Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025.
Une ville « pieds dans l'eau ». On pourrait difficilement mieux décrire Ksar El Kébir, commune urbaine de 126 000 habitants du nord-ouest du Maroc, après les pluies exceptionnelles qui se sont abattues sur le royaume ces dernières semaines. L'oued Loukkos ne jouxte plus la ville, il la noie dans sa crue. Résultat : 113 000 personnes ont été contraintes de quitter Ksar El Kébir, selon un bilan rendu public par la chaîne de télévision publique 2M le 7 février.
Mohammed Rachid Yahia, président de la section de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) à Ksar El Kébir, affirme :
Des autocars ont été mobilisés par les autorités pour évacuer rapidement les sinistrés, mais une fois arrivés à Tanger, Tétouan ou ailleurs, ils étaient lâchés dans la nature. Il a fallu que les gens haussent le ton pour qu'il y ait une vraie prise en charge.
Face à l'ampleur de la catastrophe, les Marocains ont fait preuve d'une solidarité touchante. Sur Facebook, des internautes basés à Tanger ou à Tétouan ont ouvert leurs domiciles aux personnes déplacées. « Les opérateurs économiques de la région ont également joué un rôle important : à Martil et Cabo Negro, un homme d'affaires a ouvert les portes de son complexe hôtelier pour y abriter les personnes qui se sont retrouvées sans toit, sans alternative. Il a mis à leur disposition une centaine de chambres », ajoute notre interlocuteur, regrettant tout de même que beaucoup aient essayé de profiter de la situation, en augmentant les tarifs des loyers. « Ce n'est pas comme si les gens étaient en vacances, c'est désolant », commente-t-il.
Mais au-delà des discours dithyrambiques envers les efforts de l'État, le constat demeure amer. Les premiers campements qui ont été établis à Larache, au nord-ouest de Ksar El Kébir, pour accueillir les sinistrés ont été détruits par la pluie et le vent avant leur arrivée. « Heureusement, sinon, on aurait assisté à une catastrophe », pointe le militant à Orient XXI. Il poursuit :
Le problème, c'est le manque d'informations. Les agents de la force publique venaient frapper à la porte des gens au milieu de la nuit pour leur signifier de quitter les lieux immédiatement. Mais pour aller où ? Pendant combien de temps ? Comment ? Il est normal que les gens refusent dans un premier temps.
Le professeur Mohammed-Saïd Karrouk, professeur en climatologie à l'université Hassan II de Casablanca, explique qu'il s'agit d'une rupture momentanée de la sécheresse qui a duré sept ans, manifestée par un retour brutal et intense des précipitations. « Les Marocains ne sont pas habitués à cela, et les infrastructures existantes sont insuffisantes », souligne-t-il. Selon lui, il faudrait revenir aux règles qui régissaient auparavant le climat marocain, où la sécheresse est la règle principale. Historiquement, précise le climatologue, cette sécheresse est toujours suivie d'un retour de l'eau mais, « cette fois-ci, il s'est déroulé dans des conditions extrêmes ». Schématiquement, le Maroc s'est retrouvé pris en étau entre des masses d'air tropicales plus humides que la normale et des masses d'air extrêmement froides venues du pôle.
La catastrophe pouvait-elle être évitée ? Difficile d'y répondre. Le scientifique rappelle toutefois que dans la région concernée, le barrage oued Makhazine affichait un taux de remplissage de 77 % en septembre 2025, bien avant l'arrivée massive des pluies. Plus loin, au barrage Al Wahda, le plus grand du pays, le niveau atteignait environ 45 %. « Pour que ces barrages puissent fonctionner correctement dans leur mission de protection contre les inondations, il faut qu'ils aient la capacité de recevoir rapidement des quantités d'eau importantes », explique Mohammed-Saïd Karrouk. Or, le barrage oued Makhazine ne disposait pas de la marge suffisante. Le retour brutal des précipitations en janvier a surpris les autorités et les a mises en difficulté. Les infrastructures se sont retrouvées en surcapacité, d'où la nécessité d'ouvrir les vannes pour déverser le surplus dans le fleuve, ce qui augmente le risque de crue. « Les autorités ont fait ce qu'elles ont pu pour réguler le débit des barrages, reconnaît le scientifique, mais ce n'était pas suffisant pour éviter la situation actuelle ».
Loin d'être un phénomène exceptionnel, les inondations ont toujours rythmé la vie dans le bassin du Loukkos. Comme le rappelle l'historien Samir Ait Oumghar : « Depuis des siècles, l'oued est à la fois une source de vie et une menace récurrente pour les activités humaines. Le fleuve traverse une vaste plaine légèrement inclinée, une caractéristique qui augmente considérablement le risque d'inondation. »1
Les Romains, dès l'Antiquité, sont conscients des dangers posés par les crues de l'oued Loukkos. Quand ils fondent Lixus, l'une des cités urbaines les plus anciennes du royaume, ils choisissent un terrain surélevé, à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer, lui offrant donc une protection naturelle. D'après Samir Ait Oumghar, les crues hivernales du fleuve sont si importantes « que la colline apparaît comme une île vue de la mer ».
Ksar El Kébir a été construite sur les ruines d'une autre cité romaine, Oppidum Novum, situées sur le lit de l'oued et qui, toujours d'après l'historien, a disparu en raison des crues récurrentes du fleuve Loukkos. Depuis toujours, Ksar El Kébir a été le théâtre d'inondations spectaculaires : les archives historiques et les analyses paléohydrologiques identifient au moins 24 inondations majeures entre 1500 et 1871. Plus récemment, les archives disponibles témoignent de 12 épisodes d'inondation entre 1936 et 1951. À l'indépendance du royaume, en 1956, d'autres épisodes graves marquent l'histoire de la région, poussant enfin les autorités à ériger le barrage oued Makhazine, à quelques kilomètres de la ville.
Mohammed-Saïd Karrouk rappelle que la région du Gharb (ouest) a toujours été un marécage, avant les protectorats français et espagnols, au début du siècle dernier. Si les aménagements ont permis de changer la fonction du sol, sa topographie ne peut pas être changée. « La construction des barrages a permis de contenir ces phénomènes afin de protéger la population locale. Mais force est de constater que ces infrastructures ne peuvent plus assumer cette fonction », signale le scientifique.
