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À partir d’avant-hierOrient XXI

Israël-Iran, la course à l'abîme

Deux affiches de victimes avec le texte

Une nouvelle conflagration entre Israël et l'Iran paraît inévitable et, peut-être, toute proche, les Européens ayant délibérément choisi de s'aligner sur les faucons de l'administration Trump dans le contentieux nucléaire. Au risque d'être entraînés dans un conflit majeur et incontrôlable. Analyse.

Israël va-t-il se lancer dans une autre guerre contre l'Iran ? Téhéran s'attend à cette attaque et s'y prépare. Lors de la dernière guerre, en juin 2025, il avait misé sur le long terme et programmé ses attaques de missiles dans l'optique d'un conflit prolongé. Pour le prochain round, cependant, il n'est pas exclu que l'Iran frappe de manière décisive dès le début des hostilités dans le but de dissiper toute idée qu'il puisse être asservi à une domination militaire d'Israël.

Ainsi, la guerre à venir sera probablement beaucoup plus sanglante que la première. Si le président étatsunien Donald Trump cède à nouveau à la pression de Tel-Aviv et se mêle au combat, les États-Unis pourraient être confrontés à une guerre totale avec l'Iran qui ferait de l'invasion de l'Irak en 2003 une promenade de santé en comparaison.

La guerre des 12 jours en juin n'a jamais porté uniquement sur le programme nucléaire iranien. Il s'agissait plutôt de modifier l'équilibre des forces au Proche-Orient, les capacités nucléaires iraniennes étant certes un facteur important, mais pas décisif. Depuis plus de 20 ans, Israël presse les États-Unis d'intervenir militairement contre l'Iran afin de l'affaiblir et de rétablir un équilibre régional en sa faveur — un équilibre qu'Israël ne saurait atteindre seul.

Une guerre sans vainqueur

Dans ce contexte, les bombardements israéliensavaient trois objectifs principaux, au-delà de l'affaiblissement des infrastructures nucléaires iraniennes : entraîner les États-Unis dans un conflit militaire direct avec l'Iran, décapiter le régime iranien et transformer l'Iran en nouvelle Syrie ou Liban — des pays qu'Israël peut bombarder en toute impunité et sans aucune réaction étatsunienne. Un seul des trois objectifs a été atteint. Pire, Trump n'a pas « anéanti » le programme nucléaire iranien. Et ce dernier n'a pas été ramené au point où la question pourrait être considérée comme réglée.

En d'autres termes, en ayant attaqué l'Iran en juin, Tel-Aviv n'a remporté, au mieux, qu'une victoire partielle. Israël aurait préféré que Trump s'engage pleinement en ciblant à la fois les forces conventionnelles et les infrastructures économiques de l'Iran. Mais si la Maison Blanche était favorable à une opération militaire éclair et déterminante, Donald Trump craignait une guerre totale. Sa stratégie visant à bombarder les installations nucléaires iraniennes avait donc pour objectif de limiter toute escalade plutôt que de l'amplifier. À court terme, Donald Trump a réussi — au grand dam d'Israël — mais, à plus long terme, il a laissé Israël le piéger dans une logique de confrontation.

Son refus d'agir au-delà d'une campagne limitée de bombardements est l'une des raisons pour lesquelles Israël a accepté un cessez-le-feu. Au fur et à mesure que la guerre perdurait, Israël subissait des pertes sérieuses : sa défense aérienne a été dégradée et l'Iran a gagné en efficacité pour la pénétrer avec ses missiles. Alors qu'Israël aurait probablement poursuivi la guerre si les États-Unis s'y étaient totalement engagés, son calcul a changé dès lors qu'il est devenu clair que les frappes ordonnées par Trump étaient limitées. Certes, Israël a réussi à attirer Trump et les États-Unis dans le conflit, mais il a échoué à les y maintenir.

Les illusions d'un soulèvement

Les deux autres objectifs d'Israël, toutefois, furent clairement des échecs. Malgré les premiers succès du renseignement israélien — comme l'assassinat de 30 officiers supérieurs et de 19 scientifiques nucléaires — Tel-Aviv n'a pu que perturber temporairement les opérations iraniennes de commandement et de contrôle. En l'espace de 18 heures, l'Iran a remplacé la plupart, sinon la totalité, de ces hauts gradés. Il a aussi lancé un puissant barrage de missiles, démontrant sa capacité à absorber des pertes importantes tout en initiant une contre-attaque intense.

