S'il n'est pas toujours facile de démêler les facteurs ayant conduit aux événements de Ceuta, ils ont attiré l'attention sur la détresse d'une partie de la jeunesse marocaine plongée dans le chômage et la misère.
Près de 70 000 personnes ont accédé illégalement à Ceuta, une exclave espagnole située dans le nord du Maroc, les 30 et 31 juillet. Les images de l'afflux continu d'hommes, de femmes et d'enfants sur la frontière ont tourné en boucle dans les médias espagnols et européens. Et pour cause, elles étaient impressionnantes : des dizaines de milliers de jeunes, voire de très jeunes, traversant la frontière devant l'incrédulité de la Guardia Civil, de l'armée et des journalistes. Devant les caméras, ils criaient des « Viva España ! », des « Gracias Pedro Sánchez ! » et des « Bye bye Marruecos ! », les doigts en V.
Dès la soirée du 31 juillet, les autorités marocaines, étonnamment atones de leur côté de la frontière durant près de quarante-huit heures, ont commencé à sévir. De violents heurts entre candidats à la migration et forces anti-émeutes ont éclaté au poste frontalier de Bab Sebta (appelé Tarajal en espagnol), à l'extrême sud de Ceuta, mais aussi à Beni Nsar, à la frontière avec l'autre exclave espagnole en Afrique du Nord, Melilla, 300 kilomètres plus à l'est.
Le gouvernement local espagnol à Ceuta a annoncé le même jour que la moitié des exilés étaient déjà retournés « volontairement » au Maroc. Le jeudi 13 août, le ministre espagnol de l'intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a indiqué qu'environ 5 000 personnes se trouvaient encore à Ceuta. Parmi elles, 1 898 mineurs ont déjà été identifiés. Le bilan humain de cet épisode migratoire inédit est lourd : 141 morts selon les associations des droits humains actives des deux côtés de la frontière, la plupart, par noyade, ou écrasés par la foule au niveau de l'épi de Tarajal, une digue s'avançant dans la mer à la séparation entre la ville marocaine de Fnideq (Castillejos en espagnol) et Ceuta.
Le 31 juillet, au moment même où la crise migratoire battait son plein, le roi Mohammed VI recevait l'élite politique, économique, culturelle et sportive du Maroc à Tétouan (nord du pays) pour fêter le 27e anniversaire de son accession au trône. La presse espagnole a révélé que le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, s'était envolé en jet privé pour Palma de Majorque, peu après la fin de la réception royale. Il est rentré au Maroc dans la nuit du 2 au 3 août, sur instruction expresse du monarque, selon la presse locale.
Le 2 août, le porte-parole du ministère de l'intérieur, Rachid El Khalfi, a déclaré, lors d'une conférence de presse : « Les mouvements massifs observés depuis le mercredi 29 juillet 2026 en direction des points de passage conduisant aux présides occupés de Ceuta et Melilla ne sont ni spontanés ni liés à de simples circonstances passagères. »
Pour expliquer cet épisode migratoire, Rabat pointe principalement du doigt un arrêt rendu fin juin 2026 par le Tribunal suprême espagnol et publié le 8 juillet, décidant que le régime des « refoulements à chaud » à la frontière ne s'appliquait pas aux exilés interceptés en mer ou arrivant à la nage à Ceuta et Melilla. La plus haute juridiction judiciaire espagnole, qui traitait le cas d'un exilé algérien intercepté en mer en novembre 2024 et renvoyé sans procédure formelle, a jugé que la procédure d'exception de renvoi immédiat ne concernait que les clôtures terrestres.
Amplifiée par la désinformation en ligne, cette décision aurait été mal interprétée, laissant croire aux exilés qu'ils pouvaient accéder librement à Ceuta et Melilla. Le départ de la rumeur est survenu, il est important de le souligner, dans la foulée de la récente opération de régularisation massive, menée du 16 avril au 30 juin par le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez en Espagne. Cette initiative a accordé un statut légal à plus de 500 000 personnes sans papiers pouvant prouver avoir résidé en Espagne pendant au moins cinq mois avant le 1er janvier 2026.
Il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre les événements des 30 et 31 juillet et la précédente crise migratoire de 2021 à Ceuta. À l'époque, une grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat avait été déclenchée par l'hospitalisation en Espagne du dirigeant des indépendantistes du Front Polisario, Brahim Ghali. Dans la nuit du 16 au 17 mai 2021, à la faveur d'un relâchement des contrôles frontaliers de la part du Maroc, entre 8 000 et 9 000 personnes — dont une majorité de Marocains et une poignée de subsahariens, ainsi que 2 000 mineurs non accompagnés — étaient entrées à Ceuta.
Mais depuis, l'Espagne a fait volte-face sur le Sahara occidental, en soutenant officiellement le plan d'autonomie sous souveraineté marocaine pour cette ancienne colonie espagnole, et Madrid et Rabat semblaient vivre une éternelle lune de miel diplomatique.
Toutefois, le 20 juillet, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez s'est rendu en visite officielle à Alger, actant la fin de quatre années de crise diplomatique entre l'Espagne et l'Algérie, déclenchée en 2022 par le changement de position de Madrid sur le Sahara occidental. Au menu : reprise du dialogue politique, mais surtout, économie — l'Algérie étant redevenue le premier fournisseur de gaz naturel de l'Espagne.
Le politologue marocain Mohammed Tozy considère que la mise en avant des facteurs politiques n'est pas satisfaisante, même si ceux-ci peuvent jouer à la marge :
L'idée qu'un complot soit ourdi contre un gouvernement espagnol, porte-drapeau de la cause palestinienne en Europe et tenant d'une politique migratoire à contre-courant, est séduisante, mais ne résiste pas à l'analyse, même si sa récupération par une droite européenne conquérante qui crie au grand remplacement est avérée.
Selon lui, « la thèse d'une instrumentalisation par le Maroc du levier migratoire est vraisemblable, d'autant qu'on a un précédent, mais le risque est trop grand pour la jouer le jour de la fête du Trône, sans risquer de déstabiliser le pays ou du moins de porter un coup à la légitimité de la Monarchie ». Et de conclure : « Le coût payé par le Maroc sur la scène internationale est trop important pour se satisfaire de cette explication. »
De fait, les images de dizaines de milliers de jeunes Marocains forçant la frontière espagnole se sont révélées désastreuses pour la promotion du royaume. Le New York Times a ainsi publié des témoignages selon lesquels des agents marocains ont directement encouragé les foules à la franchir1.
Une autre hypothèse met en avant la colère du Maroc quant à une proposition de loi visant à accorder la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous administration coloniale espagnole et à leurs descendants, approuvée en commission au Congrès le 23 juillet 2026.
Cette mesure, concernant potentiellement 70 000 à 80 000 personnes, a progressé en commission grâce à l'abstention du Parti populaire (PP, droite). Le quotidien madrilène El País a affirmé, citant des sources parlementaires, que les députés socialistes, la famille politique de Pedro Sánchez, ont, « dans le but de ne pas froisser le Maroc », présenté deux amendements visant à supprimer les références au « peuple sahraoui » dans le préambule et à les remplacer par « populations sahraouies » ou simplement « Sahraouis ».
Les contentieux entre Rabat et Madrid ne se limitent pas à ces hypothèses : ils vont des allégations d'espionnage aux critiques espagnoles d'Israël, allié du Maroc, en passant par le football, puisque les deux pays se disputent l'organisation de la finale de la Coupe du monde 2030.
Selon le journaliste espagnol d'El Confidencial Ignacio Cembrero, bête noire de Rabat, la ruée migratoire vers Ceuta serait « une vengeance » du puissant service de renseignement intérieur après que des médias étrangers ont récemment exposé son implication dans l'exploitation du logiciel espion israélien Pegasus dont Pedro Sánchez, entre autres personnalités, a été la cible2.
Au-delà des lectures géopolitiques, les événements de Ceuta renseignent sur une jeunesse marocaine livrée à elle-même. Au Maroc, le chômage touche 35,8 % des 15-24 ans et 21,9 % des 25-34 ans, particulièrement en milieu urbain. Plus alarmant encore, le royaume compte 2,9 millions de NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation) âgés de 15 à 29 ans.
Les régions du nord du pays sont particulièrement sinistrées. Jusqu'en 2019, Ceuta et Melilla ainsi que leurs environs marocains profitaient d'un régime spécial à la frontière. Les Marocains résidant dans les villes frontières aux deux enclaves espagnoles pouvaient y entrer sans justifier de visa espagnol. La contrebande florissait et faisait vivre des dizaines de milliers de familles marocaines. Mais à l'automne, les autorités marocaines ont décidé unilatéralement d'interdire le passage de la contrebande vivrière par Bab Sebta. La crise sanitaire de 2020 a fini par sonner la fin de cette prospérité informelle.
Mohammed Tozy alerte :
Le Maroc connaît de grands bouleversements démographiques et sociologiques. Son modèle de développement basé sur les investissements publics ne profite pas à la majorité. Son système éducatif est presque en faillite. Cette trajectoire nous mène vers une grande crise de confiance dans les institutions, qui peut menacer à très court terme les fondements de l'État — d'où l'urgence d'un nouveau pacte politique.
Sans un tel accord, le chercheur considère que « les élections prévues en septembre n'auront aucun sens et afficheront certainement une abstention spectaculaire des électeurs ». Un an après les manifestations de la Gen Z et quelques semaines après une crise migratoire doublée d'un drame humain, le Maroc doit élire un nouveau gouvernement, le 23 septembre prochain. Lors du dernier scrutin législatif, le taux d'inscription chez les 18-24 ans s'établissait seulement à 12 %, avec seulement 474 000 inscrits pour 3,89 millions de jeunes électeurs potentiels.
Malgré la répression, les manifestations s'étendent en Iran. Mais les scénarios de sortie de crise restent incertains et multiples : une intervention militaire étasunienne, le retour du chah souhaité par Israël, l'effondrement interne qui déboucherait sur un chaos ou l'émergence d'un homme fort à l'intérieur du régime.
Depuis près d'un demi-siècle, on annonce comme imminente la fin de la République islamique. Mais jamais jusque-là n'ont été réunies les forces de contestation, souvent contradictoires, qui avaient créé en 1979 un consensus pour renverser le chah. Malgré la répression toujours violente, les révoltes populaires sont incessantes en Iran, mais dispersées sur le plan géographique ou social. Les groupes sociaux se révoltent, chacun à leur tour, autour de revendications ponctuelles et de slogans, sans vraiment inquiéter le pouvoir en place. En 2019, les banlieues populaires s'étaient insurgées contre la hausse de l'essence ; en 2022, les jeunes femmes contre le port du voile ; depuis le 28 décembre 2025, les petits commerçants et les chefs de famille modestes contre l'hyperinflation.
Cependant, cette dernière révolte est très différente des précédentes. Les revendications économiques sont directement liées au fonctionnement, à la structure politique de la République islamique. Le point de départ se trouve dans le rejet par les factions conservatrices du Parlement du projet de budget de l'année 1405 (débutant le 21 mars 2026), présenté le 23 décembre 2025 par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian.
Cette crise n'est pas technique (le prix de l'essence), ou légale (changer la loi sur le voile), mais touche au fondement du régime : elle concerne les richesses, la corruption, et donc la légitimité des élites au pouvoir. La solution du conflit actuel dépasse donc l'idéologie, les symboles et les slogans contre le guide Ali Khamenei ou en faveur de Reza Pahlavi, le fils du chah destitué en 1979. C'est une crise politique existentielle qu'on ne peut comprendre qu'en regardant concrètement les rapports de force politiques à l'intérieur du pays.
La République islamique a favorisé la construction d'un système politique où les élites et institutions issues du clergé (fondations religieuses) ou de l'appareil sécuritaire (notamment les Gardiens de la Révolution) ont accaparé les richesses du pays et favorisé une économie libérale profitant à une minorité ultra riche, ce qui scandalise la population. Tout changement politique est indissociable d'une révolution économique qui abolirait ces privilèges qui révoltent les Iraniens.
Or, la gestion ploutocratique du pays trouve ses limites, car la crise économique qui écrase les Iraniens fragilise également l'État et remet en cause sa place de puissance régionale. Ainsi, le régime islamique est clairement identifié comme le point faible pour l'État et la population.
Pour éviter cette faillite de l'État et du régime, le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian avait proposé, le 23 décembre 2025, un projet de budget mettant fin aux taux de change multiples et donc à l'octroi des devises au taux de change préférentiel — le taux de change officiel étant de 280 000 rials par dollar, contre 1 400 000 au marché « libre ». Ce taux préférentiel était appliqué aux achats prioritaires. Ces opérations monopolisées par les personnalités et institutions proches du pouvoir depuis des décennies alimentaient une économie parallèle et une fuite massive des capitaux1. Pour appuyer sa réforme devant le Parlement, le président Pezeshkian a signalé, à titre d'exemple, que cette année, sur 12 milliards de dollars attribués pour les importations de produits alimentaires et de médicaments, 8 milliards auraient été détournés en n'important qu'une partie des marchandises pour s'approprier le reste des fonds.
Ce projet de « moralisation » de l'économie allait de pair avec la ratification par l'Iran, en octobre 2025, des conventions internationales sur la transparence des transactions bancaires, afin de ne plus figurer sur la liste noire du Groupe d'action financière (GAFI) qui bloquait les transactions internationales légales du pays. En décembre, la Banque centrale a déclaré avoir fermé 6 000 comptes suspectés de blanchiment d'argent. Une mesure qui a probablement moins touché les personnalités proches du pouvoir que les petits commerçants achetant du matériel électronique à Dubaï de façon peu légale.
Ces projets de réforme financière et les difficultés évidentes du gouvernement pour les imposer ont confirmé l'incapacité du pouvoir en place à gérer l'économie de façon réaliste. Ils ont aussi provoqué la flambée des cours du dollar et la révolte des commerçants, marginalisés par la corruption des élites et dépassés par l'impossible gestion de l'hyperinflation.
La révolte corporatiste des commerçants de Téhéran s'est vite étendue à leurs collègues des petites villes puis à toutes les catégories sociales qui n'avaient cessé de se révolter depuis des années, confortées par la mobilisation de groupes sociaux jusqu'alors prudents et conservateurs. Pour éviter une confrontation directe avec les commerçants et un mouvement social intérieur plus global, le gouvernement — et même le Guide, l'ayatollah Ali Khamenei — ont déclaré dans un premier temps « comprendre » leurs revendications, afin de tenter de les isoler des « fauteurs de trouble », c'est-à-dire des manifestants porteurs de projets politiques clairement soutenus de l'extérieur, en l'occurrence les partisans de Reza Pahlavi. Mais la répression a unifié le mouvement autour de quelques slogans politiques, contre le régime islamique.
Le mouvement s'est ainsi étendu mais de façon dispersée et spontanée, sans manifestation de masse dans les grandes villes, faute de perspective politique claire, de réseaux ou de leaders s'appuyant sur les forces sociales intérieures. La société reste divisée et attentiste, alors que le Guide décide le 9 janvier d'une répression massive qui pourrait lui être fatale.
À l'évidence, le gouvernement réformateur divisé n'a pas les moyens — ni peut-être la volonté — d'imposer ses réformes. Pour être crédible, il faudrait qu'il désigne et sanctionne les oligarques qui ont accumulé privilèges, pouvoir et capitaux frauduleux et qui forment le cœur de la République islamique. Ce serait le prix à payer pour ceux qui cherchent à sauver une partie du régime islamique. Les réformes ayant échoué, existe-t-il d'autres voies crédibles pour sortir l'Iran de ces crises ?
On identifie souvent la République islamique au « régime des mollahs » et au Gardiens de la révolution, le « bras armé du régime ». Ces qualificatifs ne sauraient occulter les différences de nature, de culture et d'intérêt qui opposent le clergé et les Gardiens de la révolution. La rivalité entre ces deux piliers de la République islamique est une clé importante pour comprendre la longévité et entrevoir les possibles voies de sortie des crises actuelles.
Les Gardiens, dont les vétérans ont poursuivi des études universitaires après la guerre, ont montré leurs compétences en matière de gestion des entreprises (à leur profit) ou de haute technologie. Leurs réussites — usant de tous les moyens, même illégaux — en matière nucléaire, de missiles, de travaux publics ou de gestion de grandes villes et d'entreprises le confirment. Ils savent « gérer » leurs relations avec l'économie internationale, par exemple, en contournant les sanctions économiques étatsuniennes. Et ils cherchent à dépasser l'échec de leurs ambitions régionales après l'effondrement de « l'Axe de la résistance » contre Israël.
Le clergé, formé dans des écoles religieuses, a parfois évolué dans le domaine des idées, mais reste majoritairement enfermé dans un islam traditionnel et patriarcal, en décalage avec la société de l'Iran actuel. En s'impliquant directement dans la gestion de l'État, il a perdu la base sociale, économique et même intellectuelle qui lui avait permis de mobiliser les foules en 1979. En dehors de quelques slogans issus du passé, l'islam est absent des débats politiques, sécuritaires, économiques ou géopolitiques qui secouent l'Iran, un des pays les plus sécularisés du Proche-Orient. Chacun veille cependant à ne pas froisser la religiosité populaire pour obtenir le consentement tacite d'une grande partie de la population attachée à cet héritage.
L'alternance entre « conservateurs » et « réformateurs » qui a longtemps permis le fonctionnement de la République islamique semble avoir atteint ses limites. Le mouvement « Thermidorien » qui avait donné quelques espoirs après la mort de Khomeiny n'a pas eu de suite2. Chez les conservateurs radicaux, représentés notamment par Saïd Jalili, candidat à l'élection présidentielle de 2024, les échecs de « l'Axe de la résistance » et leur vision bigote de l'islam concernant les femmes, ont entraîné une radicalisation de leurs positions. Ils soutiennent le Guide dont le décès ou le départ forcé les priverait d'un soutien irremplaçable. Dans le camp adverse, chez les réformateurs ou chez les islamistes conservateurs « pragmatistes » qui viennent de s'unir dans un nouveau parti, les débats et conflits sont vifs pour trouver une voie acceptable, une transition, vers un changement politique profond et inéluctable, mais qui ne remettrait pas en cause l'indépendance du pays et éviterait une révolution radicale. Néanmoins, ces jeux politiques semblent avoir fait leur temps.
Devant ce blocage politique interne et les divisions de la société, le système de la République islamique trouve ses limites. La répression systématique pourrait même être inefficace en radicalisant l'opposition et en provoquant des critiques au sein même du pouvoir. L'impasse est donc double : les émeutes sont réprimées et n'ont pas de perspective politique précise, tandis que les conservateurs bloquent les réformes budgétaires qui pourraient leur être fatales et que les réformateurs n'ont pas les moyens ou le courage de les imposer.
Ce vide politique explique le succès de Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis, mais qui est la seule personnalité politique d'opposition dont le nom soit connu de tous les Iraniens. Son succès médiatique est évident, soutenu par des médias en persan établis à l'étranger qui bénéficient du soutien officiel, médiatique, politique — et peut-être militaire — d'Israël, et dans une moindre mesure des États-Unis qui menacent cependant d'intervenir. Le fils du souverain chassé du pouvoir en 1979 se présente comme l'unique alternative à la République islamique. Son nom est devenu le symbole de toutes les oppositions à la République islamique. Mais au-delà du symbole, rien n'est clair, sinon la perspective d'une répression d'autant plus violente que les protestations sont dispersées, peu coordonnées, sans leader ni organisation structurée à l'intérieur du pays.
Ce paysage politique n'est pas sans rappeler l'année 1978, quand l'armée du chah avait été contrainte d'autoriser les manifestations massives où l'on brandissait le portrait de Rouhollah Khomeiny. Alors en exil et encore peu connu, celui-ci pouvait cependant s'appuyer sur un solide réseau de partisans organisés autour des mosquées. Mais la comparaison a ses limites, car l'Iran actuel a profondément changé. Sa population a acquis une conscience et une solide expérience politique forgée par 45 ans de République islamique. Elle est devenue républicaine et connait aussi le prix des révolutions importées de l'extérieur, notamment dans l'Irak voisin « libéré » par les États-Unis en 20033. La question est moins quand, mais comment se fera un changement politique profond jugé inéluctable, même au sein du régime en place.
Pour répondre dans l'immédiat aux crises intérieures et extérieures qui affaiblissent dramatiquement la population et l'État iranien, c'est en effet à l'intérieur même du pouvoir actuel qu'il faut probablement chercher plus que des forces, une personnalité capable de s'imposer face au clergé et à l'appareil sécuritaire. L'économiste Saïd Leylaz, proche de l'ancien président Mohammed Khatami (1997 à 2005), n'est pas le seul à évoquer publiquement l'émergence au sein du pouvoir actuel d'un « Bonaparte » : un homme fort capable de recueillir un soutien populaire et le silence des dignitaires et factions du régime en place pour imposer les réformes économiques nécessaires à la survie de l'État, des mesures de justice économique et la liberté exigées par les Iraniens4. Cela implique de juger et sanctionner les élites corrompues, de « couper la main des voleurs ». Un changement profond bien plus difficile à réaliser que le départ du Guide suprême.
