Chers amis et lecteurs, je teste le format Substack
Mon premier article s'appelle "Crise schumpetérienne en Ukraine". Merci de m'y rejoindre, cliquez ici si cela vous intéresse.
Évoquer un « influenceur militaire » pourrait s’apparenter à un oxymore, ou sembler antinomique, mais il y a désormais quelque temps que les Armées – et notamment l’armée de Terre – sollicitent ces influenceurs « opérationnels » pour évoquer les coulisses de l’institution. Le plus connu, c’est sans nul doute le sergent-chef Aurélien alias le Chef Peper, jeune pensionné de l’infanterie coloniale après 18 ans de bons et loyaux services, et de nombreux déploiements à l’étranger. C’est aujourd’hui près de 7 millions d’abonnés qui le suivent sur l’ensemble de ses réseaux. Après plusieurs (et modestes) incursions sur des vidéos familiales partagées en ligne – il se faisait passer pour un bûcheron ou un paysagiste (ce qui n’a probablement pas dupé grand monde…) – durant un séjour guyanais, il s’est ensuite pleinement assumé comme militaire, appuyé par une partie de son commandement avant d’être rapidement « validé » par l’armée de Terre.
Mais derrière ce rigolo dont les sketchs dévoilent le quotidien d’un fantassin de la conventionnelle – avec ses hommes, ses supérieurs, ses camarades ou sa famille – il y a d’abord un soldat, loyal, aguerri et éprouvé par certaines missions et la perte de camarades chers.
Nous nous étions rencontrés à plusieurs reprises, échangeant notamment autour des productions et du livre « Vétérans de France » – et je suis d’ailleurs très heureux que la chaîne YouTube éponyme puisse accueillir le témoignage de l’hôte de ce blog ! Au fil des discussions réalisées avec Peper, je me suis rendu compte qu’il était certes un humoriste militaire très doué, mais aussi un vétéran au vécu passionnant.
S’il a parfois été le « comique de service », cela n’a pas empêché le Chef Peper d’être devant lors des séances d’aguerrissement, de viser juste avec son fusil d’assaut ou de donner des ordres au milieu du chaos et de l’horreur centrafricaine. Malgré ses sketchs numériques et humoristiques, j’ai découvert – durant nos échanges et au fil de l’écriture – un marsouin aguerri et un chef humain.
Le grand défi de l’ouvrage, ce fut naturellement de trouver le bon « ton ». Il fallait évoquer la jeunesse tumultueuse, la découverte ludique du monde militaire, les phases opérationnelles parfois très dures (voire extrêmement violentes), la vie de famille souvent éprouvée, puis l’avènement intelligent des réseaux sociaux. Il fallait également trouver une manière de coller à l’esprit des vidéos proposées en ligne. C’était même primordial ! On a ainsi opté pour un style direct dont le texte est, par moment, entrecoupé de paragraphes encadrés où le Chef Peper brise allègrement le 4e mur. Il s’adresse ainsi directement au lecteur, rebondissant sur le passage que ce dernier vient de lire. Cela fait pleinement écho aux vidéos dans lesquelles Peper s’adresse directement, face caméra, à sa communauté.
On a ainsi travaillé de manière chronologique, en illustrant continuellement le propos par de l’anecdote vivante. Le récit se veut dynamique, fluide et très abordable. Tout ce qui touche à l’institution militaire est explicité, parfois vulgarisé. Articulé en neuf chapitres, le lecteur suit le parcours de Peper : de sa jeunesse à son engagement, de ses premières OPEX à ses actions de combat, sous le feu – et les flèches ! – en RCA, sans oublier une mission avec les forces spéciales ponctuée par quelques jours auprès du CEMA de l’époque, le Général Pierre de Villiers, puis un séjour familial – mais particulièrement opérationnel – de deux années en Guyane – et toutes ces aventures dans la jungle, des orpailleurs aux serpents en passant par une sympathique rencontre avec un…jaguar. L’ouvrage aborde également la vie de famille d’un militaire, le domaine de l’influence et le choix d’arpenter les réseaux sociaux...
Ce livre, c’est le récit d’un soldat de l’armée régulière, d’un père de famille et d’un influenceur « pas comme les autres »…
Vingt heures d’entretiens, de longs mois de rédaction, une sélection drastique de photographies pour le livret central, un long chapitre écrit avec sa compagne Fanny, la « base arrière » de Peper et de ses trois enfants, et une préface extraordinaire du Général Bruno Heluin, ancien chef de corps de notre marsouin-influenceur (au 2e Régiment d’Infanterie de Marine) – qui, jeune lieutenant, chargea à la baïonnette le 27 mai 1995 avec ses hommes sur le pont de Vrbanja à Sarajevo, sous les ordres du Général Lecointre – alors commandant d’unité –, pour libérer des Casques bleus français pris en otages par les Serbes…
Je retiens aussi que Peper, derrière ses blagues et ses sketchs humoristiques, est un homme d’honneur. Un soldat exemplaire et un chef très humain.
Son récit est publié aux éditions Mareuil, et disponible dans toutes les bonnes librairies, en rayon comme en ligne.
Guillaume MALKANI
| Air tir |
Deux autres groupes, Israël et États-Unis, s’opposent à la RII : le premier depuis son propre bâtiment assez lointain, et le second avec des forces déployées dans ceux d’alliés proches. Que peuvent-ils faire ?
La seule manière connue pour réellement détruire la RII consisterait à prendre d’assaut le bâtiment qu’elle occupe pour y traquer tous ses membres. Israël n’a plus de réticences, depuis le 7 octobre 2023, à faire prendre des risques à ses soldats, mais il lui est politiquement impossible de les déplacer près de l’Iran. Les États-Unis, de leur côté, sont encore dominés par des souvenirs récents qui empêchent toute réflexion stratégique rationnelle. Ils sont donc inhibés quant à l’idée de monter à nouveau des assauts et ne sont pas aussi puissants militairement que leur chef, Donald Trump, le déclare. Celui-ci impose d’ailleurs un déploiement de moyens aussi réduit que possible afin que l’on ne puisse justement pas faire de comparaison avec les expériences malheureuses précédentes.
Pas de conquête du bâtiment, donc, par un assaut, mais seulement des tirs de précision à distance et peut-être quelques infiltrations clandestines de « soldats fantômes ». À tout le moins, il serait peut-être possible, avec cela, de faire entrer discrètement des armes aux habitants rebelles afin qu’ils n’affrontent plus à mains nues les Gardiens de la révolution islamique (GRI), le bras armé principal de la RII tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La destruction du régime se ferait donc de l’intérieur avec l’appui des tireurs de précision israéliens et américains depuis l’extérieur. On ne sait cependant plus très bien comment faire et, là encore, les souvenirs prennent le dessus sur la réflexion. On s’inquiète en fait surtout non pas de la survenue d’une guerre civile en Iran — elle est déjà là depuis le tournant de l’année 2026 — mais de son extension et de son éventuel prolongement chaotique.
À la place, on se persuade que les tirs de précision à distance suffiront à tout. Ils seront si efficaces, grâce à la technologie moderne mais aussi aux espions à l’intérieur du bâtiment Iran, qu’il sera possible d’éliminer tous les leaders de la RII au fur et à mesure qu’ils se présenteront aux fenêtres, de paralyser l’appareil policier interne et de détruire tous les moyens des GRI pour attaquer les alentours, ainsi que le programme caché d’armes de destruction massive. Au bout d’une campagne qui sera forcément brève tant elle sera efficace, non seulement toutes les menaces militaires réelles et potentielles contre les alentours seront éliminées, mais le régime sera suffisamment affaibli pour que les habitants désarmés puissent s’en débarrasser dès la fin du dernier tir.
C’est ainsi que commence le siège, le 28 février 2026, avec l’élimination, par un tir groupé très précis, des principaux chefs de la RII, dont leur guide suprême, suivie de multiples tirs à travers les fenêtres et les murs contre les Gardiens de la révolution. Le problème est que cette stratégie était tellement prévisible qu’elle avait été effectivement prévue. Non seulement le régime ne s’effondre pas, car ses leaders sont immédiatement remplacés dès qu’ils tombent, mais des cellules autonomes dans tous les étages du bâtiment lancent des projectiles à longue portée non seulement sur Israël et les Américains, mais aussi sur les maisons et leurs habitants des alentours qui abritent ces derniers.
La plupart de ces projectiles sont interceptés, mais quelques-uns, dont des drones dont on avait mal mesuré la dangerosité, causent de coûteux dégâts. Les salves des GRI diminuent ensuite fortement, en partie sous l’action des Israéliens et des Américains contre les nombreuses petites pièces fortifiées d’où partent drones et missiles, mais elles perdurent. Fondamentalement, le potentiel de frappes des GRI ne diminue que d’environ 10 % par semaine, un rythme sans doute trop lent pour les impératifs de la politique américaine de Donald Trump.
On spécule beaucoup sur l’endroit où se trouverait le programme secret et surtout sur ce qu’il en resterait. On envisage un raid à l’intérieur même du bâtiment pour en détruire ou capturer les éléments essentiels, mais on y renonce pour l’instant devant le risque de l’entreprise. On se contente de frapper tout ce que l’on peut de ce programme, sans que personne ne sache réellement quel est son état.
Et puis, il y a la grande route en bordure du bâtiment Iran, que les GRI prennent évidemment immédiatement en otage, contrôlant ainsi sous forme de racket tout le commerce essentiel qui y passe. Donald Trump est pris au dépourvu. Il a refusé le déploiement de moyens qui aurait permis de débloquer la route par la force, mais s’en prend quand même aux Européens et aux Asiatiques, qu’il n’a jamais avertis de ses intentions, pour ne pas l’avoir fait non plus. Oubliant le peuple d’Iran, qu’il avait pourtant promis d’aider, Trump passe donc directement aux menaces de destruction complète du bâtiment si la route n’est pas libérée. Bien entendu, il n’en fait rien, mais cela lui donne l’occasion de dire que c’est grâce à cette fermeté que la RII accepte un cessez-le-feu et des négociations.
Donald Trump prend ainsi également, et une nouvelle fois, au dépourvu son allié israélien, qui n’est pas associé aux négociations et décide, de son côté, de frapper le bâtiment voisin Liban, d’où partent les tirs du Hezbollah, satellite de la RII, afin de lui infliger le plus de pertes possible et de tordre une nouvelle fois le bras du propriétaire impuissant de la maison afin qu’il expulse l’organisation. Bien entendu, cela n’arrivera pas et cette nouvelle guerre constituera une énième « tonte de gazon ».
À ce stade, le moins que l’on puisse dire est qu’au-delà de la liste des destructions infligées, le bilan de la campagne est plutôt mitigé. Le régime de la RII, meurtri, est encore là et règne toujours sur le bâtiment Iran. Les Gardiens de la révolution y sont plus puissants que jamais et retrouveront, dans quelques années, tous les moyens matériels qu’ils ont perdus. La population rebelle ajoute encore un peu de frustration à l’écrasement.
Les Américains, de leur côté, ont subi relativement peu de pertes humaines pour une guerre de cette ampleur, et l’usure matérielle reste gérable. Donald Trump n’a donc, pour l’instant rien gagné dans cette guerre, hormis une liste de chiffres que l’on n’ose pas traduire en réelles pertes de capacités menaçantes, mais il a aussi peu perdu. Face à des négociations où les deux camps se croient simultanément vainqueurs et qui ont donc toutes les chances d’échouer, il se trouvera vite placé devant le dilemme de relancer une guerre incertaine pour obtenir de vrais résultats, ou d’en rester là en inventant une pseudo-victoire et d’attaquer un autre bâtiment plus prometteur.
Tranchées et commandos
Le 19 juin 1982 au Liban constitue un bon point de départ. L’armée israélienne, très largement transformée après la guerre d’octobre 1973, est alors le modèle de ce que les Américains espèrent atteindre avec la doctrine AirLand Battle, mais en pensant à l’armée soviétique. Ce jour là parvient à combiner au mieux toutes les technologies du moment — drones, pods de brouillage, armes antiradars, radars volants et planification assistée par ordinateur – pour annihiler eu quelques heures et sans perdre un seul avion toute la défense antiaérienne syrienne et une bonne partie de son aviation de chasse. C’est le point de départ de la maitrise discontinu du ciel du Proche et du Moyen-Orient par les Israéliens et les Américains, et ce d’autant plus facilement que les Soviétiques quittent bientôt le jeu pour ne revenir qu’en 2015 en Syrie.
Cela supériorité aérienne continue, qui frise la parfois la suprématie, change toutes les données opérationnelles. Toute la profondeur d’un pays devient accessible aux avions israéliens et américains, et toute manœuvre terrestre de grande ampleur, déjà difficile contre des grandes unités lourdes de meilleure qualité tactique et qui bénéficient aussi de la RAM, devient franchement impossible. La dislocation des deux divisions blindées syriennes dans la plaine de la Bekaa en juin 1982 n’est qu’une prélude à celle d’une grande partie de l’armée irakienne en 1991 sous les coups du ciel et du sol des unités de la coalition, à 80 % américaine, pour la libération du Koweït. Aucun État ne peut plus vaincre sur le champ de bataille les Israéliens à la périphérie de leur territoire et les Américains dans le monde entier, du moins en essayant de les imiter. Il faut imaginer un autre modèle d’armée.
La Syrie et son alliée, la nouvelle République islamique d’Iran, alors en guerre contre l’Irak, sont les premiers laboratoires de ce nouveau modèle. Première conclusion militaire, évidente depuis la Première Guerre mondiale : si la menace vient du ciel, il faut creuser. Tout ce qui peut être frappé du ciel doit être enterré, bétonné, dispersé, camouflé et, dans tous les cas, il faut privilégier les milieux complexes, urbains en premier lieu et de plus en plus, mais aussi montagneux ou forestiers. Tout cela est assez classique. Même si l’on ne peut empêcher les Israélo-Américains d’attaquer depuis tous les espaces communs, on peut quand même toujours essayer de les entraver avec des dispositifs dits « anti-accès » les plus denses possible face au ciel et à la mer. Les grandes unités navales et les défenses antiaériennes les plus lourdes à longue portée seront probablement traquées et détruites rapidement, mais une multitude de petites unités de tir dans les basses couches ou d’attaque près des côtes peuvent maintenir une menace.
La vraie difficulté de la posture défensive réside dans l’articulation des forces terrestres face à une opération de conquête. Égyptiens et Syriens ont remarqué dans leurs combats depuis 1969 que les unités de commandos, autrement dit de l’infanterie légère combattant de manière décentralisée, étaient leurs formations les plus efficaces contre les Israéliens. Par sa faible signature et ses capacités d’infiltration, l’infanterie légère, apparaît effectivement comme un système d’arme adapté à la défense contre des forces de haute technologie. C’est d’ailleurs ce qui fait le succès des organisations armées qui luttent alors contre les Soviétiques en Afghanisant, qui obtiennent le départ des contingents de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth en 1984 ou mettent en difficulté les Israéliens au sud du Liban ou dans les territoires occupés.
Égyptiens et Syriens forment donc tous les deux un véritable corps d’armée de plusieurs divisions de commandos, parachutistes ou forces spéciales destinés à combattre en complémentarité avec des forces régulières, utilisées de manière protégées. La Syrie dispose ainsi de trois divisions complètes de commandos dans le vaste système fortifié menant du Golan vers Damas. Après la défaite de 1991, Saddam Hussein forme aussi, à côté des brigades de forces spéciales de la Garde républicaine et des commandos de l’armée, une grande milice de 30 à 40 000 Fedayin destinée à harceler les forces américaines à leur arrivée. Au bout du compte, c’est la RII qui va le plus loin dans cette voie avec les Gardiens de la révolution, une organisation de la taille d’une grande force régulière mais avec les caractéristiques de lutte d’un groupe armé non étatique, jouant de toutes les possibilités d’une guérilla géante dans tous les champs et actionnant même de groupes de partisans alliés en base avancée dans les pays arabes voisins.
Voilà pour le bouclier, mais on ne gagne pas les guerres seulement en résistant aux coups. Il faut en donner aussi.
Scud et proxys
Revenons au point de départ. D’accord pour la face défensive du modèle, mais comment faire pour attaquer aussi le territoire de l’ennemi, alors que l’on ne peut manœuvrer visiblement au sol et que le ciel est interdit aux avions ?
La première solution est le raid par infiltration d’un petit élément de commandos ou de partisans, les mêmes qui sont utilisés pour la défense intérieure face aux armées occidentales, mais pour porter un « coup » chez l’ennemi : sabotage matériel, assassinat d’individus particuliers ou action terroriste. Cette mission très risquée est grandement facilitée par la diffusion du combat suicidaire, puisqu’elle supprime de l’équation toute idée de retour, la partie la plus délicate de la mission. Dans sa confrontation avec, entre autres, la France, l’Iran a ainsi exporté vers Paris, en 1986-1987, les méthodes utilisées au Liban. Le terrorisme par les organisations armées n’était pas nouveau ; ce qui l’était, c’était son étatisation, non avouée, par l’Iran, la Syrie ou la Libye.
Pour y faire face, les pays attaqués développent leurs capacités de lutte antiterroriste (renseignement intérieur, appareil juridique, réseaux d’intervention) et, lorsque la menace est mitoyenne, une barrière de sécurité comme celle qui entoure progressivement Israël depuis le début du siècle, en commençant par la frontière du Liban. On aboutit donc, à la frontière des pays, à des adversaires mutuellement dissuadés ou empêchés de pénétrer sur le territoire de l’autre, et qui privilégient donc l’attaque depuis le ciel.
Car les adversaires des maîtres du ciel découvrent aussi très vite la possibilité qu’ils ont également de frapper le territoire ennemi par le ciel, mais sans disposer d’avions. Les Soviétiques ont développé et diffusé, après la Seconde Guerre mondiale, tout un arsenal de frappe à base de roquettes à longue portée, comme les Frog-7, ou de missiles balistiques comme le Scud-B, largement diffusés dans les armées arabes. Le Scud-B est le premier missile balistique « démocratisé », presque low cost, aisément améliorable et donc perpétuellement perfectionné par les pays possesseurs. C’est la promesse, pour n’importe quel État, de disposer de la capacité d’envoyer, sans grande précision mais aussi, alors, sans risque d’interception, une charge de plusieurs centaines de kilos d’explosifs ou d’agents chimiques sur n’importe quelle ville ennemie à plusieurs centaines de kilomètres. Cela ne change pas le cours de la guerre, mais on se dit qu’à défaut d’aviation de bombardement, cet arsenal de missiles puissants et longtemps inarrêtables peut faire peur, comme le prouve encore la menace des Scud de Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe en 1990-1991. On en retient, du côté des cibles, en particulier Israël et les forces armées américaines, la nécessité stratégique de disposer d’une défense antimissile. On en conclut, dans un certain nombre de pays hostiles aux pays occidentaux et à leur supériorité dans le ciel, que c’est là un atout considérable, y compris en termes de dissuasion sous-nucléaire, à condition d’en disposer en très grande quantité et de les perfectionner sans cesse.
C’est la tâche à laquelle s’attelle très activement l’Iran, en coopération étroite avec la Corée du Nord et, secondairement, avec des pays arabes comme la Syrie ou la Libye, et avec le soutien de la Chine pour la fourniture de composants électroniques et chimiques. Avec plusieurs milliers de missiles, l’Iran s’est ainsi doté d’une capacité de projection d’environ deux kilotonnes d’explosifs à courte portée (moins de 1 000 km) et d’une kilotonne à moyenne portée (1 000 à 3 000 km), soit au total l’équivalent d’une petite dizaine de bombes atomiques américaines B61-3, et l’on imagine ce que cela pourrait donner s’il n’y avait pas de défense antimissile pour s’y opposer. Ce n’est pas tout : les Iraniens sont passés maîtres aussi dans l’art du drone de frappe à longue portée, pouvant porter, avec une relative précision, plusieurs dizaines de kilos d’explosifs à plus de 1 000 km avec le Shahed 136. Arme à bas coût, et donc utilisable par salves de centaines, arme parfaite de guérilla aérienne : attaquer un pays comme l’Iran, c’est se condamner à subir une guérilla géante, sur le sol iranien si l’on ose y pénétrer, mais aussi sur le sien à partir du ciel, y compris à partir de bases avancées de proxys.
Quarante ans plus tard
Au bout du compte, après la victoire israélienne sur l’Organisation de libération de la Palestine, organisée alors en petite armée régulière au Sud-Liban, et sur l’armée syrienne, Tsahal n’a plus affronté directement d’État jusqu’en 2024, mais très souvent les grandes organisations armées périphériques au Liban et dans les territoires occupés, groupes armés organisés aussi selon les modalités de la RAM arabo-iranienne : infanterie de guérilla, motivée, de plus en plus compétente et bien armée ; incrustation dans le sol et les villes ; force de frappe diversifiée, de la petite roquette au missile balistique.
Les Israéliens ont adapté leur modèle à cette nouvelle situation, avec plus ou moins d’efficacité : perfectionnement du complexe renseignement-frappes (CRF) jusqu’à pouvoir tout attaquer, des plus grandes infrastructures jusqu’à des individus particuliers ; barrière de sécurité contre toutes les attaques possibles, des raids au sol jusqu’au missiles balistiques ; création également d’une force commando aéroterrestre pour compléter l’action du CRF par des raids terrestres et enfin une force terrestre de choc blindé que l’on n’hésite pas — ou plus depuis le 7 octobre 2023 — à engager en masse en périphérie du territoire. Dans la guerre actuelle contre l’Iran, engage son son bouclier, et son CRF ses deux instruments les plus sophistiqués, ses forces légères partout éventuellement et ses forces de choc au Liban. C'est un modèle complet limité bien sûr par l'impossibilité politique d'engager cette force de choc directement contre l'Iran.
L’expérience américaine est un peu différente. La puissance américaine, son CRF gigantesque, son puissant corps de bataille blindé-mécanisé et ses forces aéroterrestres n’ont pas été dissuadés d’attaquer l’Irak et ont même broyé son armée par deux fois, en 1991 et 2003, et renversé le régime de Bagdad en 2003. Avec une approche indirecte d’appui à des forces locales, les Américains sont parvenus à chasser les Taliban et Al-Qaïda d’Afghanistan (sans obtenir le résultat espéré) vers le Pakistan. Dans les deux cas, ces victoires incomplètes ont débouché sur des années de guérilla, ce qui a constitué une grande surprise, car les Américains ne s’intéressaient pas vraiment à la RAM arabo-iranienne.
Ils se sont finalement adaptés à cette situation, rétablissant la situation en Irak en 2008 et parvenant, avec une approche indirecte d’appui aux forces locales, à contenir l’ennemi en Afghanistan à partir de 2014 et jusqu’à l’abandon décidé par Donald Trump. Les Américains sont cependant ressortis de cette expérience, en se disant « plus jamais ça » comme après le Vietnam. Contrairement aux Israéliens qui ont accepté à nouveau le combat terrestre, les Américains l’ont refoulé et c’est une armée inhibée — ou du moins ses dirigeants — qui se présente face à l’Iran avec seulement un CRF et un dispositif antimissile balistique à l’exclusion de toute le reste, pour ne pas « faire guerre ». Pas de forces terrestres donc, lourdes ou légères, pas de groupes d’assaut amphibie, pas même non plus de navires pour escorter les bâtiments de commerce ou chasser les mines (ils n’existent presque plus) ou de protection de la force contre les drones et projectiles low cost. L’armée américaine s’admire et fait ce qui lui plait, ou ce qu’elle peut pour gérer ses énormes moyens et ses programmes grandioses, mais n’arrive toujours pas à s’intéresser à ses adversaires arabes ou iraniens. Forcément, ça ne colle pas bien à la situation et il faut tout rattraper en catastrophe.
À ce stade, et à condition de plusieurs adaptations dans cette confrontation des modèles, la coalition peut espérer raisonnablement obtenir un affaiblissement plus ou moins important de la menace militaire iranienne, mais en laissant la vie sauve au régime islamique, qui aura ainsi l’occasion de clamer une victoire de résistance, d’écraser à nouveau son peuple et de reconstituer son arsenal. La grande, et bonne, surprise serait que les bombes et missiles israéliens parviennent réellement à désagréger le régime et son appareil sécuritaire, pour laisser ensuite la population rebelle porter l’estocade. D’une certaine façon, c’est une remise au goût du jour du vieux slogan militaire de 1916 : « l’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ». En 1916, cela n’a jamais fonctionné, mais l’infanterie avait au moins des armes pour assurer la conquête. En 2026, les opposants iraniens n’ont même pas de fusils. Peut-être aurait-il fallu commencer par cela et dérouler ensuite la planification. On a préféré s'enorgueillir d'organiser 500 frappes aériennes par jour pour voir ensuite ce que l'on pouvait faire avec.
Michel Goya, La révolution arabe dans les affaires militaires, Défense et sécurité n°125, Septembre-octobre 2016.
Brigadier-général (isr) Itai Brun, While You’re Busy Making Other Plans-The Other RMA du -The Journal of Strategic Studies, Vol. 33, N°. 4, 535-565, August 2010.
L’échelon militaire planifie ensuite la mise en œuvre du mode d’action adopté et sa conduite après le jour J, où l’on voit alors se concrétiser une case de la matrice en fonction du ME choisi par l’ennemi. À l’intérieur de cette case, les deux adversaires déclinent leur mode opératoire en axes d’effort parallèles, plus ou moins importants ou prioritaires. La confrontation de ces axes donne à son tour une nouvelle matrice, non plus stratégique mais opérationnelle, où chaque point de contact est une bataille, ce qui induit une multitude de turbulences interactives qui rendent la guerre imprévisible au-delà d’une première phase, que l’on espère toujours décisive mais qui l’est rarement.
Coups ou conquête
La guerre actuelle entre la coalition israélo-américaine et la République islamique d’Iran ne déroge pas à la règle. Les coalisés poursuivent deux objectifs stratégiques de temporalité et de nature différentes : au minimum, anéantir les moyens de menace militaire iraniens et, au mieux, obtenir une paix définitive du régime de Téhéran, avec ce premier problème que cette paix est conçue par les Américains comme une soumission du régime actuel à Téhéran, alors que les Israéliens ne l’envisagent pas sans un changement de régime, autrement dit une révolution.
Il existe fondamentalement deux modes opératoires offensifs pour atteindre des objectifs stratégiques : les campagnes de coups, où l’on attaque une multitude de points sans les occuper, et les campagnes de conquête où, à l’inverse, on fait avancer une ligne de front et on plante des drapeaux dans les villes.
Les modes d’action de niveau stratégique sont des combinaisons de ces deux formes de campagne. Pour atteindre les objectifs de la coalition, on pouvait donc imaginer :
MA1 : Une campagne de conquête + une campagne de coups (type Irak 2003).
MA 2 : L’organisation et l’armement d’une rébellion locale pour assurer la conquête, appuyée par une campagne de coups (Kosovo 1999, Afghanistan 2001, Libye 2011).
MA 3 : Une pure campagne de coups.
Le choix du MA par le décideur politique relève souvent bien plus du souvenir que du calcul rationnel. Le MA1 faisait peur. Le MA2 n’a pas laissé non plus de bons souvenirs et ne correspondait de toute façon pas au désir américain de déstabiliser le moins possible la région. Restait le MA3, qui présentait l’immense avantage de présenter infiniment moins de risques de pertes humaines que le MA1, grâce à la grande supériorité aérienne de la coalition.
Cette campagne de coups choisie peut elle-même comporter des options. L’option 1 est celle des frappes aériennes, par avions, drones, missiles. Ces frappes sont puissantes et désormais presque toujours très précises pour des armées comme celles d’Israël ou des États-Unis, et avec, encore une fois, un risque réduit. Outre leur coût économique et en partie à cause de lui, ces frappes aériennes sont cependant limitées en volume.
Il y a ensuite l’option « raid d’attaque » d’unités d’avions et d’hélicoptères d’attaque, ainsi désormais que des unités de drones, évoluant à basse altitude pour attaquer en masse, à courte distance, de petites cibles. Il y a enfin le « raid commando », qui consiste à engager, par différents modes, de petites unités de combat rapproché sur des points précis afin de détruire ou capturer des objectifs, des choses ou des individus.
Ces options sont complémentaires, et une campagne de coups atteint évidemment sa pleine efficacité lorsqu’elles sont toutes utilisées. Elles ne présentent cependant pas toutes le même degré de risque, de l’option 1 relativement sûre à l’option 3, qui impliquera presque à coup sûr des pertes humaines. Les cyberattaques sont également incluses dans les coups, dans un axe parallèle.
Comme en témoigne la constitution de la force américaine pour cette guerre, presque entièrement composée de moyens aériens et aéronavals pour la partie offensive, la coalition est donc partie sur un MA3-option 1, au moins dans les opérations contre l’Iran, Israël pouvant également choisir d’autres options et même une campagne de conquête contre les proxys de Téhéran, en particulier au Liban.
Notons aussi que, s’il est toujours assez long et compliqué de changer de mode d’action en pleine guerre, en déployant par exemple un corps d’armée pour une campagne de conquête jusqu’à Téhéran, l’évolution des options d’une campagne de frappes peut s’effectuer en quelques semaines. Bien entendu, cela va plus vite lorsque l’on a pris en compte, dans la planification, le fait que l’on pouvait avoir à s’adapter et que l’on a déployé d’emblée des éléments en réserve pour cela. Cela n’a visiblement pas été le cas du côté américain.
Le problème est que la guerre se fait à deux et que l’ennemi est généralement également intelligent et qu’il dispose de ressources. On pouvait s’attendre à ce que le régime iranien utilise tous les instruments à sa disposition pour résister aux coups de cette campagne de frappes que l’on voyait venir de très loin et pour pouvoir également en porter.
On savait donc que sa structure de commandement stratégique était conçue comme une hydre, une nouvelle tête remplaçant immédiatement celle qui avait été coupée, et que la structure militaro-sécuritaire était décentralisée en mode « mosaïque », chaque chef de secteur – et ses remplaçants éventuels – ayant une mission à appliquer dès le début de la guerre sans attendre d’ordres de conduite, ainsi qu’un stock de ressources humaines et matérielles pour la réaliser — ressources, autant que possible, dispersées, protégées et camouflées — qu’il s’agisse de surveiller et réprimer l’opposition intérieure ou d’attaquer l’ennemi extérieur par une campagne de coups.
La seule « inconnue connue » restait le choix du mode d’action offensif, entre une limitation de la campagne de coups à Israël et aux États-Unis (ME1) ou une extension de celle-ci à toute la région (ME2).
En toute logique, les coalisés, et en particulier les Américains, auraient dû confronter leur MA3-option 1 à ces deux ME possibles. Très clairement, et au regard, là encore, des moyens déployés par les Américains, ils n’ont probablement pris en compte que le ME1 en renforçant la défense antimissile, et secondairement anti-drones, autour d’Israël et autour de leurs forces.
Symptomatiquement, les chasseurs de mines présents à Bahreïn ont été mis à la casse au mois de janvier, et au moins deux des trois Littoral Combat Ships (LCS) ont été retirés du théâtre avant la guerre, ce qui semble indiquer que la guerre côtière et la bataille pour la liberté de navigation n’ont pas été sérieusement envisagées.
Au bilan, par un mélange de précipitation, de sous-estimation de l’ennemi et de peur du risque, les Américains ont mis en place le dispositif le plus léger de leurs trois guerres du Golfe et le moins diversifié.
En 1990 et 2003, ils avaient bien sûr déployé, avec leurs alliés, de puissantes forces terrestres pour une opération de conquête, mais ils disposaient aussi de 2 à 4 groupes d’assaut amphibies, de 6 porte-avions et de leur escorte, ainsi que d’un total de 1 300 à 1 800 avions de combat, contre initialement seulement deux groupes aéronavals, 200 avions de combat de l’US Air Force et une petite force de frappes sol-sol le long du Golfe, à base de lance-roquettes HIMARS ou de drones de la Task Force Scorpion Strike.
Il est vrai que l’armée de l’air israélienne est également là pour doubler à peu près les capacités, ce qui place d’ailleurs les États-Unis dans une situation inédite où ils ne représentent pas 80 % des moyens de la coalition et ne décident donc pas de tout.
Dans la matrice
La confrontation réelle des stratégies débute le 28 février par un coup d’opportunité très puissant de la part des coalisés, avec l’élimination du guide suprême de la République islamique et de plusieurs hauts dirigeants. Surprises tactiquement mais pas stratégiquement, les forces du régime s’engagent immédiatement dans l’application de leur plan de guerre.
On découvre alors qu’elles ont choisi de frapper tous azimuts et de menacer le commerce dans le détroit d’Ormuz. L’objectif stratégique du régime de Téhéran semble être de tenir jusqu’au renoncement de Donald Trump, en considérant, peut-être hasardeusement, que cela mettra fin aussi à l’opération israélienne. Le ME 2 choisi est censé y parvenir par une stratégie « anaconda » d’étouffement de tous les côtés : pression des alliés attaqués pour mettre fin à la guerre, pression des marchés pour rouvrir le commerce des hydrocarbures, pression de l’opinion publique et de la classe politique américaines, lassées ou effrayées par les pertes humaines, les dégâts matériels, les accidents, les bavures – comme celle de l’école de Minab – et le prix du gallon d’essence.
La République islamique frappe, menace et espère que Donald Trump clamera une victoire factice et passera à autre chose avant qu’elle-même ne soit complètement écrasée.
Une fois mis en œuvre, les MA et les ME se déclinent en axes d’effort fonctionnels (la neutralisation de la menace des missiles et drones iraniens, par exemple) ou géographiques (frapper les Émirats arabes unis, attaquer les sites militaires et civils occidentaux en Irak, etc.), dont le croisement donne lieu à plusieurs batailles simultanées.
La plus importante est la bataille de Téhéran, celle où les coalisés – surtout les Israéliens, en fait – cherchent à ce que la capitale soit contrôlée par un nouveau régime politique. Cela passe par deux axes d’effort : la décapitation en continu des têtes de l’hydre et la pression sur l’appareil sécuritaire.
Grâce à un réseau de renseignement israélien très performant et à une capacité de frappe précise et rapide, les têtes du régime tombent à grande vitesse, et les pasdarans, basij et policiers sont souvent obligés de se cacher. C’est fondamentalement l’application des méthodes de pression sur les organisations armées depuis le début du siècle, appliquées pour la première fois à un grand État.
La théorie israélienne de la victoire est que la somme de toutes les peurs individuelles de mourir va désagréger le régime à force de défections ou de simples refus de servir. L’opposition politique iranienne n’aura alors qu’à occuper le vide ou porter l’estocade.
On aimerait y croire, mais en l’absence de précédents historiques, et alors que les évolutions possibles sont internes au régime et échappent largement au regard extérieur, le doute demeure. On attend avec impatience de voir se multiplier les fuites de dirigeants, mais pour l’instant cela ne vient pas. Ce que l’on voit surtout, pour l’instant, c’est la fuite des populations hors des villes bombardées.
Sans doute les choses s’accéléreraient-elles s’il y avait en face une opposition unie, visible et armée, avec au moins un endroit où fuir et implorer le pardon. Il aurait fallu pour cela qu’il y ait un troisième axe d’effort visant justement à armer, organiser et conseiller cette opposition révolutionnaire. Peut-être existe-t-il clandestinement, ou peut-être sera-t-on obligé de le mettre en place si les choses n’évoluent pas, un peu comme l’injection de conseillers accompagnée de beaucoup d’armes dans les factions rebelles libyennes en 2011, en concomitance avec le passage à l’option 2 de la campagne de coups.
En attendant cette hypothétique révolution, il y a d’autres batailles à mener : dans le cyberespace, dans la protection contre les attentats dans les pays occidentaux, ou contre le Hezbollah au Liban et, à moindre échelle, les milices irakiennes chiites. Il y a aussi, en Iran, la recherche et la destruction du programme nucléaire, qui impliqueront sans doute, pour être menées à bien, de passer par toutes les options de la campagne de coups, y compris éventuellement une ou plusieurs grandes opérations d’assaut par air pour casser ou s’emparer des pièces du puzzle les plus protégées ou les plus sensibles, comme les quatre cents et quelques kilos d’uranium enrichi à 60 %.
La plus urgente des batailles en cours, et la plus importante, est celle des frappes à longue portée. L’objectif des coalisés est de faire cesser les tirs iraniens de missiles et de drones ; celui des Iraniens est de les faire durer le plus longtemps possible afin de porter des coups, mais aussi simplement de continuer à attaquer. Tant que les Iraniens tirent, ils ne peuvent être considérés comme vaincus. S’ils ne peuvent plus le faire, les coalisés peuvent au moins déclarer une petite victoire. Si la situation reste bloquée par ailleurs, cela pourra peut-être leur suffire pour proposer d’arrêter la guerre.
Cette bataille est une combinaison de parades et de frappes : c’est forcément long et ingrat. Pour l’instant, grâce à une défense hermétique à 90 %, les coalisés et leurs alliés reçoivent beaucoup moins de coups au but qu’ils n’en donnent à l’écosystème de tir iranien, depuis les usines de production jusqu’aux lanceurs fixes ou mobiles, en passant par les stocks souterrains.
On résiste donc plutôt bien, au moins tant qu’il y a des missiles intercepteurs, et on a réduit assez considérablement et rapidement les tirs iraniens. Mais ceux-ci persistent quotidiennement et ont même tendance à augmenter, en particulier pour les salves de drones à longue portée. Le risque est que les Iraniens puissent mener cette guérilla de projectiles, en particulier avec des drones, plus nombreux et plus difficiles à déceler, pendant plusieurs mois.
Pour casser cette dynamique, il sera peut-être nécessaire d’augmenter le nombre de sorties consacrées à cette mission, au détriment des autres s’il n’y a pas d’augmentation des moyens, et sans doute aussi de passer aux raids des options 2 et 3.
Il y a enfin toute une bataille de la côte iranienne qui est en train de se dessiner. Ce n’est pas complètement nouveau, mais, comme en Ukraine, les côtes iraniennes, truffées sur toute leur longueur d’une poussière navale de vedettes rapides, drones navals et aériens, mines, sous-marins de poche et torpilles, batteries de missiles antinavires, sont très dangereuses pour les bâtiments de l’US Navy, maintenus prudemment au loin.
Elles le sont aussi pour la navigation civile, en particulier autour du détroit d’Ormuz, avec toutes les énormes conséquences que cela peut avoir sur l’économie mondiale. Il n’y a dès lors pas d’autre solution que d’attendre la fin de la guerre pour voir la centaine de pétroliers, vraquiers et autres repasser quotidiennement le détroit d’Ormuz, ou bien de livrer bataille.
C’est le choix qui semble avoir été fait par les Américains après avoir longtemps sous-estimé cette menace. Il y aura donc une bataille de la côte, sorte de guérilla et contre-guérilla navales, où les Américains s’efforceront de détruire autant que possible les multiples petites forces iraniennes et de neutraliser le reste.
L’option 2 « attaque » vient d’être adoptée avec l’engagement d’avions d’attaque A-10 et d’hélicoptères AH-64. L’option 3 « commando » ne va pas tarder à l’être, avec l’arrivée de deux groupes d’assaut amphibies, et celle, très probable, au Koweït, d’au moins une brigade d’assaut aérien de l’US Army.
Frappes anti-bunkers, surveillance-frappes de drones, raids d’attaque sur les côtes vont donc se multiplier, en attendant marines, rangers et parachutistes pour parachever les destructions ou saisir des îles clés dans le détroit d’Ormuz ou le poumon pétrolier de l’île de Kharg. Il faudra là encore des semaines pour voir émerger un résultat stratégique.
Conclusion
En conclusion, cette double campagne de coups opposés engendre nécessairement une situation d’une grande complexité, avec plusieurs batailles simultanées, toutes aussi indécises, à suivre en même temps, et avec cette difficulté supplémentaire que, si la plupart sont assez classiques, d’autres sont inédites et que toutes interagissent à des degrés divers.
Bref, c’est totalement imprévisible. Des deux côtés, on ne peut que frapper, résister et espérer.
Je n’aime pas beaucoup l’expression « troupes au sol », car elle ne veut pas dire grand-chose. Je préfère parler de troupes de « combat rapproché », plus rugbystiquement de « mêlée » ou encore, et plus simplement, de « contact ». Concrètement, il s’agit des unités chargées de pénétrer dans les zones de mort – les endroits où l’on est sûr d’être tué ou blessé par l’ennemi dans la journée si l’on ne prend aucune précaution – zones profondes de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres de profondeur et de plusieurs centaines de mètres d’altitude.
À condition de prendre des risques, et c’est toute la problématique de la Théorie du combattant, on peut faire beaucoup de choses avec des forces de contact, y compris dans la guerre en cours contre la République islamique d’Iran.
Raids ou conquêtes
Les unités de contact – blindées, motorisées, à pied, amphibies, d’assaut aérien, etc. – servent d’abord à s’emparer ou à défendre du terrain. Ce sont donc logiquement les instruments premiers des opérations de conquête, celles où l’on essaie de s’emparer de tout ou partie du territoire ennemi, jusqu’à éventuellement la capitale si l’on veut la destruction de l’ennemi et, pour rester dans l’actualité, y changer le régime politique. Pour changer des sempiternelles références à l’Afghanistan ou à l’Irak, on peut parler des troupes vietnamiennes s’emparant de Phnom Penh le 7 janvier 1979 pour mettre à bas le régime des Khmers rouges ou des troupes tanzaniennes faisant la même chose à Kampala quelques semaines plus tard pour en finir avec la dictature d’Idi Amin Dada. Bien entendu, ce ne sont pas les seules forces disponibles dans ces opérations, puisque tout autour de ces troupes de contact, on trouve aussi les troupes de frappe qui donnent des coups violents sur des points à travers les espaces vides : l’air et la mer avec leurs différentes couches, le cyberespace, l’espace électromagnétique, etc.
Ces dernières troupes ont en revanche et bien évidemment le premier rôle dans les pures campagnes de frappe, ces campagnes pointillistes où l’on ne s’efforce pas de contrôler le terrain, mais de casser (ou parfois de capturer) des points, souvent des milliers de points, afin de faire apparaître le visage de la victoire. Elles présentent l’immense avantage pour des armées disposant de la supériorité aérienne de présenter relativement peu de risques de pertes, pour soi en tout cas. La différence avec les opérations de conquête est que ces pures campagnes de frappe n’ont permis à elles seules et jusqu’à présent que d’affaiblir l’ennemi, mais jamais de le détruire complètement. Cela peut suffire pour obtenir la neutralisation des moyens militaires de l’ennemi et sa soumission de fait ou de droit si cette soumission est explicitée, mais on se retrouvera toujours à la fin avec le même ennemi en face. En simplifiant largement, si l’on veut porter l’estocade à cet ennemi, il faut s’emparer de sa capitale, ce qui est difficile avec seulement des avions. Si elles n’y ont pas le rôle premier, les forces de contact ont aussi un rôle à jouer dans ces campagnes de frappe, et c’est à cela que l’on pense – à mon sens trop tardivement – dans la guerre en cours de la coalition israélo-américaine contre la République islamique.
Le complexe de reconnaissance-frappe de la coalition, c’est-à-dire l’association de multiples capteurs et de frappeurs (avions de combat, missiles, drones, etc.), est précis et puissant mais il a deux limites : ils sont en nombre limité par rapport au nombre de cibles possibles en Iran et ils ne peuvent pas tout toucher. C’est là que de nombreuses petites unités de contact peuvent compléter le travail, en s’attaquant par exemple à de petites cibles, souvent mobiles, qui ne justifient pas forcément une sortie aérienne. L’intervention d’une douzaine d’hélicoptères d’attaque français, en juin 2011, dans la campagne de frappes en appui de la rébellion libyenne a changé la donne en détruisant 550 petites cibles de l’armée kadhafiste inaccessibles pour la plupart aux avions de combat. On aurait pu être encore plus efficace en déposant aussi au sol des troupes de contact, mais il existait alors une forte réticence à engager des fantassins dans un pays arabe. C’est dommage, car en déposant ou en infiltrant des commandos (au sens de fantassins embarqués), on peut aller chercher au sol et surtout au sous-sol les objectifs qui ont été enterrés, protégés ou dispersés afin d’échapper autant que possible aux frappes aériennes, comme par exemple les sites d’enrichissement nucléaire de Fordo et de Natanz.
Dans ce cas, le mode opératoire privilégié est le raid héliporté. Les hélicoptères ayant un rayon d’action beaucoup plus court que celui des avions, il faut partir d’une base relativement proche de la zone-objectif. Cette base peut être flottante, comme un navire d’assaut amphibie – mais les Américains n’en ont très étrangement pas encore déployé au large de l’Iran – une base à terre proche de la frontière, ou encore une base installée temporairement à l’intérieur de l’immense territoire iranien. Bien sûr, ce dernier aspect évoque immédiatement pour les Américains le désastre de l’opération Eagle Claw en avril 1980, qui avait échoué dans l’établissement même de cette base temporaire près de Tabas, au sud-est de Téhéran. Les Américains ont cependant fait d’immenses progrès depuis cette époque et ils dominent le ciel. À partir de cette base, et appuyé par les airs et les drones, on se déplace par véhicules légers ou par hélicoptères vers une zone d’attaque encagée depuis le ciel afin d’empêcher toute arrivée de renforts. On y détruit ou capture ce que l’on veut avant de repartir en sens inverse jusqu’à la base, que l’on démonte éventuellement. C’est une méthode complexe à organiser, dangereuse pour les hommes dès que l’on arrive au contact – et c’est évidemment le principal facteur inhibant pour l’échelon politique – mais terriblement efficace, avec toujours une dimension d’audace spectaculaire que l’on peut exploiter médiatiquement, lorsque cela réussit bien sûr.
Qui peut faire cela ? Les unités d’attaque des forces spéciales, bien sûr, israéliennes et américaines, avec la limite de leur volume qui réduit le nombre total de missions possibles. Pour avoir de la masse, et donc obtenir plus d’effets stratégiques, on peut y ajouter du côté américain et sans doute au Koweït, les bataillons de Rangers (qui font partie des forces spéciales), les MEU (Marine Expeditionary Unit) des Marines agissant depuis la mer ou des brigades d’assaut aérien des 82e et 101e divisions, puis en fait toutes les unités d’infanterie légère. Les Israéliens, qui avaient déjà agi depuis le sol iranien en juin 2025 avec le Mossad, peuvent éventuellement ajouter aux Sayeret des forces spéciales, la 89e brigade commando, voire des bataillons d’infanterie de reconnaissance. On peut imaginer cependant et pour plusieurs raisons qu’ils préféreront conserver ces forces pour agir sur leur territoire et sa périphérie.
Avec toutes ces unités, on pourrait ainsi doubler la campagne de frappes aériennes et ses gros coups par une « campagne commando » de multiples coups de couteau, à la manière par exemple de la guerre d’usure entre l’Egypte, l’Union soviétique et Israël le long du canal de Suez en 1969-1970.
Le pouvoir est au bout du fusil, pas de l’avion
Et puis, il y a toujours cette idée, cet espoir même, que cette campagne de frappes et éventuellement de raids commandos, débouche aussi sur une opération de conquête. En clair, et c’est le deuxième objectif stratégique après la destruction de la triple menace militaire iranienne (balistique, nucléaire, proxys), on espère – surtout du côté israélien – changer le rapport de forces dans les rues de Téhéran et des principales villes en faveur des révolutionnaires.
Ce changement de rapport de forces passe d’abord par un affaiblissement de l’appareil de sécurité et de répression des Gardiens de la Révolution islamique (GRI) par des coups de toute sorte, mais cela peut passer aussi par le renforcement des capacités de combat des émeutiers, en les armant par exemple. C’est un équilibre très délicat à trouver. Les bombardements des sites des GRI et des forces de sécurité, jusqu’aux plus petits commissariats au cœur de Téhéran, n’incitent pas à descendre dans la rue, mais plutôt à se terrer ou à fuir les villes. C’est la raison pour laquelle il a été annoncé d’attendre la fin des bombardements pour revenir à la confrontation avec le pouvoir, avec cette difficulté que personne ne connaît la fin des bombardements.
C’est un peu comme un assaut après une préparation d’artillerie. La préparation affaiblit l’ennemi et le rend vulnérable à l’assaut, mais pour une fenêtre de neutralisation limitée : le temps pour le défenseur de reprendre ses esprits et de se remettre en position. Au-delà de ce temps, il est probable que l’assaut échouera. Dans un assaut, on connaît cependant normalement l’heure de l’arrêt de la préparation et si les choses sont bien faites, celle-ci n’affecte pas les attaquants. En Iran, les frappes aériennes affectent aussi la population, même si bien sûr elles n’en sont pas la cible, et la neutralisent presque autant que les forces de sécurité, sans que personne ne sache quand cela s’arrêtera. J’ai un peu tendance à penser que les raids de contact sont un peu plus chirurgicaux et moins traumatisants pour l’environnement que les frappes aériennes, à condition d’être menés par des troupes professionnelles maîtresses de leurs feux. Mais on peut difficilement imaginer déboulonner de cette façon tous les postes de l’ennemi à l’intérieur d’une mégalopole comme Téhéran.
Dans la réalité, ce que l’on appelle « destruction » est surtout une désagrégation. Il n’est pas possible d’éliminer complètement la masse des GRI, de l’organisation Qods et des milices étrangères, des paramilitaires Basij, des services de renseignement intérieur, de la police ou encore des forces armées régulières. Il est possible cependant de leur faire mal, de les désorganiser et surtout de leur faire peur, en considérant que ces gens-là cesseront progressivement le combat ou partiront lorsqu’ils seront persuadés d’être à coups sûrs dans le camp des perdants. Avec les morts et blessés provoqués par la coalition, cela fera au bout du compte moins de monde lorsque les révolutionnaires « sortiront de la tranchée ».
Et puis, il y a donc le deuxième volet du changement de rapport de forces, et c’est là que les troupes de contact peuvent à nouveau intervenir, en aidant cette fois les émeutiers à se transformer en unités de combat. C’est d’abord le travail des services comme le Mossad ou la CIA, à transformer cette opposition difficile en armée, même hétérogène, et à des unités spécifiques, comme les « bérets verts » de l’US Army dont c’est la mission première, de venir armer, conseiller et encadrer ces forces diverses. Pour reprendre l’exemple libyen de 2011, c’est donc non seulement l’introduction des hélicoptères qui a changé la donne, mais plus encore celle de troupes d’insertion, Service Action, forces spéciales, conseillers techniques français, SAS britanniques et autres, conjuguée avec la livraison d’armes légères, qui a dopé les forces rebelles et contribué à la chute du régime de Kadhafi. On l’oublie souvent, mais les Américains ne voulaient pas engager de troupes de contact en Afghanistan en octobre 2001 contre Al-Qaïda et les Talibans. Ils ont lancé une pure campagne de frappes aériennes contre eux et fait confiance aux seigneurs de la guerre locaux pour combattre au sol, en leur adjoignant néanmoins des équipes américaines de soldats fantômes, pour les conseiller et coordonner leur action avec la force aérienne. S’ils avaient engagé aussi tous les bataillons d’infanterie légère américains disponibles, peut-être auraient-ils obtenu des résultats plus décisifs, en éliminant Oussama Ben Laden dès cette époque à Tora Bora ou le mollah Omar à Kandahar avant qu’ils ne rejoignent le havre pakistanais, mais c’est une autre histoire.
Avec la formation d’une armée révolutionnaire dont il faut au plus vite définir la direction politique unie, on forme aussi un front. Un front présente le premier avantage de fournir une bien meilleure appréciation du sens de l’histoire que la comptabilité de frappes, puisqu’il suffit de regarder dans quel sens bougent les drapeaux sur la carte. Un front permet aussi de créer un espace dans lequel on peut recueillir les prisonniers et surtout les ralliements, surtout si on a promis une immunité et si on propose un projet politique alternatif. On peut se constituer prisonnier face à un avion ou un drone, mais c’est plus facile de lever les bras face à des combattants en face de soi.
Quand on pense ralliement en Iran, on pense surtout aux forces armées régulières, car c’est le plus souvent comme cela, des Gardes françaises en juillet 1789 à Paris aux régiments de la Garde à Petrograd en février 1917, que les révolutions s’imposent. Bien entendu, et encore une fois, tout cela est également aléatoire dans la guerre actuelle, avec les effets contradictoires de la campagne de frappes. Est-ce que l’armée régulière, dont les forces aériennes et navales au moins, attaquées par la coalition israélo-américaine, va vraiment rejoindre un camp révolutionnaire associé aux étrangers qui tuent les siens ? Ce n’est pas sûr. Peut-être que celle-ci va au contraire se rallier aux GRI pour défendre le pays ou éclater.
Si les forces de sécurité restent solides et qu’un front rebelle se constitue avec l’aide des alliés, ce front ne sera plus un accélérateur de la chute du régime, mais une ligne de contact pour des combats qui dureront sans doute des semaines si l’on engage des troupes de contact supplémentaires aux côtés des rebelles, des mois si l’on se contente de les assister au sol et de les appuyer depuis les airs comme en Libye, et des années avec des centaines de milliers de morts si l’on ne fait rien de tout cela comme en Syrie.
Au bout du compte, hormis le scénario peu probable d’un effondrement soudain du régime et d’un changement en douceur du système politique, il n’y a grand-chose de très réjouissant dans tout cela. Il y a de toute façon rarement des choses réjouissantes à la guerre, sauf pour les matamores américains qui présentent cela comme un grand jeu vidéo dont ils ignorent manifestement la violence et la complexité.
Le modèle décrit par Brossollet est alors dans l’air dans plusieurs pays européens. On parle notamment de techno-milice en Suède ou de techno-guérilla en Autriche, en présentant également l’argument qu’un tel dispositif, purement défensif, ne pourrait, vœu pieux, être pris par les paranoïaques de Moscou comme prétexte pour lancer une attaque préventive. On développe aussi en RFA le concept des Jägerbataillone autonomes et formés de réservistes chargés de la défense de zones particulières. Ce modèle n’aura, heureusement, jamais été testé en Europe en situation réelle face aux forces soviétiques, et même pas en exercices ou en wargames en France. On aurait sans doute eu trop peur de montrer que c’était efficace, comme l’avait été, entre autres, le système de défense finlandais face à l’armée soviétique durant l’hiver 1939-1940, et cela aurait obligé à de profonds changements dans notre organisation et nos méthodes, ce que l’on ne fait quasiment jamais sans avoir reçu une grosse claque auparavant.
Au regard de ce qui se passe actuellement en Ukraine, le modèle de Brossollet est dépassé dans son orientation purement anti-véhicules, typique de l’époque et, en fait, jusqu’en 2022, 47 ans plus tard. Désormais, le cœur du sujet n’est plus ce qui se passe au sol mais immédiatement au-dessus, avec la couche basse de « snipers dans le ciel ». Pour autant, les principes de la défense de zone sont sensiblement les mêmes. Une brigade ukrainienne en défense est en fait un maillage de modules de points d’observation et de défense en avant, de modules d’opérateurs de drones à courte portée ensuite, puis d’opérateurs à plus longue portée, de guerre électronique, d’artillerie dispersée, tous enterrés et camouflés, avec une logistique de bataille de plus en plus assurée par des drones. C’est un complexe de reconnaissance-frappes enterré, capable de projeter jusqu’à environ 20 km en avant de ses postes avancés une « zone de mort » ou « zone rouge », c’est-à-dire un endroit où l’on est certain d’être touché par quelque chose (à 70-80 % par des drones, puis des obus, puis, au plus près, par des balles) si l’on ne prend aucune précaution particulière. Une zone de risque, un peu moins létale, tend à s’étendre aussi au-delà, jusqu’à 30 km environ. C’est un modèle incroyablement résistant aux coups et ravageur pour l’assaillant russe, qui doit accepter de perdre l’équivalent d’une compagnie d’infanterie pour conquérir chaque kilomètre carré. Et encore, cet assaillant russe est lui-même organisé en complexes de reconnaissance-frappes, ce qui lui permet, tout en attaquant, d’exercer une pression de feu très forte sur les Ukrainiens. S’il était toujours organisé et équipé comme en février 2022 sur le mode motorisé-centré, il serait implacablement détruit et sans avoir même la possibilité d’avancer.
La mission principale qui est demandée aux forces terrestres françaises n’est finalement pas très éloignée de celle de 1975, à savoir être capables de freiner et, si possible, de stopper une attaque russe contre un pays allié, à cette différence que ce pays allié n’est plus à nos frontières mais à l’est de l’Europe. Nous abordons finalement ce problème comme à l’époque, avec toujours un modèle motorisé relié par radio, jouant de la manœuvre et du feu direct de nos engins blindés et de nos groupes antichars, en coopération avec ce qui nous reste d’artillerie et nos hélicoptères, pour disloquer un adversaire organisé de la même façon. Petit problème : cet adversaire n’existe plus. Si nous devons affronter une division russe en défense d’un pays balte, par exemple, nous nous retrouverons face à un adversaire transformé en complexe de reconnaissance-frappes, simplement plus mobile qu’en Ukraine car il ne sera pas face à la même densité de feux. Nos communications seront immanquablement brouillées et nos moindres regroupements d’hommes et de véhicules seront vus et frappés, peut-être même avant d’avoir tiré le moindre coup de feu. Nous n’avons sans doute pas d’autre choix que de renouer avec la non-bataille de Brossolet en version « guerre des machines » et d’être capables de déployer au loin une « force hérisson » de la taille d’une brigade ou, encore mieux, d’une division.
Cette force hérisson devra d’abord être capable de s’incruster dans n’importe quel terrain. L’idéal, bien sûr, est qu’elle soit déjà placée sur la zone à défendre, à la manière du réseau de Brossolet, ou, au pire, qu’elle intervienne rapidement dans une zone déjà préparée, à la manière des « lignes offensives » françaises de 1918. À défaut, il faudra creuser et miner – y compris, et surtout, avec des mines antipersonnel – très vite, ce qui suppose une forte composante du génie. Les quatre couches de force doivent alors se mettre en place simultanément :
La protection et la lutte contre les drones sont présentes partout dans ces différentes couches, depuis le tireur antidrone (AD) de chaque équipe de combat avec son détecteur individuel, son shotgun et son regard toujours porté vers le ciel, jusqu’aux sections de chasse, diversement équipées, présentes dans toutes les couches, en passant par tous les procédés de camouflage et de leurrage possibles.
De la même façon, toutes les couches doivent conserver de petits éléments de manœuvre, dispersés et protégés, prêts à contrer les infiltrations ou à s'agglomérer en groupements d'attaque en cas d'opportunité.
Tout cet ensemble doit également être relié par un système nerveux de commandement insensible au brouillage, ce qui suppose désormais un réseau de communication satellitaire et des procédures de décentralisation où chacun sait ce qu’il a à faire dans sa zone de « module ».
Cette zone de bataille peut être appuyée par la force de frappe à grande distance, à base de missiles, roquettes et drones sol-sol, de munitions guidées aériennes ou même d’hélicoptères dotés de missiles à très longue portée.
Si nous parvenons à réaliser cela, nous remplirons probablement la mission de défense et, par voie de conséquence, nous n’aurons peut-être pas à la mener car l’ennemi potentiel sera dissuadé d’attaquer, comme pendant la guerre froide. Ajoutons qu’un tel dispositif pourra aussi être déployé partout et pas forcément pour faire face aux Russes, car les ennemis que l’on affronte réellement ne sont pas toujours ceux que l’on avait prévus. Face à une force armée, étatique ou non, qui n’aura pas fait le saut de la guerre des machines, notre supériorité tactique sera alors écrasante et nous pourrons même manœuvrer à nouveau.
De belles courbes militaires
Ce petit exemple visait à montrer combien les évolutions majeures des armées épousent, assez classiquement, la courbe en S des groupes d’innovations majeures. Ces innovations militaires ne sont pas seulement techniques et, comme je l’explique dans Théorie du combattant, on aurait pu commencer l’histoire de la transformation des armées modernes par le changement de regard porté sur les hommes à la fin du XVIIIe siècle et cette idée que les citoyens roturiers peuvent combattre courageusement pour la Patrie, ce qui autorise les Minutemen en Amérique ou la « levée en masse » en France.
Je commencerai cependant par la « révolution du feu » qui commence au milieu du XIXe siècle avec l’apparition des nouveaux fusils à âme rayée, armés par la culasse, puis utilisant une poudre blanche, qui transforme totalement les champs de bataille, puis l’accélération au début du XXe siècle jusqu’à la fin de la Grande Guerre avec les armes individuelles automatiques, les fusils à lunette, les pistolets-mitrailleurs, les grenades et lance-grenades individuels, puis les armes collectives d’infanterie – mitrailleuses, mortiers, canons à tir direct – réunis au sein d’unités d’appui. Toute la matrice – équipements, méthodes, structures, culture – du combat à pied, ou « débarqué » moderne se forme en 1917-1918 avec la distinction entre unités de manœuvre et d’appui, la décentralisation du commandement jusqu’au niveau de l’équipe de combat, la spécialisation des combattants, la coordination avec les appuis extérieurs, etc. Par la suite, les progrès de la puissance de feu sont plus lents. On conserve des fusils comme le Mauser 98 ou le Lee-Enfield Mk III ou Mk I bien au-delà de la Première Guerre mondiale, et pour le reste on perfectionne l’existant, avec un saut important avec l’invention des fusils d’assaut. On développe également les branches d’appui spécifiques pour se protéger des avions et des véhicules ennemis.
La révolution suivante est intervenue avec la fusion de ces combattants rapprochés avec des engins à moteur. Le début du S apparaît durant la Première Guerre mondiale, avec des unités d’infanterie portées sur camions, les groupes d’automitrailleuses, les bataillons de chars et même les avions d’infanterie, mais il faut attendre les années 1930 pour voir l’accélération de cette fusion avec une floraison d’unités motorisées très diverses et une succession quasi annuelle d’engins de combat jusqu’à la stabilisation de la fin de la Seconde Guerre mondiale autour de quelques modèles et l’idée de la motorisation intégrale des armées. On atteint alors le sommet du S et le ralentissement de la révolution. Dans Théorie du combattant, je décris en détail les combats de la 2e division blindée (DB) du général Leclerc à Dompaire en septembre 1944 pour illustrer l’état de l’art du combat motorisé au sommet du S. Je le décris d’autant plus facilement que, quarante ans plus tard, j’ai appris à faire exactement la même chose et sensiblement au même endroit mais au sein de la 7e DB cette fois. Les équipements n’étaient plus les mêmes évidemment, mais ceux que nous utilisions n’étaient au fond que des perfectionnements de ceux de la 2e DB à l’exception des missiles. Dans le pur combat à pied, on pouvait même considérer que les compagnies d’infanterie du Régiment de marche du Tchad avaient plus de puissance de feu antipersonnel que les compagnies de 1984.
Nous sommes restés longtemps sur le sommet du S de la guerre motorisée, avec des véhicules toujours plus longs à mettre au point pour des coûts à progression géométrique d’une génération à l’autre, et des ratages de plus en plus nombreux de programmes industriels. Ce ralentissement est même devenu gel avec la réduction rapide de l’effort de Défense après 1990, ou plutôt gel qualitatif – on est toujours en 2026 avec des chars Leclerc mis en service en 1993 – et effondrement quantitatif. Les 1res armées françaises de 1945 ou de 1985 comprenaient huit vraies divisions blindées-motorisées. La 1re armée n’existe plus depuis 1993 et il n’en reste que deux brigades blindées. Comme toutes les armées des puissances étaient à peu près à la même enseigne, on pouvait considérer que les rapports de force n’avaient pas beaucoup changé et que ce n’était pas très grave.
Dans cette ambiance de crise, la grande affaire des années 1990 et 2000 était la numérisation. On perdait du volume et on ne perfectionnait pas beaucoup les équipements, mais on pensait qu’avec des ordinateurs, des capteurs en tout genre et une bonne bande passante, on pouvait compenser cet affaiblissement par une bien meilleure circulation de l’information, en volume et en vitesse. On pouvait mieux gérer ses propres forces, voir celles de l’ennemi, préparer des plans plus vite et plus précisément qu’avant, ajuster finement la logistique, tirer plus juste, coopérer plus facilement au sein même des unités, etc. Ce n’était pas faux, mais je ne suis pas certain que ce fût là une révolution. À compétences et expérience des hommes égales, une brigade complètement dotée du système Scorpion sera très certainement supérieure à une brigade dotée des mêmes véhicules mais sans numérisation collaborative. Je ne suis pas certain qu’elle l’emporterait cependant face à ma vieille DB de 1984, moins high-tech mais dotée d’équipements chenillés plus puissants et à la logistique/maintenance mieux organisée. Je me trompe peut-être.
