Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il s'interroge sur les pressions occidentales pour la tenue d'élections législatives en Palestine, et relève leur absurdité, dans un contexte de génocide à Gaza et de nettoyage ethnique en Cisjordanie.
Samedi 17 octobre 2026
Comme vous le savez, des élections étaient prévues en Palestine pour la fin du mois de novembre. Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne, a annoncé leur report d'une année. Quatre pays occidentaux — la France, le Royaume-Uni, le Canada et l'Australie — lui demandent de revenir sur sa décision.
Apparemment, les dirigeants de ces pays ne comprennent pas ce qu'il se passe en Palestine, surtout à Gaza. Bien sûr, les Palestiniens attendent d'avoir des élections avec impatience. Ils ont envie de voter, d'élire de nouveaux leaders, de tout simplement pratiquer la démocratie. Bien sûr, l'Occident souhaite nous voir exercer ces droits. Mais comment peuvent-ils croire que c'est possible dans les circonstances actuelles ? En plein génocide dans le réduit de Gaza ? L'enclave s'étend aujourd'hui sur 30 % de sa surface initiale, qui rapetisse chaque jour avec l'avancement de la « ligne jaune » fixée par les Israéliens, et où s'entasse ce qu'il reste des 2,3 millions de Gazaouis. Une population qui survit dans la misère, sous des tentes dans des camps de fortune, et dont la principale activité est de faire la queue. On fait la queue pour avoir un peu d'eau, on fait la queue pour avoir de la nourriture, on fait la queue pour aller dans des dispensaires ou des cliniques, des hôpitaux de fortune, des hôpitaux de campagne, pour faire vacciner les enfants. Les femmes aussi font la queue, pour aller aux toilettes. Chaque jour, nous vivons la mort, chaque jour, il y a des frappes de missiles ou de drones. Parfois c'est un hôpital qui est visé, parfois c'est un marché ou une charrette qui transporte des gens, une voiture, un bus… On respire la mort. On dort avec la mort, et l'on rêve de la mort. Et l'on se réveille avec la mort.
On nous demande d'exercer la démocratie, mais sans demander d'abord l'arrêt du génocide. Ces pays occidentaux ne peuvent même pas exiger des Israéliens qu'ils laissent entrer le matériel nécessaire : les urnes, l'encre et le papier pour les bulletins de vote. Il y a bien une commission électorale, elle a même un bureau à Gaza. Mais elle n'a pas le droit d'entrer à Gaza. Sans parler d'éventuels observateurs internationaux.
Et avant de faire pression sur l'Autorité palestinienne pour qu'elle organise des élections, ces pays occidentaux ne pourraient-ils pas faire pression sur les Israéliens, pour simplement augmenter un peu l'aide humanitaire, pour laisser entrer un peu plus de farine, du matériel médical, des médicaments pour nos enfants et pour les gens qui souffrent de maladies graves comme le cancer, les pathologies rénales, respiratoires, dermatologiques ? Est-ce qu'ils ne pourraient pas faire pression sur Israël pour laisser sortir plus de 20 000 personnes qui doivent être opérées ou soignées d'urgence à l'étranger, parce que le système de santé est à genoux ?
Et si c'est trop demander, les pays qui font pression sur les Palestiniens pour l'organisation d'élections ne pourraient-ils pas exiger des Israéliens qu'ils autorisent l'importation de briquets, actuellement interdits ? De bois pour les fours en argile, que tout le monde utilise parce qu'il n'y a plus de gaz ?
Est-ce que ces pays ne pourraient pas exiger d'Israël qu'il autorise les tournevis, les vis, les clous, toutes choses qu'il interdit ? Et puis des tentes et des bâches pour les déplacés, puisque tous les matériaux de construction sont également interdits ? Des engins de chantier pour retrouver les milliers de morts ensevelis sous les décombres ? Des pièces détachées pour les voitures, ainsi que des pneus et des kits de réparation pour les crevaisons ? Bientôt plus une seule voiture roulera à Gaza. Et il n'y a plus d'huile pour les moteurs — interdite elle aussi, tant pour les véhicules que pour les générateurs d'électricité. Est-ce qu'ils ne pourraient pas exiger la livraison d'eau plus d'une fois ou deux par mois ?
Et en Cisjordanie, avant de demander à Mahmoud Abbas de tenir immédiatement des élections, il y a aussi beaucoup de choses plus urgentes à exiger d'Israël : démanteler le mur de séparation, empêcher les soi-disant « randonneurs », en réalité des colons armés, de brûler des champs, de déraciner des oliviers, d'encercler des villages dont les habitants ne peuvent plus aller travailler en ville.
Et comment pourraient-ils voter là-bas aussi ? Ces colons se sentent tout-puissants. Ils s'en prennent maintenant à quiconque ose pénétrer en Cisjordanie. Leurs dernières victimes en date : une journaliste américaine, rouée de coups vendredi dernier, et un maire français âgé de 78 ans, ceint de son écharpe tricolore, tabassé samedi alors qu'il participait par solidarité à la récolte des olives près du village chrétien de Taybeh. Pourquoi les colons s'arrêteraient-ils, puisqu'ils sont soutenus par l'État israélien ? Et que les faibles protestations internationales sont déjà oubliées ? Imaginez une seconde ce qu'il se serait passé si la journaliste et le maire avaient été agressés par des Palestiniens…
Et ces pays qui pressent Mahmoud Abbas d'organiser des élections, font-ils pression sur les Israéliens pour qu'ils les laissent avoir lieu à Jérusalem-Est annexée ? Les gens, ici, à Gaza, veulent voter, mais pour qui ? Des factions, des indépendants ? Apparemment, l'Occident n'arrive pas à comprendre que nous sommes seulement un État sur le papier, mais pas dans la réalité. Il nous demande de mettre en œuvre une réforme politique, avec de nouveaux dirigeants et un président du Conseil législatif, alors que, logistiquement parlant, c'est impossible à réaliser sous occupation.
Admettons que des élections aient quand même lieu. Que vont faire ces États bien intentionnés si le Hamas les emporte ? Vont-ils refuser le résultat démocratique et boycotter le nouveau gouvernement, comme en 2006, quand le Hamas avait remporté les législatives dans toute la Palestine ? Mahmoud Abbas en avait tiré les conséquences en nommant comme premier ministre un dirigeant du Hamas. Israël n'avait pas reconnu ce gouvernement. Les États occidentaux non plus. Ils sont tous responsables de la division entre Fatah et Hamas qui s'est ensuivie. La France et les autres États acceptent tout ce qu'il se passe en Israël, l'extrême droite au pouvoir, des terroristes au pouvoir. Ils condamnent les appels au meurtre de Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale, qui promet maintenant, s'il est ministre de la guerre dans un gouvernement issu des prochaines élections en Israël, d'effacer jusqu'au mot « morale » du vocabulaire militaire. Mais que feront la France et les autres pays si un tel gouvernement est mis en place ? Le boycotteront-ils ? Non, évidemment. Ils ne feront rien.
Pourquoi c'est toujours deux poids, deux mesures quand il s'agit des Palestiniens ? On sait très bien que cette volonté de réforme de l'Autorité palestinienne est une idée des Israéliens. Et quand Israël parle de réforme chez les Palestiniens, c'est juste une façon de gagner du temps. C'est ce qu'ils font depuis les accords d'Oslo, en 1993. Ils ont fait la paix avec Arafat, et puis ils ont dit qu'Arafat était un terroriste, qu'il était un obstacle à la paix, et qu'il fallait « réformer » l'Autorité palestinienne.
Et l'Occident a validé la position israélienne. Comme il le fait aujourd'hui. Le projet israélien est pourtant clair : quel que soit le « gouvernement » palestinien, il ne dirigera en Cisjordanie que des cantons, même pas des municipalités, qui n'auront qu'une seule utilité : éviter à Israël de payer le prix de l'occupation. Qui finance les infrastructures, la santé, l'éducation, l'électricité ? Le budget de l'Autorité palestinienne, financé en grande partie par la communauté internationale. Les Israéliens sont doublement gagnants. Non seulement ils ne dépensent rien, mais ils tirent profit de l'occupation. Par exemple, l'électricité des Palestiniens est forcément achetée à Israël. Pareil pour l'eau : les Israéliens la volent des sous-sols de la Cisjordanie… et la revendent aux Palestiniens, à des prix très élevés. C'est l'occupation la moins chère du monde.
C'est pourtant une véritable occupation. Israël contrôle tout. Si quelqu'un veut se déplacer, même à l'intérieur des territoires palestiniens, il doit demander l'autorisation de l'armée. Mais le plus important pour les Israéliens, c'est le curriculum de l'enseignement. Ils ne veulent pas qu'on parle de l'occupation de la Palestine dans les manuels scolaires. Ils veulent effacer l'histoire, la création d'Israël sur le territoire de la Palestine historique, grâce à des milices qui ont massacré les civils avant de devenir l'armée israélienne, et à la destruction de centaines de villages. Ils ne veulent pas qu'on enseigne à nos enfants qu'il faut résister contre l'occupation. Et l'Occident est d'accord.
Les Occidentaux, en revanche, n'ont rien à dire sur les manuels scolaires israéliens. Ils n'ont rien à dire sur l'éducation au meurtre dans les colonies. Les colons apprennent à leurs enfants comment se comporter avec les « Arabes » — pour eux, les Palestiniens n'existent pas : il faut les tuer. On peut apprendre aux enfants de l'occupant à détester l'occupé, à le bombarder et le tuer. Ce n'est pas de la haine, c'est au-delà de la haine. L'occupé, lui, doit aimer l'occupant, il doit être une victime gentille.
Les Occidentaux ignorent tout de la culture palestinienne. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que chez nous l'amour de la patrie ne s'apprend pas dans les livres. Ils ne savent pas qu'il se transmet de génération en génération. Les Palestiniens de la diaspora, en Égypte, au Liban, en Europe, aux États-Unis, sont tout aussi patriotes. Pourtant, ils n'ont pas été éduqués avec des manuels palestiniens. L'amour de la Palestine est dans leur cœur. Selon les Occidentaux, nous ne devrions pas écouter notre cœur ni apprendre à nos enfants à résister. Je ne sais pas pourquoi.
Tous les Palestiniens veulent des élections. Mais avec une véritable souveraineté. Or auparavant, ils veulent l'arrêt du génocide à Gaza, l'obligation pour Israël de cesser d'étrangler la bande de Gaza.
Il faut enfin parler de politique intérieure palestinienne. En réalité, ce n'est pas Mahmoud Abbas qui a décidé de reporter les élections. Ce sont les factions. Celles de l'OLP aussi bien que le Hamas ou le Jihad islamique. Leurs dirigeants ont estimé que ce n'était pas le bon moment, principalement pour des raisons politiques. Ils savent que la population est furieuse contre les politiques en général. Reporter le scrutin arrange donc tout le monde. L'impasse est totale.
Bien sûr, nous voudrions des représentants qui nous défendent réellement. Mais comment faire dans une Cisjordanie découpée en morceaux, dans Gaza réduit à 30 % de son territoire ? Comment accepter de renoncer à la partie Est de Jérusalem ? Il y a des gens qui proposent de tout faire par Zoom : des réunions par Zoom, un vote par Zoom. Et à la fin, un État par Zoom ? La souveraineté, ce n'est pas ça. Si vous ne faites rien pour mettre fin aux souffrances des Palestiniens, au moins respectez-les.
Tandis que se poursuit le siège par les colons de la localité de Qusra, les mesures économiques contre les Palestiniens étouffent la Cisjordanie. Rétention des droits de douane dus aux Palestiniens, annulation des permis des travailleurs, blocage des routes … L'économie palestinienne est rendue exsangue par les sanctions et la prédation de l'occupant israélien. En Cisjordanie, le taux de pauvreté a plus que doublé depuis octobre 2023.
Mohammed Wadi aspire une gorgée de café puis détourne le regard, gêné. Son oncle Abdelazim Wadi, le maire de Qusra (voir encadré plus bas), petite ville du centre de la Cisjordanie, insiste : « Les excursions par exemple, c'est fini, vous ne faites plus aucune sortie en famille non ? Les dépenses alimentaires aussi sont réduites à l'essentiel… » Le neveu répond du bout des lèvres : « Avant, on s'offrait des fruits cinq ou six fois par mois. Aujourd'hui, c'est à peine si l'on fait les courses deux fois dans le mois ! Dès qu'on reçoit le salaire, on achète le strict minimum pour survivre et c'est tout. On ne mange quasiment plus de viande. »
Mohammed est fonctionnaire de l'Autorité palestinienne. Mais voilà des mois qu'il n'a pas reçu un salaire complet. Les caisses de Ramallah sont vides. Son oncle paternel assure qu'une large partie des habitants de sa petite commune, nichée entre les collines tapissées d'oliviers du sud de Naplouse, vit la même situation. Ici, les incursions des colons et de l'armée israélienne sont devenues tristement routinières. Huit habitants ont été assassinés depuis le 7 octobre 2023, dont le père et le frère de Mohammed. Le 12 octobre 2023, Ibrahim Wadi, 63 ans, et Ahmed, 25 ans, ont été tués par des colons israéliens. Leurs portraits sont affichés en grand devant la maison du maire et dans le salon où il reçoit son neveu.
Le 16 février 2026, le Bureau des droits de l'homme de l'ONU mettait en garde contre un « nettoyage ethnique » dans les territoires palestiniens occupés. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 1 100 Palestiniens ont été tués par des Israéliens en Cisjordanie et près de 41 000 Palestiniens déplacés de force à la suite d'opérations militaires israéliennes ou sous la violence des attaques de colons. L'un des fers de lance de cette politique d'annexion de la Cisjordanie est le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, sous le coup de sanctions françaises. Ce suprémaciste juif veut contrecarrer toute possibilité d'établir un État palestinien. Il promeut activement l'établissement de nouveaux avant-postes pour fragmenter le territoire de la Cisjordanie, occupée depuis 1967. Et, depuis son ministère, il mène une autre bataille pour tenter de faire s'effondrer l'Autorité palestinienne en l'asphyxiant économiquement.
Depuis des mois, les autorités israéliennes retiennent les droits de douane qu'elles prélèvent pour le compte des Palestiniens qui n'ont pas le contrôle de leurs frontières. Ces sommes représentent 68 % du budget de Ramallah ; l'Autorité palestinienne est au bord de la ruine. Les institutions peinent à payer leurs fournisseurs. Les hôpitaux ont repoussé plus de 11 000 interventions chirurgicales depuis le début de l'année1. Certains médicaments, notamment pour traiter le cancer, ne sont plus disponibles, car le ministère de la santé n'est plus en mesure de les fournir, faute de fonds. Et les fonctionnaires, comme Mohammed Wadi, ne reçoivent plus qu'une partie de leur salaire.
Ce père d'une fillette de deux ans ne tient que grâce aux revenus de son épouse « qui travaille dans le privé ». Lui est avocat à la Commission de résistance au mur de séparation et aux colonies, une institution publique palestinienne qui documente la confiscation des terres palestiniennes par Israël. Il y a quatre ans, il gagnait 4 400 shekels par mois — un peu plus de 1 260 euros. Aujourd'hui, il ne touche plus que 2 000 shekels (574 euros). À cela s'ajoutent les 2 000 shekels mensuels que perçoit sa mère pour la retraite de son mari, ex-fonctionnaire, également amputée de 50 %. Un peu plus de 1 000 euros par mois pour faire vivoter toute la famille, composée de dix frères et sœurs.
La situation dure « depuis l'arrivée au pouvoir du premier ministre Benyamin Nétanyahou et de Bezalel Smotrich, fin 2022, explique l'avocat. C'est Israël qui a la main sur le sujet. De 2017 à 2019, il y a déjà eu une crise des salaires des fonctionnaires. [Les Israéliens] bloquaient également les droits de douane. Quand Israël a rendu l'argent, l'Autorité palestinienne l'a tout de suite transféré aux fonctionnaires. » La famille vivait sur un équilibre précaire, entre les salaires du père et du fils, complétés par les petits revenus qu'elle tirait de 2,7 hectares de terres à Qusra. Depuis le 7 octobre 2023, « on ne peut plus y aller », soupire le jeune homme. Les colons ont établi des avant-postes juste à côté et l'armée boucle une partie des terrains de la ville.
Pour éviter les frais de transport, les fonctionnaires qui, comme lui, n'habitent pas à Ramallah, où se trouve le siège de l'Autorité palestinienne, ne se rendent plus au travail que deux jours par semaine. Tout fonctionne au ralenti. La guerre en Iran a fait grimper les prix de l'essence. La route principale de Qusra vers l'extérieur a été bloquée. Il ne reste que deux chemins secondaires qui contraignent les habitants à de longs et coûteux détours. Les mouvements économiques sont largement entravés.
Dans la commune d'Ein Yabroud, un peu plus au sud, les échoppes de l'artère commerçante de la ville, autrefois grouillantes de vie, ont quasiment toutes les rideaux tirés. Plus personne ne passe ici, car la rue ne débouche plus sur la route 60 qui traverse la Cisjordanie du nord au sud. La commune abrite des villas cossues, construites par des Palestino-états-uniens qui vivent à l'année aux États-Unis. « Beaucoup ne reviennent plus passer leurs vacances d'été ici à cause de la situation, note avec un sourire triste Loay Nawaf, le maire de la ville. C'est une perte de revenus pour les commerces. »
L'économie des familles palestiniennes de Cisjordanie repose en général sur deux sources principales : les salaires, faibles mais stables, des fonctionnaires de l'Autorité palestinienne qui emploie quelque 100 000 personnes dans ce territoire — et 90 000 à Gaza —, et ceux des travailleurs palestiniens en Israël et dans les colonies, beaucoup plus élevés mais souvent aléatoires. Ces deux sources se sont largement taries : depuis le 7 octobre 2023, l'État israélien ne délivre plus que quelque 14 000 permis de travail aux Palestiniens contre près de 200 000 auparavant. Ces travailleurs « injectaient 20 milliards de shekels [5,71 milliards d'euros] par an dans le marché et l'économie palestinienne. Ces montants et leurs recettes fiscales sont perdus », expliquait au Monde, le 9 juin 2026, le ministre des finances palestinien Estephan Salameh.
Certains travailleurs continuent de tenter de passer illégalement. La pratique existait avant, mais elle est devenue très dangereuse : plus de cinquante Palestiniens ont été tués en tentant de franchir le mur de séparation ces trois dernières années. Le dernier en date, Nasser Qaabaneh, a été abattu par des forces armées israéliennes vers Jérusalem le 13 juillet dernier. Il avait 20 ans.
Abou Taha est bien conscient de ces risques. Avant 2023, ce chauffeur de taxi travaillait dans la restauration. Il avait un permis pour passer en Israël depuis 2020. Il a continué après le 7 octobre 2023, clandestinement, jusqu'à ce que la police vienne le chercher sur son lieu de travail, un matin de 2025. « J'ai écopé d'une amende et d'une semaine en prison, parce que c'était la première fois qu'ils m'attrapaient et que j'avais eu un permis valide avant », explique-t-il, les yeux rivés sur l'une des routes de Cisjordanie, pavoisée aux couleurs d'Israël, où colons et Palestiniens se croisent. Le père de sept enfants n'a plus jamais retenté sa chance. Il cumule désormais deux emplois : le matin dans une entreprise de transport, le soir comme taxi. « Je gagne à peine en un mois ce que je faisais en une semaine en Israël, regrette-t-il. Tout le monde galère ici, on n'a jamais vécu ça. Le client que je viens de déposer à Bethléem me disait qu'il connait des gens qui n'ont plus de quoi acheter leur pain. »
La Banque mondiale rapportait en avril 20252 que la « pauvreté de court-terme », due à des chocs extérieurs, était passée « de 12 % avant le conflit à 28 % fin 2024 » en Cisjordanie. Les responsables palestiniens n'ont guère de leviers pour faire pression sur Israël. « Depuis 1948 et plus encore depuis l'occupation de 1967, on est allés vers une intégration de plus en plus totale de l'économie palestinienne dans l'économie israélienne », explique Taher Labadi, chercheur en économie politique, enseignant à l'université de Birzeit, vers Ramallah.
Cela n'a pas été un processus linéaire mais on se retrouve aujourd'hui dans une situation où l'Autorité palestinienne n'a pas le contrôle de son économie. Il y a une dépendance commerciale, monétaire et financière, mais aussi dans les relations industrielles, l'agriculture — terre, eau — car il n'y a pas de contrôle des ressources.
Cet état de fait n'était pas une fatalité, rappelle le chercheur, mais l'Autorité palestinienne a été largement encouragée par les bailleurs internationaux à renforcer ses liens économiques avec Israël. Ce modèle axé sur le marché est « une aberration en termes politiques », complète Taher Labadi, car « on ne prend pas en compte la variable coloniale ».
Israël peut ainsi fermer les robinets de l'économie de Cisjordanie quand bon lui semble. Face à l'offensive menée par Bezalel Smotrich, « le scénario normal voudrait que l'Autorité palestinienne s'effondre. Mais nous existons et nous fonctionnons toujours, affirmait au Monde en juin 2026 le ministre des finances palestinien. Nous ne nous sommes pas effondrés en raison — même si la formule peut sembler un peu trop poétique — de la résilience du peuple palestinien. » Les familles survivent notamment en puisant dans les réserves accumulées pour aider les moins bien lotis du clan.
« Les gens ont toujours des sources de revenus », même si elles sont bien moindres qu'avant 2023, constate Joost Hiltermann, directeur du programme Moyen-Orient au sein de l'International Crisis Group (ICG). « L'Autorité palestinienne reçoit toujours de l'argent de l'Union européenne pour soutenir son budget, et ces sommes ont augmenté ces deux dernières années. Elle prélève toujours des taxes sur les salaires et les commerces. Et il y a toujours des envois d'argent de Palestiniens qui vivent à l'étranger », détaille l'analyste, auteur d'une récente étude sur la crise économique en Cisjordanie3 pour expliquer cette résilience. En revanche, plus personne n'investit dans cette économie moribonde.
Pour l'instant, ni Israël — en particulier son appareil sécuritaire — ni les bailleurs internationaux ne semblent prêts à laisser l'Autorité palestinienne s'effondrer. Le 23 juillet 2026, une note de l'Institut d'études sur la sécurité nationale (INSS)4, un influent groupe de réflexion israélien, mettait en garde contre « les coûts économiques, diplomatiques et sécuritaires pour Israël » que pourrait générer la détérioration de la crise budgétaire en Cisjordanie sur le long terme. Le risque de déstabilisation sécuritaire augmente avec la dégradation des conditions économiques, observe le document, et « cette situation compromet les capacités opérationnelles des institutions de l'Autorité palestinienne, accroissant les coûts qu'Israël devra assumer, directement ou indirectement. »
Ramallah a bien compris qu'il s'agissait de l'une de ses rares cartes à jouer : obtenir des concessions en brandissant la menace de son effondrement. L'Autorité palestinienne fonctionne notamment grâce aux subventions internationales — le premier donateur étant l'Union européenne. Cette dernière a adopté en 2025 un plan de 1,6 milliard d'euros d'aide aux institutions palestiniennes pour 2025-2027, mais rechigne à faire réellement pression sur Israël pour l'obliger à lever les sanctions qui asphyxient l'économie palestinienne. En face, Bezalel Smotrich « sait qu'il mène une lutte de longue haleine, analyse Joost Hiltermann de l'ICG. Il peut essayer de tuer l'Autorité palestinienne, mais Nétanyahou et les États-Unis ne vont pas le laisser faire — pour l'instant. »
Alors le ministre des finances utilise d'autres leviers pour avancer l'annexion de la Cisjordanie — et détruire à petit feu toute possibilité d'un État palestinien. Du fait de la dépendance palestinienne au shekel qui régit l'immense majorité des transactions quotidiennes en Cisjordanie, les banques israéliennes doivent prêter cette monnaie aux établissements palestiniens. Ces services de correspondance bancaire sont essentiels pour permettre à l'Autorité palestinienne de financer ses importations — dont l'eau et l'électricité fournies par Israël.
Depuis 2007, le pouvoir israélien signe des lettres de décharge pour les banques israéliennes qui assurent ce service afin de les immuniser contre toute poursuite aux États-Unis du fait des strictes lois états-uniennes en matière de financement du terrorisme. Jusqu'à l'arrivée de l'actuel gouvernement israélien, ceci n'était qu'une formalité, mais le ministre des finances a réduit la durée de validité de ces décharges de responsabilité — parfois jusqu'à deux semaines, ce qui ne laisse plus aucune marge de manœuvre aux établissements palestiniens pour se projeter.
Mi-juillet, Bezalel Smotrich a finalement prolongé la décharge jusqu'à la fin de l'année 2026, au-delà des prochaines élections israéliennes prévues le 27 octobre. Le ministre « a mis à profit chacune de ces décharges pour obtenir d'importantes concessions gouvernementales en faveur de l'expansion des implantations en Cisjordanie », notait dans un article du 23 juillet le Times of Israel. Avec la dernière dispense, il a ainsi annoncé la signature d'un accord-cadre pour la construction de 12 000 logements dans des colonies en Cisjordanie avec un investissement de « plus de 8 milliards de shekels [environ 2,3 milliards d'euros] dans les infrastructures, les institutions publiques et le développement des colonies ».
Cependant, le risque d'un effondrement bancaire palestinien n'est pas encore vraiment dissipé. Mi-juillet, les deux banques israéliennes qui prenaient en charge ces services de correspondance ont fait savoir qu'elles allaient stopper d'ici deux à trois mois, visiblement exaspérées par les renouvellements à répétition des décharges de responsabilité à court terme de Smotrich. Elles demandent au gouvernement israélien de trouver un autre système. L'arrêt de ces services « aurait de profondes conséquences, non seulement pour les Palestiniens, mais aussi pour les Israéliens et pour la stabilité de la région », a mis en garde Yahya Shunnar, le gouverneur de l'Autorité monétaire palestinienne, lors d'une conférence de presse le 23 juillet à Ramallah. Le ministère israélien dit travailler à une solution ; par le passé, le Trésor états-unien avait déjà demandé à Israël le maintien de ces liens bancaires entre Israël et les Palestiniens, pour éviter une crise majeure en Cisjordanie.
Depuis le 9 août, trois maisons de Qusra sont assiégées par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux. Après avoir coupé l'électricité et l'eau, ils ont installé un avant-poste devant l'une des maisons. Parmi les personnes assiégées figure un Palestinien de nationalité états-unienne. Cette situation a poussé l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee — pourtant fervent défenseur des colonies —, à dénoncer le siège. Le 13 août, il a déclaré sur X : « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes. »
L'armée israélienne a été déployée, mais les colons n'ont pas été délogés et le secteur reste bouclé par les militaires.
1Diego Chauvet, « 11 000 opérations reportées, pénuries de médicaments… Israël asphyxie le système de santé palestinien », L'Humanité, 8 juin 2026.
2Impacts of the conflict in the Middle East on the Palestinian economy, avril 2025.
3Chokehold : Countering Israel's Grip on the West Bank Economy, International Crisis Goup, 15 juin 2026.
4Esteban Klor, « Between Clearance Revenues and International Aid : The Survival Mechanism of the Palestinian Authority ».
Cinq ans après le coup de force de Kaïs Saïed, une ambiance de fin de règne plane à nouveau sur la Tunisie. Le 25 juillet 2021, il s'emparait des pleins pouvoirs dans une atmosphère de liesse et de soulagement. Il promettait de remettre la Tunisie sur la voie de la révolution et de concilier démocratie et justice sociale grâce à une nouvelle architecture institutionnelle et d'en finir avec la corruption endémique au sein de l'État. Mais son projet politique n'a produit que la tyrannie et l'impuissance.
Au lendemain de son coup d'État du 25 juillet 2021, la question se posait de savoir si Kaïs Saïed aurait les moyens conceptuels et politiques d'être le « sauveur » de la Tunisie qu'il prétendait être, ou s'il deviendrait un tyran. Cinq ans plus tard, la réponse ne fait aucun doute. La vie politique tunisienne est devenue une interminable chronique judiciaire, où la Justice, mise au pas, enchaîne les procès pour envoyer opposants, journalistes et militants associatifs en prison. Les espaces de liberté d'expression, d'initiatives sociales et culturelles ont disparu. Le quotidien des Tunisiens est rythmé par l'inflation, les pénuries et les restrictions d'importation. En cette période de canicule, les coupures d'eau et d'électricité, accompagnées d'incendies catastrophiques mettent en lumière les défaillances de l'État. Des patients meurent dans les hôpitaux en raison des coupures d'oxygène.
Avec un taux d'investissement de 10,4 % du PIB, (malgré une reprise de l'investissement étranger), la Tunisie est en bas du classement mondial. Le taux de dette publique (hors dette des entreprises d'État) reste supérieur à 80 %.
Il a suffi de quelques jours de doute sur l'état de santé du président, le week-end du 18 juillet, pour qu'un coup d'État apparaisse comme imminent. Cinq ans plus tard, les Tunisiens sont en proie au même sentiment de colère et d'effroi qui avait précédé le coup du 25 juillet 2021, au cœur d'une vague meurtrière de Covid.
L'annonce par Kaïs Saïed de l'entrée en vigueur de l'article 80 de la Constitution qui lui permettait de prendre des « mesures exceptionnelles » en cas de « danger imminent » avait été accueillie par des réactions de liesse. Les sondages mesuraient un taux de soutien de 94,9 % à l'activation de l'état d'exception, de 86 % au gel pourtant inconstitutionnel du Parlement, de 88 % à la levée de l'immunité parlementaire des députés. Le taux de confiance accordée au chef de l'État avait bondi de 30 % à 82 %, le taux d'optimisme pour l'avenir était passé à 77 %1. Des résultats à la mesure du fiasco de la transition amorcée après la fuite du président Zine El-Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011.
Le parlement était vu, non sans raison, comme « le lieu de transactions douteuses entre les partis, de conflits stériles et clownesques et de la préservation de l'impunité vis-à-vis des poursuites judiciaires »2. La Constitution de 2014 avait éclaté le pouvoir entre trois présidences — l'État, l'Assemblée, le gouvernement — afin d'instituer l'obligation du compromis au cœur du pouvoir, mais cette architecture avait fini par paralyser l'action de l'État. Pour une majorité de Tunisiens, la transition démocratique s'était traduite par une dégradation de leurs conditions de vie. La fracture entre représentants et représentés était béante, et le ressentiment à son comble. Contrairement aux espoirs placés dans la démocratie après cinq décennies d'autoritarisme, la corruption et le clientélisme s'étaient démultipliés, la défiance envers l'État s'était aggravée, la fracture territoriale avait perduré. Pour paraphraser le penseur algérien Malek Bennabi (1905-1973), on pourrait dire que si la démocratie parlementaire s'est effondrée le 25 juillet 2021, c'est qu'elle était « effondrable »3.
Cette déconvenue arrivait dans un moment où la démocratie libérale, comme objet du désir universel des peuples et comme mode de gouvernance permettant de garantir la juste distribution du pouvoir et des richesses, était en crise. Le coup de force de Kaïs Saïed faisait écho aux discours de légitimité utilisés lors de la vague de putschs au Mali (2020), en Guinée (2021), au Burkina (2022), ou au Gabon (2023). Les nouveaux pouvoirs entendaient s'affranchir du surplomb matériel et symbolique de l'Occident et que le philosophe camerounais Achille Mbembe qualifiait de « néo-souverainiste »4.
Kaïs Saïed reprochait à la Constitution de 2014 d'avoir dissocié la dimension institutionnelle et la justice sociale, considérée comme le sous-produit de la démocratie et non comme une de ses composantes, et même de ses conditions. Inspiré par un petit groupe d'intellectuels issus de l'extrême gauche, soutenus par de jeunes militants familiers des cercles altermondialistes, parfois engagés dans des mobilisations sociales locales, des gens qui citaient le penseur du socialisme libertaire Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), ou le philosophe marxiste Toni Negri (1933-2023), il était porteur d'un projet de « nouvelle construction » qui visait à traiter par la Constitution la question de la justice sociale.
Selon des principes tirés du conseillisme5 ou plus exactement du communalisme6, il proposait de bâtir un système de représentation émanant des territoires. Ce système repose sur une cascade ascendante de désignations, par vote ou par tirage au sort, depuis des conseils locaux jusqu'à un conseil national des districts et des régions, compétent sur les questions économiques et sociales. Il constitue un canal de représentation parallèle à celui d'une Assemblée de députés élus parmi des candidats parrainés par les citoyens de leur circonscription. Tous les élus directs sont révocables. Les modalités d'élection sont conçues pour écarter l'intervention des partis, afin de permettre l'émergence d'une nouvelle classe politique qui n'émane pas des appareils partisans centralisés. Cette proposition avait, sur le papier, la beauté des utopies anarchisantes, mais sa mise en œuvre s'est enlisée dans ses propres contradictions.
Avant tout, on ne pouvait guère attendre des parlementaires élus en 2019, qu'ils sabordent le système dont ils tiraient leur pouvoir. Kaïs Saïed n'avait d'autre option que de le détruire par un acte unilatéral pour mettre son projet à exécution. Mais inaugurer un projet démocratique par le coup de force d'un homme seul n'était pas du meilleur augure.
L'une des contradictions les plus handicapantes de cette offre de démocratie radicale, c'est qu'elle arrivait très en retard sur le moment « anarchiste » de la révolution quand, dans le chaos des premiers jours après le départ de Ben Ali, des jeunes avaient organisé spontanément des comités populaires pour surveiller les déplacements suspects d'agents provocateurs, pour gérer les problèmes du quartier, et même, à certains endroits, pour remplacer la municipalité… Fin janvier, puis fin février 2011, cette mobilisation avait culminé avec les sit-in devant la Kasbah, siège du premier ministre à Tunis, de jeunes révolutionnaires venus des régions pour exiger une rupture complète avec l'ancien régime. C'est là que Kaïs Saïed a eu sa révélation politique et a rencontré les intellectuels et les militants qui allaient déterminer sa trajectoire.
Mais en 2019, son offre n'était pas portée par des formes préexistantes d'organisations comme avaient pu l'être les syndicats dans l'Argentine de Juan Domingo Perón (1946-1955), les assemblées de barrio (quartier populaire) dans le Venezuela de Hugo Chávez (1999-2013), ou les conseils d'ouvriers ou de soldats pour la révolution spartakiste en Allemagne (1919)… Il lui fallait donc créer de toutes pièces, par le haut et par décret, les bases d'une organisation conçue comme horizontale, ascendante et spontanée.
En guise de concertation, Kaïs Saïed a lancé en janvier 2022 une consultation en ligne. C'était un ersatz très pauvre de démocratie délibérative : des questions sur une série de thèmes disparates, sans problématisation, sans public identifié selon le sujet. Cette méthode laissait au chef de l'État toute latitude pour en tirer les conclusions qu'il voulait. Seuls 500 000 Tunisiens, sur 12 millions (dont 8 millions en âge de voter), y ont pris part.
En mai de la même année, il a formé une commission pour rédiger un projet de Constitution. Elle était présidée par Sadok Belaïd, un juriste revenant de l'époque de Ben Ali, qui n'avait pas vraiment le profil pour un projet révolutionnaire. Kaïs Saïed a tellement remanié le texte qu'il lui a proposé en juin que Belaïd l'a finalement désavoué. Autant dire que c'est le chef de l'État qui a rédigé seul une constitution à sa mesure, présidentialiste à l'extrême.
Soumise à référendum le 25 juillet 2022, la Constitution qui instaure la IIIe République a certes été approuvée à 94 %, mais avec près de 70 % d'abstention. La participation aux élections législatives de décembre 2022/janvier 2023 n'a pas dépassé 11 %, en partie en raison de l'appel au boycott des partis politiques. Mais d'autres facteurs significatifs ont joué, au-delà de la fatigue électorale. Beaucoup d'abstentionnistes expliquaient que, pour eux, seule la présidentielle avait de l'importance, puisque seul le chef de l'État détient la réalité du pouvoir. C'était une forme d'adhésion, non à la lettre du projet de Kaïs Saïed, censé renforcer le lien entre les représentés et leurs représentants, mais à sa pratique présidentialiste. Les modalités de sélection des candidats par des parrainages citoyens ont joué un rôle : dans les zones rurales, ce sont des gens pourvus d'un capital social — des liens de parenté, de voisinage, plus rarement des leaders de mobilisations locales — qui ont été choisis. La participation a été sensiblement plus forte qu'en ville, où les candidats étaient, pour la plupart, des parfaits inconnus, et où les électeurs ont voté à l'aveugle puisqu'ils ne pouvaient pas rattacher les candidats à une affiliation partisane ou idéologique.
La participation n'a pas été plus élevée pour l'élection des conseils locaux en décembre 2023 et février 2024 — respectivement de 11,66 % et de 12,44 %. Enfin, Kaïs Saïed a été réélu le 6 octobre 2024, avec un score de 90 %. S'il l'a été avec un nombre de voix comparable à l'élection de 2019 (2,7 millions en 2019, 2,5 en 2024), le taux de participation était néanmoins d'à peine 29 %. Le scrutin en lui-même semble avoir été régulier, mais un des deux autres candidats a été emprisonné avant le scrutin, et les candidats les plus dangereux avaient été empêchés de déposer leur candidature par des obstructions administratives.
L'effervescence démocratique que les conseils locaux devaient susciter est imperceptible. Leur contribution à la formulation de projets de développement locaux reste formelle et leur activité est supervisée par les autorités administratives. On est aux antipodes du communalisme et de la démocratie directe. Cette manière de politiser la question économique et sociale à travers une représentation fragmentée tend à rendre invisible l'existence d'intérêts et de visions contradictoires qui s'affrontent dans un champ politique national. Le rôle du Conseil national des districts et des régions, censé concentrer le projet économique émanant du peuple, reste une énigme. En revanche, une stratégie aussi déterminante que la transition énergétique est élaborée dans le secret des cabinets ministériels, encadrés par des experts étrangers.
Les deux chambres ont été mises devant le fait accompli quand il s'est agi, fin avril 2026, d'approuver des concessions à des entreprises étrangères pour l'exploitation de centrales photovoltaïques7.
L'engouement suscité par Kaïs Saïed lors du coup d'État du 25 juillet 2021 ne signifiait pas une adhésion à son projet de modèle alternatif de démocratie. Il exprimait, pour une part non négligeable, un rejet viscéral du parti islamiste conservateur Ennahda. L'emprisonnement de Rached Ghannouchi et d'une bonne partie de la direction du parti islamiste jusqu'à la fin de leurs jours — si rien ne change d'ici là —, est la seule attente à laquelle il ait réellement répondu. Un autre ressort du soutien à Kaïs Saïed était une demande d'assainissement de la vie publique, voire une forme de ressentiment à l'encontre des acteurs de la transition. Cet assemblage n'était pas de nature à produire un regain de participation au sein de mécanismes en théorie plus inclusifs. Pour l'essentiel, c'était une demande d'autorité à laquelle Kaïs Saïed a été le plus enclin à répondre.
Le paradoxe ultime de Kaïs Saïed est qu'il se soit trouvé investi d'un projet de démocratie inspiré de conceptions anarchistes alors qu'il est totalement habité par une mystique de l'État. Certes, il a vu dans les jeunes révolutionnaires qu'il a rencontrés lors des sit-in de la Kasbah en 2011 l'incarnation du peuple. Ces jeunes constituaient sa part plébéienne, c'est-à-dire subalterne, exclue socialement, et qui aspire à être reconnue et intégrée par des mécanismes institutionnels plus inclusifs et à renégocier les termes du contrat social. Mais si Kaïs Saïed a repris à son compte le slogan de la révolution, « Le peuple veut », il ne voit pas le peuple comme une réalité qui se manifeste dans des cadres sociaux autonomes comme les mouvements sociaux, les syndicats, les associations, etc. Il reste pour lui une création discursive dont il est le seul interprète.
La notion de peuple est foncièrement indéterminée, et le sens qu'on lui donne détermine l'orientation d'un projet politique. Kaïs Saïed ne convoque pas, par exemple, le peuple des « travailleurs » envisagés à partir d'une analyse matérielle des rapports de production, qui permettrait d'élaborer une proposition politique, d'envisager des stratégies transformatrices et des alliances politiques.
Il fait exister le peuple essentiellement à travers deux modalités, produites par une vision fantasmée de la réalité. D'abord une version dégradée de la plèbe, assignée à son statut de victime, qu'il prend à témoin de ses imprécations contre les « traîtres », les « corrompus » et les « spéculateurs ». Personne n'est jamais nommé dans ses discours, rien n'est jamais expliqué puisque, selon une de ses formules récurrentes, « le peuple connaît les détails ». En revanche, des campagnes de dénigrement sont lancées en permanence sur des réseaux sociaux téléguidés par la présidence, généralement suivies d'arrestations et de condamnations. Ce registre le condamne à l'impuissance et nourrit une vision paranoïaque de la réalité sociale.
Les dysfonctionnements économiques sont toujours rapportés soit au sabotage d'une administration anti-patriotique, soit aux défaillances morales des opérateurs économiques. Autrement dit, à un antagonisme entre le « peuple » vertueux et patriote, mais spolié, et des ennemis de l'intérieur, au service de leurs intérêts ou de puissances étrangères. À aucun moment il n'a formulé une analyse du modèle économique tunisien, de son fonctionnement, de ses racines historiques. La description des faiblesses et des contraintes du potentiel de l'économie tunisienne est totalement étrangère à son univers intellectuel.
Le second mode d'existence du peuple dans la rhétorique de Kaïs Saïed est l'ethnos, c'est-à-dire le peuple défini par son appartenance à un groupe culturel, religieux, voire racial. C'est ce qui s'est révélé quand, en février 2023, il a évoqué les migrants subsahariens comme les agents d'un complot visant à transformer la composition démographique de la Tunisie et à la couper de ses racines arabes et musulmanes. Ce discours a libéré une énergie raciste latente, exacerbée sur les réseaux sociaux, et qui se manifeste depuis par des vagues de violences périodiques. Le plus ironique dans l'affaire est que la fonction de ce discours est de servir les objectifs de l'Union européenne de fermer la route tunisienne de l'émigration subsaharienne en contrepartie de financements.
Le souverainisme de Kaïs Saïed s'est fracassé sur la dure réalité des alliances. L'armée tunisienne reste organiquement insérée dans les dispositifs stratégiques états-uniens. Les financements saoudiens, la fourniture de gaz algérien entretiennent une forme de dépendance. La stratégie du « compter sur soi » invoquée pour refuser le prêt et les injonctions du FMI en avril 2023 est une illusion : d'une part la Tunisie multiplie les emprunts à longue échéance qui ne font que reporter le problème8, d'autre part l'État essore les capacités des banques de financer l'investissement, et fait tourner « la planche à billets ».
Même sur une question aussi centrale et symbolique que la cause palestinienne dont Kaïs Saïed se veut le champion, la Tunisie a dû céder. En novembre 2023, Kaïs Saïed a fait interrompre pendant la séance plénière à l'Assemblée l'adoption d'une loi criminalisant la normalisation avec Israël après avoir reçu sept appels téléphoniques de gouvernements occidentaux. En octobre 2025, le comité d'organisation de la flottille pour Gaza a été arrêté et l'escale tunisienne a été de facto interdite.
Combien de temps cela peut-il tenir ? Ceux que l'on surnommait « les conseillistes » ont depuis longtemps disparu de l'entourage présidentiel. Le pouvoir s'est recroquevillé sur une camarilla familiale qui utilise l'appareil judiciaire pour se protéger. Mais le contrat social avec les Tunisiens semble rompu.
Kaïs Saïed promettait de répondre à une attente de régénération nationale. Mais cette charge dépassait visiblement ses capacités. Comme lors de l'indépendance en 1956, de l'arrivée au pouvoir de Ben Ali en 1987 ou de la révolution en 2011, cette espérance a été déçue. Mais à la différence de ces trois précédents, il n'y a plus d'horizon d'attente, aucune alternative ne se dessine clairement. Mais plutôt que d'une mobilisation démocratique, elle sera probablement le résultat d'une négociation entre les forces de sécurité et les États « partenaires » intéressés à la stabilité en Tunisie.
1Voir les sondages effectués par Sigma Conseil, « Baromètre politique — juin 2021 » et celui de Emrhod publié le 28 juillet 2021.
2Éric Gobe. « Le populisme de Kaïs Saïed comme cristallisation de la crise du régime parlementaire tunisien », 2022 ⟨halshs-03613984⟩.
3Dans Vocation de l'Islam (1954), Bennabi développe la notion de « colonisabilité », à comprendre comme une prédisposition à la colonisation, inhérente aux sociétés qui l'ont été. Ainsi, pour lui, « pour cesser d'être colonisé, il faut cesser d'être colonisable ».
4Achille Mbembe, « Afrique-France : neuf thèses sur la fin d'un cycle », Le Grand Continent, septembre 2023.
5NDLR. Courant du mouvement ouvrier se revendiquant marxiste mais anti-léniniste et qui promeut une doctrine politique révolutionnaire où tout le pouvoir doit être assuré par les conseils ouvriers.
6NDLR. Le communalisme est une théorie politique qui défend la commune comme unité politique principale, où le pouvoir serait exercé en démocratie directe sous la forme d'assemblées populaires locales, ouvertes à toutes et tous, et confédérées entre elles. La réflexion autour de communes libres révolutionnaires a été mise en avant au sein du courant du conseillisme.
7Sana Adouni, « Tunisie-UE : Le prix caché des concessions énergétiques », Nawaat, 11 juillet 2026.
8Malek Khadraoui,« La dette silencieuse », Inkyfada, 21 avril 2026.
Bertrand Badie, parmi les plus grands spécialistes des relations internationales et de la mondialisation, publie une réflexion très personnelle sur son parcours de Franco-Iranien et les legs de ses deux cultures. Un exercice autant stimulant sur la part de subjectivité du travail de recherche et d'enseignement que touchant sur ce qu'il révèle d'un professeur à la personnalité attachante.
Le pas de côté autobiographique mené par les figures des sciences sociales contemporaines est une démarche relativement fréquente, souvent instructive. Edward Said (À contre-voie, Le Serpent à plumes, 2002), Mona Ozouf (Composition française, Gallimard, 2009), Olivier Roy (En quête de l'Orient perdu, Seuil, 2014), François Burgat (Comprendre l'islam politique, La Découverte, 2016), et tout récemment Gilles Kepel, (Enfant de Bohême, Gallimard, 2022) s'y sont essayés avec un certain bonheur et des biais variés. Ces « esquisses pour une auto-analyse » pour reprendre le titre que Pierre Bourdieu avait donné à sa propre tentative d'introspection conduisent à explicitement quitter le principe d'une neutralité scientifique pour mettre en avant ce que les trajectoires, et aussi parfois les origines, peuvent avoir comme effets sur les hypothèses et les travaux. La subjectivité liée à l'intime (contrairement à l'engagement politique généralement accepté comme constitutif de la démarche intellectuelle) est souvent redécouverte et valorisée à mesure que se dessine la fin de la carrière professionnelle. Elle constitue un élément éclairant qui, tardivement, peut être revendiqué par son auteur ou son autrice.
C'est justement cet angle, pleinement assumé, que développe le professeur de science politique Bertrand Badie dans Vivre deux cultures. Comment peut-on naître franco-persan ? publié chez Odile Jacob. Il revient en particulier sur le parcours de son père Mansour arrivé de Perse à Paris en 1928, encore mineur. Étudiant en médecine, issu d'une famille atypique, car convertie plusieurs décennies auparavant au protestantisme, Mansour éprouve les principes de l'universel républicain et ses failles. Engagé dans la Résistance et même décoré pour cette raison, à la Libération il sera empêché d'exercer son métier de chirurgien du fait de sa nationalité étrangère.
Son fils y voit la marque de la tension qui oppose un « universel souhaité » à un « espoir déçu ». De cette humiliation paternelle fondatrice, Bertrand Badie tire une explication de ses propres approches des relations internationales et de la mondialisation. Elle éclaire sa sensibilité aux injustices et à l'affect comme constitutifs de nombreuses interactions entre les peuples et les États. Elle vient également illustrer son pari analytique concernant la possibilité de dépasser bien des conflits et malentendus par le respect de l'altérité. L'expérience de l'humiliation permet de comprendre combien la domination ne s'incarne pas seulement dans des logiques économiques ou sociales, mais aussi dans des questions identitaires. Le compte-rendu que livre l'auteur de son entretien avec Hassan Al-Tourabi, figure tutélaire des Frères musulmans au Soudan, est à cet égard éclairant sur les formes que peuvent prendre les réactions à ce sentiment d'humiliation.
Né en 1950 de la rencontre entre Mansour et Geneviève, originaire de Soissons dans l'Aisne, Bertrand vit d'abord sa part perse à travers les quolibets racistes que lui renvoient ses camarades de classe, mais aussi par le mépris affiché par une partie de sa famille maternelle, bourgeoise, conservatrice et soutien de la colonisation française. Si l'été est l'occasion de pleinement ressentir la richesse de sa double culture à travers des séjours en Iran, à Hamadan, ce n'est que graduellement que le jeune homme, apprenti chercheur puis professeur reconnu en prend la pleine mesure. Elle devient alors, dans son interaction avec les collègues, dans ses objets de recherche, mais aussi dans son rapport aux étudiants, un atout revendiqué qui permet d'enrichir son approche à travers une forme de double décentrement.
Naître franco-persan c'est donc éprouver la possibilité de regarder deux sociétés avec un certain recul. La complexité de « l'équation identitaire » que provoque cette double origine éclaire la marche du monde et des cultures. Elle permet d'illustrer combien les soi-disant marges ou périphéries sont en fait les multiples cœurs battants de notre planète. Elle vient ensuite démontrer combien l'occidentalo-centrisme constitue une anomalie quand la mondialisation et la « créolisation » sont depuis longtemps des réalités qu'il est inutile de rejeter. D'où il résulte que « le système monde n'est déchiffrable que s'il est appréhendé depuis une multiplicité de lieux d'observation. »
Pour ses anciens étudiants (dont j'ai l'honneur de faire partie), ses lecteurs assidus et ses nombreux auditeurs répartis sur l'ensemble des continents, la sincérité de la démarche autobiographique de Bertrand Badie ne peut être que touchante. Elle offre un surplus d'humanité, d'espoir et d'allant à une approche qui semble toujours avoir été caractérisée par une immense foi en l'humain. Il dévoile là une grande tendresse face à l'expérience de ses parents, mais exprime aussi sa reconnaissance à celles et ceux qu'il a rencontrés lors de voyages incessants dans plus de cent pays différents. Cette trajectoire sensible lui a permis d'apprécier les joies et richesses d'une certaine forme de mondialisation, tout en ne fermant pas les yeux sur les injustices.
L'optimisme qui transparait à travers les pages du livre constitue en soi une manière d'échapper à certaines impasses théoriques ou analytiques qui naissent du ressentiment. Il incarne dès lors le côté lumineux et le dépassement concret de l'humiliation. En refermant l'ouvrage, chacun comprend combien le parcours biculturel de Bertrand Badie demeure un exemple de ce que l'insertion dans le monde et l'ancrage dans sa diversité peuvent recéler de bonheurs dès lors qu'ils sont cultivés et valorisés.
A-t-on assisté à l'esquisse d'un règlement du conflit du Sahara occidental qui déchire le Maghreb depuis plus de cinquante ans et qui se ferait au profit du Maroc ? Il est trop tôt pour le dire, mais une étape semble avoir été franchie à Madrid les 8 et 9 février 2026. Deux semaines après cette réunion, de nouvelles négociations, à huis clos, se sont tenues les 23 et 24 février à Washington, montrant la volonté des États-Unis de résoudre la question en contournant la consultation des populations saharaouis.
Organisée dans les locaux de l'ambassade étatsunienne à Madrid les 8 et 9 février, la rencontre sur le Sahara occidental a réuni tous les protagonistes du conflit — le Front Polisario, l'Algérie, le Maroc et la Mauritanie — à l'initiative du président Donald Trump. Celui-ci avait reconnu fin 2020 la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, en échange de l'établissement de relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. Sans désigner de vainqueur ni de vaincu, le président américain semble avoir entériné que la négociation ne portera que sur la proposition d'une autonomie, certes élargie, pour le Sahara occidental, écartant l'idée d'une indépendance.
Sept ans après les dernières négociations directes, l'administration Trump se montre bien décidée à clore le conflit du Sahara occidental. C'est d'ailleurs bien sous son égide que la rencontre a été placée, malgré la présence de Staffan de Mistura, l'envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara.
La réunion avait pour objectif de parvenir à un accord-cadre d'ici le printemps. Le Front Polisario et l'Algérie, qui parlaient d'une même voix, ont évoqué, comme ils en ont l'habitude, l'autodétermination du peuple sahraoui. Or, les discussions portaient bien sur l'autonomie du Sahara au sein d'un Maroc souverain.
Contrairement à la résolution 2797 des Nations unies du 31 octobre 20251, qui appelait avec prudence à des négociations « prenant pour base » le plan marocain d'autonomie, les organisateurs de la rencontre ont bien précisé aux participants que le plan d'autonomie, actualisé par le Maroc, était « le seul document sur la table ». À la différence du plan Baker proposé par l'ancien secrétaire d'État des États-Unis et envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara, l'autonomie n'est pas conçue comme une étape vers l'indépendance, mais bien comme une solution définitive ; il n'y aura pas de référendum d'autodétermination.
Contrairement au plan proposé par le Maroc en 2007, qui ne comptait que trois feuillets, le projet discuté en comportait quarante et était composé de neuf chapitres et quarante-deux clauses. Cette refonte totale a été coordonnée par trois conseillers royaux : le diplomate Taïeb Fassi Fehri, le constitutionnaliste Omar Azziman, et Fouad Ali Al-Himma, le principal conseiller du roi Mohammed VI, qui a veillé aux équilibres politiques entre un Sahara autonome et les autres régions du royaume.
Ce plan prévoit la création d'une région autonome dotée d'un gouvernement, d'un parlement et d'une justice aux compétences propres. Cependant, Rabat conservera les droits régaliens : la défense nationale, la politique étrangère, la monnaie, la nationalité et les symboles de la souveraineté, comme le drapeau.
Si le Front Polisario et, en arrière-plan, l'Algérie semblent avoir accepté ce schéma d'autonomie, des divergences ont porté sur la répartition des compétences entre la région et l'État central. Le Front Polisario, certainement appuyé par Alger, et le Maroc ont essayé de défendre leur propre conception de l'autonomie : la plus large possible pour les premiers, la moins distincte des autres régions du Maroc pour le second. Des tiraillements évidents, mais qui se font alors que le rapport de forces favorise clairement le Maroc, avec le soutien clair de Donald Trump.
Les concepteurs marocains de ce plan avaient pour principale préoccupation de penser cette région comme une partie intégrante d'un ensemble national. Ils ont pris soin de mentionner que les autorités autonomes étaient dans l'obligation d'« agir dans le respect de l'unité de l'État », et de la « cohérence des politiques publiques nationales ». Ainsi, pour Rabat, le chef du gouvernement régional devra être nommé par le roi et non élu. Il ne saurait être question d'un wali (gouverneur) différent des autres régions du royaume. Au Sahara comme ailleurs, il sera le représentant de l'État central et le garant de sa présence : il incarnera le lien entre cette région et l'unité nationale du pays. Que ce soit sur le plan politique, sur le plan juridique ou encore au niveau économique, il s'agit d'abord de préserver l'unité du pays et de ne pas créer d'asymétrie entre les régions.
De son côté, le Front Polisario défend l'instauration d'une vraie autonomie. Pour l'organisation, le chef de l'exécutif régional doit tirer sa légitimité du suffrage universel et non du roi dont il ne peut être le simple représentant. Ces approches différentes sont d'autant plus importantes que, selon le texte proposé, le chef du gouvernement régional jouira de vraies prérogatives : il dirigera l'administration régionale, nommera les hauts fonctionnaires régionaux, prendra les initiatives législatives. Il sera également responsable devant le Parlement.
Les débats autour du pouvoir du wali renvoient au particularisme de cette région. Pour les Marocains, cette large autonomie n'est pas concevable, puisqu'elle suppose une refonte totale de leur architecture institutionnelle. Dans la mesure où ils ont le sentiment d'avoir vaincu la partie adverse, ils ne sont pas disposés à céder. La difficulté réside alors dans un compromis sur des instances qui pourraient paraître indépendantes, mais qui s'inscrivent en réalité dans le système politique marocain existant.
À titre d'exemple, si le nouveau plan prévoit un ordre juridictionnel régional doté de tribunaux de première instance, d'une cour d'appel et d'une cour supérieure relevant du droit régional, ces juridictions rendront toutefois leurs décisions au nom du Roi. Autrement dit, même décentralisée, la justice émanera du Roi, alors que le texte mentionne une « marge d'autonomie significative dans l'application du droit ».
L'autonomie de la région dépendra également beaucoup de la manière dont seront gérées ses ressources. Compte tenu de ses eaux poissonneuses et de son phosphate, le Sahara dispose d'un énorme potentiel en matière d'énergies renouvelables. Dans le plan proposé, seule une partie de ses revenus reviendront à la région, selon un pourcentage à négocier. C'est à ce niveau que le Front Polisario, appuyé par l'Algérie, pourrait demander davantage d'autonomie dans la gestion des ressources naturelles. Car, pour l'heure, les ressources du Sahara sont liées aux impôts fonciers régionaux et à une redevance sur l'exploitation des richesses naturelles.
Le contrôle de l'argent provenant des richesses du Sahara se fera sous le contrôle de la Cour des comptes du royaume du Maroc. Les projets énergétiques et les mines seront soumis à un encadrement légal strict. Quant aux investissements étrangers, ils seront soumis à un double contrôle : celui des autorités régionales et celui des organes centraux de l'État marocain. Pour ce territoire riche et ouvert sur l'Atlantique, il n'est pas question de laisser s'installer une souveraineté économique susceptible d'affaiblir le Maroc.
La question de l'identité régionale se pose également avec acuité compte tenu du retour des exilés de Tindouf en Algérie. Le plan proposé par Rabat leur consacre des dispositions précises. Le retour de ces Sahraouis, qui concerne environ 165 000 personnes selon ce plan, se fera sur la base du volontariat, et sur vérification de leur identité par un comité qui sera mis en place. Cette structure aura vocation à les enregistrer, à estimer leur durée de résidence avant le conflit, leurs liens familiaux, etc. Le document officiel, qui n'a pas été rendu public, ne mentionne pas l'association des Sahraouis à cette évaluation. Rabat est à la manœuvre, et la position d'Alger reste inconnue. Cette question est d'autant plus délicate que le texte discuté précise que ces Sahraouis devront être désarmés et renoncer à leur revendication en faveur d'une indépendance. Une procédure d'amnistie est prévue, à l'exclusion des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.
Si le schéma d'autonomie entend faire table rase du combat pour l'autodétermination, il prend néanmoins en compte l'identité sahraouie, dite « hassanie » — en référence à la langue parlée par les Sahraouis et proche de l'arabe. Rabat prévoit ainsi la création d'un institut dédié afin d'en promouvoir la langue et d'organiser des manifestations culturelles. Cette identité, assimilée à d'autres expressions régionales, est considérée comme une composante du Maroc et doit se fondre dans l'identité nationale.
L'identité sahraouie a longtemps été au cœur des revendications du Front Polisario, d'où la présence d'une clause excluant tout droit à la sécession. L'objectif pour le Maroc est d'intégrer une population reconnue pour sa spécificité culturelle et tribale, sans envisager l'indépendance de la région.
Le Maroc sait qu'une grande autonomie accordée à ce qu'il a toujours appelé « les provinces du sud », inciterait les autres régions, et notamment les plus frondeuses comme le Rif, à revendiquer les mêmes droits. Le royaume n'est pas prêt à abandonner la centralité du pouvoir pour un schéma fédéral, même si les rédacteurs de ce plan se sont inspirés de certaines mesures adoptées dans des États organisés sur ce modèle.
Une fois négocié, ce statut d'autonomie sera soumis à un référendum complètement distinct de celui que voulaient le Front Polisario et l'Algérie. Il sera question d'une consultation qui concerne tous les Marocains, et non uniquement les habitants du Sahara. Rabat considère qu'il s'agit d'une modification de l'architecture constitutionnelle du royaume, et qu'elle concerne donc les 37 millions de Marocains. Volontairement ou non, les quelques articles parus dans la presse algérienne sur cette réunion de Madrid faisaient une confusion entre les deux types de consultations.
1La résolution 2797 prolonge le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) au mois d'octobre 2026.
Dans ce reportage à Naplouse, en février 2026, notre envoyé spécial Jean Stern parlait déjà de Qusra et des autres villages alentours. Une situation qui ne cesse d'empirer alors que la crise économique devient dramatique, le désespoir et la peur s'emparent des esprits. Reportage.
De notre envoyé spécial à Naplouse.
« Naplouse est au cœur d'une grande prison, cernée par quatorze colonies israéliennes et de nombreux checkpoints, la plupart du temps bouclés par l'armée. Jusqu'à quand allons-nous souffrir ? Ils ont détruit Gaza, et menacent de nous détruire. Mais ils ne pourront pas détruire notre dignité », soupire l'un de mes interlocuteurs naplousins.
Misère sociale, répression meurtrière, peur de la disparition, sentiment d'abandon. Je croyais avoir usé ces mots en tentant de raconter la Palestine ces dernières années. Mais, en quelques jours à Naplouse début février 2026, je constate qu'il va falloir les reprendre pour décrire une terreur qui monte. Au point que beaucoup de ses habitants craignent la fin de la glorieuse histoire de leur ville, splendide et ancienne rivale de Jérusalem, de Damas et du Caire, nichée au centre d'une région fertile. « Après ce qu'ils ont fait à Gaza, on peut s'attendre à tout, n'est-ce pas ? », souligne un jeune intellectuel, qui peine à nourrir sa femme et ses enfants alors qu'il est fonctionnaire avec un revenu régulier. « On ne peut plus rien acheter, si ce n'est des produits israéliens », soupire-t-il.
À l'asphyxie économique, Israël ajoute le cynisme commercial. Le harcèlement des colons et la complicité active de l'armée ont depuis deux ans coupé Naplouse de son environnement nourricier : les terres fertiles des vallées alentour, cultivées par des paysans maraîchers, qu'Israël confisque méthodiquement. Les produits frais palestiniens arrivent désormais sur les marchés au compte-gouttes. Ils sont remplacés par des fruits et légumes israéliens, vendus cinq fois plus cher. Ces produits sont le plus souvent boycottés par la population.
La viande est devenue rare et coûteuse. Ce n'est pas encore la pénurie, mais à la peur de manquer s'ajoute l'humiliation et le dégoût. « On n'en peut plus de subir le désastre », commente Bake Abdulhaq, un ancien journaliste qui anime un observatoire des fake news, nombreuses dans la région comme ailleurs. Natif et amoureux de la ville – « je suis marié à Naplouse », dit-il les yeux pétillants — il constate qu'Israël y perfectionne « une méthode de gestion de l'occupation » qui consiste à rétrécir l'espace vital des habitants.
« J'aime cette ville parce que l'on s'est battu pour elle. Ma famille vient de la vieille ville, j'y suis né. Mais pour retrouver l'espoir, il ne faut plus penser au lendemain », ajoute Moaz, un salarié d'une ONG. Pudique, il choisit lentement ses mots pour tenter de décrire le malheur et l'enfermement qu'il subit. À près de 40 ans, Moaz n'est allé que deux fois à Jérusalem, distante de 65 kilomètres. Il n'a jamais vu la Méditerranée, qu'on distingue par beau temps sur les hauteurs de la ville, bordée par les gratte-ciels de Tel-Aviv et Netanya.
Après deux ans et demi de guerre génocidaire, Israël renoue avec la croissance. Largement dopée par les industries militaires et de surveillance, la Bourse de Tel-Aviv a gagné 15 % depuis janvier 2026, après une progression de 52 % en 2025. Pendant ce temps, le proconsul de Palestine, le fasciste suprémaciste Bezalel Smotrich, ministre des finances et ministre délégué de la défense, avance ses pions. La Palestine s'enfonce dans une crise provoquée par les projets d'annexion qui se précisent dans l'indifférence de la « communauté internationale ».
Le 15 février, une semaine après avoir approuvé un texte facilitant les achats de terres par les colons, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a autorisé une procédure, soumise par Smotrich — qui habite la colonie de Kedumim, non loin de Naplouse —, permettant d'accélérer le processus d'enregistrement foncier en Cisjordanie, une première depuis 1967. Limitée à la zone C, qui représente plus de 60 % du territoire, cette mesure vise à enregistrer des terres non cadastrées comme propriété de l'État israélien, les rendant ainsi disponibles pour le développement des colonies. Avec, là encore, un cynisme absolu, le gouvernement israélien parle d'une « mise en ordre des procédures d'enregistrement foncier ».
En réalité, il s'agit de faciliter l'annexion rampante qui s'est accélérée depuis deux ans. Quelques chiffres suffisent à s'en convaincre : entre 2017 et 2022, Israël avait autorisé la construction de 12 800 logements pour les colons en moyenne par an dans les territoires occupés. Mais en 2024, ce chiffre a grimpé à 26 170, puis à 47 390 en 2025, soit quatre fois plus… sans compter les implantations sauvages qui bénéficient de la bienveillance des autorités et des services publics, eau, électricité, bus et routes flambant neuves réservées aux colons et à l'armée.
La perspective d'une nouvelle Nakba, d'un nouvel exode, est dans tous les esprits et terrifie les habitants de Naplouse. « Pour tenir, il faut ne pas penser au lendemain », lâche un journaliste, reprenant presque mot pour mot ce que dit Moaz. Lui aussi a de plus en plus de mal à nourrir sa famille.
« Il n'y a plus d'argent, les salaires sont minables et le taux de chômage des jeunes explose », ajoute Nasser Rahmi Arafat, descendant d'une grande famille de Naplouse, de celles qui ont fait fortune grâce à la richesse agricole de la région, les oliviers surtout. Hébron, sa rivale du sud, se vante de ses 28 sortes de raisin. Naplouse, elle, se régalait jusqu'il y a peu de tomates et de légumes cultivés dans les vallées alentour depuis la nuit des temps grâce à une gestion méticuleuse de la ressource en eau.
Nasser est un bel homme, élégant et courtois. Son regard bleu est fatigué, presque éteint. Nous nous connaissons un peu, mais les retrouvailles sont tristes. Il aime vanter les vertus de sa ville : d'abord le « welcome smile », le sourire de bienvenue qui peut faire fondre les cœurs les plus endurcis ; ensuite le savon délicieusement parfumé, et enfin la knafé, un délicat flan tiède au fromage. Autant de douceurs qui contribuent au charme de la ville enserrée par des montagnes, aujourd'hui places fortes de l'armée d'occupation. Pour lui, il n'est plus question de sourires et de douceur, mais de détermination et de résistance. « On ne part pas battus, dit-il. Plus Israël nous mettra la pression, plus nous serons forts. » Autour des meilleures échoppes pâtissières de la vieille ville, il n'y a plus ni les foules ni la joie, quand sortent des fours les plateaux fumants de knafé.
Nasser Rahmi Arafat est architecte, militant et spécialiste de l'histoire de Naplouse. Il a transformé les ruines d'un palais familial au cœur de la cité médiévale en un lieu de rencontres. Il y maintient vivante la mémoire de la ville enfouie par l'occupation. L'homme a collecté un certain nombre de portes de maisons palestiniennes de la vieille ville qui ont été détruites au fil des années par l'occupant israélien. Des enfants ont transformé ces portes en tableaux, visions naïves et poignantes de l'occupation.
Le palais est une élégante demeure articulée autour de patios frais. Il comptait de nombreuses pièces de réception, mais aussi une fabrique de savons et de cosmétiques, à base d'huile d'olive — des produits de beauté qui ont fait la réputation de Naplouse en Orient. Le monument est également l'un des symboles de l'esprit de résistance de la vieille ville, qui a été partiellement démolie lors du siège d'avril 2002, au cours de la seconde intifada. Elle est pourtant restée le cœur vivant de la cité avec ses souks, ses mosquées, ses églises, ses célèbres hammams, ses nombreux cafés et ses jolis hôtels hélas déserts.
Plus récemment, elle a été la cible de l'armée israélienne lors de la répression des jeunes de la Fosse aux lions. Entre 2021 et 2022, ce groupe dirigé par Abou Saleh, 25 ans, et Abou Adam, 28 ans, prônait la reprise de la lutte armée contre les colons et l'armée, et dénonçait la servilité de l'Autorité palestinienne. La plupart de ses 200 militants, dont ses deux dirigeants, ont été tués. Les maisons de leurs familles qui se trouvaient dans la vieille ville ont été dynamitées.
Depuis le début de l'année, les raids ont repris. Le 10 février, l'armée israélienne a fait une descente dans la vieille ville pour arrêter 22 personnes. Pendant des heures, les drones ont survolé la ville, avec leur bourdonnement menaçant. On comprend l'exaspération des Gazaouis qui supportent depuis des années ce bruit destiné à faire peur.

