Pendant quelques années, le Maroc a vendu ses bâtiments publics, en commençant par ses hôpitaux, en leasing. L'opération a permis de dégager des sommes colossales en cash et de masquer l'augmentation de la dette dont le montant total est officiellement estimé à 67,1 % du PIB. Mais le tour de passe-passe n'est pas sans risque financier et la banque centrale marocaine a annoncé la fin de ce dispositif d'ici 2028.
« Le budget de l'État ? Vous n'y comprenez rien ! L'opacité s'est étendue depuis quelques années. Il y a une véritable boîte noire dans le budget », lâche, excédé, Najib Akesbi. L'économiste, enseignant à l'Institut agronomique et vétérinaire de Rabat (IAV), pointe du doigt depuis plusieurs années, notamment sur sa chaine Youtube, les « financements innovants » utilisés par le Maroc depuis 2019. Censées offrir à l'État de nouvelles ressources pour relever les défis sociaux et économiques colossaux auxquels il faut faire face, ces pratiques se sont résumées à un tour de passe-passe permettant d'emprunter toujours plus sans augmenter sa dette officielle.
En 2018, le ministre de l'économie et des finances d'alors, Mohammed Benchaâboun, évoque, lors du discours de présentation du projet de loi de finances 2019,
le recours à un nouveau mécanisme de financement, basé sur un partenariat entre l'État et un groupe d'acteurs institutionnels, qui permettrait de mobiliser un financement global de 12 milliards de dirhams [1,10 milliard d'euros] d'investissement pour l'année 2019, dans le cadre de l'allégement de la charge sur le budget de l'État et du maintien des équilibres financiers.
Ce mécanisme est simple : il consiste à vendre un bien immobilier de l'État, mais à en garder l'usage en le louant à l'acheteur avec un bail très long de trente ou quarante ans, au bout duquel l'État conserve la possibilité de récupérer la propriété de l'immeuble. Ce procédé bien connu s'appelle en français une cession-bail (sale and lease back [LSB] en anglais).
Le tour de passe-passe comptable est édifiant : le cash que reçoit l'État est compté comme une recette exceptionnelle — et non comme un emprunt. Le loyer à payer à l'acquéreur n'est donc pas comptabilisé comme « service de la dette » (intérêts payés), mais comme une dépense courante pour chacun des ministères concernés par ces cessions. Dès lors, la dette n'apparaît nulle part.
L'État emprunte régulièrement sur les marchés internationaux des capitaux et auprès des institutions financières, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). Les premiers réclament des taux d'intérêt plus ou moins élevés selon leur degré de confiance dans la capacité d'un État à rembourser — ce que l'on appelle le « risque souverain » —, évalué par les agences privées de notation — qui ont joué un rôle dans la mise en place des politiques d'austérité en Grèce — qui se fondent sur le niveau d'endettement d'un État et son déficit budgétaire. Les secondes — Banque mondiale et FMI — imposent des limites à l'endettement et au déficit pour accorder leurs prêts, souvent à des taux inférieurs à ceux du marché. Autrement dit, les deux font pression pour réduire ces deux variables économiques.
Ainsi l'agence Standard & Poor's (S&P) qui dégrade la note du pays en avril 2021 à la suite de la crise du Covid-19, la relève en septembre 2025. « La note du Maroc passe de “BB+” à “BBB-” [reflétant] des perspectives macroéconomiques solides, un assainissement budgétaire progressif et un déficit du compte courant maîtrisé », précise-t-elle dans son étude annuelle1.
Mais il ne s'agit que d'un trompe-l'œil. En fait, le Maroc entretient une dette cachée. Entre 2019 et 2024, l'État a vendu 107 milliards de dirhams (9,58 milliards d'euros) d'immobilier public, selon le ministère des finances. En 2025, s'y ajoutent 40,1 milliards de dirhams2. Enfin au deuxième trimestre 2026, le Compte spécial de remploi domanial, un des comptes spéciaux du Trésor recueillant le fruit des ventes des biens publics, a reçu 10,9 milliards de dirhams supplémentaires, selon la Trésorerie générale des finances, sous l'intitulé « recettes diverses ».
Au total 158 milliards de dirhams (14,6 milliards d'euros) d'immeubles publiques ont déjà été cédés3. Le recours à ces pratiques s'accélère : 13 % de ces ventes ont été réalisées par le gouvernement de Salaheddine El Othmani (avril 2017-octobre 2021) du Parti de la justice et du développement (PJD), d'obédience islamiste ; 86,4 % par son successeur Aziz Akhannouch (octobre 2021-septembre 2026) du Rassemblement national des indépendants (RNI), parti libéral de centre-droit. Cumulées, ces cessions représentent 8,8 % du PIB de 2026. Si on les réintégrait à la dette du Trésor marocain, comme elles le devraient, celle-ci bondirait de 67,1 % à 75,9 % du PIB.
La même démonstration vaut pour le budget annuel : les cessions-ventes comptabilisées en ressources réduisent le déficit affiché. En 2025, ce dernier s'est élevé à 60,5 milliards de dirhams (5,54 milliards d'euros), selon le ministère de l'économie et des finances4. Mais il tient compte des 40,1 milliards de dirhams (3,67 milliards d'euros) reçus au titre des « mécanismes de financements innovants », toujours selon le ministère des finances. Si l'on fait donc le véritable calcul du déficit budgétaire sans maquiller la dette en recette, celui-ci atteint en réalité de 100,6 milliards de dirhams (9,19 milliards d'euros). Rapporté au PIB de 2025, il aurait été de 5,58 % plutôt que des 3,5 % officiels.
Ce tour de passe-passe n'est pas passé inaperçu aux yeux des institutions financières marocaines et internationales. Dès 2020, dans son rapport sur le budget de l'État, la Cour des comptes relève que ces recettes « s'apparentent davantage […] à des opérations de financement de type crédit-bail, classées parmi les dettes ». Dans sa réponse, le ministère de l'économie et des finances nie et qualifie ces opérations de « cessions fermes ».
De plus, puisque l'État conserve l'usage des bâtiments cédés, il doit donc payer un loyer aux nouveaux propriétaires. Mais « l'opacité est totale », souligne Najib Akesbi. Les contrats de cessions-bails ne sont pas publics : leur échéance et le taux des loyers sont inconnus. Seul Khalid Cheddadi, le patron de la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite (CIMR), l'un de ces nouveaux propriétaires, reconnaît implicitement, dans une interview accordée en mars 2022 à Médias 24, que les loyers s'élèvent entre 5 % et 6 % de la valeur du bien cédé. Ce taux est particulièrement élevé alors qu'en moyenne sur quinze ans, à la même époque, le rendement moyen des Bons du Trésor (obligations émises par l'État) était de 2,8 %. Le 30 septembre 2025, l'État est parvenu encore à emprunter 300 millions de dirhams de Bons du Trésor sur trente ans au taux de 3,75 %. Les cessions-bails s'avèrent donc plus coûteuses que d'autres formes de financement.
Si l'on applique les taux avancés par Khalid Cheddadi aux 158 milliards de dirhams de cessions-bail, l'État marocain paie désormais entre 7,9 et 9,48 milliards de dirhams (entre 718 et 862 millions d'euros) de loyers supplémentaires par an. Ils viennent alourdir discrètement le déficit budgétaire.
Ce que pointe la Banque mondiale en 2024, dans son rapport sur le Maroc5 :
Les opérations de financement innovants (vente et crédit-bail, sale and lease back en anglais) créent un flux d'obligations de paiement futures de l'État. Les détails de ces transactions ne sont pas rendus publics, mais elles pourraient entraîner une augmentation des dépenses courantes en raison du paiement des loyers […]. Ces transactions représentent des recettes non récurrentes et, lorsqu'on évalue les soldes budgétaires structurels, l'idée selon laquelle le déficit budgétaire post-pandémie s'est amélioré devient plus nuancée.
Du côté de Bank Al-Maghrib, la banque centrale marocaine, l'inquiétude se fait jour peu à peu. En septembre 2025, son gouverneur Abdellatif Jouahri déclare en conférence de presse6 que s'ils ont « permis de combler des besoins », et qu'ils ont été admis par le FMI, ces « financements innovants » sont tout de même « un élément qui devra diminuer » et « [qu'] on aurait dû les encadrer ».
Quelques mois plus tard, en février 2026, le FMI lâche le gouvernement marocain. Après une visite du pays, ses équipes annoncent que « la vente d'actifs immobiliers de l'État a été reclassée en “réduction de l'acquisition nette d'actifs non financiers” », au lieu de « financement innovant » classé parmi les « autres recettes » comme c'était le cas jusque-là.
Fin de la récréation. La circulaire n°12/2026 en date du 5 août 2026 demande au gouvernement issu des élections législatives de septembre 2026 de construire le budget 2027 « sans recourir aux recettes propres aux mécanismes de financement innovants » tout en poursuivant « le contrôle progressif du déficit budgétaire dans la limite de 3 % du produit intérieur brut ». À ce nouveau gouvernement, il reste les 30,7 % de recettes de ventes d'immeubles publics en cessions-bails qui n'ont pas encore été dépensées et attendent, en principe, dans les caisses du Fonds de remploi domanial.
Comme le regrettait en septembre 2025 le gouverneur de la banque centrale, Abdellatif Jouahri, ces cessions-bails n'ont pas été encadrées, à la différence des privatisations. Celles-ci sont légalement protégées par de nombreux mécanismes pour, en principe, éviter la corruption et tout préjudice à l'encontre de l'État en fixant publiquement un prix minimum. Elles bénéficient de procédures d'audit et d'évaluation, de mise en concurrence, d'une commission des transferts et, surtout, une loi est votée au Parlement qui décide des biens et entreprises privatisables. Cet encadrement n'évite pas toujours les entourloupes financières. Mais il permet d'éventuels recours. Ce minimum n'existe même pas pour les cessions-bails. Najib Akesbi s'étouffe :
Ces financements innovants dégagent des ressources en bradant le cœur même du service public. C'est comme une privatisation qui ne dit pas son nom. Dans l'histoire du Maroc, les privatisations ont concerné des entreprises de l'économie marchande comme des banques, mais là il s'agit des hôpitaux, des écoles, des administrations : des choses qui relèvent du service public, de la mission même de l'État !
L'État a ainsi vendu les bâtiments de six de ses sept CHU, de nombreux hôpitaux publics et des centres de santé. Au total, fin 2024, 592 actifs ont été cédés, mais la liste détaillée n'est pas publique.
L'État continue de moderniser et d'agrandir tous ces bâtiments alors qu'il n'en est plus propriétaire. Au terme du bail de vingt ou trente ans, il pourrait les récupérer. Mais en l'absence de transparence, nul ne connaît la nature de la cession-bail ni ses conditions et donc la possibilité ou non d'un retour dans le giron de l'État. Selon Najib Akesbi, l'État dans ses discours, ménage les deux options, mais, faute d'avoir accès à tous les contrats, il est impossible de trancher.
À Rabat, l'État a ainsi vendu le CHU Ibn Sina à la Caisse marocaine des retraites (CMR) qui gère les pensions des fonctionnaires et des militaires en 2019. Depuis, un nouveau CHU a été construit par le ministère de la santé et l'ancien hôpital attenant doit bientôt être détruit pour laisser place à de vastes espaces verts. « La question qui se pose aujourd'hui est kafkaïenne : de quoi la CMR est-elle propriétaire ? L'ancien hôpital ou le nouveau ? », interroge Najib Akesbi. La question reste pour l'heure sans réponse.
Ce qui est sûr, c'est que ces 592 biens immobiliers ont été cédés à des investisseurs institutionnels comme la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) ou la CMR qui gère les pensions des fonctionnaires et des militaires et, depuis 2024, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) qui s'occupe du régime maladie et retraite du privé. Chacun de ces grands organismes regroupe les biens dans des organismes de placement collectif immobilier (OPCI), dont les parts peuvent ensuite être achetées par des investisseurs privés. Avec d'autant plus d'enthousiasme que le taux offert est plus avantageux que ceux proposés pour les Bons du Trésor… C'est là que l'on peut craindre une privatisation indirecte et cachée.
« On a démarré avec les institutionnels comme la CDG, la CMR… Nous ne sommes même pas encore arrivés au privé, pour parler de privatisation », répondait le ministre délégué au budget, Fouzi Lekjaâ7 aux Parlementaires ayant critiqué ce mécanisme, en octobre 2021. Mais demain ?
Dès aujourd'hui, les coûts de loyer-bail pèsent sur le service public. Et cela risque de s'aggraver. Oussama Chaïb et Mustapha Ziky, enseignants-chercheurs à l'Université Cadi Ayyad de Marrakech, qui ont étudié ces enjeux, expliquent8 :
La quasi-totalité des répondants [32 experts en finances publiques] identifie la hausse des coûts des services publics — principalement les services de santé — comme le principal risque potentiel lié à l'utilisation du sale and lease back [cession-bail, ndlr] comme mécanisme de financement pour l'État marocain. Cette augmentation découle du fait que le coût du loyer serait imputé aux dépenses des services publics.
De 2019 à 2026, au moins un quart des dépenses payées avec l'argent des cessions-bails déposé sur le compte du Fonds de remploi domanial a servi à financer le budget des charges communes de l'État, selon nos calculs sur la base des documents du ministère de l'économie et des finances et de la Trésorerie générale du royaume. D'ordinaire, le Fonds est également utilisé pour « l'acquisition de terrains et bâtiments pour satisfaire les besoins des administrations », dont des constructions à l'étranger ou des participations à des programmes de développement régionaux, tels le rachat de la société Wessal Bouregreg9 chargée du programme de réaménagement urbain de Rabat autour du fleuve Bouregreg, ou la participation au relogement des ménages issus des bidonvilles de Skhirat-Témara.
L'affectation précise des revenus de ces cessions-bails n'est détaillée nulle part. Mais, selon les informations récoltées, l'argent semble être allé majoritairement au secteur immobilier. Pourquoi était-il alors si urgent de vendre les universités, les écoles et les hôpitaux, puis de les louer à un prix très élevé, si ce n'est pour donner l'impression que les grands équilibres des comptes publics s'étaient améliorés ?
1« Default, Transition, and Recovery : 2025 Annual Global Sovereign Default And Rating Transition Study », S&P Global, 4 mars 2026.
2Ghassan Waïl El Kharmouni, « Financements innovants. La fin des recettes, mais pas de la facture », Médias 24, 14 août 2026.
3Le projet de loi de finances pour 2026 prévoit de récolter 19 milliards de dirhams (1,76 milliard d'euros) supplémentaires, mais les chiffres définitifs ne sont pas connus.
4« Situation des charges et ressources du Trésor », ministère de l'économie et des finances, décembre 2025.
5« Rapport sur le suivi de la situation économique au Maroc », Banque mondiale, été 2024.
6Badr Ehlmazaoui, « Verbatim. L'essentiel à retenir de la conférence de presse d'Abdellatif Jouahri », Médias 24, 23 septembre 2025.
7« Financements innovants : les explications du ministère des finances », Médias 24, 31 octobre 2021.
8« Beyond traditional budgeting : sale and lease back as a new innovative pathway for financing for financing the Moroccan government », International Review of Applied Finance, Economics, and management (IRAFEM), Vol.1, n°4, 2025
9Filiale de Wessal Capital, détenu par cinq fonds souverains du Maroc, de l'Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis, du Koweït et du Qatar.
Dans son nouveau livre, le journaliste et poète palestinien Mohammed El-Kurd livre une analyse acerbe des médias et du milieu politique occidental qui attend des Palestiniens d'être des « victimes parfaites » pour que leur soit accordée de l'empathie ou même que leur soit rendue justice. L'auteur, originaire de Jérusalem, invite à décoloniser la pensée et la presse, et à regarder les Palestiniens dans les yeux.
Tous les jours, Mohammed El-Kurd se rendait dans son bureau new-yorkais en début d'après-midi pour n'en sortir qu'au milieu de la nuit. De ces longues heures, seules quelques-unes étaient dédiées à l'écriture de son manuscrit. « Le reste du temps, je ne regardais que les infos, lisais ce que je pouvais et réfléchissais à ce que je pouvais en conclure », se souvient-il, alors qu'Israël mène sa guerre génocidaire à Gaza. Il retranscrit cette sensation dans les pages de sa note d'auteur : « Ce n'est pas seulement le chagrin qui rend si atroce d'écrire en temps de génocide, c'est plus encore d'accepter la révoltante impuissance des mots face à des bombes d'une tonne. »
Pourtant, Mohammed El-Kurd est loin de s'être résigné. Avec Perfect Victims (« Victimes parfaites »), il choisit plutôt de résister aux tentatives de déshumanisation et d'essentialisation du peuple palestinien. Déjà traduit en plusieurs langues, l'ouvrage est publié en français depuis début octobre aux éditions Les liens qui libèrent. L'auteur, âgé de 28 ans, puise dans ses prises de parole et ses articles pour expliquer, dans un même texte, ce sur quoi il met des mots depuis plusieurs années : dans le champ politique et médiatique occidental, une voix palestinienne vaut moins qu'une voix israélienne et, pour avoir le droit de parler, les Palestiniens doivent non seulement plaire, mais également se montrer irréprochables.
Dès son enfance, l'auteur a fait les frais de cette « stratégie du plaire » (politics of appeal, en anglais). Il raconte comment, à 11 ans, il se retrouve porte-parole de son quartier, Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est, dont les habitants sont menacés d'expulsion par des colons israéliens. Le jeune Mohammed El-Kurd, lui-même originaire du quartier et dont la maison finit par être occupée à moitié par des colons juifs « à l'accent new-yorkais », parle devant les journalistes, les diplomates, et figure dans un documentaire. Si à l'époque il pense avoir été choisi car il était « spécial », il se rendra compte plus tard que l'Occident préfère faire parler les enfants car il les considère comme inoffensifs.
Alors qu'il poursuit ses études aux États-Unis, ses proches sont de nouveau menacés d'expulsion et son quartier est encore une fois à la Une en 2021. Il rentre et, auprès de sa sœur Muna, se mobilise à nouveau et mène une campagne qui dépasse rapidement les frontières de la Palestine, connue sous le mot-dièse #SaveSheikhJarrah. Les deux jumeaux sont nommés dans la foulée dans le classement des cent personnalités les plus influentes du Time Magazine. « J'ai pensé qu'on pouvait utiliser ce coup de projecteur pour dire quelque chose, se remémore Mohammed, cinq ans plus tard. Dès que ça a été annoncé, j'ai dit que ce prix était purement symbolique, mais que c'était un signe de la centralité de la cause palestinienne. Et si le monde veut soutenir la cause, alors il faut rompre les relations avec Israël. »

La même année, Mohammed El-Kurd sort son premier ouvrage, Rifqa, un recueil de poèmes en arabe nommé d'après sa grand-mère (non traduit en français). À la différence de celui-ci, l'auteur choisit l'anglais pour écrire Perfect Victims. Il s'adresse avec un ton acerbe, mais toujours bienveillant, au peuple palestinien, à sa diaspora et aux alliés de la cause. « J'imagine mon lecteur comme quelqu'un de curieux, sympathique, qui a ses biais, intéressant et intéressé. Mais ce n'est pas quelqu'un à qui je peux mentir ni quelqu'un que je puisse décevoir, expose l'auteur. J'y pense comme si c'était un ami que j'accueille dans ma maison, avec qui je peux cheminer en toute honnêteté. »
Ce cheminement commence par les mots « et quand bien même ! » inscrits en gras, trois fois de suite sur une page. L'auteur refuse que l'empathie envers les Palestiniens soit conditionnée à leur affiliation politique, à leurs idées ou à leurs valeurs morales. « Et quand bien même on pensait toutes les mauvaises choses qu'on nous accuse de penser, ça ne justifie toujours pas le génocide », glisse-t-il, le regard franc. Dans ce contexte de renversement des valeurs, seules les « victimes parfaites » ont l'espace pour s'exprimer : les enfants, les civils, les diplômés, les détenteurs d'une double nationalité. Les autres sont relégués à la case « terroristes ».
Mohammed El-Kurd s'appuie sur un exemple cher à son cœur, et au cœur de nombreux téléspectateurs à travers le monde arabe, le meurtre de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh. La correspondante de la chaîne d'information Al Jazira est tuée en 2022 par les forces israéliennes alors qu'elle est en reportage dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie occupée. L'info fait le tour du monde, mais l'indignation se concentre sur sa nationalité états-unienne. Mohammed El-Kurd y voit une hiérarchie dans l'empathie et l'attention que peuvent recevoir les Palestiniens. « Je voulais que la Terre s'arrête de tourner parce qu'une Palestinienne était morte, indépendamment de tout qualificatif », écrit-il dans le chapitre qu'il consacre à la journaliste.
Pour souligner ces hiérarchies, l'auteur fait référence au peuple palestinien en faisant usage des pronoms « je », « nous » et « ils » :
Nous sommes tous Palestiniens, évidemment, mais il existe une réelle fragmentation coloniale. Nous avons des statuts légaux différents1, et donc nous avons des intérêts personnels différents, qu'on veuille l'admettre ou non. Ces pronoms communiquent cette fragmentation au lecteur. Parfois, je vais dire “ils” à propos de Gaza, parce que je ne vis pas dans cette réalité, mais je dis aussi “nous” pour résister à cette fragmentation coloniale.
À côté des noms des victimes qui ont touché le grand public par l'horreur et la violence de leur mort, tels que l'États-unienne Rachel Corrie, 23 ans, écrasée par un bulldozer israélien en 2003, Mohammad Abu Khdeir, 16 ans, enlevé et brûlé vif en 2014 par trois Israéliens, ou Hind Rajab, enfant de 6 ans tuée à Gaza en même temps que les secouristes venus la sauver par des soldats israéliens en 2024, Mohammed El-Kurd fait de la place à ceux qui n'ont pas fait les gros titres. Il présente Ghufran Warasneh, journaliste originaire d'Hébron, assassinée trois semaines après le meurtre de Shireen Abu Akleh. Il parle de Walid Sharif, 23 ans, qui meurt à la suite de blessures infligées par l'armée israélienne sur l'esplanade des Mosquées en 2022 et dont l'enterrement est pris d'assaut par des soldats israéliens. Il recense aussi les prisonniers politiques, dont son ami Omar, arrêté à l'aéroport et détenu sans chef d'inculpation, à qui il dédie son livre.
Je voulais résister à la désensibilisation, parce que, comme dirait mon cousin, notre calendrier n'est que jours de deuil. C'est difficile de mettre quoi que ce soit en avant, alors en nommant les martyrs, je rappelle au lecteur qu'ils ne sont pas juste des chiffres. Parfois, je n'ai même pas expliqué qui ils étaient, car ce sont des noms connus de tous, ils devraient faire partie des connaissances de base.
En plus de s'appuyer sur la pensée décoloniale d'Aimé Césaire, de Frantz Fanon et de James Baldwin, Mohammed El-Kurd liste aussi les chercheurs et historiens palestiniens, tels que Aref Al-Aref ou Salman Abu Sitta, effacés de la production intellectuelle sur la Palestine. Il emprunte aussi à la poésie, citant Amal Dunqul et Mahmoud Darwich, ainsi que les textes de Walid Daqqa.
Dans la tradition arabe, et surtout palestinienne, la poésie joue un rôle d'archive de l'opinion, de relations publiques et aussi une fonction psychologique, expose l'auteur. J'utilise aussi beaucoup de proverbes, souvent balayés, relégués à la superstition populaire, alors qu'ils jouent un rôle essentiel dans notre histoire orale et notre manière de transmettre le savoir. Ils sont un aperçu de la psychologie d'une époque tout entière ; certains sont défaitistes, d'autres sont révolutionnaires.
La langue de Mohammed El-Kurd ne se veut donc pas proprement académique ou journalistique. L'auteur varie les tons, mais ne fait aucune concession. Il écrit avec humour, trait de caractère pour lequel il est connu dans ses passages sur les plateaux télé, où il n'est d'ailleurs jamais invité deux fois.
Lui-même journaliste pour les médias états-uniens de gauche The Nation et Mondoweiss, il analyse dans Perfect Victims la partialité du système médiatique. « Les journalistes nous tuent à coups de voix passive », écrit-il dans son ouvrage. En plus de ne donner la parole qu'aux « victimes parfaites », l'auteur note que rarement les médias invitent les Palestiniens comme experts, seulement comme témoins. Les journalistes palestiniens sont discrédités, car trop subjectifs, alors que les liens de journalistes avec Israël, à l'image d'une correspondante du New York Times à Jérusalem dont les enfants sont enrôlés dans l'armée, sont rarement soulignés. La résistance palestinienne est présentée comme pathologique, alors que celle ukrainienne est applaudie.
Mais l'auteur ne se limite pas à ces constats. Perfect Victims se veut plutôt comme un guide.
Premier conseil : recourir à l'irrévérence. C'est-à-dire, en utilisant l'humour, refuser les termes du débat cadré autour du soutien ou non à la résistance, de la haine ou non des Israéliens. « C'est ça repousser le plafond de verre, expose Mohammed El-Kurd, je veux tourner en dérision le postulat de base, m'en moquer, le renverser complètement ». Libératrice pour l'orateur, cette technique l'est aussi pour l'audience, car elle recentre le débat sur la violence coloniale.
Deuxième conseil : l'honnêteté et l'humilité. Assumer les hiérarchies de paroles dans les médias et questionner les pratiques journalistiques. Amplifier les initiatives intellectuelles palestiniennes. En somme, pour l'auteur, « décoloniser la presse ». Et enfin, passer de la rhétorique à l'action : le slogan « Nous sommes tous des Palestiniens » doit se traduire dans les faits, chacun doit sortir de la passivité.
« Nous avons obtenu un soutien massif de la population et provoqué un changement d'opinion sans précédent, note Mohammed El-Kurd, alors qu'il tente de faire un bilan du mouvement en soutien de la Palestine en Occident. Mais nous n'avons pas réussi à traduire ça au niveau institutionnel. J'aime beaucoup cette citation de Martin Luther King, selon laquelle “l'arc moral de l'univers tend vers la justice”, mais je ne suis absolument pas d'accord, il ne se courbe pas tout seul. Les gens s'informent sur la Palestine, et c'est maintenant qu'il faut se mettre au travail. »
Mohammed El-Kurd garde donc espoir et continue le travail. Figure de proue du mouvement pro-palestinien, ses prises de paroles et ses textes font de lui un penseur vers qui les militants se tournent, en témoignent les salles pleines lors de la tournée de promotion de son livre. Et en rêve, lui, rend visite à une Palestine libre, où, comme il l'écrit, « il n'y a ni sirènes, ni colons, ni fouilles au corps à la lumière des réverbères, et je ne me demande pas pourquoi ».
1Les Palestiniens vivent sous des statuts juridiques différents : ceux qui habitent en Cisjordanie occupée ou à Gaza ont une carte d'identité verte, qui leur interdit de voyager en dehors de leur territoire, sauf s'ils obtiennent un permis. Les Palestiniens qui vivent sur le territoire israélien ou à Jérusalem-Est ont une carte d'identité bleue (les Palestiniens qui vivent à Jérusalem-Est ne sont pas citoyens israéliens), et ont le droit de se déplacer sur le territoire, mais font face à des contrôles et à des fouilles aux checkpoints. Ce système, comparé au système d'apartheid sud-africain, contribue à la division et au contrôle des Palestiniens par Israël. Certains Palestiniens qui vivent à l'étranger n'ont pas le droit de retourner sur leur terre s'ils n'ont pas une de ces cartes d'identité ou une nationalité étrangère leur permettant d'entrer dans le pays.
Un an après l'émergence du mouvement de la génération Z, les manifestations massives se sont éteintes, mais pas la répression. Les procès s'enchaînent, les appels sont constamment reportés et les mineurs restent détenus sans jugement.
Notre présence derrière les barreaux, le procès de nos frères de la génération Z et ce que subissent tous les gens honnêtes confirment que nous sommes dans la même tranchée, et que notre combat contre l'autoritarisme et la corruption est un combat décisif qui n'admet ni recul ni compromis.
En lisant ces mots, la voix de Zineb El Kharroubi, jeune militante du mouvement GenZ 212, tremble légèrement. Ce sont ceux de Nasser Zefzafi, le leader du mouvement du Hirak du Rif. Depuis la prison de Tanger 2, où il a encore onze ans à purger, il les adresse à cette génération qui « tient la braise entre ses mains ».
Derrière les barreaux, Zineb aurait bien pu s'y retrouver aussi. Au Maroc, en juin 2026, elle a été condamnée à six mois de sursis pour « incitation à commettre des crimes ou délits par voie électronique ». Elle pratique pourtant son activisme depuis la France, où elle réside. Le 27 septembre 2026, la jeune femme participait à une table ronde devant une dizaine de personnes réunies au Doc, dans le 19e arrondissement de Paris, pour célébrer le premier anniversaire du mouvement GenZ 212, ainsi que « pour soutenir les personnes bloquées à Sebta [Ceuta] ».
Ce même jour, des évènements ont aussi été organisés à Casablanca, Rabat, Madrid, ou encore à Bruxelles. Derrière ces derniers, il y a le collectif « Free Koulchi » — « Libérez-les tous » — un slogan hérité du Hirak. Car Nasser Zefzafi a peut-être dix-sept ans de plus que Zineb El Kharroubi, ils ont en commun un engagement fondé sur la revendication de droits fondamentaux… et qui est sévèrement réprimé. « Le fait que sa parole nous parvienne, depuis sa cellule, ça ne fait que prouver qu'ils ne peuvent pas arrêter la parole libre. Ça nous donne vraiment beaucoup de force, on se dit qu'on est sur le bon chemin et qu'on doit continuer », confie la jeune femme.
En 2017, le Hirak avait protesté pendant des mois pour réclamer des hôpitaux, des routes et des universités dans la région enclavée du Rif, au nord du Maroc. Le mouvement GenZ 212, lui, n'aura duré qu'un mois. Né à la fin de l'été 2025, il a émergé après un choc : à l'hôpital public d'Agadir, en une semaine, huit femmes sont décédées à la suite de césariennes. Un peu partout dans le royaume, des jeunes se sont alors mobilisés pour réclamer de meilleurs systèmes de santé et d'éducation, la fin de la corruption, puis la démission du gouvernement d'Aziz Akhannouch.
Affaiblie par plus de 5 000 arrestations, la mobilisation urbaine s'est éteinte. La répression, elle, ne s'est pas arrêtée. Alors que plusieurs procès de militants sont encore en cours, les arrestations se poursuivent et s'élargissent, notamment au monde artistique. À l'évènement « Free Koulchi » organisé à Rabat, une banderole rappelle le cas du graffeur Yassir Mounbir, alias 3ozayr. Détenu provisoirement depuis quatre mois dans l'attente de son procès, il est poursuivi pour « outrage à une institution constitutionnelle » et « outrage à un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions », après avoir réalisé des caricatures de Mohammed VI publiées sur Instagram.
« On ne devrait pas se réjouir d'avoir “que” du sursis », estime Zineb, qui pense à tous ceux qui n'ont pas eu la même « chance » qu'elle. « Les gens qui sont derrière les barreaux comptent sur nous. Le minimum qu'on puisse faire, c'est de ne pas les oublier, de continuer à parler d'eux, et de réclamer leur libération », affirme-t-elle à Orient XXI.
Depuis un an, le mouvement GenZ 212 est paralysé par les affaires judiciaires qui s'enchaînent. Hakim Sikouk, président de l'antenne Rabat de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) analyse :
Les autorités ont mobilisé tous leurs appareils pour tuer le mouvement dans l'œuf… afin que le fantôme du mouvement de la jeunesse du 20 février 2011 ne revienne pas, pour que la portée des protestations ne s'élargisse pas, et aussi pour qu'ils servent d'exemple pour toute tentative future.
Dès les premiers jours du mouvement, l'AMDH avait dénoncé des violations dans les procédures d'arrestation. Elle note que celles-ci se sont intensifiées lors des deux nuits de vandalisme, du 1er au 3 octobre 2025, en marge des manifestations pacifiques. La répression avait atteint son paroxysme dans la nuit du 1er au 2 octobre, à Lqliâa, lorsque des tirs de gendarmes avaient tué trois jeunes hommes. L'association réclame toujours que toute la lumière soit faite sur les circonstances de ces décès par l'ouverture d'une enquête indépendante.
De son côté, le ministère de l'intérieur marocain recensait près de 2 480 personnes poursuivies en justice, dont la moitié en état de détention, à la fin octobre 2025. Huit mois plus tard, la Délégation générale à l'administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR) indiquait que 662 personnes étaient toujours derrière les barreaux, dont 567 condamnés pour des crimes – sans préciser lesquels – et 95 pour des délits.
Face à l'ampleur des arrestations, le Comité national de soutien aux familles des détenus GenZ 212 est désemparé. Il a récemment alerté sur la situation de plusieurs mineurs détenus dans l'établissement pénitentiaire de Tamesna. Hakim Sikouk, également coordinateur du comité, raconte :
Dès leur arrestation, ces mineurs ont été violentés dans les commissariats de police parce qu'ils ont refusé de signer les procès-verbaux d'audition qui étaient déjà prêts et qui leur imputaient de lourdes charges. Les mères ont été trompées lorsqu'on leur a demandé de signer à la place de leurs fils, en leur faisant croire qu'ils seraient libérés.
« S'ajoute à cela le mauvais traitement à l'intérieur de l'établissement pénitentiaire et la perte d'une année scolaire entière pour les élèves et les étudiants », précise-t-il. Poursuivis pour rassemblements non autorisés, jet de pierres sur les forces auxiliaires ou encore incendie de voitures de police, ces mineurs n'ont toujours pas été jugés. « La détention préventive sans jugement est une forme de torture méthodique pour eux et leurs familles », dénonce Hakim Sikouk, qui y voit une pratique « répressive et vindicative » de la part des autorités.
Ces mineurs ne sont pas les seuls à attendre une audience qui n'arrive pas. Mohammed Khalif, une des figures des manifestations casablancaises, a vu son procès en appel reporté à plusieurs reprises, après avoir été condamné, en première instance, à trois ans de prison pour « incitation à commettre des crimes et délits ». Le rappeur engagé Hamza Raid a été arrêté à deux reprises tout au début du mouvement. Poursuivi pour « incitation à commettre des crimes et des délits », et « participation à un rassemblement non autorisé », il a été condamné à un mois de prison avec sursis en novembre 2025. Il attend toujours son procès en appel.
Après avoir demandé – en vain – le départ du gouvernement Akhannouch, la Gen Z n'a pas été au rendez-vous politique le plus important du royaume : les élections législatives. Pour participer au scrutin du 23 septembre 2026, les 18-24 ans ne représentaient que 4 % des 15,8 millions d'inscrit·es sur les listes électorales, contre 8 % en 2021, alors qu'ils forment presque 11 % de la population totale. Et parmi la totalité des inscrits, peu sont allés jusqu'aux urnes : l'abstention n'a jamais été aussi haute depuis 2007, atteignant 61,98 %. « Les abstentionnistes ont toujours formé le premier parti au Maroc », rappelle Maâti Monjib, historien et politologue marocain. « La majorité de la population considère que les députés ne servent à rien. Ces derniers n'y peuvent rien, car le gouvernement issu du Parlement ne gouverne pas. Ce sont les hommes du palais qui gèrent sur le plan stratégique du pays », estime-t-il.
L'abstention de cette jeunesse peut aussi s'expliquer par le choix du boycott des élections, prôné notamment par le parti d'extrême gauche Annahj Addimocrati (La voie démocratique travailliste) — dont plusieurs militants ont été arrêtés pendant qu'ils distribuaient des tracts — ou encore les islamistes d'Al-Adl wal-Ihsan (Justice et spiritualité), comme à leur habitude. « Leur appel a eu de l'effet certes, mais c'est loin d'être la principale motivation de l'abstention », modère Maâti Monjib. « Une bonne partie des gens ont voté pour recevoir ce qu'ils appellent Zarqalaf [en référence à la couleur bleue (zarka en arabe) du billet de 200 dirhams (environ 18 euros), NDLR]. Ce terme fait partie, pour ainsi dire, de l'outillage conceptuel des élections au Maroc, depuis une quinzaine d'années, quand c'était le prix moyen des voix », poursuit l'historien.
Peu de partis ont mené une véritable campagne pour la libération des détenus politiques, à l'instar de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) et du Parti socialiste unifié (PSU), qui ont formé l'Alliance de gauche en s'efforçant d'intégrer les revendications des jeunes dans son programme social et économique. Celle-ci a obtenu huit sièges (sur 395), soit quatre fois plus qu'en 2021… mais est arrivée loin derrière le trio déjà au pouvoir. Cette fois, le parti Authenticité et Modernité (PAM) de Fatima Ezzahra El Mansouri a terminé en tête, avec 97 sièges. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), précédent vainqueur, a essuyé un revers cinglant, n'obtenant que 66 sièges contre 102 en 2021, de justesse devant le parti nationaliste Istiqlal (65). Alors que GenZ 212 dénonçait la corruption de certains ministres, le Maroc se retrouve avec Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête de l'exécutif – ex-ministre et maire de Marrakech, elle est mise en cause par des allégations de conflit d'intérêts dans le cadre d'une affaire foncière révélée à partir de documents divulgués en juillet 2025 par le groupe de hackers « Jabaroot ».
Sur la page militante « Morocco Youth Voice », on ironise : « Comment une personne sensée pourrait-elle croire qu'un peuple raisonnable voterait pour ces gens-là ? » Ce compte Instagram, qui rassemble près de 51 300 followers, fait partie de ces quelques pages anonymes qui font perdurer l'esprit du mouvement GenZ, en veille sur l'avancée des procédures judiciaires des détenus, appelant parfois à se réunir devant les tribunaux. « La répression a transformé cette jeunesse idéaliste, démocratique, et un peu libertaire sur les bords, mais non radicale, en une force antisystème. Tous les efforts du régime d'amadouer ces activistes comme individus ont échoué », avance Maâti Monjib. Il poursuit :
Le gouvernement avait décidé de rembourser 75 % des frais de campagne électorale aux candidats de moins de 35 ans. En même temps, le ministère des affaires religieuses avait fait dire aux imams pendant plusieurs vendredis de demander aux Marocains « d'intéresser leurs enfants à la chose publique ». C'était un fiasco total.
Après deux semaines de tractations, Fatima Ezzahra El Mansouri a annoncé ce 12 octobre former sa majorité avec l'Istiqlal, l'Union socialiste des forces populaires (USFP) et le parti du Progrès et du socialisme (PPS). Les deux derniers partis avaient fait partie de la « Koutla » (« bloc » en arabe) démocratique formée en 1992 pour faire face aux partis de technocrates. Dans le programme du PPS, on peut lire la volonté d'une « tolérance zéro à l'encontre de la corruption, du conflit d'intérêts et de l'enrichissement illicite », ainsi que la promesse « d'agir pour la libération des journalistes, influenceurs, détenus du Hirak et jeunes de la Gen Z ». Mais pour Maâti Monjib, ce sera sans doute un vœu pieux :
Ces partis ont changé de sociologie. Ils sont devenus prorégime, les notables peuplent leurs conseils nationaux… les dirigeants qui gardent une certaine indépendance d'esprit vis-à-vis du palais se comptent actuellement sur les doigts d'une seule main.
Le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor expose au grand jour les témoignages de soldats israéliens ayant participé aux massacres perpétrés à Gaza. Si elles ne révèlent rien de nouveau, ces paroles rendent plus difficile le déni occidental et plus spécifiquement israélien de ce qui se passe dans l'enclave depuis le 7 octobre 2023.
Vingt-cinq minutes d'applaudissements publics. C'est ainsi que Naza, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, a été accueilli à la Mostra de Venise, où il était présenté en compétition officielle en septembre 2026 et où il a reçu le prix spécial du jury.
Le titre du film renvoie à l'acronyme de l'expression nezek agavi utilisée par l'armée et qui signifie « dommages collatéraux » en hébreu. Le décor est planté. Le documentaire nous plonge au cœur du processus d'éradication des habitants de Gaza sous couvert de chasse aux « terroristes ». Un processus documenté depuis trois ans par les journalistes et les chercheurs palestiniens que le monde occidental a, jusque-là, préféré ignorer. De même, bien évidemment, la population israélienne à laquelle le film s'adresse en priorité.
Le dispositif arrêté par les auteurs est simple et efficace : installé la nuit sur le toit d'un immeuble de Tel-Aviv, Yuval Abraham, cinéaste et journaliste d'investigation, en particulier pour le média palestino-israélien en ligne +972, interroge 24 militaires et agents du renseignement israélien devant la caméra de sa consœur Rachel Szor. L'intervieweur est visible, l'interviewé, lui, reste dans l'obscurité. Sa voix est modifiée numériquement.
À écouter les hommes de l'ombre, on comprend comment on a pu tuer plus de 74 000 personnes dont 21 000 enfants — en attendant que les décombres soient déblayés pour en sortir les cadavres des disparus, Israël refusant toujours de laisser entrer des engins de chantier dans l'enclave. Il a suffi pour cela que les officiers et les soldats bénéficient d'une grande liberté d'action dans le cadre de cette opération baptisée « Glaive de fer », et de l'aide efficace de l'intelligence artificielle (IA), les deux étant dépourvus d'éthique.
Les récits sont glaçants. Les acteurs du drame qui perdure se livrent à des confessions sans retenue, insistant sur la recherche d'une efficacité maximum. Ils ont bénéficié d'une impunité totale, dont le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, ancien ministre de la défense, ont été les garants lors de leurs nombreuses interventions médiatiques. Après s'être engagés dans l'armée sous le choc des massacres du 7 octobre 2023, certains soldats ont, peu à peu, pris conscience qu'ils s'étaient embarqués dans une politique d'éradication. Nous n'en saurons pas plus le plus souvent, Yuval Abraham et Rachel Szor précisant dans le dossier de presse que « consacrer trop de temps aux motivations des sources — leurs remords, leur fierté ou leurs opinions politiques — risquait de détourner l'attention des victimes ».
Ce parti pris va à l'encontre de l'expression « tirer et pleurer » qui renvoie à un certain type de cinéma israélien, centré autour de l'auto-absolution par les larmes d'actions que des soldats disent regretter avoir commises. Dans Naza, il n'existe aucun dispositif de compréhension pour absoudre les exactions guerrières. Le mal est fait : il est irréparable. Et de l'individu au gouvernement en passant par l'institution militaire, il n'y a pas d'innocents.
C'est dans le cadre d'un projet baptisé Lavender (« Lavande ») que l'IA a pris le pas sur l'humain. Les vérifications auxquelles se livrait l'armée israélienne avant de procéder à un assassinat ciblé ont été déléguées, et la décision d'exécution dévolue à la machine. À ce passage de relais du repérage de la cible et de sa mise à mort immédiate s'est ajoutée l'autorisation d'élargir le nombre de victimes dites « collatérales ».
Ce contexte technico-fasciste aboutit fatalement sur un génocide. L'un des interviewés parle d'une « usine du crime », d'un « anéantissement », d'une « annihilation », de « nettoyage jusqu'à rendre les zones propres, qu'on puisse croire qu'il n'y a eu aucune civilisation à cet endroit ».
Un modèle d'IA intitulé The Gospel (« L'Évangile ») permet de savoir quand un supposé responsable du Hamas est chez lui avec ses proches. Dès lors, le nom de code « Where's Daddy ? » (« Où est papa ? ») autorise l'armée coloniale à bombarder le domicile, faisant des membres de sa famille d'inévitable sacrifiés.
Cette description clinique de la volonté et des moyens de tuer les gens chez eux, sans considération d'âge ou de sexe se déroule devant les fenêtres éclairées de Tel-Aviv, à travers lesquelles on discerne des Israéliens aller et venir en toute tranquillité dans leur appartement, allumer la télévision, préparer le repas du soir. Ce décor de quiétude — Gaza est à 60 kilomètres — ajoute de la nausée à celle que génèrent les récits des militaires.
Bien que le documentaire n'ait pas été distribué dans les salles israéliennes et donc, peut-on supposer, très peu vu, sa sortie a provoqué de la dénégation — on ne critique pas « l'armée la plus morale du monde » — et de la colère. Sur les murs de certaines villes, des affiches avec les portraits des deux réalisateurs sont barrées de la mention « traîtres ». Si 1 500 réalisateurs israéliens ont pétitionné pour défendre leurs confrères contre les menaces du premier ministre de les déchoir de leur nationalité, Yuval Abraham et Rachel Szor ne sont pas rentrés depuis la sortie du film, leurs vies étant désormais en danger dans leur pays.
Ces menaces seront-elles suffisantes pour mettre un terme aux interrogations des quelques Israéliens juifs parmi les plus lucides, ceux pour qui les Palestiniens ne sont pas des « animaux humains »1 ? Pour les auteurs qui s'adressent clairement à leur propre société et à une partie non négligeable du monde occidental qui vit toujours dans la mise en doute de la parole palestinienne, l'objectif est limpide :
C'est parce que nous vivons dans un monde qui a si souvent refusé de croire les victimes et minimisé leurs témoignages, que nous avons ressenti le besoin impérieux de recueillir des paroles émanant du système même qui les attaquait. Nous espérons que cela rendra ce déni plus difficile, car c'est le déni qui permet à ces crimes de perdurer. Or, ils se poursuivent encore aujourd'hui2.
1Référence à la déclaration du 9 octobre 2023 du ministre de la défense Yoav Gallant : « Pas d'électricité, pas d'eau, pas de nourriture, pas de carburant […] nous combattons des animaux humains, et nous agissons en conséquence. »
2Citation tirée de la déclaration d'intention des réalisateurs de Naza, signée par Yuval Abraham et Rachel Szor, publiée le 10 septembre 2026 à l'occasion de la première du film à la Mostra de Venise et reproduite dans le dossier de presse.
L'Arabie saoudite et le Pakistan ont annoncé avoir signé un traité de défense mutuelle en septembre 2025. Même si rien n'est formalisé, Riyad pourrait bénéficier du parapluie nucléaire de son partenaire. Et cela change la donne sécuritaire dans la région.
Quand le 17 septembre 2025, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif rencontre à Riyad l'homme fort du royaume saoudien Mohammed Ben Salman, nul ne se doute que la journée sera historique. Les deux dirigeants y ont signé un « accord stratégique de défense mutuelle » inédit qui « stipule que toute agression de l'un sera considérée comme une agression contre l'autre », selon l'agence de presse saoudienne officielle SPA. Une formulation qui fleure bon l'article 5 de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), bien que, pour l'heure, on ne dépasse pas les déclarations d'intention.
Islamabad est attractive pour Riyad, car il a forgé une armée puissante qui a montré tout son savoir-faire en abattant plusieurs avions, dont un Rafale, lors de l'attaque indienne sur son territoire en mai 2025. Surtout, il possède l'arme atomique. Mettra-t-il cette dernière à la disposition de l'Arabie saoudite ? Rien dans l'accord rendu public ne le confirme, mais rien ne l'infirme.
Le ministre pakistanais de la défense Khawaja Mohammad Asif semblait l'affirmer dans une déclaration à une chaine de télévision locale : « Ce dont nous disposons et les capacités que nous possédons seront mises à la disposition [de l'Arabie saoudite] conformément à cet accord. »1Toutefois, le lendemain, il indiquait que la question nucléaire n'était « pas à l'ordre du jour ». De son côté, Ali Shihabi, analyste attitré, proche de la cour royale saoudienne, s'est montré catégorique : l'accord « nous place sous le parapluie nucléaire [du Pakistan] en cas d'attaque »2. En fait, comme l'explique le chercheur de la Fondation de la recherche stratégique Bruno Tertrais, « il est impossible de connaître tous les détails d'un éventuel arrangement dans ce domaine ; cela fait partie de la dissuasion. C'est ce que l'on appelle souvent l'ambiguïté stratégique »3.
Ainsi, l'Arabie saoudite, qui bénéficie historiquement de la « protection » étatsunienne depuis 1945, serait désormais en mesure de faire appel au parapluie nucléaire pakistanais. Preuve supplémentaire des changements tectoniques dans la région.
Certes, la coopération entre Riyad et Islamabad ne date pas d'aujourd'hui. Dès 1951, juste après la chute de l'empire britannique et la partition du sous-continent indien entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays signaient un traité d'amitié. Leur collaboration militaire a toujours été active. L'Arabie saoudite a de l'argent mais des forces militaires réduites ; le Pakistan manque de fonds mais possède une armée efficace (et tentaculaire). Ils étaient faits pour s'entendre !
Officiellement, des troupes pakistanaises ont gardé la frontière nord de l'Arabie saoudite pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980-1988. Les services de renseignements interarmées ont travaillé main dans la main pour faire transiter les fonds étatsuniens et saoudiens aux combattants afghans lors de leur lutte contre l'occupation soviétique4. Aujourd'hui encore près d'un millier de soldats pakistanais sont présents sur le sol saoudien comme conseillers et formateurs.
Plus secrètement, les rapports se sont renforcés après le premier essai nucléaire indien en 1974. Avant d'être renversé (en 1977) puis pendu (deux ans plus tard), le premier ministre pakistanais de l'époque Ali Bhutto avait obtenu du roi Fayçal d'Arabie (1964 - 1975) le soutien indispensable pour doter son pays de la bombe et faire face aux embargos décidés par les pays occidentaux. Une aide sonnante et trébuchante, sous forme de pétrole à bas prix, de prêts à faible taux d'intérêt et de dons, qui ne s'est jamais tarie depuis. Ali Shihabi ne se prive d'ailleurs pas de le rappeler :« Le Pakistan se souvient que le royaume a largement financé son programme (nucléaire) et l'a soutenu lorsqu'il était sous sanctions. »5 Ce que confirme un commandant pakistanais à la retraite, Feroz Hassan Kahn : « l'Arabie saoudite a fourni un soutien financier important au Pakistan ; ce qui a permis au programme nucléaire de se poursuivre6. »
Naturellement, le financement saoudien n'a jamais été totalement désintéressé. D'autant que l'entente entre Ali Bhutto et le roi Fayçal s'est nouée après la défaite des pays arabes face à Israël en 1973. Mais, comme le souligne l'ex-militaire Kahn, « il n'y a jamais eu d'accord écrit ». Jusqu'à présent, cet arrangement restait dans le domaine des non-dits. Le rendre public ressemble à « un mariage qui vient après un long concubinage »7 et change la donne stratégique dans la région et dans le monde.
C'est la première fois, en dehors des États-Unis, qu'un pays doté de l'arme nucléaire élargit la possibilité d'une dissuasion à des partenaires non nucléarisés 8. Un pays qui appartient au monde musulman, et non au camp occidental. Un pays non-signataire du Traité de non-prolifération — à l'image d'ailleurs d'Israël qui n'a même pas reconnu posséder de telles armes.
Pour l'heure, aucune installation de têtes nucléaires n'est envisagée. Il reste que ce pacte pakistano-saoudien a fait l'effet d'un mini séisme. Son annonce en fanfare arrive au moment où le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son gouvernement sont frappés d'hubris meurtrière, envoyant leurs bombes au cœur même du Qatar, fidèle allié des États-Unis, après avoir anéanti Gaza, pilonné le Liban, la Syrie, le Yémen, l'Iran… La coïncidence est frappante. Mais cet accord n'a rien de circonstanciel. « Nous travaillons sur ce projet depuis plus d'un an et nous nous appuyons sur des discussions qui durent depuis deux à trois ans », a déclaré un responsable saoudien cité par le Financial Times9. Il a rappelé que « le royaume restait attaché à la non-prolifération nucléaire ».
Alors que la guerre totale menace le Proche-Orient, que l'Asie du Sud et du Sud-est est déstabilisée par l'affrontement sino-états-unien, Islamabad comme Riyad ont éprouvé le besoin de clamer à leurs alliés historiques (et au monde) qu'ils pouvaient emprunter des voies inexplorées jusqu'à maintenant.
Pour Mohammed Ben Salman, il s'agit de montrer aux États-Unis que son pays peut se tourner vers d'autres sources de sécurité. Sa confiance en Washington s'était déjà sérieusement effritée après l'absence de réaction étatsunienne à l'attaque de ses installations pétrolières revendiquée par les houthistes du Yémen en 2019, puis lors des frappes de drones houthistes sur Abou Dhabi en 2022. Pour lui comme pour les dirigeants des pays du Golfe, l'immobilisme du président étatsunien suite au bombardement de Doha par Israël le 9 septembre 2025, pour éliminer des dirigeants du Hamas avec lesquels le pouvoir qatari négociait un cessez-le-feu à Gaza, a achevé de les convaincre : les bases militaires étatsuniennes en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Koweït n'offrent aucune garantie de protection à chacun de ces pays. La leçon est rude. Certes, le 29 septembre 2025, le président étatsunien Donald Trump a poussé Benyamin Nétanyahou à présenter des excuses formelles à Doha. Il a pris, dans la foulée, un décret affirmant que « toute attaque contre le Qatar » serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ». Mais il n'est pas sûr que cela suffise à rassurer. Il semble plus prudent de sortir du face-à-face sécuritaire avec les États-Unis.
En mai 2025, lors de la visite de Donald Trump dans la région, les dirigeants avaient pourtant mis les petits plats dans les grands : le Qatar lui avait offert un Boeing de luxe, l'Arabie saoudite avait promis d'investir 600 milliards de dollars (près de 514 milliards d'euros) aux États-Unis. Mohammed Ben Salman espérait conclure un traité de défense avec Washington pour lequel il négociait depuis des années. En vain. Pas de traité saoudo-étatsunien sans accord de normalisation avec Israël et la signature des accords d'Abraham. Or, en plein génocide à Gaza, aucun dirigeant, aussi autoritaire soit-il, ne peut l'imposer à sa population.
Le pacte avec le Pakistan constitue donc un moyen de pression vis-à-vis de Washington. Il livre également un message au voisin iranien qui aspire à la maitrise de l'armement nucléaire et avec lequel l'Arabie saoudite a pacifié ses relations, sous l'égide de la Chine, en mars 2023.
S'il diversifie les possibilités de sécurité et offre une solution alternative en cas de défaillance étatsunienne, cet accord ne remet pas en cause le rôle décisif de Washington dans la région. Pas plus que les relations privilégiées de l'Arabie saoudite avec l'Inde, ennemi héréditaire du Pakistan. La coopération entre les deux s'est développée autour du pétrole (Riyad en est le troisième fournisseur) et des nouvelles technologies. Du reste, le premier ministre Narendra Modi a été reçu en grande pompe en mai 2025. Pour l'analyste saoudien Ali Shihabi, « l'Inde comprendra les besoins sécuritaires de l'Arabie saoudite. Le royaume entretient d'excellentes relations avec l'Inde »10.
De son côté, le Pakistan n'a pas intérêt à transformer ce traité en arme stratégique visant à isoler New Delhi, autre détenteur de l'armement nucléaire dans la région. La même précaution s'impose avec l'Iran, car des tensions persistent notamment dans le Baloutchistan. Il est probable que la reprise des relations entre Téhéran et Riyad ait facilité le pacte pakistano-saoudien, et permis de lever la crainte iranienne d'un encerclement.
Islamabad doit également rester très prudent vis-à-vis des États-Unis, dont il dépend financièrement, au moment où son économie est en grande difficulté, sa dette explosive et sa population en révolte. L'équilibre entre les soutiens étatsuniens et les béquilles chinoises reste très précaire. Il doit donc y veiller. Il ne suffira pas pour le préserver de multiplier les flagorneries adressées à Donald Trump : le premier ministre Shehbaz Sharif l'a proposé pour le prochain prix Nobel de la paix afin de saluer « son leadership audacieux et visionnaire ».
Certes, ses forces nucléaires sont faibles — 170 têtes, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri)11, et les termes du Traité sont flous. Il serait exagéré d'y voir une alliance étroite et indéfectible. Il faut se rappeler que, malgré les pressions et le chantage à l'argent, le parlement pakistanais a refusé de se joindre à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite contre le Yémen en 2015. Il n'en reste pas moins qu'en envisageant l'utilisation de sa force de dissuasion pour un partenaire, le Pakistan a « montré son importance croissante dans l'architecture de sécurité au Moyen-Orient », note le spécialiste Syed Ali Zia Jaffery, du Centre de recherche sur les stratégies et politiques de sécurité (CSSPR) à l'université de Lahore12.
Si les États-Unis demeurent décisifs dans la région, ils ont perdu leur monopole d'influence économique avec la montée en puissance de la Chine, et sécuritaire avec l'accord Pakistan-Arabie saoudite. Lentement, le paysage géopolitique se transforme.
1Samir Puri et Marion Messmer, « Saudi Arabia and Pakistan's mutual defence pact sets a precedent for extended deterrence », Chatham House, 23 septembre 2025.
2Mehul Srivastava et Humza Jilani, « Petrodollars and the ‘Islamic bomb' : how a Saudi-Pakistan pact was forged », Financial Times, 18 septembre 2025.
3« Pakistan-Saudi defence pact oozes with unknowns », AFP, 27 septembre 2025.
4Lire Mehul Srivastava et Humza Jilani, Financial Times, op.cit.
5AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
6Feroz Hassan Kahn “Eating Grass. The making of the Pakistani Bomb », Standford University Press, 2012.
7Gil Mihaely, « L'accord Arabie saoudite-Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique ? », Conflits, 25 septembre 2025.
8À noter que la Russie a stationné des missiles nucléaires en Biélorussie en 2023.
9Andrew England, Ahmed Al Omran, Humza Jilani, « Saudi Arabia signs ‘strategic mutual defence' pact with Pakistan », Financial Times, 17 septembre 2025.
10« Le Pakistan étend son parapluie nucléaire à l'Arabie saoudite », Le Figaro, 21 septembre 2025.
11L'Inde en possède à peu près autant, la France 290, la Russie près de 4 400 et les États-Unis 3 700, selon le Sipri.
12AFP, 27 septembre 2025, op.cit.
Lancé le 30 août 2026 à Khartoum, le « dialogue soudano-soudanais » entend tracer l'avenir politique du pays en plein conflit armé. Mais en s'établissant dans une zone tenue par l'armée, sans les forces politiques adverses ni cessez-le-feu, il soulève des questions sur ses objectifs et risque avant tout d'asseoir la légitimité du pouvoir militaire réinstallé à Khartoum.
Dévastée par deux ans de combats, Khartoum reprend lentement vie depuis que l'armée en a chassé les Forces de soutien rapide (FSR), en mars 2025. Le gouvernement de Kamil Idris, replié à Port-Soudan pendant les combats, est revenu dans la capitale en janvier 2026. Signe d'une sécurité retrouvée, une partie de la population regagne peu à peu l'agglomération. Elle retrouve une ville meurtrie : l'électricité est revenue, mais les coupures restent fréquentes. Les immeubles éventrés rappellent à chaque coin de rue la violence des combats. C'est ici, dans la capitale, que le comité pour le « dialogue soudano-soudanais » dit vouloir faire revenir la vie politique.
« Aujourd'hui, les partis politiques soudanais sont tous hors du pays, certains au Caire, d'autres ailleurs en Afrique. Ils ne peuvent pas se parler normalement. Une fois qu'ils seront ici, libres de rencontrer les gens et de revoir leurs proches après trois ans de guerre, tout changera », explique à Orient XXI le rédacteur en chef du quotidien Al-Tayyar, porte-parole du comité chargé de préparer le dialogue. Le groupe préparatoire réunit une vingtaine de membres, universitaires, avocats ou encore journalistes venus de l'intérieur comme de l'extérieur du pays. Il borne son mandat au volet politique du conflit et laisse le volet sécuritaire aux belligérants. De Djeddah à Addis-Abeba, en passant par Le Caire et Genève, médiations et conférences se succèdent depuis le début de la guerre en avril 2023 : toutes à l'étranger, toutes sans issue. « Quand ces dialogues se tiennent hors du pays, les voix de la majorité des Soudanais, ceux qui vivent ici et subissent la guerre, sont souvent mal représentées, sous-représentées ou complètement absentes », plaide Mohammed Munir Ahmed Saifeddine, également membre du comité, qui a quitté l'Ouganda, où il réside, pour s'installer à Khartoum le temps des travaux du dialogue.
Selon lui, celui-ci devra s'attaquer aux racines du conflit : parmi elles, le partage des richesses, l'identité de « groupes ethniques qui ne se voient pas représentés » et « la manière dont le pays aurait dû mener la transition vers un gouvernement civil démocratique ». La dernière formule est pour le moins prudente. La transition a commencé avec la chute d'Omar Al-Béchir en 2019, mais le général Abdel Fattah Al-Bourhane, commandant de l'armée régulière, et Mohammed Hamadan Dogolo, dit Hemetti, le chef des FSR, y ont mis fin conjointement par un coup d'État militaire en octobre 2021. Leur désaccord sur l'intégration des FSR dans l'armée, prévue par l'accord-cadre de décembre 2022, a ensuite débouché sur la guerre.
Également passée sous silence, la dimension régionale du conflit pèse pourtant lourd, chaque camp s'appuyant sur ses parrains. Les Forces armées soudanaises (FAS) du général Al-Bourhane peuvent compter sur l'Égypte, soucieuse de stabiliser sa frontière sud, et sur la Turquie et l'Iran, notamment en matière de fourniture de drones. Officiellement médiatrice, l'Arabie saoudite penche elle aussi du côté de l'armée, au nom de la défense des institutions et pour contrer les ambitions émiriennes. Malgré les démentis d'Abou Dhabi, plusieurs enquêtes1 ont prouvé que les FSR reçoivent leur soutien, acheminé principalement par le Tchad et le fief libyen du maréchal Khalifa Haftar, dans l'est du pays ; un appui militaire adossé à sa mainmise sur l'or soudanais. Khartoum accuse également l'Éthiopie d'abriter des camps des FSR, ce qu'Addis-Abeba dément. L'Éthiopie accuse à son tour Le Caire et Khartoum d'apporter leur soutien aux rebelles du Tigray depuis la reprise des combats.
Face à cet imbroglio national et régional, aucun règlement ne semble imaginable sans réunir les deux camps. Or, ce dialogue s'organise chez l'un des deux belligérants, sans la présence du second. Le général Abdel Fattah Al-Bourhane, commandant des FAS et président du Conseil de souveraineté, a donné son aval et promis son soutien. Il en a d'emblée écarté Tasis, l'alliance politique formée autour des FSR, ainsi que le Parti du congrès national (NCP) d'Omar Al-Béchir. Somoud, la coalition civile anti-guerre présidée par l'ancien premier ministre Abdallah Hamdok, refuse catégoriquement de s'associer à un processus qui, conduit depuis les zones tenues par l'armée et sans cessez-le-feu, reviendrait selon elle à entériner la partition de facto du pays. « Ce qu'ils cherchent à faire à Khartoum, c'est un dialogue qui consacre Bourhane comme le gouvernement légitime du Soudan », accuse son porte-parole, Bakry Eljack, joint par téléphone.
La ville est redevenue sûre, insiste Saifeddine, qui se félicite de la venue, du 8 au 10 septembre 2026, du Quintette, attelage de l'Union africaine (UA), de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), de la Ligue arabe, de l'Union européenne et de l'ONU. Le choix du lieu a valeur de symbole. Réunir les Soudanais à Khartoum, y recevoir des délégations étrangères, c'est consacrer la capitale reprise par l'armée comme centre légitime de la vie politique, et rapatrier les tractations à l'intérieur du pays. « C'est un moyen pour nous de tenter de reprendre la main sur les pourparlers et de diminuer les influences étrangères », souligne pour Orient XXI Gibril Ibrahim, ministre des finances et chef du Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM). Le soutien du Quintette doit aussi, selon lui, conforter les garanties promises aux Soudanais de l'étranger qui hésitent encore à rentrer.
Ces assurances, Osman Mirghani et trois autres promoteurs de l'initiative, dont l'avocat Nabil Adib, sont venus du Caire les réclamer au général Al-Bourhane. « Sans un engagement du gouvernement à accueillir cette conférence, au moins financièrement, et à garantir une atmosphère libre, pour que tous les participants puissent s'exprimer et venir sans hésitation, il est très difficile de l'envisager », explique Mirghani. Il s'agit de pouvoir « convaincre les partis qu'il ne leur arrivera rien s'ils viennent au Soudan ». Le chef de l'armée a accédé à la demande, assure-t-il. Signé par Al-Bourhane et annoncé le 1er septembre par le ministre de la justice Abdallah Darf, le décret n° 363 classe les plaintes déposées par des organes de l'État contre des Soudanais de l'étranger pour leurs actes ou opinions politiques, et accorde aux participants une immunité de leur arrivée à leur départ. Le texte vise d'abord l'opposition civile en exil. Abdallah Hamdok et quinze autres opposants sont poursuivis depuis avril 2024 pour « incitation à la guerre contre l'État », atteinte à l'ordre constitutionnel et crimes contre l'humanité, des chefs passibles de la peine de mort. Chez Somoud, le décret ne convainc pas. « Pourquoi aurions-nous besoin d'une protection, pour commencer ? » s'insurge Bakry Eljack. Il poursuit :
Sommes-nous des criminels ? Avons-nous pris part à la guerre ? Avons-nous commis des crimes de guerre ? Un génocide ? Des crimes contre l'humanité ? Ces accusations n'ont, dès le départ, aucun fondement juridique. Elles relèvent de la politisation de la justice par Bourhane lui-même.
Le comité n'échappe pas non plus au soupçon de connivence. Saifeddine s'en défend : « Bourhane a dit qu'un groupe de gens était venu le voir avec une proposition pour réunir les Soudanais, lui avait demandé des garanties, et qu'il avait accepté. Certains en ont conclu qu'il nous avait nommés. » Le 29 septembre 2026, le comité annonce avoir commencé à inviter « toutes les forces politiques sans exception », et Nabil Adib assure que Somoud « doit faire partie du dialogue ». Début octobre, la coalition anti-guerre, par la voix de son porte-parole, affirme pourtant à Orient XXI n'avoir reçu aucune invitation formelle. Bakry Eljack ironise : « Si vous parlez avec des gens d'accord sur tout, ce n'est pas un dialogue, c'est une conversation entre amis. »
Mais à Khartoum, parmi les partis politiques et les formations civiles interrogés, personne ne réclame une table ouverte à tous. Le général Siddiq Mohammed Ismail, vice-président de la branche du parti Oumma, proche de l'armée, compte prendre part au dialogue, mais refuse d'y voir siéger Hemetti ou toute entité affiliée aux FSR, dont les combattants ont, à ses yeux, trop de sang sur les mains. Au sein de la confrérie soufie Qadiriyya, qui soutient l'armée comme l'initiative, on ne veut pas entendre parler de pardon pour les FSR. Même refus chez les jeunes des comités de résistance, qui ont accepté de se confier à Orient XXI sous leur seul prénom : « Pas de discussion possible avec l'ennemi. » Ahmad dirige l'un de ces réseaux locaux qui ont porté la révolution de 2019. Quand la guerre a éclaté, il a pris les armes aux côtés des FAS pour défendre son quartier. Sur la méthode, il reproche au comité son manque de transparence dans le choix de ses membres. « Comment avoir confiance si nous ne participons pas ? J'ai peur qu'ils aient un agenda caché et que, comme d'habitude, la jeunesse soit mise de côté. »
En plus de l'âge et du genre, Saifeddine promet une meilleure représentativité « selon la géographie ». Cette promesse bute contre la réalité de la guerre. Depuis la chute d'El-Fasher, le 26 octobre 2025, les FSR tiennent les cinq capitales des États du Darfour. Gibril Ibrahim, dont le mouvement est né dans cette région, met en garde : « Avec ce dialogue, nous devons faire très attention à ne pas envoyer de mauvais messages aux zones encore sous contrôle des milices. » Le danger, pour lui, serait que les habitants du Darfour et du Kordofan se croient exclus, abandonnés à Tasis par un pouvoir résigné à l'existence d'un autre État. Le comité a fait de l'unité une ligne rouge et a écarté d'avance toute proposition de partition. À Nyala, au Sud-Darfour, cet autre État prend pourtant forme. Le gouvernement de Tasis y organise ses propres examens du certificat soudanais, l'équivalent du baccalauréat. En mai 2026, il s'est doté d'une banque centrale, confiée à Hussein Yahia Jangol, gouverneur de la Banque centrale du Soudan de février 2022 à mai 2023. Dans les faits, le Soudan est divisé entre deux entités politico-militaires.
Tous disent vouloir la paix, mais sur la voie pour l'atteindre, les avis divergent. Pour le comité, elle passe d'abord par la politique. Cette guerre est, selon Osman Mirghani, « un conflit politique plus que militaire ». Somoud exige un préalable humanitaire à toute discussion. « Il faut être fou pour songer à un dialogue politique pendant que des drones tuent des gens, tranche Bakry Eljack. Il faut d'abord un environnement propice au dialogue, c'est-à-dire une trêve et l'acheminement de l'aide humanitaire ». La coalition s'en tient à la feuille de route publiée le 12 septembre 2025 par le Quad (États-Unis, Arabie saoudite, Égypte, Émirats arabes unis) : trois mois de trêve humanitaire débouchant sur un cessez-le-feu permanent, puis une transition de neuf mois vers un gouvernement civil, hors du contrôle de « toute partie belligérante ». Dans les comités de résistance, l'exercice paraît prématuré. Ahmad, qui réclamait une place à la table, la juge dressée trop tôt : « Évidemment, je ne suis pas contre un dialogue entre Soudanais, mais nous devrions d'abord consacrer nos efforts à vaincre les FSR. Ensuite, nous pourrons rebâtir l'État et créer un gouvernement civil. » Mohammed, qui dirige un autre comité de la ville, acquiesce et prolonge : « D'abord les FSR, ensuite les généraux corrompus. » Tous deux disent soutenir « l'armée en tant qu'institution » mais attendent d'elle qu'elle quitte la scène politique une fois la guerre gagnée.
Du côté de la coalition anti-guerre, la question est réglée. « Cette idée est déjà morte. Somoud n'y participera pas », assène Bakry Eljack. Le comité, lui, espère réunir la conférence avant la fin de l'année. « Nous allons continuer nos efforts, répond Saifeddine. Quelles autres options avons-nous ? Si nous ne faisons rien, que se passera-t-il ? La guerre continuera. La déception continuera. La souffrance de la société et du peuple soudanais continuera. »
Le dialogue de Khartoum peut-il trouver sa légitimité sans réunir les camps qui se font la guerre ? Pour l'armée, l'enjeu semble aussi se jouer ailleurs : il ne s'agit pas tant d'obtenir la participation de ses adversaires que de conforter, auprès des acteurs internationaux, sa position de pouvoir légitime. Du 8 au 10 septembre, l'Union africaine, l'IGAD, la Ligue arabe, l'Union européenne et l'ONU ont effectué leur première visite au Soudan depuis le début de la guerre. Ce déplacement n'allait pourtant pas de soi. Selon un responsable de la médiation cité par Sudan Tribune, plusieurs membres du Quintette craignaient qu'un déplacement organisé par l'un des belligérants n'entame leur neutralité. Il a tout de même eu lieu. Leurs envoyés y ont été reçus par le général Al-Bourhane. Ils ont rencontré le gouvernement et entendu le comité préparatoire. Dans sa déclaration finale, le Quintette affirme « rejeter les structures de gouvernement parallèles ». L'Union africaine a salué l'initiative dès sa présentation. La Ligue arabe, où l'Égypte et l'Arabie saoudite, proches de l'armée, pèsent de tout leur poids, s'est félicitée du décret d'immunité. Aucune diplomatie ne s'engage sur le résultat final. Le Quintette rappelle l'exigence d'un cadre « crédible et inclusif », et l'Union africaine refuse de lever la suspension de l'adhésion du Soudan sans accord national préalable. Certes, en venant à Khartoum, ces organisations ne valident pas l'issue du processus, mais offrent néanmoins à l'armée une reconnaissance politique qui dépasse le cadre du dialogue.
1« Fuelling Sudan's conflict : weapons, fighters and external support networks », Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, 1er septembre 2026.
Le monopole des armes par l'État est l'un des objectifs du gouvernement de Nawaf Salam, formé en 2025. Il implique de désarmer le Hezbollah et repose sur un calendrier par phases, établi sous la pression des États-Unis et d'Israël. Sur fond d'ingérences internationales et de divisions internes, le Liban avance sur une ligne de crête, entre une souveraineté à reconquérir et le spectre de la violence.
Le 2 mars 2026, le premier ministre libanais Nawaf Salam déclare illégales les activités militaires du Hezbollah et appelle à placer ses armes sous l'autorité de l'État. Cette décision constitue la tentative la plus manifeste d'en finir avec la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » qui aiguillait la politique de défense du Liban depuis la fin de la guerre civile (1975-1990).
Formalisée pour la première fois sous la tutelle syrienne dans la déclaration ministérielle de 1992 du premier ministre Rafic Hariri, la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » définit la politique de défense du Liban comme une division du travail : les forces armées libanaises (FAL) conservent la charge de maintenir l'ordre intérieur et de s'interposer entre rivaux politiques, tandis que le Hezbollah se voit confier la mission de libérer le sud du Liban de l'occupation israélienne et de prévenir de futures invasions.
Malgré les pressions internes de la part de certains responsables politiques et les menaces des États-Unis de suspendre leur aide à l'armée libanaise, le plan de désarmement du Hezbollah n'a pas beaucoup progressé. Au cours d'un échange houleux avec le premier ministre, le commandant en chef de l'armée libanaise Rodolphe Haykal aurait refusé d'engager ses troupes contre le Hezbollah. Ce refus fait écho à la position prudente adoptée par le général Fouad Chehab lors de la guerre civile de 19581. Le premier commandant en chef de l'armée avait alors refusé l'ordre du président Camille Chamoun (1952-1958) d'écraser l'opposition, de peur de provoquer la division politique et communautaire de l'armée. Les unités combattantes avaient seulement été déployées pour contenir le soulèvement et sécuriser les principales routes et les centres du pouvoir.
La réaction du général Haykal doit également être lue à l'aune du résultat tragique d'autres interventions contre des acteurs internes. Ces moments critiques sont essentiels pour comprendre les risques inhérents à une telle approche militaire, ainsi que les limites du débat sur le monopole des armes et la faiblesse de l'armée libanaise.
En 1975-1976 et en 1983-1984, deux des épisodes les plus meurtriers de la guerre civile libanaise, les présidents libanais Soleiman Frangieh (1970-1976) et Amine Gemayel (1982-1988) se sont tournés vers l'armée pour réprimer l'opposition et mettre fin au conflit. Leurs décisions ont plutôt entraîné la division politique, confessionnelle et territoriale de l'institution militaire. Des deux épisodes, la crise de 1983-1984 offre la comparaison la plus pertinente avec la situation actuelle au Liban puisqu'elle partage au moins trois des caractéristiques relatives au désarmement du Hezbollah.
Tout d'abord, tout affrontement militaire avec le Hezbollah nécessiterait le déploiement de la majorité des effectifs des forces armées libanaises. Le précédent historique d'un tel recours à l'armée contre des forces d'opposition internes demeure la campagne militaire menée contre le mouvement Amal et le Parti socialiste progressiste (PSP) entre août 1983 et février 1984. Certains pourraient également mentionner les affrontements entre l'armée et les Forces libanaises en 1989 et 1990, mais l'institution militaire était alors déjà divisée et n'avait pu mobiliser qu'un cinquième de ses effectifs. Quant à la période comprise entre mai 1975 et janvier 1976, les unités combattantes ont seulement été déployées de manière dispersée pour soutenir le parti Kataëb (les « Phalanges libanaises2 ») et ses alliés de la droite chrétienne contre la gauche libanaise et les factions palestiniennes.
Une deuxième analogie réside dans l'idée que le rapport de force favorise un désarmement forcé. Entre 2023 et 2025, Israël et les États-Unis ont infligé des revers sévères et inédits à l'« Axe de la résistance »3, dont fait partie le Hezbollah. Cela a conduit des responsables états-uniens ainsi que le président Joseph Aoun lui-même à conclure que le Hezbollah avait été militairement brisé. Cette analyse s'est révélée erronée puisque le Hezbollah a réussi à reconstituer une partie de son arsenal pour se préparer à une guerre d'usure.
Un sentiment d'opportunité comparable avait prévalu dans le sillage de l'invasion israélienne du Liban en 1982. Le Mouvement national libanais (MNL), une coalition de partis de gauche et nationalistes arabes, en était ressorti gravement affaibli. Après avoir imposé un siège extrêmement dur à Beyrouth-Ouest, les forces d'occupation israéliennes avaient expulsé les combattants palestiniens — les fedayin —, privant ainsi le MNL de son principal soutien militaire et financier. À la suite de ce bouleversement géopolitique, le président nouvellement élu, le phalangiste Amine Gemayel, avait pensé pouvoir ressusciter le Liban du Pacte national de 1943, caractérisé par la domination maronite et la politique des notables4.
Enfin, tout comme aujourd'hui, le gouvernement libanais bénéficiait du soutien des États-Unis. Au début de l'automne 1982, Washington voit dans l'expulsion de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) par les Israéliens une occasion décisive pour imposer un gouvernement libanais pro-occidental prêt à normaliser ses relations avec Israël. Entre décembre 1982 et mai 1983, des délégations libanaises et israéliennes participent à plusieurs cycles de négociations menées sous l'égide des États-Unis. Ces pourparlers aboutissent à l'accord mort-né du 17 mai 1983 qui prévoit la fin de l'état de guerre entre le Liban et Israël, tout en incluant plusieurs « dispositions de sécurité » qui portent sévèrement atteinte à la souveraineté libanaise5.
L'accord est approuvé par le Conseil des ministres et le Parlement, mais Amine Gemayel s'abstient de le ratifier en raison d'une lettre annexe adressée par la délégation israélienne au médiateur états-unien, Morris Draper, la veille de la signature. Datée du 17 mai, cette missive introduit délibérément une nouvelle clause irréalisable : elle subordonne le retrait d'Israël du Liban à un retrait préalable de la Syrie et confère de fait à Damas un droit de veto effectif sur l'accord. Israël se réserve aussi le droit unilatéral de se retirer de l'accord si cette condition n'est pas remplie. Faute d'obtenir des garanties suffisantes de la part des États-Unis, Gemayel finit par céder à la pression de la Syrie et d'une large coalition multiconfessionnelle de partis et de dirigeants libanais. Il renonce à l'accord du 17 mai en mars 1984.
Un scénario similaire se dessine aujourd'hui. En avril 2026, le Liban et Israël sont parvenus à un arrangement qui octroie à Israël le droit de violer en permanence la souveraineté libanaise, avant d'entamer des négociations déséquilibrées à Washington. L'accord qui en résulte, négocié par les États-Unis et signé le 26 juin, légitime la poursuite de l'occupation jusqu'à ce que « les groupes armés non étatiques soient désarmés avec succès ». Il restreint aussi considérablement la diplomatie libanaise puisqu'il empêche le Liban d'engager des poursuites pour les crimes de guerre israéliens et menace de plonger le pays dans la guerre civile en dressant les forces armées libanaises contre le Hezbollah.
Rendue publique quelques jours après sa signature, l'« annexe relative à la sécurité » de l'accord-cadre du 26 juin place de facto la souveraineté de l'État libanais au sud du Litani sous la supervision d'un « groupe de coordination militaire pour le Liban ». Doté de prérogatives étendues et composé du Liban, d'Israël et des États-Unis, cet organisme rappelle le comité de sécurité prévu dans l'accord du 17 mai 1983 pour superviser — et restreindre — le déploiement, la composition et la mission de l'armée libanaise dans le sud du Liban. En vertu de ce nouvel accord, les forces armées libanaises sont chargées de collaborer avec l'armée israélienne pour désarmer une partie de la société libanaise, sans calendrier précis sur la fin de l'occupation. Lors de son entretien avec le secrétaire d'État des États-Unis Marco Rubio, le 28 septembre 2026 à Washington, Nawaf Salam a réclamé un « calendrier clair » pour la mise en œuvre de cet accord-cadre.
Le processus de normalisation de 1983, sous les auspices des États-Unis, reposait essentiellement sur l'armée libanaise. Les États-Unis abreuvent l'institution militaire de matériel, dont une grande partie est payée comptant par l'État libanais. Plus de 10 000 hommes, issus des unités d'infanterie, d'artillerie et blindées, reçoivent un entraînement intensif aux mains des marines et des forces spéciales états-uniennes.
Avec l'aide de la France, les États-Unis cherchent à renforcer l'armée libanaise — sans jamais menacer la supériorité militaire d'Israël —, officiellement pour aider le gouvernement à rétablir son autorité sur le territoire libanais. Fortes de ce programme de modernisation, les forces armées libanaises atteignent vraisemblablement un sommet jamais retrouvé en termes de préparation au combat et d'équipement. Que s'est-il passé ensuite ?
Au début du mois de février 1984, le président Gemayel envoie des unités de l'armée pour combattre le mouvement Amal et le PSP. Aux côtés de plus petites formations issues du MNL, Amal et le PSP organisent un soulèvement pour reprendre le contrôle de Beyrouth-Ouest. Ces forces de l'opposition reçoivent du matériel militaire de la Syrie et sont aidées par un groupe de jeunes officiers libanais qui ont formé un « mouvement d'officiers libres » afin de s'opposer à la fois à la normalisation des relations avec Israël et au rétablissement de la domination chrétienne.
Ce qui suit est connu sous le nom de « soulèvement du 6 février » et marque la victoire de l'opposition sur Amine Gemayel et son protecteur états-unien. Les troupes états-uniennes, dont la présence avait déjà été fragilisée par l'attentat-suicide contre la caserne des marines le 23 octobre 1983, achèvent leur retrait du Liban à la fin du mois de février 1984. L'accord du 17 mai est abrogé par le Conseil des ministres le mois suivant et un gouvernement d'« unité nationale » est formé en avril, ce qui met de facto fin à la domination chrétienne sur le système politique et entérine la fragmentation du Liban en cantons dirigés par des milices. Reflétant l'état du pays, l'armée se scinde en brigades régionales semi-autonomes dans les semaines qui suivent le soulèvement.
Deux facteurs expliquent cette fragmentation de l'institution militaire. Le premier est d'ordre politique. Les militaires ayant fait défection, en majorité musulmans, adhéraient à la cause défendue par le PSP et le Mouvement Amal qui, à l'instar des « officiers libres », luttaient pour un nouveau système politique et rejetaient l'accord du 17 mai. Le deuxième facteur est d'ordre territorial. Si ces militaires avaient été déçus par la politique d'Amine Gemayel, beaucoup d'entre eux rejetaient aussi les milices — dont le PSP et Amal — et l'économie de prédation qu'elles imposaient à la population libanaise. Ceux-là firent néanmoins aussi défection, avant ou après la victoire de l'opposition. Comme le relate un ancien soldat chiite, certains étaient tout simplement incapables de tirer sur des membres de leur entourage : « Nous devions tirer dans une région appelée Hay Al-Sellom [dans la banlieue sud de Beyrouth], alors que j'y habitais : mes proches, mes voisins… Impossible de tirer sur les miens ! »6
Aujourd'hui, les soldats chiites représentent environ un tiers des effectifs, tandis que la majorité des militaires du rang sont d'origine rurale, ce qui signifie qu'ils conservent des liens étroits avec leurs villages d'origine. La perspective de déployer l'armée contre le Hezbollah revient donc à imposer un choix impossible à ces hommes et femmes qui chérissent leurs sociabilités du quotidien.
Malgré les leçons que l'on peut tirer du soulèvement du 6 février 1984, l'ancien président Amine Gemayel a récemment encouragé son lointain successeur, Joseph Aoun, ainsi que le premier ministre, Nawaf Salam, à « aller jusqu'au bout dans les négociations avec Israël ». Gemayel fait partie de ceux qui appellent l'institution militaire à désarmer le Hezbollah. Les partisans de cette position soi-disant souverainiste invoquent souvent — ou se cachent derrière — la neutralité de l'État. Selon leur raisonnement, celui-ci se situe au-dessus de toutes les parties et doit donc détenir le monopole de la violence pour garantir la paix civile.
Certains vont encore plus loin pour justifier une confrontation militaire. Ils présentent le Hezbollah comme une milice supplétive de l'Iran — une simple « excroissance de la République islamique » qui n'appartient pas au corps politique libanais ou s'en est exclue. Cette rhétorique est typique d'une logique de guerre civile qui suppose l'excommunication de l'autre pour justifier la violence à son encontre. Cette logique renvoie à la guerre civile libanaise, lorsque la droite chrétienne prétendait défendre le Liban contre les « étrangers » — les Palestiniens, puis les Syriens —, tout en ignorant les revendications politiques de la gauche libanaise et en niant son autonomie.
La neutralité de l'État n'est toutefois qu'un mirage, surtout lorsque l'État en question et son armée dépendent autant de l'aide étrangère. Après le retrait de l'armée syrienne en 2005, Washington est rapidement redevenu le principal partenaire des forces armées libanaises en matière de formation, d'équipement et de financement7. La crise sociale et économique à partir de 2019 a encore accentué la dépendance de l'armée libanaise aux bailleurs de fonds occidentaux et du Golfe, tels que les États-Unis, la France, le Qatar et les Émirats arabes unis. En contrepartie, la politique de défense du Liban s'est trouvée de plus en plus alignée sur la politique pro-israélienne des États-Unis au Proche-Orient.
Pour les États-Unis et leurs alliés, l'objectif est de faire de l'armée libanaise une force de maintien de l'ordre efficace, capable d'assurer la stabilité interne — tant que cela sert les intérêts des États-Unis et d'Israël — et d'affirmer sa primauté sur le Hezbollah. Dans une interview filmée accordée en septembre 2025 à l'émission « On the Record with Hadley Gamble » sur The National News, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie Tom Barrack en arrive même à reconnaître sans fard que les États-Unis n'armaient pas les forces armées libanaises pour qu'elles combattent Israël, mais « pour qu'elles combattent leur propre peuple, le Hezbollah ». Cette politique est fondée sur le principe du qualitative military edge (« avantage militaire qualitatif ») qui doit garantir la supériorité militaire israélienne dans la région.
Les autorités libanaises ont déjà tenté de miser sur les États-Unis pour rétablir la souveraineté de l'État et obtenir le retrait pacifique de l'armée israélienne du territoire national, en vain. Après l'invasion israélienne du Liban en mars 1978, le président Elias Sarkis (1976-1982) ne ménage aucun effort diplomatique pour reprendre le contrôle du sud du pays. Avec son ministre de la défense et des affaires étrangères, Fouad Boutros, ils exhortent Washington à faire pression sur Israël pour qu'il autorise le déploiement de l'armée libanaise dans la zone frontalière. Ignorant les avertissements états-uniens, Israël transforme cette zone en une « ceinture de sécurité » en s'appuyant sur l'Armée du Liban Sud (ALS8).
À l'heure où l'alliance états-uno-israélienne se révèle plus forte que jamais, la question du désarmement du Hezbollah ne peut être dissociée d'un effort plus large qui vise à bâtir un État libanais véritablement souverain. La souveraineté consiste d'abord à construire une relation de confiance entre l'État libanais et une population qui n'a connu qu'un État absent — et parfois répressif — depuis sa création en 1920. Même avant la longue occupation israélienne débutée en 1978, les habitants du sud du Liban, en majorité chiites, se sentaient abandonnés par l'État. Malgré les efforts déployés pour réduire les inégalités dans le pays sous la présidence de Fouad Chehab (1958-1964) et de son successeur Charles Helou (1964-1970), le Sud a continué de pâtir d'un manque de services publics et d'infrastructures, à l'instar d'autres régions périphériques, telles que le Akkar et la plaine de la Bekaa. Mais contrairement à ces régions, il a également connu une longue histoire de guerre et de dépossession.
Dans les années 1950 et 1960, avant l'arrivée des combattants palestiniens, le sud du Liban subit au moins deux cents attaques israéliennes contre des habitations, du bétail et des récoltes. À la suite de la défaite arabe de 1967, Israël mène des incursions dévastatrices pour écraser les fedayin qui font de cette région un nouveau sanctuaire pour leur lutte de libération. Entre 1968 et 1974, quelque 3 000 attaques de l'armée israélienne ont lieu, occasionnant la mort de 880 civils et forçant un cinquième des 150 000 habitants de la zone frontalière à fuir plus au nord.
Tout au long de cette période, les gouvernements libanais successifs ordonnent à l'armée d'éviter tout affrontement avec les troupes israéliennes ; les militaires restent donc l'arme au pied, tout comme aujourd'hui. Sous la présidence de Charles Helou puis celle de Soleiman Frangieh, la majorité des unités sont chargées de contenir les activités de la résistance palestinienne. De temps en temps, elles aident également les Forces de sécurité intérieure — l'équivalent de la police et de la gendarmerie au Liban — à réprimer les vastes mouvements sociaux auxquels participent de nombreux habitants du Sud.
Après la guerre de 1967, le Liban devient un foyer important de mobilisation populaire dans le contexte des Global Sixties9 : paysans, ouvriers, étudiants et intellectuels descendent dans la rue pour réclamer des réformes sociales et politiques et pour soutenir la lutte armée palestinienne. Loin d'être neutre, l'armée défend le statu quo. En avril 1969, l'armée tire à balles réelles sur des manifestations de solidarité avec les fedayin à Beyrouth et à Saïda. En février 1975, une manifestation de pêcheurs à Saïda est réprimée dans le sang par les militaires. Pour Tabitha Petran, comme pour de nombreux autres observateurs, « nombre de facteurs internes qui ont contribué au déclenchement de la guerre civile étaient déjà présents dans les événements de Saïda : l'injustice sociale liée aux disparités régionales et confessionnelles ; l'impuissance de l'État et le déploiement de l'armée comme instrument du pouvoir maronite ; et l'émergence d'un front populaire en faveur du changement10. »
Rompre avec cet héritage douloureux nécessite une refonte du système politique qui permette une véritable représentation populaire, à l'abri des marchandages confessionnels et clientélistes, ainsi que l'élaboration d'une politique de défense consensuelle.
La faiblesse de l'armée libanaise est souvent présentée comme le fruit de l'impéritie de l'État, illustrée par la crise post-2019, et de l'impérialisme états-unien. Ses origines sont toutefois plus complexes. De l'indépendance de 1943 jusqu'au début de la guerre civile, les élites politiques s'accordent à privilégier le maintien de l'ordre au détriment de la défense des frontières11.
D'une part, pour les leaders traditionnels de toutes les communautés, les capacités limitées de l'armée libanaise servaient à justifier son absence de participation à l'effort de guerre arabe face à Israël. D'autre part, tout renforcement de l'institution militaire risquait de saper les fondements de la domination politique chrétienne puisqu'il nécessiterait le recrutement d'une majorité de soldats musulmans face au manque de recrues chrétiennes.
La faiblesse de l'armée devait être compensée par la protection d'une puissance occidentale : la France, puis, de plus en plus, les États-Unis, après le déclin de la puissance française dans le sillage de la débâcle de Suez en 1956 et de la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962). Pierre Gemayel, fondateur du parti Kataëb, a résumé cette doctrine dans son intervention devant le Parlement en 1973 :
La force du Liban ne réside pas dans l'armée, mais dans notre force, dans son respect des conventions internationales et dans nos amitiés.
Sa formule a été reprise de manière tronquée dans le slogan « la force du Liban réside dans sa faiblesse », en vogue parmi les milieux conservateurs dans les années qui ont précédé la guerre civile.
Les mots de Pierre Gemayel résonnent encore aujourd'hui. Dans une interview accordée le 21 avril 2026 à Sky News Arabia, Samir Geagea, chef des Forces libanaises — un rejeton du Parti Kataëb —, a suggéré que le seul levier du gouvernement libanais dans ses négociations avec Israël résidait dans « les nombreuses personnes [qui] aiment le Liban ». Son argument repose sur l'idée que le Liban ne peut être un « État de la confrontation » — une expression utilisée dans les années 1960 pour désigner les États arabes en première ligne pour la libération de la Palestine —, comme si le renforcement de l'institution militaire portait nécessairement sur ses capacités offensives. Un tel raisonnement exclut la défense légitime, à commencer par la protection contre les drones et les avions de combat, et laisse ainsi le Liban vulnérable.
L'équation militaire a évolué depuis la fin de la guerre civile puisque plus des deux tiers des soldats de l'armée libanaise sont désormais musulmans. Seul le corps des officiers conserve une proportion équivalente entre chrétiens et musulmans. Le renforcement des forces armées libanaises est néanmoins toujours perçu comme une menace par les deux principaux camps politiques du Liban : par le Hezbollah et ses alliés qui estiment qu'un tel renforcement se retournerait contre eux ; par les leaders politiques pro-occidentaux et leurs parrains étrangers — les États-Unis et l'Arabie saoudite au premier chef — qui redoutent que les équipements de l'armée ne tombent entre les mains du Hezbollah. Ce sont ces craintes qui ont amené Riyad à suspendre, en 2016, l'aide de 3 milliards de dollars promise à l'armée libanaise.
La polarisation actuelle de la scène politique libanaise rappelle les débats houleux qui entouraient le renforcement de l'armée au début des années 1970. À cette époque, les leaders traditionnels musulmans, tels que Rachid Karamé, premier ministre (1969-1970), et Saëb Salam, ministre de l'intérieur (1970-1973), exigent une plus grande participation au sommet de l'État avant d'accepter tout renforcement de l'institution militaire. Ils réclament des prérogatives accrues pour le premier ministre, la parité entre chrétiens et musulmans au Parlement et un commandement collégial et multiconfessionnel de l'armée. Le Mouvement national libanais rejette ce compromis confessionnel et prône une refonte complète du système politique et l'abolition du confessionnalisme comme conditions préalables. Le leader du MNL, Kamal Joumblatt, et ses alliés craignent à juste titre que l'armée libanaise ne soit utilisée pour réprimer la coalition de la gauche et de l'OLP plutôt que pour défendre le pays contre les agressions israéliennes.
En janvier 1976, un groupe restreint d'officiers progressistes cherche à sortir de cette impasse. Les « officiers libres patriotes », comme ils se dénomment eux-mêmes, fondent l'Armée du Liban arabe (ALA), une faction dissidente qui vise à empêcher l'utilisation de l'armée contre la gauche et la résistance palestinienne.
À l'instar du MNL, l'ALA n'échappe pas aux clivages confessionnels et aux rivalités internes. Le coup de grâce vient toutefois d'une intervention étrangère. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1976, quelque six mille soldats syriens franchissent la frontière libanaise. Avec l'accord des États-Unis et d'Israël, le président syrien Hafez Al-Assad intervient pour sauver la droite chrétienne, au bord de la défaite. Soucieux de préserver leurs acquis militaires, le MNL et l'Armée du Liban arabe choisissent de résister à l'offensive syrienne, mais sont finalement écrasés à l'automne 1976.
L'âge d'or contrasté des officiers révolutionnaires arabes est depuis longtemps révolu. Pourtant, comme par le passé, nombreux sont ceux qui, au sein des forces armées libanaises, refusent catégoriquement de voir leur institution retourner ses armes contre son propre peuple. Le 12 mars 2026, une déclaration attribuée à un groupe d'« officiers patriotes »12 avertit :
Placer l'armée en situation de confrontation avec sa propre population ou lui confier la mission de traquer ceux qui résistent à l'agression étrangère crée un dangereux précédent qui met gravement en péril la cohésion de l'armée et la stabilité nationale. De telles décisions risquent d'affaiblir le rôle fédérateur de l'armée et d'exposer son unité interne à de dangereuses secousses dont les conséquences s'annoncent funestes.
1Le président Camille Chamoun, pro-occidental, refuse catégoriquement d'intégrer la République arabe unie créée par l'Égypte et la Syrie en 1958. Le clivage entre partisans de Chamoun et nationalistes arabes, dirigés par Rachid Karamé, donne lieu à des combats armés, attentats, assassinats et manifestations. Le conflit s'étend. Les États-Unis envoient l'US Army en renfort à Camille Chamoun et plaident dans le même temps en faveur d'une solution politique. Celle-ci prendra la forme de l'élection, à la présidence de la République, le 31 juillet 1958, du général Fouad Chehab.
2Fondées en 1936 par Pierre Gemayel. Le parti détient aujourd'hui 4 sièges au Parlement, sur 128.
3Alliance informelle de groupes armés issus d'Iran, de Syrie, de Palestine, du Liban, d'Irak, d'Afghanistan et du Yémen.
4La « politique des notables » est associée au modèle proposé par Albert Hourani pour décrire le gouvernement des provinces arabes à la fin de la période ottomane. Selon ce modèle, les élites locales jouaient le rôle d'intermédiaires entre l'État central et ses sujets. Le concept conserve une partie de sa pertinence dans le Liban post-indépendance. Jusqu'à aujourd'hui, le pouvoir des leaders politiques repose sur leur capacité à assurer l'accès aux ressources de l'État et à procurer des emplois et des services à leurs clientèles. Voir Andrew Arsan, Lebanon : A Country in Fragments, Hurst, 2018.
5Ces dispositions prévoyaient notamment la création d'une « zone de sécurité » dans le sud du Liban, où un petit nombre d'unités des FAL seraient autorisées ; la réintégration de l'Armée du Liban Sud — une milice issue d'une ancienne faction de l'armée libanaise créée en 1976 avec le soutien du commandement de l'armée et d'Israël — au sein de l'institution militaire ; et le déploiement d'une « garde civile » (une milice) dans les villages frontaliers sous la supervision d'un comité de sécurité composé de représentants du Liban, d'Israël et des États-Unis. Doté de larges prérogatives, ce comité permettait à Israël de surveiller certaines parties du territoire libanais et limitait les relations du Liban avec les pays arabes et étrangers. Texte de l'accord libano-israélien sur le retrait des troupes, Journal of Palestine Studies, vol. 12, n° 4 (été 1983).
6Entretien collectif avec le sergent-chef Haydar et les adjudants-chefs Hamad et Youssef, à Jnah, le 16 juillet 2021.
7Lire Aram Nerguizian, « Lebanon : Assessing US-Led Capabilities Development », dans Security Assistance in the Middle East : Challenges and the Need for Change, sous la direction de Hicham Alaoui et Robert Springborg, 2023.
8En novembre 1976, le commandant en chef de l'armée Hanna Saïd envoie le commandant Saad Haddad prendre la tête d'une faction militaire répartie entre trois villages chrétiens frontaliers : Qlayaa, Rmeish et Alma Al-Shaab. Dans le cadre de la politique israélienne dite de la « bonne frontière », ces villages avaient commencé à recevoir une aide civile et militaire dès 1975 et à attirer des militaires chrétiens de la région opposés aux Forces communes du MNL et de l'OLP. À la suite de l'invasion israélienne de mars 1978, la faction de Haddad devient l'Armée du Liban-Sud (ALS), une force paramilitaire qui soutient l'occupation israélienne du sud du Liban jusqu'en 2000. Sur les origines de l'ALS, voir Beate Hamizrachi, The Emergence of the South Lebanon Security Belt : Major Saad Haddad and the Ties with Israel, 1975-1978, Praeger, 1988, et Mounzer Jaber, La Zone libanaise occupée : stratégies d'occupation, trajectoires de la résistance, destinées des habitants, (en arabe), Institut des études palestiniennes, 1999).
9NDLR. Historiographie transnationale des mouvements de contestation mondiale des années 1960 et 1970.
10Tabitha Petran, « The Struggle over Lebanon », Monthly Review Press, 1987.
11Y compris sous la présidence de Fouad Chehab, qui s'appuie principalement sur le service de renseignement militaire, le « Deuxième Bureau », pour gouverner.
12Publiée dans Al Akhbar English sous le titre « A Lebanese Army Officers Warn Against Clash with Resistance ». Une enquête militaire est en cours.
Fondée par les familles Trump et Witkoff en 2024, la société de cryptoactifs World Liberty Financial permet de contourner les sanctions états-uniennes, notamment contre l'Iran. Le conflit d'intérêts qui en résulte n'est que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers parallèles mondiaux.
La domination du dollar au sein de l'ordre mondial repose sur plusieurs fonctions. Première monnaie de réserve au monde, c'est un symbole de la puissance des États-Unis et de leur capacité protectrice. C'est pourquoi les banques centrales et les acteurs privés du monde entier ont toujours cherché à détenir et à accumuler des dollars au détriment d'autres monnaies ou actifs. Cette forte demande finance depuis plusieurs décennies le gigantesque déficit commercial des États-Unis ainsi qu'un mode de vie caractérisé par un taux de consommation élevé, pour la très grande majorité des habitants. Enfin, vecteur essentiel du principe d'extraterritorialité, qui permet aux décideurs états-uniens d'imposer aux autres pays des sanctions unilatérales, la devise états-unienne possède également une indéniable fonction punitive.
L'anatomie du dollar évoque ainsi les trois fonctions des sociétés indo-européennes telles que théorisées par l'anthropologue Georges Dumézil : une fonction sacrée comme première monnaie de réserve, une nourricière grâce au financement du déficit commercial états-unien et une guerrière comme arme des sanctions. Toutefois, les tensions qui existent entre ces différentes fonctions constituent un des signes de son déclin. En témoigne l'ambiguïté des objectifs de l'administration Trump dans le conflit entre États-Unis et Iran. Un des enjeux de cette guerre, très peu évoqué, réside dans la lutte pour le contrôle des flux et avoirs financiers non conventionnels, tels que les cryptoactifs*, face auxquels la législation états-unienne, assise sur le contrôle du système bancaire, dispose d'une capacité d'action restreinte.
En effet, le Corps des Gardiens de la révolution islamique cherche à contourner l'embargo sur le pétrole iranien, source essentielle de revenus pour le régime, en utilisant des flottes fantômes1, des devises autres que le dollar ou des cryptomonnaies pour assurer les transactions. Le blocus du détroit d'Ormuz par Washington visait précisément à empêcher cette circulation et à tarir cette source de revenus. C'est également le sens des mesures appliquées, en janvier et en juillet 2026, par l'Office of Foreign Assets Control (Bureau du contrôle des avoirs étrangers)2 sur la personne, les biens et le réseau de Babak Zanjani, une des figures centrales de l'architecture du blanchiment d'argent pour les Gardiens de la révolution, ou sur d'autres acteurs iraniens de cette « guerre dans la guerre » tels que Siavash Kayvanpour, Alireza Derakhshan et Arash Estaki Alivand3.
Néanmoins, l'opération « Economic Outcast » (« Paria économique ») imposée par Washington à l'endroit de Téhéran implique des exigences de plus en plus contraignantes pour les pays à la fois partenaires de l'Iran et des États-Unis, au premier rang desquels la Chine, les Émirats arabes unis (EAU) ou encore la Turquie. Cela pousse ces derniers à diversifier leurs moyens de paiement au détriment du dollar et au profit d'autres devises ou actifs, tels que l'or ou des monnaies digitales. La Chine, dont certaines banques et entreprises se voient menacées de sanctions secondaires en raison de leurs liens supposés avec l'Iran, n'hésite d'ailleurs pas à dénoncer « l'illégalité des sanctions unilatérales » sans « aucun fondement légal au regard du droit international »4.
Avec World Liberty Financial, leur société de stablecoins* (« cryptomonnaie stable »), la famille Trump offre une opportunité de conserver le « privilège exorbitant » du dollar, tout en enrichissant le clan présidentiel. Mais pas sans risques.
L'économie iranienne, confrontée au poids des sanctions du Trésor états-unien depuis plusieurs décennies auxquelles s'ajoutent celles de l'ONU et aux nouvelles mesures punitives actuelles, connaît à intervalles réguliers des épisodes d'inflation particulièrement critiques, dévorant l'épargne et les revenus des Iraniens. Dans un article récent du média qatari Al-Jazira5, des Iraniens déplorent l'appauvrissement généré par l'écart entre les revenus versés en rials, dont le cours ne cesse de s'effondrer, d'une part, et d'autre part, les dépenses qui sont largement indexées sur la valeur du dollar. Face à cette situation, nombre d'entre eux sont tentés d'investir dans les cryptomonnaies ou même d'épargner des dollars. Selon le Trésor états-unien et pour la seule année 2024, près de 9 milliards de dollars (7,8 milliards d'euros) seraient ainsi passés des États-Unis à l'Iran par des circuits bancaires complexes, impliquant notamment la filiale émiratie de la banque égyptienne Misr6.
Cette « dollarisation par le bas » de l'économie iranienne, qui répond à un besoin de stabilité monétaire, constitue sans nul doute une opportunité pour les plateformes d'émission de stablecoins, dont le cours est en général adossé à celui du dollar. En s'implantant dans les EAU et le Pakistan, deux pays voisins et partenaires économiques de l'Iran, particulièrement investis dans les produits financiers non conventionnels, World Liberty Financial s'introduit au cœur des circuits de contournement de sanctions imposées par Washington. Fondée en septembre 2024 par Donald Trump, Steve Witkoff, actuel envoyé spécial des États-Unis au Proche-Orient, et leurs fils respectifs, l'entreprise est dès janvier 2025 — c'est-à-dire dès l'investiture du président états-unien — massivement financée par des sociétés liées à la famille régnante d'Abou Dhabi. Si les EAU sont notoirement connus pour abriter ou faire transiter d'importants avoirs du régime iranien, le choix du Pakistan, très différent de la petite pétromonarchie, peut néanmoins surprendre.
Certes, Islamabad connaît des épisodes d'inflation chroniques, or une des vertus du stablecoin est d'offrir une valeur refuge contre l'inflation à une population que l'on cherche à détourner de son régime, ou à d'autres investisseurs dans une situation analogue. Le Pakistan est d'ailleurs identifié comme le troisième pays au monde en matière de croissance du secteur des cryptomonnaies en 2025. Mais ce n'est sans doute pas la principale raison de ce rapprochement.
En proposant à ses clients d'investir dans des stablecoins, World Liberty Financial donne accès à des actifs échappant à la surveillance des protocoles bancaires et à la traçabilité des transactions effectuées par le système de communication interbancaire SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication)*. Ainsi Donald Trump et les membres de son entourage, qui sont en mesure de déclencher le châtiment des sanctions par leur pouvoir exécutif, proposent une solution pour les contourner. Juges et partis, ils peuvent faire l'objet de nouvelles accusations de conflit d'intérêts.
World Liberty Financial doit une part significative de ses fonds d'origine, sa technologie et son poids actuel dans l'économie des stablecoins à l'entreprise Binance, la plus grande plateforme d'échange de cryptomonnaies au monde. Celle-ci fut condamnée par la justice états-unienne en 2023 pour blanchiment d'argent, notamment au bénéfice de l'Iran et de ses proxys. En octobre 2025, son fondateur sino-canadien Changpeng Zhao fut officiellement gracié par Donald Trump. Contrainte de retirer sa branche principale du marché états-unien, Binance demeure un partenaire très impliqué de World Liberty Financial comme de la République islamique d'Iran.
Selon un article du New York Times7, 1,7 milliard de dollars (1,4 milliard d'euros) auraient été versés, entre mars 2024 et août 2025, à des comptes liés au régime iranien par le biais de cette plateforme. Dans la foulée, entre la fin 2025 et fin février 2026, Binance aurait licencié des analystes qui auraient signalé les flux financiers vers des portefeuilles détenus par des entités liées aux Gardiens de la révolution8. Or, le poids de Binance dans l'entreprise de la famille Trump est considérable : 87 % des stablecoins dits USD1, émis par World Liberty Financial, sont détenus en fonds propres par Binance ou sur des comptes enregistrés sur cette même plateforme9. Et c'est peut-être là le point le plus critique.
Le clan Trump est donc massivement associé à une entreprise suspectée de servir de canal de financement au régime iranien, et son entreprise, World Liberty Financial, émet des actifs circulant sur cette plateforme, sans autre régulation (ou presque) que celle décidée par Binance.
Même mélange des genres avec le Pakistan. Le 12 décembre 2025, le gouvernement pakistanais signait un accord avec Binance, via une officine d'État dédiée à la supervision des cryptomonnaies, Pakistan Virtual Assets Regulatory Authority (PVARA). Un mois plus tard, le 14 janvier 2026, il en paraphait un autre avec SC Financial Technologies, filiale de World Liberty Financial. Dans les deux cas, l'intermédiaire clé fut Bilal Bin Saqib, Anglo-Pakistanais, conseiller stratégique de World Liberty Financial pendant plusieurs mois, devenu dirigeant de la PVARA le 2 décembre 2025. Les accords avec Binance et SC Financial Technologies furent donc conclus quelques jours après sa prise de fonctions pour le premier, et quelques semaines plus tard pour le second.
Des élus démocrates, tels que Ron Wyden, Elizabeth Warren ou Richard Blumenthal ont engagé des procédures destinées à mettre en évidence ces liens et la possibilité de conflits d'intérêts entre la figure présidentielle et les sources de financement de World Liberty Financial, et notamment Binance.
Mais ce conflit d'intérêts ne constitue en définitive que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers mondiaux. Le recours à Binance relève indéniablement de l'enrichissement des fondateurs de World Liberty Financial, mais aussi et surtout d'une logique d'encerclement et de colonisation des flux de financement parallèles.
Au cours de son mandat, Donald Trump a compté parmi ses conseillers du plus haut niveau des figures telles que Stephen Miran ou David Sacks, notoirement liées à l'industrie des cryptomonnaies. Au sein de celle-ci, la plateforme Coinbase ou le fonds Andreessen Horowitz s'imposent comme d'importants donateurs des campagnes électorales états-uniennes, alors que les élections de mi-mandat ont lieu le 3 novembre 2026. Signe des temps, le Sénat a rejeté, le 15 septembre 2026, le projet de loi « Clarity Act » qui visait à légitimer le secteur des cryptomonnaies et l'accroissement de son poids au détriment du secteur bancaire traditionnel. Le texte interdisait au président ou à son épouse de détenir des cryptoactifs, mais pas aux autres membres de la famille d'un représentant fédéral ni au cas où les fonds seraient placés dans un qualified blind trust* (« fonds de dépôt aveugle »). Ces deux exceptions apportaient des marges de manœuvre largement exploitables par le président et presque conçues spécifiquement à sa mesure.
Capter les ressources de l'épargne mondiale est un enjeu stratégique pour Washington, car celle-ci permet de payer le déficit commercial du pays (et donc de l'alimenter). Dans un contexte où les épargnants pourraient être amenés à investir de manière croissante dans des cryptomonnaies, les États-Unis pourraient-ils conserver la capacité à militariser leur monnaie contre des nations ou régimes désignés comme ennemis ? En d'autres termes, le secteur des cryptoactifs qui produit des alternatives au dollar peut-il maintenir le lien organique qui a longtemps prévalu entre le secteur financier états-unien et l'État fédéral ? La capacité à articuler les trois fonctions fondamentales de la mythologie indo-européenne à partir du dollar a constitué une des conditions de la domination états-unienne depuis la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971.
Le pari extrêmement risqué de l'administration Trump n'est pas dénué d'atouts, au regard des difficultés économiques des Iraniens. Ailleurs, d'autres populations sont également frappées par les conséquences inflationnistes du conflit et surtout du blocus du détroit d'Ormuz. Mais la guerre contre l'Iran incite déjà massivement les pays tiers à limiter leurs engagements dans les domaines diplomatiques, économiques et militaires avec les États-Unis. Le secteur financier états-unien demeure particulièrement attractif et a très certainement de très beaux jours encore devant lui. Mais peut-on en dire autant du dollar, ou du moins de son monopole sans partage sur ce secteur ?
Quant à Donald Trump, brandissant dans une main les sanctions et avançant dans l'autre l'opportunité d'un « deal » en stablecoins, il peut être assimilé au pharmakon, (ce qui signifie à la fois poison et remède) pour la population iranienne, mais également pour le régime iranien, voire pour l'économie mondiale. Néanmoins, comme le rappelle l'anthropologie de la violence, le pharmakon peut devenir pharmakos, le bouc émissaire sacrifié afin d'apaiser la communauté.
* Les termes suivis d'un astérisque sont définis dans l'encadré ci-dessous
Les mots pour le dire
➞ Cryptoactif : terme générique qui désigne un actif (monnaie, action, bons du Trésor, objet de collection ou même part d'un projet) qui est numérique et n'a aucune forme physique. Il ne transite pas par une banque.
➞ Stablecoin : Monnaies créées et gérées par des entreprises privées, adossées sur une monnaie essentiellement le dollar, censé assurer sa stabilité. Les plus connus : USDT (60 % environ des stablecoins), émis par la société Tether longtemps basée aux Îles Vierges et à Hongkong, désormais au Salvador.
➞ SWIFT : Réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée ; il est devenu l'instrument central des sanctions financières.
➞ Qualified blind trust : Système qui permet à un dirigeant ou élu états-unien de transférer ses actifs à un tiers théoriquement indépendant pour éviter (ou cacher) les conflits d'intérêts.
1NDLR. Réseau clandestin de pétroliers et de sociétés écrans.
2« Treasury Further Dismantles Iranian Financier Zanjani's Network », US Department of Treasury, 24 juillet 2026.
3« Treasury Sanctions Crypto Exchanges Funding Iran's IRGC and Enabling Illicit Finance », US Department of Treasury, 7 août 2026.
4Ma Tong, « China's opposition to illegal unilateral sanctions is consistent and unequivocal : FM on possible US sanctions on Chinese banks over Iran ties », Global Times, 28 août 2026.
5« Les “dollars domestiques“…Voici comment les Iraniens échappent à l'érosion de leurs salaires » (en arabe), Al-Jazira, 5 septembre 2026.
6« FinCEN Identifies $9 Billion of Iranian Shadow Banking Activity in 2024 », Financial crime enforcement network, US Department of Treasury, 23 octobre 2025.
7David Yaffe-Bellany et Michael Forsythe, « Binance Employees finds $1.7 billions in crypto was sent to Iranian entities », New York Times, 23 février 2026.
8Leo Schwartz et Ben Weiss, « Exclusive : Binance fires top investigators who claim to have uncovered evidence of Iranian sanctions violations », Fortunes, 13 février 2026.
9Zach Everson, « Conflict Coin : How the Trumps' Billion-Dollar Crypto Stake Depends on a Company That Helped Iran Evade Sanctions », Public Citizen, 27 avril 2026.
Orient XXI et Afrique XXI étaient présents à la Fête de l'Huma 2026, au Village des médias indépendants. Le dimanche 13 septembre, avec Retronews, nous avons co-organisé une table ronde intitulée « Racisme, islamophobie, immigration : informer pour mieux résister ».
Avec :
La discussion était animée par Michael Pauron, rédacteur en chef d'Afrique XXI.
Elaine Mokhtefi s'est éteinte le 11 septembre à New York, à l'âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l'un des témoins privilégiés d'une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l'oubli, alors qu'un documentaire sur sa vie sortira prochainement.
Elaine Klein naît le 10 décembre 1928 à New York, dans une famille juive non pratiquante que le krach de 1929 précipite dans la pauvreté. Ses parents, commerçants dans le textile, déménagent dans le Connecticut, puis au Texas. C'est de cette errance qu'elle tire sa première éducation politique. « Quand nous sommes arrivés dans le Sud, au pays de la ségrégation, nous avons de nouveau observé une pauvreté insoutenable », écrit-elle dans ses Mémoires1.
En septembre 1945, à 16 ans, elle part seule pour la Géorgie, au Wesleyan College, une université pour femmes. « J'étais vraiment inconsciente », dira-t-elle de ce départ pour le Sud profond. Ce qu'elle y découvre n'a rien de l'invisibilité qu'elle avait observée dans le Nord : la ségrégation « sautait aux yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l'ordre ». Elle devient rebelle, écrit-elle, assez du moins pour que la doyenne lui refuse sa réinscription l'année suivante. « Mes idées sur le racisme, la culture et la religion se sont intensifiées avec le temps pour devenir des convictions politiques. »
Retour à New York en 1946, au Latin American Institute, pour deux ans de traduction en espagnol. Une conférence sur son campus lui fait découvrir le mouvement des United World Federalists (UWF), qui plaident pour un gouvernement mondial. Elle y adhère, devient directrice nationale de la section étudiante en 1950. L'année suivante, au congrès de l'Assemblée mondiale de la jeunesse à l'université Cornell, elle dénonce publiquement le racisme états-unien devant des délégations africaines. Les services de renseignement, le FBI, commencent à interroger son entourage. L'UWF, lui, se défait : parti d'un objectif simple, un gouvernement fédéral mondial garantissant la paix entre les nations, il a reformulé ses buts jusqu'à ne plus réclamer que le renforcement des Nations unies. La rupture entre les jeunes idéalistes et la direction centriste est consommée ; on la met à la porte. Quelques jours après ses 23 ans, elle prend le large.
Elle arrive à Paris au début de l'année 1952 et travaille comme interprète pour diverses organisations internationales. La jeune femme y prend la mesure de la condition faite aux travailleurs nord-africains, notamment lorsqu'elle se rend dans les bidonvilles en banlieue. Lors du défilé du 1er Mai, auquel elle participe, arrivent en fin de cortège des milliers d'ouvriers maghrébins. Ils n'y étaient pas conviés : la Confédération générale du travail (CGT) était revenue sur l'accord conclu avec les nationalistes algériens, refusant qu'une revendication d'indépendance s'exprime dans ses rangs, au moment où la France entendait étouffer toute contestation de sa présence en Afrique du Nord2. Elaine Klein ne le comprendra que quelques semaines plus tard, à l'arrestation du leader nationaliste algérien Messali Hadj3. L'image, elle, la frappe immédiatement. Ces hommes lui rappellent la condition des Noirs du sud des États-Unis : « J'ai fait un lien, et peut-être même un transfert de mes combats américains4. » Son engagement anticolonialiste s'enracine là, au moment où la guerre d'Algérie se profile.
Ce n'est pourtant pas à Paris que se noue le fil décisif de son parcours, mais dans une autre capitale : Accra. En août 1960, à l'université du Ghana, elle indique le chemin de la salle de conférences à un homme en chemise blanche qui l'interroge dans un anglais approximatif. Il s'appelle Frantz Fanon et représente le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Avec Mohamed Sahnoun, délégué de l'Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), ils forment pendant quelques jours un trio qui milite pour des résolutions sur la Palestine, l'Afrique du Sud et la fin du colonialisme. « L'entente fut immédiate », écrit-elle. Un an plus tard, elle rendra visite chaque week-end à Fanon mourant, à l'hôpital de Bethesda, près de Washington.
Mohamed Sahnoun la présente à Abdelkader Chanderli, qui dirige à New York la représentation du Front de libération nationale (FLN) auprès des Nations unies et compte parmi les principaux artisans de sa diplomatie. Celui-ci lui expose sa stratégie : l'indépendance ne se gagnera pas sur le terrain, mais par l'internationalisation du conflit. En 1960, elle rejoint ce bureau, proto-ambassade d'un État qui n'existe pas encore. Elle traduit, rédige, organise, fait circuler Yasmina et Djazaïrouna, ces films, produits par le GPRA, réalisés par Djamel-Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina, destinés à porter la question algérienne devant les délégations afro-asiatiques.
Ce travail est tout sauf accessoire. Il constitue l'une des armes principales d'une guerre asymétrique où le FLN, conscient de son infériorité militaire, mise sur l'opinion internationale et sur l'arithmétique nouvelle de l'Assemblée générale, que l'admission massive des anciennes colonies vient de bouleverser. Elle y côtoie de nombreux hommes qui formeront l'élite du pays indépendant — M'hamed Yazid, Mohamed Benyahia, Lakhdar Brahimi, Ahmed Boumendjel — et deux hommes écartés après la crise de l'été 1962 et la prise de pouvoir par le groupe de Tlemcen5 : Benyoucef Benkhedda et Krim Belkacem, condamné à mort par contumace avant d'être assassiné à Francfort en 1970.
Elaine Klein s'installe à Alger en 1962, la veille des célébrations du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de l'insurrection de 1954. Le pays manque de tout : sur neuf à dix millions d'habitants, quelque 1 500 étudiants et 500 diplômés de l'université. « L'improvisation était la règle. » Office national du tourisme, bureau de presse de la présidence, Algérie Presse Service puis la Radio-Télévision algérienne : Elaine devient l'une des traductrices les plus sollicitées du régime, y compris auprès d'Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères.
Ces années sont celles où l'Algérie fait de sa victoire un capital diplomatique. Anti-impérialiste par doctrine autant que par expérience, elle accueille, forme et finance les mouvements de libération : « Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger », écrit-elle, du Vietcong au Congrès national africain (ANC), de l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo) au Front de libération du Mozambique (Frelimo) et au Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), sans oublier les militants indépendantistes basques d'Euskadi ta Askatasuna (ETA), les exilés d'Espagne, du Portugal et d'Amérique latine. La formule d'Amílcar Cabral, dirigeant du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, restera comme le résumé de cette séquence : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les révolutionnaires vont à Alger6. »
Le point culminant est le premier Festival culturel panafricain7, en juillet 1969, qu'elle contribue à organiser : trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée. C'est aussi le moment où ses combats la rattrapent. Éconduits par La Havane, les Black Panthers d'Eldridge Cleaver sont envoyés en Algérie, où ils ouvrent une « ambassade ». Ils ne parlent ni arabe ni français ; elle sert d'interprète et d'intermédiaire avec les autorités.


