En recueillant la parole des femmes et hommes qui ont lutté pour la reconnaissance de leurs droits et de leur identité en Turquie et dans le « Rojava » syrien, l'ouvrage Paroles de Kurdes. Une histoire du mouvement politique kurde restitue la permanence de leurs combats, leur détermination et leur courage, des années 1960 à nos jours.
Les vingt-deux récits collectés par l'anthropologue et documentariste Mehmet Ali Dogan, réfugié en France, et le vidéo-journaliste Chris Den Hond commencent à peu près tous de la même manière. Avant l'engagement politique, la vie s'écoule sans heurt particulier si ce n'est qu'être kurde et, presque pire, Kurde alévi1, c'est-à-dire adepte d'un syncrétisme religieux, amène à subir toutes sortes de discriminations et d'agressions, les plus déterminés finissant par s'y opposer. « Un jour, cinq villageois kurdes sont assassinés par des soldats turcs pas loin de la ville de Midyat », se remémore Derwich Ferbo, président de l'Institut kurde de Bruxelles. « Nous allons de classe en classe pour faire sortir les élèves avec ou sans l'accord des enseignants pour aller manifester dans le village. »
Au fil de son histoire, la Turquie n'a cessé de témoigner d'une xénophobie la plus souvent meurtrière à l'encontre de ses citoyens kurdes, arméniens, assyro-chaldéens ou circassiens. Le mouvement kurde, né du refus des tentatives permanentes de turcisation, est devenu plus autonome après le coup d'État militaire de 19802. « Jusque-là, les Kurdes [étaient] surtout actifs dans les partis de gauche, mais ces partis ne [s'occupaient] pas de la défense des droits des Kurdes. Donc, les Kurdes [ont commencé] à s'organiser eux-mêmes », expliquent Dōgan Özgûden et Inci Tugsavul, journalistes et éditeurs, réfugiés en Belgique.
À l'instar de tous les régimes totalitaires, les gouvernements turcs successifs sont réfractaires à la liberté d'expression et de pensée. « Le 1er décembre 1993, la police fait une descente simultanée au siège du journal [Özgür Gündem] à Istanbul et dans tous les bureaux en Turquie et au Kurdistan. (…) Quinze personnes de la direction sont arrêtées », se souvient l'avocat et journaliste Ferda Çetin. Ragip Zarakolu, co-fondateur de la maison d'édition « Belge », fondée en 1977, témoigne d'une répression similaire : « Au total, l'État a entamé plus de cinquante poursuites judiciaires contre notre maison d'édition. » L'éditeur a été arrêté en 2011 et inculpé de « direction d'une organisation armée ». Il vit depuis 2012 en exil en Suède.
Militantes et militants connaissent régulièrement les arrestations, la prison avec mise à l'isolement et les tortures. Dans ce domaine, les récits glaçants abondent. La férocité des tortionnaires s'exerce sur les hommes comme sur les femmes. « La plupart du temps nous devons rester debout, les yeux bandés, souvent avec de l'eau jusqu'aux genoux. Nous recevons des chocs électriques, nous sommes pendus à la palestinienne3, ils nous tabassent », atteste Mehmet Ali Dogan. Emprisonné après le coup d'État militaire de 1980, il passe six années en détention.
La place des femmes dans les luttes urbaines comme dans la guérilla des montagnes est une préoccupation constante du mouvement kurde. Pour autant, celui-ci, surtout dans ses débuts, n'échappe pas aux comportements patriarcaux. « Sans [Abdullah] Öcalan [co-fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan, PKK] on ne serait jamais arrivé à abolir les attitudes féodales et machistes dans le mouvement », explique Helin Gül, journaliste, guérillera PKK, exilée en Suède. « Öcalan disait souvent qu'une femme rejoint la guérilla dans la montagne, pas en premier lieu pour libérer le peuple, mais avant tout pour libérer les femmes », poursuit-elle.
Depuis les années 1980, dans un contexte d'omerta, le mouvement kurde se penche également sur le génocide arménien, ajoutant un motif de contentieux avec Ankara. « Notre projet est la reconnaissance par l'État turc du génocide arménien et qu'il accepte de payer des dédommagements, ainsi que le retour des victimes arméniennes sur leurs terres », explique Eren Keskin, avocate, membre de l'Association turque de défense des droits humains IHD, exilée dans son propre pays et susceptible d'être arrêtée à tout moment.
En août 2014, lorsque l'Organisation de l'État islamique se lance dans un génocide contre les yézidis, une minorité ethno-religieuse kurdophone vivant dans le nord de l'Irak, la solidarité entre les Kurdes se manifeste concrètement. Feleknas Uca, Turco-Allemande d'origine kurde yézidie, parlementaire européenne puis élue à la Grande Assemblée nationale de Turquie, en témoigne :
Pendant le massacre, je me trouve avec les réfugiés au Kurdistan de Turquie et, face à l'urgence, des guérilleros du PKK et des combattants des YPG [Unités de protection du peuple] et YPJ [Unités de protection de la femme] du Rojava ouvrent un corridor entre le Shengal et le Rojava pour évacuer ceux et celles qui ne sont pas encore massacrés par l'Organisation de l'État islamique.
Après qu'à la demande d'Abdullah Öcalan, le PKK s'est dissous en mai 2025 et a accepté de déposer les armes, le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdoğan a initié un fragile processus de paix, mais ce n'est pas la première fois que le PKK s'engage dans une négociation avec le pouvoir turc. Ni que celui-ci la rompt unilatéralement.
« Et mon rêve, si jamais un processus de paix aboutit à quelque chose, c'est d'aller sur la tombe de mon frère, de mon père et de ma mère et de communiquer avec eux », espère Riza Altun, figure historique du PKK, interviewé en 2018 dans un maquis des monts Qandil, au nord-est de l'Irak. Il ne verra jamais se réaliser ce rêve d'espérance modeste : il a été assassiné par un drone turc en 2019.
1NDLR. L'alévisme est une religion syncrétique issue de l'islam chiite, mais comportant des éléments inspirés aussi bien de la chrétienté orientale que des rites et croyances anatoliens préislamiques.
2NDLR. Le 12 septembre 1980, les Forces armées turques, dirigées par leur chef d'état-major Kenan Evren, s'emparent du pouvoir et instaurent un régime autoritaire qui ne deviendra civil qu'en 1983.
3NDLR. Expression désignant une méthode de torture qui consiste à attacher les bras d'un détenu dans le dos puis de le suspendre par les poignets.
Un mur de béton longe désormais la frontière irako-syrienne sur quatre cents kilomètres. Des deux côtés, des Yézidis rescapés des massacres de l'Organisation de l'État islamique et des Kurdes syriens exilés par la guerre vivent toujours dans des camps où le temporaire est devenu permanent. L'écrivain irakien Fouad el-Hassan décrit le cheminement de ceux qui implorent la vie, convaincus que leur dernier espoir se trouve de l'autre côté de la frontière.
Le lecteur tressaille en découvrant les histoires des peuples irakien et syrien. Ces récits hantent comme des cauchemars. Mais comment recoller ces fragments de vie séparés par la frontière ? Comment les faire passer clandestinement, comme on passe de la drogue, des armes ou des êtres humains ? Des histoires d'êtres humains pour qui la terre est devenue trop étroite.
Si vous vous rendez à Sinjar (Shengal en kurde), vous verrez un mur massif longer la frontière syrienne. Il se dresse à l'horizon comme un rempart qui enferme des récits terrifiants, de peur qu'ils ne s'échappent. Leur vérité pourrait fissurer le discours aseptisé des gouvernements irakien et syrien. Le mur est très haut. Les foules ne peuvent plus le franchir comme autrefois, après avoir été sacrifiées sous les bombes dites civilisées et les takbir prétendument pieux1. Prévu sur 614 kilomètres, construit en béton, équipé de caméras thermiques et renforcé par des tunnels, il s'étend déjà sur 400 kilomètres. Selon les autorités irakiennes, il doit sécuriser la frontière avec la Syrie.
Plus d'un demi-million de yézidis vivaient à Shankal, sous la protection symbolique de la déesse mère sacrée2. Dans la journée du 3 août 2014, des combattants de l'OEI sont entrés dans la ville. En quelques heures, le chef-lieu s'est transformé en cité fantôme et en charnier. Les femmes sont devenues des marchandises vendues au marché. Les hommes, des squelettes dans des fosses communes. Les enfants, des projets d'attentats suicides.
Le soleil s'était couché derrière la montagne. Les familles dormaient sur les toits de leurs maisons en terre pour échapper à la chaleur d'été. Les hommes s'étaient regroupés derrière des barricades, avec de vieux fusils rouillés, prêts à résister seuls après le retrait soudain des forces de sécurité censées protéger la région.
À Tel Azir, les habitants n'ont dormi que deux heures avant d'être réveillés par les tirs, comme si le ciel se refermait sur eux. À l'aube, ils ont fui vers le mont Shankal, qui domine l'horizon comme un père protecteur. Chaque pierre porte la mémoire d'un génocide oublié. Près de la vallée de Siayi, ils se sont rassemblés au pied de la montagne.
Les femmes sont devenues la première inquiétude. Que faire si l'OEI arrivait ? Si ses membres faisaient de vaines promesses de paix aux cheikhs, avant de tuer les hommes, enlever les filles et abandonner ou enterrer les femmes âgées ? Dans la famille de Mahmoud Kharro, à Tel Azir, quatorze femmes ont été enlevées et les hommes exécutés. Faute de temps, l'OEI a laissé les personnes âgées et les enfants. Certaines femmes sont restées quatre jours auprès des cadavres de leurs proches avant d'atteindre la montagne.
Dans la panique, des familles ont envisagé de tuer leurs filles avant qu'elles ne soient capturées, violées ou vendues. Une amie raconte : « L'OEI voulait les filles, leur seul butin. Nos proches ont décidé de nous tuer. Mais où était notre voix, à nous, les filles ? » Jilan s'est suicidée après son enlèvement. Les ravisseurs avaient apporté des robes de danse et ordonné aux captives de se laver pour un « spectacle ». Selon un rapport d'Amnesty International publié en décembre 2014, les filles yézidies étaient systématiquement violées. Certaines se sont suicidées pour préserver leur dignité3. D'autres étaient gardées « intactes » pour les chefs. Le rapport mentionne en outre le récit d'une jeune fille épargnée parce qu'elle était « laide ».
Sur la montagne, la faim et la soif ont fait des ravages en août 2014. L'aide humanitaire a été larguée par des avions irakiens, états-uniens et britanniques, mais de façon désordonnée. Les colis eux-mêmes ont causé des morts. Une témoin raconte : « Une caisse est tombée sur une femme qui dormait près de nous. Imaginez recevoir de la nourriture du ciel et ne jamais vous réveiller. » Chaque jour, dix à quinze personnes mouraient de déshydratation, surtout des enfants. Le mont Shankal, qui aurait marqué le passage de l'arche de Noé, absorbait désormais les larmes des mères terrorisées par le viol, la mort ou la perte de leurs enfants4.
Après une dizaine de jours dans la montagne, les yézidis ont trouvé un passage vers la région du nord de la Syrie, placée sous l'administration autonome des Forces démocratiques syriennes (FDS). Celui-ci avait été ouvert par les Unités de protection du peuple (YPG). Ils ont marché des dizaines d'heures sous un soleil brûlant, enterrant les enfants sur le chemin. Les jeunes portaient les plus âgés, les femmes se couvraient le visage. La poussière recouvrait leurs corps, leurs lèvres étaient gercées, leurs yeux hurlaient de douleur. Chaque enfant semblait une blessure vivante pour ses parents.
Ils ont parcouru 129 kilomètres avant d'atteindre Derik. Exténués, ils ne voulaient qu'une chose : finir ce périple, quelle que soit l'issue. Une rescapée raconte : « Nos parents nous ont demandé de tenir la main de nos cousins, pour que les YPG nous considèrent comme mariées à eux, par crainte de l'enrôlement. »
Des dizaines de milliers de yézidis ont ainsi traversé la frontière irako-syrienne, alors seul salut avant la construction du mur.
Selon l'Union des yézidis de Syrie, une tombe a été construite pour un enfant non identifié, mort lors de la marche. Appelé Bêkasê Farmanê, il est décédé trois jours après son arrivée à l'hôpital de Derik.
Beaucoup ont retraversé le territoire irakien par Fishkhabur pour rejoindre le Kurdistan. Les premiers mois, des centaines de milliers vivaient dans les rues, sous les arbres ou dans des maisons inachevées. Ils craignaient encore pour ceux restés dans la montagne, sans penser aux morts abandonnés dans les fosses.

