Que savait Paris ? Quelles décisions ont été prises au sommet de l'État ? Quels ordres ont été transmis aux militaires français ? Et pourquoi l'opération Turquoise demeure-t-elle au cœur d'une bataille historique, politique et mémorielle ?
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L'Arabie saoudite et le Pakistan ont annoncé avoir signé un traité de défense mutuelle en septembre 2025. Même si rien n'est formalisé, Riyad pourrait bénéficier du parapluie nucléaire de son partenaire. Et cela change la donne sécuritaire dans la région.
Quand le 17 septembre 2025, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif rencontre à Riyad l'homme fort du royaume saoudien Mohammed Ben Salman, nul ne se doute que la journée sera historique. Les deux dirigeants y ont signé un « accord stratégique de défense mutuelle » inédit qui « stipule que toute agression de l'un sera considérée comme une agression contre l'autre », selon l'agence de presse saoudienne officielle SPA. Une formulation qui fleure bon l'article 5 de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), bien que, pour l'heure, on ne dépasse pas les déclarations d'intention.
Islamabad est attractive pour Riyad, car il a forgé une armée puissante qui a montré tout son savoir-faire en abattant plusieurs avions, dont un Rafale, lors de l'attaque indienne sur son territoire en mai 2025. Surtout, il possède l'arme atomique. Mettra-t-il cette dernière à la disposition de l'Arabie saoudite ? Rien dans l'accord rendu public ne le confirme, mais rien ne l'infirme.
Le ministre pakistanais de la défense Khawaja Mohammad Asif semblait l'affirmer dans une déclaration à une chaine de télévision locale : « Ce dont nous disposons et les capacités que nous possédons seront mises à la disposition [de l'Arabie saoudite] conformément à cet accord. »1Toutefois, le lendemain, il indiquait que la question nucléaire n'était « pas à l'ordre du jour ». De son côté, Ali Shihabi, analyste attitré, proche de la cour royale saoudienne, s'est montré catégorique : l'accord « nous place sous le parapluie nucléaire [du Pakistan] en cas d'attaque »2. En fait, comme l'explique le chercheur de la Fondation de la recherche stratégique Bruno Tertrais, « il est impossible de connaître tous les détails d'un éventuel arrangement dans ce domaine ; cela fait partie de la dissuasion. C'est ce que l'on appelle souvent l'ambiguïté stratégique »3.
Ainsi, l'Arabie saoudite, qui bénéficie historiquement de la « protection » étatsunienne depuis 1945, serait désormais en mesure de faire appel au parapluie nucléaire pakistanais. Preuve supplémentaire des changements tectoniques dans la région.
Certes, la coopération entre Riyad et Islamabad ne date pas d'aujourd'hui. Dès 1951, juste après la chute de l'empire britannique et la partition du sous-continent indien entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays signaient un traité d'amitié. Leur collaboration militaire a toujours été active. L'Arabie saoudite a de l'argent mais des forces militaires réduites ; le Pakistan manque de fonds mais possède une armée efficace (et tentaculaire). Ils étaient faits pour s'entendre !
Officiellement, des troupes pakistanaises ont gardé la frontière nord de l'Arabie saoudite pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980-1988. Les services de renseignements interarmées ont travaillé main dans la main pour faire transiter les fonds étatsuniens et saoudiens aux combattants afghans lors de leur lutte contre l'occupation soviétique4. Aujourd'hui encore près d'un millier de soldats pakistanais sont présents sur le sol saoudien comme conseillers et formateurs.
Plus secrètement, les rapports se sont renforcés après le premier essai nucléaire indien en 1974. Avant d'être renversé (en 1977) puis pendu (deux ans plus tard), le premier ministre pakistanais de l'époque Ali Bhutto avait obtenu du roi Fayçal d'Arabie (1964 - 1975) le soutien indispensable pour doter son pays de la bombe et faire face aux embargos décidés par les pays occidentaux. Une aide sonnante et trébuchante, sous forme de pétrole à bas prix, de prêts à faible taux d'intérêt et de dons, qui ne s'est jamais tarie depuis. Ali Shihabi ne se prive d'ailleurs pas de le rappeler :« Le Pakistan se souvient que le royaume a largement financé son programme (nucléaire) et l'a soutenu lorsqu'il était sous sanctions. »5 Ce que confirme un commandant pakistanais à la retraite, Feroz Hassan Kahn : « l'Arabie saoudite a fourni un soutien financier important au Pakistan ; ce qui a permis au programme nucléaire de se poursuivre6. »
Naturellement, le financement saoudien n'a jamais été totalement désintéressé. D'autant que l'entente entre Ali Bhutto et le roi Fayçal s'est nouée après la défaite des pays arabes face à Israël en 1973. Mais, comme le souligne l'ex-militaire Kahn, « il n'y a jamais eu d'accord écrit ». Jusqu'à présent, cet arrangement restait dans le domaine des non-dits. Le rendre public ressemble à « un mariage qui vient après un long concubinage »7 et change la donne stratégique dans la région et dans le monde.
C'est la première fois, en dehors des États-Unis, qu'un pays doté de l'arme nucléaire élargit la possibilité d'une dissuasion à des partenaires non nucléarisés 8. Un pays qui appartient au monde musulman, et non au camp occidental. Un pays non-signataire du Traité de non-prolifération — à l'image d'ailleurs d'Israël qui n'a même pas reconnu posséder de telles armes.
Pour l'heure, aucune installation de têtes nucléaires n'est envisagée. Il reste que ce pacte pakistano-saoudien a fait l'effet d'un mini séisme. Son annonce en fanfare arrive au moment où le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son gouvernement sont frappés d'hubris meurtrière, envoyant leurs bombes au cœur même du Qatar, fidèle allié des États-Unis, après avoir anéanti Gaza, pilonné le Liban, la Syrie, le Yémen, l'Iran… La coïncidence est frappante. Mais cet accord n'a rien de circonstanciel. « Nous travaillons sur ce projet depuis plus d'un an et nous nous appuyons sur des discussions qui durent depuis deux à trois ans », a déclaré un responsable saoudien cité par le Financial Times9. Il a rappelé que « le royaume restait attaché à la non-prolifération nucléaire ».
Alors que la guerre totale menace le Proche-Orient, que l'Asie du Sud et du Sud-est est déstabilisée par l'affrontement sino-états-unien, Islamabad comme Riyad ont éprouvé le besoin de clamer à leurs alliés historiques (et au monde) qu'ils pouvaient emprunter des voies inexplorées jusqu'à maintenant.
Pour Mohammed Ben Salman, il s'agit de montrer aux États-Unis que son pays peut se tourner vers d'autres sources de sécurité. Sa confiance en Washington s'était déjà sérieusement effritée après l'absence de réaction étatsunienne à l'attaque de ses installations pétrolières revendiquée par les houthistes du Yémen en 2019, puis lors des frappes de drones houthistes sur Abou Dhabi en 2022. Pour lui comme pour les dirigeants des pays du Golfe, l'immobilisme du président étatsunien suite au bombardement de Doha par Israël le 9 septembre 2025, pour éliminer des dirigeants du Hamas avec lesquels le pouvoir qatari négociait un cessez-le-feu à Gaza, a achevé de les convaincre : les bases militaires étatsuniennes en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Koweït n'offrent aucune garantie de protection à chacun de ces pays. La leçon est rude. Certes, le 29 septembre 2025, le président étatsunien Donald Trump a poussé Benyamin Nétanyahou à présenter des excuses formelles à Doha. Il a pris, dans la foulée, un décret affirmant que « toute attaque contre le Qatar » serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ». Mais il n'est pas sûr que cela suffise à rassurer. Il semble plus prudent de sortir du face-à-face sécuritaire avec les États-Unis.
En mai 2025, lors de la visite de Donald Trump dans la région, les dirigeants avaient pourtant mis les petits plats dans les grands : le Qatar lui avait offert un Boeing de luxe, l'Arabie saoudite avait promis d'investir 600 milliards de dollars (près de 514 milliards d'euros) aux États-Unis. Mohammed Ben Salman espérait conclure un traité de défense avec Washington pour lequel il négociait depuis des années. En vain. Pas de traité saoudo-étatsunien sans accord de normalisation avec Israël et la signature des accords d'Abraham. Or, en plein génocide à Gaza, aucun dirigeant, aussi autoritaire soit-il, ne peut l'imposer à sa population.
Le pacte avec le Pakistan constitue donc un moyen de pression vis-à-vis de Washington. Il livre également un message au voisin iranien qui aspire à la maitrise de l'armement nucléaire et avec lequel l'Arabie saoudite a pacifié ses relations, sous l'égide de la Chine, en mars 2023.
S'il diversifie les possibilités de sécurité et offre une solution alternative en cas de défaillance étatsunienne, cet accord ne remet pas en cause le rôle décisif de Washington dans la région. Pas plus que les relations privilégiées de l'Arabie saoudite avec l'Inde, ennemi héréditaire du Pakistan. La coopération entre les deux s'est développée autour du pétrole (Riyad en est le troisième fournisseur) et des nouvelles technologies. Du reste, le premier ministre Narendra Modi a été reçu en grande pompe en mai 2025. Pour l'analyste saoudien Ali Shihabi, « l'Inde comprendra les besoins sécuritaires de l'Arabie saoudite. Le royaume entretient d'excellentes relations avec l'Inde »10.
De son côté, le Pakistan n'a pas intérêt à transformer ce traité en arme stratégique visant à isoler New Delhi, autre détenteur de l'armement nucléaire dans la région. La même précaution s'impose avec l'Iran, car des tensions persistent notamment dans le Baloutchistan. Il est probable que la reprise des relations entre Téhéran et Riyad ait facilité le pacte pakistano-saoudien, et permis de lever la crainte iranienne d'un encerclement.
Islamabad doit également rester très prudent vis-à-vis des États-Unis, dont il dépend financièrement, au moment où son économie est en grande difficulté, sa dette explosive et sa population en révolte. L'équilibre entre les soutiens étatsuniens et les béquilles chinoises reste très précaire. Il doit donc y veiller. Il ne suffira pas pour le préserver de multiplier les flagorneries adressées à Donald Trump : le premier ministre Shehbaz Sharif l'a proposé pour le prochain prix Nobel de la paix afin de saluer « son leadership audacieux et visionnaire ».
Certes, ses forces nucléaires sont faibles — 170 têtes, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri)11, et les termes du Traité sont flous. Il serait exagéré d'y voir une alliance étroite et indéfectible. Il faut se rappeler que, malgré les pressions et le chantage à l'argent, le parlement pakistanais a refusé de se joindre à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite contre le Yémen en 2015. Il n'en reste pas moins qu'en envisageant l'utilisation de sa force de dissuasion pour un partenaire, le Pakistan a « montré son importance croissante dans l'architecture de sécurité au Moyen-Orient », note le spécialiste Syed Ali Zia Jaffery, du Centre de recherche sur les stratégies et politiques de sécurité (CSSPR) à l'université de Lahore12.
Si les États-Unis demeurent décisifs dans la région, ils ont perdu leur monopole d'influence économique avec la montée en puissance de la Chine, et sécuritaire avec l'accord Pakistan-Arabie saoudite. Lentement, le paysage géopolitique se transforme.
1Samir Puri et Marion Messmer, « Saudi Arabia and Pakistan's mutual defence pact sets a precedent for extended deterrence », Chatham House, 23 septembre 2025.
2Mehul Srivastava et Humza Jilani, « Petrodollars and the ‘Islamic bomb' : how a Saudi-Pakistan pact was forged », Financial Times, 18 septembre 2025.
3« Pakistan-Saudi defence pact oozes with unknowns », AFP, 27 septembre 2025.
4Lire Mehul Srivastava et Humza Jilani, Financial Times, op.cit.
5AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
6Feroz Hassan Kahn “Eating Grass. The making of the Pakistani Bomb », Standford University Press, 2012.
7Gil Mihaely, « L'accord Arabie saoudite-Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique ? », Conflits, 25 septembre 2025.
8À noter que la Russie a stationné des missiles nucléaires en Biélorussie en 2023.
9Andrew England, Ahmed Al Omran, Humza Jilani, « Saudi Arabia signs ‘strategic mutual defence' pact with Pakistan », Financial Times, 17 septembre 2025.
10« Le Pakistan étend son parapluie nucléaire à l'Arabie saoudite », Le Figaro, 21 septembre 2025.
11L'Inde en possède à peu près autant, la France 290, la Russie près de 4 400 et les États-Unis 3 700, selon le Sipri.
12AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
Executive Summary:
On July 31, the High Court in London rejected a legal challenge against the government’s approval of a new embassy for the People’s Republic of China (PRC) on the site of the former Royal Mint Court (Reuters, July 31). The decision was based on whether the U.K. government acted unlawfully in the approval and whether other factors were improperly taken into account, rather than the broader geopolitical and national security implications.
The proposed embassy represents an integrated threat, something that analysis of the plans has largely overlooked to date. Once up and running, it could function as a cross-domain architecture for hybrid warfare, co-locating, coordinating, and integrating existing united front work and exerting cognitive pressure on Chinese Communist Party (CCP) targets on British soil.
Recent behavior of embassy staff has only fueled this cause for concern. On July 3, guards at the current embassy were accused of brandishing electroshock weapons—which are illegal in the United Kingdom—and threatening protesters with them (The i Paper, August 27). Following the incident, footage from earlier in the year came to light, appearing to show guards outside the new embassy site carrying the same weapons (The Telegraph, September 2).
The Party’s united front work in the U.K. meanwhile continues apace. In September, Yang Wanming (杨万明), president of the Chinese People’s Association for Friendship with Foreign Countries (CPAFFC), a united front-linked organization, led a delegation to the United Kingdom, engaging a number of mayors, business organizations, and universities across Scotland and England (People’s Daily, September 14). Later in the month, Ambassador Zheng Zeguang (郑泽光) told an audience of more than 500, including leaders of nearly 100 overseas Chinese associations from across the country, to “cultivate a deep sense of patriotism … continue to be contributors to Chinese-style modernization and promoters of China’s unification” (厚植家国情怀 … 继续做中国式现代化的贡献者、中国统一大业的促进者) (PRC Embassy in the United Kingdom, September 22).
New Embassy as Hybrid Warfare Hub
The previous government under Keir Starmer framed the new embassy as a “security benefit,” as Beijing’s diplomatic presence will consolidate under the new embassy from seven buildings to one (The Guardian, January 2). From another perspective, however, that consolidation could also benefit the PRC by bringing all its operations under one inviolable roof, on a site of unprecedented scale, covering 5.5 acres of central London.
The PRC’s hybrid warfare strategies view operations in different domains as mutually reinforcing. PRC diplomats have long organized gray zone activities that support Beijing’s preferred narratives with the participation of known united front actors. Consular “pop-up” events that provide consular services in non-designated diplomatic facilities in the United States, Canada, the United Kingdom, and beyond are a textbook example (China Brief; June 7, 2025, December 12, 2025). Bounty notices issued by the PRC Ministry of Public Security (MPS) targeting Hong Kong and Taiwanese citizens are another instance of combined lawfare, influence operations, and transnational repression (China Brief, July 25, 2025).
Beijing’s operations, however, are often fragmented at the operational level, especially when it comes to non-state-level directed initiatives. The Fuzhou municipal Public Security Bureau (PSB) established two of the now-closed Chinese police stations in London; the Shantou municipal government set up UCT (U.K.-China Training Ltd./UK-China Travel Ltd.) as an overseas talent acquisition station; embassies and consulates co-host pop-ups with united front groups; diplomats engage with universities’ Chinese Students and Scholars Association (CSSA) branches for surveillance and political mobilizations; and the United Front Work Department (UFWD) directs the Council for the Promotion of the Peaceful Reunification of China (CPPRC), the All-China Federation of Returned Overseas Chinese (ACFROC), and other organizations for counterprotests (WeChat/Shantou Municipal Human Resources and Social Security Bureau, September 30, 2017; WeChat/PRC Embassy in Canada, September 11, 2019; IRSEM, October 2021; China Daily, January 24, 2022; Yixian News, January 24, 2022; Southeast Net, April 30, 2022; WeChat/PRC Consulate in Fukuoka, June 20, 2023; U.S.-China Press, August 14, 2023; CPPRC, accessed July 31, 2024; UK-China Training Ltd, accessed September 29). In these cases, each actor operates from its own premises, with frequent duplication of—or even competition for—resources. Groups also compete for official recognition from the embassy or consulates.
The new London embassy would likely heighten that competition, with different united front groups all seeking access while officials strengthen ties with the most useful proxies. Meanwhile, recent conferences in Beijing appear to signal the institutionalization of overseas united front work (China Brief, August 7, August 19). Together, these developments likely compound the Party’s leverage and influence capabilities. At ten times the size of the current embassy, making it larger than any PRC diplomatic mission in Europe, it could potentially have a much more active and effective role in coordinating these disparate efforts.
UFWD personnel have a history of operating under diplomatic cover (ASPI, June 9, 2020). If Ministry of State Security operatives are posted to the embassy at the same time, the new embassy could facilitate direct cooperation between the two, as housing representatives of both organizations under one roof would remove structural barriers to information flows, especially for actors previously scattered across seven buildings. Whether such integration occurs may not be observable from outside; but the new embassy provides the conditions for it to occur, and it aligns with the PRC’s “whole-of-system” approach to hybrid operations.
Diplomatic Immunity as a Shield
The consolidation of disparate functions in one diplomatic mission may also give the PRC greater freedom to engage in gray zone operations or even subversive activities under the cover of diplomatic immunity. Although the Vienna Convention on Diplomatic Relations is universal and applies to every foreign mission and diplomat, malign states can often exploit its protections. For Beijing, this can mean treating the embassy as a space immune from intervention that can be used for cross-domain operations below the threshold of a kinetic confrontation.
The High Court ruling references an illustrative case. In a 2020 case, Zhang Meifang (张美芳), the PRC’s consul general in Belfast, carried out construction work at the consulate—a listed building—without planning permission. According to the ruling, she “relied on the Vienna Convention in rejecting the applicability of planning law and the jurisdiction of the court” (The High Court, July 31). The case was eventually resolved, but in a way that revealed part of the PRC’s operational logic: “cooperation” often comes with a precondition. In this case, the host state had to first concede its enforcement mechanisms. Although the Vienna Convention does not require that diplomats operate legally, from Beijing’s perspective, it serves exactly the opposite function, by allowing the weaponization and active exploitation of diplomatic immunity.
The expanded diplomatic presence on the new embassy site would increase the risks of such impunity, with more diplomatic passports meaning that more personnel will cover more positions, all with diplomatic cover. PRC diplomats have a long-documented history of involvement in influence operations in collaboration with ACFROC, CSSAs, and other actors across the united front network (USCC, August 24, 2018; ASPI, June 9, 2020). An increase in the volume of PRC actors strongly suggests that operational capacity will also increase. Unlike a Chinese overseas police station housed in a Chinese restaurant, one operating from within the embassy compound cannot be investigated and forced to shut down by local law enforcement and intelligence agencies.
Scale and Symbolism as Cognitive Pressure
In recent years, the so-called “wolf warrior” rhetoric of PRC diplomats has escalated to direct threats of physical violence, and in some cases actual physical assault—behavior that can be understood as part of a toolkit for cognitive warfare operations. Before this year’s allegation of embassy guards wielding prohibited weapons, in 2022, diplomats dragged a protester inside the grounds of the consulate in Manchester and proceeded to assault him physically (Reuters, October 17, 2022). Ongoing transnational repression has also included the Hong Kong Police Force’s issuing of arrest warrants and bounties on individuals living in the United Kingdom. This behavior is not unique to the United Kingdom. In 2025, for instance, former Canadian member of Parliament Paul Chiang, suggested that people hand over his opponent—a Hong Kong activist with a HK$1 million bounty ($130,000) on his head—to the PRC consulate in Toronto (Hong Kong Police Force, December 24, 2024; Globe and Mail, March 31, 2025). In November 2025, the PRC consul-general in Osaka made a veiled threat against Japanese Prime Minister Takaichi Sanae in a social media post criticizing her remarks on a potential Taiwan contingency, saying that “the dirty neck that sticks itself in must be cut off” (UDN, November 10, 2025). [1] Most recently, during General Secretary Xi Jinping’s visit to Washington, D.C. in September 2026, at least one PRC individual appears to have attacked peaceful protesters but was not detained, reportedly because he had diplomatic immunity (X/Maya Wang, September 24; HRIC, September 29).
The psychological effect these precedents set is chilling. A more formidable PRC presence in London, beyond the reach of U.K. law enforcement and therefore emboldened to act with impunity, may leave individuals blacklisted by Beijing—such as parliamentarians, government officials, and researchers—feeling unsafe in the U.K. capital.
The symbolism of the site reinforces this psychological component. In the 19th century, the Royal Mint received deliveries of silver that the Qing was forced to pay under a series of “unequal treaties” that Beijing today regards as milestones in China’s “century of humiliation” (South China Morning Post, March 26, 2019). By acquiring the site for itself, Beijing is overturning what it sees as a historical injustice: as then-ambassador Liu Xiaoming (刘晓明) said at the 2018 official transfer ceremony of new diplomatic premises, Royal Mint Court is the “right monument of China” (中国的不朽之作; literally “China’s immortal work”) at the “right moment of China” (属于中国的时刻) (PRC MFA, May 18, 2018). Whether by design or not, the very presence of such a “monument” sitting at the heart of London exerts cognitive pressure on Beijing’s targets.