Il existe aussi des fausses révolutions ou des révolutions avortées. Dans les années 1950, avec la miniaturisation des têtes nucléaires, l’US Army, bientôt imitée par l’armée de Terre soviétique et plusieurs armées européennes, se dote de tout un arsenal de milliers d’obus, lance-roquettes, roquettes, missiles antiaériens, etc., tous atomiques. Pendant des années on étudie et on expérimente « le champ de bataille atomique ». On invente de nouvelles structures comme la division pentomique aux États-Unis ou la brigade Javelot en France, qui doivent évoluer à travers les coups atomiques, pour s’apercevoir que cette manière de combattre est tout simplement ingérable et finalement pas très différente de l’apocalypse thermonucléaire dont on voulait se dissocier. On fait machine arrière dans les années 1970.
La machine s’est éveillée
La révolution à laquelle nous assistons en Ukraine depuis 2022 et surtout depuis 2024 est en revanche bien réelle. Cette révolution consiste en la fusion de cette génération motorisée-numérisée avec les petites machines, drones et robots en tout genre.
La courbe en S de l’évolution des drones prend ses racines très loin puisque, dès 1917, on conçoit des avions radiocommandés, puis des roquettes à longue portée comme les V1 allemands, les drones d’observation avec caméras et appareils photos dans les années 1960, puis les mêmes avec des missiles, et enfin l’accélération des années 2020 avec, pour simplement le champ de bataille sur la ligne de contact, les mini-drones d’observation, les munitions téléopérées, les FPV (First Person View), les drones filaires, etc., le tout de manière massive. Idem, mais dans une moindre ampleur pour l’instant, pour les robots terrestres, dont le S peut remonter aussi très loin, qui constituaient déjà un fort contingent dans l’armée américaine en Irak au début des années 2000 et deviennent une force auxiliaire de plus en plus importante pour une force de combat rapproché ukrainienne en sous-effectif.
On est désormais dans la phase fluide des explorations en tout genre comme, par exemple, la Première Guerre mondiale avec les premiers aéroplanes ou les véhicules de combat dans les années 1930. Les choses se figeront ensuite un peu avec une réduction du nombre de modèles différents mais on assiste clairement à une révolution et le fait que la majorité des pertes en Ukraine soit largement le fait des drones et non plus de l’artillerie en constitue l’indice le plus clair.
L’élément le plus évident de cette diversification et de cette massification accélérée est que la ligne de contact entre les forces de combat rapproché opposées est désormais survolée de drones d’observation et/ou d’attaque sur une dizaine de kilomètres de profondeur de part et d’autre et cela change tout. Tout est à repenser dans la matrice des unités. Il est impératif de manœuvrer de manière dispersée et donc de décentraliser le combat jusqu’aux extrêmes limites ; le camouflage visuel ou thermique devient au moins aussi important que la protection balistique ; l’armement individuel à longue portée est moins utile que la puissance de feu à courte portée et surtout anti-drones. Le soin aux blessés doit se faire sur place et de manière isolée avant de songer à une évacuation qui peut prendre des heures. Toute la manœuvre est à repenser entre infanterie et dronistes contre infanterie et dronistes, un peu de la même manière qu’entre infanterie et artillerie pendant la Grande Guerre : neutraliser les drones adverses par tous les moyens possibles – drones anti-drones, guerre électronique, feux, etc. – et ouvrir un passage à l’infanterie d’assaut, appuyer et soutenir cet assaut par d’autres drones et robots, s’infiltrer et combattre longuement dans une zone grise où ami et ennemi sont imbriqués, solidifier les petites zones acquises et attaquer à nouveau. N’y a-t-il pas moyen de faire plus vite et de manière moins dangereuse, en redonnant par exemple un rôle premier à l’artillerie afin qu’elle écrase les positions ennemies et notamment celles des dronistes ? Etc. Beaucoup de questions et pour l’instant peu de solutions satisfaisantes. Le front ukrainien est encore plus bloqué que celui de France et Belgique en 1915-1917. Il faudra pourtant trouver ces solutions.
Et nous dormons encore
Le principe de base est qu’une unité « révolutionnaire » doit normalement l’emporter systématiquement sur une unité qui n’a pas réalisé cette transformation. À compétences équivalentes, une brigade ou division blindée doit normalement écraser une brigade de pure infanterie à pied, comme en Libye par exemple en 1942, du moins le plus souvent. Dans les faits, les choses sont rarement égales et une brigade d’infanterie d’élite peut peut-être l’emporter sur une brigade blindée médiocre, surtout si les fantassins sont sur un terrain favorable très dense et richement dotés d’armes antichars.
Désormais, une brigade russe ou ukrainienne qui maîtrise l’emploi des drones à grande échelle dispose d’une voûte aérienne de renseignement et de frappe de précision en avant de sa ligne de contact qui lui permet presque immanquablement d’au moins paralyser toute brigade adverse d’une génération précédente, par exemple française. On ajoutera que les Russes seuls disposent d’au moins 120 brigades ou régiments, là où nous en déploierions deux au loin complètement équipées de la génération précédente. Même en considérant que nos brigades sont deux fois plus volumineuses que celles des Russes, cela reste quand même assez peu. Dernier point, et cela pourrait constituer en soi une forme de contre-révolution : nos sociétés acceptent mal la prise de risques humains, là où les Russes – certes forcés – acceptent des taux de pertes faramineux.
Autrement dit, nous sommes hors du coup, au moins dans le domaine du combat rapproché, qui, je le rappelle, est fondamental lorsqu’on veut avoir des effets stratégiques importants. Nous sommes hors du coup face aux Russes, mais en réalité face à n’importe quelle armée ou organisation armée un peu volumineuse et retranchée quelque part comme le Hamas à Gaza ou auparavant l’État islamique dans son « califat » et qui tous acceptent pour le moins de prendre des risques. Nous sommes donc condamnés aussi à la révolution si nous ne voulons pas disparaître de l’histoire.
Une armée évolue en quatre étapes : en bas, il y a la Pratique, soit ce que l’on est réellement capable de faire face à un ennemi, et en haut la Doctrine, où l’on définit ce que doit être la Pratique. Entre les deux, il y a le Forum où l’on explore de manière explicite ce qu’il est possible de faire. Ce Forum se nourrit de l’observation de sa propre Pratique, de celle des ennemis potentiels, des alliés et des autres. On y fait des expérimentations multiples, sur cartes ou sur le terrain. On observe la société et ses ressources, humaines ou techniques. On y débat et on s’y engueule, peu importe pourvu que l’on donne les éléments pertinents à la Doctrine associés aux ressources fournies par la France. Il y a enfin, dans ce processus circulaire, le monde de l’École où l’on remplace les vieilles habitudes par de nouvelles, par le biais des règlements, des formations en écoles, des inspections, des exercices, etc. Dans ce monde aussi on s’engueule souvent, car les anciennes habitudes et leurs porteurs peuvent opposer une farouche résistance.
La révolution doit être triple : la France n’a jamais eu aussi peu de combattants rapprochés, ceux qui vont dans les zones de mort en toute connaissance de cause pour affronter l’ennemi directement et s’emparer ou tenir un terrain, par rapport à la population. Pour être puissant, on doit en avoir trois fois plus qui soient déployables pour combattre au loin, soit 60 000 au total, dont au moins la moitié de combattants rapprochés, ce que prévoyait le modèle 2015 imaginé au moment de la décision de professionnaliser complètement notre armée. Pour cela, il faut réfléchir à avoir plus de combattants professionnels, et peut-être imiter les Russes qui paient très cher les volontaires destinés à prendre des risques, plus de réservistes opérationnels déployables au loin, des mercenaires, des conscrits peut-être, peu importe pourvu que l’on ait la masse nécessaire de bons soldats.
Le deuxième axe est la fusion de ces soldats avec les petites machines. Cela passe par la création dans tous les corps d’escadrons/compagnies de drones de chasse, à la manière de l’unité du 1er RIMa mais peut-être aussi de sections de drones ou robots dans chaque unité élémentaire, et une adaptation de tous à l’environnement dronique. La manière la plus simple est d’imiter autant que possible l’organisation et les méthodes de l’armée ukrainienne et peut-être même de l’armée russe. Soyons justes, les réflexions et les expérimentations ont commencé. Cela ne va simplement pas assez vite, comme d’habitude par un mélange de rigidité administrative et de manque de ressources, peut-être aussi par la résistance des conservateurs qui ne veulent pas remplacer leurs vieilles habitudes par de nouvelles. En réalité, toutes les énergies devraient se réunir pour réaliser au plus vite la révolution. Toutes les forces devraient par exemple bénéficier des dérogations du Commandement des opérations spéciales pour l’acquisition des équipements. Chaque brigade devrait bénéficier de ressources propres, avec peut-être des financements directs de la société, comme en Ukraine, pour acheter très vite les équipements qu’elle souhaite en s’adressant à qui elle veut (plutôt français quand même), et on devrait ensuite confronter les expérimentations dans le Forum et sur le terrain d’exercice pour décider ensuite ce qui est le mieux pour tous. Cela induirait bien sûr un certain désordre qui déplaît tant à notre administration, mais l’expérience montre que le désordre et le gâchis de temps de paix sont infiniment moins coûteux, surtout en vies humaines, que l’improvisation en temps de guerre.
Cela nous amène au troisième axe que l’on pourrait appeler la « révolution du risque ». On n’arrivera à rien d’important, on ne fera peur à personne et on ne dissuadera aucun ennemi potentiel si l’on montre partout que nous avons peur de prendre des risques. Cela changera peut-être avec le développement des capacités antiaériennes de nos adversaires, mais pour l’instant prendre des risques actuellement pour une société occidentale, c’est engager la force de combat rapproché – j’y inclus bien sûr les Forces spéciales - car c’est uniquement là que l’on meurt par le feu de l’ennemi. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas tout faire pour essayer de réduire les pertes au minimum, mais comprendre que la meilleure manière d’y parvenir est de vaincre l’autre le plus vite et le plus complètement possible, si possible avec ses moyens terrestres propres en faisant appel le moins possible à la force de frappe, puissante mais pas toujours disponible et surtout ravageuse pour l’environnement et parfois aussi la population, surtout en milieu urbain. L’opération Serval en 2013 est un bon exemple. Une brigade française a pu disloquer un ennemi de plusieurs milliers de combattants et le chasser en deux mois, en 2013, de tout le nord Mali, avec un rapport de pertes de plus de 1 soldat français pour au moins 70 ennemis. Si nous avions déjà réalisé la fusion avec les drones à cette époque, ce rapport de pertes aurait été encore très supérieur et peut-être même n’aurions-nous eu aucune perte. Rester ensuite sur place a sans douté été une erreur stratégique, mais on peut imaginer ce qu’aurait donné l’opération Barkhane avec plus de combattants au sol et des drones par dizaines de milliers dans la capacité à contrôler le terrain. Je ne sais pas si c’était techniquement possible, mais à l’époque on en était encore à débattre pour savoir s’il fallait armer les drones et de toute façon, autre aberration, on faisait la guerre tout en réduisant les moyens de la faire. Cela n’intéressait pas non plus beaucoup les grands industriels français, sauf à proposer des mini-avions de chasse sans pilote mais à peine moins chers.
La France avec les robots
En résumé, si nous voulons redevenir une puissance militaire, il ne suffit pas de posséder un arsenal nucléaire et de le moderniser : il faut aussi disposer d’une force de frappe conventionnelle puissante et, surtout, d’une force de combat rapproché dont l’emploi fasse plus peur à l’ennemi potentiel qu’à la société française. Pour cela, il faut convaincre que le président de la République, qui est un peu obligé d’être crédible sur l’engagement conventionnel s’il veut l’être aussi sur l’emploi du nucléaire, n’hésitera pas à faire prendre des risques aux soldats français. Cela a plutôt été le cas dans le passé, avec des résultats divers depuis 1978. Espérons que ce super-pouvoir ne s’est pas perdu après la fin de l’opération Barkhane.
Il faut désormais dépasser l’opération Daguet de 1990-1991, qui demeure encore aujourd’hui, avec 16 000 hommes dont 13 000 dans une division légère blindée, le principal déploiement français contre un pays étranger ou une organisation armée. On savait déjà à l’époque que c’était insuffisant : avec 4,3 fois plus d’habitants, les États-Unis avaient déployé 34 fois plus de soldats. C’est pourquoi nous avions décidé de professionnaliser complètement notre armée, mais nous sommes toujours incapables de faire mieux.
Il est ensuite indispensable que ce corps d’armée de 40 000 à 60 000 hommes, nécessaire pour être sérieux dans les affaires du monde, soit imbattable. Il le sera probablement, et avec des pertes limitées, si nous maîtrisons l’art des drones et des robots. Il ne le sera en aucun cas si l’ennemi, quel qu’il soit, maîtrise cet art avant nous. À nous de voir.
Si les conflits afghan et irakien ont débuté selon un schéma clausewitzien de duel entre forces armées, leur objectif était politique et visait non pas la soumission des régimes adverses, mais leur destruction suivie d’une transformation de leur société. Dans les deux cas, ce projet s’est avéré plus difficile à réaliser que prévu : en se concentrant sur la destruction au moindre coût des forces adverses organisées, l'action militaire initiale n’a pas été décisive, ce qui a entraîne un certain nombre d'effets pervers.
En Afghanistan comme en Irak, les principaux leaders politiques (Mollah Omar, Oussama Ben Laden, Saddam Hussein) ont survécu à la destruction de leur outil militaire et incarné un front de résistance à l’occupant. Dans le cas afghan, ces leaders et leur noyau de fidèles ont pu se réfugier dans un sanctuaire, avec l’aide du Pakistan, où ils ont pu reconstituer un nouvel appareil politico-militaire mieux adapté à la lutte contre la coalition. Dans le cas afghan toujours, l’alliance avec les seigneurs de la guerre a réintroduit des acteurs qui ont ensuite détourné à leur profit le processus politico-économique.
Ces résultats prévisibles sont en grande partie le résultat de la dissociation entre les objectifs des départements américains d’État et de la Défense, autrement dit entre des impératifs diplomatiques et des exigences de politique intérieure (obtenir une victoire militaire rapide au moindre coût humain). Malgré ces erreurs, l’action de la coalition a bénéficié initialement et dans les deux cas d’un sentiment favorable de la majorité des populations locales, satisfaites de la disparition des régimes autoritaires. Cet avantage a été perdu du fait de plusieurs erreurs.
Fragmentations politiques
Des recompositions politico-économiques d’une telle ampleur engendrent des situations de « gagnants-perdants ». Des mesures intransigeantes comme le refus de négocier avec les Taliban vaincus, la dissolution des forces de sécurité irakiennes, la débaasification ont accentué encore cette fracture. La mise en place de constitutions d’inspiration occidentale, avec des systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, a ensuite abouti localement à des paralysies — il faut six mois pour constituer un gouvernement irakien après chaque élection législative, le président Karzaï est obligé de négocier en permanence avec les hommes forts de l’Assemblée — ou à des confiscations, comme celle pratiquée en 2005 par les partis chiites irakiens, forcément majoritaires, ou, dans une moindre mesure, par les Tadjiks à Kaboul.
Tandis que les perdants du processus voient tout de suite ce qu’ils perdent, les gagnants doivent attendre les gains politiques et économiques de la nouvelle situation. Dans des contextes culturels où — surtout en Afghanistan — le recours à la violence est à la fois facilité par l’abondance des armes et reconnu comme légitime, le ressentiment face à cette situation se traduit alors par la sortie du politique et le recours à la violence.
Dans des cultures hostiles à la présence politique et militaire étrangère, cette opposition des perdants s’exprime sur le mode d’une opposition à l’occupation. Contrairement aux conflits de décolonisation, ces mouvements de rébellion sont donc largement réactionnaires et conservateurs. Ils n’ont pas besoin de programme politique mobilisateur précis : le refus de la présence étrangère fournit un programme de base. Dans ce contexte, au regard d’une partie de la population, les nouveaux États et leurs instruments régaliens sont forcément marqués du sceau de l’étranger et donc stigmatisés comme illégitimes.
Inadéquations militaires
Le modèle d’une armée professionnelle réduite mais à fort coefficient technique, parfaitement adapté à la lutte contre des armées conventionnelles, s’est retrouvé initialement en inadéquation avec les besoins de la lutte contre des organisations armées non étatiques à forte furtivité terrestre et liées à une partie de la population.
Les guérillas qui sont apparues sur la frontière afghano-pakistanaise et dans les provinces sunnites irakiennes ont été analysées non comme des phénomènes nouveaux, générés par la présence même de forces étrangères, mais comme des phénomènes finissants. Elles ont de ce fait été sous-estimées. Les premières actions militaires ont consisté à décliner en actions de contre-guérilla la vocation anti-forces des unités américaines. Cet « anti-terrorisme », fondé sur la capture et l’élimination d’individus dans les délais les plus brefs, s’est traduit par des fautes de comportement (bavures, humiliations, sévices) qui ont donné autant d’arguments aux recruteurs des mouvements de rébellion. Même si ces comportements ont considérablement évolué par la suite, l’image des forces occupantes en a pâti durablement.
Les forces alliées de la coalition, longtemps cantonnées dans des secteurs plus « faciles » (Kaboul, Nord et Ouest afghan, Sud irakien), ont pour la plupart nié la notion d’ennemi, restant sur un schéma de stabilisation issu des crises balkaniques. En refusant ainsi souvent le combat, en particulier dans le cas irakien, elles ont laissé s’implanter des organisations qui ont fini par contrôler la population autour d’elles.
Les Américains et leurs alliés, influencés par leurs passés militaires respectifs (Vietnam, guerres de décolonisation), mis en confiance par les victoires initiales et croyant en la « justesse » de leur action, ont longtemps repoussé un engagement dans la contre-insurrection. Le retard considérable pris dans la (re)constitution des forces de sécurité locales aurait de toute manière largement entravé la mise en œuvre d’une telle démarche.
Finalement, la mise en œuvre de démarches de contre-insurrection « populo-centrée » ambitieuses sur les deux théâtres s’est accompagnée d’une conceptualisation de nouveaux outils et procédures (équipes de reconstruction provinciales, équipes de terrain humain, nouvelle conception de la coordination des efforts civilo-militaires). Ces démarches ont, à de rares exceptions près, comme la reprise du contrôle de Bagdad en 2007, été entravées par le manque d’effectifs, le manque de permanence sur le terrain et la confusion introduite par la multitude des intervenants aux approches, objectifs et intérêts très différents (alliés, sociétés militaires privées, milices locales).
Distorsions économiques
Le projet politique s’est doublé de projets économiques de reconstruction, dans le cas irakien, et de développement, dans le cas afghan (le revenu moyen afghan représente 10 % de l’irakien). Les coûts de ces projets ont été sous-estimés.
Ce soutien économique a été lent à se mettre en place (préférence pour les grands projets centralisés, inertie des processus internationaux, nécessité, notamment en Irak, de donner une priorité aux sociétés américaines), et freiné par l’action de la guérilla. Il est souvent resté mal organisé, avec un personnel insuffisamment nombreux et compétent, déléguant l’action à des organisations non gouvernementales ou des sociétés privées aux méthodes et intérêts multiples et divergents. L’octroi d’un soutien social et économique a accentué la fracture entre gagnants et perdants, plutôt que d’entraîner l’adhésion aux projets de transformation.
L’injection massive de financements dans ces deux pays a été captée en grande partie par la corruption, en particulier au sein de l’administration, ce qui a entamé la légitimité de celle-ci et accentué par contraste l’attrait des Taliban, dont un des principaux avantages comparatifs est de tenir davantage leurs engagements vis-à-vis de la population. L’Irak et l’Afghanistan sont classés parmi les pays les plus corrompus au monde. La manne financière de l’opium afghan aggrave les déviances de corruption déjà nourries par l’aide économique. Le pétrole irakien, ressource principale du pays, renforce également le problème de la redistribution (opposition des Kurdes et des sunnites pour Kirkouk, autonomie de Bassorah dominée par le parti Fadilah). Pire, par divers processus de détournement, une partie de cette aide contribue également à financer les mouvements rebelles.
Equilibre instable
En Irak comme en Afghanistan, l’équilibre de la situation dépend des relations au sein d’un triangle politique, économique et sécuritaire. Au sein de ce triangle instable, dont les pôles évoluent à des rythmes différents et génèrent des dynamiques parfois contradictoires, des surprises peuvent émerger. La recherche du maintien d’un équilibre a nécessité des efforts considérables dans chacun de ces pôles pour tenter de neutraliser les déséquilibres engendrés par les autres.
Par exemple, en Irak, la conjugaison de la démocratisation naissante, des déséquilibres économiques et de la superficialité du nouvel appareil sécuritaire irakien et des contingents alliés a facilité le développement de l’armée du Mahdi dans les milieux les plus pauvres de la population chiite. Lorsque l’armée du Mahdi s’est attaquée aux contingents alliés en avril 2004, ceux-ci ont presque tous été surpris.
Les mouvements rebelles irakiens et afghans sont particulièrement résistants face aux forces de la coalition, du fait d’une motivation extrême, de ressources humaines presque inépuisables, d’un armement et de fonds limités mais suffisants.
La surprise devient la norme de ces conflits. Elle est généralement négative (résistance de la rébellion à Falloujah en avril 2003, révolte mahdiste au même moment, résistance dans le grand Kandahar en 2006, etc.) et impose des efforts militaires considérables. Cet effort militaire, généralement formulé selon la grammaire de la culture militaire américaine, s’avère très coûteux humainement et financièrement. La conjonction des deux conflits Irak–Afghanistan finit par coûter annuellement aux alentours de 200 milliards de dollars au budget public américain.
Le succès du Surge irakien en 2007 est la seule bonne surprise des deux conflits. Il est avant tout le résultat du sentiment d’isolement des organisations nationalistes sunnites vis-à-vis du pouvoir chiite, du Kurdistan et des organisations jihadistes. Le changement d’alliance, baptisé « mouvement du réveil », introduit un cercle vertueux et permet de faire disparaître l’ennemi principal de la coalition et de renforcer les forces américaines face aux mahdistes puis aux djihadistes. Étant davantage le résultat d’une évolution politique locale que de l’application de nouvelles méthodes, le succès du Surge ne s’est pas reproduit à l’identique en Afghanistan, malgré la transposition de cette démarche.
En Irak, les gagnants économiques et politiques sont désormais nombreux et l’État irakien dispose de forces de sécurité conséquentes qui lui ont permis de rétablir au moins partiellement son autorité sur Bassorah ou Mossoul. Le départ des Américains a réduit la motivation nationaliste. Pour autant, les grands problèmes du pays restent en suspens — sort de Kirkouk, répartition des bénéfices du pétrole, place des sunnites dans le jeu politique, autonomisme des provinces du Sud, en particulier à Bassorah, autonomie des forces de sécurité — et l’État islamique en Irak est réduit à la clandestinité mais toujours présent. Le retrait d’Afghanistan pourrait donner à voir un scénario similaire.
Au final, le rêve d’un « domino » démocratique irakien créé par le changement de régime imposé de l’extérieur s’est montré illusoire, tandis que, quelques mois plus tard, la changement de régime d’initiative populaire – ce qu’on appelait autrefois des « révolutions » - a fonctionné en Tunisie et en Égypte.
Conclusions
Le projet de transformation des sociétés n’est concevable qu’avec une forte adhésion initiale de la part de la population et la mise en œuvre rapide de moyens civils et militaires importants, en association avec des structures sociales et politiques locales légitimes et donc respectées aussi par l'intervenant.
Si la « paix éclair » n’est pas réalisée, les ressources nécessaires pour obtenir la normalisation d’États ou de régions d’une dimension supérieure aux petits pays balkaniques ou africains dépassent, et dépasseront de plus en plus, les moyens des pays occidentaux, y compris désormais des États-Unis, dont on imagine mal qu’ils se lanceront à nouveau avant longtemps dans une telle aventure. La question se pose pour la France des gains diplomatiques et sécuritaires de telles opérations menées sous la direction des États-Unis au regard des coûts humains et financiers qu’elles ont engendrés.
D’un point de vue militaire, la question se pose aussi de l’efficacité de telles coalitions hétéroclites dominées par un acteur traditionnellement peu à l’aise dans la lutte contre des organisations armées non étatiques ou hybrides, qui restent des adversaires probables et toujours difficiles. La tentation est forte pour les États-Unis d’employer la force armée de manière beaucoup plus indirecte. Il ne faudrait pas, en continuant de suivre l’acteur militaire dominant (et principal fournisseur de moyens), par un effet de balancier, abandonner l’expérience et les compétences chèrement acquises dans la guerre au milieu des populations au profit d’une approche séduisante mais qui n’est pas pour autant dépourvue de faiblesses. La fin annoncée des guerres de transformation impose une profonde réflexion sur l’emploi des forces.
Les différents côtés de la Force
Il existe fondamentalement deux formes d’opposition d’un État à une autre entité politique, étatique ou non : en dessous du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle improprement la « guerre hybride », mais que je préfère baptiser « confrontation » – par référence (peu connue) à la confrontation de Bornéo – et au-dessus du seuil de la guerre ouverte, ce que l’on appelle simplement « la guerre », et qui recouvre tout ce que l’on peut faire en dessous, plus la violence à grande échelle.
La force armée peut être employée dans les deux cas. Dans la guerre, c’est évident. En dessous de la guerre, c’est plus subtil. On y procède surtout à des démonstrations de force, à des opérations de protection ou – variante – de dissuasion. On peut aussi y introduire un peu de violence, de manière clandestine ou plus ouverte, mais toujours limitée à des accrochages.
Les moyens militaires eux-mêmes peuvent permettre de faire deux choses : donner des coups ou contrôler le terrain. Dans le premier cas, on passe par les espaces vides pour attaquer un objectif ou une série d’objectifs – par des frappes aériennes, des cyberattaques, des raids héliportés ou autres – mais sans occuper l’espace attaqué. Dans le second, on se trouve sur le terrain humain et on s’efforce de le conquérir, de le défendre ou de le contrôler avec des forces terrestres, ce qui produit généralement plus d’effets stratégiques que la première méthode, mais à un coût humain également plus élevé.
Voyons maintenant comment Donald Trump a utilisé cette grammaire.
Trump 1, poids mort et dilemme
Lorsqu’il arrive pour la première fois au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique des empires compétiteurs, Donald Trump hérite d’une guerre toujours en cours contre Al-Qaïda, ses alliés afghans et ses filières encore actives, mais aussi contre l’État islamique, devenu indépendant d’AQ et très présent en Syrie-Irak ainsi qu’en Afrique. L’instrument militaire dont il dispose est toujours le plus puissant du monde, mais il est handicapé par une grande inhibition quant à l’emploi à grande échelle des forces terrestres pour des opérations de conquête et contrôle à la suite des bourbiers afghan et irakien.
La méthode alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de frappes et de raids, un champ dans lequel les États-Unis sont puissants et presque invulnérables, et de l’« empreinte légère » au sol, qui consiste à soutenir, plus ou moins discrètement, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain.
Donald Trump raisonne fondamentalement la stratégie selon la matrice du Boston Consulting Group (BCG), qui classe les affaires en fonction de leur rentabilité espérée. Dans ce cadre, l’Afghanistan est considéré par Trump comme un « poids mort » – faible intérêt économique et faibles perspectives politiques pour un coût humain (15 soldats américains tués en moyenne chaque année à partir de 2014) et financier très élevé. Il n’en faut pas plus pour décider d’abandonner les Afghans à leur sort. La pression est néanmoins maintenue contre Al-Qaïda de manière clandestine.
La guerre contre l’État islamique, et d’une manière générale contre les organisations djihadistes, a pu ensuite être classée par Trump comme un « dilemme », toujours en suivant la matrice du BCG. Même en laissant les alliés irakiens et syriens, kurdes et arabes, subir la grande majorité des pertes, l’affaire reste coûteuse en temps, en finances et même en hommes, avec une moyenne de dix soldats américains tués par an. Il en est de même, dans une moindre mesure, en Afrique, où l’action des forces américaines est plus clandestine mais reste néanmoins dangereuse, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, où tombent quatre soldats américains, ou lors des attaques des Shebaab en Somalie.
Des combats importants sont cependant toujours en cours au moment de l’investiture de janvier 2017 pour la reconquête des villes encore tenues par l’EI en Irak et en Syrie. Il y a donc encore un grand potentiel de gloire pour Donald Trump, même si ce ne sont pas des troupes américaines qui sont à l’assaut. Le soutien au sol et l’appui aérien des forces alliées sont donc maintenus, mais avec l’idée d’y mettre fin lorsque le califat sera complètement détruit et l’EI ramené à la clandestinité.
À ce moment-là, l’engagement en Syrie aura été l’occasion de deux épisodes particuliers. Le premier est l’attaque d’une position américaine en février 2018 à Khasham, à l’est de l’Euphrate en Syrie, par un bataillon mixte de l’Armée arabe syrienne et de la société privée russe Wagner. Le bataillon russo-syrien est finalement écrasé par l’aviation américaine, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes, mais les Russes n’escaladent pas. Le second est la série de frappes aériennes lancée, en coopération avec les Français et les Britanniques, le 14 avril 2018, en représailles à l’attaque chimique à Douma par l’Armée arabe syrienne.
Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et Donald Trump ordonne, sans concertation avec qui que ce soit – notamment les alliés européens, kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS) – de lâcher tout le monde et de replier les forces américaines de ce terrain qui n’est plus rentable pour lui. Cela provoque une crise interne et la démission du général Mattis de son poste de secrétaire à la Défense. Les conseillers militaires de Donald Trump finissent cependant par le convaincre de rester dans cette « affaire » en Afrique et surtout au Proche-Orient, même de manière plus réduite, afin de peser sur l’Iran en coupant l’axe Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth.
La poursuite de la lutte contre l’EI sera d’ailleurs l’occasion d’une victoire pour Trump, avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, en octobre 2019 dans la province d’Idlib en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump, qu’il exploite aussitôt médiatiquement, comme Barack Obama en 2011 avec le raid sur Abbottabad et l’élimination de Ben Laden.
Les confrontations stériles
Donald Trump n’aime pas la lutte contre les organisations armées, ingrate, compliquée, coûteuse, sans beaucoup de retour économique, et préfère se concentrer sur les États. Quatre sont alors dans son viseur : la Corée du Nord, le Venezuela, Cuba et l’Iran, tandis que la Chine est surveillée comme le compétiteur le plus dangereux à moyen terme.
La méthode privilégiée est celle de la confrontation et de la pression, par des sanctions économiques, voire des blocus, et une présence très visible de la force de frappe accompagnée de menaces verbales afin de négocier une modification de comportement en faveur de ses intérêts. La faiblesse majeure de cette méthode est que tout le monde sait que, dans ce jeu de poker, les États-Unis de Donald Trump n’iront pas au-delà de frappes aériennes et de raids. Or, on ne met pas à bas un régime seulement avec des coups. Trump échoue donc complètement à modifier le comportement de ses adversaires étatiques du moment, y compris l’Iran, sa priorité.
En 2018, Donald Trump fait sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire de 2015 sous le prétexte que les Iraniens ne le respectaient pas, ce qui est faux, et utilise toute la panoplie des sanctions économiques, y compris contre la banque BNP, qui avait osé utiliser des dollars pour y effectuer des transactions. Cela permet au moins au Trésor américain d’empocher plusieurs milliards de dollars d’amende. Toutes ces méthodes de pression sont sans risques immédiats, mais la soumission recherchée peut mettre longtemps à apparaître, en admettant qu’elle survienne.
Donald Trump décide donc d’augmenter la pression en franchissant ponctuellement le seuil de la guerre, avec le seul instrument qu’il veuille utiliser : la force de frappes et de raids. Or, quand on n’a qu’un marteau comme seul outil, on cherche des clous à frapper. Ces clous pourraient être les sites du programme nucléaire iranien, mais Trump s’y est refusé, préférant l’élimination de Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution, en janvier 2020 à Bagdad.
Point particulier : le président des États-Unis ne peut normalement employer la force de sa propre initiative que dans le cadre des autorisations permanentes (Authorization for Use of Military Force, AUMF) du Congrès de 2001 pour lutter contre Al-Qaïda et les groupes affiliés, ou de 2002 pour lutter contre l’Irak de Saddam Hussein, ou en cas de menace imminente et avérée contre des citoyens, et particulièrement des soldats américains. Les AUMF ne mentionnent pas l’Iran, ni la Syrie d’Assad d’ailleurs, attaquée en 2018.
Donald Trump prend donc le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour frapper l’inspirateur supposé de ce plan. Soleimani et plusieurs membres d’al-Qods sont donc tués par une frappe de drone, sans réaction du Congrès. L’opération était sans risque par elle-même, mais pouvait provoquer une riposte grave de l’Iran. Le régime de Téhéran souhaite éviter l’escalade tout en sauvant la face et, derrière des déclarations tonitruantes, avertit les Américains que deux de leurs bases en Irak seraient frappées par missiles. Cette double attaque ne provoque donc que des blessés légers et l’affaire en reste là, ne changeant par ailleurs rien à l’attitude générale de l’Iran.
Au bout du compte, le premier mandat de Donald Trump s’achève en janvier 2021 avec un emploi de la force somme toute assez limité et prudent par rapport à ses prédécesseurs. Cela a permis de faire des économies et de limiter les pertes, de réaliser quelques coups victorieux compensant quelques petites défaites comme à Tongo Tongo, mais sans obtenir le moindre succès stratégique. Aucun État adverse n’a modifié son comportement selon les souhaits de Donald Trump et l’allié afghan a été abandonné.
Trump et le marteau de Thor
La nouvelle administration Trump, débutée en janvier 2025, est à cet égard beaucoup plus active, mais tout en appliquant toujours la même méthode. L’OTAN est encore vue comme une « vache à lait », dont il faut simplement augmenter encore le rapport coût/bénéfices en obligeant les pays européens à acheter encore plus d’équipements américains, qui présentent l’avantage supplémentaire de lier encore davantage à les États-Unis ceux qui les achètent.
Le Proche-Orient est toujours un « dilemme » instable et coûteux, mais toujours aussi important à maintenir. Donald Trump y poursuit la politique de soutien à Israël de son prédécesseur honni et hérite de la guerre contre les Houthis yéménites, qui utilisent leur propre force de frappe (missiles, drones, vedettes, etc.) pour attaquer depuis la fin de 2023 le territoire de l’État hébreu, mais surtout le très important commerce maritime international dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Joe Biden a utilisé contre eux le « marteau de Thor » des frappes aériennes, désormais le seul instrument de guerre utilisé par un président des États-Unis avec les forces spéciales, mais sans obtenir de résultats stratégiques.
Donald Trump endosse la stratégie de son prédécesseur en augmentant simplement les doses de frappes. Cela s’avère finalement coûteux. Deux hommes des Navy SEALs périssent en mer en janvier 2024 au large de la Somalie. Un avion de combat F/A-18 est perdu accidentellement en décembre 2024, ainsi que sept précieux drones MQ-9 Reaper. La campagne aérienne est aussi l’occasion de plusieurs bavures de février à mars 2025, tuant au total plus de cinquante civils et détruisant plusieurs navires de pêche et des infrastructures civiles.
Ce genre de bavures ne scandalise cependant plus comme avant l’opinion internationale. Cela émeut en fait beaucoup moins que l’emploi, en mars 2025, de la messagerie Signal par plusieurs hauts responsables de l’administration pour communiquer sur les opérations en cours, en oubliant la présence d’un journaliste dans la liste. Outre l’amateurisme de la nouvelle administration, cet épisode a montré aussi combien les militaires étaient exclus des décisions sur les opérations.
Toujours est-il que cette campagne de frappes à plusieurs milliards de dollars finit par obtenir la cessation des attaques houthis, au moins contre les navires américains, en mars 2025, puis, de fait, contre tous les navires à la fin de l’année 2025. Succès donc pour Donald Trump, qui a réussi, pour la première fois, à amener un ennemi à modifier son comportement.
C’est finalement fort de cette première victoire que Donald Trump accepte de franchir à nouveau le seuil de la guerre avec l’Iran, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran, pour ordonner une série de frappes aériennes contre trois sites nucléaires iraniens, avec un raid aérien de bombardiers furtifs B-2 et un lancement de missiles de croisière Tomahawk depuis des bâtiments de la Navy. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 provoque un peu d’indignation devant l’irrégularité de l’opération et surtout beaucoup d’inquiétude quant à la suite des événements, mais, comme en 2020, les Iraniens choisissent de sauver la face tout en refusant l’escalade.
Ils lancent donc à nouveau une pseudo-attaque, en visant cette fois la grande base aérienne américaine d’al-Udeid, au Qatar, mais en avertissant au préalable tout le monde du tir de missiles, qui font donc au final peu de dégâts. Au bilan, la petite guerre américaine d’une nuit permet d’obtenir, sans pertes, deux effets stratégiques : la fin de la guerre israélo-iranienne et l’endommagement du programme nucléaire iranien. Ce n’est pas la fin de ce programme, comme l’annonce alors triomphalement Donald Trump, mais c’est un réel succès.
C’est donc un Donald Trump, narcissique notoire, grisé, qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coup de marteau. Il y a ainsi les frappes au nord-ouest du Nigéria du 25 au 26 décembre 2025, contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) avec semble-t-il l’emploi de drones Reaper, sous prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane, la 2e du monde après les Etats-Unis. Cela ne change évidemment strictement rien à la situation stratégique locale, infiniment plus complexe par ailleurs qu’un affrontement Musulmans-Chrétiens, mais cela plaît à son électorat MAGA.
Le Nigéria oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela chaviste. La méthode du marteau semble irrésistible ; on en réunit donc un gigantesque dans les Caraïbes et on cherche ensuite comment l’utiliser. Donald Trump se moque du droit international, mais pas encore complètement du droit américain ; aussi s’efforce-t-il malgré tout de trouver une justification un peu légale à l’emploi de la force.
L’angle choisi est celui de la lutte contre le trafic de drogue, une mission policière donc, mais qui autorise l’emploi de moyens et de méthodes militaires dès lors que le fumeux Cartel des Soleils, dont Nicolás Maduro serait le chef, est classé comme « narcoterroriste », ce qui ne veut rien dire, mais permet, avec beaucoup d’élasticité, de faire jouer la carte de la « guerre contre le terrorisme ». Reste à déterminer l’objectif à atteindre avec le marteau. Il n’était pas forcément évident au départ.
Après plusieurs semaines de destruction d’embarcations de trafiquants et de capture de pétroliers fantômes, il est devenu clair avec la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté à Caracas le 3 janvier 2026, la deuxième mission la plus risquée lancée par Donald Trump après le raid sur Idlib en 2019. Il ne s’agissait donc pas de lutter contre le trafic de drogue, qui n’aura en rien diminué avec cette guerre, et encore moins de mettre en place une démocratie au Venezuela, mais simplement d’exploiter le pétrole du pays, comme semble l’avoir accepté Delcy Rodríguez, la successeure de Nicolás Maduro. À ce stade, la guerre au Venezuela est effectivement un nouveau succès, mais c’est un pur succès de prédation, et l’affaire est loin d’être terminée.
Vers le point culminant de l'hubris
C’est pourtant en César armé d’un marteau et d’un carnet de chèques que Donald Trump rêve à de nouveaux triomphes, au Groenland par exemple, où il déclenche une nouvelle confrontation – contre un État européen allié – et déclare ne pas exclure l’emploi de la force pour satisfaire sa convoitise, mais aussi en Iran, où, après avoir laissé tomber le peuple vénézuélien, on le découvre défenseur des émeutiers en colère contre leurs dictateurs. Peut-être est-ce, dans les deux cas, le point culminant de Donald Trump. Le Danemark, le Groenland et les alliés européens acceptent pour l’instant la confrontation, au grand dam d’une grande partie de l’establishment politico-militaire américain, effrayé devant les coûts politiques éventuels d’une telle lubie.
Cela n’est cependant rien devant la reculade, pour l’instant du moins, de Donald Trump devant l’emploi de son marteau contre le régime iranien, après avoir encouragé la révolte et annoncé son aide. Peut-être a-t-il compris que la menace de frappes ne suffisait pas à tout, et que, si frappes il devait y avoir, celles-ci devraient être nombreuses et durer dans le temps pour espérer obtenir le changement de comportement exigé - le renoncement à une répression sanglante - avec le risque d’une transformation en bourbier aérien stérile.
Dans ce genre de situation, le pouvoir est au bout des fusils et non des bombes : de ceux des Gardiens de la Révolution si les émeutiers restent poitrines nues, ou de ceux de ces derniers s’ils finissent par pouvoir s’armer avec le ralliement d’au moins une partie de l’armée, ou encore avec une aide extérieure clandestine. Avec une opposition éclatée et un régime encore fort, la situation pourrait alors vite ressembler à la guerre civile syrienne. Avec l’intervention aérienne américaine, voire également israélienne, le scénario pourrait au mieux tourner à l’exemple libyen de 2011.
Trump a donc, pour l’instant toujours, choisi le massacre plutôt que le chaos, avec cette pointe d’abjection d’annoncer quand même que ses seules menaces avaient sauvé des vies. La confrontation contre le Venezuela a pu être pensée ; la nouvelle contre l’Iran, avec l’annonce d’une guerre, est visiblement l’initiative personnelle d’un homme grisé qui se trouve maintenant devant un dilemme avec des choix uniquement mauvais.
La guerre à l’extérieur
Commençons par l’international. En 1897, à son arrivée au pouvoir, le même William McKinley n’est pas au départ un belliciste, mais il le devient sous la pression du nationalisme montant, de la presse et des milieux d’affaires inquiets de la concurrence impériale européenne et japonaise. C’est aussi un parfait exemple de la théorie de l’économiste Gaston Imbert, selon laquelle les phases de prospérité économique donnent aux États à la fois des ambitions internationales et les moyens de les réaliser, principalement une marine de guerre moderne et ses Marines dans le cas de McKinley, et, plus difficile à utiliser, une force terrestre qui ne peut être constituée temporairement qu’en cas de guerre.
La guerre contre l’Espagne en 1898 est la grande affaire de McKinley. L’opinion publique, et donc le Congrès, sont alors chauffés à blanc contre l’Espagne à la suite de reportages sur les exactions espagnoles contre la rébellion cubaine, notamment le regroupement des populations dans des camps, mais aussi le scandale de la lettre qu’Enrique Dupuy de Lôme, ambassadeur d’Espagne à Washington, envoie à un ami de La Havane. De Lôme y décrit le président McKinley comme faible, versatile et populiste. La lettre est interceptée par les indépendantistes cubains et publiée ensuite par le New York Journal de Hearst le 9 février 1898, archétype du yellow journalism sensationnaliste du moment, suscitant l’indignation générale de l’opinion publique et surtout de McKinley. Celui-ci saisit alors le prétexte de l’explosion (accidentelle) du cuirassé américain Maine, en visite à La Havane le 15 février, pour ordonner le blocus de Cuba et obtenir du Congrès une déclaration de guerre à l’Espagne le 25 avril.
La puissante marine américaine écrase les vieilles flottes espagnoles en mai à Manille, aux Philippines encore espagnoles, puis en juillet à Cuba, en même temps qu’un débarquement américain à Porto Rico. Entre-temps, un débarquement plus important de troupes américaines à partir de Guantánamo finit par vaincre également les forces espagnoles à Cuba. Au prix de 5 000 morts américains, la « splendid little war », selon les mots du secrétaire d’État John Hay, permet aux États-Unis de s’emparer de Porto Rico, mais aussi de Guam et des Philippines, achetées 20 millions de dollars en 1899 à l’Espagne et annexées au grand dam des indépendantistes locaux initialement alliés des Américains. Cette annexion, sous la présidence McKinley, déclenche la première grande guerre de « contre-insurrection » à laquelle les Américains sont confrontés. Cette guerre terrible, qui s’achève officiellement en 1902 mais de fait en 1913, oblige les Américains à déployer plus de 120 000 soldats sur place. Plus de 4 200 y perdent la vie, ainsi que des centaines de milliers de Philippins.
C’est également sous la présidence McKinley, en 1900, que, selon l’exemple texan, la « République d’Hawaï », proclamée en 1894 après un coup d’État des colons américains contre la reine Liliʻuokalani, est annexée par les États-Unis. La même année, les Américains, par ailleurs très actifs dans la politique de la canonnière pour « ouvrir » par la force la Chine (traité de Wanghia, 1844) et le Japon (traité de Kanagawa, 1854) à leur commerce, participent activement au rétablissement de l’ordre à Pékin au sein de la coalition internationale.
Au bout du compte, le prudent McKinley est devenu le POTUS qui a déclenché le plus de guerres en seulement quatre ans, en profitant d’un rapport de forces écrasant contre l’Espagne, la Chine ou les Philippines. Il étend l’imperium américain en Amérique centrale, après la victoire sur le Mexique en 1848 et les vaines tentatives en Haïti et en République dominicaine à la même époque, et avant les multiples « guerres des bananes » qui vont suivre, mais il installe surtout les États-Unis en Extrême-Orient.
America Great
Expansionniste à l’extérieur, McKinley est protectionniste à l’intérieur, au moins au début de son mandat. Il faut bien comprendre que le contexte économique international, en phase kondratievienne dépressive, est alors très tendu entre la première vague industrielle (acier, chemin de fer, télégraphie, machines à vapeur) qui arrive à maturité et la suivante (électricité, chimie, pétrole, automobile) qui débute. Les sources de richesse ont également évolué, passant du commerce maritime, seul moyen de porter des charges pondéreuses, et des ports, aux centres de production intérieurs près du charbon, reliés par le chemin de fer. La Grande Dépression qui a accompagné ces mutations a fait des ravages. La panique de 1893 a par exemple provoqué la faillite de plus de 15 000 entreprises et de 500 banques.
Les États-Unis s’en sortent pourtant mieux que les pays européens de cette situation grâce au potentiel immense de leur territoire, mis en valeur par une émigration d’autant plus massive que la situation est justement difficile en Europe. Pour autant, dans ce monde qui est passé de l’ouverture de la première mondialisation sur le thème du « tous gagnants » à une compétition féroce pour les ressources et les marchés, McKinley se veut protecteur. Il fait des États-Unis une « nation de tarifs douaniers », selon Trump, qui avoue même qu’il s’agit là de ses mots préférés, et ce afin surtout de sécuriser le développement de l’industrie américaine.
En fait, il se contente de soutenir le Tariff Act de 1890, voté donc avant sa présidence, contre les contestations européennes, et soutient donc, comme les Européens à la même époque, la conquête territoriale comme manière de s’assurer des marchés captifs. Il est devenu par la suite beaucoup plus accommodant sur les tarifs douaniers après avoir constaté leurs effets négatifs économiques et diplomatiques. McKinley est resté ferme, en revanche, dans la défense de l’or comme base de la monnaie américaine, et cela a contribué à la stabilité financière.
Au bout du compte, McKinley a surtout bénéficié de fondamentaux économiques d’autant plus favorables aux États-Unis que les pays européens étaient en difficulté, et qui continuent de jouer à plein lorsque la tendance économique internationale devient plus favorable au début du XXe siècle. C’est sous la présidence McKinley que les États-Unis deviennent la première puissance économique mondiale dans une ambiance très « America Great Again » après l’effondrement du milieu du siècle.
Point de détail : c’est sous McKinley que l’Alaska se développe, et d’autant plus vite qu’il n’y avait presque rien, à l’occasion de la ruée vers l’or. C’est ce qui lui a valu l’honneur d’y voir son nom attribué par des prospecteurs au sommet le plus élevé d’Amérique du Nord jusqu’en 2015, puis à nouveau en 2025 grâce à Donald Trump, après un retour de dix ans au nom autochtone de Denali.
La violence à l’intérieur
Pour autant, si la fin du XIXe siècle est prospère aux États-Unis, c’est aussi, selon la théorie de Peter Turchin, une époque de désagrégation sociale du fait de la combinaison d’une croissance des inégalités sociales supérieure à celle de l’économie, d’une surproduction d’élites par rapport aux postes de pouvoir et d’un monopole étatique de l’emploi de la force mal établi. Tout cela débouche sur plusieurs formes de violence qui se conjuguent parfois.
La première est purement raciale, en particulier dans le Sud du pays, avec l’installation du régime ségrégationniste Jim Crow et plus d’une centaine de lynchages de Noirs chaque année. En 1899, à Sam Hose (Géorgie), un ouvrier noir est torturé, mutilé et brûlé vif devant une foule de plusieurs milliers de personnes. Des morceaux de son corps sont vendus comme souvenirs. McKinley condamne ces pratiques, mais n’engage aucune politique fédérale ferme pour les combattre. Les guerres indiennes ne sont pas non plus très anciennes, avec la traque de Geronimo en 1886 et le massacre de Wounded Knee en 1890.
La seconde est sociale, avec le poids considérable des grandes compagnies industrielles dans la société et la vie politique, pratiquant un capitalisme dur face à une classe ouvrière d’origine largement immigrée et à une immigration nouvelle, venue désormais souvent de l’Europe de l’Est et du Sud, mal considérée. Cette émigration presque exponentielle, pratiquement un million de personnes chaque année sous la présidence McKinley, commence à inquiéter certains immigrés plus anciens et installés, anglo-saxons ou venus d’Europe du Nord.
Dans une ambiance qui évoque Le Talon de fer de Jack London (1910), les grandes compagnies disposent de leurs propres milices, jusqu’à 10 000 hommes armés pour l’US Steel et les compagnies minières, et sont largement soutenues par l’État fédéral ou les États eux-mêmes, qui n’hésitent pas à engager l’armée et surtout la Garde nationale pour les soutenir. Les grandes grèves provoquent presque systématiquement des morts et de nombreux blessés. La Cour suprême de l’époque McKinley se distingue par son grand conservatisme et son soutien aux grandes sociétés.
Il existe enfin une violence purement politique, anarchiste et révolutionnaire, en partie liée à la précédente mais plutôt issue de l’élite contestataire, et qui se matérialise par des assassinats comme justement celui de McKinley, tué le 6 septembre 1901 au début de son second mandat.
En résumé, William McKinley a présidé des États-Unis en pleine expansion économique, sans que l’on sache vraiment le poids relatif de ses décisions – sur lesquelles il est souvent revenu – par rapport aux grandes tendances du moment. Il a présidé une société violente, sans possibilité réelle, ni sans doute volonté, de la réguler. Son action a surtout été tangible à l’étranger, avec une politique impérialiste que l’on qualifierait aujourd’hui de décomplexée, marquée par l’acquisition de territoires pour la première fois hors du territoire continental nord-américain et la création de territoires « non incorporés » (Philippines, Porto Rico, Guam), autrement dit des colonies dont les habitants ne sont pas pleinement citoyens.
Les États-Unis de l’époque sont devenus la première puissance mondiale, mais ne représentent plus depuis longtemps le modèle de société vertueuse qu’ils prétendaient être.
Pas de maracas à Caracas
Dans l’épisode précédent, il était question de la mise en place de l’armada américaine dans les Caraïbes : une énorme (et coûteuse) machine à donner des coups, c’est-à-dire des frappes aériennes et des raids héliportés, mais rien — en clair, des brigades de l’US Army — qui autorise des opérations de conquête et de contrôle du terrain.
En même temps, l’administration Trump a pris soin de constituer l’architecture juridique encadrant son action. Il n’y est jamais question de droit international ni de fariboles comme les défunts mandats du Conseil de sécurité, mais seulement de contraintes légales américaines. Le président des États-Unis (POTUS) n’a normalement pas le droit de lancer une guerre de sa propre initiative, sauf, comme en 1989-1990 au Panama, pour protéger des citoyens américains immédiatement menacés, ou encore dans le cadre des Authorization for Use of Military Force (AUMF) du Congrès de 2001 et 2002, autorisant sans limite de temps et d’espace la lutte contre Al-Qaïda et les groupes affiliés.
Tout cela ne collait pas bien avec l’intention d’en finir avec le sultan indocile et tyrannique Nicolás Maduro au Venezuela. Qu’à cela ne tienne : si la guerre était difficile à déclarer, il y avait toujours la possibilité de lancer une mission de police — l’autre emploi légitime de la force légitime — en accusant Maduro et son régime d’organiser le trafic de cocaïne et même de fentanyl. On a donc mis en avant un très flou Cartel de los Soles, qui associerait plusieurs dignitaires du régime à de véritables réseaux de trafic comme celui du Tren de Aragua, piloté depuis la prison de Tocorón, ou encore ceux de Sinaloa et des Zetas au Mexique. Le département de la Justice, via une cour fédérale à New York, a ainsi directement inculpé en 2020 Nicolás Maduro de narcotrafic, avec plusieurs membres de sa famille.
Le problème est que l’action de police comprend tout de même de fortes contraintes dans l’emploi de la force. À la guerre, on utilise la force contre des gens pour ce qu’ils sont : des combattants ennemis. Dans une mission de police, on l’utilise pour ce qu’ils font — des crimes et délits — afin de les remettre à la justice. En clair, des policiers ne flinguent pas a priori des criminels, sauf pour leur autodéfense. C’est embêtant. Qu’à cela ne tienne : il suffit de qualifier les cibles de « terroristes » pour, avec une interprétation très extensive, jouer la carte des AUMF contre Al-Qaïda et ses affiliés, de plus en plus éloignés du jihadisme mais de plus en plus proches des États-Unis. Le Cartel de los Soles, le Tren de Aragua et Sinaloa ont donc été inscrits très récemment sur la liste des organisations terroristes pour devenir ainsi des groupes « narcoterroristes ». Cela ne veut évidemment rien dire, mais l’essentiel est que cela autorise à user contre eux, comme cela arrange, de la légitimité de la mission de police et de la violence des méthodes de guerre, non plus clandestinement comme dans le film Sicario, mais à ciel ouvert et même mises en spectacle. L’opération Southern Spear est ainsi une opération mixte police-guerre, un mélange des genres qui autorise tout, y compris sur le territoire national, si l’on n’y prend pas garde.
On avait les moyens et on avait le cadre, avec cet impératif d’aller relativement vite quand le simple fonctionnement de la force déployée coûte plusieurs millions de dollars de l’heure, et cette contrainte de ne donner que des coups sans envisager, pour l’instant, des opérations de conquête. Les coups ont d’abord porté sur les embarcations de trafiquants, allégrement pulvérisées — soit de fait autant d’exécutions extrajudiciaires qui n’émouvaient pas grand monde mais, au bout du compte, ne servaient pas à grand-chose. On est passé ensuite à la traque des pétroliers fantômes assurant le commerce illicite de l’or noir, une action dont les effets ne pouvaient survenir qu’à long terme. On ne comprenait pas très bien, en fait, la stratégie américaine, ni même s’il y en avait une.
Et puis tout s’est éclairé ce week-end avec, d’abord, la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté. Ce raid, en soi, n’est pas une surprise, puisqu’il faisait partie des deux modes d’action possibles et qu’il a par ailleurs souvent été pratiqué dans le passé par les forces américaines, surtout contre des groupes armés. La vraie nouveauté est que Donald Trump, jusque-là aussi prudent en actes militaires que matamore en paroles, a accepté le principe de cette opération risquée. Il l’avait déjà fait en 2019 en autorisant le raid d’élimination d’al-Baghdadi à Idlib, en Syrie, mais cette fois les choses paraissaient beaucoup plus difficiles, avec un assaut en plein cœur de Caracas. Un échec comme celui de l’opération Eagle Claw en avril 1980 en Iran, sous Jimmy Carter, aurait été désastreux, mais les Américains ont fait d’énormes progrès depuis et bénéficiaient sans doute de complicités internes qui ont grandement facilité l’opération. Le raid a donc été un succès éclatant, montrant déjà au monde que Trump — surnommé TACO (Trump Always Chickens Out) — pouvait en fait prendre des risques, ce qui contribue grandement à sa crédibilité.
Exit donc Nicolás Maduro, envoyé dans la foulée dans la sphère judiciaire, dont il ne sortira jamais, sauf à bénéficier de la même grâce présidentielle que Juan Orlando Hernández, ancien président du Honduras et narcotrafiquant notoire récemment libéré. Place à Zanzibar, avec le pétrole lourd en plus.
Mission accomplie
Dans son briefing de victoire post-opération, Donald Trump a proclamé urbi et orbi sa victoire et menacé un certain nombre de pays de subir une foudre identique, un peu à la manière de George W. Bush le 1er mai 2003 sur le porte-avions Abraham Lincoln, sur fond de bannière « Mission accomplie ».
Une première différence, cependant : Bush avait réellement effectué un changement de régime en Irak, ou plus exactement une disparition de régime suivie de celle de tous les instruments de sécurité, avec les conséquences que l’on sait. Il y avait au moins l’intention réelle de mettre fin à un régime despotique et d’instaurer une démocratie. La démocratie, en revanche, n’est pas le truc de Donald Trump, contrairement au pétrole. Le premier terme est pratiquement absent de son discours de victoire, le second y est prononcé 23 fois.
Petit problème : il n’est pas envisagé de conquête. Comment imaginer dès lors mettre à bas toute l’architecture complexe de sécurité mise en place par le régime, de l’armée nationale bolivarienne aux colectivos surveillant les quartiers, en passant par la Garde nationale, la milice bolivarienne, la police et ses forces spéciales, les services secrets (SEBIN) ou le renseignement militaire (DGIM), sans parler des groupes armés colombiens comme l’ELN ou les dissidents des FARC ? On pouvait imaginer appuyer par ses avions une rébellion armée, comme en Libye en 2011, mais visiblement cela n’intéresse pas Trump, trop compliqué sans doute.
Tant pis pour la révolution et place au Zanzibar, ce que l’on pouvait finalement deviner simplement en voyant les forces américaines déployées, et ce que confirmait Donald Trump en menaçant Delcy Rodríguez, nouvelle présidente proclamée à Caracas, de subir le même sort, voire pire, que Maduro, si elle ne se soumettait pas. Pas question de changement de régime, mais d’un arrangement avec le régime. L’attitude des dirigeants chavistes dans les jours à venir est dès lors à regarder de près.
S’ils se soumettent, après peut-être avoir trahi Maduro, et acceptent notamment de privatiser la société nationale Petróleos de Venezuela, S.A. (PDVSA) et d’accorder — ou de restituer, dans le langage trumpien — les parts de marché aux sociétés américaines, on sera dans du pur Zanzibar et dans le retour aux guerres des bananes, le pétrole et les métaux précieux remplaçant les fruits tropicaux. Il faudra des années d’investissement dans une ambiance assez volatile et dangereuse, mais l’essentiel, dans la politique prédatrice et mercantiliste de Donald Trump, sera que les richesses soient dans le coffre américain et non chinois. Pour le coup, contrairement à l’Irak en mai 2003, la mission sera réellement, cyniquement accomplie et l’on pourra passer à autre chose.
Le deuxième scénario, à l’iranienne, est que le système chaviste ne cède pas, malgré le blocus, les frappes et les éliminations. Que faire dans ce cas ? Augmenter les doses de raids et de frappes ? Après plusieurs milliards de dollars de munitions dépensés en vain, il faudra bien choisir entre arrêter piteusement ou passer à une très impopulaire opération de conquête et de contrôle.
Le troisième scénario, pas complètement incompatible avec les deux autres, est le basculement du pays dans une guerre civile, entre factions politiques locales, avec en plus les ingérences des cartels et groupes armés extérieurs, et sans doute une rébellion démocratique. Il faudra là encore choisir entre la non-intervention — adieu donc les perspectives trumpiennes de gloire et d’argent — et un appui au camp qui apportera le plus de garanties aux Américains, sous forme de coups portés à ses opposants ou, là encore, d’une intervention au sol, peut-être avec l’armée fantôme ou des sociétés privées.
Teasing de la saison suivante : l’axe de la revanche
Comme l’administration Bush fin 2001, qui pensait à l’Irak bien avant d’en avoir terminé en Afghanistan, un Donald Trump en pleine hubris évoque déjà les prochaines campagnes de remodelage de « l’hémisphère ouest ». Ce n’est plus « l’axe du mal » de l’époque, mais peut-être « l’axe de la revanche », mâtiné de bonnes affaires — y compris les petites, comme celles consistant à parier sur le site Polymarkets sur la capture de Maduro quelques heures avant les faits — avec une nouvelle liste de pays comme la Colombie, Cuba ou le Mexique, mais peut-être aussi le Nicaragua, voire le Groenland. Peu importe, en fait, puisque tout est apparemment possible avec la nouvelle doctrine Don-Roe, avec Don comme Donald ou Don Corleone, et la méthode police-guerre des coups et des captures.
À suivre.
L’invasion de l’Ukraine a été fertile en OFD, avec de pures fausses attaques, comme les pseudo-tirs d’artillerie sur des villages frontaliers russes quelques jours avant l’offensive russe, puis de tragiques tentatives de détournement de crimes, comme la frappe sur la gare de Kramatorsk en avril 2022, la destruction de la prison d’Olenivka en juillet 2022, abritant des prisonniers ukrainiens et attribuée également, contre toute évidence, aux Ukrainiens, ou encore le sabotage du barrage de Nova Kakhovka sur le Dniepr en juin 2023. Heureusement, à côté de ces tragédies, on a eu droit aussi à quelques mises en scène amusantes, comme lorsque les Russes ont osé présenter de ridicules faux légionnaires capturés pour démontrer l’implication de l’armée française en Ukraine.
Parfois, on ne prend même pas la peine de créer une mise en scène ou de montrer quelque chose, et l’OFD devient purement déclaratoire, comme lorsque plusieurs responsables russes annoncent d’un seul coup, et sans le moindre élément de preuve, que les Ukrainiens sont en train de préparer une bombe radiologique (bombe sale). Le ministre de la Défense Sergueï Choïgou évoquait même, dans une mise en abyme, l’idée que les Ukrainiens utiliseraient cette bombe sale dans une opération sous faux drapeau afin d’accuser les Russes. C’était à peine moins débile que l’attaque ukrainienne par moustiques génétiquement modifiés annoncée à peu près au même moment.
Ils n’ont pas le monopole du mensonge, mais quand on en est à ce stade, on aurait dû en être à classer tout dirigeant russe comme une source de niveau C ou D (de A, toujours fiable, à D, pur menteur et manipulateur) et vérifier très précisément la vraisemblance de ce qu’il annonce (de 1 pour un fait vérifié et recoupé à 4 pour un fait manifestement farfelu).
Aussi, quand Sergueï Lavrov annonce une attaque de drones ukrainiens à longue portée sur une résidence de Vladimir Poutine, le réflexe immédiat doit être de classer l’information comme C‑2. La source, Lavrov, a déjà sorti dans le passé d’énormes mensonges (« La Russie n’a pas commencé cette guerre », « Les massacres civils comme à Boutcha sont des faux », etc.), mais il a dû lui arriver de dire des choses vraies. Le fait lui-même — une attaque de drones sur une résidence de Poutine — est par ailleurs techniquement possible. En attendant plus, on peut le classer en 2.
Et puis, on se dit que 100 % de coups au but, comme annoncé par Lavrov, ce serait quand même inédit de la part de la défense russe, surtout sur autant de projectiles (91). On attend par ailleurs les éléments de preuve, mais aucun ne vient : pas le plus petit débris de drone, pas le moindre dégât sur la résidence, pas une photo de smartphones, rien. On se demande ensuite pourquoi c’est le ministre des Affaires étrangères qui a parlé, et non le ministère de la Défense, dont c’est normalement le rôle, et quand on regarde de ce côté, on voit que celui-ci a publié, comme si de rien n’était, un communiqué quotidien (18 drones ukrainiens dans tout la région) qui ne corrobore pas les déclarations de Lavrov. La vraisemblance de l’événement tombe alors naturellement à trois, au niveau « très suspect », avec en tout cas une très mauvaise organisation de la communication, comme s’il s’agissait surtout d’aller vite ou que l'on se moquait en fait de prouver quoi que ce soit. Mais le pire n’est pas là.