Ce constat a probablement contraint l'exécutif à reconsidérer sa gestion des barrages, en adoptant, le 4 février, un nouveau décret sur la classification et la sécurité des barrages. Le texte prévoit, pour chaque barrage classifié, un plan d'urgence avec des scénarios de riposte en cas d'événements critiques, des mesures d'alerte et d'évacuation, des mesures de coordination avec les autorités locales et les services de secours, ainsi que des cartographies détaillées des zones à risque en aval, incluant le recensement des habitations et infrastructures menacées.
Mi-décembre 2025, des crues inattendues ont ravagé la médina de Safi, ville côtière située à 300 kilomètres au sud de Rabat. En une seule nuit, 37 personnes ont perdu la vie. À Ksar El Kébir, de telles pertes humaines ont pu être évitées. Mais dans les alentours, la catastrophe climatique a bel et bien emporté des vies. Trois femmes — une mère et ses deux filles — ont été retrouvées mortes mercredi 4 février dans une bourgade de la province de Larache, lorsque leur maison s'est écroulée en raison d'un glissement de terrain causé par les pluies diluviennes.
Il est difficile de connaître pour le moment les conséquences matérielles des inondations dans la ville de Ksar El Kébir. En revanche, il est certain que les agriculteurs de la région en sont les premières victimes. « Dans près de 800 douars [villages] de la région, les gens ont dû quitter leurs terres, laissant derrière eux leurs vaches, leurs moutons et leurs chèvres », se désole Mohammed Rachid Yahia. À quelques mois de l'Aïd el-Adha (ou Aïd el-Kébir, « fête du sacrifice »), période durant laquelle de nombreux éleveurs comptent sur la vente des bêtes destinées au rituel du sacrifice pour gagner de l'argent, la situation s'apparenterait à une véritable hécatombe économique. Avec 16 milliards de dirhams (1,4 milliard d'euros) générés en 2023, l'Aïd représente une manne financière incontournable pour le secteur.
Pour l'instant, il n'y a aucun moyen de savoir quand les Ksiris pourront regagner leurs domiciles. Les autorités poursuivent le déversement progressif des barrages oued Makhazine et Al Wahda, ce qui exclut toute baisse immédiate du niveau de l'oued Loukkos et, par extension, de sa crue.
Si l'opinion publique salue les efforts de l'armée et des secouristes, elle ne cache pas sa colère vis-à-vis des responsables gouvernementaux. Des ministres ont refusé de répondre aux demandes des députés des groupes d'opposition souhaitant discuter de la situation dramatique des habitants des villes du nord. Au Parlement, un député du parti de l'opposition Mouvement populaire (droite conservatrice) a accusé les ministres « de fuir la confrontation ». Dans un communiqué daté du 3 février, le Parti du progrès et du socialisme a pointé du doigt « le mépris » du gouvernement envers les partis politiques.
1Latifa Babas, « Oued Loukkos : Un risque d'inondation ancré dans l'histoire », Yabiladi, 4 février 2026.
En Iran, le faible niveau des réserves en eau inquiète. Associé à l'augmentation des températures, provoquant des coupures d'électricité, il annonce une crise énergétique sans précédent, dans un contexte de tensions géopolitiques maximales.
Le 28 août, la troïka européenne — Royaume-Uni, France et Allemagne — a déclenché le mécanisme de « snapback » rétablissant les sanctions de l'Organisation des Nations unies (ONU) contre l'Iran. Cette clause de sauvegarde, introduite en 2015 dans l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien, permet à tout membre signataire constatant un manquement de saisir le Conseil de sécurité. Si le différend n'est pas réglé dans un délai de trente jours, l'ensemble des sanctions adoptées en 2006 et 2010 par l'institution contre l'Iran — embargo sur les armes, gels d'avoir financiers, restriction de circulation des dirigeants iraniens, mais aussi interdiction de projets de coopération militaire et certaines exportations — peut alors être rétabli. Alors que les relations diplomatiques entre l'Iran et les Occidentaux sont à l'arrêt, cette menace s'apparente à un ultime moyen de pression à leur main.
Dans un pays fragilisé, cette mesure accroît la pression économique sur une population déjà éprouvée par les bombardements israéliens et américains en juin, l'inflation et les politiques d'austérité menées depuis plusieurs années. À ce contexte s'ajoute une crise hydrique sans précédent.
À Téhéran, capitale de plus de 9 millions d'habitants1, les précipitations diminuent régulièrement, aggravant les effets conjugués du réchauffement climatique, de décennies de mauvaise gestion et d'un réseau de distribution vétuste. L'épuisement rapide des nappes phréatiques alimente le mécontentement populaire, déjà nourri par les pressions sociétales, les difficultés économiques et les inégalités d'accès aux ressources.

Les indicateurs de l'ONU classent l'Iran parmi les pays au stress hydrique très élevé. En 2021, 81 % des ressources en eau renouvelables du pays étaient prélevées. Ce niveau ne laisse aucune marge de sécurité face aux sécheresses et aux à-coups climatiques. À l'échelle nationale, les données de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) confirment une prédominance de l'usage agricole (environ 90 % des prélèvements), ce qui constitue un facteur central de tension sur la ressource.
En 2024-2025, dans le cadre de son programme d'achats garantis, l'État a acquis près de 12 millions de tonnes de blé auprès d'agriculteurs nationaux. Un record historique qui lui a permis d'affirmer une quasi-autosuffisance en céréales. Mais une grande partie de l'agriculture reste tournée vers des fruits et légumes très gourmands en eau — comme les pistaches, largement destinées à l'export — sans réelle adaptation à la rareté croissante de la ressource. Cette mauvaise gestion épuise encore plus les nappes phréatiques et rend le pays plus vulnérable aux pénuries. Cependant, le riz, aliment de base et plat quotidien des Iraniens, reste massivement importé, principalement d'Inde, qui assure plus des quatre cinquièmes des volumes annuels, loin devant les autres fournisseurs. Le maïs destiné à l'alimentation animale provient pour l'essentiel du Brésil, complété par d'autres origines.
