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À partir d’avant-hierOrient XXI

Palestine — Colombie. Gustavo Petro défie Washington et Tel-Aviv

Deux hommes, l'un en costume et l'autre en tenue traditionnelle, signent un livre ensemble.

Affichant sa solidarité avec Gaza lors d'une marche à New York, le président colombien a vu son visa révoqué. Dénonçant les exécutions extrajudiciaires au Venezuela menées par les États-Unis sous le prétexte de lutter contre le narcotrafic, il essuie des menaces de sanctions économiques. Et s'inscrit dans la continuité des luttes anti-impérialistes.

«  Gustavo Petro est un baron de la drogue qui encourage la production de stupéfiants en Colombie  », a déclaré le président étatsunien Donald Trump sur son réseau Truth Social le 19 octobre. Un mois plus tôt, il avait déjà qualifié le président vénézuélien Nicolás Maduro de «  narcotrafiquant  », justifiant ainsi le déploiement de navires étatsuniens dans les Caraïbes. Depuis le 2 septembre, sept frappes militaires, sans preuve ni mandat, ont été menées sur des navires au large des côtes vénézuéliennes, faisant une trentaine de morts. Le 15 octobre, il annonçait avoir autorisé la CIA à opérer sur le territoire vénézuélien.

Autant d'actes qui illustrent la montée des tensions entre Washington et les gouvernements de gauche d'Amérique du Sud. Celui de Gustavo Petro, figure anti-impérialiste et critique des ingérences étatsuniennes dans la région, est dans le viseur. D'autant que celui-ci s'illustre aussi en pourfendeur coriace de la guerre menée à Gaza par Israël, soutenue par les États-Unis. Et le fait savoir jusque sur le sol étatsunien : le 26 septembre, le président colombien marche en soutien à Gaza dans les rues de Manhattan, à New York. Mégaphone à la main, drapé d'un keffieh et accompagné du chanteur britannique Roger Waters, il salue la foule en arabe, scande des slogans pour la Palestine et déclare qu'il prendra lui-même les armes si nécessaire. Il a ensuite exhorté les soldats étatsuniens à « obéir à l'humanité plutôt qu'à Trump ».

«  Je n'ai pas besoin d'un visa américain  »

L'opposition colombienne a dénoncé un comportement indigne d'un chef d'État et quelques heures plus tard, Washington annonçait la révocation de son visa. Petro a aussitôt répliqué sur X : «  Dire qu'il ne faut pas tirer sur l'humanité n'est pas un crime. Je n'ai pas besoin d'un visa américain.  »

Au-delà des coups d'éclat, Gustavo Petro prend des décisions politiques lourdes d'engagements. Dans la foulée de son homologue brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, il est l'un des premiers hommes d'État à accuser Israël de commettre un génocide des Palestiniens, lors d'une déclaration le 20 février 2024. Il rejoint la plainte de l'Afrique du Sud devant la Cour pénale internationale (CPI), consommant, le 1er mai 2024, la rupture des relations diplomatiques de son pays avec Israël. Il a également suspendu les exportations de charbon vers Israël, et cofondé le Groupe de La Haye, une coalition de pays du Sud global engagé dans des «  mesures juridiques et diplomatiques coordonnées  » pour faire respecter le droit international en Palestine, dont il a accueilli une réunion à Bogotá en juillet 2025.

Le 1ᵉʳ octobre 2025, après l'interception par Israël de la flottille humanitaire Sumud — à bord de laquelle se trouvaient deux Colombiennes —, Gustavo Petro annonce sur X l'expulsion immédiate de la délégation diplomatique israélienne en Colombie.

La droite colombienne s'en est vivement indignée, tandis que la gauche a salué ce geste. Une semaine plus tôt, lors de la dernière assemblée générale des Nations unies, son discours a été l'un des plus remarqués sur la question du génocide à Gaza et aussi l'un des plus commentés, notamment dans le monde arabe. Constatant que la diplomatie avait échoué à mettre fin aux crimes israéliens en Palestine, Gustavo Petro a retenu l'option de la lutte armée. Il a ainsi proposé la création d'une force internationale de volontaires, sous l'égide de l'Assemblée générale des Nations unies, et non du Conseil de sécurité dominé par ses cinq membres permanents. Petro a souligné qu'il ne devait pas s'agir de simples Casques bleus, mais d'« une armée puissante composée de pays qui refusent le génocide ». Il a appelé l'Organisation des Nations unies (ONU) à passer de la neutralité proclamée à l'action concrète.

Pour une partie de la gauche, en Colombie comme à l'étranger, Petro, premier président colombien issu de la gauche, incarne un leader du Sud global engagé pour la justice et la défense des peuples opprimés. Mais à dix mois de la fin de son mandat, et dans un pays fragilisé économiquement, sa position divise.

