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« Si vous demandez aux gens à quoi servent les yeux des animaux, ils vous répondront : à la même chose que chez les humains. Mais c’est faux. Totalement faux. » Dans son laboratoire de l’université de Lund (Suède), Dan-Eric Nilsson contemple les yeux d’une cuboméduse. Lui en a deux, bleu clair, dirigés vers l’avant. La cuboméduse en a vingt-quatre, marron foncé, regroupés en quatre structures – les rhopalies. Nilsson me montre un modèle de rhopalie : on dirait une balle de golf où des tumeurs auraient poussé. Une tige la relie à la méduse. « La première fois que j’en ai vu, je n’en croyais pas mes yeux, dit Nilsson. Elles avaient l’air vraiment bizarre. »
Quatre des six yeux de chaque rhopalie sont de simples fentes ouvrant sur un puits pour détecter la lumière. Mais les deux autres sont très complexes : comme les yeux de Nilsson, ils possèdent un cristallin qui concentre la lumière et forme des images, quoiqu’à basse résolution. La cuboméduse figure parmi les animaux les plus frustes : une masse gélatineuse et palpitante, avec quatre faisceaux de tentacules urticants et un simple anneau nerveux en guise de cerveau.
De quelles informations peut-elle avoir besoin ? À quoi peuvent lui servir ses yeux ? En 2007, Nilsson et son équipe ont démontré que la cuboméduse Tripedalia cystophora utilise ses yeux à lentilles inférieurs pour repérer des obstacles – les racines de la mangrove où elle nage, par exemple. Il leur a encore fallu quatre ans pour découvrir le rôle des yeux à lentilles supérieurs. Premier indice : grâce à un poids flottant situé à la base de la rhopalie, l’œil supérieur regarde toujours vers le haut. S’il détecte des taches foncées, la méduse sent qu’elle nage sous le couvert de la mangrove (où elle peut trouver les petits crustacés à manger). Si la lumière est plus vive, cela signifie qu’elle s’est éloignée au large, et risque de mourir de faim.
Le règne animal compte une variété d’yeux quasi infinie : certains ne voient qu’en noir et blanc, d’autres distinguent la totalité de l’arc-en-ciel (et même des formes de lumière indiscernables pour l’œil humain) ; certains ne perçoivent pas la provenance de la lumière, d’autres détectent une proie qui court à des kilomètres de distance. Les plus minuscules, sur la tête d’une micro-guêpe, sont aussi petits qu’une amibe ; les plus gros, chez des calmars géants, ont la taille d’une grande assiette. L’œil du calmar, comme le nôtre, fonctionne à la façon d’un appareil photo. Un seul cristallin y concentre la lumière sur une seule rétine. Et la rétine est tapissée de photorécepteurs (des cellules qui absorbent les photons et changent leur énergie en signal électrique). En revanche, l’œil de la mouche est un œil composé – ou « à facettes ». Il répartit la lumière sur des milliers d’unités indépendantes, dont chacune a sa propre lentille et ses propres photorécepteurs.
Les yeux humains, comme ceux de la mouche et du calmar, sont fixés par paire sur la tête. Mais la coquille Saint-Jacques a des rangées d’yeux le long de son manteau ; l’étoile de mer en a au bout des bras ; et le corps de l’oursin pourpre fait office d’unique gros œil. Il y a des yeux dotés de lentilles bifocales, d’autres pourvus de miroirs, et même des yeux capables de regarder simultanément en haut, en bas et sur le côté.
Une telle diversité a de quoi déconcerter. Tous les yeux détectent la lumière, et la lumière se comporte de manière prévisible. Mais elle a de multiples usages. Elle traduit l’avancée du jour, la profondeur de l’eau, la présence d’ombre. Elle se réfléchit sur les ennemis, les partenaires et les abris. La cuboméduse s’en sert pour trouver des pâturages sans danger. Nous, humains, l’utilisons pour scruter un paysage, interpréter les expressions faciales et lire ces phrases. La diversité des tâches dévolues aux yeux n’a d’autre limite que la générosité de la nature. Pour comprendre comment ils ont évolué, les scientifiques doivent donc examiner leurs structures, mais aussi comment les animaux les utilisent.
Il y a environ 540 millions d’années, la vie s’est brusquement diversifiée sur la Terre. C’est ce qu’on appelle l’explosion cambrienne. Les ancêtres de la plupart des classes d’animaux modernes sont apparus à ce moment-là. Et nombre de ces précurseurs ont laissé des traces fossiles. En passant certaines empreintes très
bien conservées au microscope électronique à balayage, des scientifiques ont pu reconstituer leur anatomie intérieure, yeux compris, et restituer la façon dont ils voyaient le monde.
« J’étais stupéfaite, se souvient Brigitte Schoenemann, de l’université de Cologne. Nous pouvons même calculer le nombre de photons qu’ils pouvaient capturer. »
Ces créatures disposaient déjà d’yeux complexes. Nous n’avons aucune trace de leurs précurseurs, plus simples. L’étude des fossiles ne nous dit pas comment des animaux aveugles ont soudain pu voir leur environnement. Voilà un mystère qui troublait Charles Darwin.
« Supposer que l’œil, avec tous ses dispositifs inimitables [...], pourrait avoir été formé par sélection naturelle, semble, je l’avoue sans mal, absurde au plus haut degré », écrit-il dans L’Origine des espèces (traduction de Thierry Hoquet, Seuil, 2013). Mais il fournit la solution dès la phrase suivante : « Cependant, la raison me dit que si l’on peut montrer qu’il existe de nombreuses gradations depuis un œil parfait et complexe jusqu’à un œil très imparfait et simple, chaque degré étant utile à son possesseur ; si, de plus, l’œil varie tant soit peu et que les variations sont héritées, ce qui est certainement le cas, et si toute variation ou modification dans l’organe peut éventuellement être utile à un animal sous des conditions changeantes de vie, alors notre difficulté à croire qu’un œil parfait et complexe peut être formé par sélection naturelle, bien qu’insurmontable pour notre imagination, ne peut plus être considérée comme réelle. »
De fait, des animaux actuels illustrent chaque étape intermédiaire possible entre les taches photosensibles primitives du ver de terre et les yeux perçants de l’aigle. Nilsson a même montré que les premières pouvaient devenir les seconds. Le zoologiste a réalisé une simulation en laboratoire. Elle commence par une petite plaque de cellules vivantes photosensibles pigmentées. À chaque génération d’une année, la plaque épaissit. Elle s’arrondit lentement, passant d’une forme de feuille à une forme de coupe. Puis elle acquiert un cristallin grossier, qui s’améliore peu à peu. Même avec les hypothèses les plus pessimistes, en comptant que l’œil ne progresse que de 0,005 % par génération, il ne faudrait que 364 000 ans à la simple plaque pour devenir un organe pleinement fonctionnel, comparable à un appareil photo. Un clin d’œil, en termes d’évolution.
Toutefois, les yeux simples ne sont pas qu’une étape. Ils répondent aux besoins des utilisateurs. Chaque bras de l’étoile de mer est doté d’un œil, qui ne perçoit ni les couleurs, ni les détails, ni les objets rapides. Mais elle ne chasse pas des lapins en pleine course. Elle a besoin de repérer les récifs coralliens pour rentrer tranquillement chez elle. Ses yeux en sont capables. Pas besoin d’élaborer de mécanisme plus performant. « Au cours de l’évolution, les yeux ne sont
pas passés de la médiocrité à la perfection, souligne Nilsson. Ils sont passés de l’exécution parfaite de quelques tâches simples à l’exécution excellente d’un grand nombre de tâches complexes. » Le zoologue suédois a intégré ce concept dans un modèle qui retrace l’évolution de l’œil en quatre étapes. Chaque stade se définit, non par ses structures physiques, mais par ce qu’il permet aux animaux de faire.
Première étape : mesurer l’intensité de la lumière ambiante, pour évaluer le moment de la journée ou la profondeur où se situe l’animal dans l’eau. Un unique photorécepteur y suffit. L’hydre, une cousine de la méduse, ne possède pas d’yeux. Mais son corps est équipé de photorécepteurs qui commandent ses cellules urticantes, peut-être pour réagir aux ombres créées par le passage de victimes potentielles.
Deuxième étape : les photorécepteurs gagnent une protection (en général, un pigment foncé). Ce pigment bloque la lumière issue de certaines directions. Les animaux savent ainsi d’où elle vient. Cette représentation à un seul pixel n’est pas encore une véritable vision. Elle suffit toutefois à s’approcher d’une source lumineuse ou de s’en éloigner afin de gagner un refuge sombre.
Troisième étape : dorénavant dotés d’un bouclier, les photorécepteurs forment des groupes, et chaque groupe s’oriente de façon légèrement différente. L’animal peut alors assimiler des informations sur la lumière venue de plusieurs directions et se forger une image de son environnement. À cette étape, la détection de lumière devient réellement la vision, et les faisceaux de photorécepteurs deviennent de véritables yeux. De quoi trouver un habitat adapté (pour l’étoile de mer) ou éviter les obstacles (cuboméduse).
Quatrième étape : c’est ici que l’évolution des yeux – et de leurs porteurs – décolle vraiment. Le cristallin apparaît : cette lentille concentre la lumière. La vision devient nette et détaillée. « Quand on arrive à la quatrième étape, la liste de tâches est infinie », souligne Nilsson. Cette flexibilité fut peut-être l’une des étincelles
qui provoquèrent l’explosion cambrienne. Tout à coup, les confrontations entre prédateurs et proies (jusqu’alors limitées à renifler, goûter et toucher de très près) purent se dérouler à distance. Une sorte de course aux armements s’engagea : les animaux se mirent à grossir, à devenir plus mobiles, à développer des coquilles défensives, des épines dorsales, des cuirasses. Les animaux et leurs yeux ont évolué en parallèle. Toutes les structures élémentaires de la vision qui existent aujourd’hui étaient déjà présentes au Cambrien. Mais leur élaboration a suivi des chemins extraordinairement variés, et toujours pour réaliser des tâches spécialisées.
Le mâle de l’éphémère semble avoir un énorme œil composé, collé au-dessus d’un plus petit : le oremier sert à repérer dans le ciel les silhouettes des femelles en vol. Le quatre-yeux, un poisson, a scindé ses deux yeux : une moitié demeure au-dessus de la surface, scrutant le ciel, l’autre guette proies et menaces dans l’eau. Et l’œil humain ? Il est plutôt rapide, décèle bien les contrastes, et seuls les rapaces bénéficient d’une meilleure résolution. Bref, un bon œil multitâche pour l’animal le plus polyvalent.
Les yeux ont-ils évolué en une seule fois ou à de nombreuses reprises ? Ernst Mayr, biologiste de l’évolution allemand, affirmait que les yeux avaient entre quarante et soixante-cinq origines indépendantes. Il s’appuyait sur leur grande diversité de formes. Walter Gehring, biologiste du développement suisse, penchait pour une évolution unique. Il avait découvert qu’un même gène, Pax6, commande le développement de l’œil chez presque toutes les créatures.
Les deux hommes avaient raison. Les yeux véritables de la troisième étape ont effectivement évolué en plusieurs fois à partir de leurs précurseurs plus simples de la deuxième étape.
Par exemple, la cuboméduse a développé les siens indépendamment des mollusques, des vertébrés et des arthropodes. Mais les systèmes optiques de tous ces organismes sont des développements des mêmes détecteurs de lumière rudimentaires de la première étape. Tous les yeux de tous les êtres vivants utilisent les mêmes éléments de base : les opsines (des protéines qui constituent la base moléculaire de tous les yeux) et les chromophores (des molécules capables d’absorber l’énergie d’un photon). Les opsines travaillent toujours en association avec un chromophore.
Comment ? Un photon arrive. Le chromophore en absorbe l’énergie et, rapidement, se déforme en conséquence. L’opsine qui lui est associée est alors obligée de se déformer à son tour. Cette transformation engendre toute une série de réactions chimiques, qui se termine par un signal électrique.
Il existe des milliers d’opsines différentes, mais toutes appartiennent à la même famille. Il y a quelques années, Megan Porter, aujourd’hui à l’université de Hawaii à Manoa, a comparé les séquences de presque 900 gènes qui codent ces protéines dans l’ensemble du règne animal. Conclusion : toutes les opsines sont nées d’un ancêtre commun, puis se sont diversifiées en un gigantesque arbre généalogique.
La mère de toutes les opsines n’a pas surgi du néant. L’évolution a improvisé les premières opsines à partir de protéines qui fonctionnaient moins comme un capteur de lumière que comme une horloge. Ces protéines se fixaient à la mélatonine, une hormone qui régule l’horloge biologique de vingt-quatre heures chez beaucoup d’organismes. Puisque la mélatonine est détruite par la lumière, s’il n’y en a plus, c’est peut-être que les premiers rayons de l’aube arrivent. Bien sûr, on ne peut recourir qu’une seule fois à cet indicateur. Une créature qui sent l’aube arriver grâce à la mélatonine doit en recréer sans cesse. Les chromophores couplés aux opsines ne posent pas ce problème. S’ils changent de forme en absorbant la lumière, ils peuvent facilement revenir en arrière. Résultat, quand les protéines liées à la mélatonine (les ancêtres des opsines) ont muté, elles sont soudain devenues des capteurs de lumière réutilisables. Les premières opsines étaient nées. Elles étaient si efficaces que l’évolution n’a jamais rien trouvé de mieux.
Par la suite, elle s’est contentée de créer des variations sur ce même thème. Les choses sont différentes pour les autres composants de l’œil. Prenez le cristallin. Il est presque toujours composé de cristallines, des protéines qui améliorent la vision en concentrant la lumière sur les photorécepteurs. Au contraire des opsines, les cristallines n’ont en commun que le nom. Des groupes d’animaux différents ont développé leur propre type de cristallines de façon indépendante, en récupérant des protéines ayant des rôles très divers, sans rapport avec la vision. Mais toutes étaient stables, faciles à stocker et capables de fléchir la lumière – l’idéal pour former le cristallin.
Les lentilles les plus étranges de la nature n’ont pas du tout de cristallines. Ce sont celles du chiton (ci-dessus), un mollusque marin à la coquille ovale, formée de plaques articulées. Ces plaques sont parsemées de centaines de petits yeux de la troisième étape, avec chacun sa propre lentille. Les lentilles sont composées d’un minéral, l’aragonite, que les chitons assemblent à partir de molécules de calcium et de carbonate présentes dans l’eau de mer. Autrement dit, cet animal a élaboré un moyen d’affiner sa vision en regardant à travers une roche. Quand leurs lentilles minérales s’érodent, les chitons en fabriquent tout simplement de nouvelles.
Les opsines, le cristallin et tous les autres composants de l’œil témoignent du bricolage improvisé de l’évolution. Celle-ci invente sans cesse de nouvelles fonctions pour des matériaux déjà existants, et fabrique des structures complexes à partir de structures simples. Mais l’évolution ne prévoit rien. Quand elle
s’engage sur une voie, elle ne peut plus repartir à zéro. C’est pourquoi ses œuvres sont toujours entachées d’imperfections. Dan-Eric Nilsson n’est guère impressionné par les yeux à facettes.
Leur structure, composée de nombreuses unités répétitives, limite inéluctablement la résolution visuelle. Pour qu’une mouche voie avec la même résolution qu’un humain, son œil devrait mesurer 1 m de diamètre. « Les insectes et les crustacés ont prospéré malgré leurs yeux composés, et non pas grâce à eux, remarque Dan-Eric Nilsson. Ils se seraient bien mieux débrouillés avec des yeux de type appareil photo. Mais l’évolution ne l’a pas compris. L’évolution n’est pas intelligente. »
« Les yeux des insectes ont une résolution temporelle beaucoup plus rapide, nuance Eric Warrant, également de l’université de Lund. Deux mouches peuvent se pourchasser à une vitesse phénoménale, et voir jusqu’à trois cents éclairs lumineux par seconde. Nous, nous avons de la chance si nous en voyons cinquante ! » L’œil de la libellule lui offre un champ visuel à quasiment 360°. Quant au grand sphinx de la vigne (ci-dessus), ses yeux sont si sensibles qu’il perçoit encore les couleurs à la seule lumière des étoiles. « À certains égards, notre vision est meilleure, mais, à maints égards, elle est moins bonne, estime Eric Warrant. Aucun œil n’est plus performant sur tous les plans. »
Les yeux humains, qui marchent comme un appareil photo, ont leurs propres problèmes. Exemple : notre rétine est conçue à l’envers. Les photorécepteurs se situent derrière un lacis de neurones, comme si on plaçait les fils électriques d’un appareil photo devant l’objectif. Le faisceau de fibres nerveuses doit aussi passer à travers un trou dans la couche des photorécepteurs pour gagner le cerveau. C’est pourquoi nous avons un point aveugle. Ces défauts n’ont aucun avantage : ce ne sont que des bizarreries de l’histoire de notre évolution.
Nous avons élaboré des moyens de contourner les problèmes. Notre rétine recèle de longues cellules qui jouent le rôle de fibres optiques, en canalisant la lumière
à travers les neurones, vers les photorécepteurs. Et notre cerveau est capable de compléter les détails manquants du point aveugle.
