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« Des enfants regardent avec envie les cadeaux qu'ils ne recevront pas »

Par : Rami Abou Jamous — 23 mars 2026 à 06:00

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami raconte l'aïd à Gaza, qui n'a plus rien à voir avec ce qu'il était avant la destruction de ce territoire. La guerre livrée par Israël a également profondément changé la structure de la société, isolant désormais les membres des familles qui vivaient en communauté.

Vendredi 20 mars 2026.

Aujourd'hui, c'est l'Aïd, la fête qui marque la fin du ramadan. D'habitude, les nombreux préparatifs se font plusieurs jours à l'avance, dans la joie. On confectionne des maamoul, des gâteaux à la semoule fourrés de dattes ou de pistaches. Chaque famille offre des assiettes de pâtisseries à ses proches et à ses amis. On achète du chocolat, et surtout, des habits neufs pour les enfants. C'est aussi la joie des repas communs dans les « immeubles familiaux », ces maisons où le père et la mère cohabitent avec les familles de leurs fils, qui habitent chacun à un étage.

À présent, tout cela n'existe plus. La majorité des familles sont dispersées. Elles sont désormais réduites à la famille nucléaire, ce qui n'est pas dans nos traditions. Nombre d'entre elles n'ont pas de gaz pour préparer les maamoul. Et le génocide continue à bas bruit. Jeudi encore, il y a eu deux morts dans le quartier Zeitoun, et deux dans le quartier de Chajaya, ciblés directement par l'armée d'occupation. Leurs familles se préparaient à faire la fête, elles se retrouvent brusquement en deuil.

Quelques privilégiés

Pour la grande majorité des habitants de Gaza, c'est aussi un aïd dans la pauvreté. Je suis allé avec Walid dans un supermarché pour acheter du chocolat. Mon fils a désormais quatre ans, c'est la première année où il comprend vraiment ce que veut dire l'aïd. On lui a expliqué la signification de la fête au jardin d'enfants. Comme tous les enfants, il pense évidemment aux plaisirs qui l'accompagnent : les jouets, les habits et le chocolat. Il m'a demandé : « Papa, c'est l'aïd, on peut aller acheter du chocolat ? » Je l'ai emmené dans ce qu'on appelle ici un mall (centre commercial), c'est-à-dire un supermarché qui s'étend sur une superficie entre 500 et 1 000 mètres carrés. Quelques-uns sont encore debout.

Il y avait beaucoup de chocolats et de pâtisseries, mais à des prix très élevés. Seulement quelques mamans accompagnées de leurs enfants poussaient des caddies remplis de sucreries et de jus de fruits. Rien à voir avec l'affluence d'avant-guerre les jours de fête, où l'on attendait longtemps devant les caisses tellement il y avait de monde. Ces clients ne sont pas du tout représentatifs de la population de Gaza. Ils appartiennent à la minorité qui dispose d'un revenu régulier, parce qu'ils travaillent pour des ONG internationales, par exemple.

Il y a aussi ceux qui reçoivent de l'argent de l'étranger. Moi, je travaille, je reçois un peu d'argent pour mes articles et mes sujets audiovisuels. Je reçois aussi de l'aide de la part de quelques amis, et de mon frère qui vit aux États-Unis. Sans cela, je ne pourrais pas vivre une existence à peu près normale, qui me permet d'acheter du chocolat et des vêtements à mon fils. Des choses qui étaient à la portée de tout le monde et qui sont devenues des privilèges.

Entre les associations et les influenceurs

Devant l'une des caisses, les gens qui faisaient la queue avaient l'air plus fatigué, moins bien habillés que les autres. Ils donnaient l'impression de fréquenter ce mall pour la première fois depuis longtemps. Le caissier m'a dit que cette file était réservée à ceux qui avaient reçu des coupons des associations caritatives, d'une valeur de 200 à 300 shekels (de 55 à 83 euros). Le kilo de chocolat coûte entre 80 et 140 shekels (entre 22 et 40 euros). Cette somme leur permet donc d'acheter deux kilos de chocolat. Cela peut paraître beaucoup, mais, à Gaza, avec nos familles nombreuses, c'est le strict minimum si l'on compte aussi qu'il faut en offrir à d'autres familles, selon l'usage.

J'étais tout de même content de voir les sourires ravis des enfants, tenant chacun dans leurs mains un petit sachet de chocolat. Mais les bénéficiaires de coupons sont peu nombreux. Les associations n'ont pas les moyens d'en fournir à tout le monde. D'autres Gazaouis reçoivent des dons de ceux que l'on appelle ici les « influenceurs », des gens qui lancent des appels à la charité internationale sur les réseaux sociaux. Là encore, c'est une goutte d'eau dans l'océan, et pour une bonne raison. Nombre de ces influenceurs ne sont pas honnêtes, ils gardent l'argent pour eux. On les reconnaît à leurs vêtements de luxe et à leur façon de balancer ostensiblement leurs téléphones portables dernier cri – ils valent une fortune à Gaza - en descendant de leurs 4x4 à plus de 100 000 dollars (plus de 85 000 euros) devant les supermarchés. On dirait qu'ils ne vivent pas dans le même monde que nous.

Critiques contre les organisations internationales et les influenceurs

Ces images de queues dans les supermarchés ne reflètent pas la vie à Gaza. À quelques mètres des malls, c'est la souffrance silencieuse : des tentes, des gens qui dorment à même la rue, dans des maisons à moitié détruites ou dans les ruines. Et d'autres queues, cette fois devant les citernes, où des enfants attendent de remplir un jerrican d'eau non potable, ou devant les quelques tekiyas, ces cuisines caritatives où ils patientent, une casserole à la main, pour avoir quelque chose à manger à la fin de la journée, en général du riz ou des pâtes. Si les tekiyas n'ont pas été livrées, les gens ne mangent pas. Beaucoup de Gazaouis souffrent toujours de malnutrition, alors qu'il y a tout ce qu'il faut dans les épiceries, mais à des prix exorbitants.

Devant ces épiceries, devant les boutiques de vêtements, des enfants regardent avec envie les cadeaux qu'ils ne recevront pas. Des centaines de milliers d'enfants. Ils me rappellent la petite marchande d'allumettes du conte de Hans Christian Andersen, que j'avais lu à l'école primaire, quand je vivais en Tunisie. Cette petite fille miséreuse, à la rue, n'osait pas rentrer chez elle, car elle n'avait pas réussi à vendre les allumettes confiées par ses parents. Pour se réchauffer, elle craquait chaque allumette et la lumière lui faisait voir, dans une hallucination, tout ce qu'elle n'avait pas : un foyer chaleureux, un repas de fête… J'avais bien sûr été touché par son destin, mais je ne pouvais pas m'identifier à elle, moi qui avais une famille aimante et une maison. Maintenant, je comprends mieux son histoire, parce que je sens la misère des autres, parce que je la vis avec eux.