Ses opposants, à l'image de la journaliste et femme politique conservatrice Vicky Dávila, candidate à la présidentielle en 2026, lui reprochent de « se préoccuper davantage du Proche-Orient que de la Colombie ». La droite et l'extrême droite, dans leur volonté de reconquérir le pouvoir, l'accusent d'avoir isolé le pays de ses alliés historiques, les États-Unis et Israël. L'une de leurs principales figures, María Fernanda Cabal, du Centre démocratique, parti national-conservateur, est allée jusqu'à le qualifier de traître : «  Rompre des relations pour des raisons idéologiques et non pour les intérêts de l'État est un acte de trahison envers la nation  », a-t-elle écrit sur X le 2 octobre 2025, après l'expulsion de la délégation diplomatique israélienne.

Unis par la lutte contre l'impérialisme

Dans sa jeunesse, Gustavo Petro a milité au sein du Mouvement du 19 Avril (M-19). Créé 1974, son nom fait référence à la fraude électorale qui a privé le candidat de gauche Gustavo Rojas Pinilla de la victoire à l'élection présidentielle le 19 avril 1970, au profit de son concurrent du Front national, alliance du Parti conservateur et du Parti libéral. Les membres du mouvement de guérilla, dénonçant le verrouillage du pouvoir, avaient choisi la lutte armée pour instaurer une «  véritable démocratie  » et construire une «  patrie libre  ».

Le M-19 s'est toujours tenu aux côtés des peuples arabes et africains dans leurs luttes de libération nationale dans les années 1970. Le mouvement concevait sa propre lutte de manière similaire : une rébellion contre l'impérialisme étatsunien, mais aussi contre le colonialisme interne en Colombie. Le M-19 disait vouloir combattre ce système reposant sur les inégalités, les injustices et la dépossession foncière, pour restituer les droits des majorités et construire un État social et démocratique. Il a d'ailleurs entretenu des liens de collaboration avec l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), le Front Polisario sahraoui et le Congrès national africain (ANC) du Sud-Africain Nelson Mandela.

Lorsqu'il est interrogé sur son attachement à la cause palestinienne, le président colombien met en avant «  l'immense injustice subie par le peuple palestinien depuis 1948  ». «  Dans cette logique, explique l'historienne colombienne Lina Britto, professeure à la Northwestern University à Chicago, la Palestine et la lutte du peuple palestinien s'inscrivent dans la continuité des grandes luttes qui, selon Gustavo Petro, restent inachevées et auxquelles il se sent toujours lié. Petro ne s'est jamais détaché de cet héritage : il cherche aujourd'hui à le réactiver, dans son discours public comme dans sa pratique politique.  »

Le «  cousin  » israélien

En tant qu'ancien membre d'un mouvement armé de gauche, Gustavo Petro a été témoin du rôle d'Israël dans la «  guerre sale  » menée par l'État colombien contre les mouvements socialistes, ainsi que de son appui aux groupes paramilitaires d'extrême droite.

L'historienne Lina Britto rappelle que «  de manière indirecte, dans l'ombre, mais aussi parfois de façon très directe, Israël a été un acteur impliqué dans [le] conflit  » armé colombien, qui, durant cinquante ans, du milieu des années 1960 jusqu'à l'accord de cessez-le-feu définitif en 2016 entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement, a impliqué guérillas marxistes, groupes paramilitaires de contre-insurrection et forces armées. Elle précise : « Israël et la Colombie ont entretenu une relation étroite, mais peu visible, car elle s'est développée à travers des canaux techniques et institutionnels, souvent discrets. Peu de gens en ont réellement conscience.  » Elle ajoute : «  En réalité, il s'agissait d'une relation triangulaire entre les États-Unis, Israël et la Colombie.  »

Si les liens entre Israël et la Colombie se sont consolidés au début des années 1980, dans le contexte de la guerre du Liban, ils avaient commencé bien plus tôt en Amérique du Sud. Après la guerre opposant Israël à l'Égypte, la Jordanie et la Syrie en 1967, plusieurs régimes militaires latino-américains, notamment l'Argentine, le Honduras et le Guatemala, ont tissé avec lui des alliances politiques, idéologiques et économiques étroites.

Israël, allié technique de la contre-insurrection

Au début des années 1980, sous la pression de dynamiques internes et internationales, les dictatures du Cône Sud (la zone australe du continent sud-américain) amorcent des transitions démocratiques, tandis que les régimes militaires d'Amérique centrale s'engagent dans des processus de paix. C'est alors que la Colombie entre en scène et devient un nouvel allié : voyant ses partenaires traditionnels s'affaiblir, Israël cherche à élargir son influence dans la région. Au même moment, en Colombie, le narcotrafic s'est déjà enraciné — d'abord avec la marijuana, puis avec la cocaïne. Ces nouveaux pouvoirs illégaux et les classes émergentes qui en tirent profit cherchent à renforcer leurs dispositifs de sécurité pour se protéger des menaces perçues : la guérilla et les mouvements de gauche.