Mais il y a des problèmes que nous ne savons pas éviter. Par exemple, il arrive que notre rétine se décolle du tissu sous-jacent, entraînant la cécité. Cela n’arriverait pas si les neurones se trouvaient derrière les photorécepteurs et les maintenaient en place. Comme chez la pieuvre et le calmar. L’évolution ne suit pas de projet. Elle improvise au fur et à mesure. Et elle fait parfois demi-tour. La complexité des yeux s’accorde aux besoins : si ces besoins régressent, les yeux aussi. La plupart des oiseaux et des reptiles voient la couleur grâce à quatre types de photorécepteurs en cônes, dont chacun possède une opsine sensible à une couleur différente. Mais les mammifères descendent d’un ancêtre nocturne qui avait perdu deux de ces cônes (sans doute parce que la vision des couleurs est moins importante la nuit, et parce que les cônes sont plus efficaces en plein jour).
La plupart des mammifères continuent à voir le monde à travers une palette limitée. Les chiens ne possèdent que deux cônes – l’un sensible au bleu, et l’autre, au rouge. Mais des primates ont en partie compensé cette perte en développant un nouveau cône sensible au rouge. C’est ainsi qu’un monde de rouges et d’oranges auparavant invisible s’est ouvert à nos ancêtres, qui ont alors peut-être pu distinguer les fruits mûrs des fruits verts. Les mammifères marins, eux, ont délaissé le cône bleu en devenant aquatiques. Nombre de baleines ont aussi perdu le cône rouge. Elles n’ont que des photorécepteurs en bâtonnets, excellents pour percer les ténèbres des grands fonds, mais inutiles pour voir la couleur. Si les avantages de la vue se réduisent à zéro, certains animaux perdent les yeux, comme le tétra aveugle, un petit poisson d’eau douce. Au Pléistocène, quelques-uns nagèrent dans des grottes profondes, où les yeux étaient inutiles.
Leurs descendants cavernicoles devinrent aveugles, et l’ancien emplacement des yeux s’est recouvert de peau. Ces dégénérescences se sont produites parce que l’élaboration et la conservation des yeux nécessitent beaucoup d’énergie. Voilà pourquoi les animaux n’ont pas d’yeux supérieurs à leurs besoins, et les perdent facilement s’ils n’en ont plus l’usage. Gaspiller de l’énergie sur un système sensoriel inutile mène droit à l’extinction. Les yeux témoignent à la fois de la créativité infinie de l’évolution et de son sens implacable de l’économie. À l’université du Maryland, Tom Cronin scrute un aquarium où le fixent deux yeux composés évoquant des muffins montés sur tiges. « M.Exorbité », comme l’appelle Cronin, est une crevette-mante à la robe kaléidoscopique – pêche, blanc, vert et rouge sang. Ses bras se terminent par des marteaux impressionnants, qui se déploient à une telle vitesse et avec une telle force qu’ils sont capables de briser des coquillages ou la vitre d’un aquarium.
Les yeux de la crevette-mante sont chacun divisés en trois sections distinctes, mais qui se concentrent sur le même espace étroit. Cela permet à un seul œil de percevoir la profondeur. Il distingue également les ultraviolets (invisibles pour nous) et la lumière polarisée. Tom Cronin a aussi découvert que la crevette-mante possède douze types de récepteurs de couleur (l’humain en a trois), chacun sensible à une teinte. Pendant des années, les scientifiques ont donc supposé que la crevette-mante détectait des différences infimes entre les couleurs. Mais, en 2013, Hanne Thoen (université du Queensland, Australie) a présenté à des crevettes-mantes des fibres optiques affichant des teintes différentes, et les récompensait par de la nourriture si elles en attaquaient une en particulier. Puis elle a rapproché les couleurs jusqu’à ce que les animaux ne puissent plus les distinguer. Conclusion : les crevettes ne distinguent même pas des différences évidentes pour nous.
Alors, à quoi servent tous ces récepteurs ? Hanne Thoen pense qu’ils s’apparentent à l’adresse du boxeur. Notre rétine traite beaucoup d’informations visuelles, ajoute et soustrait des données transmises par les cônes avant de les envoyer au cerveau. Il est possible que la crevette-mante, elle, transmette les réponses de ses douze récepteurs de couleurs directement à son cerveau. Celui-ci comparerait alors les données brutes avec une sorte de grille de correspondance des diverses couleurs.
La crevette-mante n’est pas douée pour différencier des couleurs entre elles, mais sait peut-être très bien les reconnaître individuellement. Ce qui pourrait l’aider à prendre les décisions rapides indispensables à ses attaques éclair. Cette hypothèse laisse Tom Cronin sceptique. De retour dans son laboratoire, il trempe une
pipette dans une boîte de Petri renfermant une crevette-mante plus petite, qui ne mesure que quelques centimètres de long. Elle suit l’objet intrus des yeux, puis riposte. Le coup est assez puissant pour produire un craquement audible, comme un claquement de doigt. « La bestiole a réfléchi longtemps avant de frapper. Ce n’est pas une décision qu’elle prend comme ça, souligne Tom Cronin en claquant des doigts. Reste la question : à quoi tout cela sert-il ? »
Cette question, Dan-Eric Nilsson se la pose encore, lui aussi. Il ne suffit pas de connaître la structure des yeux de la crevette-mante, les gènes impliqués, ou les signaux neuraux envoyés au cerveau. En fin de compte, pour comprendre pourquoi ces yeux sont tels qu’ils sont, nous devons savoir à quoi ils servent. À communiquer ? À attraper rapidement des proies ? À mieux percevoir la profusion de couleurs des récifs coralliens ? Voici la vérité sur les yeux des animaux : nous ne pouvons comprendre leur évolution qu’en apprenant à voir le monde extérieur à travers eux.
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En 2009, le journaliste américain Christopher McDougall publie Né pour courir, où il retrace l’histoire de Micah True, un Américain ayant vécu près de vingt ans aux côtés des Tarahumaras. En 2003, ce passionné fonde l'Ultramarathon Caballo Blanco (Cheval Blanc), en référence à son surnom, réunissant cette communauté et plusieurs des meilleurs ultramarathoniens américains. L’ouvrage contribue largement à forger la légende de ce peuple amérindien, notamment auprès des coureurs de fond du monde entier.
Originaires de l’actuel État de Chihuahua, les Tarahumaras se sont réfugiés au 16ᵉ siècle dans les Barrancas del Cobre, au cœur de la Sierra Madre occidentale, pour échapper à la conquête espagnole et préserver leur culture. Le territoire qu’ils occupent aujourd’hui, connu sous le nom de Sierra Tarahumara, est formé de canyons escarpés et difficilement accessibles, dont les altitudes peuvent atteindre 2 500 mètres. Ils vivent d’une agriculture de subsistance, cultivant principalement le maïs et les haricots rouges, et complètent leurs ressources par l’élevage de chèvres, de vaches et de moutons. Les estimations varient, mais certaines sources évaluent leur population à un peu plus de 100 000 personnes, faisant des Tarahumaras l’un des plus grands peuples autochtones du Mexique mais aussi l’un des plus pauvres.
Leur nom, attribué par les premiers missionnaires espagnols, est une déformation de Rarámuri, le terme par lequel ils se désignent dans leur propre langue, issue de la famille uto-aztèque. Selon certains ethnologues, ce mot signifierait « ceux qui ont les pieds légers ». Réputés pour leur agilité et leur endurance, les Tarahumaras sont en effet capables de parcourir d’incroyables distances d’une seule traite, parfois plusieurs centaines de kilomètres.
Chez eux, la course revêt une dimension spirituelle. Bien que partiellement convertis au catholicisme, ils ont conservé certaines traditions précolombiennes, comme des jeux d’endurance : le rarájipari, où les hommes poursuivent une balle de bois sur des dizaines de kilomètres, et l’ariweta, où les femmes font de même avec un cerceau lancé et rattrapé à l’aide d’une canne. La course répond aussi à une nécessité : dans cette région isolée, à l’habitat dispersé, elle demeure un mode de transport et de communication essentiel.
Avocat de formation, Jean-François Tantin a pratiqué la course à pied toute sa vie. Mais, avec le temps, les marathons ne lui ont plus suffi. Il s’est alors tourné vers les longues distances, celles qui vous poussent à vous surpasser sur des centaines de kilomètres. Son goût de l’aventure et de l’effort l’a mené aux quatre coins du monde et sur tous types de terrains : des déserts sablonneux aux montagnes enneigées, en passant par les forêts tropicales. Il y a une dizaine d’années, au moment de prendre sa retraite, alors que beaucoup en profitent pour se reposer ou voyager, l’ancien homme de loi fait un tout autre choix : il décide d’organiser ses propres courses extrêmes.
C’est par l’intermédiaire d’un organisateur de trekking dans les Barrancas del Cobre que Jean-François Tantin découvre l’existence des Tarahumaras et leur endurance hors du commun. « Perdus dans ces canyons, [les Tarahumaras] se sont au fur et à mesure adaptés à leur environnement. En fait, ils se sont mis à marcher et également à courir pour aller d’un endroit à l’autre, et ils sont devenus ainsi, sans le savoir, des coureurs extrêmement endurants, capables de courir plusieurs centaines de kilomètres en s’arrêtant très peu », souligne-t-il.
Pour Véronique Billat, physiologiste, spécialiste de la performance et de l’entraînement sportif, « l’endurance exceptionnelle des Tarahumaras s’explique par une combinaison d’adaptations physiologiques, d’habitudes de vie et de facteurs culturels : activité physique dès l’enfance, déplacement quotidien à pied, entraînement en altitude, faible masse grasse, musculature adaptée au terrain et processus d’économie d’énergie lors de la course ».
La chercheuse souligne particulièrement le rôle de l’entraînement en altitude et en terrain montagneux, qui favorise « une meilleure oxygénation (augmentation de l’hémoglobine), une plus grande efficacité cardiovasculaire, une capacité de tolérance à l’hypoxie et une endurance accrue sur les plans musculaire et ventilatoire ».
En 2016, Jean-François Tantin crée l’Ultra Run Rarámuri, un parcours de 190 km cumulant plus de 10 000 mètres de dénivelé positif à travers les canyons rarámuri. Après un premier repérage, il parvient à réunir de manière confidentielle une dizaine de coureurs français et belges de bon niveau, désireux de se confronter aux célèbres Tarahumaras. « Les coureurs rarámuri ne sont absolument pas des sportifs au sens où on l’entend. Pour eux, la course à pied est un moyen de déplacement. Ils se sont donc adaptés, d’une certaine manière, à notre demande, car pour eux courir n’a rien à voir avec l’esprit de compétition : c’est simplement un mode de vie. [Cette course] ne représentait donc pas grand-chose pour eux, et ne les inquiétait pas du tout », explique l’organisateur.
« Dès le début de la course, on s’est rendu compte qu’ils étaient nettement supérieurs à nos coureurs. […] Tous les coureurs rarámuri sont arrivés largement avant les nôtres. […] Le premier a gagné avec quinze heures d’avance sur le meilleur Français ». Au-delà de leur performance sportive, Jean-François Tantin a été frappé par le minimalisme de leur matériel. « Ils courent sans aucun équipement, sans eau ni sac. Ils n’ont pas de chaussures, seulement des sandales : les huaraches. Une sorte de spartiate qui s’attache autour du mollet, dont la semelle est [fabriquée à partir] de pneus de récupération », précise-t-il.
La physiologiste Véronique Billat souligne plusieurs effets bénéfiques de la course en sandales. En plus de réduire le temps d’appui au sol et de renforcer la musculature intrinsèque du pied, « [elle] favorise une attaque médio ou avant-pied, augmente la fréquence de la foulée, limite les chocs articulaires et permet une meilleure restitution de l’énergie élastique stockée dans le tendon d’Achille ». Cette technique réduit ainsi le coût énergétique de la course et préviendrait certaines blessures liées à l’amorti excessif des chaussures modernes, surtout sur terrains variés.
« Mais leur secret va plus loin », souligne la spécialiste. « Les Tarahumaras adaptent leur allure en fonction de leur ressenti, sans se fier à une vitesse imposée. Cette écoute du corps permet d’optimiser l’effort, d’éviter le surrégime et de mieux gérer la fatigue sur la durée ». La chercheuse ajoute que cette variation naturelle de la vitesse « favorise la récupération partielle, stimule différents systèmes énergétiques et prolonge le temps passé à des intensités élevées sans épuisement brutal ».
Chez les Tarahumaras, « l’économie d’énergie ainsi obtenue, associée à une écoute fine des sensations et à la variabilité du geste, permet de repousser les limites de l’endurance humaine, illustrant parfaitement les principes modernes de l’entraînement », conclut Véronique Billat. Selon elle, « leur exemple inspire la recherche d’une approche plus instinctive et globale de l’ultra-endurance, [tout en restant] indissociable de leur culture ».
Au total, Jean-François Tantin a organisé quatre éditions de l’Ultra Run Rarámuri : en 2016, 2017, 2018 et 2022. Pour cette dernière édition, il a décidé de réserver la course à des coureurs européens et canadiens d’élite. Mais lorsque les Rarámuri se présentent sur la ligne de départ entièrement équipés, le Français comprend que quelque chose a changé. « Voyant que les Rarámuri devenaient de plus en plus exposés et connus, certains Mexicains peu scrupuleux se sont dit qu’ils allaient tenter de devenir un peu les agents de ces coureurs. Et pour les rendre encore plus performants, ils ont voulu leur appliquer les standards européens, en les équipant comme les coureurs [occidentaux] », observe-t-il, au détriment de leurs particularités culturelles.
« Lors de cette course, il s’est avéré que porter des chaussures était pour eux presque un supplice », relève l’organisateur. Cette année-là, le Français Julien Chorier remporte l’épreuve, « avec une heure et demie d’avance sur les deux meilleurs coureurs rarámuri », mettant ainsi fin au mythe. L’édition 2022 sera la dernière pour Jean-François Tantin. « J’ai décidé d’arrêter d’organiser des courses au Mexique, car nous avons constaté que la médiatisation avait un impact réellement nocif sur ces coureurs, leur faisant en quelque sorte perdre leur identité », explique-t-il. L'ancien avocat observe d’ailleurs que les Rarámuri apparaissent désormais plus souvent sur les courses internationales, à l’image de María Lorena Ramírez.
Aujourd’hui, dans la Sierra Tarahumara, si le développement des routes facilite l’accès à l’éducation et aux soins, il expose aussi la région à de nouvelles menaces, comme la déforestation et le trafic de drogues. « Là-bas, les cartels de drogue ont trouvé quelque chose de très intéressant pour eux. Comme ce sont des endroits complètement inaccessibles, […] ils ont soudoyé [certains Rarámuri] pour qu’ils abandonnent leur culture traditionnelle du maïs au profit du pavot. […] On a été très étonnés, en plein repérage, de tomber au milieu de nulle part sur des champs de pavot », constate Jean-François Tantin.
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Il y a près de 66 millions d’années, le cours de la vie sur Terre a été bouleversé à jamais. Un astéroïde de 15 kilomètres de large s’est écrasé sur la côte de la péninsule du Yucatán, au Mexique, déclenchant un cataclysme mondial. Les gigantesques tsunamis qui suivirent ont déferlé sur des milliers de kilomètres de côtes, des feux de forêt ont parcouru de vastes étendues de terre, et la vaporisation de la roche le long du plancher océanique a libéré des gaz qui ont causé de grosses variations du climat. Tout cela a conduit à l’extinction d’environ 75 % de toutes les espèces de la planète, dont la totalité des dinosaures non aviaires.
Mais l’histoire ne s’arrête peut-être pas là. Enfouis sous des couches de sable au large de la côte de l’Afrique de l’Ouest, des indices suggèrent que l’astéroïde en question n’a peut-être pas fait son chemin vers la Terre tout seul.
Selon étude publiée dans Science Advances en 2022, des chercheurs ont découvert un potentiel cratère de près de 8,5 kilomètres de large, révélé par des analyses sismiques du plancher océanique. Le cratère, baptisé Nadir en référence à un volcan sous-marin situé non loin de là, semble avoir été creusé par l’impact d’une roche spatiale d’au moins 400 mètres de large, et s’être formé à peu près au même moment que le cratère de Chicxulub : la vaste cicatrice laissée par l’astéroïde qui engendra l’extinction des dinosaures.
« Beaucoup se sont demandé : Comment l’impact de Chicxulub, aussi énorme qu’il ait été, a-t-il pu être aussi destructeur à l’échelle planétaire ? », raconte l’autrice de l’étude, Veronica Bray, spécialiste des sciences planétaires à l’université d’Arizona. « Peut-être a-t-il été aidé. »
L’objet qui a créé Nadir ayant été considérablement plus petit que Chicxulub, ses conséquences se seraient fait sentir à une échelle plus régionale. Cependant, selon l’étude, si cette théorie se confirme, une deuxième frappe successive peu de temps après la première pourrait avoir aggravé la situation, et causé la catastrophe mondiale qui a marqué la fin du Crétacé. L’un des scénarios proposés est que les deux astéroïdes pourraient provenir d’un seul corps parent qui se serait fracturé en deux avant d’entrer en collision avec l’atmosphère terrestre, et de frapper le sol 5 500 kilomètres plus bas.