Conclusion
The new U.K. government under Andy Burnham has yet to announce a stance on the embassy or an approach to the PRC. The initial signs, however, do not suggest a tougher stance on Chinese aggression. Foreign Secretary Ed Miliband’s speech at the Labour Party Conference spoke of “stand[ing] up for our security against those who would do us harm,” but made no mention of the PRC (The Labour Party, September 28). Burnham similarly avoided reference to the PRC, despite promising to “stand up to threats wherever they come from. Whether Russia, Iran or anywhere” (The Labour Party, September 29). Still, the approval for the embassy was made by the former government, and the Burnham administration does not have to stand by a decision that was flawed from the beginning.
Given that the proposed embassy can be interpreted as a central coordination node in which Party officials can integrate various influence operations and actors and pursue gray zone activities with relative impunity, any mitigation measures can only be effective if the embassy is assessed holistically—not as a few isolated risks or an oversized diplomatic facility, but as an integrated hybrid warfare architecture on British soil.
Notes
[1] In the original Japanese, the consul general wrote, “勝手に突っ込んできたその汚い首は一瞬の躊躇もなく斬ってやるしかない.”
The post Beijing’s London Embassy as an Integrated Threat appeared first on Jamestown.
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JE M'INSCRIS lecourrierdesstrateges.frLe Centre hospitalier Ouest Réunion (CHOR) vient d'être rappelé à l'ordre par la chambre régionale des comptes. Son « pack attractivité » aide au logement était « sans tout fondement juridique ». Pendant ce temps, l’intérim médical coûte une fortune et personne ne s’en offusque.
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La Chambre régionale des comptes (CRC) considère que ce dispositif est « sans tout fondement juridique ». Le raisonnement est celui du droit de la fonction publique : un agent hospitalier ne peut bénéficier d’un avantage financier que lorsqu’un texte l’autorise expressément. L’hôpital a donc dû mettre fin à son dispositif.
Dans son rapport, la chambre régionale des comptes relève également le coût du dispositif : le prestataire prélevait une commission de 10 % sur le montant du loyer avancé, à laquelle s’ajoutaient 80 euros de frais par dossier. Pour les trois dossiers examinés, l’ensemble de ces frais s’élevait ainsi à 1 017,40 euros, selon la juridiction.
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REJOINDRE LE FIL t.me/resterlibreCette affaire prend une autre dimension lorsqu’on regarde les besoins auxquels répondait le dispositif. Entre les périodes examinées, l’activité chirurgicale du CHOR est passée de 4 934 à 8 323 interventions, soit une progression de 68 %. Dans le même temps, les effectifs d’infirmières de bloc sont passés de 17 à 32,1 équivalents temps plein.
Autrement dit, l’établissement recrutait dans un contexte de développement massif de son activité. Pour attirer des personnels difficiles à trouver, il a facilité leur installation et a dû bricoler une solution concrète, immédiate. Résultat, c'est illégal.
La chambre régionale des comptes rappelle que même lorsqu’une dépense paraît utile au fonctionnement du service public, elle doit reposer sur une base juridique.Pendant ce temps, le recours à l’intérim médical, nettement plus coûteux et déstabilisant pour les équipes, ne soulève aucune objection administrative. Le système tolère le gaspillage organisé. Il interdit la pragmatique.
Le statut de la fonction publique hospitalière, présenté comme un rempart, fonctionne en réalité comme un carcan. Les élites administratives et politiques préfèrent la pureté des textes à l’efficacité sur le terrain. À La Réunion comme en métropole, le même schéma se répète : on déplore les manques, on condamne les solutions improvisées, et l’on laisse prospérer les dispositifs les plus onéreux.
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Malgré les annonces de réconciliation au cœur de l'été 2026, les relations entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis demeurent sur une trajectoire de profonde et durable détérioration. Dans un contexte d'implosion rapide de l'ordre international, elles revêtent pourtant une importance considérable, en particulier pour leurs voisins — le Soudan, le Yémen et la Somalie —, qui figurent parmi les plus pauvres de la planète.
Longtemps restée latente, la rivalité entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) a éclaté au grand jour le 30 décembre 2025, lorsque l'Arabie saoudite a bombardé deux navires émiriens dans le port de Mukalla, au Yémen. Cette attaque constituait une riposte à la prise de contrôle, au cours des semaines précédentes, des gouvernorats les plus orientaux du pays par le Conseil de transition du Sud (CTS), mouvement séparatiste yéménite soutenu par les Émirats. Les bombardements saoudiens furent immédiatement suivis de l'évacuation de l'ensemble du personnel et du matériel émirien du Yémen, puis de la rapide défaite du CTS sur l'ensemble du territoire.
Le Yémen demeure le théâtre le plus visible de la dégradation des relations entre Riyad et Abou Dhabi, mais cette détérioration se manifeste également dans de nombreux autres dossiers, tant en politique étrangère qu'en politique intérieure.
Dans les jours précédant la signature, en juin 2026, du mémorandum d'accord dit d'« Islamabad », conclu dans le contexte de la guerre opposant les États-Unis et Israël à l'Iran, les Émirats arabes unis se sont joints à l'Arabie saoudite, au Qatar et aux autres États du Golfe pour appeler le président états-unien Donald Trump à mettre fin au conflit. Mais le consensus était de façade. Les cinq autres monarchies du Conseil de coopération du Golfe (CCG) — Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït, Oman et Qatar — ne sont en effet pas près d'oublier que les Émirats, signataires des Accords d'Abraham, furent le seul État de la région à avoir auparavant encouragé Israël et les États-Unis à attaquer l'Iran, allant même jusqu'à participer activement à ces opérations quand les autres cherchaient à mettre un terme aux hostilités. Comme ils l'avaient anticipé de longue date, leurs propres territoires sont rapidement devenus les principales cibles des représailles iraniennes. De même, le communiqué commun avec de nombreux États musulmans, le 21 août, à propos des plans d'expropriations d'Israël en Cisjordanie ne préfigure pas une prise de distance des EAU à l'égard d'Israël1.
Dans les années à venir, l'Arabie saoudite et les Émirats continueront certes à coopérer lorsque les circonstances l'exigent. La prolongation du conflit États-Unis — Iran les concerne tous deux au même niveau et favorise un minimum de collaboration. Leur rivalité est cependant devenue une caractéristique structurelle de la politique régionale et ne fera que s'accentuer dans la durée. Les messages de réconciliation sur les réseaux sociaux publiés par des officiels de second rang en juillet 2026 ne font que confirmer la réalité des tensions et leur profondeur.
Présenter les États du CCG comme un bloc homogène d'autocraties partageant les mêmes intérêts a toujours relevé d'une fiction. Dès le XIXe siècle, les familles régnantes, qui ne contrôlaient alors guère plus que quelques villages, étaient déchirées par des rivalités internes ; leurs chefs s'entretuaient afin de s'assurer le contrôle des ressources, alors rares, de la région. Cette dynamique fut interrompue lorsque le Royaume-Uni figea les rapports de force existants en imposant sa tutelle, qui ne prit fin qu'au début des années 1970.
L'Arabie saoudite constituait naturellement une exception. Mais ce n'est qu'il y a moins d'un siècle que la famille Al Saoud acheva la conquête du Hedjaz et établit le royaume dans ses frontières actuelles. Sans la domination britannique sur les petits États côtiers, il est fort probable que, à l'exception d'Oman et du Yémen, l'ensemble de la péninsule Arabique ferait aujourd'hui partie de l'Arabie saoudite. Les relations entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont dès lors été tendues pendant l'essentiel de leur histoire. Le différend de longue durée concernant l'oasis de Buraimi ne fut réglé qu'en 1974, lorsque le royaume reconnut officiellement la souveraineté des Émirats arabes unis trois ans après sa formation.
Depuis le début du XXIe siècle, et plus particulièrement sous la direction de Mohammed Ben Zayed (MBZ), les Émirats ont mis à profit les revenus considérables tirés de leurs exportations d'hydrocarbures pour accroître leur puissance et contester la prééminence saoudienne au sein du CCG et au-delà. Dès 2009, les dirigeants émiriens considéraient déjà l'Arabie saoudite comme une menace sérieuse pour leur sécurité, comme le révèle un télégramme diplomatique divulgué par WikiLeaks rendant compte d'un entretien avec Yousef Al-Otaiba, tout juste nommé ambassadeur des Émirats aux États-Unis — un poste qu'il occupe encore. Le diplomate émirien avait alors présenté la politique étrangère de son pays en affirmant que : « Tout en affichant publiquement des relations étroites avec Riyad, les Émirats considèrent en privé le Royaume comme la deuxième plus grande menace pour leur sécurité après l'Iran. » Israël ne figurait alors même pas sur la liste de l'ambassadeur.
L'accession du roi Salmane au trône saoudien en 2015 fut rapidement suivie de la nomination de son fils Mohammed Ben Salman (MBS) à des fonctions de tout premier plan. Pour devenir prince héritier, MBS avait besoin du soutien de Washington, qui favorisait alors son cousin Mohammed Ben Nayef, collaborateur étroit des agences de renseignement états-uniennes depuis plusieurs décennies. Ce changement fut rendu possible par l'action de l'influent ambassadeur émirien Al-Otaiba à Washington qui persuada les autorités états-uniennes de soutenir l'ascension de MBS. Pendant quelques années, la relation entre l'Émirien MBZ et le Saoudien MBS fut largement décrite comme celle d'un mentor et de son protégé, image d'une proximité supposée entre les deux princes héritiers, agissant alors comme les dirigeants de facto de leur État respectif (le premier a accédé au pouvoir formellement avec la mort de son frère en mai 2022).
Le point culminant de leur coopération, qui fut aussi à l'origine de divergences futures, fut le blocus du Qatar (2017-2021). Lancé par les Émirats arabes unis, il fut d'abord soutenu par MBS. Mais en 2021, la réconciliation engagée à l'initiative de l'Arabie saoudite fut imposée aux Émirats, qui s'y rallièrent à contrecœur. En réalité, les relations s'étaient déjà sensiblement dégradées en raison de l'échec des pressions exercées sur le Qatar, mais aussi d'autres différends. Le Yémen fut le premier terrain où la rivalité entre les deux puissances du Golfe apparut au grand jour. Dès l'été 2017, des responsables émiriens n'hésitèrent pas, du moins en privé dans une correspondance fuitée, à insulter les dirigeants saoudiens.
L'Arabie saoudite comme les Émirats arabes unis aspirent à acquérir le statut de puissance mondiale de rang intermédiaire dotée d'une influence internationale. Pour atteindre son objectif de se classer au quinzième rang mondial, l'Arabie saoudite doit changer de modèle et cherche à développer le tourisme, les sports internationaux, et les industries du luxe et des loisirs — domaines dans lesquels Abou Dhabi et Dubaï excellent.
Les stratégies de développement des deux États sont similaires, voire identiques : elles reposent sur l'exportation d'hydrocarbures, une alliance étroite avec les États-Unis et les autres pays du Nord global, ainsi que sur une orientation néolibérale. Les deux pays cherchent à construire leur économie de l'après-pétrole autour des technologies avancées, du tourisme et de projets grandioses. Sur le plan politique, ils partagent un même autoritarisme. Tous deux répriment les formes les plus modérées de dissidence.
À long terme, la taille du royaume saoudien et sa puissance financière constituent des avantages considérables. Le rapport démographique lui est favorable : la population saoudienne, 36 millions au total, est environ trois fois plus importante que celle des Émirats arabes unis. Si l'on ne prend en compte que les nationaux, la population émirienne — où près de 90 % des habitants sont étrangers — représente à peine 10 % de celle de l'Arabie saoudite. Les Émirats affichent toutefois un revenu par habitant plus élevé pour leurs citoyens et disposent de plusieurs décennies d'avance dans leur modèle de développement ; à titre d'exemple, l'Arabie saoudite n'a introduit les visas touristiques qu'en 2019.
Les désaccords et la concurrence entre les deux pays se multiplient. Tirant rapidement parti de l'accord de libre-échange du CCG, les Émirats ont établi de nombreuses entreprises productives et de services dans une série de zones franches, principalement à Dubaï. En juillet 2021, le gouvernement saoudien a mis fin aux avantages du libre-échange pour les produits issus de ces zones franches et a imposé des droits de douane à l'importation sur ces produits, une mesure qui visait particulièrement les Émirats. La même année, il a décrété que toutes les grandes entreprises internationales opérant dans le royaume devaient y établir leur siège régional, ce qui a conduit plus de 660 sociétés à transférer leurs activités à Riyad, même si les conditions de vie y demeurent moins libérales qu'à Dubaï.
Bien que les Émirats disposent d'une avance d'environ vingt ans, l'Arabie saoudite rattrape progressivement son retard, grâce principalement à deux facteurs : l'amélioration des conditions de loisirs et de confort dans le royaume, ainsi que l'ampleur des profits potentiels offerts aux entreprises concernées, largement supérieurs à ce que les Émirats peuvent proposer. Le 7 juillet 2026, le Financial Times a fait état de retards systématiques dans les transferts financiers entre les deux pays, signalant une tension durable2.
Une autre différence importante réside dans la propension des Émirats arabes unis à l'interventionnisme militaire. Depuis 1990, leurs forces armées ont participé à des opérations dirigées par les États-Unis en Afghanistan, en Somalie, au Kosovo, en Libye et en Irak, ce qui leur a valu le surnom de « petite Sparte » attribué par de hauts responsables militaires états-uniens. À l'inverse, l'armée saoudienne, en dehors d'une aviation qui s'est développée à grands frais au fil des ans, est souvent réputée n'être guère plus qu'une armée de parade ou un instrument dans la relation clientéliste établie avec les États-Unis. Cette réputation explique en partie pourquoi peu de troupes terrestres saoudiennes ont été engagées directement dans les combats au Yémen depuis 2015, quand les Émirats y ont subi des pertes significatives.
Les politiques de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis à l'égard de la Russie et de la Chine sont similaires : tous deux ignorent les sanctions et les embargos conduits par les États-Unis tout en approfondissant leurs relations économiques avec ces deux puissances. Les Saoudiens ont joué un rôle pionnier en organisant un échange de prisonniers entre l'Ukraine et la Russie en 2022 ; ils ont ensuite accueilli une conférence internationale sur l'Ukraine en août 2023, puis des rencontres réunissant l'Ukraine, la Russie et les États-Unis en mars 2025. Les Émirats, eux, ont facilité un plus grand nombre d'échanges de prisonniers et les négociations russo-ukrainiennes parrainées par les États-Unis à la fin de l'année 2025 se sont tenues à Abou Dhabi. Sur ce terrain, il est donc difficile de déterminer lequel des deux États bénéficie de la faveur de l'administration états-unienne, que celle-ci soit démocrate ou républicaine.
Au Yémen, les deux pays ont mis en œuvre des politiques incompatibles dès 2017, et cette divergence n'a cessé de s'accentuer jusqu'à la rupture survenue fin 2025. Les Émirats soutiennent les séparatistes du Sud via le CTS qu'ils ont financé, tandis que l'Arabie saoudite demeure attachée au maintien d'un État yéménite unifié. Le retour de la guerre civile au Yémen au mois d'août 2026, dans le contexte du conflit autour des détroits d'Ormuz et de Bab El-Mandeb, pouvait être l'occasion d'une amélioration dans les relations entre les deux gouvernements du Golfe. Au contraire, il semblerait que les « restes » du CTS qui ont embarqué beaucoup de munitions vers leur bastion de Dhala les revendent actuellement aux houthistes pour combattre les forces gouvernementales, plus efficaces et unifiées que par le passé. Le CTS a fermement découragé ses adhérents de participer aux combats aux côtés du gouvernement.
En outre, une divergence majeure est apparue au Soudan en 2023, lorsque Saoudiens et Émiriens se sont retrouvés dans des camps opposés après le déclenchement de la guerre entre les forces armées commandées par le général Abdel Fattah El-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR) de Hemetti (Mohammed Hamdan Dagalo), responsables de massacres d'une extrême violence. L'Arabie saoudite soutient les forces armées « officielles », tandis que les Émirats continuent d'armer et de financer activement les FSR malgré l'indignation internationale suscitée par les atrocités commises au Darfour. En 2025, les Émirats ont soutenu la création d'un gouvernement parallèle contrôlé par les FSR, tandis que l'Arabie saoudite mettait en place un conseil de coordination avec le gouvernement de Burhan. Les désaccords concernant le Soudan ne sont pas soldés et entretiennent un conflit qui fait des millions de victimes, dont entre 150 000 et 400 000 morts.
Les tensions sont également perceptibles autour de la mer Rouge. Alors que l'Arabie saoudite dispose d'installations à Djibouti, ce dernier a expulsé les Émirats en 2017 qui ont alors établi une base à Berbera, dans l'État non reconnu du Somaliland, ainsi que d'autres installations en Érythrée. Depuis la reconnaissance du Somaliland par Israël fin 2025, les Émirats construisent des infrastructures militaires à l'intérieur du territoire afin de faciliter les activités israéliennes et états-uniennes dans la région. De leur côté, les Saoudiens approfondissent leurs relations avec la Somalie, rival du Somaliland, et ont maintenu les Émirats à l'écart du Conseil des États riverains de la mer Rouge, créé en 2020. Les alliances régionales des deux États divergent ainsi de plus en plus. Deux accords récemment signés illustrent ces désaccords. En juillet, les Saoudiens ont créé l'Alliance multinationale de défense maritime comprenant quatorze États dont la plupart sont riverains de la mer Rouge, ainsi que le Qatar, le Koweït et le Bahreïn, mais sans les EAU. En août, l'Accord de défense conjoint de la Mecque comprenant l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan exclut lui aussi les Émirats, ainsi que l'Égypte. Pour leur part, les EAU ont développé des partenariats militaires avec l'Inde et préservent leurs relations avec Israël, malgré le niveau de violence à Gaza, en Cisjordanie et au Liban.
Les divergences concernant les exportations et les niveaux de production pétrolière étaient visibles dès 2021 mais s'étaient atténuées lorsque l'Arabie saoudite avait finalement accepté un compromis. Le retrait des Émirats arabes unis de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le 1er mai 2026, constitue un tournant qui aura des conséquences pour l'économie saoudienne. À moyen terme, lorsque les contraintes liées à la guerre actuelle auront été surmontées, les prix du pétrole devraient baisser sous l'effet d'une offre excédentaire, portée notamment par la production émirienne, et de la montée en puissance des énergies renouvelables.
Ce contexte explique pourquoi la rivalité désormais explicite domine les relations entre le royaume saoudien et les Émirats arabes unis, dont les deux dirigeants n'entretiennent pratiquement plus de contacts directs. S'il est très improbable que cette situation débouche sur une confrontation militaire entre les deux pays, rien n'indique que leur rivalité soit appelée à s'atténuer à l'avenir. Et leurs voisins, qui comptent parmi les pays les plus pauvres et les plus fragiles de la planète, en demeurent les principales victimes.
Russia Truth. La vulnérabilité des infrastructures hydriques des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) représente l’un des pièges d’escalade asymétrique non linéaire les plus flagrants de la stratégie géopolitique moderne.
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En marge de la guerre d'Iran, les hostilités, jusqu'à présent limitées, ont repris entre les houthistes yéménites, affaiblis, et le royaume saoudien qui cherche à éviter une conflagration régionale. Une guerre totale peut-elle éclater dans la péninsule arabique ? Une question qui se pose notamment après les attaques houthistes de ces dernières heures.
Depuis l'annonce, le 20 juillet, d'un blocus maritime visant l'Arabie saoudite, les houthistes yéménites ont attaqué huit navires en mer Rouge, contraint au moins une trentaine d'autres à rebrousser chemin afin d'éviter le détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le 4 août, ils ont également coulé un navire indien1. La nouvelle donne a provoqué une chute brutale de 28 % du trafic maritime dans la zone ainsi qu'une forte hausse des coûts d'assurance maritime. Sans rapport direct avec la guerre irano-israélo-états-unienne, ces nouveaux développements s'inscrivent néanmoins dans le contexte de l'aggravation de l'instabilité régionale.
Jusqu'ici, Riyad s'est efforcé de rester à l'écart de la guerre d'Iran et a subi beaucoup moins d'attaques iraniennes que certains de ses voisins du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Pourtant, cette guerre explique en partie pourquoi l'Arabie saoudite n'a pas conclu l'accord, longuement négocié, avec le mouvement houthiste, dont le nom officiel est Ansar Allah (« Les Partisans de Dieu »). Ce dernier contrôle la majeure partie du nord du Yémen et de son littoral de la mer Rouge. Il est en mesure de menacer les principales infrastructures saoudiennes le long de cette côte.
Ces dernières semaines, Ansar Allah et le gouvernement reconnu internationalement (GRI) ont tous deux brandi la menace d'une reprise générale des combats. Ils ont mobilisé des troupes et constitué des stocks de matériel et des renforts en hommes sur tous les principaux fronts militaires au Yémen. Jusqu'aux violents affrontements survenus dans la région d'Hodeïda, sur la côte ouest du pays, début juillet, qui ont fait des dizaines de victimes dans les deux camps, les fronts étaient restés largement gelés ces quatre dernières années, depuis la fin officielle du cessez-le-feu négocié par l'ONU en 2022.
À la mi-juillet, le plus haut dirigeant houthiste, Abdul-Malik al-Houthi, a annoncé que le Yémen n'accepterait plus une situation de « ni guerre ni paix ». Il a présenté de nouvelles mesures de dissuasion, notamment en répondant au « siège par le siège », avertissant qu'une escalade saoudienne entraînerait des représailles houthistes massives. Excipant du blocus aérien et maritime saoudien imposé depuis dix ans, et des attaques à la suite des vols iraniens non autorisés des 3 et 13 juillet à destination de Sanaa, la capitale aux mains des rebelles houthistes, le discours d'Ansar Allah a avant tout ciblé l'Arabie saoudite plutôt que le GRI.
