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À partir d’avant-hierAnalyses, perspectives

Le ministère de l’Intérieur confirme son intention de dissoudre Égalité et Réconciliation

RT France. Paris continue de resserrer l’étau autour d’Alain Soral. Ce 11 octobre, son équipe a rapporté sur X la réception d’un courrier du ministère français de l’Intérieur l’informant de son «intention d’engager la procédure de dissolution» d’Égalité & Réconciliation.

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Pourquoi informer est-il devenu un véritable combat ? – avec Kate, journaliste indépendante

JSF-TV. Son parcours, son choix de l'indépendance, les coulisses du journalisme, la liberté d'informer, la responsabilité de transmettre… Nous allons parler de ce qui nous permet encore de comprendre, questionner et exercer notre esprit critique.

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Expiration sans expiation de «l’antisémitisme», selon le stratège démocrate James Carville

par Alfredo Jalife-Rahme. C’est une révolution idéologique aux États-Unis. Après avoir affirmé qu’Israël était la seule démocratie du Moyen-Orient et avait le droit de faire n’importe quoi pour se défendre, l’opinion publique est révoltée par le génocide qu’elle a vu à Gaza.

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Le cirque de l’été politique français, épisode 3 : piratage, dégommage et copinage

par Alexandre Regnaud. On apprend en cette fin août que le site de la Direction Générale des Finances Publique (DGFiP) a été piraté, et que les données de 678 000 particuliers et professionnels sont dans la nature.

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Le cas Fedorova : un produit du syndrome «Barcelone 1937» et «1984» ?

par Philippe Bergerac. Si nous zoomons aujourd’hui sur ce cas, ce n’est pas pour défendre Xenia Fedorova (quoique : pour le principe), mais plus pour décortiquer un phénomène logique et «normal» d’un système économique en faillite.

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Syrie. Espoirs incertains pour la presse

Un homme regarde un journal affiché devant un magasin de vêtements colorés.

Avec la chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024, l'effondrement du système médiatique autoritaire a laissé place à une pluralité de médias, publics, privés et indépendants. Dans la période de transition, encore trouble et polarisée, se dessine un rapport de force avec les nouvelles autorités à Damas.

Le 26 juin, le ministère syrien de l'information, établi depuis 1961, a diffusé une vidéo relayant six interdictions en matière de publication : l'atteinte à la souveraineté de l'État ; celle à la vie privée ; le blasphème de symboles religieux ; l'incitation à la haine ; le non-respect de la bienséance publique ; et les fausses informations. Ces catégories, et plus encore l'acception large de leur terminologie, font craindre un durcissement du contrôle de la presse et des journalistes, voire une forme de censure de l'information en Syrie.

Pourtant, dans l'édition 2026 de son rapport, Reporters sans frontières soulignait que la Syrie post-Assad avait effectué « la remontée la plus importante du classement en 2026 (+ 36 places) » pour atteindre le 141e rang. La situation n'est certes pas comparable avec le précédent régime où les exécutions, les disparitions forcées, les intimidations de tout genre à l'encontre des journalistes étaient légion. D'ailleurs, l'article 13 de la Déclaration constitutionnelle pour la période transitoire, signée par le président par intérim Ahmed Al-Charaa et en vigueur depuis mars 2025, précise bien que « l'État garantit la liberté d'opinion, d'expression, d'information, de publication et de la presse ».

Pour Ahmad Khaled Abazeed, rédacteur en chef du média en ligne Shaam News Network, qui n'a obtenu qu'une licence d'exploitation temporaire, « il y a certes beaucoup plus de marges que sous Assad, mais on pâtit d'une absence d'environnement légal clair. Notamment en ce qui concerne la protection des journalistes et les garde-fous contre l'arbitraire ». Il précise que « le principal problème réside dans le maintien des lois héritées d'Assad, qui restreignent la liberté d'expression, comme celle sur la cybercriminalité de 2022, avec ses termes flous et ses lourdes sanctions. La priorité serait de l'abroger ».

La phase actuelle de transition a cela de paradoxal que la situation est beaucoup plus permissive qu'auparavant, mais reste incertaine. Des dizaines de cas de violences et de pressions à l'encontre de journalistes ont été recensés.

À ce climat s'ajoutent des contraintes, que ce soit en matière de couverture des sujets, avec des formes d'autocensure de la part des rédactions ou d'intimidation de la part des autorités, ou en matière d'obtention de licences, qui plus est coûteuses, pour enregistrer et exploiter un média en Syrie. Pas toujours en toute transparence. C'est ce que décrit le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression dans son rapport de mai 2026 faisant le bilan de l'année passée sur la situation des médias en Syrie : « Au lieu d'un système de propagande unique et centralisé, le paysage médiatique fonctionne désormais selon un modèle caractérisé par un contrôle fragmenté, une ambiguïté juridique, un contrôle des autorisations et des pressions informelles. »

Une fausse dynamique

Le 2 juillet, l'explosion d'une bombe dans un café du centre de Damas tuait au moins neuf personnes et en blessait vingt autres. Mohammad Haj Kaddour, journaliste free-lance, photographe et parfois fixeur, nous confirme que « aucun journaliste, hormis ceux des médias officiels, n'a été autorisé à se rendre sur le site de l'explosion, ou à aller dans les hôpitaux, afin de couvrir l'événement ». Ce qui illustre, selon lui, une dynamique faussée : « Le soutien, les accès, et même les informations ne sont délivrés qu'à des médias qui servent le gouvernement et son narratif ».

Par ailleurs, le nombre de fixeurs, comme lui, et de fixeuses, travaillant avec ou pour des journalistes étrangers, s'est largement accru après la chute du régime. Responsables de toute la logistique de terrain et de l'organisation des entretiens, des traductions, parfois de la conduite des véhicules et bien souvent de l'affinage des angles, ces maillons indispensables ne sont quasiment jamais cités par les titres occidentaux qui y ont recours. Ni structurés ni organisés, ils souffrent d'un déficit de reconnaissance.

Autre exemple de contrôle, plus personnel. Lorsque nous sommes allés récupérer notre visa de journaliste, pour une période de deux semaines renouvelable une fois, au sixième étage du ministère syrien de l'information, notre interlocutrice a longuement insisté sur les lieux de notre reportage. En particulier, elle voulait s'assurer que nous n'irions pas à Soueïda, dans le sud du pays, où la situation reste volatile, un an après des affrontements entre des combattants druzes et des Bédouins soutenus par les forces de sécurité.

Un soir de juin, alors que nous flânons dans le quartier de Baramkeh, dans le centre de Damas, trois agents des forces de sécurité, en civil, nous interpellent. Tout en restant polis, ils contrôlent notre passeport rouge bordeaux et, constatant notre profession de journaliste, demandent aussitôt si nous travaillons pour Reuters. Sans doute car l'agence de presse internationale a publié deux enquêtes qui ont suscité l'ire des autorités : une sur le massacre de 1 500 civils alaouites par les forces de sécurité du gouvernement provisoire en mars 2025 sur la côte ; la seconde sur l'implication du frère du président, Hazem Al-Charaa, dans la prise en main de l'économie en bonne entente avec des hommes d'affaires ayant prospéré sous Assad1. Vérification faite, nous pouvons repartir.

La restructuration des médias d'État

Les institutions publiques comme les médias d'État, omniprésents sous le précédent régime, ont fait l'objet d'une vaste restructuration. Celle-ci comprend « des licenciements, le dégraissage des “employés fantômes”, une réforme des organismes publics et la relance symbolique de certains médias officiels », nous assure Fadel Abdulghany, fondateur et directeur exécutif du Réseau syrien pour les droits humains (SNHR).

Il fait notamment allusion au journal Al-Thawra rebaptisé Al-Thawra Al-Suriyya, dans une tentative de rompre avec la propagande sous l'ère Assad, mais aussi à la chaîne de télévision publique Alikhbariya Syria, relancée en mai 2025 avec un nouveau design.

Dans les médias publics, les cadres ont été remplacés, souvent de manière discrétionnaire, mais pas la plupart des journalistes, en raison de leurs compétences techniques. De nouvelles recrues ont été embauchées en récompense de leur loyauté. Ils sont identifiés comme proches du mouvement Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) ou comme opposants au régime des Assad. Cela semble la seule légitimité qui compte, d'où la question récurrente : « Que faisais-tu ces quatorze dernières années ? » D'après plusieurs sources, leurs salaires seraient nettement plus élevés que ceux de leurs collègues déjà en poste, ce qui suscite des tensions dans un pays à l'inflation galopante.

C'est pourquoi, pour Fadel Abdulghany, « la question n'est pas de savoir si les médias d'État adoptent un nouveau nom ou un nouveau slogan, mais s'ils se transforment en véritables médias de service public, fondés sur l'indépendance éditoriale, le pluralisme, l'accès des journalistes aux victimes et à la société civile, la couverture des échecs du gouvernement ». Ces médias continuent de s'aligner sur la position officielle du gouvernement, ce qui est notable en cas d'événements sécuritaires à caractère confessionnel ou encore sur des sujets comme la justice transitionnelle.

Dans le centre de Damas, rue Al-Abed, du nom du premier président de la République syrienne alors sous mandat français (1923-1946), Ibrahim* vend des journaux depuis plusieurs décennies. Lorsque nous prenons un exemplaire du quotidien Al-Thawra Al-Suriyya, au milieu de livres de Nizar Qabbani, Sun Tzu, Khalil Gibran et George Orwell, il nous affirme que c'est le douzième qu'il vend aujourd'hui, alors qu'il en écoulait des milliers par jour il y a trente ans. « Ce n'est pas seulement en raison du désintérêt des gens pour le papier et d'une crise de confiance envers les médias officiels, mais aussi du fait d'un manque de professionnalisme », soupire-t-il.

Le soutien modeste aux médias indépendants

L'acteur et essayiste Abdel Kader Al-Manla, qui prend incidemment part à l'échange, n'est pas de cet avis. Lui qui écrit fréquemment dans les médias d'État, sur des sujets de politique et d'art, estime qu'aujourd'hui il n'y a plus de ligne rouge et qu'il est libre d'y écrire ce qu'il pense, y compris son opposition au gouvernement, tant qu'il ne fait pas montre d'une hostilité ouverte.

Il semble que ce soit aussi le pari de diverses agences étatiques de développement média européennes, qui n'hésitent pas à soutenir ces médias officiels, parmi lesquelles la principale : l'agence de presse Syrian Arab News Agency (Sana). Une source spécialisée dans le domaine nous confirme que cet appui s'inscrit dans la consolidation des relations bilatérales avec la Syrie. Pourtant, le soutien global à la presse de la part de bailleurs et d'organisations internationales reste relativement modeste. Cette même source nous confie :

On observe une fatigue des bailleurs et une attrition des financements pour la région et, en particulier, pour la société civile et pour les médias indépendants, d'autant que les financements ont été impactés par les coupes de l'agence états-unienne pour le développement international (USAID) en 2025. Par comparaison, les fonds étaient plus élevés pour la Tunisie en 2011 ou encore le Soudan en 2019.

Les médias indépendants sont les principaux récipiendaires de ces subventions, étant donné leur libre accès, sans publicité, et leur liberté éditoriale. Ce qui n'est pas sans alimenter la méfiance populaire envers leurs soutiens extérieurs, même si la plupart de ces pure players ont été lancés par des citoyens ordinaires2. Certains se sont développés en Syrie dès 2011, à l'instar de Enab Baladi, créé par des activistes à Daraya, dans la banlieue de Damas, avant leur exil en Turquie. L'hebdomadaire, qui bénéficie d'une large audience dans toute la Syrie et au-delà, avec sa version anglaise, a ouvert un bureau dans la capitale.

D'autres ont vu le jour à l'étranger, en 2013, comme SyriaUntold à Berlin et Rozana Media à Paris, dont est issue la webradio indépendante Radio Rozana. On rencontre sa rédactrice en chef, Loujein Haj Youssef, au café Ahweh Mazbouta, apprécié des journalistes qui en ont les moyens pour son ambiance bohème et artistique, et son réseau Wi-Fi.

La journaliste déplore tant les difficultés administratives que le manque de fonds, qui ne facilitent pas l'ancrage des médias indépendants. « Notre objectif n'en reste pas moins de faire monter en compétences nos journalistes sur place, pour continuer à faire du journalisme qui ait du sens, du journalisme d'impact », assène-t-elle. Elle fait référence à la couverture par son média du conflit dans le Nord-Est syrien, en janvier 2026, entre les Kurdes et les autorités, qui a obligé ces dernières à mettre en place des couloirs de sécurité pour l'évacuation des civils. Pour tenter d'obtenir des financements, elle privilégie aussi des projets spécifiques, notamment autour des femmes journalistes, pour l'heure sous-représentées dans la profession.

La concurrence des médias du Golfe

Le média en ligne Syria Direct, fondé à Amman en 2013, mais basé à Berlin, a de son côté ouvert un bureau dans le centre de Damas et aspire à embaucher davantage de journalistes locaux. L'idée est d'occuper le terrain dans cette période de transition, en développant son édition en arabe.

Pour sa part, Yassin Swehat, le rédacteur exécutif de la plateforme Al-Jumhuriya, lancée en 2012, estime que « les médias indépendants opèrent dans des conditions difficiles, non seulement en raison du contexte syrien lui-même, mais aussi à cause de la crise plus large que traverse le secteur médiatique mondial en matière de modèles de financement, de viabilité et d'audience ». Il s'agit aussi de s'organiser face à la concurrence des médias privés venant du Golfe, le Qatar en tête, notamment avec Al-Jazeera et Syria TV, détenue par le groupe qatari Fadaat Media, et dont l'ancien directeur général, Hamza Al-Mustafa, était ministre de l'information de mars 2025 à mai 20263.

Dès décembre 2024, plusieurs des médias alternatifs se sont associés pour faire valoir leurs droits dans la Syrie post-Assad. C'est le cas de Rozana Media, Radio Arta, Al-Jumhuriya et Enab Baladi, qui se coordonnent au sein d'un consortium. D'aucuns déplorent toujours les liens de proximité du Syndicat des journalistes avec les autorités.

La professionnalisation des journalistes

Si Lilas Hatahet, consultante experte en médias, reconnaît le caractère de niche des médias indépendants, elle reste optimiste quant à la motivation et la professionnalisation des journalistes. « Ils ont le narratif, connaissent le terrain et l'audience, mais ont besoin d'être mieux formés à certains outils », précise-t-elle, en insistant également sur l'enjeu des réseaux sociaux et, surtout, des campagnes de désinformation et de haine qui y pullulent.

Présenté en début d'année par le ministère de l'information, et fruit de concertations avec des centaines de journalistes de tous horizons et de tout le pays, le « code de conduite professionnelle et déontologique » entend professionnaliser le métier et réduire la diffusion des discours de haine. Il s'avère toutefois, jusqu'à maintenant, peu appliqué par les médias officiels, et sa légitimité reste contestée, notamment par l'Association des journalistes syriens, indépendante, qui y voit une ingérence dangereuse des autorités.

D'où le fait, dans un pays encore ravagé par treize années de guerre, qu'un certain nombre d'interrogations demeurent, comme formulé par le professeur en études internationales des médias Yazan Badran dans un entretien donné en avril à SyriaUntold : « Quel est, à l'heure actuelle, le rôle de l'information en Syrie ? […] Qui a accès aux sources et est en mesure d'offrir une véritable compréhension des évolutions politiques ou économiques en cours ? »4.

Le 12 juillet, le nouveau Parlement, dont un tiers des membres a été nommé par Ahmed Al-Charaa, a tenu sa première séance. De nombreux journalistes espèrent qu'il s'attellera à la suppression des lois restreignant le champ de la presse, héritées de l'ère Assad, et mettra à son agenda la protection des journalistes et la régulation du secteur par un corps indépendant de l'État, comme le préconise, dans ses recommandations finales, le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression. Neuf jours plus tard, le ministère de l'information lançait une série de rencontres avec des acteurs de la profession dans différentes villes en vue de l'élaboration d'un projet de loi sur les médias.

* Le prénom a été modifié


1Maggie Michael, «  Syrian forces massacred 1,500 Alawites. The chain of command led to Damascus  », Reuters, 30 juin 2025  ; Timour Azhari et Feras Dalatey, «  Syria is secretly reshaping its economy. The president's brother is in charge", Reuters, 24 juillet 2025.

2Lire à ce sujet M. Ghiglia, «  Alternative and Citizen Journalism(s) in the Middle East  » in The Handbook of Media and Culture in the Middle East, J. F. Khalil, G. Khiabany, T. Guaaybess et B. Yesil, 2023, Wiley Blackwell.

3Lors d'une conférence du DW Global Media Forum en juillet 2025, il avait déclaré : «  J'aimerais être dans une position qui, dans cinq ans, ne nécessite plus de ministère de l'information  », en promouvant une indispensable liberté d'expression.

4Jillian C. York, «  Free speech is a mutual responsibility  », SyriaUntold, 17 avril 2026.

Xavier Moreau. L’inventaire des paroles

par Mounir Kilani. Sanctionner une personne pour ses paroles, c’est toujours faire peser une menace sur ceux qui pensent autrement. Le cœur de ce dossier n’est pas ce que Xavier Moreau aurait fait. Il est ce que Xavier Moreau a dit. Ce déplacement du fait vers la parole. Voilà la nouveauté.

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France : Censure et dérives ? Maitre Régis de Castelnau

Maître Régis de Castelnau évoque ce qu’il considère comme des dérives autoritaires, juridictionnelles et procédurales, ainsi que les atteintes à la liberté d’informer, à la liberté d’expression et au respect des principes fondamentaux de l’État de droit.

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Le scénario cauchemar que le Sénat prépare pour les créateurs de contenu

Silicon Carne. La même semaine où la France est devenue le premier pays de l'UE à interdire les réseaux sociaux aux mineurs, le Sénat a proposé un observatoire pour rendre invisible tout citoyen jugé menaçant pour «la qualité de l'information».

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Cette forêt interdite aux moins de quinze ans

par h16. Il était une fois, dans le Royaume de France, une forêt immense et sombre où les villageois avaient pris la fâcheuse habitude d’aller dire ce qu’ils pensaient. Personne ne les y avait autorisés. Pire : personne ne pouvait les en empêcher.

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Pour en finir avec la liberté d’expression (… telle que vous la connaissez)

par Geoffrey Delavallée. Le mensonge n’est pas une opinion. 1er corollaire : ceux/celles qui mentent doivent être mis hors d’état de nuire. 2ème corollaire : les erreurs (ça arrive de se tromper…) doivent être systématiquement corrigées.

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Messages espionnés, factures tracées, conducteurs filmés : 2026, l’année où l’UE a soudé la cage

Par : h16

Hier, le Parlement européen a donc rétabli la lecture automatisée de vos messages privés, sans vergogne.

La méthode employée mérite le détour, en vous rappelant que le D dans Union Européenne vaut pour « Démocratie » : même si une majorité des députés présents a voté contre (314 contre, 276 pour), le texte est passé.

Oui, vous avez bien lu et cela résume bien l’état de fébrilité d’une Union européenne qui ne cherche même plus à dissimuler son projet de fond : pister, tracer et contrôler chacun de ses citoyens, du berceau au cercueil, de la place publique à sa chambre à coucher.

En 2021, l’Union adopte une dérogation temporaire à la directive ePrivacy (mieux connue sous le sobriquet « ChatControl 1.0 », qui autorise les grandes plateformes américaines (Meta, Google, Microsoft et consorts) à scanner les messages privés, sans mandat ni soupçon, pour (prétendument) y détecter de la pédocriminalité.

Cependant, en mars 2026, ô surprise, le Parlement refuse de prolonger le dispositif, à l’issue de scrutins dont l’un s’est joué à une voix près, avec expiration de la dérogation en avril. Les GAFAM se frottent les mains (ils vont pouvoir recommencer à scanner sans se gêner) et Bruxelles s’empresse alors non pas de les rappeler à l’ordre, mais de leur refabriquer une couverture juridique sur mesure.

Avec la finesse d’un bulldozer, le 2 juillet, le Conseil adopte par procédure écrite un texte quasi identique à celui rejeté trois mois plus tôt, simplement recalé jusqu’en avril 2028, en le présentant comme une position du Conseil en première lecture.

Le dossier revient donc au Parlement en seconde lecture, où les règles s’inversent : là où, en mars, une majorité simple suffisait à rejeter, en juillet, il faut une majorité absolue de 361 voix sur 720 pour le faire, et les absents comptent mécaniquement pour le texte. Et histoire de sécuriser le vote, le PPE de Manfred Weber dégaine une procédure d’urgence casant le scrutin le 9 juillet, dernière plénière avant les vacances, période bénie d’absentéisme parlementaire.

La négociatrice du dossier, l’eurodéputée Markéta Gregorová, a bien dénoncé en séance une violation du règlement intérieur du Parlement lui-même (la procédure d’urgence étant prévue pour des premières lectures et certainement pas pour ressusciter un texte déjà enterré), personne d’autre que les opposant – minoritaires au bon moment – n’a bronché et l’affaire a donc été pliée très vite.

Comme ailleurs, France en tête, quand le Parlement vote mal, on le fait revoter vite, en changeant les règles, et hop ! Le tout, bien sûr, pour sauver les enfants. Bah oui, forcément.

Peu importe qu’en réalité, le dispositif soit une mauvaise blague : selon les chiffres de la Commission cités par l’ancien eurodéputé Patrick Breyer, le scan de masse des messageries ne représentait que 36% des signalements en 2024, la police criminelle allemande estime que près de la moitié des alertes ne sont pénalement pas pertinentes, et 40% des enquêtes déclenchées visent… des mineurs eux-mêmes, coupables de s’envoyer des messages coquins entre adolescents.

Au demeurant, nul besoin de statistiques fines pour comprendre l’évidence : le crime ne représente qu’une fraction infinitésimale des milliards de messages échangés chaque jour, et lire l’intégralité du courrier de 450 millions d’Européens pour y pêcher cette fraction est aussi proportionné que raser un quartier pour retrouver un voleur de vélo. Quant à la pente, elle est si glissante qu’on y a déjà installé les remonte-pentes : une infrastructure de lecture généralisée créée pour les pédocriminels servira demain, au choix, pour le terrorisme puis la « haine » en ligne, puis la désinformation et rapidement toute opinion vaguement inconvenante.

De surcroît, ceci n’est que le début : ChatControl 2.0 (le règlement CSAR) mijote toujours en trilogue pour rendre la détection obligatoire par ordres administratifs, y compris sur les messageries chiffrées, ce qui impose mécaniquement le scan côté client, directement sur votre téléphone, avant tout chiffrement. Autrement dit, on va droit vers la fin pure et simple du chiffrement de bout en bout, transformé en décor de théâtre.

Le service juridique du Conseil lui-même a conclu en juin que même le scan « volontaire » constitue une fouille généralisée incompatible avec la Charte des droits fondamentaux ; les négociations reprennent pourtant fin septembre sous présidence irlandaise, car à Bruxelles, un avis juridique gênant est un détail au même titre qu’un vote perdu.

Rassurez-vous, ce n’est pas tout !

Pendant que vous aviez les yeux rivés sur ce feuilleton, les autres barreaux de la cage ont été soudés en silence.

Ainsi, avec l’identité numérique européenne, chaque État membre devra fournir son portefeuille EUDI d’ici décembre 2026, que banques, télécoms et grandes plateformes devront accepter dès 2027, avec un objectif affiché de 80% des citoyens équipés en 2030, l’outil idéal pour la vérification d’âge que ChatControl 2.0 prévoit justement d’imposer. Comme c’est commode.

N’oublions pas la directive DAC8, en vigueur depuis le 1er janvier, qui complète MiCA en obligeant toute plateforme crypto de la planète servant des Européens à livrer au fisc votre identité, vos soldes et vos transactions.

Ajoutons la facturation électronique Peppol/ViDA, obligatoire en France au 1er septembre : dix millions d’entreprises dont chaque facture, chaque paiement, chaque relation commerciale transitera par des plateformes agréées reliées au concentrateur de Bercy.

Au passage, évoquons le règlement GSR2, dont la phase finale est entrée en vigueur le 7 juillet et qui impose à toute voiture neuve une boîte noire, un mouchard de vitesse et une caméra scrutant votre regard au volant, en attendant que les promesses d’anonymisation connaissent le sort habituel des promesses (sans parler d’un hacking de toutes ces données qui n’arrivera jamais, promis juré).

Bien sûr, ce serait dommage d’oublier l’euro numérique, déjà évoqué dans ces colonnes, qui parachèvera l’édifice côté paiements.

Et pour la touche comique, rappelons la récente mise en place du contrôle biométrique EES aux frontières, généralisé en avril, qui tourne au chaos avec des files de cinq heures dans les aéroports, au point que compagnies et aéroports supplient Bruxelles de suspendre le machin foutraque : on fiche donc consciencieusement empreintes et visages des touristes venus dépenser leurs devises, pendant que l’immigration illégale, elle, continue d’entrer sans selfie ni empreintes. Ajoutez le règlement e-Evidence qui permet à un juge de n’importe quel État membre de réclamer directement vos données à n’importe quel fournisseur, et le tableau est complet.

Chaque texte, pris isolément, présente une vertu de façade : les enfants, la fraude, la sécurité routière, les frontières, la lutte contre les vilains, les méchants et les affreux, etc. Sauver les enfants, les conducteurs et les innocents constitue décidément l’excuse universelle pour faire avaler des textes toujours plus liberticides, et plus le prétexte est larmoyant, plus le texte est ignoble.

L’assemblage de ces textes dessine pourtant autre chose : vos conversations lues, votre identité vérifiée, vos flux d’argent tracés, vos affaires radiographiées, votre conduite filmée, vos déplacements fichés, petit à petit, plus aucun recoin de votre existence n’échappe à Big Brother, ou plus exactement à un législateur européen devenu fou.

Enfin, difficile de passer à côté du calendrier frénétique de ces mesures : DAC8 en janvier, EES en avril, GSR2 et ChatControl en juillet, facturation électronique en septembre, portefeuille d’identité en décembre, cela nous fait six verrous en une seule année civile et une pelletée d’autres à venir en 2027. Voilà qui trahit une urgence acharnée à boucler la cage pendant qu’il en est encore temps.

On se demande bien ce que nos décideurs anticipent pour être si pressés. Cela ne peut pas être bon.

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Vous aussi, foutez les banquiers centraux dehors, terrorisez l’État et les banques en utilisant les cryptomonnaies, en les promouvant et pourquoi pas, en faisant un don avec !

Chroniques de l’Armageddon : Festival Nexus. De l’importance des médias alternatifs – avec Claude Janvier

Dans un monde où tout semble nous pousser à l'isolement, à la méfiance et à la division, il existe encore des lieux où l'on prend le temps de se rencontrer, d'échanger, de débattre… et tout simplement de partager des moments de fraternité. Le Festival Nexus est de ceux-là.

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Assange, la presse et les guerres

La presse, nous la défendons et nous la critiquons. La presse a-t-elle deux visages ? Est-elle une entité à deux têtes ? A voir la façon différente de travailler des […]

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«Ce qu’ils nous font vivre est infernal !» – Elise Blaise raconte le calvaire de TVL

Tocsin. À l’approche de l’élection présidentielle, les restrictions contre les médias alternatifs et la liberté d’expression sont-elles appelées à se renforcer ? Analyse des nouveaux mécanismes de censure.

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Égypte. Tour de vis pour les syndicats et les travailleurs

Un groupe d'hommes en uniforme discute dans un espace extérieur ensoleillé.

Dans un pays déjà fortement assujetti à l'inflation et à des tensions économiques liées au contexte de guerre régionale, le gouvernement égyptien adopte en l'espace de quelques mois, des lois qui contraignent davantage l'expression des droits des employés et de leurs représentants.

Depuis plusieurs années, les travailleurs égyptiens voient leurs conditions de travail se dégrader régulièrement. Malgré certaines augmentations nominales des salaires, les revenus réels diminuent sous l'effet de l'inflation tandis que le travail informel, l'emploi précaire et les licenciements arbitraires se multiplient. L'adoption en novembre 2025 de la loi n° 14 sur le travail a accentué cette situation, en proposant un cadre législatif favorisant les investisseurs et les employeurs au détriment des droits des travailleurs. Elle introduit ainsi la possibilité pour l'employeur de modifier temporairement les termes du contrat, notamment en assignant au travailleur des tâches non convenues ou en réduisant son salaire si les conditions économiques sont jugées défavorables (article 241). Elle consacre également les retenues de salaire comme sanction disciplinaire (article 139), tout en limitant fortement les possibilités d'organisation et d'expression des travailleurs. La collecte de dons, la distribution de publications, le recueil de signatures ou encore l'organisation de réunions sur le lieu de travail sans l'accord de l'employeur demeurent prohibés (article 136). Appeler à la grève dans des établissement considérés comme « vitaux » ou durant des « circonstances exceptionnelles » est également interdit (article 234).

Une loi limitant les libertés d'organisation

Quelques mois plus tard, en mai 2026, le Parlement approuve le projet de loi no. 213 du gouvernement visant cette fois à modifier certaines dispositions de la loi sur les organisations syndicales des travailleurs et la protection du droit à l'organisation syndicale (2017).

Les amendements prévoient de prolonger de six mois le mandat actuel des conseils d'administration des syndicats de travailleurs, et la durée du mandat syndical de quatre à cinq ans. Cette décision intervient dans un contexte de crise économique prolongée, aggravée par la situation à Gaza et la guerre contre l'Iran.