Près de 100 000 Yézidis vivent encore dans des camps du Kurdistan irakien. Des dizaines de charniers restent non découverts. Parmi les femmes et filles enlevées, certaines sont rachetées par leurs familles ou des ONG. D'autres sortent du camp d'Al-Hol en Syrie, qui interne des familles de l'OEI. Le gouvernement irakien agit pour rapatrier ces familles, principalement pour respecter un engagement international et éviter l'émergence d'une « bombe à retardement » idéologique.
Le gouvernement envoie de l'aide limitée : 200 litres de pétrole et une tente tous les deux ou trois ans. Malgré la lutte contre le retour des personnes soupçonnées d'appartenir à l'OEI, aucune poursuite n'a eu lieu pour le viol des femmes yézidies. Les survivants restent entre tentes et maisons détruites, face à la haine dans leurs camps.
La région du nord de la Syrie était appelée « Rojava » en kurde, ou Kurdistan occidental. Ce territoire est traversé par de fortes tensions. Celles-ci viennent principalement de la politique du parti Baas, qui dirigeait la Syrie et cherchait à arabiser le pays. Elles viennent aussi du sentiment nationaliste kurde, qui se renforce à chaque persécution et qui est régulièrement instrumentalisé par différents acteurs.
C'est dans ce contexte que des milliers de Kurdes syriens ont décidé de traverser la frontière à partir de 2011. Ils ont abandonné tous leurs biens pour rejoindre le Kurdistan irakien, appelé « Bakur » en kurde. Mais pour combien de temps, et dans quelles conditions ?
Ils se sont d'abord regroupés à 20 kilomètres au sud-ouest de Dohuk, dans le camp de Domiz, qui couvre aujourd'hui 1,14 km². Ils y sont arrivés par tous les moyens : parfois à la nage, à pied après des heures de route. La croissance du camp a très vite dépassé ses capacités d'accueil. Au départ, il a reçu environ 80 000 réfugiés. Ce chiffre a ensuite diminué pour tomber à environ 8 000 familles, toujours en fuite face aux horreurs de la guerre.

