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À partir d’avant-hierAnalyses, perspectives

Faire face aux anomalies stratégiques


Publié dans Défense et sécurité internationale, n°146, janvier-février 2020


Il y a la guerre, au sens de manière de la faire, que l’on envisage de faire et celle que l’on fait réellement. Cela correspond le plus souvent mais parfois pas du tout, la faute à des contextes qui évoluent plus vite que les armées. Celles-ci ne sont pourtant pas aveugles et ces évolutions ne peuvent leur échapper surtout lorsque surviennent des anomalies, ces événements surprenants qui interpellent les certitudes. L’Histoire tend pourtant à montrer que l’apparition de ces anomalies ne provoque pas forcément d’évolution, non que les armées soient réticentes en soi à changer, elles le font constamment, mais simplement qu’elles sont réticentes à le faire lorsque cela demande de profondes transformations internes. On peut rester ainsi longtemps en position d’inertie consciente jusqu’au désastre.


Voies normales et anomalies


En 1946, le gouvernement provisoire de la République française demande aux trois états-majors d’armées de définir un modèle de forces à atteindre. La Marine nationale répond qu’elle envisage une flotte de 750 000 tonnes comprenant 10 porte-avions, 15 cuirassés et croiseurs et 60 sous-marins modernes, l’armée de l’Air rêve d’une flotte de bombardiers escortée de milliers de chasseurs et l’armée de Terre veut 21 divisions, dont 14 blindées (1).


Ces états-majors demandent en fait les moyens correspondants à la « voie normale », c’est-à-dire la stratégie opérationnelle qu’il leur paraît la plus probable pour les années à venir et cela ressemble beaucoup à ce qu’ils viennent de faire. La voie normale est en réalité pleine de passé et correspond le plus souvent à une projection en ligne de fuite de ce qui a été fait jusqu’à présent parce c’est le plus visible et ce que l’on connaît le mieux, des biais classiques de toute analyse. Elle comprend aussi beaucoup de présent en intégrant aussi la lutte contre les concurrents dans l’allocation des ressources. Dans une confusion fréquente entre le probable, le connu et le souhaitable, la « guerre future » présentée par les états-majors est donc presque toujours une guerre qui ressemble à la précédente mais où sa propre organisation a le premier rôle avec des moyens modernes et si possible très coûteux. Ces moyens peuvent être classiques ou complètement nouveaux, peu importe pourvu qu’ils n’imposent pas des changements internes profonds.


Cette tendance très forte est par ailleurs confortée par l’attitude similaire de l’ennemi probable. La vision des armées française et allemande de l’affrontement qui les opposera à nouveau après la Grande Guerre reste de part et d’autre très largement du « 1918 avec des moyens nouveaux ». Après la Seconde Guerre mondiale, les Français qui anticipaient du « 1918 » à peine quelques années plus tôt anticipent désormais du « 1945 ».


Cette tendance est rationnelle. Le futur ressemble effectivement souvent au passé, surtout au début. Dans la célèbre métaphore de Bertrand Russell, une dinde a effectivement raison d’anticiper qu’un être humain viendra demain lui apporter à manger (2). Cette anticipation tombe juste la très grande majorité du temps, jusqu’au jour de Noël où cette dinde doit réviser très vite sa doctrine. La voie normale est donc la bonne jusqu’au moment où surviennent des anomalies, c’est-à-dire des événements comme l’arrivée soudaine d’innovations majeures, techniques ou non, ou encore des résultats « aberrants » d’une bataille ou d’un conflit qui la remettent en cause.


En 1945, il y en avait au moins deux qui auraient dû interpeller très fortement les états-majors français : les bombardements atomiques sur le Japon et le début de la guerre d’Indochine avec l’apparition d’un parti politique disposant d’une armée. Au bout du compte, depuis 1945, du fait de l’existence des armes nucléaires les forces armées françaises ne vont jamais rééditer les combats en Allemagne de la 1ère armée du général de Lattre et plus de 99 % des leurs pertes au combat surviendront contre des organisations armées et non des armées étatiques.


L’interprétation des anomalies


Il est vrai que les événements surprenants ne sont pas toujours faciles à interpréter. Certains d’entre eux peuvent finalement aboutir à confirmer que l’on est toujours sur la voie normale et que l’on a raison d’y rester. En 1846, l’observation d’une anomalie de l’orbite de la planète Uranus aboutit à la confirmation de la validité des équations de Newton lorsqu’Urbain Le Verrier les utilise pour découvrir Neptune et résoudre ainsi le problème. Les frappes atomiques d’août 1945 et la corrélation avec la capitulation du Japon quelques jours plus tard sont interprétées par l’US Air Force (USAF) comme la confirmation de ses théories sur l’importance stratégique des grands bombardements. L’arme atomique apparaît alors comme l’illustration parfaite de l’innovation radicale mais non de rupture puisqu’elle entraîne une bien meilleure efficacité sans imposer de profonds changements (3). Mais il arrive aussi que la résolution de l’anomalie ne confirme pas la voie normale. Après Neptune, c’est l’orbite de la planète Mercure qui ne correspondait pas non plus au paradigme newtonien. On a alors immédiatement cherché la planète inconnue qui pouvait expliquer cette nouvelle anomalie mais en vain. Il n’y avait alors que deux solutions : changer de paradigme, ce sera la théorie de la relativité, ou continuer à chercher en espérant au mieux trouver enfin la planète confirmatrice ou au pire maintenir un doute qui bénéficie à la théorie en cours.