Le choix des autorités de limiter davantage les possibilités d'expression des travailleurs en reportant les élections syndicales est d'autant plus problématique que celles-ci sont déjà fortement encadrées. Si, officiellement, les syndicats indépendants sont autorisés depuis le soulèvement de 2011, dans les faits le pouvoir en place depuis 2013 a continuellement cherché à limiter leur capacité d'organisation réelle. En 2017, les autorités ont mené une véritable « campagne punitive contre les travailleurs et les syndicalistes » selon Amnesty international1, et les arrestations arbitraires de leaders syndicaux se sont poursuivies jusque récemment avec par exemple l‘arrestation de Maher Hezima, ancien membre de la Fédération syndicale égyptienne (ETUF), en 2024. En outre, l'ensemble des syndicats indépendants ont été dissous en mars 2018, puis sommés de se réenregistrer dans un délai de 60 jours selon les nouvelles exigences, largement arbitraires, établies par la loi de 2017 sur les syndicats.

Aussi, en 2021, le régime du président Abdelfattah Al-Sissi a promulgué une nouvelle législation autorisant les administrations publiques à licencier tout fonctionnaire suspecté d'appartenir à des groupes qualifiés de « terroristes » ou de « nuire aux services publics ou aux intérêts économiques de l'État ». Autant de désignations très floues, susceptibles d'interprétations arbitraires et régulièrement utilisées par le passé pour cibler des leaders syndicaux et des opposants politiques. Ainsi, même dans cet espace démocratique réduit, le pouvoir choisit d'accentuer le contrôle des travailleurs, craignant sans doute que les élections deviennent un espace d'expression pour le mécontentement latent d'une partie importante de la population peinant aujourd'hui à vivre dignement.

Fausse augmentation des salaires

Dans ce contexte, le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux (ECESR), organisation non gouvernementale luttant depuis 2009 pour l'amélioration des conditions d'existence des travailleurs égyptiens, a publié début mai 2026 un rapport alarmant sur les conditions de travail de ces derniers2. Il présente une analyse des mouvements de protestation des travailleurs tout au long de l'année 2025 et montre que plus de 90 % des protestations ont été déclenchées par des questions liées aux salaires, aux primes, aux allocations et au partage des bénéfices.

En 2010, le mouvement ouvrier avait réussi à obtenir une décision judiciaire obligeant l'État à fixer un salaire minimum reflétant le coût de la vie et assurant aux travailleurs un niveau de vie digne. À cette époque, le salaire minimum s'élevait à 400 livres égyptiennes (environ 502 euros au 1er janvier 2010). Il est passé à 1 200 livres en 2014 (environ 125 euros au 1er janvier 2014), pour atteindre 7 000 livres en mars 2025 (132 euros), avec une augmentation programmée à 8 000 livres (134 euros) le 1er juillet 2026. Toutefois, et à cause de l'inflation, le passage de 1 200 à 7 000 livres équivaut en dollars à une baisse de 169,50 à 140 dollars (de 147 euros à 121 euros).

Ainsi, si on le mesure par rapport aux prix des biens de première nécessité tels que du riz, de la viande, de l'huile de cuisson, des bouteilles de gaz, etc., le salaire réel — ou le pouvoir d'achat — a significativement diminué au cours de cette période. Or, et malgré le caractère insuffisant de ce salaire minimum, de nombreux employeurs refusent encore de l'appliquer.

En-dessous du minimum légal

Cette situation, en plus de l'utilisation généralisée des contrats temporaires, a provoqué ces dernières années des dizaines de mouvements de contestation dans le pays, touchant aussi bien le secteur public que le secteur privé.

Par exemple, en mars 2026, environ 3 000 travailleurs temporaires de la société Misr Aluminum, principale entreprise de fabrication d'aluminium en Égypte depuis 1977 et ayant réalisé des bénéfices d'environ 10 milliards de livres égyptiennes (300 millions d'euros) sur l'année 2024/2025, ont annoncé une grève et un sit-in pour exiger leur régularisation, la résiliation de leurs contrats avec les sociétés d'intérim et l'application du salaire minimum. Un technicien en maintenance électrique avec sept ans d'ancienneté en grève a déclaré au média Al-Manassa que les travailleurs temporaires, appelés « main-d'œuvre louée », percevaient des salaires bien en dessous du minimum légal, allant de 2 250 à 3 500 livres (de 38 à 58 euros). Ces travailleurs ont été employés dans l'entreprise pendant une période allant de 7 à 10 ans via des sociétés d'intérim contractées par Misr Aluminum, sans que les travailleurs soient informés des détails de leurs contrats ni n'en reçoivent des copies.

Même chose chez les travailleurs des centrales hydroélectriques du Haut-Barrage d'Assouan 1, d'Assouan 2 et d'Esna, gérées par la Water Power Plants for Electricity Generation Company, qui ont intensifié leur contestation ces derniers mois en organisant des manifestations et des sit-in sur leurs lieux de travail. Outre, là aussi, l'application du salaire minimum, ils réclament l'intégration de toutes les indemnités en attente, l'augmentation de l'indemnité alimentaire à 50 livres par jour (moins d'un euro), le versement des indemnités de risque, la régularisation des qualifications, la réintégration des promotions supprimées, etc.

Les licenciements arbitraires — en particulier de dirigeants syndicaux — constituent la deuxième cause principale de mobilisation des travailleurs au cours de l'année passée. Ainsi, en avril 2025, des dizaines d'employés et de travailleurs de divers services de la Banque agricole d'Égypte ont organisé une manifestation devant la branche principale de la banque à Dokki, dans le gouvernorat de Gizeh, contre le licenciement de 1 200 employés et travailleurs, en violation avec la loi. Les manifestants ont déclaré à Al-Manassa que des décisions de licenciement avaient été prises depuis 2020, la direction envoyant des lettres accusant un certain nombre d'employés de négligence grave sans enquête ni notification préalable.

Les travailleurs licenciés ont signalé au média que la politique de réduction de la masse salariale de l'entreprise visait spécialement les employés qui avaient déposé des recours pour contester un retard dans le versement des allocations et qui avaient obtenu des décisions favorables, ainsi que les employés qui avaient publiquement revendiqué leurs droits via des groupes et pages Facebook. Ces actes ont été qualifiés par des responsables de la banque (idem) de divulgation de secrets professionnels portant préjudice à l'entreprise.

Une crise structurelle

Par ailleurs, depuis le décret n° 1209 de 1964 établissant l'Autorité générale pour l'assurance santé, la classe ouvrière égyptienne bénéficiait d'un système de santé et d'assurance maladie relativement acceptable, bien que déjà critiqué, notamment car il reposait sur un taux de cotisation uniforme de tous les travailleurs, sans imposition progressive. Cependant, avec la promulgation de la Loi n° 2 de 2018 sur l'assurance maladie universelle et sa mise en place progressive dans les gouvernorats, une nette disparité est apparue dans les zones où le nouveau système avait été mis en place3. Plusieurs modifications sont apparues dans la nouvelle loi et la notion d'ayant droit a par exemple été évincée. Désormais, ce sont les travailleurs qui doivent supporter le coût de l'assurance maladie des membres de la famille, y compris les enfants en bas âge et les conjoints qui ne travaillent pas. La loi a en outre introduit un système de « co-paiement » qui demande aux assurés de payer une partie des soins, lesquels étaient souvent gratuits dans l'ancien système.

Or bénéficier d'une assurance maladie efficace est d'autant plus important dans un pays où les accidents du travail sont extrêmement fréquents. De nombreux incendies ainsi que des accidents de la route ou sur des chantiers sont régulièrement recensés par l'ECESR.

Un secteur informel hors de contrôle

Ces incidents traduisent l'absence de procédures de sécurité civile et de protection de la santé au travail, due notamment à l'importance du secteur informel, qui représenterait entre 30 % et 60 % de l'économie égyptienne selon les estimations4. Les entreprises qui en relèvent évoluent en dehors du cadre légal, privant leurs travailleurs de toute protection prévue par la législation du travail, aussi maigre soit-elle. Ces employés travaillent ainsi sans salaire minimum, sans assurance, sans retraite, sans protection face aux aléas ou aux chocs économiques. Par ailleurs, ces établissements échappent largement aux contrôles en matière de sécurité et de santé au travail, ce qui contribue à la fréquence élevée des accidents.

Ainsi, la crise à laquelle est confrontée la classe ouvrière égyptienne actuellement n'est pas confinée à un secteur particulier ou à une revendication partielle. C'est une crise globale, structurelle, affectant le cœur même de la relation de travail : les bas salaires s'ajoutent à l'absence de sécurité de l'emploi, le licenciement arbitraire coexiste avec des contrats précaires, la protection de la santé continue de se détériorer alors que les normes de sécurité restent absentes et que les accidents du travail persistent sur les sites de production et sur les routes.

Dans ce contexte, affaiblir légalement et continuellement la représentation syndicale l'empêche de constituer de véritables canaux de négociation collective, nourrit les protestations des travailleurs et augure de nouvelles tensions sociales. Le rapport de l'ECESR peut ainsi être lu comme une tentative d'attirer l'attention sur la situation actuelle qui n'est pas une crise isolée et passagère due aux tensions régionales. Elle demande un examen critique et une réponse sérieuse à même de rétablir l'équilibre entre les parties du processus de production, et de garantir aux travailleurs le droit à une vie digne.


1«  Égypte. Des attaques incessantes contre les droits des travailleurs et des syndicalistes  », Amnesty international, 30 avril 2017.

2ECESR, «  Egypt's Workers in 2025 : From Wages and Arbitrary Dismissal to Occupational Safety  », 6 mai 2026.

3Les premiers gouvernorats concernés sont ceux de Port Saïd, Suez, Ismaïliya, Nord Sinaï, Sud Sinaï et Alexandrie qui bénéficient du nouveau système depuis 2019, tandis qu'il faudra attendre 2032 pour que les gouvernorats de la dernière vague, dont fait partie Le Caire, en bénéficient également.

4«  Situation macroéconomique et financière de l'Égypte  », Direction générale du Trésor, 3 avril 2025.

Liberté d'expression, « pur non-sens » ? ou l'adulte sous tutelle

Et si la phrase qui a fait scandale — la liberté d'expression en ligne serait un « pur non-sens » — disait moins sur Emmanuel Macron que sur un très vieux réflexe français : celui de traiter le citoyen adulte comme un enfant qu'on protège de lui-même ? Le problème n'est pas qu'on veuille nous garder du mensonge. C'est qu'on désigne, pour cela, un berger.

Liberté d'expression, « pur non-sens » ? ou l'adulte sous tutelle
Liberté d'expression, « pur non-sens » ? ou l'adulte sous tutelle

Il y a un geste que connaissent tous les parents, et qui est l'un des plus tendres qui soient : activer le contrôle parental sur la tablette d'un enfant de dix ans. On bride, on filtre, on interdit certaines portes — non par mépris de l'enfant, mais parce qu'il n'a pas encore les armes pour trier seul ce qui le construit de ce qui l'abîme. Ce geste est juste. Il est même un devoir. Et il a une date de péremption : le jour où l'enfant devient un homme.

Je repense à ce geste chaque fois que j'entends un responsable public expliquer qu'il faut nous protéger de ce que nous lisons. Car ce qu'on fait alors, c'est exactement le contrôle parental — mais appliqué à des adultes. Le filtrage du mineur de dix ans, étendu au citoyen de quarante. Et là, le même geste qui était un devoir devient autre chose, dont notre langue politique a perdu le mot tant elle s'y est habituée : une mise sous tutelle.

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La phrase, et ce qu'elle dit vraiment

Soyons honnêtes avec la formule avant de la combattre, parce que la combattre malhonnêtement serait lui donner raison. Emmanuel Macron aurait qualifié la liberté d'expression sur internet de « pur non-sens » — la phrase a beaucoup circulé, parfois dans des versions tendancieuses, et je la prends donc pour ce qu'elle est : un propos rapporté, dont je retiens l'argument plutôt que le claquement. Or l'argument, lui, n'est pas idiot, et c'est ce qui le rend redoutable.

Ce que dit le président, à le bien regarder, ce n'est pas « taisez-vous ». C'est ceci : vous croyez parler librement, mais un algorithme que vous ne voyez pas vous oriente, vous pousse d'un contenu de haine vers le suivant, et personne ne sait comment il est conçu ni entraîné. Donc votre « liberté » serait une illusion fabriquée par une machine privée. Voilà la thèse. Et il faut lui concéder son point exact : l'opacité des algorithmes de recommandation est un vrai problème, documenté, sérieux. Celui qui le nie ne défend pas la liberté, il défend une naïveté.

Le camp d'en face existe aussi, et il a ses excès. La perquisition des locaux parisiens de X au printemps, les poursuites visant Telegram, ont fait surgir le discours du « goulag numérique » — Pavel Durov ironisant que se retrouver sous enquête en France serait « la nouvelle Légion d'honneur ». La formule est efficace. Elle est aussi commode : elle transforme un homme poursuivi en martyr de la cause, et dispense de regarder les faits un par un. Je m'en méfie autant que de la première.

Entre les deux, il y a une troisième lecture, et c'est la nôtre. Le diagnostic de Macron sur l'opacité peut être juste ; son remède est la maladie. Car que propose-

L’Université de Namur annule notre projection : une nouvelle magnifique leçon de démocratie

Comment défendre le débat contradictoire tout en refusant ce débat. Ce 28 mai 2026, au Quai 22 de l’Université de Namur, une projection-débat du documentaire Ukraine – Russie : derrière l’écran de […]

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Ramy Shaath, des geôles égyptiennes à la menace d'expulsion en France

Dans bon nombre de pays occidentaux et, en particulier, en France, la criminalisation du mouvement de solidarité avec la Palestine se poursuit. Le cas de Ramy Shaath, depuis un mois sous le coup d'une procédure d'expulsion pour son militantisme, en est illustratif. Et il témoigne tant de la façon dont certaines administrations françaises conçoivent la Palestine que de l'emploi de pratiques pour le moins discutables.

Malgré le récent report de la proposition de loi Yadan, l'affaire Rami Shaath, comme les centaines d'autres lancées en France pour des propos ou des écrits considérés comme soutenant le terrorisme, illustre que, plus de deux ans et demi après le début du génocide à Gaza, la répression du mouvement de solidarité ne faiblit pas. Celle-ci a été récemment documentée par la Fédération internationale pour les droits humains1, dont la première recommandation, pour la France, serait justement d'amender l'article 421-2-5 du Code pénal, relatif à « l'apologie du terrorisme », de manière à l'aligner avec les principes de nécessité et de proportionnalité issus de la jurisprudence européenne.

Né en 1971 à Beyrouth, Ramy Shaath est ancien conseiller de Yasser Arafat et co-fondateur du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) en Égypte. Son père était lui-même ministre des affaires étrangères de l'Autorité palestinienne. Enfermé sans procès dans la prison de Tora au Caire en 2019 pour son activisme, sur fond d'accusations de terrorisme et de troubles contre l'État, Ramy Shaath est libéré après deux ans et demi, grâce à une campagne internationale et au soutien du président Emmanuel Macron. Il est déchu de sa nationalité égyptienne et rejoint sa femme en France, où il vit maintenant depuis quatre ans. Il n'a depuis lors cessé de témoigner sur la répression en Égypte comme sur le génocide en Palestine, en particulier depuis le 7 octobre 2023.

Le 30 avril 2026, il se voit notifier de l'engagement d'une procédure d'expulsion par le « bureau des examens spécialisés et de l'éloignement » de la préfecture des Hauts-de-Seine, qui argue d'une « menace grave à l'ordre public ». Le 21 mai, il a été, à ce titre, convoqué devant une commission départementale d'expulsion. Celle-ci, composée de trois magistrats, s'est prononcée contre sa déportation. Son avis, uniquement consultatif, a été motivé par le fait que « les propos [qui lui sont] attribués ne constituent pas un trouble manifeste à l'ordre public ». Une première victoire pour le militant, qui attend désormais la décision finale de la préfecture.

Une « note blanche » pleine d'erreurs factuelles

Orient XXI a pu consulter des pièces du dossier administratif, ce fameux bulletin de notification, mais aussi une « note blanche », rédigée anonymement par un service de renseignement intérieur, qui fournit des éléments à l'administration — quand cette dernière n'en reprend pas tout bonnement des paragraphes. Comme le souligne le média français Blast, à travers une enquête datant de 2024 :


Ces documents à usage souterrain colportent souvent des allégations douteuses ou infondées qu'elles amplifient. Pourtant, le ministère de l'Intérieur n'a aucun scrupule à les utiliser de plus en plus pour justifier, au nom de la lutte contre le terrorisme, des atteintes aux libertés individuelles2

Ce type de rapports permet depuis longtemps à l'administration française de transmettre des éléments sans porter atteinte au secret de la défense nationale ni aux sources des services de renseignement. Du fait de leur engagement politique, « des personnalités aussi diverses que Jean Jaurès, Marie Curie ou Albert Camus ont jadis été visées par des notes anonymes transmises au ministre. »3. Depuis une décennie et la transcription de l'état d'urgence dans le droit commun, la pratique des notes blanches s'est accrue, y compris en matière de contentieux du droit des étrangers.

La « note blanche » concernant Ramy Shaath contient des erreurs factuelles quant à son parcours militant, qu'il s'agisse de dates, de statuts, mais aussi des circonstances de son arrestation en Égypte, et se veut réductrice quant à la portée de son combat pour la Palestine. L'engagement de Ramy Shaath en faveur du mouvement BDS n'est présenté que de manière suspecte, sans contexte politique ni juridique4. Pourtant, le 11 juin 2020, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a condamné la France dans son arrêt Baldassi et autres c. France pour atteinte à la liberté d'expression de militants en faveur du boycott des produits en provenance d'Israël. Jurisprudence qui a d'ailleurs été confirmée par la Cour de cassation le 17 octobre 2023. Les éléments transmis à la préfecture ne semblent donc pas prendre en compte cette évolution. De même, l'emploi du terme de « territoires palestiniens » à la fin de la « note blanche », alors que la France a reconnu l'État de Palestine fin septembre 2025, reflète ce décalage.

Culpabilité par association

Il est reproché à Ramy Shaath d'avoir cofondé le Collectif Urgence Palestine. Créé après le 7 octobre 2023, celui-ci rassemble divers citoyens, organisations et mouvements associatifs, syndicaux et politiques « mobilisés pour l'auto-détermination du peuple palestinien ». Il soutient explicitement la résistance du peuple palestinien. Depuis avril 2025, le ministère de l'intérieur a engagé une procédure de dissolution à son encontre, lui reprochant de « faire l'apologie d'une organisation terroriste comme le Hamas, d'appeler à l'intifada sur le territoire national et de provoquer à la haine, à la violence ou à la discrimination contre les juifs »5.

Cette procédure a été critiquée par de nombreuses associations de défense des droits humains, à l'instar d'Amnesty International France, qui y voit un énième signe de la restriction continue de l'espace de la société civile en France. Fin septembre 2025, quatre rapporteurs spéciaux de l'Organisation des Nations unies (ONU) et un expert indépendant ont interpellé le gouvernement français sur ce projet de dissolution. Ils en ont souligné les risques d'atteinte aux droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association.

Le dossier de Ramy Shaath ne met pas en lumière ces risques, mais rappelle que le collectif a été cofondé par Salah Hammouri, dont la condamnation en Israël « pour terrorisme » est exposée de manière partiale6. Cette présentation pourrait suggérer une culpabilité par association, d'autant que Salah Hammouri ne fait l'objet d'aucune condamnation en France, où il réside depuis son expulsion d'Israël en 2022. Cette même année, des experts de l'ONU, dont Francesca Albanese, avaient vivement critiqué les pratiques de la détention de l'avocat franco-palestinien, à la fois « illégales et sadiques ». Omar Alsoumi, porte-parole du collectif, qui sera jugé pour « apologie du terrorisme » en décembre 2026, est lui aussi mentionné dans le dossier.

Ce dernier s'attache à énumérer certaines des organisations qui composent le Collectif Urgence Palestine, là encore, pour induire un lien coupable avec Ramy Shaath. C'est notamment le cas du collectif Samidoun Paris Banlieue, le dossier allant jusqu'à reproduire un de ses commentaires posté sur Facebook sur le 7 octobre 2023 :


La résistance se lève dans toute la Palestine occupée, brisant le siège de Gaza par une offensive globale, confrontant l'occupant par terre et par air, prenant le contrôle des terres palestiniennes, capturant des colons et des soldats de l'occupation et lançant des milliers de missiles, alors que les forces de la résistance palestinienne luttent pour faire avancer le retour et la libération de la Palestine.

On peut s'interroger sur la pertinence de la présence de cette citation dans le dossier alors qu'elle n'a pas été énoncée par le principal concerné.

Il est également fait état de la présidente de l'association Coordination des appels pour une paix juste au Proche-Orient (CAPJPO), Olivia Zemor, présentée comme « défavorablement connue pour de nombreux faits » et condamnée fin mars 2026 à, entre autres, deux ans de prison avec sursis, suscitant l'ire de nombreuses associations de défense des droits humains, comme l'Union juive française pour la paix (UJFP). Derechef, cette mention semble témoigner d'une suspicion par association pour cibler Ramy Shaath.

Par ailleurs, tout au long du dossier, comme l'énumération de diverses organisations de la société civile en témoigne, la liberté d'association, liberté publique à valeur constitutionnelle, apparaît pour le moins suspecte lorsqu'elle concerne la Palestine.

Coupable de porter un keffieh

En plus d'erreurs factuelles ou d'énonciations contestables, il semble que la « note blanche » ne saisisse pas la portée géopolitique du génocide en cours. Ainsi, l'utilisation du terme de « conflit israélo-hamsaoui » est pour le moins originale, et apparaît en contradiction avec la réalité des crimes de guerre et contre l'humanité caractérisés sur le terrain.

Enfin, la notification d'expulsion avance comme motif des « actions et propos polémiques répétés lors de plusieurs interventions publiques dans le cadre de diverses réunions et manifestations », relevant d'emblée une opposition à la solution à deux États, une hostilité à tout cessez-le-feu, le souhait de la poursuite de « la guerre entre le Hamas et l'armée israélienne […], avec l'espoir que l'Iran y participe. »

Le document liste ensuite diverses rencontres, datées, ainsi que les propos qui y auraient été tenus. Première en date, l'intervention de Ramy Shaath lors d'une manifestation parisienne du 4 novembre 2023, qui a pourtant déjà fait l'objet d'une enquête pour « apologie du terrorisme », classée sans suite. Cet aboutissement n'est pas rappelé. Les éléments délivrés par la « note blanche » se structurent en autant de « présomptions de vérité »7, alors même qu'une décision judiciaire a été rendue.

Une demi-douzaine d'autres événements entre novembre 2023 et novembre 2025 sont mentionnés, témoignant de la surveillance du militant palestinien, dont personne ne peut pourtant contester l'action pacifique. Comme la participation « à un gala de charité pro-palestinien par l'association « La Colombe verte », qui a pour objet déclaré de « promouvoir le droit à l'éducation et à la culture des enfants démunis à travers le monde », qui serait, sans autres précisions, « constituée de personnes pro-Hezbollah et pro-iraniens ». Pour rappel, non mentionné, la France distingue la branche armée de la branche politique du mouvement libanais, avec laquelle elle maintient des contacts. L'étonnement grandit encore lorsqu'il est question de la tenue vestimentaire de Ramy Shaath, lors d'une réunion à Nantes : « vêtu d'une veste de treillis militaire et du keffieh palestinien ».

Outre le soupçon afférent à ce symbole de la résistance palestinienne depuis bientôt un siècle et la Grande révolte arabe (1936-1939) en Palestine mandataire, le visionnage de la vidéo ne permet pas d'identifier d'uniforme militaire. Sans surprise, est également épinglée sa participation, le 15 juin 2024 à Lyon, à une manifestation de soutien à Georges Ibrahim Abdallah, alors le plus ancien prisonnier politique de France, incarcéré 41 ans avant d'être libéré à l'été 2025. En particulier le fait qu'à cette occasion il compare la résistance palestinienne avec la résistance française au nazisme : « Si la résistance palestinienne est terroriste alors la résistance française au nazisme était du terrorisme. » Illustrant, s'il en fallait, le « deux poids deux mesures » de certaines autorités politiques et administratives, notamment en regard du conflit actuel en Ukraine. Aucune mention n'est faite de la centaine d'autres interventions de Ramy Shaath, qui a toujours été considéré comme un interlocuteur sérieux et légitime, que ce soit au sein de parlements — comme au Parlement européen le 31 janvier 2022 —, d'universités — comme à l'Université de Bretagne Occidentale le 10 décembre 2022 —, d'associations, de cinémas et autres lieux ouverts au public.

Une liberté d'association déniée

Enfin, il est reproché à Ramy Shaath de travailler avec des « représentants des “instituts intellectuels palestiniens”, avec pour projet d'aboutir à la création d'un seul État démocratique palestinien et à la disparition de “l'État sioniste” ». Au-delà de la curiosité qu'inspire la première formule, on comprend bien que le seul fait de s'organiser et de débattre entre pairs, en tant que Palestiniens, suscite de la méfiance. Au point de faire l'objet d'un fichage particulier et de mesures spéciales ?

De manière générale, la critique du sionisme, de la politique coloniale menée par l'État d'Israël et de ses actions violentes, clairement condamnées en droit international, est perçue comme menaçante par la préfecture. Faisant écho, dans une certaine mesure, à la perception obnubilée de l'islam en France, comme le reflète la dernière proposition de loi contre « l'entrisme islamiste », votée au Sénat le 5 mai.

Ce type d'amalgame rejoint celui que distille auprès des institutions françaises l'influent lobby du gouvernement israélien, Elnet — dont on se souvient de la mémorable soirée-meeting, en avril 2025 : « Pour la République… La France contre l'islamisme ! ». C'est d'autant plus frappant que, tout au long du dossier administratif, le champ lexical du complot et de la dissimulation — « non déclaré », « la volonté initiale », « triumvirat », « officiellement », « est réputée », « manœuvre dissimulatrice », « révèle la véritable ligne idéologique » — tend à installer une atmosphère de suspicion autour du principal intéressé.

Pour l'heure, Ramy Shaath attend le verdict de la préfecture pour savoir s'il sera expulsé vers la Palestine ou un pays tiers, bien que la commission départementale ait estimé que « [son] expulsion porterait une atteinte disproportionnée à [sa] vie familiale »8. Une autre option est envisagée, « dans l'hypothèse où l'expulsion serait différée » : « que ce dernier [soit] assigné à résidence ». Dans tous les cas, une mesure punitive reste prescrite. D'ailleurs, Ramy Shaath attend également le renouvellement, de plein droit, de son titre de séjour, expiré depuis plus de deux ans, ce qui limite certains de ses droits à commencer par celui de voyager. Comment justifier un tel acharnement administratif pour ce « citoyen d'honneur » de la ville de Nanterre ?

Bien que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, ayant elle aussi valeur constitutionnelle, énonce que « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression » ; ce dernier droit semble définitivement être dénié lorsqu'il s'agit de la Palestine, et des Palestiniens.


1«  Solidarity as a Crime : Voices for Palestine Under Fire  », FIDH, octobre 2025.

2Camille Stineau, «  Notes blanches : la nouvelle arme du ministère de l'Intérieur pour contourner la justice  », Blast, 3 décembre 2024.

3Bertrand-Léo Combrade, «  Les notes blanches des services de renseignement  », Revue française de droit administratif, 27 décembre 2019, p. 1103-1115.

4Le premier paragraphe s'intitule «  Le cofondateur du mouvement BDS  ». Le mouvement est présenté sans mention de la dernière jurisprudence : «  BDS est une campagne internationale qui a pour objet le boycott d'Israël, l'organisation de campagnes pour le désinvestissement en Israël et la promotion de sanctions contre Israël. BDS est une campagne qui vise officiellement à dénoncer l'occupation des territoires occupés et à soutenir le droit au retour des réfugiés palestiniens.  »

5Ministère de l'intérieur, «  Dissolution de trois groupements de fait  », communiqué de presse, 16 mai 2025.

6Avocat franco-palestinien, il est arrêté en 2005 par Israël qui lui reproche son appartenance au Front populaire de libération de la Palestine et d'avoir voulu assassiné l'ancien grand-rabbin d'Israël. Ne cessant de clamer son innocence, il plaide coupable pour alléger sa peine. Libéré en 2011 lors d'un échange de prisonniers, il est de nouveau placé en détention administrative en 2017, avant d'être relâché 13 mois plus tard, puis de nouveau incarcéré en 2022. Il sera libéré puis déporté vers la France la même année.

7Bertrand-Léo Combrade, Ibid.

8Christophe Ayad, «  Une commission de trois juges se prononce contre l'expulsion du militant palestinien Ramy Shaath  », Le Monde, 22 mai 2026.

Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise Rochefort

Par : Rédaction

Saisir les biens des complotistes ou des antisionistes, sous couvert de lutte contre les atteintes à la République ? Voilà une possibilité que les lois sur l'entrisme en discussion aujourd'hui prévoient explicitement.

Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise Rochefort
Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise Rochefort

Entre les murs du Palais-Luxembourg et de l’Hôtel de Beauvau, deux visions de la protection républicaine s'affrontent pour neutraliser un ennemi désormais identifié comme "pernicieux" : l’entrisme. Alors que la loi de 2021 sur le séparatisme est jugée insuffisante pour saisir cette menace "sournoise" qui endosse les habits de la République pour mieux en subvertir les codes, deux textes se disputent la primauté de la fermeté.

Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise Rochefort

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Le "marteau" pénal de Bruno Retailleau

Le 5 mai 2026, le Sénat a franchi une étape majeure en adoptant la proposition de loi (PPL) de Bruno Retailleau. Ici, la doctrine est claire : c’est une réponse pénale, ciblée et chirurgicale contre ce que l’ancien ministre de l’Intérieur appelle le "frérisme" ou l'islamisme politique.

La proposition de loi visant à lutter contre l’entrisme islamiste adoptée par le Sénat
Le Sénat a adopté, en première lecture, ce 5 mai, la proposition de loi visant à lutter contre l’entrisme islamiste, qui prévoit notamment la création d’un “délit d’atteinte aux principes de la République”. Reste au texte à se frayer un chemin à l’Assemblée, alors que le ministre de l’Intérieur s’apprête à présenter en conseil des ministres un projet de loi similaire.
Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise RochefortBanque des TerritoiresFrédéric Fortin
Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise Rochefort

L’innovation la plus marquante — et la plus débattue — reste la création d’un délit d’atteinte aux principes de la République. Travailler de concert au sein d'une organisation pour l'amener à des pratiques contraires à la loi dans le but de porter atteinte à la cohésion nationale pourrait désormais coûter 5 ans de prison et 75 000 euros d'amende. C’est un saut juridique : on ne punit plus seulement un acte, mais une intention collective de subversion idéologique.

Vers où va l’or (avec notre Guide opérationnel de l’or), par Vincent Clairmont
En ce premier week-end de mai, le métal jaune semble s’être assoupi. À 4 614 dollars l’once, l’or baille, digérant avec une lenteur bovine les excès d’une année 2025 absolument délirante où il s’était envolé de 65 %. Mais ne vous y trompez pas : ce calme n’est pas celui de l’abandon,
Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise RochefortLe Courrier des StratègesRédaction
Lutter contre l'entrisme islamiste ou restreindre encore la liberté d'expression? par Elise Rochefort

Le "scalpel" administratif de Laurent Nuñez

Face à cette offensive sénatoriale, le gouvernement n’est pas resté inerte. Laurent Nuñez, l’actuel locataire de Beauvau, propose une approche dite "universaliste", refusant de nommer une seule religion pour viser toutes les radicalités : ultradroite, ingérences étrangères et séparatismes de tous poils.

VPN, chiffrement, gel des avoirs : la triple offensive discrète contre la liberté d’expression

Par : h16

Pour une bonne partie de la classe politique européenne, la liberté d’expression est devenue le bruit du voisin qui tond sa pelouse un dimanche matin : absolument insupportable. Le réseau X de Musk étant l’amplificateur le plus bruyant, il était inévitable qu’il serve de cible répétée, comme on l’observe avec l’information judiciaire ouverte par le parquet de Paris, dont la sobriété politique pourrait être encadrée.

Cependant, au-delà de Musk, c’est tout un arsenal qui se met en place : VPN dans le viseur, chiffrement à abattre, avoirs à geler, avec une seule logique et un seul perdant possible.

Ainsi, dans cette course effrénée au contrôle, les VPN constituent l’un des derniers cailloux dans la chaussure du surveillant.

Pour rappel, cette technologie permet à l’utilisateur de naviguer en protégeant ses communications avec les sites qu’il visite, ce qui est manifestement insupportable pour la caste dirigeante. Rassurez-vous, le Parlement européen vient de plancher sur la question et son diagnostic est limpide : si l’on veut « protéger les enfants », il faut d’une manière ou d’une autre en finir avec ces vilaines technologies.

L’European Parliamentary Research Service a même publié un message remarqué expliquant que les VPN seraient « de plus en plus utilisés pour contourner la vérification d’âge en ligne » (l’horreur, quasiment le nazisme !), argument vendu en parallèle de l’annonce d’une nouvelle application européenne de vérification d’âge prête à être déployée.

Le timing est fortuit, comme tout ce qui sort de Bruxelles.

Malheureusement, les éléments avancés sont faux et la note de communauté sous l’ânerie parlementaire le rappelle clairement : selon une étude de l’University of Michigan, 82,1 % des utilisateurs de VPN s’en servent pour se protéger de menaces diverses, et aucune recherche sérieuse n’établit l’explosion d’usage par des adolescents pressés de regarder des contenus interdits. Le prétexte est un costume mal taillé. En somme, nos dirigeants voudraient « protéger » les enfants plus que leurs parents, et la protection en question ressemble vraiment à une porte d’entrée pour implanter en Europe l’équivalent local du Great Firewall chinois.

Et pendant que Bruxelles s’applique à saboter les VPN, les services de renseignement français, eux, ne s’embarrassent même plus d’enrobage : ils veulent en finir avec les messageries chiffrées de bout en bout. Le rapport de la Délégation parlementaire au renseignement, déposé fin 2025 et rendu public fin avril, l’écrit d’ailleurs noir sur blanc : 60 à 80 % des communications passent par du chiffrement, ce qui est fort gênant quand on veut espionner tout le monde.

La solution proposée ? Des backdoors i.e. des mécanisme de contournement des protections, bien sûr !

Quant à la jurisprudence européenne qui protège encore le citoyen, la délégation la juge poliment « déconnectée des réalités techniques et opérationnelles », onctueuse formule pour dire qu’il faudrait s’en débarrasser. L’infiltration humaine, vieille méthode qui a fait ses preuves, est jugée trop coûteuse et chronophage. Autant surveiller tout le monde, plutôt que les seuls suspects, c’est « plus économique ».

Ceci sort alors que, dans le même temps, la France est actuellement qualifiée sur les forums spécialisés de « paradis des leaks ». Données de gendarmes, du CROUS, de services entiers : tout fuit, tout circule, et des inconnus reconstituent des profils complets en croisant les fichiers.

Le rapport de la DPR, confit de ses certitudes, n’évoque jamais cette fragilité : il en demande au contraire davantage, et davantage de bases à gérer. Qu’est-ce qui pourrait possiblement tourner au vinaigre ?

Du reste, on n’a jamais pu démontrer l’idée que les backdoors arrêteraient le terrorisme, le narcotrafic, l’ingérence étrangère ou le hantavirus : dans l’hystérie post-11 septembre, le Patriot Act a permis au FBI d’utiliser plus de 200 000 fois les National Security Letters entre 2004 et 2009, en grande majorité pour des affaires sans aucun lien avec le terrorisme. Le Privacy and Civil Liberties Oversight Board a conclu en 2014 que la collecte massive de métadonnées n’avait jamais empêché un seul attentat. Le programme a été cosmétiquement réformé mais jamais aboli. Les criminels, eux, s’adaptent toujours plus vite que les bureaucraties.

Reste la troisième pièce du puzzle, et probablement la plus efficace pour tenir un peuple en laisse : lui couper les vivres.

C’est précisément ce que prévoit l’article 6 d’une proposition de loi en discussion contre « l’entrisme islamiste », défendue par Bruno Retailleau.

Dans un tweet éclairant, le ministre s’étonne presque que des voix, y compris à droite, aient noté que le gel des avoirs des « organisations incriminées » pourrait servir à museler à peu près n’importe qui. Sa parade ? Invoquer « l’intention du législateur », argument touchant de naïveté (ou de cynisme, au choix). D’ailleurs, le rédacteur en chef de Frontières, Erik Tegnér, en sait quelque chose : il a été traîné devant le tribunal de Bobigny en vertu de la loi Paty, initialement pensée contre l’islamisme, pour une simple investigation sourcée.

Au fond, ce qui se joue dépasse largement la France.

C’est un modèle universel, une mécanique froide, par exemple observable au Royaume-Uni avec l’Online Safety Act et la fameuse Section 127 du Communications Act qui condamne aujourd’hui des femmes au foyer à de la prison pour des vidéos sur des réseaux sociaux.

C’est cette mécanique observable aux États-Unis avec le Patriot Act.

C’est cette mécanique avec toujours la même chorégraphie en quatre temps : une crise, une loi exceptionnelle vendue comme temporaire, un détournement massif, puis une réforme cosmétique qui ne supprime rien.

Une fois obtenu, un instrument de surveillance ou de punition n’est jamais rendu par le pouvoir en place, jamais. Les prétextes changent, le terrorisme cède la place à la protection des enfants qui cède elle-même à la lutte contre l’entrisme, mais le résultat est invariable : les outils exceptionnels deviennent la norme, et les libertés reculent toujours d’un cran à chaque cycle.

Que ceux qui applaudissent encore se calment : un jour, la loi qu’ils chérissaient pour réduire le voisin au silence se retournera inévitablement contre eux.

Ce jour là, ce sera trop tard. Mais ne venez pas pleurnicher qu’on ne vous aura pas prévenu.

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France. La loi « Yadan » et l'instrumentalisation des chiffres de l'antisémitisme

Une foule manifestant la nuit pour dire

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.

En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).

L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.

Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.

Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

La source des chiffres

Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.

Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.

Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.

Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :


Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).

Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.

La Palestine en ligne de mire

Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?

Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».

Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.

Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :


Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).

Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.

Une définition biaisée de l'antisémitisme

En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.

En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.

Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :


Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.

La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »

Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?

Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.

Une logique de concurrence victimaire

Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».

Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :


La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).

Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :


La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).

Un point aveugle : l'extrême droite

L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »

L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.

Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.


1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.

2Valentine Faure, «  Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression »  », Le Monde, 21 mai 2024.

3«  Manifestation avec le collectif Nous Vivrons  », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.

4«  Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme  », Le Point, 31 mars 2026.

France. Rima Hassan, nouvelle sorcière

Rassemblement nocturne avec des orateurs, banderoles, et une ambiance engagée.

Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan est désormais harcelée par la justice. Elle passera pour la énième fois en procès les 19 et 20 octobre pour apologie du terrorisme. Son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Nous republions le portrait que nous avons dressé d'elle en février 2026

Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias ; femme, elle est détestée par les machistes de tous poils ; racisée, elle est soupçonnée de communautarisme ; Palestinienne, elle est considérée comme porte-parole du Hamas ; musulmane, elle est inévitablement terroriste ; juriste, elle manipule le droit ; LFIste, elle est assurément antisémite.

Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.

Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l'immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l'invitent. Elle fait partie d'une série d'organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l'inclusion, instance consultative du groupe L'Oréal, temple de la beauté, qu'elle rejoint en 2023.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse « Diversité » (avec une capitale chez L'Oréal) reste tranquille et consensuelle. Mais les attaques de groupes palestiniens, dont le Hamas, le 7 octobre 2023 changent la donne.

De la diva à la paria

Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l'enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s'exprime le jour même de l'attaque, écrivant sur son compte X qu'il est « moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ». En juriste, elle précise : « Ce qu'a fait le Hamas tombe sous le coup de la loi internationale, en crimes de guerre, crimes contre l'humanité. » Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Le Hamas est une organisation terroriste. » Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l'année qui suit l'attaque. Mais cela ne suffit pas.

Les médias qui l'appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d'interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d'antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l'on « transforme notre empathie naturelle à l'égard des victimes israéliennes en un soutien à l'État d'Israël », dénonce Rima Hassan. C'en est trop : de diva, elle devient paria.

Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d'Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d'Israël en 1948 et de la Nakba (la « catastrophe » de l'exil forcé). Sa mère, institutrice, finira par quitter mari et camp pour atterrir à Niort, dans les Deux-Sèvres, comme femme de ménage. Il lui faudra plusieurs années pour obtenir l'autorisation de ramener auprès d'elle ses deux filles — dont Rima, 10 ans — et ses quatre fils. Nous sommes en 2001.

Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n'est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l'université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur « le droit applicable dans les camps de réfugiés », tout en travaillant à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Puis elle occupe, jusqu'en 2023, le poste de rapporteuse à la Cour nationale du droit d'asile (CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d'informations fiables sur les réfugiés, elle crée l'Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d'enquêter, de cartographier et d'informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l'engagement politique, il n'y a qu'un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d'Israël.

Insultes et menaces de mort

En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « faire entendre une voix palestinienne » à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n'avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l'accord d'association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d'autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « Qu'elle soit admirée ou critiquée, Hassan est devenue la voix d'une génération déterminée à confronter l'Europe à la politique de Gaza, et elle ne semble pas près de baisser le ton », affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l'a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l'Union européenne (UE).

Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d'être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l'encadré ci-dessous).

Elle est vilipendée pour oser parler d'apartheid et dénoncer la « politique génocidaire » du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à « un risque de génocide contre les Palestiniens à Gaza ». Une réalité aujourd'hui reconnue par plusieurs instances de l'Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…

Dès l'annonce de son engagement électoral, son nom, l'adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d'assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une « Tribune en soutien à Rima Hassan » pointant que « ce que l'on veut faire taire, c'est la Palestine et toutes les voix qui la défendent » (Médiapart, 2 février 2024).

L'initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d'abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l'algorithme lors de la création d'un compte Facebook…

La fabrique à polémiques

Les « affaires » montées de toutes pièces se succèdent. La chaîne Youtube Le Crayon extrait d'une interview de Rima Hassan un passage lui faisant dire que « les actes du Hamas [du 7 octobre] sont légitimes ». L'intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.

La jeune militante tente l'exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l'avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Elle a peut-être dit autre chose lors de l'émission Le Crayon, il n'en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l'action du Hamas est légitime. » Autrement dit : même si elle ne l'a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.

Anticipant les propos qu'elle pourrait tenir, la direction de l'université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l'université de Strasbourg annulent les conférences qu'elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un « risque de trouble à l'ordre public ». Chaque fois, la censure reçoit le soutien de la ministre de l'enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l'intérieur Bruno Retailleau.

Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d'enquêtes pour « apologie du terrorisme », en avril 2024 puis en avril 2025, où elle est interrogée pendant plus de onze heures d'affilée. L'une des plaintes, formée par le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant « au soulèvement ». Un autre dépôt de plainte, pour « menaces », est relatif à un échange sur X avec l'eurodéputé des Républicains François-Xavier Bellamy, Hassan dénonçant la proximité de son groupe avec « le régime génocidaire israélien ». En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d'être « antisémite », l'empêchant d'occuper l'une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l'homme du Parlement européen.

Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème « Carte d'identité » (1964) du poète palestinien Mahmoud Darwich :

Mais… si jamais on m'affame
Je mange la chair de mon spoliateur
Prends garde… prends garde
À ma faim
Et à ma colère !

La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…

La criminalisation du soutien à la Palestine

Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l'offensive israélienne s'intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.

L'Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d'Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l'islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…

Il est impossible d'obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour « apologie du terrorisme » explose : 131 jugements rendus entre janvier et octobre 2023 ; 452, entre octobre 2023 et novembre 20243.

Ces « abus », selon l'expression de l'ex-juge d'instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d'une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d'Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d'en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l'objet.

La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d'une poignée d'organisations : l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l'Observatoire des juifs de France, l'Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l'inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l'étranger dont ceux d'Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l'Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. « C'est grâce à notre signalement que Rima Hassan a été convoquée [par la police] pour “apologie de terrorisme” », se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.

Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d'Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les « Israel Files »6, sur la base d'e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « pour mener une guerre juridique contre celles et ceux qui combattent les crimes israéliens devant la justice », en France et en Europe, en s'appuyant sur la « participation active du CRIF », notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l'ingérence étrangère dans l'ensemble des processus démocratiques de l'Union européenne, Raphaël Glucksmann, n'a, lui non plus, rien vu…

Le grand dénigrement

Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d'un État binational, qui n'est d'ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « raclure » Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l'intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « assure [sa] protection lors de [ses] déplacements » à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…

La jeune députée n'évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu'à l'exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l'une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l'occurrence le Madleen.

La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l'événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu'Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s'inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l'Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « vacuité d'une opération de com » et en particulier les « gesticulations de Mme Hassan ». Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « Nous ne sommes pas là pour faire du buzz, notre action fait moins de bruit qu'une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n'y arriveront jamais » (24 juin 2025).

L'humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « deux kilos de pâté végan, un pack de Palestine Coca, et trois boîtes de protection périodiques », portés par des « militants islamistes ++ ». Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l'étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.

Une nouvelle génération d'acteurs politiques

La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et « enfant de la Nakba », à porter la lutte pour le droit au retour des Palestiniens est aussi ce qui lui vaut une telle charge de la part des relais pro-israéliens. Quand, sur le plateau de C ce soir, l'émission de débat de France 5, le 30 janvier 2023, elle assure avec émotion : « Ici, chacun d'entre vous peut se rendre dans le village de ses grands-parents, au nom de quoi devrais-je en être privée ? », personne ne peut lui porter la contradiction.

Issue de la société civile et de l'immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d'acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l'offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un « extrême centre » (avec une partie des Républicains et une partie du Parti socialiste) lors de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024. La promotion du Nouveau Front populaire par LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.

Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l'accusant, au choix, d'apologie du terrorisme, d'incitation à la violence et d'antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d'épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s'agit de « faire barrage à LFI », commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : « Jean-Marie Le Pen est revenu, il s'appelle Rima Hassan. »

Noël Buffet, ministre délégué à l'intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu'à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d'une autre nationalité —, avec l'approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd'hui encore, Rima Hassan n'arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.

Mais que l'on ne s'y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l'islamophobie gagne progressivement la société. L'éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « l'antisémitisme pour séduire les électeurs musulmans » des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « la mondialisation heureuse », reprend l'accusation.

Comme le résume fort bien l'auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « L'antisémitisme est désormais un nom de code pour désigner toute sympathie envers les Palestiniens. » En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.

« Le Monde » dans ses œuvres

Avant d'être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.

Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont « radicales », ses réparties sont « cinglantes » et son usage des réseaux sociaux est « agressif ». Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l'imam Hassen Chalghoumi : « Au lieu de se faire oublier, elle a répliqué », commentent-ils. Une accusée qui se défend !

Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d'une visite d'élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n'est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l'élue : son « voyage tenait plus de la provocation que du projet mûrement préparé ». Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l'eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « Rima Hassan accordera toujours plus de crédit à la version du Hamas qu'à celle de l'armée israélienne. Mais [qu']elle est aussi une élue française et semble parfois l'oublier »…

Le soupçon est permanent, qu'il porte sur l'existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme « troublant », car, d'après les fins limiers, « il fallait alors de bonnes connexions avec le régime Assad pour pouvoir s'y rendre en tant que française ». Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d'un père collaborateur ? « Elle n'a jamais pris position contre le régime d'Al-Assad », pointe l'article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance ; « un voyage personnel, intime, familial », d'après ses mots, ce qui, d'ordinaire, se respecte.

Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s'inquiéter pour cette jeune femme. « Se rend-elle compte, écrivent les deux sachants, qu'elle est tout ce qu'exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon ? » Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.


1La Cour nationale du droit d'asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d'asile contre les décisions de l'Ofpra.

2« The most powerful people in Europe, 28 Class of 2026 », politico.eu

3Camille Polloni, « Apologie du terrorisme : des condamnations à la hausse depuis le 7-Octobre », Médiapart, 11 octobre 2025.

4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l'étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.

5La proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme » signée par 120 députés (parmi les élus Renaissance, Les Républicains, Rassemblement national et quelques socialistes) n'a pu passer en procédure accélérée le 26 janvier 2026, mais pourrait être représentée prochainement.

6Médiapart, 12-14 décembre 2024.

7Benjamin Barthe, « Rima Hassan, la Palestine chevillée au cœur », M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.

8« Rima Hassan, eurodéputée LFI, trois identités et une obsession : la Palestine », Le Monde, 14 mars 2025.

ChatControl ou la vie privée Schrödinger : privée mais totalement ouverte à la surveillance

Par : h16

ChatControl, vous n’en vouliez pas ? Eh bien vous l’aurez quand même !

En effet, ce 26 novembre, les 27 pays de l’Union européenne ont adopté – fort discrètement – une position commune sur leur projet de règlement contre les abus sexuels sur les mineurs en ligne. Cependant et comme le rappelait un récent billet, sous ce vocable bien protecteur – on va sauver des enfants, voyons, comment pouvez-vous vous y opposer ? – se cache en réalité un redoutable moyen de censure : l’idée était ainsi au départ d’imposer un déchiffrement en amont et en aval des discussions privées pour permettre aux opérateurs d’y regarder de plus près si, à tout hasard, un « dérapage criminel » ne s’y trouverait pas caché.

Par « dérapage criminel », le législateur européen entendait ici des échanges pédopornographiques, qui constituent l’emballage cadeau le plus seyant pour faire passer l’énormité de la pilule (l’abandon du secret des correspondances et le flicage permanent des conversations par les autorités) auprès des citoyens. L’idée que ces moyens pouvait en effet être utilisés bien, bien au-delà de ce simple mandat notamment pour permettre de faire taire l’un ou l’autre individu, l’une ou l’autre association enquiquinante pour le pouvoir en place, n’aura échappé à personne.

Et malheureusement pour le législateur, l’opposition fut suffisamment forte et exprimée pour que, fin octobre, plusieurs pays se soient finalement prononcés contre les textes proposés en débats parlementaires. Patatras, ChatControl semblait bien mal parti.

Et c’est donc de façon parfaitement cynique que, tout en voulant interdire très officiellement le secret des échanges entre citoyens, le Conseil européen (dans le cadre du Coreper) s’est tenu au secret, loin des caméras et des débats publics de l’hémicycle pour adopter le mandat de négociation pour le règlement CSAM (le fameux « Chat Control ») : des efforts notables ont été déployés pour que la séance se tienne à huis clos, permettant aux ambassadeurs des États membres de valider le mandat de négociation sans discussion, évitant ainsi tout examen approfondi ou opposition visible.

Sous l’impulsion de la présidence danoise de l’Union, le texte adopté est maintenant présenté comme une version « édulcorée », aux arômes de vie privée de plus en plus artificiels. Mais c’est du flan, destiné à endormir la vigilance citoyenne.

Le seul compromis consiste à avoir abandonné – pour le moment – l’obligation d’une analyse systématique des contenus, et à ne les pousser que lorsque le prestataire de communication (la plateforme, concrètement) se trouve confrontée à un risque élevé d’une malversation au moment des téléversements (via une modération des « uploads »). Ici, les géants américains comme Meta ou Google ont dû sabrer le champagne puisqu’on leur demande de faire officiellement ce qu’ils faisaient déjà en douce : déjà largement adeptes de ces pratiques aux États-Unis, ils vont généraliser ces scans systématiques, simplement pour limiter un risque juridique devenu énorme, transformant nos échanges en futures éléments incriminants.

Peu importe « incriminant sur quoi ». À partir du moment où l’instrument juridique existe, la destination peut être adaptée facilement : pédocriminel ou simple opposant politique, même combat.

Pire encore, le texte impose une vérification d’âge « fiable » pour identifier les mineurs, menaçant l’anonymat en ligne. Comme c’est commode : l’Union européenne a manifestement compris que pour « protéger les enfants », il convenait de neutraliser les adultes.

Eh oui : il va bientôt falloir montrer une pièce d’identité (ou un autre moyen tout aussi invasif) pour pouvoir ouvrir un compte e-mail. Terminée, la communication anonyme pour les lanceurs d’alerte, les journalistes ou les victimes d’abus.

Bien sûr, peu importe que la plupart des experts avertissent qu’il est impossible d’imposer cette vérification sans massivement collecter des données biométriques, avec tous les risques de fuite et d’exploitation qu’on peut imaginer (ou apercevoir dès aujourd’hui) : cela a été décidé, nos dirigeants réclament ces moyens pour fliquer les réseaux, ils sont donc mis en place sans attendre.

Cet assaut marqué contre notre vie privée ne vient bien évidemment pas de nulle part.

Il s’inscrit dans un mouvement d’ensemble qui n’échappe plus qu’aux naïfs les plus purs (« je n’ai rien à me reprocher, qu’est-ce qui pourrait bien m’arriver « ) et aux journalistes des médias de grand chemin dont le salaire dépend expressément de leur non-compréhension totale. Et ce mouvement d’ensemble comprend aussi les autres coups de boutoir menés en parallèle par… le Parlement européen qui vient d’adopter un rapport en session plénière préconisant d’interdire l’accès de ces réseaux aux moins de 16 ans.

Ainsi, le Parlement, usant du prétexte de contrer les « risques physiques et psychiques » encourus par les enfants et adolescents en ligne, préconise la mise en place de dérogation parentales spécifiques pour les adolescents de 13 à 16 ans, et l’accès possible à partir de 16 ans conditionné à des identifications d’âge fortes. En outre, tout ceci s’accompagne de proposition de nouvelles interdictions, comme la pratique du « pull to refresh » ou certains systèmes de récompense, avec bannissement des sites s’ils ne s’abstiennent plus de ces pratiques dans l’Union européenne

Si ce rapport est non contraignant – pour le moment – on ne peut s’empêcher de noter qu’une fois encore, les parents sont sobrement et calmement évacués de l’équation entre 0 et 13 ans, pour ne réapparaître que lorsque l’ado est déjà bien (dé)formé, notamment par les institutions qui lui sont passées dessus. Il ne faudrait pas que les parents soient mis en face de leur responsabilité d’éducation et d’encadrement de leurs enfants : on commence ainsi, et on se retrouve avec des citoyens responsables, conscients de leurs devoirs et surtout, assez indépendants de l’État, de ses institutions et de tous ces parasites qui en vivent.

Vous n’y pensez pas, malheureux ! Ce serait une menace contre la démocratie !

Tout comme serait une menace à la démocratie de laisser se discuter de façon publique un sujet technique et complexe. Des débats clairs, ouverts, avec des votes des représentants des citoyens ? Allons, c’est à l’évidence une menace à la démocratie. Tout comme serait une menace à la démocratie de ne pas miner la vie privée par des mesures d’affaiblissement du chiffrage et de la protection des conversations privées.

L’alibi de la protection des enfants continue de servir les plus sombres penchants de l’Union et des États membres derrière elle. Le continent européen, dirigé par un groupe de politiciens de plus en plus perdus démocratiquement, s’enfonce dans le totalitarisme le plus pur.

—-
Pour information, voici la liste des Eurodéputés français clés qui siègent actuellement à la commission LIBE (Libertés civiles, justice et affaires intérieures) qui suivront les négociations (« trilogues ») sur le texte Chat Control :

Fabienne Keller – @fabienne_keller
Christophe Gomart – @Chris_Gomart
Raphael Glucksmann – @rglucks1
Murielle Laurent – @MurielleL69320
Mélissa Camara – @CAMARAMlissa2
Pierre-Romain Thionnet – @PR_Thionnet
Nicolas Bay – @NicolasBay_

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Solidarité avec Gaza. Le resserrement autoritaire des démocraties

Manifestation avec des drapeaux palestiniens, policiers en tenue anti-émeute, ambiance tendue.

La répression systématique des manifestations populaires en solidarité avec la Palestine exercée par quatre États occidentaux a amené la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) à y dédier un rapport. Celui-ci pointe une « atteinte à l'état de droit ».


Il est impératif de réaffirmer que la lutte contre l'antisémitisme et contre le terrorisme ne doit pas être manipulée pour réprimer les droits humains, ni pour faire taire les critiques légitimes de la violence d'État ou l'expression de la solidarité internationale1.

Mi-octobre 2025, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) publie un rapport majeur sur un phénomène devenu global : la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine. À travers l'étude des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Allemagne et de la France, l'organisation montre comment gouvernements, institutions et médias ont peu à peu réduit au silence les voix dissidentes, criminalisé les soutiens au peuple palestinien et verrouillé le récit sur Gaza.

Fondée sur des sources ouvertes et de nombreux témoignages, l'enquête révèle un tournant inquiétant : le rétrécissement de l'espace civique au sein même de régimes se réclamant de la liberté d'expression. La FIDH, dont René Cassin2 fut l'un des dirigeants historiques, rappelle que c'est l'esprit même de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 qui est aujourd'hui mis à mal. Car derrière la répression de la solidarité avec la Palestine, c'est la possibilité même de contester un ordre politique et de penser librement qui se trouve menacée.

Dans son rapport, la FIDH montre que le contrôle du récit autour de Gaza s'opère à travers trois lignes convergentes : la mise sous surveillance des médias, la répression dans les universités et l'encadrement idéologique du langage.

Le contrôle du récit

Plus de 210 journalistes palestiniens tués. C'est le plus lourd bilan jamais enregistré pour la profession dans un conflit, dépassant de loin les pertes de la Seconde guerre mondiale ou du Vietnam. C'est par ce moyen que, depuis 2023, Israël tente d'empêcher la couverture des crimes à Gaza et d'imposer un récit univoque.

À cette violence sur le terrain s'ajoutent les biais médiatiques occidentaux : une vaste étude menée sur plus de 14 000 articles du New York Times, de la BBC et de CNN montre l'humanisation systématique des victimes israéliennes, la présentation abstraite des Palestiniens, le doute constant projeté sur leurs bilans et la fabrication d'un « faux équilibre » malgré l'asymétrie des violences.

La pression est également directe : journalistes sanctionnés par leur direction ou harcelés pour avoir exprimé leur solidarité, recours croissant aux procédures judiciaires en France contre des humoristes, journalistes ou intellectuels, créant un climat d'autocensure. Également en cause, la censure numérique, comme les shadow bans imposés par Meta, qui invisibilise les contenus palestiniens et limite l'accès du public à des sources alternatives. L'ensemble produit un grand flou, qui favorise l'émergence d'un récit dominant illustré par la diffusion virale d'intox, façonnant l'opinion internationale, tandis que les témoins directs sont systématiquement réduits au silence.


Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne ont adopté des positions publiques en soutien des actions d'Israël en Palestine. Les acteurrices étatiques de ces quatre pays ont répondu aux manifestations de solidarité en faveur de la Palestine par une répression disproportionnée des droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association.

L'université n'est pas épargnée. Aux États-Unis, des arrestations massives d'étudiants, des sanctions disciplinaires et la répression des recherches critiques sur la Palestine témoignent d'un système structuré de contrôle, renforcé par la dépendance financière des campus et par le diktat de politiques « anti-haine » utilisées pour neutraliser toute critique d'Israël. En France, les épisodes de répression à la Sorbonne ou Sciences-Po et les injonctions à la « réserve institutionnelle » montrent la volonté de dépolitiser l'espace académique et d'y limiter la liberté intellectuelle, pourtant fondement de la vie démocratique.

L'annulation par le Collège de France du colloque « La Palestine et l'Europe » en constitue une illustration supplémentaire, particulièrement inquiétante. Sous la pression d'une controverse médiatique montée de toutes pièces par le magazine Le Point et la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) puis relayée par le ministère de l'enseignement et de la recherche, la direction a suspendu un événement scientifique réunissant des chercheurs reconnus internationalement. Au-delà du cas particulier, cette décision marque une nouvelle étape dans la fragilisation de l'autonomie universitaire et dans la censure de sujets jugés « sensibles », mettant en péril la liberté académique elle-même.

Yosra Frawes, déléguée FIDH pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord et coordinatrice du rapport, rappelle ainsi : « Ces mesures restreignent la capacité des universités à remplir leur rôle central de production de savoir et de formation de l'opinion critique, transformant les campus en zones de restriction des libertés civiles et politiques, tout en invisibilisant les perspectives subalternes et critiques. »

Enfin, le rapport montre que la bataille se joue dans l'usage de la langue. Un exemple majeur est l'adoption de la définition de l'antisémitisme proposée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA). Conçue comme un outil pédagogique, elle est politiquement utilisée pour assimiler critique d'Israël et haine antijuive, brouillant la distinction fondamentale entre analyse politique et racisme.

Cette confusion permet d'interdire des événements, de sanctionner des associations, de criminaliser la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ou de disqualifier tout propos abordant le caractère colonial ou racial des politiques israéliennes. Loin de protéger les communautés juives, cette instrumentalisation détourne la lutte contre l'antisémitisme et la transforme en outil de censure politique.


« La critique d'Israël, semblable à celle adressée à tout autre pays, ne peut pas être considérée comme antisémite. » Ce caveat (« mise en garde ») devrait être rappelé dans toute référence officielle et prévaloir sur les exemples, afin d'empêcher toute instrumentalisation de la définition contre l'expression politique légitime.

Pour la coordinatrice du rapport, cette réaction illustre « une stratégie globale de disqualification du langage du droit, où nommer les causes structurelles d'un conflit ou donner les qualifications juridiques adéquates devient un acte suspect ». En combinant censure médiatique, pression universitaire et contrôle sémantique, les démocraties occidentales contribuent à produire « un récit hégémonique où la voix palestinienne devient presque inaudible ». Ce verrouillage du sens prépare le terrain à ce que la FIDH décrit comme l'étape suivante : la criminalisation explicite de la solidarité.

Répression de la solidarité

Au nom de la sécurité publique et de la lutte contre le terrorisme, plusieurs pays européens ont progressivement criminalisé la solidarité avec la Palestine. En France comme en Allemagne, les interdictions de manifestations propalestiniennes se sont multipliées depuis octobre 2023.

Ces mesures, pourtant contraires au pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), reposent sur une interprétation abusive du maintien de l'ordre public : aucun risque réel pour la sécurité n'a été démontré, et les autorités invoquent désormais la simple « perturbation » comme motif suffisant pour restreindre le droit de réunion pacifique. La FIDH montre dans son rapport que le principe de proportionnalité est ainsi remplacé par une logique d'exception permanente.

Le discours antiterroriste sert aussi à museler les slogans et symboles politiques. L'expression « From the river to the sea, Palestine will be free » (« Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ») rattachée à l'histoire anticoloniale palestinienne et au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, a été interdite dans plusieurs pays au motif qu'elle appellerait à la destruction d'Israël. Transformer un mot d'ordre politique en délit d'opinion révèle une dérive plus profonde : la confiscation du sens, l'injonction d'une lecture unique de la solidarité assimilée à la haine, et la restriction de l'espace d'expression des minorités racialisées.


Dans ces quatre pays [États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne et France], des journalistes, des étudiantes, des universitaires, des artistes, des élues et des acteurrices de la société civile, souvent issues de communautés musulmanes, arabes, migrantes ou racialisées, ont été harcelées, sanctionnées ou poursuivies en justice au simple motif qu'ilselles avaient exercé leurs droits.

Le rapport de la FIDH documente par ailleurs le recours croissant aux lois antiterroristes pour poursuivre des militants, journalistes ou élus exprimant leur soutien à la cause palestinienne. Au Royaume-Uni, six militants membres du collectif Palestine Action ont été arrêtés et inculpés sous le régime de ces lois, en septembre 2025, alors qu'ils menaient des actions pacifiques contre des entreprises d'armement.

En France, élus, humoristes, enseignants (Rima Hassan, Blanche Gardin, Guillaume Meurice, Zineb El Rhazoui…) ou simples citoyens ont été inquiétés pour avoir dénoncé les bombardements sur Gaza, évoqué les causes structurelles du conflit ou encore mené des actions civiques. L'appareil juridique et les acteurs de l'État se sont associés dans la répression du mouvement de solidarité. Dans ce contexte, la peur pousse de nombreux témoins à l'anonymat ou à la mise en retrait du champ civil et politique : la liberté d'expression devient un risque, même lorsqu'elle s'exerce dans le cadre de la loi.

Cette criminalisation trouve un terrain fertile dans le climat idéologique français, où la laïcité est instrumentalisée et l'« islamo-gauchisme », brandi comme arme politique. La solidarité avec la Palestine est souvent présentée comme suspecte, voire complice du terrorisme, tandis que l'islamophobie reste minorée comme forme spécifique de racisme. Ces représentations sont d'abord portées par les courants d'extrême droite et identitaires, puis reprises par des partis comme le Rassemblement national, une partie des Républicains et parfois, sous une forme plus euphémisée, par Renaissance. Elles sont largement amplifiées par plusieurs grands médias détenus par de puissants groupes économiques, notamment les chaînes du groupe Bolloré, dont les plateaux d' « analyse » jouent un rôle central dans leur diffusion.

L'objectif est double : discréditer toute prise de position solidaire envers la Palestine et maintenir le débat public dans les éléments de langage dominants, en associant systématiquement ces solidarités à la radicalité ou au terrorisme. Le discours de l'extrême droite érige ainsi la Palestine en ligne de fracture entre les « patriotes » et les « alliés du Hamas ».


La communauté internationale est fortement polarisée sur l'opposition ou le soutien aux Palestiniennes. Les gouvernements de nombreux États du Nord ont soutenu Israël en dépit de la condamnation des institutions internationales.

Enfin, cette répression prolonge les incohérences de certains des régimes objets du rapport : les gestes diplomatiques symboliques de la France (reconnaissance de l'État palestinien ou appels à la trêve), le maintien ou la reprise, pour ce qui concerne l'Allemagne, de contrats d'armement avec Israël ou l'accueil des responsables israéliens visés par des enquêtes internationales. « Cette incohérence, dit Yosra Frawes, met en lumière une tension profonde : celle d'un État qui se réclame des droits humains tout en réprimant ceux qui les invoquent. »

Une demande mondiale de justice

Les libertés d'opinion, d'expression, de réunion pacifique et d'association constituent pourtant le socle de nos démocraties. Elles sont par ailleurs protégées par le droit international et régional, notamment la Déclaration universelle des droits de l'homme, et permettent aux citoyens de débattre, de défendre des causes et de revendiquer d'autres droits fondamentaux.

À travers le monde, des élans de solidarité citoyenne se sont tout de même multipliés en soutien au peuple palestinien. La Flottille de la liberté pour Gaza ou la Global Sumud Flotilla, entre autres initiatives, ont cherché à pallier l'incapacité des États à lever le blocus illégal et à mettre fin à l'isolement de Gaza. Ces mobilisations révèlent ainsi une demande mondiale de justice, mais également une conscience croissante des violations systématiques du droit international et la nécessité d'une action citoyenne là où les gouvernements restent inactifs ou complices.


La loi fait obligation aux États de non seulement lutter contre la discrimination et la violence, mais aussi de défendre le droit à la liberté d'expression, en particulier lorsque cette expression est gênante, dissidente ou qu'elle remet en cause des intérêts puissants. Tout manquement à cette obligation porte atteinte à l'état de droit et met en évidence la politique de deux poids, deux mesures qui sape la confiance dans le système international des droits humains.

Cette répression de la solidarité avec les Palestiniens illustre une crise profonde de nos démocraties et institutions. Yosra Frawes souligne ainsi que « au-delà de la crise institutionnelle, il s'agit là d'une crise morale et éthique : en interdisant les mots justes et en restreignant la parole critique, pire encore en ignorant ou contestant les décisions des institutions internationales lorsque celles-ci condamnent leurs alliés, les États sapent la portée universelle des droits humains qu'ils prétendent défendre ». Pour la coordinatrice du rapport, « la répression du discours propalestinien ne passe pas par l'abolition des institutions démocratiques, mais par un resserrement progressif de l'espace civique ».


Le présent rapport est un appel urgent au contrôle, à la responsabilité et à la réforme. Les droits et la sécurité de celles et ceux qui s'expriment en faveur de la justice en Palestine et ailleurs dans le monde doivent être défendus et non réprimés.

La montée de ces logiques autoritaires s'inscrit d'ailleurs dans une dynamique plus large, observée aux échelles française, européenne et mondiale, comme l'a documentée un rapport de la Ligue des droits de l'homme avec la FIDH3. Dans ce contexte d'érosion démocratique marquée par la multiplication des restrictions aux libertés publiques, la remise en cause de la légitimité des contre-pouvoirs et la normalisation des dispositifs de contrôle social, le rétrécissement de l'espace civique constitue l'un des symptômes les plus alarmants de l'autoritarisme latent.


1Criminalisation et contrôle du récit : la solidarité avec la Palestine en ligne de mire, Rapport sur les violations des droits à la liberté de réunion, d'association et d'expression dans le cadre de la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine, FIDH, octobre 2025.

2NDLR. René Cassin (1887 – 1976) était professeur de droit civil, représentant de la France à la Société des Nations (SDN), résistant, co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, vice-président du Conseil d'État, président de la Cour européenne des droits de l'homme et prix Nobel de la paix (1968).

3«  France : démocratie en décrochage — Entraves à l'exercice des libertés associatives et de la liberté de manifester  », septembre 2025.

Affaire Gannat : caméra interdite au rayon migrants

Par : h16

La France aime la liberté mais elle a récemment décidé de se l’administrer en doses de plus en plus homéopathiques.

C’est en tout cas ce que laisse entrevoir l’expérience de Jean-Eudes Gannat : choisissant d’audacieusement se filmer le 5 novembre devant l’entrée d’un supermarché Leclerc à Segré, petite ville de 7000 âmes en Maine-et-Loire, il rapporte ce qu’il y trouve dans une vidéo de 24 secondes diffusée sur Tiktok, à savoir un paquet de migrants afghans. Dans son message, il note que les individus traînent sans rien faire.

⚠ Attention : filmer un parking peut provoquer des effets judiciaires graves.

Cependant, à peine diffusée, sa vidéo sous-titrée assez peu subtilement « Marre de vivre avec les cousins de talibans au fin fond de nos campagnes » va déclencher une réaction ferme et rapide des autorités. Il aura fallu moins d’une journée pour que le procureur ouvre des poursuites contre l’ancien pilier du groupuscule identitaire « L’Alvarium » qui, après 24h de garde à vue, est donc mis en examen pour « incitation à la haine raciale » en vue d’une comparution immédiate.

Apparemment, pour ce genre de choses, le procureur sait être très rapide. Le reste de l’institution judiciaire n’est cependant pas tout à fait aussi performant et finalement, l’audience, initialement prévue le vendredi 7 novembre après-midi, a été renvoyée au 6 mai 2026. Pour faire bonne mesure, le dangereux vidéaste est mis sous contrôle judiciaire avec interdiction de réseaux sociaux pendant un mois. Plus incroyable, il lui est maintenant interdit de se rendre au Leclerc où il a filmé le groupe d’Afghans en question (le suspect pourrait récidiver en y filmant encore plus fort).

Pas de doute, la vidéo a fait mouche et pas seulement sur X ou Tiktok pour déclencher une telle réaction des autorités. Bien sûr, le fait que l’individu soit déjà connu des services de police n’est pas étranger à cette promptitude. On s’étonnera cependant que cette promptitude de réaction ne concerne que les Français consciencieusement étiquetés d’extrême-droite, et nettement moins les individus lambda qui tentent de faire valoir leurs droits, depuis les propriétaires squattés jusqu’à ceux qui se font voler ou agresser et qui ont de plus en plus de mal à se faire entendre par les services compétents, ces derniers au pire classant rapidement l’affaire dans une main courante sans suite, au mieux débordés par les gardes à vue de citoyens gênants postant des vidéos Tiktok piquantes…

Dans ce dernier cas, il se trouvera toujours de belles âmes pour venir souligner le passé sulfureux de Jean-Eudes Gannat, ses prises de positions identitaires et résolument nationalistes, son militantisme au Front National ainsi que ses passages en justice (en oubliant qu’il a, à chaque fois, été relaxé). C’est pratique parce que cela permet de brosser le portrait de l’individu en évacuant copieusement deux aspects plus gênants de la récente affaires.

Le premier aspect, c’est bien évidemment ce qui sert d’arrière-plan à la vidéo qui a valu une longue garde à vue à Gannat et qui pose, crûment et frontalement, la question de la gestion de l’immigration en France. C’est clairement pour cette raison que le procureur s’est senti pousser un glaive vengeur au bout du bras séculier : afficher ainsi son agacement de voir des paquets de migrants désœuvrés est, pour ce magistrat, un crème de lèse République qui mérite la plus grande fermeté et les naïfs qui persistent à croire au motif de l’expression d’une haine raciale dans la vidéo méritent finalement la mise en place du « goulag soft » que nous observons actuellement en France.

D’autre part, cette vidéo montre surtout la faillite complète de l’État français à contrôler l’immigration – ce qui est insupportable pour le pouvoir actuel, tant cet absence de contrôle se traduit très concrètement par une augmentation de plus en plus dramatique des problèmes sociétaux. Cette vidéo illustre que face au flot de ressortissants extra-européens au statut rarement légal, l’unique solution mise en place par nos génies politiques aura consisté à arrêter la concentration de ces populations dans quelques grandes villes et, au contraire, à les saupoudrer un peu partout en France, avec additifs et édulcorants, en multipliant les « centres d’accueils ».

Montrer cette réalité, montrer que cette immigration là n’est, à l’évidence, pas une « chance pour la France » mais constitue très clairement une charge croissante et de plus en plus difficile à assumer tant par les communes que par les citoyens, c’est infliger un camouflet à toute la classe jacassante qui prétend mordicus l’exact contraire depuis des lustres.

C’est intolérable ! Et ça justifie donc très bien d’embastiller le maroufle, parbleu !

Le second aspect, bien plus grave encore, c’est l’atteinte évidente à la liberté d’expression.

Depuis les années 2010, la France a multiplié les lois contre la « haine en ligne » (comme la loi Avia de 2020) en tentant de limiter à chaque fois un peu plus ce qui était tolérable.

Cependant, dans le cas de Gannat, décrire une scène quotidienne se requalifie difficilement en incitation à la haine. Les poursuites engagées contrastent assez mal avec le laxisme trop fréquent dont bénéficient des OQTF ou les largesses régulièrement octroyées à des multirécidivistes, voire à des terroristes condamnés (les conditions de détentions de Salah Abdeslam, actuellement d’actualité venant à l’esprit).

Ce contraste s’impose d’autant plus qu’il existe dans d’autres pays dont les dérives en matière de liberté d’expression font à présent réfléchir, comme au Royaume-Uni dont les autorités ont largement montré vouloir punir beaucoup plus sévèrement les citoyens derrière leurs claviers d’ordinateurs que les immigrants récents (légaux ou non) qui multiplient pour certains les actes criminels.

En somme, il apparaît que la justice française verse une fois de plus dans le plus consternant des « deux poids, deux mesures » et, pire, le fait pour tenter de museler l’expression de personnes – ici, un provincial – qui s’offusquent de dégradation de leur environnement de vie.

La promptitude parfaitement grotesque du procureur à instruire des plaintes – assez clairement non recevables – pour faire taire Jean-Eudes Gannat est en train de se retourner assez spectaculairement contre lui et contre l’institution de justice française en général, en donnant un retentissement assez singulier à ce qui aurait fait quelques milliers de vues tout au plus sur Tiktok sans la médiatisation accompagnant la réponse disproportionnée du procureur.

Gannat incarne ici le ras-le-bol d’une France rurale qui se sent oubliée par les élites parisiennes, et dont les voix sont systématiquement taxées de « haine » pour être réduites au silence. Pire : même en sachant que ce comportement est l’une des principales raisons de la montée de l’extrême-droite en France, ces élites, ces institutions redoublent d’ardeur. Du reste, le silence de plomb de toute la classe politique sur cette affaire en dit plus long que tous les éditoriaux de journaux que plus personne ne lit.

Dans un pays de plus en plus polarisé à cause, justement, de ce gouffre qui sépare maintenant la classe jacassante et les élites du reste du peuple, cette affaire est un nouveau symptôme d’une dérive où la liberté d’expression est sacrifiée sur l’autel d’une sensibilité de Tartuffes.

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En France aussi, les magnats milliardaires font taire leurs détracteurs – Entretien avec Marc Endeweld

En France, les partisans de la droite aiment se poser en défenseurs de la liberté d’expression. Pourtant, le rachat des médias par une poignée de magnats milliardaires pro-Trump signifie que quelques individus seulement ont désormais un droit de veto sur une grande partie de la presse.

Source : Jacobin, Marlon Ettinger, Marc Endeweld
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Gaza. La zone de pondération

Visages aux expressions saisies dans des couleurs vives, évoquant une émotion forte.

Toute critique de la guerre menée par Israël contre Gaza est canalisée, édulcorée et rendue inoffensive, enfermée dans un cadre médiatique et politique, qui banalise la catastrophe en cours et empêche d'appeler les choses par leur nom.

Depuis peu, une brèche est venue lézarder le « dôme de fer »1 symbolique sur lequel venait ricocher toute prise de position ferme en faveur de Gaza et contre ses tortionnaires. Aucun des verrous qui font tenir l'édifice n'a sauté, mais force est de constater que, l'un après l'autre, ils se desserrent et que les lignes bougent. Reconnaissons au journal Le Monde un courage louable, bien que tardif. Il a fallu attendre ces tout derniers mois pour observer ce virage éditorial. La famine de masse a ceci d'effroyable qu'elle s'imprime partout sur les visages et les corps, produisant un effet de vérité qu'il n'est plus possible d'ignorer : on réalise soudain qu'une catastrophe humanitaire se déroule sous nos yeux…

Ne reste plus qu'à nommer clairement les coupables pour mieux les combattre. Ce qui, dans le paysage médiatique de 2025, n'est assurément pas une mince affaire. Comme le rappellent Serge Halimi et Pierre Rimbert dans un article du Monde Diplomatique, mener à bien un authentique travail de journaliste est devenu une gageure lorsqu'on se heurte continuellement au « lobby pro-israélien »2. Celui-ci forme un bloc compact, belliqueux et très efficace dès qu'il s'agit de museler toute voix dissidente ou d'invisibiliser les inconscients qui auraient l'audace de ranger le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou bien en vue dans la liste des exterminateurs.

Certains ont pu se réjouir qu'Emmanuel Macron soit le seul président occidental à se rendre aux portes de Gaza, en avril 2025, pour dénoncer le blocage des points de passage humanitaires et appeler au cessez-le-feu immédiat. Ce sont les mêmes qui, quelques mois plus tard, l'applaudiront pour avoir annoncé en grande pompe la reconnaissance de l'État de Palestine. Après les pires compromissions avec le régime de Nétanyahou, Macron consent finalement à ce geste symbolique pour reprendre pied sur une scène internationale où depuis bien longtemps il a perdu toute influence et toute crédibilité. Certes, d'autres pays devraient emboîter le pas à la France, sous la pression d'opinions publiques ulcérées et devant l'évidence d'un désastre que plus rien ne peut dissimuler. Cet appel d'air ne doit pas être méprisé. De là à parler d'une victoire ? Y a-t-il encore un sens à reconnaître l'existence d'un État sur un territoire éventré où survit une population parquée et promise à l'hécatombe ? La décision tardive et hasardeuse du président français n'offre-t-elle pas un prétexte idéal aux autorités israéliennes, Bezalel Smotrich et Yariv Levin en tête, pour accélérer la destruction de Gaza et procéder au plus vite à l'annexion pure et simple de la Cisjordanie ?

Pendant ce temps, la députée Caroline Yadan et la ministre macroniste en sursis Aurore Bergé s'efforcent de promulguer une énième loi scélérate qui, sous couvert de lutter contre « les formes renouvelées de l'antisémitisme », vise à criminaliser toute critique sérieuse de la politique génocidaire du gouvernement israélien. Un levier supplémentaire parmi tant d'autres pour renforcer le régime de terreur méthodiquement mis en place pour lier les langues et obturer l'espace politique.

Un régime de terreur

Ce que j'appelle ici « terreur », c'est l'installation progressive, mais autoritaire et brutale, d'un régime d'exception qui exclut a priori toute possibilité de dénoncer le « Gazacide » dont parle le journaliste palestinien Rami Abou Jamous et de combattre pied à pied les thuriféraires de Nétanyahou. Il ne s'agit pas ici d'une terreur qui, comme c'est le cas à Gaza, détruit et soumet les corps à la famine et à la mort, mais d'une terreur qui empêche de formuler toute inquiétude distinctement, qui proscrit dans tout l'espace public l'existence d'un véritable débat contradictoire, avec ce que cela implique d'ouverture aux nuances de l'argumentation, à la nécessaire contextualisation des faits, sans parler de l'historicisation salutaire des événements en cours.

La terreur, c'est la disparition d'un socle commun dans le prolongement duquel il serait possible d'entrevoir un horizon de justice. Tous ceux qui n'ont pas vu ou voulu voir ce sol s'émietter et se dérober sous leurs pas en ont fait l'amère expérience : se croyant libres de débattre et de hausser le ton, ils ont vite découvert qu'un certain nombre de référents étaient par avance exclus des jeux de langage autorisés, qu'il n'y avait pas de « génocide », de « famine » planifiée par l'armée israélienne, encore moins de « camps de concentration » programmés. Si l'on voulait parler malgré tout, il fallait se résoudre à slalomer en terrain miné.

Les prescriptions autoritaires destinées à vous clouer le bec sont désormais bien connues et repérables par tout un chacun. Leur puissance, certes, s'émousse peu à peu, mais elles font toujours recette sur les plateaux télé comme dans la vie publique. Vous engagez votre parole sur une ligne critique de la politique d'Israël, vous devrez inévitablement traverser un certain nombre de sas de neutralisation. Préalable à toute tentative pour rendre justice à l'insondable souffrance des Gazaouis, il vous faudra d'abord reconnaître, en prenant le ton solennel de circonstance, que le tort subi par Israël le jour du 7 octobre 2023 est incommensurable. Il ne s'agit évidemment pas de partager un écœurement légitime devant les exactions du Hamas, ou d'exprimer une compassion sincère pour les victimes israéliennes et les otages. Il s'agit de s'assurer qu'avant toute chose, vous resterez pétrifiés devant la date sacralisée du 7 octobre, et que vous reconnaîtrez par-là, implicitement, le droit d'Israël à châtier les coupables, dans les proportions qu'elle estime justes et appropriées.

Puisqu'Israël a subi, le 7 octobre 2023, le coup le plus terrible de son histoire récente, vous voilà maintenant sommé de reconnaître qu'il est, et a toujours été, menacé dans son existence même. Ce qui lui donne évidemment le droit de protéger ses frontières, extensibles à volonté, pour tenir en respect les États hostiles et barbares qui l'entourent, États qui, par leur simple présence, mettent en péril son intégrité. Et tant pis, si cette politique ultra-agressive déstabilise toute la région qu'elle transforme en poudrière. Et tant pis si elle s'intègre explicitement dans le projet millénariste du « Grand Israël », terre promise qui inclurait la Jordanie, le Liban, et la Syrie, comme l'appelle de ses vœux Smotrich, l'une des figures les plus radicales de l'État génocidaire.

Raphaël Enthoven, le Meyer Habib de la philosophie

Au besoin, une troisième opération de filtrage vous attend : un tour de passe-passe plus pernicieux encore que les précédents qui vous contraindra à reconnaître que le Hamas occupe toujours la bande de Gaza. Et c'est un fait, le Hamas est toujours là… Mais dans le débat truqué que bien imprudemment vous avez accepté, ce simple fait justifie qu'un voile de suspicion recouvre immédiatement toute information et toute image en provenance de l'enclave. Par conséquent, vous serez obligé de l'admettre : la famine n'est absolument pas utilisée par Nétanyahou comme une arme de guerre. C'est un spectacle propagandiste mis en scène par les hommes du Hamas, reconvertis pour l'occasion en maîtres du montage hollywoodien et de la superproduction misérabiliste. Devenu avec le temps, le Meyer Habib de la philosophie, le propagandiste Raphaël Enthoven assène même le 15 août sur X qu'« Il n'y a AUCUN journaliste à Gaza. Uniquement des tueurs, des combattants ou des preneurs d'otages avec une carte de presse ». Il lui faudra un mois pour s'excuser. Évidemment, Enthoven ne peut ignorer qu'Israël seul décide qui a le droit de raconter ce qu'il voit ou qui est condamné à disparaître. Mais ce tweet tout en nuances avait sans doute vocation à assassiner une seconde fois Anas Al-Sharif, journaliste d'Al-Jazira, ciblé et tué cinq jours plus tôt par un bombardement israélien.

Parvenu en ce point ultime, il n'y a tout simplement plus de débat. Ne vous faites plus prier, avouez-le : en frappant ses voisins et en nettoyant Gaza, Israël ne fait que combattre à notre place la barbarie islamiste ! C'est le chancelier allemand Friederich Merz qui l'assure, Israël fait « le sale boulot », le grand ménage qui alimente les fantasmes inavoués de l'Occident3. Israël ne prend pas de gants, il n'a que faire des timides scrupules de la vieille Europe. Et sa brutalité, bien loin d'entrer en contradiction avec les valeurs de l'Occident, est devenue le moyen le plus légitime de les faire respecter. « La seule démocratie du Proche-Orient » porte la lumière au cœur de l'obscurantisme moyenâgeux.

Comme chacun sait, quiconque a pu refuser de franchir l'un ou l'autre de ces sas et, partant, de se soumettre intégralement à ce régime de terreur savamment déployé est devenu, sans autre forme de procès, un « antisémite ».

Une nouvelle « zone d'intérêt »

Cédez à la terreur et vous voilà adoubés, accueillis à bras ouverts dans un tout autre espace de discussion : la zone de pondération. Tout différend s'efface alors comme par magie. Plus d'injonction et d'aboiement au moindre signe suspect de gazaphilie. Vous avez désormais voix au chapitre avec en toile de fond un idéal de consensus qui guide tous les intervenants. On vous écoute, on vous comprend, on consent même à verser quelques larmes sur le sort des enfants gazaouis amaigris dont on diffuse les images entre deux étapes du tour de France. On accepte même, soyons fous, d'élever la voix contre l'incorrigible « Bibi » qui parfois, c'est vrai, pousse le bouchon un peu loin…

La zone de pondération, c'est un peu la Zone d'intérêt du film de Jonathan Glazer, ce petit univers coquet dans lequel se retranchent Rudolf Höss, le commandant d'Auschwitz et sa petite famille. Les enfants jouent, on cuisine, la vie domestique s'y installe avec une liberté et une placidité improbable, alors que l'extermination industrielle bat son plein à quelques encablures. Entouré de larges haies et de murs épais, notre adorable jardinet se porte bien et l'on peut deviser à tête reposée. En ce sens, ce que j'appelle « zone de pondération », est la survivance incongrue d'un espace feutré et apaisé, celui de l'égalité de parole, des critiques qui atteignent leurs cibles, des idées régulatrices qui réunissent malgré les désaccords énonciateurs et destinataires. Un espace donc où l'on simule le débat et la vie démocratiques aux portes d'un univers de brutalité intégrale que nous avons choisi de ne pas voir et de ne pas montrer.