Le pire est qu’il s’agit surtout de montrer que les Ukrainiens ont voulu tuer Vladimir Poutine, et là on tombe dans le surréalisme. Outre qu’il est toujours très difficile de savoir où se trouve réellement Poutine, et qu’il se montrait d’ailleurs au même moment à côté de son état-major général, on ne tue simplement pas un homme avec des projectiles qui vont mettre quatre à cinq heures pour arriver sur lui, surtout si cet homme est dans une résidence surveillée et protégée et qu’il suffit de la moindre alerte pour le mettre à l’abri. À la limite, et sans même évoquer le fait qu’il serait totalement contre-productif de tenter ce coup dans les circonstances actuelles — et même sans doute tout le temps —, si les services avaient appris que Vladimir Poutine était dans la résidence de Valdaï et qu’il n’y avait pas d’autre procédé possible, ils auraient lancé ce qu’ils ont de plus rapide et de plus puissant à cette portée, tout ce qu’ils ont en stock de FP‑5 Flamingo par exemple, pour avoir une chance - minime- de le tuer. Ils n’auraient pas envoyé des drones, lents, vulnérables et sans charge suffisante pour détruire la totalité de la résidence et de l’abri probable qui doit s’y trouver.
Bref, si le renseignement « il y a eu une attaque de drones sur une résidence de Poutine » pouvait être classé, au bout du compte, C‑3 — possible pour des raisons symboliques, mais douteux au regard des éléments rapportés —, le renseignement « les Ukrainiens ont essayé de tuer Poutine par des drones à longue portée lancés sur sa résidence » devient C‑4, c’est-à-dire absurde. Cette fausse information a pourtant été diffusée à très grande échelle, car elle est associée à un autre coefficient : le stress ou l’émotion qu’elle peut provoquer dans les différents publics visés, et parmi l’un de ces publics, on trouve Donald Trump.
La ficelle est grossière et apparaît comme la dernière pirouette en date lorsque la Russie reçoit le « ballon » de l’obligation de montrer qu'elle œuvre pour l’arrêt de la guerre alors qu’elle ne le veut pas. Au bout du compte, c’est habilement joué, puisque Donald Trump a visiblement plus avalé la couleuvre russe qu’écouté le démenti de Volodymyr Zelensky ou les rapports de ses propres services de renseignement. La Russie peut en tirer prétexte pour refuser tout plan de paix et frapper sans vergogne sur les Ukrainiens. Ce qui est cru est plus important que ce qui est vu.
Un art trumpien de la guerre
La première guerre a lieu, officiellement depuis janvier 2024, contre les Houthis au Yémen, afin de rétablir la liberté de navigation en mer Rouge et dans le golfe d’Aden. Malgré plus de 2 000 munitions lancées sur les Houthis, elle est toujours en cours. La seconde, fragmentée et assez limitée, a eu lieu contre l’Iran, d’abord en protégeant les emprises américaines en Irak contre les tirs des groupes Hashd al-Shaabi, puis en protégeant le ciel lors des deux phases de la guerre entre Israël et l’Iran, puis en frappant directement des cibles nucléaires iraniennes avec l’opération Midnight Hammer du 21 juin dernier. Les effets ont été plus décisifs contre les Iraniens que contre les Houthis, mais probablement temporaires.
Avec les opérations du premier mandat — frappes limitées contre la Syrie et l’Iran, et acceptation de la défaite en Afghanistan — on voit se dessiner un art trumpien de la guerre, ne rechignant absolument pas à l’emploi de la force pourvu que ce soit sans risque. Répugnant à toute opération de conquête et de contrôle, qui implique une action dans les zones de morts terrestres et donc l’acceptation de pertes, au profit de quelques raids clandestins et surtout de spectaculaires frappes à distance, la Trump War est faite de coups médiatisés, car l’effet perçu est aussi important pour lui que l’effet réel. C’est coûteux financièrement — les seules munitions lancées sur les Houthis ont coûté environ 5 milliards de dollars et Midnight Hammer a coûté 200 millions de dollars en une nuit — avec l’effet certain d’affaiblir l’ennemi et de calmer ses ardeurs, mais sans être forcément définitifs.
Notons qu’aucune de ces opérations n’a été approuvée préalablement par le Congrès. Donald Trump s’appuie sur sa qualité de Commander in Chief (article II de la Constitution), agissant pour protéger les forces américaines et la liberté de navigation, et en vertu des Authorization for Use of Military Force (AUMF) du Congrès de 2001 et 2002. Ces AUMF, sans limite de temps, autorisent le président des États-Unis à utiliser la force contre Al-Qaïda et les groupes affiliés partout dans le monde dans le premier cas, et à protéger les intérêts américains en Irak dans le second. Cette base et la pratique qui a suivi pendant vingt ans donnent de fait une très grande liberté au président des États-Unis, qui se contente de notifier a posteriori le Congrès et de l’informer des opérations afin d’éviter la violation formelle de la War Powers Resolution de 1973. On aurait ainsi pu se demander sérieusement sur quelle base juridique se fondait l’opération Midnight Hammer contre l’Iran (légitime défense ? protection ? lutte contre Al-Qaïda ou l’État islamique ?), tout comme l’élimination de Qassem Soleimani en 2020, mais les débats ont tourné court.
Nous voilà maintenant dans les eaux des Caraïbes, avec la première application de la nouvelle doctrine Monroe, que l’on ne manquera bientôt d’appeler « doctrine Trump », de reprise en main de la zone d’influence « naturelle » des États-Unis, du Groenland à la Terre de Feu. La méthode est originale puisqu’il s’agit d’abord d’y déployer une armada à 40 milliards de dollars, avec le groupe aéronaval le plus puissant du monde, un groupe amphibie et son corps d’assaut aéroterrestre des Marines (MEU), une escadre de six bâtiments de surface et deux sous-marins d’attaque avec, entre autres, une capacité de frappe de 250 missiles Tomahawk. Porto Rico a été transformé en porte-avions terrestre avec une force de frappe aérienne de 15 F‑35 A et B, trois Poseidon, six drones Reaper, des tankers, de la guerre électronique, des transporteurs lourds ou légers, plus deux « bomb wings » de B‑52H et B‑1B disponibles en Louisiane et au Texas. Bien entendu, les forces spéciales sont également là en nombre, y compris sur le territoire vénézuélien, représentant cependant, avec la MEU, les seuls moyens d’action au sol.
Ce sont des moyens gigantesques que peu de nations pourraient réunir, même en déployant la totalité de leurs forces armées, et tout cela pour quoi faire ? On ne le sait pas trop, sinon exercer une pression stratégique à destination du Venezuela, afin de dissuader le régime de Nicolás Maduro de toute « aventure » et de montrer au reste du monde qui est le patron dans la région.
Tropical Sicario
À un million de dollars par heure de fonctionnement, cela fait cependant un peu cher la démonstration de force. Autant que cela serve à quelque chose, comme par exemple détruire systématiquement toutes les embarcations de narcotrafic qui passent dans la zone d’action de cette opération baptisée Lance du Sud (Southern Spear), et non Bouclier du Sud. À ce jour, 23 de ces petits bateaux ont été détruits, provoquant la mort de 87 personnes et deux prisonniers, renvoyés chez eux par la suite.
En soi, l’emploi de moyens militaires — forces spéciales, clandestines, ou sociétés privées — contre les cartels de trafiquants de drogue n’est pas nouveau. Les Américains font du Sicario, pour reprendre le titre du film de Denis Villeneuve, depuis de nombreuses années, mais ne l’avouaient pas pour une raison très simple : tuer des gens sans procès et hors légitime défense est illégal en temps de paix.
La police et la guerre sont les deux emplois légitimes du monopole de l’emploi de la force, mais ce sont deux emplois qui obéissent à des règles de droit différentes. La principale différence est que, dans la police, on emploie la force contre des gens pour ce qu’ils font ou tentent de faire — des crimes ou délits — avec de fortes limitations, alors que, dans la guerre, on l’emploie pour ce qu’ils sont — des combattants au service d’une entité politique ennemie — et sans limitation tant que cela ne touche pas des civils. Les cartels n’étant pas des groupes politiques comme le sont les organisations djihadistes ou, à plus forte raison, des États, mais de purs criminels, leur traitement ne peut normalement pas relever de la guerre. On peut décider de faire comme à la guerre et de tuer leurs membres simplement pour ce qu’ils sont, mais cela devient mécaniquement des exécutions extrajudiciaires. Il faut donc le faire clandestinement, même si cela est déjà en contradiction avec les Executive Orders successifs des présidents Ford, Carter et Reagan interdisant l’assassinat par les services de l’État.
La nouveauté est que non seulement l’administration Trump ne se cache pas de tuer des narcotrafiquants, mais s’en vante même, justifiant cela par l’urgence de la lutte contre le fléau de la drogue, en particulier les ravages du fentanyl (qui vient plutôt du Mexique), qui tue plusieurs dizaines de milliers d’Américains chaque année. Bien évidemment, tous les JAG (juges-avocats généraux, qui jugent de la légalité des actions militaires) de la Terre se sont insurgés contre cette pratique, en particulier celui du Commandement Sud en charge de l’opération, estimant qu’il s’agissait là de pures exécutions extrajudiciaires pouvant amener devant des tribunaux tous les chefs militaires qui y auraient participé. Son chef, l’amiral Alvin Halsey, l’a approuvé tacitement en prenant prématurément sa retraite peu de temps après le déclenchement de l’opération.
Méprisant allègrement tous ces avis, l’administration Trump a quand même été obligée d’aller au-delà de l’excuse de l’urgence, peu crédible, en arguant de la légitime défense et surtout — et c’est cela qui est le plus inquiétant — en considérant qu’il s’agissait là d’une guerre. Déclarer la guerre, c’est désigner un ennemi politique sur lequel on va taper très fort. Là, l’ennemi désigné est le Cartel de los Soles, opportunément inscrit en novembre sur la liste des organisations terroristes étrangères (FTO), avec le Tren de Aragua, également vénézuélien, et le Sinaloa, mexicain. La qualification de « terroriste » est assez boiteuse en soi — une organisation ou un État n’est pas terroriste mais pratique éventuellement le terrorisme pour atteindre ses fins politiques — mais elle est assez forte pour diaboliser la cible et assez floue pour l’appliquer à qui l’on veut. On considère donc apparemment à Washington qu’il suffit de la coller à n’importe quoi pour en faire automatiquement un ennemi et donc agir contre lui dans le cadre des pratiques et du droit de la guerre. Et voici donc des criminels qualifiés de combattants irréguliers ennemis, à l’instar de djihadistes, et donc susceptibles d’être abattus à vue. On ne mesure pas encore bien tout ce que cette dérive peut engendrer.
Il est possible, heureusement, de relier le Cartel de los Soles au pouvoir à Caracas, les fameux soleils du cartel représentant les étoiles des généraux corrompus de la glorieuse Garde nationale bolivarienne. Nicolás Maduro lui-même a été inculpé pour trafic de drogue, « narco‑terrorisme » et conspiration en mars 2020 par le ministère de la Justice de la première administration Trump. On ne sait pas trop quels sont les liens réels du pouvoir avec le trafic de cocaïne, l’armée vénézuélienne ayant combattu activement le redoutable cartel Tren de Aragua, également sur la liste des organisations narco‑terroristes ennemies des États-Unis, et dont Donald Trump prétend que Maduro est le chef. Notons que la simple accusation d’appartenir au Tren de Aragua suffit pour arrêter, détenir et expulser des centaines de citoyens vénézuéliens, sans avoir à fournir de preuve de cette affiliation. Encore un phénomène inédit.
Le pouvoir est au bout du fusil
On a peu de mal maintenant à déterminer l’avenir de l’étrange opération Southern Spear. Il est clair que cette opération à un million de dollars de l’heure lorsque rien ne se passe — et bien plus dès que l’on commence à s’activer et à tirer — ne peut pas durer éternellement, d’autant plus que ses effets sont faibles. La destruction à grand frais de quelques embarcations ne changera pas grand-chose au fléau de la drogue, d’autant plus qu’en les médiatisant pour se valoriser, on risque aussi les faux pas. Le général Tracqui, paix à son âme, avait imaginé en 1993 le concept de « caporal stratégique », l’idée que, dans un environnement médiatisé, la connerie d’un seul caporal pouvait mettre dans l’embarras toute une opération militaire. On connaît aussi le « ministre tactique », qui se mêle de donner des ordres aux unités au contact, avec le risque, là encore, de la connerie, comme lorsqu’on apprend que Pete Hegseth a ordonné une deuxième frappe pour tuer les survivants impuissants d’une première frappe, incontestable crime au sein d’un combat lui-même très contestable. On commence à comprendre pourquoi les combats contestables doivent rester clandestins.
Et puis, les cibles ont une fâcheuse tendance à s’adapter. Que se passera-t-il lorsque les go-fast ou les lanchas auront systématiquement des innocents otages à bord ? Pourra-t-on les réduire en miettes de la même façon ? Que se passera-t-il surtout lorsque les trafiquants utiliseront d’autres routes ? Le combat à distance a les mêmes avantages et les mêmes limites dans ce contexte que, par exemple, dans la lutte contre les Houthis : on peut affaiblir l’adversaire en se félicitant de ne pas avoir de pertes, mais jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que cela coûte aussi des milliards de dollars sans obtenir de résultat décisif. À cet égard, l’action des soldats clandestins sur le terrain, comme dans le roman Danger immédiat de Tom Clancy (1989), est encore une fois sans doute plus risquée mais sans doute plus efficace, sans être suffisante. Mais peut-être que Southern Spear est avant tout une opération spectacle à destination du public américain.
Si la cible est en fait plutôt le régime de Nicolás Maduro, en espérant sa fin, on ne voit pas très bien cette fois en quoi ces ronds dans l’eau de gros navires et ces explosions de petites embarcations peuvent l’accélérer. Les Américains imposent des sanctions économiques croissantes au Venezuela depuis 2015, en particulier sur le commerce du pétrole depuis 2019. Ils s’attaquent maintenant aux navires fantômes qui permettent au Venezuela de continuer ses exportations discrètement. On espère peut-être que l’étranglement économique provoquera une révolution. C’est un vœu pieux pour l’instant. Les sanctions économiques n’ont jamais suffi, en soi, à provoquer une révolution.
Reste l’action militaire, mais là on bute sur le modèle trumpien de la guerre. Quand on n’a qu’un marteau comme outil, et qu’on ne veut pas utiliser autre chose, on ne voit que des clous. Si l’on peut modifier un comportement politique ennemi uniquement par une campagne aérienne, on ne sait pas comment mettre à bas un régime uniquement de cette façon. Le pouvoir est au bout du fusil, pour reprendre une formule célèbre, pas au bout des bombes guidées. Il faudra des hommes armés pour marcher sur le Palacio de Miraflores, si possible vénézuéliens. À défaut, Américains, comme lors de l’opération Just Cause en décembre 1989 à Panama City, pour mettre hors d’état de nuire le président Manuel Noriega, avec des chefs d’accusation assez proches de ceux à l’encontre de Nicolás Maduro, et laisser le déroulement démocratique bloqué du pays reprendre normalement. Il faudrait cependant prendre des risques humains, or pour l'instant Donald Trump ne prend pas beaucoup de risques.
Tout le monde prenait soin, à l’époque et dans tous les camps politiques, d’éviter de rappeler que le service militaire, même baptisé « national », était d’abord destiné à préparer et à faire éventuellement la guerre. Cela tombait bien : on n’y croyait plus, ou plus exactement on ne se rendait pas compte qu’on la faisait en permanence. La « vraie guerre », c’est quand le pays est attaqué et envahi par un pays voisin et défendu par une armée de conscrits mobilisés. Le reste, les 19 petites guerres que l’on a menées depuis 1961 contre des États lointains ou, plus souvent encore, contre des organisations armées, ce n’était pas la vraie guerre, ce n’étaient que de petites expéditions lointaines. Quant aux autres missions sans ennemis, de stabilisation, d’interposition, d’évacuation, etc., c’était encore moins la vraie guerre puisqu’il y avait souvent le mot « paix » dedans. Peu importe que des soldats français y soient tués ou blessés par milliers, c’étaient des professionnels ou des « volontaires service long » prolongeant leur service national de quelques mois. Les « familles pouvaient se rassurer », pour reprendre l’expression d’un ministre un jour de 1970 après la mort de 12 d’entre eux au Tchad : « ce n’étaient pas des appelés », pas de vrais enfants de la France et pas tombés dans une vraie guerre.
Et puis, la Russie a décidé d’attaquer pour la cinquième fois un pays voisin en quatorze ans, dont l’Ukraine pour la quatrième fois après l’invasion de la Crimée en février 2014 et les deux offensives totalement méconnues car habilement camouflées d’août 2014 et février 2015 dans le Donbass. Il était difficile de ne pas le voir cette fois, car l’attaque était menée à très grande échelle, avec tous les critères de la « vraie guerre ». L’Ukraine y résistait en grande partie grâce à son armée de conscription et à ses nombreux réservistes, seuls moyens de disposer de la masse nécessaire pour faire face à l’armée russe.
Plusieurs États le long du nouveau rideau de fer se sont alors dit qu’un dirigeant qui avait déjà attaqué cinq fois ses voisins, plus la répression de la Tchétchénie et quelques autres interventions en Syrie ou en Afrique, pouvait envisager de le faire une sixième fois. Ils ont alors redécouvert l’utilité militaire du service national, seul moyen pour ces petits pays de se transformer de grenouilles en taureaux en cas de menace.
L’idée du service national est donc aussi revenue à la charge dans la tête d’Emmanuel Macron, comme en Allemagne d’ailleurs, toujours dans l’optique d’accroître la résilience de la nation, mais cette fois de renforcer aussi les armées. Fini l’action civique, place à un service militaire pur, ce qui aura au moins le mérite de le voir géré par le seul ministère des Armées et donc d’être sûr que les ordres du chef de l’État seront suivis d’effets.
Emmanuel Macron a cependant reculé devant deux écueils : le service universel obligatoire et l’engagement des appelés au loin. Dans le premier cas, et au passage le seul moyen d’avoir peut-être le brassage social tant vanté, l’investissement était colossal puisque l’on parle d’une population de 600 à 700 000 jeunes hommes et femmes d’une classe d’âge à gérer, c’est-à-dire loger, nourrir, former, entraîner et peut-être surtout encadrer et équiper, sans avoir jamais anticipé un jour qu’on aurait peut-être à le faire. À cet investissement énorme, peu compatible avec les temps budgétaires qui courent, et les contestations probables, peu compatibles avec l’état politique du pays, le président de la République a préféré le principe du volontariat, infiniment plus acceptable à tous points de vue.
Le deuxième écueil est celui de l’engagement au loin. Depuis la désastreuse expédition de Madagascar en 1895, où des milliers de conscrits français étaient morts de maladies (inspirant peut-être la fin de La Guerre des mondes d’H. G. Wells), on n’envoie plus d’appelés en « opérations extérieures », hors conflits mondiaux et guerre d’Algérie. Le problème est que, depuis 1990 et la guerre contre l’Irak, on a compris que tout engagement majeur à haute intensité se ferait, pour la première fois de notre histoire et sans doute pour longtemps, uniquement loin de nos frontières. À l’époque, François Mitterrand avait tranché en faveur du « protocole Madagascar » : pas d’appelés en Arabie Saoudite. On avait donc fait feu de tout bois pour réunir 16 000 soldats professionnels, soit trois fois moins que les Britanniques et trente fois moins que les Américains.
C’est fondamentalement pour résoudre ce problème tout en respectant le « protocole Madagascar » que Jacques Chirac a décidé de la professionnalisation complète des armées en 1995 et, par voie de conséquence, de la suspension du service national. On estimait à l’époque que, pour être sérieuse, la France devait être capable de déployer 60 000 soldats en 2015. Mais, comme la France n’était pas sérieuse et n’hésitait pas à réduire ses moyens militaires sans anticiper une seule seconde qu’il faudrait peut-être un jour remonter en puissance, on se retrouvait en 2015 avec une capacité de projection de 15 000 soldats, soit un retour au point de départ. Ce n’est d’ailleurs pas tant un problème d’hommes et de femmes disponibles que d’équipements. Dans un monde normal, les sept brigades (dont une franco-allemande) interarmes et la brigade d’aérocombat (hélicoptères) devraient être capables de partir immédiatement complètes et toutes équipées au combat, comme c’était le cas jusqu’à la fin des années 1980. Ce n’est plus le cas, puisqu’on ne peut plus toutes les équiper complètement et simultanément. Au mieux, deux brigades pourraient être déployées en permanence en renfort en Europe orientale. On est très loin du corps d’armée que l’on avait en permanence en République fédérale allemande, renforçable très vite par deux autres et par la Force d’action rapide. Même si l’armée russe n’est pas l’armée soviétique, on est très loin d’avoir la masse critique suffisante pour contribuer à la dissuader d’attaquer un pays allié ou simplement pour être à la hauteur du « rang de la France ». Quand on joue à la grande puissance, il faut avoir des moyens de grande puissance.
Emmanuel Macron a tranché : les appelés volontaires ne seront pas engagés à l’étranger. Ils ne pourront même pas, et c’est dommage pour eux, servir sur des bâtiments de la Marine nationale puisque ceux-ci doivent faire escale à l’étranger. Dès lors, on ne voit plus très bien l’intérêt du projet. S’il s’agit de faire participer la jeunesse de France à la défense de sa nation, faut-il rappeler qu’un peu plus de 20 000 jeunes s’engagent déjà chaque année dans les forces armées, auxquels il faut ajouter environ 7 500 volontaires – déjà – pour le service militaire volontaire ou adapté, et bien sûr ceux qui souscrivent un contrat de réserviste opérationnel. On ne voit d’ailleurs pas très bien ce qui va différencier un jeune volontaire pour le service militaire de dix mois d’un jeune volontaire à l’engagement, par exemple pour un contrat minimum de deux ans dans l’armée de Terre. Ce dernier sera mieux payé et pourra partir en opérations extérieures, ce qui n’est pas considéré comme une punition mais souvent l’intérêt premier du métier. Il aura même la possibilité, si cela ne l’intéresse finalement pas, de se rétracter dans les six premiers mois de contrat, ce qui n’est pas sûr pour un appelé volontaire qui se découvrirait finalement moins volontaire pendant les difficultés de la formation initiale. L’engagé volontaire devra certes assurer un contrat de service plus long, mais si l’on décidait de réduire les contrats à un minimum d’un an, on ne voit définitivement plus pourquoi un jeune intéressé par le service des armes de la France choisirait plutôt d’être volontaire appelé plutôt que volontaire engagé.
Au bout du compte, il est probable malgré tout que l’on trouvera les quelques milliers de volontaires que l’on espère dans les années à venir. Ces volontaires ne nécessiteront pas un investissement majeur de la part des armées et seront finalement intégrés dans les bases et les régiments. Ils contribueront aux missions de soutien des corps de troupe, dans les cuisines par exemple, à l’opération Sentinelle et aux missions de garde des enceintes militaires, pas forcément les missions les plus exaltantes. Certains experts, comme des interprètes ou des programmeurs informatiques, pourront rejoindre certains organismes spécialisés. Tout cela n’est pas inutile mais d’un apport assez marginal, en dessous d’un seuil critique disons de 20 000 volontaires. Avec toutes les formules de volontariat déjà existantes – engagés, réservistes opérationnels (RO 1), apprentis, aspirants –, on a déjà 30 000 Français qui acceptent volontairement chaque année de porter l’uniforme pour des durées variables. On entend parfois comme argument que le nouveau service militaire serait l’occasion de servir la défense de la France pour les jeunes qui le souhaitent, mais les 30 000 qui deviennent volontairement soldats chaque année viennent d’où alors ? S’il s’agit de tester la jeunesse, eh bien le test a déjà lieu tous les ans, et il est réussi. Pourquoi, d’un seul coup, y en aurait-il 20 000 de plus – sans parler des 42 000 que l’on ambitionne (hors apprentis SMV/SMA) dans dix ans – pour finalement faire quelque chose de moins intéressant pour eux ? Autant augmenter directement le nombre d’engagés volontaires ou de réservistes opérationnels, ce sera plus directement utile.
À l’issue de leur service de dix mois, ceux qui n’auront pas décidé de continuer l’aventure en s’engageant ou en rejoignant la réserve opérationnelle n° 1 rejoindront automatiquement la réserve opérationnelle n° 2. Le principe de la RO2 est que tous ceux qui ont porté l’uniforme peuvent être rappelés en cas de besoin pendant cinq ans après leur fin de service. Sur le papier, cela permet une réserve massive et passive d’environ 100 000 hommes et femmes (environ 20 000 quittent l’institution militaire chaque année), auxquels s’ajouteront donc les nouveaux appelés. Dans les faits, comme rien n’est organisé, cette réserve ne sert pas à grand-chose.
Au bilan, pour augmenter cette capacité de projection, il faut donc d’abord se rééquiper, puis augmenter le nombre de nos soldats professionnels, puisque l’on ne veut pas en envoyer d’autres, et enfin ne pas hésiter, comme dans d’autres nations, à engager en opération extérieure nos réservistes opérationnels 1, y compris dans de véritables unités de combat, ce qui suppose là encore un investissement matériel et quelques ruptures psychologiques. L’apport des quelques milliers d’appelés, a priori sans équipements lourds et qui ne bougeront pas du territoire national, ne contribuera que très indirectement, et en fait très peu, à renforcer cette capacité de projection, de la même façon que cela ne contribuera « en même temps » que très peu à la cohésion nationale. Finalement, beaucoup de bruit pour probablement peu d’effets.
Maintenant, posté devant ma machine, comment faire ? Comme pour Sous le feu, je décide alors de commencer par un chapitre d’exposition le plus précis possible d’un combat moderne et mettant en avant le courage de soldats français. Je choisis celui de la vallée d’Uzbin en Afghanistan le 18 août 2008, en partie parce qu’il est encore assez connu du public et surtout parce que, alors au cabinet du chef d’état-major des armées, le général Georgelin, je l’avais étudié de près. Je me suis donc efforcé de montrer ce que le combat de près voulait dire, tout en rendant hommage à ceux qui l’avaient mené et surtout à ceux qui y avaient été tués ou blessés, y compris dans leur âme. Je garde alors en tête la nécessité de ne pas oublier tous ceux qui se sont battus dans d’autres combats et cette fois nettement victorieusement en Afghanistan puis au Sahel.
Dans la foulée, je décris les réactions de l’époque et le trouble qui m’a (re)saisi devant le décalage entre l’émotion provoquée par la mort de dix soldats français au combat et le relatif désintérêt habituel pour le sort de ces mêmes soldats. Ce sont les combattants rapprochés — ceux qui vont dans les zones de mort pour y affronter l’ennemi au contact — qui tombent le plus dans les opérations et, quand ils sont plus de cinq à tomber, cela devient un événement national. Ces gens-là devraient donc recevoir une attention nationale, mais pas seulement lorsqu’ils meurent, et même si possible bien avant, pour éviter justement qu’ils meurent ou, au moins, qu’ils meurent inutilement et qu’il n’y ait pas des dizaines d’ennemis fauchés également pour chacun d’entre eux. Car, contrairement à ce que me disait un jour une sénatrice jugeant les unités dites « de mêlée » inutiles à l’époque des frappes de précision et des forces spéciales, ce sont, dans l’immense majorité des cas, ces bataillons de mêlée qui gagnent ou perdent vraiment les guerres. On peut bombarder tout ce que l’on veut ; au bout du compte, il faut des soldats pour planter des drapeaux sur le Reichstag ou sur le mont Suribachi. À la fin de la partie, on regarde qui tient le terrain. Or les conquérants ou les défenseurs de terrain n’ont jamais été aussi peu nombreux dans notre nation, peut-être 1 pour 2 000 Français, en associant les sections et pelotons d’infanterie ou de blindé-cavalerie, les sapeurs d’assaut et les forces spéciales. Et même si on considère simplement le nombre de ceux que l’on peut déployer et soutenir au loin, le chiffre est encore très inférieur. Cela fait au bilan assez peu de drapeaux à planter.
Après avoir exposé des faits et quelques indignations, il fallait bien que j’expose plus précisément de quoi il était question. Je décide donc de décrire les données du problème en partant du haut vers le bas, c’est-à-dire en partant de toutes les missions possibles pour nos soldats, pour me concentrer sur celles qui impliquent des combats de près, c’est-à-dire un affrontement au sein d’une zone de mort — que je définis comme l’endroit où l’on est certain d’être tué ou blessé si l’on se balade toute la journée sans prendre de précaution — parfois d’une zone de risque, où, placé dans les mêmes conditions, on ne sera « probablement » pas frappé, mais aussi exceptionnellement dans les zones normales, où l’on ne pense pas du tout à ce genre de choses. Je choisissais même un exemple de combat inattendu, et donc terrifiant, au cœur de Paris en janvier 2015 pour décrire aussi ce qui pouvait se passer dans le cœur et la tête des gens surpris de se retrouver d’un seul coup dans une zone de mort. Cela me permettait de montrer que, s’il peut peut-être y avoir un aspect noble dans tout ce que sous-entend l’expérience du va-et-vient près de la mort, le titre de « combattant » peut être porté aussi par d’infâmes salauds, et c’est d’ailleurs souvent eux qu’il faut justement aller affronter les yeux dans les yeux, ou presque.
Tout cela étant écrit, j’avais la possibilité de me consacrer uniquement à la situation actuelle, mais je décide, par goût et presque par principe, de faire un peu d’histoire en décrivant justement comment le combat rapproché moderne avait pu s’établir. Pourquoi combat-on de cette façon ?
Je décide donc de décrire ce qu’a pu être la révolution militaire parallèle à la révolution industrielle avec ces trois grandes phases techniques : le temps de la puissance de feu jusqu’à la Première Guerre mondiale, le temps de la mécanisation et enfin, presque associé au précédent, le temps des communications. Une masse immense que je survolais en cinq chapitres jusqu’à la description précise du combat de la 2e division blindée de Leclerc à Dompaire en septembre 1944, que je considérais un peu comme le sommet de toute cette évolution. Cette description en était d’ailleurs d’autant plus parlante que, 40 ans plus tard, faisant partie de la 7e division blindée, les exercices que l’on menait dans la même région étaient pratiquement identiques aux combats de l’époque, avec simplement des moyens un peu plus modernes.
Je poursuivais en décrivant deux grands enseignements de tous ces affrontements. En premier lieu, la qualité des hommes — leur solidité sous la pression du feu, la somme de leurs compétences, leur structure de commandement — prime sur tous les autres facteurs numériques ou matériels. Entre deux unités à peu près comparables en volume et en moyens, celle qui a le meilleur niveau de qualité tactique l’emportera systématiquement. Le problème, et c’est le second enseignement, est que l’atteinte de ce haut niveau de qualité est très délicate avant la guerre, justement parce qu’on ne la fait pas, et son maintien tout aussi difficile pendant la guerre, justement parce qu’on la fait et qu’on y meurt.
Le combat rapproché moderne, à pied ou en véhicules, était donc à peu près établi à la fin de la Seconde Guerre mondiale et ce jusqu’à l’année 2024, mais pour le combat que l’on baptisait alors « classique » en Europe, entre armées blindées-mécanisées, l’invasion de l’Ukraine en 2022 constitue peut-être (je dis bien « peut-être ») le dernier exemple.
Entre-temps, il y a eu quelques anomalies dans le paysage, avec en haut de l’échelle de la violence l’apparition et la massification de l’arme nucléaire, et en bas celle des groupes politiques armés, avec cette situation où l’existence des premières a rendu plus probable le combat contre les seconds que les affrontements conventionnels en Europe. C’est là que je décidais de parler un peu de ces petits combats contre des groupes armés, qui ont en fait été la norme des soldats français depuis 1945. À peu près 100 000 soldats sont morts au combat en servant le drapeau français depuis cette époque, mais moins de 1 % en luttant contre des armées étatiques. Devant la masse des expériences, je choisis de limiter mon propos aux conflits dits de « contre-insurrection » menés par la France depuis 1963, c’est-à-dire essentiellement au Sahel et en Afrique centrale d’abord, puis en Afghanistan, puis à nouveau au Sahel, en essayant de ne pas trop répéter Le temps des guépards.
Je termine forcément en parlant des combats au sol dans les conflits en cours. À nouveau contre des organisations armées, dans le cas des guerres d’Israël contre des organisations armées voisines, en particulier à Gaza, ne serait-ce que parce que — on tend à l’oublier — la guerre de la France contre les organisations djihadistes, ou éventuellement autres, continue. On serait d’ailleurs en grande difficulté s’il fallait affronter seuls des groupes comme le Hamas ou l’État islamique dans de vastes ensembles peuplés et urbanisés. Et puis il y a évidemment la guerre en Ukraine, que je décris en deux chapitres avec ce constat : le combat rapproché s’est profondément transformé avec la dronisation massive et, plus largement, la robotisation, et il sera sans doute impossible de revenir en arrière, de la même façon qu’il était impossible après 1918 de revenir aux méthodes et structures de 1914. Cela me laisse d’ailleurs dans le constat amer que tout ce que j’ai pu apprendre dans ma carrière sur le combat de l’infanterie, à pied ou à partir de véhicules divers — roulants, flottants ou volants — était largement obsolète.
Cela m’a amené à la conclusion simple de ce livre, qui reprend ce que je disais au début : il est urgent pour la France de disposer à nouveau d’unités de « combat de mêlée » (le rugbyman que je suis adore cette expression), de « choc » ou simplement de « contact », à la fois beaucoup plus nombreuses que celles dont nous disposons et avec un très haut niveau de qualité. Pour un soldat français qui tombe, il doit y avoir de nombreux ennemis éliminés, et ce sans forcément avoir à faire appel à de puissants appuis extérieurs, aériens ou d’artillerie (même si l’on est toujours heureux de les avoir). Avoir un corps de mêlée puissant, et pas seulement, est mon sens aussi important que de disposer d’un arsenal nucléaire.
L’écriture de ce livre en temps contraint a été difficile, j’aurais aimé le peaufiner un peu plus, mais j’espère que ces centaines de pages d’histoires d’hommes et de femmes qui se battent de près vous intéresseront et inciteront la nation à les regarder avec l’attention qu’ils méritent.
En réalité, le premier public visé n’était sans doute pas ukrainien, à qui il fallait donner espoir, mais russe, à qui il fallait faire croire que la politique américaine pouvait devenir plus hostile. La séquence intervenait d’ailleurs juste au moment où Donald Trump annonçait que, sous la pression des tarifs douaniers (« mon mot préféré », Donald Trump), l’Inde allait cesser d’importer du pétrole brut. C’était alors le seul véritable coup porté à la Russie dont Trump pouvait se vanter (à tort semble-t-il puisque l’Inde a démenti) et la « perspective Tomahawk » se présentait comme le second, destinée à obliger Vladimir Poutine à négocier une forme de paix en Ukraine. De fait, l’onde a porté aussi jusqu’à Moscou puisque le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, l’ancien président Dmitri Medvedev ou le président de la commission de Défense de la Douma ont été obligés d’y répondre pour dénoncer, comme d’habitude et sans craindre la contradiction, une très dangereuse escalade et un pétard mouillé.
Sur le papier, ces fameux missiles de croisière Tomahawk paraissent effectivement être une arme formidable. Conçus dans les années 1970 comme un des premiers instruments du Second Offset — ce nouvel arsenal américain de haute technologie destiné à combattre la supériorité numérique du Pacte de Varsovie — les missiles de croisière aéroportés et navals se distinguaient par leur extrême précision à grande distance avec cette double capacité de voler en vitesse subsonique mais au ras du sol afin d’échapper au radar, et de porter soit de petites charges nucléaires, soit plusieurs centaines de kilos d’explosif conventionnel. Si la version aéroportée a finalement peu servi, mais reste conservée dans sa capacité nucléaire, le missile naval — le BGM-109 Tomahawk — a été dénucléarisé mais surutilisé conventionnellement depuis les premiers tirs contre l’Irak de Saddam Hussein en 1991 jusqu’aux sites nucléaires iraniens de Natanz et d’Ispahan en juin 2025. Avec plus de 2 000 exemplaires déjà utilisés, le Tomahawk est même devenu symboliquement le « pistolet du shérif américain » dans la police du monde. Et c’est bien là le sujet : le Tomahawk est un symbole.
Dans les faits et malgré leur qualité, l’introduction de ces missiles Tomahawk ne changerait cependant pas de manière décisive le cours de la guerre en Ukraine. Les Ukrainiens disposent déjà d’une force de frappe à moyenne portée, jusqu’à 500 km, grâce à leurs propres projectiles comme les Neptune ou les Hrim-2, ou à ceux fournis par les Américains, les Britanniques ou les Français — ATACMS et GLSDB tirés depuis le sol ou missiles aéroportés Storm Shadow et Scalp. Tous ces engins ont des performances proches de celles du Tomahawk et notamment la capacité de frapper des cibles dites « durcies », c’est-à-dire protégées ou faiblement enterrées, mais ils ne portent qu’à quelques centaines de kilomètres contrairement au Tomahawk qui peut frapper de 1 600 km à 2 500 km selon l’évolution des versions (gageons que ce seront les plus anciennes qui seraient fournies).
Pour les frappes en profondeur, les Ukrainiens disposent d’une panoplie de drones de longue portée dont les FP-1, qui ont la capacité de porter, en fonction de la distance, de 60 à 120 kg d’explosif, et qui sont l’arme première utilisée contre les raffineries russes, ou, beaucoup plus puissants, les missiles FP-5 Flamingo. Ces projectiles sont de relativement faible coût — pour le prix d’une Tomahawk d’occasion on peut se payer une trentaine de FP-1, soit environ huit fois plus de charge d’explosif — mais avec sans doute une plus grande vulnérabilité et surtout une moindre capacité à frapper des cibles durcies. C’est là la véritable plus-value qu’apporteraient les Tomahawk, à condition bien sûr d’être livrés en grand nombre. Les Russes ont sans doute lancé plus d’un millier de missiles 3M-14 Kalibr, l’équivalent du Tomahawk, sur l’Ukraine sans pour autant avoir obtenu un effet décisif.
C’est là que surgit le premier problème. Les Américains disposeraient, semble-t-il, encore d’un stock d’environ 4 000 Tomahawk, complété au compte-gouttes de quelques dizaines d’unités par an. On n’imagine pas qu’ils acceptent d’en vendre des milliers, même s’il y a une bonne affaire à réaliser, alors qu’il s’agit là de l’un de leurs atouts compétitifs contre la Chine et qu’il faut déjà honorer un certain nombre de contrats d’exportation, avec le Japon ou l’Australie notamment pour rester dans le théâtre asiatique.
Enfin — et on aurait dû en réalité commencer par cela pour montrer combien cette proposition était peu sérieuse — il faudrait surtout savoir comment tirer des Tomahawk depuis le sol, puisque ce missile, comme le Kalibr, est un missile naval tiré depuis des destroyers ou des sous-marins, ce dont l’Ukraine est dépourvue. Il existe bien, depuis peu, au sein de l’US Army et des Marines le système Typhon qui permet effectivement de tirer depuis le sol, mais ces batteries sont pour l’instant tellement rares et précieuses qu’il est hors de question de les céder.
En résumé, sans même évoquer les délais que prendrait le processus d’exportation, car il faudrait trouver aussi des acheteurs, on n’est pas près de voir des Tomahawk décoller depuis l’Ukraine en direction de la Russie, ce qui d’ailleurs aurait été en contradiction avec la nouvelle restriction d’emploi des munitions américaines fournies aux Ukrainiens. Donald Trump n’a jamais voulu renforcer l’Ukraine avec une arme puissante, mais a simplement cru pouvoir exercer une pression sur Poutine. Ce dernier a compris le message en prenant l’initiative d’un appel téléphonique suivi d’une promesse de rencontre à Budapest. Avec l’ajout de quelques flatteries, il n’en fallait pas plus pour dégonfler cette idée, y compris devant Volodymyr Zelensky, piégé dans une conférence de presse surréaliste de pré-déjeuner, et obligé d’avaler en entrée les élucubrations de Trump (« l’armée russe a été vaincue par la boue et les missiles Javelin que j’avais fournis »), aussi insultantes que la cravate aux couleurs du drapeau russe de Pete Hegseth jusqu’au : « J’espère que la guerre se terminera avant que j’aie à envoyer des missiles Tomahawk ». Dans l’entretien qui a suivi, houleux semble-t-il, Trump s’est ensuite fait le porte-parole de Poutine exigeant l’abandon de la province de Donetsk par les Ukrainiens.
En lançant l’idée de la vente de Tomahawk, Donald Trump s’est sans doute cru, comme toujours, extrêmement intelligent, sans se rendre compte que ce missile serait saisi en vol par Vladimir Poutine pour frapper un coup beaucoup plus habile. Trump se vante d’avoir mis fin à huit guerres, il pourrait se vanter d’avoir été roulé dans la farine à peu près autant de fois par le maître du Kremlin, mais visiblement il aime ça.
En réalité, les éléments techniques indiquent au contraire un amateur, pour qui c’était le premier et dernier « tir à tuer » de sa vie. Un tireur un tant soit peu expérimenté sait que, sur une distance de 180 mètres, depuis une hauteur, avec un fusil de précision réglé, la balle atteindra un cercle d’environ 5 cm autour du point visé et mettra environ un quart de seconde pour toucher la cible. Cela laisse le temps à la cible, même assise, de bouger légèrement la tête ou le haut du corps, rendant le cou — zone étroite — un choix improbable. La cible aurait donc été plus probablement l’abdomen, la poitrine ou, avec plus de risque, la tête. C’est sans doute l’un de ces trois points qu’avait visé l’assassin de Charlie Kirk. Mais, sous l’effet du stress et sans aucune expérience de tir sur un être humain, il a tout de même réussi, malheureusement, à atteindre in extremis un point vital. C’est l’inverse de Thomas Matthew Crooks qui, dans des conditions similaires, a raté de peu Donald Trump en juillet 2024.
L’enquête, quelque peu chaotique, du FBI a confirmé cette hypothèse en conduisant à l’arrestation de Tyler Robinson, un tireur et meurtrier politique effectivement amateur, tout comme Crooks. Elle a également permis d’identifier Ryan Wesley Routh, qui avait tenté de tuer Donald Trump, Luigi Mangione, le meurtrier d’Andrew Witty, PDG de UnitedHealth Group, ou encore Vance Boelter, qui a tué le couple Hortman et tenté de massacrer la famille Hoffman — pour ne citer que les meurtres politiques individuels des deux dernières années aux États-Unis. Les motivations de chacun sont souvent confuses, mais il s’agit presque toujours de défendre, individuellement ou en petites équipes, des valeurs jugées « américaines » à coups d’armes à feu, dans la grande tradition pervertie des Minutemen.
À l’origine, les Minutemen, miliciens de la Nouvelle-Angleterre pouvant s’équiper de leur fusil « à la minute », furent les premiers soldats de la Révolution américaine et les héros de plusieurs combats mémorables contre l’armée britannique, notamment en 1775 lors des batailles de Lexington et Concord, où se dresse aujourd’hui la Minute Man Statue. Dans les faits, les Minutemen ont en réalité joué un rôle secondaire face aux « habits rouges », comparés à l’armée régulière continentale commandée par George Washington et aux forces françaises. Qu’importe : les Minutemen sont devenus le symbole du patriotisme américain et des premiers défenseurs des Américains contre les ennemis de la « frontière » ou les tyrans potentiels. C’est la raison pour laquelle les citoyens armés sont reconnus comme nécessaires par le 2ᵉ amendement de la Constitution, alors que l’idée d’une armée professionnelle permanente, politiquement suspecte, en est initialement exclue. L’atteinte à la démocratie viendrait d’un homme de pouvoir utilisant, à l’instar de Cromwell, les instruments de coercition à sa disposition ; sa défense viendrait des hommes armés « d’en bas », selon la théorie de Carroll Quigley.
Tout cela n’est pas absurde. Alexis de Tocqueville décrit le fusil comme l’instrument de l’égalité entre les citoyens et le Minuteman comme la garantie de la liberté générale — mais aussi une source de désordre et de violence locale. Frederick Jackson Turner évoquera plus tard le rôle de ces hommes dans la défense et l’expansion de la Frontière, ainsi que l’influence de celle-ci sur la société américaine. La frontière est cependant officiellement fermée en 1890, et les milices ne jouent qu’un rôle médiocre dès qu’il s’agit d’affronter des armées régulières ; la garantie de démocratie n’a pas empêché la guerre civile ni la montée de la violence politique dans les années qui l’ont précédée.
Tout au long du XXᵉ siècle, il est apparu nécessaire de créer des organes de sécurité permanents et puissants — forces armées, FBI, services de renseignement — venant se superposer à ceux des États (polices locales et garde nationale, qui remplace les milices en 1903). Il fallut donc aussi accorder à ces forces de sécurité le monopole de l’usage de la force, tel que défini par le sociologue Max Weber (1919), au détriment définitif des citoyens armés, qui persistent néanmoins, ne serait-ce que parce qu’il est très difficile d’abroger un amendement de la Constitution — seul le 18ᵉ, celui de la prohibition de l’alcool, l’a été — surtout s’il reste populaire.
De fait, hors légitime défense, avec la disparition des ennemis de l’Amérique sur le sol américain, l’emploi individuel des armes par de simples citoyens devient automatiquement criminel, même lorsqu’il a un contenu politique. On assiste alors à un accroissement considérable de la violence, purement criminelle bien sûr, mais aussi raciste (lynchages), syndicale (IWW), terroriste (KKK, anarchistes), du début du XXᵉ siècle jusqu’à la Grande Dépression, avec l’assassinat d’un président en 1901 et deux tentatives en 1912 et 1933. Paradoxalement, cette montée de la violence contribue à l’accroissement de l’armement individuel, chacun voulant se protéger.
On reconnaît là une phase de discorde décrite par l’historien Peter Turchin, exprimée dès 2010 dans Nature, puis dans son ouvrage Le Chaos qui vient, avec cette particularité que ces phases de désagrégation sociale aux États-Unis voient systématiquement resurgir les Minutemen, qui se croient investis d’une mission de défense des valeurs alors qu’ils ne sont plus que de purs assassins.
Peter Turchin décrit les phases de discorde comme la confluence de trois phénomènes : un appauvrissement de la classe populaire, parallèlement à une captation des richesses par une « pompe à finance » concentrée dans le sommet de la pyramide sociale, créant des inégalités inédites depuis les années 1930 ; une impuissance de l’État, manquant de ressources pour remplir ses missions régaliennes et compenser les inégalités sociales ; et enfin, une surproduction d’élites. Ce dernier point est particulièrement original : le nombre de prétendants aux postes de pouvoir — politiques, économiques, bureaucratiques ou culturels — croît plus vite que la disponibilité de ces postes, pour un nombre croissant d’héritiers, prioritaires à la succession, et surtout de diplômés de haut niveau, de plus en plus exclus. La conséquence est la constitution d’une contre-élite contestataire, éclatée en multiples groupes qui expriment leur frustration, de l’extrême gauche à l’extrême droite, dans de multiples combats spécifiques, parfois reliés aux préoccupations d’une classe populaire hétérogène, sinon par la stagnation générale de son niveau de vie.
Turchin estime que la nouvelle phase de discorde a commencé à la fin des Trente Glorieuses et du grand pacte social de la Great Generation — hors la minorité noire, qui s’est rappelée au bon souvenir de la société parfois violemment dans les années 1960 — et trouvera son paroxysme dans les années 2020 et peut-être jusqu’aux années 2030. Alors qu’il n’y a jamais eu autant de Minutemen potentiels aux États-Unis — où l’on compte plus d’armes à feu que d’habitants, et, entre autres, un fusil semi-automatique AR-15 pour dix adultes — on assiste logiquement au retour des justiciers qui se croient défenseurs de la liberté contre des membres d’autres factions ou détenteurs de pouvoir, alors qu’ils ne sont que des assassins. Dans ce mythe américain de l’individu seul et modeste sauvant le monde, ils agissent souvent individuellement, comme Tyler Robinson, Crooks et les autres, ce qui les rend très difficiles à détecter, mais ils peuvent aussi agir en équipes — Oath Keepers, Three Percenters, Patriot Front, Atomwaffen Division, The Base, National Socialist Movement, Army of God, Antifa, BAMN, Sovereign Citizens, Republic of Texas, Branch Davidians, Groypers, etc. — ce qui les rend plus détectables mais potentiellement plus dangereux. Ces groupes peuvent s’infiltrer dans les manifestations et les transformer en émeutes, comme en 2020 (25 morts et des milliers de blessés), ou mener des actions spectaculaires, comme l’assaut du Capitole en 2021. Ils peuvent également organiser des attentats de grande ampleur, en plus de ceux de la mouvance djihadiste, comme à La Nouvelle-Orléans, qu’il ne faut pas oublier dans ce paysage de violence.
On n’est hélas sans doute pas près de voir disparaître ces Dark Minutemen, seuls ou en équipe, assassinant des personnes de pouvoir au nom de leurs lubies ou de leurs haines. Le seul espoir, selon Peter Turchin, est que cette violence finisse par purger suffisamment les frustrations et épuiser la société pour imposer un nouveau pacte social pacifié. Peut-être à la fin de la décennie. C’est à ce moment-là, et à ce moment-là seulement, que l’Amérique sera à nouveau grande.
À mon sens, c’est une erreur de perspective. Il n’y a plus de « somnambules » depuis que l’apocalypse thermonucléaire, même lointaine, plane en toile de fond. Les dirigeants sont bien éveillés et cherchent avant tout à éviter le seuil de la guerre ouverte entre puissances dotées. Cela ne les empêche pas de faire la guerre. Toutes les puissances nucléaires en ont mené depuis 1945, grandes ou petites, contre des États ou des organisations armées, et sur presque tous les continents. Notons que lorsqu’il a fallu combattre, on n’a pas commencé par se tester, s’impressionner ou faire les matamores en restant sur le seuil : on l’a franchi, si possible massivement et par surprise. Cela est à distinguer de la notion de prétexte, souvent nécessaire pour justifier le déclenchement d’une guerre mais avec cette difficulté qu’il n’y a justement pas souvent d’accrochages ou d’incidents majeurs à mettre en avant pour justifier l’attaque d’une autre entité politique. Il a donc fallu parfois inventer une histoire plus ou moins crédible, comme pour justifier l’attaque de l’Irak en 2003 ou celle de l’Ukraine en 2022. Dans la majorité des cas cependant cela n’a pas été nécessaire puisque l’intervention militaire avait lieu sur propre territoire, comme en Tchétchénie, ou s’insérait dans des conflits déjà en cours.
Entre puissances nucléaires, les règles du jeu sont différentes et, par nature, inédites sur le plan historique. Jusqu’à présent, aucune puissance dotée n’a été suffisamment folle – ou audacieuse, c’est selon – pour franchir le seuil de la guerre ouverte contre une autre, de peur d’escalader très rapidement, peut-être même immédiatement, vers l’affrontement nucléaire. Cela ne rend pas la guerre impossible pour autant. On a d’abord pensé, pendant quelques années, que la guerre en environnement nucléaire était un jeu certes dangereux et meurtrier, mais encore « jouable ». À la fin des années 1950 et au début des années 1960, on faisait de grands exercices utilisant obus et roquettes atomiques en considérant qu’il s’agissait encore de guerres limitées, puisqu’on n’utilisait pas d’armes thermonucléaires. On a fini par comprendre que c’était insensé, et on a clairement redissocié les seuils conventionnels et nucléaires, comme à l’époque du monopole américain de 1945 jusqu’à la fin de la guerre de Corée.
Pour autant, la guerre conventionnelle restait concevable sous forme de « coup » dans un espace-temps limité : par exemple, une tentative d’invasion de la République fédérale d’Allemagne par les forces soviétiques, sur quelques jours, en misant sur l’hésitation des États-Unis – et de la France – à employer leurs armes nucléaires. C’est ce type de scénario qu’on peut transposer aujourd’hui : Taïwan à la place de la RFA pour un affrontement sino-américain, ou un assaut russe contre un ou plusieurs pays baltes. Il existe donc un espace pour la guerre conventionnelle entre puissances nucléaires, mais il est étroit et il faut être sûr de son coup. Pour l’instant, personne n’a osé. Et il faut s’assurer que personne ne soit jamais certain de réussir, afin que cela reste ainsi. La dissuasion globale commence par la dissuasion conventionnelle. La Russie n’attaquera pas massivement les pays baltes si elle est absolument certaine d’échouer, et les six millions de Baltes seuls n’y suffisent pas : d’où l’importance de l’idée d’un « mur commun européen ». Là encore, on notera que ces scénarios de guerre limitée entre puissance nucléaires n’incluent pas, pour les mêmes raisons, de phases d’accrochages, de survols de drones ou de provocations, autant de signaux qui donneraient l’alerte et permettraient de se renforcer. Quand on veut attaquer, on attaque ; on ne fait pas semblant.
Cela nous amène à l’autre art de la guerre de l’époque nucléaire : celui où l’on s’approche du seuil, en le dépassant éventuellement un peu, mais sans aller plus loin. C’est la partie haute de ce qu’on appelle la confrontation hybride (et non « guerre hybride ») où l’on cherche à obtenir des effets stratégiques sur un adversaire – pas encore un ennemi – en utilisant peu ou pas de violence, justement pour ne pas franchir le seuil de la guerre ouverte. De ce point de vue, l’envoi de 19 drones à longue portée sur le territoire polonais est un geste typique de cet art de la guerre « sur le seuil ». Cette agression est évidemment délibérée : il peut y avoir des erreurs de programmation ou des dérives de trajectoire dues au brouillage, mais pas à ce point, surtout lorsque les drones partent de lieux différents pour converger, sauf un qui est allé plus profondément, vers la même zone près des trois frontières Pologne–Biélorussie–Ukraine. Comme souvent dans les cas graves, l’opération s’accompagne d’un freinage diplomatique : dénégations, semis de doutes, relais par propagandistes et idiots utiles.
En l’absence d’explications, et a fortiori d’excuses, il ne reste qu’à conjecturer sur les motivations. Il s’agit probablement d’abord d’un test. Test technique : voir comment un pays de l’OTAN réagit à une attaque massive de drones à longue portée, la nouvelle arme de frappe russe. De ce point de vue, le résultat est mitigé. L’attaque a déclenché l’activation du système de défense aérienne complet : au moins une batterie Patriot allemande, des F-16 polonais ou F-35 néerlandais guidés par un AWACS italien. Bilan : trois ou quatre drones Shahed/Geran (ou Gerbera) abattus sur 19. Pas de victimes, mais quelques dégâts matériels et la fermeture temporaire de quatre aéroports polonais. La coopération interalliée a fonctionné, mais le test a surtout révélé l’inadéquation du système de défense face aux drones : efficace contre avions ou missiles, mais trop lourd et coûteux pour contrer des salves de drones. Ce constat était connu, il est désormais visible, et c’était peut-être l’un des objectifs de Moscou : démontrer que « nous pouvons vous frapper avec des drones et vous ne pouvez pas nous en empêcher », ou encore : « comment comptez-vous protéger le ciel ukrainien si vous ne pouvez pas protéger le vôtre ? »
Le deuxième test est politique. On lance une petite attaque et on observe les réactions : polonaises, européennes, américaines. Celle-ci n'est en fait que la plus importante et la plus grave de toute un série de pénétrations de l'espace aérien polonais par drones, missiles, avions ou hélicoptères, sans susciter de réactions. C’est pour l’instant à nouveau un succès russe. La Pologne a invoqué l’article 4 de la Charte atlantique – consultation des Alliés – et non l’article 5 – assistance mutuelle en cas d’agression –, alors qu’il s’agit clairement d’une attaque. Les Alliés, notamment les États-Unis, ont condamné l’acte et affirmé leur solidarité, mais n’ont envisagé qu’un renforcement de la défense aérienne du flanc Est de l’OTAN (au détriment de l’Ukraine) et la fermeture de la frontière avec la Biélorussie, juste avant l’exercice militaire russe Zapad 2025. Même pas un énième paquet de sanctions, ni de mesures contre la flotte fantôme, ni de pressions sur l’Inde comme le suggérait Donald Trump.
Richard Nixon comparait cet art « sur le seuil » à une partie de poker où il s’agit de faire coucher l’adversaire sans jamais abattre les cartes – synonyme de guerre ouverte –, avec cette particularité que plus on se couche tôt, plus on perd. Dans un cas comme celui-ci, où la Russie annonce et mène une attaque limitée – sans victimes –, la pire des réactions est de se coucher immédiatement. On s’humilie et on incite l’adversaire à recommencer. Le minimum est de « relancer » un peu, en établissant un lien clair avec l’action russe : une explosion mystérieuse sur un dépôt de munitions en Biélorussie, une patrouille aérienne franchissant impunément l’espace aérien biélorusse, ou, plus explicitement, l’annonce d’une « ligne de sécurité » située plusieurs dizaines de kilomètres en avant du territoire polonais, au-delà de laquelle tout aéronef, missile ou drone sera considéré comme hostile et abattu. Et pour aller plus loin, on pourrait avancer le bouclier antimissile jusqu’en Ukraine, comme le propose l’initiative SkyShield. Voilà des signaux que Moscou prendrait au sérieux. Pas d’inquiétude : ils réagiront peut-être une fois, mais respecteront la règle : quand on s’accroche, on ne se fait pas la guerre ; quand on veut faire la guerre, on n’avertit pas, on attaque.
Il y a quelques jours, Vladimir Poutine a déclaré que les soldats européens en Ukraine seraient des cibles légitimes. Cela a pu être interprété comme une menace de guerre, mais c’est en réalité l’inverse. Il aurait pu dire : « les soldats européens seront systématiquement attaqués » ou pire : « ce sera la guerre avec les pays qui les ont envoyés », mais non : il admet ainsi que cela reste, à ses yeux, une action « sous le seuil », et donc autre chose que la guerre ouverte. C’est bien dans ce cadre qu’il raisonne, pour l’instant, vis-à-vis des pays de l’OTAN. Attention toutefois : ce jeu reste dangereux et parfois meurtrier – plus de cent Russes sont morts en testant une base de Marines américains en Syrie en 2018 –, mais ce n’est pas la guerre tant que personne ne veut qu’elle le devienne.
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Ainsi donc, une force de combat aéroterrestre alliée déployée en Ukraine pourrait dissuader la Russie d’envahir le pays. Quelle excellente idée ! Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir engagé cette force fin 2021, alors que l’armée russe était rassemblée aux frontières de l’Ukraine et que Vladimir Poutine menaçait ? Le même Vladimir Poutine avait déjà utilisé son armée contre la Géorgie en 2008, puis contre l’Ukraine en février 2014 en Crimée, puis en août de la même année et en février 2015 dans le Donbass. Cela faisait déjà beaucoup pour un seul chef d’État, sans doute un record depuis 1945. On pouvait se douter qu’il pourrait être tenté de continuer, d’autant plus que toutes les offensives précédentes avaient été des succès. Qui plus est, ces coups s’inscrivaient dans la vieille pratique soviétique, au moins depuis 1939, du « piéton imprudent », c’est-à-dire d’attaques par surprise sur un espace-temps limité, laissant le monde autour de la cible paralysé par le fait accompli. Rien de nouveau sous le soleil donc, sauf pour des gouvernements à la mémoire - et désormais la durée de vie - de poissons rouges.
On avait en effet oublié que ces coups ne réussissaient pas toujours comme prévu et que l’on pouvait aussi les contrer sans pour autant franchir le seuil de cette guerre ouverte et à grande échelle dont personne ne veut. Il est d’abord arrivé que la cible résiste beaucoup plus que prévu, comme en Finlande en 1939 ou en Afghanistan après 1980, et que l’on ait même le temps de l’aider, y compris humainement avec des troupes de volontaires individuels, des soldats fantômes ou des mercenaires façon Tigres volants dans un autre contexte, mais aussi on y reviendra, avec des troupes régulières. D’une manière générale, et pour revenir à notre époque, notons juste que l’aide fournie par les pays occidentaux à l’Ukraine à partir de 2022 est à ce jour l’une des moins imaginatives et des moins risquées de toute l’histoire mondiale des aides.
Ces coups soviéto-russes n’ont pas toujours été violents ; en fait, ils ne l’étaient jamais à notre égard (j’inclus encore les États-Unis dans ce « nous »), car Moscou a toujours autant peur que nous d’une escalade vers un affrontement ouvert et généralisé, surtout depuis que celui-ci peut approcher d’un échange nucléaire. Il a été possible de les contrer, de manière tout aussi peu violente, comme avec le pont aérien à la suite du blocus de Berlin en 1949, ou inversement avec le blocus de l’île de Cuba en 1962, après la découverte des sites de lancement de missiles soviétiques, accompagné de quelques menaces de frappes conventionnelles et d’une mise en alerte nucléaire. Ce n’était pas sans risques et donc aussi sans pertes sur la durée - 70 soldats britanniques et américains tués par accidents lors du blocus de Berlin - mais dans les deux cas, les Soviétiques ont cédé.
Bref, dans ce jeu de poker où l’on doit faire céder l’autre sans jamais étaler ses cartes sur le champ de bataille meurtrier, il est possible de contrer les coups du camp adverse sans franchir le seuil de la guerre ouverte et à grande échelle.
Autres exemples de contres, à commencer par un soviétique cette fois. Pour faire race à la supériorité aérienne américaine contre leurs amis, les Soviétiques n’ont jamais hésité à utiliser des unités masquées simplement sous les couleurs locales — escadrilles de chasse en Corée ou bataillons de défense aérienne sol-air au Nord-Vietnam — sans que cela déclenche quoi que ce soit avec les États-Unis, trop heureux de fermer le yeux.
En mars 1970, c’est en pleine guerre d’usure entre Israël et l’Égypte que les Soviétiques interviennent. Les Israéliens sont alors en pleine campagne aérienne dans la profondeur de l’Égypte. Les Soviétiques la contrent en déployant, en un mois — opération Caucase — trois divisions de défense sol-air et deux régiments de chasseurs Mig-21 le long du Nil. Tout est peint aux couleurs égyptiennes, mais personne n’est dupe, surtout pas les Israéliens qui comprennent le message et renoncent à leurs attaques dans la région du Nil.
Avant de cesser leurs raids en profondeur, les Israéliens font passer à leur tour un message aux Soviétiques en expliquant que leurs unités de défense aérienne qui dépasseraient une ligne de 50 km à l’ouest du canal de Suez seraient attaquées (au passage, voilà comme pour le Nil une vraie ligne rouge, avec une limite et des conséquences claires). Les Soviétiques tentent quand même le coup avec une nouvelle manœuvre de déploiement rapide, assez magistrale avec l’aide des Égyptiens, le long du canal. Les Israéliens attaquent donc et c’est le début d’une guerre soviéto/égypto-israélienne, mais ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agit en fait d’une micro-guerre ou d’une guerre très contenue, car aucun des deux côtés ne veut aller trop loin, avec en arrière-plan les États-Unis qui pèsent aussi très fort dans ce sens. On s’accroche donc discrètement pendant les mois de juin et juillet 1970. Les Israéliens lancent des raids au sol et surtout depuis les airs contre les positions des Soviétiques et Egyptiens, et ceux-ci les contrent et les chassent. Plusieurs avions sont abattus de part et d’autre.
Cela aboutit, le 30 juillet, au plus grand combat aérien du Moyen-Orient avec 30 avions engagés et à une défaite nette des Soviétiques, qui perdent cinq Mig-21 abattus et un endommagé, avec deux pilotes tués, contre un Mirage III endommagé. Les Soviétiques ne fléchissent pas pour autant et renforcent même leur dispositif. Les Israéliens cèdent, sous la fausse promesse soviétique de retirer leur dispositif du canal, et les combats s’arrêtent.
