L'Arabie saoudite et le Pakistan ont annoncé avoir signé un traité de défense mutuelle en septembre 2025. Même si rien n'est formalisé, Riyad pourrait bénéficier du parapluie nucléaire de son partenaire. Et cela change la donne sécuritaire dans la région.
Quand le 17 septembre 2025, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif rencontre à Riyad l'homme fort du royaume saoudien Mohammed Ben Salman, nul ne se doute que la journée sera historique. Les deux dirigeants y ont signé un « accord stratégique de défense mutuelle » inédit qui « stipule que toute agression de l'un sera considérée comme une agression contre l'autre », selon l'agence de presse saoudienne officielle SPA. Une formulation qui fleure bon l'article 5 de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), bien que, pour l'heure, on ne dépasse pas les déclarations d'intention.
Islamabad est attractive pour Riyad, car il a forgé une armée puissante qui a montré tout son savoir-faire en abattant plusieurs avions, dont un Rafale, lors de l'attaque indienne sur son territoire en mai 2025. Surtout, il possède l'arme atomique. Mettra-t-il cette dernière à la disposition de l'Arabie saoudite ? Rien dans l'accord rendu public ne le confirme, mais rien ne l'infirme.
Le ministre pakistanais de la défense Khawaja Mohammad Asif semblait l'affirmer dans une déclaration à une chaine de télévision locale : « Ce dont nous disposons et les capacités que nous possédons seront mises à la disposition [de l'Arabie saoudite] conformément à cet accord. »1Toutefois, le lendemain, il indiquait que la question nucléaire n'était « pas à l'ordre du jour ». De son côté, Ali Shihabi, analyste attitré, proche de la cour royale saoudienne, s'est montré catégorique : l'accord « nous place sous le parapluie nucléaire [du Pakistan] en cas d'attaque »2. En fait, comme l'explique le chercheur de la Fondation de la recherche stratégique Bruno Tertrais, « il est impossible de connaître tous les détails d'un éventuel arrangement dans ce domaine ; cela fait partie de la dissuasion. C'est ce que l'on appelle souvent l'ambiguïté stratégique »3.
Ainsi, l'Arabie saoudite, qui bénéficie historiquement de la « protection » étatsunienne depuis 1945, serait désormais en mesure de faire appel au parapluie nucléaire pakistanais. Preuve supplémentaire des changements tectoniques dans la région.
Certes, la coopération entre Riyad et Islamabad ne date pas d'aujourd'hui. Dès 1951, juste après la chute de l'empire britannique et la partition du sous-continent indien entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays signaient un traité d'amitié. Leur collaboration militaire a toujours été active. L'Arabie saoudite a de l'argent mais des forces militaires réduites ; le Pakistan manque de fonds mais possède une armée efficace (et tentaculaire). Ils étaient faits pour s'entendre !
Officiellement, des troupes pakistanaises ont gardé la frontière nord de l'Arabie saoudite pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980-1988. Les services de renseignements interarmées ont travaillé main dans la main pour faire transiter les fonds étatsuniens et saoudiens aux combattants afghans lors de leur lutte contre l'occupation soviétique4. Aujourd'hui encore près d'un millier de soldats pakistanais sont présents sur le sol saoudien comme conseillers et formateurs.
Plus secrètement, les rapports se sont renforcés après le premier essai nucléaire indien en 1974. Avant d'être renversé (en 1977) puis pendu (deux ans plus tard), le premier ministre pakistanais de l'époque Ali Bhutto avait obtenu du roi Fayçal d'Arabie (1964 - 1975) le soutien indispensable pour doter son pays de la bombe et faire face aux embargos décidés par les pays occidentaux. Une aide sonnante et trébuchante, sous forme de pétrole à bas prix, de prêts à faible taux d'intérêt et de dons, qui ne s'est jamais tarie depuis. Ali Shihabi ne se prive d'ailleurs pas de le rappeler :« Le Pakistan se souvient que le royaume a largement financé son programme (nucléaire) et l'a soutenu lorsqu'il était sous sanctions. »5 Ce que confirme un commandant pakistanais à la retraite, Feroz Hassan Kahn : « l'Arabie saoudite a fourni un soutien financier important au Pakistan ; ce qui a permis au programme nucléaire de se poursuivre6. »
Naturellement, le financement saoudien n'a jamais été totalement désintéressé. D'autant que l'entente entre Ali Bhutto et le roi Fayçal s'est nouée après la défaite des pays arabes face à Israël en 1973. Mais, comme le souligne l'ex-militaire Kahn, « il n'y a jamais eu d'accord écrit ». Jusqu'à présent, cet arrangement restait dans le domaine des non-dits. Le rendre public ressemble à « un mariage qui vient après un long concubinage »7 et change la donne stratégique dans la région et dans le monde.
