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Hier — 23 octobre 2026Orient XXI

Le spectre d'une seconde Nakba en Cisjordanie

L'image montre un homme qui porte une kippa et une veste de protection. Il est armé d'un fusil automatique et se tient près d'une voiture dans un environnement extérieur, avec de la végétation et des débris autour de lui. Son expression et sa posture suggèrent qu'il est en alerte ou surveille les alentours.

Actualisation Le vendredi 23 octobre 2026, Benyamin Nétanyahou a ordonné un « bouclage total » de la Cisjordanie occupée après une attaque armée à Hébron, à quelques jours des élections législatives du 27 octobre. Dans une allocution, il a déclaré qu'avec son ministre de la défense, Israël Katz, ils envisageaient « une opération de très grande ampleur, comme il n'y en a pas eu depuis la guerre [de 1967] ».

Nous republions ce reportage réalisé en novembre 2023 en Cisjordanie. Un mois après le 7 octobre, les raids meurtriers, les arrestations en masse et la distribution d'armes par le gouvernement israélien faisaient déjà craindre, comme à Gaza, une « seconde Nakba ».

Abou Bachar est affable malgré l'épreuve. Il s'excuse d'avoir tardé à répondre : depuis un mois, il gère des urgences d'une ampleur inédite. Le 12 octobre 2023, ce chef de la communauté de Wadi Al-Siq, une quarantaine de familles palestiniennes établies sur un bout de terrain rocailleux dans les collines du centre de la Cisjordanie occupée, a vu débarquer quelque 70 Israéliens. Il raconte :

Des colons, pour certains vêtus de l'uniforme de l'armée, pour d'autres en civil, accompagnés de soldats. La police, elle, surveillait la scène de loin, peut-être à 200 mètres de là. Ils sont venus par trois chemins différents, ont commencé à nous frapper, nous tirer dessus, nous faire tomber à terre… C'était une scène terrible.

Dans la précipitation, les Palestiniens ont fui à pied, sans rien pouvoir emporter avec eux. Beaucoup ont atterri chez des proches, dans la localité voisine de Ramoun, le reste à Taybeh, un village chrétien un peu plus loin, dans les environs de Ramallah. Aucune autorité ne leur est venue en aide, selon Abou Bachar.

Trois Palestiniens ont été retenus par les assaillants, dont deux activistes qui étaient venus soutenir la communauté face à l'intensification des attaques de colons. « De midi à six heures du soir, ils ont été frappés et torturés. Quand ils ont été libérés par la police palestinienne, ils ont été transportés à l'hôpital », affirme Abou Bachar. Quatre activistes israéliens ont également été détenus. Dans un long récit détaillé1, le journal Haaretz rapporte que les trois Palestiniens ont été battus. Leurs bourreaux ont écrasé des cigarettes sur leur peau et uriné sur deux d'entre eux. L'un des détenus a été menacé de viol. Une photo qui a largement circulé sur les réseaux sociaux les montre en sous-vêtements, les yeux bandés et les mains entravées, dans une position humiliante, à même le sol. L'armée, qui n'a pas répondu à Orient XXI, a affirmé à Haaretz avoir renvoyé le commandant de la brigade.

Les Bédouins de Wadi Al-Siq ont déjà été déplacés de force à la naissance d'Israël : ce sont des réfugiés. Leurs ancêtres ont été expulsés du Naqab, le désert du Néguev en arabe, lors de la Nakba en 1948, quand près de 80 % des Palestiniens situés sur ce qui correspond au territoire israélien aujourd'hui ont été chassés de chez eux, sans avoir le droit d'y revenir. La communauté s'est établie dans ce creux de vallée vers les collines de Ramallah dans les années 1970. En février 2023, la pression s'est accentuée avec l'arrivée d'un petit groupe de colons qui ont installé une ferme à quelques centaines de mètres du hameau. « Ils s'emparaient des batteries, panneaux solaires, réservoirs d'eau… Ils volaient jusqu'au drapeau palestinien », décrit Abou Bachar.

« Ils conduisaient des voitures avec des plaques de l'armée »

Depuis l'attaque du Hamas le 7 octobre qui a fait 1 200 morts en Israël, le monde a les yeux rivés sur la bande de Gaza assiégée, où l'armée israélienne orchestre une riposte d'une violence inouïe. Plus de 12 500 Gazaouis ont été tués en un peu plus d'un mois. En Cisjordanie, territoire occupé par Israël depuis 1967, les Palestiniens se trouvent à la merci de l'armée et des colons — qui ne font parfois plus qu'un. « Les colons qu'on connaissait en civil se sont mis à porter l'uniforme. Ils avaient des armes. Ils conduisaient les mêmes voitures, des 4x4, mais avec des plaques de l'armée. Ils n'attaquaient plus nos moyens de subsistance et nos cultures, ils s'en sont pris directement aux maisons », résume le chef de la communauté de Wadi Al-Siq.