Les données récentes de la Compagnie des eaux et de l'assainissement de Téhéran (Abfa) indiquent qu'environ 11 % de l'eau est perdue physiquement par des fuites. Un taux similaire est imputable aux pertes apparentes liées aux vols, fraudes ou compteurs défectueux. Le tout porte ainsi l'eau non facturée à près de 22 %. Cette situation est aggravée par l'insuffisance chronique d'investissements dans l'entretien du réseau. Les prix de l'eau, fixés par l'État selon le principe de l'« alignement de consommation » — c'est-à-dire avec un tarif légèrement plus élevé pour les foyers à forte consommation — restent très bas dans l'ensemble et ne couvrent pas les coûts réels. Ce choix, associé à une réduction des budgets publics, dans le cadre de l'austérité, empêche l'État d'investir dans l'entretien et la modernisation du réseau.
Enfin, en cartographiant le couloir ouest de Téhéran (Shahriyar), les équipes de l'Institut iranien de recherche sur l'eau ont mis en évidence le lien entre pompages excessifs, baisse du niveau des nappes et déformation du sol. Près de 60 à 70 % des eaux usées de Téhéran s'infiltrent dans le sol à cause d'un réseau d'assainissement insuffisant, ce qui fait remonter la nappe phréatique de 1 à 2 mètres par an, et jusqu'à 10 mètres en quatre ans dans certaines zones. Cela entraîne de graves problèmes de contamination et de stabilité du sol. Une habitante du quartier populaire Pounak, au nord-ouest de Téhéran, raconte :
Dans notre quartier, l'eau du robinet a parfois une odeur étrange. On nous dit de ne pas la boire. Mais on n'a pas toujours les moyens d'acheter de l'eau en bouteille.
Dans l'agglomération de Téhéran, l'affaissement du sol atteint parfois plusieurs dizaines de centimètres par an, menaçant bâtiments, routes, lignes électriques, conduites et métro. Ce phénomène de subsidence2, confirmé par des études scientifiques et des relevés par télédétection, concerne aussi des villes comme Ispahan, au centre de l'Iran, où il met en péril des monuments historiques et des sites patrimoniaux.
À cette tension sur l'eau s'ajoute une fragilité énergétique, révélée brutalement lors de l'été 2025. En juin, Israël a bombardé plusieurs infrastructures iraniennes — raffineries, dépôts de carburant autour de Téhéran et une partie du champ gazier géant de South Pars, principal fournisseur des centrales thermiques. Ces frappes ont réduit l'approvisionnement en gaz, ce qui contribuerait aux coupures d'électricité dans plusieurs provinces.
Dans le sillage de cette offensive, en juillet, une vague de chaleur exceptionnelle — plus de 50 °C relevés dans plusieurs villes du sud-ouest du pays — a sévi. Elle a provoqué un pic inédit de consommation électrique, déséquilibrant la production et la demande, selon le ministère de l'énergie. La sécheresse a réduit les apports hydroélectriques, tandis que le vieillissement du réseau, aggravé par le manque d'investissements dans un contexte d'austérité, a accru sa vulnérabilité. Pour limiter la demande, les autorités ont ordonné la fermeture exceptionnelle pendant une journée des bureaux gouvernementaux et des banques.
Quasi quotidiens à Téhéran et dans 28 autres villes, les délestages — pouvant atteindre plus de quatre heures par jour — perturbent fortement la vie des ménages, des commerçants, des services publics et des industries. Derrière ces coupures planifiées se cachent des histoires de chaleur étouffante, de privations et d'inégalités mal supportées. Un épicier du sud de Téhéran dénonce :
Ici, à Molavi3, on subit des coupures sept jours sur sept, parfois deux fois par jour. Et là-haut, dans leurs appartements du nord avec piscine, l'électricité n'est coupée qu'une fois par semaine, quand elle l'est. Sous cette chaleur écrasante, on nous laisse cuire pendant qu'eux se baignent.
Sur les réseaux sociaux, une étudiante en génie civil écrit :
Au foyer de l'université, l'eau est coupée des heures entières. On ne peut même pas se doucher, on reste collantes de sueur dans cette chaleur, à attendre que ça revienne.
Une femme au foyer raconte :
Je garde ma mère grabataire. J'ai mal au dos, mais je dois monter les escaliers parce que l'ascenseur est hors service. Et comme il n'y a plus d'eau au robinet, j'achète des bidons que je porte moi-même jusqu'à l'appartement. Personne ne se soucie de nous.
Face à ces crises, l'idée de déplacer la capitale a refait surface début 2025. Deux conseils d'étude ont été créés pour évaluer le transfert de certaines fonctions vers Mokran, sur le littoral sud-est, mais aucune décision n'a été prise. Les partisans de la mesure invoquent la pollution, la subsidence et les pénuries d'eau à Téhéran comme raisons principales. Les opposants dénoncent un projet précipité et irréaliste, estimant que les milliards nécessaires seraient mieux investis dans la modernisation de la capitale actuelle.
Le débat politique reflète ces tensions. Les réformistes appellent à des changements structurels, à la modernisation des réseaux et à une coopération accrue avec les institutions internationales. En août, sur le site du quotidien Shargh, l'ancien député Mahmoud Sadeghi estime ainsi qu'« aucune économie de résistance ne peut fonctionner sans sécurité hydrique ». Les conservateurs, relayés le 30 juillet par Kayhan, le plus ancien journal iranien, défendent l'augmentation de l'offre par barrages, transferts interbassins et centrales, pour renforcer l'autosuffisance et éviter toute dépendance stratégique en période de sanctions. Une troisième approche, soutenue par certains experts, prône une gestion intégrée de la demande, avec tarification progressive, réutilisation des eaux usées et lutte contre les pertes, jugée plus efficace à court terme que les grands projets d'infrastructure.
La crise actuelle combine les effets cumulatifs de choix politiques passés, de contraintes climatiques et de pressions économiques exacerbées par les sanctions internationales et les tensions régionales, auxquels s'ajoute une menace réelle d'escalade militaire. Pour une large partie de la population, ce quotidien nourrit un sentiment d'injustice, et le constat amer d'un avenir sans perspectives. L'absence de réforme structurelle ambitieuse et la persistance de tensions extérieures ne risquent-elles pas de menacer la stabilité du pays et de provoquer une crise interne majeure ?
