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Poutine affaibli ? Vraiment ?…

Par : pierre — 30 juin 2023 à 18:00

A peine la rébellion d’Evgueni Prigojine était-elle annoncée, le 24 juin, qu’une armée d’experts péremptoires, de spécialistes civils et militaires, et de brillants universitaires se trouvait déjà sur de nombreux plateaux des télévision française, y compris du service public.

Alors que la colonne des forces Wagner annonçait, quelques heures plus tard, renoncer à sa marche vers Moscou, les « débats » (entre interlocuteurs parfaitement d’accord sur tout) et « talk show » se sont succédé ; les commentateurs des médias imprimés se sont ensuite joints au chœur.

La plupart d’entre eux avait tout compris, tout analysé, tout prévu. Les plans et frayeurs terribles du président russe nous étaient dévoilés. Les placards secrets du bureau présidentiel au Kremlin devaient être pleins à craquer d’espions ou de journalistes occidentaux ces jours-là, tant les états d’âme intimes et les informations confidentielles furent nombreuses à nous être révélées…

Un thème s’est imposé tant dans les grands médias que de la part des dirigeants politiques, parfaitement résumé dans le titre barrant la première page du Monde, quotidien de référence, le 26 juin : « Poutine affaibli par la rébellion du groupe Wagner ».

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Poutine affaibli ? Vraiment ?

Par : pierre — 30 juin 2023 à 17:52

A peine la rébellion d’Evgueni Prigojine était-elle annoncée, le 24 juin, qu’une armée d’experts péremptoires, de spécialistes civils et militaires, et de brillants universitaires se trouvait déjà sur de nombreux plateaux des télévision française, y compris du service public.

Alors que la colonne des forces Wagner annonçait, quelques heures plus tard, renoncer à sa marche vers Moscou, les « débats » (entre interlocuteurs parfaitement d’accord sur tout) et « talk show » se sont succédé ; les commentateurs des médias imprimés se sont ensuite joints au chœur.

La plupart d’entre eux avait tout compris, tout analysé, tout prévu. Les plans et frayeurs terribles du président russe nous étaient dévoilés. Les placards secrets du bureau présidentiel au Kremlin devaient être pleins à craquer d’espions ou de journalistes occidentaux ces jours-là, tant les états d’âme intimes et les informations confidentielles furent nombreuses à nous être révélées…

Un thème s’est imposé tant dans les grands médias que de la part des dirigeants politiques, parfaitement résumé dans le titre barrant la première page du Monde, quotidien de référence, le 26 juin : « Poutine affaibli par la rébellion du groupe Wagner ».

De son côté, le quotidien « de gauche » Libération donnait la parole à un historien de renom, selon qui « Pour Poutine, c’est le début de la fin ». L’Opinion, de tendance libérale, publiait une analyse péremptoire d’un ancien espion français affirmant notamment : « le mal est fait et le régime mafieux en sursis n’y survivra pas ; la tentative de putsch va marquer les esprits ; c’est la fin de l’apparente stabilité promise par le pouvoir ».

Il est vrai que le secrétaire d’Etat américain avait très vite donné le ton, en pointant les « fissures dans la façade » du régime russe qu’auraient révélées les événements du 24 juin. Le 26 juin, le chef de la diplomatie de l’Union européenne, Josep Borrell, reprenait les mêmes termes : « le système politique russe montre des fragilités, et la puissance militaire se fissure ».

Réunis par ses soins ce jour-là, les ministres des affaires étrangères des Vingt-sept ont chanté le même refrain. Annalena Baerbock s’est réjouie des « fissures importantes dans la propagande russe ». Sa collègue finlandaise a surenchéri : « il est courant pour les états autoritaires que tout semble très stable jusqu’à ce qu’un jour, plus rien ne le soit. Et je m’attends à une telle évolution pour la Russie également ». La conclusion commune des dirigeants européens est sans logique apparente… mais sans surprise : il faut renforcer la fourniture d’armes et de munitions en faveur de Kiev. Une nouvelle dotation de 3,5 milliards d’euros a été décidée en ce sens (par augmentation du plafond financier).

L’expédition Wagner et la sidération qu’elle a provoquée n’ont eu aucune influence sur les opérations sur le front

Donc, le pouvoir russe serait ébranlé, déstabilisé, affaibli, voire proche de la chute. Vraiment ?

Si nul ne peut prévoir à coup sûr les événements des prochaines semaines et des prochains mois, quelques rappels factuels peuvent être utiles. A commencer par cette évidence : le chef du groupe Wagner a renoncé à poursuivre ses intentions factieuses quelques heures à peine après avoir martelé qu’il « irait jusqu’au bout ». Deuxièmement, tout bain de sang a été évité : il n’y a eu aucune victime au sein de la population.

Il n’est pas nécessaire d’être un expert chevronné pour penser que la grande majorité de celle-ci a ressenti un immense soulagement devant ce double constat ; et que de nombreux citoyens russes ont inscrit cela au crédit du président. A l’inverse, il était difficile de ne pas percevoir, dans les commentaires des experts sur les plateaux des chaînes occidentales, une certaine frustration et une discrète déception.

Celle-ci était même explicite dès lors que se confirmait un troisième élément : l’expédition Wagner et la sidération qu’elle a provoquée n’ont eu aucune influence sur les opérations sur le front. Il était clair que les stratèges de salon – et sans doute aussi les vrais états-majors occidentaux – s’étaient pris à espérer que les forces ukrainiennes profiteraient de l’occasion pour des percées militaires qui n’ont toujours pas eu lieu à ce jour.

