L'Arabie saoudite et le Pakistan ont annoncé avoir signé un traité de défense mutuelle en septembre 2025. Même si rien n'est formalisé, Riyad pourrait bénéficier du parapluie nucléaire de son partenaire. Et cela change la donne sécuritaire dans la région.
Quand le 17 septembre 2025, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif rencontre à Riyad l'homme fort du royaume saoudien Mohammed Ben Salman, nul ne se doute que la journée sera historique. Les deux dirigeants y ont signé un « accord stratégique de défense mutuelle » inédit qui « stipule que toute agression de l'un sera considérée comme une agression contre l'autre », selon l'agence de presse saoudienne officielle SPA. Une formulation qui fleure bon l'article 5 de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), bien que, pour l'heure, on ne dépasse pas les déclarations d'intention.
Islamabad est attractive pour Riyad, car il a forgé une armée puissante qui a montré tout son savoir-faire en abattant plusieurs avions, dont un Rafale, lors de l'attaque indienne sur son territoire en mai 2025. Surtout, il possède l'arme atomique. Mettra-t-il cette dernière à la disposition de l'Arabie saoudite ? Rien dans l'accord rendu public ne le confirme, mais rien ne l'infirme.
Le ministre pakistanais de la défense Khawaja Mohammad Asif semblait l'affirmer dans une déclaration à une chaine de télévision locale : « Ce dont nous disposons et les capacités que nous possédons seront mises à la disposition [de l'Arabie saoudite] conformément à cet accord. »1Toutefois, le lendemain, il indiquait que la question nucléaire n'était « pas à l'ordre du jour ». De son côté, Ali Shihabi, analyste attitré, proche de la cour royale saoudienne, s'est montré catégorique : l'accord « nous place sous le parapluie nucléaire [du Pakistan] en cas d'attaque »2. En fait, comme l'explique le chercheur de la Fondation de la recherche stratégique Bruno Tertrais, « il est impossible de connaître tous les détails d'un éventuel arrangement dans ce domaine ; cela fait partie de la dissuasion. C'est ce que l'on appelle souvent l'ambiguïté stratégique »3.
Ainsi, l'Arabie saoudite, qui bénéficie historiquement de la « protection » étatsunienne depuis 1945, serait désormais en mesure de faire appel au parapluie nucléaire pakistanais. Preuve supplémentaire des changements tectoniques dans la région.
Certes, la coopération entre Riyad et Islamabad ne date pas d'aujourd'hui. Dès 1951, juste après la chute de l'empire britannique et la partition du sous-continent indien entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays signaient un traité d'amitié. Leur collaboration militaire a toujours été active. L'Arabie saoudite a de l'argent mais des forces militaires réduites ; le Pakistan manque de fonds mais possède une armée efficace (et tentaculaire). Ils étaient faits pour s'entendre !
Officiellement, des troupes pakistanaises ont gardé la frontière nord de l'Arabie saoudite pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980-1988. Les services de renseignements interarmées ont travaillé main dans la main pour faire transiter les fonds étatsuniens et saoudiens aux combattants afghans lors de leur lutte contre l'occupation soviétique4. Aujourd'hui encore près d'un millier de soldats pakistanais sont présents sur le sol saoudien comme conseillers et formateurs.
Plus secrètement, les rapports se sont renforcés après le premier essai nucléaire indien en 1974. Avant d'être renversé (en 1977) puis pendu (deux ans plus tard), le premier ministre pakistanais de l'époque Ali Bhutto avait obtenu du roi Fayçal d'Arabie (1964 - 1975) le soutien indispensable pour doter son pays de la bombe et faire face aux embargos décidés par les pays occidentaux. Une aide sonnante et trébuchante, sous forme de pétrole à bas prix, de prêts à faible taux d'intérêt et de dons, qui ne s'est jamais tarie depuis. Ali Shihabi ne se prive d'ailleurs pas de le rappeler :« Le Pakistan se souvient que le royaume a largement financé son programme (nucléaire) et l'a soutenu lorsqu'il était sous sanctions. »5 Ce que confirme un commandant pakistanais à la retraite, Feroz Hassan Kahn : « l'Arabie saoudite a fourni un soutien financier important au Pakistan ; ce qui a permis au programme nucléaire de se poursuivre6. »
Naturellement, le financement saoudien n'a jamais été totalement désintéressé. D'autant que l'entente entre Ali Bhutto et le roi Fayçal s'est nouée après la défaite des pays arabes face à Israël en 1973. Mais, comme le souligne l'ex-militaire Kahn, « il n'y a jamais eu d'accord écrit ». Jusqu'à présent, cet arrangement restait dans le domaine des non-dits. Le rendre public ressemble à « un mariage qui vient après un long concubinage »7 et change la donne stratégique dans la région et dans le monde.
C'est la première fois, en dehors des États-Unis, qu'un pays doté de l'arme nucléaire élargit la possibilité d'une dissuasion à des partenaires non nucléarisés 8. Un pays qui appartient au monde musulman, et non au camp occidental. Un pays non-signataire du Traité de non-prolifération — à l'image d'ailleurs d'Israël qui n'a même pas reconnu posséder de telles armes.
Pour l'heure, aucune installation de têtes nucléaires n'est envisagée. Il reste que ce pacte pakistano-saoudien a fait l'effet d'un mini séisme. Son annonce en fanfare arrive au moment où le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son gouvernement sont frappés d'hubris meurtrière, envoyant leurs bombes au cœur même du Qatar, fidèle allié des États-Unis, après avoir anéanti Gaza, pilonné le Liban, la Syrie, le Yémen, l'Iran… La coïncidence est frappante. Mais cet accord n'a rien de circonstanciel. « Nous travaillons sur ce projet depuis plus d'un an et nous nous appuyons sur des discussions qui durent depuis deux à trois ans », a déclaré un responsable saoudien cité par le Financial Times9. Il a rappelé que « le royaume restait attaché à la non-prolifération nucléaire ».
Alors que la guerre totale menace le Proche-Orient, que l'Asie du Sud et du Sud-est est déstabilisée par l'affrontement sino-états-unien, Islamabad comme Riyad ont éprouvé le besoin de clamer à leurs alliés historiques (et au monde) qu'ils pouvaient emprunter des voies inexplorées jusqu'à maintenant.
Pour Mohammed Ben Salman, il s'agit de montrer aux États-Unis que son pays peut se tourner vers d'autres sources de sécurité. Sa confiance en Washington s'était déjà sérieusement effritée après l'absence de réaction étatsunienne à l'attaque de ses installations pétrolières revendiquée par les houthistes du Yémen en 2019, puis lors des frappes de drones houthistes sur Abou Dhabi en 2022. Pour lui comme pour les dirigeants des pays du Golfe, l'immobilisme du président étatsunien suite au bombardement de Doha par Israël le 9 septembre 2025, pour éliminer des dirigeants du Hamas avec lesquels le pouvoir qatari négociait un cessez-le-feu à Gaza, a achevé de les convaincre : les bases militaires étatsuniennes en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Koweït n'offrent aucune garantie de protection à chacun de ces pays. La leçon est rude. Certes, le 29 septembre 2025, le président étatsunien Donald Trump a poussé Benyamin Nétanyahou à présenter des excuses formelles à Doha. Il a pris, dans la foulée, un décret affirmant que « toute attaque contre le Qatar » serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ». Mais il n'est pas sûr que cela suffise à rassurer. Il semble plus prudent de sortir du face-à-face sécuritaire avec les États-Unis.
En mai 2025, lors de la visite de Donald Trump dans la région, les dirigeants avaient pourtant mis les petits plats dans les grands : le Qatar lui avait offert un Boeing de luxe, l'Arabie saoudite avait promis d'investir 600 milliards de dollars (près de 514 milliards d'euros) aux États-Unis. Mohammed Ben Salman espérait conclure un traité de défense avec Washington pour lequel il négociait depuis des années. En vain. Pas de traité saoudo-étatsunien sans accord de normalisation avec Israël et la signature des accords d'Abraham. Or, en plein génocide à Gaza, aucun dirigeant, aussi autoritaire soit-il, ne peut l'imposer à sa population.
Le pacte avec le Pakistan constitue donc un moyen de pression vis-à-vis de Washington. Il livre également un message au voisin iranien qui aspire à la maitrise de l'armement nucléaire et avec lequel l'Arabie saoudite a pacifié ses relations, sous l'égide de la Chine, en mars 2023.
S'il diversifie les possibilités de sécurité et offre une solution alternative en cas de défaillance étatsunienne, cet accord ne remet pas en cause le rôle décisif de Washington dans la région. Pas plus que les relations privilégiées de l'Arabie saoudite avec l'Inde, ennemi héréditaire du Pakistan. La coopération entre les deux s'est développée autour du pétrole (Riyad en est le troisième fournisseur) et des nouvelles technologies. Du reste, le premier ministre Narendra Modi a été reçu en grande pompe en mai 2025. Pour l'analyste saoudien Ali Shihabi, « l'Inde comprendra les besoins sécuritaires de l'Arabie saoudite. Le royaume entretient d'excellentes relations avec l'Inde »10.
De son côté, le Pakistan n'a pas intérêt à transformer ce traité en arme stratégique visant à isoler New Delhi, autre détenteur de l'armement nucléaire dans la région. La même précaution s'impose avec l'Iran, car des tensions persistent notamment dans le Baloutchistan. Il est probable que la reprise des relations entre Téhéran et Riyad ait facilité le pacte pakistano-saoudien, et permis de lever la crainte iranienne d'un encerclement.
Islamabad doit également rester très prudent vis-à-vis des États-Unis, dont il dépend financièrement, au moment où son économie est en grande difficulté, sa dette explosive et sa population en révolte. L'équilibre entre les soutiens étatsuniens et les béquilles chinoises reste très précaire. Il doit donc y veiller. Il ne suffira pas pour le préserver de multiplier les flagorneries adressées à Donald Trump : le premier ministre Shehbaz Sharif l'a proposé pour le prochain prix Nobel de la paix afin de saluer « son leadership audacieux et visionnaire ».
Certes, ses forces nucléaires sont faibles — 170 têtes, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri)11, et les termes du Traité sont flous. Il serait exagéré d'y voir une alliance étroite et indéfectible. Il faut se rappeler que, malgré les pressions et le chantage à l'argent, le parlement pakistanais a refusé de se joindre à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite contre le Yémen en 2015. Il n'en reste pas moins qu'en envisageant l'utilisation de sa force de dissuasion pour un partenaire, le Pakistan a « montré son importance croissante dans l'architecture de sécurité au Moyen-Orient », note le spécialiste Syed Ali Zia Jaffery, du Centre de recherche sur les stratégies et politiques de sécurité (CSSPR) à l'université de Lahore12.
Si les États-Unis demeurent décisifs dans la région, ils ont perdu leur monopole d'influence économique avec la montée en puissance de la Chine, et sécuritaire avec l'accord Pakistan-Arabie saoudite. Lentement, le paysage géopolitique se transforme.
1Samir Puri et Marion Messmer, « Saudi Arabia and Pakistan's mutual defence pact sets a precedent for extended deterrence », Chatham House, 23 septembre 2025.
2Mehul Srivastava et Humza Jilani, « Petrodollars and the ‘Islamic bomb' : how a Saudi-Pakistan pact was forged », Financial Times, 18 septembre 2025.
3« Pakistan-Saudi defence pact oozes with unknowns », AFP, 27 septembre 2025.
4Lire Mehul Srivastava et Humza Jilani, Financial Times, op.cit.
5AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
6Feroz Hassan Kahn “Eating Grass. The making of the Pakistani Bomb », Standford University Press, 2012.
7Gil Mihaely, « L'accord Arabie saoudite-Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique ? », Conflits, 25 septembre 2025.
8À noter que la Russie a stationné des missiles nucléaires en Biélorussie en 2023.
9Andrew England, Ahmed Al Omran, Humza Jilani, « Saudi Arabia signs ‘strategic mutual defence' pact with Pakistan », Financial Times, 17 septembre 2025.
10« Le Pakistan étend son parapluie nucléaire à l'Arabie saoudite », Le Figaro, 21 septembre 2025.
11L'Inde en possède à peu près autant, la France 290, la Russie près de 4 400 et les États-Unis 3 700, selon le Sipri.
12AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
Malgré les annonces de réconciliation au cœur de l'été 2026, les relations entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis demeurent sur une trajectoire de profonde et durable détérioration. Dans un contexte d'implosion rapide de l'ordre international, elles revêtent pourtant une importance considérable, en particulier pour leurs voisins — le Soudan, le Yémen et la Somalie —, qui figurent parmi les plus pauvres de la planète.
Longtemps restée latente, la rivalité entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) a éclaté au grand jour le 30 décembre 2025, lorsque l'Arabie saoudite a bombardé deux navires émiriens dans le port de Mukalla, au Yémen. Cette attaque constituait une riposte à la prise de contrôle, au cours des semaines précédentes, des gouvernorats les plus orientaux du pays par le Conseil de transition du Sud (CTS), mouvement séparatiste yéménite soutenu par les Émirats. Les bombardements saoudiens furent immédiatement suivis de l'évacuation de l'ensemble du personnel et du matériel émirien du Yémen, puis de la rapide défaite du CTS sur l'ensemble du territoire.
Le Yémen demeure le théâtre le plus visible de la dégradation des relations entre Riyad et Abou Dhabi, mais cette détérioration se manifeste également dans de nombreux autres dossiers, tant en politique étrangère qu'en politique intérieure.
Dans les jours précédant la signature, en juin 2026, du mémorandum d'accord dit d'« Islamabad », conclu dans le contexte de la guerre opposant les États-Unis et Israël à l'Iran, les Émirats arabes unis se sont joints à l'Arabie saoudite, au Qatar et aux autres États du Golfe pour appeler le président états-unien Donald Trump à mettre fin au conflit. Mais le consensus était de façade. Les cinq autres monarchies du Conseil de coopération du Golfe (CCG) — Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït, Oman et Qatar — ne sont en effet pas près d'oublier que les Émirats, signataires des Accords d'Abraham, furent le seul État de la région à avoir auparavant encouragé Israël et les États-Unis à attaquer l'Iran, allant même jusqu'à participer activement à ces opérations quand les autres cherchaient à mettre un terme aux hostilités. Comme ils l'avaient anticipé de longue date, leurs propres territoires sont rapidement devenus les principales cibles des représailles iraniennes. De même, le communiqué commun avec de nombreux États musulmans, le 21 août, à propos des plans d'expropriations d'Israël en Cisjordanie ne préfigure pas une prise de distance des EAU à l'égard d'Israël1.
Dans les années à venir, l'Arabie saoudite et les Émirats continueront certes à coopérer lorsque les circonstances l'exigent. La prolongation du conflit États-Unis — Iran les concerne tous deux au même niveau et favorise un minimum de collaboration. Leur rivalité est cependant devenue une caractéristique structurelle de la politique régionale et ne fera que s'accentuer dans la durée. Les messages de réconciliation sur les réseaux sociaux publiés par des officiels de second rang en juillet 2026 ne font que confirmer la réalité des tensions et leur profondeur.
Présenter les États du CCG comme un bloc homogène d'autocraties partageant les mêmes intérêts a toujours relevé d'une fiction. Dès le XIXe siècle, les familles régnantes, qui ne contrôlaient alors guère plus que quelques villages, étaient déchirées par des rivalités internes ; leurs chefs s'entretuaient afin de s'assurer le contrôle des ressources, alors rares, de la région. Cette dynamique fut interrompue lorsque le Royaume-Uni figea les rapports de force existants en imposant sa tutelle, qui ne prit fin qu'au début des années 1970.
L'Arabie saoudite constituait naturellement une exception. Mais ce n'est qu'il y a moins d'un siècle que la famille Al Saoud acheva la conquête du Hedjaz et établit le royaume dans ses frontières actuelles. Sans la domination britannique sur les petits États côtiers, il est fort probable que, à l'exception d'Oman et du Yémen, l'ensemble de la péninsule Arabique ferait aujourd'hui partie de l'Arabie saoudite. Les relations entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont dès lors été tendues pendant l'essentiel de leur histoire. Le différend de longue durée concernant l'oasis de Buraimi ne fut réglé qu'en 1974, lorsque le royaume reconnut officiellement la souveraineté des Émirats arabes unis trois ans après sa formation.
Depuis le début du XXIe siècle, et plus particulièrement sous la direction de Mohammed Ben Zayed (MBZ), les Émirats ont mis à profit les revenus considérables tirés de leurs exportations d'hydrocarbures pour accroître leur puissance et contester la prééminence saoudienne au sein du CCG et au-delà. Dès 2009, les dirigeants émiriens considéraient déjà l'Arabie saoudite comme une menace sérieuse pour leur sécurité, comme le révèle un télégramme diplomatique divulgué par WikiLeaks rendant compte d'un entretien avec Yousef Al-Otaiba, tout juste nommé ambassadeur des Émirats aux États-Unis — un poste qu'il occupe encore. Le diplomate émirien avait alors présenté la politique étrangère de son pays en affirmant que : « Tout en affichant publiquement des relations étroites avec Riyad, les Émirats considèrent en privé le Royaume comme la deuxième plus grande menace pour leur sécurité après l'Iran. » Israël ne figurait alors même pas sur la liste de l'ambassadeur.
L'accession du roi Salmane au trône saoudien en 2015 fut rapidement suivie de la nomination de son fils Mohammed Ben Salman (MBS) à des fonctions de tout premier plan. Pour devenir prince héritier, MBS avait besoin du soutien de Washington, qui favorisait alors son cousin Mohammed Ben Nayef, collaborateur étroit des agences de renseignement états-uniennes depuis plusieurs décennies. Ce changement fut rendu possible par l'action de l'influent ambassadeur émirien Al-Otaiba à Washington qui persuada les autorités états-uniennes de soutenir l'ascension de MBS. Pendant quelques années, la relation entre l'Émirien MBZ et le Saoudien MBS fut largement décrite comme celle d'un mentor et de son protégé, image d'une proximité supposée entre les deux princes héritiers, agissant alors comme les dirigeants de facto de leur État respectif (le premier a accédé au pouvoir formellement avec la mort de son frère en mai 2022).
Le point culminant de leur coopération, qui fut aussi à l'origine de divergences futures, fut le blocus du Qatar (2017-2021). Lancé par les Émirats arabes unis, il fut d'abord soutenu par MBS. Mais en 2021, la réconciliation engagée à l'initiative de l'Arabie saoudite fut imposée aux Émirats, qui s'y rallièrent à contrecœur. En réalité, les relations s'étaient déjà sensiblement dégradées en raison de l'échec des pressions exercées sur le Qatar, mais aussi d'autres différends. Le Yémen fut le premier terrain où la rivalité entre les deux puissances du Golfe apparut au grand jour. Dès l'été 2017, des responsables émiriens n'hésitèrent pas, du moins en privé dans une correspondance fuitée, à insulter les dirigeants saoudiens.
L'Arabie saoudite comme les Émirats arabes unis aspirent à acquérir le statut de puissance mondiale de rang intermédiaire dotée d'une influence internationale. Pour atteindre son objectif de se classer au quinzième rang mondial, l'Arabie saoudite doit changer de modèle et cherche à développer le tourisme, les sports internationaux, et les industries du luxe et des loisirs — domaines dans lesquels Abou Dhabi et Dubaï excellent.
Les stratégies de développement des deux États sont similaires, voire identiques : elles reposent sur l'exportation d'hydrocarbures, une alliance étroite avec les États-Unis et les autres pays du Nord global, ainsi que sur une orientation néolibérale. Les deux pays cherchent à construire leur économie de l'après-pétrole autour des technologies avancées, du tourisme et de projets grandioses. Sur le plan politique, ils partagent un même autoritarisme. Tous deux répriment les formes les plus modérées de dissidence.
À long terme, la taille du royaume saoudien et sa puissance financière constituent des avantages considérables. Le rapport démographique lui est favorable : la population saoudienne, 36 millions au total, est environ trois fois plus importante que celle des Émirats arabes unis. Si l'on ne prend en compte que les nationaux, la population émirienne — où près de 90 % des habitants sont étrangers — représente à peine 10 % de celle de l'Arabie saoudite. Les Émirats affichent toutefois un revenu par habitant plus élevé pour leurs citoyens et disposent de plusieurs décennies d'avance dans leur modèle de développement ; à titre d'exemple, l'Arabie saoudite n'a introduit les visas touristiques qu'en 2019.
Les désaccords et la concurrence entre les deux pays se multiplient. Tirant rapidement parti de l'accord de libre-échange du CCG, les Émirats ont établi de nombreuses entreprises productives et de services dans une série de zones franches, principalement à Dubaï. En juillet 2021, le gouvernement saoudien a mis fin aux avantages du libre-échange pour les produits issus de ces zones franches et a imposé des droits de douane à l'importation sur ces produits, une mesure qui visait particulièrement les Émirats. La même année, il a décrété que toutes les grandes entreprises internationales opérant dans le royaume devaient y établir leur siège régional, ce qui a conduit plus de 660 sociétés à transférer leurs activités à Riyad, même si les conditions de vie y demeurent moins libérales qu'à Dubaï.
Bien que les Émirats disposent d'une avance d'environ vingt ans, l'Arabie saoudite rattrape progressivement son retard, grâce principalement à deux facteurs : l'amélioration des conditions de loisirs et de confort dans le royaume, ainsi que l'ampleur des profits potentiels offerts aux entreprises concernées, largement supérieurs à ce que les Émirats peuvent proposer. Le 7 juillet 2026, le Financial Times a fait état de retards systématiques dans les transferts financiers entre les deux pays, signalant une tension durable2.
Une autre différence importante réside dans la propension des Émirats arabes unis à l'interventionnisme militaire. Depuis 1990, leurs forces armées ont participé à des opérations dirigées par les États-Unis en Afghanistan, en Somalie, au Kosovo, en Libye et en Irak, ce qui leur a valu le surnom de « petite Sparte » attribué par de hauts responsables militaires états-uniens. À l'inverse, l'armée saoudienne, en dehors d'une aviation qui s'est développée à grands frais au fil des ans, est souvent réputée n'être guère plus qu'une armée de parade ou un instrument dans la relation clientéliste établie avec les États-Unis. Cette réputation explique en partie pourquoi peu de troupes terrestres saoudiennes ont été engagées directement dans les combats au Yémen depuis 2015, quand les Émirats y ont subi des pertes significatives.
Les politiques de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis à l'égard de la Russie et de la Chine sont similaires : tous deux ignorent les sanctions et les embargos conduits par les États-Unis tout en approfondissant leurs relations économiques avec ces deux puissances. Les Saoudiens ont joué un rôle pionnier en organisant un échange de prisonniers entre l'Ukraine et la Russie en 2022 ; ils ont ensuite accueilli une conférence internationale sur l'Ukraine en août 2023, puis des rencontres réunissant l'Ukraine, la Russie et les États-Unis en mars 2025. Les Émirats, eux, ont facilité un plus grand nombre d'échanges de prisonniers et les négociations russo-ukrainiennes parrainées par les États-Unis à la fin de l'année 2025 se sont tenues à Abou Dhabi. Sur ce terrain, il est donc difficile de déterminer lequel des deux États bénéficie de la faveur de l'administration états-unienne, que celle-ci soit démocrate ou républicaine.
Au Yémen, les deux pays ont mis en œuvre des politiques incompatibles dès 2017, et cette divergence n'a cessé de s'accentuer jusqu'à la rupture survenue fin 2025. Les Émirats soutiennent les séparatistes du Sud via le CTS qu'ils ont financé, tandis que l'Arabie saoudite demeure attachée au maintien d'un État yéménite unifié. Le retour de la guerre civile au Yémen au mois d'août 2026, dans le contexte du conflit autour des détroits d'Ormuz et de Bab El-Mandeb, pouvait être l'occasion d'une amélioration dans les relations entre les deux gouvernements du Golfe. Au contraire, il semblerait que les « restes » du CTS qui ont embarqué beaucoup de munitions vers leur bastion de Dhala les revendent actuellement aux houthistes pour combattre les forces gouvernementales, plus efficaces et unifiées que par le passé. Le CTS a fermement découragé ses adhérents de participer aux combats aux côtés du gouvernement.
En outre, une divergence majeure est apparue au Soudan en 2023, lorsque Saoudiens et Émiriens se sont retrouvés dans des camps opposés après le déclenchement de la guerre entre les forces armées commandées par le général Abdel Fattah El-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR) de Hemetti (Mohammed Hamdan Dagalo), responsables de massacres d'une extrême violence. L'Arabie saoudite soutient les forces armées « officielles », tandis que les Émirats continuent d'armer et de financer activement les FSR malgré l'indignation internationale suscitée par les atrocités commises au Darfour. En 2025, les Émirats ont soutenu la création d'un gouvernement parallèle contrôlé par les FSR, tandis que l'Arabie saoudite mettait en place un conseil de coordination avec le gouvernement de Burhan. Les désaccords concernant le Soudan ne sont pas soldés et entretiennent un conflit qui fait des millions de victimes, dont entre 150 000 et 400 000 morts.
Les tensions sont également perceptibles autour de la mer Rouge. Alors que l'Arabie saoudite dispose d'installations à Djibouti, ce dernier a expulsé les Émirats en 2017 qui ont alors établi une base à Berbera, dans l'État non reconnu du Somaliland, ainsi que d'autres installations en Érythrée. Depuis la reconnaissance du Somaliland par Israël fin 2025, les Émirats construisent des infrastructures militaires à l'intérieur du territoire afin de faciliter les activités israéliennes et états-uniennes dans la région. De leur côté, les Saoudiens approfondissent leurs relations avec la Somalie, rival du Somaliland, et ont maintenu les Émirats à l'écart du Conseil des États riverains de la mer Rouge, créé en 2020. Les alliances régionales des deux États divergent ainsi de plus en plus. Deux accords récemment signés illustrent ces désaccords. En juillet, les Saoudiens ont créé l'Alliance multinationale de défense maritime comprenant quatorze États dont la plupart sont riverains de la mer Rouge, ainsi que le Qatar, le Koweït et le Bahreïn, mais sans les EAU. En août, l'Accord de défense conjoint de la Mecque comprenant l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan exclut lui aussi les Émirats, ainsi que l'Égypte. Pour leur part, les EAU ont développé des partenariats militaires avec l'Inde et préservent leurs relations avec Israël, malgré le niveau de violence à Gaza, en Cisjordanie et au Liban.
Les divergences concernant les exportations et les niveaux de production pétrolière étaient visibles dès 2021 mais s'étaient atténuées lorsque l'Arabie saoudite avait finalement accepté un compromis. Le retrait des Émirats arabes unis de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le 1er mai 2026, constitue un tournant qui aura des conséquences pour l'économie saoudienne. À moyen terme, lorsque les contraintes liées à la guerre actuelle auront été surmontées, les prix du pétrole devraient baisser sous l'effet d'une offre excédentaire, portée notamment par la production émirienne, et de la montée en puissance des énergies renouvelables.
Ce contexte explique pourquoi la rivalité désormais explicite domine les relations entre le royaume saoudien et les Émirats arabes unis, dont les deux dirigeants n'entretiennent pratiquement plus de contacts directs. S'il est très improbable que cette situation débouche sur une confrontation militaire entre les deux pays, rien n'indique que leur rivalité soit appelée à s'atténuer à l'avenir. Et leurs voisins, qui comptent parmi les pays les plus pauvres et les plus fragiles de la planète, en demeurent les principales victimes.
En marge de la guerre d'Iran, les hostilités, jusqu'à présent limitées, ont repris entre les houthistes yéménites, affaiblis, et le royaume saoudien qui cherche à éviter une conflagration régionale. Une guerre totale peut-elle éclater dans la péninsule arabique ? Une question qui se pose notamment après les attaques houthistes de ces dernières heures.
Depuis l'annonce, le 20 juillet, d'un blocus maritime visant l'Arabie saoudite, les houthistes yéménites ont attaqué huit navires en mer Rouge, contraint au moins une trentaine d'autres à rebrousser chemin afin d'éviter le détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le 4 août, ils ont également coulé un navire indien1. La nouvelle donne a provoqué une chute brutale de 28 % du trafic maritime dans la zone ainsi qu'une forte hausse des coûts d'assurance maritime. Sans rapport direct avec la guerre irano-israélo-états-unienne, ces nouveaux développements s'inscrivent néanmoins dans le contexte de l'aggravation de l'instabilité régionale.
Jusqu'ici, Riyad s'est efforcé de rester à l'écart de la guerre d'Iran et a subi beaucoup moins d'attaques iraniennes que certains de ses voisins du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Pourtant, cette guerre explique en partie pourquoi l'Arabie saoudite n'a pas conclu l'accord, longuement négocié, avec le mouvement houthiste, dont le nom officiel est Ansar Allah (« Les Partisans de Dieu »). Ce dernier contrôle la majeure partie du nord du Yémen et de son littoral de la mer Rouge. Il est en mesure de menacer les principales infrastructures saoudiennes le long de cette côte.
Ces dernières semaines, Ansar Allah et le gouvernement reconnu internationalement (GRI) ont tous deux brandi la menace d'une reprise générale des combats. Ils ont mobilisé des troupes et constitué des stocks de matériel et des renforts en hommes sur tous les principaux fronts militaires au Yémen. Jusqu'aux violents affrontements survenus dans la région d'Hodeïda, sur la côte ouest du pays, début juillet, qui ont fait des dizaines de victimes dans les deux camps, les fronts étaient restés largement gelés ces quatre dernières années, depuis la fin officielle du cessez-le-feu négocié par l'ONU en 2022.
À la mi-juillet, le plus haut dirigeant houthiste, Abdul-Malik al-Houthi, a annoncé que le Yémen n'accepterait plus une situation de « ni guerre ni paix ». Il a présenté de nouvelles mesures de dissuasion, notamment en répondant au « siège par le siège », avertissant qu'une escalade saoudienne entraînerait des représailles houthistes massives. Excipant du blocus aérien et maritime saoudien imposé depuis dix ans, et des attaques à la suite des vols iraniens non autorisés des 3 et 13 juillet à destination de Sanaa, la capitale aux mains des rebelles houthistes, le discours d'Ansar Allah a avant tout ciblé l'Arabie saoudite plutôt que le GRI.
Auparavant, ce dernier, qualifié de « bande de mercenaires », constituait sa cible privilégiée. Mais cette fois, les houthistes ont fait savoir qu'ils n'attaqueraient les forces du GRI que si elles s'impliquaient directement, un engagement qui a été rompu le 6 août.
Plusieurs facteurs expliquent l'urgence pour le mouvement houthiste de sortir de l'impasse. Son alliance avec l'Iran est certes un élément important dans sa prise de décision, mais il n'est pas le seul. Un autre paramètre est la perspective de perdre de l'influence à la fois vis-à-vis de l'Arabie saoudite et au sein de l'Axe de la Résistance si jamais le Yémen devenait un simple levier de négociation dans un règlement visant à mettre fin à la guerre menée par les États-Unis contre l'Iran.
Des questions intérieures jouent également un rôle capital. Pour les Yéménites, le soutien à la cause palestinienne est un engagement sacré. Mais après avoir mobilisé des milliers d'hommes sous prétexte de combattre pour la Palestine, le « cessez-le-feu » à Gaza a freiné la motivation de la population à rejoindre l'armée d'Ansar Allah, d'autant que les nouvelles recrues sont mal payées et envoyées sur les fronts yéménites plutôt qu'en Palestine.
Alors que le génocide israélien est ignoré médiatiquement et que les combats ont considérablement diminué à Gaza, il est difficile pour le régime houthiste d'instrumentaliser la cause palestinienne, malgré la poursuite des massacres dans l'enclave.
Toute action de soutien direct à l'Iran est impopulaire auprès des Yéménites, qui n'ont historiquement guère de sympathie pour cette nation « non arabe ». S'en prendre à l'Arabie saoudite permet donc aux houthistes de raviver le discours de 2015 contre « l'occupant ennemi », qui bénéficie d'un certain écho populaire. Cette stratégie a pour origine les bombardements déclenchés en mars 2015 par la coalition dirigée par Riyad sur les zones contrôlées par les houthistes, dans le but de rétablir le gouvernement légitime chassé de Sanaa en janvier de la même année.
En quête de nouveaux moyens de contrôle de la population, Ansar Allah a récemment créé une Force de mobilisation inspirée du modèle de la milice iranienne Bassidj, institution paramilitaire parallèle aux forces armées régulières, qui organise ses propres recrutements et entraînements au combat.
Le pouvoir houthiste est sous pression : les 20 millions de Yéménites qui vivent sous son autorité subissent une situation humanitaire et économique de plus en plus catastrophique. L'aide alimentaire humanitaire a considérablement diminué pendant près de deux ans puis a complètement cessé en septembre 2025, date à laquelle le Programme alimentaire mondial (PAM) a stoppé ses activités dans les zones sous contrôle houthiste.
La désignation d'Ansar Allah comme « organisation terroriste étrangère » par les États-Unis en mars 2025 a désormais des répercussions concrètes sur l'économie. La plupart des banques ont transféré leurs activités à Aden, la capitale provisoire du GRI, affectant le commerce et la production, en particulier les transactions financières internationales et l'importation de matières premières pour les entreprises agroalimentaires. Plus d'un tiers des entreprises ont fermé leurs portes. Les salaires ne sont versés que partiellement et très irrégulièrement. Les intrants pour la production industrielle n'arrivent pas, le carburant est rare et frelaté. La guerre contre l'Iran a aggravé l'inflation.
Par ailleurs, la répression s'intensifie, les houthistes craignant de nouvelles frappes israéliennes après celle d'août 2025 qui a décapité leur gouvernement. Aucun nouvel exécutif n'a été formé et la mise en place d'une équipe gouvernementale n'est pas une priorité pour le régime.
Du côté d'Aden, le gouvernement reconnu par la communauté internationale (GRI) a été restructuré après l'exclusion du Conseil présidentiel (CPL) de l'organisation séparatiste du Conseil de transition du Sud (CTS) en janvier 2026, et la formation d'un nouveau gouvernement.