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Le Koweït, sous la chaleur suffocante de l'été, connaît de fréquentes coupures d'électricité. Cette situation illustre l'incapacité de cet émirat du Golfe, pourtant l'un des pays les plus riches au monde, à opérer des choix stratégiques. Face à la nécessité d'un sursaut, le Koweït opte pour une reprise en main autoritaire.
L'âge d'or du Koweït prend fin brutalement le 2 août 1990 lorsque les forces irakiennes de Saddam Hussein envahissent l'émirat septentrional de la Péninsule arabique. Trente-cinq ans plus tard, malgré sa libération, le pays vit comme figé dans un traumatisme qui brouille sa vision à long terme. Dernier exemple : la crise structurelle de l'approvisionnement en électricité. En dépit d'une capacité totale de production de 20 gigawatts, soit près de deux fois plus par habitant que la France, le Koweït et ses 5 millions d'habitants (dont deux tiers d'étrangers) risquent la pénurie estivale dès que les températures excèdent les normales saisonnières. Le 16 juin 2025, la température atteignait 52 °C dans la localité d'Al-Jahra, point le plus chaud du globe ce jour-là. L'usage de la climatisation est intensif, même dans les maisons laissées vides par les nombreux Koweïtiens qui partent en congés en juillet et août, le plus souvent à l'étranger — en Europe, en Thaïlande, dans le Caucase ou en Amérique du Nord.
Le déficit en fourniture d'électricité, estimé à 1,6 gigawatt par l'agence étatsunienne pour le commerce international1, trouve son origine dans la paralysie institutionnelle qui a gangrené le pays durant des décennies. Sur fond de conflits entre la famille régnante, représentée par le gouvernement, et les députés conservateurs — parfois qualifiés de populistes du fait de leur volonté affichée de représenter « le peuple » contre les élites économiques traditionnelles —, majoritaires au Parlement, les investissements destinés à moderniser les centrales électriques et à accroître leurs capacités ont tardé.
« Dans les années 1970, nous étions loin devant l'Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis, mais, aujourd'hui, la plupart des Koweïtiens interrogés ont l'impression qu'il n'y a aucune vision, que nous ne savons pas vers quoi nous devons nous diriger », confiait à Orient XXI Yagoub Yousif Al-Kandari, directeur des études d'opinion publique à l'Université du Koweït, lors d'un entretien début 2024, quelques semaines après l'accession au pouvoir de l'émir Mechaal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah. « Les Koweïtiens se méfient des institutions publiques car ils ont le sentiment que les postes sont attribués sur la base de relations personnelles plutôt que des qualifications », ajoutait-il. Un constat qui n'a guère évolué.
L'émirat s'est enfermé dans la politique du tout combustible fossile, ignorant le virage vers les sources renouvelables, au détriment de son indépendance énergétique. La demande en gaz naturel, notamment pour fournir du courant, excède la production locale depuis 2008 et a causé une multiplication par dix des importations de ce combustible entre 2009 et 2022. Le rejet d'une stratégie de développement des énergies renouvelables, qui représentent moins de 1 % de la capacité électrique du Koweït à ce jour, contraste avec les politiques volontaristes que suivent les autres pays arabes du Golfe.
« Le Koweït aurait dû se pencher sur cette question il y a 10 ou 15 ans. Les mesures prises aujourd'hui ne résolvent pas le problème actuel, elles l'empêchent de s'aggraver à l'avenir, » analyse Rahmat Poudineh, directeur de la recherche sur l'électricité à l'Oxford Institute for Energy Studies (Institut d'Oxford pour les études énergétiques). Face aux limites de ses infrastructures, le Koweït s'est résigné depuis 2024 à imposer des coupures d'électricité temporaires dans des dizaines de localités — industrielles, agricoles, mais aussi résidentielles — lors des pics de chaleur pour restreindre la demande.
La paralysie institutionnelle a également privé le pays de l'occasion de poser les jalons d'une réforme systémique de la demande en électricité. Le Parlement, dominé par les voix conservatrices — liées en partie aux segments tribaux et islamistes —, s'est opposé fermement à toute réforme du socle sur lequel a été édifié le Koweït moderne : la quasi-gratuité de l'énergie pour ses citoyens. La fixation du prix de l'électricité par l'État est érigée en moyen de redistribuer la rente pétrolière à la population nationale. Elle est donc fortement subventionnée pour les ménages koweïtiens qui la paient l'équivalent de 0,006 euro par kilowattheure, un tarif inchangé depuis 1966.
Si les consommateurs étrangers paient leur électricité 25 fois plus cher, une pratique commune dans les pays du Golfe, l'illusion de gratuité dont jouissent les 1,6 million de Koweïtiens a causé une demande débridée. La consommation d'électricité par ménage est l'une des plus élevées au monde, en partie en raison du manque d'investissements dans la sobriété énergétique et de l'absence d'incitations à l'achat d'appareils domestiques plus économes. « Certains bâtiments, même s'ils sont neufs, sont équipés de climatiseurs qui consomment beaucoup d'électricité. C'est parce que l'électricité ne nous coûte pas cher. J'ai le sentiment que nous n'avons pas cette culture de l'économie d'énergie », confie Abdallah Al-Sayegh, un Koweïtien qui vit à Al-Khiran, une ville construite sur une lagune intérieure artificielle dans le sud du pays.
Pire, la paralysie institutionnelle a empêché l'émirat de moderniser son urbanisme et ses infrastructures, ou d'engager une réflexion sur l'isolation des bâtiments (en dépit de températures hivernales parfois froides), figeant ainsi les erreurs du passé. « Le parc immobilier existant a été construit autour de l'idée d'une énergie gratuite. Si ces subventions avaient été retirées il y a 50 ans, les villes du Koweït auraient une apparence très différente, » indique Rahmat Poudineh.