Auparavant, ce dernier, qualifié de « bande de mercenaires », constituait sa cible privilégiée. Mais cette fois, les houthistes ont fait savoir qu'ils n'attaqueraient les forces du GRI que si elles s'impliquaient directement, un engagement qui a été rompu le 6 août.
Plusieurs facteurs expliquent l'urgence pour le mouvement houthiste de sortir de l'impasse. Son alliance avec l'Iran est certes un élément important dans sa prise de décision, mais il n'est pas le seul. Un autre paramètre est la perspective de perdre de l'influence à la fois vis-à-vis de l'Arabie saoudite et au sein de l'Axe de la Résistance si jamais le Yémen devenait un simple levier de négociation dans un règlement visant à mettre fin à la guerre menée par les États-Unis contre l'Iran.
Des questions intérieures jouent également un rôle capital. Pour les Yéménites, le soutien à la cause palestinienne est un engagement sacré. Mais après avoir mobilisé des milliers d'hommes sous prétexte de combattre pour la Palestine, le « cessez-le-feu » à Gaza a freiné la motivation de la population à rejoindre l'armée d'Ansar Allah, d'autant que les nouvelles recrues sont mal payées et envoyées sur les fronts yéménites plutôt qu'en Palestine.
Alors que le génocide israélien est ignoré médiatiquement et que les combats ont considérablement diminué à Gaza, il est difficile pour le régime houthiste d'instrumentaliser la cause palestinienne, malgré la poursuite des massacres dans l'enclave.
Toute action de soutien direct à l'Iran est impopulaire auprès des Yéménites, qui n'ont historiquement guère de sympathie pour cette nation « non arabe ». S'en prendre à l'Arabie saoudite permet donc aux houthistes de raviver le discours de 2015 contre « l'occupant ennemi », qui bénéficie d'un certain écho populaire. Cette stratégie a pour origine les bombardements déclenchés en mars 2015 par la coalition dirigée par Riyad sur les zones contrôlées par les houthistes, dans le but de rétablir le gouvernement légitime chassé de Sanaa en janvier de la même année.
En quête de nouveaux moyens de contrôle de la population, Ansar Allah a récemment créé une Force de mobilisation inspirée du modèle de la milice iranienne Bassidj, institution paramilitaire parallèle aux forces armées régulières, qui organise ses propres recrutements et entraînements au combat.
Le pouvoir houthiste est sous pression : les 20 millions de Yéménites qui vivent sous son autorité subissent une situation humanitaire et économique de plus en plus catastrophique. L'aide alimentaire humanitaire a considérablement diminué pendant près de deux ans puis a complètement cessé en septembre 2025, date à laquelle le Programme alimentaire mondial (PAM) a stoppé ses activités dans les zones sous contrôle houthiste.
La désignation d'Ansar Allah comme « organisation terroriste étrangère » par les États-Unis en mars 2025 a désormais des répercussions concrètes sur l'économie. La plupart des banques ont transféré leurs activités à Aden, la capitale provisoire du GRI, affectant le commerce et la production, en particulier les transactions financières internationales et l'importation de matières premières pour les entreprises agroalimentaires. Plus d'un tiers des entreprises ont fermé leurs portes. Les salaires ne sont versés que partiellement et très irrégulièrement. Les intrants pour la production industrielle n'arrivent pas, le carburant est rare et frelaté. La guerre contre l'Iran a aggravé l'inflation.
Par ailleurs, la répression s'intensifie, les houthistes craignant de nouvelles frappes israéliennes après celle d'août 2025 qui a décapité leur gouvernement. Aucun nouvel exécutif n'a été formé et la mise en place d'une équipe gouvernementale n'est pas une priorité pour le régime.
Du côté d'Aden, le gouvernement reconnu par la communauté internationale (GRI) a été restructuré après l'exclusion du Conseil présidentiel (CPL) de l'organisation séparatiste du Conseil de transition du Sud (CTS) en janvier 2026, et la formation d'un nouveau gouvernement.
Le GRI, soutenu par des conseillers militaires saoudiens et pakistanais, réorganise ses forces armées, nomme de nouveaux chefs à différents échelons, réorganise le déploiement des unités à travers le pays et tient des réunions de planification militaire. Fin juillet, la plupart des groupes précédemment alignés sur le CTS ont été dispersés, diluant ainsi l'influence séparatiste.
Toutefois, de profondes divisions persistent : des médias alignés avec Tareq Saleh, neveu de l'ex-président Saleh et actuel homme fort du détroit de Bab El-Mandeb, expriment ouvertement des doutes quant aux capacités du gouvernement. Le GRI restructuré n'a pas encore affiché d'améliorations sensibles de la gouvernance dans les zones sous son contrôle, en partie en raison du soutien financier insuffisant de l'Arabie saoudite.
La population continue de manifester pour se plaindre de ses conditions de vie, des retards de paiement de salaires, etc. L'aide saoudienne n'a que très légèrement amélioré la situation catastrophique en matière d'électricité et de gaz à Aden et à Al-Moukalla, la capitale du Hadramaout. Les promesses de réformes radicales pour dynamiser l'économie tardent à se concrétiser. Elles incluent la décision de reprendre les exportations de pétrole, mais au risque de voir la milice houthiste attaquer à nouveau les infrastructures d'exportation.
De nouvelles inquiétudes ont récemment surgi à la suite d'une assemblée de tribus frondeuses dans la région d'Al-Jawf (nord-ouest du pays), près de la ligne de front de Marib. L'affaire a éclaté sous prétexte d'un conflit foncier entre un trafiquant d'armes houthiste et une femme se prétendant la fille de l'ex-dictateur irakien Saddam Hussein. Elle a dégénéré en un enjeu de solidarité tribale.
Même si, prise isolément, cette fronde ne menace pas la domination d'Ansar Allah, le soutien de l'Arabie saoudite et/ou du GRI pourrait la transformer en une véritable rébellion tribale, d'autant plus que l'alliance entre tribus et le groupe houthiste reste fragile.
La focalisation d'Ansar Allah sur l'Arabie saoudite s'explique par l'importance de leurs relations. Si elles avaient abouti, les négociations entre Saoudiens et houthistes en 2023 auraient garanti aux premiers une frontière sécurisée et aux seconds un soutien financier substantiel pour le versement des salaires et la reconstruction. Officiellement, il s'agissait d'un accord entre Ansar Allah et le GRI, sous les auspices de l'ONU et contresigné par les Saoudiens, suivi de négociations directes entre les parties yéménites en vue d'un règlement interne durable. Cela aurait permis d'amener à la table des pourparlers un mouvement houthiste renforcé face à un GRI plus faible.
Mais la situation a évolué. Les négociations, suspendues à cause du génocide de Gaza, ont repris discrètement en début d'année, permettant aux rebelles de recevoir entre autres une aide financière, passée sous silence, de l'Arabie saoudite. Toutefois, malgré les efforts de médiation pour relancer les négociations, l'aggravation de la crise interne à Sanaa, conjuguée à la guerre d'Iran, a créé une situation inédite.
Constatant le succès iranien à maintenir la fermeture du détroit d'Ormuz, certains dirigeants houthistes escomptent une victoire finale au Yémen. À la suite des frappes aériennes contre l'aéroport de Sanaa le 13 juillet, Ansar Allah a décidé d'opter pour le blocus maritime de l'Arabie saoudite.
Cependant, compte tenu du contexte international, l'idée que le temps est venu de faire pression sur Riyad pour finaliser un accord est illusoire car celui-ci serait aussitôt interprété comme une initiative ouvertement pro-iranienne de l'Arabie saoudite. Impensable. Même une entente secrète serait difficile à conclure alors que Riyad est plus que jamais engagé à soutenir le GRI. De plus, les finances saoudiennes sont actuellement mises à rude épreuve par la guerre dans le Golfe et par le coût de certains projets pharaoniques du royaume.
Outre des frappes aériennes limitées, Riyad a réagi en lançant le 30 juillet une Alliance multinationale de défense maritime (AMDM) regroupant quinze États pour assurer la liberté de navigation autour du Bab El-Mandeb. Cette coalition est composée des États du Golfe — à l'exception des Émirats arabes unis et d'Oman —, du groupe informel dit STEP (Arabie saoudite, Turquie, Égypte et Pakistan), des États riverains de la mer Rouge et de divers autres pays alliés. Mais ni les États-Unis, ni aucun État européen, ni aucune autre nation du Nord global n'y ont adhéré. Il reste d'ailleurs à voir si cette alliance sera en mesure de contrer l'impact du blocus houthiste.
Les événements des derniers jours ont démontré qu'à ce stade, ni les Saoudiens ni les houthistes ne se sont pleinement engagés dans une reprise complète des hostilités. Les attaques d'Ansar Allah et les représailles saoudiennes ont été restreintes, ce qui laisse penser que les deux camps espèrent trouver une solution non militaire.
Incertains de la position saoudienne, les houthistes ont appliqué leur stratégie habituelle d'escalade du conflit, mais dans le périmètre qu'ils estiment maîtrisable : le nombre de navires attaqués et déroutés en mer Rouge est limité, beaucoup d'autres naviguent sans entrave, même s'ils versent parfois, semble-t-il, des « droits de passage » à Ansar Allah. Les frappes saoudiennes contre les infrastructures militaires houthistes sont peu nombreuses. Malgré un discours agressif et une forte pression populaire interne, le GRI n'a pas lancé d'offensive terrestre et ne peut rien entreprendre sans le feu vert de Riyad.
Mais une escalade n'est pas à exclure surtout après l'offensive houthiste contre les positions du GRI le 6 août. En cas de riposte saoudienne et nouvelles campagnes de bombardements au Yémen, ce sont, comme d'habitude, des millions de civils qui en paieraient le prix, avec une détérioration accrue de leurs conditions de vie quotidienne, une pauvreté grandissante et de lourdes pertes humaines.
1Mike Schuler, « Houthis Escalate Red Sea Campaign, Claim Eighth Saudi Tanker Attack », Gcaptain, 5 août 2026.
par Patricia Marins. Au milieu de fortes rumeurs selon lesquelles Netanyahou avait déjà accepté avec Trump la reprise des bombardements contre l’Iran, des pays du Golfe comme le Qatar et les Émirats arabes unis travaillaient déjà en coulisses.
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L'Institut français de Gaza et l'ONG Academic Solidarity with Palestine ont co-organisé du 15 mai au 18 juin un concours littéraire pour Gazaouis apprenant le français, marrainé par l'autrice Marie Darrieussecq. Les étudiant·e·s avaient le choix entre un concours d'écriture – écrits originaux en poésie ou en prose – et un concours de déclamation – un texte lu, slamé ou chanté. Le jury a dévoilé les résultats le 8 juillet à Ramallah. Orient XXI publie une sélection de poèmes des lauréats.
Le concours « Gaza en Rimes » a révélé « une incroyable capacité de vie, une capacité de défi magnifique face à la mort et la destruction, en dépit du silence assourdissant des médias », a présenté, ému, l'historien, poète et essayiste palestinien Elias Sanbar, membre du jury.
Le jury — comptant entre autres personnalités la romancière et essayiste franco-libanaise Dominique Eddé, l'écrivain palestinien Karim Kattan, l'écrivain et journaliste français Jean Rolin, l'éditrice Cécile Dutheil de la Rochère, l'écrivaine française Maylis de Kerangal, l'écrivain et cinéaste français Éric Vuillard — a reçu au total plus de cinquante contributions pour les deux catégories : écriture et déclamation.
Son Grand Prix a récompensé six jeunes lauréat·e·s ex æquo : Tariq, pour une déclamation du « Déserteur » de Boris Vian, Taleen pour son poème « Je suis étrangère », Fatena pour la déclamation de son poème « Mes amies invisibles », Shaima, pour son brillant « Ce que la ville n'oublie pas », Hadeel et sa déclamation « Une voix sans image » et Nemer pour son slam poétique « L'Écho des horizons murés ». Leurs noms de famille resteront anonymes par souci de protection et de sécurité.
Dans de brefs témoignages vidéo, plusieurs étudiant·e·s ont expliqué leur choix de la langue française comme « un espace de liberté » dans une enclave dévastée par les bombardements israéliens qui se poursuivent. En écho, Jean Rolin avait salué dans leurs contributions « un hommage extraordinaire à la langue française ». Mais au-delà de la littérature, Maylis de Kérangal a souligné la « dimension documentaire » des poèmes, réelle, sur le génocide en cours, témoignages poignants des souffrances et des chagrins quotidiens, tandis que Cécile Dutheil de la Rochère rappelait que ces textes incarnent aussi « l'esprit de résistance ».
« Nous aimons la vie », a conclu le docteur Mohammed Younis, directeur du département de français de l'université — détruite — Al-Aqsa de Gaza, reprenant les mots du monumental poète national Mahmoud Darwich1.
Poème déclamé par Hadeel.
L'endroit favori de Hadeel est la mer de Gaza, son mot préféré est « liberté », son art de prédilection est la peinture, et son rêve est de vivre un jour en paix.
Un poème de Shaima.
Sa maison, perdue sous les bombes, était le lieu préféré de Shaima. Elle aime le mot « vie », et Les Misérables de Victor Hugo est son œuvre favorite. Son rêve est d'obtenir une bourse pour partir loin des guerres.
Puis la guerre se retire.Les chars se taisent.Le ciel retrouve son silence.Mais le poids de ton cœurne se retire jamais.Il demeure, immobile,où que tu ailles.C'est la malédiction de cette villeque nous portons en nous,ses ruines,ses absents,et tout ce qu'elle a gravé sous notre peau.Une ville qui n'a jamais appris à dormirsinon dans le tremblement,dans les éclats,dans la lumière brutale des nuits fendues.La même scène revient,sans fin,comme si elle n'avait jamais eu lieu.Et toi,tu croyais t'être habitué.Mais rien ne s'apprend à l'horreur.Rien ne s'y apprivoise.Un silence immense précède la tempête.Minuit se rassemble.Et commence la cérémonie du fracas.Tu te dépouilles de tout,sauf de ta peur.Elle ne frappe pas : elle envahit.Elle ne passe pas : elle s'installe.Elle te fige.Les explosions ne sont plus dehors.Elles passent en toi.Elles fouillent la part fragile,celle que tu n'as jamais voulu nommer.Elles réveillent des souvenirsque tu avais enterrés debout.Comme si la guerre se penchait vers toiet disait simplement :je reviens.Toujours.Ton cœur se débat.Ton souffle se brise.Tes pensées bruissentcomme un ciel fermé d'insectes invisibles.Ton visage devient étranger à lui-même.Tes mains couvrent le bruit du monde.Et tu inventes des prièrescomme on construit des murs.Il existe des secondesqui refusent d'avancer.Le temps y perd sa fonction.Nous tournons dans le moulin des souvenirs.Il broie ce que nous étions.Il transforme les restes en poussière.Les décombres reviennent.Les cicatrices parlent encore.Même les ombres semblent blessées.Ce pays apprend à glisser la tristessedans les poches les plus étroites.Jusqu'à élargir les blessures.Tu restes au milieu.Sans retour.Sans sortie.Avec une mémoire fissuréeet des fragments de rêve.La mort ici est légère.Elle circule sans bruit.Elle s'assoit sur les trottoirs.Elle dort sous les ruines.Nous avons appris à survivreavec des gestes incomplets.À aimer sans bras.À pleurer sans eau.Et tes yeux,qui portaient la chaleur du matin…comment sont-ils devenus si froids ?Et tes mains,celles qui ouvraient le monde…comment ont-elles appris à devenir chaînes ?La lumière entrait autrefois chez nouscomme une promesse.Aujourd'hui, elle hésite.Tout ce que nous étions ; amour, veille, promesses,comment est-ce devenu exil ?Comment une terrepeut-elle se refermer sur la poitrineet apprendre à étouffer ses vivants ?Rien ne prouve que tu es encore làsinon ce battement obstinéqui insiste malgré toi.Puis même lui s'interrompt.Et tu deviens presque absence.Je t'appelle encore.Je demande des ailes.J'ai toujours voulu être oiseau.J'ai oublié de demander une terre.Tous les oiseaux reviennent.Toutes les voix cherchent une maison.Mais moi,dans les exils du temps,j'ai oublié jusqu'à mon propre nom.

Un poème de Taleen.
Le lieu préféré de Taleen est la Vieille ville de Gaza, son expression fétiche est « J'adore », son œuvre favorite est son travail, qu'elle considère comme son « miroir ». Son rêve est de devenir journaliste.
Je suis là,mais ma voix n'est pas à moi,comme si elle sortait d'une gorge lointaine,rauque, chargée du goût de la poussière et du froid,et mes mots sont toujours incomplets,comme s'ils se brisaient entre mes lèvres avant d'arriver.Les visages des gens me sont familiers,leurs traits gravés dans ma mémoire,mais leurs yeux sont étrangers,froids, vitreux, sans chaleur,comme si je regardais un filmen restant derrière l'écran,je sens l'odeur de la salle obscuresans pouvoir toucher la scène.Je marche dans des ruesqui me connaissaient,qui retenaient le bruit de mes paset l'écho de mon rire entre les murs,mais aujourd'hui…pas une pierre ne m'appelle,pas une porte ne grince comme si elle me manquait,même l'odeur du pain chauds'est éloignée de moi.Le quartier est le même… la route est la même,mais mes pas sont devenus lourds…comme si la terre me tirait vers le bas,comme si je marchais par erreur,et que chaque coin me demandait : qui es-tu ?Je suis étrangère,même ma voix n'est plus à moi,et mes souvenirs sont devenus trop lourdspour que je les porte,remplis de petits détails :l'odeur de la pluie sur l'asphalte,la voix du marchand à la fin du jour,un rire qui remplissait l'espace…et maintenant tout pèse sur ma poitrine.Ô mon pays,je ne t'ai pas quitté…mais peut-être que toi,tu m'as quittée peu à peu,tu as retiré ta chaleur de mes mainset m'as laissée debout dans le froid.Comment ton étreinte est-elle devenue froide ?Et comment le cœur qui a grandi en toise met à se chercher sans se trouver ?Comme perdu dans des ruellesqui étaient autrefois son foyer.Et je pense à fuir…pas pour oublier,mais pour que mon pays resteun souvenir…une odeur de jasmin,un éclat de rire,pas une douleur qui m'étouffe à chaque respiration.Et à la fin de la nuit,je me demande doucement,la voix tremblante entre moi et moi :comment peut-on être perdu…tout en étant arrivé ?Ou peut-être que moi,je ne suis jamais arrivée ?
Fondée en février 2024, Academic Solidarity with Palestine est une ONG internationale qui a comme vocation d'aider les universités palestiniennes, plus spécifiquement à Gaza, à assurer la continuité des formations et des recherches. Elle compte environ 6 000 universitaires bénévoles à travers le monde. Parmi ses projets, elle offre un enseignement en ligne pour les étudiants à Gaza, notamment des webinaires scientifiques de haut niveau. Elle propose également des cours de langue gratuits en ligne (huit langues différentes) aux étudiants gazaouis, au sein d'un laboratoire de langues. Les cours de français sont organisés en coordination avec l'Institut Français de Gaza, antenne locale de l'Institut français de Jérusalem (IFJ).
Concrètement, l'ONG a aussi mis en place des connexions internet — puces e-sims, hubs internet — pour venir en aide aux étudiants, enseignants et chercheurs à Gaza.
Enfin, Academic Solidarity with Palestine a institué, en collaboration avec la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), un groupe de travail sur l'éducide à Gaza, afin de documenter les destructions massives et systématiques des infrastructures éducatives dans le territoire palestinien.
Pour aller plus loin
Dans sa collection publiée par les éditions Libertalia, Orient XXI a présenté en 2024 un recueil de poèmes de Gazaoui.e.s, Que ma mort apporte l'espoir. Edition bilingue arabe-français. Traduits et préfacé par Nada Yafi, ancienne diplomate et interprète. Postface de l'écrivain palestinien Karim Kattan.
1« Nous aussi, nous aimons la vie », que l'on peut retrouver dans le recueil La Terre nous est étroite et autres poèmes, publié chez Gallimard en 2000, traduit de l'arabe par Elias Sanbar.
Malgré d'indéniables succès stratégiques, l'Arabie saoudite est désormais confrontée à une remise en cause de sa doctrine sécuritaire en raison de l'émergence d'Israël comme seule puissance dominante de la région.
Depuis la guerre de juin 1967, le Proche-Orient est marqué par la supériorité militaire d'un acteur régional non arabe, Israël. Cette supériorité, combinée à ses ambitions coloniales et territoriales, a assigné à Tel-Aviv un rôle d'acteur de premier plan, mais sans modifier à lui seul l'équilibre des forces, y compris après les accords de paix avec l'Égypte (1979) et la Jordanie (1994).
Dans la péninsule arabique, Israël est resté politiquement insignifiant. Même les accords d'Abraham (2020) qui ont mené à la normalisation d'Israël avec les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et, à un moindre niveau, le Soudan, n'ont pas permis de l'intégrer dans les dynamiques régionales avec un véritable impact stratégique. Les tentatives de la plupart des États du Golfe de se rapprocher de l'Iran, et la réconciliation entre celui-ci et l'Arabie saoudite le prouvent.
Mais les attaques lancées par le Hamas le 7 octobre 2023 contre Israël ont entériné un changement de la position israélienne dans le paysage politique régional. Cela est dû à la capacité d'Israël à projeter sa toute-puissance militaire et à imposer son autonomie stratégique, non seulement au Levant mais aussi des deux côtés, arabe et iranien, des voies maritimes du Golfe. La dernière attaque d'Israël contre l'Iran, qui a débuté le 13 juin 2025, est l'aboutissement de sa supériorité stratégique dans la région, entérinée par les États-Unis. Cette évolution a des conséquences évidentes pour l'équilibre régional, en particulier pour l'Arabie saoudite, qui veut conquérir une position de leader régional.