J'apprends les arrestations après coup — tout va toujours très vite. Nous étions à deux pas. D'autres ont été effectuées par l'armée les 12 et 13 février, dans le camp de réfugiés du Vieux Askar et le quartier d'Al-Masaken Al-Chaabiya (littéralement, les « habitations populaires »), situés dans l'est de la ville, et dans les villages proches d'Assira Al-Chamaliya et de Kafr Qalil. Le message est simple : les soldats sont chez eux partout en Palestine, même dans des villes comme Naplouse, pourtant sous la responsabilité officielle de l'Autorité palestinienne.

Ce matin de février, Nasser Rahmi Arafat reçoit dans son bureau ceux et celles qui viennent le solliciter. Il me demande de les écouter. Douze personnes défilent dans la matinée et livrent des récits poignants. Il ne peut pas grand-chose face à la détresse sociale et la misère grandissante, conséquences directes de la politique d'annexion israélienne des territoires occupés. Des dizaines de milliers de Palestiniens qui travaillaient en Israël ou dans les colonies ont par exemple perdu leur emploi. Ils ont été remplacés par des Philippins, des Sri-Lankais ou des Thaïlandais. Arafat donne aux uns un billet de 50 shekels (environ 14 euros), aux autres un numéro de téléphone. « On en est là aujourd'hui », soupire-t-il.
La misère est en effet palpable dans les souks. La clientèle est clairsemée, les magasins sont vides. « Israël est en train de nous affamer », dit un homme.
Chaque jour, les nouvelles sont mauvaises, car aux raids de l'armée s'ajoutent ceux des colons. Depuis le début du mois de février, les villages proches d'Al-Harayeq, de Bir Quza, de Jabal Bir Quza, de Talfit et de Qusra ont été attaqués par les colons. Dans le camp de Balata, aux portes de la ville, un immeuble du Fatah a été bombardé par l'armée le 14 février. Des hommes sont arrêtés tous les jours par l'armée aux checkpoints de la ville, la plupart du temps bouclés à double tour.
La route qui grimpe sur les hauteurs du mont Garizim, lieu supposé de la rencontre entre Adam et Eve et du sacrifice de son fils par Abraham1, est actuellement la seule voie pour entrer et sortir de Naplouse. Nous traversons le village des Samaritains installé sur la crête de la montagne. Ils sont souvent vêtus de très beaux costumes traditionnels, comme dans un conte de fées. Chacun présente à l'étranger de passage ses trois passeports, israélien, palestinien et jordanien, comme si ces sésames magiques pouvaient arrêter la guerre. Les Samaritains prient dans un paradis perdu aux portes de l'enfer.
Avec des transports publics à l'arrêt ou presque et des taxis hors de prix, compte tenu des conditions sécuritaires, Naplouse, isolée du monde, est secouée par la peur. Les Naplousins nous racontent les nuits d'angoisse des vieux comme les crises de panique des enfants. Plus rien ne semble tenir, sauf l'armée israélienne et les colons qui attaquent, pillent, détruisent et tuent sans répit.
Chef du département de sciences politiques de l'université An-Najah — la plus importante de Palestine, qui compte plus de 25 000 étudiants — Raed Debee a la petite quarantaine, le regard franc et l'intelligence vive. Il est fier des performances de ses quinze facultés, de ce « lieu intellectuel unique de formation et de mise à niveau des intellectuels de la région ». Mais selon lui, Naplouse, qui fut « la capitale de l'économie régionale, mais aussi celle de l'intifada, s'affaiblit d'année en année ». Comme la plupart des gens ici, il réclame la fin de l'occupation et une nouvelle vision politique en Palestine. Raed Debee prévient les Israéliens : « Il n'est pas question de partir. »
Ce n'est ni un slogan ni un vœu pieux, mais une réalité politique, humaine et historique, dans une ville qui a connu de nombreuses occupations. Celles-ci ont nourri son caractère rebelle et sa détermination de parvenir à l'indépendance. Il le dit, ils le disent d'ailleurs tous : la communauté internationale devrait cesser de les oublier. Ce qui se joue à Naplouse va « au-delà de la Palestine ».
« Quand reviendras-tu ? », me demande un ami. L'un comme l'autre, nous sommes incapables de répondre autrement qu'en nous serrant dans les bras.
1Selon la tradition samaritaine.
C'est une conversation à cœur ouvert qu'Orient XXI a eue avec Leïla Shahid, ex-ambassadrice de la Palestine à Paris et à Bruxelles auprès de l'Union européenne. Elle y aborde sans langue de bois et sans tabous l'intifada pacifique de Gaza, le processus d'Oslo, la colonisation de la « Jérusalem métropolitaine », l'affaiblissement de l'establishment palestinien et le péril que représente l'infléchissement des positions arabes. Elle replace le conflit avec Israël dans le temps long et rappelle avec force que la question des réfugiés demeure centrale.
Nada Yafi. — Vous avez choisi d'entamer cet entretien à un moment particulier, celui de la journée mondiale des réfugiés, le 21 juin. Cette question est- elle essentielle pour vous aujourd'hui ? Est- elle la raison de l'explosion à Gaza à propos de laquelle vous vous êtes beaucoup exprimée dans les médias ?
Leïla Shahid. — Cette question est au cœur de la question de Palestine. Je ne peux pas parler de « conflit israélo-palestinien » : un conflit se déroule entre deux protagonistes. Or, nous ne sommes pas un simple « protagoniste », nous sommes un peuple face à une puissance occupante colonialiste depuis 70 ans. La « question de Palestine » pour reprendre les termes mêmes de l'ONU, n'a pas commencé en 1967, contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire. Elle a commencé en 1948 le jour où le projet d'un État national juif en Palestine est venu remplacer l'État que les Britanniques étaient censés préparer à l'indépendance, comme la France avait préparé le Liban ou la Syrie à l'indépendance par le biais de mandats. Le Royaume-Uni n'avait pas encore de mandat sur la Palestine en 1917 lorsqu'il a produit la déclaration Balfour, une lettre adressée à Lord Weizmann qui préconisait « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour les juifs » avec un bémol scandaleux : « étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine ».
Comment aurait-il pu en être autrement ? À ce moment-là, moins de 10 % de la population de la Palestine était juive. On leur donnait la prééminence sur les 90 % de la population non juive. Comme le dit Monique Chemillier-Gendreau qui est la plus grande juriste française sur cette question, c'est une décision totalement illégitime, car la souveraineté d'un pays appartient toujours au peuple. La souveraineté de la France est au peuple français, les Russes ne peuvent pas dire : demain nous allons décider que la France sera annexée à la Belgique. Le Liban a une souveraineté ; même si demain la Syrie occupait le Liban, personne ne reconnaîtrait cet état de fait, puisque c'est au peuple libanais que revient la souveraineté et non à un régime ou à un gouvernement. Et pourtant, dans le cas de la Palestine, personne n'a consulté le peuple palestinien pour ce « foyer national juif » qui est devenu l'État d'Israël en 1948.
On ne va pas revenir sur la série d'événements qui ont ponctué l'histoire de la Palestine entre 1917 et 1947 ce serait trop long, mais il est essentiel de remettre les choses dans leur contexte historique. La question de Palestine commence avec la dépossession de la terre par le mouvement sioniste (on ne peut pas dire israélien parce qu'Israël n'existait pas encore) et ce, par un nettoyage ethnique planifié, voulu dans l'optique d'une transformation d'un pays à majorité arabe habité par des chrétiens, des musulmans et des juifs non sionistes en un État national juif. Le mouvement sioniste, très bien organisé, est issu de l'Europe de l'époque. Qui sont ses dirigeants ? Theodor Hertzl, David Ben Gourion, Chaim Weizmann, Menahem Begin, Shimon Peres… Ils sont tous Européens. Ils viennent de Pologne, de Lithuanie, d'Allemagne, d'Autriche, de France et ils sont donc comme des poissons dans l'eau dans les cercles européens. Ils sont capables de mobiliser tous ces pays à leurs côtés, au moment où les Britanniques et les Français victorieux remplacent l'empire ottoman. Tout cela avant même qu'on ne découvre l'horreur du génocide. Nous sommes dans les années 1920 du XXe siècle et les Palestiniens — dont beaucoup de membres de ma propre famille du côté de ma mère — étaient encore crédules : ils ne pouvaient imaginer que leur pays serait ainsi octroyé par les Britanniques à une infime minorité.
Au tout début, la direction nationaliste palestinienne pense pouvoir leur expliquer la situation, en souligner l'iniquité par des moyens non violents, lors de conférences tenues à Londres, Paris ou Jérusalem. Après tout, juifs, chrétiens et musulmans avaient toujours vécu ensemble sous l'empire ottoman. Ils n'ont donc pas recours à une révolte. La révolte armée en Palestine commence en 1936 et la résistance non violente aussi, avec une grève générale historique qui dure pas moins de six mois. Les paysans en sont le moteur. Ils sont beaucoup plus lucides que la classe des notables, de la bourgeoisie palestinienne qui est proche des Britanniques, voire liée à eux par certains intérêts, et prête à les ménager. Pourquoi les paysans ? Parce que le mouvement sioniste avait décidé de chasser les Palestiniens des terres dont il prenait possession. Les juifs cherchaient un lieu de substitution aux pays où ils avaient souffert de pogroms, comme en Russie tsariste ou en Europe de l'Est, et ce longtemps avant l'extermination des juifs en Allemagne, qui fut le summum de la barbarie.
Le mouvement sioniste est né au même moment que tous les mouvements nationalistes européens, au XIXe siècle. La majorité des juifs choisissaient alors les États-Unis jusqu'à ce que ceux-ci imposent des quotas sévères dans les années 1920. Certains ont alors émigré également en Palestine, bien qu'au départ le mouvement sioniste ait envisagé d'autres possibilités pour l'État projeté, comme l'Argentine ou l'Ouganda. Si la Palestine est finalement choisie, c'est que les Britanniques y voyaient leur intérêt, et pas seulement pour ses rapports avec l'Ancien Testament. Des propriétaires juifs tels que Lord Rotshild (citoyen français) ont acheté des terres en Palestine, et la première chose qu'ils ont faite a été de mettre à la porte les paysans palestiniens, afin d'accorder l'exclusivité du travail aux juifs. Les paysans n'étaient pas propriétaires des terres qu'ils cultivaient sous l'empire ottoman, ils étaient simples métayers pour le compte de propriétaires absents palestiniens, libanais ou syriens. Ils étaient tout à fait disposés à travailler pour les nouveaux propriétaires. Mais ceux-là avaient l'intention de créer une véritable classe de paysans et de prolétaires juifs pour l'État projeté.
Dans les pays où ils vivaient, les juifs n'étaient pas constitués en classes sociales, mais en « communautés ». C'est là où Ben Gourion a été visionnaire : il fallait créer une nation, littéralement à partir de rien. Si Shlomo Sand dit qu'il n'y a pas de « peuple » juif1, il veut dire, à juste titre, que les habitants juifs du Yémen, de France, d'Argentine ou d'Allemagne sont ethniquement et culturellement différents, et appartiennent à des peuples différents.
L'idée de chasser les paysans était machiavélique ; elle a entamé le processus de dépossession des Palestiniens bien avant 1948. Ainsi, dès 1920 dans ce qui était la grande Syrie sous domination ottomane où les frontières n'existaient pas, les paysans expulsés n'avaient pas l'impression de changer de pays. C'est cela, la Nakba : l'insidieuse et entière dépossession des Palestiniens. On a découvert, grâce aux travaux du grand historien Walid Khalidi, le Plan Dalet (1947) pour vider la Palestine de ses habitants2 et grâce à Benny Moris, nouvel historien (« repenti »), que Ben Gourion avait donné des instructions écrites pour faire partir le plus grand nombre possible de Palestiniens, afin que ce pays à majorité arabe devienne un pays à majorité juive.
Il ne s'agit pas d'un génocide — dire cela c'est faire du tort à la cause palestinienne —, mais c'était sans aucun doute le premier nettoyage ethnique du XXe siècle.
N. Y. — ... Et la vraie signification de la Nakba. Quand l'expulsion des villages palestiniens a-t-elle commencé ?
L. S.— Elle a commencé avec les Britanniques. Puis les juifs ont décidé très tôt qu'ils allaient accepter le plan de partage de 1947, qui leur donnait beaucoup plus que ce qu'ils possédaient alors, à savoir 56 % du territoire alors qu'il représentaient moins d'un tiers de la population (32 %) et qu'ils ne détenaient que 7 % des terres. C'est pour cela que les Palestiniens ont refusé le plan de partage. Mon grand-père maternel Jamal Husseini les représentait à ce moment-là. Son discours aux Nations unies en novembre 1947 est enregistré dans le film de Simone Bitton, Palestine : histoire d'une terre. « Nous n'acceptons pas le plan de partage, avait-il dit, mais nous invitons les juifs à venir vivre avec nous, nous sommes prêts à procéder à des élections, chaque citoyen ayant le même droit de vote et nous bâtirons un pays démocratique pour juifs, chrétiens et musulmans. » Mais eux ne voulaient pas de ce pays « laïc » en quelque sorte, puisqu'ils voulaient un État juif. Le plan de partage a donc été accepté uniquement par les juifs, avec l'idée d'une base de départ pour élargir ensuite le territoire.
Le lendemain même du plan de partage du 29 novembre 1947, les milices de la Haganah précurseurs de l'armée israélienne annoncent qu'elles vont attaquer tous les villages des territoires alloués à la Palestine. Et là elles dynamitent des villages entiers, 480 villages palestiniens incendiés, des populations massacrées. Parce qu'il fallait à tout prix les faire partir, faire basculer la démographie de ce pays d'une majorité arabe à une majorité juive. Ma mère m'a raconté comment les mégaphones sillonnaient les villes et villages après Deir Yassin3 pour faire entendre cette menace : « Si vous ne voulez pas connaître le sort des habitants de Deir Yassin, prenez vos balluchons et partez ». Ils sont partis. J'insiste là-dessus : le mouvement sioniste est obsédé par la démographie. Et aujourd'hui, en 2018, le traumatisme de ce qui s'est passé il y a 70 ans en 1948 en Palestine — la Nakba — est toujours vivace. C'est d'abord l'exode de 750 000 Palestiniens, auxquels se sont ajoutés les 300 000 déplacés de la guerre de 1967. Aujourd'hui, la majorité écrasante de la population de Palestine est en exil, expulsée en 1948 ou en 1967. Vous voyez donc à quel point la question des réfugiés est au cœur de la question de Palestine.
Si en Israël la démographie est une obsession, c'est parce que le mouvement sioniste est hanté par une peur perpétuelle, due au génocide et avant cela aux pogroms des pays européens, et pense que le nombre est la réponse la plus adéquate. Le nombre dans un État exclusif. Le nationalisme des Israéliens est extrême. Mais cette peur est suicidaire, même s'ils croient se protéger par les armes et les bombardements. De notre côté, nous n'avons aucune difficulté à accepter de vivre dans un pays multi-ethnique, multiculturel, parce que nous n'avons pas peur. D'ailleurs les juifs étaient très bien traités dans les pays arabes, même en tant que minorité, puisqu'ils étaient ministres, chefs d'entreprise, occupaient des poste élevés tels que celui de conseiller du roi du Maroc, formaient l'élite de l'Irak ou du Liban au moment même où en Europe ils connaissaient l'horreur des chambres à gaz.
N. Y. — Vous voulez dire que l'antisémitisme n'est pas un phénomène arabe ou musulman ?
L. S. — Bien sûr, parce que les juifs sont perçus comme faisant partie des « gens du Livre » (les religions monothéistes). On détestera un athée, mais pas un juif pratiquant, alors que dans les pays européens ce sentiment prend racine dans la première vision du christianisme et le « déicide ». En islam Moïse est un prophète, de même que Jésus.
Après la création de l'État d'Israël, il y a eu un rejet des juifs du monde arabe parce qu'il y avait un problème de double allégeance.
N. Y. — Revenons à cette question des réfugiés qui rejaillit avec force à la surface. Quels sont les chiffres actuels ?
L. S. — Il faut réaliser que sur les 12 millions de Palestiniens dans le monde entier, 7 millions sont des réfugiés, en Palestine, en Jordanie, en Syrie au Liban. La majorité écrasante d'entre eux est apatride, sans papiers, avec uniquement une carte de l'Office des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East, UNRWA) comme identification. Il y a aussi des réfugiés naturalisés dans les pays arabes en Europe, aux États-Unis, en Australie et au Canada qui tout en ayant la nationalité des pays de résidence restent des réfugiés palestiniens.
Les Israéliens ont très peur que les Palestiniens réclament le droit au retour, conformément à la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU de décembre 1948, alors que ce droit est reconnu partout par la communauté internationale.
Le fond du problème, on ne le répétera jamais assez, même si on n'en a plus parlé pendant un certain temps, c'est 1948. Tout découle de là. C'est par magnanimité, par souci de compromis en vue de la paix que nous avons accepté de réduire notre État à la Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza parce que ces territoires abritent le plus grand nombre de Palestiniens. Cela ne veut pas dire que le reste du territoire n'en faisait pas partie. Alors que les Israéliens, eux, sont venus de Russie, d'Espagne, d'Allemagne, de France, du Yémen, du Maroc.
Aujourd'hui, 70 ans après, il y a bien un peuple israélien. Et Yasser Arafat a été une figure historique qui a eu le sens des responsabilités et la force de dire en 1988 à Alger : nous sommes pour une solution de coexistence, nous acceptons un État sur une partie de notre patrie, à savoir la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem, et nous n'allons pas chasser les juifs de leurs habitations, même si le plan de partage nous donnait la Galilée et le « triangle » (espace entre Jénine, Tulkarem et Naplouse). Or, cet État ne fait plus que 22 % de la Palestine (contre 44 % selon le plan de partage). Pourtant, même ces 22 %, Benyamin Nétanyahou et le mouvement sioniste actuel ne sont pas disposés à les accepter. C'est pour cela qu'ils sont en train de grignoter les territoires avec leurs colonies.
La journée mondiale des réfugiés ne concerne pas uniquement les Palestiniens, bien sûr, mais il n'y a pas au monde un seul cas aussi emblématique que le nôtre, où la majeure partie d'une population qui se vit comme une nation se retrouve dans des camps de réfugiés. Il y a eu des réfugiés dans toutes les guerres, il y en a eu au Vietnam, en Afrique du Sud, en Bosnie, au Kosovo, en Algérie au Cambodge, mais ils sont tous revenus chez eux. Pas les Palestiniens.
N. Y. — Pourquoi cela cause-t-il une telle panique chez les Israéliens quand on parle de droit au retour ? Pourquoi conçoivent-ils leur État comme étant exclusivement juif ?
L. S. — Parce qu'ils craignent un potentiel changement de démographie. Et de retrouver leur statut de minorité comme en 1947. Mais pour les Palestiniens cette reconnaissance est essentielle. Aucun dirigeant palestinien ne peut renoncer à ce droit. Bien évidemment l'application elle-même de ce droit est une autre affaire. Lorsque nous avions négocié les accords d'Oslo, nous avons trouvé un interlocuteur comme Yitzhak Rabin, assez responsable pour négocier vraiment, bien plus que Shimon Peres. Ce dernier, bien que « chouchou » des Européens, était un opportuniste qui a suivi Ariel Sharon aveuglément pour rester ministre. Alors que Rabin, qui avait pourtant ordonné que l'on brise les os des manifestants palestiniens lors de l'intifada, était sérieux lorsqu'il négociait. Il assumait son rôle de patriote israélien qui cherchait réellement la paix.
N. Y. — Vous pensez que c'est pour cela qu'il a été assassiné ?
L. S. — Je le pense. Et Oslo est mort après lui. Donc, le sujet qui rend fou les Israéliens c'est bien celui des réfugiés. Lorsqu'ils sont entrés aux Nations unies en 1948, ils ont été obligés de reconnaître toutes les résolutions concernant la Palestine et Israël votées avant leur admission. La première c'est la résolution 181, celle du plan de partage, puis la résolution 194, celle du droit au retour. Ils l'ont reconnue, mais ne l'ont jamais appliquée. De notre côté nous disons : bien sûr que nous n'allons pas ramener 6 à 7 millions de réfugiés, mais nous exigeons la reconnaissance de leur droit au retour.
N. Y. — Beaucoup ne veulent pourtant pas revenir.
L. S. — Effectivement. C'est bien pour cela qu'à Taba4, en 2001, Palestiniens et Israéliens ont offert trois choix à chaque réfugié palestinien : exercer son droit au retour en Israël même, après accord d'Israël, exercer son droit de retour dans l'État de Palestine, ou choisir de rester là où il réside après approbation du pays d'accueil et tout en conservant sa nationalité palestinienne. Les deux négociateurs en chef étaient Yossi Beilin, alors ministre israélien de la justice et Nabil Chaath, principal négociateur palestinien, et c'est peut- être le dossier qui a le plus avancé à ce moment-là. Nabil Shaath a dit à Yossi Beilin : « Nous avons besoin que vous reconnaissiez de jure la résolution 194, mais nous ne demandons pas sa mise en œuvre pour tous les réfugiés ». Et Yossi Beilin a répondu : « Et moi je te demande de dire que vous n'allez pas l'appliquer aux 7 millions. Nous sommes prêts de notre côté à prendre 100 000 parmi les réfugiés du Liban, dont la situation est la plus désastreuse sur le plan politique, social et économique ». C'est ce qu'on a appelé « les paramètres Clinton », auxquels il faudra bien revenir un jour.
C'était symboliquement important puisque ces réfugiés auraient été intégrés en Israël même. À mon avis, la majorité n'aurait pas voulu vivre dans un État réservé aux juifs. Il suffit de voir la situation des Palestiniens restés en Israël, qui est un vrai calvaire.
Voilà pourquoi Gaza est tellement importante. Les journalistes parlent de Gaza sans vraiment savoir ce que c'est : à savoir une étroite bande de terre de 356 km2. C'était la plage où ma mère allait, enfant, jouer avec son père à tendre des filets pour les oiseaux. C'était un endroit magnifique où il y avait à peine quelques milliers d'habitants. Il y avait trois villes : Gaza, Khan Younès au sud et Jabaliya au nord. Voilà tout. Maintenant, il y a deux millions d'habitants qui sont dans leur immense majorité des réfugiés de tous les villages autour de Gaza, détruits en 1948. Les réfugiés partaient à pied pour atteindre la destination la plus proche hors de l'occupation israélienne. Les habitants du nord, en Galilée, sont partis au Liban ; ceux qui étaient en Cisjordanie sont partis à Amman. Et ceux du « triangle » à Gaza. Donc, Gaza est habité à 95 % de réfugiés dont les villages restent sous leurs yeux, qu'ils peuvent voir avec des jumelles, de l'autre côté de la frontière. Ils voient leurs villages transformés en kibboutz ou en moshav, inaccessibles pour eux. Alors qu'ils vivent dans une prison à ciel ouvert. Et on est surpris qu'ils se révoltent ?
Les habitants de la Palestine de l'époque sont encore vivants, puisque la Nakba a eu lieu il y a 70 ans, donc tous les hommes et les femmes de plus de 70 ans se rappellent leur village. Et leur village est là, même s'il a changé de nom. Je le dis souvent : ce n'est pas un conflit, c'est une tragédie grecque. Vous en connaissez, vous, des gens, dans le monde, dont le pays est là, sous leurs yeux, mais ils ne peuvent pas y mettre les pieds ? Qu'une armée empêche d'y arriver ? Que l'occupation et la guerre séparent en deux populations vivant sur la même terre ?
Gaza est par excellence la ville des réfugiés. On l'appelle « la Soweto palestinienne ». La densité de peuplement est la plus élevée du monde. Ils sont les uns sur les autres. Ce sont des dizaines de kilomètres de camps de réfugiés, vivant dans la misère, assiégés par terre, air et mer. L'armée israélienne s'est certes retirée de l'intérieur de Gaza en 2003, mais elle n'a pas quitté les frontières terrestre, aérienne et maritime, comme on l'a vu dans les reportages ; elle interdit même aux pêcheurs d'aller au-delà de quelques kilomètres. Elle domine le ciel avec ses F16 et tous les drones qu'elle fabrique et qu'elle importe. Et ce blocus fait que selon le droit international, Gaza est toujours occupée. Alors ils ont beau jeu de dire : « Oui, mais c'est parce qu'ils ont continué à nous bombarder, alors que nous étions partis ». Non ils ne sont pas partis, ils se sont repliés de l'intérieur en prenant avec eux les 8 000 colons, un nombre relativement faible par rapport au nombre total de 700 000 colons présents en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Par ailleurs la hasbara (propagande) israélienne persiste à prétendre que le Hamas est responsable du chaos à Gaza. Peu de gens savent qu'en 2005, Sharon avait refusé de restituer le territoire occupé de Gaza à l'Autorité palestinienne (AP) et choisi volontairement de la laisser au Hamas, créant ainsi les conditions du chaos après leur départ. C'était un coup très habile de Sharon qui voulait se concentrer sur la Cisjordanie. Il a aussitôt commencé à construire le mur. Exactement au même moment où il se retirait de Gaza. En fait, toute la bataille des Israéliens vise à prendre du territoire sans population, c'est ça l'objectif principal : des terres à coloniser. Ils ne veulent pas d'habitants, on en revient toujours à l'obsession démographique. C'est la raison principale du retrait de Gaza : mieux coloniser la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est.
N. Y. — Gaza avec ses deux millions d'habitants était donc un fardeau dont Israël avait intérêt à se débarrasser ?
L. S. — Exactement. Même Rabin disait : « Je voudrais voir Gaza sombrer dans la mer ». Car ils perdaient de jeunes soldats face à la résistance de Gaza, territoire non seulement le plus peuplé, mais le plus résistant, le plus courageux, le plus inventif, et il n'est pas étonnant que tous les mouvements palestiniens en soient issus : le Fatah, le Hamas. Parce que c'est là où la souffrance est la plus profonde. Et cette résistance ne s'est jamais arrêtée. C'est à Gaza en 1956 que Sharon a commencé à « casser du Palestinien », à torturer, à tuer. Gaza a été occupée en 1956, pas en 1948, et jusque là elle était sous administration égyptienne. Gaza a donc encore cette mémoire de la résistance, elle n'a jamais baissé les bras, qu'elle soit islamiste, nationaliste, communiste, peu importe, elle est Résistance. Et ce que vous avez eu là, avec ce mouvement extraordinaire qui a commencé le 30 mars, Journée de la terre et s'est poursuivi le 14 mai, journée de la Nakba c'est la toute dernière génération, entre 15 et 25 ans, et qui dit : « Nous n'accepterons pas d'être humiliés ; nous n'avons pas peur, et nous ne voulons pas avoir recours aux armes. Nous voulons un mouvement de masse non armé, nos mentors sont Gandhi, Nelson Mandela et Martin Luther King. » Ils se sont organisés avec un « comité pour le grand retour ». Ils se sont sentis provoqués par l'arrogance de Donald Trump, qui a décidé tout seul, de manière unilatérale, et en violation du droit international qui reconnaît Jérusalem-Est comme territoire occupé depuis 51 ans, que Jérusalem est la capitale d'Israël, dans laquelle il transfère l'ambassade des États-Unis.
Plus grave encore, il décide d'arrêter le financement de l'UNRWA. Et son ambassadrice pousse même l'indécence jusqu'à dire qu'il faut « démanteler l'UNRWA parce qu'elle participe à l'illusion du droit au retour ». Les États-Unis ont supprimé une aide de 65 millions de dollars destinée à nourrir les réfugiés dans les camps. Et tandis que le ministre suisse des affaires étrangères adoptait la même attitude, le haut-commissaire suisse de l'Agence, Pierre Krähenbül — un homme remarquable par son dévouement et son travail — faisait le tour de l'Europe en avertissant contre l'explosion de « dix Daesh » avec une telle décision. En effet, les habitants des camps ne vivent que de l'aide de l'UNRWA. Les écoles sont des écoles de l'UNRWA, les cliniques sont des cliniques de l'UNRWA et l'aide aux familles les plus pauvres c'est l'UNRWA, depuis 70 ans.
La hasbara accable le Hamas pour délégitimer le mouvement des jeunes. Mais les jeunes répondent à Trump par leur manifestation. Personne dans les médias n'a souligné que c'était l'une des raisons de leur action. Il faut apprendre à décoder. Il y avait deux choses : le 70e anniversaire de la Nakba, la déclaration américaine sur Jérusalem, mais aussi la guerre que Trump et ses amis mènent contre l'UNRWA. Le 24 juin à New York se réunissait une commission de tous les États membres pour voir comment continuer sans l'aide des Américains. Car ils étaient les premiers donateurs des Nations unies.
Pour toutes ces raisons, les jeunes ont décidé de prendre la relève. Ils rejettent le Hamas parce qu'en onze ans de gouvernement, il n'a fait que poursuivre ses ambitions politiques et financières et n'a rien fait pour la population gazaouie. Ils honnissent l'AP parce qu'ils trouvent qu'elle est corrompue et que cela fait onze ans qu'elle n'a plus mis les pieds à Gaza, depuis les élections remportées par le Hamas en 2006. Elle s'est laissé entraîner malheureusement par les Américains et les Européens dans une parodie théâtrale honteuse par laquelle le résultat des élections était rejeté.
N. Y. — Élections qui avaient pourtant été suivies de près par des observateurs de l'Union européenne…
L. S. – Trois cents observateurs ! J'étais ambassadrice à l'Union européenne (UE) à cette époque. Et tous ont témoigné du fait que les élections avaient été totalement transparentes. Un an après, le Hamas faisait un coup d'État et prenait de force le pouvoir. Si on avait laissé le Hamas prendre le pouvoir démocratiquement, on aurait pu juger sa gestion. Alors qu'on l'a transformé en martyr en lui donnant le beau rôle, finalement. Et le Hamas s'est alors laissé aller, ne se sentant aucune obligation de résultat puisqu'il estimait son action entravée par le boycott de l'Autorité, des Américains et des Européens. On peut douter toutefois de leur volonté de servir la population de Gaza. Et leur succès électoral était davantage lié à la volonté des Palestiniens de sanctionner le Fatah plutôt qu'à une réelle adhésion. C'est là mon opinion personnelle, et j'étais contre le boycott des résultats du vote en 2006.
D'une part les jeunes disent à l'AP : « Nous ne voulons pas de vous, car vous nous avez abandonnés ». Mais ils s'adressent aussi au Hamas : « Par vos stupides attaques à la roquette artisanale, des tuyaux que vous bourrez de produits organiques pour l'agriculture, lancés contre des villes comme Sderot, dont les habitants sont de pauvres civils, vous nous avez attiré des représailles dévastatrices. » En effet, trois offensives successives en 2008, 2009 et 2014 ont entièrement détruit Gaza, faisant des milliers de blessés, non pas parmi les militants du Hamas, terrés dans leurs repaires, mais principalement parmi les femmes et les enfants, souvent estropiés à vie. Les bombardements pleuvaient sans discrimination sur des quartiers civils, comme en Syrie aujourd'hui.
Les jeunes voulaient un mouvement de masse, mais non violent, et ils ont tenu bon malgré tout, car la tentation est grande à Gaza, où les armes circulent à bas prix : on peut y acquérir une Kalachnikov pour 20 dollars… Et ils se montrent très inventifs : les pneus brûlés sont destinés à brouiller par la fumée noire la vision des tireurs d'élite israéliens, de même que les grands miroirs de fortune fabriqués avec des surfaces en plastique pour les aveugler. La dernière invention des jeunes ce sont les cerfs-volants, un jeu peu coûteux que les adolescents pratiquent dans un environnement pauvre, mais propice aux courses sur la plage. Ils y ont ajouté des caméras, comme pour faire des drones, des boules d'essence en feu — qui incendient il est vrai des champs de culture. Ils se défendent !
N. Y. — Les Israéliens les dénoncent comme des armes.
L. S. — Ah oui ? Quelle ironie, eux qui tirent à balles réelles en visant la tête !! Eux qui tuent en un jour 62 personnes, font 7 000 blessés dont la plupart ont des os tellement éclatés qu'ils sont handicapés pour le restant de leurs jours ? Ces produits tombent sur des champs qu'ils incendient, mais ce n'est rien par rapport aux exactions de l'armée israélienne. C'est la dernière version de l'intifada, et je reprends le sens en arabe du mot intifada : se redresser, relever la tête. C'est d'abord un mouvement sur soi. C'est au Liban que le terme a été utilisé pour la première fois, lorsque les réfugiés ont mis à la porte de leurs camps le Deuxième Bureau de l'armée libanaise (renseignements). Et ils m'avaient expliqué le sens du mot : reprendre en main son destin. Ils n'avaient fait aucune victime. Dans les douze camps du Liban, en 1969, ils s'étaient soulevés et Raymond Eddé, alors ministre de l'intérieur, avait eu l'intelligence d'ordonner l'évacuation des camps par les services de sécurité libanais. C'était fait de manière totalement pacifique. L'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a repris la direction des 12 camps, jusqu'à aujourd'hui. Puis il y a eu une autre intifada en Palestine en 1987, magnifique, car elle a été non violente. Elle est réapparue en 2002, moins magnifique, parce que plus militarisée, et là elle redevient non violente.
On voit bien à quel point la mémoire des peuples retient les leçons des luttes pour la décolonisation. Ils comprennent la puissance de la non-violence. Même face à cette violence entre toutes qu'est l'occupation militaire. Malheureusement, le monde ne retient que les images à la télévision de kamikazes ou de tueurs de Daesh. Ils ne voient pas la violence des États, le terrorisme d'État qu'exerce Israël sur des populations civiles. Personne n'ose le dénoncer en tant que tel. Moi c'est grâce à ces jeunes que j'ai retrouvé l'envie de parler de nouveau. Ils redonnent du sens à la lutte, ils ravivent l'espoir.
N. Y. — Les médias occidentaux tentent d'attribuer toute la responsabilité des violences au Hamas.
L. S. — Absurde. Toujours la hasbara. Ces manifestations sont tout à fait spontanées, elles sont l'expression d'une volonté populaire, elles sont même, pourrais-je dire, également dirigées contre l'establishment palestinien, qu'il soit du Hamas ou de l'AP. Ce sont surtout des jeunes, entourés de leurs familles. Les Européens s'offusquent de voir des bébés, ils ne veulent pas comprendre l'aspect festif de ce rassemblement où les jeunes ont dressé des tentes, ont organisé un pique-nique, ont prévu de la musique, apporté des jeux. Où voulez-vous qu'ils aillent ? Dans un pays assiégé et sans loisirs ? C'était une commémoration gaie, pleine de joie de vivre. Pourquoi Israël aurait-il seul le droit de commémorer ses 70 ans d'existence, avec une « saison culturelle » au Grand Palais ici même à Paris ? Là, avec les moyens du bord, la résilience du peuple palestinien expulsé de ses villages était célébrée au grand jour. Ces jeunes agitaient des clés devant les caméras en disant : « Regardez bien, nous n'avons pas oublié. » Ils font référence à ce que disait Ben Gourion en 1948 des réfugiés : « Les vieux mourront, et les jeunes oublieront »5.
N. Y. — Pourquoi alors une telle répression sanglante d'une quasi-kermesse populaire ?
L. S. — Une répression criminelle plutôt ! Ce sont les dérives de tous les régimes militaires qui déshumanisent complètement la population occupée et qui — osons utiliser le terme — s'orientent vers un terrorisme d'État, pensant qu'une répression criminelle est de nature à dissuader d'autres jeunes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie de toute action similaire. Mais nul n'est dupe. Nulle part on ne tire à balles réelles sur des civils désarmés. Toutes les conventions internationales l'interdisent. C'est pour cela qu'Amnesty International et Human Rights Watch parlent de crime de guerre et demandent des comptes. C'est pour cela aussi que les États-Unis se sont retirés du Conseil des droits de l'homme. Car on commence à y établir le fait qu'il s'agissait de crimes de guerre. Comme ceux qui sont perpétrés en Syrie. Et ils vont être jugés à la Cour pénale internationale (CPI), car finalement l'AP a réclamé un procès. Et pourtant jusqu'à présent, après trois guerres, nous ne nous étions pas plaints. Pourquoi ? Parce que chaque fois qu'Abou Mazen6 voulait porter l'affaire devant la CPI, les Américains — Donald Trump, mais même Barack Obama — lui disaient : « Si vous allez à la CPI on ne pourra plus vous aider dans le processus de paix, vous allez nous embarrasser », ce qui le dissuadait d'y aller. Il a fallu qu'il abandonne tout espoir dans les États-Unis pour se résoudre à y aller. Enfin ! Et Fatou Bensouda, la procureure générale est en train d'étudier le dossier et va envoyer une mission. Bien entendu, Israël ne va pas lui permettre d'entrer. Mais on a assez d'informations pour faire juger le crime même sans cela. Combattre le Hamas par bombardement aérien est beaucoup plus facile pour l'armée israélienne que de combattre des jeunes munis de cerfs-volants.
N. Y. – Il y a une délégation composée de Jared Kushner, Jason Greenblatt et David Friedman qui fait une tournée dans les pays arabes pour annoncer le« deal of the century », le plan de paix de Donald Trump. Qu'en pensez-vous ?
L. S. — C'est une farce. C'est la plus grande arnaque du siècle. Les seuls qui n'ont pas été consultés sur ce « deal », ce sont les Palestiniens. Donald Trump a consulté, avec son gendre Kushner et son ami Greenblatt qui sont des défenseurs des colonies, les Saoudiens, les Émiratis, les Bahreïnis, les Égyptiens, les Jordaniens, mais pas les Palestiniens. Par conséquent les Palestiniens ne se sentent absolument pas concernés par ce plan, et à la rigueur cela ne les intéresse même pas, ils n'essaient même pas de savoir ce qu'il contient, tellement c'est offensant. Après 70 ans de Nakba et 25 ans de négociations à la suite d'Oslo, quelqu'un comme Donald Trump ose parler d'un processus de paix sans l'intéressé principal qu'est la Palestine ? Pour moi Kushner, Greenblatt et Friedman sont des Israéliens. Kushner finance directement la grande colonie de Beit El qui est le verrou de Ramallah. Sa famille elle-même habite à Beit El. Mais le plus grave est que c'est la première fois qu'il y a un processus dans lequel les pays arabes sont dans le camp de nos ennemis.
L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn, l'Égypte et maintenant la Jordanie malheureusement, sont dans le camp américano-israélien. Jamais je ne pensais vivre un tel moment. Qu'il y ait eu des tentatives de normalisation ici ou là, dans le passé, avec certains pays comme le Maroc, le Liban... mais pas comme cela : ouvertement, des pays qui prennent position sur un processus où les Palestiniens ne sont pas consultés, c'est de la haute trahison ! J'insiste sur le terme. Et je parle là des pays arabes, pas de l'Europe qui ne peut pas être plus arabe que les Arabes. Monsieur Trump ne veut de toute façon pas de l'Europe. C'est le règne de l'unilatéralisme ; il ne veut pas non plus de l'ONU ni de l'OTAN ni du G7. Et il a trouvé des complices, des « sous-fifres », c'est-à-dire des pays qui sont ses débiteurs d'une façon ou d'une autre. On se demande d'où sort Mohamed Ben Salman, qui va tout de même devenir roi dans un pays qui abrite les lieux saints sunnites du monde entier. Et il va aller accepter un plan de paix qui dit que Jérusalem est uniquement la capitale de l'État d'Israël ? Jérusalem qui est le troisième lieu saint de l'islam sunnite ?
N. Y. — Pourquoi une telle complaisance à votre avis ?
L. S. — Je me le demande vraiment. Est-ce qu'il devrait son ascension aux Américains en échange de futurs services rendus ? Car il n'était pas prévu qu'il devienne le prince héritier. Le prince Mohamed Ben Nayef était très bien vu des Américains, il avait d'excellents rapports avec Barack Obama. Il avait été félicité pour sa précieuse collaboration en termes de renseignements après les attentats du 11 septembre. Et pourtant il a été mis de côté en 24 h et Mohamed Ben Salman a été propulsé prince héritier. Peut-être était-il préparé à jouer le rôle qu'il joue aujourd'hui ? Mais je ne pense pas que le peuple saoudien acceptera ces positions.
N. Y.— On le dit populaire parmi la jeunesse, grâce à ses mesures sociétales et à un certain discours sur la corruption…
L. S. — Je ne crois pas les Saoudiens assez stupides pour croire à cette soudaine vertu ostentatoire anti-corruption, alors que tous les intermédiaires des grands contrats ont sans exception baigné dans cette corruption, touchant des commissions sur tous les contrats avec l'Occident, sur les armes comme sur le reste. Les Saoudiens sont un peuple intelligent et éduqué contrairement à ce que pense l'opinion publique européenne qui méconnaît la situation intérieure en Arabie. Le peuple saoudien connaît pertinemment les atouts du pays, le poids du pétrole malgré la découverte du pétrole américain, l'emplacement de l'Arabie dans la géostratégie mondiale et son statut en tant que gardien des lieux saints musulmans. Il ne va pas être dupe de mesures cosmétiques comme celle de l'autorisation des femmes à conduire, d'autant que Mohamed Ben Salman reprend d'une main ce qu'il donne de l'autre, en emprisonnant des militants des droits humains.
Enfin, il a accordé aux États-Unis sa première visite et y a passé deux semaines, détail incongru pour une visite officielle. Ce qui en dit long… Et pendant ces deux semaines il a demandé à voir le lobby israélien, non pas les représentants progressistes de la communauté juive, J Street7, les amis d'Obama, non, plutôt les amis de Trump, l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). Et il aurait dit : « The Palestinians should either shut up or accept Trump's deal of the century ». On croirait entendre Trump lui-même !
Mais que vaut un État palestinien sans Jérusalem alors même que Trump a déjà décidé du sort de la Ville sainte ? Il est inexistant. En fait, les Israéliens veulent créer une « Jérusalem métropolitaine », c'est pour cela qu'ils ont construit depuis 1967 ans toutes ces colonies tout autour de la ville sainte (cf. carte), avec Maale Adoumim à l'est, tout le bloc Gush Etzion au sud, tout le bloc au nord avec Psagot et Pisgat Zeev et toute la route autour. Et ils vont repousser la frontière. Toujours dans leur obsession démographique, ils vont installer un demi-million de citoyens juifs autour de 300 000 Palestiniens chrétiens et musulmans. Et vous croyez que ceux- là pourront survivre ? Ils vont être asphyxiés dans un ghetto et le demi- million de juifs sera surtout composé de colons ou de religieux. À Jérusalem il y a énormément de religieux. La moitié d'Israël consistera en cette Jérusalem métropolitaine (cf carte).
Trump est partie prenante d'une vraie stratégie à Jérusalem. Et je suis très affectée de voir le monde chrétien s'incliner, car c'est quand même la ville de Jésus, pas seulement celle du prophète Mohammed. C'est une ville sainte pour la chrétienté, c'est là que se trouve le tombeau du Christ. Alors que le Prophète est enterré en Arabie. Est-il acceptable qu'on n'ait pas entendu une seule protestation ? Le christianisme occidental dans son ensemble n'a pas ouvert la bouche. J'ai le plus grand respect pour le pape François, mais a-t-il fait une seule déclaration ? La France dit qu'elle ne reconnaît pas Jérusalem comme la capitale d'Israël. Oui, mais après elle participe à la mise en place du tramway qui est la condition sine qua non de l'extension de la ville actuelle aux colonies.