C'est également à cette époque qu'elle rencontre Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l'Armée de libération nationale passé par le ministère de l'armement et des liaisons générales (MALG), puis devenu écrivain. Elle l'épouse en 1972 et porte depuis son nom. « Il cherchait la justice en toute chose », dira-t-elle de cet homme mort en 2015, dont les Mémoires, J'étais français-musulman, Itinéraire d'un soldat de l'ALN, paraîtront l'année d'après chez Barzakh.
Son histoire algérienne s'interrompt pourtant brutalement. En 1974, après avoir refusé à deux reprises de renseigner les services algériens sur son amie Zohra Sellami, mariée à l'ancien président Ben Bella, alors détenu, elle est contrainte de quitter le pays. Un billet d'avion pour Paris l'attend à l'aéroport. Dès lors interdite de séjour, elle ne pourra retourner en Algérie que quarante-quatre ans plus tard.
Elle revient en novembre 2018, à la veille de la parution française de ses Mémoires, Alger, capitale de la révolution, qu'elle a elle-même traduits en français et que Barzakh publie en Algérie. Son livre restitue de l'intérieur, mais sans complaisance, une décennie au cours de laquelle Alger s'est imposée comme l'un des centres de la politique révolutionnaire internationale. Il raconte aussi les contradictions de l'Algérie indépendante, les déceptions et les coups d'éclat.
Une poignée de mois après, alors qu'elle est de retour chez elle, le Hirak éclate. Interrogée sur son sentiment par Contretemps, la « revue de critique communiste », elle dira voir dans ce soulèvement « l'ouverture des cœurs et des esprits pour demander le départ du “pouvoir”, l'exigence du peuple pour la restitution de la démocratie, le pays pour tous ses citoyens… » « C'est en effet une deuxième révolution ! », conclura-t-elle.
Décembre 2025 prend des allures de consécration8. Invitée d'honneur de la 12e édition du Festival international du film d'Alger, elle enchaîne, en une semaine, rencontre et colloque, puis, le 10 décembre, jour de ses 97 ans, deux hommages et une standing ovation au Théâtre national algérien. On lui annonce ce soir-là que la nationalité algérienne lui sera accordée, décision formalisée par décret présidentiel le 23 juillet 20269.
Elaine Mokhtefi s'éteint le vendredi 11 septembre à New York, la ville où elle était née, quelques semaines avant un ultime voyage à Alger, où une réception était prévue pour célébrer sa nationalité. La réalisatrice serbe Mila Turajlić, autrice de Ciné-guérillas, Scènes des archives Labudović (2022), lui consacre un documentaire aujourd'hui en montage. L'occasion de maintenir vivante la flamme qui animait cette militante infatigable et de célébrer une longue histoire d'engagement auprès de celles et ceux qui luttaient pour leur émancipation.
1Alger, capitale de la révolution, De Fanon aux Black Panthers, La fabrique, 2019.
2L'année suivante, la CGT revient sur son refus et associe le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj au défilé du 14 juillet 1953, où plusieurs milliers de militants algériens se rassemblent. La police tire sur le cortège place de la Nation : six d'entre eux sont tués, ainsi qu'un syndicaliste français.
3Considéré comme le père du nationalisme nord-africain, Ahmed Messali (1898-1974) fonde successivement trois mouvements déterminants dans la lutte pour l'indépendance. Avec le Mouvement national algérien, il s'engagera dans une lutte fratricide avec le Front de libération nationale.
4« Dans les années 1960, l'Algérie était très généreuse avec les mouvements de libération », entretien avec Elaine Mokhtefi, Libération, 16 juillet 2019.
5Alliance formée durant la crise de l'été 1962 entre Ahmed Ben Bella et l'état-major de l'Armée de libération nationale des frontières, dirigé par Houari Boumediène. Son noyau d'officiers, réuni à Oujda, au Maroc, à partir de 1960 — le « clan d'Oujda » —, occupera ensuite les positions clés de l'appareil d'État et portera Boumediène au pouvoir après le coup d'État du 19 juin 1965. Voir notamment, Ferhat Abbas, L'Indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, 1984.
6Jeffrey James Byrne, Mecca of Revolution : Algeria, Decolonization, and the Third World Order, Oxford University Press, 2016.
7Voir le film documentaire Festival panafricain d'Alger 1969 réalisé par William Klein.
8« Rencontre littéraire avec Elaine Mokhtefi aujourd'hui à Alger », Le Soir d'Algérie, 6 décembre 2025 ; « Hommages, émotion et nationalité : la folle semaine d'Elaine Mokhtefi à Alger », El Watan, 16 décembre 2025.
9Voir notamment « Elaine Klein obtient la nationalité algérienne à 98 ans : la couronne de toute une vie d'engagement », El Moudjahid, 29 juillet 2026 ; « Algérie : une Américaine de 98 ans obtient la nationalité algérienne par décret présidentiel », RFI, 2 août 2026.
Dans le cadre de l'évènement La Fabrique de la Diplomatie organisé par le ministère de l'Europe et des affaires étrangères les 4 et 5 septembre, Orient XXI a participé à la table ronde « Génocides et crimes de masse : quelle réponse internationale ? »
Épuration ethnique, crimes de guerre, génocide, autant de termes qui traduisent des réalités humaines et juridiques différentes sujettes à controverses politiques. Dans les multiples conflits actuels aux relais médiatiques inégaux où l'impunité règne et où l'aide est considérée comme une variable d'ajustement, quels sont les leviers du droit international pour prévenir, empêcher et condamner ces drames ? Quels sont les obligations des États et l'espace interventionnel possible des ONG humanitaires et de défense des droits Humains à l'heure où une offensive anti-droits s'accélère, y compris au sein des démocraties occidentales ?
Avec Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, chercheur associé à l‘IRIS ; Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International ; Johann Soufi, juriste international, travaille depuis près de vingt ans pour des juridictions internationales et des mécanismes d'enquête de l'ONU, sur de nombreux terrains de crise à travers le monde.
Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.
En recueillant la parole des femmes et hommes qui ont lutté pour la reconnaissance de leurs droits et de leur identité en Turquie et dans le « Rojava » syrien, l'ouvrage Paroles de Kurdes. Une histoire du mouvement politique kurde restitue la permanence de leurs combats, leur détermination et leur courage, des années 1960 à nos jours.
Les vingt-deux récits collectés par l'anthropologue et documentariste Mehmet Ali Dogan, réfugié en France, et le vidéo-journaliste Chris Den Hond commencent à peu près tous de la même manière. Avant l'engagement politique, la vie s'écoule sans heurt particulier si ce n'est qu'être kurde et, presque pire, Kurde alévi1, c'est-à-dire adepte d'un syncrétisme religieux, amène à subir toutes sortes de discriminations et d'agressions, les plus déterminés finissant par s'y opposer. « Un jour, cinq villageois kurdes sont assassinés par des soldats turcs pas loin de la ville de Midyat », se remémore Derwich Ferbo, président de l'Institut kurde de Bruxelles. « Nous allons de classe en classe pour faire sortir les élèves avec ou sans l'accord des enseignants pour aller manifester dans le village. »
Au fil de son histoire, la Turquie n'a cessé de témoigner d'une xénophobie la plus souvent meurtrière à l'encontre de ses citoyens kurdes, arméniens, assyro-chaldéens ou circassiens. Le mouvement kurde, né du refus des tentatives permanentes de turcisation, est devenu plus autonome après le coup d'État militaire de 19802. « Jusque-là, les Kurdes [étaient] surtout actifs dans les partis de gauche, mais ces partis ne [s'occupaient] pas de la défense des droits des Kurdes. Donc, les Kurdes [ont commencé] à s'organiser eux-mêmes », expliquent Dōgan Özgûden et Inci Tugsavul, journalistes et éditeurs, réfugiés en Belgique.
À l'instar de tous les régimes totalitaires, les gouvernements turcs successifs sont réfractaires à la liberté d'expression et de pensée. « Le 1er décembre 1993, la police fait une descente simultanée au siège du journal [Özgür Gündem] à Istanbul et dans tous les bureaux en Turquie et au Kurdistan. (…) Quinze personnes de la direction sont arrêtées », se souvient l'avocat et journaliste Ferda Çetin. Ragip Zarakolu, co-fondateur de la maison d'édition « Belge », fondée en 1977, témoigne d'une répression similaire : « Au total, l'État a entamé plus de cinquante poursuites judiciaires contre notre maison d'édition. » L'éditeur a été arrêté en 2011 et inculpé de « direction d'une organisation armée ». Il vit depuis 2012 en exil en Suède.
Militantes et militants connaissent régulièrement les arrestations, la prison avec mise à l'isolement et les tortures. Dans ce domaine, les récits glaçants abondent. La férocité des tortionnaires s'exerce sur les hommes comme sur les femmes. « La plupart du temps nous devons rester debout, les yeux bandés, souvent avec de l'eau jusqu'aux genoux. Nous recevons des chocs électriques, nous sommes pendus à la palestinienne3, ils nous tabassent », atteste Mehmet Ali Dogan. Emprisonné après le coup d'État militaire de 1980, il passe six années en détention.
La place des femmes dans les luttes urbaines comme dans la guérilla des montagnes est une préoccupation constante du mouvement kurde. Pour autant, celui-ci, surtout dans ses débuts, n'échappe pas aux comportements patriarcaux. « Sans [Abdullah] Öcalan [co-fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan, PKK] on ne serait jamais arrivé à abolir les attitudes féodales et machistes dans le mouvement », explique Helin Gül, journaliste, guérillera PKK, exilée en Suède. « Öcalan disait souvent qu'une femme rejoint la guérilla dans la montagne, pas en premier lieu pour libérer le peuple, mais avant tout pour libérer les femmes », poursuit-elle.
Depuis les années 1980, dans un contexte d'omerta, le mouvement kurde se penche également sur le génocide arménien, ajoutant un motif de contentieux avec Ankara. « Notre projet est la reconnaissance par l'État turc du génocide arménien et qu'il accepte de payer des dédommagements, ainsi que le retour des victimes arméniennes sur leurs terres », explique Eren Keskin, avocate, membre de l'Association turque de défense des droits humains IHD, exilée dans son propre pays et susceptible d'être arrêtée à tout moment.
En août 2014, lorsque l'Organisation de l'État islamique se lance dans un génocide contre les yézidis, une minorité ethno-religieuse kurdophone vivant dans le nord de l'Irak, la solidarité entre les Kurdes se manifeste concrètement. Feleknas Uca, Turco-Allemande d'origine kurde yézidie, parlementaire européenne puis élue à la Grande Assemblée nationale de Turquie, en témoigne :
Pendant le massacre, je me trouve avec les réfugiés au Kurdistan de Turquie et, face à l'urgence, des guérilleros du PKK et des combattants des YPG [Unités de protection du peuple] et YPJ [Unités de protection de la femme] du Rojava ouvrent un corridor entre le Shengal et le Rojava pour évacuer ceux et celles qui ne sont pas encore massacrés par l'Organisation de l'État islamique.
Après qu'à la demande d'Abdullah Öcalan, le PKK s'est dissous en mai 2025 et a accepté de déposer les armes, le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdoğan a initié un fragile processus de paix, mais ce n'est pas la première fois que le PKK s'engage dans une négociation avec le pouvoir turc. Ni que celui-ci la rompt unilatéralement.
« Et mon rêve, si jamais un processus de paix aboutit à quelque chose, c'est d'aller sur la tombe de mon frère, de mon père et de ma mère et de communiquer avec eux », espère Riza Altun, figure historique du PKK, interviewé en 2018 dans un maquis des monts Qandil, au nord-est de l'Irak. Il ne verra jamais se réaliser ce rêve d'espérance modeste : il a été assassiné par un drone turc en 2019.
1NDLR. L'alévisme est une religion syncrétique issue de l'islam chiite, mais comportant des éléments inspirés aussi bien de la chrétienté orientale que des rites et croyances anatoliens préislamiques.
2NDLR. Le 12 septembre 1980, les Forces armées turques, dirigées par leur chef d'état-major Kenan Evren, s'emparent du pouvoir et instaurent un régime autoritaire qui ne deviendra civil qu'en 1983.
3NDLR. Expression désignant une méthode de torture qui consiste à attacher les bras d'un détenu dans le dos puis de le suspendre par les poignets.
Au Koweït, depuis deux ans, plus de 70 000 personnes, selon les Nations unies, se sont vu retirer leur nationalité, soit 4,5 % des nationaux. Cette campagne menée par l'émirat a pour premier effet mathématique de diminuer le nombre de bénéficiaires de l'État-providence. Elle a surtout un coût traumatique pour les familles écartelées, aux membres exilés ou devenus apatrides. Elle s'inscrit dans une volonté de « purification de la nationalité ».
Depuis que les décrets portant retrait de la nationalité koweïtienne se sont mis à pleuvoir, le dimanche, jour de parution du journal officiel Kuwait Al-Youm, est devenu un jour d'angoisse. Les Koweïtiens attendent fébrilement sa diffusion, s'en emparent aussitôt, s'assurent que leur nom n'y figure pas, et qu'ils sont, une semaine encore, koweïtiens.
Depuis 2024, avec l'intronisation en décembre 2023 du cheikh Mechaal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah, la campagne de réexamen et de retrait de la nationalité a pris une ampleur nouvelle. L'émir a en effet annoncé vouloir mettre un terme aux cas d'accession à la nationalité par fraude — usage de faux documents, fausses déclarations, etc. — et lancer la chasse aux cas de double nationalité, interdite par la loi.
Les mailles se sont révélées larges, puisque se sont retrouvées dans le viseur des autorités plusieurs catégories de citoyens naturalisés en toute régularité : des personnes dont la résidence au Koweït depuis 1965 ou avant avait constitué l'un des critères de naturalisation, dans le cadre de dossiers liés au recensement de 1965 ; des bénéficiaires de la nationalité en reconnaissance de « services éminents » rendus au pays ; des femmes l'ayant acquise par mariage avec un citoyen koweïtien ; ainsi que certains enfants de mère koweïtienne et de père étranger, qui n'acquéraient pas automatiquement la nationalité par leur mère mais pouvaient être naturalisés. Ces citoyens avaient fondé des familles. Leurs enfants, leurs petits-enfants étaient nés et avaient grandi sous ce statut juridique régulier.
Ceux ne pouvant faire valoir une « nationalité d'origine » risquent l'apatridie. Et de venir grossir les rangs de la centaine de milliers de « bidoun », environ 10 % de la population, « sans nationalité ». Principalement issus de tribus bédouines, ces résidents n'ont pas obtenu la nationalité koweïtienne au moment de l'indépendance en 1961. Ils sont privés de la plupart des droits des nationaux, principalement celui de voter, et de divers accès : à la propriété, aux aides publiques, etc.
Ce bouleversement du statut national, dont l'onde de choc est profonde, puisque, par ricochet, enfants et petits-enfants de déchus peuvent le devenir, est encore trop récent pour en mesurer pleinement les effets — dont certains seront précisés par décrets. Et pour en percer les raisons profondes. Mais le durcissement de la politique de nationalité qui en découle semble l'accomplissement de la promesse de « remettre le Koweït à ses habitants d'origine, propre et débarrassé de ses impuretés » formulée par le souverain le 23 mars 2025 lors d'un discours prononcé pendant le Ramadan.
La loi koweïtienne sur la nationalité opère un fort distinguo entre les citoyens « d'origine » et les citoyens « par naturalisation ». La réforme dont elle a fait l'objet en 2026 a réaffirmé cette distinction : les Koweïtiens d'origine sont notamment définis à partir de l'établissement au Koweït avant 1920 et de la filiation qui en découle assorti d'une continuité de résidence, tandis que les personnes ayant acquis la nationalité par naturalisation — ainsi que, dans certains cas, leurs descendants — restent juridiquement rattachées à ce statut. Les règles de retrait ou de déchéance1 ne sont pas identiques selon ces catégories et peuvent, dans certaines situations prévues par la loi, produire des effets sur les descendants. Selon les nouvelles dispositions, les citoyens naturalisés se sont vu retirer le droit de vote et d'éligibilité, ainsi que la possibilité d'être nommés au sein d'une instance représentative.
Parmi les personnes touchées par le retrait de nationalité figurent des personnalités de la vie publique koweïtienne : médecins, universitaires, historiens, prédicateurs, artistes, sportifs et anciens diplomates. Certains avaient représenté le Koweït ou contribué pendant des décennies à ses institutions et à sa vie culturelle et scientifique. C'est le cas de Bader Al-Awadhi, ancien ambassadeur du Koweït au Royaume-Uni et en Irlande du Nord, déchu de sa nationalité koweïtienne par filiation en janvier, un contrecoup du retrait de celle de son père à titre posthume. Le haut fonctionnaire est bahreïnien depuis mai.
Les retraits ont également concerné des personnalités connues pour leurs prises de position politiques.
Une décision officielle peut tenir en quelques lignes. Ses conséquences, elles, commencent le lendemain. Perdre la nationalité au Koweït ne signifie pas seulement perdre un passeport. Le statut de citoyen est lié à un ensemble très large de droits, de services et d'accès : vote, éducation et bourses d'études, certains emplois publics et militaires, logement, soins de santé, retraite, allocations sociales, aides alimentaires subventionnées, certains services bancaires, déplacements, stabilité du statut juridique. La question que se pose alors la personne concernée n'est donc pas « qu'ai-je perdu », mais « comment vivre ? »
Les personnes concernées ne disposent que d'un délai limité pour voyager avec leur passeport koweïtien après le retrait de la nationalité. Passé ce délai, celles qui n'ont pas pu obtenir le passeport correspondant à leur nationalité d'origine, ou un autre document de voyage, peuvent se retrouver dans l'impossibilité de quitter le pays.
Selon plusieurs témoins, la procédure de régularisation est vécue comme une forte pression pour remettre leurs documents de nationalité, donner leurs empreintes et signer les documents liés à la modification de leur statut. Ils expliquent que le non-accomplissement de ces démarches peut produire des conséquences sur l'accès de leur famille à certaines prestations, notamment dans les domaines de l'éducation et de la santé. Pour beaucoup de familles, il ne s'agit donc pas seulement d'une formalité administrative, mais d'une étape qu'elles estiment incontournable pour préserver la stabilité quotidienne de leurs enfants.
Ceux-ci sont dans certains cas les premiers déchus collatéraux, en cas de perte de la nationalité koweïtienne par l'un de leurs parents : on parle de révocation « par dépendance ». Leur nombre n'est pas connu. Les estimations parlent de 200 000 individus au total.
Le changement de statut touche aussi directement le travail. Les emplois publics réservés aux citoyens koweïtiens ne leur sont alors plus accessibles. Dans les secteurs militaire et sécuritaire, où la nationalité constitue une condition d'exercice, certains employés peuvent être reclassés dans des fonctions civiles, dans le meilleur des cas. L'accès à certains postes de direction ou de supervision peut également être restreint. Lorsque la personne concernée est le principal soutien financier du foyer, ces changements affectent directement l'équilibre économique de toute la famille.
Le changement de statut peut également entraîner d'importantes charges financières, notamment pour les personnes qui avaient bénéficié d'un prêt immobilier public. Plusieurs personnes interrogées expliquent avoir été informées par le Kuwait Credit Bank (Banque de crédit du Koweït) qu'elles pourraient être tenues de rembourser l'intégralité du capital restant dû dans un délai relativement court, des sommes pouvant représenter plus d'une centaine de milliers d'euros2.
Le logement constitue lui aussi, selon de nombreux témoignages, une source majeure d'inquiétude. Plusieurs personnes privées de leur nationalité expliquent ne plus pouvoir bénéficier des mêmes droits de propriété ou des mêmes dispositifs publics qu'un citoyen koweïtien. Dans les cas où un logement avait été obtenu par l'intermédiaire de l'État, certaines familles disent avoir dû chercher un citoyen koweïtien de confiance au nom duquel enregistrer le bien.
Pour beaucoup, régulariser sa situation ne signifie pas simplement remplir un dossier administratif : cela revient à devoir reconstruire, en quelques mois, un statut juridique et une sécurité quotidienne qui étaient jusque-là considérés comme acquis.
Concrètement, les « déchus » doivent établir une « nationalité d'origine », puis régulariser leur situation juridique dans un délai limité.
Comment rechercher sa « nationalité d'origine » lorsque l'on est né au Koweït, que son père et son grand-père y sont eux-mêmes nés, ou que la famille y vivait déjà sous le protectorat britannique ? Comment démontrer son appartenance à un autre État dans lequel personne de la famille n'a jamais vécu et dont la famille ne possède parfois aucun document ?
Aujourd'hui, plusieurs milliers de personnes, en incluant les retraits par dépendance, sont dans l'incapacité de faire état d'une nationalité d'origine. Leur statut est celui de « non-Koweïtien ». Cela ne signifie pas encore qu'elles sont juridiquement apatrides, mais ce statut démontre qu'aucune autre nationalité n'est établie.
Au choc de l'annonce s'ajoute, pour beaucoup, l'absence de motif. Dans de nombreux cas, aucune justification précise et individualisée n'est fournie, ce qui rend de fait inopérante toute tentative de recours. Un portail électronique de réclamations avait été ouvert par les autorités en mai 2025, mais est désactivé depuis le début de l'année 2026. En pratique, les personnes dont la nationalité a été retirée en 2026 n'ont donc plus accès à cette voie de réclamation. Pas plus que celles qui avaient déposé un recours avant.
Au Koweït, les questions relatives à la nationalité sont traitées comme relevant d'« actes de souveraineté », ce qui limite fortement les critères de saisine de la justice en cas de contestation. Les possibilités de réexamen sont donc fragiles, malgré les appels d'organisations de défense des droits humains et d'experts des Nations unies en faveur d'un contrôle juridictionnel et de voies de recours plus effectives.
La crainte de l'apatridie est réelle, dans un pays qui en a institutionnalisé le statut au lendemain de l'indépendance, pour les quelques dizaines de milliers de Bédouins, pour la plupart, non enregistrés par les comités de nationalité mis en place par la loi de nationalité de 1959, peu de temps avant l'indépendance en 1961.
Les personnes déchues sans recours parlent de « mort civile » : voir disparaître les droits qui structuraient leur place dans la société, tout en y restant physiquement présentes. « Que suis-je devenu après avoir perdu ma nationalité ? » Ce qui semblait constitutif de la vie dans la Cité prend subitement la forme d'une pile de dossiers à régulariser : papiers d'identité, études, travail, déplacements, logement, revenus, ainsi que les droits de mes enfants.
L'attachement à mon pays est inchangé, alors même que ma définition vient de changer sur le papier. Je regarde le pays où je suis né, où j'ai grandi, et me pose, pour la première fois, une question que je n'aurais jamais imaginée possible : si je ne suis plus koweïtien… qui suis-je ?