Un tel scénario rappelle la prise du pouvoir en Arabie saoudite par le prince Mohammed Ben Salman, devenu prince héritier, qui avait retenu prisonniers les personnalités les plus puissantes du royaume. Il peut aussi évoquer l'accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste, qui déclara la fin de l'URSS, ou celle de Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, qui tourna la page du maoïsme5. L'on peut aussi penser au coup d'État de Napoléon Bonaparte, le 18 Brumaire, qui mit fin à la période révolutionnaire tout en préservant les acquis.
Même si aucune hypothèse n'est exclue après l'enlèvement du président du Venezuela par les États-Unis, le 3 janvier, ou les tentatives de récupération des révoltes par l'opposition royaliste en exil avec le soutien affiché des États-Unis et d'Israël, c'est à l'intérieur du pays que se trouvent les dynamiques d'une transition, d'un changement crédible et durable.
1Bijan Khajehpour, « Will Pezeshkian's “economic surgery” save struggling Iranians ? », Amwaj Media, 7 janvier 2026.
2Fariba Adelkhah, Jean-François Bayart et Olivier Roy, Thermidor en Iran, Éditions Complexe, 1992.
3Bernard Hourcade, Iran, paradoxes d'une nation, CNRS éditions, 2021.
4Said Leylaz, « Tehran's method of governance has reached a dead end », Euronews, 5 janvier 2026.
5Vali Nasr, « Iranians want their own Deng Xiaoping », The Economist, 9 décembre 2025
Le 19 novembre 2025, les corps sans vie d'une famille étaient retrouvés dans un appartement de la banlieue de Mascate, manifestement intoxiqués au monoxyde de carbone par un groupe électrogène défectueux. Le drame est devenu l'objet d'une controverse publique qui révèle les attentes de la société omanaise face à un État en pleine transformation.
Yunis Al-Hasani, son épouse enceinte et leurs quatre enfants sont morts dans leur sommeil dans un petit immeuble de la ville nouvelle d'Al-Amarat, au sud de la capitale. Leurs dépouilles ont été découvertes après que l'école se soit étonnée de l'absence non-justifiée des enfants trois jours durant. L'annonce du tragique accident dans la presse et sur les réseaux sociaux est tombée en pleine préparation de la fête nationale omanaise.
En janvier 2025, le sultan Haïtham Ben Tarek, a décidé de déplacer la fête nationale, traditionnellement célébrée chaque 18 novembre, jour de l'anniversaire de son prédécesseur le sultan Qabous (1940 – 2020), au 20 novembre. À l'image de la transformation observée en Arabie saoudite en 2022, ce changement visait avant tout à détacher symboliquement Oman de la figure de Qabous, père de la modernisation du pays. La nouvelle date décidée par le sultan renvoyait aux fondements de la dynastie des Busaïdi en 1744 lorsque Ahmad Ben Saïd Al-Busaïdi accéda au pouvoir et engagea l'unification d'Oman, comme le décrit l'historiographie officielle actuelle. Cette décision de Haïtham valorisait ainsi une plus ample chronologie et offrait un surcroit de légitimité à la monarchie.
Mais le changement de date a été éclipsé par la triste nouvelle révélée par la police. Alors que les avenues étaient déjà pavoisées, les maisons et voitures décorées aux couleurs du drapeau et ornées de portraits du sultan, les notifications bruissaient sur les téléphones portables. Une fois les condoléances prononcées, les autorités ont réagi en rappelant la nécessité de bien aérer les logements pour éviter ce type de drame. Mais rapidement, sur les réseaux sociaux, les six corps ont été renvoyés à des enjeux politiques d'une tout autre ampleur. « L'accident d'Al-Amarat », comme il a rapidement été désigné, est alors devenu bien plus qu'un simple accident domestique ou un fait divers imputable à une erreur individuelle.
Des appels à suspendre les célébrations de la fête nationale ont même pu être formulés, témoignant d'un traumatisme national que peu avaient sans doute envisagé. La tournure prise par cette affaire illustre combien la question sociale demeure lancinante dans ce pays qui se présente volontiers comme apaisé et dans lequel les tensions sont souvent invisibilisées. Après la question palestinienne qui a mobilisé les Omanais, la contestation de la pauvreté demeure un thème central des débats. Bien qu'obstrués et contrôlés par les pouvoirs publics, ceux-ci restent vivaces.
Le père de famille, Yunis, était un chauffeur passionné de football, engagé dans le club local. Sur les réseaux sociaux, il a rapidement été décrit comme étant au chômage. Quant à son épouse, sa vie sociale reste largement ignorée. Il aurait été inconvenant de la faire apparaitre aux côtés de ses enfants et de son mari sur les montages photographiques diffusés par les proches pour les obsèques. Sa représentation dessinée et stéréotypée, générée par intelligence artificielle (IA), demeurait toutefois acceptable. Les illustrations qui ont circulé représentent une famille décrite comme ordinaire, mais prise au piège de la pauvreté. L'état supposément avancé de la grossesse de la mère a par ailleurs amené certains commentateurs à évoquer une septième victime. Dans les dessins, celle-ci est présentée sous les traits d'un bébé, ou parfois même d'un fœtus.

Un mois après les faits, l'enquête promise par la police n'a pas encore abouti. En Oman, la presse indépendante peine à mener des investigations, et celle qui est officielle n'a aucunement l'habitude de faire des révélations substantielles. Le public en est donc souvent réduit à colporter des rumeurs dont les fondements sont, en réalité, très souvent invérifiables. En revanche, leur simple existence constitue un fait en soi, révélateur des attentes populaires. Les discussions laissent apparaitre des récits concurrents sur les responsabilités individuelles ou collectives du drame. De même, certains silences sont révélateurs. L'hypothèse d'un suicide entrainant toute la famille n'a jamais été discutée publiquement tant l'enjeu demeure un tabou social.
Selon d'insistantes rumeurs, incapable de payer ses factures d'électricité, la famille aurait vu son approvisionnement coupé par la compagnie nationale. L'usage d'un groupe électrogène pour fournir de la lumière aurait alors été le facteur déclencheur de l'intoxication pendant la nuit. La description de l'enchainement fatal, propagé sur les réseaux sociaux a été rapidement contestée par Nama, l'entreprise d'électricité. Celle-ci a affirmé qu'aucune action de coupure n'avait été entreprise contre la famille dans la mesure où elle avait recours à un système de prépaiement qui permet d'acheter des kilowatts en avance. La responsabilité active du fournisseur d'énergie ne pouvait donc, du point de vue de ses dirigeants, être invoquée. Une part du public ne semblait toutefois pas convaincue.
Le constat du maintien d'une part de la société omanaise dans la précarité génère dans l'espace public une affliction unanime. Yunis et sa famille en sont devenus les symboles parfaits. Cette émotion collective s'est notamment exprimée à travers la production de saynètes diffusées sur les réseaux sociaux, dans lesquelles des acteurs rejouaient le déroulement supposé des faits, de l'annonce de la perte d'emploi jusqu'à la mort, illustrée pour sa part par des images générées par l'intelligence artificielle.
Face à l'événement, les commentaires ont souvent pointé du doigt le rôle joué par la pauvreté. Les rumeurs faisant état d'un licenciement récent de Yunis Al-Hasani permettaient d'illustrer les manquements de l'État rentier. Implicitement, se jouait aussi probablement une forme de nostalgie pour le règne de Qabous, figure paternelle et bienveillante de la nation moderne.
Depuis les années 1970, l'État est censé pourvoir aux besoins des citoyens et à leur prospérité — mais exclut de facto de ce contrat social la population étrangère qui représente en Oman autour de 45 % des cinq millions d'habitants. Emplois publics, régimes de retraite très avantageux et subventions demeurent au cœur d'un système que le pouvoir progressivement transforme. Les attentes partagées par les Omanais sont certes, pour une part, implicites, et parfois même contradictoires entre valorisation de l'entrepreneuriat et dépendance aux subsides de l'État. Mais elles irriguent un imaginaire collectif profond. Elles sont même légitimées à travers la comparaison avec la richesse infinie des voisins qatariens et émiriens, qui sont érigés en modèle et en norme golfienne.
Pourtant, la question sociale en Oman est ancienne. Elle avait donné lieu en 2011, au moment des « printemps arabes », à un vaste mouvement de contestation. Près de quinze années plus tard, les taux de chômage, officiellement chiffrés à 11 % chez les jeunes omanais, continuent à être l'objet de bien des discussions et de politiques publiques sophistiquées.
La réalité de cette question sociale endémique s'incarne dans les fréquentes mobilisations des sans-emplois, que le public observe avec une certaine bienveillance. Dans ce cadre, les autorités renvoient le secteur privé à ses responsabilités face au manque d'opportunités. Selon une mécanique bien huilée, après avoir arrêté certains leaders ou quelques commentateurs disposés à politiser l'affaire sur les réseaux sociaux, le gouvernement annonce l'ouverture de nouveaux postes dans la fonction publique ou l'armée. En mai 2021, la police s'était même mise en scène en train de distribuer de l'eau aux manifestants mobilisés sous un soleil écrasant.
Depuis, le sultan Haïtham, qui axe son règne sur la croissance économique, a fait aboutir une vaste réforme du marché du travail. Poussée par des syndicats qui ont été particulièrement engagés dans les débats, la réforme est perçue comme favorable aux employés omanais. Parallèlement, le traitement différencié des étrangers, selon la logique du contrat social golfien, continue à servir de variable d'ajustement : l'omanisation de nombreux métiers est accentuée à travers des réglementations qui interdisent l'emploi de non-nationaux. Autre exemple, un tarif plus élevé de l'eau et de l'électricité pour les expatriés a pu être appliqué entre 2021 et 2022, adopté à la suite de la crise du Covid-19.
Certains participants au débat qui a fait suite à l'annonce des décès d'Al-Amarat ont déployé une rhétorique hostile aux travailleurs immigrés. Sur un réseau social, une vidéo de file d'employés sud-asiatiques sur un chantier de route était accompagnée d'une légende explicite : « Voici la raison du chômage, l'autorisation de l'invasion des Asiatiques. »
Mais la question de la sécurité de l'emploi et du maintien dans le temps d'une allocation chômage — limitée à six mois et réservée aux seuls nationaux — a structuré le débat de manière plus durable à mesure que celui-ci débordait des réseaux sociaux et donnait lieu à des émissions à la radio ou la télévision. La figure religieuse Saif Al-Hadi, enseignant à la faculté de sciences islamiques et intervenant régulier dans les médias publics, appuyait notamment le principe d'une allocation illimitée dans le temps pour les Omanais sans emploi. Une telle logique était toutefois à rebours des réformes économiques entreprises par le pouvoir depuis 2020, attentives à créer un environnement propice aux investissements privés.
Dans les espaces moins contrôlés, le débat s'accompagnait de propos très critiques des élites. Celles-ci étaient parfois décrites comme promptes à chercher à assurer leur impunité plutôt que le bien-être des citoyens. Les accusations étaient souvent non-ciblées, pointant du doigt un système plutôt que des individus spécifiques. Pourtant, face à la campagne de plus en plus politisée, la police est intervenue et a procédé à quelques brèves arrestations, dont celle du militant des droits humains Talib Al-Saidi.
Parallèlement, la mort de la famille de Yunis a parfois pu être expliquée par une autre faille collective : l'affaiblissement des réseaux de solidarité. Le fait que trois jours se soient écoulés entre le décès et la découverte des corps renvoyait à la crise supposée d'un système fondé sur les liens familiaux, religieux et tribaux. La survenue de l'affaire dans la banlieue en pleine expansion qu'est Al-Amarat a alimenté de telles perceptions. Ni la mosquée, ni le voisinage, ni l'école, ni la famille dans un premier temps, n'avaient donc pu s'inquiéter de la disparition de la famille. Personne n'avait fourni une aide financière directe pour subvenir aux besoins essentiels de ces six personnes. L'urbanisation, source d'anonymat si ce n'est d'indifférence, devient ainsi un problème sous-jacent, légitimant un discours socialement conservateur qui valorise les acteurs traditionnels.
Dès lors, le récit d'un drame agissant comme révélateur d'une crise du modèle rentier a conduit le pouvoir à réagir. Le sultan Haïtham a dépêché un représentant pour exprimer directement ses condoléances aux proches de la famille. Il a alors produit une déclaration dans laquelle il affirme suivre personnellement les suites données par les autorités à cette affaire. Son épouse, Ahd, active dans le secteur caritatif, a envoyé également une représentante lors des cérémonies. Devant l'ampleur de la controverse, le silence n'était certes pas tenable. Mais l'implication directe du sommet de l'État dans un drame dont les fondements peuvent entrer en contradiction avec certaines transformations de l'État impulsées par le sultan se doit d'être bien jaugée.
Novembre 2025 marque le 20e anniversaire du rapport de l'Instance équité et réconciliation (IER) au Maroc. Sous couvert de faire la lumière sur « les années de plomb » de Hassan II, l'institution a été l'occasion pour le nouveau monarque Mohammed VI de redorer le blason de la monarchie et d'acheter la paix civile. Mais l'instance est restée précautionneuse, surtout à l'égard des répressions dans la région du Rif.
Le 12 avril 2004, une mission d'enquête sur les violences commises durant les « années de plomb » (des années 1960 à 1999) du roi Hassan II est confiée à l'Instance équité et réconciliation (IER), qui voit le jour sous l'égide du roi Mohammed VI, désireux de se défaire du fantôme de son père.
Présidée par le militant des droits humains Driss Benzekri (1950-2007), nommé par le monarque, elle est composée de seize membres, dont la moitié est issue du Conseil consultatif des droits de l'homme (CNDH) – une organisation officielle –, et l'autre moitié est composée de personnalités aux compétences reconnues au niveau national dans les domaines du droit, de la médecine et des droits humains. L'instance a enquêté pendant vingt-trois mois sur les violations des droits humains au Maroc, de 1956 – date de l'indépendance du Maroc – à 1999, avant de présenter son rapport au roi le 30 novembre 2005, ainsi que ses recommandations finales. Cet acte marque sa dissolution.
La volonté des pouvoirs publics de se présenter comme œuvrant en faveur des droits humains et de la transition démocratique ne parvient pas à éclipser, dans les années 1990, le contexte qui a présidé à la création de l'instance : celui de la violence d'État, où la répression des journalistes, la lutte contre le terrorisme – motif légitimant nombre de débordements – et le recours à la force contre des manifestations pacifiques sont la règle.
La création de l'IER intervient dans le cadre d'un processus de pacification politique entamé au début des années 1990, durant les dernières années du règne de Hassan II, et consolidé au début de celui de Mohammed VI. Ce processus visait également à redorer l'image du Maroc à l'étranger, après les « années de plomb », durant lesquelles les opposants politiques au régime du roi Hassan II (1961-1999) – des militants de gauche, des nationalistes, des activistes amazighs et des islamistes – ont été victimes de disparitions forcées, de tortures ou ont trouvé la mort en rétention.
Si l'IER n'est pas dotée de mandat juridictionnel, elle dispose de prérogatives arbitrales. C'est elle qui instruit les dossiers d'indemnisation, enquête et auditionne, établit les responsabilités et décide de la forme des indemnisations (indemnités financières directes, réinsertion sociale, soins, réparation communautaire, etc.) avant de soumettre son verdict au cabinet royal pour approbation et, le cas échéant, versement des compensations.
Elle a dans ce cadre mené un travail de documentation et d'enquête sur les personnes disparues, les violations graves des droits humains, ainsi que sur les lieux de torture et de détention. Sur les 16 000 victimes recensées, 11 706 ont reçu une compensation financière.
En décembre 2004, deux cents témoignages de victimes des années de plomb, sans mention de l'identité des bourreaux – condition imposée par l'Instance et acceptée par les témoins –, sont diffusés à la radio et à la télévision dans le cadre du programme des auditions publiques lancé par l'IER. Celui-ci a contribué à la formation d'une mémoire collective et a constitué l'un des moments clés du travail de l'instance en matière de réconciliation symbolique. Pour autant, aucune action devant la justice pénale n'est formée, ce que dénoncent les habitants de la région du Rif au cours des audiences menées sur leur territoire, particulièrement touché par la répression sous le règne de Hassan II.
Dans sa couverture du sujet, le magazine Jeune Afrique1 rapporte :
À 17 heures, la salle Mirador [à Al-Hoceima] est pleine à craquer. Les auditions peuvent donc commencer quand, brusquement, une trentaine de militants commencent à scander des slogans hostiles à l'IER : “Allez-vous-en, le Rif ne vous appartient pas”, “Non au marketing des droits de l'homme”, “Les tortionnaires devant la justice”.
L'un des échecs de l'IER tient à son incapacité à faire toute la lumière sur les événements de la région du Rif, entre 1956 et 1959, mais aussi en 1984. Bien que celle-ci ait figuré parmi les plus vulnérables aux violations des droits humains, elle a été largement ignorée dans le rapport, qui n'a pas traité de manière approfondie la question de la réhabilitation des victimes et de la région en son entier.
La région du Rif est marginalisée politiquement et économiquement par le régime marocain depuis l'indépendance du Maroc en 1956. Historiquement, le Rif est connu pour son esprit de résistance, tant pendant la période coloniale espagnole que durant la révolution du Rif menée par Abdelkrim El-Khattabi dans les années 1920. Cette réputation a conduit l'autorité centrale à considérer la région avec suspicion et hostilité.
En 1958-1959, le Rif, empreint d'un sentiment de relégation, connaît un soulèvement populaire contre la pauvreté2, auquel le roi Hassan II (alors prince héritier) répond par une répression sanglante, creusant davantage le fossé entre la population rifaine et l'État. Au cours des décennies suivantes, la région souffre d'une forme de marginalisation économique (absence de projets de développement majeurs, manque d'investissements amenant à la dégradation des infrastructures), et politique délibérée, tandis que sa population continue d'être soumise à une surveillance sécuritaire étroite. Les mouvements de protestation ultérieurs, comme le soulèvement de 1984, sont le résultat direct de cette politique d'exclusion.
Or le rapport reste silencieux sur les circonstances de ces soulèvements et leur répression massive, sur le nombre de victimes ainsi que les institutions impliquées dans cette violence à l'encontre des populations du Rif, alors que cela fait partie des prérogatives de l'instance.
Le manque de clarté du rapport de l'IER tient à ce que le Rif est considéré comme un dossier sensible pour les autorités marocaines. La plupart des membres de l'Instance équité et réconciliation – comme M'barek Bouderka, Latifa Jbabdi, Salah El-Ouadie, Mohammed Nechnach, Driss El-Yazami, Chaouki Benyoub – étaient d'anciens détenus et anciens militants qui demandaient la réparation des torts pour la région du Rif. Mais une fois passés du côté du pouvoir, ils ont hésité à ouvrir ce dossier, notamment parce que le roi Hassan II y était directement impliqué lorsqu'il était prince héritier aux côtés du général Mohamed Oufkir.
Hassan II avait d'ailleurs assumé ouvertement sa responsabilité dans la répression de 1958. S'adressant directement aux manifestants au moment des troubles de janvier 1984, il dit : « Si les awbach [déchets de la société] du Nord [les Rifains] ont oublié le personnage de Hassan II, qu'ils se rappellent de Hassan, le prince héritier de 1959. »
Selon l'Association marocaine des droits humains (AMDH) :
La situation découle de la méthode de travail adoptée par l'IER, qui n'a pas pris en compte les associations nationales. Il y a également son manque d'indépendance vis-à-vis de l'entourage royal, ainsi que de sa pratique de la censure en omettant de divulguer les noms des responsables des actes de torture.
L'IER n'a d'ailleurs pas explicitement classé le Rif comme une « région victime », à l'instar d'autres régions comme celle de l'Atlas, où l'on a estimé que la répression a touché les habitants de manière collective, avec un impact économique, avec en plus l'existence d'un centre de détention. En vertu de ce statut de « région victime », ces régions ont bénéficié d'une politique de développement régional. Toutefois, les membres de l'instance, cherchant à préserver leur image d'anciens militants, ont inclus le Rif dans le programme de réparation communautaire, et l'ont désigné comme l'une des régions ayant collectivement subi de graves violations des droits humains.
Cette désignation donna lieu à des recommandations de l'instance, qui ne sont toutefois pas contraignantes, et dont plusieurs sont tombées dans l'oubli : mener des études académiques sur les événements de 1958-1959, créer un musée du Rif, un centre de recherche Abdelkrim El-Khattabi et mener des travaux d'historiographie sur la région. En 2024, le CNDH a annoncé le lancement en août des travaux visant à édifier le musée du Rif, rebaptisé « musée de Hoceïma » du nom de la ville qui l'abritera. Ce changement de nom suscite de vives critiques de la part de la société civile, qui voit une négation de la mémoire collective du Grand Rif.
Ces atermoiements semblent viser à narrer l'histoire de la région d'une manière alignée avec la vision de l'État, particulièrement après la révolte populaire en 2016-2017.
Cette ambiguïté dans le traitement de la question rifaine a incité les habitants de la région à la prudence. Selon le rapport final de l'IER, parmi les victimes des événements de 1984, seuls deux individus ont réclamé une compensation.
Peu de dossiers ont été déposés dans le cadre du programme de réparations individuelles parmi les victimes des événements de 1958-1959 et le soulèvement de 1984. Selon les travaux de Badiha Nahhass et Ahmed Bendella3, la première raison tient au manque de confiance envers l'IER. Certaines victimes auraient refusé de témoigner ou de déposer leur dossier par crainte de représailles. Viennent ensuite la honte et le tabou face au récit des exactions, en particulier pour les femmes victimes de viol. Une troisième raison est d'ordre procédurier : une grande partie des victimes, qui avaient entre-temps émigré en Europe, n'ont pas pu présenter leurs dossiers dans les délais.