Depuis le début de la guerre et jusqu'ici, nous étions tous à peu près égaux. Même ceux qui avaient de l'argent ne trouvaient rien à acheter. Aujourd'hui, les Israéliens laissent passer, à dessein, tout ce qui est devenu pour nous un luxe — une tablette de chocolat, des vêtements ou des chaussures —, et que peu de gens ont les moyens de s'offrir.

Les organisations internationales commencent à être très mal vues également ici. On reproche à beaucoup d'entre elles d'utiliser notre souffrance pour leur communication et leur financement, en montrant sur les réseaux sociaux des images de Gazaouis souriants devant un sac de nourriture. Nous trouvons cela humiliant. Parfois, ces initiatives se soldent par des fiascos retentissants. Pendant le ramadan, une association a voulu organiser un iftar géant pour dix mille personnes, qui aurait fourni des vidéos spectaculaires. Mais les repas sont arrivés la veille, et, comme il n'y avait pas où les garder au frais, ils se sont gâtés. Il a fallu tout jeter.

Dans la plupart des cas, la distribution est chaotique, certains récoltent des dons à plusieurs reprises, d'autres jamais. Les critiques montent aussi contre les influenceurs, les associations et les commerçants qui augmentent leurs prix.

Pour les parents, ne pas pouvoir offrir à leurs enfants les cadeaux de l'aïd, alors qu'ils sont à portée de main, est un crève-cœur. Pour ma part, j'ai pu offrir des chocolats et des bonbons à Walid, et quelques vêtements : un pantalon, un gilet chaud et une veste qui lui va bien. Mais des centaines d'enfants sont en train de vivre la vie de la petite marchande d'allumettes. Pour beaucoup d'entre eux, il n'y pas d'aïd. Leur seul espoir, c'est de ne pas se coucher le ventre vide en ce jour de fête. Leur plus beau cadeau serait une casserole remplie de pâtes.

Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

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Égypte. Une fiction sur Gaza, mais loin des polémiques

Par : Asma Alghoul — 19 mars 2026 à 06:00

La série égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre »), produite par une société proche du régime pour le ramadan de cette année, se déroule en pleine guerre génocidaire à Gaza. Objectif : faire oublier la passivité du Caire et absorber la colère d'une population plus que jamais hostile à Israël.

Dans le paysage des feuilletons qui, chaque année, sont produits pour la période du ramadan, la production égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre ») a créé la surprise cette saison. Tournée au Caire dans un décor réaliste, avec un budget conséquent et un casting important, la fiction, d'une durée de 15 épisodes, prend pour cadre la bande de Gaza pendant la guerre génocidaire.

Réalisée par l'Égyptien Peter Mimi et produite par la société United Media Services, la série raconte l'histoire de Nasser Radwan, un jeune Gazaoui dont le rôle est interprété par l'acteur jordanien Eyad Nassar. Nasser vit dans le nord de la bande de Gaza. Alors qu'il part de chez lui pour trouver un endroit où il y a du réseau pour contacter ses trois filles qui vivent en Cisjordanie, l'immeuble où il vit avec sa famille est bombardé. Son frère Oussama et sa famille sont tués, mais son neveu, Younes, survit, blessé. Commence à partir de là l'histoire de son sauvetage, avec le concours de Salma, une médecin égyptienne qui exerce temporairement à Gaza, interprétée par Menna Shalaby, nominée aux International Emmy Awards 2021 dans la catégorie Meilleure actrice pour son rôle dans la série Every Week Has a Friday. Le tout au rythme des déplacements de la famille de Nasser vers le sud de l'enclave, à travers les paysages lunaires et sous des bombardements incessants.

Avec la bénédiction de l'État

La société United Media Services, qui produit la série, voit le jour en 2016 suite à la fusion de la société D Media et de l'Egyptian Media Group, une entreprise proche des services de sécurité. C'est cette société qui avait produit, entre 2020 et 2022, la série Al-Ikhtiyar (Le Choix), du même réalisateur. Les trois saisons revenaient, en épousant le récit officiel, sur les opérations de l'armée dans le Sinaï, la destitution du président Mohammed Morsi en 2013 et le mandat de ce dernier.

Sans aller à dire que la série a été commandée par l'État, une chose est sûre : elle s'est faite avec sa bénédiction. Le but était sans doute d'effacer de la mémoire collective le scandale de la société Hala, qui avait gagné des millions de dollars en faisant payer le passage au poste-frontière de Rafah, avant sa fermeture et sa destruction par l'armée israélienne en juin 2024 : d'abord fixé à 10 000 dollars (près de 8 700 euros) pour toute personne cherchant à fuir le génocide, le tarif de passage a été ensuite de 5 000 dollars (près de 4 350 euros) pour les adultes, et la moitié de cette somme pour les enfants et les nourrissons. Sans doute aussi que Le Caire cherche à restaurer son image après que sa passivité face aux massacres à Gaza a été jugée comme un abandon total des Palestiniens.

Si le réalisateur Peter Mimi a eu la perspicacité de ne pas chercher à embellir de manière explicite l'image du régime, l'épisode final s'en est largement chargé. Au lieu d'un dernier morceau de fiction, le quinzième et dernier épisode de la série a été curieusement consacré à la diffusion du documentaire La Clé du retour des frères Karim et Amir El-Shenawy. Ce film suit des bébés prématurés arrivés de Gaza en Égypte dans un état critique, et dont la plupart ont été sauvés par les services hospitaliers qui les ont accueillis. On y voit également le président Abdel Fattah Al-Sissi au Sommet de la paix de Charm El-Cheikh, le 13 octobre 2025, déclarant : « Je vous souhaite la bienvenue au Sommet de paix de Charm El-Cheikh, en ce moment historique crucial, où nous avons été témoins ensemble de l'Accord de Charm El-Cheikh mettant fin à la guerre à Gaza et faisant naître une lueur d'espoir. Cet accord clôt un chapitre douloureux de l'histoire de l'humanité. »

Qu'apporte la fiction ?

La série prend soin de mettre en scène les principaux événements qui ont marqué la guerre contre Gaza entre 2023 et 2025, dans un souci presque documentaire. Elle montre par exemple le siège de l'hôpital Al-Widyan, dans le nord de Gaza — seul nom fictif de la série, contrairement à ceux des familles, des rues, des institutions et des quartiers. La scène fait référence au siège de l'Hôpital indonésien de Beit Lahia, également dans le nord, qui a duré plusieurs jours en novembre 2023. De même pour le meurtre de médecins, l'enlèvement de civils, les bébés prématurés abandonnés dans leurs couveuses, les orphelins qui peuplent les rues bombardées, et bien sûr, la famine. Avec, çà et là, quelques moments de joie, eux aussi inspirés de faits réels, comme la célébration d'un mariage palestinien traditionnel, ou la détermination des réfugiés à prendre avec eux leurs animaux de compagnie à chaque déplacement forcé.

Si le réalisateur et son équipe ont restitué ces événements avec minutie, ils n'ont toutefois guère laissé de place à la fiction, collant à la réalité. Une position regrettable surtout pour une guerre largement couverte par les millions de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux et les chaînes d'information. La série aurait pu gagner à se concentrer davantage sur les histoires des personnages, pour susciter l'empathie et l'intérêt des téléspectateurs.