Une du quotidien koweïtien Al-Rai (« L'Opinion ») le 25 août 2026
« Des amendements substantiels qui réaffirment l'identité nationale des Koweïtiens d'origine et renforcent le sentiment d'appartenance »
« Poursuivre la “purification” de la nationalité de ses “impuretés” »
Encadré sur aplat rose : « Les employés du ministère de la Justice privés de leur nationalité seront maintenus en poste sous contrat pour un ou deux ans »
1Le retrait (سحب الجنسية), notamment prévu à l'article 13, concerne principalement la nationalité acquise par naturalisation et les hypothèses dans lesquelles elle peut être retirée. La déchéance (إسقاط الجنسية), prévue à l'article 14, relève d'autres hypothèses et peut concerner plus largement un titulaire de la nationalité. Les cas de fraude, de faux documents ou de fausses déclarations font en outre l'objet de dispositions spécifiques.
2Le prêt immobilier public accordé aux citoyens peut atteindre 70 000 dinars koweïtiens, soit environ 195 000 euros.
Alors que les socialistes français avaient dénoncé la conquête du Maroc et militaient pour une solution politique au conflit qui oppose la France à la République du Rif, ils s'abstiennent quand le gouvernement demande des crédits pour financer son effort militaire en juillet 1925. Cette ambiguïté sur la question coloniale préfigure l'attitude des socialistes face aux mouvements de décolonisation à venir.
Le 9 juillet 1925, la Chambre des députés, dominée par la majorité du cartel des gauches1, doit décider de l'octroi de crédits pour financer les opérations militaires dans le Rif marocain. C'est un moment charnière dans le conflit qui oppose la France et l'Espagne à la rébellion emmenée par Mohammed Ben Abd El-Krim Al-Khattabi, entré dans la postérité sous le nom d'Abd El-Krim, à la tête de la République du Rif2.
Après avoir mis en déroute, en juillet 1921, l'armée espagnole qui tentait de prendre le contrôle du territoire alloué à l'Espagne par les traités internationaux, les tribus rifaines, fédérées par Abd El-Krim, s'étaient instituées en république, le 1er février 1923. La République du Rif, avec son drapeau, sa monnaie, une administration centralisée, une justice qui statue selon le droit islamique au lieu d'une justice tribale, une armée permanente, constituait un objet hybride entre fédération de tribus et État moderne.
Au faîte de sa puissance, début 1925, Abd El-Krim parle d'étendre un djihad libérateur à tout le royaume et annonce qu'il entrera dans Fès pour l'Aïd El-Kebir, début juillet. Des tribus de la zone sous protectorat français commencent à se montrer sensibles à ses appels et l'aura du Rifain s'étend jusque dans les départements français d'Algérie. La République du Rif est en train de devenir, aux yeux du monde, un foyer de sédition anticoloniale.
La France décide alors d'entrer dans la guerre. « Ce n'est pas seulement Fès qu'il faudrait abandonner à cette ruée de fanatisme islamique, c'est tout le Maroc, c'est toute l'Algérie, c'est l'Afrique du Nord, toute cette Afrique civilisée par les initiatives françaises ! », avertit le 28 mai, à la Chambre, Paul Painlevé, président du Conseil et ministre de la guerre. L'armée française positionne une série de postes sur la rive nord de l'Ouergha, qui tient lieu de frontière entre la zone sous protectorat français et le Rif, et parvient à empêcher les Rifains d'approcher de Fès. Mais à la fin du printemps, Abd El-Krim tient bon.
Le gouvernement Painlevé, que les socialistes soutiennent sans y participer, hésite : faut-il négocier avec lui les conditions d'un règlement pour contenir son pouvoir dans les frontières du Rif ou bien s'allier avec les Espagnols et porter le coup de grâce à cette sédition ? En attendant, le gouvernement a besoin de financer un formidable effort militaire. Comment se positionneront les socialistes qui avaient dénoncé la conquête du Maroc en 1907 et militent pour une solution pacifique à la crise ? Le 9 juillet 1925, Léon Blum explique à la Chambre des députés pourquoi les élus socialistes ne voteront ni contre ni pour l'octroi de crédits de guerre.
La position des 104 élus socialistes est déterminante, moins pour l'issue du vote que pour la solidité d'une coalition sous pression de son aile droite. C'est la première préoccupation de Léon Blum lorsqu'il annonce que son groupe ne peut ni ne veut voter contre les crédits de guerre. Un tel vote signifierait que « nous sommes vis-à-vis du gouvernement dans un état d'opposition […] systématique », dit-il, ce qui reviendrait à le jeter dans les bras de la droite.
Les socialistes veulent peser en faveur des négociations que mène le gouvernement. Léon Blum assure que « la base offerte pour la paix par la France sera l'indépendance […] du Rif et des tribus groupées autour d'Abd El-Krim ». Blum est-il convaincu de la bonne volonté du gouvernement ou feint-il d'y croire pour justifier le soutien des socialistes ? Toujours est-il que, dans l'accord d'autonomie administrative proposé deux jours plus tard par la France et l'Espagne, il ne sera pas question d'indépendance. En réalité, l'exercice semblait surtout destiné à satisfaire l'aile gauche de la coalition et à démontrer l'impossibilité d'une solution politique pour mieux envisager l'option militaire que Paul Painlevé entend confier au chef des armées, le maréchal Pétain.
Léon Blum invoque deux autres raisons pour ne pas voter contre les crédits de guerre. D'abord, il endosse la narration officielle : « Nous luttons contre […] une agression, une incursion venue du dehors » et donc la France a « le droit et le devoir de se défendre » – « l'incursion venue du dehors », ce sont les attaques des postes français sur les hauteurs de l'Ouergha par les troupes rifaines. Inversion accusatoire caractéristique des situations coloniales.
Ensuite, il estime qu'un vote contre signifierait « la cessation immédiate des hostilités, c'est-à-dire l'évacuation pure et simple. […] Autant le Parti socialiste a combattu l'occupation du Maroc à l'origine, autant […] nous nous trouvons devant un fait accompli que nous ne pouvons plus annuler. Cette évacuation signifierait l'abandon, et peut-être le massacre des indigènes groupés sous notre protectorat et des colons attirés par nous ». Ce chantage au chaos sera un argument récurrent pour justifier le maintien du statu quo face aux revendications de décolonisation.
En cela, il s'oppose au tout nouveau Parti communiste, issu de la scission au Congrès de Tours, en décembre 1920. Conformément à la 8e condition posée pour l'adhésion à la IIIe Internationale : « soutenir […] tout mouvement d'émancipation dans les colonies, exiger l'expulsion des colonies des impérialistes de la métropole », les communistes tentent de mobiliser autour des mots d'ordre de l'évacuation, de la fraternisation et de l'indépendance. Mais en dehors des surréalistes, ils resteront totalement isolés.
Blum en vient ensuite à expliquer pourquoi les élus de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) ne voteront pas en faveur des crédits de guerre pour combattre l'insurrection rifaine. Les socialistes obéissent à « une tradition précieuse, je dirais sacrée de notre parti. […] Nous sommes les adversaires du colonialisme en tant qu'il est la forme moderne de l'impérialisme ! ». Toutefois, précise-t-il, « notre opposition de principe au colonialisme ne se fonde pas sur les raisons qu'invoquaient autrefois contre Jules Ferry, par exemple, les radicaux clemencistes ».
Il fait allusion ici au débat qui opposait, dans les années 1880, les républicains aux radicaux, emmenés par Clemenceau, et aux nationalistes pour savoir si la jeune République devait endosser l'héritage monarchiste et poursuivre l'expansion coloniale. « Si nous avons le droit d'aller chez ces barbares, c'est parce que nous avons le devoir de les civiliser. […] Il faut non pas les traiter en égaux, mais se placer au point de vue d'une race supérieure qui conquiert », justifiait Jules Ferry. Clemenceau, lui, réfutait frontalement cette thèse : « Non, il n'y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures », avant d'évoquer « les crimes déchaînés » de la conquête. En décembre 1885, les partisans de la colonisation l'emportaient à deux voix près. C'est sur la base de la thèse de Ferry que s'est bâti le consensus républicain sur la colonisation auquel les socialistes se rallieront – les radicaux aussi dans un second temps.
Ce n'est donc pas au nom de l'égalité des civilisations défendue par Clemenceau que les socialistes s'opposent au colonialisme. Au contraire, Léon Blum se lance dans une apologie enthousiaste de l'œuvre coloniale et de la mission civilisatrice de la France : « nous avons trop d'amour dans notre pays pour ne pas désirer […] la propagation de la pensée française et de la civilisation française » auprès de « races » qui « ne sont pas parvenues au même degré de culture ».
Mais alors en quoi consiste l'opposition des socialistes au colonialisme ? « Le colonialisme de guerre, nous l'avons toujours repoussé. […] nous n'admettrons jamais que l'occupation militaire soit le véhicule sûr et fécond soit de la pensée, soit même de la force colonisatrice. » Cette force colonisatrice doit s'exercer « par l'influence », plaide-t-il, « par la conscience donnée aux races inférieures des bienfaits matériel et moral que nous leur apportons ».
Ce plaidoyer pour la « bonne » colonisation, une colonisation socialiste et pacifique, n'empêche pas dans le même temps Le Populaire, le quotidien socialiste, de clamer, à l'occasion de l'Exposition coloniale de 1931 : « L'attitude du socialisme à l'égard de la politique coloniale […] est une attitude d'hostilité totale. On ne compose pas plus avec le colonialisme qu'avec la guerre, avec l'exploitation de l'homme par l'homme, l'oppression. » Le moins que l'on puisse dire c'est que, sur cette question, les socialistes se débattent dans des contradictions.
Celles-ci sont en réalité inhérentes à l'ambivalence même des principes sur lesquels est fondée l'approche des socialistes de la question coloniale. Ils puisent dans une tradition humaniste, mais totalement organisée autour du postulat de la hiérarchie entre races supérieures et races inférieures, et dans la tradition marxiste qui voit la colonisation comme « l'expression politique du processus d'accumulation capitaliste », selon la définition de Rosa Luxemburg (L'Accumulation du capital, 1913), mais postule aussi la nécessité du développement des forces productives.
Au nom de la première, ils dénoncent les crimes de la conquête, mais ils s'assignent la mission de libérer les indigènes de la tyrannie féodale et cléricale et d'apporter « les lumières de l'instruction », aux « peuplades encore inorganisées et arriérées », comme le défend Dominique Cianfarani, secrétaire de la fédération SFIO de Constantine dans La Vie socialiste, en 1927.
Au nom de la seconde, ils s'élèvent contre la spoliation capitaliste des territoires conquis, mais ils en justifient l'exploitation rationnelle. Les nations civilisées ont besoin des matières premières que les peuples arriérés n'exploitent pas, relevait par exemple Eugène Fournière, dans La Revue socialiste en 1908, il ne serait donc pas juste de « s'incliner devant le droit d'occupation des peuples fainéants ».
Mais le fait est que, telle qu'elle a été mise en place, la colonisation a pris un tour que les socialistes n'approuvent pas et dont ils ne veulent pas assumer la responsabilité. « En revanche, précisera Léon Blum dans une intervention à la Chambre le 10 juin 1927, nous ne nous contenterons pas de cette solution à la fois trop simple et trop périlleuse qui consiste à prêcher soit l'insurrection et à faire appel à la guerre des races, soit à exiger l'évacuation avec tous les périls qu'elle comporterait pour les colons et pour les indigènes eux-mêmes. »
Pas question donc, pour les socialistes, de soutenir ni un processus de décolonisation, ni une lutte armée de libération qui ouvrirait « une guerre des races », c'est-à-dire qui opposerait les colonisés aux colons. Mais alors que proposent-il ?
Lors du Congrès de la SFIO de juillet 1927, Blum dira souhaiter que « la législation coloniale s'achemine vers plus d'indépendance ». Mais, selon la doxa socialiste, pour qu'ils « puissent rompre leurs chaînes, il faut que les indigènes soient instruits, qu'ils soient élevés au même degré de civilisation que le reste du monde », lit-on par exemple dans La Nouvelle Revue socialiste en juin 1928. C'est par l'usage de leur liberté politique progressivement acquise qu'ils pourront, pacifiquement et le moment venu, faire valoir leur droit à se gouverner eux-mêmes.
C'est donc au nom d'une perspective incertaine, contredite par la situation concrète, qu'il défend le statu quo et condamne la mobilisation des colonisés. La libération ne saurait néanmoins être l'œuvre des indigènes eux-mêmes. Les socialistes éprouvent la plus grande méfiance à l'égard de mouvements nationaux essentiellement réactionnaires, qui servent d'alibi aux féodaux et aux fanatiques religieux et livreraient les colonies aux intérêts d'une bourgeoisie indigène, voire de puissances impérialistes concurrentes moins « libérales » et « humaines » que la France.
Ils croient possible d'instaurer une « colonisation moralisée, convertie en relation fraternelle entre les peuples », selon l'expression de Ludivine Bantigny dans La Bourse ou la vie (La Découverte, 2026). Néanmoins, Marius Moutet, ministre socialiste des colonies du Front populaire en 1936, ira « jusqu'à mettre en garde contre le danger de parler aux colonisés de lutte des classes ou de socialisme […] : ces notions “mal digérées” pourraient “déchaîner des forces incontrôlables” chez des Asiatiques dissimulateurs ou des Africains “émotifs” », poursuit Ludivine Bantigny.
L'épreuve du pouvoir sera fatale à l'espoir des socialistes d'une réforme du colonialisme, en dehors de quelques mesurettes sans conséquence sur la structure coloniale et bien vite défaites par leurs adversaires. Le parti colonial, vent debout contre le projet pourtant réduit au minimum d'assimilation de quelques milliers d'Algériens défendu par Maurice Violette, les a amenés à sacrifier la perspective d'une égalité politique pour se replier sur la perspective d'une « assimilation économique ».
Confrontés à la montée des mouvements nationaux, ils vont opter pour la répression. L'Étoile nord-africaine, créée en France en 1926, par des ouvriers maghrébins communistes autour de Messali Hadj, membre du Front antifasciste en 1934 à l'origine du Front populaire, sera dissoute, au même titre que les ligues d'extrême droite, le 26 janvier 1937.
L'européo-centrisme viscéral des socialistes français, leur déni des effets durables de la violence inhérente à la conquête et au maintien de la domination européenne, leur aveuglement sur la réalité de la fracture raciale de la société coloniale, leur incapacité à saisir la formation d'une conscience nationale émancipatrice chez les colonisés, leur illusion de pouvoir racheter le système colonial par une transformation graduelle les ont enfermés dans un espace politique inexistant.
Lorsqu'en 1956 Guy Mollet engage la SFIO dans la guerre à outrance contre le mouvement de libération nationale algérien, il prolonge ainsi la dérive qu'annonçait l'abstention des socialistes défendue par Léon Blum le 9 juillet 1925.
1Coalition des partis de gauche qui gagne les élections législatives en 1924 face à la coalition de droite et du centre, le bloc national, qui les avait remportées en 1919.
2Lire sur le sujet l'ouvrage complet de Vincent Courcel-Labrousse et Nicolas Marmié-Maniglier La Guerre du Rif, Tallandier, 2020.
Contournant, sans difficultés, les législations occidentales, les responsables des colonies israéliennes se voient accorder de nombreuses aides, qui bénéficient de déductions fiscales. Un documentaire d'Al-Jazeera English fait la lumière sur ces pratiques illégales mais tolérées.
Les images du documentaire d'Al-Jazeera English, Complicit : How the West is Helping Israel Seize the West Bank (« Complices : Comment l'Occident aide Israël à s'emparer de la Cisjordanie ») sont difficiles à regarder. Des bandes de colons israéliens s'approchent d'un groupe de villageois palestiniens assis sur des chaises devant leur maison et commencent à les frapper à coups de bâtons, femmes et enfants compris. Un soldat qui semble avoir accompagné les attaquants pointe son fusil d'assaut sur les Palestiniens qui tentent de se défendre. Les séquences suivantes montrent des enfants abattus à distance dans la rue, qui s'effondrent sur le sol en appelant leur mère. Puis encore des hommes ivres de violence qui frappent à coups de gourdin des femmes tentant de cueillir leurs olives. Des colons sur des quads qui dispersent un troupeau de moutons, d'autres qui les volent. L'un d'eux résume la situation, en anglais : « Je gagne, tu perds encore ! »
Tel est le quotidien de la plupart des Palestiniens en Cisjordanie : harcelés, humiliés, torturés, assassinés. Ces vidéos tournées par les caméras de surveillance des militants, mais aussi par les perpétrateurs eux-mêmes, traduisent la réalité du terrain. Il ne s'agit pas, comme on l'entend et le lit souvent, de regrettables « violences de colons extrémistes ». Ces gens sont le bras armé de l'État d'Israël dans son projet de nettoyage ethnique de ce qu'il reste des territoires palestiniens. Ils sont installés, entretenus et armés par l'État, qui leur fournit armes et uniformes, à tel point que l'on ne peut plus les distinguer de l'armée régulière, dans laquelle ils servent par ailleurs.
Mais pas seulement. Ces bandes criminelles bénéficient également de dons privés substantiels venus de l'Occident. Le documentaire commence par rappeler l'existence de l'Organisation sioniste mondiale, qui fédère de nombreuses institutions dans le monde, et qui à travers une « Division des colonies », financée par l'État d'Israël, gère les terres confisquées aux Palestiniens et les attribue à des colons. Le film s'attache ensuite à mettre en lumière les aides occidentales directes au nettoyage ethnique de la Cisjordanie occupée et de Jérusalem-Est, annexée illégalement.
Les évictions d'habitants de leurs maisons, les interdictions d'en construire de nouvelles, les 4x4, les gilets pare-balles, les casques, et parfois même les armes, tout est souvent financé par l'argent de donateurs occidentaux, récolté par des associations militantes, au nez et à la barbe des législations des pays d'origine qui interdisent l'aide militaire à des belligérants. Le processus est simple : les dons vont à des plateformes caritatives et atterrissent ensuite, grâce à quelques manipulations, dans les caisses d'organisations israéliennes soutenant l'occupation. Les journalistes ont utilisé de fausses identités pour approcher les acteurs israéliens de ces montages, se faisant passer pour des personnes souhaitant financer le nettoyage ethnique, anonymement et, si possible, en bénéficiant de crédits d'impôt liés aux dons à des causes humanitaires.
Le film montre aussi qu'il est facile de contourner les réglementations, les États ne paraissant pas toujours empressés à les faire respecter. Leur enquête s'est déroulée en 2025 dans plusieurs pays anglophones, principalement le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada — on aimerait voir le même travail en France. Dans l'une des séquences les plus frappantes, le président de l'association Ateret Cohanim, engagée dans la « judaïsation » de Jérusalem-Est, affirme très directement que l'on peut lui envoyer de l'argent pour acheter des armes : « Un fusil peut coûter 4 000 shekels [1 200 euros] et cela peut être la moitié d'un salaire pour nos adhérents, qui ne sont pas la crème de la société. » Certes, financer l'achat d'armes est interdit, mais il y a un moyen facile d'ignorer la loi et, en plus, de recevoir un crédit d'impôt : faire un don à travers une plateforme qui gère toutes sortes de contributions caritatives, UK Toremet, en précisant le destinataire. « L'association bénévole que nous avons créée, et qui semble plus OK, si vous voyez ce que je veux dire, fait-il avec force mimiques amusées, en mimant des guillemets, elle s'occupe d'éducation, de tourisme, ce genre de choses, mais c'est nous qui recevons l'argent. »
La Charity Commission du Royaume-Uni, chargée de superviser le domaine du caritatif, semble ne pas y trouver à redire. Une autre association, Regavim, qui monte des dossiers judiciaires pour interdire aux Palestiniens d'obtenir des permis de construire, utilise la même plateforme pour brouiller les pistes. « Votre nom n'apparaîtra pas. Il n'y a aucune trace », assure la présidente au journaliste qui se présente en donateur potentiel. Le film expose ainsi une kyrielle de groupes à travers le monde anglophone. Comme Israel Magen Fund, qui affirme livrer des « équipements non létaux » aux milices des colonies Yehuda et Shomron. « Nous ne fournissons pas d'armes, mais tout ce qu'il y a autour, dit son représentant. De meilleures lunettes de visée, de meilleurs casques… Les fusils viennent de l'armée. » L'association fournit également des drones et des 4x4 utilisés par les colons locaux pour harceler leurs voisins palestiniens, terroriser les enfants et disperser les troupeaux de moutons, comme le montre une vidéo. La distinction n'est pas pertinente : la Charity Law britannique ne fait pas de différence entre les armes et les autres matériels militaires. La branche britannique de l'association n'en recueille pas moins des dizaines de milliers de livres, se contentant de prétendre que les achats vont à des civils.
Pourtant, le Conseil du district de Shomron, une colonie du nord de la Cisjordanie, affirme lui-même, dans une vidéo, recevoir des armes de pays occidentaux. Un groupe de miliciens, habillés et armés comme des militaires, fait face à la caméra. Un homme barbu à lunettes désigne tour à tour les différentes parties de son équipement : « Merci beaucoup aux amis du Shomron en Amérique et dans le monde entier pour ces gilets pare-balles, ces casques et ces fusils. » Des chiffres apparaissent à l'écran, accompagnant des croquis représentant des armes : 430 fusils d'assaut, 640 pistolets-mitrailleurs, 400 pistolets automatiques, entre autres. « Leur sentiment d'impunité est tel qu'ils se sentent autorisés à publier ces vidéos bien montées et à rendre publique pour le monde entier leur volonté de violer les lois internationales », commente l'experte en droits humains Mira Naseer. « Aujourd'hui, déclare le président du district de Shomron, posant arme en bandoulière devant un mur où sont accrochés des dizaines de fusils, nous avons pu acquérir des centaines de fusils Arad, celui qu'utilisent les unités d'élite de l'armée, grâce aux Amis de Shomron aux USA, au Canada et en France ». Le film ne précise pas comment ces fonds ont été transférés.
Il n'y a pas que les armes ; une séquence montre les représentants d'une agence immobilière israélienne vantant au journaliste, qui se présente comme un Occidental intéressé par un achat, l'investissement dans l'une des colonies créant une ceinture de constructions séparant Bethléem de Jérusalem : « Regardez la carte. Sur le chemin, vous ne passerez devant aucun village arabe. On a presque l'impression que c'est une partie d'Israël. » « Le site officiel du gouvernement du Royaume-Uni déconseille d'investir en Judée-Samarie, dit le reporter en utilisant les noms bibliques de la Cisjordanie. Vous avez beaucoup d'acheteurs britanniques ? — Oui, personne ne s'en soucie », répond l'agent immobilier. Un autre renchérit : « Si vous êtes étranger, vous n'aurez aucune taxe à payer, puisque, officiellement, ce n'est pas l'État d'Israël. »
Pourtant, « il est absolument illégal de vendre des biens en territoire occupé », précise Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires occupés. « De Jérusalem à Bethléem, ces nouveaux lotissements seront peuplés de colons soi-disant “modérés” et “libéraux”, venant de pays anglophones — Américains, Britanniques, Sud-Africains, Australiens… », ironise le journaliste israélien de gauche Gideon Levy. « Ils se sentiront à l'aise avec eux-mêmes, car ils n'ont rien à voir avec les colons violents. Eux, ils sont des libéraux, des démocrates. Le fait qu'ils vivront sur des terres volées est complètement passé sous silence. »
Les organisations concernées ont répondu à Al Jazeera English par les dénégations d'usage. Ateret Cohanim assure que Jérusalem a été annexée légalement et que les juifs sont « le seul peuple indigène sur la terre d'Israël, du fleuve à la mer » [c'est-à-dire du Jourdain à la Méditerranée]. La Charity Commission du Royaume-Uni fait état de « nouvelles règles dictées par le ministère des affaires étrangères » et « invite » les auteurs du documentaire à « soumettre leurs preuves ». Pourtant, les lignes bougent et cette même commission vient d'annoncer l'ouverture d'une enquête sur le financement illégal des colonies.1
1Haroon Siddique, « Charity Commission to investigate donations to illegal Israeli settlements », The Guardian, 5 août 2026.
La feuille de route sur la dissolution du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pourrait permettre la libération de milliers de prisonniers en Turquie et mettre fin à quatre décennies de conflit. Mais elle laisse en suspens plusieurs questions épineuses, dont la plus importante est la démocratisation du pays.
La Turquie a franchi une étape importante vers la fin de l'une des insurrections les plus anciennes du Proche-Orient. Le parlement a voté le 10 août 2026 une loi sur l'avenir des militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Elle a reçu le soutien de 468 députés contre 88 et s'inscrit dans le cadre du processus de désarmement et de dissolution du PKK. Elle prévoit une suspension limitée des peines de prison contre des combattants, mais elle est loin d'offrir une amnistie générale.
La nouvelle législation établit le premier cadre juridique pour la dissolution du PKK et ouvre la voie à la réinsertion sociale des personnes faisant l'objet d'une enquête, poursuivies ou condamnées pour leurs liens avec l'organisation. Pour qu'elle entre en vigueur, le groupe armé doit tout d'abord cesser ses activités organisationnelles et remettre ses armes, dans le cadre d'un processus contrôlé par le Conseil de sécurité nationale (MGK), organisme dirigé par le président turc en collaboration avec les principaux responsables de la sécurité du pays. Pour les personnes remplissant les conditions requises, leurs peines seront suspendues et, après cinq ou dix ans sans avoir commis de nouveaux délits de terrorisme, leurs dossiers seront classés sans suite. La loi exclut les condamnations pour crimes de sang, ainsi que les peines de réclusion à perpétuité prononcées avant le 1er juin 2005, ce qui exclut du processus le leader du PKK Abdullah Öcalan, qui purge une peine de prison à vie depuis 1999 sur l'île d'Imrali, au sud d'Istanbul, en isolement presque total. « Je souhaite que cette initiative, qui vise à débarrasser durablement la Turquie de la menace terroriste, à consolider notre unité et notre solidarité nationales, ainsi qu'à renforcer le climat de paix dans notre pays et dans notre région, soit bénéfique », a écrit, le 4 août, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, sur son compte X.
Pour comprendre l'ampleur des enjeux, il faut remonter dans le temps. Le PKK a lancé sa lutte armée contre l'État turc en 1984 et plus de 40 000 personnes ont trouvé la mort lors d'affrontements et d'attaques, dont plus de la moitié étaient des militants. Les combats, mais surtout les opérations militaires, ont provoqué le déplacement de dizaines de milliers de personnes dans le sud-est de la Turquie, à majorité kurde. Ankara n'est pas parvenue à mettre fin à la guérilla au cours de ces quatre décennies, mais elle l'a considérablement affaiblie, y compris à ses frontières.
Le nationalisme turc, conjugué à la violence du PKK, a conduit des millions de personnes à considérer la lutte des Kurdes pour leurs droits comme du « terrorisme » et du « séparatisme », tandis qu'une autre partie de la population voit dans l'État turc un oppresseur qui nie les droits de cette minorité, qui représente 20 % de ses 86 millions d'habitants. Les blessures ouvertes par des décennies de violence ont rendu la population des deux camps incapables d'adhérer sans réserve à cette nouvelle initiative.
« Le peuple turc, qui a payé un lourd tribut pendant de nombreuses années, a désormais l'occasion de consolider la paix et de construire la démocratie », a déclaré devant le parlement Gülistan Kiliç Koçyiğit, députée du Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples (DEM) pro-kurde, qui sert de canal de communication entre le gouvernement et Öcalan, sans pour autant exercer officiellement le rôle de médiateur. « Bien sûr, la proposition présente des lacunes, et il nous incombe de les combler », a-t-elle ajouté, faisant référence aux revendications en faveur de droits accrus pour les Kurdes et aux réformes démocratiques. Le parti estime que la loi pourrait concerner au total 125 000 personnes. « Dans un premier temps, entre 3 000 et 3 800 de nos camarades emprisonnés seront libérés. Par ailleurs, 75 000 enquêtes et procédures judiciaires sont en cours, ainsi que 50 000 enquêtes menées à huis clos », a déclaré le dirigeant du DEM, Tuncer Bakirhan, dans une interview accordée au média T24 le 15 août.
L'exclusion d'Öcalan est l'une des failles les plus évidentes du nouveau cadre juridique. Le leader historique du PKK, âgé de 77 ans, a lancé l'année dernière un appel public pour que le groupe dépose les armes, arguant que la lutte armée pour les droits des Kurdes avait pris fin et qu'il fallait désormais rechercher de nouvelles avancées par la voie politique. La guérilla, dont le quartier général se trouve dans les montagnes de Kandil, en Irak, a fait état de désaccords sur ce processus et s'est montrée très critique à l'égard du nouveau cadre juridique. « Cette loi comporte de graves lacunes et insuffisances. Les recommandations relatives à la démocratisation et au règlement de la question kurde figurant dans le rapport élaboré par la commission parlementaire1 n'ont pas été reprises dans cette loi », indique un communiqué du groupe. « En ce sens, elle n'a pas pleinement atteint son objectif. Le fait de ne faire référence qu'au désarmement sans utiliser le terme “kurde” montre que le problème n'a pas été abordé de manière globale », poursuit le texte.
Il affirme également que le désarmement du PKK ne peut avoir lieu sans ouvrir une voie politique aux anciens militants :
On demande aux guérilleros de déposer les armes et de rentrer. Si, à leur retour en Turquie, ils ne peuvent pas participer à la vie politique démocratique fondée sur la liberté d'expression et d'association, et s'ils sont poursuivis et emprisonnés pour leurs propos et pour avoir créé des organisations, alors non seulement les guérilleros ne pourront pas descendre des montagnes, mais même les responsables politiques qui ont été contraints de se réfugier en Europe ne pourront pas retourner chez eux.
« Il n'y a que deux garanties. La première, non suffisante, c'est que la loi stipule que les personnes poursuivies peuvent rentrer », explique Reha Ruhavioğlu, directeur du Centre d'études kurdes (KSC), un organisme de recherche indépendant basé à Diyarbakir. « Mais la principale garantie réside dans la position d'Öcalan, qui dit à ses militants : faites-moi confiance. Il ne propose aucun mécanisme, mais affirme simplement : “Faites-moi confiance, je vous dis de rentrer” », ajoute-t-il.
La loi a suscité des réactions diverses au Parlement. Parmi les partisans du projet figurent le Parti de la justice et du développement (AKP) d'Erdoğan et ses partenaires au gouvernement, ainsi que le Parti d'action nationaliste (MHP) d'extrême droite, qui avait lancé il y a deux ans le débat sur une éventuelle libération d'Öcalan. Le texte a également bénéficié du soutien du parti pro-kurde DEM. En revanche, les critiques sont venues du front le plus nationaliste du pays, qui a qualifié ce processus de « trahison », ainsi que de la gauche turque, qui se méfie du manque de transparence du processus de désarmement et soupçonne les calculs électoralistes d'Erdoğan, qui cherche à obtenir le soutien kurde pour s'assurer un nouveau mandat au pouvoir.
« On nous invite à nous engager dans une voie sans garanties », a mis en garde l'ancien député du DEM, Ertugrul Kürkçü. « Nous sommes sur le point d'achever le processus de désarmement. Cependant, nous n'avons pas encore résolu la question kurde », souligne Ruhavioğlu. « La partie kurde a foi, confiance et assurance dans le processus de démocratisation ; elle pense pouvoir faire pression sur Erdoğan et sur le gouvernement pour qu'ils mettent en œuvre des mesures de démocratisation, mais je ne partage pas cet avis », explique-t-il. Les plus méfiants se souviennent encore du processus de paix lancé par Erdoğan en 2013, une initiative ouverte à la société civile, au cours de laquelle des négociations avaient abouti à l'octroi de certains droits culturels aux Kurdes. Le processus a déraillé, donnant lieu à des affrontements entre le PKK et les forces de sécurité turques qui ont fait plus d'un millier de morts dans le sud-est de la Turquie.
Pour Baris Tuğrul, sociologue à l'université de Hacettepe, qui étudie le mouvement kurde, le processus actuel est « une résolution du conflit à la turque ». « La loi est une copie de l'accord de paix mis en œuvre en Colombie (avec les FARC), mais avec des modifications très importantes. Là-bas, la participation politique était garantie, ainsi que le désarmement, la dissolution et la réintégration sociale. La loi turque, par exemple, prévoit une interdiction de cinq ans pour les acteurs qui déposent les armes », explique-t-il. « Comparé au processus de 2013, il est beaucoup moins transparent. Seuls Erdoğan, les agents de l'État et Öcalan en connaissent les détails », ajoute-t-il.
Tuğrul souligne que, contrairement aux processus de désarmement dans d'autres pays, en Turquie, les autorités s'adressent directement au chef du groupe, sans faire appel à des tiers ou à des médiateurs internationaux. « Ils sont en contact direct. Ils veulent régler la question entre eux, l'État et Öcalan », souligne-t-il. « La Turquie a toujours traité la question kurde comme une question de sécurité nationale, et non comme une question de démocratisation. Lors du processus de 2013, il y avait eu des initiatives un peu plus larges, impliquant des acteurs civils », explique-t-il.
Hatip Dicle, membre de la délégation kurde lors des pourparlers de paix qui se sont tenus entre 2013 et 2015, a déclaré à propos du processus précédent qu'Öcalan avait initialement refusé de demander au PKK de déposer les armes sans la garantie d'un accord formel avec la Turquie. « Comment peut-on abandonner la lutte armée sans accord ? Partout dans le monde, dans ce type de conflits, les armes sont la dernière chose à laquelle on renonce », a déclaré Dicle lors d'un entretien avec la journaliste et écrivaine Aliza Marcus2. Cependant, le processus actuel semble partir du principe que le désarmement de la guérilla est une condition préalable à la réintégration sociale de ses militants et à l'octroi éventuel de droits au chef du groupe.
Le débat politique laisse également sans réponse des questions fondamentales, vitales pour des milliers de familles dont un proche est en prison ou à l'étranger : les militants seront-ils protégés contre d'éventuelles représailles ou des enquêtes répétées ? Auront-ils accès aux services sociaux de base ? « 70 % des Kurdes soutiennent le processus, mais beaucoup d'entre eux ne lui font pas confiance », souligne Ruhavioğlu. « Il y a un déséquilibre des pouvoirs. Erdoğan est la partie la plus puissante dans ce processus. Il considère ce processus comme un succès politique et souhaite faire campagne lors des élections en affirmant qu'il a, à lui seul, mis fin au terrorisme », explique-t-il.
Le processus de dissolution et de désarmement se déroule dans une région en pleine mutation. Ankara a accéléré les négociations en anticipant l'instabilité à sa frontière avec l'Iran, mais surtout pour pouvoir consolider son influence en Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad et l'arrivée au pouvoir d'un nouveau gouvernement allié à la Turquie. Öcalan a contribué à la consolidation de ce processus dans le nord du pays arabe, grâce à l'intégration dans l'État syrien des milices kurdes liées au PKK. Après l'annonce de la fin de la lutte armée kurde en février 2025, Öcalan a adressé une lettre aux dirigeants kurdes syriens, leur demandant apparemment de se conformer à son appel. Après une série de tensions avec Damas, les milices kurdes ont finalement accepté de s'intégrer dans l'appareil d'État syrien, une mesure que beaucoup ont interprétée comme une « assimilation ». « Il s'agit d'un seul État, pas de deux. Il n'y aura qu'une seule armée et il ne peut y avoir deux armées », a déclaré en août 2025 le commandant général des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi3. Ce dernier a signé le 25 août un accord en ce sens avec les autorités de Damas.
D'autre part, personne n'ignore que la nouvelle réalité politique proposée par Erdoğan lui offre l'opportunité de s'assurer le soutien du parti pro-kurde DEM pour garantir son pouvoir, puisqu'il arrivera bientôt au terme de son deuxième mandat présidentiel et que la loi actuelle l'empêche de se représenter. Le soutien kurde pourrait favoriser Erdoğan en divisant ses adversaires, à un moment où les attaques judiciaires contre les partis d'opposition, en particulier le Parti républicain du peuple (CHP), ont créé une profonde fracture au sein de cette formation, provoquant même une scission au sein du groupe.
1La Commission pour la solidarité nationale, la fraternité et la démocratie est une instance transpartisane composée de cinquante députés, qui a commencé ses travaux le 5 août 2025. Son rapport a été publié le 18 février 2026.
2Dans Aliza Marcus, Resurgence and Revolution : The PKK and the Kurdish Fight in Turkey and Syria, New York University Press, mai 2026, non traduit.
3« Mazloum Abdi : Merger means partnership, cannot be imposed by force », Hawar News Agency, 4 août 2025.
Cet entretien avec Henry Laurens, professeur au Collège de France — chaire d'histoire contemporaine du monde arabe — se veut une introduction au dossier sur l'Orient en guerre entre 1914 et 1918. Répondant aux questions de Dominique Trimbur, coordinateur du dossier, d'Alain Gresh et de Jean-Pierre Sereni, Henry Laurens livre un éclairage magistral de l'évolution des stratégies, des forces et des intérêts politico-économiques qui redessineront les cartes et, par le fait, celle des identités nationales émergentes, au Proche-Orient comme au Maghreb.
Henry Laurens dresse tout d'abord un état des lieux de la situation dans laquelle se trouve l'empire ottoman à partir de 1913, de la fin des guerres balkaniques à la perte de la Libye en passant par l'Égypte, l'Anatolie et les provinces arabes. Il explique les raisons de son entrée en guerre aux côtés du Reich allemand et évoque la division des zones d'influence économico-politique de la France, de l'Allemagne et du Royaume-Uni. Puis c'est, en novembre 1914, après l'irruption de l'armée des Indes et la longue marche vers Bagdad, la bataille des Dardanelles et le front du Caucase.
La période qui suit, entre 1916 et 1917, est d'abord celle du mythe du grand soulèvement des musulmans du monde contre les puissances coloniales. Le djihad « made in Germany » suscite en réponse le projet de « califat de l'Occident » de la part des Français et l'appui au soulèvement arabe des Britanniques. Les Français convoitent le Levant tandis que les Britanniques négocient avec le shérif Hussein en préfiguration des accords de Sykes-Picot. En 1917, sur fond de révolution russe et avec l'entrée des Américains dans la guerre, le droit des peuples à l'autodétermination est une nouvelle donne qui modifie l'esprit des négociations. Les Britanniques sont préoccupés par le fait d'empêcher les Français d'entrer en Palestine : c'est le contexte politique qui préfigure la déclaration Balfour.
1918 : le sort de l'Orient se joue sur la Marne et dans le Caucase. Georges Clemenceau vise désormais la « Syrie utile » et l'accès au pétrole, quitte à céder la Palestine et Mossoul à Lloyd George, dans un accord parallèle aux accords officiels de San Remo. Fayçal, le chef de la grande révolte arabe, joue la carte britannique. La notion de « mandat », cette « colonisation à durée déterminée », entre en scène.
Sur le terrain, les troupes britanniques évacuent la Syrie, remplacées par les troupes françaises. Le libéral Clémenceau, qui a négocié avec Fayçal, perd l'élection présidentielle en France. Les positions françaises et britanniques se durcissent. Pendant ce temps, le mouvement national turc, appuyé sur le corps des officiers de l'armée ottomane, monte en puissance. Il aboutira à l'indépendance de la Turquie en 1922 et au kémalisme de l'entre-deux guerres.
On trace des frontières, on définit des capitales : Bagdad, Damas, Beyrouth, Jérusalem. « Les Arabes colorient la carte ». La mémoire des souffrances subies reste enfouie dans l'intimité des familles ; elle n'apparaîtra pas dans l'espace public.
Henry Laurens, dans une dernière partie, distingue la mémoire des sociétés de la mémoire des pouvoirs et du récit qu'ils en font. Pour les uns, un temps de calamités et de catastrophes dont il ne reste quasiment aucune trace. Pour les autres, la construction des mythes nationaux se revendiquant en particulier de la révolte arabe. La mémoire de la guerre est occultée, sauf « celle des martyrs pendus par les Ottomans ». L'historiographie nationaliste arabe est prise entre les récits de la révolte arabe et le problème de la compromission avec les Anglais. « Avec le drame ottoman, toutes les ethnogenèses se sont faites sur base confessionnelle ». Et c'est ainsi que « des groupes religieux sont devenus des nations ».
Présente dans le Caucase du Sud depuis plus de deux siècles, la Russie a largement façonné la région et contribué à l'émergence des États actuels. Mais les évolutions internes de la Russie, la guerre en Ukraine et les nouvelles dynamiques régionales, notamment l'affirmation de la Turquie, contribuent à l'érosion de son influence.
La présence russe dans le Caucase du Sud remonte aux traités de Goulistan (1813) et de Turkmentchaï (1828)1, qui consacrent l'annexion progressive de la Géorgie, de l'Arménie orientale et d'une partie de l'actuel Azerbaïdjan par l'Empire russe. Durant près de deux siècles, puis tout au long de la période soviétique, Moscou s'impose comme la puissance dominante de cette région située au carrefour de l'Europe, de l'Anatolie, du Moyen-Orient et de l'Asie centrale. Malgré le caractère colonial de cette domination, elle laisse une empreinte durable sur les structures politiques et les identités nationales.
Depuis l'effondrement de l'URSS en 1991, cette position privilégiée s'effrite progressivement au rythme des crises russes et des recompositions géopolitiques régionales. Toutefois, ce sont la seconde guerre du Haut-Karabakh (2020-2023) et l'invasion de l'Ukraine en 2022 qui accélèrent ce déclin. Sans disparaître du Caucase du Sud, la Russie doit désormais composer avec d'autres acteurs majeurs : la Turquie, les puissances occidentales, mais aussi la Chine et, plus récemment, l'Inde2.
L'influence de Moscou repose historiquement sur quatre principaux leviers. Le premier est militaire. La Russie dispose de la 102ᵉ base de Gyumri, en Arménie, ouverte en 1995 et dont le bail court jusqu'en 2044. Elle contrôle également, depuis 1992, les frontières arméniennes avec la Turquie et l'Iran par l'intermédiaire des gardes-frontières du FSB, le service de renseignement russe. À cela s'ajoutent le déploiement de forces de maintien de la paix au Haut-Karabakh après le cessez-le-feu de novembre 2020 et l'intégration de l'Arménie à l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC)3 , principal cadre militaire de l'espace post-soviétique.
Le deuxième levier est économique. La Russie demeure officiellement le principal partenaire commercial de l'Arménie, représentant plus de 40 % de ses échanges extérieurs, un chiffre amplifié depuis 2022 par le rôle d'Erevan dans les importations parallèles vers la Russie sous sanctions. L'Arménie appartient également à l'Union économique eurasiatique. La Géorgie, malgré la rupture politique provoquée par la guerre de 2008, conserve d'importants échanges commerciaux et touristiques avec son voisin du nord, tandis que l'Azerbaïdjan entretient une coopération énergétique significative avec Moscou.
Le troisième pilier est humain. Plusieurs centaines de milliers d'Arméniens, d'Azerbaïdjanais et de Géorgiens travaillent en Russie. Les transferts financiers qu'ils envoient à leurs familles représentent une ressource importante pour les économies nationales et constituent un levier d'influence souvent sous-estimé. Enfin, la Russie s'est longtemps imposée comme le principal arbitre des conflits régionaux. Pendant près de trente ans, elle a joué un rôle central dans le dossier du Haut-Karabakh, à travers le Groupe de Minsk4 de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), puis en négociant le cessez-le-feu de 2020.
Deux événements ont profondément remis en cause la position de la Russie dans le Caucase du Sud. Le premier est la séquence du Haut-Karabakh. Après la défaite arménienne de l'automne 2020, Moscou semblait avoir consolidé son rôle en négociant le cessez-le-feu et en déployant près de 2 000 soldats de maintien de la paix. Cette apparente réussite s'est pourtant révélée de courte durée. En septembre 2023, lorsque l'armée azerbaïdjanaise lance son offensive éclair contre l'enclave, provoquant la capitulation des autorités séparatistes puis l'exode de la quasi-totalité de la population arménienne, le contingent russe reste passif. À Erevan, cette inaction est perçue comme une trahison des engagements sécuritaires que l'Arménie croyait avoir obtenus de Moscou dans le cadre de l'OTSC. Depuis, le premier ministre Nikol Pachinian a multiplié les critiques envers la Russie, suspendu la participation de son pays à l'OTSC et accéléré son rapprochement avec les États-Unis et l'Union européenne.
La seconde rupture est plus profonde encore. En s'enlisant dans la guerre en Ukraine à partir de février 2022, la Russie a considérablement réduit sa capacité à agir dans son voisinage. Son image s'est dégradée dans l'ensemble de l'espace post-soviétique, tandis que ses ressources militaires, financières et diplomatiques se concentraient sur le front ukrainien5. Les sanctions occidentales ont également affaibli ses instruments d'influence économique, même si elles ont parallèlement fait de l'Arménie une plateforme majeure des importations parallèles vers la Russie.
Les relations avec l'Azerbaïdjan se sont elles aussi tendues. Le crash, le 25 décembre 2024, d'un avion d'Azerbaijan Airlines, abattu par la défense antiaérienne russe près de Grozny (Tchétchénie), a provoqué une grave crise diplomatique entre Bakou et Moscou. Les excuses tardives de Vladimir Poutine, à l'automne 2025, n'ont que partiellement apaisé les tensions.
Cette perte d'influence s'est traduite par des évolutions concrètes. Entre janvier 2025 et le début de l'année 2026, les gardes-frontières russes ont quitté les postes qu'ils occupaient encore sur les frontières arméno-turque et arméno-iranienne. Pour la première fois depuis l'indépendance, ces frontières sont contrôlées par les autorités arméniennes. Seule subsiste aujourd'hui la 102ᵉ base de Gyumri. Si son départ n'est pas officiellement envisagé à court terme, son maintien fait désormais l'objet d'un débat public en Arménie, où une partie de la classe politique pro-occidentale réclame ouvertement son retrait.
Le recul de Moscou n'a pas créé un vide stratégique ; il a favorisé l'affirmation de nouvelles puissances, désormais engagées dans la recomposition du Caucase du Sud6. La Turquie en est le principal bénéficiaire. Alliée indéfectible de l'Azerbaïdjan, elle a joué un rôle déterminant dans la victoire de Bakou lors de la seconde guerre du Haut-Karabakh grâce à son soutien militaire, technologique et politique. Cette influence dépasse désormais le seul domaine sécuritaire7.
Sur le plan politique, l'Organisation des États turciques8 poursuit son institutionnalisation avec la participation active de l'Azerbaïdjan. L'accord de paix signé à Washington le 8 août 2025 entre Erevan et Bakou renforce encore cette dynamique. Il prévoit l'ouverture d'un corridor de transport traversant la région du Syunik arménien afin de relier l'Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan puis à la Turquie. Rebaptisé Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) et concédé pour quatre-vingt-dix-neuf ans à des intérêts états-uniens, ce projet reprend l'ancien corridor de Zanguezour, longtemps défendu par Ankara et Bakou. S'il voit le jour, il offrirait une continuité territoriale directe entre la Turquie et l'Asie centrale turcophone, au détriment des intérêts russes et iraniens.
Les puissances occidentales ont également accru leur présence. L'Union européenne a déployé une mission civile d'observation en Arménie, tandis que Washington a signé, en janvier 2025, un partenariat stratégique avec Erevan. Quelques semaines plus tard, le gouvernement arménien engageait officiellement un processus législatif en vue d'un rapprochement avec l'Union européenne. Enfin, il a été très significatif que la Communauté politique européenne organise, le 4 mai 2026, une grande réunion à Erevan.
La coopération militaire s'est elle aussi intensifiée. La France est devenue l'un des principaux fournisseurs d'armements de l'Arménie — canons Caesar, radars Ground Master et véhicules blindés Bastion — tandis que les exercices conjoints entre les forces arméniennes et états-uniennes se multiplient.
La Chine avance plus discrètement. Pékin développe le « Middle Corridor », qui relie l'Asie centrale à l'Europe en contournant la Russie via la mer Caspienne et le Caucase. À mesure que les itinéraires traversant le territoire russe perdent de leur attractivité, cet axe logistique gagne en importance. La Chine manifeste également un intérêt croissant pour l'Arménie, allant jusqu'à soutenir publiquement une éventuelle adhésion d'Erevan à l'Organisation de coopération de Shanghai, sans pour autant chercher à concurrencer frontalement Moscou.
Enfin, l'Inde s'impose comme un acteur de plus en plus visible. Longtemps dépendante de l'industrie militaire russe, l'Arménie s'est tournée vers New Delhi après 2022, les difficultés de production russes retardant plusieurs contrats. L'Inde est désormais son premier fournisseur d'armements, avec des commandes de lance-roquettes Pinaka, de canons ATAGS, de systèmes antiaériens Akash et de radars pour un montant supérieur à 600 millions de dollars (518 millions d'euros) sur le seul exercice 2024-20259. Cette coopération répond autant à des intérêts économiques qu'à la rivalité régionale entre l'Inde et le Pakistan, proche allié de la Turquie et de l'Azerbaïdjan. En quelques années, la part de la Russie dans les importations d'armes arméniennes est ainsi passée de plus de 90 % à environ 10 %.
Il serait toutefois excessif de conclure à l'effacement de la Russie du Caucase du Sud. Moscou conserve des atouts structurels et continue de bénéficier de relais politiques, économiques et médiatiques, en particulier en Arménie et en Géorgie, mais aussi, dans une moindre mesure, en Azerbaïdjan.
La situation géorgienne illustre cette persistance. Malgré son orientation européenne affichée, Tbilissi entretient une relation pragmatique avec Moscou, tandis que l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud demeurent sous contrôle russe de facto depuis la guerre de 2008. La confrontation ouverte a laissé place à une forme de statu quo, qui continue de garantir à la Russie des moyens de pression sur son voisin.
En revanche, ce qui appartient désormais au passé est le monopole russe sur la sécurité et l'architecture géopolitique du Caucase du Sud. Pendant près de deux siècles, aucune évolution majeure ne pouvait s'y produire sans que Moscou en fixe les limites ou, à tout le moins, voie ses intérêts pris en compte. Cette époque est révolue.
La Turquie, les puissances occidentales, la Chine et l'Inde participent désormais, chacune selon ses priorités — projection de puissance régionale, intégration euro-atlantique, connectivité économique ou diversification stratégique — à la recomposition de cet espace longtemps considéré par le Kremlin comme sa sphère d'influence exclusive.
Plus qu'un simple recul de la puissance russe, le Caucase du Sud illustre ainsi la transition vers un ordre régional multipolaire. Moscou y demeure un acteur majeur, mais n'en est plus l'arbitre exclusif. Cette évolution reflète une transformation plus large des équilibres internationaux : depuis 2022, la Russie ne dispose plus des ressources politiques, militaires et diplomatiques qui lui permettaient d'imposer seule les règles du jeu dans son « étranger proche ». Le Caucase du Sud apparaît ainsi comme l'un des laboratoires les plus révélateurs de la recomposition de la puissance en Eurasie.
1Signé entre l'empire tsariste et l'empire perse, il entérine la perte par ce dernier d'importants territoires dans le Caucase.
2Michaël Levystone, « Dans le Caucase et l'Asie centrale, la Russie en perte d'influence », Ifri, 23 septembre 2022.
3NDLR. Alliance militaire dominée par la Russie et qui réunit six anciennes républiques soviétiques : l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan.
4NDLR. Le groupe de Minsk était une assemblée composée de nations européennes et des États-Unis, créée en 1992 par la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) — devenue ensuite l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) — pour servir de médiateur dans le conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan concernant la région du Karabakh. Il était coprésidé par la Russie, les États-Unis et la France. Il a été officiellement dissous le 1er septembre 2025.
5Hélène Thibault, « L'impact de la guerre en Ukraine en Asie centrale : instabilité, méfiance et perte d'influence russe », Le Rubicon, 14 décembre 2022.
6Stefan Meister, « The End of Russian Hegemony : A New Transactional Order Arises in the South Caucasus », German Council on Foreign Relations, 18 décembre 2024.
7Daria Isachenko, « South Caucasus and the Turkish Model for Regional Engagement », Italian institute for International Political Studies, 17 décembre 2025.
8NDLR. Organisation internationale regroupant les États de langues turciques : l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l'Ouzbékistan, la Turquie, le Turkménistan. Elle promeut la coopération économique, énergétique et culturelle entre les États membres.
9Tatevik Khachatryan et Srujan Palkar, « Why India and Armenia are now taking their relationship to new heights », Atlantic Council, 19 février 2025.
Pendant toute la première guerre mondiale, l'Algérie a fourni au pouvoir colonial français non seulement un soutien matériel substantiel, mais surtout des milliers de soldats « indigènes » soumis au service militaire obligatoire et le plus souvent affectés aux sections d'assaut. Les tirailleurs, encensés pour leur bravoure, n'ont pourtant jamais eu droit à la citoyenneté pleine et entière. Conscients d'avoir aidé la France à l'heure du danger et frustrés par les promesses non tenues, ils ont ouvert le chemin à une revendication de libération nationale que la seconde guerre mondiale confirmera vingt ans plus tard.
De toutes les colonies françaises, l'Algérie représenta pour la France, avec l'Afrique-Occidentale française (AOF), la plus grande pourvoyeuse en ressources matérielles et en hommes. Dans ce que l'on dénommait alors l'« Afrique française du Nord », c'est à l'Algérie que fut demandé l'effort le plus important. L'Algérie y répondit de fait, à la mesure de ce qui était attendu par le pouvoir colonial, en fournissant le plus clair des capitaux, des produits, ainsi que des hommes pour le front et pour le travail d'usine.
C'était d'Algérie que provenait l'aide matérielle sans doute la plus substantielle au regard de celle fournie par l'ensemble de l'empire colonial français, exception faite de l'AOF. Pendant quatre ans, l'intendance militaire dépêcha ses commissions d'achat qui eurent de facto le monopole d'achat des produits, ou qui procédèrent à des réquisitions : céréales, vin, tabac, moutons furent notamment acquis à des conditions avantageuses, beaucoup plus que les produits miniers et autres pondéreux dont la crise des transports maritimes entre l'Algérie et la France entrava l'exportation. On a pu calculer à guère moins de 770 millions de francs, sur les seuls produits agricoles, les économies qui furent ainsi réalisées de 1915 à 1919 par rapport à des achats qui auraient été faits aux cours normaux. Bref, l'Algérie contribua à nourrir la France à bon compte.
Ce faisant, dans un pays à la main-d'œuvre raréfiée du fait des prélèvements militaires, à la production en baisse, accablé par la sécheresse de printemps et touché par la récolte catastrophique de 1917 au plus fort des réquisitions des denrées vivrières, la première grande famine — dans l'hiver 1917-1918 — sans précédent depuis plusieurs décennies, ravagea le centre-est du pays. Elle préluda à celle plus catastrophique encore de 1920, qui fit plusieurs dizaines de milliers de victimes. La céréaliculture fut davantage touchée encore dans les années qui suivirent. L'élevage se dégrada à une vitesse accélérée. Seuls les produits commerciaux — tabac et surtout vin — dont les prix officiels avaient été substantiellement augmentés s'en tirèrent bien. Malgré l'encombrement des ports de Rouen et de Sète en vaisselle vinaire, les booms du tabac et du vin marquèrent la guerre et plus encore l'après-guerre dans la vie économique de l'Algérie.
De timides essais d'édification d'unités industrielles furent tentés dans le contexte de la crise des relations maritimes qui raréfia brutalement les produits fabriqués importés. Les rares innovations, dues à quelques capitalistes français, sombrèrent dès la disparition des circonstances exceptionnelles de guerre qui les avaient permises, notamment trois hauts fourneaux qui furent démontés en 1918 avant même d'avoir été mis à feu. La bourgeoisie coloniale continuait plus que jamais à choyer le foncier et le commerce. Elle n'était pas destinée à se muer en meutes dynamiques de capitaines d'industrie.
Pour l'économie algérienne, malgré quelques grincements secondaires du système relatifs aux difficultés d'échanges temporaires entre l'Algérie et la métropole, il n'était pas plus question après la guerre qu'avant que le salut provînt d'autre chose que d'un renforcement de la dépendance. Les données militaires et politiques nouvelles portées par la guerre eurent un autre impact.
Pénétrée plus anciennement et plus profondément que la Tunisie, et surtout le Maroc, par l'intrusion coloniale, l'Algérie était de ce fait plus encadrée et plus surveillée. Les Français n'avaient pas institué de service militaire obligatoire au Maroc ; pas davantage en Tunisie où le système de conscription beylical s'apparentait tout de même au cas algérien. Le service militaire obligatoire n'avait été institué par la République française qu'en Algérie, par décret, en février 1912. La masse des Algériens s'y était montrée évidemment hostile, tandis que le groupe restreint des « Jeunes Algériens »1 s'y était dit favorable, qui tentait d'arracher des droits politiques en échange de l'impôt du sang — apanage du citoyen. De belles promesses furent prodiguées en ce sens au début de la guerre par maints officiels français, parfois sincèrement, tels le ministre de la guerre Adolphe Messimy ou Abel Ferry.
À la mobilisation, au recrutement et à l'envoi des premiers contingents d'Algériens sur le front français, il n'y eut pas de réaction hostile générale visible. On put même entrevoir la variante d'une union sacrée à l'algérienne, exaltée par les maîtres coloniaux et les « évolués », et explicable par l'espoir entrevu d'une libération de l'oppression et de la discrimination subies. Les officiels français et dans leur sillage, les Jeunes Algériens, dans le discours officiel laudatif, appelaient tous les « civilisés » à barrer le chemin à la « barbarie » allemande. Les premiers départs des conscrits eurent lieu sans difficulté du point de vue du pouvoir colonial, à une exception : la révolte des Beni Chougran près de Mohammedia (anc. Perregaux), au nord de Mascara. Mais les familles accompagnaient les jeunes gens en gémissant et en récitant la prière des morts.
Par prudence, le pouvoir français n'avait d'ailleurs appelé, depuis 1912, qu'une minime fraction du contingent. La moitié de l'effectif algérien de la guerre (environ 175 000 hommes) était composée d'engagés (très théoriquement) volontaires. L'Algérie n'eut donc pas l'impression de prélèvements humains trop importants jusqu'aux décrets de septembre 1916, qui firent passer dans les faits l'incorporation totale de la classe 1917. Même si la moitié seulement du contingent fut versée dans l'armée d'active — les autres hommes étant exemptés ou affectés à des compagnies auxiliaires —, l'émotion fut grande en Algérie devant ce grand recrutement.
Des nouvelles effroyables parvenaient du front sur le sort des soldats. La guerre se prolongeait. Des espoirs millénaristes travaillaient les Algériens, en connexion avec la propagande berlinoise ou turque annonçant la libération des musulmans du joug de leurs infidèles du moment. Des protestations se firent entendre, des manifestations eurent lieu contre le recrutement, il y eut des départs au maquis. Une grande insurrection secoua la partie nord-ouest du massif de l'Aurès (Belezma, Metlili). La « Boublique » (la République, c'est-à-dire : « nous aussi voulons être libres, c'est-à-dire dominer »), symbole de liberté, fut proclamée par les conjurés. La révolte retint l'effectif de deux divisions sous les ordres du général Deshayes de Bonneval, pour cause de répression méthodique, d'octobre 1916 au printemps 1917. Malgré tout, pour l'ensemble de la guerre, le pouvoir colonial put prélever un chiffre non négligeable d'hommes et recruter aussi plusieurs dizaines de milliers de travailleurs pour les usines de la défense nationale, ce pour quoi l'Algérie fut dénommée « loyaliste » dans le discours officiel français.
Or, en Algérie, surtout dans la partie orientale du pays, les sympathies allaient à la fortune des armes du Commandeur des croyants, le sultan-calife qui avait fait appeler les musulmans au djihad par le cheikh oul islam d'Istanbul en novembre 1914. Plus la propagande française dénonçait en les Turcs les « Boches de l'islam », plus elle légitimait leur combat. De là pour les Algériens à s'engager sans hésitation sous la bannière ottomane, il y avait un pas que la plupart des hommes ne franchirent pas. La grande majorité des prisonniers algériens, regroupés au camp berlinois de Zossen-Halbmondlager, refusèrent de s'engager dans l'armée ottomane. En Algérie même — ou chez les travailleurs algériens de France — si la sympathie pour la Turquie était générale, elle ne déboucha pas davantage sur une action politique d'ensemble mûrie. Et les Français étaient bien présents, les attentes millénaristes d'un débarquement turc avaient été déçues ; bref, la masse des Algériens se réfugia dans un attentisme prudent. Ce fut cet état de non-hostilité manifeste à la France qui fut baptisé « loyalisme ».
Cela dit, il a pu y avoir d'autres formes de loyalisme : celui, intéressé, de tels notables ou de tels agents de l'administration escomptant des récompenses pour leur bonne conduite et leur efficacité dans les campagnes de recrutement, le loyalisme sincère de tels jeunes « évolués » sensibles au discours républicain sur la citoyenneté, les droits de l'homme et l'impôt du sang — ce fut en particulier le cas de jeunes élèves maîtres de l'École normale de la Bouzaréa —, le loyalisme conjoncturel répondant aux appels à l'union sacrée faits par la France dans un combat présenté, en stéréotype hâtif, comme celui de la « civilisation » contre la « barbarie ». Or, s'être crus barbares pendant si longtemps ou penser avoir été jugés tels par les maîtres coloniaux de l'heure et se retrouver soudain dans le camp des civilisés put sur le moment expliquer bien des attitudes inhabituelles, interloquées à la mesure de la nouveauté de la situation : c'était la première fois que le pouvoir colonial sollicitait autant et aussi lourdement les humains d'Algérie.
Une fois transplantées en France au début de la guerre, les jeunes recrues souffrirent beaucoup. La guerre de mouvement de 1914 provoqua des hécatombes. Ces jeunes gens, souvent sans expérience du feu et jetés inconsidérément dans l'enfer, étaient dans un terrible désarroi. Les morts, les mutilés pour cause de gelures de pieds, les catarrheux pulmonaires et les phtisiques éclaircirent les rangs des survivants. Il y eut de nombreuses paniques, des abandons du champ de bataille ou des refus de marcher. Des exécutions sommaires en forme de décimation se produisirent, attestées sans aucun doute possible par les archives, au moins en trois cas — à la 45e division d'infanterie (DI), à la 37e DI, à la 38e DI. Ce furent respectivement des Juifs d'Algérie, des Algériens et des Tunisiens qui en furent les victimes. On ne sait si de telles atrocités se reproduisirent après l'installation dans la guerre de positions. De toute façon, dès lors, les archives des divisions diminuent en volume car les ordres étaient de plus en plus souvent donnés par téléphone et de moins en moins consignés par écrit.
En tout cas, les rapports du commandement n'ont plus le même ton concernant les Algériens à partir du printemps 1915. Cantonnés à l'arrière après les hécatombes de 1914, les hommes ont été repris en main et mieux instruits. Et alors qu'en 1914, les rapports décrivaient les Algériens comme une troupe exsangue terrorisée, désormais ils les encensent, que ce soit dans l'Artois, sur la Somme, à Verdun ou au chemin des Dames. Le moral et l'esprit offensif atteignent des sommets, particulièrement en 1918 lorsque sont engagées les recrues de la classe 1917 qui se sont révoltés dans le Constantinois en 1916-1917. Les régiments de tirailleurs algériens sont même parmi les plus encensés et les plus décorés de la guerre, même si l'emphase en la matière était aussi de la bonne « politique indigène » séductrice.
Si rien ne permet de distinguer valablement le comportement des soldats français d'Algérie de celui des autres Français — les évaluations sur leur compte varient considérablement d'un observateur à l'autre —, il y eut bien une véritable intégration des Algériens dans l'armée française. Un tel phénomène dut bien peu à une mythique fidélité à une France patrie d'adoption. Surtout, l'ordre militaire se révéla finalement moins oppressif et moins discriminatoire que l'ordre colonial. Non que la discrimination eût disparu — elle subsista notamment dans les régimes des permissions parce que le commandement craignait les relations non surveillées avec les civils français dans les familles françaises —, mais le sentiment qu'au milieu de la boucherie qui broyait indistinctement les hommes, une peau en valait une autre, la fit sérieusement régresser. L'accueil favorable et parfois enthousiaste des civils français pour ces « exotiques » venus épauler la France, la reconnaissance éprouvée par eux pour les soins prodigués dans des formations sanitaires dans les mêmes conditions qu'aux Français, l'admiration pour les religieuses et les infirmières, ainsi que, plus largement, les attentions paternalistes du commandement, tout cela ne fut pas sans effet, tant il est vrai que le paternalisme ne fut tout de même pas indifférent aux colonisés enrégimentés.
L'esprit de corps joua sur la transposition de l'ordre clanique à l'ordre régimentaire, lequel fournit aux Algériens l'image séduisante d'un colonel-chef de clan à l'autorité incontestée : fossilisation nostalgique d'un âge d'or des solidarités segmentaires rigoureuses ou préfiguration de la solidarité nationale accomplie ?
La première guerre mondiale fut, pour les Algériens, fondamentale en ce qu'elle fit humer les vents de l'extérieur à 300 000 hommes jeunes, pour la première fois de leur vie. Il y avait moins de 15 000 ouvriers algériens en France en 1914. De 1914 à 1918, environ 120 000 « convoyeurs » (le nom qu'on leur donnait en Algérie) vinrent travailler en France, pour la plupart militarisés, dans un encadrement qui évoquait l'ambiance de la commune mixte. Mais pendant les quinze premiers mois de la guerre, des milliers de jeunes gens purent légalement quitter l'Algérie et se faire embaucher librement en France par des entreprises privées ; et, par la suite, un nombre indéterminé de clandestins échappa toujours au contrôle militaire. La situation misérable des travailleurs recrutés administrativement, parfois de jeunes adolescents désignés « volontaires » par leur caïd, est évoquée par des rapports, dont un, terrible et pudique, du sénateur du Rhône Paul Cazeneuve en 1917.
Les hommes s'initièrent cependant à la vie ouvrière, au monde de l'usine, à la revendication et à la grève. Ils purent parfois connaître et fréquenter des Français. De toute façon, ils contractèrent des habitudes peu compatibles avec le maintien de l'ordre colonial de naguère. La hantise de l'esprit « ouvrier de France » et le syndrome du « tirailleur libéré », qui ergote, se prend au sérieux et plus souvent qu'auparavant conteste l'autorité, faisait frémir les auteurs des rapports évoquant le nouvel état d'esprit des « indigènes » au lendemain de la guerre. Une partie notable des futurs cadres de l'Étoile nord-africaine passa par le Parti communiste ou la Confédération générale unitaire du travail (CGTU). En fait, la France, elle opprima et libéra. Elle fit connaître aux hommes transplantés la norme du travail d'usine, la technologie militaire et les images de l'efficacité industrielle ou militaire, tout en leur laissant la faculté d'opérer des réinvestissements pervers de leur acculturation : tel ce tirailleur de Sétif, Mohammed Mekdoud, traduit en 1917 en conseil de guerre pour avoir fait parvenir à sa mère son livret d'instruction sur le fusil-mitrailleur, assorti d'un mot lui demandant de le conserver soigneusement, car « cela pourrait servir plus tard ».
Le prix payé en sang par les Algériens fut, proportionnellement, à peu près le même que celui payé par les autres soldats, même s'ils moururent peut-être davantage lors des assauts qu'en secteur, où le commandement avait pris coutume de ne pas trop les y laisser se morfondre : ils étaient réputés être des troupes d'assaut. Ce fut l'honneur de Georges Clemenceau d'avoir, contre l'avis de telles compétences coloniales et des élus français de la colonie, prescrit l'égalité entre les pensions de guerre des coloniaux et celles des Français. Ultérieurement, la Ve République se montrera plus ingratement boutiquière : les pensions des soldats algériens de la guerre de 1914-1918 furent arrêtées à leur taux de 1962 tandis que celles des Français connaissaient des réévaluations régulières.
En France, l'image des « turcos » était plutôt positive. Les qualités guerrières, reconnues dans l'imagerie officielle comme dans les consciences, nourrissaient le stéréotype du guerrier essentiel dont on devait toutefois canaliser l'énergie et contenir les débordements. Réifié en combattant, l'« indigène » algérien ne cessa pour autant pas d'être un « indigène ». De leur côté, même intégrés dans l'armée française, les Algériens ne perdirent ni leur sens critique ni leur algérianité quand le regret de la patrie absente ne la fortifiait pas au contraire. Ils reconnurent la force française et furent volontiers tentés par la transposition en Algérie de ce qu'ils avaient vu et ressenti outre-Méditerranée. Dès l'après-guerre, symptomatiquement, l'école française a gagné la partie en Algérie : les écoles refusaient des élèves alors qu'on était naguère encore souvent obligé d'aller les chercher. Mais cela dans le même temps où le prosélytisme culturaliste islamique des oulémas était accueilli avec les succès que l'on connaît.
Cependant, l'image de l'Algérien resta durablement, après la guerre, celle du sous-prolétaire loqueteux, désorienté, avide de femmes françaises, dangereux chevalier de la tuberculose et de la vérole. La guerre de 1914-1918 ancra durablement des stéréotypes dévalorisants dans les consciences françaises. Non qu'il n'y ait pas eu de réelles attirances, notamment pour le mouvement ouvrier français, et de réelles imprégnations, au-delà de quelques rapports interpersonnels plus chaleureux que la méfiance ordinaire des rapports transcommunautaires. Les Algériens en retinrent des leçons à investissement différé, mais bien réel : ce fut dans le milieu des travailleurs algériens en France que l'émir Khaled El-Hassani Ben El-Hachemi dit émir Khaled connut le triomphe lors de son passage à Paris en juillet 1924. Et ce fut à Paris, deux ans plus tard, que l'Étoile nord-africaine émergea de l'Union intercoloniale.
Quelques dispositions bénignes ont bien raboté quelques-unes des aspérités les plus saillantes de la discrimination coloniale, notamment en matière fiscale. On distribua quelques gratifications, du type licences de cafés maures. Mais la grande promesse des droits du citoyen en échange du service militaire obligatoire ne fut jamais sérieusement envisagée par Paris. Elle se réduisit à quelques menues dispositions nouvelles en matière d'ascension à la citoyenneté qui ne modifièrent pas les résultats dérisoires des procédures, déjà existantes, du sénatus-consulte de 18652, et à la création d'une catégorie de semi-sous-citoyens habilités à voter à l'échelon le plus bas des élections locales, les élections aux jamaa, assemblées dépourvues de tout pouvoir réel. La loi ne faisait guère progresser la participation des Algériens aux autres élections ; et ils étaient toujours décrétés inaptes à élire des représentants au Parlement français.
À vrai dire, le lobby colonial n'avait guère eu besoin de faire pression auprès du pouvoir parisien pour maintenir ainsi un quasi-statu quo. En août 1920, la Chambre reconduisait le Code de l'indigénat, dont l'application avait été suspendue en juillet 1914. C'est que les Algériens s'étaient plu à célébrer les lendemains de guerre comme le temps mythique d'une libération anticipée. On leur avait tant promis... Les accents protestataires de l'émir Khaled, petit-fils de l'Émir Abdelkader et ancien capitaine « indigène » de l'armée française, avaient séduit la masse algérienne et l'avaient propulsée sur le devant de la scène politique « indigène ».
Un journal ouvertement « indigénophile » avant-guerre, Le Temps, devint le défenseur inconditionnel du statu quo, dans le contexte du bolchévisme, des grèves de 1919 et de 1920 qui avaient eu leur répondant en Algérie et avaient fait craindre par-dessus tout un front de classe transcommunautaire. Le pouvoir colonial avait senti passer le vent du boulet ; il se raidit, referma vite le chapitre imprudemment entrouvert des « réformes indigènes », et s'arrangea pour se débarrasser de l'émir Khaled à l'été 1923.
Les frustrations furent grandes. Conscients d'avoir aidé la France à l'heure du danger, les Algériens s'étaient sentis valorisés. Dans l'entre-deux-guerres, pour eux, l'idée que sans le matériel américain et sans les valeureux combattants algériens les Français n'auraient jamais gagné la guerre était bien ancrée. Un poète populaire de Miliana, lors de la crise de Munich, adressa au ministre Édouard Daladier des vers l'assurant que, si Adolf Hitler attaquait, ce fils spirituel de Clemenceau n'aurait rien à craindre, car ses « Banou Hachem », ses braves soldats algériens, seraient là... Répétition générale du scénario de la seconde guerre mondiale, la première enclencha le cycle des promesses non tenues et des illusions à capital érodable. Elle contribua puissamment à révéler l'Algérie à elle-même, à la hisser à l'âge des maturations, et donc des décisions politiques contemporaines. On pourra cependant difficilement s'accorder avec ceux qui ne cessent de voir l'évolution de l'Algérie au XXe siècle comme scandée par les fameuses « occasions manquées ». Faut-il rappeler que, en histoire, comme dans d'autres matières, ne peut être manqué que ce qui est tenté ? Même si l'histoire n'est jamais préécrite, même s'il est des carrefours où la décision hésite à se prendre, les blocages et les refus comportent, en système, leur propre logique.
1NDLR. Le mouvement des Jeunes Algériens est apparu avant la première guerre mondiale. Il s'agissait de petits notables issus de l'école française : instituteurs, la plupart d'origine kabyle, fonctionnaires modestes et aussi huissiers, avocats, pharmaciens, médecins. Ils se considéraient comme français et leur mouvement était seulement réformiste, sans aucune opposition à la colonisation.
2NDLR. Loi en cinq articles ayant trait d'une part au statut personnel et la naturalisation de l'« indigène musulman » et de l'« indigène israélite », et d'autre part à la naturalisation de « l'étranger qui justifie de trois années de résidence en Algérie » (appelé plus tard l' « Européen d'Algérie »).
Depuis plusieurs mois, les tensions entre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et le président états-unien sont palpables sur l'Iran, mais aussi sur Gaza. Si elles ne remettent pas en cause l'alliance stratégique entre leurs deux pays, elles reflètent en partie le rejet de la politique de Tel-Aviv par une partie croissante de l'opinion états-unienne.
Ce 28 juillet, « Donald » (Trump) et « Bibi » (Benyamin Nétanyahou) se sont rencontrés à la Maison Blanche pour la huitième fois depuis le retour du président états-unien aux manettes. Et visiblement, Trump était d'humeur maussade. Formellement, la rencontre a été « positive et productive », a déclaré sa porte-parole. Traduction en langue non-diplomatique : ça s'est assez mal passé. Le premier ministre israélien, lui, l'a trouvée « empreinte de coopération totale et de soutien mutuel »1. De fait, la rencontre a été peu amène pour Nétanyahou.
Mais celui-ci devait s'y attendre. Dans un entretien donné à Fox News juste avant leur entretien, Trump avait donné une idée de son regard sur son « partenaire ». Alors que Nétanyahou avait mené campagne pour clamer la découverte d'un nouveau site iranien de fabrication de matière fissile, sur le mont dit Pickaxe (mont de la pioche), Trump, encore sur Fox, avait minimisé le 28 au matin l'importance de cette supposée découverte : « Je n'ai pas besoin que Bibi m'en parle », avait-il lancé. Genre, c'est moi qui décide si c'est important ou pas. Surtout, la veille, il avait dit ceci : « Il y a une petite différence, mais nous sommes plutôt proches. (…) Franchement, nous sommes très gentils avec beaucoup de pays qui ne survivraient pas sans nous. Et vous savez qui ne survivrait pas sans nous ? Israël. »2 Comment s'étonner qu'à la sortie de la rencontre entre les deux hommes, le journal israélien de référence Haaretz ait titré : « Irritation de Trump, désespoir de Nétanyahou : les sourires de la Maison Blanche masquent des divisions croissantes. »
Pour contrer ce sentiment de division, un officiel israélien, le lendemain de la rencontre, a fourni au journal états-unien en ligne Axios un exposé détaillé des « trois options » que Trump leur aurait exposé :
1. Parvenir à un accord avec l'Iran. Nétanyahou a fait part à Trump de son scepticisme.
2. Maintenir le blocus naval en augmentant la pression économique sur les Iraniens.
3. Une reprise avec intensification des frappes militaires.
(…) Le responsable israélien a déclaré que Trump avait exprimé son inquiétude quant à l'impact d'une guerre sur les marchés de l'énergie et l'économie mondiale3.
Divers autres sujets ont été évoqués, en particulier l'importante réduction, sur dix ans, de l'aide militaire états-unienne à Israël. Nétanyahou aurait « donné pour instruction au secteur de la défense de travailler au développement d'un avion de chasse moderne d'ici une décennie pour que l'armée israélienne reste forte même si les Américains cessent de fournir des F-35 et d'autres avions sophistiqués ». Résumé de la version israélienne de la rencontre : rien de neuf et tout va bien.
Pourtant, ces dernières semaines, beaucoup de chroniqueurs internationaux avaient cru bientôt assister à une nouvelle extension guerrière d'une ampleur inédite au Moyen-Orient. Des responsables israéliens, en grand nombre, pronostiquaient « une opération américaine de grande envergure contre l'Iran pour le weekend [des 26-27 juillet], qui aurait probablement impliqué Israël »4. Trump ne venait-il pas de déclarer qu'il envisageait « une attaque massive sans précédent, plus importante que jamais » contre l'Iran et ses infrastructures ? On était le 23 juillet. Le lendemain, virage à 180°. Il annonçait qu'il reportait toute frappe contre Téhéran. Explication : il « ne pensait plus que le moment soit venu ».
Allez savoir, avec Donald Trump ! Aux États-Unis, des commentateurs notaient que Trump, en réalité, ne faisait peut-être que suspendre l'attaque états-unienne sur l'Iran à la demande de ses généraux, qui lui avaient indiqué que leurs forces commençaient à se plaindre d'une pénurie croissante d'intercepteurs de missiles. Vrai ou faux, le motif pour ne pas reprendre les hostilités n'avait donc rien à voir avec un supposé retour à la diplomatie. Il s'agissait de renforcer les capacités militaires. D'autres versions circulaient aux États-Unis pour expliquer la volte-face de Trump : l'opposition de quasiment tous les États arabes du Golfe pour un nouvel engrenage guerrier venait au premier rang. L'Arabie saoudite, de nouveau attaquée par les houthistes yéménites, serait vigoureusement intervenue pour empêcher une escalade.
La veille de son revirement, Trump, alors en phase guerrière, avait aussi expliqué au site Axios que si les États-Unis lançaient cette attaque contre l'Iran, « Israël rejoindrait l'opération en deux minutes si je le leur demandais ». On appréciera le « si je leur demandais »… Bref, Trump rappelait à Nétanyahou qu'il était son vassal. Mais celui-ci, doucereux, lui rendait rapidement la pareille. Dans un entretien avec Fox News, le 26 juillet, le premier ministre israélien répétait ce qui était toujours son ambition, mais que Trump a publiquement abandonné, le changement de régime : « La guerre contre l'Iran cessera lorsque le régime s'effondrera ou s'affaiblira au point de comprendre qu'il doit mettre fin à son programme nucléaire, avec ou sans accord »,5 déclarait-il. Le message était implicite : « la guerre ne cessera pas lorsque vous le voudrez, mais lorsque nous aurons assouvi nos exigences », répondait « Bibi » à son « ami » Donald. D'ailleurs, pour être plus clair, Nétanyahou indiquait à la chaine états-unienne que si l'Iran attaquait fortement Israël, son pays réagirait très puissamment, « même si les États-Unis ne reprennent pas des frappes majeures ». Bref, nous ne vous demanderons pas votre autorisation.
Donald Trump a déjà eu plusieurs conflits avec Benyamin Nétanyahou, sans que jamais l'alliance ne se brise. Aujourd'hui, ce dernier entend mettre prioritairement l'avenir de l'Iran sur la table. Cet acharnement bénéficie d'un ample soutien de l'opinion israélienne. A contrario, aux États-Unis, les études indiquent, depuis des mois, une hostilité majoritaire de l'opinion, constante et croissante, à l'engagement même des États-Unis dans la guerre contre l'Iran. Le 27 juillet, l'agence Reuters écrivait que seul un tiers des États-uniens était favorable à la poursuite de cette guerre. Cinq jours plus tôt, un sondage de Politico avait montré que les « pro-guerre » avaient perdu 13 % en l'espace de deux mois. Au sein de la mouvance MAGA (Make America Great Again) elle-même, l'hostilité à cette guerre serait devenue (légèrement) majoritaire. Enfin, 49 % des États-Uniens sont favorables à l'arrestation de Nétanyahou s'il se rend aux États-Unis, ainsi que l'a réclamé le maire de New York Zohran Mamdani6.
À l'inverse, les sondages en Israël montrent que la population juive, de manière massive, ne reproche pas à Nétanyahou de faire cette guerre mais de l'avoir mal menée et surtout pas remportée. Le 21 juin, une étude sur 3 644 personnes de l'Institut Agam, rattaché à l'université hébraïque de Jérusalem, indiquait que l'opinion israélienne considérait à 92 % les Iraniens comme les vainqueurs de cette guerre — ce qui, en l'état, est politiquement exact pour le régime, bien que les Iraniens en soient les principales victimes. Mais ils étaient aussi 63 % à rejeter le protocole irano-états-unien signé précédemment par Trump et qui prévoyait une cessation des combats. Bref, les uns veulent la fin de la guerre, les autres la guerre jusqu'à la capitulation de Téhéran. L'étude montre également une perte de confiance en Nétanyahou, y compris dans sa propre base : « Les électeurs du bloc de droite, bastion électoral du premier ministre Benjamin Nétanyahou, sont les plus sévères, 93 % d'entre eux estimant que l'Iran a remporté la confrontation7. »
Ces situations difficiles sur le plan intérieur, Nétanyahou et Trump s'y sont souvent heurtés. Mais l'un et l'autre, fin octobre puis début novembre de cette année, affronteront le verdict des urnes. L'enjeu n'est pas le même. L'élection législative est le principal vote en Israël, alors qu'aux États-Unis le scrutin de mi-mandat est indicatif d'une tendance, mais il est rarement suivi de tournants majeurs. Nétanyahou devra s'effacer s'il perd, sauf à provoquer une crise intestine inédite en Israël. Trump, lui, comme nombre de ses prédécesseurs, peut perdre l'élection au Congrès et poursuivre son chemin. S'il perd la seule majorité de la Chambre basse, il gardera l'essentiel des prérogatives d'un président. Mais si les démocrates s'emparent aussi du Sénat — ce qui reste peu probable —, Trump risque beaucoup de déboires.
Cette situation, où l'un souhaite mettre fin à une guerre sans dommage politique spectaculaire, ce qui lui permettrait de clamer l'avoir emporté contre toute évidence, peut-elle se combiner avec les « victoires totales » que le second a promises à son peuple et qu'il entend encore promettre ? Victoires contre les Palestiniens, les Iraniens, les Libanais, les Syriens, les houthistes, en attendant d'autres… La guerre, encore et encore, c'était la voie du triomphe au lendemain du 7 octobre 2023. C'est devenu le bouclier des dirigeants israéliens actuels, et tout particulièrement Nétanyahou, pour satisfaire son opinion.
Le fossé entre Trump et Nétanyahou n'est pas infranchissable, car chacun a besoin de l'autre, un peu ou beaucoup selon les circonstances. Mais ce fossé se creuse chaque jour dans les populations, l'états-unienne et l'israélienne. Du côté israélien, les perspectives sont compliquées. Amos Harel, le spécialiste des questions militaires et sécuritaires du Haaretz, s'interroge sur l'intérêt de Nétanyahou à la reprise de la guerre : « Si la guerre reprend contre l'Iran, Nétanyahou envisage d'annuler les primaires internes du Likoud [son parti, aujourd'hui dominant en Israël], s'épargnant ainsi le casse-tête d'une liste de candidats peu attrayante. »8. Prélude possible, peut-être, à une tentative de repousser la date des élections législatives, lui qui, depuis le 7 octobre 2023, s'est toujours opposé à tout scrutin en « période de guerre » ?
Nétanyahou sait que la quasi-totalité de l'opinion juive israélienne soutient sa volonté de remettre sur la table la question du nucléaire iranien. Il sait aussi les hésitations de Trump et l'opposition des États du Golfe, même les Émirats arabes unis, pourtant les plus proches d'Israël, à une nouvelle guerre. Même si une offensive de plus haute intensité s'abat sur le détroit d'Ormuz et aboutit à sa fermeture totale, il sait que le gaz qu'Israël pompe en Méditerranée suffit à couvrir 58 % des besoins énergétiques de son pays.
Ce qui préoccupe Nétanyahou, en revanche, c'est l'accord de développement du nucléaire civil signé entre Washington et Riyad le 22 juillet. Cet accord, Israël n'en a jamais voulu, du moins pas dans ses termes actuels. Israël a toujours exigé la signature d'une « normalisation » préalable des relations israélo-saoudiennes pour que l'Arabie soit autorisée au moindre développement nucléaire. Or celle-ci a signé cet accord avec les États-Unis sans qu'Israël puisse s'interposer. « MBS [le prince héritier Mohamed Ben Salman, qui dirige le pays] s'est désintéressé de toute perspective de normalisation [avec Israël], écrit Amos Harel (…). La signature de cet accord semble indiquer que l'influence de Nétanyahou sur Trump s'affaiblit »9. Le lendemain, le président états-unien a laissé entendre que cet accord sur le nucléaire impliquait l'adhésion de Riyad aux accords d'Abraham, mais il est évident que l'Arabie n'y est pas prête.
Pour résumer, si l'alliance israélo-états-unienne continue d'être formellement indéfectible, les sujets de désaccord se multiplient. Prochain conflit attendu : Trump envisage de vendre à la Turquie des avions de chasse F-35, ce que les États-Unis lui refusent depuis 2019, et à quoi Israël s'oppose virulemment. Interrogé par la presse turque dans son avion officiel Air Force One, à la veille de sa rencontre avec Nétanyahou, Trump a répondu : « Personne ne me dit ce que je devrais vendre ou pas »10. Ni à qui, probablement.
Quant à Gaza, après avoir laissé Israël saboter toutes les exigences de son « plan de paix » présenté fin septembre 2025, en déplaçant les populations, en s'emparant de plus encore des terres et en tuant un millier de Gazaouis, Donald Trump annonçait, le 31 juillet, la poursuite de la mise en œuvre de son « plan ». Rien de neuf, encore, mais le ton du contenu du document est inacceptable pour Israël. Il ambitionne un processus qui « garantirait le retrait complet d'Israël de la bande de Gaza » et de « lancer une voie politique crédible menant à l'autodétermination et à la création d'un État palestinien »11. Ce plan contient d'autres points, notamment le désarmement du Hamas auquel ce dernier aurait consenti. Mais pour la classe politique israélienne, dans son immense majorité, et aussi pour l'opinion publique, ces deux mots, « État » et « autodétermination », sont inadmissibles. « Non à un État palestinien » est le ciment des débats publics. Même si on peut penser que ce nouveau « plan » n'aura pas plus de succès que les précédents proposés par Trump - le nombre de morts à Gaza a battu tous les records en août 2026 (plus de 150) -, les Israéliens commencent à se sentir très seuls. Et Trump a expliqué qu'il serait « très déçu » si Israël le bloquait.
1Katya Rogers, « Behind closed doors, Trump huddles with Netanyahu and Zelensky », The New York Times, 28 juillet 2026.
2Associated Press & Al Jazeera, « Trump expresses his frustration with Netanyahu before the White House meeting », 28 juillet 2026.
3Barak Ravid, « Inside Bibi's pivotal White House meeting with Trump », Axios, 29 juillet 2026.
4Jonathan Lis, « Israel braced for major attack in Iran as Trump signals more time for talks », Haaretz, 25 juillet 2026.
5Aaron Glick,« Iran war will end when regime fall's or ends its nuclear program », Jerusalem Post, 26 juillet 2026.
6« Americans would back US arresting Netanyahu, poll shows, echoing Mamdani », USA Today, 29 juillet 2026.
7Megan Messerly, « A politically impossible situation' : New poll shows Trump voters losing patience with Iran war », Politico, 22 juillet 2026.
8Amos Harel, « Israel's security officials warn Netanyahu's political interests could reignite Iran war », Haaretz, 24 juillet 2026.
9Amos Harel, op. cit.
10« Trump écarte l'opposition de Nétanyahou à une éventuelle vente de F-35 à la Turquie », Bosphorama, 28 juillet 2026
11« Texte intégral de l'accord prévoyant le désarmement du Hamas et le retrait d'Israël de la bande de Gaza », Times of Israël, 31 juillet 2026.
A l'occasion du sixième anniversaire de l'explosion d'un dépôt de nitrate d'ammonium dans le port de Beyrouth, qui a fait deux cents morts, des milliers de blessés et des dégâts considérables, nous republions un texte de réflexion sur ce terrible événement. Quelles sont les conséquences de ce drame pour un peuple libanais épuisé ? Comment le pays va-t-il se sortir de la faillite de ses élites politiques et utiliser l'aide internationale, après sa gestion désastreuse de la situation des réfugiés syriens ? Éléments de réponse, en compagnie du poète Mahmoud Darwich.
Le spectacle […] est l'autoportrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions de l'existence.
Guy Debord, La société du spectacle
Le spectacle de la déflagration du 4 août 2020 continuera à résonner longtemps dans les esprits de certains Libanais comme un crime impardonnable. Mais uniquement pour certains. Pour d'autres, le crime sera vite oublié, banalisé par d'autres urgences plus ou moins graves, terni par des nouveautés plus éclatantes, remplacé par des crimes dernier cri et de nouveaux spectacles.
L'oubli est l'allié principal de tous les criminels, depuis la loi d'amnistie générale qu'ils ont — eux-mêmes, toujours les mêmes — votée en août 1991, au lendemain de la guerre du Liban (1975-1990).
Bien plus que la convergence de leurs intérêts criminels, c'est d'abord l'oubli des atrocités par d'autres atrocités qui constitue pour eux la principale garantie de la permanence de leur domination. Ils savent d'expérience qu'ils ont longtemps commis l'abominable et l'impardonnable. Et qu'aucun tort n'a été réparé.
Bientôt, une nouvelle amnistie à l'horizon. Et un nouveau pacte national, une nouvelle union nationale ? À la demande d'Emmanuel Macron, dira-t-on ? Et de nouveaux crimes perpétrés par les mêmes criminels, l'aide internationale aidant ?
Après l'explosion, retour du courant électrique dans les quartiers sinistrés de la ville. Avant le 4 août, Beyrouth sombrait dans le noir total pendant des semaines. Une à deux heures d'électricité par jour, au grand maximum. L'explosion a-t-elle mis fin aux multiples rationnements d'électricité, d'eau et de devises étrangères ?
L'oubli dont il est question ici n'est pas le refoulement inconscient ou répressif d'images trop douloureuses pour être maintenues dans la mémoire collective. Pour rappeler, en la détournant, une formule de Guy Debord, l'oubli dans son sens politique n'est pas la suppression d'une série d'images, mais un rapport social entre des personnes, un rapport de domination médiatisé par une succession d'images. Tout est dans l'art de la mise en scène.
Nous allons la brûler, cette ville.
Nous devons la brûler, cette ville.
Ne serait-ce que pour lui donner un peu plus d'éclat.
Visages sur les murs, martyrs à peine sortis de la mort et des presses. Mort qui rejoue sa propre mort, qui chasse celle qui l'a précédée pour prendre sa place sur son coin de mur.
Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli
Le 4 août 2020, deux explosions au port de Beyrouth détruisent plusieurs quartiers du centre de la capitale, causant des centaines de morts, des milliers de blessés, des centaines de milliers de déplacés et de sans-abris. Leur nombre exact est difficile à déterminer, tant les compteurs de la mort sont (eux aussi) trafiqués. Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.
Sur les murs de Beyrouth, la représentation iconographique des martyrs a toujours attendu sagement les nouveaux martyrs, à peine sortis de la mort et des presses. Privés d'apparence, les anciens martyrs retournent lentement hors monde, dans les catalogues et les archives mal entretenus de notre historiographie.
Il en va tout autrement des drapeaux et des slogans des partis. Et des images de leurs chefs.
Je me réveille et, dans les habits de mon cadavre, je cherche trace de moi.
Et nous rions : Nous sommes encore en vie,
Tout comme le reste des gouvernants.Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes
Le samedi 8 août, appelé « samedi de la vengeance » par les groupes protestataires, les forces de l'ordre ont brutalement réprimé des centaines de milliers de manifestants, à quelques kilomètres de l'épicentre des explosions, quatre jours après la catastrophe. Aucun artifice n'a été épargné dans cette mise en scène de la brutalité d'une mort qui veut rejouer sa propre mort : des grenades lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des balles réelles, des armes illégales comme les balles à grenailles de plomb, et des snipers de l'armée tirant à tout hasard au jeu de la loterie de la mort.
Au bilan, au moins 250 blessés dont 65 gravement1.
Ordre contre Ordre. L'Ordre des avocats constitue déjà un dossier sur l'affaire pour déposer une plainte contre les forces de l'ordre, alors que l'État justifie les dizaines d'arrestations en annonçant que 105 militaires et 70 policiers ont été blessés par la violence des manifestants.
Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.
Spectacle contre spectacle. Les forces de l'ordre observent complaisamment les manifestants qui occupent quatre ministères et les locaux de l'Association des banques du Liban. L'armée se charge par la suite de vider les lieux et procède le lendemain à l'arrestation des coupables qui, dans les locaux occupés, ont détruit les photos du président de la République.
Ma blessure leur était l'exposition d'un touriste qui aime collectionner les photos.
Mahmoud Darwich, « Passeport » in Ma bien-aimée se réveille
Il y eut d'abord la visite des lieux par le président libanais Michel Aoun, le 5 août à l'aube. Incognito. Puis retour sur la scène du crime de son homologue français, le jeudi 6 août, pour un bain de foule.
Deux visites, qui dépassent de loin tous les pronostics des poètes. Nos plaies seront enfin autant d'occasions de mendier l'aide internationale.
Le 7 août, le président Aoun et le chef du Hezbollah se félicitent mutuellement de ce que l'isolement du gouvernement libanais sur la scène internationale a été enfin levé après l'explosion de Beyrouth qui « a mis fin au blocus imposé au Liban et ouvert la voie aux aides financières internationales ». Pourtant, la déclaration de la Conférence de soutien et d'appui des pays donateurs organisée le 9 août 2020 à l'invitation du président Macron et du Secrétaire général des Nations unies António Guterres a bien rappelé que les aides d'urgence ne passeront pas par les canaux étatiques, et que le soutien de la communauté internationale sera « coordonné sous la direction des Nations unies, et déployé directement à la population libanaise »2.
Ce fait n'est pas nouveau, puisque la dernière Conférence économique pour le développement du Liban par les réformes avec les entreprises, dite Conférence CEDRE, avait promis en avril 2018 à l'État libanais une aide internationale de 11 milliards de dollars (9,3 milliards d'euros) si le pays engageait une véritable réforme de ses institutions politiques. Or, il semblerait que l'État libanais peine à attirer des fonds de soutien, tant ses dirigeants sont soupçonnés de détournements d'argent organisés dans le cadre de ce qui semble devenir la marque du système : le clientélisme politique.
Avec l'enlisement du pays dans sa crise économique et financière en 2019, les négociations avec le FMI semblent également buter sur les mêmes obstacles : l'absence de volonté sérieuse de la part des dirigeants de réformer le système politique.
Résultat : Un espace pour l'abri.
[…]
Beyrouth — Rue dans des navires.
Beyrouth — Port pour le regroupement des villes. _ […]
Connais-tu un à un les tués ?
Je reconnais les amoureux à leurs regards.Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes
Il faut le dire. Puis l'oublier.
C'est la crise des réfugiés syriens qui constitue la toile de fond de ce tableau sinistre. Et c'est un fait rarement souligné dans les médias locaux et internationaux : le Groupe international de soutien au Liban (GISL) qui a organisé la Conférence CEDRE, et que Macron entend mobiliser aujourd'hui pour le peuple libanais, est lui-même né de l'expérience de la gestion étatique de la crise des réfugiés.
C'est cette histoire qui mérite d'être retracée, s'il faut comprendre la trame des négociations qui se jouent quand le malheur d'un peuple se vend en spectacle sur le marché de l'aide humanitaire.
Pourquoi leur demande-t-on tant d'oubli ? Qui peut leur fabriquer une mémoire nouvelle, ombre brisée d'une vie lointaine dans un carcan de métal hurlant ?
Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli
Depuis le début de la guerre en Syrie en mars 2011, l'afflux d'un million et demi de réfugiés syriens au Liban a constitué aux yeux des gouvernements successifs une opportunité pour capturer l'aide internationale (là les compteurs ne fonctionnent plus : beaucoup trop de zéros). L'État a commencé par créer un fonds spécial (hors budget) pour les réfugiés ne relevant pas des lois des finances publiques, destiné à recevoir l'aide des donateurs internationaux, en violation flagrante de tous les principes constitutionnels relatifs aux finances de l'État. Heureusement, la communauté internationale n'a pas suivi, préférant acheminer l'aide via le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et les ONG, et le fonds est resté vide malgré les discours alarmants de l'élite politique.
Le 25 septembre 2013 est créé sous l'égide de l'ONU le Groupe international de soutien (GIS) au Liban pour l'aide aux réfugiés et aux communautés libanaises d'accueil, l'appui aux forces armées libanaises et le soutien à l'économie, en présence du président libanais de l'époque Michel Sleiman, du président de la Banque mondiale et des ministres des affaires étrangères français, britannique, russe notamment. Aussi, l'année 2014 a été une véritable campagne de levée de fonds pour faire face à la crise des réfugiés que l'État libanais qualifie de « danger existentiel ». Ainsi, à l'ouverture d'une réunion du GIS à l'Élysée en mars 2014, le président Michel Sleiman, affirme que la présence de millions de réfugiés syriens représente « un danger existentiel qui menace l'unité libanaise ». Ces propos viennent soutenir une initiative du GIS qui annonce la création d'un fond multidonateurs pour le Liban, administré par la Banque mondiale.
Néanmoins, ces tentatives de collecte d'argent ne porteront pas leurs fruits, tant l'acharnement des dirigeants libanais semble suspect, comme le montre un rapport de 2016 du Sénat français : « Le gouvernement [libanais] milite pour une majoration de l'aide internationale, tablant sur la somme de 4,9 milliards de dollars [4,14 milliards d'euros] annuels. Il souhaite une gestion directe des crédits, regrettant que les financements soient accordés aux organisations non gouvernementales. Le HCR estime de son côté les besoins de financement à 2,4 milliards de dollars » [2 milliards d'euros].
Après l'échec de ces campagnes de levées de fonds, le gouvernement libanais a radicalement modifié sa politique à l'égard des « déplacés » syriens, le statut de réfugiés leur étant dénié par un pays qui n'est pas signataire des Conventions de Genève. La frontière syro-libanaise a été officiellement fermée le 20 octobre 2014, décision suivie par le durcissement des conditions de séjour et de travail pour les ressortissants syriens. À partir de cette date, dans les discours officiels, c'est l'État libanais qui prétend refuser l'aide internationale. Elle serait suspecte, représentant un danger pour le Liban, car liée à un projet d'implantation définitive des réfugiés (tawtin).
Puisqu'ils se sont avérés moins rentables que prévu, ces réfugiés sont désormais appelés à rentrer chez eux, comme l'exprime la position officielle du ministre des affaires étrangères Gebran Bassil, lors de la réunion de Bruxelles de février 2019.
J'interroge l'islam dernier :
Au commencement était le pétrole
Ou l'indignation ?Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes
Aujourd'hui, de nouveaux spectacles attendent leur tour, pour accéder à la sphère de l'apparence dans l'espace public des opinions. Déjà se profilent à l'horizon les débats pour les nominations du prochain gouvernement après à la démission du cabinet du premier ministre Hassan Diab, le lundi 10 août. Peut-être aussi des élections parlementaires anticipées ?
Une constellation d'images colonisera le monde vécu pour laisser le crime dans l'ombre, et les criminels hors champ.
The show must go on. Emmanuel Macron n'a-t-il pas annoncé une programmation sensationnelle pour l'automne 2020, avec un nouveau pacte national et une refondation du système politique, l'aide internationale aidant ?
Et pourquoi pas, dans les coulisses, des négociations sur le destin des réfugiés ou la délimitation des frontières maritimes et du potentiel pétrolier du pays ?
L'immeuble offrait à ses habitants le spectacle du toit ridé de la mer, façade de verre désormais tournée vers le massacre à ciel ouvert.
Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l'oubli
Le soir de la catastrophe, le 4 août 2020, les rues de Beyrouth rejouent leurs scènes de guerre. Les hôpitaux de la capitale, endommagés par les explosions, peinent à recevoir des milliers de blessés. Dans les ruines de leurs ruelles et de leurs appartements, les rescapés cherchent des cadavres sous les débris, et aussi à sauver ce qui reste de leurs propriétés : quelques bijoux, et des billets de banque que l'on a eu le malheur d'économiser sous les matelas, depuis que les banques libanaises ont limité les retraits des dépôts et instauré un contrôle de facto des capitaux, en octobre 2019, dans un contexte de dépréciation — elle aussi spectaculaire — de la livre libanaise.
Des habitants fouillent les décombres de leurs ruines à la recherche d'un billet perdu. En devise étrangère de préférence.
Le lendemain, on commence à déblayer ce qui reste de ses murs.
Bien entendu, faute de pouvoir se tourner vers le Haut Conseil des secours qui n'a toujours pas entamé son enquête sur le terrain, les Beyrouthins n'oublient pas de prendre en photo l'ampleur des dégâts avant de commencer les travaux, au cas où il s'agirait un jour de faire valoir leurs blessures devant une commission internationale ou des ONG en charge de les indemniser.
Ordure envolée des degrés vers le trône.
Architecture de la décomposition et de la recomposition,
Mêlée des passants sur les trottoirs au soir précédant le séisme.
Elle s'est retournée contre nous et nous a tourné le dos.
Son urbanisme, les lignes du monde marchant vers le nouveau marché.
Un monde qui s'achète et se vend, grimpe ou chute au gré des taux du dollar
Et de l'once de l'or qui grimpent ou chutent au gré de la variation des prix du sang oriental.Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes
1Janie Gosselin, « La presse à Beyrouth : les blessures des manifestants font craindre un durcissement », La Presse, 10 août 2020.
2Communiqué final de la Conférence internationale de soutien et d'appui à Beyrouth et au peuple libanais, fort de Brégançon, 9 août 2020.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur les raisons de son silence, la mort de proches à Gaza — dont celle de la tante de son épouse Sabah —, la réduction de l'aide humanitaire et une situation qui empire chaque jour, à Gaza comme en Cisjordanie.
Samedi 25 juillet.
Salut les amis. Toujours vivant.
Chers lecteurs, chères lectrices, cela fait longtemps que je n'ai pas donné de nouvelles, et je vous prie de me pardonner. Je sais que vous vous êtes inquiétés et que les informations sur Gaza vous manquent. J'ai eu quelques soucis de santé, mais ensuite, je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas repris l'écriture. Sabah, ma femme, me demandait souvent : « Pourquoi n'écris-tu pas ? » Le problème, c'est que je n'avais pas de réponse. Depuis plus d'un mois, je vivais avec un cerveau qui voulait parler de tout, et un cœur saturé de chagrin et de tristesse qui n'avait pas envie de parler. Peut-être que ce génocide qui ne cesse pas depuis trois ans, ces catastrophes et massacres quotidiens, ce stress permanent pesaient trop lourd.
Il y a beaucoup de choses à raconter et, en même temps, la communauté internationale n'a rien à dire. Rien de ce qu'il se passe à Gaza n'a d'écho dans le silence du monde. Ni dans mon propre silence que je ne comprends pas moi-même. De quoi était-il fait ? Peut-être que j'avais simplement besoin de me reposer. Peut-être que j'étais arrivé à un point où j'avais besoin de ne rien dire, où je n'avais plus rien à dire.
Pendant le mois écoulé, nous sommes passés par de grands moments de tristesse. Sabah a perdu sa tante, pas à cause d'un bombardement, mais à cause des rats. Oui, à cause des rats. À Gaza, vous le savez, plus de 1,5 million de personnes vivent toujours sous des tentes dans des camps de fortune. Ces gens sont entassés les uns à côté des autres, concentrés dans 30 % de la surface de Gaza, c'est-à-dire à peu près 120 kilomètres carrés. Récemment, et surtout avec la chaleur, la majorité de ces tentes ont été attaquées par les rats, par les souris, par les reptiles, par les rongeurs.
Quand ils installent leurs bâches, les déplacés essaient de trouver un mur auquel adosser leur abri, afin d'économiser les toiles sur un côté, et pour avoir un pan solide où planter des clous, par exemple. C'est ce qu'avait fait la tante de Sabah. Elle n'avait été déplacée qu'une fois, contrairement à la majorité des Gazaouis, qui ont dû errer d'un endroit à un autre sous les attaques israéliennes. Elle était originaire du quartier de Shejaya — dans l'est de la ville de Gaza —, qui a été complètement rasé par l'armée israélienne. Elle avait fini sous une tente dans le centre de la ville. Cette tente, elle l'avait plantée contre le mur resté debout d'une maison détruite. Il a fini par s'effondrer sur la famille : les rats avaient creusé des trous sous ses fondations fragiles. Toute la famille s'est retrouvée à l'hôpital. Huda est morte au bout de quelques jours. Qu'elle repose en paix. Sa fille a été amputée d'une jambe. Elle est diabétique, ce qui va aggraver ses souffrances.
Il y a aussi l'histoire de cet ami que vous connaissez peut-être, le rappeur palestinien Ayman Mghames1 qui travaillait avec moi quand j'étais fixeur. Il m'aidait pour les contacts avec les journalistes et pour les traductions. Il a eu la chance de pouvoir quitter Gaza avec sa femme et ses enfants, et est actuellement en France. Malheureusement, il n'a pas pu faire évacuer sa mère, ainsi que son frère et sa famille. Sa belle-sœur a été transférée avec ses enfants en Égypte, où elle est traitée pour un cancer. Le frère d'Ayman était resté à Gaza avec sa mère. Mais il souffrait d'une insuffisance rénale qui lui a été fatale, faute de soins adéquats. Qu'il repose en paix.
Ce n'est qu'un mort parmi tant d'autres. Chaque jour, on apprend la mort d'un ami proche, d'un voisin, dans un bombardement ou à cause d'une maladie non soignée. Tout cela dans le silence du monde entier. Bien sûr, je ne parle pas des populations. Je sais qu'il y a une forte mobilisation, que ce soit en France ou ailleurs, et je sais que beaucoup de lecteurs et lectrices attendent mon journal parce qu'ils veulent savoir ce qu'il se passe à Gaza. Ils veulent savoir la vérité, connaître la réalité.
Je parle du silence des dirigeants et des décideurs de la communauté internationale. Nous sommes étranglés par l'occupation, massacrés par les Israéliens, dans une impunité totale, à Gaza comme en Cisjordanie où les colons armés attaquent sans cesse les villages. L'objectif, c'est la déportation des Palestiniens. Le plan est désormais sur la table. En Cisjordanie, il est mis en œuvre par les colons, protégés par l'armée d'occupation. Des agences de presse ont récemment rapporté la version israélienne d'une attaque de colons contre un village proche de Naplouse : des « randonneurs » auraient été « attaqués » par des Palestiniens. De paisibles promeneurs amateurs de nature parcourant les territoires palestiniens pour en admirer les paysages auraient donc été agressés par des terroristes sanguinaires qui détestent les sacs à dos.
Il s'agissait en réalité d'une milice de colons armés de fusils M16 venus, comme à leur habitude, harceler et brutaliser les habitants. Un jeune Palestinien a saisi l'arme du chef de bande et l'a tué sur le coup. Les « randonneurs » ont le droit d'attaquer les villages, de brûler les mosquées et les champs, de tuer qui ils veulent. Les Palestiniens qui veulent simplement vivre sur leurs terres n'ont pas le droit de gâcher leurs promenades.
Comment relier ces deux réalités, celle de la propagande israélienne et celle du terrain ? Là aussi, je ne savais que dire, et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai gardé le silence pendant un moment. La réalité, la voici : à Gaza, la situation est de pire en pire. Le génocide continue. L'eau potable devient rare. Les ONG internationales, même les ONG onusiennes, sont en train de réduire leur activité dans l'enclave. La majorité de la population dépend de l'aide humanitaire qui diminue de plus en plus. Le responsable des situations d'urgence du Programme alimentaire mondial (PAM) vient d'annoncer que « ce mois-ci, l'aide en espèces qui était destinée à 75 000 personnes a été réduite de 25 %, tandis que 220 000 foyers ont vu leurs rations alimentaires divisées par deux », ajoutant que « d'ici le mois d'octobre, le PAM devra procéder à des coupes bien plus importantes à moins que des financements supplémentaires ne soient obtenus »2. Il a averti qu'une nouvelle famine risquait de s'installer à Gaza en décembre prochain. L'ONG World Central Kitchen (WCK), qui livrait jusqu'ici 1 500 000 repas par jour aux cuisines communautaires, a divisé son aide par deux. La diminution de l'aide humanitaire touche aussi l'emploi. Beaucoup d'habitants de la bande de Gaza employés par des ONG internationales ou des associations locales ont été licenciés.
Le soutien de la diaspora tend pareillement à diminuer. Depuis le début du génocide, de nombreuses familles gazaouies étaient soutenues par leurs amis, par leurs frères, par leurs familles à l'étranger qui leur envoyaient régulièrement de l'argent, ou à travers des cagnottes en ligne. Trois ans après, beaucoup de ces familles n'ont plus les moyens de financer leurs parents. Ceux qui en ont les moyens, ainsi que les donateurs des cagnottes, peuvent se lasser devant une situation sans issue. Et surtout, les Palestiniens de l'étranger peuvent être trompés par les images renvoyées par des médias occidentaux et israéliens qui prétendent que c'est la belle vie à Gaza. On nous parle d'un « cessez-le-feu » qui n'existe pas. On nous montre des épiceries où l'on trouve du chocolat, du Nutella et du ketchup. Ils ne montrent pas les 1,5 million de personnes qui vivent sous des tentes dans des conditions de vie atroces. Ils ne montrent pas le système de santé quasi anéanti, les enfants qui courent après les camions-citernes pour récupérer un peu d'eau, qui font la queue dans une chaleur torride pour un plat de lentilles. En France, la canicule a quand même fait des milliers de morts malgré un bon système de santé. Imaginez ses effets à Gaza, sur des enfants, et des personnes âgées qui vivent sous des bâches. Sous le soleil, ces bâches et ces toiles de tente se transforment en serres où les gens brûlent.
Gaza est aujourd'hui étranglée économiquement, plus que militairement. Pendant la période la plus intense du génocide, les prix de l'alimentation pouvaient être multipliés par 100. Un kilo de pommes atteignait 100 shekels (près de 29 euros), et l'on trouvait quand même des acheteurs. Aujourd'hui, le kilo de pommes est à 10 shekels (près de 3 euros), mais presque plus personne ne peut se l'offrir. Les gens qui avaient un peu d'argent n'en ont plus du tout. Ceux qui avaient un peu d'économies les ont perdues. J'ai dépensé presque toutes mes économies dans ce génocide. Je n'arrive plus à fournir à mes enfants une vie normale.
Tous les jours, il y a des bombardements, tous les jours il y a des morts soit dans les frappes, soit par manque de soins, comme le frère d'Ayman. Ceux qui souffrent de maladies graves — cancer, insuffisance rénale, problèmes respiratoires et dermatologiques —, ceux qui ont été amputés ne peuvent être soignés. Tous ces malades sont en train de mourir silencieusement, mais dans de grandes souffrances. Les Israéliens nous tuent aussi par le manque d'hygiène. Les rats attaquent des bébés. Selon Bassem Zaqout, directeur de l'organisation Palestinian Medical Relief Society (l'Association de secours médical palestinien, PMRS) :
Il y a eu 3 958 fausses couches chez des femmes enceintes au cours du premier semestre 2026, à cause des déplacements sur des routes dégradées et à bord de moyens de transport non sécurisés, de l'état de peur permanent provoqué par les bombardements, ainsi qu'aux conditions de vie extrêmement difficiles : dormir à même le sol, absence d'eau chaude et de produits d'hygiène, et propagation de conditions sanitaires insalubres dans les camps de déplacés.
Et puis, dans cet océan de misère, il y a les nouvelles fortunes nées des divers trafics, souvent en liaison avec les Israéliens. Ces nouveaux riches aiment se montrer. Ils paradent dans des voitures à 100 000 euros, voire à 200 000 euros. Ils achètent des terrains, des maisons, ou ce qu'il en reste, et les reconstruisent, ce qui coûte une fortune à cause du manque de matériaux, mais les trafiquants trouvent les moyens de s'en procurer au prix fort.
La guerre a déchiré le tissu social de Gaza. Bien sûr, il y a toujours des cas de solidarité entre les familles, mais faute de moyens, faute d'argent, faute de tout, c'est de plus en plus « chacun pour soi ». On est en mode survie, parce qu'il n'y a pas de vie à Gaza. C'est le plus fort qui reste en vie. Le plus fort financièrement, le plus fort physiquement, qui peut chercher du travail, et qui est le premier servi dans les queues pour l'aide humanitaire et pour l'eau. Les moins forts appartiennent à la catégorie de ceux qui vont mourir.
Tout cela, c'était sans doute la raison de mon silence. L'impression d'avoir le cœur plein de choses à dire, mais en même temps de ne pas arriver à les dire. C'est l'effet de trois ans d'un génocide sans fin. Et surtout de ce sentiment de ne pas être écouté. Cette « communauté internationale », ces gouvernements qui nous voient, qui nous entendent, qui voient tout ce qu'il se passe… Pourquoi nous traitent-ils ainsi ? Pourquoi ne nous considèrent-ils pas comme des êtres humains ? Pourquoi cette impunité d'Israël ? Pourquoi cet État est-il intouchable ? Pourquoi ces massacres, ce terrorisme d'État ? Ils disent clairement qu'ils veulent nous déporter, qu'ils veulent chasser la population de Gaza et y installer des colonies. Et l'Occident ne bouge pas. Peut-être que j'avais besoin de me taire, de réfléchir à ce que nous sommes en train de vivre. Parce que notre société a changé. Nous avons changé. Nous essayons de continuer à vivre, de trouver des moments de joie, mais nous y arrivons de plus en plus rarement.
La stratégie israélienne a évolué. Elle utilise maintenant l'effet grenouille. Au lieu de nous tuer directement et en masse, ils nous exterminent à petit feu, comme une grenouille plongée dans une eau qui se réchauffe graduellement. Elle ne le sent pas, et, quand l'eau bout, il est trop tard. Pour les Israéliens, leur ministre de la défense en 2023 Yoav Gallant (inculpé par la Cour pénale internationale de « crimes de guerre » et de « crimes contre l'humanité ») l'a dit, nous sommes des « animaux humains ». J'écris ces mots avec une grande tristesse. D'habitude, c'est mon cerveau qui parle, mais là, c'est mon cœur. Je sens que la communauté internationale sait très bien qu'à la fin, la grenouille va mourir.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux pour les correspondants de guerre et le quotidien Ouest France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.
Entre avril et juin 2026, trois procès se sont ouverts en Syrie, afin notamment de juger deux cousins de l'ancien président Bachar Al-Assad accusés de crimes de guerre. Le processus de justice de transition mis en place par les nouvelles autorités syriennes est critiqué par une partie de la société civile. Il constitue néanmoins une avancée notable après des décennies d'impunité.
Au premier étage du Palais de justice de Damas, un imposant bâtiment gris aux murs jaunes défraîchis, des justiciables ordinaires déambulent dans les couloirs poussiéreux, accompagnés de leurs avocats en costumes. Face à trois rangées de policiers, équipés de casques et de boucliers antiémeutes, un petit groupe d'une dizaine d'hommes se distingue. Ils discutent à voix haute, accoudés à une balustrade. Tous sont originaires de la ville de Deraa, dans le sud-ouest de la Syrie. Certains d'entre eux sont venus témoigner au procès d'Atef Najib, cousin de Bachar Al-Assad et premier haut dignitaire de l'ancien régime à être jugé en Syrie.
Ce 23 juin, se tient la quatrième session du premier procès relevant de la justice transitionnelle1 du pays, débuté il y a deux mois. L'audience se tient à huis clos devant la quatrième Cour criminelle, dans une salle d'audience flambant neuve, spécialement créée pour accueillir tous les futurs procès des anciens responsables ou collaborateurs du régime Assad.
Le temps paraît long pour Mohammed Ayyash, 38 ans, qui attend que justice soit rendue depuis quinze ans. Il est l'un des treize témoins auditionnés lors de la session et s'apprête à faire face à Atef Najib, stoïque dans une grande cage d'acier, vêtu d'une tenue de prisonnier beige et brun. Mohammed Ayyash est le frère d'Houssam Ayyash, l'un des deux manifestants tués par les forces de sécurité syriennes le 18 mars 2011, premier jour de la révolution contre le régime baathiste. Ce jour-là, des centaines de manifestants s'étaient regroupés dans la cour de la mosquée Al-Omari, pour demander la libération de 21 enfants détenus depuis trois semaines par la Sécurité politique de Deraa. Leur tort ? Avoir écrit sur les murs de leur école le mot « liberté » et la fameuse phrase « Ton tour arrive, docteur » — en référence à Bachar el-Assad, ophtalmologiste de profession — dans la foulée des révolutions arabes en Tunisie et en Égypte.
Près d'un mois après le meurtre de son frère, le 15 avril 2011, l'armée assiège Deraa et ratisse les maisons :
Ils ont fouillé notre maison et compris que j'étais le frère de Houssam. Ils m'ont conduit à la branche de la sécurité de Deraa et m'ont dit qu'ils possédaient des photos me montrant sur les épaules des manifestants, en train de crier des slogans. J'ai ensuite été torturé pendant plusieurs jours. Atef Najib a fait tuer mon frère et a fait torturer des enfants. Il doit être exécuté sur la place du 18-Mars à Deraa.
« J'ai confiance en l'intégrité de nos juges. Certains trouvent la justice trop lente, mais c'est parce que de nombreuses victimes témoignent et qu'une place importante leur est accordée pour raconter leurs histoires », ajoute Mohammed Ayyash.
Ahmed Al-Charaa, le président par intérim syrien, a manifesté sa volonté d'accélérer les procès de justice transitionnelle, alors que la colère monte au sein de la population. Depuis le 10 juin, un mouvement de contestation secoue la ville de Deir ez-Zor, grande ville de l'Est syrien, pour demander l'arrestation et le jugement de personnes liées au régime Assad. D'autres manifestations similaires se sont tenues à Palmyre, Alep, Idleb, Lattaquié ou Damas.
Depuis la chute de l'ancien pouvoir, en décembre 2024, les actes de vengeance se sont également multipliés, en particulier dans les gouvernorats de Homs et de Hama, à la forte diversité confessionnelle, où vit notamment une partie de la communauté alaouite, accusée d'avoir soutenu Bachar Al-Assad pendant la guerre. Dernier exemple en date : le 15 juin, dans la ville de Kafr Takharim, dans le nord-ouest d'Idleb, un homme membre d'une milice pro-Assad, a été lynché par une foule en colère.
Face à la colère grandissante, le gouvernement syrien a assuré que ses services avaient arrêté environ 6 000 militaires et membres des moukhabarat (services de sécurité) de l'époque d'Assad. En outre, deux autres procès ont démarré en juin devant la quatrième Cour criminelle : celui de Wassim Al-Assad, cousin de Bachar Al-Assad, accusé de diriger une unité paramilitaire responsable de crimes de guerre et de trafic de drogue, ainsi que celui de l'ancien grand Mufti, Ahmad Badreddin Hassoun, qui était chargé d'émettre des décrets religieux au nom du gouvernement syrien.
Certains avocats comme Anwar Al-Bunni, connu pour avoir traqué les criminels de guerre syriens en Europe, considèrent cependant que ces actions en justice restent prématurées. « Ces procès sont un simulacre de justice, qui vise avant tout à répondre à la colère populaire. Il faut former des juges capables d'appliquer les normes de la justice internationale et de mener de véritables investigations », plaide l'avocat, qui redoute une justice expéditive. « Atef Najib était certes directeur de la branche de la sécurité politique à Deraa, mais nous ne disposons pas de preuves démontrant qu'il a donné des ordres pour tuer ou torturer des enfants. Il a aussi été rapidement démis de ses fonctions », poursuit-il. Selon plusieurs médias2, la chaîne de responsabilités dans la torture des enfants de Deraa serait plus complexe que celle présentée lors du procès. Une fois les enfants arrêtés, ces derniers auraient été transférés et torturés à la « branche 235 », surnommée « branche Palestine », l'une des pires prisons du régime, gérée par les services de renseignement syriens.
L'avocat des droits humains s'inquiète aussi d'une base juridique fragile pour des procès aussi importants. En vertu du Code pénal syrien, les homicides sont prescrits au bout de dix ans, et les actes de torture, qualifiés de délits, sont prescrits au bout de cinq ans, alors que les faits pour lesquels Najib est poursuivi remontent à 2011. « La quatrième Chambre criminelle est une juridiction nationale dont la compétence se limite aux crimes de droit commun, elle ne dispose d'aucune base légale pour juger des crimes de guerre », relève Anwar Al-Bunni.
Fakhr Al-Din Al-Aryan, président de la quatrième Chambre criminelle, a déclaré que les procès se déroulaient conformément au droit national syrien, tout en s'appuyant sur le droit international coutumier3 et les traités internationaux pour les violations graves. Il s'est notamment basé sur la déclaration constitutionnelle promulguée en mars 2025, qui prévoit l'intégration en droit syrien des conventions internationales ratifiées par la Syrie (Convention contre la torture, Convention relative aux droits de l'enfant…).
« Nous avions peur que les dispositions du Code pénal syrien soient inadaptées à un procès d'une telle ampleur, mais le juge nous a rassurés en étendant la qualification juridique des faits aux crimes de guerre et aux crimes contre l'humanité », explique l'avocate syrienne Nouha Al-Masri, qui défend plusieurs familles au procès d'Atef Najib. Le vote d'une loi transitionnelle beaucoup plus complète que le Code pénal syrien se fait cependant attendre depuis plus d'un an.
Radeef Mustapha, membre de la Commission pour la justice transitionnelle, affirme :
Nous sommes conscients des attentes par rapport à ce projet de loi. Nous avons élaboré un texte calqué sur les conventions internationales, qui inclut notamment les crimes sexuels, et intègre le principe de responsabilité des supérieurs hiérarchiques, qui permet de condamner les donneurs d'ordre de crimes. Ces dispositions n'existaient pas auparavant.
Cette commission a commencé ses travaux en août 2025, après la promulgation par Ahmed Al-Charaa le 17 mai 2025 du décret n° 20, qui l'a instituée pour une durée de cinq ans renouvelable. Constituée de 13 membres, elle est présidée par un ancien membre de l'opposition syrienne, Abdoul Basit Abdullatif. Il reste cependant un vrai flou quant aux réels travaux de la commission. Celle-ci manque cruellement de moyens financiers. « Nous sommes financés par le fonds souverain syrien, et soutenus par une dizaine de bailleurs de fonds étrangers, mais qui n'ont pas encore beaucoup contribué. Nous ne disposons d'un budget que pour quelques mois », déplore Radeef Mustapha, qui répète que la commission est « une instance politiquement et économiquement indépendante du gouvernement ».
Nerma Jelacic, porte-parole de la Commission for International Justice and Accountability (CIJA), une ONG qui a exfiltré pendant la guerre des documents des services syriens de renseignement et de sécurité et collabore avec différents ministères syriens, souligne que « la Commission pour la justice transitionnelle ne parle pas de la même voix que le ministère de la justice » :
Elle est de bonne volonté, mais manque de soutien technique et financier. Il n'existe pas de volonté de la communauté internationale d'aider le gouvernement syrien à rebâtir le système judiciaire dans le pays. La différence avec les moyens mis en œuvre par l'Union européenne en Ukraine est criante. Les Européens ont mis sur la table des millions de dollars pour former des juges, des procureurs et les forces de police, ce qui n'est pas le cas en Syrie.
Un des gros points noirs de la justice transitionnelle instituée par les nouvelles autorités reste son champ d'application, qui se limite aux seuls crimes commis par l'ancien régime. Si selon le Réseau syrien pour les droits humains (Syrian Network for human rights, SNRH), ONG basée au Royaume-Uni, environ 90 % des civils tués l'ont été par le régime Assad et son allié russe, de nombreuses autres exactions ont aussi été commises par des milices antigouvernementales. Émanant notamment de Jabhat Al-Nosra, branche levantine d'Al-Qaida de 2013 à 2016, dont le président syrien par intérim est le fondateur (sous le nom de Mohammed Al-Joulani). Exécutions extrajudiciaires, actes de tortures, lapidations de femmes adultères commises par le groupe djihadiste ont ainsi été largement documentés. Au-delà même des seules exactions commises par le Jabhat Al-Nosra et son successeur Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), de nombreux dirigeants de milices alliées au mouvement islamiste, qui ont participé au renversement de Bachar Al-Assad, ne seront jamais traduits en justice, malgré les crimes de guerre dont ils sont accusés.
C'est par exemple le cas d'Issam Buwaydani, ancien chef du groupe islamiste Jaish Al-Islam. Sa milice, qui contrôlait des secteurs de la Ghouta orientale, aux portes de Damas, a pourtant été mise en cause dans l'enlèvement, en 2013, de l'activiste Razan Zaitouneh et de trois autres militants des droits humains, toujours portés disparus. Interrogé sur le sujet, Radeef Mustapha explique que « la disparition de Razan est une grande perte », avant de préciser : « Il n'est plus question de parler de Hayat Tahrir Al-Cham et de Jaish Al-Islam, la Syrie est en train de reconstruire ensemble. »
Les vingt divisions de la nouvelle armée syrienne sont ainsi composées de combattants issus de plus de soixante factions militaires qui ont été autorisées à préserver une grande partie de leur structure interne et de leur direction. Certains responsables de ces factions accusés d'exactions particulièrement graves occupent des postes importants dans l'armée.
On peut citer Ahmad Ihsan Fayyad Al-Hayes, connu sous le nom d' « Abou Hatem Shaqra », nommé commandant de la 86e division militaire dans la région de Deir ez-Zor. Cet ancien chef du groupe armé Ahrar Al-Sharqqiya ainsi que sa milice ont été sanctionnés par les États-Unis pour avoir commis de graves violations des droits humains. Le groupe est accusé d'avoir notamment assassiné Hevrin Khalaf, femme politique kurde, membre de la direction du Conseil démocratique syrien (MSD) et secrétaire générale du parti Avenir de la Syrie.
Évoquant les crimes commis par l'Organisation État islamique (OEI), que les nouvelles autorités combattent, Radeef Mustapha reste assez vague : « C'est une organisation terroriste que l'armée syrienne combat, mais cela reste une entité cachée, souterraine, dont les crimes sont plus difficiles à démontrer. »
C'est surtout vers l'Europe que les organisations de la société civile se sont tournées pour poursuivre des membres de l'organisation de l'État islamique (OEI) ou de milices djihadistes rebelles. Madji Nema, ancien porte-parole du groupe Jaysh Al-Islam a ainsi été condamné à dix ans pour complicité de crimes de guerre par la Cour d'assises de Paris et de nombreux membres de l'OEI ont été jugés dans plusieurs pays européens.
Radeef Mustapha, le membre de la Commission pour la justice transitionnelle, tente toutefois de désamorcer les critiques. « Aucune personne impliquée dans des crimes ne bénéficiera d'aucune immunité », assure-t-il, expliquant que juger les crimes des Assad en remontant jusqu'aux années 1970 représente déjà une tâche énorme. « Nous estimons que 95 % des exactions ont été commises par le régime Assad pendant les quinze ans de guerre. Nous priorisons les crimes qui ont fait le plus de victimes et qui sont les mieux documentés, comme la vingtaine d'attaques chimiques commises par le régime », explique l'avocat syrien, directeur du Comité kurde pour les droits de l'homme.
Plusieurs auteurs, soupçonnés de crimes de guerre liés au régime Assad, auraient cependant passé des accords avec les nouvelles autorités pour échapper à des poursuites. C'est le cas notamment du général Talal Makhlouf, commandant de la Garde républicaine depuis 2016, qui a joué un rôle majeur dans la reprise d'Alep-Est, au cours de laquelle de nombreuses violations contre les civils ont été documentées.
On peut aussi citer Mohammed Hamscho, sanctionné par l'Union européenne pour avoir financé le régime syrien et des milices pro-régime. Il est accusé d'avoir agi comme homme de paille de Maher Al-Assad, frère du président Bachar Al-Assad. L'homme d'affaires, que l'on a pu voir récemment dans des vidéos sur les réseaux sociaux organiser un déjeuner avec des journalistes dans sa luxueuse villa à Yaafour, a conclu un accord avec les nouvelles autorités, cédant 80 % de sa fortune, soit 640 millions de dollars (559 millions d'euros) au nouvel État syrien, en échange de la poursuite de ses activités économiques.
Un autre cas encore plus sensible a refait surface ces derniers mois : celui de Fadi Saqr, ancien commandant des Forces de défense nationale, une milice progouvernementale mise en cause dans de nombreuses exactions, notamment dans les massacres de Tadamon qui ont fait plusieurs centaines de victimes en avril 2013 dans la banlieue de Damas. Le milicien a été vu dans le quartier, accompagné de forces de sécurité en février 2026, suscitant de fortes protestations des habitants du quartier.
L'ancien ministre de l'information, Hamza Al-Mustapha, a laissé entendre que l'homme bénéficierait d'une immunité après avoir ordonné à ses troupes de ne pas combattre à Damas face à l'avancée de l'opposition armée en décembre 2024. Alors qu'Amjad Youssef, l'un des exécutants d'un massacre à Tadamon ayant fait 41 morts, va être jugé, Fadi Saqr est toujours en liberté. « Je serai l'une des premières à témoigner s'il y a un procès », lance Mouna Karabache, une activiste du quartier, qui a perdu 14 membres de sa famille dans les massacres.
« Les miliciens des Forces de défense nationale ont enlevé dans la rue mon mari, toujours porté disparu, et ont tué mon frère devant sa porte. Tous ceux qui ont commis les massacres étaient connus du quartier et Fadi Saqr était leur supérieur hiérarchique. Il ne doit pas pouvoir dormir tranquille tant qu'il ne sera pas condamné », jure-t-elle, assise dans un vieux canapé des locaux des Comités de coordination de Tadamon, un groupe local qui a documenté les atrocités. « Nous savons déjà que Fadi Saqr est coupable, il doit vite être arrêté et jugé. Si nous le trouvons en premier, nous nous en occuperons nous-mêmes », menace Mouna Karabache, le regard défiant.
1NDLR. Les Nations Unies définissent la justice transitionnelle comme un éventail de processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d'établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation.
2Voir « Atef Najib Is on Trial. So Is the Revolutionary Narrative », The Syrian Observer, 20 mai 2026.
3Le droit international coutumier est défini dans l'article 38 du statut de la Cour internationale de justice (CIJ) comme une « pratique générale acceptée comme étant le droit ». Contrairement aux traités internationaux qui lient uniquement les États signataires, ce droit non écrit s'applique à tous les États, y compris ceux qui n'ont pas ratifié de conventions juridiques.
Le 25 juillet 2025, Georges Ibrahim Abdallah, enfin libéré, rentre dans son Liban natal où il est accueilli en héros. Le lendemain matin, Ziad Rahbani, musicien, homme de théâtre et de radio, fils du couple légendaire Fairouz et Assi Rahbani, rend son dernier souffle dans un hôpital du quartier Hamra, à Beyrouth. La gauche libanaise – et arabe – passe de l'euphorie aux larmes. Portraits.
Il a fallu deux jours seulement pour que les médias libanais évoquent un mot passé de mode : la gauche. Deux spectres de Marx attirent leur attention. Le premier, Georges Ibrahim Abdallah, ancien militant des Factions armées révolutionnaires libanaises (FARL), est revenu de la prison française de Lannemezan le 25 juillet 2025 pour prendre la direction de son village natal de Qobeyat, dans le nord du Liban, après une longue incarcération de quatre décennies. Le second, le musicien et homme de théâtre Ziad Rahbani, a été membre du Parti communiste libanais (PCL). Fils de la diva libanaise Fairouz et du compositeur Assi Rahbani (1923-1986), génie musical hors-norme à l'ironie mordante, il s'en est allé le lendemain du retour de Georges Ibrahim Abdallah. La maladie l'a emporté à l'hôpital Khoury, dans le quartier de Hamra, à Beyrouth, laissant le pays sous le choc.
À 24 heures d'intervalle seulement, dans des registres et des répertoires d'action différents, Georges Ibrahim Abdallah et Ziad Rahbani racontent tous deux une certaine histoire de la gauche libanaise, entre plume et fusil : l'un guévariste, l'autre tenant plus d'une figure à la Bertolt Brecht, mais tous deux mus par une même passion anticoloniale, farouchement solidaires des Palestiniens dans leur Liban natal. Ce sont également deux assignés chrétiens au registre de l'état civil libanais, dans un pays figé dans les règles rigides du confessionnalisme politique, Georges Ibrahim Abdallah étant maronite, et Ziad Rahbani grec-orthodoxe. Mais cette assignation confessionnelle ne les a nullement empêchés de soutenir une résistance, même « islamique », au Liban. Le départ du premier et le retour du second sont concentrés en un très court moment historique. Hasard ou destinée, il eût été difficile de ne pas les relier.
Dans cette résonance entre Georges et Ziad, il y a d'abord la Palestine et la gauche, ou la gauche parce que la Palestine. Né en avril 1951, Georges Ibrahim Abdallah, instituteur de métier, est d'abord socialisé politiquement dans les rangs du Parti syrien national social (PSNS)1, une formation laïque se réclamant de l'unification d'une « grande Syrie » et du refus des anciennes frontières de la période du mandat français. Le PSNS est en effet, à cette époque, particulièrement bien implanté dans les terres chrétiennes du Nord-Liban. Abdallah s'engage dans la seconde moitié des années 1970, comme tant de Libanais alors, dans les rangs d'une formation palestinienne marxiste, nationaliste et léniniste : Le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache (1926-2008).
C'est encore l'époque — les années 1970 — où le narratif socialement émancipateur de la gauche libanaise se marie aisément avec l'aspiration à la libération nationale palestinienne. Le vieux PCL fondé en 1924, le Parti socialiste progressiste (PSP) de Kamal Joumblatt (1917-1977) ou la toute jeune Organisation d'action communiste au Liban (OACL) née à la fin des années 1960, sont les alliées de l'Organisation pour la libération de la Palestine (OLP), dans le cadre de la guerre civile (1975-1990). C'est aussi le temps d'une véritable « Internationale de la Palestine »2 : des milliers de combattants de gauche radicale et de mouvements de libération nationale, venus d'Europe occidentale, d'Asie, d'Afrique du Sud, d'Amérique latine et de l'ensemble des pays arabes partent au Liban, dans les camps de réfugiés palestiniens, pour se former au métier des armes. Ils adhèrent à des formations politiques palestiniennes : le FPLP ou le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP) — dans un versant décolonial marxisant —, mais aussi au Fatah de Yasser Arafat (1929-2004), le président de l'OLP.
Blessé en 1978, lors de la première invasion israélienne du Sud-Liban, Georges Ibrahim Abdallah devient par la suite l'un des fondateurs des FARL, petite organisation marxiste proche du FPLP, frappant israéliens et américains à l'étranger. Elles revendiquent une série d'attentats ciblés en France dans la première moitié des années 1980, dont les assassinats de l'attaché militaire étatsunien à Paris, Charles R. Ray (18 novembre 1982), et de Yacov Barsimantov, deuxième conseiller de l'ambassade israélienne et agent de liaison du Mossad (3 avril 1982).
Depuis, l'histoire des FARL se dévoile au fur et à mesure des années, mais avec parcimonie : l'organisation clandestine protège les siens et les siennes des représailles israéliennes au Liban. Disparue du paysage politique d'après-guerre civile libanaise au début des années 1990, l'organisation émet pourtant de rares communiqués rendant hommage à leurs disparus ces dernières années. C'est ainsi que le public libanais apprend, en décembre 2016, le décès de Jacqueline Esber, « camarade Rima » de son nom de guerre, compagne de route de Georges Ibrahim Abdallah. Née en 1959 dans le village de Gibrayel, non loin de celui de la famille Abdallah, membre des FARL, c'est elle qui abat Yacov Barsimantov à Paris au mois d'avril 1982. Nul ne sait comment elle revient au Liban, échappant aux services de police français, ni comment elle défie pendant plusieurs décennies de semi-clandestinité au Liban l'œil furibond des services israéliens.
Quant à Georges Ibrahim Abdallah, la suite de l'histoire est connue, de son arrestation à Lyon en octobre 1984 pour usage de « vrai-faux papiers » algériens à sa condamnation trois ans plus tard à une peine de perpétuité pour complicité d'assassinat. Une implacable campagne médiatique française – de droite comme de gauche – avait alors imputé à tort au « clan Abdallah » (Georges et ses frères) la série d'attentats commis en France de 1985 à 1986 par le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient (CSPPA). Libérable depuis 1999, Georges Ibrahim Abdallah a toujours vu ses demandes de mise en liberté déboutées, devenant le plus ancien prisonnier politique d'Europe occidentale, jusqu'au 17 juillet 2025, date à laquelle la Cour d'appel de Paris autorise sa libération conditionnelle à compter du 25 juillet. Il retourne ce jour-là au Liban.
L'histoire palestinienne de Ziad Rahbani est moins connue, ou plutôt, elle est souvent tue. Le musicien, le compositeur, l'homme de théâtre, le « fils de Fairouz et Assi Rahbani », celui qui a inventé un style musical absolument inimitable, empruntant tout autant au jazz qu'à la musique orientale : tout cela fut allègrement célébré à sa mort dans un consensus de façade, au-delà des clivages politiques et des appartenances confessionnelles. Et pourtant, rien de moins consensuel au Liban que d'avoir croisé les rangs du FPLP – la même organisation marxiste-léniniste à laquelle appartint Georges Ibrahim Abdallah.
En 2012, Ziad Al-Rahbani est sur le plateau de la chaîne d'information panarabe Al-Mayadeen. Interviewé par son directeur Ghassan Ben Jeddou, le musicien se rappelle les premiers moments du massacre de Tal El-Zaatar, à l'été 1976. Camp de réfugiés palestiniens niché dans l'est chrétien de Beyrouth, il est assiégé par les milices maronites des Kataeb (les Phalanges) de Bachir Gemayel (1947-1982), des Gardiens du Cèdre de Etienne Saqr et des Tigres du Parti national libéral (PNL) de l'ancien président de la République Camille Chamoun (1900-1987), tous assistés par l'armée syrienne qui s'est alors retournée contre les Palestiniens. Le jeune Ziad, âgé d'une vingtaine d'années, assiste aux bombardements du haut de la maison familiale de Rabieh, dans les hauteurs de Beyrouth. Il se remémore également les visites de dirigeants des Kataeb (Karim Pakradouni, Michel Samaha) et de représentants des services syriens (Ali Douba, Nazi Jamil, Ali Al-Madani) au domicile familial, les soirées se terminant parfois par des danses sur les tables, alors que le massacre est voisin. Il enregistre alors discrètement les conversations, et rapporte la teneur des discussions secrètes au FPLP. Le massacre de Tal El-Zaatar le décide à fuir l'est chrétien, pour rejoindre Beyrouth ouest, en une forme de rupture politique et familiale.
S'ensuit une collaboration riche de plusieurs années avec l'organisation palestinienne – et avec son jumeau libanais, le Parti d'action socialiste arabe (PASA)3. Il compose plusieurs chansons pour le FPLP, sans jamais les signer, et travaille avec son département cinématographique. Il compose ainsi la bande originale de l'adaptation filmée de Retour à Haïfa, nouvelle de l'écrivain, intellectuel et ancien porte-parole du FPLP Ghassan Kanafani (1936-1972), assassiné par le Mossad à Beyrouth. Le film sort en 1982, sous la direction du réalisateur irakien Kassem Hawal.
Les pas de Ziad se rapprochent alors du PCL dont il devient membre. La formation marxiste est alors au cœur de la résistance armée à l'occupation israélienne du Sud-Liban, à la suite de l'offensive meurtrière de l'été 1982. Elle a lancé, avec d'autres formations de gauche et nationalistes, le Jammoul (Jabhat al-Mouqawama al-Ouataniya al-Loubnaniya, Front de la résistance nationale libanaise), qui harcèle les troupes israéliennes depuis septembre 1982.
En 1984, Ziad Rahbani compose l'hymne du PCL, à l'occasion du soixantième anniversaire de la fondation du Parti. Dès lors, la faucille et le marteau ne quitteront plus son cou sur les plateaux télévisés. Il collabore régulièrement avec les grands médias du PCL – la radio Sawt el-chaab (La voix du peuple) et le journal Al-Nidaa (L'Appel) — et participe de l'univers culturel du PCL aux côtés d'artistes communistes, comme Khaled El-Haber ou Sami Hawat.
Avec ce dernier, il signe en 1985 l'album Ana Mouch Kafer (Je ne suis pas mécréant). L'étincelle révolutionnaire ne s'éteint pas avec le temps : lorsque le journaliste et écrivain Joseph Samaha, ancien membre de l'Organisation d'action communiste au Liban (OACL), lance le quotidien de gauche Al-Akhbar (les Nouvelles) à l'été 2006, Ziad lui offre immédiatement une chronique régulière intitulée… Mal ‘amal ? (Que faire ?), en référence à l'ouvrage de Vladimir Lénine.
Le 28 juillet 2025, devant les portes de l'hôpital Al-Khoury, à l'occasion de la levée du corps de Ziad Rahbani, c'est ce même quotidien qui est distribué gratuitement à une foule dense venue saluer l'artiste une dernière fois. Sa Une affiche une carte de la Palestine sur un fond sérigraphié d'une photo du musicien, en mode Andy Warhol, avec pour seul slogan :« Al-wadeh dawman ! » (Toujours clair !), pour signifier qu'il n'a jamais dévié de ses convictions. Deux jours plus tôt, le journal consacrait toutes ses premières pages à Georges Ibrahim Abdallah, sous le titre : « Il ne s'est pas rendu…. Et il est revenu libre ».