Dès lors, et alors que l’opération de Prigojine n’a abouti ni sur le plan militaire, ni sur celui des ralliements ou soutiens politiques espérés, le président russe devrait-il vraiment se sentir en position de faiblesse ?

Oui, argumentent les « géopolitologues », car Vladimir Poutine a dénoncé le matin une « trahison », avant, quelques heures plus tard, de changer son discours et de promettre une sorte d’amnistie à son instigateur. Mais un tel revirement est-il nécessairement un aveu de faiblesse – ou bien de l’intelligence politique dès lors que les soldats de Wagner se voient offrir de poursuivre leur engagement militaire au sein de l’armée officielle ?

Bien sûr, chaque situation est spécifique, et toute comparaison est difficile. On peut cependant rappeler que dans la France de 1961, plongée dans la guerre d’Algérie, le Général de Gaulle, alors président de la République, avait dû affronter un putsch de généraux factieux qui avait fait vaciller l’Etat. Ceux-ci avaient été contraints à la débandade, faute de soutiens. La suite a montré que de Gaulle n’en avait pas été affaibli, bien au contraire.

Plus récemment, le président turc a dû affronter la rébellion, en juillet 2016, d’une partie de l’armée. Là aussi, le pouvoir a semblé menacé durant quelques heures. Mais la population n’a pas suivi, et Recep Tayyip Erdogan a rétabli sa situation. Il a ensuite tiré parti de ce coup de force avorté pour renforcer son emprise sur le pays. Difficile de prétendre qu’il avait alors été durablement déstabilisé.

En Russie, l’avenir proche dira ce qu’il en est. Il sera alors temps de rappeler les affirmations péremptoires des stratèges inspirés. Et de mesurer la part de propagande que celles-ci contenaient.

Mais aussi la part d’auto-persuasion. Prendre ses désirs pour des réalités a toujours été un défaut très répandu parmi les humains. Les voix occidentales viennent sans doute de l’illustrer de manière particulièrement caricaturale.

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A Genève, le début de la sagesse ? (éditorial paru dans l’édition du 22 juin)

Par : pierre — 28 juin 2021 à 12:10

L’UE choisit le moment où Washington et Moscou esquissent un très prudent dialogue pour afficher une attitude martiale et jusqu’au-boutiste

Plaisant retournement. Pendant ses trente-six ans de carrière parlementaire, Joseph Biden n’a jamais caché son hostilité à la Russie en général, puis à Vladimir Poutine en particulier. Fraîchement entré à la Maison-Blanche, il assurait encore qu’avec ce dernier, il n’y avait rien à discuter. Et il y a quelques semaines à peine, il qualifiait son homologue russe de « tueur ». Finalement, les deux hommes se sont rencontrés le 16 juin à Genève. Le président russe a dû savourer le moment. Son homologue avait préalablement nuancé son appréciation : le chef du Kremlin était soudain devenu « brillant, coriace ». En retour, ce dernier a salué « le pragmatisme et l’énorme expérience » du président américain.

Peu avant l’entrevue, tant Washington que Moscou s’étaient efforcés de modérer les attentes : nul ne devait se faire d’illusion sur une éventuelle « percée ». Mais, dans le climat délétère fait de sanctions, de contre-mesures, et d’attaques ouvertes – la partie américaine accusant Moscou notamment de cyber-ingérences dans les élections et l’économie américaines – qu’un tel échange ait eu lieu constitue un événement tout sauf anodin. Vladimir Poutine s’est réjoui qu’il n’y ait « pas eu d’hostilité » et a salué une « relation pragmatique » ; son homologue a qualifié les échanges de « bons, positifs, et sans hystérie ». Bref, si la confrontation n’est pas près de disparaître, celle-ci, espère-t-on des deux côtés, pourrait avoir lieu selon des règles, et dans un cadre plus rationnel. Même si Joseph Biden a cru bon de brandir ses « lignes rouges » (attaques cyber attribuées à Moscou, sort d’Alexeï Navalny).

Symboliquement, les ambassadeurs respectifs vont regagner leur poste. Surtout, un « dialogue de stabilité stratégique » devrait être institué afin de rebâtir une architecture de contrôle des armements nucléaires. L’actuelle a été lancée dès les années 1970, mais s’est progressivement effondrée depuis les années 2000 suite aux dénonciations unilatérales de traités de la part des Américains. Seul celui sur les forces stratégiques a été récemment renouvelé ; mais il conviendrait d’y intégrer désormais de nouveaux acteurs et de nouvelles technologies. C’était, avec le climat et les conflits régionaux, l’un des dossiers d’entente possible que le président russe avait évoqués il y a quelques semaines. Et c’est aussi l’un des rares domaines concernant la Russie pour lequel celui qui allait devenir le président américain a toujours manifesté un certain intérêt. Au regard des modestes ambitions affichées pour la rencontre de Genève, ce n’est déjà pas si mal. Mieux vaut de petits pas prudents que des embrassades sans lendemain.