Ce qui est inadmissible dans ce tramway est qu'il tisse des réseaux de transport entre les colonies du nord, du sud, de l'est et de l'ouest avec le centre de la ville. Et il fait de la métropole une réalité. Et qu'on ne me dise pas qu'on ne peut pas arrêter les entreprises françaises. Il y a dix ans il y a eu un procès contre Alstom et Veolia pour le premier rail et maintenant il s'agit de sociétés à fonds publics, semi-étatiques : Egis-Rail et Systra, filiales du groupe Egis. L'Etat français possède 75 % du capital des deux sociétés. Et après vous me dites qu'ils ne reconnaissent pas Jérusalem ? Quelle importance ont les déclarations verbales si elles sont contredites dans les faits ? Ils sont en train de donner à Nétanyahou et à la droite israélienne les moyens concrets de relier toutes les colonies à la ville et d'en faire une seule et même immense colonie exclusivement juive. Les Israéliens entendent provoquer chez les Palestiniens ce qu'ils appellent le « self-transfer » : à force de harcèlement, privés de travail, d'écoles, d'hôpitaux par le mur de séparation, taxés trois fois plus que les juifs, les habitants palestiniens s'en iront d'eux-mêmes, et cela aura le même résultat que l'expulsion.

Savez-vous que si un Palestinien s'absente un an pour des études par exemple, il n'a plus le droit de revenir habiter à Jérusalem ? La fille d'Hanane Ashraoui, députée au Conseil législatif, est allée étudier un an à Harvard. On lui a retiré sa carte de résidente. Elle habite à l'étranger. Rien n'y a fait. Les Palestiniens de Jérusalem sont traités comme des étrangers. Ils ont une sorte de carte de séjour. Ce n'est pas la même carte que les Israéliens juifs. Ils sont considérés comme des « résidents », pas des autochtones, même s'ils sont là depuis des générations.
N. Y. — Vous insistez sur cette question du tramway. Pensez-vous qu'il y a un infléchissement de la position française à l'égard de la question de Palestine ?
L. S.-- Il y a un infléchissement de la politique mondiale à cet égard, et avant tout des pays arabes du Golfe, de l'Égypte d'Abdel Fattah Al-Sissi, de la Jordanie. Sans parler du désastre au niveau américain. Il y a une paralysie totale de l'UE, avec une bataille entre d'une part la Bulgarie, la Hongrie, la Tchéquie et la Roumanie et de l'autre le reste de l'Europe. Il y a donc une vraie fracture au sein même de l'UE, et la paralysie vient de l'impossibilité de prendre des décisions autrement qu'à l'unanimité. Et comme il n'y a pas d'unanimité, l'UE n'existe plus. Ils sont en train de se bagarrer pour six cents pauvres réfugiés sur l'Aquarius, sur le continent le plus riche du monde. C'est pathétique. Et ils vont s'occuper des Palestiniens ?
Nous sommes en train de vivre une nouvelle Nakba, car tous ces éléments sont nouveaux. Avant, nous avions les Arabes avec nous. Nous avions les Européens, qui étaient plus forts avant l'élargissement à 28. L'UE a reconnu à Venise en 1980 le droit à l'autodétermination du peuple palestinien. Aujourd'hui, elle critique les colonies, mais accepte leurs produits sans les taxer. Quant aux États-Unis, c'est du jamais vu, après Bill Clinton, Barack Obama ; même George H. W. Bush avait un minimum de décence. On n'a jamais vu un personnage aussi irresponsable, ignare, vulgaire et dangereux, qui ne connaît pas le B-A BA des relations internationales. Ce monsieur est en train de battre en brèche tous les accords qui gèrent la paix dans le monde, dont l'accord sur l'Iran, seule possibilité de limiter la course à l'armement nucléaire dans cette région, et il veut taxer toutes les compagnies qui continuent à travailler avec les Iraniens, dont beaucoup de sociétés françaises. Trump s'est aussi retiré de la COP21, faisant fi de la pollution, du réchauffement climatique. Il est en train de mener une guerre commerciale contre la Chine, l'UE, une guerre contre l'ONU. C'est un danger universel, il faudrait l'enfermer, car il menace la paix dans le monde entier.
Trump risque d'entraîner la région du Proche-Orient dans une nouvelle guerre, car il a trouvé en Nétanyahou un « va-t-en-guerre » comme lui. Nétanyahou cherche à faire diversion par rapport aux nombreuses affaires de corruption qui menacent de le traîner devant les tribunaux. Les Israéliens bombardent les Iraniens en Syrie, car ils n'osent pas le faire en Iran. Les Iraniens sont certes les maîtres de l'armée syrienne, mais ces bombardements visent à provoquer des hostilités, car les Iraniens finiront par riposter, face aux lourdes pertes subies en Syrie. Et le théâtre de cette guerre sera hélas le territoire syrien, déjà tellement dévasté, avec un débordement possible sur le Liban si le Hezbollah ouvre un nouveau front pour soulager l'Iran en Syrie. Et là les Israéliens vont démolir le Liban, ils en sont capables. Ils l'ont déjà fait en 1982 et en 2006.
Trump de son côté cherche lui aussi une diversion aux tentatives d'impeachment dans son propre pays. Il faut voir comment mes amis américains eux-mêmes me parlent de leur président, terrifiés à l'idée d'être embarqués dans une nouvelle guerre, contre l'Iran cette fois. D'autant plus que nous sommes aujourd'hui dans un désordre mondial, après la disparition de l'équilibre USA-URSS, précaire, mais qui était garant d'une relative paix dans le monde. Aujourd'hui nous sommes dans une atmosphère de guerre chaude, avec en Russie la figure d'un Vladimir Poutine, animé d'une redoutable ambition, mais populaire dans son pays pour avoir libéralisé l'économie, et un fou à la Maison Blanche qui se regarde gouverner sur Twitter, avec la compétition de puissances régionales membres de l'OTAN comme la Turquie et de puissances régionales non membres, mais très armées comme l'Iran, des pays du Golfe offensifs à qui la France a vendu beaucoup d'armes, et qui ont détruit le Yémen — un vrai crime contre l'humanité. Ils ont fabriqué de toutes pièces la thèse que les houthistes étaient des agents iraniens. Certains princes saoudiens comme Talal Ben Abdel Aziz demandent : « mais que faisons-nous au Yémen ? ». Le pays est détruit, l'épidémie de choléra, l'une des pires au monde, s'est répandue… Peut-on imaginer que cela n'aura pas de retombées sur l'Arabie saoudite et les Émirats ? Qui va arrêter les Yéménites dans leur colère contre tous ces pays qui ont participé à cette coalition ? Ils vont être encore plus furieux que les habitants de Gaza. Les événements qui se préparent, personne ne pourra ni les prédire ni les contrôler ni les calmer. Car les revirements d'alliances entre divers protagonistes dans la région rendent le jeu confus et illisible. Israël pourrait bien être l'instrument de cette nouvelle guerre qui nous menace tous.
N. Y. — Peut-on dire aujourd'hui que l'AP a tué l'OLP ?
L. S. – Non, l'histoire ne revient pas en arrière. L'OLP appartient au peuple de Palestine. Elle est née en exil. Une idée de Gamal Abdel Nasser au début, pour contrôler la résistance, puis chez Hafez Al-Assad. Mais Yasser Arafat a donné à l'OLP une vraie consistance, et réussi à imposer « l'indépendance de la décision nationale palestinienne » en 1969, et il a développé l'OLP contre l'avis de ses camarades, d'Abou Mazen, Abou Jihad (Khalil Al-Wazir) et Abou Iyad (Salah Khalaf ) qui disaient que l'OLP était une « instance bureaucratique » dont la guérilla n'avait que faire. Prenant le pouvoir à la tête de l'OLP, il a merveilleusement assuré la représentation palestinienne jusqu'à Oslo et son retour en Palestine.
Les Israéliens ont œuvré à la création d'une autorité destinée à gérer uniquement les territoires palestiniens concernés par les accords d'Oslo, faisant fi de tous les réfugiés de la diaspora. Cela a beaucoup contribué à marginaliser l'OLP. C'était un dispositif découpé sur mesure à la taille d'Israël et de ses intérêts. Et nous n'avons pas été assez vigilants. Arafat venait d'être expulsé du Liban, et avant cela il était en Jordanie, et bien avant cela au Koweït. Il disait : « l'OLP s'éloigne de plus en plus de la Palestine. Maintenant je suis assis à Hammam Chatt8 dans un hôtel en bord de mer. Où serai-je demain ? » Quand les Israéliens ont vu à Washington, dans la foulée de la conférence de Madrid en 1991 une délégation palestinienne des territoires palestiniens (adjointe à la délégation jordanienne, le premier ministre israélien Yitzhak Shamir ayant alors refusé une représentation de l'OLP) présidée par Haidar Abdel Chafi, qui négociait très sérieusement, ils ont ouvert un contact secret avec l'OLP via Oslo. Il faut comprendre que ce qui caractérise le mouvement palestinien c'est qu'il est né en exil, c'est là son talon d'Achille. Toutes les autres résistances étaient sur leur territoire, comme celle du Vietnam, de l'Afrique du Sud ou de l'Algérie. Israël a finalement vu qu'il serait plus facile de négocier avec l'OLP qu'avec la délégation palestinienne de l'intérieur. Ils ont donc préféré les négociations secrètes. Et nous sommes tombés dans le panneau.
Cela étant, je ne crois absolument pas à la dissolution aujourd'hui de l'AP ni à celle de l'OLP. Ce serait suicidaire.
N. Y. — Mais Yasser Arafat avait bien donné son feu vert aux négociations secrètes ?
L. S. — Il avait compris que la seule chose qui pouvait le ramener en Palestine, c'étaient les accords d'Oslo. Et il nous affirmait : « Je vais vous ramener en Palestine ». Mais il ne parlait pas d'un État, car les accords d'Oslo ne mentionnent pas un État. Il ajoutait : « Après, vous poursuivrez le processus ». Nous avions alors tous voté pour Oslo. Il était impossible pour nous de rester tributaires de l'hospitalité des uns et des autres dans les pays arabes.
C'était aussi une manière de ramener l'OLP dans le jeu. Arafat n'avait pas d'illusions, il savait qu'il ne verrait pas lui-même la naissance d'un État palestinien. Mais souvenez-vous du début de cet entretien : toute l'histoire de la Palestine commence avec l'expulsion. Et le retour devient un triomphe, car il inverse le mouvement. Et c'est pour cela qu'Arafat est accueilli par les Palestiniens en héros. Israël lui avait pourtant laissé le Hamas à Gaza avec toutes ses armes en se disant que les Palestiniens allant s'entretuer. Mais Arafat, avec son habileté légendaire, avait réussi à gérer le Hamas. Sa mort a été un désastre. C'était un tacticien hors pair, charismatique, avec un flair politique exceptionnel et surtout une proximité fusionnelle avec son peuple qui le considère jusqu'à aujourd'hui comme son leader historique.
Aujourd'hui, les jeunes sont réprimés honteusement pour des revendications légitimes. Le 13 juin à Ramallah des manifestants qui ne réclamaient rien d'autre que le paiement des salaires des fonctionnaires de l'Autorité à Gaza ont été brutalement réprimés par les agents de la sécurité, ainsi que les représentants d'Amnesty International et de l'organisation de défense des droits humains Al-Haq. Cela montre que l'Autorité n'est plus une autorité nationale. On se demande ce qu'elle est. Elle ne veut pas arrêter la coopération sécuritaire avec un régime israélien meurtrier, criminel de guerre, on l'a vu à Gaza ; c'est inadmissible. Alors que des tireurs d'élite israéliens tirent sur nos jeunes ? Que nous avons 7 000 prisonniers, dont 350 enfants ? Cela fait deux ans que l'on demande la suspension de la coopération sécuritaire et personne ne répond du côté de l'AP. Il y a donc une délégitimation de cette instance. Elle avait très bien représenté le peuple palestinien depuis 1967, mais là ce n'est plus le cas, ni à l'intérieur des territoires ni à l'extérieur. Je reviens de Beyrouth où les gens ne la reconnaissent plus comme leur représentant. Ils sont sûrs que dans l'avenir ils retrouveront des représentants. Comment ? Où ? On ne sait pas encore. Il y a une nouvelle génération de femmes et d'hommes brillants un peu partout dans le monde, qui ont étudié dans les meilleures universités.
Finalement, l'éclatement de la Palestine aura disséminé sa semence à travers la diaspora. Depuis que j'ai le temps, je rencontre des personnalités palestiniennes beaucoup plus intéressantes que tous les ministres et chefs d'État que j'ai pu connaître pendant les vingt-cinq années où j'ai été ambassadrice, et j'en suis émerveillée. Il y a en Amérique en Australie, au Canada, en Europe, dans le monde arabe, surtout de jeunes femmes, des leaders nés, juges, avocats, médecins, ingénieurs, environnementalistes, et très attachés à leur pays. Ils sont citoyens du monde et représentent l'avenir de la Palestine.
N. Y. — Une dernière question sur Gaza. Certains disent que Mohammed Dahlan, proche des Émirats arabes unis, pourrait représenter une alternative au pouvoir du Hamas à Gaza ?
L. S. — Je n'y crois pas un seul instant. Ce triste personnage, un médiocre « flic collabo » pour parler familièrement, est totalement discrédité aux yeux des Palestiniens. Ce qui est beaucoup plus grave que la succession de Mahmoud Abbas et de tous les candidats qui se déchirent pour prendre sa place, c'est le « deal of the century » qui propose d'investir un milliard de dollars (850 millions d'euros), en apparence à Gaza, mais en réalité dans le Sinaï égyptien. Ils comptent y construire une usine de désalinisation d'eau de mer, une usine d'électricité qui pourraient accessoirement bénéficier à Gaza. Ce sont deux types d'installations qui font certes cruellement défaut, mais le problème n'est pas uniquement humanitaire. Il est politique avant tout et doit être traité comme tel. Séparer le sort de Gaza de celui de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est est une autre manière de mettre fin à la question de Palestine que le monde cherche à résoudre depuis 70 ans et pour laquelle ce peuple courageux, avec une société civile inventive et déterminée, se bat encore. Il continuera à le faire jusqu'à la reconnaissance de ses droits nationaux. Je n'en doute pas une seconde.
1Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008.
2Walid Khalidi, « Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine », Journal of Palestine Studies, vol. 18, n° 1, automne 1988.
3Deir Yassin était un village situé à 5 km à l'ouest de Jérusalem. Ses habitants ont été massacrés le 9 avril 1948 par des membres de l'Irgoun (organisation armée sioniste) et du Lehi ou groupe Stern, organisation terroriste.
4Les pourparlers de Taba se sont tenus du 21 au 27 janvier 2001 à Taba dans la péninsule du Sinaï. Il s'agissait de prolonger la dynamique lancé par le président Clinton dans la recherche d'une solution au conflit israélo-palestinien malgré l'échec des « paramètres » qu'il avait proposés aux deux parties, israéliennes et palestiniennes fin 2000.
5David Ben Gourion dans son journal, à la date du 18 juillet 1948, cité par Michael Bar Zohar, Ben-Gurion : the Armed Prophet, Prentice-Hall, 1967, p. 157.
6Nom de guerre de Mahmoud Abbas.
7Groupe de pression fondé en 2008 aux États-Unis, qui promeut une véritable gouvernance américaine pour que s'achève le conflit israélo-palestinien de manière diplomatique et pacifique.
8Ville de la banlieue de Tunis.
Omar Alsoumi est cofondateur et porte-parole du collectif français Urgence Palestine, sous le coup d'une menace de dissolution. Dans Enfant de Palestine, en librairie le 28 janvier, il raconte son histoire et celle de sa famille palestinienne, ses engagements, notamment pour l'écologie, et pour les droits de son peuple.
Dans l'extrait que publie Orient XXI, il revient sur la répression qui frappe ceux qui luttent pour la libération de la Palestine. Le 6 mai 2026, il sera jugé pour « apologie du terrorisme ».
Un vendredi soir de la fin mai 2025, en sortant du parking où j'ai garé ma Dacia familiale, ma carte bancaire est rejetée lorsque je veux régler. Je tente avec celle de mon compte joint, idem. Je consulte l'application du Crédit Agricole, elle est inaccessible. Je crois à un piratage de mon compte, mais cela n'explique pas que ma carte bancaire de la Banque Postale soit également rejetée. J'en déduis que c'est l'automate du parking qui est défaillant. Je me rends le lendemain à la première heure à un guichet du Crédit Agricole, où le jeune employé m'informe qu'un problème est survenu sur mon compte. Le directeur de la banque m'indique qu'il s'agit d'un problème relevant du siège, qui ne répondra pas avant le mardi suivant. Je vais à la Banque Postale, où est ouvert notre compte joint. La guichetière se montre beaucoup plus directe. Elle me désigne son écran, sur lequel figure un gros encadré rouge : « Votre client fait l'objet d'une mesure de gel des avoirs, aucune opération ne peut être effectuée. »
J'appelle mon avocate, qui effectue une recherche rapide et me confirme : un décret a été publié dans la nuit. Il stipule :
Les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par M. Omar SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, né le 29 octobre 1981 dans le 14e arrondissement de Paris (75), dirigeant du groupement de fait « Urgence Palestine », ainsi que les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes morales ou toute autre entité elles-mêmes détenues ou contrôlées par M. Omar SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, ou agissant sciemment pour son compte ou sur instructions de celui-ci, font l'objet d'une mesure de gel des avoirs pour une durée de six mois à compter de la publication du présent extrait au Journal officiel de la République française. La mise à disposition, directe ou indirecte, ou l'utilisation de fonds ou ressources économiques au profit de cette personne et des personnes morales ou de toutes autres entités qu'elle contrôle, détient ou qui agissent sciemment pour son compte ou sur son instruction sont interdites pour une durée de six mois.
Ouf. Ce charabia est long. Je le trouve drôle.
Je suis un peu sonné, mais je prends ces nouvelles avec le sourire. Cet acharnement est stupide et dérisoire. Stupide, car rien ne nous fait peur depuis que nous avons vu, jour après jour, des enfants calcinés dans les bras de leurs parents en pleurs. Comment pourrions-nous encore avoir peur ? Dérisoire, car le gel des avoirs dont il est question concerne mon compte personnel au Crédit Agricole avec un montant créditeur de 0,40 euro, et mon compte joint débiteur en cette fin de mois de père de famille nombreuse. Toutefois, dans la société où nous vivons, ne pas pouvoir utiliser de carte bancaire s'apparente à ne pas posséder de carte d'identité. Un casse-tête et un handicap lourd. Pour percevoir mon salaire, j'ai dû écrire à la direction générale du Trésor afin qu'elle en autorise la réception par ma banque. Tous les mouvements sur mon compte sont bloqués — sauf ceux autorisés expressément par les agents du ministère de l'économie et des finances. Je suis comme sous curatelle. Les voies de recours juridiques sont vaines : la loi est très claire, le ministère de l'intérieur peut sans jugement ni justification geler les avoirs de toute personne ou organisation. Motif : lutte antiterroriste.
Le fait que je fasse partie des dirigeants d'Urgence Palestine suffit à mobiliser une loi antiterroriste pour priver ma famille de ses moyens de subsistance et nous mettre sous des restrictions ultra-sévères.
Dès le début, le ministre de l'intérieur a voulu inscrire la dissolution d'Urgence Palestine dans la lutte contre ce qu'il appelle « l'entrisme des Frères musulmans ». J'ai souvent travaillé avec des personnes proches ou issues de cette mouvance. Je les plains pour toute la violence qu'elles subissent. Torturées à mort en Égypte alors que leur mouvement a gagné les seules élections démocratiques du pays, étranglées en France malgré tous les compromis réalisés. Leurs réseaux sont en total retrait de la mobilisation actuelle, contrairement à 2009, quand nous avons connu les plus importantes manifestations pour la Palestine de l'histoire du pays. Et en l'occurrence, Urgence Palestine, qui accueille cordialement toutes les forces qui partagent sa plateforme politique et ses valeurs, ne compte pas dans ses rangs de représentants de cette tendance parmi d'autres de l'espace social et politique musulman. Ce sont les Émiratis qui dans le monde arabe sont devenus les fers de lance de la lutte contre les Frères musulmans. On ne peut exclure que leur action ait influé sur le candidat potentiel Retailleau. Ce qui est sûr, c'est que le lobby pro-israélien Elnet est à l'initiative du meeting « Pour la République, la France contre l'islamisme ! » durant lequel, quelques semaines avant l'attentat islamophobe de La Grand-Combe1 le ministre de l'intérieur a proclamé : « À bas le voile ! », tandis qu'une autre intervenante appelait à « s'armer physiquement ». Ces propos ne sont-ils pas une incitation à la haine et à la violence contre les musulmanes et les musulmans ? La réponse ne fait pour moi aucun doute.
(…)
5 novembre 2025. Je me suis réveillé vers 5h30, c'est encore un peu tôt pour la prière de l'aube. J'ai regardé d'un œil endormi les nouvelles sur mon téléphone : Zohran Mamdani a gagné les élections à New York. Voilà une nouvelle qui fait plaisir. Je somnole encore quand des coups violents font trembler la maison familiale. Il est 6h09. J'ai tellement de chance, je suis plein de gratitude : j'ai une famille que j'aime, une épouse belle, forte et brillante, des enfants vifs et curieux, nous habitons une maison avec un grand jardin à l'entrée du domaine naturel où nous avons notre ferme. Ma vie est celle d'un grand privilégié. Ce n'est pas parce que je m'ennuie ou que mon esprit est troublé que je milite contre le sionisme et le colonialisme, pour la libération de la Palestine. C'est parce que c'est ainsi que je conçois la responsabilité de notre génération.
Quand la police débarque à la maison, je ne ressens pas une once de peur, mais fais preuve d'une attention lucide autant que faire se peut : protéger notre intimité, veiller à la sécurité de nos enfants, préserver la dignité de notre foyer. Nous étions préparés à ce risque. Nous en avions beaucoup parlé avec mon épouse et les enfants après les vagues répressives du printemps qui annonçaient l'intention du gouvernement de dissoudre Urgence Palestine. Les forces de l'ordre étaient déjà venues à quinze, en mon absence, de nuit, terrorisant ma famille. C'était juste avant que mes comptes ne soient gelés. Perquisitions, gardes à vue, assombrissent depuis longtemps le quotidien de nos luttes antiracistes et anticoloniales, et de plus en plus celui des luttes sociales et écologistes. Près de 500 personnes ont avant moi subi la violence d'être accusés d'apologie du terrorisme par le pouvoir français aligné sur son allié israélien. Dès le 10 octobre 2023, une circulaire du ministre de la justice appelait les procureurs à « une réponse pénale ferme et rapide » à l'apologie du terrorisme, qu'il définissait comme « la tenue publique de propos vantant les attaques [du 7 octobre 2023], en les présentant comme une légitime résistance à Israël ». Nous étions prévenus. Nous avons passé ces deux années de lutte à trouver les mots qui nous permettraient de défendre la légitimité de la résistance anticoloniale sans donner au gouvernement les moyens de nous écraser à bon compte.
Notre collectif Urgence Palestine, fondé après le 7 octobre 2023, n'a pas pris position sur les événements des premiers jours suivant le début de cette bataille du Déluge d'Al-Aqsa. Par-delà les actions militaires de ces jours pleins de brouillard de guerre et de propagande, subsiste une incompréhension entre l'espace occidental et l'espace arabe qu'il convient de lever : ce qu'on appelle la « bataille du Déluge d'Al-Aqsa » dans le monde arabe, c'est l'ensemble de cette période de deux ans. Le Déluge d'Al-Aqsa inclut ces longs mois de guerre génocidaire visant à détruire la résistance palestinienne et sa base sociale, cette lutte farouche de tout un peuple pour déjouer les plans de la machine de guerre coloniale et cette mobilisation sans frontières pour la libération de la Palestine.
Dès les premiers instants de la perquisition, mon jeune fils a pu rejoindre mes filles à l'étage sans être trop exposé à la brutalité des allées et venues de cette brigade armée dans notre foyer. La perquisition n'a pas trop duré, mon téléphone a été saisi avant d'être mis sous scellé. Comme mon ordinateur, et avec lui la version originale du manuscrit de ce livre, balancé dans l'armoire du commissariat en attendant mon jugement.
(…)
Ce matin nous offre un somptueux lever de soleil sur le chemin du cachot. Si on jauge une civilisation à l'aune de ses prisons, alors la France croupit dans un crépuscule délabré et puant. Nous sommes jusqu'à cinq dans une cellule qui compte quatre maigres matelas à même le béton et trois couvertures usagées. Les toilettes débordent d'une nuée pestilentielle, collante et âcre. Ce commissariat est fait pour humilier. Comme la répression vise à faire peur et douter. J'oscille entre gravité et détachement amusé. Ce n'est pas juste et c'est violent ce que ma famille, mes camarades et moi subissons. Cependant, il est dérisoire et ridicule que la France s'en prenne de façon aussi grossière à des personnes qui ne font que défendre le droit d'un peuple à vivre libre sur sa terre. Nous faisons face à une oppression inacceptable. Néanmoins, ce n'est rien par rapport aux sacrifices des résistants qui sont nos références. Nous sommes en France.
En Palestine occupée, dans les geôles coloniales, nos frères et sœurs détenus le sont sans procès, sans avocat, soumis à la torture, aux pires sévices et privations. Le Parlement israélien s'apprête à voter un texte de loi permettant d'infliger la peine de mort aux prisonniers palestiniens. Avant même cela, depuis le 7 octobre 2023, plus de 80 prisonniers sont tombés en martyrs en détention. Chacun a un nom, une histoire, une famille. C'est sans doute d'eux dont il faudrait parler ici. Toutefois, beaucoup ont besoin de figures d'identification plus proches pour se sentir concernés, alors j'essaie de faire le trait d'union entre toutes ces histoires : nous sommes ici de petits résistants élevés par les grands résistants qui sont là-bas. En France, je suis avec des prévenus de droit commun : des personnes qui, selon les cas, ont braqué, cambriolé, conduit en état d'ivresse, trafiqué de la cocaïne ou sont sans papiers. Il y a une femme aussi, dans une cellule solo dans notre aile mixte. Elle a mis un coup de couteau à son compagnon violent.
(…) Une expertise psychiatrique a été exigée avant de m'envoyer au tribunal. Je ne suis pas fou, plutôt mature et raisonnable même, à en croire le médecin d'origine roumaine qui a fui la dictature quelques décennies avant d'être réquisitionné pour m'examiner. Il me parle de Gandhi et de Ceaușescu. Je ne lui parle ni de Macron ni de Retailleau. Je préfère citer Jésus, Issa, le plus illustre des enfants de Palestine. Voilà une heure plutôt plaisante parmi celles passées au trou. Lors des auditions, j'ai choisi de garder le silence. Ce sont les conseils de mon avocate et le fruit de l'expérience accumulée de nos luttes. Quand l'officier de police judiciaire me montre la vidéo d'un extrait tronqué de mon discours lors d'une manifestation de novembre 2024, je n'ai rien à déclarer.
J'aurais tant à dire, à expliquer, à détailler. Mais ce n'est pas le moment, pas le lieu, pas le cadre. Si nous étions à égalité dans un échange sincère, peut-être pourrais-je le lui faire comprendre. Mais ce n'est pas de lui ni de moi dont il est question ici. Nous sommes les acteurs du face-à-face inégal entre un État qui souhaite anéantir la résistance anticoloniale et ce peuple parmi les peuples, en lutte contre la tyrannie et pour la libération. Je m'amuse de cette situation.
Je le regarde en souriant. C'est l'expression d'un enfant de Palestine plein de confiance, empli d'une paix joyeuse et enjouée. Il note à plusieurs reprises sur le procès-verbal de l'audition : « Le prévenu sourit », « Le prévenu fait un large sourire ». C'est là encore un de ces échos entre notre infime résistance et la grandeur de notre héritage. L'officier de police ignore sans doute qu'en 1957, accusée de terrorisme, la résistante algérienne Djamila Bouhired2, à la sentence du juge français qui lui annonce sa condamnation à mort, a répondu par un immense éclat de rire.
Je suis un tout petit, juché sur les épaules de géants. Je ne signe pas le PV, considérant que la mention de ces sourires pourrait être prise pour un affront par le juge — un signe de cette désinvolture que les profs nous reprochaient au collège pour mieux nous punir. Il ne s'agit pas de cela, c'est infiniment plus profond, et peut-être indicible. Au fond, nous savons ce qu'ils ne savent pas, nous avons ce qu'ils n'ont pas. Et nous serions heureux de tout partager si seulement ils renonçaient comme nous à vouloir prendre ce qui nous est confié, mais ne nous appartient pas.
Je vais être jugé pour avoir fait l'apologie de la révolution décoloniale. (…) Lors d'un discours sur un camion dans une manifestation en novembre 2024, j'ai parlé d'amour et de fraternité sans frontières, de notre exigence de droit et de justice. Dans cette manifestation et tant d'autres, j'ai dit que nous étions résolument les héritiers des luttes anticoloniales pour l'indépendance, de celles et ceux qui ont caché les juifs durant la Seconde Guerre mondiale, résisté au nazisme et au fascisme. J'ai fait l'éloge de nos révolutions passées et à venir. En deux années de mobilisation, j'ai parlé dans des dizaines d'événements, manifestations, conférences, débats, interviews. Je n'ai pas su consigner toutes ces phrases, ces arguments, ces faits, témoignages, analyses. Ce qui m'est reproché consiste en une phrase, détachée de tout contexte, suspendue entre les guillemets de l'accusation, entre des articles numéro xy alinéa lambda du Code pénal. En effet, j'ai lancé : « Est-ce qu'on est d'accord pour continuer d'être ce déluge, ce Déluge d'Al-Aqsa, qui partout à travers le monde, inonde les rues, inonde les âmes, inonde les consciences, ce déluge qui déborde, ce déluge qui amène l'eau de la vie et qui fait pousser les graines de la résistance et de la libération ? ». Cette phrase semble remplir les critères de ce que le ministère de la justice français aurait à me reprocher. Pour ma part, je récuse le jugement d'un régime politique complice du génocide de mon peuple, qui continue à livrer des armes et à offrir l'impunité aux criminels de guerre sionistes.
1NDLR. Le 25 avril 2025, Olivier Hadzovic tue de 57 coups de couteau Aboubakar Cissé, un Malien de 22 ans, dans la mosquée de la Grand-Combe dans le Gard. Olivier Hadzovic a signé son acte dans une vidéo à la suite de son crime où il profère des propos islamophobes.
2Résistante algérienne, arrêtée par l'armée française, torturée, elle sera condamnée à mort en 1957, elle sera graciée par le général de Gaulle.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Dimanche 28 décembre 2025.
La semaine dernière, un communiqué signé du Haut conseil de la justice relevant du gouvernement du Hamas a annoncé la réouverture des tribunaux, en commençant par les tribunaux de première instance. Tous les procès en cours avant la guerre sont gelés, a précisé le communiqué. Ils reprendront plus tard, si la justice refonctionne un jour normalement. On commence à voir les effets de la destruction du système judiciaire par les Israéliens. Tout a disparu. Les tribunaux, les archives, tout ce qui se rapporte à l'enregistrement des propriétés, le cadastre…
Les conséquences sont très concrètes. Pendant la guerre, les Gazaouis qui voulaient partir ont vendu leurs biens. Mais comme le cadastre n'existait plus, envolé en fumée, les gens ont cherché des solutions de rechange. Ils ont fait des contrats chez des avocats. D'autres ont conclu des accords privés, sans aucun enregistrement juridique. Ils ont fait cela via des vidéos transmises par WhatsApp, où par exemple un propriétaire dit « Je m'appelle X, j'ai vendu ma voiture à untel, à telle date et pour telle somme ». Le vendeur et l'acheteur prévoient de régulariser la transaction le jour où le bureau des cartes grises rouvrirait. Si le vendeur est à l'étranger, souvent réfugié en Égypte, il peut signer à l'ambassade de Palestine une procuration pour déléguer la vente à quelqu'un qui est resté à Gaza. Les ambassades sont gérées par l'Autorité palestinienne, mais le gouvernement du Hamas à Gaza accepte ces procurations, pour faciliter la vie des gens.
Malheureusement, ces solutions alternatives ne sont pas toujours fiables. Elles ont donné lieu à de nombreuses falsifications. Beaucoup de gens ont ainsi vendu des voitures, ou d'autres biens, qui ne leur appartenaient pas. Dans de nombreux autres cas, les vendeurs étaient morts, décédés en exil ou tués dans les bombardements et les attaques israéliennes à Gaza. Il est alors difficile de prouver que la transaction a eu lieu. Ou bien ce sont les héritiers d'une personne disparue qui veulent vendre ses possessions, simplement pour survivre. Mais pour cela, il faut un acte de décès et un tribunal pour l'enregistrer et les reconnaître comme héritiers du défunt. Autant de choses impossibles jusqu'ici.
Enfin, la destruction des organismes financiers du Hamas complique encore les choses. Le Hamas gérait deux banques, des établissements qui n'étaient pas reliés au système bancaire international. Elles ont été détruites, avec tous leurs registres et leurs réserves en liquide. Pareil pour l'organisme de crédit qui respectait les principes de la loi islamique, détruit lui aussi. Résultat, entre autres exemples : des gens ont vendu des biens pour lesquels un crédit était toujours en cours, ce qui est impossible à prouver. Ou bien les sommes déposées par des gens qui étaient libérés sous caution dans le cadre d'une enquête judiciaire ont disparu.
Malgré tout, des exilés continuent à vouloir vendre les biens qui leur restent à Gaza. Il peut s'agir de terrains qui valent parfois beaucoup d'argent, jusqu'à 500 000 ou même un million d'euros. Et oui, à Gaza, des terrains peuvent atteindre des prix parisiens, et même les dépasser, s'ils sont bien situés, notamment dans le centre-ville de Gaza, en particulier sur l'avenue Omar Al-Mokhtar, les « Champs-Élysées de Gaza ». Ces terrains se situent évidemment en dehors de la « ligne jaune » des Israéliens, qui ont annexé de facto la moitié de la bande de Gaza. Mais justement, plus l'espace se rétrécit, plus les prix montent. Même si les bâtiments qui s'y trouvaient ont été détruits par les bombardements, ou dynamités par l'armée israélienne, c'est le terrain qui compte. Les vendeurs sont en général partis à l'étranger et n'espèrent plus revenir. Les acheteurs font le pari qu'ils seront toujours propriétaires, quel que soit l'avenir de Gaza.
Qui peut disposer de telles sommes, dans la situation actuelle ? Ce sont souvent de nouveaux riches, une classe créée par l'offensive israélienne. Des profiteurs de guerre, qui font partie des quelques grossistes de mèche avec les Israéliens, à qui l'armée a donné l'exclusivité de l'importation de nourriture et d'objets de première nécessité. Parmi les fortunes récentes, il y a aussi les « influenceurs », des gens qui ont lancé des cagnottes en ligne, soi-disant pour aider la population de Gaza, et qui ont tout gardé pour eux. Grâce à l'élan de solidarité internationale, leurs gains peuvent se chiffrer en millions de dollars.
Certains de ces acquéreurs cherchent à légaliser leurs achats à travers les ambassades de Palestine, mais celles-ci se méfient beaucoup des procurations. Elles ont reçu l'ordre de l'Autorité de les examiner avec la plus grande attention, à cause de ceux qui ont vendu des terrains dont ils n'étaient pas propriétaires. Le conseil des ministres de l'Autorité palestinienne a publié le 23 décembre un communiqué avertissant de « la manipulation, par des parties influentes au sein de la bande de Gaza, des registres des terres publiques et privées, ainsi que des tentatives de transfert de propriété de manière illégale ».
Les banques se montrent elles aussi très vigilantes sur les transferts, mais comment prouver que l'on est réellement le propriétaire d'un bien quand l'administration a disparu ? Avant, il y avait un site internet, il suffisait d'entrer un code pour voir si le terrain appartenait réellement au vendeur. Ce site avait été fermé pendant la guerre, il est en train d'être remis en service, mais la plupart des gens ne lui font pas confiance, ils craignent que les responsables du site ne manipulent les données, ou que le site ne soit piraté. Pour contourner les réticences des banques, certains ont recours aux cryptomonnaies. Des changeurs de Gaza les acceptent et les convertissent en dollars, parfois en cash, en prélevant bien sûr une commission importante.
Voilà dans quel chaos nous plonge la destruction de l'administration et de la justice à Gaza. Les Israéliens font tout pour empêcher les tentatives de rétablissement d'un semblant de légalité. Par exemple, ils ont bloqué les comptes de plusieurs avocats qui recueillaient les contrats de vente. Malgré cela, de nombreux Gazaouis victimes d'arnaques ont commencé à déposer des plaintes, à entamer des procédures. Mais pour le moment, les choses n'avancent pas. Comment faire quand on manque de papier pour les actes judiciaires, et de forces de police assez nombreuses pour faire appliquer d'éventuels jugements ? Le gouvernement du Hamas a donc décidé de rouvrir les tribunaux de première instance et même la cour d'appel, mais ce sont seulement des mots, car les juges n'ont nulle part où siéger.
Le gouvernement a aussi commencé à rouvrir les commissariats, du moins ceux qui tiennent encore debout, mais pour l'instant ils ne traitent que les petites arnaques ou les petits vols, ne pouvant envoyer des gens en prison faute de décision judiciaire. Les policiers essaient de régler ces affaires en employant la méthode traditionnelle des mokhtar, les chefs de clan : ils demandent à la famille de la personne qui a volé ou escroqué de rendre l'argent ou de donner des garanties de remboursement, et ils tentent des réconciliations entre familles.
La tâche est immense. Si l'on arrive à les mettre en place, les tribunaux feront face à des problèmes gigantesques à cause du nombre de morts, de disparus, d'orphelins. Problèmes de succession, de contrats de mariage, de ventes et d'achats. On ne voit pas comment survivre à ce « gazacide », en dépit des efforts du gouvernement. Soumis aux attaques quotidiennes de l'armée israélienne malgré le soi-disant cessez-le-feu, la majorité des Gazaouis sont toujours plongés dans la non-vie, une existence consacrée à la recherche de nourriture, de boisson et de bois pour cuisiner et se chauffer, sans vêtements d'hiver, sans médicaments, sans logement, sans même une tente pour abriter leur famille.
Les Israéliens n'entendent qu'une loi, celle du plus fort. Regardons tout ce qui s'est passé pendant la guerre jusqu'à maintenant. Les plus forts, des gangs souvent soutenus par l'armée israélienne, ont accaparé l'aide humanitaire en attaquant les camions. Puis il y a eu ce que j'ai comparé aux Hunger Games, les jeux de la faim, nom d'une série télévisée américaine montrant des jeunes se battant pour leur survie dans un univers dystopique. C'est exactement ce qu'il s'est passé chez nous avec ces centres de distribution où seuls les plus forts repartaient avec un sac de farine ou un colis de nourriture. Cet épisode reste le symbole de ce que notre société est devenue : 2,3 millions de personnes qui vivent sous la loi de la jungle.
La dernière résolution du Conseil de sécurité sur le Sahara occidental, adoptée le 31 octobre 2025, a été accueillie en Algérie, par une combinaison de critique officielle molle, de déni médiatique et, surtout, d'inquiétudes face à des pressions étatsuniennes qui s'esquissent.
La résolution 2797 (2025) du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU)1, adoptée le 31 octobre 2025, introduit une évolution notable dans le dossier du Sahara occidental. Les États-Unis, auteurs d'un projet initial ouvertement pro-marocain et prônant l'autonomie comme unique solution, ont accepté de l'édulcorer pour faire passer l'essentiel. La résolution finale réaffirme ainsi le principe d'autodétermination comme base juridique du processus onusien, tout en mettant explicitement en avant le plan d'autonomie marocain qui « pourrait représenter la solution la plus faisable ».
Cette inflexion politique ne modifie pas le statut du territoire, toujours considéré comme non autonome par l'ONU, mais elle oriente l'action diplomatique vers une solution négociée autour de l'autonomie. Si la résolution évoque un accord « mutuellement accepté », elle ne mentionne plus le référendum comme voie d'expression de l'autodétermination, principale revendication des Sahraouis, pourtant constamment réaffirmée dans les résolutions antérieures de l'ONU.
Si les médias algériens minimisent ou pratiquent le déni, le chef de la diplomatie algérienne, Ahmed Attaf, a mis en avant les efforts de l'Algérie pour reformuler la résolution préparée par les États-Unis, qui ont déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en contrepartie de la normalisation avec Israël.
Le discours officiel algérien évite toute critique directe à l'encontre de Washington, tout en se voulant rassurant vis-à-vis d'une opinion publique attachée au principe de l'autodétermination. L'Algérie, a affirmé le ministre des affaires étrangères sur la chaîne algérienne AL24 News, « était à deux doigts de voter pour la résolution » du Conseil de sécurité2. Mais le maintien, dans le préambule, de l'affirmation qu'une « autonomie véritable sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution des plus réalisables » a incité Alger à ne pas participer au vote.
Le représentant permanent algérien auprès des Nations unies, Amar Bendjama, a expliqué que l'Algérie a refusé de participer au vote pour marquer « sa prise de distance avec un texte qui ne reflète pas fidèlement et suffisamment la doctrine onusienne en matière de décolonisation »3.
Cette explication de la « chaise vide » est accueillie en Algérie avec scepticisme. Des analystes y voient surtout un souci de ne pas « froisser » les États-Unis et de défendre une diplomatie algérienne qui vit sur le capital, devenu lointain, de la guerre d'indépendance. Le lent effritement du soutien international au référendum d'autodétermination du Sahara occidental, y compris en Afrique où il était très élevé, en est une illustration.
Dans un pays où les médias sont aux ordres, c'est dans les réseaux sociaux que surgissent des interrogations sur l'échec possible d'un investissement politique, diplomatique et financier d'un demi-siècle dans le dossier du Sahara occidental, devenu au fil des années l'axe central de la politique extérieure du pays.
Certes, la résolution du Conseil de sécurité n'octroie pas le Sahara occidental au Maroc, mais la tendance imprimée au dossier par les États-Unis (la résolution a été approuvée par 11 voix, contre trois abstentions — la Russie, la Chine et le Pakistan — et l'absence de l'Algérie) va se renforcer dans les mois à venir.
Le vote du Conseil de sécurité a fait réapparaître en Algérie un courant minoritaire — qui a toujours existé au sein du régime — appelant à se débarrasser de l'affaire du Sahara occidental et des charges qu'elle impose au pays.
En mars 2003, l'ancien ministre de la défense, le général Khaled Nezzar (1937-2023), dont l'influence est restée grande au sein du pouvoir, avait défrayé la chronique en déclarant à La Gazette du Maroc que « l'Algérie n'a pas besoin d'un nouvel État à ses frontières (…) ». Il avait renvoyé la décision de débloquer les choses au président Abdelaziz Bouteflika : « Si le président de la République ne peut ou plutôt ne veut pas aller dans le sens du déblocage, l'armée ne pourra pas y faire face, elle est à la disposition du politique. »4
Le propos avait choqué et Nezzar avait essuyé quelques commentaires acerbes dans les médias. Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la communication, avait alors dénoncé des affirmations préjudiciables « aux intérêts diplomatiques du pays ». Il avait rétorqué que l'armée algérienne « participe substantiellement à la conception, la définition et l'exécution de la politique extérieure et de défense du pays ». Il avait également souligné que la question du Sahara occidental n'était pas une simple question de « politique étrangère », car elle s'appuie « sur un des socles fondateurs de la Révolution et de l'État algérien, qui est le droit à l'autodétermination et à l'indépendance. Elle se pose à nos frontières et devient ainsi un problème de sécurité nationale. »
Un rappel de l'orthodoxie qui avait été efficace. Khaled Nezzar, probablement recadré par ses pairs, n'a plus évoqué le sujet, mais le débat est revenu à la faveur de la dernière résolution du Conseil de sécurité. Ce courant « réaliste » s'est exprimé de nouveau par la voix de Noureddine Boukrouh5, deux fois ministre sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika et aujourd'hui à l'étranger, qui a estimé que les jeux étaient faits.
Dans un article titré « Le dernier quart d'heure » — expression maladroite qui renvoie en Algérie au discours de l'armée coloniale française6— et publié sur son site personnel, il estime que « le choix laissé au Polisario n'est plus entre le statut d'autonomie et l'indépendance, mais entre l'autonomie et le statut de terroriste, entre le plan marocain et rien du tout faute d'avoir pensé à élaborer un plan B. »7
Pour Boukrouh, le Front Polisario doit désormais être réaliste et renoncer à une « aléatoire République arabe sahraouie démocratique [RASD] » et accepter une « Région autonome du Sahara (RAS) réelle et viable ».
Il s'est attiré une réponse acerbe du chroniqueur Abed Charef dans un article intitulé « Noureddine Boukrouh, victime collatérale de l'effet Trump au Sahara occidental », publié le 28 octobre 2025 sur Al-hirak al-ikhbari. Pour Abed Charef, le vote du Conseil de sécurité ne change pas la donne :
Ce n'est pas à travers cette démarche que les États-Unis vont remodeler la carte de la région à leur guise. Pour une raison bien simple : il y a, en face, un peuple qui aspire à exercer son droit à l'autodétermination. Et ce peuple est soutenu par d'autres peuples, épris de liberté.
Une position conforme à l'orthodoxie algérienne.
Pourtant, dans sa conférence de presse du 18 novembre, Ahmed Attaf a confirmé qu'Alger n'était plus dans sa zone de confort habituelle de défense du principe de l'autodétermination par voie référendaire comme en témoigne sa disponibilité à soutenir une médiation entre le Maroc et le Front Polisario :
Compte tenu des données et des responsabilités qui lui incombent en tant que pays voisin des deux parties au conflit, l'Algérie n'hésitera pas à apporter son soutien à toute initiative de médiation entre le Front Polisario et le Maroc8.
Ce soutien est assorti de « conditions ». La médiation doit s'inscrire dans le
cadre des Nations unies, qu'elle adhère, dans sa forme et son contenu, aux principes d'une solution juste, durable et définitive à la question du Sahara occidental, tels qu'ils sont stipulés dans toutes les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, y compris la dernière résolution n° 2797.
Malgré le rappel de ces « conditions », cette évolution où l'Algérie jouerait un rôle de « facilitateur » laisse perplexe. D'abord, l'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, accusant le Maroc d'actions hostiles, ce qui ne la rend pas la plus apte à jouer aux facilitateurs. Plus fondamentalement, le « sujet » de la médiation, si elle se mettait en place, pourrait-il être autre que celui de l'autonomie mise en avant dans la résolution et que les États-Unis veulent passer comme un exercice effectif de l'autodétermination des Sahraouis ?
La question du rapport aux États-Unis est cruciale. L'Algérie fait face à des difficultés géostratégiques majeures. Elle a des situations difficiles à toutes ses frontières — Libye, Mali, Niger, Maroc —. Son « amitié » avec la Russie est troublée par des intérêts divergents au Sahel. Et la Chine commerce avec tout le monde, et même davantage avec le Maroc. Le plus grand pays d'Afrique fait donc l'objet d'une attention particulière des États-Unis.
L'ambassadrice étatsunienne à Alger, Elizabeth Moore Aubin, en poste depuis 2022, fait d'ailleurs preuve d'un activisme inhabituel. Depuis son arrivée, elle multiplie les déplacements en Algérie, y compris hors d'Alger, rencontre entrepreneurs, ONG, start-ups, élus locaux et étudiants — une présence publique rarement observée de la part d'un diplomate occidental dans le pays. Même lors des bombardements les plus intenses sur Gaza, elle n'a pas réduit son exposition médiatique, signe d'une diplomatie étatsunienne affirmée et déterminée.
Cet interventionnisme de Washington dans le dossier du Sahara occidental s'inscrit également dans un contexte de retour des pétroliers étatsuniens en Algérie. En août 2025, Occidental Petroleum a signé deux conventions avec l'Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (Alnaft) pour explorer les périmètres d'El Ouabed et Dahar dans le sud algérien. ExxonMobil et Chevron sont proches de finaliser un accord pour l'exploitation du gaz de schiste. Un article de Maghreb émergent relevait que « l'entrée d'acteurs américains sur les gisements de gaz non conventionnels en Algérie » pourrait, à défaut de sauver le plan onusien d'autodétermination, être un levier pour atténuer les pressions étatsuniennes9.
Le fonctionnement brutal des États-Unis crée cependant de l'incertitude. Les concessions algériennes dans ce domaine seront-elles une « transaction » suffisante pour atténuer les pressions d'une administration Trump pressée d'ajouter la question du Sahara occidental à son trophée de « faiseur de paix » ?
La vraie interrogation — et, pour certains, la véritable appréhension — porte sur l'usage que feront les États-Unis de cette résolution, qui donne un coup de pouce diplomatique au plan d'autonomie. À Alger, l'affirmation sur la chaîne CBS de Steve Witkoff, conseiller de Donald Trump pour le Proche-Orient, selon laquelle un « accord de paix » serait conclu entre l'Algérie et le Maroc « d'ici 60 jours » n'est pas passée inaperçue10. Elle a été très largement perçue comme le début des pressions annoncées. Attaf s'est empressé d'extirper l'Algérie du tête-à-tête avec le Maroc, projeté par le conseiller étatsunien :
Je pense qu'il y a eu confusion entre ce que tentent de faire les États-Unis dans le dossier du Sahara occidental et les relations algéro-marocaines. Je pense qu'il voulait parler de l'initiative américaine, en coopération avec l'ONU, de proposer un plan de résolution de la question sahraouie.
Christopher Ross, envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara occidental (2009–2017), tout en qualifiant la résolution du conseil de sécurité de « recul », a compris autrement : « La prédiction de Steve Witkoff (…) relève, je le crains, de l'utopie. » L'Algérie, a-t-il ajouté, « n'est pas réputée pour céder aux pressions ni pour pratiquer une diplomatie transactionnelle »11.
Anna Theofilopoulou, ancienne conseillère auprès de James Baker, lui-même ancien envoyé personnel au Sahara occidental du secrétaire général de l'ONU (1997-2004), est moins catégorique. Dans une déclaration au média espagnol El Indepediente, le 9 novembre 2025, elle se pose des questions sur le rôle de l'Algérie :
L'ancien régime algérien (…) était très dur, mais il savait ce qu'il faisait. (…) Maintenant, avec Tebboune, je ne sais pas. Je parlais avec un ami, et on riait de la perspective de voir Trump et Boulos, son conseiller pour le Sahara occidental, sur place. Il m'a dit : “Avant, j'aurais dit que les Algériens l'auraient dévoré au petit-déjeuner. Aujourd'hui, j'en suis moins sûr… ”
La résolution du Conseil de sécurité n'étant pas une reconnaissance de jure de la « marocanité » du Sahara occidental, la suite dépendra de l'action — ou non — des États-Unis envers l'Algérie et le Front Polisario, et de la capacité de ces derniers à résister aux pressions de l'administration Trump.
Le 17 novembre, le vote, troublant, de l'Algérie sur la résolution étatsunienne sur Gaza — alors que la Russie et la Chine se sont abstenues — suscite des doutes sur cette capacité. À Alger, certains interprètent ce vote — inhabituellement conciliant envers Washington — comme le signe d'une nouvelle configuration du rapport de force. Face aux critiques et aux dénonciations exprimées sur les réseaux sociaux — malgré les risques encourus dans un pays où une publication sur Facebook peut mener en prison —, la réaction officielle s'est faite très menaçante.
L'agence de presse officielle algérienne APS a rappelé, le 18 novembre, que la Constitution « fait de la politique extérieure un domaine réservé du président de la République, en sa qualité d'unique et seul artisan de la décision politique extérieure, au nom de la Nation algérienne ». Elle a dénoncé des « parties internes » qui se lancent dans une « tentative exécrable d'instrumentaliser la politique extérieure du pays au service de calculs politiciens étriqués ».
Le commentaire affirme que l'État national « ne permettra jamais que sa décision souveraine en matière de politique extérieure soit transformée en outil de marchandages politiques ou partisans, étroits dans leur portée comme dans leur vision ». Le message est clair : silence dans les rangs.
