Lateo.net - Flux RSS en pagaille (pour en ajouter : @ moi)

🔒
❌ À propos de FreshRSS
Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierLa voie de l'épée

Marsouin et influenceur : Chef Peper se livre avec Guillaume Malkani

Particulièrement honoré d’évoquer l’ouvrage du marsouin Chef Peper sur le blog d’un autre marsouin, et non des moindres. Merci Mon Colonel pour cette belle opportunité d’évoquer le récit haut en couleur de Chef Peper, cependant empreint d’humanité, d’humilité et – naturellement – d’humour !

Évoquer un « influenceur militaire » pourrait s’apparenter à un oxymore, ou sembler antinomique, mais il y a désormais quelque temps que les Armées – et notamment l’armée de Terre – sollicitent ces influenceurs « opérationnels » pour évoquer les coulisses de l’institution. Le plus connu, c’est sans nul doute le sergent-chef Aurélien alias le Chef Peper, jeune pensionné de l’infanterie coloniale après 18 ans de bons et loyaux services, et de nombreux déploiements à l’étranger. C’est aujourd’hui près de 7 millions d’abonnés qui le suivent sur l’ensemble de ses réseaux. Après plusieurs (et modestes) incursions sur des vidéos familiales partagées en ligne – il se faisait passer pour un bûcheron ou un paysagiste (ce qui n’a probablement pas dupé grand monde…) – durant un séjour guyanais, il s’est ensuite pleinement assumé comme militaire, appuyé par une partie de son commandement avant d’être rapidement « validé » par l’armée de Terre.

Mais derrière ce rigolo dont les sketchs dévoilent le quotidien d’un fantassin de la conventionnelle – avec ses hommes, ses supérieurs, ses camarades ou sa famille – il y a d’abord un soldat, loyal, aguerri et éprouvé par certaines missions et la perte de camarades chers.

Nous nous étions rencontrés à plusieurs reprises, échangeant notamment autour des productions et du livre « Vétérans de France » – et je suis d’ailleurs très heureux que la chaîne YouTube éponyme puisse accueillir le témoignage de l’hôte de ce blog ! Au fil des discussions réalisées avec Peper, je me suis rendu compte qu’il était certes un humoriste militaire très doué, mais aussi un vétéran au vécu passionnant.

S’il a parfois été le « comique de service », cela n’a pas empêché le Chef Peper d’être devant lors des séances d’aguerrissement, de viser juste avec son fusil d’assaut ou de donner des ordres au milieu du chaos et de l’horreur centrafricaine. Malgré ses sketchs numériques et humoristiques, j’ai découvert – durant nos échanges et au fil de l’écriture – un marsouin aguerri et un chef humain.

Le grand défi de l’ouvrage, ce fut naturellement de trouver le bon « ton ». Il fallait évoquer la jeunesse tumultueuse, la découverte ludique du monde militaire, les phases opérationnelles parfois très dures (voire extrêmement violentes), la vie de famille souvent éprouvée, puis l’avènement intelligent des réseaux sociaux. Il fallait également trouver une manière de coller à l’esprit des vidéos proposées en ligne. C’était même primordial ! On a ainsi opté pour un style direct dont le texte est, par moment, entrecoupé de paragraphes encadrés où le Chef Peper brise allègrement le 4e mur. Il s’adresse ainsi directement au lecteur, rebondissant sur le passage que ce dernier vient de lire. Cela fait pleinement écho aux vidéos dans lesquelles Peper s’adresse directement, face caméra, à sa communauté.

On a ainsi travaillé de manière chronologique, en illustrant continuellement le propos par de l’anecdote vivante. Le récit se veut dynamique, fluide et très abordable. Tout ce qui touche à l’institution militaire est explicité, parfois vulgarisé. Articulé en neuf chapitres, le lecteur suit le parcours de Peper : de sa jeunesse à son engagement, de ses premières OPEX à ses actions de combat, sous le feu – et les flèches ! – en RCA, sans oublier une mission avec les forces spéciales ponctuée par quelques jours auprès du CEMA de l’époque, le Général Pierre de Villiers, puis un séjour familial – mais particulièrement opérationnel – de deux années en Guyane – et toutes ces aventures dans la jungle, des orpailleurs aux serpents en passant par une sympathique rencontre avec un…jaguar. L’ouvrage aborde également la vie de famille d’un militaire, le domaine de l’influence et le choix d’arpenter les réseaux sociaux...