Les attaques de colons ont en effet explosé. Au moins neuf Palestiniens, dont un mineur, ont été tués par des colons israéliens depuis le 7 octobre. « Dans près de la moitié des cas, l'armée israélienne accompagne les colons. Or, selon le droit international, dans une situation d'occupation l'armée est supposée protéger la population locale », c'est-à-dire les Palestiniens, la présence des colonies n'étant pas légale en droit international, rappelle Allegra Pacheco, la directrice du Consortium de protection de la Cisjordanie, un groupe d'ONG internationales qui coordonne l'aide humanitaire à ces communautés palestiniennes menacées de transfert forcé.

En parallèle, l'armée a intensifié ses raids, dans l'espoir d'anéantir toute résistance armée palestinienne. Le 9 novembre, les soldats israéliens ont mené l'assaut le plus meurtrier depuis 2005 contre le camp de réfugiés de Jénine. Quatorze Palestiniens ont été tués pendant les 18 heures qu'ont duré les affrontements. Recevant les blessés dans l'hôpital voisin, le docteur Pedro Serrano, médecin de l'unité de soins intensifs de Médecins sans frontières rapportait2 avoir reçu des patients qui « ont eu le foie et la rate éclatés tandis que d'autres ont de graves lésions vasculaires. Nous avons également appris qu'une personne avait reçu une balle dans la tête alors qu'elle se trouvait juste devant l'hôpital ».

Tulkarem, Bethléem, ou encore les environs de Ramallah… Les militaires multiplient les invasions dans les zones A, sous contrôle sécuritaire palestinien. Entre le 7 octobre et le 17 novembre, plus de 220 Palestiniens ont été tués par des soldats ou des colons israéliens en Cisjordanie et à Jérusalem, selon le ministère de la santé palestinien. C'est déjà plus que sur les 9 premiers mois de l'année où 208 Palestiniens ont été tués. Or, depuis le printemps 2022, le niveau de violence était particulièrement élevé en Cisjordanie. L'armée israélienne y menait une campagne de répression sanglante, initiée par le précédent gouvernement dit « d'union nationale » — bien avant, donc, l'arrivée de la coalition d'extrême droite au pouvoir aujourd'hui.

Seize communautés palestiniennes rayées de la carte

Le gros des effectifs militaires israéliens a été massé dans le sud et à la frontière avec le Liban. « Nous sommes en guerre désormais, les conscrits ne sont pas en Cisjordanie, observe Yehuda Shaul, qui a cofondé Breaking the Silence, une ONG de vétérans israéliens. Les équipes de réponse rapide des colonies sont en charge. Ils ont plein d'armes, plein d'uniformes pour faire tout ce qu'ils veulent ». Les colons gardent désormais eux-mêmes leurs colonies. Ils en profitent pour accélérer le mouvement enclenché depuis 1967 et la conquête israélienne de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est : accaparer toujours plus de terres. Selon un recensement du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies publié le 10 novembre, plus de 1 100 Palestiniens ont été déplacés de force du fait de la violence des colons israéliens depuis le 7 octobre. Début novembre, l'ONG israélienne B'Tselem rapportait3 que seize communautés ont ainsi été complètement rayées de la carte.

Les hameaux attaqués ont tous en commun d'être isolés, en zone C, c'est-à-dire sous total contrôle sécuritaire et administratif israélien. Ils sont souvent entourés d'« avant-postes » qui se résument la plupart du temps à une ferme avec quelques centaines de bêtes, et une poignée de colons qui harcèlent les Palestiniens en face. Sur les crêtes autour de Wadi Al-Siq, trois hameaux avaient déjà été vidés de leurs habitants du fait de ces violences et menaces avant le 7 octobre : Ein Samiya, Al-Baqa et Ras Al-Tin. Le mouvement s'est depuis accéléré dans des proportions inédites, vers Naplouse, la vallée du Jourdain ou le sud de la Cisjordanie occupée. Plusieurs États, dont la France, ont condamné ces violences. L'Union européenne a ainsi dénoncé la « recrudescence du terrorisme des colons »4. Mais aucune sanction n'a été prise contre Israël face à ces violations. Les communautés palestiniennes, elles, se disent abandonnées ; le seul soutien des ONG ne suffit plus.

« Je vais te détruire comme Gaza »

Au lendemain de l'attaque du Hamas, le ministre responsable de la police, le suprémaciste juif Itamar Ben Gvir, condamné en 2007 pour « soutien à un groupe terroriste », a ordonné la distribution de fusils d'assaut aux civils israéliens. Quelque 25 000 armes ont déjà ainsi été écoulées, selon Haaretz. Le 24 octobre, Times of Israël précisait5 que 300 d'entre elles ont été données à des groupes de sécurité constitués de colons en Cisjordanie. Leur distribution a été effectuée sous la supervision de l'armée.