Hala se souvient du jour où elle est entrée dans le camp, couverte de poussière après avoir marché depuis la frontière. C'était en 2012. La moitié de sa famille n'était pas encore arrivée. Ceux qui étaient là avaient le cœur brûlant, comme une flamme de Newroz, le Nouvel An kurde. Ils tentaient d'éclairer la tente exiguë, à la fois paradis pour les insectes et enfer du désir et de la nostalgie de leurs maisons dans la campagne de Damas.
Les couvertures distribuées, la bouteille d'eau pour laquelle, comme les autres, il fallait faire la queue, et même la présence de sa mère n'ont rien changé. Elle avait l'impression que sa vie lui échappait, comme du sable entre les doigts. Elle devait apprendre à vivre ainsi, les mains vides mais tendues, nourrissant seulement la douleur de survivre. Quatorze ans plus tard, Hala confie qu'elle n'a jamais réussi à accepter sa vie de réfugiée et qu'elle continue de se nourrir de sa nostalgie.
Les témoignages recueillis par l'Organisation internationale pour les migrations en 2012 font état de violences durant les déplacements forcés. Selon un témoin, des cadavres sont restés dans les rues de sa ville pendant au moins quatre jours. Un autre raconte que des familles, guidées par des passeurs, ont essuyé des tirs à la frontière et que certains membres sont morts en route vers Domiz.
Des milliers de Kurdes vivent encore dispersés dans des camps du Kurdistan irakien. Beaucoup expliquent qu'ils ne peuvent pas rentrer. Les raisons sont multiples : les conflits incessants entre Damas, les FDS et les régions kurdes, les opérations militaires turques intermittentes, mais aussi la peur de la conscription forcée.
La vie dans le camp de Domiz tient en grande partie grâce aux femmes. Elles occupent divers emplois, malgré des salaires très bas. Elles tentent d'envoyer leurs enfants étudier en Europe et restent sur place, luttant pour survivre dans un environnement dépourvu de services essentiels, notamment de santé. Le camp manque de services d'urgence. Les centres médicaux existants manquent de médicaments. Les habitants doivent parcourir de longues distances pour obtenir des soins de base.
L'éducation pose également problème. Le camp manque de personnel spécialisé, ce qui freine l'apprentissage. Malgré le « développement » du camp, qui ressemble désormais à une petite ville avec des constructions en dur à la place des tentes, les écoles restent des caravanes. Elles n'ont ni chauffage en hiver ni climatisation en été, et disposent de très peu d'équipements scolaires. L'avenir de ces écoles, comme celui du camp, demeure incertain.
Malgré tout, les habitants renaissent chaque jour. Ils s'enracinent dans le camp pour préserver leur équilibre. L'imagination, après tout, ne saurait être limitée par les frontières actuelles du camp ni par les rêves de stabilité et de progrès, car le camp ne cesse de se bâtir, gagnant de nouvelles maisons et traçant de nouvelles rues.
Dans les camps comme ceux des yézidis, l'éducation est négligée, parfois presque inexistante. Pendant des années, elle a reposé uniquement sur les efforts des parents. Ceux-ci payaient chaque mois des enseignants non qualifiés pour instruire leurs enfants. Ils devaient aussi acheter les livres, alors que la gratuité des manuels est un droit fondamental pour tout élève irakien. Pourtant, des milliards de dinars sont alloués chaque année au ministère irakien de l'éducation. Malgré cela, les familles des camps ont dû collecter de l'argent pour acheter du fioul afin de chauffer les salles en hiver.
Un rapport de l'Unicef publié en 2024 recommande que le ministère étende les services éducatifs aux camps de déplacés, surtout après la décision de fermer certains camps au Kurdistan5. Cette politique cherche à régler le problème des déplacés de manière superficielle, sans solutions durables ni amélioration des conditions de vie dans les régions d'origine. Elle menace ainsi un système éducatif déjà fragile et sous-financé. Personne ne sait ce qu'il adviendra des élèves : seront-ils expulsés de leurs écoles ? Les institutions fermeront-elles ? Ou resteront-ils enfermés dans une précarité permanente ?
Au-delà de l'éducation et de la santé, les habitants font face chaque jour à des risques pour leur vie et leurs moyens de subsistance. Les incendies ravagent régulièrement les tentes en nylon, causant des morts et détruisant les rares biens des familles.
Parallèlement, le programme de retour volontaire promu par le ministère irakien des migrations a été suspendu arbitrairement. Les indemnisations pour les maisons détruites ont été interrompues, tout comme la délivrance des 7 000 titres de propriété promis aux familles déplacées.
L'éducation, la santé — physique et mentale — et les services de base ne reçoivent pas le soutien nécessaire. Cette négligence s'inscrit dans un problème plus large qui touche à la fois les déplacés yézidis et les Kurdes syriens. Malgré des décennies de promesses, les autorités n'ont toujours pas mis en place de mesures concrètes permettant un retour digne dans leurs régions d'origine et une véritable sortie de la crise des camps.
Par définition, les camps de réfugiés sont des espaces temporaires ou semi-permanents destinés à ceux qui fuient une mort certaine. Ils sont gérés par des organisations internationales et des agences humanitaires, censées appliquer des principes universels de protection des droits humains. Mais, dans la pratique, les déplacés sont traités selon la « réputation » de leur pays d'origine. Les droits théoriquement garantis ne s'appliquent pas de la même manière aux populations du Proche-Orient, et encore moins aux Syriens et aux yézidis.
Avec le temps, ces camps deviennent pourtant les seuls lieux de vie possibles. Leurs habitants traversent les frontières pour s'y installer durablement. Les observateurs extérieurs, y compris dans les localités voisines, réduisent souvent ces espaces à des stéréotypes de « chaos » ou de « prostitution ». Pourtant, ces mêmes voisins viennent s'approvisionner sur les marchés des camps, où les prix sont plus bas.
Les camps servent également de lieux d'accueil pour d'anciens détenus et pour des femmes rescapées des prisons de l'OEI, ainsi que pour leurs familles, qui ont subi d'horribles tortures physiques et psychologiques. Mais des questions demeurent : ces camps peuvent-ils durer indéfiniment ? Jusqu'à quand ? Les tentes vont-elles se dégrader ? Les structures en béton finiront-elles par s'effondrer ? Et si elles restent debout, l'État irakien cherchera-t-il à les cacher pour préserver sa réputation internationale et continuer à exhiber ses « réalisations » ?
1NdT. Le takbir est l'acte de prononcer la formule arabe « Allahou Akbar », qui signifie « Dieu est grand ». L'organisation de l'État islamique (OEI) utilise parfois l'expression « Allahou Akbar » en appelant au takbir, pour annoncer ses crimes et les justifier au nom de Dieu.
2Certains chercheurs attribuent le nom « Shankal » à une construction linguistique sumérienne cunéiforme, qui combine « shan », signifiant « femme », et « kal », signifiant « déesse ».
3« Iraq : Escape from Hell : Torture and sexual slavery in Islamic State captivity in Iraq », rapport d'Amnesty International, 23 décembre 2014.
4Voir « The Nightmare in Iraq », rapport d'Human rights watch, 9 août 2014.
5« UNICEF Iraq Humanitarian Situation Report No. 1 (Mid-Year), 01 January – 30 June 2024 », 13 septembre 2024.
Janvier 2026. Après la chute d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor, l'armée syrienne est aux abords de Hassaké. L'ensemble du territoire autonome kurde est menacé. Reportage au « Rojava » pendant les négociations qui ont abouti, le 30 janvier, à un accord entre Damas et les Kurdes.
17 janvier 2026. Pour accéder au Kurdistan syrien, ou à ce qu'il reste du « Rojava », nous traversons le Tigre depuis le Kurdistan irakien en empruntant le pont flottant qui relie les deux rives. C'est par ce passage que les camions, les citernes de pétrole et les personnes entrent et sortent du territoire autonome kurde syrien. Ce point de passage garantit des revenus à l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES).
Après avoir conquis la totalité d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor aux dépens des Forces démocratiques syriennes (FDS), l'armée syrienne se trouve aux portes de la ville de Hassaké. La menace d'une reprise du reste du territoire autonome par l'armée syrienne pèse lourd. Les Kurdes essayent de sauver les meubles. Ils sont horrifiés par la fin rapide de la « coexistence entre communautés, notamment kurdes et arabes », selon l'idéologie officielle des autorités de l'AANES.
Des Kurdes nous amènent à Tirbespi, à 25 kilomètres à l'est de Qamishli, où des milices faisant partie de l'armée officielle de Damas font monter des mortiers sur la ligne de front. C'est la « mobilisation générale ». Hommes et femmes de tout âge, kalachnikovs à la main, se rassemblent sur tous les ronds-points de la région à majorité kurde. Ces comités d'autodéfense vont essayer d'empêcher l'arrivée du gouvernement dans la région. Hussein Khaled, la cinquantaine, est à la fois en colère et inquiet : « Nous protégeons les acquis de notre révolution. »
Le 4 janvier, après une proposition de compromis faite par le pouvoir d'Ahmed Al-Charaa le 21 décembre 2025, une réunion se tient à Damas, sous supervision étatsunienne et française. Le texte issu de cette concertation est prêt à être signé quand Assaad Al-Chaibani, le ministre syrien des affaires étrangères, quitte la salle après avoir reçu une note. À son retour, il suspend la signature.
Les 5 et 6 janvier, à Paris, des discussions entre Israël et des responsables de Damas se tiennent sous l'égide des États-Unis. Le but : trouver un accord entre Israël et la Turquie concernant la Syrie. Damas — avec la Turquie derrière elle — fait des concessions majeures : elle abandonne le plateau du Golan à Israël et laisse le sud-ouest sous l'influence de Tel-Aviv, sans risque d'être attaqué par l'armée syrienne. En échange, Damas obtient l'autorisation des Occidentaux d'entrer dans la région autonome tenue par les Kurdes et leurs alliés.
L'offensive de l'armée syrienne commence le 6 janvier à Alep et ne s'arrête que devant les portes de Hassaké dans le nord-est de la Syrie. La volte-face des tribus et des combattants arabes au sein des FDS est largement commentée parmi la population de la région autonome, tout comme la position de Washington, perçue comme une trahison. En effet, Tom Barrack, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie et le Liban, déclare le 20 janvier sur X :
L'objectif initial des FDS en tant que principale force anti-État islamique sur le terrain a largement disparu, Damas étant désormais disposé et en mesure d'assumer les responsabilités en matière de sécurité, y compris le contrôle des centres de détention et des camps de l'organisation de l'État islamique.
Hikmet Habeeb, lui-même arabe et ancien président de l'assemblée cantonale de la région autonome du nord-est, nous accueille dans son bureau. Il tente une explication :
Les tribus arabes suivent le plus fort. Ils étaient avec nous quand nous les avons protégés contre l'organisation de l'État islamique (OEI). Mais maintenant que le gouvernement de Damas arrive dans la région, ils retournent leur veste. Bien avant l'offensive de Damas, un important chef de tribu arabe nous avait fait savoir déjà que si l'armée syrienne arrivait avec des membres de [sa] tribu, [ils n'allaient] pas [se] battre contre eux.
Avec la défection des arabes au sein des FDS, les effectifs avaient rapidement diminué de 100 000 à 50 000. Impossible, dans ces conditions, de tenir le front à l'est de l'Euphrate. Les FDS décident alors de ne pas se battre pour Raqqa et Deir ez-Zor, évitant ainsi un bain de sang, et de se concentrer sur les villes à majorité kurde. Hikmet Habeeb reconnaît : « Nous sommes confrontés à des défections de tous les côtés. De plus, des médias panarabes comme Al-Jazira et Al-Arabiya ne ratent pas une seule occasion de noircir les Kurdes et les FDS avec une propagande mensongère. » Kamal Chomani, rédacteur en chef du journal en ligne The Amargi explique que les problèmes de gouvernance et les abus des FDS étaient connus bien avant : « Les Kurdes eux-mêmes en sont les critiques les plus virulents. Mais la vague actuelle de dénigrement des Kurdes est dictée par l'évolution des alliances. »
Un cessez-le-feu de trois jours est déclaré le lendemain de notre arrivée au « Rojava », le 18 janvier 2026. La menace est momentanément suspendue. Mais les pourparlers n'avancent toujours pas. Damas veut tirer avantage de sa victoire militaire sur le terrain et impose un texte en six points à la délégation kurde à Damas. Dans les faits, c'est une pure et simple demande de capitulation : adhésion individuelle – et non en tant que brigades – des FDS à l'armée syrienne, après vérification sécuritaire, et deux heures optionnelles d'apprentissage de la langue kurde dans les villes où les Kurdes sont majoritaires. Mazloum Abdi, le commandant général des FDS, et son équipe quittent la table des négociations.
Beaucoup de commentateurs décrivent l'attitude kurde comme « maximaliste », un « refus du compromis » en raison de la domination la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais les Kurdes que nous rencontrons, des officiels, des commerçants, des travailleurs ou des journalistes, sont unanimes : ils refusent toutes et tous une reddition ou une capitulation. « Nous ne nous sommes pas battus avec autant de détermination et avec autant de morts pour aussi peu de résultats », nous explique Ahin, une jeune étudiante à l'université à Qamishli.
Face au risque de la perte de tout le « Rojava » et d'un bain de sang, la direction kurde tente de se frayer un chemin tout en traçant les lignes rouges : elle accepte la gestion des frontières, des aéroports et des ressources énergétiques par Damas, mais exige de conserver l'autodéfense des villes à majorité kurde, une gestion politique décentralisée du territoire et la préservation des droits culturels kurdes — notamment leur langue.
De son côté, Abdullah Öcalan, le chef du PKK, menace de rompre le processus de paix engagé avec la Turquie si le « Rojava » continue à être attaqué. La diaspora kurde se mobilise. Cette pression populaire, combinée aux efforts diplomatiques de Massoud Barzani et Bafel Talabani, les deux dirigeants kurdes irakiens, finit par convaincre Ankara, Damas et Washington de la nécessité d'un nouvel accord.
Car sans accord, les cercueils n'auraient pas cessé d'arriver, comme en ce jour au cimetière de Qamishli, où l'on enterre dix jeunes tués dans les confrontations récentes à Raqqa. Rohilat Afrin, la commandante des YPJ, les Unités de protection des femmes, ne décolère pas. Devant la foule et sous une pluie battante, elle crie : « Nous nous sommes durement battues pour nos droits, nous allons les garder. »
Dans la région autonome, les femmes jouent un rôle primordial dans toutes les sphères de la société. Dans les négociations en cours, rien ne filtre sur le rôle des combattantes. Sur la ligne de front, l'une d'entre elles assure que « les femmes ne vont pas retourner dans leur cuisine si jamais le régime de Damas reprend le contrôle de cette région. »
Le 22 janvier, nous nous mettons en route pour la ligne de front à Hassaké, ville mixte arabo-kurde, à deux heures de route de Qamishli. Les troupes de Damas se trouvent à deux kilomètres du centre-ville. Si Hassaké tombe, la région à majorité kurde se trouvera tellement réduite qu'elle deviendra économiquement invivable.
Quand nous rentrons le lendemain à Qamishli, les drapeaux des FDS symbolisant une Syrie fédérale ont disparu. Restent ceux des YPG et YPJ, ainsi que le drapeau du Kurdistan — rouge, blanc et vert avec le soleil au milieu — aussi utilisé par le Gouvernement régional du Kurdistan irakien. Les principaux concernés se sentent abandonnés de tous. Finis les principes de la coexistence entre les peuples. Il ne leur reste que la solidarité inter-kurde. Bilal, journaliste kurde, nous confie :
Le PKK a perdu des plumes. Son projet de coexistence entre les peuples ne fonctionne visiblement pas. Les gens ici regardent désormais vers les Kurdes d'Irak. Mais soyons honnêtes : sans les guérilleros du PKK, descendus de la montagne de Qandil en 2014, Kobané ne serait pas libérée et le génocide contre les yézidis à Chengal n'aurait pas été arrêté. C'est le PKK qui avait ouvert un corridor et sauvé des dizaines de milliers de vies.
Le 24 janvier, nous visitons une école à Qamishli occupée par des familles qui ont emporté avec elles les biens qui leur restaient. L'offensive récente de Damas a créé 150 000 nouveaux déplacés internes, selon un comptage de l'Administration autonome. Pour certains, c'est le quatrième ou cinquième déplacement. Walid Ali, un quinquagénaire originaire d'Afrin, raconte son calvaire :
Nous sommes partis d'abord d'Afrin à Tel Rifaat, où nous sommes restés sept ans. En janvier 2026, des milices syriennes pro-turques nous ont de nouveau attaqués et nous avons dû fuir vers Tabqa. Ensuite, l'armée syrienne est arrivée et nous sommes partis pour Raqqa. Une fois Raqqa tombée, nous nous sommes déplacés vers Hassaké. Et nous voici maintenant à Qamishli.
Evin, une jeune fille de 17 ans, fond en larmes : « Nous avons dû partir à quatre reprises. Nous n'avons jamais eu l'opportunité d'aller à l'école. J'en ai marre d'être déplacée. » Ces déplacés viennent s'ajouter au demi-million de déplacés internes causés par l'agression turque de 2018 et 2019. Ils auraient dû pouvoir rentrer chez eux à la suite de l'accord du 10 mars 2025, mais celui-ci est resté lettre morte. Cependant, plusieurs personnes, plutôt âgées, sont rentrées à Afrin. Les déplacés espèrent un nouvel accord pour pouvoir rentrer.
Le 30 janvier 2026, la nouvelle tombe enfin : un accord est conclu entre Damas et les Kurdes. Mais ce n'est pas la fête. Les visages restent sombres. Les termes de l'accord ne suscitent guère d'enthousiasme. Simplement le soulagement que Damas ait fini par accepter les lignes rouges tracées par les Kurdes. Les négociateurs kurdes, Mazloum Abdi et Ilham Ahmed, considèrent avoir évité un bain de sang. Les institutions de l'Administration autonome seront intégrées en tant que telles dans le nouvel État syrien. Les déplacés pourront rentrer chez eux. La Turquie doit se retirer des zones occupées.
Hozane Ehmed, Kurde syrienne originaire de Hassaké, regarde la nouvelle situation d'un œil plutôt positif :
Les FDS gardent trois brigades à Hassaké et une brigade à Kobané. Cela ne s'appelle pas une autonomie militaire, mais ce n'est pas non plus une intégration individuelle comme l'avait exigé Damas. Les régions de Hassaké, Amoude, Derik et Qamishli devraient s'autogérer avec une présence policière conjointe ou très discrète de la part de Damas. Le seul problème qui demeure concerne Kobané et Afrin, qui seront liées à la province d'Alep, et pas aux provinces à majorité kurde dans l'est de la Syrie, donc sans continuité territoriale. Kobané est d'ailleurs toujours assiégée. Nous avons perdu du territoire, mais nous avons gagné la reconnaissance de nos droits en tant que peuple kurde, chose que l'on n'avait pas auparavant.
Nous quittons la Syrie par là où nous sommes entrés. Entre-temps, les autorités kurdes ont déclaré que le poste-frontière de Semalka restera sous contrôle des FDS avec, seulement, la présence de quelques fonctionnaires de Damas. Une victoire de plus pour la solidarité inter-kurde.
La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs.
La fin de l'Administration autonome du nord et l'est de la Syrie (AANES) avec la reprise de Raqqa par le pouvoir central le 18 janvier 2026, est d'abord une conséquence de la fin de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) tel qu'elle était structurée depuis 2014. Jusque-là, il s'agissait pour les États-Unis et leurs partenaires de la Coalition de soutenir des acteurs non étatiques pour lutter contre l'organisation djihadiste.
Or, avec la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024, les États occidentaux qui ont soutenu la construction de l'AANES et armé les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont progressivement privilégié une logique de reconstruction de l'État syrien et de la souveraineté nationale. En septembre 2025, l'intégration de Damas dans la Coalition globale contre l'OEI a confirmé cette tendance et privé l'entité kurde de son levier stratégique. Ne restait pour les pays occidentaux que la question du sort des 9 000 prisonniers de l'OEI et des milliers de civils encore présents dans le nord-est du pays.
Dans le même temps, un alignement régional — des pays du Golfe à la Turquie — s'est dessiné autour de la restauration d'un centre étatique fort, hostile aux expériences autonomistes armées. Dès lors, faute de soutien régional, l'intégration de l'AANES à l'État syrien devenait la seule voie réaliste pour les autorités kurdes, encore fallait-il en définir les modalités. À cette fin, les États-Unis et la France ont fait pression sur l'AANES pour engager un cycle de négociations avec Damas. Débuté le 10 mars 2025, celui-ci s'est très vite enlisé à cause d'une contradiction majeure : le pouvoir central affirmait sa souveraineté et le retour de l'État dans l'ensemble du territoire afin de clore la guerre civile, tandis que les autorités kurdes cherchaient une forme de cogestion du territoire et le principe d'une région de facto autonome.
Ainsi, la transformation des rapports de forces régionaux et l'enlisement des négociations laissaient présager un conflit prochain, d'autant plus que l'escalade militaire était constante tout au long de la ligne de front sur les bords de l'Euphrate.
Sur le plan militaire, la rapidité de la défaite, qui a eu lieu en quelques jours, s'explique par les contradictions internes du projet politique de l'AANES. Lors de sa création en 2015, l'administration et son projet de « confédéralisme démocratique » représentaient pour les populations kurdes, arabes et les autres minorités de la région le seul moyen de survie face à l'OEI. Elle s'est imposée ensuite comme une alternative à la dictature de Bachar Al-Assad. Cette entité politique était toutefois structurée par la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui, depuis 2012, réprime toute opposition dans les territoires sous son contrôle afin de réaliser sa propre « révolution » au sein de la Révolution syrienne.
De fait, l'AANES représentait dès ses débuts un modèle de gouvernance autoritaire reposant sur un appareil sécuritaire aux mains des cadres kurdes du PKK. Cet autoritarisme était régulièrement contesté par la population et décrié par les partenaires de la Coalition, sans qu'aucun ne réussisse à réformer ce système. La répression contre les opposants s'est même renforcée au nom de la lutte contre l'OEI, un amalgame qui était devenu un lieu commun dans le Nord-Est syrien.
C'est dans ce cadre que se développent les contradictions d'un système alternant mobilisation idéologique et répression de la société. La population kurde était particulièrement visée par la mobilisation idéologique, en particulier via des académies politiques et des réseaux clientélistes partisans. La volonté de transformer la société a notamment abouti à une réforme catastrophique du système éducatif et à la mise en place d'un contrôle par le bas, via des conseils de quartiers, la population kurde n'ayant d'autre choix que d'accepter cette politisation forcée, et craignant en particulier la conscription forcée et les arrestations.
De leur côté, les populations arabes, soit 70 à 80 % de l'ensemble des habitants du Nord-Est syrien, étaient moins visées par ces mobilisations idéologiques du parti, mais durement contrôlées. Une hiérarchie identitaire plafonnait leur intégration au « confédéralisme démocratique ». Si les habitants arabes participaient au projet, représentant 70 % des quelque 60 000 FDS, des 30 000 Assayech (les forces de sécurité locales kurdes) et des 120 000 fonctionnaires employés de l'administration civile, ils étaient relégués à des postes subalternes et sous surveillance étroite des cadres du PKK, les cadros. Enfin, cette économie politique du parti contre la société se retrouvait dans le secteur financier qui assurait d'importants revenus au PKK, tandis que les investissements dans les services publics et les infrastructures restaient limités.
En décembre 2024, la chute du régime des Assad soulève une vague d'espoir dans la région, celle d'un recul de la tutelle autoritaire du PKK et du retour de l'État syrien. Les habitants de l'AANES qui osent sortir manifester sont réprimés et les potentiels opposants traqués par les services de sécurité. L'ouverture actuelle des centres de détention permet de mieux comprendre ce système avec la libération de nombreux adolescents arrêtés pour des faits considérés comme politiques : possession du nouveau drapeau syrien ou d'images d'Ahmed Al-Charaa, relais de chansons liées à la révolution syrienne… Les services de renseignement kurdes surveillaient les réseaux sociaux. Un contenu supprimé pouvait mener à une arrestation. Les accusations formulées relevaient souvent du terrorisme, de la fuite d'informations ou de l'atteinte à la sécurité. Tous les témoignages des personnes libérées font état de passages à tabac réguliers et de tortures.
Le système répressif kurde anticipait ainsi une insurrection et tentait d'arrêter tout élément mobilisateur. Cependant, ce n'est pas une mobilisation organisée qui a fait tomber la région, mais un soulèvement populaire. La répression ne faisait que renforcer un inévitable qui était devenu pensable depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad.
Dès le début des opérations de l'armée syrienne contre les quartiers kurdes d'Alep, le 6 janvier 2026, l'état d'urgence est décrété dans les régions arabes du Nord-Est syrien. Selon un plan préétabli, les FDS se sont déployés sur des lignes de défense soigneusement préparées avec des centaines de kilomètres de tunnels. Cependant, l'ensemble de ce dispositif s'effondre dans la nuit du 17 au 18 janvier lorsque l'armée syrienne prend la ville de Tabka, au sud de l'Euphrate, et se dit prête à avancer sur Raqqa. Selon de nombreux entretiens réalisés, les FDS avaient reçu l'ordre de combattre, mais elles se sont délitées au contact.
On observe la même situation sur toute la ligne de feu de Deir ez-Zor à Raqqa, où les unités arabes des FDS, majoritaires, ont fait défection ou se sont mutinées, neutralisant l'ensemble de leur groupe de combat et obligeant les officiers kurdes syriens et les cadres du PKK à prendre la fuite. Il est encore trop tôt pour avoir un décompte des pertes, mais la majorité des morts se comptent soit dans les rangs des FDS arabes, exécutés pour désertion par leurs officiers, ou parmi les officiers kurdes, tués par leurs hommes alors qu'ils essayaient de fuir. D'après différentes sources, les forces kurdes auraient perdu plus de 550 hommes contre 250 côté gouvernement.
Dans le même temps, les autorités kurdes de l'AANES ont dû faire face à un soulèvement populaire qui a commencé au matin du 18 janvier et qui s'est amplifié à mesure que l'armée syrienne se déployait. Des contingents de combattants kurdes du PKK ont reçu l'ordre de mener une répression brutale, mais sont très vite dépassés. À Raqqa par exemple, les civils sont descendus dans la rue dès 8 heures du matin. Les rassemblements étaient d'abord hésitants à cause des tirs de snipers qui ont fait 22 morts et une centaine de blessés, selon les hôpitaux de la ville. Cependant, dès midi, les forces kurdes ont battu en retraite devant une mobilisation massive. L'entrée de l'armée syrienne vers 17 heures relève alors davantage d'une opération de sécurité pour protéger les civils des derniers snipers encore actifs.
L'effondrement des FDS dans la ville de Tell Brak est encore plus éloquent. Malgré l'importance stratégique de cette ville, située sur la route entre Qamishli et Hassaké, et des défenses impressionnantes, les combats ne durent pas plus de quelques minutes. On y dénombre 185 FDS d'origine arabe encadrés par 35 officiers kurdes et 8 cadres du PKK, dont cinq ne parlant pas arabe et donnant leurs ordres via des traducteurs — selon des entretiens réalisés avec des déserteurs et habitants de la ville.
À l'arrivée de l'armée syrienne au camp d'Al-Hol le mardi 20 janvier, certains soldats arabes des FDS contactent des connaissances côté gouvernement. Ils proposent à ces derniers de se rendre et préparent une mutinerie contre leurs officiers kurdes, contre l'assurance d'une avancée de l'armée syrienne sur Tell Brak afin de les protéger. La manœuvre a lieu le mercredi 21 janvier. L'armée syrienne met plus de temps que prévu sur des routes minées et sous les tirs de drones suicides. Les insurgés parviennent cependant à neutraliser les points névralgiques de la ville, tandis que sa population arabe se soulève. Les officiers et cadres kurdes s'enfuient, faisant 7 morts civils dans des tirs de dégagement. Là encore, l'armée syrienne entre dans une ville libérée sans tirer un coup de feu.