Le GRI, soutenu par des conseillers militaires saoudiens et pakistanais, réorganise ses forces armées, nomme de nouveaux chefs à différents échelons, réorganise le déploiement des unités à travers le pays et tient des réunions de planification militaire. Fin juillet, la plupart des groupes précédemment alignés sur le CTS ont été dispersés, diluant ainsi l'influence séparatiste.
Toutefois, de profondes divisions persistent : des médias alignés avec Tareq Saleh, neveu de l'ex-président Saleh et actuel homme fort du détroit de Bab El-Mandeb, expriment ouvertement des doutes quant aux capacités du gouvernement. Le GRI restructuré n'a pas encore affiché d'améliorations sensibles de la gouvernance dans les zones sous son contrôle, en partie en raison du soutien financier insuffisant de l'Arabie saoudite.
La population continue de manifester pour se plaindre de ses conditions de vie, des retards de paiement de salaires, etc. L'aide saoudienne n'a que très légèrement amélioré la situation catastrophique en matière d'électricité et de gaz à Aden et à Al-Moukalla, la capitale du Hadramaout. Les promesses de réformes radicales pour dynamiser l'économie tardent à se concrétiser. Elles incluent la décision de reprendre les exportations de pétrole, mais au risque de voir la milice houthiste attaquer à nouveau les infrastructures d'exportation.
De nouvelles inquiétudes ont récemment surgi à la suite d'une assemblée de tribus frondeuses dans la région d'Al-Jawf (nord-ouest du pays), près de la ligne de front de Marib. L'affaire a éclaté sous prétexte d'un conflit foncier entre un trafiquant d'armes houthiste et une femme se prétendant la fille de l'ex-dictateur irakien Saddam Hussein. Elle a dégénéré en un enjeu de solidarité tribale.
Même si, prise isolément, cette fronde ne menace pas la domination d'Ansar Allah, le soutien de l'Arabie saoudite et/ou du GRI pourrait la transformer en une véritable rébellion tribale, d'autant plus que l'alliance entre tribus et le groupe houthiste reste fragile.
La focalisation d'Ansar Allah sur l'Arabie saoudite s'explique par l'importance de leurs relations. Si elles avaient abouti, les négociations entre Saoudiens et houthistes en 2023 auraient garanti aux premiers une frontière sécurisée et aux seconds un soutien financier substantiel pour le versement des salaires et la reconstruction. Officiellement, il s'agissait d'un accord entre Ansar Allah et le GRI, sous les auspices de l'ONU et contresigné par les Saoudiens, suivi de négociations directes entre les parties yéménites en vue d'un règlement interne durable. Cela aurait permis d'amener à la table des pourparlers un mouvement houthiste renforcé face à un GRI plus faible.
Mais la situation a évolué. Les négociations, suspendues à cause du génocide de Gaza, ont repris discrètement en début d'année, permettant aux rebelles de recevoir entre autres une aide financière, passée sous silence, de l'Arabie saoudite. Toutefois, malgré les efforts de médiation pour relancer les négociations, l'aggravation de la crise interne à Sanaa, conjuguée à la guerre d'Iran, a créé une situation inédite.
Constatant le succès iranien à maintenir la fermeture du détroit d'Ormuz, certains dirigeants houthistes escomptent une victoire finale au Yémen. À la suite des frappes aériennes contre l'aéroport de Sanaa le 13 juillet, Ansar Allah a décidé d'opter pour le blocus maritime de l'Arabie saoudite.
Cependant, compte tenu du contexte international, l'idée que le temps est venu de faire pression sur Riyad pour finaliser un accord est illusoire car celui-ci serait aussitôt interprété comme une initiative ouvertement pro-iranienne de l'Arabie saoudite. Impensable. Même une entente secrète serait difficile à conclure alors que Riyad est plus que jamais engagé à soutenir le GRI. De plus, les finances saoudiennes sont actuellement mises à rude épreuve par la guerre dans le Golfe et par le coût de certains projets pharaoniques du royaume.
Outre des frappes aériennes limitées, Riyad a réagi en lançant le 30 juillet une Alliance multinationale de défense maritime (AMDM) regroupant quinze États pour assurer la liberté de navigation autour du Bab El-Mandeb. Cette coalition est composée des États du Golfe — à l'exception des Émirats arabes unis et d'Oman —, du groupe informel dit STEP (Arabie saoudite, Turquie, Égypte et Pakistan), des États riverains de la mer Rouge et de divers autres pays alliés. Mais ni les États-Unis, ni aucun État européen, ni aucune autre nation du Nord global n'y ont adhéré. Il reste d'ailleurs à voir si cette alliance sera en mesure de contrer l'impact du blocus houthiste.
Les événements des derniers jours ont démontré qu'à ce stade, ni les Saoudiens ni les houthistes ne se sont pleinement engagés dans une reprise complète des hostilités. Les attaques d'Ansar Allah et les représailles saoudiennes ont été restreintes, ce qui laisse penser que les deux camps espèrent trouver une solution non militaire.
Incertains de la position saoudienne, les houthistes ont appliqué leur stratégie habituelle d'escalade du conflit, mais dans le périmètre qu'ils estiment maîtrisable : le nombre de navires attaqués et déroutés en mer Rouge est limité, beaucoup d'autres naviguent sans entrave, même s'ils versent parfois, semble-t-il, des « droits de passage » à Ansar Allah. Les frappes saoudiennes contre les infrastructures militaires houthistes sont peu nombreuses. Malgré un discours agressif et une forte pression populaire interne, le GRI n'a pas lancé d'offensive terrestre et ne peut rien entreprendre sans le feu vert de Riyad.
Mais une escalade n'est pas à exclure surtout après l'offensive houthiste contre les positions du GRI le 6 août. En cas de riposte saoudienne et nouvelles campagnes de bombardements au Yémen, ce sont, comme d'habitude, des millions de civils qui en paieraient le prix, avec une détérioration accrue de leurs conditions de vie quotidienne, une pauvreté grandissante et de lourdes pertes humaines.
1Mike Schuler, « Houthis Escalate Red Sea Campaign, Claim Eighth Saudi Tanker Attack », Gcaptain, 5 août 2026.
L'Institut français de Gaza et l'ONG Academic Solidarity with Palestine ont co-organisé du 15 mai au 18 juin un concours littéraire pour Gazaouis apprenant le français, marrainé par l'autrice Marie Darrieussecq. Les étudiantes avaient le choix entre un concours d'écriture – écrits originaux en poésie ou en prose – et un concours de déclamation – un texte lu, slamé ou chanté. Le jury a dévoilé les résultats le 8 juillet à Ramallah. Orient XXI publie une sélection de poèmes des lauréats.
Le concours « Gaza en Rimes » a révélé « une incroyable capacité de vie, une capacité de défi magnifique face à la mort et la destruction, en dépit du silence assourdissant des médias », a présenté, ému, l'historien, poète et essayiste palestinien Elias Sanbar, membre du jury.
Le jury — comptant entre autres personnalités la romancière et essayiste franco-libanaise Dominique Eddé, l'écrivain palestinien Karim Kattan, l'écrivain et journaliste français Jean Rolin, l'éditrice Cécile Dutheil de la Rochère, l'écrivaine française Maylis de Kerangal, l'écrivain et cinéaste français Éric Vuillard — a reçu au total plus de cinquante contributions pour les deux catégories : écriture et déclamation.
Son Grand Prix a récompensé six jeunes lauréates ex æquo : Tariq, pour une déclamation du « Déserteur » de Boris Vian, Taleen pour son poème « Je suis étrangère », Fatena pour la déclamation de son poème « Mes amies invisibles », Shaima, pour son brillant « Ce que la ville n'oublie pas », Hadeel et sa déclamation « Une voix sans image » et Nemer pour son slam poétique « L'Écho des horizons murés ». Leurs noms de famille resteront anonymes par souci de protection et de sécurité.
Dans de brefs témoignages vidéo, plusieurs étudiantes ont expliqué leur choix de la langue française comme « un espace de liberté » dans une enclave dévastée par les bombardements israéliens qui se poursuivent. En écho, Jean Rolin avait salué dans leurs contributions « un hommage extraordinaire à la langue française ». Mais au-delà de la littérature, Maylis de Kérangal a souligné la « dimension documentaire » des poèmes, réelle, sur le génocide en cours, témoignages poignants des souffrances et des chagrins quotidiens, tandis que Cécile Dutheil de la Rochère rappelait que ces textes incarnent aussi « l'esprit de résistance ».
« Nous aimons la vie », a conclu le docteur Mohammed Younis, directeur du département de français de l'université — détruite — Al-Aqsa de Gaza, reprenant les mots du monumental poète national Mahmoud Darwich1.
Poème déclamé par Hadeel.
L'endroit favori de Hadeel est la mer de Gaza, son mot préféré est « liberté », son art de prédilection est la peinture, et son rêve est de vivre un jour en paix.
Un poème de Shaima.
Sa maison, perdue sous les bombes, était le lieu préféré de Shaima. Elle aime le mot « vie », et Les Misérables de Victor Hugo est son œuvre favorite. Son rêve est d'obtenir une bourse pour partir loin des guerres.
Puis la guerre se retire.Les chars se taisent.Le ciel retrouve son silence.Mais le poids de ton cœurne se retire jamais.Il demeure, immobile,où que tu ailles.C'est la malédiction de cette villeque nous portons en nous,ses ruines,ses absents,et tout ce qu'elle a gravé sous notre peau.Une ville qui n'a jamais appris à dormirsinon dans le tremblement,dans les éclats,dans la lumière brutale des nuits fendues.La même scène revient,sans fin,comme si elle n'avait jamais eu lieu.Et toi,tu croyais t'être habitué.Mais rien ne s'apprend à l'horreur.Rien ne s'y apprivoise.Un silence immense précède la tempête.Minuit se rassemble.Et commence la cérémonie du fracas.Tu te dépouilles de tout,sauf de ta peur.Elle ne frappe pas : elle envahit.Elle ne passe pas : elle s'installe.Elle te fige.Les explosions ne sont plus dehors.Elles passent en toi.Elles fouillent la part fragile,celle que tu n'as jamais voulu nommer.Elles réveillent des souvenirsque tu avais enterrés debout.Comme si la guerre se penchait vers toiet disait simplement :je reviens.Toujours.Ton cœur se débat.Ton souffle se brise.Tes pensées bruissentcomme un ciel fermé d'insectes invisibles.Ton visage devient étranger à lui-même.Tes mains couvrent le bruit du monde.Et tu inventes des prièrescomme on construit des murs.Il existe des secondesqui refusent d'avancer.Le temps y perd sa fonction.Nous tournons dans le moulin des souvenirs.Il broie ce que nous étions.Il transforme les restes en poussière.Les décombres reviennent.Les cicatrices parlent encore.Même les ombres semblent blessées.Ce pays apprend à glisser la tristessedans les poches les plus étroites.Jusqu'à élargir les blessures.Tu restes au milieu.Sans retour.Sans sortie.Avec une mémoire fissuréeet des fragments de rêve.La mort ici est légère.Elle circule sans bruit.Elle s'assoit sur les trottoirs.Elle dort sous les ruines.Nous avons appris à survivreavec des gestes incomplets.À aimer sans bras.À pleurer sans eau.Et tes yeux,qui portaient la chaleur du matin…comment sont-ils devenus si froids ?Et tes mains,celles qui ouvraient le monde…comment ont-elles appris à devenir chaînes ?La lumière entrait autrefois chez nouscomme une promesse.Aujourd'hui, elle hésite.Tout ce que nous étions ; amour, veille, promesses,comment est-ce devenu exil ?Comment une terrepeut-elle se refermer sur la poitrineet apprendre à étouffer ses vivants ?Rien ne prouve que tu es encore làsinon ce battement obstinéqui insiste malgré toi.Puis même lui s'interrompt.Et tu deviens presque absence.Je t'appelle encore.Je demande des ailes.J'ai toujours voulu être oiseau.J'ai oublié de demander une terre.Tous les oiseaux reviennent.Toutes les voix cherchent une maison.Mais moi,dans les exils du temps,j'ai oublié jusqu'à mon propre nom.

Un poème de Taleen.
Le lieu préféré de Taleen est la Vieille ville de Gaza, son expression fétiche est « J'adore », son œuvre favorite est son travail, qu'elle considère comme son « miroir ». Son rêve est de devenir journaliste.
Je suis là,mais ma voix n'est pas à moi,comme si elle sortait d'une gorge lointaine,rauque, chargée du goût de la poussière et du froid,et mes mots sont toujours incomplets,comme s'ils se brisaient entre mes lèvres avant d'arriver.Les visages des gens me sont familiers,leurs traits gravés dans ma mémoire,mais leurs yeux sont étrangers,froids, vitreux, sans chaleur,comme si je regardais un filmen restant derrière l'écran,je sens l'odeur de la salle obscuresans pouvoir toucher la scène.Je marche dans des ruesqui me connaissaient,qui retenaient le bruit de mes paset l'écho de mon rire entre les murs,mais aujourd'hui…pas une pierre ne m'appelle,pas une porte ne grince comme si elle me manquait,même l'odeur du pain chauds'est éloignée de moi.Le quartier est le même… la route est la même,mais mes pas sont devenus lourds…comme si la terre me tirait vers le bas,comme si je marchais par erreur,et que chaque coin me demandait : qui es-tu ?Je suis étrangère,même ma voix n'est plus à moi,et mes souvenirs sont devenus trop lourdspour que je les porte,remplis de petits détails :l'odeur de la pluie sur l'asphalte,la voix du marchand à la fin du jour,un rire qui remplissait l'espace…et maintenant tout pèse sur ma poitrine.Ô mon pays,je ne t'ai pas quitté…mais peut-être que toi,tu m'as quittée peu à peu,tu as retiré ta chaleur de mes mainset m'as laissée debout dans le froid.Comment ton étreinte est-elle devenue froide ?Et comment le cœur qui a grandi en toise met à se chercher sans se trouver ?Comme perdu dans des ruellesqui étaient autrefois son foyer.Et je pense à fuir…pas pour oublier,mais pour que mon pays resteun souvenir…une odeur de jasmin,un éclat de rire,pas une douleur qui m'étouffe à chaque respiration.Et à la fin de la nuit,je me demande doucement,la voix tremblante entre moi et moi :comment peut-on être perdu…tout en étant arrivé ?Ou peut-être que moi,je ne suis jamais arrivée ?
Fondée en février 2024, Academic Solidarity with Palestine est une ONG internationale qui a comme vocation d'aider les universités palestiniennes, plus spécifiquement à Gaza, à assurer la continuité des formations et des recherches. Elle compte environ 6 000 universitaires bénévoles à travers le monde. Parmi ses projets, elle offre un enseignement en ligne pour les étudiants à Gaza, notamment des webinaires scientifiques de haut niveau. Elle propose également des cours de langue gratuits en ligne (huit langues différentes) aux étudiants gazaouis, au sein d'un laboratoire de langues. Les cours de français sont organisés en coordination avec l'Institut Français de Gaza, antenne locale de l'Institut français de Jérusalem (IFJ).
Concrètement, l'ONG a aussi mis en place des connexions internet — puces e-sims, hubs internet — pour venir en aide aux étudiants, enseignants et chercheurs à Gaza.
Enfin, Academic Solidarity with Palestine a institué, en collaboration avec la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), un groupe de travail sur l'éducide à Gaza, afin de documenter les destructions massives et systématiques des infrastructures éducatives dans le territoire palestinien.
Pour aller plus loin
Dans sa collection publiée par les éditions Libertalia, Orient XXI a présenté en 2024 un recueil de poèmes de Gazaoui.e.s, Que ma mort apporte l'espoir. Edition bilingue arabe-français. Traduits et préfacé par Nada Yafi, ancienne diplomate et interprète. Postface de l'écrivain palestinien Karim Kattan.
1« Nous aussi, nous aimons la vie », que l'on peut retrouver dans le recueil La Terre nous est étroite et autres poèmes, publié chez Gallimard en 2000, traduit de l'arabe par Elias Sanbar.
Malgré d'indéniables succès stratégiques, l'Arabie saoudite est désormais confrontée à une remise en cause de sa doctrine sécuritaire en raison de l'émergence d'Israël comme seule puissance dominante de la région.
Depuis la guerre de juin 1967, le Proche-Orient est marqué par la supériorité militaire d'un acteur régional non arabe, Israël. Cette supériorité, combinée à ses ambitions coloniales et territoriales, a assigné à Tel-Aviv un rôle d'acteur de premier plan, mais sans modifier à lui seul l'équilibre des forces, y compris après les accords de paix avec l'Égypte (1979) et la Jordanie (1994).
Dans la péninsule arabique, Israël est resté politiquement insignifiant. Même les accords d'Abraham (2020) qui ont mené à la normalisation d'Israël avec les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et, à un moindre niveau, le Soudan, n'ont pas permis de l'intégrer dans les dynamiques régionales avec un véritable impact stratégique. Les tentatives de la plupart des États du Golfe de se rapprocher de l'Iran, et la réconciliation entre celui-ci et l'Arabie saoudite le prouvent.
Mais les attaques lancées par le Hamas le 7 octobre 2023 contre Israël ont entériné un changement de la position israélienne dans le paysage politique régional. Cela est dû à la capacité d'Israël à projeter sa toute-puissance militaire et à imposer son autonomie stratégique, non seulement au Levant mais aussi des deux côtés, arabe et iranien, des voies maritimes du Golfe. La dernière attaque d'Israël contre l'Iran, qui a débuté le 13 juin 2025, est l'aboutissement de sa supériorité stratégique dans la région, entérinée par les États-Unis. Cette évolution a des conséquences évidentes pour l'équilibre régional, en particulier pour l'Arabie saoudite, qui veut conquérir une position de leader régional.
L'Arabie saoudite a conquis un rôle régional prépondérant depuis la fin de l'Égypte nassérienne en 1970. Malgré l'apparition de « challengers » arabes occasionnels, comme la Libye de Mouammar Kadhafi ou l'Irak de Saddam Hussein, la place dominante du royaume saoudien dans le monde arabe sunnite, grâce à sa puissance financière fondée sur le pétrole et à son soft power religieux, n'a jamais été vraiment contestée. Il a toutefois été confronté à un test après les révolutions arabes de 2011, quand l'Iran a réussi à étendre son influence sur quatre capitales régionales — Beyrouth, Damas, Sanaa et Bagdad — tandis que le Qatar et la Turquie défiaient également, mais en vain, son influence régionale. Surtout, la faiblesse militaire de l'Arabie saoudite est apparue au grand jour avec son intervention militaire au Yémen (2015) et son incapacité à déloger les Houthistes de la capitale yéménite, Sanaa.
Avec la chute du régime de Bachar Al-Assad le 8 décembre 2024 et la prise de pouvoir des rebelles sunnites en Syrie, Riyad a acquis à Damas un nouvel allié, renforçant son influence, cette fois aux dépens de l'Iran. Toutefois, comme en 1967 quand elle a profité du coup porté par Israël à l'Égypte et à la Syrie, sa nouvelle position est le résultat indirect des opérations militaires israéliennes. Mais aujourd'hui Israël ne se contente plus d'influer épisodiquement sur l'architecture sécuritaire de la région. Il veut dicter ses conditions en tant qu'unique hégémon1 régional grâce à sa force militaire et technologique incontestée. L'attaque contre l'Iran est un exemple éclatant de cette stratégie. Or son hégémonie ne peut que menacer la gouvernance économique des États du Golfe ainsi que les tentatives d'intégration régionale de l'Iran2.
Ces dernières années, l'Arabie saoudite a tenté un début d'engagement avec Israël tout en dénonçant fermement ses actions dans la région, critiques qui se sont accentuées depuis le 7 octobre 2023. Elle préside le groupe de contact arabe sur Gaza mandaté lors d'une session extraordinaire par la Ligue arabe et l'Organisation de la coopération islamique (OCI) pour dialoguer avec les parties prenantes internationales afin de mettre fin à la guerre3. De même, Riyad a dirigé les efforts arabes pour proposer en mars 2025 une contre-initiative de reconstruction du territoire palestinien — financée par les États du Golfe — comme solution de rechange au plan du président américain Donald Trump de transformer la bande de Gaza en « Riviera du Proche-Orient », un projet qui signifierait le nettoyage ethnique de ses habitants.
La plus grande victoire politique de Riyad vis-à-vis d'Israël est sans doute advenue le 13 mai 2025, lorsque le prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) a réussi à convaincre Donald Trump de lever les sanctions imposées à la Syrie. Ainsi, en utilisant judicieusement son levier économique et celui de ses investissements, l'Arabie saoudite a, pour la première fois, réussi à peser sur une administration américaine afin qu'elle change un pilier de sa politique régionale dans un sens contraire aux intérêts d'Israël. C'est précisément ce qui manque à Israël dans ses relations avec les États-Unis : elles restent en grande partie une voie à sens unique même si la dynamique perdure.
L'Arabie saoudite a bien compris que la stabilité et la paix dans la région étaient primordiales pour atteindre les objectifs de son plan Vision 2030, attirer des investissements à grande échelle et faire du royaume un hub pour des projets de connexion inter et intra-régionaux comme le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC)4. Ce qui a contraint l'Arabie saoudite à adopter l'approche « zéro problème »5 avec tous les acteurs de la région, d'où son rapprochement avec le Qatar, la Turquie, l'Iran, et la trêve avec les rebelles houthistes au Yémen.
L'attaque israélienne contre la République islamique a déclenché une cascade d'événements ayant abouti au bombardement par les États-Unis, dans la nuit du 21 au 22 juin, des installations nucléaires iraniennes, suivi de tirs symboliques de missiles, en riposte, contre une base américaine au Qatar. Pour l'instant, cette confrontation n'a pas dégénéré en une guerre régionale qui aurait pu entraîner le ciblage des infrastructures pétrolières à la fois en Iran et dans le Golfe, ainsi qu'une éventuelle tentative iranienne de bloquer le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, un passage stratégique. Cela dit, elle a conduit à la violation par Téhéran de la souveraineté aérienne d'un État du Golfe, le Qatar. Un tel épisode a le potentiel de saboter les efforts de l'Arabie saoudite pour parvenir à un rapprochement avec l'Iran.
Il est également certain que le bénéfice politique que l'Arabie saoudite a obtenu avec la chute de Bachar Al-Assad et l'affaiblissement de l'Iran, et qu'elle tente d'exploiter pour engranger des dividendes politiques et économiques grâce à la paix et à la stabilité régionales, est mis à l'épreuve. Avec le risque d'une reprise des hostilités entre l'Iran et Israël toujours à l'horizon, l'ambitieuse stratégie saoudienne de transformer le royaume en un hub de connexion et d'investissements pourrait devenir difficile à atteindre. En outre, le relatif affaiblissement du régime iranien encouragera davantage Israël à imposer sa vision de l'ordre régional dans tout le Proche-Orient. On a pu en avoir un exemple lorsque le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, a exigé des États arabes du Golfe et des Européens qu'ils partagent les coûts de la guerre contre l'Iran, des propos vivement condamnés par les Émirats arabes unis.
En outre, en cas de futures tensions avec Israël, l'armée de l'air saoudienne, même si elle est bien mieux équipée et plus professionnelle que son homologue iranienne, reste dépendante des États-Unis. Et puisque Washington continue de soutenir l'ascension d'Israël comme l'hégémon de la région, l'Arabie saoudite devra diversifier ses relations en matière de sécurité. Si l'on tire les leçons des exemples de l'Iran et de l'Ukraine, on constate que leur faille principale a été l'absence de dissuasion crédible de leur part.
Tandis que l'Arabie saoudite est confrontée à cette nouvelle réalité régionale, elle devra aussi réviser son approche sécuritaire. Il lui faut chercher de nouveaux partenaires pour sa sécurité qui ne l'assisteront pas seulement dans le secteur de la défense mais qui pourront aussi l'aider à atteindre un niveau de dissuasion minimum crédible.
Cependant, ces choix vont forcément compliquer les relations entre Riyad et Washington. Ils plongent les dirigeants saoudiens dans un dilemme stratégique sans précédent : si la menace systémique contre le royaume s'est réduite, le nouvel hégémon régional, Israël, ne saurait être considéré comme un véritable partenaire.
1Se dit d'une puissance qui domine sans partage.
2« An unrestrained Israel is reshaping the Middle East », The Economist, 26 mars 2025.
3Il est composé de la Jordanie, de l'Égypte, du Qatar, de l'Arabie saoudite, du Nigeria, de l'Indonésie, de la Palestine, de la Turquie ainsi que des secrétaires généraux des deux organisations.
4India-Middle East-Europe Economic Corridor est un projet de couloir logistique décidé lors du sommet du G20 de 2023 à New Delhi, destiné à relier l'Inde, le Proche-Orient et l'Europe par le chemin de fer, des lignes maritimes, des oléoducs et des câbles à haut débit.
5Andrew Hammond, « Why Saudi Arabia's future now depends on 'zero problems with neighbours' », Middle East Eye, 20 septembre 2024.
Fin juin 2026, la visite officielle du sultan Haitham en France a mis en lumière la singularité de la politique étrangère d'Oman dans un Golfe arabo-persique chahuté par la guerre. À rebours d'une tradition de neutralité et de discrétion, une nouvelle ligne à Mascate s'est d'abord attirée les foudres du président des États-Unis Donald Trump, mais semble porter ses fruits.
Ses multiples prises de parole avaient décontenancé les cercles diplomatiques habitués à une diplomatie omanaise feutrée. En pleine guerre entre l'Iran et les États-Unis, le ministre omanais des affaires étrangères, Badr Al-Busaidi, s'est notamment fendu mi-mars 2026 d'une tribune dans l'influent hebdomadaire britannique The Economist pour dénoncer une guerre illégale orchestrée par Washington et Tel-Aviv1. Il avait un peu plus tôt critiqué dans un entretien télévisé l'option militaire israélo-états-unienne en affirmant que celle-ci avait brisé dans leur élan des négociations à Genève qui étaient sur le point d'aboutir. « Ce discours détonnait tellement de la partition que joue normalement Oman que nous avons cru à une initiative personnelle de la part du ministre, avant de réaliser que Mascate haussait vraiment le ton sur cette affaire », relève un diplomate en poste à Mascate.
« La prise de parole du ministre était d'autant plus frappante qu'elle était inhabituellement directe selon les standards omanais. Mascate n'a pas seulement appelé à la réserve, mais a émis un jugement vis-à-vis du danger de l'escalade israélienne et de l'échec de la solution militaire », analyse Andreas Krieg, enseignant à la School of Security Studies du King's College de Londres.
Cette critique des États-Unis a pu être perçue comme une manière de se protéger du courroux de Téhéran qui a durement frappé les monarchies du Golfe qui hébergent des bases états-uniennes — ce qui n'est pas le cas d'Oman. Les quelques frappes iraniennes sur le sultanat ont fait l'objet d'une communication ambivalente de la part des gardiens de la Révolution qui ont blâmé l'armée iranienne pour des erreurs de ciblage.
Les Omanais ont choisi de ne pas trop en faire et de ne pas mettre les Iraniens dans l'embarras, y compris quand le port industriel stratégique de Duqm, éloigné de 1 000 kilomètres du détroit d'Ormuz a été touché par un drone. Par ailleurs, les condoléances omanaises officielles adressées au peuple iranien à la suite de la mort dans un bombardement israélo-états-unien du Guide suprême Ali Khamenei puis les félicitations envoyées au nouveau Guide, son fils Mojtaba, ont donné lieu à une insultante embardée de Donald Trump. Sur les réseaux sociaux, le président états-unien a accusé le sultan Haitham de « lécher le cul des terroristes ».
Par-delà cette quête d'un équilibre, liée notamment à la position géographique du sultanat qui partage avec l'Iran l'accès au détroit d'Ormuz par sa péninsule du Musandam, Oman est ainsi sorti de son rôle habituel de médiateur neutre et discret. « Le temps de la diplomatie behind closed doors ("à huis clos") n'est plus de mise désormais », selon les mots du diplomate en poste à Mascate. Mais la rupture avec la tradition omanaise de gestion des relations extérieures, toutefois, n'est pas entièrement consommée.
Le sultanat n'a d'ailleurs pas cherché à briser le semblant de consensus avec ses partenaires du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) pris entre deux feux, ceci malgré les tensions évidentes avec les Émirats arabes unis. Il a continué à plaider, officiellement au moins, pour une architecture régionale de sécurité. Mais il a, par petites touches, testé les limites de sa politique singulière, maintenant les liens avec les Iraniens. Andreas Krieg prévient :
Pour Mascate, un ordre international dans lequel les pays du Golfe s'appuient sur une domination militaire israélo-états-unienne et une pression permanente sur l'Iran n'est pas un ordre stable. Pour Abou Dhabi et Riyad, Oman a fait cavalier seul sur les enjeux sécuritaires en refusant d'affronter l'Iran publiquement et en gardant des canaux de communication ouverts avec Téhéran. Cette tension ne va pas se dissiper rapidement.
Si les dirigeants saoudiens ont pu comprendre tout l'intérêt de la position médiatrice d'Oman, ils ont certes pu craindre un temps un double jeu des diplomates omanais, ou leur fragilité.
Ballotté par les invectives de Donald Trump, en opposition avec nombre de ses alliés du Golfe, Oman s'est retrouvé un temps tenu à l'écart des négociations qui ont succédé au cessez-le-feu début avril 2026. Les tensions avec ses voisins, mais surtout avec les États-Unis, ont culminé durant la guerre lorsque Donald Trump s'en prit violemment au sultanat en menaçant directement de le « pulvériser » s'il continuait à négocier de manière bilatérale avec Téhéran concernant la gestion du détroit d'Ormuz et l'imposition de tarifs pour son passage. Du jamais vu pour ce pays stable et allié traditionnel des pays occidentaux dans la région depuis les années 1970 — un État où la famille de Trump elle-même a investi ces dernières années.
Selon Abdallah Baabood, chercheur en relations internationales à l'Université Waseda de Tokyo, la frustration de la Maison Blanche vient de son besoin irrépressible de contrôle :
Les canaux diplomatiques entre Téhéran et Mascate sont robustes, mais ils produisent aussi de l'anxiété pour Washington qui ne supporte pas qu'un petit État du Golfe puisse impacter les négociations sur des dossiers aussi cruciaux que le détroit d'Ormuz, le nucléaire et la désescalade militaire en dehors de son contrôle.
Si l'approche de Trump est transactionnelle et coercitive, celle d'Oman est graduelle, légaliste et historiquement basée sur la discrétion. Ces antagonismes expliquent en partie la tension actuelle. Selon Andreas Krieg, Oman doit trouver un nouvel équilibre entre sa réserve habituelle et son rôle de médiateur international à l'aune de l'intensification des tensions régionales :
Dans une période calme, la discrétion omanaise est précieuse. Mais dans un environnement saturé d'informations, elle peut rendre Oman vulnérable. Le pays va devoir s'adapter sans se décrédibiliser. Il n'a pas besoin de s'égosiller pour s'exprimer, mais bien d'être clair avec Washington, l'Europe et le CCG concernant les limites de son engagement avec l'Iran.
La position stratégique incontournable de co-gérant du détroit d'Ormuz a rapidement permis à Oman de retrouver une place de choix dans le bal des diplomates œuvrant pour la sortie de crise. Mascate affirme garder les négociations ouvertes avec Téhéran dans le but de garantir la liberté de navigation, éviter la guerre et faire respecter le droit international et non pas en vue d'aider l'Iran à refonder les règles de la circulation dans le détroit d'Ormuz.
Ce pragmatisme explique qu'Oman ait reçu la visite d'une délégation iranienne emmenée par le président du parlement Mohammed Bagher Ghalibaf à Oman, le 23 juin 2026. Pour Andreas Krieg :
Cette visite s'inscrit dans une tentative iranienne de préserver la place d'Oman dans l'architecture diplomatique découlant du mémorandum d'entente entre Washington et Téhéran. […] La visite de Ghalibaf montre que l'Iran voit trois utilités à l'inclusion d'Oman : garder le dossier du détroit d'Ormuz actif, tester le niveau d'acceptabilité de ses demandes auprès des pays du Golfe et en Occident et signaler que l'Iran n'entend pas rejeter tout processus de négociations.
Mais l'Iran, probablement galvanisé par le sentiment d'avoir fait plier les puissants États-Unis dans la région, n'a de cesse de tester les limites de son autorité sur ses voisins du Golfe. Récemment, la publication d'une carte par la toute jeune Autorité de gestion de la voie navigable du golfe Persique fondée par l'Iran a jeté un froid dans les négociations2. Elle montre que l'étendue de la zone que la République islamique entend contrôler s'étend jusqu'aux côtes omanaises et émiraties en flagrante violation de la souveraineté maritime de ces deux pays.

Cette carte illustre la position de force de l'Iran et renforce les craintes de Riyad et Abou Dhabi, convaincues que Téhéran entend transformer l'ordre maritime régional. C'est d'autant plus sensible que l'Iran cherche à sous-entendre que Mascate est impliqué dans cette déclaration. Andreas Krieg analyse :
Oman ne peut pas accepter un système maritime qui viole le droit international ou compromet la liberté de navigation. Oman se considère comme le gardien du détroit, mais cela signifie garantir la liberté de passage et non la mise en place d'un péage ou fournir à l'Iran un vernis de légalité pour mettre la pression sur les autres. La carte iranienne a donc mis Mascate dans l'embarras : Oman doit poursuivre les négociations avec l'Iran tout en étant claire qu'elle ne va pas donner du crédit à un projet iranien démesuré.
En s'impliquant largement dans les négociations régionales, notamment au travers des instances onusiennes comme l'Organisation maritime internationale (OMI), Oman a rappelé qu'il ne souhaitait pas voir la force prendre le pas sur le droit. Le modèle de gestion de la navigation dans le détroit d'Ormuz prôné par Mascate se rapproche d'ailleurs de celui du détroit de Malacca, symbole de coopération réussie entre Singapour, la Malaisie et l'Indonésie facilitant le commerce international. Mais alors que les acteurs régionaux ont démarré des discussions au Qatar pour tenter de trouver un accord durable sur la navigation maritime dans le détroit d'Ormuz, des divergences perdurent. Pour amadouer ses alliés, Mascate semble souhaiter que les fonds levés soient volontaires, une forme de contribution qui permettrait de couvrir notamment les dommages environnementaux causés par les navires. Téhéran entend pour sa part imposer une taxe de passage.