Israël espérait que ses premières frappes sèmeraient la panique au sein du régime iranien et précipiteraient sa chute. Selon le Washington Post, des agents du Mossad, parlant couramment le farsi, ont appelé les portables de hauts responsables iraniens en menaçant de les tuer, eux et leurs familles, s'ils ne tournaient pas des vidéos dénonçant le régime et s'ils ne faisaient pas ouvertement défection. Plus de 20 appels de ce genre ont été passés pendant les premières heures de la guerre, alors que l'élite dirigeante iranienne était encore sous le choc de pertes importantes1. Pourtant, il n'y a aucune preuve qu'un seul général iranien a capitulé face à ces menaces.

Contrairement aux espoirs de Tel-Aviv, l'assassinat d'officiers supérieurs des Gardiens de la révolution (IRGC) n'a pas conduit à des manifestations de masse ou à un soulèvement contre la République islamique. Au lieu de cela, les Iraniens de toute obédience politique se sont rassemblés autour du drapeau, sinon du régime lui-même, tandis qu'une vague de nationalisme déferlait à travers le pays.

Le régime n'est pas tombé

Israël n'a pu tirer profit de l'impopularité du régime. Presque deux ans après avoir commis des atrocités à Gaza et lancé une attaque violente contre l'Iran en pleine négociation sur le nucléaire, seule une minuscule fraction d'Iraniens — principalement dans la diaspora — considère Israël positivement.

De fait, au lieu de mobiliser la population contre les autorités, Israël a réussi à redonner de l'air à une République islamique à bout de souffle. Plutôt que de condamner le régime pour avoir investi dans un programme nucléaire, une industrie de missiles et un réseau de groupes alliés non étatiques, de nombreux Iraniens sont aujourd'hui furieux que ces éléments de la dissuasion iranienne se soient avérés insuffisants. C'est ce qu'a expliqué un artiste de Téhéran à Narges Bajoghli, anthropologue à l'Université étatsunienne Johns Hopkins :

J'étais de ceux qui scandaient pendant les manifestations de ne pas envoyer d'argent iranien au Liban ou en Palestine. Mais maintenant, je comprends que les bombes auxquelles nous sommes tous confrontés sont les mêmes et que si nous ne disposons pas de défenses solides dans toute la région, la guerre viendra à nous.2.

Il n'est pas certain que cet état d'esprit durera. Mais à court terme, les attaques israéliennes semblent avoir paradoxalement renforcé le régime en affermissant la cohésion interne et en réduisant le fossé entre l'État et la société.

Campagne électorale aux États-Unis

Israël n'a pas non plus réussi à transformer l'Iran en une seconde Syrie ni à imposer dans la durée une domination des airs qui ne dépendait pas de l'allié étatsunien. Bien qu'Israël ait pris la maîtrise de l'espace aérien iranien pendant la guerre, il n'a jamais pu opérer en toute impunité. Et la réponse des missiles lui a infligé des dégâts inacceptables.

Sans une aide substantielle des États-Unis — y compris l'utilisation du quart de leurs intercepteurs de missiles THAAD en seulement 12 jours — Israël aurait peut-être été incapable de continuer la guerre. Et c'est ce qui rend probable une nouvelle offensive israélienne. Le ministre de la défense Israël Katz et le chef d'état-major Eyal Zamir n'en font pas mystère. La guerre de juin n'était que la première phase, selon Zamir, pour qui Israël « ouvre maintenant une nouvelle phase » du conflit3. .

Que l'Iran reprenne ou non l'enrichissement de l'uranium, Israël est déterminé à ne pas lui laisser le temps de reconstituer son arsenal balistique, ni de restaurer ses systèmes antiaériens, ni de déployer des dispositifs améliorés. Cette logique est au cœur de la stratégie israélienne dite de la « tonte de la pelouse » (tactique appliquée aussi à Gaza) : frapper préventivement et de manière répétée afin d'empêcher l'adversaire de développer des capacités qui pourraient défier la domination militaire israélienne.