Le quotidien Al-Akhbar n'est pas le seul à établir un lien de continuité dans le temps entre les figures de Georges Ibrahim Abdallah et de Ziad Rahbani. C'est peu ou prou la même foule, les mêmes acteurs, les mêmes visages connus et inconnus qui se sont retrouvés le vendredi pour le retour de Georges Ibrahim Abdallah à l'aéroport international de Beyrouth, et le lundi pour le départ de Ziad Rahbani vers sa dernière demeure. La manifestation d'une gauche quelque peu mélancolique a suivi le corbillard sur une rue Hamra4 qui a porté, en tant que véritable artère artistique, journalistique et culturelle des années 1960 et 1970, tout ce que la gauche intellectuelle libanaise a pu rêver. Drapeaux rouges du PCL ou blancs de l'ancien Front de la résistance nationale libanaise (Jammoul), faucilles et marteaux, mais aussi les quatre couleurs de la Palestine, ont marqué les deux journées du 25 et du 28 juillet 2025.
Un dernier lien n'a échappé à personne : la présence remarquée du Hezbollah au deux évènements. Le député du Parti de Dieu Ibrahim Al-Moussawi a accueilli Georges Ibrahim Abdallah dans le salon d'honneur de l'aéroport de Beyrouth, aux-côtés du président du bureau politique du Hezbollah, Mahmoud Qomati, du secrétaire-général du PCL Hanna Gharib et du député nassérien de Saïda, Oussama Saad. La formation islamique chiite a également organisé un accueil populaire dans la banlieue sud de Beyrouth, lorsque le convoi de l'ancien prisonnier a pris la route de la montagne libanaise : un communiste de confession chrétienne aura été célébré comme un héros de la résistance nationale à Israël. Trois jours plus tard, c'est le même Ibrahim Al-Moussawi qui, aux côtés d'un autre député hezbollahi, Ali Fayyad, marche sur la rue Hamra derrière le cercueil d'un artiste plus sûrement athée que croyant. Sans doute mécréant, le musicien de gauche n'a jamais caché sa sympathie pour la formation chiite dans le cadre des guerres répétées avec Israël.
Le public libanais se souvient encore de la photo de l'artiste lors d'un Festival de la victoire organisé peu après la fin de la guerre des 33 jours entre Israël et le Hezbollah, en juillet et août 2006 : sur sa casquette vissée sur la tête, il était écrit « Nasr min-Allah » (une victoire de Dieu), formule jouant sur le nom de famille de l'ancien secrétaire général de l'organisation, Hassan Nasrallah, assassiné par Israël en septembre 2024. Avec le soulèvement de 2011 en Syrie et l'entrée progressive dans une longue guerre civile, les gauches libanaises et arabes se divisent sur le sujet, entre partisans de la révolte contre l'ancien président Bachar Al-Assad et sympathisants d'un « axe de la résistance » à Israël emmené par le Hezbollah, mais auquel appartenait aussi le régime syrien5. Ziad Rahbani n'échappe pas à la polémique, accusé par certains d'être trop complaisant avec la formation chiite libanaise et ses alliés régionaux.
Priorisant l'opposition à Israël – puissance toujours occupante au Sud-Liban-, la gauche incarnée par des figures aussi diverses que Georges Ibrahim Abdallah et Ziad Rahbani est enfin moins animée par les soucis sociétaux des nouveaux mouvements sociaux libanais des années 2010 que par une contradiction principale entre « l'impérialisme et ses ennemis », en une profonde continuité avec les années 1960 et 1970 – le tout dans un contexte de guerre israélienne de moyenne intensité sur le Liban depuis la dernière cessation officielle des hostilités de novembre 2024, et de guerre génocidaire sur la bande de Gaza.
Georges est revenu, Ziad est parti. Mais l'effet de résonance entre le retour de l'un et le départ de l'autre a cependant une limite : le « Liban officiel ». Georges Ibrahim Abdallah a certes eu droit à un chaleureux accueil populaire à la sortie de l'aéroport de Beyrouth, mêlant vieilles et jeunes générations militantes, et les principaux médias ont couvert en direct le retour du militant au pays natal. Mais ni la présidence de la République, ni le premier ministre n'ont envoyé de délégations pour accueillir l'ancien prisonnier de Lannemezan – même si son convoi de retour à Qobeyat a été, pour des raisons de sécurité, officiellement accompagné par la Sûreté de l'État (Amn Al-dawla). La crainte d'une colère des États-Unis, déjà échaudés par la décision de la justice française, était bien trop grande. Le vieux militant imperturbable âgé de 74 ans accueille désormais sans discontinuer, du haut des montagnes de Qobeyat, un nombre incalculable de délégations politiques, syndicales et religieuses sympathisantes – dont de nombreux jeunes — semblant dire : ce n'est qu'un début, continuons le combat.
Pour Ziad Rahbani, il n'y a eu au contraire aucun ostracisme : les funérailles et l'enterrement organisés dans le village chrétien de Bikfaya, au nord de Beyrouth, ont attiré tout le Liban officiel : ministres et anciens ministres, parlementaires de tous bords politiques, hommes d'affaire, et tout ce que le Liban peut comprendre d'un monde du show-business connecté aux élites confessionnelles libanaises. L'ancien compositeur communiste et irrévérencieux aura réalisé à son insu une inédite union nationale, parfois feinte. Sans doute s'agissait-il aussi de se réunir à Bikfaya autour de la seule figure consensuelle encore vivante au Liban, icône nationale et mère du défunt, Fairouz, pour donner la fugace illusion d'une communion patriotique à l'heure d'une profonde scission interne quant à l'avenir du pays et à l'avenir des armes du Hezbollah.
Ziad est enfin déjà sujet à récupération commerciale : l'entreprise Virgin a ainsi appelé la population à participer à un marathon en son hommage samedi 1er août à 6h30 du matin, au départ de Zeytouna Bay – petit port de plaisance beyrouthin privatisé pour bateaux de luxe – dans un pays frappé chaque semaine par les bombardements israéliens.
Nul ne sait encore qui gagnera la bataille : des anciens rêves anticapitalistes, anticoloniaux et anti-confessionnels de Ziad Rahbani, ou des rouleaux compresseurs du capital, toujours apte à récupérer les morts pour créer du vif marchand.
1Nicolas Dot-Pouillard. « Sur les frontières : le Parti syrien national social entre idéologie unitaire et États-Nations », in Pierre-Jean Luizard et Anne-Marie Bozzo Vers un nouveau Moyen-Orient ? États arabes en crise entre logiques de division et sociétés civiles, Roma Tre-Press, pp.209-227, 2016.
2Nicolas Dot-Pouillard et Pierre Tonachella, « Ci-gît l'Internationale palestinienne », Le Monde diplomatique, août 2022.
3Assaad Aboukhalil, « The Cult of Ziad Rahbani », Jadaliyya, 10 octobre 2012.
4Nicolas Dot-Pouillard, « Boire à Hamrah. Une jeunesse nostalgique à Beyrouth ? » dans Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques, La Découverte, pp.340, 2013.
5Nicolas Dot-Pouillard, « La crise syrienne déchire les gauches arabes », Le Monde diplomatique, août 2012.
Indépendant depuis le 9 juillet 2011, le plus jeune État au monde doit organiser ses premières élections générales le 22 décembre, dans un contexte de quasi-guerre civile. Frappé par le réchauffement climatique, le pays connaît par ailleurs des inondations permanentes dans l'État d'Unité où se trouvent des infrastructures pétrolières vieillissantes et des milliers de déplacé·es internes. La catastrophe sanitaire qui s'annonce reste pourtant largement ignorée.
L'eurodéputée Rima Hassan est convoquée devant le tribunal correctionnel de Paris le 7 juillet pour répondre de l'accusation d'« apologie du terrorisme ». Depuis son élection en juin 2024, 16 procédures judiciaires ont été engagées contre elle. Cet acharnement est évidemment piloté par le gouvernement français. Nous publions le témoignage devant la cour d'Alain Gresh, directeur d'Orient XXI.
Actualisation • Le procès a été renvoyé aux 19 et 20 octobre à la demande de la défense.
Bonjour,
Je voudrais tout d'abord m'excuser de mon absence. J'étais bien déterminé à me présenter devant vous, mais des problèmes de santé rendent mes déplacements difficiles. Je tiens néanmoins à témoigner par cette lettre tant la question du terrorisme et de son usage a irrigué mon travail sur le Moyen-Orient et sur la Palestine. Titulaire d'une thèse sur l'histoire de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), ayant couvert le Moyen-Orient depuis plus de cinquante ans, auteur d'une dizaine d'ouvrages, je sais que le terrorisme a toujours été un sujet de débats.
Je voudrais d'abord rappeler un épisode pas si lointain qui avait remué l'opinion. En juin 2014, l'Organisation de l'État islamique (OEI) avait conquis Mossoul et procédait à une avancée fulgurante aussi bien vers Bagdad que vers la frontière turque, tout en entamant un génocide contre les yézidis. C'est à Kobané que plusieurs milliers de combattants kurdes, appuyés par l'aviation états-unienne et par des armes occidentales, stoppèrent cette offensive. On salua en France l'héroïsme des combattants kurdes. On en oubliait presque qu'ils appartenaient au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation classée comme terroriste par la France et l'Europe. Et nous nous trouvions dans cette situation paradoxale : si vous défiliez à Paris pour soutenir la résistance kurde, vous pouviez être inculpés d'« apologie du terrorisme » d'une organisation armée, entre autres, par la France.
Autre exemple plus récent de ces paradoxes liés à l'usage du terme de terrorisme : celui du président par intérim syrien. En 2024, Mohammed Al-Joulani était recherché par les polices occidentales. Les États-Unis promettaient même 10 millions de dollars (8,7 millions d'euros) pour toutes information pouvant aboutir à la capture de ce « terroriste mondial ». Rarement mue ne fut si rapide, si spectaculaire. Ayant troqué sa tenue kaki de djihadiste contre un costume trois pièces, changé son nom de guerre pour retrouver son patronyme de naissance — Ahmed Al-Charaa —, le nouveau leader de la Syrie, ancien dirigeant d'Al-Qaida, est devenu l'un des hommes les plus courtisés par les politiques et les hommes d'affaires, de Washington à Bruxelles. Il a ainsi rencontré le président Emmanuel Macron en mai 2025 et le recevra bientôt à Damas.
Cette métamorphose fulgurante n'aura étonné que ceux qui accordent du crédit à l'adjectif « terroriste » accolé à un individu ou à une organisation. L'Histoire nous a enseigné encore et encore, que les terroristes d'hier sont devenus des hommes d'État respectés. Pendant des années, la France a dénié toute légitimité au Front de libération nationale (FLN) algérien, à ses dirigeants, avant qu'elle se résigne à ouvrir des négociations avec ces « assassins aux mains couvertes de sang » et à reconnaître l'indépendance de l'Algérie.
Longtemps l'OLP fut également considérée comme une « organisation terroriste ». Pourtant, faisant fi de ces accusations, dès 1975, le président Valéry Giscard d'Estaing autorisa l'ouverture d'un bureau de l'organisation à Paris. Je rappelle qu'à l'époque l'OLP n'avait pas renoncé aux « opérations extérieures » (à travers le monde) ni aux attaques en Israël qui frappaient des civils. Le gouvernement français approuvait-il de telles actions ? Évidemment, non. Mais il savait que le problème n'était pas « le terrorisme », mais ce qui provoquait la violence, c'est-à-dire la poursuite illégale de l'occupation israélienne — à l'époque, cette occupation durait seulement depuis huit ans. Et Paris prônait la négociation avec l'OLP que le gouvernement israélien comparait aux nazis.
Dans les territoires palestiniens occupés, tout acte de résistance est considéré par les autorités israéliennes comme « terroriste » : lever un drapeau palestinien ou lancer une pierre ; la réponse de l'armée est toujours la même : tirer avec l'intention de tuer. Mais dans certains cas, rétorquerez-vous, les Palestiniens tuent des civils ? C'est vrai. Mais si tuer des civils israéliens est du terrorisme qui disqualifie ceux qui commettent de tels actes, comment qualifier le fait qu'Israël ait pu tuer à Gaza plus de 73 000 Palestiniens, en grande majorité des civils ? De terrorisme d'État ? Et pourquoi la France n'a-t-elle pris aucune mesure contre cet État dont le chef de gouvernement est inculpé de « crimes de guerre » et de « crimes contre l'humanité » ?
Dès le lendemain de la guerre de juin 1967 et de l'occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est, le chef de l'État français, le général Charles de Gaulle, avait anticipé la dynamique sur le terrain : « Israël organise, disait-il, sur les territoires qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s'y manifeste contre lui une résistance, qu'à son tour, il qualifie de terrorisme. » Cette résistance, elle est provoquée par une occupation qui dure depuis près de 60 ans, qui viole tous les principes du droit international et à l'égard de laquelle désormais les autorités françaises, contrairement à de Gaulle, font preuve d'une étrange complaisance, préférant poursuivre devant les tribunaux ceux qui demandent l'application du droit. On peut se demander si aujourd'hui le général de Gaulle ne serait pas poursuivi devant les tribunaux français pour « apologie du terrorisme » ?
Du 30 juin au 2 juillet, Paris a accueilli le 9e congrès mondial contre la peine de mort. Entre avancées au Liban et au Maroc et reculs en Israël, en Iran ou encore en Arabie saoudite, ce rendez-vous a dressé un état des lieux contrasté de la lutte abolitionniste.
Si le combat contre la peine de mort progresse à l'échelle internationale, avec 114 États abolitionnistes, le nombre d'exécutions aussi. En 2025, 2 707 exécutions ont été recensées dans 17 pays, soit plus de trois fois plus que l'an passé. Selon Amnesty International, il s'agit du chiffre le plus élevé depuis 1981, année d'adoption de la célèbre loi, portée par Robert Badinter, abolissant la peine de mort en France. Plus de 90 % des exécutions confirmées ont eu lieu dans trois pays : l'Iran, l'Arabie saoudite et le Yémen1. L'Iran détient le record du taux d'exécution recensé par habitant avec au moins 1 639 personnes. Encore 12 États dans le monde prévoient dans leur code pénal de condamner à mort pour homosexualité.