En insistant sur la place fondamentale du droit international, Oman se désolidarise de la volonté de puissance états-unienne et israélienne d'une part, et de celle de l'Iran d'autre part. Par ce positionnement, Oman a retrouvé de nombreux partenaires à l'échelle internationale dont la France qui a fait l'objet d'une première visite officielle du sultan Haitham les 28 et 29 juin 2026 — 37 ans après celle de son prédécesseur Qabous en 1989. « La France offre à Oman un partenaire utile : elle est active sur les questions de sécurité régionale et moins polarisante que Washington. C'est aussi un moyen pour Mascate de signaler que sa politique n'est pas isolationniste, mais plutôt indépendante, diversifiée et engagée, » soutient Abdallah Baabood.
La force ayant montré ses limites, la diplomatie reprend peu à peu ses droits. Les accords de défense des pays du Golfe avec les États-Unis n'ont, en effet, jamais réussi à les protéger de la réplique iranienne, la conciliation avec l'encombrant voisin perse paraît inéluctable. Dans ce schéma, au même titre que le Qatar, Oman semble avoir fixé un cap différent de ses alliés du Golfe. De son côté, l'Arabie saoudite tente de combler son retard. Une source diplomatique a ainsi annoncé l'organisation prochaine d'un sommet de réconciliation avec l'Iran, une perspective qui n'a toutefois pas encore été confirmée.
Dans ce contexte, les Émirats arabes unis sont les grands perdants de cet imbroglio. Fortement bombardés et coupés du commerce international pendant la guerre, ils rechignent à infléchir leur politique de collaboration étroite avec les États-Unis, mais surtout avec Israël avec qui le renseignement et la coopération sécuritaire se sont accentués malgré les contradictions de ces choix. L'heure est certes à l'apaisement avec l'Iran, marquée par la reprise des vols commerciaux entre Dubaï et Abou Dhabi et Téhéran, mais les stratégies des six monarchies convergent difficilement.
La source diplomatique à Mascate rapporte :
L'alliance avec Israël et les États-Unis est une impasse déstabilisante dans la région et Oman s'oppose à valider son emprise. Le bilan de cette guerre est que les bases américaines dans la région servent plus à protéger Israël qu'à défendre les monarchies arabes. À plusieurs reprises, les systèmes de défense aériens ne se sont pas enclenchés lorsque des installations arabes étaient visées dans la région alors qu'elles neutralisaient presque systématiquement les missiles dirigés vers Israël. Pis, il semblerait bien que le plan à 300 milliards de dollars (262 milliards d'euros) prévu par le mémorandum pour la reconstruction des infrastructures iraniennes sera principalement financé par les caisses des pays du Golfe. […] Les Émiriens devraient se poser de sérieuses questions quant à leur positionnement géostratégique. Il n'y aura pas un retour au “business as usual” d'avant-guerre. Leur modèle de défense a montré ses limites.
Autant de facteurs qui poussent Riyad à revoir ses priorités et qui confortent Mascate dans ses choix de politique extérieure. En n'hésitant plus à contredire les États-Unis et à s'attirer les foudres de Donald Trump, Oman a dorénavant un temps d'avance pour contribuer à la reconfiguration sécuritaire du Golfe arabo-persique.
Quel bilan tirer de l'offensive israélo-états-unienne sur l'Iran ? Quelles sont pour Israël les répercussions des différents fronts qu'il a ouverts sur sa relation avec les États-Unis ? Comment les pays du Golfe vont-ils naviguer entre leur dépendance militaire aux États-Unis et leur voisinage avec l'Iran ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles a répondu Robert Malley, ancien conseiller pour le Moyen-Orient de Bill Clinton et de Barack Obama, émissaire spécial pour l'Iran sous Joe Biden, président émérite de l'International Crisis Group et directeur de son programme Moyen-Orient, de passage à Paris. Entretien avec Sylvain Cypel et Sarra Grira.
Parmi les protagonistes directs de la guerre contre l'Iran, le vainqueur stratégique, à court terme, est certainement Téhéran. Le régime a prouvé sa résilience et sa capacité à supporter la guerre mieux que les États-Unis. Washington avait plus besoin d'une trêve — peut-être d'une paix — que Téhéran. Mais le bilan peut être différent sur le long terme. Cela dépendra de la capacité du régime à faire face à la crise économique extraordinaire qui a été provoquée à la fois par sa gestion et par les sanctions passées, et par une guerre qui, selon les estimations, pourrait coûter mille milliards de dollars de reconstruction, ainsi qu'une baisse de 10 % du PIB du pays.
Sur le plan politique, mon diagnostic provisoire est que le régime est à la fois plus militarisé, plus radical, mais en même temps davantage capable de prendre des décisions pragmatiques. C'est ce que m'inspire par exemple la rencontre entre le vice-président des États-Unis J. D. Vance et le président du parlement iranien Mohammad Ghalibaf, alors que le père de l'actuel guide suprême, Ali Khamenei, avait toujours refusé les négociations directes. Certes, les dirigeants actuels ont mis du temps à accepter le MoU — le mémorandum d'entente entre les États-Unis et l'Iran, signé au château de Versailles le 17 juin. Mais il faut prendre en considération les conditions de négociations, les difficultés à se réunir et à communiquer à cause de la guerre. Malgré ces obstacles, ils ont pris des décisions importantes. Ils se sentent renforcés, et prêts à faire des choses que le guide suprême assassiné ne voulait pas faire, comme le fait d'attaquer Israël.
La génération des dirigeants actuels n'a pas vécu la révolution islamique. La plupart d'entre eux ont fait leurs armes au moment de la guerre Iran-Irak (1980 – 1988) et ils pensent que la prudence les a jusque-là affaiblis. Cela leur a coûté l'affaiblissement du Hezbollah, et encore plus celui du Hamas, en plus des dommages qu'ils ont eux-mêmes subis. Certains d'entre eux se disent qu'ils auraient dû attaquer plus tôt, et qu'ils n'auraient pas dû arrêter la guerre des 12 jours (juin 2025). C'est la leçon qu'ils ont apprise de toutes ces guerres : l'Iran a été trop timoré. Ils auraient dû répondre beaucoup plus vite, beaucoup plus fortement.
Certaines voix en Iran disent qu'aujourd'hui encore, ils ont arrêté la guerre trop tôt. Or, lorsqu'on entend le président Donald Trump dire : « On était au bord de la récession », « je ne voulais pas être le nouveau Herbert Hoover »1, ou « encore quelques semaines et on n'avait plus de pétrole », on se demande s'ils n'auraient pas dû, effectivement, attendre encore. Parce qu'à ce moment-là, Trump aurait vraiment capitulé.
Avec cette dernière guerre, les dirigeants iraniens ont démontré un effet dissuasif plus important que les États-Unis. Sans doute, il y aura un prix économique à payer, qui se traduira politiquement. Je ne sais pas comment ils vont pouvoir faire face aux revendications de la population. Mais stratégiquement, c'est un régime plus jusqu'au-boutiste, et en même temps, s'il estime que le prix est bon, il est prêt à passer des accords.
Au final, les seuls qui ont vraiment perdu sur presque tous les fronts, ce sont les États-Unis. Mais c'est un pays qui peut se permettre des pertes économiques et militaires, car il reste une superpuissance. Peut-être pas à court terme, mais à long terme il va souffrir de son manque de légitimité, de la détérioration de son image, d'avoir perdu la guerre stratégique face à l'Iran ainsi que la guerre de légitimité à Gaza.
Je pense que le déclin états-unien est inévitable. Tous les empires — ou toutes les puissances de ce type — ont des courbes ascendantes et des courbes descendantes. Les États-Unis sont certainement dans une courbe descendante, surtout si on les compare à la Chine. Dans ce déclin commencé il y a longtemps, il y a régulièrement des coups d'accélérateur.
Le premier a été l'invasion de l'Irak en 2003 — et plus globalement la « guerre contre le terrorisme ». Cette guerre commence à vraiment montrer les limites de la puissance états-unienne, et de tout cet ordre idéologique que les États-Unis ont essayé de construire. Les manquements par rapport au droit international et le « deux poids deux mesures » de cette politique sont clairement apparus.
La première administration de Trump (2016 – 2020) a été un deuxième coup d'accélérateur. Le troisième, c'est la guerre de Gaza. Enfin, il y a la deuxième administration Trump qui est en train de balayer tout ce qui reste de prétendue légitimité états-unienne. Certains pensent que si l'ascendant états-unien sur l'intelligence artificielle se confirme, il peut ralentir ce déclin, mais ce n'est pas mon analyse.
Si l'on veut faire un bilan plus global depuis le 7 octobre 2023, tout le monde a perdu. C'est plus ou moins un désastre collectif. Politiquement, du point de vue de l'importance que revêt la question palestinienne au niveau international — et l'évolution politique en la matière aux États-Unis et dans le Sud global —, il y a une victoire que l'on peut mettre à l'actif des Palestiniens. Maintenant, si l'on regarde leur condition à Gaza et en Cisjordanie, le niveau de destruction, mais également l'absence de toute direction d'un mouvement palestinien digne de ce nom, il est difficile de parler des Palestiniens comme des vainqueurs.
Israël peut s'estimer militairement vainqueur, car il a prouvé qu'il pouvait faire tout ce qu'il voulait et imposer une « zone tampon » au Liban, à Gaza, en plus de son offensive en Cisjordanie. Mais stratégiquement, si l'on réfléchit à long terme et politiquement, du point de vue de son image à l'international, c'est sans doute là où il a le plus perdu, en particulier aux États-Unis. Je ne sais pas encore si cela aura des répercussions politiques concrètes, mais au vu des sondages et des évolutions, surtout chez les démocrates, mais également chez une frange importante du camp MAGA2, nous sommes dans une situation que je n'aurais pas imaginée il y a deux ans.
Désormais, aux États-Unis, accepter de l'argent de l'AIPAC, le lobby pro-israélien aux États-Unis, est mal vu. Une quarantaine de députés démocrates ont déjà annoncé que ce ne sera pas leur cas. Beaucoup d'autres hésitent, alors que, jusque-là, ils mettaient un point d'honneur à obtenir ce financement. Dorénavant, il devient un fardeau, c'est tout de même fascinant. Il y a aussi des appels au conditionnement de l'aide militaire états-unienne à Israël, voire des appels à la mise en place de sanctions, alors que, il y a encore quelques années, personne parmi les démocrates n'osait toucher à cette aide. Ce sera un test pour les primaires du Parti démocrate, où chaque candidat devra se prononcer sur ces questions, comme cela a été le cas pour les élections municipales à New York.
Le gouvernement israélien voit bien cette évolution. Des responsables disent qu'ils n'ont pas besoin d'aide militaire. Le soutien de Washington à Tel-Aviv devra être revu, peut-être d'une manière qui finalement aidera Israël. Mais le fait que ce débat ait lieu reflète un changement dans la politique états-unienne, intensifié par la nature du gouvernement israélien actuel. Le trio Benyamin Nétanyahou, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir est l'incarnation du mal aux yeux de beaucoup d'Américains. S'ils ne sont plus au pouvoir, qu'adviendra-t-il de cette relation ? C'est facile de se positionner contre Israël lorsque c'est Nétanyahou qui est premier ministre. Cela l'est moins lorsque ce sont des gens jugés plus fréquentables. Et je pense que c'est un peu la même chose en Europe.
Imaginons que les démocrates gagnent l'élection présidentielle en 2028, et qu'à ce moment-là, on ait un gouvernement israélien dirigé par quelqu'un comme Naftali Bennett. Est-ce que la direction démocrate va pousser un « ouf » de soulagement car elle pourra revenir à sa politique traditionnelle envers Israël, même si elle continue à le critiquer plus que d'habitude ? L'évolution profonde de l'opinion publique vis-à-vis d'Israël ne se reflète pas encore complètement chez les élus démocrates qui doivent également répondre à certains lobbys et aux donateurs financiers. Est-ce que tout ce qu'on voit maintenant sera mis de côté sous prétexte que le prochain gouvernement israélien ne comptera pas des extrémistes comme Ben Gvir et Smotrich ? J'ai vécu cela en 2022, l'année où Naftali Bennett et Yair Lapid se sont succédé à la tête du gouvernement. À chaque fois qu'on a voulu avancer sur le dossier iranien, on nous disait : « Attention, vous allez faire le lit de Nétanyahou ! Il ne faut pas lui permettre de dire que lorsque Bennett est premier ministre, les États-Unis se permettent de faire des concessions aux Iraniens ! »
Je ne sais pas si ce sera la même chose demain, parce que le climat politique est différent. Mais tout en constatant une certaine évolution, je ne parierai pas pour autant sur un réel changement. Beaucoup de démocrates centristes ne rêvent que du jour où il y aura un gouvernement plus « présentable » en Israël, mais qui ne changera pas fondamentalement de politique vis-à-vis des Palestiniens.
Le dossier libanais permet de voir les conséquences de ce changement d'opinion vis-à-vis d'Israël même au sein des Républicains MAGA. Le président Trump a dicté ses règles à Benyamin Nétanyahou et a demandé l'arrêt total des opérations israéliennes. Évidemment, il peut toujours y avoir des exceptions, des bombardements ponctuels, mais c'est un coup d'arrêt que ne voulait ni le gouvernement israélien, ni d'ailleurs l'opposition.
Cela nous amène à constater un paradoxe qui n'en est pas vraiment un : Donald Trump est un président qui a jeté par la fenêtre tous les principes qui ont régi jusque-là la politique étrangère états-unienne. Il soutient Israël comme peu de présidents l'ont fait, jusqu'à entamer une opération militaire conjointe avec lui, et ceci est un précédent — jusque-là, les États-Unis y étaient réticents par crainte pour leur image dans le monde arabe. Lors de cette dernière guerre contre l'Iran, Israël et les États-Unis étaient en tandem, bien que des Républicains, surtout chez les MAGA, aiment à dire que tout cela n'est pas de la faute de Trump, et qu'il a été berné par les Israéliens. Je ne pense pas que cela soit le cas car cela fait des années que Nétanyahou veut cette guerre, mais tous les présidents états-uniens — y compris pendant la première administration Trump — lui ont dit non et il ne pouvait rien faire. Là, dès le premier jour, Israël et les États-Unis sont main dans la main dans cette guerre, avec une division des tâches.
Donald Trump était tout à fait convaincu à la fois par Israël — Nétanyahou lui a dit que ce serait une guerre rapide — mais aussi par ce qui s'est passé au Venezuela. Il était persuadé de pouvoir faire la même chose en Iran. Certains dans son entourage avaient des réserves, comme le vice-président J. D. Vance ou la cheffe de cabinet de la Maison Blanche Susie Wiles, mais ils les ont exprimées de façon extrêmement feutrée. Personne n'a osé lui dire qu'il faisait une erreur.
Pourtant, ce même président est également capable d'une critique sans précédent et d'une virulence rare à l'encontre du premier ministre israélien. Or, pour ce dernier, son avenir dépend des Républicains, plus exactement des évangéliques et, depuis peu, de Trump. Le Likoud commence également à perdre une frange du Parti républicain — celle des MAGA —, non pas parce qu'elle désapprouve la politique israélienne, mais parce que leur principe c'est America first (L'Amérique d'abord) : pourquoi donneraient-ils de l'argent aux Israéliens qui, non seulement, en ont suffisamment, mais en plus les entraînent dans des guerres dont ils ne veulent pas ? Si même Trump lâche Nétanyahou, celui-ci se retrouve vraiment tout seul.
Or, Donald Trump ne comprend ni les méthodes ni la stratégie israélienne au Liban, et sa priorité en ce moment semble être la survie du MoU. Le fait que l'Iran et les États-Unis discutent d'affaires régionales est, dans un sens, une concession iranienne. Du temps de Barack Obama, Téhéran estimait que cela ne faisait pas partie des négociations. Toutefois, ils le font sur le dossier libanais et à propos du Hezbollah, ce qui leur donne une certaine aura régionale. Ils s'affichent dans le rôle du sauveur du Liban, ce qui sape évidemment la crédibilité du gouvernement libanais qui cherche depuis des semaines à être le seul interlocuteur légitime sur le sujet. Même si les rencontres trilatérales entre Israël, le Liban et les États-Unis continuent, il a été démontré qu'elles sont totalement vaines, puisque les vraies négociations ont lieu via un canal qui ne plaît ni à Israël ni au gouvernement libanais.
Le dossier libanais va être un test pour les priorités et les marges de manœuvre de trois acteurs. À quel point les États-Unis sont-ils prêts à mettre la pression sur Israël ? À quel point le premier ministre israélien est-il prêt à écouter le président états-unien et non sa base électorale et politique, voire le sentiment général des Israéliens ? Sachant que cela arrive durant une année électorale en Israël, où Nétanyahou aimerait se présenter à la fois comme un partenaire fiable, indispensable, avec les meilleurs rapports possibles avec les États-Unis, en particulier avec le président Trump, mais en même temps comme un premier ministre israélien qui ne pense qu'aux intérêts nationaux. Il va lui falloir faire un choix. Peut-être que, l'échéance électorale approchant, il affirmera son indépendance vis-à-vis des États-Unis pour ne pas avoir l'air d'un pantin.
Le troisième acteur concerné, c'est l'Iran. À quel point Téhéran s'en tiendra à sa décision de faire dépendre le MoU d'un cessez-le-feu réel, et à terme d'un retrait israélien du Liban ? Ou bien les avantages économiques de l'accord le pousseront-ils à fermer les yeux sur des violations ponctuelles ?
Au-delà du Liban, la dernière guerre a aussi un impact important sur les pays de la région, dont certains ont œuvré à la signature de cet accord entre Téhéran et Washington, notamment sur les pays du Golfe. Je me suis récemment rendu aux Émirats arabes unis et en Arabie Saoudite. Contrairement à ce que des analystes affirment depuis un moment, les personnes que j'ai rencontrées là-bas nient l'existence d'une division entre, d'un côté, les pays qui ont joué le rôle de médiateurs pour la signature du MoU — l'Égypte, le Qatar, l'Arabie saoudite, Oman, la Turquie et le Pakistan —, et de l'autre, Israël, les Émirats, l'Inde et la Grèce. Elles ne veulent pas penser en termes d'axes. Même les Saoudiens ne veulent pas trop miser sur le groupe R43. Ils disent que, pour l'instant, cela n'a rien d'une structure institutionnalisée.]]
Il est vrai que la relation vis-à-vis d'Israël est différente de chaque côté. Mais je ne sais pas si cette division va perdurer, et si elle va avoir des répercussions plus larges. Ce qui est intéressant, c'est que ces médiateurs sont présents dans la région, et qu'ils peuvent jouer un rôle différent, mais non moins important que celui joué par le P 5+14, à l'époque de l'accord nucléaire de Vienne, dit aussi JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action). Ces pays avaient beaucoup critiqué le JCPOA, parce qu'ils en avaient été écartés. Mais ils sont capables d'investir en Iran, beaucoup plus que ne l'ont fait les Européens à l'époque, alors que ces derniers font juste acte de présence.
Ceux qui jouent un rôle aujourd'hui sont ceux qui sont les premiers concernés par ce qui se passe dans la région, et cette tournure est intéressante. Ces États mettent la pression sur les États-Unis, ils disent clairement au président Trump : nous ne voulons plus de cette guerre, il faut l'arrêter ; tout en disant à l'Iran d'arrêter les bombardements. Ils ont joué un rôle parce que la guerre les déstabilisait économiquement, politiquement, stratégiquement, et ils n'en voyaient pas le bout. Un pays comme le Qatar, qui est pourtant assez bien doté en ressources économiques, commençait à en souffrir. Si la guerre avait continué jusqu'en septembre, la situation aurait été bien pire pour lui.
Les pays du Golfe ont, à des moments différents et à des degrés divers, fait deux paris stratégiques, l'un depuis très longtemps, l'autre depuis peu. Le plus ancien concerne le parapluie sécuritaire états-unien. Le plus récent, c'est la normalisation ou le début de normalisation avec l'Iran. Or, les deux paris ont échoué. Cette guerre a démontré de façon éclatante que le pari sur le parapluie états-unien n'a pas porté ses fruits, puisque les bases militaires ont servi de cible plutôt que de remparts. Et le pari avec l'Iran, évidemment, n'a pas fonctionné non plus, puisque même le Qatar, qui entretenait de bonnes relations avec son voisin d'en face, a été attaqué.
Pourtant, au sortir de cette guerre, ils vont devoir reconduire les deux paris. Le message que j'ai entendu dans certains pays du Golfe est clair : ils ne peuvent pas se priver de l'appui sécuritaire des bases militaires états-uniennes pour l'instant, parce qu'ils n'ont pas d'alternative ; et la géographie prime, donc ils vont également devoir dialoguer avec l'Iran. Cela s'applique même à Abou Dhabi, qu'on a vu récemment reprendre langue avec Téhéran.
Les Émirats veulent aller encore plus loin dans leur coopération avec les États-Unis, peut-être également avec Israël. Le Qatar se pose plus de questions. Mais à terme, la véritable interrogation est de savoir si ces pays ont des alternatives : est-ce qu'ils peuvent développer leur propre défense régionale ? On dit que les Iraniens ont été avertis que s'ils attaquaient encore une fois l'Arabie saoudite, la réplique viendrait du Pakistan. Finalement, cette menace n'a jamais été mise à exécution parce qu'il y a eu le cessez-le-feu, on ne sait donc pas si le Pakistan se serait vraiment impliqué dans la guerre, comme le prévoit normalement le traité de défense mutuelle avec l'Arabie saoudite.
En tout cas, les États du Golfe ont bien compris qu'ils ne pouvaient pas compter sur Washington. Pour l'instant, ils n'ont personne d'autre pour les protéger. Mais à terme, ils devront avoir une politique de défense indépendante des aléas de la politique états-unienne, bien qu'elle soit pour l'instant difficile à mettre en œuvre. C'est la même chose d'ailleurs pour l'Europe qui parle d'une défense autonome, même si elle a plus de moyens pour le faire.
De manière globale, je pense que c'est trop tôt pour faire le bilan des trois dernières années dans la région. On ne voit pas encore quelles vont être les évolutions à long terme, que ce soit au niveau des populations ou des organisations militaires. Mais une chose est sûre : des actions militaires de ce type entraînent toujours une réaction. C'est ainsi que nous avons eu la naissance du Hezbollah ou celle du Hamas, l'apparition d'Al-Qaïda ou encore de l'Organisation de l'État islamique (OEI). La guerre en Irak par exemple a eu d'importantes ondes de choc, à la fois géographiquement — et ce jusqu'en Europe —, mais aussi sur la durée, puisqu'on a eu l'OEI onze ans après l'invasion états-unienne de 2003.
Il y a énormément de colère parmi les populations de la région, de désir de vengeance, ainsi que le sentiment de n'avoir plus rien à perdre. Beaucoup de Palestiniens et de Libanais disent n'avoir gardé de ces dernières années que le souvenir des destructions infligées par Israël — et parfois par les États-Unis. Tout cela a un impact populaire d'autant plus important que non seulement il s'agit de la question palestinienne qui a une dimension émotionnelle très forte, mais que la guerre à Gaza a coïncidé avec celle en Ukraine, donnant lieu à un « deux poids, deux mesures » flagrant et honteux entre les deux situations. Dans les deux cas, on avait des bombardements d'hôpitaux, des civils tués, une invasion, mais le discours occidental a été différent.
Cela fait très longtemps que le droit international est bafoué dans la région, mais là on atteint un paroxysme. À quel moment et de quelle manière s'exprimera cette colère ? C'est toute la question. Beaucoup en Occident n'en sont pas conscients et voient tout cela d'un œil plutôt positif. Certains responsables qui étaient en poste au moment de l'administration Biden expriment certes des réserves sur la manière dont les choses ont été menées, mais estiment qu'au fond, le bilan n'est pas si mauvais. Après tout, le Hamas et le Hezbollah ont été très affaiblis, même chose pour le programme nucléaire et les capacités militaires de l'Iran, et la Syrie a été débarrassée de Bachar Al-Assad. Dans l'ensemble, à leurs yeux, les conséquences sont davantage positives que négatives. Pour ma part, je suis beaucoup plus réservé. Et de toute façon, rien n'est terminé, ni à Gaza, ni au Liban, ni même en Iran.
Quand on est pyromane, on met le feu à la région sans réfléchir à ce qui va en ressortir. Et la stratégie d'Israël, qui est un peu le pyromane en chef, c'est d'obtenir des victoires à très court terme. La région lui est intrinsèquement hostile, les populations de la région ne l'acceptent pas, que ce soit à court ou à long terme. C'est donc une bataille permanente que les Israéliens doivent gagner tous les jours. Mais leur point de vue est très court-termiste. Du côté états-unien — et c'est quelque chose que j'ai vécu durant trois administrations —, l'horizon maximal de réflexion, c'est quatre ans, c'est-à-dire jusqu'à la prochaine échéance électorale. Il n'y a pas beaucoup de présidents, surtout en ce moment, qui réfléchissent à l'impact de leur politique dans dix, vingt ou trente ans. Dans une région qui a la mémoire longue, où les conséquences des actes se font sentir à très long terme, avoir deux acteurs majeurs qui ne pensent qu'à demain ou après-demain, cela ne peut que mal se terminer.
1NDLR. Ancien président des États-Unis (1929-1933). Sa présidence est marquée par la Grande Dépression, la crise économique des années 1930 qui a débuté avec le krach boursier états-unien de 1929.
2NDLR. Make America Great Again (« Restaurer la grandeur de l'Amérique ») est le nom donné à la sphère regroupant les partisans de Donald Trump.
3NDLR. Le R4 ou « Quartet » est un groupe diplomatique quadrilatéral formé en mars 2026, réunissant la Turquie, l'Égypte, le Pakistan et l'Arabie saoudite. Créé dans le contexte de la guerre israélo-états-unienne contre l'Iran, il vise à coordonner les positions de ces quatre États face aux crises régionales.
4NDLR. Groupe créé en 2006 pour négocier avec l'Iran au sujet de son programme nucléaire. Il est composé des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies — la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis —, auxquels s'ajoute l'Allemagne.
À l'été 1982, tandis que l'Espagne accueillait la prestigieuse Coupe du monde de football, Israël envahissait le sud du Liban, assiégeait et bombardait la capitale. Son but était de dévitaliser l'OLP et de mettre le pays sous sa coupe. Entre bombardements et pénuries, des Beyrouthins rivalisèrent d'ingéniosité pour que, du 13 juin au 11 juillet, aucun match ne leur échappe.
Le temps s'étirait avec une lenteur pesante, presque douloureuse, en ce début d'été 1982, l'année de la deuxième invasion israélienne du Liban et de l'entrée de ses troupes dans Beyrouth.
L'odeur de la mort enveloppait la ville. Le quotidien, pris entre les enterrements, les cortèges funèbres, l'épuisement et la pénurie, ressemblait à une fragile ruse opposée à la peur. Nous attendions l'inconnu, mais aussi les matchs de la Coupe du monde de football !
Le compte à rebours de l'événement sportif planétaire avait commencé bien avant le 6 juin, jour où débuta l'invasion. Il devint bientôt notre principal repère dans le temps. Nous nous endormions et nous réveillions chaque jour un peu plus impatients, tendus vers ce grand rendez-vous qui approchait. Avec Talal, Hassan, Raghid, Mohamed et Riadh, je collectionnais les photos des joueurs que nous collions dans les albums Panini de la Fédération internationale de football association (Fifa), achetés à la librairie Al-Rissala Al-Arabiya (« Le Message arabe »), située au croisement des rues de Basta et de Noueiri. Nous échangions, avec les camarades du quartier et de l'école, les images en double, puisque rien, au moment de l'achat, ne nous permettait de choisir. Nous ignorions ce que recelaient les épais emballages, et cette part d'incertitude prolongeait notre mission : compléter minutieusement les pages consacrées à chaque équipe.
Je me rappelle que, le 5 juin, j'avais réussi à achever les pages du Brésil, de l'Allemagne de l'Ouest, de la Pologne et de l'Argentine. Il me manquait encore Juanito pour terminer l'Espagne, Graziani pour compléter l'Italie, et Marius Trésor pour la France. Les autres pages demeuraient vides ou à moitié remplies. Elles le restèrent. L'aviation israélienne nous empêcha de finir nos albums et saigna nos aspirations. Avant que Beyrouth ne fût assiégée, la ville subit une semaine entière de bombardements aériens. La terreur et l'accablement nous éloignèrent peu à peu de la perspective de retourner à la librairie, pourtant située à deux rues seulement de chez nous, à Ras Al-Nabaa. Je ne me souviens plus du jour exact où les avions bombardèrent un immeuble tout près de la librairie. On dit qu'Ariel Sharon croyait que Yasser Arafat s'y trouvait, mais que le pilote s'était trompé de bâtiment. Arafat survécut. Asmahane, l'amie de ma grand-mère, y périt avec toute sa famille.
La librairie ferma ensuite ses portes, emportant avec elle mon dernier espoir de trouver Juanito, Graziani, Trésor et les autres joueurs qui manquaient à mon album. À vrai dire, le compléter n'avait déjà plus tout à fait de sens : la possibilité de partager, d'échanger, de comparer, de se vanter, même, s'était dissipée. Séparés des amis, nous ne pouvions plus apprendre par cœur les noms des joueurs ni mettre notre mémoire à l'épreuve en récitant les compositions probables des sélections.
11 juin. Les habitants du quartier avaient plusieurs rendez-vous à la fois. Les blindés israéliens étaient à Khaldé, aux portes de l'aéroport. Les Forces communes1 tentaient de leur faire face et de ralentir leur progression. Les bombardements gagnaient en intensité, et chacun pressentait l'imminence du siège. De nombreux déplacés fuyaient vers la Bekaa, puis vers le nord, par un corridor aménagé sur la route Beyrouth-Damas. D'autres se préparaient à prendre la direction du sud, où les combats s'étaient apaisés après des batailles sporadiques, dont les plus violentes avaient eu lieu au château de Beaufort, à Chqif, puis aux abords du camp d'Ain Al-Hilweh à Saïda, ainsi que sur la route de Rmayleh.
Les camions-citernes d'eau arrivèrent le matin. Familles et voisins se pressèrent autour pour remplir réservoirs et jerricans. Puis vint le camion de gaz, qui entra bruyamment dans la ruelle en annonçant sa marchandise. Ceux qui étaient restés dans le quartier apportèrent leurs bonbonnes vides, tout en redoutant qu'un bombardement frappe le camion et fasse exploser la rue entière.
À midi, devant la boulangerie dans la rue parallèle à la nôtre, je fus chargé d'acheter un sac de pain. On parlait déjà du manque de farine. Cette responsabilité soudaine me donna l'impression d'avoir grandi d'un seul coup. Mais l'essentiel, ce jour-là, se jouait ailleurs : des voisins achevaient de raccorder une installation électrique de fortune. Ils dissimulaient dans un lieu sûr des réserves d'essence destinées à faire démarrer les voitures, afin que celles-ci puissent recharger des batteries. Ces batteries alimenteraient ensuite un réseau improvisé, capable d'allumer quelques néons et de ressusciter de vieux postes de télévision.
Nous n'étions plus qu'à quelques dizaines d'heures de l'événement sportif tant attendu. Celui-ci, avec les débats politiques, l'éventualité du siège et ses conséquences, occupait l'esprit de Mohamed, Mohieddine, Sami, ainsi que de Walid Eido, qui se préparait à accueillir tout le monde au troisième étage de l'immeuble d'en face. Un ami l'avait raccordé à une batterie de camion poids lourd, assez puissante pour éclairer une pièce et faire fonctionner pendant de longues heures le téléviseur en noir et blanc. Cette batterie pouvait être rechargée chaque jour par une dynamo désormais consacrée, pour ainsi dire, à la Coupe du monde.
12 juin. La situation était inquiétante sur le front, les forces israéliennes achevant d'encercler Beyrouth ; elle paraissait en revanche plus rassurante du côté des réserves d'essence nécessaires aux batteries et aux téléviseurs. Ces derniers exigeaient parfois de grands coups sur le côté pour que l'image cesse de sauter et que le son arrête de grésiller. Du moins captaient-ils la station relais libanaise d'Arbaniyeh, ou allaient-ils chercher les images brouillées des chaînes jordanienne, syrienne, chypriote, égyptienne, et parfois même israélienne. Cela suffisait pour suivre les matchs qui commenceraient vingt-quatre heures plus tard. Encore fallait-il accomplir une dernière mission d'importance : vérifier que les pinces de la batterie tiendraient bon, et que les câbles électriques seraient assez solides pour éviter toute mauvaise surprise au moment d'un tir au but, d'une passe lumineuse ou d'une action capable de faire basculer une rencontre.
Les Beyrouthins faisaient une courte sieste après un déjeuner frugal, entre deux vagues de bombardements. Il s'agissait de rattraper le sommeil perdu la veille, ou de prendre de l'avance sur celui qui manquerait la nuit suivante. Quant à nous, jeunes amateurs de football, nous nous retrouvions pour un match très disputé, avant la cérémonie officielle d'ouverture de la plus grande compétition. Deux craintes nous accompagnaient : que l'intensification des bombardements interrompe notre propre match à un moment décisif, nous privant d'une victoire certaine ou d'un retour au score que nous estimions mérité ; et que la transpiration, la poussière, la chaleur et l'humidité beyrouthines deviennent insupportables, à une époque où l'eau disponible pour l'hygiène du corps et de la maison diminuait à mesure que montaient l'été et les raids aériens.
Nous veillions aussi à ne pas nous écorcher ni nous blesser, afin d'éviter que le pharmacien de garde ne nous soigne avec sa brûlante teinture d'iode. Une telle douleur aurait entamé notre ardeur, notre « esprit combatif et viril », dont nous savourions les formules étranges dans les journaux du lundi, lorsqu'ils racontaient les matchs des championnats européens que nous suivions avec passion. Nous nous répartissions alors entre supporters de Liverpool et de Nottingham Forest, du Bayern Munich et de Hambourg, et bien sûr du Real Madrid et du FC Barcelone.