C'est la première fois, en dehors des États-Unis, qu'un pays doté de l'arme nucléaire élargit la possibilité d'une dissuasion à des partenaires non nucléarisés 8. Un pays qui appartient au monde musulman, et non au camp occidental. Un pays non-signataire du Traité de non-prolifération — à l'image d'ailleurs d'Israël qui n'a même pas reconnu posséder de telles armes.
Pour l'heure, aucune installation de têtes nucléaires n'est envisagée. Il reste que ce pacte pakistano-saoudien a fait l'effet d'un mini séisme. Son annonce en fanfare arrive au moment où le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son gouvernement sont frappés d'hubris meurtrière, envoyant leurs bombes au cœur même du Qatar, fidèle allié des États-Unis, après avoir anéanti Gaza, pilonné le Liban, la Syrie, le Yémen, l'Iran… La coïncidence est frappante. Mais cet accord n'a rien de circonstanciel. « Nous travaillons sur ce projet depuis plus d'un an et nous nous appuyons sur des discussions qui durent depuis deux à trois ans », a déclaré un responsable saoudien cité par le Financial Times9. Il a rappelé que « le royaume restait attaché à la non-prolifération nucléaire ».
Alors que la guerre totale menace le Proche-Orient, que l'Asie du Sud et du Sud-est est déstabilisée par l'affrontement sino-états-unien, Islamabad comme Riyad ont éprouvé le besoin de clamer à leurs alliés historiques (et au monde) qu'ils pouvaient emprunter des voies inexplorées jusqu'à maintenant.
Pour Mohammed Ben Salman, il s'agit de montrer aux États-Unis que son pays peut se tourner vers d'autres sources de sécurité. Sa confiance en Washington s'était déjà sérieusement effritée après l'absence de réaction étatsunienne à l'attaque de ses installations pétrolières revendiquée par les houthistes du Yémen en 2019, puis lors des frappes de drones houthistes sur Abou Dhabi en 2022. Pour lui comme pour les dirigeants des pays du Golfe, l'immobilisme du président étatsunien suite au bombardement de Doha par Israël le 9 septembre 2025, pour éliminer des dirigeants du Hamas avec lesquels le pouvoir qatari négociait un cessez-le-feu à Gaza, a achevé de les convaincre : les bases militaires étatsuniennes en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Koweït n'offrent aucune garantie de protection à chacun de ces pays. La leçon est rude. Certes, le 29 septembre 2025, le président étatsunien Donald Trump a poussé Benyamin Nétanyahou à présenter des excuses formelles à Doha. Il a pris, dans la foulée, un décret affirmant que « toute attaque contre le Qatar » serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ». Mais il n'est pas sûr que cela suffise à rassurer. Il semble plus prudent de sortir du face-à-face sécuritaire avec les États-Unis.
En mai 2025, lors de la visite de Donald Trump dans la région, les dirigeants avaient pourtant mis les petits plats dans les grands : le Qatar lui avait offert un Boeing de luxe, l'Arabie saoudite avait promis d'investir 600 milliards de dollars (près de 514 milliards d'euros) aux États-Unis. Mohammed Ben Salman espérait conclure un traité de défense avec Washington pour lequel il négociait depuis des années. En vain. Pas de traité saoudo-étatsunien sans accord de normalisation avec Israël et la signature des accords d'Abraham. Or, en plein génocide à Gaza, aucun dirigeant, aussi autoritaire soit-il, ne peut l'imposer à sa population.
Le pacte avec le Pakistan constitue donc un moyen de pression vis-à-vis de Washington. Il livre également un message au voisin iranien qui aspire à la maitrise de l'armement nucléaire et avec lequel l'Arabie saoudite a pacifié ses relations, sous l'égide de la Chine, en mars 2023.
