Lateo.net - Flux RSS en pagaille (pour en ajouter : @ moi)

🔒
❌ À propos de FreshRSS
Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierOrient XXI

La dette cachée du Maroc

Des billets et pièces de monnaie, en désordre et légèrement flous.

Pendant quelques années, le Maroc a vendu ses bâtiments publics, en commençant par ses hôpitaux, en leasing. L'opération a permis de dégager des sommes colossales en cash et de masquer l'augmentation de la dette dont le montant total est officiellement estimé à 67,1 % du PIB. Mais le tour de passe-passe n'est pas sans risque financier et la banque centrale marocaine a annoncé la fin de ce dispositif d'ici 2028.

« Le budget de l'État ? Vous n'y comprenez rien ! L'opacité s'est étendue depuis quelques années. Il y a une véritable boîte noire dans le budget », lâche, excédé, Najib Akesbi. L'économiste, enseignant à l'Institut agronomique et vétérinaire de Rabat (IAV), pointe du doigt depuis plusieurs années, notamment sur sa chaine Youtube, les « financements innovants » utilisés par le Maroc depuis 2019. Censées offrir à l'État de nouvelles ressources pour relever les défis sociaux et économiques colossaux auxquels il faut faire face, ces pratiques se sont résumées à un tour de passe-passe permettant d'emprunter toujours plus sans augmenter sa dette officielle.

En 2018, le ministre de l'économie et des finances d'alors, Mohammed Benchaâboun, évoque, lors du discours de présentation du projet de loi de finances 2019,


le recours à un nouveau mécanisme de financement, basé sur un partenariat entre l'État et un groupe d'acteurs institutionnels, qui permettrait de mobiliser un financement global de 12 milliards de dirhams [1,10 milliard d'euros] d'investissement pour l'année 2019, dans le cadre de l'allégement de la charge sur le budget de l'État et du maintien des équilibres financiers.

Ce mécanisme est simple : il consiste à vendre un bien immobilier de l'État, mais à en garder l'usage en le louant à l'acheteur avec un bail très long de trente ou quarante ans, au bout duquel l'État conserve la possibilité de récupérer la propriété de l'immeuble. Ce procédé bien connu s'appelle en français une cession-bail (sale and lease back [LSB] en anglais).

Le tour de passe-passe comptable est édifiant : le cash que reçoit l'État est compté comme une recette exceptionnelle — et non comme un emprunt. Le loyer à payer à l'acquéreur n'est donc pas comptabilisé comme « service de la dette » (intérêts payés), mais comme une dépense courante pour chacun des ministères concernés par ces cessions. Dès lors, la dette n'apparaît nulle part.

L'État emprunte régulièrement sur les marchés internationaux des capitaux et auprès des institutions financières, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). Les premiers réclament des taux d'intérêt plus ou moins élevés selon leur degré de confiance dans la capacité d'un État à rembourser — ce que l'on appelle le « risque souverain » —, évalué par les agences privées de notation — qui ont joué un rôle dans la mise en place des politiques d'austérité en Grèce — qui se fondent sur le niveau d'endettement d'un État et son déficit budgétaire. Les secondes — Banque mondiale et FMI — imposent des limites à l'endettement et au déficit pour accorder leurs prêts, souvent à des taux inférieurs à ceux du marché. Autrement dit, les deux font pression pour réduire ces deux variables économiques.

Ainsi l'agence Standard & Poor's (S&P) qui dégrade la note du pays en avril 2021 à la suite de la crise du Covid-19, la relève en septembre 2025. « La note du Maroc passe de “BB+” à “BBB-” [reflétant] des perspectives macroéconomiques solides, un assainissement budgétaire progressif et un déficit du compte courant maîtrisé », précise-t-elle dans son étude annuelle1.

Tour de passe-passe financier

Mais il ne s'agit que d'un trompe-l'œil. En fait, le Maroc entretient une dette cachée. Entre 2019 et 2024, l'État a vendu 107 milliards de dirhams (9,58 milliards d'euros) d'immobilier public, selon le ministère des finances. En 2025, s'y ajoutent 40,1 milliards de dirhams2. Enfin au deuxième trimestre 2026, le Compte spécial de remploi domanial, un des comptes spéciaux du Trésor recueillant le fruit des ventes des biens publics, a reçu 10,9 milliards de dirhams supplémentaires, selon la Trésorerie générale des finances, sous l'intitulé « recettes diverses ».

Au total 158 milliards de dirhams (14,6 milliards d'euros) d'immeubles publiques ont déjà été cédés3. Le recours à ces pratiques s'accélère : 13 % de ces ventes ont été réalisées par le gouvernement de Salaheddine El Othmani (avril 2017-octobre 2021) du Parti de la justice et du développement (PJD), d'obédience islamiste ; 86,4 % par son successeur Aziz Akhannouch (octobre 2021-septembre 2026) du Rassemblement national des indépendants (RNI), parti libéral de centre-droit. Cumulées, ces cessions représentent 8,8 % du PIB de 2026. Si on les réintégrait à la dette du Trésor marocain, comme elles le devraient, celle-ci bondirait de 67,1 % à 75,9 % du PIB.

La même démonstration vaut pour le budget annuel : les cessions-ventes comptabilisées en ressources réduisent le déficit affiché. En 2025, ce dernier s'est élevé à 60,5 milliards de dirhams (5,54 milliards d'euros), selon le ministère de l'économie et des finances4. Mais il tient compte des 40,1 milliards de dirhams (3,67 milliards d'euros) reçus au titre des « mécanismes de financements innovants », toujours selon le ministère des finances. Si l'on fait donc le véritable calcul du déficit budgétaire sans maquiller la dette en recette, celui-ci atteint en réalité de 100,6 milliards de dirhams (9,19 milliards d'euros). Rapporté au PIB de 2025, il aurait été de 5,58 % plutôt que des 3,5 % officiels.

Ce tour de passe-passe n'est pas passé inaperçu aux yeux des institutions financières marocaines et internationales. Dès 2020, dans son rapport sur le budget de l'État, la Cour des comptes relève que ces recettes « s'apparentent davantage […] à des opérations de financement de type crédit-bail, classées parmi les dettes ». Dans sa réponse, le ministère de l'économie et des finances nie et qualifie ces opérations de « cessions fermes ».

De plus, puisque l'État conserve l'usage des bâtiments cédés, il doit donc payer un loyer aux nouveaux propriétaires. Mais « l'opacité est totale », souligne Najib Akesbi. Les contrats de cessions-bails ne sont pas publics : leur échéance et le taux des loyers sont inconnus. Seul Khalid Cheddadi, le patron de la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite (CIMR), l'un de ces nouveaux propriétaires, reconnaît implicitement, dans une interview accordée en mars 2022 à Médias 24, que les loyers s'élèvent entre 5 % et 6 % de la valeur du bien cédé. Ce taux est particulièrement élevé alors qu'en moyenne sur quinze ans, à la même époque, le rendement moyen des Bons du Trésor (obligations émises par l'État) était de 2,8 %. Le 30 septembre 2025, l'État est parvenu encore à emprunter 300 millions de dirhams de Bons du Trésor sur trente ans au taux de 3,75 %. Les cessions-bails s'avèrent donc plus coûteuses que d'autres formes de financement.

Si l'on applique les taux avancés par Khalid Cheddadi aux 158 milliards de dirhams de cessions-bail, l'État marocain paie désormais entre 7,9 et 9,48 milliards de dirhams (entre 718 et 862 millions d'euros) de loyers supplémentaires par an. Ils viennent alourdir discrètement le déficit budgétaire.

Ce que pointe la Banque mondiale en 2024, dans son rapport sur le Maroc5 :


Les opérations de financement innovants (vente et crédit-bail, sale and lease back en anglais) créent un flux d'obligations de paiement futures de l'État. Les détails de ces transactions ne sont pas rendus publics, mais elles pourraient entraîner une augmentation des dépenses courantes en raison du paiement des loyers […]. Ces transactions représentent des recettes non récurrentes et, lorsqu'on évalue les soldes budgétaires structurels, l'idée selon laquelle le déficit budgétaire post-pandémie s'est amélioré devient plus nuancée.

Du côté de Bank Al-Maghrib, la banque centrale marocaine, l'inquiétude se fait jour peu à peu. En septembre 2025, son gouverneur Abdellatif Jouahri déclare en conférence de presse6 que s'ils ont « permis de combler des besoins », et qu'ils ont été admis par le FMI, ces « financements innovants » sont tout de même « un élément qui devra diminuer » et « [qu'] on aurait dû les encadrer ».

Quelques mois plus tard, en février 2026, le FMI lâche le gouvernement marocain. Après une visite du pays, ses équipes annoncent que « la vente d'actifs immobiliers de l'État a été reclassée en “réduction de l'acquisition nette d'actifs non financiers” », au lieu de « financement innovant » classé parmi les « autres recettes » comme c'était le cas jusque-là.

Fin de la récréation. La circulaire n°12/2026 en date du 5 août 2026 demande au gouvernement issu des élections législatives de septembre 2026 de construire le budget 2027 « sans recourir aux recettes propres aux mécanismes de financement innovants » tout en poursuivant « le contrôle progressif du déficit budgétaire dans la limite de 3 % du produit intérieur brut ». À ce nouveau gouvernement, il reste les 30,7 % de recettes de ventes d'immeubles publics en cessions-bails qui n'ont pas encore été dépensées et attendent, en principe, dans les caisses du Fonds de remploi domanial.

« Une privatisation qui ne dit pas son nom »

Comme le regrettait en septembre 2025 le gouverneur de la banque centrale, Abdellatif Jouahri, ces cessions-bails n'ont pas été encadrées, à la différence des privatisations. Celles-ci sont légalement protégées par de nombreux mécanismes pour, en principe, éviter la corruption et tout préjudice à l'encontre de l'État en fixant publiquement un prix minimum. Elles bénéficient de procédures d'audit et d'évaluation, de mise en concurrence, d'une commission des transferts et, surtout, une loi est votée au Parlement qui décide des biens et entreprises privatisables. Cet encadrement n'évite pas toujours les entourloupes financières. Mais il permet d'éventuels recours. Ce minimum n'existe même pas pour les cessions-bails. Najib Akesbi s'étouffe :


Ces financements innovants dégagent des ressources en bradant le cœur même du service public. C'est comme une privatisation qui ne dit pas son nom. Dans l'histoire du Maroc, les privatisations ont concerné des entreprises de l'économie marchande comme des banques, mais là il s'agit des hôpitaux, des écoles, des administrations : des choses qui relèvent du service public, de la mission même de l'État !

L'État a ainsi vendu les bâtiments de six de ses sept CHU, de nombreux hôpitaux publics et des centres de santé. Au total, fin 2024, 592 actifs ont été cédés, mais la liste détaillée n'est pas publique.

L'État continue de moderniser et d'agrandir tous ces bâtiments alors qu'il n'en est plus propriétaire. Au terme du bail de vingt ou trente ans, il pourrait les récupérer. Mais en l'absence de transparence, nul ne connaît la nature de la cession-bail ni ses conditions et donc la possibilité ou non d'un retour dans le giron de l'État. Selon Najib Akesbi, l'État dans ses discours, ménage les deux options, mais, faute d'avoir accès à tous les contrats, il est impossible de trancher.