Cela signifie que, l'Iran ayant déjà reconstitué ses ressources militaires, Israël a intérêt à frapper le plus tôt possible. Le rétablissement le 28 septembre 2025 par l'Europe des sanctions contre Téhéran via le mécanisme « snapback »4 aux Nations unies pourrait fournir à Israël un prétexte politique pour relancer la guerre. En réponse, Téhéran a menacé de suspendre sa coopération avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).

En outre, la fenêtre pour attaquer se refermera probablement une fois que les États-Unis entreront en campagne pour les élections de mi-mandat de novembre 2026, car cela compliquera la marge de manœuvre politique de Trump. Les frappes pourraient donc bien prendre place dans les tout prochains mois.

« Tondre la pelouse »

C'est évidemment ce que les dirigeants iraniens veulent empêcher. Pour dissiper toute illusion que la stratégie israélienne de « la tonte de la pelouse » fonctionne, l'Iran, lui, est susceptible de frapper fort et vite dès le déclenchement de la prochaine guerre.

« Si l'agression se répète, nous n'hésiterons pas à réagir de manière encore plus décisive et qui sera IMPOSSIBLE à dissimuler », a promis le ministre iranien des affaires étrangères, Abbas Araghchi, sur X le 28 juillet 2025. Les dirigeants iraniens estiment que le coût pour Israël doit être exorbitant, faute de quoi les capacités balistiques de l'Iran seront progressivement érodées, laissant le pays sans défense.

Puisque la guerre de juin s'est terminée sans victoire tangible, l'issue du prochain conflit dépendra du camp qui aura le mieux appris et qui saura agir le plus rapidement. Israël est-il capable de reconstituer ses intercepteurs plus rapidement que l'Iran peut reconstruire ses lanceurs et approvisionner son arsenal de missiles ? Le Mossad est-il toujours profondément implanté en Iran ou bien la plupart de ses ressources ont-elles été épuisées pendant la dernière guerre en cherchant en vain à provoquer la chute du régime ? Téhéran a-t-il acquis plus de connaissances quant à la pénétration des défenses aériennes israéliennes qu'Israël en a acquis pour l'en empêcher ? Pour l'instant, aucune des deux parties ne peut répondre positivement à ces questions.

Et c'est précisément parce que l'Iran ne peut être certain qu'une réponse plus forte neutralisera la stratégie israélienne qu'il est susceptible de réévaluer sa posture nucléaire — surtout maintenant que d'autres piliers de sa dissuasion, y compris l'« axe de la résistance » et la doctrine de l'ambiguïté nucléaire, se sont avérés impuissants.

La réponse de Trump à une deuxième guerre entre Israël et l'Iran pèsera évidemment. Déjà, il ne semble pas disposé à s'engager dans un conflit prolongé. Politiquement, les frappes qu'il a ordonnées en juin ont déclenché une « guerre civile » au sein du mouvement MAGA (Make America Great Again).

Au plan militaire, cette guerre de 12 jours a révélé des lacunes graves dans le stock de missiles des États-Unis. Résultat, Trump et l'ex-président Joe Biden ont épuisé une partie substantielle des intercepteurs antiaériens dans une région que ni l'un ni l'autre ne considèrent comme vitale pour les intérêts fondamentaux des États-Unis. Mais en donnant son feu vert à la première salve israélienne, Trump est tombé dans le piège d'Israël — et il n'est pas certain qu'il puisse en sortir, surtout s'il s'accroche à « l'enrichissement zéro » comme base d'un accord avec l'Iran. Et un engagement limité n'est probablement plus une option. Trump devra soit entrer de plain-pied en guerre, soit rester en retrait. Et rester à l'écart exige davantage qu'un simple refus une fois pour toutes — cela demande une résistance soutenue face aux pressions israéliennes. Jusqu'à présent, le président étatsunien n'en a montré ni la force ni même la volonté.

Subordination européenne

Le rôle de l'Europe dans cette équation est devenu de plus en plus négatif. La troïka européenne dite E3 (Allemagne, France et Royaume-Uni) justifie le « snapback » comme un levier nécessaire pour faire pression sur l'Iran afin qu'il revienne à la table des négociations, même si Téhéran était sérieusement engagé dans la voie diplomatique lorsqu'Israël a décidé de bombarder cette table. Si les exigences de l'UE à l'égard de l'Iran semblent raisonnables à première vue — comme celle de donner aux inspecteurs de l'AIEA l'accès à ses sites nucléaires —, les réserves de Téhéran ne sauraient être réduites à un simple entêtement.