Pour l'activiste palestinien Nasser Nawajah, le fait que les colons soient armés par l'État israélien montre bien la responsabilité de ce dernier dans les transferts forcés. Dans le sud de la Cisjordanie, Soussya, le hameau dont est originaire Nasser, craint pour sa survie. Non loin de là, la communauté de Zanuta a plié bagage début novembre. Soussya est déjà coupée du monde, des tas de rochers et de sable bloquent les routes d'accès. Les habitants affirment qu'un colon les a déposés là quelques jours après le début de la guerre, à l'aide d'un bulldozer. Des hommes armés sont venus frapper et menacer directement les familles palestiniennes, leur laissant 24 heures pour évacuer. « D'ordinaire, l'État poursuit les mêmes objectifs, mais tout se fait à un rythme plus lent : il y a des recours devant les tribunaux, des pressions internationales… Maintenant, les colons et l'État l'ont compris : c'est leur momentum  », juge Nasser Nawajah qui est aussi chercheur à B'Tselem. Ce père de famille de 41 ans se demande pourquoi la communauté internationale ne réagit pas davantage, alors que l'Union européenne a financé la plus grande partie des bâtiments dans le hameau. « Si le monde continue à se taire, on s'achemine vers une seconde Nakba », prévient-il.

Pour appuyer son propos, il relate ce qu'un soldat lui a rétorqué quand il a tenté d'attirer son attention sur les menaces et attaques des colons sur le hameau : « Aujourd'hui, je vais te détruire comme Gaza ». « Tous les Palestiniens sont regardés par les Israéliens comme s'ils étaient ceux qui ont perpétré les massacres du Hamas », constate l'activiste. La déshumanisation, cristallisée dans la qualification des Gazaouis d'« animaux humains » par le ministre de la défense israélien Yoav Gallant, sert de socle à la justification des violences contre les Palestiniens. Allegra Pacheco observe :

Depuis la guerre, les colons identifient les Palestiniens comme l'ennemi. L'idée est : aussi longtemps que l'ennemi vit parmi nous, il y a un danger et c'est pourquoi nous devons les chasser. C'est conforté par toute une rhétorique dans le pays. Auparavant, c'était le récit des colons, loin de celui du grand public. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas.

Plus de 2 000 arrestations

L'armée israélienne veut mettre la Cisjordanie sous contrôle, pour éviter à tout prix la possibilité d'y voir s'y développer un troisième front — en plus de Gaza et de la frontière avec le Liban. Les soldats ont ainsi complètement fragmenté le territoire, isolant les villes les unes des autres par des barrages et la fermeture de certaines routes. Même certains quartiers palestiniens de la ville de Jérusalem, comme Kafr Aqab, qui font partie de la municipalité, mais se trouvent de l'autre côté du mur, se retrouvent isolés. Début novembre, l'Association for Civil Rights in Israel a déposé, avec deux autres ONG, une pétition pour demander la réouverture complète de Qalandia, important checkpoint de la Cisjordanie vers Jérusalem. Dans un communiqué6, l'organisation publie le témoignage d'un père palestinien dont le fils doit recevoir des soins urgents à Jérusalem trois fois par semaine. « Aujourd'hui, pour être en mesure d'arriver à l'hôpital Hadassah via le checkpoint de Qalandia pour un rendez-vous à midi, nous devons partir à cinq heures du matin », décrit-il. Si la situation perdure, ce sera pour son fils « une question de vie ou de mort : il pourrait mourir avant d'atteindre l'hôpital », alerte-t-il.

Les arrestations de masse constituent le dernier pilier de la répression, vaste instrument de contrôle de la population palestinienne. Depuis le 7 octobre, les forces israéliennes ont procédé à plus de 2 000 arrestations. L'ONG palestinienne Addameer rapporte des cas de personnes « battues brutalement, menacées de mort et dont les familles sont prises en otage » lors de ces arrestations. L'organisation recense aujourd'hui quelque 7 000 prisonniers palestiniens dans les geôles israéliennes, dont 2 000 sous le régime de la détention administrative. Les conditions dans les prisons sont éprouvantes, s'alarme la Commission pour les affaires des prisonniers palestiniens. Cette institution officielle relevant de l'Autorité palestinienne évoque notamment :

des coupures d'électricité dans les cellules pendant de longues heures, une politique visant à affamer les prisonniers en confisquant les denrées des cantines et en réduisant les repas à deux par jour, des attaques brutales par les forces armées spéciales avec coups, bombes assourdissantes ou gaz lacrymogènes, la privation de soins médicaux et de transfert vers les hôpitaux.

Les visites sont interdites et les cellules surpeuplées.