Bien que des analyses supplémentaires soient nécessaires pour confirmer l’âge et l’origine du cratère potentiel, et pour déterminer s’il est ou non lié à celui de Chicxulub, les scientifiques sont enthousiastes à l’idée du potentiel d’un nouveau site d’impact.
En raison de son activité géologique, les traces des anciens impacts sur la Terre sont très incomplètes. Des pans entiers de la surface sont recyclés dans le manteau terrestre, tandis que d’autres zones sont recouvertes de roches volcaniques fraîches, et d’autres encore sont broyées par le déplacement des glaciers. Seulement 200 cratères d’impact environ ont été confirmés sur la planète, ce qui empêche les scientifiques de comprendre pleinement de quelle manière ils ont affectée cette dernière à l’époque, et quel rôle ils pourraient jouer à l’avenir.
« La Terre est très forte pour détruire les cratères d’impact », explique Jennifer Anderson, géologue expérimentale qui étudie les cratères d’impact à l’université d’État de Winona, mais qui ne faisait pas partie de l’équipe d’étude. En raison de la géologie active de la planète, « toute découverte d’un nouveau cratère d’impact sur la Terre est toujours importante ».
Comme souvent, le potentiel cratère a été découvert par accident. Le géologue Uisdean Nicholson, de l’université Heriot-Watt d’Edenborough, souhaitait comprendre de quelle manière l’Amérique du Sud s’est séparée de l’Afrique il y a environ 100 millions d’années.
Pour trouver des indices, Nicholson a examiné les caractéristiques du plancher océanique entre les deux continents, en collaborant avec les sociétés commerciales WesternGico et TGS pour obtenir des données sismiques. L’analyse a permis de déterminer comment les ondes sismiques ricochaient sous terre pour éclairer des caractéristiques souterraines. Très vite, quelque chose d’étrange a attiré l’attention de Nicholson.
Expert en analyses sismiques, il a pu observer les données de nombreuses caractéristiques qui créent des bosses et des creux dans les couches souterraines, telles que les dômes de sel qui émergent de la roche environnante plus dense. Mais les ondulations des données devant lui laissaient présager quelque chose de plus cataclysmique. « Je n’ai jamais rien vu de tel », confie-t-il.
Nicholson a contacté d’autres scientifiques, dont Bray, pour leur demander s’il pouvait, selon eux, s’agir d’un cratère d’impact. Toutes et tous ont été d’accord : la structure consiste en une dépression entourée d’un rebord avec un pic proéminent en son centre, une caractéristique courante dans de tels cratères.
En analysant la forme et la taille de la structure, l’équipe a modélisé la manière dont elle aurait pu se former. Les résultats suggèrent que le cratère est le résultat de l’impact d’une roche spatiale d’environ 400 mètres de large qui a traversé l’atmosphère à toute vitesse et a heurté la surface de la mer à près de 70 000 kilomètres par heure. Selon Bray, après avoir plongé dans l’océan, elle « a traversé l’eau comme si elle n’était pas là ».
La collision aurait libéré une énergie équivalente à 5 000 mégatonnes de TNT, vaporisant presque instantanément l’eau et les couches du plancher océanique situées en dessous. Une onde de choc se serait ensuite propagée à la surface, faisant couler la roche autrefois solide comme du liquide. En quelques minutes, le fond marin aurait rebondi vers le haut en un pic central, puis se serait effondré sur lui-même. Le résultat de ce phénomène serait un monticule avec une dépression en forme de cuvette au milieu : exactement ce que les scientifiques pensent avoir découvert au large de la côte ouest de l’Afrique.
En corrélant les couches de sédiments de cette zone avec des échantillons datés d’autres sites, les chercheurs estiment que ce cratère potentiel date d’il y a environ 66 millions d’années : une datation étonnamment similaire à celle de Chicxulub.
L’étude des conséquences environnementales de l’événement de Nadir pourrait nous aider à mieux comprendre les effets que de futurs impacts pourraient avoir sur notre planète. La taille de la roche qui se serait écrasée sur Nadir aurait été comparable à celle de l’astéroïde Bénou, qui a une probabilité de 1 sur 1 750 de frapper la Terre au cours des trois prochains siècles, ce qui fait de lui l’un des plus susceptibles d’atteindre notre planète. Un tel événement serait loin d’être anodin, provoquant des tsunamis sur des centaines de kilomètres, comme le dit Bray, « assez gros pour éradiquer une ville ou deux ».
Les implications de cette découverte pour notre compréhension des événements qui ont suivi l’impact de Chicxulub et la fin du règne des dinosaures reste toutefois incertaines. L’énergie libérée par l’impact du Nadir et ses conséquences environnementales auraient été éclipsées par la collision de l’astéroïde de Chicxulub avec la Terre et le cataclysme mondial qui s’est ensuivi.
« C’est tout simplement une toute autre ampleur », affirme Martin Schmieder, spécialiste des structures d’impact de grande taille à l’université des sciences appliquées de Neu-Ulm, en Allemagne, qui a examiné l’étude avant sa publication.
L’impact du Nadir pourrait cependant avoir « ajouté l’insulte à l’injure » dans un écosystème déjà dévasté, selon Bray. Une autre question se pose également : d’autres impacts ont-ils eu lieu à la même période ? Les auteurs de l’étude notent qu’à 65,4 millions d’années, le cratère d’impact de Boltysh en Ukraine est légèrement plus jeune que celui de Chicxulub.
(À lire : Le dernier jour de l’ère des dinosaures heure par heure.)
Des groupes d’impacts de fragments de comètes ou d’astéroïdes ont déjà été documentés sur Terre et sur d’autres planètes. Par exemple, près de l’endroit où vit Anderson, dans le Midwest américain, un trio de cratères date d’environ 460 millions d’années. Ils ont fait partie d’un pic d’impacts qui ont eu lieu durant l’Ordovicien, et que les scientifiques ont associé à une potentielle collision dans la ceinture d’astéroïdes qui aurait envoyé tout un défilé de météorites vers notre planète, et ce pendant des millions d’années.
Cependant, l’identification de ces amas dans les rares traces d’impacts anciens conservés sur Terre représente un réel défi. Selon les estimations, un impact de la taille de Nadir se produit tous les 100 000 ans environ, explique Schmieder. « Ça pourrait donc se produire n’importe quand. »
Quant à Nadir lui-même, des études supplémentaires devront être effectuées pour déterminer comment il s’est formé.
« C’est une découverte passionnante », écrit Gareth Collins, un planétologue spécialisé dans les cratères d’impact à l’Imperial College de Londres, dans un e-mail. Il prévient toutefois que l’on ne peut pas encore tirer de conclusions sur cette découverte. Des échantillons directs seront nécessaires pour déterminer l’origine du « cratère » et des dates plus précises pour le potentiel impact dont il serait issu.
Les auteurs de l’étude ont déjà demandé des fonds d’urgence pour forer dans la formation de Nadir et recueillir des échantillons de la roche du cratère, probablement choquée, fondue et mélangée, ainsi que des couches de sédiments situées au-dessus. Le lit de sable et de boue qui s’épaissit au-dessus de la structure enfouie pourrait non seulement avoir préservé les caractéristiques du cratère, mais pourrait aussi contribuer à révéler l’état de la vie océanique dans les années qui ont suivi l’impact, fournissant ainsi de nouvelles données sur ce qui advient de notre planète lorsqu’elle se retrouve frappée par un astéroïde.
« Mais bien sûr, nous n’en serons sûrs que lorsque nous aurons foré à l’intérieur », conclut Bray.
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Les raies pastenagues nagent régulièrement le long de la côte californienne. Mais cette année, elles étaient si nombreuses qu’elles formaient un tapis vivant sur le fond marin. L'une des principales explications est le phénomène El Niño, qui a provoqué la hausse de la température de l’eau sur les plages de la côte Ouest. Sur les plages californiennes de Bolsa Chica et de Huntington State, 3 100 incidents liés à des raies pastenagues ont été signalés entre janvier et août, soit environ le double du nombre total d’incidents recensés pour l’ensemble de l’année 2025.
« Le nombre de blessures causées par les raies pastenagues augmente avec la hausse de la température de l’eau, en particulier lors des années concernées par le phénomène El Niño », observe Chris Lowe, qui est à la tête du Shark Lab de l’université de l’État de Californie à Long Beach. Son équipe de recherche étudie l’augmentation du taux de blessures en Californie du Sud sur les quatre dernières années. « Sur la base de nos échanges avec les sauveteurs en mer, les signalements de blessures sont en augmentation pour cette année à cette période », poursuit-il.
Les personnes allant à la plage, qui sont tombées sur des plages où la mer était plus chaude que d’ordinaire, ont été piquées par une espèce de raie pastenague de petite taille, appelée « raie ronde ».
« Cette espèce aime les eaux chaudes et calmes, comme les humains », explique Ben Perlman, qui dirige le laboratoire STABB (Stingray and Butterfly Biomechanics, ou biomécanique des raies pastenagues et des papillons en français), également situé à l’université de l’État de Californie de Long Beach. Avec la hausse de la température des mers provoquée par El Niño, « un nombre plus élevé de personnes se rendent à la plage pour se rafraîchir, à l’endroit exact où se trouvent les raies ».
Les raies rondes ne sont pas la seule espèce à étendre leur habitat à mesure qu’El Niño réchauffe les eaux californiennes. Des tortues de mer, un requin-baleine, des requins-marteaux et des coryphènes ont également été observés cette année. Mais les raies sont celles qui ont provoqué le plus de blessures. Et rien ne dit que la situation s’améliorera cet hiver ou lorsque la température des mers finira par diminuer. Celle-ci a battu des records établis lors de précédents phénomènes El Niño. « Nous sommes en terra incognita », déclare Nate Jaros, vice-président de la section Soins animaliers à l’Aquarium of the Pacific, situé à Long Beach.
Lorsque les mers sont plus chaudes, les animaux qui préfèrent les températures plus élevées ont tendance à être plus nombreux. « Les raies rondes font justement partie de ces espèces qui se portent bien lorsque les températures augmentent. Elles sont alors plus nombreuses », souligne Nate Jaros.
La Terre va continuer à se réchauffer au cours des années à venir, et la vague de chaleur marine de cette année pourrait bien devenir la norme. Ben Perlman s’attend donc à ce que les raies rondes remontent. C’est pour cette raison qu’il est à la recherche d’une façon d’aider les baigneurs actuels et futurs à éviter ces piqûres douloureuses.
Ben Perlman est à la tête d’un groupe de chercheurs de premier cycle au laboratoire STABB. L’équipe a étudié les mécanismes rapides de coup de queue et d’injection du venin des raies pastenagues. Elle cherche désormais à savoir en quoi les eaux plus chaudes pourraient avoir une influence sur leurs attaques. Pour le savoir, les chercheurs ont déployé deux de leurs outils incontournables le mois dernier : une caméra grande vitesse et un pied en silicone fixé à une perche en bois. Pour recueillir des informations, ils ont regardé des enregistrements du pied s’enfonçant lentement dans l’aquarium. Il progresse avec assurance et soudain il se pose sur sa cible, une raie pastenague dissimulée sous le sable. Acheté dans un magasin d’articles d’Halloween, le pied de zombie reproduit la démarche d’un pied humain dans les eaux peu profondes qui bordent le littoral.
Ben Perlman compare la manière dont les raies réagissent dans une eau comprise entre 12 et 13°C, des températures typiques en hiver, et entre 20 et 22°C, plus courantes l’été. Des tests complémentaires sont nécessaires pour montrer une tendance claire, mais le responsable du laboratoire STABB pense que les raies se défendent davantage lorsque la température de l’eau est plus élevée. « Lorsque l’eau est plus chaude, il se peut qu’elles puissent contracter leurs muscles plus rapidement, ce qui devrait se traduire par un coup de queue plus rapide ».
Lorsqu’une raie ronde pique, elle arque sa queue avant d’enfoncer un aiguillon dans le corps de son attaquant. Cet aiguillon est recouvert d’un fourreau produisant du venin, qui pénètre dans la piqûre. Les personnes qui se sont déjà fait piquer décrivent la douleur comme se situant entre la piqûre d’abeille et la pire douleur qu’elles aient jamais ressentie. Le traitement le plus efficace consiste à immerger la zone piquée dans de l’eau chaude, laquelle décompose le venin en une heure.
Ben Perlman s’appuie sur les données obtenues en laboratoire pour collaborer avec une société appelée DragonSkin et ainsi créer des chaussons de plongée résistant aux piqûres. Les surfeurs susceptibles de les porter figurent parmi les personnes les plus à risque d’être blessées par les raies. Au laboratoire STABB, des machines enfoncent des aiguillons dans diverses versions de ces chaussons pour déterminer quelle quantité de venin pourrait pénétrer dans le pied d’un nageur et la force nécessaire à cet aiguillon pour transpercer la peau. « Si nous pouvons démontrer que la majeure partie du fourreau ne rentre pas dans le matériau du chausson de plongée résistant aux piqûres de raie ou même un chausson de plongée en néoprène classique, cela montrera au moins qu’une quantité moindre de venin est libérée », précise-t-il.
Outre ces chaussons résistant aux piqûres de raie, les chercheurs s’intéressent aussi aux zones où les baigneurs ont tendance à être piqués. S’ils parviennent à savoir quand et où le risque est le plus élevé, ils pourront avertir plus précisément les visiteurs.
Jusqu’à présent, les chercheurs savent que la probabilité d’être piqué est plus élevée sur les plages à fond sableux ou situées à proximité d’estuaires, indique Felicity Erikkson, étudiante en master à l’université de l’État de Californie de Long Beach. Avec Chris Lowe, elle passe en revue les registres des sauveteurs des soixante dernières années qui recensent les incidents en lien avec des raies pastenagues. Si ces registres s’appuient sur des données comme les noms des parkings et des photos aériennes, ils ne donnent pas un nombre exact de visiteurs. « C’est l’un des aspects les plus compliqués de l’étude des blessures causées par les raies pastenagues. Nous n’avons pas beaucoup de données sur le nombre de personnes présentes sur une plage à un moment donné », déplore-t-elle.
En attendant, Ben Perlman recommande aux baigneurs de faire la « danse de la raie », dont l’efficacité a été prouvée en laboratoire. Les raies s’enterrent dans le sable et peuvent ressentir les mouvements dans le sable autour d’elles. En faisant de petits pas sur le côté, un surfeur peut avertir une raie de son arrivée et réduire le risque de piqûre.
Pour aider les humains et les raies à partager la plage, le laboratoire de Ben Perlman continuera à prélever des raies sur les plages voisines et à utiliser un pied en silicone pour leur marcher dessus afin de dévoiler leurs secrets. « Nous craignons le [grand] requin blanc, mais c’est de la raie ronde dont il faudrait se méfier », met-il en garde.
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Depuis la découverte des premiers squelettes de mosasaures bien conservés à la fin du 19ᵉ siècle, les paléontologues savent que ces grands reptiles marins à nageoires vivaient en pleine mer. Mais comme leur queue ne présentait pas les adaptations observées chez les requins ou les dauphins, on a longtemps pensé qu’ils nageaient comme de gigantesques crocodiles ou anguilles, en ondulant tout le corps. Or ce mode de locomotion génère une forte traînée, surtout chez les grands animaux, ce qui a conduit les chercheurs à considérer les mosasaures comme des nageurs relativement peu efficaces.
Dans les années 2010, une réévaluation de leur anatomie a toutefois bouleversé cette vision. Les chercheurs ont montré que le corps des mosasaures était relativement rigide et qu’une étude suggérait la présence d’une nageoire caudale rappelant celle des requins.
« Ils étaient probablement des nageurs bien plus efficaces et dynamiques qu’on ne le pensait auparavant », explique Kiersten Formoso, paléontologue spécialiste des vertébrés à l’université Rutgers, dans le New Jersey.
Spécialiste de morphologie fonctionnelle et de biomécanique, Kiersten Formoso s’est demandé jusqu’où cette efficacité pouvait aller. Avec ses collègues, elle a combiné des mesures prises sur des fossiles et des modèles mathématiques afin d’estimer la vitesse de propulsion des mosasaures et de comprendre comment différents membres du groupe s’étaient adaptés à des modes de chasse distincts. Leur étude, publiée dans la revue Current Biology, montre que certains mosasaures pouvaient atteindre près de 24 km/h lors d’attaques fulgurantes.
« Les gens sous-estiment vraiment à quel point une attaque en embuscade peut être terrifiante », souligne Kiersten Formoso. « Être percuté par l’un de ces mosasaures aurait ressemblé à un choc avec une voiture, voire un bus. »
Cette découverte apporte un nouvel éclairage sur les stratégies de chasse de certains des plus grands et des plus puissants reptiles prédateurs ayant jamais sillonné les océans.
Les mosasaures se répartissent en deux grandes lignées. Les Russellosaurinés possédaient une queue relativement longue et un museau effilé en forme de V. Les Mosasaurinés, eux, présentaient une queue plus courte et un museau plus robuste.
L’équipe a étudié deux représentants de chaque groupe : Tylosaurus proriger et Platecarpus pour les formes à longue queue ; Plotosaurus et une espèce encore non décrite de Mosasaurus pour les formes à queue plus courte.