Fort de l'expérience qu'il tire de son propre statut de force d'occupation coloniale, Israël devient un allié stratégique, fournisseur de savoir-faire, de technologies et d'armements. Mais son implication va bien au-delà : il contribue à façonner des structures paramilitaires contre-insurrectionnelles. Des figures comme l'ancien gradé de l'armée israélienne Yaïr Klein ou l'ancien agent du Mossad Rafi Eitan (1926-2019) incarnent cette collaboration entre formation de groupes armés, ventes d'armes et conseils à l'État. Le premier, à travers sa société de mercenaires Hod Hahanit (Fer de lance, en hébreu), a notamment formé les frères Carlos et Fidel Castaño, créateurs des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), l'une des organisations paramilitaires les plus sanguinaires de Colombie1. Le second a été conseiller du président Virgilio Barco Vargas (1986-1990) et a élaboré pour lui un plan visant à décimer l'Union patriotique (UP), un parti créé en 1985 et réunissant d'anciens guérilleros des FARC, des militants du Parti communiste et des membres de la société civile. Selon une enquête de la Cour interaméricaine des droits de l'homme, lancée en 2021, quelque 6 000 militants ont été assassinés ou ont disparu.

Comme le souligne Lina Britto, «  cette histoire révèle une compatibilité idéologique entre certaines droites colombiennes et israéliennes qui, dans le contexte des années 1980, se sont rencontrées et ont noué des liens durables de coopération et de soutien mutuel  ». Depuis lors, Israël est demeuré un partenaire clé de la Colombie. Au début des années 2000, sous la présidence du conservateur Álvaro Uribe, cette relation s'est encore renforcée dans le cadre de la politique de «  sécurité démocratique  », faisant de la Colombie un important client des technologies militaires israéliennes.

Ainsi, pour Lina Britto, lorsque Gustavo Petro parle d'Israël, il ne se réfère pas à un acteur lointain, mais à un partenaire de longue date — presque «  un cousin  » — avec lequel la Colombie entretient des liens économiques, militaires et politiques profonds.

Dans ce contexte, Petro, fidèle à son idéologie et à son parcours, s'aligne naturellement du côté de la Palestine et défend la souveraineté d'une Colombie que son voisin du Nord cherche ouvertement à déstabiliser. Une attitude qui rappelle les heures les plus sombres de l'ingérence étatsunienne dans les affaires internes de la région, lorsqu'il s'agissait de favoriser des gouvernements dociles, en ligne avec les intérêts de Washington. La droite colombienne, pour sa part, demeure fidèle à cette alliance avec les États-Unis et Israël. Les élections prévues en mai 2026 seront déterminantes.


1NDLR. En 2001, le gouvernement colombien a jugé Yair Klein et l'a condamné à 11 ans de prison pour avoir «  instruit et entretenu des camps pour participer à la formation de groupes terroristes  ». En 2007, il est arrêté à Moscou sur la base d'un mandat émis par Interpol. Sa demande d'extradition par la Colombie a été rejetée par la Cour européenne des droits de l'homme, qui a estimé que la Colombie ne pouvait garantir sa sécurité physique.

Palestine — Colombie. Gustavo Petro défie Washington et Tel-Aviv

Deux hommes, l'un en costume et l'autre en tenue traditionnelle, signent un livre ensemble.

Affichant sa solidarité avec Gaza lors d'une marche à New York, le président colombien a vu son visa révoqué. Dénonçant les exécutions extrajudiciaires au Venezuela menées par les États-Unis sous le prétexte de lutter contre le narcotrafic, il essuie des menaces de sanctions économiques. Et s'inscrit dans la continuité des luttes anti-impérialistes.

«  Gustavo Petro est un baron de la drogue qui encourage la production de stupéfiants en Colombie  », a déclaré le président étatsunien Donald Trump sur son réseau Truth Social le 19 octobre. Un mois plus tôt, il avait déjà qualifié le président vénézuélien Nicolás Maduro de «  narcotrafiquant  », justifiant ainsi le déploiement de navires étatsuniens dans les Caraïbes. Depuis le 2 septembre, sept frappes militaires, sans preuve ni mandat, ont été menées sur des navires au large des côtes vénézuéliennes, faisant une trentaine de morts. Le 15 octobre, il annonçait avoir autorisé la CIA à opérer sur le territoire vénézuélien.

Autant d'actes qui illustrent la montée des tensions entre Washington et les gouvernements de gauche d'Amérique du Sud. Celui de Gustavo Petro, figure anti-impérialiste et critique des ingérences étatsuniennes dans la région, est dans le viseur. D'autant que celui-ci s'illustre aussi en pourfendeur coriace de la guerre menée à Gaza par Israël, soutenue par les États-Unis. Et le fait savoir jusque sur le sol étatsunien : le 26 septembre, le président colombien marche en soutien à Gaza dans les rues de Manhattan, à New York. Mégaphone à la main, drapé d'un keffieh et accompagné du chanteur britannique Roger Waters, il salue la foule en arabe, scande des slogans pour la Palestine et déclare qu'il prendra lui-même les armes si nécessaire. Il a ensuite exhorté les soldats étatsuniens à « obéir à l'humanité plutôt qu'à Trump ».