1Organisation des Nations unies, Sahara occidental : le Conseil de sécurité proroge le mandat de la Mission des Nations Unies (Minurso) jusqu'au 31 octobre 2026, sans le vote de l'Algérie, 31 octobre 2025.
2Riyad Hamadi, « Sahara occidental : Ahmed Attaf démonte la propagande marocaine », TSA Algérie, 3 novembre 2025.
3Riyad Hamadi, « Sahara occidental : pourquoi l'Algérie n'a pas participé au vote au Conseil de sécurité », TSA Algérie, 1er novembre 2025.
4« Khaled Nezzar : « l'Algérie n'a pas besoin d'un nouvel État à ses frontières » », Samir Sobh, La Gazette du Maroc, 10 mars 2003.
5NDLR.Noureddine Boukrouh a fondé en 1989 le Parti du renouveau algérien (PRA), d'inspiration salafiste, qu'il a présidé jusqu'en 1999. Sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, il a été nommé ministre à deux reprises. Après l'arrivée au pouvoir du président Abdelmadjid Tebboune, il a quitté l'Algérie.
6NDLR. « Le dernier quart d'heure » est une formule attribuée à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie (1956-1958). Lors d'une conférence en 1957, il l'utilisa pour affirmer que le Front de libération nationale (FLN) vivait son « dernier quart d'heure » et que la France allait « gagner dans la dernière ligne droite ».
7Noureddine Boukrouh, « Sahara occidental : le dernier quart d'heure », noureddineboukrouh.com, 19 octobre 2025.
8Riyad Hamadi, « Maroc — Sahara occidental : l'Algérie prête à soutenir une médiation sous conditions », TSA Algérie, 18 novembre 2025.
9Samy Injar, « Le gaz de schiste algérien dans l'équation du plan américain au Sahara occidental », Maghreb émergent, 22 octobre 2025.
10« Jared Kushner and Steve Witkoff's extended 60 Minutes interview », CBS, 19 octobre 2025.
11Christopher Ross, « A Step Back for Western Sahara », International Center for Dialogue Initiatives (ICDI), 7 novembre 2025.
Si elle permet l'arrêt des massacres, la sortie de guerre proposée par le président étatsunien n'augure rien de bon pour le peuple palestinien à Gaza et en Cisjordanie. Elle ne met pas un terme à la politique aventuriste d'Israël dans la région. Une réalité qui ne pousse pas pour autant les États de la région à revoir leur manière de traiter avec Donald Trump.
Commençons par dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas : le plan Trump, du nom du président étatsunien, ne vise pas à instaurer une paix durable dans la région. Il ne vise pas non plus à reconstruire Gaza, ni à servir les intérêts de sa population, ni à créer un État palestinien, ni à accorder aux Palestiniens, détenteurs légitimes de cette terre, les droits d'une citoyenneté pleine au sein d'un seul État binational, démocratique et laïc, répondant aux idéaux des systèmes occidentaux.
À court terme, ce plan vise à atteindre trois objectifs principaux : le premier est la libération des otages en échange d'un certain nombre de prisonniers palestiniens. Le deuxième objectif — qui a échoué entretemps — était pour Donald Trump de décrocher le prix Nobel de la paix. Le troisième, et sans doute le plus important, est de sauver la réputation d'Israël, entachée par deux ans de massacres dans les territoires occupés.
À moyen et long terme, le plan vise quatre objectifs. Le premier est d'établir l'hégémonie de Tel-Aviv sur la région, en rendant notamment obsolètes les frontières traditionnelles et en garantissant à Israël une liberté de mouvement pour frapper qui il veut, quand il veut et où il veut. Il bénéficiera pour ce faire d'une couverture logistique et de l'assistance de tous les pays de la région qui abritent des bases américaines ou qui entretiennent des relations militaires stratégiques avec les États-Unis.
Le deuxième objectif consiste à exploiter davantage les fonds du Golfe pour financer le Conseil de la paix qui serait présidé par Donald Trump1, la force de stabilisation internationale qui l'accompagnera et préparer le plan de développement économique de Trump pour Gaza, qui sera mis en œuvre par ce même conseil2. C'est sans doute à ce plan que le ministre des finances israélien, Bezalel Smotrich, faisait référence en septembre 2025, en qualifiant Gaza de « bonanza » de l'immobilier, c'est-à-dire une occasion en or pour un enrichissement facile et rapide. Smotrich avait alors déclaré qu'Israël avait mis en place des plans, en coordination avec les États-Unis, qui se trouvaient sur le bureau de Trump, en attente d'exécution. Une sorte de projet « Riviera + ». Un conseil consultatif économique nommé par Trump, toujours dans le cadre de son plan de paix, permettra de faire de Gaza une ville semblable aux cités miracles du Golfe, avec la participation de magnats venus du monde de l'immobilier et des affaires.
Le troisième objectif est l'élimination de toute forme de résistance dans les territoires occupés, la liquidation de la cause palestinienne et le déplacement forcé de la population qui ne peut pas être enrôlée comme main-d'œuvre dans les projets de construction de Trump et de ses collaborateurs. Le but est d'éradiquer l'idée même de la résistance dans la région et de parvenir à un changement de régime en Iran, à travers des stratégies d'isolement — international et régional — et de désarmement — direct ou en empêchant tout soutien politique et financier.
Quatrième et dernier objectif : normaliser la présence d'Israël dans la région et ses relations avec tous les pays arabes, en particulier l'Arabie saoudite. Il s'agit de fournir à cette dernière une porte de sortie pour revenir sur sa position ingénieuse faisant de la création d'un État palestinien la condition préalable de sa normalisation avec Israël.
Plusieurs États arabo-musulmans3 ont salué ce plan en essayant de mettre en avant, aux yeux de leurs populations, les objectifs réalisés : le cessez-le-feu, l'entrée de l'aide, le refus du déplacement forcé et de l'annexion, le retrait complet des forces israéliennes et la création d'un État palestinien. Cela n'empêche pas qu'ils soient conscients des objectifs cités plus haut. Ils sont toutefois contraints d'accepter le plan Trump, et même de faire pression sur le Hamas, ainsi que sur la résistance et sur l'Autorité palestinienne, afin qu'ils acceptent le plan Trump, au vu des exigences et des menaces, explicites ou voilées, qu'ils subissent eux-mêmes. On peut citer, à titre non exhaustif, le raid israélien contre Doha, le rappel sans cesse des difficultés économiques de l'Égypte, des problèmes que pose le barrage de la Renaissance dont l'Éthiopie vient de finir la construction, et qui risque d'affecter la part de l'Égypte des eaux du Nil, et les plaintes de Tel-Aviv contre Le Caire, auprès des États Unis, pour avoir posté dans le Sinaï un nombre de soldats et d'armements qui dépasse ce qui été prévu par les accords de paix de Camp David. Enfin, les États du Golfe n'oublient pas le discours de Donald Trump lors de son premier mandat (2017 – 2021) où il a évoqué un appel téléphonique avec le roi d'Arabie saoudite, Salman Ben Abdelaziz Al-Saoud, à qui il avait demandé de payer pour la protection américaine4. Sans quoi…
Pour traiter avec Trump, ces États arabo-musulmans suivent la même approche adoptée par les pays européens : ils le flattent, évitent de le contredire publiquement et ne lésinent pas sur les offrandes. Ils tentent ensuite de faire évoluer sa position, ou du moins de l'interpréter après coup à l'aune de leurs priorités : s'ils ne peuvent les réaliser, ils tentent au moins de sauver la face devant leur opinion publique.
Or, cette approche pose deux problèmes fondamentaux dans le contexte actuel. Lors de sa conférence de presse avec Donald Trump à la Maison Blanche le lundi 29 septembre 2025, Benyamin Nétanyahou avait défini les priorités d'Israël, à savoir : la libération des otages, le désarmement du Hamas et son éradication, le démantèlement de toute capacité militaire à Gaza, la garantie de la liberté de mouvement et du contrôle sécuritaire israélien sur Gaza et le maintien d'une présence militaire permanente autour de Gaza. Celles-ci sont stipulées de manière claire et sans équivoque dans les clauses du plan, auquel Trump affirme son soutien sans réserve. Les priorités des pays arabo-musulmans, si elles sont mentionnées dans le plan, sont en revanche vagues et ambiguës. Elles dépendent de négociations aux contours indéfinis, et sont conditionnées à la réalisation de tâches quasi impossibles à mettre en œuvre, comme la démilitarisation de Gaza. Leur évaluation est laissée à la discrétion du Conseil de la paix présidé par Trump, qui serait secondé par Tony Blair, l'ancien premier ministre britannique impliqué dans un nombre de scandales financiers, et un des acteurs de l'invasion de l'Irak en 2003.
Le second problème, plus important, mais aussi plus simple à comprendre, est que cette approche de flatterie et ces tentatives de séduction et d'interprétation se sont révélées vaines du côté européen, tant sur le dossier ukrainien qu'en matière de guerres commerciales et de droits de douane.
En réalité, la seule approche qui a porté ses fruits avec Trump jusqu'à présent est celle adoptée par la Russie : poursuivre ses propres objectifs sans accorder le moindre poids aux paroles et aux positions du président étatsunien, puis savourer les revirements successifs de ce dernier, qui lui ont valu le surnom de TACO de la part de ses opposants pour « Trump Always Chickens Out » (« Trump se dégonfle toujours »). Il en est de même côté chinois où la réciprocité est de mise face aux menaces économiques et commerciales, tout en signifiant être prête pour une confrontation militaire si nécessaire.
Ironiquement, Trump lui-même a recommandé d'adopter cette approche pour faire face aux actes d'intimidation. Il l'a préconisé lors de la fameuse entrevue avec le roi Abdallah II de Jordanie à la Maison Blanche en février 2025, où il l'a enjoint à accueillir les Palestiniens déplacés de Cisjordanie, après lui avoir rappelé les bienfaits des États-Unis envers son pays. Durant cette rencontre, Trump avait déclaré que, devant les tentatives d'intimidation du Hamas, il fallait poser des limites, car toute concession serait contreproductive.
Tout ceci ne devrait-il pas inciter les États arabes et musulmans à repenser leur méthode consistant à faire pression sur la résistance palestinienne pour qu'elle accepte le plan de Trump ? L'ouverture des « portes de l'enfer », comme ne cessait de menacer Trump, n'aurait-elle pas pu constituer pour les Palestiniens une occasion historique d'exploiter le soutien international croissant et sortir, par ces mêmes portes, de l'enfer dans lequel Israël les a plongés avec le soutien des États-Unis, depuis le 7 octobre 2023 ?
Maintenant que le Hamas a accepté la mise en œuvre de la première phase du plan — libération des otages en échange d'un cessez-le-feu, entrée de l'aide, libération d'un nombre important de prisonniers palestiniens et un retrait limité des forces israéliennes —, un sommet mondial s'est tenu à Charm El-Cheikh, à l'initiative de l'Égypte — auquel ni le prince héritier saoudien, ni le président des Émirats arabes unis n'ont participé —, pour obtenir une reconnaissance internationale de son rôle dans la région. Trump, qui n'a pas osé inviter les dirigeants arabes à signer son plan lors de sa présentation à Washington le 29 septembre, a saisi l'occasion de ce sommet pour promouvoir à la hâte et légitimer internationalement son plan machiavélique et ambigu d'un nouveau Proche-Orient. Il n'a pas hésité non plus à lancer des invitations au sommet égyptien, une démarche inhabituelle qui fait fi du protocole. Il ne serait pas surprenant qu'une démarche soit ensuite entreprise auprès des Nations unies pour faire adopter le plan de Trump, à l'image de la déclaration de New York de la France et de l'Arabie saoudite.
Rappelons que cette déclaration a servi de base pour introduire l'idée du désarmement du Hamas et de la réforme de l'Autorité palestinienne comme conditions pour toute action internationale future5, tout en omettant de demander des comptes à Israël pour les crimes qu'il commet.
Le problème de ces déclarations, tout comme celui des accords d'Abraham6, est qu'elles ne s'attaquent jamais aux problèmes de fond. Elles prennent l'avis de tout le monde sans prendre en compte celui des principaux concernés, les Palestiniens, ni même les inviter à participer. Elles tentent ensuite de manœuvrer habilement pour réaliser des desseins complexes, élaborés à des milliers de kilomètres de là où les choses se passent, afin d'instrumentaliser la communauté internationale ou régionale pour atteindre des objectifs très éloignés d'une solution juste au conflit, respectant l'équilibre des intérêts des parties et prenant en compte la réalité du terrain. Et l'on s'étonne ensuite que le conflit ne se résolve pas. De l'art de reprendre toujours le même modus operandi en s'attendant miraculeusement à un résultat différent.
1Ce Conseil de la paix rappelle l'idée du Conseil de tutelle qui avait accompagné la création de l'Organisation des Nations unies (ONU) et dont le rôle était de surveiller l'administration des territoires sous mandat, afin de les faire progresser vers l'autonomie ou l'indépendance. Ironique quand on pense aux conséquences du mandat britannique sur la Palestine.
2C'est la seule explication à l'élaboration de nouveaux plans à but lucratif qui ignorent le plan de reconstruction supervisé par l'Égypte en coordination avec l'ONU et diverses organisations concernées, et qui a été adopté lors du sommet extraordinaire de la Ligue arabe autour de la Palestine en mars 2025, et salué par l'ONU, l'Union européenne et même les États-Unis.
3Il s'agit des représentants de huit États arabes et musulmans : l'Arabie Saoudite, l'Égypte, les Émirats Arabes Unis, l'Indonésie, la Jordanie, le Qatar, la Turquie et le Pakistan avaient rencontré Trump durant l'Assemblée générale de l'ONU pour discuter son plan.
4« Trump : Saudis need to pay if they want US troops to stay in Syria », Al Jazeera, 4 avril 2018.
5Michael D. Shear, Steven Erlanger and Roger Cohen, « Behind Europe's Anguished Words for Gaza, a Flurry of Hard Diplomacy », The New York Times, 10 août 2025.
6Vivian Nereim, « Why Trump's Abraham Accords Have Not Meant Mideast Peace », The New York Times, 13 juillet 2025.
Amira Hass est une journaliste israélienne du quotidien de gauche Haaretz, installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Elle explique pourquoi aucune intifada n'a éclaté dans ce territoire occupé, et largement occulté, après le 7 octobre 2023. À l'inverse de ce qu'avaient imaginé les chefs du Hamas à Gaza. Entretien.
Philippe Agret. — Vous êtes basée à Ramallah, en Cisjordanie. Pourquoi, d'après vous, n'y a-t-il pas eu d'intifada en Cisjordanie après le 7 octobre, même s'il y a eu de violents affrontements armés dans le Nord ?
Amira Hass. — C'est une question cruciale, peut-être LA question à se poser, pas seulement parce que Yahya Sinouar et Mohammed Deïf1 imaginaient une révolte palestinienne majeure et une guerre régionale contre Israël après le lancement de leur grande attaque militaire. Cette question est valide, car la réalité créée par Israël à Gaza et en Cisjordanie avant le 7 octobre était insupportable.
Tout d'abord, je ne qualifierais pas d'intifada la présence de quelques dizaines de jeunes hommes armés dans les camps de réfugiés du Nord, prêts à être tués sur le champ.
Si l'on se réfère à la première intifada (1987-1993), elle désignait un soulèvement populaire, avec la participation de tous les milieux et, par conséquent, un mouvement dont la lutte armée n'était pas le moteur principal, voire pas du tout. Un mouvement qui supposait un état d'esprit de solidarité interne, de la coordination et un objectif clair. La résistance armée, elle, est toujours l'apanage d'un petit nombre et constitue un phénomène essentiellement masculin, du moins dans le contexte palestinien. L'objectif de ces groupes n'a d'ailleurs jamais été très clair.
Si l'on n'a pas vu davantage de groupes de jeunes hommes armés tirer ici ou là sur un poste militaire, un véhicule blindé ou un colon, cela tient d'abord à l'état des forces des deux organisations qui ont financé et encouragé l'armement des jeunes : le Hamas et le Djhad islamique. Ils étaient actifs dans le Nord, mais moins dans le reste de la Cisjordanie.
Ensuite, malgré la gloire tissée autour de ces groupes et les sentiments de compassion envers chaque martyr, j'ai tendance à croire que la plupart des habitants de Cisjordanie doutaient de l'efficacité de leurs actions.
P.A. — Pourquoi ?
A.H. — Il y a un tabou dans la société palestinienne : critiquer les opérations armées et les martyrs. Donc le ressentiment et la colère vis-à-vis des groupes armés dans les villes et les camps de réfugiés — dont Israël a détruit bâtiments et infrastructures et déplacé environ 40 000 habitants — ne sont ni évoqués ni rapportés publiquement.
Mais je suppose que ces critiques circulent sous le manteau et sont connues. Dans le camp de réfugiés de Balata, à Naplouse, les services de sécurité de l'Autorité palestinienne, en relation avec des membres du Fatah (ce sont parfois les mêmes personnes), ont réussi à convaincre les hommes armés de quitter le camp — s'ils venaient de l'extérieur — ou de remettre leurs armes. La population a accepté la logique d'une telle position.
P.A. — Pourquoi n'a-t-on pas vu de soulèvement populaire et non violent comme alternative à la lutte armée ?
A.H. — La réalité des accords d'Oslo a déconnecté l'occupé de l'occupant en plaçant une entité tampon entre les deux : l'Autorité palestinienne (AP). Pour lancer un projet de désobéissance civile de masse, il faut d'abord appeler à la rupture des liens bureaucratiques et sécuritaires entre l'entité tampon et l'occupant. Autrement dit, exiger de l'Autorité palestinienne qu'elle agisse différemment. D'innombrables demandes et plusieurs résolutions du conseil central de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) réclamant la fin de la coopération sécuritaire avec Israël, n'ont jamais été entendues ou mises en œuvre par Abou Mazen [Mahmoud Abbas] et sa cour.
La dimension bureaucratique de la coopération palestinienne avec Israël est encore plus difficile à contester ou à stopper, car elle touche aux besoins fondamentaux des citoyens : obtenir une pièce d'identité, enregistrer les naissances, partir à l'étranger, ouvrir une entreprise et un compte bancaire, importer et exporter, etc. Une telle rupture exige une planification minutieuse, une décision commune et la volonté de l'ensemble de la population de se préparer en amont à d'énormes sacrifices au quotidien. Il y a quelques années, Qadura Farès, cadre du Fatah et ancien prisonnier — apprécié et vénéré par la base, mais souvent en disgrâce auprès des dirigeants — avait conçu un ambitieux plan de désobéissance civile de masse, mais il n'a manifestement jamais réussi à convaincre de sa faisabilité.
Durant les 30 années d'existence des zones A et B, les Palestiniens ont joui d'un certain « répit » face à l'occupant : certes dans des zones restreintes et pour des périodes limitées. J'appelle cela la « logique des bantoustans ». Elle a habitué les gens à un confort limité et à une normalité limitée, qu'ils n'étaient pas disposés à abandonner.
Enfin, les enclaves palestiniennes conçues par Oslo et Israël, toujours plus dispersées, toujours plus réduites, ont fragmenté la vie quotidienne sous une domination étrangère hostile : chaque ville ou village vit différemment cette expérience et trouve, ou pas, ses propres moyens de collaborer ou de résister. Ce fut très visible lors du mouvement de résistance contre le mur de séparation, au début des années 2000 : organisées par chaque village en son nom, les manifestations n'étaient pas exclusivement palestiniennes. On pouvait compter avec la présence et le soutien de militants internationaux et israéliens. Il est difficile d'imaginer aujourd'hui l'élaboration d'une stratégie unifiée à l'échelle de toute la Cisjordanie. La solidarité interne est affaiblie.
P.A. — Il semble qu'une partie de la population palestinienne se soit sentie trahie ou abandonnée par ses dirigeants ?
A.H. — Les « dirigeants » palestiniens n'ont évidemment aucun intérêt pour une nouvelle stratégie. Ils sont devenus une nomenklatura, qui identifie la « cause nationale » à sa propre stabilité et à son bien-être. Les cercles élargis autour du noyau de cette nomenklatura — c'est-à-dire les fonctionnaires et les milieux d'affaires — dépendent de lui et ne peuvent se permettre, ou n'osent pas, s'en détacher.
Il existe par exemple une institution officielle, la Commission de résistance à la colonisation et au mur. Elle est principalement composée de militants du Fatah rémunérés par l'Autorité. Elle collecte des informations, dispose d'avocats qui représentent les citoyens dans les affaires de spoliation des terres [par Israël], et organise des manifestations de solidarité et de protection avec les communautés menacées par les colons et la bureaucratie de l'occupation.
S'il n'y a aucune raison de douter de la sincérité des individus impliqués — exposés aux tirs des soldats, à la violence des colons et aux arrestations —, ils n'ont pas reçu l'adhésion des masses. Au contraire, leur identification au Fatah et à l'Autorité ne leur attire aucune sympathie de l'opinion publique. Ils sont inconnus, à l'inverse de ces jeunes qui ont été tués par l'armée israélienne et dont les portraits géants — munis d'armes impressionnantes — sont placardés partout.
De fait, la brutalité de la répression israélienne contre toute tentative de résistance est effrayante. Indépendamment de toute forme de résistance ou d'opposition, cette brutalité est plus intense et généralisée qu'auparavant. Surtout sous cette coalition d'extrême droite et depuis le 7 octobre. Pour résister de manière proactive, le collectif palestinien a besoin de croire en son efficacité, d'avoir des dirigeants dignes de confiance, à l'écoute du peuple et capables de le guider avec un objectif commun clair.
Tout cela manque. Les sondages peuvent bien faire dire aux Palestiniens qu'ils sont favorables à la lutte armée et que c'est la seule façon de parvenir à une solution, mais en pratique leurs choix personnels démontrent le contraire. Je vois des parents s'efforçant d'éloigner leurs enfants des affrontements près des postes militaires, ou de les envoyer étudier à l'étranger, même s'ils soutiennent idéologiquement la lutte armée.
P.A. — De nouvelles formes ou de nouveaux espaces de résistance émergent-ils en Cisjordanie depuis le 7 octobre ?
A.H. — Avant de voir émerger de nouvelles formes de résistance, un bouleversement majeur dans la politique interne palestinienne est nécessaire. Sous forme de renaissance d'une OLP désormais obsolète ? D'une OLP entièrement neuve ? De changement impulsé par la diaspora ? D'initiative palestinienne inclusive [englobant les Palestiniens dits de « 1948 »] ? Chacune de ces options a ses avocats ou est associée à certaines initiatives intellectuelles, ce qui a minima nous indique combien la population aspire à un changement politique. Mais il va sans dire que c'est aux Palestiniens de décider.
En tout cas, à l'heure où le génocide perpétré par l'État israélien à Gaza se poursuit, la sensation d'incompétence et de paralysie politiques est plus forte que jamais, à l'opposé de l'ambiance victorieuse des premiers jours après le 7 octobre et des slogans que l'on entendait dans la diaspora palestinienne et en Cisjordanie.
P.A. — Quel est l'impact de l'accélération de la colonisation et de la violence des colons depuis le 10 octobre ? Comment percevez-vous les (nouvelles ?) stratégies israéliennes de colonisation ?
A.H. — Vivre sous l'occupation et la colonisation éternelles est une forme de résistance permanente. Parce qu'il s'agit d'un mode de vie organique ni organisé ni planifié. On parle de soumoud.2. Comme l'objectif d'Israël a toujours été d'accumuler « le plus de terres avec le moins de Palestiniens possible », la détermination des communautés d'éleveurs et d'agriculteurs à rester sur leurs terres et la capacité à assurer une certaine normalité dans les zones A et B, ont été phénoménales.
Mais le gouvernement actuel et ses milices semi-officielles de gangs de colons ont réussi à briser le soumoud dans de larges régions de Cisjordanie, à expulser une soixantaine de communautés et empêcher des dizaines de villages d'accéder à leurs terres cultivées ou aux pâturages.
Les méthodes ne sont pas vraiment nouvelles, mais les « jeunes des collines »3 et la construction parfaitement organisée et planifiée d'avant-postes par des bergers violents sont venus assister la bureaucratie de l'occupation : cette dernière a toujours cherché à « nettoyer » la plus grande partie de la Cisjordanie de toute présence palestinienne, mais elle le faisait « trop lentement ». Le processus s'est désormais accéléré.
Par ailleurs, les colons et leurs instances non gouvernementales, dirigés et inspirés par le Gauleiter de Cisjordanie, Betzalel Smotrich, mènent une guerre sur plusieurs fronts contre les Palestiniens qui parvient à briser la « logique du Bantoustan ». Personne n'est en sécurité nulle part.
P.A. — Pouvez-vous détailler cette guerre multifrontale ?
A.H. — Les recettes de l'Autorité palestinienne sont ouvertement pillées. Smotrich, le ministre des Finances, interdit tout simplement le transfert des revenus — sous forme de taxes douanières sur les importations palestiniennes transitant par les ports israéliens — au trésor public de l'Autorité palestinienne.
Les sources d'eau sont systématiquement détournées par l'État et les colons. Depuis octobre 2023, l'armée bloque villes et villages au moyen de grilles de fer flambant neuves, entravant la liberté de circulation encore plus qu'avant. Répondant à une revendication constante des colons : circuler « en sécurité » sur les routes de Cisjordanie.
En outre, on assiste à une vague sans précédent de vols et de « confiscations » d'argent liquide et d'or chez les habitants, perpétrés par des soldats dépêchés par leurs commandants lors d'incursions à toute heure du jour et de la nuit. Ce, alors même que la population a déjà dépensé le plus gros de ses économies, car, contre l'avis même des militaires, le gouvernement empêche des dizaines de milliers de Palestiniens de retourner travailler en Israël. Pour la troisième année consécutive, l'armée interdit à des milliers d'agriculteurs de récolter leurs olives — une source importante de revenus et une manifestation collective, à la fois nationale et émotionnelle, de continuité et d'appartenance à la terre.
Sans oublier les arrestations massives et les détentions, dont les conditions sont devenues épouvantables : famine, humiliation, surpopulation carcérale propice aux maladies de peau, privation des livres et du matériel d'écriture, interdiction des visites familiales… Les prisons sont le lieu où les sadismes d'État et individuel convergent et se manifestent le plus ouvertement.
Partout, les Palestiniens sont désormais exposés aux caprices des soldats et des colons, ainsi qu'à la cruauté calculée des responsables et des institutions en charge. Rien d'étonnant à ce que la population craigne qu'une fois qu'Israël en aura « fini » avec Gaza, il lance des expulsions massives, voire une politique de génocide, en Cisjordanie.
P.A. — Comment percevez-vous le rôle de l'AP, à la fois force de collaboration et de répression contre son peuple et néanmoins obstacle aux tentatives d'annexion d'Israël ?
Amira Hass — Il est important de distinguer l'AP en tant que prestataire de services à la population, en tant que direction nationale, et en tant qu'entité politique visant à accéder au statut d'État. De nombreux individus et acteurs de l'Autorité sont d'honnêtes soutiens de famille résolus à servir leur communauté. Le détournement des revenus de l'AP par Israël a réduit leurs salaires de moitié, voire des deux tiers, depuis plusieurs années déjà. Ce qui a évidemment des répercussions personnelles et professionnelles et affecte leur volonté de bien faire leur travail.
Il est d'ailleurs remarquable que le secteur public continue de fonctionner et de fournir des services, aussi modestes et insatisfaisants soient-ils. Quant aux institutions elles-mêmes, leur fonctionnement varie d'un endroit à l'autre, il peut être minimal, notamment en raison des contraintes budgétaires, tandis qu'ailleurs certains secteurs sont minés par la politique interne — comme le système judiciaire.
Les accords d'Oslo ont dégagé Israël de toute responsabilité envers le peuple qu'il continue d'occuper, et l'Autorité doit remédier au mal que cause Israël : qu'il s'agisse d'aider les personnes déplacées, les familles démunies, les blessés ou simplement ceux qui souffrent d'hypertension artérielle en raison d'une réalité insupportable et du stress permanent. Jusqu'à aujourd'hui, l'AP paie les frais des patients gazaouis venus se faire soigner en Cisjordanie avant le 7 octobre. Elle paie leur hébergement et leurs soins. Elle paie aussi l'eau potable qu'Israël a dû fournir [sous la pression internationale] à Gaza. De petites quantités qui constituent désormais la seule eau potable disponible sur place.
À cet égard, on ne peut pas dire que l'Autorité travaille contre son propre peuple. En revanche, c'est le cas lorsqu'on examine son rôle de direction politique nationale. En l'absence d'élections ou de « sang neuf », elle se caractérise par une sclérose d'idées et d'actions. En tant que nomenklatura, elle est incapable de s'affranchir de ses intérêts personnels et, par conséquent, de prendre la moindre initiative de changement ou de désobéissance civile vis-à-vis des Israéliens. Dans certains cas, sa promptitude à suivre les diktats israéliens relève d'une véritable collaboration, je parle ici de collaboration bureaucratique.
P.A. — Et la collaboration sécuritaire ?
A.H. — J'ignore si, et dans quelle mesure, l'Autorité parvient, souhaite ou peut déjouer des attaques armées contre des Israéliens. En revanche, elle devrait avoir le droit, à mon avis, de s'opposer aux actions qui facilitent les campagnes de destruction et les expulsions massives par Israël. Mais elle préfère utiliser ses services de sécurité pour intimider et étouffer les critiques internes et le libre débat. Étant donné qu'il s'agit d'une nomenklatura — avec ses phénomènes évidents de népotisme, les salaires élevés et les avantages qui vont avec, son hostilité au recours à la lutte armée — par ailleurs sensée — est jugée comme un signe de corruption, sinon de trahison, par la population.
P.A. — Malgré la dernière vague de reconnaissances de l'État de Palestine, que reste-t-il de la « solution à deux États » ?
A.H. — Nous faisons une erreur en continuant à parler de « solution ». Dans les processus historiques, la question est de savoir ce que l'on fait afin de garantir que la prochaine phase sera meilleure pour le peuple. Les retardataires qui reconnaissent aujourd'hui un État palestinien semblent ignorer la réalité de l'annexion de facto par Israël de la majeure partie de la Cisjordanie et la menace des expulsions massives.
Mais je voudrais être positive : faisons pression sur ces pays et leurs dirigeants pour qu'ils imposent des sanctions à Israël pour que ce dernier commence par démolir les quelque 300 avant-postes déjà érigés, comme une première étape avant le démantèlement progressif des colonies.
Il faut réaffirmer l'axiome selon lequel toutes les colonies sont illégales. Il faut rejeter l'affirmation selon laquelle elles sont « irréversibles », car cela signifie que nous acceptons et soutenons la dépossession quotidienne et permanente des Palestiniens.
Une fois que le processus de négociation aura repris, l'État de Palestine pourrait accepter que des Israéliens juifs restent à l'intérieur de ses frontières. Mais à condition que les anciennes colonies soient ouvertes à tous et pas seulement aux Israéliens juifs ; que les propriétaires fonciers — y compris les communautés locales dont les terres sont publiques et non privées — soient indemnisés pour les terres volées ; que les colons violents soient expulsés ; et que l'État d'Israël garantisse que ceux qui restent ne formeront pas une cinquième colonne. Une reconnaissance dénuée de sanctions immédiates et audacieuses contre Israël n'est qu'un vœu pieux.
P.A. — Pour terminer sur une note plus personnelle, comment se passe le travail d'une journaliste israélienne en Cisjordanie depuis le 7 octobre ?
A.H. — La situation est plus frustrante que jamais : il y a trop d'événements majeurs et dangereux, trop d'incidents, d'attaques et de résolutions gouvernementales [israéliennes] qu'il faut couvrir sérieusement et minutieusement. Et les lecteurs [israéliens], plus que jamais, refusent de connaître et de comprendre le contexte général.
1NDLR. Yahya Sinouar, chef du Hamas dans la bande de Gaza, puis leader du mouvement islamiste après l'assassinat d'Ismaïl Haniyeh en août 2024. Considéré comme le cerveau des attaques du 7 octobre 2023. Tué le 16 octobre 2024 par l'armée israélienne à Rafah. Mohammed Deïf, chef militaire du Hamas. Tué le 13 juillet 2024 par l'armée israélienne à Al Mawasi, près de Khan Younès.
2Difficilement traduisible, le terme soumoud exprime le fait de « tenir bon ».
3Les « jeunes des collines » sont un mouvement de jeunes colons ultra radicaux.
La reconnaissance d'un État palestinien par plusieurs pays occidentaux est présentée comme le point fort de la prochaine réunion de l'Assemblée générale de l'ONU à New York, du 9 au 23 septembre 2025. En réalité, la France et l'Arabie saoudite chercheront à convaincre l'ensemble des États membres des Nations Unies de se rallier à une déclaration posant les principes de règlement du « conflit israélo-palestinien ». Un texte qui pourrait sceller l'abandon du droit international concernant la Palestine.
Il y a plus d'un an, dans son avis historique du 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a rappelé les éléments essentiels du droit international s'agissant de l'occupation par Israël du territoire palestinien, y compris Gaza. Donnant suite à cet avis, l'Assemblée générale des Nations unies (AGNU) a adopté, le 18 septembre 2024, une résolution engageant les États à adopter des mesures de sanction contre Israël afin de l'obliger à se retirer du territoire palestinien occupé, et ceci dans le délai d'un an, soit en septembre 2025. Par ailleurs, dans ses ordonnances relatives à Gaza, la Cour rappelait les obligations de tous les États Parties à la Convention sur le génocide aux fins de prévenir et de ne pas se rendre complices d'un génocide. Fin septembre 2024, le cadre était donc clairement posé aux Nations unies, sur la base d'une analyse objective du droit international. Mais plusieurs inflexions sont rapidement apparues.
D'abord, la majorité des États s'est abstenue de prendre les mesures exigées. Puis, l'Assemblée générale a décidé de soutenir une conférence internationale (résolution 79/81 du 3 décembre 2024) dont la présidence sera assurée par la France et l'Arabie saoudite. Enfin, au lieu d'accentuer ses demandes de sanctions face à un génocide mis en œuvre, notamment, par la privation de biens essentiels à la survie, l'Assemblée générale s'est contentée de demander à la CIJ un nouvel avis sur l'entrave à l'aide humanitaire sans même mentionner le génocide (résolution 79/232 du 19 décembre 2024). En présence de résolutions extrêmement décevantes, on pouvait s'attendre aux résultats de la Conférence de New York, présidée, fin juillet 2025, par la France et l'Arabie Saoudite, et à laquelle n'ont pourtant participé ni Israël ni les États-Unis. Ces résultats frappent tout de même par leur potentiel de subversion du droit rappelé par la CIJ en 2024.
Le texte avancé sous la présidence française et saoudienne de la Conférence de New York annonce les principes de règlement du « conflit israélo-palestinien ». Cette « déclaration sur le règlement pacifique de la question de Palestine et la mise en œuvre de la solution des deux États » est aussi soutenue par les États ou organisations régionales ayant animé les « groupes de travail » de la Conférence. Se sont donc déjà ralliés à cette déclaration 15 États1, ainsi que la Ligue des États arabes et l'Union européenne. Tout l'enjeu est désormais, pour la France et l'Arabie saoudite, d'obtenir de l'ensemble des États membres des Nations unies qu'ils approuvent la déclaration, comme en témoigne la lettre adressée par la France et l'Arabie saoudite aux délégations étatiques à New York le 29 juillet 20252.
C'est bien sûr la « solution à deux États » qui est promue dans ce document. Mais la nature de l'État palestinien qu'il est question de soutenir rend cette solution plus qu'incertaine. Saluant les engagements récemment pris par le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, la déclaration souligne en effet que la Palestine « n'a pas l'intention de devenir un État militarisé ». Dans ce contexte, c'est un processus de « désarmement, démobilisation et réintégration » (DDR) qui doit être mené à bien, dans lequel le Hamas devrait remettre ses armes à l'Autorité palestinienne (§ 11 de la déclaration). D'un point de vue politique, il s'agit aussi d'écarter le Hamas du pouvoir à Gaza puis, après un cessez-le-feu, d'organiser des élections démocratiques dans le délai d'un an. Pourtant, la « compétition démocratique » envisagée ne serait soutenue que si elle s'organise « entre acteurs palestiniens engagés à respecter le programme politique et les engagements internationaux de l'OLP » (§ 22 de la déclaration). Sous couvert d'une aide à l'émancipation palestinienne, le texte soutient en réalité la création d'un État palestinien démilitarisé, qui sera donc soumis à l'expansionnisme israélien. Les expressions politiques autorisées dans le cadre des élections espérées seraient également limitées, de même, d'ailleurs, que les choix de politique économique que pourrait retenir le prétendu « État » de Palestine.
Car s'il est question de « promouvoir le développement économique de la Palestine », ce sera pour « faciliter le commerce » et « améliorer la compétitivité du secteur privé palestinien » sur la base d'une révision du Protocole de Paris relatif aux relations économiques, conclu dans le cadre du processus d'Oslo (§ 27 de la déclaration). L'assistance internationale, présentée comme relevant de « donateurs », devrait permettre à l'Autorité palestinienne de « mettre en œuvre son programme de réformes ». Ces « réformes crédibles » devront mettre l'accent « sur la bonne gouvernance, la transparence, la viabilité des finances publiques, la lutte contre l'incitation à la violence et les discours de haine, la fourniture de services, l'environnement des affaires et le développement » (§ 21 de la déclaration). Ces formules résonnent bien comme un programme libéral, obérant les choix souverains de l'État à venir et exigeant — de manière apparemment incongrue, mais en réalité significative — un contrôle sur la liberté d'expression.
Dans la même veine, résolument inquiétante, le texte envisage la fin de l'action de l'UNRWA, l'Agence onusienne en charge des réfugiés palestiniens, puisque celle-ci devrait « remettre ses “services publics” dans le territoire palestinien aux institutions palestiniennes dûment habilitées et préparées ». Ceci interviendra « lorsqu'une solution juste au problème des réfugiés » aura été trouvée (§ 14 de la déclaration), dans un « cadre régional et international apportant une aide appropriée au règlement de la question des réfugiés, tout en réaffirmant le droit au retour » (§ 39 de la déclaration). La formule, particulièrement floue, n'envisage pas de mettre en œuvre ou faciliter le droit au retour. Elle ne vise probablement que la compensation due en cas de non-retour, sur la base de la résolution 194 de l'Assemblée générale de décembre 1948.
Cet ensemble de principes semble bien soutenir en partie l'agenda israélien, qui, comme le souligne Monique Chemillier-Gendreau dans son dernier ouvrage, est de « rendre impossible un État palestinien »3. Il s'agit de rendre impossible un État souverain, en soutenant une entité sous contrôle, un État privé des attributs essentiels de la souveraineté. D'ailleurs, en matière sécuritaire, l'État à venir devra, « dans le rejet constant de la violence et du terrorisme », « travailler à des arrangements de sécurité bénéfiques pour toutes les Parties », en l'occurrence Israël (§ 20 de la déclaration). C'est donc le prolongement de la coopération sécuritaire de l'Autorité palestinienne avec Israël qui conditionnera le déploiement de la « mission internationale temporaire de stabilisation » annoncée dans la déclaration. Cette mission, comprenant des forces armées, viendrait faciliter le respect du cessez-le-feu et de l'accord de paix à venir, en apportant des « garanties de sécurité à la Palestine et à Israël » (§ 16 de la déclaration). Elle devrait être mandatée par le Conseil de sécurité, ce qui apparaît totalement illusoire et omet le rôle que pourrait tenir l'Assemblée générale dans le déploiement d'une opération visant à forcer le siège de Gaza.
Tels sont les principes qui sont présentés à l'ensemble des États membres de Nations unies : ils relèvent d'une ingénierie politique vouée soit à l'échec, soit à la soumission.
Mais une version encore plus radicale de ce programme, annonçant l'effacement des responsabilités d'Israël, est également présentée par plusieurs États lançant, fin juillet 2025, un « Appel de New York ». Il s'agit d'une brève déclaration de quinze États occidentaux, parmi lesquels on trouve étonnamment l'Espagne, l'Irlande et la Slovénie4. Cet appel vient, de manière quasi indécente, effacer la réalité des crimes commis par Israël et stigmatiser la lutte armée palestinienne.
L'appel commence par une référence au 7 octobre 2023, les États condamnant « l'odieuse attaque terroriste antisémite perpétrée ». Ils reprennent ainsi d'emblée la rhétorique israélienne, assimilant la lutte armée palestinienne à une entreprise visant, par nature, les juifs. S'agissant de la situation humanitaire contemporaine à Gaza, les États se limitent en revanche à exprimer « une vive préoccupation », sans imputer à quiconque la responsabilité « du nombre élevé de victimes civiles » (sic). Ce qui est soutenu immédiatement, pour Gaza, est beaucoup plus favorable à Israël que l'accord de cessez-le-feu pourtant présenté par les États-Unis au printemps 2024, et validé par le Conseil de sécurité avant d'être rompu par Israël en mars 2025. Les quinze États de l'appel de New York se contentent d'exiger « un cessez-le-feu immédiat, la libération immédiate et inconditionnelle de tous les otages détenus par le Hamas et la restitution de leurs dépouilles, ainsi que la garantie d'un accès humanitaire sans entraves ». Il n'est pas ici question d'échanges de prisonniers, ni du retrait de la bande de Gaza par Israël ou de la fin du siège génocidaire. Il s'agit plutôt d'une demande de reddition, teintée de considérations humanitaires, puisque le « jour d'après » à Gaza devra comprendre « le désarmement du Hamas ».
En définitive, l'appel de New York n'est pas un appel à la reconnaissance de la Palestine, dont on peut rappeler qu'elle est déjà reconnue par 148 États et considérée comme un État non membre de l'ONU depuis 2012. Il s'agit, littéralement, d'un appel à la normalisation, c'est-à-dire à la reconnaissance d'Israël par ceux des États qui ne l'ont pas encore formellement reconnu. Les quinze signataires affirment sans ambiguïté, en fin de texte, appeler « les pays qui ne l'ont pas encore fait à établir des relations normales avec Israël et à exprimer leur volonté d'entamer des discussions concernant l'intégration régionale de l'État d'Israël ». Les relations avec Israël doivent donc être « normales », alors même que des sanctions ont été soutenues, comme on l'a rappelé, par la CIJ puis l'Assemblée générale, en raison des violations patentes de normes fondamentales du droit international par cet État. Ces violations devraient plutôt conduire à envisager d'exclure Israël de l'ONU ou des travaux de son organe plénier. Dans l'appel, le soutien à la Palestine est, à l'inverse, étroitement conditionné aux engagements pris par Mahmoud Abbas qui sont dûment rappelés, comme dans la déclaration de New York évoquée ci-dessus. Les États « saluent » ainsi :
les engagements pris (…), à savoir : (i) condamner les attaques terroristes du 7 octobre (ii) appeler à la libération des otages et au désarmement du Hamas (iii) mettre un terme au système de versements aux prisonniers (iv) réformer le système éducatif (v) demander l'organisation d'élections dans l'année à venir pour insuffler un renouvellement des générations et (vi) accepter le principe d'un État de Palestine démilitarisé.
Dans l'appel, comme dans la déclaration, toute référence au génocide en cours est proscrite. Il n'y est même jamais question des ordonnances de la CIJ visant Israël ou l'Allemagne, et rappelant tous les États Parties à la Convention de 1948 à leurs obligations de prévenir ou de faire cesser le génocide.
La validation par l'Assemblée générale des Nations unies de la déclaration de New York scellerait donc une nouvelle trahison de la Palestine. Basée sur l'illusion prolongée d'une possible acceptation par Israël d'un État palestinien, elle préconise aussi une méthode éculée, celle de la négociation bilatérale sous influence occidentale. Il s'agit en effet de « soutenir la conclusion et la mise en œuvre d'un accord de paix entre Israël et la Palestine (…) conformément au mandat de Madrid, notamment le principe de l'échange de territoires contre la paix » (§ 7 de la déclaration). En l'absence de négociations entre les Parties, c'est la reconnaissance conditionnée de la Palestine qui devrait initier la solution politique promue (§ 25 de la déclaration).
Mais doit-on finalement parler d'illusion ? À ce stade génocidaire de l'oppression des Palestiniens, il ne s'agit plus seulement « d'illusions néfastes »,, mais d'un « aveuglement volontaire » prospérant sur une « ambiguïté entretenue » de soutien à la Palestine, des tendances déjà dénoncées par Monique Chemillier-Gendreau5, et qui ne trompent plus. Le projet franco-saoudien est bien la dernière étape, à ce jour, de la « guerre contre la Palestine » décrite par l'historien Rashid Khalidi6. En plus de l'effacement des obligations de prévenir et faire cesser le génocide, les sanctions devant être adoptées par les États pour mettre fin à l'occupation sont minimisées (§§ 32 et 33 de la déclaration). Et si le droit à l'autodétermination est bien évoqué dans la déclaration (§§ 25 et 30), son essence est profondément affectée par l'ingénierie retenue : pas de souveraineté politique ni économique pour l'État à venir, pas de capacités de défense, mais un système de police visant à assurer la sécurité d'Israël. C'est le prolongement d'Oslo, c'est-à-dire la garantie de l'inexistence d'un gouvernement palestinien indépendant. Certes, le projet ne consacre pas directement l'expansionnisme israélien ni le génocide de Gaza : c'eût été impossible. Mais il n'envisage jamais la responsabilité juridique d'Israël. En somme, on peut sérieusement affirmer que les promoteurs de la Conférence de New York ont cherché à effacer l'acquis judiciaire de l'année 2024. Ils n'ont pas plus l'intention de favoriser une autodétermination réelle qu'ils n'ont l'intention de forcer Israël à mettre un terme à son occupation illicite et au génocide, ou de mettre en œuvre la responsabilité de cet État.
L'Assemblée générale des Nations unies acceptera-t-elle en septembre 2025, contre ses propres résolutions, d'effacer le droit international dit par la CIJ en 2024 ? Il faudrait alors reconsidérer le sens que l'Assemblée générale a, un temps, donné à sa « responsabilité permanente » s'agissant de la Palestine, et admettre qu'elle soutient désormais, en situation de génocide, une injustice majeure, sous couvert de la reconnaissance d'un État palestinien fantoche. Les peuples doivent exiger de leurs gouvernements qu'ils ne contribuent pas à cet enterrement du droit international.
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1Il s'agit du Brésil, du Canada, de l'Égypte, de l'Espagne, de l'Indonésie, de l'Irlande, de l'Italie, du Japon, de la Jordanie, du Mexique, de la Norvège, du Qatar, du Royaume-Uni, du Sénégal et de la Turquie.
2Lettre du 29 juillet 2025 : « Les 19 coprésidents encouragent votre mission permanente à approuver ce document final avant la fin de la 79e session de l'Assemblée générale à New York ».
3Monique Chemillier-Gendreau, Rendre impossible un État palestinien, l'objectif d'Israël depuis sa création, Textuel, 2025.
4Les quinze sont : Andorre, Australie, Canada, Espagne, Finlande, France, Irlande, Islande, Luxembourg, Malte, Norvège, Nouvelle-Zélande, Portugal, Saint-Marin, Slovénie.
5Monique Chemillier Gendreau, op.cit.
6Rashid Khalidi, The Hundred years' war on Palestine, Profile Books, 2020.
Au centre-est de la Tunisie, l'effondrement du mur vétuste d'un lycée a causé la mort de trois adolescents. Cet événement est symptomatique de l'état d'abandon dans lequel se trouvent certaines régions de l'arrière-pays. Quatorze ans après le déclenchement de la révolution à Sidi Bouzid, les mêmes causes ne semblent pourtant pas produire les mêmes effets. Reportage.
« Si vous voulez parler des problèmes de Mezzouna, le mur tombé résume tout », lance une habitante de la ville en traversant une rue où, sur les murs, le mot « danger » est écrit en arabe à intervalles réguliers. « Après ce qu'il s'est passé avec le lycée, on ne veut pas de redite. Tous les murs qui ont des fissures ou qui présentent des risques sont estampillés de la sorte », explique une mère au foyer. Idem pour le reste du pays où, dans la foulée de l'accident tragique de Mezzouna le 14 avril, de nombreuses municipalités se sont empressées de détruire au bulldozer des murs ou habitations présentant des structures fragiles.
Située à 350 kilomètres de Tunis, à l'intérieur des terres, cette petite ville de 8 000 habitants se niche dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, épicentre de la révolution, en 2011. Les promesses de réindustrialisation formulées alors ont vécu. Entre les ruines d'une mine datant du protectorat français et celles d'un des plus gros complexes de plasturgie du pays paissent des moutons. Lors de sa visite, le 18 avril, le président Kaïs Saïed a promis de rouvrir l'usine et d'y créer 500 emplois. Exploitant la thématique de la « hogra », selon ses mots, le mépris social dont sont victimes des régions comme celles aux alentours de Mezzouna, le président a apaisé la colère. Mais pas le bilan humain — trois morts.
Ce lundi d'avril, alors qu'ils étaient en récréation dans l'enceinte de leur lycée, Abdelkader Dhibi, Hammouda Messadi et Youssef Ghanmi, trois camarades de classe, âgés de 18 à 19 ans, sont tués dans l'effondrement du mur contre lequel ils étaient adossés. « J'ai entendu comme une énorme déflagration, explique Sélim, serveur du café situé face à l'établissement. Lorsque je suis allé dehors, j'ai vu l'étendue des dégâts, j'ai essayé de sortir un des garçons de sous les pierres, mais c'était terrible à voir. Deux étaient morts sur le coup », poursuit le cafetier. Il connaissait les trois lycéens par leur prénom : « Ils venaient faire leurs devoirs ici, le café est comme une seconde maison pour la plupart de ces jeunes. » Lui aussi est d'avis que les vents particulièrement forts ce jour-là ont causé l'effondrement du mur, déjà mal en point. « On savait tous qu'il y avait un souci avec ce mur, mais les responsables, ce sont ceux qui n'ont rien fait, pas même délimité un périmètre de sécurité », ajoute Sélim, encore sous le choc une semaine après.
Le directeur du lycée, relâché après avoir été placé en garde à vue pour homicide et blessures involontaires, a présenté pour sa défense un document daté de 2022 prouvant qu'il avait alors alerté son administration de l'état de vétusté du mur. L'homme a refusé de répondre à nos sollicitations, indiquant ignorer encore les suites judiciaires à son encontre. La Fédération générale de l'enseignement secondaire – branche affiliée à l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) – a souligné dans un communiqué la responsabilité des autorités régionales et locales et du commissariat régional de l'éducation. Une enquête judiciaire a été ouverte et le Parlement a réclamé l'audition du ministre de l'éducation, Noureddine Nouri.
L'effondrement du mur de Mezzouna a provoqué une secousse nationale, cet événement témoignant d'une situation de délabrement des infrastructures publiques que beaucoup de régions connaissent. Selon un rapport du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES)1 publié en avril sur la justice environnementale, les inégalités entre les régions développées et celles sous-développées se perçoivent dans l'état des infrastructures scolaires, dont beaucoup sont dépourvues de sanitaires dans plusieurs gouvernorats. En réaction à la tragédie de Mezzouna, le FTDES a publié un communiqué dans lequel il pointe les politiques d'austérité et le manquement de l'État à garantir un accès et une éducation sûre pour tous. On peut y lire :
Le drame de Mezzouna n'est que le symptôme de l'effondrement progressif des services publics en Tunisie et de la crise profonde qui frappe le secteur de l'enseignement.

