Le 24 avril 2026, la flottille « Global Sumud » a quitté Barcelone pour tenter, encore une fois, de briser le blocus imposé par Israël à Gaza. Quelques jours plus tard, 176 de ses membres étaient arrêtés après l'interception illégale d'une vingtaine de bateaux par la marine israélienne au large de la Crète. Mais la mer n'est pas la seule route tentée. En juin 2025, un convoi humanitaire terrestre était parti de Tunis vers le poste-frontière de Rafah avec le même objectif avant d'être contraint de faire demi-tour en Libye. Retour sur une caravane qui, malgré tout, aura fait tomber des murs.
9 juin 2025. L'avenue Mohammed V, une des principales artères de Tunis, est en ébullition. La rue, habituellement animée par la cadence accélérée des pas des travailleurs et des employés et le vrombissement des voitures, se prépare à un événement de taille. La caravane « Soumoud » — composée d'environ 1 500 personnes et 20 bus — s'apprête à démarrer de Tunis vers le passage de Rafah, entre l'Égypte et Gaza occupée et assiégée, afin de briser le blocus imposé par Israël.
Devant les bus alignés le long du trottoir, des drapeaux palestiniens flottent. Des valises, des banderoles, des gilets et des appareils photo de journalistes s'entassent pêle-mêle. Les participants au convoi humanitaire sont une mosaïque sociale, qui fait fi des divisions idéologiques et politiques : on croise des syndicalistes avec leurs casquettes et leurs chasubles, des médecins et des personnels médicaux, des étudiants, des avocats, des travailleurs, des retraités et des jeunes des deux sexes.
De l'autre côté des bus, des groupes se forment pour un dernier au revoir avant le départ du convoi. Une longue étreinte, des mères qui dissimulent leur inquiétude légitime derrière des mots et des prières, des amis qui prennent des photos furtives, avant que le cortège ne se mette en branle, et des enfants qui agitent leurs petites mains, sans comprendre tout à fait ce que signifie un blocus, mais qui sont conscients de la gravité de l'instant.
Lorsque le convoi quitte la périphérie de Tunis et s'engage sur les routes du pays, l'équipée prend une autre dimension. De la capitale à Sousse, puis à Sfax et aux villes du Sud, les bus traversent des gouvernorats et reçoivent partout le même accueil en liesse qui tranche avec les discours régionalistes qui refont surface chaque fois que le pays est confronté à des crises sociales et économiques. Certaines voitures accompagnent le convoi sur plusieurs kilomètres, d'autres se contentent d'attendre au bord de la route, hissant des drapeaux ou filmant avec leurs téléphones pour immortaliser l'instant.
Des dizaines de membres des groupes ultras1 tunisiens se joignent au cortège. Ces jeunes, qui ont toujours soutenu la cause depuis les tribunes des stades à travers des Tifos artistiques, mettent en veille leurs rivalités pour participer ensemble à la caravane.
« Ce voyage n'est pas seulement un trajet à parcourir, c'est un test de notre capacité à dépasser nos anciennes divergences et à découvrir que la solidarité ne connaît pas de frontières, et que l'amour de la justice nous unit malgré tout ce qui nous a séparés auparavant », explique un de ces jeunes ultras.
À quelques encablures du poste-frontière de Ras Jedir, au sud-est de la Tunisie, la route laisse progressivement apparaitre la ville de Ben Guerdane. Celle-ci est cernée de points de contrôle de la police et de l'armée qui nous rappellent l'attaque ratée de l'organisation de l'État islamique (OEI) il y a dix ans2
Au poste frontalier de Ras Jedir, le convoi entre dans un espace régi par les procédures et les dispositions réglementaires. Le passage est globalement calme, même s'il prend plusieurs heures en raison du grand nombre de participants et de la diversité des moyens de transport (voitures, bus et camions d'accompagnement). Les formalités sont réglées selon les procédures d'usage, sans complications supplémentaires ni retards injustifiés.

Devant la lenteur de la progression entre les deux postes-frontière tunisien et libyen, les participants échangent à voix basse, comme s'ils évitaient de réveiller des soupçons dans une marche vers l'inconnu. Sur les visages se lit l'appréhension de ce qui les attend au-delà de cette frontière, dans un pays où la majorité des participants se rendent pour la première fois. Ils ont dans leur mémoire collective des images de tensions, de luttes fratricides et des affrontements que le voisin a connu ces dernières années. La peur est perceptible dans le timbre des voix et dans les questions récurrentes sur l'itinéraire, les villes traversées et la situation sécuritaire. Des participants essayent de se montrer rassurants et de calmer les appréhensions. La volonté de poursuivre le voyage malgré l'incertitude qui l'entoure demeure toutefois inébranlable.
Le convoi traverse la frontière libyenne, dans un moment de communion et d'euphorie. L'ouest de la Libye l'accueille les bras grands ouverts. En traversant les villes libyennes, Abdelhamid, un jeune Libyen originaire de la région de Misrata (nord-ouest), qui a décidé de se joindre à la caravane et de poursuivre le voyage avec elle, nous interpelle : « Regardez ! Ces villes qui étaient déchirées par des conflits se mettent aujourd'hui d'accord pour soutenir la cause et accueillir leurs hôtes. » Ces mots résument bien la situation et confirment que la caravane ne traverse pas seulement un territoire géographique, mais aussi un espace symbolique où la solidarité avec la Palestine transcende tous les clivages.
Vendredi 13 juin 2025. Le convoi arrive aux portes de la ville de Syrte. La ville marque l'entrée en Cyrénaïque, région contrôlée par l'Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle l'Est et le Sud du pays. Les bus s'arrêtent à un point de contrôle impromptu, mis en place par les forces de l'Est de la Libye. Il n'y a pas d'infrastructures administratives ni d'aire de repos, comme celles que les voyageurs ont l'habitude de croiser aux frontières, aux entrées des villes ou aux points de contrôle. C'est un poste frontalier aussi virtuel que complexe, délimitant la fracture du pays. Les participants prennent alors conscience que les frontières peuvent également être celles créées par des schismes politiques et la course au pouvoir.
Après avoir constaté l'impossibilité d'avancer vers Syrte, et face au refus des autorités locales de laisser passer le convoi dans l'est de la Libye vers la frontière égyptienne, les participants installent un campement en plein air, au bord de la route, dans un petit périmètre encerclé par les forces de l'est de la Libye avec des barrières, pour empêcher toute personne d'entrer ou de sortir librement. Le choix du lieu semble avoir été bien étudié : il s'agit d'une région désertique, coupée de tous les réseaux téléphoniques et d'Internet. Aucune des tentatives de transmission en direct ou de publication sur les réseaux sociaux n'aboutit. Comme si le monde s'était tout d'un coup éclipsé derrière des murs invisibles. Comble du paradoxe, le convoi, dont le but était de briser le siège, se retrouve lui-même assiégé.

Sous un soleil de plomb, la fatigue – physique et morale – commence à se lire sur les visages des participants. Les rares informations qui nous parviennent font état de l'impossibilité pour les autorités de l'est de la Libye d'autoriser le passage des bus pour des raisons de sécurité « stratégique », dit-on. Au même moment, de vastes campagnes de soutien sont lancées sur les réseaux sociaux, et des pressions sont exercées sur les autorités libyennes et égyptiennes pour faciliter le passage du convoi et ne pas l'intercepter. À partir de là, un slogan s'impose : le point d'arrêt de la caravane est « le début des frontières réelles de l'occupation israélienne ».
L'esprit collectif qui s'est développé entre les participants au camp a eu raison des différences d'âge, de nationalités et d'idéologie, chacun partageant une partie de son énergie ou de sa nourriture. Les participants venus de Tunisie, d'Algérie, de Libye, de Mauritanie, et même certains Palestiniens résidant en Libye qui accompagnent la caravane, s'assoient ensemble par terre pour échanger et se réconforter mutuellement. Ils se consolent avec l'idée que la caravane leur a permis, malgré tout, de tester leur capacité à briser la barrière de la peur, et à aplanir leurs divergences politiques, sociales et même culturelles. Dans les discussions et les réunions, l'appel à la cohésion et à éviter tout discours ou comportement susceptible de diviser les gens et de rompre l'union est sans cesse réitéré.
La tension avec les forces armées du Maréchal Khalifa Haftar qui ont encerclé les lieux monte d'un cran. Elles agressent et arrêtent plusieurs participants. Quant à la délégation qui représentait la caravane pour négocier la poursuite du voyage, elle se retrouve menacée puis violentée à son tour. Une fois que toutes les personnes arrêtées sont libérées et en bonne santé, la caravane décide de rebrousser chemin. Le dépit sur les visages des participants libyens en particulier résume toute la situation. Ils ne s'imaginaient sans doute pas que les rivalités politiques entre l'Est et l'Ouest pouvaient en arriver là.

Si la caravane a pris le chemin du retour, les esprits ne cèdent pas au défaitisme ni au désespoir. Au contraire, ils réfléchissent aux prochaines étapes, à des caravanes ou à des flottilles qui n'auraient plus à affronter des frontières terrestres. Sur le chemin du retour, l'accueil populaire aux entrées des villes est triomphal. Par ce geste, les partisans de la cause veulent sans doute signifier à ceux qui ont entravé le périple de la caravane qu'elle avait atteint son principal objectif : celui de rassembler les peuples libres du monde entier autour de la Palestine et de Gaza, grâce à la multiplication des initiatives similaires, par voie terrestre, aérienne ou maritime.
Les revers de la caravane après ce qu'elle a subi à l'entrée de Syrte ainsi que le renvoi par l'Égypte3 des militants venus par voie aérienne pour se rendre au poste-frontière de Rafah ont conféré à ce mouvement une dimension plus grande. Ils l'ont rendu plus résilient et plus déterminé, tout en lui permettant d'acquérir une expérience unique sur le terrain en matière d'organisation, de gestion de crise et de réactivité en cas d'urgence.