Selon Addameer, cinq Palestiniens sont décédés en détention depuis le 7 octobre. Certaines vidéos filmées par des soldats et des membres des forces de sécurité israéliens ont circulé sur les réseaux sociaux, mettant en scène des prisonniers palestiniens, les yeux bandés et les mains entravées, frappés, obligés à danser avec leur geôlier, ou encore alignés dans des positions humiliantes. Ces terribles images suscitent la peur en Cisjordanie — c'est probablement le but recherché par ceux qui les ont filmées. Elles ravivent aussi l'idée, populaire chez les Palestiniens, que leurs prisonniers sont des « otages » aux mains d'Israël.


1« Cigarette Burns, Beatings, Attempted Sexual Assault : Settlers and Soldiers Abused Palestinians », Haaretz, 21 octobre 2023.

2« Cisjordanie : une vague de violence jusqu'aux portes des hôpitaux », Médecins sans frontières, 9 novembre 2023.

3« Forcible transfer of isolated Palestinian communities and families in Area C under cover of Gaza fighting », B'Tselem, 12 novembre 2023.

4« Israel/Palestine : Statement by the Spokesperson on the latest developments in the West Bank », European Union External Action, 31 octobre 2023.

5« Distribution of 300 assault rifles to West Bank civilian security squads underway », Times of Israel, 24 octobre 2023.

6« To Open the Qalandia Checkpoint for Regular and Full Movement », The Association for Civil Rights in Israel, 7 novembre 2023.

À partir d’avant-hierOrient XXI

Elaine Mokhtefi, une Américaine à Alger

Deux personnes assises, souriantes, dans un intérieur sobre, une cigarette à la main.

Elaine Mokhtefi s'est éteinte le 11 septembre à New York, à l'âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l'un des témoins privilégiés d'une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l'oubli, alors qu'un documentaire sur sa vie sortira prochainement.

Elaine Klein naît le 10 décembre 1928 à New York, dans une famille juive non pratiquante que le krach de 1929 précipite dans la pauvreté. Ses parents, commerçants dans le textile, déménagent dans le Connecticut, puis au Texas. C'est de cette errance qu'elle tire sa première éducation politique. « Quand nous sommes arrivés dans le Sud, au pays de la ségrégation, nous avons de nouveau observé une pauvreté insoutenable », écrit-elle dans ses Mémoires1.

En septembre 1945, à 16 ans, elle part seule pour la Géorgie, au Wesleyan College, une université pour femmes. « J'étais vraiment inconsciente », dira-t-elle de ce départ pour le Sud profond. Ce qu'elle y découvre n'a rien de l'invisibilité qu'elle avait observée dans le Nord : la ségrégation « sautait aux yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l'ordre ». Elle devient rebelle, écrit-elle, assez du moins pour que la doyenne lui refuse sa réinscription l'année suivante. « Mes idées sur le racisme, la culture et la religion se sont intensifiées avec le temps pour devenir des convictions politiques. »

Retour à New York en 1946, au Latin American Institute, pour deux ans de traduction en espagnol. Une conférence sur son campus lui fait découvrir le mouvement des United World Federalists (UWF), qui plaident pour un gouvernement mondial. Elle y adhère, devient directrice nationale de la section étudiante en 1950. L'année suivante, au congrès de l'Assemblée mondiale de la jeunesse à l'université Cornell, elle dénonce publiquement le racisme états-unien devant des délégations africaines. Les services de renseignement, le FBI, commencent à interroger son entourage. L'UWF, lui, se défait : parti d'un objectif simple, un gouvernement fédéral mondial garantissant la paix entre les nations, il a reformulé ses buts jusqu'à ne plus réclamer que le renforcement des Nations unies. La rupture entre les jeunes idéalistes et la direction centriste est consommée ; on la met à la porte. Quelques jours après ses 23 ans, elle prend le large.

Paris, un égalitarisme en trompe-l'œil

Elle arrive à Paris au début de l'année 1952 et travaille comme interprète pour diverses organisations internationales. La jeune femme y prend la mesure de la condition faite aux travailleurs nord-africains, notamment lorsqu'elle se rend dans les bidonvilles en banlieue. Lors du défilé du 1er Mai, auquel elle participe, arrivent en fin de cortège des milliers d'ouvriers maghrébins. Ils n'y étaient pas conviés : la Confédération générale du travail (CGT) était revenue sur l'accord conclu avec les nationalistes algériens, refusant qu'une revendication d'indépendance s'exprime dans ses rangs, au moment où la France entendait étouffer toute contestation de sa présence en Afrique du Nord2. Elaine Klein ne le comprendra que quelques semaines plus tard, à l'arrestation du leader nationaliste algérien Messali Hadj3. L'image, elle, la frappe immédiatement. Ces hommes lui rappellent la condition des Noirs du sud des États-Unis : « J'ai fait un lien, et peut-être même un transfert de mes combats américains4. » Son engagement anticolonialiste s'enracine là, au moment où la guerre d'Algérie se profile.