Autres exemples de zones d’interdiction imposées en pleine guerre : les opérations françaises Manta et Épervier au Tchad. En août 1983, le gouvernement tchadien fait face à la rébellion du Gouvernement d’union nationale de transition (GUNT) et, surtout, à la Libye, qui s’était emparée de la bande d’Aouzou en 1976 et dont les forces ont pris Faya-Largeau, menaçant la capitale. Pour la quatrième fois après avoir été chassée, la France répond à la demande d’aide de N’Djamena et déploie en quelques jours une force de dissuasion (on ne parle pas alors de « réassurance ») terrestre au centre du pays : une brigade, soit approximativement ce que la France est toujours capable de déployer, et, face au ciel, un puissant escadron de chasse à N’Djamena et à Bangui, ainsi qu’un groupe aéronaval au large des côtes libyennes. Les 15e puis 16e parallèles sont déclarées lignes rouges, sur terre comme dans le ciel.
C’est une prise de risques : le dispositif est testé par le GUNT, et il y a des pertes – deux pilotes dans leur avion Jaguar pendant ou après un combat, neuf parachutistes dans un accident – mais, au bout du compte, cette première opération, Manta, réussit, puisque l’ennemi du gouvernement tchadien et l’adversaire de la France est dissuadé.
Cette réussite est toutefois provisoire, car les promesses du colonel Kadhafi en échange du départ français ne sont pas tenues. Après un bombardement aérien sur N’Djamena, une nouvelle opération de dissuasion, Épervier, est lancée en février 1986, centrée uniquement sur la dissuasion aérienne, avec à nouveau un puissant escadron de chasse et, cette fois, un dispositif anti-aérien au sol. Une nouvelle fois, il y a des tensions et même des combats, avec des raids français sur les bases libyennes et la destruction d’un bombardier léger TU-22 par une batterie de missiles Hawk en septembre 1987, mais l’opération est à nouveau un succès, facilitant la victoire au sol de l’armée nationale tchadienne.
On pourra rétorquer que ce n’était que la Libye, par la puissante Russie et ses alertes nucléaires tous les deux jours, et que l’on ne risquait pas grand-chose. C’est un jugement rétrospectif. Si l’on anticipait effectivement une victoire en cas d’affrontement à grande échelle, on anticipait aussi qu’elle serait meurtrière pour nous. Par ailleurs, la Libye n’a pas hésité à nous attaquer autrement : on ne parlait pas à l’époque de « guerre hybride » (et c’est heureux) mais elle soutenait par exemple les indépendantistes en Nouvelle-Calédonie ou organisait des attentats terroristes, comme la destruction du vol UTA en septembre 1989, tuant 170 personnes, dont 54 Français. Tous ces risques étaient connus et ont été pris en connaissance de cause par le président de la République. Au bout du compte, cela a réussi bien plus que dans les autres endroits où nous avons été faibles, comme au Liban.
En résumé, avec un peu de courage politique et quelques moyens à la fois rapides et puissants, on peut agir dans la zone des affrontements sous le seuil de la guerre, jusqu’à même atteindre éventuellement et résister à celui de la micro-guerre. La France a montré qu’elle pouvait avoir ce courage et ces moyens, facilités, et ce n’est pas un hasard, par les pouvoirs donnés par les institutions de la Ve République au président de la République – mais qui d’autre ? Le club est très fermé dans les pays européens.
Tout cela pour dire que l’on pouvait, et que l’on peut toujours, réaliser des opérations militaires pour obtenir des effets stratégiques en lien avec la Russie et contre la Russie, sans pour autant déclencher une guerre ouverte et générale, ce que personne ne souhaite, y compris les Russes.
On parle donc beaucoup de cette force de réassurance – pour ne pas dire dissuasion d’une invasion future – européenne en Ukraine, en la conditionnant toutefois à un arrêt des combats et, pour beaucoup, à un soutien et un appui américain. Soyons clairs : cette idée représente déjà un immense progrès par rapport à la pusillanimité générale d’il y a peu, mais elle a peu de chances de se réaliser à court terme, pour la raison simple qu’elle est incompatible avec l’idée même d’arrêt des combats. Dans la vision russe, il n’était pas nécessaire de mener la guerre en Ukraine pour, entre autres, l’empêcher d’entrer dans l’OTAN, si c’est pour voir des brigades de pays de l’OTAN venir la protéger. À moins d’y parvenir par les armes ukrainiennes – à condition qu’elles soient plus nombreuses – et/ou peut-être, mais j’ai des doutes, par une pression économique maximale, on ne voit pas comment les Russes accepteraient de cesser le combat, ne serait-ce qu’en maintenant des accrochages sur la ligne de front, histoire d’affoler les plus tendres des Occidentaux.
À ce stade, si on veut vraiment déployer cette fameuse force, dont la pointe de combat serait, comme d’habitude, limitée à quelques contingents français prêts à prendre des risques – français, britanniques, baltes et scandinaves – on ne voit donc pas d’autre solution que de la déployer en périphérie de l’Ukraine, en Pologne ou en Roumanie, avec des règles d’engagement et des procédures claires en cas, non pas d’agression, mais de menace d’agression, pour y pénétrer et vraiment dissuader. Cela posera encore beaucoup de problèmes, dont celui de l’acceptation des pays d’accueil, mais c’est pour l’instant, je crois – et je l’ai dit depuis longtemps – la seule option crédible.
À défaut, il est quand même possible de faire des choses depuis les Tigres volants jusqu’à l’équivalent des opérations Caucase ou Épervier. C’est le sens de l’initiative SkyShield – « bouclier du ciel » en bon français – qui consisterait à interdire le ciel à tout objet volant hostile au-delà d’une certaine limite claire, sans doute le Dniepr, à la manière des Soviétiques interdisant le ciel du Nil aux Israéliens en 1970.
Comment ? Avec des batteries de tir anti-drones dans l’ouest de l’Ukraine — une excellente manière, au passage, d’apprendre à contrer cette menace qui nous concernera forcément un jour — et des batteries de tir ainsi que des patrouilles de chasse depuis les bases périphériques de l’Ukraine.
Y a-t-il des risques ? Oui, bien sûr. Sinon, il y a longtemps que l’on l’aurait fait. Il y aura des ratés, des accidents, peut-être des accrochages, mais au bout du compte, ils resteront limités puisqu’il est très probable que l’on n’affronte, de toute façon, que des machines. Je pense qu’il y a en fait sans doute moins de risques que dans les exemples cités plus haut, et pas plus que lorsque l’on interceptait récemment les projectiles iraniens en direction des villes israéliennes.
Est-ce que ce sera utile ? Oui, bien sûr. Cela soulagera une partie des souffrances de la population et permettra à la défense aérienne ukrainienne de réduire et de densifier son périmètre de protection.
Les Russes vont-ils hurler ? Oui, bien sûr. On connaît déjà les mots d’ordre transmis à leurs relais trompettes : la peur de l’escalade vers la guerre, voire la troisième guerre mondiale, forcément nucléaire. Ce discours, supposément pacifiste, sera enrobé de considérations sur la politique intérieure, le complot mondial — on ne peut plus dire « américain » maintenant que les complotistes sont trumpistes — le pseudo-réalisme, etc. Ils ne manqueront pas de se déchaîner en commentaires ici ou sur les différents réseaux sociaux. Ce discours est en plastique, bien sûr, mais il a réussi à nous inhiber en partie et nous rendre au bout du compte plus lâche que nous étions il y a quelques années.
En résumé, si l’on veut aider l’Ukraine tout de suite et pas seulement attendre un arrêt des combats — et peut-être justement pour contribuer à cet arrêt en exerçant une pression sur les Russes — le moyen le plus simple et rapide reste l’opération SkyShield. On montrera au moins que les Européens ne se contentent pas de regarder passer les événements du monde, comme les vaches regardent passer les trains.
L’annonce récente par le président Zelensky de la mise en service et en production d’un missile de croisière, baptisé Flamingo (Flamant rose), capable de porter une tonne d’explosif à 3 000 kilomètres avec une précision de 14 mètres (une chance sur deux de tomber dans un cercle de 14 mètres de rayon), représente donc une rupture dans ce schéma. Plus exactement, il s’agira d’une rupture techno-militaire si les performances annoncées sont exactes, s’il parvient à franchir les défenses à plus de 50 % et surtout si l’objectif de production de plus de 200 par mois est atteint.
Innover, c’est parfois simplifier. Avec son turboréacteur à double flux, son propulseur de décollage et ses ailes fixes, le Flamingo semble un retour aux projets de missiles de croisière des années 1950-1960 comme les Matador, Regulus ou Mace américains mais en matériaux composites légers. Certains évoquent l'emploi d'un moteur ex soviétique à la fiabilité éprouvée et relativement abondant comme l' Ivchenko AI-25TL des avions d’entraînement L-39. Cela donne aussi un engin avec un assez bon compromis de vitesse (950 km/h) et de furtivité avec un vol de croisière à 5 000 mètres, au-delà des capacités de la plupart des systèmes antiaériens de courte portée.
Associé à un système de guidage regroupant toutes les capacités modernes dont un système IA de reconnaissance terminale, ces vieux designs s’avèrent d’un seul coup d’un excellent rapport coût/efficacité, et c’est bien cet excellent rapport coût/efficacité, plus que les performances intrinsèques de l'engin, qui peut changer le cours de la guerre.
Pour le prix d’un seul missile américain Tomahawk Block IV ou V, on peut en effet peut-être avoir cinq Flamingo soit douze fois plus de charge explosive, lancés mille kilomètres plus loin avec une précision moindre mais très suffisante. Avec une production de 200 unités par mois – soit plus que celle cumulée de tous les missiles balistiques et de croisière par la Russie – et peut-être plus encore si les alliés européens y contribuent, le saut dans la capacité de frappe ukrainienne en profondeur peut être aussi important que celui des Russes à courte portée avec leurs milliers de bombes planantes.
La force de frappe ukrainienne est déjà conséquente jusqu’à 500 km environ, avec les engins ukrainiens comme le R-360 Neptune modifié ou le balistique HRIM-2, ou encore les engins air-sol ou sol-sol fournis par les Alliés lorsque ceux-ci autorisent leur emploi. Au-delà, les Ukrainiens doivent compter sur leurs drones transformés en quasi-missiles de croisière. C’était efficace, mais limité par la capacité d’emport de charge de ces drones, très inférieure à celle d’un missile ou d’un chasseur-bombardier. Presque aussi important que le FP-5 Flamingo, la société ukrainienne Fire Point, sans doute associé au britannique-émirati Milanion, a déjà mis au point, au printemps 2025, le drone FP-1, capable de porter une charge de 60 à 120 kg à 1 600 km pour un coût réduit et une capacité de production annoncée à 3 000 par mois. Avec en plus 200 Flamingo, on obtiendrait, avec ces deux seules munitions, toutes les deux semaines, une capacité de frappe dans la profondeur équivalente en charge au plus petit modèle de bombe atomique américaine B-61 (mod 12 à 0,3 kt), mais plus efficiente car précise et dispersée.
Actuellement, la campagne ukrainienne de frappes en profondeur fait déjà mal depuis 2022. Elle pénalise l’économie, en frappant en particulier les raffineries, et freine la machine de guerre russe, mais elle n’est pas décisive pour autant, au sens où elle ne change pas fondamentalement le rapport de forces général. Avec cette nouvelle force de frappes, encore une fois si elle tient ses promesses, l’Ukraine – un pays dont le budget de Défense représentait 10 % de celui de la France en 2021 – sera capable de ravager véritablement toute l’infrastructure stratégique d’un pays aussi vaste que la Russie. Les conséquences peuvent être considérables si la Russie ne parvient pas à trouver la parade.
On l’oublie souvent dans les anticipations où l’on se contente de prolonger les tendances, mais en temps de guerre l’ennemi a aussi le droit de s’adapter et de ne pas rester inactif face à une menace qui peut lui faire perdre la guerre. Défensivement, les Russes réorganiseront donc forcément leur défense aérienne et tenteront de durcir, camoufler ou déplacer les sites-cibles. Offensivement, ils s’efforceront aussi de frapper les centres de production ukrainiens de drones et de missiles, et feront appel à tout l’arsenal de propagande interne pour dénoncer les « attaques terroristes » de ces méchants Ukrainiens et de leurs alliés belliqueux qui veulent continuer la guerre. Il n’est pas du tout certain que cela soit suffisant pour empêcher de prendre des coups très sévères. On reparlera alors du nucléaire.
Il faut bien comprendre qu’une telle campagne efficace de frappes en profondeur serait une première pour la Russie. Par le volume d’explosif projetable, la force de frappe ukrainienne est sans doute inférieure à celle de la Luftwaffe engagée en Union soviétique de 1941 à 1944, mais elle la dépasse largement en portée et en précision. Surtout, la majeure partie de l’infrastructure stratégique soviétique était hors de portée des bombardiers moyens allemands, alors que celle de la Russie actuelle est à 70 % dans l’enveloppe de tir des Flamingo. L’aviation allemande n’a pas pu avoir d’effets décisifs, les drones et missiles ukrainiens peuvent en avoir et donc enclencher le processus de réflexion sur l’emploi éventuel du nucléaire.
Dans l’absolu, une telle campagne conventionnelle de frappes en profondeur de grande ampleur pourrait effectivement justifier l’emploi de l’arme nucléaire en premier par la Russie, à condition de « menacer l’existence de l’État », une notion guère différente dans le fond de celle des intérêts vitaux. Peut-on considérer que la destruction d’une grande partie de l’infrastructure énergétique, de complexes de production militaires, de bases aériennes, de centres de commandement, etc., constitue une menace contre l’existence de l’État ? Peut-être. Cela serait plus évident si cette attaque venait d’un coup, par surprise, et provoquait un grand choc, mais il n’y aura pas une seule grande attaque de Flamants roses, mais plein de petits coups dont aucun ne saurait justifier en soi une riposte nucléaire, et on peut rester ainsi, à la manière de la grenouille ébouillantée progressivement, sans pouvoir réagir. L’emploi de l’arme nucléaire, probablement à des fins de désescalade, sera cependant sans aucun doute envisagé et en tout cas suggéré publiquement afin d’effrayer l’ennemi et ses alliés. Le problème est que cela effraiera en fait tout le monde, sauf peut-être la Corée du Nord, y compris des alliés puissants comme la Chine ou des quasi-alliés désormais comme les États-Unis. Cela vaudrait-il le coup de se mettre au ban des nations ? Ce n’est pas sûr du tout, mais on n’en sait rien.
Tout cela veut dire aussi qu’un pays au 50e rang mondial des PIB en 2021 (29e en parité de pouvoir d’achat) aura été capable de se doter d’une force de frappe en profondeur conventionnelle capable de menacer très sérieusement un pays comme la Russie. Cela ne vaut pas une force nucléaire en termes de dissuasion, mais ce n’est finalement pas très éloigné.
De fait, cela fait au moins depuis les années 1980 qu’un certain nombre d’États y songent. Très peu de pays peuvent en réalité se payer le luxe d’une force aérienne capable de mener une campagne de frappes à grande échelle et sur la durée face à une défense solide. L’apparition du Scud, plus exactement le R-11 Scud A dérivé du V-2 allemand, en 1957 et sa diffusion par les Soviétiques, a marqué une première révolution. Constatant définitivement, en 1982, l’impuissance de ses forces au sol et en l’air face à Israël, la Syrie, soutenue par l’URSS, a mis en place un nouveau modèle à base de lignes fortifiées armées conventionnellement et de commandos (le bouclier), et d’une force de frappe de missiles Scud et dérivés (l’épée), un modèle bientôt suivi par d’autres pays de la région comme l’Irak et l’Iran, alors en guerre entre eux puis directement menacés par les États-Unis. Cela n’a pas été suffisant à l’Irak pour arrêter les Américains et leurs alliés en 1990-1991, mais cela a justifié pour tous ceux qui pouvaient se sentir menacés d’aller encore plus loin cette fois, même en étant dotés de l’arme nucléaire. Le nucléaire dissuade du nucléaire, mais pas forcément d’une puissance aéroterrestre comme celle des Américains en 1991. C’est à ce moment-là que la Russie, en crise et qui se voyait totalement dépassée conventionnellement, a songé à se doter d’une puissante force de frappe de missiles conventionnels afin notamment de ne pas forcément avoir à passer tout de suite au nucléaire en cas d’attaque américaine, que personne n’envisageait par ailleurs. Dans l’offensive, cette force de missiles pouvait servir également comme artillerie lointaine capable de paralyser un pays attaqué (préventivement bien sûr).
Cette force de frappe de missiles balistiques-croisière était encore trop sophistiquée pour être massive et donc décisive en Ukraine. Même renforcée d’expédients comme les missiles antinavires ou antiaériens détournés de leur mission initiale, puis complétée par des flottes de drones Shahed-136, cette force de frappe n’a pas été décisive.
On n’a jamais réussi à obtenir jusqu’à présent, par les seuls missiles et drones, la combinaison de masse, puissance et précision d’une force aérienne comme celles des États-Unis ou d’Israël, approvisionnée par les États-Unis. Cela sera peut-être donc le cas avec les FP-1 et les Flamants roses. Rien qui suffise en soi à faire plier qui que ce soit – parmi d’autres cas, les Américains ont lancé 300 000 tonnes d’explosif (20 Hiroshima) sur la Corée du Nord de 1950 à 1953 sans obtenir d’effondrement – mais cela peut largement contribuer à un affaiblissement général dont les effets se feront mécaniquement sentir sur le front, alors que les événements du front auront également des effets sur l’arrière. C’est ainsi, par résonance arrière et avant, que finissent par survenir les ruptures politiques, depuis la simple acceptation de la paix jusqu’à la révolution de palais.
En admettant que la guerre en Ukraine s’arrête bientôt, rien n’empêchera ensuite l’Ukraine de produire en série et même d’exporter ses Flamingo, et de se constituer une force de seconde frappe (c’est-à-dire résistante à une attaque préventive) capable de projeter plusieurs milliers de tonnes d’explosifs avec précision à plusieurs milliers de kilomètres, soit tous les avantages dissuasifs d’une mini-force nucléaire sans ses inconvénients psychologiques et politiques. On peut imaginer que d’autres pays directement menacés, comme les pays baltes, seront séduits aussi par cette perspective d’obtenir une vraie garantie de sécurité, non pas simplement par un bouclier défensif national et allié, mais aussi par la possibilité inédite pour eux de porter des coups chez l’ennemi. Ce serait évidemment, à l’inverse, une garantie d’insécurité pour les Russes et un immense stress dans cet État qui se paie le luxe d’être paranoïaque face à des petits pays alors qu’il est parmi les plus puissants au monde. Il faut donc s’attendre à une longue litanie de rodomontades télévisuelles, de tweets grossiers de Dmitri Medvedev et de menaces poutiniennes. Tant pis, c’est en faisant peur à la Russie que l’on aura la paix, pas en cédant à ses « calmez-moi ou je fais un malheur ».
On peut aussi imaginer que cette démocratisation du missile de croisière finira par nous concerner un jour et qu’il faut peut-être y penser. Cela fera mal aux gardiens du temple nucléaire, mais il faudra réfléchir à une défense aérienne antimissiles dense et/ou à disposer aussi, en retour, d’une capacité de frappe conventionnelle massive, au-delà de nos quelques raids de Rafale, capable de riposter à des attaques de même nature. Pour être juste, on y pense réellement, mais les choses sont toujours au rythme bureaucratique et fauché. Il est probable que, comme d’habitude, on accélèrera après avoir reçu sur la tête des cousins des Flamants roses.
On peut bombarder ou saboter tout ce que l’on veut, mais ce qui compte presque toujours à la fin, c’est de savoir où sont les petits drapeaux sur la carte – et on le voit bien encore dans les négociations en cours sur le conflit ukrainien. Et les hommes qui plantent et défendent ces drapeaux, ce sont les combattants directs ou rapprochés, les hommes et les femmes au ras du sol qui ouvrent le feu directement sur l’ennemi, prennent le terrain où il se trouve ou, au contraire, le défendent face à lui. J’aurais tendance à mettre toutes ces unités de combat, aux configurations humaines et matérielles très variées, dans une même structure générale, mais l’usage historique a conservé partout la distinction entre cavalerie/chars de bataille/tanks et infanterie. Utilisons-la donc.
L’infanterie, c’est l’arme stratégique par excellence, puisque c’est fondamentalement elle qui tient le terrain et les drapeaux. Mais c’est aussi la « poor bloody infantry » dont parlent les Britanniques, souvent dédaignée en temps de paix, ne serait-ce que parce que ses programmes d’équipement et d’armement ne sont pas assez chers ou « sexy ». Faut-il rappeler qu’il nous aura fallu quatorze ans pour changer notre fusil d’assaut réglementaire alors que nos soldats étaient engagés en Afghanistan puis au Sahel ? Et puis, le contenu moins technique de l’infanterie par rapport aux autres armes ne nécessite apparemment pas un niveau d’études très élevé. C’est un peu « l’armée d’en bas ».
Ces fantassins sont aussi ceux qui paient le plus lourd tribut – environ 70 % des tués dans les conflits industriels modernes – tout en menant la vie la plus ingrate et la plus difficile sur le front. J’insiste sur ce dernier aspect. Fondamentalement, l’idée assez abstraite de mourir (au moins jusqu’à la vision du premier copain mort) fait moins peur que la perspective très concrète de souffrir dans son quotidien pénible, ou d’être blessé/mutilé/traumatisé pour tout le reste de sa vie. Or, tout cela se trouve surtout sur la première ligne, à proximité ou dans la « zone de mort ».
Le courage qui y est demandé aux fantassins est d’abord un courage stoïcien, de résistance aux choses – depuis les rats jusqu’aux obus, en passant par les mines et maintenant les drones – beaucoup plus qu’un courage homérique de duellistes, comme les pilotes de chasse par exemple, engagés dans d’acrobatiques (et en réalité très rares) dogfights. La vie de fantassin, c’est beaucoup d’ennui, entrecoupé de moments de peur intense, parfois – et parfois seulement – en face de soldats ennemis que l’on distingue à peu près. Difficile aussi d’être « reconnu » quand on mène ce combat collectif, caché, anonyme et ingrat. C’est tout le problème que l’on rencontre dans l’attribution des citations, censées récompenser le courage au combat – et cela, c’est en interne. La société elle-même est incapable de citer le nom de soldats français courageux, sauf quand ils meurent.
L’infanterie s’use beaucoup plus vite que les autres armes au combat, et pour peu que le conflit dure, son renouvellement devient là aussi une question stratégique, d’autant plus que l’armée augmente généralement en volume et doit fournir des effectifs partout, en particulier dans les spécialités nouvelles. Depuis plus de cent ans, pratiquement toutes les grandes armées engagées dans une guerre de haute intensité et de longue durée ont dû faire face à une « crise de l’infanterie » et terminer le conflit avec insuffisamment de fantassins. L’infanterie française est ainsi passée de plus de 65 % du total des effectifs de l’armée de Terre en 1914 à moins de 40 % en 1918, avec des effectifs réels dans les compagnies correspondant à environ la moitié de ceux de 1914. C’est d’autant plus difficile que la vie (et donc souvent la mort) de fantassin n’est pas attrayante et que les volontaires à servir, qui ont souvent le choix de leur spécialité, la choisissent bien moins souvent que les autres. On en arrive ainsi régulièrement à être obligé de convertir des unités d’artillerie, du train ou autres en unités d’infanterie, mais presque jamais l’inverse.
L’infanterie ukrainienne a connu une évolution tout à fait classique : très importante au début de la guerre, en comptant l’active et les réservistes – notamment territoriaux –, elle représente une part de plus en plus réduite au fur et à mesure que l’armée doublait de volume. Sa crise de l’infanterie est son problème stratégique numéro un, certains évoquant un manque énorme de 80 000 fantassins. Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la difficulté des Ukrainiens à contenir complètement la pression russe.
Car la situation serait beaucoup plus simple si l’ennemi avait connu également cette crise. Or l’armée russe a rompu cette tendance historique et c’est sans doute son principal succès dans la manœuvre d’évolution des forces, ce que l’on appelle aussi la stratégie organique. L’armée russe commence la guerre en 2022 avec une infanterie très faible. Ses meilleures troupes – troupes d’assaut aéroportées (VDV) ou infanterie de marine, avec des unités réduites en volume pour pouvoir être aérotransportées ou débarquées – ne font pas partie de l’armée de Terre, qui mise surtout sur l’artillerie et la mécanisation. La force russe qui envahit l’Ukraine en 2022 doit être l’armée de l’histoire qui avait le plus de tonnes d’acier pour le nombre d’hommes qu’elle transportait. Cela s’est avéré inadapté dès qu’il a fallu s’attaquer à du « dur » – villes, forêts, fortifications de campagne – tenu par une infanterie ukrainienne plus nombreuse. Le rapport de forces de l’infanterie – le RAPINF, pour faire technique – était alors en faveur des Ukrainiens.
Et puis ce RAPINF a commencé à s’inverser à partir de la fin de 2022, avec d’abord un classique : la mobilisation forcée comme palliatif d’urgence, puis une innovation majeure : payer très cher les volontaires pour rejoindre l’infanterie.
Depuis toujours, l’argument majeur pour attirer des volontaires dans des régiments d’infanterie est la transformation sociale. On propose à un « nobody » de devenir un « marine/marsouin », un « légionnaire », un « para », etc., avec un bel uniforme pour frimer en ville (à condition que les militaires puissent se balader en tenue et donner leur nom), mais aussi une considération interne, puisque très vite on peut devenir quelqu’un que l’on vouvoie et que l’on salue, ainsi qu’un jeu de récompenses, brevets et médailles qui permettent de se construire une super-personnalité sur son uniforme – lequel, du coup, n’est pas du tout uniforme. En échange, il faut faire honneur à la tenue que l’on porte et au drapeau que l’on salue. Tout ce processus est vieux comme les régiments professionnels et il fonctionne. On s’engage massivement dans le Corps des marines pendant la Seconde Guerre mondiale alors que l’on sait pertinemment que ce sera plus dur qu’ailleurs. Encore faut-il que cette communauté existe et soit connue de la société. Encore faut-il aussi que cela impressionne encore cette société, et bien d’autres choses aussi dont on reparlera plus tard.
L’armée russe – dont on rappellera qu’elle découvre seulement depuis une quinzaine d’années ce qu’est une armée professionnelle – fonctionne aussi sur le principe de la transformation sociale, avec ses procédés classiques, y compris la rédemption des prisonniers, mais aussi – et c’est nouveau – en faisant du fantassin un homme riche, à condition de survivre, bien sûr. Un fantassin russe gagne environ quatre fois le revenu moyen, sans compter primes et indemnités. On transforme non seulement un inconnu en héros, mais aussi un pauvre en membre de la classe moyenne. Cela a évidemment un coût faramineux pour la Russie, mais compensé par le fait – et c’est nouveau – que le rapport Capital-Travail redevient plus favorable à ce dernier, ne serait-ce que parce qu’on est désormais incapable de créer de nouveaux équipements majeurs durant une guerre et de les produire en grande série. On pourra, et c’est mon cas, trouver cela assez logique si on peut le faire : si les fantassins sont si importants et si leur métier est aussi dangereux, alors il faut les payer en conséquence. On verra ensuite, après la guerre, les effets que provoquera dans la société la démobilisation soudaine de cette classe de mercenaires. Peut-être d’ailleurs n’y aura-t-il pas justement de démobilisation, pour éviter cette inconnue.
Au bout du compte – et il faut en mesurer le caractère inédit –, la Russie parvient à avoir chaque mois 30 à 40 000 volontaires pour aller combattre dans une guerre terrible et, par ailleurs, pas du tout existentielle pour le pays, et la plupart d’entre eux vont rejoindre, en connaissance de cause, les rangs de l’infanterie. Cela a entraîné un cercle vertueux pour les Russes, où l’infanterie dispose maintenant de suffisamment d’unités pour exercer une pression permanente sur l’ensemble du front tout en ayant la possibilité d’effectuer des rotations avant-arrière indispensables à leur reconstitution. On y meurt beaucoup, mais on y survit suffisamment pour apprendre et, après un creux, commencer à capitaliser de l’expérience combattante.
Je n’avais pas vu venir cette innovation socio-militaire russe, comme par principe la plupart des innovations. Alors que, par ailleurs, notre pays n’a jamais eu aussi peu de combattants directs par rapport à sa population, peut-être faut-il la regarder de plus près.
| Crédit @Pouletvolant3 |
De fait, les attaques ukrainiennes ont effectivement ressemblé aux offensives allemandes du premier semestre 1918, permettant de progresser jusqu’à la mi-novembre, mais pas au-delà, en raison de la mobilisation russe qui a finalement stabilisé le front, tenu la ligne, puis repris l’avantage, à la manière des forces alliées à l’été 1918, mais avec moins de supériorité tactique. Depuis l’automne 2023 et l’échec de la dernière offensive ukrainienne, suivi de longs mois de gel de l’aide américaine, l’initiative est passée à l’armée russe, qui a adopté une stratégie adaptée à ses capacités, déployant quinze armées et corps d’armées le long du Donbass et de la province de Zaporijia jusqu’au fleuve Dniepr. Comme pendant la Première Guerre mondiale, ces armées restent statiques et attaquent la ligne selon la méthode du tourniquet, engageant successivement leurs bataillons sous une couverture dronique de plus en plus dense pour grignoter des lignes ennemies qui ressemblent de moins en moins à des lignes continues, plutôt à des échiquiers de petites positions isolées, surveillées par des drones.
Le concept consiste à grignoter les lignes selon le principe de la moindre résistance, en espérant parfois réaliser des percées, comme en avril 2024 au nord d’Avdiivka, tout en usant autant que possible physiquement et moralement l’infanterie ukrainienne en première ligne, contrainte à une défense constante, ainsi que les brigades de réserve appelées à jouer les pompiers. C’est une stratégie assez classique, mais difficile à contrer tant que les Russes disposent de la supériorité globale des forces et des moyens, renforcée par l’aide nord-coréenne, ainsi que de trois atouts particuliers : l’artillerie d’écrasement grâce à l’emploi massif de bombes planantes depuis début 2024, une flotte de drones de plus en plus sophistiquée, notamment grâce au guidage filaire, et enfin une infanterie différenciée entre troupes d’assaut consommables et troupes légères, mobiles et de plus en plus capables de combattre de manière décentralisée.
Face à cela, la seule stratégie ukrainienne possible est une stratégie de freinage sur la ligne principale de front, associée à une campagne de frappes d’interdiction dans la profondeur du dispositif ennemi et à des raids dans les zones encore vulnérables, comme le franchissement du Dniepr en octobre 2023, ou à plus grande échelle, l’attaque dans la province de Koursk en août 2024. Avec cette stratégie défensive, les Ukrainiens pouvaient espérer, au pire, stopper toute avancée russe, avec la perspective d’un gel des combats sur la ligne de front, ou au mieux, user suffisamment le potentiel russe pour, avec l’aide occidentale et des adaptations internes, inverser à nouveau les courbes et le rapport de forces afin de reprendre à long terme les opérations de libération du territoire.
Les Ukrainiens disposent d’un atout avec leur industrie de drones, qui leur permet de compenser la faiblesse de leur aviation, de leur artillerie et de leur infanterie, mais cela ne suffit pas à résoudre la crise de cette dernière. L’Ukraine manque cruellement de fantassins pour tenir le front, et ce manque s’aggrave alors que l’infanterie russe continue de progresser. On parle de rapport de feu, ou RAPFEU, pour désigner la différence de puissance de feu entre adversaires. On peut aussi évoquer le RAPINF pour comparer les capacités de combat rapproché ; ce RAPINF, très favorable aux Ukrainiens au début de la guerre, penche désormais en faveur des Russes. Le déroulement des opérations s’est donc avéré globalement sans surprise depuis près de deux ans, avec d’un côté un lent grignotage permanent, ponctué parfois de petites percées, et de l’autre une forte résistance ponctuée de coups en profondeur.
Depuis quelques jours, une percée s’est produite à l’est de la petite ville de Dobropillia (20 000 habitants avant-guerre), à partir du saillant russe au nord de Pokrovsk. La percée, encore large de quelques kilomètres, s’étend désormais sur une vingtaine de kilomètres en trois jours, un rythme inédit depuis deux ans.
Comme d’habitude, cette percée résulte de la conjonction de points forts d’un côté et de points faibles de l’autre. Du côté des points forts, la 51e armée combinée russe a bénéficié d’un appui-feu d’artillerie et surtout aérien puissant, d’un brouillage efficace tirant parti des récentes défaillances de Starlink, ainsi que d’une infanterie légère qui a réussi à s’infiltrer, à pied ou à moto, mais apparemment sans véhicules blindés, assez profondément dans le dispositif pour atteindre la zone des opérateurs de drones. Ces derniers, contraints de se replier, ont dû abandonner le contrôle du ciel, ce qui a grandement facilité les mouvements russes. Inversement, les opérateurs de drones, souvent très avancés, ont réussi à frapper en profondeur et même à mener une petite manœuvre d’interdiction des renforts avec l’emploi de Shahed-136 (Geran) poseurs de mines. En face, le dispositif ukrainien était assez faible et n’a pas vu venir la manœuvre. La brèche réalisée, les groupes dits de « reconnaissance et sabotage », en réalité de petites équipes de fantassins à pied, moto ou même vélo, vont le plus loin possible, partout où c’est possible, afin d’étendre au maximum la poche. Il faudra ensuite la densifier avec de nouvelles forces afin de l'étendre et au moins s’emparer de la ville de Dobropillia
Ce coup est important, avec des conséquences opérationnelles déjà très graves pour les Ukrainiens. Au-delà de Dobropillia, le terrain est ouvert, sans ligne de défense et, pour l’instant, sans plafond de drones, ce qui laisse aux forces russes la possibilité de manœuvrer, peut-être avec des unités mécanisées cette fois, afin de menacer les voies de communication ukrainiennes. La première menace vise Pokrovsk, qui se trouvera proche de l’étranglement, mais tout le bastion urbain Sloviansk-Kramatorsk-Druzhkhivka-Konstiantinivka — objectif ultime de la campagne du Donbass — est lui aussi affecté, d’autant plus qu’une autre avancée russe, moins importante mais réelle, a eu lieu dans le secteur de Lyman, au nord du bastion. En progressant sur l’axe T5014 entre Dobropillia et Kramatorsk, placé sur une ligne de crête, les forces russes pourraient surplomber toute la vallée où se trouve le bastion.
La course entre l’exploitation russe et le colmatage ukrainien dans les jours à venir sera déterminante. Les Ukrainiens ont démontré par le passé leur capacité à reconstituer rapidement une ligne de front, mais cette bataille se déroule alors que la pression est maximale à peu près partout et que les réserves manquent. Ces brigades viendront probablement des provinces de Kharkiv et Soumy, mais il sera peut-être nécessaire pour les Ukrainiens de raccourcir le front dans des secteurs secondaires afin de récupérer encore un peu de réserves. Il est probable, à ce stade, que les Ukrainiens parviendront à rétablir le front et à revenir à la situation antérieure, mais dans une position plus difficile, au début d’un nouveau processus de négociations où, bien évidemment, cette victoire russe indéniable n’incitera guère aux concessions. Si les Ukrainiens ne parvenaient pas à colmater la brèche, la guerre changerait sans doute de forme, comme lors des dernières semaines de 1918, obligeant l’Ukraine et ses alliés à un sursaut pour rétablir une nouvelle fois la situation, à la manière de la bataille de Kiev en février-mars 2022. L’Ukraine en serait sans doute capable, ses alliés de l’époque peut-être moins.
Le flou, c’est la liberté d’action du politique. Il est toujours extrêmement dangereux d’annoncer des objectifs grandiloquents lorsque l’on n’a pas les moyens ou l’intention de les atteindre. Le Premier ministre israélien Ehoud Olmert en fit les frais dès le début de la guerre contre le Hezbollah, en juillet 2006, en proclamant haut et fort que l’organisation libanaise serait détruite et que les prisonniers qu’elle avait faits seraient libérés.
Il n’en fut rien, à l’époque plutôt par manque de capacités, et cette guerre fut largement perçue comme un échec. Après l’attaque et les atrocités du 7 octobre 2023, le Premier ministre Netanyahu annonça à son tour que le Hamas serait éradiqué. Pourtant, deux ans plus tard, après la guerre la plus longue et la plus meurtrière de l’histoire d’Israël, le Hamas est toujours là. La faute, cette fois, à une stratégie inadaptée.
Le choix de 2007
L’erreur initiale d’Israël fut d’avoir laissé le Hamas se territorialiser en juin 2007, en prenant le contrôle de Gaza au détriment de l’Autorité palestinienne. Plusieurs généraux israéliens avaient alors perçu le danger et proposé d’agir, alors que le Hamas restait militairement faible. Mais le gouvernement Olmert, encore lui, s’y refusa. La doctrine stratégique consistait alors à ne plus s’enliser dans des bourbiers inutiles, comme Gaza ou le Sud-Liban, et à contrôler les menaces à distance par des frappes aériennes et, éventuellement, par des raids terrestres lancés depuis l’abri d’une solide barrière de défense — au sol et bientôt face au ciel. On aurait pu néanmoins, à l’époque, réoccuper militairement Gaza pour un temps et aider le Fatah à rétablir une autorité plus solide, avant de se replier à nouveau.
Mais le véritable problème était que le gouvernement israélien ne voulait surtout pas renforcer l’Autorité palestinienne. Au contraire, un mouvement palestinien divisé et disqualifié sur la scène internationale par la présence du Hamas servait ses intérêts. Avec le temps, le nouvel « État-Hamas » de Gaza pourrait même, espérait-on, adopter un comportement plus étatique, privilégiant son bon fonctionnement à l’attaque d’un voisin presque invulnérable et capable de frapper très fort. En droit international, Gaza reste un territoire occupé par Israël. Celui-ci se contenta de le déclarer « territoire hostile » et de l’encercler dans une forme de siège mou mais permanent, se réservant le contrôle de ses ouvertures vers l’extérieur — ciel et mer compris —, modulées selon le comportement du Hamas, tout en conservant la capacité de frapper préventivement ou en réaction à toute velléité ou action hostile contre son territoire.
On savait pourtant qu’en laissant le Hamas se territorialiser, celui-ci pourrait s’appuyer sur le triangle des Frères musulmans — Qatar, Turquie et, un temps, Égypte —, sur l’Iran, et sur ses propres ressources de proto-État pour se renforcer continuellement.Dans les comptes-rendus militaires israéliens, on voyait bien qu’entre les opérations Pluie d’été en 2006 - « Les Palestiniens tirent dans tous les sens avant de s’enfuir » - Plomb durci en 2008 – « Les combattants palestiniens ne sont pas bons mais ils s’accrochent au terrain et sont beaucoup plus nombreux » - et Bordure protectrice en 2014 – « les Palestiniens sont bien organisés, armés et beaucoup plus compétents qu’avant » - il se passait quelque chose. La puissance de frappe — obus, roquettes, missiles, drones — augmentait en quantité et en qualité, tandis que le Hamas développait des infrastructures souterraines pour se protéger à son tour des attaques israéliennes et franchir la barrière.
Qu’importe : il suffisait, pensait-on, de renforcer encore cette barrière (souterraine, terrestre, antimissiles), d’améliorer les forces terrestres via le plan Gédéon, quitte à en réduire le volume, et d’augmenter les doses et la précision des feux aériens de précision lors des « tontes de gazon » régulières pour maintenir une supériorité écrasante et la sécurité éternelle à défaut d’avoir la paix. Cette stratégie, poursuivie par les gouvernements suivants, fonctionna relativement bien… jusqu’à octobre 2023, quand la montée en puissance du Hamas croisa une baisse de vigilance israélienne.
Dilemme de la conquête
Par vengeance, pour empêcher qu’une telle action se reproduise, et plus cyniquement pour faire oublier ses propres responsabilités dans le désastre, le gouvernement israélien ne pouvait guère annoncer autre chose que la destruction de l’organisation à l’origine de ce pogrom. Mais deux options difficiles se présentaient alors.
La première consistait à détruire au moins l’État-Hamas et à ramener l’organisation à la clandestinité. Qu’on le tourne dans tous les sens, le seul moyen connu de détruire un proto-État territorialisé est de conquérir l’espace qu’il contrôle — souvent des villes, parfois des métropoles comme Bagdad en 2007 ou Mossoul en 2016-2017. Cette démarche ne suffit généralement pas à éliminer l’organisation, mais réduit considérablement sa dangerosité en la forçant à se cacher. Commence alors un combat de traque, long et ingrat, mais finalement moins meurtrier. En une seule attaque majeure, le 7 octobre, le Hamas a tué trois fois plus d’Israéliens, civils et militaires, que sur toute la période de 1987 à 2007.
Le premier obstacle à cette option est le coût humain et matériel qu’elle implique. Concrètement, Israël dispose d’un potentiel de 20 brigades de manœuvre mobilisables à long terme sur un seul théâtre d’opérations, tout en maintenant les autres fronts et en assurant la rotation des réserves. Cela représente entre 40 000 et 60 000 combattants — fantassins, sapeurs, tankistes — que Tsahal peut déployer au maximum dans le territoire de Gaza, à peine plus que les effectifs combattants du Hamas et des groupes armés alliés. En se basant sur l’opération Bordure protectrice de 2014, l’état-major israélien estimait qu’il faudrait environ 200 jours et 300 soldats tués pour s’emparer entièrement de Gaza. La phase suivante, le quadrillage du territoire jusqu’à la libération des otages et la réduction quasi totale du Hamas, demanderait sans doute moins de pertes quotidiennes, mais s’étalerait sur une durée incertaine.
Le second problème est que détruire l’État-Hamas ne suffit pas : il faut aussi le remplacer pour administrer un territoire peuplé de deux millions d’habitants. À moins de considérer que ces derniers doivent rester éternellement dépendants de l’aide internationale, il faut une autorité politique légitime capable de reprendre le contrôle. Dans les cas similaires de déterritorialisation d’organisations armées, un État local reconnu reprenait cette fonction, plus ou moins efficacement. À Gaza, la solution la plus légitime serait la restauration de l’Autorité palestinienne, dans ses prérogatives définies par les accords d’Oslo. Pourtant, en 2025 comme en 2007, cela reste hors de question : le gouvernement israélien préfère affaiblir l’AP plutôt que de la renforcer, et rejette toute avancée vers un État palestinien. Que faire alors ? Un retour à l’administration militaire israélienne ? Certains y songent, espérant chasser le maximum de Palestiniens et relancer la colonisation, mais cette option soulève des réticences, tant en Israël qu’au niveau international. Reste la solution inconnue d’un transfert d’autorité à une tierce partie… qui n’existe pas vraiment, faute de volontaires.
Face à ces perspectives sombres, le gouvernement a opté pour la seconde stratégie : faire comme avant, mais en beaucoup plus violent. Depuis près de deux ans, le territoire de Gaza est pilonné de bombes, avec une moyenne colossale de 150 à 200 cibles frappées quotidiennement. Le territoire est aussi parcouru par de vastes raids menés par trois divisions de manœuvre, s’abattant sur le nord autour de Gaza-ville, puis à Khan Younès et enfin à Rafah, ponctués par des incursions plus petites sur les zones déjà « nettoyées ». Il ne s’agit pas de contrôler le territoire en permanence, mais de le verrouiller, en renforçant la barrière à un niveau inédit, prolongée par deux corridors fortifiés reliant Israël à la mer : à Netzarim au nord, et sur le couloir Philadelphie à la frontière avec l’Égypte. Trois divisions de réserve avec brigades tournantes sont dédiées à cette mission. Une fois ces raids majeurs terminés, et alors qu’une partie des forces se concentre au nord du pays, on passe à un rythme de croisière fait de raids plus modestes, ponctués de frappes aériennes.
Une stratégie de statistiques
L’avantage de cette stratégie réside dans sa prévisibilité. Le 31 juillet 2024, le Premier ministre Netanyahu peut ainsi se targuer d’avoir provoqué la dislocation de presque toutes les unités de combat ennemies à Gaza, mettant fin à toute menace contre le territoire israélien. Tsahal revendique alors la mort de 14 000 combattants palestiniens, ce qui, en incluant les blessés graves et les prisonniers, équivaut effectivement à la destruction de l’ennemi initial. Les combattants survivants sont neutralisés dans un espace entièrement bouclé, d’où ils ne peuvent plus sérieusement menacer Israël par des tirs de roquettes, devenus sporadiques, et encore moins par des raids. Il leur est également très difficile de tuer des soldats israéliens qui pénètrent à l’intérieur même du territoire de Gaza, protégés par un mur de feu et l’acier de leurs véhicules blindés. La mort d’un seul des 326 soldats israéliens tués à Gaza depuis le 23 octobre doit être compensée par celle de plusieurs dizaines de combattants ennemis.
Netanyahu peut également se vanter, sans toutefois le revendiquer ouvertement lorsqu’il s’agit d’opérations à l’étranger, d’avoir fait éliminer les principaux cadres du Hamas, notamment le leader de l’organisation, Ismail Haniyeh, à Téhéran le jour même, ainsi que la quasi-totalité des responsables de l’attaque du 7 octobre, à l’image de Mohammed Deif, tué le 13 juillet. Seul Yahia Sinwar survit jusqu’à être retrouvé et abattu à Rafah le 17 octobre 2024.
Cependant, Netanyahu omet de mentionner que ce succès a été obtenu, malgré toutes les précautions annoncées, au prix d’une vaste dévastation du territoire et de pertes civiles au moins deux fois supérieures à celles des combattants ennemis, plongeant le reste de la population dans une situation désastreuse. Celui qui contrôle le terrain contrôle aussi, au moins en partie, les informations qui en émanent. Or, avec cette stratégie de raids et de frappes, les Israéliens ne maîtrisent pas le terrain et, en instaurant un blocus médiatique, laissent le champ libre à la propagande du Hamas, ou du moins à la propagande anti-israélienne. Beaucoup en Israël considéraient sans doute cela comme une cause perdue, et peu importait au final.
Néanmoins, le capital de sympathie dont bénéficiait le pays après l’attaque du 7 octobre s’est rapidement érodé, au rythme des images de corps d’enfants extraits des décombres, puis de celles d’autres enfants affamés. On peut répéter à l’infini que c’est la faute du Hamas et qu’il n’y avait pas d’autre solution, cela ne change rien à la dégradation considérable de l’image d’Israël. Tout le monde sait que ces deux affirmations sont partiellement vraies, mais chacun sent aussi qu’il aurait été possible de faire bien mieux. Que penserait-on d’une intervention armée pour libérer des otages qui déboucherait sur un siège interminable et, à la manière russe, sur la mort de deux fois plus de civils innocents que de preneurs d’otages ?
En parlant d’otages, ce que Netanyahu n’a pas accompli le 31 juillet, bien que quelques-uns d’entre eux aient pu être libérés par la force, la théorie d’une libération par capitulation sous pression s’est révélée naïve. Le Hamas ne déposera jamais les armes et n’a libéré des otages qu’en échange de la cessation temporaire des combats et de la libération de bien plus de prisonniers palestiniens.
Surtout, quel que soit ce que Benjamin Netanyahu affirme ce 31 juillet, le Hamas n’est pas éradiqué comme cela avait été annoncé, ce qui était de toute façon impossible avec la stratégie choisie. Certes, il ne représente plus une menace directe pour Israël, mais il contrôle toujours une grande partie du terrain et de la population, peut compenser ses pertes en recrutant notamment parmi ceux qui ont des raisons d’en vouloir aux Israéliens, et remplacer son encadrement. Pire, en continuant d’exister comme une sorte de proto-État, même très affaibli, face à la puissance israélienne, il peut, par sa résistance, les coups portés à Israël et les concessions obtenues, construire un discours de victoire.
Il existait cependant sans doute un point d’équilibre possible à ce moment-là. Le gouvernement israélien pouvait au moins se targuer d’avoir vengé l’attaque du 7 octobre en éliminant ses concepteurs et la plupart de ses acteurs, puis d’avoir réduit à peu de choses la menace réelle du Hamas, d’autant plus que l’organisation était désormais coupée de tout soutien extérieur. C’était un résultat finalement acceptable, et la guerre aurait pu, en échange de la libération des otages – ou du moins d’une grande partie d’entre eux –, s’arrêter là.
Trop et trop tard
Pour diverses raisons, le gouvernement israélien a choisi de poursuivre la guerre. Il aurait pu cette fois décider de conquérir complètement le territoire de Gaza, puis de le quadriller. Cela restait encore possible avec la force militaire disponible, malgré son usure, notamment du côté des réservistes. Mais la légitimité d’une telle action, ainsi que son acceptation internationale, n’étaient plus celles d’autrefois, au temps du capital de sympathie. D’autant plus qu’il n’y avait toujours pas d’alternative crédible au gouvernement du Hamas, comme en octobre 2023. On a donc préféré continuer à faire la même chose, en espérant, mystère, que cela produirait des résultats différents.
Un an plus tard, le constat est forcément le même qu’au 31 juillet 2024, avec simplement des chiffres de pertes – amies, ennemies et civiles – plus élevés, un niveau de destruction accru, et une situation humanitaire devenue encore plus critique. Seule avancée notable : un accord, signé le 15 janvier 2025 sous la médiation du Qatar, de l’Égypte et des États-Unis, qui a permis une cessation des combats jusqu’au début mars. Cet accord a abouti à la libération de 33 otages israéliens en échange d’environ 1 700 à 1 800 prisonniers palestiniens, au retrait d’Israël de zones densément peuplées, à la reprise de l’aide humanitaire et au retrait israélien du corridor de Netzarim. Refusant toutefois d’aller jusqu’au cessez-le-feu permanent prévu pour la phase suivante, le gouvernement israélien a bloqué l’aide humanitaire, puis relancé raids et frappes, reprenant même le contrôle du corridor de Netzarim.
Retour donc à la « tonte de gazon », avec toutefois une inflexion progressive vers l’idée d’une conquête totale. Le 5 mai 2025, le cabinet de sécurité israélien a approuvé un plan visant à « conquérir Gaza et à maintenir le territoire sous contrôle », avec l’intention d’occuper l’ensemble de la bande. Le 8 août dernier, ce plan s’est concrétisé par l’annonce de Benjamin Netanyahu, qui a déclaré la prise de contrôle militaire totale prochaine de Gaza-ville. Il a souligné qu’il ne s’agissait pas d’occuper la zone à perpétuité, mais de démanteler le Hamas, puis de transférer la gouvernance à une autorité arabe ou civile.
Pourquoi pas ? C’est en effet la seule manière de détruire au moins l’État-Hamas. Mais pourquoi maintenant, au bout de deux ans, alors que la capacité d’approbation est au plus bas, que l’outil militaire est usé, et qu’il n’existe toujours aucune solution viable pour gouverner le territoire ? La logique aurait voulu que l’on profite de la durée de ce conflit pour commencer par construire cette solution, en impliquant l’Autorité palestinienne, les pays arabes, les États-Unis et la communauté internationale, puis de passer à la phase militaire de reconquête, avec la perspective d’une relève rapide par une force suffisamment importante et capable de maintenir l’étouffement du Hamas, du Jihad islamique ou du FPLP. Nous en sommes encore très loin.
Peut-être compte-t-on du côté israélien sur la durée annoncée de plusieurs mois pour cette opération à Gaza-ville afin de se donner le temps de trouver une solution. Peut-être n’a-t-on pas réellement l’intention d’aller jusqu’au bout, et cette conquête est agitée comme une menace. Peut-être enfin s’agit-il simplement de continuer une guerre qui est devenue pour certains une fin en soi.
Le gouvernement Netanyahu n’a fait que donner des coups depuis deux ans, des coups puissants qui ont considérablement affaibli les ennemis d’Israël. C’est un résultat très important, mais le problème de cette stratégie de coups de marteau est que les clous, même enfoncés, restent là — à l’exception du régime d’Assad à Damas, éliminé par d’autres — et que pour les arracher, il faut mettre les mains avec des pinces, ce qui est plus compliqué. Il est fort probable que l’on n’en ait pas encore fini avec les coups de marteau, tant pis pour ceux qui se trouvent à côté des clous.
La carte de la guerre en Ukraine n’a guère évolué depuis mi-novembre 2022. Depuis cette époque, les opérations de conquête n’ont fait évoluer la ligne de front que de manière marginale à coups de quelques dizaines de km2 conquis ou perdu chaque mois. Une telle situation était inconnue depuis 1988 et la fin de la longue guerre de position entre l’Iran et l’Irak. La norme de la guerre industrielle moderne mise en place du milieu du XIXe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale est plutôt celle d’un vainqueur qui s’impose aisément en quelques semaines de manœuvres. Pour peu cependant comme en Ukraine que le défenseur parvienne à résister et à se fortifier et, autre condition nécessaire, que l’on dispose de part et d’autre de ressources humaines et matérielles suffisantes pour poursuivre un combat très destructeur, et il ne faut plus alors compter alors en semaines mais en années avant de voir se dessiner la « décision ».
Une stratégie de résonance
Dans un cadre clausewitzien classique, le sort du duel entre les armées opposées décide de la perte de volonté d’un gouvernement et de son peuple. La nation vaincue sur le champ de bataille se découvre impuissante face au vainqueur et renonce à poursuivre un combat vain. En découvrant que ce duel des armes pouvait aussi être long et indécis, on a commencé à estimer que la perte de volonté à combattre pouvait commencer par l’arrière, d’où les politiques de blocus, de sédition, puis, lorsque cela a été possible, de frappes de destruction de l’économie et même de pure terreur de la population.
Dans les faits, cette stratégie d’attaque des ressources matérielles et morales de l’arrière n’a jamais réussi en soi tant que l’avant continuait à avoir des victoires, même petites, et entretenir un espoir. Qu’à la suite d’une série de revers, l’espoir fasse au contraire place à une anticipation consensuelle de la défaite et que les sacrifices de l’avant comme les efforts de l’arrière apparaissent désormais à tous comme des dépenses inutiles et une spirale défaitiste peut se mettre en place en provoquer un effondrement rapide en quelques mois, comme en Russie en 1917 ou en Allemagne en 1918.
Les deux adversaires dans la guerre en Ukraine s’inscrivent dans une telle stratégie de résonance, avec cette particularité que les arrières, et plus particulièrement du côté ukrainien, s’étendent aussi largement aux nations qui les soutiennent. On y procède donc à toute la panoplie possible des opérations de pression économique et diplomatique, de destruction ouverte ou masquée et enfin d’influence sur les esprits. Les matériaux qui modèlent vraiment les anticipations restent cependant les victoires ou les défaites sur le front, trop limitées certes pour être « décisives » mais suffisantes pour être connues de tous et modifier l’image de l’avenir de la guerre. Avec une série continue et suffisamment longue de noms de villes conquises ou au contraire brillamment défendues ou encore de destructions d’objectifs très importants par un raid ou des frappes, Russes comme Ukrainiens peuvent encore espérer après des mois et des mois d’efforts faire émerger une spirale de la défaite chez l’autre.
Dans ce bras de fer, la Russie compte beaucoup sur la paralysie de l’économie ukrainienne, sinon de sa société, ainsi que sur le découragement et la versatilité politique des pays occidentaux, tandis qu’elle ménage autant que possible sa propre population critique, au sens de « pouvant critiquer ». On n’y recourt à des combattants non volontaires qu’en dernière extrémité et ces volontaires sont eux-mêmes recrutés en périphérie géographique et sociale d’un cœur moscovite lui-même très surveillé. L’économie est militarisée au maximum de ses possibilités hors nationalisation et conversion industrielle massive, en exploitant surtout les énormes stocks hérités de l’armée soviétique. Avec l’aide bienvenue des quelques pays alliés, cet effort est là encore jugé suffisant sans provoquer une déstabilisation de la société. Sur le front, il s’agit surtout de presser l’ennemi dans tous les espaces jusqu’à, au mieux, provoquer des brèches et s’emparer de villes ou de forcer à des reculs importants, ou au pire d’éviter les défaites. Avec l’espoir d’un rapport de force toujours plus favorable, les Russes peuvent espérer accélérer les évènements et enclencher la spirale de la défaite chez l’ennemi un peu plus tard dans l’année 2024 ou plus sûrement en 2025.
Du côté ukrainien, il n’y a pas d’autres solutions que de briser cette tendance et de reprendre l’initiative afin d’infliger à nouveau de grandes défaites à l’armée russe, comme autour de Kiev et de Kharkiv au printemps 2022, dans les provinces de Kharkiv et Kherson à l’automne 2002 ou encore la neutralisation de la flotte de la mer Noire. Le problème majeur est que l’Ukraine n’a actuellement pas les moyens de générer de nouveaux grands succès. La faute en revient d’abord aux insuffisances de l’indispensable aide alliée, lente, disparate et peut-être surtout inconstante, comme en témoigne le blocage pendant sept mois du soutien matériel américain, de loin le plus important. Contrairement aux Russes, il doit être extrêmement compliqué pour les Ukrainiens de planifier correctement une stratégie opérationnelle quand celle des moyens est aussi aléatoire. Mais la faute en revient aussi à la désorganisation de la mobilisation humaine ukrainienne, très supérieure à celle de la société russe, mais encore insuffisante pour faire face à l’ampleur des défis.
Trois crises à résoudre
Avant de songer à reprendre l’initiative, l’armée ukrainienne doit commencer par résoudre plusieurs crises, avec l’aide de ses alliés. La première est celle de la défense du ciel, indispensable au moins au bon fonctionnement de la société ukrainienne, de son effort de guerre et du mouvement de ses troupes. Pour résoudre cette crise, il est difficile d’imaginer autre chose que le rachat-récupération dans le monde entier puis leur envoi en Ukraine des munitions des systèmes d’artillerie de défense aérienne (ADA) ex-soviétiques de la famille SA-10 (S-300) et des systèmes tactiques SA-8 et SA-11, l’adaptation si possible des munitions occidentales en stock sur les systèmes ex-soviétiques – avec le projet Franken-SAM notamment - et bien sûr le transfert de nouvelles batteries multicouches de Patriot-PAC 3, NASAMS, Iris-T ou SAMP-T[i]. Le problème majeur est que ces batteries constituent des actifs rares et précieux pour les pays donateurs et il faut donc convaincre certains d’entre eux de faire l’impasse sur une partie de leur défense aérienne. Une des solutions, qui résoudrait aussi le problème des compétences associées, constituerait bien sûr à déployer directement des batteries des armées nationales, à la manière du déploiement de la 18e division de défense aérienne soviétique en Égypte en 1970 en pleine guerre contre Israël. À défaut de cet engagement direct, très délicat politiquement, et puisqu’il ne faut plus rien exclure, on peut concevoir de passer par le biais d’organisations non étatiques ou par la légion des volontaires étrangers.
L’arrivée d’avions de combat européens, et peut-être américains un jour, constituera un autre élément essentiel de la défense du ciel et de la capacité de frappes en profondeur à condition de disposer de la logistique et l’infrastructure protégées adéquates et donc aussi d’ADA, d’une masse critique de plusieurs dizaines d’avions de combat et d’un capital humain de haut niveau technique, que ce soit en l’air ou au sol. Tout cela est en cours de constitution. Cela pourrait aller plus vite là aussi, là encore, avec l’engagement de « Tigres volants », c’est-à-dire de mercenaires pilotes ou maintenanciers fonctionnant sur le régime du volontariat en Ukraine, mais avec une forte prime dans leur pays d’origine. Cette nouvelle aviation ukrainienne peut avoir un effet sur le champ de bataille aéroterrestre dans le second semestre 2024.
La seconde crise ukrainienne à résoudre est celle de l’artillerie, qui est surtout une crise de munitions, de tubes et de pièces de rechange. Là, encore il n’y a guère d’autres solutions que le ratissage mondial d’obus soviétiques, y compris anciens à reconstituer, l’augmentation des productions nationales ou l’impasse sur ses propres stocks. L’artillerie est l’arme principale de la guerre de positions, que ce soit en défense et plus encore dans l’offensive où il n’est guère possible d’espérer conquérir une zone retranchée sans l’avoir neutralisé au préalable par le feu. À moins de changer de mode de combat, l’armée ukrainienne ne peut espérer infliger des défaites à la Russie, sans une puissante artillerie. C’est là cependant que les choses sont les plus lentes, avec peut-être l’atteinte d’un retour à un seuil minimal d’efficacité défensive à l’été 2024 et une capacité à appuyer des opérations offensives à la fin de l’année.
En attendant, avec la fourniture de mutions à longue portée, des missiles aéroportés Scalp-Storm Shadow aux missiles sol-sol ATACMS en passant par les bombes volantes A2SM ou GLSDB mais aussi ses propres drones de frappe, l’Ukraine est ou sera relativement bien pourvue en capacité d’interdiction jusqu’à 300 kilomètres de la ligne de front, et plus encore si elle dispose d’une capacité de pénétration aérienne. Cela autorise au moins dans l’immédiat l’entrave du corps expéditionnaire russe en Ukraine par de multiples frappes d’interdiction. Ce qui permettrait de rentabiliser encore plus cette force de frappe en profondeur serait d’autoriser les Ukrainiens à utiliser les armes occidentales sur le sol russe. Cela n’est toujours pas le cas, sauf de la part du Royaume-Uni, par la crainte d’une escalade avec la Russie, mais cela laisse une grande quantité de bases et infrastructures militaires russes interdites de tir aux Ukrainiens, à la grande frustration de ces derniers.
La troisième crise à résoudre est celle des unités de manœuvre. Le changement de rapport de forces en faveur des Russes est dû à leur capacité de feux qui a décliné moins vite que celle des Ukrainiens, mais aussi, et peut-être surtout, à leur nombre de brigades et régiments de manœuvre blindés-mécanisés qui a cru plus vite que celui des Ukrainiens. Cela a permis aux Russes de réaliser une économie positive des forces. Il y a désormais suffisamment de régiments et brigades de manœuvre dans l’ordre de bataille russe pour permettre par rotation à la fois de maintenir une pression offensive sur le front et de reconstituer et même de faire progresser les forces à l’arrière. La quantité autorise aussi la qualité tactique à condition d’avoir une solide structure de formation, et les Russes ont ainsi réussi à constituer cette infanterie qui leur manquait cruellement.
L’armée ukrainienne compte de son côté environ 80 brigades de manœuvre réellement opérationnelles, soit environ 250 000 hommes au total. Sur ces 80 brigades, on en compte seulement une dizaine à l’arrière et la plupart d’entre elles sont des brigades de constitution récente en formation dans la région de Dnipro. Toutes les autres sont collées au front, où elles subissent toutes une pression plus ou moins forte, en particulier sur les bataillons d’infanterie. Il est difficile d’imaginer pouvoir reprendre l’initiative sans créer au moins trente nouvelles brigades de manœuvre et recompléter les anciennes, le tout de manière plus homogène et avec une forte densité de fantassins et de sapeurs. Cela passe par un appel accru au reste de la société, et on ne voit pas comment éviter de mobiliser les jeunes hommes et femmes pour y parvenir. Cela passe aussi par une réorganisation de l’ordre de bataille en transformant des unités de l’armée territoriale, de la garde nationale ou des gardes-frontières en brigades de manœuvre ou en récupérant leurs ressources pour renforcer celles qui existent déjà. Le mouvement est déjà en cours avec la création par transformation de cinq nouvelles brigades de manœuvre, mais il doit s’accélérer. La formation d’état-major de corps d’armée susceptibles d’organiser l’engagement de plusieurs brigades est peut-être plus urgente encore. Là encore le processus est en cours, par exemple avec la formation récente du 30e corps de marine regroupant toutes les brigades de manœuvre et d’appui de la marine, mais on se trouve encore loin du compte.
C’est peut-être dans le domaine de la formation que l’apport européen peut-être le plus rentable. Les pays européens ont contribué à former 100 000 soldats ukrainiens de diverses manières jusqu’à la fin de l’année 2023, pour un coût relativement réduit de 350 millions d’euros[ii]. Il doit être possible de faire beaucoup plus en utilisant toute l’infrastructure de formation en Europe et en Amérique du Nord, avec trois cibles prioritaires : la formation et l’équipement des états-majors complets de brigades et de corps d’armée, une formation initiale du combattant renforcée passant de cinq semaines à au minimum quatre mois, l’entraînement collectif par exercices de bataillons et si possible de brigades. Le tout doit se faire en étroite coopération avec le commandement ukrainien, qui a autant sans doute à apprendre aux armées occidentales que l’inverse. À condition d’une mobilisation accrue et une rationalisation des ressources humaines ukrainiennes, on peut espérer ainsi faire un saut quantitatif et qualitatif à l’armée ukrainienne, là encore au second semestre 2024.