Si la crise de Soueïda en juillet 2025 relevait d'une fazaa, soit une mobilisation tribale d'envergure qui oppose tribus bédouines et druzes, la dynamique dans l'Est syrien est avant tout une « intifada », soit un soulèvement. Il reste à déterminer dans quelle mesure Damas a discrètement activé des contacts avec certains chefs arabes des FDS et incité à la défection. En revanche, le moteur de la révolte ne réside pas dans des réseaux tribaux, mais chez d'anciens combattants de l'Armée syrienne libre ou des cadres locaux réfugiés à Idlib durant la guerre civile. De nombreux entretiens révèlent que ce sont eux qui ont formé les premiers groupes d'insurgés lors de la nuit du 17 au 18 janvier 2026.
Paradoxalement, l'effondrement des FDS a sauvé le Nord-Est syrien d'un conflit communautaire. Là où le projet politique du PKK préparait la société à un long combat, les défections et mutineries ont rendu caduque la doctrine militaire du parti. De même, les centaines de kilomètres de tunnels et les milliers de tonnes d'armes accumulés en prévision d'une guerre contre la Turquie et ses forces alliées n'ont pas pu arrêter une insurrection populaire. Le PKK avait tenté de préparer la société de l'AANES à une guerre qui n'aura pas eu lieu du fait du soulèvement de la population.
Cette absence de combats permet pour le moment au commandement kurde syrien de l'AANES d'être libéré de la pression du PKK pour réengager le processus politique d'intégration. L'accord conclu le 29 janvier 2026 représente ainsi une avancée majeure pour la population kurde, tout en actant la défaite politique et militaire du PKK en Syrie. Ce compromis garantit la protection des zones kurdes ainsi que la reconnaissance de droits culturels et politiques, qui doivent être inscrits dans la constitution. Sur le plan sécuritaire, l'accord prévoit l'intégration de trois brigades kurdes dans la région de Hassaké et d'une brigade à Aïn Al-Arab (Kobané).
Ce volet est déterminant, car il permet l'incorporation des fonctionnaires de l'Administration autonome, des Assayech et des combattants des Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD) kurde, au sein des institutions et de l'appareil d'État syrien, malgré les divergences passées sur les modèles de gouvernance. Enfin, la question des employés civils constitue un pilier essentiel de cet accord. Les quelque 150 000 fonctionnaires de l'ancienne administration autonome, y compris ceux des régions arabes comme Deir ez-Zor et Raqqa, restent en poste. Damas s'est engagé à les intégrer dans le corps étatique après une procédure de vérification de leurs qualifications.
Dans cette optique de pacification, Damas s'est engagé à ne pas faire intervenir l'armée régulière dans les régions à majorité kurde. Contrairement aux interventions passées sur la côte ou à Soueïda, où le manque de discipline des troupes avait conduit à des massacres, la transition actuelle dans les régions kurdes semble s'orienter vers un modèle de passation politique. Cette dernière est encore fragile, la question étant de savoir si le PKK va tenter de réimposer son contrôle sur la société kurde ou accepter de se retirer. La mobilisation kurde que l'on observe actuellement est ainsi porteuse d'ouverture politique avec le retour de partis kurdes syriens, tandis que la population rejette la mainmise du PKK.
Raqqa, 18 janvier. Les soldats de l'armée syrienne se prennent en photo dans la ville, des tirs de célébration claquent, le drapeau syrien flotte. Après sept années sous administration des Forces démocratiques syriennes (FDS), la ville repasse sous le contrôle de Damas, à la faveur d'un accord. Tandis que certains fêtent la « libération », s'éloignent le projet du « Rojava » et l'autonomie kurde.
En treillis, kalachnikov en bandoulière, Abou Khaled pose devant l'Euphrate. Le soldat de 33 ans, à la carrure massive, affiche un sourire enfantin tandis qu'il se prend en selfie. « La dernière fois que je suis venu à Raqqa, c'était pour un voyage scolaire. Aujourd'hui, je viens la libérer », lâche-t-il. Il appartient à la 82ᵉ division de l'armée syrienne, l'une des unités régulières engagées par Damas dans sa progression vers les territoires jusque-là contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS). Cette entité militaire, dominée par les Unités de protection du peuple kurde (YPG) et soutenue par la coalition internationale dans sa lutte contre l'Organisation de l'État islamique (OEI), avait repris Raqqa en 2017, après Kobané en 2015. Elle administrait de facto le nord-est de la Syrie depuis près d'une décennie, à la faveur du retrait partiel du régime de Bachar Al-Assad, occupé sur d'autres fronts, et du chaos de la guerre civile.
Le 18 janvier à l'aube, sur les rives bleu marine de l'Euphrate, des centaines de véhicules militaires convergent vers le barrage de Tabqa. Comme Abou Khaled, des dizaines de soldats s'arrêtent pour se prendre en photo. Quelques heures plus tôt, les villes de Tabqa, puis Raqqa sont tombées aux mains des forces gouvernementales syriennes. Sur la route, un militaire enlace un homme en larmes. Son frère. Ils ne s'étaient pas vus depuis des années. Le soir, le président Ahmed Al-Charaa annonce la signature d'un accord avec les Kurdes syriens. L'opération militaire aura pris deux jours.

Le lendemain, la place Al-Naïm, au centre de Raqqa, devient le cœur des célébrations, les selfies se prennent désormais devant les lettres « I love Raqqa ». Tout au long de la journée, des groupes se succèdent pour fêter ce qu'ils appellent la « libération ». Des tirs en l'air retentissent sans interruption. De nombreux commerces restent fermés. Une odeur persistante de poudre flotte dans l'air.


Hossam, 5 ans, et Mohammed, 8 ans, font le tour de la ville avec leur père au volant, deux kalachnikovs en plastique brandies depuis le toit ouvrant. Une femme de 70 ans, drapée dans une robe à fleurs violettes, affirme n'avoir pas dormi de la nuit, « trop de joie ». Elle répète au milieu d'un groupe d'hommes : « Merci à Dieu. Merci à ceux qui nous ont libérés. Merci Ahmed Al-Charaa. » Pour beaucoup, ici, la fête n'est pas seulement politique. « On se sentait comme des citoyens de quatrième zone », explique Abdel Majid Touma, 45 ans, originaire de Raqqa. « Il y a du pétrole, des champs, mais regarde la ville, les infrastructures… Les FDS priorisaient leur région, priorisaient Erbil [capitale de la région autonome d'Irak]. Ils se priorisaient eux-mêmes. »

Abdel Majid parle d'une discrimination systémique sous l'administration des FDS. « Raqqa est arabe à 95 %. Et pourtant, nous n'avions aucun pouvoir. » Il se dit optimiste pour l'avenir : « Une Syrie verte, unie, pour tous. »
Dans la campagne autour de Raqqa, plusieurs infrastructures ont été endommagées lors des combats. Le 18 janvier, alors que les forces gouvernementales progressaient, les FDS auraient détruit un pont reliant les deux rives de l'Euphrate : le cours d'eau est devenu le principal point de passage et ne se franchit plus que difficilement.


Le 20 janvier au matin, Abou Houssein, 32 ans, pêcheur aux yeux verts coiffé d'un turban brun foncé, traverse le fleuve à bord d'une petite embarcation. Il transporte des personnes et des marchandises d'une rive à l'autre, tentant d'acheminer des légumes et du poulet vers la ville. « Le vieux pont a été bombardé. Maintenant, on traverse en bateau », raconte-t-il. Lui aussi dit avoir subi un racisme anti-Arabes sous l'administration des FDS. Son cousin est détenu depuis un an pour « appartenance à Daech », sans preuve. « Ici, on accuse vite. » Détentions prolongées sans jugement pour soupçon d'appartenance à l'OEI, accaparement des terres ou des ressources – notamment agricoles ou pétrolières – au profit des administrations ou des forces kurdes, et marginalisation politique figurent parmi les griefs régulièrement exprimés.

Ce ressentiment envers les Forces démocratiques syriennes s'est accru lors de la gestion par les autorités kurdes de zones majoritairement arabes, perçue localement comme une forme d'« occupation ». Cette hostilité a pu s'étendre aux Kurdes dans leur ensemble.
Des centaines de Kurdes ont quitté la ville. Un quartier à majorité kurde surnommé la « ceinture du nord » reste inaccessible, bloqué par des barrages militaires. Ceux qui sont restés se font discrets. Les Kurdes représentaient autrefois environ un quart de la population de Raqqa. Les symboles kurdes ont été retirés : un drapeau des YPG gît au sol, tandis qu'un gamin crache dessus et l'écrase du pied.

La fête continue. Les symboles tombent. Un Kurde, qui vit ici depuis plus de dix ans, accepte de parler, à condition de se fondre dans l'anonymat. Il dit ne pas fumer. Puis allume une cigarette. Puis une autre. Dehors, les tirs. Secs. Réguliers. Comme un bruit de fond. Il parle de la peur. Celle des vengeances. Des règlements de comptes. De ce qui vient après. Quand on évoque la statue déboulonnée à Tabqa lors de la prise de la ville par les forces gouvernementales – une femme, représentant une combattante des la milice féminine kurde de l'administration autonome, les YPJ –, son visage se ferme. « À quoi ça leur sert ? », souffle-t-il. Un silence. « Un acte barbare. »
Il parle de fausses informations. De récits fabriqués, répétés, martelés depuis des mois pour diaboliser les FDS. Il dit vouloir la paix. Pour tous. Puis il craque. Des amis. Des collègues. Des familles entières ont fui, ces derniers jours. Par peur. « Beaucoup sont partis parce qu'ils n'avaient plus rien à défendre. » Lui est resté. « Je n'ai rien fait. Je n'ai pas à avoir peur. » Il a peur quand même. Des rumeurs. Des mensonges. Des représailles présentées plus tard comme de simples « incidents isolés ». Il cite la côte – et les massacres d'alaouites. Il cite Soueïda– et les massacres de Druzes par les forces gouvernementales et de sunnites par les miliciens druzes. En marge des combats, des exécutions de civils ont eu lieu impliquant des membres des forces gouvernementales – tel que dénoncé par Amnesty International en avril et en septembre 2025. « Les mensonges ont dressé les gens les uns contre les autres. »
Le « Rojava », dit-il, n'a jamais été un projet de séparation. Il parle d'une société rêvée, dirigée à « cinquante pour cent » par des femmes. Des régions avec leurs figures, leurs héroïnes, leurs morts. Les tirs couvrent parfois sa voix. Une ambulance passe. Il se souvient de la chute d'Assad, à Tabqa. « Un choc de bonheur impossible à décrire. » À l'époque, il n'imaginait pas ce que cela signifierait pour le « Rojava ».