«  Je n'ai pas besoin d'un visa américain  »

L'opposition colombienne a dénoncé un comportement indigne d'un chef d'État et quelques heures plus tard, Washington annonçait la révocation de son visa. Petro a aussitôt répliqué sur X : «  Dire qu'il ne faut pas tirer sur l'humanité n'est pas un crime. Je n'ai pas besoin d'un visa américain.  »

Au-delà des coups d'éclat, Gustavo Petro prend des décisions politiques lourdes d'engagements. Dans la foulée de son homologue brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, il est l'un des premiers hommes d'État à accuser Israël de commettre un génocide des Palestiniens, lors d'une déclaration le 20 février 2024. Il rejoint la plainte de l'Afrique du Sud devant la Cour pénale internationale (CPI), consommant, le 1er mai 2024, la rupture des relations diplomatiques de son pays avec Israël. Il a également suspendu les exportations de charbon vers Israël, et cofondé le Groupe de La Haye, une coalition de pays du Sud global engagé dans des «  mesures juridiques et diplomatiques coordonnées  » pour faire respecter le droit international en Palestine, dont il a accueilli une réunion à Bogotá en juillet 2025.

Le 1ᵉʳ octobre 2025, après l'interception par Israël de la flottille humanitaire Sumud — à bord de laquelle se trouvaient deux Colombiennes —, Gustavo Petro annonce sur X l'expulsion immédiate de la délégation diplomatique israélienne en Colombie.

La droite colombienne s'en est vivement indignée, tandis que la gauche a salué ce geste. Une semaine plus tôt, lors de la dernière assemblée générale des Nations unies, son discours a été l'un des plus remarqués sur la question du génocide à Gaza et aussi l'un des plus commentés, notamment dans le monde arabe. Constatant que la diplomatie avait échoué à mettre fin aux crimes israéliens en Palestine, Gustavo Petro a retenu l'option de la lutte armée. Il a ainsi proposé la création d'une force internationale de volontaires, sous l'égide de l'Assemblée générale des Nations unies, et non du Conseil de sécurité dominé par ses cinq membres permanents. Petro a souligné qu'il ne devait pas s'agir de simples Casques bleus, mais d'« une armée puissante composée de pays qui refusent le génocide ». Il a appelé l'Organisation des Nations unies (ONU) à passer de la neutralité proclamée à l'action concrète.

Pour une partie de la gauche, en Colombie comme à l'étranger, Petro, premier président colombien issu de la gauche, incarne un leader du Sud global engagé pour la justice et la défense des peuples opprimés. Mais à dix mois de la fin de son mandat, et dans un pays fragilisé économiquement, sa position divise.

Ses opposants, à l'image de la journaliste et femme politique conservatrice Vicky Dávila, candidate à la présidentielle en 2026, lui reprochent de « se préoccuper davantage du Proche-Orient que de la Colombie ». La droite et l'extrême droite, dans leur volonté de reconquérir le pouvoir, l'accusent d'avoir isolé le pays de ses alliés historiques, les États-Unis et Israël. L'une de leurs principales figures, María Fernanda Cabal, du Centre démocratique, parti national-conservateur, est allée jusqu'à le qualifier de traître : «  Rompre des relations pour des raisons idéologiques et non pour les intérêts de l'État est un acte de trahison envers la nation  », a-t-elle écrit sur X le 2 octobre 2025, après l'expulsion de la délégation diplomatique israélienne.

Unis par la lutte contre l'impérialisme

Dans sa jeunesse, Gustavo Petro a milité au sein du Mouvement du 19 Avril (M-19). Créé 1974, son nom fait référence à la fraude électorale qui a privé le candidat de gauche Gustavo Rojas Pinilla de la victoire à l'élection présidentielle le 19 avril 1970, au profit de son concurrent du Front national, alliance du Parti conservateur et du Parti libéral. Les membres du mouvement de guérilla, dénonçant le verrouillage du pouvoir, avaient choisi la lutte armée pour instaurer une «  véritable démocratie  » et construire une «  patrie libre  ».

Le M-19 s'est toujours tenu aux côtés des peuples arabes et africains dans leurs luttes de libération nationale dans les années 1970. Le mouvement concevait sa propre lutte de manière similaire : une rébellion contre l'impérialisme étatsunien, mais aussi contre le colonialisme interne en Colombie. Le M-19 disait vouloir combattre ce système reposant sur les inégalités, les injustices et la dépossession foncière, pour restituer les droits des majorités et construire un État social et démocratique. Il a d'ailleurs entretenu des liens de collaboration avec l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), le Front Polisario sahraoui et le Congrès national africain (ANC) du Sud-Africain Nelson Mandela.

Lorsqu'il est interrogé sur son attachement à la cause palestinienne, le président colombien met en avant «  l'immense injustice subie par le peuple palestinien depuis 1948  ». «  Dans cette logique, explique l'historienne colombienne Lina Britto, professeure à la Northwestern University à Chicago, la Palestine et la lutte du peuple palestinien s'inscrivent dans la continuité des grandes luttes qui, selon Gustavo Petro, restent inachevées et auxquelles il se sent toujours lié. Petro ne s'est jamais détaché de cet héritage : il cherche aujourd'hui à le réactiver, dans son discours public comme dans sa pratique politique.  »

Le «  cousin  » israélien

En tant qu'ancien membre d'un mouvement armé de gauche, Gustavo Petro a été témoin du rôle d'Israël dans la «  guerre sale  » menée par l'État colombien contre les mouvements socialistes, ainsi que de son appui aux groupes paramilitaires d'extrême droite.