Cette pseudo-réconciliation revêt tous les atours d'un mirage. Parfaitement dissipé vingt ans après, il donne à voir dans une cruelle netteté les desseins du pouvoir : se défaire d'un lourd fardeau historique, effacer ses responsabilités et légitimer un nouveau contrat social. Mais la page du sombre chapitre de l'histoire du Rif n'est pas tournée.
POUR ALLER PLUS LOIN
1« Le Rif à l'heure de la réconciliation », le 23 mai 2005.
2Ce soulèvement s'inscrit en réaction aux nouvelles autorités issues des accords d'Aix-les-Bains, qui avaient décidé de dissoudre les divisions de l'Armée de libération, de liquider certains de ses cadres, et de réprimer, enlever et torturer les opposants, notamment ceux sympathisant avec le prince Abdelkrim El-Khattabi.
3« Le Rif : les méandres d'une réconciliation », L'Année du Maghreb, 26/2021.
Depuis le samedi 27 septembre, la vie du royaume est rythmée par les manifestations quotidiennes du mouvement GenZ 212. Lancée par des jeunes autonomes refusant toute affiliation politique ou syndicale, la contestation innove et mobilise. Mais elle doit aussi faire face aux limites de son manque de structuration, tandis que les élites au pouvoir semblent attendre le discours du roi prévu pour le 10 octobre.
Elle était jusque-là perçue comme indifférente à la chose publique. Mais les manifestations qui secouent le Maroc depuis le 27 septembre 2025 ont braqué les projecteurs sur la jeune génération à l'initiative du mouvement de contestation. Selon les chiffres du Haut-Commissariat au Plan, les jeunes de moins de 25 ans représentent 26 % de la population marocaine et se caractérisent par « un fort attachement à la technologie, de grandes ambitions et une capacité d'influence sociale et économique ». Ils sont aussi particulièrement touchés par la précarité économique et sociale. Au deuxième trimestre 2025, le taux de chômage des 15-24 ans a atteint 35,8 %, contre 21,9 % pour les jeunes de 25 à 34 ans, et une moyenne nationale de 12,8 %.
Lors des premières manifestations, qui ont principalement eu lieu à Rabat, Casablanca, Meknès et Tanger, avant que d'autres villes ne rejoignent la contestation, le mouvement est apparu comme largement spontané, sans mots d'ordre. Seules quelques banderoles ont été déployées. Mais très vite, des slogans ont émergé : « Nous ne voulons pas de la Coupe du monde… la santé avant tout », « Le peuple veut la fin de la corruption ». Des critiques directes du volume des dépenses consacrées aux infrastructures et à la construction des stades en prévision de l'organisation par le Maroc de la Coupe d'Afrique des nations (CAN, décembre 2025 — janvier 2026), et surtout de la Coupe du monde 2030, aux côtés de l'Espagne et du Portugal. Ces dépenses interrogent sur les priorités de l'État, alors que les services publics de base, comme la santé et l'éducation, connaissent une nette détérioration.
Contrairement au mouvement du 20 février, né en 2011, soutenu à l'époque par plus de 20 organisations de défense des droits humains et syndicales et qui avait vu la participation de jeunes appartenant à des structures politiques, les manifestations actuelles émanent d'un groupe de jeunes peu structuré : la GenZ 212, combinaison de « Génération Z »1 et l'indicatif téléphonique du Maroc.
Malgré la participation de figures de gauche à certaines manifestations, comme Nabila Mounib, secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU), et Abdelhamid Amine, ancien président de l'Association marocaine des droits humains (AMDH), il n'y a eu aucun soutien actif à ce mouvement. Quelques organisations politiques et de défense des droits humains se sont contentées de publier des communiqués exprimant leur soutien aux revendications sociales et dénonçant l'approche sécuritaire adoptée par le pouvoir.
Pour se coordonner, la GenZ 212 passe principalement par la plateforme Discord, dont le serveur compte plus de 170 000 membres au Maroc. Discord est une application de messagerie instantanée et un réseau social communautaire lancé en 2015, qui permet aux utilisateurs d'échanger des messages texte et des appels vocaux ou vidéo. Elle était à l'origine prisée par les gamers, les adeptes de jeux vidéo. Si son usage s'est démocratisé dans certains pays comme la France, elle reste au Maroc largement utilisée par les jeunes gamers de la génération Z. Elle leur permet d'échanger pendant les parties de jeu, de diffuser des sessions en direct et de partager leurs expériences. Le choix de cette plateforme pour coordonner les appels à manifestation rappelle des exemples similaires ailleurs dans le monde, à Madagascar et surtout au Népal, où des manifestants de la même génération ont eu recours à la même application le 4 septembre 2025, après la suspension de plusieurs réseaux sociaux par les autorités.
On trouve sur Discord plusieurs chaînes de discussion, une pour chaque région du royaume, ce qui facilite la coordination entre les habitants des mêmes villes et villages. Les horaires des discussions quotidiennes sont annoncés sur les pages des réseaux sociaux du mouvement. Elles commencent souvent après 22h. L'administrateur de la chaîne commence par faire le bilan de la journée de manifestation. Les membres prennent ensuite la parole à tour de rôle pour exprimer leurs opinions, et faire part de leurs suggestions. Souvent, les échanges se poursuivent pendant des heures. À la fin de chaque soirée, on passe au salon appelé « Annonces » où les membres doivent répondre à la question suivante : « À vous de décider : soutenez-vous la poursuite des manifestations demain ? » Les membres n'ont que deux options : « oui » ou « non ». Jusque-là, le « oui » dépasse tous les jours les 80 %, témoignant d'un engagement clair de la part de la majorité des participants à poursuivre la mobilisation.
Dans ces discussions quotidiennes sur Discord, la spontanéité qui caractérise les manifestations apparaît comme intentionnelle. Les membres de la Génération Z insistent constamment sur leur totale indépendance vis-à-vis des partis politiques et des syndicats, témoignant ainsi de l'aversion de toute une jeunesse pour les structures intermédiaires, qui ont perdu toute crédibilité à leurs yeux. Sur les réseaux sociaux également, ils le revendiquent haut et fort : « Nous n'appartenons à aucun parti ni mouvement politique. Nous sommes des jeunes libres, notre voix est indépendante et notre seule revendication est la dignité et les droits légitimes de chaque citoyen. »
Alors que les appels aux manifestations des 27 et 28 septembre commençaient à circuler, plusieurs sites web et pages pro-gouvernementales se sont empressés d'accuser les organisateurs de « séparatisme » et de « servir des intérêts étrangers » dans le but de déstabiliser le royaume et menacer son intégrité territoriale. En réponse à ces accusations, les administrateurs de la page GenZ 212 ont publié sur les réseaux sociaux une déclaration le 18 septembre où l'on peut lire : « Nous ne sommes ni contre la monarchie ni contre le roi. Au contraire, nous considérons la monarchie comme essentielle à la stabilité et à la continuité du Maroc. »
Il convient de noter que depuis le début du règne du roi Mohammed VI, aucun mouvement social ou politique n'a lancé de slogan contre la monarchie. Même le Mouvement du 20 février appelait à une « monarchie parlementaire ».
Les revendications du mouvement ne sont pas propres à cette génération. Elles reflètent plutôt des préoccupations partagées par tous les Marocains. Interrogée par Orient XXI, la militante des droits humains Siman explique :
La génération Z est peut-être à l'origine de ce mouvement, mais elle n'est pas la seule à manifester dans la rue. Les revendications exprimées aujourd'hui ne sont pas nouvelles, mais s'inscrivent dans la continuité de celles du Mouvement du 20 février, puis du Hirak du Rif, qui a conduit à l'arrestation de plusieurs jeunes dans la région.
GenZ 212 intervient en effet après un mois de mobilisations importantes au Maroc, notamment devant plusieurs hôpitaux de la ville d'Agadir (sud-ouest) pour protester contre l'état des services de santé, à la suite du décès de huit femmes après leur accouchement, dans des circonstances qui restent mystérieuses. Selon le ministère de la santé, une enquête a été ouverte, mais ses conclusions n'ont pas encore été publiées. D'autres villes ont également été le théâtre de manifestations en faveur des victimes du tremblement de terre de la province d'Al Haouez, qui a frappé le pays en septembre 2023. Enfin, plusieurs marches en soutien à la Palestine et contre la normalisation des relations du Maroc avec Israël depuis 2020 ont également eu lieu. Autant de mobilisations qui, contrairement aux manifestations de GenZ 212, n'ont pas été réprimées et se sont déroulées dans une atmosphère relativement calme.
Selon les chiffres compilés par les sections de l'AMDH au cours des trois premiers jours de manifestations, plus de 300 personnes ont été arrêtées rien qu'à Rabat, et des dizaines d'autres ailleurs. Le premier jour, les interpellés ont été libérés à l'aube. Mais les forces de l'ordre ont changé d'approche dès le lendemain. Selon les chiffres publiés par l'Espace marocain des droits de l'Homme2 le nombre total de personnes arrêtées et placées en garde à vue s'élève à 272, dont 39 mineurs. Trente-six personnes ont été condamnées à des peines de prison, et 221 ont été libérées sous une caution allant de 300 à 600 euros. La plupart des jeunes ont été inculpés de « rassemblement non autorisé, d'entrave à l'action des forces de l'ordre et d'appel à un rassemblement non autorisé ». Ces arrestations ne se sont pas déroulées sans violence. Plusieurs jeunes femmes ont été harcelées pendant leur garde à vue, et de jeunes hommes arrêtés ont été insultés, qualifiés de « pervers » et de « génération de la perversion ». Selon nos sources, le procureur du Roi a constaté des signes de violence physique sur certains d'entre eux. Selon la militante de droits humains Samia Regragui, « la répression et les arrestations ont augmenté la sympathie de la population envers les manifestants, ce qui constitue un véritable acquis ».
Cette sympathie a toutefois été mise à l'épreuve dès le quatrième jour de manifestations, à cause des actes de violence qui ont notamment éclaté dans des zones qui n'étaient pas concernées par le mouvement GenZ 212. Des affrontements ont eu lieu dans plusieurs villes entre manifestants et forces de l'ordre, faisant des blessés des deux côtés et détruisant des biens publics et privés. Le mercredi 1er octobre, trois personnes ont été tuées par la police à Leqliaa, une ville située à 20 kilomètres au sud d'Agadir.
Le soir même, la situation a fait l'objet d'une grande discussion sur Discord, où de nombreux participants ont condamné sans équivoque les actes de vandalisme, affirmant que leurs auteurs « ne représentent ni n'appartiennent au mouvement ». D'autres, en revanche, ont estimé que c'était la violence excessive avec laquelle les autorités ont répondu aux manifestations pacifiques qui était à l'origine des réactions de colère et de violence de certains manifestants. D'autres encore se sont demandé si cette violence n'était pas provoquée, et n'avait pas pour but de nuire à l'image du mouvement, dans le but de saper le soutien populaire dont il bénéficie et d'instiller la peur parmi les Marocains.
Malgré les appels à arrêter les manifestations lancés par certains responsables politiques, comme l'ancien premier ministre islamiste Abdelilah Benkirane, les membres du groupe Discord ont continué à voter pour la poursuite des manifestations pacifiques. Mais la spontanéité du mouvement GenZ 212 et son rejet de toute organisation et de toute direction formelles constituent une arme à double tranchant. Si elle préserve l'indépendance du mouvement et le protège de toute tentative de manipulation politique ou d'exploitation par les partis, notamment à l'approche des élections législatives prévues pour septembre 2026, l'absence de structures organisationnelles rend difficile l'harmonisation des slogans et des revendications. Surtout, elle entrave le contrôle des formes d'expression pour un mouvement qui se revendique comme pacifique.
Après trois jours de silence radio, les partis de la majorité gouvernementale — le Rassemblement national des indépendants, le Parti authenticité et modernité et le Parti Istiqlal — se sont réunis le mardi 30 septembre 2025 à Rabat, sous la présidence du chef du gouvernement Aziz Akhannouch. Ensemble, ils ont affirmé comprendre la colère de la jeunesse, et être disponibles à y répondre par le dialogue et la discussion, dans le cadre des institutions prévues à cet effet. La majorité gouvernementale a également reconnu le retard chronique dont souffre le secteur de la santé, tout en soulignant que sa réforme est un chantier colossal qui nécessite du temps. Dans sa brève déclaration du jeudi 2 octobre 2025, le Premier ministre Aziz Akhannouch a néanmoins mis en garde contre les actes de « violence et de vandalisme » observés dans certaines villes, évoquant une « escalade dangereuse portant atteinte à la sécurité et à l'ordre public ». Mais aucune mesure concrète n'a été prise. Pour Khalid Al-Bakkari, professeur universitaire au Centre Régional des Métiers de l'Éducation et de la Formation de Casablanca (CRMEF) et militant des droits humains :
Comme ses prédécesseurs, le gouvernement actuel a renoncé à nombre de ses prérogatives constitutionnelles. Il en est venu à considérer la gestion des manifestations et des crises majeures — notamment celles liées aux catastrophes naturelles — comme relevant de la compétence de l'État et non de la sienne, c'est-à-dire de celle du Makhzen3. C'est pour cela que le gouvernement reste passif. Le chef du gouvernement n'a ni communiqué avec les citoyens ni tenu de réunion avec le ministre de l'intérieur.
Le mouvement GenZ 212 a finalement choisi d'adresser ses revendications directement au roi, ignorant les appels au dialogue du gouvernement. Ses demandes sont claires : la démission du gouvernement d'Aziz Akhannouch, la poursuite des personnes impliquées dans des affaires de corruption et la libération des personnes arrêtées lors des manifestations. Désormais, tous les regards se tournent vers le roi Mohammed VI, dont le discours, à l'occasion de l'ouverture de l'année législative, le vendredi 10 octobre 2025, est extrêmement attendu.
1NDT. Nom donné aux personnes nées entre 1997 et 2012. Il s'agit de la première génération qui a grandi avec Internet.
2NDLR. Groupe de défense des droits humains créé en 2022 et proche de l'organisation islamique Al-Adl wal-Ihsane (Justice et bienfaisance) fondée par le cheikh Abdessalam Yassine.
3Mot qui désigne les institutions régaliennes de l'État marocain : le palais, le ministère de l'intérieur, les services de sécurité, l'armée et les renseignements.
L'opposition monarchiste iranienne peut compter sur les chaînes satellitaires persanophones basées à l'étranger pour diffuser ses idées en Iran, jusque dans les zones périurbaines et les milieux populaires. Bénéficiant de fonds étrangers, exilée, elle se tient hors de portée de la répression de Téhéran. A-t-elle pour autant l'oreille de la population ?
À l'issue de la guerre de douze jours entre l'Iran, Israël et les États-Unis, déclenchée le 13 juin, qui a causé près d'un millier de morts côté iranien, provoqué l'exode temporaire de centaines de milliers d'habitants de Téhéran et semé la peur dans tout le pays, une partie de la diaspora, notamment monarchiste et proche de Reza Pahlavi, le fils du dernier Chah d'Iran, a ouvertement soutenu l'intervention israélienne, y voyant une chance historique de renverser la République islamique.
Principalement basés en Amérique du Nord et en Europe, les monarchistes ont connu un regain d'influence ces dernières années largement porté par la montée en puissance de chaînes satellitaires. À travers ces plateformes, ils ont réussi à promouvoir un narratif royaliste et nostalgique de l'époque prérévolutionnaire et à répandre une position pro-israélienne. En façonnant les récits, les identités et les perceptions, y compris et de plus en plus au sein des classes populaires iraniennes, ces chaînes sont devenues les instruments puissants d'une guerre psychologique et informationnelle plus large.
Manoto TV et Iran International (I.I.), deux chaînes persanophones basées à Londres, ont permis une relecture complète de l'histoire contemporaine de l'Iran, en nourrissant un imaginaire révisionniste, et en réhabilitant des figures associées aux rouages les plus répressifs de l'ancien régime.
La majorité des Iraniens n'étaient pas nés à l'époque du Chah. Leur compréhension de l'histoire — en dehors de la version officielle de l'État — a été largement façonnée par une centaine de chaînes satellitaires émettant depuis l'étranger et bénéficiant de fonds en provenance des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Arabie saoudite et de la Turquie, pour ne citer que les principales sources.
En Iran, l'information télévisuelle reste sous le monopole du groupe national Seda o Sima (« Voix et vision de la République islamique d'Iran »). Mais dès la fin des années 1990, les paraboles satellitaires fleurissent sur les toits des villes et villages, contournant la censure d'État. Aujourd'hui, une majorité de foyers iraniens accèdent quotidiennement à ces chaînes de la diaspora.
C'est dans ce contexte que naît, en 2010, Manoto TV, proche des milieux monarchistes. D'abord axée sur le divertissement culturel grand public, la chaîne diffuse films, séries et émissions de variétés sans publicité, renforçant son attractivité. Mais c'est surtout par ses documentaires que Manoto s'engage dans une guerre mémorielle majeure, en dépeignant la monarchie Pahlavi comme une époque de progrès et de fierté nationale. L'appareil répressif de l'époque, les tortures, les exécutions de dissidents, la misère des bidonvilles alors que les élites vivaient dans le luxe disparaissent presque entièrement de ce récit.
Le point culminant de cette réécriture intervient en 2024, lorsque Manoto donne la parole à Parviz Sabeti, ancien haut responsable de la Savak (les services de renseignements du Chah) dans une interview de sept heures, où il a pu publiquement justifier et glorifier sa politique de la terreur, sans contradiction ni remise en cause.
La chaîne s'est aussi imposée face à la télévision d'État et aux autres chaînes satellitaires grâce à des formats novateurs, tels que le « journalisme citoyen », qui consiste à diffuser des vidéos envoyées par des Iraniens de l'intérieur, documentant les échecs des institutions, la pauvreté et la répression quotidienne.
Ce faisant, Manoto parvient à capter un public bien plus large, notamment au sein des classes populaires — celles-là mêmes dont les parents avaient porté la révolution de 1979 — en leur offrant un miroir critique du présent. Ce discours nostalgique d'une monarchie éclairée, plus libre et plus prospère, trouve un terreau particulièrement fertile du fait de la pauvreté, du chômage massif et des restrictions sociales étouffantes de la République islamique. Autre facteur favorable à ce discours : l'absence d'alternative politique en Iran même, l'opposition ayant été largement laminée par la répression sanglante de l'État.
D'après Abolfazl Hajizadegan, doctorant en sociologie de l'université de Téhéran, Manoto figurait en 2023 comme la neuvième page persanophone la plus suivie sur les réseaux, comptant plus de 17 millions d'abonnés à ce jour. Elle est parvenue à se hisser au deuxième rang des chaînes en persan, derrière BBC Persian, pilier du soft power britannique, et composée de nombreux journalistes issus du courant réformiste iranien. Historiquement, le monarchisme était porté en diaspora par les élites ayant fui la révolution de 1979. Plusieurs facteurs ont contribué à élargir cette base : la généralisation de la parabole satellitaire, l'effondrement de la confiance dans les institutions, la lassitude et le rejet face au discours officiel, et le rôle central de la télévision dans la vie domestique iranienne.
C'est dans ce contexte que Manoto a dépassé les quartiers aisés du nord de Téhéran pour progressivement gagner les zones périurbaines, rurales et provinciales, traditionnellement plus conservatrices. La chaîne y diffuse non seulement une image idéalisée du passé monarchique, mais impose des modes de vie et normes culturelles alternatifs à ceux du régime. À travers des émissions de cuisine et de musique, la chaîne met en scène le quotidien des Iraniens de la diaspora en Occident, et leurs références et normes culturelles inédites dans les années 2010 : absence de codes religieux visibles, style vestimentaire occidentalisé, pratiques de consommation globalisées (musique, voyages, gastronomie, culture pop), modèles familiaux plus libres et individualisés. Ce phénomène peut expliquer l'amplification de slogans monarchistes lors des soulèvements populaires de 2018, 2019 et 2022-2023.
Les milieux monarchistes ont trouvé dans le soulèvement « Femme, vie, liberté » un tremplin inédit. Commencé en septembre 2022, après la mort de Jina Mahsa Amini, une jeune Kurde de Saqqez, des suites de violences infligées par la police des mœurs, le mouvement s'inscrit dans la continuité des luttes féministes de la gauche kurde, adoptant le slogan « Jin, Jîyan, Azadî », hérité du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et du Komala, mouvement maoïste kurde iranien.
Très vite, la contestation dépasse les milieux militants et s'étend à l'ensemble du territoire iranien, unifiant des groupes sociaux jusqu'alors fragmentés : jeunesse urbaine des classes moyennes et aisées, citoyens appauvris par la crise économique et les sanctions, minorités ethniques marginalisées, et habitants des périphéries en révolte contre la prédation et la corruption.
La mobilisation surgit en effet dans un contexte de récession, alors que les Gardiens de la révolution, à la tête de conglomérats, contrôlent près de 40 % de l'économie nationale. Progressivement, les réseaux monarchistes cherchent à imposer leur leadership sur le mouvement, alors même qu'ils n'ont aucun lien organique avec les révoltes populaires du début. Ironie de l'histoire : le grand-père de Jina fut exécuté par le régime Pahlavi.