Les écoles ne sont pas les seuls établissements négligés. Youssef Jellali, président de la section régionale de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, parle, au cours d'une interview radio, de « ville fantôme, dépourvue de plusieurs services publics fondamentaux ».
Selim, le serveur du café, explique
Dans mon cas, depuis des semaines, j'ai un souci avec un fil électrique qui passe au-dessus de chez moi et qui présente des risques, je n'arrive jamais à joindre les services de la STEG [la Société tunisienne de l'électricité et du gaz]. C'est comme si on attendait qu'une tragédie arrive pour réagir.
Dans la ville, d'autres habitants évoquent des problèmes d'infrastructures déjà anciens. Saïda, une habitante, explique :
J'ai une fuite d'eau dans ma maison depuis trois mois à cause de travaux de la Sonede [la Société nationale d'exploitation et de distribution des eaux] à proximité, je les appelle, personne ne vient. On nous promet des rénovations, un entretien, des choses qui n'arrivent jamais. Ici c'est tout le quartier qui peut s'écrouler à cause des problèmes d'infrastructures.
Cette mère au foyer trentenaire vit dans un quartier défavorisé, en bordure de la ville, à proximité de la gare par laquelle passe le train de phosphate qui relie la ville de Gafsa à Sfax et Gabès. Le bassin minier d'extraction de phosphate, qui sert à produire de l'engrais destiné en grande majorité à l'export, est la principale ressource industrielle du sud-ouest tunisien. Dans le passé, Mezzouna a abrité le plus important complexe de fabrication de sacs destinés au transport du phosphate transformé. Le site a fermé en 2008. Depuis la révolution, trois années après, la production de phosphate est en dents de scie dans la région.
À la décrépitude de la ville s'associe un sentiment de dépréciation personnelle. Radhia, 30 ans, raconte :
Mon mari gagne 400 dinars par mois [environ 118 euros] et nous avons quatre enfants. Nous ne sommes pas éligibles à l'aide sociale. Deux de mes garçons ont fait des études, mais n'ont pas de travail.
Ses doléances ont attiré d'autres femmes du quartier, tout autant résignées qu'elle. « Nous sommes marginalisées, c'est vraiment le sentiment que l'on a ; on ne fait confiance à personne, même pas aux autorités locales », ajoute Radhia. Le jour où elle se rend à Sousse, à 240 kilomètres de chez elle, pour l'hospitalisation de sa mère, impossible à Mezzouna par manque de matériel, elle raconte avoir découvert ce qu'est une vraie ville.
C'est dans ce contexte que le drame s'est produit. La famille d'Abdelkader Dhibi, l'un des lycéens morts dans la chute du mur, n'avait pas accès à l'eau potable, si bien que, le jour du drame, elle a dû se faire acheminer de l'eau par camion afin de pouvoir réaliser la toilette mortuaire. Samah, le frère de la victime, dénonce avec ferveur cette situation sur les réseaux sociaux. Le lendemain de la visite de Kaïs Saïed, son discours a changé. « En une nuit, il a résolu notre problème, affirme Samah, reconnaissant. Il a dit aux caméras d'arrêter de filmer, il a passé quelques appels, et quelques heures plus tard, on a de nouveau l'eau à la maison, ainsi que les autres foyers voisins. »
Difficile de comprendre comment la visite présidentielle a pu apaiser en si peu de temps un ressentiment qui s'est construit depuis des années. « Nous n'avons pas confiance dans les autorités locales, explique Radhia, mais dans le président, si, parce qu'il y a eu des résultats quand il est venu, il a donné des instructions », explique-t-elle. Un camion et une voiture de la protection civile sont en effet postés sur le rond-point principal de la ville. Ils ont été dépêchés sur place depuis le drame. L'hôpital a reçu une nouvelle ambulance et un minibus devrait lui être livré prochainement pour véhiculer les patients dialysés entre Mezzouna et Regueb selon les informations du ministère de la santé. Mohamed, enseignant à Mezzouna, explique :
Le problème, c'est que cela fait des années que nous attendons ne serait-ce qu'un petit changement, donc ce genre de choses pacifie les gens. Ça doit être la première fois qu'un président vient nous voir depuis Bourguiba ; donc évidemment, ça impressionne.
À la sortie de la ville, sur la route menant vers Gafsa, Mohamed désigne un emplacement vers les montagnes où se trouvent des carrières potentielles d'extraction de gypse, argile, et calcaire. Il montre, blasé :
Là, on nous avait promis une cimenterie depuis 2011. En 2016, les choses commençaient à se débloquer, des camions avec des conteneurs et du matériel sont arrivés pour démarrer la construction, on nous a dit que tout était prêt, les autorisations, etc., eh bien voilà le résultat.
En face de lui, un terrain vague sur lequel subsiste une ébauche de mur, un bloc de pierre où devrait être estampillé le nom de l'usine « là où le ministre de l'industrie est venu en personne inaugurer le chantier », précise Mohamed. Mené par deux promoteurs, un homme d'affaires tunisien et un autre libyen, le projet, estimé à 220 millions d'euros selon le communiqué de leur société, publié en 2019, n'a toujours pas vu le jour. Il aurait dû générer 700 emplois. « Face à tout ça, je choisis de rester malgré tout optimiste, on n'a pas d'autre choix », conclut Mohamed.

Autre exemple, l'enseignant montre depuis la même route un grand complexe de briques ocre qui aurait dû servir de gîte rural, pour générer du tourisme local. « Encore un projet qui n'a pas vu le jour », s'exclame Mohamed. Dirigé par l'homme d'affaires Faouzi Gammoudi, propriétaire de plusieurs cafés et d'immeubles, marchand d'alcool, à Sidi Bouzid, le lieu a ouvert provisoirement avant de fermer ses portes pour une durée indéterminée.
La seule avancée observée à Mezzouna ces dernières années concerne le bâtiment, encore en construction, qui doit abriter les nouveaux locaux de la municipalité. Le 24 mars, le ministère de l'industrie et des mines a annoncé le lancement de deux projets de production d'électricité à base de panneaux photovoltaïques dans la région à partir de 2026.
1Cette ONG, créée en 2011 à Tunis, travaille sur les thématiques des droit du travail, droit des femmes, droits environnementaux et droits des migrants. Le FTDES fait partie du réseau de la Fédération internationale pour les droits humains, FIDH.
À l'heure où Mascate réaffirme son rôle de médiateur en facilitant les pourparlers sur le nucléaire iranien entre les États-Unis et l'Iran, le sultan Haïtham Ben Tarek s'emploie à légitimer son règne vieux de cinq ans en l'inscrivant dans la continuité dynastique des Al Saïd. Il esquisse également une pratique du pouvoir, toujours personnelle, dont l'apparent technocratisme n'entame en rien la verticalité monarchique.
Le 11 janvier 2025, Mascate s'est illuminée sous les feux d'artifice célébrant le cinquième anniversaire du règne du sultan Haïtham Ben Tarek Al Saïd. Partout dans le pays, l'heure était à la fête — mais aussi à un premier bilan. Car la « renaissance renouvelée », slogan d'une époque appelée à prolonger l'héritage de l'ancien père de la nation, le sultan Qabous, avait débuté sous de bien sombres auspices. Pandémie de Covid-19 et crise de la dette publique en 2020, manifestations de demandeurs d'emploi (mai 2021), dégâts causés par les cyclones Gulab et Shaheen (octobre 2021)1 : autant d'épreuves qui assombrirent les premiers mois d'une accession au trône par ailleurs exemplaire.
Rarement une passation de pouvoir s'était déroulée avec autant de sérénité dans la péninsule arabique qu'en ce janvier 2020. En quelques heures, le conseil de famille renonça à son droit de choisir le prochain monarque par consultation (choura) et s'en remit à la lettre testamentaire contenant le nom de Haïtham, solennellement ouverte en direct à la télévision d'État. La matinée n'était pas achevée que retentissaient déjà, dans toute la capitale, les salves d'honneur et l'hymne national. Quarante jours plus tard, à l'issue de la période de deuil, le nouveau sultan prononçait son premier discours. Il y avertissait les citoyens des « défis » et des « sacrifices » à venir, en une allusion à peine voilée aux mesures d'austérité déjà en gestation.
Haïtham Ben Tarek n'aura bénéficié d'aucun état de grâce : il fallait régner sans délai et redresser au plus vite les finances, fragilisées par les dernières années erratiques du règne de Qabous et la baisse prolongée des cours du pétrole. Intronisé par temps de crise, il s'est peu à peu imposé comme un monarque pragmatique, à la gouvernance plus collégiale et capable d'assumer des décisions impopulaires pour redresser l'économie de son pays.
L'image du sultan s'est cristallisée pendant les premiers mois de son accession au trône. Son ton sobre, sa voix monocorde, son tropisme pour le business, sa proximité avec les familles marchandes et jusqu'à ses fautes de langue en arabe — qui trahissent une plus grande aisance en anglais — donnèrent immédiatement le sentiment qu'une page se tournait. Le sultan Qabous, fondateur quasi divin de la nation omanaise moderne, cédait la place à un bon pater familias, diplomate formé à Oxford, gestionnaire modeste, mais méthodique d'un État confronté à une crise de l'endettement et à l'urgence de réformes structurelles trop longtemps ajournées. Un récit lisse, qui faisait opportunément l'impasse sur certains épisodes moins flatteurs — notamment la gestion hasardeuse, quelques années plus tôt, de gigantesques projets immobiliers par Haïtham Ben Tarek lui-même.
Ce dernier plaça les premiers temps de son règne sous le signe de la rationalisation de l'action publique. Le plan budgétaire « Tawazun » (équilibre) de 2020-2024 recentra l'État sur ses fonctions essentielles : réduction du périmètre gouvernemental, restructuration du fonds souverain, supervision accrue des entreprises publiques et ouverture à une fiscalité nouvelle — avec, en ligne de mire, l'introduction d'un impôt sur le revenu, toujours en discussion tant la mesure demeure impopulaire.
Dans le même esprit, il engagea une purge discrète à la tête de l'État. Des dizaines de fonctionnaires aux postes honorifiques furent mis à la retraite. De nombreuses primes, indemnités et gratifications furent supprimées. La majorité des contrats avec des consultants étrangers ne furent pas reconduits. Le temps de la prodigalité, aggravé par la vacance du pouvoir due à la longue maladie de Qabous, était révolu. L'heure était désormais à la sobriété. Pour l'incarner, le sultan donna l'exemple en sabrant dans les effectifs du personnel de ses palais.
Pourtant, cinq ans après, une évidence demeure : malgré les réformes structurelles et les efforts de diversification économique du plan « Vision 2040 » — le tournant vert, l'investissement dans le tourisme et l'essor timide de l'industrie —, les hydrocarbures représentent encore deux tiers des recettes budgétaires de l'État. Car ce ne sont pas les politiques d'austérité qui auront fait tomber la dette publique à 34 % du PIB en 2024, mais bien la flambée des prix du pétrole et du gaz à la suite de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Elle aura permis de dégager un excédent budgétaire de près de 3 milliards d'euros en 2022, en contraste avec un déficit de 2,4 milliards d'euros durant la même période en 2021.
Derrière le technocratisme et les succès réels du sultan en matière de gouvernance publique, la réalité économique demeure donc imperturbablement la même : ce sont toujours les cours du pétrole qui dictent la trajectoire économique du Sultanat d'Oman. Dans ce cadre, les turbulences économiques mondiales, liées à la guerre commerciale lancée par Donald Trump, pourraient avoir de multiples effets sur le sultanat. Elles ont déjà entraîné une chute du prix du baril de pétrole.
Rapidement, plusieurs observateurs notèrent que la mise en œuvre de ces réformes s'accompagna d'une inflexion dans l'exercice du pouvoir du sultan. Haïtham Ben Tarek imposa une gouvernance plus collégiale, en confiant certains portefeuilles ministériels à des technocrates aguerris, comme Saïd Al-Saqri au ministère de l'économie. Il était auparavant un haut fonctionnaire, connu pour ses publications en matière d'économie du développement.
Mais cette dynamique de déconcentration et de professionnalisation du champ du pouvoir ne saurait en éclipser une autre : la place de choix, au sommet de l'État, réservée aux membres de la famille du sultan. Comme son prédécesseur, Haïtham Ben Tarek conserve le poste de premier ministre, pendant que ses deux frères occupent des ministères stratégiques : l'un est vice-premier ministre chargé des relations et des affaires de coopération internationale ; l'autre vice-premier ministre en charge des affaires de la défense. Son fils aîné, Dhi Yazan, est ministre de la culture, des sports et de la jeunesse. Quant à son autre fils, Bilarab, il dirige un programme de soutien aux start-ups innovantes, à l'instar d'autres membres de la famille qui occupent eux aussi des postes influents dans le secteur privé.
On assiste ainsi au renforcement de la famille royale à la tête de l'État, et même à une réaffirmation du caractère dynastique du règne du sultan. Celui-ci a fait le pari d'asseoir sa légitimité en l'inscrivant dans l'histoire longue de la dynastie des Al Saïd, dont la force et la permanence, pendant plus de trois siècles, avaient en partie été occultées par la figure monumentale du sultan Qabous. En 2021, Haïtham Ben Tarek alla jusqu'à amender la constitution, transformant officiellement le sultanat en État dynastique héréditaire (article 5). Ce faisant, il rompait avec des siècles d'histoire au cours desquels le régime, s'appuyant sur le principe religieux de l'imamat ibadite, s'était toujours refusé à reconnaître le principe héréditaire, lui préférant l'élection par un conseil restreint.
Au culte de la personnalité qui avait structuré le règne de Qabous succède ainsi une nouvelle dramaturgie du pouvoir : Dhi Yazan est désormais prince héritier. Les avenues du sultanat sont progressivement renommées en hommage aux grands souverains de la lignée. Acmé de cette révolution symbolique, la fête nationale sera, à partir de 2025, déplacée du 18 au 20 novembre — passant de la date d'anniversaire du sultan Qabous à celle de l'arrivée au pouvoir, en 1744, de l'imam fondateur de la dynastie Al Saïd.
Dans cette nouvelle mise en scène du pouvoir, l'épouse du sultan, Ahad Al-Busaidiyya, endosse le rôle de première dame et s'investit dans les activités classiquement dévolues à cette fonction. Elle agit dans les domaines de l'enfance et de la santé mentale, mais met aussi à l'honneur les femmes omanaises et leur contribution à la construction nationale. Son port du voile à mi-tête — qui provoqua l'ire des religieux conservateurs, rapidement rappelés à l'ordre par la sécurité intérieure — et son attitude discrètement libérale semblent l'ériger en modèle pour les femmes des jeunes générations.
La rupture s'opère donc en douceur, dans un souci de continuité et de respect de l'héritage de Qabous. Mais après cinq ans, elle ne fait plus de doute. La dynastie Al Saïd et la famille royale ont repris leurs droits : Oman est redevenue une monarchie comme les autres.
Une monarchie d'ailleurs bien ordinaire, dans laquelle l'ouverture contrôlée de la sphère publique ne se manifeste pas sans un art consommé du trompe-l'œil. Le Sultanat d'Oman affiche en effet un engagement de façade en matière de droits humains et de libertés publiques. Il a ratifié ces dernières années plusieurs conventions internationales, tout en y apposant des réserves qui en limitent drastiquement la portée : « Le sultan est libéral sur le plan économique, mais pas sur le plan politique », résume un intellectuel omanais sous couvert d'anonymat.
En 2021, les pouvoirs du Majlis Al-Choura — le Conseil consultatif, chambre basse législative dont les membres sont élus — ont été sensiblement réduits2. La réforme a renforcé l'autorité du pouvoir exécutif en atténuant l'autonomie législative, en supprimant le principe de la publicité des débats et en restreignant le droit du Parlement de convoquer des ministres. Ce dernier changement a été qualifié de « désastreux » par l'ancien vice-président du Conseil consultatif, Yaqoub Al-Harthi. Les médias, quant à eux, restent dans la main du pouvoir. Plusieurs activistes et lanceurs d'alerte sont arrêtés incommunicado, et parfois mis en jugement et condamnés à des peines de prison. L'application de discussions en ligne Clubhouse a été interdite, tout comme le compte X « Les féministes omanaises ». L'année 2024 a connu une recrudescence des pratiques de censure après plusieurs années de tolérance relative.
Si le sultan Haïtham a manifesté, au moment de son accession au trône, certains signes d'ouverture politique en amnistiant des opposants en exil au Royaume-Uni, cette politique a, elle aussi, fait long feu. La nouvelle loi sur la nationalité, promulguée en janvier 2025, a introduit la déchéance de nationalité pour les faits de lèse-majesté et d'outrage à la nation — une disposition qui a suscité de vives critiques sur les réseaux sociaux. Toutes ces évolutions suggèrent que le nouveau sultan préfère la formule de la modernisation conservatrice à celle de la libéralisation.
Si ouverture il y a, elle doit venir d'en haut et être aussi graduelle que contrôlée. La critique d'Israël et le soutien à la cause palestinienne sont ainsi tolérés, voire encouragés, pour renforcer l'estime nationale du peuple omanais face aux voisins émiriens et saoudiens, dont les régimes verrouillent étroitement l'expression sur ce sujet. Dans le même esprit, le podcast Mas'ad, d'initiative gouvernementale, rouvre prudemment certains pans de l'histoire nationale. Les guerres de l'Imamat (années 1950) et du Dhofar (années 1960 et 1970), sujets auparavant tabous dans l'espace public, sont aujourd'hui discutées. Mais elles le sont dans un style retenu et à travers la parole tempérée des grands cheikhs tribaux qui sont invités pour partager leurs souvenirs et analyses.
Dans ce concert de discours savamment accordés, une voix continue de rompre l'harmonie : celle du grand mufti Ahmed Al-Khalili, en poste depuis cinq décennies. Et pour cause : il n'est pas certain que le pouvoir en place ait apprécié de voir circuler sur les réseaux sociaux, en février 2025, une photographie de la première sommité religieuse du pays avec un lance-roquette Yassin 105 miniature, le type même utilisé par les milices palestiniennes. Le soutien indéfectible d'Al-Khalili aux groupes armés de la région, des Houthis au Hezbollah en passant par le Hamas, détonne avec le discours sur l'islam de tolérance et de modération qui demeure l'un des principaux outils de soft power des Omanais.
Or, le régime semble d'autant moins enclin à tolérer ce type de propos que le sultanat a été frappé, le 17 juillet 2024, par la première attaque terroriste revendiquée par l'Organisation de l'État islamique (OEI) contre la communauté chiite à Wadi Al-Kabir. Quelques jours après la diffusion de la photographie du mufti, celui-ci publiait un message sur X dans lequel il présentait ses excuses « à toute personne à qui [il avait] pu nuire en paroles ou en actes ». Officiellement présenté comme un examen de conscience nécessaire à l'approche de la mort — l'épouse du mufti est décédée début 2025 —, ce message a été interprété par certains analystes comme le signe d'une démission imminente, et peut-être imposée.
L'avenir du poste de mufti apparaît ainsi incertain : sera-t-il simplement supprimé ou remplacé par une instance plus collégiale, destinée à neutraliser l'influence de son successeur ? Si le sultan favorise des religieux plus réformistes en leur donnant voix au chapitre dans les grands quotidiens nationaux, il ne sera pas facile de se défaire du mufti. Fort d'une légitimité populaire immense, celui-ci demeure, toujours, la voix la plus libre dans un pays où le réalignement derrière la parole monarchique aura été aussi discret qu'efficace.
1NDLR. Les cyclones Gulab et Shaheen sont deux cyclones successifs qui ont atteint Oman le 2 octobre 2021. Oman a alors enregistré l'équivalent de deux ans de précipitations en quelques heures.
2NDLR. Le Parlement, bicaméral, est également formé du Majlis al-Dawla (Conseil d'État) dont les membres sont nommés par le sultan.
Et si des décombres renaissait l'Organisation de libération de la Palestine ? Réunissant plus de 400 participants, en février à Doha, la conférence nationale palestinienne a posé les principes fondateurs de la force politique de demain. Celle qui devra faire face au génocide dans la bande de Gaza, au nettoyage ethnique en Cisjordanie et à la politique d'apartheid menée par Israël devra avant tout réussir à s'imposer sur l'échiquier politique palestinien.
Palestine, 1948. La terre est perdue. Non pas cédée, mais arrachée, morceau par morceau, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un peuple sans ancrage, sans toit, sans armée. Ils étaient là pourtant, tenaces, silencieux souvent, dans les camps, dans les rues, dans l'attente.
En mai 1964, l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) naît. Moins comme une institution que comme un sursaut. Il fallait une voix. Un nom. Un point de ralliement pour ceux qu'on ne voyait plus. L'OLP n'avait pas les moyens d'un État. Ni même ceux d'une organisation solide. Mais elle avait cette force discrète qui précède les ruptures : la nécessité. Une charte, des mots, un horizon : libérer la terre. Dire, à nouveau, que la Palestine existait et existe encore. Qu'elle n'était pas une parenthèse close, mais une phrase suspendue.
Représenter les Palestiniens, ce n'était pas parler à leur place. C'était ouvrir un espace où leur absence cesse d'être vide. C'était maintenir vivante une géographie invisible, celle des souvenirs, des noms de villages effacés, des rêves transmis à voix basse.
Dix ans après la naissance de l'organisation, en 1974, deux figures majeures de la pensée palestinienne se rencontrent à New York : Edward Saïd, intellectuel formé aux États-Unis, théoricien de l'orientalisme, et Mahmoud Darwich, poète de l'exil. Tous deux marqués par la Nakba, tous deux porteurs d'une voix palestinienne sur la scène internationale. Leur amitié, nourrie par une même exigence morale et politique, les conduit à devenir, un temps, les relais culturels de l'OLP. Ensemble, ils participent à la rédaction du discours que Yasser Arafat prononce à la tribune des Nations unies, cette même année, et dont la formule reste dans les mémoires : « Je suis venu, un rameau d'olivier dans une main, un fusil de combattant dans l'autre. »
Mais l'élan se brise en 1993. Les accords d'Oslo, signés dans le secret sous l'égide des États-Unis, entérinent une reconnaissance mutuelle entre Israël et l'OLP. En apparence, c'est un tournant historique. Dans les faits, l'asymétrie est flagrante. L'OLP reconnaît l'État d'Israël ; Israël, lui, ne reconnaît pas un État palestinien. L'Autorité palestinienne (AP), censée incarner l'embryon d'un futur gouvernement, n'a de contrôle ni sur les frontières, ni sur les ressources, ni sur la sécurité. La Cisjordanie est morcelée en zones, dont plus de 60 % restent aux mains de l'armée israélienne. Les colonies continuent de s'étendre. Les sujets les plus sensibles — Jérusalem, les réfugiés, les frontières définitives — sont relégués à des « discussions ultérieures », sans échéance ferme.
Pour Darwich, c'est la « mort du système politique palestinien ». Pour Saïd, un « Versailles palestinien ». Tous deux voient dans cet accord non pas une promesse de paix, mais une reddition maquillée en compromis. Ils prennent leurs distances, refusant de cautionner ce qu'ils perçoivent comme une dénaturation du projet national.
La conférence nationale palestinienne qui s'est tenue à Doha (Qatar) du 18 au 20 février 2025 a pour ambition de faire renaître une Organisation de libération de la Palestine unie dans sa diversité et en prise avec le peuple palestinien. Une gageure.
En février 2024 se tenait à Doha une conférence académique sur la Palestine, organisée par le Centre arabe de recherches et d'études politiques (Carep). Il y fut décidé de reconstruire l'Organisation de libération de la Palestine sur une base unifiée, en incluant les partis absents, tels que le Hamas et le Jihad islamique, ainsi que des personnalités indépendantes représentant une majorité silencieuse palestinienne. Plusieurs milliers de Palestiniens de la diaspora, des Territoires occupés et des camps de réfugiés ont signé cet appel.
Pourquoi à Doha, s'interrogent certains. La ville qatarie s'est imposée comme le dernier recours, après le refus clair d'autres capitales arabes, africaines et musulmanes d'accueillir cette rencontre, sous la pression de l'AP. La conférence s'est en effet heurtée à l'hostilité de l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, qui, pour son édition 2025, a empêché 33 membres du Fatah de se rendre à Doha. Plusieurs fonctionnaires de l'AP ont été menacés d'arrestation et de licenciement par les forces de sécurité s'ils se rendaient à la conférence. Les organisateurs ont annoncé un soutien juridique aux participants faisant l'objet de représailles.
La faction de Marwan Barghouti n'est pas la seule représentante du Fatah invitée à la conférence, comme le prétendent certains membres du Fatah au pouvoir, bien que sa figure nationale soit indiscutablement porteuse d'une légitimité populaire. Selon Ahmed Ghonem, un des leaders du mouvement :
Il ne s'agit pas de regrouper les leaders politiques ou de faire une coalition de factions ; cette conférence rassemble les personnes, y compris des représentants des factions, qui aspirent à l'unité nationale, chose que les factions n'ont jamais réussi à concrétiser malgré presque deux décennies de discussion.
La conférence a réuni plus de quatre cents participants venus des camps de réfugiés en Syrie, au Liban, à Gaza et en Cisjordanie, mais aussi des métropoles lointaines comme Toronto, Istanbul, Amsterdam, Londres et Chicago.
Pour Mostafa Barghouti, secrétaire général de l'Initiative nationale palestinienne, le troisième parti politique de l'échiquier, se présentant en alternative au Fatah et au Hamas, « il s'agit d'une initiative populaire visant à restaurer l'unité palestinienne et à mener une action nationale urgente face au génocide ».
Autre principe fort : « l'urgence et la nécessité » pour la Palestine « de disposer d'un leadership national unifié afin de faire face à la fragmentation politique et aux pressions extérieures », affirme Anis Kassim. Cet avocat et rédacteur en chef du Palestine Yearbook of International Law (Annuaire de droit international de la Palestine) avait contribué à la saisine de la Cour internationale de justice à l'issue de laquelle l'institution a affirmé, dans son avis consultatif du 9 juillet 2004, l'illégalité du mur de séparation d'Israël et de son régime associé.
Un comité de suivi de 17 membres élus sera chargé de prendre contact avec les factions palestiniennes, y compris — et surtout — celles extérieures à l'OLP, comme le Hamas et le Jihad islamique, pour unifier le leadership. Le président de la conférence, Muin Taher, ancien commandant du bataillon Al-Jarmak du Fatah, qui a joué un rôle clé dans la bataille du château de Beaufort (Qala'at Al-Shkeif) au Sud-Liban en 19821, a réaffirmé l'importance de maintenir une diversité d'opinions au sein d'une OLP unifiée reconstruite « sur des bases nationales et démocratiques ».
Le comité de suivi est également chargé d'ouvrir un dialogue avec le président palestinien Mahmoud Abbas et le Comité exécutif de l'OLP, dans le but d'établir une feuille de route pour des élections démocratiques et une réforme institutionnelle. Les recommandations comprenaient la réactivation des syndicats professionnels, la réouverture de l'adhésion à l'OLP, ainsi que l'organisation d'élections en ligne pour inclure tous les Palestiniens en Palestine occupée et dans la diaspora, y compris les camps de réfugiés.
Au-delà de l'apparence institutionnelle de la conférence, les murmures qui s'élevaient dans les couloirs faisaient écho à la tragédie palestinienne. Récits d'emprisonnements, tortures, pertes ; des blessures récentes ou distillées au fil des décennies. Une femme, rescapée du génocide, nous confie : « Nous sommes les Palestiniens de 23 », une référence à cette nouvelle génération ayant traversé les horreurs du génocide qui a débuté en 2023, tout comme les précédentes qui avaient enduré les catastrophes de 1948 et 1967. Un représentant du Fatah, se préparant à regagner la Cisjordanie, redoutait la colère de la police d'Abou Mazen (surnom de Mahmoud Abbas), au point d'angoisser à l'idée de ne pas dénicher un narguilé en prison…
Beaucoup, au cours de leurs prises de parole, ont exprimé leur frustration face à une OLP qui, au lieu d'être le porte-voix de la lutte pour la libération, est devenue une entité administrative déconnectée des aspirations du peuple palestinien. Ils ont souligné que la diaspora palestinienne, souvent négligée, devait être réhabilitée dans la lutte. Un jeune journaliste venu d'Espagne a résumé ce ressenti :
Regardez, nous sommes unis dans la même douleur face à Israël ; notre lutte est intrinsèquement collective. Comment peut-on encore tolérer ce fossé entre le Fatah et le Hamas après tout ce que nous avons enduré ?
La conférence de Doha a offert aux Palestiniens présents l'occasion de s'exprimer dans un espace sécurisé, où leur parole a pu s'élever au-delà des murs de l'oppression, qu'elle soit orchestrée par Israël ou par l'Autorité palestinienne elle-même.
Qu'ils appartiennent au Fatah, au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) ou au Hamas, l'analyse est unanime : depuis les accords d'Oslo, le rôle de l'OLP s'est réduit à des préoccupations strictement locales, s'enfermant dans une logique gestionnaire et perdant son pouvoir représentatif et sa capacité à défendre les droits du peuple palestinien. En choisissant de faire des concessions sur divers droits, y compris celui d'organiser des élections, les dirigeants palestiniens ont laissé un vide politique, dont les conséquences pèsent aujourd'hui lourdement, au cœur d'un génocide et d'un nettoyage ethnique en cours.
Aujourd'hui, l'absence de Darwich et Saïd se fait sentir comme une cicatrice ouverte, un vide immense dans le cœur des Palestiniens. Dans ce climat de désespoir, la tentation est grande de se demander ce qu'ils auraient dit pour éclairer les esprits et apaiser les peines. « Quelle tristesse qu'ils ne soient pas là, car leur âme et pensée auraient illuminé notre rassemblement », confie un universitaire palestinien.
La conférence de Doha se révèle comme un acte de résistance. Saïd et Darwich auraient ajouté leur voix à cet appel urgent à l'unité : « Ne laissez pas le rameau d'olivier tomber de ma main », s'écriait le Yasser Arafat. Aujourd'hui, ce rameau doit se conjuguer à une volonté de changement. Pour que les Palestiniens de 23 soient la dernière génération des damnés de notre Terre.
Les principes affirmés par la conférence nationale palestinienne, tirés de sa déclaration finale :
1NDLR. La bataille de Beaufort a été menée entre l'armée israélienne et l'OLP le 6 juin 1982, autour du château de Beaufort, au Liban. Il s'agit de l'un des premiers affrontements de la guerre du Liban de 1982, à l'issue duquel l'armée israélienne s'est emparée du château et l'a occupé jusqu'en 2000.
Tout au long de son parcours, le chef de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) et actuel président syrien par intérim a finement joué sur les forces en présence et les nominations pour atteindre le sommet d'un pouvoir personnel, qu'il entend bien désormais garder.
Le 13 mars 2025, la Syrie s'est dotée d'une déclaration constitutionnelle instaurant, pour une période transitoire de cinq ans, un système présidentialiste en vertu duquel le président Ahmad Al-Charaa devient à la fois le chef de l'État et celui du gouvernement, la fonction de Premier ministre ayant été supprimée. La veille, un décret présidentiel avait établi un Conseil de sécurité nationale qui, outre le président, ne compte qu'un seul militaire, le ministre de la défense, lequel siégera aux côtés des ministres des affaires étrangères et de l'intérieur ainsi que du directeur des services de renseignements. À titre de comparaison, le Conseil de sécurité nationale turc inclut pas moins de quatre généraux (chef d'état-major et commandants des forces terrestre, navale et aérienne).
Ces deux décisions témoignent d'une conception très personnelle de l'exercice du pouvoir pour Al-Charaa, ainsi que d'un souci ancien de contrebalancer l'influence de l'institution militaire ; souci qui procède lui-même d'une hantise d'être renversé par ses propres frères d'armes.
Depuis les premiers jours du groupe djihadiste Jabhat Al-Nosra (Front du soutien), qu'il avait fondé en 2012, celui que l'on ne connaissait alors que sous le nom de guerre d'Abou Mohamed Al-Joulani a patiemment œuvré à affermir son pouvoir personnel sur l'organisation. Pour former sa garde rapprochée, il ne recrute pas des vétérans du djihad transnational, alors nombreux parmi les insurgés syriens, mais des hommes nés, comme lui, dans les années 1980, et dont l'expérience de la lutte armée est limitée. C'est le cas d'Anas Khattab, dont une rumeur affirme qu'il a été « l'émir des frontières » de l'Organisation de l'État islamique (OEI) en Irak. Plus vraisemblablement, Khattab n'a joué qu'un rôle mineur dans une organisation qu'il n'a rejointe qu'en 2008 à l'âge de 22 ans. Décrit dès 2013 comme « l'ombre d'Al-Joulani », il était initialement responsable de sa sécurité personnelle et dirige aujourd'hui les renseignements généraux. Assad Hassan Al-Chibani, actuel ministre des affaires étrangères, n'avait aucun état de services djihadistes lorsqu'il est devenu le communicant-en-chef de Jabhat Al-Nosra. Un troisième homme de confiance, Abdel Rahim Atoun, est plus âgé. Lui aussi n'est sorti de l'obscurité que lorsqu'Al-Joulani en a fait le principal idéologue de Jabhat Al-Nosra.
Avec l'aide des précités, Al-Joulani construit d'emblée son charisme en s'attribuant, alors qu'il n'est encore que le leader inconnu d'un groupuscule, le titre grandiloquent de fatih (conquérant). Si le mystère qui l'entoure répond en partie à des considérations sécuritaires, sa dissipation progressive, savamment orchestrée, viendra conforter son aura d'homme providentiel : en 2013, il accorde, masqué, un premier entretien télévisé à Al-Jazira. Trois ans plus tard, il révèle son visage lors d'un discours annoncé à grand renfort de teasers par la propagande de son organisation. Il faudra encore attendre 2024 et la chute de Damas pour qu'Abou Mohamed Al-Joulani se présente officiellement sous le nom d'Ahmed Al-Charaa, son nom civil révélé par des fuites dès 2016.
Entre-temps, le chef de ce qui, en 2017, est devenu Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), s'est débarrassé de quiconque pouvait lui faire de l'ombre au sein de l'organisation. Les radicaux, opposés au divorce annoncé en 2016 avec Al-Qaida, rompent d'eux-mêmes pour former une faction rivale, Hourras Al-Din (les Gardiens de la religion), bientôt décimée par les drones états-uniens. D'autres éléments doctrinaires, dont des clercs égyptiens, sont exclus et même, pour l'un d'entre eux, enlevé après s'être réfugié chez les factions rivales de l'Armée nationale syrienne (ANS) parrainée par la Turquie.
Plus encombrants sont les puissants commandants régionaux qui dominent la hiérarchie militaire du mouvement. L'émir du Qalamoun (frontière libanaise est) Abou Malek Al-Telli, qui s'est constitué un important trésor de guerre grâce à la contrebande et la prise d'otages, voit ses principaux lieutenants mutés à l'extérieur de son unité, avant de quitter HTC et de finir sous les verrous en 2020. Son arrestation est menée par Abou Maria Al-Qahtani, chef de file des combattants originaires de la province orientale de Deir ez-Zor. Al-Qahtani est lui-même incarcéré en 2023 dans le cadre d'une vaste purge ciblant 700 membres de HTC, accusés d'espionnage au profit de pays occidentaux. Il sera assassiné, selon la version officielle, par un membre de l'OEI.
D'autres cadres importants sont écartés de la hiérarchie militaire par le biais de promotions dans l'administration civile d'Idlib, notamment la gestion des postes-frontière. C'est le cas des frères Qoutayba et Houdhayfa Badawi, qui administrent aujourd'hui les douanes syriennes. D'autres ont été nommés à la tête d'entreprises monopolistiques opérant dans l'enclave rebelle, à l'instar de l'émir d'Alep Abdel Rahmane Salamé, qui devient ainsi un magnat du BTP. En 2020, les « armées » régionales qui structuraient HTC sont remplacées par 16 brigades numérotées, tandis que Mourhaf Abou Qasra, une figure affable mais sans envergure, est nommé chef militaire de l'organisation. Il deviendra, après la victoire, ministre de la défense. On se souvient que, durant son règne, l'ancien président Hafez Al-Assad avait confié ce même portefeuille à Moustapha Tlass, un personnage aussi enjôleur que son influence réelle au sein de l'armée — et donc sa capacité à organiser un coup d'État — étaient réduites.
Notons la présence d'étrangers à des grades élevés au sein de la nouvelle armée : trois des six premiers généraux de brigade nommés début 2025 sont respectivement jordanien, turc et ouïghour. Cela peut également être interprété à la lumière de la méfiance d'Al-Charaa envers les menaces intérieures. Cette hypothèse est renforcée par le fait que deux de ces généraux étrangers auraient été placés à la tête d'unités cruciales pour la protection du nouveau régime, à savoir la Garde républicaine et la Division de Damas. Dépourvus d'ancrage social en Syrie et persona non grata dans leurs pays respectifs, les étrangers sont largement dépendants, pour leur survie, du bon vouloir des autorités syriennes et donc d'Al-Charaa. Ils pourraient, à cet égard, constituer un équivalent contemporain de la garde caucasienne (circassienne et tchétchène) dont la monarchie voisine de Jordanie s'est attaché les services depuis sa fondation.
Pareillement, la décision de confier des divisions (Idlib, Deraa, Badiya, c'est-à-dire le désert central), gouvernorats (Alep, Damas-campagne) et fonctions sécuritaires dans des régions sensibles (comme la côte de l'ouest du pays) à des commandants issus de factions jadis ennemies, comme Ahrar Al-Cham, Soukour Al-Cham ou le Front du Levant, semble destinée à éviter une concentration excessive des responsabilités entre les mains des commandants d'HTC.
Alors que, sous l'ancien régime, les services de l'armée (renseignements militaires et de l'armée de l'air) étaient lourdement investis dans les missions de répression intérieure, même en temps de paix, Al-Charaa s'est attelé, bien avant la prise de Damas, à bâtir une institution sécuritaire « civile », au sens où sa structure de commandement est nettement distincte de la branche militaire de HTC. La Sûreté générale voit ainsi le jour en 2020 sous l'égide du précité Anas Khattab. En mars 2024, elle est officiellement détachée de HTC pour devenir une agence du Gouvernement de salut syrien, l'exécutif civil chargé d'administrer la poche rebelle d'Idlib. Reconnaissables à leurs uniformes noirs, ses membres sont, depuis décembre 2024, les principaux responsables du maintien de l'ordre dans les régions nouvellement conquises.
La manière dont Al-Charaa s'est hissé à la tête de son organisation puis de l'État syrien suggère qu'il est moins préoccupé par la promotion d'une idéologie ou d'une organisation que par la consolidation de son pouvoir personnel, sur un mode que l'on pourrait presque qualifier de monarchique ou, plus exactement, de « bonapartiste » puisque, post-révolutionnaire plutôt que contre-révolutionnaire. Il affirme vouloir mettre un terme à la révolution au nom même des acquis de cette dernière. Sa conception de la représentation politique est à l'avenant : le Conseil consultatif qu'il avait établi à Idlib n'avait pas vocation à représenter des mouvements politiques (pas même le sien) mais des experts et notables (commerçants, chefs tribaux) parlant au nom des communautés locales dont ils sont issus. Pareillement, depuis qu'il s'est établi dans le palais présidentiel de Damas, Al-Charaa a obstinément refusé de recevoir des leaders de partis politiques, réservant ses entretiens aux commandants de factions, chefs religieux de diverses confessions, hommes d'affaires et, bien sûr, délégations étrangères.
Sans être impossible, une future radicalisation idéologique du régime n'est pas le scénario le plus probable. La trajectoire politique de l'actuel président montre qu'il a souvent identifié l'aile doctrinaire de son organisation comme une menace dont il devait se prémunir. En revanche, sa conception très personnelle du pouvoir est vraisemblablement une mauvaise nouvelle pour les Syriens qui aspirent d'abord à voir leur pays sortir de l'autoritarisme.
Malgré ses divers courants, le Hamas a réussi à traverser près de quatre décennies sans connaître de divisions dans ses rangs. Mais la destruction de Gaza après le 7 octobre et les pertes importantes qu'il a subies rebattent les cartes, que ce soit entre le courant religieux et militaire, ou bien entre l'aile basée dans Gaza et celles des dirigeants de l'extérieur.
L'évolution de la situation sur la scène palestinienne rend l'analyse de l'actualité et des perspectives particulièrement difficile. Ce constat est partagé par le Hamas, qui se trouve aujourd'hui tiraillé entre deux aspirations : celle du retour des Frères musulmans et du projet turc dans la région, au vu de l'évolution de la situation en Syrie ; ou la poursuite — non sans difficulté — du projet de « l'axe de résistance » — que le mouvement a rejoint à nouveau après une période de froid avec l'Iran1 Si cet axe s'effondre complètement, le Hamas perdra alors sa capacité à poursuivre la lutte armée… s'il n'envisage pas déjà d'abandonner cette option.
Ce conflit interne rappelle le débat entre la branche palestinienne des Frères musulmans et Fethi Chikaki, fondateur de l'Organisation du Jihad islamique palestinien au début et au milieu des années 1980. Craignant la concurrence de ce dernier, le Hamas voit le jour avec le choix de la lutte armée dès sa création en 1987, pour devenir ainsi la dernière faction palestinienne à prendre les armes face à Israël. En moins d'un quart de siècle, il est devenu l'organisation la plus puissante à affronter Israël, jusqu'à mener une opération sans précédent dans l'histoire du conflit israélo-palestinien, voire israélo-arabe.
Plusieurs obstacles se dressent devant le choix d'abandonner la lutte armée, dont l'expérience du Fatah n'est pas la moindre, celui-ci s'étant beaucoup affaibli en optant pour cette voie. L' Autorité palestinienne (AP) — dont il est la composante principale — s'est alors transformée en une sorte d'agent de sécurité d'Israël et des États-Unis, voire en agent militaire aujourd'hui, comme le montre la double opération menée depuis le 5 décembre 2024 contre les différents groupes de résistance, dans le nord de la Cisjordanie occupée.
Le courant de Yahya Sinouar, cerveau de l'opération du 7 octobre, au sein du Hamas, essentiellement présent dans la bande de Gaza, représente également un obstacle à l'idée d'abandonner les armes. Ses idéologues et ses partisans se trouvent dans les nombreux rouages contrôlant les activités du Hamas dans les territoires palestiniens, à l'étranger, ainsi que dans les prisons. Ils sont toutefois moins présents en Cisjordanie, où les membres de l'organisation sont plus enclins à suivre le courant de Khaled Mechaal, chef du bureau politique entre 1996 et 2017.
Or, pour comprendre le Hamas, il faut sortir du narratif classique qui oppose le courant turco-qatari au courant Iran-Hezbollah, car la réalité interne est bien plus complexe. Et le 7 octobre ainsi que la guerre destructrice menée par Israël sur Gaza n'ont fait qu'ajouter à la complexité de la situation, après les changements majeurs, survenus au sein du mouvement après 2017.
Un des changements essentiels a vu le jour à la suite du conflit entre le courant de prédication (da'wa), dont les partisans sont aujourd'hui désignés au sein du mouvement comme des « pragmatiques », et le courant militaire, que ses adhérents appellent le « courant radical ». Les anciennes figures de la da'wa ont durement concurrencé Yahya Sinouar lors des élections internes de 2021. Ce dernier ne l'a emporté qu'avec grande difficulté.
Les partisans de la da'wa se trouvent principalement dans le travail institutionnel. Suivant l'exemple des Frères musulmans, ils mettent l'accent sur l'étude théologique et l'éducation religieuse. Quant au courant militaire, il peut être décrit comme une version palestinienne et actualisée des Frères musulmans. Imprégné par la littérature de la gauche palestinienne et de celle de l'« Axe de résistance », il place la Palestine et sa libération au centre de ses luttes.
Si l'aile militaire a fini par l'emporter ces dernières années, la destruction de Gaza après le 7 octobre et les pertes importantes au sein de la structure du Hamas ont tout remis en question. Dès lors, le courant de la da'wa a demandé qu'un bilan soit fait de l'expérience du mouvement jusque-là, et que des voies de survie soient envisagées pour le futur proche. Or, les idées émises par le président étatsunien Donald Trump ne leur laissent aucune marge de manœuvre. Une plaisanterie circulant chez certains cadres du Hamas dit que même si Khaled Mechaal, Moussa Abou Marzouk (numéro 2 du Hamas et son chef du bureau des relations internationales) et Izzat Al-Richek (chef du bureau des relations arabes et islamiques du Hamas) faisaient leur pèlerinage à la Maison Blanche en en faisant 700 fois le tour2, Washington ne leur ferait aucune place dans les solutions politiques, encore moins depuis que le Hamas est taxé de « daéchien » et de « nazi ». Une boutade, certes, mais qui dit quelque chose de la réalité.
L'autre changement essentiel qu'a connu le Hamas après 2017 est celui relatif aux origines géographiques et régionales de son commandement. Celles-ci restent, pour les Palestiniens, déterminantes dans le choix des partenaires de vie ou d'affaires, et jusqu'à la direction politique. L'importance des origines n'est d'ailleurs pas spécifique au Hamas, mais touche toutes les factions palestiniennes. Ces dernières années, le conflit interne s'est intensifié autour du transfert du pouvoir des mains des dirigeants originaires de Cisjordanie ou de la diaspora vers celles des Gazaouis, après qu'Ismaïl Haniyeh est devenu le chef du bureau politique du Hamas et Yahya Sinouar, chef du mouvement à Gaza.
Or, selon des sources internes au Hamas basées à Gaza, Yahya Sinouar a œuvré, durant les trois dernières années précédant le 7 octobre, à faire sortir de la bande un grand nombre de cadres du mouvement, afin de briser le monopole décisionnel détenu par les anciens cadres. Ces Gazaouis représentent encore à ce jour un bloc parallèle qui empêche le Hamas de céder aux volontés d'un certain nombre de partenaires arabes. À la tête de ce groupe figure le dirigeant Khalil Al-Hayya, désigné dans le dernier communiqué du mouvement comme « le chef du Hamas à Gaza », après avoir été chargé d'affaires et adjoint du dirigeant de Gaza. Ces cadres gazaouis sont également présents dans des secteurs stratégiques, comme la sécurité, l'informatique et les finances.
Ces dernières années, la discussion a porté dans l'entourage de Sinouar sur la prise de décision centrale, qui devrait émaner depuis le bureau de Gaza au vu de son poids numérique. Il est aussi celui qui paie le plus lourd tribut en termes de combats et de siège. L'on pourrait souligner alors que Moussa Abou Marzouk, bien que gazaoui, est un partisan de Khaled Mechaal et ne fait pas partie du courant Sinouar. C'est vrai, à ceci près qu'Abou Marzouk a quitté Gaza depuis des décennies. Mais, en regardant de près les nominations et les changements de porte-paroles et de représentants du Hamas à l'étranger depuis 2017, l'enjeu des origines géographiques et régionales des uns et des autres apparaît comme évident. L'on constate alors le nombre de dirigeants gazaouis qui ont remplacé, au sein des comités de travail extérieurs, ceux issus de Cisjordanie et de la diaspora.
Lorsqu'en 2004, Israël assassine le cheikh Ahmed Yassin, et ensuite Abdelaziz al-Rantissi, la décision est prise de déplacer le bureau politique à l'étranger afin d'en protéger les dirigeants. Depuis, et jusqu'à l'élection de Haniyeh et Sinouar à la tête du bureau politique (2021), la prise de décision et le financement sont restés aux mains de Mechaal, jusqu'à l'avènement de la révolution syrienne, soutenue par le Hamas. Ce positionnement a mis de l'eau dans le gaz dans les relations du Hamas avec l'« axe de résistance », et a forcé Mechaal à quitter Damas.
Selon des sources au sein du Hamas et basées à l'étranger, le mouvement est dirigé aujourd'hui par un comité de cinq membres qui sont le président du Conseil consultatif du Hamas, Mohamed Darwich Ismaël, également président du comité ; Khalil al-Hayya du bureau de Gaza, qui est l'ancien adjoint de Yahya Sinouar ; Zaher Jabarine du bureau de Cisjordanie, et ancien adjoint de Saleh al-Arouri3 ; de Khaled Mechaal du bureau extérieur et vice-président du Hamas ; et enfin Moussa Abou Marzouk, responsable des relations internationales.
Cette nouvelle composition reste toutefois très fragile à cause des divergences de ses membres : le président du Conseil, Mohamed Darwich Ismaël, reste pour sa part à équidistance de l'Iran et de la Turquie ; Abou Marzouk s'aligne quant à lui sur le courant turco-qatari représenté par Mechaal, dont il devient le bras droit en Turquie. Quant à Al-Hayya et Jabarine, ils représentent l'ancien courant Sinouar-Arouri.
Pour l'heure, le Hamas se concentre davantage sur la question des otages et sur l'idée d'une sortie de guerre. Il repousse à plus tard les questions liées à son commandement, que ce soit au niveau interne palestinien (sous l'égide de Houssam Badrane), au niveau arabe (sous la direction d'Oussama Hamdane) ou au niveau des relations internationales, avec Moussa Abou Marzouk.
La période d'après-guerre devrait connaître une polarisation entre deux lignes. La première est celle de l'« axe de résistance », que Sinouar représentait, en adéquation avec les attentes du conseil militaire et la vision du bureau politique. Cette ligne s'étend à tous les pays de l'« Axe de résistance » ainsi qu'à tous ceux qui peuvent fournir le Hamas en armes.
La deuxième ligne est celle du courant turco-qatari, représenté par Mechaal et par Abou Marzouk, et qui s'aligne avec celle du Quartet pour le Moyen-Orient4. Suivant les trois principes-cadres posés par le Quartet — le rejet de l'usage de la violence, la reconnaissance de l'État d'Israël et l'acceptation des précédents accords — pour aboutir à la création d'un État palestinien sur la base des frontières de 1967, le Hamas parachèvera son intégration au sein du système posé à la fois par la Ligue arabe et les États-Unis. Mais Mechaal et son courant concèdent ignorer encore les conséquences des changements régionaux ou internationaux avec la présidence de Trump et la prise du pouvoir d'Ahmed Al-Charaa en Syrie.
Les Turcs travaillent également de leur côté à l'institutionnalisation du mouvement et à la naturalisation ou l'octroi de permis de résidence permanente à ses cadres non militaires. Ankara tente également de convaincre le Hamas de la nécessité de cette étape pour ériger un État palestinien, ou du moins, pour que le mouvement ne disparaisse pas. Pour ce faire, ils l'intégreront de manière à ce qu'il soit sous leur contrôle, pour ensuite l'exploiter comme moyen de pression dans divers dossiers régionaux. Certains dirigeants du Hamas s'attendent même à ce que l'Iran accepte cette démarche, car Téhéran souhaite réduire la pression considérable qui pèse sur elle tout en assurant la survie du mouvement. Cependant, une partie importante du mouvement reste sceptique quant au programme turc et pourrait se tourner vers Téhéran, particulièrement ceux qui croient que la question palestinienne ne peut être résolue politiquement et que la solution réside dans le maintien de la résistance.
Mais que se passerait-il si le régime venait à changer en Turquie ? Et d'ailleurs, que pourrait obtenir Ankara pour les Palestiniens ? Un État ? Et sous quelle forme ? La guerre sur Gaza a été un exemple parfait des limites de la marge de manœuvre réelle des Turcs : ils n'ont réussi ni à mettre fin à la guerre ni à obtenir un accord de trêve. Pire, Ankara n'a même pas complètement suspendu les canaux commerciaux et les lignes d'approvisionnement maritime avec Israël, en raison de la présence sur son territoire de plusieurs entreprises privées israéliennes spécialisées dans la production et l'extraction de l'eau et dans le transport de nourriture et de gaz. De même qu'il existe une coopération turque avec des entreprises internationales d'exploitation minière et de gaz, dont les propriétaires ont des partenaires israéliens.
En réalité, une grande partie du Hamas de l'intérieur de Gaza, particulièrement ceux qui se méfient des Turcs, refuse l'adoption d'un nouveau programme politique et l'abandon des armes. Pour eux, cela va à l'encontre de la raison d'être de l'organisation en tant que mouvement de résistance. Les partisans de ce courant considèrent que la survie du Hamas repose sur le choix des armes, et qu'il ne faut pas trop compter sur ce qu'offrent les pays du Golfe ou même les États-Unis. Certes, il y a un certain ressentiment à l'encontre de l'« axe de résistance », mais ces partisans ne voient aucun avenir pour la résistance palestinienne sans les États qui la soutiennent militairement.
Cependant, avec la mort de Sinouar, ces voix commencent à s'estomper, laissant place à une volonté de préserver ce qu'il reste du mouvement et de sa base populaire. L'autre partie de ce courant envisage de se tourner plutôt vers l'Iran et le Yémen pour renforcer leurs positions, tout en maintenant une présence du Hamas en Turquie ainsi qu'au Qatar, sous couvert politique. Cette stratégie vise également à poursuivre les activités dans des « terrains prometteurs » comme l'Indonésie et la Malaisie.
Globalement, le Hamas se considère comme étant dans une phase extrêmement difficile qui pourrait le pousser à d'énormes concessions, qu'il ne souhaite pas accorder au Fatah, à l'heure où la question de l'intégration de l'arsenal du Hamas au sein de l'appareil sécuritaire de l'AP se pose dans certains cercles. Cependant, il pourrait être contraint d'en faire quelques-unes en fonction de l'évolution des événements, et de ce que Trump pourrait faire ou imposer aux pays arabes, y compris ceux qui ont normalisé leurs relations avec Israël, ou qui sont sur le point de le faire.
Entre-temps, on ne se bouscule pas pour la présidence du bureau politique. Après l'assassinat de Haniyeh, les rumeurs plaçaient Mechaal en favori, mais le poste est finalement allé à Sinouar. Depuis l'assassinat de celui-ci, plus personne dans le Hamas ne parle de la présidence. Selon une source de l'intérieur de l'organisation :
Chacun sait que ce n'est pas tant un siège de présidence qu'un siège d'exécution. L'assassinat peut survenir à tout moment. Les tensions internes empêchent également la nomination d'un président, car l'ouverture d'un tel dossier risquerait de diviser le mouvement en deux parties ou plus.
Ce qui nous amène à un réel questionnement : comment le Hamas a-t-il pu être le seul organisme palestinien à ne pas avoir connu de scissions de toute son histoire, à l'inverse de toutes les autres organisations, qu'elles soient laïques, de gauche ou même islamistes ? Certaines figures ont quitté le mouvement pour se réfugier chez d'autres organisations, d'autres sont restées inactives ; aucune n'a formé un autre mouvement.
Réponse : à cause des élections, qui tombent d'ailleurs cette année, et qui ne pourront probablement pas se tenir au vu de la situation à Gaza comme en Cisjordanie. Ce scrutin à deux tours qui a lieu tous les quatre ans a toujours été le meilleur moyen d'apaiser les tensions internes au sein de l'organisation, tout en prévenant la dissidence. Il permet également à chaque courant de mettre en avant sa force et la justesse de sa lecture politique. Raison pour laquelle tout le monde cherche à éviter tout conflit autour de la présidence du bureau avant la date prévue des élections, afin que les voix et, ensuite, les parrainages soient les éléments décisifs.
Un dirigeant du Hamas commente :
L'« axe de résistance » traverse sa période la plus difficile, et il y a un fort mécontentement quant à la gestion de la guerre contre Israël. Mais cette option reste moins risquée que celle de s'orienter complètement vers l'autre voie, celle du compromis. La Turquie agira selon ses intérêts sous protection américano-israélienne… Ce que nous craignons le plus, c'est la guerre interne au sein du Hamas et le conflit entre ses deux courants.
Il conclut :
Il faut donner la liberté à l'action politique et aux espaces dans lesquels Mechaal, les Turcs et d'autres évolueront, mais sans toucher à une seule balle de notre arsenal, car cela signifierait notre mort à tous.
1NDLR. Ce froid était dû au choix fait par le Hamas de s'opposer au régime de Bachar Al-Assad au moment de la révolution syrienne.
2NDLR. Référence au pèlerinage de la Mecque durant lequel les fidèles font sept fois le tour de la Kaaba.
3NDLR. Un des fondateurs des Brigades Al-Qassam et ancien vice-président du bureau politique de Hamas. Assassiné à Beyrouth le 2 janvier 2024.
4NDLR. Comité international fondé à Madrid en 2002, dans le sillage de la seconde intifada, et formé par les États-Unis, la Russie, l'Union européenne et l'ONU, censé œuvrer comme médiateurs dans le « processus de paix » israélo-palestinien.
L'arrestation de l'écrivain Boualem Sansal à son arrivée à Alger le 16 novembre 2024 pour avoir soutenu la « marocanité » du Sahara, ou les menaces qui pèsent sur l'Association marocaine des droits de l'Homme (AMDH) et son président Aziz Ghali pour l'avoir contestée, reflètent la sensibilité du problème dans les relations bilatérales entre le Maroc et l'Algérie. Retour sur l'histoire complexe du tracé des frontières au Maghreb.
La question des frontières, inhérente à la souveraineté des États, est à l'origine des tensions récurrentes entre le Maroc et l'Algérie. Elle est intimement liée à l'histoire coloniale, et à la conquête de l'Algérie à partir de 1830. Au lendemain de la défaite, en 1844, du sultan marocain Abderrahmane, allié de l'émir Abdelkader, par les troupes françaises du maréchal Thomas Robert Bugeaud à l'oued d'Isly dans la région d'Oujda, le tracé frontalier entre le Maroc et l'Algérie devient nécessaire. Le traité de Lalla Maghnia de 1845 fixe cette frontière aux rives de l'oued Kiss situé sur la frontière dans la région de l'Orientale.
En 1912, lorsque la France instaure un protectorat au Maroc, la ligne Varnier prolonge cette frontière jusqu'à Figuig, à l'est. Rien de tel en revanche au sud : la France se considère « chez elle » de part et d'autre, et l'espace reste administré par la même armée.
Le rapport de la France à ce territoire change à partir de 1952, avec la découverte de gisements de fer, de minerais (fer et manganèse) et bientôt de pétrole. En l'espace d'une décennie, ce territoire va revêtir une importance stratégique pour elle, pour le Front de libération nationale (FLN), en guerre pour la libération de l'Algérie, mais aussi pour le Maroc qui va en revendiquer une partie.
Dès son indépendance en 1956, le Maroc réclame, entre autres, une partie du territoire algérien figurant sur la carte du « Grand Maroc », publiée dans Al-Alam, l'organe officiel du parti nationaliste Istiqlal (Indépendance), fondé par Allal El-Fassi en 1944. Selon ce dernier : « Pour des raisons de géographie, d'histoire et de droit international, les "frontières naturelles" du Sahara marocain s'étendent jusqu'à la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal. »1. Il réaffirme aussi les revendications du Maroc sur le Touat, Béchar et Tindouf. Dans un premier temps, la monarchie et le gouvernement marocain les considèrent comme excessives, mais, en 1958, le roi Mohammed V les reprend à son compte.

