En février dernier, on découvrait qu’un atelier de sculpture risquait la faillite après que le tribunal administratif de Nice lui ordonnait de retirer de la ville sa statue de Jeanne d’Arc, et d’en rembourser le paiement de 170.000 euros. Pourtant, la statue était plutôt réussie.
Mais voilà : un élu local a jugé bon de pointer du doigt que cet atelier n’aurait pas été mis en concurrence lors de l’appel d’offre. Peu importe que la loi permet, dans des cas spécifiques que remplit ici l’atelier Missor, de ne pas passer par un marché public, pour l’élu évidemment écologiste, le fait que des rumeurs placent le sculpteur et son atelier proches de mouvances nationalistes est un affront insupportable, d’autant plus que la statue de style classique et dorée à l’or fin représente une figure chrétienne.
Derrière la figure classique de ces bisbilles de Clochemerle se trouve cependant une énième occurrence de cette lutte contre le beau : dans les cités de France majoritairement dirigées par des progressistes de plus en plus agressifs, il semble maintenant clair qu’une guerre permanente soit faite contre l’art et l’architecture classiques. Utilisant toutes les tubulures chromées des facilités offertes par le Ministère de la Culture, des fonds publics distribués par des départements ou des régions idéologiquement acquis à la cause, et des associations lucratives sans but ou autres organisations non gouvernementales très gouvernementales, les pouvoirs en place font assaut d’inventivité pour favoriser la diffusion d’un art aussi moderne que laid, qui camoufle sa médiocrité dans des explications amphigouriques et une complexité rhétorique artificielle pour hypnotiser le bobo local ou parisien.
Ce n’est pas une exagération. Chaque rond-point majeur, chaque gare un peu coûteuse, chaque infrastructure visible se verra doté (par la loi et par la volonté d’un conseil local ou régional effervescent) d’une « œuvre » le plus souvent hideuse mais dont la facture, adressée au contribuable, ravira tout le petit milieu artistique ainsi que quelques nababs discrets des BTP.
La France qui s’émaillait de châteaux, de ponts, de statues, de calvaires, d’églises ou de cathédrales magnifiques et qui ont fait du pays la première destination touristique du monde devient petit-à-petit un hangar à ciel ouvert de bidules colorés en plastique ou en ferraille, de réalisation architecturales aussi audacieuses que pénibles à l’œil. Lentement mais sûrement, les bâtiments majestueux et les avenues d’immeubles en pierre blanche font place à de subtiles boîtes à chaussure grises en béton armé, tôle ondulée et poutres en acier apparent.
Non seulement le moche, le médiocre, le laid, le gris, le sombre, le caricatural s’étend progressivement partout, mais en plus le font-il au détriment du beau, du classique, des réalisations dont les ratios et les proportions s’inscrivent dans des temps immémoriaux. À Paris, cette tendance s’accompagne d’une destruction obsessionnelle des traces du passé – que ce soit les fontaines, les colonnes publicitaires, les grilles d’arbres ou les barrières des parcs, en plus d’une volonté compulsive de creuser des tranchées dégueulasses, peindre des pistes idiotes, foutre des plots en béton immondes et réorganiser la voirie à délicats coups de pelleteuse.
Le constat est affligeant et ce, d’autant plus que personne ne semble vouloir demander des comptes aux élus, corrompus autant financièrement – certains touchent directement des pots-de-vin pour ces réalisations « artistiques » affreuses – que culturellement lorsqu’ils prétendent aimer et comprendre leurs bouses thermolaquées en place publique.
Cette situation d’impunité ne demande qu’à changer.
Il faut que le laid change de camp, et que les adorateurs du moche soient enfin moqués pour ce qu’ils sont : des imbéciles suffisants, des tartuffes coûteux qui prétendent imposer leur absence de goûts à un peuple millénaire qui a bâti et entretenu des monuments que le monde entier célèbre encore actuellement.
Or, ça tombe bien : il existe à présent Mipmaps, une application qui permet justement d’atteindre ce but.
Mipmaps est une application cartographique web gratuite et participative, visant à cartographier l’esthétique qui nous entoure selon le contexte (les façades/rues en milieu urbain, un paysage en pleine nature, etc). À l’instar de Google Maps, où certains ont l’habitude de donner leur avis sur un lieu tel qu’un restaurant, Mipmaps met en place un moyen participatif de recueillir l’opinion des passants sur l’esthétique architecturale qui les entoure, afin de contester et dénoncer certaines verrues urbaines.