1NDLR. Dans le football, les ultras sont un groupe de supporters rassemblés au sein d'une tribune. Ils font vivre le stade pendant les rencontres avec leurs chants et leurs encouragements, et leurs animations visuelles comme les tifos.
2NDLR. Le 7 mars 2016, des combattants de l'OEI venus de Libye lancent l'assaut contre la ville de Ben Guerdane. Ils ont été mis en déroute par les forces de sécurité tunisiennes.
3NDLR. Allié au clan Haftar depuis 2014 et la guerre contre les groupes islamistes en Libye, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi continue d'apporter un important soutien politique et militaire à Benghazi.
Fosses communes, torture, viols systématiques… Enquête sur les prisons libyennes, où des milliers d'exilés sont abandonnés à la mort avec la complicité silencieuse de l'Europe.
La disparition de Rabi Al-Madkhali figure éminente du salafisme pendant quatre décennies, permet de revenir sur la crise que traverse les mouvements islamistes. Ce décès offre matière à réflexion sur les recompositions du sunnisme contemporain, mais aussi sur le rôle tutélaire abandonné par l'Arabie saoudite.
Rabi Al-Madkhali, l'une des figures majeures du champ salafiste transnational, est décédé le 9 juillet 2025 en Arabie saoudite, à l'âge de 93 ans. La nouvelle a été annoncée sur X par son fils Omar. Son enterrement dès le lendemain à Médine a mobilisé des milliers de sympathisants au cimetière Al-Baqi qui jouxte la mosquée du Prophète, le deuxième lieu saint de l'Islam.
Né en 1932 dans l'extrême sud-ouest de l'Arabie saoudite, le long de la frontière avec le Yémen, Rabi Al-Madkhali a donné son nom à une branche influente de l'islamisme sunnite contemporain : le salafisme dit madkhaliste. Celui-ci se caractérise par une intransigeance doctrinale et une loyauté sans faille aux pouvoirs étatiques, fondée sur une prétention apolitique justifiée sur le plan religieux. L'opposition aux gouvernants, affirmait en substance Al-Madkhali, ne pouvait que générer le chaos et la division, rendant alors l'environnement impropre à la pratique religieuse telle qu'édictée dans le Coran et la tradition prophétique, les hadiths. Dans ce cadre, la priorité pour le musulman était, ici-bas, de respecter les principes de vénération du Dieu unique. Les objectifs de justice sociale ou de liberté n'étaient, selon lui, que secondaires — si ce n'est même contre-productifs. Des banlieues françaises aux palais de Riyad, le madkhalisme est devenu, à partir des années 1980, l'incarnation du salafisme.
Outre cette ambition de se tenir éloigné de la politique oppositionnelle, le mouvement fondé par Rabi Al-Madkhali se distingue par une propension à critiquer frontalement ses adversaires dans le champ religieux. Dans de nombreux ouvrages, Al-Madkhali dénonce, selon sa propre lecture, les accommodements des soufis, chiites et djihadistes avec une société impie ou leurs ruptures prononcées avec le message coranique. Sans prononcer directement leur excommunication (takfir) — démarche centrale dans la doctrine djihadiste, notamment chez Sayyid Qutb, figure radicale des Frères musulmans honnie par les salafistes —, Al-Madkhali avait cependant pour habitude d'alimenter les controverses. Ce registre, appuyé sur une maitrise des hadiths, avait acquis une certaine popularité parmi les jeunes générations de salafistes. Ils appréciaient ses avis tranchés et sa répartie intransigeante, d'abord diffusés sous forme d'opuscules écrits, puis de cassettes audio, et enfin accessibles sur internet.
Le madkhalisme, visant à imiter les premières générations de musulmans, reposait sur une logique de pureté fondée sur l'émulation entre pairs. Habillement, port de la barbe, formalisme dans la prière et la dévotion, ségrégation entre les genres, rejet de la musique et refus de la photographie constituent des marqueurs toujours affirmés et encore valorisés. Ainsi, les photos d'Al-Madkhali sont rares, et il n'existe que quelques clichés volés, qui entretiennent une aura particulière, un charisme hors du temps.
Rabi Al-Madkhali avait pu œuvrer dans le sillage de l'ambition saoudienne de diffuser le salafisme à travers le globe. Il bénéficiait ainsi de diverses largesses et d'une certaine bienveillance de la part du pouvoir monarchique — qu'il lui rendait bien. Formé d'abord dans les structures traditionnelles, puis à la prestigieuse université islamique de Médine — fondée par le pouvoir saoudien en 1961 —, il y a ensuite enseigné en tant que professeur en études de hadiths. Placé dans l'ombre des oulémas officiels saoudiens dont Abdelaziz Ibn Baz (mort en 1999) et Mohamed Al-Uthyamin (mort en 2001), mais aussi du Levantin Mohamed Al-Albani (mort en 1999), plus indépendant, il avait néanmoins transmis ses enseignements à nombre d'étudiants, notamment des étrangers. Revenus dans leur pays d'origine, ceux-ci ont joué un rôle de premier plan dans la structuration du salafisme à l'échelle transnationale. Son traité La preuve claire concernant la protection de la Sunna, mais aussi Protection contre les dangers se trouvant dans les livres de Sayyid Qutb continuent à être traduits et massivement diffusés.
L'intransigeance d'Al-Madkhali face à certaines velléités de politisation du salafisme au cours des années 1990 — portée par exemple par le Syrien établi au Koweït, Mohamed Sourour, lui a assuré une grande popularité. Toutefois, contrairement à Ibn Baz par exemple, il n'était pas directement associé à l'institution religieuse saoudienne. Ainsi il n'a pas été membre du Haut comité des oulémas, incarnation officielle. Sa parole préservait l'illusion de l'indépendance, assurant un certain rayonnement.
Contrairement à Al-Albani, qui, dans les années 1990, avait exprimé un attachement très relatif à la cause palestinienne, Al-Madkhali a conservé, malgré des critiques notamment adressées au Hamas, un discours de soutien à la lutte des Palestiniens. Il usait aussi parfois de références antisémites comme dans son pamphlet de 2000, Cri d'avertissement au peuple en colère. Néanmoins, il avait mis en garde contre les effets contre-productifs du recours à la violence, ce que ses adversaires dans le champ islamiste ont interprété comme une forme de défaitisme face à l'occupation israélienne.
Mais graduellement, l'intransigeance idéologique et le dogmatisme avaient lassé. Tel était le cas au sein du pouvoir saoudien, de plus en plus adepte d'une forme de pragmatisme autoritaire, départi d'une idéologie religieuse décrite comme salafiste ou wahhabite. À compter de 2015, les nouvelles ambitions de l'Arabie saoudite, portées en particulier par Mohamed Ben Salman, ont graduellement mis sur la touche les salafistes, madkhalistes ou non, ainsi que plus largement les islamistes sunnites. Rabi Al-Madkhali lui-même n'œuvrait plus que dans le cadre des controverses internes au salafisme, distribuant blâmes ou certificats de pureté à ses coreligionnaires.
Les islamistes les plus critiques du pouvoir étaient eux réprimés, tel Salman Al-Awdah emprisonné dans le contexte de la crise avec le Qatar depuis 2017. Pour leur part, les salafistes madkhalistes demeuraient simplement marginalisés, comme protégés par leurs appels constants à l'obéissance au pouvoir. Parallèlement, ils perdaient pied dans la société, privés des débouchés professionnels offerts auparavant aux anciens étudiants de Rabi Al-Madkhali par la police religieuse, désormais supprimée.
À l'échelle transnationale, les salafistes — madkhalistes comme ceux directement liés aux institutions étatiques — étaient également privés du levier que représentaient les innombrables associations humanitaires et religieuses financées par l'État, ainsi que de divers médias télévisuels. Cet ensemble de structures servait depuis des décennies de relais à la politique étrangère du Royaume, visant à exporter un islam « à la saoudienne », avec plus ou moins de succès. Le destin de Rabi Al-Madkhali est ainsi emblématique des transformations dans le champ religieux musulman depuis une décennie. Aujourd'hui, les salafistes persistent, mais ils doivent se réinventer, tout comme les Frères musulmans.
Dans ce contexte, les madkhalistes ont trouvé au cours de la dernière décennie un nouvel allié régional : les Émirats arabes unis. En Libye, au Soudan comme au Yémen, des figures associées au madkhalisme ont émergé au cours de la dernière décennie. Elles se sont imposées à la fois comme alliées militaires majeures d'Abou Dhabi et comme concurrentes des pouvoirs issus — peu ou prou — des « printemps arabes », souvent assimilés aux Frères musulmans.
Le maréchal Khalifa Haftar a pris appui dans l'est de la Libye sur des combattants liés au madkhalisme dont des milices dirigées par Ashraf Maiar et Abderaouf Kara. Au Soudan, le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemetti qui a déclenché la guerre en 2023 contre le pouvoir à Khartoum, mobilise des groupes salafistes avec l'assentiment direct des Émirats arabes unis et en lien avec Khalifa Haftar. Parmi les dirigeants du mouvement sudiste au Yémen, Hani Ben Brik est un ancien élève de Rabi Al-Madkhali et un défenseur actif de la politique étrangère émiratie. Il a joué un rôle prépondérant dans la lutte contre les houthistes à Aden en 2015, puis contre le gouvernement reconnu par la communauté internationale et soutenu par l'Arabie saoudite. L'engagement de ces salafistes sur le plan militaire dans les différents terrains de guerre est d'autant plus intéressant pour les Émirats que ces combattants ne s'engagent pas sur le terrain politique et appellent à la loyauté à l'égard des autorités.
Faisant fi de la dimension religieuse du discours des madkhalistes, et faisant sienne la maxime « l'ennemi de mon ennemi est mon ami », la stratégie émiratie passe largement inaperçue. Elle semble d'autant moins critiquée par les alliés occidentaux des Émirats arabes unis, largement obsédés par les Frères musulmans, qu'ils ne possèdent qu'une compréhension approximative du salafisme ainsi que de ses divisions internes. La récente offensive du gouvernement français contre les Frères musulmans à la suite de la publication en mai 2025 d'un rapport sur « l'entrisme frériste » en est une illustration probante. Pourtant, des spécialistes du champ musulman français comme Franck Fregosi ou Margot Dazey, tous deux chercheurs au CNRS, soulignent plutôt la marginalisation progressive des acteurs proches des Frères musulmans et, a contrario, le poids croissant du salafisme et de ses normes.
Le madkhalisme a sans doute perdu du crédit dans les espaces politiques arabes, mais il demeure une source d'influence réelle, y compris en Europe et parmi les jeunes générations. Les relais parmi les sportifs ou certains chanteurs ne sont pas négligeables et fréquemment mal appréhendés. La logique de pureté portée par le salafisme madkhalisme sied bien à une époque partout travaillée par les logiques identitaires.
Enfin, la mort de Rabi Al-Madkhali à un âge canonique illustre une crise de leadership. La disparition de figures sunnites transnationales — fussent-elles controversées ou polarisantes — semble marquer la fin d'un cycle au cours duquel certains clercs parvenaient encore à transcender les contextes nationaux. Youssef Al-Qaradawi, figure tutélaire des Frères musulmans, est mort en 2022 à 96 ans. À Gaza, l'assassinat des leaders du Hamas depuis 2023 amplifie la tendance. Les religieux saoudiens sont eux-mêmes peu mis en avant et manquent de crédit. Tel est par exemple le cas d'Abdul Rahman Al-Sudais (né en 1960), imam à la Mecque, ou Abdelaziz Ben Abdallah Al-Cheikh (né en 1943), grand mufti du Royaume. Il en va de même pour les religieux turcs, invisibilisés, comme pour les Égyptiens et les Tunisiens, emprisonnés ou décrédibilisés. La crise des mouvements islamistes passe ainsi également par l'assèchement des figures dont la notoriété pouvait les rendre intouchables par les États autoritaires. Le paysage dit djihadiste est également devenu peu lisible.
Malgré internet, la répression, les éliminations physiques, le temps qui passe et la fragmentation — encouragée par les controverses internes des salafistes —, le contrôle des espaces médiatiques a rendu le sunnisme orphelin de véritables expressions politiques et de figures médiatiques marquantes. L'absence de ces mentors contraste fortement avec le maintien de figures influentes parmi les chiites, les ibadites et certains mouvements soufis. Parmi elles figurent le Guide suprême iranien Ali Khamenei (né en 1939), le mufti d'Oman Ahmed Al-Khalili (né en 1942), ainsi qu'Ali Al-Jifri (né en 1971), dirigeant de la confrérie Ba Alawiyya, adepte d'un islam centré sur la spiritualité et le développement personnel. Il demeure que ces figures sont elles-mêmes souvent âgées et incarnent des branches minoritaires de l'Islam.
La crise de leadership, contrairement à la croyance des gouvernants qui souvent verrouillent les champs religieux dans les sociétés musulmanes, n'est pas gage de stabilité et d'apaisement. Elle ne fait en tout cas pas disparaitre les mécontentements ni la capacité de la religion musulmane à servir de canal d'expression et de mobilisation.
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Dans le cadre de la Marche mondiale vers Gaza censée briser le siège imposé par Israël via l'Égypte, la caravane Soumoud est partie le 9 juin de Tunis, avec plusieurs centaines de militants maghrébins dans ses rangs. Mais le voyage a tourné court en Libye. Après la récupération politique du clan de Abdel Hamid Dbeibah, est venu le temps du blocage imposé par les forces du maréchal Khalifa Haftar, allié du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi.
Les images sont impressionnantes : le 9 juin aux aurores, sur l'avenue Habib Bourguiba au cœur de Tunis, des milliers de personnes agitent des drapeaux palestiniens autour de dizaines d'autobus et de voitures. La foule est venue célébrer le départ de la caravane Soumoud1 un convoi humanitaire à destination du poste-frontière de Rafah. « Nous allons nous dresser contre l'entité sioniste et faire entrer l'aide dans Gaza », explique sur Mosaïque FM un porte-parole de la Coordination pour l'action commune pour la Palestine, une organisation créée fin 2024 et à l'origine du projet.
Comme pour la Flottille de la liberté, la caravane Soumoud avait l'ambition d'attirer l'attention sur le blocus humanitaire imposé par Israël aux Gazaouis. Traversant la Libye, le convoi devait rejoindre les participants à la Marche mondiale vers Gaza censés arriver simultanément au Caire par avion, avant de se diriger vers le poste-frontière de Rafah qui sépare l'Égypte de la bande de Gaza. Un objectif ambitieux au regard des divisions politiques qui traversent le Maghreb et de la politique du Caire. Sur les 1 700 participants au départ de Tunis le 9 juin, il y avait environ 200 Algériens, en plus de quelques ressortissants marocains et mauritaniens, rejoints par la suite par quelques Libyens.
« J'étais persuadée qu'on nous arrêterait avant de rejoindre Rafah », explique Souad (le prénom a été modifié), une Tunisienne ayant participé au convoi, même si elle se souvient que « d'autres participants étaient sûrs qu'on atteindrait la frontière, et espéraient même entrer à Gaza ». La jeune femme anticipait une réaction hostile du régime égyptien du président Abdel Fattah Al-Sissi, connu pour sa proximité avec Israël — même si des tensions émergent depuis le début de l'année. En réalité, la caravane Soumoud ne quittera même pas le territoire libyen : après une traversée mouvementée de la Tripolitaine, elle est bloquée à Syrte par l'Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle l'Est et le Sud du pays.

Les premières images de l'entrée en Libye sont pourtant encourageantes. Après avoir traversé la Tunisie du nord au sud en étant rejoint par d'autres militants à chaque étape, le convoi passe le poste-frontière de Ras Jedir le 10 juin. Complètement acquise à la cause palestinienne à l'Ouest comme à l'Est, la population libyenne lui réserve un accueil chaleureux. Les scènes de liesse s'enchaînent dans les différentes villes de la Tripolitaine. « Les gens sur la route nous donnaient des packs de jus de fruits et des bouteilles d'eau, ils nous jetaient des pétales ou aspergeaient les voitures d'eau de rose », se souvient Souad.
Le Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah publie également un post Facebook le 11 juin où il explique être « fier de son peuple » et de « cette initiative humanitaire fraternelle ». Un acte loin d'être dénué d'arrière-pensées, alors que les manifestations s'enchaînent depuis un mois pour réclamer sa démission. Des combats ont même repris quelques jours avant l'entrée de la caravane à Tripoli et Sabratha, les 6 et 8 juin, entre des groupes armés opposés au premier ministre et des milices affiliées au gouvernement. S'il est célébré, le convoi Soumoud traverse donc un territoire sous tension, et avec une lourde escorte.