13 juin. Le temps passait lentement, et le bombardement du matin fut terrifiant. Les avions pilonnèrent la ligne de Basta Al-Faouqa, à quelques centaines de mètres de nous au centre de Beyrouth, tandis que les forces israéliennes annonçaient officiellement le début du siège de la capitale.
Le temps passait lentement. Le match d'ouverture de la Coupe du monde devait opposer, le soir même à Barcelone, l'Argentine, tenante du titre, à la Belgique, qui proposait un nouveau style de jeu appelé à faire école : attirer l'attaque adverse dans le piège du hors-jeu, user ses nerfs, saboter ses occasions, l'obliger à conserver inutilement le ballon, puis miser sur des contre-attaques rapides et efficaces pour marquer.
Certains d'entre nous se retrouvèrent chez Walid Eido ; d'autres se réunirent dans la vieille maison de la famille Chami. Abou Khaled Eido2 nous accueillit tous, petits et grands, dans le salon où Khaled nous servit du jus et des fruits secs. La Belgique battit l'Argentine par un seul but. Nous étions heureux, soulagés : la compétition avait bel et bien commencé. C'était comme si nous avions craint qu'elle ne fût compromise par l'invasion israélienne. Comme si les bombardements, le siège et les avions avaient eu le pouvoir d'empêcher le monde de jouer.
Dans notre quartier, comme dans les autres quartiers de la ville assiégée, deux grands « partis footballistiques » s'opposaient. Il y avait les partisans du Brésil, équipe de rêve, aguerrie, presque savante, soutenue par les « experts » ; et les partisans de l'Allemagne de l'Ouest, nouvelle communauté rassemblée autour des rencontres du championnat allemand, que nous pouvions suivre grâce aux résumés diffusés par Télé-Liban. À la marge de ces deux grandes familles, on trouvait aussi des supporters de l'Italie et de la France, mais aussi de l'Union soviétique, de la Pologne et de la Hongrie, parfois par choix ou inclination « idéologique », parfois sur « consigne » politique contraignante de la part de « camarades » disciplinés.
Un match, pourtant, vint brouiller toutes ces frontières avec une force inattendue : celui de l'Allemagne de l'Ouest de Breitner, Rummenigge, Hrubesch, Fischer et Littbarski contre l'Algérie, qui, pour nous, se résumait alors à deux noms lumineux : Rabah Madjer et Lakhdar Belloumi. Les Libanais qui soutenaient d'autres équipes que l'Allemagne se rangèrent naturellement derrière l'Algérie. Les fans de la Mannschaft, eux, furent partagés entre leur fibre nationaliste arabe, qui les attirait vers le pays du million de martyrs, et le désir d'une victoire allemande qui leur éviterait les moqueries de leurs adversaires.
16 juin. Les bombardements sur Beyrouth furent d'une extrême violence, et le rassemblement chez les Eido plus clairsemé que d'habitude. Mais le match fut extraordinaire, un véritable coup de tonnerre. Les Algériens en sortirent la tête haute, couronnés d'une victoire historique : deux buts de Madjer et Belloumi contre un seul de Rummenigge. Sans la défaite inattendue de l'Algérie face à l'Autriche, cinq jours plus tard, puis sans le match arrangé entre l'Allemagne et cette même Autriche, le 25 juin, l'Algérie se serait sans doute qualifiée pour le deuxième tour3.
Les coups de feu tirés en l'air par les Forces communes pour célébrer la victoire algérienne couvrirent, pendant quelques instants, le fracas des bombardements israéliens, qui avaient coutume de baisser d'un ton avant le début des matchs. Féliciter l'Algérie, célébrer son exploit et railler l'Allemagne devinrent, pendant plusieurs jours, les sujets dominants des conversations. Cela dura jusqu'à la défaite dramatique du Brésil face à l'Italie, le 2 juillet, dix jours après le début du ramadan. Celui-ci fut, pour beaucoup de familles assiégées à Beyrouth, une étrange aubaine : en temps de rareté, on pouvait se passer des deux repas habituels. Le s'hour4 devint alors l'occasion de prolonger les analyses des matchs, de revenir sur les gestes sublimes et les occasions perdues.
Sans doute les regrets liés à la défaite du Brésil furent-ils — et demeurent-ils encore aujourd'hui — ce que cette compétition laissa de plus vif dans notre mémoire. Il faut dire que le football n'a probablement jamais connu une équipe aussi puissante, aussi séduisante que celle du Brésil de 1982, portée par la magie du jeu collectif et le génie de ses individualités. L'équipe de Zico, Sócrates, Falcao, Serginho, Éder, Júnior et Oscar avait joué avec une grâce souveraine, jusqu'à ce qu'elle fût arrêtée par la défense solide et rigoureuse de l'Italie, puis par les buts de Paolo Rossi, qui se chargèrent d'écarter les Brésiliens de la compétition.
La suite est connue : d'abord la défaite de la France contre l'Allemagne, dans un match tragique où le gardien allemand Schumacher envoya Battiston à l'hôpital sans être sanctionné d'un penalty ni d'un carton rouge, alors qu'une telle décision aurait pu ouvrir à la France les portes de la finale ; puis la victoire de l'Italie, grande surprise de la compétition, face à l'Allemagne, dans un dernier match tactiquement maîtrisé par les Italiens. Ils rapportèrent ainsi à Rome une coupe qu'ils n'avaient plus soulevée depuis 1938.
Après la Coupe du monde de 1982, Yasser Arafat répéta à plusieurs reprises que l'équipe italienne avait dédié sa victoire à la résistance palestinienne à Beyrouth. Il salua Paolo Rossi comme l'un des principaux artisans de cette victoire et de ce geste de solidarité, en écorchant son prénom selon son habitude de transformer le « P » en « B ». Rien ne prouve que les choses se soient réellement passées ainsi, même si certaines fuites dans la presse évoquèrent la sympathie, déclarée ou plus discrète, de Rossi, d'Altobelli et d'autres joueurs pour les Palestiniens. Des drapeaux palestiniens furent d'ailleurs brandis lors des célébrations qui accueillirent, à Rome, le retour de l'équipe en bleu avec le trophée le plus précieux du monde.
Ces propos d'Abou Ammar — quelle qu'en fût la part de vérité — ainsi que la courtoisie des soldats italiens arrivés à Beyrouth avec les forces multinationales chargées de veiller au cessez-le-feu et de superviser le départ des combattants palestiniens et de leurs dirigeants après le siège, facilitèrent leur mission au Liban. Ils leur assurèrent un contact cordial avec les enfants et les jeunes des camps palestiniens dévastés et des quartiers de la banlieue sud de la capitale. C'est dans cette zone que leurs unités se déployèrent, et que leur corps médical mena des actions humanitaires. Leur équipe militaire de football joua contre des formations locales, se rapprochant ainsi d'une nouvelle génération d'amateurs de ballon rond. Une génération qui deviendra bientôt passionnée par le football italien, faisant de l'Italie le troisième grand « parti footballistique » parmi les Libanais et les Palestiniens.
La fin de la Coupe du monde sonna pour nous la fin des réjouissances et le retour au quotidien de la guerre : retour aux pénuries d'eau, d'électricité, de farine, d'air ; retour au bruit des avions et des canons ; retour à cette violence qui faucha vingt mille personnes pour lesquelles ces matchs (ou leur attente) furent peut-être la dernière chose vécue, le dernier éclat du monde avant la nuit.
Ainsi s'acheva un été beyrouthin où s'entrelaçaient les rêves de ballon rond, les soupirs des désillusions et la mort tombée du ciel. Ceux qui survécurent retournèrent à leur vie « normale » au début de l'automne. Je ne crois pas qu'en octobre, à la rentrée des classes, nous ayons reparlé du siège, des chars et blindés israéliens, des massacres de Sabra et Chatila, de Paolo Rossi ou de Belloumi, ni même de la déception laissée par la génération dorée brésilienne. Je ne crois pas non plus que nous ayons reparlé de nos albums restés incomplets, perdus sous un amoncellement d'objets, comme s'étaient perdus dans notre mémoire les noms d'Asmahane, de ses enfants et de tant d'autres broyés sous le feu d'Israël, qui transforma leurs maisons en fosses communes.
Tandis que nous nous y préparons, le souvenir des émotions de juin 1982 revient nous visiter. Avec lui remonte ce sentiment étrange : celui de demeurer en vie tant que la batterie de la voiture du voisin permettait à son téléviseur de fonctionner ; tant que nos yeux, nos oreilles et tous nos sens restaient éveillés ; tant que, l'espace de quatre-vingt-dix minutes, un match pouvait tenir à distance le siège israélien, la peur des avions et la mort.
1Forces militaires conjointes des différentes factions de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et des partis de gauche du Mouvement national libanais.
2Walid Eido et son fils Khaled trouveront la mort dans un assassinat politique le 13 juin 2007, soit exactement un quart de siècle après avoir été les « hôtes » de la Coupe du monde chez eux à Ras Al-Nabaa à Beyrouth, le 13 juin 1982.
3Après cet arrangement entre l'Allemagne et l'Autriche, la Fifa a modifié les règles du premier tour en imposant que les derniers matchs de chaque groupe se déroulent en même temps.
4L'en-cas pris avant le lever du soleil, pour se préparer à une journée de jeûne.
Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.
Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.
Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.
S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.
En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.
En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.
La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysme. L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.
D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».
Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.
Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».
Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.
Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».
« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.
Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».
Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.
Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.
Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.
Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.
Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.
Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.
Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.
Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.
Pendant que le génocide se poursuit à bas bruit à Gaza, le programme d'accueil en France des universitaires et artistes palestiniennes tourne au ralenti, voire a été interrompu. Sous différents prétextes, les autorités multiplient les mesures discriminatoires, sans égard pour l'anéantissement de la vie universitaire et culturelle dans l'enclave palestinienne.
« Nous avons perdu nos bibliothèques, nos ateliers, nos salles de cours. Ce qui disparaît aussi, ce sont les espaces où l'on peut penser, débattre, imaginer l'avenir ». L'écrivaine palestinienne Bayan* livre un diagnostic lucide sur la situation des intellectuelles à Gaza après 30 mois de guerre. Attendue depuis près d'un an en résidence artistique dans le sud de la France où une bourse lui a été attribuée, elle reste bloquée dans l'enclave sous une tente.
Depuis octobre 2023, l'armée israélienne a bombardé la totalité des douze universités à Gaza et détruit 95 % des établissements scolaires. Plus de 700 000 enfants et étudiantes sont encore privées d'éducation. Au-delà de la destruction de la plupart des centres culturels, musées, galeries et sites patrimoniaux, des centaines de chercheures et artistes ont aussi été tuées. L'éradication des fondements d'une société, l'effacement de sa mémoire, de sa culture et par là même de son identité semblent au cœur de la démarche israélienne. Ce que l'on a pu qualifier d'« éducide », de « scolasticide » et de « culturicide » s'affirment comme une composante du génocide en cours1.
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Face à cet effacement, de nombreuses structures universitaires et culturelles en France se sont mobilisées pour accueillir des artistes, chercheures et étudiantes de Gaza. Sciences Po Paris, l'École des arts décoratifs, les Beaux-Arts de Paris, l'université Paris 8, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem, Marseille), Aix-Marseille Université, les Beaux-Arts de Marseille, le Théâtre de Chaillot ont rejoint une centaine d'autres institutions disposées à proposer un contrat ou une bourse à des artistes ou universitaires de Gaza. Aidées par un réseau d'acteurices bénévoles, ces structures ont réuni des ressources nécessaires, ont trouvé des hébergements et ont organisé leur intégration socioprofessionnelle.
Malgré ces invitations, les Palestinien.nes de Gaza impliqué.es dans ces programmes restent de plus en plus fréquemment en attente. Une phase d'accueil relativement fonctionnelle a laissé place à un parcours semé d'embûches. Entre blocages administratifs, refus de visas, gel des évacuations et suspension des programmes d'accueil, l'administration française entrave de plus en plus fréquemment l'arrivée des bénéficiaires de ces programmes d'aide. « À Gaza, il y a l'angoisse, l'insécurité, la pénurie de médicaments, de l'eau potable, la famine, mais s'ajoute aussi l'attente qui est un sentiment terrible, interminable et mortel », témoigne Nader*, recteur à Gaza et professeur de littérature française, lors d'une conférence de presse organisée en ligne en janvier 2026. Attendu en résidence à l'université de Tours, il est bloqué depuis avril 2025.
Comme Nader, elles et ils sont une cinquantaine dans l'enclave palestinienne à patienter après avoir été désignées comme lauréates de Pause, ce programme « national d'accueil en urgence d'artistes et de scientifiques en exil », aux termes d'une procédure complexe mêlant évaluation scientifique et considérations sur l'échelle de la menace. Placé sous l'égide de quatre ministères (enseignement supérieur, culture, affaires étrangères et intérieur), porté par le Collège de France et financé essentiellement par de l'argent public, le programme Pause a, depuis sa création en 2017, accueilli 744 personnes avec leur famille, en provenance de 44 pays dont l'Ukraine, la Syrie, l'Afghanistan, l'Iran, le Yémen ou le Congo.
Sur un an renouvelable, Pause co-finance à hauteur de 60 % des salaires et des bourses pour des artistes et chercheures en danger, lorsque les structures d'accueil parviennent à réunir au moins 40 % de la somme. Dès lors qu'ils et elles sont « lauréates » — sélectionnées par le comité artistique et scientifique de Pause —, ils et elles peuvent bénéficier d'un visa « Talent » avec leur famille (conjointes et enfants) sans passer par le statut de réfugiées, qui les empêcherait a priori de rentrer dans leur pays d'origine2.
Depuis 2024, Pause a ainsi annoncé soutenir près d'une centaine d'artistes et chercheures palestiniennes de Gaza. Pour elles et eux, ce programme est généralement le seul moyen d'être mises sur des listes d'évacuations opérées par le Consulat général de France à Jérusalem et d'avoir une chance de partir se mettre à l'abri.
Mais cette perspective reste suspendue. Depuis près d'un an et demi, les bénéficiaires gazaoui.es de Pause ne peuvent rejoindre leur structure d'accueil en France. « En avril 2025, j'ai reçu avec joie, la nouvelle que j'étais lauréat Pause et accueilli dans une école d'art en France, alors que mon atelier venait d'être détruit », raconte le peintre gazaoui Majed*.
Pendant quelques jours, j'ai cru que je pourrais reconstruire ma vie, continuer à travailler, sauver quelque chose de tout ce qui disparaissait autour de moi. Mais je suis toujours ici, sans maison, sans atelier, sans matériel, sans perspective de sortie, sans horizon.
Comme Nader ou Majed, 33 artistes et chercheures officiellement « lauréates Pause » et dont la sélection a été validée à tous les échelons administratifs attendent d'être évacuées avec leur famille : 130 personnes au total. Un délai qui a été fatal à l'architecte Ahmed Shamia qui devait enseigner à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-Val-de-Seine. Il a été tué en mai 2025 à la suite d'un bombardement israélien.
D'autre part, 67 autres dossiers été déposés en septembre 2025, validés par les instances scientifiques et dont les financements avaient été accordés, demeurent dans les limbes de l'administration française. Ils ont été sélectionnés, mais ne peuvent pas être officiellement lauréats, car les ministères de tutelle du programme bloquent les résultats, sous prétexte que « le gouvernement français ne peut pas les évacuer » en raison de la « complexité de la situation », comme le précise un courrier de Pause envoyé aux structures d'accueil le 22 janvier 2026. Parmi ces dossiers, seuls 12 ont été finalement validés par les ministères fin janvier 2026. Cinquante-cinq autres lauréat.es et leur famille (219 personnes en tout), sont ainsi toujours en attente de validation, confrontées au danger et à la précarité extrême, souvent sous des tentes.
D'autre part, le 13 janvier 2026, sous la pression de ses ministères de tutelle, le programme Pause a annoncé devoir suspendre l'instruction de nouvelles candidatures de l'enclave « afin de réguler les opérations d'évacuation des lauréats de Gaza dans un contexte d'incapacité à évacuer à court terme ». Une telle mesure est inédite dans l'histoire de ce programme : jamais n'avait été prise la décision de suspendre l'examen des candidatures en provenance d'un pays ou d'une nationalité donnée, excluant de fait une population pourtant en situation de vulnérabilité maximale.
Les étudiant.es gazaouies admises dans des universités ou des écoles françaises se heurtent aussi à de plus en plus d'obstacles administratifs. Une centaine de jeunes ont obtenu une place en master ou en doctorat, après avoir rempli les conditions habituellement requises pour des étrangers : inscription dans un cursus, bourse d'un an de minimum 8 400 euros, garante et hébergement. Pourtant, ils et elles se retrouvent aussi, toujours bloquées à Gaza, soumis à un régime d'exception.
Au fil des mois, les modalités permettant de satisfaire aux exigences de garanties financières se sont considérablement restreintes. Il n'a ainsi plus été possible de faire appel à une garante en France ou en Europe ni de recourir aux cagnottes privées ou à des bourses passant par des associations. Les seules bourses désormais acceptées par le Consulat général de France à Jérusalem pour appuyer les demandes de visas sont celles émanant d'une université ou d'une collectivité territoriale. Et l'accueil d'étudiantes palestiniennes en France est conditionné à la seule obtention d'une bourse du gouvernement français, dite « bourse d'excellence », accessible au niveau master minimum. Plus de quatre mois après le dépôt de leurs dossiers, aucune réponse n'a été fournie aux centaines de candidates qui ont postulé.
D'autre part, les visas sont de plus en plus difficiles à obtenir. C'est le cas notamment pour les étudiant.es gazaouies en Égypte, dont les visas vers la France sont retardés voire refusés. Le consulat général français au Caire a reçu l'ordre de ne plus enregistrer les demandes de visas long séjour en France, car les Gazaouies ne sont pas pleinement en règle dans le pays de transit et ne disposent pas de carte de résident égyptienne valide. Une telle précondition n'était pas imposée auparavant et l'obtention d'une telle carte demeure pratiquement impossible du fait de la politique d'accueil mise en place par Le Caire.
Pour justifier ces blocages, les autorités françaises invoquent l'impossibilité logistique d'organiser des évacuations de Gaza, tant que les points de passage restent fermés ou soumis à des restrictions sévères. Bien que ces entraves soient réelles, liées à la position israélienne, mais aussi à celle de la Jordanie et de l'Égypte, elles sont surtout un prétexte. Les autorités à Amman semblent par exemple refuser le transit de familles afin de ne pas se voir accuser de participer au nettoyage ethnique de Gaza voulu par l'État d'Israël. Mais pourquoi d'autres pays européens — comme l'Espagne, le Royaume-Uni ou l'Italie — sont-ils parvenus à évacuer des Gazaouies dans des proportions bien plus élevées que les Français ? Depuis octobre 2023, la France a ainsi évacué 652 Palestiniennes de Gaza, contre plus d'un millier pour l'Italie. Elle n'a opéré que 29 évacuations médicales, quand le Royaume-Uni en a mené 55, l'Espagne 65 et l'Italie 215.
Et pourquoi deux lauréats Pause gazaouis, qui ont pu être évacués par l'Espagne et l'Italie avec leurs familles en 2025, y sont-ils bloqués depuis des mois, en attente de délivrance d'un visa par la France ? C'est le cas de l'écrivain Elia* qui devait occuper un poste de chercheur au Collège de France. Évacué en octobre 2025 par l'Espagne avec un visa humanitaire et un titre de séjour de 90 jours, il dépose en décembre 2025 une demande de visa « Talent » auprès de l'ambassade de France à Madrid. Depuis cette date, il n'a reçu aucune réponse. Elia précise que, si lui et sa famille sont désormais à l'abri des bombes, ils vivent dans un état prolongé d'incertitude, de suspension et d'épuisement.
Après ce long périple, cette attente n'est pas qu'une question de temps, mais de dignité, de santé mentale et de protection pour une famille qui a fui une zone de guerre. Je ne suis pas ici pour réclamer un privilège, mais simplement la possibilité de vivre une vie normale et de sortir enfin du mode de survie.
La rétention des visas des lauréates est aussi une première dans l'histoire de Pause, car précisément la sous-direction des visas du ministère de l'intérieur a été associée au programme depuis sa création pour faciliter l'octroi des titres de séjour en France.
Ces blocages se sont considérablement durcis depuis juillet 2025 à la suite de la polémique liée à une étudiante gazaouie accueillie à Sciences Po Lille — hors du programme Pause —, accusée d'avoir relayé des propos antisémites sur les réseaux sociaux. La droite et l'extrême droite ont alors fait pression sur le gouvernement et le 1er août 2025, Jean-Noël Barrot, le ministre des affaires étrangères a annoncé la suspension des évacuations de Gaza. Au même moment, il affirmait lancer des contrôles « sécuritaires et réputationnels » — des enquêtes de réputation sur internet — pour toutes les Gazaouies qui aspirent à venir en France. Or, huit mois après avoir été prononcées, ces enquêtes n'ont en réalité pas été entreprises.
Si ladite « affaire Atallah » a été le prétexte, les blocages remontent à plus loin : à l'été 2024 la France avait un temps suspendu les évacuations des Gazaouies pendant les Jeux olympiques ; dès octobre 2024 plusieurs lauréates Pause s'étaient trouvées bloquées à Gaza ; à partir de mars 2025 les refus de visas pour des Gazaouies présentes hors de l'enclave, en Égypte notamment, se multipliaient.
Un racisme antipalestinien
À l'été 2025, la suspension totale des évacuations décidée par la France a pourtant marqué un véritable tournant, montrant l'ampleur de l'instrumentalisation de la question des réfugiées palestiniennes dans l'espace politique et médiatique. Le juriste Patrick Zahnd, président de JURDI (Association des juristes pour le respect du droit international), dénonce une attitude « discriminatoire », lors de la conférence de presse le 26 janvier 2026 organisée par des collectifs de soutien à l'accueil de Palestiniennes en France. Sophie Wauquier, professeure à l'université Paris 8 et chargée de mission « exil » dans cet établissement ajoutait : « Jamais le critère d'ethnicité n'était entré en jeu dans nos dispositifs. Nous avions toujours été soutenus par nos ministères de tutelle sur des dossiers afghans, turcs, iraniens, parfois compliqués […]. Jamais auparavant l'université ne s'était heurtée à une telle décision des ministères ».
D'autres nationalités ont été accueillies de manière bien plus favorable. Lorsque la Russie envahit l'Ukraine en 2022, la France a pris des mesures d'urgence qui ont permis l'accueil de 105 000 réfugiées, dont 2 000 étudiant.es en moins d'un an. Sans parler des chercheures étatsuniennes menacées, pour lesquelles la France a lancé de larges politiques d'accueil et des programmes spéciaux richement dotés. Il s'agit donc bien d'« d'une gestion sélective de l'urgence qui, contrairement à la réactivité observée lors de crises récentes comme celle de l'Ukraine, maintient la majorité des universitaires gazaoui.es dans une situation d'insécurité permanente » comme l'affirme le rapport Survivre au génocide à Gaza, venir étudier en France : l'entrave des parcours étudiants et des chercheurs palestiniens publié en avril 2026 par le collectif Universitaires avec Gaza.
Ces blocages s'inscrivent dans un contexte plus large de politiques ségrégatives qui visent une population en particulier et qui relève de ce que certaines désignent comme « un racisme antipalestinien ». Celui-ci « vise à la fois les Palestiniennes en tant qu'individus, les Palestiniennes en tant que peuple, et la Palestine en tant que cause politique, [et] submerge les discours médiatiques et politiques en France depuis presque un an » affirme la sociologue Houda Asal dans un article publié par la revue Contretemps en septembre 20243.
S'il n'est pas nouveau, il s'est renforcé et s'inscrit dans le racisme anti-arabe et l'islamophobie occidentale auxquels participe la propagande pro-israélienne. Il « a permis de dissoudre une question coloniale tangible dans une guerre de civilisation imaginaire, où des religieux fanatiques, violents et antisémites attaquent une démocratie occidentale, par nature supérieure » poursuit la chercheuse.
Les cas d'intimidation, de harcèlement et de diffamation contre des artistes et chercheures de Gaza parvenus sur le sol national se multiplient. Ils et elles sont parfois attaqué.es par des militantes d'extrême droite, ce qui a pu aboutir au non-renouvellement de leur contrat dans les structures d'accueil. La solidarité dont peuvent bénéficier ces « rescapées », portées par des réseaux citoyens très actifs et l'implication d'institutions culturelles ou universitaires, se trouve fréquemment dépassée par l'offensive anti-palestinienne, prétendument menée au nom de la « lutte contre l'antisémitisme ». La diabolisation vise également les personnes exprimant leur soutien au peuple palestinien ou participant à l'accueil des réfugiées. Ces attaques diffamatoires s'appuient sur un arsenal juridique répressif, à travers le délit d'« apologie du terrorisme ». La « loi Yadan » qui vise à criminaliser l'antisionisme, en l'assimilant à de l'antisémitisme a certes été retirée, mais le projet de loi gouvernemental qui devrait lui succéder avant l'été 2026 risque encore d'accentuer la pression.
Le 3 octobre 2025, une requête instruite par plusieurs collectifs devant le conseil d'État demandait la reprise des évacuations des Gazaoui.es, ce qui a poussé le gouvernement français à les reprendre. Ainsi, à la fin de 2025, quelques dizaines de personnes ont été accueillies, mais aucun.e lauréat.e Pause, artiste ou universitaire. Rania*, une écrivaine lauréate Pause depuis juillet 2025, écrit, désespérée : « Je ne sais plus très bien ce que signifie cette survie. Lorsque les évacuations ont été suspendues, je n'ai pas ressenti de colère. J'ai juste senti le mur devenir un peu plus haut — une autre porte à laquelle nous croyions, s'est transformée en mur infranchissable. Je vous demande, de ce côté-ci du mur : y a-t-il encore quelque chose à quoi nous raccrocher ? Avec toute ma gratitude et le cœur lourd de faim et d'espoir. »
* Les prénoms ont été modifiés
1Ibrahim Rabaia et Habash Lourdes. « “The Hidden War on Higher Education : Unmasking the 'Educide' in Gaza.", The War on Gaza and the Middle East Political Science », POMEPS Studies, 51 (2024), 8–13 ; Myriam Benraad, « Scholasticide, éducide, épistimicide : la guerre d'Israël à Gaza, une “vengeance contre le savoir” », Confluences Méditerranée, 131(4), 2024, 27-36 ; Marion Slitine, « Gaza : un culturicide sous nos yeux. Quand Israël anéantit la culture palestinienne », Revue du Crieur, 25(2), 42-53.
2NDLR. Une personne bénéficie du statut de réfugié si elle est considérée comme en danger dans son pays d'origine et perd ce statut du moment où elle retourne dans son pays.
3Houda Asal, « Il est temps de parler de racisme anti-palestinien en France », Contretemps, 16 septembre 2024.
La stratégie des monarchies du Golfe de lier leur sécurité à la protection occidentale, en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires étatsuniennes, se retourne contre elles à l'aune de l'offensive contre l'Iran. Elle les place en première ligne d'une guerre qu'elles ont tout fait pour éviter. Dans ce contexte, elles pourraient être contraintes de repenser leur modèle de sécurité.
La guerre israélo-étatsunienne engagée contre l'Iran le 28 février 2026 n'a pas constitué une réelle surprise pour les monarchies du Golfe compte tenu de l'armada étatsunienne mobilisée dans la région. Cependant, en dépit des moyens diplomatiques déployés pour l'éviter, les monarchies du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), notamment l'Arabie saoudite, Oman et le Qatar, dressent le constat amer de ne pas être entendues par leur allié étatsunien. Cette situation nourrit d'autant plus leur inquiétude qu'elles redoutent désormais de devoir gérer seules, et sur le long terme, les conséquences chaotiques d'un conflit qu'elles subissent. Cette offensive militaire massive a surtout été voulue par Israël, entrainant dans son sillage une administration Trump devenue coutumière d'un double jeu : engager des négociations tout en privilégiant in fine l'option militaire. Ce schéma s'était déjà manifesté lors de la « guerre des douze jours » en juin 2025 et il se répète aujourd'hui.
Cette troisième guerre du Golfe se distingue des deux précédentes. La première a opposé entre 1980 et 1988 l'Irak de Saddam Hussein à l'Iran de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny. La seconde a débuté à la suite de l'invasion par l'Irak du Koweït, le 2 août 1990, et s'est terminée entre le 17 janvier et le 27 février 1991 (date de la libération du territoire koweïtien). Cette troisième guerre embrase l'ensemble de la région : de l'Iran à l'Irak et la Jordanie, tout en plaçant au cœur de la confrontation la péninsule arabique – à l'exception notable du Yémen – où les Houthis demeurent pour l'instant en embuscade. Le Proche-Orient est également directement impliqué, avec Israël et le Liban, ce dernier étant de nouveau plongé dans la guerre à la suite des tirs de missiles du Hezbollah visant à venger l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei.
Ce nouveau conflit s'inscrit davantage dans le sillage de la guerre d'Irak déclenchée le 20 mars 2003 par l'administration de George W. Bush, une intervention menée unilatéralement en dehors du cadre légal onusien, à l'image du conflit actuel. Toutefois, les répercussions de cette nouvelle guerre pourraient s'avérer plus profondes, notamment en ce qui concerne la redéfinition de l'architecture de sécurité régionale. Tout indique que l'équilibre stratégique du Golfe et, plus largement, du Proche-Orient, pourrait en sortir profondément transformé.
Les premiers bombardements massifs israélo-étatsuniens en Iran sont intervenus alors même que des négociations se tenaient par le biais de la médiation omanaise. Une percée diplomatique sous l'égide d'Oman était même à portée de main. Un compromis se dessinait autour d'une solution à la question nucléaire iranienne, reposant sur le transfert de l'uranium enrichi vers un pays tiers et sur un plafonnement de son enrichissement à 2 %, contre 3,67 % dans l'accord signé en 2015.
Dans ce contexte, les justifications avancées par le président Donald Trump pour expliquer l'entrée en guerre contre la République islamique ont contribué à accentuer la confusion entourant les objectifs visés. Initialement, l'argument du changement de régime a été évoqué, comme en témoignent les premiers coups menés sous impulsion israélienne. Ceux-ci ont conduit à la décapitation d'une partie du régime iranien, dont son guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Une quarantaine de hauts dignitaires militaires et politiques ont également été tués, parmi lesquels le commandant des Gardiens de la Révolution, le chef d'état-major et le ministre de la défense.
Par la suite, Donald Trump est revenu sur cet objectif, affirmant que l'intervention visait plutôt à démanteler le programme balistique iranien et à prévenir une menace nucléaire imminente démentie par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Dans un troisième temps, dans le sillage du premier ministre israélien, le président Trump a évoqué la possibilité d'encourager une offensive terrestre menée par la communauté kurde iranienne réfugiée dans le Kurdistan irakien. Une hypothèse largement jugée irréaliste par les experts militaires, tant en raison des contraintes opérationnelles que de l'incertitude quant à la volonté des Kurdes – ou d'autres minorités iraniennes telles que les Baloutches, les Azéris ou les Arabes du Khouzistan – de s'engager dans une telle aventure.
La stratégie israélienne s'inscrit dans une logique consistant à fragmenter le pays et à affaiblir au maximum l'appareil sécuritaire iranien dans la veine de sa stratégie globale de fragmentation de la région afin de semer le chaos pour mieux imposer sa suprématie militaire.
L'absence de cap stratégique de l'administration Trump suscite une profonde inquiétude parmi les dirigeants du Golfe. Celle-ci s'exprime souvent de manière indirecte, par l'intermédiaire de figures académiques ou d'acteurs influents du monde des affaires. Aux Émirats arabes unis, la lettre ouverte adressée au président Trump par l'homme d'affaires Khalaf Ahmad Al Habtour1, publiée le 5 mars, en constitue une illustration frappante. Dans ce texte, il interroge Washington sur les raisons qui ont conduit à transformer la région en champ de bataille alors même que les États du Golfe avaient mis en garde contre les conséquences chaotiques qu'entrainerait une telle guerre.
Face à l'offensive, l'Iran a rapidement riposté par une série de représailles d'une très forte intensité visant les installations militaires étatsuniennes dans toute la région. Des frappes ont touché des bases situées en Jordanie, en Irak et surtout dans les monarchies membres du Conseil de coopération du Golfe. Les dispositifs de commandement de la Ve flotte étatsunienne stationnée à Manama, au Bahreïn, ont subi des dégâts significatifs. Au Qatar, deux systèmes radar avancés ont été détruits sur la base d'Al-Udeid, qui abrite le commandement central étatsunien pour la région (US CENTCOM). Ces radars jouent un rôle essentiel dans la détection des tirs de missiles et dans l'alerte des systèmes de défense antimissile, notamment les batteries THAAD et Patriot. Les bases installées au Koweït, où l'armée étatsunienne dispose de stocks de matériels prépositionnés à Camp Arfijan qui accueille la composante du commandement Terre du CENTCOM et la base aérienne d'Ali Salem, ont subi de sérieux dommages. Enfin, la base aérienne d'Al-Dhafra à Abou Dhabi a été ciblée ainsi que plusieurs installations étatsuniennes au Kurdistan irakien et en Jordanie, de même que la base Prince Sultan à Al-Kharj, située à la périphérie de Riyad.
Les monarchies du Golfe savaient qu'elles seraient en première ligne en cas de confrontation directe entre l'Iran, les États-Unis et Israël. Les autorités iraniennes les avaient d'ailleurs averties à plusieurs reprises – en dépit de la détente observée depuis que Riyad a renoué ses relations diplomatiques avec Téhéran sous les auspices de Pékin, le 10 mars 2023 – que les nombreuses bases militaires étatsuniennes stationnées sur leur territoire constitueraient des cibles prioritaires en cas d'attaque contre la République islamique.