Mais on remarquera – avec effroi ou amusement, c’est selon – que le chef de la diplomatie de l’UE a précisément choisi ce 16 juin que pour présenter le document proposant la future stratégie des Vingt-sept à l’égard de la Russie, stratégie qu’il a résumée par ces trois verbes : « riposter, contraindre, dialoguer ». Notant que les relations avec le grand voisin de l’Est n’avaient jamais été aussi mauvaises depuis la Guerre froide et que cette spirale risque de s’amplifier, Josep Borrell a précisé qu’il convenait de conjuguer ces trois instruments simultanément. « Riposter » se réfère à la contre-attaque annoncée face aux offensives futures prêtées à Moscou ; « contraindre » s’appuie sur le renforcement souhaité des capacités militaires euro-atlantiques ; et « dialoguer » vise à faire miroiter la levée de certaines sanctions et la reprise de certains échanges. Cela s’appelle « la carotte et le bâton », le tout enrobé dans un langage d’adjudant-chef.

Les Vingt-sept débattront de ce document lors du Conseil européen prévu les 24 et 25 juin. A Bruxelles, on n’aime rien tant qu’imaginer l’UE en « grande puissance » géopolitique. Une perspective totalement illusoire, ne serait-ce que parce que les Etats membres sont plus divisés que jamais. M. Borrell l’a lui-même reconnu, en implorant ceux-ci de se mettre d’accord, et de ne pas favoriser Moscou par des discussions séparées comme cela a souvent été le cas. Mais tant l’histoire que les intérêts sont profondément différents d’un pays à l’autre, ce qui fait apparaître l’unité recherchée comme un vœu pieux.

Mais si, par hypothèse d’école, l’UE surmontait ses divergences, il faudrait noter qu’elle choisit le moment où Washington et Moscou esquissent un très prudent dialogue pour afficher une attitude martiale et jusqu’au-boutiste.

Une Europe qui deviendrait « puissance géopolitique » ? Au secours !

Pierre Lévy

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Économie, géostratégie : vers des évolutions en profondeur ? (éditorial paru dans l’édition d’avril)

Par : pierre — 30 avril 2021 à 09:57

Douvrin, Pas-de-Calais. La plus que cinquantenaire Française de Mécanique va voir sa production délocalisée en Hongrie : ainsi en a décidé la direction de Stellantis, nouveau géant automobile issu de la fusion entre PSA et Fiat-Chrysler. Un exemple parmi d’autres de la toujours sacro-sainte libre circulation des capitaux, piler fondamental de l’Union européenne. Dans un autre registre, Bruxelles accroît ses pressions sur les Etats membres dans le contexte de la distribution des centaines de milliards du fonds de relance communautaire : les financements seront conditionnés au respect des exigences de « réformes » (retraites, chômage, marché du travail, contraintes environnementales…).

Pour autant, tout continue-t-il comme dans le « monde d’avant » ? Rien n’est moins sûr. La pandémie semble avoir cristallisé et accéléré des évolutions lourdes dans les choix des élites occidentales. A commencer par les plans de relance gigantesques aux Etats-Unis, pays pourtant réputé temple du « moins d’Etat ». Après les 2 100 milliards de dollars déversés à la fin de l’ère Trump, la nouvelle administration vient d’annoncer un nouveau programme économico-social à hauteur de 1 900 milliards, et prépare une injection de 2 000 voire 4 000 milliards, sur huit ans, dans les infrastructures. Le plan de l’UE (800 milliards d’euros annoncés) constitue également un tournant, même si son ampleur est jugée insuffisante par Emmanuel Macron qui dit craindre que l’Europe ne se fasse distancer par l’Oncle Sam. Et dans le domaine des aides publiques longtemps honnies, Bruxelles commence à s’interroger sur la priorité absolue donnée à la concurrence au sein du marché intérieur, dès lors que ce dogme risque maintenant d’handicaper l’affrontement économique avec Pékin. Quant au Royaume-Uni, autre bastion supposé de l’ultralibéralisme mais désormais libéré du carcan européen, il entend « mettre le paquet » sur les investissements productifs, scientifiques et technologiques.

Dans les trois décennies qui suivirent la seconde guerre mondiale, les pays occidentaux avaient misé sur l’intervention publique. Changement de cap à partir des années 1980-1990 : c’est l’idéologie symbolisée par le tandem Reagan-Thatcher qui prend le dessus. La loi absolue du marché, la concurrence la plus brutale, l’effacement de l’Etat deviennent des impératifs quasi-religieux. Trente ans plus tard, assiste-t-on à l’émergence d’un nouveau changement de paradigme ? Cette possible évolution majeure répond probablement à plusieurs facteurs, notamment économiques et technologiques.

Mais l’élément géopolitique n’est pas à négliger. Entre 1945 et 1990, l’« Ouest » était confronté à la concurrence « systémique » et stratégique de l’URSS et des pays associés. Dès lors que les dirigeants occidentaux ont estimé avoir gagné la guerre froide, le capitalisme a cru pouvoir s’imposer sur la planète entière pour l’éternité – ce que le chercheur Francis Fukuyama baptisa en 1992 « la fin de l’Histoire ».

Vingt ans plus tard… la Chine se considère en position de surclasser les Etats-Unis économiquement et technologiquement. La Russie n’est plus cet Etat failli et humilié mené par le vassal Boris Eltsine, mais une puissance qui s’est imposée au point d’être incontournable dans les points chauds du globe.