Ce n'est pourtant pas à Paris que se noue le fil décisif de son parcours, mais dans une autre capitale : Accra. En août 1960, à l'université du Ghana, elle indique le chemin de la salle de conférences à un homme en chemise blanche qui l'interroge dans un anglais approximatif. Il s'appelle Frantz Fanon et représente le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Avec Mohamed Sahnoun, délégué de l'Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), ils forment pendant quelques jours un trio qui milite pour des résolutions sur la Palestine, l'Afrique du Sud et la fin du colonialisme. « L'entente fut immédiate », écrit-elle. Un an plus tard, elle rendra visite chaque week-end à Fanon mourant, à l'hôpital de Bethesda, près de Washington.

New York, l'ambassade d'un État qui n'existe pas

Mohamed Sahnoun la présente à Abdelkader Chanderli, qui dirige à New York la représentation du Front de libération nationale (FLN) auprès des Nations unies et compte parmi les principaux artisans de sa diplomatie. Celui-ci lui expose sa stratégie : l'indépendance ne se gagnera pas sur le terrain, mais par l'internationalisation du conflit. En 1960, elle rejoint ce bureau, proto-ambassade d'un État qui n'existe pas encore. Elle traduit, rédige, organise, fait circuler Yasmina et Djazaïrouna, ces films, produits par le GPRA, réalisés par Djamel-Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina, destinés à porter la question algérienne devant les délégations afro-asiatiques.

Ce travail est tout sauf accessoire. Il constitue l'une des armes principales d'une guerre asymétrique où le FLN, conscient de son infériorité militaire, mise sur l'opinion internationale et sur l'arithmétique nouvelle de l'Assemblée générale, que l'admission massive des anciennes colonies vient de bouleverser. Elle y côtoie de nombreux hommes qui formeront l'élite du pays indépendant — M'hamed Yazid, Mohamed Benyahia, Lakhdar Brahimi, Ahmed Boumendjel — et deux hommes écartés après la crise de l'été 1962 et la prise de pouvoir par le groupe de Tlemcen5 : Benyoucef Benkhedda et Krim Belkacem, condamné à mort par contumace avant d'être assassiné à Francfort en 1970.

« La Mecque des révolutionnaires »

Elaine Klein s'installe à Alger en 1962, la veille des célébrations du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de l'insurrection de 1954. Le pays manque de tout : sur neuf à dix millions d'habitants, quelque 1 500 étudiants et 500 diplômés de l'université. « L'improvisation était la règle. » Office national du tourisme, bureau de presse de la présidence, Algérie Presse Service puis la Radio-Télévision algérienne : Elaine devient l'une des traductrices les plus sollicitées du régime, y compris auprès d'Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères.

Ces années sont celles où l'Algérie fait de sa victoire un capital diplomatique. Anti-impérialiste par doctrine autant que par expérience, elle accueille, forme et finance les mouvements de libération : « Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger », écrit-elle, du Vietcong au Congrès national africain (ANC), de l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo) au Front de libération du Mozambique (Frelimo) et au Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), sans oublier les militants indépendantistes basques d'Euskadi ta Askatasuna (ETA), les exilés d'Espagne, du Portugal et d'Amérique latine. La formule d'Amílcar Cabral, dirigeant du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, restera comme le résumé de cette séquence : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les révolutionnaires vont à Alger6. »

Le point culminant est le premier Festival culturel panafricain7, en juillet 1969, qu'elle contribue à organiser : trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée. C'est aussi le moment où ses combats la rattrapent. Éconduits par La Havane, les Black Panthers d'Eldridge Cleaver sont envoyés en Algérie, où ils ouvrent une « ambassade ». Ils ne parlent ni arabe ni français ; elle sert d'interprète et d'intermédiaire avec les autorités.

  • Groupe de personnes discutant, homme en lunettes noires et femme gesticulant.
    Stokely Carmichael (centre), ancien dirigeant du Student Nonviolent Coordinating Committee («  Comité de coordination des étudiants non violents  », SNCC) et l'une des figures du «  Black Panther Party  », s'entretient avec Elaine Mokhtefi (gauche) lors de la visite d'une ferme autogérée près d'Alger, le 11 septembre 1967.
  • Une conférence de presse avec trois personnes, deux assises, un homme au centre parlant.
    De droite à gauche : Elaine Mokhtefi, Eldridge Cleaver et Kathleen Cleaver, membres des Black Panthers.
    Collection personnelle d'Elaine Mokhtefi

C'est également à cette époque qu'elle rencontre Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l'Armée de libération nationale passé par le ministère de l'armement et des liaisons générales (MALG), puis devenu écrivain. Elle l'épouse en 1972 et porte depuis son nom. « Il cherchait la justice en toute chose », dira-t-elle de cet homme mort en 2015, dont les Mémoires, J'étais français-musulman, Itinéraire d'un soldat de l'ALN, paraîtront l'année d'après chez Barzakh.