Les responsables iraniens soupçonnent depuis longtemps que des informations sensibles partagées avec l'AIEA se sont retrouvées entre les mains du renseignement israélien, permettant la campagne d'assassinats du Mossad contre des scientifiques nucléaires iraniens. Téhéran craint également que la divulgation de l'emplacement de son stock d'uranium enrichi ne livre à Washington — ou à Israël — une carte des futures cibles lors de la prochaine série de frappes aériennes.

Mes conversations avec les diplomates de l'UE m'ont laissé une forte impression que le groupe E3 était déterminé à déclencher le « snapback » quoi qu'il arrive. Il a, par conséquent, présenté ses exigences en sachant que l'Iran allait probablement les rejeter, au moins en partie. Les raisons de ce choix reposent sur l'évolution de l'environnement géopolitique en Europe — et la dépendance accrue de l'Europe vis-à-vis des États-Unis depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

Punir Téhéran, suivre Washington

En réalité, il s'agit moins du programme d'enrichissement de l'Iran que des questions portant sur la Russie, l'Ukraine et les relations transatlantiques. Le dossier nucléaire iranien apparaît comme un simple pion dans le camp de la troïka.

L'approfondissement du partenariat de l'Iran avec la Russie dans le conflit ukrainien est apparu comme une menace directe aux yeux des Européens. Les liens économiques de l'Union avec Téhéran sont négligeables après des années de sanctions. Tandis que la sujétion de l'Europe vis-à-vis de la relation transatlantique — militaire, politique et économique — est bien plus contraignante qu'elle ne l'était en 2003. Dans ce contexte, l'escalade avec l'Iran sert deux objectifs européens : tout d'abord punir Téhéran pour s'être aligné sur Moscou, en faisant passer le message que tout soutien à la Russie à un coût élevé. Ensuite, aligner l'Europe sur les éléments bellicistes de l'administration Trump, au moment où ses relations avec les États-Unis traversent une crise historique. Pour les dirigeants européens désespérés d'entretenir la bonne volonté de Washington, l'Iran est devenu une offrande sacrificielle commode, même si cela doit mener à la guerre.

Jeu dangereux

Rien de tout cela ne relève de la spéculation. Le chancelier allemand Friedrich Merz a récemment estimé qu'en bombardant l'Iran, Israël « fait le sale boulot pour nous tous ». Sa remarque était inhabituellement franche. Merz a ainsi exprimé ce que beaucoup dans les capitales européennes concèdent en privé : les actions militaires d'Israël contre l'Iran servent les intérêts européens en affaiblissant un État désormais allié à la Russie.

Mais sous-traiter la guerre à Israël est un jeu dangereux. Cela risque d'entraîner l'Europe dans un conflit qu'elle ne contrôlera pas et ne pourra contenir. Elle n'échapperait pas aux retombées si la confrontation devait dégénérer en guerre régionale étendue — entraînant les États du Golfe, perturbant l'approvisionnement énergétique mondial et provoquant des représailles iraniennes dans toute la région.

En rétablissant les sanctions contre l'Iran, le trio européen place l'alignement tactique avec Washington et Tel-Aviv au-dessus de son propre intérêt à long terme dans la stabilité régionale. Il confond punition et stratégie, coercition et diplomatie. Et elle le fait en sachant parfaitement que le résultat le plus probable n'est pas la relance des pourparlers, mais la reprise de la guerre.

Il y a vingt ans, les Européens l'avaient bien compris. En 2003, le courage de résister à la pression américaine en faveur d'une guerre avec l'Iran avait permis d'éviter un deuxième désastre au Proche-Orient après l'invasion malavisée de l'Irak. En 2025, l'Europe risque de se mettre au service d'un autre désastre dans la région.


1Warren P. Strobel, Souad Mekhennet et Yeganeh Torbati, «  Israeli warning call to top Iranian general : “You have 12 hours to escape”  » Washington Post, 23 juin 2025.

2Narges Bajoghli, «  The Generation Iranian Hard-Liners Have Been Waiting for  », Foreign Policy, 29 juillet 2025.

3Yoni Ben Menachem,«  Israel and Iran Prepare for a New Round of Fighting  », Jerusalem Center for Security and Foreign Affairs, 29 juillet 2025.