Toutefois, l'ampleur des frappes iraniennes a provoqué une véritable sidération au sein des populations comme des dirigeants de la région. Les attaques ne se sont pas limitées aux installations militaires, mais ont également visé des infrastructures civiles, notamment aux Émirats arabes unis, qui concentrent de loin le plus grand nombre de frappes. Plusieurs sites emblématiques ont été touchés : des hôtels de luxe, des infrastructures routières et aéroportuaires – notamment l'aéroport international de Dubaï (DXB) et Al Maktoum International Airport – ainsi que des installations portuaires stratégiques. Parmi celles-ci figurent le port de Djebel Ali à Dubaï, l'un des plus importants ports en eaux profondes de la région, Port Zayed, situé non loin de la base interarmées française, et le port Khalifa à Abou Dhabi.
La fédération des EAU est la première cible en termes d'attaques de drones et de missiles balistiques iraniens selon le compte X du chercheur yéménite Ibrahim Jalal qui publie régulièrement le décompte des attaques de l'Iran sur les monarchies du Golfe.
Le 7 mars, le président iranien Massoud Pezeshkian s'est excusé dans un discours diffusé sur la télévision d'État auprès des pays voisins pour les frappes les ayant visés depuis le début de la guerre : « Je m'excuse (…) auprès des pays voisins qui ont été attaqués par l'Iran ». Il a affirmé que l'Iran ne visait ses voisins que quand il avait d'abord été attaqué depuis ces mêmes pays. Cette déclaration n'a pourtant pas empêché le Corps des gardiens de la révolution de poursuivre les frappes, ce qui peut dénoter un excès de zèle de certains gardiens plus radicaux que la direction politique transitoire. Néanmoins, les dirigeants du Golfe ne sont pas dupes de ce double discours, qu'ils qualifient de « diplomatie du sourire » lorsque l'Iran s'engage dans des négociations, et d'interventionniste lorsqu'il s'agit d'activer ses supplétifs régionaux.
La mort du Guide, tué lors des frappes israéliennes dans les premières heures du conflit, a convaincu les autorités iraniennes de venger son « martyr ». Dans cette logique, la République islamique a choisi de concentrer une part importante de ses représailles sur les Émirats arabes unis, avant même Israël.
Pour Téhéran, Abou Dhabi paie le prix de son choix stratégique d'avoir misé sur un rapprochement sécuritaire avec Israël, amorcé dès la signature des accords d'Abraham le 15 septembre 2020. Le rapprochement s'est même intensifié après les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre régionale menée par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou sur plusieurs fronts – Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Iran et Yémen. Dans ce contexte, Abou Dhabi a développé une coopération étroite avec Tel-Aviv dans les domaines de la sécurité, du renseignement et du cyber, notamment autour des technologies de pointe. Cette relation s'est également étendue aux secteurs économiques, culturels et touristiques.
Malgré la guerre dévastatrice menée par Israël à Gaza, les échanges commerciaux entre les Émirats arabes unis et Israël ont même continué à croître au cours de l'année 2024. La stratégie iranienne consiste désormais à frapper directement le modèle économique émirati, pilier central de son soft power et de son attractivité internationale. De nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent ainsi des explosions à proximité de sites touristiques emblématiques de Dubaï, ainsi que des bombes visant des infrastructures plus stratégiques.
Au-delà des dégâts économiques déjà significatifs, ces attaques pourraient avoir des conséquences durables sur l'image internationale et sur la conduite politique de la fédération. L'amertume des dirigeants émiratis est d'autant plus vive qu'ils reprochent à l'administration Trump son absence de stratégie claire dans la conduite de la guerre. Mais leur frustration vise également leur partenaire israélien qui a fait circuler depuis le site du journal israélien Yediot Aharonot (Ynet) une fausse information attribuant aux Émirats arabes unis une frappe contre une usine de dessalement en Iran. Une information immédiatement démentie le 8 mars sur X par Ali Al-Nuaïmî, président de la Commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères du Conseil national fédéral des EAU.
La fédération des EAU se retrouve ainsi piégée dans l'engrenage d'une guerre subie. Ses alliés étatsunien et israélien n'hésitant pas à compromettre ses efforts de désescalade notamment en laissant circuler des informations suggérant une implication directe des monarchies du Golfe dans des attaques contre des installations stratégiques iraniennes.
Parallèlement, certaines voix à Washington tentent d'encourager ces États à rejoindre plus directement l'offensive israélo-étatsunienne comme l'évoquent les déclarations du sénateur républicain Lindsay Graham sur son compte X2. Ce fervent partisan d'une guerre contre l'Iran a ainsi évoqué la possibilité d'accords de défense renforcés avec les monarchies du Golfe. Ces initiatives produisent toutefois l'effet inverse de celui recherché. Elles renforcent la détermination des dirigeants du Golfe à ne pas être entrainés dans une confrontation directe avec Téhéran. L'Arabie saoudite, en particulier, s'efforce de maintenir ouverts les canaux de communication avec la République islamique.
Les conséquences économiques du conflit se font déjà lourdement sentir pour les monarchies du Golfe. Les bombardements ont endommagé plusieurs hubs logistiques majeurs, notamment les infrastructures portuaires et aéroportuaires d'Abou Dhabi et de Dubaï, ainsi que certaines installations énergétiques stratégiques. La raffinerie de Ras Laffan au Qatar, qui représente à elle seule près de 20 % de la production mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL), figure parmi les installations affectées. À cela s'ajoute le blocage partiel du détroit d'Ormuz dans la zone contrôlée par l'Iran, perturbant gravement les flux énergétiques et commerciaux.
Les effets de la guerre dépassent cependant le cadre régional. L'économie mondiale est elle aussi largement impactée. Le prix du baril de pétrole s'est envolé à 115 dollars (99 euros), contre environ 60 dollars (51 euros) quelques jours avant le déclenchement des hostilités. Parallèlement, l'arrêt des exportations de GNL qatari et les perturbations dans l'acheminement de certaines matières critiques – notamment l'aluminium – accentuent les tensions sur les marchés internationaux.
La guerre exerce une pression croissante sur les finances des monarchies du Golfe, au point de pousser certains gouvernements à réexaminer leurs engagements financiers internationaux. Cette évolution pourrait avoir des implications bien au-delà de la région. Les monarchies du Golfe contrôlent certains des fonds souverains les plus puissants au monde et figurent parmi les principaux investisseurs internationaux. Selon un article du Financial times publié le 5 mars, les trois plus importantes économies du Golfe – l'Arabie saoudite, les EAU et le Qatar – ont déjà engagé des discussions sur les contraintes budgétaires que ce conflit fait peser sur leurs équilibres financiers3.
De son côté, Téhéran semble déterminé à prolonger le conflit afin de fragiliser l'administration Trump, dont une partie de la base électorale demeure opposée à cette guerre. Cette dynamique explique la multiplication de déclarations triomphalistes à Washington, alors même que l'administration étatsunienne peine à masquer son embarras face à la posture strictement défensive des États du Golfe. Ces derniers s'efforcent d'éviter toute implication directe dans l'escalade militaire aux côtés d'Israël et des États-Unis, continuant à refuser à Washington l'utilisation de bases situées sur leur territoire pour des opérations offensives. Ce refus est également motivé par le fait que Washington rappelle son personnel dans les ambassades du Golfe et achemine l'essentiel de son aide à la protection d'Israël.
En outre, certaines cibles étatsuniennes soulèvent de fortes inquiétudes dans la région. Le ciblage d'une raffinerie de pétrole à Téhéran – qui a plongé une partie de la capitale dans l'obscurité – ainsi que celui d'une usine de dessalement marque une escalade très dangereuse. Jusqu'à présent, l'Iran avait évité de frapper ce type d'infrastructures vitales. Or, les pays du CCG possèdent environ 400 installations de dessalement et concentrent près de 60 % des capacités mondiales dans ce domaine. Leur dépendance à ces infrastructures est massive : l'eau potable provient du dessalement à hauteur de 90 % aux Émirats arabes unis et au Koweït, 86 % à Oman et environ 70 % en Arabie saoudite.
Concernant Israël, les informations disponibles restent particulièrement limitées. Plusieurs sources circulant sur les réseaux sociaux évoquent pourtant des dégâts considérables, notamment dans la région de Tel-Aviv, où certaines vidéos montrent des explosions touchant des zones portuaires, des quartiers résidentiels et des infrastructures de communication stratégiques. La fébrilité de Tel-Aviv se traduit par le retrait des caméras dans plusieurs villes israéliennes et le fait d'empêcher la diffusion des frappes signalant des victimes et des destructions. Une démarche comparable a également été observée à Dubaï, où les autorités ont dissuadé les nombreux influenceurs de diffuser massivement des images montrant les dégâts subis par la « ville Monde ».
Cette troisième guerre du Golfe, dont la durée reste incertaine, marque d'ores et déjà une rupture majeure dans l'histoire de l'architecture sécuritaire régionale. Depuis plusieurs décennies, celle-ci reposait essentiellement sur la garantie de sécurité étatsunienne accordée aux monarchies de la péninsule Arabique. Or, cette stratégie qui a largement échoué semble d'ores et déjà remise en question par les élites de ces pays.
Les dirigeants du Golfe, qui avaient lié leur sécurité à la protection occidentale en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires, constatent désormais que ces installations servent prioritairement à soutenir les opérations militaires d'Israël. Cette situation nourrit une inquiétude croissante : celle de voir les stocks de munitions nécessaires à leurs propres systèmes de défense antimissile s'épuiser, alors que les besoins israéliens semblent bénéficier d'une priorité.
Dans ces conditions, le pari israélo-étatsunien consistant à remodeler la région par la seule suprématie militaire apparaît peu susceptible de constituer un socle sur lequel asseoir une sécurité durable, en l'absence d'un véritable agenda politique. L'ambition d'élargir les accords d'Abraham est dorénavant dépassée. Ces accords, censés contribuer à stabiliser la région, n'ont pas permis de réduire les tensions structurelles du Proche-Orient, notamment en l'absence d'une solution politique crédible à la question de l'État palestinien.
Les contours d'une nouvelle architecture régionale pourraient alors progressivement émerger autour d'un équilibre des puissances entre les États les plus résilients de la région. L'Arabie saoudite en constituerait la colonne vertébrale politique, en coordination avec la Turquie et l'Égypte, tandis que le sultanat d'Oman continuerait de jouer un rôle central de médiateur diplomatique. À l'inverse, les petits États du Golfe – y compris le Qatar et les Émirats arabes unis – verraient leur influence diminuer. Ces pays, qui ont longtemps cherché à projeter leur puissance au-delà de leur taille, se heurtent désormais aux limites structurelles des contraintes géostratégiques.
Le Qatar a misé sur une diplomatie de médiation tous azimuts afin d'accroître son influence internationale, tandis que les Émirats arabes unis ont développé une politique extérieure plus interventionniste, notamment en Afrique et au Yémen. La guerre actuelle met cependant en lumière leurs vulnérabilités. À l'image du Koweït après la seconde guerre du Golfe, Doha et Abou Dhabi devront probablement envisager leur sécurité future dans le cadre d'un conseil de coopération du Golfe plus intégré.
Cette coopération régionale devra s'inscrire dans la durée, et non plus seulement en réponse à des crises ponctuelles. Ces États n'auront d'autre choix que de s'insérer davantage dans la dynamique régionale actuellement impulsée par l'Arabie saoudite. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, Riyad semble chercher à construire un nouvel équilibre stratégique en coordonnant plus étroitement son action avec la Turquie et l'Égypte, tout en renforçant sa coopération militaire avec le Pakistan afin de contre-balancer la suprématie israélienne essentiellement militaire.
Dans ce contexte, le CCG se retrouve pris entre deux pôles antagonistes : d'un côté, un hégémon militaire israélien renforcé par le soutien étatsunien ; de l'autre, un Iran, dont l'avenir demeure incertain, mais qui conserve la capacité de perturber durablement l'équilibre régional, en particulier si le pays devait sombrer dans une période prolongée d'instabilité. C'est pourquoi les États du Golfe ont tout intérêt à rester à l'écart du conflit déclenché par Israël et les États-Unis. Une fois la guerre terminée, ils savent qu'ils devront gérer seuls les conséquences régionales et l'évolution d'un voisin iranien dont l'avenir demeure profondément flou.
1Fondateur du groupe Al Habtoor, un conglomérat émirati actif dans l'hôtellerie, l'automobile, l'immobilier, l'éducation et l'édition.
2Joseph Gedeon, « Trump ally Lindsey Graham issues threat to Saudi Arabia over Iran war », The Guardian, 9 mars 2026.
3Andrew England, « Gulf states could review overseas investments to ease financial strains caused by Iran war », Financial Times, 5 mars 2026.
À l'heure du réarmement tous azimuts en Europe et en France, l'industrie militaire israélienne s'impose comme un partenaire privilégié grâce à un intermédiaire de choix : Elnet. Ce lobby mobilise son réseau d'élus et de décideurs pour rapprocher les États européens des industriels israéliens. Et la guerre génocidaire menée à Gaza devient un argument de vente.
« La commission de la défense du Bundestag s'est rendue [en Israël en 2022] où lui a été présenté le système Arrow 3 et a fait part de l'intérêt de l'Allemagne pour son acquisition », fanfaronnait le directeur exécutif d'Elnet Israël dans la newsletter de son organisation en août 2023. Fier d'annoncer un « tournant dans les relations entre l'Europe et Israël », Emmanuel Navon revendiquait le rôle déterminant d'Elnet dans la conclusion du « plus gros contrat de défense dans l'histoire d'Israël ».
Quelques semaines plus tard, l'Allemagne annonçait officiellement avoir signé un contrat avec Israel Aerospace Industries (IAI) afin de se doter, pour 3,5 milliards de dollars (3 milliards d'euros), du système antimissile développé dans le sillon du « Dôme de fer », le système de défense aérienne israélien. En décembre 2025, le président-directeur général d'IAI, Boaz Levy, se réjouissait d'avoir pu prouver aux Allemands l'efficacité de son système de défense grâce à la guerre génocidaire menée à Gaza : « Ils l'ont signé environ une semaine avant le 7 octobre [2023]. À l'époque, ils savaient déjà qu'ils choisissaient le meilleur système du monde ; aujourd'hui, ils le savent avec certitude parce qu'il a fait ses preuves sur le champ de bataille en Israël », a-t-il déclaré au média israélien CTech le 4 décembre 2025. Selon l'agence de presse économique Bloomberg, l'Allemagne lorgne déjà sur le prochain système de défense d'IAI, Arrow 4, toujours en développement en Israël1.
Fondé à Bruxelles en 2007, Elnet, le réseau d'influence favorable aux intérêts d'Israël, s'est fait connaître pour son entregent politique au sein des parlements d'Europe, voire de certains exécutifs en France ou en Allemagne. Implantée aussi en Italie, au Royaume-Uni, en Pologne et auprès des institutions européennes et de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) à Bruxelles, l'organisation non gouvernementale (ONG) encourage un soutien inconditionnel aux politiques coloniales et génocidaires de l'État sioniste en Palestine.
Si son travail de plaidoyer politique est de plus en plus documenté, notamment auprès de députés ou de sénateurs2, Elnet assure aussi la promotion des industries militaires et sécuritaires israéliennes.
Des exposés sécuritaires sur Gaza jusqu'aux poignées de mains dans les salons feutrés des parlements d'Europe, la stratégie d'influence d'Elnet ne repose pas sur d'obscures manipulations par une puissance de l'ombre. Elle témoigne d'une vision partagée et assumée de l'économie politique occidentale. Contactés, les branches française, allemande, européenne et israélienne d'Elnet n'ont pas répondu aux questions d'Orient XXI.
Une ancienne responsable d'Elnet France, sous couvert d'anonymat, se souvient qu'après avoir été recrutée, au début des années 2010, elle se voit rapidement chargée du « dialogue stratégique », une mission officieuse mais centrale d'Elnet consistant à organiser des rencontres entre des décideurs politiques et militaires français et israéliens. Dès cette époque, l'ONG multiplie les contacts avec de hauts cadres militaires français.
Le général français Christophe Gomart, ancien patron du renseignement militaire (2013-2017) et élu pour Les Républicains au Parlement européen, participe en octobre 2024 à un séjour en Israël organisé par Elnet ; il était notamment accompagné de Manuel Valls, alors ministre des outre-mer, et de Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe. À son retour, le général rencontre dans le cadre de son activité parlementaire la multinationale missilière européenne MBDA. Cette entreprise, détenue à 37,5 % par Airbus, avait annoncé en 2023 la conclusion d'un accord avec IAI pour fournir l'Allemagne en missiles intercepteurs Arrow 3. Des missiles largués par Israël en 2023 et 2024 sur des écoles et des camps de réfugiés à Gaza étaient équipés d'ailerons produits par MBDA, selon une enquête du Guardian, de Disclose et de Follow the money publiée le 17 juillet 2025. Au Parlement européen, Christophe Gomart est à la fois membre de la délégation pour les relations avec Israël et vice-président de la commission sécurité et défense. Contacté par Orient XXI, il n'a pas répondu à nos questions.
Les séjours organisés en Israël par Elnet permettent de valoriser les technologies militaires et sécuritaires israéliennes, certifiées « combat proven » (« éprouvées au combat ») sur les Palestiniens, et servent à renforcer les liens avec des ministres « sensibilisés » aux intérêts d'Israël. Parmi les personnalités politiques qui y ont pris part ces trois dernières années figurent Aurore Bergé, actuellement chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Annie Genevard, à l'agriculture, ou Françoise Gatel, à la ruralité, la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet ou la secrétaire du groupe d'amitié France-Israël et députée de la 8e circonscription des Français de l'étranger Caroline Yadan, ainsi que de nombreux députés macronistes ou des Républicains.
Pour favoriser les intérêts israéliens, Elnet ne convie pas que des personnalités politiques en Israël. Certaines délégations sont spécialement destinées aux « experts militaires », en particulier d'anciens généraux et colonels des armées européennes ainsi que des membres des ministères de la défense de pays de l'Union européenne (UE). Dans une vidéo promotionnelle de l'ONG publiée le 30 mars 2025, son directeur exécutif adjoint, Yossi Abravanel, explique qu'envoyer des experts militaires en Israël est « une nouvelle façon de défendre Israël [et] d'influencer ces personnes en Europe ». « Son efficacité a désormais été prouvée et nous continuerons à le faire », conclut-il en commentant l'impact de la première délégation militaire envoyée par Elnet en Israël en 2024.
L'une de ces « délégations défense » organisées en Israël en septembre 2024, a réuni de hauts responsables de la défense et des stratèges militaires, des journalistes et des « conseillers » du Royaume-Uni, des États-Unis, de la France, du Canada, de l'Australie et de la Roumanie. On y trouvait notamment le général Bernard de Courrèges d'Ustou, chef du cabinet militaire auprès du premier ministre entre 2010 et 2014 – soit de François Fillon, Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls. De hauts cadres de l'OTAN, comme le général Sir John Chalmers McColl ou l'ancien commandant des forces britanniques en Afghanistan, le colonel Richard Kemp, étaient aussi du voyage.
Invités à visiter la base militaire de Nahal Oz, le poste-frontière de Kerem Shalom – à l'entrée de Gaza –, les participants ont rencontré des représentants de l'armée israélienne, de même que, dans un second temps, Benjamin Nétanyahou, le ministre de la défense d'alors, Yoav Gallant, le directeur des affaires politiques militaires Dror Shalom ou le président de la commission des affaires étrangères et de la défense Yuli Edelstein3.
Au cours de ces séjours, les visiteurs assistent à une série de démonstrations opérationnelles in situ et de présentations technologiques. Une délégation « Joint Military Experts », organisée du 23 au 27 février 2025, a réuni vingt-sept hauts responsables de la défense – stratèges militaires, anciens généraux et experts en sécurité et conseillers – en provenance de France, du Royaume-Uni, d'Allemagne, d'Italie, de République tchèque, de Lituanie, d'Estonie et des États-Unis.
Le compte-rendu d'Elnet indique que la délégation s'est vu exposer des « briefings de sécurité » par de hauts officiers de l'armée israélienne, avant la visite d'un poste d'observation surplombant Gaza, « où un nouvel exposé de sécurité leur a été présenté par des forces de Tsahal en poste dans la région », puis du poste-frontière d'Erez. Les délégués se sont rendus à la base aérienne de Hatzerim, où ils ont été accueillis par son commandant, le général Amichaï Levin, avant d'assister à « une présentation de l'un des avions de combat les plus sophistiqués de l'armée de l'air israélienne », écrit Elnet. L'objectif ? « Mieux comprendre » la gestion militaire israélienne de ce qu'Elnet – reprenant le discours gouvernemental israélien – qualifie de « menaces sur plusieurs fronts orchestrées par l'Iran ».
La délégation des « experts militaires conjoints » a multiplié les rencontres avec les responsables militaro-politiques israéliens de haut rang, comme le chef du département stratégique de l'armée israélienne, le général Eliezer Toledano, ou le général Elad Goren, responsable des « efforts humanitaires et civils » du Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (Cogat), l'organisme militaire israélien chargé d'administrer les affaires civiles à Gaza et dans les autres territoires occupés. Ses membres ont également eu droit à des « briefings » du commandant du bureau politico-militaire du ministère de la défense, le général Dror Shalom, et d'un responsable militaire chargé de la « recherche et du développement en matière de défense », le général Daniel Gold.
Autre volet de ce séjour, la sécurité intérieure. Visitant une base de la police des frontières israélienne, la délégation a été accueillie par le porte-parole de la police nationale israélienne, le superintendant Micky Rosenfeld, et le commandant de Yamas4, l'unité des forces spéciales infiltrées de la police. Là encore, Elnet souligne la fonction promotionnelle de l'excursion : « Ils ont pu découvrir les méthodes d'infiltration de cette unité d'élite, notamment l'utilisation de véhicules spéciaux et buggies camouflés, les techniques de tir de précision en milieu urbain et l'emploi de drones. »
Personnels experts, matériel et méthodes, toutes les « technologies de défense avancées d'Israël » sont ainsi valorisées aux yeux des participants qui complètent leur immersion dans cette démonstration militaire et sécuritaire grandeur nature par une visite de navires de guerre : « une perspective directe sur les moyens de pointe employés pour sécuriser le pays », résume Elnet.
Membres de cette délégation, le général Roland Gilles, ancien directeur de la gendarmerie française et ancien ambassadeur de France à Sarajevo, a en retour publié, dans Le Tarn libre, un article élogieux à l'égard de l'armée israélienne, alors que le contrôleur général des armées françaises, Daniel Hervouët, lui aussi du voyage, partage régulièrement son admiration pour Nétanyahou et les interventions d'Elnet sur Linkedin. En juillet 2025, il s'est réjoui que « l'industrie de défense israélienne remporte un énorme marché en Europe », grâce à la vente à la Roumanie de systèmes antiaériens de la société Rafael5 – celle qui développe le « Dôme de fer » d'Israël. Contactés par Orient XXI, ni Roland Gilles ni Daniel Hervouët n'ont répondu à nos questions.
Pour remporter des marchés en Europe (voir encadré), les entreprises et institutions israéliennes peuvent compter sur un large réseau bâti par Elnet, depuis Bruxelles, au fil du temps : douze déclinaisons du « Forum de dialogue stratégique » (FDS), qui consiste en l'organisation de réunions suivies avec des « experts », des conseillers politiques, de hauts cadres militaires en exercice ou à la retraite, des chercheurs, des diplomates, des journalistes ou encore des élus.
Ces forums – le plus mondain étant la « Elnet's International Policy Conference » (EIPC), dont cinq éditions se sont tenues à Paris entre 2018 et 2025 – réunissent des centaines de participants, dont des dizaines de décideurs politiques, journalistes, militaires et spécialistes en défense et sécurité d'Europe, d'Israël, des États-Unis et des pays arabes.
Dans la foulée de la signature des accords d'Abraham en 2020, Elnet a créé l' « Europe-Middle East Forum », où sont invités des représentants des Émirats arabes unis, du Soudan et du Maroc, pays signataires de ces accords de coopération et de normalisation avec Israël.
Chez Elnet, les frontières entre les champs politique, économique et militaire sont aussi fines qu'en Israël : le FDS a été présidé par le général israélien à la retraite Amos Yadlin jusqu'en janvier 2025 et se trouve désormais chapeauté par Zohar Palti, ancien directeur du bureau politico-militaire du ministère israélien de la défense et de la division antiterroriste du Mossad.
Le nouveau directeur exécutif d'Elnet Europe (ELN), Róbert Ondrejcsák, nommé en mars 2025, connaît lui aussi de très près les sphères militaro-sécuritaires. Ancien ambassadeur de Slovaquie au Royaume-Uni de 2020 à 2025, il a surtout occupé à deux reprises le poste de secrétaire d'État au ministère de la défense slovaque entre 2010 et 2020. Il a aussi dirigé plusieurs structures spécialisées en sécurité et défense, comme le think tank slovaque Centre for European and North Atlantic Affairs (Cenaa), et le Stratpol, un institut de politique stratégique qu'il a fondé en 2016 et qui a piloté des projets de réformes politiques dans le domaine de la sécurité, notamment en Ukraine et en Géorgie.
Un peu plus d'un an après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, Elnet lance la troisième International Policy Conference (EIPC) à Paris du 8 au 10 mai 2023, sous le thème : « Normalisation au Moyen-Orient et guerre en Ukraine ». Parmi les participants : de hauts cadres chargés des affaires militaires de l'OTAN et d'anciens chefs des services du renseignement militaire israélien, l'Aman. Une conférence sur la guerre en Ukraine et une table ronde intitulée « Les nouveaux défis de la sécurité européenne : Israël comme partenaire clé » sont animées par l'ancien général israélien Amos Yadlin, alors président du FDS. Dans son compte-rendu publié à la suite de la conférence, Elnet salue en particulier le fait que les pays européens aient « pris des mesures importantes pour augmenter leurs budgets et investir dans la modernisation de leurs systèmes », en précisant qu'« Israël, avec ses technologies de pointe, est un partenaire de choix pour des collaborations qui répondent aux besoins stratégiques européens ».
Pour mettre en scène l'efficacité de son influence auprès de grands décideurs, l'organisation cite le secrétaire général adjoint de l'OTAN pour le renseignement et la sécurité, David M. Cattler, vantant les mérites d'une collaboration fructueuse dans la défense, « domaine clé dans lequel Israël est leader et peut apporter une contribution importante aux autres États ».
En 2023, Elnet a organisé la première réunion du FDS Roumanie-Israël. Ouverte par l'ambassadeur d'Israël en Roumanie, celle-ci a permis à une délégation d'Elnet de rencontrer de hauts responsables des ministères roumains des affaires étrangères et de la défense ainsi que des députés roumains conviés par Pavel Popescu, qui participait, un an plus tôt, à un voyage en Israël avec Elnet, alors qu'il présidait la commission de défense, de l'ordre public et de la sécurité nationale au Parlement roumain. Selon le compte-rendu de ce FDS rédigé par Elnet, la rencontre, jugée « très importante », aurait « porté sur les opportunités de partenariat entre la Roumanie et Israël dans les domaines de la défense, de la technologie et du tourisme ». Deux ans plus tard, la Roumanie achetait des missiles antiaériens à Rafael pour plus de 2 milliards d'euros.
En Allemagne, ce même mélange des genres politique, économique et militaire prévaut. Le « conseil consultatif » de la branche allemande d'Elnet intègre d'anciennes députées et ministres fédérales, comme Karin Prien de l'Union chrétienne-démocrate d'Allemagne (CDU, droite chrétienne), ministre fédérale de l'éducation, de la famille, des seniors, des femmes et de la jeunesse ; Kerstin Müller, ancienne présidente du groupe parlementaire des Verts au Bundestag ; et Brigitte Zypries (Parti social-démocrate, SPD), ancienne ministre allemande de la justice et des affaires économiques. La structure a aussi recruté le général Wolf-Jürgen Stahl, président de l'Académie fédérale de politique de sécurité allemande (BAKS). Elnet travaille, d'ailleurs, directement avec la BAKS via le « Forum stratégique Allemagne-Israël ».
Le 10 juillet 2025, Elnet a officialisé un nouveau partenariat avec l'Allemagne : l'Initiative de sécurité et de défense (ISD). Ce programme est soutenu par des entreprises israéliennes comme le mastodonte de l'industrie militaire israélienne Elbit Systems ou IAI, mais aussi par le fabricant allemand de mines et de lance-roquettes Dynamite Nobel Defence, ou encore l'entreprise aéronautique Lufthansa Technik. Concrètement, ce réseau permet aux armées et aux entreprises des deux pays d'échanger sur leur savoir-faire et d'accorder « la dynamique d'innovation d'Israël » et « la performance industrielle de l'Allemagne ».
En février 2025, Elbit Systems avait vendu une technologie de « lancement précis et universel (PULS) » pour 55 millions d'euros au groupe industriel de défense européen KNDS et à la firme allemande Diehl Defence. Puis, en octobre 2025, l'entreprise israélienne Rafael signait un contrat de 2,3 milliards de dollars (1,9 milliards d'euros) avec l'Allemagne pour des missiles antichars Spike.
Dans la foulée de la livraison en Allemagne du système de défense Arrow 3, le directeur exécutif d'Elnet Allemagne, Carsten Ovens, avait déjà plaidé pour la création d'un centre technologique germano-israélien en matière de défense, « articulé entre l'armée allemande et les organismes d'acquisition, ainsi qu'avec les start-up et les industries des deux nations ». Le travail de lobbyisme d'Elnet s'est poursuivi jusqu'aux couloirs du Parlement allemand. Le 5 décembre 2025, Elnet a organisé un petit déjeuner au Bundestag, durant lequel l'ancien chef de l'armée de l'air israélienne, Amikam Norkin, a défendu devant des députés la nécessité de créer le « centre technologique de défense germano-israélien ».
Du côté de la France, le FDS France-Israël a pour « partenaires » plusieurs directions et services du ministère de la défense, donnant même naissance à des « mini-dialogues stratégiques France-Israël » sur la « situation en Syrie » au moins jusqu'en 2020.
En 2021, Elnet France chaperonne la visite d'une délégation israélienne d'experts, de militaires, d'anciens et de futurs ministres – dont Yoav Gallant, actuellement sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crime de guerre et crimes contre l'humanité commis à Gaza – au salon parisien Milipol sur « la sécurité intérieure des États ».
« Pour nous, l'objectif est toujours de pouvoir créer des rapprochements entre Israël et les pays européens, de pouvoir envisager des partenariats dans le domaine de la sécurité », expliquait le responsable de cette délégation le 24 octobre 2021, Benjamin Touati, dans une interview au média francophone israélien Qualita. Ces « rapprochements » ne se font pourtant pas dans le cadre du salon : conduits par Elnet, les Israéliens ont passé moins de temps à Milipol que dans les couloirs du Sénat, du Quai d'Orsay ou du ministère des armées – un après-midi sur trois jours de séjour, laissant suffisamment de temps aux délégués pour dîner avec le général Christophe Abad, gouverneur militaire de Paris, et rencontrer de nombreux chercheurs, « experts » et conseillers politiques, et même le ministre de l'intérieur, Gérald Darmanin. Orient XXI a contacté Gérald Darmanin et Christophe Abad ; aucun des deux ne nous a répondu.
Les « dialogues stratégiques » peuvent aussi se décliner au niveau local. Entre 2015 et 2019, à Jérusalem, Tel-Aviv ou Nice, Elnet a réuni annuellement des experts, des politiques et de grandes entreprises françaises et israéliennes du secteur de la cybersécurité dans des « conférences » baptisées « Smart and safe city », grâce au soutien financier de l'État israélien et des partenariats conclus avec la ville de Nice.
En 2017, le fondateur et président-directeur général de l'entreprise israélienne Reporty Homeland Security (rebaptisée Carbyne en 2018), Amir Elichai, figure parmi les participants de la conférence organisée à Nice les 22 et 23 mars 2017 – au programme, quatre thèmes : terrorisme, cybersécurité, radicalisation et révolution digitale. Un an plus tard, Nice expérimentait une interface, issue de cette entreprise, permettant aux habitants de dénoncer des « incivilités » depuis leur smartphone. L'année suivante, des Niçois étaient surveillés par le logiciel de reconnaissance faciale de l'entreprise Any Vision, utilisé depuis la fin des années 2010 par l'armée israélienne sur les Palestiniens en Cisjordanie. Ces partenariats s'inscrivent dans « une vision commune sur la lutte implacable à mener contre le terrorisme au niveau international », expliquait sur X le président de la métropole Nice Côte d'Azur Christian Estrosi après s'être entretenu avec Benjamin Nétanyahou lors d'un voyage en Israël organisé par Elnet en décembre 2016. Le cabinet de Christian Estrosi n'a pas répondu aux questions d'Orient XXI.
Selon le député français Aurélien Saintoul (La France insoumise, LFI), Elnet cherche à produire un « halo de sympathie » favorisant les intérêts israéliens. Arnaud Saint-Martin, un autre député (LFI) membre de la commission défense, décrit les décideurs publics comme étant « lourdement exposés au lobbying » et par ailleurs « très prévenants vis-à-vis de ces lobbys ». Sur ce type de marchés, de tels rapprochements peuvent favoriser l'obtention d'informations décisives pour remporter des contrats, comme le pointe le journaliste Jean Stern dans une série d'enquêtes sur l'influence d'Elnet publiée dans Orient XXI.
Alimentant la synergie des fables impérialistes de la « guerre des civilisations » et de la « guerre contre le terrorisme », Elnet réussit ce tour de force de mêler soft et hard power : gagner des soutiens idéologiques à la cause d'Israël, en invoquant des menaces permanentes et existentielles… combattues au moyen d'une technologie militaro-sécuritaire et d'armement de pointe proposés à la vente.
Les ventes de technologies militaires israéliennes en plein essor en Europe
Israël exporte des armes et des technologies militaires vers de nombreux États européens – notamment la France, l'Allemagne, la Finlande, la Slovaquie, les Pays-Bas, le Danemark, la Roumanie, la Grèce, Chypre, l'Italie, la République tchèque, la Pologne, l'Espagne, la Lituanie ou encore le Royaume-Uni.