Dès lors, la question des frontières devient prioritaire pour les acteurs politiques marocains. Hassan II, qui accède au trône en février 1961, reçoit à Rabat, cinq mois plus tard, Ferhat Abbas, président du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Une convention est signée et une commission doit être créée pour régler la question du Sahara algérien « dans un esprit de fraternité et d'unité maghrébines »2. Selon l'accord, une fois l'indépendance de l'Algérie acquise, le statut de cette zone serait renégocié. Mais cela ne se produira pas.
Car avant même que la convention de Rabat n'ait été ratifiée par l'Algérie, une coalition menée par Ahmed Ben Bella et soutenue par l'Armée de libération nationale (ALN) évince Ferhat Abbas du gouvernement. La nouvelle équipe refuse de rétrocéder ce territoire qui, selon la formule consacrée, aurait été « libéré avec le sang de tant de martyrs ». Ben Bella, premier président de l'Algérie indépendante, se présente comme le garant de tout le territoire hérité de la colonisation française, et dont les négociateurs des accords de paix ont refusé la partition voulue par Paris.
En effet, en 1962, les négociations entre la France et le GPRA sur la décolonisation de l'Algérie butent sur la question du Sahara. La France avait rattaché cette partie désertique aux départements algériens, mais elle tente désormais de l'en séparer, afin de garder un contrôle direct sur les ressources en hydrocarbures et sur ses centres d'essais nucléaires. Voulant préserver cet espace tampon, vaste de 2,5 millions de kilomètres carrés entre le Maghreb et le Sahel, Paris se montre disposée à ouvrir cette « mer intérieure » à l'exploitation conjointe de ses ressources avec les pays voisins dans le cadre d'une entité juridique nouvelle, l'Organisation commune des régions sahariennes (OCRS). Mais lors des négociations qui aboutiront aux accords d'Évian (18 mars 1962), les Algériens refusent ce plan. Ahmed Boumendjel, l'un des négociateurs, explique que ce Sahara français signifierait l'amputation des quatre cinquièmes du territoire algérien. Dans sa volonté de mettre rapidement un terme au conflit, le président français Charles de Gaulle finit par abandonner les ambitions de la France sur le Sahara. La frontière devient alors le symbole de la souveraineté du jeune État algérien.
De son côté, Hassan II se sent trahi. Il adhère d'autant plus aux thèses de l'Istiqlal sur le « Grand Maroc » qu'elles ont déjà été adoptées par son père. Or, sur cette question de l'intégrité territoriale, la monarchie entend désormais accaparer le nationalisme et met en avant les « droits historiques du Maroc ».
Toutefois, en tant que membre des Nations unies à partir de novembre 1956, le Maroc est dans l'obligation de reconnaître les frontières issues de la colonisation, en raison du principe de l'intangibilité des frontières, tout en ne reconnaissant la Mauritanie qu'en 1969, soit 9 ans après son indépendance. Ce principe de la reconnaissance des frontières issues de la colonisation européenne est également retenu par l'Organisation de l'unité africaine (OUA) lors de sa création en 1963, et l'Algérie s'appuie sur celui-ci.

Désormais, Alger se réfère au droit international, et Rabat à l'histoire. Ce sont également deux régimes politiques fondamentalement différents qui se disputent l'hégémonie au Maghreb, et s'affrontent par tous les moyens. L'aide fournie par Alger aux opposants au pouvoir marocain vient appuyer cette dimension idéologique, dans un contexte qui voit l'Istiqlal se scinder en deux. Son aile conservatrice garde le nom, mais la seconde, qui est très critique envers la monarchie, devient l'Union nationale des forces populaires (UNFP). Sur la question territoriale, les leaders de l'UNFP vont farouchement s'opposer à la monarchie : Mohamed Basri (dit Fqih Basri), qui a trouvé refuge en Algérie, et Mehdi Ben Barka déclarent que l'UNFP « n'a pas de visée expansionniste », ce dernier allant jusqu'à qualifier de « camouflage de la vie politique intérieure » la revendication territoriale formulée par la monarchie3.
Ainsi, à partir du désaccord frontalier, un conflit politique prend forme entre les deux grands États du Maghreb. Le succès de la révolution algérienne a suscité un sentiment d'insécurité chez le voisin marocain. Hassan II craint une déstabilisation de son régime politique, si la révolution algérienne venait à franchir la frontière, comme le répètent sans cesse les dirigeants algériens. En mars 1963, dans un entretien donné au journal égyptien Al-Ahram, le colonel et futur président de la République Houari Boumédiène déclare : « La révolution algérienne ne saurait se limiter aux frontières de l'Algérie. »
Pour Hassan II, la gauche marocaine, acquise aux idées révolutionnaires, peut être un vecteur de cette révolution algérienne. En juillet 1963, il tente ainsi de décapiter l'opposition en prétextant un complot à son encontre de la part de dirigeants de l'UNFP. Plus de 100 personnes sont impliquées, certaines jugées très sévèrement : 11 personnes sont condamnées à mort, dont huit par contumace, parmi lesquels Mehdi Ben Barka.
Les hostilités sont dorénavant bien installées entre les deux États : en août 1963, Alger interdit aux ressortissants marocains de pénétrer sur le territoire de Béchar, dans le sud-ouest du pays. Un mois plus tard, une série d'incidents à la frontière débouche sur la guerre des Sables, unique conflit armé direct entre les deux voisins.
Cette guerre éclate dans la région de Tindouf, revendiquée par le Maroc, puis s'étend de l'autre côté de la frontière. Elle coïncide avec un soulèvement kabyle, et Alger ne manque pas d'accuser Rabat de profiter de la situation intérieure algérienne pour l'attaquer à ses frontières. En février 1964, le cessez-le-feu signé sous les auspices de l'OUA laisse la frontière inchangée, la zone contestée restant algérienne. Mais ce conflit laisse des traces importantes dans l'esprit des Marocains. L'animosité à l'égard des Algériens, dirigeants et peuple confondus, dominera longtemps la nature des rapports entre les deux pays. La question de l'intégrité territoriale est désormais un pilier du récit national et identitaire.
Sur le plan juridique, le différend frontalier avec l'Algérie prend fin par un traité de paix en 1969 à Ifrane, dans le Moyen Atlas marocain, puis par un accord en 1970 à Tlemcen. La frontière sera définitivement délimitée par une convention signée à Rabat en 1972, ratifiée par l'Algérie en 1973 puis par le Maroc, bien plus tard, en 1992.
Contraint à abandonner ses revendications sur de nombreux territoires indiqués sur la carte de Allal El-Fassi, le Maroc cristallisera toute sa rancœur sur le Sahara occidental. Mais dans cette ancienne colonie espagnole (1884-1976) se crée le Front Polisario en place en 1973 pour représenter les populations sahraouies. Le processus de décolonisation de ce territoire s'accompagne de revendications territoriales de la part du Maroc, mais aussi de la Mauritanie. Les deux pays vont conjuguer leurs efforts pour s'opposer aux Sahraouis.
L'Espagne, puissance coloniale administrant le Sahara occidental, est invitée par l'OUA et l'ONU à quitter le territoire selon une procédure d'autodétermination des populations sous contrôle international. Mais l'Espagne s'y refuse et octroie au contraire, en septembre 1973, à cette colonie le statut d'autonomie interne. Elle prévoit également un plan d'autodétermination qui préserverait l'influence de Madrid.

En 1974, le Maroc entame, seul, une campagne diplomatique contre l'Espagne. Hassan II est décidé à engager une action visant à mettre en échec la décolonisation espagnole par un processus d'autodétermination. Alors que Francisco Franco est mourant, Hassan II appelle à la guerre. Il vient d'échapper à deux coups d'État perpétrés par son armée et entend utiliser le principe de la défense de l'intégrité territoriale du Maroc pour rassembler tous les Marocains autour de son trône4. Le Sahara occidental et sa « récupération » deviennent alors une cause nationale. Parallèlement, le roi tente la conciliation avec l'Espagne. Il rappelle notamment les propositions qu'il avait faites au général Franco de concéder des bases militaires à l'Espagne et de créer des sociétés mixtes d'exploitation et de richesses du « sol et de la mer ». Mais, du vivant de Franco, qui décédera en 1975, l'Espagne ne modifiera pas sa position, à savoir : autodétermination du peuple sahraoui conformément à la décision des Nations unies.
Hassan II n'a pas les moyens de s'engager dans une guerre dont les conséquences internes et internationales seraient difficilement gérables. Il doit alors trouver une solution d'attente honorable en trois temps : appel à la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye, entente avec la Mauritanie sur le partage du Sahara et tenue d'un sommet arabe sur la question. L'idée d'une mobilisation populaire et pacifique, pour répondre aux attentes de l'opinion tout en évitant le risque d'une opération militaire, se concrétise avec la Marche verte : le 16 octobre 1975, 350 000 Marocains se dirigent vers le Sahara, en vue de « réintégrer » ce territoire.
De 1973 à 1975, l'Algérie hésite à soutenir le Front Polisario, et privilégie le climat de détente instauré dans la région. Mais, progressivement, Alger opère un revirement que Boumediene justifiera en invoquant la fidélité de l'Algérie à ses principes révolutionnaires. Ce choix lui semble en parfaite adéquation avec les orientations idéologiques du gouvernement : socialisme, non-alignement et défense de la norme de l'OUA, à savoir le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ainsi, et en mémoire de sa guerre de libération, l'Algérie engage une politique de solidarité en faveur des luttes menées contre le colonialisme.
Au-delà de ces justifications, l'Algérie de Boumediene entend surtout priver le Maroc d'une profondeur stratégique au Sahara. La modification de la frontière marocaine et l'inclusion du Sahara au sein du territoire marocain deviennent un enjeu de puissance entre Rabat et Alger. En hébergeant et en armant les réfugiés sahraouis à Tindouf, l'Algérie affaiblit la position marocaine à faible coût. Il lui suffit alors de s'arc-bouter sur la solution d'autodétermination, exclue par le Maroc, pour maintenir un conflit de basse intensité. Elle prive ce dernier d'une reconnaissance internationale de sa souveraineté sur un espace qu'il occupe pourtant à 80 %, administrant sa population et exploitant ses ressources. Récemment, au nom du droit, Alger aide le Front Polisario à engager une bataille juridique contre l'exploitation et la commercialisation des ressources naturelles du Sahara occidental.
1Edouard Méric, « Le conflit algéro-marocain », Revue française de science politique, 1965.
2« Maroc et Algérie : tous les chemins mènent à l'entente », Le Matin, 27 mars 2005.
3Edouard Méric, « Le conflit algéro-marocain », op. cit..
4Dans son discours du 8 juillet 1974, il affirme : « Quand il s'agit du territoire national et de son intégrité, tous les Marocains se dressent comme un seul homme pour libérer leur territoire. »
Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d'une étincelle de Marwan Chahine paru aux éditions Belfond est une initiative sans exemple, un ouvrage hybride, une autobiographie poético-politique qui revient sur le drame du 13 avril 1975 considéré comme déclencheur de la guerre civile libanaise.
Jamais l'histoire récente du Liban n'a été contée de cette façon. Le journaliste Marwan Chahine a mené une enquête inédite qui dissèque « l'étincelle du 13 avril 1975 » supposée marquer le début de la guerre civile libanaise, jusque-là nommée « les évènements » : à Beyrouth, un bus transportant à son bord des miliciens palestiniens s'engage dans le quartier de Aïn el-Remmaneh sous contrôle phalangiste. C'est le carnage. Presque tous les occupants sont abattus de sang-froid par des miliciens.
Scène dramatique qui hante la mémoire collective libano-palestinienne. Souvenir-écran1 pour les Palestiniens et les Libanais qui ne repose sur quasiment aucune enquête, mais dont les faits semblent rapportés par des interprétations à l'origine de deux récits antagonistes et fantasmés : celui de la droite chrétienne d'une part, et celui de la gauche palestino-libanaise de l'autre. L'un et l'autre côté n'ont pas tout à fait raison, sans toutefois avoir tout à fait tort. « Il n'y a pas de mémoire de la guerre au Liban, mais une guerre des mémoires » (p. 270) constate l'auteur.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, personne ne sait ce qui s'est réellement passé ce 13 avril 1975. Ç'a été là ma première découverte, sans doute la plus importante de toute cette enquête. L'incident du bus n'a jamais fait l'objet d'une investigation ou d'une documentation approfondie. Et de cet événement supposé être fondateur et fondamental, on ne trouve même pas un début de version officielle (p. 40).
Désirant une pause de ses années de reporter à Libération et avec l'ambition de revenir un jour au pays que son père a quitté pour la France en 1976, le journaliste débarque dans l'appartement vide de son père Georges Chahine, acheté en 2000. Marwan connaît vaguement l'histoire du pays. Un hasard lui fait connaître cette affaire de bus qui s'est déroulée dans le quartier où il vient d'emménager à Beyrouth. Commence alors une investigation inédite de l'histoire de cet épisode. Et l'enquêteur découvre vite que le pays paternel manque terriblement et volontairement d'archives. Dans la foulée des accords de Taëf (1989) qui mettent fin à la guerre civile (1990), les chefs — communautaires — de guerre, ennemis de toujours, se sont autoamnistiés, allant jusqu'à institutionnaliser l'amnésie, empêchant toute tentative de travail de mémoire, d'élaboration d'un manuel d'histoire officielle commun, ou encore la possibilité d'une réconciliation devant la justice, seule garante crédible.
L'enquête va durer dix ans, et s'avère une quête du père quasi psychanalytique, qui avance en décimant le patriarcat politique, au service d'une lecture de la guerre par le bas et par les bas-fonds de la ville sur les traces de tous les protagonistes présents ce jour-là : les survivants et familles de victimes, les tireurs, les témoins, la police, les livres de référence sociopolitiques, des textes, des lettres, des articles… L'auteur-enquêteur épluche la presse, et retrouve même le prêtre qui célébrait, non loin de la fusillade, la messe à laquelle assistait le chef des phalangistes, Pierre Gemayel. Il a, lui aussi, sa version qui ne « colle » pas tout à fait aux faits. Le garde du corps de Pierre Gemayel est tué dans des circonstances troubles. A 13h, un bus débordant de monde dont une majorité de palestiniens revenant d'un défilé militaire du camp de Sabra et rentrant au camp de Tal El Zaatar est attaqué. Cet évènement est le déclencheur d'une guerre civile qui va durer 15 ans.
L'autobiographie se mêle à l'investigation dans une enquête immersive qui lie le lecteur à l'avancement du thriller tissé par le romancier-enquêteur en inversant les dynamiques cinématographiques, la grande Histoire s'incrustant dans la petite. Le récit se passe volontiers des leaders de la guerre à qui un espace très étroit est accordé, car les « vrais » héros sont ici, pour une fois, les oubliés de l'Histoire.
Cette lecture par le bas, obsessionnelle et individuelle constitue toute la singularité de l'ouvrage qui recompose l'échiquier. Un panorama du collectif donc, afin de reconstituer la scène du crime originel qui n'est autre qu'un reflet des dynamiques palestino-libano-libanaises ayant conduit à des combats sans fin similaires à des rixes entre bandes rivales, des Jets et des Sharks (West Side Story) s'arrachant des espaces communs. Des histoires vieilles comme le monde, entre nouveaux arrivés et anciens installés, et des leaders politiques comme tout le monde dépassés par la situation, qui tentent de trouver des mots pour camoufler les actes provoqués par leurs propres discours.
Ainsi, ce roman d'investigation politico-poétique prend-il des dimensions universelles. Le bus se transforme au fil des pages en symbole d'une quête du père, d'un pays, d'une culture entre deux mondes, hybride, dans laquelle se retrouverait un narrateur bohème qui sait goûter également les vers d'un Nino Ferrer et ceux d'un Mahmoud Darwish.
Le temps file. À chaque fois que Marwan Chahine pense l'enquête bouclée, un élément vient tout remettre, une fois de plus, en question, tout en révélant des éléments jusque-là méconnus, et la quête de vérité vient l'obséder parce que de plus en plus, il se rend compte que cette enquête sur le crime qui concerne la nation est d'abord celle d'un deuil, celui d'enfants de martyrs des deux bords, toujours inconsolables.
Cette histoire me dépassait. Elle ne pourrait pas devenir la mienne et encore moins celle d'une nation tant qu'elle serait celle de Suzanne, de Bachir Abou Assi et de tous ces enfants inconsolables (p. 518).
L'angle choisi par Marwan Chahine place l'humain au cœur de l'enquête. L'affaire du bus, contextualisée ou décontextualisée, se lit comme un fait divers universel, un drame humain, une lutte endogame et fratricide, mais qui rappelle sa cause première : la malédiction de l'histoire coloniale par la création d'Israël qui s'est abattue sur les Libanais et les Palestiniens et se poursuit encore.
Cependant, à travers les trajectoires des histoires personnelles, qui humanisent les victimes et les bourreaux palestiniens et libanais, il n'est pas question de lecture candide et de décret d'impunité généralisée, bien au contraire. Marwan Chahine aspirait à faire de son investigation un outil de réconciliation, une unification du récit historique. Certes, son entreprise est impossible à réussir, mais elle a visé l'essentiel : comprendre que « la catastrophe résultait d'un enchaînement désastreux d'erreurs humaines ». « Je ne pouvais exclure, écrit-il, que certaines (erreurs) aient été intentionnelles, mais les négligences et les mauvaises décisions avaient été si nombreuses, ce 13 avril, qu'il n'y avait presque pas besoin d'un acte de malveillance. Une rue au statut flou, une communication erratique, un dispositif policier insuffisant, un manque de réactivité des autorités, un premier ministre réticent à envoyer l'armée, des agents qui abandonnent leur barrage et enfin, des militants palestiniens qui ne respectent pas les consignes » […] (p. 260).
L'ouvrage de Marwan Chahine n'est peut-être pas le manuel unifié d'histoire espéré, mais il est un ouvrage pour toute la nation. Le 13 avril 1975 marque en fait le moment de la démission des institutions, personnifiée par un policier qui a tout fait pour tenter en vain d'empêcher l'effondrement de l'autorité et la montée des milices.
Beyrouth, 13 avril 1975, par son regard lucide et tendre, plein d'humour, dénué de jugements, d'une rare audace, est un parcours initiatique intime auquel tout individu peut s'identifier. Telles des poupées russes les histoires s'emboitent : d'abord celle de Georges, un immigré arrivé du Liban en France en 1976 pour fuir la guerre. Mais son histoire est celle aussi de l'Europe, de la colonisation qui ne passe toujours pas au Proche-Orient. Puis celle de son fils Marwan, né en France, qui part en quête des origines paternelles, à la recherche d'une mémoire introuvable à Beyrouth qu'il va reconstituer. Un travail de mémoire commence par une autocritique et une reconnaissance de la souffrance de l'autre. Ce qu'il fait. C'est en ce sens que son livre référence est un livre de réconciliation. Tout au Liban n'est d'ailleurs qu'une question de famille.

Marwan Chahine
Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d'une étincelle
Belfond
12 septembre 2024
551 pages
22 euros
Une rencontre avec Marwan Chahine, lauréat du Prix France-Liban 2024, aura lieu le samedi 11 janvier à 15h30
Institut du Monde arabe
1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris
Bibliothèque (niveau 1)
Entrée libre dans la limite des places disponibles
Informations
1Selon Sigmund Freud, il s'agit d'un souvenir ancien qui se présente à l'esprit du sujet avec une clarté inhabituelle, mais dont on est en droit de suspecter l'authenticité.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de la ville de Gaza avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et les siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Il a reçu, pour ce journal de bord, deux récompenses au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre, dans la catégorie presse écrite et prix Ouest-France. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.
Lundi 16 décembre 2024.
Aujourd'hui, tous les regards se dirigent vers la Syrie, vers la chute du régime de Bachar Al-Assad et de sa Bastille, la prison de Saidnaya. Tous les médias du monde parlent de cette chute inattendue. Et ils ne parlent plus de Gaza.
On ne parle plus des massacres de Gaza, des boucheries de Gaza, on ne parle plus des israéleries qui, pourtant, ne se sont pas arrêtées. L'attitude des gouvernements occidentaux est tout aussi déplorable. Bien sûr, il y a cette théorie du complot selon laquelle il y aurait eu un deal entre la Russie et les États-Unis, pour négocier la Syrie contre l'Ukraine. Et que l'on verrait les résultats de ce deal après l'arrivée de Trump au pouvoir. Mais on constate que la Russie n'est pas intervenue pour protéger le régime, et on voit également que l'Occident estime pouvoir négocier avec ces groupes qu'il a lui-même étiquetés comme « terroristes ». Des ambassades vont rouvrir. Des envoyés spéciaux de plusieurs pays sont en route pour parler avec Ahmed Al-Charaa (nom civil d'Abou Mohamed Al-Joulani), le chef de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) au pouvoir à Damas.
Hier, Al-Charaa était un « islamiste extrémiste fanatique », aujourd'hui on peut discuter avec lui, pour voir si on peut arriver à travailler avec ces nouveaux venus. Pourquoi les Occidentaux n'ont-ils pas fait la même chose en Palestine ? Chez nous, en plus, les islamistes n'ont pas pris le pouvoir par la force, ils ont été élus ! En 2006, le Hamas avait remporté les élections législatives sur tout le territoire palestinien, la bande de Gaza et la Cisjordanie. Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne (AP) avait nommé le dirigeant du Hamas Ismaïl Haniyeh premier ministre. Son gouvernement avait aussitôt été boycotté par les gouvernements occidentaux, qui avaient annulé leurs aides. Pourquoi les pays occidentaux ont-ils refusé de reconnaitre ces élections ? Pourquoi n'ont-ils pas fait à l'époque ce qu'ils sont apparemment en train de faire en Syrie : tester le Hamas, parler avec lui, comprendre ses intentions, chercher à voir s'il avait changé ? Au lieu de cela, le refus fut immédiat. Le gouvernement formé par Ismaïl Haniyeh a été immédiatement boycotté par l'AP, les pays européens et les États-Unis.
Nous savons bien qui est le promoteur de ces doubles standards. Le berger mène les moutons. Aujourd'hui, il a décidé qu'en Syrie, l'ennemi pouvait devenir un allié, alors tout le monde est d'accord. Hier, quand il a refusé la victoire électorale du Hamas, tout le monde était pareillement d'accord. Et c'est ce qui est qui me fait de la peine. Dès qu'il s'agit de la Palestine, toutes les normes changent, le droit international change, le raisonnement change, les définitions changent. Quand il s'agit de la Palestine, c'est Israël qui décide des normes. C'est Israël qui décide qui est terroriste et qui ne l'est pas. C'est Israël qui décide avec qui on peut discuter, ou pas. Ces décisions sont évolutives. Yasser Arafat a d'abord été un terroriste avec qui on ne pouvait pas traiter, puis l'homme de la paix avec Israël, puis de nouveau le plus grand terroriste du monde, dont il fallait se débarrasser.
Pareil pour le Hamas. Israël a permis la création du Hamas, dans le but d'affaiblir l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Après, le Hamas est devenu un mouvement « qui veut détruire Israël, le rayer de la carte ». Pourtant, Nétanyahou a continué à le soutenir en facilitant les transferts de fonds à sa direction, à Gaza. Dès qu'on parle de résistance palestinienne en général, Nétanyahou sort la carte du Hamas. Résister, c'est interdit. On va vous occuper, annexer toute la Palestine et vous expulser. Et si vous voulez réagir, eh bien vous êtes des terroristes.
Toute forme de résistance est légitime normalement, qu'elle soit militaire ou populaire. Mais si nous, Palestiniens, voulons résister, nous sommes des terroristes. Y compris les journalistes. Les Israéliens n'arrêtent pas de les tuer, sous des prétextes divers. Si on travaille pour un média du Hamas, on est un terroriste, puisque le Hamas est un groupe terroriste. De toute façon, pour Israël et pour ses relais dans la presse mondiale, on ne peut pas être journaliste palestinien, on fait forcément de la propagande, donc on mérite la mort. Et c'est valable pour les Palestiniens en général.
Les Israéliens décident qui nous sommes. Notre identité à tous, c'est d'être des « terroristes ». Et le monde entier les suit. Israël dit que nous sommes des « animaux humains », et le monde se met à nous traiter comme des animaux humains. On le voit bien dans les réactions face à ce génocide, ce « gazacide » en cours. Le monde entier peut nous voir déchiquetés par les bombes, humiliés, affamés. Mais Israël dit que ce n'est pas un génocide, que ce n'est pas un nettoyage ethnique, alors qu'il déplace de force des centaines de milliers de gens du nord vers le sud, détruit leurs maisons avec des bombes d'une tonne. Du coup, l'Occident dit que ce n'est pas un génocide ni un nettoyage ethnique. Et qu'Israël « a le droit de se défendre ».
Et c'est cela qui est honteux. L'Occident n'arrête pas de nous parler de démocratie et de liberté. À l'époque des « printemps arabes », les Occidentaux ont soutenu les révolutions des peuples contre ces mêmes régimes qu'ils avaient également soutenus. Ils ont clamé les slogans de la démocratie, du droit international, du droit humanitaire. Mais quand Israël n'en veut pas, on cesse d'en parler. Au début, je croyais que c'était à cause d'un racisme latent qu'on ne s'intéressait pas à nous, parce que nous n'avons pas les yeux bleus et les cheveux blonds. Mais petit à petit, je me rends compte que la vraie raison, c'est que l'Occident a les mêmes normes qu'Israël. Bien sûr, je sais que des pays européens ont reconnu l'État de la Palestine et ont parlé de génocide, mais ce n'est pas la majorité. Alors que n'importe quel enfant à qui on expliquerait la signification du mot « génocide » dirait qu'il y en a un qui se déroule sous ses yeux. Mais nous sommes occupés par une force qui est au-dessus des lois et qui a le feu vert pour faire tout ce qu'elle veut.
Quand la Cour pénale internationale (CPI) émet des mandats d'arrêt contre Nétanyahou et son ministre de la défense, des États européens annoncent qu'ils ne vont peut-être pas les appliquer. Mais quand il s'agit de la Russie, ils en défendent l'application.
J'en suis arrivé au point de ne plus croire à tout ce que j'ai appris. On m'a enseigné les droits humains, le droit international, le droit de la guerre. Mais les plus forts ne sont pas concernés. Le seul droit international, c'est la loi de la jungle. La liberté, c'est la liberté de la jungle. L'égalité, c'est l'égalité de la jungle. C'est le plus fort qui les définit.
Nous, nous faisons partie des plus faibles. Et le plus fort, c'est-à-dire Israël, ne veut pas seulement nous détruire physiquement. Il veut implanter les nouvelles normes dans nos têtes. Il veut que nous, citoyens palestiniens qui n'avons rien à voir avec les factions, nous changions notre manière de penser, que nous acceptions les définitions israéliennes, qu'il n'y a pas de génocide, que tout Palestinien est un terroriste, et que nous n'avons pas droit à une patrie.
Et moi je leur dis que non. Je leur dis que nous sommes sous occupation et que nous allons continuer à lutter contre cette occupation. Le monde nous a abandonnés après le partage de la Palestine en 1947, puis de nouveau après l'occupation de toute la Palestine en 1967. Et une troisième fois aujourd'hui, face au génocide et au projet d'annexion de notre pays. Mais la question palestinienne va rester. L'homme palestinien va rester. La pensée, la lutte et de la résilience vont rester. Même si le monde refuse de nommer les choses. Ils peuvent se mentir à eux-mêmes, mais nous, nous ne pouvons pas nous mentir à nous-mêmes.
Nous finirons par obtenir notre liberté parce qu'à la fin, la justice va régner, même dans la jungle. À la fin, nous construirons notre patrie. À la fin, tout le monde verra à travers nos yeux. Parce que l'injustice ne dure pas. À la fin, nous, les Palestiniens, nous allons montrer au monde entier que nous sommes un peuple qui mérite de vivre, un peuple comme les autres, qui est sous occupation et qui un jour aura son propre État, pour vivre en paix avec le monde entier.

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
Parution : 29 novembre 2024
272 pages
18 euros
De l'automne 2015 à mars 2016, Sur, la vieille ville de Diyarbakir a été le théâtre d'affrontements entre des groupes armés issus du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les forces de sécurité turques. La reconstruction programmée des quartiers et des bâtiments détruits prend les allures d'une récupération autoritaire par l'État de cette ville que les Kurdes de Turquie considèrent comme leur capitale.
À partir de l'automne 2015, des groupes armés essentiellement composés de jeunes urbains du Mouvement de la jeunesse patriotique révolutionnaire (YDG-H) et des unités de protection civile (YPS) se sont retranchés dans Sur comme dans d'autres villes kurdes (Cizre, Silopi, Nusaybin, Yüksekova). Couvre-feux administratifs et combats ont intensément transformé la vieille ville, fascinante superposition d'une ville ancienne et de quartiers pauvres habités depuis les années 1980-1990 par des ruraux kurdes déplacés par le conflit entre l'État turc et la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).
Les combats ayant cessé depuis la mi-mars, il a été possible de dresser un premier bilan empirique, effectué à partir d'un arpentage de la ville les 19 et 20 avril derniers. L'ambiance et le niveau de tension pouvaient varier d'un jour ou d'une semaine à l'autre, ainsi que l'emplacement et le degré de « filtrage » des checkpoints.


Diyarbakir (950 000 habitants), chef-lieu d'une province turque du même nom, est considérée par les Kurdes de Turquie comme leur capitale. La présence de policiers en armes et de véhicules blindés à Sur ne relève pas de la nouveauté dans cet épicentre du mouvement kurde de Turquie. En revanche, leur nombre et leur visibilité ont été renforcés.
Les accès à Sur étaient bloqués durant les couvre-feux1. Cinq grandes portes de Sur sont désormais libres d'accès sans contrôle systématique, mais sous la surveillance d'un lourd dispositif policier : barrières, véhicules blindés, policiers lourdement armés dans des abris de sacs de sable. Les autres portes et ouvertures dans la muraille sont fermées par des obstacles de béton qui empêchent notamment toute communication entre Sur et le quartier autoconstruit de Ben-u-Sen, au pied des murailles au sud-ouest. Le déploiement policier vient doubler la muraille et transforme la vieille ville intramuros en espace semi-clos, sous surveillance de l'État turc.


Au-delà du contrôle des accès, le dispositif policier est également plus visible qu'auparavant. Des tours sont barricadées, voire « habitées » par des membres des forces de sécurité. Des groupes de policiers en uniformes et en civil fortement armés ponctuent les axes principaux.

L'objectif premier de cette présence policière est d'éviter que des combattants kurdes ne se retranchent à nouveau dans certaines parties de la vieille ville. Toutefois, elle ne doit pas être lue qu'au prisme d'impératifs sécuritaires ou stratégiques, car elle permet une véritable offensive symbolique signifiant la reprise en main de Sur par le pouvoir.
Alors que le drapeau turc était relativement absent de la vieille ville (à l'exception des bâtiments publics), de grands drapeaux ont été placés sur la muraille, qui est l'élément architectural le plus emblématique de la ville. Des slogans et symboles nationalistes tagués ornent certaines façades et rideaux métalliques, par exemple au sud de l'avenue Gazi (l'artère nord-sud de Sur). Cet assaut symbolique a coïncidé avec des attaques systématiques contre les signes de l'ordre municipal du Parti démocratique des peuples (HDP)2. Les co-maires HDP de Sur, élus à plus de 70 % en 2014, ont été suspendus. La vieille ville de Sur porte les marques d'un recouvrement du pouvoir municipal (et de ses électeurs) par le pouvoir étatique, présent par ses agents et ses emblèmes.

Ces dernières années, les différentes parties de la vieille ville donnaient une impression de relative homogénéité : populations pauvres, rues étroites regorgeant d'enfants3, un mélange composite d'anciennes bâtisses de pierre basaltique et de constructions précaires de brique. Les affrontements de ces derniers mois ont eu tendance à différencier les quartiers.

La moitié nord de l'avenue Gazi (de la porte Dağkapı à la Grande mosquée), axe de pénétration de Sur, a assez peu changé : les boutiques ont rouvert, l'avenue est arpentée par des piétons allant notamment consommer dans les restaurants et boutiques de l'avenue et les bazars. À l'exception du renforcement de la présence policière et d'une possible baisse de la fréquentation, l'aspect général de l'avenue n'a pas été bouleversé. Cette relative stabilité est sans doute due au fait que cette artère est un lieu de consommation largement fréquenté par des populations solvables voire aisées résidant hors de Sur.
La situation est toute autre lorsque l'on s'enfonce dans les rues étroites du quart sud-ouest de Sur (sud de Melikahmet, Lalebey, Alipaşa, Ziya Gökalp, Abdaldede). Quelques façades mitraillées et traces de barricades indiquent que ces rues ont été le théâtre d'affrontements, qui n'ont pas duré. Des jeunes combattants kurdes ont tenté de se retrancher et de déclarer l'autonomie dans ces quartiers. La plupart des traces récentes du conflit consistent en de nombreux tags pro-PKK (et organisations diverses du mouvement kurde armé) ou graffitis nationalistes turcs laissés par les agents des forces de sécurité.