À Rabat, l'État a ainsi vendu le CHU Ibn Sina à la Caisse marocaine des retraites (CMR) qui gère les pensions des fonctionnaires et des militaires en 2019. Depuis, un nouveau CHU a été construit par le ministère de la santé et l'ancien hôpital attenant doit bientôt être détruit pour laisser place à de vastes espaces verts. « La question qui se pose aujourd'hui est kafkaïenne : de quoi la CMR est-elle propriétaire ? L'ancien hôpital ou le nouveau ? », interroge Najib Akesbi. La question reste pour l'heure sans réponse.

Ce qui est sûr, c'est que ces 592 biens immobiliers ont été cédés à des investisseurs institutionnels comme la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) ou la CMR qui gère les pensions des fonctionnaires et des militaires et, depuis 2024, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) qui s'occupe du régime maladie et retraite du privé. Chacun de ces grands organismes regroupe les biens dans des organismes de placement collectif immobilier (OPCI), dont les parts peuvent ensuite être achetées par des investisseurs privés. Avec d'autant plus d'enthousiasme que le taux offert est plus avantageux que ceux proposés pour les Bons du Trésor… C'est là que l'on peut craindre une privatisation indirecte et cachée.

« On a démarré avec les institutionnels comme la CDG, la CMR… Nous ne sommes même pas encore arrivés au privé, pour parler de privatisation », répondait le ministre délégué au budget, Fouzi Lekjaâ7 aux Parlementaires ayant critiqué ce mécanisme, en octobre 2021. Mais demain ?

Dès aujourd'hui, les coûts de loyer-bail pèsent sur le service public. Et cela risque de s'aggraver. Oussama Chaïb et Mustapha Ziky, enseignants-chercheurs à l'Université Cadi Ayyad de Marrakech, qui ont étudié ces enjeux, expliquent8 :


La quasi-totalité des répondants [32 experts en finances publiques] identifie la hausse des coûts des services publics — principalement les services de santé — comme le principal risque potentiel lié à l'utilisation du sale and lease back [cession-bail, ndlr] comme mécanisme de financement pour l'État marocain. Cette augmentation découle du fait que le coût du loyer serait imputé aux dépenses des services publics.

De 2019 à 2026, au moins un quart des dépenses payées avec l'argent des cessions-bails déposé sur le compte du Fonds de remploi domanial a servi à financer le budget des charges communes de l'État, selon nos calculs sur la base des documents du ministère de l'économie et des finances et de la Trésorerie générale du royaume. D'ordinaire, le Fonds est également utilisé pour « l'acquisition de terrains et bâtiments pour satisfaire les besoins des administrations », dont des constructions à l'étranger ou des participations à des programmes de développement régionaux, tels le rachat de la société Wessal Bouregreg9 chargée du programme de réaménagement urbain de Rabat autour du fleuve Bouregreg, ou la participation au relogement des ménages issus des bidonvilles de Skhirat-Témara.

L'affectation précise des revenus de ces cessions-bails n'est détaillée nulle part. Mais, selon les informations récoltées, l'argent semble être allé majoritairement au secteur immobilier. Pourquoi était-il alors si urgent de vendre les universités, les écoles et les hôpitaux, puis de les louer à un prix très élevé, si ce n'est pour donner l'impression que les grands équilibres des comptes publics s'étaient améliorés ?


1« Default, Transition, and Recovery : 2025 Annual Global Sovereign Default And Rating Transition Study », S&P Global, 4 mars 2026.

2Ghassan Waïl El Kharmouni, « Financements innovants. La fin des recettes, mais pas de la facture », Médias 24, 14 août 2026.

3Le projet de loi de finances pour 2026 prévoit de récolter 19 milliards de dirhams (1,76 milliard d'euros) supplémentaires, mais les chiffres définitifs ne sont pas connus.

4« Situation des charges et ressources du Trésor », ministère de l'économie et des finances, décembre 2025.

5« Rapport sur le suivi de la situation économique au Maroc », Banque mondiale, été 2024.

6Badr Ehlmazaoui, « Verbatim. L'essentiel à retenir de la conférence de presse d'Abdellatif Jouahri », Médias 24, 23 septembre 2025.

7« Financements innovants : les explications du ministère des finances », Médias 24, 31 octobre 2021.

8« Beyond traditional budgeting : sale and lease back as a new innovative pathway for financing for financing the Moroccan government », International Review of Applied Finance, Economics, and management (IRAFEM), Vol.1, n°4, 2025

9Filiale de Wessal Capital, détenu par cinq fonds souverains du Maroc, de l'Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis, du Koweït et du Qatar.

Palestine. La lente asphyxie de la Cisjordanie

Deux distributeurs automatiques de billets, avec des utilisateurs devant.

Tandis que se poursuit le siège par les colons de la localité de Qusra, les mesures économiques contre les Palestiniens étouffent la Cisjordanie. Rétention des droits de douane dus aux Palestiniens, annulation des permis des travailleurs, blocage des routes … L'économie palestinienne est rendue exsangue par les sanctions et la prédation de l'occupant israélien. En Cisjordanie, le taux de pauvreté a plus que doublé depuis octobre 2023.

Mohammed Wadi aspire une gorgée de café puis détourne le regard, gêné. Son oncle Abdelazim Wadi, le maire de Qusra (voir encadré plus bas), petite ville du centre de la Cisjordanie, insiste : « Les excursions par exemple, c'est fini, vous ne faites plus aucune sortie en famille non ? Les dépenses alimentaires aussi sont réduites à l'essentiel… » Le neveu répond du bout des lèvres : « Avant, on s'offrait des fruits cinq ou six fois par mois. Aujourd'hui, c'est à peine si l'on fait les courses deux fois dans le mois ! Dès qu'on reçoit le salaire, on achète le strict minimum pour survivre et c'est tout. On ne mange quasiment plus de viande. »

Mohammed est fonctionnaire de l'Autorité palestinienne. Mais voilà des mois qu'il n'a pas reçu un salaire complet. Les caisses de Ramallah sont vides. Son oncle paternel assure qu'une large partie des habitants de sa petite commune, nichée entre les collines tapissées d'oliviers du sud de Naplouse, vit la même situation. Ici, les incursions des colons et de l'armée israélienne sont devenues tristement routinières. Huit habitants ont été assassinés depuis le 7 octobre 2023, dont le père et le frère de Mohammed. Le 12 octobre 2023, Ibrahim Wadi, 63 ans, et Ahmed, 25 ans, ont été tués par des colons israéliens. Leurs portraits sont affichés en grand devant la maison du maire et dans le salon où il reçoit son neveu.

Le 16 février 2026, le Bureau des droits de l'homme de l'ONU mettait en garde contre un « nettoyage ethnique » dans les territoires palestiniens occupés. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 1 100 Palestiniens ont été tués par des Israéliens en Cisjordanie et près de 41 000 Palestiniens déplacés de force à la suite d'opérations militaires israéliennes ou sous la violence des attaques de colons. L'un des fers de lance de cette politique d'annexion de la Cisjordanie est le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, sous le coup de sanctions françaises. Ce suprémaciste juif veut contrecarrer toute possibilité d'établir un État palestinien. Il promeut activement l'établissement de nouveaux avant-postes pour fragmenter le territoire de la Cisjordanie, occupée depuis 1967. Et, depuis son ministère, il mène une autre bataille pour tenter de faire s'effondrer l'Autorité palestinienne en l'asphyxiant économiquement.

Les salaires des fonctionnaires réduits de moitié

Depuis des mois, les autorités israéliennes retiennent les droits de douane qu'elles prélèvent pour le compte des Palestiniens qui n'ont pas le contrôle de leurs frontières. Ces sommes représentent 68 % du budget de Ramallah ; l'Autorité palestinienne est au bord de la ruine. Les institutions peinent à payer leurs fournisseurs. Les hôpitaux ont repoussé plus de 11 000 interventions chirurgicales depuis le début de l'année1. Certains médicaments, notamment pour traiter le cancer, ne sont plus disponibles, car le ministère de la santé n'est plus en mesure de les fournir, faute de fonds. Et les fonctionnaires, comme Mohammed Wadi, ne reçoivent plus qu'une partie de leur salaire.

Ce père d'une fillette de deux ans ne tient que grâce aux revenus de son épouse « qui travaille dans le privé ». Lui est avocat à la Commission de résistance au mur de séparation et aux colonies, une institution publique palestinienne qui documente la confiscation des terres palestiniennes par Israël. Il y a quatre ans, il gagnait 4 400 shekels par mois — un peu plus de 1 260 euros. Aujourd'hui, il ne touche plus que 2 000 shekels (574 euros). À cela s'ajoutent les 2 000 shekels mensuels que perçoit sa mère pour la retraite de son mari, ex-fonctionnaire, également amputée de 50 %. Un peu plus de 1 000 euros par mois pour faire vivoter toute la famille, composée de dix frères et sœurs.

La situation dure « depuis l'arrivée au pouvoir du premier ministre Benyamin Nétanyahou et de Bezalel Smotrich, fin 2022, explique l'avocat. C'est Israël qui a la main sur le sujet. De 2017 à 2019, il y a déjà eu une crise des salaires des fonctionnaires. [Les Israéliens] bloquaient également les droits de douane. Quand Israël a rendu l'argent, l'Autorité palestinienne l'a tout de suite transféré aux fonctionnaires. » La famille vivait sur un équilibre précaire, entre les salaires du père et du fils, complétés par les petits revenus qu'elle tirait de 2,7 hectares de terres à Qusra. Depuis le 7 octobre 2023, « on ne peut plus y aller », soupire le jeune homme. Les colons ont établi des avant-postes juste à côté et l'armée boucle une partie des terrains de la ville.

Pour éviter les frais de transport, les fonctionnaires qui, comme lui, n'habitent pas à Ramallah, où se trouve le siège de l'Autorité palestinienne, ne se rendent plus au travail que deux jours par semaine. Tout fonctionne au ralenti. La guerre en Iran a fait grimper les prix de l'essence. La route principale de Qusra vers l'extérieur a été bloquée. Il ne reste que deux chemins secondaires qui contraignent les habitants à de longs et coûteux détours. Les mouvements économiques sont largement entravés.

Dans la commune d'Ein Yabroud, un peu plus au sud, les échoppes de l'artère commerçante de la ville, autrefois grouillantes de vie, ont quasiment toutes les rideaux tirés. Plus personne ne passe ici, car la rue ne débouche plus sur la route 60 qui traverse la Cisjordanie du nord au sud. La commune abrite des villas cossues, construites par des Palestino-états-uniens qui vivent à l'année aux États-Unis. « Beaucoup ne reviennent plus passer leurs vacances d'été ici à cause de la situation, note avec un sourire triste Loay Nawaf, le maire de la ville. C'est une perte de revenus pour les commerces. »

Dépendance et occupation

L'économie des familles palestiniennes de Cisjordanie repose en général sur deux sources principales : les salaires, faibles mais stables, des fonctionnaires de l'Autorité palestinienne qui emploie quelque 100 000 personnes dans ce territoire — et 90 000 à Gaza —, et ceux des travailleurs palestiniens en Israël et dans les colonies, beaucoup plus élevés mais souvent aléatoires. Ces deux sources se sont largement taries : depuis le 7 octobre 2023, l'État israélien ne délivre plus que quelque 14 000 permis de travail aux Palestiniens contre près de 200 000 auparavant. Ces travailleurs « injectaient 20 milliards de shekels [5,71 milliards d'euros] par an dans le marché et l'économie palestinienne. Ces montants et leurs recettes fiscales sont perdus », expliquait au Monde, le 9 juin 2026, le ministre des finances palestinien Estephan Salameh.