Souad se souvient « avoir vu une panoplie d'uniformes et d'unités impressionnantes », notamment des véhicules de la Force antiterroriste (Counter Terrorism Force, CTF), une milice de Misrata. Puissants soutiens du clan Dbeibah, les groupes armés de cette ville côtière située à 180 km à l'est de Tripoli sont vivement critiqués par les opposants au Gouvernement d'union nationale (GUN). « Il y a eu une tentative d'instrumentalisation politique », déplore un représentant de l'assemblée communale de Souq Al-Jomaa. Ce quartier populaire de Tripoli, épicentre de la contestation contre le premier ministre, a été contourné par l'itinéraire de Soumoud. Pourtant, la population de cette zone « soutient avec force ce convoi » selon le représentant communal qui regrette de ne pas avoir pu se rendre lui-même à la rencontre des militants.
Lors de son arrivée à Misrata le 12 juin, la caravane est également accueillie par des banderoles où l'on peut lire « La ville de la résistance accueille la caravane de la résistance ». Quatre chamelons sont sacrifiés pour un grand banquet auquel sont conviés tous les militants du convoi. « C'était exceptionnel. C'est la ville où l'on a été accueilli de la manière la plus organisée et la plus institutionnelle », se souvient Souad. Après ce dernier point d'étape en Tripolitaine, direction Syrte le soir même.
La ville marque l'entrée en Cyrénaïque, région contrôlée par l'ANL. Mais le convoi n'a même pas le temps de l'atteindre : il est bloqué par un barrage de soldats, une vingtaine de kilomètres avant. Il fait nuit, un bouchon énorme se forme, les véhicules de la caravane se mettent sur le bas-côté. Les soldats annoncent vouloir simplement vérifier les papiers des militants. La veille, le ministère des affaires étrangères basé à Benghazi a publié un long communiqué expliquant « prendre note » de la position du gouvernement égyptien qui, de son côté, a invoqué « la nécessité d'obtenir des autorisations préalables pour des visites » dans « la zone frontalière avec Gaza ». Allié au clan Haftar depuis 2014 et la guerre contre les groupes islamistes en Libye, Abdel Fattah Al-Sissi continue d'apporter un important soutien politique et militaire à Benghazi, notamment en entraînant des unités de l'ANL, tandis que les entreprises égyptiennes se jettent depuis 2023 sur les marchés de reconstruction de la Cyrénaïque.
Dans les faits, des hommes de l'ANL en armes encerclent le convoi. La tension commence à monter. Finalement, les militants n'ont d'autre choix que de planter leurs tentes là, en plein désert. La caravane va passer deux nuits dans ce campement improvisé, sans possibilité d'être ravitaillée par l'extérieur ou de continuer sa progression. « Les conditions étaient horribles, sans toilettes ni douches », décrit Souad, « le réseau internet et de téléphonie était coupé à 50 kilomètres à la ronde ». Le 13 juin, une dizaine de membres du convoi sont même interpellés et détenus par des soldats de l'ANL, tandis que son porte-parole Wael Naouar assure avoir été frappé.
Le blocage du convoi coïncide avec les premières arrivées de militants à l'aéroport du Caire, où la police égyptienne arrête et expulse de nombreux voyageurs, notamment tunisiens et algériens, venus participer à la Marche vers Gaza. Pour justifier cette répression, l'Égypte invoque dans un communiqué « l'importance de respecter les lois et les réglementations régissant l'entrée sur son territoire », un argument également utilisé par les autorités de Benghazi pour bloquer le convoi. « Nous avons négocié plus de cinq heures avec les organisateurs », explique une source diplomatique de l'Est libyen, tout en assurant que « les voyageurs du convoi ne disposaient pas d'autorisations sécuritaires », un document que le gouvernement de Benghazi exige en temps normal pour tout visiteur étranger, même exempté de visas.

Fait rare, un rassemblement est organisé à Benghazi le 15 juin pour dénoncer les crimes israéliens et soutenir la population de Gaza, mais confirmant le refus de voir la caravane Soumoud entrer dans cette région du pays. « Les gens ici n'y sont pas favorables, car la caravane n'a pas respecté les procédures de sécurité », explique un journaliste de Benghazi. Une source diplomatique précise que cette réaction se comprend aussi par « l'attachement profond du peuple de l'Est à la paix et à la stabilité en Libye », la région étant encore marquée par les stigmates des dernières guerres civiles. Sur les réseaux sociaux libyens, plusieurs publications et commentaires accusent même le convoi Soumoud d'avoir cherché à « détériorer les relations entre Libyens ».
Une fois lancées, ces accusations permettent de légitimer le blocage du convoi à Syrte, malgré l'alignement de l'opinion sur la cause palestinienne. « Des gens ont commencé à dire que la frontière israélienne commence à Syrte », rapporte Souad. Selon elle, la publication de fausses informations a participé à la montée des tensions. Après trois jours de bras de fer, la caravane fait demi-tour à contrecœur le 14 juin au soir, tout en exigeant la libération complète des détenus avant de rentrer en Tunisie. Ils le seront trois jours plus tard.
En Algérie comme en Tunisie, deux régimes officiellement soutiens de la Palestine, aucune déclaration officielle sur les cas de citoyens arrêtés, que ce soit au Caire ou à Syrte. Le président tunisien, Kaïs Saïed, affiche pourtant régulièrement un soutien ferme à la cause palestinienne. Quelques jours après le 7 octobre 2023, le chef d'État avait d'ailleurs assuré que « le soutien aux Palestiniens ne devrait pas se limiter aux déclarations »2. Des manifestations pour exiger la libération des détenus et le passage du convoi ont lieu pourtant le samedi 14 juin dans différentes villes tunisiennes. Dans la capitale, des centaines de personnes interpellent le chef de l'État sur son manque de soutien à la caravane. Rien de tel en Algérie, où les appels à la mobilisation populaire sont d'habitude fermement réprimés.
La diplomatie tunisienne n'est d'ailleurs pas plus engagée sur le dossier de la Marche vers Gaza au Caire, où des citoyens tunisiens ont également été arrêtés. Depuis son premier déplacement en Égypte en avril 2021, Kaïs Saïed affiche une proximité constante avec Al-Sissi, et le président tunisien n'a jamais critiqué la position égyptienne sur le conflit.
Sur les réseaux sociaux égyptiens, l'on crie au « complot » contre le pays et accuse de « traîtrise » ceux qui soutiennent la caravane Soumoud. Même son de cloche du côté des défenseurs du régime marocain : à Rabat, qui entretient depuis 2021 des relations officielles avec Israël, le président de la très officielle Ligue marocaine pour la défense des droits de l'homme (LMDH), Adel Tchikitou, a déploré « la présence d'infiltrés téléguidés par des régimes comme celui de l'Algérie, qui manipule la cause palestinienne », après que la photo d'un véhicule de Soumoud arborant une carte du Maroc sans le Sahara a été diffusée en ligne. La LMDH, réputée pour sa proximité avec le régime, ne doit pas être confondue avec l'Association marocaine des droits de l'Homme (AMDH), qui avait au contraire publiquement critiqué « la répression des autorités égyptiennes » contre les initiatives populaires pour Gaza.
L'absence de soutien officiel aux initiatives populaires pour Gaza témoigne de la dérive des régimes d'Afrique du Nord vers l'autoritarisme. Au Maroc comme en Égypte, les appels à manifester contre la politique de normalisation des gouvernements sont surveillés avec attention. En Algérie et à Benghazi, la société civile dispose depuis des années d'un espace d'expression extrêmement réduit, sur tous les sujets. Même en Tunisie, où d'importantes manifestations rassemblant les différents courants politiques ont été organisées dès octobre 2023, les activistes propalestiniens sont désormais soumis à une répression croissante. Wael Naouar avait d'ailleurs déjà fait l'objet d'une perquisition violente fin 20243. S'il affirme aujourd'hui vouloir relancer l'initiative Soumoud à l'avenir, ses chances de succès semblent toujours aussi minces sans un réel réveil démocratique dans la région4.
1NDLR. Le terme soumoud n'a pas d'équivalent exact en français. Il renvoie au fait de tenir bon dans la résistance.
2« Kaïs Saïd : “Notre soutien aux Palestiniens ne devrait pas se limiter aux déclarations” », L'Économiste Maghrébin, 9 octobre 2023.
3Nesrine Zribi , « “Ce sera votre dernière manifestation” : la répression des activistes pro-Palestine en Tunisie », Inkyfatada, 29 novembre 2024.
4« Wael Nawar : Il y aura un Soumoud 2, 3… jusqu'à la levée du blocus », La Presse de Tunisie, 19 juin 2025.
Un recueil inédit de témoignages d'ex-prisonniers libyens rappelle le terrible système de répression mis en place par Mouammar Kadhafi.
Dans les prisons de Kadhafi, ouvrage préfacé par le politologue François Burgat, révèle à la fois l'ampleur du système carcéral libyen et la grande variété de l'opposition sous la dictature du « Guide de la révolution » Mouammar Kadhafi. Le livre rassemble un florilège de textes inédits en français, dont la traduction, commencée par Houda Ayoub, professeure d'arabe à L'École normale supérieure disparue en juin 2017, a été poursuivie par ses anciens collègues ou élèves.
Plutôt que de faire une analyse universitaire, le choix de cet effort collectif a été de laisser la parole aux ex-prisonniers, et le résultat est remarquable. Les extraits, parfois très brefs, parfois plus longs jusqu'à inclure des pages d'un roman, rythment une lecture qu'on pourrait qualifier d'agréable si le sujet n'était pas aussi sombre. L'idée du recueil est née à la faveur d'une rencontre en 2014 à Tripoli de François Burgat, bon connaisseur de la Libye, avec une association de prisonniers d'opinion.
Parmi les anciens détenus, Ali Al-Akermi et Abdelfattah Al-Bishti ont survécu au paroxysme de la violence du régime : le massacre de plus de mille détenus de la prison d'Abou Salim, le 28 juin 1996. Les prisonniers, qui demandaient une amélioration de leurs conditions de détention, ont été méthodiquement abattus à l'arme automatique. Une tuerie longtemps cachée. « Pendant plus d'une décennie, les familles laissées dans l'ignorance continuent à apporter des provisions destinées à leurs proches assassinés », écrit Houda Ayoub dans une préface rédigée peu avant sa mort.
Ali Al-Akermi s'est donné pour mission de rassembler les témoignages écrits de ceux qui ont fait l'expérience du système carcéral de Kadhafi. L'anthologie traduit les cinq ouvrages jugés les plus marquants1, publiés entre 2012 et 2014 en Égypte, au Liban ou en Libye. Ils reflètent la diversité du paysage politique de l'opposition sous Kadhafi, richesse occultée qui a du mal à refaire surface aujourd'hui, dans une Libye livrée aux milices.
« À la prison Al-Kuwayfiyya de Benghazi, il y avait des groupes de Frères musulmans, d'autres qui venaient du Parti de la libération, et aussi des communistes, ou plutôt des “gens de gauche” au sens large… », écrit Salah Al-Gubsi. L'expérience de la prison est souvent celle du respect entre militants de tendances éloignées, soulignées par plusieurs des auteurs. Abdelfattah Al-Bishti confie :
Pour moi, l'élément déterminant fut le contact avec les chefs des Frères musulmans, ou plutôt les liens que je pus nouer avec eux… Je devins un fin connaisseur de la pensée islamique… Sans pour autant me rallier à leur cause, ce fut une grande source d'enrichissement pour ma réflexion théorique et ma pensée.
Comme partout, la prison réduit l'homme à l'essentiel. Al-Bishti décrit un système complexe d'échanges nocturnes clandestins entre cellules de condamnés à perpétuité :
Une fois les porte fermées, la soirée commençait, autour de l'hôte venu de la cellule voisine. Il se mettait à raconter sa vie, depuis son enfance jusqu'à l'arrivée en prison. Certains avaient besoin de toute une nuit pour raconter leur vie, d'autres en terminaient le récit en quelques heures.
La prison révèle aussi, naturellement, la saleté tout aussi humaine des garde-chiourmes, contents de pouvoir humilier et torturer au nom de la révolution. Avec, comme toujours dans ce genre de situation, une tendance à l'imagination. On retiendra cette scène dans la cour surchauffée de la prison d'Al-Barka, à Benghazi, relatée par Salah al-Sanusi. Les prisonniers, certains âgés de près de soixante-dix ans, sont obligés de tourner en rond, au pas de course, dans la cour de l'établissement, en chantant « Vive la révolution ! À bas les partis politiques ! À bas le conservatisme ! » Les hommes « couraient pieds nus sur le sable que d'énormes camions venaient déverser dans la cour, dans le seul but d'aggraver les souffrances des hommes qui s'y enfonçaient jusqu'aux genoux ».
L'absurdité, marque du régime libyen, se manifeste également dans des récits atroces de détenus libérés, puis arrêtés de nouveau juste après les retrouvailles avec leurs familles, parce que Mouammar Kadhafi en avait décidé ainsi. Les prisonniers, morts ou vivants, ont finalement remporté une victoire ; l'arrestation de l'avocat représentant leurs familles, le 15 février 2011 à Benghazi, a déclenché le mouvement populaire qui a abouti au renversement du régime et à la mort du dictateur.