Une inaction que l'émirat paye au prix fort à l'heure où la demande en électricité est attendue en hausse de 3,3 % par an entre 2025 et 2027 selon l'Agence internationale de l'énergie, notamment en raison d'un recours accru à la climatisation pour isoler la population des effets concrets du dérèglement climatique. La température extérieure moyenne au Koweït durant juin, juillet et août a augmenté de 1,9 °C entre la période 1931-1960 et 1991-2020 pour atteindre 37,2 °C selon la Banque mondiale. Au facteur climatique s'ajoute l'accroissement continu de la population, estimé à plus de 2 % par an par l'ONU, principalement dû à l'arrivée de travailleurs étrangers, alors que le taux de fécondité des Koweïtiennes diminue rapidement.
Face au constat accablant d'un État impuissant, les élites koweïtiennes semblent avoir cédé aux sirènes de l'autoritarisme pour accélérer les prises de décisions, abandonnant ainsi une expérience de participation des citoyennes et citoyens, certes imparfaite, mais unique dans la Péninsule arabique. Ce virage, annoncé pour une durée maximale de quatre ans, force l'émir Mechaal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah, âgé de 85 ans, à agir. Les près de 50 000 déchéances de nationalité, symbole d'une politique xénophobe, visent notamment à donner le change aux fractions populistes. De son côté, en mai 2025, le gouvernement a fait un premier pas sur le chantier de la sobriété énergétique en dirigeant une opération policière contre une centaine d'habitations d'Al-Wafra, zone située à la frontière avec l'Arabie saoudite. Leurs propriétaires étaient accusés de tirer bénéfice de l'électricité quasi gratuite en minant illégalement des cryptomonnaies avec du matériel informatique particulièrement énergivore. Cette action aurait, selon les autorités, entraîné une baisse de 55 % de la consommation d'électricité dans la localité.
Sur le plan de l'offre, le Koweït annonce la signature prochaine de contrats pour la construction de la phase deux et trois de la centrale électrique au gaz Az Zour nord, avec une préférence pour les partenariats public-privé afin de partager la charge financière entre l'État et des investisseurs privés. Et l'émirat s'ouvre à l'énergie solaire après des années de rejet avec la construction annoncée en quatre phases du parc Dabdaba-Shagaya à l'est de la capitale, qui devrait produire 4,5 gigawatts supplémentaires d'électricité d'ici 2030.
Dans l'attente que ces annonces soient suivies d'effet, le Koweït doit compter sur le Conseil de coopération du Golfe (GCC). En mai 2025, le pays a signé un contrat avec le réseau électrique interconnecté entre les États du Golfe pour importer 800 mégawatts, alors que 500 avaient déjà été importés d'Oman et du Qatar durant l'été 2024. Le recours à l'Autorité d'interconnexion du Conseil de coopération du Golfe, basée à Dammam, soulève cependant la question de la dépendance du Koweït à ses voisins arabes. Selon Rahmat Poudineh : « Les pays du Golfe se font-ils suffisamment mutuellement confiance pour que, si quelque chose se produit à l'avenir, les importations d'électricité continuent ? Doivent-ils compter sur l'électricité moins chère de leurs voisins ou sur l'électricité plus chère qu'ils produisent ? » Un autre défi stratégique qui attend l'émir Mechaal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah dans un contexte de volatilité régionale.
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1« Kuwait Energy Thermal Power Projects », International Trade Administration, 30 avril 2025.
Cette année, la célébration de l'Aïd el-Kébir est frappée par une double crise climatique et économique. Mais c'est le modèle même de l'élevage dans la région qui est remis en question. Il nécessite des adaptations profondes qui tardent à venir.
Cette année au Maghreb, la fête de l'Aïd el-Kébir aura un goût amer pour les familles désirant sacrifier un mouton. Au Maroc, la fête est carrément annulée. En Algérie, l'importation de près d'un million de moutons est en cours et en Tunisie, devant des prix record, les consommateurs sont dans l'expectative. Un cap est atteint : l'impossibilité de ces pays à répondre à la demande locale face aux sécheresses à répétition dans la région. Pourtant, leurs populations ne semblent pas prêtes à le reconnaître et sont, pour la plupart, dans le déni. Certains rêvent même de suivre l'exemple de méga-bergeries à l'image d'un récent projet saoudien.
Les Maghrébins assistent, impuissants, à l'envolée des prix. Une situation d'autant plus difficile à accepter que la viande de mouton a toujours été abondante. En Algérie, des internautes vont jusqu'à publier des images datant des années 1950 montrant des troupeaux d'ovins embarqués vers la France à partir du port d'Alger. La route qui mène au port a longtemps porté le nom de « La moutonnière ».
Aujourd'hui, les signes du réchauffement climatique sont présents partout. Au Maroc, après six années consécutives de sécheresse dans les zones agricoles, l'oasis de Skoura (sud) est en partie abandonnée par ses habitants. Dans le Sud algérien, face à l'avancée du désert, les trains vers la ville de Béchar embarquent des ouvriers munis de pelles chargés du désensablement des voies ferrées.
Outre la sécheresse, des études1 alertent à propos de « la pression exercée sur les pâturages [qui] s'aggrave et (du fait) qu'il devient de plus en plus difficile d'assurer une gestion rationnelle des terres dans le but de permettre la récupération des pâturages. »
Au Maroc, une étude2 note que « la dynamique observée depuis les années soixante-dix témoigne de la disparition des sites pastoraux en bon état. »
L'Aïd el-Kébir (ou Aïd al-Adha, « fête du sacrifice ») n'en reste pas moins une fête très suivie au Maghreb. Dans les années 1950, à l'époque où le modèle de la famille élargie dominait, c'est l'aïeul qui sacrifiait un mouton. Aujourd'hui, la demande s'accroît du fait de la démographie, mais également du modèle de famille nucléaire dominant.
Le jour de l'Aïd durant la matinée, les cours d'immeubles des grandes villes se transforment en abattoirs et dès onze heures l'odeur des grillades embaume. Si on laisse la viande du mouton maturer 24 heures, le temps d'un ressuyage, les abats sont immédiatement consommés sous forme de brochettes de foie, de cœur ou de rognons. Il existe une multitude de façons de consommer les tripes et la tête de mouton.