S'il diversifie les possibilités de sécurité et offre une solution alternative en cas de défaillance étatsunienne, cet accord ne remet pas en cause le rôle décisif de Washington dans la région. Pas plus que les relations privilégiées de l'Arabie saoudite avec l'Inde, ennemi héréditaire du Pakistan. La coopération entre les deux s'est développée autour du pétrole (Riyad en est le troisième fournisseur) et des nouvelles technologies. Du reste, le premier ministre Narendra Modi a été reçu en grande pompe en mai 2025. Pour l'analyste saoudien Ali Shihabi, « l'Inde comprendra les besoins sécuritaires de l'Arabie saoudite. Le royaume entretient d'excellentes relations avec l'Inde »10.
De son côté, le Pakistan n'a pas intérêt à transformer ce traité en arme stratégique visant à isoler New Delhi, autre détenteur de l'armement nucléaire dans la région. La même précaution s'impose avec l'Iran, car des tensions persistent notamment dans le Baloutchistan. Il est probable que la reprise des relations entre Téhéran et Riyad ait facilité le pacte pakistano-saoudien, et permis de lever la crainte iranienne d'un encerclement.
Islamabad doit également rester très prudent vis-à-vis des États-Unis, dont il dépend financièrement, au moment où son économie est en grande difficulté, sa dette explosive et sa population en révolte. L'équilibre entre les soutiens étatsuniens et les béquilles chinoises reste très précaire. Il doit donc y veiller. Il ne suffira pas pour le préserver de multiplier les flagorneries adressées à Donald Trump : le premier ministre Shehbaz Sharif l'a proposé pour le prochain prix Nobel de la paix afin de saluer « son leadership audacieux et visionnaire ».
Certes, ses forces nucléaires sont faibles — 170 têtes, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri)11, et les termes du Traité sont flous. Il serait exagéré d'y voir une alliance étroite et indéfectible. Il faut se rappeler que, malgré les pressions et le chantage à l'argent, le parlement pakistanais a refusé de se joindre à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite contre le Yémen en 2015. Il n'en reste pas moins qu'en envisageant l'utilisation de sa force de dissuasion pour un partenaire, le Pakistan a « montré son importance croissante dans l'architecture de sécurité au Moyen-Orient », note le spécialiste Syed Ali Zia Jaffery, du Centre de recherche sur les stratégies et politiques de sécurité (CSSPR) à l'université de Lahore12.
Si les États-Unis demeurent décisifs dans la région, ils ont perdu leur monopole d'influence économique avec la montée en puissance de la Chine, et sécuritaire avec l'accord Pakistan-Arabie saoudite. Lentement, le paysage géopolitique se transforme.
1Samir Puri et Marion Messmer, « Saudi Arabia and Pakistan's mutual defence pact sets a precedent for extended deterrence », Chatham House, 23 septembre 2025.
2Mehul Srivastava et Humza Jilani, « Petrodollars and the ‘Islamic bomb' : how a Saudi-Pakistan pact was forged », Financial Times, 18 septembre 2025.
3« Pakistan-Saudi defence pact oozes with unknowns », AFP, 27 septembre 2025.
4Lire Mehul Srivastava et Humza Jilani, Financial Times, op.cit.
5AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
6Feroz Hassan Kahn “Eating Grass. The making of the Pakistani Bomb », Standford University Press, 2012.
7Gil Mihaely, « L'accord Arabie saoudite-Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique ? », Conflits, 25 septembre 2025.
8À noter que la Russie a stationné des missiles nucléaires en Biélorussie en 2023.
9Andrew England, Ahmed Al Omran, Humza Jilani, « Saudi Arabia signs ‘strategic mutual defence' pact with Pakistan », Financial Times, 17 septembre 2025.
10« Le Pakistan étend son parapluie nucléaire à l'Arabie saoudite », Le Figaro, 21 septembre 2025.
11L'Inde en possède à peu près autant, la France 290, la Russie près de 4 400 et les États-Unis 3 700, selon le Sipri.
12AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
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Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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Le temps s'étirait avec une lenteur pesante, presque douloureuse, en ce début d'été 1982, l'année de la deuxième invasion israélienne du Liban et de l'entrée de ses troupes dans Beyrouth.
L'odeur de la mort enveloppait la ville. Le quotidien, pris entre les enterrements, les cortèges funèbres, l'épuisement et la pénurie, ressemblait à une fragile ruse opposée à la peur. Nous attendions l'inconnu, mais aussi les matchs de la Coupe du monde de football !