Les chercheurs ont également extrapolé leurs résultats aux géants du groupe, notamment Tylosaurus rex et Mosasaurus hoffmannii, dont la taille approchait celle d’une baleine à bosse.
Les analyses suggèrent que les longues queues d’espèces telles que Platecarpus et Tylosaurus permettaient à leur nageoire caudale de se courber davantage avant de se détendre brutalement, générant des accélérations explosives. Selon les modèles, un Tylosaurus rex d’environ 14 mètres de long pouvait atteindre près de 24 km/h lors d’une seule propulsion de la queue. À titre de comparaison, le grand requin blanc, l’un des plus grands prédateurs marins actuels, atteint environ 18 km/h lors d’un sprint lui permettant parfois de jaillir hors de l’eau pour capturer un phoque.
Parmi les espèces étudiées, Platecarpus apparaît comme la plus rapide, suivi de Tylosaurus proriger, puis de Mosasaurus et enfin de Plotosaurus.
Selon Formoso, ces résultats confortent une hypothèse de longue date fondée sur l’usure des dents et la morphologie du crâne : les mosasaures à longue queue étaient probablement des prédateurs d’embuscade.
Ils se seraient dissimulés dans les mers peu profondes avant de bondir brusquement sur de gros poissons, des plésiosaures ou même d’autres mosasaures plus petits.
Les mosasaures à queue courte n’étaient pas moins impressionnants. Même s’ils accéléraient moins vite, probablement autour de 4 à 5 mètres par seconde, leur morphologie semblait particulièrement adaptée à une nage durable en haute mer.
Les chercheurs pensent qu’ils pouvaient chasser à la manière des prédateurs océaniques modernes comme les thons, les makos ou les espadons. « Les mosasaurinés n’étaient absolument pas lents », souligne Formoso. « Je n’aimerais certainement pas me retrouver à quelques mètres d’un Mosasaurus, même avec ce que je sais aujourd’hui. »
Selon Mike Polcyn, spécialiste des mosasaures à la Southern Methodist University, qui n’a pas participé à l’étude, ces différences pourraient expliquer l’évolution du groupe. Les formes à longue queue ont été les premières à atteindre de grandes tailles et à dominer les mers peu profondes grâce à leurs tactiques d’embuscade.
Les mosasaurinés auraient alors colonisé les eaux plus ouvertes et développé une stratégie fondée sur la poursuite de leurs proies sur de longues distances. « Cette capacité à nager longtemps en tant que prédateur actif pourrait avoir fini par favoriser les grands Mosasaurus au détriment de Tylosaurus », explique-t-il.
Pour Amelia Zietlow, paléontologue au History Museum at the Castle dans le Wisconsin, l’étude constitue « une contribution précieuse à notre compréhension des mosasaures en tant qu’êtres vivants ».
Pour Kiersten Formoso, ce travail ne fait que commencer. Les mêmes méthodes pourraient désormais être appliquées à d’autres mosasaures, comme Prognathodon, doté de dents massives, ou Globidens, spécialisé dans le broyage des coquillages.
Elles pourraient même servir à étudier certains grands animaux marins actuels difficiles à observer directement, comme les rorquals boréaux.
« Ce sont de grands prédateurs qui jouent un rôle essentiel dans leurs écosystèmes respectifs », conclut Formoso. « Comprendre leur fonctionnement est absolument fascinant. »
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À chaque fois que je suis à New York, je dois aller la voir. Elle m’attend toujours au même endroit, au 4e étage du Muséum américain d’histoire naturelle, avec un sourire si large que ses dents scintillent sous les lumières vives. Les spécialistes la connaissent sous le nom AMNH 5027. Pour moi, il s’agit du tout premier Tyrannosaurus rex que j’aie jamais vu.
Avant la découverte de « Sue », « Stan », « Scotty » et bien d’autres squelettes célèbres appartenant au dernier grand dinosaure carnivore sur Terre, AMNH 5027 était une icône. Bien que partiel, il s’agissait du premier fossile de T. rex comprenant un crâne complet (quoique légèrement brisé). Il ne laissait aucun doute quant à l’impressionnante puissance de la mâchoire du dinosaure, laquelle a été reconstituée ouverte par les paléontologues du musée au moment d’assembler les os et les moulures avant de présenter le T. rex au monde. Pour l’anecdote, c’est AMNH 5027 qui a servi de modèle pour la couverture du livre Jurassic Park de Michael Crichton. J’ai rencontré ce spécimen en 1988, alors qu’il prenait la pose comme Godzilla et que je n’étais pas plus grande qu’un mammifère du Mésozoïque. Je pouvais voir la bave lui couler des mâchoires.
Comme moi, AMNH 5027 a bien changé depuis notre rencontre. La colonne vertébrale du T. rex est désormais parallèle au sol, si bien qu’il semble flâner, comme s’il suivait l’odeur d’un Edmontosaurus. Elle est moins monstrueuse et semble plus calme malgré tous ces mammifères dont elle ne ferait qu’une bouchée qui serpente autour d’elle tous les jours. Parfois, lorsqu’il y a peu de monde et que je peux courir dans les escaliers pour doubler des groupes scolaires, je l’imagine, soufflant et grondant dans les basses-terres du Crétacé. Alors, quand j’ai décidé de raconter l’histoire de la vie du T. rex dans mon nouveau livre Tyrant Lizard Queen: The Love, Life, and Terror of Earth’s Greatest Carnivore (non traduit en français), c’est d’AMNH 5027 dont je me suis inspirée pour imaginer le protagoniste de l’histoire, Snaggletooth (Dent de travers, en français).
Bien que Snaggletooth soit un personnage à part entière, tout à son sujet s’inscrit dans le cadre de plus d’un siècle de recherches sur le dinosaure le plus célèbre jamais découvert. Nous en savons probablement plus sur le T. rex que sur n’importe quel autre dinosaure et nous ne le voyons plus comme un charognard lent et menaçant, mais comme un carnivore au sang chaud à la vie sociale complexe.
Lorsque les premiers fossiles de T. rex ont été découverts, les scientifiques les considéraient comme des solitaires vicieux. Mise au jour par Barnum Brown en 1908, AMNH 5027 a été trouvée seule. À l’époque, il était facile de décrire le T. rex comme un reclus royal qui avait régné sur son milieu aujourd’hui disparu. En 1915, le paléontologue William Diller Matthew écrit que de tels dinosaures « marchaient ou courraient sur leurs pattes arrière ; chez la plupart d’entre eux, les membres antérieurs étaient assez inadaptés pour soutenir le poids du corps et devaient être uniquement utilisés pour se battre ou déchiqueter une proie ». Le dinosaure ne vivait que pour manger et toute rencontre entre tyrannosaures menait vraisemblablement à la bagarre.
Sur la base de l’abondance de fossiles de T. rex dans des roches datant de 66 à 68 millions d’années et des données sur les besoins écologiques du reptile, les paléontologues estiment que la population de T. rex fut un temps d’environ 20 000 individus. Un chiffre impressionnant pour des dinosaures géants dont l’aire de répartition s’étendait du sud du Canada au Texas actuels. Mais ce n’est que récemment que nous avons commencé à comprendre pourquoi les T. rex se rencontraient et ce qui se passait lorsque c’était le cas.
Plus d’un siècle après la découverte du T. rex, les paléontologues peuvent affirmer qu’ils ont principalement vécu seuls, mais aussi qu’ils se sont battus, se sont fait la cour et ont élevé leurs petits pendant plus de deux millions d’années avant qu’un astéroïde ne mette fin à tout ça. À partir du moment où les paléontologues ont cessé de percevoir le T. rex comme un monstre toujours affamé, ils ont pu prendre la pleine mesure de sa vie sociale complexe.
Pour commencer, intéressons-nous aux éléments de preuve qui étayent leur vie en solitaire. Ce que nous savons de la manière dont les T. rex socialisaient, nous l’avons appris de leurs dents, de leurs os, ainsi que de leurs empreintes et traces. Une série d’empreintes à trois doigts, des marques de dents sur les squelettes ou des fèces de tyrannosaure, tous sont des exemples de traces fossiles. Une telle diversité de fossiles témoigne de ce que ces animaux préhistoriques ont laissé sur Terre, et donc de leurs comportements. Un ensemble de cinq traces de T. rex mis au jour dans le Dakota du Nord a ainsi permis de découvrir que le carnivore se déplaçait sans se presser à une vitesse de 6,5 km/h.
Les traces mises au jour suggèrent effectivement que le T. rex se déplaçait souvent seul. Les scientifiques n’ont, pour l’heure, découvert qu’environ cinq ensembles de traces du dinosaure. La première, seule et immense, a été mise au jour au Nouveau-Mexique et décrite en 1994. Ce n’est que cette année, plus de 120 ans après que le T. rex a été nommé, que les spécialistes ont dévoilé une série de pistes appartenant à l’espèce. Outre le fait que la plupart des squelettes de T. rex correspondent à des individus seuls, les rares traces découvertes laissent entendre que les adultes se comportaient sans doute comme des félins, aimant passer du temps seul. Si les premières espèces de tyrannosaures se regroupaient de temps à autre, rien ne prouve pour l’heure que c’était aussi le cas chez le T. rex.
Cette vie quelque peu solitaire était peut-être adaptée au reptile. Les dinosaures étaient énormes. Certains adultes dépassaient les 12 m de long et pesaient plus de neuf tonnes. Leur puissante mâchoire était capable de transpercer et de briser les os. Des muscles en lambeaux et des éclats d’os ont ainsi été découverts dans les excréments d’un T. rex, ce qui laisse imaginer la facilité avec laquelle ils pouvaient désarticuler une carcasse. Entre les petits dinosaures, les jeunes dinosaures à bec de canard ou à corne, et les carcasses d’herbivores trop imposants pour les chasser, les adultes T. rex pouvaient se nourrir sans avoir besoin d’élaborer des stratégies de coopération. Ils n’étaient d’ailleurs peut-être pas vraiment disposés à partager, vu leur gros estomac à remplir.
Les os présentant des marques, un autre type de trace fossile, révèlent le côté social de ces carnivores en montrant ce qu’il se passait lorsqu’ils se rencontraient. Les écorchures visibles sur les os de T. rex témoignent, et c’est troublant, du fait que ces dinosaures pouvaient être cannibales. Environ la moitié des crânes de grands tyrannosaures présentent des plaies perforantes guéries. Le T. rex et les dinosaures de la même famille se prêtaient suffisamment souvent au cannibalisme pour que des dizaines de crânes endommagés aient été retrouvés à ce jour.
L’emplacement des plaies fait sens. Le T. rex et les autres dinosaures apparentés ont développé de grosses têtes dotées de muscles puissants permettant de fermer la mâchoire. Pour ne pas être déséquilibrés, leurs pattes avant sont devenues plus petites avec l’évolution, se rapprochant ainsi du corps. Lorsque deux T. rex s’affrontaient, après avoir découvert la même carcasse de tricératops par exemple, leur gueule était l’arme de choix pour résoudre le conflit. La mâchoire de l’espèce ayant évolué pour pouvoir briser les os, les T. rex étaient tout aussi vulnérables face aux morsures infligées par leurs congénères que les petits herbivores. Les os consolidés indiquent que le T. rex survivait souvent à ces rencontres, mais les tissus gonflés et infectés dans leur nez et au niveau de leur mâchoire devaient être extrêmement douloureux.
Toutes les interactions sociales entre deux tyrannosaures n’étaient pas hostiles. Même si les nids, les œufs et les bébés de T. rex sont encore plus rares que les empreintes de ces dinosaures, les comportements d’autres théropodes, des oiseaux modernes et des crocodiles actuels nous donnent, à moi et quelques autres paléontologues, toutes les raisons de croire que le T. rex s’occupait de son nid et veillait sur sa progéniture pendant une certaine période, à l’instar des alligators.
Lorsque les preuves fossiles directes sont difficiles à trouver, comme c’est le cas avec le comportement nidificateur du T. rex, les paléontologues ont souvent recours à une approche appelée « encadrement phylogénétique ». Voici comment cela fonctionne : les oiseaux sont les seuls dinosaures encore en vie ; les alligators et les crocodiles sont les animaux non aviaires les plus proches des dinosaures encore vivants en tant que groupe ; si les oiseaux et les crocodiliens partagent une caractéristique, alors de nombreux dinosaures la présentaient également.
Les parents oiseaux de la plupart des espèces font attention à leur nid et leurs oisillons. Il en va de même pour les alligators et les crocodiles, qui tiennent les charognards à distance de leur nid et élèvent leurs petits pendant au moins un an. Les données actuelles suggèrent que le T. rex avait le même comportement ; les parents tyrannosaures restaient à proximité de leurs nids et de leurs jeunes suffisamment longtemps pour que ces derniers grandissent assez pour pouvoir se nourrir seuls par la suite. Et pour construire ces nids remplis d’œufs, le T. rex devait pouvoir s’entendre suffisamment longtemps avec les autres membres de son espèce.
Quelles que soient les interactions des T. rex au quotidien, au moins un scénario exigeait des interactions sociales. Comme tous les dinosaures, le T. rex pondait des œufs. Et ces derniers étaient le résultat d’une parade nuptiale et d’un accouplement, qui nécessitaient de ces dinosaures tyranniques de se montrer sous leur meilleur jour, pendant un bref moment.
Jusqu’en 2016, les paléontologues ignoraient la forme que prenaient la parade nuptiale et l’accouplement chez les dinosaures. Il y a environ 100 millions d’années, dans l’actuel Colorado, de grands dinosaures similaires au T. rex se sont rassemblés pour gratter le sol. Ils ont ainsi formé des dépressions, qui ressemblaient presque à des nids, peut-être pour que les animaux puissent démontrer leurs aptitudes à construire de telles structures. Il s’agissait en réalité d’une arène de parade nuptiale du Crétacé, où se donnaient en spectacle des dinosaures aux griffes acérées. Les scientifiques ont découvert des sites similaires dans des roches datant du Crétacé au Canada et en Corée du Sud. Cette technique de séduction serait donc assez répandue chez les théropodes.
Pour l’heure, les spécialistes n’ont pas mis au jour de tels sites dans les roches datant de l’époque du T. rex. Mais ils savent désormais quoi chercher. Le fait que des dinosaures carnivores de grande et de petite taille aient fabriqué ces arènes de parade nuptiale laisse à penser qu’il s’agissait d’une forme fréquente de séduction chez ces animaux. Et nous l’observons encore aujourd’hui. Les oiseaux qui nichent au sol, comme les macareux, les limicoles et même les perroquets réalisent de faux nids en grattant le sol comme les dinosaures le faisaient il y a fort longtemps. Les griffures indiquent que les dinosaures se pavanaient autour de l’arène et qu’ils essayaient de s’impressionner les uns les autres, à l’instar de nombreux oiseaux. Le T. rex devait également le faire, d’une manière ou d’une autre.
Nous ne pouvons pas être sûrs que ce dinosaure bombait le torse et grattait le sol pour exciter ses partenaires potentiels. Mais c’est ainsi que j’aime imaginer AMNH 5027 lorsque je lui rends visite. Ce n'était pas simplement un carnivore déchiquetant de la chair. Elle a aussi dormi, bu de l’eau, vu la vie défiler devant ses yeux et, je suppose, partagé occasionnellement des moments d’affection avec un autre T. rex. Il est facile de faire une fixette sur ses dents. Ces mâchoires ont également permis à un animal de se nourrir, un animal qui faisait bien plus que chasser son prochain repas. J’imagine ma reine des tyrans, par une soirée chaude du Crétacé, gratter le sol tout en grondant en compagnie d’autres congénères qui se préparent à faire durer un peu plus longtemps l’âge des dinosaures.
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Du fait des nombreux cas d’infestations en France, les punaises de lit font les gros titres depuis quelque temps, pourtant, bien que répugnantes, ces petites bêtes hématophages ne présentent pas de réel danger pour notre santé. En réalité, selon Molly Keck, entomologiste spécialisée dans la lutte contre les parasites au Texas A&M AgriLife, « l’animal le plus mortel au monde est le moustique ».
Les insectes peuvent être porteurs d’agents pathogènes tels que des bactéries, des nématodes, des protozoaires et des virus susceptibles de transmettre aux humains des maladies difficiles à diagnostiquer. Nombre de ces affections, telles que la dengue et la maladie de Lyme, peuvent commencer sous la forme de symptômes vagues comme des maux de tête, de la fatigue ou de la fièvre, et les traces de piqûre ou de morsure ne sont pas toujours apparentes.
Lorsque vous tombez malades en voyage, il est compréhensible de vouloir rentrer immédiatement chez vous pour vous soigner. Cependant, selon William Spangler, médecin urgentiste et directeur médical mondial de la compagnie d’assurance AIG Travel, « il est probablement préférable de se faire soigner sur place, où les professionnels de santé connaissent la maladie endémique et savent comment la traiter. »
Avant de partir en voyage, envisagez de vous rendre dans une clinique de médecine des voyages, qui saura vous recommander des médicaments et vaccins adaptés aux différents risques de votre destination. En attendant, voici quelques conseils pour vous aider à éviter au mieux certains des parasites les plus répandus dans le monde.
Espèces : Cimex lectularius (punaise de lit commune) et Cimex hemipterus (punaise de lit tropicale).
Où se trouvent-elles ? Meubles, tapis et valises dans le monde entier.