Les utilisateurs peuvent ainsi noter un lieu (de laid à beau), soit en le géolocalisant soit en le cherchant sur la carte et ajouter des photos géolocalisées dans une galerie.
Les données ainsi collectées permettent de noter la perception des territoires par ceux qui les parcourent, en révélant aussi bien les trésors cachés que les endroits à éviter. À terme, on peut imaginer que certaines réalisations pourront ainsi être mieux connues du public (qui paie parfois des fortunes pour certaines d’entre elles), et de faire connaître les ateliers et artisans qui les ont produites, les artistes responsables et, pourquoi pas, les élus qui les ont fait financer.
Il est temps que les œuvres d’art comptant pour rien, les bouses géantes audacieusement thermoformées et courageusement payées par le contribuable soient clairement identifiées et commentées sur les réseaux sociaux et au-delà, peut-être même avec le nom de l’artiste et celui du promoteur (conseil régional, départemental, mairie, j’en passe). Gageons qu’une bonne publicité pour les délires les plus marquants permettra que cessent enfin ces âneries coûteuses. A contrario, quand quelque chose est agréable ou plébiscité, qu’il soit largement diffusé est aussi un intéressant développement.
Et accessoirement, avec une telle application, peut-être seront enfin finies par la presse inféodée les présentations dithyrambiques des errements architecturaux décidées par telle ou telle personnalité publique avec l’argent gratuit des autres…
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Drôle de paradoxe pour l'ONU-Habitat, l'agence chargée du programme des Nations unies pour les établissements humains. Alors qu'elle est censée promouvoir des projets d'urbanisme respectueux de l'environnement et favorables aux populations, dans les faits, elle se montre complice des plans du gouvernement égyptien qui expulsent les habitants, notamment les plus défavorisés. Elle ouvre aujourd'hui son forum mondial au Caire, à quelques encablures de zones où les résidents luttent pour leurs droits.
La douzième session du Forum urbain mondial (WUF12) organisé par le Programme des Nations unies pour les établissements humains (ONU-Habitat) se tient au Caire, du 4 au 8 novembre 2024. Son thème : « Construire des villes durables ». Singulier endroit pour cette rencontre qui va traiter de la fourniture de logements abordables, de la transformation des « constructions informelles » (bidonvilles) et d'érection de villes capables de faire face aux changements climatiques, alors même que les habitants les plus pauvres en sont chassés et que certains d'entre eux luttent contre les projets gouvernementaux. Tels les résidents de l'île de Al-warraq dans le gouvernorat de Gizeh, ou ceux du quartier Al-Jamil dans celui de Port-Saïd et, auparavant, les habitants du triangle Maspero.
Le gouvernement égyptien, qui a été confronté à de nombreuses accusations de violations des droits humains, y compris l'expulsion forcée des résidents des zones réaménagées, reçoit ainsi le soutien et la coopération de l'ONU-Habitat — laquelle est censée promouvoir la justice sociale et le respect des droits.
Les autorités égyptiennes veulent développer les infrastructures, réorganiser les zones informelles ou les remplacer par des ensembles générant des profits. Le tout au nom du « développement urbain ». Ces projets entraînent souvent l'évacuation forcée des résidents de leurs maisons, sans consultation préalable, et sans offrir d'alternatives appropriées ni de compensations équitables, ce qui constitue une violation directe du droit à une vie décente et à un logement convenable, chose que les Nations unies et ses agences devraient, en principe, défendre.
Au lieu de cela, ces institutions coopèrent avec le régime, ce qui ne manque pas de susciter une grande indignation. D'autant que l'agence prône le principe de « ne laisser personne de côté », qui est l'un des fondements des objectifs de développement durable des Nations unies pour 20301.