Dans les prisons de Kadhafi, témoignages de prisonniers d'opinion de la dictature libyenne (1969-2011)
Sous la direction de François Burgat, préface de François Burgat, ouverture de Houda Ayoub
Hémisphères éditions, Paris, 2025
326 pages
18 euros
Ouvrage publié avec le concours de l'Institut français de Libye et du programme WAFAW (When Autoritharism Fails in the Arab World), financé par l'European Research Council et coordonné par l'Ifpo et l'IREMAM
1Umar Al-Kikli, Sijniyyat (« Scènes de prison »), Dar Al-Ferjani, 2012 ; Muhammad Al-Mufti, Waraa jidar al-sinin (« Derrière le mur des années, la détention politique à l'ère de Kadhafi »), éditions du ministère de la culture et de la société civile, 2013 ; Abdelfattah Al-Bishti, Al-Mihna al-malhama (« L'épreuve-épopée. Quinze ans dans les prisons de Kadhafi »), éditions du ministère de la culture et de la société civile, 2013 ; Salah Al-Sanusi, Yawmiyyat zaman al-hashr (« Journal du temps du Jugement dernier »), Dar al-Hilal, 2012 ; Salah Al-Gusbi, Ka'anaki ma'i (« Comme si tu étais avec moi. Mémoires d'un prisonnier d'opinion dans les prisons de Kadhafi »), Dar al-Ruwwad, 2014)
Depuis la mi-mai, Tripoli est traversée par de vives tensions sécuritaires et politiques. À l'origine de ces événements, une tentative de « purge » de certaines milices lancée par le premier ministre de l'Ouest, Abdel Hamid Dbeibah. Si un cessez-le-feu a été décrété, les tensions restent vives, les deux camps jouant leur survie politique.
Après une semaine de violences à Tripoli, le discours d'Abdel Hamid Dbeibah était attendu avec fébrilité. Le premier ministre du gouvernement d'unité nationale (GUN) a finalement pris la parole le 18 mai, un peu après minuit. « Pour la première fois, aujourd'hui, vous avez une chance de vous débarrasser de ces milices, et cet espoir grandira encore et encore, inch'Allah », a-t-il lancé en conclusion de son adresse télévisée, avant de marteler : « Ne les laissez pas vous voler cette chance ! ». Des mots lourds de sens, alors que la souveraineté du GUN repose essentiellement sur les armes et les soldats des milices, plus ou moins fidèles à Dbeibah.
Au moment même où le chef du gouvernement prononce son discours, des manifestants réunis dans différents quartiers de Tripoli réclament pour la quatrième nuit consécutive sa démission. Même si Dbeibah explique dans son discours « tolérer les manifestations », ces dernières sont par endroits dispersées par des tirs d'armes à feu. Loin de convaincre ses opposants, le premier ministre semble avoir même avoir attisé la contestation, puisque les manifestations hostiles au GUN continuent à être organisées au cœur même de la capitale. « Dbeibah veut établir un Tripoli à 100 % sous son règne, pour devenir le Haftar de Tripoli », résume Jalel Harchaoui, politiste, spécialiste de la Libye. À Benghazi, le maréchal Khalifa Haftar et ses fils sont en effet parvenus à imposer un contrôle sans partage sur l'Armée nationale libyenne (ANL). Un monopole qui tranche avec la fragmentation des milices à l'ouest.
Avec l'aide cruciale de la Turquie, ces groupes armés avaient réussi à repousser une vaste offensive de l'ANL entre 2019 et 2020, et à imposer leur contrôle sur la capitale. Nommé en 2021 pour assurer une transition vers des élections qui n'ont toujours pas été organisées, Abdel Hamid Dbeibah appelle aujourd'hui à faire la distinction entre « les milices qui ont intégré les institutions » et celles « qui survivent en faisant chanter l'État ». Une dichotomie qui laisse Jalel Harchaoui1 perplexe : « Lorsqu'un camp annonce qu'il va combattre les milices, il attaque les groupes qui lui sont hostiles ou qu'il n'apprécie pas. »
En tentant de renverser le statu quo et en ciblant les groupes armés les plus puissants de Tripoli au cours d'opérations militaires, le premier ministre a provoqué une réaction en chaîne aux conséquences lourdes : une guerre urbaine d'une rare intensité, la démission d'une partie de son gouvernement et une série de manifestations exigeant sa démission. Alors que la colère populaire ne semble pas retomber, difficile de voir à ce stade jusqu'où iront les milices pour imposer leurs intérêts, qu'elles soient fidèles ou opposées au GUN.
La séquence de crise qui secoue Tripoli s'ouvre le 12 mai. Dans la journée, les médias et les réseaux sociaux sont en effervescence : plusieurs sources font état de mouvements de troupes dans Tripoli, notamment aux abords des camps de l'Autorité de soutien à la stabilité (Stability Support Apparatus, SSA). Ce groupe armé, officiellement financé par l'État et opérant sous l'autorité de l'exécutif, a été fondé en 2021 par le seigneur de guerre Abdel Ghani Al-Kikli, dit « Gheniwa ». Ce surnom inspiré de son prénom avec un suffixe diminutif est ironiquement attendrissant, puisqu'il est attribué à l'un des hommes les plus craints de l'Ouest libyen. À Tripoli, le simple fait de le prononcer suffisait à tendre une conversation entre journalistes.
Jusqu'au 12 mai 2025, le SSA contrôlait complètement le quartier d'Abou Salim, dans le sud de Tripoli, où il possédait plusieurs bases. Gheniwa avait aussi placé ses proches à des postes clés des institutions de la capitale, comme la Banque centrale libyenne2. « Alors que les caisses de l'État s'épuisaient, le réseau de Gheniwa se montrait bien plus habile à identifier les opportunités de corruption ». L'accaparement des ressources publiques se faisait « souvent au détriment de la famille Dbeibah ».
Le conflit culmine ces derniers mois autour de la direction de la Compagnie libyenne des postes, des télécommunications et des technologies de l'information (LPTIC), une entreprise publique dont les caisses constituaient « un véritable joyau pour les dirigeants libyens depuis plus de vingt ans ». Une opération punitive est alors organisée par Abdel Hamid Dbeibah, frustré d'échouer à rivaliser avec Gheniwa et d'autres sur le terrain de la corruption. Le premier ministre est parvenu à s'arroger le soutien de la puissante Brigade 444. Cette milice, rattachée au ministère de la défense, est « réputée proche de la Turquie, se voulant plutôt neutre ». Ses hommes seront en première ligne de la « purge » organisée par le GUN.
Dans la soirée du 12 au 13 mai, alors que l'aéroport international de Mitiga vient d'être fermé, plusieurs images diffusées sur les réseaux sociaux présentent Gheniwa à l'entrée de la base militaire de Takbali, tenue par la Brigade 444. Quelques minutes plus tard, de nouveaux clichés circulent sur internet, montrant Gheniwa le visage en sang, gisant au sol, un pistolet près de la main. Dans la foulée, des combats éclatent à plusieurs endroits d'Abou Salim, les positions du SSA étant prises d'assaut par les soldats fidèles au GUN.
La disparition brutale de Gheniwa et l'explosion de violence surprennent les riverains. « C'était soudain, et assez fou », confie un journaliste libyen basé à Tripoli. Sur des images partagées par la Brigade 444 dans la nuit, les combattants investissent un à un les différents camps du SSA, dont les hommes semblent avoir pris la fuite. À l'aube du 13 mai, les combats ont cessé et Dbeibah est parvenu à éliminer l'un de ses principaux rivaux. Un succès à première vue, qui ne tarde pas à déclencher un retour de flammes.
Le 13 mai en fin de journée, des dizaines de Libyens bloqués en Tunisie se présentent à l'aéroport de Tunis-Carthage pour rejoindre la ville de Misrata, à 200 kilomètres à l'est de Tripoli, où sont temporairement redirigés les vols. « Même si j'arrive à prendre l'avion aujourd'hui, je vais attendre quelques jours sur place, le temps que ça se calme », explique Daoud (le prénom a été modifié). Ce sexagénaire, qui venait se faire soigner à Tunis, a été surpris par la fermeture de l'aéroport de Tripoli. Même si les combats ont alors cessé, tous les regards se tournent désormais vers l'autre grande milice de la capitale : la Force spéciale de dissuasion, dite Rada3.
Fondée en 2013, d'obédience salafiste, celle-ci contrôle le quartier populaire de Souq Al-Jomaa, dans l'est de la capitale, où se trouve notamment l'aéroport international de Mitiga. C'est dans son enceinte qu'Oussama Njim Al-Masri, directeur de la police judiciaire, a dirigé un centre de détention pendant plus de dix ans. Accusé d'y pratiquer enlèvements, tortures et crimes contre l'humanité, Njim est arrêté lors d'un voyage à Turin en janvier 2025 sur la base d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI). Sa libération quelques heures plus tard par la police italienne et son renvoi vers Tripoli éclaboussent le gouvernement de Giorgia Meloni.
« Le maintien de la présence de Njim [à ses fonctions] est inacceptable, après ce que j'ai pu lire sur lui dans le rapport de la CPI », dénonce opportunément Abdel Hamid Dbeibah quelques jours plus tard, dans son allocution télévisée du 18 mai.
« Ce scandale offre un prétexte qui permet de s'appuyer sur une certaine légitimité internationale », pour s'en prendre à Rada, estime Jalel Harchaoui. Le chercheur note que la milice est moins impliquée dans la corruption et plus unie que le SSA, en faisant donc un adversaire naturel du clan Dbeibah, qui préparait aussi une offensive contre ce groupe. Dès le 12 mai, le premier ministre avait d'ailleurs reconnu la compétence de la CPI pour juger les crimes commis après 2011 – alors que la Libye n'a jamais signé le Statut de Rome.
Au lendemain de la destruction du SSA, en fin d'après-midi, Dbeibah publie donc un décret annonçant la suppression de la police judiciaire dirigée par Osama Njim. Toujours selon Jalel Harchaoui, le premier ministre, porté par sa première victoire, « n'a pas su attendre pour capitaliser sur l'effet d'intimidation » provoqué par « l'exécution chirurgicale » de Gheniwa. Dans la soirée, une deuxième série de combats éclate dans différents quartiers de la capitale. Les premiers affrontements opposent principalement la Brigade 444 aux éléments de Rada. Mais des miliciens venus de Zaouïa arrivent en renfort au cours de la nuit.
« On était sous le choc, la violence a explosé si rapidement ! », raconte Mahdi (le prénom a été modifié), la vingtaine, qui est né et a grandi à Tripoli et qui affirme avoir entendu les déflagrations toute la nuit. Alors que les blindés et l'artillerie légère sont déployés aux quatre coins de Tripoli, les combats sont encore plus intenses que la nuit précédente. C'est la première fois qu'ils ont lieu dans des zones habituellement épargnées. Pour les riverains, les images sont sidérantes : des pick-up échangent des coups de feu sur le front de mer, des miliciens s'approchent du quartier cossu de Hay Al-Andalous, et, dans la matinée, des fumées s'élèvent des luxueuses tours Dhat El-Imad.
Les deux camps s'accordent sur un cessez-le-feu dans la journée du 14 mai. Plusieurs cas de pillages sont rapportés à Abou Salim et dans d'autres quartiers, où les miliciens n'assurent plus leurs missions de police. « Le sort des stocks d'armes du SSA est particulièrement inquiétant pour la sécurité publique », juge l'officier de Rada. Le GUN est aussi confronté à une colère populaire émanant des quartiers de Tripoli les plus défavorables à Dbeibah, comme Abou Salim et Souq Al-Jomaa. Dans la soirée du 14 mai, alors que le cessez-le-feu tient encore, les premiers manifestants convergent vers le centre de la capitale, exigeant la démission du premier ministre. Les manifestations se poursuivent les nuits suivantes avec les mêmes revendications.
« C'est important que les gens puissent s'exprimer et demander du changement, mais je m'inquiète que les choses prennent là encore une tournure violente », confie de son côté Mahdi. Confirmant ses craintes, des coups de feu éclatent dès la soirée du 14 mai à Abou Salim, et un cadre du ministère de l'intérieur échappe à une tentative d'assassinat. Parallèlement, sur la place des martyrs, où Mouammar Kadhafi a prononcé son dernier discours public en 2011, devenu lieu des premières mobilisations populaires, les miliciens du GUN ouvrent le feu. Durant les nuits suivantes, des manifestants érigent aussi des barrages ou enflamment des pneus dans leurs quartiers, tandis que d'autres continuent à se rendre sur la place des Martyrs. Dans la nuit du 19 au 20 mai, un homme s'immole même par le feu près du centre-ville.
Les jours suivants, la contestation semble se structurer. Le 23 mai, une grande manifestation réunit près de 4 000 personnes sur la place des Martyrs, et se passe cette fois dans le calme. Les manifestants y avancent aux cris de « À bas le gouvernement de corruption ! » ou « Ni Est, ni Ouest, une Libye unie ! ». Un contre-rassemblement organisé le lendemain par les soutiens du GUN ne parvient pas à réunir autant de soutiens. Surtout, les opposants à Dbeibah continuent à ériger presque chaque nuit des barrages routiers, notamment sur les axes qui traversent Souq Al-Jomaa.
L'intensité de la contestation, rarement vue depuis la révolution, pousse sept ministres à la démission dans la nuit du 16 au 17 mai. Parmi eux, l'influent Khaled Al-Mabrouk, ministre des finances, et le dinosaure politique Mohamed Houwaij, ministre de l'économie. Démenties dans un premier temps par le GUN qui souhaite présenter un visage stable dans la droite lignée du projet politique de Dbeibah, ces démissions sont confirmées quelques heures plus tard par les intéressés.
La nécessité de rétablir l'ordre est d'autant plus urgente pour le GUN qu'à Benghazi le maréchal Khalifa Haftar commence déjà à profiter du chaos pour avancer ses pions. Depuis le début de la crise, les institutions officielles basées dans l'Est expriment clairement leur soutien au front anti-Dbeibah dans la capitale. Le 19 mai, le président de la chambre des représentants à Benghazi, Aguila Saleh, a appelé publiquement le premier ministre à démissionner. Dans le même temps, l'ANL réalise des mouvements de troupes vers ses bases proches de la Tripolitaine. Plusieurs vols de gros porteurs vers Syrte ont ainsi été observés entre les 13 et 20 mai. « La famille Haftar se tient prête à saisir la moindre occasion pour envahir Tripoli », assure Jalel Harchaoui.
Si le cessez-le-feu continue à tenir dans la capitale, le risque de reprise d'une guerre ouverte entre l'Ouest et l'Est inquiète les Tripolitains. « Personnellement, j'ai peur que Haftar intervienne », explique Mahdi, qui redoute qu'une offensive ou une conquête de Tripoli par l'ANL « n'amène davantage de chaos et un régime plus oppressif ». Même si les milices sont réputées pour leur violence, les Tripolitains observent avec crainte la répression ferme qui s'abat depuis des années sur les voix critiques du clan Haftar à l'Est.
Face à la montée de ces tensions, la mission d'appui des Nations unies en Libye (UNSMIL) s'est fendue d'un communiqué le 14 mai où elle alarme sur de potentiels « crimes au regard du droit international » lors des combats, et assure que « les responsables devront rendre des comptes pour leurs actes ». La représentation de l'Union européenne en Libye appelle de son côté « toutes les parties à la désescalade ».
De son côté, Ankara a publié un communiqué expéditif de quatre lignes appelant à la mise en place d'« un cessez-le-feu durable ». L'ambassade de Turquie aurait déjà organisé l'évacuation de quatre-vingt-deux de ses ressortissants de la capitale. Selon Jalel Harchaoui, même si la Turquie conserve « un solide ancrage militaire et un important réseau de renseignements » à l'Ouest, il ne faut pas « la présenter comme omnipotente et capable de stopper tous les conflits ». Le chercheur rappelle que la Brigade 444 tout comme Rada ont des liens avec Ankara, ce qui n'a pas empêché les deux milices de s'affronter à plusieurs reprises dans l'histoire récente. « Si la diplomatie internationale, notamment occidentale, consiste à rester passif sous prétexte que la Turquie va arrêter toute détérioration, nous allons vers une catastrophe générale. »
Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est libyen, multiplie les initiatives pour renforcer ses liens à l'international. Benghazi soigne l'image de sa diplomatie officielle, tout en nouant de nouvelles alliances en coulisses. Longtemps infréquentable, le clan Haftar est désormais courtisé par les grands acteurs de la région – au nez de son rival de Tripoli.
Depuis un an, les photos de visites officielles à Benghazi se multiplient, toutes plus semblables les unes que les autres, au point qu'il est devenu difficile de les recenser. Sur chaque cliché, des hommes debout, libyens ou étrangers, droits devant l'objectif — comme au garde-à-vous. Au milieu de l'image, la figure du maréchal Khalifa Haftar, reconnaissable à son uniforme militaire et son indétrônable moustache, dans son bureau d'Al-Raja à l'est de Benghazi. Il cède régulièrement la place à ses fils Saddam et Khaled, en uniforme eux aussi en leur qualité d'officiers de l'Armée nationale libyenne (ANL). Les officiels sont aussi parfois reçus par leur frère Belkacem, directeur du puissant Fonds de développement et de reconstruction, créé début 2024, et conseiller politique de son père.
Si les acteurs de la diplomatie de Benghazi se ressemblent, ils reçoivent ces derniers mois des délégations issues de tous horizons : accueil de militaires américains en février, entrevue avec le ministre italien de l'intérieur en mars, ou encore visite rendue à l'état-major turc début avril. Dans un pays aussi exposé aux interventions extérieures que la Libye, ces rencontres pourraient paraître ordinaires. Elles ne le sont pas. Depuis la fin de la guerre en octobre 2020, le gouvernement d'unité nationale (GUN) basé à Tripoli et présidé par Abdel Hamid Dbeibah était le seul à représenter légitimement la Libye à l'international, surtout grâce à la reconnaissance exclusive des Nations unies. Force est de constater que ce n'est plus forcément le cas.« Haftar est devenu non seulement fréquentable, mais même incontournable », confie une source diplomatique européenne travaillant sur la Libye.