Malgré tous ces efforts, des critiques ont estimé que la série minimisait le génocide, le cantonnant à un récit héroïque et à des personnages fictifs peu représentatifs de la réalité de la bande de Gaza. Parmi ces voix critiques, il y a celle de l'écrivaine gazaouie Samaher Al-Khazendar, qui vit toujours sur place. Elle écrit ainsi sur sa page Facebook :

Aujourd'hui, j'ai regardé l'épisode qui montre le largage d'aide humanitaire. J'ai pleuré à chaudes larmes, non pas parce que la scène était réaliste, mais parce qu'elle était édulcorée. Si vous vouliez dépeindre une scène reflétant véritablement nos souffrances, vous auriez dû interroger ceux qui ont vécu ces jours sombres. Vous auriez dû filmer les parachutes flottant au-dessus des caisses en pleine mer, les gens déchirés par le désespoir en les voyant sombrer sous leurs yeux, ou ceux qui risquent leur vie pour les récupérer sous le feu ennemi, ou encore les caisses qui tombent sur les tentes et les déchirent, les corps de ceux que ces largages ont tués. Vous auriez dû montrer les enfants affamés et les mères devenues folles par la faim et le deuil.

Au lieu de cela, les scènes de largage d'aide humanitaire semblaient vouloir remettre au goût du jour un panarabisme désuet, avec les États voisins qui viendraient en aide aux Gazaouis. Autre scène de propagande, devenue virale sur les réseaux sociaux : celle où l'on voit un chauffeur égyptien, interprété par l'acteur Essam El-Sakka, au volant d'un camion d'aide humanitaire, flanqué du drapeau égyptien, tenter d'entrer à Gaza. Il se heurte d'abord à des Israéliens qui essaient d'entraver son passage, mais il finit par réussir.

Éviter à tout prix les polémiques

Depuis la série Al-Taghriba (« L'Exode ») du réalisateur syrien Hatem Ali, diffusée pendant le mois du ramadan en 2004 et produite par la Syria International for Artistic Production, les Palestiniens n'ont pas eu droit à une série qui reflétait véritablement leur vécu. Avec Sohab Al-Ard, l'émotion était tout de même au rendez-vous pour eux, surtout lors des premiers épisodes. Mais l'effet s'estompe ensuite pour laisser place à un récit qui se concentre sur le sauvetage d'un enfant dans les couloirs d'un hôpital, sans médicaments, anesthésiques, ni électricité, et où le suspense éloigne parfois l'histoire de la réalité de la guerre.

L'une des raisons de ces manquements tient à la volonté des créateurs de la série d'éviter tout sujet potentiellement controversé. Ainsi, la fiction ne fait aucune mention ni de l'abandon de Gaza par le monde arabe, ni de l'absence d'aide humanitaire, ni des retards dans son acheminement en raison du blocage israélien. Elle n'évoque pas non plus le Hamas, qui est tout simplement absent à l'écran et des dialogues entre les différents personnages. La série évite même d'aborder les événements du 7 octobre 2023. Un évitement qui s'explique à la fois par l'hostilité du réalisateur et de la société de production à l'encontre des Frères musulmans, dont relève le Hamas, et par leur désir de donner une image lisse des Palestiniens.

Sohab Al-Ard se concentre exclusivement sur la crise et sur le sort du peuple gazaoui, en cherchant à éviter tout conflit politique. Elle dépeint le Palestinien comme un être vaincu, défait, qui a peur de se réjouir, qui cherche à fuir et l'assume, et qui n'a pas choisi son destin dans le contexte de ce carnage.

Au-delà des slogans

Enfin, la série n'essaye pas d'échapper à la vision romantique de la Palestine, à travers la figure de l'éternel réfugié palestinien, incarnée par le grand-père, chassé par la Nakba et qui conserve encore la clé de sa maison en attendant le retour. Or, ce thème relève davantage de l'imaginaire arabe de la cause palestinienne que de la réalité. Ce que la plupart des familles de réfugiés palestiniens conservent en réalité, ce sont leurs titres de propriété et leurs actes de naissance délivrés en Palestine, avant l'exode de 1948, pour ceux qui ont pu emporter ces documents avec eux.

Symbole touchant toutefois : des hommes, des femmes et des enfants de Gaza, résidant actuellement en Égypte, ont joué dans la série aux côtés d'acteurs de renom, comme l'acteur palestinien de l'intérieur Adam Bakri, fils du regretté acteur Mohammad Bakri.

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Ramadan. Chroniques d'un jeûneur

Par : Laurent Bonnefoy — 20 février 2026 à 06:00
Un homme avec un vélo vend des lanternes colorées dans un marché animé.

Alors que débute le mois de ramadan de l'année 1447 du calendrier hégirien, Akram Belkaïd publie une touchante introspection sur son expérience intime de jeûne. Il saisit là matière à explorer les sens pluriels que prend cette période de spiritualité et de consommation parfois frénétique pour les musulmans du monde.

Dans les médias français, le mois de ramadan est fréquemment présenté comme un problème public. Il est l'objet de controverses absurdes qui reviennent comme des marronniers. Élèves et travailleurs musulmans qui manqueraient de concentration, sportifs manquant de « jus », espaces halal dans les supermarchés jugés envahissants, ou incivilités nocturnes dans les « quartiers » : ces thèmes révèlent le rapport fantasmé d'une partie des élites au quatrième pilier de l'islam. À l'inverse, les injonctions religieuses et l'aspect parfois démonstratif des appels au respect du jeûne diurne par certains acteurs musulmans desdits « quartiers » ou sur internet occultent trop souvent la part intime de ce mois sacré.

Polysémie du ramadan

C'est tout le mérite des Chroniques du ramadan d'Akram Belkaïd que de mettre en lumière la dimension affective que charrie le ramadan. Par là même, l'auteur délaisse les controverses et les instrumentalisations et se place à vie d'homme et de femme — croyant ou non. Il précise :


Il n'y a rien d'étrange ni de mystérieux dans le fait de jeûner durant le mois de ramadan. Pas de rite obscur, pas d'incantation ésotérique, pas d'intention violente ou de volonté prosélyte. La chose est très simple et personnelle. Rien de plus.

L'humour parfois caustique d'Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplomatique et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, redonne au ramadan, ce « fait social total » comme aurait pu le décrire le sociologue Marcel Mauss, sa polysémie. Ni uniquement incantation religieuse, ou moment de spiritualité, ni seulement coquille culturelle vidée de sens, le ramadan est tant de choses à la fois. Il est aussi une fête dont il convient de (re)trouver le sens, y compris politique.

La succession des vingt chroniques, l'usage de la première personne et la sagacité éprouvée de ces observations en font un ouvrage accessible. Sans réel début ni fin, il conviendra de picorer dans les chapitres à sa guise et en fonction de son appétit ou de sa soif du moment. Akram Belkaïd alterne entre la légèreté quand il décrit le consumérisme ou les « trucs » déployés par certains jeûneurs pour ne point trop changer leurs habitudes, et la gravité quand il se demande ce qu'il est encore possible de célébrer après les dizaines de milliers de morts de Gaza.