Il parle aussi de la peur du retour de l'OEI. Il ne dit jamais Daech. Il dit « h'dèch », « onze », en arabe. Un terme utilisé pour éviter de nommer le groupe. La peur est ancrée. Les Kurdes ont été en première ligne de la guerre en Syrie dès les premières années. Sans État. Sans refuge. « À la fin, nous ne sommes pas une seule couleur », conclut-il. « Je suis kurde. Et syrien. »
Sur le canal WhatsApp officiel des FDS, vingt-quatre heures de silence, tandis que les troupes gouvernementales progressaient vers Raqqa et Tabqa. Puis, le 18 janvier, un accord est annoncé entre Charaa et Mazloum Abdi, le commandant en chef des FDS, qui assure qu'il s'agit d'un moyen « d'éviter un bain de sang ».
Le texte repose sur quatorze points. Il instaure un cessez-le-feu général et entérine la remise à l'État syrien des provinces de Raqqa et de Deir Ez-Zor. Les institutions civiles et sécuritaires de Hassaké doivent être intégrées à l'appareil étatique. Les postes-frontière, les champs pétroliers et gaziers repassent sous le contrôle de Damas. Les forces kurdes sont appelées à être intégrées aux ministères de la défense et de l'intérieur. Une autonomie locale limitée est maintenue à Kobané. En échange, les cadres et combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) doivent quitter le territoire syrien.

« Pour moi, ce n'est pas la fin du Rojava », assure notre témoin kurde. L'accord marque toutefois la fin de l'administration autonome du Nord-Est syrien, sans reconnaissance constitutionnelle d'un statut kurde. Toutefois, Ahmed Al-Charaa avait émis, le 16 janvier, un décret présentant les Kurdes comme une composante essentielle de la population syrienne, et reconnaissant leurs spécificités culturelles et linguistiques.
Lors du transfert précipité du contrôle de plusieurs prisons vers les forces gouvernementales, entre le 19 et le 21 janvier, des évasions ont été signalées. À la prison d'Al-Chaddadeh, des uniformes orange jonchent le sol jusqu'à l'entrée du site, témoignant de la fuite de détenus, des membres présumés de l'État islamique.

Chaque camp accuse l'autre. Impossible de vérifier ces versions. Les FDS ont diffusé une vidéo montrant les autorités syriennes libérant des détenus, mais les images ne correspondent pas à la prison d'Al-Chaddadeh. Les autorités accusent en retour les FDS de les avoir libérés. Elles évoquent 120 prisonniers en fuite, dont 81 auraient été recapturés. Cette passation chaotique est instrumentalisée de part et d'autre : côté kurde, elle est présentée comme le signe d'une complaisance des autorités syriennes envers l'OEI ; côté gouvernemental, comme la preuve que les FDS cherchent à semer le chaos en Syrie.