Le plan Le Caire 2050, l'un des projets les plus significatifs annoncés par le gouvernement, fait partie de ces projets qui suscitent un large débat parmi les experts en urbanisme. Il a été lancé par l'Autorité générale de planification urbaine en 2008, sous la direction de Mostafa Madbouli, l'actuel premier ministre. Toutefois, il a été suspendu après la révolution de janvier 2011, pour être relancé en 2012, en partenariat avec l'Autorité générale de planification urbaine, représentée par le ministère égyptien du logement, le Programme des Nations unies pour le développement et l'ONU-Habitat. Pas étonnant, puisque Madbouli a un temps dirigé le bureau régional de cette agence onusienne.
Le projet pour le gouvernorat de Gizeh, où se trouvent les Pyramides, inclue l'île d'Al-Warraq dans les zones destinées à être transformées en espaces verts régionaux, sans se soucier un seul instant de ses près de 100 000 habitants, ni de son environnement durable fondé sur l'agriculture et la pêche. Ironie de la situation : ce projet a été annoncé au moment où le terrain était classé « réserve naturelle » — ce qui ne manque pas de soulever cette question : comment l'ONU-Habitat peut-il justifier son soutien à des projets qui menacent les réserves naturelles et les populations qui y vivent ? La construction de tours résidentielles et de complexes hôteliers l'emporte-t-elle sur l'engagement à protéger l'environnement durable et les droits humains ?
Le projet Le Caire 2050 propose également la création de l'axe Rod El-Farag, long d'environ seize kilomètres, et dont les travaux seront supervisés par les autorités du génie militaire. Il inclut aussi le développement de la région environnante des pyramides et du Grand musée, y compris la zone de Nazlet El-Semman, prévue pour être progressivement remplacée. À l'époque, Asem Al-Gazzar, président de l'Autorité générale de planification urbaine, et plus tard ministre du logement, assurait mener des discussions sur l'impact social et économique de certains projets liés à ce projet futur du Grand Caire... avec l'ONU-Habitat.
Pour l'heure et malgré ses apports au développement durable, l'ONU-Habitat contribue surtout, directement ou indirectement, à promouvoir des projets pouvant être préjudiciables aux habitants. L'impact social et économique sur les habitants concernés est souvent négligé au profit de la « grande vision urbanistique ».
Tous les projets mentionnés plus haut dans le cadre du plan Le Caire 2050 sont en cours de réalisation ou, pour certains, déjà achevés, parfois sous d'autres noms. L'ONU-Habitat a-t-il veillé à établir des normes d'exécution que le gouvernement égyptien doit respecter, notamment en ce qui concerne le traitement des habitants ? Il est crucial de se poser cette question.
D'abord, l'île d'Al-Warraq, initialement prévue pour devenir une zone verte, est désormais destinée pour accueillir la construction de la ville d'Horus, un centre financier et commercial avec des gratte-ciel au milieu du Nil. L'ordre de l'expulsion forcée a été donné suite à une déclaration du président Abdel Fattah Al-Sissi. Le 16 juillet 2017, une opération policière importante a tenté de forcer le départ des habitants. Mais ces derniers ont refusé d'obtempérer et l'affrontement avec les forces de l'ordre s'est soldé par la mort d'un résident et l'arrestation de plusieurs autres. À ce jour, l'île reste sous blocus sécuritaire avec les accès routiers fermés.
Ensuite, les propriétaires de terrains et de maisons se trouvant sur le tracé du pont de Rod El-Farag — déjà achevé depuis — sur une bande de 100 mètres de large ont été expropriés, et leurs maisons démolies, sans consultation préalable. Ils n'ont reçu ni compensation adéquate ni solution de relogement.
Enfin, dans le cadre du projet de développement autour du plateau des pyramides et du Grand musée, les habitants de la zone de Nazlet El-Semman ont subi une expulsion forcée en 2019. Le plan gouvernemental prévoyait alors l'expulsion de 4 800 familles, que la police a commencé à déloger sans qu'un décret d'expropriation ait été officiellement émis. Ayant protesté, plusieurs habitants ont été arrêtés2et accusés de manifestations illégales, de rassemblements non autorisés et d'actes de violence.
Il aurait été logique que l'ONU-Habitat, compte tenu de sa charte, s'oppose à la manière dont le gouvernement égyptien met en œuvre ses « projets de développement » qui violent totalement le droit à un logement décent, et mettent en danger la sécurité des citoyens sans fournir de véritables opportunités de consultation ni d'implication des communautés locales dans la prise de décision, ni offrir d'alternatives appropriées ou d'indemnisation complète pour les dommages. Or, non seulement l'agence onusienne est restée muette, mais elle a continué à collaborer et planifier d'autres projets.