L'historienne Lina Britto rappelle que «  de manière indirecte, dans l'ombre, mais aussi parfois de façon très directe, Israël a été un acteur impliqué dans [le] conflit  » armé colombien, qui, durant cinquante ans, du milieu des années 1960 jusqu'à l'accord de cessez-le-feu définitif en 2016 entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement, a impliqué guérillas marxistes, groupes paramilitaires de contre-insurrection et forces armées. Elle précise : « Israël et la Colombie ont entretenu une relation étroite, mais peu visible, car elle s'est développée à travers des canaux techniques et institutionnels, souvent discrets. Peu de gens en ont réellement conscience.  » Elle ajoute : «  En réalité, il s'agissait d'une relation triangulaire entre les États-Unis, Israël et la Colombie.  »

Si les liens entre Israël et la Colombie se sont consolidés au début des années 1980, dans le contexte de la guerre du Liban, ils avaient commencé bien plus tôt en Amérique du Sud. Après la guerre opposant Israël à l'Égypte, la Jordanie et la Syrie en 1967, plusieurs régimes militaires latino-américains, notamment l'Argentine, le Honduras et le Guatemala, ont tissé avec lui des alliances politiques, idéologiques et économiques étroites.

Israël, allié technique de la contre-insurrection

Au début des années 1980, sous la pression de dynamiques internes et internationales, les dictatures du Cône Sud (la zone australe du continent sud-américain) amorcent des transitions démocratiques, tandis que les régimes militaires d'Amérique centrale s'engagent dans des processus de paix. C'est alors que la Colombie entre en scène et devient un nouvel allié : voyant ses partenaires traditionnels s'affaiblir, Israël cherche à élargir son influence dans la région. Au même moment, en Colombie, le narcotrafic s'est déjà enraciné — d'abord avec la marijuana, puis avec la cocaïne. Ces nouveaux pouvoirs illégaux et les classes émergentes qui en tirent profit cherchent à renforcer leurs dispositifs de sécurité pour se protéger des menaces perçues : la guérilla et les mouvements de gauche.

Fort de l'expérience qu'il tire de son propre statut de force d'occupation coloniale, Israël devient un allié stratégique, fournisseur de savoir-faire, de technologies et d'armements. Mais son implication va bien au-delà : il contribue à façonner des structures paramilitaires contre-insurrectionnelles. Des figures comme l'ancien gradé de l'armée israélienne Yaïr Klein ou l'ancien agent du Mossad Rafi Eitan (1926-2019) incarnent cette collaboration entre formation de groupes armés, ventes d'armes et conseils à l'État. Le premier, à travers sa société de mercenaires Hod Hahanit (Fer de lance, en hébreu), a notamment formé les frères Carlos et Fidel Castaño, créateurs des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), l'une des organisations paramilitaires les plus sanguinaires de Colombie1. Le second a été conseiller du président Virgilio Barco Vargas (1986-1990) et a élaboré pour lui un plan visant à décimer l'Union patriotique (UP), un parti créé en 1985 et réunissant d'anciens guérilleros des FARC, des militants du Parti communiste et des membres de la société civile. Selon une enquête de la Cour interaméricaine des droits de l'homme, lancée en 2021, quelque 6 000 militants ont été assassinés ou ont disparu.

Comme le souligne Lina Britto, «  cette histoire révèle une compatibilité idéologique entre certaines droites colombiennes et israéliennes qui, dans le contexte des années 1980, se sont rencontrées et ont noué des liens durables de coopération et de soutien mutuel  ». Depuis lors, Israël est demeuré un partenaire clé de la Colombie. Au début des années 2000, sous la présidence du conservateur Álvaro Uribe, cette relation s'est encore renforcée dans le cadre de la politique de «  sécurité démocratique  », faisant de la Colombie un important client des technologies militaires israéliennes.

Ainsi, pour Lina Britto, lorsque Gustavo Petro parle d'Israël, il ne se réfère pas à un acteur lointain, mais à un partenaire de longue date — presque «  un cousin  » — avec lequel la Colombie entretient des liens économiques, militaires et politiques profonds.

Dans ce contexte, Petro, fidèle à son idéologie et à son parcours, s'aligne naturellement du côté de la Palestine et défend la souveraineté d'une Colombie que son voisin du Nord cherche ouvertement à déstabiliser. Une attitude qui rappelle les heures les plus sombres de l'ingérence étatsunienne dans les affaires internes de la région, lorsqu'il s'agissait de favoriser des gouvernements dociles, en ligne avec les intérêts de Washington. La droite colombienne, pour sa part, demeure fidèle à cette alliance avec les États-Unis et Israël. Les élections prévues en mai 2026 seront déterminantes.


1NDLR. En 2001, le gouvernement colombien a jugé Yair Klein et l'a condamné à 11 ans de prison pour avoir «  instruit et entretenu des camps pour participer à la formation de groupes terroristes  ». En 2007, il est arrêté à Moscou sur la base d'un mandat émis par Interpol. Sa demande d'extradition par la Colombie a été rejetée par la Cour européenne des droits de l'homme, qui a estimé que la Colombie ne pouvait garantir sa sécurité physique.

