivies en justice, dont la moitié en état de détention, à la fin octobre 2025. Huit mois plus tard, la Délégation générale à l'administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR) indiquait que 662 personnes étaient toujours derrière les barreaux, dont 567 condamnés pour des crimes – sans préciser lesquels – et 95 pour des délits.
Face à l'ampleur des arrestations, le Comité national de soutien aux familles des détenus GenZ 212 est désemparé. Il a récemment alerté sur la situation de plusieurs mineurs détenus dans l'établissement pénitentiaire de Tamesna. Hakim Sikouk, également coordinateur du comité, raconte :
Dès leur arrestation, ces mineurs ont été violentés dans les commissariats de police parce qu'ils ont refusé de signer les procès-verbaux d'audition qui étaient déjà prêts et qui leur imputaient de lourdes charges. Les mères ont été trompées lorsqu'on leur a demandé de signer à la place de leurs fils, en leur faisant croire qu'ils seraient libérés.
« S'ajoute à cela le mauvais traitement à l'intérieur de l'établissement pénitentiaire et la perte d'une année scolaire entière pour les élèves et les étudiants », précise-t-il. Poursuivis pour rassemblements non autorisés, jet de pierres sur les forces auxiliaires ou encore incendie de voitures de police, ces mineurs n'ont toujours pas été jugés. « La détention préventive sans jugement est une forme de torture méthodique pour eux et leurs familles », dénonce Hakim Sikouk, qui y voit une pratique « répressive et vindicative » de la part des autorités.
Ces mineurs ne sont pas les seuls à attendre une audience qui n'arrive pas. Mohammed Khalif, une des figures des manifestations casablancaises, a vu son procès en appel reporté à plusieurs reprises, après avoir été condamné, en première instance, à trois ans de prison pour « incitation à commettre des crimes et délits ». Le rappeur engagé Hamza Raid a été arrêté à deux reprises tout au début du mouvement. Poursuivi pour « incitation à commettre des crimes et des délits », et « participation à un rassemblement non autorisé », il a été condamné à un mois de prison avec sursis en novembre 2025. Il attend toujours son procès en appel.
Après avoir demandé – en vain – le départ du gouvernement Akhannouch, la Gen Z n'a pas été au rendez-vous politique le plus important du royaume : les élections législatives. Pour participer au scrutin du 23 septembre 2026, les 18-24 ans ne représentaient que 4 % des 15,8 millions d'inscrites sur les listes électorales, contre 8 % en 2021, alors qu'ils forment presque 11 % de la population totale. Et parmi la totalité des inscrits, peu sont allés jusqu'aux urnes : l'abstention n'a jamais été aussi haute depuis 2007, atteignant 61,98 %. « Les abstentionnistes ont toujours formé le premier parti au Maroc », rappelle Maâti Monjib, historien et politologue marocain. « La majorité de la population considère que les députés ne servent à rien. Ces derniers n'y peuvent rien, car le gouvernement issu du Parlement ne gouverne pas. Ce sont les hommes du palais qui gèrent sur le plan stratégique du pays », estime-t-il.
L'abstention de cette jeunesse peut aussi s'expliquer par le choix du boycott des élections, prôné notamment par le parti d'extrême gauche Annahj Addimocrati (La voie démocratique travailliste) — dont plusieurs militants ont été arrêtés pendant qu'ils distribuaient des tracts — ou encore les islamistes d'Al-Adl wal-Ihsan (Justice et spiritualité), comme à leur habitude. « Leur appel a eu de l'effet certes, mais c'est loin d'être la principale motivation de l'abstention », modère Maâti Monjib. « Une bonne partie des gens ont voté pour recevoir ce qu'ils appellent Zarqalaf [en référence à la couleur bleue (zarka en arabe) du billet de 200 dirhams (environ 18 euros), NDLR]. Ce terme fait partie, pour ainsi dire, de l'outillage conceptuel des élections au Maroc, depuis une quinzaine d'années, quand c'était le prix moyen des voix », poursuit l'historien.
Peu de partis ont mené une véritable campagne pour la libération des détenus politiques, à l'instar de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) et du Parti socialiste unifié (PSU), qui ont formé l'Alliance de gauche en s'efforçant d'intégrer les revendications des jeunes dans son programme social et économique. Celle-ci a obtenu huit sièges (sur 395), soit quatre fois plus qu'en 2021… mais est arrivée loin derrière le trio déjà au pouvoir. Cette fois, le parti Authenticité et Modernité (PAM) de Fatima Ezzahra El Mansouri a terminé en tête, avec 97 sièges. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), précédent vainqueur, a essuyé un revers cinglant, n'obtenant que 66 sièges contre 102 en 2021, de justesse devant le parti nationaliste Istiqlal (65). Alors que GenZ 212 dénonçait la corruption de certains ministres, le Maroc se retrouve avec Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête de l'exécutif – ex-ministre et maire de Marrakech, elle est mise en cause par des allégations de conflit d'intérêts dans le cadre d'une affaire foncière révélée à partir de documents divulgués en juillet 2025 par le groupe de hackers « Jabaroot ».
Sur la page militante « Morocco Youth Voice », on ironise : « Comment une personne sensée pourrait-elle croire qu'un peuple raisonnable voterait pour ces gens-là ? » Ce compte Instagram, qui rassemble près de 51 300 followers, fait partie de ces quelques pages anonymes qui font perdurer l'esprit du mouvement GenZ, en veille sur l'avancée des procédures judiciaires des détenus, appelant parfois à se réunir devant les tribunaux. « La répression a transformé cette jeunesse idéaliste, démocratique, et un peu libertaire sur les bords, mais non radicale, en une force antisystème. Tous les efforts du régime d'amadouer ces activistes comme individus ont échoué », avance Maâti Monjib. Il poursuit :
Le gouvernement avait décidé de rembourser 75 % des frais de campagne électorale aux candidats de moins de 35 ans. En même temps, le ministère des affaires religieuses avait fait dire aux imams pendant plusieurs vendredis de demander aux Marocains « d'intéresser leurs enfants à la chose publique ». C'était un fiasco total.
Après deux semaines de tractations, Fatima Ezzahra El Mansouri a annoncé ce 12 octobre former sa majorité avec l'Istiqlal, l'Union socialiste des forces populaires (USFP) et le parti du Progrès et du socialisme (PPS). Les deux derniers partis avaient fait partie de la « Koutla » (« bloc » en arabe) démocratique formée en 1992 pour faire face aux partis de technocrates. Dans le programme du PPS, on peut lire la volonté d'une « tolérance zéro à l'encontre de la corruption, du conflit d'intérêts et de l'enrichissement illicite », ainsi que la promesse « d'agir pour la libération des journalistes, influenceurs, détenus du Hirak et jeunes de la Gen Z ». Mais pour Maâti Monjib, ce sera sans doute un vœu pieux :
Ces partis ont changé de sociologie. Ils sont devenus prorégime, les notables peuplent leurs conseils nationaux… les dirigeants qui gardent une certaine indépendance d'esprit vis-à-vis du palais se comptent actuellement sur les doigts d'une seule main.