Dans un contexte de coupure partielle d'Internet et de censure de réseaux sociaux imposées par les autorités iraniennes, les chaînes satellitaires comme Manoto et Iran International deviennent les principales interfaces entre l'intérieur et l'extérieur du pays.
Parallèlement, l'Alliance pour la démocratie et la liberté en Iran est formée en 2023, aux États-Unis, à l'initiative d'un groupe de militants des droits de l'homme et de personnalités médiatiques ou politiques, parmi lesquelles l'actrice Golshifteh Farahani, la journaliste et militante féministe Masih Alinejad, la prix Nobel de la paix (en 2003) Shirin Ebadi, ou encore… Reza Pahlavi1. Ce dernier tente d'introduire de nouveaux profils monarchistes dans la coalition afin d'en renforcer l'assise politique. Les tensions qui en découlent, couplées à des blocages internes, conduisent à l'éclatement rapide de ce mouvement.
Cet épisode révèle la volonté de confiscation du mouvement « Femme, vie, liberté » par une élite diasporique, dont les intérêts et codes culturels ne coïncident pas forcément avec ceux de la majorité des manifestants de l'intérieur. Pour rappel, les pertes humaines les plus lourdes proviennent des groupes les plus marginalisés du pays : plus de la moitié des victimes appartiennent aux minorités kurde et baloutche, qui ne représentent pourtant que 13 % de la population iranienne. De plus, la majorité des prisonniers exécutés sont issus des milieux populaires, qu'ils viennent des grandes villes ou des périphéries.
Cette fracture de représentation est aussi reproduite à l'international, où journalistes, responsables politiques et organisations non gouvernementales (ONG) reprennent les récits de la diaspora sans toujours en questionner les angles morts. Le danger, ici, est double : une partie du soulèvement est invisibilisée, tandis que les figures les plus médiatisées imposent une vision biaisée, souvent calquée sur des références occidentales, en se focalisant par exemple sur le voile.
En filigrane se dessine une dynamique néocoloniale, où l'Occident délègue à une élite en exil la production des récits de changement de régime. Exemple frappant : l'invitation, le 25 novembre 2022 au Sénat — et leur accueil par le républicain Bruno Retailleau, alors président du groupe de liaison pour les chrétiens et les minorités au Moyen-Orient — de Farah Pahlavi, épouse de Mohammed Reza Pahlavi, le dernier chah d'Iran, et de sa petite-fille Nour, pour une conférence consacrée à « Femmes, vie, liberté ! — Iran, révolte ou révolution ? ». Ces gestes ont un effet autoréalisateur : ils légitiment publiquement la prétention monarchiste à incarner l'opposition. La rue iranienne, pourtant, ne s'y trompe pas quand elle entonne l'un des célèbres slogans de manifestation : « Mort à l'oppresseur, qu'il soit Chah ou Guide suprême ! » Des messages que ces chaînes satellitaires ont le plus souvent omis de mettre en avant…
Face à cette guerre des récits, la question du financement des chaînes satellitaires est essentielle. Tandis que celui de Manoto reste opaque, le Guardian a révélé en 2018 qu'Iran International était financé par un homme d'affaires saoudien proche du prince héritier saoudien Mohammed ben Salman. C'est d'ailleurs I.I qui a diffusé le premier les documents médicaux contredisant la version officielle de l'État sur la mort de Jina. Selon le média londonien Amwaj.Media, d'après les déclarations du quotidien israélien Maariv le 11 juillet 2024, le groupe de hackers ayant transmis les documents à la chaîne était lié aux services de renseignements israéliens.
Si ces révélations sont essentielles au vu du contexte répressif iranien, elles soulignent les intérêts d'États en jeu et éclairent l'alliance croissante entre Pahlavi et Israël dans un contexte de tensions régionales exacerbées.
Utilisant les symboles de « Femme, vie, liberté » pour asseoir une posture de défenseur des droits, Reza Pahlavi, accompagné de son épouse, effectue en avril 2023 un voyage en Israël digne d'une visite d'État. Il y rencontre le premier ministre Benyamin Nétanyahou, le président Isaac Herzog ainsi que la ministre des renseignements Gila Gamliel. À quelques mois de la guerre à Gaza et de ses plus de 50 milliers de morts, ce déplacement vise l'alignement stratégique sur l'extrême droite israélo-américaine et le renforcement de sa légitimité médiatique.
Ce faisant, il revendique une tradition ininterrompue de respect envers les juifs, de Cyrus le Grand, fondateur de l'Empire perse, à son père, Mohammad Reza Pahlavi, présentant la République islamique comme un contraire — négationniste — du sionisme et de l'amitié projuive de sa dynastie. Une lecture simplifiée de l'histoire.
Si l'alliance Iran-Israël à l'époque monarchique est documentée, l'Iran reconnaissant l'État d'Israël dès 1950, la posture du Chah reste ambivalente : vote contre le plan de partage de 1947, critiques de l'occupation post-1967 et soutien à la résolution onusienne de 1975 assimilant le sionisme au racisme. En 1976, il évoque même le « lobby juif » qui contrôle les médias et la finance, frôlant l'antisémitisme.
Le soutien inconditionnel du prince héritier Reza Pahlavi à Israël remonte à 1982. Après la mort du dernier chah d'Iran, en 1980, Reza Pahlavi revendique le trône depuis Le Caire. Deux ans plus tard, le renseignement israélien tentera de l'installer à Téhéran par un coup d'État. Ce projet, initié par un appel de Reza Pahlavi à Yaakov Nimrodi, officier du Mossad ayant participé à la création de la police secrète monarchiste Savak, prévoyait le transfert de 800 millions de dollars (environ 684 millions d'euros) d'équipements militaires, avec le soutien d'Ariel Sharon, alors ministre de la défense. L'opération tourne court et Reza Pahlavi se retire finalement dans son domaine en Virginie (États-Unis), loin des champs de bataille. Le prince a depuis multiplié les déclarations de soutien à Israël tout en affichant sa proximité avec les milieux républicains radicaux. Soutien de Donald Trump et de la stratégie de « pression maximale » sur l'Iran, il affirme dans un entretien au New York Post le 11 mai 2025 que les sanctions économiques brutales sont « ce que veulent les Iraniens », tout en reprenant le slogan : « Make Iran Great Again. »
Alors que Gaza devient le théâtre de massacres, les partisans du prince manifestent aux côtés de l'extrême droite pro-israélienne aux États-Unis et en Europe, brandissant portraits de Pahlavi et drapeaux monarchistes. Des lobbys comme le National Union for Democracy in Iran, créé en 2003 à Los Angeles, ciblent les Irano-Américains critiques d'Israël. Reza Pahlavi cherche ainsi à instrumentaliser le conflit et la frustration populaire iranienne pour accélérer la chute de la République islamique, jusqu'à soutenir l'intervention militaire de mi-juin2.
Dans ce climat de guerre psychologique, les chaînes Manoto et I.I. viennent appuyer ce discours. Elles sont également devenues de puissants relais d'une rhétorique antipalestinienne en ancrant chez de nombreux Iraniens l'idée selon laquelle Gaza et le Liban auraient « volé » l'argent du pays, via le soutien iranien au Hezbollah et au Hamas.
Alignés sur Trump et Benyamin Nétanyahou, les monarchistes en sont paradoxalement venus à ressembler aux ultraconservateurs du régime iranien, partageant leur opposition aux militants prodémocratie, ainsi que leur xénophobie envers les Afghans ou leur centralisme marginalisant les populations périphériques. Force est de constater que l'appel en juin, depuis l'étranger, de Reza Pahlavi au soulèvement national est resté, pour l'heure, inaudible.
La mobilisation diasporique contraste avec la présence en Iran de nombreuses figures engagées pour la démocratie et la justice sociale, souvent emprisonnées, comme la lauréate en 2023 du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi, l'avocate Nasrin Sotoudeh, la militante féministe kurde Pakhshan Azizi ou encore le syndicaliste Reza Shahabi. Nombre de ces militants ont signé une lettre, en 2023, diffusée sur le Net par l'International Emergency Campaign to Free Iran's Political Prisoners Now (la Campagne internationale d'urgence pour la libération des prisonniers politiques iraniens). Ils soulignent que le slogan « Femme, vie, liberté » appelle à défendre la dignité humaine et à lutter contre tous les fondamentalismes, discriminations, violences d'État, qu'il s'agisse de l'Iran ou d'Israël.
Mais la base sociale de ces acteurs demeure limitée, en raison de la répression exercée par l'État iranien, qui fragmente les dynamiques de mobilisation. En cause également : un accès inégal aux ressources médiatiques, qui engendre une profonde asymétrie dans la distribution du pouvoir et de la parole au sein du champ politique iranien contemporain.
Dans les jours suivant les frappes israéliennes, fidèle à sa mécanique, la République islamique a relancé la répression au moyen d'emprisonnements massifs sous prétexte d'espionnage au service d'Israël et au nom de la raison d'État. Au fond, bien plus qu'un choix entre Chah ou Guide suprême, c'est d'une véritable démocratisation dont l'Iran a besoin.
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1L'Alliance comptait également : Abdullah Mohtadi, le secrétaire général de Komala, parti kurde d'inspiration maoïste ; l'actrice Nazanin Boniadi ; le footballer Ali Karimi ; ainsi que Hamed Esmaeilion, activiste, père et époux de deux victimes du crash du vol PS752, abattu par les Gardiens de la révolution en 2020.
2Dès le 13 juin, sa famille relaie ouvertement cette ligne belliciste : sa femme Yasmine publie sur X : « Frappez-les, Israël, nous sommes derrière vous », et sa fille Farah affirme : « Nos amis à Téhéran veulent plus de bombes. »
À l'heure où Mascate réaffirme son rôle de médiateur en facilitant les pourparlers sur le nucléaire iranien entre les États-Unis et l'Iran, le sultan Haïtham Ben Tarek s'emploie à légitimer son règne vieux de cinq ans en l'inscrivant dans la continuité dynastique des Al Saïd. Il esquisse également une pratique du pouvoir, toujours personnelle, dont l'apparent technocratisme n'entame en rien la verticalité monarchique.
Le 11 janvier 2025, Mascate s'est illuminée sous les feux d'artifice célébrant le cinquième anniversaire du règne du sultan Haïtham Ben Tarek Al Saïd. Partout dans le pays, l'heure était à la fête — mais aussi à un premier bilan. Car la « renaissance renouvelée », slogan d'une époque appelée à prolonger l'héritage de l'ancien père de la nation, le sultan Qabous, avait débuté sous de bien sombres auspices. Pandémie de Covid-19 et crise de la dette publique en 2020, manifestations de demandeurs d'emploi (mai 2021), dégâts causés par les cyclones Gulab et Shaheen (octobre 2021)1 : autant d'épreuves qui assombrirent les premiers mois d'une accession au trône par ailleurs exemplaire.
Rarement une passation de pouvoir s'était déroulée avec autant de sérénité dans la péninsule arabique qu'en ce janvier 2020. En quelques heures, le conseil de famille renonça à son droit de choisir le prochain monarque par consultation (choura) et s'en remit à la lettre testamentaire contenant le nom de Haïtham, solennellement ouverte en direct à la télévision d'État. La matinée n'était pas achevée que retentissaient déjà, dans toute la capitale, les salves d'honneur et l'hymne national. Quarante jours plus tard, à l'issue de la période de deuil, le nouveau sultan prononçait son premier discours. Il y avertissait les citoyens des « défis » et des « sacrifices » à venir, en une allusion à peine voilée aux mesures d'austérité déjà en gestation.
Haïtham Ben Tarek n'aura bénéficié d'aucun état de grâce : il fallait régner sans délai et redresser au plus vite les finances, fragilisées par les dernières années erratiques du règne de Qabous et la baisse prolongée des cours du pétrole. Intronisé par temps de crise, il s'est peu à peu imposé comme un monarque pragmatique, à la gouvernance plus collégiale et capable d'assumer des décisions impopulaires pour redresser l'économie de son pays.
L'image du sultan s'est cristallisée pendant les premiers mois de son accession au trône. Son ton sobre, sa voix monocorde, son tropisme pour le business, sa proximité avec les familles marchandes et jusqu'à ses fautes de langue en arabe — qui trahissent une plus grande aisance en anglais — donnèrent immédiatement le sentiment qu'une page se tournait. Le sultan Qabous, fondateur quasi divin de la nation omanaise moderne, cédait la place à un bon pater familias, diplomate formé à Oxford, gestionnaire modeste, mais méthodique d'un État confronté à une crise de l'endettement et à l'urgence de réformes structurelles trop longtemps ajournées. Un récit lisse, qui faisait opportunément l'impasse sur certains épisodes moins flatteurs — notamment la gestion hasardeuse, quelques années plus tôt, de gigantesques projets immobiliers par Haïtham Ben Tarek lui-même.
Ce dernier plaça les premiers temps de son règne sous le signe de la rationalisation de l'action publique. Le plan budgétaire « Tawazun » (équilibre) de 2020-2024 recentra l'État sur ses fonctions essentielles : réduction du périmètre gouvernemental, restructuration du fonds souverain, supervision accrue des entreprises publiques et ouverture à une fiscalité nouvelle — avec, en ligne de mire, l'introduction d'un impôt sur le revenu, toujours en discussion tant la mesure demeure impopulaire.
Dans le même esprit, il engagea une purge discrète à la tête de l'État. Des dizaines de fonctionnaires aux postes honorifiques furent mis à la retraite. De nombreuses primes, indemnités et gratifications furent supprimées. La majorité des contrats avec des consultants étrangers ne furent pas reconduits. Le temps de la prodigalité, aggravé par la vacance du pouvoir due à la longue maladie de Qabous, était révolu. L'heure était désormais à la sobriété. Pour l'incarner, le sultan donna l'exemple en sabrant dans les effectifs du personnel de ses palais.
Pourtant, cinq ans après, une évidence demeure : malgré les réformes structurelles et les efforts de diversification économique du plan « Vision 2040 » — le tournant vert, l'investissement dans le tourisme et l'essor timide de l'industrie —, les hydrocarbures représentent encore deux tiers des recettes budgétaires de l'État. Car ce ne sont pas les politiques d'austérité qui auront fait tomber la dette publique à 34 % du PIB en 2024, mais bien la flambée des prix du pétrole et du gaz à la suite de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Elle aura permis de dégager un excédent budgétaire de près de 3 milliards d'euros en 2022, en contraste avec un déficit de 2,4 milliards d'euros durant la même période en 2021.
Derrière le technocratisme et les succès réels du sultan en matière de gouvernance publique, la réalité économique demeure donc imperturbablement la même : ce sont toujours les cours du pétrole qui dictent la trajectoire économique du Sultanat d'Oman. Dans ce cadre, les turbulences économiques mondiales, liées à la guerre commerciale lancée par Donald Trump, pourraient avoir de multiples effets sur le sultanat. Elles ont déjà entraîné une chute du prix du baril de pétrole.
Rapidement, plusieurs observateurs notèrent que la mise en œuvre de ces réformes s'accompagna d'une inflexion dans l'exercice du pouvoir du sultan. Haïtham Ben Tarek imposa une gouvernance plus collégiale, en confiant certains portefeuilles ministériels à des technocrates aguerris, comme Saïd Al-Saqri au ministère de l'économie. Il était auparavant un haut fonctionnaire, connu pour ses publications en matière d'économie du développement.
Mais cette dynamique de déconcentration et de professionnalisation du champ du pouvoir ne saurait en éclipser une autre : la place de choix, au sommet de l'État, réservée aux membres de la famille du sultan. Comme son prédécesseur, Haïtham Ben Tarek conserve le poste de premier ministre, pendant que ses deux frères occupent des ministères stratégiques : l'un est vice-premier ministre chargé des relations et des affaires de coopération internationale ; l'autre vice-premier ministre en charge des affaires de la défense. Son fils aîné, Dhi Yazan, est ministre de la culture, des sports et de la jeunesse. Quant à son autre fils, Bilarab, il dirige un programme de soutien aux start-ups innovantes, à l'instar d'autres membres de la famille qui occupent eux aussi des postes influents dans le secteur privé.
On assiste ainsi au renforcement de la famille royale à la tête de l'État, et même à une réaffirmation du caractère dynastique du règne du sultan. Celui-ci a fait le pari d'asseoir sa légitimité en l'inscrivant dans l'histoire longue de la dynastie des Al Saïd, dont la force et la permanence, pendant plus de trois siècles, avaient en partie été occultées par la figure monumentale du sultan Qabous. En 2021, Haïtham Ben Tarek alla jusqu'à amender la constitution, transformant officiellement le sultanat en État dynastique héréditaire (article 5). Ce faisant, il rompait avec des siècles d'histoire au cours desquels le régime, s'appuyant sur le principe religieux de l'imamat ibadite, s'était toujours refusé à reconnaître le principe héréditaire, lui préférant l'élection par un conseil restreint.
Au culte de la personnalité qui avait structuré le règne de Qabous succède ainsi une nouvelle dramaturgie du pouvoir : Dhi Yazan est désormais prince héritier. Les avenues du sultanat sont progressivement renommées en hommage aux grands souverains de la lignée. Acmé de cette révolution symbolique, la fête nationale sera, à partir de 2025, déplacée du 18 au 20 novembre — passant de la date d'anniversaire du sultan Qabous à celle de l'arrivée au pouvoir, en 1744, de l'imam fondateur de la dynastie Al Saïd.
Dans cette nouvelle mise en scène du pouvoir, l'épouse du sultan, Ahad Al-Busaidiyya, endosse le rôle de première dame et s'investit dans les activités classiquement dévolues à cette fonction. Elle agit dans les domaines de l'enfance et de la santé mentale, mais met aussi à l'honneur les femmes omanaises et leur contribution à la construction nationale. Son port du voile à mi-tête — qui provoqua l'ire des religieux conservateurs, rapidement rappelés à l'ordre par la sécurité intérieure — et son attitude discrètement libérale semblent l'ériger en modèle pour les femmes des jeunes générations.
La rupture s'opère donc en douceur, dans un souci de continuité et de respect de l'héritage de Qabous. Mais après cinq ans, elle ne fait plus de doute. La dynastie Al Saïd et la famille royale ont repris leurs droits : Oman est redevenue une monarchie comme les autres.
Une monarchie d'ailleurs bien ordinaire, dans laquelle l'ouverture contrôlée de la sphère publique ne se manifeste pas sans un art consommé du trompe-l'œil. Le Sultanat d'Oman affiche en effet un engagement de façade en matière de droits humains et de libertés publiques. Il a ratifié ces dernières années plusieurs conventions internationales, tout en y apposant des réserves qui en limitent drastiquement la portée : « Le sultan est libéral sur le plan économique, mais pas sur le plan politique », résume un intellectuel omanais sous couvert d'anonymat.
En 2021, les pouvoirs du Majlis Al-Choura — le Conseil consultatif, chambre basse législative dont les membres sont élus — ont été sensiblement réduits2. La réforme a renforcé l'autorité du pouvoir exécutif en atténuant l'autonomie législative, en supprimant le principe de la publicité des débats et en restreignant le droit du Parlement de convoquer des ministres. Ce dernier changement a été qualifié de « désastreux » par l'ancien vice-président du Conseil consultatif, Yaqoub Al-Harthi. Les médias, quant à eux, restent dans la main du pouvoir. Plusieurs activistes et lanceurs d'alerte sont arrêtés incommunicado, et parfois mis en jugement et condamnés à des peines de prison. L'application de discussions en ligne Clubhouse a été interdite, tout comme le compte X « Les féministes omanaises ». L'année 2024 a connu une recrudescence des pratiques de censure après plusieurs années de tolérance relative.
Si le sultan Haïtham a manifesté, au moment de son accession au trône, certains signes d'ouverture politique en amnistiant des opposants en exil au Royaume-Uni, cette politique a, elle aussi, fait long feu. La nouvelle loi sur la nationalité, promulguée en janvier 2025, a introduit la déchéance de nationalité pour les faits de lèse-majesté et d'outrage à la nation — une disposition qui a suscité de vives critiques sur les réseaux sociaux. Toutes ces évolutions suggèrent que le nouveau sultan préfère la formule de la modernisation conservatrice à celle de la libéralisation.
Si ouverture il y a, elle doit venir d'en haut et être aussi graduelle que contrôlée. La critique d'Israël et le soutien à la cause palestinienne sont ainsi tolérés, voire encouragés, pour renforcer l'estime nationale du peuple omanais face aux voisins émiriens et saoudiens, dont les régimes verrouillent étroitement l'expression sur ce sujet. Dans le même esprit, le podcast Mas'ad, d'initiative gouvernementale, rouvre prudemment certains pans de l'histoire nationale. Les guerres de l'Imamat (années 1950) et du Dhofar (années 1960 et 1970), sujets auparavant tabous dans l'espace public, sont aujourd'hui discutées. Mais elles le sont dans un style retenu et à travers la parole tempérée des grands cheikhs tribaux qui sont invités pour partager leurs souvenirs et analyses.
Dans ce concert de discours savamment accordés, une voix continue de rompre l'harmonie : celle du grand mufti Ahmed Al-Khalili, en poste depuis cinq décennies. Et pour cause : il n'est pas certain que le pouvoir en place ait apprécié de voir circuler sur les réseaux sociaux, en février 2025, une photographie de la première sommité religieuse du pays avec un lance-roquette Yassin 105 miniature, le type même utilisé par les milices palestiniennes. Le soutien indéfectible d'Al-Khalili aux groupes armés de la région, des Houthis au Hezbollah en passant par le Hamas, détonne avec le discours sur l'islam de tolérance et de modération qui demeure l'un des principaux outils de soft power des Omanais.