De Mascate à la place Monge

L'on retiendra tout d'abord combien l'exploration de ce mois sacré révèle une ambivalence entre ses dimensions universelles et particulières. Fait indéniablement mondialisé, le ramadan évolue constamment sous l'effet de phénomènes de « créolisation ». Les chroniques d'Akram Belkaïd ici publiées rappellent ce qu'il y a de commun entre un iftar, repas de rupture du jeûne, à Mascate, à Argenteuil et à Alger. Dans le même temps, chacune de ces expériences ramadanesques, qu'elle se déroule place Monge, dans le 5e arrondissement de Paris, ou dans le désert égyptien, est marquée par l'intime, un contexte politique et toute une série de singularités.

Ainsi le ramadan est-il une porte d'entrée pour appréhender les sociétés, mais aussi les individus, les comparer dans leurs pratiques quotidiennes, tout en préservant une part de joie et de bonheur. Reconnaissons que l'état du monde ne nous offre actuellement guère l'opportunité de nous montrer légers. C'est là aussi un atout de ce « voyage intimiste au cœur du jeûne ». Sa dimension humaniste — et donc indéniablement politique — transparait dans chaque page et le fait qu'il s'achève par une surprise culinaire n'en est que plus délectable.

La part revisitée du religieux

La succession des chroniques de l'auteur nourrit aussi une réflexion sur la place de la religion dans la société française. À rebours des discours politiques qui cherchent à imposer un effacement du religieux, surtout — et parfois seulement — quand il est musulman, les Chroniques du ramadan ici présentées illustrent combien la spiritualité contemporaine ne s'efface pas. Seul son sens et ses manifestations se transforment. Le ramadan décrit et vécu par l'auteur s'inscrit aussi dans un contexte français, dans une histoire parfois plus longue que certains voudraient bien nous le faire croire et qui n'en fait pas un objet importé ou étranger.

La vivacité de la pratique du jeûne par les musulmans, sous des formes variées et très souvent individualisées, en fait l'incarnation de processus contemporains qui recomposent la part du religieux. Ceux-ci concernent également juifs et chrétiens ainsi que des adeptes d'autres formes de relations au divin. Les nouvelles générations, dont le rapport souple à la laïcité est souvent stigmatisé par leurs aînés en France, s'inscrivent dans un rapport distinct au spirituel et à ses manifestations quotidiennes. La valorisation inattendue du carême sur les réseaux sociaux catholiques, la mise en avant de formes de judéité qui mettent l'État israélien à distance incarnent des quêtes de sens qui sont autant personnelles que collectives. Elles peuvent être surprenantes, contre-intuitives, mais elles ne sont pas nécessairement le signe d'une irrationalité croissante ou d'un obscurantisme qui vient. L'affirmation de la banalité du mois sacré de ramadan, à travers les expériences singulières d'Akram Belkaïd, est dans ce cadre une contribution pertinente, et donc loin d'être anecdotique, à la compréhension de notre époque.

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Ramadan

Par : Akram Belkaid — 6 juin 2016 à 04:00
L'image représente le mot

Le mot ramadhān désigne à l'origine le neuvième mois du calendrier lunaire musulman que l'on appelle aussi « calendrier de l'Hégire ». Pour mémoire, le point de départ de ce calendrier, autrement dit la date fondatrice de l'ère musulmane, est l'émigration — hijra ou Hégire — du prophète Mohammed de La Mecque vers Médine, le 13 septembre 622. Le mois de ramadan qui débute cette année le 6 juin 2016, selon l'apparition visible du croissant lunaire, est celui de l'année 1437.

Par glissement sémantique, le mot en est venu à désigner autant le mois que le jeûne qui doit s'y accomplir. Ainsi peut-on entendre des expressions comme « faire (le) ramadan », qui signifie « faire le jeûne du ramadan ». Cette remarque vaut pour nombre de parlers arabes, notamment au Maghreb où ce mot désigne implicitement le jeûne. À titre anecdotique, il arrive encore que l'on dise au Maghreb « faire carême » pour dire que l'on jeûne pendant le ramadan. En effet, durant la période coloniale, les Européens d'Algérie appelaient souvent — et à tort — le jeûne du ramadan « carême des musulmans ». Un dicton arabe bien connu où le ramadan est clairement identifié comme mois dit qu'il ne faut pas « mettre le ramadan avant chaabane », ce qui équivaut à « mettre la charrue avant les bœufs. »

Durant cette période de ving-neuf à trente jours, les musulmans sont appelés, entre autres, à jeûner de l'aube jusqu'au coucher du soleil. De manière concrète, ce jeûne — sawm ou siyam — consiste à ne pas manger ni boire. Il est accompagné par une abstinence sexuelle, par l'obligation de ne pas mentir, de ne pas proférer d'injures, de chasser les pensées « impures » et de façon générale, de ne pas commettre de mauvaises actions. Le non-respect de ces obligations invalide le jeûne. Les femmes enceintes, les malades et les voyageurs sont dispensés de jeûner, à charge pour eux de rattraper, quand ils le pourront, les jours non jeûnés. Le premier jour qui suit la fin du mois de ramadan est celui de l'Aïd-el-Fitr, autrement dit « fête de la rupture du jeûne », appelée aussi « l'Aïd el-saghir », le petit Aïd, par opposition à l'autre grande fête religieuse, l'Aïd el-kebir (grand Aïd) ou encore Aïd el-Adha « fête du sacrifice ».

Le mois de ramadan, situé entre les mois de chaᶜbān et de chawwāl est le seul du calendrier hégirien à être cité dans le Coran. La sourate II, dite de « La génisse », détaille ses prescriptions sur plusieurs versets1 (elles ont aussi été complétées par al-Sunna, la Tradition). L'un d'eux, très connu, indique qu'il est permis de manger et de boire (la nuit) jusqu'à ce que l'on puisse distinguer à nouveau « un fil blanc d'un fil noir » (II-183).

Mangez et buvez jusqu'au moment où un fil blanc peut être distingué d'un fil noir, à l'aube. Observez alors une abstinence totale jusqu'à la nuit.
(trad. Hamza Boubakeur).

Sur le plan étymologique, le mot ramadhān, qui peut être donné comme nom ou prénom, vient de la racine arabe r-m-d. Si ses significations sont multiples, elles tournent autour de l'idée de chaleur, du fait d'être brûlant, des cendres nées de l'incendie ou encore des fournaises de l'été. À l'origine, ce mois se situait en été, car le calendrier lunaire comportait des périodes intercalaires de façon à le rendre fixe par rapport au calendrier solaire. Mais aujourd'hui, le calendrier hégirien suit les cycles lunaires et « recule » donc chaque année de dix à onze jours. Ainsi, le ramadan 1438 devrait commencer le 25 ou 26 mai 2017.