Depuis un quart de siècle, l'association Ensemble contre la peine de mort (ECPM) milite pour l'abolition universelle de celle-ci, fort d'actions de plaidoyer, de sensibilisation et de renforcement de capacités des acteurs judiciaires. Elle a organisé à Paris, du 30 juin au 2 juillet, le 9e congrès mondial contre la peine de mort. Planifiée tous les trois ans, cette édition a rassemblé plus de 1 000 participants de 130 nationalités, de différents profils — politiques, associatifs, judiciaires, experts ou encore étudiants — autour de conférences, rencontres associatives, ateliers et événements artistiques. Le nom de Robert Badinter, ancien président d'honneur de l'association, décédé le 9 février 2024 et entré au Panthéon le 9 octobre 2025, reste sur toutes les lèvres.
Les deux premiers jours du congrès, ouvert au public, se déroulent à la Maison de la radio et de la musique, où l'on est accueilli par les drapeaux européen, français et ukrainien. Lors de la cérémonie d'ouverture, le directeur général d'ECPM, Raphaël Chenuil-Hazan, rappelle que « 75 % de la population mondiale vit dans un État qui conserve la peine de mort » alors que, dans le même temps, « 75 % des pays n'exécutent plus ni en droit ni en pratique ». Deux annonces fortes, mettant les projecteurs sur la région Afrique du Nord et Moyen-Orient (ANMO), viennent aussitôt ponctuer cette ouverture.
Tout d'abord, le ministre libanais de la justice, Adel Nassar, dans un éloquent plaidoyer contre la barbarie et les crimes de guerre, en citant notamment Albert Camus et Charles Péguy, n'a pas mentionné Israël qui a pourtant tué plus de 4 000 de ses compatriotes depuis mars 2026 et continue d'occuper une part significative de son territoire. Une précaution devant son hôte, le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, présent au premier rang, et qui, dans son intervention, n'a affirmé que son soutien « aux frères et sœurs iraniens » ? Heba*, militante libanaise, est surprise par la frilosité du ministre de son pays : « Si l'on se bat contre la mort, on doit clairement dénoncer le génocide et toutes les tueries », précise-t-elle, non sans émotion.
Adel Nassar n'en a pas moins annoncé que l'actuelle proposition de loi pour abolir la peine de mort devrait être adoptée lors de la prochaine session parlementaire. Cette proposition, soumise par l'Association libanaise pour les droits civils (LACR) et rédigée par la sociologue et militante Ogarit Younan, a déjà été approuvée en commission parlementaire. Un moratoire2 existe depuis 2004. « Au Liban, on trouve une des plus anciennes sociétés civiles organisées sur cette question », explique Raphaël Chenuil-Hazan. « L'affaiblissement actuel du Hezbollah depuis la guerre de 2024 a joué un rôle dans les avancées législatives, car il y avait jusque-là une sorte de véto. » Heba* nous affirme que deux tiers des députés libanais devraient approuver la proposition de loi, malgré l'impopularité de la mesure. « Mettre en parallèle ce combat avec les nets reculs démocratiques en Israël a été décisif pour convaincre les parlementaires », assène-t-elle, avant de reprendre : « Cette avancée devrait être célébrée, mais l'actualité et, en particulier, l'accord léonin entre Israël et le Liban, nous gâche la fête », en faisant référence à l'accord-cadre signé entre les deux pays le 26 juin, qui est largement critiqué.
La militante libanaise, Antoinette Chahine, condamnée à mort en 1997, incarcérée et torturée pendant cinq ans, avant d'être relâchée, parcourt le monde pour témoigner de son histoire, en particulier auprès des jeunes. Elle nous confie son optimisme quant à l'abolition prochaine au Liban, « une lumière pour toute la région, malgré les crises. »
L'autre annonce a été faite par le ministre marocain de la justice, Abdellatif Ouahbi. Ce dernier a proposé d'accueillir le prochain congrès mondial dans trois ans. En effet, comme le détaille Julia Bourbon-Fernandez, responsable du bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord de ECPM, la situation a positivement évolué au Maroc depuis deux décennies, entre dialogues avec la société civile, constitutionnalisation du droit à la vie, vote inédit du Royaume en faveur d'un moratoire universel en 2024 et réforme du code de procédure pénale l'année suivante.
« Si cette annonce a pu être effectuée par le ministre, cela signifie qu'il a reçu l'assentiment du plus haut niveau des autorités du Royaume », assure-t-elle. Elle souligne :
Deux conditions sont nécessaires pour qu'un État accueille un congrès mondial pour l'abolition ; qu'il dispose des infrastructures permettant de l'organiser, mais aussi, et surtout, qu'il soit abolitionniste.
On comprend donc que le Maroc va franchir le pas. Cette nouvelle est saluée par la société civile et, en particulier, la coalition marocaine contre la peine de mort. Et ECPM serait ravie de pouvoir organiser, de manière novatrice, la prochaine édition de son congrès dans un pays africain.
Mais la volonté d'accueillir des événements internationaux — la coupe du monde de football en 2030 en est l'exemple le plus flagrant — participe d'une stratégie de légitimation internationale, qui se fait parfois au détriment d'autres droits et libertés. Sans évoquer la question du Sahara occidental, Ahmed*, militant marocain, keffieh sur les épaules, s'interroge :
Il s'agit certes d'une belle avancée, mais celle-ci doit s'inscrire dans un contexte général d'amélioration des libertés publiques : quid de la répression de la GenZ ? Du Hirak du Rif ? Des critiques de la normalisation avec Israël et de l'adhésion au conseil de la paix du président états-unien Donald Trump ?
Et de sourire : « En plus, pourquoi le ministre a-t-il évoqué Marrakech comme ville d'accueil ? La dimension touristique est évidente ! »
Malgré ces deux perspectives positives, la situation en Afrique du Nord et au Moyen-Orient reste tragique. L'an dernier, au sein de la Ligue arabe, 7 pays sur 22 ont procédé à des exécutions : l'Arabie saoudite, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Irak, le Koweït, la Somalie et le Yémen. Si le nombre d'exécutions a presque doublé en un an, celui des condamnations est resté stable à hauteur de 743. Fin juin 2026, pour la première fois depuis près de dix ans, la Jordanie a exécuté six hommes, dont deux pour des affaires de « terrorisme ».
Sans surprise, le focus sur l'Iran est manifeste, dans les discours, et avec, sur place, la présence de plusieurs associations animées par des membres de la diaspora. Mahmood Amiry-Moghaddam, fondateur et directeur d'Iran Human Rights, insiste sur l'utilisation de la peine de mort comme d'un instrument politique pour réprimer les oppositions politiques : les exécutions augmentent en période de manifestations mais diminuent en période électorale. Selon son organisation, 44 personnes ont ainsi été exécutées après les manifestations massives de janvier 2026. Elles ont été notamment accusées d'espionnage et de collaboration avec Israël. Il revient également sur les accusations liées aux stupéfiants, qui concernent plus de la moitié des exécutions, et qui ciblent surtout des personnes marginalisées ou issues des minorités comme les Baloutches.
Mahmood Amiry-Moghaddam fustige la façon dont ces condamnations s'inscrivent dans une stratégie internationale de lutte contre la drogue. Faisant donc l'objet de coopérations avec l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, légitimant, en un sens, l'action gouvernementale. À l'inverse, selon lui, la pression internationale peut donner des résultats : les exécutions ont largement diminué après 2015, dans un contexte de négociation internationale, avant de croître de nouveau en 2021. L'enjeu serait d'obtenir un moratoire, pour renforcer les actions de la société civile et, ainsi, diminuer la peur sur le terrain. ECPM a travaillé avec Impact Iran à qualifier l'usage de la peine de mort en Iran comme crime contre l'humanité. Certains experts des Nations unies commencent à travailler sur le sujet.
Voisin de l'Iran, l'Arabie saoudite a également multiplié ses exécutions l'an passé, à hauteur de 356, dont certaines par décapitation. Selon Amnesty International, certaines infractions relèvent de faits de « terrorisme », à l'encontre de membres de la minorité chiite ayant manifesté entre 2011 et 2013. Et, selon Jeed Basyouni, directrice peine de mort en Asie du Sud et dans la région MENA à Reprieve, une organisation internationale basée à Londres et axée sur la défense des droits humains, 70 % d'entre elles concerneraient des infractions liées aux stupéfiants, y compris du haschich. Elles visent en particulier des étrangers venus d'Éthiopie, du Nigéria, du Tchad, du Pakistan ou encore de Syrie. « Ces personnes sont condamnées à mort sans avoir accès à des services d'interprétariat et n'ont donc aucune information ». Elle déconstruit l'image de modernité d'un pays qui se fait sur le dos, et le sang, des pauvres d'autres pays, tout en ayant conscience des difficultés d'organisation de la société civile sur place.
« Contrairement à l'Iran qui bénéficie d'une diaspora très organisée, la société civile saoudienne est beaucoup plus fragile », développe Raphaël Chenuil-Hazan. Aucun stand d'associations venant du Golfe n'est en effet visible au congrès. « Il est dur de mettre en avant les associations, de les faire intervenir. On n'est pas très loin de la Chine en matière de répression », poursuit-il. Qatar et Émirats arabes unis, deux États rétentionnistes3, ayant notamment pour chefs d'accusation le terrorisme et l'homosexualité, sont également relativement effacés au sein du congrès, bien que ce dernier pays ait repris ses exécutions pour la première fois depuis 2021.
D'autres États sont aussi oubliés, comme le Yémen, le Soudan ou encore la Mauritanie. Julia Bourbon-Fernandez explique toutefois, au sujet de cette dernière, que la situation change progressivement :
On peut aujourd'hui organiser une conférence avec une banderole mentionnant le terme « peine de mort », ce qui n'était pas possible il y a quelques années. Pour la première fois, le ministre mauritanien de la justice et le président de la commission nationale des droits de l'homme sont venus au congrès.
« De jeunes Mauritaniens ont participé au concours international d'affiches », complète-t-elle, en faisant référence à l'exposition « Dessine-moi l'abolition », co-organisée avec le Réseau international d'éducation à l'abolition (RIEA).
Côté Maghreb, l'Algérie, en moratoire depuis 1993, a élargi l'an dernier la peine de mort à des infractions liées aux stupéfiants. Quant à la Tunisie, également en moratoire depuis 1991, elle a néanmoins condamné 14 personnes à mort en 2025. En particulier, une condamnation a été prononcée, le 1er octobre 2025, pour « outrage au président de la République, atteinte visant à modifier la forme de l'État et diffusion de fausses informations visant un fonctionnaire public » en raison de publications sur Facebook. L'inculpé a finalement été relâché par décision présidentielle sans aucune explication ni procédure judiciaire, ce qui reflète une sévère crise de l'État de droit dans le pays.
Mohammed Maali, vice-président de la Coalition tunisienne contre la peine de mort (CTCPM), partage ce constat. « Les militants de gauche ont toujours été ciblés, sous Bourguiba, Ben Ali, Ennahda et aussi aujourd'hui », soupire-t-il en rayant du tract de la CTCPM les associations partenaires qui ont disparu depuis le coup d'État institutionnel de Kaïs Saïed du 25 juillet 2021 : l'association des écrivains tunisiens libres, le Centre de Tunis pour la liberté de la presse, et l'Organisation du martyr de la liberté Nabil Barketi « Souvenir et Loyauté ».
La régression touche aussi Israël, abolitionniste de droit commun, qui, fort de la poursuite de son génocide en Palestine, est devenu au printemps le premier pays à établir une loi discriminatoire relative à la peine de mort, permettant à des tribunaux d'imposer cette sentence à des Palestiniens. Il a également institué un tribunal spécial chargé de condamner à mort les auteurs du 7 octobre. Amal Faqih, directrice exécutive de l'association palestinienne Human Rights & Democracy Media Center Shams, explique qu'avec cette nouvelle loi « les Palestiniens pourront être exécutés par un bourreau masqué, donc non responsable, sous 90 jours, et sans droit à un procès équitable », ce qui constitue, selon plusieurs associations de droits humains, un crime de guerre.
Miriam Azem, coordinatrice du plaidoyer international pour l'association Adalah, basée à Haïfa et spécialisée dans la représentation politique et juridique des Palestiniens de l'intérieur, a fait le déplacement à Paris. Elle figure parmi les requérants ayant déposé, avec d'autres entités, un recours contre la loi devant la Cour suprême israélienne. Malgré sa pugnacité, elle ne nous cache pas son pessimisme :
Bien que cette loi viole sans équivoque le droit international comme le droit israélien — et que nous espérons que la Cour Suprême l'annulera —, cette juridiction a toujours fait preuve de complicité en validant des lois préjudiciables aux Palestiniens. Le prononcé d'une décision pourrait prendre beaucoup de temps ; c'est pourquoi une pression internationale forte et concrète — allant au-delà de simples déclarations — est si importante.
Même si le sujet a été mentionné à plusieurs reprises, d'aucuns trouvent que l'accent aurait pu être plus sévère, si ce n'est plus audible, à l'encontre d'Israël durant le congrès — qui a d'ailleurs été clôturé sous le patronage de Yaël Braun-Pivet, présidente de l'Assemblée nationale, et un temps, « soutien inconditionnel » de Tel-Aviv.
Se pose également la question des exécutions extrajudiciaires, comme en témoigne le correspondant d'Orient XXI à Gaza, Rami Abou Jamous, dans son récent article « Je sais que je suis condamné à mort ». Raphaël Chenuil-Hazan n'est pas le seul à questionner les raisons qui ont poussé Israël à formaliser une telle loi, malgré le caractère routinier de ses exécutions extrajudiciaires :
La violence étatique a parfois besoin d'une justification morale, et inversement. Si on abolit la peine de mort, le seuil de violence acceptable diminue mécaniquement.
D'où l'importance de poursuivre collectivement, ici comme ailleurs, ce combat à la portée universelle.
* Les prénoms ont été modifiés
1Ces chiffres correspondent aux seules exécutions documentées, ce qui exclut notamment la Chine, le Vietnam et la Corée du Nord dont les données sont secret d'État, selon le rapport « Condamnations à mort et exécutions 2025 » d'Amnesty International (18 mai 2026).
2NDLR. Un moratoire consiste en une suspension temporaire des exécutions voire, plus rarement, des condamnations à mort.
3NDLR. Le terme « rétentionniste » est utilisé pour désigner un pays qui maintient la peine de mort dans sa législation et continue de l'appliquer.
Fermée depuis plus de trente ans, la frontière terrestre entre la Turquie et l'Arménie pourrait rouvrir dans les prochains mois. Côté arménien, les populations locales sont divisées, entre paix, développement économique et craintes face à l'ennemi historique.
Le long du fleuve Araxe au sud, de la rivière Akhourian à l'ouest, deux pays se font face. Au milieu, des kilomètres de clôtures, une zone tampon, et des miradors. Les monastères chrétiens arméniens regardent au loin les minarets des mosquées turques, comme à Khor Virap, Ani, ou Akhurik. Côté arménien, il paraît que l'on entend parfois le chant du muezzin.
La frontière terrestre entre l'Arménie et la Turquie est verrouillée depuis des décennies, héritage du passé entre les deux peuples, marqué par le génocide des Arméniens par l'empire Ottoman en 1915. En 1993, la Turquie imposait un blocus à son voisin, en soutien à son allié azerbaïdjanais, sur fond de conflit dans le Haut-Karabagh (appelé Artsakh par les Arméniens). Depuis, la frontière est restée totalement fermée. Mais l'espoir renaît.
« Je qualifierais la situation actuelle entre les deux pays d'évolution positive, même s'il s'agit de progrès très modestes et symboliques. Nous constatons des avancées, mais elles sont modestes et facilement réversibles », détaille Benyamin Poghosyan, chercheur auprès de l'Institut arménien de recherche en politiques appliquées (Apri). « À tout moment, la Turquie peut revenir sur tout ce qu'elle a fait ces deux dernières années. »

Depuis la perte du Haut-Karabagh et l'exil de plus de 100 000 Arméniens vers Erevan, le gouvernement de Nikol Pachinian entend normaliser ses relations avec ses voisins azerbaïdjanais et turcs. Un protocole d'accord de paix a été signé avec Bakou en août 2025 à Washington sous l'égide des États-Unis. Au début du mois de mai, Ankara et Erevan ont signé un autre protocole d'accord symbolique, visant à la reconstruction commune du pont médiéval d'Ani, qui relie les deux pays au-dessus de l'Akhourian. Le même mois, les deux pays ont également repris les relations commerciales directes via un pays tiers.
La victoire du parti Contrat civil et la réélection de Nikol Pachinian en tant que premier ministre lors des élections législatives du 7 juin devraient permettre la continuité de ce processus de normalisation, même si l'absence de majorité constitutionnelle1 pourrait limiter les évolutions rapides.
Le long de la frontière, du côté arménien, la population locale est assez partagée face à une éventuelle réouverture des postes. Dans le village d'Akhurik, situé à quelques kilomètres de Gyumri, deuxième ville d'Arménie, les Russes sont encore les garants de la frontière, postés dans une base militaire qui surplombe la commune.
Malgré plusieurs articles de presse annonçant leur départ au mois de mars 2026, l'armée russe est encore là2. Une vingtaine de minutes sur place suffisent pour se faire contrôler par une patrouille. Ce qui n'est pas du goût des habitants. « Les Russes ont tout fait dans le mauvais sens. C'est Lénine qui a vendu notre territoire à la Turquie, c'est eux qui ont donné l'Artsakh à l'Azerbaïdjan », s'insurge au milieu de ses vaches Seyran Hrghatyan, habitant d'Akhurik. Lui attend la réouverture de la frontière avec impatience : « Il y a des gens biens des deux côtés de la frontière. Avant, on faisait du commerce avec les Turcs, il y avait du tourisme. J'espère que cela reviendra. »

Un constat partagé par Karen Hovhannisyan, qui, à 16 ans, n'a jamais vu la frontière ouverte. « C'est une bonne chose, le commerce va se développer », indique-t-il, même s'il assure « ne pas trop se sentir concerné par ce sujet », comme une partie des habitants, qui ne se positionnent pas.
L'ouverture « profitera aux populations locales, qui habitent autour de Gyumri en Arménie, et Kars, Erzurum du côté turc ; eux pourront faire du business et du commerce », selon Bayram Balci, chercheur au CERI-Sciences Po et spécialiste de la Turquie. « Mais plus que cela, l'intérêt pour la Turquie, que cette normalisation s'accompagne de l'ouverture de la “La route Trump vers la paix et la prospérité internationales “ » [Trump Route for International Peace and Prosperity, TRIPP], car il y aura alors une connexion commerciale entre la Turquie, l'Azerbaïdjan, l'Asie centrale et la Chine », insiste le chercheur.
« Je pense qu'Ankara souhaite disposer d'autant de liaisons que possible pour rejoindre l'Azerbaïdjan et l'Asie centrale », complète de son côté Benyamin Poghosyan. Un enjeu économique, qui servira aussi les intérêts de l'Arménie grâce à une ouverture directe vers les marchés européens, asiatiques et moyen-orientaux.
Mais l'argument économique ne fait pas l'unanimité au sein de la population locale. Ces nouveaux horizons font aussi craindre le risque d'une arrivée massive sur le marché arménien de produits turcs bon marché, qui concurrenceraient la production locale. En parallèle, les tensions historiques et géopolitiques entre les deux pays limitent encore les avancées.
Un peu plus au sud le long de la frontière, le village d'Anipemza fait lui aussi face à la Turquie. À l'entrée de la commune, un grand drapeau arménien devant la basilique Ererouk lorgne le grillage frontalier. La cité historique d'Ani, capitale de l'Arménie des Bagratides au Xe siècle, désormais située en Turquie, n'est qu'à quelques kilomètres.


Dans le village désert, une fresque représente le drapeau arménien et le drapeau russe côte à côte, pour rappeler l'amitié entre les deux pays. À l'intérieur d'un bâtiment délabré, un autre dessin représente le drapeau de l'Arménie soviétique, décoré d'un portrait de Vladimir Ilitch Lénine (1870-1924).


Assis sur un banc, cigarette à la bouche, Henrikh et Gevorg discutent de politique. Le premier, 27 ans, travaille dans une mine de pierre non loin de la ville. Le second, âgé de 62 ans et amputé d'une jambe, ne peut plus travailler. Les deux hommes s'accordent sur un point : ils ne veulent pas voir la frontière avec la Turquie rouvrir. « Nous n'avons pas peur, mais nous avons retenu les leçons du passé. Nous ne sommes pas capables de vivre avec eux », explique Gevorg, appuyé sur ses béquilles.

Son compère enchaîne : « Si on rétablit une connexion directe entre les deux pays, nous deviendrons turcs. Bien sûr que nous voulons la paix, mais une paix digne, une bonne paix. Nous ne faisons pas confiance aux Turcs. » Les plaies du conflit face à l'Azerbaïdjan sont encore ouvertes pour Henrikh. Lui a passé quelques semaines dans le Haut-Karabagh, son frère y a été gravement blessé. Dans son cou, un tatouage représente la silhouette de l'Arménie à laquelle est rattaché l'Artsakh.
Quand certains en veulent aux Russes d'avoir laissé tomber l'Arménie dans ce conflit, Henrikh de son côté conserve sa confiance envers Moscou : « Nous avons notre allié de longue date, la Russie, pour nous protéger et protéger la paix. »

Ces opinions hostiles à la Turquie sont encore courantes dans la société arménienne, mais la tendance s'inverse petit à petit. En janvier 2022, à la question « lequel de ces pays représente la plus grande menace politique pour l'Arménie ? », 90 % des interrogés répondaient la Turquie. Ils ne sont plus que 58 % en mai 2026, selon les chiffres partagés par l'International Republican Institute (IRI). Dans le même temps, les chiffres sont restés stables pour l'Azerbaïdjan (77 % des réponses en 2022, 73 % en 2026) tandis que la menace en provenance de la Russie augmente (15 % des réponses en 2022, 32 % en 2026).