Or, le régime semble d'autant moins enclin à tolérer ce type de propos que le sultanat a été frappé, le 17 juillet 2024, par la première attaque terroriste revendiquée par l'Organisation de l'État islamique (OEI) contre la communauté chiite à Wadi Al-Kabir. Quelques jours après la diffusion de la photographie du mufti, celui-ci publiait un message sur X dans lequel il présentait ses excuses « à toute personne à qui [il avait] pu nuire en paroles ou en actes ». Officiellement présenté comme un examen de conscience nécessaire à l'approche de la mort — l'épouse du mufti est décédée début 2025 —, ce message a été interprété par certains analystes comme le signe d'une démission imminente, et peut-être imposée.
L'avenir du poste de mufti apparaît ainsi incertain : sera-t-il simplement supprimé ou remplacé par une instance plus collégiale, destinée à neutraliser l'influence de son successeur ? Si le sultan favorise des religieux plus réformistes en leur donnant voix au chapitre dans les grands quotidiens nationaux, il ne sera pas facile de se défaire du mufti. Fort d'une légitimité populaire immense, celui-ci demeure, toujours, la voix la plus libre dans un pays où le réalignement derrière la parole monarchique aura été aussi discret qu'efficace.
1NDLR. Les cyclones Gulab et Shaheen sont deux cyclones successifs qui ont atteint Oman le 2 octobre 2021. Oman a alors enregistré l'équivalent de deux ans de précipitations en quelques heures.
2NDLR. Le Parlement, bicaméral, est également formé du Majlis al-Dawla (Conseil d'État) dont les membres sont nommés par le sultan.
Le 10 septembre 2024, les Jordaniens ont voté pour élire leurs parlementaires. Le contexte régional tout comme le nouveau mode de scrutin ont influé sur les résultats, donnant une place importante aux Frères musulmans. La monarchie hachémite navigue à vue entre attentes populaires, pratiques autoritaires et contraintes liées au dossier palestinien.
Les élections, comme le reste de l'actualité politique de la Jordanie, passent généralement sous les radars de la presse internationale. Elles suscitent également peu d'enthousiasme à l'intérieur du pays, comme le révèlent les taux d'abstention élevés à chaque scrutin. Néanmoins, les résultats du dernier scrutin législatif tenu le 10 septembre 2024 ont surpris.
L'attention s'est notamment portée sur les succès obtenus par le Front d'action islamique (FAI), le bras politique de la confrérie des Frères musulmans, qui a obtenu 31 sièges sur 138. Le parti réalise ainsi le meilleur résultat de son histoire, donnant ainsi à la population jordanienne l'impression d'une élection « propre », c'est-à-dire sans intervention de la part des autorités dans les résultats.
Additionnés aux sièges obtenus par les autres partis, la nouvelle chambre sera ainsi composée de 104 élus dotés d'une affiliation partisane, alors que les précédentes n'en comptaient que 24 (en 2016) et 12 (en 2020).
Pour désigner le discours officiel du roi et du gouvernement jordanien à l'égard des partis politiques, le chercheur José Ciro Martinez parle de « bande-son interminable de la politique jordanienne ». En effet, depuis le début des années 2000, mais encore davantage depuis les mouvements contestataires de 2011, le roi Abdallah II appelle au renforcement du rôle des partis au sein de la scène politique. Dans l'un de ses documents de travail publiés à partir de 2012, le monarque explique notamment que la priorité serait de développer des « partis politiques nationaux (…) capables de recueillir la majorité des voix des citoyens ». Tout en les faisant apparaître comme intrinsèques à la démocratisation du régime — sans mentionner le fait que les partis aient été interdits de 1957 à 1992 et que certains continuent de faire l'objet d'une répression politique — le roi soulignait la faiblesse des organisations partisanes et mettait en avant le caractère progressif de cette transition.
Ce propos officiel entendait répondre aux revendications formulées par l'opposition politique depuis la mise en place, en 1993, d'un mode de scrutin peu favorable aux partis politiques. Pour éviter que les partis d'opposition obtiennent la majorité des sièges au parlement comme cela avait été le cas en 1989, ainsi que dans les années 1950, le scrutin majoritaire plurinominal avait été remplacé par un scrutin uninominal majoritaire de circonscription à sièges multiples (surnommé le système « un homme, une voix »). Autrement dit, alors que l'électeur votait en 1989 pour autant de candidats qu'il y avait de sièges à pourvoir dans sa circonscription, il ne dispose plus que d'une seule voix à partir de 1993. Il s'agissait de faire en sorte que les électeurs utilisent ce vote unique pour soutenir un membre de leur tribu ou de leur entourage, c'est-à-dire un intermédiaire accessible, plutôt qu'un candidat choisi pour son idéologie politique. Ce système électoral a progressivement conduit à la marginalisation des forces politiques à l'assemblée. En 2010, ces dernières ne représentaient que 10 % des députés de la chambre. L'immense majorité des élus se déclaraient donc indépendants.
La demande d'une nouvelle loi électorale était au cœur des revendications de l'opposition lors des mobilisations de 2011. En réaction, le roi avait donc promis une transition graduelle vers un gouvernement parlementaire, où le premier ministre serait nommé par la coalition majoritaire.
Trois réformes de la loi électorale sont successivement mises en place entre 2013 et 2022. Celle de 2013 réserve 27 sièges (sur 150) à des candidats élus au sein d'une circonscription nationale. Mais le scrutin est boycotté par plusieurs partis, tels que le FAI et plusieurs partis de gauche. Au total, 33 sièges sur 150 (22 %) sont obtenus par des candidats affiliés à des partis. La réforme de 2016 met ensuite fin au système « un homme, une voix », en le remplaçant par un scrutin proportionnel de listes ouvertes, élues au niveau des circonscriptions locales. Lors du scrutin tenu quelques mois plus tard, 24 candidats dotés d'une affiliation partisane obtiennent un des 130 sièges (18,4 %). Le FAI remporte 10 sièges, en plus des 5 obtenus par des candidats alliés. L'issue du scrutin de novembre 2020 est encore plus décevante. En effet, seuls 12 candidats affiliés à des partis politiques parviennent à remporter un siège (9,2 %) : 10 sièges sont remportés par le FAI et le parti du Centre islamique.
Au début de l'année 2022, une troisième réforme électorale est votée au parlement. Désormais, le système électoral est un système mixte : 97 sièges représentent 18 circonscriptions locales, au sein desquelles les candidats s'affrontent par le biais d'un scrutin proportionnel de listes ouvertes, et 41 sièges sont obtenus par le biais d'un scrutin proportionnel de listes fermées, au niveau d'une circonscription nationale. Contrairement aux premières, ces listes sont exclusivement partisanes. Le nombre de sièges réservés aux partis politiques est également voué à augmenter au fil des scrutins successifs, passant de 41 sièges à 69 puis 90 sièges. Reprenant la devise en vigueur depuis plus de 10 ans, le président de la commission des lois, Abdel Mon‘em Al-Aoudat, avait affirmé que cette loi « [allait] permettre à la Jordanie d'atteindre une réelle vie partisane et de redonner un rôle effectif aux partis dans la vie politique ».
Qu'en est-il réellement aujourd'hui ? Avant d'en venir aux résultats, la loi électorale a tout d'abord conduit à la visibilisation des partis lors des campagnes électorales. Auparavant, les candidats avouant « cacher » leur affiliation partisane à leurs électeurs semblaient nombreux. Certains préféraient ne pas faire apparaître le nom et le logo de leur parti sur leurs affiches de campagne, par peur que cela leur fasse perdre des voix. Le FAI constituait néanmoins une exception, les candidats estimant souvent au contraire que le nom du parti, connu des électeurs, pouvait les aider à toucher un électorat plus important.
Si ces pratiques de dissimulation de l'étiquette partisane ont persisté lors des élections de 2024, notamment pour les candidats investis au niveau local, les partis, contraints de se faire connaître afin d'obtenir des voix pour leurs listes présentées au niveau national, ont opéré un retour dans l'espace public en faisant campagne. Au-delà des affiches accrochées un peu partout dans les villes, les candidats et militants des partis étaient présents dans la rue pour distribuer des tracts qui présentaient le programme de leurs partis ou bien le nom de leurs candidats. Les partis ont également organisé des meetings électoraux dans les différentes circonscriptions du pays. Pour les nouveaux partis créés depuis la promulgation de la loi électorale, tels que les partis Al-Mithaq Al-Watani, Erada ou bien ‘Azm, encore inconnus de la population il y a quelques mois, l'enjeu était aussi tout simplement de se faire un nom.
Les moyens logistiques déployés par les partis n'ont néanmoins pas vraiment porté leurs fruits. En effet, le nombre des sièges obtenus par ces nouveaux partis à l'échelle nationale est resté limité. Al-Mithaq et Erada n'ont par exemple remporté que 4 et 3 sièges parmi les 41 sièges réservés aux organisations partisanes. Ces partis, tous deux présidés par d'anciens ministres, sont souvent dépeints comme ayant été créés par les élites économiques et politiques soutenues par les autorités. Leurs sièges obtenus à l'échelle locale, avant tout grâce à la notoriété de leurs candidats au sein des circonscriptions, leur permettent néanmoins de compenser cet échec. Le parti al-Mithaq compte désormais 21 députés, contre 19 pour le parti Erada.
C'est également une déception pour les différents partis de gauche ayant participé aux élections, tels le Parti communiste, le Parti de l'unité populaire ou le Parti civil démocratique, qui n'ont obtenu aucun siège au niveau national, témoignant à nouveau de leur faible capacité de mobilisation électorale. Ceux-ci avaient essayé, en amont des campagnes électorales, de former une coalition. Mais les négociations avaient achoppé au moment de déterminer l'ordre des candidats sur la liste.
À l'inverse, la consultation du 10 septembre 2024 a été un franc succès pour le FAI, qui a remporté 17 des 41 sièges réservés aux organisations partisanes. Additionnées aux 14 sièges obtenus au niveau des circonscriptions locales, 31 de ses membres siègeront au sein de la chambre nouvellement élue (dont 8 femmes parmi les 27 élues). En obtenant près d'un demi-million de voix pour sa liste présentée à l'échelle nationale, le parti confirme sa capacité à mobiliser au-delà de ses fiefs électoraux habituels, les circonscriptions urbaines d'Amman et Zarqa. Personne ne s'attendait à une telle victoire — les membres du parti eux-mêmes avouent avoir été les premiers surpris. Or, ce scrutin montre à quel point le FAI demeure encore le seul parti connu des électeurs, capable de mobiliser un électorat sans se reposer uniquement sur la notoriété des candidats investis.
Ces résultats peuvent également se lire comme étant le résultat d'une transformation entamée par le parti il y a déjà plusieurs années afin de s'adresser à un électorat plus large. En 2016, le slogan « L'islam est la solution » avait par exemple été abandonné au profit de « Renaissance pour la patrie, dignité pour les citoyens ». Au moment des élections de 2016 et de 2020, le parti avait aussi formé la Coalition nationale pour la réforme (Al-tahalouf Al-watani li-l-islah), avec des candidats indépendants, dont des personnes de confession chrétienne.
Le parti est aujourd'hui apprécié de bien des électeurs, car vu comme étant composé de personnalités politiques intègres, contrairement aux autres élus souvent dépeints comme corrompus. Certains électeurs auront également souhaité soutenir le parti au regard de son opposition aux pratiques de répression politique des autorités jordaniennes, telles que la nouvelle loi sur la cybercriminalité (2023)1, largement dénoncée à travers le pays. Le parti a également choisi d'investir Nasser Al-Nawasreh, ancien président du syndicat des enseignants, dissout au cours de 2020 et dont les membres avaient été sévèrement réprimés.
Les résultats du FAI doivent nécessairement être lus à la lumière du génocide ayant lieu dans la bande de Gaza. La cause palestinienne, et la question des relations de la Jordanie avec Israël, sont parmi les questions centrales qui ont occupé les députés du parti pendant la mandature précédente. Ils avaient notamment été des opposants résolus à la signature de l'accord gazier, en 2016, entre les deux États. À partir du 7 octobre 2023, les Frères musulmans ont participé à l'organisation des différentes actions et manifestations en soutien aux Palestiniens, aux côtés d'autres partis et activistes rassemblés au sein du Forum national de soutien à la résistance (Al-moultaqa Al-wataniya li-da‘em Al-muqawama).
La Palestine et les évènements en cours à Gaza étaient enfin au centre de leur campagne électorale. Au cours de leurs nombreux meetings, les candidats et membres du parti ont rappelé leur soutien à la résistance palestinienne et dénoncé les relations entretenues par le royaume avec Israël, dont la perpétuation serait aussi le résultat de la dépendance de la Jordanie aux États-Unis. Leur soutien au chauffeur Maher Al-Jazi, abattu à la frontière israélienne après avoir tué 3 soldats israélien quelques jours avant la tenue du scrutin, a renforcé leurs images de fervents défenseurs de la cause palestinienne.
La nouvelle chambre des représentants est ainsi composée de 104 députés affiliés à 10 partis politiques sur un total de 138 élus, soit 76 % de la chambre. À titre de comparaison, la chambre élue en 1989 ne comptait 46 % d'élus dotés d'une affiliation partisane, contre seulement 6,2 % en 1997. Par conséquent, les différents partis vont devoir former des groupes parlementaires — jusqu'à présent majoritairement composés d'élus indépendants. Les alliances à venir restent encore imprécises. Certaines pourraient reposer sur des socles idéologiques ou programmatiques. Il sera également intéressant d'observer si les partis nouvellement créés parviendront à se perpétuer dans le temps, à institutionnaliser les relations entre leurs élus et les instances dirigeantes du parti, et à imposer une forme de discipline de vote à leurs membres. Si tel est le cas, les mécanismes de négociation et de coalition au moment du vote d'un projet de loi sont amenés à considérablement évoluer par rapport aux précédentes législatures, où les députés étaient généralement contraints de convaincre un à un leurs collègues afin d'espérer obtenir le rejet ou le vote d'un texte.
L'arrivée à l'assemblée de 31 députés du FAI affectera aussi la vie parlementaire. Si les dernières années ont montré que le parlement était systématiquement contourné lorsqu'il s'agissait de décisions relatives à la politique étrangère et aux relations extérieures de la Jordanie (notamment avec Israël), on peut s'attendre à ce que les élus soient particulièrement audibles sur la question de la Palestine, ainsi que sur celle de la répression politique, notamment lors des séances de questions orales au gouvernement.
La réforme électorale de 2022 s'était néanmoins accompagnée de certains garde-fous, signe peut-être que la monarchie s'attendait à de tels résultats. Un amendement constitutionnel voté la même année a par exemple réduit la possibilité pour les députés d'obtenir la destitution du gouvernement. Alors que seules 10 signatures étaient jusque-là nécessaires pour qu'une motion de censure soit recevable et présentée à l'assemblée, il faut désormais 25 % des membres de la chambre — les élus du FAI n'en représentant aujourd'hui que 22,5 %. Il faut aussi souligner que les députés n'ont à nouveau pas été consultés, contrairement à ce que le roi promet pourtant depuis 2011, pour choisir le nouveau premier ministre après la démission de Bisher Khasawneh quelques jours après l'élection, comme le prévoit la constitution.
Malgré le recours fréquent à la répression politique contre les militants et opposants politiques, les résultats de ce dernier scrutin révèlent un paysage politique relativement concurrentiel, redevenu assez exceptionnel à l'échelle du monde arabe. Le faible taux de participation (32 %) montre néanmoins que les Jordaniens éprouvent une défiance à l'égard de l'institution parlementaire et des réformes politiques impulsées par les autorités. Les quatre prochaines années diront si les nouveaux élus parviennent à restaurer une forme de confiance.
Cet article est publié en partenariat avec le programme MENA du centre de recherche indépendant Noria Research.
1NDLR. La loi relative à la cybercriminalité élargit la définition des infractions et étend les pouvoirs habilitant le parquet général à engager des poursuites contre des personnes sans qu'une plainte individuelle ait été déposée, lorsque l'infraction est liée à des personnalités ou entités gouvernementales. Elle introduit de lourdes sanctions pour des infractions telles que « diffusion de fausses nouvelles », « incitation à la discorde », « menace à la paix sociale » et « mépris des religions ».
Fondée en 1979 par un groupe de militants de gauche, l'Association marocaine des droits humains (AMDH) est aujourd'hui l'ONG la plus importante du Maroc grâce à un important réseau de militants implantés à travers le pays, ce qui ne l'empêche pas d'être dans le collimateur des autorités. Couvrant autant le volet politique que social des droits humains, l'AMDH dénonce, à travers la voix de son président Aziz Ghali, élu depuis 2019, la cohabitation de deux Maroc. Il prévient également contre l'illusion d'une ouverture politique suite à la libération de nombre de journalistes. Entretien.
Omar Brouksy. – Le 8 septembre 2024, soit un an jour pour jour après le tremblement de terre qui a ravagé la région d'Al-Haouz (2 960 morts et 6 125 blessés), dans le Haut-Atlas marocain, des pluies torrentielles ont causé la mort de 18 personnes, sans compter les disparus, et détruit plusieurs habitations. À l'heure où l'on parle, aucun responsable politique ne s'est déplacé dans la région. Grâce à son réseau de militants locaux, l'Association marocaine des droits humains (AMDH) suit de près la situation. Quels sont les éléments dont vous disposez ?
Aziz Ghali. — L'un de nos principaux constats est que la plupart des maisons détruites par les inondations ont été construites au bord des oueds, ce qui a sans doute aggravé la situation. D'un côté, les gens n'ont pas les moyens de construire dans les montagnes parce qu'il n'y a pas d'infrastructure routière, ce qui aggrave le problème de l'enclavement. Certaines habitations sont construites dans le lit même des oueds qui sont asséchés depuis des années par le manque de pluie.
Mais ce qui se passe aujourd'hui avec les inondations confirme ce que nous avons déjà dit concernant le tremblement de terre du 8 septembre 2023. On s'attendait à ce que l'État prenne des mesures concrètes, mobilise tous les moyens pour faire face de la manière la plus efficace qui soit. Mais un an après, les mêmes problèmes ont resurgi lors des inondations du sud : les gens sont toujours livrés à eux-mêmes, les secours sont conduits essentiellement par les habitants. Les seuls ponts qui ont résisté aux inondations sont ceux qui ont été construits à l'époque coloniale, car ce qui a été construit récemment n'obéit même pas aux normes de solidité et de sécurité, ce qui montre l'ampleur de la corruption et le manque de suivi dans la réalisation des projets structurants. Il s'agit en somme d'une absence quasi totale de l'État.
O. B. – Pourquoi l'État n'a pas encore déclaré ces régions « zones sinistrées » ?
A. G. — L'État ne veut pas assumer la responsabilité juridique d'une telle décision, car cela engagerait des dépenses et des indemnisations, à l'instar de ce qui devait être fait pour le tremblement de terre. Quand l'État déclare une zone « sinistrée », il doit mobiliser des moyens appropriés pour répondre aux besoins urgents de la population sinistrée. Pour éviter cela, il ne fait rien.
O. B. – La marginalisation de ces régions par l'État est-elle volontaire, délibérée, ou est-ce simplement par manque de moyens ?
A. G. — Nous sommes encore gouvernés par la théorie colonialiste du « Maroc utile » et du « Maroc inutile », chère au maréchal Lyautey (1854-1934). L'État investit dans les régions qui lui paraissent « rentables », mais dans « l'autre Maroc », la marginalisation est délibérée pour qu'on ne sache pas ce qui s'y passe. La région de Tata, au sud du Maroc, la plus affectée par les inondations, ou encore celle d'Imider, sont très riches en métaux précieux, l'or et l'argent notamment. Ces mines sont exploitées par le groupe Managem, contrôlé par la famille royale, mais les habitants de ces régions vivent encore à l'âge de pierre. Les statistiques dont nous disposons à ce sujet sont souvent très difficiles à obtenir, comme s'il y avait un rideau de fumée pour que rien ne nous parvienne. Lorsque nous avons visité la mine d'Imini, près d'Errachidia [sud du pays], nous avons constaté à quel point elle était isolée du monde extérieur. Il y a juste la mine et un petit « village ouvrier », sans plus ; pas de routes et, surtout, une quasi-absence d'infrastructures sanitaires.
Qu'il s'agisse de ces régions ou celle de Al-Haouz, qui a été lourdement frappée par le tremblement de terre, on constate que la seule infrastructure sanitaire existante se limite souvent à un dispensaire où se trouve un infirmier, et qui n'est présent que le jour du marché hebdomadaire. Pendant les autres jours, il doit faire d'autres marchés, donc d'autres régions. Sans parler des écoles… D'où la question de savoir si on a besoin de dépenser 30 millions d'euros pour organiser un mondial1. Est-ce qu'on a besoin du plus grand stade du monde ? Quelles sont nos priorités ?