En France, le programme « Scorpion », lancé en 2014 pour renouveler les véhicules de l'armée de terre, associe des industriels français et l'israélien Elbit Systems. Cette année-là, l'entreprise israélienne a aussi obtenu un contrat pour fournir un système infrarouge antimissile destiné aux Airbus vendus à l'armée allemande. À partir de 2017, elle a également équipé de viseurs Targo II des avions Rafale de l'entreprise française Dassault destinés au Qatar et à l'Inde. Le constructeur israélien de robots de combats Roboteam a, quant à lui, fourni quatre robots « Probot » pour l'opération Barkhane au Mali en 2021.
En parallèle, les technologies israéliennes irriguent la sécurité intérieure. Rien qu'en France, entre 2012 et 2024, la police et la gendarmerie, mais aussi près de deux cents municipalités ont acquis des technologies israéliennes de surveillance.
L'externalisation du contrôle des frontières européennes profite également à l'industrie israélienne. L'agence Frontex a recours à des drones développés par Elbit et IAI pour des missions de surveillance en Méditerranée. Ces deux entreprises figurent dans plusieurs projets de recherche européens, comme Oparus (architecture de drones pour la surveillance des frontières), Idetect4all (détection d' » intrus » autour d'infrastructures critiques) ou ResponDrone (plateforme multi-drones), auxquels s'est récemment ajouté UnderSec, consacré à la « sécurisation d'infrastructures maritimes », impliquant notamment Rafael et le ministère israélien de la défense.
Entre 1996 et 2021, Israël a bénéficié d'un financement de 2,5 milliards d'euros de fonds européens pour près de 5 000 projets européens dédiés à la recherche et à l'innovation car, dans ce domaine comme dans d'autres, l'État colonial bénéficie d'un statut de quasi-membre de l'UE. Ses entreprises peuvent profiter de programmes européens de financements, comme le grand projet de « sécurisation » des gazoducs européens impliquant Elbit Systems. Depuis 2021, parmi les 921 projets du programme « Horizon Europe »6, 231 sont portés par des sociétés israéliennes, comme Elbit, IAI ou Rafael, des universités, des instituts de recherche ainsi que des ministères israéliens, dont celui de la défense, financés à hauteur de plus d'un milliard d'euros par l'UE.
« Israël a battu un record historique en matière d'exportations dans le domaine de la défense », a déclaré le ministre de la défense israélien, Israël Katz, en juin 2025. En effet, depuis deux ans, l'accélération du processus génocidaire a largement bénéficié aux industries militaro-sécuritaires israéliennes, dont les exportations ont augmenté de 13 %7. Le Vieux Continent constitue désormais le principal client des vendeurs d'armes et de technologies militaires israéliens, remplaçant les dictatures d'Amérique latine et l'Afrique du Sud qui tenaient cette place jusqu'à la fin des années 1980.
1« Israel to Close $4.2 Billion Missile Defense Deal With Germany », Bloomberg, 3 décembre 2025.
2Sarah Benichou, Simon Mauvieux et Mathieu Rigouste, « Le Sénat abrite un colloque financé par Israël », Mediapart, 9 novembre 2025.
3NDLR. Le Likoud a limogé Yuli Edelstein de son poste en juillet 2025 après qu'il eut voté en faveur d'un projet de loi opposé aux partis ultra-orthodoxes sur la question de la conscription.
4NDLR. Yamas, parfois écrit Yamam, est une unité spéciale de la police israélienne, rattachée aux gardes-frontières (Magav), mais directement soumise au Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien.
5NDLR. Acronyme hébraïque de « Autorité pour le développement de l'armement », Rafael est l'autorité israélienne pour le développement d'armes et de technologie militaire.
6Maxime Vaudano, « EU-Israel Scientific Collaborations Face Criticism Over Potential Military Use », Le Monde, 31 mai 2025.
7Hagai Amit, « Europe Discusses Boycotting Israel While Rushing to Buy More Israeli Weapons », Haaretz, 5 juin 2025.
À une centaine de kilomètres de Dubaï, l'enclave omanaise de Madha trouble le maillage frontalier rectiligne de la péninsule arabique. Une frontière tracée sur les cartes du monde, mais transparente sur le terrain. Cette invisibilité apparente dissimule pourtant sur le terrain les logiques concurrentes des États du Golfe.
À la sortie de Khor Fakkan, dans l'Émirat de Charjah, appartenant à la fédération des Émirats arabes unis fondée en 1971, une petite bretelle d'autoroute est particulièrement encombrée : des automobilistes patientent pour faire le plein devant la station-service de Madha, en Oman. Ici, l'essence est encore moins chère qu'aux Émirats. « Et encore, il y a à peine trois ans, nous créions des embouteillages de plusieurs kilomètres ! », affirme le pompiste. Rien ne marque la frontière pour le visiteur distrait : aucune douane ne contrôle les entrées et sorties. On passe d'un pays à l'autre sans jamais s'arrêter.
Cette situation souligne l'originalité géographique de ce territoire. En effet, Madha est une enclave omanaise d'environ 75 km², soit l'équivalent de la superficie de la ville de Nice, située au sein des Émirats arabes unis. En son centre se trouve Nahwa, une contre-enclave appartenant aux Émirats. Le reste du territoire omanais est à 40 km, et l'autre exclave omanaise, la péninsule du Musandam qui contrôle le stratégique détroit d'Ormuz, est à 55 km.

Pour autant, à Madha, le contraste avec l'émirat de Charjah et la ville émiratie proche de Fujaïrah est frappant. À quelques mètres des cimenteries et des industries pétrolières, Madha semble avoir conservé sa culture traditionnelle, et échapper au gigantisme associé aux Émirats. Les routes y sont étroites, l'architecture y est plus sobre. Des femmes travaillent la feuille de palmier sur le pas de leur porte, les hommes vêtus de leur coiffe traditionnelle brodée, la kumma, se rendent à la mosquée avec des travailleurs immigrés sud-asiatiques. On ne retrouve quasiment plus cette situation aux Émirats où la population nationale constitue une classe sociale autant minoritaire que supérieure, qui vit largement en vase clos.
Keye Tersmette, chercheur postdoctoral au Royal Holloway de l'université de Londres et spécialiste des frontières omanaises, indique :
L'absence physique de frontière n'a pas empêché la conservation d'une certaine culture locale à Madha. Que ce soit ici ou à Buraimi [ville frontalière du côté omanais, jouxtant l'émirat d'Al-Aïn plus au sud], les habitants qui vivent aux abords de la frontière d'Oman et des Émirats ont toujours vécu comme un seul et même peuple, sans prendre en considération de quel côté de la frontière ils se situaient. Mais aujourd'hui, Madha est la dernière frontière sans mur avec l'Oman.
En effet, ailleurs, la frontière entre les deux voisins, longue de 609 km, est parcourue par d'imposants grillages. Les différents postes-frontières sont généralement traversés avec une certaine difficulté.
S'il n'existe effectivement aucun contrôle à la frontière de Madha et de Nahwa, deux immenses commissariats se dressent néanmoins à leurs entrées. Bien que seules 3 217 âmes peuplent l'enclave omanaise, et à peine plus de 300 la contre-enclave émiratie, la taille de ces bâtiments administratifs illustre l'importance stratégique de ce minuscule territoire et les politiques visant à en marquer le contrôle.
Keye Tersmette explique que la présence fréquente des drapeaux à l'approche des frontières, ainsi que la grandeur et la modernité des bâtiments administratifs sur ces deux territoires sont « les signes d'une volonté de construire une nation à travers un nationalisme banalisé ». Il ajoute que, si rien ne choque en apparence, cela contribue pourtant à complexifier la vie des habitants, car les administrations, les lois, les salaires et le coût de la vie varient radicalement entre les deux territoires.
Ahmed, chauffeur de taxi et père de deux enfants, explique :
J'habite à Buraimi (Oman), mais mes enfants vont à l'école à Al-Aïn. Certains matins, j'attends plus d'une heure à la frontière. Je peux passer sans encombre grâce à ma carte d'identité omanaise, mais il y a quinze ans, je mettais moins de dix minutes. Il faut toujours anticiper. Ces murs ont parfois séparé des familles vivant de part et d'autre de la frontière.
Dans ce contexte, Madha et Nahwa font donc encore figure d'exceptions. « Nous sommes le même peuple, même si, en fonction de nos tribus historiques, nous nous sentons Omanais ou Émiratis. Mais nous avons la même culture, les mêmes coutumes et nous vivons ensemble », souligne le cheikh émirati de Nahwa, Abdallah Khalfan Al-Naqbi, à la sortie de la mosquée du village, après la visite du maire de Khor Fakkan, venu suivre l'évolution des investissements dans le village. « Certains élèves de Madha étudient à Nahwa, par exemple. Des Émiratis viennent de Dubaï se détendre à Madha. Les habitants de Nahwa passent aussi tous les jours à Madha, où ils font certaines de leurs courses en payant soit en rials omanais, soit en dirhams émiratis. La frontière n'existe pas pour nous, nous ne formons qu'un », poursuit-il.
Pourtant, le confort de vie n'est pas ressenti de la même manière de l'autre côté de la frontière. En effet, Mascate a longtemps négligé le gouvernorat du Musandam, dont fait administrativement partie Madha, car sa topographie rend difficile la construction d'infrastructures et de routes. Un investissement routier de 70 kilomètres chiffré à 390 millions de dollars (336 millions d'euros) est en cours, pour permettre de traverser la péninsule. Ce projet comprend notamment la construction de 11 ponts, nécessaires pour relier les différentes zones. Malgré ces efforts, le contexte économique reste plus difficile pour les Omanais du Musandam, et provoque parfois des envies d'ailleurs.
« Madha appartient à Oman, car nos grands-parents ont prêté allégeance à Mascate lorsque les Anglais souhaitaient quitter les Émirats dans les années 19601. À Madha, notre richesse était l'eau. Oman était un État plus fort, en qui nos anciens avaient confiance », explique Mahmoud H., 23 ans, originaire de Madha et étudiant en sciences sociales à Mascate. « Mais aujourd'hui, force est de constater que la vie est plus facile pour les Émiratis. Grâce au pétrole, ils gagnent bien mieux leur vie, et leur gouvernement a investi massivement, même à Nahwa, où tout se modernise très vite », poursuit-il.
« Oman a laissé de côté la région pendant de longues années, et le développement est en retard comparé à Mascate. Le pays tente de rattraper ce temps perdu dans le cadre de son plan Vision 2040, mais, dans le Musandam, les jeunes préfèrent quitter Madha pour Mascate, ou parfois même déménager aux Émirats », admet l'étudiant.
Pour les travailleurs sud-asiatiques, nombreux dans l'enclave, la frontière invisible de Madha est bien réelle. « En fonction de notre visa, nous ne pouvons pas toujours nous rendre légalement aux Émirats », affirme Yusuf, travailleur agricole à Madha. Pourtant, beaucoup de travailleurs à Madha franchissent cette frontière quotidiennement. Une pratique impossible sur les autres frontières entre Oman et les Émirats arabes unis.
Le contrôle entre les deux États s'est considérablement renforcé au cours des années 2010. À Al-Aïn et Buraimi, à Dibba ou encore dans le désert frontalier, des murs, des postes de contrôle et des dispositifs de surveillance matérialisent désormais une frontière autrefois largement poreuse. Cette sécurisation accrue répond à des objectifs affichés de lutte contre l'immigration clandestine, le travail informel et les menaces sécuritaires, mais elle s'inscrit aussi dans une politique nationaliste.
« Les frontières représentent une opportunité de contrôle pour les États. On choisit ses travailleurs, et on contrôle les mouvements dans un espace clos », analyse Stéphane Rosière, géographe spécialiste des frontières, des minorités ethniques et des violences politiques.
Si les deux États affichent une coopération régionale stable, notamment au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), des tensions diplomatiques persistent, en particulier autour des zones frontalières stratégiques dont fait partie le Musandam. L'histoire, depuis près d'un siècle, est marquée par une forme de rivalité. Derrière la relation pacifiée, les accrocs sont récurrents.
Plusieurs affaires d'espionnage ont par exemple été rendues publiques par Mascate. En janvier 2011, les autorités omanaises ont annoncé le démantèlement d'un réseau accusé de collecter des informations sensibles sur les structures politiques et militaires du pays, réseau attribué aux services de sécurité émiratis. Cette accusation a été formellement démentie par Abou Dhabi. Une nouvelle affaire a émergé en 2019, lorsqu'un groupe composé de citoyens émiratis et omanais a été condamné à des peines de prison pour espionnage.
Les tensions entre les deux pays se sont également exprimées dans le contexte de l'implication militaire des Émirats arabes unis au Yémen, particulièrement dans la région d'Al-Mahra, frontalière avec l'Oman. Fin 2025, l'appui d'Abou Dhabi au mouvement sécessionniste sudiste a été vivement critiqué et le sultanat d'Oman s'est directement aligné sur la position saoudienne, contribuant à marginaliser les Émirats.
Sans contester la souveraineté omanaise sur le Musandam, l'intérêt d'Abou Dhabi pour cette région s'est matérialisé au fil des décennies à travers des investissements, des acquisitions foncières et des réseaux d'influence locaux qui se sont déployés jusqu'en 2018. À cette date, le sultan Qabous (1940 – 2020) a appliqué un décret royal interdisant aux non-Omanais de posséder des terres et des biens immobiliers dans plusieurs zones stratégiques du sultanat, dont le Musandam. Selon les autorités omanaises, cette mesure visait à protéger la sécurité nationale et l'intégrité territoriale.
Le chercheur Keye Tersmette observe que ces barrières répondent à des objectifs juridiques immédiats, comme la lutte contre le passage illégal des personnes migrantes et de contrebande. Il précise toutefois qu'elles visent sans doute aussi des objectifs géopolitiques plus ambitieux, tels que l'affirmation de l'identité nationale parmi les frontaliers et la protection des frontières. Leur utilité réelle reste cependant à démontrer. Le géographe Stéphane Rosière abonde en ce sens : « Des murs peuvent coûter jusqu'à un million d'euros le kilomètre, mais ils permettent aux gouvernants de démontrer leur puissance à leur propre population. Les murs servent d'outil de domination et de revendication nationale. »
Dans ce contexte de méfiance sécuritaire et de rivalités feutrées, l'absence de barrières à Madha apparaît de plus en plus comme le fruit d'un compromis diplomatique fragile. Ériger un mur au cœur de cette enclave reviendrait à perturber des équilibres sociaux anciens et à vivifier le sentiment d'abandon des populations locales.
À l'inverse, maintenir une frontière invisible permet à Mascate et Abou Dhabi de contenir les tensions, tout en poursuivant sur d'autres fronts une politique de sécurisation du territoire. La situation de contre-enclave de Nahwa constitue également une forme de garantie contre les décisions émiraties unilatérales dans la mesure où toute contrainte exercée sur Madha a un effet mécanique sur Nahwa.
Permettre la liberté de mouvement à Madha favorise ainsi le maintien des populations, comme le souligne Keye Tersmette :
La question du peuplement est essentielle. Sans habitants, que se passerait-il ? Madha se vide peu à peu de sa population, et les Émirats investissent sérieusement à Nahwa. On ne fait donc pas de mur, car dans le futur les choses pourraient changer dans cette zone riche en eau.
En effet, le wadi Madha2, long de 31 km — 10 km aux EAU, 21 km à Oman —, franchit la frontière à quatre reprises. Deux barrages majeurs ont été réalisés du côté omanais : le Saruj Dam, achevé en 2004 avec une capacité d'environ 1,35 million de mètres cubes, et le Wadi Sahna Dam, construit en 2009, avec une capacité d'environ 0,5 million de mètres cubes.
L'eau est une ressource précieuse qui matérialise le lien unissant Madha et Nahwa, au-delà des nationalismes. Elle rappelle que les identités locales, tribales et culturelles, mais aussi la dépendance à l'environnement naturel, ont longtemps précédé l'État-nation.
1Entre 1955 et 1957, sur les premières cartes proposées par les Britanniques, puissance coloniale, les frontières entre les entités sous protectorat étaient bien plus complexes qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les différends frontaliers ont été graduellement réglés par accords diplomatiques jusqu'en 1963, laissant malgré tout en suspens quelques anomalies, comme la situation particulière de Madha.
2Rivière sèche avec un débit éphémère ou intermittent, qui coule presque exclusivement pendant la saison des pluies.
La visite de Mohammed Ben Salman à Washington, qui commence ce lundi 17 novembre 2025, s'inscrit dans la stratégie du prince héritier saoudien de renforcer à la fois ses relations personnelles avec Donald Trump et l'alliance de son pays avec les États-Unis. De retour de Riyad, la chercheuse Fatiha Dazi-Héni analyse ces choix.
Accompagné d'une impressionnante délégation comptant près d'un millier de personnes, si l'on en croit Bernard Haykel, spécialiste de l'Arabie saoudite et proche de la cour royale, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) compte impressionner son hôte. Il en aura l'occasion avec la conférence d'investissement conjointe saoudo-étatsunienne au cours de laquelle une multitude de contrats sera signée dans les domaines de la Tech et de l'Intelligence artificielle (IA), visant à investir massivement dans les semi-conducteurs et à implanter des data centers tant dans le royaume qu'aux États-Unis.
Le président étatsunien Donald Trump est mieux disposé que son prédécesseur à procéder au transfert de technologie dans le secteur de l'intelligence artificielle, comme le prouve l'annonce faite par cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale de la fédération des Émirats arabes unis, lors de sa visite, en février 2025. Il y a révélé un investissement record sur dix ans, atteignant 1,4 trillion de dollars, dans la Tech étatsunienne. Le dauphin saoudien veut lui aussi saisir l'occasion de son voyage pour venir réaffirmer que la sécurité du royaume d'Arabie saoudite reste intimement liée aux États-Unis. Il privilégie donc ce partenaire, qui reste l'acteur central de la communauté internationale pour assurer la sécurité au Proche-Orient. Ce point de vue nous a été systématiquement rapporté lors de nos entretiens aussi bien avec des personnels diplomatiques qu'avec des chercheurs et consultants de think tanks saoudiens lors de notre séjour à Riyad en octobre 2025.
En faisant des États-Unis la première destination des investissements saoudiens dans le domaine de la Tech, le royaume confirme aussi son absence d'ambigüité vis-à-vis de la Chine. Celle-ci reste un partenaire économique majeur dans les nouvelles technologies de pointe, mais pas dans le domaine de la sécurité. Quant à la Russie, le Dr Saleh Al Khaltan, spécialiste des relations russo-saoudiennes et enseignant à la King Saud university (KSU), estime qu'elle a perdu son influence stratégique dans la région depuis sa guerre en Ukraine en dépit du fait que le président Vladimir Poutine continue de s'enfermer dans un narratif victorieux.
Redevable du soutien que Donald Trump lui avait prodigué lors de son premier mandat alors qu'il était plongé dans la tourmente de la sordide affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, MBS prend soin de jouer habilement sur l'étroite relation personnelle qui le lie au président étatsunien. Il entend ainsi obtenir pour son pays de solides garanties de protection. L'objectif est de se prémunir contre de nouvelles attaques visant des sites stratégiques vitaux, comme celles revendiquées par les houthistes contre les installations pétrolières saoudiennes de Khuraïs et d'Abqaiq, le 14 septembre 2019. Il s'agit aussi d'éviter que ne se reproduise le scénario traumatique des frappes israéliennes contre le Qatar du 9 septembre 2025. Or, les deux fois, l'administration Trump s'est abstenue de venir à la rescousse de ses partenaires du Golfe.
Ces deux évènements ont durablement ébranlé les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Comme l'explique le Dr Abdallah Al-Tayer, conseiller au ministère des affaires étrangères, à la suite des frappes israéliennes sur Doha, les six pays membres ont convenu de raffermir leur solidarité au sein du pacte régional qui a survécu à la crise de cinq ans avec le Qatar. L'essentiel, poursuit ce diplomate, est de maintenir la cohésion des pays membres du CCG afin d'éviter l'écueil de la fragmentation dans un environnement régional fortement détérioré. Les différences de vues demeurent sur d'autres dossiers régionaux, comme sur le Soudan qui est un point de friction majeur entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi sur le Yémen où les conflits d'intérêts entre l'Arabie saoudite, les EAU et Oman sont connus de tous. Mais tous s'accordent de ne pas s'en ouvrir publiquement et de donner la priorité à la cohésion et à la sécurité au sein.
Si l'Arabie saoudite se satisfait de l'affaiblissement de l'Iran dans la région, le contexte de l'après 7 octobre 2023 ne modifie pas la fragilité structurelle du royaume et des monarchies voisines. Elles restent très dépendantes du dispositif sécuritaire étatsunien mais elles le perçoivent surtout comme étant prioritairement destiné à la protection d'Israël.
Aujourd'hui, c'est davantage la domination militaire écrasante d'Israël que redoutent Riyad et les autres monarchies du Golfe. Elle est perçue comme l'élément le plus déstabilisant dans la région1. Les ambitions expansionnistes d'Israël au Liban et en Syrie, les nombreuses violations du cessez-le-feu à Gaza depuis l'adoption du plan Trump, la recrudescence des violentes attaques commises par les colons contre les Palestiniens de Cisjordanie avec la complicité de l'armée israélienne, sont perçues comme une volonté délibérée de fragmenter la région.
Si le dialogue est de mise avec Téhéran, Riyad considère que l'Iran, bien qu'affaibli, demeure en capacité d'activer ses réseaux dont les milices chiites en Irak ou encore les houthistes au Yémen. Pour résumer, explique Saleh Al-Khaltan, Riyad considère que « l'hégémonie israélienne au Proche-Orient constitue la menace la plus sérieuse dans la région. Dans le même temps, un Iran affaibli, mais résilient, qui n'a pas renoncé à soutenir ses proxys, certes amoindris, demeure un point de vigilance sérieux ».
Cette instabilité régionale persistante explique que, pour le prince héritier, la priorité, bien plus que l'achat d'avions de chasse F-35 est d'obtenir de Washington la signature d'un accord de sécurité mutuelle. Celui-ci prendrait d'abord la forme d'un Ordre exécutif, qui ne nécessite pas l'aval du Congrès, pour se formaliser ensuite en un accord de sécurité engageant et pérenne, dans la continuité des discussions engagées avec le président Joe Biden. Concernant l'accord de sécurité, il s'agit d'obtenir un degré d'engagement plus substantiel que ce que Doha a décroché avec le décret signé le 29 septembre 2025 par le président Trump (qui n'engage que sa parole) et qui stipule que toute attaque contre le Qatar serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ».
Concernant les pourparlers relatifs à la coopération sur le nucléaire civil, des rumeurs circulaient à Riyad selon lesquelles les autorités accepteraient de renoncer à l'enrichissement à des fins civiles, si le royaume était assuré de signer un traité garantissant sa protection indépendamment de la coloration politique de l'administration en charge.
Le professeur Hisham Al-Ghannam, directeur du programme sur les études de sécurité nationale à la Nayif University for Security Sciences (Riyad), insiste sur la valeur institutionnelle de la garantie sécuritaire que le prince est venu chercher ; l'Arabie saoudite ne peut se satisfaire de gestes et paroles symboliques. C'est selon lui, précisément ce qui a poussé Riyad et Islamabad à signer un accord de défense mutuelle le 17 septembre 2025, une semaine après les bombardements israéliens sur Doha. L'objectif était d'adresser un signal à Washington, indiquant que le royaume dispose d'autres options pour instaurer un rééquilibrage stratégique des rapports de force.
La difficulté qui se pose néanmoins pour MBS est de dépasser la relation transactionnelle qui le lie intimement au président Trump et à sa famille, dans le but de consolider une relation bilatérale institutionnelle. En effet, le prince, pas plus que les diplomates, chercheurs et Saoudiens rencontrés, ne sont dupes de l'imprévisibilité du président Trump. Ils citent notamment le camouflet qu'il a infligé au premier ministre indien Narendra Modi, avec la surtaxe de 50% de droits de douane imposée en août 2025. Le pays jouait pourtant un rôle pivot dans la stratégie étatsunienne de contrer la concurrence chinoise.
Galvanisé par une dynamique économique réelle qui ne se réduit pas à des mégas projets coûteux et peu probants ou à une industrie touristique de luxe dont les retours sur investissements interrogent, le royaume se positionne comme le marché le plus attractif de la région. En témoigne la neuvième session du Future Investment Initiative qui s'est tenue à Riyad du 27 au 30 octobre 20252. Cependant, le développement du pays est fortement contraint par l'environnement géopolitique instable, voire chaotique. L'avenir des projets pour diversifier l'économie du pays conformément au plan Vision 2030 est donc lié à l'impératif de parvenir à stabiliser la région.
Cette visite est l'occasion pour le prince héritier de présenter l'approche saoudienne pour engager un processus de stabilisation. Il souhaite aussi convaincre le président Trump que l'intégration des pays arabes aux accords d'Abraham exige de franchir certaines étapes indispensables. À commencer par l'établissement d'une feuille de route pour mettre en œuvre une solution globale et durable incluant la création d'un État palestinien, seule solution en mesure de stabiliser durablement la scène proche-orientale. Cela implique également de mettre un terme à l'expansionnisme israélien au Levant.
Le prince héritier s'attachera à souligner au cours de cette visite les points de convergence entre les visions saoudienne et étatsunienne. La Syrie, jugée prioritaire par Riyad car elle constitue la porte d'entrée pour procéder à la dissolution des milices actives dans la région, est le dossier-type où la convergence de vues avec le président Trump est la plus forte. MBS a développé un intense lobbying auprès de Donald Trump qui a conduit celui-ci à lever les sanctions économiques qui pesaient sur la Syrie. Le premier étatsunien a également adoubé Ahmed Al-Charaa en l'accueillant à la Maison Blanche, une première pour un président syrien. Ce soutien étatsunien à la Syrie d'Al-Charaa est fondamental pour Riyad, car la déstabilisation du nouveau pouvoir à Damas serait susceptible de profiter à des ingérences iraniennes qu'Israël exploiterait en fragmentant davantage le pays.
Un certain optimisme est perceptible à Riyad compte tenu de l'investissement manifeste mobilisé par l'administration Trump au Proche-Orient. En l'absence de la Russie, de la Chine et dans une moindre mesure de l'Europe, les États-Unis redeviennent l'acteur incontournable de la région et le seul en mesure de faire bouger les lignes.
Riyad se réinvestit également dans le dossier libanais, mais de façon prudente et plutôt alignée sur la position étatsunienne. Celle-ci consiste à insister sur la nécessité de mener les réformes qui s'imposent pour parvenir à un accord avec le FMI, à lutter contre le trafic de drogue et à parvenir au désarmement du Hezbollah. Cependant, Riyad travaille étroitement avec Paris pour stabiliser la situation politique afin de renforcer et soutenir l'armée libanaise. Le royaume s'impatiente toutefois des retards dans le désarmement du Hezbollah. Néanmoins, Riyad a donné son feu vert pour l'envoi d'une délégation d'investisseurs au Liban et d'une mission chargée d'examiner la réautorisation des exportations libanaises vers le royaume. Une évolution récente accueillie positivement à Beyrouth3.
Même si rien n'est réglé concernant la mise en œuvre de la seconde phase du plan Trump à Gaza, Riyad compte agir en concertation étroite avec Paris. La difficulté pour le prince héritier sera de convaincre son hôte d'avancer sur la base de la reconnaissance d'un État palestinien, et non sur celle d'un plan bâclé pour lequel ni Riyad ni les autres monarchies du Golfe ne sont prêtes à payer le prix.
Avec cette visite, MBS espère consolider sa stature internationale et s'imposer comme l'interlocuteur majeur du président Trump pour aboutir à la stabilisation de la région. Il affiche son ambition de faire du royaume un acteur diplomatique soucieux de conduire une politique d'équilibre sur la scène régionale, en discutant avec l'ensemble des acteurs, aussi bien avec la Turquie sur la Syrie qu'avec l'Iran sur le Liban, le Yémen ou l'Irak. Il devrait ainsi inciter Washington à relancer les négociations avec l'Iran sur le dossier nucléaire afin de prévenir toute tentative de nouvelles attaques israéliennes contre l'Iran.
1Fatiha Dazi-Héni, « L'Arabie saoudite : Quels leviers de puissance au Proche-Moyen-Orient ? », Note de recherche 148, Irsem.fr, 16 octobre 2025.
2Miguel Hadchity, « FII9 a ‘turning point' as tech and global leaders converge in Riyadh, says event chairman », Arab News, 27 octobre 2025.
3Mounir Rabih, « Riyad amorce son retour : une renaissance de Taëf… depuis Beyrouth », L'Orient Le Jour, 15 novembre 2025
Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.
Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.
En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.
Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.
Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.
Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.
En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.
Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.
Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.
Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.
Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.
Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.
Ainsi, environ 17,5 % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.
Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.
Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.
Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :
Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.
Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.
L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.
Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.
Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.
Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.
En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.
1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.
La première visite officielle d'Ahmed Al-Charaa à Moscou s'est déroulée sous le signe de la realpolitik. Le président syrien par intérim a mis au second plan ses reproches à la Russie pour son soutien au régime d'Al-Assad. Ses priorités sont de combattre l'instabilité interne et régionale.
Ce 15 octobre au Kremlin, Ahmed Al-Charaa aurait aimé convaincre le président russe Vladimir Poutine d'extrader l'ancien président syrien Bachar Al-Assad (ainsi que des officiers et responsables de son régime), réfugié en Russie avec sa famille depuis sa chute voilà bientôt un an. L'information a été confirmée par le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Al-Chibani. En septembre 2025, un tribunal de Damas avait émis un mandat d'arrêt contre Assad, accusé de meurtre avec préméditation et de torture ayant entraîné la mort.
Mais il n'en a rien été. À Moscou, on veut croire qu'il y a plus important dans la relation bilatérale, comme l'a précisé Vladimir Poutine le 15 octobre :
Nous entretenons des relations diplomatiques depuis plus de 80 ans. Pendant cette période, les relations entre la Syrie et la Russie ont toujours été amicales. En Russie, nous n'avons jamais entretenu de relations avec la Syrie liées à des circonstances politiques ou à des intérêts particuliers.
Dans cette déclaration, le maître du Kremlin fait référence aux relations entre Moscou et Damas nouées depuis les années 1950. Celles-ci reposaient notamment sur des sentiments anti-occidentaux et s'exprimaient par une aide militaire, politique et économique de la part de l'Union soviétique.
Des mots qui n'ont pas plu partout en Syrie. L'opposition à l'ancien régime, notamment celle des combattants islamistes, reste profondément hostile à Poutine à cause de l'intervention russe de 2015 et des milliers de morts qu'elle a entraînés. « La relation est plus complexe que cela », précise Vasily Kuznetsov, le directeur adjoint de l'Institut des études orientales de l'Académie des sciences russe :
Il n'y a pas eu une négociation qui aurait visé le maintien des bases militaires russes contre l'extradition de Bachar Al-Assad. Chacun sait que Moscou ne l'extradera pas. Mais Ahmed Al-Charaa se devait de faire la demande et de le faire savoir compte tenu de sa base politique et sociale qui nourrit de la haine contre l'ancien président.
Cette demande d'extradition avait été curieusement précédée d'une rumeur sur une hospitalisation d'Al-Assad après une tentative d'empoisonnement orchestré par un ancien officier syrien, rapportée par l'Observatoire syrien des droits humains (OSDH) dans un rapport daté du 2 octobre. Selon l'OSDH, le gouvernement russe ne serait en rien impliqué dans l'incident, mais il pourrait s'agir d'une tentative de l'incriminer pour « suggérer que le président Poutine est incapable de protéger » Bachar Al-Assad. La rumeur, démentie par les autorités russes, y compris par le chef de la diplomatie en personne, Sergueï Lavrov, n'a quasiment pas été relayée par les grands médias russes d'opposition.
Le plus important, pour l'ancien chef djihadiste, est ailleurs. Son silence sur le soutien politique et militaire de Moscou au régime d'Assad, tout comme sur les bombes russes tombées sur ses propres troupes il y a moins d'un an, s'explique par la situation particulièrement délicate en Syrie et la fragilité du nouveau pouvoir. Al-Charaa fait face à de multiples défis. Parallèlement aux affrontements meurtriers opposant forces gouvernementales et minorités locales, comme les alaouites en mars 2025 et les Druzes en juillet , la Syrie subit l'ingérence d'acteurs régionaux, tels que la Turquie ou Israël qui frappe le territoire syrien et s'approprie certaines zones, notamment dans le gouvernorat de Quneitra dans le sud-ouest du pays. À cela s'ajoute une situation économique difficile.
Plusieurs délégations ministérielles avaient préparé la visite présidentielle ces derniers mois. Celle du 31 juillet 2025, notamment, avait conduit à Moscou le ministre des affaires étrangères, son collègue de la défense, Mourhaf Abou Qasra, ainsi que le chef des renseignements, Hussein Al-Salama. Ces échanges marquaient de véritables concessions de la part du président par intérim.
De récentes révélations ont dévoilé l'existence de négociations secrètes entre Moscou et le groupe djihadiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), dirigé par Al-Charaa, pendant l'offensive qui avait précipité la chute du régime de Bachar Al-Assad. Les pourparlers avaient poussé le Kremlin à rester « neutre » pendant ces jours décisifs. Ainsi, les forces russes avaient laissé celles d'Al-Charaa s'emparer de Homs, tandis que ces dernières avaient épargné la base militaire russe de Hmeimim, au sud-est de Lattaquié. Pour la Russie, cela représentait un abandon en bonne et due forme d'Al-Assad.
De ce fait, lors des négociations d'octobre au Kremlin, les discussions se sont recentrées sur les questions fondamentales. « Il a d'abord été question de relancer, de revoir et éventuellement de corriger les textes normatifs des liens entre Damas et Moscou, les traités qui depuis des décennies parfois régulent nos relations bilatérales », résume Vasily Kuznetsov. À l'issue de l'entretien, Ahmed Al-Charaa a promis de respecter tous les accords antérieurs entre les deux pays, sous-entendu le maintien des deux bases militaires russes en Syrie. La partie syrienne soulignant qu'elle n'excluait pas de signer des accords pour relancer la relation, à condition, toutefois, que ce soit sur une « base mutuellement bénéfique ».