« La normalisation des relations avec la Turquie et avec l'Azerbaïdjan doit permettre de réduire significativement le risque d'une nouvelle escalade dans la région. L'Arménie est l'acteur le plus faible dans ce triangle », analyse Benyamin Poghosyan. Car, en plus des enjeux économiques, cette normalisation s'accompagne d'une multitude d'enjeux d'ordre géopolitiques. Et c'est la Turquie qui risque d'en profiter.
Ankara pourrait asseoir encore plus son influence dans le Caucase du Sud, concurrencer la Russie de plus en plus mise à mal dans la région, mais aussi les États-Unis, qui, sous l'impulsion du président Donald Trump, prennent plus de place. Cependant, si toutes les parties ont intérêt à ouvrir cette frontière, difficile de savoir concrètement quand la situation se décantera. « L'agenda diplomatique turc est très chargé entre l'Iran, l'Ukraine ou la Syrie. En parallèle, la principale difficulté vient de l'Azerbaïdjan », selon Bayram Balci.
La Turquie est dépendante de l'Azerbaïdjan sur le plan énergétique, et le pays du Caucase investit des dizaines de milliards de dollars chez le grand frère turc. Dans l'ombre, le régime du président Ilhan Aliyev dicte le ton des discussions, et pose à chaque fois de nouvelles conditions pour ralentir le processus. « La Turquie ne fera rien dans l'avancée des discussions avec l'Arménie sans l'accord de l'Azerbaïdjan, même si le président Recep Tayyip Erdoğan est profondément agacé par le comportement d'Aliyev », rapporte le chercheur.
Une position réaffirmée lors du Forum diplomatique d'Antalya, en avril, où Erdoğan a assuré qu'Ankara poursuivait le processus de normalisation avec l'Arménie « étape par étape, en coordination avec l'Azerbaïdjan ». En mai, l'ambassadeur azerbaïdjanais en Turquie Rashad Mammadov déclarait que la frontière entre ses deux voisins rouvrirait « après les élections parlementaires et un référendum » à Erevan, donnant l'impression que l'Azerbaïdjan fixait lui-même le calendrier et les conditions.
1NDLR. Si Nikol Pachinian a gagné les élections, il n'a obtenu qu'entre 61 et 64 sièges sur 107 au Parlement ne remportant donc pas la majorité constitutionnelle (deux tiers des mandats).
2Voir « Russian border guards removed from Akhurik checkpoint, Armenia government confirms », News.am, 26 février 2026 et « Les gardes-frontières russes ont été retirés du poste de contrôle “Akhurik” », Le Courrier d'Erevan, 27 février 2026.
Quel bilan tirer de l'offensive israélo-états-unienne sur l'Iran ? Quelles sont pour Israël les répercussions des différents fronts qu'il a ouverts sur sa relation avec les États-Unis ? Comment les pays du Golfe vont-ils naviguer entre leur dépendance militaire aux États-Unis et leur voisinage avec l'Iran ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles a répondu Robert Malley, ancien conseiller pour le Moyen-Orient de Bill Clinton et de Barack Obama, émissaire spécial pour l'Iran sous Joe Biden, président émérite de l'International Crisis Group et directeur de son programme Moyen-Orient, de passage à Paris. Entretien avec Sylvain Cypel et Sarra Grira.
Parmi les protagonistes directs de la guerre contre l'Iran, le vainqueur stratégique, à court terme, est certainement Téhéran. Le régime a prouvé sa résilience et sa capacité à supporter la guerre mieux que les États-Unis. Washington avait plus besoin d'une trêve — peut-être d'une paix — que Téhéran. Mais le bilan peut être différent sur le long terme. Cela dépendra de la capacité du régime à faire face à la crise économique extraordinaire qui a été provoquée à la fois par sa gestion et par les sanctions passées, et par une guerre qui, selon les estimations, pourrait coûter mille milliards de dollars de reconstruction, ainsi qu'une baisse de 10 % du PIB du pays.
Sur le plan politique, mon diagnostic provisoire est que le régime est à la fois plus militarisé, plus radical, mais en même temps davantage capable de prendre des décisions pragmatiques. C'est ce que m'inspire par exemple la rencontre entre le vice-président des États-Unis J. D. Vance et le président du parlement iranien Mohammad Ghalibaf, alors que le père de l'actuel guide suprême, Ali Khamenei, avait toujours refusé les négociations directes. Certes, les dirigeants actuels ont mis du temps à accepter le MoU — le mémorandum d'entente entre les États-Unis et l'Iran, signé au château de Versailles le 17 juin. Mais il faut prendre en considération les conditions de négociations, les difficultés à se réunir et à communiquer à cause de la guerre. Malgré ces obstacles, ils ont pris des décisions importantes. Ils se sentent renforcés, et prêts à faire des choses que le guide suprême assassiné ne voulait pas faire, comme le fait d'attaquer Israël.
La génération des dirigeants actuels n'a pas vécu la révolution islamique. La plupart d'entre eux ont fait leurs armes au moment de la guerre Iran-Irak (1980 – 1988) et ils pensent que la prudence les a jusque-là affaiblis. Cela leur a coûté l'affaiblissement du Hezbollah, et encore plus celui du Hamas, en plus des dommages qu'ils ont eux-mêmes subis. Certains d'entre eux se disent qu'ils auraient dû attaquer plus tôt, et qu'ils n'auraient pas dû arrêter la guerre des 12 jours (juin 2025). C'est la leçon qu'ils ont apprise de toutes ces guerres : l'Iran a été trop timoré. Ils auraient dû répondre beaucoup plus vite, beaucoup plus fortement.
Certaines voix en Iran disent qu'aujourd'hui encore, ils ont arrêté la guerre trop tôt. Or, lorsqu'on entend le président Donald Trump dire : « On était au bord de la récession », « je ne voulais pas être le nouveau Herbert Hoover »1, ou « encore quelques semaines et on n'avait plus de pétrole », on se demande s'ils n'auraient pas dû, effectivement, attendre encore. Parce qu'à ce moment-là, Trump aurait vraiment capitulé.
Avec cette dernière guerre, les dirigeants iraniens ont démontré un effet dissuasif plus important que les États-Unis. Sans doute, il y aura un prix économique à payer, qui se traduira politiquement. Je ne sais pas comment ils vont pouvoir faire face aux revendications de la population. Mais stratégiquement, c'est un régime plus jusqu'au-boutiste, et en même temps, s'il estime que le prix est bon, il est prêt à passer des accords.
Au final, les seuls qui ont vraiment perdu sur presque tous les fronts, ce sont les États-Unis. Mais c'est un pays qui peut se permettre des pertes économiques et militaires, car il reste une superpuissance. Peut-être pas à court terme, mais à long terme il va souffrir de son manque de légitimité, de la détérioration de son image, d'avoir perdu la guerre stratégique face à l'Iran ainsi que la guerre de légitimité à Gaza.
Je pense que le déclin états-unien est inévitable. Tous les empires — ou toutes les puissances de ce type — ont des courbes ascendantes et des courbes descendantes. Les États-Unis sont certainement dans une courbe descendante, surtout si on les compare à la Chine. Dans ce déclin commencé il y a longtemps, il y a régulièrement des coups d'accélérateur.
Le premier a été l'invasion de l'Irak en 2003 — et plus globalement la « guerre contre le terrorisme ». Cette guerre commence à vraiment montrer les limites de la puissance états-unienne, et de tout cet ordre idéologique que les États-Unis ont essayé de construire. Les manquements par rapport au droit international et le « deux poids deux mesures » de cette politique sont clairement apparus.
La première administration de Trump (2016 – 2020) a été un deuxième coup d'accélérateur. Le troisième, c'est la guerre de Gaza. Enfin, il y a la deuxième administration Trump qui est en train de balayer tout ce qui reste de prétendue légitimité états-unienne. Certains pensent que si l'ascendant états-unien sur l'intelligence artificielle se confirme, il peut ralentir ce déclin, mais ce n'est pas mon analyse.
Si l'on veut faire un bilan plus global depuis le 7 octobre 2023, tout le monde a perdu. C'est plus ou moins un désastre collectif. Politiquement, du point de vue de l'importance que revêt la question palestinienne au niveau international — et l'évolution politique en la matière aux États-Unis et dans le Sud global —, il y a une victoire que l'on peut mettre à l'actif des Palestiniens. Maintenant, si l'on regarde leur condition à Gaza et en Cisjordanie, le niveau de destruction, mais également l'absence de toute direction d'un mouvement palestinien digne de ce nom, il est difficile de parler des Palestiniens comme des vainqueurs.
Israël peut s'estimer militairement vainqueur, car il a prouvé qu'il pouvait faire tout ce qu'il voulait et imposer une « zone tampon » au Liban, à Gaza, en plus de son offensive en Cisjordanie. Mais stratégiquement, si l'on réfléchit à long terme et politiquement, du point de vue de son image à l'international, c'est sans doute là où il a le plus perdu, en particulier aux États-Unis. Je ne sais pas encore si cela aura des répercussions politiques concrètes, mais au vu des sondages et des évolutions, surtout chez les démocrates, mais également chez une frange importante du camp MAGA2, nous sommes dans une situation que je n'aurais pas imaginée il y a deux ans.
Désormais, aux États-Unis, accepter de l'argent de l'AIPAC, le lobby pro-israélien aux États-Unis, est mal vu. Une quarantaine de députés démocrates ont déjà annoncé que ce ne sera pas leur cas. Beaucoup d'autres hésitent, alors que, jusque-là, ils mettaient un point d'honneur à obtenir ce financement. Dorénavant, il devient un fardeau, c'est tout de même fascinant. Il y a aussi des appels au conditionnement de l'aide militaire états-unienne à Israël, voire des appels à la mise en place de sanctions, alors que, il y a encore quelques années, personne parmi les démocrates n'osait toucher à cette aide. Ce sera un test pour les primaires du Parti démocrate, où chaque candidat devra se prononcer sur ces questions, comme cela a été le cas pour les élections municipales à New York.
Le gouvernement israélien voit bien cette évolution. Des responsables disent qu'ils n'ont pas besoin d'aide militaire. Le soutien de Washington à Tel-Aviv devra être revu, peut-être d'une manière qui finalement aidera Israël. Mais le fait que ce débat ait lieu reflète un changement dans la politique états-unienne, intensifié par la nature du gouvernement israélien actuel. Le trio Benyamin Nétanyahou, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir est l'incarnation du mal aux yeux de beaucoup d'Américains. S'ils ne sont plus au pouvoir, qu'adviendra-t-il de cette relation ? C'est facile de se positionner contre Israël lorsque c'est Nétanyahou qui est premier ministre. Cela l'est moins lorsque ce sont des gens jugés plus fréquentables. Et je pense que c'est un peu la même chose en Europe.
Imaginons que les démocrates gagnent l'élection présidentielle en 2028, et qu'à ce moment-là, on ait un gouvernement israélien dirigé par quelqu'un comme Naftali Bennett. Est-ce que la direction démocrate va pousser un « ouf » de soulagement car elle pourra revenir à sa politique traditionnelle envers Israël, même si elle continue à le critiquer plus que d'habitude ? L'évolution profonde de l'opinion publique vis-à-vis d'Israël ne se reflète pas encore complètement chez les élus démocrates qui doivent également répondre à certains lobbys et aux donateurs financiers. Est-ce que tout ce qu'on voit maintenant sera mis de côté sous prétexte que le prochain gouvernement israélien ne comptera pas des extrémistes comme Ben Gvir et Smotrich ? J'ai vécu cela en 2022, l'année où Naftali Bennett et Yair Lapid se sont succédé à la tête du gouvernement. À chaque fois qu'on a voulu avancer sur le dossier iranien, on nous disait : « Attention, vous allez faire le lit de Nétanyahou ! Il ne faut pas lui permettre de dire que lorsque Bennett est premier ministre, les États-Unis se permettent de faire des concessions aux Iraniens ! »
Je ne sais pas si ce sera la même chose demain, parce que le climat politique est différent. Mais tout en constatant une certaine évolution, je ne parierai pas pour autant sur un réel changement. Beaucoup de démocrates centristes ne rêvent que du jour où il y aura un gouvernement plus « présentable » en Israël, mais qui ne changera pas fondamentalement de politique vis-à-vis des Palestiniens.
Le dossier libanais permet de voir les conséquences de ce changement d'opinion vis-à-vis d'Israël même au sein des Républicains MAGA. Le président Trump a dicté ses règles à Benyamin Nétanyahou et a demandé l'arrêt total des opérations israéliennes. Évidemment, il peut toujours y avoir des exceptions, des bombardements ponctuels, mais c'est un coup d'arrêt que ne voulait ni le gouvernement israélien, ni d'ailleurs l'opposition.
Cela nous amène à constater un paradoxe qui n'en est pas vraiment un : Donald Trump est un président qui a jeté par la fenêtre tous les principes qui ont régi jusque-là la politique étrangère états-unienne. Il soutient Israël comme peu de présidents l'ont fait, jusqu'à entamer une opération militaire conjointe avec lui, et ceci est un précédent — jusque-là, les États-Unis y étaient réticents par crainte pour leur image dans le monde arabe. Lors de cette dernière guerre contre l'Iran, Israël et les États-Unis étaient en tandem, bien que des Républicains, surtout chez les MAGA, aiment à dire que tout cela n'est pas de la faute de Trump, et qu'il a été berné par les Israéliens. Je ne pense pas que cela soit le cas car cela fait des années que Nétanyahou veut cette guerre, mais tous les présidents états-uniens — y compris pendant la première administration Trump — lui ont dit non et il ne pouvait rien faire. Là, dès le premier jour, Israël et les États-Unis sont main dans la main dans cette guerre, avec une division des tâches.
Donald Trump était tout à fait convaincu à la fois par Israël — Nétanyahou lui a dit que ce serait une guerre rapide — mais aussi par ce qui s'est passé au Venezuela. Il était persuadé de pouvoir faire la même chose en Iran. Certains dans son entourage avaient des réserves, comme le vice-président J. D. Vance ou la cheffe de cabinet de la Maison Blanche Susie Wiles, mais ils les ont exprimées de façon extrêmement feutrée. Personne n'a osé lui dire qu'il faisait une erreur.
Pourtant, ce même président est également capable d'une critique sans précédent et d'une virulence rare à l'encontre du premier ministre israélien. Or, pour ce dernier, son avenir dépend des Républicains, plus exactement des évangéliques et, depuis peu, de Trump. Le Likoud commence également à perdre une frange du Parti républicain — celle des MAGA —, non pas parce qu'elle désapprouve la politique israélienne, mais parce que leur principe c'est America first (L'Amérique d'abord) : pourquoi donneraient-ils de l'argent aux Israéliens qui, non seulement, en ont suffisamment, mais en plus les entraînent dans des guerres dont ils ne veulent pas ? Si même Trump lâche Nétanyahou, celui-ci se retrouve vraiment tout seul.
Or, Donald Trump ne comprend ni les méthodes ni la stratégie israélienne au Liban, et sa priorité en ce moment semble être la survie du MoU. Le fait que l'Iran et les États-Unis discutent d'affaires régionales est, dans un sens, une concession iranienne. Du temps de Barack Obama, Téhéran estimait que cela ne faisait pas partie des négociations. Toutefois, ils le font sur le dossier libanais et à propos du Hezbollah, ce qui leur donne une certaine aura régionale. Ils s'affichent dans le rôle du sauveur du Liban, ce qui sape évidemment la crédibilité du gouvernement libanais qui cherche depuis des semaines à être le seul interlocuteur légitime sur le sujet. Même si les rencontres trilatérales entre Israël, le Liban et les États-Unis continuent, il a été démontré qu'elles sont totalement vaines, puisque les vraies négociations ont lieu via un canal qui ne plaît ni à Israël ni au gouvernement libanais.
Le dossier libanais va être un test pour les priorités et les marges de manœuvre de trois acteurs. À quel point les États-Unis sont-ils prêts à mettre la pression sur Israël ? À quel point le premier ministre israélien est-il prêt à écouter le président états-unien et non sa base électorale et politique, voire le sentiment général des Israéliens ? Sachant que cela arrive durant une année électorale en Israël, où Nétanyahou aimerait se présenter à la fois comme un partenaire fiable, indispensable, avec les meilleurs rapports possibles avec les États-Unis, en particulier avec le président Trump, mais en même temps comme un premier ministre israélien qui ne pense qu'aux intérêts nationaux. Il va lui falloir faire un choix. Peut-être que, l'échéance électorale approchant, il affirmera son indépendance vis-à-vis des États-Unis pour ne pas avoir l'air d'un pantin.
Le troisième acteur concerné, c'est l'Iran. À quel point Téhéran s'en tiendra à sa décision de faire dépendre le MoU d'un cessez-le-feu réel, et à terme d'un retrait israélien du Liban ? Ou bien les avantages économiques de l'accord le pousseront-ils à fermer les yeux sur des violations ponctuelles ?
Au-delà du Liban, la dernière guerre a aussi un impact important sur les pays de la région, dont certains ont œuvré à la signature de cet accord entre Téhéran et Washington, notamment sur les pays du Golfe. Je me suis récemment rendu aux Émirats arabes unis et en Arabie Saoudite. Contrairement à ce que des analystes affirment depuis un moment, les personnes que j'ai rencontrées là-bas nient l'existence d'une division entre, d'un côté, les pays qui ont joué le rôle de médiateurs pour la signature du MoU — l'Égypte, le Qatar, l'Arabie saoudite, Oman, la Turquie et le Pakistan —, et de l'autre, Israël, les Émirats, l'Inde et la Grèce. Elles ne veulent pas penser en termes d'axes. Même les Saoudiens ne veulent pas trop miser sur le groupe R43. Ils disent que, pour l'instant, cela n'a rien d'une structure institutionnalisée.]]
Il est vrai que la relation vis-à-vis d'Israël est différente de chaque côté. Mais je ne sais pas si cette division va perdurer, et si elle va avoir des répercussions plus larges. Ce qui est intéressant, c'est que ces médiateurs sont présents dans la région, et qu'ils peuvent jouer un rôle différent, mais non moins important que celui joué par le P 5+14, à l'époque de l'accord nucléaire de Vienne, dit aussi JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action). Ces pays avaient beaucoup critiqué le JCPOA, parce qu'ils en avaient été écartés. Mais ils sont capables d'investir en Iran, beaucoup plus que ne l'ont fait les Européens à l'époque, alors que ces derniers font juste acte de présence.
Ceux qui jouent un rôle aujourd'hui sont ceux qui sont les premiers concernés par ce qui se passe dans la région, et cette tournure est intéressante. Ces États mettent la pression sur les États-Unis, ils disent clairement au président Trump : nous ne voulons plus de cette guerre, il faut l'arrêter ; tout en disant à l'Iran d'arrêter les bombardements. Ils ont joué un rôle parce que la guerre les déstabilisait économiquement, politiquement, stratégiquement, et ils n'en voyaient pas le bout. Un pays comme le Qatar, qui est pourtant assez bien doté en ressources économiques, commençait à en souffrir. Si la guerre avait continué jusqu'en septembre, la situation aurait été bien pire pour lui.
Les pays du Golfe ont, à des moments différents et à des degrés divers, fait deux paris stratégiques, l'un depuis très longtemps, l'autre depuis peu. Le plus ancien concerne le parapluie sécuritaire états-unien. Le plus récent, c'est la normalisation ou le début de normalisation avec l'Iran. Or, les deux paris ont échoué. Cette guerre a démontré de façon éclatante que le pari sur le parapluie états-unien n'a pas porté ses fruits, puisque les bases militaires ont servi de cible plutôt que de remparts. Et le pari avec l'Iran, évidemment, n'a pas fonctionné non plus, puisque même le Qatar, qui entretenait de bonnes relations avec son voisin d'en face, a été attaqué.
Pourtant, au sortir de cette guerre, ils vont devoir reconduire les deux paris. Le message que j'ai entendu dans certains pays du Golfe est clair : ils ne peuvent pas se priver de l'appui sécuritaire des bases militaires états-uniennes pour l'instant, parce qu'ils n'ont pas d'alternative ; et la géographie prime, donc ils vont également devoir dialoguer avec l'Iran. Cela s'applique même à Abou Dhabi, qu'on a vu récemment reprendre langue avec Téhéran.
Les Émirats veulent aller encore plus loin dans leur coopération avec les États-Unis, peut-être également avec Israël. Le Qatar se pose plus de questions. Mais à terme, la véritable interrogation est de savoir si ces pays ont des alternatives : est-ce qu'ils peuvent développer leur propre défense régionale ? On dit que les Iraniens ont été avertis que s'ils attaquaient encore une fois l'Arabie saoudite, la réplique viendrait du Pakistan. Finalement, cette menace n'a jamais été mise à exécution parce qu'il y a eu le cessez-le-feu, on ne sait donc pas si le Pakistan se serait vraiment impliqué dans la guerre, comme le prévoit normalement le traité de défense mutuelle avec l'Arabie saoudite.
En tout cas, les États du Golfe ont bien compris qu'ils ne pouvaient pas compter sur Washington. Pour l'instant, ils n'ont personne d'autre pour les protéger. Mais à terme, ils devront avoir une politique de défense indépendante des aléas de la politique états-unienne, bien qu'elle soit pour l'instant difficile à mettre en œuvre. C'est la même chose d'ailleurs pour l'Europe qui parle d'une défense autonome, même si elle a plus de moyens pour le faire.
De manière globale, je pense que c'est trop tôt pour faire le bilan des trois dernières années dans la région. On ne voit pas encore quelles vont être les évolutions à long terme, que ce soit au niveau des populations ou des organisations militaires. Mais une chose est sûre : des actions militaires de ce type entraînent toujours une réaction. C'est ainsi que nous avons eu la naissance du Hezbollah ou celle du Hamas, l'apparition d'Al-Qaïda ou encore de l'Organisation de l'État islamique (OEI). La guerre en Irak par exemple a eu d'importantes ondes de choc, à la fois géographiquement — et ce jusqu'en Europe —, mais aussi sur la durée, puisqu'on a eu l'OEI onze ans après l'invasion états-unienne de 2003.
Il y a énormément de colère parmi les populations de la région, de désir de vengeance, ainsi que le sentiment de n'avoir plus rien à perdre. Beaucoup de Palestiniens et de Libanais disent n'avoir gardé de ces dernières années que le souvenir des destructions infligées par Israël — et parfois par les États-Unis. Tout cela a un impact populaire d'autant plus important que non seulement il s'agit de la question palestinienne qui a une dimension émotionnelle très forte, mais que la guerre à Gaza a coïncidé avec celle en Ukraine, donnant lieu à un « deux poids, deux mesures » flagrant et honteux entre les deux situations. Dans les deux cas, on avait des bombardements d'hôpitaux, des civils tués, une invasion, mais le discours occidental a été différent.
Cela fait très longtemps que le droit international est bafoué dans la région, mais là on atteint un paroxysme. À quel moment et de quelle manière s'exprimera cette colère ? C'est toute la question. Beaucoup en Occident n'en sont pas conscients et voient tout cela d'un œil plutôt positif. Certains responsables qui étaient en poste au moment de l'administration Biden expriment certes des réserves sur la manière dont les choses ont été menées, mais estiment qu'au fond, le bilan n'est pas si mauvais. Après tout, le Hamas et le Hezbollah ont été très affaiblis, même chose pour le programme nucléaire et les capacités militaires de l'Iran, et la Syrie a été débarrassée de Bachar Al-Assad. Dans l'ensemble, à leurs yeux, les conséquences sont davantage positives que négatives. Pour ma part, je suis beaucoup plus réservé. Et de toute façon, rien n'est terminé, ni à Gaza, ni au Liban, ni même en Iran.
Quand on est pyromane, on met le feu à la région sans réfléchir à ce qui va en ressortir. Et la stratégie d'Israël, qui est un peu le pyromane en chef, c'est d'obtenir des victoires à très court terme. La région lui est intrinsèquement hostile, les populations de la région ne l'acceptent pas, que ce soit à court ou à long terme. C'est donc une bataille permanente que les Israéliens doivent gagner tous les jours. Mais leur point de vue est très court-termiste. Du côté états-unien — et c'est quelque chose que j'ai vécu durant trois administrations —, l'horizon maximal de réflexion, c'est quatre ans, c'est-à-dire jusqu'à la prochaine échéance électorale. Il n'y a pas beaucoup de présidents, surtout en ce moment, qui réfléchissent à l'impact de leur politique dans dix, vingt ou trente ans. Dans une région qui a la mémoire longue, où les conséquences des actes se font sentir à très long terme, avoir deux acteurs majeurs qui ne pensent qu'à demain ou après-demain, cela ne peut que mal se terminer.
1NDLR. Ancien président des États-Unis (1929-1933). Sa présidence est marquée par la Grande Dépression, la crise économique des années 1930 qui a débuté avec le krach boursier états-unien de 1929.
2NDLR. Make America Great Again (« Restaurer la grandeur de l'Amérique ») est le nom donné à la sphère regroupant les partisans de Donald Trump.
3NDLR. Le R4 ou « Quartet » est un groupe diplomatique quadrilatéral formé en mars 2026, réunissant la Turquie, l'Égypte, le Pakistan et l'Arabie saoudite. Créé dans le contexte de la guerre israélo-états-unienne contre l'Iran, il vise à coordonner les positions de ces quatre États face aux crises régionales.
4NDLR. Groupe créé en 2006 pour négocier avec l'Iran au sujet de son programme nucléaire. Il est composé des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies — la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis —, auxquels s'ajoute l'Allemagne.
Dans un pays déjà fortement assujetti à l'inflation et à des tensions économiques liées au contexte de guerre régionale, le gouvernement égyptien adopte en l'espace de quelques mois, des lois qui contraignent davantage l'expression des droits des employés et de leurs représentants.
Depuis plusieurs années, les travailleurs égyptiens voient leurs conditions de travail se dégrader régulièrement. Malgré certaines augmentations nominales des salaires, les revenus réels diminuent sous l'effet de l'inflation tandis que le travail informel, l'emploi précaire et les licenciements arbitraires se multiplient. L'adoption en novembre 2025 de la loi n° 14 sur le travail a accentué cette situation, en proposant un cadre législatif favorisant les investisseurs et les employeurs au détriment des droits des travailleurs. Elle introduit ainsi la possibilité pour l'employeur de modifier temporairement les termes du contrat, notamment en assignant au travailleur des tâches non convenues ou en réduisant son salaire si les conditions économiques sont jugées défavorables (article 241). Elle consacre également les retenues de salaire comme sanction disciplinaire (article 139), tout en limitant fortement les possibilités d'organisation et d'expression des travailleurs. La collecte de dons, la distribution de publications, le recueil de signatures ou encore l'organisation de réunions sur le lieu de travail sans l'accord de l'employeur demeurent prohibés (article 136). Appeler à la grève dans des établissement considérés comme « vitaux » ou durant des « circonstances exceptionnelles » est également interdit (article 234).
Une loi limitant les libertés d'organisation
Quelques mois plus tard, en mai 2026, le Parlement approuve le projet de loi no. 213 du gouvernement visant cette fois à modifier certaines dispositions de la loi sur les organisations syndicales des travailleurs et la protection du droit à l'organisation syndicale (2017).
Les amendements prévoient de prolonger de six mois le mandat actuel des conseils d'administration des syndicats de travailleurs, et la durée du mandat syndical de quatre à cinq ans. Cette décision intervient dans un contexte de crise économique prolongée, aggravée par la situation à Gaza et la guerre contre l'Iran.
Le choix des autorités de limiter davantage les possibilités d'expression des travailleurs en reportant les élections syndicales est d'autant plus problématique que celles-ci sont déjà fortement encadrées. Si, officiellement, les syndicats indépendants sont autorisés depuis le soulèvement de 2011, dans les faits le pouvoir en place depuis 2013 a continuellement cherché à limiter leur capacité d'organisation réelle. En 2017, les autorités ont mené une véritable « campagne punitive contre les travailleurs et les syndicalistes » selon Amnesty international1, et les arrestations arbitraires de leaders syndicaux se sont poursuivies jusque récemment avec par exemple l‘arrestation de Maher Hezima, ancien membre de la Fédération syndicale égyptienne (ETUF), en 2024. En outre, l'ensemble des syndicats indépendants ont été dissous en mars 2018, puis sommés de se réenregistrer dans un délai de 60 jours selon les nouvelles exigences, largement arbitraires, établies par la loi de 2017 sur les syndicats.
Aussi, en 2021, le régime du président Abdelfattah Al-Sissi a promulgué une nouvelle législation autorisant les administrations publiques à licencier tout fonctionnaire suspecté d'appartenir à des groupes qualifiés de « terroristes » ou de « nuire aux services publics ou aux intérêts économiques de l'État ». Autant de désignations très floues, susceptibles d'interprétations arbitraires et régulièrement utilisées par le passé pour cibler des leaders syndicaux et des opposants politiques. Ainsi, même dans cet espace démocratique réduit, le pouvoir choisit d'accentuer le contrôle des travailleurs, craignant sans doute que les élections deviennent un espace d'expression pour le mécontentement latent d'une partie importante de la population peinant aujourd'hui à vivre dignement.
Dans ce contexte, le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux (ECESR), organisation non gouvernementale luttant depuis 2009 pour l'amélioration des conditions d'existence des travailleurs égyptiens, a publié début mai 2026 un rapport alarmant sur les conditions de travail de ces derniers2. Il présente une analyse des mouvements de protestation des travailleurs tout au long de l'année 2025 et montre que plus de 90 % des protestations ont été déclenchées par des questions liées aux salaires, aux primes, aux allocations et au partage des bénéfices.
En 2010, le mouvement ouvrier avait réussi à obtenir une décision judiciaire obligeant l'État à fixer un salaire minimum reflétant le coût de la vie et assurant aux travailleurs un niveau de vie digne. À cette époque, le salaire minimum s'élevait à 400 livres égyptiennes (environ 502 euros au 1er janvier 2010). Il est passé à 1 200 livres en 2014 (environ 125 euros au 1er janvier 2014), pour atteindre 7 000 livres en mars 2025 (132 euros), avec une augmentation programmée à 8 000 livres (134 euros) le 1er juillet 2026. Toutefois, et à cause de l'inflation, le passage de 1 200 à 7 000 livres équivaut en dollars à une baisse de 169,50 à 140 dollars (de 147 euros à 121 euros).
Ainsi, si on le mesure par rapport aux prix des biens de première nécessité tels que du riz, de la viande, de l'huile de cuisson, des bouteilles de gaz, etc., le salaire réel — ou le pouvoir d'achat — a significativement diminué au cours de cette période. Or, et malgré le caractère insuffisant de ce salaire minimum, de nombreux employeurs refusent encore de l'appliquer.
Cette situation, en plus de l'utilisation généralisée des contrats temporaires, a provoqué ces dernières années des dizaines de mouvements de contestation dans le pays, touchant aussi bien le secteur public que le secteur privé.
Par exemple, en mars 2026, environ 3 000 travailleurs temporaires de la société Misr Aluminum, principale entreprise de fabrication d'aluminium en Égypte depuis 1977 et ayant réalisé des bénéfices d'environ 10 milliards de livres égyptiennes (300 millions d'euros) sur l'année 2024/2025, ont annoncé une grève et un sit-in pour exiger leur régularisation, la résiliation de leurs contrats avec les sociétés d'intérim et l'application du salaire minimum. Un technicien en maintenance électrique avec sept ans d'ancienneté en grève a déclaré au média Al-Manassa que les travailleurs temporaires, appelés « main-d'œuvre louée », percevaient des salaires bien en dessous du minimum légal, allant de 2 250 à 3 500 livres (de 38 à 58 euros). Ces travailleurs ont été employés dans l'entreprise pendant une période allant de 7 à 10 ans via des sociétés d'intérim contractées par Misr Aluminum, sans que les travailleurs soient informés des détails de leurs contrats ni n'en reçoivent des copies.
Même chose chez les travailleurs des centrales hydroélectriques du Haut-Barrage d'Assouan 1, d'Assouan 2 et d'Esna, gérées par la Water Power Plants for Electricity Generation Company, qui ont intensifié leur contestation ces derniers mois en organisant des manifestations et des sit-in sur leurs lieux de travail. Outre, là aussi, l'application du salaire minimum, ils réclament l'intégration de toutes les indemnités en attente, l'augmentation de l'indemnité alimentaire à 50 livres par jour (moins d'un euro), le versement des indemnités de risque, la régularisation des qualifications, la réintégration des promotions supprimées, etc.
Les licenciements arbitraires — en particulier de dirigeants syndicaux — constituent la deuxième cause principale de mobilisation des travailleurs au cours de l'année passée. Ainsi, en avril 2025, des dizaines d'employés et de travailleurs de divers services de la Banque agricole d'Égypte ont organisé une manifestation devant la branche principale de la banque à Dokki, dans le gouvernorat de Gizeh, contre le licenciement de 1 200 employés et travailleurs, en violation avec la loi. Les manifestants ont déclaré à Al-Manassa que des décisions de licenciement avaient été prises depuis 2020, la direction envoyant des lettres accusant un certain nombre d'employés de négligence grave sans enquête ni notification préalable.
Les travailleurs licenciés ont signalé au média que la politique de réduction de la masse salariale de l'entreprise visait spécialement les employés qui avaient déposé des recours pour contester un retard dans le versement des allocations et qui avaient obtenu des décisions favorables, ainsi que les employés qui avaient publiquement revendiqué leurs droits via des groupes et pages Facebook. Ces actes ont été qualifiés par des responsables de la banque (idem) de divulgation de secrets professionnels portant préjudice à l'entreprise.
Par ailleurs, depuis le décret n° 1209 de 1964 établissant l'Autorité générale pour l'assurance santé, la classe ouvrière égyptienne bénéficiait d'un système de santé et d'assurance maladie relativement acceptable, bien que déjà critiqué, notamment car il reposait sur un taux de cotisation uniforme de tous les travailleurs, sans imposition progressive. Cependant, avec la promulgation de la Loi n° 2 de 2018 sur l'assurance maladie universelle et sa mise en place progressive dans les gouvernorats, une nette disparité est apparue dans les zones où le nouveau système avait été mis en place3. Plusieurs modifications sont apparues dans la nouvelle loi et la notion d'ayant droit a par exemple été évincée. Désormais, ce sont les travailleurs qui doivent supporter le coût de l'assurance maladie des membres de la famille, y compris les enfants en bas âge et les conjoints qui ne travaillent pas. La loi a en outre introduit un système de « co-paiement » qui demande aux assurés de payer une partie des soins, lesquels étaient souvent gratuits dans l'ancien système.
Or bénéficier d'une assurance maladie efficace est d'autant plus important dans un pays où les accidents du travail sont extrêmement fréquents. De nombreux incendies ainsi que des accidents de la route ou sur des chantiers sont régulièrement recensés par l'ECESR.
Ces incidents traduisent l'absence de procédures de sécurité civile et de protection de la santé au travail, due notamment à l'importance du secteur informel, qui représenterait entre 30 % et 60 % de l'économie égyptienne selon les estimations4. Les entreprises qui en relèvent évoluent en dehors du cadre légal, privant leurs travailleurs de toute protection prévue par la législation du travail, aussi maigre soit-elle. Ces employés travaillent ainsi sans salaire minimum, sans assurance, sans retraite, sans protection face aux aléas ou aux chocs économiques. Par ailleurs, ces établissements échappent largement aux contrôles en matière de sécurité et de santé au travail, ce qui contribue à la fréquence élevée des accidents.
Ainsi, la crise à laquelle est confrontée la classe ouvrière égyptienne actuellement n'est pas confinée à un secteur particulier ou à une revendication partielle. C'est une crise globale, structurelle, affectant le cœur même de la relation de travail : les bas salaires s'ajoutent à l'absence de sécurité de l'emploi, le licenciement arbitraire coexiste avec des contrats précaires, la protection de la santé continue de se détériorer alors que les normes de sécurité restent absentes et que les accidents du travail persistent sur les sites de production et sur les routes.
Dans ce contexte, affaiblir légalement et continuellement la représentation syndicale l'empêche de constituer de véritables canaux de négociation collective, nourrit les protestations des travailleurs et augure de nouvelles tensions sociales. Le rapport de l'ECESR peut ainsi être lu comme une tentative d'attirer l'attention sur la situation actuelle qui n'est pas une crise isolée et passagère due aux tensions régionales. Elle demande un examen critique et une réponse sérieuse à même de rétablir l'équilibre entre les parties du processus de production, et de garantir aux travailleurs le droit à une vie digne.
1« Égypte. Des attaques incessantes contre les droits des travailleurs et des syndicalistes », Amnesty international, 30 avril 2017.
2ECESR, « Egypt's Workers in 2025 : From Wages and Arbitrary Dismissal to Occupational Safety », 6 mai 2026.
3Les premiers gouvernorats concernés sont ceux de Port Saïd, Suez, Ismaïliya, Nord Sinaï, Sud Sinaï et Alexandrie qui bénéficient du nouveau système depuis 2019, tandis qu'il faudra attendre 2032 pour que les gouvernorats de la dernière vague, dont fait partie Le Caire, en bénéficient également.
4« Situation macroéconomique et financière de l'Égypte », Direction générale du Trésor, 3 avril 2025.
La jeunesse juive étatsunienne s'éloigne de plus en plus du sionisme. Cette distanciation se traduit notamment par un regain d'intérêt pour des mouvements historiques tels que le Bund, qui prônait un judaïsme diasporique à l'opposé des dogmes de « l'État juif ». En France, un élan similaire, bien qu'encore timide, voit le jour. Le dernier livre de Michel Feher Redevenir juif s'en fait l'écho.
On assiste dans la jeunesse juive américaine à une distanciation importante à l'égard de l'État d'Israël. Elle avait lentement commencé de progresser dès le début des années 2000, mais après le massacre du 7 octobre 2023 elle a littéralement explosé, au vu de la cruauté du comportement des gouvernants israéliens à l'égard des Palestiniens. L'une des manifestations les plus marquantes de cet éloignement est que le terme « sioniste » est devenu une insulte pour une partie de ces jeunes juifs.
Une des formes étonnantes de cette désaffection se manifeste dans le regain progressif de l'intérêt que porte une partie non négligeable d'entre eux à l'histoire du Bund, une organisation juive née à la fin du XIXe siècle. Ainsi, en avril 2026, l'autrice américaine Molly Crabapple a bénéficié d'un succès littéraire important avec la publication d'un livre titré Here where we live is our country (Là où nous vivons est notre pays). Son livre, qui raconte l'histoire du Bund, est resté plusieurs semaines parmi les meilleures ventes des best-sellers du New York Times.
Pourquoi ce soudain intérêt pour une organisation ouvrière et culturelle juive qui tenait à la fois du parti, du syndicat et de l'association communautaire ? Née à la fin du XIXe siècle dans la « zone de résidence juive » de l'Europe de l'Est1 elle a disparu à la fin des années 1940. L'intitulé du livre de Crabapple résume tout : les juifs n'ont pas besoin d'aller ailleurs que là où ils sont pour s'émanciper. Et certainement pas d'aller prendre la terre des autres. Ce qui caractérisait particulièrement le Bund2, c'était son progressisme et son antisionisme radical. Il se disait marxiste et prônait l'autonomie culturelle. En octobre 1938, son principal dirigeant, Henrik Erlich, écrivait :
Si un État juif est un jour fondé en Palestine, son climat spirituel sera le suivant : une peur éternelle de l'ennemi extérieur (les Arabes), une lutte sans fin contre l'ennemi intérieur (les Arabes) pour chaque petit lopin de terre, pour le moindre poste de travail. Est-ce là le genre de climat dans lequel la liberté, la démocratie et le progrès peuvent s'épanouir ? N'est-ce pas au contraire le climat dans lequel prospèrent le chauvinisme et les tendances réactionnaires ?3
Bref, pour vivre dans un monde meilleur, les juifs n'avaient pas besoin d'établir un État en expulsant ses habitants. Cette idée mènerait au pire.
C'est ce « climat » désormais porté jusqu'à son paroxysme génocidaire par le sionisme qui amène les jeunes juifs américains à s'intéresser à ce que fut le Bund. Non parce ce parti pourrait aujourd'hui se régénérer : il a disparu dans le génocide juif, et ses quelques dirigeants qui sont restés, Joseph Staline s'est occupé de les assassiner. Mais le regain actuel d'intérêt pour le Bund incarne la possibilité d'une vie juive autre que guidée par le messianisme, le suprémacisme ethnique juif et le culte de « Tsahal, l'armée la plus morale au monde ». Ce regain aspire, à l'inverse, à pouvoir vivre un judaïsme « diasporique » intrinsèque. Sait-on qu'un phénomène identique se développe désormais aussi en France, certes à un niveau beaucoup moins développé, mais réel et croissant ? Le livre du philosophe Michel Feher, Redevenir juif, est l'un des premiers, en France, à poser les jalons d'une réflexion sur un possible nouveau « diasporisme » émancipé du poids du sionisme, après le manifeste du collectif Tsedek ! publié en février 2026.
On a là affaire à un livre savant. Autant sur le passé du mouvement sioniste que sur son actualité. Par exemple sur les liens qui unissent la droite sioniste américaine aux diverses fractions de Maga, et tout particulièrement celles qui entretiennent des propensions antisémites ; sur le pourquoi de ces étonnantes alliances, mais aussi sur les tensions internes qu'elles suscitent. Lorsque l'influenceur de premier plan de la mouvance Maga Charlie Kirk est assassiné, « Candace Owens, l'enfant terrible du mouvement, fait courir le bruit que Kirk a été liquidé… par le Mossad », note Feher. Le vice-président américain J. D. Vance, pour sa part, promet à ses partisans qu'ils vivront bientôt « dans une nation chrétienne où ils n'auront plus jamais à s'excuser d'être blancs ». Voilà qui va rassurer les juifs américains… C'est cette atmosphère ambivalente de liens de grande proximité idéologique entre le sionisme et le régime de Donald Trump — c'est-à-dire le suprémacisme blanc, le mépris pour le droit international, l'ethnonationalisme religieux, etc. —, proximité liée à une poussée antisémite importante qui ne ressort pas des milieux « islamo-gauchistes », mais précisément du sein même de Maga — « pour les amateurs de complots (…), les juifs demeurent des objets de phobie difficilement remplaçables », écrit Feher — c'est donc bien cette atmosphère nauséabonde, validée par les plus hauts dirigeants israéliens, qui amène les jeunes juifs américains à chercher aujourd'hui une alternative au dogme sioniste.
La dernière partie de l'ouvrage est consacrée au débat autour de la figure du juif comme paria. On y retrouve entre autres, mais sans surprise, le rapport de Hannah Arendt à cette thématique, et celle d'un précurseur moins connu : Bernard Lazare, un juif français « assimilé » que l'affaire Dreyfus transforme initialement en militant très actif de la lutte contre l'antisémitisme, puis en porte-voix du sionisme. Il prend la parole au deuxième Congrès sioniste en 1898, avant… de s'en détourner et de rompre avec son fondateur, Theodor Herzl. Dans les deux cas, il s'agit de deux intellectuels juifs qui, attirés un premier temps par le sionisme, en viennent à manifester à son égard le plus grand scepticisme. Cette rupture est souvent celle dans laquelle s'engagent de plus en plus de jeunes juifs américains.
Dans son livre exceptionnel Le Siècle juif (La Découverte, 2008), qui traite du destin des juifs d'Europe centrale et orientale du milieu du XIXe siècle jusqu'au milieu du XXe, Yuri Slezkine divise l'humanité entre les « apolliniens » et les « mercuriens ». Les premiers symbolisent l'enracinement dans la glaise, l'ethnicisme, la pensée grégaire. Les seconds sont des passeurs : passeurs de frontières, passeurs d'idées. Les juifs qu'il étudiait étaient révolutionnaires, cosmopolites et universalistes, et il les voyait comme l'incarnation du type mercurien. Slezkine se préoccupait peu des sionistes, champions du nationalisme ethniciste.
Cinq ans plus tard, Enzo Traverso consacrait un ouvrage à « la fin de la modernité juive » (La Découverte, 2013). Le succès du sionisme comme celui de l'insertion des juifs aux États-Unis avaient consacré, selon lui, leur transition de la révolution vers le conservatisme.
Feher induit que Traverso pourrait bien s'être trompé. Les campus américains sont désormais remplis de jeunes juifs en passe de rupture radicale avec Benyamin Nétanyahou et consorts. Mais parviendront-ils à leurs fins ? Réussiront-ils à élargir leurs rangs au-delà des États-Unis ? L'auteur ne tranche pas, les temps présents étant plus qu'incertains. En attendant, il craint visiblement que « le coming out spartiate » d'Israël proclamé par Nétanyahou récemment ne conduise à une nouvelle « déportation massive des Palestiniens », une idée dont il constate qu'elle « fait l'objet d'un large consensus » dans la population juive israélienne. « Redevenir juif » pourrait prendre du temps.
1Ladite « zone de résidence » était le territoire de la Russie tsariste qui, des pays baltes au nord au sud de l'Ukraine, regroupait les populations juives d'Europe de l'Est dont la langue commune était le yiddish.
2De son nom initial en yiddish l'« Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie ».
3Henryk Erlich, « Le sionisme est-il un mouvement d'émancipation démocratique ? Une réponse au professeur S. Doubnov », dans Antisionisme, une histoire juive, Syllepse, 2024.
À l'été 1982, tandis que l'Espagne accueillait la prestigieuse Coupe du monde de football, Israël envahissait le sud du Liban, assiégeait et bombardait la capitale. Son but était de dévitaliser l'OLP et de mettre le pays sous sa coupe. Entre bombardements et pénuries, des Beyrouthins rivalisèrent d'ingéniosité pour que, du 13 juin au 11 juillet, aucun match ne leur échappe.
Le temps s'étirait avec une lenteur pesante, presque douloureuse, en ce début d'été 1982, l'année de la deuxième invasion israélienne du Liban et de l'entrée de ses troupes dans Beyrouth.
L'odeur de la mort enveloppait la ville. Le quotidien, pris entre les enterrements, les cortèges funèbres, l'épuisement et la pénurie, ressemblait à une fragile ruse opposée à la peur. Nous attendions l'inconnu, mais aussi les matchs de la Coupe du monde de football !
Le compte à rebours de l'événement sportif planétaire avait commencé bien avant le 6 juin, jour où débuta l'invasion. Il devint bientôt notre principal repère dans le temps. Nous nous endormions et nous réveillions chaque jour un peu plus impatients, tendus vers ce grand rendez-vous qui approchait. Avec Talal, Hassan, Raghid, Mohamed et Riadh, je collectionnais les photos des joueurs que nous collions dans les albums Panini de la Fédération internationale de football association (Fifa), achetés à la librairie Al-Rissala Al-Arabiya (« Le Message arabe »), située au croisement des rues de Basta et de Noueiri. Nous échangions, avec les camarades du quartier et de l'école, les images en double, puisque rien, au moment de l'achat, ne nous permettait de choisir. Nous ignorions ce que recelaient les épais emballages, et cette part d'incertitude prolongeait notre mission : compléter minutieusement les pages consacrées à chaque équipe.
Je me rappelle que, le 5 juin, j'avais réussi à achever les pages du Brésil, de l'Allemagne de l'Ouest, de la Pologne et de l'Argentine. Il me manquait encore Juanito pour terminer l'Espagne, Graziani pour compléter l'Italie, et Marius Trésor pour la France. Les autres pages demeuraient vides ou à moitié remplies. Elles le restèrent. L'aviation israélienne nous empêcha de finir nos albums et saigna nos aspirations. Avant que Beyrouth ne fût assiégée, la ville subit une semaine entière de bombardements aériens. La terreur et l'accablement nous éloignèrent peu à peu de la perspective de retourner à la librairie, pourtant située à deux rues seulement de chez nous, à Ras Al-Nabaa. Je ne me souviens plus du jour exact où les avions bombardèrent un immeuble tout près de la librairie. On dit qu'Ariel Sharon croyait que Yasser Arafat s'y trouvait, mais que le pilote s'était trompé de bâtiment. Arafat survécut. Asmahane, l'amie de ma grand-mère, y périt avec toute sa famille.
La librairie ferma ensuite ses portes, emportant avec elle mon dernier espoir de trouver Juanito, Graziani, Trésor et les autres joueurs qui manquaient à mon album. À vrai dire, le compléter n'avait déjà plus tout à fait de sens : la possibilité de partager, d'échanger, de comparer, de se vanter, même, s'était dissipée. Séparés des amis, nous ne pouvions plus apprendre par cœur les noms des joueurs ni mettre notre mémoire à l'épreuve en récitant les compositions probables des sélections.
11 juin. Les habitants du quartier avaient plusieurs rendez-vous à la fois. Les blindés israéliens étaient à Khaldé, aux portes de l'aéroport. Les Forces communes1 tentaient de leur faire face et de ralentir leur progression. Les bombardements gagnaient en intensité, et chacun pressentait l'imminence du siège. De nombreux déplacés fuyaient vers la Bekaa, puis vers le nord, par un corridor aménagé sur la route Beyrouth-Damas. D'autres se préparaient à prendre la direction du sud, où les combats s'étaient apaisés après des batailles sporadiques, dont les plus violentes avaient eu lieu au château de Beaufort, à Chqif, puis aux abords du camp d'Ain Al-Hilweh à Saïda, ainsi que sur la route de Rmayleh.
Les camions-citernes d'eau arrivèrent le matin. Familles et voisins se pressèrent autour pour remplir réservoirs et jerricans. Puis vint le camion de gaz, qui entra bruyamment dans la ruelle en annonçant sa marchandise. Ceux qui étaient restés dans le quartier apportèrent leurs bonbonnes vides, tout en redoutant qu'un bombardement frappe le camion et fasse exploser la rue entière.
À midi, devant la boulangerie dans la rue parallèle à la nôtre, je fus chargé d'acheter un sac de pain. On parlait déjà du manque de farine. Cette responsabilité soudaine me donna l'impression d'avoir grandi d'un seul coup. Mais l'essentiel, ce jour-là, se jouait ailleurs : des voisins achevaient de raccorder une installation électrique de fortune. Ils dissimulaient dans un lieu sûr des réserves d'essence destinées à faire démarrer les voitures, afin que celles-ci puissent recharger des batteries. Ces batteries alimenteraient ensuite un réseau improvisé, capable d'allumer quelques néons et de ressusciter de vieux postes de télévision.
Nous n'étions plus qu'à quelques dizaines d'heures de l'événement sportif tant attendu. Celui-ci, avec les débats politiques, l'éventualité du siège et ses conséquences, occupait l'esprit de Mohamed, Mohieddine, Sami, ainsi que de Walid Eido, qui se préparait à accueillir tout le monde au troisième étage de l'immeuble d'en face. Un ami l'avait raccordé à une batterie de camion poids lourd, assez puissante pour éclairer une pièce et faire fonctionner pendant de longues heures le téléviseur en noir et blanc. Cette batterie pouvait être rechargée chaque jour par une dynamo désormais consacrée, pour ainsi dire, à la Coupe du monde.
12 juin. La situation était inquiétante sur le front, les forces israéliennes achevant d'encercler Beyrouth ; elle paraissait en revanche plus rassurante du côté des réserves d'essence nécessaires aux batteries et aux téléviseurs. Ces derniers exigeaient parfois de grands coups sur le côté pour que l'image cesse de sauter et que le son arrête de grésiller. Du moins captaient-ils la station relais libanaise d'Arbaniyeh, ou allaient-ils chercher les images brouillées des chaînes jordanienne, syrienne, chypriote, égyptienne, et parfois même israélienne. Cela suffisait pour suivre les matchs qui commenceraient vingt-quatre heures plus tard. Encore fallait-il accomplir une dernière mission d'importance : vérifier que les pinces de la batterie tiendraient bon, et que les câbles électriques seraient assez solides pour éviter toute mauvaise surprise au moment d'un tir au but, d'une passe lumineuse ou d'une action capable de faire basculer une rencontre.
Les Beyrouthins faisaient une courte sieste après un déjeuner frugal, entre deux vagues de bombardements. Il s'agissait de rattraper le sommeil perdu la veille, ou de prendre de l'avance sur celui qui manquerait la nuit suivante. Quant à nous, jeunes amateurs de football, nous nous retrouvions pour un match très disputé, avant la cérémonie officielle d'ouverture de la plus grande compétition. Deux craintes nous accompagnaient : que l'intensification des bombardements interrompe notre propre match à un moment décisif, nous privant d'une victoire certaine ou d'un retour au score que nous estimions mérité ; et que la transpiration, la poussière, la chaleur et l'humidité beyrouthines deviennent insupportables, à une époque où l'eau disponible pour l'hygiène du corps et de la maison diminuait à mesure que montaient l'été et les raids aériens.
Nous veillions aussi à ne pas nous écorcher ni nous blesser, afin d'éviter que le pharmacien de garde ne nous soigne avec sa brûlante teinture d'iode. Une telle douleur aurait entamé notre ardeur, notre « esprit combatif et viril », dont nous savourions les formules étranges dans les journaux du lundi, lorsqu'ils racontaient les matchs des championnats européens que nous suivions avec passion. Nous nous répartissions alors entre supporters de Liverpool et de Nottingham Forest, du Bayern Munich et de Hambourg, et bien sûr du Real Madrid et du FC Barcelone.
13 juin. Le temps passait lentement, et le bombardement du matin fut terrifiant. Les avions pilonnèrent la ligne de Basta Al-Faouqa, à quelques centaines de mètres de nous au centre de Beyrouth, tandis que les forces israéliennes annonçaient officiellement le début du siège de la capitale.
Le temps passait lentement. Le match d'ouverture de la Coupe du monde devait opposer, le soir même à Barcelone, l'Argentine, tenante du titre, à la Belgique, qui proposait un nouveau style de jeu appelé à faire école : attirer l'attaque adverse dans le piège du hors-jeu, user ses nerfs, saboter ses occasions, l'obliger à conserver inutilement le ballon, puis miser sur des contre-attaques rapides et efficaces pour marquer.
Certains d'entre nous se retrouvèrent chez Walid Eido ; d'autres se réunirent dans la vieille maison de la famille Chami. Abou Khaled Eido2 nous accueillit tous, petits et grands, dans le salon où Khaled nous servit du jus et des fruits secs. La Belgique battit l'Argentine par un seul but. Nous étions heureux, soulagés : la compétition avait bel et bien commencé. C'était comme si nous avions craint qu'elle ne fût compromise par l'invasion israélienne. Comme si les bombardements, le siège et les avions avaient eu le pouvoir d'empêcher le monde de jouer.
Dans notre quartier, comme dans les autres quartiers de la ville assiégée, deux grands « partis footballistiques » s'opposaient. Il y avait les partisans du Brésil, équipe de rêve, aguerrie, presque savante, soutenue par les « experts » ; et les partisans de l'Allemagne de l'Ouest, nouvelle communauté rassemblée autour des rencontres du championnat allemand, que nous pouvions suivre grâce aux résumés diffusés par Télé-Liban. À la marge de ces deux grandes familles, on trouvait aussi des supporters de l'Italie et de la France, mais aussi de l'Union soviétique, de la Pologne et de la Hongrie, parfois par choix ou inclination « idéologique », parfois sur « consigne » politique contraignante de la part de « camarades » disciplinés.
Un match, pourtant, vint brouiller toutes ces frontières avec une force inattendue : celui de l'Allemagne de l'Ouest de Breitner, Rummenigge, Hrubesch, Fischer et Littbarski contre l'Algérie, qui, pour nous, se résumait alors à deux noms lumineux : Rabah Madjer et Lakhdar Belloumi. Les Libanais qui soutenaient d'autres équipes que l'Allemagne se rangèrent naturellement derrière l'Algérie. Les fans de la Mannschaft, eux, furent partagés entre leur fibre nationaliste arabe, qui les attirait vers le pays du million de martyrs, et le désir d'une victoire allemande qui leur éviterait les moqueries de leurs adversaires.
16 juin. Les bombardements sur Beyrouth furent d'une extrême violence, et le rassemblement chez les Eido plus clairsemé que d'habitude. Mais le match fut extraordinaire, un véritable coup de tonnerre. Les Algériens en sortirent la tête haute, couronnés d'une victoire historique : deux buts de Madjer et Belloumi contre un seul de Rummenigge. Sans la défaite inattendue de l'Algérie face à l'Autriche, cinq jours plus tard, puis sans le match arrangé entre l'Allemagne et cette même Autriche, le 25 juin, l'Algérie se serait sans doute qualifiée pour le deuxième tour3.
Les coups de feu tirés en l'air par les Forces communes pour célébrer la victoire algérienne couvrirent, pendant quelques instants, le fracas des bombardements israéliens, qui avaient coutume de baisser d'un ton avant le début des matchs. Féliciter l'Algérie, célébrer son exploit et railler l'Allemagne devinrent, pendant plusieurs jours, les sujets dominants des conversations. Cela dura jusqu'à la défaite dramatique du Brésil face à l'Italie, le 2 juillet, dix jours après le début du ramadan. Celui-ci fut, pour beaucoup de familles assiégées à Beyrouth, une étrange aubaine : en temps de rareté, on pouvait se passer des deux repas habituels. Le s'hour4 devint alors l'occasion de prolonger les analyses des matchs, de revenir sur les gestes sublimes et les occasions perdues.
Sans doute les regrets liés à la défaite du Brésil furent-ils — et demeurent-ils encore aujourd'hui — ce que cette compétition laissa de plus vif dans notre mémoire. Il faut dire que le football n'a probablement jamais connu une équipe aussi puissante, aussi séduisante que celle du Brésil de 1982, portée par la magie du jeu collectif et le génie de ses individualités. L'équipe de Zico, Sócrates, Falcao, Serginho, Éder, Júnior et Oscar avait joué avec une grâce souveraine, jusqu'à ce qu'elle fût arrêtée par la défense solide et rigoureuse de l'Italie, puis par les buts de Paolo Rossi, qui se chargèrent d'écarter les Brésiliens de la compétition.
La suite est connue : d'abord la défaite de la France contre l'Allemagne, dans un match tragique où le gardien allemand Schumacher envoya Battiston à l'hôpital sans être sanctionné d'un penalty ni d'un carton rouge, alors qu'une telle décision aurait pu ouvrir à la France les portes de la finale ; puis la victoire de l'Italie, grande surprise de la compétition, face à l'Allemagne, dans un dernier match tactiquement maîtrisé par les Italiens. Ils rapportèrent ainsi à Rome une coupe qu'ils n'avaient plus soulevée depuis 1938.
Après la Coupe du monde de 1982, Yasser Arafat répéta à plusieurs reprises que l'équipe italienne avait dédié sa victoire à la résistance palestinienne à Beyrouth. Il salua Paolo Rossi comme l'un des principaux artisans de cette victoire et de ce geste de solidarité, en écorchant son prénom selon son habitude de transformer le « P » en « B ». Rien ne prouve que les choses se soient réellement passées ainsi, même si certaines fuites dans la presse évoquèrent la sympathie, déclarée ou plus discrète, de Rossi, d'Altobelli et d'autres joueurs pour les Palestiniens. Des drapeaux palestiniens furent d'ailleurs brandis lors des célébrations qui accueillirent, à Rome, le retour de l'équipe en bleu avec le trophée le plus précieux du monde.
Ces propos d'Abou Ammar — quelle qu'en fût la part de vérité — ainsi que la courtoisie des soldats italiens arrivés à Beyrouth avec les forces multinationales chargées de veiller au cessez-le-feu et de superviser le départ des combattants palestiniens et de leurs dirigeants après le siège, facilitèrent leur mission au Liban. Ils leur assurèrent un contact cordial avec les enfants et les jeunes des camps palestiniens dévastés et des quartiers de la banlieue sud de la capitale. C'est dans cette zone que leurs unités se déployèrent, et que leur corps médical mena des actions humanitaires. Leur équipe militaire de football joua contre des formations locales, se rapprochant ainsi d'une nouvelle génération d'amateurs de ballon rond. Une génération qui deviendra bientôt passionnée par le football italien, faisant de l'Italie le troisième grand « parti footballistique » parmi les Libanais et les Palestiniens.
La fin de la Coupe du monde sonna pour nous la fin des réjouissances et le retour au quotidien de la guerre : retour aux pénuries d'eau, d'électricité, de farine, d'air ; retour au bruit des avions et des canons ; retour à cette violence qui faucha vingt mille personnes pour lesquelles ces matchs (ou leur attente) furent peut-être la dernière chose vécue, le dernier éclat du monde avant la nuit.
Ainsi s'acheva un été beyrouthin où s'entrelaçaient les rêves de ballon rond, les soupirs des désillusions et la mort tombée du ciel. Ceux qui survécurent retournèrent à leur vie « normale » au début de l'automne. Je ne crois pas qu'en octobre, à la rentrée des classes, nous ayons reparlé du siège, des chars et blindés israéliens, des massacres de Sabra et Chatila, de Paolo Rossi ou de Belloumi, ni même de la déception laissée par la génération dorée brésilienne. Je ne crois pas non plus que nous ayons reparlé de nos albums restés incomplets, perdus sous un amoncellement d'objets, comme s'étaient perdus dans notre mémoire les noms d'Asmahane, de ses enfants et de tant d'autres broyés sous le feu d'Israël, qui transforma leurs maisons en fosses communes.
Tandis que nous nous y préparons, le souvenir des émotions de juin 1982 revient nous visiter. Avec lui remonte ce sentiment étrange : celui de demeurer en vie tant que la batterie de la voiture du voisin permettait à son téléviseur de fonctionner ; tant que nos yeux, nos oreilles et tous nos sens restaient éveillés ; tant que, l'espace de quatre-vingt-dix minutes, un match pouvait tenir à distance le siège israélien, la peur des avions et la mort.
1Forces militaires conjointes des différentes factions de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et des partis de gauche du Mouvement national libanais.
2Walid Eido et son fils Khaled trouveront la mort dans un assassinat politique le 13 juin 2007, soit exactement un quart de siècle après avoir été les « hôtes » de la Coupe du monde chez eux à Ras Al-Nabaa à Beyrouth, le 13 juin 1982.
3Après cet arrangement entre l'Allemagne et l'Autriche, la Fifa a modifié les règles du premier tour en imposant que les derniers matchs de chaque groupe se déroulent en même temps.
4L'en-cas pris avant le lever du soleil, pour se préparer à une journée de jeûne.
Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.
Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.
Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.
S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.
En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.
En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.
La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysme. L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.
D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».
Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.
Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».
Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.
Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».
« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.
Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».
Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.
Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.
Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.
Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.
Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.
Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.
Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.
Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.
Edgar Morin s'est éteint le 29 mai 2026 à l'âge de 104 ans. Il avait donné un entretien à Orient XXI sur le désarroi d'une partie de la communauté juive face au bruyant soutien à Israël des institutions juives, y compris religieuses. Il commentait les racines de son silence.
Jacques Derrida, star de la French Theory et cible aujourd'hui des antiwoke, le disait quelques années avant son décès en 2004 : peu de gens dans la communauté juive française contestent le droit d'Israël à exister. Mais le philosophe se donnait le droit de « s'opposer, parfois publiquement, à la politique de l'actuel gouvernement israélien » et, plus profondément, « de s'interroger de la façon la plus insomniaque sur les conditions dans lesquelles s'est installé l'État moderne d'Israël ».1
Combien de Français juifs partagent ces temps-ci les insomnies de Derrida ? Depuis le 7 octobre, depuis l'enchaînement meurtrier que le gouvernement israélien fait subir à Gaza, dans les territoires occupés, au Liban, « Je ne dors plus », dit Françoise, 28 ans, iconographe dans la mode. « J'enchaîne les cauchemars », ajoute Claude, 64 ans, prof retraité. Dans les réunions de famille ou amicales, on se ferme un peu, on chuchote « c'est terrible », « atroce » et on parle d'autre chose. Sans savoir vraiment qui pense quoi.
Anéantis par la colère face aux poussées en flèche de l'antisémitisme en France, mais aussi révulsés par l'extrême brutalité des guerres menées par Israël, beaucoup de Français juifs, attachés à la gauche, se réfugient dans un silence teinté de dépression. « Je n'en parle jamais dans les rencontres en public. Beaucoup de gens défenseurs d'Israël sont si agressifs », ajoute Françoise qui « rumine en silence ». Le dialogue est rompu avant de commencer.
À quelques jours de Yom Kippour, la fête du Grand Pardon, le 11 et 12 octobre prochain, et de l'effroyable anniversaire du 7 octobre, la guerre ravageuse comme Israël n'en avait livré depuis 1948 semble sans fin. Une guerre « immonde par les mots également », explique Paul, 34 ans, statisticien, père goy et mère juive, famille de tradition socialiste. « Je ne suis jamais allé en Israël, je n'ai jamais eu un quelconque sentiment d'identification », explique-t-il. Mais les appels à l'extermination des Palestiniens de la part « des héritiers du Plus jamais cela, je ne les supporte pas ». Mais il garde sa rage pour lui, et observe, consterné, l'adhésion d'une partie de la communauté — des soldats franco-israéliens auraient combattu à Gaza — comme les failles béantes d'une gauche qui va de Carole Delga à Danièle Obono et s'exprime dans la confusion, incapable de se mettre d'accord sur Israël-Palestine. Il se sent « terriblement seul » et enrage de voir Bardella et Le Pen nouvelles stars de Français juifs. Pas une fois, Paul n'a manifesté. Il a failli le faire le 12 novembre 2023, si la marche contre l'antisémitisme organisée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher n'avait pas été ouverte à l'extrême droite. En d'autres occasions, il a craint, comme l'affirment le CRIF et les médias, d'entendre des « morts aux juifs » et s'est également abstenu de défiler.
Laurence2, 58 ans, commerçante dans une capitale régionale, avait des parents sionistes de gauche, très mitterrandiens : « les manifs ont rythmé mon adolescence, surtout celles de SOS-Racisme ». Elle préfère aussi fermer les écoutilles.
Je n'ai rien à voir avec Israël, j'ai bien sûr mal vécu le 7 octobre, j'ai pleuré, j'ai téléphoné à des proches. Mais depuis, comment se reconnaître dans ces massacres ? Dans l'abandon des otages ? Dans ces ministres racistes qui entraînent le monde dans leur folie ? Jamais !
Laurence fuit I24news et Cnews, sait à peine ce que dit le CRIF qui proclame à tout-va son soutien inconditionnel à Israël, ignore tout de collectifs, pour certains récents, regroupant des Français juifs critiques d'Israël. Par exemple Tsedek, qui veut construire « un front juif antiraciste et décolonial » et attire pas mal de jeunes militants juifs3. De son côté, Laurence observe et déplore la politique de Nétanyahou, en silence.
Jean, 47 ans, est architecte et réside entre l'Île-de-France et Tel-Aviv. Il y avait acheté un appartement il y a quelques années avec sa mère récemment décédée et son frère. Il a voté communiste ou socialiste jusqu'en 2017, puis Macron. Dans la métropole israélienne, il a participé depuis novembre 2022 à d'énormes manifestations contre Nétanyahou et la réforme de la cour suprême. Il a ensuite suivi des rassemblements en faveur des otages dénonçant la « sale guerre » du gouvernement. Mais en France, il ne dit rien, pas un mot, silence radio :
Je ne sais pas quoi dire, je comprends bien sûr la critique d'Israël, comme beaucoup de gens qui me sont proches, mais il n'y a aucun cadre pour s'exprimer, et je ne veux en rien être associé à des antisémites.
Il s'inquiète de Mélenchon et des Insoumis, de ce qu'il baptise « leur confusion des mots », mais trouve Hidalgo bien trop pro-israélienne, elle qui a affiché les couleurs d'Israël sur la tour Eiffel, mais jamais celle de la Palestine. Jean attend que la gauche s'active sur les droits des Palestiniens et les otages, mais n'est pas sûr de s'en mêler.
« On est loin d'Israël, mais on est proches, c'est très hypocrite, dit Michèle Sibony, figure publique de la critique juive d'Israël en France et porte-parole de l'Union française juive pour la paix (UJFP). Le silence des Français juifs qui pourraient parler est un silence d'embarras. Et les autres n'ont pas les outils pour comprendre ce qu'il se passe ». Elle ajoute :
Une bonne partie de la classe politique a, dès le 7 octobre pour Emmanuel Macron et Gérald Darmanin, entretenu la confusion entre Juifs et Israéliens. On a mis les Français juifs dans le bain, et c'est très dangereux pour eux.
Pour elle, les Français juifs se taisent d'abord « parce qu'ils ont peur ».
Contrairement à de nombreux Américains juifs. Angela Davis le notait lors de son passage à la fête de l'Humanité : « Le mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis est mené par des juifs progressistes et radicaux ». Rien de tel en France, si ce n'est de façon minoritaire et peu audible, les médias pro-israéliens tenant éloignées de leurs plateaux et de leurs colonnes les voix juives dénonçant la logique génocidaire de Nétanyahou et de son armée.
Comme celle de Rony Brauman, médecin, figure de Médecins sans frontières, né à Jérusalem. Quand la terre se fait meurtrière au Maroc, il fait « cinq plateaux par jour pendant dix jours ». Depuis un an, rien, ou si peu, « je suis blacklisté ». Dans la ligne des progressistes américains juifs, il déploie pourtant un discours à opposer au « basculement d'intellectuels français dans le soutien à ce qu'Israël a de plus violent ». Ce recul de l'échange d'idées en France pénalise les Français juifs, alors qu'aux États-Unis, les débats sont ouverts, permettant à l'opinion de partager les points de vue. Ici, les médias indépendants sauvent l'honneur. Et, en parenthèses, ce n'est pas par hasard s'ils sont de plus en plus ciblés par l'extrême droite pro-israélienne.
Rony Brauman se souvient d'un temps où des intellectuels comme Pierre Vidal-Naquet, Daniel Bensaïd, des personnalités comme Gisèle Halimi, Léon Schwartzenberg s'exprimaient comme juifs. Ils offraient ainsi des « points de repère » à une communauté qui penchait à gauche. Dans une pétition publiée par Le Monde en 2002 pour dénoncer l'occupation de la Palestine, Vidal-Naquet signe comme « juif », c'était une première pour lui « parce que le Crif nous avait poussé à bout », se souvient Brauman. Comme beaucoup de gens engagés à gauche, Vidal-Naquet ne mettait alors jamais en avant son identité juive, si ce n'est pour défendre des valeurs qui semblaient bafouées. À l'époque Vidal-Naquet et Brauman ont été invités sur plusieurs plateaux audiovisuels, et longuement écoutés.
Vingt-deux ans plus tard, en septembre 2024, Brauman publie, avec d'autres personnalités juives, un texte dans Libération, pour s'inquiéter de propos du Grand rabbin français Haim Korsia qui réclame « qu'Israël finisse le boulot »4. « Ce texte ne suscite aucune réaction, c'est accablant et écrasant », ajoute Rony Brauman. Pour lui, le silence est forcé, alors même que beaucoup de Français, pas seulement juifs, seraient sûrement intéressés par ses analyses.
Aucune voix religieuse, aucune voix politique, à l'exception du député de Paris Aymeric Caron, des collectifs Golem et Tsedek et des compagnons de Brauman, ne viennent s'opposer aux propos sinistres du Grand rabbin. Face à ce que Brauman juge « moralement impensable », peu d'engagements. Cela aurait pourtant mérité une manifestation devant le consistoire. L'opinion juive, en dehors de sa frange pro-israélienne estimée à 200 000 personnes5 sur 600 000 Français juifs, a des prudences de sioux.
Alors, pour un Français juif, cette guerre est souvent un trauma silencieux, « une tourmente ». Quand la guerre est supposée se faire en son nom, la question de l'identité remonte forcément. Le silence est autant une prudence qu'une assignation, et c'est précisément ce que beaucoup de Français juifs voulaient éviter. Être juif en France était une fierté, pas une peur.
« Attention, je ne vais pas pleurer les assassins du Hamas, explique Françoise, mais je n'accepte pas cette logique de punition collective, je ne peux pas comprendre le massacre de civils ». « On devrait être les soldats de la paix », dit Claude et on pense à Bernard Lazare qui demandait aux juifs d'être « les soldats de la justice et de la fraternité ». « Comme personne d'origine juive, je me sens prise dans une tenaille mortifère », ajoute Caroline. Elle ne veut pas d'allégeance juive à un État de non-droit. Se sentant piégée, Caroline se tait.
Il faudra bien avoir le courage de forcer une parole collective à rebours des discours pro-israéliens, mais aussi regarder en face un pays, la France, ravagé par les injustices et livré aux mains de l'extrême droite. Le combat contre l'antisémitisme doit être celui de toutes les discriminations. Un sondage Le Parisien publié dimanche 22 septembre tente de faire le tri entre les racismes. Pas les Français. 83 % s'inquiètent des actes antisémites, 79 % des actes racistes, 78 % des actes homophobes et 71 % des actes islamophobes. Il y a là pour les orphelins de l'universalisme et de l'internationalisme de quoi réfléchir à de nouveaux engagements, ce qui reste de la Macronie, la droite et l'extrême droite étant dans l'hystérie anti-arabe. Mais à gauche les fractures sont béantes, le débat au troisième sous-sol. Au point de se faire donner une leçon par Dominique de Villepin à la fête de L'Humanité…
Il ne faut pas abandonner les Palestiniens dans leur malheur, disait à la gauche l'ancien premier ministre de Jacques Chirac. Reprendre la parole sur la barbarie israélienne devient une urgence. Comme le dit, avec une ironie amère, Corinne : « pour Gaza, on n'a pas voté non plus »…
Edgar Morin garde un cap clair, et ne cesse lors de ses rares sorties de s'indigner du sort des Palestiniens. À 103 ans, l'auteur de La Rumeur d'Orléans ou de Vidal et les siens, dialogue par mail avec Orient XXI. Morin s'indigne du « silence du monde » face à ce que subissent les Palestiniens à Gaza, et constate « qu'une partie de la diaspora ne se reconnaît pas dans Israël, une autre partie s'identifie à lui et le justifie inconditionnellement et une dernière partie se sent liée à lui et évite de le condamner ». Il n'est pas surpris de ma question sur le silence des Français juifs : « L'amour d'Israël puis l'adhésion inconditionnelle à sa politique ont remplacé l'universalisme et le souci des opprimés chez beaucoup d'intellectuels juifs ».
Morin nous renvoie à ce qu'il écrivait en 2006 dans Le monde moderne et la question juive :
Le danger, la guerre, la justification d'une domination stimule l'israélisme clos, le judaïsme clos. Le messianisme sioniste s'est résorbé dans un nationalisme intégriste. Un manichéisme s'intensifie avec la justification à tout prix d'Israël (...) Le sentiment que l'attitude critique à l'égard de l'État d'Israël est de nature antijuive et la croyance que la compassion au malheur palestinien trahit l'absence de compassion à l'égard du destin juif n'ont fait que s'aiguiser.
Morin a également analysé l'évolution de nombreux Français juifs sur Israël-Palestine. « C'est l'antisémitisme qui provoqua le retour au judaïsme et dynamisa le sionisme, lequel régénéra et renforça l'identité juive des judéo-gentils », écrit Morin, qui ajoute : « Le nouveau sens du terme juif retrouve en Israël un sens antique — à la fois nation, peuple et religion — et se répand dans la diaspora ».
1Octave Larmagnac-Matheron, « Derrida face au conflit israélo-palestinien », Philosophie magazine, 12 octobre 2023
2Le prénom a été changé, comme ceux des plusieurs personnes citées.
3D'autres collectifs comme Golem, Juives et Juifs Révolutionnaires (JJR) ou le Réseau d'actions contre l'antisémitisme et tous les racismes (RAAR) se centrent surtout sur la question de l'antisémitisme en France.
4« Un grand rabbin ne devrait pas justifier les massacres commis à Gaza », Libération, 10 septembre 2024.
5Ce chiffre correspond aux personnes qui font partie d'institutions et d'associations, principalement le Consistoire, représentées au sein du CRIF, Conseil représentatif des juifs de France, inconditionnellement pro-israélien depuis des décennies.
Rami Abou Jamous, correspondant d'Orient XXI à Gaza, a reçu le 19 mai 2026 à Lisbonne le Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe — 31e édition d'un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud. Nous reproduisons ici le discours qu'il a prononcé à cette occasion, dans lequel il rend hommage à toutes les victimes du « Gazacide ».
Son discours est suivi de la vidéo de celui du président du Portugal, António José Seguro, qui, lors de la remise du prix, a longuement cité le Journal de bord de Gaza.
Monsieur le Président de la République portugaise,
Monsieur le Président de l'Assembleia da República — cette Maison de la démocratie,
Monsieur le Secrétaire d'État des affaires européennes
Monsieur le Vice-président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe,
Monsieur le Directeur de la coordination des programmes du Conseil de l'Europe,
Madame la Présidente par intérim du Centre Nord-Sud du Conseil de l'Europe,
Mesdames et Messieurs les représentants des institutions,
Excellences,
Chers collègues, chers amis,
C'est avec une profonde émotion et une immense humilité que je m'adresse à vous aujourd'hui. Je vous parle depuis Gaza. Depuis cette terre que le monde regarde mourir en direct. Depuis cette prison à ciel ouvert où l'on vit un Gazacide.
Oui, je dis bien un Gazacide.
Un génocide, c'est tuer un peuple. Mais ce que nous vivons, ce n'est pas seulement tuer un peuple. C'est tuer l'histoire. C'est tuer la terre. C'est tuer l'éducation, la santé, l'archéologie, le passé, même l'avenir — et surtout, c'est tuer l'humanité des Palestiniens.
J'aurais sincèrement aimé être parmi vous, physiquement, à Lisbonne. Dans cette Maison de la démocratie. Mais l'occupation en a décidé autrement. Sortir de Gaza et y revenir est devenu presque impossible. Chaque départ, chaque retour, dépend d'autorisations extrêmement limitées accordées par l'armée d'occupation. Sortir de Gaza ? C'est devenu un privilège réservé aux mourants. Quelques dizaines de blessés par jour obtiennent une autorisation — tandis que plus de vingt mille patients attendent, condamnés à une lente agonie, faute de soins. Et rentrer ? C'est encore pire. L'occupation nous enferme. Nous isole. Nous étouffe.
Je vous parle depuis la Maison de la Presse — un établissement que j'ai contribué à créer avec plusieurs collègues journalistes, dont mon ami Bilal Jaddallah, malheureusement tué par l'armée d'occupation durant cette guerre. Cette maison est pour moi un lieu de mémoire, de travail et de résistance. Être présent avec vous, dans la Maison de la démocratie, aurait eu une portée profondément symbolique. Car cet endroit représente la rencontre entre l'histoire et le présent — entre la mémoire des luttes pour la liberté et les combats d'aujourd'hui pour la dignité humaine.
Le Portugal connaît cette valeur. La Révolution des Œillets a montré au monde qu'un peuple pouvait transformer l'histoire par le courage et la volonté démocratique. Aujourd'hui encore, cette mémoire résonne bien au-delà des frontières portugaises. Le grand poète portugais Fernando Pessoa écrivait : « La liberté, c'est la possibilité de s'isoler. » À Gaza, même cette liberté nous est volée. Nous sommes entassés, traqués, affamés — mais nous refusons de nous taire.
Je voudrais d'abord vous remercier. Sincèrement. De m'avoir choisi. De m'accorder ce prix. Votre reconnaissance me touche profondément. Mais je veux le dire clairement, dès le début : je ne reçois pas ce prix comme une distinction personnelle. Je le reçois au nom de la Palestine. Au nom de Gaza. Au nom de tous les journalistes palestiniens. Je le reçois au nom de ceux qui sont encore en vie et qui continuent de travailler au cœur de ce génocide. Au nom de ceux qui ont été tués par l'armée d'occupation alors qu'ils exerçaient simplement leur métier. Au nom de ceux qui ont été blessés, amputés, emprisonnés dans les prisons de l'occupation. Au nom de ceux qui sont encore portés disparus — et dont les familles ignorent toujours le sort.
Mais ce prix est aussi une reconnaissance pour toutes les victimes de ce génocide. Une reconnaissance que leur voix a été entendue. La voix des enfants tués dans les écoles où ils pensaient trouver refuge. La voix des femmes massacrées par les bombardements israéliens alors qu'elles vivaient dans des camps de fortune, après avoir perdu leurs maisons. La voix des familles entières ensevelies sous les décombres. La voix de celles et ceux qui sont morts sans sépulture, sans adieu — et dont les corps restent encore aujourd'hui sous les ruines. La voix de celles et ceux qui ont été tués par l'occupation israélienne, puis laissés dans les rues, dévorés par les animaux — une scène d'une humiliation absolue, où même le droit d'être enterré dignement après la mort est refusé.
C'est aussi une reconnaissance de la souffrance quotidienne des Palestiniens — surtout ceux de Gaza. Des familles qui vivent depuis des années sous des bâches, dans des tentes fragiles, entassées les unes contre les autres dans des camps de fortune. Des parents qui passent leurs journées à chercher de l'eau, du pain, ou un peu de sécurité pour leurs enfants. Des enfants qui grandissent entre le bruit des bombardements, la faim et la peur.
Et pourtant, derrière chaque chiffre annoncé, il y a une vie humaine. Nous ne sommes pas des chiffres. Nous ne sommes pas des statistiques. Nous sommes des êtres humains. Chaque personne tuée avait un nom, un visage, une famille, des rêves, des ambitions, une histoire. Chaque enfant tué par l'armée d'occupation rêvait de devenir médecin, journaliste, enseignant, artiste ou footballeur. Chaque mère voulait simplement protéger ses enfants. Chaque père voulait offrir une vie digne à sa famille.
L'occupation ne tue pas seulement des Palestiniens. Elle tue la Palestine. Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich écrivait : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite la vie. » Et c'est exactement cela que les Palestiniens défendent chaque jour : le droit de vivre avec dignité.
Ce prix est aussi une réponse à tous ceux qui ont essayé de nier notre existence en tant que journalistes palestiniens. Pendant des années, certains ont parlé de Gaza comme s'il n'y avait pas de journalistes palestiniens. Comme si notre parole n'existait pas. Comme si seuls les autres pouvaient raconter notre réalité. Aujourd'hui, cette reconnaissance internationale prouve le contraire. Oui, il y a des journalistes palestiniens à Gaza. Oui, ils travaillent. Oui, ils documentent. Oui, leur voix compte.
Et surtout — le monde les écoute. Cette récompense est la preuve que notre travail est vu, suivi et entendu par celles et ceux qui cherchent encore la vérité — au milieu du bruit, de la propagande et de la désinformation. C'est aussi, d'une certaine manière, une victoire pour la Palestine. La victoire de petites plumes face à un immense arsenal médiatique. Une victoire pour des journalistes souvent seuls, épuisés, en danger permanent, sans protection — face à une machine de destruction qui n'est pas seulement militaire, mais aussi médiatique.
Car ce génocide ne se déroule pas seulement sous les bombes. Il se joue aussi dans les récits. Dans les images qu'on tente d'effacer. Dans les voix qu'on cherche à faire taire. Dans l'humanité même des Palestiniens que certains refusent encore de voir. L'occupation empêche les journalistes étrangers d'entrer à Gaza pour témoigner. Ils veulent commettre leurs crimes sans témoins. Et pourtant — les journalistes palestiniens ont documenté cette guerre sans interruption. Image après image, nom après nom, visage après visage. C'est probablement l'un des premiers génocides de l'histoire que le monde entier a pu voir — presque en direct, en temps réel. Le monde entier a vu, de ses propres yeux, les pires massacres.
Mais apparemment… il y en a qui n'ont pas les yeux propres. Comme l'écrivait José Saramago : « Si tu peux regarder, vois. Si tu peux voir, remarque. » Le monde a vu. Le monde a regardé. Mais trop souvent — le monde a fermé les yeux. Pourtant — les images étaient là. Les preuves étaient là. Les enfants étaient là. Les journalistes étaient là. Et malgré cela, certains ont continué à détourner le regard.
Aujourd'hui, je veux rendre hommage à mes collègues journalistes qui ont été tués par l'occupation. À celles et ceux qui ont porté une caméra, un micro ou un carnet — jusqu'à leur dernier souffle. Ils n'étaient pas seulement des témoins. Ils sont la mémoire vivante d'un peuple qu'on tente trop souvent de réduire au silence. Je veux aussi rendre hommage à celles et ceux qui continuent de travailler — malgré la faim, la peur, le déplacement, le deuil, la destruction de leurs maisons — et malgré le fait qu'ils puissent être tués à n'importe quel moment par l'occupation. Ces journalistes ne couvrent pas seulement la guerre. Ils la vivent. Nous ne racontons pas seulement la souffrance. Nous la portons dans notre propre chair, dans nos familles, dans nos histoires personnelles.
À Gaza, le journalisme est devenu un acte de survie et un acte de résistance. Informer, c'est résister à l'effacement. Filmer, c'est protéger la mémoire. Témoigner, c'est défendre la dignité humaine. Comme l'écrivait encore Mahmoud Darwich : « Nous souffrons d'un mal incurable : l'espoir. » Et justement — malgré tout —, nous continuons d'espérer. Nous continuons de croire en la justice, en la liberté et en la dignité humaine.
Nous continuons surtout de croire qu'un jour prochain, nous pourrons nous rencontrer — non pas derrière des frontières fermées, non pas séparés par les bombes, non pas à travers des écrans — mais dans une Palestine libre, où les journalistes pourront enfin raconter la vie plutôt que compter les morts. Un jour prochain, mes enfants — Walid et Ramzi — grandiront sans avoir peur des bombes. Et ils joueront avec vos enfants sur la jolie plage de Gaza.
Avant de conclure, je veux remercier toutes les personnes — amis, collègues, soutiens — qui ont relayé ma voix, ma plume et mes images, et qui m'ont soutenu moralement et financièrement pendant ce génocide. Et je tiens à remercier Orient XXI : grâce à eux ma voix a pu être entendue en France et dans le monde francophone en général. Je veux surtout remercier ces milliers de personnes que je ne connais pas personnellement — mais qui n'ont jamais cessé de me soutenir, en lisant ce que j'écris, en regardant ce que je filme, en m'envoyant des messages et des lettres de solidarité.
Et bien sûr je tiens à remercier ma famille. Et tout particulièrement mon épouse, Sabah. C'est grâce à elle que j'ai pu continuer à travailler. C'est elle, mon pilier, mon souffle. Je remercie mes enfants, Walid et Ramzi. Chaque matin, avant de partir travailler, ils me donnent de la force et de l'espoir — à travers la lumière qui brille dans leurs yeux. Même si, au fond de moi, chaque matin, je me pose la même question : est-ce que je vais les revoir ?
Je vous remercie encore. Pour ce prix. Pour votre solidarité. Pour l'attention que vous portez à la Palestine et aux journalistes palestiniens. Que ce prix soit un message clair : les journalistes palestiniens ne sont pas seuls ; le peuple palestinien n'est pas seul ; Gaza n'est pas seule ; la Palestine n'est pas seule. Et que ce prix soit aussi un cri : le Gazacide ne passera pas.
Merci.
Lors de la remise du Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe à Rami Abou Jamous, le président du Portugal António José Seguro a longuement cité le Journal de bord de Gaza, publié sur Orient XXI : l'épisode où Rami raconte à son fils Walid, alors âgé de 3 ans, que les bombes sont des feux d'artifice mais qu'il se rend compte que son enfant commence à comprendre la réalité de la guerre qu'il cherche à lui cacher.
Le fait qu'un chef d'État européen lise à voix haute, depuis la tribune d'un parlement, les mots d'un journaliste gazaoui qui tente de protéger son fils de la réalité mortelle qu'ils vivent est une reconnaissance — particulièrement à l'heure où, à nouveau, beaucoup détournent le regard du génocide toujours en cours.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux pour les correspondants de guerre et le quotidien Ouest France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 19 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.
Dans bon nombre de pays occidentaux et, en particulier, en France, la criminalisation du mouvement de solidarité avec la Palestine se poursuit. Le cas de Ramy Shaath, depuis un mois sous le coup d'une procédure d'expulsion pour son militantisme, en est illustratif. Et il témoigne tant de la façon dont certaines administrations françaises conçoivent la Palestine que de l'emploi de pratiques pour le moins discutables.
Malgré le récent report de la proposition de loi Yadan, l'affaire Rami Shaath, comme les centaines d'autres lancées en France pour des propos ou des écrits considérés comme soutenant le terrorisme, illustre que, plus de deux ans et demi après le début du génocide à Gaza, la répression du mouvement de solidarité ne faiblit pas. Celle-ci a été récemment documentée par la Fédération internationale pour les droits humains1, dont la première recommandation, pour la France, serait justement d'amender l'article 421-2-5 du Code pénal, relatif à « l'apologie du terrorisme », de manière à l'aligner avec les principes de nécessité et de proportionnalité issus de la jurisprudence européenne.
Né en 1971 à Beyrouth, Ramy Shaath est ancien conseiller de Yasser Arafat et co-fondateur du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) en Égypte. Son père était lui-même ministre des affaires étrangères de l'Autorité palestinienne. Enfermé sans procès dans la prison de Tora au Caire en 2019 pour son activisme, sur fond d'accusations de terrorisme et de troubles contre l'État, Ramy Shaath est libéré après deux ans et demi, grâce à une campagne internationale et au soutien du président Emmanuel Macron. Il est déchu de sa nationalité égyptienne et rejoint sa femme en France, où il vit maintenant depuis quatre ans. Il n'a depuis lors cessé de témoigner sur la répression en Égypte comme sur le génocide en Palestine, en particulier depuis le 7 octobre 2023.
Le 30 avril 2026, il se voit notifier de l'engagement d'une procédure d'expulsion par le « bureau des examens spécialisés et de l'éloignement » de la préfecture des Hauts-de-Seine, qui argue d'une « menace grave à l'ordre public ». Le 21 mai, il a été, à ce titre, convoqué devant une commission départementale d'expulsion. Celle-ci, composée de trois magistrats, s'est prononcée contre sa déportation. Son avis, uniquement consultatif, a été motivé par le fait que « les propos [qui lui sont] attribués ne constituent pas un trouble manifeste à l'ordre public ». Une première victoire pour le militant, qui attend désormais la décision finale de la préfecture.
Orient XXI a pu consulter des pièces du dossier administratif, ce fameux bulletin de notification, mais aussi une « note blanche », rédigée anonymement par un service de renseignement intérieur, qui fournit des éléments à l'administration — quand cette dernière n'en reprend pas tout bonnement des paragraphes. Comme le souligne le média français Blast, à travers une enquête datant de 2024 :
Ces documents à usage souterrain colportent souvent des allégations douteuses ou infondées qu'elles amplifient. Pourtant, le ministère de l'Intérieur n'a aucun scrupule à les utiliser de plus en plus pour justifier, au nom de la lutte contre le terrorisme, des atteintes aux libertés individuelles2
Ce type de rapports permet depuis longtemps à l'administration française de transmettre des éléments sans porter atteinte au secret de la défense nationale ni aux sources des services de renseignement. Du fait de leur engagement politique, « des personnalités aussi diverses que Jean Jaurès, Marie Curie ou Albert Camus ont jadis été visées par des notes anonymes transmises au ministre. »3. Depuis une décennie et la transcription de l'état d'urgence dans le droit commun, la pratique des notes blanches s'est accrue, y compris en matière de contentieux du droit des étrangers.
La « note blanche » concernant Ramy Shaath contient des erreurs factuelles quant à son parcours militant, qu'il s'agisse de dates, de statuts, mais aussi des circonstances de son arrestation en Égypte, et se veut réductrice quant à la portée de son combat pour la Palestine. L'engagement de Ramy Shaath en faveur du mouvement BDS n'est présenté que de manière suspecte, sans contexte politique ni juridique4. Pourtant, le 11 juin 2020, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a condamné la France dans son arrêt Baldassi et autres c. France pour atteinte à la liberté d'expression de militants en faveur du boycott des produits en provenance d'Israël. Jurisprudence qui a d'ailleurs été confirmée par la Cour de cassation le 17 octobre 2023. Les éléments transmis à la préfecture ne semblent donc pas prendre en compte cette évolution. De même, l'emploi du terme de « territoires palestiniens » à la fin de la « note blanche », alors que la France a reconnu l'État de Palestine fin septembre 2025, reflète ce décalage.
Il est reproché à Ramy Shaath d'avoir cofondé le Collectif Urgence Palestine. Créé après le 7 octobre 2023, celui-ci rassemble divers citoyens, organisations et mouvements associatifs, syndicaux et politiques « mobilisés pour l'auto-détermination du peuple palestinien ». Il soutient explicitement la résistance du peuple palestinien. Depuis avril 2025, le ministère de l'intérieur a engagé une procédure de dissolution à son encontre, lui reprochant de « faire l'apologie d'une organisation terroriste comme le Hamas, d'appeler à l'intifada sur le territoire national et de provoquer à la haine, à la violence ou à la discrimination contre les juifs »5.
Cette procédure a été critiquée par de nombreuses associations de défense des droits humains, à l'instar d'Amnesty International France, qui y voit un énième signe de la restriction continue de l'espace de la société civile en France. Fin septembre 2025, quatre rapporteurs spéciaux de l'Organisation des Nations unies (ONU) et un expert indépendant ont interpellé le gouvernement français sur ce projet de dissolution. Ils en ont souligné les risques d'atteinte aux droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association.
Le dossier de Ramy Shaath ne met pas en lumière ces risques, mais rappelle que le collectif a été cofondé par Salah Hammouri, dont la condamnation en Israël « pour terrorisme » est exposée de manière partiale6. Cette présentation pourrait suggérer une culpabilité par association, d'autant que Salah Hammouri ne fait l'objet d'aucune condamnation en France, où il réside depuis son expulsion d'Israël en 2022. Cette même année, des experts de l'ONU, dont Francesca Albanese, avaient vivement critiqué les pratiques de la détention de l'avocat franco-palestinien, à la fois « illégales et sadiques ». Omar Alsoumi, porte-parole du collectif, qui sera jugé pour « apologie du terrorisme » en décembre 2026, est lui aussi mentionné dans le dossier.
Ce dernier s'attache à énumérer certaines des organisations qui composent le Collectif Urgence Palestine, là encore, pour induire un lien coupable avec Ramy Shaath. C'est notamment le cas du collectif Samidoun Paris Banlieue, le dossier allant jusqu'à reproduire un de ses commentaires posté sur Facebook sur le 7 octobre 2023 :
La résistance se lève dans toute la Palestine occupée, brisant le siège de Gaza par une offensive globale, confrontant l'occupant par terre et par air, prenant le contrôle des terres palestiniennes, capturant des colons et des soldats de l'occupation et lançant des milliers de missiles, alors que les forces de la résistance palestinienne luttent pour faire avancer le retour et la libération de la Palestine.
On peut s'interroger sur la pertinence de la présence de cette citation dans le dossier alors qu'elle n'a pas été énoncée par le principal concerné.
Il est également fait état de la présidente de l'association Coordination des appels pour une paix juste au Proche-Orient (CAPJPO), Olivia Zemor, présentée comme « défavorablement connue pour de nombreux faits » et condamnée fin mars 2026 à, entre autres, deux ans de prison avec sursis, suscitant l'ire de nombreuses associations de défense des droits humains, comme l'Union juive française pour la paix (UJFP). Derechef, cette mention semble témoigner d'une suspicion par association pour cibler Ramy Shaath.
Par ailleurs, tout au long du dossier, comme l'énumération de diverses organisations de la société civile en témoigne, la liberté d'association, liberté publique à valeur constitutionnelle, apparaît pour le moins suspecte lorsqu'elle concerne la Palestine.
En plus d'erreurs factuelles ou d'énonciations contestables, il semble que la « note blanche » ne saisisse pas la portée géopolitique du génocide en cours. Ainsi, l'utilisation du terme de « conflit israélo-hamsaoui » est pour le moins originale, et apparaît en contradiction avec la réalité des crimes de guerre et contre l'humanité caractérisés sur le terrain.
Enfin, la notification d'expulsion avance comme motif des « actions et propos polémiques répétés lors de plusieurs interventions publiques dans le cadre de diverses réunions et manifestations », relevant d'emblée une opposition à la solution à deux États, une hostilité à tout cessez-le-feu, le souhait de la poursuite de « la guerre entre le Hamas et l'armée israélienne […], avec l'espoir que l'Iran y participe. »
Le document liste ensuite diverses rencontres, datées, ainsi que les propos qui y auraient été tenus. Première en date, l'intervention de Ramy Shaath lors d'une manifestation parisienne du 4 novembre 2023, qui a pourtant déjà fait l'objet d'une enquête pour « apologie du terrorisme », classée sans suite. Cet aboutissement n'est pas rappelé. Les éléments délivrés par la « note blanche » se structurent en autant de « présomptions de vérité »7, alors même qu'une décision judiciaire a été rendue.
Une demi-douzaine d'autres événements entre novembre 2023 et novembre 2025 sont mentionnés, témoignant de la surveillance du militant palestinien, dont personne ne peut pourtant contester l'action pacifique. Comme la participation « à un gala de charité pro-palestinien par l'association « La Colombe verte », qui a pour objet déclaré de « promouvoir le droit à l'éducation et à la culture des enfants démunis à travers le monde », qui serait, sans autres précisions, « constituée de personnes pro-Hezbollah et pro-iraniens ». Pour rappel, non mentionné, la France distingue la branche armée de la branche politique du mouvement libanais, avec laquelle elle maintient des contacts. L'étonnement grandit encore lorsqu'il est question de la tenue vestimentaire de Ramy Shaath, lors d'une réunion à Nantes : « vêtu d'une veste de treillis militaire et du keffieh palestinien ».
Outre le soupçon afférent à ce symbole de la résistance palestinienne depuis bientôt un siècle et la Grande révolte arabe (1936-1939) en Palestine mandataire, le visionnage de la vidéo ne permet pas d'identifier d'uniforme militaire. Sans surprise, est également épinglée sa participation, le 15 juin 2024 à Lyon, à une manifestation de soutien à Georges Ibrahim Abdallah, alors le plus ancien prisonnier politique de France, incarcéré 41 ans avant d'être libéré à l'été 2025. En particulier le fait qu'à cette occasion il compare la résistance palestinienne avec la résistance française au nazisme : « Si la résistance palestinienne est terroriste alors la résistance française au nazisme était du terrorisme. » Illustrant, s'il en fallait, le « deux poids deux mesures » de certaines autorités politiques et administratives, notamment en regard du conflit actuel en Ukraine. Aucune mention n'est faite de la centaine d'autres interventions de Ramy Shaath, qui a toujours été considéré comme un interlocuteur sérieux et légitime, que ce soit au sein de parlements — comme au Parlement européen le 31 janvier 2022 —, d'universités — comme à l'Université de Bretagne Occidentale le 10 décembre 2022 —, d'associations, de cinémas et autres lieux ouverts au public.
Enfin, il est reproché à Ramy Shaath de travailler avec des « représentants des “instituts intellectuels palestiniens”, avec pour projet d'aboutir à la création d'un seul État démocratique palestinien et à la disparition de “l'État sioniste” ». Au-delà de la curiosité qu'inspire la première formule, on comprend bien que le seul fait de s'organiser et de débattre entre pairs, en tant que Palestiniens, suscite de la méfiance. Au point de faire l'objet d'un fichage particulier et de mesures spéciales ?
De manière générale, la critique du sionisme, de la politique coloniale menée par l'État d'Israël et de ses actions violentes, clairement condamnées en droit international, est perçue comme menaçante par la préfecture. Faisant écho, dans une certaine mesure, à la perception obnubilée de l'islam en France, comme le reflète la dernière proposition de loi contre « l'entrisme islamiste », votée au Sénat le 5 mai.
Ce type d'amalgame rejoint celui que distille auprès des institutions françaises l'influent lobby du gouvernement israélien, Elnet — dont on se souvient de la mémorable soirée-meeting, en avril 2025 : « Pour la République… La France contre l'islamisme ! ». C'est d'autant plus frappant que, tout au long du dossier administratif, le champ lexical du complot et de la dissimulation — « non déclaré », « la volonté initiale », « triumvirat », « officiellement », « est réputée », « manœuvre dissimulatrice », « révèle la véritable ligne idéologique » — tend à installer une atmosphère de suspicion autour du principal intéressé.
Pour l'heure, Ramy Shaath attend le verdict de la préfecture pour savoir s'il sera expulsé vers la Palestine ou un pays tiers, bien que la commission départementale ait estimé que « [son] expulsion porterait une atteinte disproportionnée à [sa] vie familiale »8. Une autre option est envisagée, « dans l'hypothèse où l'expulsion serait différée » : « que ce dernier [soit] assigné à résidence ». Dans tous les cas, une mesure punitive reste prescrite. D'ailleurs, Ramy Shaath attend également le renouvellement, de plein droit, de son titre de séjour, expiré depuis plus de deux ans, ce qui limite certains de ses droits à commencer par celui de voyager. Comment justifier un tel acharnement administratif pour ce « citoyen d'honneur » de la ville de Nanterre ?
Bien que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, ayant elle aussi valeur constitutionnelle, énonce que « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression » ; ce dernier droit semble définitivement être dénié lorsqu'il s'agit de la Palestine, et des Palestiniens.
1« Solidarity as a Crime : Voices for Palestine Under Fire », FIDH, octobre 2025.
2Camille Stineau, « Notes blanches : la nouvelle arme du ministère de l'Intérieur pour contourner la justice », Blast, 3 décembre 2024.
3Bertrand-Léo Combrade, « Les notes blanches des services de renseignement », Revue française de droit administratif, 27 décembre 2019, p. 1103-1115.
4Le premier paragraphe s'intitule « Le cofondateur du mouvement BDS ». Le mouvement est présenté sans mention de la dernière jurisprudence : « BDS est une campagne internationale qui a pour objet le boycott d'Israël, l'organisation de campagnes pour le désinvestissement en Israël et la promotion de sanctions contre Israël. BDS est une campagne qui vise officiellement à dénoncer l'occupation des territoires occupés et à soutenir le droit au retour des réfugiés palestiniens. »
5Ministère de l'intérieur, « Dissolution de trois groupements de fait », communiqué de presse, 16 mai 2025.
6Avocat franco-palestinien, il est arrêté en 2005 par Israël qui lui reproche son appartenance au Front populaire de libération de la Palestine et d'avoir voulu assassiné l'ancien grand-rabbin d'Israël. Ne cessant de clamer son innocence, il plaide coupable pour alléger sa peine. Libéré en 2011 lors d'un échange de prisonniers, il est de nouveau placé en détention administrative en 2017, avant d'être relâché 13 mois plus tard, puis de nouveau incarcéré en 2022. Il sera libéré puis déporté vers la France la même année.
7Bertrand-Léo Combrade, Ibid.
8Christophe Ayad, « Une commission de trois juges se prononce contre l'expulsion du militant palestinien Ramy Shaath », Le Monde, 22 mai 2026.
Si certaines organisations dans le monde tablent sur un rôle accru de la Russie pour s'opposer à la politique états-unienne, la réalité montre que Moscou a d'autres priorités. Et notamment l'Ukraine où le conflit s'enlise. Sur ce dossier, il s'agit avant tout de maintenir le dialogue avec Washington.
Comme dans la chanson de Gilbert Bécaud, « la place rouge était vide » en ce 1er mai 2026. Pas par manque de manifestants, mais par mesure de sécurité. Des menaces pèsent sur Moscou pendant que les préparations sont en cours pour célébrer la victoire soviétique de 1945. La signature de la capitulation de l'Allemagne nazie à Berlin est célébrée le 8 mai en Europe occidentale et le 9 en Russie1. L' « opération spéciale » en Ukraine ne cesse de s'enliser. Le 24 avril, de nouvelles frappes de drones ukrainiens ont ciblé le terminal maritime de Tuapse, sur la mer Noire. C'est la quatrième attaque depuis la mi-avril visant l'industrie pétrolière russe.
Trois jour plus tard, le 27 avril, débutait à Moscou le Sovintern, une conférence internationale de trois jours sur le socialisme du XXIe siècle réunissant une centaine d'organisations de gauche issues de soixante-dix pays et organisée par Sergei Mironov, dirigeant du parti d'opposition autorisé « Russie juste » et ancien président du Conseil de la fédération2 (2001 à 2011).
Le Sovintern s'est tenu dans la maison des syndicats, un immeuble imposant qui date de l'ère soviétique, non loin du Kremlin. De nombreux délégués d'Amérique latine — Cubains, Vénézuéliens, Chiliens, Guatémaltèques, etc. — ont fait le voyage. D'autres sont venus de Turquie. Ils espèrent tous plus de soutien de la Russie à l'heure de l'escalade états-unienne dans le Golfe arabo-persique ou en Amérique du Sud.
Des Marocains et des Tunisiens, présents à la conférence, plaident pour resserrer les liens avec Moscou. Pour Said Bakkali, l'un des dirigeants du Parti du progrès et du socialisme (PPS) marocain, « une alliance avec la Russie est importante pour contrer cette agression guerrière des États-Unis et de ses alliés. Trump ne voit dans le monde qu'un grand marché pouvant servir son propre enrichissement. »
Mais les discours officiels sont nettement plus prudents que ceux que souhaiteraient nombre de conférenciers. Alexandre Babakov, vice-président de la Douma, le parlement russe, explique à Orient XXI que, pour contrer les actions de Nétanyahou et de Trump en Iran, la Russie agit avec les Nations unies en employant des moyens diplomatiques : « Cette guerre montre que l'approche militaire est sans issue. Nous voulons développer les BRICS+3 pour faire contrepoids à l'unilatéralisme et à l'hégémonie des États-Unis. » Mais rien de concret…
Cette prudence est confirmée à Paris par Igor Delanoë, directeur-adjoint de l'Observatoire franco-russe :
La Russie essaie d'aider les Cubains en envoyant du pétrole, depuis qu'ils ne reçoivent plus d'aide du Venezuela suite à l'enlèvement du président Nicolás Maduro et de sa femme. Mais elle ne peut se permettre d'aller trop loin dans l'aide à Cuba faute de moyens et dès lors qu'elle est en négociation avec les États-Unis sur l'Ukraine.
Or, la même réserve s'observe sur le Moyen-Orient.
Pour aller à notre rendez-vous avec Vasily Kuznetsov, directeur adjoint de l'Institut d'études orientales de l'Académie des sciences de Russie, il faut prendre le métro dont plusieurs stations sont de véritables musées souterrains : la station Maïakovskaïa rend hommage à l'art déco et à l'acier, la station Komsomolskaïa a adopté le style baroque, la station Novoslobodskaïa expose de splendides vitraux et Ploshchad Revolyutsii impressionne par ses monumentales sculptures en bronze.
Comme ailleurs, les passagers sont « scotchés » sur leur téléphone portable. Internet fonctionne, mais les gens craignent que le Kremlin limite son utilisation en utilisant la guerre comme prétexte pour accroître son contrôle sur les réseaux sociaux et désactiver les VPN qui permettent de consulter des sites bloqués. Le réseau Telegram, d'origine russe, très populaire, n'est pas toujours accessible.
Dans son bureau, Vasily Kuznetsov insiste sur la prudence de Moscou dans ses relations internationales :
La position russe est sans ambiguïté. Le ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov l'a clairement exprimée : la Russie considère les bombardements contre l'Iran et le Liban comme une agression. L'Iran est victime. La Russie a de très bonnes relations avec Téhéran, mais aussi avec les pays arabes, et elle entretient aussi des relations pragmatiques avec Israël. La Russie ne participe pas à cette guerre et œuvre pour une solution diplomatique.
En principe, la sécurité des États du Golfe est garantie par les États-Unis. Or, ce « contrat » a été mis à mal depuis le début de la guerre contre l'Iran. Selon une enquête de la cellule d'investigation de CNN, l'administration Trump a minimisé l'ampleur des dégâts causés par l'armée iranienne sur les bases américaines au Proche-Orient depuis le début du conflit4. Pourtant, certaines d'entre elles seraient aujourd'hui inutilisables. L'enquête révèle que seize bases états-uniennes — sur les dix-sept que compte la région — ont été endommagées dans huit pays du Proche-Orient depuis le début de la guerre. Ces derniers sont-ils pour autant prêts à se rapprocher de Moscou ?
Vasily Kuznetsov reste prudent :
Par tradition, la Russie entend être amie avec tout le monde. Poutine entretient d'excellentes relations avec Mohammed Ben Zayed, émir d'Abou Dabi et président des Émirats arabes unis qui sont, comme l'Arabie saoudite, aussi importants pour la Russie que l'Iran. Elle ne va donc pas s'aventurer dans une aide militaire à Téhéran. Les échanges économiques se situent principalement sur les marchés pétroliers dans le cadre de l'OPEP+5.
Le retrait des Émirats de l'alliance pétrolière, annoncée le 28 avril 2026, va rendre encore plus difficile cette politique d'équilibre.
Igor Delanoë explique :
Il y a plus de business entre la Russie et les Émirats arabes unis qu'entre la Russie et l'Iran. Les Émirats jouent sur tous les tableaux, traitant avec les Russes, les États-Uniens, les Chinois. Avec les Russes, ils développent des partenariats concernant les technologies nouvelles. En fins manœuvriers, ils maintiennent des contacts suivis avec Moscou, ce que d'autres pays s'interdisent.
Officiellement la Russie condamne les pilonnages meurtriers sur l'Iran. Mais, précise Delanoë, si le ministère russe des affaires étrangères et les diplomates condamnent sans ambiguïté les bombardements israélo-états-uniens, le Kremlin, lui, est plus ambivalent : « Poutine a pu tenir des propos assez fermes, mais il ne va pas aussi loin dans sa réprobation que les diplomates. Il y a une répartition des rôles entre “bon flic, mauvais flic”. »
Selon une enquête de Reuters, les Russes fourniraient des renseignements satellitaires aux Iraniens pour le ciblage des sites états-uniens au Proche-Orient6. Mais cette information n'a pas été confirmée et les Iraniens se sont bien gardés de la commenter.
Pourquoi une telle prudence ? Depuis le début de l'année 2026, des négociations trilatérales ont lieu entre Washington, Moscou et Kiev sur l'Ukraine. Le président états-unien Donald Trump aurait obtenu de Vladimir Poutine que ce dernier pondère ses réactions face aux agressions perpétrées par Washington contre des alliés de Moscou comme le Venezuela, l'Iran ou encore Cuba. Pour Igor Delanoë : « La Russie ne veut pas compromettre ce format de négociations sur l'Ukraine. Poutine ne veut pas risquer de se mettre Trump à dos, un type colérique et imprévisible. »
Nombre de pays du Proche-Orient ont deux fers au feu. Ils sont alliés avec les États-Unis et, en même temps, entretiennent des relations avec la Russie et la Chine. C'est le cas d'Israël et de la Turquie. Vasily Kuznetsov confirme :
Il ne faut pas oublier que la Russie et Israël ont des relations anciennes et profondes. La Russie ne se prive pas de critiquer Israël politiquement et les problèmes sont nombreux. Personne ne peut soutenir la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens ou au Liban. Mais plus de 15 % de la population israélienne est russophone. Et pour la Russie, l'existence d'Israël est un fait accompli.
Le poids de l'Ukraine pèse aussi sur Moscou concernant le dossier syrien. Igor Delanoë rappelle :
En 2024 en Syrie, la Russie n'a pas pu aider militairement Al-Assad. Il lui était impossible de réitérer le succès de son intervention de 2015 à cause des contraintes de la guerre en Ukraine, mais aussi à cause de l'état de l'armée syrienne démoralisée. Le rapport des forces s'était considérablement dégradé. Les Russes en avaient conscience, ils étaient sur place. Pour eux, il n'était pas question de se battre à la place de l'armée syrienne.
Dans ce contexte, Moscou peut notamment compter sur Ankara. La Turquie, membre de l'OTAN, garde une autonomie stratégique par rapport aux États-Unis, comme le souligne Vasily Kuznetsov :
La position turque sur les crises internationales n'est pas celle des pays de l'OTAN. Elle s'inscrit plus dans une stratégie de médiation. En Syrie, après la chute de Bachar Al-Assad, nous avons tout de suite entamé des pourparlers avec Ahmed Al-Charaa.
Ce dernier a mené son opération de conquête de Damas avec l'aide de la Turquie, mais les Russes étaient très impliqués en amont. Igor Delanoë poursuit : « Il y a eu des contacts entre la Russie, la Turquie et Ahmed Al-Charaa, avant que ce dernier ne s'empare de Damas. Contrairement aux Européens, les Turcs parlent, aux Russes. »
Les difficultés de Donald Trump dans le Golfe peuvent-elles bénéficier à la Russie ? Igor Delanoë pense que la situation actuelle dans le Golfe est bénéfique à la Russie, avec un Trump qui ne sait pas bien comment sortir du bourbier iranien :
La Russie est une puissance exportatrice pétro-gazière. L'augmentation du prix du pétrole lui donne financièrement un peu d'oxygène. De plus, le conflit divise Etats-Uniens et Européens, créant de graves tensions d'approvisionnement énergétiques en Europe. Plus le conflit dure, plus il est profitable à la Russie — évidemment, tant que le régime iranien ne s'effondre pas.
Retour à Paris via une escale en transit à Istanbul, les sanctions occidentales ayant suspendu les vols directs vers la Russie. Mais au moment d'arriver à l'aéroport de Moscou, surprise ! Une annonce nous prévient : « Chers passagers, à cause de la fermeture de l'espace aérien, tous les départs depuis Moscou sont reportés. » Fait rarissime, Des drones ukrainiens ont frappé la capitale, un immeuble résidentiel situé à six kilomètres du Kremlin a été endommagé. L'ombre de la guerre n'est jamais loin.
1L'acte de capitulation du Troisième Reich a été signé le 9 mai 1945, à 1h du matin heure de Moscou, soit le 8 mai à 23h, heure de Berlin
2Chambre haute du Parlement russe.
3Les BRICS+ regroupe le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine, l'Afrique du Sud, l'Iran, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Indonésie et l'Éthiopie. Ils représentent près de la moitié de la population de la planète et 35 % du produit intérieur brut mondial.
4« Majority of US military sites in Middle East damaged by Iran, CNN investigation reveals », CNN Investigate, 1er mai 2026.
5L'« OPEP+ » désigne un groupe de 22 pays producteurs de pétrole. Il est composé des 12 pays membres de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et de 10 autres producteurs, dont la Russie.
6Tom Balmforth et John Irish, « Exclusive : Russia supplies Iran with cyber support, spy imagery to hone attacks, Ukraine says », Reuters, 7 avril 2026.
Il y a bientôt quinze ans, le Soudan du Sud proclamait son indépendance. Depuis, l'administration tarde à régulariser ses ressortissants : selon le HCR, 90 % des Sud-Soudanais ne seraient pas encore enregistrés sur les bases de données officielles. Des millions d'entre eux pourraient se retrouver sans nationalité reconnue si rien n'était fait.
Dans le secteur de Batn Al-Hawa et Al-Bustan, des centaines de familles sont concernées par des décisions de justice qui ouvrent la voie à leur éviction au profit d'organisations de colons israéliens. Au sud-est de la Vieille ville de Jérusalem, sur les pentes de Silwan, la pression foncière et juridique s'intensifie, transformant progressivement la composition du quartier.
Kayed Rajabi nous accueille chez lui, une cigarette à la main et le regard fatigué. Du fil barbelé longe le muret qui sépare son habitation de celle des voisins, où l'on voit une grande étoile de David illuminée et un drapeau israélien sur le balcon. Sur le toit voisin flottent d'autres drapeaux blancs et bleus.
La famille Rajabi se retrouve prise entre deux maisons récemment occupées par des colons israéliens dans le quartier de Batn Al-Hawa, à Silwan, au cœur de Jérusalem-Est. Leurs voisins ont été expulsés par la police le 25 mars, avec dix autres familles du quartier. Au total, seize familles ont été évacuées la même semaine, dont onze appartements appartiennent à la famille Rajabi et quatre à la famille Basbous. Les habitations sont désormais occupées par des colons tandis que des centaines d'autres Palestiniens risquent de subir le même sort dans les mois à venir.