O. B. – Un an après le tremblement de terre qui a frappé la région d'El-Haouz dans le Haut-Atlas, la majorité des maisons détruites n'a pas été reconstruite, et beaucoup d'habitants vivent encore sous les tentes…
A. G. — Nous suivons de près ce qui s'y passe grâce à nos militants sur place. Nous allons publier dans les jours qui viennent un rapport sur le tremblement de terre, un an après. À ce niveau-là aussi, la situation est catastrophique. Avec les dernières pluies, la vie sous les tentes devient insoutenable. Même les indemnisations se font de manière inégalitaire et irrationnelle, sans prendre en considération la réalité sociale et familiale. Par exemple, dans beaucoup de familles, le grand-père, le père et les enfants vivent tous dans un même lieu, mais seul le grand-père perçoit l'indemnisation.
Concernant la reconstruction, les chiffres sont affligeants : sur les 50 000 maisons détruites selon les chiffres officiels, seul un millier a été reconstruit. Le reste de la population vit encore sous des tentes. L'État avait pourtant collecté 120 milliards de dirhams (12 milliards d'euros) grâce à la solidarité et la générosité des Marocains à l'intérieur du pays et à l'étranger, une somme qui devait être utilisée pour reconstruire et réparer ce que le tremblement avait détruit.
O. B. – Et où est passé cet argent ?
A. G. — Justement, la question est là. Ce n'est donc pas un problème d'argent. L'État a, semble-t-il, d'autres priorités… Prenons l'exemple de Talat N'Yaaqoub, près de Marrakech, une région très touchée par le tremblement de terre et que j'ai visitée récemment. Le seul dispensaire qui desservait la région a été détruit par le tremblement de terre. Il n'a toujours pas été reconstruit. Pourquoi ? Mystère. Chaque fois qu'il y a une catastrophe naturelle, on découvre un « autre Maroc », comme si l'on découvrait une autre planète.
O. B. — Le 30 juillet, le roi Mohamed VI a gracié les trois journalistes Omar Radi, Soulaimane Raissouni et Taoufik Bouachrine, et mis un terme aux poursuites contre l'historien Mâati Monjib et les journalistes Hicham Mansouri et Samad Aït Aïcha. Pourquoi les militants rifains, qui n'ont jamais appelé à la violence, n'ont pas bénéficié de cette grâce ?
A. G. — Il n'y a pas que les militants rifains. Il y a aussi les militants sahraouis arrêtés et condamnés à la suite des événements de Gdeim-Izik en 2010, et les cybermilitants arrêtés pour avoir dénoncé la normalisation du Maroc avec l'État génocidaire d'Israël, ainsi que le groupe d'Abdelkader Belliraj, condamné en 2009 à la prison à vie pour « atteinte à la sûreté de l'État » et « constitution de groupe terroriste »2. En tout, l'AMDH a dénombré 97 prisonniers politiques et d'opinion aujourd'hui au Maroc.
Concernant la libération des journalistes, elle a été obtenue après une longue campagne de soutien et de pression de la part des organisations de défense des droits humains et des médias indépendants. Elle intervient un an après le rapport du Parlement européen relatif à ce qu'on appelle le Qatargate et le Marocgate3.
Le fait que les militants rifains n'aient pas bénéficié de cette mesure est lié, je pense, à la situation actuelle dans le Rif (nord du pays), qui n'a connu aucun changement depuis leur arrestation en 2017. Le risque de nouveaux troubles reste donc présent. Qu'est-ce qui a changé par exemple à Al-Hoceima, la plus grande ville du Rif et épicentre du Hirak de 2017 ? Rien. Il y a un hôpital, mais il est vide, et les grands projets dont parlait le régime, comme le projet « Manarat Al-Moutawassit » (Phares de la Méditerranée), n'ont pas été réalisés. Bref, les conditions de la contestation sont encore là. L'autre explication est celle qui consiste à pousser les familles des militants rifains à demander la grâce royale. C'est une vieille stratégie d'usure du régime, pour qu'il ne paraisse pas comme ayant cédé face à la détermination des leaders rifains.
O. B. — La libération des journalistes ne traduit-elle pas plutôt une volonté du régime d'amorcer une ouverture politique ?
A. G. — Je ne le pense pas, car l'ouverture politique demande beaucoup de conditions. La première est la liberté d'expression. C'est le véritable thermomètre pour mesurer la volonté ou non d'amorcer une ouverture politique. Qui dévoile les scandales politiques et financiers ? Qui informe sur les injustices et les inégalités sociales ? C'est la presse. À la fin des années 1990, lorsqu'on a commencé à parler d'ouverture politique avec l'ancien roi Hassan II, il y avait une presse forte et indépendante, comme Le Journal, Assahifa, Demain, etc. Ces médias avaient accompagné ce processus d'ouverture. Aujourd'hui, il n'y a plus rien, et même le contexte politique et social n'est pas favorable à une véritable liberté d'expression. À un moment, on disait qu'on n'a plus de presse indépendante, mais au moins on a des plumes indépendantes. Aujourd'hui, même ces plumes n'existent plus. Elles ont soit quitté le pays, soit changé de métier. À cela s'ajoute le rôle de la justice. Là aussi, sans réforme et sans une véritable séparation des pouvoirs, on ne peut pas parler d'ouverture politique. Même l'actuelle constitution, avec toutes ses limites, n'est pas appliquée de manière efficiente.
Je vous donne un exemple : la question amazighe. L'actuelle constitution considère pour la première fois la langue amazighe comme une langue officielle, à côté de l'arabe. Mais est-ce que cet acquis s'est traduit sur le terrain ? La réponse est non. Est-ce que la justice s'est adaptée à cette réforme constitutionnelle ? Dans les tribunaux et au cours des procès, seule la langue arabe est adoptée, que ce soit dans les plaidoiries ou dans les débats. Or, une grande partie de nos concitoyens berbérophones ne comprennent pas un seul mot d'arabe. Dans certaines régions, le médecin travaille comme un vétérinaire. Il n'a aucun rapport avec le malade. Pourquoi ? Parce que le médecin est francophone et arabophone, alors que le malade est berbérophone. Sans parler de l'enseignement de l'amazigh qui est quasiment bloqué.
1NDLR. La coupe du monde de football masculin de 2030 se déroulera entre le Maroc, l'Espagne et le Portugal.
2En 2016, le Groupe de travail de l'ONU a indiqué que l'arrestation et la détention de Belliraj sont arbitraires, et que le royaume du Maroc a « l'obligation d'y mettre un terme et d'accorder à la victime une réparation appropriée ».
3Les eurodéputés Antonio Panzeri et Andrea Cozzolino, ainsi que leur ancien assistant Francesco Giorgi, sont suspectés d'avoir secrètement œuvré en faveur du Maroc au sein du Parlement européen, avec la complicité d'Abderrahim Atmoun, actuellement ambassadeur du royaume chérifien en Pologne, et Mohamed Belharache, un officier du service de renseignement extérieur marocain, la DGED.
Nouvel émir depuis décembre 2023, Mechaal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah vient de dissoudre un parlement au tempérament rebelle et a suspendu plusieurs articles de la constitution. Dans un contexte régional de renforcement de l'autoritarisme, l'émir entend mettre à profit la fin du parlementarisme koweïtien pour justifier le renforcement de son pouvoir. Il a ainsi réglé la question de sa succession en nommant un prince héritier.
Le 10 mai, le nouvel émir du Koweït Mechaal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah, qui avait succédé à son demi-frère Nawaf Al-Ahmed en décembre 2023, a mis un terme abrupt à la crise politique que traverse son pays depuis plus d'une décennie. Il a en effet annoncé la dissolution du parlement (majlis al Umma) et la suspension de « certains articles » de la constitution, pour une durée maximale de quatre ans, afin de forcer un retour à la stabilité politique, mais aussi, vraisemblablement, de régler la question épineuse de la succession. Sur ce dernier point, ce fut chose faite avec la nomination le 1er juin de l'ancien premier ministre de 2019 à 2022, Sabah Khaled Al-Hamad Al-Sabah comme prince héritier (voir encadré).
La constitution contraint, en effet, l'émir à organiser, en cas de dissolution, un scrutin dans un délai maximum de deux mois (art. 107) — ce qu'il ne fera pas. Elle prévoit aussi que le choix du prince héritier doit être validé par une majorité de députés (art. 4 al. 3) dans l'année suivant l'accession au trône (art. 4 al 2). La suspension de sept articles constitutionnels a ainsi d'ores et déjà permis au nouvel émir de se dispenser de l'aval du parlement dont il avait dénoncé l'interférence dans son choix, pour trancher la question de la succession. Si certaines rumeurs avaient laissé entendre que sa préférence pourrait se porter sur l'un de ses fils pour passer le relais à une nouvelle génération, comme c'est désormais le cas dans l'ordre de succession des cinq autres États du Conseil de coopération du Golfe (CCG)1, le choix n'a rompu que partiellement avec les traditions successorales du Koweït.
Depuis plus d'une décennie, la vie politique koweïtienne est marquée par l'instabilité parlementaire : pratiquement aucune législature n'est parvenue à la fin de son mandat de quatre ans2. Alors qu'à chaque scrutin le pouvoir espère sortir de l'impasse politique en voyant sortir des urnes un parlement susceptible de coopérer avec le gouvernement, toutes les dernières élections ont été remportées par l'opposition — quand elle ne les a pas boycottées3. En l'absence de partis politiques et donc de discipline de vote, le terme d'« opposition » renvoie à ceux, parmi les 50 députés, qui refusent de voter systématiquement en faveur du programme du gouvernement4.
En conséquence, la réalité recouvre des positions politiques très variées, qui peuvent être dites libérales, ou au contraire conservatrices — islamistes ou tribales —, certaines étant parfois qualifiées de populistes du fait de leur volonté affichée de représenter « le peuple » contre les élites économiques traditionnelles. C'est que le parlementarisme koweïtien reflète les évolutions sociales de l'émirat et l'opposition incarne la montée en puissance des classes moyennes dont elle porte frustrations et aspirations.
Mais cette démocratisation sociale des élites politiques se heurte aux limites constitutionnelles du rôle de député : bien que des élus puissent être nommés ministres (la nomination de l'un d'entre eux étant obligatoire), le gouvernement n'émane pas du parlement. En revanche, ce dernier a le pouvoir de proposer et discuter des textes de loi, et d'auditionner et de voter des motions de censure individuelles contre les ministres — y compris le premier ministre dont le premier précédent date de 20095. Ces pouvoirs, et en particulier celui de demander des comptes à l'exécutif et de le contraindre à la démission, sont inégalés dans les autres monarchies du Golfe. Ils participent de « l'exceptionnalisme » de Koweït, émirat où la vie parlementaire à rebondissements s'adosse à un plus grand libéralisme et à une presse beaucoup plus vivante que dans le reste de la région. Cette singularité koweïtienne remonte à 1962 lorsque, face à la menace existentielle de l'irrédentisme irakien, l'émir réformiste Abdallah Al-Salim (1950-1965) avait fait adopter une constitution qui établit un système monarchique semi-démocratique, dans l'idée d'asseoir la légitimité de l'émirat dans ses efforts de reconnaissance diplomatique. À l'époque, l'élite économique koweïtienne, acquise aux idées du nationalisme arabe et réclamant la participation politique, embrasse ce particularisme démocratique.
Dès lors, la trajectoire du Koweït s'est singularisée au sein du CCG, les citoyens chérissant leur système représentatif et empêchant la famille Al-Sabah, jusqu'à ce jour, de revenir sur les acquis démocratiques — si imparfaits soient-ils. En effet, même si le parlement a déjà été dissous inconstitutionnellement à deux reprises, entre 1976 et 1981, puis entre 1986 et 1992, il a toujours été rétabli dans ses prérogatives. Et avec lui la constitution sous la pression populaire et, comme en 1989, suite à une campagne orchestrée par les ex-députés dans leurs diwaniya (le nom koweïtien des majlis ou salons privés).
Ainsi, c'est en vain à la veille de l'invasion irakienne en 1990 que l'émir Jaber a essayé de le remplacer par un conseil aux pouvoirs significativement diminués : les Koweïtiens ont fait du retour du parlement une de leurs revendications majeures lors des tractations avec la famille royale en exil, avant la libération en 1991.
Pourtant, le pouvoir de contrôle du parlement s'est graduellement transformé : de garde-fou salutaire, il n'est finalement plus perçu et décrit que comme un pouvoir d'obstruction. Historiquement, ce droit de regard des élus sur les actions du gouvernement a pourtant eu des conséquences d'importance : sur le modèle de développement du pays, d'abord, car l'étroite surveillance des parlementaires sur l'octroi de terrains propriétés de l'État a par exemple ralenti la frénésie immobilière à la base du développement rapide et spéculatif des autres pays du Golfe6. En matière sociétale, le parlement s'est fait le porte-voix des nationaux et a vu dans son enceinte, s'exprimer une opinion mettant en avant « la préférence nationale » qui pousse à la limitation du nombre d'étrangers ou au maintien de l'interdiction de la vente d'alcool sans complaisance pour les étrangers. Ce qui contraste, là encore, avec la situation dans d'autres émirats désireux d'attirer les touristes ou résidents étrangers. On attribue aussi à la présence d'une opposition au parlement, l'impossibilité pour le pouvoir d'attribuer la citoyenneté économique des Comores à sa population bidoun comme ce fut le cas aux Émirats arabes unis.
Mais les « miracles » économiques de ces derniers — Dubaï en tête depuis les années 2000, puis Abou Dhabi, Doha et maintenant l'Arabie saoudite — ont éclipsé les succès du Koweït, déjà mis à mal par l'invasion irakienne, et les heures de gloire de son système politique parlementaire. Dans le contexte actuel de renforcement de l'autoritarisme dans le Golfe, le modèle koweïtien fait figure de modèle dysfonctionnel. Le blocage par les députés de réformes nécessaires et la valse des ministres, contraints à la démission, sont mis en avant pour expliquer le « retard » économique pris par l'émirat — et se lamenter sur son âge d'or.
La réputation économique du pays pâtit de l'absence de coopération entre les pouvoirs exécutif et législatif. Par exemple, le Koweït est mal classé par les agences de notations du fait des problèmes de financement qui affectent son budget lors des phases de prix bas du pétrole et qui sont avant tout des problèmes de liquidité. Pour lever de l'argent sur les marchés internationaux, le gouvernement a en effet besoin de faire voter au parlement une loi l'y autorisant. Or le parlement dominé par l'opposition s'y est refusé, dans un bras de fer politique contraignant le gouvernement à puiser dans les réserves de son fonds souverain allouées aux générations futures, mesure des plus impopulaires.
Ainsi les Koweïtiens s'impatientent de voir se matérialiser leurs grands projets futuristes et se désespèrent de la lenteur de leur réalisation. Le 22 septembre 2023, le gouvernement annonçait un retard de cinq ans dans la mise en œuvre de sa stratégie de développement, qui entend créer une plateforme d'échanges dans la région septentrionale du Golfe : le mégaprojet de la « Cité de la Soie », sur la route de la soie chinoise, prévoit la création d'une nouvelle ville susceptible d'accueillir 700 000 habitants, et intégrant une zone économique sur les cinq îles inhabitées du nord-est du pays, avec, entre autres, le développement du port à conteneurs de Mubarak Al-Kabir, sur l'île de Boubyan. Mais le pays semble à la peine pour attirer les investissements étrangers nécessaires et, sur cette base, est largement décrédibilisé.
Le Koweït fait pâle figure par rapport à ses voisins du Golfe qui vont à marche forcée vers la diversification économique, et qui de Mohammed Ben Zayed aux Émirats arabes unis, à Mohammed Ben Salman en Arabie saoudite, en passant par Tamim Ben Hamad Al-Thani au Qatar, sont menés par des dirigeants de la nouvelle génération qui affichent leur style personnel et leur dynamisme. Ces derniers ne fournissent-ils pas la preuve vivante que pour réformer un pays et le faire aller de l'avant, un homme fort vaut mieux qu'un parlement élu qui paralyse les décisions politiques ? De façon générale, les dysfonctionnements manifestes de la « semi-démocratie » du Koweït fournissent une justification idéale pour les modèles alternatifs basés sur le recours à un homme à poigne.
Les Koweïtiens eux-mêmes sont tiraillés entre divers sentiments. Il ressortait d'un sondage réalisé en février et mars 2024 (avant la dissolution), par l'Arab Barometer en collaboration avec l'Université de Harvard, que si la majorité des citoyens et citoyennes interrogés exprimaient leur frustration quant au rôle joué par le parlement, ces derniers restaient malgré tout très attachés au principe politique de représentation électorale. Une proportion de 66 % de Koweïtiens affirmait être d'accord avec le fait que le parlement entravait l'efficacité du gouvernement ; une proportion équivalente soutenait l'importance de son rôle en tant qu'organe de contrôle sur l'action du gouvernement.
De fait, consciente du grippage de la vie politique, la population semble pour l'instant dans l'expectative face à l'annonce de la dissolution du parlement, osant espérer que l'intervention de l'émir, tel un deus ex machina, pourrait apporter une solution. Même si certains signes, comme l'arrestation de trois anciens députés, ou la suspension de l'article garantissant l'immunité parlementaire (art. 181), indiquent un clair serrage de vis autoritaire, les dissuadant de toute critique immédiate. Les jugements publics à l'encontre de la décision de l'émir ont été plutôt modérés, y compris parmi les députés de l'assemblée fraîchement élus le 4 avril 2024. Dans le sondage précédemment cité, 57 % des sondés envisageaient que la solution aux maux institutionnels du pays pourrait venir « de nouvelles élections législatives basées sur une nouvelle loi électorale », ce qui avait été l'issue des précédentes suspensions parlementaires — la fronde s'étant organisée dans la durée. L'annonce par l'émir Mechaal de la formation d'un comité chargé de modifier la constitution pourrait accréditer cette hypothèse parmi d'autres, qui, dans leurs versions les plus pessimistes, verrait le Koweït s'aligner sur ces voisins Golfiens, Émiriens ou Saoudiens.
Nul ne sait, pour l'instant quels sont les desseins de l'émir. Dans ce cas précis, et par rapport aux précédents, il convient néanmoins de souligner qu'un des éléments de paralysie politique a tenu au rôle que le parlement joue dans la succession qui, depuis l'arrivée au pouvoir de Sabah en 2006, est incertaine. Invisibles en surface, les tractations liées à la succession ont en effet gangrené la vie politique.
Jusque dans les années 2000, le parlement n'avait qu'un rôle presque procédural ou honorifique dans le choix du prince héritier, entérinant les choix de la famille royale. Mais ce rôle s'est accru avec, d'abord, la dissociation des rôles de prince héritier, Saad Abdallah, et de premier ministre, Sabah Al-Ahmed, en 2003, et, en 2006, le recours, par ce dernier à un vote du Parlement pour déclarer le premier inapte et se faire proclamer émir. Ce coup de force, en rompant avec la pratique de l'alternance des branches — abandonnée depuis —7 a multiplié le nombre de candidats potentiels, et a conféré au parlement une importance stratégique nouvelle pour la succession8, chacun des candidats potentiels cherchant à s'assurer une base de soutiens parmi les députés — ou inversement hésitant à assumer la responsabilité du gouvernement pour ne pas entamer son capital de sympathie politique. Si Sabah Al-Ahmed, ancien ministre des affaires étrangères de 1963 à 2003, et fin politicien, bénéficiait d'un prestige certain et de nombreux soutiens au sein du parlement, la situation s'est largement compliquée pour ses successeurs, qui ont dû descendre dans l'arène. Ils se sont parfois affrontés par députés interposés comme ce fut le cas, par exemple entre Nasser Al-Mohamed et Fahd Al-Ahmed dans la deuxième partie de la décennies 2000, dessinant une ligne de clivage nette entre l'élite économique et l'opposition islamiste et tribale, quand l'exercice corrompu du pouvoir ne les a pas disqualifiés. De fait, aucun prince de la nouvelle génération ne semblait devoir se démarquer comme candidat consensuel à la succession.
Le nouvel émir a ainsi repris la main et coupé court au rôle croissant du parlement dans les affaires successorales qui demeurent la prérogative de la famille Al-Sabah et à ses velléités d'influencer toujours plus le choix du prince héritier. Contrairement à ses prédécesseurs, le nouvel émir n'a occupé aucun poste ministériel, mais, issu des milieux sécuritaires, de la défense et des services de renseignement, il n'a pas d'appétence pour les jeux politiciens.
En l'absence d'un parlement désireux de donner son avis à la fois sur la composition du gouvernement et sur le choix du prince héritier, ce sont désormais l'émir et le conseil des ministres qui assumeront à eux seuls le pouvoir et gouverneront par décret, portant l'entière responsabilité de faire advenir les réformes économiques et politiques tant attendues. À plusieurs reprises dans ses discours, l'émir Mechaal a mis en garde contre ce qu'il a qualifié pour justifier sa décision du 10 mai 2024, d'« utilisation abusive de la démocratie » : il lui revient désormais d'en réinventer les termes s'il veut préserver les acquis historiques du système koweïtien.