Le compte à rebours de l'événement sportif planétaire avait commencé bien avant le 6 juin, jour où débuta l'invasion. Il devint bientôt notre principal repère dans le temps. Nous nous endormions et nous réveillions chaque jour un peu plus impatients, tendus vers ce grand rendez-vous qui approchait. Avec Talal, Hassan, Raghid, Mohamed et Riadh, je collectionnais les photos des joueurs que nous collions dans les albums Panini de la Fédération internationale de football association (Fifa), achetés à la librairie Al-Rissala Al-Arabiya (« Le Message arabe »), située au croisement des rues de Basta et de Noueiri. Nous échangions, avec les camarades du quartier et de l'école, les images en double, puisque rien, au moment de l'achat, ne nous permettait de choisir. Nous ignorions ce que recelaient les épais emballages, et cette part d'incertitude prolongeait notre mission : compléter minutieusement les pages consacrées à chaque équipe.
Je me rappelle que, le 5 juin, j'avais réussi à achever les pages du Brésil, de l'Allemagne de l'Ouest, de la Pologne et de l'Argentine. Il me manquait encore Juanito pour terminer l'Espagne, Graziani pour compléter l'Italie, et Marius Trésor pour la France. Les autres pages demeuraient vides ou à moitié remplies. Elles le restèrent. L'aviation israélienne nous empêcha de finir nos albums et saigna nos aspirations. Avant que Beyrouth ne fût assiégée, la ville subit une semaine entière de bombardements aériens. La terreur et l'accablement nous éloignèrent peu à peu de la perspective de retourner à la librairie, pourtant située à deux rues seulement de chez nous, à Ras Al-Nabaa. Je ne me souviens plus du jour exact où les avions bombardèrent un immeuble tout près de la librairie. On dit qu'Ariel Sharon croyait que Yasser Arafat s'y trouvait, mais que le pilote s'était trompé de bâtiment. Arafat survécut. Asmahane, l'amie de ma grand-mère, y périt avec toute sa famille.
La librairie ferma ensuite ses portes, emportant avec elle mon dernier espoir de trouver Juanito, Graziani, Trésor et les autres joueurs qui manquaient à mon album. À vrai dire, le compléter n'avait déjà plus tout à fait de sens : la possibilité de partager, d'échanger, de comparer, de se vanter, même, s'était dissipée. Séparés des amis, nous ne pouvions plus apprendre par cœur les noms des joueurs ni mettre notre mémoire à l'épreuve en récitant les compositions probables des sélections.
11 juin. Les habitants du quartier avaient plusieurs rendez-vous à la fois. Les blindés israéliens étaient à Khaldé, aux portes de l'aéroport. Les Forces communes1 tentaient de leur faire face et de ralentir leur progression. Les bombardements gagnaient en intensité, et chacun pressentait l'imminence du siège. De nombreux déplacés fuyaient vers la Bekaa, puis vers le nord, par un corridor aménagé sur la route Beyrouth-Damas. D'autres se préparaient à prendre la direction du sud, où les combats s'étaient apaisés après des batailles sporadiques, dont les plus violentes avaient eu lieu au château de Beaufort, à Chqif, puis aux abords du camp d'Ain Al-Hilweh à Saïda, ainsi que sur la route de Rmayleh.
Les camions-citernes d'eau arrivèrent le matin. Familles et voisins se pressèrent autour pour remplir réservoirs et jerricans. Puis vint le camion de gaz, qui entra bruyamment dans la ruelle en annonçant sa marchandise. Ceux qui étaient restés dans le quartier apportèrent leurs bonbonnes vides, tout en redoutant qu'un bombardement frappe le camion et fasse exploser la rue entière.
À midi, devant la boulangerie dans la rue parallèle à la nôtre, je fus chargé d'acheter un sac de pain. On parlait déjà du manque de farine. Cette responsabilité soudaine me donna l'impression d'avoir grandi d'un seul coup. Mais l'essentiel, ce jour-là, se jouait ailleurs : des voisins achevaient de raccorder une installation électrique de fortune. Ils dissimulaient dans un lieu sûr des réserves d'essence destinées à faire démarrer les voitures, afin que celles-ci puissent recharger des batteries. Ces batteries alimenteraient ensuite un réseau improvisé, capable d'allumer quelques néons et de ressusciter de vieux postes de télévision.