Certains travailleurs continuent de tenter de passer illégalement. La pratique existait avant, mais elle est devenue très dangereuse : plus de cinquante Palestiniens ont été tués en tentant de franchir le mur de séparation ces trois dernières années. Le dernier en date, Nasser Qaabaneh, a été abattu par des forces armées israéliennes vers Jérusalem le 13 juillet dernier. Il avait 20 ans.

Abou Taha est bien conscient de ces risques. Avant 2023, ce chauffeur de taxi travaillait dans la restauration. Il avait un permis pour passer en Israël depuis 2020. Il a continué après le 7 octobre 2023, clandestinement, jusqu'à ce que la police vienne le chercher sur son lieu de travail, un matin de 2025. « J'ai écopé d'une amende et d'une semaine en prison, parce que c'était la première fois qu'ils m'attrapaient et que j'avais eu un permis valide avant », explique-t-il, les yeux rivés sur l'une des routes de Cisjordanie, pavoisée aux couleurs d'Israël, où colons et Palestiniens se croisent. Le père de sept enfants n'a plus jamais retenté sa chance. Il cumule désormais deux emplois : le matin dans une entreprise de transport, le soir comme taxi. « Je gagne à peine en un mois ce que je faisais en une semaine en Israël, regrette-t-il. Tout le monde galère ici, on n'a jamais vécu ça. Le client que je viens de déposer à Bethléem me disait qu'il connait des gens qui n'ont plus de quoi acheter leur pain. »

La Banque mondiale rapportait en avril 20252 que la « pauvreté de court-terme », due à des chocs extérieurs, était passée « de 12 % avant le conflit à 28 % fin 2024 » en Cisjordanie. Les responsables palestiniens n'ont guère de leviers pour faire pression sur Israël. « Depuis 1948 et plus encore depuis l'occupation de 1967, on est allés vers une intégration de plus en plus totale de l'économie palestinienne dans l'économie israélienne », explique Taher Labadi, chercheur en économie politique, enseignant à l'université de Birzeit, vers Ramallah.


Cela n'a pas été un processus linéaire mais on se retrouve aujourd'hui dans une situation où l'Autorité palestinienne n'a pas le contrôle de son économie. Il y a une dépendance commerciale, monétaire et financière, mais aussi dans les relations industrielles, l'agriculture — terre, eau — car il n'y a pas de contrôle des ressources.

Cet état de fait n'était pas une fatalité, rappelle le chercheur, mais l'Autorité palestinienne a été largement encouragée par les bailleurs internationaux à renforcer ses liens économiques avec Israël. Ce modèle axé sur le marché est « une aberration en termes politiques », complète Taher Labadi, car « on ne prend pas en compte la variable coloniale ».

Éviter l'effondrement

Israël peut ainsi fermer les robinets de l'économie de Cisjordanie quand bon lui semble. Face à l'offensive menée par Bezalel Smotrich, « le scénario normal voudrait que l'Autorité palestinienne s'effondre. Mais nous existons et nous fonctionnons toujours, affirmait au Monde en juin 2026 le ministre des finances palestinien. Nous ne nous sommes pas effondrés en raison — même si la formule peut sembler un peu trop poétique — de la résilience du peuple palestinien. » Les familles survivent notamment en puisant dans les réserves accumulées pour aider les moins bien lotis du clan.

« Les gens ont toujours des sources de revenus », même si elles sont bien moindres qu'avant 2023, constate Joost Hiltermann, directeur du programme Moyen-Orient au sein de l'International Crisis Group (ICG). « L'Autorité palestinienne reçoit toujours de l'argent de l'Union européenne pour soutenir son budget, et ces sommes ont augmenté ces deux dernières années. Elle prélève toujours des taxes sur les salaires et les commerces. Et il y a toujours des envois d'argent de Palestiniens qui vivent à l'étranger », détaille l'analyste, auteur d'une récente étude sur la crise économique en Cisjordanie3 pour expliquer cette résilience. En revanche, plus personne n'investit dans cette économie moribonde.

Pour l'instant, ni Israël — en particulier son appareil sécuritaire — ni les bailleurs internationaux ne semblent prêts à laisser l'Autorité palestinienne s'effondrer. Le 23 juillet 2026, une note de l'Institut d'études sur la sécurité nationale (INSS)4, un influent groupe de réflexion israélien, mettait en garde contre « les coûts économiques, diplomatiques et sécuritaires pour Israël » que pourrait générer la détérioration de la crise budgétaire en Cisjordanie sur le long terme. Le risque de déstabilisation sécuritaire augmente avec la dégradation des conditions économiques, observe le document, et « cette situation compromet les capacités opérationnelles des institutions de l'Autorité palestinienne, accroissant les coûts qu'Israël devra assumer, directement ou indirectement. »

Ramallah a bien compris qu'il s'agissait de l'une de ses rares cartes à jouer : obtenir des concessions en brandissant la menace de son effondrement. L'Autorité palestinienne fonctionne notamment grâce aux subventions internationales — le premier donateur étant l'Union européenne. Cette dernière a adopté en 2025 un plan de 1,6 milliard d'euros d'aide aux institutions palestiniennes pour 2025-2027, mais rechigne à faire réellement pression sur Israël pour l'obliger à lever les sanctions qui asphyxient l'économie palestinienne. En face, Bezalel Smotrich « sait qu'il mène une lutte de longue haleine, analyse Joost Hiltermann de l'ICG. Il peut essayer de tuer l'Autorité palestinienne, mais Nétanyahou et les États-Unis ne vont pas le laisser faire — pour l'instant. »

Nouvelle crise bancaire

Alors le ministre des finances utilise d'autres leviers pour avancer l'annexion de la Cisjordanie — et détruire à petit feu toute possibilité d'un État palestinien. Du fait de la dépendance palestinienne au shekel qui régit l'immense majorité des transactions quotidiennes en Cisjordanie, les banques israéliennes doivent prêter cette monnaie aux établissements palestiniens. Ces services de correspondance bancaire sont essentiels pour permettre à l'Autorité palestinienne de financer ses importations — dont l'eau et l'électricité fournies par Israël.

Depuis 2007, le pouvoir israélien signe des lettres de décharge pour les banques israéliennes qui assurent ce service afin de les immuniser contre toute poursuite aux États-Unis du fait des strictes lois états-uniennes en matière de financement du terrorisme. Jusqu'à l'arrivée de l'actuel gouvernement israélien, ceci n'était qu'une formalité, mais le ministre des finances a réduit la durée de validité de ces décharges de responsabilité — parfois jusqu'à deux semaines, ce qui ne laisse plus aucune marge de manœuvre aux établissements palestiniens pour se projeter.

Mi-juillet, Bezalel Smotrich a finalement prolongé la décharge jusqu'à la fin de l'année 2026, au-delà des prochaines élections israéliennes prévues le 27 octobre. Le ministre « a mis à profit chacune de ces décharges pour obtenir d'importantes concessions gouvernementales en faveur de l'expansion des implantations en Cisjordanie », notait dans un article du 23 juillet le Times of Israel. Avec la dernière dispense, il a ainsi annoncé la signature d'un accord-cadre pour la construction de 12 000 logements dans des colonies en Cisjordanie avec un investissement de « plus de 8 milliards de shekels [environ 2,3 milliards d'euros] dans les infrastructures, les institutions publiques et le développement des colonies ».

Cependant, le risque d'un effondrement bancaire palestinien n'est pas encore vraiment dissipé. Mi-juillet, les deux banques israéliennes qui prenaient en charge ces services de correspondance ont fait savoir qu'elles allaient stopper d'ici deux à trois mois, visiblement exaspérées par les renouvellements à répétition des décharges de responsabilité à court terme de Smotrich. Elles demandent au gouvernement israélien de trouver un autre système. L'arrêt de ces services « aurait de profondes conséquences, non seulement pour les Palestiniens, mais aussi pour les Israéliens et pour la stabilité de la région », a mis en garde Yahya Shunnar, le gouverneur de l'Autorité monétaire palestinienne, lors d'une conférence de presse le 23 juillet à Ramallah. Le ministère israélien dit travailler à une solution ; par le passé, le Trésor états-unien avait déjà demandé à Israël le maintien de ces liens bancaires entre Israël et les Palestiniens, pour éviter une crise majeure en Cisjordanie.

Qusra assiégé par des colons

Depuis le 9 août, trois maisons de Qusra sont assiégées par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux. Après avoir coupé l'électricité et l'eau, ils ont installé un avant-poste devant l'une des maisons. Parmi les personnes assiégées figure un Palestinien de nationalité états-unienne. Cette situation a poussé l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee — pourtant fervent défenseur des colonies —, à dénoncer le siège. Le 13 août, il a déclaré sur X : « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes. »

L'armée israélienne a été déployée, mais les colons n'ont pas été délogés et le secteur reste bouclé par les militaires.


1Diego Chauvet, « 11 000 opérations reportées, pénuries de médicaments… Israël asphyxie le système de santé palestinien », L'Humanité, 8 juin 2026.

2Impacts of the conflict in the Middle East on the Palestinian economy, avril 2025.

3Chokehold : Countering Israel's Grip on the West Bank Economy, International Crisis Goup, 15 juin 2026.

4Esteban Klor, « Between Clearance Revenues and International Aid : The Survival Mechanism of the Palestinian Authority ».

Liban. Le nouvel exécutif face aux espoirs de la révolte de 2019

L'image présente une scène politique au sein d'un parlement. Au centre, un homme se tient debout, tenant des documents, probablement en train de s'adresser aux autres membres. À sa droite, un homme est assis derrière un bureau, semblant être un président ou un responsable de la séance. Plusieurs personnes sont debout et assises autour, portant des costumes, et affichent diverses expressions. En arrière-plan, on aperçoit le drapeau libanais. L'ambiance semble formelle et sérieuse, typique des assemblées législatives.

La défaite subie par le Hezbollah a rebattu les cartes politiques, comme en témoigne l'élection à la présidence de la République libanaise de Joseph Aoun, ancien chef de l'armée, le 9 janvier dernier. Mais les défis sont immenses : le besoin de reconstruction est urgent, la crise économique, profonde, le système confessionnel, bloqué, et la classe politique dans son ensemble s'accroche à ses privilèges et à ses rentes.