Quatrième pilier de l'islam et référence historique

Sur le plan religieux, l'importance du ramadan ne vient pas simplement du fait que ses prescriptions sont détaillées dans le Livre saint. C'est, en premier lieu, le quatrième pilier de l'islam avec la profession de foi, la prière, l'aumône et le pèlerinage à La Mecque pour celles et ceux qui en ont les moyens. C'est durant la deuxième année de l'installation du Prophète à Médine que le jeûne est devenu obligatoire. À l'époque, cette pratique n'était pas inconnue des habitants de la péninsule Arabique dont certains étaient de confession juive ou chrétienne.

Pour les musulmans, jeûner n'est pas un acte de pénitence, mais une forme d'auto-purification à la fois physique et spirituelle, ainsi qu'un moyen de faire acte de solidarité avec les nécessiteux. Pour de nombreux croyants, c'est aussi une ascèse qui permet l'élévation spirituelle et l'affirmation collective de la foi.

En second lieu, le ramadan est aussi important sur le plan religieux parce que, au-delà du jeûne, il est le mois durant lequel a débuté la révélation coranique. En effet, c'est durant la « nuit du Destin » ou « nuit de la Destinée », laylat al-qadr, que le Coran a commencé à être transmis au Prophète. Il est communément admis, selon la tradition, que cette nuit « meilleure que mille mois » et où « descendent [sur terre] les anges ainsi que l'Esprit » (XCVII : al-Qadr, 1-2) se situe dans les nuits impaires des dix derniers jours de ramadan. Traditionnellement, la « nuit du vingt-septième » [jour] revêt beaucoup d'importance. Elle est l'occasion de soirées spéciales, de réunions de dévotion et d'invocations dans les mosquées ou dans d'autres lieux. C'est le moment à partir duquel on peut verser l'aumône propre au ramadan, zakat al-Fitr, qui tient son nom du fait qu'elle se fait lors de ou plus exactement avant l'Aïd el-fitr (ᶜId al-Fitr, « fête de la Rupture [du jeûne]) laquelle équivalait à près de 5 euros par personne en France en 2015. Dans de nombreux pays, c'est l'aboutissement des concours de récitation du Coran, tandis qu'il est de tradition de pratiquer la circoncision des garçons. Enfin, ce vingt-septième jour est souvent celui où les jeunes enfants « s'essaient » au jeûne pour la première fois.

Le ramadan a aussi une importance à la fois religieuse et historique. C'est respectivement le mois de la prise de La Mecque par le Prophète en l'an 8 de l'Hégire (630), celui de la naissance de Hussein, le petit-fils de Mohammed ou celui de la mort de Khadija, sa première épouse. Plus important, c'est durant le mois de ramadan que les musulmans ont enregistré, durant la bataille de Badr, leur première victoire militaire contre leurs ennemis mecquois en l'an 2 de l'Hégire (624). Cela a son importance, car c'est, entre autres, ce repère historique que des groupes extrémistes musulmans rappellent quand ils entendent justifier leur regain d'activisme et la multiplication d'actions violentes pendant le ramadan.

Une pratique sociale

Au-delà de l'aspect religieux — chaque soir, les croyants sont invités à accomplir des prières surérogatoires, ou tarāwīh — le ramadan est une période très contrastée. Le soir, après la rupture du jeûne (iftār) qui correspond au moment de l'appel à la prière « du couchant » (maghrib), l'activité sociale est intense. C'est ainsi que le mot ramadan a donné naissance au terme français de « ramdam », signifiant une grande agitation, et non sans une teinte péjorative : « vacarme ». Regroupements des familles autour de repas conséquents avec de nombreux plats traditionnels, ballets incessants de voiture, cafés pris d'assaut, veillées, manifestations culturelles, diffusions de feuilletons à succès par les télévisions, émissions et causeries religieuses, programmes de divertissements, tout cela se retrouve dans la majorité des pays musulmans. Ces dernières années, une tendance nouvelle est née, venue des pays du Golfe : longtemps cantonné au domicile familial, l'iftar ainsi que le sa/uhūr, la « collation » de fin de soirée ou même de fin de nuit, se prennent de plus en plus, pour celui qui en a les moyens, dans de grands hôtels ou des restaurants qui dressent des buffets débordants de nourriture. Il arrive même que ces repas soient sponsorisés par de grandes entreprises.

Dédié à l'abstinence, ce mois est aussi celui des gaspillages, du surcroît de consommation et du ressenti exacerbé d'inégalités d'autant plus mal vécues que les prix des denrées tendent presque toujours à augmenter. Veillant à ne pas aggraver les tensions sociales, les autorités des pays concernés tentent d'éviter les pénuries et de garantir aux plus démunis un approvisionnement bon marché, toutefois, pour certains foyers, ce mois demeure synonyme de difficultés financières et d'obligation de s'endetter pour assurer des repas rompant avec l'ordinaire, comme consommer de la viande tous les soirs. À cela s'ajoute le fait que l'activité économique est à ses plus faibles niveaux durant la journée dans ces pays. L'effet conjugué du jeûne et du triple manque de caféine, de nicotine et de sommeil fait que les entreprises et les administrations des pays musulmans tournent au ralenti, au grand dam de celles et ceux qui rappellent que le ramadan ne doit pas signifier le seul fait de se préoccuper de nourriture. Durant l'été, période où la productivité n'est jamais très élevée, l'impact négatif du ramadan sur l'activité ne change guère la donne. En revanche, pour les prochaines années, le mois de jeûne va de plus en plus coïncider avec des mois plus tempérés et cela pénalisera l'économie, même si la consommation en sort toujours stimulée.

Enfin, et cela concerne surtout les pays du Maghreb, des mouvements de non jeûneurs revendiquent régulièrement le droit de pouvoir manger en plein jour sans avoir à se cacher et, plus encore, sans avoir à craindre d'être poursuivis par la police. Ces contestataires, peu nombreux, rappellent qu'il fut une époque, notamment dans le monde arabe, où ne pas jeûner (certes discrètement) ne constituait pas une offense ni un délit pour les autorités ou aux yeux de la société.


1Le Coran indique l'objectif du jeûne de ramadan : "Ô les croyants  ! On vous a prescrit le jeûne comme on l'a prescrit à ceux d'avant vous, ainsi atteindrez-vous la piété." [Sourate II - Verset 183].

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Palestine. La boussole de Francesca Albanese

Par : Martine Bulard — 28 novembre 2025 à 06:00
Femme avec des lunettes, coiffure en chignon, silhouette sur fond du logo de l'ONU.

Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte le 9 décembre 2025.

Actualisation Par la voix de Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, la France a réclamé, le 11 février 2026, la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, qui aurait déclaré qu'Israël est « l'ennemi commun de l'humanité », lors d'un forum à Doha. Le ministre reprend l'accusation d'une quarantaine de députés macronistes, bien connus pour leurs positions pro-Netanyahou, dont l'inévitable Caroline Yadan. L'ennui est que Francesca Albanese n'a jamais prononcé cette phrase. Il suffit de regarder la vidéo mise en ligne (sur X) pour le vérifier.

Depuis son premier rapport en 2023, elle fait l'objet d'un harcèlement du gouvernement israélien et de Donald Trump. Une fois de plus, le gouvernement français leur emboite le pas.