Nous n'étions plus qu'à quelques dizaines d'heures de l'événement sportif tant attendu. Celui-ci, avec les débats politiques, l'éventualité du siège et ses conséquences, occupait l'esprit de Mohamed, Mohieddine, Sami, ainsi que de Walid Eido, qui se préparait à accueillir tout le monde au troisième étage de l'immeuble d'en face. Un ami l'avait raccordé à une batterie de camion poids lourd, assez puissante pour éclairer une pièce et faire fonctionner pendant de longues heures le téléviseur en noir et blanc. Cette batterie pouvait être rechargée chaque jour par une dynamo désormais consacrée, pour ainsi dire, à la Coupe du monde.
12 juin. La situation était inquiétante sur le front, les forces israéliennes achevant d'encercler Beyrouth ; elle paraissait en revanche plus rassurante du côté des réserves d'essence nécessaires aux batteries et aux téléviseurs. Ces derniers exigeaient parfois de grands coups sur le côté pour que l'image cesse de sauter et que le son arrête de grésiller. Du moins captaient-ils la station relais libanaise d'Arbaniyeh, ou allaient-ils chercher les images brouillées des chaînes jordanienne, syrienne, chypriote, égyptienne, et parfois même israélienne. Cela suffisait pour suivre les matchs qui commenceraient vingt-quatre heures plus tard. Encore fallait-il accomplir une dernière mission d'importance : vérifier que les pinces de la batterie tiendraient bon, et que les câbles électriques seraient assez solides pour éviter toute mauvaise surprise au moment d'un tir au but, d'une passe lumineuse ou d'une action capable de faire basculer une rencontre.
Les Beyrouthins faisaient une courte sieste après un déjeuner frugal, entre deux vagues de bombardements. Il s'agissait de rattraper le sommeil perdu la veille, ou de prendre de l'avance sur celui qui manquerait la nuit suivante. Quant à nous, jeunes amateurs de football, nous nous retrouvions pour un match très disputé, avant la cérémonie officielle d'ouverture de la plus grande compétition. Deux craintes nous accompagnaient : que l'intensification des bombardements interrompe notre propre match à un moment décisif, nous privant d'une victoire certaine ou d'un retour au score que nous estimions mérité ; et que la transpiration, la poussière, la chaleur et l'humidité beyrouthines deviennent insupportables, à une époque où l'eau disponible pour l'hygiène du corps et de la maison diminuait à mesure que montaient l'été et les raids aériens.
Nous veillions aussi à ne pas nous écorcher ni nous blesser, afin d'éviter que le pharmacien de garde ne nous soigne avec sa brûlante teinture d'iode. Une telle douleur aurait entamé notre ardeur, notre « esprit combatif et viril », dont nous savourions les formules étranges dans les journaux du lundi, lorsqu'ils racontaient les matchs des championnats européens que nous suivions avec passion. Nous nous répartissions alors entre supporters de Liverpool et de Nottingham Forest, du Bayern Munich et de Hambourg, et bien sûr du Real Madrid et du FC Barcelone.
13 juin. Le temps passait lentement, et le bombardement du matin fut terrifiant. Les avions pilonnèrent la ligne de Basta Al-Faouqa, à quelques centaines de mètres de nous au centre de Beyrouth, tandis que les forces israéliennes annonçaient officiellement le début du siège de la capitale.
Le temps passait lentement. Le match d'ouverture de la Coupe du monde devait opposer, le soir même à Barcelone, l'Argentine, tenante du titre, à la Belgique, qui proposait un nouveau style de jeu appelé à faire école : attirer l'attaque adverse dans le piège du hors-jeu, user ses nerfs, saboter ses occasions, l'obliger à conserver inutilement le ballon, puis miser sur des contre-attaques rapides et efficaces pour marquer.
Certains d'entre nous se retrouvèrent chez Walid Eido ; d'autres se réunirent dans la vieille maison de la famille Chami. Abou Khaled Eido2 nous accueillit tous, petits et grands, dans le salon où Khaled nous servit du jus et des fruits secs. La Belgique battit l'Argentine par un seul but. Nous étions heureux, soulagés : la compétition avait bel et bien commencé. C'était comme si nous avions craint qu'elle ne fût compromise par l'invasion israélienne. Comme si les bombardements, le siège et les avions avaient eu le pouvoir d'empêcher le monde de jouer.