En revanche, les conséquences des affrontements sur les relations sociales sont spectaculaires : ces quartiers sonnent creux. Les ruelles étaient le théâtre d'une vie sociale intense, la présence des enfants produisait l'ambiance. Les grandes pelouses au pied des murailles, autrefois noires de monde, étaient vides le 20 avril en fin d'après-midi. La présence d'enfants et d'adultes est sporadique là où ces quartiers pauvres donnaient l'impression d'une ville jeune et populeuse. La plupart des habitants ont manifestement quitté Sur pendant les couvre-feux. Ils ne sont pas revenus depuis la fin des combats.

Les quartiers nord-ouest (Iskenderpaşa, nord de Melikahmet) ont de toute évidence perdu des habitants (de nombreuses maisons sont vides) mais ont manifestement moins pâti des évènements de ces derniers mois. Les destructions sont absentes, les graffitis pro-PKK sont peu nombreux, et datent certainement en partie d'avant les couvre-feux.
Les quartiers proches de la Forteresse (Içkale : coin nord-est de Sur) de la vieille ville (Cevatpaşa et Dabanoğlu) laissent une impression différente. La présence de tags favorables au Hezbollah turc4, de fanions et d'un café Huda Par, semblaient indiquer que les affinités politiques de nombreux habitants du quartier différaient de celles du reste de Sur. Ces rues ne portent pas de marques de destruction ; très peu de graffitis pro-PKK, quelques graffitis pro-Hezbollah. Les rues restent densément fréquentées5. Le dispositif policier y est également différent : des checkpoints filtrants laissent passer les habitants vers le sud du mahalle Cevatpaşa et le mahalle Dabanoğlu. Ces checkpoints ne sont composés que de deux ou trois agents, plutôt détendus, en civil. Par comparaison, nous n'avons pas croisé de policiers hors d'un véhicule blindé dans les quartiers sud-ouest, ceux tenant les grands axes de Sur étaient visiblement sur leurs gardes.

Enfin, les mahalle de l'est de Sur (Fatihpaşa, Hasırlı, Savaş, Cemal Yılmaz) sont complètement interdits d'accès aux habitants qui ont tous été forcés au départ (plus de 15 000 habitants). Ces quartiers ont été le cadre d'affrontements opposant les forces de sécurité à des groupes armés pro-PKK (YDG-H, YPS), essentiellement composés de jeunes issus des quartiers populaires (probablement encadrés par des combattants plus expérimentés), qui se sont lancés dans un combat perdu d'avance. Le nombre des combattants n'est pas connu précisément mais il n'a jamais excédé quelques centaines : la population de Diyarbakir n'a pas suivi le mouvement. Tous les combattants ont été tués ou emprisonnés. L'accès à cette partie de Sur (un gros tiers de sa surface) est complètement interdit. De plus, il semble que l'État cherche à organiser l'invisibilité des destructions : des draps sont tendus à travers les rues interdites. Et il est par exemple impossible d'accéder aux sections de la muraille d'Içkale qui offrent un point de vue dégagé sur ces quartiers. Cette interdiction-là n'est pas motivée par des impératifs de sécurité. Les incessants bruits d'armes automatiques et d'armes lourdes entendus par les habitants pendant des semaines indiquent que les destructions ont été massives. Une photographie aérienne obtenue par la grande municipalité montre que le tissu urbain a été littéralement troué par les combats. Il semble que des bulldozers détruisent ou achèvent de détruire des îlots entiers de bâti résidentiel : de nombreux camions chargés de gravats sortent de la vieille ville par la porte Dağkapı.

Les images les plus saisissantes de la zone interdite émanent de l'État lui-même. Un policier-rappeur ultranationaliste a utilisé les alentours de la mosquée Kurşunlu détruite comme décor pour un clip de rap diffusé sur YouTube. Visiblement inspiré par le paysage qui s'offre à lui, l'agent évoque tous les ennemis qu'il pense combattre à Sur : les Arméniens, le « soutien des Grecs », le « complot sioniste », le « mensonge kurde », avant de dédier son œuvre aux quelques dizaines de « martyrs » des forces de l'ordre turques tués à Sur. Punchline choisie : « Lève-toi ! Ce sont tous des Arméniens, tous des escrocs. Moi, je suis le fils d'un Turc ! »

Bien que l'ensemble de la ville ait été en situation de siège, les mesures administratives et les affrontements ont eu des conséquences différenciées sur les quartiers de la vieille ville. Alors que celle-ci donnait une impression de relative uniformité, les évènements de ces derniers mois ont révélé des contrastes de manière éclatante : certains quartiers ont visiblement peu souffert des affrontements, d'autres ont été détruits et vidés. Les statistiques électorales ci-dessous montrent qu'il existe une corrélation entre les affinités politiques exprimées dans les urnes et le niveau de destruction des quartiers :
➞ les bureaux de vote des mahalle interdits (Hasırlı, Savaş, Cemal Yılmaz) ont donné moins de 10 % des suffrages au Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir aux élections de juin 2015 et plus de 85 % au HDP. Les résultats du quartier Fatihpaşa sont moins spectaculaires : 75 % HDP, 17 % AKP ;
➞ les mahalle sud-ouest (Lalebey, Alipaşa, Ziya Gökalp, Abdaldede , Melikahmet) avaient tous donné entre 84 et 89 % de leurs suffrages au HDP ;
➞ les mahalle nord-ouest (Iskenderpaşa, Cami Nebi) présentent à nouveau une situation intermédiaire, ils ont donné entre 17 et 19 % de leurs suffrages à l'AKP et 68 à 74 % pour le HDP ;
➞ les mahalle nord-est Cevatpaşa et Dabanoğlu ont respectivement donné 26 et 21 % de leurs suffrages à l'AKP en juin 2015 en pleine « vague HDP » sur le plan national. Ils avaient donné plus de 60 % de leurs votes à Recep Tayyip Erdogan lors des élections présidentielles de 2014.
L'existence de clivages politiques à une échelle très locale était difficilement visible à l'œil nu ; le conflit a eu tendance à les révéler. Les groupes armés ont de toute évidence choisi de se retrancher dans les quartiers les plus favorables au mouvement kurde. Qu'ils aient trouvé un terreau propice ne signifie cependant pas qu'ils soient parvenus à soulever l'essentiel de la population de ces lieux, qui a été contrainte au départ et qui porte un regard extrêmement critique sur la stratégie de guérilla urbaine. À l'opposé, les quartiers les plus hors-sol (avenue Gazi) ou les plus favorables au parti au pouvoir (par conservatisme ou par des formes diverses de clientélisme) ont peu pâti du conflit. Ce dernier agit sans doute comme un facteur de divergence pour les quartiers de Sur et leurs habitants.
Il y a à peine un an, alors que le processus de paix n'était pas encore enterré, une dégradation aussi tragique du cours des évènements aurait été difficile à imaginer. De la même façon, étant donné que l'évolution de la situation dépendra, entre autres, des développements du conflit syrien, les intentions de l'exécutif sont difficilement lisibles et prévisibles. Il est d'ailleurs tout à fait probable que le comportement du gouvernement depuis un an relève beaucoup plus du cynisme et de l'improvisation à court terme que d'une volonté politique claire qui serait pensée à l'horizon d'une ou deux décennies. Tout semble donc possible.
Deux éléments nous permettent d'y voir plus clair. Le 21 mars 2016, l'exécutif a décidé, en conseil des ministres, de prononcer l'expropriation de l'ensemble des parcelles privées de Sur (6 292 logements, bâtiments publics municipaux, patrimoine chrétien) qui passent dans le giron de l'État. Les 1422 parcelles restantes appartenaient déjà à des acteurs étatiques divers. Cette décision, prise d'un trait de plume, est aussi le signe que l'État entend reprendre la main sur la vieille ville, vitrine et cœur du mouvement kurde de Turquie. Au vu de l'état de santé démocratique de la république de Turquie, on voit mal comment des recours juridiques portés par les autorités municipales ou des mobilisations habitantes pourraient contraindre l'État à revenir sur cette décision.

Alors que les combats n'étaient pas achevés, le premier ministre Ahmet Davutoglu a déclaré le 1er février 2016 : « nous reconstruirons Sur comme Tolède ». Le projet d'aménagement présenté lors de sa visite présente toutes les caractéristiques de la rénovation urbaine façon AKP : gentrification autoritaire, refoulement des pauvres, lecture idéologique du passé, paysages urbains ressemblant à des décors en carton pâte. Ces recettes — mélangeant aménagement urbain, politique partisane, affairisme semi-mafieux — ont déjà été expérimentées à Istanbul (Sulukule, Tarlabaşı).
La transformation du peuplement est déjà en cours : les habitants des quartiers interdits ne rentreront vraisemblablement jamais chez eux. Les habitants des quartiers « ouverts » qui ne sont pas déjà revenus ne reviendront certainement pas non plus. De nombreux habitants spéculent sur les intentions d'Ankara. S'agit-il de faire diminuer la population, dans le cadre d'un projet teinté d'hygiénisme ? D'installer des Kurdes partisans de l'AKP et ainsi de neutraliser ce lieu important du mouvement kurde ? De « dékurdifier » la vieille ville en installant des réfugiés syriens ou des Turcs « ethniques » ?
L'État va-t-il étendre son entreprise de démolition au bulldozer à l'ensemble des quartiers est de la vieille ville ? À l'ensemble de ses quartiers autoconstruits (c'est-à-dire à plus de 90 % des bâtiments) ? Que va-t-il advenir du patrimoine architectural mis en valeur par la municipalité HDP (Murailles classées patrimoine mondial par l'Unesco, 595 bâtiments historiques, laïques et religieux) ?
Les formes précises de la transformation autoritaire de Sur ne sont pas encore connues. Celle-ci est cependant déjà irréversible : un retour au statu quo ante n'est plus possible. Contrairement à d'autres villes kurdes comme Cizre, Şırnak, Yüksekova, Silopi ou Nusaybin, les destructions sont invisibles et confinées à certaines parties de la vieille ville. Les niveaux d'horreur observés à Cizre (massacres collectifs de civils) n'ont pas été atteints à Diyarbakir (une vingtaine de civils non combattants tués depuis l'automne 2015). L'usage de la violence semble plus ciblé et plus réfléchi : un simple bilan humain et matériel ne suffit pas à en saisir le sens. Dans le silence des médias internationaux, la Turquie est en train de vider la vieille ville de Diyarbakir de sa substance et d'y détruire les fondements de son urbanité : un « urbicide » est en cours.
Photos © Matthieu Gosse, 19-20 avril 2016.
Indications de lecture complémentaires
➞ Une analyse plus étoffée du conflit et du comportement des acteurs en présence : Matthieu Gosse, « Urbicide en cours au Kurdistan : Diyarbakır, de la ville-refuge à la ville-cible », Urbanités, 9 mai 2016.
➞ Un bilan des conséquences des affrontements sur le patrimoine historique et archéologique de Sur : Martine Assénat, « Diyarbakır : aperçu de l'après-guerre », Dipnot, mai 2016.
➞ Une présentation historique et politique de Diyarbakir : Julien Boucly, « Une “capitale kurde” en Turquie ? Derrière les murs de Diyarbakır », Moyen-Orient, 30 vol. 1, Paris, 2016 ; p. 84-91.
➞ Un article à propos de l'affairisme AKP appliqué à la rénovation urbaine des villes kurdes de Turquie : Nicholas Glastonbury et Defne Kadıoğlu, « ‘Cleaning out the ghettos', Urban governance and the remaking of Kurdistan », Jadaliyya, mars 2016.
Quelques références éclairantes sur la « question kurde » dans l'histoire de la République de Turquie :
➞ Hamit Bozarslan, 2009, Conflit kurde : Le brasier oublié du Moyen-Orient, Paris, Autrement. — 176 p. ;
➞ Joost Jongerden, The settlement issue in Turkey and the Kurds, Leiden, Brill, 2007. — 354 p.
➞ Joost Jongerden, « Crafting space, making people : The spatial design of nation in modern Turkey », European journal of Turkish studies, n° 10, 2009.
1Depuis le 6 septembre 2015, six couvre-feux ont été déclarés dans les mahalle, les quartiers de l'est de la ville. Le dernier couvre-feu a été déclaré le 11 décembre 2015. Des barrages policiers ont cependant pu empêcher ou restreindre les circulations hors de toute mesure administrative.
2Le HDP est un parti légal progressiste et pro-kurde à la tête de la plupart des municipalités de la région kurde. Ses dirigeants se prononcent contre la lutte armée.
3L'âge médian dans la province était de 21,9 ans en 2013. Les données démographiques récentes montrent qu'autour du tiers de la population avait moins de 14 ans dans les 15 mahalle de Sur.
4Groupe kurde islamiste violent, qui a servi de bras armé à l'État pendant les années de guerre. Le Hezbollah est l'ennemi juré des composantes légales et clandestines du mouvement kurde. Le Huda Par est la vitrine politique de ce groupe.
5Ces rues sont plus difficiles à photographier en raison du maillage policier.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de la ville de Gaza avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et les siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Il a reçu, pour ce journal de bord, deux récompenses au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre, dans la catégorie presse écrite et prix Ouest-France. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.
Samedi 7 décembre 2024.
Aujourd'hui, dans la bétaillère, la charrette qui sert de transport en commun dans la bande de Gaza dévastée, on a parlé de la possibilité du cessez-le feu, et de la réconciliation entre le Fatah et le Hamas. Les « passagers » n'étaient pas optimistes. Parmi eux, beaucoup enviaient la situation des Libanais. Ils bénissaient le Hezbollah d'avoir accepté un cessez-le-feu, alors qu'il aurait pu continuer le combat. Quelqu'un disait :
Même s'ils ont encaissé des coups durs avec l'assassinat de Hassan Nasrallah et de tous les membres du commandement militaire, ils avaient encore la possibilité d'aller jusqu'au bout. Ils ont montré que leurs roquettes pouvaient atteindre Tel Aviv, même si on ne peut pas comparer les dégâts qu'ils font, avec la destruction qu'engendre l'armée d'occupation, et les 4 000 morts libanais.
Ainsi, ils étaient plusieurs à penser que le Hamas devrait prendre exemple sur le Hezbollah, qui a accepté un retrait israélien de façon graduelle, pendant 60 jours, sans exiger un cessez-le-feu définitif. Car jusqu'à présent, le Hamas exige un retrait israélien de la bande de Gaza et un cessez-le-feu total. La majorité des gens qui étaient dans la bétaillère pensaient que la priorité, c'était l'arrêt immédiat de la guerre. Selon eux, le retrait israélien de « l'axe de Philadelphie », la frontière avec l'Égypte, et de la route de Netzarim, qui sépare désormais le nord du sud de la bande de Gaza, pourrait faire l'objet d'une deuxième phase.
Moi, comme d'habitude, je ne disais rien. J'écoutais, et je constatais que l'opinion avait changé. Il y a trois ou quatre mois, dans la même bétaillère, les gens réclamaient un retrait immédiat et total des Israéliens, la reconstruction et le retour chez eux. Aujourd'hui ils ne désirent plus qu'une chose : que les massacres s'arrêtent. Et surtout, surtout, que l'aide humanitaire puisse entrer. Parce qu'aujourd'hui, la famine qui s'est déjà largement installée au Nord commence aussi dans le Sud. Et ça c'est insupportable.
C'est dire à quel point les Israéliens ont réussi à faire baisser notre niveau d'exigences. La majorité des gens qui étaient dans la bétaillère étaient des déplacés, comme moi, mais pour eux ce n'était pas grave s'ils ne rentraient pas tout de suite chez eux. « Qu'on y retourne dans un mois, mais que la guerre s'arrête maintenant », disait l'un d'eux.
Un autre affirmait que Trump voulait la fin des combats au Liban et à Gaza, avant le début de son mandat. Je partage cette opinion, mais les gens ne savent pas qu'après un cessez-le-feu, on enchaînera sur un autre conflit, qui a déjà commencé : une bataille entre le Hamas et le Fatah, qui se réunissent en ce moment au Caire. Deux voies sont possibles : la voie de la réconciliation entre le Fatah et le Hamas, avec la présence des factions, surtout le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP). Et une deuxième, qui fait l'objet de discussions : une sorte de commission administrative qui va être reliée à l'Autorité palestinienne, au gouvernement de Mohamed Mostafa. On débat sur la prise en charge des salaires des quelque 35 000 personnes embauchées par le Hamas après sa prise du pouvoir à Gaza en 2007. Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne (AP), s'y refuse par crainte de problèmes avec le gouvernement israélien d'extrême droite, qui retient déjà, sur les taxes qu'il perçoit au nom de l'AP, l'équivalent des sommes versées par celle-ci aux familles de martyrs, les combattants tués par l'armée israélienne.
Résultat, l'AP n'arrive plus à verser à ses fonctionnaires que 70 % de leur traitement, voire parfois 50 %. Mais les responsables de l'AP espèrent que cette mesure sera abrogée après la guerre, et que si l'AP se voit confier la gestion de la bande de Gaza, elle gèrera aussi les terminaux d'importation de marchandises depuis Israël, et donc percevra, là aussi, des taxes. C'est là-dessus que portent les négociations, sur la création d'une commission qui répartirait ces sommes.
Ils n'ont même pas pensé à parler de réconciliation. Tout ce sang qui a coulé, tous ces morts, tous ces enfants orphelins, tous ces amputés, tous ces morts de faim, n'est-ce pas assez pour faire la paix entre le Hamas et le Fatah. N'est-ce pas assez pour que le Hamas fasse des concessions, qu'il cède le pouvoir à l'AP, reconnue internationalement ? Une telle réconciliation ôterait à Netanyahou tout prétexte pour empêcher l'aide humanitaire de parvenir à Gaza, et pour confier le pouvoir aux clans plus ou moins mafieux de Gaza.
Si on veut parler du lendemain de la guerre, pourquoi ne pas commencer aujourd'hui ? Pourquoi est-on en train de reporter les décisions ? C'est la population de Gaza qui est en train de payer la facture. Je ne comprends ni l'attitude ni du Fatah, ni celle du Hamas. Pourquoi arriver à s'asseoir à la même table pour gérer la division, et non pour y mettre fin ? Pourquoi ne pas dire qu'on va laisser le gouvernement de Mohamed Mostafa gouverner Gaza ? Après, tout le reste est négociable. Mais le Hamas veut rester au pouvoir. Pourquoi vouloir tout le pouvoir et refuser de le partager, de coopérer ?
Cela fait plus de 17 ans que la division se renforce chez nous, au niveau géographique, social, économique, même dans notre mentalité. N'est-il pas temps de se réconcilier ? Le Hamas croit qu'il peut tenir le coup et continuer à vivre et à contrôler Gaza. C'est vrai qu'ils seront toujours là après la guerre, et qu'il faudrait deux ou trois ans à l'armée israélienne pour l'éradiquer. Mais le Hamas, affaibli sur le plan militaire, l'est aussi sur le plan économique. L'Iran et le Hezbollah n'ont plus les moyens de l'aider, et le Hamas ne peut pas appliquer des taxes sur les rares entrées d'aide humanitaire, ce que les Gazaouis ne comprendraient pas. Je ne comprends pas son attitude, et je crois que la population de Gaza est en train de changer d'avis et de penser comme moi.
Le Hamas et le Fatah doivent au moins arriver à une réconciliation. Il faut tourner la page de la division, il faut pardonner, au nom de toutes les victimes et de la destruction de Gaza. Il faut écrire une nouvelle page pour affronter l'occupation, pour reconstruire la bande de Gaza, pour reconstruire l'être humain. Nous sommes détruits à l'intérieur, et nous le serons encore plus si nous restons divisés.
Je dis tout cela, mais j'ai vraiment mal au cœur de constater que, même entre nous, nous n'arrivons plus à nous tolérer. Je crois qu'il faut un peu de sagesse des deux côtés, et surtout un peu de tolérance, même si le Hamas manque de maturité politique. Après la réconciliation, on pourra tenir des élections, on pourra faire beaucoup de choses, mais il faut commencer par le premier pas. C'est mon message aux deux parties. On ne peut pas vivre dans la rancune. Nous éprouvons de la rancune contre le monde entier parce que nous nous sentons abandonnés par le monde entier. Mais il faut pardonner, et écrire une nouvelle page pour arrêter cette guerre. Pour reconstruire l'être humain et reconstruire Gaza.

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
Parution : 29 novembre 2024
272 pages
18 euros
Lois et décrets ministériels s'accumulent à grande vitesse contre les Palestiniens. Comme dans tout système d'apartheid, il existe très officiellement des lois pour eux et d'autres pour les Israéliens. Mais ces décisions s'étendent désormais aux Juifs israéliens. Celles et ceux qui s'opposent aux massacres et à la guerre peuvent être accusés de trahison. Sont visés des journalistes et des journaux comme Haaretz, des réalisateurs, des dirigeants d'ONG, des militants pacifistes...
Le 10 octobre 2024, le film Lyd devait être projeté à Jaffa, ancienne ville portuaire rattachée à Tel-Aviv, habitée à la fois par des Juifs et des Palestiniens. Lyd est le nom arabe de la ville de Lod, connue pour abriter le principal aéroport israélien. Mi-documentaire et mi-fiction uchronique, le film dépeint la Nakba de 1947 à 1949 et imagine la vie à Lyd si cette expulsion massive n'avait pas eu lieu. Lod a connu, en juillet 1948, un massacre perpétré dans la mosquée Dahamshe où, selon les sources, entre 95 et 250 Palestiniens qui s'y étaient réfugiés périrent sous les tirs d'obus tirés par des chars israéliens. Sorti en juillet 2023, Lyd, co-réalisé par Rami Younis, un journaliste palestinien citoyen israélien né à Lod et la documentariste américaine Sarah Ema Friedland, a été diffusé dans plusieurs festivals aux États-Unis.
Mais, ce 10 octobre, le film n'a pas été projeté. Le matin même, la police a informé son diffuseur, Mahmoud Abou Arisha, patron du cinéma Al Saraya, que c'était interdit. Le ministre de la culture, Miki Zohar, avait requis l'intervention policière en arguant d'un « risque sérieux et immédiat pour l'ordre public ». Lui-même avait été alerté par un militant connu d'extrême droite. Inutile de préciser que ni ce dernier, ni le ministre, ni le policier n'avaient vu le film. Une pétition a été présentée par quatorze associations artistiques israéliennes pour annuler cette interdiction, faisant valoir que « le rôle de la police est de protéger la liberté d'expression, pas ceux qui veulent l'abolir ». Réponse du ministre de la police, Itamar Ben Gvir : « Les gens de gauche qui hurlent suite à l'annulation de la projection de Lyd doivent comprendre qu'une loi est une loi et un ordre, un ordre. »
Lyd n'est pas le premier à être interdit de diffusion en Israël ces derniers temps. En août 2024, Jenin Jenin 2, du cinéaste et acteur Mohammad Bakri, Palestinien citoyen israélien, avait subi le même sort. Et en octobre, ce fut au tour du film 1948 — Remember, Remember Not (1948 — Se souvenir, Ne pas se souvenir), de l'Israélienne Neta Shoshani.
Mais l'accumulation de ces décisions sur un temps court est symptomatique d'une évolution notoire : la poussée de la censure dans une atmosphère générale où l'aspiration à un « État fort » et autoritaire ne cesse de croître. Habitués depuis longtemps, les Palestiniens d'Israël en sont les premières victimes. Ainsi, le 7 novembre, le parlement a voté une loi permettant que « l'expulsion d'un terroriste » puisse être accompagnée de celle de ses proches, parents, enfants, frères ou sœurs. La décision, de facto, ne concerne que les Palestiniens citoyens israéliens, car Israël n'a jamais eu besoin de législation pour expulser de leur terre des Palestiniens occupés. Ce nouveau dispositif s'ajoute à la liste toujours plus longue des lois suprémacistes séparant juridiquement le traitement des citoyens israéliens, selon qu'ils sont juifs ou palestiniens.
Parallèlement — et c'est une nouveauté — s'installe une ambiance de chasse aux « traîtres juifs ». Le parlement connaissait depuis plus d'une décennie une poussée d'autoritarisme, incarné par la détermination de la droite d'abolir les prérogatives de la Cour suprême pour la soumettre au bon vouloir du seul exécutif. On assiste désormais à un flot de votes sur des projets de loi, des décrets et décisions portant sur la restriction de la liberté d'expression et d'action qui ne concerne plus uniquement la population palestinienne1. Elle vise désormais également toute parole jugée « offensante » envers Israël et sa politique.
Ainsi, une loi a été adoptée en octobre 2024 permettant de priver de son emploi tout enseignant qui aurait manifesté « de la sympathie pour une organisation terroriste ». Lorsque l'on sait qu'est jugée « terroriste » toute manifestation de soutien à la cause palestinienne, quelle qu'en soit la forme, on imagine la pression sur des enseignants en histoire, par exemple, qui oseraient s'éloigner de la version « officielle » sur l'expulsion des Palestiniens en 1948, selon laquelle « Israël n'a expulsé aucun Arabe. Ils sont partis volontairement ». Un autre projet de loi, encore en débat, parmi plusieurs du même acabit, prévoit une amende équivalente à 3 000 euros et une année d'emprisonnement pour quiconque brandirait un drapeau palestinien dans une institution publique. Ce dernier cible clairement les étudiants.
Les menaces qui pèsent sur le journal Haaretz, à la fois « quotidien de référence », mais aussi pôle principal de résistance dans la société à la politique coloniale menée par Benyamin Nétanyahou, sont l'incarnation de cette campagne contre le droit d'expression.
Ainsi, le 24 novembre 2024, le gouvernement a approuvé une proposition du ministre de la communication, Shlomo Karhi, qui enjoint toute administration publique et tout organisme bénéficiant d'un soutien financier de l'État de cesser de faire de la publicité dans ce journal ou d'y abonner ses personnels. Nétanyahou a fait savoir son soutien à cette proposition. Le gouvernement l'a justifiée au motif que « de nombreux éditoriaux (…) ont porté atteinte à la légitimité de l'État d'Israël ». Il accuse le propriétaire de Haaretz, Amos Schoken, de « soutien au terrorisme ». En fait, lors d'une conférence donnée à Londres quelques jours plus tôt, le 27 octobre, devant une audience essentiellement juive, ce dernier — qui revendique son sionisme — avait vilipendé le « cruel régime d'apartheid imposé à la population palestinienne » et évoqué les « combattants palestiniens de la liberté, qu'Israël appelle des terroristes ». Il reviendra sur ces propos peu après, précisant qu'il juge « le recours à la terreur illégitime », sans pour autant renier les termes de « combattants de la liberté ».
Le gouvernement s'est emparé de l'affaire pour commencer d'instruire ce qui ressemble à un procès en trahison des Israéliens dénonçant le colonialisme de leur État. Sans attendre le vote de la proposition de loi, le ministre de l'intérieur, Moshé Arbel, a immédiatement suspendu tous les abonnements des employés de son ministère à Haaretz. Le ministre de la justice, Yariv Levin, a proposé l'adoption d'une loi visant tout Israélien sans exclusive qui appellerait à boycotter l'État d'Israël ou ses dirigeants à être condamné à dix ans de prison, et à vingt ans en temps de guerre. Le directeur de la rédaction du journal, Aluf Benn, a réagi :
Nétanyahou veut un pouvoir israélien sans justice indépendante, où la police et les agences de sécurité sont transformées en milices privées [à son service], et bien entendu sans médias critiques et libres (…) Il ne nous effraie pas, et nous ne capitulerons pas.2
Benn a l'expérience de ce type de pressions. Il y a plus d'un an, le ministre Karhi avait déjà proposé au gouvernement d'imposer un boycott du journal dans tout l'appareil d'État : « armée, police, prisons, ministères et entreprises publiques »3. Mais depuis le 7 octobre 2023, la ferveur patriotique qui a envahi la société israélienne permet à l'agenda de l'extrême droite coloniale de se positionner publiquement avec une confiance accrue.
Selon de nombreux témoignages, la réélection de Donald Trump a rendu Nétanyahou et son extrême droite « euphoriques »4. L'idée de parvenir à changer radicalement le rapport des forces dans la région au bénéfice d'Israël s'accompagne d'un sentiment de pouvoir parallèlement installer dans le pays un régime qui impose définitivement sa domination. Un exemple stupéfiant : une des premières décisions du nouveau ministre de la Défense, Israël Katz, a consisté à mettre fin à la possibilité d'incarcérer un colon juif sous le statut dit des « détentions administratives », qui permet d'emprisonner quiconque pour « menace à la sécurité » sans notification du délit supposé, sans jugement, et sans limite de temps. Actuellement, on estime à plus de 3 000 le nombre de ces détenus palestiniens détenus sans inculpation (sans compter le nombre inconnu de Gazaouis incarcérés). Le ministre de la Défense a décidé que, désormais, les citoyens juifs, eux, seraient exemptés en totalité de la détention administrative. On en comptait 16 au moment où il a pris sa décision — tous des colons extrémistes du type de ceux qui se déchaînent actuellement en Cisjordanie contre la population palestinienne — ; ils sont libres ipso facto. Des règles pour les uns, d'autres pour les autres. « Le nouveau chef de la Défense l'a décidé : l'apartheid est officiel », a titré Haaretz, le 24 novembre. Les colons, eux, sablent le champagne.
Étant parvenu à limoger son principal concurrent politique, l'ex-ministre de la défense Yoav Gallant — fameux auteur, au lendemain du 7 octobre, de la déclaration sur les « animaux humains » palestiniens — Nétanyahou s'entoure désormais de complices conjoncturels ou d'affidés inconditionnels. Ben Gvir a déjà transformé la police en une milice armée à sa botte. Dans le viseur de l'extrême droite figurent désormais la procureur générale de l'État, Gali Baharav-Miara, et le chef du Shin Beit (le service de sécurité intérieure), Ronen Bar, jugés tous deux insuffisamment fiables.
Quant à Herzi Halevi, le chef d'état-major, son temps semble compté : non pour avoir mené la monstrueuse guerre à Gaza, mais pour avoir soutenu une négociation qui a pourtant mené à la libération d'otages israéliens et, surtout, pour avoir radicalement récusé tout retour à une occupation militaire à Gaza. Par ailleurs, si Nétanyahou veut sortir indemne des commissions d'enquête à venir concernant les responsabilités dans le fiasco sécuritaire du 7 octobre 2023, il est important pour lui de faire porter exclusivement la faute des attentats du Hamas à l'état-major. Pour la juriste israélienne Yaël Berda, professeure de droit à l'université hébraïque de Jérusalem :
Nous y sommes. Le coup d'État autoritaire est advenu. (…) Si vous ne soutenez pas l'État, alors il se retourne contre vous. Ce tournant autoritaire ne laisse de place ni au désaccord ni au débat5.
Cet « État fort » qui se met en place est, évidemment, amoureux de Trump : une communication de fausses nouvelles (fake news) doit alimenter la maîtrise absolue d'une « information alternative ». C'est pourquoi l'une des priorités de Nétanyahou et de ses acolytes messianistes est d'empêcher la diffusion d'informations sérieuses sur ce qui est advenu et advient quotidiennement à Gaza et au Liban. Celles-ci proviennent le plus souvent du travail réalisé par des médias locaux et des ONG israéliennes. Malgré la pression exercée par un appareil de propagande massif (la célèbre « hasbara ») et les nombreux obstacles opposés par les gouvernants, dont l'impossibilité pour les journalistes d'entrer à Gaza, ces derniers continuent de fournir autant d'informations vérifiées que possible sur les guerres en cours.
Si de plus en plus d'Israéliens quittent leur pays ces temps-ci — les chiffres exacts de ces départs restent inconnus —, ce n'est pas tant à cause des crimes massifs commis dans les Territoires palestiniens occupés (TPO) qu'en raison du sentiment, dans certains secteurs de l'opinion, d'une érosion galopante de la « démocratie » dont les Juifs israéliens ont bénéficié depuis la création de leur État. De ce point de vue, l'adoption par le parlement de la loi sur « Israël État-nation du peuple juif », en 2018, a constitué un tournant majeur en officialisant le suprémacisme juif comme pilier central de l'État. La frange la plus raciste, coloniale et messianique de l'opinion a commencé alors d'imposer plus radicalement un agenda qu'elle promouvait depuis longtemps. Son poids s'est accru bien plus encore, initialement dans une atmosphère de panique devant le fiasco sécuritaire du 7 octobre, puis de plus en plus encouragé par les « succès » de la campagne de destruction de Gaza, perçue comme une revanche légitime. Le sentiment paradoxal mêlant peur, surpuissance et immunité qui s'est alors installé ne pouvait qu'alimenter fortement le rejet des « traîtres de l'intérieur », ces rares Juifs israéliens hostiles à la dérive suprémaciste qui s'est emparée de l'immense majorité de la population. La voie ouverte vers l'État fort n'est que la conséquence naturelle de cette évolution.
1Le terme « Nakba » avait déjà été retiré des livres scolaires d'histoire distribués aux jeunes Palestiniens citoyens israéliens en 2009, par exemple.
2Aluf Benn, « Netanyahu's governement wants to shut us down », Haaretz, 26 novembre 2024.
3Jonathan Lis, « Israeli Government imposes sanctions on Haaretz, cuts all ties and pulls advertising », Haaretz, 24 novembre 2024.
4Neri Zilber, « Benjamin Netanyahu's allies call for purge as Israeli PM's power grows », Financial Times, Londres, 24 novembre 2024.
5Alona Ferber, « We are there : two stories of Israeli authoritarianism », Prospect Magazine, Londres, 4 novembre 2024.
Devant l'ampleur de la destruction humaine et matérielle de Gaza, rendue pratiquement inhabitable, la nécessité d'une solution politique brandie par de nombreux États contraste avec l'enfermement israélien dans une guerre sans fin. Parmi les pistes mises en avant, outre la relance d'un processus de négociations, revient fréquemment le principe d'un retour de l'Autorité palestinienne à Gaza, un territoire qui lui échappe depuis 2007. Cette solution n'a pourtant rien d'évident.
L'Autorité palestinienne (AP) est créée en mai 1994 par l'accord dit « Gaza-Jéricho » ou « Oslo I ». Ses compétences y sont définies afin de concrétiser le concept de gouvernement autonome et intérimaire. La période ainsi définie est de cinq ans — jusqu'au 4 mai 1999 — et doit alors permettre aux parties d'avancer sur les négociations sur le statut final. Mais l'ensemble des questions sensibles (création d'un État, statut de Jérusalem, délimitation des frontières, droit au retour des réfugiés, colonies, partage des ressources naturelles, etc.) est volontairement repoussé. En l'absence d'accord, ce gouvernement autonome et intérimaire est devenu pérenne, sans pour autant déboucher sur l'établissement d'un État de Palestine souverain et indépendant.
Cinq ans, devenus trente pour une Autorité sans souveraineté, et quatre ans devenus bientôt vingt pour un président, Mahmoud Abbas, sans légitimité. Élu en janvier 2005 pour un quadriennat, l'ancien premier ministre de Yasser Arafat et membre du Fatah a vu son mandat prolongé indéfiniment — jusqu'à la mise en place de nouvelles élections constamment repoussées. Bien avant le 7 octobre 2023, les Palestiniens des Territoires occupés vivaient une succession de crises politiques : division interpalestinienne depuis 2007, annulation des élections, poussée autoritaire, permanence et renforcement de la colonisation et du blocus sur Gaza, et enfin marginalisation régionale. Dès lors, comment envisager que l'un des problèmes majeurs de la vie politique des Territoires — la permanence de l'Autorité palestinienne dans ses contours actuels — puisse incarner la solution adéquate quand la destruction de Gaza cessera enfin ?
Ce qu'on a coutume d'appeler « Accords d'Oslo » constitue en réalité une série d'accords qui n'ont jamais envisagé la création d'un État palestinien. Loin de se substituer à l'administration militaire israélienne des Territoires, elle vient s'y ajouter. Dans les faits, l'autonomie n'est pas l'antichambre de la souveraineté, mais son pis-aller. D'un côté, l'AP a obtenu de créer des corps de fonctionnaires et d'exercer un pouvoir sur les habitants des Territoires occupés. De l'autre, Israël contribue depuis trois décennies à maintenir en place une administration palestinienne qui ne peut contrecarrer ses ambitions coloniales.
Au-delà du morcellement des Territoires, les Accords d'Oslo posent les bases de la relation entre Israël et l'Autorité qui perdure jusqu'aujourd'hui. Elle repose principalement sur deux piliers : la coopération sécuritaire et la dépendance économique. Depuis l'occupation des territoires en 1967, Israël contrôle l'activité économique palestinienne. Les territoires sont maintenus dans un rôle de sous-traitants et absorbent le surplus de la production israélienne.
La coopération sécuritaire est une expression qui a occupé une place importante dans le débat public, tant l'Autorité palestinienne menace régulièrement, sans effet, de la suspendre pour exprimer son désaveu de la politique israélienne. Les services de sécurité palestiniens, dédoublés après la division entre Gaza et Cisjordanie, sont certes nombreux, mais dépendent, en Cisjordanie, du bon vouloir israélien. Oslo interdit en effet à l'Autorité palestinienne de constituer une armée, mais rend possible la mise en place d'une police aux compétences et pouvoirs étendus.
Comptant pour un tiers du budget de l'Autorité palestinienne, les forces de sécurité palestiniennes emploient plus de 85 000 personnes à la fin des années 2010 (on compte un agent de sécurité pour 48 Palestiniens, contre un agent pour 384 Américains). Cette croissance a non seulement permis l'emploi des anciens combattants palestiniens, mais aussi la mise en œuvre d'une surveillance étroite de la population et des opposants. Israël bénéficie de la protection d'un corps supplétif palestinien à moindre coût et l'Autorité palestinienne consolide son pouvoir en s'appuyant sur les renseignements fournis par Israël.
Après la crise de 2006-2007, qui a conduit à la division institutionnelle des Territoires avec un gouvernement dominé par le Hamas dans la bande de Gaza et un gouvernement issu du Fatah à Ramallah, celle de 2021 est la plus grave qu'a connue l'Autorité depuis son existence. Début 2021, les Territoires occupés se préparaient à la tenue d'élections législatives et présidentielle. Les seules élections qui ont pu se dérouler entre-temps sont des élections municipales (2012, 2017, 2019 et 2021) qui ont été un fiasco démocratique. Faible participation, fraude électorale, manœuvres dans la présentation des résultats : tout a été fait pour rendre invisible la perte de popularité du Fatah en Cisjordanie.
La réconciliation interpalestinienne et la tenue d'élections, pour redynamiser la vie politique et disposer d'une classe dirigeante légitime, sont au cœur des demandes populaires. Lorsque Mahmoud Abbas annonce en mai 2021 le report (euphémisme pour parler de l'annulation) des élections, une vague de contestation envahit les rues de Cisjordanie et de Gaza. La répression contre les manifestants s'intensifie, de nombreux opposants sont arrêtés et certains, comme Nizar Banat, mourront dans des circonstances volontairement laissées obscures.
En parallèle, le gouvernement israélien mène une offensive d'ampleur à Jérusalem, cherchant l'éviction des habitants de plusieurs quartiers palestiniens de Jérusalem-Est (Silwan, Sheikh Jarrah) et multipliant les provocations et les agressions sur l'Esplanade des mosquées. En annulant les élections, Abbas a aggravé la contestation en Cisjordanie, qui se traduit notamment par la résurgence d'un activisme armé, d'abord dans le nord (Naplouse, Jénine) et ensuite dans presque toute la Cisjordanie. Au même moment, le Hamas lance l'opération Épée de Jérusalem (sayf al-quds) et se pose en contre-modèle de l'Autorité palestinienne de Ramallah. L'émergence d'une contestation, civile ou armée, contre ce pouvoir palestinien traduit une volonté partagée de remettre la question de la lutte contre l'occupation et la colonisation au centre du jeu politique, plutôt que de s'évertuer à construire un État sans souveraineté.
C'est dans ce cadre politique que doit être jaugée la faisabilité d'un déploiement de l'Autorité palestinienne comme solution politique au drame de Gaza. À la suite des attaques du Hamas contre des bases militaires et des kibboutz en Israël le 7 octobre 2023 puis le bombardement de Gaza par l'armée israélienne, le président palestinien est resté pratiquement silencieux. Sa mise en retrait souligne que Gaza, où il ne s'est pas rendu depuis 2006, lui est devenue comme un territoire étranger.
Dans un geste, à peine commenté en Cisjordanie tant il paraissait dérisoire, il a annoncé un changement de gouvernement fin mars 2024. Mahmoud Abbas prétendait ainsi apporter une réponse, quoique tardive et plutôt timide aux demandes de 2021, sans passer par les urnes et sans saisir l'ampleur du drame en cours depuis octobre 2023. Le gouvernement, technocratique, tente certes d'accorder une place privilégiée à des personnalités gazaouies, mais ne représente pas l'ensemble des courants palestiniens. Le gouvernement de Mohammed Moustafa s'est donné comme tâche d'agir pour un cessez-le-feu à Gaza sur lequel il n'a aucun poids, et de penser la reconstruction de ce territoire dont l'ampleur de la destruction reste à déterminer.
En Cisjordanie, ce nouveau gouvernement, pas plus que le précédent, n'a les moyens de lutter contre la poussée contestataire et l'augmentation drastique des violences des colons et de l'armée israélienne. Pour Gaza, il est cantonné à un rôle d'observateur des pourparlers menés sous l'égide du Qatar et de l'Égypte. Indépendamment de la bonne volonté de ses ministres, ce gouvernement impuissant fait l'objet de critiques sévères, puisque ses opposants voient dans l'établissement de plans successifs pour s'établir à Gaza un moyen pour le Fatah de prendre sa revanche sur le Hamas, qui l'en a chassé en 2007. Surtout, ses dirigeants feignent d'ignorer que la solution politique qu'ils espèrent incarner requiert un abandon de la logique d'Oslo, qui a remplacé la demande d'indépendance par une autonomie sous forte contrainte.
Le 18 juillet 2024, le parlement israélien a voté dans sa très grande majorité (68 voix contre 9) son opposition à l'établissement d'un État palestinien, même provenant d'une solution négociée. Ce vote traduit un consensus transpartisan israélien et n'augure rien de favorable pour les ambitions prêtées à l'Autorité palestinienne. Le premier obstacle à l'établissement d'une Autorité sur l'ensemble des Territoires occupés est en effet la volonté israélienne de dissiper tout espoir que l'indépendance palestinienne puisse constituer une solution viable. Ce vote israélien se double d'une campagne soutenue par certains ministres et de mouvements de colons, pour recoloniser Gaza. Leur idée est d'accentuer le déplacement forcé de la population palestinienne déjà en cours pour annexer de nouveaux territoires.
Au-delà, l'Autorité doit réussir à s'opposer à la création d'un statut d'exception pour la bande de Gaza. Après le retrait unilatéral des colonies en 2005 (et dans un contexte d'une occupation indirecte, par le contrôle total des accès au territoire), puis la division interpalestinienne en 2007, Israël a consolidé une vision exclusivement sécuritaire de ce territoire. Quand bien même le 7 octobre a souligné toutes les apories d'une telle approche, cette même doctrine demeure au centre des ambitions israéliennes : diviser la bande de Gaza en y établissant une zone militaire sur environ un tiers du territoire et maintenir une force non palestinienne pour assurer la sécurité des deux tiers restants, en collaboration avec certains alliés régionaux. C'est dans ce cadre que le nom de Mohammed Dahlan est évoqué, bien qu'il ne s'exprime pas en son nom propre sur le sujet. Ancien directeur de la Sécurité préventive à Gaza, il a mené une lutte implacable contre le Hamas. Suite à des accusations de corruption, le Fatah l'exclut et il est poussé à l'exil en 2011. Devenu conseiller de Mohammed Ben Zayed, président des Émirats arabes unis, il entretient de bonnes relations avec les autorités israéliennes, égyptiennes et américaines, ce qui justifie pour certains d'en faire le nouvel homme fort d'une bande de Gaza réduite à sa dimension sécuritaire. Un tel plan aggraverait la division palestinienne qui constitue, au côté de la coopération sécuritaire, l'autre fondement de la contestation palestinienne depuis près de deux décennies.
S'ajoute également la question du financement de la reconstruction pour laquelle certaines estimations de l'ONU évaluent les besoins à 100 milliards de dollars (94 milliards d'euros) sur deux décennies. En dépit de son intérêt pour piloter ce processus, l'Autorité palestinienne ne dispose pas des ressources nécessaires et s'appuierait sur des bailleurs extérieurs. Les plans de la reconstruction de Gaza sont systématiquement bâtis sur l'idée que les monarchies du Golfe, Arabie saoudite en tête, accepteront d'y contribuer de façon significative. Or, ces pays ne cessent de répéter que l'ère de ces financements sans contrepartie (au Liban comme en Palestine) est terminée. À moins que la reconstruction ne soit inscrite dans un processus politique qui viserait à établir un État de Palestine indépendant, ces pays déclarent déjà leur désengagement.
Enfin, depuis des décennies, la scène politique palestinienne dans les Territoires occupés et en exil est traversée par une hétérogénéité des préoccupations, qui s'est exprimée de façon plus visible après le 7 octobre. Coexistent ici trois mots d'ordre, dont la fusion est essentielle pour tout projet palestinien : gouverner, représenter et résister. La question du gouvernement est intrinsèquement liée à celle de sa légitimité, qu'elle soit l'expression d'un accord national autour de figures politiques consensuelles ou issues des urnes. Celle de la représentation s'incarne depuis deux décennies dans la réconciliation entre les deux partis ennemis — Fatah et Hamas — et l'inclusion au sein de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) du Hamas et du Jihad islamique palestinien, qui n'en sont pas membres. L'affichage à Moscou et Pékin en 2024 de discussions interpalestiniennes sur l'avenir de l'OLP n'ont, pour l'instant, pas abouti. Sans avancée tangible sur ce sujet, des initiatives concurrentes pour incarner une voix palestinienne renouvelée pourraient prendre corps, à l'instar de l'ambition portée par l'ancien député israélien Azmi Bichara, de former une alternative à l'OLP regroupant quelques centaines de nouvelles figures palestiniennes des Territoires occupés et de la diaspora pour porter la cause palestinienne hors des frontières et sans être soumis au bon vouloir du pouvoir de Ramallah.
Ces discussions sur l'avenir de l'Autorité se déroulent par ailleurs comme si la question de la succession de Mahmoud Abbas (bientôt 89 ans, deuxième chef d'État le plus âgé derrière Paul Biya) n'était plus posée. Or, celle-ci est au cœur des enjeux des élections comme des réarticulations du pouvoir à Ramallah tant qu'Abbas cumule les casquettes de dirigeant du Fatah, de l'OLP et de la présidence de l'Autorité. Les différentes nominations des dernières années — Hussein Al-Cheikh au secrétariat général de l'OLP, Mahmoud Al-Aloul à la vice-présidence du Fatah — indiquent qu'Abbas ne souhaite pas nommer un seul candidat ayant toutes les responsabilités pour lui succéder, mais préfère les répartir entre plusieurs individus. Une succession précipitée et mal préparée, ainsi que l'engagement de secteurs du Fatah jusqu'ici écartés (autour notamment de Marwan Barghouthi et Mohammed Dahlan), pourrait faire naître une concurrence entre eux qui fragiliseraient de l'intérieur l'Autorité, au moment où le pari de sa consolidation est fait.
Reste l'épineuse question de la résistance à l'occupation israélienne et la contestation en cours de l'Autorité. La transformation du Hamas ces dernières années et les choix opérés le 7 octobre sont à l'exact opposé de la politique répressive de l'Autorité. Répondre à l'attente de la fin de l'occupation, à la protection de ses citoyens, à leurs demandes de réforme et aux respects de ses engagements internationaux est un défi insurmontable. Pour ce faire, un accord avec le Hamas et les composantes armées de la bande de Gaza s'impose. Même si le Hamas ne participe pas au futur gouvernement, il ne pourra être complètement mis à l'écart des négociations concernant sa composition et son mandat. Un an après le début de la guerre, le Hamas s'impose encore sur la scène politique palestinienne comme une force incontournable pour tout projet lié à Gaza. Son exclusion risque d'éveiller les spectres de l'affrontement interpalestinien de 2007. Au-delà de la rivalité entre les différents partis politiques, la volonté populaire palestinienne, rarement abordée, ne devrait idéalement pas être exclue. Ce projet de l'établissement de l'Autorité palestinienne à Gaza devrait être conçu non seulement comme une solution politique à la suite d'un cessez-le-feu, mais avant tout comme un projet national reformulé et capable de répondre aux aspirations des Palestiniens.
Drôle de paradoxe pour l'ONU-Habitat, l'agence chargée du programme des Nations unies pour les établissements humains. Alors qu'elle est censée promouvoir des projets d'urbanisme respectueux de l'environnement et favorables aux populations, dans les faits, elle se montre complice des plans du gouvernement égyptien qui expulsent les habitants, notamment les plus défavorisés. Elle ouvre aujourd'hui son forum mondial au Caire, à quelques encablures de zones où les résidents luttent pour leurs droits.
La douzième session du Forum urbain mondial (WUF12) organisé par le Programme des Nations unies pour les établissements humains (ONU-Habitat) se tient au Caire, du 4 au 8 novembre 2024. Son thème : « Construire des villes durables ». Singulier endroit pour cette rencontre qui va traiter de la fourniture de logements abordables, de la transformation des « constructions informelles » (bidonvilles) et d'érection de villes capables de faire face aux changements climatiques, alors même que les habitants les plus pauvres en sont chassés et que certains d'entre eux luttent contre les projets gouvernementaux. Tels les résidents de l'île de Al-warraq dans le gouvernorat de Gizeh, ou ceux du quartier Al-Jamil dans celui de Port-Saïd et, auparavant, les habitants du triangle Maspero.
Le gouvernement égyptien, qui a été confronté à de nombreuses accusations de violations des droits humains, y compris l'expulsion forcée des résidents des zones réaménagées, reçoit ainsi le soutien et la coopération de l'ONU-Habitat — laquelle est censée promouvoir la justice sociale et le respect des droits.
Les autorités égyptiennes veulent développer les infrastructures, réorganiser les zones informelles ou les remplacer par des ensembles générant des profits. Le tout au nom du « développement urbain ». Ces projets entraînent souvent l'évacuation forcée des résidents de leurs maisons, sans consultation préalable, et sans offrir d'alternatives appropriées ni de compensations équitables, ce qui constitue une violation directe du droit à une vie décente et à un logement convenable, chose que les Nations unies et ses agences devraient, en principe, défendre.
Au lieu de cela, ces institutions coopèrent avec le régime, ce qui ne manque pas de susciter une grande indignation. D'autant que l'agence prône le principe de « ne laisser personne de côté », qui est l'un des fondements des objectifs de développement durable des Nations unies pour 20301.
Le plan Le Caire 2050, l'un des projets les plus significatifs annoncés par le gouvernement, fait partie de ces projets qui suscitent un large débat parmi les experts en urbanisme. Il a été lancé par l'Autorité générale de planification urbaine en 2008, sous la direction de Mostafa Madbouli, l'actuel premier ministre. Toutefois, il a été suspendu après la révolution de janvier 2011, pour être relancé en 2012, en partenariat avec l'Autorité générale de planification urbaine, représentée par le ministère égyptien du logement, le Programme des Nations unies pour le développement et l'ONU-Habitat. Pas étonnant, puisque Madbouli a un temps dirigé le bureau régional de cette agence onusienne.
Le projet pour le gouvernorat de Gizeh, où se trouvent les Pyramides, inclue l'île d'Al-Warraq dans les zones destinées à être transformées en espaces verts régionaux, sans se soucier un seul instant de ses près de 100 000 habitants, ni de son environnement durable fondé sur l'agriculture et la pêche. Ironie de la situation : ce projet a été annoncé au moment où le terrain était classé « réserve naturelle » — ce qui ne manque pas de soulever cette question : comment l'ONU-Habitat peut-il justifier son soutien à des projets qui menacent les réserves naturelles et les populations qui y vivent ? La construction de tours résidentielles et de complexes hôteliers l'emporte-t-elle sur l'engagement à protéger l'environnement durable et les droits humains ?
Le projet Le Caire 2050 propose également la création de l'axe Rod El-Farag, long d'environ seize kilomètres, et dont les travaux seront supervisés par les autorités du génie militaire. Il inclut aussi le développement de la région environnante des pyramides et du Grand musée, y compris la zone de Nazlet El-Semman, prévue pour être progressivement remplacée. À l'époque, Asem Al-Gazzar, président de l'Autorité générale de planification urbaine, et plus tard ministre du logement, assurait mener des discussions sur l'impact social et économique de certains projets liés à ce projet futur du Grand Caire... avec l'ONU-Habitat.
Pour l'heure et malgré ses apports au développement durable, l'ONU-Habitat contribue surtout, directement ou indirectement, à promouvoir des projets pouvant être préjudiciables aux habitants. L'impact social et économique sur les habitants concernés est souvent négligé au profit de la « grande vision urbanistique ».
Tous les projets mentionnés plus haut dans le cadre du plan Le Caire 2050 sont en cours de réalisation ou, pour certains, déjà achevés, parfois sous d'autres noms. L'ONU-Habitat a-t-il veillé à établir des normes d'exécution que le gouvernement égyptien doit respecter, notamment en ce qui concerne le traitement des habitants ? Il est crucial de se poser cette question.
D'abord, l'île d'Al-Warraq, initialement prévue pour devenir une zone verte, est désormais destinée pour accueillir la construction de la ville d'Horus, un centre financier et commercial avec des gratte-ciel au milieu du Nil. L'ordre de l'expulsion forcée a été donné suite à une déclaration du président Abdel Fattah Al-Sissi. Le 16 juillet 2017, une opération policière importante a tenté de forcer le départ des habitants. Mais ces derniers ont refusé d'obtempérer et l'affrontement avec les forces de l'ordre s'est soldé par la mort d'un résident et l'arrestation de plusieurs autres. À ce jour, l'île reste sous blocus sécuritaire avec les accès routiers fermés.
Ensuite, les propriétaires de terrains et de maisons se trouvant sur le tracé du pont de Rod El-Farag — déjà achevé depuis — sur une bande de 100 mètres de large ont été expropriés, et leurs maisons démolies, sans consultation préalable. Ils n'ont reçu ni compensation adéquate ni solution de relogement.
Enfin, dans le cadre du projet de développement autour du plateau des pyramides et du Grand musée, les habitants de la zone de Nazlet El-Semman ont subi une expulsion forcée en 2019. Le plan gouvernemental prévoyait alors l'expulsion de 4 800 familles, que la police a commencé à déloger sans qu'un décret d'expropriation ait été officiellement émis. Ayant protesté, plusieurs habitants ont été arrêtés2et accusés de manifestations illégales, de rassemblements non autorisés et d'actes de violence.
Il aurait été logique que l'ONU-Habitat, compte tenu de sa charte, s'oppose à la manière dont le gouvernement égyptien met en œuvre ses « projets de développement » qui violent totalement le droit à un logement décent, et mettent en danger la sécurité des citoyens sans fournir de véritables opportunités de consultation ni d'implication des communautés locales dans la prise de décision, ni offrir d'alternatives appropriées ou d'indemnisation complète pour les dommages. Or, non seulement l'agence onusienne est restée muette, mais elle a continué à collaborer et planifier d'autres projets.
En 2018, l'ONU-Habitat a signé un accord de partenariat avec l'Autorité des nouvelles communautés urbaines, qui représentait le ministère du logement, pour lancer la création de la nouvelle ville de Ras Al-Hikma, projet qui s'étend sur 170 millions de mètres carrés. Ceci malgré le conflit entre les habitants et le gouvernorat de Marsa Matrouh, qui a tenté à plusieurs reprises de les expulser. La première phase du projet a débuté avec l'expropriation d'environ deux kilomètres le long de la plage sur une largeur de 25 kilomètres à l'intérieur dès 2018. En février 2024, les autorités égyptiennes ont annoncé que le gouvernement des Émirats arabes unis (EAU) avait acquis le projet, désormais le plus grand projet d'investissement de l'histoire de l'Égypte.
Le gouvernement égyptien a évalué l'indemnisation à 150 000 livres égyptiennes (près de 2 800 euros) par feddan (0,42 hectare), tandis que des investisseurs privés, égyptiens et étrangers, proposaient un million de livres (18 794 euros) par feddan selon les témoignages recueillis auprès des habitants. Ces derniers ont néanmoins refusé de partir, d'autant qu'il n'ont pas été consultés auparavant et qu'ils n'ont reçu aucune proposition alternative ni indemnités appropriées. Cette année, plusieurs d'entre eux ont manifesté contre l'arrivée d'équipements de l'armée égyptienne destinés à démolir les maisons de force, afin d'accélérer l'exécution de ce projet que l'ONU-Habitat est fier de soutenir dans sa planification avec le gouvernement égyptien.
Ainsi va le paradoxe de l'agence onusienne : d'une part, elle s'engage à promouvoir les objectifs de développement durable et le droit au logement, mais d'autre part, elle est partenaire sur des projets qui entraînent des violations de ces mêmes droits.
S'affranchir de ces pratiques nécessite un traitement global à travers le renforcement des mécanismes de surveillance et de responsabilité dans les projets auxquels participe l'ONU-Habitat. Il faudrait également obliger les gouvernements à modifier leur législation interne pour l'aligner sur le droit international, notamment en ce qui concerne les violations des droits humains.
1« Valeurs universelles. Principe n° 2 ”Ne laisser personne de côté”, Groupe des Nations unies pour le développement durable », unsdg.un.org.
2Beesan Kassab et Mohamed Ashraf Abu Emaira, « Amid plan to redevelop Nazlet al-Semman, evictions without warning for residents of low-income neighborhood », Madamasr, 13 septembre 2021.
Avalanche d'arrestations, à commencer par celle de Saadia Mosbah, figure emblématique de la lutte antiraciste, suivie entre autres de celle de l'avocate Sonia Dahmani en raison d'un commentaire sur un plateau de télévision. Le monde associatif et les intervenants médiatiques critiques du discours présidentiel sont dans le viseur des autorités. Le tout dans une atmosphère de retour à la chasse aux migrants.
Dans une vidéo postée lundi 6 mai sur la page Facebook officielle de la présidence de la République, le président Kaïs Saïed annonce lors d'une réunion du Conseil national de sécurité que les autorités tunisiennes ont repoussé vers « la frontière Est », c'est-à-dire du côté de la Libye, près de 400 migrants subsahariens qui avaient tenté d'entrer en Tunisie par le pays voisin. Ces chiffres lui font réitérer que la Tunisie ne sera pas une terre d'accueil ni de transit pour les migrants en « situation irrégulière ». Une annonce qui advient plus d'un an après un communiqué de la présidence dénonçant la « horde de migrants subsahariens » visant à « modifier la composition démographique et l'identité du pays » et qui avait ouvert les vannes d'une campagne de racisme sans précédent.
Ce discours est prononcé après plusieurs jours de campagnes sécuritaires pour contrôler et arrêter les migrants en situation irrégulière. En cause, de multiples facteurs. Il y a eu la visite le 17 avril de la présidente du conseil italien Giorgia Meloni, la quatrième en moins d'un an pour parler, entre autres, des arrivées de migrants irréguliers à Lampedusa, la Tunisie étant depuis 2018 l'une des principales zones de départs des bateaux.
Sur le plan local, le mécontentement de nombreux habitants s'est amplifié dans la région de Sfax, près des oliveraies après la dégradation de biens agricoles et certaines tensions avec les migrants qui vivent depuis des mois sur place, dans une situation sanitaire et sociale plus que précaire. Durant la campagne sécuritaire de 2023, les migrants subsahariens – parfois même des immigrés en situation régulière — ont été chassés de leurs logements et beaucoup, dont le travail informel a longtemps été toléré par l'État, ont perdu leur emploi, ce qui a rendu leur situation encore plus fragile. Chassés des grandes villes, ils se sont retrouvés dans les zones rurales, comme dans la région de Sfax, où ils ont utilisé des bâches et autres matériels agricoles pour camper et se protéger des intempéries, provoquant ainsi la colère des habitants des oliveraies sur place. La majorité de ces derniers soutiennent d'ailleurs les opérations de police, et une manifestation de plusieurs centaines de personnes a eu lieu à Sfax samedi 4 mai pour réclamer le « départ » des migrants.
Mais cette fois, un autre élément s'est introduit dans le débat autour de la gestion des arrivées dans le pays. Les associations venant en aide aux migrants sont désormais dans le viseur des autorités. La militante tunisienne noire Saadia Mosbah, critique vis-à-vis de la politique migratoire du gouvernement et présidente de l'association de lutte contre les discriminations raciales Mnemty, a été arrêtée le jour du discours présidentiel, ainsi qu'un autre membre de l'association, sur fond de suspicions de « blanchiment d'argent ». Cette figure importante de la lutte antiraciste en Tunisie a contribué à l'élaboration de la loi pénalisant le racisme dans le pays votée en 2018. Elle a également fait partie des mobilisations contre la politique répressive à l'égard des migrants après le communiqué polémique de la présidence en février 2023.
En juillet, lors d'une manifestation pour dénoncer les déportations de migrants subsahariens dans le désert libyen, elle déclare : « Si la leçon d'humanité est de mettre les migrants aux portes du désert avec plus de 50 degrés à l'ombre, on se demande où on va ». Elle critiquait alors les propos tenus par Kaïs Saïed le 10 juin lors d'une visite dans la ville de Sfax où se trouvaient des migrants à la rue, expulsés de leur logement. Il avait en effet déclaré : « Nous sommes capables de donner des leçons d'humanité à ceux qui n'en ont pas », soulignant que la solution à la migration devait être « humaine et collective » et respecter la souveraineté de l'État. Durant l'été 2023, plusieurs milliers de migrants se sont retrouvés déplacés dans le désert libyen et à la frontière algérienne, laissés à l'abandon pendant plusieurs jours, souvent sans eau ni nourriture. Plusieurs dizaines sont morts selon les chiffres des ONG1. La photo d'une mère et de sa fille, Fati Dasso et Marie mortes de déshydratation dans le désert, avait particulièrement choqué. Des expulsions que l'État tunisien n'a jamais officiellement reconnus, remettant même en question la véracité de certains clichés.
Moins d'un an plus tard, en plus de la reprise des évacuations forcées de migrants subsahariens, les membres des associations qui leur viennent en aide sont considérés comme des « traîtres » et des « mercenaires » selon les mots du président, qui a accusé dans son discours — sans les nommer – les organisations qui reçoivent d'importants financements étrangers et « ne devraient pas se substituer à l'État tunisien ». Avant son arrestation, Saadia Mosbah a été la cible de campagnes de haine sur les réseaux sociaux. Elle et son collègue ont été questionnés sur la base de la loi relative à la lutte contre le terrorisme et au blanchiment d'argent. La garde à vue de Saadia Mosbah a été prolongée de cinq jours le samedi 11 mai. Son collègue a quant à lui été libéré.
Le président du Conseil tunisien pour les réfugiés et son vice-président sont également arrêtés le 3 mai après la publication d'un appel d'offres destiné à des hôtels pouvant héberger des personnes en situation irrégulière. Ils ont été placés sous mandat de dépôt et accusés d'associations de malfaiteurs dans le but d'aider des personnes à accéder au territoire tunisien.
L'ex-directrice de la branche tunisienne de l'ONG française Terre d'asile, Cherifa Riahi est également placée en garde à vue, bien qu'elle ait quitté ses fonctions depuis 2022. D'autres associations venant en aide aux migrants ou travaillant sur la question migratoire ont reçu des visites des autorités et ont été questionnées. Depuis plusieurs mois, une grande majorité travaille d'ailleurs sans exposition médiatique afin d'éviter les campagnes de diffamation sur les réseaux sociaux, mais aussi parce que l'aide aux migrants est désormais criminalisée.
Un homme a été arrêté le 7 mai à Thala, au centre-ouest du pays, pour avoir hébergé des migrants en échange d'une compensation financière. Idem à Monastir où la garde nationale a arrêté deux Tunisiens pour les mêmes raisons. Les campagnes sécuritaires se poursuivent, 24 migrants en situation irrégulière ont été arrêtés à Monastir, et 60 à Sousse. Ils font l'objet d'un mandat de dépôt pour « entrée illégale » sur le territoire tunisien et « avoir fait partie d'un rassemblement de nature à troubler l'ordre public ».
Dans ce contexte déjà tendu, durant le week-end du 10 au 12 mai, la répression est montée d'un cran sur le plan politique. L'avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, sous le coup d'un mandat d'amener pour des propos sarcastiques tenus sur la situation en Tunisie, s'est réfugiée à la Maison de l'avocat à Tunis vendredi soir. Le lendemain, elle y a fait l'objet d'une arrestation musclée par des hommes cagoulés. L'opération a été filmée en direct sur la chaîne France 24, dont le journaliste a ensuite été pris à partie par la police, toujours en direct, et sa caméra cassée. Quelques heures après cette intervention, les journalistes de la radio IFM, Borhen Bsaiess et Mourad Zeghidi ont été également arrêtés et sont actuellement toujours en garde à vue. Ils ont été questionnés sur le contenu de leurs analyses politiques effectuées sur les plateaux de la radio.
Alors que les avocats sont montés au créneau lundi pour dénoncer l'arrestation de leur collègue, appelant à une grève générale de leur secteur, l'étau se resserre sur la profession qui avait déjà protesté et décrété une journée de grève le 2 mai pour dénoncer les pressions grandissantes sur leur profession et le sort de certains de leurs confrères qui se trouvent en prison. Dans la nuit du lundi au mardi, une nouvelle descente a été effectuée à la Maison de l'avocat par les forces de l'ordre qui y ont arrêté maître Mehdi Zagrouba pour le motif d'« outrage à un fonctionnaire ».
Ces coups de filets à l'encontre de la société civile qui aide les migrants, mais aussi contre les robes noires et les journalistes témoignent de la volonté des autorités de contenir un débat de plus en plus sensible, celui de la gestion de la migration, facteur de tensions au sein d'une population en grande majorité encore acquise à Kaïs Saïed.
Au parlement – élu avec 11 % des suffrages et dénoncé comme illégitime par l'opposition -, pendant une séance plénière le mardi 7 mai, certains députés ont par exemple questionné l'efficacité de la gestion sécuritaire de la migration, même si beaucoup soutiennent le président et optent pour la même rhétorique sur la migration irrégulière. « Nous avons vu des files d'attentes devant les guichets de Western Union où les migrants reçoivent des fonds de l'étranger, a déclaré la députée Besma Hammami, nous voyons bien qu'ils sont financés et diligentés par l'extérieur (…). Il y a un plan pour qu'ils s'installent en Tunisie durablement ». Un autre député, Fadhel Ben Torkia, réclame plus de transparence de la part des autorités sur le nombre de migrants en Tunisie :
Pourquoi le gouvernement ne nous répond pas ou ne nous rencontre pas pour parler de ce problème ? (…) on entend parler de 20 000 migrants, voire 60 000, sans jamais avoir de chiffres exacts.
Certains députés ont aussi demandé la publication du contenu de l'accord bilatéral signé en avril, à l'occasion de la visite de Giorgia Meloni2, entre la Tunisie et l'Italie pour lutter contre la migration, de même que la publication des résultats du sommet tripartite entre la Tunisie, la Libye et l'Algérie tenu le 25 avril à Tunis, pendant lequel les chefs d'État ont assuré vouloir coordonner leurs efforts en vue de lutter contre la migration irrégulière.
Ce questionnement sur le déni de communication des autorités par un Parlement dont les pouvoirs demeurent très restreints selon la Constitution montre que la question migratoire suscite également des critiques au sein d'une classe politique habituellement alignée sur la ligne de Kaïs Saïed. L'ancienne députée Leila Hadded, membre du parti nationaliste arabe et du mouvement Echâab, a déclaré à la radio privée IFM le 9 mai3 qu'il fallait s'interroger sur un possible « échec sécuritaire » à contrôler la vague migratoire en Tunisie. « Où sont nos forces de sécurité, notre armée ? Il n'y a aucune réponse qui éclaire les Tunisiens (…). Il faut expliquer pourquoi nous en sommes arrivés là », interpelle-t-elle.
Pour l'historien spécialisé dans la migration et maître de conférences à l'université de Tunis Riadh Ben Khalifa, ces débats montrent bien les problèmes de perception et de représentation de la question migratoire en Tunisie.
Étant donné qu'il n'y a pas de politique migratoire en Tunisie mais plutôt une gestion sécuritaire qui fonctionne au coup par coup, les représentations sont faussées. Par exemple, la question de « l'invasion » des migrants qui est souvent agitée et les différents chiffres sur le nombre de migrants subsahariens faussent la perception. On voit beaucoup de migrants concentrés dans un lieu et notamment dans les zones urbaines, d'où le sentiment d'un très grand nombre.
Sans compter les débats sur les réseaux sociaux qui ne cessent de véhiculer les théories complotistes autour de la migration, des « théories elles-mêmes importées d'Europe, proches de celles du Grand remplacement », précise Riadh Ben Khalifa4.
Alors que les campagnes sécuritaires actuelles donnent cours à l'incurie raciste, les vraies questions peinent à être posées selon Riadh Ben Khalifa, notamment sur le rôle des associations dans la gestion migratoire et les amalgames : « Il faut faire la différence entre celles qui travaillent et qui sont reconnues et celles qui font le jeu des autorités européennes en poussant la Tunisie à devenir une sorte de hotspot pour la migration ». L'enseignant-chercheur ajoute que la Tunisie n'ayant pas de loi relative à la demande d'asile et au statut de réfugié, le gouvernement a confié à des représentations onusiennes le rôle de se charger de cette question. Or, « certaines de ces organisations ont vu leur budget se réduire avec la guerre en Ukraine et assurent de moins en moins leur rôle ».
Alors que vendredi 3 mai au soir, les camps de fortune de migrants installés devant le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) étaient démantelés par les autorités, « le silence de ces organismes était assez assourdissant », se désole Romdhane Ben Amor du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES). Notamment sur le sort des réfugiés soudanais présents parmi les migrants, et éligibles à une demande d'asile. Selon les chiffres du HCR, ils sont de plus en plus nombreux depuis 2023 à arriver en Tunisie en raison de la guerre civile au Soudan. « Aucune solution durable n'a été trouvée pour les Soudanais, et pour nous, il y a une responsabilité partagée entre l'État mais aussi les représentations onusiennes qui ne réagissent pas », constate Romdhane Ben Amor.
L'OIM a communiqué le 9 mai sur les retours volontaires de migrants en situation irrégulière qu'elle facilite avec les autorités tunisiennes, notamment celui de 161 Gambiens ayant accepté une prise en charge d'aide au retour volontaire. La communication était identique l'année passée après les expulsions de leur logement de migrants subsahariens. En 2023, l'OIM a aidé 2 557 migrants à rentrer volontairement depuis la Tunisie vers leur pays d'origine, une augmentation de 45 % par rapport à 2022.
Devant le siège de l'organisme ce 9 mai, alors que des maçons sont en train de repeindre la façade d'une maison en face de l'OIM, dont le mur tagué a servi pendant des mois de support pour les tentes des migrants, plusieurs Subsahariens attendent un rendez-vous. Rachid, la vingtaine, est originaire de Centrafrique. Il dit avoir été arrêté par les autorités après le démantèlement du campement dans la nuit du 3 au 4 mai : « On nous a mis dans des bus et on nous a jetés 3 heures plus tard sur un terrain. On nous a dit "voilà, ici c'est l'Algérie, va-t'en" ».
Certains ont franchi la frontière tandis que lui et un petit groupe se sont cachés le temps que les autorités partent. Ils ont ensuite repris à pied le chemin de Tunis en suivant les lumières des villages et les rails de train, tout cela « pendant la nuit, car en journée, on essaye de dormir et d'éviter de se faire repérer », raconte-t-il. Son cheminement de trois jours vers la capitale explique en partie les vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, des images de migrants éparpillés dans le nord-ouest du pays et passant à travers champs. Un périple que Rachid ne veut pas réitérer. Après un parcours migratoire très difficile, les derniers évènements l'ont convaincu de quitter le pays définitivement :
Moi je suis revenu à Tunis parce que je veux faire un retour volontaire et d'ailleurs, cela fait plusieurs mois que je l'ai demandé. Mais en attendant, je n'ai nulle part où dormir ni aller, et cela fait des mois que ça dure. Je n'ai pas eu de soucis avec la population tunisienne, toutefois j'ai compris que ça ne sert à rien de rester ici. Je n'arrive pas à me stabiliser dans un travail malgré tous les petits boulots que j'ai faits. J'ai même passé un mois en prison. C'est devenu trop difficile.
1« Au moins 25 corps découverts : le sort terrible des migrants abandonnés dans le désert tunisien », France Inter, 8 août 2023.
2NDLR. Les autorités tunisiennes n'ont publié aucun communiqué officiel à la suite de cette visite.
3« Leila Hadded sur la migration : jusqu'à quand va durer cette hémorragie ! », Business News, Tunis, 9 mai 2024.
4NDLR. En février 2023, Éric Zemmour n'a pas manqué de saluer sur Twitter le communiqué de la présidence sur les migrants subsahariens.
Coupée du monde par les troupes d'occupation, sous la pression de nombreuses colonies, la grande ville du nord de la Cisjordanie suit de près et avec tristesse l'écrasement de la société gazouie par l'armée israélienne. Incarnant une certaine douceur de vivre mais aussi l'esprit de résistance en Palestine, Naplouse s'interroge sur les chemins de la libération.
De notre envoyé spécial à Naplouse
En ce milieu de matinée, fin mars 2024, la vieille ville de Naplouse, entrelacs clair-obscur de ruelles parmi de fiers palais médiévaux, des terrasses fleuries et odorantes, des placettes agrémentées de paisibles fontaines, s'éveille à peine. Naplouse la douce incarne depuis deux ans en Cisjordanie la ville symbole de celles et ceux qui relèvent la tête. Résistance armée, résistance politique, résistance culturelle, Naplouse a dit non et en a payé le prix. Pour les Palestiniens de Naplouse, ce qu'ils qualifient de génocide en cours à Gaza provoque un « électrochoc mondial », dit un intellectuel. Et ils semblent avoir retrouvé « l'esprit de la résistance » , laissant entrevoir pour Naplouse la rebelle un autre avenir que la guerre.
Les commerces du souk alimentaire sont au ralenti ce matin-là, le rush du ramadan arrive en fin de journée, quand les Naplousins flânent bras dessus bras dessous pour acheter des herbes, des légumes et des douceurs, dont le célèbre knafé, un flan tiède délicieusement parfumé dont les nombreux pâtissiers de Naplouse s'enorgueillissent de faire le meilleur du Proche-Orient. Les étals sont bien garnis. Ici comme ailleurs, tout doit être fastueux et pantagruélique pour la rupture du jeune. Malgré le malheur qui frappe la région depuis des mois, des années, « des siècles » ironise à peine un vieux professeur, la ville se flatte de sa prospérité qui ne tient pas seulement aux berlines allemandes rutilantes paradant en soirée sur les boulevards de la ville moderne. Cité commerçante, capitale régionale du nord de la Cisjordanie, Naplouse tire une partie de sa richesse de son environnement agricole, directement menacé par les colons qui captent les terres et harcèlent les paysans, lesquels alimentent les grossistes de la ville. Les oliviers abondants alentour ont contribué à son savoir-faire légendaire en matière de savons et produits de beauté.
La lourdeur des informations en provenance de Gaza entretient le chagrin de nombreux Naplousins. Beaucoup connaissent personnellement les victimes, en raison d'alliances familiales et de parentèles lointaines que la Nakba, puis la colonisation de la Cisjordanie et de Gaza n'ont pas réussi à totalement distendre. « Qui parle de notre chagrin ? », dit l'écrivain de Haïfa Majd Kayyal, anéanti comme tant de Palestiniens à Naplouse et ailleurs par l'ampleur du deuil - plus de 32 000 morts à Gaza, et 600 en Cisjordanie.
Cette reine sans couronne, surnom flatteur et ambigu de Naplouse, a certes le cuir endurci. Nœud stratégique sur la route des caravanes puis sur le chemin de fer entre Damas, Jérusalem, Amman et Le Caire, elle a connu bien des occupations au cours de son histoire. Toutefois sa légende assure qu'elle ne s'est jamais soumise. La ville de plus de 270 000 habitants est aujourd'hui surveillée de près par deux bases militaires israéliennes perchées sur les crêtes des montagnes qui l'enserrent. Les nouveaux immeubles grimpent sur les flancs, donnant davantage de force et de beauté à la ville, surtout la nuit. Devenue difficile d'accès à l'automne, depuis que ses principaux checkpoints ont été fermés par l'armée israélienne, Naplouse est cernée par d'innombrables colonies, dont de nombreux avant-postes formés d'une trentaine de préfabriqués et entourés de cercles de barbelés, en attendant des cloisonnements en dur. L'ensemble du dispositif colonial est sous l'autorité des ministres suprématistes et racistes. Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich ont la haute main sur la gestion des territoires. Les nouvelles milices coloniales qu'ils ont mises en place et armées, les Kitat Konenut, comptent déjà plus de 11 000 volontaires pousse-au-crime en Cisjordanie.
Soudain, les ruelles de la vieille ville grondent de colère. Les antiques façades de pierres dorées peinent à assourdir les litanies mortuaires et les slogans de vengeance. Naplouse enterre Walid Osta, un jeune homme de 19 ans vivant à Ein, un petit camp de réfugiés de deux mille personnes, non loin du centre-ville. Rien à voir avec Balata, à l'entrée sud de la ville, ni Askar, côté nord, deux camps de réfugiés comptant des dizaines de milliers d'habitants. Walid Osta a été tué la veille à Jénine lors d'un affrontement provoqué par l'armée israélienne. Le visage du jeune homme est apparent, yeux clos, lèvres gonflées. C'est un enfant que la foule de Naplouse porte en terre, une petite foule, trois cents personnes environ. Ici, la répression est sévère, menée avec la complicité active de la police palestinienne. Le danger est réel. Plus encore que dans les villes d'Israël, les Palestiniens craignent de manifester. Israël multiplie les arrestations préventives et les détentions administratives sans procès ni jugement. Malgré tout, « depuis ce qui se passe à Gaza ces derniers mois, les gens ont cessé de se plaindre de leur sort à Naplouse », commente un intellectuel. Israël a franchi un cap, il va falloir en trouver un autre.
Dans les regards des personnes présentes au passage du cortège funèbre, on lit cependant de la tristesse, de la lassitude, de la peur. De l'indifférence aussi. Comme si pour certains, depuis le massacre du 7 octobre, depuis que persiste le pilonnage meurtrier de Gaza, après tant et tant de morts, « il serait temps de passer à autre chose », résume un intellectuel.
Le directeur de Tanweer, une association installée dans la vieille ville qui mène un gros travail social auprès des femmes, Wael Al-Faqih, s'affirme « radicalement favorable à la non-violence » et estime que les Palestiniens devraient s'engager dans cette voie. La violence d'Israël, il l'a subie, tout comme son épouse, avec des séjours en prison « deux fois pour elle, et plusieurs fois pour moi » sous des motifs fallacieux. Il faut en finir avec « le temps des remèdes de charlatan », comme le dit avec une ironie amère un autre de mes interlocuteurs, pour relancer la réflexion sur le futur.
« La mort a depuis trop longtemps été là, et frappé tant de jeunes » poursuit-il, persuadé qu'il faudra bien un jour changer de logiciel. Pour un architecte Naplousin, l'avenir revient à « poursuivre la construction d'une société civile, et à élaborer un projet politique commun pour tous les Palestiniens ». Zouhair Debei, qui a consacré une partie « de sa vie et de son énergie » à un hebdomadaire local indépendant raconte « avoir toujours défendu, et aujourd'hui plus que jamais, l'idée de la non-violence. Il faut construire une alternative pour préserver la mémoire des Palestiniens et surtout améliorer les conditions de vie, notamment au niveau de l'éducation et de l'écologie. On a besoin de planter beaucoup plus d'arbres. L'histoire de Naplouse doit redevenir une leçon de vivre ensemble ».
Les très jeunes militants de la Fosse aux lions avaient choisi en 2022 une autre voie : celle de prendre les armes tout en faisant le buzz sur TikTok1. Ils ont permis à la ville de gagner « le respect de toute la Palestine » en menant la vie dure aux troupes israéliennes. Résistants pour les Palestiniens, « terroristes » pour les Israéliens, ils ont été plus de deux cents combattants, abattus pour la plupart et pour certains en prison. Leurs chromos en armes tapissent les murs de la vieille ville et des camps. La ruelle d'herbes sauvages où a été tué le 9 août 2022 Ibrahim Al-Naboulsi, 18 ans, après un impressionnant déploiement nocturne de l'armée israélienne au cœur de la vieille ville, fait l'objet d'un discret parcours mémoriel.