Si le président russe employait le même ton que les Occidentaux, le monde se rapprocherait probablement d’une déflagration

Peut-être est-ce à cette lumière qu’il faut comprendre les tensions internationales récentes, tout particulièrement depuis l’arrivée de Joseph Biden à la Maison Blanche. Un jour les dirigeants occidentaux s’indignent de la mort annoncée d’Alexeï Navalny, une émotion qui serait plus crédible s’ils s’intéressaient aussi au sort des prisonniers qui croupissent chez les très chers alliés tchadiens ou égyptiens, pour citer deux exemples tirés de l’actualité ; un autre jour, on « découvre » que des agents russes ont fait exploser un dépôt d’armes en Tchéquie… il y a sept ans ; un autre encore, le président américain accuse les services russes d’immixtion dans les élections de 2016 et 2020, et traite son homologue de « tueur » ; et bien sûr, l’OTAN et l’UE enjoignent à Moscou de renoncer à son invasion réputée imminente de l’Ukraine.

Si le président russe employait le même ton face à ses « partenaires » occidentaux, le monde se rapprocherait probablement d’une déflagration. Quoi qu’il en soit, entre interventionnisme économique, qui s’inscrit dans les rapports de force mondiaux entre alliés tout comme face aux adversaires, et défis stratégiques, une tectonique des plaques semble s’ébaucher.

La fin de l’Histoire ? Peut-être pas tout à fait.

Pierre Lévy

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Retour sur le Russiagate : 98 % des médias français ont été conspirationnistes

Par : laurent — 7 septembre 2020 à 09:21

Ce travail est chaleureusement dédié à Aaron Maté, Glenn Greenwald, Robert Parry (†), Julian Assange, Max Blumenthal, Stephen Cohen, Caitlin Johnstone, Matt Taibbi, Chris Hedges, Jimmy Dore et à tous les autres journalistes et commentateurs qui ont correctement informé sur le Russiagate malgré la marginalisation, les pressions et les calomnies (voir cette liste des valeureux sceptiques anglo-saxons).

Le Russiagate, dont la thèse centrale était l’existence d’une collusion entre Moscou et l’équipe de Donald Trump pour favoriser l’élection de celui-ci à la présidence des États-Unis, a subi une débâcle flagrante lors de la remise du rapport Mueller en mars 2019. Dénuée de toute preuve, cette théorie du complot fait pourtant régulièrement l’objet de tentatives de réanimation par différentes forces traumatisées par la défaite d’Hillary Clinton. Les médias ayant joué un rôle essentiel dans la production de ce mauvais feuilleton d’espionnage – aux conséquences néfastes bien réelles –, il n’est pas inutile de revenir sur le traitement de l’affaire en France. Sur les 56 médias de premier plan que nous avons examinés, dont certains font bruyamment profession d’« indépendance », comme Mediapart ou Le Canard enchaîné, un seul ne s’est pas vautré dans le conspirationnisme : Le Monde diplomatique.

Après sa déroute, le Russiagate a rapidement été remplacé, ou plutôt prolongé, par un autre récit sensationnel qui tournera lui aussi au fiasco, l’Ukrainegate. Les commentateurs et médias dominants (et parfois moins dominants…), nullement ébranlés par leur fourvoiement manifeste, continuent de servir de caisse de résonance docile aux multiples allégations d’« ingérence russe ». Une telle obstination irrationnelle signe la propagande, on peut même légitimement parler de russophobie. C’est parce que les médias refusent de reconnaître leurs erreurs et d’en tirer les enseignements appropriés qu’il est nécessaire de bien prendre la mesure du délire conspirationniste dans lequel ils se sont complu.

Il faut donc se souvenir que la thèse clintonienne d’une collusion entre l’équipe Trump et Moscou en vue de faire élire l’homme d’affaires à la présidence des États-Unis en novembre 2016 a été très favorablement relayée dans les médias occidentaux pendant deux ans et demi. C’est-à-dire qu’elle a occupé le devant de la scène durant la majeure partie du mandat de Donald Trump.

À la remorque de leurs homologues d’outre-Atlantique, les principaux acteurs français de la presse, de la télévision et de la radio, mais aussi la plupart des organes dits indépendants ou alternatifs, ont ainsi donné de l’importance et du crédit à la plus grande théorie du complot officielle depuis la fable criminelle sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein. Nous présentons ci-dessous les preuves de cette quasi-unanimité (98 % des médias dans l’échantillon large et représentatif que nous avons retenu).

Conspirationnisme mainstream

Bien qu’incapables de fournir la moindre preuve, les médias ont choisi de croire – et surtout de faire croire – à ce « Russiagate », un nom faisant référence au scandale du Watergate qui avait abouti à la démission du président Richard Nixon. S’ils se sont acharnés à donner vie à cette conspiration en essayant de faire passer les allégations les plus abracadabrantes pour de solides éléments à charge, c’est principalement sous l’effet grisant d’une double détestation : celle de la Russie (personnifiée par son maître maléfique, Vladimir Poutine) et celle de Trump. La victoire « impensable » de ce dernier face à Hillary Clinton, la championne des élites libérales-atlantistes, devait être contestée d’une façon ou d’une autre ; c’était moins pénible que de s’astreindre à réfléchir aux raisons véritables de la défaite.

Sans originalité, l’amertume du camp otanien a pris la forme d’une accusation du grand méchant ours russe, une incrimination reprise en France y compris par des médias se réclamant – certes plutôt timidement – de positions moins alignées sur l’impérialisme washingtonien (Mediapart, Le Canard enchaîné, Marianne, L’Humanité, Politis). Comme il y a des alter-européistes, il y a des alter-impérialistes ; ce sont d’ailleurs souvent les mêmes.