Quand le monde dort devant l'élimination du peuple palestinien et l'écrasement de Gaza, rien ne doit être négligé pour le secouer, l'obliger à regarder la réalité en face. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, s'est fixé cet objectif, et elle n'en démord pas. Déjà, dans le cadre de sa mission onusienne, elle a publié quatre rapports aux titres fort explicites : « L'Anatomie d'un génocide » (juillet 2023), « L'effacement colonial par le génocide » (octobre 2024), « L'Occupation sans fin, génocide et profits » (juillet 2025) — car, oui, des entreprises, y compris françaises, s'enrichissent du sang des Palestiniens —, « Le génocide à Gaza, un crime collectif » (octobre 2025)1.

Indignée, la rapporteuse spéciale l'est assurément. Pourtant elle ne se départit jamais de sa boussole : le droit international. Non pas un droit désincarné, froid et mécanique. Mais un droit au service des personnes afin de ne jamais perdre de vue l'humanité de chacun et de tous. Un droit qu'elle martèle et qu'elle confronte aux agressions proprement inimaginables, des plus insidieuses aux plus spectaculairement violentes, contre les Palestiniens au quotidien.

Comme en témoigne son dernier livre, Francesca Albanese possède ce talent rare de savoir conjuguer souvenirs personnels et paroles fortes de Palestiniens en lutte pour leur survie ou d'Israéliens en rupture avec la folie meurtrière de leur pays. Sans oublier les retours historiques pour contextualiser les faits et les rappels constants du droit international. Elle arrive ainsi à saisir les plus infimes détails qui révèlent des blessures profondes — celle de ses interlocuteurs mais aussi, toutes proportions gardées, les siennes.

La rapporteuse ne cherche d'ailleurs pas à les cacher. Dans l'introduction, elle trace les grandes lignes de son parcours. Née dans une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, rien ne la destinait à devenir une vigie des droits humains des Palestiniens, une lanceuse d'alerte sur le génocide en cours à Gaza. C'est le résultat de ses rencontres, de ses choix, de ses expériences, et singulièrement celle de juriste auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en 2010. Quelles que soient ses bifurcations professionnelles, la Palestine ne sortira jamais de son horizon.

Les récits s'entrelacent

On le constate à travers cet ouvrage divisé en dix chapitres. Chacun d'entre eux prend le titre d'un personnage remarquable rencontré en Palestine occupée, dont les « récits s'entrelacent avec la vie et les visages de beaucoup d'autres », comme elle l'écrit. Elle prolonge ces histoires personnelles en abordant les grandes questions existentielles (et polémiques) : l'apartheid ; la confusion savamment entretenue entre antisémitisme et critique du pouvoir israélien ; le génocide ; et même le droit humanitaire qui peut aussi faciliter la banalisation de la colonisation…

Ainsi « Hind », titre du premier chapitre, rend compte de l'assassinat de cette fillette de six ans, de sa famille, de l'équipe du Croissant rouge venue lui porter secours2, mais aussi des témoignages de dizaines de vies d'enfants aux paroles bouleversantes que Francesca Albanese a pris le temps d'écouter, encore et encore : « Ils deviennent des adultes dans des corps d'enfants, déjà accablés par les soucis, les peurs, les responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. » Elle pointe également les enfants israéliens, biberonnés à la haine des « Arabes », comme ils disent. Un mot générique pour effacer celui de « Palestiniens », ainsi que le souligne George, un ingénieur palestinien, qui donne à voir ce que signifie de vivre dans Jérusalem occupée.

On pourrait aussi citer Abu Hassan et « les conséquences de l'occupation » ; le professeur italo-israélien Alon et l'antisémitisme ; Ingrid et les moult exemples « des subtilités de la normalisation » de l'apartheid au nom de l'humanitaire ; le chirurgien Ghassan et les images insoutenables des patients qu'il recueille ; Gabor et la nécessité de « préserver la mémoire d'un peuple »… Le dixième portrait est consacré à Max, son mari. Vivant à New York, ce dernier prend soin de leurs deux enfants quand Albanese doit voyager. Il assure financièrement la vie de la famille si besoin — car, comme rapporteuse spéciale, elle ne reçoit aucun salaire.

Quand on referme le livre, on songe à ce vers de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », celle qui brûle le plus. Francesca Albanese a cette lucidité qui blesse : « Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes ». Elle a aussi un espoir : la prise de conscience des peuples qui, seuls, peuvent soulever des montagnes.

Voilà pourquoi les défenseurs du sionisme et de la colonisation d'Israël en ont fait leur ennemie. Certains la discréditent plus ou moins subtilement, tel l'animateur de la matinale de France Culture, Guillaume Erner, qui, le 18 novembre 2025, lui dénie la qualité de rapporteuse spéciale de l'ONU pour l'habiller en « voix pro-palestinienne »3.

D'autres vont encore plus loin. Ainsi le président des États-Unis, Donald Trump, l'a inscrite sur la liste noire des terroristes, la privant de tous les services d'entreprises étatsuniennes ou de sociétés ayant des liens avec ces dernières, à commencer par les cartes bancaires. Elle est en bonne compagnie, aux côtés du procureur de la Cour internationale de justice Karim Kahn, et de trois autres juges dont le français Nicolas Guillou4, tous abandonnés par les autorités françaises et européennes. C'est aussi cela participer à l'asservissement du peuple palestinien.

Rencontre filmée avec Francesca Albanese et Agnès Callamard

DISUNITED NATIONS Débat avec Francesca Albanese, Agnès Callamard, Christophe Cotteret, Johann Soufi.

Francesca Albanese, était au Forum des images, le 17 novembre 2025, à l'occasion de la présentation du documentaire Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, réalisé par Christophe Cotteret [voir encadré orange].

La projection était suivie d'un débat avec la rapporteuse spéciale des Nations unies, Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International, Christophe Cotteret et Johann Soufi, avocat spécialisé en droit pénal international. Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.


1Chaque rapport est publié en plusieurs langues sur le site de l'Organisation des Nations unies (ONU)

2Voir le film de Kaouther Ben Hania, La voix de Hind Rajab, 1h52mn, sortie en salle le 26 novembre 2025.

3L'interview, très partiale, a suscité beaucoup de protestations. Lire notamment Pauline Bock, «  Erner face à Albanese : retour sur une interview ”radicale”  », Arrêt sur image, 22 novembre 2025.

4Stéphanie Maupas, «  La vie de Nicolas Guillou, juge français de la CPI sous sanctions des États-Unis : “Vous êtes interdit bancaire sur une bonne partie de la planète”  », Le Monde, 19 novembre 2025.

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Égypte. Football des pauvres, football des riches

Par : Martin Dumas Primbault — 12 avril 2024 à 06:00

Dans la rue ou sur des terrains vagues, partout dans le pays, le ramadan voit surgir des armées de footballeurs amateurs s'affronter dans des tournois aussi populaires qu'endiablés. Le plus ancien se déroule depuis quarante-huit ans, entre les tours d'un quartier d'Alexandrie. Une tradition qui résiste, malgré l'élitisme de plus en plus criant du football égyptien et le gouffre qui se creuse avec les fans.