Quelle menace présentent-elles, et comment les éviter ? « Vous pouvez attraper des punaises de lit même sans voyager », révèle Keck. « Vous pouvez les attraper à l’école, dans une salle d’attente ou encore par l’intermédiaire d’un ami qui vient vous rendre visite. »
Bien qu’elles puissent être porteuses de virus, les punaises de lit transmettent rarement des agents pathogènes aux humains. Leurs piqûres sont indolores ; les boutons qui démangent sont en réalité une réaction allergique qui peut apparaître jusqu’à neuf jours après la morsure. « Les morsures ne peuvent être traitées que par des antihistaminiques, et le soulagement sera limité », affirme Spangler.
Bonne nouvelle, cependant : les punaises de lit ne peuvent pas voler. Lorsqu’elles ne vous sucent pas le sang, elles préfèrent donc se cacher dans des endroits sombres comme les plis des matelas.
« Pour éviter de ramener des punaises jusque chez vous, placez vos sacs dans la baignoire de l’hôtel, où elles ne pourront pas grimper », recommande Keck. « Inspectez ensuite le lit en remontant les draps et la housse de matelas, en regardant les zones élastiques et en vérifiant tout autour du lit. » Si vous voyez des punaises de la taille d’un pépin de pomme, de couleur brun rougeâtre, des œufs jaune pâle ou des taches de sang, « demandez une autre chambre qui n’est pas en contact avec celle où vous vous trouvez », c’est-à-dire ni à côté, ni au-dessus, ni au-dessous.
Les punaises de lit préfèrent les bagages en tissu à ceux qui sont en plastique ou en métal, et il est plus facile de les repérer sur les couleurs claires si vous les cherchez à l’aide de la lampe de poche de votre téléphone. Si les températures sont basses lorsque vous rentrez chez vous, c’est une bonne chose : stockez votre valise à l’extérieur pendant 80 heures si la température est inférieure à 0 °C, car cela permettra de tuer les parasites. Vous pouvez également laver vos vêtements à l’eau chaude, puis les passer pendant une demi-heure au sèche-linge à haute température.
Espèces : les moustiques du genre Aedes transmettent le chikungunya, la dengue, la fièvre jaune et le virus de Zika ; ceux du genre Culex provoquent la fièvre du Nil occidental ; et ceux du genre Anopheles propagent le paludisme.
Où se trouvent-ils ? Partout dans le monde, à l’exception de l’Islande et de l’Antarctique ; les espèces porteuses de maladies préfèrent les climats tropicaux, subtropicaux et certains climats tempérés.
Quelle menace présentent-ils, et comment les éviter ? « Les maladies transmises par les moustiques tuent environ un million de personnes dans le monde chaque année », révèle Spangler. Ces insectes sont à l’origine de 200 millions de cas de paludisme par an, avec environ 625 000 décès, et de 100 à 400 millions de cas de dengue, avec environ 40 000 décès. Bien que 80 % des cas d’infection par la dengue soient asymptomatiques, cette maladie est parfois surnommée « fièvre des os brisés » en raison de la douleur particulièrement intense qu’elle peut provoquer.
Les personnes les plus touchées sont celles qui vivent dans les pays dans lesquels les moustiques sont porteurs de maladies, mais les voyageurs ne sont pas à l’abri pour autant. En outre, le changement climatique provoque également une expansion du territoire des moustiques : bien que la France métropolitaine ne soit pas concernée à ce jour, les États-Unis ont par exemple connu des cas de paludisme d’origine locale en 2023. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) prévient qu’au cours de cette décennie, la dengue deviendra une menace majeure dans davantage de régions d’Europe et des États-Unis.
Lorsque vous préparez un voyage, n’hésitez pas à consulter les cartes mises à disposition par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) des États-Unis ou à vous rendre dans des cliniques de médecine des voyages, qui sauront vous indiquer si vous avez besoin de médicaments de prévention contre le paludisme ou de vaccins contre la fièvre jaune. Un deuxième vaccin contre le paludisme a par ailleurs été approuvé début octobre par l’OMS : celui-ci, ainsi qu’un vaccin à usage limité contre la dengue, sont prometteurs pour l’avenir de la lutte contre ces maladies.
Le plus efficace reste cependant de faire tout son possible pour éviter de se faire piquer. Pour ce faire, utilisez un insectifuge contenant de la picaridine ou du DEET et portez des pantalons et des manches longues, idéalement traités à la perméthrine. Dormez avec une moustiquaire, mais sachez que de nouvelles recherches remettent en cause d’anciennes théories selon lesquelles les moustiques responsables du paludisme ne piqueraient que la nuit. Une étude réalisée en 2022 a montré que 20 à 30 % des piqûres de moustiques anophèles ont lieu pendant la journée.
Espèces : environ 4 000 espèces de la famille des Ceratopogonidae.
Où se trouvent-ils ? Dans le monde entier, en particulier près des côtes, des lacs et des rivières, à l’exception de l’Antarctique et de l’Arctique.
Quelle menace présentent-ils, et comment les éviter ? Ces insectes, qui peuvent mesurer de 0,8 à 3 millimètres, sont des sortes de mouches connues sous plusieurs noms en fonction des régions du monde, tels que « brûlot » au Canada, ou « arabis » et « alambic » dans le sud de la France métropolitaine.
Ces insectes sont gênants, mais relativement peu dangereux (bien qu’ils puissent propager des maladies rares comme la fièvre d’Oropouche en Guyane française, en Amérique centrale et en Amérique du Sud). Keck précise que « les vrais [Ceratopogonidae] sont en fait très faciles à reconnaître, car leur piqûre est douloureuse ». Certaines personnes ont une réaction allergique encore plus douloureuse, qui se traduit généralement par des rougeurs et des gonflements qui démangent.
Les insecticides, même s’ils contiennent du DEET, n’offrent qu’une protection limitée. Pour vous protéger des piqûres, portez des manches longues et des pantalons (encore plus efficaces si vous les rentrez dans vos chaussettes). Les chapeaux munis d’un filet fin pourront également protéger votre visage.
Espèces : Ixodidae (tiques dures) et Argasidae (tiques molles) ; environ 60 des 900 espèces, notamment Ixodes scapularis, peuvent transmettre des maladies aux humains.
Où se trouvent-elles ? Dans les zones herbeuses et broussailleuses, même dans les villes, sur tous les continents à l’exception de l’Antarctique, et dans tous les États américains à l’exception de l’Alaska.
Quelle menace présentent-elles, et comment les éviter ? Également hématophages, ces arthropodes à huit pattes sont techniquement des arachnides. Les tiques ne peuvent ni voler ni sauter, mais certaines attendent parfois à l’extrémité d’arbustes situés sur des chemins fréquentés afin de grimper sur les personnes (ou animaux de compagnie) qui passent à proximité.
Lorsqu’elles se nourrissent, les tiques s’accrochent en plantant une sorte de harpon barbelé dans la peau de leur hôte. Il est donc difficile de les retirer, et il leur faut parfois un jour ou deux pour terminer leur repas. Les morsures de tiques, généralement indolores, passent souvent inaperçues ou sont prises à tort pour des piqûres de moustiques.
« Différentes espèces de tiques véhiculent différents agents pathogènes infectieux », explique Lin H. Chen, présidente de l’International Society of Travel Medicine. Chaque année, environ 25 000 à 68 000 cas de maladie de Lyme (ou borréliose de Lyme) sont diagnostiqués en France ; et le taux d’incidence annuel tend à augmenter depuis 2009. Les tiques peuvent également transmettre d’autres maladies moins répandues, telles que la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, des rickettsioses ou encore des encéphalites à tiques ; des cas de tularémie, d’anaplasmose et de fièvre pourprée des montagnes Rocheuses sont aussi observés, notamment en Amérique du Nord. Les voyageurs souhaitant pratiquer de nombreuses activités de plein air en Europe et en Asie sont davantage exposés au risque d’encéphalites à tiques et peuvent donc envisager de se faire vacciner.
« Un certain nombre de répulsifs présentant une certaine efficacité sont disponibles facilement à l’achat », affirme Spangler, « mais dans les zones particulièrement sujettes à la présence de tiques, il est recommandé de réduire l’exposition de votre peau au maximum en portant de bonnes chaussures, des pantalons longs et des manches longues. Si vous rentrez d’une balade près d’herbes hautes ou d’autres feuillages, inspectez tout votre corps à la recherche de tiques. Il est possible d’en repérer une sur vos vêtements (ou même sur votre peau) avant qu’elles ne s’accrochent. » Prendre une douche dans les deux heures qui suivent votre sortie peut également aider à éliminer les tiques qui ne se sont pas encore accrochées.
Espèces : les schistosomes (Schistosoma) et les ankylostomes (Ancylostoma duodenale et Necator americanus).
Où se trouvent-ils ? Dans les pays tropicaux et subtropicaux, en particulier lorsque les conditions sanitaires sont mauvaises, y compris sur les plages où les chiens et les chats se promènent librement.
Quelle menace présentent-ils, et comment les éviter ? Bien que les cas d’infections par des vers parasitaires soient rares chez les voyageurs, il est tout de même important de tout faire pour les éviter. Les symptômes peuvent être mineurs (douleurs d’estomac) ou graves (crises d’épilepsie). Les vers ou leurs œufs peuvent par exemple être ingurgités lors des repas, notamment dans de la viande mal cuite ou des légumes mal lavés. Cela peut entraîner une trichinose (causée par des vers ronds), une infection par des cestodes, ou même des cas impressionnants tels que celui d’un vers vivant retiré du cerveau d’une patiente en Australie. Les enfants sont également susceptibles de propager l’oxyurose, surtout s’ils ne se lavent pas bien les mains après être allés aux toilettes.
En voyage, soyez attentifs aux « expositions environnementales, comme lorsque vous pataugez dans de l’eau douce » qui présente « des risques potentiels de schistosomiase et de leptospirose », et lorsque vous marchez pieds nus sur un sol et un sable contaminés par des ankylostomes ou des strongyloïdes, explique Chen.
Dans le monde, environ 230 millions de personnes sont atteintes d’une schistosomiase (également appelée bilharziose) et 200 000 personnes en meurent chaque année, principalement, mais pas exclusivement, en Afrique. Selon les CDC, la seule maladie parasitaire plus dévastatrice que la schistosomiase est le paludisme. Les schistosomes se reproduisent dans des escargots d’eau douce, trouvés à ce jour dans soixante-dix-huit pays, et se propagent principalement par le biais de l’urine ou des excréments des individus infectés. Le parasite peut survivre pendant 48 heures après avoir quitté l’escargot et peut pénétrer dans la peau humaine lorsque celle-ci entre en contact avec de l’eau contaminée.
Les mauvaises conditions d’hygiène peuvent également favoriser des infections par la plante des pieds, en particulier par le biais de la terre et du sable où des chats et des chiens font leurs besoins. Garder ses chaussures est le meilleur moyen d’éviter les larves de vers comme les ankylostomes et les trichocéphales, ainsi que les lésions, la diarrhée, l’anémie et le prolapsus rectal qu’elles peuvent provoquer. Les médicaments prescrits sont efficaces dans la lutte contre de nombreux vers, à condition que le diagnostic soit correct.
Si vous êtes mal à l’aise après la lecture de cet article, c’est une bonne chose : cette émotion pourra vous inciter à prendre les précautions nécessaires pour éviter les infections, comme en appliquant un répulsif anti-insectes ou en couvrant votre peau dans les zones à risque. De plus, comme le recommande Keck, « n’oubliez pas qu’il y a beaucoup plus d’insectes bénéfiques que d’insectes nuisibles. La plupart d’entre eux ne vous piqueront pas, ne vous mordront pas, ne vous transmettront pas de maladie et, de manière plus générale, ne vous feront aucun mal. »
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Il y a quelques années, une amie m'a parlé d'un repas qu'elle avait partagé avec des locaux alors qu'elle travaillait en Afrique subsaharienne. Au départ, rien d'extraordinaire : le village qui l'accueillait avait tué un poulet pour en faire un ragoût. Puis, après avoir mangé la viande, ses compagnons s'étaient ensuite attaqués aux os, pas uniquement en les rongeant pour ne laisser aucune trace de cartilage ou de tendons, comme le font de nombreuses cultures à travers le monde, mais bien en croquant l'os en lui-même.
Son histoire a piqué ma curiosité. Grâce à la récente obsession de l'Amérique pour les régimes carnivore et paléo, bon nombre de mes concitoyens sont désormais familiers avec la pratique qui consiste à bouillir des os pour élaborer bouillons et gélatines riches en collagène, une protéine qui représente 25 à 33 % de la masse protéique d'un animal, en majorité contenue dans les os, la peau et les tissus conjonctifs. Nous sommes également nombreux à découper ces os pour accéder à leur moelle riche et savoureuse, mais ni moi ni les autres inconditionnels des abats de mon entourage n'avions encore jamais entendu parler d'une personne qui dévorait les os tout entiers.
J'ai toujours faim de nouvelles techniques, textures et saveurs culinaires. Je me suis donc donné comme mission d'en apprendre plus sur les os comestibles. Au cours de mes recherches, j'ai découvert que de nombreuses cultures cuisinaient et mangeaient les os, pour une multitude de raisons convaincantes. La pratique est simplement moins visible dans les pays occidentaux.
D'après Joe Regenstein, nutritionniste à l'université Cornell, les os ont bien plus à offrir que le collagène et la moelle. Ils sont avant tout composés de calcium et de phosphate, mais aussi riches en minéraux comme le fer, le magnésium et le potassium. Leur profil nutritionnel varie selon l'espèce, le type d'os, l'âge et la santé de l'animal ou encore la façon dont ils sont préparés.
Le nombre restreint d'études sur le sujet ne permet pas d'identifier l'os le plus susceptible de combler un besoin alimentaire donné. Les os constituent entre 10 et 20 % de la masse d'un animal et ce sont souvent les tissus les plus denses en nutriments. Pourtant, comme le fait remarquer Jogeir Toppe, chercheur au sein de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, le secteur agroalimentaire relègue souvent cette matière nutritive au rang des déchets.
Contrairement aux chiens, notre mâchoire et nos dents ne sont pas conçues pour broyer des os solides et accéder à cette abondance de minéraux. Si nous essayons de mâcher un os rigide, nous risquons de créer des échardes qui pourraient bien érafler ou percer notre appareil digestif. Aïe. C'est peut-être la raison qui a poussé nos ancêtres à se concentrer sur l'extraction de graisse et de protéines de la moelle de certains os, en réservant le reste du squelette d'un animal à la fabrication d'objets plutôt qu'à l'alimentation. Comme nous l'explique Jennifer McLagan, auteure et chef spécialiste des abats, l'os est facile à sculpter, c'est pourquoi il était traditionnellement utilisé pour fabriquer toutes sortes d'objets du quotidien, des boutons aux patins à glace de certains peuples autochtones.
Néanmoins, l'analyse des coprolithes, les excréments fossilisés de nos ancêtres, suggère que certains peuples préhistoriques consommaient de petits animaux entiers, avec leurs os. La pratique était encore présente il y a peu dans certains pays, notamment la France avec la consommation de l'ortolan, interdite depuis 1999. De nos jours, il nous arrive encore de rogner l'extrémité des petits os de poulet bien cuits ou de manger entiers les poissons frits, sans se soucier de leurs arêtes. Ces pratiques sont particulièrement répandues en Afrique et en Asie, mais il n'est pas rare de voir les Occidentaux s'y essayer.
« Je pense que c'est arrivé naturellement », explique Regenstein de sa propre inclination à grignoter les os de poulet. « Sur le poulet frit, ils sont très faciles à manger. »
Cela dit, tout le monde ne se limite pas aux petits os. Divers témoignages suggèrent que dans les régions frappées par l'insécurité alimentaire, comme le Zimbabwe rural, certaines communautés consomment également des os longs, comme les fémurs. À l'instar de nombreuses traditions nées en temps de pénurie, la pratique semble persister comme habitude culturelle, même lorsque les communautés ont de nouveau accès à une nourriture abondante. Cependant, compte tenu des risques pour la santé dentaire et des dangers associés aux éclats d'os, l'habitude dépasse rarement les frontières de la zone où elle a vu le jour.
Comme nous l'explique Regenstein, ces pratiques de consommation des os nous montrent que, même s'il nous est impossible de manger tel quel ce tissu dur en toute sécurité, nous pouvons le rendre plus sûr à consommer en l'attendrissant ou en le réduisant en poudre, ce qui nécessite également quelques précautions.
Selon des témoignages historiques, pour utiliser les os sans se soucier de leur taille, certains peuples les broyaient pour en faire une fine poudre. En Amérique, l'utilisation de poudre d'os comme complément alimentaire s'est poursuivie jusqu'à la fin du 20e siècle, jusqu'au décès de l'actrice Allison Hayes par empoisonnement au plomb lié à la consommation de pilules contenant de la poudre d'os. Au cours de leur vie, les grands animaux accumulent et concentrent dans leur organisme les métaux lourds issus de leur environnement, c'est pourquoi il est préférable de ne pas consommer trop de poudre d'os, un peu comme le thon avec le mercure.
En Occident, la prévalence des aliments riches et fortifiés en vitamine, associée à ce risque de contamination, a diminué l'intérêt pour le potentiel nutritionnel de la poudre d'os.