Il n’était nullement nécessaire d’être bien disposé à l’égard de la ligne politique de Moscou ou de celle (moins claire…) de Donald Trump pour être capable de s’apercevoir que les innombrables adeptes du Russiagate ont fait preuve d’un manque de prudence et de discernement stupéfiant. Il suffisait d’être sensible à la vraisemblance du scénario et attentif aux faits, ou plutôt… à leur absence.

Le paroxysme du n’importe quoi a été atteint avec la médiatisation abondante du « dossier Steele », qui postulait notamment l’existence d’une vidéo dans laquelle on verrait Donald Trump en train de contempler des prostituées soulageant leur vessie sur le lit de la chambre du Ritz-Carlton de Moscou que les époux Obama avaient occupée lors d’une visite présidentielle. Ce « kompromat » obtenu par le FSB permettrait à Voldemort Poutine de faire chanter l’homme d’affaires… Le dossier, un grotesque tissu de rumeurs et de fake news, avait été concocté par un ancien agent du renseignement britannique pour le compte d’un prestataire du Comité national démocrate (DNC – l’organisme qui dirige le Parti démocrate) et du comité de campagne officiel d’Hillary Clinton. Une source on ne peut plus fiable donc.

Aux États-Unis comme en France, les personnes qui exprimaient publiquement des doutes sur la crédibilité du récit dominant étaient volontiers dépeintes en thuriféraires du président américain ou de son homologue russe, voire des deux. Avec ceux qui ont un faible plus ou moins assumé pour l’Otan, l’intimidation et l’ostracisation remplacent souvent l’argumentation. Le débat est rendu délibérément impossible en assimilant toute critique de la ligne euro-atlantiste à un soutien aux « dictateurs » et autres « populistes illibéraux ». C’est l’application d’une méthode simpliste courante en propagande de guerre, généralement cuirassée d’un alibi humanitaire : « Si vous êtes contre un changement de régime par la force en Irak/Libye/Syrie/etc., c’est que vous êtes du côté du boucher Saddam/Kadhafi/Bachar/etc. »

L’irresponsabilité des Russiagâteux

Si tous les médias français n’ont pas défendu la thèse de la collusion avec le même zèle, les comptes rendus et commentaires partaient toujours du principe que celle-ci était crédible et que des éléments probants plaidaient en sa faveur (précisons que la préférence compréhensible de Moscou pour le candidat Trump – compte tenu de l’hostilité anti-russe affichée d’Hillary Clinton – ne constitue évidemment pas en soi une preuve d’entente). Les tournures conservant l’apparence du doute masquaient mal une adhésion préférentielle à la théorie du complot. La rationalité avait une fois encore déserté toutes les rédactions. Toutes sauf celle du Monde diplomatique (et dans une bien moindre mesure celle d’Atlantico), qui parlera de « Tchernobyl médiatique » lors de l’explosion en plein vol du Russiagate.

À chaque fois qu’il y avait un rebondissement dans « l’affaire » – et il y en eut beaucoup –, que les spéculations allaient bon train sur les « avancées » de l’enquête du procureur spécial Robert Mueller, le bourrage de crâne reprenait de plus belle. « Ingérence russe », « collusion avec la Russie », « liens troubles », « relations ambiguës »… Ce récit jamesbondesque à base de machiavélisme poutinien a libéré la parole conspirationniste dominante et permis de multiplier les procès à charge contre Moscou, accusé de vouloir saper à la chaîne les bienveillantes « démocraties libérales ».

En effet, si la Russie a manipulé l’élection présidentielle américaine, alors pourquoi pas le référendum sur le Brexit, la campagne présidentielle française, le référendum catalan, le mouvement des Gilets jaunes, les élections européennes, les élections générales britanniques, etc., etc. ? Dernièrement, on nous a dit que, « selon des sources du renseignement », Moscou payait des talibans pour qu’ils tuent des soldats américains et que des hackers russes essayaient de voler des données sur un vaccin pour la Covid-19. Il n’y a pas de fumée sans feu. C’est pourquoi il faut produire beaucoup de fumée. Et donc relayer servilement les opérations d’intoxication mitonnées par les services de renseignement occidentaux.

Les propagateurs de ces multiples scoops tonitruants devraient s’enquérir de la moralité de la fable d’Ésope appelée « Le Berger mauvais plaisant », plus connue sous le titre « Le Garçon qui criait au loup »…

Au lieu de se montrer soucieux de la vérité et des faits, de tempérer leur agressivité systématique à l’égard de la deuxième puissance nucléaire mondiale, les médias ont endossé le paradigme belliciste de la « menace russe ». Ce climat hostile a facilité, entre autres mesures antagoniques, l’intensification de l’odieuse politique de sanctions contre la Russie, le retrait états-unien de plusieurs traités internationaux de contrôle des armes, le renvoi de diplomates russes et l’opposition au projet de gazoduc Nord Stream 2 soutenu par Moscou. Quant à l’Otan, qualifiée d’« obsolète » par Donald Trump pendant sa campagne, elle est redevenue selon lui pertinente peu de temps après son élection, et même « un rempart pour la paix et la sécurité internationales » (voir notre article sur ce revirement). La « marionnette Trump » semble moyennement sous le contrôle du maître du Kremlin…

La campagne permanente de dénigrement anti-russe travaille l’opinion publique afin qu’elle consente à la hargne occidentale, en premier lieu à l’égard de Moscou, mais aussi des autres « ennemis » du bloc euro-atlantique (Chine, Iran, Syrie, Venezuela, etc.). Il s’agit ultimement de justifier un prétendu « droit d’ingérence ». Les médias sont en grande partie responsables de cette mentalité obsidionale qui tente de légitimer des comportements de brute et la pratique routinière du deux poids, deux mesures. Ce ne sont pas seulement les usages diplomatiques, l’esprit de concorde, voire le droit international qui sont piétinés, mais aussi plus fondamentalement les valeurs de vérité et de justice.