Le 1er juin, Mechaal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah a choisi Sabah Khaled Al-Hamad Al-Sabah pour lui succéder. Né en 1953 et diplomate de formation, Sabah a été ambassadeur en Arabie saoudite de 1995 à 1998. Il a exercé diverses fonctions ministérielles, en particulier en tant que ministre des affaires étrangères de 2011 à 2019 avant de prendre la tête de quatre gouvernements successifs sous le défunt émir Nawaf jusqu'en avril 2022 — années durant lesquelles les relations avec le parlement sont houleuses. Par ce choix, l'émir Mechaal a ainsi fait passer en force un candidat controversé au parlement, mais qui vraisemblablement faisait consensus au sein de la famille royale. De fait, la nomination de Sabah Khaled Al-Hamad Al-Sabah renouvelle les pratiques successorales, tout en se conformant à la constitution (art 4. al. 1) qui stipule que le pouvoir suprême revient aux descendants de Moubarak Al-Sabah (1896-1915) : c'est en effet la première fois que le futur émir est choisi parmi la branche issue de Hamad, quatrième fils de Moubarak et qu'il n'est pas fils d'émir lui-même.
1Pour rappel : Mohammed Ben Zayed a succédé à son frère comme Président des Émirats arabes unis en 2022 et a établi son propre fils comme prince héritier d'Abu Dhabi. Mohammed Ben Salman, fils du roi est devenu prince héritier en 2017 mettant fin au mode de succession adelphique (entre frères et ici fils du fondateur du Royaume Abdul Aziz) pour passer à un mode patrilinéaire (entre père et fils). C'est aussi ce mode de succession qui a fait accéder au pouvoir Tamim Ben Hamad Al-Thani devenu émir du Qatar en 2013, suite à l'abdication de son père et Hamad Ben Issa au Bahreïn en 1999 — dont le fils Salman est prince héritier. En Oman, Qabous ibn Saïd étant mort sans héritier en 2020, c'est son cousin Haïtham Ben Tariq qui est devenu sultan, mais suivant la tendance générale, son fils Theyazin a été nommé prince héritier.
2Sauf la législature de 2016. Depuis 2006, l'Assemblée nationale a été dissoute dix fois et sa formation a été annulée à trois reprises par la Cour constitutionnelle.
3L'opposition avait boycotté les scrutins de 2012 et 2013 pour protester contre l'amendement de la loi électorale, décidé unilatéralement par l'exécutif.
4À ces derniers, s'ajoutent 15 ministres siégeant ex officio — qui votent les textes de loi, mais pas les motions de censure
5Jusqu'en 2003, les premiers ministres étaient aussi princes héritiers et, en tant que tels, bénéficiaient de l'immunité (voir supra). Entre 2006 et 2009, le premier ministre Cheikh Nasser Al-Mohamed préfère démissionner que de se soumettre aux questions du parlement. Lorsqu'il accepte en décembre 2009, la séance se tient néanmoins à huis clos.
6Pour céder les terrains de l'État, le gouvernement doit obtenir l'approbation du Parlement et procéder selon une régulation de « build-operate-tranfer » (BOT). Voir Michael Herb, The Wages of Oil : Parliaments and Economic Development in Kuwait and the UAE, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2014, 256 p.
7Historiquement les émirs étaient choisis à Koweït selon un principe assez souple d'alternance entre les candidats des branches Jaber (1915 - 1917) et Salem (1917 - 1921), fils de Moubarak le grand Sabah enterre la coutume en nommant son frère, Nawaf Al-Jaber, Prince héritier, ce qui porte à trois le nombre d'émirs issus des Jaber — et désormais quatre avec le nouvel émir Mechaal.
8Le parlement doit approuver la nomination du prince héritier faite par l'émir par un vote majoritaire, mais s'il le refusait (chose qui ne s'est encore jamais vue) pourrait constitutionnellement (art 4 al 4) devoir choisir le prince héritier parmi une liste d'au moins trois noms soumise par l'émir.
Alors que la vie politique est bloquée depuis le tournant autoritaire du régime, la principale formation islamiste du Maroc a publié un « document politique » qui définit une nouvelle stratégie. Connue aussi sous le nom de Jamaa, l'organisation se propose désormais de lutter pour un gouvernement responsable devant le peuple. Un tournant qui inquiète le palais et suscite un vif débat dans le pays.
Le 6 février 2024 à Rabat, Al-Adl wal-Ihsane (Justice et spiritualité1), couramment appelée la Jamaa, rend public son nouveau manifeste ou « document politique ». C'est le choc, surtout dans les rangs de la classe politique pro Makhzen2. La plus puissante organisation islamiste au Maroc et au Maghreb fait connaitre son engagement définitif — longtemps débattu en son sein — en faveur de la démocratie pluraliste et de la modernité politique. Il faudra désormais que la cour et ses obligés trouvent un autre moyen pour continuer à la mettre au banc de la nation et contenir son poids social et politique écrasant, capable de se traduire par un triomphe électoral dévastateur. Une telle victoire obligerait le palais à une cohabitation beaucoup plus malaisée qu'avec le Parti de la justice et du développement (PJD) qui a dirigé le gouvernement entre 2011 et 2021. Car Al-Adl wal-Ihsane (AWI) reste ferme sur l'essentiel : pas d'intégration dans le système sans que le gouvernement soit le détenteur d'un pouvoir exécutif réel, responsable devant un parlement élu directement par le peuple. Autrement dit, Charles III n'aurait plus rien à envier à Mohammed VI.
Long de 195 pages, le manifeste d'AWI marque un tournant dans le discours politique de l'organisation islamiste. Comme s'y attendaient les observateurs proches, la Jamaa franchit un pas décisif avec une opposition que l'on pourrait qualifier de totale : religieuse, sociale, politique. Le cercle politique (secrétariat général) d'AWI se place dans le cadre d'un réformisme aussi radical qu'antimonarchique. Ce cercle appelé en arabe daïra est sous le contrôle quasi exclusif de la deuxième génération3 qui a reçu une instruction moderne. Profondément marquée par la sanglante guerre civile en Algérie, elle prône la non-violence, une option qui trouve également son origine dans les racines soufies de l'organisation. Les guerres civiles en Libye, en Syrie et au Yémen n'ont fait que confirmer le long cheminement de l'AWI vers un participationnisme conditionné.
Le manifeste rejette le régime du Makhzen autoritaire au sein duquel le roi règne et gouverne sans partage. Il conditionne l'entrée d'AWI dans le jeu politique et électoral à travers l'adoption d'une constitution démocratique plébiscitée par voie démocratique. Autrement dit, une assemblée constituante élue doit rédiger de manière consensuelle un texte constitutionnel afin de le soumettre au peuple, le seul souverain.
La Jamaa voudrait tout de même trouver un modus vivendi implicite avec le trône alaouite, une solution médiane : la monarchie parlementaire. Bien que ce concept n'ait pas été mentionné par l'organisation, il apparaît entre les lignes de son manifeste. Il est aussi présent en filigrane dans les détails de sa feuille de route pour une sortie de crise, qui incarne son projet social. Néanmoins, AWI évite de faire usage de ce terme pour plusieurs raisons. D'une part, le concept de monarchie parlementaire a été galvaudé par la constitution de 2011 qui l'utilise mais le contredit dans d'autres articles de son texte. D'autre part, le retour en force des pratiques autoritaires depuis des années l'a totalement vidé de son sens. L'adoption du concept risquerait d'être interprétée comme une reddition pure et simple par les alliés potentiels de la Jamaa, allant de la gauche marxiste aux islamistes non légitimistes.
D'autres facteurs peuvent encore jouer dans cet évitement sémantique. Il s'agit tout d'abord de ne pas choquer la base des sympathisants, très large dans les grandes villes du Maroc. L'outillage conceptuel sculpté ou adapté par son cheikh-fondateur Abdessalam Yassine (1928-2012) y est parfois manié, avec des expressions comme khalifa (calife), qawma (soulèvement) et al-minhaj al-nabawi (la voie du Prophète). Il faudrait rappeler que Yassine qui a été persécuté et emprisonné plusieurs fois par le régime de Hassan II reste le principal producteur de sens de la Jamaa.
Membre du cercle politique d'AWI, Omar Iharchane insiste sur la fidélité de l'organisation à ses origines. Faisant allusion au manifeste, il explique que le document
traduit une évolution naturelle (…) mais son contenu est tout à fait conforme à la doctrine constitutive de la Jamaa et ne s'en écarte pas. Il ne fait aucune concession à personne, car nous ne sommes pas prêts à en faire et que c'est une question de principe pour nous. Tout ce qui comptev, c'est que le document ait été rédigé de manière claire, en tenant compte des questions institutionnelles qu'il aborde et des personnes à qui il s'adresse4.
Il s'agit donc d'une inflexion, d'une adaptation qui tient compte du contexte politique. Malgré cela, les positions d'AWI envers le régime autoritaire restent, selon Ihachane, sans concessions.
Le manifeste mentionne, entre autres, deux points importants dans la nouvelle orientation politique. Tout d'abord, la fin du despotisme et l'établissement d'un régime démocratique ne peuvent se réaliser au Maroc que par la voie d'un changement total de paradigme : l'élection de tous les détenteurs du pouvoir politique. Aucune autre source de légitimité, même religieuse ou prétendument divine, ne saurait s'opposer au principe institutionnel de la souveraineté exclusive du peuple-électeur. Il apparaît ici clairement que le commandement des croyants — symbole de la primauté morale du roi justifiant ses pouvoirs extra constitutionnels — est ignoré. Le manifeste n'en fait pas mention.
Le deuxième point évoque quant à lui un mécanisme de bonne gouvernance : la reddition des comptes. Tous les responsables doivent rendre des comptes. Ce mécanisme régi par la loi doit être présent à tous les niveaux de responsabilité. C'est la seule façon de combattre la corruption politique et financière, ainsi que l'économie de rente qui gangrène le système et en est même devenu un pilier.
Al-Adl wal-Ihsan est donc prête à fonder un parti politique. Cependant, pour elle, la balle est dans le camp du palais. Car la Jamaa refuse de passer sous les fourches caudines du Makhzen. On ne négocie pas à huis clos, quitte à rester dans cette situation d'entre-deux : être toléré mais réprimé sans être reconnu ni intégré. Cette fermeté transparaît non seulement dans le manifeste, mais ressort aussi des déclarations des leaders de la daïra, tels Hassan Bennajeh5 et Mohamed Manar Bask6.
La rencontre durant laquelle AWI a dévoilé son nouveau projet social a également été l'occasion d'un débat avec l'opposition démocratique. C'est sans doute l'évènement politique le plus important au sein de l'opposition depuis les assemblées politiques multi-courants et pluri-idéologiques organisées par le Mouvement du 20 février. Car le manifeste sanctionne l'engagement formel d'AWI en faveur de la démocratie pluraliste et contre tout régime théocratique. Un tel engagement exprimé de façon solennelle va certainement faire tomber le mur de méfiance entre AWI et une bonne partie de l'opposition démocratique, qu'elle soit conservatrice ou progressiste. Les réticences voire les peurs que la Jamaa provoquait dans les rangs de la société civile moderne vont probablement se dissiper. Ainsi, plusieurs coalitions anti-régime comme le Front social (FS)7 succomberont sans doute à son offensive de charme en lui ouvrant des portes auparavant hermétiquement fermées.
Cette inflexion se traduit sur le plan organisationnel interne par une distinction formelle entre le politique et le religieux. Le manifeste affirme :
Afin d'éviter les extrapolations qui pourraient faire tort aussi bien à la daawa (prédication) qu'à la politique, il faudrait insister sur la distinction, tant fonctionnelle que thématique, entre ces deux champs d'action. De même nous insistons, avec une force égale, sur la reconnaissance du lien qui existe bel et bien au niveau des principes et valeurs8.
Cette évolution découle aussi des évènements du dernier quart de siècle que j'énumère par ordre chronologique et non d'importance. Tout d'abord, la disparition du roi Hassan II en 1999 et la libération par Mohamed VI du cheikh-fondateur quelques mois après sa montée sur le trône. Le cheikh lui rend la politesse en traitant publiquement le nouveau roi de « garçon sympathique » et de 'ahel (« souverain » en arabe). Il lui reconnait également sa légitimité hagiographique officielle (en tant que descendant direct du prophète de l'islam) et sa popularité, toute royale, auprès de la jeunesse de l'époque. Certes, Yassine gardera jusqu'à son décès un discours audacieux d'homme libre vis-à-vis du roi et de la monarchie despotique9. Cependant une sorte de réconciliation armée s'est installée entre AWI et le palais. Le palais met rarement aux arrêts ses dirigeants nationaux les plus en vue, et ces derniers n'appellent plus à la qawma (soulèvement). Il demeure qu'AWI garde sa totale indépendance vis-à-vis du Makhzen et, par conséquent, sa popularité.
Le retour de la répression quelques années après l'accession au pouvoir de Mohamed VI et les attaques suicidaires sanglantes du 16 mai 200310 poussent l'opposition radicale à resserrer les rangs. Il s'agit, d'une part, de faire baisser la tension dangereuse pour la paix civile entre les courants laïque et religieux et, d'autre part, de freiner le glissement du Maroc vers de nouvelles « années de plomb ». Entre 2007 et 2014, le centre Ibn Rochd et des personnalités politiques indépendantes organisent une dizaine de rencontres nationales entre les leaders de la gauche, AWI et d'autres islamistes anti-régime. Ces prises de langues publiques abattent le mur psychologique qui séparait jusque-là islamistes et militants de gauche.
Événement historique sur le plan national et régional, les « printemps arabes » pousseront AWI à entamer la sécularisation — certes prudente — de son action politique. Sa jeunesse qui participe massivement aux manifestations de rue pour la démocratie sous le slogan rassembleur « La lil-fassad ! La lil-istibdad ! » (Non à la corruption ! Non au despotisme !) sympathise avec des militants de gauche et d'autres jeunes libéraux-démocrates, initiateurs des manifestations de 2011. L'exemple tunisien de l'alliance islamo-séculière, dite de la Troïka11 fait le reste. Le rapprochement ravivé plus récemment par l'action populaire unitaire contre la normalisation entre le Maroc et Israël en 2020 décide finalement AWI à faire ce saut « à la Ennahda » et à devenir un parti islamo-démocrate.
La véritable lune de miel entre Tel-Aviv et Rabat, qui se traduit notamment par l'étroite collaboration entre les deux services de sécurité et les multiples accords militaires entre les deux capitales, jouent en faveur du rapprochement de toutes les composantes de l'opposition. Ainsi, les vétérans du puissant mouvement propalestinien (présents en général dans les associations de lutte pour les droits humains ou nationalistes arabes) optent définitivement pour une collaboration avec AWI. Le président de la populaire Association marocaine des droits de l'homme (AMDH) Aziz Ghali affirme recevoir très positivement le manifeste du 6 février. Il n'hésite pas à manifester aux côtés des leaders d'AWI pour la Palestine.
Ledit manifeste a d'ailleurs sévèrement condamné la collaboration sécuritaire entre le Maroc et Israël, la considérant comme « une menace pour la sécurité nationale du Maroc, et un grave danger pour sa stabilité et la stabilité de la région12 ». Le régime ne lui pardonnera pas ce clin d'œil aux pays voisins qui n'ont pas succombé aux sirènes de Tel-Aviv et continuent de soutenir le combat des Palestiniens.
L'initiative du 6 février met mal à l'aise à la fois l'opposition légitimiste qui est ainsi mise à nu, et les défenseurs du « grand soir » révolutionnaire qui craignent une intégration pure et simple d'AWI dans le système. En revanche, la société civile de gauche accueille favorablement l'initiative de l'organisation politico-soufie. Ainsi le militant démocrate Fouad Abdelmoumni déclare :
Les engagements et clarifications apportées par le manifeste politique d'AWI sont un pas significatif sur le chemin de la sortie de l'autoritarisme. Cela permet d'envisager l'élaboration d'un consensus démocratique national garantissant l'éligibilité périodique et la sanction par les urnes de tout détenteur de l'autorité de l'État. La référence à la religion (…) demeure sujette à clarification et à évolutions historiques. Mais aucune autorité d'inspiration religieuse n'est appelée à régenter le pays en dehors du cadre démocratique.
En revanche, certains intellectuels musulmans ont peur que l'organisation politico-soufie s'éloigne trop du puritanisme de ses origines, et que son initiative entame un glissement qui ne s'arrêtera qu'avec la « digestion » de la Jamaa par l'hydre-Makhzen. Le chercheur Alaeddine Benhadi explique : « Le régime se trouve dans l'impasse, et la Jamaa se propose (…) comme son sauveur. Elle rencontrera le même destin que le PJD islamiste, c'est-à-dire l'affaiblissement puis l'assimilation au sein du régime. (…) Il s'agit d'un faux-pas mortel ».
Les dirigeants d'AWI ont répondu d'avance à cette crainte en affirmant que le plus important est que le peuple soit souverain, et seul souverain. Si par malheur « le peuple vote librement pour une constitution qui donne le pouvoir à une personne [entendre le roi], ce n'est pas un problème. Cela voudrait dire que nous avons mal travaillé. Et que nous nous devrons de continuer encore plus fort notre lutte pacifique pour le changement démocratique », insiste Omar Iharchane. Gêné, le régime lui reste muet.
1On peut parfois trouver le nom Justice et bienfaisance, mais le nom officiel utilisé par la Jamaa elle-même est Justice et spiritualité.
2Makhzen est un concept politique historique au Maroc qui désigne l'État traditionnel qui ne connait pas de séparation des pouvoirs.
3Du fait de son nombre, la deuxième génération contrôle l'ensemble de l'appareil. Toutefois, le noyau fondateur du mouvement qui donnera naissance à l'organisation actuelle ne se trouve pas dans le département politique mais dans son conseil supérieur, plus connu sous le vocable arabe Majlis al-choura.
4Toutes les déclarations non référencées ont été faites à l'auteur de cet article.
5Écouter son intervention en arabe ici
6Écouter son intervention en arabe ici
7Le Front social est un collectif d'associations, de syndicats et de personnalités de gauche qui lutte pour les droits sociaux, contre la vie chère et la répression.
8Al-Wathiqa Al-Siyassiya (Document politique), édition AWI, 2023, p.17.
9Recevant chez lui les dirigeants de la Jamaa, Yassine qualifie en 2011, en plein printemps arabe, la monarchie de « pouvoir personnel pharaonique et par conséquent faible ». Il se déclare favorable à la démocratie, « système puissant » car « il ne dépend pas d'une seule personne », affirme-t-il.
10Une série d'attentats à Casablanca tue une trentaine de personnes.
11Coalition regroupant deux partis non islamistes et Ennahda, qui a dirigé le pays entre 2011 et 2013.
12Al-Wathiqa Al-Siyassiya, op.cit., p. 73.
Alors que la vie politique est bloquée depuis le tournant autoritaire du régime, la principale formation islamiste du Maroc a publié un « document politique » qui définit une nouvelle stratégie. Connue aussi sous le nom de Jamaa, l'organisation se propose désormais de lutter pour un gouvernement responsable devant le peuple. Un tournant qui inquiète le palais et suscite un vif débat dans le pays.
Le 6 février 2024 à Rabat, Al-Adl wal-Ihsane (Justice et spiritualité1), couramment appelée la Jamaa, rend public son nouveau manifeste ou « document politique ». C'est le choc, surtout dans les rangs de la classe politique pro Makhzen2. La plus puissante organisation islamiste au Maroc et au Maghreb fait connaitre son engagement définitif — longtemps débattu en son sein — en faveur de la démocratie pluraliste et de la modernité politique. Il faudra désormais que la cour et ses obligés trouvent un autre moyen pour continuer à la mettre au banc de la nation et contenir son poids social et politique écrasant, capable de se traduire par un triomphe électoral dévastateur. Une telle victoire obligerait le palais à une cohabitation beaucoup plus malaisée qu'avec le Parti de la justice et du développement (PJD) qui a dirigé le gouvernement entre 2011 et 2021. Car Al-Adl wal-Ihsane (AWI) reste ferme sur l'essentiel : pas d'intégration dans le système sans que le gouvernement soit le détenteur d'un pouvoir exécutif réel, responsable devant un parlement élu directement par le peuple. Autrement dit, Charles III n'aurait plus rien à envier à Mohammed VI.
Long de 195 pages, le manifeste d'AWI marque un tournant dans le discours politique de l'organisation islamiste. Comme s'y attendaient les observateurs proches, la Jamaa franchit un pas décisif avec une opposition que l'on pourrait qualifier de totale : religieuse, sociale, politique. Le cercle politique (secrétariat général) d'AWI se place dans le cadre d'un réformisme aussi radical qu'antimonarchique. Ce cercle appelé en arabe daïra est sous le contrôle quasi exclusif de la deuxième génération3 qui a reçu une instruction moderne. Profondément marquée par la sanglante guerre civile en Algérie, elle prône la non-violence, une option qui trouve également son origine dans les racines soufies de l'organisation. Les guerres civiles en Libye, en Syrie et au Yémen n'ont fait que confirmer le long cheminement de l'AWI vers un participationnisme conditionné.
Le manifeste rejette le régime du Makhzen autoritaire au sein duquel le roi règne et gouverne sans partage. Il conditionne l'entrée d'AWI dans le jeu politique et électoral à travers l'adoption d'une constitution démocratique plébiscitée par voie démocratique. Autrement dit, une assemblée constituante élue doit rédiger de manière consensuelle un texte constitutionnel afin de le soumettre au peuple, le seul souverain.