Dans notre quartier, comme dans les autres quartiers de la ville assiégée, deux grands « partis footballistiques » s'opposaient. Il y avait les partisans du Brésil, équipe de rêve, aguerrie, presque savante, soutenue par les « experts » ; et les partisans de l'Allemagne de l'Ouest, nouvelle communauté rassemblée autour des rencontres du championnat allemand, que nous pouvions suivre grâce aux résumés diffusés par Télé-Liban. À la marge de ces deux grandes familles, on trouvait aussi des supporters de l'Italie et de la France, mais aussi de l'Union soviétique, de la Pologne et de la Hongrie, parfois par choix ou inclination « idéologique », parfois sur « consigne » politique contraignante de la part de « camarades » disciplinés.
Un match, pourtant, vint brouiller toutes ces frontières avec une force inattendue : celui de l'Allemagne de l'Ouest de Breitner, Rummenigge, Hrubesch, Fischer et Littbarski contre l'Algérie, qui, pour nous, se résumait alors à deux noms lumineux : Rabah Madjer et Lakhdar Belloumi. Les Libanais qui soutenaient d'autres équipes que l'Allemagne se rangèrent naturellement derrière l'Algérie. Les fans de la Mannschaft, eux, furent partagés entre leur fibre nationaliste arabe, qui les attirait vers le pays du million de martyrs, et le désir d'une victoire allemande qui leur éviterait les moqueries de leurs adversaires.
16 juin. Les bombardements sur Beyrouth furent d'une extrême violence, et le rassemblement chez les Eido plus clairsemé que d'habitude. Mais le match fut extraordinaire, un véritable coup de tonnerre. Les Algériens en sortirent la tête haute, couronnés d'une victoire historique : deux buts de Madjer et Belloumi contre un seul de Rummenigge. Sans la défaite inattendue de l'Algérie face à l'Autriche, cinq jours plus tard, puis sans le match arrangé entre l'Allemagne et cette même Autriche, le 25 juin, l'Algérie se serait sans doute qualifiée pour le deuxième tour3.
Les coups de feu tirés en l'air par les Forces communes pour célébrer la victoire algérienne couvrirent, pendant quelques instants, le fracas des bombardements israéliens, qui avaient coutume de baisser d'un ton avant le début des matchs. Féliciter l'Algérie, célébrer son exploit et railler l'Allemagne devinrent, pendant plusieurs jours, les sujets dominants des conversations. Cela dura jusqu'à la défaite dramatique du Brésil face à l'Italie, le 2 juillet, dix jours après le début du ramadan. Celui-ci fut, pour beaucoup de familles assiégées à Beyrouth, une étrange aubaine : en temps de rareté, on pouvait se passer des deux repas habituels. Le s'hour4 devint alors l'occasion de prolonger les analyses des matchs, de revenir sur les gestes sublimes et les occasions perdues.
Sans doute les regrets liés à la défaite du Brésil furent-ils — et demeurent-ils encore aujourd'hui — ce que cette compétition laissa de plus vif dans notre mémoire. Il faut dire que le football n'a probablement jamais connu une équipe aussi puissante, aussi séduisante que celle du Brésil de 1982, portée par la magie du jeu collectif et le génie de ses individualités. L'équipe de Zico, Sócrates, Falcao, Serginho, Éder, Júnior et Oscar avait joué avec une grâce souveraine, jusqu'à ce qu'elle fût arrêtée par la défense solide et rigoureuse de l'Italie, puis par les buts de Paolo Rossi, qui se chargèrent d'écarter les Brésiliens de la compétition.
La suite est connue : d'abord la défaite de la France contre l'Allemagne, dans un match tragique où le gardien allemand Schumacher envoya Battiston à l'hôpital sans être sanctionné d'un penalty ni d'un carton rouge, alors qu'une telle décision aurait pu ouvrir à la France les portes de la finale ; puis la victoire de l'Italie, grande surprise de la compétition, face à l'Allemagne, dans un dernier match tactiquement maîtrisé par les Italiens. Ils rapportèrent ainsi à Rome une coupe qu'ils n'avaient plus soulevée depuis 1938.
Après la Coupe du monde de 1982, Yasser Arafat répéta à plusieurs reprises que l'équipe italienne avait dédié sa victoire à la résistance palestinienne à Beyrouth. Il salua Paolo Rossi comme l'un des principaux artisans de cette victoire et de ce geste de solidarité, en écorchant son prénom selon son habitude de transformer le « P » en « B ». Rien ne prouve que les choses se soient réellement passées ainsi, même si certaines fuites dans la presse évoquèrent la sympathie, déclarée ou plus discrète, de Rossi, d'Altobelli et d'autres joueurs pour les Palestiniens. Des drapeaux palestiniens furent d'ailleurs brandis lors des célébrations qui accueillirent, à Rome, le retour de l'équipe en bleu avec le trophée le plus précieux du monde.