Les journalistes sont-ils conscients que la russophobie paranoïaque et le climat de guerre froide qu’ils nous imposent empoisonnent les relations internationales et font courir de graves risques à la paix dans le monde ? Non seulement les médias ne favorisent pas la désescalade, mais ils la combattent âprement.

Aaron Maté, l’expert proscrit

Deux ans et demi d’intense propagande conspirationniste donc, et puis… le verdict est tombé avec la remise du rapport Mueller : la « théorie du complot » selon laquelle « Donald Trump ou ses équipes auraient conspiré avec les Russes pour voler la présidentielle américaine » est une « illusion » (Wall Street Journal, 24 mars 2019). Une conclusion confirmée par la publication du rapport complet. À ceux qui douteraient encore du caractère tout à fait vide du dossier, nous recommandons la lecture des articles de celui qui est probablement le meilleur spécialiste au monde du Russiagate, le journaliste Aaron Maté, qui travaille désormais pour l’excellent site The Grayzone.

Ses textes, très étayés et rigoureux, sont malheureusement peu accessibles en français. Toutefois, Le Monde diplomatique en a traduit trois : « Ingérence russe, de l’obsession à la paranoïa », « Comment le “Russiagate” aveugle les démocrates » et « Un cadeau des démocrates à Donald Trump » (nous avons déjà indiqué plus haut un quatrième article d’Aaron Maté paru dans le mensuel, celui sur l’Ukrainegate). Et le site Les Crises a publié celui-ci : « Repose en Paix, Russiagate ».

Pour les lecteurs qui maîtrisent la langue de Steinbeck, il est indispensable de prendre connaissance de cette analyse approfondie du rapport Mueller. Aaron Maté y réfute également les allégations centrales du volet informatique de l’accusation d’ingérence russe dans l’élection américaine de 2016, à savoir d’une part le piratage des serveurs du DNC (voir aussi cet article plus récent) et de la messagerie électronique de John Podesta – le directeur de campagne d’Hillary Clinton –, et d’autre part les opérations menées par des « bots russes » sur les réseaux sociaux afin d’influencer les électeurs américains (pour en savoir plus sur le second point, lire cet autre texte).

Il est édifiant de constater que le journaliste le plus compétent sur le Russiagate a été complètement marginalisé, quand il n’était pas harcelé sur les réseaux sociaux ou attaqué avec virulence par des personnes occupant des positions professionnelles plus confortables, y compris d’anciens collègues. Aux États-Unis, Aaron Maté a vu ses espaces d’expression se réduire à cause de la lucidité dont il a fait preuve ; il a été (et reste) quasiment banni de l’univers mainstream. En France, parmi la cinquantaine de médias connus que nous avons observés, seul Le Monde diplomatique s’est intéressé à son travail ; son nom n’a pas même été mentionné par les autres (sauf une unique fois dans cet article malhonnête de Slate éreintant Glenn Greenwald, « tellement critique de la couverture médiatique sur l’ingérence russe que son discours ressemble à celui de Donald Trump »…).

Les chauffards du journalisme

Le Russiagate a fait chou blanc mais, sans surprise, les médias et commentateurs installés n’ont nullement fait amende honorable et reconnu qu’ils avaient massivement intoxiqué leurs publics, s’alignant ainsi sur les objectifs géostratégiques des faucons de Washington – qui dominent aussi le Parti démocrate – et des services de renseignement occidentaux. Ils auraient pourtant eu intérêt à admettre leur égarement pour enrayer la spirale du discrédit dans laquelle ils sont pris. Mais rien n’indique pour l’instant qu’ils se soient résolus à pratiquer un journalisme honnête et rigoureux.

En diffusant avec délectation une théorie du complot accablante pour Donald Trump, les médias dissimulaient à peine leur souhait de le voir destitué ; il en fut de même ensuite avec l’Ukrainegate et la procédure formelle en ce sens. Résultat : en l’accusant à tort de façon aussi outrée, en orchestrant une chasse aux sorcières de type maccarthyste, ils ont renforcé le président honni et l’ont en partie immunisé contre les critiques légitimes – qui ne manquent pas –, ce qui l’a positionné avantageusement pour un second mandat (depuis, sa gestion de la crise du coronavirus a beaucoup fragilisé cette configuration favorable).

Par contre, les perroquets otanophiles sont parvenus à leurs fins sur un autre plan : ils ont empêché tout apaisement entre les États-Unis (et leurs vassaux) et la Russie. Le parti de la guerre continue de mener la danse. On peut d’ailleurs se demander si le Russiagate n’avait pas pour but premier, dans l’esprit de ses instigateurs, de contrecarrer le non-interventionnisme, l’obsolescence de l’Otan et le rapprochement américano-russe sur lesquels Donald Trump avait fait campagne (la sincérité de ces positions est une autre question).