En 2018, l'ONU-Habitat a signé un accord de partenariat avec l'Autorité des nouvelles communautés urbaines, qui représentait le ministère du logement, pour lancer la création de la nouvelle ville de Ras Al-Hikma, projet qui s'étend sur 170 millions de mètres carrés. Ceci malgré le conflit entre les habitants et le gouvernorat de Marsa Matrouh, qui a tenté à plusieurs reprises de les expulser. La première phase du projet a débuté avec l'expropriation d'environ deux kilomètres le long de la plage sur une largeur de 25 kilomètres à l'intérieur dès 2018. En février 2024, les autorités égyptiennes ont annoncé que le gouvernement des Émirats arabes unis (EAU) avait acquis le projet, désormais le plus grand projet d'investissement de l'histoire de l'Égypte.
Le gouvernement égyptien a évalué l'indemnisation à 150 000 livres égyptiennes (près de 2 800 euros) par feddan (0,42 hectare), tandis que des investisseurs privés, égyptiens et étrangers, proposaient un million de livres (18 794 euros) par feddan selon les témoignages recueillis auprès des habitants. Ces derniers ont néanmoins refusé de partir, d'autant qu'il n'ont pas été consultés auparavant et qu'ils n'ont reçu aucune proposition alternative ni indemnités appropriées. Cette année, plusieurs d'entre eux ont manifesté contre l'arrivée d'équipements de l'armée égyptienne destinés à démolir les maisons de force, afin d'accélérer l'exécution de ce projet que l'ONU-Habitat est fier de soutenir dans sa planification avec le gouvernement égyptien.
Ainsi va le paradoxe de l'agence onusienne : d'une part, elle s'engage à promouvoir les objectifs de développement durable et le droit au logement, mais d'autre part, elle est partenaire sur des projets qui entraînent des violations de ces mêmes droits.
S'affranchir de ces pratiques nécessite un traitement global à travers le renforcement des mécanismes de surveillance et de responsabilité dans les projets auxquels participe l'ONU-Habitat. Il faudrait également obliger les gouvernements à modifier leur législation interne pour l'aligner sur le droit international, notamment en ce qui concerne les violations des droits humains.
1« Valeurs universelles. Principe n° 2 ”Ne laisser personne de côté”, Groupe des Nations unies pour le développement durable », unsdg.un.org.
2Beesan Kassab et Mohamed Ashraf Abu Emaira, « Amid plan to redevelop Nazlet al-Semman, evictions without warning for residents of low-income neighborhood », Madamasr, 13 septembre 2021.
Si les grands chantiers urbains et la nouvelle capitale administrative (le Nouveau Caire) sont les projets phares de l'ère Sissi en Égypte, c'est à un homme effacé mais déterminé qu'on les doit en réalité : le premier ministre Mostafa Madbouli. Un urbaniste qui a su s'acclimater avec le contexte politique de son pays pour réaliser son projet Le Caire 2050.
Dans l'Égypte de l'après-révolution du 25 janvier 2011, un état de confusion politique et administratif a régné, avec pour principale conséquence une instabilité gouvernementale durant laquelle aucun ministre n'était sûr de conserver son poste le lendemain. Pourtant, un homme fait figure d'exception : l'actuel premier ministre Mostafa Madbouli, qui a su et pu creuser son sillon ces 13 dernières années. Il a été chargé de former un gouvernement le 7 juin 2018, après avoir été premier ministre par intérim depuis le 23 novembre 2017. Un poste qui vient consacrer un parcours entamé depuis 2000 exclusivement dans le domaine de l'urbanisme et de l'habitat.

Certes, Mostafa Madbouli a préféré se diriger vers l'école d'architecture, et particulièrement vers les études en urbanisme, plutôt que vers l'académie militaire. Mais il a, par sa famille, des attaches solides avec l'institution militaire qui est enracinée dans la structure de l'État. Son père, le général de division Kamal Madbouli Nassar, était un camarade de promotion du maréchal Hussein Tantawi1 à l'académie militaire, et l'un des commandants du corps d'artillerie de l'armée. L'oncle paternel de Madbouli est le général de division Fouad Nassar2, directeur du renseignement militaire (1972 - 1975) et chef du renseignement général (1981 - 1983). De plus, la femme de Madbouli est la fille de Hasab Allah Al-Kafrawi, ami personnel de Moubarak et son ancien ministre du logement, et la petite-fille de Osman Ahmed Osman, également ministre du logement à l'époque d'Anouar El-Sadate (1970 – 1981).