Depuis trois ans, partout on assiste à une spirale des prix que rien n'arrête. En Tunisie, le président du Syndicat des agriculteurs, Midani El-Daoui, a récemment déploré que le prix du mouton dépasse désormais les 1 000 dinars (300 euros), « même pour des animaux pesant moins de 20 kilos ». En avril 2025, Midani El-Daoui, s'inquiétait3 du recul du nombre de brebis reproductrices : « Les femelles continuent d'être abattues, ce qui fragilise durablement la capacité de reproduction du cheptel. » Conséquence : une offre inférieure en agneaux, ce qui contribue à l'inflation. En outre, dans ce pays comme chez ses voisins, face à la sécheresse, le prix des fourrages a augmenté et l'engraissement des moutons se fait à partir d'orge, de maïs, de qualité nutritionnelle moindre que le fourrage vert, et de soja importé.
En Algérie, la flambée des prix est qualifiée de « diabolique » par la presse. En 2023, le directeur général de l'entreprise publique Alviar (Algérienne des viandes rouges), Lamine Derradji s'en alarmait déjà :
La nourriture quotidienne d'un mouton ne dépasse pas 100 dinars. Après dix mois d'engraissement, son coût ne devrait être que de 40 000 à 60 000 dinars (270 à 400 euros). Or ils sont vendus entre 100 000 et 120 000 dinars (670-800 euros).
Depuis, Lamine Derradji a été démis de ses fonctions à la suite d'un rapport de la Cour des comptes critiquant Alviar pour ne pas avoir pleinement utilisé les capacités des bergeries, faute d'une mise en œuvre d'un plan de développement de l'élevage, et lui reprochant notamment l'échec des fermes pilotes coûteuses — censées relancer l'élevage et la production fourragère — qui lui étaient rattachées.
Face à ce qu'il faut bien appeler une crise du modèle d'élevage ovin, chaque pays a répondu par des mesures spécifiques. Au Maroc, le roi Mohammed VI a demandé en février à la population de ne pas sacrifier de mouton lors de la fête de l'Aïd cette année, une mesure rarissime. « Notre pays affronte des défis climatiques et économiques qui ont eu pour conséquence une régression substantielle du cheptel », a-t-il souligné dans une adresse lue par le ministre des Habous et des affaires islamiques, Ahmed Toufiq. Le souverain a justifié sa décision par l'ampleur des « défis climatiques et économiques » auxquels le royaume fait face.
L'annonce royale a eu un effet radical sur les prix. Selon le média Le Site info, ils sont passés de 5 000 dirhams (475 euros) à 3 000 dirhams (290 euros). L'Association des éleveurs estime le niveau des pertes à 12 milliards de dirhams (1,14 milliard d'euros) pour la filière. Face à la diminution du cheptel, le Maroc a recours, depuis plusieurs années, aux importations de moutons espagnols. Celles-ci ont progressivement pris plus d'ampleur. En 2023, près de 400 000 têtes ont été importées, et près de 500 000 en 2024, selon le ministère marocain de l'agriculture. Des subventions, sous forme de suppression des droits de douane, d'exonération de TVA ou de primes aux consommateurs, ont été allouées à ces opérations. En avril dernier, le site H24info précisait que « la subvention exceptionnelle pour l'Aïd al Adha 2024 a concerné 474 312 ovins, portant le total des dépenses à 13,3 milliards de dirhams (1,26 milliard d'euros) ». Des mesures que l'opposition « continue de dénoncer » du fait d'une « gestion inefficace et des prix toujours élevés », d'après la même source.
En Algérie, l'idée de faire venir des moutons de l'étranger pour l'Aïd s'est répandue en 2024 durant le mois de ramadan à la suite des importations réalisées par l'entreprise publique Alviar. Celle-ci avait acheté 30 000 moutons sur pied en Roumanie. Ils avaient été dirigés vers les abattoirs gérés par l'entreprise et la viande commercialisée à prix réglementé. Dans la foulée, la rumeur avait couru que des moutons seraient importés pour l'Aïd. Des rumeurs rapidement démenties par Alviar. Par la suite, en novembre 2024, lors d'une déclaration officielle, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a estimé qu'« au lieu d'importer des moutons pour l'Aïd, nous devons trouver une solution à la hausse des prix de la viande rouge. »
En Algérie, la hausse des prix est substantielle. En 2023, l'hebdomadaire Jeune Afrique faisait état de moutons vendus « au minimum 50 000 dinars (300 euros) et jusqu'à 120 000 dinars (800 euros) dans la plupart des points de vente de la capitale et de sa périphérie. Soit jusqu'à six fois le salaire minimum garanti. » L'impossibilité pour les familles modestes, mais également les classes moyennes, d'acheter son mouton en raison de la hausse des prix produit un sentiment de frustration. Certains sont obligés de s'endetter.
Les associations de consommateurs sont montées au créneau. Le président de l'Association de protection des consommateurs algériens (Apoce), Mustapha Zebdi, confiait en 2024 à Dz News TV : « De nombreuses familles algériennes ne font pas le sacrifice à cause de la hausse des prix élevés du mouton. C'est une réalité. » « L'année passée (2023), il n'y a pas eu de mouton pour l'Aïd el-Adha à moins de 60 000 dinars(400 euros) », témoignait-il alors en plaidant pour l'importation des moutons « pour permettre aux familles algériennes de célébrer cette fête ». En mars dernier, lors d'une rencontre avec la presse, le président algérien s'est indigné qu'un mouton puisse être vendu 170 000 dinars (plus de 1 100 euros). Il a qualifié cette situation « d'inacceptable dans un pays d'élevage ovin comme l'Algérie », selon le site l'actualgerie.com.
Sans doute faut-il y voir la raison pour laquelle Abdelmadjid Tebboune est finalement revenu sur son refus de l'importation de moutons. Au 22 mai 2025, ce sont 371 000 moutons qui ont été débarqués de 27 bateaux dans 8 ports algériens. Les deux tiers proviennent de Roumanie et le reste d'Espagne. L'Algérie profite d'un effet d'aubaine à la suite de la décision marocaine de ne pas sacrifier d'animaux et donc de renoncer à en importer d'Espagne comme c'est le cas habituellement. Pour distribuer les ovins à l'intérieur du pays, des camions, des trains, et même un avion gros-porteur russe, ont été mobilisés.