« Je suis né ici, ma famille est ici depuis 1967, lorsque nous avons été expulsés de notre maison. Et maintenant ils veulent nous expulser à nouveau. » Kayed a cinquante ans, dix enfants, et une détermination farouche à continuer de résister.
Ces maisons, c'est nous qui les avons construites : mon grand-père les a achetées et les a bâties pierre après pierre, brique après brique, clou après clou. Je me suis marié ici, mon père aussi. Mes enfants y sont nés et y ont grandi. Maintenant, les tribunaux israéliens nous ont ordonné de partir. Ils affirment que des juifs yéménites vivaient dans ce quartier, qui s'étend sur 0,52 hectare, à l'époque de l'Empire ottoman, et que la terre doit revenir aux juifs.
Batn Al-Hawa subit une offensive violente au nom du « droit au retour » des juifs sur des terres enregistrées comme juives avant 1948 : 85 familles palestiniennes sont ainsi menacées d'expulsion, soit plus de 700 personnes. C'est l'organisation religieuse israélienne Ateret Cohanim qui revendique la propriété de ces terrains, en utilisant deux lois comme levier pour prendre le contrôle de l'un des quartiers les plus stratégiques de Jérusalem-Est. La première est la loi de 1950 sur les « biens des absents » qui stipule que les propriétés des réfugiés palestiniens ne seraient pas restituées à leurs propriétaires « absents » après la Nakba. La seconde est la loi de 1970 relative aux affaires juridiques et administratives, qui permet à des organisations juives de revendiquer des biens à Jérusalem-Est s'ils étaient détenus par des juifs avant 1948.

Les terres de Batn Al-Hawa appartenaient à un trust religieux juif connu sous le nom de Benvenisti Trust, créé à la fin du XIXe siècle pour accueillir des juifs yéménites pauvres arrivés à Jérusalem. Ceux-ci ont quitté Silwan entre 1929 et 1936. Au début des années 2000, Ateret Cohanim a obtenu du registre foncier sa nomination en tant qu'administrateur fiduciaire de ces terrains, entamant ainsi une bataille juridique contre la population palestinienne du quartier.
En janvier 2026, la Cour suprême israélienne a donné son feu vert à des expulsions massives, après 11 ans de procédures judiciaires. Un processus que l'ONG israélienne B'Tselem a qualifié de « nettoyage ethnique »visant à modifier la composition démographique de la zone.
« Nous avons les documents, ces terres nous les avons achetées. Rien qu'ici, nous sommes six familles : moi, mes frères, mes sœurs, avec nos enfants. Au total, nous sommes 47 personnes. Nous risquons de nous retrouver à la rue demain, et nous ne savons pas quoi faire. » Kayed est épuisé ; l'incertitude de l'avenir et la tension de vivre entouré de colons armés l'empêchent de dormir. Il allume cigarette sur cigarette tandis qu'on remarque qu'au-dessus de nous, dans la maison voisine déjà occupée, deux soldats israéliens nous observent.


Le 23 avril, la police israélienne a notifié un ordre d'expulsion effectif pour sept appartements appartenant aux Rajabi : les familles doivent quitter les maisons avant le 17 mai, faute de quoi elles seront expulsées par la force la semaine suivante. D'autres familles risquent le même sort dans quelques mois.
Nous n'avons pas l'argent pour louer une maison, ils nous condamnent à mort. Nos voisins ont été expulsés de chez eux à deux heures du matin. Moi aussi j'ai peur qu'ils viennent me chasser de ma maison, et qu'ils installent un colon là où j'ai grandi et vécu. Il n'y a pas de mots pour décrire cette tristesse.

La famille Rajabi n'est pas arrivée à Silwan par choix. Après avoir été déplacée du quartier d'Al-Sharaf, dans la Vieille Ville, peu avant 1967, elle a été obligée de chercher une autre maison. Alors qu'Al-Sharaf était démoli par les autorités israéliennes pour faire place à l'actuel quartier juif, le grand-père de Kayed a acheté le terrain où se trouve leur maison. « Les colons veulent s'emparer de toutes les zones autour de la Vieille Ville. Ils utilisent le gouvernement et l'armée. Nous sommes agressés et arrêtés si nous refusons de quitter notre maison ou si nous nous opposons. » Il soupire profondément.
Depuis que le nombre de colons a augmenté, les enfants ont peur d'aller à l'école, ils ont même peur de monter sur les toits. Les colons lancent des pierres, des déchets, du verre. Ils insultent les femmes et les enfants. Ils veulent nous pousser à partir.
Vu depuis la colline d'en face, le quartier semble observer les passants : des dizaines d'yeux peints sur les façades des maisons marquent les habitations que les Palestiniens sont en train de perdre. Ils semblent défier les drapeaux israéliens et les étoiles de David que les colons accrochent sur les bâtiments occupés.

« Nous ne quitterons pas nos maisons, même si nous devons mourir. Nous resterons à Jérusalem malgré les blessures, nous continuerons à exister. Ce sont les sionistes qui doivent partir, de toute la Palestine », conclut Kayed, appelant la communauté internationale à soutenir le peuple palestinien.
« Soumud », résistance enracinée : c'est la lutte des Palestiniens dans la ville occupée de Jérusalem. Rester, résister, ne pas partir. C'est aussi, d'une certaine manière, une résistance démographique. Les Palestiniens représentent aujourd'hui près de 40 % de la population de Jérusalem, une proportion en hausse constante depuis 1967, lorsque Israël a occupé puis annexé Jérusalem-Est à la suite de la guerre israélo-arabe. Depuis lors, le maintien d'une nette majorité juive s'impose comme un axe structurant des politiques israéliennes dans la ville, souvent décliné selon un équilibre démographique de 70 % contre 30 %. La croissance démographique palestinienne n'est pas seulement une donnée statistique, mais une question politique : une dynamique que les autorités israéliennes cherchent à contenir à travers un ensemble de mesures urbanistiques, juridiques et administratives qui limitent l'expansion des communautés palestiniennes et précarisent leur présence dans la ville. Poussant — à travers évictions, démolitions, amendes, répression quotidienne — de plus en plus de Palestiniens à partir.
Raed Basbous et sa famille ont été expulsés le 20 mars. Quarante-neuf ans, quatre enfants, il travaille à l'université de Jérusalem et est chercheur en informatique. Il accueille Orient XXI dans son bureau avec un café et commence à raconter.
Ils ont d'abord expulsé ma famille et celle de mon frère. Puis ils ont changé la serrure. Quelques jours plus tard, c'était au tour de mon père et d'un autre frère. Il y avait au moins 100 policiers antiémeute, ils ont bouclé tout le quartier ; ils ont jeté toutes nos affaires dehors et fait entrer les colons.
Raed montre une carte indiquant les maisons déjà évacuées et celles qui sont menacées. Il vit désormais dans un logement loué, tandis que le reste de sa famille est hébergé chez des proches.


« Depuis 2015, ma famille, avec 85 autres, se bat devant les tribunaux israéliens contre l'organisation de colons Ateret Cohanim qui nous vole nos terres », explique-t-il. L'organisation, fondée en 1981, opère « pour ramener la vie juive au cœur de l'ancienne Jérusalem », comme indiqué sur son site web. Une grande partie de ses activités consiste à acheter des logements dans des quartiers à majorité arabe, puis à y installer des familles juives souvent accompagnées d'une protection armée. Le but est de modifier la démographie et pousser les Palestiniens à quitter la ville.« Au début de cette année, ma famille et 26 autres ont reçu un ordre d'expulsion définitif. Et l'on nous a aussi imposé environ 13 000 dollars de frais juridiques. »
Son histoire se répète : la famille avait déjà été déplacée en 1948 pendant la Nakba. Depuis Al-Dawayina, à l'ouest d'Hébron, elle avait été obligée de se déplacer plusieurs fois jusqu'à arriver à Jérusalem, où elle avait acheté la terre dans le quartier de Silwan. « Ils veulent les terres de Batn Al-Hawa ? Très bien, qu'ils les prennent. Mais qu'ils nous rendent alors les terres qu'ils ont accaparées depuis 1948, et en 1967. »
« On nous avait proposé de l'argent, beaucoup d'argent, mais nous avons refusé, comme tous les autres. Cela aurait été comme vendre nos maisons, c'était inacceptable. Nous nous battons jusqu'au bout, nous avons droit à notre terre », insiste-t-il.
À Silwan, plusieurs projets sont en cours — un parc, de nouvelles routes, un téléphérique — qui, selon les habitants, répondent à un seul objectif : expulser la population palestinienne et la remplacer par des colons israéliens. À Wadi Rababa, dit Raed, ils confisquent les terres au nom d'un parc national ; à Al-Bustan, ils démolissent des maisons parce qu'elles sont dépourvues de permis de construire, très difficiles à obtenir. À Batn Al-Hawa, ils les retirent aux Palestiniens pour les donner aux colons au nom d'un « droit au retour » des juifs.

« Il arrive aussi qu'ils démolissent une maison et que, deux ans plus tard, ils reviennent en affirmant que le terrain n'a pas été utilisé. À ce moment-là, l'État le confisque pour usage public », raconte Raed. Al-Bustan est un autre des quartiers de Silwan les plus visés, où près de 150 familles, soit un total de 1 500 personnes, risquent de perdre leur maison. Dans cette zone, les démolitions sont formellement justifiées comme des interventions contre des constructions sans permis, mais elles s'inscrivent dans le projet dit du « Parc du roi David », partie de l'expansion de la zone archéologique et touristique de la « Cité de David ». C'est ici que vivait la famille d'Abou Shafi. Leur maison a été détruite le 30 décembre 2025. « C'est la deuxième fois qu'ils démolissent notre maison », témoigne Umm Shafi, 45 ans. « Mon fils avait 4 ans la première fois, il y a 20 ans. Aujourd'hui, cela s'est reproduit. »

Le bulldozer était protégé par plus de 100 policiers, raconte-t-elle. « Nous avions déposé une demande de permis, engagé un avocat, tout fait. Mais cela ne sert à rien. Ils disent qu'il nous faut un permis de construire, mais il est impossible à obtenir. Ils ne les délivrent pas. » Elle offre un thé au milieu des décombres de la maison détruite. « Ils n'ont rien laissé intact. Mais nous la reconstruirons. Nous resterons ici, fermes et déterminés sur notre terre. Alhamdulillah. »
Silwan est dans le viseur depuis longtemps, mais depuis octobre 2023, le processus d'expulsions et de démolitions s'est accéléré. « Tout le monde regarde ce qui se passe à Gaza, en Syrie, au Liban, et personne ne regarde ce qui se passe ici. C'est une stratégie du gouvernement israélien : détourner l'attention vers l'extérieur pour pouvoir agir plus vite. »

En raison de sa position géographique, Silwan est riche en sites historiques — un élément qu'Israël utilise pour justifier ses politiques d'occupation et de contrôle du territoire.
Pour prendre nos terres, ils déclarent les zones parc national ou site archéologique. Ils démolissent nos maisons en exigeant des permis qu'ils ne délivrent jamais, puis infligent des amendes énormes. Et ils appellent cela du développement.
Cette politique de déplacement est menée en étroite collaboration avec Ateret Cohanim et Elad, une autre organisation de colons d'extrême droite dont la mission déclarée est d'« installer des familles juives dans la Cité de David » et de « renforcer le lien des juifs avec Jérusalem ». Selon Raed, ces organisations sont « l'armée du gouvernement ». Ce sont elles, dit-il, qui encouragent de nouveaux colons à venir s'installer à Silwan, leur offrent du travail et les financent. Il secoue la tête. « C'est très difficile pour nous. Tous mes souvenirs, tous mes amis, ma famille… tout le quartier est dans la même situation. Nous sommes tous nés là, nous avons grandi là. L'avenir est incertain. Mais une chose est sûre : nous ne cesserons pas de résister. »
Dans son dernier ouvrage, l'historienne Colette Zytnicki revient sur le rôle central joué par le maréchal Thomas-Robert Bugeaud dans la conquête de l'Algérie entre 1841 et 1847. Partisan d'une guerre totale, il met en œuvre une politique de domination fondée sur la dépossession foncière et la répression, dont les traces marquent encore les mémoires françaises et algériennes.
En Algérie, le maréchal Thomas-Robert Bugeaud (1784-1849) demeure largement perçu comme l'un des plus brutaux artisans de la conquête coloniale et comme une figure associée aux violences et aux « enfumades »1. En France, son nom continue de susciter débats et controverses : héros militaire pour certains, symbole d'une domination impitoyable pour d'autres. C'est précisément cette fracture mémorielle entre les deux rives de la Méditerranée que l'historienne Colette Zytnicki analyse dans Le Cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie.
Si l'historienne a choisi de se pencher à nouveau sur une figure déjà très présente dans l'historiographie, c'est d'abord en raison d'une singularité politique : Bugeaud est resté gouverneur général de l'Algérie de 1841 à 1847, bien plus longtemps que ses prédécesseurs. Cette longévité interroge : « Pourquoi une telle durée au pouvoir ? Cela supposait de ne pas se limiter à son action en Algérie, mais de s'intéresser aussi à ses rapports avec le pouvoir politique en France », explique-t-elle.
Bugeaud n'est pas seulement un homme de terrain. Il est un acteur central du régime de Louis-Philippe, capable de composer avec la presse, le Parlement et les équilibres politiques métropolitains. Sa carrière algérienne ne peut être dissociée de son rôle en France, notamment celui d'homme d'ordre marqué par la répression sanglante de la rue Transnonain le 14 avril 18342.
Dans le récit officiel français, Bugeaud fut longtemps présenté comme l'homme qui aurait « pacifié » l'Algérie. Une pacification qui, dans les faits, signifiait la mise en œuvre d'une guerre totale. Gouverneur général, il reçoit une mission sans ambiguïté : vaincre militairement avant toute installation coloniale durable.
La reddition de l'émir Abd El-Kader en 1847, célébrée à Paris comme un triomphe national, fut vécue en Algérie comme l'aboutissement d'une guerre asymétrique. Pour les populations locales, cette victoire signifiait l'écrasement d'une résistance politique et sociale, obtenue par des méthodes qui visaient non seulement les combattants, mais l'ensemble de la société et ses structures. Zytnicki le rappelle : cette guerre est menée en pleine conscience.
Bugeaud et ses officiers savaient ce qu'ils faisaient. Ils pouvaient parfois avoir des scrupules, des remords, mais ils justifiaient toujours leurs méthodes par la nécessité de combattre l'influence d'Abd El-Kader et la résistance algérienne.
Dans la mémoire algérienne, le nom de Bugeaud est indissociable des razzias, des déplacements forcés, de la destruction systématique de villages et de la confiscation des terres. L'objectif n'est pas seulement de vaincre, mais de briser. En détruisant les moyens de subsistance, en frappant les civils, en imposant des représailles collectives, l'armée coloniale cherche à rendre toute résistance impossible. Cette violence transforme des habitants en sujets dominés, privés de leurs terres, de leurs repères et de leur autonomie. Ce que l'on dit moins, souligne l'historienne, c'est que la conquête passe aussi par la soumission des élites locales : « Il n'y a pas de conquête sans ralliement d'une partie des élites aux conquérants. La confiscation de leur pouvoir et leur mise au service de l'ordre colonial sont un élément central du système. »
Chez Bugeaud, la violence n'est ni accidentelle ni marginale. Elle est pensée, assumée et justifiée. Si Zytnicki se montre prudente sur le terme de « théorisation », elle insiste sur une évidence : la violence est conçue comme un instrument politique. « Il ne s'agit pas d'une dérive. La guerre totale, incluant les populations civiles, est perçue comme le seul moyen de vaincre la résistance. » Bugeaud voit dans l'armée un outil global : défense extérieure, répression intérieure, mais aussi instrument de colonisation agricole. Son projet repose sur l'installation de soldats-colons dans des villages créés à partir des années 1840, vision qui entre d'ailleurs en conflit avec celle des colons civils et du gouvernement.
L'ouvrage démontre également que les méthodes expérimentées en Algérie ont ensuite irrigué la répression des révoltes sociales en métropole, révélant une continuité profonde entre guerre coloniale et maintien de l'ordre intérieur.
En France, sa figure de « héros colonial » connaît son apogée sous la Troisième République et le régime de Vichy, au moment où l'Empire est exalté. En Algérie, le débaptême immédiat de la place Bugeaud à Alger après l'indépendance, renommée place de l'Émir Abd El-Kader, ne fut pas un simple geste symbolique. Il signifiait le refus de célébrer un homme associé aux massacres et à la spoliation. « La mémoire n'a pas suivi la même trajectoire des deux côtés de la Méditerranée », souligne l'historienne.
Revenir sur Bugeaud, ce n'est pas juger le passé avec les yeux du présent. C'est reconnaître que la conquête de l'Algérie s'est faite contre un peuple, et non sur un territoire vide. C'est nommer la violence là où elle fut longtemps dissimulée derrière le vocabulaire de la « pacification ». L'ouvrage met ainsi en lumière un passé colonial qui continue d'interroger le présent. Car, pour Colette Zytnicki, l'enjeu est clair : « Relire les sources, relire les débats, confronter les mémoires, c'est tenter de trouver une voie lucide et apaisée entre la France et l'Algérie, qui ont en commun ce passé. »
1NDLR. Technique meurtrière consistant à asphyxier par un feu allumé à l'entrée des grottes les populations civiles qui s'y sont réfugiées.
2NDLR. Massacre de civils effectué dans un immeuble de la rue Transnonain (actuelle rue Beaubourg) par des troupes du roi Louis-Philippe lors d'un mouvement populaire à Paris. Douze personnes trouvent la mort. Une lithographie d'Honoré Daumier, qui représente le massacre, va faire de cet évènement un exemple de la répression sous la Monarchie de Juillet.
En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l'espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s'attaque également au souvenir.
Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et au-delà du « cessez-le-feu » ? En adoptant une politique de la ruine, Israël transforme le paysage détruit en institution de la punition, et en une démonstration de puissance et d'impunité.
Dans le cas de Gaza, cette politique de la ruine participe d'une entreprise génocidaire. Elle accompagne l'écrasement des corps, la destruction des conditions d'existence, l'anéantissement des infrastructures vitales, la dispersion forcée de la population et la désorganisation de la vie collective. Les immeubles, les hôpitaux, les écoles, les lieux de culte, les universités, les marchés, les cimetières, les routes et les administrations ont été pris dans une même logique d'effacement. La ruine y vise le monde social dans sa totalité : le lieu où l'on naît, où l'on apprend, où l'on soigne, où l'on enterre, où l'on transmet, où l'on prouve son nom, sa maison, sa filiation, son droit à demeurer.
Dans le Sud-Liban, la ruine répond à une autre configuration. Elle s'inscrit surtout dans une stratégie de déplacement forcé, de vidage territorial, de fabrication d'une profondeur inhabitable, d'une zone occupée et urbicidée. Les villages frontaliers, les maisons dynamitées et les terres agricoles endommagées et brûlées au phosphore blanc composent une géographie de l'empêchement et de la brutalité.
Ces deux situations appellent ainsi une distinction. À Gaza, la ruine fait corps avec l'intention israélienne génocidaire, visant une société comme telle, afin de compromettre son avenir biologique et politique. Dans le Sud-Liban, elle fonctionne comme instrument facilitant l'occupation israélienne et forçant le déplacement des populations libanaises et rendant impossible tout retour.
Mais, dans les deux cas, elle frappe bien davantage que le bâti. Elle vise la continuité. Elle cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l'ont habité, à briser la confiance dans le retour.
La ruine possède une puissance temporelle singulière. La destruction se produit en un instant ; ses effets se prolongent sur des décennies. Un immeuble effondré devient aussitôt une perte d'abri, puis une perte de voisinage, puis une perte des preuves mêmes d'une vie. Un quartier détruit emporte avec lui les usages ordinaires : la porte ouverte d'un voisin, le balcon où l'on écoutait Oum Kalthoum le soir, le chemin de l'école, la boutique du coin, les odeurs de cuisine, les murs contre lesquels rebondissaient les ballons des petits footballeurs, et tous ces gestes sans importance apparente pour saluer une personne ou éviter de croiser une autre qui formaient pourtant l'épaisseur d'une existence. La ruine atteint cette trame invisible : elle détruit ce que les plans de reconstruction sauront difficilement restituer.
Les maisons, dans ce contexte, sont une affaire politique. Elles deviennent le centre de ce qu'est l'attaque contre l'existence sociale. Lorsqu'elles s'effondrent, elles entraînent dans leur chute des archives intimes. Les survivants récupèrent parfois une clef, un tissu, un jouet, une lettre, un cadre brisé, un bijou hérité, une casserole tordue ou un sous-vêtement porté pour une nuit d'amour. Ces fragments portent la charge d'un monde disparu. Ils deviennent des preuves affectives arrachées à la poussière.
À Gaza, cette poussière prend une dimension vertigineuse. Elle entre dans les poumons, couvre la peau, s'infiltre dans la nourriture, enveloppe les gestes des survivants. Elle devient l'atmosphère même de l'après-destruction. Le déblayage aura ainsi une dimension funéraire. Il faudra ouvrir les masses de béton, extraire les restes de plus de dix mille corps déchiquetés et noyés dans la poussière, les enterrer et, un jour, les nommer.
La destruction des archives et des preuves de propriété ajoute une dimension décisive à la politique israélienne de la ruine en Palestine. Les titres fonciers, les actes notariés, les certificats de naissance, les contrats de mariage, les diplômes, les dossiers municipaux, les plans cadastraux, les registres des habitants et les documents administratifs forment la charpente juridique d'une société. Les piller ou les incendier fabrique un chaos destiné à durer. Une famille qui perd sa maison doit ensuite prouver que cette maison lui appartenait. Un héritier doit démontrer une filiation dont les papiers ont brûlé. Un quartier rasé devient un espace disputé, exposé aux falsifications, aux spéculations et aux reconstructions autoritaires.
L'attaque contre l'archive complète l'attaque contre la pierre. La ruine visible détruit le lieu tandis que la ruine administrative trouble le droit au lieu. Le survivant se trouve placé devant une double disparition : celle de la maison et celle des documents qui attestent son existence sociale. Ainsi se prépare l'après-guerre comme champ d'incertitude. La violence génocidaire se transforme en procédure interminable. Et ladite « reconstruction » porte alors une ambiguïté et des craintes profondes.
Une génération palestinienne entière vivra avec cette expérience. Les enfants de Rafah, de Khan Younès ou de Jabaliya apprendront les noms des lieux à partir de ce qui a disparu. Ils entendront parler d'une école rasée, d'un quartier pulvérisé, d'un marché qui existait, d'une maison dont il ne reste qu'une photographie. Leur mémoire se formera dans un dialogue constant avec les absences. Certains auront grandi sous les tentes, dans des abris collectifs, chez des proches, ou dans des centres d'accueil. Leur rapport au monde sera marqué par cette familiarité avec l'effondrement, avec la fragilité d'un béton qui semblait pourtant solide.
Mais le mot « ruine » peut aussi porter une signification élargie. Il peut désigner ce qui manque autour du reste. Une ruine peut garder malgré tout une trace de ce que la violence voulait totalement effacer. Elle peut devenir un document et un témoignage, tant que certains des anciens habitants ont survécu au génocide ou sont de retour.
C'est pourquoi, à Gaza, la vie continuera, non pas parce que la destruction aurait échoué à dévaster, mais parce qu'aucune société ne se réduit à ce que l'on détruit d'elle. Des enfants naîtront encore, des classes improvisées verront le jour, des voix continueront à chanter et à raconter l'histoire de la terre. Cette continuité ne doit pas être confondue avec une consolation. Elle ne répare pas l'irréparable. Elle ne transforme pas la souffrance en promesse. Elle dit seulement que la vie, même mutilée, persiste là où la politique israélienne de la ruine voulait imposer le néant.
Dans le Sud-Liban aussi, la vie reprendra un jour dans les villages rasés et désertés. Les habitants reviendront, bien que leur retour ne soit ni paisible ni assuré. Il ne marquera que le commencement d'une nouvelle lutte : celle qui consistera à empêcher que les vidéos de dynamitage publiées impunément par le fugitif de la Cour pénale internationale, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, aient le dernier mot et dictent l'avenir.
Avec L'Entente, fiction sociale, le cinéaste Mohamed Rashad offre une plongée dans la banlieue ouvrière d'Alexandrie, qu'il filme en documentariste. En salle en France le 6 mai, le film a bénéficié d'une sortie nationale dans son pays en avril. Portée par une image dont le grain forge la singularité, l'histoire de deux frères, réunis par l'absence du père, est aussi celle d'une rédemption.
Après que son père a trouvé la mort dans un accident du travail à l'usine, Hossam, 23 ans, se voit proposer par la direction d'occuper son poste. Ce mode de compensation amiable et cynique, qui met l'entreprise à l'abri d'éventuelles poursuites et assure la continuité des revenus à la famille endeuillée, c'est l'« entente ».
Mohamed Rashad, fils d'Alexandrie, a injecté beaucoup de lui dans cette histoire tirée de faits réels. Dans la relation entre les deux frères, il transpose la sienne à son père. Dans le quartier défavorisé de Naga, où évoluent les protagonistes, il voit celui de son enfance, dont il atténue la dureté à l'écran. « Ma mère m'interdisait de sortir, mon quartier était très dangereux, beaucoup plus que dans le film. J'ai passé mon enfance gavé de télévision, de cinéma égyptien et arabe », décrit-il dans un sourire, au cours de l'entretien qu'il accorde à Orient XXI. Quant à l'usine, à l'image comme dans sa vie, elle est bien plus qu'un décor : un personnage. Ogresque.
« Je ne veux pas aller à l'école, je veux travailler à l'usine ! », s'époumone le fougueux petit Maro, 12 ans, sous les coups de taloche du grand, qui finit par céder.
Le jeune garçon, qui d'abord parle peu et observe beaucoup, va se fondre dans les pas de cet aîné ombrageux, revenu de la « montagne », lieu dont on sait peu, si ce n'est que s'y font oublier ceux qui en ont besoin. Dans la cacophonie des émotions qui l'habitent, le cadet va projeter sur ce frère reparu l'image paternelle, et beaucoup d'attentes. Hossam aussi en nourrit : que Maro se forge un avenir.


En acceptant le marché proposé par le directeur de la manufacture, Hossam doit passer de la mauvaise réputation à la respectabilité d'un chargé de famille, et résister au pouvoir de l'assignation. De son côté, à mesure qu'il évolue dans l'usine, en charge de menues tâches de manœuvre au service des ouvriers, le petit Maro affûte son regard sur son nouveau milieu. Les vexations accumulées, le poids de la soumission vont nourrir en lui une révolte de même qu'un sentiment grandissant : venger son père.
Alors que Hossam le reprend après qu'il a tenu la dragée haute à un ouvrier, il finit par déverser sa colère, du haut de son enfance, sur ce grand frère qu'il voit diminuer à mesure que sa propre conscience sociale grandit.
Impitoyable usine, qui salit les mains et les âmes.
Filmées en plans rapprochés, les machines en action, ces monstres de métal et turbines hurlants, emplissent l'écran. Mohamed Rashad a voulu l'usine centrale ; les machines, omnipotentes. Il raconte que quand, enfant, il rendait visite à son père, repasseur industriel, sur son lieu de travail, les machines l'impressionnaient beaucoup et le terrifiaient. Il les craignait autant qu'il les admirait.
« Il fallait qu'on sente l'usine, qu'on sente les machines », enchaîne Étienne de Ricaud, à la tête de Caractères Productions, coproducteur français du film1, associé à l'écriture du scénario dans lequel, dès le départ, l'usine est traitée comme un personnage à part entière. Un travail pointu sur le son, opéré par le concepteur sonore Mohamed Salah, finit de lui donner corps. Avec ses bruits qui saturent l'espace et couvrent les voix, c'est le lieu où se mêlent le réel et la mythologie.

L'équipe a mis près d'une année pour repérer l'usine dans laquelle tourner le film. Elle devait être en activité, explique Étienne de Ricaud. La dangerosité des machines, dédiées à la production de feuilles métalliques, est réelle. L'inexpérience des acteurs qui les manipule, aussi. Lorsque Adham Chokry, qui incarne Hossam, se fait expliquer à l'écran le maniement d'une machine, c'est par un véritable ouvrier spécialisé. Quand celle-ci ne lui répond pas, la tension monte : la crainte de l'échec autant que celle de l'accident. Avec les scènes de travail tournées en condition réelle, le cinéaste offre une immersion dans le tissu industriel d'Alexandrie, aux colosses de fer estampillés « Made in USSR ».


Le spectateur frémit pour ces ouvriers sans équipement spécialisé. Nulle visière pour protéger ses yeux de l'avalanche d'étincelles qui jaillit d'une découpe, nul gant renforcé quand la lame de la scie circulaire frôle les doigts. Leur dextérité et la connaissance intime des mécanismes sont les seules protections des hommes au travail. Cet endroit, nécessaire à la vie, est tout autant un lieu de mort. « La machine est aussi celle, oppressive, du capitalisme », souffle Mohamed Rashad.
Dans Little Eagles (« Les petits aigles »), premier film documentaire sorti en 2016, Mohamed Rashad entreprenait une plongée dans le passé de son père mutique, pour analyser leurs rapports distants.
Dans L'Entente, le cinéaste continue d'analyser cette relation filiale, cette fois incarnée par des acteurs – non professionnels. Adham Chokry (Hossam) et Zeyad Islam (qui joue l'impétueux Maro) constituent une composante essentielle au cinéma direct que Mohamed Rashad revendique. Dans un scénario économe en dialogues, la gestuelle et l'expressivité d'Adham et Zyad composent un langage dans le registre brut de l'intuition et de l'émotion.
« C'est l'idée du film qui impose son genre, fiction ou documentaire, explique le cinéaste. Mais les deux sont en réalité poreux et se nourrissent l'un l'autre. » Lui se sent libre de puiser à leur source pour servir son histoire.
La nuit venue, Hossam grimpe au-dessus de la ville aux rais de lumière jaune entremêlés, sur le toit-terrasse d'un immeuble. L'un des quelques espaces de sociabilité, avec l'habitacle d'une voiture bonne pour la casse, où se retrouver entre amis, y faire tourner le joint. Ces moments suspendus, où les histoires s'échangent à voix basse pendant qu'au bas les hommes se fracassent, sont l'occasion de délivrer à l'écran des images rares.
Il y a un peu des frères Dardenne, l'une des influences de Mohamed Rashad, dans ce cinéma du réel. La subtilité de la trame psychologique dans laquelle évoluent les personnages est servie par une photographie aux teintes froides, comme recouverte d'un filtre de poussière lorsqu'elle épouse les paysages extérieurs. C'est au chef-opérateur Mahmoud Lotfi qu'est revenue la prouesse de donner corps à cette « image dure, sévère, qui permet d'être en accord avec le sujet », que voulait Mohamed Rashad. Quand la poussière des ruelles non goudronnées volette à l'écran au passage d'une voiture, l'image qui la porte en charrie presque l'odeur et le grain, et immerge le spectateur dans ses volutes.

Mahmoud Lotfi magnifie, pour L'Entente, une esthétique de l'épure. Parfait écrin pour accueillir la profondeur des relations qui se tissent et en souligner la douceur, sans atténuer le fracas du désordre intérieur et de l'injustice sociale, la complexité des relations intrafamiliales qui fait claquer les portes et voler les gifles, et la violence des rapports de classe dans le milieu ouvrier où Hossam « craint de n'être finalement qu'une pièce du rouage », explicite le cinéaste.
« Je ne veux pas que mes films soient distrayants. Je les veux en prise avec la réalité. Je veux qu'on la sente », affirme Mohamed Rashad. Ce choix radical a semé d'embûches la commercialisation du film et fait de L'Entente, dont la recherche de distributeur a pris cinq ans, un petit miracle de création, une pépite cinématographique. Et de Mohamed Rashad une figure émergente d'un cinéma égyptien que l'on aimerait moins confidentiel sur nos écrans.
1Avec Hala Lotfy, productrice égyptienne, via Hassala Films, et Kesmat El-Sayed, via Seera Films, société de production allemande.
Les coopératives féminines ont forgé la réputation internationale de l'huile d'argan marocaine. Désormais en minorité sur leur propre marché, elles voient aussi les multinationales capter, en bout de chaîne, la plus grande part de la valeur. Au cœur du système : la sous-rémunération des femmes.
« L'Union des coopératives féminines de l'argan [UFCA] compte 18 coopératives de 12 à 87 femmes chacune. Neuf d'entre elles ont arrêté leur activité faute de matière première. Seules les coopératives formées en réseau peuvent espérer s'en sortir. Dans cette crise, nous avons réussi à garder un client sur trois », expliquait Jamila Idbourous, sa présidente, en 20241. La crise liée à plusieurs années successives de sécheresse risque d'accentuer la tendance imprimée entre 2008 et 2013 : les parts de marché respectives du secteur coopératif, 80 % en 2008, et du secteur privé, 20 %, se sont inversées. Pire, avec l'explosion du prix des fruits, les coopératives ferment massivement.
L'arrivée de la multinationale française Olvea, concomitante à l'augmentation des volumes, a contribué à la privatisation du secteur2. En 2007, l'entreprise — 200 millions d'euros de chiffre d'affaires — a ainsi construit une unité d'extraction d'huile d'argan sur le site de son usine d'huile de poisson d'Agadir.
Avec près de 300 tonnes sur un total de 1 202 exportées par le Maroc, Olvea conservait en 2021 une part de marché de 25 %, en dépit de la crise. Elle est toujours leader du marché devant Aaz Argan de Mohammed Lachrame — qui possèdent plusieurs sociétés — et Lachgar co qui détenaient chacun près de 8 % de parts de marché. Le groupement de coopératives GIE Targanine arrivait alors en quatrième position, devant la coopérative Afoulki. Les années qui ont suivi ont vu la crise s'accentuer : elle a encore rebattu les cartes. Les exportations sont tombées à près de 650 tonnes en 2024. Aaz Argan a fermé. La Coopérative Afoulki a beaucoup réduit son activité.
Affaiblies par l'explosion du prix des fruits et la concurrence, les coopératives n'ont pas les fonds de roulement nécessaires pour absorber l'augmentation du prix des fruits secs, la matière première. Incapables d'acheter les fruits, elles sont nombreuses à devenir sous-traitantes pour les grandes sociétés. « Nous sommes devenues des coopératives de services. On nous emmène les fruits et on ne fait plus que le concassage », regrette, amère, Fatima*, présidente d'une petite coopérative dans la région d'Agadir.
Le statut spécifique des coopératives représente en effet une véritable aubaine pour les entreprises. Les femmes qui y travaillent ne sont pas des employées, mais des membres, égales en droit, qui se partagent théoriquement un bénéfice ; du moins lorsqu'il y en a un. Ainsi, sans salaire minimum, sans couverture sociale, sans indemnisation de licenciement, les coopératives parviennent à dégager un prix qui serait inaccessible à une société privée contrainte d'employer des ouvrières. Selon notre enquête, les femmes au sein des coopératives sont payées à la tâche entre 25 dirhams (2 euros) le kilo d'amandons3 produit dans les coopératives les plus en difficulté et 50 dirhams (5 euros) par kilo dans les meilleures. Il leur faut en moyenne une journée pour dégager un kilo d'amandons, alors que le salaire minimum agricole légal au Maroc atteint plus de 97 dirhams (9 euros) par jour.
Les sociétés bénéficient ainsi d'une totale flexibilité, d'un prix minimal, tout en restant dans la légalité. Mieux, elles profitent en même temps de l'image très « commerce équitable » dont jouissent toujours les coopératives. Indirectement, les sociétés tirent ainsi également parti de toutes les aides qui sont accordées aux coopératives, au nom de leur rôle social, par l'aide au développement international et l'État marocain4.
« Nous avons un partenariat avec une coopérative dans le village qui a accès aux aides de l'État. C'est une coopérative indépendante de 26 femmes », assure Myriam Bennana, gérante de la société Entreprise féminine rurale d'économie sociale (EFAS), au sud d'Agadir — contre toute évidence, puisque cette coopérative est accueillie à l'intérieur même des locaux de la société EFAS. « Nous avons créé une société avec pour objectif le développement de la situation de la femme rurale. Nous avons un programme d'aide. On a finalisé la construction de l'école pour une coopérative dans une zone de montagne », continue-t-elle. Ce discours est répété à l'envi dans presque toutes les sociétés et coopératives que nous avons rencontrées. Il s'agit de mettre en valeur des actions sociales sans discuter du « salaire » des ouvrières, de leur statut et de leurs droits.
« Ce sont des femmes indépendantes, habituées à gagner de l'argent seulement quand elles travaillent. Quand j'ai installé mon activité, j'envisageais de les salarier, mais elles m'ont pris pour un fou. Elles disaient : il est fou le Suisse », soutient même Ulysse Müller, PDG de Sidi Yassine, ancien fournisseur du groupe L'Occitane, fermé à l'automne 2025 en raison de l'explosion des prix des fruits et du transport.
De toutes les entreprises que nous avons rencontrées, une seule a affirmé salarier les femmes qui effectuaient le concassage. « Nous achetons directement les noix, puis nous faisons faire le concassage par nos 30 femmes salariées. Aujourd'hui, nous produisons une tonne toutes les trois semaines », explique Sarah, responsable commerciale de Zineglobe, installée au sud d'Agadir. À raison d'un kilo d'amandons produit chaque jour, en moyenne, par une femme dévolue au concassage et 1,7 à 2,2 kilos d'amandons nécessaires pour produire un litre d'huile d'argan, il faudrait pourtant 80 à 104 ans à 30 femmes pour produire les 17 tonnes d'huile que Zineglobe déclare réaliser chaque année. Il est donc très probable que Zineglobe, comme toutes les autres sociétés du secteur, recourt à des coopératives sous-traitantes, ou encore plus simplement à des femmes isolées dans leur village.
« C'est ici, à côté de la maison, indique Aïcha, femme de foyer, dans le petit village d'Azrou, près d'Essaouira, qu'un grossiste vient tous les quinze jours, depuis deux ans avec son pick-up, déposer une soixantaine de sacs de 80 kilos de fruits secs d'arganiers. Chaque femme du village récupère un sac, ou plus si elle peut. Elle est payée après avoir fait le concassage 70 à 80 dirhams (de 6 à 7 euros) par sac et elle doit rendre la pulpe et les coquilles des noyaux. » Le village compte de nombreuses femmes sans ressource tout en bénéficiant d'une large piste en bon état. Une bonne combinaison pour les grossistes, et les entreprises qui les envoient. Les zones sont suffisamment isolées pour que les femmes n'aient pas d'alternative et acceptent des prix très bas, mais restent tout de même accessibles pour réduire les coûts de transport. La pratique, hors de tout cadre légal, est très courante. Elle permet de réduire le coût du concassage à 20 dirhams (2 euros) le kilo voire moins.
Une grande partie des sociétés se fournissent ainsi en amandons. « Nous nous fournissons exclusivement auprès de sept coopératives indépendantes bio. Ils nous sont vendus à un prix juste défini ensemble », affirme énergiquement Emmanuel Petiot, directeur général de Olvea Vegetables Oil. Pourtant, selon plusieurs témoignages de grossistes et d'intermédiaires, les femmes qui font du concassage pour Olvea ne travaillent pas toutes dans des coopératives. Les sociétés de Mohammed Lachrame achètent aussi « les amandes directement chez les intermédiaires qui distribuent des sacs de fruits aux femmes, dans les villages, de façon informelle », affirme ainsi Taârabt Rachmain, présidente de la Coopérative Tamount, entre Agadir et Essaouira. Contacté, celui-ci a refusé de répondre à Orient XXI, car il « n'avait rien à y gagner », selon ses mots.
Pour autant, si les grosses entreprises d'exportation exploitent les coopératives et les femmes, ce ne sont pas celles-ci, mais leurs clients, les grandes sociétés de négoce de matières premières naturelles et les laboratoires cosmétiques eux-mêmes qui font les plus grandes marges. Olvea Maroc revend à sa maison mère. Naturex Maroc est la filiale de Naturex en France laquelle faisait 404 millions d'euros de chiffre d'affaires avant d'être rachetée par le groupe Givaudan (7 milliards d'euros de chiffre d'affaires) en 2018. L'Allemand Henri Lamotte Oils fait plusieurs dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires. Chacun d'eux fournit les grandes marques de cosmétiques mondiales.
Certains grands groupes cosmétiques se fournissent aussi directement au Maroc sans passer par ces intermédiaires, comme les Laboratoires Pierres Fabre et L'Occitane, qui se fournissent notamment auprès de l'UCFA. L'Oréal se fournit en particulier auprès du GIE Targanine. Ils font respectivement 3,1 milliards d'euros, 2,8 milliards d'euros et 44 milliards d'euros de chiffre d'affaires.
Robert*, retraité, est un ancien du secteur. Pendant les années 2010, il possédait une entreprise privée de production et d'exportation d'huile d'argan, aujourd'hui fermée. Chaque année, il devait négocier avec ces clients :
J'avais à faire à des jeunes d'école de commerce, bien mis. Ils nous offraient le café. Ils étaient chargés de tout un secteur et devaient négocier les prix de toutes les matières premières. Ils nous disaient qu'ils nous aimaient bien « mais, que voulez-vous, les temps sont durs » et au final il nous mettait la pression comme à n'importe quel fournisseur.
Robert faisait travailler les femmes par le biais d'intermédiaires, hors coopératives. Elles gagnaient alors 900 et 1 000 dirhams par mois (entre 83 et 92 euros) « On essayait d'augmenter leur salaire, mais de l'autre côté de la chaîne c'était d'une violence absolue, » assure-t-il.
Je ne faisais plus que 20 % de marge, mais mes clients étaient encore capables de me demander de baisser de 21 à 19 euros. Eux ajoutaient la mention « Argan » sur leurs produits et pouvaient augmenter leur marge brute de 30 % !
La pression des clients, par leur taille, est considérable. Ulysse Muller de Sidi Yassine se souvient :
L'Occitane avait voulu qu'une jeune fille de chez eux m'accompagne pendant trois mois, ici, au Maroc, pour voir ma façon de travailler, mais j'ai refusé. C'était une façon, pour l'entreprise de connaître tout le marché et toutes les techniques de production pour, in fine, nous remplacer. Je sais que c'est ce qu'il s'est passé au Burkina Faso avec le beurre de karité.
L'huile d'argan s'exportait à l'automne dernier à 45 euros le litre pour les sociétés les plus concurrentielles, voire 72 euros pour les plus petites coopératives tandis qu'il se vend au consommateur final pour 120 euros chez Arômazone, 1 130 euros chez MoroccanOil, sponsor unique de l'Eurovision depuis 2020, ou 400 euros pour la marque Melvita du Groupe l'Occitane. Le prix de la matière première qui ne connaît aucune nouvelle transformation, en dehors de sa mise en bouteille, varie alors de 3,9 % à 60 % du prix d'achat final par le consommateur.
« Aujourd'hui nos clients jugent l'huile d'argan trop chère. Au lieu de mettre 0,5 % d'huile dans leurs produits, ils mettront plutôt 0,2 %. Quand ils le peuvent, ils la sortent même de leur formule », détaille Emmanuel Petiot. Un constat qu'a fait également la gérante d'EFAS. « Nous avons deux clients équivalents en Europe. Ils l'ont retiré des références. Les placements de produit changent. Il y a une baisse de la vente d'huile d'argan pure et une augmentation de la vente de produits à base d'argan », explique-t-elle.
L'Oréal, par exemple, utilise la réputation de l'huile d'argan comme argument marketing, mais sa proportion dans ses produits est infinitésimale. La marque de cosmétique semble même avoir retiré l'huile d'argan de son shampoing star « Elseve Liss Intense Shampoing Disciplinant enrichi en huile d'Argan ». Le nom INCI « Argania Spinosa Kernel Oil » apparaît bien sur certaines bouteilles mises en vente sur internet, mais elle n'apparaît plus sur son propre site.
Peu à peu les femmes et les coopératives tombent dans l'oubli. « Désormais, les marques étrangères ne communiquent plus sur le travail des coopératives, des femmes ou sur l'origine de l'huile, mais seulement sur sa dimension naturelle. Nous allons vivre la même chose que le cacao avec le chocolat belge ou suisse ! », déplore Malika Mouilek, directrice exécutive de la fédération Fifargane. Les femmes disparaitront-elles bientôt totalement de la chaîne de production de l'huile d'argan ? Les machines de concassage sont toujours en rodage, mais elles sont déjà là.
* Le prénom a été changé.
1Julie Chaudier, « Les Marocaines dépossédées du marché de l'huile d'argan par une multinationale française », Reporterre, 3 juin 2024.
2Lucie Polline, « Durabilité de la filière argan : quels leviers pour les entreprises cosmétiques du Nord ? », mémoire de mission professionnel, SupAgro Montpellier, 2018.
3NDLR.. Graine dure située à l'intérieur du noyau de certains fruits.
4Le programme public le plus emblématique est le Projet Arganier (2003-2009), associant l'État et l'Union européenne, qui a mobilisé 12 millions d'euros. Il a été suivi par le projet REFAM (2018-2023), fruit d'une coopération canado-marocaine, qui était doté de 11,5 millions de dollars canadien (7,2 millions d'euros). Peut également être évoqué le Plan de développement de la filière à l'horizon 2030, porté par [le ministère de l'agriculture, et doté d'une enveloppe de 3,64 milliards de dirhams (environ 330 millions d'euros).
Avant de faire du génocide juif la pierre angulaire de son récit national, Israël a manifesté de grandes réticences face à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, pourtant issue directement de l'assassinat de six millions de juifs en Europe durant la Seconde guerre mondiale. Ses réserves tenaient à la fois aux conditions de naissance de l'État d'Israël, mais également à l'idéologie sioniste elle-même.
Dans l'histoire des juifs européens, 1948 n'est pas seulement une année importante parce que l'État d'Israël y déclare son indépendance le 14 mai. C'est aussi l'année où, le 9 décembre, est signée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. On la doit à Raphaël Lemkin, juif polonais émigré aux États-Unis pendant la guerre. Il en aura été le principal rédacteur et le promoteur obstiné.
Lemkin n'aurait pas imaginé que le câble qu'il envoya au premier ministre David Ben Gourion, vers le 13 novembre 1949, pour le presser de faire ratifier par Israël la Convention resterait lettre morte. Le texte visait justement à prévenir et punir un crime qui n'avait pas dit son nom dans le jugement prononcé par le tribunal de Nuremberg, où n'avaient été retenues que les notions de crime de guerre et crime contre l'humanité. Le champ d'application de la convention s'inspirait directement des divers types de crimes commis durant la Seconde guerre mondiale. Bien plus, Lemkin la disait écrite « au prix du sang juif » :
La ratification par Israël lors de la présente session de l'Assemblée générale des Nations unies incitera d'autres nations à ratifier cette convention, car celle-ci a été rédigée au prix du sang juif ; la ratification d'Israël servira ainsi de symbole au monde entier, illustrant comment les plus grandes souffrances ont été rachetées par la justice et un nouveau droit international plus humain.1
Mais on ne prit aucune initiative pour accéder à la requête de Lemkin qui put surtout compter sur les Saoudiens et autres diplomates arabes et musulmans pour plaider sa cause. C'est que le silence de Ben Gourion ne manifestait pas seulement son indifférence personnelle au sort des juifs européens : il faisait aussi écho aux réserves des sionistes quant à la signature elle-même de la Convention un an plus tôt.
Il faut dire que la position israélienne n'était pas exceptionnelle : la plupart des grandes puissances se montraient réservées à l'égard du texte de Lemkin. Les États-Unis, parce qu'attachés à leur souveraineté nationale après Hiroshima et Nagasaki ; l'Union soviétique, parce qu'habituée des déportations de masse, des meurtres et de la répression ; la Chine, en raison de la présence de groupes politiques opposants au régime ; enfin la France, opposée à ce que ses pratiques coloniales passent pour des crimes.
Dans le cas d'Israël, le sang de la Nakba n'avait pas fini de couler que les autorités du jeune pays allaient risquer de se lier les mains pour l'avenir en signant la convention, alors même que leurs ambitions territoriales étaient loin d'être atteintes. C'est que, pour la première fois, une convention perçait le voile de la souveraineté nationale en tenant des acteurs étatiques pour responsables des mauvais traitements de leurs minorités. Elle heurtait non seulement directement la nature de l'État d'Israël qui réservait un traitement différent à sa minorité arabe, mais surtout, elle mettait en cause le succès du sionisme en Palestine en criminalisant de jure ses opérations militaires.
Pourtant le nettoyage ethnique, qui implique les déplacements forcés de population et la destruction de son mode d'existence traditionnel — en somme, tout ce qui avait eu lieu pendant la Nakba —, n'avait pas été retenu dans les débats2. Bien plus, un amendement proposé par la Syrie à travers son délégué au comité législatif Salaheddine Tarazi, qui concernait directement les Arabes de Palestine, avait aussi été refusé. Damas avait en effet souhaité ajouter « ou à n'importe quel moment » en plus de la paix et de la guerre comme contextes où un crime de génocide serait du ressort du tribunal pour la répression du génocide. Car « la campagne en Palestine n'était pas une guerre ; et on ne peut pas dire qu'elle soit intervenue en temps de paix. Pour autant, les juifs ont commis des atrocités contre les Arabes durant cette campagne et ces crimes méritaient d'être punis »3.
En réalité, c'est moins en rapport à la question arabe qu'au problème juif que la position israélienne fut la plus significative. Car ce qui préoccupait bien plus les sionistes à la tête du nouvel État dans cette convention était qu'elle remettait en cause implicitement le sionisme lui-même, dont l'un des principes fondamentaux est de faire de la diaspora juive la source de l'infériorité et de la vulnérabilité politique du peuple juif. Or, jamais le sionisme ne s'est davantage distingué du judaïsme qu'au moment du génocide des communautés juives d'Europe. Ben Gourion le répétait : l'objectif de l'Agence juive4 n'était pas le sauvetage des juifs menacés d'extermination, mais l'édification de l'État d'Israël. Sauver les juifs pour les laisser sur place ou les envoyer dans d'autres pays, c'était l'affaire d'institutions à vocation philanthropique, telles que le Congrès juif mondial, le Congrès juif américain ou le Joint Distribution Committee. Ben Gourion le dit pour son compte : « Le désastre qu'affronte le judaïsme européen n'est pas mon affaire. »5
Lemkin était loin de se douter du profond mépris des sionistes en Palestine pour les juifs d'Europe menacés d'extermination. Certes, le Yishouv [population juive de la Palestine mandataire] ne pouvait de toute façon pas les sauver tous. Il fallait donc les choisir. Pour le projet sioniste, les critères étaient : priorité aux enfants, « parce qu'ils constituent le meilleur matériel pour le Yishouv. Il faut sauver la jeunesse pionnière, principalement celle qui a bénéficié d'un entraînement et qui est spirituellement capable de mener à bien le sionisme ». Mais aussi les dirigeants sionistes, en récompense de leurs tâches accomplies pour le mouvement. La communauté allemande fut celle qui suscita chez les sionistes le plus grand rejet. Selon un représentant du Comité de sauvetage — nom donné au Comité de soutien aux réfugiés de Pologne créé par l'Agence juive, « nous pouvions agir en faveur des juifs allemands tant qu'ils représentaient un avantage, tant qu'ils venaient avec leurs biens6. Les réfugiés actuels ne représentent plus cet avantage puisqu'ils arrivent les mains vides. Par conséquent, ils n'ont rien à offrir au Yishouv ». D'autant que les sionistes savaient les juifs allemands particulièrement réticents à la création d'un État juif. Aussi leur reprochaient-ils « une distance totale, parfois une hostilité à la Terre d'Israël ; une attitude irrespectueuse à l'égard de tout ce qui est juif et hébraïque ».
Mais l'aversion des sionistes à accueillir tous les juifs d'Europe venait de ce que le judéocide symbolisait avant tout une défaite juive. On maudissait les victimes qui passaient pour s'être laissé exterminer sans se défendre au lieu de « mourir dans l'honneur ». Ainsi, le fait que les juifs de Pologne « n'avaient pas trouvé en leur âme le courage de se défendre » remplissait Yitzhak Gruenbaum, l'un des signataires de la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël « d'une blessante mortification ». Ils avaient préféré « une vie de chien à une mort honorable »7. Quelque temps après, il lâchait : « Les gens sont devenus des déchets. » Écoutons également le parachutiste du Palmach, milice sioniste durant la Palestine mandataire, Yoel Palgi, de retour d'une mission en Hongrie en 1945. Il raconte les réactions à ses exploits dans un club des anciens combattants de Tel-Aviv :
Partout où j'allais, la question fusait : « Pourquoi les juifs ne se sont-ils pas révoltés ? Pourquoi sont-ils partis comme des agneaux à l'abattoir ? » Je me rendis compte soudain que nous avions honte de ceux qui avaient été torturés, abattus et brûlés. Il existe une sorte de consensus autour du fait que les morts du génocide étaient des personnes sans valeur. Inconsciemment nous avions accepté la vision nazie selon laquelle les juifs étaient des sous-hommes […] L'histoire est en train de nous jouer un tour bien amer : n'avons-nous pas fait nous-mêmes le procès des six millions de morts ?
Israël a suivi avec attention les travaux de la septième session du Conseil économique et social des Nations unies dédiés à la Convention sur le génocide, qui eut lieu les 25 et 26 août 1948. Mais jamais le terme « génocide » ne fut employé dans sa communication interne sur ces travaux. Beaucoup plus importante était l'opportunité pour l'État d'Israël, qui ne sera reconnu par l'ONU qu'en mai 1949, de faire dans « l'un des principaux organes de l'ONU », « une première apparition officielle sur la scène internationale de l'Europe occidentale ». Sa participation « pourrait constituer un premier pas utile » vers la prochaine session de l'Assemblée générale à Paris8 et contribuer à empêcher « le contrôle total par les Arabes d'un organe de l'ONU »9. La crainte d'Israël se fondait sur la montée des mouvements nationalistes et anticolonialistes dans le monde arabe à cette époque. Mais il ne se préoccupa pas davantage de la Convention après sa reconnaissance. Sa priorité était la question palestinienne dans toutes ses manifestations, en particulier le risque d'adhésion d'un État palestinien.
Néanmoins, le génocide comptait parmi les « problèmes marginaux » à ne pas négliger dans la poursuite de la stratégie globale de l'État sioniste. Ainsi Jacob Robinson, conseiller juridique de l'Agence juive, le 4 septembre 1948 déclara : « Le débat sur le génocide peut constituer une excellente occasion d'aborder le sort des juifs dans les pays orientaux [c'est-à-dire du bloc de l'Est] ». De même, « on pourrait dénoncer la pratique des pays arabes à l'égard des communautés juives pour contrer les revendications arabes contre Israël ». Mais cela ne suffit pas à susciter l'intérêt d'Israël pour la question : nulle trace dans les archives de sa participation à la session sur l'adoption de la Convention le 9 décembre 1948. Les réunions, rapports et documents de travail du ministère des affaires étrangères ne font aucune mention du projet.
Pour Tel-Aviv, la Convention sur le génocide représentait une cause uniquement juive, ainsi qu'en témoigne le ministre des affaires étrangères Moshé Sharett (1948-1956). Devant la Knesset, dont c'était, par une ironie de l'histoire, le premier débat depuis qu'elle s'était installée à Jérusalem en violation de la résolution 181 de l'ONU10, il présenta en ces termes la question de la Convention :
Tout d'abord, il existe un traité sur ce qu'on appelle le « génocide » — la destruction d'une race. C'est une conséquence directe de l'Holocauste juif en Europe, et c'est une idée d'un juif, dont le nom est Lenkin [sic], qui, pour l'amour du ciel… a obtenu que soit considéré comme un crime le fait d'exiler ou de déporter quelqu'un en raison de son appartenance à un groupe racial. Je suppose que nous adhérons à ce traité.
La signature devait rester symbolique, car, à ce stade, Robinson et Ezekiel Gordon, juriste également, avaient déjà exprimé leurs réticences quant à la perspective d'une ratification israélienne. Celle-ci est pourtant intervenue le 9 mars 1950, mais Israël ne s'est guère soucié de la faire ratifier par d'autres États. Pour son entrée en vigueur, on évita également toute discussion sur la nature des groupes concernés, le texte de loi reformulant simplement la définition du génocide de manière à faire référence aux « crimes contre le peuple juif ».
Néanmoins, la signature de la Convention permettrait à Israël d'attester sa qualité de membre à part entière de la « communauté internationale » en soulignant son statut souverain et légitime. En tant que cause juive justement, elle serait destinée à « servir de moyen de propagande » comme l'avait fait remarquer un membre de la Knesset. Le génocide lui-même finit par servir a posteriori de ressort mémoriel du « combat héroïque » des juifs sionistes pour la conquête de la « terre d'Israël ». Aussi les débats sur le génocide devaient-ils être reportés : « Moins nous parlerons, plus vite nous avancerons »11.
1Rotem Giladi, Jews, Sovereignty, and International Law : Ideology and Ambivalence in Early Israeli Legal Diplomacy, The History and Theory of International Law, Oxford, 2021.
2Pour plus de détails sur les discussions relatives à la distinction juridique entre nettoyage ethnique et génocide, voir Bernard Bruneteau, « Génocide. Origines, enjeux et usages d'un concept », Journal of Modern European History, Vol. 5, No. 2, Multi-Ethnic Empires and the Military : Conscription in Europe between Integration and Desintegration, 1860–1918 (2007), pp. 190-191.
3Cité dans John Cooper, Raphael Lemkin and the struggle for the Genocide Convention, Palgrave MacMillan, 2008.
4L'Agence juive, organisation sioniste fondée en 1929, était l'exécutif de l'Organisation sioniste mondiale en Palestine sous mandat britannique.
5Tom Segev, Le Septième million, Liana Levi, 1993. Sauf mention contraire, les prochaines citations sont toutes tirées de ce livre.
6Note de l'auteur : c'était le cas dans le cadre de l'accord Haavara passé avec les nazis en 1933 pour faciliter le transfert des juifs allemands en Palestine.
7Yosef Gorny, The Jewish Press and the Holocaust, 1939–1945 : Palestine, Britain, the United States, and the Soviet Union. Cambridge University Press, 2011.
8NDLR. Session de l'Assemblée générale à Paris, en 1948, au cours de laquelle la Déclaration universelle des droits de l'homme a été adoptée.
9Rotem Giladi, op. cit. Sauf mention contraire, toutes les prochaines citations viennent de la même source.
10NDLR. L'Assemblée générale des Nations unies adopte, le 29 novembre 1947, un plan de partage de la Palestine entre un État juif et un État arabe. Jérusalem est, quant à elle, placée sous contrôle international.
11Thomas Vescovi. L'Échec d'une utopie : Une histoire des gauches en Israël, La Découverte, 2021.
Avec l'intensification de l'utilisation des drones, la guerre civile gagne des régions jusque-là épargnées par leur isolement. Dans le Kordofan du Sud, civils, paramilitaires et membres d'un mouvement d'indépendance se croisent à la ville comme à l'hôpital. Ce reportage a été réalisé entre le 14 et le 18 mars (photos de Marco Simoncelli).
L'atmosphère est pesante dans les salles aux toits de tôle du Mother of Mercy Hospital. Dans la pénombre, des dizaines de patients malades et blessés s'entassent sur des lits métalliques, parfois à même le sol faute de place. À Gidel, au cœur des monts Nouba, dans l'État du Kordofan du Sud, cet hôpital catholique, fondé en 2008, est devenu un lieu de survie dans une région marginalisée, enclavée et marquée par des décennies de conflit. Ici, il n'existe ni routes asphaltées ni réseau électrique public.
À l'aube, le docteur Tom Catena, médecin états-unien installé dans la région depuis plus de quinze ans, entame sa tournée quotidienne. Lampe frontale fixée sur le crâne, il passe d'un patient à l'autre, suivi d'une poignée d'infirmiers et de médecins. Il examine les plaies, ajuste un pansement, donne une instruction, puis enchaîne sans s'arrêter. Après cette première visite, il rejoint le bloc opératoire, où il reste jusque tard dans la soirée. Dans cet hôpital isolé, il réalise en moyenne une trentaine d'interventions chirurgicales par jour, de toutes sortes, mais, depuis la reprise de la guerre civile le 15 avril 2023, il traite toujours plus de blessures causées par des tirs et par des frappes de drones.