Sans minimiser les compétences de l'actuel premier ministre dans le domaine de l'urbanisme, l'appartenance à une famille jouissant d'une grande influence militaire et politique a clairement contribué à faciliter son parcours professionnel. Car en Égypte, les relations familiales restent un solide réseau de protection, et le meilleur moyen d'accéder à la fonction publique et surtout aux postes gouvernementaux, qui restent fermés aux citoyens lambdas.
Au cours de la dernière décennie du règne du président Hosni Moubarak, l'influence de son fils Gamal Moubarak, n'a cessé de croître. Ce dernier a ouvert la voie à une influence grandissante de certains hommes d'affaires et autres experts scientifiques de son entourage, parmi lesquels Mostafa Madbouli, qui a occupé le poste de président du comité des politiques du Parti national démocratique, qui était au pouvoir à l'époque.
L'idée de créer une nouvelle capitale égyptienne commence à apparaître en 2007, lorsque Madbouli est vice-président de l'Autorité générale de l'urbanisme. Lorsque cette dernière soumet un projet de plan au Conseil de la choura (la chambre haute du Parlement), une grande controverse éclate. L'urbaniste défend le projet bec et ongles, mais le président de la République intervient alors dans les 48 heures pour le faire annuler. Madbouli estime pourtant que le développement d'une nouvelle ville est une étape stratégique et nécessaire pour faire face à la surpopulation et à la détérioration des services au Caire. Sa proposition s'inscrit également dans une vision à long terme de développement des infrastructures.
Durant cette période où Mostafa Madbouli gravit les échelons des fonctions gouvernementales, jusqu'à devenir chef de l'Autorité générale de l'urbanisme, Gamal Moubarak a un besoin urgent de présenter un projet néolibéral qui servirait de futur programme électoral. L'Autorité générale de l'urbanisme, sous la direction de Madbouli, lui fournit en 2008 le projet Caire 2050, qui présente un plan global de développement urbain visant à transformer la capitale en une ville moderne, en phase avec la vision économique néolibérale voulue par Gamal Moubarak. Le projet est présenté lors d'une conférence annuelle organisée par le parti au pouvoir.
Avec la révolution de 2011, les proches de Hosni Moubarak se retrouvent soit en prison, soit écartés de la vie publique, même si cela ne dure parfois qu'une courte période. Pour ne pas être éclaboussé par ces changements, Madbouli choisit de s'éloigner des fonctions gouvernementales et de se diriger vers le bureau régional du Programme des Nations unies pour les établissements humains (ONU-Habitat), dont il prend la direction exécutive, bien loin des tensions qui commencent à monter entre les Frères musulmans et leurs opposants.
Si le futur premier ministre a toujours eu l'intelligence de ne pas se mettre en première ligne, mais d'évoluer à l'ombre des dirigeants, comme porteur de projets davantage que comme exécutant, la proximité de son père avec le maréchal Tantawi, qui était à ce moment-là le chef de l'État de facto, explique également l'éloignement de Madbouli du gouvernement durant cette période, jusqu'à ce que les choses se stabilisent et que l'armée reprenne entièrement le contrôle du pouvoir. En effet, et bien qu'il ait occupé le poste de chef de l'Autorité générale de l'urbanisme avant la révolution, poste qui fait généralement de son titulaire un candidat sérieux pour assumer le portefeuille du ministère du logement, Madbouli n'a fait partie d'aucun des gouvernements qui ont suivi la révolution, jusqu'en juin 2012 et l'élection de Mohamed Morsi, candidat des Frères musulmans, comme président de la République. Ce n'est qu'après la destitution de ce dernier que Madbouli a été réintégré pour occuper des postes importants au sein de l'exécutif.