Infliger à nouveau des défaites aux Russes
Il restera à traduire cette stratégie des moyens en victoires sur le terrain. La première possibilité consiste à effectuer de grands raids périphériques au front principal du Donbass jusqu’au Dniepr. Il serait possible, à la demande du gouvernement moldave, et avec des forces mobiles réduites de s’emparer de la Transnistrie, d’y détruire la minuscule 14e armée russe et de s’emparer des considérables et précieux stocks de munitions qui s’y trouvent. Une autre option serait de pénétrer dans les provinces russes de Briansk, Koursk ou de Belgorod non plus avec quelques milices d’opposants russes mais avec au moins une brigade blindée renforcée, voire un corps d’armée, afin d’y effectuer un maximum de destruction d’infrastructures et d’unités militaires russes dans la région. Cela provoquerait dans les deux cas, surtout le second, un ébranlement politique fort aux conséquences imprévisibles, d’où une grande crainte dans les capitales occidentales où on souhaite des secousses au Kremlin afin de le faire renoncer à la guerre mais pas trop.
En Ukraine, les possibilités de grands raids sont limitées à des opérations amphibies en Crimée ou au-delà du Dniepr de Kherson à Zaporijia. Ces opérations ne pourront s’effectuer qu’en proportion des moyens matériels disponibles de débarquement ou de franchissement et avec la capacité et d’alimenter de protéger une tête de pont. Avec des moyens importants, il serait effectivement possible au minimum de lancer de grands raids de destruction et au maximum de s’emparer de territoires clés, depuis la centrale nucléaire d’Enerhodar jusqu’à la Crimée tout entière. Les moyens ne sont cependant pas là, à moins qu’ils soient constitués en secret, et on ne peut pas pour l’instant envisager d’opérations aussi complexes. Cela viendra peut-être.
Il reste les actions sur le front principal. Une stratégie opérationnelle très audacieuse consisterait à changer radicalement de posture et de ne plus chercher à défendre pied à pied le terrain et s’exposer ainsi à la puissance de feu russe, mais de contrer les Russes par une défense mobile de freinage et corrosion comme autour de Kiev en 2022 suivi de contre-attaque. Outre que la chose est toujours contre-intuitive et délicate car elle suppose d’accepter de perdre d’abord à coup sûr dans l’espoir, mais seulement l’espoir, de gagner ensuite beaucoup plus. Ce mode opératoire serait sans doute plus difficile à mettre en œuvre en 2024 qu’en 2022, à cause de forces russes beaucoup plus denses et agissant de manière plus méthodique. La quasi-absence de guérilla sur les arrières russes, du fait d’un quadrillage répressif efficace, laisse des doutes sur la réussite d’opération massives de harcèlement. Un tel mode opératoire ne sera sans doute tenté que par défaut et en dernier recours.
Il y a enfin la perspective pour les Ukrainiens de relancer de nouvelles opérations offensives. L’échec de celle de l’été 2023 a témoigné de la persistance des principes fondamentaux de la guerre de positions : pas de succès possibles sans la combinaison harmonieuse sur chaque point de contact d’une puissance de feu écrasante et d’une force d’assaut intégrée, et avec la possibilité de multiplier rapidement axialement et latéralement ces attaques afin d’obtenir une véritable victoire. Il sera possible d’y songer lorsque les crises évoquées précédemment seront résolues.
En résumé, tout semble indiquer que l’Ukraine restera sous pression durant une grande partie de l’année 2024 sans grand espoir de retourner la tendance mais sans risque non plus de voir se créer cette spirale de défaite qui mettrait fin à la guerre. Les choses décisives surviendront probablement en 2025 alors que les deux adversaires auront accumulé suffisamment de ressources pour envisager des batailles avec plus d’effets stratégiques. Savoir qui sera à l’origine de ces effets dépend encore de beaucoup trop de facteurs politiques internes aux deux adversaires ou exogènes pour pouvoir le dire maintenant.
En bon homme d’affaires qu’il croit être, y compris quand elles sont étrangères, Donald Trump considère le produit Ukraine comme peu rentable au sein d’un marché, l’Europe, peu porteur. On appelle cela un « poids mort » dans la vieille matrice du Boston Consulting Group, et le conseil est de s’en débarrasser au plus vite pour pouvoir mieux se concentrer sur des marchés plus profitables, comme le Moyen-Orient (qui serait classé comme « dilemme » par le BCG) et surtout l’Asie (« vedette »). Les Américains réduisent donc leurs parts au sein de l’OTAN, tout en conservant une position de contrôle et en obligeant les associés européens à payer plus, notamment pour acheter américain (le BCG parlerait dans ce cas de « vache à lait »), et vendent l’Ukraine à la Russie.
Chacun essaie donc de monnayer le maximum au sein de ce grand marchandage imposé. Du côté ukrainien, où l’on s’efforce de montrer que le poids mort est bien vivant, un des objectifs principaux est d’échanger l’acceptation d’un arrêt des combats, plus ou moins sur les positions actuelles, contre des garanties de sécurité. L’expression « garanties de sécurité » est une manière diplomatique de dire « dissuasion », et « dissuasion » est synonyme de « faire peur ». L’objectif final de l’Ukraine est donc d’avoir un dispositif militaire national et/ou intégré dans une forme d’alliance suffisamment fort pour persuader la Russie qu’une nouvelle offensive de sa part aboutirait à un désastre pour elle.
La première garantie de sécurité d’un État est sa propre armée. L’armée ukrainienne est déjà la plus importante d’Europe, et on l’a vue suffisamment forte pour tenir tête à celle de la Russie, à défaut de pouvoir libérer les territoires occupés. Le problème est qu’au contraire de la Russie, qui n’a que modérément mobilisé la nation, l’Ukraine ne peut maintenir après-guerre son énorme effort et sera obligée de réduire ses capacités militaires. Autrement dit, le rapport de forces militaires relativement équilibré actuellement basculera forcément à nouveau en faveur de la Russie, avec tous les risques que cela comporte pour l’Ukraine ou d’ailleurs les autres nations du voisinage.
Il faut donc trouver quelque chose qui puisse compenser ce futur rapport de forces défavorable. Cela pourrait être l’arme nucléaire, comme Volodymyr Zelensky l’a déjà évoqué. Ce n’est pas impossible techniquement, mais les risques politiques seraient énormes. Il y a peu de chances que la communauté internationale accepte un tel projet, et encore moins, bien sûr, la Russie qui saisirait immédiatement cette occasion pour reprendre la guerre. Il faut trouver autre chose.
L’« autre chose » privilégié par Kiev est l’adhésion à l’OTAN afin de bénéficier de l’article 5 de la charte de l’Alliance atlantique, engageant ses membres à la solidarité en cas d’agression d’un des leurs, et dans l’immédiat d’une structure militaire spécifique de commandement, d’exercices et de plans communs, de procédures d’interopérabilité, etc. Ce n’est pas forcément si protecteur que cela quand on regarde de près, mais c’est déjà beaucoup mieux que les déclarations d’intentions fumeuses du mémorandum de Budapest de 1994. L’Ukraine, suffisamment bonne élève pour s’être engagée massivement en Irak aux côtés des Américains de 2003 à 2008, souhaite intégrer l’OTAN depuis vingt ans. La question a été évoquée au sommet de l'Alliance atlantique à Bucarest en 2008 pour décider de la mettre en veilleuse, ce qui a eu le don à la fois de décevoir Kiev et d’effrayer les paranoïaques de Moscou qui ont décidé d’être plus offensifs, en Géorgie d’abord et en Ukraine ensuite. L'Ukraine a déposé une demande formelle d'adhésion à l'alliance le 30 septembre 2022, et le sujet a été abordé à l’été 2023, avec un nouveau renvoi aux calendes grecques de la part de Joe Biden. Dans l’immédiat, Trump, qui n’a probablement jamais entendu parler des calendes grecques, veut un accord de paix et sait que l’idée d’une adhésion à l’OTAN l’exclurait totalement. À défaut, l’Ukraine pourrait se tourner vers l’Union européenne, qui est également en droit une alliance militaire puisque l’article 42 du traité de l’Union impose à ses membres une assistance plus contraignante que l’article 5 de l’Alliance atlantique. Dans les faits, personne n'est dupe sur la valeur d’un tel engagement, mais la perspective d’une entrée dans l’UE est à peine moins incertaine que celle d’une adhésion à l’OTAN.
À défaut d’alliance, l’administration Trump a proposé un lot de consolation à Volodymyr Zelensky sous la forme du déploiement d’une force en Ukraine, sans troupes américaines et sans bannière de l’OTAN, et surtout sans mission claire, comme s’il s’agissait d’une fin en soi. Dans les faits, soit cette force est destinée simplement à observer les choses en excluant toute idée de combat – comme une force des Nations Unies sous casques bleus – soit elle est destinée à combattre en cas d’attaque russe.
Le premier cas n'apporterait évidemment pas plus de garantie de sécurité pour les Ukrainiens que l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) après les accords de Minsk. Son seul intérêt est qu’une force impuissante, oxymore, serait acceptable pour la Russie et qu’elle permettrait à l’Ukraine de sauver un peu la face à défaut de toute autre solution. Cela permettrait également aux nations qui veulent montrer qu’elles font quelque chose « pour la paix » mais sans prendre de risques, de montrer le drapeau et éventuellement, en cas de missions des Nations Unies, de gagner de l’argent. Peu importe au passage le volume de cette force, de 0 à 200 000, puisqu’elle ne servirait à rien, sauf peut-être à mettre dans l’embarras la Chine si par extraordinaire elle décidait d’y participer.
Le second cas est évidemment beaucoup plus utile pour les Ukrainiens mais aussi, forcément, plus problématique pour tous les autres. Concrètement, il s’agirait, a priori pour les seules nations européennes, de déployer des unités de combat le long de la ligne de cessez-le-feu afin de combattre aux côtés des forces ukrainiennes en cas de nouvelle invasion.
S’il y a des moyens disponibles et une volonté, les principaux pays européens pourraient déployer chacun une brigade de 3 à 5 000 hommes renforcés de bataillons de plus petites nations. Au total, si tout le monde était d’accord, on pourrait avoir au grand maximum 40 à 50 000 soldats européens (c’était le volume des forces européennes déployées en Afghanistan) au sein d’unités de combat solides et bien équipées. Dans les faits, tout le monde ne sera pas d’accord à prendre des risques, et si on parvenait à déployer un corps d’armée de 20 000 combattants européens et canadiens, et peut-être même australiens par solidarité historique avec le Royaume-Uni, ce serait déjà extraordinaire. C’est assez peu quand on compare avec le volume des armées russe et ukrainienne qui s’affrontent actuellement, mais suffisant quand même pour résister en attendant des renforts, notamment aériens. Ces brigades serviraient en fait surtout de forces « détonateurs », à l’instar par exemple des bataillons multinationaux déployés dans les pays baltes. S’attaquer à elles entraînerait automatiquement les pays européens fournisseurs dans la guerre, ce qui poserait un énorme dilemme à la Russie. Bien entendu, l’Ukraine serait ravie d’une telle perspective, alors que la Russie ne voudra jamais en entendre parler, continuerait le combat si on en parlait quand même, et activerait tous ses relais d’influence pour la combattre « au nom de la paix ». Ce n’est pas la peine d’envahir l’Ukraine pour l’empêcher de rejoindre une alliance militaire, si des brigades de cette même alliance – même sans bannière – viennent en Ukraine pour la défendre. Si la Russie s’y oppose, les États-Unis s’y opposeront aussi.
Résumons : si une force étrangère doit être déployée un jour en Ukraine, elle ne sera en rien dissuasive face à la Russie et ne servira donc à pas grand-chose, sinon à offrir un « lâche soulagement » à certains et peut-être prodiguer un peu d’aide humanitaire.
Que faire alors ? Outre la continuation de l’aide à l’Ukraine et à son armée sous forme de coopération, les États qui restent encore pour aider vraiment les Ukrainiens n’ont pas d’autres solutions que de proposer une alliance de fait et à distance. Concrètement, il s’agirait d’utiliser les forces aéroterrestres présentes en Pologne et en Roumanie comme force d’action préventive en cas de crise semblable à celle de l’hiver 2021-2022. Dissuader, ce n’est pas simplement déployer des moyens, mais aussi persuader que l’on va les utiliser. Il faudra donc expliquer à tous qu’en cas de nouvelles tensions avec la Russie, comme à l’hiver 2021-2022, et sur la demande du gouvernement ukrainien, cette force serait engagée avec certitude et en quelques jours pour protéger le ciel ukrainien, renforcer les forces terrestres ukrainiennes et placer la Russie devant le fait accompli et le dilemme de l’escalade. Cela demandera quand même quelques moyens supplémentaires, si possible autonomes des Américains peu fiables, une approbation manifeste des opinions publiques, et un peu de courage politique. Pour paraphraser une réplique de La grande vadrouille, c’est là qu’est l’os, hélas !
Maintenir le capital humain dans le chaos
Le but premier de la GRH de guerre est de maintenir le capital humain des grandes unités sur le front. Il ne s’agit pas simplement de remplacer « homme pour homme » toutes les pertes, mais uniquement celles qui sont définitives : tués, prisonniers, disparus et blessés graves. Pour le reste, plus de la moitié des absents des unités sont des blessés légers, qui sont normalement destinés à revenir dans les rangs, en permissions ou en formation si la situation le permet, ou enfin des déserteurs de plus ou moins longue durée. Les unités sur le front, comme les brigades ukrainiennes, sont donc déjà systématiquement en sous-effectif par rapport à leur structure réglementaire, censée représenter l’organisation tactique optimale. On peut imaginer, comme dans certaines armées du passé, faire appel à un pool d’ « intérimaires » pour combler, au moins temporairement, ces trous. Cependant, outre que c’est un exercice très délicat sous le feu, les unités ukrainiennes n’ont pas le luxe de ce surplus.
Une fois que l’on a une idée des besoins humains, il faut ensuite s’efforcer d’envoyer les bons individus au bon endroit, et donc associer des compétences à des postes, avec cette difficulté supplémentaire que les postes peuvent aussi changer au cours d’une guerre longue. De nouvelles spécialités peuvent émerger, comme l’emploi des drones, qui nécessitent de plus en plus de personnel. D’autres peuvent au contraire décliner, car devenues moins utiles ou simplement parce qu’à effectifs constants ou croissants faiblement, on ne peut satisfaire tout le monde. On assiste donc le plus souvent à une bataille des spécialités pour obtenir la meilleure part possible d’une ressource humaine presque toujours insuffisante à toutes les satisfaire en volume et en qualité.
Il s’agit de mette en place ensuite une structure de recrutement et de formation à l’arrière capable de satisfaire ces besoins humains changeants et cette structure elle-même a besoin de ressources matérielles, des camps et des équipements d’instruction, et surtout humaines, des cadres en particulier. Cette structure arrière entre donc elle-même dans l’équation complexe de l’allocation des ressources humaines en compétition avec toutes les autres. Elle s’efforce ensuite de « produire » des soldats au cours de formations plus ou moins longues, avec cette contradiction permanente entre l’urgence et la qualité, et dans le cas ukrainien avec la menace permanente de frappes aériennes dès qu’une concentration d’hommes peut être repérée par l’ennemi. Par principe ces formations arrière se trouvent presque toujours en décalage avec les évolutions très rapides sur le front et nécessitent des formations complémentaires assurées par les grandes unités réceptrices. On s’efforce alors de transformer des bleus en individus capables d’assurer un nouveau métier dans les dangers du front. L’affaire est donc extrêmement complexe et d’autant plus délicate que l’on traite là non seulement de métiers et de compétences mais aussi de la vie et de la mort. Elle nécessite donc un réseau particulier permettant d’ajuster le moins mal possible la demande du front et l’offre de l’arrière. La forme idéale que doit prendre ce réseau est bien connue depuis la Première Guerre mondiale et disons-le tout de suite, l’armée ukrainienne en est très éloignée.
La meilleure manière de gérer ce désordre obligatoire est de disposer d’état-major intermédiaires entre les unités engagées directement sur le front et l’état-major général ou le ministère à l’arrière, et qui servent de relais et de transformateurs. Ces états-majors, de division ou de corps d’armée dans le cas ukrainien, doivent gérer simultanément les opérations des brigades qu’elles commandent et en même temps s’efforcer d’assurer leurs besoins dans tous les domaines. Ces états-majors permanents connaissent les unités qu’ils commandent, d’autant plus que les officiers qui les arment en sont issus ou y sont affectés. Ils connaissent donc leurs besoins et sont capables de les traduire à l’arrière, dans leur province d’affectation, en recrutements et formations les plus adaptés possibles, car c’est aussi leur intérêt à l’avant d’avoir des brigades efficaces. Rien de tel en Ukraine, où la plupart des brigades sont commandées par des états-majors ad hoc, dont les officiers, tournants pour quelques mois, ne connaissent rien des unités qu’ils commandent et sont surtout là pour éviter les problèmes. Le soutien, et notamment la GRH, leur échappe complètement, étant géré par l’administration centrale et les provinces. Circonstance très aggravante : dans ce système encore très soviétique, où l’aveu d’une erreur, d’une faiblesse ou d’un échec est synonyme de sanction, l’information remontant la hiérarchie est très souvent fausse, ce qui est source à la fois de nombreux problèmes opérationnels et d’un accroissement du désordre dans la gestion. La confiance n’excluant pas le contrôle, l’armée française de la Première Guerre mondiale doublait le processus normal de comptes rendus du bas en haut par un service de contrôle du haut en bas assuré par des inspecteurs généraux ou de spécialités et des officiers de liaison du Grand Quartier Général. Ce n’est pas le cas en Ukraine.
Au bout du compte, on demande aux provinces ukrainiennes de remplir des quotas de recrutement mais elles ne sont pas directement concernées par le résultat final de leur recrutement. Le problème premier consiste donc à réaliser ces chiffres avec des volontaires et des conscrits. Les premiers sont évidemment beaucoup plus rares qu’en 2022 et, au-delà d’un patriotisme toujours évident, sont largement motivés par la possibilité de choisir leur affectation, qui se trouve rarement en première ligne dans l’infanterie. Le choix des seconds ressemble beaucoup à la conscription par tirage au sort du XIXe siècle, où on ne retient finalement que les « mauvais numéros », ceux qui ne peuvent pas payer. On envoie ensuite ces mauvais numéros dans les centres de formation de base plus ou moins actifs cette population de pauvres et de « vieux », puisqu’il s’agit aussi des conscrits en moyenne les plus âgés de l’histoire. Les plus qualifiés sont plutôt envoyés dans les armes les plus techniques, tandis que les moins qualifiés apprennent qu’ils vont rejoindre l’infanterie, là où l’on meurt ou où l’on se fait mutiler en masse. Comme la surveillance et la coercition sont assez faibles en Ukraine, on comprend qu’il puisse y avoir une certaine évaporation avant d’arriver dans les bataillons d’infanterie, qui restent ainsi toujours aussi désespérément usées et en sous-effectif et c’est bien le problème majeur.
La crise de l’infanterie ukrainienne
Le triple problème de l’infanterie ukrainienne, comme beaucoup d’autres infanteries dans l’histoire, est qu’elle est à la fois indispensable, négligée et mortelle. Indispensable, car ce sont les fantassins qui assurent la principale charge de la conquête, du contrôle et de la tenue du terrain. Négligée, car les fantassins sont souvent considérés comme les ouvriers non qualifiés du combat — grave erreur — et sont les derniers servis dans les programmes d’équipement ou les affectations de recrues. Mortelle enfin, car l’infanterie subit environ 70 % des pertes en Ukraine (comme dans pratiquement toutes les guerres modernes), ce qui rend l’apprentissage sur le terrain difficile et l’ensemble de la tâche peu attractif. Les unités d’infanterie ont ainsi beaucoup plus de mal à monter en gamme que les autres, car pour capitaliser sur l’expérience, il est préférable de survivre.
En résumé, l’armée sur le front demande surtout des fantassins – il en manque peut-être 80 000 en Ukraine – alors que l’arrière a beaucoup de mal à lui en envoyer. Les besoins sont tels que les brigades d’infanterie – c’est-à-dire majoritairement composées de fantassins – doivent de plus en plus faire appel à des artilleurs, logisticiens ou autres non-fantassins pour combler les trous dans les compagnies d’infanterie. C’est une triple catastrophe. Cela affaiblit d’autant les indispensables unités d’appui et de soutien autour des bataillons d’infanterie, cela réduit la confiance des volontaires dans le système puisqu’ils peuvent être finalement affectés à des unités où ils ne veulent pas aller. Surtout, cela produit plus de pertes et de désertions que de bons fantassins.
Engagés sans compétences – et le combat d’infanterie en exige beaucoup – et sans confiance réciproque avec des camarades de combat qu’ils ne connaissent pas, les bleus envoyés directement sur le front meurent ou s’effondrent en moyenne quatre fois plus que les anciens placés dans les mêmes conditions. On avait compris cela dès le début de la Première Guerre mondiale, où les divisions d’infanterie françaises avaient mis en place des bataillons de dépôt à l’arrière pour apprendre progressivement le front aux nouveaux. Les Ukrainiens ont mis du temps à retrouver ces principes, ce qui témoigne encore du problème du retour d’expérience et de la circulation de l’information. Ils n’en ont pas encore forcément tiré toutes les conclusions. De leur propre initiative, plusieurs brigades ukrainiennes ont créé leur propre bataillon de formation, mais il faudrait que cela puisse se passer un peu plus en arrière, au niveau des divisions ou des corps d’armée permanents, qui comme on l’a vu n’existe pas à quelques exceptions près comme celui des marines.
L’Ukraine a par ailleurs fait le choix de former 14 brigades d’infanterie nouvelles plutôt que de renforcer les anciennes. Cela peut s’expliquer par la nécessité de disposer d’une réserve stratégique permettant de faire face aux problèmes urgents, de saisir éventuellement des opportunités offensives ou simplement de permettre aux brigades de se reposer et se reconstituer à l’arrière. Il s’agit aussi de constituer des produits d’appel à l’aide matérielle occidentale. C’est probablement une erreur. Le combat est avant tout une affaire de qualité humaine. Même si, sur le papier, les choses peuvent apparaître semblables, une brigade d’infanterie expérimentée l’emportera toujours sur une brigade constituée à partir de rien, avec, comme pour la brigade de Kiev, seulement 150 hommes sur les 2 400 déployés en France avec plus d’un an d’expérience militaire (et encore, pas d’expérience du combat). Quitte à créer de nouvelles brigades, autant les former à partir d’anciennes qui seront doublées et dont on tirera les cadres parmi les anciens.
Une bureaucratie qui doit se transformer en méritocratie
Sans grande surprise, on s’aperçoit historiquement qu’une armée encadrée par des gens qui ont fait leurs preuves au feu est plus efficace qu’une armée encadrée uniquement par des gens qui ont réussi un concours à vingt ans et ont ensuite monté mécaniquement la hiérarchie. Trois des plus belles armées de la France, sous le 1er Empire, en 1918 ou à la Libération, sont des armées qui ont fait exploser le carcan administratif pour faire place à des hommes souvent jeunes et toujours courageux, énergiques et excellents tacticiens. Cela ne s’est pas fait sans douleur, mais cela s’est avéré indispensable et très efficace.
L’armée ukrainienne comme l’armée russe ont commencé la guerre avec des cadres supérieurs issus du monde post-soviétique, avec son mélange de rigidité à l’ancienne et de clientélisme nouveau, la pire combinaison possible. Il a manqué ensuite à l’Ukraine un Joffre remplaçant 40 % des généraux en exercice en 1914 par des officiers ayant réussi l’épreuve initiale du feu. Il est vrai que Joffre, contrairement à Zaloujny ou Syrsky, avait une vue à peu près claire de ce qui se passait sur le front. Aussi l’Ukraine compte-t-elle toujours dans ses rangs des commandants de brigades ou de bataillons incompétents mais qui parviennent à le cacher. Il faut là encore imaginer les ravages opérationnels et psychologiques d’une telle situation à l’intérieur même des brigades mal commandées ou dans celles d’à côté, qui découvrent par exemple que leur voisine a soudainement décroché de sa position sur le front, parfois parce que les hommes en ont marre de leur chef imbécile et se sont repliés d’eux-mêmes. Une bonne partie des quelques succès russes d’importance est le résultat de tels problèmes de mensonges et de mauvaise coordination par des états-majors qui ont une connaissance très imparfaite de ce qui se passe réellement.
En résumé, il est probable que le principal gisement de ressources pour les Ukrainiens ne soit pas forcément l’aide occidentale, mais bien la gestion de leurs hommes et de leurs femmes sous l’uniforme. Quand on voit le courage de l’immense majorité des soldats ukrainiens et l’ingéniosité de certaines unités, on se plaît à imaginer ce que donnerait la même armée avec une structure de commandement bien organisée et transparente, mais aussi des décideurs politiques courageux capables de prendre des mesures impopulaires dans l’opinion et douloureuses dans l’administration. Le chantier est déjà engagé, mais l’inertie et les résistances sont telles que les progrès sont très lents alors que les hommes tombent et que les Russes pressent sur le front.
Ajoutons pour conclure qu’il serait bon aussi que les forces armées françaises et la nation dans son ensemble se posent quelques questions sur ce qui se passerait si nous étions placés devant la même situation.
Tout est affaire de rapport de forces à la guerre. Pour les Ukrainiens en guerre, la seule perspective d’obtenir une « meilleure situation à la fin » est de modifier le rapport de forces militaires en 2025 afin de reprendre l’offensive en fin d’année et de libérer le plus possible de territoire occupé. À défaut de pouvoir modifier ce rapport de force, il n’y aura sans doute pas d’autre option stratégique pour Kiev que de limiter les dégâts en négociant la moins mauvaise paix possible.
Partisan affiché d’un règlement rapide du conflit ou du moins d’un arrêt prolongé des combats, Donald Trump a clairement indiqué son intention de forcer l’exécutif ukrainien à privilégier la mauvaise paix immédiate à la possible victoire lointaine. Les États-Unis fournissant environ la moitié de tous les équipements et munitions qu’utilisent les soldats ukrainiens, il lui suffira de réduire cette aide pour rendre la victoire impossible pour eux. Les États européens, qui tous ensemble ne fournissent qu’environ 30 % de l’aide militaire à l’Ukraine et sans grande possibilité d’en augmenter le volume, sont quant à eux plus ou moins obligés de suivre le mouvement quel qu’il soit. Tout en donnant toujours l’image d’un soutien ferme à l’Ukraine dans la poursuite de son combat, ils anticipent déjà d’avoir à jouer un rôle dans l’application d’une forme de paix possible.
À travers plusieurs déclarations de son entourage, la forme de paix envisagée par le nouveau président des États-Unis semble être un armistice sur les positions actuelles en Ukraine. Il n’est pas du tout évident que Vladimir Poutine accepte cette idée alors que ses troupes ont l’initiative des opérations et que rien ne l’oblige vraiment à s’arrêter là, mais Volodymyr Zelensky a déjà commencé à y préparer son opinion publique en évoquant la fin possible de la « phase chaude » de la guerre, remettant à une phase « diplomatique » (entendre « hypothétique ») la libération des territoires occupés.
Tout en continuant le combat afin au moins d’arrêter l’avancée russe, le président ukrainien s’efforce désormais d’obtenir en échange de l’arrêt éventuel des combats de véritables garanties de sécurité contre la Russie là où Donald Trump et son entourage n’envisagent que des garanties de respect de l’armistice et sans participation américaine. On a vu rétrospectivement la valeur des garanties de sécurité purement théoriques données à l’Ukraine en échange de son renoncement à son arsenal nucléaire dans le mémorandum de Budapest en 1994. Il ne peut y avoir de vraies garanties de sécurité sans soldats présents sur le territoire. Alors même que les éventuelles négociations ne sont pas commencées, on explore donc déjà l’hypothèse d’un déploiement de forces en Ukraine tout de suite après l’arrêt des combats et on voit déjà assez clairement les fortes limites de l’exercice.
Le premier problème est celui du volume de forces nécessaire, sachant que là encore les États-Unis, qui ont fourni 80 % des moyens des coalitions sous leur direction depuis 1990, ne veulent pas en être. L’entourage de Donald Trump évoquait 200 000 soldats déployés le long du front en Ukraine et de la frontière avec la Russie. C’est évidemment irréaliste, mais il faudra sans doute réunir une masse d’environ 40 à 50 000 hommes, compte tenu de l’immensité de l’espace à couvrir, ce qui nécessitera la constitution d’une force coalisée, soit onusienne afin de faire venir des contingents du monde entier, soit européenne avec une large participation des membres de l’Union et peut-être quelques États extérieurs. Le plus important n’est cependant pas de réunir ces hommes mais bien de savoir à quoi ils serviront.
La première idée serait de « maintenir la paix » en s’interposant entre les belligérants, à la manière de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) depuis 1978. Une mission onusienne serait forcément de ce type, avec la formation par exemple d’une Mission des Nations Unies en Ukraine (MINUKR), mais pourrait être également européenne, le point commun étant de toute façon qu’elle ne servirait à rien, comme effectivement toutes les autres missions évoluant dans le cadre du chapitre VI de la Charte des Nations Unies. Quand on n’a pas le droit de combattre sauf en légitime défense, on ne protège rien d’autre que soi-même (au mieux) et une telle force n’empêcherait pas plus les Russes de pénétrer en Ukraine que la FINUL avec les Israéliens au Liban. Cette force inutile pourrait donc recevoir l’aval de la Russie, et de toute façon on n’imagine pas le déploiement d’une force en Ukraine sans l’accord des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, dont la Russie. Cela pourrait satisfaire aussi les États-Unis, qui de toute façon ne participent jamais à ce genre de force, ainsi que les États européens, comme l’Allemagne ou l’Italie, qui eux au contraire aiment bien y participer lorsqu’ils veulent montrer qu’ils font quelque chose « pour la paix » mais sans prendre de risques, même si tout déploiement militaire prolongé, même le plus inoffensif – à tous les sens du terme – implique des pertes. La mise en place d’une telle force n’offrirait en revanche aucun intérêt pour les Ukrainiens. On ne voit pas dès lors pourquoi ils l’accepteraient.
Les Ukrainiens préféreraient, et de loin, une force de protection, autrement dit une force qui combattrait en cas d’attaque russe, à la manière des bataillons déployés dans le cadre de la présence avancée renforcée de l'OTAN sur son flanc Est. Notons dans ce cas que les pays volontaires seraient beaucoup moins nombreux. Il s’agirait sensiblement des mêmes qui envisageaient il y a peu d’envoyer éventuellement des soldats en soutien à l’arrière des forces ukrainiennes. On aurait ainsi probablement une brigade française de quelques milliers de soldats, peut-être une britannique et des brigades multinationales avec des bataillons baltes, scandinaves et polonais, peut-être canadiens. Il n’y aurait sans doute pas de quoi réunir 40 000 hommes, mais à la limite peu importe puisque cela signifierait surtout que les États fournisseurs s’engageraient de fait à entrer en guerre avec la Russie si celle-ci attaquait et tuait leurs soldats. Ce serait effectivement pour le coup très dissuasif, et les Ukrainiens ne manqueraient pas de rappeler qu’un tel déploiement réalisé avant février 2022 aurait sans doute empêché la guerre. On imagine cependant les débats internes difficiles dans les pays européens avant de s’engager dans ce qui serait une entrée de l’Ukraine dans l’OTAN de fait, sinon en droit. Inutile de préciser que si l’Ukraine serait sans doute très heureuse de cette solution, il n’en serait pas de même de la Russie et on ne voit pas très bien dans ce cas comment Vladimir Poutine l’accepterait.
En conclusion, on est encore loin d’un armistice quelconque en Ukraine et encore plus loin d’un déploiement de forces étrangères visant à le faire respecter.
Les effondrements rapides sont assez courants dans l’histoire des guerres, mais un effondrement aussi soudain survenant après des années de conflit lent ou même figé est très surprenant. Comme pour toutes les surprises stratégiques, cela mérite qu’on s’y intéresse en revenant loin en arrière.
Le problème des trois camps et Assad sauvé une première fois
Rappelons tout d’abord que le conflit syrien n’est pas un problème stratégique classique à deux camps, où l’action réciproque se fait à somme nulle et où une partie finit par imposer sa volonté à l’autre pour aboutir à une paix plus favorable. Le conflit syrien est un cas assez exceptionnel de conflit mosaïque, où plusieurs camps s’affrontent simultanément avec des configurations changeantes d’alliances et de rapports de force, d’autant plus complexes que plusieurs acteurs extérieurs sont intervenus. C’est une des raisons principales de la longue durée de ce conflit : la possible défaite définitive d’un des camps suscite des réactions étrangères mais aussi internes, finissant souvent par le sauver.
La guerre en Syrie a commencé par l’opposition de deux camps : le camp loyaliste au régime, s’appuyant surtout sur la minorité alaouite et la majorité de la bourgeoisie de toute origine, et disposant de la majorité des organes de force — que l’on appellera l’AAS (Armée arabe syrienne) pour simplifier —, contre ce que l’on va appeler par commodité la rébellion arabe sunnite (RAS), en réalité une multitude de groupes armés plus ou moins bien équipés. Les deux camps sont imbriqués géographiquement : l’AAS contrôle fermement la zone côtière alaouite, tandis que la RAS domine l’est du pays, à l’exception de quelques poches comme Deir-er-Zor. Mais les choses les plus importantes se passent sur l’axe de l’autoroute M5 ou à proximité, avec son chapelet de grandes villes — Alep, Idlib, Hama, Homs, Damas, Deraa — que se disputent loyalistes et rebelles. C’est sur cette bande nord-sud de 500 km de long sur 100 de large que se situeront la très grande majorité des combats de la guerre.
Un troisième camp se forme très rapidement avec le Parti de l’union démocratique (PYD) kurde, qui, contrairement à la RAS, est un mouvement unifié. Le PYD prend le contrôle des provinces frontalières de la Turquie jusqu’à l’Irak. Affilié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de Turquie, il se tient à l’écart des combats entre loyalistes et Arabes sunnites.
La RAS, initialement très disparate, finit par former des fédérations de groupes comme l’Armée syrienne libre (ASL), plutôt nationaliste baasiste, le Front islamique pour la libération de la Syrie (FILS), à dominante Frères musulmans, ou le Front islamique syrien (FIS), salafiste. Ces formations reçoivent une aide importante des monarchies du Golfe et de la Turquie selon leur obédience salafiste ou frériste, et plus timidement des pays occidentaux qui tâtonnent. Le printemps 2012 voit également la création du « Front pour la victoire » (Jabhat al-Nosra, JAN), sous la direction d’Abou Mohammed al-Joulani, venu des rangs de l’État islamique en Irak (alors branche d’Al-Qaïda), rejoint par des djihadistes syriens souvent libérés par le régime l’année précédente. Tous ces ensembles sont rivaux dans l’allocation des ressources, mais coopèrent contre le régime.
Ce combat imbriqué entre forces hétérogènes n’est pas fait de grandes manœuvres, mais d’une multitude de petits combats qui, au tournant de l’année 2013, donnent de plus en plus l’avantage à la rébellion arabe sunnite. L’Euphrate, les provinces d’Idlib et de Deraa (avec la participation des Druzes) passent presque entièrement sous le contrôle des rebelles, qui prennent également de plus en plus le dessus dans les villes du centre. Le régime est sauvé une première fois par l’intervention de l’Iran, via le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique-Force Qods, qui regroupe les gangs chabiha, les milices d’autodéfense locales et importées au sein des Forces de défense nationale, et surtout engage le Hezbollah et les Pasdarans de la division Sabin dans une contre-offensive.
L’intervention iranienne en Syrie suscite également celle d’Israël, qui n’hésite plus désormais à frapper sur le territoire syrien, en particulier près du Golan. En revanche, le refus américain de s’engager fin août 2013, après l’emploi d’armes chimiques sur le quartier rebelle de la Ghouta, discrédite les pays occidentaux auprès de la rébellion, qui recule et se reconfigure sous l’égide de nouvelles fédérations plus radicales.
Le problème à quatre camps et Assad sauvé une deuxième fois
La période voit également l’apparition en Syrie de l’État islamique. En sommeil depuis ses défaites de 2007, l’État islamique en Irak renaît soudainement à l’occasion du mouvement de révolte sunnite en Irak, durement réprimé et dont il se nourrit. Fin 2013, l’État islamique en Irak, devenu un temps aussi « au Levant », rompt avec JAN et avec Al-Qaïda. Le nouvel État islamique devient alors l’ennemi de tout le monde, mais il obtient des succès rapides, s’emparant de presque tout l’Euphrate syrien et irakien, approchant Alep d’un côté et tenant Falloujah de l’autre, ainsi que le désert syrien et Mossoul en Irak. Le régime de Damas, mais également la Turquie, ne sont pas mécontents de voir ce nouvel acteur affronter la rébellion arabe sunnite à l’arrière puis les Kurdes.
Ces victoires fulgurantes de l’EI et la création du califat ont au moins pour effet de faire réagir les États-Unis, qui organisent en 2014 une coalition pour lutter contre lui en Irak et en Syrie. Les États-Unis réussissent à former les Forces démocratiques syriennes (FDS), associant l’armée kurde (PYG) avec certains groupes arabes et assyriens, et installent la base d’al-Tanf au point de jonction des frontières de la Syrie, de la Jordanie et de l’Irak. La coalition américaine, avec une participation française, appuie les FDS et l’armée irakienne dans la lente reconquête des villes tenues par l’EI. En Irak, elle se retrouve alliée de fait avec la Force Qods, qui chapeaute les Unités de mobilisation populaires (Hachd al-Chaabi) chiites irakiennes. Les deux capitales de l’EI, Raqqa et Mossoul, sont reprises en 2017, et le califat est définitivement détruit fin 2018.
Pendant ce temps, l’association d’al-Nosra et d’Ahrar al-Sham, les deux mouvements rebelles syriens les plus puissants, ainsi que plusieurs autres factions au sein de l’Armée de la conquête (Jaish al-Fatah), change la donne au nord du front M5 avec l’aide de la Turquie et de l’Arabie Saoudite. L’AAS subit une défaite humiliante dans sa tentative de dégager Alep, tandis que la contre-attaque de l’Armée de la conquête permet aux rebelles de s’emparer de la province et de la ville d’Idlib et de menacer le port de Lattaquié. Très affaiblie, l’AAS est repoussée de Palmyre par l’EI, qui s’approche d’Homs. L’anticipation est une nouvelle fois à la défaite, et l’AAS commence à se désagréger tandis que le régime se déchire à Damas.
Cette fois, c’est la Russie qui sauve Assad en déployant, en septembre 2015, une puissante force anti-aérienne afin de protéger le régime de toute velléité américaine de campagne aérienne, et surtout une très puissante escadre de 70 aéronefs, chasseurs-bombardiers et hélicoptères d’attaque pour l’essentiel, sur la base de Hmeimim, ainsi que l’appui de l’escadre navale installée à Tartous et l’intervention de bombardiers depuis la Russie. La Russie déploie aussi quelques forces terrestres en soutien et appui à ses opérations, dont la société Wagner. Elle prend également un rôle très important dans la conduite des opérations, allant jusqu’à prendre directement le commandement des groupes du 5e corps d’armée de l’AAS. Forte de ce soudain soutien, l’AAS renforcée se dégage et entreprend le long siège d’Alep. Le siège est également l’occasion de la première intervention directe de la Turquie, qui s’empare, avec l’Armée nationale syrienne (ANS), dont Ahrar al-Sham, de la zone kurde au nord d’Alep entre le deuxième semestre 2016 et le printemps 2017, avant de s’attaquer à la province kurde d’Afrin au début de 2018.
La prise d’Alep en décembre 2016 est un point de bascule. L’anticipation générale se modifie, cette fois en faveur du régime, dont on ne voit plus comment il pourrait être vaincu avec le soutien russe. L’effort militaire se porte sur l’est du pays dans une course de vitesse avec les FDS et les Américains, tandis qu’un accord entre la coalition pro-Assad et la Turquie aboutit en mai 2017 à la formation de « zones de désescalade » — Idlib, Rastane entre Homs et Hama, Ghouta orientale (près de Damas) et Deraa — où l’on estime au moins possible de faire cesser les combats. Les rebelles sont désormais incapables de mener des opérations offensives autonomes d’une grande ampleur.
En 2018, après un violent combat entre Wagner et les forces américaines, les limites se figent à l’est du pays entre les FDS et l’AAS. Elles se figent également au nord-est, fin octobre 2019, après l’annonce d’un retrait partiel américain, suivi immédiatement d’une nouvelle offensive turque anti-kurde dans la zone de Tell Abyad à Ras al-Aïn. La moitié ou presque du Rojava, cette longue bande de 50 km de large occupée par les Kurdes le long de la frontière turco-syrienne, est entre les mains des Turcs et de leurs mercenaires arabes. Des forces américaines restent dès lors dans l’est du pays et sur la base d’al-Tanf pour continuer la lutte contre ce qui reste de l’EI et peser sur la route de l’« axe de la résistance » de Téhéran à Beyrouth via la Syrie. L’année est aussi marquée par une campagne de frappes israéliennes au printemps 2018 contre les Gardiens de la Révolution ou lors de l’attaque américano-franco-britannique en avril, après un nouvel emploi d’armes chimiques par l’AAS.
Au grand dam de leurs alliés, les Russes laissent faire. Ces interventions étrangères n’empêchent pas l’AAS, avec le Hezbollah en fer de lance et l’appui de l’armée russe, de s’emparer des « zones de désescalade » : la Ghouta en avril 2018, Rastane en mai et Deraa en juin, où le Front du Sud reste néanmoins présent en échange de la remise de ses armes lourdes sous l’égide russe (et non iranienne, à la demande d’Israël) et de l’acceptation de l’administration de Damas.
Reste la poche d’Idlib. Celle-ci, qui a accueilli beaucoup de réfugiés et de combattants rebelles arabes sunnites en échange des redditions des villes, est beaucoup plus résistante que les autres, d’autant plus qu’elle est limitrophe de la Turquie. Au deuxième semestre 2018, il y a au moins 50 000 combattants rebelles dans la poche : Hayat Tahrir al-Cham (HTC), ex-JAN, ex-Fatah al-Cham, et le Front national de libération, pro-turc, forment les organisations les plus puissantes.
L’offensive de l’AAS, lancée en septembre 2018, s’achève en mai 2019 sans résultat. L’AAS reprend l’offensive plus violemment en décembre 2019, provoquant la fuite d’un million de réfugiés en Turquie et, en retour, une intervention de l’armée turque, qui s’accroche avec les forces russes et inflige, début mars 2020, une sévère défaite à l’AAS. Le 5 mars 2020, la Russie et la Turquie signent un accord qui gèle la situation dans la région.
De la drôle de paix à la guerre éclair
Commence alors une « drôle de paix », où les positions ne bougent plus entre les différents camps, mais sont régulièrement frappées par des attaques aériennes d’avions ou de drones turcs contre les positions kurdes ou entre HTC depuis Idlib (dont l’attaque de l’Académie militaire d’Homs en octobre 2023) avec la réponse de l’AAS. La vraie bataille est alors celle de l’administration, et là, HTC s’impose clairement à Idlib. Sous la direction pragmatique d’al-Joulani, HTC parvient à prendre le contrôle du territoire, à imposer son autorité aux autres groupes, et à gérer, avec les ONG et les conseils locaux, l’administration d’une population qui a pu atteindre quatre millions sur l’équivalent d’un département français, notamment face aux crises du COVID-19 et du tremblement de terre de février 2023.
À l’inverse de la violence d’Al-Qaïda en Irak/EII envers les « déviants » musulmans et les minorités, qui avait provoqué un rejet général, y compris de l’opinion arabe sunnite, al-Joulani renouvelle une forme de statut de dhimmis aux Druzes et aux chrétiens, en les autorisant à pratiquer leur culte sous conditions (un statut bien supérieur à celui des chrétiens en Arabie saoudite, par exemple). Contrairement à Al-Qaïda, avec qui il a rompu en 2016, ou à l’EI, Mohammed al-Joulani ne prône plus le jihad international, jugé contre-productif. Par analogie au communisme soviétique, on pourrait parler de « salafisme dans un seul pays », en attendant la suite. Toujours est-il que cela réussit à Idlib, et que le contraste avec la gestion misérable, corrompue, inefficace et sous l’égide de la peur de l’administration du régime d’Assad est frappant. L’économie syrienne s’enfonce, hormis celle du captagon, et jamais le décalage entre la misère du peuple et le luxe des élites n’a été aussi grand.
Outre cet avantage comparatif incontestable lorsqu’il s’agit de conquérir les cœurs et les esprits, la « zone libérée » d’Idlib, là encore par comparaison avec les guérillas marxistes, est aussi le point de départ d’une montée en puissance militaire. Là où l’AAS, corrompue, tombe graduellement en déliquescence, HTC et les groupes alliés montent en puissance, s’entraînent et préparent une future offensive.
L’invasion russe en Ukraine, en février 2022, est le premier domino dont la chute va, des années plus tard, provoquer celle d’Assad, en absorbant progressivement toutes les forces russes présentes en Syrie, réduites à une dizaine d’appareils en 2024 et à des capacités d’intervention limitées. L’attaque du 7 octobre 2023 par le Hamas en Israël est le deuxième domino agissant depuis un autre axe. Dès le 7 octobre, l’Iran apporte son soutien au Hamas, et le Hezbollah commence à lancer des roquettes sur le nord d’Israël dès le lendemain. Ce soutien reste timide, car l’Iran ne veut pas d’une guerre à grande échelle contre Israël ou les États-Unis, mais il est suffisant pour donner un prétexte à Israël pour frapper sans retenue en Syrie.
Depuis le 8 octobre, l’artillerie ou surtout l’aviation israélienne frappe presque quotidiennement en Syrie contre les infrastructures ou les personnalités de la Force Qods, dont le chef au Levant est tué, ou contre tout ce qui appartient ou peut aider le Hezbollah. Avec l’offensive israélienne à partir de septembre 2024, le Hezbollah subit des coups très violents, perdant ses chefs, plus de 4 000 de ses combattants et une grande partie de son infrastructure. L’organisation n’est plus en mesure d’aider l’AAS, alors que l’Iran ne veut plus non plus le faire, sous peine de subir des dégâts irrémédiables.
En novembre 2024, le roi Assad est nu, mais il ne le perçoit visiblement pas, tout à son intransigeance, malgré les signes de bonne volonté de la Ligue arabe et de la Turquie. Excédé, Erdogan, qui sait forcément ce qui se prépare à Idlib et pourrait sans doute l’empêcher, ferme les yeux, et al-Joulani saisit l’opportunité de ce clignement très bref.
Si on savait le régime stratégiquement très faible, il fallait attendre le révélateur des combats pour connaître le niveau tactique réel des unités. Le nombre ne compte pas vraiment dans les points de contact : on ne s’y trouve que très rarement au-delà du 1 contre 2, et finalement le matériel compte assez peu. Ce qui importe vraiment – la valeur de la structure de commandement, la motivation et la compétence – est souvent peu tangible, d’où la nécessité d’un combat réel pour l’évaluer. À cet égard, l’attaque de la coalition menée par HTC vers Alep ne laisse aucun doute sur l’écart désormais immense entre les unités légères rebelles et les bataillons de l’AAS, un écart qui n’a jamais été aussi grand depuis le début de la guerre.
Avec la conquête très rapide d’Alep le 30 novembre 2024, tout le monde anticipe soudain la victoire possible des rebelles, et c’est là que l’effet d’avalanche commence. Le Front Sud, dominé par l’ASL, se réactive et se lance à l’assaut de Deraa puis de Damas. Ceux qui veulent participer à la victoire viennent grossir les rangs des deux coalitions, nord et sud. Au niveau tactique, à quoi bon combattre dans l’AAS quand on sait que l’on va forcément perdre ? Autant utiliser le numéro de téléphone de ralliement largué par les drones rebelles en avant de leur attaque.
Ne sachant pas encore qu’Assad a déjà prévu de les abandonner lâchement, les unités les plus fidèles, recrutées surtout parmi les Alaouites comme la 4e division blindée de Maher al-Assad, tentent de résister un peu du côté de Hama, mais elles sont rapidement dépassées. La route vers Damas est ouverte. La capitale est prise dans la nuit du 7 au 8 décembre. Le camp loyaliste dans son ensemble a disparu en même temps que son leader.
La rébellion arabe sunnite unie – au moins HTC, l’ASL et tous les groupes affiliés – l’a donc emporté et contrôle désormais tout l’axe M5 et les provinces de la côte, avec une inconnue sur le sort des bases russes. Qu’en sera-t-il maintenant de l’attaque préventive israélienne, détruisant autant que possible tous les instruments de frappe en profondeur de l’AAS et la défense anti-aérienne, mais occupant aussi une zone tampon au-delà du Golan annexé ? Qu’en sera-t-il des zones frontalières occupées cette fois par les Turcs avec l’ANS ? Qu’en sera-t-il surtout de tout le territoire occupé par les FDS ? Les groupes arabes sunnites vont-ils rester subordonnés aux Turcs ou aux Kurdes ou rallier le nouveau pouvoir à Damas ? Le danger est surtout grand pour les Kurdes qui, s’ils perdent la protection américaine – et cela est parfaitement possible avec la nouvelle administration Trump –, seront immédiatement attaqués par les Turcs et peut-être par les Arabes sunnites.
Beaucoup d’inconnues donc, en dehors même de la forme politique que prendra la Syrie centrale. Il est probable, au regard des premiers signaux donnés, que la coalition au pouvoir à Damas veuille passer d’abord par une nouvelle « drôle de paix », afin de consolider sa conquête et d’établir un État « salafiste à visage humain », avant de reprendre le combat au moins pour réunifier le pays.
Quelle différence entre ces deux situations ? Dans le premier cas, le problème stratégique opposait deux camps, comme dans la plupart des conflits ; dans le second, il était passé à trois camps, voire plus, avec l’apparition de nouveaux acteurs politiques indépendants. Or, comme tout physicien le sait, le calcul des trajectoires dans un système à plusieurs corps devient vite imprévisible. De « compliquée », la situation stratégique au Tchad était devenue « chaotique » et incontrôlable. Retrouver un sentiment de victoire aurait nécessité un changement de stratégie, mais cela demandait trop d’effort. On a préféré échouer.
Dans la matrice
Une opération militaire « simple » – ce qui ne signifie pas sans danger – est une action dont le succès est probable, bien qu'il ne soit jamais garanti. Les relations de cause à effet sont connues, et une fois le problème identifié, il suffit d'appliquer la procédure adéquate pour, normalement, le résoudre. Au début des années 1960, le dispositif militaire français en Afrique se concentrait sur la prévention des coups d'État. Un déploiement rapide d'une compagnie française suffisait à stabiliser le pouvoir en place. Pour le président de la République, la seule vraie contrainte était l’impopularité de telles actions, perçues comme néocoloniales. C’est souvent cette considération qui influençait la décision d’intervenir ou non.
Les opérations vraiment simples sont vraiment rares car elles se déroulent toujours face à des intelligences humaines, et pour peu que ces ennemis disposent de plusieurs manières de s’opposer à nous et la situation devient dès lors plus compliquée.
De fait, la grande majorité des opérations militaires sont « compliquées ». Dans ces situations, les paramètres – notamment l’ennemi – sont connus, mais leurs interactions sont difficiles à anticiper. Quand les objectifs et les moyens des deux camps sont connus, il faut en passer par une matrice à deux entrées où on confronte les différents choix possibles pour atteindre de part et d’autre cet objectif. On choisit alors le mode d’action qui semble le mieux adapté.
L'architecture de sécurité entre la France et certaines de ses anciennes colonies africaines reposait sur l'idée qu’on n’y conduirait que des opérations simples ou peu compliquées, limitées dans le temps et l’espace, avec quelques centaines de soldats professionnels sur place ou venus en urgence de France. Quelques années après la guerre d’Algérie, il était hors de question de s’impliquer dans un conflit long et meurtrier en Afrique. Impliqués comme nous l’étions et toujours soucieux de notre rang et de notre crédibilité, on refusait de voir qu’il serait pourtant nécessaire de le faire.
Le dilemme se pose pourtant rapidement au Tchad lorsque le régime sectaire et autoritaire du président Tombalbaye provoque une révolte au centre et au nord du pays. Une première intervention simple dans le nord du pays en 1968, avec le déploiement dissuasif d’une compagnie d’infanterie et le survol d’avions de chasse, calme la situation la plus critique au nord mais une menace beaucoup plus grave surgit l’année suivante : les factions rebelles du Frolinat menacent de prendre la capitale, et l’armée nationale tchadienne (ANT), majoritairement composée de l'ethnie Sara du président, sont incapable de réagir. Tombalbaye fait donc appel à nouveau la France mais pour faire la guerre cette fois. Le général de Gaulle, dont ce fut une des dernières décisions comme président de la République, ordonne alors de « faire quelque chose pour Tombalbaye ».
Les moyens militaires français, limités aux troupes professionnelles, permettent d'envoyer entre 2 000 et 2 500 soldats, jugés suffisants pour résoudre ce premier « problème compliqué » post-colonial. Les acteurs politico-militaires sont peu nombreux, regroupés en deux camps, permettant une matrice à deux dimensions, avec un nombre réduit de scénarios. Un plan d’opération en deux axes est établi : destruction des groupes armés du Frolinat et renforcement de l'administration tchadienne. On imagine simplement que le Frolinat va s’y opposer en s’efforçant de contrôler autant de terrain et de population que possible.
Ces missions françaises se déroulent finalement avec plus ou moins de succès sur trois ans toujours au sein de cette matrice. Les opérations de recherche et destruction permettent de neutraliser la 1ère armée du Frolinat dans le centre-est, mais échouent dans les provinces du BET (Borkou-Ennedi-Tibesti). Par ailleurs, l’ANT et les organes de sécurité locaux se renforcent, mais on ne parvînt pas à instaurer une administration tchadienne efficace.
À l'été 1972, le président Pompidou estime que le bilan – la sécurisation de 90 % de la population et le renforcement de l'ANT – est satisfaisant, au prix de 39 soldats français tués. Il décide donc de mettre fin à l’opération, sous la pression des autorités tchadiennes qui, désormais sauvées, trouvaient la présence française encombrante. D’un commun accord, un bataillon français fut néanmoins maintenu à la capitale et l’armée de l’air tchadienne resta en grande partie franco-tchadienne.
Cette période refermée, la France, sous le président Valéry Giscard d'Estaing, cherche à revenir à des opérations simples. En 1977, l'opération Lamantin est lancée en Mauritanie pour stopper les attaques du Polisario contre les trains miniers. La méthode est simple et directe : dès qu'une attaque est détectée depuis l'Algérie, un raid aérien français doit partir de Dakar pour la contrer. De décembre 1977 à juillet 1978, trois grands raids d’avions Jaguar brisent ainsi autant de colonnes du Polisario et les attaques cessent. Presque au même moment, en mai 1978, un bataillon de parachutistes est envoyé à Kolwezi, au Zaïre, pour libérer la ville occupée par 3 000 combattants du Front national de libération du Congo. L'opération, bien que risquée, réussit brillamment. Pendant ce temps, de nouvelles difficultés sont survenues au Tchad.
Dans la mosaïque tchadienne
En 1975, un groupe d’officiers renverse et assassine le président Tombalbaye, devenu totalement despotique et incohérent. Alors peu interventionniste, le président Giscard d'Estaing ne fait pas intervenir le bataillon français de N’Djamena. Le Conseil militaire suprême qui prend la direction du pays avec le général Malloum à sa tête doit toujours faire face à une coalition du Frolinat qu’il ne peut réduire, surtout dans le BET. Cependant, le FROLINAT est, lui aussi, trop faible pour lancer des offensives contre l’ANT, renforcée par les Français.
Deux éléments vont bouleverser cet équilibre. Tout d'abord, le général Malloum exige le départ des militaires français et signe en 1976 un nouvel accord de coopération militaire qui exclut l'implication directe de la France dans les combats au Tchad. Il se prive ainsi de son principal soutien militaire. Pendant ce temps, de son côté, le colonel Kadhafi, qui nourrit des ambitions au Tchad, décide de soutenir massivement les Forces armées populaires (FAP) de Goukouni Oueddei dans le BET. En quelques mois, ce qui n’était qu’un groupe de combattants toubous se transforme en une véritable armée mobile équipée de pick-up et d'armes modernes : fusils d’assaut, missiles antiaériens portables, lance-roquettes antichars, lance-roquettes multiples et mitrailleuses lourdes. Mieux équipées que les autres forces en présence ou même que les fantassins français, les FAP deviennent capables de lancer des offensives.
Cette montée en puissance soudaine d’une faction du FROLINAT suscite des réactions fortes. L’ingérence libyenne, qui va jusqu’à l’envoi de conseillers militaires et de troupes dans la bande d’Aouzou, irrite les autres acteurs. En octobre 1976, Hissène Habré se dissocie de Goukouni Oueddei et crée les Forces armées du Nord (FAN), qui recrutent aussi parmi les guerriers toubous. Il se replie au centre du pays, près du Soudan, pour obtenir de l'aide, tout en organisant la prise en otage d'anthropologues européens, dont la Française Françoise Claustre. Cela lui rapporte une rançon et l’occasion d’humilier la France, allant même jusqu'à assassiner l'officier français envoyé pour négocier. Le Soudan accepte de le soutenir, tout comme il appuie des factions comme le Front populaire de libération (FPL) ou l’armée Volcan.
L'équilibre est rompu avec la première offensive des FAP en juillet 1977, qui s’emparent des postes de Bardai et Zouar dans le BET, puis surtout de Faya en février 1978. L’ANT est sévèrement affaiblie, et son aviation, dépassée, est impuissante face aux nouvelles armes antiaériennes des rebelles. Après avoir exigé le retrait des forces françaises, le général Malloum les appelle désormais au secours. Giscard d'Estaing hésite.
Les conseillers militaires du président, le général Vambremeersch, son chef d’état-major particulier, et le général Méry, chef d’état-major des armées, redoutent de s’engager dans un conflit prolongé comme en 1969 et sont réticents à intervenir. Cependant, le ministre des Affaires étrangères, Louis de Guiringaud, rappelle les obligations de la France en Afrique et l'importance de ne pas abandonner le régime de N’Djamena. Plusieurs chefs d'État africains appellent discrètement à intervenir contre les rebelles soutenus par la Libye de Kadhafi. Enfin, la proximité des élections législatives françaises de mars 1978 incite Giscard d'Estaing, que François Mitterrand qualifiera bientôt de « pompier pyromane en Afrique », à éviter une intervention risquée.
Finalement, Giscard d'Estaing opte pour une solution intermédiaire : une opération d’assistance limitée, baptisée Citronnelle, avec une petite force en réserve. Le 1er avril, 300 soldats français sont déployés au Tchad. En avril, les FAP reprennent l'offensive et capturent Salal, près de Moussoro, aux portes de N’Djamena. À la suite des élections législatives, Giscard d'Estaing, plus confiant, ordonne d'accompagner discrètement les forces tchadiennes dans une tentative de reconquête de Salal. Le 16 avril, les Français, un simple escadron de blindés légers, se retrouvent de nouveau au combat au Tchad, face à un ennemi mieux armé que par le passé. Les 400 hommes du FAP, bien équipés et courageux, repoussent les forces franco-tchadiennes et infligent aux Français leurs premières pertes. Cette première surprise militaire augure de la réelle connaissance que l’on a à Paris des évolutions qui sont survenues sur le théâtre d’opérations.
Après cet échec, les forces françaises s’adaptent. Un groupement tactique interarmes (GTIA) est formé à Moussoro, composé de marsouins, légionnaires et artilleurs parachutistes, avec deux escadrons de blindés légers, une compagnie d'infanterie portée sur camions et une section de mortiers. C’est la première fois que l’on forme une unité aussi composite provenant d’autant de régiments différents.
Le 25 avril, le GTIA attaque Salal et parvient à reprendre le poste, infligeant de lourdes pertes aux FAP. Le gouvernement français, embarrassé, nie l’existence de ce combat tout en envoyant des renforts pour constituer deux GTIA supplémentaires entre mai et septembre. Des fusils d’assaut SIG 542 sont achetés en urgence en Suisse pour remplacer les fusils et pistolets mitrailleurs français de la guerre d’Algérie face aux AK-47 Kalashnikov des rebelles. Après quelques hésitations, une force aérienne est déployée, comprenant une vingtaine d’hélicoptères et dix chasseurs Jaguar. En septembre 1978, 2 000 soldats français sont présents au Tchad, un effectif qui atteint 2 300 début 1979 avec un quatrième GTIA. On retrouve ainsi le volume et la structure de l’intervention de 1969, mais avec un matériel plus moderne et une puissance de feu accrue, face à un ennemi lui aussi mieux équipé. L’armée de l’air peut désormais mener des raids en profondeur, selon les renseignements. Les moyens sont enfin là ; il reste à définir une stratégie.
Chaos debout
Avec le gouvernement tchadien d’un côté, allié aux FAN d’Hissène Habré, et les FAP de l’autre, toujours associés à la 1ère armée et à Volcan au sein du Frolinat depuis le congrès de Faya en avril, le conflit au Tchad reste un affrontement entre deux grands camps. Le général Bredèche, nouvellement nommé à la tête de l’opération Tacaud, reçoit pour mission de rétablir la confiance du gouvernement tchadien et de ses forces armées en stoppant l’élan victorieux du Frolinat. Pour cela, il décide de reprendre le contrôle des villes du centre du pays afin de protéger le « Tchad utile » des attaques venant du nord.
En mai, les forces françaises s’emparent d’Ati, un point stratégique au centre-sud du pays, après trois violents affrontements. Avec l’engagement plus médiatisé à Kolwezi, ce mois est marqué par les combats les plus intenses auxquels les forces françaises ont participé depuis 1962 et jusqu’à aujourd’hui.
Les FAP en sortent très affaiblies et, avec la reprise des villes du centre, un ligne de défense est mise en place protégeant le sud et la capitale. Les FAP se retranchent alors dans le nord, tandis que Malloum et Habré s’unissent en août 1978 pour former un gouvernement avec le soutien de la France. On espère alors que ce gouvernement saura s’imposer, permettant ainsi à la France de retirer ses troupes.
Cet espoir se révèle vain, car personne n’est réellement prêt à partager le pouvoir. Les deux alliés finissent par s’affronter, et de violents combats éclatent à N’Djamena en février 1979. Goukouni Oueddei, qui vient de s’éloigner de la Libye, s’allie à Habré et envoie des troupes à N’Djamena contre les partisans de Malloum. Le conflit se complexifie et passe de deux à trois camps principaux, voire davantage, avec la possibilité que d’autres factions, comme la 1ère ou Volcan, interviennent à tout moment. Face à l’effondrement du gouvernement, de nouvelles organisations d’autodéfense émergent dans les ethnies du sud, et en mars, on compte onze groupes armés différents dans le pays, sans parler de la présence libyenne dans le nord extrême et de l’intérêt des pays voisins.
Le gouvernement, autrefois seule autorité légitime à défendre, n’existe plus, et le contrôle de la capitale, centre de gravité politique du pays, peut basculer d’une coalition à une autre. Un camp qui devient trop puissant peut provoquer des changements d’alliance ou une intervention extérieure pour rétablir l’équilibre. Ce type de conflit s’éternise jusqu’ à ce qu’une faction n’atteigne enfin une masse critique lui permettant de dominer ou rallier toutes les autres.