Dans la ville de Hassaké, bastion kurde de la région autonome – où vivent 10 % de la population totale du pays et où certains des Kurdes ayant fui les localités reprises par les forces gouvernementales sont réfugiés – l'atmosphère est lourde. « Un calme pesant, presque terrifiant », décrit Patricia au téléphone, 22 ans, qui travaille pour une gazette locale. « Jusqu'à présent, l'administration autonome kurde et les FDS assuraient la protection de cette ville où vivent Arméniens, Assyriens, Kurdes, yézidis et Arabes. La suite est incertaine », dit-elle.
Les troupes gouvernementales progressent vers la ville, l'accord prévoit qu'ils en prennent le contrôle. Côté kurde, les appels à la mobilisation sont massifs. Dans un élan de solidarité transnationale, des images ont montré des rassemblements de Kurdes près de plusieurs points frontières, notamment côté turc, certains tentant de franchir le mur vers la Syrie.
Le 21 janvier, un soldat de l'armée syrienne apparaît fièrement dans une vidéo avec une tresse de cheveux dans la main qu'il dit avoir coupée à une combattante de l'YPJ, la milice féminine kurde intégrée aux FDS. Face à la viralité de la vidéo, l'homme a ensuite affirmé que la tresse était artificielle, et que cela avait été une blague. D'autres images montrent des membres des FDS humiliant un groupe d'hommes arabes. Ces séquences sont difficiles à vérifier et se propagent rapidement sur des canaux pro-FDS comme progouvernementaux.
Tandis que Raqqa danse, Hassaké retient son souffle. Kobané est assiégée.
Les groupes armés syriens fidèles au président Ahmad al-Sharaa ont brisé la résistance des Forces démocratiques syriennes (FDS), groupe majoritairement kurde. Mais cette avancée ne peut s'expliquer que par le […]
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En Syrie, les négociations continuent entre les nouvelles autorités syriennes et des responsables des Forces démocratiques syriennes (FDS) de l'autre. Les sujets sont nombreux : armée, contrôle des frontières, retour des déplacés, institutions, éducation, énergie, rôle des femmes. Mais l'écart entre les deux camps reste profond.
Le 10 mars 2025, le président syrien Ahmed Al-Charaa et Mazloum Abdi, dirigeant militaire des Forces démocratiques syriennes, avaient signé un accord prévoyant des avancées concrètes sur le statut et la place des Kurdes. Six mois plus tard, sa mise en œuvre se fait toujours attendre. La Turquie et Israël tentent activement de bloquer ce processus : Ankara pousse pour un État syrien centralisé, Tel-Aviv préfère un morcellement du pays. Les États-Unis, eux, donnent l'impression de changer de cap au gré des événements. Les Kurdes et leurs alliés plaident pour une autonomie dans une Syrie unifiée, un équilibre complexe.
Le 12 juillet 2025, Tom Barrack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie et le Liban, a reproché aux FDS leur lenteur à s'intégrer à l'armée. Il a rappelé que la Syrie est « un seul pays, une seule nation avec une seule armée ». Les dirigeants kurdes ont immédiatement répondu : « Un retour à la situation antérieure à 2011 n'est pas négociable, c'est exclu. » Pas question d'un retour à la centralisation d'avant-guerre. Les FDS acceptent de rejoindre l'armée, mais comme force autonome en coordination avec Damas.
Changement de ton un mois plus tard : lors d'une réunion à Amman, le 12 août, Barrack plaide pour une Syrie décentralisée et affirme que les Unités de protection du peuple (YPG) ne sont pas liées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), mais alliés des États-Unis. Pour Patrice Franceschi, auteur de Avec les Kurdes (Gallimard, 2020), la raison est limpide : « Les États-Unis ne comprennent pas grand-chose de la situation en Syrie, c'est comme en Afghanistan. Leur politique varie comme une girouette. Le massacre des Druzes les a fait changer d'avis. »
« Quant à la Turquie, poursuit-il, elle veut liquider toute autonomie kurde en Syrie et transformer la nouvelle Syrie en un État centralisé à la turque. Si cela échoue, elle va reprendre son intervention militaire, peut-être à travers l'Armée nationale syrienne qu'elle équipe et entraîne. » Selon lui, les Kurdes le savent très bien et ils se préparent. « Depuis la chute de Bachar Al-Assad, Ankara est à la manœuvre. C'est le projet turc qui se met en place actuellement. Ahmed Al-Charaa ne peut rien faire sans l'accord de la Turquie. Il a tout au plus 20 000 combattants. »
Le journaliste Sylvain Mercadier renchérit :
Les États-Unis ont changé de ton suite aux violences entre les Druzes d'un côté et les forces tribales soutenues par des milices du gouvernement de Damas de l'autre. Ces dernières sont responsables des massacres à Soueïda. Cela a certainement influencé la politique étatsunienne et démontre que Tom Barrack et Washington naviguent à vue dans leurs efforts de sortie de crise. C'est l'amateurisme et le court-termisme classique de la politique extérieure de Trump.
Un rapport d'Amnesty International Syrie1 confirme la responsabilité des forces gouvernementales et de leurs alliés dans l'exécution de dizaines de Druzes les 15 et 16 juillet 2025 :
Le 15 juillet, les forces gouvernementales avaient annoncé être entrées dans la ville de Soueïda. (…) L'escalade de la violence n'a pris fin qu'avec le retrait des forces gouvernementales tard dans la nuit du 16 juillet, laissant derrière elles plusieurs dizaines de corps assassinés. Sur certaines vidéos authentifiées, on peut voir des hommes armés en uniforme, sans insigne, circuler à bord de camions portant clairement le logo du ministère de l'intérieur.
Les Druzes, communauté issue d'une branche du chiisme, sont en première ligne depuis ces massacres. Leur chef spirituel syrien, Hikmat Al-Hijri, a réclamé une séparation administrative d'avec Damas. Mais Walid Joumblatt, leader du Parti socialiste progressiste et de la communauté druze au Liban, nous a déclaré s'y opposer farouchement :
Je suis contre la séparation des Druzes de l'État syrien, car cela signifierait la dislocation du pays. Le projet initial israélien, sioniste, c'est de disloquer toute la région, en partant de la Syrie. (…) Les Druzes vivent ensemble avec les Bédouins dans la même région depuis des siècles, on ne peut pas les séparer.
En mai 2025, Joumblatt s'était rendu à Damas pour dialoguer avec Al-Charaa et des responsables druzes :
Il faut œuvrer à une réconciliation entre les Druzes et le gouvernement de Damas, ce qui a été le cas tout au long de l'histoire. (…) Je ne suis pas pour tout centraliser à Damas, mais pour que les habitants de Soueïda, Druzes et Bédouins, restent dans une Syrie unifiée avec une nouvelle formule de gouvernement, non centralisé comme avant, mais avec une gestion conjointe de la police, de l'armée et aussi de l'économie.
La participation de milices pro-régime aux massacres des Alaouites en janvier 2025 puis des Druzes en juillet 2025 a creusé la méfiance. Et les propos récents d'Al-Charaa n'ont rien arrangé. Le 12 septembre 2025, il déclarait que « les FDS ne représentent pas tous les Kurdes, que la région qu'elles contrôlent est à majorité arabe ». La réplique d'Aldar Khalil, un dirigeant des FDS, lancée sur une place de Qamishili le 17 septembre, a été cinglante :
Qui représentes-tu ? Qui t'a amené à Damas ? La côte syrienne, le nord-est de la Syrie et Soueïda ne t'acceptent pas, et les Alaouites, les Druzes, les Yézidis, les Arméniens et les sunnites ne t'acceptent pas non plus. Aucune élection n'a eu lieu, qui représentes-tu ?
Al-Charaa ne semble prêt qu'à concéder une autonomie communautaire limitée dans certaines zones kurdes comme Kobané ou Qamishli, assortie de quelques postes symboliques. Les Kurdes, eux, rejettent une logique ethnique ou confessionnelle à la libanaise et défendent une décentralisation régionale inspirée de l'Espagne, de la Suisse ou de la Belgique.
Shahrazad Al-Hussein Al-Jasem de Deir ez-Zor, membre de Zenobia, une association de femmes arabes basée à Raqqa, explique qu'elle ne fait pas partie des Arabes qui veulent se séparer des Kurdes.
Nous ne voulons pas le retour de Damas dans notre région, parce que le gouvernement de Damas est un gouvernement d'une seule couleur, ce n'est pas un gouvernement inclusif. Les gens de Deir ez-Zor soutiennent les FDS. Nous voulons rester avec eux. Nous voulons une gouvernance décentralisée.
Georgette Barsoum, représentante de l'Union des femmes syriaques, confirme :
Après la bataille contre l'Organisation de l'État islamique nous avons créé nos propres organisations et nous avons obtenu des acquis, pas seulement pour les femmes, mais au niveau du fonctionnement démocratique de la société. Nous avons de fortes craintes que ce gouvernement autoproclamé de Damas veuille casser nos acquis. Ils ne veulent pas de notre projet d'autogouvernement.2.
Malgré tout, les discussions se poursuivent sur des sujets précis. À Damas, Îlham Ahmed, la ministre des affaires étrangères de l'Administration autonome dans le nord et l'est de la Syrie (AANES), a rencontré le chef de la diplomatie syrienne, Assaad al-Chaibani. Ils ont abordé le contrôle des frontières, en envisageant une gestion conjointe ainsi que la réouverture de l'aéroport de Qamishli. Les diplômes des universités de Kobané, Qamishli et Raqqa sont aussi désormais reconnus par Damas, et la langue kurde est de facto acceptée.
Le retour des déplacés reste en suspens : environ 350 000 personnes, chassées lors des offensives turques à Afrin en 2018 puis à Tal Abyad et Ras al-Aïn en 2019, survivent toujours dans des camps. L'accord du 10 mars 2025 prévoit leur retour, mais les milices pro-turques refusent de quitter ces zones. « Le retour des déplacés d'Afrin est lié à un accord global sur l'armée. La Turquie veut d'abord un désarmement des FDS avant de donner l'ordre à ses proxys de quitter la zone (…) », explique Hozan Ahmed, secrétaire du bureau Rojava Europe. Le dossier énergétique, lui, paraît plus simple : les Kurdes contrôlent les champs pétroliers et gaziers du nord-est et de Deir ez-Zor, mais affirment que ces ressources appartiennent à tous les Syriens.
Depuis sa prison, Abdullah Öcalan, fondateur du PKK, observe avec impatience l'évolution sur le terrain. Le 27 février 2025, il avait annoncé la dissolution du parti, hors Rojava, mais attend toujours un geste d'Ankara. En septembre 2025, il a mis en garde :
Si on désarme les FDS maintenant, les Kurdes subiront le même sort que les Druzes et les Alaouites. Si Damas ou Ankara exigent le désarmement des FDS, on arrête tout le processus de paix en Turquie. (…) Ankara et Damas ont intérêt à accepter l'offre de paix des Kurdes, car notre but est le vivre ensemble, c'est la coexistence. Si cette offre échoue, ce seront les États-Unis et Israël qui vont modeler la région. Et leur but est la division entre les peuples.
Sept ans après l'offensive turque sur Afrin en Syrie et le déplacement massif de sa population kurde, un lent mouvement de retour s'amorce. Entre peur, dépossession et incertitudes politiques, les revenants redécouvrent une ville profondément transformée.
Depuis plusieurs mois, des dizaines de familles kurdes franchissent chaque semaine les postes de contrôle menant à Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, pour regagner leurs foyers. Cette région, surnommée « la montagne kurde », a été le théâtre d'un bouleversement démographique majeur à partir de 2018, lorsque l'opération militaire turque « Rameau d'olivier », menée avec des milices syriennes pro-Ankara, a contraint environ 320 000 Kurdes à fuir vers les zones contrôlées par l'Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES). Depuis l'arrivée au pouvoir d'Ahmed Al-Charaa, le 8 décembre 2024, des négociations intenses avec Mazloum Abdi, chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), ont abouti à un accord signé le 10 mars 2025, ouvrant la voie au retour des déplacés kurdes.
Mais la ville n'est plus celle que ses habitants ont quittée. En 2018, la population kurde représentait 95 % de la région ; en 2023, elle était tombée à moins de 20 %. À la suite de l'opération « Rameau d'olivier » la région est placée sous l'autorité conjointe de la Turquie et de groupes armés syriens pro-Ankara, avec une administration de facto rattachée à la province turque du Hatay.
En vertu des nouveaux accords, les factions soutenues par la Turquie doivent laisser la place aux nouvelles forces de sécurité étatiques. Mais les Kurdes, ne pouvant pas encore intégrer ces instances, restent profondément méfiants. « En intégrant la sécurité générale, les milices changent de nom ou d'uniforme, mais elles gardent le contrôle », résume un habitant d'Afrin, qui préfère garder l'anonymat. Certaines factions pro-turques, comme la division Hamza ou la faction Sultan Suleiman Shah, parmi les plus redoutées, conservent leurs bastions dans des localités de Sheikh Hadid et Al-Bab.
L'association Bahar accompagne ce mouvement de retour, en assurant les passages et la sécurité des civils. « Beaucoup de familles sont prêtes à venir mais attendent que la situation se clarifie », confie Nour Agha, chargé des relations presse de l'association qui estime que 70 000 Kurdes sont rentrés depuis la chute de Bachar Al-Assad.
La présence des miliciens pro-turcs sur place freine les élans, notamment chez les jeunes hommes. Pendant sept ans, ces factions syriennes y ont imposé leur loi, souvent à coups de racket, de violence ou de spoliation, selon les témoignages recueillis par Orient XXI. « Nous avons entendu des histoires de jeunes tués et emprisonnés aux barrages », raconte Kifaye Djemou. Elle est revenue seule à Afrin début 2025, laissant son fils de 18 ans à Alep. « Il n'a jamais porté les armes, ni milité pour le parti, mais il a trop peur d'être emprisonné », explique-t-elle.
Leila Ahmad est revenue il y a quelques mois du camp de Tal Rifaat, où elle s'était réfugiée depuis 2018. Son mari a été arrêté alors qu'ils passaient le barrage d'entrée dans le district d'Afrin et emmené à la prison d'Alep. Il a finalement été relâché lors d'un échange de prisonniers entre le ministère de l'intérieur syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS), le 4 avril. « Aujourd'hui il ne sort plus de la maison », regrette-t-elle.
Outre la peur, un autre obstacle se dresse sur la route des revenants, celui du logement. De nombreuses habitations kurdes ont été saisies par les factions armées, occupées ou même revendues à des familles arabes déplacées. Elles exigent désormais des rançons pour restituer les biens.
Sakina, la sœur de Leila, en a fait l'expérience. Sa maison située dans le village de Kaxrê, Yakhour en arabe, est aux mains de la faction Sultan Suleiman Shah. « Ils nous ont demandé mille dollars pour y retourner. Mais nous rentrons tout juste de Tal Rifaat, nous n'avons pas cette somme », se désole Sakina. « À quoi bon être revenue si je ne peux ni voir ma terre ni visiter ma maison. » Sans travail, elle peine à survivre sur place et songe à repartir, au Rojava cette fois.
Même scénario pour Abdullah Cheikh Dahdu, professeur d'anglais originaire du village de Marata, qui n'était pas retourné à Afrin depuis 2018. Réfugié dans le quartier kurde d'Achrafieh à Alep, il n'a pu assister à l'enterrement de ses parents. Un milicien occupe sa maison. « Je suis allé voir la sécurité générale, mais ils m'ont dit ne pas pouvoir s'en occuper avant juillet », se lamente-t-il.
« Les factions liées à la Turquie louaient et vendaient les maisons des Kurdes ayant fui la région aux réfugiés arabes. Aujourd'hui, on leur demande de payer pour retrouver ce qui leur appartient déjà », explique une personnalité de la société civile qui préfère rester anonyme. Avec l'annonce du retrait turc et la fin de l'année scolaire, il espère un changement : « On observe déjà une baisse des sommes exigées. » Selon Azad Osman, membre du conseil local et de l'Association des indépendants kurdes syriens, un bureau spécifique a été créé pour gérer ces contentieux fonciers.
Malgré ces obstacles, certains signes d'un retour progressif à une vie normale apparaissent. En mars 2025, pour la première fois depuis 1975, les Kurdes ont tout de même pu célébrer publiquement Newroz, le Nouvel An kurde. Une fête modeste mais symbolique. « On a juste fait un dîner de famille et après nous sommes allés célébrer dans la rue, raconte Abdullah Cheikh Dahdu. C'était la première fois depuis des décennies. » En 2023, quatre personnes avaient été abattues à Jinderis par la faction pro-turque Ahrar Al-Charkiya lors de ces célébrations.
Depuis 2018, environ 150 000 déplacés arabes venus de Homs, Hama et Idlib se sont installés à Afrin, bouleversant profondément le tissu social. Si les tensions restent contenues, la méfiance est bien présente. « Nous n'avons pas de problème avec les Arabes, mais beaucoup ont des proches dans les factions », explique Kifaye Djemou. Elle tient à faire la distinction entre civils et groupes armés mais reste prudente. « Quand nous sommes revenus, on n'a pas dit à nos voisins arabes que l'on rentrait du camp de Tal Rifaat1. » Les Kurdes d'Afrin craignent toujours les arrestations arbitraires, notamment ceux ayant travaillé avec les ONG affiliées à l'AANES, l'entité kurde qui administre les territoires du Rojava. « Être soupçonné d'avoir des liens avec les Unités de protection du peuple (YPG) (liées aux FDS) peut suffire pour être emprisonné », souffle un travailleur humanitaire.
Pour les réfugiés arabes installés à Afrin, la chute du régime de Bachar Al-Assad ouvre la perspective d'un retour dans leurs régions d'origine. Mais tous ne peuvent pas encore s'engager sur ce chemin. Ahmad Ali, originaire du sud d'Alep, vit toujours dans le camp de Khizan Ashrafieh à Afrin : « Chez nous il ne reste rien, il n'y a plus de possibilité de vie. Il ne reste que les murs, les mines et quelques obus non explosés. » Son voisin Hussein Al-Ahmad ajoute : « Je m'étais promis que si le régime tombait, je reviendrais chez moi. Mais il n'y a plus d'écoles pour mes enfants. Ici, on reste parce qu'on n'a pas le choix. » Dans ce camp 500 familles vivent au jour le jour, environ 1 500 personnes selon l'association Bahar qui estime que 200 familles ont déjà pu rentrer chez elles, des chiffres qui varient selon les camps et l'origine des réfugiés.
Le 1er juin devait marquer un tournant. Après des discussions entre le conseil local et les autorités de Damas, Ankara devait cesser de financer les factions locales et transférer l'administration aux nouvelles autorités syriennes. Mais si la situation s'est améliorée, dans les faits, la Turquie reste présente. À l'entrée d'Afrin, le poste de la police militaire arbore encore des écussons mêlant le drapeau turc et celui de la révolution syrienne. La livre turque reste la monnaie en cours et sur le siège du conseil local flotte encore le drapeau de la Turquie. « Le problème est qu'Ahmed Al-Charaa n'a pas toutes les cartes en main dans ce dossier, il est fortement dépendant d'autres puissances internationales et notamment de la Turquie », analyse Azad Osman.
Une dépendance qui complique la mise en place de réparations pour les victimes des groupes armés. « C'est un vrai problème que ceux qui ont commis des crimes accèdent à des postes de commandement, déplore celui qui siège au conseil local en évoquant l'absence de mécanisme de justice transitionnelle. On a subi sept ans d'oppression et maintenant on devrait se taire ? Impossible… »
Pour certains Kurdes, une pleine intégration d'Afrin à la nouvelle administration syrienne semble illusoire. « Je me considère avant tout comme un Kurde, affirme Abdullah. Je voudrais que nous ayons notre indépendance, comme au Kurdistan d'Irak. » Deux jeunes lycéennes, présentes dans son appartement pour suivre des cours d'anglais, acquiescent. Certains, comme Kifaye Djemou, défendent une autre voie. « Le plus important, c'est la sécurité, la reconnaissance de nos droits dans un État syrien qui ne discrimine pas ses citoyens. » Et de conclure : « Tout reste à reconstruire. Revenir à ce que l'on a quitté prendra du temps. »
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1Une ville tenue par les forces kurdes.
Entre le 27 novembre et le 8 décembre 2024, l'offensive des ex-rebelles a eu raison du régime de Bachar Al-Assad, qui prétendait avoir gagné la guerre, six ans auparavant. Cette victoire a révélé que la géopolitique régionale s'était profondément modifiée. De ces changements, la Turquie sort gagnante, mais elle est confrontée à de nouveaux défis.
La chute du régime syrien, que Recep Tayyip Erdoğan a appelé « la révolution magnifique » (muhteşem devrim), a mis en lumière une nouvelle géopolitique du Proche-Orient affectée par nombre de conflits : la guerre en Ukraine et celle de Gaza, sans oublier les prolongements régionaux (notamment libanais) de cette dernière. La Turquie n'est pas restée inactive diplomatiquement et militairement alors que la région se transformait. Dès 2023, elle avait renoué avec le régime syrien, à l'occasion de contacts officieux, cédant aux pressions de ses partenaires russe et iranien du processus d'Astana1, voire des pays du Golfe qui ont consenti au retour de Damas dans la Ligue arabe.
Par ailleurs, les autorités turques ont été impliquées dans la gouvernance d'Idlib et dans la mise sur pied du Commandement des opérations militaires (Al-Fatah al-Moubin) qui a déclenché l'offensive le 27 novembre 2024. Cependant, elles ont veillé à ménager la susceptibilité de Moscou et de Téhéran par une série de contacts permanents (y compris l'accueil du ministre des affaires étrangères iranien, Abbas Araghchi, le 2 décembre 2024, à Ankara). Au cours de ces échanges, elles ont continué à inciter le président Bachar Al-Assad à négocier avec l'opposition et à promouvoir une transition. Depuis 2019, les Russes et les Iraniens n'avaient eu de cesse de faire pression sur la Turquie pour qu'elle évacue Idlib et les autres territoires syriens qu'elle occupait. Mais, à Doha, le 7 décembre 2024, ils n'ont pu que constater qu'en fin de compte c'était eux qui allaient devoir se retirer, et qu'ils avaient perdu la partie.
Désormais en position de force, la Turquie n'est pas pour autant seule en Syrie. De nombreux acteurs s'y côtoient. Rares sont les pays à abriter simultanément une présence militaire et politique de protagonistes aussi variés que les États-Unis, la Turquie, la Russie et Israël… Dans ces conditions, pour le nouveau régime, une clarification s'impose. Elle est lisible dans les premiers contacts et déplacements officiels de ses dirigeants, qui façonnent au jour le jour sa politique étrangère.
Concernant la Turquie, le gain géopolitique principal de la « révolution magnifique » est bien sûr le sévère coup porté à la présence russe et iranienne, qui l'a souvent préoccupée sur sa frontière méridionale au cours de la dernière décennie. On sait que Moscou est parvenue à maintenir le contact avec les nouveaux dirigeants de Damas. Néanmoins, la première délégation envoyée dans la capitale syrienne, le 28 janvier 2025, n'a pas réussi à garantir la pérennité de leurs bases militaires de Tartous et Hmeimim, leurs interlocuteurs ayant préalablement évoqué la nécessité de mettre en place un processus de justice transitionnelle et exigeant l'extradition de Bachar Al-Assad. Moscou risque donc de devoir relocaliser ses points d'appui militaires de Méditerranée orientale en Libye. Cela ne serait pas sans conséquences pour la Turquie, aussi présente dans ce pays, mais pour y soutenir des acteurs différents2. Quant à l'Iran, il semble durablement exclu du territoire syrien. Significativement, son ambassade a été mise à sac lors de la chute de Damas. Avec la Russie et Israël, il fait partie des pays dont les produits sont désormais interdits d'importation.
Réconcilié depuis deux ans avec les pays du Golfe, Erdoğan est ainsi en mesure de réaliser son rêve de 2015 : faire de la Syrie, expurgé de l'Iran et de ses alliés, un espace ami et le lieu d'une convergence forte avec le monde arabe, en particulier l'Arabie saoudite. Cette année-là, Ankara avait ostensiblement soutenu l'intervention saoudienne au Yémen, en dénonçant la « tentation hégémonique régionale » de l'Iran, voire du « chiisme »3. Le président turc pensait qu'un soutien résolu de son pays et de la monarchie saoudienne à l'opposition syrienne permettrait à cette dernière de l'emporter. Le cours des événements a contrarié ses plans, éloignant Ankara de Riyad, tandis que, dans le cadre du processus d'Astana, il allait même devoir se rapprocher de Téhéran.
Depuis, l'Arabie saoudite est revenue dans le jeu syrien et s'y pose comme une sérieuse concurrente pour la Turquie. Celle-ci n'est pas arabe et sera perçue comme l'héritière de l'ancienne puissance tutélaire ottomane si elle se révèle trop envahissante. Avant même sa chute, les Saoudiens étaient parvenus, à la différence des Turcs, à rétablir leurs relations diplomatiques avec Bachar Al-Assad. Certes, ils ne se sont pas précipités pour rouvrir leur ambassade à Damas, contrairement aux Turcs et à leurs alliés qataris. Mais ils ont efficacement œuvré à la levée des sanctions internationales contre la Syrie et peuvent jouer un rôle important dans la reconstruction du pays. C'est d'ailleurs chez eux qu'Ahmed Al-Charaa, le nouveau président syrien, a effectué sa première sortie officielle à l'étranger.
De son côté, la Turquie, au moment même où elle essaie de relancer sa candidature et surtout de faire aboutir les négociations d'actualisation de l'accord d'union douanière avec l'Union européenne, n'a pas ménagé ses efforts pour convaincre celle-ci d'accélérer la levée de ses sanctions, nécessaire pour permettre une reprise économique vitale pour la Syrie. Le 27 janvier 2025, l'Union européenne (UE) a soumis la suspension de ces sanctions au respect par le nouveau régime d'un mode de gouvernance respectant les minorités et les droits humains. À la veille de cette décision, Kaja Kallas, la nouvelle haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères, s'est rendue à Ankara, où elle a aussi souligné l'importance stratégique des relations turco-européennes. La Turquie fait donc jouer sa relation avec les Vingt-Sept pour lever leurs dernières réticences à l'égard d'Ahmed Al-Charaa, au moment où un dialogue est en train de s'établir entre celui-ci et les principaux dirigeants européens (invitation du président syrien à Paris par Emmanuel Macron, premier échange téléphonique avec le chancelier allemand d'alors, Olaf Scholz…).
Lors de la conversation téléphonique qu'il a eue avec son homologue français, le 7 février 2025, Erdoğan, a ostensiblement salué la levée graduelle des sanctions européennes, et l'échange a donné lieu à des propos soulignant à nouveau l'intérêt stratégique de la Turquie pour la région. Dans le contexte du retour au pouvoir de Donald Trump à Washington et des incertitudes qui l'accompagnent, l'esquisse de ce rapprochement turco-européen mérite d'être soulignée. D'autant que cette nouvelle géopolitique proche-orientale, même si elle paraît favorable à la Turquie, n'est pas non plus pour elle sans risques et sans incertitudes.
Toutefois, les dirigeants européens n'ont pas encore défini la place qu'ils entendaient réserver à la Turquie dans la nouvelle architecture de la défense européenne dont ils débattent actuellement face aux décisions de Donald Trump qui ébranlent l'OTAN jour après jour. Dès lors, il n'est pas étonnant qu'Ankara continue de ménager sa relation avec Moscou et plus généralement avec les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) . Le 24 février 2025, recevant son homologue russe à Ankara, le ministre turc des affaires étrangères Hakan Fidan a rappelé les déboires de la candidature turque à l'Union européenne et réaffirmé le souhait de son pays d'adhérer au BRICS.
Le principal sujet d'inquiétude de la Turquie dans la nouvelle configuration syrienne demeure la question kurde ou, plus exactement, le devenir du Rojava, cette région autonome qui s'est constituée dans le nord-est de la Syrie depuis les débuts de la guerre civile. Pendant l'offensive menée par les ex-rebelles fin 2024, l'Armée nationale syrienne (ANS), une organisation proche des Turcs, a forcé les milices kurdes, les Unités de protection du peuple (YPG) à abandonner la province de Manbij. Par la suite, le ministère turc des affaires étrangères n'a cessé d'affirmer qu'il était exclu que le Rojava voie son statut institutionnel consacré dans la nouvelle Syrie, le président Erdoğan envisageant même de nouvelles opérations militaires transfrontalières si nécessaire.
Il reste que le sort de l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie (AANES), pour utiliser sa dénomination officielle, ne dépend pas que de la Turquie, mais d'autres acteurs avec lesquels celle-ci est susceptible de s'accorder ou d'entrer en conflit. Le premier d'entre eux est bien sûr le nouveau régime syrien. Pendant l'offensive des ex-rebelles, on a pu observer que l'hostilité de l'ANS à l'égard des Kurdes était loin d'être partagée par toutes les factions de l'opposition. Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) ayant facilité leur évacuation d'Alep. Les Kurdes reconnaissaient d'ailleurs entretenir le dialogue avec l'organisation dominante du Commandement des opérations militaires.
Le nouveau régime a ensuite donné des gages à Ankara. Lors de la visite qu'il a effectuée en Turquie, le 4 février 2025, Ahmed Al-Charaa a déclaré qu'il n'y aurait « pas de tolérance envers des groupes armés, en particulier ceux qui menacent la Turquie ». Il a ajouté que son pays prendrait « toutes les mesures pour assurer la sécurité des frontières turques », ciblant à demi-mot les milices kurdes, mais sans les nommer. Toutefois, il faut voir si ces assurances de principe seront suivies d'effets. Car, au moment où il s'emploie à stabiliser le pays et à promouvoir une gouvernance respectueuse des minorités, le nouveau régime hésitera à s'engager dans un conflit avec les Kurdes.
Les autres protagonistes dont dépend le Rojava sont bien sûr les États-Unis. Dans les dernières semaines de la présidence Joe Biden, la Turquie n'a cessé de demander l'arrêt du soutien militaire et financier américain apporté aux milices kurdes. Si Recep Erdoğan a par la suite salué la victoire de Donald Trump, en disant sa conviction qu'elle le verrait relancer son projet de retrait des forces spéciales américaines, esquissé en 2019 lors de son premier mandat. Ce scénario ne s'est pas encore confirmé et il pourrait être contrarié par la présence de conseillers pro-kurdes autour du 47e président des États-Unis4 et surtout par le souhait de Washington de conserver des points d'appui dans les zones kurdes, tant irakiennes que syriennes, notamment pour lutter contre l'Organisation de l'État islamique (OEI) en pleine recomposition, au moment où le départ annoncé des Américains du Proche-Orient semble une fois de plus différé.
D'autre part, le retournement syrien contribue à rapprocher géographiquement et dangereusement la Turquie d'Israël, qui de surcroît a profité de la chute de Bachar Al-Assad pour étendre sa mainmise sur le Golan5. Avant ces événements, au plus fort des bombardements israéliens qui se sont abattus sur le Liban (et aussi sur la Syrie, l'Irak et l'Iran) à l'automne 2024, le président Erdoğan avait déjà sonné l'alarme en déclarant que son pays pouvait être « la prochaine cible d'Israël »6. Ce propos entendait aussi exploiter l'inquiétude de la société turque qui redoutait alors d'avoir à subir les conséquences de cette escalade, au moins de façon indirecte (notamment sur les plans économique et surtout migratoire).
De son côté, Israël perçoit désormais la présence turque en Syrie comme une « menace », la comparant à celle qu'a pu représenter antérieurement celle de l'Iran7. L'hypothèse d'une confrontation entre Israël et la Turquie, sans être probable, n'est désormais plus exclue, les relations mutuelles entre les deux s'étant encore dégradées depuis le 7 octobre 2023.
Ainsi, si la nouvelle donne syrienne peut tendre à rapprocher la Turquie des Européens, en revanche, elle induit une relation plus complexe avec les États-Unis et surtout avec Israël. Certes, les trois protagonistes se sont réjouis de voir l'Iran exclu de la nouvelle carte syrienne, mais les dimensions israéliennes et kurdes de celle-ci peuvent être sources de conflits ravivés ou inédits pour Ankara.
Le 14 février 2025, le président Erdoğan s'est permis une première critique en règle de la politique de Donald Trump au Proche-Orient, estimant que les États-Unis avaient une « approche erronée » de la région, et regrettant qu'ils ignorent « son histoire » et « sa géographie ». Le 18 février, la rencontre américano-russe à Riyad a par ailleurs un peu plus éloigné Ankara de Washington. Car l'Arabie saoudite a pris dans le règlement de la guerre en Ukraine la place de médiateur que la Turquie rêvait de tenir en accueillant des négociateurs des deux pays le 18 février ; le même jour, Recep Tayyip Erdoğan recevait chaleureusement le président ukrainien Volodymyr Zelensky et son épouse à Ankara, et expliquait que son pays était le « lieu idéal » pour tenir des négociations visant à mettre un terme au conflit8.
Tout dépendra encore de l'approche américaine de la question kurde et des rapports qu'entretiendra Tel-Aviv avec le nouveau régime de Damas, voire avec les Kurdes. Car depuis la guerre de Gaza, le positionnement de ces derniers a évolué. Face à la Turquie et ses mercenaires syriens, ils pourraient être tentés de se rapprocher d'Israël, c'est du moins ce que certains à Tel-Aviv espèrent9.
Mais toutes les tensions pourraient être atténuées par des développements intérieurs à la Turquie. Depuis le mois d'octobre 2024, le gouvernement turc a repris le processus de règlement avec les Kurdes, qu'il avait brutalement interrompu, il y a dix ans. Une délégation du Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples (DEM), la formation parlementaire kurde de Turquie, a mené une série de déplacements sur l'île d'Imralı où Abdullah Öcalan, leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) purge une peine d'emprisonnement à vie.
Le 27 février 2025, Öcalan a appelé le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à déposer les armes et à se dissoudre. Ce processus a été soutenu par le gouvernement régional kurde d'Erbil et bien accueilli par les instances kurdes du Rojava, tandis que le gouvernement turc affirmait qu'il est en passe de « résoudre la question kurde ». Pourtant on ne peut manquer d'observer que, depuis le début de l'année 2025, une vague de répression sans précédent s'est abattue sur des élus et militants de l'opposition ou de la société civile, le plus souvent accusés de façon fallacieuse « d'entretenir des relations avec le terrorisme ». Il faut donc rester prudent quant aux résultats d'une entreprise de réconciliation qui est aussi liée à la recherche par Recep Tayyip Erdoğan de solutions lui permettant de modifier la constitution et de briguer un nouveau mandat.
1L'accord d'Astana est un traité signé le 4 mai 2017 par la Russie, l'Iran et la Turquie et portant sur un cessez-le-feu dans quatre zones tenues par l'opposition en Syrie. À l'issue de ce processus, seule la région d'Idlib est restée autonome par rapport à Damas.
2NDLR. La Turquie soutient Abdel Hamid Dbeibah, le chef du gouvernement d'union nationale (GUN) à Tripoli, tandis que la Russie soutient les autorités de l'est du maréchal Khalifa Haftar.
3Jean-Paul Burdy & Jean Marcou, « La Turquie et le Yémen : une longue histoire conflictuelle », OVIPOT (Observatoire de la vie politique turque), 31 mars 2015.
4Jean Marcou, « La Turquie et le retour de Trump », Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES), 26 novembre 2024.
5NDLR. Des photos satellites attestent que l'armée israélienne a établi, au 5 mars 2025, au moins sept bases fortifiées allant du versant syrien du mont Hermon (hors de la partie nord de la “zone de désengagement”) jusqu'à Tell Kudna, dans la partie sud, près du “Triangle” [Ha'Meshullash], un territoire où se jouxtent les lignes de cessez-le-feu et les frontières entre Israël, la Syrie et la Jordanie.
6« Israel next target will be Türkiye, Erdogan say », Turkish Daily News, 1er décembre 2024.
7« La commission Nagel met en garde contre une éventuelle guerre avec la Turquie, tout en appelant à la confrontation avec l'Iran », All Israel News, 4 mars 2025.
8« Türkiye ideal venue for Russia-Ukraine peace talks : Erdoğan », Hürriyet Daily News, 18 février 2025.
9Ofra Bengio, « Why Syria's Kurds are calling for a strategic alliance with Israel ? », Haaretz, 14 janvier 2025
Alors que les négociations indirectes se poursuivent entre Ankara et Abdullah Öcalan, le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la situation dans le Kurdistan syrien reste incertaine après le renversement du régime de Bachar Al-Assad. Les Forces démocratiques syriennes (FDS) sont engagées dans des tractations complexes sur l'avenir du Rojava, tandis que la Turquie accentue ses ingérences.
De notre envoyé spécial en Syrie Chris Den Hond, avec Chloé Troadec
Devant une scène décorée aux couleurs kurdes se presse une foule de tous âges venue célébrer les dix ans de la libération de Kobané des griffes de l'Organisation de l'État islamique (OEI) par les Unités de protection du peuple (YPG) et Unités de protection des femmes (YPJ), combattant·e·s kurdes, et par leurs alliés. Samira danse avec ses copines. Elle est restée dans la ville pendant toute la durée de la guerre.
On a veillé sur les blessés, lavé les morts, fait à manger et chanté pour remonter le moral des troupes. Un combattant mourant m'avait dit : « Lorsque Kobané sera libérée, tu viendras me le dire sur ma tombe. » Lorsque la ville a été libérée de l'OEI, je suis allée sur sa tombe le lui dire. Cette phrase me hante toujours.