Au début des années 1950 apparaissent les têtes atomiques miniaturisées et à relatif bas coût. L’US Army les interprète immédiatement comme une « planète confirmatrice » en les décrivant comme des moyens de doper son artillerie sol-sol et sol-air. Pour beaucoup d’officiers de l’Army, la vraie anomalie a été la force de l’armée chinoise en Corée que l’on n’a pu briser avec des armes atomiques, non parce qu’elles étaient de nature particulière, mais parce qu’il y en avait trop peu pour les gâcher dans un conflit secondaire. Ce problème est donc désormais résolu. Pour les rares qui s’intéressent aux combats qui ont alors lieu au Vietnam et au Laos, les problèmes du Corps expéditionnaire français seraient vite résolus avec des obus atomiques.


Ce n’est qu’après s’être dotée de milliers de projectiles nucléaires que l’Army appréhende dans ses expérimentations que le « champ de bataille atomique » risque d’être très compliqué à gérer, tactiquement et stratégiquement. La greffe dans la voie normale n’a pas pris. On la maintient néanmoins par réciprocité avec l’armée soviétique qui a fait de même et se retrouve face aux mêmes difficultés conceptuelles. Des deux côtés, on revient plus ou moins explicitement à l’idée que l’affrontement doit être « normal », c’est-à-dire au moins au début une réédition des combats de 1945 et pour le reste « on verra ». L’anomalie est renvoyée en attente en périphérie. Une organisation militaire peut vivre ainsi avec des contradictions tant qu’elle n’est pas engagée réellement (4).


L’USAF de son côté est troublée par les missiles comme les V-2 ou les projectiles antiaériens apparus à la fin de la Seconde Guerre mondiale, engins qui remettent en cause la centralité du bombardier dans son système. L’USAF pouvait imaginer à terme le remplacement du bombardier comme vecteur premier du bombardement et investir dans les missiles à longue portée. Elle préfère s’en défendre selon les procédés décrits par l’épistémologue Imre Lakatos. L’USAF participe au développement des missiles aux États-Unis, mais surtout pour essayer d’en avoir le monopole (sous prétexte qu’ils volent) et de les contenir à la périphérie de sa voie normale. Les bombardiers reçoivent toujours la plus grande part de l’attention et des investissements, notamment pour se protéger matériellement des missiles antiaériens et conceptuellement des missiles balistiques à longue portée.


Surviennent alors la mise en orbite par les Soviétiques du satellite Sputniken 1957 puis la destruction d’un avion-espion américain en haute-altitude par des missiles en 1960. Ces événements ébranlent l’USAF qui est obligée d’admettre que sa flotte de bombardiers peut à la fois être frappée en quelques minutes aux États-Unis et entravée dans son action au-dessus du territoire ennemi. Ce n’est qu’alors, et largement sous la pression politique, que l’organisation accepte de remplacer ses chers bombardiers par des missiles à longue portée Minuteman comme noyau dur. Tout cela pour finir par utiliser les B-52 pour frapper conventionnellement des ennemis auxquels on s’était beaucoup moins intéressés malgré leur victoire surprenante à Diên Biên Phu en 1954 (5).


Du courage de changer avant le choc


Est-ce à dire que les armées sont toujours condamnées à être surprises ? Si elles persistent trop longtemps dans leur voie normale, oui. Comme la dinde de Bertrand Russell, Noël arrivera forcément. Depuis 1815, les armées françaises changent de mission principale, guerre interétatique, lutte conte d’autres organisations armées, police internationale ou intérieure, tous les dix-quinze ans en moyenne. Le modèle « gaullien » mis en place au début des années 1960 fondé sur la dissuasion nucléaire et l’intervention extérieure menée par une troupe professionnelle a été à cet égard particulièrement résistant. Le conflit de contre-insurrection au Tchad de 1969 à 1972 n’a pas été tout à fait conforme à cette voie normale, mais il a été possible de s’adapter en périphérie. En revanche, en 1990-1991 lors de la guerre du Golfe le trouble a été beaucoup plus profond. Pour être capable de s’engager puissamment hors des approches immédiates du territoire métropolitain, il aurait fallu modifier profondément le modèle en acceptant d’engager au loin des conscrits ou inversement en professionnalisant complètement les forces, un choix alors impossible à faire.


Car l’élément fondamental n’est pas tant l’anticipation de la « survenue de Noël ». S’il est impossible de prévoir complètement ce que l’on va véritablement faire, il est presque toujours possible pour une organisation intelligente d’établir un certain nombre de scénarios et même d’actualiser leur probabilité d’occurrence en fonction des observations. La vraie difficulté est d’accorder l’organisation aux scénarios.