Cet univers possède sa logique propre, celle de guerre bien sûr, mais surtout celle de l'extermination. Si la guerre a pu un temps apparaître comme la continuation de la politique par d'autres moyens, selon la formule bien connue du général prussien Carl von Clausewitz (1780-1831), l'extermination implique une rupture brutale avec tout état de raison. C'est un saut sans retour dans une logique folle d'agression pure et généralisée. Parvenu en ce point, on peut tout dire, tout se permettre. Comme « Bibi » le farceur qui promet de la glace Ben & Jerry's4 aux futurs pensionnaires palestiniens du camp de concentration bientôt installé sur les ruines de Rafah5. Ou comme le facétieux ministre israélien du patrimoine, Amichai Eliyahu, qui propose au moment du dessert de larguer une bombe atomique à Gaza pour en finir une bonne fois pour toutes avec la question palestinienne6. Sans oublier Itamar Ben-Gvir, Israël Katz et les autres qui rêvent éveillés de déporter massivement les derniers Gazaouis pour faire de l'enclave une station balnéaire, une marina où le président étatsunien Donald Trump lui-même se voit déjà trôner, triomphant, cocktail à la main, sous une pluie de dollars.

Pendant ce temps-là, laissons donc aux Européens tout le loisir de papoter vainement en « zone de pondération ». Rien d'essentiel ne peut s'y formuler, on s'en est assuré. Des experts disserteront des heures durant sur les nuances juridiques du mot « génocide », jusqu'à se noyer dans l'abstraction et oublier le génocide bien réel qui se déroule sous nos yeux. On multipliera les analogies, Arménie, Rwanda. On veillera bien sûr à distribuer la parole de manière équitable. On vantera les vertus de la patience. Mais s'agit-il bien de prendre son temps pour mieux comprendre ce qui se passe ou de gagner du temps pour que rien ne change ? Même les intervenants les plus coriaces, comme le député Aymeric Caron face au grand inquisiteur Jean-Jacques Bourdin sur Sud Radio le 25 mai, finissent, de guerre lasse, par brandir les valeurs morales bafouées, le droit international piétiné. Or, ces valeurs et ce droit sont invoqués pour plaider en faveur d'un peuple qui par avance échappe à leur champ d'application. Notre universalisme s'arrête aux portes de Gaza. La disparition des Palestiniens n'est pas, comme le dirait Judith Butler, soumise au deuil7. Le Palestinien qui meurt n'est pas digne d'être pleuré. Aux otages israéliens, les noms propres scandés solennellement, les portraits et les larmes des familles ; aux « animaux humains » de la bande de Gaza, les chiffres rapidement égrénés, la froide récapitulation des faits, comme pour soulager sa conscience et s'acquitter d'une vilaine besogne.

L'heure de la guérilla

Tant que nous accepterons de nous cantonner à la « zone de pondération », le Palestinien restera ce mort-vivant sans droit — l'homo sacer dont parle le philosophe Giorgio Agamben — celui qui n'a pas de nom et dont le meurtre ne sera jamais un crime8. Il restera l'irreprésentable au sein du champ de la représentation, l'autre radical, forclos même lorsqu'il est visible. Nous devrons nous résoudre à l'abandonner dans son face-à-face interminable avec l'ennemi israélien.

L'heure a déjà sonné de s'engager dans une guérilla contre toute loi scélérate qui viserait à prolonger le statu quo, octroyant à Israël le temps nécessaire pour achever ses basses œuvres. Peu à peu, les conditions se réunissent pour faire bouger les lignes et arracher l'UE à son goût immodéré pour la torpeur diplomatique et l'attentisme coupable. Un dispositif permanent de harcèlement juridique se met en place. De plus en plus d'ONG portent plainte et assignent au tribunal des soldats israéliens soupçonnés de crimes de guerre. Amnesty International s'attaque à l'entité Gaza Humanitarian Foundation (GHF), pilier du dispositif israélien déployé pour rassembler et affamer les réfugiés gazaouis, sous prétexte de sécuriser la distribution d'aide alimentaire. C'est également au tour de certaines entreprises (Carrefour) et même de banques (BNP Paribas) d'être attaquées pour complicité de génocide.

Face à un horizon figé et alors même qu'une profonde mélancolie nous étreint, il faut imaginer l'improbable, l'événement anodin ou fracassant qui portera l'accroc décisif dans le tissu des faits imposés, et restaurera le possible lors même qu'on le croit évaporé. Et nous ne cesserons pas, pour paraphraser le poète Mahmoud Darwich, d'écrire notre silence, de « faire exploser ce silence plein de toutes ces voix », celles de tous ceux qui, dans les décombres, trompent la mort et la tiennent obstinément en respect.


1Référence au système de défense antiaérien israélien réputé très efficace.

2Serge Halimi et Pierre Rimbert, «  Le lobby pro-Israël en France  », Le Monde Diplomatique, août 2025.

3NDLR. Interrogé le 17 juin 2025 par la chaîne publique allemande ZDF, le chancelier a assuré que l'État israélien faisait «  le sale boulot  » de l'Occident en bombardant les sites nucléaires iraniens.

4NDLR. Ben Cohen, 74 ans, cofondateur de la marque Ben & Jerry's et partisan de Bernie Sanders, a interrompu une audition au Congrès le 14 mai 2025 pour dénoncer le soutien des États-Unis à Israël.

5Mera Aladam, «  Netanyahu 'backs Gaza concentration camp' plan, reportedly says 'feed them Ben & Jerry's'  », Middle East Eyes, 9 juillet 2025.

6Michael Bachner, «  Amichaï Eliyahu : “Atomiser Gaza est une option”  ; Netanyahu le suspend des réunions  », Times of Israel, 5 novembre 2023.

7Judith Butler, «  The Compass of mourning  », London review of books, volume 45, n° 20, 19 octobre 2023.

8Le concept d'Homo sacer (Homme sacré/maudit) renvoie au droit romain et désigne une personne qui peut être tuée sans que ce meurtre ne soit considéré comme un homicide. Dans Le Pouvoir souverain et la vie nue (1997, Seuil), Agamben transpose l'idée à l'époque contemporaine. Pour le philosophe italien, l'Homo sacer moderne est l'interné en camp de concentration, objet de l'arbitraire et de l'état d'exception, sans droits.

Tunisie. Dans les stades, la résistance des ultras

Stade plein de supporters en noir avec une grande banderole en arabe. Énergie et passion.

Les slogans scandés lors des matchs de football par les groupes de supporteurs ont toujours traduit les souffrances et les aspirations de la jeunesse. À travers leurs banderoles et leurs hymnes, les jeunes Tunisiens expriment leur désillusion face à des politiques qui continuent de les ignorer. Aujourd'hui, ils sont à la pointe du combat pour les libertés publiques.

Enveloppé dans une écharpe noire arborant l'emblème de son groupe, Farès (pseudonyme) parcourt les ruelles étroites du quartier populaire où il a grandi. Sur les visages des passants se lit un mélange de curiosité et de familiarité. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres : c'est jour de match ! Le cœur vibrant, les supporteurs forment des cortèges vers le stade. Mais derrière l'ambiance bon enfant, tous appréhendent ce qui les attend. Car entrer au stade n'est pas seulement accéder aux gradins. C'est, d'abord, franchir une barrière faite de répression systématique.

Devant la porte du stade olympique de Radès, dans la banlieue sud de Tunis, les regards croisent des policiers en uniforme, armés de matraques afin de « sécuriser » le match. Commence la fouille, vécue davantage comme une humiliation qu'une mesure de sécurité. Les ordres pleuvent : « Enlève tes chaussures ! », « Retire ta casquette ! », « Vide tes poches ! », « Jette la monnaie ! ». Le ton est martial et sans discussion, les visages sont filmés et photographiés sans la moindre explication : « Pourquoi êtes-vous vêtus en noir aujourd'hui ? Où avez-vous mis les fumigènes ? De quelle ville venez-vous ? ». Farès se tient pieds nus sur le sol glacé tel un accusé devant un tribunal.

« Répression douce »

Il s'agit d'instaurer un rapport de force, sinon de provoquer les supporteurs. Devant le sourire narquois d'un agent, Amin et certains de ses camarades se mordent les lèvres pour réprimer leur colère ; d'autres sourient pour ne pas donner de prétexte aux policiers. Mais une fois la porte franchie, toutes les humiliations se dissipent. Dans les tribunes, la voix est plus forte que les oukases et chaque refrain pour la liberté devient une petite victoire qui se renouvelle à chaque match.

Avant même le coup d'envoi, les gradins se mettent à vibrer. Les chants s'élèvent, le tifo se déploie, pas seulement comme performance artistique ou esthétique, mais comme affirmation collective de résistance. Approché par Nawaat, un des ultras — qui, généralement, refusent de parler aux médias ou communiquent chichement —, témoigne : « Le pouvoir cherche constamment à (nous) imposer de multiples restrictions », à travers ce qu'il appelle « une répression douce » qui se manifeste, selon lui, par une série de mesures restreignant la liberté d'expression.

Les images de la foule sont passées au peigne fin. Le ministère de l'intérieur exige une autorisation préalable des services de sécurité pour introduire tifos et banderoles dans l'enceinte. Officiellement, cette mesure prend pour prétexte le respect de la liberté d'opinion et de création. Mais selon notre interlocuteur, elle sert en réalité à instaurer une censure préalable, l'objectif étant d'empêcher tout message susceptible de ternir l'image du pouvoir ou de soulever des questions taboues sur la manière dont sont gérées les affaires de l'État, par exemple.

Les jours précédant le match, chaque groupe d'ultras œuvre pendant des nuits entières à la confection du tifo, une tâche qui prend des semaines, voire des mois. Celle-ci n'est jamais facile, car leurs moyens sont limités, le temps compté et la crainte d'une interdiction par les autorités constante. Ils savent qu'à tout moment la police peut venir tout stopper et réduire à néant leurs efforts sous prétexte de « rassemblement non autorisé ».

« Apprends à nager ! »

Les groupes d'ultras, qui jouissaient autrefois d'une plus grande liberté d'expression, sentent l'étau se resserrer. C'est pourquoi certains d'entre eux renoncent même au tifo. Dans ce contexte, la « répression douce » évoquée par Farès devient une arme redoutable entre les mains du pouvoir pour semer le stress et la peur. Aussi, de nombreux leaders ultras préfèrent éviter d'exposer des slogans politiques susceptibles de déclencher l'ire du régime. Ils ont le sentiment de devoir se battre en permanence pour préserver leur capacité à s'exprimer librement. Pourtant, au moment où le drapeau géant se dresse dans les tribunes, la fierté d'avoir vaincu la censure balaie toutes les craintes.

Le mouvement ultra tunisien fait face à une escalade répressive menée par le ministère de l'intérieur depuis mars 2018, après la mort du jeune supporteur Omar Laabidi à la suite d'une course-poursuite avec la police près du stade de Radès. Omar s'est noyé dans un ravin boueux, malgré ses supplications adressées aux policiers, leur disant qu'il ne savait pas nager. Le malheureux s'est vu répondre : « Taalem aoum ! » (« Apprends à nager ! »).

Ce crime n'a pas été une simple bavure policière, mais l'étincelle qui a allumé la colère des supporteurs. Il a inspiré la campagne « Taalem aoum ! », à la forte charge symbolique. Progressivement, celle-ci est devenue un creuset de la lutte pour la justice et contre l'impunité de la police. Des acteurs de la société civile l'ont adoptée, exhortant les autorités à faire de chaque 31 mars, date anniversaire de la mort d'Omar, la Journée nationale de la lutte contre les bavures policières. Le mouvement de protestation est sorti des stades pour occuper la rue, créant un engouement sans précédent ainsi qu'une large adhésion de tous les groupes ultras, mais aussi des associations et des syndicats. Cette initiative a rapidement fait des émules à travers toute la Tunisie.

Une foule passionnée avec des drapeaux et une banderole "NORTH VANDALS".
The Curva Nord group at Rades Olympic Stadium brandishes portraits of Omar Laâbidi, known as the martyr of stadiums — North Vandals.
North Vandals

Ces dernières années, le mouvement ultra s'est considérablement développé. Il ne se limite plus aux faubourgs de la capitale, comme à ses débuts, mais s'étend à de nombreuses régions et gouvernorats longtemps délaissés par les politiques de développement.

À Gabès, les ultras portent l'étendard de la lutte sociale

Gabès, un port du sud-est tunisien, est l'un des lieux où la montée en puissance des ultras les a imposés dans l'arène publique locale. Sortis des enceintes sportives, ils ont investi les débats sur les questions sociales et politiques, jusqu'à devenir une force active dans la défense des droits humains au-delà même de la région.

En tête des préoccupations des Gabésiens : la pollution chimique. Le mouvement ultra s'est pleinement engagé contre la dégradation de l'environnement causée par le Groupe chimique tunisien (GCT), un complexe industriel de transformation du phosphate, source de graves menaces écologiques et sanitaires. Toutefois, plusieurs membres du groupe ultra local ont confié à Nawaat que chaque action de protestation contre les « politiques d'empoisonnement » à Gabès est systématiquement la cible d'une campagne de surveillance et de répression de la part des autorités.

Des manifestants en tenues blanches avec des drapeaux et des pancartes.
December 2024, Gabes - The Ultras group Eagles 09 in full force for a demonstration organized outside stadiums to denounce the region's environmental disaster - Eagles 09 (Gabes)
DR

Un ultra témoigne :

Le pouvoir considère Gabès comme un terrain d'essai pour les produits chimiques, sans aucun égard pour la santé des gens et de leurs enfants. Aujourd'hui, nous vivons dans un environnement pollué, sans air pur à respirer ni plages propres où l'on peut passer du bon temps. Gabès est en train de devenir lentement une région empoisonnée. Et si ça continue, on risque d'arriver à un point où la population sera privée des conditions de vie les plus élémentaires.

Pour aplanir les divisions et renforcer leurs rangs face à la répression qui les cible sans distinction à travers tout le pays, les ultras ont lancé une campagne sous le slogan « Pour une mobilisation unifiée » qui appelle à conjuguer la solidarité et l'entraide entre tous les groupes.

La carte de supporteur, un projet liberticide

De son côté, le ministère de l'intérieur, par la voix de ses porte-parole officiels et officieux dans les médias, fait la promotion du projet « Fan ID » (« Carte du supporteur »). Ce projet conditionne l'accès aux stades à la possession d'une carte d'identité spécifique, ce qui permettra une surveillance policière accrue et un contrôle encore plus rigoureux de n'importe quel fan qui pénètre dans un stade, en particulier dans les virages, bastion des ultras. Ces derniers y voient une menace directe à leur existence, car il porte atteinte à la liberté de mouvement et viole leurs données personnelles. Pour eux, c'est une énième tentative de contrôle des foules à l'intérieur comme à l'extérieur des terrains.

Les ultras sont ainsi passés de la défense d'une cause individuelle à une revendication plus large dont l'enjeu est de protéger les libertés publiques dans les stades. Bien que la carte de supporteur n'ait pas encore été mise en œuvre, les groupes ultras ont d'ores et déjà lancé une contre-campagne « No fan ID » (« Non à la carte du supporteur »), exprimant leur rejet absolu de toute atteinte à leur liberté d'expression.

En outre, les ultras menacent de boycotter les stades pendant la saison 2025-2026 si les autorités maintiennent leur projet et si les directions des clubs viennent à s'y soumettre. Ils ne cessent de rappeler que cette mesure ne conduirait pas seulement à la fermeture ultime des stades aux supporteurs, mais constituerait une nouvelle étape vers la restriction des libertés publiques en Tunisie. En définitive, cette contre-campagne n'est pas seulement une bataille contre une disposition sécuritaire, mais le prolongement d'un combat plus large assumé par les ultras tunisiens contre les politiques répressives qui gagnent des pans entiers de la vie quotidienne.

Bras de fer

Si le mouvement « Taalem aoum ! » et les luttes passées ont marqué un tournant dans les relations entre les ultras et le ministère de l'intérieur, « No fan ID » promet un bras de fer qui prend de l'ampleur car elle reflète une prise de conscience croissante en faveur de la défense des droits civils.

Longtemps à l'avant-garde des mouvements de protestation, les ultras restent l'une des rares forces tunisiennes capables de briser l'inertie sociale et la résignation politique. À travers leurs initiatives, ils s'efforcent, avec la voix forte et le visage découvert, d'impulser une nouvelle dynamique dans les tribunes au nom de la lutte contre la soumission et pour les libertés. Plus que jamais convaincus de la nécessité d'un changement politique et d'une participation active aux combats sociétaux.

Les mouvements ultras en Tunisie ne sauraient donc être réduits à de simples groupes de jeunes supporteurs. Il est temps de reconnaître leur combat comme un instrument de lutte contre la répression politique et la marginalisation sociale. Par leurs slogans et leurs chants, ces groupes remettent en cause le discours autoritaire et populiste du pouvoir. Ils redéfinissent la relation entre la jeunesse tunisienne et l'espace public, prouvant que les stades ne sont pas seulement des aires de jeu, mais de véritables arènes où s'expriment les revendications d'une société entière.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Orient XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d'exister. L'information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

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Traduit de l'arabe par Moussa Acherchour
Cet article a été publié initialement sur Nawaat

L

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.

« Règlement européen sur la liberté des médias » : comme d’habitude le diable dans les détails.

La mise en application du « Règlement européen sur la liberté des médias » a donné lieu à deux approches distinctes. Il y a d’une part les optimistes (et naïfs) qui ayant lu l’article 3 avec les proclamations de protection de la… Lire la suite →

Tunisie. Dans les stades, la résistance des ultras

Stade plein de supporters en noir avec une grande banderole en arabe. Énergie et passion.

Les slogans scandés lors des matchs de football par les groupes de supporteurs ont toujours traduit les souffrances et les aspirations de la jeunesse. À travers leurs banderoles et leurs hymnes, les jeunes Tunisiens expriment leur désillusion face à des politiques qui continuent de les ignorer. Aujourd'hui, ils sont à la pointe du combat pour les libertés publiques.

Enveloppé dans une écharpe noire arborant l'emblème de son groupe, Farès (pseudonyme) parcourt les ruelles étroites du quartier populaire où il a grandi. Sur les visages des passants se lit un mélange de curiosité et de familiarité. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres : c'est jour de match ! Le cœur vibrant, les supporteurs forment des cortèges vers le stade. Mais derrière l'ambiance bon enfant, tous appréhendent ce qui les attend. Car entrer au stade n'est pas seulement accéder aux gradins. C'est, d'abord, franchir une barrière faite de répression systématique.

Devant la porte du stade olympique de Radès, dans la banlieue sud de Tunis, les regards croisent des policiers en uniforme, armés de matraques afin de « sécuriser » le match. Commence la fouille, vécue davantage comme une humiliation qu'une mesure de sécurité. Les ordres pleuvent : « Enlève tes chaussures ! », « Retire ta casquette ! », « Vide tes poches ! », « Jette la monnaie ! ». Le ton est martial et sans discussion, les visages sont filmés et photographiés sans la moindre explication : « Pourquoi êtes-vous vêtus en noir aujourd'hui ? Où avez-vous mis les fumigènes ? De quelle ville venez-vous ? ». Farès se tient pieds nus sur le sol glacé tel un accusé devant un tribunal.

« Répression douce »

Il s'agit d'instaurer un rapport de force, sinon de provoquer les supporteurs. Devant le sourire narquois d'un agent, Amin et certains de ses camarades se mordent les lèvres pour réprimer leur colère ; d'autres sourient pour ne pas donner de prétexte aux policiers. Mais une fois la porte franchie, toutes les humiliations se dissipent. Dans les tribunes, la voix est plus forte que les oukases et chaque refrain pour la liberté devient une petite victoire qui se renouvelle à chaque match.

Avant même le coup d'envoi, les gradins se mettent à vibrer. Les chants s'élèvent, le tifo se déploie, pas seulement comme performance artistique ou esthétique, mais comme affirmation collective de résistance. Approché par Nawaat, un des ultras — qui, généralement, refusent de parler aux médias ou communiquent chichement —, témoigne : « Le pouvoir cherche constamment à (nous) imposer de multiples restrictions », à travers ce qu'il appelle « une répression douce » qui se manifeste, selon lui, par une série de mesures restreignant la liberté d'expression.

Les images de la foule sont passées au peigne fin. Le ministère de l'intérieur exige une autorisation préalable des services de sécurité pour introduire tifos et banderoles dans l'enceinte. Officiellement, cette mesure prend pour prétexte le respect de la liberté d'opinion et de création. Mais selon notre interlocuteur, elle sert en réalité à instaurer une censure préalable, l'objectif étant d'empêcher tout message susceptible de ternir l'image du pouvoir ou de soulever des questions taboues sur la manière dont sont gérées les affaires de l'État, par exemple.

Les jours précédant le match, chaque groupe d'ultras œuvre pendant des nuits entières à la confection du tifo, une tâche qui prend des semaines, voire des mois. Celle-ci n'est jamais facile, car leurs moyens sont limités, le temps compté et la crainte d'une interdiction par les autorités constante. Ils savent qu'à tout moment la police peut venir tout stopper et réduire à néant leurs efforts sous prétexte de « rassemblement non autorisé ».

« Apprends à nager ! »

Les groupes d'ultras, qui jouissaient autrefois d'une plus grande liberté d'expression, sentent l'étau se resserrer. C'est pourquoi certains d'entre eux renoncent même au tifo. Dans ce contexte, la « répression douce » évoquée par Farès devient une arme redoutable entre les mains du pouvoir pour semer le stress et la peur. Aussi, de nombreux leaders ultras préfèrent éviter d'exposer des slogans politiques susceptibles de déclencher l'ire du régime. Ils ont le sentiment de devoir se battre en permanence pour préserver leur capacité à s'exprimer librement. Pourtant, au moment où le drapeau géant se dresse dans les tribunes, la fierté d'avoir vaincu la censure balaie toutes les craintes.

Le mouvement ultra tunisien fait face à une escalade répressive menée par le ministère de l'intérieur depuis mars 2018, après la mort du jeune supporteur Omar Laabidi à la suite d'une course-poursuite avec la police près du stade de Radès. Omar s'est noyé dans un ravin boueux, malgré ses supplications adressées aux policiers, leur disant qu'il ne savait pas nager. Le malheureux s'est vu répondre : « Taalem aoum ! » (« Apprends à nager ! »).

Ce crime n'a pas été une simple bavure policière, mais l'étincelle qui a allumé la colère des supporteurs. Il a inspiré la campagne « Taalem aoum ! », à la forte charge symbolique. Progressivement, celle-ci est devenue un creuset de la lutte pour la justice et contre l'impunité de la police. Des acteurs de la société civile l'ont adoptée, exhortant les autorités à faire de chaque 31 mars, date anniversaire de la mort d'Omar, la Journée nationale de la lutte contre les bavures policières. Le mouvement de protestation est sorti des stades pour occuper la rue, créant un engouement sans précédent ainsi qu'une large adhésion de tous les groupes ultras, mais aussi des associations et des syndicats. Cette initiative a rapidement fait des émules à travers toute la Tunisie.

Une foule passionnée avec des drapeaux et une banderole "NORTH VANDALS".
L'ambiance dans la Curva Nord au stade de Radès, où sont déployés des portraits d'Omar Laabidi.
North Vandals

Ces dernières années, le mouvement ultra s'est considérablement développé. Il ne se limite plus aux faubourgs de la capitale, comme à ses débuts, mais s'étend à de nombreuses régions et gouvernorats longtemps délaissés par les politiques de développement.

À Gabès, les ultras portent l'étendard de la lutte sociale

Gabès, un port du sud-est tunisien, est l'un des lieux où la montée en puissance des ultras les a imposés dans l'arène publique locale. Sortis des enceintes sportives, ils ont investi les débats sur les questions sociales et politiques, jusqu'à devenir une force active dans la défense des droits humains au-delà même de la région.

En tête des préoccupations des Gabésiens : la pollution chimique. Le mouvement ultra s'est pleinement engagé contre la dégradation de l'environnement causée par le Groupe chimique tunisien (GCT), un complexe industriel de transformation du phosphate, source de graves menaces écologiques et sanitaires. Toutefois, plusieurs membres du groupe ultra local ont confié à Nawaat que chaque action de protestation contre les « politiques d'empoisonnement » à Gabès est systématiquement la cible d'une campagne de surveillance et de répression de la part des autorités.

Des manifestants en tenues blanches avec des drapeaux et des pancartes.
Gabès, décembre 2024. Les ultras Eagles 09 présents en force dans une manifestation hors des stades pour dénoncer le désastre environnemental dans la région.
DR

Un ultra témoigne :

Le pouvoir considère Gabès comme un terrain d'essai pour les produits chimiques, sans aucun égard pour la santé des gens et de leurs enfants. Aujourd'hui, nous vivons dans un environnement pollué, sans air pur à respirer ni plages propres où l'on peut passer du bon temps. Gabès est en train de devenir lentement une région empoisonnée. Et si ça continue, on risque d'arriver à un point où la population sera privée des conditions de vie les plus élémentaires.

Pour aplanir les divisions et renforcer leurs rangs face à la répression qui les cible sans distinction à travers tout le pays, les ultras ont lancé une campagne sous le slogan « Pour une mobilisation unifiée » qui appelle à conjuguer la solidarité et l'entraide entre tous les groupes.

La carte de supporteur, un projet liberticide

De son côté, le ministère de l'intérieur, par la voix de ses porte-parole officiels et officieux dans les médias, fait la promotion du projet « Fan ID » (« Carte du supporteur »). Ce projet conditionne l'accès aux stades à la possession d'une carte d'identité spécifique, ce qui permettra une surveillance policière accrue et un contrôle encore plus rigoureux de n'importe quel fan qui pénètre dans un stade, en particulier dans les virages, bastion des ultras. Ces derniers y voient une menace directe à leur existence, car il porte atteinte à la liberté de mouvement et viole leurs données personnelles. Pour eux, c'est une énième tentative de contrôle des foules à l'intérieur comme à l'extérieur des terrains.

Les ultras sont ainsi passés de la défense d'une cause individuelle à une revendication plus large dont l'enjeu est de protéger les libertés publiques dans les stades. Bien que la carte de supporteur n'ait pas encore été mise en œuvre, les groupes ultras ont d'ores et déjà lancé une contre-campagne « No fan ID » (« Non à la carte du supporteur »), exprimant leur rejet absolu de toute atteinte à leur liberté d'expression.

En outre, les ultras menacent de boycotter les stades pendant la saison 2025-2026 si les autorités maintiennent leur projet et si les directions des clubs viennent à s'y soumettre. Ils ne cessent de rappeler que cette mesure ne conduirait pas seulement à la fermeture ultime des stades aux supporteurs, mais constituerait une nouvelle étape vers la restriction des libertés publiques en Tunisie. En définitive, cette contre-campagne n'est pas seulement une bataille contre une disposition sécuritaire, mais le prolongement d'un combat plus large assumé par les ultras tunisiens contre les politiques répressives qui gagnent des pans entiers de la vie quotidienne.

Bras de fer

Si le mouvement « Taalem aoum ! » et les luttes passées ont marqué un tournant dans les relations entre les ultras et le ministère de l'intérieur, « No fan ID » promet un bras de fer qui prend de l'ampleur car elle reflète une prise de conscience croissante en faveur de la défense des droits civils.

Longtemps à l'avant-garde des mouvements de protestation, les ultras restent l'une des rares forces tunisiennes capables de briser l'inertie sociale et la résignation politique. À travers leurs initiatives, ils s'efforcent, avec la voix forte et le visage découvert, d'impulser une nouvelle dynamique dans les tribunes au nom de la lutte contre la soumission et pour les libertés. Plus que jamais convaincus de la nécessité d'un changement politique et d'une participation active aux combats sociétaux.

Les mouvements ultras en Tunisie ne sauraient donc être réduits à de simples groupes de jeunes supporteurs. Il est temps de reconnaître leur combat comme un instrument de lutte contre la répression politique et la marginalisation sociale. Par leurs slogans et leurs chants, ces groupes remettent en cause le discours autoritaire et populiste du pouvoir. Ils redéfinissent la relation entre la jeunesse tunisienne et l'espace public, prouvant que les stades ne sont pas seulement des aires de jeu, mais de véritables arènes où s'expriment les revendications d'une société entière.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Orient XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d'exister. L'information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

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Traduit de l'arabe par Moussa Acherchour
Cet article a été publié initialement sur Nawaat

L

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.

Chroniques du fascisme déjà là, deuxième épisode : comment interdire le mot « génocide »

Je publie sur le média Substack un long article (40 000 signes…😃) à propos des manœuvres du lobby israélien visant à interdire l’usage du mot « génocide » à propos de ce qui se passe à Gaza. Je le fais… Lire la suite →

Kneecap, au nom de la Palestine

Un artiste en concert, masqué, devant une foule enthousiaste, avec des drapeaux irlandais et palestiniens.

La solidarité sans filtre du groupe de punk rap nord-irlandais avec la Palestine scandalise et effraye nombre de programmateurs musicaux et de festivals. Elle permet de mettre, sur le devant de la scène, la bataille culturelle mondialisée qui se joue autour du génocide à Gaza.

Les drapeaux palestiniens au bord des routes, jusque dans les lieux les plus reculés, sont une singularité du paysage irlandais. Leur usure causée par la pluie et le vent indique qu'ils ont été plantés depuis un certain temps, et que personne ne s'empressera de les enlever. La fraternité entre l'Irlande et la Palestine est connue pour leur communauté de destin : la colonisation britannique.

Le battage récent autour de Kneecap, groupe de punk rap qui a sorti le gaélique de la musique traditionnelle et de la pop, remet cette solidarité au cœur d'une guerre culturelle et politique.

Le trio, originaire de Belfast-Ouest (quartier à majorité catholique) et de Derry, fervent défenseur de la cause palestinienne, participe activement à tous les « Gigs for Gaza », ces concerts organisés en soutien à Gaza. Lors de la plupart de leurs shows, Liam Óg Ó hAnnaidh, Naoise Ó Cairealláin et JJ Ó Dochartaigh — connus sur scène sous les noms de Mo Chara, Móglaí Bap et DJ Próvaí — invitent le public à scander avec eux le slogan : « Free, Free Palestine ».