L'Arabie saoudite a conquis un rôle régional prépondérant depuis la fin de l'Égypte nassérienne en 1970. Malgré l'apparition de « challengers » arabes occasionnels, comme la Libye de Mouammar Kadhafi ou l'Irak de Saddam Hussein, la place dominante du royaume saoudien dans le monde arabe sunnite, grâce à sa puissance financière fondée sur le pétrole et à son soft power religieux, n'a jamais été vraiment contestée. Il a toutefois été confronté à un test après les révolutions arabes de 2011, quand l'Iran a réussi à étendre son influence sur quatre capitales régionales — Beyrouth, Damas, Sanaa et Bagdad — tandis que le Qatar et la Turquie défiaient également, mais en vain, son influence régionale. Surtout, la faiblesse militaire de l'Arabie saoudite est apparue au grand jour avec son intervention militaire au Yémen (2015) et son incapacité à déloger les Houthistes de la capitale yéménite, Sanaa.
Avec la chute du régime de Bachar Al-Assad le 8 décembre 2024 et la prise de pouvoir des rebelles sunnites en Syrie, Riyad a acquis à Damas un nouvel allié, renforçant son influence, cette fois aux dépens de l'Iran. Toutefois, comme en 1967 quand elle a profité du coup porté par Israël à l'Égypte et à la Syrie, sa nouvelle position est le résultat indirect des opérations militaires israéliennes. Mais aujourd'hui Israël ne se contente plus d'influer épisodiquement sur l'architecture sécuritaire de la région. Il veut dicter ses conditions en tant qu'unique hégémon1 régional grâce à sa force militaire et technologique incontestée. L'attaque contre l'Iran est un exemple éclatant de cette stratégie. Or son hégémonie ne peut que menacer la gouvernance économique des États du Golfe ainsi que les tentatives d'intégration régionale de l'Iran2.
Ces dernières années, l'Arabie saoudite a tenté un début d'engagement avec Israël tout en dénonçant fermement ses actions dans la région, critiques qui se sont accentuées depuis le 7 octobre 2023. Elle préside le groupe de contact arabe sur Gaza mandaté lors d'une session extraordinaire par la Ligue arabe et l'Organisation de la coopération islamique (OCI) pour dialoguer avec les parties prenantes internationales afin de mettre fin à la guerre3. De même, Riyad a dirigé les efforts arabes pour proposer en mars 2025 une contre-initiative de reconstruction du territoire palestinien — financée par les États du Golfe — comme solution de rechange au plan du président américain Donald Trump de transformer la bande de Gaza en « Riviera du Proche-Orient », un projet qui signifierait le nettoyage ethnique de ses habitants.
La plus grande victoire politique de Riyad vis-à-vis d'Israël est sans doute advenue le 13 mai 2025, lorsque le prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) a réussi à convaincre Donald Trump de lever les sanctions imposées à la Syrie. Ainsi, en utilisant judicieusement son levier économique et celui de ses investissements, l'Arabie saoudite a, pour la première fois, réussi à peser sur une administration américaine afin qu'elle change un pilier de sa politique régionale dans un sens contraire aux intérêts d'Israël. C'est précisément ce qui manque à Israël dans ses relations avec les États-Unis : elles restent en grande partie une voie à sens unique même si la dynamique perdure.
L'Arabie saoudite a bien compris que la stabilité et la paix dans la région étaient primordiales pour atteindre les objectifs de son plan Vision 2030, attirer des investissements à grande échelle et faire du royaume un hub pour des projets de connexion inter et intra-régionaux comme le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC)4. Ce qui a contraint l'Arabie saoudite à adopter l'approche « zéro problème »5 avec tous les acteurs de la région, d'où son rapprochement avec le Qatar, la Turquie, l'Iran, et la trêve avec les rebelles houthistes au Yémen.
L'attaque israélienne contre la République islamique a déclenché une cascade d'événements ayant abouti au bombardement par les États-Unis, dans la nuit du 21 au 22 juin, des installations nucléaires iraniennes, suivi de tirs symboliques de missiles, en riposte, contre une base américaine au Qatar. Pour l'instant, cette confrontation n'a pas dégénéré en une guerre régionale qui aurait pu entraîner le ciblage des infrastructures pétrolières à la fois en Iran et dans le Golfe, ainsi qu'une éventuelle tentative iranienne de bloquer le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, un passage stratégique. Cela dit, elle a conduit à la violation par Téhéran de la souveraineté aérienne d'un État du Golfe, le Qatar. Un tel épisode a le potentiel de saboter les efforts de l'Arabie saoudite pour parvenir à un rapprochement avec l'Iran.
Il est également certain que le bénéfice politique que l'Arabie saoudite a obtenu avec la chute de Bachar Al-Assad et l'affaiblissement de l'Iran, et qu'elle tente d'exploiter pour engranger des dividendes politiques et économiques grâce à la paix et à la stabilité régionales, est mis à l'épreuve. Avec le risque d'une reprise des hostilités entre l'Iran et Israël toujours à l'horizon, l'ambitieuse stratégie saoudienne de transformer le royaume en un hub de connexion et d'investissements pourrait devenir difficile à atteindre. En outre, le relatif affaiblissement du régime iranien encouragera davantage Israël à imposer sa vision de l'ordre régional dans tout le Proche-Orient. On a pu en avoir un exemple lorsque le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, a exigé des États arabes du Golfe et des Européens qu'ils partagent les coûts de la guerre contre l'Iran, des propos vivement condamnés par les Émirats arabes unis.
En outre, en cas de futures tensions avec Israël, l'armée de l'air saoudienne, même si elle est bien mieux équipée et plus professionnelle que son homologue iranienne, reste dépendante des États-Unis. Et puisque Washington continue de soutenir l'ascension d'Israël comme l'hégémon de la région, l'Arabie saoudite devra diversifier ses relations en matière de sécurité. Si l'on tire les leçons des exemples de l'Iran et de l'Ukraine, on constate que leur faille principale a été l'absence de dissuasion crédible de leur part.
Tandis que l'Arabie saoudite est confrontée à cette nouvelle réalité régionale, elle devra aussi réviser son approche sécuritaire. Il lui faut chercher de nouveaux partenaires pour sa sécurité qui ne l'assisteront pas seulement dans le secteur de la défense mais qui pourront aussi l'aider à atteindre un niveau de dissuasion minimum crédible.
Cependant, ces choix vont forcément compliquer les relations entre Riyad et Washington. Ils plongent les dirigeants saoudiens dans un dilemme stratégique sans précédent : si la menace systémique contre le royaume s'est réduite, le nouvel hégémon régional, Israël, ne saurait être considéré comme un véritable partenaire.
1Se dit d'une puissance qui domine sans partage.
2« An unrestrained Israel is reshaping the Middle East », The Economist, 26 mars 2025.
3Il est composé de la Jordanie, de l'Égypte, du Qatar, de l'Arabie saoudite, du Nigeria, de l'Indonésie, de la Palestine, de la Turquie ainsi que des secrétaires généraux des deux organisations.
4India-Middle East-Europe Economic Corridor est un projet de couloir logistique décidé lors du sommet du G20 de 2023 à New Delhi, destiné à relier l'Inde, le Proche-Orient et l'Europe par le chemin de fer, des lignes maritimes, des oléoducs et des câbles à haut débit.
5Andrew Hammond, « Why Saudi Arabia's future now depends on 'zero problems with neighbours' », Middle East Eye, 20 septembre 2024.
Fin juin 2026, la visite officielle du sultan Haitham en France a mis en lumière la singularité de la politique étrangère d'Oman dans un Golfe arabo-persique chahuté par la guerre. À rebours d'une tradition de neutralité et de discrétion, une nouvelle ligne à Mascate s'est d'abord attirée les foudres du président des États-Unis Donald Trump, mais semble porter ses fruits.
Ses multiples prises de parole avaient décontenancé les cercles diplomatiques habitués à une diplomatie omanaise feutrée. En pleine guerre entre l'Iran et les États-Unis, le ministre omanais des affaires étrangères, Badr Al-Busaidi, s'est notamment fendu mi-mars 2026 d'une tribune dans l'influent hebdomadaire britannique The Economist pour dénoncer une guerre illégale orchestrée par Washington et Tel-Aviv1. Il avait un peu plus tôt critiqué dans un entretien télévisé l'option militaire israélo-états-unienne en affirmant que celle-ci avait brisé dans leur élan des négociations à Genève qui étaient sur le point d'aboutir. « Ce discours détonnait tellement de la partition que joue normalement Oman que nous avons cru à une initiative personnelle de la part du ministre, avant de réaliser que Mascate haussait vraiment le ton sur cette affaire », relève un diplomate en poste à Mascate.
« La prise de parole du ministre était d'autant plus frappante qu'elle était inhabituellement directe selon les standards omanais. Mascate n'a pas seulement appelé à la réserve, mais a émis un jugement vis-à-vis du danger de l'escalade israélienne et de l'échec de la solution militaire », analyse Andreas Krieg, enseignant à la School of Security Studies du King's College de Londres.
Cette critique des États-Unis a pu être perçue comme une manière de se protéger du courroux de Téhéran qui a durement frappé les monarchies du Golfe qui hébergent des bases états-uniennes — ce qui n'est pas le cas d'Oman. Les quelques frappes iraniennes sur le sultanat ont fait l'objet d'une communication ambivalente de la part des gardiens de la Révolution qui ont blâmé l'armée iranienne pour des erreurs de ciblage.
Les Omanais ont choisi de ne pas trop en faire et de ne pas mettre les Iraniens dans l'embarras, y compris quand le port industriel stratégique de Duqm, éloigné de 1 000 kilomètres du détroit d'Ormuz a été touché par un drone. Par ailleurs, les condoléances omanaises officielles adressées au peuple iranien à la suite de la mort dans un bombardement israélo-états-unien du Guide suprême Ali Khamenei puis les félicitations envoyées au nouveau Guide, son fils Mojtaba, ont donné lieu à une insultante embardée de Donald Trump. Sur les réseaux sociaux, le président états-unien a accusé le sultan Haitham de « lécher le cul des terroristes ».
Par-delà cette quête d'un équilibre, liée notamment à la position géographique du sultanat qui partage avec l'Iran l'accès au détroit d'Ormuz par sa péninsule du Musandam, Oman est ainsi sorti de son rôle habituel de médiateur neutre et discret. « Le temps de la diplomatie behind closed doors ("à huis clos") n'est plus de mise désormais », selon les mots du diplomate en poste à Mascate. Mais la rupture avec la tradition omanaise de gestion des relations extérieures, toutefois, n'est pas entièrement consommée.
Le sultanat n'a d'ailleurs pas cherché à briser le semblant de consensus avec ses partenaires du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) pris entre deux feux, ceci malgré les tensions évidentes avec les Émirats arabes unis. Il a continué à plaider, officiellement au moins, pour une architecture régionale de sécurité. Mais il a, par petites touches, testé les limites de sa politique singulière, maintenant les liens avec les Iraniens. Andreas Krieg prévient :
Pour Mascate, un ordre international dans lequel les pays du Golfe s'appuient sur une domination militaire israélo-états-unienne et une pression permanente sur l'Iran n'est pas un ordre stable. Pour Abou Dhabi et Riyad, Oman a fait cavalier seul sur les enjeux sécuritaires en refusant d'affronter l'Iran publiquement et en gardant des canaux de communication ouverts avec Téhéran. Cette tension ne va pas se dissiper rapidement.
Si les dirigeants saoudiens ont pu comprendre tout l'intérêt de la position médiatrice d'Oman, ils ont certes pu craindre un temps un double jeu des diplomates omanais, ou leur fragilité.
Ballotté par les invectives de Donald Trump, en opposition avec nombre de ses alliés du Golfe, Oman s'est retrouvé un temps tenu à l'écart des négociations qui ont succédé au cessez-le-feu début avril 2026. Les tensions avec ses voisins, mais surtout avec les États-Unis, ont culminé durant la guerre lorsque Donald Trump s'en prit violemment au sultanat en menaçant directement de le « pulvériser » s'il continuait à négocier de manière bilatérale avec Téhéran concernant la gestion du détroit d'Ormuz et l'imposition de tarifs pour son passage. Du jamais vu pour ce pays stable et allié traditionnel des pays occidentaux dans la région depuis les années 1970 — un État où la famille de Trump elle-même a investi ces dernières années.
Selon Abdallah Baabood, chercheur en relations internationales à l'Université Waseda de Tokyo, la frustration de la Maison Blanche vient de son besoin irrépressible de contrôle :
Les canaux diplomatiques entre Téhéran et Mascate sont robustes, mais ils produisent aussi de l'anxiété pour Washington qui ne supporte pas qu'un petit État du Golfe puisse impacter les négociations sur des dossiers aussi cruciaux que le détroit d'Ormuz, le nucléaire et la désescalade militaire en dehors de son contrôle.
Si l'approche de Trump est transactionnelle et coercitive, celle d'Oman est graduelle, légaliste et historiquement basée sur la discrétion. Ces antagonismes expliquent en partie la tension actuelle. Selon Andreas Krieg, Oman doit trouver un nouvel équilibre entre sa réserve habituelle et son rôle de médiateur international à l'aune de l'intensification des tensions régionales :
Dans une période calme, la discrétion omanaise est précieuse. Mais dans un environnement saturé d'informations, elle peut rendre Oman vulnérable. Le pays va devoir s'adapter sans se décrédibiliser. Il n'a pas besoin de s'égosiller pour s'exprimer, mais bien d'être clair avec Washington, l'Europe et le CCG concernant les limites de son engagement avec l'Iran.
La position stratégique incontournable de co-gérant du détroit d'Ormuz a rapidement permis à Oman de retrouver une place de choix dans le bal des diplomates œuvrant pour la sortie de crise. Mascate affirme garder les négociations ouvertes avec Téhéran dans le but de garantir la liberté de navigation, éviter la guerre et faire respecter le droit international et non pas en vue d'aider l'Iran à refonder les règles de la circulation dans le détroit d'Ormuz.
Ce pragmatisme explique qu'Oman ait reçu la visite d'une délégation iranienne emmenée par le président du parlement Mohammed Bagher Ghalibaf à Oman, le 23 juin 2026. Pour Andreas Krieg :
Cette visite s'inscrit dans une tentative iranienne de préserver la place d'Oman dans l'architecture diplomatique découlant du mémorandum d'entente entre Washington et Téhéran. […] La visite de Ghalibaf montre que l'Iran voit trois utilités à l'inclusion d'Oman : garder le dossier du détroit d'Ormuz actif, tester le niveau d'acceptabilité de ses demandes auprès des pays du Golfe et en Occident et signaler que l'Iran n'entend pas rejeter tout processus de négociations.
Mais l'Iran, probablement galvanisé par le sentiment d'avoir fait plier les puissants États-Unis dans la région, n'a de cesse de tester les limites de son autorité sur ses voisins du Golfe. Récemment, la publication d'une carte par la toute jeune Autorité de gestion de la voie navigable du golfe Persique fondée par l'Iran a jeté un froid dans les négociations2. Elle montre que l'étendue de la zone que la République islamique entend contrôler s'étend jusqu'aux côtes omanaises et émiraties en flagrante violation de la souveraineté maritime de ces deux pays.

Cette carte illustre la position de force de l'Iran et renforce les craintes de Riyad et Abou Dhabi, convaincues que Téhéran entend transformer l'ordre maritime régional. C'est d'autant plus sensible que l'Iran cherche à sous-entendre que Mascate est impliqué dans cette déclaration. Andreas Krieg analyse :
Oman ne peut pas accepter un système maritime qui viole le droit international ou compromet la liberté de navigation. Oman se considère comme le gardien du détroit, mais cela signifie garantir la liberté de passage et non la mise en place d'un péage ou fournir à l'Iran un vernis de légalité pour mettre la pression sur les autres. La carte iranienne a donc mis Mascate dans l'embarras : Oman doit poursuivre les négociations avec l'Iran tout en étant claire qu'elle ne va pas donner du crédit à un projet iranien démesuré.
En s'impliquant largement dans les négociations régionales, notamment au travers des instances onusiennes comme l'Organisation maritime internationale (OMI), Oman a rappelé qu'il ne souhaitait pas voir la force prendre le pas sur le droit. Le modèle de gestion de la navigation dans le détroit d'Ormuz prôné par Mascate se rapproche d'ailleurs de celui du détroit de Malacca, symbole de coopération réussie entre Singapour, la Malaisie et l'Indonésie facilitant le commerce international. Mais alors que les acteurs régionaux ont démarré des discussions au Qatar pour tenter de trouver un accord durable sur la navigation maritime dans le détroit d'Ormuz, des divergences perdurent. Pour amadouer ses alliés, Mascate semble souhaiter que les fonds levés soient volontaires, une forme de contribution qui permettrait de couvrir notamment les dommages environnementaux causés par les navires. Téhéran entend pour sa part imposer une taxe de passage.
En insistant sur la place fondamentale du droit international, Oman se désolidarise de la volonté de puissance états-unienne et israélienne d'une part, et de celle de l'Iran d'autre part. Par ce positionnement, Oman a retrouvé de nombreux partenaires à l'échelle internationale dont la France qui a fait l'objet d'une première visite officielle du sultan Haitham les 28 et 29 juin 2026 — 37 ans après celle de son prédécesseur Qabous en 1989. « La France offre à Oman un partenaire utile : elle est active sur les questions de sécurité régionale et moins polarisante que Washington. C'est aussi un moyen pour Mascate de signaler que sa politique n'est pas isolationniste, mais plutôt indépendante, diversifiée et engagée, » soutient Abdallah Baabood.
La force ayant montré ses limites, la diplomatie reprend peu à peu ses droits. Les accords de défense des pays du Golfe avec les États-Unis n'ont, en effet, jamais réussi à les protéger de la réplique iranienne, la conciliation avec l'encombrant voisin perse paraît inéluctable. Dans ce schéma, au même titre que le Qatar, Oman semble avoir fixé un cap différent de ses alliés du Golfe. De son côté, l'Arabie saoudite tente de combler son retard. Une source diplomatique a ainsi annoncé l'organisation prochaine d'un sommet de réconciliation avec l'Iran, une perspective qui n'a toutefois pas encore été confirmée.
Dans ce contexte, les Émirats arabes unis sont les grands perdants de cet imbroglio. Fortement bombardés et coupés du commerce international pendant la guerre, ils rechignent à infléchir leur politique de collaboration étroite avec les États-Unis, mais surtout avec Israël avec qui le renseignement et la coopération sécuritaire se sont accentués malgré les contradictions de ces choix. L'heure est certes à l'apaisement avec l'Iran, marquée par la reprise des vols commerciaux entre Dubaï et Abou Dhabi et Téhéran, mais les stratégies des six monarchies convergent difficilement.
La source diplomatique à Mascate rapporte :
L'alliance avec Israël et les États-Unis est une impasse déstabilisante dans la région et Oman s'oppose à valider son emprise. Le bilan de cette guerre est que les bases américaines dans la région servent plus à protéger Israël qu'à défendre les monarchies arabes. À plusieurs reprises, les systèmes de défense aériens ne se sont pas enclenchés lorsque des installations arabes étaient visées dans la région alors qu'elles neutralisaient presque systématiquement les missiles dirigés vers Israël. Pis, il semblerait bien que le plan à 300 milliards de dollars (262 milliards d'euros) prévu par le mémorandum pour la reconstruction des infrastructures iraniennes sera principalement financé par les caisses des pays du Golfe. […] Les Émiriens devraient se poser de sérieuses questions quant à leur positionnement géostratégique. Il n'y aura pas un retour au “business as usual” d'avant-guerre. Leur modèle de défense a montré ses limites.
Autant de facteurs qui poussent Riyad à revoir ses priorités et qui confortent Mascate dans ses choix de politique extérieure. En n'hésitant plus à contredire les États-Unis et à s'attirer les foudres de Donald Trump, Oman a dorénavant un temps d'avance pour contribuer à la reconfiguration sécuritaire du Golfe arabo-persique.
Devenue une priorité politique depuis le Conseil européen de décembre 2013, la création d'une « Europe de la défense » reste encore un projet en construction. Frank Tétart partage ses réflexions dans le contexte du sommet de l'OTAN à Ankara.
- Union européenne / Union européenne, Russie , Ukraine, Cartes géopolitiques, Défense, Géopolitique, Etats membres de l'OTAN, Coopération renforcées (UE), 2026par Constantin von Hoffmeister. Chaque année, la commémoration de cet événement nous invite à examiner comment le désespoir économique et la ferveur idéologique se sont conjugués pour propulser l'Allemagne vers l'Est.
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Réflexions sur l'ambition, l'idéologie et la catastrophe de l'opération barbarossa.
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Quel bilan tirer de l'offensive israélo-états-unienne sur l'Iran ? Quelles sont pour Israël les répercussions des différents fronts qu'il a ouverts sur sa relation avec les États-Unis ? Comment les pays du Golfe vont-ils naviguer entre leur dépendance militaire aux États-Unis et leur voisinage avec l'Iran ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles a répondu Robert Malley, ancien conseiller pour le Moyen-Orient de Bill Clinton et de Barack Obama, émissaire spécial pour l'Iran sous Joe Biden, président émérite de l'International Crisis Group et directeur de son programme Moyen-Orient, de passage à Paris. Entretien avec Sylvain Cypel et Sarra Grira.