Pour sa première prise de parole, le 9 janvier 2025, le nouveau chef de l'État libanais, dont le public connaissait très peu les orientations, a résolument placé son discours d'investiture dans la perspective d'une rupture historique. Joseph Aoun a invoqué sa qualité de « premier président élu après le premier centenaire de la création du Grand Liban ». Le général en chef sortant de l'armée a cependant fort à faire s'il entend consolider l'État libanais. Son effondrement est l'une des causes principales de la situation désastreuse dans laquelle se trouve le pays au moment où il en prend les commandes. Si son élection par le parlement marque sans aucun doute un tournant, provoqué par le bouleversement géopolitique en cours au Proche-Orient, la question est de savoir si elle réussira à poser les jalons d'une transition politique que les soulèvements populaires d'octobre 2019 n'ont pas réussi à enclencher il y a plus de cinq ans.

Les réformateurs aimeraient faire de Joseph Aoun l'héritier du général Fouad Chehab (1958-1964) qui a modernisé l'État, mais ils butent sur le fait que le régime n'est plus un régime présidentiel. Les prérogatives du chef de l'État – un poste réservé à un chrétien maronite – ont été largement rognées par l'accord constitutionnel de Taëf de 1989 au profit du conseil des ministres – présidé par un sunnite. À la tête du parlement depuis lors, Nabih Berri a aussi, avec le temps, imposé des pratiques destinées à élargir les pouvoirs dévolus de facto aux chiites. Et le tandem qu'il compose avec le Hezbollah n'a pas l'intention de céder facilement le terrain gagné ces trente dernières années.

Le favori de Washington

L'élection de Joseph Aoun suscite un certain optimisme chez de nombreux Libanais par le seul fait qu'elle met fin à plus de deux ans de vacance à la tête de l'État, depuis la fin du mandat d'un autre général, Michel Aoun, avec qui il n'a aucun lien de parenté, mais à qui il doit sa nomination à la tête de l'armée en 2017. Joseph Aoun est le cinquième chef des armées à devenir président de la République. Il a réuni les voix de 99 des 128 députés sur son nom à l'issue d'une convergence internationale sur sa candidature transformée en véritable pression diplomatique à mesure que se rapprochait l'échéance du 9 janvier, fixée par le président du Parlement, Nabih Berri, au lendemain de l'entrée en vigueur du cessez-le-feu avec Israël.

Joseph Aoun est depuis longtemps le favori de Washington qui considère l'armée comme le principal contrepoids au Hezbollah. Mais le quintette – composé aussi de la France, du Qatar, de l'Égypte et de l'Arabie saoudite qui s'était donné pour mission de trouver une issue à la crise institutionnelle – n'excluait pas jusque-là d'autres candidats. C'est l'enchaînement des événements régionaux, avec la chute du régime de Bachar Al-Assad à Damas le 8 décembre 2024, qui catalysera le dénouement. L'Arabie saoudite a alors décidé de peser de tout son poids en faveur du chef de l'armée. Ce retour en force de la monarchie du Golfe à Beyrouth est la conséquence de la défaite militaire du Hezbollah, pilier de « l'axe de la résistance » à Israël emmené par l'Iran. Riyad se réengage au Liban pour combler politiquement le vide relatif laissé par l'Iran et pour faire contrepoids à l'influence nouvelle de la Turquie en Syrie.

Le royaume des Saoud a été, au lendemain de l'accord de Taëf (en Arabie) qui mettait fin à la guerre commencée en 1975, le principal « parrain » régional du Liban, en partenariat avec la Syrie. Mais l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri en 2005 et le retrait de l'armée syrienne ont ouvert la voie à une phase d'influence iranienne. L'élection de Joseph Aoun consacre donc la transition vers un nouveau chapitre inauguré par l'assassinat de Hassan Nasrallah le 27 septembre 2024. L'ancien chef du Hezbollah venait de donner son aval à un accord de cessez-le-feu qui s'est concrétisé deux mois plus tard. Décimée, la direction survivante du parti chiite a été contrainte par la violence du feu israélien à entériner une nouvelle équation stratégique dont le respect a été confié à un général américain. « Israël a vaincu le Hezbollah et nous lui en sommes reconnaissants », a déclaré sans ambages l'émissaire américaine Morgan Ortagus lors d'une première visite à Beyrouth.

Un tandem exécutif porteur d'espoirs

La désignation de Nawaf Salam au poste de premier ministre dans la foulée de l'élection présidentielle amène au pouvoir une deuxième personnalité extérieure au sérail. Elle a notamment été portée par la poignée de députés élus en 2022 qui se revendique des soulèvements d'octobre 2019 et dont c'est le premier véritable succès politique depuis lors. Ancien ambassadeur du Liban à l'Organisation des Nations unies (ONU), juge depuis 2017 à la Cour internationale de justice (CIJ) dont il était le président en exercice, Nawaf Salam a rallié 84 des 128 députés sur son nom. Le septuagénaire est issu d'une famille de notables de Beyrouth qui a marqué la politique libanaise – lui donnant plusieurs députés et Premiers ministres –, mais il est également considéré comme extérieur au régime. Les atouts de cet intellectuel engagé sont nombreux, à commencer par sa réputation d'intégrité, son bilan à la tête de la CIJ, dont le dossier le plus brûlant concerne l'accusation de génocide portée par l'Afrique du Sud à l'encontre d'Israël, ou encore sa connaissance approfondie des institutions libanaises dont il plaide la réforme.

Les difficiles tractations liées à la composition de son cabinet, annoncée le 8 février, donnent un avant-goût des futures difficultés à agir sur des dossiers stratégiques du tandem exécutif qu'il forme avec Joseph Aoun. Baptisé le « gouvernement de la réforme et du salut » par son chef, le nouveau cabinet est d'autant plus attendu que sa durée de vie est courte, d'ici aux législatives de 2026. Et ce, alors que depuis plus de trois décennies, le système de pouvoir communautaire, alliant chefs des milices de la guerre de 1975-1990 et milieux financiers et d'affaires, a tenu bon.

Consolider le cessez-le-feu

Le pays sort d'une guerre meurtrière avec Israël ouverte au lendemain du 7 octobre 2023 qui a fait plus de 4 000 morts, provoqué le déplacement forcé de plus d'un million et demi de personnes, et des destructions massives sans précédent dont le bilan exact – qui se chiffre en milliards de dollars – n'est toujours pas disponible. Ce traumatisme de la guerre s'ajoute à plusieurs chocs imposés à la société libanaise par cinq ans de crise économique et financière irrésolue à ce jour. La crise l'a brutalement appauvrie, a démultiplié ses inégalités, dégradé ses institutions et ses infrastructures, et accéléré l'émigration de sa population qualifiée. Elle se superpose à d'autres chocs : la présence de plus d'un million de réfugiés syriens, soit environ le quart de la population libanaise, et l'explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020 qui a dévasté la capitale. Aucun responsable de ce drame n'a été poursuivi par la justice, entravée de fait par le pouvoir en place. Le Hezbollah était devenu au fil du temps l'acteur dominant et le socle de ce régime.

Le premier chantier du mandat de Joseph Aoun concerne le parachèvement de l'accord de cessez-le-feu conclu le 27 novembre 2024 et la mise en œuvre de la résolution 1701 des Nations unies qui avait été adoptée à l'issue de la guerre de l'été 2006 avec Israël1. Une mission mise à rude épreuve par le refus israélien de se retirer du Liban à l'expiration du délai initial de soixante jours. L'armée israélienne n'a pas hésité à tirer sur les habitants du Sud qui ont choisi de rentrer chez eux à la date prévue, faisant au moins 22 morts. Le Hezbollah a aussi saisi l'occasion pour montrer sa capacité de mobilisation populaire et signifier qu'il continue de peser dans la balance politique libanaise bien qu'il soit privé – provisoirement ? – de sa capacité d'action militaire.

Dans son discours d'investiture, Joseph Aoun s'est engagé à ce que l'État assume la défense du pays contre les agressions israéliennes. Il a affirmé qu'il revenait à l'armée de détenir le monopole des armes. Cette position suppose un désarmement complet du Hezbollah, au-delà des zones situées au sud du fleuve Litani, et la fin de la résistance armée née de l'occupation israélienne du sud du Liban qui a perduré jusqu'en 2000. La conservation de l'arsenal du Hezbollah depuis cette date n'a cessé de faire débat, en vain, du fait de la domination ascendante du principal parti représentant la communauté chiite au Liban. Sa décision unilatérale d'ouvrir un front de soutien à Gaza le 8 octobre 2023 a mis fin à cette phase, Israël ayant écrasé militairement son adversaire. L'État hébreu a exploité progressivement à son avantage sa supériorité technologique, des années de renseignements et un appui occidental quasi inconditionnel malgré les nombreuses accusations de violations du droit international et des règles liées à la protection des civils.

« Je m'engage à organiser un débat national sur une politique de défense intégrée […] pour permettre à l'État libanais, je le répète, à l'État libanais, de mettre fin à l'occupation israélienne et d'empêcher de nouvelles agressions », a déclaré Joseph Aoun sous les applaudissements d'une partie du parlement, tandis que les députés du Hezbollah restaient silencieux. L'option de la « dissuasion stratégique », assumée par le groupe paraétatique qu'il incarnait, a été largement disqualifiée, y compris au sein de sa base du fait de l'ampleur des pertes infligées par Israël. Mais la question du positionnement par rapport à Israël reste structurante dans la société, a fortiori depuis octobre 2023, les crimes commis à Gaza et au Liban et la radicalisation de la société israélienne. La décision israélienne unilatérale d'ajourner au 18 février la date de son retrait du sud du Liban et les frappes régulières en territoire libanais, y compris au nord du fleuve Litani et dans les zones frontalières de la Syrie, posent d'ores et déjà un sérieux défi au nouveau tandem exécutif quant à sa capacité à défendre la souveraineté de l'État libanais.

L'enjeu de la reconstruction

Le deuxième chantier est celui de la reconstruction. Cet enjeu est immense au regard de la faiblesse des moyens de l'État libanais et de l'isolement du Hezbollah. Son ralliement à la candidature de Joseph Aoun s'explique par son réalisme : la remise en état de marche des institutions et leur retour dans le giron arabe sont la clé du déblocage de financements éventuels. Paris s'est d'ores et déjà engagée à organiser une conférence internationale ad hoc, et tous les regards se tournent vers l'Arabie saoudite, qui n'a pas encore donné le feu vert au déblocage de fonds, insistant sur la nécessité de réformes. Jusque-là, les bailleurs internationaux refusaient de renflouer le Liban au-delà des besoins humanitaires stricts tant que n'étaient pas appliquées les conditions préalables de l'accord préliminaire avec le Fonds monétaire international conclu en avril 2022. Or ce chantier bute depuis des mois sur le blocage délibéré de la restructuration du secteur financier, pourtant indispensable à celle des finances publiques et à la relance de l'économie.

L'ampleur des pertes cumulées dans les banques libanaises et la Banque centrale est telle que personne n'a voulu en assumer la responsabilité. Pire, au lieu de mettre en œuvre les méthodes internationalement reconnues de gestion des faillites et d'allocation des pertes en cascades, en commençant par le capital des actionnaires et en finissant par l'argent des déposants, c'est l'inverse qui s'est produit. Le lobby bancaire et ses soutiens dans toute la classe politique ont continué d'accaparer les ressources en devises du pays. Privée de système bancaire transformé en « zombie », l'économie libanaise a plongé dans l'informalité. Au point d'être placée par le Groupe d'action financière (GAFI) sur la liste grise des pays jugés non coopératifs en matière de blanchiment d'argent, ce qui accentue sa marginalisation par rapport au système financier international. Et le budget de l'État a été réduit à tel point qu'il suffit à peine à couvrir les salaires – très dépréciés – des agents publics.