« La triste réalité, c'est que nous voyons surtout des blessures aux bras et aux jambes. Quand les gens sont touchés au torse ou à l'abdomen, ils n'arrivent généralement pas jusqu'ici », explique Tom Catena, d'une voix calme et concentrée, sans interrompre son geste.
Il n'existe pas vraiment de réseau d'ambulances, précise-t-il. Quelques véhicules stationnés dans des cliniques permettent des transferts, mais il n'y a aucun service d'urgence à appeler. Dans cette région sans réseau téléphonique, « on ne peut tout simplement pas prendre un téléphone et appeler quelqu'un ». Les rares connexions avec Starlink, le réseau satellitaire d'Elon Musk, ont été coupées avec l'intensification des combats, « les autorités craignent que des informations ne soient transmises à l'ennemi », explique le docteur.
La plupart des blessés arrivent après des heures, parfois des jours de trajet, à pied ou entassés à l'arrière de véhicules sur des pistes impraticables. Beaucoup meurent en chemin. Dans cet hôpital où l'on ne vient qu'en dernier recours, la guerre s'imprime désormais dans les corps.

Depuis trois ans, le Soudan est plongé dans une guerre opposant les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah Al-Burhan, aux Forces de soutien rapides (FSR), du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ». Le conflit a rapidement dégénéré en l'une des crises humanitaires les plus graves au monde : plus de 12 millions de personnes ont été déplacées – environ 9,5 millions à l'intérieur du pays et plus de 3 millions qui ont fui vers les pays voisins –, faisant de cette guerre la plus grande crise de migration. Le nombre de morts est estimé à plus de 150 000.
Le Kordofan du Sud est devenu l'un des principaux foyers de cette guerre. Les villes de Kadugli et Dilling, tenues par les FAS, restent sous pression constante, isolées par les combats et les restrictions d'accès. Depuis fin 2025, la région s'est imposée comme une nouvelle ligne de front, marquée par des affrontements répétés, des bombardements et l'usage croissant de drones. Autour de ces centres urbains, les FSR contrôlent une grande partie des zones rurales et des axes stratégiques.
Dans cette région, elles se sont alliées au Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N), un groupe politico-militaire fondé en 2011 après l'exclusion des monts Nouba des accords ayant conduit à l'indépendance du Soudan du Sud et qui, depuis, revendique une forme d'autonomie pour les populations locales. Le mouvement s'est scindé en 2017 en deux factions rivales. Celle dirigée par Abdelaziz Al-Hilu, qui contrôle les monts Nouba, administre un quasi-État et combat les FAS, tandis que la faction menée par Malik Agar s'est progressivement rapprochée du pouvoir central à Khartoum.
Dans cette guerre où l'usage des drones s'est imposé comme une arme majeure, les blessés portent souvent les traces de frappes aériennes ciblées. Ces dernières semaines, les infrastructures médicales ont particulièrement été visées dans une spirale de représailles entre les deux camps. Le 20 mars, une frappe de drone attribuée aux FAS a touché le Ed Daein Teaching Hospital, dans le Darfour oriental, faisant des dizaines de morts et mettant l'établissement hors service. Moins de deux semaines plus tard, le 2 avril, une attaque de drone attribuée aux FSR a frappé l'hôpital d'Al-Jabelen, dans l'État du Nil-Blanc, tuant au moins dix personnes et en blessant plus d'une vingtaine, dans ce qui apparaît comme une riposte directe.

« Le drone a frappé une première fois, puis il est revenu, visant ceux qui étaient déjà blessés », témoigne Hassan Koko. Assis avec ses béquilles posées à ses côtés, cet agent de santé communautaire observe les collines qui entourent son village dans les montagnes, non loin de Gidel. Derrière lui, un ensemble de tukul (huttes) traditionnelles nouba est adossé aux rochers, en hauteur sur les collines, une configuration pensée pour se dissimuler et se protéger des bombardements. En novembre 2025, Hassan Koko a été blessé lors d'une attaque de drone près d'un marché à Kauda. Aujourd'hui encore, des éclats de métal restent logés dans sa jambe. « Ma famille était heureuse que je survive. Ils pensaient que j'allais mourir. Mais la vie n'est plus la même : je ne peux plus me déplacer seul sur ces montagnes escarpées », confie-t-il.
Jusqu'à présent, les frappes dans les monts Nouba sont restées sporadiques. Mais à mesure que le front se rapproche, la crainte d'une intensification grandit. Selon Jalale Getachew Birru, analyste senior pour l'Afrique de l'Est au sein d'Armed Conflict Location & Event Data (Acled), ces attaques s'inscrivent dans une stratégie plus large visant des lieux civils essentiels : « Les bombardements contre les hôpitaux et les infrastructures publiques visent à créer un climat d'insécurité, et parfois à infliger un second niveau de dommages lorsque les blessés arrivent pour être soignés. »
D'après une analyse des données d'Acled, plus de 1 000 frappes de drones ont été recensées au Soudan depuis avril 2023, dont au moins 65 dans le seul Kordofan du Sud – signe d'une extension progressive de cette guerre aérienne vers des régions jusque-là relativement épargnées de par leur isolement.

Dans les monts Nouba, la guerre ne se lit pas seulement dans les corps des blessés, mais aussi dans les mouvements de population qu'elle provoque. Partout, des familles entières venues d'autres régions du pays s'installent dans ces montagnes, espérant y trouver un semblant de sécurité. À Kauda, siège du SPLM-N, qui gouverne le Nouba, le représentant, Jalal Abdulkarim, responsable de l'aile humanitaire du mouvement, évoque une pression sans précédent. Sans véritable budget, la plupart des équipes (y compris lui-même) travaillent bénévolement. Il montre un chiffre griffonné sur un morceau de papier : « 2 885 393 », soit le nombre de personnes arrivées dans les zones contrôlées par le mouvement depuis le début de la guerre.
Depuis toujours, l'aide dans les monts Nouba dépend largement des organisations non gouvernementales (ONG) et des agences internationales, elles-mêmes confrontées à une baisse drastique des financements. « Si une organisation donnait auparavant 1 million ou 2 millions de dollars, elle donne aujourd'hui seulement 500 000 ou 200 000 dollars. Le budget est l'un des plus grands défis auxquels nous faisons face », explique-t-il.
Selon l'Organisation internationale pour les migrations, plus de 1 million de déplacés se trouvent dans le Kordofan. Mais l'accès limité, l'absence de présence onusienne dans certaines zones, comme Kadugli, et la réduction des activités de nombreuses ONG rendent ces estimations incertaines, tandis qu'une grande partie des besoins humanitaires n'est pas couverte.
Plus loin, au cœur des reliefs accidentés des monts Nouba, s'étend le camp de réception d'Umm Dulo. Sur cette étendue de terre sèche, des milliers de déplacés ont installé des abris de fortune faits de branches et de bâches en plastique, souvent à l'ombre d'acacias. Avec l'arrivée de la saison des pluies, le camp risque de se transformer en une étendue de boue où les eaux de ruissellement se mêlent aux déchets et aux excréments.

Dans la zone 12, à l'extrémité du camp qui accueille plus de 34 000 personnes, les nouveaux arrivants s'entassent. Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli, la capitale du Kordofan du Sud. Assise à l'intérieur de son abri de fortune, fait de branches et de bâches en plastique, elle se tient légèrement courbée, le regard fatigué. Elle dit manquer d'énergie pour se déplacer et préfère rester à l'ombre, à l'écart de l'agitation du camp. « Je ne pouvais pas dormir. Chaque nuit, c'était rat-tat-tat-tat », dit-elle en imitant le bruit des tirs.
Désormais, elle dit avoir retrouvé un sommeil plus calme. Mais elle n'oublie pas les violences subies. Certains membres de sa famille ont été arrêtés lors de rafles menées par les forces de sécurité, accusées de collaborer avec l'ennemi, en l'occurrence les FSR. « Ils sont venus entre l'aube et le crépuscule, et je n'ai jamais revu mes “frères”. Je ne sais pas qui ils étaient. Si vous posez des questions, on vous répond avec hostilité. »
Non loin du camp, le long d'une des principales pistes qui traversent les monts Nouba, un marché s'anime chaque jour au cœur d'un petit centre habité – une scène que l'on retrouve dans la plupart des localités de la région. Les combattants des FSR y circulent librement, à bord de pick-up armés ou à pied. Ils s'arrêtent dans les échoppes, mangent dans les gargotes et vendent des biens pillés dans d'autres régions du Soudan : voitures, lits, carburant, engrais ou appareils électroniques. À première vue, leur présence semble intégrée au quotidien local. Mais derrière cette apparente normalité, la méfiance est palpable. « On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance », confie un prêtre de la région qui préfère garder l'anonymat. Ici comme ailleurs dans les monts Nouba, chacun sait que la présence des combattants peut transformer des lieux civils en cibles potentielles.


Cette présence désormais visible et assumée des FSR dans les centres habités est récente et découle d'une alliance aussi stratégique que controversée avec le SPLM-N. Scellée en février 2025 dans le cadre de la « Tasis Alliance », cette entente marque un tournant majeur dans la région. Elle réunit deux forces longtemps ennemies : d'un côté, les FSR, accusées de graves crimes de guerre dans le cadre du conflit actuel – notamment à El-Fasher, au Darfour – et considérées comme une émanation directe des milices Janjawids, responsables par le passé de violences massives, y compris dans les monts Nouba ; de l'autre, le SPLM-N, qui exerce ici un rôle de gouvernement de facto. Selon Jalale Getachew Birru, peu d'éléments filtrent sur les termes militaires précis de cet accord. Mais plusieurs rapports crédibles indiquent que les FSR ont établi des camps d'entraînement dans des zones contrôlées par le SPLM-N.
Pour les FSR, l'enjeu est multiple : étendre leur influence dans des territoires où elles ne disposent pas d'ancrage local en s'appuyant sur les réseaux et la connaissance du terrain du SPLM-N, mais aussi sécuriser des ressources stratégiques. La région est en effet riche en or, un élément clé dans l'économie de guerre soudanaise, dont l'exploitation et l'exportation – notamment vers des alliés comme les Émirats arabes unis – constituent une source majeure de financement pour les FSR.
Du côté du SPLM-N, le choix apparaît plus ambivalent. Resté longtemps en retrait après le déclenchement du conflit en 2023, le mouvement dirigé par Abdelaziz Al-Hilu a fini par s'engager dans une logique pragmatique : éviter un affrontement direct avec les FSR et s'allier avec « l'ennemi de son ennemi » pour contenir les FAS. Sur le plan politique, cette convergence s'inscrit aussi dans une vision partagée d'un Soudan profondément décentralisé et fédéré.

Mais cette alliance reste fragile. « Ce n'est pas une relation stable », souligne Jalale Getachew Birru, qui évoque des affrontements déjà documentés entre les deux forces ainsi que des tensions internes au sein même des FSR. Lors de la reprise de certaines positions par les FAS, les deux alliés se sont mutuellement accusés de la défaite, laissant entrevoir la possibilité d'une rupture. « Il y a eu des affrontements que nous avons suivis de près pour comprendre s'ils annonçaient ou non une rupture de l'alliance », précise-t-elle.
À la question de savoir quel est l'objectif de ce conflit et de cette alliance, Jalal Abdulkarim, représentant du SPLM-N, répond sans détour : « Nous voulons notre propre système, notre propre autonomie et, si possible, notre propre pays », évoquant un projet politique qui dépasse largement les enjeux actuels du conflit.

Ce choix du SPLM-N s'inscrit dans une histoire longue de marginalisation et de conflits. Écartés des centres de pouvoir depuis l'époque coloniale, les monts Nouba ont été durablement isolés sur les plans politique, économique et militaire. Depuis l'indépendance du Soudan, en 1956, la région a enchaîné les guerres – notamment après 2011, lorsque les monts Nouba sont restés du côté nord malgré leur proximité avec le Soudan du Sud –, subissant bombardements, déplacements forcés et destruction des infrastructures. Dans ce contexte, l'alliance conclue en 2025 avec les FSR apparaît aussi comme un compromis. Après des décennies de lutte et face à l'intensification du conflit actuel, une partie des acteurs locaux semble prête à composer y compris avec d'anciens ennemis, dans l'espoir d'obtenir des avancées politiques, de sécuriser le territoire et de préserver une forme d'autonomie.
À l'intérieur du Mother of Mercy Hospital, où les soins sont dispensés à tous, civils et combattants occupent les mêmes lits et « aucun incident n'a été signalé entre eux et la population civile », selon le docteur Tom Catena. Parmi eux, de jeunes soldats des FSR, qui sont soignés comme les autres.

Autour de Hassan Hamid, originaire du Darfour et blessé lors des combats près de Dilling, d'autres combattants se reposent, allongés, encore marqués par les opérations, fumant des cigarettes et échangeant quelques plaisanteries pour masquer la douleur. Malgré les accusations de crimes de guerre visant les FSR, le jeune homme défend son engagement : « Nous nous battons parce que le gouvernement [de Khartoum] ne fait pas assez. Il n'y a pas assez d'hôpitaux, d'infrastructures et d'écoles. Nous voulons un changement. » Pour l'instant, dans les monts Nouba, il dit avoir trouvé un refuge inattendu : « Je veux rester ici. Je veux vivre dans les monts Nouba pour toujours. »
Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France.
« C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan est venue lui rendre visite, ce 14 février 2025. Ils se donnent l'accolade, bouleversés.
Avec des allers-retours spatio-temporels entre le centre pénitentiaire de Lannemezan, dans le sud-ouest de la France, le Liban, objet des invasions israéliennes de 1978 et de 1982 et la vague d'attentats qui a secoué la France dans les années 1980, Pierre Carles retisse l'histoire de celui qui a été raconté plus qu'il n'a parlé.
Le documentaire plonge ensuite dans les méandres du traitement médiatico-politique de l'affaire dans les années 1980, quand le nom d'Abdallah défrayait régulièrement la chronique. Pierre Carles, documentariste critique des médias, met à nu la fabrique médiatique du mensonge et interroge de nombreux acteurs de premier plan de l'époque.
C'est qu'il fallait avoir quelque chose à dire aux Français sidérés par les attentats de Paris, en particulier celui de la rue de Rennes en 1986 (qui fit 7 morts et 55 blessés), dans le quartier de Montparnasse. À cette date, Georges Abdallah est déjà derrière les barreaux depuis deux ans pour détention de faux passeport. Il paie pour l'assassinat de deux diplomates – un Israélien et un Américain –, commis et revendiqué par la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) dont il est membre. Sa célèbre phrase prononcée devant les juges résumera sa défense :
Si le peuple ne m'a pas confié l'honneur de participer à ces actions anti-impérialistes que vous m'attribuez, au moins j'ai l'honneur d'en être accusé par votre cour et de défendre leur légitimité face à la criminelle légitimité des bourreaux.
Quant aux attentats aveugles qui massacrent des civils à Paris, Georges Abdallah et les FARL y sont étrangers. On accuse alors son « clan » pour éviter d'ouvrir le sujet de l'Iran, vraisemblablement derrière les attaques, après que la France a livré des avions Super-Étendards à Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988).
Cette guerre lointaine dans laquelle le gouvernement français a plongé le pays en soutenant l'une des parties trouvait un prolongement à Paris. C'était difficile à expliquer et à assumer. Les coupables étaient tout trouvés : les FARL, qui réclamaient la libération de Georges Ibrahim, et le « clan Abdallah », petite formule médiatique née sous la plume d'Edwy Plenel1.
La tentation est grande de dénoncer des boucs émissaires, relayant sans recul la parole des services de police. Parmi les images d'archives collectées par Pierre Carles, il y a cette conférence de presse de fortune organisée par les deux frères de Georges Ibrahim dans leur salon pour nier toute implication.
Puis vient ce long tunnel de quatre décennies de détention dans les « oubliettes de la République », et l'obstination de ceux qui se sont mobilisés sans relâche pour sa libération. Des militants infatigables brandissent son portrait à la moindre manifestation. Ils se déplacent chaque année devant la prison de Lannemezan, où il était devenu le plus ancien prisonnier politique de France, pour réclamer sa libération. C'était sans compter les ingérences états-uniennes et leurs pressions sur la France qui ont eu raison des multiples demandes.
Entendu dans le film :
Robert Pandraud, ministre délégué à la sécurité (1986-1988)
Les figures politiques que Pierre Carles fait défiler dans son film ne sortent pas grandies : Manuel Valls n'a « pas eu le sentiment » de subir de pression ; Éric Dupont-Moretti brandit l'obligation de réserve que lui impose son statut de ministre ; et Laurent Fabius plaide un « Alzheimer précoce » : il ne se souvient même pas du nom d'Abdallah ! Coincé par l'une des assistantes de Pierre Carles lors d'un Salon du livre, François Hollande admet quant à lui que les e-mails d'Hillary Clinton et les diverses pressions des États-Unis, ont « joué » dans les refus répétés de libération de Georges Abdallah.
Libéré à l'âge de 74 ans et expulsé vers son pays, le Liban, le 25 juillet 2025, Abdallah continue de faire l'objet d'un acharnement français, contre sa personne mais aussi, sans doute, contre tout ce qu'il représente. Début mars 2026, à peine élue à la tête de Grenay, dans le Pas-de-Calais (nord de la France), la maire Rassemblement national (RN) Daisy Duveau a fait retirer une plaque qui consacrait le militant citoyen d'honneur de la ville. Un mois plus tard, la Cour de cassation annule la libération conditionnelle de Georges Abdallah, arguant qu'elle « ne peut être accordée tant que le condamné n'a pas été placé sous le régime de la semi-liberté, du placement à l'extérieur ou du placement sous surveillance électronique pendant une période d'au moins un an ». Une décision purement formelle, l'homme ayant été libéré et s'étant réinstallé, depuis la fin juillet, dans son village d'origine de Kobayat, dans le nord du Liban.
« Seul le cinéma indépendant peut aborder un sujet tabou comme celui-ci : l'injustice commise à l'égard d'un militant internationaliste, ex-membre d'un groupe armé communiste, accusé à tort de “terrorisme”, comme ce fut le cas pour Missak et Mélinée Manouchian que l'on célèbre aujourd'hui », rappelle Pierre Carles. Le documentariste notera que « aucun média n'a fait de mea culpa » concernant Georges Ibrahim Abdallah.
Projections-débat
11 avril, Luminor, Paris, en présence Saïd Bouamama, auteur du livre « L'affaire Georges Ibrahim Abdallah », en partenariat avec Tsedek ! et le Parti révolutionnaire communistes.
11 avril, Théatre Romain-Rolland, Villejuif, en présence de Pierre Carles.
12 avril, L'Écran des droits, Reflets Médicis, Paris, en présence de Pierre Carles et Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Abdallah.
13 avril, Espace St Michel, Paris, en présence de Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Ibrahim Abdallah, séance organisée avec les Amis du Monde diplomatique.
14 avril, Espace St Michel, Paris, en présence des représentants du Syndicat des avocats de France.
14 avril, L'Astrolabe, Figeac, en présence de Pierre Carles.
23 avril, Le Concorde, Nantes, en présence de Pierre Carles.
25 avril, Le Manivel, Redon, en présence de Pierre Carles.
28 avril, Grand Rio, Lannemezan, en présence de Pierre Carles et du comité de soutien Tarbes 65.
29 avril, Utopie-L'écran livradais, Sainte-Livrade, en présence de Pierre Carles.
16 mai, Festival Doc-Cévennes, Lasalle.
1Georges Marion et Edwy Plenel, « Georges Abdallah et ses frères », Le Monde, 21 novembre 1986.
Les discussions de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan se sont accélérées sous l'impulsion de l'administration Trump. Si elle peut amener une stabilité, bienvenue dans la région, la paix selon les règles de Bakou n'est pas imaginable pour les réfugiés du Haut-Karabakh. Reportage.
Le rouge, le bleu et l'orange. Les trois couleurs du drapeau de l'Arménie se déclinent un peu partout dans Erevan, la capitale. L'étendard flotte au-dessus des bâtiments officiels, sur les places, ou en format miniature dans les commerces. Accroché à un balcon à côté de la Cascade, rue Tamanyan, un autre drapeau se fait une place : celui de la république du Haut-Karabakh, appelée « Artsakh » par les Arméniens. Il reprend les mêmes couleurs que le drapeau arménien mais s'en distingue par la présence d'un chevron en gradins, symbole de la séparation entre le Haut-Karabakh et le reste de l'Arménie.
En septembre 2023, l'Azerbaïdjan a lancé une offensive éclair et repris en quelques jours le contrôle total de la province peuplée majoritairement d'Arméniens. Plus de 100 000 personnes étaient contraintes à l'exil. Cette offensive faisait suite à la « deuxième guerre du Haut-Karabakh »en 2020, au cours de laquelle l'Azerbaïdjan avait repris le contrôle d'une partie du territoire. Près de 4 000 personnes avaient été tuées durant ce conflit côté arménien, un peu moins de 3 000 côté azerbaïdjanais.
Depuis, Nikol Pachinian, Premier ministre de l'Arménie, et Ilham Aliyev, président de l'Azerbaïdjan, tentent de normaliser leurs relations. L'arrivée à la Maison blanche de Donald Trump au début de l'année 2025 a impulsé une nouvelle dynamique dans le dialogue entre les deux dirigeants.
« Je pense que lorsque Donald Trump évoque tous les conflits qu'il a résolus, celui entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan est peut-être le plus avancé », explique Tigran Grigoryan, directeur du Centre régional pour la démocratie et la sécurité (CRDS), basé à Erevan. « Ce n'est pas comme s'il y avait une guerre avant l'intervention de Trump, mais il y avait beaucoup de tensions et son intervention a contribué à les apaiser quelque peu », analyse le spécialiste.

La guerre en Iran, déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël, a par ailleurs fait craindre une extension du conflit dans le Caucase. Deux drones, probablement iraniens, ont touché l'exclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan le 5 mars, ravivant dans un premier temps les tensions entre les deux pays. Bakou a finalement décidé de calmer le jeu pour éviter l'escalade, Ilham Aliyev félicitant le nouveau guide suprême iranien après l'assassinat d'Ali Khamenei.
Le 8 août 2025, les deux dirigeants du Caucase ont signé à Washington un protocole d'accord, prémices d'un futur accord de paix évoqué depuis plusieurs mois. Ce texte prévoit la mise en place d'un corridor entre l'Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan, via l'Arménie : la « route Trump pour la paix internationale et la prospérité » (Tripp).
Ces échanges se sont concrétisés avec la visite, du 9 au 11 février, du vice-président états-unien J. D. Vance en Arménie et en Azerbaïdjan. Une visite fructueuse, conclue par la signature de plusieurs accords bilatéraux entre les États-Unis et les deux pays voisins. Elle symbolise également les changements de rapport de forces dans la région du Caucase du Sud, où Moscou, puissance et médiateur historique, est en perte de vitesse depuis la guerre en Ukraine, au profit de Washington.
Malgré ce regain de tensions, les discussions ont « apporté une sorte de stabilité dans la région, au moins à court et moyen terme », décrypte Tigran Grigoryan. Pourtant, les réfugiés du Haut-Karabakh rencontrés dans la capitale arménienne ont pour la plupart du mal à imaginer cette paix possible.
Au cœur d'Erevan, les Arméniens de l'Artsakh peuvent se retrouver au centre culturel Ararich, qui dispense aux enfants « des cours de dessin ou encore des ateliers de langue », explique Hunan Tadevosyan, son directeur. Si le lien avec leur terre d'origine est entretenu, le ressentiment et la douleur ne quittent pas les familles.

Dans les locaux de l'association, un grand drapeau du Haut-Karabakh est déployé. Sur les murs sont exposés les photos et les dessins de Tigran Avetisyan, un soldat arménien tué pendant la guerre. Sa mère les a légués à l'ONG et Hunan compte organiser une exposition pour les enfants.
« Je n'ai jamais vraiment quitté le Haut-Karabakh. Mentalement, je suis toujours là-bas », explique Lusine Minasyan, pendant que son fils joue avec d'autres enfants de réfugiés. Originaire de la région d'Askeran, foyer de résistance arménienne, elle a perdu son mari durant la guerre de 2020. À 38 ans, elle élève désormais seule son fils à Erevan. Dans le Haut-Karabakh, Lusine était professeure à l'université. Aujourd'hui, comme beaucoup de mères de famille, elle survit en préparant et vendant des pâtisseries typiques de sa région. « Ses baklavas sont les meilleures », assurent plusieurs parents présents au centre Ararich.
Impossible pour elle d'entendre parler d'une quelconque paix. « Comment je vais expliquer à mon fils qu'il va devoir vivre aux côtés de ceux qui ont tué son père », témoigne la mère de famille. Si la paix est signée, elle assure qu'elle quittera le pays.

Marine Gabrielyan, elle aussi réfugiée du Haut-Karabakh, partage le même point de vue. « C'est irréel d'imaginer vivre avec les Azéris. Depuis mon enfance, j'ai perdu quasiment tous mes proches durant ces conflits », déplore la réfugiée. Durant la guerre de 2020, le plus âgé de ses trois fils a été blessé. Les deux femmes attendent les élections législatives de juin 2026 et espèrent un changement à la tête du pays.
Derrière le comptoir du Tumanyan's Art, Vadim Balayan a un discours plus nuancé. Avec sa femme Kristen, ils tiennent ce café-restaurant où ils servent notamment plusieurs spécialités culinaires de leur région. Rencontré une première fois en janvier 2025, avant les accords de Washington, l'homme voyait dans les négociations de paix « un énième jeu politique », dans lequel l'Arménie « n'a d'autre choix que de signer la paix pour éviter une nouvelle guerre ».

Un an plus tard, avec l'avancée des négociations, il demande : « Comment pourrait-on passer à autre chose ? C'est notre vie, on ne peut pas l'oublier. » Si, selon lui, il est encore trop tôt pour tourner la page, il pointe surtout du doigt une forme de « déconnexion » au sein de la population arménienne : « Certains pensent que l'on peut encore retourner dans l'Artsakh ! »
Ce désarroi des réfugiés s'explique aussi par leur absence totale dans les négociations de paix. « Il n'y a pas un seul mot sur nous », regrette Siranush Sargsyan, journaliste originaire du Haut-Karabakh : « Comment pouvez-vous prétendre discuter de la paix et de la prospérité dans une région, en mettant de côté une partie des habitants de cette région ? C'est assez traumatisant pour nous, ils prétendent que ces gens n'existent pas.
D'autant que la plupart des réfugiés éprouvent une situation économique et sociale très tendue, avec des loyers très élevés, des difficultés à trouver un emploi combinées à la fin des aides versées par l'État.
« La principale faiblesse de cet accord est qu'il n'y a aucune réciprocité entre les deux parties, souligne Tigran Grigoryan, l'Arménie accepte toutes les demandes et les conditions de l'Azerbaïdjan. Il est nécessaire de trouver un terrain d'entente. » Le journaliste Siranush Sargsyan renchérit : « Cette paix est totalement illusoire. On ne peut pas l'envisager si nous faisons tout ce que l'Azerbaïdjan veut. »
« Ilham Aliyev fait son possible pour effacer toute trace de présence arménienne sur ce territoire », argue Altay Goyushov, historien azéri et directeur de l'Institut de recherche de Bakou. Le président azerbaïdjanais, qui dirige le pays d'une main de fer depuis plus de vingt ans, dicte aussi le rythme des discussions en posant des conditions que l'Arménie se voit obligée d'accepter pour espérer la paix. La demande la plus symbolique : qu'Erevan retire toute mention au Haut-Karabakh dans sa Constitution. À l'heure actuelle, la déclaration d'indépendance de l'Arménie, qui date de 1990 et est intégrée à la Constitution, fait référence à la « réunification » de l'Arménie et du Haut-Karabakh.
Quel avenir imaginent alors les réfugiés ? Si la situation actuelle n'est pas en leur faveur, Lusine Minasyan reste optimiste : « Je n'ai pas tourné cette page, j'ai toujours l'espoir de revenir là-bas. » Lorsqu'elle évoque le futur, sa gorge se serre. « Je pense que la nouvelle génération nous ramènera dans le Haut-Karabakh. La seule demande de mon fils, c'est de pouvoir aller déposer des fleurs sur la tombe de son père », plaide-t-elle, émue.
Pour sa compatriote réfugiée Marine Gabrielyan, les discussions actuelles illustrent une nouvelle menace pour l'Arménie : « Il n'y a rien de nouveau dans ce projet de corridor, si ce n'est que ce qui s'est passé dans le Haut-Karabakh risque de se dérouler ici, dans le reste de l'Arménie. »

Un scénario impossible à anticiper, mais qui paraît plausible selon Altay Goyushov : « À court terme, tant que l'administration Trump est en place, je ne pense pas que l'Azerbaïdjan lancera une nouvelle guerre. Mais la propagande est toujours aussi présente dans le pays, l'Arménie est toujours dépeinte comme un ennemi. Le risque existe car le régime d'Ilham Aliyev est un régime autoritaire et qu'il est impossible de prédire ce qu'il va faire. »
D'autant que, selon l'historien azéri, Ilham Aliyev n'a pas besoin d'un accord de paix. « Cette situation où il n'y a pas de guerre et pas de paix convient très bien à son régime. Sa seule préoccupation est de conserver le pouvoir, et pour cela, il doit continuer d'alimenter le sentiment nationaliste », estime-t-il.
Difficile d'imaginer l'Arménie s'engager de nouveau dans un conflit armé après les défaites de 2020 et 2023. La position du gouvernement arménien semble même résolue. « Vous comprenez comme moi que si l'on ne referme pas le dossier du Haut-Karabakh, la paix est impossible », déclarait le Premier ministre Nikol Pachinian dans son discours à la nation le 18 août 2025.
« Je pense que la société est fatiguée de la guerre, analyse Tigran Grigoryan. L'Arménie ne semble pas avoir les ressources pour demander quelque chose de plus ambitieux. Comparée aux autres scénarios, notamment celui de l'escalade et des menaces de l'Azerbaïdjan sur l'ensemble du territoire national, il semblerait que ce soit la moins mauvaise des solutions. »

Un point de vue réaliste mais difficile à accepter pour la majorité des réfugiés. Si elle ne croit pas dans la volonté azerbaïdjanaise de faire la paix, Siranush Sargsyan est consciente des marges de manœuvre limitées de l'Arménie. Pour conserver un semblant d'espoir, les réfugiés doivent « faire le nécessaire pour rester durablement en Arménie. C'est le minimum, et c'est un pas de plus vers un retour dans l'Artsakh », selon elle.
« L'Arménie a besoin de nous », affirme la journaliste avant de conclure : « Ce n'est pas juste un rêve d'y retourner. C'est notre droit. »
La visite éclair, le 19 janvier 2026, du président des Émirats arabes unis Mohammed Ben Zayed en Inde a marqué un rapprochement entre les deux pays. Quelques semaines plus tard, la veille des bombardements menés par Tel-Aviv et Washington contre Téhéran, le premier ministre indien Narendra Modi se rendait en Israël. Est-ce le signe d'un axe Inde-Émirats-Israël, symbole d'une recomposition géopolitique au Moyen-Orient ?
En février 2018, la princesse Latifa, fille de l'émir de Dubaï et premier ministre des Émirats arabes unis (EAU) Cheikh Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, s'enfuit de Dubaï pour rejoindre à Oman son amoureux, un ancien officier français. Ils prennent la mer à bord du yacht de ce dernier à destination de l'Inde, où Latifa espérait demander l'asile. Mais le 4 mars, à une cinquantaine de kilomètres au large de Goa, une opération conjointe des garde-côtes indiens et des forces spéciales émiriennes met fin à l'escapade et la princesse est reconduite dans son pays où elle est enfermée chez elle.
Huit mois plus tard, les EAU, qui s'y étaient jusque-là refusés, extradent vers l'Inde un ressortissant britannique, Christian Michel, accusé d'être un intermédiaire dans le scandale des hélicoptères AugustaWestland1. Pour nombre d'observateurs, il s'agit d'un marché donnant tour à tour satisfaction aux autorités émiriennes et indiennes, en dehors de toute procédure régulière, du moins pour la livraison de la princesse.
Cette anecdote illustre l'étroitesse des liens qui se sont tissés entre l'Inde et la fédération des Émirats arabes unis, après l'accession au pouvoir de Narendra Modi. Au-delà des relations entre États, ce sont les relations personnelles très fortes unissant le premier ministre indien Narendra Modi et celui qui est alors prince héritier d'Abou Dhabi avant de devenir, en 2022, président des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed (MBZ).
Un an après son arrivée au pouvoir, Narendra Modi se rend aux EAU les 16 et 17 août 2015 — première visite d'un chef du gouvernement indien depuis Indira Gandhi, 34 ans auparavant. Au stade de cricket de Dubaï, il s'exprime devant 50 000 membres de la diaspora indienne qui représente plus du tiers de la population de la Fédération. Sa visite se conclut par la proclamation d'un « partenariat stratégique global » entre New Delhi et Abou Dhabi.
Ce ne sera pas un voyage sans lendemain : en une décennie, Modi a visité sept fois les EAU, tandis que MBZ s'est rendu à cinq reprises en Inde. Ce dernier a même été, en janvier 2017, l'invité d'honneur du défilé militaire de la Journée de la République. La fréquence de ces visites réciproques est exceptionnelle, même pour deux pays très proches.
Ces relations couvrent tout l'éventail d'un partenariat étroit. Bien entendu, la fourniture d'hydrocarbures est essentielle pour un pays de près de 1,5 milliard d'habitants qui ne dispose pas d'énergie indigène en quantité suffisante pour assurer sa forte croissance. La présence sur le sol émirien de plus de 3,5 millions de travailleurs indiens transférant chaque année dans leur pays d'origine près de 22 milliards de dollars (19 milliards d'euros) est également cruciale pour l'économie des deux nations. Enfin, l'Inde apprécie fortement la tolérance religieuse aux EAU, qui contraste avec l'absence totale de libertés politiques : Narendra Modi est d'ailleurs allé sur place, en février 2024, inaugurer le premier temple hindou au Moyen-Orient. Les EAU ne semblent guère gênés par les critiques des autorités états-uniennes et des organisations de défense des droits humains à l'encontre du pouvoir indien pour les restrictions subies par les minorités religieuses, notamment les musulmans2.
Alors que, dans un premier temps, le premier ministre était réticent à abaisser les barrières commerciales de l'Inde, notoirement protectionniste, en 2022, il a conclu avec les EAU un traité de libre-échange après seulement 88 jours de négociations. Signé en février, l'Accord de partenariat économique global (Comprehensive Economic Partnership Agreement, CEPA) entre en vigueur en mai de la même année. Il ne tarde pas à produire ses effets : en 2024-2025, le commerce total entre les deux pays a dépassé 100 milliards de dollars (86 milliards d'euros).
En juillet 2023, les deux pays décident de favoriser le règlement de leur commerce bilatéral en devises locales (dirhams et roupies), favorisant la dédollarisation, l'un des objectifs des BRICS3. La vérité oblige à dire qu'une part infime du commerce bilatéral, de l'ordre de 10 milliards de roupies (91 millions d'euros), utilise effectivement ce mécanisme.
Puis, en septembre 2023, lors du sommet du G20 à New Delhi, les participants annoncent le lancement du Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (en anglais IMEC), un couloir multimodal reliant comme son nom l'indique la côte ouest de l'Inde à l'Europe en traversant le Moyen-Orient. L'IMEC se veut un concurrent des « Nouvelles routes de la soie » chinoises, même si les EAU en sont partie prenante. Le premier segment, à l'est, connecte Bombay et un port du Gujarat à la zone franche de Jebel Ali, à Dubaï. Si la guerre de Gaza a mis sur pause la partie centrale du projet, Indiens et Émiriens n'en ont pas moins continué d'avancer ce premier tronçon qui concerne non seulement les liaisons maritimes, mais également la circulation de données informatiques. Du reste, lors du quatrième sommet sur l'intelligence artificielle à New Delhi en février 2026, les deux pays ont confirmé leurs projets communs dans ce domaine.
La connectivité numérique est effectivement l'un des aspects cruciaux d'IMEC. Le groupe émirien MGX, présidé par le cheikh Tahnoun, frère de MBZ, s'est imposé en moins de deux ans comme l'un des plus grands investisseurs mondiaux dans le domaine de l'intelligence artificielle. Il participe à la mise en œuvre de l'accord signé en février 2024 par Modi à Abu Dhabi visant à développer un cluster de supercalcul indo-émirien.
Les relations humaines et commerciales, multiséculaires, ne doivent pas occulter un aspect contemporain, qui s'est imposé comme colonne vertébrale de ces rapports : la dimension stratégique, géopolitique, de cette interdépendance. Elle était discernable dès la première visite de Modi en août 2015 : en obtenant une déclaration commune condamnant le terrorisme et les États qui le soutiennent — implicitement le Pakistan —, le premier ministre indien était parvenu à son objectif de distendre les rapports entre les monarchies du Golfe et Islamabad. Le document signé entre les deux pays évoquait déjà une coopération en matière de défense. Mais c'est avant tout la conclusion, en 2020, des « Accords d'Abraham » entre Israël et plusieurs monarchies du Golfe, dont les EAU, qui va dégager la voie à une accélération et un approfondissement de cette dimension géopolitique.
Quelques mois plus tard, en octobre 2021, l'Inde, Israël, les EAU et les États-Unis fondent un organisme informel connu sous les initiales de ces pays, I2U2 que l'on a aussi surnommé le « Quad du Moyen-Orient », par référence à l'organisme également informel rassemblant l'Inde, les États-Unis, le Japon et l'Australie dans l'Indo-Pacifique. L'officialisation des relations entre les monarchies de la Péninsule arabique et l'État israélien a libéré toutes les inhibitions indiennes pour afficher un rapprochement spectaculaire avec Tel-Aviv. Alors que les relations diplomatiques entre les deux pays n'avaient été établies qu'en 1992, des liens étroits s'étaient déjà noués en 1998, puis à partir de 1999, sous la houlette du premier ministre d'Atal Behari Vajpayee, issu comme Narendra Modi du parti nationaliste hindouiste Bharatiya Janata Party (BJP). Ce dernier a notablement accéléré le mouvement depuis son arrivée au pouvoir en 2014. Israël est devenu le troisième fournisseur d'armements du pays, après la Russie et la France. Ce rapprochement se voit également lors des votes à l'Organisation des Nations Unies (ONU) de la délégation indienne.
Certes, il ne s'agit pas d'une « alliance » : le mot est tabou en Inde où, après le non-alignement de Jawaharlal Nehru et de ses successeurs, le gouvernement Modi préfère le « multi-alignement », qui se veut plus réaliste et pragmatique tout en continuant de se revendiquer de l'autonomie stratégique mise en place par le premier chef de gouvernement de l'Inde indépendante. Il s'agit plutôt d'un axe, solidement ancré dans des intérêts convergents. Mais cet axe Abou Dhabi-New Delhi semble très solide, et la présence de voisins menaçants n'a fait que renforcer la détermination des deux partenaires.
Dans le cas de l'Inde, il s'agit naturellement du Pakistan. Pour ce qui est des Émirats, la menace, sous forme de rivalité d'influence, vient du royaume d'Arabie Saoudite, son puissant voisin. Les deux pays étaient pourtant unis en 2015 pour intervenir militairement au Yémen contre les houthistes. Mais les divergences stratégiques sur les objectifs étaient déjà perceptibles depuis plusieurs années. Ils ont éclaté au grand jour lorsque, à la fin de l'année 2025, les forces armées saoudiennes ont bombardé au Yémen des milices armées soutenues par Abou Dhabi et que les autorités de Ryad ont publié des communiqués menaçants pour les Émirats arabes unis, conduisant ces derniers à un repli tactique.
Si l'on ajoute que le 17 septembre 2025, l'Arabie Saoudite et le Pakistan, puissance nucléaire, ont conclu un pacte stratégique d'assistance mutuelle (SMDA) et qu'en janvier 2026, la Turquie a indiqué son intention de le rejoindre — certains ont parlé d'une « OTAN islamique »4) —, on conçoit l'inquiétude qu'ont pu éprouver tant l'Inde que les EAU.
C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la visite extraordinaire de MBZ à New Delhi, le 19 janvier 2026.
Extraordinaire, elle l'est à plus d'un titre. Elle n'a été annoncée que quelques jours avant d'avoir lieu, sa durée n'a pas dépassé trois heures et, contrairement aux règles protocolaires habituelles, le premier ministre indien s'est personnellement déplacé à l'aéroport pour accueillir son invité. Rarement visite aussi courte aura été aussi productive : douze contrats et protocoles d'accord ont été conclus entre les deux dirigeants, portant sur les investissements, la coopération spatiale, la livraison de GNL sur dix ans à partir de 2028, le doublement du commerce bilatéral pour atteindre 200 milliards de dollars d'ici 2032, une coopération dans le domaine des données numériques et des échanges culturels. Mais c'est surtout la lettre d'intention sur le partenariat stratégique de défense qui retient l'attention : il est en quelque sorte la réponse au SMDA pakistano-saoudien.
Dix ans après la visite de Modi à Abou Dhabi et Dubaï, les rapports ont évolué en profondeur, passant d'une relation transactionnelle (énergie contre main-d'œuvre) à une quasi-alliance multidimensionnelle. En témoigne l'appel téléphonique passé par Narendra Modi à MBZ dans la nuit du 28 février au 1er mars 2026 pour condamner les bombardements iraniens alors qu'il a fallu attendre le 12 mars pour qu'il contacte le président iranien, sans pour autant condamner l'attaque israélo-états-unienne. Rappelons que l'Iran et les EAU sont tous deux membres de l'organisation des BRICS, actuellement présidée par l'Inde.
Cette évolution, marquée par un double rapprochement Inde-Israël et Inde-EAU, traduit la mise en place d'un triangle Émirats-Inde-Israël faisant face à l'émergence du triangle Arabie-Pakistan-Turquie, modifiant en profondeur les dynamiques géopolitiques à l'œuvre au Moyen-Orient. Même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'un face-à-face, New Delhi ne cherchant surtout pas à rompre avec Ryad.
Beaucoup se sont étonnés que Narendra Modi ait attendu près de trois ans après son arrivée au pouvoir pour se rendre en Israël, en juillet 2017, alors qu'il a ainsi multiplié les visites dans les pays arabes du Golfe. En réalité, par ce calendrier subtilement maîtrisé, il obtenait en quelque sorte la bénédiction des Arabes du Golfe pour cette visite israélienne qui confirmait sa proximité politique et intellectuelle manifeste, depuis l'époque où il était à la tête de l'État indien du Gujarat (2001-2014). On en a eu la confirmation avec son étonnante visite des 26 et 27 février 2026, littéralement à la veille de l'attaque israélo-états-unienne contre l'Iran.
A posteriori, la proximité publiquement manifestée avec Nétanyahou, alors que ce dernier s'apprêtait à attaquer un pays avec lequel l'Inde entretient également d'étroites relations5, lui a été vivement reprochée par l'opposition ainsi que par des diplomates à la retraite. Ces derniers ont exprimé ce que beaucoup de leurs anciens collègues en fonction ne peuvent dire publiquement.
La relation New Delhi-Abou Dhabi est largement due à la chimie interpersonnelle entre Narendra Modi et MBZ, deux dirigeants autoritaires ayant la haute main sur la diplomatie de leur pays et partageant largement une même vision du monde. Bien entendu, on ne sait si, le moment venu, leurs successeurs montreront le même volontarisme dans ce rapprochement accéléré. L'autre question, qui les dépasse, est de savoir dans quelle mesure la recomposition qui naîtra de la guerre d'Iran accentuera la tendance ou, au contraire, contraindra leurs rapports. La relation tant de l'Inde que des Émirats avec l'Iran au sortir de cette guerre sera la clé de la réponse à cette interrogation.
1Le scandale concerne le versement d'environ 51 millions d'euros de pots-de-vin par le constructeur italo-britannique, filiale de Finmeccanica, pour décrocher un contrat de 556 millions d'euros portant sur la livraison de 12 hélicoptères VVIP à l'Inde en 2010.
2Lire « Annual Report 2026 », US commission on international religious freedom (Uscirf), 10 mars 2026 ; World report 2026, Human Rights Watch, février 2026.
3Acronyme de Brésil, Russie, Inde, Chine, rejoints par l'Afrique du Sud puis par l'Iran, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Éthiopie, l'Indonésie
4Sinan Ciddi et William Doran, « Turkey's dangerous Defense Pivot », Foundation for Defense of Democracies, 16 janvier 2026.
5L'Inde a participé au développement du port iranien de Chabahar, en mer d'Arabie, concurrent du port de Gwadar au Pakistan, développé avec l'aide de la Chine
Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage.
Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre l'Iran, plus de 300 drones et missiles ont touché la région autonome du Kurdistan irakien, dont 247 uniquement sur la province d'Erbil. Les bombardements ont fait au moins six morts et 35 blessés civils et militaires parmi les peshmergas — les combattants kurdes — et les forces de sécurité, dont des soldats français engagés dans une mission de formation et de soutien. Chaque jour, les téléphones vibrent sous une pluie de notifications : « Attaque de drones », « Tu as entendu le boum ? », « Ça a frappé près de chez toi ? ». Rien n'est à l'abri des frappes ou de leurs retombées. Initialement centrées autour de l'aéroport d'Erbil, où se trouvent les bases militaires étatsuniennes, ainsi que sur les camps des groupes armés kurdes iraniens, les attaques se sont étendues aux infrastructures civiles, hôtels et quartiers résidentiels fréquentés par des étrangers, comme l'hôtel Arjaan Rotana, qui abrite souvent Étatsuniens et diplomates étrangers. Diyar*, qui habite à proximité, est lucide : « Chacun de nos repas peut être le dernier ».
À Ankawa, le quartier chrétien voisin de l'aéroport, la peur est plus intense que lors des crises précédentes. L'électricité, désormais dépendante des générateurs après la fermeture préventive des centrales susceptibles d'être prises pour cible, et la hausse des prix des produits importés, affectés par les perturbations dans le détroit d'Ormuz, accentuent le sentiment d'insécurité. Youssef Al-Shaya, jeune assyro-chaldéen, confie : « Ces derniers jours ont été les plus stressants de ma vie. On essaie de maintenir une routine normale, mais tout le monde a peur, personne ne sait ce qui va se passer. Le plus inquiétant, c'est que les attaques sont maintenant complètement aléatoires. »
Chaque soir, le quartier vibre au son des sirènes anti-aériennes. Certains lieux chers aux habitants n'ont pas été épargnés, à l'image de l'Église chaldéenne Saint Pierre Saint Paul et du complexe résidentiel affilié à l'archidiocèse chaldéen d'Erbil, dont la chapelle porte encore fièrement sa croix au milieu du chaos. La famille d'Aso* avait fui vers Ourmia, en Iran, après les violentes campagnes de Saddam Hussein contre les Kurdes dans les années 1970 et jusqu'au début des années 1980, avant de revenir en Irak. Il lâche : « L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir. »
Aux abords de la citadelle, un drone s'est écrasé sur le toit d'une maison habitée par des réfugiés syriens. Le jeune fils a été brûlé lorsque sa couverture a pris feu. Trop effrayée pour remonter à l'étage, la famille reste désormais au salon du rez-de-chaussée. D'autres habitants fuient vers des zones jugées plus sûres, comme le cousin de Youssef parti à Kirkouk, à une centaine de kilomètres au sud d'Erbil, ou vers la Turquie. « Nous devons accepter d'être pris dans une guerre qui n'est pas la nôtre », ajoute-t-il.
Plus à l'ouest, dans la plaine de Ninive, la présence du Hachd Al-Chaabi, une coalition de milices chiites pro-iraniennes soutenues par Téhéran, créées dans le cadre de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) et intégrées à l'armée irakienne, rend la zone très instable. Depuis leurs positions, des drones visent Erbil et ses environs, y compris l'aéroport où sont stationnées des forces étatsuniennes. En riposte, les frappes du 4 mars, probablement israéliennes, ont touché les bases des divisions 30 et 13 du Hachd, à Bartella et Shekhan, près de Mossoul. Les habitants, marqués par les violences passées de l'OEI et les déplacements successifs des minorités chrétiennes, shabaks et yézidis, vivent dans l'angoisse. « J'ai peur qu'un missile tombe sur notre maison », confie Elias*, chrétien originaire de Qaraqosh (Bakhdida), la voix étouffée par les pleurs de son enfant.
À Bagdad, le gouvernement irakien et les partis chiites doivent composer avec une situation délicate : la ville est coincée entre l'influence iranienne et sa dépendance économique et militaire aux États-Unis, qui contrôlent l'accès aux revenus pétroliers et peuvent imposer sanctions et restrictions.
Autour de la Zone verte1 et de l'aéroport international, de petites manifestations pro-Iran ont d'abord émergé après l'annonce de la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Pas plus de 200 à 300 personnes, et quelques heures à peine. Les participants, armés de bâtons, de cocktails Molotov, et de quelques armes à feu, brandissaient drapeaux et portraits de leurs chefs, scandant des slogans en faveur de l'« axe de la résistance ». Certains se sont aventurés jusqu'au périmètre ultra-sécurisé de l'ambassade étatsunienne, lançant pierres et projectiles. Cependant, leur exposition est restée limitée, car ils sont conscients qu'un geste trop visible pourrait provoquer des frappes étatsuniennes ou israéliennes et mettre en danger leurs réseaux économiques et politiques. De nombreux affiliés suivent les milices davantage par nécessité matérielle que par conviction idéologique.
Mais la tension est montée d'un cran ces derniers jours, alors que les environs de l'aéroport et de la prison d'Al-Karkh, qui héberge des détenus jihadistes à haut risque, ont été visés par des bombardements répétés de factions pro-iraniennes. Ces attaques ont été suivies de ripostes multiples, dont l'une a frappé la maison d'Abou Ali Al‑Amiri dans le quartier d'Arasat, entraînant la mort du leader de la milice chiite Kataeb Hezbollah et le risque de nouvelles représailles. Le gouvernement autonome du Kurdistan a condamné ces attaques de milices pro-iraniennes, critiquant l'inaction du gouvernement fédéral pour désarmer les groupes armés et protéger les partenaires internationaux.
Mahmoud*, chiite résidant à Al-Yarmouk, au sud-ouest de la capitale, confie son anxiété : « Ici, critiquer Téhéran ou exprimer une opinion différente peut coûter cher. » Il raconte que certains sont interpellés par la police pour des publications sur les réseaux sociaux célébrant la mort de l'Ayatollah, exposés en ligne et humiliés publiquement.
Pour les factions kurdes iraniennes établies au Kurdistan irakien, la période actuelle constitue une occasion rare de mobilisation. Les attaques et pressions militaires contre les Kurdes du Rojava, au nord-est de la Syrie, rappellent la vulnérabilité des communautés kurdes dans toute la région. Pour la première fois, plusieurs partis kurdes d'opposition se sont rassemblés au sein de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien (CPFIK). Cette alliance réunit Komala, le parti kurde iranien historique, scindé en trois branches, avec deux de ses factions, aux côtés des partis majeurs du Rojhelat2, dont le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) et l'Organisation de lutte du Kurdistan d'Iran (Khabat).

L'alliance, officialisée le 22 février, marque un tournant symbolique salué tant par les Kurdes d'Irak que par les Kurdes iraniens réfugiés dans le pays après des décennies de désaccords et rivalités internes. Dans la soirée du mardi 3 mars, alors que des frappes sur la colline de Riaaya, à Suleymaniyeh, à 200 km d'Erbil, interrompaient brutalement notre échange, Kako Aliyar, membre du bureau politique de la branche Komala dirigée par Abdullah Mohtadi3 est revenu sur la mise à l'écart temporaire du parti après son soutien à Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah d'Iran, lors des manifestations pour Mahsa Amini. Ce choix avait suscité une vague de critiques au sein des autres partis kurdes du Rojhelat, Pahlavi étant perçu comme le symbole d'un courant monarchiste, centralisateur et répressif vis-à-vis des Kurdes. Selon Aliyar, ce rapprochement avait été envisagé dans un contexte exceptionnel et Komala s'en est depuis distancié. Pahlavi, de son côté, a récemment dénoncé l'alliance kurde comme une menace à l'intégrité territoriale de l'Iran et a évoqué un possible rôle de l'armée contre ce qu'il qualifie de « mouvements séparatistes ».
Au-delà de ce soutien et d'autres désaccords relatifs au rôle des Peshmergas et à la gouvernance éventuelle pendant la transition au Rojhelat, tous les partis kurdes majeurs sont désormais rassemblés au sein de l'alliance, à l'exception de la branche Komala — Organisation du Parti communiste d'Iran (Komala CPI). Dastan*, Kurde originaire de Qandil, bastion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), aujourd'hui à Erbil, ne cache pas son excitation : « Enfin les partis se sont unis pour le Kurdistan ! »
Au début de l'offensive, les bombardements américano-israéliens visaient principalement la capitale. Ceux contre les centres de décision à Téhéran ont provoqué la mort du guide suprême Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables militaires et du renseignement, dont Hossein Jabal Amelian (Corps des Gardiens de la révolution islamique, IRGC), Mohammad Chirazi (chef du bureau militaire du Guide suprême), Ali Chamkhani (conseiller du Guide) et Amir Nasirzadeh (ministre de la défense). Progressivement, les attaques se sont étendues au Rojhelat (Kurdistan iranien), un développement que les partis kurdes n'ont pas critiqué, malgré l'impact sur la population civile. Cette absence de réaction s'explique par leur volonté de profiter indirectement de la désorganisation des forces iraniennes, tout en évitant de compromettre de futures négociations ou alliances avec des alliés potentiels comme les États-Unis et Israël.
Plus d'une centaine de bases et de postes-frontières ont été touchés, principalement dans des villes kurdes stratégiques qui concentrent les structures administratives et sécuritaires de l'État iranien dans l'ouest du pays, ainsi que les axes menant au Kurdistan irakien, comme Sanandaj, Kermanshah, Ourmia, Marivan ou Saqqez. À Marivan, par exemple, les bombardements ont provoqué l'évacuation des forces de sécurité — bases militaires CGRI, postes de police et installations de renseignement — et la fuite des détenus de la prison centrale de la ville, qu'il s'agisse de prisonniers politiques ou de droit commun4. Selon nos sources sur place, partout dans la région, les forces iraniennes ont été contraintes de reléguer leurs postes fixes à des positions temporaires, souvent dans des villages ou des mosquées au pied des montagnes.
Ces attaques visent à affaiblir le contrôle de l'État sur cette zone historiquement marquée par la dissidence kurde, à neutraliser les postes de commandement et les lignes logistiques susceptibles de soutenir les unités loyalistes, et à réduire l'influence des forces de sécurité et des Gardiens de la révolution sur la population locale.
Cette dynamique relance le débat sur un éventuel soutien étatsunien aux partis kurdes, après l'appel médiatisé du président Donald Trump à Massoud Barzani, à la tête du Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), et à Bafel Talabani, leader de l'Union patriotique du Kurdistan (PUK). Ce geste, accueilli avec enthousiasme par les Kurdes en Irak, est perçu par beaucoup comme une opportunité stratégique inédite depuis plusieurs décennies. « Ce n'est pas tout noir ou tout blanc. Les États-Unis et Israël sont l'ennemi des autres, mais pas le nôtre. C'est notre seule option », résume Dastan, un militant kurde.
Durant notre conversation, Amir Karimi, co-commandant du PJAK, émanation du PKK, le parti kurde historique en Turquie, insiste sur la nécessité de garanties concrètes avant tout soutien extérieur. « Nous avons une mémoire des trahisons passées », rappelle-t-il. Dans les années 1970, les Kurdes d'Irak, soutenus par les États‑Unis et l'Iran du Shah contre Saddam Hussein, furent abandonnés après les accords d'Alger de 1975, conduisant à une répression conduite par l'armée irakienne5. Ce fut à nouveau le cas en 1991, après que les États-Unis ont obligé Saddam Hussein à se retirer du Koweït et encouragé les Kurdes à se rebeller contre Bagdad. Abandonnés, ils furent durement réprimés, à nouveau, par le pouvoir central.
Les Kurdes de Syrie ont également mis en garde leurs homologues iraniens contre toute alliance avec les États-Unis, à l'aune des dernières évolutions dans le nord-est de la Syrie. En janvier 2026, l'armée syrienne régulière a repris la majorité de leurs territoires dans une offensive éclair. L'opération a eu des conséquences sur l'ensemble de la communauté kurde, combattants et civils, notamment sur les militantes des Unités de protection du peuple (YPG), qui avaient joué un rôle décisif à Kobané en 2014 contre l'OEI. L'abandon progressif des Étatsuniens qui ont transféré la mission de lutter contre l'OEI à Ahmed Al-Charaa les a laissés vulnérables, contraints de se replier ou de se rallier à l'armée syrienne pour survivre. Cette expérience dramatique nourrit aujourd'hui leur crainte que les Kurdes iraniens ne subissent le même sort.
Karimi souligne aussi que même un appui logistique ou aérien des États-Unis ne suffirait pas à inverser l'asymétrie du rapport de force. Les partis kurdes, armés principalement de fusils d'assaut légers de type AK47, dépourvus d'artillerie lourde et de systèmes de défense aérienne, restent limités militairement et ne pourraient soutenir un affrontement prolongé contre l'armée iranienne, forte d'environ 610 000 militaires actifs, répartis entre l'armée régulière et les Gardiens de la révolution, auxquels s'ajoutent des centaines de milliers de réservistes mobilisables en cas de conflit majeur. Un autre militant résume ce constat : « Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis. »
Pour Amir Karimi, les Kurdes doivent agir sur trois fronts : affaiblir le régime iranien, soutenir un soulèvement populaire à l'intérieur du pays et anticiper ce qui viendra après son effondrement. « La guerre sera longue et l'Iran n'est pas faible. Pour que le soulèvement réussisse, il faut s'attaquer au cœur du système militaire et sécuritaire qui opprime le peuple », explique-t-il.
Au centre de cette stratégie, l'organisation locale reste déterminante : coordination des comités civils, préparation des populations et maintien des réseaux déjà implantés. « Les bombardements aériens seuls ne suffisent pas. Ce qui compte, c'est l'unité et l'organisation. Nos forces ne dépendent pas seulement d'un soutien extérieur », insiste Karimi. Il souligne également que la chute du régime ne garantit rien, et qu'il faudra ensuite construire un système pluraliste et démocratique. Quoi qu'il advienne dans les prochains jours, la guerre accélère la recomposition d'un Proche-Orient fracturé. Pour les Kurdes iraniens, elle a déjà produit un effet politique majeur avec l'émergence d'une unité longtemps improbable.
1La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.
2Nom kurde donné au Kurdistan iranien. La région est aussi peuplée d'autres communautés : les Azéris, la plus importante minorité ethnique d'Iran (environ 16 à 25 % de la population du pays), qui sont minoritaires dans cette zone, ainsi que des groupes plus petits comme les Assyriens, les Arméniens et les yézidis, qui eux aussi font face à des limitations de leurs droits culturels et politiques dans le contexte d'un pouvoir centralisé à Téhéran.
3Le parti Komala s'organise en trois branches : le Parti communiste Komala, historiquement le plus important et héritier politique de Sanandaj — aujourd'hui dirigé par Mohtadi ; le Parti Komala Zahmatkeshan, centré sur les droits des travailleurs ; et le Parti Komala Shorshgeran, axé sur l'action politique et militaire.
4« Plus de 125 cibles frappées au Rojhilat », Kurdistan au féminin, 5 mars 2026.
5Les accords d'Alger du 6 mars 1975 sont un traité signé entre l'Irak et l'Iran concernant la démarcation de la frontière sur la rivière Chatt Al-Arab. L'autre point clé des accords était l'arrêt du soutien iranien aux Kurdes luttant contre le régime irakien.
Les ami·e·s de Marina Da Silva (1958–2026), journaliste engagée, circassienne aérienne et féministe, ont organisé une soirée hommage le 9 mars 2026 au Théâtre de la Ville de Paris.
La soirée a mis en lumière les multiples facettes de sa personnalité et de ses engagements. D'abord sur le terrain de la solidarité internationale, notamment avec les peuples palestinien et libanais. Passionnée de théâtre, elle a créé des liens entre des troupes au Proche-Orient, en France et au Portugal, dont elle était originaire. En un mot, elle a joué le rôle souvent modeste de passeuse entre les personnes, les institutions, les idées, résistant aux vents mauvais du repliement, de la haine de l'autre, du fascisme.