Ces propos d'Abou Ammar — quelle qu'en fût la part de vérité — ainsi que la courtoisie des soldats italiens arrivés à Beyrouth avec les forces multinationales chargées de veiller au cessez-le-feu et de superviser le départ des combattants palestiniens et de leurs dirigeants après le siège, facilitèrent leur mission au Liban. Ils leur assurèrent un contact cordial avec les enfants et les jeunes des camps palestiniens dévastés et des quartiers de la banlieue sud de la capitale. C'est dans cette zone que leurs unités se déployèrent, et que leur corps médical mena des actions humanitaires. Leur équipe militaire de football joua contre des formations locales, se rapprochant ainsi d'une nouvelle génération d'amateurs de ballon rond. Une génération qui deviendra bientôt passionnée par le football italien, faisant de l'Italie le troisième grand « parti footballistique » parmi les Libanais et les Palestiniens.
La fin de la Coupe du monde sonna pour nous la fin des réjouissances et le retour au quotidien de la guerre : retour aux pénuries d'eau, d'électricité, de farine, d'air ; retour au bruit des avions et des canons ; retour à cette violence qui faucha vingt mille personnes pour lesquelles ces matchs (ou leur attente) furent peut-être la dernière chose vécue, le dernier éclat du monde avant la nuit.
Ainsi s'acheva un été beyrouthin où s'entrelaçaient les rêves de ballon rond, les soupirs des désillusions et la mort tombée du ciel. Ceux qui survécurent retournèrent à leur vie « normale » au début de l'automne. Je ne crois pas qu'en octobre, à la rentrée des classes, nous ayons reparlé du siège, des chars et blindés israéliens, des massacres de Sabra et Chatila, de Paolo Rossi ou de Belloumi, ni même de la déception laissée par la génération dorée brésilienne. Je ne crois pas non plus que nous ayons reparlé de nos albums restés incomplets, perdus sous un amoncellement d'objets, comme s'étaient perdus dans notre mémoire les noms d'Asmahane, de ses enfants et de tant d'autres broyés sous le feu d'Israël, qui transforma leurs maisons en fosses communes.
Tandis que nous nous y préparons, le souvenir des émotions de juin 1982 revient nous visiter. Avec lui remonte ce sentiment étrange : celui de demeurer en vie tant que la batterie de la voiture du voisin permettait à son téléviseur de fonctionner ; tant que nos yeux, nos oreilles et tous nos sens restaient éveillés ; tant que, l'espace de quatre-vingt-dix minutes, un match pouvait tenir à distance le siège israélien, la peur des avions et la mort.
1Forces militaires conjointes des différentes factions de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et des partis de gauche du Mouvement national libanais.
2Walid Eido et son fils Khaled trouveront la mort dans un assassinat politique le 13 juin 2007, soit exactement un quart de siècle après avoir été les « hôtes » de la Coupe du monde chez eux à Ras Al-Nabaa à Beyrouth, le 13 juin 1982.
3Après cet arrangement entre l'Allemagne et l'Autriche, la Fifa a modifié les règles du premier tour en imposant que les derniers matchs de chaque groupe se déroulent en même temps.
4L'en-cas pris avant le lever du soleil, pour se préparer à une journée de jeûne.
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Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.
Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.
Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.
S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.
En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.
En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.
La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysme. L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.
D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».
Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.
Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».
Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.
Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».
« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.
Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».
Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.
Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.
Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.
Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.
Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.
Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.
Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.
Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.
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Il ne suffit pas de s’opposer à cette guerre contre l’Iran. Nous devons exiger des réductions importantes du budget militaire américain, en commençant par le réduire de moitié.
Source : Jacobin, Eric Blanc
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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Vous savez, la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030, c’est ce gros chèque de 413 milliards d'euros que l'État s’est signé pour s'acheter des jouets neufs. Mais entre deux chars Leclerc et un sous-marin, nos chers législateurs ont glissé quelques petites pépites technologiques bien croquantes. C’est la technique du salami : on ne vous enlève pas votre liberté d'un coup, on la coupe en tranches si fines qu’on ne sent rien... jusqu'à ce qu'il ne reste plus que la peau.



Deviens ton propre souverain
No spam. Unsubscribe anytime.