Chez le voisin de l'est, alors que la société spécialisée Ellouhoum annonçait l'an dernier que « la Tunisie importera[it] des moutons en prévision de l'Aïd », l'Union tunisienne de l'agriculture a assuré que « le nombre de moutons disponibles pour les sacrifices de l'Aïd est suffisant » cette année et qu'en raison de pluies récentes, la Tunisie n'aurait pas besoin de recourir aux importations.
Mais au-delà des contingences économiques, le modèle d'élevage est en question. À la sécheresse, s'ajoute en milieu steppique un élevage de type cueillette là où, dans les mêmes conditions, les éleveurs australiens plantent massivement des arbustes fourragers. Des parcours naturels plantés avec ces arbustes présentent une meilleure valeur alimentaire pour le bétail, particulièrement dans les zones arides. En Algérie, des études universitaires notent toutefois que peu d'éleveurs reconnaissent que la dégradation des parcours steppiques est liée au surpâturage et que la sécheresse n'est que le facteur aggravant.
Les pouvoirs publics des pays du Maghreb sont pris entre la volonté des consommateurs de privilégier une transition alimentaire accordant davantage de place aux produits animaux, comme cela fut le cas en Europe après la Seconde Guerre mondiale, d'une part, et les réalités climatiques, de l'autre. Ces dernières années, face à la progression de l'aridité, les éleveurs ont décapitalisé : ils ont vendu une partie de leur bétail. Face aux problèmes structurels comme le surpâturage et la pénurie de fourrages due au réchauffement climatique, les autorités n'ont pris que des mesures conjoncturelles comme l'interdiction de l'abattage des agnelles.
En Tunisie, les professionnels proposent d'importer des brebis pour compléter les cheptels tandis qu'au Maroc, dans le cadre d'un récent accord avec la filière ovine française, il est prévu de recourir à l'insémination artificielle. Pour sa part, en novembre dernier, le président algérien a prôné une concertation avec la profession afin que le problème de l'insuffisance de la production ovine soit « définitivement résolu ». Dans les pays du Maghreb, les décisions d'annuler le sacrifice de l'Aïd ou d'importer des moutons témoignent de la réalité de la fragilité du milieu naturel face au réchauffement climatique. Une course à l'adaptation des élevages est engagée. Suffira-t-elle ?
1Mohamed Elloumi, Véronique Alary et Salah Selmi. « L'agriculture familiale au Maghreb. Politiques et stratégies des éleveurs dans le gouvernorat de Sidi Bouzid (centre de la Tunisie) », Afrique contemporaine, 2006/3 n° 219.
2A. Bechchari, A. El Aich, H. Mahyou, B. Baghdad, M. Bendaou. « Étude de la dégradation des pâturages steppiques dans les communes de Maâtarka et Béni Mathar (Maroc oriental) », Journal of Materials and Environmental Science, 2014, Volume 5, Supplément S2.
3« Tunisie : 1 000 dinars pour un mouton de 20 kg à l'occasion de l'Aïd », La Presse de Tunisie, 21 avril 2025
Le public de la 35e édition des Journées cinématographiques de Carthage découvrira à partir d'aujourd'hui et jusqu'à la fin de la semaine à Tunis Sh'hili, dernier-né du géographe et documentariste tunisien Habib Ayeb, qui le présente en compétition officielle. Un documentaire qui constate au plus près les ravages des dérèglements climatiques, notamment dans les pays du Sud.
Le 21 septembre 2024, le taux de remplissage des barrages en Tunisie était de 27,6 %, soit bien inférieur à la moyenne pour la période considérée. C'est dire si la sortie de Sh'hili (Sirocco) ce même jour était nécessaire. Projeté gratuitement à la salle de cinéma engagée Le Rio, dans le centre-ville de Tunis, le documentaire de Habib Ayeb, géographe tunisien, professeur émérite de l'Université Paris-8, a rassemblé près de 200 personnes. Il rencontre cette semaine le public des Journées cinématographiques de Carthage (JCC), un festival pensé par et pour les pays autrefois appelés « le tiers-monde » et qui font partie aujourd'hui du « Sud global ».
Sh'hili est le septième documentaire en deux décennies de Habib Ayeb. Fort du constat que la plupart des travaux universitaires sont consultés uniquement par des étudiants ou des spécialistes, et donc à portée limitée, il se sert de la caméra comme d'une nouvelle manière d'écrire. Il croit dans la puissance de diffusion de l'image pour participer à la prise de conscience collective. Selon le réalisateur, chaque documentaire en revient à être un « acte d'accusation ».
Dans sa filmographie tunisienne, Habib Ayeb avait jusque-là évoqué trois sujets majeurs : la pollution, l'alimentation et l'accès à l'eau. En 2014, il interrogeait dans Gabes Labess (Tout va bien à Gabès) l'évolution de l'oasis de cette région du sud-est de la Tunisie, la seule oasis littorale de la Méditerranée, considérée par ses habitants comme « le paradis sur terre » avant sa transformation avec l'installation d'un complexe industriel chimique dans les années 1970. À travers une série d'entretiens, il mettait à nue ce modèle de développement et ses conséquences désastreuses : pollution, réduction des ressources, maladies chroniques. Dans Couscous. Les graines de la dignité (2017), le géographe a abordé les questions de la souveraineté alimentaire et des politiques de dépendance — à l'exportation de produits agricoles, aux semences industrielles et aux intrants — au détriment d'agricultures de subsistance. D'où l'importance, pour lui, de bien distinguer la souveraineté alimentaire — qui permet l'autosubsistance — de la sécurité alimentaire, qui s'attaque à la faim mais à tout prix, y compris celui des aides et des dépendances internationales. Vient en 2021, le documentaire Om Layoun qui rappelle le droit inaliénable à l'eau, qui est un bien public, faisant de cette question, en Tunisie comme ailleurs, un enjeu avant tout politique de gestion de la ressource, et non de rareté.
Dans Sh'hili, fruit de deux ans de travail, Habib Ayeb s'intéresse aux changements climatiques, à leurs effets et surtout à leurs injustices. Comme il aime à le rappeler :
Les conséquences les plus dramatiques des changements climatiques sont en grande partie enregistrées dans les pays industrialisés du Sud, dont la contribution à la production de carbone est pratiquement nulle. À titre de comparaison, alors qu'en Éthiopie l'émission annuelle de CO2 par habitant était de l'ordre de 0,15 tonne en 2021, elle était de 10,28 en Amérique du Nord, 8,09 en Allemagne et 4,8 en France, la même année. Autrement dit, un Éthiopien produit en moyenne 68 fois moins qu'un Nord-Américain et 27 fois moins qu'un Français. Mais cela n'est qu'un exemple parmi d'autres d'injustices climatiques.