Si vous avez déjà utilisé des os pour confectionner un bouillon, vous savez que la chaleur et la pression suffisent à elles seules à ramollir ces tissus durs. Utilisez les mêmes os à plusieurs reprises et vous les verrez passer d'une matière solide comme la roche à une véritable bouillie. Dans certaines recettes modernes, les auteurs recommandent même de mixer cette bouillie d'os dans votre brouillon, puis d'en filtrer les morceaux pour créer une sauce ou une pâte riche en nutriments. C'est aussi pour cette raison que vous pouvez manger de petits poissons, comme les sardines qui subissent une chauffe extrême pendant le processus de mise en conserve, sans même remarquer que vous venez d'avaler leur squelette ramolli, indique Regenstein.
Grâce en partie aux scientifiques qui ont consenti à avaler des musaraignes entières pour la recherche, nous savons également que si un os est suffisamment petit et malléable, notre appareil digestif est capable de le digérer, ce qui nous permet d'extraire tant de calcium et de phosphore du poisson en conserve.
Plus l'os est grand et épais, plus il est difficile de le ramollir, ou de le croquer sans créer de dangereuses échardes. C'est là que le broyage de l'os en un repas dénué d'éclats entre en jeu.
L'exposition au plomb et à d'autres métaux lourds est un risque réellement associé à la consommation d'os, mais ce risque n'est pas nécessairement plus élevé que ceux associés à d'autres aliments communs. Pour Regenstein, les quelques pays qui ont restreint les possibilités de préparation des os pour la consommation humaine en s'appuyant sur les risques pour santé « sont allés un peu loin. »
Quoi qu'il en soit, il faut du temps et un certain coup de main pour ramollir ou réduire en poudre des os jusqu'à les rendre comestibles. Dans les pays développés où tout n'est que commodité, c'est peut-être dans cette dépense de temps et d'énergie plus que dans les enjeux sanitaires, suggère McLagan, qu'il faut chercher la véritable raison à la disparition de l'intérêt pour l'utilisation culinaire des os.
« Nous ne voyons plus l'utilité des os », insiste-t-elle. « Nous les voyons plutôt comme un désagrément, quelque chose dont il faut se débarrasser. »
Ces dernières années, un éventail d'universitaires et de start-ups ont commencé à explorer de nouvelles techniques pour transformer les os en ingrédient prêt à utiliser. J'ai notamment trouvé des sources attestant de l'utilisation des os dans les saucisses et le pâté, les nuggets ou les croquettes de poisson et même dans certains pains.
En Europe et en Asie, une poignée d'acteurs de l'agroalimentaire ont déjà commercialisé des produits contenant des os attendris, indique Toppe, sans que cela semble perturber les consommateurs. McLagan se montre sceptique face à ces start-ups qui vendent les os comme une pâte ou une poudre fortifiante invisible plutôt qu'un ingrédient nutritif à part entière. Cependant, comme le souligne Toppe, à grande échelle et pour le confort des consommateurs, une poudre stable est tout simplement plus facile d'utilisation.
Toujours est-il qu'en passant suffisamment de temps sur les forums dédiés à la cuisine, vous ne manquerez pas de croiser des âmes intrépides qui s'essaient à la cuisson des os entiers, que ce soit par éthique anti-gaspillage ou simple curiosité. Certains s'inspirent des traditions de leurs propres cultures, alors que d'autres – comme moi – improvisent avec un nouvel ingrédient juste pour l'amour du jeu.
À tous ceux qui souhaitent mettre un pied dans l'univers gastronomique du squelette, je recommande de commencer par les os de poissons frits. Ils sont faciles à préparer, gorgés de saveurs et se dégustent aussi bien à l'apéritif qu'au repas, seuls ou en accompagnement. Les grands amateurs de croquant pourront ensuite explorer d'autres options d'os comestibles plus chronophages.
À force de temps, de persistance et d'éducation, Toppe espère un jour assister au retour triomphal de la consommation des os à travers le monde.
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L'année dernière, plus de 1 300 personnes ont participé à un tirage au sort pour passer une nuit dans une chambre d'hôtel à Chattanooga, dans le Tennessee, et plus précisément dans une chambre soi-disant hantée, où Annalisa Netherly a été décapitée en 1927 par son amant.
La popularité de cette loterie n’est qu’un exemple de l’engouement généralisé pour l'épouvante, dont l'expérience nous anime pour des raisons psychologiques et physiques.
Selon le Dr Elias Aboujaoude, professeur de psychiatrie et de sciences du comportement à la faculté de médecine de Stanford et chef de la section des troubles anxieux, notre réaction biologique à la peur est incroyablement complexe et fait intervenir des neurotransmetteurs et des hormones qui affectent des zones du cerveau allant de l’amygdale au lobe frontal. Cette réponse complexe active d’autres émotions à la fois désagréables, comme le stress, et agréables, comme le soulagement.
Notre corps a évolué pour se préparer à combattre ou à fuir face à une menace, en dilatant nos pupilles pour mieux voir, en élargissant nos bronches pour absorber plus d’oxygène et en détournant le sang et le glucose vers les organes vitaux et les muscles squelettiques, explique Aboujaoude.
L’effet de la peur sur l’ensemble du corps peut être exaltant et, sur le plan psychologique, être source de satisfaction voire de triomphe lorsque l’objet de la peur disparaît.
L’adrénaline, la dopamine et le cortisol sont trois importantes substances chimiques que notre corps s’est mis à libérer en cas de menace au cours de l’évolution.
Lorsque nous détectons un danger, notre corps libère de l’adrénaline pour éveiller notre instinct de combat ou de fuite. Selon David Spiegel, professeur de psychiatrie et de sciences du comportement à la faculté de médecine de Stanford et directeur du Stanford Center on Stress and Health, l’adrénaline augmente les fonctions corporelles telles que le rythme cardiaque, la pression artérielle et la fréquence respiratoire. « Le stress peut nous procurer un sentiment d’ivresse un peu comme après une bonne séance de course à pied. On se sent vigoureux et énergique. »
Le cortisol, l’hormone du stress, est libéré en permanence pour réguler un certain nombre de fonctions corporelles, mais son taux peut aussi monter en flèche lorsque l'on est surmené par une situation ou une expérience difficile.
Le cortisol peut nous aider à rester alertes après la première libération d’hormones de « combat ou de fuite », dont l’adrénaline, et même déclencher la libération de glucose par le foie pour servir de source d’énergie en cas d’urgence.
Lorsque l’on présente de façon chronique des niveaux élevés de cortisol, « l’organisme en pâtit », souligne Spiegel. « Il est en état de guerre chronique, ce qui est anormal. »
L’adrénaline et le cortisol sont deux hormones associées au stress, lequel peut entraîner des symptômes physiques tels que des douleurs thoraciques, des maux de tête ou des tremblements, de l’épuisement, des tensions musculaires, ainsi que des symptômes émotionnels comme de l’irritabilité, des crises de panique et de la tristesse.
La dopamine quant à elle est un neurotransmetteur qui participe à notre bien-être général. Elle est associée au plaisir et au fait d'attendre et de recevoir une récompense. Cela englobe le fait de maîtriser une menace ou, pourrait-on dire, de « vaincre sa peur, de gagner une course ou encore de recevoir le respect et l’approbation des autres », explique Spiegel.
Ça ne signifie pas pour autant que la dopamine n'intervient qu'une fois l’objet de la peur disparu : notre organisme en libère à partir du moment où nous sommes dans l'anticipation de la récompense, précise Spiegel. Chez les toxicomanes, la dopamine procure un état d’euphorie pendant qu'ils recherchent de la drogue, avant même donc qu’ils en aient en leur possession.
Aboujaude affirme que la peur peut procurer une sorte d’exaltation quand on est conscient du fait qu'on en sortira sain et sauf, comme dans le cas des maisons hantées ou des montagnes russes.
« Certaines expériences peuvent nous donner l’illusion de maîtriser des situations menaçantes et d’y survivre », explique-t-il. « Faire face à une menace ressemble à une victoire, et il est vrai qu'affronter ses peurs peut être une bonne chose. »
En se confrontant à leurs peurs, certaines personnes peuvent se désensibiliser et, par conséquent, ne plus réagir à leurs déclencheurs émotionnels. D’autres, en revanche, peuvent se mettre inutilement en danger.
« Certaines personnes tirent plus de plaisir ou de soulagement que d’autres de ces expériences et peuvent finir par jouer avec le feu », explique Spiegel. On peut aller faire du ski en étant conscient des risques et ainsi rester prudent. Ou chercher des sensations fortes et aller jusqu’à dépasser ses limites et se mettre volontairement en danger. « Le danger comporte son lot de risques, et y survivre peut être exaltant. »
Si les maisons hantées et les films d’horreur ciblent souvent les adolescents et les jeunes adultes, c’est pour une bonne raison.
« Il s’agit d’une tranche d’âge qui s’interroge beaucoup sur la mort, sur ses craintes et son courage », explique Tok Thompson, professeur d’anthropologie à l’USC Dornsife, qui dispense un cours sur les histoires de fantômes. Il explique par ailleurs que le fait d’affronter ses peurs fait partie intégrante de l’âge adulte dans toutes les cultures.
« C’est bien souvent une expérience sociale, une expérience de jeunes qui se testent en allant voir si une maison est vraiment hantée », explique-t-il.
Certaines peurs humaines sont « préprogrammées » par l’évolution, explique Alice Flaherty, professeure agrégée de neurologie et de psychiatrie à l’université de Harvard. Nos ancêtres ont appris à éviter les stimuli effrayants, ce qui les a aidés à survivre et à nous transmettre ces instincts.
« Les enfants n’ont pas besoin d’apprendre à avoir peur des bruits forts, des araignées, des serpents, du sang et des objets qui s’approchent rapidement », explique Flaherty, en référence à ce que l’on appelle les peurs innées, qui sont, selon elle, « profondément ancrées ».
Mais la plupart des autres peurs apparaissent avec l’expérience. Il y a autant de peurs que d’individus : on peut avoir une peur bleue des chiens après s’être fait mordre quand on était enfant, ou avoir peur des abeilles après avoir fait une réaction allergique à une piqure.
Les recherches montrent que ces stimuli n’ont pas besoin d'être réels pour nous effrayer, mais que plus ils sont réalistes, plus ils font peur.
« Un vrai serpent fera sûrement plus peur qu’une simulation en réalité virtuelle, qui fera elle-même plus peur qu’une photographie », explique Aboujaoude.
Nous savons également que la peur peut varier d’un genre à l’autre, ajoute Flaherty. « On dit que les hommes aiment plus les films d’horreur que les femmes, mais il semble bien établi que les hommes tendent à s’identifier au prédateur et les femmes aux victimes », ajoute-t-elle.
Nos peurs sont extrêmement variées, c’est pourquoi le Scream-a-Geddon, un parc d’horreur de 24 hectares situé à Dade City, en Floride, emploie un large éventail de tactiques d’épouvante, explique Jon Pianki, directeur du marketing. Dans ce parc où l’on trouve des clowns, des sorcières, la réplique d'une prison et d'une expérience bioscientifique qui aurait mal tourné, la plupart des visiteurs arrivent en couple ou en groupe d’amis.
« Je ne pense pas que les gens ont peur comme ils auraient peur s’ils tombaient sur un individu louche dans une ruelle mal éclairée », explique Jon Pianki, qui ajoute que le parc a pour but d’être « anxiogène », mais qu’il offre aussi des moments de répit. « Les visiteurs entrent d’un pas mal assuré, en un groupe bien compact, puis quand la peur est passée, ils repartent tout excités et en riant. »
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« Tout le monde aime les plantes carnivores », affirme Aaron Ellison, chercheur principal au Harvard Forest, une zone de recherche écologique de l'université, et expert en flore meurtrière.
La plus grande, selon lui, pourrait être la Nepenthes rajah de Bornéo, une plante en voie de disparition. « Elle pourrait manger un rat ou un petit mammifère de bonne taille. »
Les insectes et autres proies sont attirés par l'odeur qu'émet la plante, mais glissent de la surface cireuse vers le centre en forme de pichet et sont consommés par les fluides digestifs de la plante.
Aaron Ellison recommande de consulter en ligne des photos de plantes tubulaires, y compris le plus grand spécimen, qui mesurait 41 centimètres de long. « Elle peut donc contenir jusqu'à 4 litres d'eau », explique-t-il.
En revanche, « les plus grandes que nous avons aux États-Unis ne pourraient pas manger quelque chose de plus grand qu'une petite salamandre ».
Aaron Ellison étudie une espèce de sarracénie pourpre de Nouvelle-Angleterre, Sarracenia purpurea.
Tout comme dans nos estomacs ou ceux des vaches, l'intérieur d'une sarracénie pourpre abrite des micro-organismes qui l'aident à digérer sa nourriture.
Les bactéries, les protozoaires et les larves de moustiques et de moucherons aident tous la plante à obtenir les nutriments dont elle a besoin, de sorte que la partie de la plante en forme de bol ou de pichet peut vraiment être considérée comme un petit ventre.
Mais quelle est la fin la plus cruelle que peut connaître un animal tombant dans le ventre - ou entre les « mâchoires » - d'une plante carnivore ? En somme, quelle est la plante carnivore la plus meurtrière ?
Ellison a une petite préférence pour l'utriculaire, un genre de plus de 200 espèces qui a été décrit comme la « meilleure des souricières ».
Les utriculaires, qui vivent en eau douce, ont de minuscules vessies, chacune avec « un petit vide d'air sous l'eau avec deux petits poils à l'extérieur », qu'un minuscule crustacé ou copépode prendra pour une proie.
Une valve s'ouvre et hop ! L'animal est piégé à l'intérieur, et « la première chose que fait la plante, c'est pomper toute l'eau, et [la proie] se noie essentiellement dans l'air », explique Ellison. « Ce doit être une mort assez désagréable. »
Il n'y a pas de façon agréable de mourir quand on meurt dans une plante carnivore, mais un insecte a pris la mesure de la situation et se montre plus malin que les sarracénies.
La fourmi charpentière Camponotus schmitzi a appris à nager à l'intérieur de certaines sarracénies asiatiques et à voler une partie de la boue - et peut-être d'autres fourmis en décomposition - pour se nourrir.
« L'évolution est une chose vraiment étrange », souligne M. Ellison.
Tout le monde est fasciné par les plantes carnivores, mais peut-être trop pour leur propre bien.
En plus de souffrir des changements environnementaux comme la pollution, les plantes carnivores souffrent de leur propre popularité. Des braconniers prélèvent régulièrement des plantes telles que les attrape-mouches de Vénus, pourtant menacées, pour les vendre sur le marché noir.
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Le bateau avait mis dix-huit jours pour venir de Paris, dont onze passés immobile, pris dans la banquise, à quelques dizaines de kilomètres du but. Début novembre, le printemps austral commençait à peine et la glace tenait encore tout autour du continent, si bien qu'un brise-glace lui-même n'y avançait qu'au prix de longues manœuvres.
Quand Amandine Barles posa enfin le pied sur l'île des Pétrels, en Terre Adélie, il n'y avait plus une minute à perdre pour commencer sa mission. « C'était le branle-bas de combat. Pour moi, pas de visite de la base, pas le temps de déballer mes affaires. Les oiseaux n'attendent pas ! »
Écologue de formation, elle venait d'être recrutée comme volontaire de service civique par le Centre d'études biologiques de Chizé, un laboratoire du CNRS, et employée par l'Institut polaire français pour récolter, pendant plus d'un an, les données de terrain d'un observatoire ornithologique vieux de soixante ans. « Ma prédécesseure m'a emmenée à Biomar, le bâtiment de biologie marine. Nous avons chargé des pulkas, et nous sommes dirigées vers le Nunatak du bon Docteur, là où niche la colonie de Manchots empereurs, pour effectuer les premières manipulations sur les poussins qui commençaient déjà à être gros à cette période. Ils ont pris la mer un mois plus tard ».
Avant d'être admise et de faire ses valises, il lui avait fallu passer une batterie de tests médicaux et psychologiques. « Au total, on a le droit à 120 kg d'affaires. Sous-vêtements thermiques, maillot de bain, jeux de société, crème solaire, tenues de soirée, gâteaux apéritifs, tampon philatélique… Il vaut mieux ne rien oublier ! »
La France s'était d'abord installée soixante kilomètres plus à l'est. Le 23 janvier 1952, un incendie accidentel ravagea Port-Martin, la première station française de la côte antarctique, ouverte deux ans plus tôt et occupée par onze hivernants. Personne ne fut blessé, mais tout était perdu. Sept des occupants rejoignirent alors une petite annexe située plus à l'ouest, sur l'île des Pétrels, qui avait été bâtie pour observer une colonie de manchots empereurs (Aptenodytes forsteri), pensée pour quatre personnes. Ils y hivernèrent à sept, avec pour figure de proue l'opérateur radio et cinéaste Mario Marret, dont la cabane porte encore le nom. Ils repartirent en janvier 1953, et la Terre Adélie retrouva le calme des terres sans hommes.