Alors que Tripoli est secouée par de violents affrontements entre groupes armés rivaux depuis le 12 mai, Benghazi se distingue par sa relative stabilité. Entre 2020 et 2025, le maréchal Haftar est parvenu à consolider son emprise sur l'Est et le Sud libyen, grâce à un appareil militaire loyal et unifié, l'Armée nationale libyenne, qu'il dirige. Si certains redoutent que l'ANL profite du chaos à Tripoli pour relancer une offensive vers l'Ouest, la première opération venue de Benghazi se portait sur le terrain de la communication. Le 15 mai, les autorités de l'Est publient ainsi un communiqué invitant les missions diplomatiques à « se délocaliser vers la ville prospère et sûre de Benghazi ». Une réaction révélatrice des ambitions du clan Haftar sur le plan diplomatique.
Pour appuyer son offensive diplomatique, Benghazi a développé un appareil plus professionnel. Si le maréchal et ses fils restent sur le devant de la scène, le gouvernement de stabilité nationale (GSN), exécutif parallèle formé à Benghazi en 2022, dispose aussi d'un ministère des affaires étrangères. Installé dans le quartier d'Al-Fowayhat, il est chapeauté par le diplomate de carrière Abdelhadi Lahouij. Depuis l'été 2023, ses équipes communiquent essentiellement grâce aux réseaux sociaux, surtout Facebook, rendant compte post après post de la multiplication des visites et rencontres.

Principal marqueur de la normalisation de l'image du clan Haftar : la visite de « petites » délégations, issues de pays ou d'organisations à l'origine très éloignés de Benghazi. Pour le seul mois d'avril 2025, Abdelhadi Lahouij a ainsi rencontré les équipes de l'ambassade des Philippines, l'ambassadeur du Vatican en Libye et le directeur régional de l'ONG française Acted. « C'est superficiel, mais cela démontre qu'il n'y a plus aucun désir de marginaliser Haftar par rapport à Dbeibah », explique Jalel Harchaoui, politiste, spécialiste de la Libye.
Ces derniers mois, l'Est libyen a également tendu la main à des acteurs affichant ostensiblement leur neutralité. Après plusieurs visites dans la Tripolitaine depuis 2022, l'ambassadeur de Suisse (délocalisé à Tunis en 2014) a rencontré officiellement le maréchal Haftar pour la première fois en septembre 2024. Au nom de l'objectif de réconciliation, les Nations unies placent aussi de plus en plus les deux camps sur un pied d'égalité — malgré la persistance de la reconnaissance officielle du GUN. La nouvelle directrice de la mission d'appui des Nations unies en Libye (UNSMIL), Hanna Tetteh, a ainsi enchaîné ses premières rencontres avec Abdel Hamid Dbeibah et Khalifa Haftar à deux semaines d'intervalle, en février et mars 2025. « La position des Nations unies à l'égard du gouvernement d'unité nationale a aussi évolué, car Dbeibah n'a pas quitté le pouvoir fin 2021, alors qu'il s'y était engagé », rappelle Jalel Harchaoui.
Et même si Benghazi est accusé d'avoir favorisé les flux de migrants vers les États-Unis ou organisé des blocus pétroliers en 2024, le gouvernement d'unité nationale a aussi prouvé son incapacité à assurer la stabilité dans ces deux domaines. Le clan Haftar bénéficie donc de la perte croissante de légitimité démocratique et diplomatique de Tripoli. « Dire que Benghazi est devenu le nouveau centre diplomatique de la Libye, ce serait exagéré », tempère le politiste Jalel Harchaoui. Reste que l'activisme diplomatique de l'Est touche même les acteurs les plus puissants de la région, cette fois grâce aux réseaux informels et aux rencontres directes avec la famille Haftar. Au point de brouiller un système d'alliances jusque-là très segmenté.
Désormais, même les alliés historiques du GUN amorcent une « normalisation » et un rapprochement avec les rivaux de l'Est. La Turquie, qui avait joué un rôle décisif dans la défense de Tripoli en 2019, a ainsi dépêché plusieurs délégations auprès de Haftar en 2024 et 2025. En février 2025, Ankara a annoncé son intention d'ouvrir un consulat à Benghazi, tandis que Saddam Haftar a été reçu en grande pompe par le chef d'état-major turc le 4 avril 2025 — jour anniversaire de l'offensive lancée par Haftar contre Tripoli il y a six ans.
L'entrevue avait provoqué de vives réactions dans les médias et sur les réseaux sociaux libyens, suscitant inquiétude, excitation et indignation. Sollicités à plusieurs reprises, l'ambassade de Turquie en Libye et le ministère turc des affaires étrangères n'ont pas répondu à nos sollicitations. Aucun accord de coopération ou contrat n'a d'ailleurs été signé à Ankara. Même si les rapprochements de façade entre les militaires des deux pays semblent inédits, Jalel Harchaoui rappelle que le clan Haftar n'aurait aucun intérêt à « acheter des drones qui ont bombardé l'ANL ou à suivre des formations dispensées également aux forces de Tripoli ».
Le clan Haftar est tout autant parvenu à s'attirer rapidement les faveurs d'un autre grand allié de Dbeibah : l'Italie, qui avait soutenu l'Ouest durant la guerre de 2019. Rome continue d'entretenir des liens importants avec les élites de Tripoli, dont les dirigeants des milices. Ce qui n'a pas empêché la première ministre italienne Giorgia Meloni de se rendre pour la première fois à Benghazi et de s'entretenir en personne avec Khalifa Haftar, en mai 2024. Un an plus tard, en mars puis en avril 2025, le ministre italien de l'intérieur Matteo Piantedosi a lui aussi rencontré le maréchal — accompagné du commandant des services de renseignements extérieurs italiens (AISE), le général Caravelli.
« En réalité, la doctrine italienne consiste déjà, depuis une dizaine d'années, à devenir l'allié de tout le monde, tant à l'Ouest qu'à l'Est », estime Jalel Harchaoui. Si les visites rendues au clan Haftar ne remettent pas en cause les alliances avec Tripoli, elles sont révélatrices des intérêts croissants de Rome, d'Ankara et d'une myriade d'autres acteurs pour la région du pays contrôlée par le maréchal Haftar et ses fils.
Les efforts de coopération entrepris par l'Italie avec la Libye dans la lutte contre les migrations n'occultent en rien les intérêts économiques que Giorgia Meloni entend faire valoir dans le pays. Premier partenaire commercial de la Libye, Rome a annoncé l'organisation d'un premier forum d'affaires fin juin à Benghazi, qui s'accompagnerait par une reprise des vols d'ITA Airways vers la ville. Jalel Harchaoui rappelle que, de leur côté, « les Turcs se concentrent avant tout sur le business ». Les grandes entreprises turques du BTP sont déjà présentes sur les chantiers de la ville de Derna, rasée par la tempête Daniel en septembre 2023.
La grande « reconstruction » lancée par Belkacem Haftar début 2024 promet aussi de devenir un puissant vecteur de rapprochement avec des pays qui s'étaient un temps éloignés du marché libyen. Déjà accusée d'avoir permis le transfert de drones militaires au clan Haftar, la Chine a réorganisé sa chambre de commerce à Tripoli en juin 20241, et annonçait le 20 avril vouloir ouvrir des bureaux à Benghazi et Sebha. Fin 2024 déjà, au moment où Belkacem Haftar cherchait à attirer les investisseurs, il n'était pas rare de croiser des hommes d'affaires parlant mandarin dans les hôtels flambant neufs de Benghazi.
Fin avril 2025, ce dernier s'est aussi rendu à Washington dans le but de rencontrer des firmes américaines et de vendre les marchés de son fonds de reconstruction, avant d'être reçu par le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, à Paris. En juin 2023, puis en novembre 2024, plusieurs entreprises britanniques se sont également déplacées pour des forums d'affaires à Benghazi, accompagnées de l'ambassadeur du Royaume-Uni Martin Longden. Son homologue français, Mostafa Mihraje, escortait de son côté deux délégations du Mouvement des entreprises de France (Medef) auprès du fonds de reconstruction de Belkacem Haftar, en juin puis novembre 2024. Des efforts s'inscrivant dans « la dynamique de réengagement économique dans l'ensemble du pays », indique une source diplomatique française.