La seule manière de sortir de ce dilemme aurait sans doute été de le résoudre par la force, à la manière d’Alexandre le Grand tranchant le nœud gordien. Cela aurait consisté à soutenir une faction – la plus puissante si possible – et à la renforcer pour lui donner cette masse critique nécessaire à une victoire décisive. Les Américains ont adopté cette stratégie en Irak en 2007, en soutenant fermement le gouvernement de Bagdad et en s’associant aux nationalistes sunnites, souvent leurs anciens ennemis, pour contrer l’État islamique en Irak, puis les milices mahdistes. Ce qui paraissait insoluble s’est stabilisé en un an. La Russie a suivi un schéma similaire en Syrie en 2015, en appuyant le régime chancelant de Bachar al-Assad jusqu’à sa victoire, provisoire, quelques années plus tard.
En 1979, avec seulement quelques milliers de soldats professionnels et quelques dizaines d’aéronefs, la France ne dispose pas des moyens américains en Irak, mais dans un contexte où les factions au Tchad alignent rarement plus de quelques milliers de combattants, cela pourrait suffire. Tactiquement, comme à Ati, les forces françaises peuvent vaincre n’importe quelle faction sur le terrain. Elles le prouvent encore le 5 mars, lorsque le Conseil démocratique révolutionnaire (CDR) d’Acyl Ahmat, nouvel allié de la Libye, tente de prendre Abéché. Avec 800 combattants bien équipés, le CDR constitue la force rebelle la plus puissante vue jusqu’alors au Tchad. Mais face aux troupes françaises, il est écrasé : environ 300 combattants rebelles sont tués, pour deux Français.
Malgré cette victoire, Valéry Giscard d’Estaing, critiqué en France et en Afrique, renonce à combattre au Tchad. La France adopte une posture de neutralité et, avec l’Organisation de l’unité africaine et en particulier le Nigeria, cherche à obtenir une « solution négociée ». Les soldats français, y compris ceux qui avaient pour mission de défendre Abéché à tout prix quelques jours plus tôt, sont rapatriés à N’Djamena. Le contingent est réduit à 1 200 hommes, chargés uniquement de protéger les ressortissants français et de fournir une aide humanitaire. En mars, le général Malloum s’exile, laissant place à un gouvernement dirigé par Habré et Oueddei, nommé Gouvernement d’Union nationale de transition (GUNT). Pendant que les négociations se poursuivent au Nigeria pour intégrer les différentes factions, une première force neutre d’interposition africaine est déployée à N’Djamena.
C’est le début des forces d’interposition et des « soldats de la paix », aux mains pures mais sans mains. Signe du changement de paradigme, Valéry Giscard d’Estaing, a déjà accepté en 1978 d’engager un bataillon français sous casques bleus dans le cadre de Force intérimaire des Nations-Unies au Liban qui vient d’être créée au Liban. Mais alors que le président est simultanément accusé d’ingérence et d’inaction en Afrique, ce sont également des forces françaises, décollant de N’Djamena en septembre 1979, qui renversent le régime de l’empereur Bokassa 1er.
Toutes les forces neutres à N’Djamena, et parce qu’elles sont neutres, n’empêchent pas la reprise des combats en mars 1980, entre Goukouni Oueddei et Hissène Habré cette fois. La deuxième bataille de N’Djamena, très violente, s’étend à l’ensemble du pays. Paralysée, la France retire ses troupes en avril 1980, abandonnant le Tchad à son chaos. En deux ans, le sacrifice de 28 soldats français n’aura produit aucun résultat stratégique. C’est la première fois depuis la guerre d’Algérie que la France fait face à une situation stratégique chaotique à plusieurs camps, et c’est un échec. Malheureusement, ce ne sera pas le dernier.
Le processus de décision politico-stratégique français s'avère incapable de faire face au problèmes complexes, autant les éviter ou au moins s'en retirer dès que l'on perçoit que l'on est en train de passer d'un problème stratégique à plus de deux corps.
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Bon, il faut répondre absolument à cette autorisation d’emploi des armes à longue portée occidentales sur notre sol.
Mais, c’est déjà le cas depuis longtemps en Crimée et dans nos nouvelles provinces d’Ukraine…
Je parlais de notre vrai sol, crétin !
Dans ce cas, on n’a pas beaucoup d’autre solution que d’agiter la peur nucléaire.
Oui, mais on l’a déjà fait 20 fois. Il faut augmenter la dose, mais sans aller trop loin. Un dernier avertissement avant l’avertissement terminal qui précédera l’ultime avertissement où on emploiera peut-être un peu de nucléaire pas méchant. Une simple déclaration menaçante ne suffira pas.
Un exercice de déploiement ?
Déjà fait !
Une demi-mise en alerte ?
Déjà fait !
Un déploiement d'armes nucléaires chez un vassal ?
Déjà fait !
Des essais en Nouvelle-Zemble ?
C’est prévu, mais c’est déjà employer un peu de nucléaire et il faut surtout quelque chose tout de suite. Ce sera l’étape suivante.
Il y a toujours l’idée de modifier la doctrine nucléaire que l’on a lancée il y a quelques mois. On peut la publier demain.
Bonne idée, je prends. Autre chose ?
J’ai une idée, chef. On utilise depuis longtemps des missiles contre l’Ukraine des missiles conventionnels capables de porter éventuellement des charges nucléaires et si on faisait l’inverse en frappant conventionnellement une ville ukrainienne avec un missile stratégique nucléaire ? Pour le coup, cela foutra la trouille à tout le monde.
Pas mal, mais c’est peut-être un poil trop.
On peut refroidir un peu en n’utilisant pas un de nos précieux missiles intercontinentaux, mais un missile intermédiaire toujours en cours de développement depuis 13 ans.
C’est le truc que l’on avait camouflé en missile intercontinental parce qu’on n’avait pas le droit de construire des missiles intermédiaires à l’époque ?
Oui, c’est ça, chef, le RS-26.
Bonne idée. Il faut avertir les Américains au moment du tir, pour qu’il n’y ait pas de mauvaise interprétation, on va l’utiliser dans une zone symbolique – par exemple là où les Ukrainiens fabriquaient les missiles intercontinentaux – et je dirai que c’est juste un essai pour un engin nouveau. Comme cet essai sera forcément une réussite, je louerai ensuite les avancées prodigieuses de la science et de l’industrie russe. Sur un malentendu, cela peut passer. Mais au fait à quoi ça sert d’avoir un missile à portée intermédiaire ?
A refaire le coup des SS-20, chef. Avec ça on ne menace vraiment que les poules mouillées européennes, mais pas les États-Unis. On peut menacer, comme à l’époque des SS-20, de détruire toutes les bases européennes où sont stockés les bombes B-61 et donc le parapluie nucléaire américain en Europe. Le président des États-Unis serait alors placé devant un dilemme : soit il utilise contre nous des armes stratégiques américaines avec une riposte sur les États-Unis, soit il lâche les Européens qui deviennent alors très vulnérables.
Je retiens l’idée. J’annoncerai qu’on va les produire en série, même si je ne suis pas sûr qu’on ait les moyens de le faire. Avec ces armes intermédiaires, et notre armée plus puissante que jamais, on pourra se permettre beaucoup de choses une fois que la guerre en Ukraine sera terminée, surtout si les Américains se désengagent de ce continent.
Vous êtes génial chef !
Je sais. Résumons la manœuvre de peur : je fais une ou plusieurs déclarations à la fois méchantes et maîtrisées, on publie la nouvelle doctrine avec l’idée qu’une attaque aérienne conjointe massive sur notre sol pourra justifier de l’emploi de l’arme nucléaire et on lance un missile intermédiaire quelque part. Bien entendu, tous les relais : chefs d’État sympathisants, chefs de partis d’extrême-gauche et d’extrême-droite, influenceurs, faux médias, idiots utiles chanteront en cœur le couplet du « C’est la faute à Joe Biden et à ses vassaux européens qui veulent nous entraîner dans la troisième guerre mondiale ». Cela freinera au moins toutes les initiatives en faveur de l’Ukraine. En avant !
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La liste complète des études est la suivante :
01-La guerre première. De la guerre du feu à l'empire de fer
02-La voie romaine. L'innovation militaire pendant la République romaine
03-L'innovation militaire pendant la guerre de Cent ans
04-Corps francs et corsaires de tranchées. La petite guerre des Français (1915-1918)
05-Innovations militaires en Indochine (1945-1954)
06-La victoire oubliée. La France
en guerre au Tchad (1969-1972)
07-La guerre d'usure entre Israël et l'Egypte (1969-1970)
08-GI’s et Djihad. Les évolutions militaires pendant la guerre en Irak (2003-2008)
09-Sisyphe à Gaza. Israël contre le Hamas, enseignements opératifs et tactiques (2008-2014)
10-Levant violent. Une brève histoire militaire de la guerre en Syrie et en Irak (2011-2016)
11-Etoile rouge. Enseignements opérationnels de quatre ans d'engagement russe en Syrie (2015-2019)
12-Lutter contre les organisations armées en Afrique subsaharienne (avec Laurent Touchard)
13-L'art de la guerre dans Starship Troopers de Robert Heinlein
14-Théorie de la section d'infanterie
15-Régiment à haute performance
16-Une expérience de lutte contre les snipers (Sarajevo, 1993)
17-Retour sur les combats d'Uzbin (18 août 2008)
18-VE 1 Manager comme un militaire. Recueil de billets
19-VE 2 20 notes sur les organisations humaines. Recueil
20-L'expérience des Combined action platoons - Une expérience réussie de contre-guérilla au Vietnam
21-Le vainqueur ligoté - L’armée française des années 1920
22-Confrontation en Ukraine (2014-2015)-Une analyse militaire
23-Barkhane-Une analyse de l'engagement militaire français au Sahel
24-La guerre du Haut-Karabakh
25-Border War- Une analyse des opérations sud-africaines en Angola (1978-1988)
En préparation
26-L’art de la guerre dans Dune
27-Les porte-avions dans la guerre du Pacifique
Feux du ciel et phalanges
Il y eut d’abord les combats sur le Golan en octobre 1973, et la résistance acharnée et victorieuse de quelques brigades blindées israéliennes face à une armée syrienne équipée et organisée à la manière soviétique. Cela apparaissait, pour tous les observateurs occidentaux — et sans doute aussi soviétiques — comme un modèle réduit de ce qui se passerait en Europe occidentale, et plus particulièrement en République fédérale allemande, en cas d’attaque du Pacte de Varsovie. On était même allé jusqu’au point où l’emploi de l’arme nucléaire avait pu être envisagé et signalé à l’ennemi. Cela a considérablement stimulé toutes les réflexions qui ont abouti notamment à la doctrine américaine AirLand Battle (ALB), dont la première version a été publiée en 1982, au moment même où Israël lançait l’opération Paix en Galilée au Liban.
Déclenchée le 6 juin, Paix en Galilée illustre alors parfaitement ce que les Américains envisagent de faire à bien plus grande échelle. Le 9 juin 1982, en combinant surveillance par drones, détection électronique, coordination aéroportée, brouillage et armes antiradars, l’armée israélienne détecte, aveugle, paralyse et détruit la défense aérienne syrienne, tant au sol qu’en vol. Les Israéliens acquièrent ainsi la suprématie aérienne dans la région pour les cinquante années à venir. En outre, grâce à une artillerie renouvelée, capable de frappes plus précises et en profondeur, Tsahal dispose d’une force de frappe écrasante et précise, qu’elle met également au service de six divisions blindées, transformées en lourdes phalanges interarmes écrasantes.
L’objectif premier de l’opération est de détruire la menace représentée par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), solidement implantée dans le Sud-Liban et qui attaque régulièrement le nord d’Israël à coups de roquettes ou d’infiltrations de commandos. L’OLP, qui a commis l’erreur de vouloir s’organiser en une division mécanisée classique, est balayée en quelques jours, et ce qui reste de l’organisation est contraint de se replier à Beyrouth. Il en est de même pour les deux divisions blindées syriennes présentes alors au Liban. Bien que l’on soit loin de la fulgurance de la guerre des Six Jours, à la fin du mois de juin, il apparaît clairement qu’aucune armée de la région n’est plus capable de s’opposer à l’équivalent israélien de l’AirLand Battle en essayant de le combattre de la même manière. C’est toujours le cas aujourd’hui.
Tunnels, commandos et missiles
On réfléchit donc dès cette époque à une autre manière de faire. En analysant tous les combats contre Israël depuis plus de vingt ans, ainsi que ceux en cours entre l’Irak et l’Iran, on comprend d’abord qu’il n’y a guère d’autre solution pour s’opposer aux frappes aériennes que de se retrancher profondément dans le sol ou le sous-sol, ainsi que dans les villes. Les Syriens mettent en place un système fortifié le long de l’axe menant du Golan vers Damas. Le corps de bataille blindé syrien y est largement intégré et complété par l’équivalent de trois divisions de commandos. Tout le monde a en effet observé que, grâce à sa faible signature et ses capacités d’infiltration, l’infanterie légère a été la plus efficace contre les Israéliens. Dotés d’armes antichars modernes, ces fantassins légers peuvent former ce qu’on appelle alors en Europe une « technoguérilla », capable de harceler les forces les plus puissantes, conformément par exemple au concept de « non-bataille » du commandant Brossolet.
Cet ensemble est censé constituer un bouclier derrière lequel il sera possible d’user une armée israélienne, ou éventuellement occidentale, jugée puissante mais peu endurante et très sensible aux pertes humaines. On ne gagne pas cependant les guerres en se contentant de se défendre, il faut aussi donner des coups. Avec un ciel totalement dominé par l’ennemi, il est désormais inconcevable de lancer de grandes attaques blindées comme en octobre 1973, sous peine d’être détecté et anéanti immédiatement. On peut en revanche utiliser offensivement les commandos par le biais d’infiltrations.
Comme il est également impossible de lancer des raids aériens, on découvre les vertus des missiles balistiques fabriqués en masse par l’Union soviétique, tels que les FROG-7 à courte portée et surtout la famille des Scud. Conçu dans les années 1950 en s’inspirant du V2 allemand, le Scud (SS-1 Scud en code OTAN) est la kalachnikov des missiles, produit en masse et décliné en quatre versions soviétiques et de multiples versions locales. Les missiles balistiques présentent alors l’immense avantage d’être trop rapides pour être interceptés. Leur précision est très faible, mais ils permettent de frapper les villes avec une charge conventionnelle de presque une tonne d’explosifs, ou une charge chimique, voire nucléaire. Trois Scud avaient ainsi été tirés par les Égyptiens sur les ports israéliens en 1973, et des centaines ont été échangés entre l’Iran et l’Irak pendant plusieurs années. À condition d’en disposer en nombre suffisant pour effectuer des salves de plusieurs dizaines à la fois, cette force de frappe peut constituer une dissuasion du « faible au fort ». À défaut, elle permet de causer des pertes civiles intolérables tout en affirmant la détermination à poursuivre le combat simplement par la répétition des tirs. La Syrie, l’Irak et l’Iran se sont ainsi dotés d’un arsenal de missiles à longue portée, constamment perfectionné grâce aux nouvelles technologies de l’information, et ce malgré la fin de l’URSS.
Le développement militaire du Hezbollah
Le Liban des années 1980 est également le théâtre d’innovations de la part des organisations armées. Fondé en 1982 avec l’aide de la République islamique d’Iran et de la Syrie, le Hezbollah commence par mener une lutte clandestine particulièrement redoutable en utilisant des camions remplis de tonnes d’explosifs, conduits par des kamikazes. Chacun de ces engins devient l’équivalent d’une salve au ras du sol de plusieurs missiles de croisière. Le Hezbollah mène ainsi onze attaques de ce type, ciblant d’abord à plusieurs reprises les forces israéliennes, puis l’ambassade américaine à Beyrouth, ainsi que les contingents américains et français de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth (FMSB). Les effets sont terribles, tant sur le plan tactique — avec un total de plus de 500 combattants ennemis tués — que stratégique, avec notamment le retrait honteux de la FMSB. Cela prouve qu’un groupe d’hommes déterminés peut faire plier certaines des armées les plus puissantes au monde. La leçon est vite retenue, et la tactique des attaques-suicides est adoptée par les organisations djihadistes. Le Hezbollah pratique également toute la gamme des actions clandestines, comme le détournement d’avions ou la prise d’otages occidentaux, utilisés pour négocier des échanges de prisonniers avec Israël.
Alors que l’armée israélienne se concentre, depuis 1985, sur la gestion d’une zone tampon au sud du Liban, le Hezbollah développe une force de guérilla plus classique à partir de ses bases dans la plaine de la Bekaa. Le combat est mené de manière très décentralisée par des groupes infiltrés, suffisamment autonomes. Ces groupes, de mieux en mieux entraînés et équipés, disposent de missiles antiaériens SAM-7 et antichars AT-3 et AT-4, atteignant ainsi le statut de « techno-guérilla ». De 5 combattants du Hezbollah tués pour 1 soldat israélien en 1990, le ratio tombe à 1,5 pour 1 en 1993.
Le Hezbollah est aussi le premier mouvement à utiliser massivement les engins explosifs improvisés, plus connus sous l’acronyme anglais IED, comme arme de harcèlement. Avec le temps, ces engins artisanaux deviennent de plus en plus sophistiqués et finissent par être responsables de la majorité des pertes israéliennes dans le Sud-Liban, y compris la mort du général Gerstein en février 1999. Ces IED réduisent la capacité de manœuvre des forces de Tsahal, qui se retrouvent de plus en plus retranchées et isolées.
Le Hezbollah se dote également d’un arsenal de roquettes à courte portée, qu’il utilise contre les bases israéliennes, mais aussi contre le nord d’Israël, reprenant ainsi les méthodes de harcèlement de l’OLP. On assiste alors à des embrasements ponctuels de quelques jours, comme en juillet 1993 ou en mars 1996, où des frappes aériennes et d’artillerie israéliennes répondent à des salves de centaines de roquettes et inversement.
De guerre lasse, Israël évacue le Sud-Liban en 2000, privilégiant désormais la protection offerte par une barrière de sécurité à la frontière et les actions à distance. Le Hezbollah occupe définitivement le terrain abandonné, consolide sa position de para-État libanais et se transforme à nouveau militairement, adoptant à son tour le modèle des « tunnels, commandos et missiles », toujours avec l’aide de l’Iran et de la Syrie. Le Hezbollah devient ainsi l’une des premières organisations armées, sinon la première, à se doter d’un arsenal de missiles balistiques.
La confrontation de 2006
La confrontation entre les deux grands modèles d’armée, initialement attendue en Syrie, intervient finalement au Liban en juillet 2006, à la suite d’une infiltration réussie d’un commando du Hezbollah, qui tend une embuscade sur le sol israélien. Alors que l’attention était concentrée sur Gaza, le gouvernement israélien saisit cette occasion pour tenter, selon sa nouvelle doctrine, non pas de détruire le Hezbollah, mais de l’écraser suffisamment par des raids aériens et terrestres pour le rendre inopérant pendant des années. L’arsenal de missiles balistiques du Hezbollah n’a donc pas dissuadé Israël.
Il est vrai que, bien que les missiles balistiques se soient beaucoup améliorés depuis l’époque soviétique, la défense antimissile israélienne a progressé encore plus rapidement, notamment après l’impuissance démontrée lors des 40 Scuds irakiens tombés sur le pays en 1990. En 2006, l’armée israélienne est capable d’intercepter des missiles balistiques, bien que cela soit plus difficile lorsque les tirs proviennent d’un avant-poste libanais, plutôt que du « troisième cercle » de menace, réduit alors à l’Iran. Cela rend l’action préventive d’autant plus tentante.
L’opération israélienne de 2006 débute donc par une campagne aérienne visant à neutraliser cet arsenal de missiles. Malgré cela, le Hezbollah parvient à lancer une centaine de roquettes chaque jour sur le nord d’Israël, et le complexe renseignements-frappes israélien n’est pas suffisamment précis pour éliminer cette menace. Un engagement terrestre devient donc inévitable.
Le problème est que le modèle AirLand Battle exige une grande maîtrise pour coordonner efficacement toute sa machinerie. Or, bien que Tsahal dispose encore des moyens, elle n’a plus les compétences nécessaires à ce moment-là. Comme mentionné précédemment, Tsahal est une armée à faible mémoire opérationnelle, et celle-ci est alors presque entièrement consacrée au maintien de l’ordre et à la lutte contre les organisations clandestines palestiniennes. Le dernier grand engagement, l’opération Rempart dans les villes de Cisjordanie en 2002, est déjà loin pour une armée de conscrits et de réservistes dont les moyens et l’entraînement ont également été réduits pour des raisons budgétaires.
Pour faire des économies, l’armée israélienne a adopté un système de soutien logistique similaire à celui des bases de défense en France à partir de 2008, un système qui se révèle totalement inadapté aux opérations à grande échelle.
En résumé, entre une prudence excessive pour éviter les pertes, une mauvaise coordination des forces et un chaos logistique, la guerre révèle que Tsahal n’est plus capable d’appliquer correctement le modèle ALB, et elle se heurte au modèle défensif du Hezbollah, qui fonctionne, lui, parfaitement. Au bout de 33 jours, les forces israéliennes atteignent les abords du fleuve Litani, mais elles continuent de subir des coups humiliants de l’infanterie du Hezbollah, tandis que les roquettes pleuvent toujours quotidiennement sur Israël. Avec la protection des blindés et l’énorme supériorité de feu israélienne, le ratio de pertes devrait être d’un soldat israélien pour au moins dix ennemis, mais il n’est que de 1 pour 4.
Une sortie diplomatique est finalement trouvée, en feignant de croire que la résolution 1701, prévoyant le désarmement du Hezbollah au Sud-Liban, sera mise en œuvre par les Forces armées libanaises.
ALB vs TCM
Fondamentalement, les modèles de forces n’ont pas changé depuis cette époque, ils se sont simplement perfectionnés. Malgré la réduction de ses moyens, l’armée de Terre israélienne a beaucoup travaillé pour retrouver des capacités de haute intensité, qu’elle a testées en 2008, 2014, et surtout en 2023-2024 à Gaza, face à une organisation comme le Hamas, qui s’était lui aussi efforcé d’adopter le modèle TCM (Tunnels, Commandos, Missiles). La diminution du volume des forces israéliennes a conduit à procéder par séquences, plutôt que par une action unique, ce qui a ralenti les opérations. Cependant, au prix de terribles souffrances civiles, le rapport de pertes a finalement atteint un soldat israélien pour 40 combattants ennemis.
Alors que l’opération Flèche du Nord est désormais lancée contre le Hezbollah, Tsahal est au sommet de ses capacités, avec une vingtaine de brigades de manœuvre actives ou de réserve, aguerries et maîtrisant parfaitement la combinaison des forces ainsi qu’une puissance de feu inégalée, à condition de continuer à être soutenue par les États-Unis. Le Hezbollah, de son côté, est plus puissant qu’en 2006 et aguerri par les combats d’infanterie en Syrie, bien qu’il ait combattu principalement contre d’autres organisations armées, et non contre une armée régulière. Sa structure, très décentralisée, pourrait cependant être affaiblie par les ravages causés dans son commandement, affectant ainsi ses capacités.
À ce stade, il est difficile de dire quel modèle, entre ALB ou TCM, finira par l’emporter au Liban, même si la détermination nouvelle israélienne semble faire pencher la balance de leur côté. On peut prédire cependant à coup sûr des dégâts et des pertes considérables pour tout le monde.
J’étais, comme tout le monde, impressionné par l’imagination et l’audace de cette armée, et c’était bien, outre les effets matériels bien réels contre l’armée égyptienne, un des buts de cette campagne de coups d’éclat. L'extraordinaire sert parfois à cacher l'ordinaire. En pleine Guerre d’usure, ces coups d’éclat étaient en effet un moyen de compenser psychologiquement une difficulté réelle à obtenir des résultats décisifs contre l’Égypte. Ils offraient au public israélien des victoires médiatisables dans un conflit qui n’était qu’une multitude de petits coups : frappes d’artillerie et petites attaques d’un côté, frappes aériennes de l’autre, donnant l’impression que la balance penchait du côté d’Israël. Élément important : tous ces coups d’éclat, spectaculaires mais non décisifs, ont précédé et accompagné une vaste campagne aérienne sur le Nil, censée imposer sa volonté à Nasser, mais qui a finalement échoué.
La guerre d’usure en cours entre Israël et le Hezbollah depuis le 8 octobre 2023 présente de nombreuses analogies avec la guerre d’usure de 1969-1970, la frontière libanaise remplaçant le canal de Suez, avec un niveau de violence pour l’instant encore très inférieur. D’un côté, le Hezbollah utilise ses roquettes à courte portée et ses missiles antichars comme artillerie – 7 560 projectiles lancés à ce jour – afin de harceler les positions de l’armée israélienne et de menacer la vie des habitants du nord d’Israël pour les obliger à fuir. Comme les autres groupes armés de la « ceinture de feu » autour d’Israël, le Hezbollah fait acte de solidarité avec le Hamas et répond aux attaques israéliennes qui, elles-mêmes, répondent aux attaques du Hezbollah, mais l’organisation, tout comme l’Iran d’ailleurs, ne veut clairement pas franchir de sa propre initiative le seuil de la guerre ouverte et à grande échelle.
À cet effet, et contrairement à l’armée égyptienne en 1969, le Hezbollah n’a pas engagé son infanterie légère ni ses commandos à l’assaut de la frontière, ni utilisé son arsenal de frappes à longue portée. Il ne veut pas non plus provoquer trop de pertes civiles afin de ne pas donner un prétexte à une offensive israélienne. On est sans doute passé près après la frappe sur le village druze de Majdal Shams le 27 juillet dernier, qui a provoqué la mort de 12 enfants, un résultat que le Hezbollah ne souhaitait pas, et une riposte israélienne douloureuse pour le Hezbollah, avec un ciblage précis au cœur de Beyrouth et la mort de Fouad Chokr, un très haut responsable de l’organisation. Le lendemain, 31 juillet, c’était au tour d’Ismaël Haniyeh, numéro 1 du Hamas, d’être tué, un coup d’éclat encore plus spectaculaire puisqu’il s’est déroulé au cœur de Téhéran. Depuis, l’Iran et le Hezbollah ne cessent d’agiter le spectre de la vengeance, mais ne font rien d’important.
De son côté, comme en 1969, Israël utilise sa force aérienne pour mener des actions de « contre-batterie » et frapper les cibles d’opportunité qui se présentent. Jusqu’à hier, cette « guerre sous la guerre » a provoqué la mort de 50 Israéliens, en grande majorité des soldats, et le départ de 68 500 civils du nord d’Israël (chiffres de l’Institute for National Security Studies, Israël), tandis que 450 membres du Hezbollah et leurs alliés ont été tués, ainsi que 137 civils, et 113 000 Libanais ont été chassés de chez eux.
Hier, les Israéliens, unité 8-200 du renseignement militaire ou, plus probablement, le Mossad, ont prolongé la campagne de coups d’éclat initiée à Téhéran avec une opération inédite : le sabotage simultané de peut-être 4 000 bipeurs, Apollo AR-924 pour être précis, importés de Taïwan afin de constituer le réseau de communications des cadres du Hezbollah. On ignore encore comment les Israéliens, qui n’ont pas revendiqué l’attaque, ont procédé dans ce scénario digne d’un thriller ou d’un film d’espionnage. Les deux hypothèses évoquées donnent le vertige. D’un côté, on pense à un logiciel malveillant (malware) ayant provoqué, après un signal à distance, la surchauffe simultanée de tous les appareils et l’explosion de leur batterie au lithium. Cela signifierait, au bout du compte, que tous les objets électroniques fonctionnant avec ce type de batterie, c’est-à-dire à peu près tous, sont vulnérables à une intrusion. De l’autre, on imagine la manipulation de toute la cargaison destinée au Hezbollah, avec l’introduction d’un petit patch d’explosif stable, et donc non pas le PETN (tétranitrate de pentaérythritol) évoqué par Sky News Arabia, et un flamware provoquant son explosion à partir d’un code. En soi, ce n’est pas très compliqué, et il y a déjà de nombreux exemples de téléphones piégés de la sorte, mais pas à l’échelle de plusieurs milliers d’objets. Il est probable que les Israéliens ont eu le contrôle de toute la cargaison de bipeurs et autres à un moment donné de la chaîne d'approvisionnement, peut-être même dès l'origine via le contrôle d'une entreprise hongroise.
Dans tous les cas, la sophistication de l’attaque est assez bluffante, mais ce qui est important, c’est qu’elle ait réussi, puisque plusieurs milliers de cadres du Hezbollah et ceux qui étaient à proximité de l'explosion ont été blessés, parfois très gravement par les éclats, et même tués pour certains d’entre eux, onze au total dont deux enfants.
Première conséquence : les services de renseignement et clandestins redorent leur blason par une opération magistrale qui fait oublier leur échec indéniable du 7 octobre 2023, une attaque horrible dans ses effets, mais parfaitement organisée par le Hamas. Admiratifs, on tend aussi à oublier toutes les facettes sombres de l’opération Épées de fer, tout comme les raids commandos sur le canal de Suez faisaient oublier que la guerre ne se passait pas très bien.
Seconde conséquence, très concrète cette fois : une partie de la structure de commandement du Hezbollah se trouve paralysée, matériellement avec la disparition de son réseau paradoxalement censé être protégé par sa rusticité, mais surtout humainement. L’organisation se retrouve donc provisoirement en situation de vulnérabilité. On peut donc déjà se demander s’il s’agit d’un coup israélien isolé, profitant d’une opportunité, ou s’il s’agit d’une salve de neutralisation préalable au « changement radical à la frontière nord » annoncé par Benjamin Netanyahu il y a quelques jours.
Dans l’immédiat, tout en pansant ses plaies, le Hezbollah va très certainement lancer une enquête interne de sécurité pour comprendre ce qui a pu se passer et y remédier, ce qui pourrait se traduire par la recherche de traîtres et une purge, doublant ainsi les effets de l’attaque. Surtout, Hassan Nasrallah se retrouve une nouvelle fois devant un triple choix compliqué : céder aux exigences israéliennes en arrêtant toute attaque et même en retirant ses troupes du sud du Litani ; franchir le seuil de la guerre ouverte en lançant son arsenal à longue portée et en attaquant la frontière avec son infanterie ; ou continuer la petite guerre. L'humiliation du premier choix et la folie du second poussent forcément, depuis le début, Hassan Nasrallah à préférer prendre des coups sans trop broncher, mais sans rien céder.
Le gouvernement israélien considère de son côté avoir pratiquement terminé l’opération à Gaza, puisque le Hamas a été détruit tactiquement et que le territoire est désormais verrouillé et cloisonné par deux corridors. Les 98e et 36e divisions sont prêtes à être engagées au nord, ainsi que la totalité des forces aériennes et navales. Tout est prêt pour attaquer au Liban.
Lui aussi est confronté à un choix difficile : soit tout arrêter pour proposer un retour à la situation de paix méfiante d'avant le 7 octobre 2023, soit franchir le seuil de la guerre ouverte pour détruire autant que possible la menace du Hezbollah, soit continuer comme cela. La différence avec le Hezbollah est que tout pousse plutôt à choisir la première ou la dernière solution, mais pas à continuer ainsi. Bien que l'engagement à Gaza n'ait suscité aucune contestation, sinon sur la manière dont il a été conduit, une nouvelle guerre est jugée par beaucoup comme une aventure dangereuse, tandis que la libération des otages de Gaza devrait être la nouvelle priorité. D'un autre côté, la pression des émigrants du nord est très forte pour mettre fin à cette situation, et Benjamin Netanyahu a visiblement envie de continuer à jouer la carte de la tempête sous prétexte qu'il est capitaine à bord. Il bénéficiera de l'appui d'une bonne partie du complexe politico-militaire qui considère qu'il faut saisir l'occasion pour en finir avec la capacité offensive du Hezbollah après avoir détruit celle du Hamas.
Le brillant de l’« opération Bipeurs » masque peut-être un embarras israélien et le souhait de faire sortir le Hezbollah de la ligne du milieu afin soit de clamer victoire, soit de proclamer une nouvelle guerre défensive. Constatant que les spectaculaires coups d'éclat de 1969 n'avaient finalement rien changé à l'attitude égyptienne et refusant évidemment de céder, les Israéliens s’étaient alors lancés dans une campagne de bombardement du Caire. Quelques mois plus tard, ils affrontaient les Soviétiques.
Depuis, les choses ont évolué, d’abord sous la pression des événements, puis grâce au partenariat avec l’OTAN et à l’action de réformateurs civils et militaires. Depuis 2022, les exigences de la guerre et l’arrivée de nombreux civils dans les forces armées ont encore accéléré la transformation. Pour autant, il reste encore beaucoup de problèmes qui plombent l’efficacité opérationnelle. En mars 2023, le lieutenant-colonel britannique Glen Grant, ancien conseiller du ministère de la Défense ukrainien et excellent connaisseur de l’armée ukrainienne, en faisait une analyse détaillée (voir ici). Un an et demi plus tard, les échos sur la persistance d’officiers manifestement incompétents à la tête de brigades, les relèves d’unités mal effectuées qui ont provoqué des avancées russes, ou encore le tir fratricide récent contre un avion F-16 montrent que le combat interne n’est pas terminé. Cet ennemi intérieur est toujours puissant par son inertie. Ce n’est pas la seule condition, mais il doit pourtant être vaincu si l’Ukraine veut l’emporter dans cette guerre.
Simplifier pour vaincre
Commençons par l’exemple de l’US Army pendant la Seconde Guerre mondiale, exemple presque idéal d’armée puissante construite à partir de presque rien. Avec le Corps des Marines constituant ses propres divisions, les États-Unis ont à partir de 1942 deux grandes forces terrestres avec une chaîne claire de commandement d’armées, corps d’armée et divisions respectant le « principe des cinq », c’est-à-dire que chaque niveau de commandement ne commande au maximum que cinq unités subordonnées.
En s’inspirant de ce qui se fait de mieux mais aussi des méthodes de l’industrie, les états-majors de ces différents niveaux de commandement fonctionnent de manière identique, avec un chef d’état-major dédié à leur fonctionnement afin que leur chef puisse se consacrer au commandement tactique, y compris en allant sur le terrain avec un poste de commandement mobile. Les tâches des différents officiers sont découpées et simplifiées pour être accessibles à des civils rapidement formés.
Les unités de combat sont produites à la chaîne comme des automobiles avec seulement quelques modèles. Il n’y a ainsi que trois types de divisions – infanterie, blindée, parachutiste – avec juste deux exceptions. À l’échelon inférieur, les types de régiments sont à peine plus nombreux. Toujours sur le même modèle industriel, les divisions sont recomplétées systématiquement en hommes et en équipements par des réserves calculées par anticipation de pertes et placées au plus près. Toutes formées de la même façon et en suivant une doctrine claire qui indique à tous la marche à suivre, les unités ont des capacités connues et prévisibles pour les chefs, même quand on les fait passer d’un commandement à un autre. Tout cela n’est pas optimal, mais c’est suffisant pour faire fonctionner très correctement une armée qui a été multipliée en volume par 40 de 1939 à 1945.
Le développement de l’armée ukrainienne est à l’exact opposé. Il est vrai que, contrairement aux Américains, il lui a fallu combattre tout de suite une menace mortelle tout en dépendant de l’aide matérielle étrangère pour son équipement. Sa structure de base était cependant, toutes proportions gardées, plus importante par rapport à la nation que celle de l’US Army, et son accroissement a consisté en une multiplication par deux dès les premiers jours de la guerre, par l’appel aux réserves notamment, puis encore par deux jusqu’à aujourd’hui. Contrairement à l’US Army, cette structure initiale ukrainienne était déjà complexe au départ, avec non pas une seule armée de Terre comme aux États-Unis (ou deux si l’on compte les Marines), mais six voire sept, pour ne parler que de celles possédant des unités de combat terrestres. Au ministère de la Défense, on trouve ainsi bien sûr l’armée de Terre, mais aussi les Forces d’assaut aérien, les Forces spéciales, les Forces territoriales nouvellement créées ainsi que les brigades de la Marine et, depuis peu, la brigade terrestre de l’armée de l’Air. Il y a aussi l’armée du ministère de l’Intérieur avec ses brigades de Garde nationale et les Gardes-frontières. Depuis 2014, on tolère aussi en parallèle une « armée de la société civile » formée des bataillons indépendants de volontaires, plus ou moins administrés par la Garde nationale et le ministère de l’Intérieur.
Il était difficile, dans l’urgence des combats, de tout remettre à plat et de mieux centraliser les choses, en admettant que les différentes chapelles s’inclinent devant le ministre de la Défense ou le chef d’état-major des armées. On a donc fait avec l’existant, et donc assisté aussi à une bataille des ressources entre les différents corps, notamment pour attirer les nombreux volontaires. Le ministère de l’Intérieur a développé ses unités de combat. Les gouverneurs de province, mais aussi parfois les maires de grandes villes, ont fait main basse sur la formation des brigades territoriales. Ceux qui se méfiaient de l’administration d’État ont rejoint les milices des oligarques ou surtout les bataillons indépendants comme Azov.
Fondée autant sur des considérations corporatistes, voire personnelles, que sur les besoins de la nation, l’allocation des ressources n’a donc pas été forcément optimale. Pour faire simple, il y a moins de brigades sur la ligne de front qu’il ne pourrait y en avoir si toutes les ressources humaines et matérielles de la nation étaient utilisées de manière tout à fait rationnelle. Surtout, si l’état-major central et les quatre états-majors régionaux ont le contrôle opérationnel sur presque toutes les unités de combat, ils n’en ont pas forcément le contrôle organique – recrutement, formation, avancement, soutien, équipement – surtout quand ces unités ne dépendent pas du ministère de la Défense et que les provinces ont de grandes responsabilités en la matière. Pour faire simple, là encore, il est difficile, par exemple, pour le chef d’état-major des armées de virer un commandant de brigade qui dépend du ministère de l’Intérieur. Il faut toujours en passer par des tractations entre chapelles et sans doute parfois passer par la Présidence.
Comme si cela ne suffisait pas, ces brigades sur le front sont également très diverses. Loin de la standardisation américaine, on a préféré multiplier à l’envie les différents types de brigades : mécanisée, blindée, aéroportée, d’assaut, chasseurs, assaut aérien, garde nationale, etc. On a pu ainsi compter jusqu’à 17 types différents de brigades ou de régiments, car, pour compliquer encore, on a aussi créé des régiments guère différents des brigades. Comme ces brigades sont toutes organisées et équipées différemment avec des matériels venus du monde entier, pour des effectifs « réalisés » par ailleurs très variables, on imagine la difficulté des états-majors à planifier des opérations avec des unités dont ils ne connaissent pas très bien les capacités réelles.
Ils pourraient cependant mieux le faire s’ils pouvaient s’appuyer sur des états-majors intermédiaires. Au début de la guerre, les états-majors régionaux pouvaient commander seuls un nombre relativement réduit de brigades. Avec la multiplication de ces dernières, on a cependant rapidement explosé le « principe des cinq ». Ce principe est né de l’observation de la difficulté pour le cerveau humain de manipuler simultanément plus de cinq objets mentaux. Au-delà de ce chiffre, il y a forcément de la déperdition d’informations et une multiplication des erreurs. C’est la même chose dans le commandement militaire. La planification avant l’action peut déjà être compliquée lorsqu’il faut préparer les missions d’une vingtaine de brigades ou de bataillons autonomes. La conduite de leur action simultanée une fois que l’action est commencée est impossible de manière optimale. Autrement dit, il y aura de nombreux problèmes de coordination entre unités qui ne savent pas où sont les voisins et où se trouve la limite entre eux, les relèves sur place seront toujours délicates et il y aura malheureusement régulièrement des erreurs et des tirs fratricides. Plusieurs avancées russes dans le Donbass auraient pu être évitées avec une meilleure coordination et donc des états-majors de brigade suffisamment denses pour déjà pouvoir gérer simultanément tous leurs pions tactiques, ce qui n’est toujours pas le cas, mais aussi des états-majors supérieurs de division, de corps d’armée ou d’armée, peu importe le nom pourvu qu’ils puissent faire travailler efficacement quelques brigades entre elles. Dans les faits, il aurait fallu créer un tel état-major chaque fois que l’on formait trois ou quatre brigades, et il devrait en exister une vingtaine maintenant. On est loin du compte.
Il est vrai qu’il aurait peut-être fallu trouver deux milliers d’officiers compétents pour les armer, en retirant des capitaines ou commandants du front et en mobilisant des civils – et c’est là, entre autres, que la mobilisation des étudiants ukrainiens serait utile – qui seraient mélangés et formés en Europe pendant six mois avant d’être engagés en Ukraine, tout équipés et peut-être accompagnés de conseillers.
Le « nez sur le guidon » à traiter tous les jours l’urgence, et en sous-estimant sans doute la durée de la guerre, l’état-major central ukrainien n’a pas pris le temps non plus d’élaborer une doctrine opérationnelle qui soit à la fois l’état de l’art et un guide à suivre par tous pour aller dans la même direction, facilitant ainsi, encore une fois, le commandement des opérations. L’armée française de la Première Guerre mondiale s’attelait à cette tâche tous les hivers, à partir de celui de 1915-1916, quitte à tout changer l’hiver suivant en fonction des évolutions constatées. Il n’est pas trop tard pour le faire, et il serait probablement très utile pour l’armée de Terre française de l’étudier attentivement. Peut-être ne veut-on pas donner d’informations à l’ennemi, peut-être n’existe-t-il pas vraiment de réseau interne d’auto-analyse très élaboré, ce qui conduit au problème suivant.
Limoger pour vaincre
Un des problèmes majeurs de cette complexité organisationnelle est qu’il est difficile de remplacer les mauvais chefs par des bons. Les armées fonctionnent en courant alternatif, passant d’une situation de paix où les règles d’avancement sont bureaucratiques à un temps de guerre où l’on s’aperçoit, par exemple, qu’il ne suffit pas d’avoir réussi un concours civil à 20 ans pour être forcément un bon colonel ou général au combat 20 ou 30 ans plus tard. La formation a pu être très longue, mais elle n’aura jamais pu appréhender complètement toutes les difficultés d’un commandement réel sous le feu, avec toute sa complexité et ses enjeux mortels. Les premiers combats constituent donc souvent un révélateur cruel de l’état réel des compétences, et il est logique que de nombreux chefs nommés dans le calme de l’avancement automatique ou des jeux d’influence ne soient pas à la hauteur le jour J.
Une des tâches d’un haut commandement, en plus de la gestion des opérations, doit donc être de remplacer des officiers manifestement incompétents – ce qui, au passage, est différent de commettre une erreur – par d’autres qui ont montré leurs qualités. C’est ce qu’a fait le général Joffre en quelques mois de 1914, en « limogeant » 40 % de ses généraux commandants de grandes unités et en les remplaçant par des officiers ayant réussi le test initial, comme Pétain ou Fayolle. Les choses se sont ainsi beaucoup améliorées pour l’armée française après le désastre initial de la bataille des frontières. En 1942, l’amiral Lockwood, commandant les sous-marins américains, prend la décision de relever tout commandant de sous-marin n’ayant rien coulé en deux patrouilles. En un an, un tiers des commandants sont ainsi remplacés, mais le nombre de victoires augmente très nettement.
Pour y parvenir, il faut que le haut commandement ait une vision à peu près claire des choses. Cela passe d’abord par la réception et la synthèse de tous les comptes rendus (CR) oraux ou écrits, à partir d’un certain niveau, qui doivent suivre chaque mission dans une armée moderne et remonter la chaîne hiérarchique. C’est la source première de la vision que peut avoir le haut commandement de la situation. J’ignore comment cela est organisé dans l’armée ukrainienne. J’ignore aussi le degré d’honnêteté de ces CR. Celui qui fait le compte rendu est lui-même jugé sur ce qu’il décrit. La tentation est donc toujours extrêmement forte pour lui de minimiser ses « moins » et de maximiser ses « plus », jusqu’à parfois aboutir au sommet à une vision des choses complètement décalée de la réalité. Aucune armée n’est épargnée par ce phénomène, mais il y a des limites, surtout si ces comptes rendus sont vérifiés et recoupés, et que le mensonge est sévèrement sanctionné.
Encore faut-il, pour cela, avoir une structure spécifique, en fait un service de renseignement intérieur aux armées. Le Grand quartier-général (GQG) de Joffre ne cesse d’envoyer des officiers de liaison dans les états-majors d’armées inspecter ce qu’il s’y passe, et les limogeages sont souvent issus de leurs comptes rendus. Un peu plus tard, on y forme un bureau de retour d’expérience et des inspecteurs d’armes qui vont plus sereinement étudier les choses plutôt que les hommes et faire évoluer les doctrines. En 1944-1945, le général Patton, commandant la 3e armée américaine, utilise de son côté un escadron de cavalerie personnel patrouillant en jeeps tout le long du front. Ce service de renseignement doit être capable aussi de capter les doléances des mécontents avant que ceux-ci, en désespoir de cause, ne s’adressent directement au public, par exemple par des vidéos.
Une fois que l’on sait à peu près ce qui se passe, le chef doit avoir le pouvoir de déclencher la foudre contre les incompétents notoires, sans être obligé de lutter contre les chapelles qui les ont nommés et ne veulent pas se désavouer. Un taux élevé de limogeages n’est pas l’indice d’une armée qui va mal, mais au contraire qui va de mieux en mieux, à condition que l’on constate ensuite la diminution régulière de ce taux avec le temps. Plusieurs témoignages indiquent clairement que le taux de limogeages ukrainien n’est sans doute pas au niveau qu’il devrait être, symptôme que le général en chef n’a pas forcément toutes les informations ou tous les pouvoirs nécessaires dans un système aussi complexe et opaque.
Le tableau peut paraître sombre ; il est en réalité normal pour toute armée en guerre qui passe en un temps très court de la grenouille au bœuf, et même plutôt au taureau, pour faire face à des problèmes de taureau que la grenouille a eu du mal à appréhender. Le bordel interne devient très rapidement le deuxième ennemi à combattre, et c’est un ennemi coriace, surtout comme en Ukraine, après des dizaines d’années de mise en place d’une bureaucratie inefficiente. Ce qui sauve l’armée ukrainienne est que l’armée russe, qui n’a pas fait appel à sa société pour se vivifier, connaît des problèmes encore pires.
Par ailleurs, le combat est activement mené. Le général Syrsky a clairement entrepris un effort de réorganisation de son armée, en simplifiant progressivement les structures, transformant petit à petit des brigades territoriales en brigades de manœuvre, alors que le ministère de l’Intérieur fait de même avec la garde nationale et les gardes-frontières. Des états-majors sont effectivement créés, des chefs de brigades sont virés, et parfois même des brigades sont dissoutes. Un grand espoir est de disposer de suffisamment de brigades pour enfin avoir une réserve stratégique. Il faut bien comprendre que la réserve stratégique n’est pas seulement là pour faire face aux urgences ou organiser des attaques sans retirer des forces du front. C’est aussi la seule manière d’organiser des rotations de brigades du front vers l’arrière, de les y reposer, de les reconstituer et de les entraîner à de nouvelles méthodes. Les armées évoluent plus vite à l’arrière que collées au front ; encore faut-il avoir un arrière bien structuré. Le courage immense des soldats ukrainiens et leur ingéniosité technique, dopée par l’arrivée des civils dans leurs rangs, méritent d’avoir une structure de commandement à la hauteur.
Je précise, pour conclure, que les forces armées françaises de ces vingt dernières années n’ont aucune leçon à donner en la matière, trouvant le moyen de passer, en quelques années, d’un système capable de déployer en quelques jours en Allemagne 65 régiments de manœuvre au complet, avec une chaîne de commandement complète et un soutien bien organisé, à un bordel bureaucratique à grande échelle. Le révélateur de la guerre à grande échelle et à haute intensité serait cruel pour nous.
Bordure et profondeur, armée et société
Rappelons d’abord quelques principes. En premier lieu, toute la puissance de feu indirecte, celle qui passe par le ciel, sert à réaliser deux missions : modeler le champ de bataille ou modeler la société de l’ennemi. Dans le premier cas, il s’agit d’appuyer les forces au contact contre ceux qu’elles ont en face d’elle (appui) ou de frapper tout ce qui se trouve en deuxième échelon de ces forces de contact : artillerie, soutien logistique, centre de commandement, concentration de forces, etc. (regroupons tout cela sous le terme d’« interdiction »). Dans la classification ex-soviétique, on parlera respectivement de frappes tactiques et opérationnelles. Elles s’inscrivent dans le duel des armes clausewitzien en coordination avec des opérations terrestres afin de vaincre l’armée ennemie, et donc d’obliger le pouvoir politique à se soumettre.
Dans le second cas, qualifié de « stratégique » par les Soviétiques parce que c’est loin et par les armées de l’Air d’avant-guerre pour se donner un rôle autonome, on s’efforcera de frapper l’économie du pays ennemi - son industrie de guerre en premier lieu - le réseau énergétique, les centres politiques, etc. On peut même frapper directement la population comme à la gare de Kramatorsk en avril 2022. L’idée est cette fois d’agir sur l’effort de guerre, au sens large, de la société (ou le peuple selon Clausewitz) l’autre élément de la trinité avec l’armée et le pouvoir politique. À défaut de vaincre l’armée ennemie, certains ont espéré ainsi vaincre la population et obliger le pouvoir à se soumettre non pas par la pression des armes cette fois, mais par celle du peuple mécontent.
La distinction entre ces deux stratégies est parfois floue. Frapper les usines de production d’équipements militaires ont ainsi des effets directs sur l’armée ennemie. La distinction géographique n’est pas non plus forcément très claire, certaines villes comme Kharkiv ou Kherson étant sur la ligne de front et certains objectifs purement militaires, comme les bases aériennes, pouvant se situer très en arrière de celle-ci. Les presque 12 000 cibles touchées par ces 23 000 projectiles sont à moitié militaires et civiles, qui peuvent être aussi d'intérêt militaire.
Il y a aussi une question de portée. Dans la guerre en Ukraine, plus de 99 % des projectiles indirects de tout type - obus, roquettes, drones, missiles à courte portée, bombes planantes ou non -tombent dans une bande de 60 km au-delà de la ligne de contact. Logiquement, cette bordure reçoit donc aussi l’immense majorité du tonnage lancé et pour plus de 90 % du fait de l’artillerie et des 15 à 20 millions d’obus et roquettes à plusieurs kilos ou dizaines de kilos d’explosif. Les bombes planantes utilisées depuis bientôt un an représentent cependant aussi entre 3 000 et 4 000 tonnes d’explosifs, concentrés sur des points beaucoup plus précis que les salves d’artillerie. À titre de comparaison, le modèle de bombe aérienne atomique américaine B-61 le moins puissant représentait l’équivalent de 300 tonnes d’explosif. Les défenseurs d’Avdiivka, où ces bombes planantes ont été utilisées massivement pour la première fois, ont donc reçu l’équivalent d’une très petite bombe A.
Pas besoin d’utiliser des armes nucléaires de petite puissance, la force de frappe conventionnelle russe a déjà l’équivalent, et c’est bien cette puissance de feu supérieure à celle des Ukrainiens qui permet à leurs forces de manœuvre d’avancer dans les défenses du Donbass et pas l’inverse. Point particulier, les 3008 missiles S-300/400 décrits dans la liste, des missiles antiaériens convertis à la frappe au sol, sont, du fait de leur faible portée sont utilisés presque uniquement dans la bordure et pour le coup, plutôt sur les villes qui s’y trouvent. Outre leur charge militaire conséquente, 140 kg d’explosif, leur seule qualité militaire est d’être trop rapides pour être interceptables (19 sur 3008 seulement) alors qu’ils sont totalement imprécis. Il n’est pas évident que ces missiles frappants à courte portée et très utilisés soient comptabilisés dans les chiffres d’interception, qui se concentrent eux plutôt sur les frappes en profondeur.
Dans la profondeur
Remarquons d’abord que pour frapper la société et les cibles militaires lointaines, les Russes n’emploient pas de chasseurs-bombardiers. La raison est simple : le réseau de défense aérienne ukrainienne, que les Russes n’ont pas réussi à détruire d’emblée, est trop dense et donc trop dangereux pour eux alors que l’aviation russe ne dispose pas suffisamment de moyens dits de neutralisation ou de destruction des défenses aériennes (S/DEAD en anglais). On s’étonnera au passage qu’ils n’aient pas cherché à s’en doter afin de pouvoir réaliser des raids aériens, ce qui est beaucoup plus puissant, agile et précis que l’emploi de missiles, puisqu’un seul chasseur-bombardier peut porter au moins l’équivalent explosif d’un missile et est réutilisable. Les bombes planantes utilisées par les Russes sur la ligne de front en quelques mois dépassent largement en puissance le tonnage d’explosif des 10 000 missiles et 13 000 drones qui ont été utilisés depuis deux ans et demi, surtout si on ne considère que ceux qui ont atteint le sol.
Comme la campagne allemande des V1 et V2 en 1944-1945, la campagne de frappes russe en Ukraine (et inversement d’ailleurs) est une campagne par défaut. On utilise des machines parce qu’on ne veut ou ne peut pas y engager des engins avec des hommes à bord.
Cet emploi des machines est passé par plusieurs phases. Au début de la guerre, les Russes disposaient d’un arsenal de missiles de 1ère catégorie, modernes, puissants, à longue portée et précis fondés sur trois modèles : 9K720 Iskander balistiques sol-sol, Kh-101/Kh-555 croisière air-sol et 3M-54 Kalibr croisière mer-sol. On rappellera que les missiles balistiques ont une forte poussée initiale pour leur donner une trajectoire parabolique et une grande vitesse à la retombée alors que les missiles de croisière sont propulsés par un moteur à réaction et volent à une altitude plus basse.
En
2019, l’Institut suédois FOI estimait que la Russie disposait de 1 300 de
ces engins de première catégorie avec une production moyenne de 20 par mois. En
2022, on était donc sans doute aux alentours de 1 900. Chacun de ces
missiles peut projeter plusieurs centaines de kilos d’explosif (700 pour
l’Iskander) mais leur temps de vol, même réduit à quelques minutes, leur
interdit de frapper autre chose que des cibles fixes et donc plutôt des
infrastructures. On l’a oublié, mais les Russes ont très largement utilisé,
voire dilapidé cet arsenal dans les premiers jours de la guerre, avec plusieurs
dizaines de missiles chaque jour, parfois efficacement comme les 30 missiles
lancés le 13 mars sur la base militaire de Yavoriv, mais souvent de manière
erratique et avec le risque d’épuisement rapide du stock. Pour la petite
histoire, le tweet correspondant à cette situation me vaut la reconnaissance
éternelle de tous les idiots pro-russes qui peuvent l’afficher régulièrement en
le sortant de son contexte.
Du côté de la défense, si les missiles balistiques restent difficiles à abattre, les Ukrainiens apprennent à mieux contrer les missiles de croisière. Le taux d’interception, assez faible au départ, augmente nettement à l’été 2022 par effet d’apprentissage et apport du renseignement aérien d’alerte américain.
Les Russes décident néanmoins de continuer cette campagne de frappes en profondeur et s’adaptent. En premier lieu, ils réussissent à maintenir et même à élever leur production de missiles malgré l’embargo sur les composants électroniques, ce qui pose la question de leurs fournisseurs. En faisant le total des trois missiles de première catégorie évoqués plus haut on obtient le chiffre de 2942, soit un surplus de 1 000 par rapport au stock initial et donc une production d’une trentaine par mois. En second lieu, les Russes introduisent dans la bataille tout ce dont ils disposent depuis les missiles hypersoniques Kh-47M2 Kinjal (puis marginalement les 3M22 Zirkom) encore à l’état de prototypes jusqu’aux vieux missiles Tochka-U en passant surtout par la conversion de missiles antinavires en frappes au sol. Qu’il s’agisse des très anciens vieux Kh-22 ou leur version modernisée Kh-32, tirés depuis les airs, ou les modernes P 800 Onyx tirés depuis le sol, ces missiles à longue portée sont très rapides, et donc difficilement interceptables (12 sur 211 Onyx et seulement 2 sur 362 Kh22/kh32) mais au prix d’une faible précision. Les vieux Kh22 en particulier, avec une tonne d’explosif à bord, sont à l’origine de catastrophes meurtrières comme, entre autres, la destruction de la cathédrale d’Odessa, du centre commercial de Krementchouk et d’un immeuble à Dnipro. Les Russes se défendent de frapper directement la population, mais quand on lance des engins aussi puissants que hasardeux au milieu des villes le résultat est le même.
Grâce à tous ces ajouts, les Russes ont réussi à maintenir une cadence de tir de missiles, certes moins élevée qu’au début de la guerre, mais quand même conséquente. A la fin de l’année 2023, on parlait d’un total de 7 400 missiles, de tout type et de toute portée, tirés depuis le début de la guerre, soit plus de dix par jour.
La campagne black out
À partir de septembre 2022, les Russes ajoutent à cet arsenal les drones à longue portée Shahed-136, fournis par l’Iran puis produits et développés en Russie sous le nom de Geran. Le Shahed est lent et ne porte qu’une charge limitée (initialement 20 kg d’explosif et peut-être 40 pour les dernières versions, soit l’équivalent d’un ou deux obus de 152 mm) mais il est très simple et peu coûteux et peut donc être fabriqué en grande quantité. Plus de 13 000 ont été ainsi lancés à ce jour, soit une moyenne de 500 par mois sur des cibles fixes et peu protégées. L’apparition des drones oblige les Ukrainiens à développer un système de défense spécifique, peu efficace au départ mais désormais à peu près au point, ce qui explique le pourcentage total de 66 % d’interceptions alors que l’on en est certainement à au moins 80 % aujourd’hui. Notons qu’avec 33 % de Shahed ayant effectivement atteint le sol, cela donne seulement entre 80 et 100 tonnes d’explosif projetées en deux ans, ce qui est très faible, non pas pour ceux qui sont dans la zone de tir mais au niveau stratégique.
Au début du mois d’octobre 2022, les Russes rationalisent l’emploi de tout cet arsenal hétéroclite. Missiles de tout type et drones sont réunis en salves quasi hebdomadaires de 100 à 200 projectiles destinés à saturer le système de défense aérien ukrainien et produire un effet de masse tant matériel que psychologique. Les attaques sont également concentrées sur le réseau énergétique, électrique en particulier, et secondairement sur les grandes villes, Kiev en premier lieu. Cette campagne dure six mois avant de se réduire en régularité et en volume de munitions disponibles. Si son objectif était de paralyser la société ukrainienne et de faire chuter le moral de la population, l’échec est patent, comme de fait toutes les campagnes visant cet objectif dans l’histoire. Si l’objectif était d’entraver le fonctionnement de l’armée ukrainienne c’est plus réussi, ne serait-ce que par la menace permanente qui pèse sur toute concentration de ressources, la tension sur le système de défense aérienne et le retrait de pièces importantes sur le champ de bataille, comme les canons-mitrailleurs, pour défendre les villes contre les drones.
La campagne de frappes en profondeur s’est poursuivie de la même façon à moindre rythme jusqu’à la fin de l’année 2023, maintenant le réseau électrique ukrainien sous pression, avant d’être relancée par le renfort nord-coréen. On savait que la Corée du Nord avait alors fourni des missiles balistiques KN-23 à la Russie à partir de la fin 2023 mais pas en aussi grand nombre (1300). Le KN-23 ou plutôt les KN-23 car il en existe de nombreuses versions, se veut l’équivalent nord-coréen de l’Iskander russe avec des performances annoncées similaires. Ce n’est pas forcément le cas, les KN-23 ayant connus de nombreux ratés et de très grandes imprécisions en Ukraine, mais cela représente malgré tout par le nombre, la puissance et la difficulté d’interception (1 sur 23) une menace importante. Avec en plus, et surtout, la fourniture de millions d’obus d’artillerie, la Russie doit beaucoup à la Corée du Nord, dont personne ne dit au passage qu’elle serait « cobelligérante ».
En résumé, l’exposé honnête, semble-t-il, du général Syrsky souligne à la fois le volume de cette campagne de frappes par les machines, mais aussi ses limites. Il souligne aussi la difficulté que l’on éprouve encore à intercepter des missiles très rapides, qu’ils soient balistiques ou de croisière, et la nécessité d’une défense adaptée que pour l’instant nous n’avons pas encore à un niveau suffisant. Confrontée à 10 000 missiles conventionnels et 13 000 drones, la France serait de toute façon en grande difficulté. Dernier point : le chiffre final de 25 % seulement d’interception de missiles interceptés n’a pas manqué d’attirer les commentateurs sur le thème : « les Ukrainiens, qui annoncent régulièrement plus de 80 % d’interceptions mentent donc ». On l’a vu les choses sont plus compliquées que cela, puisqu’il s’agit d’une moyenne sur deux ans et demi avec des évolutions majeures de la défense aérienne ukrainienne en capacités et en compétences. Il est probable par ailleurs comme cela a été dit que seules les frappes dans la profondeur font l’objet de bilan forcément beaucoup plus flatteurs. Pour autant, il est vrai que le soutien au moral intérieur et la transparence pour maintenir la confiance des alliés ne font pas forcément bon ménage.
Ouvrir la boîte du chat
On en sait maintenant un peu plus sur les intentions ukrainiennes dans leur offensive dans la province russe de Koursk. Une telle opération pouvait consister en un grand raid, visant à détruire et ébranler autant que possible les forces et le pouvoir russe avant de revenir en Ukraine, ou en une opération de conquête de territoire. L’ampleur des moyens déployés, le temps passé, le plan de cloisonnement du district de Glushkovo par la destruction des ponts précédant très probablement une nouvelle attaque ukrainienne de ce côté, semblent indiquer le choix de la seconde option.
Pour être plus précis, on s’oriente visiblement vers une opération de conquête limitée visant à prendre une zone suffisamment pour être significative stratégiquement, il faut alors compter en milliers de km2, et défendable opérationnellement, c’est-à-dire s’appuyant sur des défenses naturelles, comme la rivière Seym, et des retranchements, tout en étant, comme les Égyptiens en octobre 1973, dans la bulle de protection et d’appui de la défense aérienne et de l’artillerie à longue portée avec par ailleurs des lignes logistiques relativement courtes et protégées. La poche actuellement tenue, plus celle à venir du district de Glushkovo entre la frontière et la Seym, correspond déjà à ces critères. Elle peut encore être étendue, mais sans doute pas beaucoup plus, la phase fluide du combat de manœuvre commençant à faire place à la création d’une ligne de front avec l’engagement des renforts russes.
Il est ainsi très peu probable, et sans doute pas souhaitable, que les Ukrainiens aillent très au-delà de la zone actuelle en direction de Koursk par exemple ou même de la centrale nucléaire de la province. En stratégie comme dans beaucoup d’autres choses, il faut savoir où s’arrête ce qui suffit. Avancer par exemple jusqu’au Koursk, une cinquantaine de kilomètres au-delà de la ligne de contact actuelle, nécessiterait d’augmenter encore le nombre de brigades engagées afin de maintenir une densité minimale de force. Il ne faudrait pas se contenter en effet d’une flèche en direction de la capitale de la province, mais bien d’avoir une poche suffisamment large pour écarter les menaces d’attaque de flanc ou simplement les frappes sur un axe logistique unique. Il faudrait deux fois plus de brigades qu’actuellement déployées pour tenir cette zone, ce qui paraît difficile lorsqu’on combat déjà en flux tendus, pour finalement arriver devant une ville de plus de 400 000 habitants dont la saisie demanderait sans doute encore plus de forces et de temps. Tout cela nécessiterait également le déplacement en Russie de tout l’échelon d’appui d’artillerie et de défense sol-air avec les contraintes qui cela implique. Beaucoup d’efforts incertains - pour rester dans l’exemple de la guerre de 1973 on rappellera la grande erreur égyptienne d’engager les deux divisions blindées de réserve en avant de la zone tenue - pour des gains stratégiques qui ne seraient pas en proportion. La plupart de ces gains stratégiques ont déjà été obtenus et contrôler 4 000 ou 6 000 km2 au lieu des 2 000 qui peuvent être espérés à court terme ne les multiplierait pas par deux ou trois.