Pendant cette période post-révolutionnaire, le plan du Caire 2050 n'était plus à l'ordre du jour, tant il avait été la cible de vives critiques de la part d'un grand nombre d'experts en urbanisme et même de responsables qui avaient été aux affaires sous Moubarak. Ces derniers étaient épaulés par des journalistes considérés à l'époque comme opposants, et qui aujourd'hui soutiennent les projets du gouvernement.
Après le coup d'État militaire, soutenu par la population, du 3 juillet 2013 et l'arrivée au pouvoir du ministre de la défense Abdel Fattah Al-Sissi, Mostafa Madbouli revient enfin au gouvernement en tant que ministre du logement, en 2014. Un an plus tard, le gouvernement révèle, par la voie du ministre, devant Sissi et son gouvernement, le plan de la nouvelle capitale égyptienne, lors d'une conférence à Charm El-Cheikh. Sissi s'étant présenté à l'élection présidentielle sans véritable programme, il s'est approprié d'anciens projets présentés du temps de Moubarak et qui étaient restés dans les tiroirs. Dans la foulée, le plan du Caire 2050 a été remis à l'ordre du jour, avec l'approbation de Sissi, qui n'a jamais caché sa fascination pour l'urbanisme et les gratte-ciels des pays du Golfe.
Le plan du Caire 2050 révèle une volonté manifeste de vider la capitale des classes pauvres pour la transformer en un centre d'investissement et de commerce au service de l'élite économique. Cette « vision d'avenir » repose largement sur les expulsions forcées, comme c'est le cas sur l'île d'Al-Warraq et dans d'autres zones que le gouvernement a ciblées pour les transformer en zones d'investissement.
Bien qu'il promeuve l'amélioration de la qualité de vie et l'augmentation des espaces verts, le « Plan stratégique national de développement urbain Égypte 2052 », qui est une reprise du plan Caire 2050, inclut la suppression des bidonvilles et l'éloignement des habitants des zones non planifiées en les expulsant de force ou en leur accordant de bien piètres indemnisations, qui ne peuvent pas leur assurer un logement décent.
L'île d'Al-Warraq est l'un des projets que Madbouli cible dans le cadre d'un plan global pour les îles égyptiennes, dont il vise à éliminer le caractère agricole et son ancrage dans le Nil, pour les transformer en projets immobiliers et touristiques. Al-Warraq a été le théâtre de violents affrontements entre habitants et policiers, sur fond de tentatives d'expulsion forcée. Une approche qui entre en conflit avec le droit des résidents à rester sur les terres sur lesquelles ils vivent depuis des décennies, et renforce l'idée selon laquelle les projets gouvernementaux ciblent directement les pauvres.
Autre projet qui montre clairement cette tendance, la création d'un centre financier et d'affaires dans la nouvelle capitale administrative, ainsi que dans la Ville du 6 Octobre (gouvernorat de Gizeh), où des milliards de livres sont investis dans des bâtiments géants faits pour abriter des multinationales ou les institutions gouvernementales, tandis que les difficultés économiques minent de larges pans de la société. De même, au nom du projet « Augmentation des espaces verts », de vastes zones résidentielles sont évacuées et transformées en zones de loisirs.
Mostafa Madbouli détient un record de longévité dans un poste ministériel depuis l'arrivée de Sissi au pouvoir, avec un précédent : celui d'avoir cumulé pendant 6 mois la fonction de ministre du logement et de premier ministre, tout en étant, encore aujourd'hui, membre du conseil d'administration de la Banque internationale arabe.
Ces dernières années, les médias ont régulièrement appelé à la dissolution du gouvernement et critiqué ouvertement le premier ministre. Dans le même temps, des rumeurs insistantes affirmaient qu'il serait remplacé par le général Kamal Al-Wazir, actuel ministre des transports et ancien chef de l'Autorité du génie des forces armées. Madbouli a effectivement présenté sa démission en juin 2024, mais quelques jours plus tard, il a été chargé de former un nouveau gouvernement. Plusieurs facteurs expliquent son maintien.
D'abord, le projet actuel de Sissi est un projet urbain par excellence, qui repose sur le réaménagement des quartiers pauvres, sur la planification de nouveaux terrains et leur vente à des investisseurs, afin de réaliser des profits financiers, mais aussi pour transformer l'urbanisme du Caire en un urbanisme similaire à celui des pays du Golfe. Et c'est ce que Madbouli réalise dans ses plans.