Cependant, malgré la bonne entente affichée, les deux pays ne sont pas encore parvenus à un accord formel au sujet du maintien de la base navale militaire russe de Tartous et celle aérienne de Hmeimim. Tenant souvent des propos plus durs que son président sur la Russie, Assaad Al-Chibani a, lui, souligné après la visite que tous les accords conclus avec Moscou sous l'ancien régime étaient « suspendus et inacceptables ». Le chef de la diplomatie a aussi rappelé la volonté de Damas de voir Bachar Al-Assad extradé afin d'être jugé dans son pays. Par ailleurs, il a suggéré que Moscou paie des réparations pour les dommages que l'ancien président a causés à l'économie du pays, avec le soutien de la Russie. « La visite du président syrien par intérim à Moscou n'a pas abouti à un accord immédiat sur le maintien des bases militaires russes (…). Le seul résultat public a été la reconnaissance par Poutine des résultats des élections législatives en Syrie », constatait le 16 octobre le média indépendant russe The Insider.
Côté russe, la question du maintien des bases militaires est perçue comme cruciale. Vasily Kuznetsov précise :
Ce sont les seules dont la Russie dispose en Méditerranée. Elles offrent un atout stratégique tant en Syrie que pour tout le Proche-Orient, et même en Afrique du Nord et subsaharienne. Elles peuvent servir de relais vers le Mali, la République centrafricaine, le Soudan ou le Burkina Faso.
Perdre ces bases, comme les déclarations de Damas le laissaient entendre en début d'année, serait considéré par Moscou comme un énorme revers stratégique. Pour l'heure, les deux bases russes demeurent opérationnelles, bien qu'elles soient moins fournies en hommes et en équipement que ces dernières années. Nikita Smaguine, expert indépendant spécialiste de la politique russe au Proche-Orient, explique :
La présence militaire de la Russie en Syrie a décru, mais elle reste suffisante pour soutenir la logistique de sa politique en Afrique. Pour ce qui est de Proche-Orient, c'est plus compliqué. Là, ces bases jouent un rôle plus symbolique : contribuer à maintenir l'image de grande puissance de la Russie dans la région.
Il aurait été question aussi de la base de Qamishli, comme le rapporte la lettre confidentielle de la firme d'analyse politique russe R. Politik datée du 27 octobre :
Alors que la base aérienne de Hmeimim sert actuellement de ravitaillement pour le « corps africain » russe (qui a succédé à la milice Wagner) celle de Qamishli fait office à la fois de plage tournante logistique pour l'acheminement de matériel militaire et de plate-forme de dialogue avec les Kurdes dans une perspective d'avenir. Parallèlement la base de Qamishli complique toute opération militaire turque dans la région. (...) Le site a été renforcé par les Russes cet été (...). Si Damas décide d'exiger une paiement ou de nouvelles conditions pour l'utilisation de Hmeimim et d'autres installation, Qamishli offrirait une plate-forme de rechange.
En complément, Moscou se dit prête pour cela à fournir aussi de l'équipement militaire à Damas, mais Smaguine nuance ces affirmations officielles :
La Russie pourrait contribuer à la réparation du matériel de fabrication russe restant, hérité de l'époque d'Assad et non détruit par Israël, mais il est trop tôt pour parler de livraisons d'armes plus importantes. Moscou a elle-même besoin de systèmes de défense aérienne et d'autres armements pour ses propres besoins dans le cadre de la guerre contre l'Ukraine.
La question de ces bases est compliquée par la situation géopolitique et sécuritaire régionale. Israël s'emploie à affaiblir et à diviser ses voisins, à commencer par la Syrie qu'il bombarde régulièrement. Le 28 février 2025, Reuters a révélé l'effort de lobbying d'Israël « aux États-Unis pour maintenir la Syrie faible et décentralisée [sous-entendu fragmentée], y compris en laissant la Russie y conserver ses bases militaires pour contrer l'influence croissante de la Turquie dans le pays ». Pour tenir debout, le régime est donc contraint de tolérer des bases militaires d'un pays honni à cause du lobbying d'un autre pays faisant tout pour l'affaiblir.
La présence armée russe pourrait cependant limiter les frappes et occupations de territoires par Israël, comme cela avait été le cas à plusieurs reprises sous Bachar Al-Assad. Dans cette optique, Damas aurait proposé à Moscou de redéployer sa police militaire dans le sud de la Syrie, afin de limiter les avancées israéliennes dans la zone démilitarisée du Golan.
Paradoxalement, dans ce contexte, la force de la Russie est son affaiblissement en Syrie. « La Russie est moins engagée, moins puissante, comparée à la Turquie, à Israël et certaines monarchies du Golfe. Ce qui fait que pour Al-Charaa, cela représente un moindre coût de traiter avec elle qu'avec ces autres pays », estime Kuznetsov. Dans un texte publié le 17 septembre 2025 par le Conseil russe des affaires internationales (RSMD, selon l'acronyme russe), un think tank proche du ministère des affaires étrangères, le chercheur Kirill Semenov spécule :
Une condition essentielle au succès des réformes indispensable au sortir de la guerre est d'empêcher tout acteur extérieur, et en particulier la Turquie, de dominer la sphère sécuritaire syrienne. Dans ce contexte, la Russie, de concert avec ses partenaires arabes (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar et Égypte), pourrait apporter une contribution significative à l'avancement des réformes en proposant des solutions de rechange et en fournissant un cadre multilatéral pour soutenir le processus de transformation.
Pour mettre de l'huile dans les rouages diplomatiques russo-syriens, Moscou propose aussi son aide économique dans les domaines de l'énergie, de l'approvisionnement en céréales, des infrastructures portuaires ou autres. Pourtant, il n'est pas sûr que Moscou en ait les moyens financiers à l'heure de la guerre en Ukraine et du durcissement des sanctions occidentales. Peut-être se contentera-t-elle d'une aide économique plus symbolique avec l'entreprise publique Goznak qui aurait signé un contrat avec la Syrie pour l'aider à imprimer sa monnaie nationale ? La Russie le fait depuis plus de dix ans, après que les sanctions de l'Union européenne et des États-Unis ont contraint l'ancien régime à mettre fin à sa coopération avec le prestataire européen.
On ne peut donc exclure que Bachar Al-Assad et sa famille poursuivent leur vie en exil dans la vingtaine d'appartements qu'ils posséderaient à Moscou et dans ses environs, selon les révélations publiées le 12 octobre par journal allemand Die Zeit. Comme le rapporte le quotidien, Al-Assad pourra ainsi continuer à passer ses journées à jouer aux jeux vidéo et à se déplacer librement dans la capitale, sous la protection d'une société privée engagée par le gouvernement russe.
La visite de Mohammed Ben Salman à Washington, qui commence ce lundi 17 novembre 2025, s'inscrit dans la stratégie du prince héritier saoudien de renforcer à la fois ses relations personnelles avec Donald Trump et l'alliance de son pays avec les États-Unis. De retour de Riyad, la chercheuse Fatiha Dazi-Héni analyse ces choix.
Accompagné d'une impressionnante délégation comptant près d'un millier de personnes, si l'on en croit Bernard Haykel, spécialiste de l'Arabie saoudite et proche de la cour royale, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) compte impressionner son hôte. Il en aura l'occasion avec la conférence d'investissement conjointe saoudo-étatsunienne au cours de laquelle une multitude de contrats sera signée dans les domaines de la Tech et de l'Intelligence artificielle (IA), visant à investir massivement dans les semi-conducteurs et à implanter des data centers tant dans le royaume qu'aux États-Unis.
Le président étatsunien Donald Trump est mieux disposé que son prédécesseur à procéder au transfert de technologie dans le secteur de l'intelligence artificielle, comme le prouve l'annonce faite par cheikh Tahnoun Ben Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale de la fédération des Émirats arabes unis, lors de sa visite, en février 2025. Il y a révélé un investissement record sur dix ans, atteignant 1,4 trillion de dollars, dans la Tech étatsunienne. Le dauphin saoudien veut lui aussi saisir l'occasion de son voyage pour venir réaffirmer que la sécurité du royaume d'Arabie saoudite reste intimement liée aux États-Unis. Il privilégie donc ce partenaire, qui reste l'acteur central de la communauté internationale pour assurer la sécurité au Proche-Orient. Ce point de vue nous a été systématiquement rapporté lors de nos entretiens aussi bien avec des personnels diplomatiques qu'avec des chercheurs et consultants de think tanks saoudiens lors de notre séjour à Riyad en octobre 2025.
En faisant des États-Unis la première destination des investissements saoudiens dans le domaine de la Tech, le royaume confirme aussi son absence d'ambigüité vis-à-vis de la Chine. Celle-ci reste un partenaire économique majeur dans les nouvelles technologies de pointe, mais pas dans le domaine de la sécurité. Quant à la Russie, le Dr Saleh Al Khaltan, spécialiste des relations russo-saoudiennes et enseignant à la King Saud university (KSU), estime qu'elle a perdu son influence stratégique dans la région depuis sa guerre en Ukraine en dépit du fait que le président Vladimir Poutine continue de s'enfermer dans un narratif victorieux.
Redevable du soutien que Donald Trump lui avait prodigué lors de son premier mandat alors qu'il était plongé dans la tourmente de la sordide affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, MBS prend soin de jouer habilement sur l'étroite relation personnelle qui le lie au président étatsunien. Il entend ainsi obtenir pour son pays de solides garanties de protection. L'objectif est de se prémunir contre de nouvelles attaques visant des sites stratégiques vitaux, comme celles revendiquées par les houthistes contre les installations pétrolières saoudiennes de Khuraïs et d'Abqaiq, le 14 septembre 2019. Il s'agit aussi d'éviter que ne se reproduise le scénario traumatique des frappes israéliennes contre le Qatar du 9 septembre 2025. Or, les deux fois, l'administration Trump s'est abstenue de venir à la rescousse de ses partenaires du Golfe.
Ces deux évènements ont durablement ébranlé les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Comme l'explique le Dr Abdallah Al-Tayer, conseiller au ministère des affaires étrangères, à la suite des frappes israéliennes sur Doha, les six pays membres ont convenu de raffermir leur solidarité au sein du pacte régional qui a survécu à la crise de cinq ans avec le Qatar. L'essentiel, poursuit ce diplomate, est de maintenir la cohésion des pays membres du CCG afin d'éviter l'écueil de la fragmentation dans un environnement régional fortement détérioré. Les différences de vues demeurent sur d'autres dossiers régionaux, comme sur le Soudan qui est un point de friction majeur entre Riyad et Abou Dhabi, mais aussi sur le Yémen où les conflits d'intérêts entre l'Arabie saoudite, les EAU et Oman sont connus de tous. Mais tous s'accordent de ne pas s'en ouvrir publiquement et de donner la priorité à la cohésion et à la sécurité au sein.
Si l'Arabie saoudite se satisfait de l'affaiblissement de l'Iran dans la région, le contexte de l'après 7 octobre 2023 ne modifie pas la fragilité structurelle du royaume et des monarchies voisines. Elles restent très dépendantes du dispositif sécuritaire étatsunien mais elles le perçoivent surtout comme étant prioritairement destiné à la protection d'Israël.
Aujourd'hui, c'est davantage la domination militaire écrasante d'Israël que redoutent Riyad et les autres monarchies du Golfe. Elle est perçue comme l'élément le plus déstabilisant dans la région1. Les ambitions expansionnistes d'Israël au Liban et en Syrie, les nombreuses violations du cessez-le-feu à Gaza depuis l'adoption du plan Trump, la recrudescence des violentes attaques commises par les colons contre les Palestiniens de Cisjordanie avec la complicité de l'armée israélienne, sont perçues comme une volonté délibérée de fragmenter la région.
Si le dialogue est de mise avec Téhéran, Riyad considère que l'Iran, bien qu'affaibli, demeure en capacité d'activer ses réseaux dont les milices chiites en Irak ou encore les houthistes au Yémen. Pour résumer, explique Saleh Al-Khaltan, Riyad considère que « l'hégémonie israélienne au Proche-Orient constitue la menace la plus sérieuse dans la région. Dans le même temps, un Iran affaibli, mais résilient, qui n'a pas renoncé à soutenir ses proxys, certes amoindris, demeure un point de vigilance sérieux ».
Cette instabilité régionale persistante explique que, pour le prince héritier, la priorité, bien plus que l'achat d'avions de chasse F-35 est d'obtenir de Washington la signature d'un accord de sécurité mutuelle. Celui-ci prendrait d'abord la forme d'un Ordre exécutif, qui ne nécessite pas l'aval du Congrès, pour se formaliser ensuite en un accord de sécurité engageant et pérenne, dans la continuité des discussions engagées avec le président Joe Biden. Concernant l'accord de sécurité, il s'agit d'obtenir un degré d'engagement plus substantiel que ce que Doha a décroché avec le décret signé le 29 septembre 2025 par le président Trump (qui n'engage que sa parole) et qui stipule que toute attaque contre le Qatar serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ».
Concernant les pourparlers relatifs à la coopération sur le nucléaire civil, des rumeurs circulaient à Riyad selon lesquelles les autorités accepteraient de renoncer à l'enrichissement à des fins civiles, si le royaume était assuré de signer un traité garantissant sa protection indépendamment de la coloration politique de l'administration en charge.
Le professeur Hisham Al-Ghannam, directeur du programme sur les études de sécurité nationale à la Nayif University for Security Sciences (Riyad), insiste sur la valeur institutionnelle de la garantie sécuritaire que le prince est venu chercher ; l'Arabie saoudite ne peut se satisfaire de gestes et paroles symboliques. C'est selon lui, précisément ce qui a poussé Riyad et Islamabad à signer un accord de défense mutuelle le 17 septembre 2025, une semaine après les bombardements israéliens sur Doha. L'objectif était d'adresser un signal à Washington, indiquant que le royaume dispose d'autres options pour instaurer un rééquilibrage stratégique des rapports de force.
La difficulté qui se pose néanmoins pour MBS est de dépasser la relation transactionnelle qui le lie intimement au président Trump et à sa famille, dans le but de consolider une relation bilatérale institutionnelle. En effet, le prince, pas plus que les diplomates, chercheurs et Saoudiens rencontrés, ne sont dupes de l'imprévisibilité du président Trump. Ils citent notamment le camouflet qu'il a infligé au premier ministre indien Narendra Modi, avec la surtaxe de 50% de droits de douane imposée en août 2025. Le pays jouait pourtant un rôle pivot dans la stratégie étatsunienne de contrer la concurrence chinoise.
Galvanisé par une dynamique économique réelle qui ne se réduit pas à des mégas projets coûteux et peu probants ou à une industrie touristique de luxe dont les retours sur investissements interrogent, le royaume se positionne comme le marché le plus attractif de la région. En témoigne la neuvième session du Future Investment Initiative qui s'est tenue à Riyad du 27 au 30 octobre 20252. Cependant, le développement du pays est fortement contraint par l'environnement géopolitique instable, voire chaotique. L'avenir des projets pour diversifier l'économie du pays conformément au plan Vision 2030 est donc lié à l'impératif de parvenir à stabiliser la région.
Cette visite est l'occasion pour le prince héritier de présenter l'approche saoudienne pour engager un processus de stabilisation. Il souhaite aussi convaincre le président Trump que l'intégration des pays arabes aux accords d'Abraham exige de franchir certaines étapes indispensables. À commencer par l'établissement d'une feuille de route pour mettre en œuvre une solution globale et durable incluant la création d'un État palestinien, seule solution en mesure de stabiliser durablement la scène proche-orientale. Cela implique également de mettre un terme à l'expansionnisme israélien au Levant.
Le prince héritier s'attachera à souligner au cours de cette visite les points de convergence entre les visions saoudienne et étatsunienne. La Syrie, jugée prioritaire par Riyad car elle constitue la porte d'entrée pour procéder à la dissolution des milices actives dans la région, est le dossier-type où la convergence de vues avec le président Trump est la plus forte. MBS a développé un intense lobbying auprès de Donald Trump qui a conduit celui-ci à lever les sanctions économiques qui pesaient sur la Syrie. Le premier étatsunien a également adoubé Ahmed Al-Charaa en l'accueillant à la Maison Blanche, une première pour un président syrien. Ce soutien étatsunien à la Syrie d'Al-Charaa est fondamental pour Riyad, car la déstabilisation du nouveau pouvoir à Damas serait susceptible de profiter à des ingérences iraniennes qu'Israël exploiterait en fragmentant davantage le pays.
Un certain optimisme est perceptible à Riyad compte tenu de l'investissement manifeste mobilisé par l'administration Trump au Proche-Orient. En l'absence de la Russie, de la Chine et dans une moindre mesure de l'Europe, les États-Unis redeviennent l'acteur incontournable de la région et le seul en mesure de faire bouger les lignes.
Riyad se réinvestit également dans le dossier libanais, mais de façon prudente et plutôt alignée sur la position étatsunienne. Celle-ci consiste à insister sur la nécessité de mener les réformes qui s'imposent pour parvenir à un accord avec le FMI, à lutter contre le trafic de drogue et à parvenir au désarmement du Hezbollah. Cependant, Riyad travaille étroitement avec Paris pour stabiliser la situation politique afin de renforcer et soutenir l'armée libanaise. Le royaume s'impatiente toutefois des retards dans le désarmement du Hezbollah. Néanmoins, Riyad a donné son feu vert pour l'envoi d'une délégation d'investisseurs au Liban et d'une mission chargée d'examiner la réautorisation des exportations libanaises vers le royaume. Une évolution récente accueillie positivement à Beyrouth3.
Même si rien n'est réglé concernant la mise en œuvre de la seconde phase du plan Trump à Gaza, Riyad compte agir en concertation étroite avec Paris. La difficulté pour le prince héritier sera de convaincre son hôte d'avancer sur la base de la reconnaissance d'un État palestinien, et non sur celle d'un plan bâclé pour lequel ni Riyad ni les autres monarchies du Golfe ne sont prêtes à payer le prix.
Avec cette visite, MBS espère consolider sa stature internationale et s'imposer comme l'interlocuteur majeur du président Trump pour aboutir à la stabilisation de la région. Il affiche son ambition de faire du royaume un acteur diplomatique soucieux de conduire une politique d'équilibre sur la scène régionale, en discutant avec l'ensemble des acteurs, aussi bien avec la Turquie sur la Syrie qu'avec l'Iran sur le Liban, le Yémen ou l'Irak. Il devrait ainsi inciter Washington à relancer les négociations avec l'Iran sur le dossier nucléaire afin de prévenir toute tentative de nouvelles attaques israéliennes contre l'Iran.
1Fatiha Dazi-Héni, « L'Arabie saoudite : Quels leviers de puissance au Proche-Moyen-Orient ? », Note de recherche 148, Irsem.fr, 16 octobre 2025.
2Miguel Hadchity, « FII9 a ‘turning point' as tech and global leaders converge in Riyadh, says event chairman », Arab News, 27 octobre 2025.
3Mounir Rabih, « Riyad amorce son retour : une renaissance de Taëf… depuis Beyrouth », L'Orient Le Jour, 15 novembre 2025
Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.
Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.
En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.
Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.
Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.
Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.
En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.
Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.
Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.
Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.
Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.
Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.
Ainsi, environ 17,5 % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.
Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.
Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.
Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :
Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.
Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.
L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.
Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.
Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.
Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.
En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.
1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.
La première visite officielle d'Ahmed Al-Charaa à Moscou s'est déroulée sous le signe de la realpolitik. Le président syrien par intérim a mis au second plan ses reproches à la Russie pour son soutien au régime d'Al-Assad. Ses priorités sont de combattre l'instabilité interne et régionale.
Ce 15 octobre au Kremlin, Ahmed Al-Charaa aurait aimé convaincre le président russe Vladimir Poutine d'extrader l'ancien président syrien Bachar Al-Assad (ainsi que des officiers et responsables de son régime), réfugié en Russie avec sa famille depuis sa chute voilà bientôt un an. L'information a été confirmée par le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Al-Chibani. En septembre 2025, un tribunal de Damas avait émis un mandat d'arrêt contre Assad, accusé de meurtre avec préméditation et de torture ayant entraîné la mort.
Mais il n'en a rien été. À Moscou, on veut croire qu'il y a plus important dans la relation bilatérale, comme l'a précisé Vladimir Poutine le 15 octobre :
Nous entretenons des relations diplomatiques depuis plus de 80 ans. Pendant cette période, les relations entre la Syrie et la Russie ont toujours été amicales. En Russie, nous n'avons jamais entretenu de relations avec la Syrie liées à des circonstances politiques ou à des intérêts particuliers.
Dans cette déclaration, le maître du Kremlin fait référence aux relations entre Moscou et Damas nouées depuis les années 1950. Celles-ci reposaient notamment sur des sentiments anti-occidentaux et s'exprimaient par une aide militaire, politique et économique de la part de l'Union soviétique.
Des mots qui n'ont pas plu partout en Syrie. L'opposition à l'ancien régime, notamment celle des combattants islamistes, reste profondément hostile à Poutine à cause de l'intervention russe de 2015 et des milliers de morts qu'elle a entraînés. « La relation est plus complexe que cela », précise Vasily Kuznetsov, le directeur adjoint de l'Institut des études orientales de l'Académie des sciences russe :
Il n'y a pas eu une négociation qui aurait visé le maintien des bases militaires russes contre l'extradition de Bachar Al-Assad. Chacun sait que Moscou ne l'extradera pas. Mais Ahmed Al-Charaa se devait de faire la demande et de le faire savoir compte tenu de sa base politique et sociale qui nourrit de la haine contre l'ancien président.
Cette demande d'extradition avait été curieusement précédée d'une rumeur sur une hospitalisation d'Al-Assad après une tentative d'empoisonnement orchestré par un ancien officier syrien, rapportée par l'Observatoire syrien des droits humains (OSDH) dans un rapport daté du 2 octobre. Selon l'OSDH, le gouvernement russe ne serait en rien impliqué dans l'incident, mais il pourrait s'agir d'une tentative de l'incriminer pour « suggérer que le président Poutine est incapable de protéger » Bachar Al-Assad. La rumeur, démentie par les autorités russes, y compris par le chef de la diplomatie en personne, Sergueï Lavrov, n'a quasiment pas été relayée par les grands médias russes d'opposition.
Le plus important, pour l'ancien chef djihadiste, est ailleurs. Son silence sur le soutien politique et militaire de Moscou au régime d'Assad, tout comme sur les bombes russes tombées sur ses propres troupes il y a moins d'un an, s'explique par la situation particulièrement délicate en Syrie et la fragilité du nouveau pouvoir. Al-Charaa fait face à de multiples défis. Parallèlement aux affrontements meurtriers opposant forces gouvernementales et minorités locales, comme les alaouites en mars 2025 et les Druzes en juillet , la Syrie subit l'ingérence d'acteurs régionaux, tels que la Turquie ou Israël qui frappe le territoire syrien et s'approprie certaines zones, notamment dans le gouvernorat de Quneitra dans le sud-ouest du pays. À cela s'ajoute une situation économique difficile.
Plusieurs délégations ministérielles avaient préparé la visite présidentielle ces derniers mois. Celle du 31 juillet 2025, notamment, avait conduit à Moscou le ministre des affaires étrangères, son collègue de la défense, Mourhaf Abou Qasra, ainsi que le chef des renseignements, Hussein Al-Salama. Ces échanges marquaient de véritables concessions de la part du président par intérim.
De récentes révélations ont dévoilé l'existence de négociations secrètes entre Moscou et le groupe djihadiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), dirigé par Al-Charaa, pendant l'offensive qui avait précipité la chute du régime de Bachar Al-Assad. Les pourparlers avaient poussé le Kremlin à rester « neutre » pendant ces jours décisifs. Ainsi, les forces russes avaient laissé celles d'Al-Charaa s'emparer de Homs, tandis que ces dernières avaient épargné la base militaire russe de Hmeimim, au sud-est de Lattaquié. Pour la Russie, cela représentait un abandon en bonne et due forme d'Al-Assad.
De ce fait, lors des négociations d'octobre au Kremlin, les discussions se sont recentrées sur les questions fondamentales. « Il a d'abord été question de relancer, de revoir et éventuellement de corriger les textes normatifs des liens entre Damas et Moscou, les traités qui depuis des décennies parfois régulent nos relations bilatérales », résume Vasily Kuznetsov. À l'issue de l'entretien, Ahmed Al-Charaa a promis de respecter tous les accords antérieurs entre les deux pays, sous-entendu le maintien des deux bases militaires russes en Syrie. La partie syrienne soulignant qu'elle n'excluait pas de signer des accords pour relancer la relation, à condition, toutefois, que ce soit sur une « base mutuellement bénéfique ».
Cependant, malgré la bonne entente affichée, les deux pays ne sont pas encore parvenus à un accord formel au sujet du maintien de la base navale militaire russe de Tartous et celle aérienne de Hmeimim. Tenant souvent des propos plus durs que son président sur la Russie, Assaad Al-Chibani a, lui, souligné après la visite que tous les accords conclus avec Moscou sous l'ancien régime étaient « suspendus et inacceptables ». Le chef de la diplomatie a aussi rappelé la volonté de Damas de voir Bachar Al-Assad extradé afin d'être jugé dans son pays. Par ailleurs, il a suggéré que Moscou paie des réparations pour les dommages que l'ancien président a causés à l'économie du pays, avec le soutien de la Russie. « La visite du président syrien par intérim à Moscou n'a pas abouti à un accord immédiat sur le maintien des bases militaires russes (…). Le seul résultat public a été la reconnaissance par Poutine des résultats des élections législatives en Syrie », constatait le 16 octobre le média indépendant russe The Insider.
Côté russe, la question du maintien des bases militaires est perçue comme cruciale. Vasily Kuznetsov précise :
Ce sont les seules dont la Russie dispose en Méditerranée. Elles offrent un atout stratégique tant en Syrie que pour tout le Proche-Orient, et même en Afrique du Nord et subsaharienne. Elles peuvent servir de relais vers le Mali, la République centrafricaine, le Soudan ou le Burkina Faso.
Perdre ces bases, comme les déclarations de Damas le laissaient entendre en début d'année, serait considéré par Moscou comme un énorme revers stratégique. Pour l'heure, les deux bases russes demeurent opérationnelles, bien qu'elles soient moins fournies en hommes et en équipement que ces dernières années. Nikita Smaguine, expert indépendant spécialiste de la politique russe au Proche-Orient, explique :
La présence militaire de la Russie en Syrie a décru, mais elle reste suffisante pour soutenir la logistique de sa politique en Afrique. Pour ce qui est de Proche-Orient, c'est plus compliqué. Là, ces bases jouent un rôle plus symbolique : contribuer à maintenir l'image de grande puissance de la Russie dans la région.
Il aurait été question aussi de la base de Qamishli, comme le rapporte la lettre confidentielle de la firme d'analyse politique russe R. Politik datée du 27 octobre :
Alors que la base aérienne de Hmeimim sert actuellement de ravitaillement pour le « corps africain » russe (qui a succédé à la milice Wagner) celle de Qamishli fait office à la fois de plage tournante logistique pour l'acheminement de matériel militaire et de plate-forme de dialogue avec les Kurdes dans une perspective d'avenir. Parallèlement la base de Qamishli complique toute opération militaire turque dans la région. (...) Le site a été renforcé par les Russes cet été (...). Si Damas décide d'exiger une paiement ou de nouvelles conditions pour l'utilisation de Hmeimim et d'autres installation, Qamishli offrirait une plate-forme de rechange.
En complément, Moscou se dit prête pour cela à fournir aussi de l'équipement militaire à Damas, mais Smaguine nuance ces affirmations officielles :
La Russie pourrait contribuer à la réparation du matériel de fabrication russe restant, hérité de l'époque d'Assad et non détruit par Israël, mais il est trop tôt pour parler de livraisons d'armes plus importantes. Moscou a elle-même besoin de systèmes de défense aérienne et d'autres armements pour ses propres besoins dans le cadre de la guerre contre l'Ukraine.
La question de ces bases est compliquée par la situation géopolitique et sécuritaire régionale. Israël s'emploie à affaiblir et à diviser ses voisins, à commencer par la Syrie qu'il bombarde régulièrement. Le 28 février 2025, Reuters a révélé l'effort de lobbying d'Israël « aux États-Unis pour maintenir la Syrie faible et décentralisée [sous-entendu fragmentée], y compris en laissant la Russie y conserver ses bases militaires pour contrer l'influence croissante de la Turquie dans le pays ». Pour tenir debout, le régime est donc contraint de tolérer des bases militaires d'un pays honni à cause du lobbying d'un autre pays faisant tout pour l'affaiblir.
La présence armée russe pourrait cependant limiter les frappes et occupations de territoires par Israël, comme cela avait été le cas à plusieurs reprises sous Bachar Al-Assad. Dans cette optique, Damas aurait proposé à Moscou de redéployer sa police militaire dans le sud de la Syrie, afin de limiter les avancées israéliennes dans la zone démilitarisée du Golan.
Paradoxalement, dans ce contexte, la force de la Russie est son affaiblissement en Syrie. « La Russie est moins engagée, moins puissante, comparée à la Turquie, à Israël et certaines monarchies du Golfe. Ce qui fait que pour Al-Charaa, cela représente un moindre coût de traiter avec elle qu'avec ces autres pays », estime Kuznetsov. Dans un texte publié le 17 septembre 2025 par le Conseil russe des affaires internationales (RSMD, selon l'acronyme russe), un think tank proche du ministère des affaires étrangères, le chercheur Kirill Semenov spécule :
Une condition essentielle au succès des réformes indispensable au sortir de la guerre est d'empêcher tout acteur extérieur, et en particulier la Turquie, de dominer la sphère sécuritaire syrienne. Dans ce contexte, la Russie, de concert avec ses partenaires arabes (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar et Égypte), pourrait apporter une contribution significative à l'avancement des réformes en proposant des solutions de rechange et en fournissant un cadre multilatéral pour soutenir le processus de transformation.
Pour mettre de l'huile dans les rouages diplomatiques russo-syriens, Moscou propose aussi son aide économique dans les domaines de l'énergie, de l'approvisionnement en céréales, des infrastructures portuaires ou autres. Pourtant, il n'est pas sûr que Moscou en ait les moyens financiers à l'heure de la guerre en Ukraine et du durcissement des sanctions occidentales. Peut-être se contentera-t-elle d'une aide économique plus symbolique avec l'entreprise publique Goznak qui aurait signé un contrat avec la Syrie pour l'aider à imprimer sa monnaie nationale ? La Russie le fait depuis plus de dix ans, après que les sanctions de l'Union européenne et des États-Unis ont contraint l'ancien régime à mettre fin à sa coopération avec le prestataire européen.
On ne peut donc exclure que Bachar Al-Assad et sa famille poursuivent leur vie en exil dans la vingtaine d'appartements qu'ils posséderaient à Moscou et dans ses environs, selon les révélations publiées le 12 octobre par journal allemand Die Zeit. Comme le rapporte le quotidien, Al-Assad pourra ainsi continuer à passer ses journées à jouer aux jeux vidéo et à se déplacer librement dans la capitale, sous la protection d'une société privée engagée par le gouvernement russe.
L'Arabie saoudite et le Pakistan ont annoncé avoir signé un traité de défense mutuelle en septembre 2025. Même si rien n'est formalisé, Riyad pourrait bénéficier du parapluie nucléaire de son partenaire. Et cela change la donne sécuritaire dans la région.
Quand le 17 septembre 2025, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif rencontre à Riyad l'homme fort du royaume saoudien Mohammed Ben Salman, nul ne se doute que la journée sera historique. Les deux dirigeants y ont signé un « accord stratégique de défense mutuelle » inédit qui « stipule que toute agression de l'un sera considérée comme une agression contre l'autre », selon l'agence de presse saoudienne officielle SPA. Une formulation qui fleure bon l'article 5 de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), bien que, pour l'heure, on ne dépasse pas les déclarations d'intention.
Islamabad est attractive pour Riyad, car il a forgé une armée puissante qui a montré tout son savoir-faire en abattant plusieurs avions, dont un Rafale, lors de l'attaque indienne sur son territoire en mai 2025. Surtout, il possède l'arme atomique. Mettra-t-il cette dernière à la disposition de l'Arabie saoudite ? Rien dans l'accord rendu public ne le confirme, mais rien ne l'infirme.
Le ministre pakistanais de la défense Khawaja Mohammad Asif semblait l'affirmer dans une déclaration à une chaine de télévision locale : « Ce dont nous disposons et les capacités que nous possédons seront mises à la disposition [de l'Arabie saoudite] conformément à cet accord. »1Toutefois, le lendemain, il indiquait que la question nucléaire n'était « pas à l'ordre du jour ». De son côté, Ali Shihabi, analyste attitré, proche de la cour royale saoudienne, s'est montré catégorique : l'accord « nous place sous le parapluie nucléaire [du Pakistan] en cas d'attaque »2. En fait, comme l'explique le chercheur de la Fondation de la recherche stratégique Bruno Tertrais, « il est impossible de connaître tous les détails d'un éventuel arrangement dans ce domaine ; cela fait partie de la dissuasion. C'est ce que l'on appelle souvent l'ambiguïté stratégique »3.
Ainsi, l'Arabie saoudite, qui bénéficie historiquement de la « protection » étatsunienne depuis 1945, serait désormais en mesure de faire appel au parapluie nucléaire pakistanais. Preuve supplémentaire des changements tectoniques dans la région.
Certes, la coopération entre Riyad et Islamabad ne date pas d'aujourd'hui. Dès 1951, juste après la chute de l'empire britannique et la partition du sous-continent indien entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays signaient un traité d'amitié. Leur collaboration militaire a toujours été active. L'Arabie saoudite a de l'argent mais des forces militaires réduites ; le Pakistan manque de fonds mais possède une armée efficace (et tentaculaire). Ils étaient faits pour s'entendre !