Ce livre, c’est le récit d’un soldat de l’armée régulière, d’un père de famille et d’un influenceur « pas comme les autres »…

Vingt heures d’entretiens, de longs mois de rédaction, une sélection drastique de photographies pour le livret central, un long chapitre écrit avec sa compagne Fanny, la « base arrière » de Peper et de ses trois enfants, et une préface extraordinaire du Général Bruno Heluin, ancien chef de corps de notre marsouin-influenceur (au 2e Régiment d’Infanterie de Marine) – qui, jeune lieutenant, chargea à la baïonnette le 27 mai 1995 avec ses hommes sur le pont de Vrbanja à Sarajevo, sous les ordres du Général Lecointre – alors commandant d’unité –, pour libérer des Casques bleus français pris en otages par les Serbes…

Je retiens aussi que Peper, derrière ses blagues et ses sketchs humoristiques, est un homme d’honneur. Un soldat exemplaire et un chef très humain.

Son récit est publié aux éditions Mareuil, et disponible dans toutes les bonnes librairies, en rayon comme en ligne.

Guillaume MALKANI

 

« Peper, le militaire influenceur » ; éd. Mareuil ; 221 pages ; écrit par le Chef Peper en collaboration avec Guillaume Malkani ; préface du Général Bruno Heluin.


Jouer la guerre. Histoire du wargame-Un livre d'Antoine Bourguilleau


Devant l’École supérieure de guerre à Paris, Henri Poincaré a décrit un jour la guerre comme une expérience dont l’expérience ne pouvait se faire. Il entendait par là que la présence obligatoire de la mort, donnée ou reçue, perturbait quelque peu les choses. Une équipe sportive peut se préparer à jouer un match important en jouant d’autres matchs de préparation. Une armée ne prépare évidemment pas une bataille en jouant d’autres batailles auparavant, du moins des batailles réelles. De ce fait les soldats sont condamnés à simuler la guerre lorsqu’ils ne la font pas, et à la simuler le mieux possible sous peine d’être mal préparés et donc de souffrir encore plus au contact de la réalité. Les tournois, l’ordre serré au son du tambour, les exercices sur le terrain avec des munitions « à blanc », les grandes manœuvres ne sont en réalité que des jeux où on s’oppose sans se tuer réellement, sauf accidentellement.


Ceux qui se déroulent sur des cartes s’appellent des Jeux de guerre et à c’est l’exploration de ces batailles sans morts que nous invite Antoine Bourguilleau dans Jouer la guerre. Histoire du wargame aux éditions Passés Composés. En bon historien Antoine Bourguilleau raconte d’abord une histoire, celle qui va de l’invention des premières abstractions de batailles, jusqu’aux systèmes sur carte les plus sophistiqués, civils ou militaires, en excluant les Jeux vidéo. Des Échecs aux Wargames donc en passant par les Kriegsspiel (avec un ou deux « s ») pour reprendre les appellations dominantes et consacrées qui témoignent par ailleurs du retrait de la France dans ce domaine pourtant stratégique. L’auteur traite dans sa troisième partie des différents champs d’emploi des wargames aujourd’hui et même de leur conception.


Reprenons. L’idée de simuler des batailles sans en subir les inconvénients semble avoir toujours existé, mais les premiers jeux d’affrontement sont sans doute les ancêtres respectifs du Go (le Wei hai) et des Échecs (le Chaturanga) et sont contemporains de l’apparition de la pensée philosophique- c’est-à-dire dénuée d’explications surnaturelles- politique et stratégique. Ce n’est pas par hasard non plus que les jeux modernes, c’est-à-dire s’efforçant de coller autant que possible à la réalité tactique de moment, soient apparus avec la révolution scientifique et l’époque des Lumières. Il y a un lien très clair entre le développement de la pensée scientifique expérimentale et celui de la simulation militaire.