L'atmosphère festive est assombrie par le spectre d'une nouvelle attaque, de la Turquie cette fois-ci. Zeina Hanan, 50 ans, s'était enfuie en 2018 d'Afrin — dans le nord-ouest de la Syrie — pour échapper aux bombardements de l'aviation d'Ankara et aux exactions des milices syriennes qui lui sont alliées. Elle a vécu sous une tente à Tal Rifaat, à 40 km d'Alep, avec sa fille et son petit-fils avant d'être de nouveau chassée par les mêmes milices après la chute du régime de Bachar Al-Assad à la fin de l'année 2024. Elle s'insurge :
Maintenant la Turquie et ses mercenaires menacent Kobané. Mais nous ne bougerons plus d'ici. Où voulez-vous qu'on aille ? Le nouveau gouvernement à Damas, on ne l'aime pas, il n'a rien fait quand nous avons été expulsées de chez nous.
Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), plus de 100 000 personnes, en grande majorité des Kurdes, ont dû trouver refuge ces dernières semaines dans les territoires de l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES).
L'arrivée au pouvoir de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) et de son leader Ahmed Al-Charaa ainsi que ses déclarations plaidant pour une Syrie inclusive n'ont pas suffi à apaiser les inquiétudes. Le 29 janvier, son investiture comme « président pour la phase de transition » s'est déroulée devant une assemblée de militaires, tous des hommes. Parmi eux, Abou Hatem Chakra, chef de la milice Ahrar Al-Charkiya, qui est accusé, entre autres, du meurtre sauvage de la militante politique kurde Hevrîn Khalaf en octobre 2019. À ses côtés, Abou Amsha, le nouveau commandant de la région de Hama, leader de la redoutable division Al-Hamza de l'Armée nationale syrienne (ANS) plusieurs fois épinglée par les Nations unies pour de nombreux crimes, dont de multiples violences sexuelles.
Dans un lieu sécurisé, les traits tirés, Mazloum Abdi, le commandant général des Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance entre forces kurdes, arabes et syriaques, nous accueille. Il commence par détailler les causes des relations conflictuelles avec la Turquie puis énumère les trois points de négociations avec le gouvernement de Damas : l'intégration militaire des FDS, les institutions politiques et le contrôle des ressources énergétiques. « Un processus politique va s'enclencher. Des commissions vont être créées pour rédiger une nouvelle Constitution. Nous devrons faire partie de ces commissions », explique-t-il.
Le nord et l'est de la Syrie bénéficient déjà d'une sorte de constitution sous forme d'un contrat social qui garantit les droits des communautés, ceux des femmes et le respect des différentes religions. Ce texte est-il trop progressiste pour Damas ? Mazloum Abdi poursuit :
Notre contrat social est un document législatif très avancé. On aimerait qu'il soit pris en considération dans la nouvelle Constitution. Mais pour cela, il faut que la Turquie accepte un cessez-le-feu et cesse son ingérence dans les affaires syriennes.
Or, le long de l'Euphrate, les bombes turques, lancées par des avions de combat ou par des drones, font régulièrement des victimes. Mazloum Abdi explique :
Il n'y a pas d'affrontements entre nous et le nouveau gouvernement de Damas. Il y a seulement des combats autour de l'Euphrate entre Kobané et Membij avec les milices pro-turques qui essaient de passer à l'est du fleuve. Nous essayons d'obtenir un cessez-le-feu avec la Turquie. Des intermédiaires, dont des membres de la coalition internationale contre l'OEI, jouent les bons offices, mais Ankara n'en continue pas moins à nous bombarder.