4NDLR. Clause de sauvegarde, introduite en 2015 dans l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien, permet à tout membre signataire constatant un manquement de saisir le Conseil de sécurité.

Offensive contre l'Iran. Israël plonge le Proche-Orient dans le chaos

Flammes illuminent la nuit, voitures passent près d'une scène de chaos urbain.

Comme le président américain George W. Bush, lançant son armée à l'assaut de l'Irak en 2003, Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien inculpé par la Cour pénale internationale (CPI) pour crime de guerre et crime contre l'humanité, vise, bien au-delà de l'Iran, à « redessiner la carte du Proche-Orient ». Si les néoconservateurs pensaient que la prise de Bagdad ouvrirait une ère démocratique dans toute la région, les dirigeants de Tel-Aviv se voient dans une lutte d'apocalypse contre « le Mal », avec pour alibi la défense de la soi-disant « civilisation judéo-chrétienne ». Mais cette nouvelle agression israélienne alimente les flammes des conflits qui vont rendre la région et les pays invivables. Israël se vante de mener une guerre sur « sept fronts » : Gaza, le Liban, la Cisjordanie, l'Irak, l'Iran, le Yémen et la Syrie ; il aurait pu ajouter Jérusalem-Est où l'expansion des colonies et la confiscation de propriétés palestiniennes s'intensifient.

L'Iran est la cible principale des récentes attaques sous le prétexte fallacieux de la menace nucléaire, aussi mensonger que l'étaient les armes de destruction massive dissimulées par Saddam Hussein. Les bombardements israéliens adviennent d'ailleurs alors que les négociations autour du programme nucléaire de l'Iran et pour la levée des sanctions économiques se poursuivaient entre Washington et Téhéran, avec une médiation omanaise. Pour la deuxième fois donc, Israël sabote une issue diplomatique.

En mai 2018 déjà, c'est encouragé par Nétanyahou que Donald Trump retire la signature des États-Unis du traité sur le nucléaire iranien signé trois ans auparavant, et qui avait été avalisé dans deux résolutions par le Conseil de sécurité des Nations unies. Dans la foulée, le président étatsunien intensifie les sanctions contre l'Iran, bien plus dures que celles en place avant 2015, frappant toute entreprise qui ferait affaire avec ce pays, qu'elle soit américaine ou non, interdisant de facto à Téhéran de vendre son pétrole et ses produits pétrochimiques. C'est un étranglement progressif d'un pays membre des Nations unies, des mesures illégales qui ont suscité bien peu de réactions de la « communauté internationale ». Quant à l'idée que l'Iran était à la veille de posséder l'arme nucléaire, il suffit de reproduire quelques déclarations reprises complaisamment par les médias pour se rendre compte que l'épouvantail ne date pas d'aujourd'hui (voir encadré ci-dessous).

Inversion de la culpabilité

Depuis plusieurs décennies, Téhéran est invariablement présentée comme la principale menace pour la stabilité du Proche-Orient, tant pour ses ambitions en matière de nucléaire qu'à cause de la nature islamique de son régime. On a maintes fois entendu Benyamin Nétanyahou marteler cette assertion, jusque devant l'Assemblée générale de l'ONU, alors même qu'il menait une entreprise de nettoyage ethnique à Gaza et qu'il bombardait les villes et villages du Sud-Liban et des quartiers entiers de Beyrouth. Si cette rhétorique a longtemps été soutenue par l'Arabie saoudite, la réaction de Riyad — première capitale à dénoncer l'offensive israélienne — puis des autres pays du Golfe, souligne l'aspiration des pays de la région à la stabilité. Qui aurait la naïveté — pour ne pas dire la mauvaise foi — de croire que ce rôle de menace régionale est tenu par un autre État de la région qu'Israël ?

Cette menace israélienne est d'autant plus incontrôlable qu'elle est — ô surprise — soutenue sans l'ombre d'une nuance par les chancelleries occidentales. Fermée la parenthèse qui venait à peine de s'ouvrir de la critique de Tel-Aviv pour le génocide qu'il conduit depuis 20 mois à Gaza ; disparue la velléité de tracer une quelconque ligne rouge aux dirigeants israéliens, même si elle se traduisait souvent par l'incrimination du seul Benyamin Nétanyahou, afin de préserver l'innocence israélienne, alors même que les forces politiques du pays et une grande partie de son opinion publique soutenaient sa politique à Gaza. L'union sacrée occidentale est de retour, invoquant à nouveau le fameux « droit d'Israël à se défendre », en violation totale du droit international.