Officiellement, des troupes pakistanaises ont gardé la frontière nord de l'Arabie saoudite pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980-1988. Les services de renseignements interarmées ont travaillé main dans la main pour faire transiter les fonds étatsuniens et saoudiens aux combattants afghans lors de leur lutte contre l'occupation soviétique4. Aujourd'hui encore près d'un millier de soldats pakistanais sont présents sur le sol saoudien comme conseillers et formateurs.
Plus secrètement, les rapports se sont renforcés après le premier essai nucléaire indien en 1974. Avant d'être renversé (en 1977) puis pendu (deux ans plus tard), le premier ministre pakistanais de l'époque Ali Bhutto avait obtenu du roi Fayçal d'Arabie (1964 - 1975) le soutien indispensable pour doter son pays de la bombe et faire face aux embargos décidés par les pays occidentaux. Une aide sonnante et trébuchante, sous forme de pétrole à bas prix, de prêts à faible taux d'intérêt et de dons, qui ne s'est jamais tarie depuis. Ali Shihabi ne se prive d'ailleurs pas de le rappeler :« Le Pakistan se souvient que le royaume a largement financé son programme (nucléaire) et l'a soutenu lorsqu'il était sous sanctions. »5 Ce que confirme un commandant pakistanais à la retraite, Feroz Hassan Kahn : « l'Arabie saoudite a fourni un soutien financier important au Pakistan ; ce qui a permis au programme nucléaire de se poursuivre6. »
Naturellement, le financement saoudien n'a jamais été totalement désintéressé. D'autant que l'entente entre Ali Bhutto et le roi Fayçal s'est nouée après la défaite des pays arabes face à Israël en 1973. Mais, comme le souligne l'ex-militaire Kahn, « il n'y a jamais eu d'accord écrit ». Jusqu'à présent, cet arrangement restait dans le domaine des non-dits. Le rendre public ressemble à « un mariage qui vient après un long concubinage »7 et change la donne stratégique dans la région et dans le monde.
C'est la première fois, en dehors des États-Unis, qu'un pays doté de l'arme nucléaire élargit la possibilité d'une dissuasion à des partenaires non nucléarisés 8. Un pays qui appartient au monde musulman, et non au camp occidental. Un pays non-signataire du Traité de non-prolifération — à l'image d'ailleurs d'Israël qui n'a même pas reconnu posséder de telles armes.
Pour l'heure, aucune installation de têtes nucléaires n'est envisagée. Il reste que ce pacte pakistano-saoudien a fait l'effet d'un mini séisme. Son annonce en fanfare arrive au moment où le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son gouvernement sont frappés d'hubris meurtrière, envoyant leurs bombes au cœur même du Qatar, fidèle allié des États-Unis, après avoir anéanti Gaza, pilonné le Liban, la Syrie, le Yémen, l'Iran… La coïncidence est frappante. Mais cet accord n'a rien de circonstanciel. « Nous travaillons sur ce projet depuis plus d'un an et nous nous appuyons sur des discussions qui durent depuis deux à trois ans », a déclaré un responsable saoudien cité par le Financial Times9. Il a rappelé que « le royaume restait attaché à la non-prolifération nucléaire ».
Alors que la guerre totale menace le Proche-Orient, que l'Asie du Sud et du Sud-est est déstabilisée par l'affrontement sino-états-unien, Islamabad comme Riyad ont éprouvé le besoin de clamer à leurs alliés historiques (et au monde) qu'ils pouvaient emprunter des voies inexplorées jusqu'à maintenant.
Pour Mohammed Ben Salman, il s'agit de montrer aux États-Unis que son pays peut se tourner vers d'autres sources de sécurité. Sa confiance en Washington s'était déjà sérieusement effritée après l'absence de réaction étatsunienne à l'attaque de ses installations pétrolières revendiquée par les houthistes du Yémen en 2019, puis lors des frappes de drones houthistes sur Abou Dhabi en 2022. Pour lui comme pour les dirigeants des pays du Golfe, l'immobilisme du président étatsunien suite au bombardement de Doha par Israël le 9 septembre 2025, pour éliminer des dirigeants du Hamas avec lesquels le pouvoir qatari négociait un cessez-le-feu à Gaza, a achevé de les convaincre : les bases militaires étatsuniennes en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Koweït n'offrent aucune garantie de protection à chacun de ces pays. La leçon est rude. Certes, le 29 septembre 2025, le président étatsunien Donald Trump a poussé Benyamin Nétanyahou à présenter des excuses formelles à Doha. Il a pris, dans la foulée, un décret affirmant que « toute attaque contre le Qatar » serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ». Mais il n'est pas sûr que cela suffise à rassurer. Il semble plus prudent de sortir du face-à-face sécuritaire avec les États-Unis.
En mai 2025, lors de la visite de Donald Trump dans la région, les dirigeants avaient pourtant mis les petits plats dans les grands : le Qatar lui avait offert un Boeing de luxe, l'Arabie saoudite avait promis d'investir 600 milliards de dollars (près de 514 milliards d'euros) aux États-Unis. Mohammed Ben Salman espérait conclure un traité de défense avec Washington pour lequel il négociait depuis des années. En vain. Pas de traité saoudo-étatsunien sans accord de normalisation avec Israël et la signature des accords d'Abraham. Or, en plein génocide à Gaza, aucun dirigeant, aussi autoritaire soit-il, ne peut l'imposer à sa population.
Le pacte avec le Pakistan constitue donc un moyen de pression vis-à-vis de Washington. Il livre également un message au voisin iranien qui aspire à la maitrise de l'armement nucléaire et avec lequel l'Arabie saoudite a pacifié ses relations, sous l'égide de la Chine, en mars 2023.
S'il diversifie les possibilités de sécurité et offre une solution alternative en cas de défaillance étatsunienne, cet accord ne remet pas en cause le rôle décisif de Washington dans la région. Pas plus que les relations privilégiées de l'Arabie saoudite avec l'Inde, ennemi héréditaire du Pakistan. La coopération entre les deux s'est développée autour du pétrole (Riyad en est le troisième fournisseur) et des nouvelles technologies. Du reste, le premier ministre Narendra Modi a été reçu en grande pompe en mai 2025. Pour l'analyste saoudien Ali Shihabi, « l'Inde comprendra les besoins sécuritaires de l'Arabie saoudite. Le royaume entretient d'excellentes relations avec l'Inde »10.
De son côté, le Pakistan n'a pas intérêt à transformer ce traité en arme stratégique visant à isoler New Delhi, autre détenteur de l'armement nucléaire dans la région. La même précaution s'impose avec l'Iran, car des tensions persistent notamment dans le Baloutchistan. Il est probable que la reprise des relations entre Téhéran et Riyad ait facilité le pacte pakistano-saoudien, et permis de lever la crainte iranienne d'un encerclement.
Islamabad doit également rester très prudent vis-à-vis des États-Unis, dont il dépend financièrement, au moment où son économie est en grande difficulté, sa dette explosive et sa population en révolte. L'équilibre entre les soutiens étatsuniens et les béquilles chinoises reste très précaire. Il doit donc y veiller. Il ne suffira pas pour le préserver de multiplier les flagorneries adressées à Donald Trump : le premier ministre Shehbaz Sharif l'a proposé pour le prochain prix Nobel de la paix afin de saluer « son leadership audacieux et visionnaire ».
Certes, ses forces nucléaires sont faibles — 170 têtes, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri)11, et les termes du Traité sont flous. Il serait exagéré d'y voir une alliance étroite et indéfectible. Il faut se rappeler que, malgré les pressions et le chantage à l'argent, le parlement pakistanais a refusé de se joindre à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite contre le Yémen en 2015. Il n'en reste pas moins qu'en envisageant l'utilisation de sa force de dissuasion pour un partenaire, le Pakistan a « montré son importance croissante dans l'architecture de sécurité au Moyen-Orient », note le spécialiste Syed Ali Zia Jaffery, du Centre de recherche sur les stratégies et politiques de sécurité (CSSPR) à l'université de Lahore12.
Si les États-Unis demeurent décisifs dans la région, ils ont perdu leur monopole d'influence économique avec la montée en puissance de la Chine, et sécuritaire avec l'accord Pakistan-Arabie saoudite. Lentement, le paysage géopolitique se transforme.
1Samir Puri et Marion Messmer, « Saudi Arabia and Pakistan's mutual defence pact sets a precedent for extended deterrence », Chatham House, 23 septembre 2025.
2Mehul Srivastava et Humza Jilani, « Petrodollars and the ‘Islamic bomb' : how a Saudi-Pakistan pact was forged », Financial Times, 18 septembre 2025.
3« Pakistan-Saudi defence pact oozes with unknowns », AFP, 27 septembre 2025.
4Lire Mehul Srivastava et Humza Jilani, Financial Times, op.cit.
5AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
6Feroz Hassan Kahn “Eating Grass. The making of the Pakistani Bomb », Standford University Press, 2012.
7Gil Mihaely, « L'accord Arabie saoudite-Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique ? », Conflits, 25 septembre 2025.
8À noter que la Russie a stationné des missiles nucléaires en Biélorussie en 2023.
9Andrew England, Ahmed Al Omran, Humza Jilani, « Saudi Arabia signs ‘strategic mutual defence' pact with Pakistan », Financial Times, 17 septembre 2025.
10« Le Pakistan étend son parapluie nucléaire à l'Arabie saoudite », Le Figaro, 21 septembre 2025.
11L'Inde en possède à peu près autant, la France 290, la Russie près de 4 400 et les États-Unis 3 700, selon le Sipri.
12AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
Ancienne colonie britannique, longtemps soutien de la cause palestinienne, incarné par son premier président Mgr Makarios, Chypre est devenue un partenaire d'Israël sur fond de rivalités avec la Turquie. Toujours présentes sur l'île, les bases britanniques jouent un rôle crucial dans cette alliance.
« De Chypre à la Palestine, l'occupation est un crime », « Nikos [Christodoulides] on sait que tu soutiens le génocide »… Les opposants à la normalisation des relations entre Nicosie et Tel-Aviv se sont fait entendre avant la visite, le 4 mai 2025, du président chypriote en Israël, où il devait rencontrer le premier ministre Benyamin Nétanyahou, visé par un mandat d'arrêt international pour crimes contre l'humanité.
En fustigeant la colonisation israélienne et le génocide à Gaza, les manifestants ont rappelé le devoir moral et historique de Chypre, dont une partie du territoire demeure sous occupation turque. Ils ont ainsi souligné que les violations du droit international mettent en péril l'intégrité de la République. Quelques jours plus tôt, le 2 mai, le président turc Recep Tayyip Erdoğan s'était rendu en République turque de Chypre nord1 avec un agenda séparatiste explicite : une solution à deux États marquerait alors le passage d'une occupation illégale à une annexion définitive.
Dans le cadre de sa rivalité historique avec Ankara, Nicosie cherche à garantir sa sécurité face à l'occupation turque et entretient, en ce sens, une alliance étroite avec Tel-Aviv, ainsi que des partenariats stratégiques. Ces derniers se sont renforcés après la découverte, en septembre 2011, de gisements de gaz naturel en mer, qui a poussé le gouvernement turc à réaffirmer ses ambitions territoriales. Chypre s'est alors tournée vers Israël pour défendre et sécuriser l'exploitation de ces ressources2. Cette alliance s'est aussi accentuée dans le secteur de la défense avec des manœuvres communes, une coopération entre services de renseignement et un approvisionnement de matériel militaire.
Cette alliance militaire s'est illustrée notamment par d'importants exercices menés par l'armée israélienne en juin 2017 puis en juin 2022 dans les montagnes du Troodos, dont la topographie évoque celle du sud du Liban. Ces manœuvres ont ensuite servi lors des récentes invasions et de l'occupation militaire de cette région du territoire libanais.
Parallèlement, cette coopération militaire s'est matérialisée avec l'acquisition, par Nicosie, d'équipements technologiques de contrôle et de surveillance des frontières. Ainsi, en octobre 2019, Chypre a annoncé l'achat de drones à Israël pour protéger sa zone économique exclusive (ZEE) d'éventuelles violations turques. En novembre 2021, Chypre a délégué à l'armée israélienne le dispositif de surveillance pour contrôler les activités le long de la zone tampon séparant les parties grecque et turque de l'île3. Ce système est le même que celui utilisé pour la barrière de séparation entre Israël et la Cisjordanie occupée, la Palestine servant de laboratoire pour les exportations israéliennes de technologies de contrôle et de surveillance dans le monde entier4.
En décembre 2024, Chypre a également reçu un système de défense anti-aérien développé en Israël. Or, cette commande, passée par le précédent gouvernement dans le cadre d'un programme de modernisation militaire, contrevenait aux engagements internationaux de Nicosie. En effet, lors de l'assemblée générale des Nations unies en septembre 2024, Chypre avait voté en faveur d'une résolution imposant des sanctions et un embargo sur les armes déployées dans le cadre de la politique illégale de colonisation et d'occupation israélienne dans les territoires palestiniens.
Aujourd'hui, la normalisation de cette coopération a pour toile de fond la campagne dévastatrice d'Israël contre Gaza. En juin 2024, du fait de son rôle stratégique comme base logistique en Méditerranée, la République de Chypre a été visée par des menaces explicites de Hassan Nasrallah, alors secrétaire générale du Hezbollah. Peter Stano, porte-parole de l'Union européenne (UE) a dû mettre en garde qu'une attaque envers l'un de ses États membres (depuis 2004) serait considérée comme une agression contre l'ensemble des 27 conformément à la clause de défense mutuelle.
Rappelons que Chypre a obtenu son indépendance du Royaume-Uni en 1960. Toutefois, Londres a pu imposer le maintien de deux bases militaires, Akrotiri et Dhekelia, qui s'étendent sur 250 km², soit 3 % du territoire chypriote. Ces enclaves autonomes, héritage colonial, sont essentielles aux intérêts stratégiques américano-britanniques, mais aussi à ceux de l'allié israélien. Elles sont actuellement directement impliquées dans les opérations israéliennes contre Gaza.
C'est de Chypre que décollent discrètement des avions de reconnaissance britanniques et américains, des appareils de transport militaire et des vols des forces spéciales. Or, l'utilisation de ses bases pour des opérations secrètes soulève la question de la complicité de Londres dans des crimes contre l'humanité commis à Gaza.
Le gouvernement britannique n'a jamais cessé de délivrer des licences d'exportation d'armes vers Israël, même s'il s'est engagé publiquement en faveur d'un cessez-le-feu et du déblocage de l'aide humanitaire à Gaza. Sollicité à différentes reprises, il s'est refusé à répondre au sujet des activités menées dans et à partir des bases militaires d'Akrotiri et Dhekelia en invoquant la protection de la sécurité des opérations.
L'arrivée au pouvoir en juillet 2024 d'un gouvernement travailliste n'a pas changé la donne, au contraire. Le premier ministre Keir Starmer a visité la base d'Akrotiri en décembre 2024 et les vols des forces spéciales américaines vers Israël ont doublé, selon le site d'investigation britannique Declassified UK5 . Sur près d'un an et demi, le Royaume-Uni a offert une assistance militaire à Israël en assurant 645 vols de surveillance, soit 47 % des vols au-dessus de Gaza (33 % pour les États-Unis et 20 % pour Israël), selon une enquête d'Al Jazeera6. Entre le 3 décembre 2023 et le 6 juin 2024, la Royal Air Force a effectué 250 vols de reconnaissance entre Akrotiri et Gaza, soit un à deux vols par jour, à l'exception des samedis, précise un rapport du British Palestinian Committee (BPC)7.
Ce pont aérien, combiné aux vols de surveillance et de ravitaillement, a participé au nettoyage ethnique en cours à Gaza et dans les territoires occupés et, au-delà, à des campagnes de bombardements visant le Liban, le Yémen et la Syrie. Alors même que s'organisent des mobilisations pour entraver les transferts d'armements vers Israël, comme en témoignent l'embargo décrété par le gouvernement espagnol ou encore la grève des dockers grecs et marocains pour bloquer les déchargements de matériel militaire à destination des ports israéliens. Malgré les critiques d'organisations humanitaires, le gouvernement travailliste ne renonce pas. Au contraire, il criminalise les associations pro-palestiniennes qui s'y opposent.
Londres, piégé par sa « relation spéciale » avec Washington, risque d'être exposé aux conséquences légales de ses opérations à Chypre devant la justice internationale. Sa responsabilité pourrait être engagée, notamment sur les fondements de complicité de génocide, de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre. Ainsi, Chypre, héritier d'un long combat contre la colonisation britannique et l'occupation militaire turque, se retrouve face au peuple palestinien, lui aussi en lutte pour mettre fin à la domination coloniale israélienne.
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1NDLR. État reconnu uniquement par Ankara depuis l'invasion partielle par la Turquie en 1974.
2« Cyprus buys Israel drones to monitor waters amid Turkey natural gas tensions », The Times of Israel, 7 octobre 2019).
3« Buffer zone surveillance deal signed with Israel », Cyprus Mail, 4 novembre 2021 ; Daniel Avis, « Israel to Build Surveillance System for Cyprus Green Line », Bloomberg, 4 novembre 2021.
4Antony Loewenstein, The Palestine Laboratory. How Israel Exports the Technology of Occupation around the World, Verso, Londres/New York, 2023.
5Matt Kennard, “U.S. special ops flights to Israel from UK's Cyprus base surger under Starmer”, UK Declassified, 10 octobre 2024.
6Al Jazeera, « What impact has US, UK military assistance had on Israel's war ambitions ? », 23 octobre 2023.
7« British military collaboration with Israel », British Palestinian Committee, janvier 2025
Malgré d'indéniables succès stratégiques, l'Arabie saoudite est désormais confrontée à une remise en cause de sa doctrine sécuritaire en raison de l'émergence d'Israël comme seule puissance dominante de la région.
Depuis la guerre de juin 1967, le Proche-Orient est marqué par la supériorité militaire du seul acteur régional non arabe, Israël. Cette supériorité, combinée à ses ambitions coloniales et territoriales, a assigné à Tel-Aviv un rôle d'acteur de premier plan, mais sans modifier à lui seul l'équilibre des forces, y compris après les accords de paix avec l'Égypte (1979) et la Jordanie (1994).
Dans la péninsule arabique, Israël est resté politiquement insignifiant. Même les accords d'Abraham (2020) qui ont mené à la normalisation d'Israël avec les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et, à un moindre niveau, le Soudan, n'ont pas permis de l'intégrer dans les dynamiques régionales avec un véritable impact stratégique. Les tentatives de la plupart des États du Golfe de se rapprocher de l'Iran, et la réconciliation entre celui-ci et l'Arabie saoudite le prouvent.
Mais les attaques lancées par le Hamas le 7 octobre 2023 contre Israël ont entériné un changement de la position israélienne dans le paysage politique régional. Cela est dû à la capacité d'Israël à projeter sa toute-puissance militaire et à imposer son autonomie stratégique, non seulement au Levant mais aussi des deux côtés, arabe et iranien, des voies maritimes du Golfe. La dernière attaque d'Israël contre l'Iran, qui a débuté le 13 juin 2025, est l'aboutissement de sa supériorité stratégique dans la région, entérinée par les États-Unis. Cette évolution a des conséquences évidentes pour l'équilibre régional, en particulier pour l'Arabie saoudite, qui veut conquérir une position de leader régional.
L'Arabie saoudite a conquis un rôle régional prépondérant depuis la fin de l'Égypte nassérienne en 1970. Malgré l'apparition de « challengers » arabes occasionnels, comme la Libye de Mouammar Kadhafi ou l'Irak de Saddam Hussein, la place dominante du royaume saoudien dans le monde arabe sunnite, grâce à sa puissance financière fondée sur le pétrole et à son soft power religieux, n'a jamais été vraiment contestée. Il a toutefois été confronté à un test après les révolutions arabes de 2011, quand l'Iran a réussi à étendre son influence sur quatre capitales régionales — Beyrouth, Damas, Sanaa et Bagdad — tandis que le Qatar et la Turquie défiaient également, mais en vain, son influence régionale. Surtout, la faiblesse militaire de l'Arabie saoudite est apparue au grand jour avec son intervention militaire au Yémen (2015) et son incapacité à déloger les Houthistes de la capitale yéménite, Sanaa.
Avec la chute du régime de Bachar Al-Assad le 8 décembre 2024 et la prise de pouvoir des rebelles sunnites en Syrie, Riyad a acquis à Damas un nouvel allié, renforçant son influence, cette fois aux dépens de l'Iran. Toutefois, comme en 1967 quand elle a profité du coup porté par Israël à l'Égypte et à la Syrie, sa nouvelle position est le résultat indirect des opérations militaires israéliennes. Mais aujourd'hui Israël ne se contente plus d'influer épisodiquement sur l'architecture sécuritaire de la région. Il veut dicter ses conditions en tant qu'unique hégémon1 régional grâce à sa force militaire et technologique incontestée. L'attaque contre l'Iran est un exemple éclatant de cette stratégie. Or son hégémonie ne peut que menacer la gouvernance économique des États du Golfe ainsi que les tentatives d'intégration régionale de l'Iran2.
Ces dernières années, l'Arabie saoudite a tenté un début d'engagement avec Israël tout en dénonçant fermement ses actions dans la région, critiques qui se sont accentuées depuis le 7 octobre 2023. Elle préside le groupe de contact arabe sur Gaza mandaté lors d'une session extraordinaire par la Ligue arabe et l'Organisation de la coopération islamique (OCI) pour dialoguer avec les parties prenantes internationales afin de mettre fin à la guerre3. De même, Riyad a dirigé les efforts arabes pour proposer en mars 2025 une contre-initiative de reconstruction du territoire palestinien — financée par les États du Golfe — comme solution de rechange au plan du président américain Donald Trump de transformer la bande de Gaza en « Riviera du Proche-Orient », un projet qui signifierait le nettoyage ethnique de ses habitants.
La plus grande victoire politique de Riyad vis-à-vis d'Israël est sans doute advenue le 13 mai 2025, lorsque le prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) a réussi à convaincre Donald Trump de lever les sanctions imposées à la Syrie. Ainsi, en utilisant judicieusement son levier économique et celui de ses investissements, l'Arabie saoudite a, pour la première fois, réussi à peser sur une administration américaine afin qu'elle change un pilier de sa politique régionale dans un sens contraire aux intérêts d'Israël. C'est précisément ce qui manque à Israël dans ses relations avec les États-Unis : elles restent en grande partie une voie à sens unique même si la dynamique perdure.
L'Arabie saoudite a bien compris que la stabilité et la paix dans la région étaient primordiales pour atteindre les objectifs de son plan Vision 2030, attirer des investissements à grande échelle et faire du royaume un hub pour des projets de connexion inter et intra-régionaux comme le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC)4. Ce qui a contraint l'Arabie saoudite à adopter l'approche « zéro problème »5 avec tous les acteurs de la région, d'où son rapprochement avec le Qatar, la Turquie, l'Iran, et la trêve avec les rebelles houthistes au Yémen.
L'attaque israélienne contre la République islamique a déclenché une cascade d'événements ayant abouti au bombardement par les États-Unis, dans la nuit du 21 au 22 juin, des installations nucléaires iraniennes, suivi de tirs symboliques de missiles, en riposte, contre une base américaine au Qatar. Pour l'instant, cette confrontation n'a pas dégénéré en une guerre régionale qui aurait pu entraîner le ciblage des infrastructures pétrolières à la fois en Iran et dans le Golfe, ainsi qu'une éventuelle tentative iranienne de bloquer le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, un passage stratégique. Cela dit, elle a conduit à la violation par Téhéran de la souveraineté aérienne d'un État du Golfe, le Qatar. Un tel épisode a le potentiel de saboter les efforts de l'Arabie saoudite pour parvenir à un rapprochement avec l'Iran.
Il est également certain que le bénéfice politique que l'Arabie saoudite a obtenu avec la chute de Bachar Al-Assad et l'affaiblissement de l'Iran, et qu'elle tente d'exploiter pour engranger des dividendes politiques et économiques grâce à la paix et à la stabilité régionales, est mis à l'épreuve. Avec le risque d'une reprise des hostilités entre l'Iran et Israël toujours à l'horizon, l'ambitieuse stratégie saoudienne de transformer le royaume en un hub de connexion et d'investissements pourrait devenir difficile à atteindre. En outre, le relatif affaiblissement du régime iranien encouragera davantage Israël à imposer sa vision de l'ordre régional dans tout le Proche-Orient. On a pu en avoir un exemple lorsque le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, a exigé des États arabes du Golfe et des Européens qu'ils partagent les coûts de la guerre contre l'Iran, des propos vivement condamnés par les Émirats arabes unis.
En outre, en cas de futures tensions avec Israël, l'armée de l'air saoudienne, même si elle est bien mieux équipée et plus professionnelle que son homologue iranienne, reste dépendante des États-Unis. Et puisque Washington continue de soutenir l'ascension d'Israël comme l'hégémon de la région, l'Arabie saoudite devra diversifier ses relations en matière de sécurité. Si l'on tire les leçons des exemples de l'Iran et de l'Ukraine, on constate que leur faille principale a été l'absence de dissuasion crédible de leur part.
Tandis que l'Arabie saoudite est confrontée à cette nouvelle réalité régionale, elle devra aussi réviser son approche sécuritaire. Il lui faut chercher de nouveaux partenaires pour sa sécurité qui ne l'assisteront pas seulement dans le secteur de la défense mais qui pourront aussi l'aider à atteindre un niveau de dissuasion minimum crédible.
Cependant, ces choix vont forcément compliquer les relations entre Riyad et Washington. Ils plongent les dirigeants saoudiens dans un dilemme stratégique sans précédent : si la menace systémique contre le royaume s'est réduite, le nouvel hégémon régional, Israël, ne saurait être considéré comme un véritable partenaire.
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Traduction de l'anglais par Philippe Agret
1Se dit d'une puissance qui domine sans partage.
2« An unrestrained Israel is reshaping the Middle East », The Economist, 26 mars 2025.
3Il est composé de la Jordanie, de l'Égypte, du Qatar, de l'Arabie saoudite, du Nigeria, de l'Indonésie, de la Palestine, de la Turquie ainsi que des secrétaires généraux des deux organisations.
4India-Middle East-Europe Economic Corridor est un projet de couloir logistique décidé lors du sommet du G20 de 2023 à New Delhi, destiné à relier l'Inde, le Proche-Orient et l'Europe par le chemin de fer, des lignes maritimes, des oléoducs et des câbles à haut débit.
5Andrew Hammond, « Why Saudi Arabia's future now depends on 'zero problems with neighbours' », Middle East Eye, 20 septembre 2024.
Lancé par les étudiants de l'université la plus prestigieuse et la plus chère du Maroc, un appel pour mettre fin à la coopération scientifique avec des établissements israéliens révèle l'ampleur de la normalisation entre les deux pays.
Personne n'aurait pu prévoir une telle démarche compte tenu de la nature et du statut de l'établissement, du profil de ses acteurs, et de l'attachement du souverain à la normalisation avec Israël. En effet, près de 1 300 étudiants et diplômés de l'université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) « ont exigé que leur université rompe ses liens avec ses différents partenaires israéliens », dans leur communiqué datant du 25 juin 2024 et dont Orient XXI a obtenu une copie :
Nous affirmons aux médias et à l'opinion publique nationale et internationale que nous nous désolidarisons et n'approuvons en aucun cas les accords liant notre université à ses partenaires israéliens qui contribuent à l'occupation, à l'apartheid, aux crimes de guerre et au génocide qui se déroulent actuellement dans la bande de Gaza. Nous affirmons également notre détermination à poursuivre la lutte par tous les moyens légitimes et à exprimer notre ferme rejet de la poursuite de ces partenariats.
L'ampleur de la coopération entre cette université et ses homologues israéliennes, soigneusement détaillée par les étudiants marocains, est une véritable découverte tant sur le plan qualitatif que quantitatif. Huit universités et établissements de recherche, parmi les plus en vue en Israël, mais aussi parmi les plus controversés, sont concernés par cette coopération qui touche des domaines orientés essentiellement vers la technologie de l'armement : l'université Bar Illan, l'université Ben Gourion, l'université de Tel-Aviv, Galilee Western College, Hebrew University of Jerusalem (HUJ), Technion-Israel Institute of Technology, Reichman University, Sapir Academic College.
L'un des exemples les plus troublants est le Technion-Israel of Technology, indiquent, dans leur communiqué, les étudiants de l'UM6P :
Technion forme des ingénieurs spécifiquement pour travailler dans des entreprises de fabrication d'armes, ainsi que les cadres d'élite et la majeure partie des réservistes de l'armée. Les chercheurs et chercheuses du Technion développent des drones et bulldozers téléguidés qui aident également l'armée israélienne à détruire les maisons palestiniennes1, des méthodes pour découvrir les tunnels souterrains, visant spécifiquement à aider au siège de Gaza2
L'autre exemple, tout aussi troublant, est celui de la Hebrew University of Jerusalem (HUJ), avec laquelle l'UM6P entretient des relations de coopération selon les signataires du communiqué :
L'HUJ héberge le programme Talpiot de formation d'élite des Forces de défense israéliennes et permet l'existence d'une base militaire sur son campus3. Les diplômés poursuivent des études supérieures pendant qu'ils servent dans l'armée et utilisent leur expertise pour faire progresser la recherche et le développement de Tsahal à des postes de direction technologique. Ses campus et infrastructures s'étendent dans les territoires occupés et dans des colonies à Al-Qods, Jérusalem4. Michael Federmann, qui dirige Elbit Systems, la plus grande entreprise privée d'armement d'Israël, est président du conseil d'administration de l'HUJ.
Ce communiqué intervient quelques jours après une « escale technique » effectuée les 6 et 7 juin, qui a permis à l'INS Komemiyut, un navire de guerre israélien de 2 500 tonnes et mesurant 95 mètres de long pour 20 mètres de large, de se ravitailler au port de Tanger, le plus grand au Maroc, avant de poursuivre son itinéraire vers Israël en provenance des États-Unis. Qualifiant cette escale à Tanger d'un « navire de guerre lié à la marine israélienne » de « véritable humiliation envers le peuple marocain », le Groupe de travail national pour la Palestine, une association marocaine, a appelé les autorités à « ouvrir une enquête pour définir les responsabilités et les sanctions. »
L'UM6P n'est pas n'importe quelle université du royaume. Il s'agit d'abord d'un établissement privé, parmi les institutions académiques les plus huppées, avec comme critère de sélection le mérite du candidat, mais aussi sa qualité, son statut et, surtout, la valeur de son portefeuille : 8 500 euros par an entre les frais d'études et d'inscription. C'est la pépinière de la future élite politique, administrative et économique du royaume, incarnation d'un enseignement universitaire privatisée et à deux vitesses.
L'UM6P, c'est aussi l'université où le prince héritier Hassan poursuit ses études supérieures après avoir décroché le bac au Collège royal en juin 2020, « mention très bien », indique sa biographie officielle. Il ne fait, évidemment, pas partie des signataires du communiqué. Né en mai 2003, ce prince relativement discret et très proche de sa mère, la princesse Salma, a opté pour les relations internationales comme spécialité académique au sein de la faculté de gouvernance, sciences économiques et sociales, filière de l'UM6P et dont le siège est à Sala-Al-Jadida, près de Rabat.
Le bailleur de fonds de l'UM6P et son « fondateur » officiel est l'Office chérifien des phosphates (OCP), un groupe industriel public, premier producteur et exportateur des phosphates au monde. Il est souvent utilisé par l'État marocain comme portefeuille pour financer le soft power et la promotion de l'image de marque de la monarchie chérifienne en Europe, notamment en France, et la marocanité du Sahara occidental. L'OCP est par exemple le principal financier étranger de l'Institut français des relations internationales (Ifri), basé à Paris, et qui se définit comme un « centre de recherche et de débat indépendant consacré à l'analyse des questions internationales ». L'un des membres de son conseil d'administration n'est autre que le… PDG de l'OCP, Mostafa Terrab.
L'activité « académique » de l'Office chérifien se déploie sous la couverture d'un pseudo-centre de recherche appelé Policy Center for the New South, dirigé par Karim El Aynaoui. Son siège ? Le campus de l'UM6P, situé à Sala Al-Jadida, près de Rabat. El Aynaoui est, quant à lui, membre du conseil stratégique de… l'Ifri. Et depuis que l'OCP a créé Policy Center en le rattachant structurellement à l'UM6P, il est devenu le précepteur officieux du prince Hassan, ce qui confère à cette université une dimension et un statut particuliers. C'est ce qui explique sans doute la réaction foncièrement hostile de son administration face à la revendication de ses étudiants et diplômés de rompre toute coopération avec les universités israéliennes, comme l'explique le communiqué des étudiants :
Les étudiant⸱e⸱s et lauréat⸱e⸱s ont opté dans un premier temps pour une approche interne, progressive et constructive afin de laisser à la présidence de l'université la possibilité de répondre favorablement. Malheureusement, face au rejet de la demande, le mouvement va naturellement poursuivre sa démarche revendicative. Cette initiative découle de notre volonté de veiller à ce que notre université se positionne du bon côté de l'Histoire et se fonde sur le fait que nous, étudiant⸱e⸱s et lauréat⸱e⸱s, représentons l'université et que celle-ci nous représente à son tour. Par conséquent, soucieux et soucieuses du positionnement éthique de notre université, il ne nous est pas possible de rester silencieuses et silencieux face à cette situation anormale.
Contacté par Orient XXI, l'un des signataires, ayant requis l'anonymat, a déclaré que « l'administration de l'UM6P a clairement et officiellement indiqué par e-mail qu'aucune sanction ne serait prise contre les signataires dans le cadre de cette mobilisation. Nous la prenons au mot et espérons qu'elle tiendra sa parole. »
1Amos Levav, « “Remote Control” In the Service of the IDF Technion Experts Develop Remote Control For Driverless D-9 Bulldozer and Hummer Jeep », Medium, 6 février 2024.
2Technion Spokesperson, « Technion Experts Research A Way To Detect Tunnels By Using Fyber Optics », Hayadan, 2009.
3Site du ministère de la Défense israélien, présentation du programme Talpiot.
4« Al Qods-Jérusalem Hebrew University expansionist plans », Monitoring Israeli Colonizing activities in the Palestinian West Bank and Gaza, 7 décembre 2004.