Benghazi reste cependant officiellement incapable de signer des traités bilatéraux, d'État à État, enfermant Belkacem Haftar dans sa position de négociateur au seul nom du fonds de reconstruction. « Il est impossible de tourner complètement le dos à l'Ouest », rappelle Jalel Harchaoui, soulignant que « toute la mémoire institutionnelle », de la Banque centrale au ministère de la justice, « reste ancrée à Tripoli ». Si le maréchal Haftar est parvenu à officialiser un « partenariat stratégique » dans plusieurs domaines avec le Bélarus en février, ce cas de figure reste exceptionnel. « Rhétoriquement, on présente ce pays comme indépendant pour montrer que la famille Haftar peut s'adresser à des partenaires variés », note Jalel Harchaoui. Mais si Minsk viole ouvertement l'embargo de l'ONU sur les armes, c'est sous l'œil bienveillant de Moscou, signe que la diplomatie du clan Haftar reste avant tout sous l'influence de ses alliances militaires.
Dans le domaine de la défense, le clan Haftar ne semble pas encore être parvenu à diversifier ses interlocuteurs de confiance. En principe, l'embargo sur les armes voté par l'ONU en 2011 interdit toute forme de coopération militaire. Un amendement introduit en janvier 2025 prévoit cependant une exception pour l'« assistance technique ou l'entraînement des forces de sécurité accompagnant strictement le processus de réunification ».
Mais peu de pays semblent prêts à passer le pas et s'associer par les armes au clan Haftar. Même Paris, qui avait envoyé ses forces spéciales soutenir l'Armée nationale de libération lors de la campagne contre les groupes djihadistes en 2016, garderait désormais ses distances.
Reçu pour la première fois depuis cinq ans à l'Élysée, en février 2025, Khalifa Haftar aurait ainsi été invité « à la reprise du processus politique, à préserver le cessez-le-feu […] et au départ des forces étrangères, combattants étrangers et mercenaires du territoire libyen » par Emmanuel Macron, selon une source diplomatique française.

Le clan Haftar doit donc s'appuyer sur ses alliés proches, comme Le Caire et N'Djamena, et sur de rares puissances mondiales telles que les Émirats arabes unis et surtout la Russie. Les groupes paramilitaires russes tels que Wagner et Africa Corps sont installés depuis des années sur plusieurs bases contrôlées par l'ANL. « Même s'ils risquent finalement de rester à Damas et Tartous, les Russes vont fortifier leur présence en Libye pour s'assurer un accès confortable à la Méditerranée », note ainsi Jalel Harchaoui. Surtout, le chercheur souligne la dépendance du clan Haftar à l'aide militaire russe, en particulier « pour la livraison de systèmes de défense antiaérienne performants ». Interrogée, l'ambassade de Russie en Libye (basée à Tripoli) explique être une « entité civile » qui « ne commente pas les questions de coopération technico-militaire » et préférant mettre en avant ses programmes de coopération académique. L'ambassade assure également que l'ouverture prochaine d'un consulat à Benghazi est « une priorité ». Pour l'heure, donc, les visites russes à l'Est sont surtout conduites par les militaires : Iounous-bek Evkourov, vice-ministre de la défense, s'est ainsi rendu cinq fois à Benghazi entre août 2023 et novembre 2024.
Face aux ambitions africaines du Kremlin, les États-Unis insèrent aussi de plus en plus l'ANL dans leur dispositif régional. Les Américains s'appuient sur les liens anciens avec l'homme fort de l'Est : après avoir été déchu de l'armée de Kadhafi, Khalifa Haftar a passé plusieurs années aux États-Unis entre la fin des années 1980 et la révolution. Il y dirigeait une formation d'opposition à la Jamahiriya2, soutenue par les États-Unis, et a d'ailleurs obtenu la nationalité américaine.

Ses soldats ont été invités par Washington à plusieurs manœuvres conjointes avec les forces de Tripoli en 2024, et viennent de participer à l'African Lion 2025 en Tunisie — le plus grand exercice annuel du commandement des États-Unis pour l'Afrique (Africom). « Il y a toujours eu un échange de renseignements entre Haftar et les Américains », rappelle Jalel Harchaoui, tout en notant que « le changement, c'est que tout est désormais rendu visible, il y a une volonté d'officialiser la chose ». La démarche avait été matérialisée par la visite du général Michael Langley, commandant de l'Africom, auprès du maréchal Haftar fin août 2024.
Début mars 2025, les États-Unis ont aussi organisé un exercice aérien entre des officiers de l'Ouest et de l'Est dans le ciel de Syrte. À quelques kilomètres de la base aérienne de Qardabiyah, connue pour abriter des militaires russes. Interrogé sur la posture américaine face au rapprochement entre Moscou et Benghazi, l'Africom affirme que « l'objectif est de démontrer que les États-Unis sont le meilleur partenaire, aussi bien pour l'Armée nationale libyenne que pour le gouvernement d'unité nationale, et qu'ils offrent le chemin le plus favorable vers l'unification ». Un objectif que tous les acteurs intervenant en Libye assurent poursuivre, mais que tout le monde sait éloigné des aspirations du clan Haftar : en diplomatie comme dans les autres domaines, l'ambition du maréchal reste d'écraser Tripoli et de gouverner seul la Libye.
1Cette discrète chambre de commerce existait depuis plusieurs années mais avait suspendu ses activités en Libye. Tripoli et Pékin se sont mis d'accord sur la reprise des investissements chinois dans le pays.
2Nom officiel de la Libye de Mouammar Kadhafi. L'« État des masses », préféré à la république en 1977, repose officiellement sur la démocratie directe et se veut d'inspiration socialiste et religieuse. Dans les faits, le régime est arbitraire et répressif.
En prenant comme point de départ la fusillade contre des manifestants opposés au régime de Mouammar Kadhafi devant l'ambassade libyenne à Londres en 1984, Hisham Matar, écrivain libyen installé à Londres, construit dans Mes amis un récit sur l'exil et l'amitié entre déracinés.
Encore adolescent à Benghazi, Khaled, le narrateur, entend à la BBC en langue arabe une nouvelle écrite par un écrivain exilé, Hossam Zowa. Ce bref récit diffusé à la place du bulletin d'information programmé est un acte politique, car c'est une métaphore de l'oppression. Il produit sur le jeune garçon un effet envoûtant. Venu en Angleterre poursuivre des études de littérature, il se lie d'amitié avec Mustafa, lui aussi boursier du gouvernement libyen. De ce fait, ils se doivent d'être prudents dans leurs rapports aux autres étudiants et le dévoilement de leurs opinions politiques. En effet, dans la résidence d'étudiants libyens, certains, appelés les « écrivains », sont des mouchards chargés par le régime de Mouammar Kadhafi d'écrire des rapports sur les éléments suspects à l'étranger.
Le 17 avril 1984, des étudiants et opposants libyens manifestent devant l'ambassade de Libye à Londres. Ils sont une soixantaine à exprimer leur colère contre le régime de Kadhafi qui, la veille, a exécuté à Tripoli, trois meneurs de mouvements contestataires. Le groupe de manifestants est mitraillé et une policière est tuée. Cet évènement entraîne le siège de l'ambassade par les forces de l'ordre pendant une dizaine de jours puis la rupture des relations diplomatiques entre la Libye et le Royaume-Uni.
Khaled et Mustafa se rendent secrètement à la manifestation. Ils sont tous deux blessés par les tirs provenant de l'ambassade. À partir de ce moment, leur vie bascule. Les trajectoires des deux étudiants finissent par croiser la route de l'écrivain Hossam Zowa, et une forte amitié va lier le trio.
Les trois personnages vont traverser ces années en Angleterre unis par la nostalgie et l'inquiétude vis-à-vis de leur pays d'origine, qui s'éloigne irrémédiablement de leur mémoire. Jusqu'au moment du Printemps arabe, en 2011, où la question du retour se pose.
Auteur de plusieurs livres, dont un primé par le prix Pulitzer de la biographie en 2017, Hisham Matar s'éloigne cette fois de l'autobiographie et de l'évènement traumatique qu'aura été la disparition de son père. Il aura passé des années à enquêter sur cette disparition sans jamais trouver de réponses définitives. Il est fort probable que son père, enlevé par les services secrets égyptiens en 1990 et remis à la Libye, ait été assassiné lors du massacre de 1996 à la prison de Abou Salim1, faisant de son fils un « endeuillé sans tombe » comme il se décrit dans l'un de ses livres.
Mais la situation politique libyenne détermine encore dans ce présent récit la destinée des personnages. En effet, la participation de Khaled à cette manifestation, alors qu'il n'est qu'un jeune homme assez peu politisé, va entraîner sa vie dans une direction imprévue. Il n'ose plus retourner en Libye pendant les vacances, n'ose pas révéler à ses parents qu'il a été gravement blessé, remet sans cesse son retour et doit inventer pour cela tout un tas de justifications. « Je ne peux pas retourner là où je voudrais retourner », se dit-il. Il craint trop que sa famille constitue un appât pour le régime de Kadhafi. Il est conscient que les conversations téléphoniques sont écoutées et les lettres ouvertes et lues.
Il faut se résigner à patienter, attendre des jours plus favorables tout en sachant que lorsqu'on quitte la Libye en 1983, il y a peu de raisons de vouloir y revenir. Alors il repense à ce que disait son père, « lorsqu'on a des compatriotes déraisonnables, il faut endurer le chaos jusqu'à ce que la sonnerie retentisse ». Mais ce régime d'oppression traîne en longueur et perdure 40 ans. De plus, il a la main longue. En effet, Kadhafi ne se prive pas de faire assassiner ses opposants à l'étranger. C'est un dictateur imprévisible que le narrateur qualifie non pas d'homme politique mais de « parent atteint de démence » tant il est présent et indéboulonnable dans la vie des Libyens.
Comme d'autres régimes arabes des années 1970 et 1980, s'exiler n'est pas une assurance pour les opposants de vivre en sécurité. Journalistes, écrivains, activistes, même loin, sont menacés. L'auteur désigne cette époque d'« assassinat de la parole » et rappelle la liste de ceux qui sont tombés sous les balles au coin d'une rue d'une ville européenne. Et particulièrement à Londres, « l'endroit où venaient mourir les écrivains arabes »…
Le narrateur trouve la ville chargée de mélancolie, mais c'est son état d'esprit qui déteint sur le paysage. Il prend peu à peu conscience qu'adopter l'esprit d'une autre culture implique de « laisser mourir une partie de soi. »
Devenu professeur de littérature lui-même, Khaled est un personnage en errance, même s'il habite dans le même petit appartement londonien pendant ces décennies. Il n'est pas réellement parvenu à s'ancrer malgré sa profonde connaissance de la ville et sa curiosité pour son architecture. Ses relations amoureuses aussi restent à une certaine distance, sans s'enraciner. Khaled est un personnage entre deux mondes, ne parvenant pas vraiment à basculer d'un côté ou de l'autre. À se faire une raison. Le retour possible au pays natal, une fois tombé le régime honni qui les a contraints à partir, est une tentation connue de tous les exilés. Ils en rêvent et le fantasment, mais celui-ci se manifeste apparemment trop tard. Le retour n'est-il pas un second exil ? « Restés au pays, nous aurions eu moins le temps d'écouter le passé ».
L'amitié solide devient alors le ciment pour se constituer une nouvelle famille. Ceux avec qui le narrateur peut établir une communion ; ceux avec qui il partage une expérience commune ; ceux que « le vent libyen avait jetés dans le Nord ». De nombreux passages dans ce livre posent la question de la traduction. Nul besoin de traduire avec ses amis, leur expérience commune induit une mutuelle compréhension évidente. Mais est-ce suffisant ? Comment faire partager une expérience au-delà du petit cercle ?
Pour Khaled, « la violence exige une traduction et cet inexprimé lui remplissait la bouche ». Encore étudiant, il se passionne pour les recherches d'un de ses professeurs sur les infidélités de la traduction. Et s'il y a quelques utilités à l'écriture et à la traduction, le narrateur pense que ce sont les écrivains qui servent d'intermédiaires avec le monde et aident à l'interpréter.
Ces liens amicaux sont aussi ambivalents. Doute, comparaison ou déception, chacun des trois personnages, selon sa personnalité, appréhende la réalité différemment. Hossam, l'écrivain qui n'a plus rien écrit depuis la nouvelle diffusée à la radio, et pour qui l'exil aura été une prison, semble ne trouver sa place dans aucun pays. Il décide finalement d'émigrer aux États-Unis et de « partir pour le Jusqu'à-la-fin-des-temps ». Mustafa s'engage dans le combat, à la chute du dictateur en 2011, et affirme que la révolution l'a « purifié de l'exil ».
Et Khaled, le narrateur mélancolique et sans attaches voit dans ses deux amis le miroir de ce qu'il est ou aurait pu être. D'un côté, un écrivain qu'il aura longtemps admiré, mais dont il jugera finalement que « le talent ne suffit pas, il faut aussi du courage ». D'un autre côté, l'ami combattant en qui il avait l'impression « d'observer le moi qu'il avait échoué à être ». En double de l'auteur, Khaled se demande à un moment si ses deux amis ne représentent pas « deux parties irréconciliables de sa vie », l'écriture et l'engagement politique.
Hanté par cette fusillade à Saint-James Square vu à la télévision lorsqu'il avait treize ans, Hisham Matar dit avoir porté ce livre pendant longtemps, ne pouvant l'aborder plus tôt. Une citation de l'écrivaine Jean Rhys reproduite dans ce livre nous éclaire sur ce qui nourrit son écriture et peut-être aussi sa vie : « Il faut un arrière-plan sombre pour faire ressortir les couleurs vives. »2