Le film s'ouvre sur un olivier, plusieurs fois centenaire, de Demmer, village natal du réalisateur, dans le Sud-est tunisien. Feuillage dégarni et tronc affaissé, l'arbre reflète à lui seul l'évolution rapide des changements climatiques, et la désolation des paysages et des territoires, en premier lieu vécus par les paysannes. Dans chacun de ses films, et pas seulement celui consacré au rôle des paysannes dans les révolutions tunisiennes et égyptiennes (Fellahin, 2014), Habib Ayeb met un point d'honneur à leur donner la parole. L'enjeu est de laisser parler les premiers concernés, ceux qui constatent depuis le terrain. Comme dans son précédent film, l'oralité et les savoirs paysans ne laissent la place à aucune voix off. On devine par la considération accordée à ces derniers, comme par la dénonciation de la pauvreté accrue de « ces premières victimes du réchauffement climatique » comme les décrit Habib Ayeb, le sillage d'Henri Mendras qui, dès 1967, présageait « la fin des paysans » dans son ouvrage éponyme.
Les entretiens à visages humains, toujours dignes, révèlent tant l'importance de la transmission du savoir que les liens tissés avec le réalisateur, autour d'un constat que toutes les intervenantes partagent : l'évidence du changement climatique. Le faux débat autour de cette question serait même à l'origine du documentaire, puisque c'est une énième rencontre avec un climatosceptique qui en aurait donné l'idée au réalisateur. Pourtant, il suffit d'observer : le changement climatique, « je le vois et je le sens », déclare Habib dans le film, interrogé dans son champ d'oliviers décrépits de la région de Zarzis (sud-est). Tout est dit.
La caméra observe sobrement les dégradations des lieux et des niveaux de vie, en filmant les pêcheurs djerbiens face à l'invasion des crabes bleus, qui impactent les écosystèmes et leur pratique de la pêche ; en documentant les humiliations que subit Mariem, âgée d'au moins 86 ans, victime de la sécheresse et de la faim ; en montrant le poids de la dette et de l'ambiance suicidaire qu'elle fait peser, autour des parcelles de terre de Mohamed au Kef ; ou encore à travers le spectacle des oliviers brûlés de Habib dans la région de Zarzis. Jusque dans les confins du sud de l'Atlas, au Maroc, en excursion avec le sociologue ruraliste Mohamed Mehdi.
Une fois le crime décortiqué, parfois avec une certaine beauté, comme cette manière révérencieuse de filmer les arbres, il s'agit pour le géographe d'en identifier les auteurs. Et de nommer le principal inculpé : le capitalisme sous toutes ses formes — colonial, industriel, consumériste, néocolonial et même vert. Les systèmes de domination mis en place par les pays du Nord, qui ont très largement accéléré les changements climatiques actuels, sont notamment déconstruits par le chercheur Max Ajl. De même que divers procédés de colonialisme vert qui permettent d'entretenir cette situation de dépendance. Ainsi, malgré la sécheresse, la priorité donnée à la politique d'exportation agricole de la Tunisie en fait un pays exportateur net d'eau. De son côté, la chercheuse Samia Mouelhi évoque le caractère politique de la gestion des ressources, en particulier de l'eau, face à la sécheresse et aux autres phénomènes, de plus en plus extrêmes et fréquents.
Même si le Sud est plus vulnérable, les pays du Nord ne sont pas épargnés, comme en témoigne ce vigneron bordelais qui, impuissant, constate la récolte précoce de sa vigne et son altération. À l'instar, également, de cette Sicilienne, dépitée par les ravages de la concentration de serres d'agriculture intensive, la fascia trasformata (la « bande transformée »), sur 80 km de l'île. Avec ses conséquences humaines, aussi, en termes d'exploitation de l'immigration irrégulière, car les changements climatiques poussent au départ, qu'il s'agisse d'exode rural ou de traversée de la Méditerranée, avec ses plus de 30 000 morts cette dernière décennie.
Alors que les conférences internationales sur le climat, les fameuses « COP », se succèdent, quitte à passer par Dubaï, et que la situation écologique et humaine continue de se dégrader, comment résister ? Car, n'en déplaise aux laudateurs de la « résilience », le film réfute cette novlangue qui permettrait, encore une fois, de ne pas nommer ni le constat ni le crime, encore moins ses responsables, et d'amoindrir les réponses possibles. La résistance existe donc bel et bien ; qu'il s'agisse de celle des paysannes du Sud tunisien qui continuent de cultiver la variété locale de dattes Alig, adaptée aux changements climatiques, ou de la résistance de ceux comme Lino, en Lombardie, pour qui :
Il n'y a qu'une seule et unique solution : abandonner toutes les formes d'agricultures dites modernes, au profit de l'agriculture paysanne. L'agriculture paysanne de nos arrière-grands-parents et comme je la pratique ici depuis plus de trois décennies.
Tout cela à mille lieues des normes et des standards de l'Union européenne…
La valse de la caméra entre le sud et le nord de la Méditerranée permet certes de tisser des liens, tant entre les diagnostics qu'entre les stratégies de résistance. Mais en ciblant le problème tel qu'il est, on se demande si le concept de Samir Amin de « déconnection » (delinking) des États périphériques de cette machinerie capitaliste interconnectée venant du Nord ne serait pas l'unique salut. C'est en tout cas une piste que suggère le réalisateur.
Au départ, le documentaire avait pour titre provisoire En attendant la pluie, clin d'œil à l'absurdité de notre passivité collective face aux changements climatiques et au maintien des dépendances. Sh'hili évoque quant à lui la fournaise et, par là, l'urgence environnementale. Peut-être aussi, espérons-le, le vent du changement ?

Sh'hili.
Documentaire tunisien, 2024
Réalisé par Habib Ayeb
Layoun Prod.