Ceux-ci sont déjà considérables et d’abord politiques. On les a déjà évoqués dans le dernier billet, ils n’ont pas changé. Comme un gros chat de Schrödinger, considéré comme à la fois vivant et mort avant qu’on découvre son état réel en ouvrant sa boîte, Poutine pouvait être considéré à la fois comme extrémiste et timoré face à la perspective de déclarer la guerre. Après quelques jours de sidération, comme chaque fois qu’il est surpris, Vladimir Poutine a finalement montré qu’il avait finalement plus peur des réactions internes à une mobilisation guerrière que des Ukrainiens.
Il n’y a que deux emplois possibles de la force légitime, la guerre et la police. Poutine a choisi de qualifier l’opération ukrainienne d’« attaque terroriste » et d’en confier la gestion a des siloviki – les hommes des services de renseignement et de police – plutôt qu’à de vrais généraux. Ce sont pourtant les régiments et brigades déployés en urgence à Koursk qui colmatent vraiment la brèche et s’efforcent de cristalliser une nouvelle ligne de front en défendant toutes les localités.
Cette attaque terrestre ukrainienne a testé aussi la population russe, en particulier celle, très majoritaire, des « épargnés » de la guerre. De ce côté-là, on assiste logiquement plutôt à un réflexe patriotique de soutien aux défenseurs de la patrie, mais c’est un soutien passif. Comme le soulignait la sociologue Anna Colin-Lebedev, le contraste avec la réaction de la population ukrainienne aux attaques russes en Crimée et dans le Donbass en 2014-2015 est saisissant. On n’assiste pas par exemple à la formation spontanée de bataillons d’autodéfense à la frontière avec l’Ukraine, la faute à une longue stérilisation politique et un transfert complet et admis de l’emploi de la force aux services de l’État. Pas de révolte à attendre non plus de ce côté-là, ce que par ailleurs personne n’attendait sauf peut-être justement en cas de mobilisation générale, ce dont Poutine n’a pas voulu, ce qui constitue peut-être l’enseignement majeur de cette opération.
Pas de surprise non plus pour les Ukrainiens du côté des Alliés occidentaux placés devant le fait accompli d’emploi de leurs armes et équipements sur le sol russe. Cet emploi n’a pas, comme c’était prévisible, provoqué la foudre russe sur le territoire des pays fournisseurs, et ceux-ci sont obligés de suivre. On n’imagine pas en effet de se ridiculiser en demandant le retour immédiat des véhicules Marder allemands ou Stryker américain, voire VAB français, sur le sol ukrainien ou d’interdire d’utiliser les lance-roquettes HIMARS ou les bombes AASM après leur démonstration d'efficacité contre les forces ennemies sur le sol russe. C’est une autre évolution considérable qui peut, en liaison avec la décision américaine de fournir également des missiles air-sol à longue portée, peut doper la campagne de frappes ukrainienne.
Au regard de cette impuissance russe de matamore, on ne peut au passage n’avoir que des regrets sur la faiblesse de notre attitude face à la Russie depuis des années et particulièrement juste avant la guerre en 2022. On ne parlait que de « dialogue » comme attitude possible face à la Russie dans nos documents possibles, affublé parfois de « ferme », mais timidement parce qu’on avait supprimé tous les moyens qui permettaient de l’être. Nous avons cru la Russie forte et nous nous savions faibles, nous avons donc été lâches et longtemps encore après que la guerre a commencé. Pour paraphraser Péguy, nous avons expliqué que nous voulions conserver nos mains pures pour cacher que nous n’avions plus de mains.
L’autre nouveauté stratégique de cet été est effectivement la montée en puissance des frappes en profondeur ukrainiennes. On rappellera qu’on peut catégoriser les frappes venues du ciel en trois missions : appui immédiat en avant des troupes de manœuvre (celles que préfèrent les soldats au sol) ; interdiction sur l’arrière de la ligne de front et enfin destructions de cibles militaires ou civiles d’intérêt militaire dans la grande profondeur, comme par exemple les raffineries russes ou inversement le réseau électrique ukrainien. Les plus productives, notamment pour déjouer la stratégie de pression et d’étouffement russe sont les frappes d’interdiction, sur les bases, dépôts, postes de commandement, en clair tout le réseau arrière permettant aux forces de manœuvre de fonctionner.
Desserrer l’étouffement
L’instrument premier de la campagne de frappe ukrainienne est constitué la flotte de drones à longue portée de plus en plus perfectionnée et de plus en plus nombreuse qu’ils ont su se constituer de manière autonome. On serait bien avisé d’ailleurs de s’en inspirer, nous qui fondons notre capacité de frappes en profondeur uniquement sur nos puissants, mais rares chasseurs-bombardiers. L’inconvénient principal des drones est qu’ils ne peuvent porter une charge explosive très élevée, ce qui limite leur emploi à des cibles peu protégées. Heureusement pour les Ukrainiens, et c’est une nouvelle source d’étonnement, les Russes n’ont toujours pas bétonné leurs bases aériennes et beaucoup d’autres objectifs sensibles sur leurs arrières. Ils se sont contentés pour l’essentiel d’éloigner autant que possible ces objectifs de la ligne de front, ralentissant ainsi les opérations, et de les protéger par un peu plus de défense aérienne, ce qui absorbe des ressources précieuses au détriment de la ligne de contact. On assiste donc depuis quelque temps à quelques coups très réussis, comme sur les bases de Mourmansk ou de Marinovka, ou encore les dépôts de carburant de Proletarsk et le ferry Congo trader de transport, là-encore spécialisé dans le transport de carburant.
Tout semble indiquer une volonté ukrainienne d’éviter autant que possible d’attaquer sur le front difficile du Donbass pour privilégier partout ailleurs les raids ou parfois conquêtes terrestres et les frappes, ce que j’appelle « la guerre de corsaires ». C’était un peu la stratégie athénienne face à Sparte durant la guerre du Péloponnèse ou la stratégie romaine durant la Seconde Guerre punique après avoir vainement tenté de vaincre Hannibal sur le champ de bataille. On rappellera cependant que cette stratégie périphérique est très rarement décisive en soi et parfois même désastreuse. Si les enthousiastes peuvent comparer l’opération Triangle blanc à Koursk au débarquement d’Inchon en septembre 1950 pendant la guerre de Corée, les sceptiques peuvent évoquer de leur côté l’expédition athénienne en Sicile en – 415 ou l’établissement d’un camp fortifié à Diên Biên Phu fin 1953 après de nombreuses opérations aéroportées ou amphibies françaises très réussies (l’expression « guerre de corsaires » vient de là).
Il y a toujours aussi le risque que l’ennemi contre défensivement cette stratégie ou adopte la même. Ce n’est pas vraiment l’échec de l’expédition de Sicile qui a engendré la défaite d’Athènes onze ans plus tard, mais la création d’une flotte spartiate et la défaite navale d’Athènes à Aigos Potamos. Privée de flotte, Athènes s’est retrouvée définitivement impuissante face au siège spartiate. Logiquement, la Russie devrait désormais - aurait dû en réalité depuis longtemps – lignemaginotiser sa frontière, y installer un commandement militaire spécifique avec un étagement de forces d’active ou rapidement mobilisables, et des réserves de théâtre. Elle devrait faire couler du béton autour de toutes les cibles possibles ou les enterrer ou les deux et les hérisser des défenses antiaériennes multicouches et dans l’immédiat plutôt à basse et moyenne altitude, un peu comme lorsqu’ils ont protégé le Nil en 1970 face à la campagne aérienne israélienne ou contribué à la défense du Tonkin sensiblement à la même époque face aux Américains. Le fait que cela n’ait pas été fait alors que la guerre dure depuis plus de deux ans ne cesse d’étonner et témoigne quand même des profonds dysfonctionnements de ce régime à la fois corrompu, hypercentralisé et paranoïaque. Le Politburo soviétique était beaucoup plus efficient et réactif.
En attendant, la guerre de corsaires à l’ukrainienne a de beaux jours devant elle, multipliant les coups afin d’user l’adversaire et de remonter le moral de tous à coups de communiqués de victoires. Pour autant, pour gagner vraiment une guerre il faut livrer des batailles et planter des drapeaux sur des villes et on attend les Ukrainiens surtout dans le Donbass. Il y a peut-être à cet égard un espoir même si les dernières nouvelles dans la région de Toretsk et de Pokrovsk ne sont pas bonnes.
Il faut se rappeler du sentiment dominant à l’été 2022 alors que les villes de Severodonetsk et de Lysychansk venaient d’être prises par les Russes après des mois de combats acharnés. Tous les pro-russes de France et de Navarre (re)chantaient victoire ou demandaient la reddition des Ukrainiens « pour abréger leurs souffrances (et nos dépenses) ». Les choses paraissaient en effet inéluctables devant les multiples et inexorables attaques de grignotage russes. Et puis, les Russes se sont arrêtés d’un coup, victimes d’épuisement alors que de l’autre côté les forces ukrainiennes montaient rapidement en puissance grâce à un effort particulier de mobilisation et l’apport occidental, avec à l’époque l’apport d’une artillerie occidentale. On avait alors assisté à un croisement des courbes stratégiques chères au général Svetchine, l’idole du sacro-saint art opératif soviétique, qui a duré jusqu’aux victoires spectaculaires dans les provinces de Kharkiv et de Kherson jusqu’à la fin du mois de novembre, jusqu’à ce que survienne un nouvel équilibre du fait des adaptations russes dans l’urgence.
J’ai le sentiment, mais peut-être s’agit-il simplement d’un biais optimiste, qu’à force d’efforts à l’avant et d’usure à l’arrière les Russes commencent un peu à atteindre leur point culminant face à la réorganisation des forces ukrainiennes aidées à nouveau puissamment par les Occidentaux, les Américains en premier lieu. La prise de Pokrovsk par les Russes serait effectivement une catastrophe, mais elle n’est sans doute pas près d’arriver. Pour autant, il faudra bien un jour que les Ukrainiens gagnent à nouveau des batailles offensives dans la région s’ils veulent gagner la guerre, et ça non plus cela ne semble pas près d’arriver. Pour conclure sensiblement de la même façon depuis des mois, il faudra sans doute attendre 2025 et peut-être 2026 pour voir quelque chose qui ressemble à une victoire pour l’un des deux camps puis, mettons les choses dans l’ordre, des négociations de paix. Peut-être.
De l’intérêt ou non des opérations périphériques
Lorsqu’au cours d’un conflit le front principal se trouve bloqué, les regards des états-majors se portent toujours vers d’autres possibilités de faire mal à l’ennemi. Le front principal en Ukraine se trouve depuis un peu plus de deux ans maintenant le long d’une ligne longeant les limites des deux provinces de Louhansk et Donetsk puis coupant en deux celle de Zaporijjia jusqu’au fleuve Dniepr. C’est là qu’au moins 70 % des forces des deux adversaires sont concentrées afin de procéder à des opérations de conquête ou de défense de territoire. Depuis mi-novembre 2022, les évolutions sur ce front principal sont minimes de part et d’autre, se chiffrant à quelques km2 gagnés ou perdus chaque jour pour s’emparer de villages ou au mieux de petites villes comme Bakhmut. C’est bien là que se décidera sans doute le sort de la guerre, mais les choses s’y passent lentement. Les choses s’y passent également plutôt en faveur des Russes qui grignotent inexorablement le terrain et s’approchent dangereusement d’objectifs importants, comme Pokrovsk dans le Donbass.
Dans ces conditions il n’y a guère d’autres solutions pour les Ukrainiens que de défendre le front principal en essayant de faire payer le plus cher possible chaque km2 perdu et de prendre l’initiative partout où c’est possible afin de faire mal à l’ennemi. À force d’user ainsi les forces de l’adversaire tout en renforçant les siennes avec l’aide des pays alliés, il sera alors possible de reprendre plus tard l’ascendant sur l’ennemi sur le front principal.
N’importe quel officier d’état-major exposant à Moscou les possibilités ukrainiennes dans ce sens a dû forcément expliquer à ses chefs que les Ukrainiens pouvaient mener de nombreuses opérations périphériques au front principal : frappes de drones ou de missiles sur le territoire russe, raids et frappes le long des côtes de la mer Noire, raids de franchissement au-delà du Dniepr, attaque de la Transnistrie en accord avec le gouvernement moldave ou encore attaques dans les provinces limitrophes de Belgorod, Koursk et Briansk. Notons que le même officier aura présenté également les possibilités russes en la matière, depuis les frappes de missiles et drones dans la profondeur, jusqu’à des attaques depuis la Biélorussie ou depuis les provinces limitrophes de l’Ukraine, comme par exemple l’attaque limitée dans la province de Kharkiv en mai dernier.
Aussi lorsqu’une de ces attaques ukrainiennes est survenue le 6 août 2024 dans la province de Koursk, cela n’aurait dû surprendre personne. Et pourtant elle a provoqué de profondes secousses en Russie, où on imaginait sans doute cela impossible non pas militairement, mais politiquement. Attaquer le sol de la Russie d’Europe pour la première fois depuis la Grande Guerre patriotique ne pouvait semble-t-il qu’engendrer une escalade importante, c’est-à-dire une déclaration de guerre, la loi martiale, l’envoi des conscrits à la bataille et la mobilisation générale sans même parler de l’emploi éventuel de l’arme nucléaire. C’est la raison pour laquelle les alliés occidentaux avec les États-Unis en tête interdisaient aux Ukrainiens de tenter quoi que ce soit qui puisse provoquer cela. Ils interdisaient même d’employer les armes fournies pour frapper le sol russe. On se souvient que lors des raids minuscules menés en au printemps 2023 dans la province de Belgorod par des miliciens russes combattant aux côtés des Ukrainiens, certains s’étaient émus que ces hommes utilisent des fusils d’origine belge ou des véhicules légers américains. N’allait-on pas être considérés de « cobelligérants » et cela n’allait-il pas provoquer une colère terrible de Vladimir Poutine ?
Cette fois les Ukrainiens ont placé tout le monde devant le fait accompli en lançant un groupement mobile opérationnel dans la province russe de Koursk, avec de l’équipement occidental et en faisant fi de toutes les frileuses restrictions d’emploi des armes, dont on ne voit pas bien par ailleurs comment elles pourraient encore tenir désormais. Les Alliés pris de court ont été obligés de suivre, surtout lorsqu’ils se sont aperçus qu’au contraire de l’escalade attendue, Vladimir Poutine minimisait l’évènement et la traitait comme une grande affaire de police. Poutine a clairement plus peur de la mobilisation guerrière de son pays que les Occidentaux, essentiellement pour des raisons de politique intérieure.
Assaut, percée et exploitation
L’audace ukrainienne et l’habileté technique à masquer les préparatifs d’une offensive importante ont totalement surpris les Russes qui n’avaient guère préparé la défense de leur propre territoire…ou ont parfois décidé d’utiliser l’argent prévu à cet effet à des fins plus personnelles. Il semble qu’outre le classique camouflage-dispersion des forces, les Ukrainiens soient parvenus à aveugler tout ou partie les capteurs russes, par drones, guerre électronique et infiltration d’équipes de rangers dont c’est peut-être le premier emploi opérationnel. Le retour de l’infanterie légère et furtive, logique dans un champ de bataille jugée transparent, est à souligner une nouvelle fois.
Le 6 août, le groupe mobile opérationnel (GMO) ukrainien perce la frontière en six endroits avec semble-t-il autant de bataillons interarmes. Les faibles défenses des gardes-frontières sont rapidement débordées, près de 300 hommes, des conscrits pour l’essentiel, sont capturés. Pendant ce temps, les équipes de rangers et de forces spéciales s’infiltrent plusieurs dizaines de kilomètres en avant des forces mécanisées afin de renseigner sur le terrain et l’ennemi, de semer la confusion et de tendre des embuscades, directement ou en liaison avec l’artillerie à longue portée. Les bataillons mécanisés eux-mêmes engagent des sections interarmes de reconnaissance en avant. L’ensemble est survolé par les drones, qui font office d’aviation légère de reconnaissance et d’appui, et suivi de quelques batteries de mortiers (point faible ukrainien) pour l’appui au plus près et évolue sous bulle de protection antiaérienne et d’appui d’artillerie des bataillons de brigade et de brigades autonomes restées en Ukraine. Il n’est pas exclu qu’une patrouille d’avions F-16 soit également engagée en défense du ciel depuis la région de Soumy. Des frappes d’interdiction en profondeur sont planifiées pour encager autant que possible la zone d’opérations, comme celle, très destructrice, réalisée sur la base aérienne de Lipetsk le 9 août. Cette phase initiale témoigne déjà de la bonne maitrise ukrainienne des opérations mobiles complexes. Les Ukrainiens restent visiblement supérieurs aux Russes dans le combat de manœuvre, et ont donc tout intérêt à le privilégier.
Opérationnellement, la Russie réagit logiquement en ordonnant aux quelques forces encore sur place de tenir fermement toutes les localités et en envoyant sur place les forces aériennes et toutes les troupes en armes disponibles afin de freiner les forces ukrainiennes. Les forces aériennes russes, toujours très dépendantes des ordres d’un commandement au sol alors dans la confusion, ne savent pas très bien où frapper. On parle d’au moins un hélicoptère perdu par la percussion d’un drone, sans doute une première très intéressante. On signale l’emploi de missiles Iskander sur les forces de reconnaissance ukrainiennes, ce qui revient à chasser des moustiques au marteau et témoigne un peu de la fébrilité qui règne alors au sein du commandement russe.
Les bataillons interarmes ukrainiens progressent au rythme rapide de 3 à 4 kilomètres par jour, freinées principalement par la résistance dans les localités en proportion du volume de celles-ci. A l’ouest de la poche, c’est la petite ville de Soudja qui nécessite plusieurs jours de combat pour être prise ; à l’est, les russes utilisent Korvenovo comme point d’ancrage. Les Ukrainiens sont visiblement en offensive divagante, sans objectif précis mais en progressant partout où c’est possible d’où la forme de main que prend la carte de la zone d’action ukrainienne, qui n’est pas encore une zone contrôlée au regard de la densité des forces engagées. A J+6, on compte une trentaine de compagnies de manœuvre mécanisées ou de reconnaissance pour plus de 900 km2, soit une trentaine de km2 par unité, ce qui est considérable. Bien sûr, ces unités élémentaires regroupées par trois, quatre ou cinq dans des bataillons interarmes, ne sont pas réparties sur tout le secteur mais concentrées sur les trois faces de la poche avec un effort particulier à l’Est face à la province de Belgorod sans doute pour faire face au plus gros des forces russes, le 277e régiment d’infanterie déjà sur place et la 810e brigade d’infanterie navale envoyée en urgence. De ce côté, la ville de Soudja est finalement prise, et un bataillon de la 22e brigade peut progresser sur la route R200 en direction très lointaine de Koursk et un bataillon de la 92e longe la frontière à l’Est en direction encore plus lointaine de Belgorod. A l’ouest de la poche, les Russes s’accrochent à Korenovo où ils engagent leurs renforts face à la 82e brigade ukrainienne. La situation est plus fluide au nord de la poche avec la 80e brigade ukrainienne en pointe en direction, également lointaine, de Lgov, qui est fortifiée. La 80e brigade fait de plus en plus face aux unités de la 98e division aéroportée russe.
Au bout d’une semaine de combat, la défense russe se densifie progressivement, avec déjà 7 brigades ou régiments signalés, alors que les brigades ukrainiennes s’éloignent de plus en plus de leurs appuis et soutiens. Il leur sera possible de progresser quelques jours, sans imaginer pouvoir atteindre des objectifs stratégiques comme la ville de Koursk, son aérodrome et sa centrale nucléaire. La ligne de contact est destinée mécaniquement à se cristalliser en ligne de front. On ne sait pas encore qu’elle est la décision prévue par les Ukrainiens à ce moment-là entre repli derrière la frontière, et l’opération Triangle blanc aura été un grand raid de cosaques, résistance mobile sur tous les points de contact avec le risque d’être finalement refoulé par la force et avec pertes ou enfin installation sur la ligne la plus défendable possible en territoire russe afin de conserver malgré tout un gage de territoire et de créer un nouveau front fixant un grande nombre d’unités russes dans une région qui en était dépourvue. On verra alors seulement si cette opération, pour l’instant un succès opérationnel très clair pour les Ukrainiens, produira des effets stratégiques importants. En clair, on verra si cette opération périphérique valait le coup alors que les choses deviennent critiques sur le front principal.
Dissuasion instable
Le Premier ministre Ehoud Olmert qui vient de succéder à Ariel Sharon saisit l’occasion pour reprendre l’initiative après le retrait de Gaza, assurer une image d’homme fort soucieux de la sécurité des Israéliens et restaurer la capacité de dissuasion israélienne. L’effort de guerre est déplacé immédiatement de Gaza vers le Liban et Olmert annonce haut et fort la destruction prochaine du Hezbollah, l’organisation chiite qui a contraint l’armée israélienne à quitter le Sud-Liban et menace désormais tout le nord du pays.
On connaît la suite : les forces aériennes israéliennes ravagent le Liban sans empêcher le Hezbollah de tirer une centaine de roquettes chaque jour pendant plus d’un mois sur le nord d’Israël et les forces terrestres, très maladroitement engagées, sont tenues en échec. La résolution 1701 du conseil de sécurité des Nations unies qui appelle au désarmement du Hezbollah et au contrôle du Sud-Liban par l’armée libanaise et la FINUL permet à tout le monde de sauver la face et d’arrêter les combats, même si personne ne croit à sa mise en œuvre réelle. Depuis cette époque, Israël et le Hezbollah s’observent avec méfiance, conscients du mal que chacun peut faire à l’autre, ce qu’on appelle aussi de la dissuasion mutuelle.
Les choses ont fondamentalement peu changé depuis cette époque, à part que le Hezbollah est bien plus puissant qu’à l’époque. C’est l’organisation armée qui dispose du plus grand arsenal de projectiles au monde, un arsenal bien supérieur en quantité, avec un total de 130 à 150 000 projectiles en tout genre et en qualité avec des engins à courte portée - drones, missiles - très difficiles à arrêter et des centaines de missiles balistiques capables de frapper toutes les villes d’Israël. Le Hezbollah peut lancer chaque jour autant de projectiles que pendant toute la guerre de 2006 et finir par submerger le très sophistiqué système de défense aérienne israélien.
Une question fondamentale qui se pose du côté israélien est de savoir si cet arsenal peut être suffisamment réduit par une attaque massive préventive pour permettre ensuite au bouclier de contrer le reste et neutraliser ainsi l’ennemi. La tentation est donc très forte de recourir à cette attaque désarmante, mais pour autant son résultat n’est pas certain. Il est fort possible que l’arsenal du Hezbollah soit une force de seconde frappe, c’est-à-dire capable de faire quand même très mal malgré une attaque préalable. Du côté du Hezbollah on se dit sans doute aussi qu’il vaudrait également mieux frapper les premiers.
Ce n’est pas tout. Le Hezbollah dispose aussi d’une infanterie très supérieure en qualité, en armement et en quantité à celle du Hamas, avec entre 40 et 50 000 combattants permanents, dont la force spéciale Radwan, et bien plus de miliciens réservistes. Outre les combats de 2006 et ceux des années 1990 pour les plus anciens, beaucoup de ces combattants ont l’expérience de la guerre en Syrie où ils ont servi de fer de lance du régime d’Assad. Autrement dit le Hezbollah, a non seulement aussi au sol de quoi résister durement à une offensive israélienne mais également sans doute de quoi attaquer le territoire israélien. Même si le Hezbollah n’a plus osé attaquer directement Israël depuis 2006, contrairement au Hamas, il constitue la menace principale pour l’Etat hébreu
Juste en dessous de la guerre totale
Survient le 7 octobre 2023. Alors que les Israéliens ont surtout le regard tourné vers le Liban et la Cisjordanie, l’attaque la plus terrible contre le sol israélien depuis 1949 vient du territoire de Gaza. Tout en combattant l’attaque du Hamas au sud, le gouvernement israélien observe donc avec angoisse la frontière nord avec la crainte d’une offensive similaire de la part du Hezbollah selon un plan coordonné, comme lors de l’offensive commune de l’Égypte et de la Syrie le 6 octobre 1973 ou en décalé comme en 2006. Le risque est majeur et dès la mobilisation trois divisions de réserve israéliennes sont immédiatement envoyées ou renforcées au nord du pays et l’aviation effectue des démonstrations de force.
Rien ne vient pourtant de ce côté le 7 octobre. Il est clair désormais que le Hezbollah n’avait pas été mis au courant de l’attaque du Hamas, ne serait-ce que pour préserver le secret et la surprise. Il est clair aussi que le Parti de Dieu, par peur de la furie israélienne contre lui et un Liban en crise profonde, n’avait pas du tout envie de se lancer dans une guerre totale. Pour autant, il semblait obligatoire de montrer sa solidarité avec le Hamas, même si les relations avec l’organisation palestinienne ont toujours été ambiguës. Il ne faut pas oublier non plus que la plupart des organisations armées palestiniennes, dont le Hamas et le Jihad islamique, sont également présentes au Liban, avec des capacités de frappe et de combat terrestre modestes mais suffisantes pour harceler la frontière avec Israël. Les premiers tirs venant du Liban contre l’État hébreu et les premières ripostes israéliennes surviennent le 8 octobre. Les populations frontalières israéliennes et libanaises commencent à évacuer la région.
La tentation est alors forte au sein du gouvernement israélien, le ministre de la Défense Yoav Gallant en tête, de considérer, comme en 2006, qu’il faut certes châtier le Hamas mais aussi, et peut-être même prioritairement, attaquer préventivement le Hezbollah. L’intervention rapide américaine, avec le déploiement d’une armada très dissuasive vis-à-vis de l’Iran et du Hezbollah (on rappellera au passage que les Américains n’ont jamais oublié les 240 morts du 23 octobre 1983 à Beyrouth ni l’aide de l’Iran à beaucoup de leurs ennemis en Irak) et le déplacement de Joe Biden appelant dès le 10 octobre les Israéliens à la retenue calme en partie les ardeurs. La constitution d’un cabinet de guerre avec Benny Gantz et Gadi Eisenkot, deux anciens chefs d’état-major hostiles à l’aventurisme, finit par convaincre au moins de la dangerosité de se lancer dans deux guerres simultanément.
Les forces aériennes et les divisions d’active 98 et 162, aidées des divisions de réserve les plus solides, sont finalement totalement engagées à Gaza. Les Israéliens saisissent néanmoins toutes les occasions pour frapper au Liban et en Syrie pour interdire l’approvisionnement du front libanais et pour tuer les cadres du Hamas bien sûr, comme Saleh el-Arouri frappé le 2 janvier 2024 au cœur de Beyrouth, du Hezbollah et même de l’organisation Qods dans le consulat iranien à Damas le 1er avril 2024. Ces frappes sont toujours expliquées comme étant en riposte de celles du Hezbollah, qui annonce lui-même que ce sont des réponses aux frappes israéliennes. Le Hezbollah prend soin de ne pas aller trop loin en évitant de toucher les civils. En neuf mois, les 6 400 projectiles du Hezbollah, des roquettes à faible portée et missiles antichars à longue portée comme les Kornet russes pouvant frapper avec précision et sans pouvoir être arrêtés jusqu’à 10 km, provoquent la mort de plus de trente Israéliens, des soldats pour la plupart. Dans la grande majorité des cas, le Hezbollah tire sur des villages vides. Les attaques israéliennes tuent près de 400 personnes au Liban, là encore des combattants du Hezbollah pour la plupart et une centaine de civils.
Même lorsque les Iraniens décident de frapper Israël dans la nuit du 13 au 14 avril en riposte à l’attaque du consulat à Damas et actionnent l’ensemble du « cercle de feu » des organisations armées alliées, la participation du Hezbollah est des plus modestes. La réponse israélienne le 19 avril évite également le Parti de Dieu pour frapper en Iran et en Syrie. La guerre de part et d’autre de la frontière entre Israël reste donc volontairement contenue.
Les choses commencent à bouger à l’été. Le 9 juin, Benny Gantz quitte le cabinet de guerre et la capacité de persuasion de Joe Biden s’effrite au grès de ses difficultés dans la campagne électorale américaine. Les 63 000 réfugiés intérieurs israéliens originaires de la frontière expriment de plus en plus fort leur lassitude. La guerre à Gaza est également en train de changer de phase. Le Hamas a été sévèrement touché et ne constitue plus une menace. Si la guerre continue de ce côté, elle prend de plus en plus l’aspect d’un quadrillage. Cela signifie concrètement qu’une fois le nettoyage de Rafah terminé, les divisions 98 et 162 ainsi que la majorité des forces aériennes seront disponibles pour agir ailleurs. Il faudra certes reconstituer un peu ses forces et recompléter son stock de munitions aériennes avec l’aide américaine, mais on pouvait alors considérer que Tsahal pourrait mener bientôt une campagne aéroterrestre complète au Liban à la fin de l’été ou au début de l’automne, peut-être en profitant de grands évènements internationaux comme les Jeux olympiques ou l’élection présidentielle américaine.
Danse sur un volcan
Le 27 juillet, une roquette de forte puissance Falaq-1 frappe la ville druze de Majdal Shams sur le plateau du Golan, tuant 12 adolescents. C’est le plus grand massacre d’Israéliens depuis l’attaque du 7 octobre et l’émotion est évidemment immense. Le Hezbollah nie, contre toute évidence, son implication dans la tuerie. Il est vrai que ce massacre tranche avec la politique de l’organisation depuis dix mois et que le groupe d’adolescents druzes n’était pas spécialement visé, puisqu’il est impossible de le faire avec une munition aussi imprécise après un vol de plusieurs kilomètres. Toujours est-il que le Hezbollah a lancé 50 kg d’explosif sur une ville. Il avait utilisé pour la première fois une Falaq-1 fin janvier, mais contre des installations militaires et l’avait revendiqué. Peut-être s’agissait-il le 27 juillet de frapper également un objectif militaire ou peut-être un commandant a-t-il voulu réellement frapper une petite ville, on ne sait pas très bien. Toujours est-il que volontairement ou non, un seuil a été franchi qui appelle forcément à une réaction forte israélienne.
Que faire ? Les partisans de la destruction du Hezbollah ou du moins de son expulsion au sud du fleuve Litani peuvent arguer qu’on aurait dû agir plus fortement et plus tôt. Désormais en position de forces, ils prônent donc une offensive « surprenante, rapide et brutale » selon les mots du Yoav Gallant le 17 juillet devant des réservistes gardant la frontière. Les forces terrestres ne sont pas encore prêtes mais il est possible de lancer d’ores et déjà une grande campagne aérienne, même si la consommation considérable de munitions sur Gaza a un peu épuisé les stocks. Les prudents font remarquer que les opérations ne sont pas terminées à Gaza, qu’il y reste encore 116 otages, et qu’il serait hasardeux de se lancer dès à présent dans une nouvelle guerre très incertaine. La communauté internationale craint surtout un embrasement régional si l’Iran et tous ses groupes alliés se mettent de la partie, obligeant sans doute les autres acteurs de la région, occidentaux ou arabes, à s’impliquer également.
L’option la plus probable à ce stade est donc une série de frappes aériennes d’une intensité inédite sur ce front mais encore limitées dans leur volume et leur objectif, le Hezbollah et le Hezbollah seul. Une escalade limitée donc pour se venger mais aussi « pour voir ». Le Hezbollah peut alors céder et accepter un repli (sans aucun doute temporaire) au nord du Litani en signe de volonté de paix, surtout à destination libanaise. Il peut riposter modérément afin de continuer à rester sous le seuil de la guerre totale. Il peut aussi escalader en étendant nettement le volume et la portée de ses tirs sur Israël. On rentrerait alors sans aucun doute dans un engrenage terrible où l’aviation israélienne aurait alors toute justification pour frapper le Hezbollah le plus massivement possible afin de stopper ses tirs et de détruire le plus vite possible son arsenal à longue portée.
Il est fort possible aussi, comme en 2006, que les Israéliens choisissent aussi de frapper le reste du Liban en espérant que le gouvernement libanais (si tant est qu’il y en ait réellement un), l’armée libanaise (idem) et même la population finiront par pousser le Hezbollah à céder. Le général Gadi Eisenkot, membre du cabinet de guerre avait baptisé cela la « doctrine Dahiya », du nom d’un quartier de Beyrouth bombardé dès le début de la guerre de 2006. Le Liban n’a jamais eu besoin d’une campagne de bombardement mais surtout pas en ce moment, et cela a effectivement joué sans aucun doute dans la retenue du Hezbollah, mais on ne sait pas très bien par quel miracle ce concept fonctionnerait maintenant alors qu’il n’a jamais fonctionné dans le passé.
Si le Hezbollah ne cède pas malgré les coups reçus du ciel, il n’y aura pas d’autre solution que de lui donner des coups au sol et donc d’engager les forces terrestres, et notamment les deux divisions d’active venant du sud. L’armée de Terre israélienne n’est plus celle, très maladroite, de 2006 d’autant plus qu’elle s’est largement aguerrie depuis neuf mois. La nouvelle offensive serait infiniment mieux coordonnée et ressemblerait sans doute au rouleau compresseur des colonnes blindées de l’opération Paix en Galilée en 1982. L’armée israélienne avait alors engagé cinq divisions avec 78 000 hommes face à 30 000 Syriens et au maximum 15 000 combattants de l’OLP. L’armée israélienne peut désormais engager moins de troupes qu’à l’époque alors que le Hezbollah, qui a parfaitement organisé le terrain, dispose d’une infanterie très supérieure aux forces syriennes et palestiniennes.
Le combat sera sans aucun doute très brutal, pour reprendre les termes de Yoav Gallant, certainement pas rapide et effectivement sans doute surprenant mais pas forcément en faveur d’Israël. S’il y avait toujours le moyen de présenter une victoire militaire contre le Hamas, même relative puisque l’organisation est toujours là et tient le terrain, les choses sont beaucoup plus incertaines contre le Hezbollah. Ce qui est sûr c’est que le Liban sera ravagé, une partie d’Israël aussi sans doute, et les pertes et les souffrances très élevées. Cela vaut-il le coup ? Même s’il était vaincu au Sud-Liban le Hezbollah a suffisamment de profondeur stratégique pour survivre, se reconstituer, revenir et redevenir la même menace dans quelques années. A moins de changer radicalement de vision du monde et de politique dans les deux camps, et ce n’est visiblement pas la tendance, l’affrontement est condamné à être éternel.
| La Tribune, 06 nov. 2023 |
Raids et corridors
À Gaza, on a échangé la guerre par pulsions de quelques jours à quelques semaines — 2006, 2008, 2008-2009, 2012, 2014, 2021 — par une guerre en continu dont on ne voit pas la fin. Il n’est d’ailleurs pas exclu que celle-ci ne soit d’ailleurs pas du tout envisagée.
Après l’ampleur et l’horreur de l’attaque du 7 octobre 2023, il était difficile pour Israël, quel que soit le gouvernement, de ne pas vouloir et annoncer la destruction de l’organisation qui avait perpétré cela. Or, s’il y a bien quelque chose que l’on a appris de toutes les guerres que l’on mène depuis des dizaines d’années contre des organisations armées est bien qu’on ne peut y parvenir par le seul ciblage à distance. Cela peut suffire pour contenir un ennemi, mais pas pour le détruire. Pour cela, il faut l’étouffer, c’est-à-dire conquérir et contrôler le terrain dans lequel il vit. C’est beaucoup plus risqué pour ses troupes que de larguer des bombes à distance et très délicat lorsqu’il faut évoluer et combattre au sein d’un espace urbain densément peuplé, mais il n’y pas d’autre solution. Cette conquête-occupation est par ailleurs une greffe qui a toutes les chances d’être rejetée si elle s’effectue brutalement et si elle n’est pas perçue localement comme un minimum légitime. C’est fondamentalement et après des années d’erreurs, le modèle de la pacification de Bagdad en 2007-2008 contre l’État islamique en Irak et l’armée du Mahdi dans un espace trois fois plus vaste et peuplé que Gaza.
Considérant leur position stratégique et leur expérience comme unique, les militaires israéliens ne regardent pas beaucoup les guerres étrangères. Par ailleurs, ils ne veulent plus occuper complètement des espaces hostiles après les expériences passées difficiles et considèrent qu’ils n’ont plus les moyens de le faire. La population de Gaza a cru de moitié depuis le retrait israélien de 2005 pour atteindre 2,1 millions d’habitants alors que les forces terrestres de Tsahal ne cessaient au contraire de diminuer. Sur le papier, celles-ci représentent encore 526 000 soldats d’active (dont seulement 26 000 professionnels) et surtout de réserve, mais la guerre en cours a montré que Tsahal pouvait difficilement engager au combat plus de vingt brigades de contact (blindée, infanterie, parachutiste ou commando) en même temps, soit les neuf brigades d’active et onze brigades de réserve ou formées à partir des écoles militaires. Les brigades d’active sont par principe permanentes mais les autres peuvent difficilement être engagées plus de deux mois consécutifs. Ces brigades sont par ailleurs assez légères, avec trois ou plus rarement quatre groupements tactiques interarmes (GTIA) d’environ 500 hommes. C’est donc entre 30 000 et 40 000 hommes que les Israéliens peuvent réellement engager au contact de l’ennemi en même temps. C’est moins que tous les adversaires réunis à Gaza.
Pour reprendre l’exemple évoqué de Bagdad en 2007-2008, les Américains avaient alors déployé 35 000 hommes dans la capitale irakienne (et on rappellera qu’ils ont eu 600 morts dans cette expérience d’un an). La différence était cependant que les Américains n’étaient pas seuls puisqu’ils pouvaient compter sur l’aide de 50 000 soldats et policiers irakiens, ce qui donnait un peu plus de légitimité à leur action et permettait une relève, mais aussi 20 000 mercenaires locaux, dont d’anciens ennemis, intégrés à leurs unités. Les Israéliens, eux, sont seuls et ils ont d’autres adversaires potentiels que le Hamas à Gaza. Ils ne veulent donc pas engluer à Gaza toutes leurs forces déployables, très supérieures en volume à, par exemple, celles de la France mais quand même limitées par rapport aux enjeux. Ils ont donc adopté une stratégie de très longue haleine, visant d’abord à éliminer le maximum de membres du Hamas et des organisations alliées (Jihad islamique, FPLP, etc.) par des frappes aériennes massives, puis par de grands raids de bouclage et destruction méthodique, à Gaza-Ville, Khan Yunes et à Rafah depuis le mois de mai 2024.
Les Israéliens ont également solidifié la barrière frontalière avec notamment un accroissement du glacis à son abord et surtout ils ont mis en place un corridor fortifié coupant en deux le long de la route 719 le territoire de Gaza aux deux tiers nord. Les fortins de ce corridor de Netzarim sont actuellement tenus par la 99e division et trois brigades de réserve, en relève régulière. La 162e division, d’active s’est de son côté emparée d’une bande de deux kilomètres le long de la frontière entre Gaza et l’Égypte. Les Égyptiens aidés des Américains ont proposé la mise en place d’une solide barrière de blocage et de surveillance souterraine et de surface le long de la frontière, mais l’arrivée de la 143e division de réserve dans la zone semble indiquer que les Israéliens préfèrent y installer un nouveau Netzarim.
Outre la 162e division poursuivant la sécurisation — un euphémisme pour éviter de dire « nettoyage » — de Rafah, la 98e division, l’autre division d’active, mène des raids de brigades limités dans le temps à l’intérieur des poches nord et sud entre les corridors afin de casser toute reconstitution de forces ennemies. Les frappes aériennes se poursuivent également contre toute cible considérée de grande valeur, comme le 13 juillet dernier lorsque huit bombes d’une tonne sont larguées dans le camp de réfugiés d’al-Mawasi afin de tuer Rafe Salama le chef de la brigade de Khan Yunes et surtout Mohammed Deif, le chef des brigades al-Qassam, l’armée du Hamas. Au prix d’un nouveau massacre épouvantable, le bombardement a tué Salama et sans doute Deif.
Condamnés au chaos
Quel est le bilan stratégique de tous ces efforts ? Avec désormais 16 000 combattants ennemis revendiqués comme tués et autant de blessés graves ou prisonniers, le gouvernement israélien peut estimer avoir presque « détruit tactiquement » le Hamas et ses alliés. Ceux-ci ne peuvent plus mener d’offensives en Israël au sol comme dans le ciel, hormis parfois avec quelques roquettes peu dangereuses. La sécurité est donc rétablie dans le sud du pays et sans doute pour longtemps. Une fois le nettoyage de Rafah terminé, il sera possible grâce à la barrière et aux corridors de quadriller le territoire à la manière de la Cisjordanie et de frapper sans trop de risques et de pertes israéliennes toute nouvelle concentration de forces ennemie qui se présenterait.
On compte 326 soldats israéliens tués à ce jour dont 1/5e du fait de tirs fratricides, une proportion très importante qui témoigne à la fois d’une débauche de feu et d’un manque de contrôle interne. C’est relativement peu au regard de l’ampleur des combats, mais avec également près de 400 blessés graves et 1600 blessés légers, cela peut commencer à faire beaucoup lorsque cela se concentre sur quelques brigades. La seule 84e brigade Givati, la plus touchée, a perdu 50 morts. En utilisant au maximum la puissance de feu aérienne, l’artillerie ou le direct à distance (canons de chars et canons-mitrailleurs) et en protégeant au maximum les soldats avec du blindage lourd, les risques sont effectivement contenus. Plus de 40 combattants ennemis beaucoup moins protégés et moins équipés d’armes à distance tombent pour un seul soldat israélien. Ce soldat israélien tombe désormais tous les quatre jours et non plus toutes les sept heures au plus fort des combats de décembre 2023.
Pour autant on est loin de l’objectif initial annoncé de destruction du Hamas et de libération de tous ses otages. Le Hamas et ses principaux leaders, sauf peut-être Deif, sont toujours là dix mois après le début de la guerre et continuent de combattre même très affaiblis, ce qui peut déjà être considéré pour eux et ceux qui les observent comme une victoire. S’il ne peut pour l’instant plus attaquer sérieusement le territoire israélien, le Hamas peut toujours harceler les corridors et les forces israéliennes qui pénétreraient à nouveau dans Gaza. Ce sont des combats désormais de faible ampleur mais des combats quand même, ce qui suffit à leur propagande. Avec l’attaque-surprise du 7 octobre — en omettant ou niant même les horreurs sur les civils — la poursuite des combats jusqu’à aujourd’hui et la libération de 260 prisonniers en échange d’otages, la popularité du Hamas est au plus haut chez les Palestiniens, y compris à Gaza où elle était descendue très bas, et cette popularité au détriment de l’Autorité palestinienne ou du Fatah était sans doute le but principal recherché.
Le Hamas détient par ailleurs toujours 116 otages, et l’action militaire israélienne, sans être négligeable, a eu beaucoup moins d’effets pour libérer les 105 autres que les concessions accordées au Hamas. Le Hamas et ses alliés contrôlent encore la majorité du territoire et de la population de Gaza et compensent en partie leurs pertes en recrutant dans le vivier de tous ceux qui veulent se venger des Israéliens. Dans ces conditions, le Hamas se sent suffisamment fort pour ne négocier qu’un cessez-le-feu permanent, autrement dit la fin de la guerre et donc la victoire. Comme il n’en est évidemment pas question et que le gouvernement israélien n’a rien à faire du reste du monde, la guerre continue et continuera sans doute longtemps, au désespoir de la population.
Dans un article récent (ici) qui a fait grand bruit, plusieurs auteurs de The Lancet décrivent une situation humanitaire terrible où ils reprennent les estimations de décès du ministère de la santé palestinien (37 396 au moment de l’article, presque 39 000 aujourd’hui) et celles évidemment extrêmement incertaines de 10 000 disparus dans les décombres. En soustrayant les morts de combattants et les morts naturelles (5 000 en moyenne en dix mois de temps de paix), il y a un consensus parmi les non-militants pour estimer les pertes civiles directes de cette guerre à une fourchette macabre de 20 à 30 000 morts et le triple ou quadruple de blessés plus ou moins graves, soignés dans des conditions difficiles. Pour le site AirWars, qui ne s’intéresse qu’aux effets des frappes aériennes, celles-ci ont constitué d’assez loin le plus grand pourvoyeur de victimes civiles et bien sûr de dégâts avec un tiers des bâtiments du territoire sévèrement endommagés, en particulier dans les terribles mois d’octobre à décembre 2023. Les auteurs de The Lancet insistent en fait surtout sur la crise humanitaire et sanitaire en cours et qui pourrait sur les années à venir provoquer encore plus de morts. De manière très empirique puisque ce n’est pas une étude, ils alertent en expliquant qu’au total 186 000 personnes (en multipliant simplement par 4 les chiffres actuels) pourraient avoir péri toutes causes confondues du fait du conflit dans les années à venir.
Voici donc le destin promis pour l’instant aux gens de Gaza, les « sacrifiés nécessaires » selon Yahya Sinwar, complices des auteurs du pogrom du 7 octobre ou au moins gêneurs pour le gouvernement israélien, condamnés à vivre dans un univers à la « New York 1997 » les frappes aériennes en plus, ballotés au gré des combats, sans possibilité de fuir du territoire, sans écoles et travail, vivants de l’aide humanitaire qu’on laissera bien entrer, et laissés sous la coupe de clans et de groupes armés comme le Hamas car il n’est pas question pour Israël de l’administrer ou de laisser l’Autorité palestinienne ou quiconque d’autre le faire. Le mal est donc contenu dans Gaza mais au prix d’un siège éternel, d’une vie épouvantable pour ses habitants et d’un État de guerre permanent pour les Israéliens. Comme cela ne satisfait pas encore à certains, il est très fortement question de faire la même chose au Liban.
L’anomalie comme opium des complotistes
Comme toute chose surprenante en politique ces deux anomalies sont évidemment à l’origine de deux théories complotistes contradictoires qui ont circulé immédiatement après les faits. La première, que l’on retrouve évidemment du côté des gens très hostiles à Trump décrit un candidat organisant lui-même son agression afin de booster sa popularité, à la manière de Nelson Hayward, ce personnage de la série Columbo (S03E03)…qui en profitait aussi au passage pour éliminer un adjoint gênant. La seconde, étrangement plutôt parmi les partisans de Trump, où en France les amis de la Russie ce qui revient un peu au même, est que l’« État profond américain » a voulu se débarrasser de ce révolutionnaire acharné à le détruire. On a même vu le tireur dans un publicité de 2022 financé par le fonds d’investissement Black Rock, c’est dire.
Tout cela ne présente pas grand intérêt, sinon comme symptôme d’une tension particulière. Les pseudo-attentats ont peut-être existé depuis toujours. C’était même une spécialité russo-soviétique justifiant répressions diverses, purges ou effectivement tremplin électoral pour Vladimir Poutine, alors peu connu, mais élu triomphalement à la présidence après les attentats d’août-septembre 1999 organisés par le FSB à Moscou. Les tentatives d’assassinats contre soi sont en revanche beaucoup plus complexes à organiser parce qu’il faut bien prendre un peu de risque pour que cela ait l’air crédible, mais surtout éviter que l’enquête du Columbo ou du journaliste local ne révèle un pot aux roses qui pour le coup s’avérera désastreux politiquement et même judiciairement. Dangereux et délicat à manier donc. On se souvient de l’imbroglio de l’« attentat de l’observatoire » dans la nuit du 15 au 16 octobre 1959 à Paris contre François Mitterrand, alors sénateur. Ce fut une affaire assez minable dont on ne sait pas encore très bien qui a manipulé qui, mais qui a fait très mal à l’image de Mitterrand au lieu de la renforcer comme celui-ci l’espérait. En dehors de cette affaire rocambolesque, je ne connais aucun cas réel d’auto-attentat.
Les assassinats organisés de citoyens de son propre pays par l’État ou ses services de manière autonome sont évidemment plus courants, et c’est là encore plutôt une spécialité russe depuis quelques années. C’est toutefois assez rare dans les démocraties, ne serait-ce que parce que les capacités d’investigation et de révélation du complot sont plus importantes qu’ailleurs. Mais ce n’est pas impossible. Pour rester aux États-Unis, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy le 22 novembre 1963 est sans aucun doute celui qui a donné naissance à la plus grande littérature et le plus grand nombre d’organisations suspectes, depuis la CIA, jusqu’aux anticastristes, en passant par la mafia de Chicago, l’Union soviétique, le complexe militaro-industriel et même le vice-président Johnson. Peut-être. Rappelons simplement que comme dans le cas de l’auto-attentat, on n’a pas droit à l’erreur dans ce genre d’exercice sous peine de retours politiques dévastateurs, au moins en démocratie. On s’efforce donc, sans certitude absolue, de faire en sorte que cela réussisse. En clair et pour revenir à l’attentat de Butler, on ne confie pas ce genre de mission à un gamin de vingt ans, un âge où aux États-Unis on a le droit d’acheter des armes mais pas de l’alcool, plutôt instable et par ailleurs mauvais tireur selon ses camarades du Clairton Sportsmen’s Club.
Avec Thomas Matthew Crooks on est effectivement loin assez loin de simplement Lee Harvey Oswald, mais bien plus proche de tous les presque toujours illuminés qui ont assassiné quatre présidents des États-Unis et essayé 17 fois de le faire sans réussir, ce qui au passage donne quand même une bonne moyenne pour 46 POTUS. Quant aux assassinats et tentatives d’assassinats de candidats à la présidence ou des personnalités politiques majeures, elles sont singulièrement nombreuses. Et pour tous ceux qui sont passés à l’acte, combien y ont songé mais n’ont pu passer à l’acte comme Travis Bickle, le héros de Taxi Driver car ils n’ont pas trouvé de faille dans le dispositif de sécurité ?
4,86 grammes de politique
Thomas M. Crooks, a, lui, pu accéder à la célébrité morbide, car il a trouvé une faille dans le dispositif, certes assez incroyable mais tout à fait possible dans le monde réel et non fantasmé des complotistes.
Un dispositif de sécurité comprend au moins deux cercles de protection. Le premier est très proche afin d’empêcher les attaques à très courte portée et protéger la cible si ces attaques ont quand même lieu puis procéder à l’évacuation, les soins éventuels, etc. Un deuxième cercle vise à protéger la cible des tireurs à quelques centaines de mètres de portée, mais aussi de possibles attaques de drones. Après reconnaissance des lieux, tous les emplacements de tir possibles sont soit occupés, soit lorsque c’est possible barricadés ou entravés, soit, au minimum, surveillés à vue directe ou par drone. On peut inclure aussi un troisième cercle plus large face aux menaces à plus longue portée, des mortiers par exemple, et surveiller les approches. Ce réseau de surveillance est doublé d’un dispositif de filtrage et de fouilles ou, pour faire simple, plus on s’approche de la cible et plus on doit être léger, à pied et sans moyen de dissimuler des objets lourds.
Après le quadrillage et l’occupation rationnelle du terrain, le point clé réside dans la coordination de tous les agents de sécurité dans le secteur, souvent issus de services différents. C’est là que le bât blesse le plus souvent. Il y a normalement un poste de commandement qui gère toutes les unités impliquées, avec un réseau de communication simple et parfois unique. Si les choses sont bien organisées tout le monde sait ce que font les autres et où. Cela n’a visiblement pas été complètement le cas à Butler où Crooks a pu assez facilement grimper sur un toit non surveillé avec un fusil. Il n'a même pas eu besoin d’actionner à distance l’explosif qu’il avait placé dans sa voiture, sans doute pour attirer l’attention des forces de sécurité. Plusieurs témoins l’ont fatalement vu ramper sur le toit et ont averti des policiers plusieurs minutes avant l’attaque. Il est possible aussi que l’équipe d’antisniping à proximité de Donald Trump l’ait vu également lorsqu’il s’est mis en position de tir, mais c’est là qu’intervient la deuxième faille après le trou dans le dispositif : faute de coordination tout le monde, des policiers dans la foule ou des antisnipers, se demandait probablement s’il ne s’agissait pas de collègues.
Ce flottement a laissé suffisamment de temps à Crooks pour tirer plusieurs coups, et heureusement l’AR-15 vendu dans le commerce ne permet normalement pas de tirer en rafale. Crooks a raté sa cible. Cela tient parfois à peu de choses. Je suis devenu bon tireur seulement après avoir admis qu’étant droitier je devais quand même tirer en gaucher parce que mon œil directeur était le gauche. Peut-être était-ce le cas. Il était en tout cas certainement très stressé parce qu’il voulait tuer, ce qui n’est jamais anodin, et savait qu’il allait probablement mourir à l’issue, ce qui l’est encore moins. La vision n’est alors plus la même et si on ajoute surtout de fortes pulsations cardiaques, avec le stress et l’effort fourni pour grimper sur le toit, ramper et se mettre très vite en position, on conçoit que la qualité du tir sera réduite par rapport à une situation normale au champ de tir, où rappelons-le, il était déjà médiocre. Crooks s’est apparemment compliqué également la tâche en visant la tête au lieu du corps, cible bien sûr plus petite et par ailleurs plus susceptible de bouger. Une balle de 5,56 mm, 2,6 grammes en 22 LR ou 4,86 en calibre OTAN, parcourt 137 mètres entre 1/3 et 1/6e de seconde. C’est court mais c’est suffisant pour une tête de bouger un peu et voir ainsi la balle frôler une oreille au lieu de toucher le front.
On notera la stupeur du public et bien sûr de Trump lui-même au moment des tirs. Le bruit des 5,56 est assez faible, surtout s'il s'agit du calibre 22LR, assez loin en tout cas de l’imagerie véhiculée par l’emploi des fusils d’assaut dans les films, et on peut aisément le confondre avec d’autres claquements, comme des ballons (et là on pense évidemment au discours de Reagan à Berlin en 1987). On rappellera aussi que ce bruit est d’abord une onde de Mach autour du projectile et donc directement sur la cible, rejoint en une demi-seconde par celui de la détonation de départ à 137 m de là. Très difficile alors de comprendre ce qui se passe sauf à voir des gens touchés autour de soi ou des impacts dans le sol ou des murs. Et même alors, un très rapide 5,56 ou tout autre petit calibre, peut traverser des chairs sans provoquer de choc. On peut être touché sans bouger si aucun élément dur, une plaque de protection, un casque ou un objet quelconque mais aussi simplement son ossature, n’est frappé et si c’est le cas, on partira en arrière si c’est en haut (ce que l’on voit toujours dans les films) et on chutera en avant si c’est dans les jambes tandis qu’on se cassera en deux et on tombera sur place si c’est dans le ventre. Trump ne bouge pas à cause du choc mais à cause de la douleur de l’éraflure de l’oreille.
Derrière lui, hormis les gardes du corps qui comprennent très vite, le public est dans l’expectative dans la situation de tension-incompréhension où on ne sait pas quoi faire et où on obéit immédiatement aux ordres, ou on imite ceux qui font quelque chose s’il n’y a pas d’ordre. C’est ce qui se passe lorsque quelqu’un crie « il a un fusil », en voyant simplement le tireur et que les agents de sécurité hurlent « à terre ! ». À ce moment-là, la menace est terminée puisque Crooks a déjà été repéré et abattu tout de suite par des tireurs d’élite.
Donald Trump réagit bien à l’attaque, sort vite de sa stupeur et a l’intelligence de parler tout de suite avec un ordre-slogan simple « Fight ! » qui dans ce contexte-là résonne dans une foule qui n’attend que ça et répond avec force « USA ! ». L’exploitation instinctive de l’agression par Trump est, il faut bien l’admettre, remarquable, ce qui donne l’impression qu’il est capable de résister à la pression – une qualité nécessaire, mais non suffisante, à un bon président. Appuyée par l’intelligence de placement du photographe Evan Vucci, la scène donne même naissance à une photo destinée à être iconique, à l’image de celle du mont Suribachi à Iwo Jima en 1945, et inestimable pour la popularité de Trump. Crooks voulait abattre Donald Trump, il l’a renforcé.
Trump est immédiatement transporté à l’hôpital de Butler à 17 km de là, dont il ressort très vite pour rejoindre la convention républicaine à Milwaukee (Wisconsin) où il est évidemment acclamé. Les croyants fans de Trump invoquent évidement la main de Dieu pour ce qu’ils considèrent comme un miracle et un signe. Cela signifierait donc que Dieu n’avait pas grand-chose à faire au même moment de Corcy Comperator tué par une balle perdue alors qu’il protégeait ses filles de son corps. La plupart de ces croyants politico-chrétiens étant également « pro-guns », ils oublient aussi que Dieu n’aurait pas eu à intervenir avec une législation « normale » de contrôle des armes.
Minutemen ou super-vilains ?
Les assassinats ou les tentatives d’assassinats politiques sont donc nombreux dans l’histoire des États-Unis, mais le plus étonnant est peut-être qu’il n’y en ait pas plus dans ce pays qui conjugue le culte de l’action individuelle et plus d’armes à feu que d’habitants. Nous sommes dans un pays qui a, dès sa naissance, mis en avant les Minutemen, ces citoyens capables de prendre les armes dans la minute pour défendre la Patrie et la liberté, alors que l’armée régulière permanente était longtemps interdite, car soupçonnée d’être l’instrument potentiel de la tyrannie. Dans cette conception où on se méfie plus de l’État que d’ennemis extérieurs, le monopole légitime de la force n’est pas attribué au gouvernement mais aux citoyens.
Quand on conjugue le culte du héros individuel et des centaines de millions d’armes à feu - dont au moins 11 millions d’AR-15 (certains parlent de 25 millions) et bien d’autres armes tout aussi dangereuses - on peut s’attendre à ce que certains se sentent investis d’une mission, sacrée ou pas, malgré la mort presque assurée au bout. Il y a en eu ainsi 38 en 2023 à s’être lancé dans des fusillades de masse provoquant 288 morts ou blessés, avec une préférence pour les écoles ou les supermarchés. Certains ont une conception plus politique de leur action, comme John Wilkes Booth lançant « Sic semper tyrannis » (« ainsi en est-il toujours des tyrans ») après avoir tiré sur Abraham Lincoln, une phrase attribuée à Brutus après l’assassinat de César et devise de l’État de Virginie.
Dans le long cycle des Princes d’Ambre, le romancier Roger Zelazny décrit l’affrontement entre des puissants mondialisés (en l’occurrence plutôt universalisés) et des modestes qui ont le pouvoir, dit du Logrus, de faire venir à eux tout ce qu’ils veulent. Des individus qui peuvent faire venir à eux facilement des armes de guerre disposent d’un super-pouvoir d’autant plus puissant qu’ils agissent désormais dans un contexte hypermédiatisé qui va amplifier les effets de leurs actes. Que l’on songe simplement à l’impact considérable en France des frères Kouachi et Amédy Coulibaly en janvier 2015, amenant quelques jours plus tard 44 chefs d’État à Paris et des millions de Français dans les rues après une émotion immense.
Que l’on songe aussi à ce qui se passerait en France, s’il y avait plusieurs millions de Kalachnikovs, même bridées au coup par coup, en circulation presque libre et non en passant par des réseaux criminels. On peut imaginer que beaucoup d’attaques que l’on parvient à maintenir au niveau- incompressible - de l’arme blanche, comme encore avant-hier contre un soldat français Gare de l’Est à Paris, se feraient au fusil d’assaut. Outre la menace jihadiste ou celle de tous ceux qui en veulent à la France, on peut imaginer aussi des possibilités terribles pour les groupuscules radicaux, type Action directe ou Charles Martel pour des bords opposés dans les années 1970-1980 mais dotés d’un arsenal militaire. Pour autant, on peut encore croire qu’il n’y a pas en France un quart de la population considérant la violence mortelle venant des citoyens eux-mêmes comme légitime pour sauver le pays, comme c’est le cas actuellement aux États-Unis selon un sondage du Public Religion Research Institute, avec même une proportion d’un tiers chez les électeurs républicains, ceux-là mêmes qui viennent de la subir à Butler et paradoxalement par un des leurs.
Les individus seuls lourdement armés sont donc des super-héros potentiels, du moins dans la croyance libertaire américaine, alors que dans les faits ce sont presque toujours des super-vilains. En 2006-2007, une série crossover de l’univers Marvel imaginait que l’État décide d’obliger tous les individus dotés de super-pouvoirs de servir le gouvernement au lieu d’agir individuellement. En clair, il s’agissait de rétablir le monopole de l’État sur l’usage de la force selon la description de Max Weber. Cette décision entraînait une scission entre les héros, les rebelles au gouvernement mais passionnément patriotes étant dirigés par Captain America, le plus vieux de tous les super-héros américains puisque né en 1917, incarnation de la great generation blanche et probablement électeur républicain. Captain America finit par être assassiné dans cette histoire par des gens qui veulent réellement instaurer une dictature aux États-Unis. Et c’est là que se situe toute l’ambiguïté de Butler, des gens d’un même camp pouvant simultanément voir en Donald Trump un champion de la liberté et un potentiel dictateur à éliminer, au risque de déclencher une guerre larvée des Minutemen de l’Amérique profonde contre le pouvoir jugé totalitaire d’un État mondialisé. La série Marvel s’appelait Civil War et cette idée de guerre civile, reprise entre autres dans un film récent, se promène dans le conscient collectif américain.
Le maréchal de Mac Mahon a cependant suffisamment de latitude pour organiser un « domaine réservé », une expression de Chaban Delmas en 1959 pour désigner les prérogatives particulières qui devraient être accordées au PR en matière de défense et de politique extérieure. Mac Mahon accorde beaucoup de d’intérêt aux réformes militaires en cours et traite directement avec les ministres et les généraux de corps d’armée qu’il reçoit à l’Élysée. Il tient à désigner lui-même les ministres de la Guerre et de la Marine. La crise du 16 mai 1877 coupe court à cette interprétation. Avec la « constitution Grévy » et la révision de 1884, la France adopte un régime parlementaire et le Président de la République n’exerce plus qu’une « magistrature morale », ce qui permet à Poincaré d’imposer Clemenceau comme Président du Conseil en décembre 1917 mais ne suffit pas à Albert Lebrun pour empêcher la crise des institutions de juin 1940. Cette dernière crise et le désastre qui l’accompagne est en garder en tête pour comprendre l’esprit des institutions de défense de la Ve République.
Notons au passage que le général de Gaulle met en place dans la « France combattante » un système très simple, avec un chef du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) décideur unique avec sous ordres directs un État-major de Défense nationale pour la conduite des opérations et un ministre de la Défense nationale (et non quatre ou cinq ministères, de la Défense nationale, de la Guerre, de l’Air, de la Marine, de l’Armement). Le chef du GPRF est assisté d’un Conseil de défense nationale réunissant tous les ministres concernés par cette guerre désormais totale. Autant d’éléments que le général de Gaulle s’efforcera d’imposer dans les institutions et la pratique de la Ve République.
En attendant, l’expression « Chef des Armées » apparaît dans un décret du gouvernement provisoire de la République en date du 4 janvier 1946 avant d’être reprise, sur proposition du général Giraud alors député, dans la Constitution de 1946 (art. 33 « Le président de la République préside, avec les mêmes attributions [que pour le Conseil des ministres, c’est-à-dire faire établir et conserver les procès-verbaux], le Conseil supérieur et le Comité de la défense nationale et prend le titre de chef des armées. »). Mais l’article 47 précise que « le président du Conseil [qui devient une fonction en soi et non un ministre supérieur aux autres], assure la direction des forces armées et coordonne la mise en œuvre de la Défense nationale ». La gestion de la politique de Défense de la IVe République n’est finalement pas très différente de celle de la IIIe avec ses qualités et ses énormes défauts, évidents lors de la guerre en Algérie.
La nouvelle paralysie institutionnelle qui apparaît à cette occasion impose une réforme profonde des institutions et une nouvelle Constitution. Pourtant, étrangement, cette constitution n’apparaît immédiatement pas très différente de celle de 1946 dans son organisation de la Défense nationale. L’article 15 de la Constitution de 1958 (« Le Président de la République est le Chef des Armées. Il préside les conseils et comités supérieurs de la Défense nationale », sans préciser quelles sont les compétences qu’il exerce à ce titre) est peu différent de l’article 33 de la Constitution de 1946. De plus, l’article 19 (« Les actes du président de la République autres que ceux prévus aux articles 8 (1er alinéa), 11, 12, 16, 18, 54, 56 et 61 sont contresignés par le Premier ministre et, le cas échéant, par les ministres responsables. ») ne fait pas référence à l’article 15. Les actes du Président de la République en conseil de défense doivent donc normalement être contresignés par le Premier ministre. Si on ajoute l’article 20 (« le gouvernement dispose de l’administration et de la force armée ») et l’article 21 (« Le Premier ministre dirige l’action du gouvernement. Il est responsable de la Défense nationale ») de la Constitution mais aussi l’article 7 de l’ordonnance de 1959 (« la politique de défense est définie en conseil des ministres ») et son article 9 (« le Premier ministre, responsable de la Défense nationale, exerce la direction générale et la direction militaire de la Défense »), on obtient quelque chose de proche de l’esprit de la IIIe ou de la IVe République.