« Voilà la balle-chaussette », lâche l'Alexandrin. Mains calleuses, dos courbé mais avec une minutie d'orfèvre, Hamouda entoure d'une épaisse couche de ficelle de boucher un ballon de handball coincé entre ses genoux. La pelote solidement attachée, il se saisit d'un rouleau de ruban adhésif blanc et passe la deuxième couche avec un naturel déconcertant. L'opération est devenue un rituel pour ce vétéran du tournoi de Falaki, fier d'exhiber son œuvre. « Par le passé, lors des premières éditions du championnat, on remplissait un sac en papier de chaussettes ou d'éponges qu'on entourait de ficelle, et ça nous faisait un ballon. Depuis, le nom est resté », se souvient ce capitaine de 57 ans à la peau burinée par le soleil. Dans la plus ancienne compétition de football du ramadan en Égypte comme aiment à le rappeler tous les participants, une balle-chaussette est nécessaire « au moins tous les deux jours », pour résister aux assauts des forçats du ballon rond.

Chaque année depuis 1976, des équipes amateures venues des quatre coins d'Alexandrie s'affrontent tout au long du mois sacré sur l'étroit terrain d'asphalte cerné par les tours d'immeubles du quartier populaire de Moharram Bey. Au Falaki, on joue un football qui sent la poussière, le bitume et la peinture fraîche. L'arène délimitée par les trottoirs d'un côté et des lignes blanches grossièrement tracées de l'autre est à peine plus grande qu'un court de tennis. Elle impose aux deux équipes de cinq un face-à-face rugueux. Plaie rougeoyante au tibia, Oussama, un gaillard d'un mètre quatre-vingts, en sait quelque chose. « La balle arrivait vite et j'ai tiré avant de heurter un adversaire et de tomber au sol. Mais je m'en fiche car j'ai marqué et nous avons gagné 5-2. Dieu soit loué », raconte large sourire aux lèvres le joueur de l'équipe des moins de 18 ans de Lombroso, le pâté de maisons d'à côté. Pour pimenter encore les parties dans la deuxième ville d'Égypte très majoritairement musulmane, les matchs se jouent à jeun, depuis le début de l'après-midi jusqu'au coucher du soleil — cette année, une poignée de minutes passé 18 heures.

Une affaire de garçons

Serrés sur les chaises métalliques empruntées à la maison de quartier, debout derrière les cages ou agglutinés sur les balcons, les supporters sont toujours présents en nombre, jusqu'à plusieurs milliers les grands soirs. « Hier les matchs ont été annulés à cause de la pluie. Les gens étaient tristes. On pouvait le sentir dans la rue », assure Gamal, l'un des arbitres de la compétition. Ici, le ballon rond est au choix une histoire de passion, un divertissement ou un simple passe-temps pendant les interminables heures d'abstinence du ramadan. Morsi, un vieux de la vieille, n'a jamais raté une édition. « Cette coupe permet de rassembler tout le monde, les riches, les pauvres et les petites gens, les jeunes et les plus vieux. C'est ça qui fait sa réussite », vante l'enfant du quartier. À Moharram Bey, le foot reste toutefois une affaire de garçons. Invités à concourir dès l'âge de huit ans et jusqu'à plus de 45 ans, chacun y trouve son compte dans les cinq catégories du tournoi.

31 mars 2024 dans le quartier de Moharram Bey à Alexandrie. Deux générations de supporters en bordure du terrain.

Les organisateurs — toujours les mêmes depuis 48 ans — cultivent un football simple et rustique. « L'inscription coûte aux équipes au maximum 500 livres (10 euros), une broutille », précise le capitaine Mohamed Chahine, dernier survivant des quatre fondateurs, parmi lesquels feu les frères Sayed et Loza Falaki, dont le trophée porte le nom. « On offre aussi une enveloppe aux gagnants, mais rarement plus de 3 000 ou 4 000 livres (60 à 80 euros) à se partager. Pour nous comme pour les joueurs, l'argent n'est pas la priorité », insiste le patron à l'élégante moustache grisonnante. Lors du dernier jour de ramadan, les grands vainqueurs se voient remettre une coupe et une tape dans le dos par un élu local. Un esprit partagé par les tournois cousins qui ont lieu dans tout le pays. À Dakhliya, un canard ou un mouton est remis après chaque match à l'équipe victorieuse. À Fayoum, on distribue des kilos de riz. Et à Damiette cette année, l'homme du match d'un soir, un tout jeune papa, s'est même vu offrir un paquet de couches pour bébé.

Huis clos

À côté, l'image renvoyée par la sélection égyptienne semble à des années-lumière. Le 22 mars, les gars du Falaki étaient rentrés chez eux depuis plusieurs heures lorsque les Pharaons ont foulé pour la première fois la pelouse du Misr Stadium, leur nouvel écrin. L'enceinte flambant neuve est avec ses 93 000 places « le plus grand stade de football du Proche-Orient et le deuxième d'Afrique », se gargarisent les commentateurs. Vu du ciel, l'ouvrage qu'on dit inspiré de la coiffe de Néfertiti brille au milieu des équipements sportifs dernier cri d'Olympic City, la portion dédiée au sport de la « nouvelle capitale administrative » (New Administrative Capital, NAC), monstre de verre et d'acier en cours d'édification en plein désert.

Le onze égyptien lance alors l'Egypt Capital Cup. Un tournoi amical clinquant à l'objectif à peine masqué : faire de la publicité pour la NAC, méga projet phare du maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi, dont l'inauguration ne saurait tarder. Défaits 4 à 2 en finale par la Croatie, les Égyptiens privés de leur maître à jouer Mohamed Salah n'en ont pas profité pour briller eux aussi. Qu'importe, le but était ailleurs pour le régime militaire : montrer au monde entier que l'Égypte, candidate déclarée à l'organisation des Jeux olympiques de 2036, est capable d'accueillir les plus grandes compétitions internationales.

En prenant ses quartiers au Misr Stadium à 50 kilomètres du Caire, la sélection creuse encore un peu plus le gouffre qui la sépare du peuple. Déjà depuis dix ans, les supporters autorisés à se rendre au stade sont triés sur le volet. Qu'il s'agisse des matchs de l'équipe nationale ou du championnat, l'accès est strictement contrôlé par une entreprise proche des services de renseignement baptisée Tazkarti. Ancien ultra d'Al-Ahli, le club le plus populaire d'Égypte, Khaled1 explique désabusé :

Seules 5 000 à 6 000 personnes se voient attribuer une Fan ID leur donnant le droit d'aller au stade. On te demande toutes les informations te concernant, y compris sur ton travail et celui de ta famille. Comme ça, si tu dérapes, on peut te retrouver facilement. Pour l'Egypt Capital Cup, les autorités ont sélectionné en priorité des influenceurs et des célébrités afin de soutenir la propagande autour de la nouvelle capitale.