Trois ans plus tard, la France choisit à nouveau ce même site pour l'Année géophysique internationale de 1957-1958, qui avait pour but d'avoir une meilleure connaissance des propriétés physiques de la Terre et de ses interactions avec le Soleil. Les préfabriqués métalliques érigés en 1956 reçurent le nom de base antarctique Dumont-d'Urville. Prévus pour vingt personnes et trois ans d'occupation, ils sont toujours debout, et soixante-dix ans plus tard, une partie des installations servent encore.
La première des trois expéditions fut consacrée à la poursuite des observations sur les manchots empereurs, les deux suivantes aux sciences de la Terre. La colonie que les sept hommes de la base Marret étaient venus observer se trouve toujours là, à quelques centaines de mètres des bâtiments.
La base antarctique Dumont-d'Urville occupe aujourd'hui près de cinq mille mètres carrés de bâtiments, à cinq kilomètres du continent. De mars à novembre, une trentaine de personnes y vivent, réparties entre services généraux et services scientifiques ; une centaine de personnes peuvent y séjourner l'été. Le programme d'Amandine Barles n'est que l'un des programmes autorisés. Il existe une dizaine d'abris disséminés sur l'île - ils abritent des capteurs de magnétisme, de sismologie et d'ozone, un marégraphe mesure le niveau de la mer à la minute près, et c'est de là que partent les raids en tracteurs vers la station franco-italienne Concordia, 1 200 kilomètres plus loin sur le plateau.
La mission d'Amandine Barles portait un numéro : programme 109, dit Ornithoéco. « Un observatoire à long terme des populations d'oiseaux et de mammifères marins des Terres australes et antarctiques françaises », résume-t-elle. Trente-deux espèces de prédateurs supérieurs y sont suivies sur quatre observatoires, de l'Antarctique jusqu'aux zones subtropicales, certaines depuis plus de soixante ans.
« Ces espèces sont des superprédateurs, situés en bout de chaîne alimentaire. Ils accumulent donc les perturbations qui affectent les écosystèmes dans lesquels ils évoluent, et sont par conséquent des sujets d'études particulièrement intéressants pour quantifier les effets des changements globaux sur l'océan Austral », explique-t-elle.
Neuf espèces lui incombaient dont huit espèces d'oiseaux : le manchot empereur, le manchot Adélie (Pygoscelis adeliae), le pétrel des neiges (Pagodroma nivea), le damier du Cap (Daption capense), le fulmar antarctique (Fulmarus glacialoides), le pétrel géant (Macronectes giganteus), l'océanite de Wilson (Oceanites oceanicus) et le labbe de McCormick (Stercorarius maccormicki), auxquels s'ajoutait le phoque de Weddell (Leptonychotes weddellii). « J'assurais le suivi démographique des populations nicheuses par des dénombrements et des méthodes de suivi individuel, notamment par le baguage des oiseaux », détaille-t-elle. « Nous avons aussi étudié certains comportements chez le manchot empereur, son régime alimentaire ou encore la répartition en mer des oiseaux grâce au déploiement de GPS et de GLS. » Concrètement, il s'agit de recenser les couples reproducteurs, d'identifier les adultes par la lecture des bagues, de déterminer les dates de ponte puis d'éclosion, de baguer les poussins, et enfin de quantifier leur capacité d'envol. Trois cents poussins de manchots empereurs au maximum peuvent être manipulés chaque saison.
Cette espèce est la seule à se reproduire en plein hiver antarctique, le mâle couvant l'unique œuf posé sur ses pattes pendant plusieurs mois de jeûne, tandis que la femelle part se nourrir en mer. Les poussins éclosent au cœur de l'hiver et ne prennent la mer qu'en décembre, une fois leur plumage imperméable acquis. Tout ce calendrier repose sur la banquise côtière, cette glace fixée au rivage ou à des icebergs échoués. Si elle se disloque trop tôt, les poussins tombent à l'eau sans savoir nager.
« Tous ces protocoles sont répétés à l'identique d'année en année à des dates précises, afin de pouvoir analyser les variations observées au cours du temps et les relier aux conditions environnementales », précise l'écologue. Le suivi des empereurs de Pointe-Géologie remonte aux années 1960, celui des pétrels des neiges à 1963, « ce qui fait de ce suivi par le baguage l'un des plus anciens au monde ».
La colonie est ainsi la seule au monde à disposer d'une série démographique ininterrompue sur un demi-siècle. « La colonie de manchots empereurs de Dumont-d'Urville a subi un fort déclin entre 1975 et 1982, passant d'environ 6 000 couples reproducteurs à moins de 3 000. Ce nombre s'est stabilisé jusqu'au début des années 2000. Depuis lors il augmente modérément », rapporte Amandine Barles. « Durant mon hivernage en juin 2025, j'ai compté environ 5 200 couples reproducteurs, soit l'effectif le plus important depuis 1975. »
Dans un contexte de réchauffement climatique, cette augmentation de taille de population peut s'expliquer par un meilleur succès reproducteur dû à une réduction de la distance à l'eau libre en hiver, au moment de l'élevage des poussins. « Cependant, le réchauffement des eaux impacte la productivité primaire des océans et par ce biais réduit la survie des adultes. D'après les derniers modèles, la population est vouée, à terme, à décliner.
L'Union internationale pour la conservation de la nature a d'ailleurs fait passer le manchot empereur, le 9 avril 2026, de la catégorie « quasi menacé » à « en danger » sur sa liste rouge, en s'appuyant sur des projections annonçant une population divisée par deux d'ici les années 2080.
Les balises, elles, ont retracé des trajets presque impossibles à observer directement en dehors de la saison de reproduction. « Les fulmars antarctiques de Terre Adélie se déplacent vers l'ouest durant l'hiver et s'alimentent principalement dans la zone du front polaire, alors que les damiers du Cap se concentrent près des côtes de la Nouvelle-Zélande, de la Tasmanie et de Macquarie. Les pétrels des neiges restent quant à eux plus au sud, dans la zone de banquise et de glace de mer », rapporte-t-elle. « Ces données sont précieuses pour identifier les zones à enjeux de conservation pour ces espèces d'oiseaux marins. »
« La proximité et l'isolement rendent les relations humaines très fortes et intenses. Les émotions peuvent être décuplées et il est parfois difficile de prendre du recul et de se rappeler qu'il existe une vie au-delà de notre base, de notre petit cercle fermé de co-hivernants. Il faut composer avec toutes sortes de situations et de personnalités, composer avec ses propres émotions, aussi. Être là pour les gens qu'on apprécie et rester bienveillant avec ceux que l'on aime moins. On apprend à se connaître vraiment les uns les autres, indépendamment de ce que l'on a pu être et vivre jusqu'alors. Il n'y a que le présent qui compte. »
Baisse de moral, sommeil perturbé, émotions amplifiées, intolérance au bruit sont regroupés sous le terme de syndrome mental d'hivernage, que les hivernants ont raccourci à leur usage. « Quand ça n'allait pas trop, on avait l'habitude de dire qu'on était syndromed », s'amuse l'écologue.
Les saisons jouent aussi sur l'état de santé des hivernants. « J'avais énormément d'énergie durant l'été, quand il ne faisait jamais nuit. Je pouvais me coucher très tard et enchaîner des journées de travail en me levant tôt le matin. Et au contraire l'hiver la fatigue était grande, même en dormant beaucoup, et avec une activité réduite. » Le manque de produits frais et de lumière naturelle finit par créer des carences en vitamines C et D.
Sans oublier le froid, qui régit le quotidien. « Le corps ne devient pas plus résistant avec l'exposition. Au contraire, l'accumulation de microlésions rendrait le corps plus fragile peu à peu. En revanche, on s'habitue à la sensation de froid et on le tolère plus facilement. Ça fait partie du quotidien d'avoir froid, de ne plus sentir des doigts au bout d'un certain temps passé dehors, d'essayer de faire revenir du sang dans ses membres, de rentrer et d'avoir des onglées. »
Avant la Terre Adélie, Amandine Barles avait surtout travaillé avec d'autres écologues. « La récolte des données sur le terrain serait impossible sans l'appui quasi quotidien de manipeurs pour nous assister », souligne-t-elle. Sur l'île des Pétrels, un plombier, un médecin, un menuisier, des cuisinières, des prévisionnistes météo, des mécaniciens, un chimiste, un informaticien, des militaires et des électriciens se sont relayés pour l'accompagner sur le terrain, sans quoi rien n'aurait pu être compté ni bagué. À la base antarctique Dumont d'Urville, « la science est l'affaire de tous », conclut-elle.
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En 2007, au Memorial Hospital, dans le Rhode Island, un bébé prématuré est né par césarienne après avoir été gravement privé d’oxygène dans l’utérus. Quelques heures plus tard, les battements de son cœur ont ralenti jusqu’à devenir presque imperceptibles. Le médecin qui le prenait en charge a prié pour le bébé, adressant son appel à Salvador Valera Parra, un prêtre décédé en Espagne en 1889. Après quelques instants, le cœur du bébé s’est mis à battre. Malgré le manque d’oxygène, le garçon est devenu un jeune homme en bonne santé. Dix-huit ans plus tard, au mois de juillet, le pape Léon XIV a annoncé que cette guérison était, officiellement, un miracle.
Le Vatican dispose d’un bureau d’enquête sur les miracles, le dicastère pour les causes des saints, créé au 20e siècle. Avant cela, la Congrégation des rites, instituée au 16e siècle, traitait ce sujet. Le rôle du dicastère est de déterminer si une personne peut être à juste titre canonisée. Dans le cadre de ce processus, le saint en question doit être responsable d’au moins deux miracles inexplicables du point de vue scientifique. Selon la définition du Vatican lui-même, les miracles, par essence, ne relèvent donc pas de la science ; ils défient les lois de la nature et ne constituent pas des événements qu’il est possible de reproduire et de tester, et dont les causes peuvent être discernées.
La reconnaissance des miracles est quant à elle laissée aux organismes religieux. Jordan Grafman, neuropsychologue à l’université Northwestern, a toutefois entrepris de lui-même, il y a peu, une enquête sur les miracles au moyen d’outils tels que l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et la cartographie des lésions cérébrales.
Sa définition d’un miracle n’est pas si différente de celle que donne le Vatican : il s’agit d’un événement ou d’un résultat dont une personne croit qu’il a été influencé par des agents surnaturels. Un miracle n’est pas simplement rare ou fortuit. Par exemple, en bon habitant de Chicago, Jordan Grafman soutient les Cubs, équipe de la ville évoluant en Ligue majeure de Baseball. En 2016, ceux-ci ont remporté le championnat des World Series. Ce jour-là, au stade de Wrigley Field, ce neuropsychologue aurait pu déclarer avec euphémisme qu’il s’agissait là d’un miracle. Mais il ne s’agissait en réalité que d’un événement rare, et non d’un miracle, nuance-t-il, ne croyant pas qu’un agent surnaturel ait joué un quelconque rôle dans cette victoire.
À cette définition commune près, le travail de Jordan Grafman diverge de façon radicale de celui de l’Église. « Que je doive prouver qu’il y ait un Dieu quelque part dans l’univers, n’y pensez même pas », affirme-t-il. Il ne cherche pas à vérifier si les miracles, tels que les guérisons soudaines ou les hosties présentant des taches de sang, sont réellement l’œuvre d’une force surnaturelle. Il souhaite plutôt révéler une autre inconnue : quelles régions du cerveau sont impliquées dans la croyance aux miracles et quelle influence ces derniers ont sur la façon dont un individu perçoit ce qu’il est lui-même et les personnes qui l’entourent.
La carrière de Jordan Grafman est axée sur la compréhension des croyances : politiques, sociales et, désormais, religieuses. « Nous avons étudié le fondamentalisme, le mysticisme, toutes sortes de choses liées à la religion », indique-t-il. Ses homologues et lui ont découvert que certains réseaux cérébraux étaient associés à une croyance religieuse plus générale et que les lésions cérébrales pouvaient augmenter ou diminuer la religiosité d’un individu. Au fur et à mesure qu’il s’intéressait de plus près à la religion, Jordan Grafman a commencé à penser que les miracles étaient la clé de la compréhension de la foi.
L’interaction miraculeuse avec un être surnaturel est au cœur de l’histoire de la religion, explique Patrick McNamara, neuroscientifique à la faculté de médecine de l’université de Boston et auteur de The Neuroscience of Religious Experience. « Les êtres humains ont évolué dans un monde peuplé de ces esprits invisibles », expose-t-il. Les miracles fournissent des preuves de l’existence de Dieu et jouent un rôle clef dans le fait que les personnes croyantes, en particulier chrétiennes, adhèrent à des groupes religieux et s’y maintiennent.
Bien que les scientifiques se soient focalisés sur les expériences mystiques ou sur les croyances religieuses extrêmes, l’étude des miracles est unique en son genre. « Nous savons très peu de choses aujourd’hui sur les substrats neuronaux des miracles », révèle Irene Cristofori, neuroscientifique cognitive au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et ancienne membre du laboratoire de Jordan Grafman. Il est curieux, d’après ce dernier, que les neuroscientifiques n’en sachent pas long sur le processus permettant aux êtres humains de croire aux miracles, étant donné à quel point il est commun que des personnes déclarent en avoir fait l’expérience.
Cinq millions de personnes se rendent chaque année en pèlerinage à Lourdes, lieu de guérison miraculeuse. (Il est communément dit de Lourdes que pour les personnes qui y croient, aucune explication n’est nécessaire et que pour celles dont ce n’est pas le cas, aucune n’est possible. Jordan Grafman désavoue cette opinion.) Jordan Grafman se demande depuis longtemps pourquoi les êtres humains croient en des entités surnaturelles, quel est le fonctionnement biologique derrière ces croyances et quelle influence ont ces dernières sur le comportement social. Les miracles pourraient être la clé permettant de répondre à ces interrogations, s’il parvient à trouver une explication à l’inexplicable.
Dans la région antique de Sumer, où vivait la plus ancienne civilisation, les dieux étaient dotés de puissants pouvoirs, étant à la fois en mesure de guérir les malades que de provoquer des inondations dévastatrices. Dans la Grèce antique, les peuples croyaient que certains dieux étaient capables de guérisons miraculeuses, tel qu’Asclépios, que Zeus a fini par tuer car il ne cessait de ressusciter les morts.
Les miracles sont présents dans tous les groupes religieux et toutes les cultures, précise Patrick McNamara. Il explique que ceux-ci vont de pair avec la religion, car si l’on croit en des êtres tels que les dieux ou les anges, on s’attend à les voir accomplir des actions que les simples mortels ne peuvent eux-mêmes réaliser. Dans l’islam, le mot pour désigner « miracle » est « signe ». « C’est un signe que Dieu existe, qu’il intervient, qu’il est attentif, qu’il sait ce qui se passe et qu’il peut changer les choses », avance l’anthropologue Scott Atran, auteur de Au nom du Seigneur : La religion au crible de l’évolution.
« Comment affirmer autrement la réalité de l’existence de Dieu ? » questionne Jordan Grafman. « L’un des moyens consiste à mettre en évidence des événements qui ne s’expliquent pas facilement au moyen de probabilités ou de connaissances scientifiques. »
Dans la société du haut Moyen Âge, les miracles chrétiens étaient déterminés par le consensus du peuple et, par conséquent, il s’en produisait partout, tout le temps. Tout événement suscitant l’émerveillement pouvait être un miracle. Dans des textes publiés entre 740 et 1078 ont été attribués à un moine appelé Winoc des miracles tels que l’aveuglement d’un autre moine qui a ensuite récupéré la vue. Néanmoins, à côté de ces derniers, certains autres miracles accomplis par celui-ci paraissent beaucoup plus modestes : il a réparé un calice fêlé utilisé durant la messe et, dans un autre cas, a empêché une lampe qui était tombée de se briser. Est attribué à saint Guillaume ce que l’historien Christopher Norton appelle « l’un des miracles les moins remarquables ». En 1153, alors qu’il se rendait à York, une large foule l’a accueilli tandis qu’il traversait un pont. Ce dernier s’est effondré, néanmoins personne n’a été blessé. L’événement était assez miraculeux pour confirmer sa sainteté.
Lorsqu’un miracle se produit, cela crée un « marché des saints non réglementé ». Au 12e siècle, les théologiens ont commencé à établir une distinction plus stricte entre les événements naturels qui suscitaient l’émerveillement et les événements qui semblaient déroger aux règles de la nature. Seuls ces derniers étaient alors considérés comme des miracles officiels, marquant ainsi les prémisses d’une relation d’opposition entre les miracles et la science.
La compréhension de plus en plus aiguë de la médecine et de la physique a favorisé ce clivage. Au 17e siècle, le philosophe Baruch Spinoza s’est opposé au concept même de miracle. Si Dieu a créé les lois de la nature, pourquoi les enfreindrait-il ? En 1748, David Hume écrivait qu’il fallait davantage se fier aux lois de la nature plutôt qu’au témoignage de la première personne rencontrée ayant assisté à un miracle. Voltaire a également soutenu que « les miracles ne pouvaient être crus », ajoutant que « celui qui peut vous faire croire des absurdités peut vous faire commettre des atrocités ».
Pour Jordan Grafman, la première étape de son étude des miracles dans l’esprit de ses contemporains a été de s’interroger comme suit : De nos jours, les personnes croyantes croient-elles encore aux miracles ? Le cas échéant, à combien d’entre eux et de quelle nature sont-ils ?