Jamais d'ailleurs le programme nucléaire israélien et le refus catégorique de Tel-Aviv d'un contrôle par l'Agence internationale d'énergie atomique (AIEA) n'ont ému les dirigeants occidentaux. Dans sa conférence de presse du vendredi 13 juin, le président français Emmanuel Macron n'a eu aucun mot pour les victimes civiles iraniennes, alors que le nombre de morts s'élève à 224 jusque-là, suggérant que seules les installations militaires et nucléaires ont été visées par Israël. Comble de l'inversion de la culpabilité, il a fait porter à l'Iran la « lourde responsabilité dans la déstabilisation de toute la région ». On croirait entendre l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir reprocher aux « Arabes » d'obliger les Israéliens à « tuer leurs enfants ».

Une menace bien plus grande pèse d'ailleurs sur la population civile iranienne ainsi que sur les pays de la région tant que dureront les bombardements israéliens : celle d'une catastrophe nucléaire et écologique. Le site d'enrichissement d'uranium de Natanz, situé entre les villes de Kashan et d'Ispahan, a été touché vendredi 13 juin par des bombardements israéliens. Une situation que le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi, a qualifiée d'« extrêmement préoccupante ». Si la famine organisée à Gaza fait à peine sourciller les dirigeants occidentaux, un risque de radiation pour les populations du Proche-Orient les fera-t-il réagir ?

Faire oublier Gaza

En ouvrant ce nouveau front, Israël a confirmé la rupture avec sa doctrine militaire stratégique qui préconisait des guerres courtes et contre un nombre limité d'adversaires. Aujourd'hui, il ne cherche pas la fin des hostilités mais leur prolongation, y compris en violant les accords qu'il a entérinés. Ainsi, Tel-Aviv a signé un texte sur le cessez-le-feu avec le Liban entré en vigueur le 27 novembre 2024. Malgré cela, il continue à occuper une partie du territoire et a commis 1 500 violations du cessez-le-feu entre cette date et le 3 avril 2025, sans que la France, qui participe à la supervision de l'accord, y ait trouvé à redire.

À Gaza, la trêve est entrée en vigueur le 19 janvier et elle a permis la libération de nombreux otages et de centaines de prisonniers politiques palestiniens. Mais Israël l'a violée et a repris unilatéralement ses bombardements le 18 mars, montrant le peu de cas qu'il fait même des otages. Là aussi, ni les États-Unis ni les Occidentaux n'ont protesté, mais ils ont blâmé le Hamas. Il n'est pas anodin que l'attaque contre l'Iran ait été déclenchée dans les 48 heures qui ont suivi un blackout total sur Gaza — une coupure de tous les moyens de télécommunication après qu'Israël a ciblé un câble de fibre optique. Coupée du monde, Gaza, qui commençait à peine à prendre la place qui aurait dû lui revenir dans la couverture médiatique, pouvait disparaître des unes et le génocide se poursuivre à l'abri des regards. Pendant les trois jours que ce blackout total a duré, des hommes, jeunes souvent, ont été tués par l'armée israélienne en allant chercher de l'aide humanitaire au niveau du corridor de Netzarim pour nourrir leurs familles victimes de la famine organisée. Leur sang s'est mêlé à la vitale poudre blanche qui s'échappait des sacs de farine. Parmi eux, Obeida, le neveu de notre correspondant Rami Abou Jamous. Il avait 18 ans.

S'il existe dans cette volonté de Nétanyahou de s'engager dans une guerre sans fin une dimension personnelle — la peur du jugement pour ses procès en corruption et d'une commission d'enquête sur ses responsabilités personnelles dans l'échec du 7 octobre 2023 —, on aurait tort de se limiter à cette lecture. Il ne vise pas à faire émerger un Proche-Orient démocratique comme en avaient rêvé les néoconservateurs américains, mais à semer le chaos pour empêcher l'émergence de tout État ou force structurée susceptible de résister dans l'environnement d'Israël.