Son histoire algérienne s'interrompt pourtant brutalement. En 1974, après avoir refusé à deux reprises de renseigner les services algériens sur son amie Zohra Sellami, mariée à l'ancien président Ben Bella, alors détenu, elle est contrainte de quitter le pays. Un billet d'avion pour Paris l'attend à l'aéroport. Dès lors interdite de séjour, elle ne pourra retourner en Algérie que quarante-quatre ans plus tard.

Algérienne, enfin

Elle revient en novembre 2018, à la veille de la parution française de ses Mémoires, Alger, capitale de la révolution, qu'elle a elle-même traduits en français et que Barzakh publie en Algérie. Son livre restitue de l'intérieur, mais sans complaisance, une décennie au cours de laquelle Alger s'est imposée comme l'un des centres de la politique révolutionnaire internationale. Il raconte aussi les contradictions de l'Algérie indépendante, les déceptions et les coups d'éclat.

Une poignée de mois après, alors qu'elle est de retour chez elle, le Hirak éclate. Interrogée sur son sentiment par Contretemps, la « revue de critique communiste », elle dira voir dans ce soulèvement « l'ouverture des cœurs et des esprits pour demander le départ du “pouvoir”, l'exigence du peuple pour la restitution de la démocratie, le pays pour tous ses citoyens… » « C'est en effet une deuxième révolution ! », conclura-t-elle.

Décembre 2025 prend des allures de consécration8. Invitée d'honneur de la 12e édition du Festival international du film d'Alger, elle enchaîne, en une semaine, rencontre et colloque, puis, le 10 décembre, jour de ses 97 ans, deux hommages et une standing ovation au Théâtre national algérien. On lui annonce ce soir-là que la nationalité algérienne lui sera accordée, décision formalisée par décret présidentiel le 23 juillet 20269.

Elaine Mokhtefi s'éteint le vendredi 11 septembre à New York, la ville où elle était née, quelques semaines avant un ultime voyage à Alger, où une réception était prévue pour célébrer sa nationalité. La réalisatrice serbe Mila Turajlić, autrice de Ciné-guérillas, Scènes des archives Labudović (2022), lui consacre un documentaire aujourd'hui en montage. L'occasion de maintenir vivante la flamme qui animait cette militante infatigable et de célébrer une longue histoire d'engagement auprès de celles et ceux qui luttaient pour leur émancipation.


1Alger, capitale de la révolution, De Fanon aux Black Panthers, La fabrique, 2019.

2L'année suivante, la CGT revient sur son refus et associe le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj au défilé du 14 juillet 1953, où plusieurs milliers de militants algériens se rassemblent. La police tire sur le cortège place de la Nation : six d'entre eux sont tués, ainsi qu'un syndicaliste français.

3Considéré comme le père du nationalisme nord-africain, Ahmed Messali (1898-1974) fonde successivement trois mouvements déterminants dans la lutte pour l'indépendance. Avec le Mouvement national algérien, il s'engagera dans une lutte fratricide avec le Front de libération nationale.

4« Dans les années 1960, l'Algérie était très généreuse avec les mouvements de libération », entretien avec Elaine Mokhtefi, Libération, 16 juillet 2019.

5Alliance formée durant la crise de l'été 1962 entre Ahmed Ben Bella et l'état-major de l'Armée de libération nationale des frontières, dirigé par Houari Boumediène. Son noyau d'officiers, réuni à Oujda, au Maroc, à partir de 1960 — le « clan d'Oujda » —, occupera ensuite les positions clés de l'appareil d'État et portera Boumediène au pouvoir après le coup d'État du 19 juin 1965. Voir notamment, Ferhat Abbas, L'Indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, 1984.

6Jeffrey James Byrne, Mecca of Revolution : Algeria, Decolonization, and the Third World Order, Oxford University Press, 2016.

7Voir le film documentaire Festival panafricain d'Alger 1969 réalisé par William Klein.

8« Rencontre littéraire avec Elaine Mokhtefi aujourd'hui à Alger », Le Soir d'Algérie, 6 décembre 2025 ; « Hommages, émotion et nationalité : la folle semaine d'Elaine Mokhtefi à Alger », El Watan, 16 décembre 2025.

9Voir notamment « Elaine Klein obtient la nationalité algérienne à 98 ans : la couronne de toute une vie d'engagement », El Moudjahid, 29 juillet 2026 ; « Algérie : une Américaine de 98 ans obtient la nationalité algérienne par décret présidentiel », RFI, 2 août 2026.