Face à l'épineuse question de la faillite bancaire et de l'effacement de l'épargne des Libanais qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars, le discours d'investiture de Joseph Aoun est resté très prudent. « Je m'engage à être ferme concernant la protection des déposants », a-t-il dit, après avoir insisté sur la nécessité pour le secteur bancaire de ne plus bénéficier du secret bancaire autre que celui du secret professionnel. Le caractère quasi absolu du secret bancaire libanais adopté en 1956 a servi pendant des décennies à couvrir toutes sortes de crimes et délits. Par exemple, l'évasion fiscale à grande échelle qui prive l'État des ressources indispensables à l'exercice de son rôle. Ou les « ingénieries » financières pratiquées par l'ancien gouverneur de la Banque centrale, Riad Salamé, dont le coût exorbitant est la cause directe de la faillite financière du pays. La mise en œuvre des réformes essentielles pour stopper le « dé-développement » économique et social du pays est le chantier qui rencontrera le plus de résistances du fait de la complexité et de la transversalité des intérêts menacés.

Des dossiers épineux

S'il a été bien accueilli par une bonne partie des Libanais qui s'étaient mobilisés en octobre 2019 contre le système en place, c'est aussi parce que le nouveau président a promis de s'attaquer à des maux qui gangrènent la pratique du pouvoir, à savoir les ingérences politiques et communautaires dans toutes les institutions, à commencer par la justice. Symbole de cette entrave, le juge Tarek Bitar, empêché depuis des mois de finaliser son dossier d'instruction dans l'affaire de l'explosion du port de Beyrouth, a annoncé la reprise de ses convocations quelques jours à peine après l'élection de Joseph Aoun. Mais ce sont tous les rouages de l'État qui sont concernés et l'une des questions les plus sensibles de la phase qui s'ouvre concerne les nominations dans l'administration publique. Plus de 600 postes sont vacants, dont une centaine concerne des fonctionnaires de première catégorie, y compris le gouverneur de la Banque centrale, plusieurs directeurs généraux de ministères, les directeurs de services de sécurité et de renseignements, etc. Tous les regards seront donc portés sur la méthodologie qui sera suivie, tant la pratique de l'affectation des postes à chaque leader communautaire renforce les allégeances paraétatiques et ébranle la notion même de service public.

À la longue liste de défis qui attendent le général Aoun, celui de la relation avec la Syrie en transition n'est pas des moindres. Parmi les dossiers épineux, celui des disparus et des détenus libanais en Syrie demeure une plaie béante dans la mémoire collective. S'y ajoute une question inattendue soulevée par le chef de l'autorité de transition, Ahmed Al-Charaa (nom civil d'Abou Mohamed Al-Joulani), lors de la première visite à Damas du premier ministre sortant Najib Mikati : celle des dépôts syriens dans les banques libanaises qui se chiffrent en milliards de dollars. Les sujets bilatéraux sont complexes, à commencer par celui des réfugiés syriens au Liban. Mais aussi le tracé des frontières terrestres et maritimes entre les deux pays. Ses implications sont également régionales puisqu'il concerne la question des fermes de Chebaa occupées par Israël, et le partage du bassin levantin de la Méditerranée, potentiellement riche en gisements gaziers. Côté libanais, la prudence reste cependant de mise face à l'évolution de la situation en Syrie, loin d'être stabilisée.


1Adoptée le 11 août 2006 à l'unanimité, cette résolution du Conseil de sécurité de l'ONU vise la cessation totale des hostilités entre le Hezbollah et Israël, la création d'une zone tampon, le retrait d'Israël du sud du Liban et le retour des personnes déplacées.

Israël. BNP Paribas, fidèle alliée de la colonisation

L'image montre une agence de la BNP Paribas, dont la façade est recouverte de peinture rouge. Des affiches sont visibles sur la vitrine, et l'automate de distribution de billets est également marqué par cette peinture. L'ensemble donne une impression de vandalisme ou de protestation, soulignant peut-être un message politique ou social.

La banque française est en tête des institutions européennes finançant des sociétés impliquées dans la colonisation israélienne selon le dernier rapport Don't Buy Into Occupation (DBIO). Elle a aussi octroyé des prêts au géant israélien de la défense Elbit Systems, impliqué dans des crimes de guerre à Gaza et au Liban.

Ces dernières semaines, les actions d'interpellation se sont multipliées à l'encontre de BNP Paribas dans le cadre d'une nouvelle campagne, lancée fin septembre 2024 par l'Association France Palestine Solidarité (AFPS), Attac et la campagne BDS France, afin que la banque « cesse sa complicité dans le financement du génocide à Gaza et de la colonisation illégale de la Palestine ». La première banque française est depuis longtemps dans le viseur des associations engagées dans la défense des droits du peuple palestinien.

Le 2 août 2024, six organisations françaises (AFPS, CGT, Fédération internationale des droits de l'homme, Ligue des droits de l'homme, Plateforme des ONG pour la Palestine et Solidaires) ont écrit une lettre à Jean-Laurent Bonnafé, directeur général de BNP Paribas. Elles y dénoncent son « financement de l'État israélien en pleine guerre contre la population civile de Gaza ». Le courrier faisait suite à des révélations faites le 23 juin 2024 par L'Humanité selon lesquelles la banque française a participé en mars 2024 à une levée de fonds de 8 milliards de dollars (7,6 milliards d'euros) au profit d'Israël1.

Aux côtés de trois autres banques, BNP Paribas a garanti deux milliards d'obligations émises par l'État israélien. Un financement très controversé, alors que la Cour internationale de justice (CIJ) a jugé fin janvier 2024 qu'il existait un risque plausible de génocide à Gaza et que la colonisation figurait au premier rang de l'accord de la nouvelle coalition gouvernementale au pouvoir.

Un manque de transparence et de communication

En septembre 2024, la BNP Paribas a reçu la délégation des organisations signataires du courrier. « Elle a expliqué qu'elle avait agi dans le cadre d'un mandat conclu en septembre 2023 avec l'État israélien, donc avant le 7 octobre, et que, l'opération ayant été souscrite au-delà des montants proposés, elle ne disposait plus de garantie ni ne détenait de titres au titre de cette opération », nous détaille Bertrand Heilbronn, président d'honneur de l'AFPS, qui a suivi le dossier de près. Mais il assure que ces explications n'ont pas vraiment convaincu les organisations, qui estiment toujours que la banque aurait dû renoncer à cette opération :

C'est la première fois que nous sommes reçus depuis quatre ans, donc on constate une inflexion dans l'approche de la banque, qui fait un effort d'explication aux ONG pour tenter de les persuader qu'elle n'a rien à se reprocher, mais sans pour autant être plus transparente ni vouloir communiquer sur ses décisions publiquement, ce qui laisse pour le moins des doutes sur la volonté d'un changement de fond.

BNP Paribas a également annoncé lors de la rencontre ne pas participer à une nouvelle émission d'obligations en cours pour l'État israélien, arguant que le « contexte est très différent de celui de septembre 2023 ». 

BNP Paribas figure depuis plusieurs années en tête du palmarès des institutions financières européennes finançant des sociétés impliquées dans la colonisation dans les rapports de la coalition Don't Buy Into Occupation (DBIO), qui regroupe 25 organisations palestiniennes et européennes. Son tout dernier rapport, publié le 26 novembre, ne fait pas exception : la BNP a accordé 28 milliards de dollars (26 milliards d'euros) de prêts et de souscriptions à ces entreprises entre janvier 2021 et septembre 2024. D'autres banques françaises y sont également épinglées, comme le Crédit Agricole, la Société Générale ou la Banque populaire Caisse d'Épargne (BPCE).

La méthodologie de la coalition est critiquée par BNP Paribas, dans la mesure où ses rapports ne distinguent pas les flux financiers qui vont dans les colonies et ceux qui profitent au territoire israélien, ces détails ne figurant pas dans les bilans financiers. Bien qu'imparfaites, les informations des rapports DBIO fournissent néanmoins une idée de l'implication importante de la banque. La sélection des entreprises par la coalition se fait en référence à une base de données établie par le Conseil des droits humains de l'ONU depuis 2020, listant les entreprises liées à la colonisation israélienne. La coalition se fonde ensuite en grande partie sur les informations recueillies par l'ONG israélienne Who profits. Créée en 2007 par la Coalition des femmes pour la paix, elle fournit des indications détaillées sur près de 500 entreprises israéliennes. Elle procède ensuite à une étape de « due hearing » (jugement contradictoire) avec les entreprises, afin qu'elles puissent contester ou apporter des compléments d'information. En dernier lieu, les données sont analysées par l'entreprise néerlandaise à but non lucratif Profundo.

Financement du géant de l'armement Elbit Sytems

Certains financements de BNP Paribas à des entreprises israéliennes laissent peu d'équivoque quant à leur finalité, en particulier depuis le 7 octobre 2023. C'est le cas du géant israélien de la défense Elbit Systems, l'un des principaux fournisseurs d'armes de l'État israélien.

Entre janvier 2019 et septembre 2024, Profundo estime que BNP Paribas a prêté 174 millions de dollars (164 millions d'euros) à la société israélienne. La plus grosse opération de financement remonte à 2021, et court jusqu'à mai 2026. BNP Paribas a en effet participé avec quatre autres banques américaines — BMO Harris, Wells Fargo, Bank of America et Capital — à une opération de prêt d'un demi-milliard de dollars (475 millions d'euros) à la filiale américaine de Elbit systems, avec des taux d'intérêt variant entre 1,2 et 2 %, selon des révélations du site web canadien The Breach. Contactée par Orient XXI, BNP Paribas n'a pas souhaité donner suite à nos demandes d'entretien.

Dans un article du Monde datant du 9 août 2024, la banque affirmait « financer exclusivement les exportations à destination de pays de l'Otan » et « aucune production à destination d'Israël ».2 « C'est une information invérifiable en source ouverte. Nous sommes contraints de croire BNP Paribas sur parole, sans aucun élément prouvant cette information », affirme Pierre Motin, responsable plaidoyer de la plateforme des ONG pour la Palestine.

Elbit systems impliquée dans des crimes de guerre

Depuis un an, Elbit Systems a vu exploser ses bénéfices, portés par une demande croissante de l'armée israélienne pour ses opérations militaires. La compagnie a annoncé au troisième trimestre 2024 un bénéfice net de 98,8 millions de dollars (94 millions d'euros) entre juillet et septembre3, soit une augmentation de près de 30 % par rapport aux 76,5 millions de dollars (72,8 millions d'euros) enregistrés à la même période l'année précédente. Sur les neuf premiers mois de 2024, près d'un tiers de son chiffre d'affaires (28,1 %) est constitué de ventes à l'armée israélienne, contre 16,8 % pour la même période en 2023, indiquant que les financements de BNP Paribas ont de plus grandes chances d'être utilisés dans le génocide. Rien que sur le dernier trimestre 2024, les ventes à l'armée israélienne ont généré 500 millions de dollars (476 millions d'euros).