Tirant son nom du « kneecapping » — cette méthode punitive qui consiste à tirer dans les rotules, utilisée par les paramilitaires en Irlande du Nord et par l'armée israélienne contre les Palestiniens lors de la « marche du retour » en 2018 à Gaza —, le groupe cultive l'art de la provocation. Un film récent, sobrement intitulé Kneecap, interprété par les membres du groupe et retraçant (très) librement leurs débuts — faits de drogues, de rap et d'indépendantisme — ajoute une pierre de plus à la légende qu'ils se construisent. Le long-métrage a déjà reçu le prix du public au Festival du cinéma américain de Sundance, après avoir raflé sept British Independent Film Awards (BIFA), dont celui du meilleur film britannique indépendant.

Bande-annonce de Kneecap (2024) réalisé par Rich Peppiatt

Le quotidien britannique de centre-gauche The Guardian les chouchoute et les qualifie de « groupe parmi les plus controversés en Grande-Bretagne et en Irlande depuis les Sex Pistols », tandis que le tabloïd conservateur The Daily Mail, les appelle les « “Anti-British” rappers » (rappeurs « anti-britanniques »). Le trio, dont un des tubes reprend le slogan républicain « Brits out »1, assume pleinement ces attaques et répond :

Ils n'apprécient pas que nous nous opposions à la domination britannique, que nous ne croyions pas que l'Angleterre serve qui que ce soit en Irlande. Que nous disions que les classes ouvrières des deux côtés de la communauté méritent mieux, des financements publics, des services de santé mentale appropriés, méritent de célébrer la musique et l'art et méritent la liberté d'exprimer notre culture.2

Annulations en Europe et révocation de visas américains

Avec Kneecap, les mots sont des balles. Au Coachella Valley Music and Arts Festival, en Californie, ils ont clamé sur scène :

Fuck Israël. Les Palestiniens n'ont nulle part où aller. C'est là qu'ils vivent, bordel ! Et on les bombarde depuis le ciel ! […] Israël commet un génocide contre le peuple palestinien, rendu possible par le gouvernement américain, qui arme et finance Israël.

Sur l'écran géant de la scène, on pouvait lire : « Israël commet un génocide contre le peuple palestinien. »

Un scandale est né. Le producteur américain du groupe, la société Independent Artist Group (IAG), s'est désengagé suite à la controverse, entraînant l'invalidation de leurs visas de travail. En Europe, sous la pression de groupes pro-israéliens, plusieurs festivals de musique ont revu leur programmation. En Allemagne, le Hurricane Festival et le Southside Festival ont déprogrammé leurs concerts prévus en juin. Les membres du groupe n'en font pas un drame à ce stade :

Nous sommes en train de déposer une nouvelle demande de visa [d'entrée aux États-Unis]. J'espère que ça marchera. Mais si ça ne marche pas, je pourrai vaquer à mes occupations sans avoir à me soucier de mon prochain repas ou d'un bombardement de ma famille. Visa révoqué, je pourrai m'en remettre.3

Le groupe est désormais habitué. Ce n'est pas la première fois qu'il se retrouve au cœur d'une polémique pour ses prises de position. Le 18 juin, Mo Chara comparaissait devant le tribunal de première instance de Westminster à Londres pour « apologie du terrorisme ». Il était accusé d'avoir déployé un drapeau du Hezbollah lors d'un concert londonien le 21 novembre 2024, au moment de l'offensive terrestre israélienne contre le Liban. L'audience a été reportée au 20 août pour vice de forme.

À la sortie du tribunal, devant une foule de fans et de curieux, Mo Chara a entonné son slogan favori « Free Free Palestine ». Le public suit. Pour les fans, « il défend l'Irlande et la Palestine en même temps, c'est normal ». Il n'y a aucun autre endroit au monde où le sort de la Palestine est spontanément associé au destin local et avec autant de conviction. Et où un groupe musical remet la question de cette solidarité sur le tapis avec un savoir-faire inédit, où la provocation ne compromet pas le message politique. En mai 2025, ils ont reversé leurs recettes du Wide Awake Festival à Médecins Sans Frontières.

« Ce qui n'est pas correct, c'est d'armer un putain de génocide »

Rebelote à Glastonbury le 28 juin dernier. Avant l'ouverture du festival, soutenu par des députés conservateurs, le premier ministre travailliste Keir Starmer avait appelé à l'annulation du concert et à la censure du groupe : « Ils ne devraient pas être autorisés à jouer sur scène, a-t-il argué, ce n'est pas correct. » La BBC, partenaire du festival, a ensuite déprogrammé la retransmission du concert en direct. Réponse lapidaire de Kneecap : « Tu sais quoi, Keir, ce qui n'est pas correct c'est d'armer un putain de génocide. »

Quand on les accuse de tirades outrancières, ils rétorquent :

Si vous pensez qu'un groupe satirique, qui singe des personnages sur scène, est plus scandaleux que le meurtre de Palestiniens innocents, alors vous devriez vous poser des questions.4

En attendant le début du concert, la foule de Glastonbury agitait des dizaines de drapeaux palestiniens géants. Sur un écran, un montage reprenait les nombreux appels à censurer le groupe pour chauffer le public. Et lançait un rendez-vous : « Venez nombreux au procès du 20 août à Londres. » Sur la scène, Kneecap truffe ses prises de parole de « Fuck Keir Starmer ». « Fuck the Daily Mail »… « Jamais vu autant de monde à un concert », commente Móglaí Bap, « la foule est bourrée de “Fenian bastards” » (« salauds de nationalistes irlandais », l'insulte est affective).

Sur d'autres scènes de Glastonbury, des artistes prennent parti pour les Gazaouis, au premier rang desquels le duo punk Bob Vylan, qui a déclenché un énorme scandale en exhortant les fans à chanter « Death, death to the IDF » (« Mort, mort à l'armée d'Israël »). Le groupe est lui aussi privé de visas américains et fait face à plusieurs annulations en Europe, notamment en France, où leur concert prévu au Kave Fest, dans l'Eure, a été déprogrammé.

Non loin de là, sur une scène dédiée aux débats dans l'enceinte du festival, Gary Lineker, l'ancien international de foot anglais et défenseur de la cause palestinienne, évoque ses démêlés avec la BBC. Présentateur vedette de « Match of the Day », l'émission de foot culte de la chaîne publique britannique, il a dû quitter cette dernière après avoir été accusé d'antisémitisme : « J'ai été traumatisé par les images des enfants à Gaza », s'est-il défendu, « je veux prêter ma voix à ceux qui n'en ont pas… ».

La Palestine, catalyseur d'une bataille culturelle globale

Au cours de la dernière décennie, Israël est devenu un point de convergence pour l'extrême droite mondiale. Il est perçu par celle-ci comme le fer de lance de la croisade civilisationnelle contre la supposée « barbarie » arabe ou musulmane. L'adhésion à Israël s'accompagne souvent, pour les droites radicales, d'un programme autoritaire — destruction des acquis démocratiques, contrôle des médias, suppression du pluralisme.

Inversement, la Palestine devient nœud et point ralliement global de l'opinion publique démocratique, antiraciste et anticoloniale. Ce qui se passe au Proche-Orient marque dorénavant une ligne de faille géostratégique et militaire et nourrit en même temps un front culturel lui aussi planétaire. Les millions de jeunes qui rejoignent les manifestations pour Gaza ou la Palestine, partout dans le monde, dans les métropoles, mais aussi dans des petites villes et des banlieues éloignées, témoignent de cette nouvelle géographie culturelle du monde contemporain.

Dans cette guerre de tranchées, Kneecap a choisi de s'afficher avec le cran et l'art de la provocation qu'on lui connaît désormais. Comme aucun autre acteur culturel aujourd'hui, à cause de leur héritage anticolonial, social et politique, Kneecap affiche les tropes de nouvelles batailles culturelles et idéologiques. Il le fait sur une scène musicale et culturelle, en dehors des logiques de parti, organisationnelles et associatives. Et de manière folle et échevelée. La dérision et l'hilarité, l'obscénité anti-bourgeoise, l'esprit tapageur et anarchisant acquièrent avec Kneecap une vitalité positive. Les ambiguïtés affichées par ce groupe de bouffons héritiers du républicanisme irlandais ne sont jamais fortuites, elles ont valeur de paradoxe électrique et subversif.

Quelques minutes après le concert de Kneecap à Glastonbury, Alexis Petridis, critique musical du Guardian, écrivait :

La notoriété actuelle de Kneecap sera-t-elle un bref éclair, un phénomène durable, ou au contraire les conduira-t-elle à leur perte ? Cela reste à voir. Pour l'instant, devant ce public, ils triomphent5

Mais si Kneecap doit tomber, ce ne sera pas à cause de son manque de convictions. Wait and see.

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Kneecap jouera en France :

  • Le 17 août 2025, à 15h, à Charleville-Mézières, dans le cadre du festival Cabaret vert
  • Le 24 août 2025, à 13h, à Saint-Cloud, dans le cadre du festival Rock en seine

1NDLR. «  Get your brits out  » (Sortez vos britanniques) (2019) est aussi un jeu de mot avec l'expression Get your tits out, qui signifie de façon vulgaire «  Montre tes seins  ». La chanson se moque ouvertement d'importantes figures politiques du Democratic Unionist Party (DUP), le parti loyaliste d'Irlande du Nord.

2Post de Kneecap sur le compte X du groupe, publié le 29 novembre 2024.

3Shaad D'Souza, «  “We just want to stop people being murdered” : Kneecap on Palestine, protest and provocation  », The Guardian, 27 juin 2025.

4op. cit.

5Alexis Petridis, «  Kneecap at Glastonbury review – sunkissed good vibes are banished by rap trio's feral, furious flows  », The Guardian, 28 juin 2025.

Gaza. Ceux qui ont épaulé le génocide

Des corps enveloppés de bleu sont placés dans une fosse, entourés de personnes en deuil.

Dans son dernier ouvrage, Pascal Boniface, fondateur et directeur de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), démontre combien l'impuissance du droit international à arrêter la guerre contre Gaza tient à la complicité des pays et des politiques occidentaux et à la complaisance des médias mainstream, notamment en France.

Premier rappel salutaire dans le livre de Pascal Boniface, Permis de tuer, le fait que tout n'a pas commencé le 7 octobre 2023. Depuis 1967, « la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est est illégale. L'annexion de Jérusalem-Est est illégale. Le blocus de Gaza est illégal ». La guerre à Gaza est le dernier exemple en date de cette violation par Israël du droit international au prétexte récurrent que son existence est en jeu.

Même si la décision de la chambre préliminaire de la Cour pénale internationale (CPI) de délivrer un mandat d'arrêt contre Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, son ex-ministre de la Défense, a pu donner l'impression que la justice internationale s'emparait du dossier, depuis rien n'a changé. Les crimes de guerre comme les crimes contre l'humanité se sont poursuivis et intensifiés ; un génocide est en cours.

Cette incapacité à agir efficacement pour mettre un terme aux massacres se reflète à l'ONU où, avertit Boniface, « les choses sont simples. Dans la grande majorité des cas, les résolutions obligatoires qui exigent quelque chose d'Israël sont bloquées par un veto des États-Unis. »

« Amnesty International, Human Rights Watch… Quand l'humanitaire fait le jeu du Hamas »

Aux côtés des juridictions internationales, des ONG humanitaires se sont employées à dénoncer « un piège mortel » pour les Palestiniens1. Un constat qui, très rapidement, après le déclenchement de la guerre par Israël, est devenu une évidence dès lors que les morts et blessés se sont accumulés et que, progressivement, la famine s'est installée. Une réalité que les médias ont mis des mois à accepter, et encore de manière timide et sans jamais remettre en cause le récit qu'ils avaient propagé depuis le 7 octobre 2023. Mais il y a encore Franc-Tireur qui, dans son édition du 24 janvier 2024, a débusqué les vrais coupables : « ONG au service du pire : Amnesty International, Human Rights Watch… Quand l'humanitaire fait le jeu du Hamas. »

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Cette partialité dans la prise en compte de la « destruction directe de la population palestinienne » (Amnesty International) s'examine au trébuchet de ce que pèse la guerre russo-ukrainienne dans les discours de la plupart des politiciens et des médias où l'agresseur est, à juste titre, vilipendé. A contrario, les massacres perpétrés par l'armée israélienne sont le plus souvent minorés ou justifiés en recourant à l'argument qui voudrait que dans chaque hôpital rasé, dans chaque école bombardée, dans chaque maison détruite, se sont réfugiés des « terroristes » du Hamas. Ce que, le 18 janvier 2024, s'est évertué à justifier Isaac Herzog, le président d'Israël, au Forum de Davos : « Sous chaque matelas de n'importe quelle maison à Gaza, il y a une roquette. »

Cette approche du conflit repose sur ce que Pascal Boniface appelle « un biais médiatique occidentaliste ». Il est illustré par le positionnement d'Israël, membre revendiqué de l'Occident depuis sa fondation en 1948, choix confirmé par les assertions sans ambiguïté de son actuel premier ministre : « Nous faisons partie de la culture européenne… L'Europe se termine en Israël2 », ou bien encore, en décembre 2024, lors de ses vœux aux communautés chrétiennes en Israël : « Israël mène le monde dans le combat contre les forces du mal et de la tyrannie… ».

Un occidentalo-centrisme guerrier

Une phraséologie qui, en Occident, nourrit inévitablement l'islamophobie et le fameux « concept » d'islamo-gauchisme. Une façon, nous dit Pascal Boniface, d'assimiler l'islam à une menace terroriste, interdisant de critiquer Israël « comme un pays qui occupe une terre qui n'est pas la sienne et réprime dans le sang un peuple qui ne veut pas se soumettre, mais devient la pointe avancée de la guerre contre le terrorisme ».

Le 6 octobre 2024, Pascal Praud, le présentateur vedette de CNews, propriété du milliardaire catholique intégriste Vincent Bolloré, ce laboratoire de la désinformation, a relayé cette logique dans le JDD (propriété du même milliardaire) : « Le 7 octobre a changé ma vie. Je devinais depuis quelque temps : le monde arabo-musulman a déclaré la guerre à l'Occident. Israël est un rempart. » Un occidentalo-centrisme guerrier qui s'accompagne de l'inévitable rappel à l'Holocauste convoqué pour culpabiliser les opposants au conflit et clore toute discussion sur les agissements meurtriers d'Israël.

Pascal Boniface cite un expert de cette rhétorique en la personne d'Alain Finkielkraut, qui, le 24 octobre 2024, dans l'émission Le Club Idée du FigaroTV, lance :

Quoi qu'on pense de la riposte israélienne, le mot génocide est fou, ignoble. Il permet de nazifier les Juifs, de leur faire perdre leur crédit victimaire et ainsi de les faire basculer dans le camp des bourreaux.

Pas sûr que les 6 millions de juifs assassinés lors de la Seconde guerre mondiale envisageaient leur martyre sous forme de « crédit victimaire » dont pourrait se réclamer Israël.

Dans un chapitre bienvenu, l'essayiste s'attarde sur le rôle néfaste du lobby pro-israélien. Il dénonce son implication dans la politique intérieure française :

Le lobby pro-israélien s'est montré hyper efficace pour affaiblir le soutien diplomatique de la France à la cause palestinienne, influencer la classe politique française en faveur du gouvernement israélien, créer une solidarité entre des personnes ayant les mêmes appréciations du conflit, et limiter au maximum la capacité d'expression de ceux qui ne pensent pas comme eux.

Institution agissante du lobby, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) mène le combat de l'assimilation entre antisionisme et antisémitisme. Il trouve des alliés dans la droite, parfois à gauche et dans la macronie à l'exemple d'Aurore Bergé, actuelle ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, qui, le 13 février 2025, lors des Assises contre l'antisémitisme a déclaré : « L'antisionisme, la haine décomplexée d'Israël sont les nouveaux visages de l'antisémitisme. »

Un maccarthysme rampant

Boniface donne à comprendre ce combat comme étant d'abord celui de Nétanyahou qui « a réussi à imposer ce slogan creux dans le débat français, qui sert d'arme de dissuasion massive à toute critique de la politique israélienne à l'égard des Palestiniens et des territoires occupés ».

Chercheur, il fait aussi état de ce maccarthysme rampant qui sévit dans les médias refusant de l'inviter ou de ces campagnes de dénigrement dont il est l'objet ou bien encore de son éviction de la manifestation — qu'il a créée — « Les Géopolitiques de Nantes » par la maire socialiste, Johanna Rolland. « La ville de Nantes, écrit-il, est l'une des rares grandes métropoles à n'avoir toujours pas entamé en 2024 d'action de coopération décentralisée avec une collectivité palestinienne. » Ceci expliquant sans doute cela.

L'auteur veut espérer que « l'histoire sera sévère pour ceux qui sont restés muets face à l'indicible ». Lui ne fait pas partie des adeptes de la cécité volontaire, ni des repentis de la 25e heure, ceux qui s'aperçoivent avec retard que leur « soutien inconditionnel à Israël » les a précipités dans un abîme d'insalubrité morale.

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Couverture de livre avec fond coloré et titre en gras sur le conflit à Gaza.

Permis de tuer Gaza : Génocide, négationnisme et Hasbara
Pascal Boniface
Éditions Max Milo, 2025
283 pages
21,90 euros


1Le 1er juin 2025, le chef de l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), Philippe Lazzarin, a indiqué sur X que la distribution d'aide humanitaire à Gaza était devenue un «  piège mortel  »

2Pascal Boniface citant Sophie Bessis dans La civilisation judéo-chrétienne, anatomie d'une imposture, Les Liens qui libèrent, 2025.

Soutien à la Palestine. Les universités bâillonnées

Silhouette noire d'une personne en posture détendue, assise et penchée.

Dénoncer un massacre en cours en Palestine, proposer des espaces académiques d'analyse et de discussion critique de la politique menée par l'État israélien a valu à nombre d'enseignants et de chercheurs français des sanctions disciplinaires ou des poursuites judiciaires pour « apologie du terrorisme ». Florilège.

« Tu sais, de nos jours, si l'on n'est pas inculpé pour apologie du terrorisme, c'est que, quelque part, on a raté sa vie. » C'est avec un certain détachement que François Burgat rapporte la boutade de l'un de ses amis. Le politiste, ancien directeur de recherche au CNRS, aujourd'hui retraité, comparaissait le 24 avril devant le tribunal judiciaire d'Aix-en-Provence pour « apologie du terrorisme », sur une plainte de l'Organisation juive européenne (OJE). Cette association, partisane de la politique de Benjamin Nétanyahou, est adepte de l'intimidation judiciaire : depuis le 7 octobre 2023, elle est à l'origine de centaines de plaintes contre des citoyens français.

Le procureur a requis huit mois de prison avec sursis, une amende de 4 000 euros, un bannissement de six mois des réseaux sociaux et une inéligibilité de deux ans. Il est rare que de telles poursuites s'exercent à l'encontre d'un universitaire. « On poursuit un spécialiste du terrorisme pour apologie du terrorisme, la boucle est bouclée », résume son avocat, Rafik Chekkat, qui met en garde contre la portée symbolique d'une potentielle condamnation de François Burgat, qui ouvrirait la porte à la criminalisation de la liberté académique. C'est pour avoir relayé une tribune du Hamas niant les accusations de viols à l'encontre de ses combattants et pour avoir contesté la criminalisation tous azimuts des mouvements de libération de la Palestine que François Burgat est ciblé par l'OJE.

Le professeur a également fait l'objet d'un signalement au procureur par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). En cause, des publications sur les réseaux sociaux. Dans un post sur X le 2 janvier 2024, Burgat affirmait avoir « infiniment plus de respect et de considération pour les dirigeants du Hamas que pour ceux de l'État d'Israël ». Cinq jours plus tard, il postait un texte présenté par ses accusateurs comme un « long panégyrique du Hamas » que François Burgat introduisait en ces termes assumés : « Le contexte où mon respect et mon admiration pour le Hamas se sont affirmés (2006) ». S'ensuivait un extrait de son ouvrage Comprendre l'islam politique (La Découverte, 2016). « Donc ce texte qui a presque dix ans, publié chez un éditeur reconnu et traduit dans quatre ou cinq langues, est utilisé comme un élément d'accusation contre moi », résume-t-il.

Le dévoiement de la loi antiterroriste

Les poursuites pour « apologie du terrorisme » se sont multipliées depuis le 7 octobre 2023, comme exposé dans Orient XXI le 9 mai 2024. La loi Cazeneuve du 13 novembre 2014, qui a extrait l'infraction d'apologie du terrorisme de la loi sur la liberté de la presse de 1881, pour l'inscrire dans le Code pénal, en a durci le régime. Alors qu'elle était initialement conçue pour lutter contre les filières de recrutement du terrorisme, son utilisation aujourd'hui pour réprimer l'expression d'opinions est jugée abusive par ceux-là mêmes qui la défendaient hier. C'est le cas notamment de l'ancien juge antiterroriste Marc Trévidic qui dénonce, dans les colonnes de L'Humanité, le 8 octobre 2024, « un véritable abus » et un « usage totalement dévoyé de la loi » et appelle à « oser faire marche arrière ».

Quand, dans l'écrasante majorité des cas, le motif d'« apologie du terrorisme » n'est pas invocable, le système répressif dispose de larges relais pour restreindre la liberté de parole sur la Palestine dans le milieu universitaire, en prétextant notamment la lutte contre l'antisémitisme. Les exemples sont légion. Les manifestations de soutien public au peuple palestinien sont ciblées, traquées et stigmatisées comme relevant de l'antisémitisme, et leurs auteurs, vilipendés en haut lieu. Ces campagnes aboutissent à un résultat, sans doute escompté : l'autocensure, notamment parmi les enseignants. Étudier et débattre d'idées non consensuelles, voire perçues comme choquantes par certains, n'est-ce pas la vocation du cadre universitaire, qui dispose du savoir comme garde-fou ? Cela ne semble pas être l'avis du gouvernement français actuel, ainsi que le dévoile le blog Yaani, qui recense des mois d'offensive contre les libertés académiques touchant à la question palestinienne et au génocide en cours à Gaza.

Alerte sur les atteintes aux libertés académiques en France, lien avec Gaza.
Cliquez sur l'image pour accéder au fil X de Yaani

Dès le 12 octobre 2023, le président-directeur général du CNRS envoyait un message à l'ensemble des agents pour leur signifier que « dans le contexte de l'actualité dramatique au Proche-Orient », leur liberté d'expression était « encadrée par les règles de droit […] en particulier celles concernant […], l'apologie du terrorisme ». Yaani recense une douzaine de conférences annulées ou interdites par les responsables d'établissements universitaires. Parmi les intervenants ayant essuyé cette censure, on trouve le fondateur d'Orient XXI, Alain Gresh, le directeur de l'IRIS, Pascal Boniface, l'eurodéputée Rima Hassan, Jean-Luc Mélenchon ou l'auteur et militant de l'Union juive française pour la paix (UJFP) Pierre Stambul. Dès le 9 octobre 2023, Sylvie Retailleau, alors ministre de l'enseignement supérieur, adressait un courrier aux présidents d'établissement, les appelant à sanctionner les « actions et propos » relevant de « l'apologie du terrorisme, l'incitation à la haine ou à la violence », les encourageant à y apporter des « sanctions disciplinaires et suites judiciaires appropriées », y compris en les signalant au procureur de la République. Le gouvernement a généreusement élargi la notion d'« incitation à la haine » à toute critique de l'action génocidaire d'Israël à Gaza.

Tornade politico-médiatique

« Un professeur dérape » à Toulouse. C'est le titre d'un article de La Dépêche 31 le 4 septembre 2024. La veille, Benoit Huou, chargé d'enseignement en mathématiques à la Toulouse School of Economics (TSE), décidait d'ouvrir son premier cours de l'année par une adresse à ses deux cents étudiants sur la situation à Gaza et l'émotion qu'elle provoquait en lui. « Tout le monde y passe, les enfants, les vieillards. J'ai 35 ans et je n'ai jamais vécu ça, une telle boucherie », dit l'enseignant avant d'exprimer un sentiment d'impuissance « face à ce carnage » et de dénoncer le « soutien tacite » du gouvernement français aux dirigeants d'extrême droite israéliens. « Malheureusement, ça n'a pas commencé le 7 octobre et c'est totalement malhonnête de dire que le responsable de ce qui se passe actuellement, c'est le Hamas », ajoute-t-il. Et de rappeler qu'« avant le 7 octobre des organisations comme Amnesty International et d'autres dénonçaient déjà la politique d'apartheid » menée par Israël contre le peuple palestinien. Posant la question de l'engagement à l'échelle individuelle, il suggère à ceux qui le souhaitent de participer aux campagnes de boycott et aux manifestations.

Ce que l'enseignant ignore encore, c'est que quelqu'un dans l'amphithéâtre l'a enregistré. Son discours va se retrouver dès le lendemain matin dans un « signalement » sur le compte X anonyme pro-israélien Sword of Salomon qui traque les voix favorables aux Palestiniens, notamment dans le milieu universitaire, en interpellant directement les ministres. Sword of Salomon exige « des mesures disciplinaires, allant jusqu'au licenciement » pour « sanctionner » les propos « dangereux et inacceptables » de Benoît Huou. Il pointe un discours qui « met en danger les étudiants juifs et/ou israéliens, dans une ville [Toulouse] marquée par le massacre d'écoliers juifs, abattus à bout portant pour “venger la Palestine” ». Ce raccourci entre les propos du professeur et l'action criminelle de Mohammed Merah (en 2012) va mettre le feu aux poudres.

En l'espace de quelques heures, Benoît Huou va brutalement sortir de l'anonymat et se retrouver au centre d'une tornade politico-médiatique. Sylvie Retailleau, ministre de l'enseignement, va immédiatement reprendre le post de Sword of Salomon, qualifiant les propos du professeur Huou d'« inadmissibles » et annonçant avoir « demandé à ce que les sanctions qui s'imposent soient prises » à son encontre. Lui emboîtant le pas, le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, « condamne fermement » les propos de l'enseignant qui, selon lui, participent à « importer davantage le conflit et à mettre une cible sur les étudiants juifs dans l'enseignement supérieur ». Reprenant l'argumentaire de Sword of Salomon, il conclut : « Blessés dans notre chair par les attentats de 2012 visant des élèves juifs, nous savons ce vers quoi ces propos peuvent nous conduire. » Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, enchaîne : « L'antisémitisme ronge notre pays. Condamnation très ferme de ceux qui utilisent l'université […] comme tribune pour des discours haineux, complotistes et d'apologie du terrorisme. »

Du côté de la direction de l'école, la réaction ne se fait pas attendre. À l'issue de la journée du 4 septembre, le directeur de TSE, Christian Gollier, annonce sur X la suspension à titre conservatoire du chargé d'enseignement en mathématiques. Sword of Salomon jubile. Après un signalement sur la plateforme Pharos, Benoît Huou fait l'objet d'une enquête pour « apologie du terrorisme »… rapidement classée sans suite.

« S'émouvoir d'un massacre en cours ne doit pas être réprimé »

Une fois l'agitation retombée, Benoît Huou nous a accordé son premier entretien avec la presse et revient sur l'enchaînement des faits. Le jour de l'emballement médiatique, le 4 septembre 2024, outre une pluie d'intimidations et menaces anonymes par téléphone, Benoît Huou reçoit par SMS une convocation à une réunion immédiate avec la direction de l'école. Le professeur y apprend sa suspension pour quatre mois pour manquement à son devoir de réserve, et aussi pour le « protéger contre les menaces » dont lui et l'établissement font désormais l'objet. Aucun débat sur le fond n'a lieu avec la direction qu'il sent « un peu embêtée ». Celle-ci décide de lui accorder la protection fonctionnelle des agents, qui peut permettre de payer des frais d'avocat.

Directeur général délégué aux affaires publiques et à la gouvernance de TSE, Joël Echevarria avait lui aussi, dès le 4 septembre, rappelé « l'obligation de neutralité et de réserve des agents publics ». Lors de l'entretien qu'il nous a accordé, il assure que la suspension de Benoît Huou était la « meilleure façon de calmer la situation » dans un contexte où « l'utilisation des réseaux sociaux favorise l'immédiateté, l'hyperréaction et l'escalade verbale », mais dit comprendre qu'elle ait pu être vécue par l'intéressé comme une sanction.

De son côté, la commission disciplinaire de l'école n'émettra qu'un simple « rappel à l'ordre », sans conséquences sur la carrière de l'enseignant non titulaire. Son syndicat, Sud Éducation 31, s'est réjoui de ce verdict même s'il conteste la tenue même de cette commission disciplinaire : « S'émouvoir d'un massacre en cours ne doit pas être réprimé, le soutien à la Palestine ne doit pas être criminalisé. »

Benoît Huou a été réintégré début janvier 2025 : « Je sais que si je recommence, la procédure risque de se passer différemment. On m'a dit que j'avais face à moi un public captif qui n'est pas capable de jugement. » Le professeur revient sur ce qui l'a motivé à évoquer ouvertement le sujet avec ses élèves : « Je pense que je n'aurais pas eu à en parler si on pouvait en parler partout, qu'il n'y avait pas de censure. Je me suis senti le devoir de le faire. Face à ce qu'il se passe à Gaza, il faut réagir et pousser à agir. » Il constate, amer, que sa tutelle ne partage pas sa position :

On m'a dit que je n'avais pas été assez formé sur les questions déontologiques du métier, que je ne suis pas là pour ça : une vision très néolibérale de la fonction. Il semble très important de ne plus du tout parler politique dans les universités, en tout cas en adoptant un point de vue critique de la politique gouvernementale ou toute idée politique allant à l'encontre de l'idéologie dominante.