Quand la Colombie rompt avec Israël

Je ne peux pas identifier les personnes dans l'image. Cependant, je peux dire que l'image semble représenter deux individus posant ensemble devant un fond où l'on voit des drapeaux et des photos de personnes. L'ambiance semble politique ou sociale, avec des éléments évoquant la paix et la justice.

Dénonçant le génocide à Gaza perpétré par Israël, le président colombien Gustavo Petro rompt ses relations diplomatiques, stoppe ses ventes de charbon et annonce son intention de suspendre ses commandes d'armement israélien. Le président a rappelé un pan de l'histoire nationale, quand les paramilitaires auteurs de dizaines de milliers d'assassinats étaient aiguillonnés et entraînés par des mercenaires israéliens et par le Mossad. « Un jour, a-t-il dit, l'armée et le gouvernement d'Israël nous présenteront des excuses pour ce qu'ils ont fait sur notre sol. »

Sur le mur de l'amphithéâtre Leon De Greiff de l'université nationale, les visages du journaliste Jaime Garzón, comédien et journaliste assassiné par les paramilitaires en 1999, de l'étudiante anarchiste Beatriz Sandoval, tuée par la police en 1984 lors de manifestations, et d'Ernesto Guevara sont désormais recouverts d'un large drapeau palestinien. De l'autre côté de la petite place portant le nom d'Ernesto Che Guevara, où se tiennent de nombreux stands de nourriture et de boissons, mais aussi des affiches et des banderoles aux couleurs de la Palestine, une dizaine de tentes éparses forment un campement solidaire. À l'entrée, plusieurs bannières font état du génocide en cours dans la bande de Gaza, photos d'enfant à l'appui.

Comme leurs camarades états-uniens ou européens, une partie des étudiants de l'université nationale de Colombie, historiquement marquée à gauche, tente d'interpeller la direction et de rendre visibles les souffrances du peuple palestinien. Leur installation a vu le jour, il y a seulement quelques semaines, le 8 mai 2024, bien après ceux de Sciences Po Paris ou des universités américaines de la Ivy League. La motivation et l'enthousiasme de la trentaine de personnes qui occupent les lieux demeurent vifs.

« Nous savons dans notre chair les douleurs de l'exil »

Assis autour d'une table de pique-nique recouverte d'inscriptions « Palestina Libre » peintes en vert et rouge, Camilo Gonzalez, 33 ans et nutritionniste diplômé, arbore un keffieh et un épais bonnet kaki. Il fait partie des mobilisés et n'a pas hésité à renoncer à son emploi dans une fondation gériatrique, lorsque les premiers piquets ont été plantés dans l'herbe.

J'ai décidé de démissionner et de venir ici, au camp, pour soutenir le boycott universitaire. Il s'agit de demander aux universités de rompre leurs relations avec leurs homologues israéliennes. Nous avons identifié un accord en vigueur signé avec l'Université David Ben Gourion dans le Néguev,

souffle-t-il, tout en roulant une cigarette. Il reprend, véhément :

Dans un pays comme la Colombie qui construit la paix et qui défend les valeurs de la vie, de la paix, du respect, de l'équité, de la solidarité, notre université ne devrait pas avoir d'accord avec une autre institution située dans un pays qui viole les droits de l'homme et le droit humanitaire international.

Camilo Gonzalez, l'air affable, est bien conscient qu'Israël n'est pas le seul pays à piétiner les principes onusiens et le droit international. Mais, depuis le 7 octobre 2023, le jeune homme a l'impression d'assister, impuissant, à un « génocide télévisé ». Il précise toutefois que le campement a été baptisé Bureau international pour la paix, afin d'élargir le spectre à d'autres luttes, sans référence directe à Gaza.

À la mi-octobre, le Comité colombien pour la Palestine voit le jour. Laura Garcia, l'une des membres fondatrices, établit un lien entre les conflits colombien et israélo-palestinien :

Nous, Colombiens, avons une histoire de guerres, d'assassinats, une histoire de disparition ethnique de nos cultures indigènes ancestrales. Nous savons donc, peut-être pas aussi cruellement que Gaza en ce moment, mais nous savons, dans notre chair, ce que sont les douleurs de l'exil, du déracinement, du déplacement forcé. Les villes colombiennes ont été formées par l'exil des paysans.