La technologie militaire de la compagnie a été utilisée pour commettre des crimes de guerre à Gaza, mais aussi au Liban, selon plusieurs ONG internationales. Amnesty International a ainsi démontré que les obus de 120 mm de char israélien qui ont tué le journaliste libanais Issam Abdallah et grièvement blessé la correspondante de l'AFP Christina Assi le 13 octobre 2023 au Liban étaient « très probablement un projectile M 339, fabriqué par l'entreprise israélienne IMI systems ». Cette compagnie est depuis 2018 une filiale d'Elbit Systems4.

Le 27 mars 2024, une frappe israélienne contre un centre d'urgence et de secours dans le sud du Liban qui a fait sept morts a été menée au moyen d'une bombe polyvalente de 500 livres (environ 227 kilos) fabriquée par Elbit Systems, selon une enquête de Human Rights Watch5. Les drones Hermes 450 produits par la compagnie israélienne ont aussi été largement utilisés à Gaza, notamment pour mener la frappe qui a tué sept humanitaires de l'ONG américaine World Central Kitchen, en avril 2024. Elbit Systems a loué ses drones 450, qu'elle considère comme « l'épine dorsale de l'armée israélienne ».

Des armes controversées

Dans le cadre de l'exercice de critères de responsabilité sociale et environnementale (RSE), BNP Paribas a développé une politique destinée à encadrer l'ensemble de ses activités en lien avec l'industrie de la défense et sécurité. Elle indique ne pas fournir de « produits et services financiers ou investir dans des entreprises identifiées comme étant impliquées dans les armes controversées », définissant ces dernières comme « ayant des effets indiscriminés et causant des blessures non justifiées ».

Parmi ces armes figurent notamment les bombes à sous-munitions, les mines antipersonnel, ou les bombes au phosphore blanc, qu'Elbit Systems est soupçonnée de continuer à produire. En 2018, Elbit systems a en effet racheté IMI Systems, autrefois connue sous le nom de « Israeli military industries », qui produisait des armes à sous-munitions. Bien qu'elle ait indiqué depuis à plusieurs reprises avoir cessé leur fabrication, plusieurs grandes institutions financières, dont le fonds souverain australien, se sont désengagées de l'entreprise en 2022 en raison de sa production ou de la commercialisation de ces armes.

Pour ce qui concerne les bombes au phosphore blanc, Elbit Systems en a officiellement fabriqué moins jusqu'en 2012, puis a cessé d'en faire mention dans ses états financiers. Selon Amnesty International, ces armes incendiaires ont été utilisées à plusieurs reprises dans le sud du Liban ces derniers mois6.

Un rapport de Pax/Produndo, publié en juin 2024, indique qu'en plus de financer directement Elbit Systems, BNP Paribas a accordé 5,72 milliards d'euros de prêts et de souscriptions aux plus importants fabricants d'armes qui fournissent l'armée israélienne entre janvier 2021 et août 2023, notamment Boeing, Leonardo, Rolls-Royce et RTX.

Ces dernières années, plusieurs entreprises se sont désinvesties d'Elbit Systems. C'est notamment le cas d'une filiale d'Axa, Axa Investment Manager, qui a cédé entre 2018 et 2019 l'ensemble de ses parts dans le capital d'Elbit Systems. Depuis la décision de la CIJ, plusieurs entreprises ont cessé de collaborer avec Elbit, notamment le géant japonais du négoce Hitochu, l'entreprise de logistique suisse Kuchne + Nagel ou la banque britannique Barclays. Ce n'est pas le cas de BNP Paribas. Jusqu'à quand la banque française pourra-t-elle s'accrocher à sa position ?


1Luis Reygada, «  Gaza : comment la BNP Paribas a financé la guerre d'Israël à hauteur de 2 milliards de dollars  », L'Humanité, 23 juin 2024.

2 Julien Bouissou, «  BNP Paribas finance le géant israélien de la défense Elbit  », Le Monde, 9 août 2024.

3«  Elbit systems reports third quarter 2024 results  », PR Newswire, 19 novembre 2024.

4«  Liban. L'attaque israélienne meurtrière contre des journalistes doit faire l'objet d'une enquête pour crime de guerre  », Amnesty International, 7 décembre 2023.

5«  Israël : Une frappe menée au Liban avec une arme américaine a tué des secouristes  », Human Rights Watch, 7 mai 2024.

6«  Liban. Certains éléments attestent l'utilisation illégale de phosphore blanc par Israël dans le sud du Liban, à l'heure où les hostilités transfrontalières s'intensifient  », Amnesty International, 31 octobre 2023.

« J'ai encore espoir que nous recoudrons ce tissu social »

L'image montre des mains qui manipulent des billets de banque. Une personne semble être en train de recoller ou d'ajuster un billet de 20 unités. On peut voir un surface en tissu avec des motifs, ainsi que d'autres billets éparpillés autour. La situation donne une impression de travail minutieux avec une attention particulière aux détails.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de la ville de Gaza avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et les siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Il a reçu, pour ce journal de bord, deux récompenses au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre, dans la catégorie presse écrite et prix Ouest-France. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Jeudi 14 novembre 2024.

Nouveau chapitre de mes « Chroniques de la bétaillère ». Voici le dernier sujet de conversation dans ces moyens de transport improbables, des charrettes destinées aux animaux et où on trimballe aujourd'hui les humains de Gaza.

Cette fois-ci, la discussion a commencé quand le « contrôleur », l'homme qui ramasse l'argent des passagers (un des nouveaux métiers de Gaza) a refusé une pièce de dix shekels, la monnaie israélienne qui a toujours cours ici : « Non, on ne prend plus les pièces de dix. » À cause du blocus total des Israéliens, ce sont toujours les mêmes liquidités qui circulent depuis le 7 octobre 2023. Du coup, les billets sont en lambeaux et les pièces sont abîmées, surtout celles de dix shekels, sont souvent noircies.

Comme vous le savez, les banques sont fermées, on ne peut plus retirer de liquide. Mais grâce à cette pénurie, des nouveaux riches, des nouveaux profiteurs sont apparus. Ce sont malheureusement des Palestiniens, des Gazaouis qui profitent de la situation pour faire beaucoup d'argent. Voilà comment ça marche : Quand un habitant de Gaza reçoit un salaire ou de l'aide financière, de Cisjordanie ou de l'étranger, la somme arrive sur son compte, généralement à Ramallah, en Cisjordanie. Comme les agences de Gaza sont fermées, et qu'il n'y a plus de distributeurs de billets, il ne peut pas retirer de cash. Au début de la guerre, certaines agences fonctionnaient encore. Puis elles ont dit qu'elles n'avaient plus que des dinars jordaniens ; puis, plus de dinars. Des gens, excédés de devoir faire la queue pendant des heures, ont tiré sur la façade de l'une de ces banques.

Revendre du cash

Mais l'histoire n'es pas terminée. Elle commence, comme toujours, par les Israéliens. Ces derniers ont donné le monopole de l'importation à onze personnes en tout, onze commerçants gazaouis. Ils sont les seuls de toute la bande de Gaza à pouvoir faire entrer de la marchandise – quand les terminaux sont ouverts bien sûr. Les biens viennent de Cisjordanie ou d'Israël. Pour les acheter, ces importateurs font un transfert bancaire vers le compte du vendeur.

Grâce au monopole dont ils bénéficient, ces importateurs peuvent revendre la marchandise dans la bande de Gaza à des prix très élevés. Les prix sont multipliés par 20, parfois par 100 par rapport à ceux d'avant-guerre. Le petit détaillant, en bout de chaîne, qui se fait payer uniquement en liquide par ses clients, ne peut pas déposer de monnaie sur son compte bancaire. Il paye donc l'importateur en cash. Mais ce dernier, lui aussi habitant de Gaza, ne peut pas, lui non plus, le mettre en banque. Il a pourtant besoin d'avoir de l'argent sur son compte pour pouvoir faire un nouveau virement à son vendeur israélien ou cisjordanien, afin de leur acheter de nouvelles marchandises.

Voilà donc ce qu'il fait : l'argent versé par le détaillant, il le revend aux Gazaouis, à moi, à mes voisins. Nous avons absolument besoin de liquide pour acheter un pain ou quelques boîtes de conserve. C'est le seul moyen de paiement accepté par les commerçants. Et comme nous ne pouvons plus nous procurer de liquide auprès d'une banque, nous rachetons notre propre argent. Avec une commission de 25, voire de 30 %.

On sait très bien où trouver ces revendeurs d'argent. Ils siègent principalement dans un établissement très connu à Deir El-Balah, le café Al-Mouallaka (« Le suspendu », car il est au premier étage d'une maison). Ils t'annoncent le taux de change du jour, ainsi que le taux de leur commission. Cette dernière peut changer en fonction de l'état des billets ; s'ils sont en bon état, le montant de la commission est plus élevé. Pour retirer ces billets, nous faisons un virement par téléphone portable (la connexion fonctionne de façon intermittente) sur le compte de ces revendeurs de billets, qui sont en lien avec les importateurs. Ces derniers ont donc gagné beaucoup d'argent en revendant leur marchandise à des prix prohibitifs, mais ils se font en plus une marge de 25 % minimum. Malheureusement, ces gens-là sont des compatriotes, des Palestiniens, des Gazaouis, qui profitent de cette guerre pour devenir riches.

Les mêmes billets, les mêmes pièces qui tournent

C'est pour cela que la vie devient vraiment dure, très dure pour les Gazaouis, surtout pour les salariés. À Gaza, il y a encore de nombreux fonctionnaires de l'Autorité palestinienne qui touchent 70 % de leur salaire, même s'ils ne travaillent plus depuis la prise de pouvoir du Hamas en 2007. Il y a aussi les employés des différentes ONG et des Nations Unies. Mais tous ces salaires sont payés par virement bancaire. Quelques épiceries, il est vrai, acceptent encore les cartes de crédit, mais ils en profitent, eux aussi, pour ajouter 25 % au prix payable en liquide.

Donc, ce sont toujours les mêmes billets et les mêmes pièces qui tournent en boucle. Les billets et même les pièces sont de plus en plus abîmés au point que les commerçants, ou les propriétaires des bétaillères, ne les acceptent plus.

C'est ce que cherchent les Israéliens. Tous les moyens sont bons à leurs yeux pour aggraver la vie des Palestiniens, les bombes, le danger 24 heures sur 24, les « Israéleries », les boucheries, les massacres et la famine. On peut de moins en moins acheter de nourriture – quand on en trouve, parce qu'on dépense nos dernières économies ou nos maigres salaires pour racheter notre propre monnaie, qui elle-même disparaît physiquement sous nos yeux. Après les billets, de plus en plus déchirés, c'est maintenant le tour des pièces, comme je l'ai vu dans la bétaillère. À commencer par les pièces de dix shekels, que presque tout le monde refuse maintenant. Chez moi, sous ma tente, j'ai à peu près 200 shekels (50 euros) en pièces de dix, qui ne servent plus à rien.