Ensuite, il faut souligner que ce dernier n'a pas de grandes ambitions financières. Son parcours professionnel montre qu'il souhaite plutôt mettre à profit son esprit scientifique et sa grande expérience en économie pour faire passer ses projets et les faire réaliser par les dirigeants. Il l'avait déjà fait avec Gamal Moubarak, mais Moubarak père s'y est opposé. Il s'est abstenu de le faire avec les Frères musulmans parce qu'il était bien conscient de la confusion politique qui régnait à l'époque, et que les hommes de la confrérie n'allaient pas rester au pouvoir longtemps. Désormais, il lui est possible de présenter ces plans à un gouvernement militaire qui partage avec lui les mêmes objectifs.
Aussi, avec un régime militaire, la présence de responsables civils dociles et obéissants, comme Madbouli, représente un pilier essentiel pour la stabilité du régime, et pour passer de la planification à la mise en œuvre. D'autant que le premier ministre ne s'oppose pas à des changements de plan, comme le fait de remplacer les espaces verts — pourtant inclus dans le projet Caire 2050 — par des tours pour maximiser le rendement économique ambitionné par Sissi. Notons à ce propos qu'il n'était pas initialement prévu de déplacer les cimetières historiques du Caire, mais plutôt de les transformer en espaces verts. Or, les ossements ont été transférés en dehors de la ville, sans que le premier ministre n'y trouve à redire.
Enfin, les positions de Madbouli montrent clairement qu'il ne se soucie guère de son image, et qu'il accepte sans broncher que le président de la République se dérobe à ses responsabilités pour les rejeter sur lui. Cela s'est notamment produit lors du déplacement de Sissi dans le gouvernorat d'Al-Bouhayrah (nord) le 14 juin 2023, où il a déclaré, à propos de la multiplication de chantiers de construction de ponts dans le pays : « Les gens me demandent à quoi servent toutes ces routes. C'est un plan. Et si vous voulez demander des comptes à quelqu'un, vous avez Madbouli. C'est lui qui s'occupait de la planification urbaine. Il voulait réaliser tous ces projets à l'époque, mais il ne le pouvait pas. »
Pour sa part, le premier ministre ne voit pas non plus d'inconvénient à ce que des hommes d'affaires prennent la parole avant lui lors de conférences officielles, comme lors de la conférence de partenariat gouvernemental avec le Talaat Moustafa Group (TMG), spécialisé dans la promotion immobilière, en juillet 2024.
Pour finir, Mostafa Madbouli est un architecte silencieux qui joue un rôle central dans la refonte de l'urbanisme égyptien. Il rappelle par certains aspects les ministres du sultanat mamelouk d'Égypte : les dirigeants ne peuvent ni se passer de lui, ni le craindre, car il travaille de toutes ses forces au maintien du régime au pouvoir, à renflouer les caisses de l'État, et à faciliter la mainmise du pouvoir. Madbouli s'est adapté à tous les régimes au pouvoir depuis qu'il a occupé des postes officiels, et il a su quand avancer d'un pas et quand reculer, pour accompagner les changements politiques du pays. Sous le règne du président Sissi, Madbouli est devenu l'un des principaux piliers de la mise en œuvre de la vision ambitieuse du régime, en matière de développement des infrastructures et de grands projets urbains, et tant pis si elle se réalise au détriment de la justice sociale et des droits des pauvres. Les années à venir témoigneront de l'étendue de la capacité de Madbouli à poursuivre ce rôle complexe sous un régime qui requiert loyauté et flexibilité, ainsi que de sa capacité à continuer à se présenter comme une figure centrale et indispensable à la réalisation de la vision d'avenir de l'Égypte.
Article traduit de l'arabe par Sarra Grira.
1NDLR. Ministre de la Défense sous le président Hosni Moubarak puis président du Conseil suprême des forces armées du 11 février 2011 au 30 juin 2012.
2Le nom complet du premier ministre est Mostafa Kamal Madbouli Nassar. Les Nassar étant une famille très connue dont la plupart des membres sont dans l'armée, il est fort possible que Madbouli ait cherché à masquer cette appartenance, pour faire croire à son pur mérite.