La Jamaa voudrait tout de même trouver un modus vivendi implicite avec le trône alaouite, une solution médiane : la monarchie parlementaire. Bien que ce concept n'ait pas été mentionné par l'organisation, il apparaît entre les lignes de son manifeste. Il est aussi présent en filigrane dans les détails de sa feuille de route pour une sortie de crise, qui incarne son projet social. Néanmoins, AWI évite de faire usage de ce terme pour plusieurs raisons. D'une part, le concept de monarchie parlementaire a été galvaudé par la constitution de 2011 qui l'utilise mais le contredit dans d'autres articles de son texte. D'autre part, le retour en force des pratiques autoritaires depuis des années l'a totalement vidé de son sens. L'adoption du concept risquerait d'être interprétée comme une reddition pure et simple par les alliés potentiels de la Jamaa, allant de la gauche marxiste aux islamistes non légitimistes.
D'autres facteurs peuvent encore jouer dans cet évitement sémantique. Il s'agit tout d'abord de ne pas choquer la base des sympathisants, très large dans les grandes villes du Maroc. L'outillage conceptuel sculpté ou adapté par son cheikh-fondateur Abdessalam Yassine (1928-2012) y est parfois manié, avec des expressions comme khalifa (calife), qawma (soulèvement) et al-minhaj al-nabawi (la voie du Prophète). Il faudrait rappeler que Yassine qui a été persécuté et emprisonné plusieurs fois par le régime de Hassan II reste le principal producteur de sens de la Jamaa.
Membre du cercle politique d'AWI, Omar Iharchane insiste sur la fidélité de l'organisation à ses origines. Faisant allusion au manifeste, il explique que le document
traduit une évolution naturelle (…) mais son contenu est tout à fait conforme à la doctrine constitutive de la Jamaa et ne s'en écarte pas. Il ne fait aucune concession à personne, car nous ne sommes pas prêts à en faire et que c'est une question de principe pour nous. Tout ce qui comptev, c'est que le document ait été rédigé de manière claire, en tenant compte des questions institutionnelles qu'il aborde et des personnes à qui il s'adresse4.
Il s'agit donc d'une inflexion, d'une adaptation qui tient compte du contexte politique. Malgré cela, les positions d'AWI envers le régime autoritaire restent, selon Ihachane, sans concessions.
Le manifeste mentionne, entre autres, deux points importants dans la nouvelle orientation politique. Tout d'abord, la fin du despotisme et l'établissement d'un régime démocratique ne peuvent se réaliser au Maroc que par la voie d'un changement total de paradigme : l'élection de tous les détenteurs du pouvoir politique. Aucune autre source de légitimité, même religieuse ou prétendument divine, ne saurait s'opposer au principe institutionnel de la souveraineté exclusive du peuple-électeur. Il apparaît ici clairement que le commandement des croyants — symbole de la primauté morale du roi justifiant ses pouvoirs extra constitutionnels — est ignoré. Le manifeste n'en fait pas mention.
Le deuxième point évoque quant à lui un mécanisme de bonne gouvernance : la reddition des comptes. Tous les responsables doivent rendre des comptes. Ce mécanisme régi par la loi doit être présent à tous les niveaux de responsabilité. C'est la seule façon de combattre la corruption politique et financière, ainsi que l'économie de rente qui gangrène le système et en est même devenu un pilier.
Al-Adl wal-Ihsan est donc prête à fonder un parti politique. Cependant, pour elle, la balle est dans le camp du palais. Car la Jamaa refuse de passer sous les fourches caudines du Makhzen. On ne négocie pas à huis clos, quitte à rester dans cette situation d'entre-deux : être toléré mais réprimé sans être reconnu ni intégré. Cette fermeté transparaît non seulement dans le manifeste, mais ressort aussi des déclarations des leaders de la daïra, tels Hassan Bennajeh5 et Mohamed Manar Bask6.
La rencontre durant laquelle AWI a dévoilé son nouveau projet social a également été l'occasion d'un débat avec l'opposition démocratique. C'est sans doute l'évènement politique le plus important au sein de l'opposition depuis les assemblées politiques multi-courants et pluri-idéologiques organisées par le Mouvement du 20 février. Car le manifeste sanctionne l'engagement formel d'AWI en faveur de la démocratie pluraliste et contre tout régime théocratique. Un tel engagement exprimé de façon solennelle va certainement faire tomber le mur de méfiance entre AWI et une bonne partie de l'opposition démocratique, qu'elle soit conservatrice ou progressiste. Les réticences voire les peurs que la Jamaa provoquait dans les rangs de la société civile moderne vont probablement se dissiper. Ainsi, plusieurs coalitions anti-régime comme le Front social (FS)7 succomberont sans doute à son offensive de charme en lui ouvrant des portes auparavant hermétiquement fermées.
Cette inflexion se traduit sur le plan organisationnel interne par une distinction formelle entre le politique et le religieux. Le manifeste affirme :
Afin d'éviter les extrapolations qui pourraient faire tort aussi bien à la daawa (prédication) qu'à la politique, il faudrait insister sur la distinction, tant fonctionnelle que thématique, entre ces deux champs d'action. De même nous insistons, avec une force égale, sur la reconnaissance du lien qui existe bel et bien au niveau des principes et valeurs8.
Cette évolution découle aussi des évènements du dernier quart de siècle que j'énumère par ordre chronologique et non d'importance. Tout d'abord, la disparition du roi Hassan II en 1999 et la libération par Mohamed VI du cheikh-fondateur quelques mois après sa montée sur le trône. Le cheikh lui rend la politesse en traitant publiquement le nouveau roi de « garçon sympathique » et de 'ahel (« souverain » en arabe). Il lui reconnait également sa légitimité hagiographique officielle (en tant que descendant direct du prophète de l'islam) et sa popularité, toute royale, auprès de la jeunesse de l'époque. Certes, Yassine gardera jusqu'à son décès un discours audacieux d'homme libre vis-à-vis du roi et de la monarchie despotique9. Cependant une sorte de réconciliation armée s'est installée entre AWI et le palais. Le palais met rarement aux arrêts ses dirigeants nationaux les plus en vue, et ces derniers n'appellent plus à la qawma (soulèvement). Il demeure qu'AWI garde sa totale indépendance vis-à-vis du Makhzen et, par conséquent, sa popularité.
Le retour de la répression quelques années après l'accession au pouvoir de Mohamed VI et les attaques suicidaires sanglantes du 16 mai 200310 poussent l'opposition radicale à resserrer les rangs. Il s'agit, d'une part, de faire baisser la tension dangereuse pour la paix civile entre les courants laïque et religieux et, d'autre part, de freiner le glissement du Maroc vers de nouvelles « années de plomb ». Entre 2007 et 2014, le centre Ibn Rochd et des personnalités politiques indépendantes organisent une dizaine de rencontres nationales entre les leaders de la gauche, AWI et d'autres islamistes anti-régime. Ces prises de langues publiques abattent le mur psychologique qui séparait jusque-là islamistes et militants de gauche.
Événement historique sur le plan national et régional, les « printemps arabes » pousseront AWI à entamer la sécularisation — certes prudente — de son action politique. Sa jeunesse qui participe massivement aux manifestations de rue pour la démocratie sous le slogan rassembleur « La lil-fassad ! La lil-istibdad ! » (Non à la corruption ! Non au despotisme !) sympathise avec des militants de gauche et d'autres jeunes libéraux-démocrates, initiateurs des manifestations de 2011. L'exemple tunisien de l'alliance islamo-séculière, dite de la Troïka11 fait le reste. Le rapprochement ravivé plus récemment par l'action populaire unitaire contre la normalisation entre le Maroc et Israël en 2020 décide finalement AWI à faire ce saut « à la Ennahda » et à devenir un parti islamo-démocrate.
La véritable lune de miel entre Tel-Aviv et Rabat, qui se traduit notamment par l'étroite collaboration entre les deux services de sécurité et les multiples accords militaires entre les deux capitales, jouent en faveur du rapprochement de toutes les composantes de l'opposition. Ainsi, les vétérans du puissant mouvement propalestinien (présents en général dans les associations de lutte pour les droits humains ou nationalistes arabes) optent définitivement pour une collaboration avec AWI. Le président de la populaire Association marocaine des droits de l'homme (AMDH) Aziz Ghali affirme recevoir très positivement le manifeste du 6 février. Il n'hésite pas à manifester aux côtés des leaders d'AWI pour la Palestine.
Ledit manifeste a d'ailleurs sévèrement condamné la collaboration sécuritaire entre le Maroc et Israël, la considérant comme « une menace pour la sécurité nationale du Maroc, et un grave danger pour sa stabilité et la stabilité de la région12 ». Le régime ne lui pardonnera pas ce clin d'œil aux pays voisins qui n'ont pas succombé aux sirènes de Tel-Aviv et continuent de soutenir le combat des Palestiniens.
L'initiative du 6 février met mal à l'aise à la fois l'opposition légitimiste qui est ainsi mise à nu, et les défenseurs du « grand soir » révolutionnaire qui craignent une intégration pure et simple d'AWI dans le système. En revanche, la société civile de gauche accueille favorablement l'initiative de l'organisation politico-soufie. Ainsi le militant démocrate Fouad Abdelmoumni déclare :
Les engagements et clarifications apportées par le manifeste politique d'AWI sont un pas significatif sur le chemin de la sortie de l'autoritarisme. Cela permet d'envisager l'élaboration d'un consensus démocratique national garantissant l'éligibilité périodique et la sanction par les urnes de tout détenteur de l'autorité de l'État. La référence à la religion (…) demeure sujette à clarification et à évolutions historiques. Mais aucune autorité d'inspiration religieuse n'est appelée à régenter le pays en dehors du cadre démocratique.
En revanche, certains intellectuels musulmans ont peur que l'organisation politico-soufie s'éloigne trop du puritanisme de ses origines, et que son initiative entame un glissement qui ne s'arrêtera qu'avec la « digestion » de la Jamaa par l'hydre-Makhzen. Le chercheur Alaeddine Benhadi explique : « Le régime se trouve dans l'impasse, et la Jamaa se propose (…) comme son sauveur. Elle rencontrera le même destin que le PJD islamiste, c'est-à-dire l'affaiblissement puis l'assimilation au sein du régime. (…) Il s'agit d'un faux-pas mortel ».
Les dirigeants d'AWI ont répondu d'avance à cette crainte en affirmant que le plus important est que le peuple soit souverain, et seul souverain. Si par malheur « le peuple vote librement pour une constitution qui donne le pouvoir à une personne [entendre le roi], ce n'est pas un problème. Cela voudrait dire que nous avons mal travaillé. Et que nous nous devrons de continuer encore plus fort notre lutte pacifique pour le changement démocratique », insiste Omar Iharchane. Gêné, le régime lui reste muet.
1On peut parfois trouver le nom Justice et bienfaisance, mais le nom officiel utilisé par la Jamaa elle-même est Justice et spiritualité.
2Makhzen est un concept politique historique au Maroc qui désigne l'État traditionnel qui ne connait pas de séparation des pouvoirs.
3Du fait de son nombre, la deuxième génération contrôle l'ensemble de l'appareil. Toutefois, le noyau fondateur du mouvement qui donnera naissance à l'organisation actuelle ne se trouve pas dans le département politique mais dans son conseil supérieur, plus connu sous le vocable arabe Majlis al-choura.
4Toutes les déclarations non référencées ont été faites à l'auteur de cet article.
5Écouter son intervention en arabe ici
6Écouter son intervention en arabe ici
7Le Front social est un collectif d'associations, de syndicats et de personnalités de gauche qui lutte pour les droits sociaux, contre la vie chère et la répression.
8Al-Wathiqa Al-Siyassiya (Document politique), édition AWI, 2023, p.17.
9Recevant chez lui les dirigeants de la Jamaa, Yassine qualifie en 2011, en plein printemps arabe, la monarchie de « pouvoir personnel pharaonique et par conséquent faible ». Il se déclare favorable à la démocratie, « système puissant » car « il ne dépend pas d'une seule personne », affirme-t-il.
10Une série d'attentats à Casablanca tue une trentaine de personnes.
11Coalition regroupant deux partis non islamistes et Ennahda, qui a dirigé le pays entre 2011 et 2013.
12Al-Wathiqa Al-Siyassiya, op.cit., p. 73.
Résistant marocain, dirigeant politique et opposant historique à la monarchie autoritaire, Mohamed Bensaid Aït Idder est mort le 6 février 2024, à l'âge de 99 ans. À ses obsèques, le roi Mohamed VI s'est fait représenter par son frère cadet.
Mohamed Bensaid Aït Idder nait vers 1925 dans la région du Souss, dans le sud-ouest du Maroc, non loin de l'enclave espagnole de Sidi Ifni. Il suit des études coraniques et religieuses traditionnelles dans sa région natale, puis émigre à Marrakech pour compléter ses études secondaires, avant de s'inscrire à la célèbre médersa Ben Youssef (école coranique d'enseignement supérieur), à la fin des années 1940.
Dès la vingtaine, il commence à s'intéresser à la politique grâce à la lecture assidue de revues et journaux en provenance du Proche-Orient arabe. Mais la flamme militante nait en lui sous l'effet des informations diffusées par le service arabe de la BBC et le journal Al-Alam, l'organe de presse du parti de l'Istiqlal, à propos des massacres perpétrés en Palestine en 1948. Durant les années 1950, il fonde un groupe de résistants qui se transforme, un peu plus tard, en l'aile-sud de l'Armée de libération marocaine (ALM).
J'ai entendu parler de Mohamed Bensaid Aït Idder pour la première fois aux abords de mes seize ans. Je garde l'image d'un résistant anticolonialiste qui n'a jamais plié l'échine devant un quelconque pouvoir. À commencer par celui du roi Hassan II, au summum de sa gloire nationale et de sa manie répressive durant les années 1970-1980. Il m'a dit une fois, au début des années 2000 à Casablanca, alors que nous parlions de réconciliation nationale, que le président François Mitterrand avait raison de traiter Hassan II d'« inutilement cruel ».
Nous avions aussi évoqué sa première arrestation quelques années après l'accession du Maroc à l'indépendance : « Ils nous ont torturés comme des forcenés, alors qu'ils avaient toutes les informations sur notre groupe et sur moi personnellement ». « Ils » , ce sont les agents de la sécurité politique créée par Hassan II, avant même qu'il ne monte sur le trône alaouite en 1961. Ils espionnaient, intimidaient, torturaient, et parfois tuaient les opposants. Ils étaient organisés en groupes mobiles qui ressemblaient aux escadrons de la mort des dictatures d'Amérique latine.
Bensaid a ajouté :
Ils nous torturaient juste pour nous faire souffrir un maximum. Afin qu'on perde notre dignité. Ils nous suspendaient en l'air horizontalement avant de nous battre jusqu'au sang. Leur objectif semblait être de nous briser la colonne vertébrale, au sens physique comme moral… Oui, il y a en chaque humain une sorte d'échine morale ; une fois cassée, la personne peut se transformer en un être dénué de dignité. Un être prêt à se mettre au service du plus fort ou du plus offrant.
L'affaire de sa vie, ce sont les quatre décennies de son opposition à Hassan II dont il n'appréciait ni la personne ni les politiques. Il soulignait les « accointances » de ce dernier avec les puissances néocoloniales. Mais jamais il n'a prononcé le mot « trahison » à propos du roi, sans doute par respect pour le monarchisme, majoritaire chez les Marocains.
Il m'a néanmoins certifié un jour de 2008 à Rabat, lors d'une conversation à l'Institut royal pour la recherche sur l'histoire du Maroc, qu'il y avait bien eu coalition sur le terrain entre l'armée marocaine officielle et l'armée française, lors de la guerre de libération du Sahara occidental menée par l'ALM dont il faisait partie du commandement.
Un aventureux homme [wahed lasgaâ, ce fut son expression] de mes combattants eut l'idée de surprendre l'armée (officielle) la main dans le sac. Il met aux arrêts l'officier, le chauffeur et les soldats d'un camion militaire sur une route isolée. Il les interroge sans me demander mon avis. Il ressort de leurs déclarations que le camion, plein de provisions, se dirige vers Foum Lahcen afin d'y ravitailler le poste militaire français assiégé par l'Armée de libération.
Il ajoute que Mohamed V ne devait pas être au courant des agissements de son fils, car « il ne contrôlait pas les services »1.
Le système de sacralisation officielle faisant de Hassan II un roi-dieu l'insupportait. L'arrogance méprisante de celui-ci l'agaçait. De fait, le monarque, « à la différence de son prédécesseur et de son successeur, cultivait un mépris pour les Marocains » quel que soit leur rang, les opposants comme ceux qui faisaient allégeance, les serviteurs vénaux ou les fiers patriotes. Selon Bensaid, une telle attitude réduit en esclavage le peuple marocain. C'est sur ce fonds d'incompatibilité comportementale qu'ont eu lieu plusieurs clashs directs et indirects entre le roi et le résistant. Je n'en citerai que deux.
Le premier incident, qui en dit long sur le caractère d'homme libre de Bensaid, se déroula durant les années 1980. Le résistant a accepté de faire partie d'une délégation de dirigeants nationaux chargés de défendre la position officielle du Maroc sur le Sahara occidental auprès de l'Organisation de l'unité africaine (Union africaine aujourd'hui). De retour d'Addis-Abeba, Hassan II les reçoit en grande pompe dans son palais de Fès. Le temps passant, les données partielles fournies par certaines archives sont devenues accessibles, et cela me permet de penser que le roi voulait ainsi montrer au peuple que Bensaid était rentré dans le rang. C'est pourtant le contraire qui s'est produit - une grande déception pour Hassan II.
Le roi a donc accueilli lesdits leaders nationaux qui se présentaient devant lui en file comme de coutume. Le monarque était tout sourire, il semblait jouir de ces moments de protocole marquant l'humiliation des grands de la nation. L'un après l'autre, ceux-ci se plient plus ou moins en deux pour embrasser la main royale tendue, sans réserve aucune. Mais lorsque le tour de Bensaid arrive, il salue oralement Hassan II sans s'incliner, se donnant tout de même une contenance en posant la main sur son épaule. Le monarque manque de s'étouffer de colère, et il le fait savoir à Bensaid par le biais du ministre de l'intérieur, Driss Basri.
Quelques années plus tard, en préparation d'une réception au palais, le même Basri dira à Bensaid sur un ton grave que Hassan II exige de lui qu'il se plie au protocole. Aït Idder refuse à nouveau, tout en esquissant une légère inclinaison. Un modus vivendi est finalement trouvé entre les deux hommes.
Il est vrai que les deux dirigeants se détestent. Le roi n'appelle jamais Bensaid par son vrai nom, plutôt par un qualificatif faisant référence à sa région de naissance, Chtouka-Aït Baha. Il faisait de même avec d'autres opposants notoires comme Mohammed Fqih Basri, qu'il affublait du surnom Demnati (de Demnate, petite ville du Haut Atlas). Ce n'était point une manie royale. Il s'agissait dans son esprit de remettre à leur place les dirigeants nationaux qui lui tenaient tête : « Ce ne sont que des locaux », semblait signifier le roi. Dans le même esprit, Hassan II aurait transmis son souhait de voir le fondateur de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) Abderrahim Bouabid se présenter aux législatives de 1977 dans sa région natale, au nord de Rabat. Le leader socialiste optera au contraire pour le lointain sud-ouest, profondément amazigh (berbère). Toutefois, le ministère de l'intérieur veillait au grain. Et les desiderata du roi étant des ordres, le leader sera recalé. Il ne fera pas partie des élus de l'USFP, bien qu'il en soit le plus populaire.
La seconde anecdote remonte à janvier 1996. Mohamed Bensaid Aït Idder propose à la rédaction du journal critique Anoual dont il est le responsable politique de publier, en extraits successifs, la totalité de mon livre sorti quelques années plus tôt à Paris, La Monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir (L'Harmattan, 1992). Cette publication doit avoir lieu durant le ramadan de la même année, car les lecteurs sont plus nombreux pendant le mois sacré. Or, non seulement l'ouvrage est interdit au Maroc, mais, de nature universitaire, il est perçu par le palais comme irrévérencieux. La rédaction d'Anoual fait part de ses craintes de saisie à Bensaid, qui ne bronche pas. Dès la parution des premières pages, le ministère de l'intérieur menace la rédaction, qui persiste cependant. Basri contacte alors Bensaid par téléphone afin que le journal cesse ses publications. Puis il le rencontre en personne et lui déclare en substance : le roi t'intime l'ordre d'arrêter la publication pour laisser cicatriser les blessures entre le palais et le mouvement national. Sa réponse est sans appel : il n'en est pas question, car il n'y a aucun mal à publier un livre qui évoque des évènements vieux de plusieurs décennies. Le roi ordonne la saisie du journal. C'est chose faite à la publication du septième extrait.
Bensaid m'a relaté cette histoire, qu'il appelait le « clash du livre », en 2001. Quelques années plus tard, en 2008, il rédigera en arabe un témoignage manuscrit (publié ci-dessous) sur l'incident.

Révolutionnaire et monarchiste, Amazigh et nationaliste arabe, militant de la marocanité du Sahara occidental et ami des Algériens, fervent musulman et adepte de la gauche radicale, premier financier de son parti et perpétuel désargenté, éprouvé dès sa jeunesse par des problèmes de santé, Mohamed Bensaid Aït Idder s'est éteint le 6 février 2024, centenaire.
1L'expression en arabe qu'utilise Bensaid est « rijal lmaham sirriya » dont la signification littérale est « les hommes des missions secrètes », qu'on peut traduire par « services ».