Son comportement en Syrie est significatif. Tel-Aviv a profité de la chute du régime de Bachar Al-Assad non seulement pour étendre le territoire qu'il occupe déjà illégalement dans le Golan, mais pour attiser les tensions internes en bombardant régulièrement le territoire, en essayant de nouer des relations avec les « minorités », qu'elles soient druze ou alaouite, pour empêcher la reconstitution d'un État syrien stable. Il renoue ainsi avec une vieille stratégie d'alliance des « minorités » qui a toujours dicté, au moins en partie, la politique israélienne, notamment au Liban durant la guerre civile (1975-1989), à travers l'alliance avec des groupes maronites. Elle a un objectif clair que Michael Young, rédacteur en chef du blog Diwan, explicite dans une tribune publiée par L'Orient-Le-Jour le 16 janvier 2025 :

Pour les Israéliens, la fragmentation de la Syrie et des pays arabes environnants serait une aubaine. Non seulement cette issue garantirait la faiblesse des voisins d'Israël, mais elle signifierait aussi, dans le cas de la Syrie, qu'il n'y a pas de gouvernement crédible pour contester l'annexion illégale du plateau du Golan. Des États arabes affaiblis ouvrent également d'autres portes, notamment celle qui permet à Israël de procéder à un nettoyage ethnique de la population palestinienne en la poussant vers les pays voisins, sans rencontrer de grande résistance. Tels seraient les avantages d'une partition du pays selon des lignes ethno-confessionnelles, permettant aux Israéliens d'établir des zones tampons près de leurs propres frontières, ou des zones d'influence ailleurs.

Un Proche-Orient chaotique et divisé sur lequel règnerait un État ouvertement affranchi du droit international, voilà la promesse d'Israël, dont les alliés occidentaux s'assurent de lui fournir les moyens pour la mettre en œuvre.

Anthony Cordesman et Khalid Al-Rodhan sont deux chercheurs qui, dans leur livre publié en juin 2006 Iran's Weapons of Mass Destruction : The Real and Potential Threat font le recensement des prévisions des services de renseignement et des responsables sur le délai auquel l'Iran serait susceptible d'accéder à l'arme nucléaire. Les exemples suivants ont été rapportés par Alain Gresh sur son blog Nouvelles d'Orient1 il y a déjà près de 20 ans.

Fin 1991 : des rapports faits au Congrès et des évaluations de la CIA estiment qu'il existe « une forte probabilité pour que l'Iran ait acquis tous ou virtuellement tous, les composants nécessaires pour fabriquer deux à trois bombes nucléaires ». Un rapport de février 1992 à la Chambre des représentants suggère que ces deux ou trois bombes seraient opérationnelles entre février et avril 1992.

Le 24 février 1993 : le directeur de la CIA James Woolsey affirme que l'Iran était à huit ou dix ans d'être capable de produire sa propre bombe nucléaire, mais qu'avec une aide de l'extérieur, elle pourrait devenir une puissance nucléaire plus tôt.

Janvier 1995 : le directeur de l'agence américaine pour le contrôle des armements et le désarmement John Holum témoigne que l'Iran pourrait avoir la bombe en 2003.

Le 5 janvier 1995 : le secrétaire à la défense William Perry affirme que l'Iran pourrait être à moins de cinq ans de construire une bombe nucléaire, bien que « la rapidité… dépendra de comment ils travaillent pour l'acquérir ».

Le 29 avril 1996 : le Premier ministre israélien Shimon Peres affirme qu'« il croit que d'ici quatre ans, ils (l'Iran) pourraient avoir des armes nucléaires ».

Le 21 octobre 1998 : le général Anthony Zinni, chef de l'US Central Comand affirme que l'Iran pourrait avoir la capacité d'envoyer des bombe nucléaires d'ici cinq ans. « Si j'étais un parieur, je dirais qu'ils seront opérationnels d'ici cinq ans, qu'ils auront les capacités. »

Le 17 janvier 2000 : Une nouvelle évaluation de la CIA sur les capacités nucléaires de l'Iran affirme que la CIA n'exclut pas la possibilité que l'Iran possède déjà des armes nucléaires. L'évaluation se fonde sur la reconnaissance par la CIA qu'elle n'est pas capable de suivre avec précision les activités nucléaires de l'Iran et ne peut donc exclure la possibilité que l'Iran ait l'arme nucléaire.


1Alain Gresh, «  Quand l'Iran aura-t-il l'arme nucléaire  ?  », Nouvelles d'Orient, 4 septembre 2006.

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