Pour répondre à ces questions, ainsi qu’à d’autres, le neuropsychologue a rendez-vous tous les mercredis sur l’application Zoom avec Mickey Sanchez, un pasteur de l’InterVarsity Christian Fellowship, un groupe de chrétiens évangéliques présent au sein des universités. « Les miracles sont un élément clé de notre foi », assure ce dernier. « Si Jésus n’est pas revenu d’entre les morts, notre foi n’est pas valide ». Mickey Sanchez fréquente actuellement une Vineyard Church, une église charismatique qui met l’accent sur les actions de Dieu dans la vie de tous les jours. « Nous croyons que les miracles se produisent, nous devons nous y attendre : guérisons, prophéties, ce genre de choses », ajoute-t-il.
Les conversations de Jordan Grafman avec Mickey Sanchez ont d’abord permis de répondre à quelques questions de base. Le pasteur l’a aidé à créer un registre religieux de près de quatre cent personnes prêtes à prendre part à des recherches scientifiques. Pour le moment, ce dernier se limite aux personnes chrétiennes, provenant de la région de Chicago, et aux églises charismatiques où les miracles occupent une place importante. À partir de ce registre, Jordan Grafman a mené une étude pilote, qui n’a pas encore été publiée bien qu’elle ait été présentée lors de conférences scientifiques, à laquelle soixante-dix personnes ont participé. Plus de la moitié d’entre elles, soit quarante-deux individus, ont déclaré avoir fait l’expérience d’un miracle, soit en l’ayant vécu elles-mêmes, soit par l’intermédiaire d’une personne qu’elles connaissaient.
D’autres enquêtes révèlent que le fait de croire aux miracles est commun, voire se répand. L’enquête sociale générale de l’université de Chicago, qui suit le changement social depuis les années 1970, a demandé aux personnes interrogées si elles « croyaient aux miracles religieux » en 1991, 1998, 2008 et 2018. Chez les personnes qui s’alignent sur les traditions religieuses, le pourcentage d’entre elles croyant aux miracles a grimpé jusqu'à 62 % en 2018, soit un bond de 14 points par rapport à 1991.
La plupart des miracles de l’étude pilote de Jordan Grafman étaient liés à l’état de santé, comme cette personne qui a témoigné avoir vu un proche parent guérir totalement d’un cancer. Les miracles relatifs à l’état de santé sont prédominants depuis plusieurs décennies ; depuis 1950, tous les miracles annoncés par le Vatican ont été des guérisons miraculeuses. Certaines personnes ont fait état de miracles financiers après avoir prié pour obtenir un emploi ou de l’argent. D’autres encore ont confié avoir assisté à l’apparition d’un être cher ou surnaturel.
Les personnes qui ont fait l’expérience de miracles étaient en majorité instruites, titulaires d’un diplôme de l’enseignement secondaire ou supérieur, et de tous sexes, âges et origines ethniques. Compte tenu du petit nombre d’individus interrogés, il est difficile de tirer des conclusions de ces données démographiques pour le moment, si ce n’est qu’elles suggèrent que toutes sortes de personnes peuvent croire aux miracles et que le fait de posséder un niveau d’éducation plus élevé n’exclut pas la possibilité d’une telle croyance.
Après avoir recueilli les données de base de son enquête sur les miracles, Jordan Grafman peut explorer plus en détail ce qui se produit dans le cerveau. En 2024, il a utilisé l’imagerie cérébrale d’un groupe de vétérans de la guerre du Viêt Nam pour identifier les régions du cerveau associées au fondamentalisme religieux. Il a constaté que lorsque certains réseaux cérébraux, principalement dans la partie droite du cerveau, étaient endommagés, les individus étaient plus susceptibles de présenter des croyances religieuses extrêmes. Les lésions cérébrales de l’hémisphère droit ont été associées, dans d’autres cas, à des croyances délirantes, à des fabulations et à un amoindrissement de la capacité à détecter les erreurs. Des lésions dans ces zones pourraient conduire une personne à ignorer ses doutes concernant la religion ou à entrevoir moins de conflits entre ses croyances religieuses et ses autres convictions.
Dans le cadre de cette étude pilote sur les miracles, Jordan Grafman et ses collègues se sont replongés dans cet ensemble de données plus anciennes afin d’examiner les résultats d’une question spécifique posée aux anciens combattants : « Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec l’affirmation "les miracles existent réellement" » ?
Lorsque les répondants présentaient des lésions dans des régions plus profondes du cerveau, et plus loin à l’arrière de la tête, ils déclaraient moins croire aux miracles. Ceux dont les lésions étaient frontales croyaient davantage à ces derniers.
Les résultats, bien que préliminaires, renferment quelques indices que Jordan Grafman souhaite étudier. Les régions du cerveau liées au fait de croire aux miracles étaient différentes des zones en lien avec la pensée magique, ce qui suggère que croire aux miracles n’est pas tout à fait pareil que s’imaginer que ses pensées et ses désirs ont une influence sur le monde extérieur. Elles étaient plus étroitement associées aux régions relatives à la réponse placebo, lorsque l’espoir ou la croyance peut entraîner des changements biologiques.
Des recherches plus approfondies sur les personnes qui croient aux miracles pourraient confirmer si ces régions jouent ou non un rôle clair dans l’accomplissement de ces derniers. Toute expérience ou croyance, qu’il s’agisse de croire en Dieu ou de penser à lacer sa chaussure, se reflète quelque part dans le cerveau. Il ne serait pas surprenant qu’un appareil d’IRMf puisse détecter l’activité d’un individu qui réfléchit aux miracles lorsque Jordan Grafman soumettra des personnes qui croient en ces derniers à des scanners cérébraux plus tard dans l’année.
Ce que les cerveaux de ces individus peuvent révéler, c’est le niveau de similitude avec d’autres réseaux cérébraux. Si les régions cérébrales associées aux miracles chevauchent d’autres zones, ou sont éloignées de celles-ci, cela peut indiquer le type de croyance que sont les miracles et l’influence qu’ils peuvent avoir sur la manière dont les personnes agissent en fonction de ces convictions. Croire aux miracles s’apparente-t-il davantage à l’effet placebo, à une opinion politique bien arrêtée ou même à un délire ?
Des recherches antérieures ont montré l’intérêt de visualiser la base neuronale de la croyance religieuse. En 2019, Scott Atran s’est servi de la neuro-imagerie pour démontrer que les personnes qui se disaient prêtes à se battre et à mourir pour leurs valeurs sacrées, c’est-à-dire des idéaux avec lesquels elles ne peuvent transiger, tels que la valeur de la vie humaine, activaient des zones cérébrales différentes de celles associées à la pensée délibérative ou analytique. Cette découverte suggère que les valeurs sacrées sont soumises à une appréciation différente que, par exemple, le choix d’une école maternelle pour son enfant ou la spéculation en bourse. D’autres travaux de neuro-imagerie ont révélé que, lorsque les personnes priaient, les régions du cerveau associées à la sociabilisation avec des amis étaient utilisées. Cela pourrait signifier que certains individus considèreraient les entités surnaturelles comme « réelles » et les échanges seraient comparables à des interactions sociales. Si Dieu n’est pas abstrait, mais un ami cher, il est probable que cela modifie la façon dont les personnes réagissent par rapport aux affronts faits à leurs croyances ou face à d’autres individus dont les convictions sont différentes.
Plus tard dans l’année, Jordan Grafman renouvellera son enquête sur les miracles auprès d’un échantillon plus large, comptant au moins un millier de personnes participantes. En s’appuyant sur les réponses, il fournira des indications pour une étude par neuro-imagerie afin de vérifier ses intuitions concernant le recoupement entre les convictions politiques et les croyances en matière de miracles. Sur la base de ses travaux antérieurs, Jordan Grafman émet l’hypothèse que l’imagerie cérébrale effectuée sur des personnes en bonne santé montrera que le fait de croire aux miracles est permis par des réseaux cérébraux similaires à ceux de la conviction politique partisane, par le biais desquels l’être humain est incité à établir des liens de causalité alors que les preuves restent insuffisantes, le faisant également s’aligner de près sur d’autres individus pensant de la même manière.
Il s’agira d’un type d’enquête sur les miracles très différent de ce qui a été effectué au cours des derniers siècles. Pourtant, bien que la science et les miracles aient été en désaccord, ces deux domaines n’ont jamais été aussi étroitement liés qu’aujourd’hui. Lorsque le dicastère enquête sur un miracle, il s’appuie sur des dossiers médicaux, des analyses de sang et de l’imagerie afin de démontrer qu’il ne peut être expliqué par la science, ce qui est plus difficile à mesure que les connaissances scientifiques s’approfondissent. En 2024, les règles ont été mises à jour par le pape François : une enquête sur un miracle n’a plus besoin de statuer dès le début si un événement est surnaturel ou non, et ce, afin d’éviter qu’il ne soit déclaré surnaturel et qu’il faille revenir plus tard sur cette décision.
Jordan Grafman estime que, d’une certaine manière, son travail est plus facile à réaliser. Il n’a pas à démontrer que des miracles ont dérogé aux lois de la nature. Au contraire, le cerveau humain qu’il explore à la recherche de Dieu est l’un des rares endroits où l’on est assuré de réussir. Une allégorie de « Dieu demeure en nous, même chez les athées », conclut Jordan Grafman. « Même si vous niez l’existence de Dieu, les religions et les miracles, il est toujours dans votre cerveau. »
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Est-il possible d’éprouver une douleur physique sans souffrir ? Depuis des millénaires, cette question nourrit les pratiques de pleine conscience bouddhistes consistant à affronter la douleur en acceptant l’inévitabilité de la souffrance.
Aujourd’hui, on estime que 10 % de la population mondiale souffre de douleurs chroniques. Et les États-Unis dépensent davantage pour les combattre que dans les luttes contre le diabète et le cancer combinées.
« La distinction entre douleur et souffrance est au cœur du bouddhisme », explique BJ Miller, docteur en soins palliatifs et spécialiste de la douleur qui apparaît dans le programme. « [C’est] une méthode éprouvée permettant de se délester et de vivre avec ce que l’on ne peut pas contrôler. »
Le bouddhisme, un système de croyances auquel adhèrent 4,1 % environ de la population mondiale et 17 % environ des adultes sud-coréens, enseigne l’idée que la souffrance et le désir font partie intégrante de la condition humaine. Cela peut sembler une bien mauvaise nouvelle pour les personnes en proie aux tourments physiques et émotionnels de la douleur, mais le bouddhisme indique une voie libératrice.
Pour atteindre la délivrance de la douleur, ses pratiquants doivent non seulement apprendre à accepter celle-ci, mais également à prendre conscience de son impermanence.
Pour Jeong Yeo, moine bouddhiste de cinquante ans devenu Grand patriarche du temple sud-coréen de Beomeosa en 2023, cela est une chose on ne peut plus familière. Dans ses enseignements, il utilise un mélange de storytelling, de science et de psychologie.
« Dans le bouddhisme, nous n’essayons pas d’éviter ou de supprimer la souffrance, explique-t-il. À la place, nous essayons de voir la souffrance telle qu’elle est réellement. »
Toutes les branches du bouddhisme impliquent un examen de la souffrance ; le Bouddha lui-même aurait affirmé que la souffrance et sa cessation étaient tout son enseignement. Mais l’approche bouddhiste de la souffrance varie selon les traditions. Le bouddhisme Seon, une branche coréenne de la religion, ressemble au Zen et implique méditation, prosternations, contemplation et étude, entre autres choses.
« Dans le bouddhisme coréen, la solution à la souffrance n’est pas simplement la guérison ou la paix, mais de plonger au cœur de l’existence », explique Jeong Yeo. En s’immergeant dans la souffrance plutôt qu’en essayant de la combattre, dit-il, on peut commencer à se rendre compte que la douleur est une pensée comme les autres. « L’esprit fondamental ne connaît ni douleur ni souffrance », explique-t-il. À la place, l’attachement d’un humain à ses propres pensées génère le concept de douleur et de souffrance.
Jeong Yeo a appris cela à ses dépens le jour où il s’est blessé à la tête alors qu’il travaillait dans un temple. Encore sous le choc d’une longue chute, la tête en sang, il a réussi à déplacer son attention de la douleur vers son esprit. Sous la douleur, raconte-t-il, il a découvert une partie de lui-même qui ne se souciait pas de sa souffrance.
« Quand j’ai porté mon attention sur mon esprit, j’ai constaté que [celui-ci] ne vacillait pas face à la blessure et qu’il était serein et paisible, se souvient-il. Je me suis rendu compte que quelles que soient les circonstances, l’esprit est toujours paisible et immobile, clair et calme. C’est la différence entre la douleur et la souffrance. »
Les pratiques bouddhistes sont non seulement associées à un soulagement de la douleur chez certains adeptes, mais elles sont également suffisamment puissantes pour aider certains à accepter le handicap et la mort.
Cela ne surprend pas BJ Miller, qui a emmené Chris Hemsworth au temple Beomeosa pour qu’il prenne part à des activités parfois douloureuses, comme la prosternation méditative, pratique qui consiste à plier le corps en l’inclinant révérencieusement plus de cent fois par séance.
BJ Miller compare la douleur à un invité indésirable. « S’il ne veut pas partir, autant l’inviter à s’asseoir et trouver un moyen de s’entendre avec lui. »
L’apparente aptitude des pratiquants du bouddhisme à s’élever au-dessus de la douleur intrigue les scientifiques depuis longtemps, d’autant plus que les préceptes de cette religion se sont répandus dans le monde occidental.
« Il y a beaucoup à dire sur le fait de se confronter à la sensation de la douleur, affirme BJ Miller. Et il ne fait pas de doute qu’elle a des choses à nous apprendre. » C’est également le cas d’autres formes de pleine conscience, moins douloureuses. De plus, des recherches suggèrent qu’il n’est pas forcément nécessaire d’attendre longtemps pour constater des résultats.
Dans une étude publiée en 2014, des chercheurs ont utilisé la méditation comme approche pour soigner les personnes souffrant de douleurs liées à des migraines. Les participants ont suivi un cours de méditation guidée de vingt minutes reposant sur la notion bouddhiste de « bienveillance aimante », qui consiste à cultiver la compassion envers soi et les autres. Après quoi les participants étaient 33 % de moins à éprouver de la douleur et 3 % de moins à être tendus, ce qui a conduit les chercheurs à conclure que la méditation pourrait être « un moyen efficace, rapide et portable de réduire la douleur et la tension émotionnelle ».
Les théories concernant les bienfaits physiques de la pleine conscience ne manquent pas. Parmi les potentiels avantages : un système immunitaire plus fort, un sommeil de meilleure qualité, voire une diminution des pensées suicidaires et autres pensées intrusives.
En dépit des tentatives des chercheurs de comprendre la science derrière la méditation et d’autres pratiques bouddhistes depuis des décennies, leurs résultats varient grandement. Certaines études suggèrent que les techniques de méditation avancées qui désaccentuent le récit intérieur d’une personne sont plus efficaces pour soulager la douleur que celles se focalisant sur une pensée ou un objet unique.
D’autres ont constaté des différences physiques chez des pratiquants de longue date. Une revue de la littérature publiée en 2024 et portant sur vingt-et-une études sur le cerveau a montré que la méditation « entraîne des changements structurels et fonctionnels dans les réseaux cérébraux à grande échelle ».
Dans le cadre d’une autre étude, on a demandé à treize pratiquants de la méditation zen et à treize non-pratiquants de passer une IRMf tout en étant soumis à une douleur modérée. Par rapport à leurs homologues non pratiquants, les pratiquants voyaient l’activité de leur cerveau baisser dans certaines régions liées à l’émotion. Ceux qui ne méditaient pas présentaient une activation supérieure dans les régions du cerveau associées à la douleur, ce qui a conduit les chercheurs à conclure que la méditation pourrait contribuer à réduire la sensibilité à la douleur.
Devenir l’ami de son esprit, voire de la douleur, pourrait permettre de mettre fin à la souffrance. Mais cela ne signifie pas que la douleur n’est pas réelle.
En revanche, des pratiques bouddhistes telles que la méditation peuvent aider à atténuer les signaux de douleur, voire à distraire un individu d’expériences douloureuses pendant un moment.
Selon Jeong Yeo, se lancer est aussi simple que le fait de respirer. « Essayez de ressentir votre respiration lors de brefs instants durant [votre] trajet pour aller au travail ou bien observez-vous tout simplement quand vous êtes stressé ou en colère et acceptez les émotions telles qu’elles sont. » Il insiste sur le fait que ces pratiques sont accessibles à tout un chacun.
« Les enseignements du bouddhisme ne se limitent pas à des cultures spécifiques », dit-il, en conseillant de s’entraîner à se parler gentiment. « N’évitez pas la souffrance. Observez-la avec indifférence et enveloppez-la de compassion. Essayez de terminer la journée en [vous] disant : “C’était dur aujourd’hui. Tu vas bien ? T’as fait du bon travail.” Le simple fait de se dire cela à soi-même relève déjà d’une pratique bouddhiste de la compassion. »
Après tout, conclut BJ Miller, la douleur n’est qu’un aspect de l’existence. « Il y a tant d’autres choses au-delà de la douleur qui sont dignes de votre attention. »
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