Un historien du génocide face à Israël

L'image montre un groupe animé de jeunes hommes dans une rue animée, probablement lors d'un événement ou d'une manifestation. Au premier plan, un homme portant un gilet

Porteur de la double nationalité étatsunienne et israélienne, professeur à l'université Brown de Providence (Rhode Island), éminent historien de la Shoah et des génocides du XXe siècle, Omer Bartov a servi sous le drapeau israélien et connu le feu pendant la guerre d'octobre 1973. De retour d'un voyage dans son pays natal en juin 2024, il s'avoue effrayé par l'évolution et les actions d'Israël et l'aveuglement politique et moral de ses concitoyens, et dénonce l'interminable offensive israélienne à Gaza comme coupable de « crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques ».

Le 19 juin 2024, je devais donner une conférence à l'université Ben-Gourion du Néguev à Beersheba, en Israël. Mon intervention s'inscrivait dans le cadre d'un événement sur les manifestations d'étudiants contre Israël dans le monde. J'avais choisi comme sujet la guerre à Gaza et, plus généralement, la question de savoir si ces manifestations étaient des expressions sincères d'indignation ou si elles étaient motivées par l'antisémitisme, comme le prétendaient certains. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.

Lorsque je suis arrivé à l'entrée de l'amphithéâtre, un groupe d'étudiants m'y attendait. J'ai vite compris qu'ils n'étaient pas là pour assister à ma conférence, mais pour protester contre elle. Apparemment, ils avaient été convoqués par un message de WhatsApp diffusé la veille qui signalait ma présence et appelait à réagir : « Nous ne pouvons pas laisser faire ! Combien de temps encore allons-nous nous accepter de trahir notre propre cause ?!?!?!?!! »

Ce message alléguait entre autres que j'avais signé une pétition décrivant Israël comme un « régime d'apartheid » (en réalité, le texte en question parlait d'un régime d'apartheid en Cisjordanie). On m'y « accusait » également d'avoir écrit pour le New York Times, en novembre 2023, un article1 dans lequel j'affirmais que, bien que les déclarations d'une série de dirigeants israéliens trahissent de leur part une intention génocidaire, il était encore temps d'empêcher Israël de perpétrer un génocide. Sur ce point, j'avoue ma culpabilité. L'organisateur de l'événement de Beersheba, l'éminent géographe Oren Yiftachel, avait reçu des critiques similaires. On lui reprochait notamment d'avoir été directeur d'une organisation taxée d'« antisionisme » : B'Tselem, une ONG de défense des droits humains respectée dans le monde entier.

Alors que les participants à la table ronde et une poignée d'enseignants, pour la plupart assez âgés, de l'université pénétraient dans la salle, les agents de sécurité s'efforçaient de bloquer l'entrée aux protestataires, tout en ne les empêchant pas de maintenir la porte de l'amphithéâtre ouverte, de hurler des slogans à travers un mégaphone et de frapper de toutes leurs forces sur les murs.

Après plus d'une heure d'agitation, nous avons convenu que la meilleure solution serait peut-être de demander aux étudiants qui nous contestaient de participer au débat, à condition qu'ils cessent de perturber les interventions. Un bon nombre d'entre eux ont fini par nous rejoindre et, pendant les deux heures qui ont suivi, nous avons débattu. Il s'est avéré que la plupart de ces jeunes hommes et jeunes femmes venaient de rentrer de leur période de réserve dans l'armée, pendant laquelle ils avaient été déployés dans la bande de Gaza.

Notre échange de vues n'avait rien d'amical ou « positif », mais il était révélateur. Militants d'organisations d'extrême droite, ces étudiants n'étaient pas nécessairement représentatifs du corps étudiant israélien dans son ensemble. Mais à bien des égards, ce qu'ils disaient reflétait un sentiment très répandu dans le pays.

Je ne m'étais pas rendu en Israël depuis juin 2023 et, lors de cette dernière visite, j'ai découvert un pays bien différent de celui que j'avais connu. Bien qu'enseignant depuis longtemps à l'étranger, c'est en Israël que je suis né et que j'ai grandi. C'est là que mes parents ont vécu et sont enterrés ; c'est là que mon fils a fondé sa propre famille et que vivent la plupart de mes meilleurs amis, que je fréquente de longue date. Connaissant le pays de l'intérieur et ayant suivi les événements encore plus attentivement que d'habitude depuis le 7 octobre, je n'ai pas été entièrement surpris par ce que j'ai découvert à l'occasion de ce séjour, mais j'ai été tout de même profondément troublé.

Faire partie d'une armée d'occupation

Pour affronter ces questions, je ne peux que m'appuyer sur mon parcours personnel et professionnel. J'ai servi dans les forces de défense israéliennes pendant quatre ans, notamment lors de la guerre du Kippour de 1973 et à l'occasion d'affectations en Cisjordanie, dans le nord du Sinaï et à Gaza, où j'ai terminé mon service en tant que commandant d'une compagnie d'infanterie. Pendant mon séjour à Gaza, j'ai été le témoin direct de la pauvreté et du désespoir des réfugiés palestiniens, qui tentaient de survivre dans un environnement urbain délabré et surpeuplé. Je me souviens très bien de mes patrouilles sous un soleil implacable dans les rues silencieuses de la ville égyptienne d'El-Arich — alors occupée par Israël —, appréhendant derrière les fenêtres fermées le poids des regards perçants d'une population hantée par la peur et le ressentiment. C'est là que, pour la première fois, j'ai compris ce que signifiait faire partie d'une armée d'occupation.