Douze ans maintenant que le régime surveille comme le lait sur le feu les mouvements de supporters. Depuis le 2 février 2012, les matchs du championnat se jouent à huis clos ou presque. Ce jour-là, 74 fans d'Al-Ahli ont trouvé la mort à Port-Saïd au sortir d'une rencontre contre l'équipe locale, poignardés, roués de coup ou asphyxiés devant les yeux fermés de la police. Aujourd'hui, le doute plane encore sur les raisons de ce massacre, néanmoins tout laisse à penser que les ultras ont payé de leur sang leur mobilisation décisive un an plus tôt sur la place Tahrir, lors de la révolution du 25 janvier 2011.

Khaled était dans les tribunes ce soir-là. Âgé d'à peine 17 ans, il brandissait la banderole d'un jeune groupe de supporters qu'il avait contribué à fonder quelques années plus tôt, les Ultra Red Storm. Celle-ci reste désormais rangée dans un placard verrouillé à double tour. La sortir pourrait lui coûter cher. Douze ans après avoir pénétré un stade pour la dernière fois, son nom est toujours inscrit dans les fichiers de la police. Celui que ses camarades de tribune surnommaient Keks raconte :

Les ultras sont considérés comme des terroristes. Il y a un peu plus d'un an, c'était la COP 27 à Charm El-Cheikh et au même moment, je partais en vacances à Dahab, juste à côté. Quand je suis arrivé, les policiers m'ont interpellé et m'ont longuement questionné avant de me laisser partir. Ils avaient peur que je vienne perturber l'événement.

L'ancien ultra se désole :

Depuis Port-Saïd, je ne regarde plus les matchs. C'est à peine si je vais voir les résultats sur mon portable. Avant, j'étais de tous les déplacements, je pleurais, je vibrais. Mais la passion est morte. Et je ne suis pas le seul.

Si les terrasses des cafés sont toujours bondées les soirs de match, le cœur n'y est plus. « En Égypte, le football n'est plus une passion mais un divertissement pour oublier la dureté de la vie. »

Une question de « wasta »

Regroupés derrière les cages de la Moharram Bey Arena, sobriquet taquin donné au goudron du Falaki, les cinq du quartier de Kom Al-Dikka s'échauffent. Ce soir, ils affrontent Smouha dans la compétition reine, celle qui se joue pendant la demi-heure juste avant la rupture du jeûne, au seuil de l'hypoglycémie. « On va les manger », s'amuse l'un d'entre eux en enfilant sa chasuble jaune floquée du portrait tout sourire d'un député du coin. Le murmure des tribunes vrombit, certains supporters sortent des tambourins, d'autres donnent de la voix. Un voisin avec de la suite dans les idées monnaye les chaises sorties de son garage. Les trottoirs sont bondés. Jadis, on pouvait y croiser les recruteurs des plus grands clubs du pays. « Le tournoi a permis de révéler des talents immenses tels Ahmed Sari, Magdi Ezzat, ou Sami Barras », énumère Mohamed Chahine, des étoiles dans les yeux. « Le plus illustre d'entre eux, Ahmed Al-Kass, est même devenu capitaine de la sélection égyptienne à la fin des années 1990 après une brillante carrière au Zamalek et à l'Ittihad Alexandrie. »

31 mars 2024 dans le quartier de Moharram Bey à Alexandrie. Le portrait tout sourire du député de la circonscription, sponsor distant de la compétition.

L'histoire ne s'est pas répétée, depuis. Même si certains joueurs professionnels de futsal continuent de participer au tournoi, ils font figure d'exception. Comme partout ailleurs, le football égyptien est devenu une histoire de gros sous et de piston, la « wasta » comme on l'appelle ici. Impossible de percer sans être inscrit, dès le plus jeune âge, dans un grand club ou dans une prestigieuse académie dont le coût d'entrée est inaccessible au plus grand nombre. Cairote pur jus, contraint de jeter l'éponge faute de moyens, Ahmed Gouda se rappelle :

Si tu n'as pas de « wasta », on va te demander de l'argent. Mais ça ne te garantit pas de jouer, même si tu es bon. Ils te disent que tu fais un investissement pour ta carrière, que cet argent va être dépensé pour toi. Moi j'étais à l'académie de Zamalek. Ça coûtait 300 livres (6 euros) par mois. Ensuite, si tu veux intégrer les équipes, tu dois encore payer les tests. Ils t'en font passer plusieurs. Si tu es reçu, tu acquittes à l'année une somme qui peut aller jusqu'à 2 000 ou 3 000 livres (40 à 60 euros). Et tu n'as toujours aucune garantie de jouer. Par contre, si tu as la « wasta », tu joues directement sans passer tous les tests et sans payer. Le capitaine sait très bien que ton oncle ou ton père a le bras long.

En Égypte, le football n'est pas synonyme de mobilité sociale. La corruption endémique du pays, bien que remise en cause brièvement dans les années qui ont suivi le mouvement de 2011, façonne les voies d'accès au sport de haut niveau depuis les années 1990. Un phénomène qui a poussé les recruteurs à se détourner des compétitions de rue. D'autant que celles-ci sont beaucoup moins nombreuses en dehors de la période du ramadan. Pour jouer, les Égyptiens louent en soirée des terrains d'appoint souvent installés dans des cours d'école, ou — au prix fort — les gazons synthétiques rutilants des nombreux clubs de sociabilité.

Alors que sur le terrain l'équipe de Kom Al-Dikka inscrit un deuxième but filou, Mohamed Chahine glisse une de ces anecdotes dont il a le secret. « Un jour, au début des années 1980, Adel Imam2 en personne est venu assister à un match. C'était la folie, tout le quartier est descendu pour le saluer. » Le monstre sacré du cinéma égyptien faisait du repérage pour son rôle dans El Harrif (Le Champion, 1983), film de Mohamed Khan devenu culte. Il y incarne un joueur talentueux d'origine modeste perverti par les matchs de rue, au point d'en perdre son travail et sa femme. Depuis, l'image de ce football populaire a largement changé. Dans le tout récent El Harrifa (La Compétition des champions) de Raouf El Sayed (2023), le héros joué par Nour Al-Nabawy suit la trajectoire inverse. Fils de bonne famille, il se retrouve contraint de quitter l'académie renommée dans laquelle il est inscrit après la faillite de l'entreprise de son père. Et c'est dans la poussière des tournois de rue qu'il trouvera sa planche de salut.

Coup de sifflet final. Survoltés après leur nette victoire 2 à 0, les héros du jour retirent la chasuble et foncent s'entasser à l'arrière d'un triporteur. Ils filent en chanson profiter d'un dîner doublement mérité. L'arène est à nouveau déserte lorsque l'appel à la prière retentit. Une bande de petits du quartier s'empare alors de la balle-chaussette. Parmi eux Ahmed, 9 ans. « Mon idole c'est Mostafa Al-Yeoudi, il joue pour le quartier de Hadra », dit le garçon entre deux tentatives de passement de jambe. Au Falaki, les exploits européens de Mohamad Salah ne font plus rêver depuis bien longtemps.


1Le prénom a été modifié.

2NDLR. Un des plus célèbres comédiens égyptiens, dont la carrière a commencé dans les années 1960.

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