Suspension d'un Séminaire Palestine

À l'École normale supérieure (ENS), située rue d'Ulm à Paris, un séminaire « Palestine » est programmé durant toute l'année universitaire 2024-2025. Intitulée « Une approche transdisciplinaire de la Palestine » et soutenue par sept départements de l'école, cette série de rencontres, organisée par les élèves et initialement chapeautée par le département de géographie, a été suspendue le 10 février 2025. Ce jour-là, faute de salle disponible dans les locaux de l'ENS, une conférence, inscrite au programme depuis janvier, doit se tenir au Collège de France, avec en tribune l'universitaire Françoise Vergès, les militants juifs antisionistes Sonia Fayman (Union juive française pour la paix, UJFP) et Maxime Benatouil (collectif juif décolonial Tsedek !) ainsi que le philosophe et économiste Frédéric Lordon autour du thème « Antisémitisme et antisionisme ».

Trois jours avant, l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), association pro-israélienne, dénonçait la tenue de cette conférence sur X : « Alors que les étudiants juifs de l'ENS ne se sentent pas en sécurité, l'école donne une tribune aux idées antisémites de Houria Bouteldja1 en invitant ses coauteurs. Ce débat biaisé ne favorise ni la compréhension ni la réconciliation. Il doit être interdit. »

Ainsi soit-il. Le jour même de la conférence, les organisateurs du séminaire apprennent par une affichette collée sur la porte de la salle qu'elle est annulée, sans que la direction de l'École normale ait pris la peine de les avertir ni de leur fournir d'explication. Dans l'urgence, les organisateurs trouvent une autre salle, dans l'enceinte de l'ENS cette fois. La conférence se tient sous haute tension. Des membres de l'UEJF appellent à un rassemblement dans la cour, viennent perturber la séance en prenant en photo les organisateurs sans leur consentement. La situation est si tendue que la sécurité de l'ENS demande d'exfiltrer les conférenciers par une porte de sécurité.

Au lieu de punir les perturbateurs, la direction annonce aux organisateurs le 13 février, par e-mail, la suspension sine die du séminaire, la séance du 10 février n'ayant d'après elle pas obtenu son accord. Le même jour, l'UEJF publie un post Instagram s'en attribuant le mérite. Dans le même post sont exhibées des photos d'une réunion dans le bureau de la direction de l'ENS, entre des membres de l'UEJF, le directeur de l'établissement Frédéric Worms et… le ministre de l'enseignement supérieur Philippe Baptiste.

« Ingérences politiques » et « censure académique »

Catherine Goldstein, directrice de recherche au CNRS dans un laboratoire de mathématiques (Jussieu-Rive Gauche à Paris), devait modérer une séance du même séminaire « Palestine » consacrée à l'« éducide »2 qui devait se tenir le 17 février. Victime de la suspension, la conférence est reportée, sans consulter la modératrice, sans explication de la part de l'établissement. Dans une longue lettre ouverte adressée le 19 mars à la direction de l'ENS pour exprimer son indignation et sa colère, Catherine Goldstein se désole que le « désir de museler des opinions contraires aux siennes » ne soit « malheureusement pas une situation inhabituelle », et fustige la complicité de la direction de l'ENS dans cette censure :

Ce qui est inhabituel en revanche, c'est que parmi les posts affichés sur le site de cette association [l'UEJF] qui m'ont été transmis figuraient en bonne place des photos des étudiants perturbateurs dans le bureau de la direction de l'ENS en présence d'un ministre. J'ai pensé au départ qu'il s'agissait de [les] réprimander pour leur comportement agressif et leur manquement au respect de la liberté académique, mais il semble que ce soit juste le contraire. Je ne peux que m'en étonner.

Dans les jours qui suivent l'annonce de la suspension, à l'instar de Catherine Goldstein, plusieurs enseignants et chercheurs écrivent à la direction pour exprimer leur étonnement. Des élèves organisent un rassemblement dans l'enceinte de l'établissement pour demander des explications et dénoncer des « ingérences politiques » et une « censure académique ». L'équipe organisatrice du séminaire attendra le 17 février pour être reçue par la direction et se voir reprocher d'avoir mis en péril la sécurité de l'école.

Après un mois, le 10 mars, la direction de l'ENS annonce la reprise du séminaire suite à une « réflexion organisée » et la rédaction d'une charte. Contactée, la direction n'a pas souhaité répondre à nos questions. De même que la successeure de la directrice du département de géographie de l'ENS à la tête de la coordination du séminaire « Palestine » ainsi que les services du ministre de l'enseignement supérieur. Il est difficile d'oublier qu'en 2011 l'ENS interdisait déjà une conférence de Stéphane Hessel sur la répression de la campagne de boycott des produits israéliens. L'ancien résistant et rescapé des camps de concentration devait partager la tribune avec plusieurs personnalités, dont Leïla Shahid, représentante de la Palestine à Bruxelles, les pacifistes israéliens Michel Warschawski et Nurit Peled et la députée socialiste Élisabeth Guigou. « L'annonce de ce débat a provoqué le malaise du Conseil représentatif des associations juives de France (CRIF) et de plusieurs associations juives », rapportait Le Monde à l'époque. Côté direction, le prétexte d'une conférence « non autorisée » était déjà l'argument de la censure.

Pressions, « doxing » et intimidations

De nombreux professeurs, enseignants et chercheurs ont subi des pressions pour avoir diffusé ou relayé des informations en soutien à Gaza. Spécialiste de la Palestine, l'anthropologue et chercheuse au CNRS Véronique Bontemps a, pendant des mois, refusé toute intervention publique après que le soutien à un texte de ses étudiants de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) solidaire avec la Palestine lui a valu une procédure disciplinaire du CNRS pour « apologie du terrorisme », « incitation à la haine raciale » et « manquement au devoir de réserve ». « Tout ce que je vais pouvoir dire publiquement va être utilisé d'une manière ou d'une autre contre moi », énonce-t-elle.

Jean Gardin (le frère de l'humoriste Blanche Gardin) est maître de conférences en géographie à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne. Dans un forum en ligne regroupant les membres du personnel enseignant et non enseignant (mais pas les étudiants) de l'université et modéré par la présidence de l'établissement, une discussion enflammée a lieu sur la situation à Gaza. L'enseignant y poste, en mai 2024, un tableau de conjugaison du verbe « consentir à un génocide » pour, dit-il, améliorer le niveau des étudiants. Dans les heures qui suivent, son post se retrouve sur le groupe Telegram pro-israélien les « Dragons célestes » (anciennement « Brigade juive »), et il est « doxé » : son identité et son numéro de téléphone portable sont diffusés publiquement dans le but de le harceler.

Le compte X de Sword of Salomon fait lui aussi un « signalement » en interpellant la présidente de l'université. Jean Gardin reçoit pendant des semaines des dizaines d'appels de harcèlement et de menaces. De son côté, au bout de dix jours, la présidente de l'université comptabilisait trois mille e-mails visant à obtenir le licenciement de l'enseignant, lui a-t-elle rapporté. Ces e-mails auraient l'apparence de vrais, mais leur quantité massive questionne. Jean Gardin insiste auprès de la présidence et obtient la protection fonctionnelle. Il porte plainte contre X, ses harceleurs étant anonymes. L'affaire est classée sans suite un an plus tard, en avril 2025, car, lui écrit le procureur de la République, les auteurs n'ont pas été identifiés malgré l'enquête.

Aujourd'hui, il estime que l'université n'a pas été à la hauteur de la situation. Il se dit fatigué et déçu par un certain nombre de collègues, leur attentisme et leur silence. Jean Gardin parle d'un phénomène d'autocensure répandu. « Quand on fait des sciences sociales, c'est difficile de ne pas parler d'une actualité politique de ce genre-là : les logiques de développement séparé, de mur, la question du droit international… » Pourtant, nombreux sont ses collègues qui évitent ce sujet en cours désormais, se désole-t-il.

Chercheuse en langues, littérature et cultures palestiniennes et hébraïques, Sadia Agsous-Bienstein constate elle aussi de nombreux cas d'autocensure dus à des pressions multiples. Mais elle se veut optimiste et prône une forme de résistance par le savoir. À l'EHESS où elle coorganise un séminaire sur la Palestine, la mobilisation des étudiants a obtenu une victoire : une convention signée avec l'université Bir Zeit à Ramallah (Cisjordanie). « On se savait cible de pressions et en danger académique, on a investi sur la production du savoir. C'est une question d'éthique, de justice sociale et de morale », défend-elle.

Le musèlement des libertés académiques

Une proposition de loi de « lutte contre l'antisémitisme dans l'enseignement supérieur » a été votée en première lecture à l'Assemblée nationale le 7 mai 2025 après avoir été adoptée à l'unanimité par le Sénat le 20 février. Le texte, qui doit désormais passer par une commission mixte paritaire, fait suite à un rapport présenté en juin 2024 par les sénateurs Pierre-Antoine Lévi (Union centriste) et Bernard Fialaire (Rassemblement démocratique et social européen, RDSE) dans lequel la définition de l'antisémitisme est largement assimilée aux expressions du soutien avec le peuple palestinien, collant à la définition opérationnelle de l'Alliance internationale de la mémoire de l'Holocauste (IHRA) qui assimile la critique d'Israël à de l'antisémitisme dans sept des onze « exemples contemporains d'antisémitisme » qu'elle développe. Une aberration dénoncée en 2022 par E. Tendayi Achiume, la rapporteure spéciale des Nations unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance qui y est associée.

La proposition de loi prévoit en outre l'externalisation des procédures disciplinaires et la création d'une « section disciplinaire commune » aux établissements d'une même région académique, présidée par un membre de la juridiction administrative. Si cet article de la loi est adopté, les procédures disciplinaires, comme celles qui ont visé les professeurs Benoît Huou et Véronique Bontemps, pourraient aboutir à des sanctions bien plus lourdes.

À l'instar de la répression des mobilisations étudiantes aux États-Unis depuis la rentrée, les dirigeants politiques français, notamment chez Les Républicains, n'ont pas attendu la nouvelle loi pour prendre des mesures draconiennes. La présidente de la Région Île-de-France, Valérie Pécresse, a décidé en avril 2024 de couper les subventions et les crédits de fonctionnement à Science-Po après les mobilisations étudiantes pour la Palestine qui ont marqué la vie de l'établissement. Lui emboîtant le pas, Laurent Wauquiez, ancien président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes mais toujours à la manœuvre en tant que « conseiller spécial », a annoncé le 7 mai 2025 la suppression des subventions régionales à l'université Lyon II, en signe de soutien à son « ami », le maître de conférences Fabrice Balanche3, chahuté par des étudiants pour avoir selon eux défendu sur Cnews « l'expulsion de la population palestinienne de Gaza ». Il avait déclaré : « Cela résoudra le problème du Hamas puisqu'il se cache et prolifère au milieu de cette population civile. »

Toujours à Lyon II, le vice-président de l'université, le politiste Willy Beauvallet-Haddad, cible de harcèlement en lien avec ses positions sur la Palestine et le Liban (en particulier une déclaration au moment de la mort du leader du Hezbollah Hassan Nasrallah), a présenté sa démission le 5 mai 2025 après ce qu'il a qualifié de « campagne de dénigrement public ». Sword of Salomon, qui a participé à cette campagne, a exigé des poursuites pénales contre l'enseignant, qui reste maître de conférences à l'université.

Dans le numéro de décembre-janvier de son magazine4, le Snesup, le premier syndicat de l'enseignement supérieur, dénonçait un « net recul de la liberté académique » en France et des « intrusions politiques inadmissibles ». Laissons-lui donc le mot de la fin :

Les enseignants-chercheurs, bien que fonctionnaires, ne sont pas soumis au devoir de neutralité inscrit dans le Code général de la fonction publique, ni au devoir de réserve. Le Code de l'éducation (art. L. 952-2) précise que, dans le cadre de leurs missions d'enseignement et de recherche, les enseignants-chercheurs jouissent d'une “entière” liberté, “sous les réserves que leur imposent […] les principes de tolérance et d'objectivité”. La liberté d'expression est une composante de la liberté académique et, par essence, ne souffre d'aucune autre limite. Pas même celle de neutralité.


1Essayiste, militante décoloniale et antiraciste, anciennement porte-parole des Indigènes de la République, Houria Bouteldja, dans ses travaux et l'expression de ses idées, fait régulièrement l'objet de controverses.

2L'éradication du système éducatif en Palestine.

3Habitué des plateaux de télévision en tant que «  spécialiste  » de la géographie politique du Proche-Orient, particulièrement de la Syrie, il est l'auteur de travaux contestés par d'autres chercheurs.

4En accès libre à cette adresse : chrome-extension ://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://www.snesup.fr/sites/default/files/2024-12/net-recul-de-la-liberte-academique-en-france-729-pp27-28.pdf

Pierre Jovanovic perquisitionné : l’info censurée en France, relayée en Turquie et en Algérie

Jovanovic ne mâche pas ses mots : « La liberté d’expression en France n’a de sens que si l’on est un partisan de Macron. » Une phrase qui résonne comme une gifle pour tous ceux qui croient encore au mythe d’une presse française libre. Pendant que l’Élysée orchestre des raids nocturnes pour museler un écrivain, les journaux français préfèrent sermonner la Turquie ou l’Algérie sur la liberté de la presse. L’ironie est si épaisse qu’on pourrait la couper au couteau.

L’article Pierre Jovanovic perquisitionné : l’info censurée en France, relayée en Turquie et en Algérie est apparu en premier sur Strategika.

Débat croisé entre Urgence Palestine et La Jeune garde

Des personnes engagées, appel à l'action pour la Palestine et la justice sociale.

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Horizons XXI. Urgence Palestine et La Jeune garde : débat croisé Avec Omar Alsoumi et Raphaël Arnault

Un an et demi de guerre génocidaire et plus de deux mois de famine à Gaza, pilotés par un gouvernement suprémaciste d'extrême droite, qui vient d'annoncer une opération militaire pour occuper Gaza. En Europe, la même extrême droite, invitée d'ailleurs il n'y a pas si longtemps par Benyamin Nétanyahou à Jérusalem, connaît une montée fulgurante. Entre temps, la France vient de connaître un assassinat raciste, celui d'Aboubakar Cissé, qui ne provoque guère une véritable prise de conscience chez nombre d'éditorialistes, trop occupés à vouloir démontrer l'impertinence du terme « islamophobie ».

Face à cette situation alarmante, la priorité du ministère de l'intérieur de Bruno Retailleau est de s'attaquer à deux organisations : Urgence Palestine, collectif constitué au lendemain du 7 octobre en solidarité avec le peuple palestinien, et La Jeune garde, organisation antifasciste.

Que signifie cette répression ? Quelles conséquences ? Nous en discutons avec Omar Alsoumi, porte-parole d'Urgence Palestine, et Raphaël Arnault, député La France insoumise (LFI), membre fondateur et ancien porte-parole de La Jeune garde.

Déclaration de soutien au chercheur François Burgat

Homme âgé avec cheveux gris, souriant, portant un costume sobre sur fond flou.

Le magazine en ligne indépendant Jadaliyya, créé par l'Arab Studies Institute (Institut des études arabes, ASI), a publié une tribune exprimant son soutien à l'islamologue français François Burgat, actuellement poursuivi pour apologie du terrorisme. Nous en proposons ici la traduction.

Nous soussignés exprimons notre solidarité avec notre collègue François Burgat, éminent universitaire jugé pour apologie du terrorisme en France. Son premier rendez-vous au tribunal a eu lieu le 24 avril 2025, quelques jours après que le président français Emmanuel Macron, en réaction à la guerre de l'administration Trump contre la liberté académique, a appelé les chercheurs internationaux à « choisir la France ».

François Burgat, spécialiste du Proche-Orient de renommée internationale, est accusé par la police française de faire l'éloge du Hamas dans une série de tweets, dont certains sont des réimpressions littérales de résultats qu'il a publiés il y a des années dans un ouvrage académique1. Le 24 avril 2025, le procureur du tribunal judiciaire d'Aix-en-Provence a requis une peine de huit mois de prison avec sursis, une amende de 4 000 euros, une inéligibilité de deux ans et une interdiction d'accès aux médias sociaux. Le tribunal rendra sa décision le 28 mai 2025. Nous exprimons notre soutien à François Burgat ainsi qu'à toutes les personnes visées par une répression sans précédent contre les discours pro-palestiniens en France. Nous notons également que le fait de juger un chercheur en sciences sociales pour avoir parlé de son expertise n'augure rien de bon pour les chercheurs qui pourraient « choisir la France » pour échapper aux foudres de l'administration américaine.

La colère de la Maison Blanche à l'égard des universités trouve son origine dans une vague de protestations d'étudiants pro-palestiniens contre la guerre menée actuellement par Israël contre la bande de Gaza. Par l'intermédiaire de son groupe de travail sur la lutte contre l'antisémitisme, le président américain a accusé Harvard, Columbia et d'autres établissements d'enseignement supérieur de violer les droits civils des étudiants juifs. Cette initiative a ouvert la voie à une campagne punitive contre la science et les scientifiques, accusés d'être trop libéraux ou trop « wokes » par les dirigeants américains actuels. Combinées aux détentions arbitraires d'étudiants étrangers pro-palestiniens, les fortes réductions — ou les menaces de réduction — des financements fédéraux alloués à la recherche ont semé le trouble dans le milieu universitaire américain et au-delà. Les études sur le Proche-Orient et la Palestine-Israël ont été les premiers signes avant-coureurs de cette crise dans le monde académique étatsunien.

En France, des centaines de personnes poursuivies

« La France s'engage pour faire rempart face aux attaques que subissent les libertés académiques dans le monde », a déclaré l'Agence nationale de la recherche (ANR) le 18 avril 2025. Pourtant, le territoire français, où l'exécutif s'est attaqué à plusieurs reprises à la liberté académique et à la liberté d'expression, semble faire exception à cette position de principe. Le 9 octobre 2023, la ministre français de l'enseignement supérieur a pressé les présidents d'université de signaler toute apologie du terrorisme aux procureurs. Le lendemain, le ministre de la justice a demandé à tous les procureurs d'engager « fermement et rapidement » des poursuites contre « la tenue publique de propos vantant les attaques [du 7 octobre], en les présentant comme une légitime résistance à Israël, ou la diffusion publique de message incitant à porter un jugement favorable sur le Hamas ou le Djihad islamique, en raison des attaques qu'ils ont organisées ». En conséquence, des centaines d'accusations d'apologie du terrorisme ont été déposées contre des étudiants, des militants, des universitaires et d'autres citoyens, dont 626 entre le 7 octobre 2023 et le 30 janvier 2024 seulement2.

Avant 2014, l'apologie du terrorisme était considérée comme un abus de la liberté d'expression et était incluse dans la loi sur la presse, ce qui rendait les poursuites ou la répression plus difficiles d'un point de vue procédural. La loi antiterroriste du 13 novembre 2014 a rendu les poursuites plus rapides et plus faciles, a étendu le délai de prescription de trois mois à trois ans, a permis aux forces de police de garder les suspects en détention et a puni l'apologie du terrorisme — ainsi que l'incitation au terrorisme — par de longues peines de prison (jusqu'à sept ans) et de lourdes amendes (jusqu'à 100 000 euros). Le fait que la loi de 2014 soit désormais utilisée pour réprimer les opinions politiques, et en particulier celles qui sont favorables aux Palestiniens, aurait choqué même son auteur, l'ancien ministre français de l'intérieur.

Nous trouvons très préoccupant qu'un chercheur en sciences sociales qui a passé la majeure partie de sa carrière à étudier les mécanismes de la radicalisation islamiste soit poursuivi pour apologie du terrorisme. Nous pensons que cette dangereuse restriction des libertés académiques fondamentales menace le monde universitaire français dans son ensemble. En plus de décourager les chercheurs étrangers qui pourraient « choisir la France », elle pourrait également faire fuir les scientifiques qui, travaillant actuellement en France, pourraient trouver d'autres environnements académiques moins pénalisants. Nous craignons surtout que, si la droite dure remporte la prochaine élection présidentielle française, le passage absurde de la lutte contre l'antisémitisme au financement de la science, qui a commencé aux États-Unis par une attaque en règle contre les études sur le Proche-Orient, ne se produise également ici. Si tel est le cas, il faudra plus qu'une courtisanerie présidentielle pour attirer les universitaires étrangers dans un pays où « un seul mot de soutien à la Palestine peut vous conduire en prison »3.

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1François Burgat, «  Comprendre l'islam politique  », La Découverte, 2016.

2Christophe Ayad, «  Le conflit Israël-Hamas s'invite dans les tribunaux français : de plus en plus de procédures pour “apologie du terrorisme”  », Le Monde, 2 mars 2024.

3Élisabeth Fleury, «  “Un simple tag en soutien à la Palestine vous fait encourir la prison”, dénonce Marc Trévidic, l'ex-juge antiterroriste  », L'Humanité, 8 octobre 2024.

« Bannie » de Xenia Fedorova ou la mise à mort d’une voix alternative

Par : gredhal

Bannie. Liberté d’expression sous condition est le titre de l’ouvrage de l’ancienne présidente de RT France Xenia Fedorova. Celle-ci raconte l’histoire d’une atteinte grave à la liberté d’expression dans un […]

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États-Unis. Mahmoud Khalil, étudiant palestinien et prisonnier d'opinion

Des manifestants se rassemblent dans une ville, tenant des panneaux avec des slogans, notamment pour la libération de Mahmoud Khalil et des revendications pour les droits des étudiants. En arrière-plan, on peut voir des bâtiments et des personnes utilisant des caméras. L'ambiance est déterminée et engagée.

En arrêtant Mahmoud Khalil, étudiant palestinien et résident permanent aux États-Unis, sans mandat ni condamnation, l'administration Trump intensifie la répression des mobilisations pro-palestiniennes sur les campus, suscitant une indignation nationale face à une mesure jugée inconstitutionnelle.

« Mon amour, tout va bien »1. La vidéo de l'arrestation de Mahmoud Khalil, filmée dans la nuit du 8 mars par Noor Abdallah alors que le couple s'apprêtait à rentrer dans leur appartement new-yorkais, est déchirante : on y voit des agents de la police douanière et de contrôle des frontières (Immigration and Customs Enforcement — ICE), en tenue civile, s'approcher et menotter l'étudiant de l'université de Columbia fraîchement diplômé, tandis qu'en fond sonore, les pleurs de sa femme enceinte de huit mois et ses respirations saccadées interrogent son bien-aimé : « Mon amour, comment pourrai-je te contacter ? », lui demande-t-elle, alors que son mari disparaît entre les portes de leur résidence étudiante, escorté vers une voiture banalisée.

Celui qui s'est fait connaître en 2024 en tant que porte-parole des étudiants de Columbia mobilisés pour la cause palestinienne et la fin de la guerre d'Israël à Gaza se trouve depuis lors dans un centre de détention de ICE en Louisiane, à plus de 1 000 kilomètres de New York. Les centres de cet État du sud-est, qui ont fait l'objet il y a quelques mois d'un rapport accablant de l'Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), sont réputés dans tout le pays pour leurs conditions inhumaines de détention, possédant tous les éléments pour s'apparenter « à la définition légale de la torture », selon l'ONG américaine2.

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Le 8 mars 2025. Extrait de la vidéo de l'arrestation de Mahmoud Khalil publiée sur le compte instagram de l'ACLU

Les crimes reprochés à Mahmoud Khalil, détenteur du statut de résident permanent américain, qui justifieraient cette arrestation ? Aucun — à part une accusation vague du président Donald Trump qui soutient que sa présence sur le territoire américain serait « contraire aux intérêts nationaux et de politique étrangère » des États-Unis, et qu'il aurait « mené des activités alignées sur le Hamas ». Sous un photomontage abject en noir et blanc publié sur le compte Instagram du président et de la Maison Blanche, cette accusation est assortie de la mention « Shalom, Mahmoud », tandis que la plume du président précise qu'il s'agit « de la première arrestation d'une longue série ».

Dans un communiqué dicté depuis sa cellule et transmis au journal britannique The Guardian, Mahmoud Khalil a estimé être « un prisonnier politique » dont la détention s'inscrit dans « une stratégie plus large visant à supprimer la dissidence ». Il a aussi précisé que son incarcération est « révélatrice du racisme anti-palestinien dont les administrations Biden et Trump ont fait preuve ces seize derniers mois » et qu'elle était « la conséquence directe de l'exercice de [s]on droit à la liberté d'expression, alors qu'[il] plaidai[t] pour une Palestine libre et la fin du génocide à Gaza, qui a repris de plus belle lundi soir ».3 Le 19 mars, un juge fédéral américain a transféré l'affaire de Mahmoud Khalil au New Jersey, où elle sera supervisée par le juge Michael Farbiarz, nommé par l'administration Biden. .

« Juridiquement et constitutionnellement inédit »

Dans la communauté estudiantine mobilisée pour la cause palestinienne à Columbia, c'est le choc. Maryam Alwan, étudiante mobilisée pour la Palestine aux côtés de Mahmoud en 2024, explique :

 La nuit où [l'arrestation] s'est produite, j'ai eu l'espoir que Mahmoud serait relâché le lendemain matin, une fois qu'ils auraient réalisé qu'il est un résident permanent légal. Mais j'ai dû me rendre à l'évidence : le gouvernement se moque de savoir qu'il enfreint la loi, et c'est effrayant de réaliser que cela pourrait devenir notre nouvelle réalité pour une durée indéterminée.

L'incarcération de Mahmoud Khalil, un résident permanent américain, effectuée sans mandat d'arrêt ni condamnation, inquiète au-delà du campus de Columbia, car elle pose énormément de questions sur sa légalité. Pour Nadia Marzouki, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et politologue dont les recherches portent notamment sur l'Amérique du Nord, cette arrestation est « juridiquement et constitutionnellement inédite ». En effet, selon la chercheuse :

La Maison Blanche et ICE se basent sur une clause de l'Immigration and Nationality Act (Loi sur l'immigration et la nationalité), qui n'a presque jamais été utilisée et qui stipule que si les activités d'un étranger sont considérées comme hostiles à la politique étrangère par le secrétaire d'État américain, il peut être « déportable ». La clause avait été élaborée en 1952, et visait plus précisément des migrants d'origine juive qu'on soupçonnait d'être des espions pour l'URSS.

Nadia Marzouki développe :

 Je suppose que [l'administration Trump] a dégoté cette clause obscure pour donner un vernis de légitimité à une action qui est considérée par tout le monde comme inconstitutionnelle. Ce qui est intéressant avec l'affaire Khalil, c'est que beaucoup d'acteurs politiques ont dénoncé l'arrestation, y compris parmi ceux qui étaient hostiles aux campements et manifestations étudiantes en solidarité avec la Palestine. L'un des exemples les plus parlants étant celui du leader de la minorité démocrate au sénat, Chuck Schumer.

En effet, dans un message publié le 11 mars sur le réseau X, il a fait part de sa « détestation pour bon nombre des opinions et des politiques que Mahmoud Khalil défend et soutient. » Schumer poursuivait cependant :

 [néanmoins] M. Khalil est également un résident permanent légal et sa femme, enceinte de huit mois, est une citoyenne américaine. (…) Si l'administration ne peut pas prouver qu'il a violé une quelconque loi pénale pour justifier cette action sévère et qu'elle le fait pour les opinions qu'il a exprimées, alors c'est une erreur, elle viole les protections du premier amendement dont nous bénéficions tous et devrait renoncer à son action erronée. 

Beaucoup s'inquiètent du fait que le premier amendement, qui garantit la liberté d'expression et le droit à s'assembler pacifiquement, puisse avoir été violé. Une lettre, postée le 11 mars sur X par la représentante américano-palestinienne Rashida Tlaib et signée par quatorze membres démocrates du Congrès, dénonçait pour sa part « une tentative de criminaliser la protestation politique et une atteinte directe à la liberté d'expression de tous les citoyens de ce pays ».

Quelques jours après l'arrestation, des manifestations conséquentes se sont déroulées dans les rues de New- York et de Los Angeles, pour demander la libération de Mahmoud, et des militants de Jewish Voices For Peace (Voix juives pour la paix) ont occupé la Trump Tower de New York en arborant des t-shirts : « Pas en notre nom ».

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New York, le 13 mars 2025. Des militants de Jewish Voices For Peace (Voix juives pour la paix) occupent la Trump Tower pour réclamer la libération de Mahmoud Khalil.
Jewish Voices For Peace / Facebook

Selon le journal britannique The Guardian, la Maison Blanche pourrait être aidée dans sa volonté de répression par des groupes pro-israéliens, tels que Betar US, un groupe d'extrême droite qui a affirmé avoir envoyé « des milliers de noms » d'étudiants et de professeurs qui auraient participé à des manifestations en faveur de la cause palestinienne, le groupe ayant fait mention qu'il possédait une « liste d'expulsion » d'individus possédant selon lui des visas délivrés par l'État américain qui pourraient être révoqués en vue de les expulser4

Une pratique qui a été baptisée « doxxing » (divulgation de données personnelles), et dont Mahmoud Khalil avait à de nombreuses reprises été l'une des cibles phares. Le média Zeteo a d'ailleurs révélé que ce dernier avait adressé un courrier électronique à Columbia la veille de son arrestation, demandant à l'université de le protéger face « à une campagne vicieuse, coordonnée et déshumanisante de doxxing », qui lui aurait valu de faire l'objet de menaces de mort répétées5 .