Hisham Matar, Mes amis
Traduit de l'anglais (Libye) par David Fauquemberg
Collection Du monde entier, Gallimard, 2024
496 pages
23,50 euros en France
1NDLR Le 29 juin 1996, plus de 1 270 détenus ont été abattus par l'armée. Les jours précédents des prisonniers avaient réussi à occuper certaines salles de la prison pour réclamer de meilleures conditions de détention, des soins pour les blessés, le droit de visite et l'ouverture des procès.
2dans Jean Rhys, Bonjour minuit, traduit de l'anglais par Jacqueline Bernard éditions Denoël, 2001
En Libye, les années 2020 ont vu l'émergence d'un environnement favorable aux affaires, avec une diversification des sources d'approvisionnement et une demande intérieure portée par les milices. Malgré les efforts de la communauté internationale pour freiner le phénomène, les conflits ravivés ces derniers mois aux frontières du pays confortent la Libye dans sa place de plateforme régionale.
C'est une bien curieuse indiscrétion que les militaires russes ont commise à Tobrouk, grande ville de l'est libyen, ce dimanche 14 avril 2024. Sur des images publiées par le média libyen Fawasel1 en fin de journée, une dizaine de camions militaires KamAZ progressent le long de la jetée vers les entrepôts du port de la ville, leur cargaison recouverte de grandes bâches vertes.
Peu de doutes subsistent sur la nature des éléments transportés, également visibles sur la vidéo. Bâchés eux aussi, l'allure et les dimensions des deux petits chariots trahissent la présence de mortiers lourds. La source anonyme qui a fourni ces images à Fawasel a aussi précisé qu'il s'agissait de « la cinquième livraison d'équipement militaire à Tobrouk en quarante-cinq jours ». Une dernière livraison a même été observée par imagerie satellite en source ouverte aux alentours du 20 avril, sans qu'aucune image ne fuite sur les réseaux sociaux cette fois-ci.
Depuis 2018 au moins, le soutien de Moscou au maréchal Khalifa Haftar nourrit en partie le monopole de ce dernier sur l'est du pays, face au gouvernement de l'ouest basé à Tripoli et reconnu par l'Organisation des Nations unies (ONU). Néanmoins, « c'est la première fois que les Russes font délivrer de l'équipement militaire d'une manière aussi massive et aussi provocatrice », relève Jalel Harchaoui, chercheur associé au RUSI et spécialiste de la Libye.
La provocation est de taille, puisque ces livraisons violent frontalement l'embargo sur les armes voté par l'ONU en 2011. En mars 2021, il avait d'ailleurs été qualifié de « totalement inefficace » par le groupe d'experts de l'ONU sur la Libye. Selon Harchaoui, la Libye peut désormais être considérée comme « un espace qui agit telle une véritable plateforme, une plaque tournante du trafic d'armes ».
Ces dernières années, la communauté internationale a pourtant multiplié les efforts pour appliquer l'embargo sur les armes. En mars 2020, l'Union européenne (UE) a ainsi lancé l'opération Irini, en Méditerranée centrale. « Vingt-trois pays sur les vingt-sept États membres y contribuent, c'est-à-dire que tout le monde y voit un intérêt stratégique », explique l'amiral français Guillaume Fontarensky, commandant adjoint de l'opération.
Les navires déployés patrouillent entre la Sicile et la Crète, au large des côtes libyennes. Ils sont guidés depuis le quartier général de l'opération Irini, établi dans une base de l'armée italienne à Rome. « Ici, nous avons en permanence des militaires qui suivent l'évolution de la situation, et réagissent en cas de besoin », souligne l'amiral Guillaume Fontarensky. À l'aide de sources ouvertes et de moyens techniques propres, ces opérateurs scrutent la mer à la recherche de cargos suspects.
« Concrètement, ce que l'opération a intercepté en quatre ans, ce sont surtout les gros colis, note l'amiral Fontarensky, car ils sont bien plus visibles que des munitions ou des armes de poing ». En juillet puis en octobre 2022 par exemple, 146 véhicules blindés, comme des pickups modifiés et des BATT-UMG (véhicules blindés) ont ainsi été saisis sur des bateaux de transports marchands. Il s'agit de l'une des plus grosses prises de l'opération Irini à ce jour.
Malgré ces succès, les militaires sont confrontés à plusieurs obstacles, telle que l'absence de collaboration des autorités libyennes. « Il n'y a pas de situation politique stable, avec une administration unifiée, et un corps de garde-côte identifié par exemple, poursuit l'amiral, nous aurions tout intérêt à faire du développement capacitaire auprès des Libyens ».
Autre difficulté : la multiplication des acteurs extérieurs qui cherchent à envoyer des armes en Libye. Pour les interceptions de 2022, le premier navire a été dérouté après avoir franchi le canal de Suez, tandis que le second avait été identifié quelques mois plus tôt pour avoir livré à Benghazi des blindés légers fabriqués aux Émirats arabes unis. « Il est clair que le pays est exposé à de multiples influences, qui engendrent de multiples instabilités », reconnaît l'amiral Fontarensky. Certains pays comme la Turquie et plus récemment la Russie n'hésitent pas à faire escorter certains cargos pour la Libye par des bâtiments militaires, dans une logique dissuasive.
« Il y a d'abord les acteurs qui disposent d'une vision stratégique en Libye », indique Jalel Harchaoui. Les saisies de l'opération Irini en 2022 pointent du doigt le rôle croissant joué par les Émirats dans l'approvisionnement du marché libyen. À l'instar de la Russie, cette monarchie du Golfe soutient activement le maréchal Haftar depuis plusieurs années. Entre 2013 et 2022, le groupe d'experts de l'ONU2 a relevé des dizaines de violations de l'embargo, concernant parfois de l'armement lourd : hélicoptères Mi-24, drones Wing Loong, ou système de défense antiaérien Pantsir.
L'épisode des livraisons de matériel russe à Tobrouk révèle aussi l'importance que le port en eaux profondes de l'est libyen pourrait prendre pour le Kremlin. « Il faut s'attendre à d'autres livraisons de ce type », avertit le chercheur. Déjà impliquée dans la livraison d'armement lourd en Libye, la Russie déploie désormais sa nouvelle organisation militaire sur le continent, l'Africa Corps. Ses hommes ont remplacé le groupe Wagner en Libye, et s'installent aujourd'hui dans des pays frontaliers comme le Niger. « Réaliser de grosses livraisons maritimes en quelques heures représentera un atout à l'échelle quasi-continentale », remarque Harchaoui.
La Turquie a également été pointée du doigt par le député européen Özlem Demirel au Parlement européen le 23 juin 20203 pour ses violations régulières de l'embargo, en forçant le passage en Méditerranée centrale afin de livrer des armes lourdes à ses alliés de l'ouest libyen. Harchaoui souligne aussi le rôle joué par de « petits acteurs sans idéologie » telle que la Syrie de Bachar Al-Assad, dont l'objectif « est simplement de vendre des armes ». Le chercheur rappelle enfin l'importance des filières liées au crime organisé « qui n'ont pas de préférence pour l'ouest ou l'est ».
Des acteurs mafieux établis des Pays-Bas à l'Inde, en passant par la Turquie. « C'est un marché mûr, avec une vraie diversité de provenance », résume le chercheur. Il ajoute que ce type d'acteurs s'adonne bien plus rarement à la livraison d'armement lourd : « En dehors de livraisons spéciales, il s'agit surtout d'armes légères, comme des pistolets et des fusils ».
Une fois en Libye, ces armes nourrissent d'abord la demande intérieure. Si la guerre entre l'est et l'ouest a pris fin en octobre 2020, le contrôle du territoire reste fragmenté entre une multitude de groupes armés. « En Libye, l'État est constitué de milices, qui sont les seuls organes à projeter sa puissance », précise Jalel Harchaoui. Selon lui, l'effacement des « acteurs purement idéologiques » tels que les groupes djihadistes s'est fait au profit des milices qui ont eu « le talent de comprendre la logique de l'argent » en associant leur mandat paramilitaire à des activités criminelles.
Un rapport publié en mars 2024 par le Small Arms Survey4 se penche par exemple sur le cas de la ville côtière de Zawiya, à 40 km à l'ouest de Tripoli. Sur les quatre milices présentes à Zawiya, « trois sont profondément impliquées dans l'économie illicite ». Dans ce contexte, peu de freins sont posés aux échanges d'armes à feu à l'intérieur de la Libye. « Si vous êtes une milice qui a de l'argent, vous pouvez vous armer facilement », affirme Jalel Harchaoui.
Il n'est même pas nécessaire de se rendre en Libye pour percevoir la facilité avec laquelle les armes s'échangent. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses pages et groupes, parfois publics, proposent de mettre en relation acheteurs et vendeurs. Sur l'un de ces canaux, ouvert par des miliciens d'un groupe armée de Zintan (à l'ouest), de nouvelles annonces sont postées chaque jour. Grenades, fusils d'assaut, mitrailleuses lourdes, mais aussi mortiers, lance-roquettes et canons antiaériens : tout ou presque est mis en vente. En février 2024, une annonce proposait même un lanceur de missiles antichar Milan, développé par le groupe franco-allemand Euromissile.
La plupart des membres ne prennent même pas la peine de rendre leurs comptes anonymes. Les profils donnent à voir de jeunes hommes en treillis, originaires de l'ouest comme de l'est. Ils communiquent avec clarté sur la provenance des armes. « On les a ramenées de Tchéquie », assure un vendeur en envoyant la vidéo de kalachnikovs qu'il met en vente à 3800 dinars (740 euros). « Tout est en place, elles marchent bien. On fait les deux à 6000 dinars », signale l'annonce datée du 12 avril 2024.
La stabilisation relative du paysage politique libyen a un effet pervers. « Puisqu'en ce moment il n'y a pas de guerre en Libye, les groupes armés n'achètent pas de manière euphorique, et les armes peuvent sortir », alerte Jalel Harchaoui. De plus, les nouveaux conflits qui ont éclaté aux portes de la Libye ces derniers mois remobilisent les filières du trafic d'armes régional.
C'est le cas du Soudan par exemple, où la guerre civile fait rage depuis avril 2023 entre l'armée et les rebelles des Forces de soutien rapise (FSR). « La Libye est en train de devenir l'une des plus importantes plateformes pour les FSR », avance Hager Ali, chercheuse au German Institute for Global and Area Studies et spécialiste du Soudan5. Officieusement soutenus par les Émirats arabes unis, les FSR bénéficient de livraisons « de munitions, de carburant, de matériel médical et logistique depuis le mois d'avril 2023 », effectuées par les hommes du maréchal Haftar. « Il y a différentes routes de trafic entre la Libye et le Soudan », poursuit la chercheuse qui met également en exergue le rôle de « certains axes passant par le Tchad ». L'objectif des Émirats est de brouiller les pistes : « Plus il y a de pays de transit pour l'envoi d'armes, plus il est difficile de les retracer jusqu'à leur expéditeur ».
Dans les pays du Sahel, l'arrivée des juntes au pouvoir a provoqué un regain des tensions au niveau régional. Pour le Mali par exemple, un rapport publié en janvier 2024 par Small Arms Survey établit que « du matériel utilisé par les groupes extrémistes est arrivé par de récents flux illicites provenant de Libye ». Des armes essentiellement légères, comme des obus serbes, des mitrailleuses chinoises ou encore des grenades jordaniennes. Si le Mali avait déjà bénéficié de flux d'armes libyens dans les années 2010, le rapport précise que « ces convois étaient devenus peu fréquents aux alentours de 2017 ». Contactés, les auteurs du rapport estiment probable que les armes libyennes soient également achetées par des acteurs extrémistes au Burkina Faso ou au Niger, d'autant plus que ce dernier partage une frontière avec la Libye et constitue un lieu de passage pour les trafiquants.
« Il n'y a plus le côté "déversement chaotique" d'armes comme en 2013-2014 », reprend Harchaoui. « Aujourd'hui, la Libye est un endroit où vous pouvez faire votre shopping. Un supermarché dont les limites restent purement économiques ».
Adam6, la trentaine, a rejoint la Libye il y a quelques mois. Entre 2018 et 2023, le jeune homme combattait pour un groupe de rebelles anglophones au Cameroun. « Ma dernière mission était sanglante. On a arrêté mes parents, donc je me suis enfui du pays », souffle-t-il. Adam garde des liens avec les indépendantistes anglophones. Selon le jeune homme, « il est tout à fait possible d'envoyer des armes par la Libye puis le Niger, mais ça coûte de l'argent ». Sur de telles distances, Adam précise cependant qu'il est possible de transporter que des armes légères, « des fusils, des pistolets… C'est encore plus facile si ce sont des grenades ». Pour une rébellion aux ressources financières limitées, le calcul est vite fait, et les anglophones « préfèrent acheminer les armes depuis le Nigeria », un pays voisin.
Adam reconnaît toutefois plusieurs avantages au marché libyen. « Ici, les policiers ne vérifient pas vraiment les véhicules, ils se soucient surtout de l'argent qu'ils vont toucher », livre l'ex combattant. Le jeune homme dit trouver « dommage qu'il n'y ait pas plus de livraisons venant de la Libye », louant la qualité du matériel disponible sur place. « Certains fusils que je vois ici sont de très bonne qualité… Des armes russes, turques, françaises ».