Parmi les protagonistes directs de la guerre contre l'Iran, le vainqueur stratégique, à court terme, est certainement Téhéran. Le régime a prouvé sa résilience et sa capacité à supporter la guerre mieux que les États-Unis. Washington avait plus besoin d'une trêve — peut-être d'une paix — que Téhéran. Mais le bilan peut être différent sur le long terme. Cela dépendra de la capacité du régime à faire face à la crise économique extraordinaire qui a été provoquée à la fois par sa gestion et par les sanctions passées, et par une guerre qui, selon les estimations, pourrait coûter mille milliards de dollars de reconstruction, ainsi qu'une baisse de 10 % du PIB du pays.
Sur le plan politique, mon diagnostic provisoire est que le régime est à la fois plus militarisé, plus radical, mais en même temps davantage capable de prendre des décisions pragmatiques. C'est ce que m'inspire par exemple la rencontre entre le vice-président des États-Unis J. D. Vance et le président du parlement iranien Mohammad Ghalibaf, alors que le père de l'actuel guide suprême, Ali Khamenei, avait toujours refusé les négociations directes. Certes, les dirigeants actuels ont mis du temps à accepter le MoU — le mémorandum d'entente entre les États-Unis et l'Iran, signé au château de Versailles le 17 juin. Mais il faut prendre en considération les conditions de négociations, les difficultés à se réunir et à communiquer à cause de la guerre. Malgré ces obstacles, ils ont pris des décisions importantes. Ils se sentent renforcés, et prêts à faire des choses que le guide suprême assassiné ne voulait pas faire, comme le fait d'attaquer Israël.
La génération des dirigeants actuels n'a pas vécu la révolution islamique. La plupart d'entre eux ont fait leurs armes au moment de la guerre Iran-Irak (1980 – 1988) et ils pensent que la prudence les a jusque-là affaiblis. Cela leur a coûté l'affaiblissement du Hezbollah, et encore plus celui du Hamas, en plus des dommages qu'ils ont eux-mêmes subis. Certains d'entre eux se disent qu'ils auraient dû attaquer plus tôt, et qu'ils n'auraient pas dû arrêter la guerre des 12 jours (juin 2025). C'est la leçon qu'ils ont apprise de toutes ces guerres : l'Iran a été trop timoré. Ils auraient dû répondre beaucoup plus vite, beaucoup plus fortement.
Certaines voix en Iran disent qu'aujourd'hui encore, ils ont arrêté la guerre trop tôt. Or, lorsqu'on entend le président Donald Trump dire : « On était au bord de la récession », « je ne voulais pas être le nouveau Herbert Hoover »1, ou « encore quelques semaines et on n'avait plus de pétrole », on se demande s'ils n'auraient pas dû, effectivement, attendre encore. Parce qu'à ce moment-là, Trump aurait vraiment capitulé.
Avec cette dernière guerre, les dirigeants iraniens ont démontré un effet dissuasif plus important que les États-Unis. Sans doute, il y aura un prix économique à payer, qui se traduira politiquement. Je ne sais pas comment ils vont pouvoir faire face aux revendications de la population. Mais stratégiquement, c'est un régime plus jusqu'au-boutiste, et en même temps, s'il estime que le prix est bon, il est prêt à passer des accords.
Au final, les seuls qui ont vraiment perdu sur presque tous les fronts, ce sont les États-Unis. Mais c'est un pays qui peut se permettre des pertes économiques et militaires, car il reste une superpuissance. Peut-être pas à court terme, mais à long terme il va souffrir de son manque de légitimité, de la détérioration de son image, d'avoir perdu la guerre stratégique face à l'Iran ainsi que la guerre de légitimité à Gaza.
Je pense que le déclin états-unien est inévitable. Tous les empires — ou toutes les puissances de ce type — ont des courbes ascendantes et des courbes descendantes. Les États-Unis sont certainement dans une courbe descendante, surtout si on les compare à la Chine. Dans ce déclin commencé il y a longtemps, il y a régulièrement des coups d'accélérateur.
Le premier a été l'invasion de l'Irak en 2003 — et plus globalement la « guerre contre le terrorisme ». Cette guerre commence à vraiment montrer les limites de la puissance états-unienne, et de tout cet ordre idéologique que les États-Unis ont essayé de construire. Les manquements par rapport au droit international et le « deux poids deux mesures » de cette politique sont clairement apparus.
La première administration de Trump (2016 – 2020) a été un deuxième coup d'accélérateur. Le troisième, c'est la guerre de Gaza. Enfin, il y a la deuxième administration Trump qui est en train de balayer tout ce qui reste de prétendue légitimité états-unienne. Certains pensent que si l'ascendant états-unien sur l'intelligence artificielle se confirme, il peut ralentir ce déclin, mais ce n'est pas mon analyse.
Si l'on veut faire un bilan plus global depuis le 7 octobre 2023, tout le monde a perdu. C'est plus ou moins un désastre collectif. Politiquement, du point de vue de l'importance que revêt la question palestinienne au niveau international — et l'évolution politique en la matière aux États-Unis et dans le Sud global —, il y a une victoire que l'on peut mettre à l'actif des Palestiniens. Maintenant, si l'on regarde leur condition à Gaza et en Cisjordanie, le niveau de destruction, mais également l'absence de toute direction d'un mouvement palestinien digne de ce nom, il est difficile de parler des Palestiniens comme des vainqueurs.
Israël peut s'estimer militairement vainqueur, car il a prouvé qu'il pouvait faire tout ce qu'il voulait et imposer une « zone tampon » au Liban, à Gaza, en plus de son offensive en Cisjordanie. Mais stratégiquement, si l'on réfléchit à long terme et politiquement, du point de vue de son image à l'international, c'est sans doute là où il a le plus perdu, en particulier aux États-Unis. Je ne sais pas encore si cela aura des répercussions politiques concrètes, mais au vu des sondages et des évolutions, surtout chez les démocrates, mais également chez une frange importante du camp MAGA2, nous sommes dans une situation que je n'aurais pas imaginée il y a deux ans.
Désormais, aux États-Unis, accepter de l'argent de l'AIPAC, le lobby pro-israélien aux États-Unis, est mal vu. Une quarantaine de députés démocrates ont déjà annoncé que ce ne sera pas leur cas. Beaucoup d'autres hésitent, alors que, jusque-là, ils mettaient un point d'honneur à obtenir ce financement. Dorénavant, il devient un fardeau, c'est tout de même fascinant. Il y a aussi des appels au conditionnement de l'aide militaire états-unienne à Israël, voire des appels à la mise en place de sanctions, alors que, il y a encore quelques années, personne parmi les démocrates n'osait toucher à cette aide. Ce sera un test pour les primaires du Parti démocrate, où chaque candidat devra se prononcer sur ces questions, comme cela a été le cas pour les élections municipales à New York.
Le gouvernement israélien voit bien cette évolution. Des responsables disent qu'ils n'ont pas besoin d'aide militaire. Le soutien de Washington à Tel-Aviv devra être revu, peut-être d'une manière qui finalement aidera Israël. Mais le fait que ce débat ait lieu reflète un changement dans la politique états-unienne, intensifié par la nature du gouvernement israélien actuel. Le trio Benyamin Nétanyahou, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir est l'incarnation du mal aux yeux de beaucoup d'Américains. S'ils ne sont plus au pouvoir, qu'adviendra-t-il de cette relation ? C'est facile de se positionner contre Israël lorsque c'est Nétanyahou qui est premier ministre. Cela l'est moins lorsque ce sont des gens jugés plus fréquentables. Et je pense que c'est un peu la même chose en Europe.
Imaginons que les démocrates gagnent l'élection présidentielle en 2028, et qu'à ce moment-là, on ait un gouvernement israélien dirigé par quelqu'un comme Naftali Bennett. Est-ce que la direction démocrate va pousser un « ouf » de soulagement car elle pourra revenir à sa politique traditionnelle envers Israël, même si elle continue à le critiquer plus que d'habitude ? L'évolution profonde de l'opinion publique vis-à-vis d'Israël ne se reflète pas encore complètement chez les élus démocrates qui doivent également répondre à certains lobbys et aux donateurs financiers. Est-ce que tout ce qu'on voit maintenant sera mis de côté sous prétexte que le prochain gouvernement israélien ne comptera pas des extrémistes comme Ben Gvir et Smotrich ? J'ai vécu cela en 2022, l'année où Naftali Bennett et Yair Lapid se sont succédé à la tête du gouvernement. À chaque fois qu'on a voulu avancer sur le dossier iranien, on nous disait : « Attention, vous allez faire le lit de Nétanyahou ! Il ne faut pas lui permettre de dire que lorsque Bennett est premier ministre, les États-Unis se permettent de faire des concessions aux Iraniens ! »
Je ne sais pas si ce sera la même chose demain, parce que le climat politique est différent. Mais tout en constatant une certaine évolution, je ne parierai pas pour autant sur un réel changement. Beaucoup de démocrates centristes ne rêvent que du jour où il y aura un gouvernement plus « présentable » en Israël, mais qui ne changera pas fondamentalement de politique vis-à-vis des Palestiniens.
Le dossier libanais permet de voir les conséquences de ce changement d'opinion vis-à-vis d'Israël même au sein des Républicains MAGA. Le président Trump a dicté ses règles à Benyamin Nétanyahou et a demandé l'arrêt total des opérations israéliennes. Évidemment, il peut toujours y avoir des exceptions, des bombardements ponctuels, mais c'est un coup d'arrêt que ne voulait ni le gouvernement israélien, ni d'ailleurs l'opposition.
Cela nous amène à constater un paradoxe qui n'en est pas vraiment un : Donald Trump est un président qui a jeté par la fenêtre tous les principes qui ont régi jusque-là la politique étrangère états-unienne. Il soutient Israël comme peu de présidents l'ont fait, jusqu'à entamer une opération militaire conjointe avec lui, et ceci est un précédent — jusque-là, les États-Unis y étaient réticents par crainte pour leur image dans le monde arabe. Lors de cette dernière guerre contre l'Iran, Israël et les États-Unis étaient en tandem, bien que des Républicains, surtout chez les MAGA, aiment à dire que tout cela n'est pas de la faute de Trump, et qu'il a été berné par les Israéliens. Je ne pense pas que cela soit le cas car cela fait des années que Nétanyahou veut cette guerre, mais tous les présidents états-uniens — y compris pendant la première administration Trump — lui ont dit non et il ne pouvait rien faire. Là, dès le premier jour, Israël et les États-Unis sont main dans la main dans cette guerre, avec une division des tâches.
Donald Trump était tout à fait convaincu à la fois par Israël — Nétanyahou lui a dit que ce serait une guerre rapide — mais aussi par ce qui s'est passé au Venezuela. Il était persuadé de pouvoir faire la même chose en Iran. Certains dans son entourage avaient des réserves, comme le vice-président J. D. Vance ou la cheffe de cabinet de la Maison Blanche Susie Wiles, mais ils les ont exprimées de façon extrêmement feutrée. Personne n'a osé lui dire qu'il faisait une erreur.
Pourtant, ce même président est également capable d'une critique sans précédent et d'une virulence rare à l'encontre du premier ministre israélien. Or, pour ce dernier, son avenir dépend des Républicains, plus exactement des évangéliques et, depuis peu, de Trump. Le Likoud commence également à perdre une frange du Parti républicain — celle des MAGA —, non pas parce qu'elle désapprouve la politique israélienne, mais parce que leur principe c'est America first (L'Amérique d'abord) : pourquoi donneraient-ils de l'argent aux Israéliens qui, non seulement, en ont suffisamment, mais en plus les entraînent dans des guerres dont ils ne veulent pas ? Si même Trump lâche Nétanyahou, celui-ci se retrouve vraiment tout seul.
Or, Donald Trump ne comprend ni les méthodes ni la stratégie israélienne au Liban, et sa priorité en ce moment semble être la survie du MoU. Le fait que l'Iran et les États-Unis discutent d'affaires régionales est, dans un sens, une concession iranienne. Du temps de Barack Obama, Téhéran estimait que cela ne faisait pas partie des négociations. Toutefois, ils le font sur le dossier libanais et à propos du Hezbollah, ce qui leur donne une certaine aura régionale. Ils s'affichent dans le rôle du sauveur du Liban, ce qui sape évidemment la crédibilité du gouvernement libanais qui cherche depuis des semaines à être le seul interlocuteur légitime sur le sujet. Même si les rencontres trilatérales entre Israël, le Liban et les États-Unis continuent, il a été démontré qu'elles sont totalement vaines, puisque les vraies négociations ont lieu via un canal qui ne plaît ni à Israël ni au gouvernement libanais.
Le dossier libanais va être un test pour les priorités et les marges de manœuvre de trois acteurs. À quel point les États-Unis sont-ils prêts à mettre la pression sur Israël ? À quel point le premier ministre israélien est-il prêt à écouter le président états-unien et non sa base électorale et politique, voire le sentiment général des Israéliens ? Sachant que cela arrive durant une année électorale en Israël, où Nétanyahou aimerait se présenter à la fois comme un partenaire fiable, indispensable, avec les meilleurs rapports possibles avec les États-Unis, en particulier avec le président Trump, mais en même temps comme un premier ministre israélien qui ne pense qu'aux intérêts nationaux. Il va lui falloir faire un choix. Peut-être que, l'échéance électorale approchant, il affirmera son indépendance vis-à-vis des États-Unis pour ne pas avoir l'air d'un pantin.
Le troisième acteur concerné, c'est l'Iran. À quel point Téhéran s'en tiendra à sa décision de faire dépendre le MoU d'un cessez-le-feu réel, et à terme d'un retrait israélien du Liban ? Ou bien les avantages économiques de l'accord le pousseront-ils à fermer les yeux sur des violations ponctuelles ?
Au-delà du Liban, la dernière guerre a aussi un impact important sur les pays de la région, dont certains ont œuvré à la signature de cet accord entre Téhéran et Washington, notamment sur les pays du Golfe. Je me suis récemment rendu aux Émirats arabes unis et en Arabie Saoudite. Contrairement à ce que des analystes affirment depuis un moment, les personnes que j'ai rencontrées là-bas nient l'existence d'une division entre, d'un côté, les pays qui ont joué le rôle de médiateurs pour la signature du MoU — l'Égypte, le Qatar, l'Arabie saoudite, Oman, la Turquie et le Pakistan —, et de l'autre, Israël, les Émirats, l'Inde et la Grèce. Elles ne veulent pas penser en termes d'axes. Même les Saoudiens ne veulent pas trop miser sur le groupe R43. Ils disent que, pour l'instant, cela n'a rien d'une structure institutionnalisée.]]
Il est vrai que la relation vis-à-vis d'Israël est différente de chaque côté. Mais je ne sais pas si cette division va perdurer, et si elle va avoir des répercussions plus larges. Ce qui est intéressant, c'est que ces médiateurs sont présents dans la région, et qu'ils peuvent jouer un rôle différent, mais non moins important que celui joué par le P 5+14, à l'époque de l'accord nucléaire de Vienne, dit aussi JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action). Ces pays avaient beaucoup critiqué le JCPOA, parce qu'ils en avaient été écartés. Mais ils sont capables d'investir en Iran, beaucoup plus que ne l'ont fait les Européens à l'époque, alors que ces derniers font juste acte de présence.
Ceux qui jouent un rôle aujourd'hui sont ceux qui sont les premiers concernés par ce qui se passe dans la région, et cette tournure est intéressante. Ces États mettent la pression sur les États-Unis, ils disent clairement au président Trump : nous ne voulons plus de cette guerre, il faut l'arrêter ; tout en disant à l'Iran d'arrêter les bombardements. Ils ont joué un rôle parce que la guerre les déstabilisait économiquement, politiquement, stratégiquement, et ils n'en voyaient pas le bout. Un pays comme le Qatar, qui est pourtant assez bien doté en ressources économiques, commençait à en souffrir. Si la guerre avait continué jusqu'en septembre, la situation aurait été bien pire pour lui.
Les pays du Golfe ont, à des moments différents et à des degrés divers, fait deux paris stratégiques, l'un depuis très longtemps, l'autre depuis peu. Le plus ancien concerne le parapluie sécuritaire états-unien. Le plus récent, c'est la normalisation ou le début de normalisation avec l'Iran. Or, les deux paris ont échoué. Cette guerre a démontré de façon éclatante que le pari sur le parapluie états-unien n'a pas porté ses fruits, puisque les bases militaires ont servi de cible plutôt que de remparts. Et le pari avec l'Iran, évidemment, n'a pas fonctionné non plus, puisque même le Qatar, qui entretenait de bonnes relations avec son voisin d'en face, a été attaqué.
Pourtant, au sortir de cette guerre, ils vont devoir reconduire les deux paris. Le message que j'ai entendu dans certains pays du Golfe est clair : ils ne peuvent pas se priver de l'appui sécuritaire des bases militaires états-uniennes pour l'instant, parce qu'ils n'ont pas d'alternative ; et la géographie prime, donc ils vont également devoir dialoguer avec l'Iran. Cela s'applique même à Abou Dhabi, qu'on a vu récemment reprendre langue avec Téhéran.
Les Émirats veulent aller encore plus loin dans leur coopération avec les États-Unis, peut-être également avec Israël. Le Qatar se pose plus de questions. Mais à terme, la véritable interrogation est de savoir si ces pays ont des alternatives : est-ce qu'ils peuvent développer leur propre défense régionale ? On dit que les Iraniens ont été avertis que s'ils attaquaient encore une fois l'Arabie saoudite, la réplique viendrait du Pakistan. Finalement, cette menace n'a jamais été mise à exécution parce qu'il y a eu le cessez-le-feu, on ne sait donc pas si le Pakistan se serait vraiment impliqué dans la guerre, comme le prévoit normalement le traité de défense mutuelle avec l'Arabie saoudite.
En tout cas, les États du Golfe ont bien compris qu'ils ne pouvaient pas compter sur Washington. Pour l'instant, ils n'ont personne d'autre pour les protéger. Mais à terme, ils devront avoir une politique de défense indépendante des aléas de la politique états-unienne, bien qu'elle soit pour l'instant difficile à mettre en œuvre. C'est la même chose d'ailleurs pour l'Europe qui parle d'une défense autonome, même si elle a plus de moyens pour le faire.
De manière globale, je pense que c'est trop tôt pour faire le bilan des trois dernières années dans la région. On ne voit pas encore quelles vont être les évolutions à long terme, que ce soit au niveau des populations ou des organisations militaires. Mais une chose est sûre : des actions militaires de ce type entraînent toujours une réaction. C'est ainsi que nous avons eu la naissance du Hezbollah ou celle du Hamas, l'apparition d'Al-Qaïda ou encore de l'Organisation de l'État islamique (OEI). La guerre en Irak par exemple a eu d'importantes ondes de choc, à la fois géographiquement — et ce jusqu'en Europe —, mais aussi sur la durée, puisqu'on a eu l'OEI onze ans après l'invasion états-unienne de 2003.
Il y a énormément de colère parmi les populations de la région, de désir de vengeance, ainsi que le sentiment de n'avoir plus rien à perdre. Beaucoup de Palestiniens et de Libanais disent n'avoir gardé de ces dernières années que le souvenir des destructions infligées par Israël — et parfois par les États-Unis. Tout cela a un impact populaire d'autant plus important que non seulement il s'agit de la question palestinienne qui a une dimension émotionnelle très forte, mais que la guerre à Gaza a coïncidé avec celle en Ukraine, donnant lieu à un « deux poids, deux mesures » flagrant et honteux entre les deux situations. Dans les deux cas, on avait des bombardements d'hôpitaux, des civils tués, une invasion, mais le discours occidental a été différent.
Cela fait très longtemps que le droit international est bafoué dans la région, mais là on atteint un paroxysme. À quel moment et de quelle manière s'exprimera cette colère ? C'est toute la question. Beaucoup en Occident n'en sont pas conscients et voient tout cela d'un œil plutôt positif. Certains responsables qui étaient en poste au moment de l'administration Biden expriment certes des réserves sur la manière dont les choses ont été menées, mais estiment qu'au fond, le bilan n'est pas si mauvais. Après tout, le Hamas et le Hezbollah ont été très affaiblis, même chose pour le programme nucléaire et les capacités militaires de l'Iran, et la Syrie a été débarrassée de Bachar Al-Assad. Dans l'ensemble, à leurs yeux, les conséquences sont davantage positives que négatives. Pour ma part, je suis beaucoup plus réservé. Et de toute façon, rien n'est terminé, ni à Gaza, ni au Liban, ni même en Iran.
Quand on est pyromane, on met le feu à la région sans réfléchir à ce qui va en ressortir. Et la stratégie d'Israël, qui est un peu le pyromane en chef, c'est d'obtenir des victoires à très court terme. La région lui est intrinsèquement hostile, les populations de la région ne l'acceptent pas, que ce soit à court ou à long terme. C'est donc une bataille permanente que les Israéliens doivent gagner tous les jours. Mais leur point de vue est très court-termiste. Du côté états-unien — et c'est quelque chose que j'ai vécu durant trois administrations —, l'horizon maximal de réflexion, c'est quatre ans, c'est-à-dire jusqu'à la prochaine échéance électorale. Il n'y a pas beaucoup de présidents, surtout en ce moment, qui réfléchissent à l'impact de leur politique dans dix, vingt ou trente ans. Dans une région qui a la mémoire longue, où les conséquences des actes se font sentir à très long terme, avoir deux acteurs majeurs qui ne pensent qu'à demain ou après-demain, cela ne peut que mal se terminer.
1NDLR. Ancien président des États-Unis (1929-1933). Sa présidence est marquée par la Grande Dépression, la crise économique des années 1930 qui a débuté avec le krach boursier états-unien de 1929.
2NDLR. Make America Great Again (« Restaurer la grandeur de l'Amérique ») est le nom donné à la sphère regroupant les partisans de Donald Trump.