On notera aussi l’importance des amateurs passionnés. Le cas le plus emblématique est peut-être celui de l’Écossais, John Clerk, qui révolutionne la tactique navale britannique, les amiraux Rodney et Neslon ont clairement admis ce qu’ils lui devaient, sans avoir jamais porté l’uniforme ni même mis les pieds sur un navire de guerre. Il reproduisait simplement toutes les batailles navales de son temps avec des modèles réduits en bois et quelques règles simples simulant le vent, la puissance de feu et la capacité de résistance aux tirs. C’est un excellent exemple de ce que l’on appelle aujourd’hui la combinaison professionnels-amateurs (Pro-Am). Il y en aura bien d’autres par la suite, en particulier aux États unis lorsque les designers de wargames civils se révéleront plus inventifs que les institutionnels.


L’institutionnalisation du jeu de guerre est contemporaine de la « professionnalisation » des armées à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, c’est-à-dire l’acceptation que la pratique de la guerre (au sein anglais de warfare) était une discipline et reposait comme la médecine sur un long apprentissage de connaissances stables et l’intégration permanente d’éléments nouveaux. Les différentes écoles de guerre apparaissent à cette époque et elles intègrent presque toutes des formes de simulation tactique et/ou historique qui en constituent les laboratoires. C’est une imitation du modèle qui a permis à l’armée prussienne de l’emporter sur les armées autrichienne et française sans avoir combattu depuis cinquante ans autrement que sur cartes. Un autre exemple emblématique est celui de l’US Navy de la Seconde Guerre mondiale, extraordinaire et gigantesque machinerie complexe, dont l’expérience réelle ne reposait pourtant que sur quelques combats pendant la guerre contre l’Espagne en 1898. Dans un discours à l’École de guerre navale de Newport en 1961, l’amiral Nimitz a décrit tout ce que la victoire dans le Pacifique devait aux petits bateaux en bois que ses camarades et lui faisaient évoluer sur le parquet de la salle de simulation. Tout y avait été anticipé, avant même parfois que les systèmes n’existent, tous les problèmes rencontrés plus tard dans la logistique océanique avaient été abordés. Seule l’apparition des kamikazes leur avait échappé.


Les passages sur la Seconde Guerre mondiale sont à cet égard particulièrement intéressants. C’est une époque où tous les états-majors utilisent la simulation sur cartes pour préparer leurs grandes opérations. Ces simulations n’ont alors pas fonction de prédire l’avenir, mais de permettre de mieux voir certains problèmes du présent et leurs conséquences possibles. Le plus fascinant est alors de voir l’effet Cassandre se développer presque obligatoirement dès lors que les résultats des simulations ne correspondent pas aux croyances. La préparation de ce qui sera la bataille de Midway par l’état-major japonais avec une simulation et modifiée rejouée jusqu’à ce que les résultats soient conformes au plan est désormais un classique pour illustrer ce biais.


Et puis est arrivé Charles S. Roberts, le wargame commercial et la démocratisation du jeu de guerre. Je suis pour ma part tombé amoureux des jeux de guerre en lisant la présentation de D-Day, un des tout premiers jeux d’Avalon Hill en 1961, dans Science et Vie. Désormais n’importe qui pouvait jouer à la guerre et même de plus en plus facilement concevoir une simulation tactique correcte, ce qu’Antoine Bourguilleau décrit très bien. Je m’y suis longtemps essayé pour mon plaisir personnel, en partie professionnel avant d’échouer à convaincre complètement l’institution militaire, au moins l’armée de Terre, de l’intérêt du wargame sur carte.


La lecture de Jouer la guerre et de toutes les expériences faites à l’étranger qui y sont décrites, celle des historiens militaires britanniques en particulier, le renouveau de l’édition et de la créativité française avec Nuts publishing et des auteurs comme Pierre Razoux m’ont incité à retenter l’expérience.


Il se passe à nouveau beaucoup de choses dans ce domaine et l’auteur lance de nombreuses pistes. Le retard des forces armées françaises dans ce domaine n’est pas une fatalité. La remarquable manœuvre qui a permis la victoire de la Marne en septembre 1914 et donc changé le cours de l’histoire n’aurait sans pas été possible sans les nombreux exercices sur carte que Joffre avait imposé aux états-majors des cinq armées françaises juste avant la guerre. Derrière le « miracle », il y avait aussi le jeu.


Antoine Bourguilleau, Jouer la guerre. Histoire du wargame, éditions Passés Composés, 2020, 264 pages.
❌