Je ne sais pas comment, après cette guerre, les gens pourront accepter l'idée que des Palestiniens en ont profité pour s'enrichir. Je ne sais pas comment ils vont regarder ces gens qui auront fait fortune, qui auront gagné des centaines de millions de shekels sur le dos d'une population de plus en plus appauvrie, en voie d'anéantissement, et survivant grâce à l'aide humanitaire, quand celle-ci arrive. Je sais très bien que la stratégie des Israéliens, c'est de déchirer ce tissu social. Mais j'ai encore espoir que malgré tout, quand tout sera fini, nous recoudrons ce tissu, que nous nous rassemblerons et que nous serons plus soudés et plus forts qu'avant. Je n'ai pas envie de voir la société palestinienne se déchirer. C'est un grand risque dans la situation actuelle, mais il y aura toujours cet esprit palestinien, cette volonté de tout reconstruire. Et surtout de ne pas bouger de la Palestine.

#

L

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
Parution : 29 novembre 2024
272 pages
18 euros

Vous pouvez précommander l'ouvrage ici.

Le lancement du livre aura lieu le jeudi 28 novembre à 19 h au Lieu-dit, 6 rue Sorbier (Paris 20), en présence de Leïla Shahid.

Pourquoi l'Occident se trompe si souvent sur la Tunisie

Après la révolte de 2011 qui a chassé Zine El-Abidine Ben Ali du pouvoir, de nombreux observateurs et responsables occidentaux se sont bercés d'illusions en pensant que la Tunisie allait construire une démocratie pérenne. Après s'être trompés sur la situation en Libye, en Algérie ou au Maroc, ils ont dû encore une fois reconnaître leurs erreurs. Cela ne les a pourtant pas empêché de recommencer, comme aujourd'hui avec le président Kaïs Saïed.

« Nous avons juré de défendre la Constitution », clame Samira Chaouachi, vice-présidente de l'Assemblée tunisienne. « Nous avons juré de défendre la patrie », lui rétorque un jeune soldat. Cet échange devant les portes fermées du Parlement, au petit matin du 22 juillet 2021, résume le paradoxe d'un pays longtemps considéré comme le seul succès des « printemps arabes ». La décision du président Kaïs Saïed quelques heures plus tôt de destituer le gouvernement et de suspendre l'Assemblée des représentants du peuple a provoqué la colère de son président islamiste et de sa vice-présidente qui cherchaient à entrer dans le bâtiment, désormais gardé par des troupes armées.

Cette décision présidentielle a surpris de nombreux diplomates étrangers visiblement peu au fait de la situation. Les Tunisiens beaucoup moins. Des milliers de personnes se sont précipitées dans les rues de chaque ville et village afin d'exprimer leur soulagement face à cette classe politique qu'ils estimaient corrompue et incompétente.

Le 17 avril 2023, Rached Ghannouchi, leader suprême d'Ennahda depuis sa fondation dans les années 19801 a été arrêté. Douze ans après son retour triomphal à Tunis, le 20 janvier 2011, au lendemain de l'éviction du président Zine El-Abidine Ben Ali qui avait dirigé le pays pendant vingt-quatre ans. La boucle est bouclée. La contre-révolution a été plus longue à venir en Tunisie que dans tout autre pays arabe.

Le consensus de Washington enterré

Il est trop tôt pour écrire les nécrologies des soulèvements qui, en deux vagues (2011 puis 2019), ont englouti la plupart des pays arabes. En Tunisie, au lieu de produire une nouvelle génération de dirigeants politiques, la révolte de 2011 « a ramené les élites marginalisées de l'ère Ben Ali »2.

Malgré tout, un processus révolutionnaire à long terme est à l'œuvre dans la région. Les gouvernements occidentaux, en particulier en Europe, se font des illusions s'ils pensent pouvoir compter sur des hommes forts pour assurer la stabilité des pays de la rive sud de la Méditerranée. Des changements politiques et économiques radicaux sont nécessaires et, par définition, imprévisibles. Les inégalités sociales et le sous-emploi des ressources humaines continuent de générer une énorme frustration sociale que les jeunes ne supporteront pas. Les dirigeants de l'Union européenne sont obsédés par les vagues d'immigrants en provenance du sud et par la montée du populisme que celles-ci alimentent, tout en restant dans le déni des causes sous-jacentes.

Pourquoi l'Union européenne (UE) et les États-Unis n'ont-ils pas compris que la contre-révolution a commencé immédiatement après les « révolutions » tunisienne et égyptienne ayant chassé Ben Ali et Hosni Moubarak du pouvoir ? Pourquoi n'ont-ils pas compris qu'après avoir échoué à lancer des réformes audacieuses dans la gestion de l'appareil sécuritaire et de l'économie, les responsables politiques et syndicaux tunisiens ont conduit leur pays dans une impasse ? La réponse réside avant tout dans la nature même de l'État. En 2011, il était clair pour les observateurs chevronnés que la politique économique libérale favorisée par l'Occident – le fameux « consensus de Washington » que l'on peut résumer dans un rôle strictement minimum alloué à l'État au profit de l'investissement privé – ne parviendrait pas à produire les résultats économiques escomptés. Entre cette date et l'élection du président Kaïs Saïed en 2019, tous les voyants économiques étaient au rouge.

Aujourd'hui, le consensus de Washington est mort. Le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l'UE reverront-ils leurs prescriptions politiques pour autant ? Pour avoir une chance de réussir, leurs ordonnances devront être fondées sur la reconstruction de l'État, l'utilisation de l'investissement public et la lutte contre la corruption engendrée par le capitalisme de connivence. C'est à cette condition seulement qu'une partie des centaines de milliards de dollars évadés à l'étranger reviendra. L'État s'est déjà montré incapable d'arrêter la fuite des capitaux, dont la plupart sont illégaux. On peut donc se demander pourquoi, tout en reconnaissant qu'ils se sont trompés, les gouvernements tunisiens successifs, le FMI, la Banque mondiale et l'Europe continueront de se battre pour stopper les sorties de fonds et appliquer la même recette qui a échoué.

Il n'y a pas eu de révolution

La plupart des politiciens et des groupes de réflexion occidentaux ont accueilli les révoltes arabes avec incrédulité. C'est surprenant car les multiples rapports du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en 2003, 2005 et 2009 montraient l'explosion du taux de chômage, et une tendance à la baisse de la part du produit intérieur brut (PIB) consacré à l'investissement au cours du dernier quart de siècle. Une preuve de « l'échec des élites arabes à investir localement ou régionalement [qui] est le plus grand obstacle à la croissance économique soutenue »3. En 2011, la directrice générale du FMI Christine Lagarde déclarait : « Soyons francs : nous ne prêtons pas suffisamment attention à la façon dont les fruits de la croissance économique sont partagés »4.

La Banque mondiale a fini par admettre dans un rapport publié en 2014 qu'elle s'était trompée sur la Tunisie avant 2011. Une telle humilité est inhabituelle, sinon sans précédent. Elle élude toutefois la question des raisons pour lesquelles les dirigeants politiques et les experts occidentaux font aussi souvent fausse route, alors que certains observateurs sont capables d'établir une juste analyse.

Au fur et à mesure de l'extension des révoltes, les capitales occidentales, tout d'abord incrédules, ont fait place à l'enthousiasme. Cela n'a pas duré longtemps. Face au désir de changement, les dirigeants ont opposé une force brutale, et les soulèvements se sont bien vite transformés en bains de sang en Égypte, en Libye, au Bahreïn, au Yémen ou en Syrie. Les puissants groupes d'intérêts nationaux, en premier lieu les forces de sécurité, fortement soutenus de l'extérieur - notamment par les pays du Golfe -, n'étaient pas disposés à autoriser des réformes susceptibles de remettre en cause le statu quo. D'autres, comme le Qatar, étaient prêts à le renverser complètement, toutefois en faveur de leurs « clients » islamistes. Les « amis » étrangers n'ont pas eu le temps d'influencer sérieusement les évènements en Tunisie, dont l'importance stratégique pour les grands acteurs internationaux est inférieure à celle de l'Égypte ou de la Syrie. Le fait que la Tunisie ait été le premier pays arabe à se révolter peut également expliquer l'absence d'ingérence extérieure.

Quoi qu'il en soit, l'utilisation même de l'expression « révolution de jasmin »5 suggère un malentendu. Aucune révolution n'a eu lieu en Tunisie en 2011. Une révolte violente a contraint les appareils dirigeants à prendre leurs distances avec le chef de l'État qu'ils ont poussé vers la sortie pour sauver leurs privilèges. C'est la raison pour laquelle il n'y a pas eu de redistribution des richesses ou du pouvoir entre les classes sociales et les régions.

Des malentendus occidentaux tout aussi flagrants se sont manifestés après que les États-Unis sont intervenus militairement en Libye, au nom d'une urgence humanitaire, sans tenir compte de ce qui se passerait lorsqu'un petit groupe d'islamistes très organisés et lourdement armés (qu'ils avaient aidés pendant les dernières années de Mouammar Kadhafi) s'opposerait à une majorité non islamiste mal organisée, dont une grande partie était jeune et sans emploi. Leur départ après l'attaque du 11 septembre 2012 contre la mission américaine à Benghazi a transformé l'est de la Libye en arrière-garde d'Al-Qaida et de l'organisation de l'État islamique (EI). Cela a accéléré l'exportation du terrorisme et des réfugiés vers l'Europe, tout en déstabilisant davantage une grande partie de l'Afrique du Nord et du Sahel. Et bien sûr de la Tunisie dont de nombreux djihadistes ont été formés dans des camps libyens près de la frontière.

Dans le pays, les amis politiques des principaux partis se sont vu proposer des emplois au sein d'une fonction publique gonflée à l'extrême - des postes qui n'existaient souvent que sur le papier, mais pour lesquels ils étaient payés. Résultat : la destruction de toute efficacité publique, l'augmentation considérable de la masse salariale et des emprunts. Cette hausse de la dette (et donc des intérêts à payer) a évincé les investissements publics dans la santé, l'éducation et les infrastructures. Les présidents et les gouvernements se sont succédé, chacun empruntant de l'argent au FMI, à la Banque mondiale et à la Banque européenne d'investissement (BEI). Tous se sont contentés d'évoquer les conditions liées à ces prêts, mais n'ont jamais eu l'intention de les mettre en œuvre. Le FMI et l'Europe ont continué à prêcher l'évangile du libéralisme et ont fait semblant de croire que des réformes étaient mises en œuvre. Pourquoi a t-il été si facile de se tromper une deuxième fois alors que la prescription et la situation étaient identiques ?

Une pure idéologie

Pendant ce temps, les investissements privés – tant nationaux qu'étrangers – ont diminué. Des secteurs clés tels que les phosphates et les engrais ont vu leur production s'effondrer, de même que le tourisme, victime du terrorisme et de la pandémie de Covid-19. L'arrière-pays le plus pauvre, d'où partent toutes les révoltes en Tunisie, a continué d'être exploité par ceux de la côte, plus riches, afin d'assurer la majeure partie de l'eau, du blé et des phosphates nécessaires au pays.