Si la jeune femme insiste à plusieurs reprises sur le fait que les deux contextes ne sont pas comparables, elle rappelle également que chaque famille colombienne compte une victime de la violence. « La Palestine réveille le monde pour mettre fin à un avenir sombre et gris. Nous devons nous unir pour obtenir un vrai changement, qui dépasse les slogans. »

Comme leurs camarades, Camilo Gonzalez et Laura Garcia soutiennent totalement la décision du premier président de gauche en Colombie, Gustavo Petro, de rompre, le 1er mai 2024, les relations diplomatiques avec Israël établies depuis 1957. Quelques semaines plus tard, l'annonce s'est concrétisée par le départ de l'ambassadeur israélien, Gali Dagan. En Amérique du Sud, seuls la Bolivie et le Belize ont pris une décision similaire1. D'autres États latino-américains ont rappelé leur ambassadeur en Israël, à l'instar du Brésil en mai 2024, précédé du Honduras et du Chili. Le Brésil, la Colombie, la Bolivie, le Chili, l'Argentine et le Venezuela ont rapidement annoncé, dès le début de la guerre, l'envoi d'aide humanitaire à Gaza. Gustavo Petro avait d'abord évité de se prononcer sur la fin des relations économiques entre les deux pays, avant d'annoncer qu'il allait suspendre les commandes d'armes israéliennes puis que les exportations de charbon vers Israël cesseraient. Le décret d'application est paru le 14 août 2024. Dans le même temps, le président s'est montré favorable à l'accueil d'une cinquantaine d'enfants blessés ou malades de Gaza à l'hôpital militaire de Bogota. Pour le moment, aucune date n'a été avancée. Comme l'observe Mauricio Jaramillo, professeur de relations internationales à l'université de Rosario,

La nouveauté, c'est le niveau de brutalité de ce qu'il se passe à Gaza. Il me semble que cela explique la rupture au sein de la société colombienne. La Colombie est seule sur le plan diplomatique, parce que les autres pays ont été très timides. Au Chili, au Brésil, au Mexique, il y a beaucoup d'indignation justement parce que les chefs d'État ne sont pas allés plus loin.

Le professeur note une certaine cohérence dans le discours de Gustavo Petro, en rupture avec la « relation spéciale » qu'entretenaient Israël et la Colombie. Celle-ci s'est abstenue lors du vote de 1947 à l'ONU qui a conduit à la création de l'État d'Israël. En 1960, trois ans après l'établissement des relations diplomatiques, les deux pays ouvrent une ambassade sur leur territoire respectif, amorcent des relations commerciales, ce qui n'empêche pas la Colombie de protester contre l'occupation israélienne. Les présidents successifs se sont surtout attelés à maintenir un « équilibre » entre Israël et la Palestine, le soutien à une solution à deux États n'apparaissant pas comme une position anti-israélienne.

Toutefois, selon Mauricio Jaramillo, un tournant est pris en 2002 : « L'ancien président Álvaro Uribe a rompu cet équilibre en votant contre les résolutions pro-palestiniennes aux Nations unies lorsqu'il était en poste entre 2002 et 2010. » Le dirigeant colombien d'extrême droite a entretenu une relation bilatérale avec Israël de plus en plus forte, au point qu'Hugo Chavez, le président vénézuélien, a répété à plusieurs reprises durant son mandat que la « Colombie sœur » était en train de devenir « l'Israël d'Amérique latine ». Quand, après l'attaque du World Trade Center le 11 septembre 2001, les États-Unis lancent leur guerre mondiale contre le terrorisme et « l'axe du mal », la Colombie y prend part. Álvaro Uribe qualifie les guérillas dans son pays d'« organisations terroristes », et renforce sa relation militaire avec Israël. Entre 2002 et 2006, les importations militaires d'Israël vers la Colombie ont augmenté de plus d'un tiers (34 % très exactement) ; l'avion KFIR et le fusil Galil, tous deux israéliens, se sont imposés dans les rangs de l'armée colombienne.

À la suite d'Álvaro Uribe, Juan Manuel Santos, son ministre de la défense devenu président, apparaît aussi comme l'un des principaux promoteurs de cette « relation spéciale », du fait de son amitié avec Benyamin Nétanyahou. Il a continué de s'opposer aux résolutions en faveur de la Palestine à l'ONU, avant de la reconnaître le dernier jour de son mandat, en 2018, bien après tous les autres pays d'Amérique du Sud. Son successeur Iván Duque signe avec Nétanyahou, en 2020, un accord de libre-échange qui, en plus de faciliter les échanges commerciaux, favorise l'entrée des technologies israéliennes dans les domaines de l'éducation, la santé et les politiques publiques. Par ailleurs, au cours des 20 dernières années, des milliers de Colombiens ont participé au programme mis en place par l'Agence israélienne pour le développement international (Mashav), sous l'égide du ministère des affaires étrangères, visant à favoriser les échanges et les coopérations dans les domaines de la médecine, de l'agriculture et de la technologie. Aucun pays d'Amérique latine n'a accueilli autant d'étudiants du Mashav que la Colombie.

Mercenaires israéliens complices des paramilitaires colombiens

Dès les premiers jours du conflit au Proche-Orient, en octobre 2023, Gustavo Petro a consommé la rupture avec ses prédécesseurs, mettant à mal cette « relation spéciale » que son pays entretenait avec Israël. Le 9 octobre, il écrit sur la plateforme X : « Le terrorisme tue des enfants innocents, que ce soit en Colombie ou en Palestine (...) Je demande à Israël et à la Palestine de s'asseoir à une table pour négocier la paix et permettre l'existence des deux États », puis, dans un autre post publié le même jour : « aucun démocrate ne peut accepter que Gaza soit transformée en camp de concentration ».