Le général de Gaulle ne l’interprète pas de cette façon dans ses Mémoires d’espoir (« Il va de soi, enfin, que j’imprime ma marque à notre défense […] cela pour d’évidentes raisons qui tiennent à mon personnage, mais aussi parce que, dans nos institutions, le Président répond de « l’intégrité du territoire » [art.5], qu’il est « le Chef des Armées », qu’il préside « les conseils et comités de Défense nationale » »). La personnalité du nouveau président de la République et les évènements en Algérie - et pour le général de Gaulle le plus choquant d’entre eux est la rébellion d’une partie de l’armée - impose une centralisation des pouvoirs à son profit. À partir d’avril 1961, la dualité des pouvoirs entre le PR et du PM s’efface au profit du premier et d’une manière générale au profit des civils. L’état-major du Premier ministre redevient le Secrétariat général de la défense nationale à direction civile et le Chef d’état-major général de Défense nationale, l’actuel Chef d’état-major des armées (CEMA), perd beaucoup de ses prérogatives. L’ordonnance de 1959, finalement abrogée en 2004, perd une grande partie de sa substance. Et puis deux phénomènes particuliers sont apparus.
Arguant du caractère très particulier de l’arme nucléaire et de la nécessité de décision urgente, le décret du 14 janvier 1964 « relatif aux forces aériennes stratégiques » décide que le Président de la République a seul qualité pour décider l’emploi du feu nucléaire, ce qui est contradiction avec les dispositions de la Constitution et de l’ordonnance de 1959. Ce décret a été abrogé et remplacé par celui du 12 juin 1996 plus conforme aux textes constitutionnels et législatifs mais qui conserve un caractère ambigu. Dans son article premier, le conseil de défense doit définir « La mission, la composition et les conditions d'engagement des forces nucléaires » alors que le président chef des armées et président du conseil de défense « donne l’ordre ». Cela est considéré très majoritairement comme un « ordre de conduite » et non une décision nécessitant donc le passage par un conseil de défense et le contreseing du Premier ministre, mais pourrait être interprété différemment si une situation de crise plaçant la France devant un tel choix survenait en période de cohabitation hostile. On se demande si un président de la République pourrait réellement engager le feu nucléaire en premier (en riposte, la question ne se pose pas) alors qu’il doit faire face à un gouvernement, une majorité et donc un peuple hostile. Plus largement, la question se pose du maintien au pouvoir d’un président désavoué par le peuple. Le général de Gaulle avait tranché cette question à sa manière mais tout le monde n’est pas de Gaulle.
Et puis, il y a eu la multiplication des opérations extérieures, rendues possibles justement par la centralisation des institutions. Une opex, c’est une opération décidée par le président de la République, et comme c’est très facile alors que la France a de nombreuses obligations internationales, elles deviennent très nombreuses. Cela pour premier effet de remettre les militaires dans la boucle décisionnelle. Premier ministre et ministre de la Défense/Armées ont leurs états-majors particuliers et le CEMA redevient premier conseiller militaire et membre du Conseil de défense tout en étant en ligne directe avec le PR pour la conduite des opérations. Mais cela a pour effet également de multiplier les conseils de défense dès lors que l’on considère que ces opérations extérieures sont importantes, or qui dit conseil de défense dit in fine approbation du Premier ministre. Cela ne pose pas de problème en cas de situation normale, ou s’il y a désaccord cela se traduit par une démission, comme celle du ministre de la Défense en 1990 au moment de la guerre du Golfe et de la décision de François Mitterrand d’y engager les forces françaises.
En cas de cohabitation c’est forcément plus compliqué et cela se traduit souvent par une négociation entre les deux têtes de l’exécutif. On se souvient des difficultés de lancer l’opération Turquoise au Rwanda en 1994, contrairement à l’opération Noroit au même endroit deux ans plus tôt en période « normale ». Turquoise est finalement engagée mais aux conditions du Premier ministre Édouard Balladur. En décembre 1999 en revanche, le Premier ministre Lionel Jospin s’oppose totalement à une opération de contre coup d’État en Côte d’Ivoire.
Depuis la réforme constitutionnelle de 2008 se pose aussi un autre problème. Avant l’engagement dans la guerre du Golfe (1990-1991), le PR avait ordonné au gouvernement de poser la question de confiance selon l’article 48.1 devant l’Assemblée nationale et de demander au Sénat l’approbation d’une déclaration de politique générale (art 49.4), afin d’asseoir la légitimité de son action. Mais il disposait alors de la majorité et le vote de confiance ne posait guère de difficultés. Désormais, le Parlement doit obligatoirement voter la poursuite ou non d’une nouvelle opération au bout de quatre mois. On imagine par exemple que l’envoi de militaires français en Ukraine soit jugé suffisamment important pour justifier d’un Conseil de défense, première étape, puis en cas d’approbation, d’un vote au Parlement. Quelle que soit la nouvelle configuration de l’Assemblée nationale le 7 juillet, on peut imaginer qu’on n’est pas prêt dans ce cas d’avoir des soldats français en Ukraine. Notons au passage que tous ces blocages éventuels sont des incitations au contournement en faisant appel aux services clandestins ou discrets et même, comme aux États-Unis aux sociétés privées.
Notons que si le Premier ministre ne peut déclencher lui-même d’opérations extérieures, il peut déclencher des opérations intérieures en tant que premier responsable de la sécurité du territoire. Dans la confrontation avec l’Iran qui s’est traduit notamment pas une série d’attentats terroristes sur le sol français en 1986, le Président de la République a déclenché quelques mois plus tard l’opération Harmattan dans le Golfe arabo-persique. Entre temps, le Premier ministre et rival pour la future présidentielle, Jacques Chirac, ne voulait être en reste et avait déclenché l’opération intérieure Garde aux frontières et envoyé des soldats renforcer douaniers et policiers de l’Air et des Frontières. Cela n’avait aucun intérêt opérationnel, mais cet engagement inédit de soldats sur le sol français métropolitains (le pas avait été franchi en Nouvelle-Calédonie) permettait au Premier ministre d’exister politiquement.
Pour résumer, la reconnaissance d’un pouvoir entier et personnel du Président de la République comme chef des Armées ne peut plus être niée. La question a été tranchée dans ce sens par le Comité consultatif pour la révision de la Constitution dans son rapport du 15 février 1993. Le comité, tout en jugeant discutable l’expression « domaine réservé », a estimé que ; malgré certaines ambiguïtés, l’exercice de pouvoirs propres en matière de défense par le Président de la République correspondait à une « tradition trentenaire ». La tradition est ainsi devenue une source de droit en matière constitutionnelle à condition de justifier d’une application « paisible » pendant une certaine durée. On notera que le comité avait proposé de modifier l’article 21 de la Constitution comme suit : « Le Premier ministre dirige l’action du gouvernement. Il est responsable de l’organisation de la Défense nationale » afin de refléter la réalité des choses. Cela n’a pas été fait et le Premier ministre, s’il ne peut rien déclencher de vraiment nouveau en politique de défense, ni même sans doute mettre fin à quoi que ce soit d’important, conserve une grande capacité de blocage. Maintenant que la coïncidence des élections présidentielle/législatives n’existe plus et que les cohabitations risquent à nouveau de se multiplier, il n’est pas certain ensuite que l’interprétation actuelle, même confortée par une longue pratique, tienne éternellement.
Comment s’affronter quand il est interdit de se faire la guerre ?
On rappellera que la « confrontation », par référence personnelle historique à la confrontation de Bornéo (1962-1966), ou la « contestation » selon la Vision stratégique du chef d’état-major des armées (octobre 2021) désigne la situation où des puissances s’opposent sans se combattre directement et à grande échelle les armes à la main, autrement dit sans se faire la guerre. On parle régulièrement de « guerre hybride » pour désigner cette situation, ce qui est totalement impropre puisque justement ce n’est pas la guerre et que par ailleurs cette opposition est toujours hybride. Tout, de la propagande jusqu’aux attaques économiques en passant par les sabotages, les cyberattaques et autres actions dans les seules limites de l’imagination, est utilisable pour modeler la politique de l’autre et lui imposer sa volonté, sans avoir à franchir le seuil de la guerre. Ce n’est évidemment pas nouveau, le futur général Beaufre parlait en 1939 de « paix-guerre » pour désigner la confrontation des puissances européennes avec l’Allemagne nazie dans les années 1930. Mais c’est évidemment une situation qui a pris une grande extension après la Seconde Guerre mondiale dès lors que les puissances, devenues nucléaires, avaient encore moins le désir de franchir le seuil de la guerre que dans les années 1930 puisqu’au-delà on trouvait désormais un autre seuil, celui de l’affrontement nucléaire quasi suicidaire.
On avait un peu oublié cet art de la confrontation sans tirer un coup de feu (ou presque) depuis la fin de la guerre froide mais nous sommes en train de le redécouvrir depuis quelques années et en retard contre la Chine et surtout la Russie. Mais ce n’est parce qu’on ne combat pas que les forces armées sont inutiles dans un tel contexte, bien au contraire. Les Russes, et Soviétiques avant eux, sont par exemple passés maîtres dans cet emploi des forces armées pour peser sur l’adversaire américain sans avoir à le combattre ouvertement, depuis les opérations froides – au sens de très loin du seuil de la guerre – comme le soutien matériel et technique à un pays en guerre contre les États-Unis, comme la Corée du nord ou le Nord-Vietnam, jusqu’au chaud, avec des opérations de fait accompli comme le blocus de Berlin (1948-1949) ou la tentative d’installation d’une force nucléaire à Cuba en 1962. Ils ont même testé le très chaud comme l’engagement d’escadrilles de chasse, sous drapeau local, contre les Américains en Corée et au Vietnam ou beaucoup plus récemment, l’engagement plus ou moins accidentel d’un bataillon de Wagner contre une base de Marines américains en Syrie en 2018.
Les États-Unis n’ont pas été en reste bien sûr, face à l’Union soviétique ou la Chine populaire. Rappelons que contrairement aux années 1930, ces situations d’affrontement même chaudes entre puissances nucléaires n'ont jamais débouché sur un franchissement du seuil de la guerre ouverte. Cela ne veut pas dire qu’il n’en sera jamais ainsi mais que ce seuil est quand même particulièrement dur à franchir quand on n’est pas suicidaire. Comme l’expliquait Richard Nixon dans ce contexte où l’affrontement entre puissances nucléaires est obligatoire mais la guerre interdite, la forme de la stratégie relève moins du jeu d’échecs où on se détruit mutuellement jusqu’au mat final et l’exécution programmée du roi que du poker où le but n’est pas de détruire l’adversaire mais de le faire céder, se coucher, par une escalade bien dosée de bluff et d’enchères sans avoir jamais à montrer ses cartes, c’est-à-dire à s’affronter. Bien entendu, la partie de poker continue, et souvent avec profit, lorsque le joueur adverse doit aussi s’engager simultanément dans une partie d’échecs, une guerre, contre un ennemi, comme les Américains en Corée et au Vietnam ou les Soviéto-Russes en Afghanistan ou en Ukraine.
Rappelons aussi qu’à notre échelle, nous avons nous-mêmes engagé la force sous le seuil de la guerre, contre le Brésil en 1963 (conflit de la langouste), l’Iran et surtout la Libye dans les années 1980 et même très récemment et à tout petit niveau, avec un déploiement de force à Chypre, en 2021 face à la Turquie, sans parler bien sûr des nombreuses opérations de soutien sans combat à des États africains face à des organisations armées. Nous n’avons jamais été en revanche très offensifs face à l’Union soviétique ou la Russie, sauf de manière clandestine comme en Afghanistan ou en Angola. Nous le sommes désormais un peu plus à l’occasion de la guerre en Ukraine.
Faucons et Faux-culs
Ce long préambule avait en effet pour but de cadrer la théorie de l’engagement de la France dans ce conflit ukrainien. Nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, et nous ne voulons absolument pas l’être, mais nous sommes en confrontation avec la Russie. Nous l’étions avant la guerre en Ukraine, nous le sommes pendant cette guerre et nous le serons encore après. Dans ce contexte général d’endiguement, nous ne voulons pas que l’Ukraine tombe, par principe de soutien à une démocratie européenne face à un régime impérialiste autoritaire mais aussi parce que nous pensons que cette chute de domino pourrait en entraîner d’autres en Europe. S’il n’est pas le seul, l’Ukraine est devenue de loin le front principal de notre confrontation avec la Russie. Nous y menons avec nos alliés une opération de soutien, chaotique et lente mais de plus en plus consistante, ce que l’on peut interpréter comme une escalade, mais ce qui est le jeu normal dans les confrontations-poker.
Cette opération de soutien s’exerce sur plusieurs champs, financier, humanitaire et surtout militaire. Ce soutien militaire, comme tous les soutiens militaires du passé (voir billet précédent), implique une aide matérielle. Cette situation n’ayant pas été anticipée et ce n’est pourtant pas faute de l’avoir annoncé, cette aide matérielle est pour le moins difficile pour la France. Elle s’accompagne cependant aussi forcément une aide humaine, sous forme d’instruction technique sur les équipements que l’on fournit ou de formation et conseil dans tous les domaines, un champ dans lequel nous sommes plus à l’aise par expérience.
Rappelons que dans ces expériences passées, cette assistance s’est toujours effectuée sur notre territoire mais aussi celui de l’allié soutenu, tout simplement parce que c’est infiniment plus simple et efficace ainsi. On n’est simplement pas obligé de le dire. Avant l’Ukraine, le plus grand soutien militaire que nous avons fourni à un pays allié a probablement été pour l’Irak en guerre contre l’Iran de 1980 à 1988. Nous formions à l’époque des Irakiens en France et nous avions aussi des conseillers et formateurs en Irak. C’était un secret de Polichinelle, mais nous évitions d’évoquer que nous soutenions un dictateur qui n’hésitait pas à utiliser des gaz contre des populations et que nous étions en confrontation assez violente avec l’Iran. De la même façon, le soutien matériel à la rébellion libyenne en 2011 s’est accompagné de l’envoi de soldats fantômes, du service Action, des Forces spéciales ou des réguliers masqués.
Il en était évidemment de même en Ukraine, car il en est toujours ainsi quand on veut faire les choses sérieusement. La nouveauté est que cela sera aucun doute officialisé et assumé par le président de la République ce jeudi 6 juin. Dans les faits, cela ne changera pas beaucoup la donne militaire. Le soutien sur place de ce qu’on appellera par habitude un détachement d’assistance opérationnelle (DAO) qui regroupera toutes les missions dites de 2e échelon, instruction technique et tactique, formation d’état-major, appui logistique, santé, déminage, travaux, etc. sera simplement beaucoup plus étoffé que maintenant et cela soulagera d’autant les Ukrainiens (auprès de qui on apprendra aussi beaucoup) mais cela ne sera pas décisif dans une armée de plus d’un million d’hommes. L’objectif est surtout politique. Toute opération militaire est par principe un acte politique, mais celle-ci l’est particulièrement.
Le but est en effet assez clairement d’envoyer un message de détermination. Ce message est d’abord à destination des Russes, à qui, comme pour l’élargissement des règles d’emploi des armes à longue portée, on indique que l’on répondra à leurs propres escalades. Il est aussi à destination des Ukrainiens bien sûr comme concrétisation de l’accord de coopération signée en début d’année, mais il s’adresse aussi aux alliés européens à qui on démontre que l’on peut être volontariste et, à la grande surprise des Russes, faire des choses différentes de celles des États-Unis qui refusent toujours d’avouer leur présence. En brûlant sans doute la politesse aux Britanniques, qui sont certainement les plus présents sur place avec peut-être 500 soldats, la France se place en nation-cadre d’une petite coalition des formateurs, comme elle s’était placée, à plus petite échelle, comme noyau dur de la force européenne Takuba au Mali.
En avant doutes
On voit donc les gains stratégiques, au niveau politique, et tactiques, sur le terrain, espérées par cette décision. Il s’agit maintenant de voir, comme toute théorie, si elle résiste à la réfutation. L’opposition politique française joue la carte de la peur du franchissement du seuil de la guerre : « On deviendrait belligérants » (Éric Coquerel), « ce serait une provocation dangereuse » (Éric Ciotti), « Il y a un risque de dégradation » (Sébastien Chenu). Parmi les politiques entendus, seul Olivier Faure « n’est pas choqué ». Dans les faits, il faut rappeler qu’il s’agit sans aucun doute là effectivement d’une escalade, mais d’une escalade qui part du sous-sol. À partir du moment où on n’engage pas directement de combats contre les forces russes, ce dont il n’est pas question, on reste par définition bien en deçà du seuil de la guerre. Profitons en au passage pour tuer une nouvelle fois le concept de « cobelligérance », un bel exemple de même introduit par les influenceurs russes, qui ne veut rien dire : on est en guerre ou on ne l’est pas, on n’est pas en demi-guerre. Cet engagement de DAO est en fait un engagement froid-tiède. Ce serait beaucoup plus chaud avec l’engagement d’unités de manœuvre déployées en interdiction de zone ou sans doute plus encore avec une batterie d’artillerie sol-air en interdiction du ciel. Même si on restait encore au-dessous du seuil de la guerre, on le franchirait si les Russes décidaient d’accepter le combat. On peut espérer que non, comme face à la Libye en 1983 au Tchad, mais on ne peut en avoir l’absolue certitude.
Le deuxième argument, repris par exemple par Henri Guaino sur LCI hier, est celui de l’engrenage. Avec la présence d’un DAO sur le théâtre de guerre, nous sommes certes au bas de l’échelle de l’engagement mais nous mettons le doigt dans un engrenage qui nous conduit mécaniquement et fatalement à venir percuter le seuil. Henri Guaino cite notamment le cas de l’engagement militaire au Sud-Vietnam, commencé au début des années 1960 avec l’envoi de milliers de conseillers et terminé avec l’engagement de plus de 500 000 soldats dans une guerre en bonne et due forme.
Le premier problème avec cet exemple c'est qu’il n’y en a pratiquement pas d’autres. On pourrait citer peut-être la décision de Nicolas Sarkozy d’engager ouvertement au combat les forces françaises en Afghanistan en 2008 après des années d’attente en deuxième échelon ou de petits combats cachés. Sinon, dans la quasi-totalité des cas, le pays qui engage des conseillers n’entre pas en guerre pour autant, soit que son camp a gagné, soit qu’il a au contraire perdu et que les conseillers ont été désengagés avant, soit que le pays fournisseur a envoyé d’autres faire la guerre ouverte à sa place, comme les Soviétiques avec les Chinois en Corée ou les Cubains en Angola.
Le fait d’avoir payé très cher quelque chose, avec du sang en particulier, incite certes à continuer voire à aller plus loin, selon le principe des coûts irrécupérables, mais ce n’est pas du tout inéluctable. Rien n’obligeait les Américains à envoyer des unités de combat au Vietnam en 1965, sinon la certitude qu’il fallait absolument sauver le Sud-Vietnam et celle, tout aussi trompeuse, que ce serait assez aisé en changeant de posture. Le Sud-Vietnam affrontait par ailleurs le mouvement Viet-Cong et le Nord-Vietnam, mais s’il avait affronté l’Union soviétique, les Américains n’auraient jamais envoyé d’unités de combat. De la même façon que l’Union soviétique avait des milliers de conseillers au nord, mais s’est toujours refusée à affronter ouvertement les États-Unis. Les Américains auraient pu très bien considérer en 1965, comme ils le feront en 1975 pour le Vietnam ou en Afghanistan bien plus récemment, que cela ne vaut plus le coût de payer pour une cause perdue et laisser tomber leur allié. Nicolas Sarkozy était sensiblement de cet avis pour l’Afghanistan lors de la campagne électorale de 2007 avant d’en changer l’année suivante. Là encore, il n’y a pas eu de suite mécanique mais un changement délibéré de stratégie.
Autre argument, l’engagement ouvert d’un grand DAO en Ukraine comporte évidemment des risques physiques pour ses membres. Il sera évidemment engagé hors de la zone des combats, mais pas de celle des tirs à longue portée russes, et on se souvient des 30 missiles qui était tombés le 13 mars 2022 sur le grand camp de Yavoriv tuant ou blessant une centaine d’hommes venant rejoindre la Légion des volontaires étrangers, dont peut-être des instructeurs britanniques. On supposera donc qu’ils seront, comme tous les centres de formation en fait, dans des zones couvertes par la défense aérienne ukrainienne, mais sans garantie bien sûr de protection totale. Par principe, toute opération militaire, même à l’arrière du front, comporte des risques, ne serait-ce d’ailleurs que par les accidents. Les Soviétiques en deuxième échelon ont perdu officiellement 16 mors au Vietnam et 55 en Angola où ils étaient plus près des combats. La France a perdu 17 soldats- 16 par accident, un au combat - dans l’opération Manta au Tchad en 1983-1984.
Il est donc probable que quelques soldats français ou alliés tombent en Ukraine. Je pense pour ma part qu’il est bien plus utile pour la France de courir des risques en Ukraine qu’à Beyrouth en 1983-1984 ou encore en ex-Yougoslavie de 1992 à 1995, soit un total de 144 soldats français morts pour rien dans des missions imbéciles. Il n’y aura en aucun cas un tel niveau de pertes en Ukraine, même si individuellement elles sont toujours aussi douloureuses. Il n’y a pas de raisons non plus que ces pertes entraînent une escalade comme cela est souvent présenté par les tenants de l’engrenage fatal. Le ministre Sergueï Lavrov a expliqué que les soldats français en Ukraine constitueraient « des cibles tout à fait légitimes pour nos forces armées » et il est probable évidemment que les Russes cherchent à tuer des soldats français ou autres européens en Ukraine, en jouant sur la sensibilité aux pertes des opinions publiques pour imposer un retrait à l’occasion d’une alternance politique. Il reste à savoir s’ils le feront de manière revendiquée ou non. Dans le premier cas, cela constituerait un pas d’escalade mais avec des effets ambigus sur l’opinion publique française entre peur panique chez certains ou au contraire raidissement chez d’autres. Dans le second, en prétextant ne pas savoir qu’il y avait des soldats français dans la zone visée, les Russes peuvent obtenir des effets sans avoir à assumer une escalade. Cela placera de toute façon la France devant la tentation de la riposte, tentation à laquelle on résistera forcément, car les effets en seraient sans doute négatifs. Comme pendant des dizaines d’opérations précédentes, les soldats français subiront donc les coups éventuels sans être vengés, sinon par le biais des Ukrainiens, mais c’est la mission qui veut ça.
En résumé, alors qu’on commémore le 80e anniversaire du débarquement du 6 juin 1944, l’engagement désormais assumé et amplifié de conseillers français et autres européens en Ukraine est en regard une opération militaire minuscule. Cela va un peu aider l’effort de guerre ukrainien au prix de risques humains indéniables mais très inférieurs à tout ce que l’on a pratiqué jusqu’à présent pour des causes moins évidentes. L’essentiel n’est cependant pas là. L’essentiel est d’accepter enfin de surmonter la peur de la Russie qui a imprégné, outre quelques connivences idéologiques ou financières, la vie politique européenne. C’est bien la Russie qui a nous déclaré très clairement la confrontation il y a des années et il est temps enfin d’accepter ce combat sous la guerre, afin justement d’éviter d’avoir à le faire dans la guerre. On aurait pu y penser avant. Cela aurait peut-être évité l’invasion de l’Ukraine d’avoir été un peu plus solide et ferme avant, mais l’évolution européenne dans ce sens est considérable et mérite d’être saluée.
Le cas des hommes est plus délicat. Dans une situation de « confrontation froide » où aucun des deux camps opposés ne veut franchir le seuil de la guerre, il est toujours délicat de s’engager militairement sur le même terrain que son adversaire. Il y a donc une prime au premier qui s’engage puisqu’il empêche l’autre de le faire. Allemagne et Italie envoient très tôt dans la guerre des unités de combat, respectivement la Légion Condor et le Corps de troupes volontaires, qui pèsent évidemment très lourd dans les combats. Cette contradiction on ne peut plus flagrante du Pacte de non-intervention est masquée par le label du « volontariat ». Ces unités constituées ne sont donc pas officiellement des instruments étatiques mais des organisations non gouvernementales combattantes. Personne n’est dupe, évidemment, mais cela sert d’excuse pour ne rien faire. Il est vrai aussi qu’il y a également des volontaires individuels qui viennent aussi combattre par conviction dans les rangs nationalistes. C’est l’Union soviétique qui riposte, avec deux innovations. La première est formée par les unités fusionnées. L’URSS envoie 2 000 techniciens et servants d’armes qui viennent s’intégrer aux Espagnols dans des unités mixtes aériennes ou terrestres. La plus importante est la 1ère brigade blindée qui comprend 60 % de Soviétiques. La seconde est l’emploi du réseau partis communistes pour constituer des brigades internationales à partir de combattants volontaires, 35 000 dont plus de 9000 Français. Bien entendu, tous ces engagements humains variés induisent des risques et donc des pertes, 300 Allemands et plus de 1 000 Français tombent ainsi dans le conflit, mais cela ne suscite pas d’émotion particulière dans l’opinion publique. Cet engagement matériel et humain de part et d’autre n’a finalement provoqué aucune extension du conflit par engrenage et escalade tout simplement parce que personne ne le souhaitait. Quelques mois après la fin de la guerre d’Espagne, l’Allemagne et l’Union soviétique qui venaient de s’y affronter deviennent même alliés.
Les démocraties occidentales sont beaucoup plus audacieuses fin 1939 pour aider la Finlande agressée par l’Union soviétique, qui vient d’envahir une partie de la Pologne alliée et soutient massivement économiquement l’ennemi allemand. Cette fois le soutien matériel franco-britannique, et même italien, est franc et massif. La France propose par exemple de fournir 200 avions. On renoue avec les unités de volontaires, qui viennent de partout mais principalement de Suède. La nouveauté est que la France et le Royaume-Uni envisagent d’engager des unités régulières en Laponie face à l’Union soviétique et même de bombarder Bakou. On ne sait pas trop ce qui serait passé si ces projets fumeux avaient été mis en œuvre. Ils n’auraient pas fait grand mal de toute façon à l’URSS et peut-être en serait-on resté au stade des accrochages, ces petits franchissements du seuil de la guerre que l’on peut ignorer et oublier si on en reste là. La défaite de la Finlande en mars 1940 coupe court à toutes ces ambitions.
À ce moment-là, ce sont les démocraties occidentales qui sont agressées et les États-Unis s’en inquiètent. Malgré une opinion publique plutôt neutraliste, le président Roosevelt obtient de pouvoir aider matériellement, avec des aménagements de paiements, certaines nations afin de soutenir les intérêts stratégiques américains. Un an après la fourniture de 50 destroyers à la Royal Navy en échange de la possibilité d’installer de bases, les États-Unis mettent en œuvre la loi Prêt-bail à partir de mars 1941. On aide massivement les pays jugés alliés et on voit plus tard la manière de la payer. Personne ne dit à ce moment-là que les États-Unis sont « cobelligérants » aux côtés du Royaume-Uni puis de l’Union soviétique, et cette aide n’est pas la cause de l’entrée de l’entrée en guerre des États-Unis quelques mois plus tard. On rappellera juste l’importance de ce soutien, de l’ordre de 540 milliards de dollars actuels pour le Royaume-Uni, de presque 200 milliards pour l’URSS ou 56 milliards à la France, soit de l’ordre de 5 % du PIB annuel américain de l’époque, juste pour l’aide.
Avant l’entrée en guerre en décembre 1941 l’aide américaine est d’abord matérielle, mais on assiste à une initiative originale. Claire Lee Chennault, ancien officier de l’US Army Air Force devenu conseiller militaire de Tchang Kaï-chek en pleine guerre contre le Japon, obtient de faire bénéficier la Chine d’une centaine d’avions de combat américain mais aussi de pouvoir recruter une centaine de pilotes et de 200 techniciens américains rémunérés par une société militaire privée (la CAMCO). On les baptisera les « Tigres volants ». La SMP est un moyen pratique « d’agir sans agir officiellement ».
La guerre froide, cette confrontation à l’échelle du monde, est l’occasion de nombreuses aides à des pays en guerre y compris contre des rivaux directs « dotées » de l’arme nucléaire. Dans les faits, cela ne change pas grand-chose aux pratiques sinon que les nouveaux rivaux sont encore plus réticents que les anciens. L’Union soviétique aide ainsi successivement la Corée du Nord et la Chine pendant la guerre de Corée puis la République du Nord-Vietnam, contre les États-Unis, directement engagés, et leurs alliés. Elle aide aussi plus tard l’Égypte et la Syrie face à Israël, la Somalie face à l’Éthiopie puis l’inverse, l’Irak face à l’Iran ou encore l’Angola face à l’Afrique du Sud. La méthode soviétique est toujours la même. L’aide matérielle est rapide, massive et complète (même si les Chinois se plaignent d’avoir été insuffisamment soutenu en Corée) et d’une valeur de plusieurs milliards d’euros par an. Cette aide matérielle s’accompagne toujours d’une aide humaine si les troupes américaines ne sont pas là avec l’envoi de milliers de conseillers, techniciens, servants d’armes complexes.
L’URSS n’exclut pas l’engagement d’unités de combat, en mode masqué, mixte et fondu dans des forces locales si on veut rester discret comme les pilotes soviétiques engagés au combat contre les Américains en Corée ou au Vietnam. Elles peuvent aussi être engagées plus ouvertement mais en mission d’interdiction, c’est-à-dire sans chercher le combat. En 1970 en effet, en pleine guerre entre l’Égypte et Israël, les Soviétiques engagent une division complète de défense aérienne, au sol et en l’air, sur le Nil puis sur le canal de Suez. Cela conduit à des accrochages entre Soviétiques et Israéliens sans pour autant déboucher sur une guerre ouverte que personne ne veut. Le 24 octobre 1973, alors que la guerre du Kippour se termine, l’Union soviétique, qui, comme les États-Unis, a soutenu matériellement ses alliés, menace d’envoyer à nouveau des troupes en interdiction afin de protéger Le Caire et Damas. Les États-Unis augmentent leur niveau d’alerte de leurs forces, notamment nucléaires. Finalement, comme tout le monde l’anticipait, personne n’intervient et les choses s’arrêtent là. S’il y a véritablement besoin de renforcer massivement au combat les armées locales, les Soviétiques font plutôt appel à des alliés du monde communiste, comme la Chine en Corée (avec la plus grande armée de « volontaires » de l’histoire) face à la Corée du Sud et les Nations-Unies ou Cuba en Angola face à l’Afrique du Sud. Notons enfin, innovation de la Seconde Guerre mondiale, l’importance des services secrets et des forces spéciales pour appuyer et compléter ces actions, voire s’y substituer lorsqu’elles sont inavouables.
Les pays occidentaux, de fait les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, pratiquent sensiblement les mêmes méthodes et respectent les mêmes principes. L’aide matérielle est normalement sans restriction surtout si elle est financée, comme en Irak dans les années 1980 (où Soviétiques et Occidentaux se retrouvent dans le même camp) avec quasiment toujours les techniciens nécessaires et une structure de formation. On applique ensuite le principe du « premier arrivé interdit le concurrent » et quand les Soviétiques sont là, on n’y est pas ou le plus discrètement possible. Quand les Soviétiques ne sont pas là en revanche on peut se lâcher. La France envoie, à son échelle, des soldats fantômes, des conseillers-instructeurs, des forces d’appui ou même des unités en interdiction, comme en 1983 au Tchad face à la Libye où, malgré les accrochages, on reste au stade de la confrontation avec la Libye sans franchir le seuil de la guerre. L’engagement humain américain en zone de guerre interétatique est plus binaire du fait des contraintes sur l’engagement militaire. Il est soit non officiel, avec emploi de soldats fantômes ou de SMP, éventuellement de conseillers (Vietnam avant 1965), soit direct et généralement massif comme en Corée en 1950 ou au Sud-Vietnam à partir de 1965. Comme pour les Soviétiques cette prudence n’exclut pas les pertes, inhérentes à toute opération militaire. Elle n’empêche pas non plus les accrochages, comme les combats aériens entre Soviétiques et Américains où les frappes aériennes de part et d’autre au Tchad entre les forces françaises et libyennes.
Il faut retenir de tout cela que deux nations qui ne veulent pas entrer en guerre – et le fait d’être deux puissances nucléaires est une bonne raison pour cela – n’entreront pas en guerre, même si l’une aide une nation contre laquelle l’autre se bat directement. Le fait que cette aide dans son volet matériel soit graduelle ou massivement n’a jamais rien changé à l’affaire, donc autant qu’elle soit massive, car c’est évidemment plus efficace. Que des armes livrées servent à frapper le sol de son adversaire n’a jamais eu non plus la moindre incidence. L’engagement humain est plus délicat. Il est souvent indispensable pour rendre l’aide matérielle beaucoup plus efficace et le risque d’escalade avec l’adversaire est faible. La vraie difficulté à ce stade est constituée par les pertes humaines, toujours limitées mais inévitables par accidents ou par les tirs de l’adversaire qui ne manqueront pas de survenir. Si le soutien de l’opinion publique à cette politique d’aide est fragile, cela peut inciter à un changement de perception où l’action juste et nécessaire devient trop coûteuse et finalement pas indispensable. C’est cependant assez rare au moins à court terme.
Le vrai risque d’escalade entre deux rivaux survient avec les rencontres de combattants. Un premier procédé pour en diminuer les conséquences politiques est de diluer ses combattants dans les unités locales sous forme de « volontaires », ce qu’ils peuvent d’ailleurs parfaitement et tout à fait légalement être. Le second procédé consiste à « privatiser » les unités dont on sait qu’elles vont entrer en contact avec l’adversaire, sous forme de compagnies de « Tigres volants » (aux manches d’avions F-16 pourquoi pas ?) ou de brigades politiques. L’État peut dès lors nier toute responsabilité directe. Cela n’abuse personne mais donne le prétexte à l’adversaire de ne pas escalader contre son gré. Le troisième procédé, plus risqué, consiste à engager de vraies unités de combat régulières mais en mission d’interdiction loin de la ligne de contact. Les exemples (rares) cités, en Égypte ou au Tchad, ont plutôt réussi mais au prix de l’acceptation d’accrochages et donc de l'approche du seuil de la guerre, mais encore une fois si les deux adversaires ne veulent pas franchir ce seuil, celui-ci n’est pas franchi. Il n’est pas dit que cela soit toujours le cas mais il en été toujours été ainsi entre puissances nucléaires.
En résumé, si on revient sur la copie des alliés de l’Ukraine au regard de l’histoire, on pourrait inscrire un « trop timide, peut largement mieux faire sans prendre beaucoup de risques ».
A long terme, à force de « tondre le gazon » Israël espérait obtenir le renoncement d’un ennemi condamné à toujours échouer dans ses attaques et à subir des coups violents en riposte. Cette « dissuasion cumulative » pouvait même être accélérée par le rejet du Hamas par une population gazaouie lassée de souffrir à cause de lui. Le problème est que le Hamas ne voyait pas forcément les choses de la même façon. La préférence israélienne pour le contrôle à distance plutôt que par une épuisante occupation a permis à l'organisation de sortir de la clandestinité et de constituer en proto-État à Gaza. Avec l’aide de l’Iran et du « triangle Frères musulmans » (Qatar, Turquie et un temps Égypte) et en recrutant au sein de la population gazaouie, le Hamas s’est beaucoup plus renforcé qu’il ne s’est épuisé avec le temps. Ses offensives ont certes toutes échoué contre la barrière, mais sa capacité à se défendre contre celles des Israéliens n’a pas cessé non plus de croître. Les coups reçus restaient de toute façon insuffisants pour être décisifs mais suffisants pour apprendre à s’en protéger par une infrastructure adaptée et la création d’une solide et nombreuse infanterie légère. Et puis, si les tentatives de percer avaient toutes échoué, il n’était pas dit qu’elles échoueraient toujours. Sur la longue durée, le très peu probable finit fatalement par survenir. Il aura fallu pour cela la conjonction d’une attaque très bien planifiée d’un côté, avec quelques surprises tactiques comme l’aveuglement des capteurs et des armes de la barrière par des drones, et d’incroyables faiblesses conjoncturelles de l’autre.
Après la catastrophe du 7 octobre, il y avait deux visions possibles pour Israël : considérer qu’il s’agissait d’un concours malheureux de circonstances et ne rien changer à un modèle sécuritaire jugé « normalement » efficace ou considérer au contraire que le problème était structurel et qu’il fallait changer de stratégie.
Dans le premier cas, on se contenterait de refaire en plus grand Plomb durci, Pilier de défense ou Bordure protectrice, avec ses deux variantes de pur siège aérien ou de siège aérien + raids terrestres. À la fin de la séquence, que l’on pouvait estimer empiriquement comme étant quatre fois celle de Bordure protectrice en 2014, soit six mois et 250 soldats israéliens tués, Gaza serait en plein chaos, mais le Hamas et ses alliés seraient très meurtris et ils auraient peut-être accepté de libérer les otages en échange d’une réduction de la pression.
Dans le second cas, la seule stratégie alternative consistait à reconquérir le territoire de Gaza, en ménageant autant que possible le terrain et la population, par principe mais aussi pour préserver son image et mieux préparer l’avenir, y démanteler le Hamas et le ramener à la clandestinité tandis qu’une nouvelle administration, logiquement de l'Autorité palestinienne, serait mise en place avec l’aide internationale. Le Hamas ne serait toujours pas éradiqué, mais il ne constituerait plus un proto-État. Les otages seraient libérés par négociations (et donc des concessions) et/ou par la recherche au sein d’un espace quadrillé.
Le choix qui a finalement été fait entre ces deux possibilités n’était pas forcément très clair au départ. Il n’y a pas en effet de grandes différences initiales entre une opération de conquête-contrôle de territoire et un grand raid, aller-retour de nettoyage de zone. Cela partait cependant plutôt mal avec l’instauration du blocus, du black-out médiatique et surtout la phase de préparation du mois d’octobre. Une phase de préparation par le feu de l’artillerie mais surtout de la force aérienne avant une offensive terrestre, n’est pas forcément indispensable mais n’est pas scandaleuse non plus. Tout dépend de l’indice de dommages collatéraux considéré, en clair le nombre de civils que l’on accepte de tuer pour avoir des résultats. Très clairement, malgré toutes les dénégations et les réelles précautions prises, cet indice a été choisi à niveau très élevé dès le départ. La campagne aérienne du mois d’octobre a été d’une violence inédite pour la population, même en convoquant tous les exemples internationaux similaires depuis 1991. Au bilan de cette campagne, le Hamas bien protégé, y compris derrière les gens, a subi quelques pertes mais beaucoup moins que la population meurtrie et ballottée ainsi que le capital de sympathie pour Israël qui s'est très vite dégradé. Les frappes n’ont jamais cessé par la suite, mais le premier rôle a été donné à partir du 27 octobre aux opérations terrestres visant à conquérir successivement les trois grands centres urbains de Gaza : Gaza-Ville, Khan Yunes et Rafah. A la fin du mois de décembre, les forces israéliennes avaient conquis la presque totalité du nord et combattaient autour de Khan Yunes. On ne pouvait alors encore totalement préjuger de la stratégie choisie, même si l’absence totale de projet de futur politique de Gaza du la part du gouvernement israélien donnait quelques indices. Avec la réduction des forces puis leur retrait dans le nord à partir de janvier, puis le retrait de la 98e division du sud en avril, il n’y avait plus de doute. Les Israéliens coupaient le territoire en deux en conservant le contrôle du corridor central avec plusieurs brigades de réserve mais revenaient pour le reste à leur politique de contrôle à distance par des frappes et des raids, sans même avoir terminé l'opération de nettoyage avec le raid sur Rafah. Bien entendu et malgré le contrôle central ou la destruction d’un certain nombre de tunnels, le Hamas reprenait comme d'habitude le contrôle des espaces abandonnés.
Retour donc à la case départ avec le chaos en plus à Gaza. Le seul bilan que peut désormais présenter le gouvernement est d’avoir tué 13 000 combattants ennemis (Institute for National Security Strategy), preuve que le kill ratio était sans doute le seul objectif. Dans les faits, ce nombre comprend aussi les pertes palestiniennes en Israël les 7 et 8 octobre 2023, soit environ 1 500 hommes, et il est sans doute pour le reste, et comme d’habitude dans ce genre de situation, un peu exagéré à la hausse. Toujours est-il que la mort d’environ 10 000 combattants ennemis est effectivement à mettre à l’actif de Tsahal. C’est bien plus que tous les combats précédents contre le Hamas depuis 1987 réunis. En comptant les blessés graves et les prisonniers, c’est peut-être la moitié du potentiel initial ennemi, Hamas, Jihad islamique, FPLP, Tanzim, etc. qui a été éliminé.
Le premier problème est que ce résultat, légitime, a été payé très cher. Tsahal déplore la mort de 279 soldats et un millier de blessés plus ou moins graves à l’intérieur de Gaza. C’est beaucoup en valeur absolue pour Israël mais c’est peu en valeur relative par rapport à l’ennemi, de l’ordre de 1 pour 35. Mais pour atteindre ce ratio Tsahal a beaucoup plus usé de la puissance de feu massive que du combat rapproché de précision. De ce fait, le risque s’est aussi largement déplacé vers la population environnante. Pour rappel, l’armée de l’Air israélienne se vantait d’avoir lancé 6 000 projectiles dans la seule première semaine. On imagine ce que cela peut donner au bout de six mois et le nombre de bombes qu’il a fallu pour tuer un seul combattant ennemi. Le 12 mai, Benjamin Netanyahu lui-même évoquait un totale de 30 000 morts palestiniens à Gaza, un chiffre pas très éloigné du très contesté Ministère de la santé palestinien qui parle lui de 34 000. Netanyahu utilisait même ce chiffre et celui des pertes ennemies revendiquées pour dire que cela faisait du 1 pour 1 entre civils et combattants palestiniens. Dans les faits on est sans doute plus proche du 2 pour 1 - comme l’indiquait d’ailleurs en décembre 2023 le porte-parole de Tsahal - mais il faut bien comprendre qu’il n’y a pas du tout de quoi se vanter d’un 1 pour 1. Si l’accusation de génocide est absurde, celle de crimes de guerre par mépris des principes de précautions et de discrimination est plus solide, et ce n’est évidemment pas à la gloire de ce gouvernement, quelles que soient les excuses qu’il puisse évoquer. L’image d’Israël est aussi très endommagée, ce qui était considéré par le gouvernement comme inévitable – personne ne nous aime de toute façon – et sans importance, double erreur.
Le pire est que cela n’a peut-être pas servi à grand-chose. Comme le terrain n’est pas contrôlé en surface, rien n’empêche le Hamas et les autres groupes armés de s’y implanter à nouveau, et « de se refaire » en recrutant parmi tous ceux qui ont quelques raisons nouvelles de détester Israël et de vouloir se venger. Bref, on a bien assisté au retour de la « tonte de gazon » puissance dix, avec certes une sécurité assurée à court terme pour Israël sur son territoire face à Gaza et une dose de satisfaction dangereuse, mais au prix d’une menace accrue à long terme. À cet égard, lancer maintenant l’opération de nettoyage sur Rafah n’apportera pas grand-chose de plus – au mieux quelques milliers d’ennemis éliminés en plus – mais à un prix encore plus élevé qu’ailleurs alors que la population y est très dense et qu’on s’y trouve à la frontière égyptienne.
On peut l’affirmer maintenant : le gouvernement Netanyahu n’a pas eu le courage de se désavouer et de changer de stratégie, or celle-ci est probablement destinée à échouer. Pour obtenir la libération des otages et extirper définitivement le Hamas de Gaza, il faut trouver autre chose que la seule destruction à distance.
Paru dans Défense et sécurité internationale No. 168, Novembre-Décembre 2023
L’arme nucléaire peut-elle être utilisée par la Russie afin d’essayer de gagner la guerre en Ukraine ou au moins d’éviter de la perdre ? Si on s’en tient à la doctrine d’emploi assurément pas, l’usage de l’arme nucléaire y étant – comme cela est souvent répété officiellement - réservé à la préservation de l’existence même de la nation ou de l’État face à une attaque majeure qui ne pourrait être contrée autrement. L’histoire tend cependant à montrer que lorsqu’il s’agit de prendre la décision de franchir ou non le seuil nucléaire, la doctrine importe peu devant les circonstances. Le doute subsiste donc.
Jurisprudence de la prudence
Le seul franchissement du seuil nucléaire, 21 jours seulement après le début de son existence, survient le 6 août 1945 au Japon et se termine trois jours plus tard après un deuxième bombardement atomique américain. Ce franchissement est alors considéré comme décisif par les Américains puisque le Japon capitule dès 2 septembre suivant. Dans les faits les choses semblent plus discutables, les frappes atomiques se trouvant mêlées à l’entrée en guerre de l’Union soviétique contre le Japon le 9 août.
Les États-Unis sont engagés à nouveau dans un conflit à peine cinq ans plus tard, en Corée cette fois. Le même président Truman qui avait décidé des frappes sur Hiroshima et Nagasaki refuse cette fois d’utiliser l’arme nucléaire alors même que les forces américaines se trouvent en difficulté et que ni les Nord-Coréens ni les Chinois ne disposent de capacité de représailles. En fait, le contexte psychologique a considérablement évolué depuis 1945 et ce qui était admissible dans une guerre totale, ne l’est plus dans le cadre d’une guerre limitée, du moins pour le pays doté. Le seuil nucléaire s’est solidifié et est devenu plus difficile à franchir.
Les successeurs d’Harry Truman suivent tous sa trace, qui ce soit face à la Chine dans les années 1950 ou lors de l’engagement au Vietnam et alors même que les Américains disposent cette fois de nombreuses armes nucléaires dites « tactiques » et destinées à être utilisées sur le champ de bataille. Il est vrai que les États-Unis ne manquent pas non plus d’une puissance de feu conventionnelle qu’ils peuvent utiliser massivement avant de songer à franchir le seuil nucléaire. Lors de l’opération Linebacker II lancée en décembre 1972, 200 bombardiers B-52 déversent en onze jours l’équivalent de plusieurs armes atomiques de faible kilotonnage sur le Nord-Vietnam. Les effets de cette opération sur les accords de paix signés à Paris le 27 janvier 1973 sont encore plus discutés que ceux des frappes atomiques réelles sur le Japon. Par la suite, et alors que les combats s’effectuent toujours loin du territoire américain, il n’y a pas non plus d’emploi d’arme nucléaire contre l’Irak en 1991 et en 2003, cette dernière déclenchée justement au nom de la contre-prolifération.
Les comportements nucléaires de l’Union soviétique et de la Chine, avec pourtant des régimes politiques très différents des États-Unis, sont durant la guerre froide finalement assez proches. Si l’Union soviétique n’a pas hésité à menacer nucléairement la France et le Royaume-Uni en 1956 au moment de la crise de Suez, sans grande crédibilité il est vrai, le seul État à qui elle fait vraiment la guerre après 1945 est la Chine avec une série de combats frontaliers très violents en 1969. Or, la Chine est certes déjà un État doté à ce moment-là mais elle ne dispose pas encore de capacité de deuxième frappe, c’est-à-dire qu’elle n’est pas capable de riposter nucléairement après une attaque massive. Le pouvoir soviétique envisage alors sérieusement une campagne de frappes nucléaires désarmantes et le fait savoir, sans que l’on sache trop qu’elle était la volonté réelle d’attaquer et la part de déclaratoire dans cette opération. Toujours est-il que les autorités chinoises, sincèrement effrayées, acceptent rapidement de négocier la fin du conflit. La Chine elle-même, envahit le nord du Vietnam en février 1979, s’y fait battre de manière cinglante, mais n’ose pas non plus utiliser son arsenal nucléaire pour tenter de changer le cours des évènements.
On s’est peut-être plus approché de l’emploi de l’arme nucléaire lors d’affrontements plus symétriques et existentiels. Toute nouvelle puissance nucléaire, Israël envisage sérieusement un emploi démonstratif de l’arme atomique dans le Sinaï en juin 1967 en cas de mauvaise tournure de la guerre contre les pays arabes voisins, puis met ses forces nucléaires en alerte en octobre 1973 alors que l’armée syrienne progresse dans le plateau du Golan. Dans les deux les cas, la nette supériorité conventionnelle israélienne rend finalement inutile d’aller plus loin. À l’été 1988, le gouvernement sud-africain est très inquiet devant la possibilité d’une invasion cubaine en Namibie depuis l’Angola et fait discrètement savoir à Fidel Castro qu’il dispose de six têtes nucléaires largables par bombardiers. L’invasion n’a finalement pas lieu et Fidel Castro avoua plus tard n’avoir jamais eu lieu l’intention de la lancer, en partie par peur de l’arme atomique sud-africaine.
En résumé, dans une situation dissymétrique les États dotés n’ont jamais considéré que les bénéfices espérés de l’emploi du nucléaire pouvaient dépasser le reproche international et peut-être interne fort qui en résulterait à coup sûr, et ce même au prix d’une défaite limitée. Les seules circonstances ayant permis d’approcher ce seuil ou de le franchir, ont été une absolue nécessité de protéger le territoire national, ou considéré comme tel, alors que les forces conventionnelles ne permettaient plus de le faire ou, comme au Japon, dans le cadre d’une guerre totale avec un niveau de violence déjà considérable et sans risques de représailles.
Kilotonnes sur le Dniepr
Si on s’en tient à cette jurisprudence, aucun des critères retenus comme pouvant justifier l’emploi de l’arme nucléaire par les Russes en Ukraine n’est vraiment présent dans le conflit. Le niveau des pertes humaines russes est inédit depuis 1945 mais semble jugé encore acceptable par le régime. L’armée russe résiste par ailleurs sur les zones conquises. De plus, l’usage régulier de la menace nucléaire dans le discours russe a eu pour effet d’obliger les acteurs internationaux à exprimer par avance leur position en cas de franchissement du seuil. Elle est unanimement hostile, y compris donc de la part de l'allié chinois, et les États-Unis ont par ailleurs indiqué qu’ils ne se contenteraient pas de condamner.
Pour autant, il faut se souvenir que l’invasion de l’Ukraine en février 2022 était jugée à l’époque irrationnelle et trop contre-productive pour la Russie au regard des réactions qu’elle provoquerait, et pourtant celle-ci a bien eu lieu. En cas de situation critique en Ukraine, Vladimir Poutine peut se trouver devant le choix entre un élargissement des moyens conventionnels par une mobilisation générale ou une escalade dans la nature des moyens engagés, et considérer que le risque de troubles internes est finalement plus dangereux que celui de vaines protestations internationales, alors que la Russie est déjà isolée et sous sanctions. Quant aux États-Unis, le précédent de Barack Obama refusant d’agir en 2013 alors que la ligne rouge de l’emploi de l’arme chimique en Syrie, qu’il avait lui-même établi, venait d’être franchie est dans toutes les mémoires.
Dans une nouvelle et grande erreur de perception, le Kremlin peut donc effectivement décider d’escalader. Comme par ailleurs il ne peut plus, par impuissance des aéronefs et dilapidation du stock de missiles, passer par une campagne massive de frappes conventionnelles à la manière de Linebacker II, cette escalade ne peut que passer par le nucléaire, très probablement d’abord à faible puissance.
À ce stade de la guerre, on ne peut imaginer que deux scénarios pouvant justifier cette escalade. Dans le premier, les forces russes seraient subjuguées par les forces ukrainiennes et incapables d’empêcher un désastre sur le terrain et en particulier la reconquête de la Crimée. Dans le second, constatant le blocage du front et n’ayant pas renoncé à ses objectifs, la Russie tenterait de reprendre l’offensive par un surcroît de puissance de feu.
Ce franchissement de seuil peut se faire sous forme d’attaque blanche dans l’atmosphère ou la mer Noire en préalable à d’éventuelles « frappes rouges » effectives. Cette idée n’est jamais exprimée dans les textes russes, mais elle viendrait logiquement dans les options présentées au décideur ultime. Tout en permettant d’effrayer la partie ukrainienne, une attaque blanche présenterait l’avantage d’être facile à réaliser et de minimiser l’impact matériel et donc aussi politique. Cette option présenterait cependant l’inconvénient de provoquer quand même une indignation internationale et d’éliminer toute surprise pour la suite. Cela laisserait notamment le temps aux Ukrainiens de se préparer psychologiquement et matériellement à des frappes effectives et d’en limiter les effets. Cette attaque de semonce pourrait également être réelle, sur une base militaire par exemple ou une concentration de forces. Les avantages et les inconvénients seraient les mêmes qu’une attaque blanche, mais exacerbés.
Cela suffirait-il ? On n’en sait rien, le champ des réactions ukrainiennes pouvant aller de la soumission à l’accélération des opérations en passant par une pause le temps de s’adapter à la nouvelle situation avant de reprendre l’offensive peut-être sous forme différente. On peut même imaginer que l’Ukraine cherche à se doter elle-même d’une petite force de frappe nucléaire avec l’aide de pays alliés afin de neutraliser la menace par dissuasion mutuelle. Le champ des réactions internationales et en premier lieu américaines est également très ouvert, depuis la recherche d’apaisement à l’intervention directe et massive, en passant par des options de gel de la situation au mieux par une admission immédiate de l’Ukraine dans l’Alliance atlantique et l’envoi de troupes occidentales sur place ou au pire par une interminable mission onusienne d’interposition-négociation.
Dans le scénario russe offensif, la surprise et les effets matériels seraient privilégiés. On peut donc imaginer dans ce cas, une série de frappes atomiques en basse altitude afin de limiter les effets radioactifs sur le deuxième échelon ukrainien et quelques sites stratégiques à l’intérieur du pays. Ces frappes, qui seraient renouvelées en fonction des besoins, viendraient en appui d’une offensive des forces aéroterrestres russes qui pourraient ainsi peut-être enfin refouler ou percer un front ukrainien isolé de ses arrières. D’un point de vue opérationnel, malgré l’énorme puissance de feu projetée il n’est pas évident que cette attaque nucléaire soit efficace. On peut d’abord imaginer que les préparatifs d’une attaque atomique massive ne passent pas inaperçus et qu’une alerte serait donnée avec toutes les conséquences tactiques et stratégiques que cela impliquerait. Mais même si l’attaque initiale bénéficiait de la surprise, la défense aérienne ukrainienne détruirait un certain nombre de vecteurs en vol. Les frappes réussies elles-mêmes seraient peut être insuffisantes à désorganiser complètement le dispositif ukrainien, comme semblent l’indiquer les exemples historiques de préparations de feux supermassives. Même bousculée, l’armée ukrainienne pourrait basculer dans une grande guérilla mobile et imbriquée invulnérable aux frappes atomiques et on ne voit pas comment la Russie pourrait se sortir d’une telle situation.
L’attitude internationale est encore inconnue, mais elle serait certainement très dure vis-à-vis de la Russie avec très probablement une intervention militaire occidentale à la forme floue, entre frappes conventionnelles punitives qui enrayeraient encore plus l’offensive russe ou participation moins escalatoire par exemple par l’envoi de techniciens ou de troupes de protection. Une offensive atomique russe aboutirait ainsi très probablement à une impasse opérationnelle, mais ce serait une impasse extraordinairement risquée dans un contexte stratégique hautement chaotique.
En résumé, le franchissement du seuil nucléaire par la Russie ne peut pas être exclu par erreur de perception et cela constituerait un saut dans l’inconnu.
Pierre Razoux, Israël et la dissuasion nucléaire, Revue Défense Nationale 2015/7 (N° 782).
Laurent Touchard, Quand l’Afrique (du Sud) avait la bombe, Jeune Afrique, 19 juillet 2013.
Dans les batailles préindustrielles, les hommes étaient concentrés sur un cadre restreint mais ouvert où chacun se concentrait surtout sur les menaces qu’il pouvait voir. Avec la portée et la létalité grandissante des armes, les soldats se battent désormais à distance tout en se mettant autant que possible à l’abri des coups. Cela aboutit à un champ de bataille d’apparence vide alors que tout le monde est là mais caché, et ce encore plus dans le front ukrainien en 2024 que dans celui de 1916 en France puisque sur une longueur de front retranché presque identique, la densité humaine est désormais presque dix fois inférieure. On recherche et traque donc cet ennemi à distance, via les lunette et caméras, ou de près à vue en allant vers lui à l’attaque ou en mission de reconnaissance. On parvient parfois alors à se voir de près, et même de temps en temps à tirer sur des hommes et non sur des zones. Bref, le combattant moderne lutte contre des choses bien plus que contre des hommes, et ces choses elles-mêmes sont peu visibles. On lutte d’abord en écoutant.
Le tir de n’importe quelle arme provoque quatre sortes de bruit.
La détonation de départ, dans l’arme. Assez sèche pour une arme portative (PAN bien sûr), sourde pour un mortier (POM) et grave (BOUM) pour un canon.
Le choc du projectile contre les couches de l’air provoque un premier son : l’onde de Mach. Tant que le projectile est supersonique, ce qui est le cas au départ de la très grande majorité des balles et obus, sauf de mortiers, celui-ci provoque autour de lui un sillage d’ondes comme le sillage provoqué par la proue d’un navire rapide sur une mer calme. Comme son nom l’indique ce « BANG supersonique », fait aussi beaucoup de bruit, presque autant que la détonation de départ à laquelle il ressemble.
Ce même choc provoque aussi, et tout le long cette fois quelle que soit la vitesse, un sifflement autour et surtout à l’arrière du projectile comme si on crevait l’air. Cela va du piaulement (PIOU) pour les balles au sifflement (SIIII) pour les obus ou les drones et un chuintement (CHEE) pour les mortiers. Il y a en réalité autant de sifflements différents que de projectiles. Ce sifflement est beaucoup plus faible que les autres bruits et porte donc moins loin.
Il y a enfin le choc à l’arrivée, choc brut pour les objets durs et explosion pour la plupart des obus. On va baptiser ce bruit CRAC.
Chacun de ces trois ou quatre bruits, selon les moments, provoque donc une onde différente qui se propage en cercles à la vitesse relativement lente du son, plus ou moins 330 m/s selon la température de l’air, sa densité ou le vent. Comme cela va infiniment moins vite que la vitesse de la lumière, quasi-instantanée à notre échelle, le décalage entre la lueur du coup de départ ou d’arrivée - que l’on voit tout de suite- et de son bruit - que l’on entend toujours plus ou moins ensuite, donne déjà un indice de sa distance, selon le phénomène bien connu de l’éclair et du tonnerre. Il suffit de compter les secondes de décalage entre les deux et de multiplier par environ 300 pour avoir une distance approximative.
Ce qu'il est important de comprendre est que tous ces bruits différents peuvent entrainer de grandes et dangereuses confusions.
Premier cas de figure, on se trouve à proximité du début du tir du côté ami, voire même on tire soi-même. Pour les balles, on entend le bruit de la détonation du départ et le bang supersonique qui se confondent dans un grand PAN, puis on entend ensuite éventuellement le sifflement. Pour un obus, c’est la même chose mais en plus fort avec le coup de départ du canon, un sifflement rapide, puis plus rien jusqu’au bruit sourd et très éventuel de l’explosion d’arrivée à une grande distance de là. Tout ça est connu et pose de toute façon peu de problème puisque c’est nous qui tirons.
Les choses deviennent évidemment plus compliquées dans et sous la trajectoire des projectiles. Quand on est dans la trajectoire des balles, la première chose que l’on va entendre est le claquement du BANG du projectile dans l’air. S’il passe assez près, on entendra ensuite le sifflement autour de lui. La détonation de départ en revanche va ensuite arriver forcément sur vous paresseusement à 330 m/s et quelques. On n’entendra généralement pas en revanche le bruit de l’impact à l’arrivée. C’est bien le PAN qui vous donnera l’origine approximative du tir voire même sa distance, selon le principe logique que plus le décalage entre le BANG-SIII et le PAN est sensible et plus celui qui vous tire dessus est loin. Tout ça est très important car si vous ne connaissez pas le phénomène, vous allez croire que le BANG est le bruit de départ du coup et que le tireur est juste à côté, ce qui peut conduire à faire n’importe quoi. La nécessité d’agir très vite ne doit pas empêcher d’écouter et d’analyser. Deuxième cas de figure : les obus indirects (pour les obus à tir direct – tout droit - c’est sensiblement comme les balles). On entend là encore le BANG et le sifflement mais moins bruyamment qu’une balle car c’est haut dans le ciel, et peut-être pas du tout si l’obus est vraiment très haut dans le ciel mais là j’ai un doute, puis un silence et enfin, selon que l’on se trouve plus proche de la cible ou du point de départ, le bruit sourd de l’explosion et de la détonation de départ ou l’inverse, assez difficiles à distinguer en fait.
Il y a enfin lorsque se trouve dans la zone d’arrivée des coups. Ne considérons que les gros. Si l’obus est encore supersonique à ce stade, comme pour les obus de char par exemple, le CRAC d’arrivée se confond avec le BANG. Si ne se trouve pas complètement assourdi, on entendra peut-être le BOUM de départ qui arrivera quelques secondes plus tard. Seule la lueur éventuelle de départ, la poussière et la fumée peuvent avertir du coup.
En revanche, si la vitesse du projectile est passée en dessous de la vitesse du son, ou s’il est naturellement sous cette vitesse comme des drones, on est averti. On peut entendre le dernier BANG produit et qui va désormais plus vite que le projectile. Il peut même arriver sur une longue distance que le bruit de la détonation de départ, devenu très faible, rattrape le projectile. Tout cela n’a en fait guère d’importance. Le seul bruit qui importe et qu’il faut attendre car il arrivera vers vous juste avant le projectile est le sifflement qui lui colle dessus. Il faut surtout essayer d’entendre si ce sifflement s’amplifie et est de plus en plus aigu, auquel cas le projectile vient vers vous et il faut se poster ou à défaut se coucher par terre ; si le bruit devient plus grave, la menace s’éloigne.
Vient ensuite l’éclatement et l’explosion, dans l’air s’il s’agit d’un fusant avec un gros volume ou au sol s’il s’agit d’un percutant. Dans ce dernier cas la projection des éclats, des cailloux et de la terre s’ajoute au bruit de l’explosion pour donner l’impression d’un mur qui s’écroule. Le spectacle du geyser de terre et des panaches de fumée s’ajoute au fracas pour impressionner. Outre les éclats, l’explosion de l’obus est dangereuse par son souffle, une onde aérienne condensée à l’avant par la compression de l’air et dilatée à l’arrière par sa raréfaction. Si l’explosion est proche et l’explosion puissante, on sent alors ses poumons éclater et sa tête se vider. Des lueurs colorées passent devant les yeux. Ce souffle, associé au fracas et aux vibrations, donne lieu à des troubles respiratoires et circulatoires qui, avec la surprise, accroissent encore les effets de la peur. La projection en arrière par le souffle en diminuera les effets contrairement aux malheureux qui le subissent coincés. Ces obus percutants, sont plus ou moins neutralisés par l’enfouissement dans le sol avant d’éclater, en particulier par la boue ou la neige. Il existe par ailleurs de nombreux angles morts dans la gerbe d’éclats, d’où la nécessité de se coucher faute d’autre protection. Paradoxalement, si on se trouve au sol près de l’impact et moins on sera touché par les éclats. Les gens abrités ne craignent pas le souffle et les éclats de l’explosion mais ils subissent l’ébranlement du sol jusqu’à l’éventuelle rupture, avec des effets psychologiques d’autant plus éprouvants que l’on se sent impuissants.
Illustration issue du Manuel du sous-officier d'infanterie, t. II, 1949.