Si cet accord ne heurte pas trop ce à quoi les membres, surtout dirigeants, de l’organisation sont attachés matériellement et culturellement, l’adaptation peut être rapide. Dans le cas contraire, l’effort à fournir sera douloureux et nécessitera souvent l’intervention d’une autorité extérieure. Plus que le volume même de l’organisation, ce sont le poids du passé et les ressources disponibles qui importent alors. Plus la voie normale aura été longue et/ou coûteuse à se mettre en place et plus elle aura créé de l’attachement. Plus les ressources sont abondantes et plus il sera acceptable d’en « gaspiller » pour explorer des solutions aux anomalies autres que le déni ou le mépris. La conversion d’une partie de la flotte sous-marine de l’US Navy en lanceurs de missiles nucléaires à longue portée Polaris n’a pas trop perturbé l’US Navy car elle disposait de suffisamment de ressources pour préserver son noyau conventionnel hauturier. Cela a été beaucoup plus difficile pour la Marine nationale dans les années 1960 qui a dû sacrifier son Plan bleu de modernisation des bâtiments de surface au profit de la Force océanique stratégique (FOST) de sous-marins nucléaire lanceurs d’engins, devenue par la suite son noyau dur.


L’avantage des armées sur la dinde de Russel est qu’elles savent normalement que Noël existe, mais elles n’en connaissent pas la date. Tout ce qu’elles peuvent faire c’est observer les indices de son approche et décider à ce moment-là si cela sera conforme ou pas à ce que l’on envisage et sait faire. Si ce n’est pas le cas, la crise sera inévitable. Il faudra alors choisir de la provoquer en interne ou d’attendre celle plus douloureuse de l’Histoire.

(1) Philippe Masson, Histoire de l’armée française de 1914 à nos jours, Perrin, 2002.

(2) Pour les références épistémologiques : Alan Chalmers, Qu’est-ce que la science ? Le Livre de poche, 1990.

(3) Clayton M. Christensen, The Innovator's Dilemma : When New Technologies Cause Great Firms to Fail, Harvard Business Review Press, 1997.

(4) Linn Brian McAllister, The Echo of Battle: The Army's Way of War, Harvard University Press, 2007.

(5) Edmund Beard, Developing the ICBM: A Study in Bureaucratic Politics, New York, Columbia University. Press, 1976.


Le nouvel équilibre des DSI face à la transformation digitale

Victor Fèvre est un jeune professionnel du secteur de la cybersécurité mais aussi de la transformation digitale. Je suis heureux de l'accueillir. OK

La transformation digitale a révélé que toutes les organisations - publiques ou privées, peu importe leur cœur de métier ou leur business model - étaient concernées par le numérique : paradoxalement, cela a été souvent mal vécu par les directions des systèmes d'informations.

L'irruption des métiers dans ce qui était considéré comme le "pré carré" et le monopole des DSI a rarement été vue d'un bon œil et a plutôt eu tendance à déclencher des réflexes de repli sur soi et de rejet.

La transformation digitale était parfois stigmatisée comme mode, sans chercher à comprendre les mécanismes profonds de cette transformation (le mot digital est accessoire) et la formidable opportunité qu'elle pouvait représenter grâce à une nouvelle approche du numérique.

En effet, le cycle court des métiers en front-office, en prise directe avec les clients et mettant au cœur de la démarche la convivialité de l'expérience utilisateur, n'est pas aisément compatible avec la temporalité plus longue des experts techniques des projets informatiques.

Pourtant, il s'agit bien là de la clé du succès d'une organisation conduisant sa transformation digitale. C'est là où la posture des DSI est en pleine évolution par rapport à la situation d'il y a 2 ou 3 ans.

Aujourd'hui, les DSI se sont réinventées un rôle dans le nouvel équilibre économique et restent régaliennes pour la cybersécurité de leur organisation. La sécurité des systèmes d'information commence de plus en plus à être vécue non plus comme une contrainte, mais bien comme une opportunité "au profit" des organisations.

La vague des rançongiciels de 2017 a marqué les esprits et les PME se sont réellement rendues compte que les cybermenaces n'étaient pas l'apanage de services de renseignement, des militaires ou des OIV. Une cyberagression peut être mesurable et avoir un impact monétaire immédiat.

Ainsi, les DSI peuvent maintenant se positionner en tant que garants d'une cybersécurité considérée comme facteur de réussite et parfaitement indissociable de la transformation numérique de leur organisation. Mieux, elles gagnent en visibilité, en reconnaissance et en importance: ce n'est pas le bastion d'ingénieurs ou d'informaticiens "dans leur monde", mais leur travail est l'affaire de tous. Les DSI deviennent vraiment un acteur incontournable.

La maturité des DSI sur les nouveaux modèles économiques (SaaS, Cloud) augmente notablement et nous pouvons espérer que les entreprises ne s'y précipiteront pas à l'aveugle, mais en ayant bien réfléchi aux avantages qu'un système ou un modèle pouvait apporter à leur SI ou leur produit, tout en prenant les mesures adéquates pour limiter les risques associés.

V. Fèvre

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