3NDLR. Le R4 ou « Quartet » est un groupe diplomatique quadrilatéral formé en mars 2026, réunissant la Turquie, l'Égypte, le Pakistan et l'Arabie saoudite. Créé dans le contexte de la guerre israélo-états-unienne contre l'Iran, il vise à coordonner les positions de ces quatre États face aux crises régionales.
4NDLR. Groupe créé en 2006 pour négocier avec l'Iran au sujet de son programme nucléaire. Il est composé des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies — la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis —, auxquels s'ajoute l'Allemagne.
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À l'été 1982, tandis que l'Espagne accueillait la prestigieuse Coupe du monde de football, Israël envahissait le sud du Liban, assiégeait et bombardait la capitale. Son but était de dévitaliser l'OLP et de mettre le pays sous sa coupe. Entre bombardements et pénuries, des Beyrouthins rivalisèrent d'ingéniosité pour que, du 13 juin au 11 juillet, aucun match ne leur échappe.
Le temps s'étirait avec une lenteur pesante, presque douloureuse, en ce début d'été 1982, l'année de la deuxième invasion israélienne du Liban et de l'entrée de ses troupes dans Beyrouth.
L'odeur de la mort enveloppait la ville. Le quotidien, pris entre les enterrements, les cortèges funèbres, l'épuisement et la pénurie, ressemblait à une fragile ruse opposée à la peur. Nous attendions l'inconnu, mais aussi les matchs de la Coupe du monde de football !
Le compte à rebours de l'événement sportif planétaire avait commencé bien avant le 6 juin, jour où débuta l'invasion. Il devint bientôt notre principal repère dans le temps. Nous nous endormions et nous réveillions chaque jour un peu plus impatients, tendus vers ce grand rendez-vous qui approchait. Avec Talal, Hassan, Raghid, Mohamed et Riadh, je collectionnais les photos des joueurs que nous collions dans les albums Panini de la Fédération internationale de football association (Fifa), achetés à la librairie Al-Rissala Al-Arabiya (« Le Message arabe »), située au croisement des rues de Basta et de Noueiri. Nous échangions, avec les camarades du quartier et de l'école, les images en double, puisque rien, au moment de l'achat, ne nous permettait de choisir. Nous ignorions ce que recelaient les épais emballages, et cette part d'incertitude prolongeait notre mission : compléter minutieusement les pages consacrées à chaque équipe.
Je me rappelle que, le 5 juin, j'avais réussi à achever les pages du Brésil, de l'Allemagne de l'Ouest, de la Pologne et de l'Argentine. Il me manquait encore Juanito pour terminer l'Espagne, Graziani pour compléter l'Italie, et Marius Trésor pour la France. Les autres pages demeuraient vides ou à moitié remplies. Elles le restèrent. L'aviation israélienne nous empêcha de finir nos albums et saigna nos aspirations. Avant que Beyrouth ne fût assiégée, la ville subit une semaine entière de bombardements aériens. La terreur et l'accablement nous éloignèrent peu à peu de la perspective de retourner à la librairie, pourtant située à deux rues seulement de chez nous, à Ras Al-Nabaa. Je ne me souviens plus du jour exact où les avions bombardèrent un immeuble tout près de la librairie. On dit qu'Ariel Sharon croyait que Yasser Arafat s'y trouvait, mais que le pilote s'était trompé de bâtiment. Arafat survécut. Asmahane, l'amie de ma grand-mère, y périt avec toute sa famille.
La librairie ferma ensuite ses portes, emportant avec elle mon dernier espoir de trouver Juanito, Graziani, Trésor et les autres joueurs qui manquaient à mon album. À vrai dire, le compléter n'avait déjà plus tout à fait de sens : la possibilité de partager, d'échanger, de comparer, de se vanter, même, s'était dissipée. Séparés des amis, nous ne pouvions plus apprendre par cœur les noms des joueurs ni mettre notre mémoire à l'épreuve en récitant les compositions probables des sélections.
11 juin. Les habitants du quartier avaient plusieurs rendez-vous à la fois. Les blindés israéliens étaient à Khaldé, aux portes de l'aéroport. Les Forces communes1 tentaient de leur faire face et de ralentir leur progression. Les bombardements gagnaient en intensité, et chacun pressentait l'imminence du siège. De nombreux déplacés fuyaient vers la Bekaa, puis vers le nord, par un corridor aménagé sur la route Beyrouth-Damas. D'autres se préparaient à prendre la direction du sud, où les combats s'étaient apaisés après des batailles sporadiques, dont les plus violentes avaient eu lieu au château de Beaufort, à Chqif, puis aux abords du camp d'Ain Al-Hilweh à Saïda, ainsi que sur la route de Rmayleh.
Les camions-citernes d'eau arrivèrent le matin. Familles et voisins se pressèrent autour pour remplir réservoirs et jerricans. Puis vint le camion de gaz, qui entra bruyamment dans la ruelle en annonçant sa marchandise. Ceux qui étaient restés dans le quartier apportèrent leurs bonbonnes vides, tout en redoutant qu'un bombardement frappe le camion et fasse exploser la rue entière.
À midi, devant la boulangerie dans la rue parallèle à la nôtre, je fus chargé d'acheter un sac de pain. On parlait déjà du manque de farine. Cette responsabilité soudaine me donna l'impression d'avoir grandi d'un seul coup. Mais l'essentiel, ce jour-là, se jouait ailleurs : des voisins achevaient de raccorder une installation électrique de fortune. Ils dissimulaient dans un lieu sûr des réserves d'essence destinées à faire démarrer les voitures, afin que celles-ci puissent recharger des batteries. Ces batteries alimenteraient ensuite un réseau improvisé, capable d'allumer quelques néons et de ressusciter de vieux postes de télévision.
Nous n'étions plus qu'à quelques dizaines d'heures de l'événement sportif tant attendu. Celui-ci, avec les débats politiques, l'éventualité du siège et ses conséquences, occupait l'esprit de Mohamed, Mohieddine, Sami, ainsi que de Walid Eido, qui se préparait à accueillir tout le monde au troisième étage de l'immeuble d'en face. Un ami l'avait raccordé à une batterie de camion poids lourd, assez puissante pour éclairer une pièce et faire fonctionner pendant de longues heures le téléviseur en noir et blanc. Cette batterie pouvait être rechargée chaque jour par une dynamo désormais consacrée, pour ainsi dire, à la Coupe du monde.
12 juin. La situation était inquiétante sur le front, les forces israéliennes achevant d'encercler Beyrouth ; elle paraissait en revanche plus rassurante du côté des réserves d'essence nécessaires aux batteries et aux téléviseurs. Ces derniers exigeaient parfois de grands coups sur le côté pour que l'image cesse de sauter et que le son arrête de grésiller. Du moins captaient-ils la station relais libanaise d'Arbaniyeh, ou allaient-ils chercher les images brouillées des chaînes jordanienne, syrienne, chypriote, égyptienne, et parfois même israélienne. Cela suffisait pour suivre les matchs qui commenceraient vingt-quatre heures plus tard. Encore fallait-il accomplir une dernière mission d'importance : vérifier que les pinces de la batterie tiendraient bon, et que les câbles électriques seraient assez solides pour éviter toute mauvaise surprise au moment d'un tir au but, d'une passe lumineuse ou d'une action capable de faire basculer une rencontre.
Les Beyrouthins faisaient une courte sieste après un déjeuner frugal, entre deux vagues de bombardements. Il s'agissait de rattraper le sommeil perdu la veille, ou de prendre de l'avance sur celui qui manquerait la nuit suivante. Quant à nous, jeunes amateurs de football, nous nous retrouvions pour un match très disputé, avant la cérémonie officielle d'ouverture de la plus grande compétition. Deux craintes nous accompagnaient : que l'intensification des bombardements interrompe notre propre match à un moment décisif, nous privant d'une victoire certaine ou d'un retour au score que nous estimions mérité ; et que la transpiration, la poussière, la chaleur et l'humidité beyrouthines deviennent insupportables, à une époque où l'eau disponible pour l'hygiène du corps et de la maison diminuait à mesure que montaient l'été et les raids aériens.
Nous veillions aussi à ne pas nous écorcher ni nous blesser, afin d'éviter que le pharmacien de garde ne nous soigne avec sa brûlante teinture d'iode. Une telle douleur aurait entamé notre ardeur, notre « esprit combatif et viril », dont nous savourions les formules étranges dans les journaux du lundi, lorsqu'ils racontaient les matchs des championnats européens que nous suivions avec passion. Nous nous répartissions alors entre supporters de Liverpool et de Nottingham Forest, du Bayern Munich et de Hambourg, et bien sûr du Real Madrid et du FC Barcelone.
13 juin. Le temps passait lentement, et le bombardement du matin fut terrifiant. Les avions pilonnèrent la ligne de Basta Al-Faouqa, à quelques centaines de mètres de nous au centre de Beyrouth, tandis que les forces israéliennes annonçaient officiellement le début du siège de la capitale.
Le temps passait lentement. Le match d'ouverture de la Coupe du monde devait opposer, le soir même à Barcelone, l'Argentine, tenante du titre, à la Belgique, qui proposait un nouveau style de jeu appelé à faire école : attirer l'attaque adverse dans le piège du hors-jeu, user ses nerfs, saboter ses occasions, l'obliger à conserver inutilement le ballon, puis miser sur des contre-attaques rapides et efficaces pour marquer.
Certains d'entre nous se retrouvèrent chez Walid Eido ; d'autres se réunirent dans la vieille maison de la famille Chami. Abou Khaled Eido2 nous accueillit tous, petits et grands, dans le salon où Khaled nous servit du jus et des fruits secs. La Belgique battit l'Argentine par un seul but. Nous étions heureux, soulagés : la compétition avait bel et bien commencé. C'était comme si nous avions craint qu'elle ne fût compromise par l'invasion israélienne. Comme si les bombardements, le siège et les avions avaient eu le pouvoir d'empêcher le monde de jouer.
Dans notre quartier, comme dans les autres quartiers de la ville assiégée, deux grands « partis footballistiques » s'opposaient. Il y avait les partisans du Brésil, équipe de rêve, aguerrie, presque savante, soutenue par les « experts » ; et les partisans de l'Allemagne de l'Ouest, nouvelle communauté rassemblée autour des rencontres du championnat allemand, que nous pouvions suivre grâce aux résumés diffusés par Télé-Liban. À la marge de ces deux grandes familles, on trouvait aussi des supporters de l'Italie et de la France, mais aussi de l'Union soviétique, de la Pologne et de la Hongrie, parfois par choix ou inclination « idéologique », parfois sur « consigne » politique contraignante de la part de « camarades » disciplinés.
Un match, pourtant, vint brouiller toutes ces frontières avec une force inattendue : celui de l'Allemagne de l'Ouest de Breitner, Rummenigge, Hrubesch, Fischer et Littbarski contre l'Algérie, qui, pour nous, se résumait alors à deux noms lumineux : Rabah Madjer et Lakhdar Belloumi. Les Libanais qui soutenaient d'autres équipes que l'Allemagne se rangèrent naturellement derrière l'Algérie. Les fans de la Mannschaft, eux, furent partagés entre leur fibre nationaliste arabe, qui les attirait vers le pays du million de martyrs, et le désir d'une victoire allemande qui leur éviterait les moqueries de leurs adversaires.
16 juin. Les bombardements sur Beyrouth furent d'une extrême violence, et le rassemblement chez les Eido plus clairsemé que d'habitude. Mais le match fut extraordinaire, un véritable coup de tonnerre. Les Algériens en sortirent la tête haute, couronnés d'une victoire historique : deux buts de Madjer et Belloumi contre un seul de Rummenigge. Sans la défaite inattendue de l'Algérie face à l'Autriche, cinq jours plus tard, puis sans le match arrangé entre l'Allemagne et cette même Autriche, le 25 juin, l'Algérie se serait sans doute qualifiée pour le deuxième tour3.
Les coups de feu tirés en l'air par les Forces communes pour célébrer la victoire algérienne couvrirent, pendant quelques instants, le fracas des bombardements israéliens, qui avaient coutume de baisser d'un ton avant le début des matchs. Féliciter l'Algérie, célébrer son exploit et railler l'Allemagne devinrent, pendant plusieurs jours, les sujets dominants des conversations. Cela dura jusqu'à la défaite dramatique du Brésil face à l'Italie, le 2 juillet, dix jours après le début du ramadan. Celui-ci fut, pour beaucoup de familles assiégées à Beyrouth, une étrange aubaine : en temps de rareté, on pouvait se passer des deux repas habituels. Le s'hour4 devint alors l'occasion de prolonger les analyses des matchs, de revenir sur les gestes sublimes et les occasions perdues.
Sans doute les regrets liés à la défaite du Brésil furent-ils — et demeurent-ils encore aujourd'hui — ce que cette compétition laissa de plus vif dans notre mémoire. Il faut dire que le football n'a probablement jamais connu une équipe aussi puissante, aussi séduisante que celle du Brésil de 1982, portée par la magie du jeu collectif et le génie de ses individualités. L'équipe de Zico, Sócrates, Falcao, Serginho, Éder, Júnior et Oscar avait joué avec une grâce souveraine, jusqu'à ce qu'elle fût arrêtée par la défense solide et rigoureuse de l'Italie, puis par les buts de Paolo Rossi, qui se chargèrent d'écarter les Brésiliens de la compétition.
La suite est connue : d'abord la défaite de la France contre l'Allemagne, dans un match tragique où le gardien allemand Schumacher envoya Battiston à l'hôpital sans être sanctionné d'un penalty ni d'un carton rouge, alors qu'une telle décision aurait pu ouvrir à la France les portes de la finale ; puis la victoire de l'Italie, grande surprise de la compétition, face à l'Allemagne, dans un dernier match tactiquement maîtrisé par les Italiens. Ils rapportèrent ainsi à Rome une coupe qu'ils n'avaient plus soulevée depuis 1938.
Après la Coupe du monde de 1982, Yasser Arafat répéta à plusieurs reprises que l'équipe italienne avait dédié sa victoire à la résistance palestinienne à Beyrouth. Il salua Paolo Rossi comme l'un des principaux artisans de cette victoire et de ce geste de solidarité, en écorchant son prénom selon son habitude de transformer le « P » en « B ». Rien ne prouve que les choses se soient réellement passées ainsi, même si certaines fuites dans la presse évoquèrent la sympathie, déclarée ou plus discrète, de Rossi, d'Altobelli et d'autres joueurs pour les Palestiniens. Des drapeaux palestiniens furent d'ailleurs brandis lors des célébrations qui accueillirent, à Rome, le retour de l'équipe en bleu avec le trophée le plus précieux du monde.
Ces propos d'Abou Ammar — quelle qu'en fût la part de vérité — ainsi que la courtoisie des soldats italiens arrivés à Beyrouth avec les forces multinationales chargées de veiller au cessez-le-feu et de superviser le départ des combattants palestiniens et de leurs dirigeants après le siège, facilitèrent leur mission au Liban. Ils leur assurèrent un contact cordial avec les enfants et les jeunes des camps palestiniens dévastés et des quartiers de la banlieue sud de la capitale. C'est dans cette zone que leurs unités se déployèrent, et que leur corps médical mena des actions humanitaires. Leur équipe militaire de football joua contre des formations locales, se rapprochant ainsi d'une nouvelle génération d'amateurs de ballon rond. Une génération qui deviendra bientôt passionnée par le football italien, faisant de l'Italie le troisième grand « parti footballistique » parmi les Libanais et les Palestiniens.
La fin de la Coupe du monde sonna pour nous la fin des réjouissances et le retour au quotidien de la guerre : retour aux pénuries d'eau, d'électricité, de farine, d'air ; retour au bruit des avions et des canons ; retour à cette violence qui faucha vingt mille personnes pour lesquelles ces matchs (ou leur attente) furent peut-être la dernière chose vécue, le dernier éclat du monde avant la nuit.
Ainsi s'acheva un été beyrouthin où s'entrelaçaient les rêves de ballon rond, les soupirs des désillusions et la mort tombée du ciel. Ceux qui survécurent retournèrent à leur vie « normale » au début de l'automne. Je ne crois pas qu'en octobre, à la rentrée des classes, nous ayons reparlé du siège, des chars et blindés israéliens, des massacres de Sabra et Chatila, de Paolo Rossi ou de Belloumi, ni même de la déception laissée par la génération dorée brésilienne. Je ne crois pas non plus que nous ayons reparlé de nos albums restés incomplets, perdus sous un amoncellement d'objets, comme s'étaient perdus dans notre mémoire les noms d'Asmahane, de ses enfants et de tant d'autres broyés sous le feu d'Israël, qui transforma leurs maisons en fosses communes.
Tandis que nous nous y préparons, le souvenir des émotions de juin 1982 revient nous visiter. Avec lui remonte ce sentiment étrange : celui de demeurer en vie tant que la batterie de la voiture du voisin permettait à son téléviseur de fonctionner ; tant que nos yeux, nos oreilles et tous nos sens restaient éveillés ; tant que, l'espace de quatre-vingt-dix minutes, un match pouvait tenir à distance le siège israélien, la peur des avions et la mort.
1Forces militaires conjointes des différentes factions de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et des partis de gauche du Mouvement national libanais.
2Walid Eido et son fils Khaled trouveront la mort dans un assassinat politique le 13 juin 2007, soit exactement un quart de siècle après avoir été les « hôtes » de la Coupe du monde chez eux à Ras Al-Nabaa à Beyrouth, le 13 juin 1982.
3Après cet arrangement entre l'Allemagne et l'Autriche, la Fifa a modifié les règles du premier tour en imposant que les derniers matchs de chaque groupe se déroulent en même temps.
4L'en-cas pris avant le lever du soleil, pour se préparer à une journée de jeûne.
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Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.
Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.
Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.
S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.
En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.
En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.
La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysme. L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.
D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».
Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.
Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».
Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.
Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».
« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.
Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».
Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.
Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.
Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.
Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.
Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.
Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.
Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.
Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.
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Pendant que le génocide se poursuit à bas bruit à Gaza, le programme d'accueil en France des universitaires et artistes palestinien·nes tourne au ralenti, voire a été interrompu. Sous différents prétextes, les autorités multiplient les mesures discriminatoires, sans égard pour l'anéantissement de la vie universitaire et culturelle dans l'enclave palestinienne.
« Nous avons perdu nos bibliothèques, nos ateliers, nos salles de cours. Ce qui disparaît aussi, ce sont les espaces où l'on peut penser, débattre, imaginer l'avenir ». L'écrivaine palestinienne Bayan* livre un diagnostic lucide sur la situation des intellectuel·les à Gaza après 30 mois de guerre. Attendue depuis près d'un an en résidence artistique dans le sud de la France où une bourse lui a été attribuée, elle reste bloquée dans l'enclave sous une tente.
Depuis octobre 2023, l'armée israélienne a bombardé la totalité des douze universités à Gaza et détruit 95 % des établissements scolaires. Plus de 700 000 enfants et étudiant·es sont encore privé·es d'éducation. Au-delà de la destruction de la plupart des centres culturels, musées, galeries et sites patrimoniaux, des centaines de chercheur·es et artistes ont aussi été tué·es. L'éradication des fondements d'une société, l'effacement de sa mémoire, de sa culture et par là même de son identité semblent au cœur de la démarche israélienne. Ce que l'on a pu qualifier d'« éducide », de « scolasticide » et de « culturicide » s'affirment comme une composante du génocide en cours1.
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Face à cet effacement, de nombreuses structures universitaires et culturelles en France se sont mobilisées pour accueillir des artistes, chercheur·es et étudiant·es de Gaza. Sciences Po Paris, l'École des arts décoratifs, les Beaux-Arts de Paris, l'université Paris 8, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem, Marseille), Aix-Marseille Université, les Beaux-Arts de Marseille, le Théâtre de Chaillot ont rejoint une centaine d'autres institutions disposées à proposer un contrat ou une bourse à des artistes ou universitaires de Gaza. Aidées par un réseau d'acteur·ices bénévoles, ces structures ont réuni des ressources nécessaires, ont trouvé des hébergements et ont organisé leur intégration socioprofessionnelle.
Malgré ces invitations, les Palestinien.nes de Gaza impliqué.es dans ces programmes restent de plus en plus fréquemment en attente. Une phase d'accueil relativement fonctionnelle a laissé place à un parcours semé d'embûches. Entre blocages administratifs, refus de visas, gel des évacuations et suspension des programmes d'accueil, l'administration française entrave de plus en plus fréquemment l'arrivée des bénéficiaires de ces programmes d'aide. « À Gaza, il y a l'angoisse, l'insécurité, la pénurie de médicaments, de l'eau potable, la famine, mais s'ajoute aussi l'attente qui est un sentiment terrible, interminable et mortel », témoigne Nader*, recteur à Gaza et professeur de littérature française, lors d'une conférence de presse organisée en ligne en janvier 2026. Attendu en résidence à l'université de Tours, il est bloqué depuis avril 2025.
Comme Nader, elles et ils sont une cinquantaine dans l'enclave palestinienne à patienter après avoir été désigné·es comme lauréat·es de Pause, ce programme « national d'accueil en urgence d'artistes et de scientifiques en exil », aux termes d'une procédure complexe mêlant évaluation scientifique et considérations sur l'échelle de la menace. Placé sous l'égide de quatre ministères (enseignement supérieur, culture, affaires étrangères et intérieur), porté par le Collège de France et financé essentiellement par de l'argent public, le programme Pause a, depuis sa création en 2017, accueilli 744 personnes avec leur famille, en provenance de 44 pays dont l'Ukraine, la Syrie, l'Afghanistan, l'Iran, le Yémen ou le Congo.