1Fawasel media est diffusé via les réseaux sociaux Facebook, Twitter, Instagram, YouTube.
2« Final report of the Panel of Experts established pursuant to resolution 1973 (2011) concerning Libya », United Nations Security Council, 2022.
3Özlem Demirel, « Secret arms shipments from Turkey to Libya », European Parliament, 23 juin 2020.
4Wolfram Lacher, « A political economy of Zawiya. Armed Groups and Society in a Western Libyan City », Small Arms Survey, 2024.
5Hager Ali, « The War in Sudan : How Weapons and Networks Shattered a Power Struggle », GIGA Focus Middle East, n°2, 2024.
6Le prénom a été changé.
Le 14 mars 2024, le naufrage d'une embarcation au large du sud-ouest de la Tunisie faisait 36 morts ou disparus. La veille, 60 migrants avaient déjà disparu en partance des côtes libyennes. Le 15 mars, 22 autres allaient mourir noyés à proximité de la Turquie. S'il ne s'agit là que de derniers cas recensés, la tendance à l'augmentation des drames reste claire. Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), 3 105 personnes sont mortes ou disparues en Méditerranée en 2023, nombre jamais atteint depuis 2017.
La même semaine, le 17 mars, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à la tête d'une délégation au Caire, signait un accord de partenariat avec l'Égypte, à hauteur de 7,4 milliards d'euros, comportant un volet migratoire1. L'enjeu est simple : externaliser un peu plus les frontières européennes en soutenant un régime autoritaire pour qu'il gère les flux de population, qu'elle soit subsaharienne, proche-orientale ou même égyptienne. Alors que le silence et surtout l'inaction des institutions européennes sont criants à l'égard du génocide en cours dans la bande de Gaza — l'Union européenne est le principal partenaire commercial d'Israël et nombre d'États membres, dont la France, continuent à livrer de l'armement —, la diplomatie européenne se réduirait-elle à un contrôle de l'externalisation des frontières ? Est-ce là l'ambition internationale des 27 États membres ?
« Gérer les frontières » revient à réifier les migrants, au mieux, si ce n'est à convertir les identités, les vies, les trajectoires en chiffres. Ainsi est posée l'équation. Dès lors que le problème est numérique, il devrait se régler par des chiffres, déboursés à l'occasion pour cette dite gestion. Or pourquoi migre-t-on ? Si les raisons sont diverses (persécution, travail, études, famille, etc.), le débat public se focalise surtout sur l'opposition, binaire, entre réfugiés politiques et migrants économiques. Comme si les premiers étaient davantage légitimes que les seconds. Comme si la persécution définie par la Convention des Nations unies de 1951 relative au statut des réfugiés ne pouvait pas être interprétée et perçue de manière différente.
À l'heure de la mondialisation des technologies du numérique, d'une hyper connexion mondiale et d'une diffusion instantanée des informations, les inégalités et injustices sont parfaitement identifiées. Et immédiatement. C'est ce que nous explique Nathalie Galesne sur BabelMed dans son article « Tunisie, un pays sous scellés ? ». L'indécence de disposer d'un « passeport rouge », comme on dit en tunisien, pour traverser les frontières, contraste avec la situation des Tunisiens, de plus en plus empêchés de partir. Cela suscite une pulsion de viatique, alimentée par l'impact de la colonisation sur les inconscients ou le fantasme de l'Occident rêvé mais aussi, et surtout, par un quotidien difficile. Pénuries, ségrégation socio-spatiale, violences policières, absence de perspectives : comment ne pas corréler les velléités de départ avec l'augmentation du chômage2, de l'inflation, et de la désillusion politique plus de 10 ans après la révolution comme l'illustre la chute drastique de la natalité3 ?
Or « le malheur des uns fait le bonheur des autres » nous explique Marine Caleb dans son article pour Orient XXI. Le départ massif de jeunes qualifiés, formés en Tunisie, profite aux économies du Nord, malgré des procédures de régularisation complexes. Et on ne peut que décrier l'absence de concertation pour un développement plus circulaire entre les deux rives de la Méditerranée.
De l'autre côté de la rive, l'Europe danse essentiellement sur deux pieds : celui de la militarisation de ses frontières et de l'externalisation de sa politique migratoire. Comme y revient Federica Araco sur BabelMed avec son article « L'ombre portée de la forteresse Europe », « depuis 2014, l'agence européenne de contrôle des frontières Frontex a mené plusieurs opérations militaires pour surveiller et limiter les flux migratoires (Triton, Sophia, Themis, Irini) qui ont rendu les limites de cet immense continent liquide de plus en plus dangereuses pour ceux qui tentent de les franchir ». Y compris avec l'utilisation de drones Héron développés par l'entreprise Israel Aerospace Industries, dont l'armement est actuellement massivement employé contre les Palestiniens dans la bande de Gaza. L'autre volet est celui de l'externalisation de la gestion des frontières extérieures. Avec le système de Dublin, il n'y a aucune solidarité européenne concernant l'asile, et la pression migratoire s'exerce exclusivement sur les pays méditerranéens. En revanche, tous les États européens s'accordent d'une seule voix pour externaliser leurs frontières, de façon à ce que celles-ci soient contrôlées et renforcées directement par les États du sud et de l'est de la Méditerranée. Après la Turquie, la Libye, le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie, c'est au tour de l'Égypte de bénéficier de financements européens censés empêcher que les migrants ne prennent le large, légitimant de fait un certain nombre de régimes autoritaires qui font peu de cas des violations itératives des droits humains. Avec pour conséquence près de 30 000 migrants morts ou disparus en Méditerranée au cours d'une décennie.
L'article « Dans l'enfer des derniers disparus » de Federica Araco sur BabelMed revient sur les conséquences du durcissement des politiques migratoires, que ce soit sur les trois principales voies maritimes de la Méditerranée (centre, ouest, est) ou sur les voies terrestres, avec la construction de structures de barbelés aux frontières. Loin de restreindre le phénomène migratoire, ces mesures le rendent plus périlleux et s'accompagnent d'une diminution de la qualité de l'accueil sur le sol européen. Le cas de l'Italie, exposé par la journaliste, est à ce titre flagrant. Il illustre bien les vulnérabilités accrues des migrants, entre travail au noir et circuits criminels.
À la frontière entre l'Algérie et le Maroc, le renforcement du dispositif de surveillance par les gardes-frontières et les tours de contrôle a eu pour conséquence de modifier les flux migratoires. Comme le développent S.B et B.K dans leur article « À la frontière algéro-marocaine, traces des drames migratoires entraînés par sa militarisation, les prisons et les risques de mort », pour Maghreb Émergent et Radio M, l'évacuation des milliers de migrants subsahariens d'Oued Georgi à la frontière, « a déplacé ces derniers vers d'autres routes de migration clandestine ». D'autant que l'insécurité aux frontières incitait déjà Subsahariens et Algériens à se diriger vers l'est, notamment vers la Tunisie et la Libye. Ce serait également le cas de Marocains, dont la migration vers l'Algérie, pour des raisons de coût moindre et de traversées plus sécurisées, s'accentuerait.
L'ensemble de ces évolutions n'arrangent en rien les conditions de vie des migrants dans les pays de transit, notamment en Tunisie. Dans son « Reportage au lac 1 : la Tunisie face à l'afflux de Soudanais » pour Nawaat, Rihab Boukhayatia détaille les conditions de vie misérables dans des camps jouxtant les locaux de l'OIM au cœur de la capitale. « Débordé, le HCR n'est pas en mesure de répondre aux attentes des réfugiés sans le soutien des autorités tunisiennes. Les procédures légales tunisiennes font que les demandeurs d'asile et les réfugiés peinent à trouver un travail, un logement ou un accès à l'éducation pour tous les enfants. De surcroît, la Tunisie, bien que signataire de la Convention de Genève, n'a pas encore adopté un système national d'asile, relève le HCR. » 40 % des 13 000 réfugiés et demandeurs d'asile enregistrés auprès du HCR en Tunisie viendraient du Soudan, en proie à un conflit interne depuis un an.
À proximité de Sfax, des migrants de différentes nationalités (guinéenne, burkinabaise, malienne, ivoirienne, camerounaise) vivent et travaillent dans les champs d'oliviers dans des conditions inhumaines. Le reportage « À l'ombre des oliviers d'El-Amra, des crimes incessants contre les migrants » de Najla Ben Salah pour Nawaat montre comment, depuis l'an dernier et la campagne raciste du président tunisien Kaïs Saïed, les expulsions massives de Subsahariens ont poussé plus de 6 000 personnes à se réfugier dans les oliveraies proches de la ville, avec pour espoir de rejoindre l'Italie. Victimes de violences policières, de violences sexuelles, d'arrestations arbitraires et de confiscation de leurs biens, certains sont déportés vers l'Algérie et la Libye, sans aucune garantie juridique. Et les femmes sont les premières victimes.
Même si la société civile, surtout féministe, s'organise, comme le met en exergue Nathalie Galesne dans « Damnés du désert, damnés de la mer » sur BabelMed, la situation reste très tendue sur le terrain. Cela concerne tous les migrants, y compris les étudiants, comme nous le confirme Jean, président d'une association d'étudiants africains en Tunisie. « Depuis le début de l'année, de nouveau, des étudiants sont arrêtés de manière arbitraire4, alors qu'ils sont en règle. La justice fait son travail et ceux-ci sont généralement relâchés, mais ils peuvent être auparavant incarcérés et les frais d'avocat ne sont pas remboursés. » Les différentes associations et ambassades des pays concernés tentent de s'organiser collectivement pour faire davantage pression sur les autorités tunisiennes, avec les maigres résultats que l'on connaît. Dans ce contexte difficile, c'est principalement la solidarité interindividuelle entre migrants, notamment illustrée dans le film Moi, capitaine de Matteo Garrone (2024), également projeté à Tunis, qui redonne un peu d'humanité à ces vies livrées à elles-mêmes.
Du 6 au 9 juin prochain auront lieu les élections au Parlement européen. Comme pour les votes nationaux, le thème de la migration reste crucial et charrie un nombre conséquent d'idées reçues, que ce soit sur les chiffres de l'accueil d'étrangers, sur les effets de « l'appel d'air », sur les profiteurs ou les grands remplaceurs... En France, 15 ans après le débat stérile sur « l'identité nationale », la loi de janvier 2024 « pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration » a été censurée à plus du tiers par le Conseil constitutionnel. Cette séquence a surtout permis au gouvernement actuel de se mettre en scène sur cette thématique, chère à l'extrême-droite et à la droite, au détriment d'autres priorités politiques et sociales.
Certains sondages évoquent sans surprise une percée de l'extrême-droite lors de ces élections. Comment y remédier ? Faudrait-il rétorquer à Marine Le Pen, qui répète à l'envi la nécessité d'établir un « blocus maritime » en Méditerranée, que ce dernier existe déjà, autour de la bande de Gaza depuis 2007 ? Comment convaincre Fabrice Leggeri, numéro 3 de la liste du Rassemblement national (RN) et ancien directeur de Frontex ? Quid de Giorgia Meloni, cheffe du gouvernement d'extrême-droite en Italie ? Rien ne devrait pourtant opposer l'identité, quelle que soit sa définition, à l'hospitalité et, surtout, aux principes du respect de l'intégrité humaine et de la fraternité.
Cinq ans après un premier dossier du réseau des médias indépendants sur le monde arabe, fruit d'une nouvelle coopération entre médias du nord et du sud de la Méditerranée, ces reportages entendent contextualiser les dynamiques migratoires, déconstruire les préjugés et, a fortiori, redonner une humanité singulière à une tragédie de masse qui n'en finit pas.


Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
1L'Italie a aussi récemment signé un accord avec l'Égypte, bien que les proches de Giulio Regeni, étudiant-chercheur italien assassiné par les services de renseignement égyptiens en 2016, n'aient toujours pas obtenu gain de cause.
2Le directeur de l'Institut national de la statistique tunisien, Adnene Lassoued, a été limogé le 22 mars 2024, probablement en raison de la publication des chiffres du dernier trimestre 2023 du chômage, en augmentation, à 16,4 %, et de près de 40 % chez les jeunes de moins de 24 ans.
3Selon l'Institut national de la statistique en Tunisie, l'indice synthétique de fécondité est passé de 2,4 en 2016 à 1,8 en 2021.
4Le 19 mars 2024, Christian Kwongang, président sortant de l'Association des étudiants et stagiaires africains en Tunisie, a été arrêté de manière arbitraire avant d'être relâché.