Ce sinistre feuilleton était une façon pour les adorateurs du Pentagone de réaffirmer leurs fondamentaux : exceptionnalisme états-unien, hégémonie mondiale et impérialisme humanitaire. La vaste campagne anti-russe favorise également une restriction de la liberté d’expression et un contrôle de plus en plus strict d’Internet. De tout cela, les médias sont activement complices.

98 %, vraiment ? – Oui.

Nous présentons ci-dessous des captures d’écran effectuées sur les versions en ligne des principaux médias d’information permettant de se faire une idée de leur traitement du Russiagate et plus globalement du dossier des « ingérences russes » dans l’élection de 2016 (Le Canard enchaîné n’ayant pas de formule numérique, nous utilisons pour ce titre des reproductions réalisées à partir des archives sur microfilms). Au nombre de dix au maximum, les publications sont ordonnées chronologiquement. Comme cela peut être aisément vérifié, les titres – et les chapôs quand ils sont présents – des articles reflètent leur contenu, à quelques nuances près. Il s’agit ici de restituer la tonalité générale du discours.

Les lecteurs attentifs remarqueront la mention récurrente de l’expression « avec l’AFP » dans la signature des articles listés (c’est-à-dire qu’ils ont été écrits en reprenant largement une dépêche produite par l’agence de presse), ce qui montre le rôle majeur qu’a joué celle-ci dans la propagation de la théorie du complot. L’agence britannique Reuters est également citée. L’emprise souvent néfaste des agences de presse sur la production journalistique mériterait d’être davantage mise en lumière (sur le sujet, voir cette étude).

La couverture du Russiagate permet de mesurer le degré d’uniformité de l’espace médiatique français – droite et « gauche » confondues – sur ce qui a trait aux rapports de force mondiaux et à la géopolitique. Pluralisme et finesse d’analyse font particulièrement défaut quand il est question de la Russie. Nous avons affaire à un cas d’école qui révèle la soumission foncière à l’impérialisme américain, y compris de la part de publications prétendument alternatives (qui semblent réclamer une « autre Otan » – inclusive, bienveillante et durable – comme elles réclament une « autre Europe »). 98 % des médias sont les attachés de presse ou des critiques superficiels du militarisme euro-atlantique.

La pensée conspirationniste, considérée par les élites comme un grand fléau civilisationnel quand elle est pratiquée par les dominés, devient tout à fait autorisée pour la défense des intérêts de l’Occident néocolonial. On notera au passage le silence pudique des chasseurs patentés de fake news, fact-checkeurs et autres spécialistes médiatiques du complotisme sur la déconfiture du Russiagate. Par exemple, à notre connaissance, le sociologue Gérald Bronner, qui déplore abondamment – et souvent à juste titre – le « succès des mythologies du complot [et l’]hystérisation des débats publics » (cf. cette tribune), n’a pas dit un mot sur le sujet. Comment expliquer cette occultation si ce n’est par un biais politique ?

Quant à Rudy Reichstadt, qui est considéré par les médias dominants comme l’expert de référence en matière de conspirationnisme, il a écrit dans un article publié le 18 janvier 2019 sur Conspiracy Watch que le Russiagate était étayé par des « indices accablants » et des « éléments autrement plus solides que ceux sur lesquels sont habituellement bâties les théories du complot diffusées par le Kremlin ». Deux ans plus tôt, dans cet autre texte, il était allé jusqu’à accorder du crédit au fameux dossier Steele, dont « les éléments troublants […] portés sur la place publique » lui semblaient de nature à appuyer « l’hypothèse que le Kremlin ait pu influencer les élections américaines ». Convenons-en, Rudy Reichstadt est bien, en un certain sens, « expert en complotisme »… On comprend que le complexe médiatico-politique ait adoubé un tel champion pour défendre la cause.

Le cas du Russiagate montre à quel point l’ensemble du secteur médiatique peut faillir sous le poids de ses biais idéologiques et vices structurels. Une telle irresponsabilité représente une menace pour la paix mondiale. C’est pourquoi il nous faut inlassablement demander des comptes aux propagandistes. À ceux qui seraient tentés de minorer leur influence, nous préconisons la lecture de ce bref compte rendu d’un sondage effectué après la médiatisation des conclusions du rapport Mueller : « Pour près de la moitié des Américains, il y a eu collusion Trump-Russie ».

Laurent Dauré

Cliquez sur le nom d’un média pour accéder à l’échantillon de publications le concernant.

I. La règle : médias conspirationnistes (55)

A. Quotidiens (13)

– 20 Minutes
– CNews
– La Croix
– Les Échos
– Le Figaro
– L’Humanité
– Libération
– Le Monde
– L’Opinion
– Ouest-France
– Le Parisien-Aujourd’hui en France
– Sud Ouest
– La Voix du Nord

B. Hebdomadaires (15)

– Le Canard enchaîné
– Challenges
– Charlie Hebdo
– Courrier international
– L’Express
– Les Inrockuptibles
– Le Journal du dimanche
– Marianne
– L’Obs
– Paris Match
– Le Point
– Politis
– Télérama
– La Tribune
– Valeurs actuelles

C. Pure players (5)

– Atlantico
– Le HuffPost
– Konbini
– Mediapart
– Slate

D. Stations de radio (7)

– Europe 1
– France Culture
– France Info
– France Inter
– RFI
– RMC
– RTL

E. Chaînes de télévision (15)

– Arte
– BFM-TV
– CNews
– Euronews
– France 2
– France 3
– France 5
– France 24
– FranceTVinfo
– i24news
– LCI
– Public Sénat
– TF1
– TMC
– TV5 Monde