Pour les Occidentaux,

la démocratie est une idée si belle qu'elle semble échapper à la réalité. Pour l'élite américaine, les pays en développement qui réussissent sont ceux qui organisent des élections, et les pays qui échouent sont ceux qui ne le font pas. Il ne s'agit pas de logique, ni de croyance fondée sur l'histoire ou même sur la science politique. Il s'agit de pure idéologie – et d'idéologie missionnaire, en plus. Regardez l'échec du printemps arabe ! Bien sûr, les populations de ces nations aspirent à la démocratie, mais cela ne signifie pas que celle-ci apportera automatiquement de bons résultats face à la grande pauvreté, aux clivages ethniques et sectaires, etc. Elle a fonctionné en Corée [du Sud] ou à Taïwan, par exemple, parce qu'elle est venue après l'industrialisation et la création de classes moyennes.6

Les élites européennes et américaines se sont trompées quand, après 2011, elles se sont convaincues que des élections libres et équitables annonçaient un avenir prometteur pour la Tunisie. Les jeunes en étaient moins convaincus et les gens ont de plus en plus délaissé les urnes, beaucoup ne se donnant même pas la peine de s'inscrire. Quant aux mouvements islamistes, ils n'ont jamais montré d'intérêt pour relever les défis d'une économie moderne. Ennahda n'a pas fait exception. Les élites tunisiennes, bien éduquées, n'ont pas pu s'entendre sur un plan de réforme économique. Elles ont laissé tomber leur pays.

La théorie de Lénine

Douze ans après la chute de Ben Ali, Kaïs Saïed a ramené la fine fleur d'hier, notamment dans les forces de sécurité. Ghannouchi, le puissant dirigeant d'Ennahda qui dirigeait le parti islamiste « comme l'organisation clandestine qu'il avait été dans les années 1990 »7 s'est retrouvé en prison, incapable de rallier l'armée. Cette dernière a jeté son dévolu sur Saïed qui « défend la patrie ».

Selon certains observateurs attentifs,

le soulèvement arabe a atteint son apogée, le 11 février 2011, quand le président égyptien Hosni Moubarak a été contraint de démissionner. Selon la théorie de Lénine, une révolution victorieuse nécessite un parti politique structuré et discipliné, un leadership robuste et un programme clair. La révolution égyptienne, comme son précurseur tunisien et contrairement à la révolution iranienne de 1979 n'avait ni organisation ni dirigeant identifiable, ni d'ordre du jour sans équivoque.8

Alors que les manifestations sont devenues violentes dans de nombreux pays, les forces se sont divisées. Les anciens partis politiques et les dirigeants économiques se sont disputés le pouvoir, « laissant à de nombreux manifestants le sentiment que l'histoire qu'ils faisaient il n'y a pas si longtemps les dépassait »9. Ceux qui ont mené la révolte en Tunisie n'avaient ni les moyens ni le temps de s'organiser. Les forces établies ont donc pu détourner leur agenda et bloquer le changement.

Cela n'a pas empêché certains universitaires, tel Safwan Masri, de parler d'« anomalie arabe »10, et des journaux de clamer que la Tunisie était le seul pays des révoltes arabes à avoir donné naissance à une véritable démocratie. Illusion caractéristique de nombreuses attitudes occidentales. Avant la chute de Ben Ali, la Banque mondiale et les observateurs ont loué les performances économiques du pays. Après, ils ont salué son succès en tant que démocratie. On comprend pourquoi les dirigeants européens n'ont pas eu de pensée stratégique sur la Tunisie…

La nature de l'État entrave les réformes

En fait, les analystes occidentaux projettent trop souvent leur propre vision du monde sur des pays dont l'histoire est différente. Ainsi, l'intense débat intellectuel et politique autour des idées de John Maynard Keynes (1883-1946) sur l'intervention de la puissance publique dans l'économie n'a pas d'équivalent dans la région. En partie parce que la diplomatie des canonnières et le colonialisme ont interrompu les débats qui se déroulaient dans le Sud, notamment en Tunisie. Au moment de l'indépendance, les nouveaux régimes ont compris que l'État devait être partie prenante de la création d'une économie nationale, qu'elle soit liée ou non au Nord. Or les dirigeants se sont rarement concentrés sur l'augmentation de la richesse du pays, mais davantage sur leur maintien au pouvoir, en contrôlant notamment les nouveaux arrivants au sein de la classe privilégiée, le Makhzen11.

À partir des années 1980, le FMI et la Banque mondiale ont appliqué un ensemble de principes idéologiques contenus dans le consensus de Washington. Cette doxa néolibérale avait déjà échoué en Tunisie au tournant du siècle, pourtant cela n'a pas arrêté la Banque mondiale qui l'a présentée comme modèle de « bonne gouvernance économique » à suivre en Afrique et au Proche-Orient. L'Europe a chanté la même partition et s'est retrouvée dans l'impasse.

Malgré l'émancipation des femmes et les attitudes tolérantes envers les étrangers, la Tunisie a vu ses richesses contrôlées par quelques familles dont l'emprise est renforcée dans un système corporatiste leur permettant de surveiller l'État. Loin d'apporter de nouvelles idées et de contribuer à la création d'un vaste parti de gauche après 2011, le puissant syndicat de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) s'est contenté de regarder le pouvoir gonfler le nombre de fonctionnaires (et par conséquent ses adhérents), ce qui a ruiné le pays. Au lieu de promouvoir un débat ouvert sur ce qu'il fallait entreprendre, les dirigeants tunisiens ont agi en fossoyeurs des réformes. Auparavant, Zine El-Abidine Ben Ali avait géré l'économie en prélevant de plus en plus de rentes pour sa famille, sans jamais la réformer.

Peut-on changer le scénario néolibéral ?

Alors que la région est riche en hydrocarbures, les institutions internationales pourraient suggérer que « les monarchies pétrolières cessent d'investir leur capital dans les économies occidentales, en particulier aux États-Unis, et le transfèrent plutôt aux gouvernements arabes, sur le modèle de l'aide que les États-Unis ont fournie à leurs alliés européens de 1948 à 1951, le Plan Marshall »12. Peu de chance que cela arrive car les banques occidentales perdraient d'énormes opportunités de gagner de l'argent et les monarchies du Golfe ont beaucoup d'influence à Paris, Londres et Washington. Pendant ce temps, le capital déserte la région pour trouver refuge dans des banques et des entreprises occidentales. L'Afrique du Nord à elle seule dispose de centaines de milliards de fonds « privés » dans des établissements financiers étrangers.

Aujourd'hui, les jeunes issus des milieux favorisés et formés se sauvent aussi au bénéfice immédiat du Golfe, du Canada, de la France et de ses voisins, et au détriment de la stabilité à long terme en Méditerranée. En Afrique du Nord, la « guerre froide » entre l'Algérie et le Maroc explique que les flux commerciaux et d'investissement soient au plus bas. Cette situation est d'autant plus absurde que le pétrole, le gaz, le soufre et l'ammoniac algériens pourraient, avec les phosphates marocains, générer de nombreux emplois et de grandes exportations. Les tensions entre les deux pays conviennent à l'Occident depuis des décennies, néanmoins la pression des nouveaux immigrants en Europe alimente les partis populistes et le risque de turbulences intérieures dans des pays comme l'Italie ou la France.

Autre ironie de ce scénario néolibéral, la Chine et la Turquie renforcent leurs liens commerciaux avec l'Afrique du Nord — la Chine est ainsi devenue son deuxième fournisseur étranger après l'Italie, et la Turquie le quatrième —, sans accroitre leurs investissements. En Algérie, au Maroc et en Tunisie, le capital privé occidental continue par contre de jouer un rôle clé.

Aujourd'hui, l'Union européenne et les États-Unis découvrent à leur grand désarroi que les dirigeants nord-africains, comme ailleurs dans le Sud, ne partagent pas leur lecture de la guerre en Ukraine. Ils notent que l'Occident considère ses problèmes comme les problèmes du monde, et ils ne sont pas d'accord. Le monde multipolaire dans lequel nous nous trouvons rend familier l'ancien tiers-mondisme algérien. Les élites se méfient de l'ancienne puissance coloniale et expriment publiquement leur critique du comportement français, passé et présent, comme jamais auparavant.

Plus tôt l'Europe s'éveillera au fait que les pays au-delà de ses côtes méridionales méritent une politique ambitieuse, un nouveau processus de Barcelone13 plus audacieux, mieux ce sera. Plus tôt elle comprendra que l'islamisme n'est pas l'inclination naturelle de la région, comme beaucoup l'ont cru après 2011, notamment les États-Unis et le Royaume-Uni, plus tôt elle abandonnera son orientalisme de pacotille, mieux ce sera. En finir avec l'État patrimonial ou néo-patrimonial où quelques familles contrôlent tout représente un défi historique pour la région autant que pour l'Europe.

Comme le montre sa réaction modérée au renversement du président égyptien Mohamed Morsi un an après les élections libres de juillet 2012, l'Occident ne semble guère accorder autant d'importance au vote qu'il le prétend. Son attitude face au mépris de Kaïs Saïed pour les règles fondamentales de la démocratie le confirme. Il faudrait une refonte complète de l'État — condition préalable pour une croissance plus rapide —, mais aussi une plus grande inclusion sociale afin d'atteindre une stabilité à long terme en Tunisie et dans la région. Tant qu'elle n'acceptera pas ce principe, la Commission européenne devra se faire à l'idée que ses interminables prises de position visant à « améliorer » les politiques de voisinage donnent l'impression de jouer avec les peuples.

#

Ce texte est adapté de l'article de Francis Ghilès, « Why does the West so often get Tunisia wrong ? », Notes Internacionals 289, Barcelona Center for International Affairs (CIDOB), mai 2023.
Traduit de l'anglais par Martine Bulard.


1Rached Ghannouchi a joué un rôle central dans le mouvement islamique tunisien depuis la fondation d'Ennahda au début des années 1980. Après deux décennies d'exil à Londres, il est rentré en Tunisie en 2011, et joue depuis un rôle clé et souvent controversé dans la politique tunisienne.

2Tom Stevenson, « The Revolutionary Decade : Tunisia since the Coup », London Review of Books, 17 novembre 2022.

3Ray Bush, « Marginality or abjection ? The political economy of poverty production in Egypt », dans Ray Bush et Habib Ayeb, Marginality and Exclusion in Egypt, Zed, Londres, 2012.

4Christine Lagarde, « The Arab Spring, One Year On », Fonds monétaire international, Washington DC, 6 décembre 2011.

5NDLR. Cette désignation médiatique francophone est par ailleurs rejetée par les Tunisiens qui préfèrent parler de « révolution de la dignité ».

6Robert D. Kaplan, « Anarchy unbound : the new scramble for Africa », The New Statesman, Londres, 16 août 2023.

7Tom Stevenson, « The Revolutionary Decade : Tunisia since the Coup », The London Review of Books, 17 novembre 2022.

8Hussein Agha et Robert Malley, « The Arab Counterrevolution », The New York Review of Books, 29 septembre 2011.

9Hussein Agha et Robert Malley, op.cit.

10Safwan Masri, Tunisia : an Arab Anomaly, Columbia University Press, 2017.

11NDLR. Le terme désigne la classe au pouvoir au Maroc.

12Gilbert Achcar, People Want : A Radical Exploration of the Arab Uprising, Saqi Books, Londres, 2013, réédité avec une nouvelle introduction en 2023.

13Partenariat euro-méditerranéen pour le développement et la sécurité lancé en 1995 et au point mort actuellement.

❌