« Quelque chose a changé depuis le 7 octobre, et je soutiens les résistances, car c'est le droit d'un peuple sous occupation de se défendre, résume Ibrahim, un jeune intellectuel Naplousin. Sur les 38 personnes que comptait ma classe en 2005, 22 ont depuis été tués ou arrêtés ». Sa douleur l'étouffe, le paralyse parfois. Pourtant, il ne peut envisager de prendre la tangente. Le monde extérieur lui est fermé : Israël gouverne in fine ses choix de vie avec l'occupation, le mur, les blocus, tout ce qui pourrit son quotidien.
Sortir de l'occupation est pour Ibrahim un cauchemar. Il est hanté par le souvenir de l'ami de 13 ans, mort dans ses bras après une agonie de plusieurs minutes à même le trottoir. Il avait pris une balle dans l'œil pendant la seconde intifada, qui a été puissante autant que meurtrière à Naplouse. Alors il est prêt à comprendre la peine et la colère des Israéliens face à « l'horreur » du 7 octobre mais leur demande, comme tout le monde ici, de comprendre sa rage, ancrée depuis si longtemps par l'arbitraire colonial, et ravivée par les deuils de Gaza.
Ibrahim se réjouit de penser que pour l'Israël de Benyamin Nétanyahou qui l'oppresse, c'est « le début de la fin ». La défaite de ce gouvernement et de son armée, qui ne sont parvenus ni à détruire le Hamas ni à libérer les otages, est un constat que la rue de Naplouse partage avec celle de Tel Aviv. La fin d'un pays jusqu'à présent victorieux, en tout cas sous sa forme actuelle, est d'ailleurs envisagée par de nombreuses personnes en Palestine comme en Israël, j'y reviendrai dans un prochain article.
Le pacifiste Wael Al-Faqih estime que le « droit de se défendre » contre l'oppression, contre une situation qui « s'est terriblement dégradée à Gaza depuis plus de quinze ans » n'est pas « une décision du Hamas mais une décision du peuple palestinien. Cela fait 75 ans qu'Israël occulte la réalité de la Palestine aux yeux du monde. Cela aussi, c'est en train de changer, les gens commencent à découvrir le vrai visage d'Israël ». Que le débat sur le choix du modèle de résistance, entre non-violence et lutte armée soit relancé à Naplouse illustre également la réputation intellectuelle de la ville, qui aime les idées tout autant que les rencontres.
Cela n'induit pas pour autant le retour de la confiance des Palestiniens en leurs partis et en leurs institutions. L'un de mes interlocuteurs résume en une phrase le sentiment général : « L'Autorité palestinienne est corrompue et son appareil sécuritaire vendu aux Israéliens. Elle n'a aucun projet et le Hamas est un parti réactionnaire, conservateur, raciste, hostile aux droits des femmes et homophobe ». Selon un sondage de l'institut PSR réalisé début mars 2024 via des centaines d'entretiens en face-à-face à Gaza, Jérusalem-Est et dans les territoires — ce qui constitue un véritable exploit sociologique — seul un tiers des Palestiniens soutiennent le Hamas, soit 9 % de moins qu'en décembre 20232. Le soutien à la lutte armée est également en baisse de 17 %, chutant de 56 à 39 %, tandis que celui à la non-violence monte à 27 %, soit une augmentation de 8 %. Néanmoins, les Palestiniens pensent aussi à 70 % que l'attaque du 7 octobre était justifiée, dans un contexte d'échec du processus de paix, tout en renvoyant dos-à-dos sur le plan politique le Hamas et l'Autorité palestinienne, qui exercent actuellement le peu de pouvoirs laissé par les Israéliens aux Palestiniens, dans un contexte de corruption généralisée à Gaza et en Cisjordanie.
Dans la douceur des soirées printanières du ramadan, les cafés de la vieille ville et du centre moderne de Naplouse se remplissent de jeunes filles et garçons en bandes non mixtes, comme ailleurs dans le monde. Ils jouent aux cartes, fument la chicha, partagent du thé et du knafé. La légèreté est dans les gênes de the old lady, autre surnom affectueux de Naplouse. Cette vieille dame insuffle la fougue de sa jeunesse à l'esprit de résistance, et on ne peut plus lui raconter d'histoires.
1Ce reportage de Louis Imbert pour Le Monde raconte bien ce qu'a représenté la saga de ce petit groupe.
Troisième long métrage du réalisateur tunisien Mohamed Ben Attia, Par-delà les montagnes reprend une veine fantastique présente en filigrane dans le cinéma tunisien, pour dire les blocages d'une société qui peine à se défaire des conformismes. Le film sort en salle en France ce mercredi 10 avril.
La révolution de 2011 a-t-elle permis aux classes moyennes de se libérer des contraintes sociétales ? Comment expliquer le recours à la violence ? Autant de questions qui traversent le travail cinématographique de Mohamed Ben Attia, réalisateur sensible et attentif à sa société. Ce dernier avoue lui-même avoir longtemps fait un rêve où il se voyait voler. Lors du tournage de son deuxième long métrage, Mon cher enfant (2018), ce rêve revient habiter son sommeil. Et c'est ainsi que l'idée lui vient d'explorer ce thème pour dire les aspirations et la chute inéluctable de Rafik, joué par l'excellent Majd Mastoura qui avait déjà incarné le rôle-titre dans le premier long métrage du même réalisateur, Hédi, un vent de liberté (2016). Homme ordinaire de la classe moyenne, marié, père d'un jeune garçon, Rafik est dès les premières images au bord de l'implosion. Sur son lieu de travail, une banque, une société d'assurance ou de communication — peu importe au fond —, il est pris d'un accès de rage et de violence qui ouvre le film et donne le ton de l'état psychique du personnage.
Le travail en tant qu'aliénation est une idée déjà mise en scène par Ben Attia dans ses précédents films. Dans Hédi, un vent de liberté, le protagoniste est un jeune représentant commercial qui semble errer d'une entreprise à l'autre sans grande conviction, jusqu'à la déflagration amoureuse qui vient bouleverser sa vie. Si dans le sillage de la révolution tunisienne de 2011, le personnage de Hédi est porté par « un vent de liberté », celui de Rafik dans Par-delà les montagnes est un héros plus difficile à cerner, plus sombre et plus fermé, ce qui donne à la première partie du film une tension narrative attrayante pour les amateurs de mystère.
Car Rafik a un secret et, à sa sortie de prison, il souhaite le partager avec son fils Yassine. Rejeté par sa femme et par ses parents, il décide donc de kidnapper Yassine pour lui révéler la vérité : il vole, ou plutôt, il saurait voler. La force du film tient dans cette capacité à maintenir le flou entre un récit fantastique, où un personnage aurait le pouvoir extraordinaire de voler, et un récit sombre, où le même personnage serait atteint de folie délirante.
L'esthétique réaliste qui traverse tous les longs métrages de Mohamed Ben Attia entretient ce flou. Il va sans dire que nous ne sommes pas là dans un film fantastique à la façon de la franchise cinématographique Marvel. On reste dans un monde réaliste identifiable, à l'exception de quelques indices renvoyant par touches successives au genre fantastique. On notera par exemple le personnage du berger, subtilement incarné par l'acteur palestinien Samer Bisharat. Croisant la route de Rafik dans les montagnes, il semble immédiatement croire en ses super pouvoirs. Économe en gestes et en mots, lui aussi possède un don : celui de parler aux animaux, sorte de Salomon (Soulayman en arabe) dont la présence confère au récit un air de fable ou de parabole.
Ce mélange subtil des genres n'est pas totalement inhabituel dans un cinéma qui a longtemps utilisé l'allégorie pour contourner les censures des régimes dictatoriaux de Bourguiba puis Ben Ali. Bien que le réalisateur ne revendique pas spécifiquement de filiation, son film s'inscrit entre autre dans la continuité d'un film tunisien malheureusement assez méconnu : Khlifa Lagraa (1969), de Hamouda Ben Halima. L'histoire se déroule dans un vieux quartier de Tunis à une époque indéterminée. Le héros souffrant de la teigne est employé comme messager par les habitants du quartier. Sa maladie lui permet d'accéder à des lieux, notamment féminins, qui lui seraient normalement interdits. Sorte de passe-muraille, Khlifa est lui aussi témoin et déclencheur d'évènements fantastiques inexpliqués.
Mais en 1969, la machinerie des effets spéciaux est loin de ce que le cinéma connaît aujourd'hui, et les attentes des spectateurs dans ce domaine sont désormais plus exigeantes. Mohamed Ben Attia relève un nouveau défi en tournant des scènes avec effets spéciaux, tout en gardant son esthétique propre. Même s'il admet que cela a été la partie la plus difficile du tournage : il a fallu s'adapter à une technologie qu'il ne maîtrisait pas totalement, mais surtout rassurer les acteurs du bien-fondé de ses choix et de la qualité des scènes dont ils ne pouvaient pas toujours visualiser le résultat final. Autre difficulté à cet égard : le budget. Il a été difficile de convaincre les bailleurs de fond de la pertinence et de la faisabilité du film, selon le réalisateur.
Si la première partie du film est portée par une tension narrative liée au secret de Rafik, la seconde, qui se déroule dans la région montagneuse d'Aïn Draham au nord-ouest de la Tunisie, est marquée par la violence au sein du cercle familial. La rupture de rythme et de ton peut dérouter, et les événements ont tendance à trainer en longueur. On comprend toutefois mieux le choix du réalisateur lorsqu'on se rend compte qu'il a voulu montrer, à travers cette famille, tout ce que Rafik a cherché à fuir. L'épouse, interprétée par Selma Zeghidi, semble comme ce dernier au bord de l'implosion psychique, incapable de se libérer de ses peurs et de ses doutes. Dans ce foyer comme dans celui du protagoniste, des tensions pèsent au sein du couple. À l'image de tous les films de Ben Attia, les enfants sont l'objet d'une attention excessive, quasi étouffante de la part des parents. Que ce soit dans Par-delà les montagnes ou dans ses deux précédents long métrages, on attend des enfants qu'ils se conforment parfaitement aux normes sociales, en affichant réussite scolaire ou professionnelle afin d'accéder à une situation financière qui permette de se marier et de fonder un foyer.
Comment se libérer de ce conformisme social ? C'est la question qui traverse tous les films de Mohamed Ben Attia, pour qui la libération des personnages semble souvent prendre la forme d'un douloureux arrachement. Pour le personnage principal de Hédi, cela passe par une relation amoureuse intense qui n'a aucune chance d'être acceptée par son milieu, et l'espoir d'une fuite à deux. Dans Mon cher enfant, c'est en rejoignant les combattants de Daech en Syrie que le jeune Sami s'arrache à sa famille et à son milieu, sans rien dire à ses parents, et sans avoir donné de signe avant-coureur d'une quelconque sympathie envers les mouvements islamistes extrémistes. Rafik croit quant à lui détenir la clef qui le libèrera : transmettre à son fils son secret et, à travers cela, la foi en la possibilité d'une autre vie, différente de celle imposée par la société.
De longs plans sur les forêts et les montagnes accompagnés d'une bande originale un peu trop présente en arrière-plan semblent signaler l'existence d'autres voies de salut. Ce retour vers la nature est un thème qui traverse le cinéma maghrébin contemporain, notamment celui des réalisateurs Ala Eddine Slim, Amine Sidi-Boumédiène ou Alaa Eddine Aljem. Mohamed Ben Attia qui a toujours aimé filmer ses personnages en mouvement et en déplacement, semble ici vouloir donner à la nature une place plus importante, comme s'il était à la recherche de solutions pour ses personnages certes en révolte, mais encore prisonniers de leur corps physique et social.
Il est d'ailleurs intéressant de voir que Rafik est désigné « terroriste » par la police à la fin du film. Comme si les autorités n'avaient que ce mot pour qualifier toute personne ou groupe qui tente de contester l'ordre établi, indépendamment de son affiliation politique. Cela en dit long sur l'anomie politique dans la Tunisie actuelle. Bien que certains espaces de liberté se soient ouverts à la faveur de la chute du régime de Ben Ali, le caractère conservateur de la société — et plus encore des classes moyennes —, la phase réactionnaire et le tournant autoritaire que vit le pays, ainsi que les disfonctionnements du monde du travail, pèsent encore lourdement sur les trajectoires individuelles. Inlassablement, Ben Attia dresse des portraits d'hommes en révolte, mais sans cesse empêchés.

Par-delà les montagnes
Film de Mohamed Ben Attia.
2023
1h38
Sortie en salle le 10 avril 2024.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.
Jeudi 28 mars 2024.
Aujourd'hui j'ai une très bonne nouvelle à vous annoncer. Walid, mon fils de deux ans et demi, a mangé un « jaja » - dans le langage enfantin de mon fils, un « jaja » (dajaj en arabe) c'est un poulet. Je vous ai déjà raconté comment Walid demandait un « jaja », et que je ne pouvais pas lui en trouver. Il a toujours adoré le poulet. Mais depuis le début de la guerre, avant même qu'on quitte Gaza-ville pour Rafah, il n'en avait pas mangé. Et à chaque fois qu'il regardait son dessin animé favori, où on voyait des enfants manger du poulet, il se mettait à répéter : « Papa, je veux jaja, jaja, jaja ! » Hier, j'ai pu lui en acheter. C'est un luxe pour les réfugiés que nous sommes devenus.
Si j'ai pu me le permettre, c'est parce que ces derniers jours, il arrive un peu plus de marchandises que d'habitude, et que les prix ont baissé. Enfin, relativement. On n'est pas revenus à la situation d'avant l'invasion israélienne, mais au lieu d'être multipliés par vingt, les prix des denrées alimentaires sont maintenant multipliés par dix.
Le poulet est un bon exemple. Avant la guerre, un poulet coûtait entre 10 et 15 shekels (entre 2,5 et 3,75 euros). Puis il est passé à 80, voire 100 shekels (entre 20 et 25 euros). Et maintenant j'ai pu l'acheter à 50 shekels. On est donc passé de dix fois le prix à cinq fois le prix. Ça reste trop cher pour du poulet congelé importé d'Égypte, que je n'achetais pas avant parce qu'on n'est jamais sûr des conditions de transports et de conservation. Que dire aujourd'hui, avec les camions qui attendent pendant des jours avant d'entrer dans la bande de Gaza.
Mais je n'ai pas pu dire non à Walid.
Mais ça, c'était mardi. Aujourd'hui jeudi, le même « jaja » est descendu à 30 shekels. Une baisse des deux tiers en trois jours. Les prix d'autres produits ont également baissé. Le sucre qui était à 70 shekels (17,5 euros), maintenant on l'achète à 40 shekels (10 shekels), voire 35, soit jusqu'à une baisse de 50 %. Le sac de farine de 25 kilos coûtait entre 200 et 300 shekels. Aujourd'hui, il est à 35 shekels, soit à peu près son prix normal. Faire du pain était devenu trop cher. On va pouvoir recommencer à en manger.
Les pommes sont réapparues, et il y a même une variété qu'on ne trouvait plus depuis longtemps. Walid les adore. Mais leur prix est toujours aussi cher : 35 shekels le kilo, alors qu'avant il était à 24 ou 30 shekels au maximum.
J'ai voulu connaître la cause de ce brusque changement. J'ai essayé de joindre le ministère de l'économie, mais je n'ai pas eu de réponse. Les services sont très désorganisés – évidemment — et les fonctionnaires évitent sans doute d'utiliser le téléphone, de peur de se faire repérer. J'ai continué mon enquête. Elle concerne, je le rappelle, la situation des quelque 1,5 million de Palestiniens réfugiés au sud de la bande de Gaza, qui est coupée en deux par une route qui la traverse d'est en ouest et qui devient de plus en plus une frontière. Au nord, où se trouve la ville de Gaza et où sont restées quelque 400 000 personnes, la situation est pire.
On dit que la raison de cette baisse des prix est que le Hamas aurait cessé de prélever des taxes sur l'aide alimentaire. J'ai contacté des transporteurs et des importateurs privés (environ un tiers de l'aide alimentaire est privée, et soumise aux lois du marché). Ils me disent que c'est faux, que le Hamas n'a jamais prélevé de taxes.
Il y a d'autres raisons, que je ne peux certifier à 100 % mais qui me semblent très plausibles. D'abord, depuis une semaine à peu près, les Israéliens laissent passer plus de camions, surtout ceux du secteur privé. Je ne sais pas si c'est sous la pression des Américains, des Égyptiens ou des deux, mais c'est un fait.
Il y a peu de temps encore, il entrait à peine cinq à dix camions par jour dans Gaza. Là, on est arrivé à 50, voire 60 camions du secteur privé par jour. Deuxième changement : le Hamas a cessé de vouloir fixer des prix plancher. Cela peut sembler paradoxal, mais ce système n'a pas fonctionné. Voilà comment cela se passait : les autorités du Hamas avaient créé des « points de distribution ». Ils obligeaient les entrepreneurs privés à livrer leurs cargaisons dans des lieux désignés, en général des boutiques, des épiceries qui avaient été rouvertes pour l'occasion. De là, les denrées devaient être revendues à prix fixes. Mais cette méthode a échoué. Comme le Hamas ne pouvait pas envoyer assez de gens sur le terrain pour faire la police, un marché noir s'est crée aussitôt. Beaucoup de monde s'y est mis. Les transporteurs ne livraient qu'une partie de la marchandise dans les boutiques. Les boutiquiers en détournaient une autre partie une fois les denrées livrées. Il est même possible qu'en amont, quelques fonctionnaires chargés de surveiller l'arrivée des camions à la frontière aient pu participer au trafic.
Dans toutes les guerres, il y a des profiteurs. Même dans le massacre en continu de la bande de Gaza. La rareté des marchandises faisait monter les prix. Des files d'attente gigantesques se formaient devant ces points de distribution. Ceux qui le pouvaient achetaient au marché noir. On savait très bien dans quelle rue, dans quelle maison aller. Les trafiquants ont fait beaucoup d'argent, et ils continuent.
Le Hamas a dû se rendre compte que son idée ne fonctionnait pas, et que les réfugiés l'en rendaient responsable. Les points de distribution ont donc été supprimés. Du coup, et avec la relative augmentation du nombre de camions entrant par la frontière égyptienne, une petite concurrence a pu s'établir entre les acteurs du secteur privé, les quelques transporteurs (choisis par les Israéliens, rappelons-le) et entre les commerçants.
L'aide de l'ONU était aussi parfois revendue. Parfois, c'était des gens qui revendaient un sac de farine qu'ils avaient pu toucher pour se procurer d'autres ingrédients. Mais il semble que ça diminue. En l'absence de monnaie, les gens recourent de plus en plus au troc.
C'est là la dernière raison de la baisse des prix, mais qui est aussi importante : au bout de presque sept mois de guerre, les gens ont de moins en moins d'argent, qu'il s'agisse des déplacés — comme nous — ou des habitants du sud de la bande. Ils ont perdu leur travail, leurs maisons, tout ou partie de leur salaire. Car la majorité des habitants et des déplacés sont des fonctionnaires de l'Autorité palestinienne (AP) de Ramallah, qui continue à les payer malgré la prise de pouvoir du Hamas en 2007, même si l'administration du Hamas ne les emploie plus. Mais l'AP ne leur verse plus qu'une partie de leur traitement, à peu près la moitié. Mais le mois prochain, ils vont monter à 70 % du montant initial. Quant aux fonctionnaires du Hamas, ils ont vu leur traitement diminuer ces quatre derniers mois : ils reçoivent maintenant dit-on 800 shekels (200 euros) environ, à peu près tous les quarante jours. De toute façon, ces sommes ne sont pas suffisantes pour vivre.
Ceux qui avaient des économies les ont maintenant dépensées. Moi par exemple, j'avais mis un peu d'argent de côté pour les périodes de crise, et j'ai tout dépensé. Heureusement je reçois quelques rémunérations des médias avec qui je travaille, mais recevoir de l'argent à Rafah, c'est compliqué. Certaines banques étrangères, en particulier en France, refusent les virements vers Gaza, ou la Palestine en général. Mais le plus gros problème, c'est le manque de liquide, indispensable pour faire les courses.
À Rafah, il y a une seule banque qui fonctionne, la Banque de Palestine, avec deux agences et deux distributeurs automatiques de billets. Les files d'attente devant ces guichets sont interminables. Les derniers salaires ont été versés le 10 mars, et aujourd'hui, alors que la fin du mois approche, il y a toujours la queue. Et encore, les retraits sont limités à 1000 ou 2000 shekels (250 à 500 euros), ça dépend des périodes. Alors la banque dit qu'elle n'a plus de shekels, elle donne des dinars jordaniens, autre monnaie en vigueur à Gaza, à la place. Il faut alors les convertir sur le marché à un taux prohibitif, avec environ 20 % de perte. Les gens peuvent aussi retirer du cash directement dans les bureaux de change qui profitent de leurs liens avec les directeurs de banque pour servir d'intermédiaires, en prenant une commission entre 20 et 25 %.
Les commerçants ont de moins en moins de dollars pour acheter de la marchandise en Égypte. On subit plusieurs guerres à Gaza. La guerre des massacres et des boucheries commises par l'armée israélienne, et la guerre des prix, des commerçants et des banques. Les gens ici sont vraiment épuisés par la misère, la vie sous les tentes, le manque de tout. Je pensais à tout ça pendant quand je faisais le tour du quartier, pour trouver quelque chose à acheter. J'ai fini par rapporter un petit plat de mouloukhiya pour l'iftar (le repas de rupture du jeûne le soir). Pour la première fois depuis six mois, nous avons pu en manger avec du poulet.
Quand j'ai vu le sourire de Walid, qui adore aussi la mouloukhiya, c'était le bonheur absolu. J'ai oublié la misère, la guerre, j'ai tout oublié. J'ai juste pensé que mon fils était content, qu'il mangeait ce qu'il aimait. On dit souvent des enfants qui réclament de manger ce qu'ils aiment qu'ils font des caprices. Eh bien je dis à tous les parents, y compris en France, que faire des caprices, c'est parfois nécessaire.