Columbia dans le viseur de l'administration Trump

Pour comprendre exactement les motivations du président américain et de son administration, il faut aussi se tourner vers les campus américains. Pour Nadia Marzouki, l'arrestation de Mahmoud « s'inscrit dans toute une économie d'intimidation des universités, qui sont considérées non seulement comme trop pro-palestiniennes mais aussi comme trop wokes, trop élitistes. On est donc aussi dans un courant anti-intellectualiste et anti-universitaire, mais bien sûr avec un focus plus spécifique sur le Proche-Orient. »

Pour Maryam Iqbal, une étudiante de dix-neuf ans qui avait également été la camarade de lutte de Mahmoud et qui avait été suspendue par Columbia pendant un semestre à cause de sa participation aux mobilisations pro-palestiniennes :

[La Palestine] n'est que le début d'une érosion généralisée des droits de tout le monde. Trump est en train d'utiliser Columbia comme un terrain pour tester jusqu'où peut aller le fascisme américain. Il va continuer à exercer tous les pouvoirs de l'État et à franchir toutes les lignes rouges afin de s'assurer que les autres campus soient effrayés et soient réduits au silence.

Jeudi 13 mars, l'administration présidentielle a par ailleurs exigé la « mise sous tutelle académique » du département d'études proche-orientales et africaines de l'université Columbia, pour une durée d'au moins cinq ans. Une semaine plus tôt, le président annonçait la suppression de 400 millions de dollars (365 millions d'euros) de subventions fédérales, accusant l'établissement d'inaction « face à des actes antisémites ». 

Selon Noah, ami de Mahmoud qui a été diplômé de l'école d'affaires internationales de Columbia, c'est également tout un héritage intellectuel palestinien et anticolonial que Trump cherche à saper :

 Dans l'histoire de Columbia, certains professeurs ont été des piliers de la pensée anticoloniale et plus particulièrement du mouvement pro-palestinien ; d'Edward Saïd jusqu'à Rashid Khalidi, Lila Abu-Lughod et Joseph Massad. Il y a donc souvent eu une campagne ciblée pour attaquer Columbia, qui est accusée d'avoir généré des étudiants qui apprennent la pensée critique et qui vont au-delà de la propagande américaine sur Israël.

Cet héritage encore vivace a fait des étudiants de l'université américaine, au printemps 2024, la figure de proue du mouvement estudiantin palestinien global. Ce sont eux qui ont été les premiers à initier les encampments qui demandaient la fin du génocide à Gaza et la fin des partenariats et des investissements des universités occidentales avec l'État d'Israël.

Réprimées d'une main de fer partout dans le monde occidental, les manifestations estudiantines pour la Palestine avaient dévoilé les limites posées par les principes fondamentaux de liberté d'expression quand il s'agissait d'affirmer un soutien au peuple palestinien. Depuis l'arrestation de Mahmoud Khalil, Columbia a d'ailleurs soit suspendu, soit renvoyé, soit révoqué les diplômes de plus de vingt étudiants qui avaient manifesté contre la guerre d'Israël à Gaza au printemps dernier. Face aux pressions de l'administration Trump, l'université semble plier, et certains étudiants engagés craignent une répression encore plus accrue que celle de 2024.


1«  Habibti, it's fine  », sont les mots de Mahmoud Khalil, dans une vidéo publiée par l'Union américaine pour les libertés civiles (American Civil Liberties Union, ACLU) sur Instagram.

2«  Abuse of Migrants Rampant at Louisiana ICE centers, Report Finds  », ACLU, 26 août 2024.

3Anna Betts, «  ‘I am a political prisoner' : Mahmoud Khalil says he's being targeted for political beliefs  », The Guardian, 18 mars 2025.

4Anna Betts, «  Pro-Israel group says it has ‘deportation list' and has sent ‘thousands' of names to Trump officials  », The Guardian, 14 mars 2025.

5Prem Thakker, «  SCOOP : Emails Show Mahmoud Khalil Asked Columbia for Protection a Day Before He Was Detained  », Zeteo, 10 mars 2025.

Turquie. Interdiction de territoire pour le journaliste Chris Den Hond

L'image montre un homme avec des cheveux gris et des lunettes. Il porte un t-shirt noir et semble en train de parler, avec un fond flou qui suggère un environnement de discussion ou d'interview.

Le vidéo-journaliste belge Chris Den Hond, membre du comité de rédaction d'Orient XXI, s'est vu interdire l'entrée sur le territoire turc le dimanche 16 mars 2025.

« Vous figurez sur une liste noire et serez banni de la Turquie pour 10 ans », lui a déclaré la police turque à l'aéroport d'Istanbul. Chris Den Hond était parti pour réaliser des vidéo-reportages autour du Nouvel An kurde Newroz avec des militants de droits humains, des maires kurdes élus destitués par le pouvoir en place et des délégations européennes.

« C'est ce que je fais depuis 30 ans. Pas sans problèmes, mais c'est la première fois qu'on m'interdit l'entrée en Turquie. » Selon lui, la Turquie a établi une liste noire de journalistes et de parlementaires qui, fin janvier 2025, ont célébré à Kobané (nord-est de la Syrie) le 10e anniversaire de la victoire contre l'Organisation de l'État islamique (OEI).

« Après la récente déclaration de paix d'Öcalan et l'accord entre Mazlum Abdi et Ahmed Al Charaa en Syrie, l'État turc devrait plutôt faire un pas pour trouver une solution politique, en Syrie comme en Turquie », commente Chris Den Hond. Interdire des journalistes de faire leur travail va dans la direction opposée.

Allemagne. À Münster, la solidarité avec la Palestine réprimée

L'image montre un groupe de manifestants rassemblés dans une rue, tenant une grande banderole sur laquelle il est écrit

Dans cette ville conservatrice, la lutte contre la guerre génocidaire à Gaza se heurte à une répression grandissante. Dans le contexte d'une montée historique de l'extrême droite lors des législatives du 23 février 2025, et où l'État, la police et même certains courants de gauche s'opposent à leur engagement, les militants luttent pour continuer à se mobiliser, souvent au prix de poursuites judiciaires et d'une surveillance de plus en plus accrue.

Sur les rives du lac Aasee, à Münster, se dressent trois sculptures sphériques géantes. Conçues par l'artiste pop Claes Oldenburg et installées en 1977, elles représentent des boules de billard et sont censées transformer l'ensemble de la ville en une table de billard géante. En cette froide journée de juin 2024, ces structures ont un aspect différent. Des affiches, avec des slogans tels que « Arrêtez d'armer Israël », « Mettez fin à l'occupation » et « Le silence, c'est la violence », y sont collées. 

Aux alentours, des drapeaux palestiniens sont plantés dans le sol et une bibliothèque est installée. Avec le soleil, les noms des écrivains et poète palestiniens Ghassan Kanafani, Radwa Ashour, Samih Al-Qassim, entre autres, scintillent sur les couvertures des livres. 

Sous une tente de fortune, bordée de bancs en bois et équipée d'un écran de projection, une douzaine de personnes sont déjà assises. D'autres les rejoignent. Ce « camp d'un jour pour la Palestine », comme l'appellent ses organisateurs, commémore la Naksa du 5 juin 1967, lorsque davantage de terres palestiniennes — la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem — ont été occupées par Israël. Quelques voitures de police sont garées nonchalamment à proximité. Alors que je prends place, un membre du groupe organisateur Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine) commence à expliquer les raisons pour lesquelles toutes les formes de résistance, y compris armée, sont légitimes et nécessaires tant que des injustices graves existent.

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Münster, le 5 juin 2024. L'une des sculptures avec une affiche de «  Students for Palestine  »,

Dans cette ville proprette et largement conservatrice de Rhénanie-du-Nord–Westphalie, et sur cette table de billard imaginaire, quelque chose bouge.

Münster est l'une de ces villes qui semblent tout droit sorties d'une carte postale. C'est un centre urbain majoritairement catholique, conservateur et aisé, niché entre de vastes étendues de terres agricoles. La ville compte environ 300 000 habitants, dont 43 098 étudiants de l'université de Münster. Elle accueille 25 800 citoyens étrangers originaires de 155 pays, soit 8,6 % de la population.

Le cas de « Palästina Antikolonial »

Palästina Antikolonial (Palestine anticoloniale) est le plus grand groupe d'activistes politiques pour la Palestine de la ville. Il est créé en 2020, à la suite des déclarations du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou annonçant son intention d'annexer la Cisjordanie. À l'époque, une manifestation organisée dans le centre-ville a lancé le cri « Arrêtez l'accaparement des terres ! » et a fait l'objet d'accusations d'antisémitisme avant même d'avoir commencé. C'est après celle-ci que quelques militants présents ont décidé de fonder le groupe, nous explique Ramez, membre de Palästina Antikolonial.

Dès sa création, le comité général des étudiants de l'université de Münster (AStA) s'est empressé de prendre ses distances avec le groupe après l'opposition de l'Alliance de la jeunesse contre l'antisémitisme à la participation de Palästina Antikolonial aux événements de la journée annuelle d'orientation des étudiants. Un communiqué de l'AstA a déclaré qu'elle avait « observé avec inquiétude » la résurgence de « l'antisémitisme (lié à Israël) et les mythes conspirationnistes dans la société et parmi le corps étudiant », ajoutant : « Conformément à la résolution du StuPa (assemblée étudiante) du 1er août 2019, l'AStA rejette toute coopération avec le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS). […] Depuis sa création en juin 2020, le groupe Palästina Antikolonial a attiré l'attention à plusieurs reprises par son antisémitisme (lié à Israël) et entretient des contacts avec des acteurs du mouvement BDS ». L'une de ces « preuves » d'antisémitisme est la manifestation contre l'annexion de la Cisjordanie.

Ces accusations d'antisémitisme sont réfutées immédiatement par le groupe juif Jüdische Stimme (Voix juive), qui a déclaré : « Nous sommes en profond désaccord avec la caractérisation du groupe Palästina Antikolonial comme antisémite […] Nous rejetons fermement l'utilisation abusive de l'accusation d'antisémitisme pour diffamer la solidarité avec la Palestine ».

C'est donc dans ce climat hostile que le groupe tente de se déployer après le 7 octobre 2023.

Des policiers partout

Lors de la veillée organisée le soir du 10 novembre 2023, devant la gare centrale, le nombre de policiers présents sur place surpassait celui des manifestants. L'un des agents était spécifiquement là pour traduire les slogans depuis l'arabe. Cet intérêt de la police était révélateur. « C'est presque comme si ces pancartes étaient “accusées” d'antisémitisme ou de “terrorisme” simplement parce qu'elles sont écrites en arabe », commente un manifestant qui était présent.

Finalement, les pancartes sont restées, mais, quelques instants plus tard, la police a violemment chargé les personnes présentes, sans distinction, y compris des familles avec enfants, détruisant pancartes et bougies.

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Münster, le 10 novembre 2023. Des bougies pour les victimes du génocide à Gaza, vandalisées par la police lors d'une veillée.

Bien que l'on ne dispose pas de données complètes, quelques chiffres tirés de divers courriers adressés par la police aux activistes du groupe sont indicatifs. À elles seules, les trois manifestations d'octobre et novembre 2023 ont donné lieu à au moins 25 inculpations pénales.

La grande majorité de ces mesures concernaient simplement des déclarations ou des pancartes avec des slogans comme « Du fleuve à la mer », « Israël assassin d'enfants » ou « X nombres d'enfants tués par Israël », que la police a qualifié d'« incitation » ou de « discours de haine ». L'utilisation des termes « nettoyage ethnique » ou de « génocide » était également interdite. Au cours des premières semaines de protestation, dès que le mot « génocide » était prononcé, la police attaquait les cortèges et arrêtait les manifestants.

Les militants estiment qu'entre octobre 2023 et août 2024, au moins 50 poursuites pénales ont été engagées contre eux, dont nombre d'accusations ont été abandonnées. Le groupe Palästina Antikolonial a décidé de mener la bataille juridique et a gagné à chaque fois qu'il est allé au tribunal.

Le système judiciaire comme arme d'intimidation

L'attitude de la police de Münster a cependant changé, nous explique Ramez. Ainsi, contrairement à Berlin, les violences physiques contre les cortèges pro-palestiniens tendent à disparaître, au profit d'autres moyens de contrôle et d'intimidation. Des militants ont ainsi reçu une fameuse « enveloppe jaune » dans leur boite aux lettres. Celle-ci indique une inculpation pénale, une obligation de répondre à une convocation policière, ou bien une amende. Les raisons invoquées dans ces courriers sont toujours floues. Mais ils valent au destinataire une inscription au casier judiciaire qui peut affecter divers aspects de sa vie.

En février 2023, des activistes ont perturbé un événement du plus grand musée de Münster, le Musée LWL. Ils exigeaient l'arrêt du génocide à Gaza et de « la culture de l'effacement des voix palestiniennes en Allemagne ». Cette manifestation s'est tenue après qu'une centaine de personnes du monde de l'art et de la culture en Allemagne ont été empêchées de participer à des conférences et autres événements1. Les militants y ont distribué des tracts explicatifs et ont affiché les noms des artistes, écrivains et autres figures culturelles interdites.

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Münster, le 9 février 2024. Des activistes perturbent un événement au Musée LWL.

Très vite, la police a envahi les lieux. Un journaliste d'un journal local se trouvait à leurs côtés, prenant des photos, provoquant les manifestants et les aidant même à déplacer le cordon de police vers les activistes, ce qui a permis de les coincer. Saad, un journaliste indépendant couvrant l'événement pour la radio autonome Unrest Radio – qui consacre une grande partie de sa plateforme à la couverture de Gaza et à la dénonciation de la complicité de Berlin — a été approché à plusieurs reprises par ce même journaliste qui insistait pour le prendre en photo.

Ce soir-là, au musée, tous les militants ont été obligés de montrer leur carte d'identité et d'indiquer leur lieu de résidence à la police. Ils ont été informés qu'ils recevraient un courrier leur indiquant les conséquences juridiques de leur « activité perturbatrice ». En tant que journaliste, Saad n'a pas été arrêté, mais il a été surpris de recevoir une lettre de la police quelques jours plus tard. « Comment pouvaient-ils connaître mon nom et mon adresse s'ils ne me les avaient pas demandés ce jour-là ? » Il craint que la surveillance policière ne se déploie désormais de manière débridée. Mais la police et le système judiciaire ne sont pas les seuls à limiter et à étouffer les voix palestiniennes.

La société, entre dissonance et dissidence

Lors d'une veillée, un des manifestants, qui parlait de la mort de membres de sa famille à Gaza, a été interrompu par une Allemande. Elle lui reprochait un ton « trop fort et trop émotionnel ». « Pourquoi ne pouvez-vous pas parler d'une voix plus calme ? » lui a-t-elle demandé. Il lui a répondu qu'il exprimait sa colère et son chagrin parce qu'il parlait d'un génocide financé par l'argent des contribuables allemands — son argent à elle. Cette forme de « police » par les citoyens est courante et reflète clairement un sentiment profondément ancré parmi les citoyens.

Une partie de ces réactions provient de contradictions historiques enracinées au sein de la société allemande. Celle-ci n'étant pas étrangère à des concepts tels que la Staatsräson, (Raison d'État) — la sécurité d'Israël étant considérée comme « une raison d'État allemande ». L'écrivaine allemande et juive Deborah Feldman parle d' « une relation transactionnelle » qui « définit la représentation publique des juifs en Allemagne ». Feldman affirme que plus les voix des juifs non affiliés à Israël sont réduites au silence, plus celles « des Allemands dont les complexes de culpabilité liés à la Shoah les poussent à fétichiser la judéité au point de l'incarner de manière obsessionnelle » sont fortes2.

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Miniature d'un podcast d'Unrest radio consacré «  aux vieux fantôme et nouvelles ombres  » en Allemagne.

L'engagement de « Students for Palestine »

En 2023, le Sénat de la Westfälische Wilhelms-Universität (WWU) de Münster a voté en faveur de la suppression du nom de l'université, Guillaume II (Wilhelm II en allemand), et de son remplacement par celui d'Universität Münster. Cette décision a été prise près de cinq ans après qu'un certain nombre d'étudiants ont suggéré ce changement de nom, afin d'éloigner l'université d'un personnage soupçonné de nazisme, ou à tout le moins de tolérance à son égard.

C'est dans ces mêmes couloirs que naît le groupe Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine). Sur son compte Instagram, il est décrit comme un groupe de solidarité internationaliste, « solidaire de la Palestine et militant pour la liberté d'expression et contre le génocide en cours ».

Il a été créé en décembre 2023, à la suite d'un appel à l'action de Waffen der Kritik (Les armes de la critique), un autre groupe étudiant marxiste actif dans plusieurs villes allemandes qui invite les étudiants à s'auto-organiser et à se mobiliser pour « apporter une contribution à la lutte des classes », selon leur Manifeste, et pour « un monde sans exploitation ni oppression ».

J. (pseudonyme), membre de la section Students for Palestine Münster, est arrivée des États-Unis en 2022. Moins d'un an plus tard, elle découvre la dynamique de la répression et de la censure dans le campus. J. n'est pas étrangère au travail militant, mais elle est choquée par les méthodes brutales utilisées dans les institutions universitaires allemandes et au-delà pour étouffer les voix pro-palestiniennes. Elle décrit le climat actuel comme « un glissement vers le fascisme », qui passe inaperçu.

En janvier 2024, Students for Palestine Münster a partagé une lettre ouverte à l'université pour demander au rectorat de « prendre une position publique contre le génocide en cours des Palestiniens à Gaza » et « d'assumer sa responsabilité de solidarité avec le secteur universitaire de Palestine et avec l'ensemble du peuple palestinien face au génocide ». Les doléances portaient sur un cessez-le-feu immédiat, la fourniture sans entrave d'aide à Gaza et la cessation de toute coopération avec les institutions israéliennes, rappelant que Gaza est victime d'un « épistémicide » (l'anéantissement des ressources éducatives et culturelles, des espaces et des individus). La lettre demandait un soutien institutionnel aux étudiants, aux chercheurs et aux enseignants touchés par le génocide. Aucune de ces demandes urgentes n'a été satisfaite. Aucune réponse sérieuse n'a d'ailleurs été reçue.

Où est la « gauche » ?

De nombreux espaces culturels, universitaires et communautaires ferment leurs portes aux événements de solidarité avec la Palestine, évoque Saad. Il énumère une liste de censeurs des voix palestiniennes : l'État, l'institution universitaire et la gauche.

« Oui… Les militants de gauche à Münster », insiste-t-il. Ramez opine du chef et poursuit en faisant une comparaison avec les partis, groupes et espaces de gauche dans divers pays du monde qui s'alignent sur la lutte anticoloniale du peuple palestinien. Il laisse échapper un petit rire frustré : « mais en Allemagne… Beaucoup de groupes de “gauche” ont un discours complètement différent. Ils soutiennent en fait la “raison d'État” et sont complices de l'État allemand. » Son sentiment, ainsi que celui de Saad, se reflètent dans l'expérience de J, qui a « découvert » la gauche allemande. « Vous avez des gens qui sont… [Elle rit] anarchistes — des anarchistes autoproclamés, des gauchistes autoproclamés — des gens qui sont supposés se consacrer à ces idéaux d'égalité et qui veulent travailler à la révolution […] Et dès que vous abordez cette question [de la Palestine] ,il devient tout à fait clair qu'ils sont en fait beaucoup plus proches de l'État que de toute idée de changement réel », explique-t-elle.

Les soi-disant Antideutsche3 sont un exemple vraiment déconcertant de groupe pro-sioniste de « gauche » et « antifasciste ». Leur engagement à soutenir l'État d'Israël est aussi un engagement à soutenir la raison d'État de l'Allemagne, ce qui fait de ce groupe un véritable fouillis de contradictions, le conduisant à soutenir pleinement un État génocidaire et colonisateur contre les colonisés.

La lutte contre la guerre génocidaire est une lutte solitaire, mais aussi très obstinée… « Nous devons mettre au centre Gaza, comme la résistance. Nous devons nous en souvenir », déclare Marieke, une militante de Palästina Antikolonial.

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Traduit de l'anglais par Léonard Sompairac
Podcast (en anglais) — Assafir Al-Arabi, Finding Palestine in Münster

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Cet article a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.


1NDLR. Du 7 octobre 2023 à janvier 2024, plus de 40 évènements ont été interdits en Allemagne. Le 8 janvier 2024, l'appel de travailleurs culturels internationaux appelant à suspendre toute participation aux institutions, festivals, conférences et expositions en Allemagne, a rassemblé plus de 650 signataires, parmi lesquels l'écrivaine française (et prix Nobel de littérature) Annie Ernaux. Le 4 janvier, une lettre ouverte, signée par 4 000 acteurs culturels de Berlin a aussi été publiée à l'adresse du Sénat culturel de la ville conséquemment à sa décision de n'accorder des subventions qu'à celles et ceux qui s'engagent à respecter une clause contre l'antisémitisme reprenant la définition de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), qui prend en compte l'antisionisme comme forme nouvelle de l'antisémitisme.

2Deborah Feldman, «  Germany is a good place to be Jewish. Unless, like me, you're a Jew who criticises Israel'  », The Guardian, 13 novembre 2023.

3NDLR. AntiDeutsche se traduit littéralement par Anti-Allemand (ce qui signifie qu'ils s'affichent contre le nationalisme allemand). Apparu dans les années 1990, au moment de la réunification de l'Allemagne, ce mouvement rassemble des «  anarchistes de gauche  » autoproclamés, qui désavouent le nazisme allemand, mais affichent un soutien inconditionnel à Israël. Ils n'ont pas condamné le génocide à Gaza.

Europe : les giroflées à cinq pétales de JD Vance

Par : h16

Saperlipopette, la semaine passée a marqué un véritable tournant en matière de géopolitique, avec crissements de pneus, gyrophares et pétarades motorisées particulièrement bruyantes.

Il suffit pour s’en convaincre de récolter les réactions des uns et des autres dans une presse à la limite de l’apoplexie depuis le dernier discours du vice-président américain Vance et l’appel téléphonique de Trump à Poutine : l’étendue des dégâts idéologiques est assurément grande, et l’onde de choc n’a pas encore fini de se déplacer dans les différents milieux politiques et diplomatiques européens.

En première analyse, on se doit de noter que les dirigeants européens réagissent quasi-unanimement aux changements géopolitiques introduit par l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche : ils sont, à peu de chose près, livides et outrés qu’on puisse ainsi leur tenir un discours aussi franc, simple et clair, en pleine face, sans filtre et, pire que tout, sans animosité. Non seulement l’Américain nous donne quelques conseils de bon sens (le malotru !) mais en plus, il se montre même amical en le faisant (insulte suprême).

Eh oui : le discours de Vance, qu’on pourra regarder ci-dessous, n’est un camouflet que pour une certaine tranche d’Européens. C’est peut-être une gifle, mais seulement pour ces dirigeants qui se sont directement sentis concernés par les rappels de bon sens du vice-président, bon sens dont ils se sentent à raison complètement dépourvus. Un étranger vient de leur montrer qu’ils se baladaient tout nu, eux qui étaient persuadés d’être richement habillés ! Insupportable affront !

Les peuples européens qui ont écouté le discours sont globalement en accord avec ce dernier, et pour cause : rappelant que les valeurs américaines sont essentiellement les mêmes que les valeurs européennes, à savoir la démocratie et la liberté d’expression fondement même de celle-là, Vance explique très simplement que les dirigeants européens doivent revenir à ces fondamentaux qui ont permis le succès de la civilisation occidentale. Dans son discours, le vice-président américain explique que les États-Unis attendent de l’Europe qu’elle se reprenne en main, tant sur le plan économique que sur le plan militaire et diplomatique.

Il va sans dire que ce discours ne peut que choquer des dirigeants qui ont systématiquement utilisé leurs budgets de défense comme variable d’ajustement de leurs politiques budgétaires, la souveraineté de leur pays comme un paillasson encombrant dans leur désir de tout déléguer à une autorité européenne supérieure, et la démocratie comme un pur produit marketing pour justifier tout et n’importe quoi et surtout une diminution minutieuse de la liberté des peuples.

Parallèlement, il apparaît de plus en plus évident que les peuples occidentaux tiennent à leur souveraineté, qu’ils n’ont décidément pas les mêmes vues que leurs dirigeants tant sur les équilibres budgétaires que sur la démocratie, et qu’ils ne sont plus du tout d’accord pour une immigration incontrôlée, pas plus aux États-Unis qu’en Europe.

Ces peuples semblent trouver les délires écologiques maintenant trop coûteux et veulent clairement y mettre un frein, ne serait-ce que pour la raison pragmatique mais évidente que l’énergie bio-syntonisée à base de prout de licornes raffinés coûte beaucoup trop cher, que la dépendance énergétique à la Russie et aux États-Unis devient plus que pesante financièrement et géopolitiquement parlant, et que ces coûts sont en train d’emmener l’industrie européenne et toute son économie dans le gouffre.

Les peuples européens ne semblent pas non plus prêts à entrer en guerre avec la Russie. Certes, les opinions vis-à-vis de Poutine sont très diverses, allant de l’admiration à la haine la plus farouche, mais il est clair que la vaste majorité populaire, lucide, est très opposée à une entrée en guerre contre la Russie.

Pourtant, les dirigeants européens ne semblent tenir compte d’absolument aucune de ces aspirations pourtant raisonnables : il suffit de voir les réactions de Macron, Scholz, Von Der Leyen ou des avortons habituels de la politique européenne (Breton, Barrot, Kallas) face au discours de Vance, puis à la suite de l’échange téléphonique entre Trump et Poutine, pour comprendre le décalage – qu’on peut qualifier maintenant de mortifère – entre ces dirigeants et leurs peuples qu’ils ne représentent plus du tout.

Ainsi, les mêmes qui ont multiplié les mesures pour limiter la liberté d’expression (tant pendant la pandémie qu’ensuite) prennent d’assaut les plateaux télé pour clamer haut et fort que Vance délire, que la liberté d’expression ne s’est jamais si bien portée qu’en Europe et que s’il continue à raconter n’importe quoi comme ça, on va couper les réseaux sociaux pour empêcher qu’une telle désinformation se répande, non mais !

Ainsi, les mêmes qui voulaient s’aligner coûte que coûte avec les Américains il y a encore trois mois se retrouvent à réclamer maintenant avec véhémence une indépendance totale à l’Oncle Sam, et « on va faire nos propres armes, nos propres munitions, nos propres armées, vous allez voir », oubliant les décennies d’abandon progressif de tout le complexe militaro-industriel européen aux mieux-disant américain (pour le plus grand profit de certains dirigeants européens habilement placés).

Ainsi, alors que des négociations de paix semblent se mettre en place, ces mêmes dirigeants (qui ont consciencieusement miné la liberté d’expression et l’économie européenne) montent à présent au créneau pour tenter de les saboter en multipliant les prétextes les plus invraisemblables qui aboutissent à des prises de position véritablement ubuesques.

Ces gesticulations grotesques et cette panique complète qui s’est emparée de l’intelligentsia européenne démontrent sans ambiguïté l’absence totale de toute vision à long terme pour l’Europe et pour chacun des pays qui la compose, ainsi que l’impéritie décontractée dans laquelle ces dirigeants (et Macron pas le dernier) ont laissé leurs pays s’enferrer.

Du reste, le fait que leurs réactions surviennent alors que l’outil de propagande et d’influence américaine (USAID) est en train de se faire démonter outre-Atlantique n’est pas un hasard.

D’une part, il est évident que sans ces canaux habituels leur dictant la marche à suivre, les dirigeants européens doivent, pour la première fois de leur existence, prendre des décisions basées sur ce qu’ils croient être leurs opinions. Compte-tenu de la lavasse qui forme cette « opinion », la panique est logique.

D’autre part, ils sont manifestement captifs d’hypernormalisation, ce principe selon lequel tout le monde comprend (consciemment ou non) que l’ordre mondial est en train de radicalement changer, que les objectifs ne peuvent rester les mêmes, mais qu’en faisant semblant, en s’obstinant à nier ces changements, on va pouvoir faire perdurer la situation antérieure…

En fait, les dirigeants européens se sont tellement auto-intoxiqués avec la croyance en un monde bâti selon leurs désirs que ces changements leurs sont tout bonnement impossibles à conceptualiser. Ils se retrouvent comme des poulets sans tête à se raccrocher aux mantras et directions prises il y a des décennies, bille en tête, sans remise en question et sans montrer la moindre capacité d’adaptation à une donne qui a pourtant changé de façon assez radicale en quelques mois.

Les pays européens doivent impérativement revenir à une gestion saine et surtout indépendante de leurs relations internationales. Leurs dirigeants doivent impérativement obtenir un mandat clair de leur peuple. Pour cela, ils doivent garantir des débats libres et une vraie expression démocratique.

Ils font exactement le contraire et s’obstinent. Au milieu de cette troupe d’autocrates perdus, Macron tente de prendre la tête d’une coalition européenne qui va donc faire l’exact opposé de ce qu’il faudrait, au plus mauvais moment.

Cela va très bien se passer.

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