Sur un an renouvelable, Pause co-finance à hauteur de 60 % des salaires et des bourses pour des artistes et chercheur·es en danger, lorsque les structures d'accueil parviennent à réunir au moins 40 % de la somme. Dès lors qu'ils et elles sont « lauréat·es » — sélectionné·es par le comité artistique et scientifique de Pause —, ils et elles peuvent bénéficier d'un visa « Talent » avec leur famille (conjoint·es et enfants) sans passer par le statut de réfugié·es, qui les empêcherait a priori de rentrer dans leur pays d'origine2.
Depuis 2024, Pause a ainsi annoncé soutenir près d'une centaine d'artistes et chercheur·es palestinien·nes de Gaza. Pour elles et eux, ce programme est généralement le seul moyen d'être mis·es sur des listes d'évacuations opérées par le Consulat général de France à Jérusalem et d'avoir une chance de partir se mettre à l'abri.
Mais cette perspective reste suspendue. Depuis près d'un an et demi, les bénéficiaires gazaoui.es de Pause ne peuvent rejoindre leur structure d'accueil en France. « En avril 2025, j'ai reçu avec joie, la nouvelle que j'étais lauréat Pause et accueilli dans une école d'art en France, alors que mon atelier venait d'être détruit », raconte le peintre gazaoui Majed*.
Pendant quelques jours, j'ai cru que je pourrais reconstruire ma vie, continuer à travailler, sauver quelque chose de tout ce qui disparaissait autour de moi. Mais je suis toujours ici, sans maison, sans atelier, sans matériel, sans perspective de sortie, sans horizon.
Comme Nader ou Majed, 33 artistes et chercheur·es officiellement « lauréat·es Pause » et dont la sélection a été validée à tous les échelons administratifs attendent d'être évacué·es avec leur famille : 130 personnes au total. Un délai qui a été fatal à l'architecte Ahmed Shamia qui devait enseigner à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-Val-de-Seine. Il a été tué en mai 2025 à la suite d'un bombardement israélien.
D'autre part, 67 autres dossiers été déposés en septembre 2025, validés par les instances scientifiques et dont les financements avaient été accordés, demeurent dans les limbes de l'administration française. Ils ont été sélectionnés, mais ne peuvent pas être officiellement lauréats, car les ministères de tutelle du programme bloquent les résultats, sous prétexte que « le gouvernement français ne peut pas les évacuer » en raison de la « complexité de la situation », comme le précise un courrier de Pause envoyé aux structures d'accueil le 22 janvier 2026. Parmi ces dossiers, seuls 12 ont été finalement validés par les ministères fin janvier 2026. Cinquante-cinq autres lauréat.es et leur famille (219 personnes en tout), sont ainsi toujours en attente de validation, confronté·es au danger et à la précarité extrême, souvent sous des tentes.
D'autre part, le 13 janvier 2026, sous la pression de ses ministères de tutelle, le programme Pause a annoncé devoir suspendre l'instruction de nouvelles candidatures de l'enclave « afin de réguler les opérations d'évacuation des lauréats de Gaza dans un contexte d'incapacité à évacuer à court terme ». Une telle mesure est inédite dans l'histoire de ce programme : jamais n'avait été prise la décision de suspendre l'examen des candidatures en provenance d'un pays ou d'une nationalité donnée, excluant de fait une population pourtant en situation de vulnérabilité maximale.
Les étudiant.es gazaoui·es admis·es dans des universités ou des écoles françaises se heurtent aussi à de plus en plus d'obstacles administratifs. Une centaine de jeunes ont obtenu une place en master ou en doctorat, après avoir rempli les conditions habituellement requises pour des étrangers : inscription dans un cursus, bourse d'un an de minimum 8 400 euros, garant·e et hébergement. Pourtant, ils et elles se retrouvent aussi, toujours bloqué·es à Gaza, soumis à un régime d'exception.
Au fil des mois, les modalités permettant de satisfaire aux exigences de garanties financières se sont considérablement restreintes. Il n'a ainsi plus été possible de faire appel à un·e garant·e en France ou en Europe ni de recourir aux cagnottes privées ou à des bourses passant par des associations. Les seules bourses désormais acceptées par le Consulat général de France à Jérusalem pour appuyer les demandes de visas sont celles émanant d'une université ou d'une collectivité territoriale. Et l'accueil d'étudiant·es palestinien·nes en France est conditionné à la seule obtention d'une bourse du gouvernement français, dite « bourse d'excellence », accessible au niveau master minimum. Plus de quatre mois après le dépôt de leurs dossiers, aucune réponse n'a été fournie aux centaines de candidat·es qui ont postulé.
D'autre part, les visas sont de plus en plus difficiles à obtenir. C'est le cas notamment pour les étudiant.es gazaoui·es en Égypte, dont les visas vers la France sont retardés voire refusés. Le consulat général français au Caire a reçu l'ordre de ne plus enregistrer les demandes de visas long séjour en France, car les Gazaoui·es ne sont pas pleinement en règle dans le pays de transit et ne disposent pas de carte de résident égyptienne valide. Une telle précondition n'était pas imposée auparavant et l'obtention d'une telle carte demeure pratiquement impossible du fait de la politique d'accueil mise en place par Le Caire.
Pour justifier ces blocages, les autorités françaises invoquent l'impossibilité logistique d'organiser des évacuations de Gaza, tant que les points de passage restent fermés ou soumis à des restrictions sévères. Bien que ces entraves soient réelles, liées à la position israélienne, mais aussi à celle de la Jordanie et de l'Égypte, elles sont surtout un prétexte. Les autorités à Amman semblent par exemple refuser le transit de familles afin de ne pas se voir accuser de participer au nettoyage ethnique de Gaza voulu par l'État d'Israël. Mais pourquoi d'autres pays européens — comme l'Espagne, le Royaume-Uni ou l'Italie — sont-ils parvenus à évacuer des Gazaoui·es dans des proportions bien plus élevées que les Français ? Depuis octobre 2023, la France a ainsi évacué 652 Palestinien·nes de Gaza, contre plus d'un millier pour l'Italie. Elle n'a opéré que 29 évacuations médicales, quand le Royaume-Uni en a mené 55, l'Espagne 65 et l'Italie 215.
Et pourquoi deux lauréats Pause gazaouis, qui ont pu être évacués par l'Espagne et l'Italie avec leurs familles en 2025, y sont-ils bloqués depuis des mois, en attente de délivrance d'un visa par la France ? C'est le cas de l'écrivain Elia* qui devait occuper un poste de chercheur au Collège de France. Évacué en octobre 2025 par l'Espagne avec un visa humanitaire et un titre de séjour de 90 jours, il dépose en décembre 2025 une demande de visa « Talent » auprès de l'ambassade de France à Madrid. Depuis cette date, il n'a reçu aucune réponse. Elia précise que, si lui et sa famille sont désormais à l'abri des bombes, ils vivent dans un état prolongé d'incertitude, de suspension et d'épuisement.
Après ce long périple, cette attente n'est pas qu'une question de temps, mais de dignité, de santé mentale et de protection pour une famille qui a fui une zone de guerre. Je ne suis pas ici pour réclamer un privilège, mais simplement la possibilité de vivre une vie normale et de sortir enfin du mode de survie.
La rétention des visas des lauréat·es est aussi une première dans l'histoire de Pause, car précisément la sous-direction des visas du ministère de l'intérieur a été associée au programme depuis sa création pour faciliter l'octroi des titres de séjour en France.
Ces blocages se sont considérablement durcis depuis juillet 2025 à la suite de la polémique liée à une étudiante gazaouie accueillie à Sciences Po Lille — hors du programme Pause —, accusée d'avoir relayé des propos antisémites sur les réseaux sociaux. La droite et l'extrême droite ont alors fait pression sur le gouvernement et le 1er août 2025, Jean-Noël Barrot, le ministre des affaires étrangères a annoncé la suspension des évacuations de Gaza. Au même moment, il affirmait lancer des contrôles « sécuritaires et réputationnels » — des enquêtes de réputation sur internet — pour tou·tes les Gazaoui·es qui aspirent à venir en France. Or, huit mois après avoir été prononcées, ces enquêtes n'ont en réalité pas été entreprises.
Si ladite « affaire Atallah » a été le prétexte, les blocages remontent à plus loin : à l'été 2024 la France avait un temps suspendu les évacuations des Gazaoui·es pendant les Jeux olympiques ; dès octobre 2024 plusieurs lauréat·es Pause s'étaient trouvé·es bloqué·es à Gaza ; à partir de mars 2025 les refus de visas pour des Gazaoui·es présent·es hors de l'enclave, en Égypte notamment, se multipliaient.
Un racisme antipalestinien
À l'été 2025, la suspension totale des évacuations décidée par la France a pourtant marqué un véritable tournant, montrant l'ampleur de l'instrumentalisation de la question des réfugié·es palestinien·nes dans l'espace politique et médiatique. Le juriste Patrick Zahnd, président de JURDI (Association des juristes pour le respect du droit international), dénonce une attitude « discriminatoire », lors de la conférence de presse le 26 janvier 2026 organisée par des collectifs de soutien à l'accueil de Palestinien·nes en France. Sophie Wauquier, professeure à l'université Paris 8 et chargée de mission « exil » dans cet établissement ajoutait : « Jamais le critère d'ethnicité n'était entré en jeu dans nos dispositifs. Nous avions toujours été soutenus par nos ministères de tutelle sur des dossiers afghans, turcs, iraniens, parfois compliqués […]. Jamais auparavant l'université ne s'était heurtée à une telle décision des ministères ».
D'autres nationalités ont été accueillies de manière bien plus favorable. Lorsque la Russie envahit l'Ukraine en 2022, la France a pris des mesures d'urgence qui ont permis l'accueil de 105 000 réfugié·es, dont 2 000 étudiant.es en moins d'un an. Sans parler des chercheur·es étatsunien·nes menacé·es, pour lesquel·les la France a lancé de larges politiques d'accueil et des programmes spéciaux richement dotés. Il s'agit donc bien d'« d'une gestion sélective de l'urgence qui, contrairement à la réactivité observée lors de crises récentes comme celle de l'Ukraine, maintient la majorité des universitaires gazaoui.es dans une situation d'insécurité permanente » comme l'affirme le rapport Survivre au génocide à Gaza, venir étudier en France : l'entrave des parcours étudiants et des chercheurs palestiniens publié en avril 2026 par le collectif Universitaires avec Gaza.
Ces blocages s'inscrivent dans un contexte plus large de politiques ségrégatives qui visent une population en particulier et qui relève de ce que certain·es désignent comme « un racisme antipalestinien ». Celui-ci « vise à la fois les Palestinien·nes en tant qu'individus, les Palestinien·nes en tant que peuple, et la Palestine en tant que cause politique, [et] submerge les discours médiatiques et politiques en France depuis presque un an » affirme la sociologue Houda Asal dans un article publié par la revue Contretemps en septembre 20243.
S'il n'est pas nouveau, il s'est renforcé et s'inscrit dans le racisme anti-arabe et l'islamophobie occidentale auxquels participe la propagande pro-israélienne. Il « a permis de dissoudre une question coloniale tangible dans une guerre de civilisation imaginaire, où des religieux fanatiques, violents et antisémites attaquent une démocratie occidentale, par nature supérieure » poursuit la chercheuse.
Les cas d'intimidation, de harcèlement et de diffamation contre des artistes et chercheur·es de Gaza parvenus sur le sol national se multiplient. Ils et elles sont parfois attaqué.es par des militant·es d'extrême droite, ce qui a pu aboutir au non-renouvellement de leur contrat dans les structures d'accueil. La solidarité dont peuvent bénéficier ces « rescapé·es », porté·es par des réseaux citoyens très actifs et l'implication d'institutions culturelles ou universitaires, se trouve fréquemment dépassée par l'offensive anti-palestinienne, prétendument menée au nom de la « lutte contre l'antisémitisme ». La diabolisation vise également les personnes exprimant leur soutien au peuple palestinien ou participant à l'accueil des réfugié·es. Ces attaques diffamatoires s'appuient sur un arsenal juridique répressif, à travers le délit d'« apologie du terrorisme ». La « loi Yadan » qui vise à criminaliser l'antisionisme, en l'assimilant à de l'antisémitisme a certes été retirée, mais le projet de loi gouvernemental qui devrait lui succéder avant l'été 2026 risque encore d'accentuer la pression.
Le 3 octobre 2025, une requête instruite par plusieurs collectifs devant le conseil d'État demandait la reprise des évacuations des Gazaoui.es, ce qui a poussé le gouvernement français à les reprendre. Ainsi, à la fin de 2025, quelques dizaines de personnes ont été accueillies, mais aucun.e lauréat.e Pause, artiste ou universitaire. Rania*, une écrivaine lauréate Pause depuis juillet 2025, écrit, désespérée : « Je ne sais plus très bien ce que signifie cette survie. Lorsque les évacuations ont été suspendues, je n'ai pas ressenti de colère. J'ai juste senti le mur devenir un peu plus haut — une autre porte à laquelle nous croyions, s'est transformée en mur infranchissable. Je vous demande, de ce côté-ci du mur : y a-t-il encore quelque chose à quoi nous raccrocher ? Avec toute ma gratitude et le cœur lourd de faim et d'espoir. »
* Les prénoms ont été modifiés
1Ibrahim Rabaia et Habash Lourdes. « “The Hidden War on Higher Education : Unmasking the 'Educide' in Gaza.", The War on Gaza and the Middle East Political Science », POMEPS Studies, 51 (2024), 8–13 ; Myriam Benraad, « Scholasticide, éducide, épistimicide : la guerre d'Israël à Gaza, une “vengeance contre le savoir” », Confluences Méditerranée, 131(4), 2024, 27-36 ; Marion Slitine, « Gaza : un culturicide sous nos yeux. Quand Israël anéantit la culture palestinienne », Revue du Crieur, 25(2), 42-53.
2NDLR. Une personne bénéficie du statut de réfugié si elle est considérée comme en danger dans son pays d'origine et perd ce statut du moment où elle retourne dans son pays.
3Houda Asal, « Il est temps de parler de racisme anti-palestinien en France », Contretemps, 16 septembre 2024.
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Tranchées et commandos
Le 19 juin 1982 au Liban constitue un bon point de départ. L’armée israélienne, très largement transformée après la guerre d’octobre 1973, est alors le modèle de ce que les Américains espèrent atteindre avec la doctrine AirLand Battle, mais en pensant à l’armée soviétique. Ce jour là parvient à combiner au mieux toutes les technologies du moment — drones, pods de brouillage, armes antiradars, radars volants et planification assistée par ordinateur – pour annihiler eu quelques heures et sans perdre un seul avion toute la défense antiaérienne syrienne et une bonne partie de son aviation de chasse. C’est le point de départ de la maitrise discontinu du ciel du Proche et du Moyen-Orient par les Israéliens et les Américains, et ce d’autant plus facilement que les Soviétiques quittent bientôt le jeu pour ne revenir qu’en 2015 en Syrie.
Cela supériorité aérienne continue, qui frise la parfois la suprématie, change toutes les données opérationnelles. Toute la profondeur d’un pays devient accessible aux avions israéliens et américains, et toute manœuvre terrestre de grande ampleur, déjà difficile contre des grandes unités lourdes de meilleure qualité tactique et qui bénéficient aussi de la RAM, devient franchement impossible. La dislocation des deux divisions blindées syriennes dans la plaine de la Bekaa en juin 1982 n’est qu’une prélude à celle d’une grande partie de l’armée irakienne en 1991 sous les coups du ciel et du sol des unités de la coalition, à 80 % américaine, pour la libération du Koweït. Aucun État ne peut plus vaincre sur le champ de bataille les Israéliens à la périphérie de leur territoire et les Américains dans le monde entier, du moins en essayant de les imiter. Il faut imaginer un autre modèle d’armée.
La Syrie et son alliée, la nouvelle République islamique d’Iran, alors en guerre contre l’Irak, sont les premiers laboratoires de ce nouveau modèle. Première conclusion militaire, évidente depuis la Première Guerre mondiale : si la menace vient du ciel, il faut creuser. Tout ce qui peut être frappé du ciel doit être enterré, bétonné, dispersé, camouflé et, dans tous les cas, il faut privilégier les milieux complexes, urbains en premier lieu et de plus en plus, mais aussi montagneux ou forestiers. Tout cela est assez classique. Même si l’on ne peut empêcher les Israélo-Américains d’attaquer depuis tous les espaces communs, on peut quand même toujours essayer de les entraver avec des dispositifs dits « anti-accès » les plus denses possible face au ciel et à la mer. Les grandes unités navales et les défenses antiaériennes les plus lourdes à longue portée seront probablement traquées et détruites rapidement, mais une multitude de petites unités de tir dans les basses couches ou d’attaque près des côtes peuvent maintenir une menace.
La vraie difficulté de la posture défensive réside dans l’articulation des forces terrestres face à une opération de conquête. Égyptiens et Syriens ont remarqué dans leurs combats depuis 1969 que les unités de commandos, autrement dit de l’infanterie légère combattant de manière décentralisée, étaient leurs formations les plus efficaces contre les Israéliens. Par sa faible signature et ses capacités d’infiltration, l’infanterie légère, apparaît effectivement comme un système d’arme adapté à la défense contre des forces de haute technologie. C’est d’ailleurs ce qui fait le succès des organisations armées qui luttent alors contre les Soviétiques en Afghanisant, qui obtiennent le départ des contingents de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth en 1984 ou mettent en difficulté les Israéliens au sud du Liban ou dans les territoires occupés.
Égyptiens et Syriens forment donc tous les deux un véritable corps d’armée de plusieurs divisions de commandos, parachutistes ou forces spéciales destinés à combattre en complémentarité avec des forces régulières, utilisées de manière protégées. La Syrie dispose ainsi de trois divisions complètes de commandos dans le vaste système fortifié menant du Golan vers Damas. Après la défaite de 1991, Saddam Hussein forme aussi, à côté des brigades de forces spéciales de la Garde républicaine et des commandos de l’armée, une grande milice de 30 à 40 000 Fedayin destinée à harceler les forces américaines à leur arrivée. Au bout du compte, c’est la RII qui va le plus loin dans cette voie avec les Gardiens de la révolution, une organisation de la taille d’une grande force régulière mais avec les caractéristiques de lutte d’un groupe armé non étatique, jouant de toutes les possibilités d’une guérilla géante dans tous les champs et actionnant même de groupes de partisans alliés en base avancée dans les pays arabes voisins.
Voilà pour le bouclier, mais on ne gagne pas les guerres seulement en résistant aux coups. Il faut en donner aussi.
Scud et proxys
Revenons au point de départ. D’accord pour la face défensive du modèle, mais comment faire pour attaquer aussi le territoire de l’ennemi, alors que l’on ne peut manœuvrer visiblement au sol et que le ciel est interdit aux avions ?
La première solution est le raid par infiltration d’un petit élément de commandos ou de partisans, les mêmes qui sont utilisés pour la défense intérieure face aux armées occidentales, mais pour porter un « coup » chez l’ennemi : sabotage matériel, assassinat d’individus particuliers ou action terroriste. Cette mission très risquée est grandement facilitée par la diffusion du combat suicidaire, puisqu’elle supprime de l’équation toute idée de retour, la partie la plus délicate de la mission. Dans sa confrontation avec, entre autres, la France, l’Iran a ainsi exporté vers Paris, en 1986-1987, les méthodes utilisées au Liban. Le terrorisme par les organisations armées n’était pas nouveau ; ce qui l’était, c’était son étatisation, non avouée, par l’Iran, la Syrie ou la Libye.
Pour y faire face, les pays attaqués développent leurs capacités de lutte antiterroriste (renseignement intérieur, appareil juridique, réseaux d’intervention) et, lorsque la menace est mitoyenne, une barrière de sécurité comme celle qui entoure progressivement Israël depuis le début du siècle, en commençant par la frontière du Liban. On aboutit donc, à la frontière des pays, à des adversaires mutuellement dissuadés ou empêchés de pénétrer sur le territoire de l’autre, et qui privilégient donc l’attaque depuis le ciel.
Car les adversaires des maîtres du ciel découvrent aussi très vite la possibilité qu’ils ont également de frapper le territoire ennemi par le ciel, mais sans disposer d’avions. Les Soviétiques ont développé et diffusé, après la Seconde Guerre mondiale, tout un arsenal de frappe à base de roquettes à longue portée, comme les Frog-7, ou de missiles balistiques comme le Scud-B, largement diffusés dans les armées arabes. Le Scud-B est le premier missile balistique « démocratisé », presque low cost, aisément améliorable et donc perpétuellement perfectionné par les pays possesseurs. C’est la promesse, pour n’importe quel État, de disposer de la capacité d’envoyer, sans grande précision mais aussi, alors, sans risque d’interception, une charge de plusieurs centaines de kilos d’explosifs ou d’agents chimiques sur n’importe quelle ville ennemie à plusieurs centaines de kilomètres. Cela ne change pas le cours de la guerre, mais on se dit qu’à défaut d’aviation de bombardement, cet arsenal de missiles puissants et longtemps inarrêtables peut faire peur, comme le prouve encore la menace des Scud de Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe en 1990-1991. On en retient, du côté des cibles, en particulier Israël et les forces armées américaines, la nécessité stratégique de disposer d’une défense antimissile. On en conclut, dans un certain nombre de pays hostiles aux pays occidentaux et à leur supériorité dans le ciel, que c’est là un atout considérable, y compris en termes de dissuasion sous-nucléaire, à condition d’en disposer en très grande quantité et de les perfectionner sans cesse.