II. L’exception : média non-conspirationniste (1)

A. Mensuel (1)

– Le Monde diplomatique

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Réchauffement, enfin ? (éditorial paru dans l’édition du 18 septembre)

Par : pierre — 2 octobre 2019 à 16:34

Leurre sans avenir ? Ou premiers signes prometteurs ? Depuis quelques semaines, le ton de l’Elysée à l’égard de Moscou a changé. Ce fut d’abord, le 19 août, la réception de Vladimir Poutine à Brégançon. Ce fut ensuite le discours prononcé le 29 août face aux ambassadeurs de France, où le président consacra un long passage justifiant et théorisant la relance d’un « dialogue franc et exigeant » avec la Russie. Avec cette proposition clé de construire « une nouvelle architecture de confiance et de sécurité en Europe ».

Puis, le 9 septembre, les ministres des affaires étrangères et des armées se sont déplacés à Moscou pour rencontrer leurs homologues, et ce afin de commencer à « abaisser le niveau de défiance ». Ce format avait été gelé depuis 2014. Certes, ni la levée des sanctions imposées par l’UE en 2014 contre la Russie, ni a fortiori des manœuvres militaires conjointes ne sont à l’ordre du jour. Et le chef de l’Etat insiste sur un dialogue « sans faiblesse ni naïveté » avec son homologue russe. Mais, à Paris, on se flatte de bientôt accueillir un sommet à quatre – France, Allemagne, Russie, Ukraine – qui pourrait contribuer à lever les tensions dont le conflit en Ukraine est l’un des épicentres.

Comment expliquer cette évolution ? D’abord par un certain réalisme. Les dirigeants français semblent désormais comprendre que, ni maintenant ni plus tard, Moscou ne « rendra » la Crimée rattachée à la « mère patrie » en 2014 avec l’approbation de 95% de ses habitants (l’« annexion » de ce territoire, dénoncée par les Occidentaux, avait servi de prétexte à une néo-guerre froide). Plus généralement, Emmanuel Macron a estimé, devant les diplomates français, que la Russie avait marqué des points géopolitiques considérables dans les dernières années, non seulement malgré, mais peut-être même à cause de la relégation que l’Occident lui a imposée. Cela vaut pour le Moyen-Orient, à commencer par la Syrie, mais aussi pour l’Afrique, où, de la RCA jusqu’au Mali, l’influence française est défiée par les sirènes russes.

En battant froid Moscou, on risque d’accélérer son rapprochement avec Pékin, alerte le chef de l’Etat

Pire : en battant froid Moscou, on risque d’accélérer son rapprochement avec Pékin, alerte le chef de l’Etat. Par ailleurs l’actuel président américain se soucie moins du camp occidental que des intérêts propres des Etats-Unis. Quitte à dénoncer unilatéralement ou à laisser s’éteindre des accords de limitation des armements (nucléaires et conventionnels) stationnés en Europe conclus du temps de l’Union soviétique. Emmanuel Macron s’interroge : peut-on rester simple spectateur de ce face à face Moscou-Washington ?

A tout cela s’ajoutent peut-être des facteurs moins avouables (outre, bien sûr, les intérêts des certaines grandes firmes françaises). Le maître de l’Elysée a subi une grave secousse avec le mouvement des Gilets jaunes, et redoute désormais un embrasement sur les retraites, au point d’être contraint d’avancer avec prudence sur les « réformes » et les coupes budgétaires qu’il comptait imposer au pays sabre au clair. Du coup, les projets lyriques, lancés du mont Olympe puis de la Sorbonne, de relancer une nouvelle Europe, avec la France comme élève modèle, ont fait long feu. On peut donc imaginer qu’un succès en politique étrangère serait le bienvenu pour compenser ces déceptions.

Les réactions horrifiées ne se sont pas fait attendre. Le Monde (09/09/18) a publié par exemple une tribune d’une rare violence signée par Bruno Tertrais, un géopolitologue très représentatif des cercles atlantistes. Celui-ci accuse Macron de faire naïvement le jeu de Poutine et de mettre en danger ses alliés en confortant la Russie dans son vieux tropisme soviétique…

En Allemagne, on regrette que la France ait joué en solo et sans prévenir : l’Elysée a fait peu de cas de la « politique extérieure commune de l’UE »

Et au sein de l’UE, on maugrée. Dans les pays baltes et en Pologne, bien sûr, mais aussi en Allemagne, où l’on regrette que la France ait joué en solo, et sans prévenir. De fait, l’Elysée a fait peu de cas de la « politique extérieure commune de l’UE ». Ce qui est déjà, en soi, à souligner. Le chef de l’Etat a par ailleurs lancé aux ambassadeurs, en substance : je sais bien qu’il y aura des résistances, y compris dans vos rangs, citant même l’existence d’un « Etat profond » qui pourrait s’opposer à une politique moins anti-russe. Le Quai d’Orsay était implicitement visé.

Il faut donc rester prudent. Le locataire de l’Elysée demeure un militant zélé de l’intégration européenne. Mais dans un monde où les incendies éclatent de toutes parts, du côté du Golfe persique en particulier, on aurait tort de négliger d’éventuelles hirondelles. Aussi fragiles soient elles.

 

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