Ses propos ont déclenché la fureur de l'ambassadeur israélien, l'invitant à visiter le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Ce qui lui vaut la réponse du président sur X qui rappelle les relations des mercenaires et services secrets israéliens avec les paramilitaires colombiens de sinistre mémoire :

Si les relations avec Israël doivent être suspendues, nous les suspendrons. Nous ne soutenons pas les génocides. Le président de la Colombie n'est pas insulté. Ni Yair Klein, ni Rafael Eitan ne pourront dire ce qu'est l'histoire de la paix en Colombie. Ils ont déclenché le massacre et le génocide en Colombie… Un jour, l'armée et le gouvernement d'Israël nous présenteront leurs excuses pour ce que leurs hommes ont fait sur notre terre en déclenchant un génocide.

Gustavo Petro fait allusion à une sombre coopération, en Colombie, entre Yair Klein, mercenaire israélien et ancien lieutenant-colonel de l'armée israélienne, et Rafael Eitan, membre du Mossad2.

En 1984, Yair Klein a fondé une société de mercenaires appelée Hod Hahanit (Fer de lance, en hébreu) et composée d'anciens membres des unités d'opérations spéciales israéliennes. Il a directement formé les frères Carlos et Fidel Castaño, les chefs d'escouade qui allaient créer les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), l'une des organisations paramilitaires les plus sanguinaires de Colombie, à laquelle l'ONU attribue plus de 90 000 assassinats, soit 80 % des victimes du conflit entre les propriétaires terriens et le pouvoir qui les défend, et les paysans et la guérilla. Dans son autobiographie Ma Confession3 Carlos Castaño décrit les leçons reçues en matière d'armement avancé et des tactiques, qui serviront à la stratégie des paramilitaires contre les paysans et la guérilla. Il y raconte également avec émotion une année passée à l'université hébraïque de Jérusalem, qui aurait contribué à profondément bouleverser sa vision du monde.

En 2001, le gouvernement colombien a jugé Yair Klein et l'a condamné à 11 ans de prison. En 2007, il est arrêté à Moscou sur la base d'un mandat émis par Interpol. Sa demande d'extradition par la Colombie a été rejetée par la Cour européenne des droits de l'homme, qui a estimé que la Colombie ne pouvait garantir sa sécurité physique. Aucun lien n'a été corroboré entre Yair Klein et Rafael Eitan qui, à la fin des années 1980, fut conseiller du président Virgilio Barco Vargas (1986-1990). Le journaliste colombien Alberto Donadio a révélé, dans une longue enquête pour le journal El Espectador4, qu'Eitan avait été recruté pour son expertise en matière de contre-insurrection. Sa mission : élaborer un plan pour décimer l'Union Patriotique (UP), un nouveau parti politique né en 1985 lors de négociations de paix entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Plus de 4 000 membres de l'organisation ont été massacrés entre 1984 et 2002. La justice colombienne a qualifié ces événements de « génocide politique ».

« La politique de la vie »

Deux décennies plus tard, ce vendredi 5 juillet 2024, une pluie diluvienne s'abat sur la place Simon Bolivar, cœur historique de Bogota, sans parvenir à entacher l'enthousiasme des centaines de badauds venus assister au grand concert de l'espoir, « Amérique latine solidaire ». Cet événement, organisé par le média public, Radio television nacional de Columbia (RTVC), a réuni en solidarité avec le peuple palestinien, plusieurs groupes de punk et rock sud-américains, à l'instar de 2 Minutos, Los Rabanes, la Ronda Machetera, pour n'en citer que quelques-uns. Face au public transi de froid, un immense drapeau palestinien « alto al genocidio » (Arrêter le génocide) recouvre la façade du Congrès de la République, puissant symbole du soutien de la Colombie. Cette mobilisation n'a pas échappé à Raouf Almalki, l'ambassadeur de Palestine, qui a remercié la foule, lors d'un discours émouvant. « Aujourd'hui, nos cœurs battent au rythme de la solidarité, de l'empathie et de l'amour. Nous ne pouvons pas être indifférents à la souffrance de nos sœurs et de nos frères en Palestine », a-t-il déclaré sous les applaudissements.

Si le financement public de ces festivités, estimé à près de 2,3 milliards de pesos (environ 500 000 euros), a déclenché une polémique en Colombie, il n'empêche qu'il illustre avec panache le changement de paradigme plébiscité par Gustavo Petro face à Israël. Pour les étudiants de l'université nationale et les militants du Comité de soutien à la Palestine, c'est parce que le président colombien défend avec vigueur « la politique de la vie ».


1Cuba et le Venezuela n'avaient déjà plus de relations diplomatiques avec Israël

2Rafael Eitan est aussi connu pour avoir capturé le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann en Argentine.

3Carlos Castaño, Mi Confesion. Carlos Castaño revela sus secretos, Oveja Negra, Bogota, 2001

4Alberto Donadio, « El Espia Rafi Eitan habria venido a proteger al presidente Virgilio Barco », El Espectador, 13 décembre 2020.

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