C’est la tâche à laquelle s’attelle très activement l’Iran, en coopération étroite avec la Corée du Nord et, secondairement, avec des pays arabes comme la Syrie ou la Libye, et avec le soutien de la Chine pour la fourniture de composants électroniques et chimiques. Avec plusieurs milliers de missiles, l’Iran s’est ainsi doté d’une capacité de projection d’environ deux kilotonnes d’explosifs à courte portée (moins de 1 000 km) et d’une kilotonne à moyenne portée (1 000 à 3 000 km), soit au total l’équivalent d’une petite dizaine de bombes atomiques américaines B61-3, et l’on imagine ce que cela pourrait donner s’il n’y avait pas de défense antimissile pour s’y opposer. Ce n’est pas tout : les Iraniens sont passés maîtres aussi dans l’art du drone de frappe à longue portée, pouvant porter, avec une relative précision, plusieurs dizaines de kilos d’explosifs à plus de 1 000 km avec le Shahed 136. Arme à bas coût, et donc utilisable par salves de centaines, arme parfaite de guérilla aérienne : attaquer un pays comme l’Iran, c’est se condamner à subir une guérilla géante, sur le sol iranien si l’on ose y pénétrer, mais aussi sur le sien à partir du ciel, y compris à partir de bases avancées de proxys.
Quarante ans plus tard
Au bout du compte, après la victoire israélienne sur l’Organisation de libération de la Palestine, organisée alors en petite armée régulière au Sud-Liban, et sur l’armée syrienne, Tsahal n’a plus affronté directement d’État jusqu’en 2024, mais très souvent les grandes organisations armées périphériques au Liban et dans les territoires occupés, groupes armés organisés aussi selon les modalités de la RAM arabo-iranienne : infanterie de guérilla, motivée, de plus en plus compétente et bien armée ; incrustation dans le sol et les villes ; force de frappe diversifiée, de la petite roquette au missile balistique.
Les Israéliens ont adapté leur modèle à cette nouvelle situation, avec plus ou moins d’efficacité : perfectionnement du complexe renseignement-frappes (CRF) jusqu’à pouvoir tout attaquer, des plus grandes infrastructures jusqu’à des individus particuliers ; barrière de sécurité contre toutes les attaques possibles, des raids au sol jusqu’au missiles balistiques ; création également d’une force commando aéroterrestre pour compléter l’action du CRF par des raids terrestres et enfin une force terrestre de choc blindé que l’on n’hésite pas — ou plus depuis le 7 octobre 2023 — à engager en masse en périphérie du territoire. Dans la guerre actuelle contre l’Iran, engage son son bouclier, et son CRF ses deux instruments les plus sophistiqués, ses forces légères partout éventuellement et ses forces de choc au Liban. C'est un modèle complet limité bien sûr par l'impossibilité politique d'engager cette force de choc directement contre l'Iran.
L’expérience américaine est un peu différente. La puissance américaine, son CRF gigantesque, son puissant corps de bataille blindé-mécanisé et ses forces aéroterrestres n’ont pas été dissuadés d’attaquer l’Irak et ont même broyé son armée par deux fois, en 1991 et 2003, et renversé le régime de Bagdad en 2003. Avec une approche indirecte d’appui à des forces locales, les Américains sont parvenus à chasser les Taliban et Al-Qaïda d’Afghanistan (sans obtenir le résultat espéré) vers le Pakistan. Dans les deux cas, ces victoires incomplètes ont débouché sur des années de guérilla, ce qui a constitué une grande surprise, car les Américains ne s’intéressaient pas vraiment à la RAM arabo-iranienne.
Ils se sont finalement adaptés à cette situation, rétablissant la situation en Irak en 2008 et parvenant, avec une approche indirecte d’appui aux forces locales, à contenir l’ennemi en Afghanistan à partir de 2014 et jusqu’à l’abandon décidé par Donald Trump. Les Américains sont cependant ressortis de cette expérience, en se disant « plus jamais ça » comme après le Vietnam. Contrairement aux Israéliens qui ont accepté à nouveau le combat terrestre, les Américains l’ont refoulé et c’est une armée inhibée — ou du moins ses dirigeants — qui se présente face à l’Iran avec seulement un CRF et un dispositif antimissile balistique à l’exclusion de toute le reste, pour ne pas « faire guerre ». Pas de forces terrestres donc, lourdes ou légères, pas de groupes d’assaut amphibie, pas même non plus de navires pour escorter les bâtiments de commerce ou chasser les mines (ils n’existent presque plus) ou de protection de la force contre les drones et projectiles low cost. L’armée américaine s’admire et fait ce qui lui plait, ou ce qu’elle peut pour gérer ses énormes moyens et ses programmes grandioses, mais n’arrive toujours pas à s’intéresser à ses adversaires arabes ou iraniens. Forcément, ça ne colle pas bien à la situation et il faut tout rattraper en catastrophe.
À ce stade, et à condition de plusieurs adaptations dans cette confrontation des modèles, la coalition peut espérer raisonnablement obtenir un affaiblissement plus ou moins important de la menace militaire iranienne, mais en laissant la vie sauve au régime islamique, qui aura ainsi l’occasion de clamer une victoire de résistance, d’écraser à nouveau son peuple et de reconstituer son arsenal. La grande, et bonne, surprise serait que les bombes et missiles israéliens parviennent réellement à désagréger le régime et son appareil sécuritaire, pour laisser ensuite la population rebelle porter l’estocade. D’une certaine façon, c’est une remise au goût du jour du vieux slogan militaire de 1916 : « l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ». En 1916, cela n’a jamais fonctionné, mais l’infanterie avait au moins des armes pour assurer la conquête. En 2026, les opposants iraniens n’ont même pas de fusils. Peut-être aurait-il fallu commencer par cela et dérouler ensuite la planification. On a préféré s'enorgueillir d'organiser 500 frappes aériennes par jour pour voir ensuite ce que l'on pouvait faire avec.
Michel Goya, La révolution arabe dans les affaires militaires, Défense et sécurité n°125, Septembre-octobre 2016.
Brigadier-général (isr) Itai Brun, While You’re Busy Making Other Plans-The Other RMA du -The Journal of Strategic Studies, Vol. 33, N°. 4, 535-565, August 2010.
L'enjeu n'est peut-être pas tant de savoir si l'Europe est capable de se réarmer que de déterminer si les États européens sont prêts à s'organiser pour le faire efficacement. Samuel B. H. Faure fait une présentation rigoureuse de la situation.
- Institutions / Union européenne, États membres de l'Union européenne, Défense, Géopolitique, Politique, Etats membres de l'OTAN, Coopérations, Armement, Industrie, Etat-nation, Economie, 2026L’attaque de drones ukrainienne du 25 mars, qui a vu 389 drones détruits ou interceptés au-dessus des régions russes, a
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L’échelon militaire planifie ensuite la mise en œuvre du mode d’action adopté et sa conduite après le jour J, où l’on voit alors se concrétiser une case de la matrice en fonction du ME choisi par l’ennemi. À l’intérieur de cette case, les deux adversaires déclinent leur mode opératoire en axes d’effort parallèles, plus ou moins importants ou prioritaires. La confrontation de ces axes donne à son tour une nouvelle matrice, non plus stratégique mais opérationnelle, où chaque point de contact est une bataille, ce qui induit une multitude de turbulences interactives qui rendent la guerre imprévisible au-delà d’une première phase, que l’on espère toujours décisive mais qui l’est rarement.
Coups ou conquête
La guerre actuelle entre la coalition israélo-américaine et la République islamique d’Iran ne déroge pas à la règle. Les coalisés poursuivent deux objectifs stratégiques de temporalité et de nature différentes : au minimum, anéantir les moyens de menace militaire iraniens et, au mieux, obtenir une paix définitive du régime de Téhéran, avec ce premier problème que cette paix est conçue par les Américains comme une soumission du régime actuel à Téhéran, alors que les Israéliens ne l’envisagent pas sans un changement de régime, autrement dit une révolution.
Il existe fondamentalement deux modes opératoires offensifs pour atteindre des objectifs stratégiques : les campagnes de coups, où l’on attaque une multitude de points sans les occuper, et les campagnes de conquête où, à l’inverse, on fait avancer une ligne de front et on plante des drapeaux dans les villes.
Les modes d’action de niveau stratégique sont des combinaisons de ces deux formes de campagne. Pour atteindre les objectifs de la coalition, on pouvait donc imaginer :
MA1 : Une campagne de conquête + une campagne de coups (type Irak 2003).
MA 2 : L’organisation et l’armement d’une rébellion locale pour assurer la conquête, appuyée par une campagne de coups (Kosovo 1999, Afghanistan 2001, Libye 2011).
MA 3 : Une pure campagne de coups.
Le choix du MA par le décideur politique relève souvent bien plus du souvenir que du calcul rationnel. Le MA1 faisait peur. Le MA2 n’a pas laissé non plus de bons souvenirs et ne correspondait de toute façon pas au désir américain de déstabiliser le moins possible la région. Restait le MA3, qui présentait l’immense avantage de présenter infiniment moins de risques de pertes humaines que le MA1, grâce à la grande supériorité aérienne de la coalition.
Cette campagne de coups choisie peut elle-même comporter des options. L’option 1 est celle des frappes aériennes, par avions, drones, missiles. Ces frappes sont puissantes et désormais presque toujours très précises pour des armées comme celles d’Israël ou des États-Unis, et avec, encore une fois, un risque réduit. Outre leur coût économique et en partie à cause de lui, ces frappes aériennes sont cependant limitées en volume.
Il y a ensuite l’option « raid d’attaque » d’unités d’avions et d’hélicoptères d’attaque, ainsi désormais que des unités de drones, évoluant à basse altitude pour attaquer en masse, à courte distance, de petites cibles. Il y a enfin le « raid commando », qui consiste à engager, par différents modes, de petites unités de combat rapproché sur des points précis afin de détruire ou capturer des objectifs, des choses ou des individus.
Ces options sont complémentaires, et une campagne de coups atteint évidemment sa pleine efficacité lorsqu’elles sont toutes utilisées. Elles ne présentent cependant pas toutes le même degré de risque, de l’option 1 relativement sûre à l’option 3, qui impliquera presque à coup sûr des pertes humaines. Les cyberattaques sont également incluses dans les coups, dans un axe parallèle.
Comme en témoigne la constitution de la force américaine pour cette guerre, presque entièrement composée de moyens aériens et aéronavals pour la partie offensive, la coalition est donc partie sur un MA3-option 1, au moins dans les opérations contre l’Iran, Israël pouvant également choisir d’autres options et même une campagne de conquête contre les proxys de Téhéran, en particulier au Liban.
Notons aussi que, s’il est toujours assez long et compliqué de changer de mode d’action en pleine guerre, en déployant par exemple un corps d’armée pour une campagne de conquête jusqu’à Téhéran, l’évolution des options d’une campagne de frappes peut s’effectuer en quelques semaines. Bien entendu, cela va plus vite lorsque l’on a pris en compte, dans la planification, le fait que l’on pouvait avoir à s’adapter et que l’on a déployé d’emblée des éléments en réserve pour cela. Cela n’a visiblement pas été le cas du côté américain.
Le problème est que la guerre se fait à deux et que l’ennemi est généralement également intelligent et qu’il dispose de ressources. On pouvait s’attendre à ce que le régime iranien utilise tous les instruments à sa disposition pour résister aux coups de cette campagne de frappes que l’on voyait venir de très loin et pour pouvoir également en porter.
On savait donc que sa structure de commandement stratégique était conçue comme une hydre, une nouvelle tête remplaçant immédiatement celle qui avait été coupée, et que la structure militaro-sécuritaire était décentralisée en mode « mosaïque », chaque chef de secteur – et ses remplaçants éventuels – ayant une mission à appliquer dès le début de la guerre sans attendre d’ordres de conduite, ainsi qu’un stock de ressources humaines et matérielles pour la réaliser — ressources, autant que possible, dispersées, protégées et camouflées — qu’il s’agisse de surveiller et réprimer l’opposition intérieure ou d’attaquer l’ennemi extérieur par une campagne de coups.
La seule « inconnue connue » restait le choix du mode d’action offensif, entre une limitation de la campagne de coups à Israël et aux États-Unis (ME1) ou une extension de celle-ci à toute la région (ME2).
En toute logique, les coalisés, et en particulier les Américains, auraient dû confronter leur MA3-option 1 à ces deux ME possibles. Très clairement, et au regard, là encore, des moyens déployés par les Américains, ils n’ont probablement pris en compte que le ME1 en renforçant la défense antimissile, et secondairement anti-drones, autour d’Israël et autour de leurs forces.
Symptomatiquement, les chasseurs de mines présents à Bahreïn ont été mis à la casse au mois de janvier, et au moins deux des trois Littoral Combat Ships (LCS) ont été retirés du théâtre avant la guerre, ce qui semble indiquer que la guerre côtière et la bataille pour la liberté de navigation n’ont pas été sérieusement envisagées.
Au bilan, par un mélange de précipitation, de sous-estimation de l’ennemi et de peur du risque, les Américains ont mis en place le dispositif le plus léger de leurs trois guerres du Golfe et le moins diversifié.
En 1990 et 2003, ils avaient bien sûr déployé, avec leurs alliés, de puissantes forces terrestres pour une opération de conquête, mais ils disposaient aussi de 2 à 4 groupes d’assaut amphibies, de 6 porte-avions et de leur escorte, ainsi que d’un total de 1 300 à 1 800 avions de combat, contre initialement seulement deux groupes aéronavals, 200 avions de combat de l’US Air Force et une petite force de frappes sol-sol le long du Golfe, à base de lance-roquettes HIMARS ou de drones de la Task Force Scorpion Strike.
Il est vrai que l’armée de l’air israélienne est également là pour doubler à peu près les capacités, ce qui place d’ailleurs les États-Unis dans une situation inédite où ils ne représentent pas 80 % des moyens de la coalition et ne décident donc pas de tout.
Dans la matrice
La confrontation réelle des stratégies débute le 28 février par un coup d’opportunité très puissant de la part des coalisés, avec l’élimination du guide suprême de la République islamique et de plusieurs hauts dirigeants. Surprises tactiquement mais pas stratégiquement, les forces du régime s’engagent immédiatement dans l’application de leur plan de guerre.
On découvre alors qu’elles ont choisi de frapper tous azimuts et de menacer le commerce dans le détroit d’Ormuz. L’objectif stratégique du régime de Téhéran semble être de tenir jusqu’au renoncement de Donald Trump, en considérant, peut-être hasardeusement, que cela mettra fin aussi à l’opération israélienne. Le ME 2 choisi est censé y parvenir par une stratégie « anaconda » d’étouffement de tous les côtés : pression des alliés attaqués pour mettre fin à la guerre, pression des marchés pour rouvrir le commerce des hydrocarbures, pression de l’opinion publique et de la classe politique américaines, lassées ou effrayées par les pertes humaines, les dégâts matériels, les accidents, les bavures – comme celle de l’école de Minab – et le prix du gallon d’essence.
La République islamique frappe, menace et espère que Donald Trump clamera une victoire factice et passera à autre chose avant qu’elle-même ne soit complètement écrasée.
Une fois mis en œuvre, les MA et les ME se déclinent en axes d’effort fonctionnels (la neutralisation de la menace des missiles et drones iraniens, par exemple) ou géographiques (frapper les Émirats arabes unis, attaquer les sites militaires et civils occidentaux en Irak, etc.), dont le croisement donne lieu à plusieurs batailles simultanées.
La plus importante est la bataille de Téhéran, celle où les coalisés – surtout les Israéliens, en fait – cherchent à ce que la capitale soit contrôlée par un nouveau régime politique. Cela passe par deux axes d’effort : la décapitation en continu des têtes de l’hydre et la pression sur l’appareil sécuritaire.
Grâce à un réseau de renseignement israélien très performant et à une capacité de frappe précise et rapide, les têtes du régime tombent à grande vitesse, et les pasdarans, basij et policiers sont souvent obligés de se cacher. C’est fondamentalement l’application des méthodes de pression sur les organisations armées depuis le début du siècle, appliquées pour la première fois à un grand État.
La théorie israélienne de la victoire est que la somme de toutes les peurs individuelles de mourir va désagréger le régime à force de défections ou de simples refus de servir. L’opposition politique iranienne n’aura alors qu’à occuper le vide ou porter l’estocade.
On aimerait y croire, mais en l’absence de précédents historiques, et alors que les évolutions possibles sont internes au régime et échappent largement au regard extérieur, le doute demeure. On attend avec impatience de voir se multiplier les fuites de dirigeants, mais pour l’instant cela ne vient pas. Ce que l’on voit surtout, pour l’instant, c’est la fuite des populations hors des villes bombardées.
Sans doute les choses s’accéléreraient-elles s’il y avait en face une opposition unie, visible et armée, avec au moins un endroit où fuir et implorer le pardon. Il aurait fallu pour cela qu’il y ait un troisième axe d’effort visant justement à armer, organiser et conseiller cette opposition révolutionnaire. Peut-être existe-t-il clandestinement, ou peut-être sera-t-on obligé de le mettre en place si les choses n’évoluent pas, un peu comme l’injection de conseillers accompagnée de beaucoup d’armes dans les factions rebelles libyennes en 2011, en concomitance avec le passage à l’option 2 de la campagne de coups.
En attendant cette hypothétique révolution, il y a d’autres batailles à mener : dans le cyberespace, dans la protection contre les attentats dans les pays occidentaux, ou contre le Hezbollah au Liban et, à moindre échelle, les milices irakiennes chiites. Il y a aussi, en Iran, la recherche et la destruction du programme nucléaire, qui impliqueront sans doute, pour être menées à bien, de passer par toutes les options de la campagne de coups, y compris éventuellement une ou plusieurs grandes opérations d’assaut par air pour casser ou s’emparer des pièces du puzzle les plus protégées ou les plus sensibles, comme les quatre cents et quelques kilos d’uranium enrichi à 60 %.
La plus urgente des batailles en cours, et la plus importante, est celle des frappes à longue portée. L’objectif des coalisés est de faire cesser les tirs iraniens de missiles et de drones ; celui des Iraniens est de les faire durer le plus longtemps possible afin de porter des coups, mais aussi simplement de continuer à attaquer. Tant que les Iraniens tirent, ils ne peuvent être considérés comme vaincus. S’ils ne peuvent plus le faire, les coalisés peuvent au moins déclarer une petite victoire. Si la situation reste bloquée par ailleurs, cela pourra peut-être leur suffire pour proposer d’arrêter la guerre.
Cette bataille est une combinaison de parades et de frappes : c’est forcément long et ingrat. Pour l’instant, grâce à une défense hermétique à 90 %, les coalisés et leurs alliés reçoivent beaucoup moins de coups au but qu’ils n’en donnent à l’écosystème de tir iranien, depuis les usines de production jusqu’aux lanceurs fixes ou mobiles, en passant par les stocks souterrains.
On résiste donc plutôt bien, au moins tant qu’il y a des missiles intercepteurs, et on a réduit assez considérablement et rapidement les tirs iraniens. Mais ceux-ci persistent quotidiennement et ont même tendance à augmenter, en particulier pour les salves de drones à longue portée. Le risque est que les Iraniens puissent mener cette guérilla de projectiles, en particulier avec des drones, plus nombreux et plus difficiles à déceler, pendant plusieurs mois.
Pour casser cette dynamique, il sera peut-être nécessaire d’augmenter le nombre de sorties consacrées à cette mission, au détriment des autres s’il n’y a pas d’augmentation des moyens, et sans doute aussi de passer aux raids des options 2 et 3.
Il y a enfin toute une bataille de la côte iranienne qui est en train de se dessiner. Ce n’est pas complètement nouveau, mais, comme en Ukraine, les côtes iraniennes, truffées sur toute leur longueur d’une poussière navale de vedettes rapides, drones navals et aériens, mines, sous-marins de poche et torpilles, batteries de missiles antinavires, sont très dangereuses pour les bâtiments de l’US Navy, maintenus prudemment au loin.
Elles le sont aussi pour la navigation civile, en particulier autour du détroit d’Ormuz, avec toutes les énormes conséquences que cela peut avoir sur l’économie mondiale. Il n’y a dès lors pas d’autre solution que d’attendre la fin de la guerre pour voir la centaine de pétroliers, vraquiers et autres repasser quotidiennement le détroit d’Ormuz, ou bien de livrer bataille.
C’est le choix qui semble avoir été fait par les Américains après avoir longtemps sous-estimé cette menace. Il y aura donc une bataille de la côte, sorte de guérilla et contre-guérilla navales, où les Américains s’efforceront de détruire autant que possible les multiples petites forces iraniennes et de neutraliser le reste.
L’option 2 « attaque » vient d’être adoptée avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et d’hélicoptères AH-64. L’option 3 « commando » ne va pas tarder à l’être, avec l’arrivée de deux groupes d’assaut amphibies, et celle, très probable, au Koweït, d’au moins une brigade d’assaut aérien de l’US Army.
Frappes anti-bunkers, surveillance-frappes de drones, raids d’attaque sur les côtes vont donc se multiplier, en attendant marines, rangers et parachutistes pour parachever les destructions ou saisir des îles clés dans le détroit d’Ormuz ou le poumon pétrolier de l’île de Kharg. Il faudra là encore des semaines pour voir émerger un résultat stratégique.
Conclusion
En conclusion, cette double campagne de coups opposés engendre nécessairement une situation d’une grande complexité, avec plusieurs batailles simultanées, toutes aussi indécises, à suivre en même temps, et avec cette difficulté supplémentaire que, si la plupart sont assez classiques, d’autres sont inédites et que toutes interagissent à des degrés divers.
Bref, c’est totalement imprévisible. Des deux côtés, on ne peut que frapper, résister et espérer.
Selon Peskov, les négociations trilatérales entre la Russie, les États-Unis et l’Ukraine sont suspendues, tandis que Dmitriev poursuit ses efforts
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