Le clou du spectacle, c’est cet article 18, déterré lors de l'actualisation de 2026. À la base, l'algorithme et sa surveillance (c'est-à-dire la fouille complète mais à distance de votre ordinateur, ni vu ni connu), c'était « uniquement pour le terrorisme », nous jurait-on la main sur le cœur. Mais voilà, le terrorisme, c’est tellement 2015. En 2026, l’astuce, c’est de l’étendre à la « criminalité organisée ».
C'est génial, non? Comme le périmètre de la criminalité organisée est à peu près aussi vaste que l'ego d'un ministre, on peut désormais passer au peigne fin les connexions de n'importe qui pourvu qu'on soupçonne un trafic de stupéfiants ou d'armes. La Quadrature du Net appelle ça un « cheval de Troie liberticide », et franchement, ils n'ont pas tort. On automatise le soupçon : si vous marchez à contresens dans une foule ou si vous avez le malheur de consulter des sites un peu trop « curieux », l'algorithme Artemis IA vous fait un petit clin d'œil.
Et cerise sur le gâteau de la surveillance : on restaure l'usage des adresses URL complètes. Avant, on savait juste que vous étiez sur Google. Maintenant, l'État veut savoir si vous cherchez « comment manifester sans se faire gazer » ou « recette du gâteau au chocolat ». C’est pour votre sécurité, bien sûr. Dormez tranquilles, l’œil de Moscou est devenu l’algorithme de Paris.

Pour gérer tout ce bazar, on a créé l'AMIAD (Agence ministérielle pour l'IA de défense). 300 millions d'euros par an pour entraîner des modèles sur un supercalculateur classifié. Le but? Relever le « mur de données ». Parce que voyez-vous, les services de renseignement croulent sous vos mails, vos tweets et vos historiques de navigation. C’est dur, la vie d'espion. Artemis IA est là pour trier tout ça. On nous promet que l'humain reste dans la boucle... mais l'humain, face à une machine qui traite des pétaoctets à la seconde, il ressemble de plus en plus à un stagiaire qui essaie d'arrêter un tsunami avec une petite cuillère.
Mais la palme de la créativité législative revient à « l'état d'alerte de sécurité nationale », introduit en 2026. C’est le petit nouveau de la famille des régimes d'exception. On n'est pas en guerre, on n'est pas tout à fait en paix, on est dans un entre-deux flou qui permet de réduire les obligations environnementales et d’urbanisme pour construire des infrastructures de défense (ou de surveillance) en urgence.
C’est le rêve de tout préfet : pouvoir dire « circulez, y’a rien à voir, c’est l’alerte nationale ». On vous demande même de déclarer vos compétences jusqu’à vos 50 ans, au cas où la Nation aurait besoin de votre génie en informatique pour coder le prochain algorithme de flicage.
Le Courrier des StratègesÉric Verhaeghe
Et qui contrôle tout ça? La CNCTR. Une commission qui rend des avis que le Premier ministre suit... quand ça l'arrange. Elle s'inquiète, elle alerte, elle dit que le curseur se déplace dangereusement. Mais bon, entre une alerte de la CNCTR et la promesse d'un « risque zéro », le politique a vite choisi.
Publication du rapport d'activité 2024 | CNCTR
On nous explique que « la sécurité est la première des libertés ». C'est marrant, j'aurais juré que c'était la liberté qui était la première des sécurités. Mais que voulez-vous, je dois être vieille école. En attendant, continuez de sourire : vous n'êtes pas seulement filmés, vous êtes calculés.
Veerle Daens, votre dévouée chroniqueuse (sous surveillance).
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La dernière réunion du Groupe de contact sur l’Ukraine au format Rammstein a définitivement consolidé la tendance à un partenariat
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Les différends territoriaux entre la Russie et l’Ukraine ne concernent que quelques kilomètres. Par conséquent, une paix durable est d’ores
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La trêve de Pâques décrétée par la Russie est en vigueur du 11 avril à 16h00 au 12 avril à
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Le président russe Vladimir Poutine a décrété un cessez-le-feu temporaire avec l’Ukraine à l’occasion de Pâques. Ce cessez-le-feu entrera en
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L'intervention militaire des Etats-Unis au Venezuela est un moment de bascule géopolitique à plusieurs échelles. L'UE serait bien inspirée d'en tirer toutes les leçons. Retour sur l'opération, ses suites et ce qu'elle nous apprend.
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