Pour l'instant, le front est stabilisé. Les milices pro-turques, qui se battent entre elles, ne parviennent plus à progresser. Et les combattant·e·s des FDS sont de mieux en mieux entraîné·e·s, bien équipé·e·s et de plus en plus expérimenté·e·s. Ils et elles utilisent un vaste réseau de tunnels. Soutenu·e·s par la population, ils et elles infligent de nombreuses pertes aux miliciens pro-turques.

Les FDS ont reçu le soutien symbolique de civils venus des villes du nord et de l'est — Kobané, Raqqa, Saké ou Qamichli — qui sont déterminés à former des « boucliers humains » visant à « protéger l'infrastructure vitale qui procure eau et électricité à la région », comme nous le raconte Halime. Ce dernier est inquiet et attend le retour de sa sœur qui a rejoint l'un des convois souvent visés par des drones turcs. À l'hôpital de Kobané, nous voyons arriver l'un de ces convois civils transportant son lot de morts et de blessés.
Ankara s'efforce de saboter les pourparlers entre le gouvernement de Damas et les autorités politiques et militaires du nord et de l'est de la Syrie. Néanmoins des propositions très concrètes pour une future Syrie démocratisée et décentralisée ont été mises sur la table par les FDS et l'Administration autonome (AANES). Les modalités d'intégration des FDS dans une armée nationale représentent l'un des principaux points d'achoppement. Le nouveau ministre syrien de la défense Mourhaf Abou Qasra a avancé l'idée d'une force militaire unifiée sous un commandement centralisé avec ralliement individuel des combattants des FDS.
Dans un abri sécurisé, la commandante en chef des YPJ, Rohilat Afrin exprime son opposition :
Nous voulons rejoindre l'armée syrienne, mais comme entité. Nous voulons aussi préserver notre droit à nous défendre en tant que femmes. […] Les femmes combattantes kurdes étaient en première ligne dans la lutte contre l'Organisation de l'État islamique (OEI). Elles ont obtenu dans le Contrat social l'égalité avec les hommes, notamment des coprésidences homme-femme dans toutes les assemblées. Elles ne veulent pas être désarmées. Elles réclament la pérennité de leur statut dans la Syrie de demain.

D'autre part, ajoute-t-elle, « comment se désarmer alors que nous sommes menacés quotidiennement ? Ça serait suicidaire. ». Une position partagée par d'autres forces en Syrie. Les Druzes du gouvernorat de Soueïda ainsi que les forces armées regroupées dans la Chambre des opérations du sud, deux autres groupes de rebelles anti-Assad, s'opposent eux aussi à une Syrie centralisée et ont refusé de rendre leurs armes. Ils réclament une autonomie au sein de la future armée.
À Raqqa, Khoud Al-Issa, la porte-parole de Conseil des femmes Zenobia, confirme : « Nous ne voulons pas céder sur ce que nous avons acquis dans la révolution du Nord et de l'est de la Syrie ». Sylvain Mercadier, journaliste français arabophone, nous rejoint à Raqqa. Il nous confie :
Il y a du mécontentement chez certains Arabes, parce qu'ils sont court-circuités dans les négociations entre les FDS et le gouvernement transitoire. Ils sont très majoritaires à Raqqa et ont très largement participé à la lutte contre l'OEI, subissant de lourdes pertes.
Depuis la chute du régime, des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes arabes du nord et l'est de la Syrie afin de demander leur rattachement au gouvernement central de Damas, alors que plusieurs commandants des FDS de Deir ez-Zor, dans le sud-est à grande majorité arabe, ont fait défection pour faire allégeance à Damas. Pourtant il n'y a pas eu de confrontations ni de soulèvement généralisé contre l'AANES. Mais dans les rues de Raqqa règne un climat d'incertitude.
Fares Alnazi et Laurens Al-Boursan, deux dignitaires arabes de Raqqa nous donnent leur point de vue à propos d'une Syrie centralisée. Pour le premier, membre du conseil de la tribu Al-Walda « l'Administration autonome a sa légitimité dans le contexte de la guerre et de l'instabilité, mais je considère qu'une fois la paix et le dialogue national rétablis, le centralisme sera la solution. » Il reconnaît toutefois que « l'AANES a fait du bon travail ces dix dernières années ». Fares Alnazi défend le même point de vue : « Un État fédéral mène à la division, ça ne fait que créer des problèmes entre les régions et les communautés ». Hamdan Al-Abed, membre de la tribu arabe des Dulaim (Dlim) les contredit :
Notre région a été détruite successivement par le régime, l'Armée syrienne libre, les milices chiites, Al-Nosra et l'OEI. Nous avons nos martyrs enterrés à côté de ceux des membres des autres communautés — Kurdes, syriaques ou autres. C'est le modèle pluri-communautaire actuel qui représente le mieux tout le monde.

L'enseignant kurde Raman Yosif précise qu'ils veulent bâtir une nouvelle Syrie décentralisée, non sur une base communautaire, mais sur une base géographique :
Le dialogue national s'annonce tendu alors qu'Ankara a déjà placé ses pions dans le commandement militaire et les ministères à Damas, encourageant ses hommes d'affaires à multiplier les contrats pour participer à la reconstruction du pays. Mais les Kurdes et leurs alliés ne perdent pas espoir. Îlham Ahmed, la ministre des Affaires étrangères de l'AANES, revendique « une Syrie unifiée sur la base des frontières d'aujourd'hui et la préservation des institutions politiques de l'Administration autonome AANES dans la nouvelle Syrie. Nous voulons être représentés dans son futur gouvernement. »
La coalition internationale a fait des déclarations allant dans le même sens : la nouvelle Syrie doit inclure et respecter toutes les communautés, Kurdes compris. A-t-elle un poids suffisant ? Par téléphone, l'écrivain Patrice Franceschi nous confirme « que la France est présente et aide militairement les Kurdes ». Les États-Unis disposent toujours de bases en Syrie où sont cantonnés entre 900 et 2 000 soldats, mais leur maintien n'est pas garanti. Entre-temps, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a mis en place une coordination régionale entre la Turquie, la Jordanie, l'Irak et la Syrie « pour combattre l'OEI », une manœuvre pour convaincre le Pentagone de retirer la protection qu'il octroie aux FDS dans leur lutte commune contre l'OEI en pleine renaissance.
Mais la question kurde se pose aussi en Turquie. L'État a autorisé à deux reprises une délégation du parti de gauche pro-kurde Parti démocratique des peuples (DEM), à rencontrer Abdullah Öcalan, le dirigeant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), condamné à vie et enfermé dans l'île-prison d'Imrali depuis 1999. Une déclaration d'Öcalan est annoncée, mais la date n'a pas encore été fixée. L'État turc exige un désarmement du PKK, une option écartée pour l'instant par la direction de l'organisation en l'absence de garanties.
Salih Muslim, coprésident du Parti de l'union démocratique (PYD) en Syrie, est également très sceptique :
La Turquie nous attaque et nous reproche qu'on soit proche du PKK et qu'on applique les idées d'Öcalan. Si la Turquie prenait au sérieux ses pourparlers avec lui, elle arrêterait préalablement de nous bombarder.
Erdoğan continue de destituer les uns après les autres les maires du parti pro-kurde DEM démocratiquement élus, pendant que l'armée prépare une énième offensive printanière contre la guérilla du PKK dans le nord de l'Irak.
Nous quittons le Rojava en direction de l'Irak, accompagné de deux Kurdes germanophones. La route est encadrée par des derricks qui pompent les plus importantes réserves de pétrole du pays. C'est dans le nord-est de la Syrie et dans la région de Deir ez-zor que se trouvent les ressources de pétrole et de gaz du pays. Reji travaille à Hambourg comme livreur et il est venu passer ses vacances au Rojava. Il en repart un peu inquiet : « Les gens souffrent. L'eau est polluée, internet rarement disponible et le réseau de l'électricité toujours en panne. » Depuis un an et demi, au moins à trois reprises, la grande centrale électrique de Soueïda a été la cible de l'aviation turque. Le réseau a été remplacé par des générateurs fonctionnant avec un pétrole mal raffiné et dont les émanations de fumées noires étouffent les villes.
Les énergies fossiles sont-elles un atout pour les Kurdes et leurs alliés dans leurs négociations avec Damas ? Salih Muslim nous confie :
Quatre-vingt-dix pour cent des pompes ont été détruites. Contrairement à ce que les gens pensent à Damas, nous ne tirons pas beaucoup de profit de ses ressources. Mais nous l'avons affirmé depuis le début : tout le peuple syrien doit avoir accès à ces ressources de gaz et de pétrole. Leur répartition doit être discutée autour d'une table avec le gouvernement pour qu'elle soit équitable.
Nous traversons la frontière syro-irakienne avec Cihan Ehmed, ses deux petits-enfants et ses deux grandes valises. Elle est venue enterrer sa mère à Hassaké. Elle craint pour l'avenir « Les gens ont peur du nouveau gouvernement, comme ils avaient peur du régime d'Assad. »
Toutes les photographies sont de Angéline Desdevises
Une nouvelle séquence de discussions sur la question kurde semblait se profiler en Turquie mi-octobre 2024, mais une nouvelle pluie de sang a frappé la région.
Le 23 octobre, une attaque armée revendiquée par le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), devant le siège de Turkish Aerospace Industries (Tusas) à proximité d'Ankara, a fait sept morts, dont les deux assaillants, et vingt-deux blessés.
L'armée turque a répondu par une série de frappes sur le Rojava (le nord et l'est de la Syrie). Ces frappes visaient des infrastructures vitales et ont fait vingt-deux morts et quarante blessés.
Cette vidéo, tournée en mai 2024, montre les premiers bombardements en 2023 et début 2024. Les mêmes sites ont été bombardés en octobre 2024.