Lorsqu'ils atteignent l'âge de 18 ans, les Israéliens juifs doivent obligatoirement servir sous les drapeaux — même si certains en sont exemptés — mais après cette période de service militaire, ils peuvent encore être mobilisés pour des périodes d'entraînement, des tâches opérationnelles ou en cas d'urgence, comme lorsque le pays est en guerre. Lorsque j'ai été appelé en 1976, j'étais étudiant à l'université de Tel-Aviv. Au cours de ce premier déploiement en tant qu'officier de réserve, j'ai été gravement blessé pendant un entraînement, de même qu'une vingtaine de soldats sous mes ordres. L'armée a dissimulé les circonstances de cet accident, dû à la négligence du commandant du camp d'entraînement. Je n'ai pu reprendre mes études qu'après avoir passé la majeure partie de mon premier semestre universitaire à l'hôpital de Beersheba.

La réponse de Ytzhak Rabin

Ce type d'expérience a renforcé mon intérêt pour une question qui me préoccupe depuis longtemps : qu'est-ce qui motive les soldats à se battre ? Dans les décennies postérieures à la Seconde guerre mondiale, nombre de sociologues étatsuniens ont soutenu que les soldats combattaient avant tout pour défendre les camarades de leur unité, plutôt que pour un objectif idéologique plus éminent. Cela ne correspondait pas vraiment à ce que j'avais vécu en tant que militaire : nous étions tous convaincus que nous étions là pour défendre une cause plus importante, qui transcendait la solidarité de notre petit groupe de combattants. À la fin de mon premier cycle universitaire, j'ai également commencé à me poser la question de savoir si, au nom de cette cause, les soldats pouvaient être amenés à agir d'une manière qu'ils auraient jugée répréhensible dans d'autres circonstances.

Choisissant un cas extrême, je consacrai ma thèse de doctorat à Oxford — ultérieurement publiée sous forme de livre2 — à l'endoctrinement nazi de l'armée allemande et aux crimes perpétrés par la troupe sur le front de l'Est au cours de la Seconde guerre mondiale. Le résultat de mes recherches allait à l'encontre de la conception que les citoyens de la République fédérale allemande, dans les années 1980, se faisaient de leur passé. L'opinion prévalente était que l'armée avait mené une guerre moralement « décente », tandis que la Gestapo et les SS perpétraient un génocide à l'insu de la troupe et de ses officiers. Il a fallu de nombreuses années aux Allemands pour réaliser à quel point leurs pères et grands-pères avaient été complices de la Shoah et de nombreux autres massacres en Europe de l'Est et en Union soviétique.

Lorsque la première intifada palestinienne a éclaté à la fin de 1987, j'enseignais à l'université de Tel-Aviv. Quand j'ai appris que Yitzhak Rabin, alors ministre de la défense, avait ordonné aux militaires israéliens de « briser les os » des jeunes Palestiniens qui lançaient des pierres contre leurs unités surarmées, j'ai été consterné. J'ai donc écrit à Rabin pour l'avertir qu'à la lumière de mes recherches sur l'endoctrinement des forces armées de l'Allemagne nazie, je craignais fort que, sous sa direction, l'armée israélienne ne s'engage sur une pente tout aussi glissante.

Comme je le montre dans mes travaux, avant même d'être enrôlés, les jeunes Allemands avaient intériorisé des éléments clés de l'idéologie nazie, en particulier l'idée que des masses de sous-hommes slaves dirigés par des Juifs bolcheviks sournois menaçaient de destruction l'Allemagne et le reste du monde civilisé. En conséquence, le Reich allemand avait le droit et le devoir de délimiter un « espace vital » en Europe de l'Est et de décimer ou de réduire en esclavage la population de ces régions. Cette vision du monde fut ensuite inculquée aux recrues, de sorte qu'au moment où les troupes allemandes ont envahi l'Union soviétique, c'est ce prisme idéologique qui définissait la perception qu'elles se faisaient de leurs ennemis. La résistance farouche de l'Armée rouge ne fit que confirmer la nécessité de détruire les combattants et les civils soviétiques, et plus particulièrement les juifs, considérés comme les principaux instigateurs du bolchévisme. Et plus ils accumulaient les destructions, plus les militaires allemands craignaient la vengeance à laquelle ils pouvaient s'attendre si leurs ennemis l'emportaient. Le résultat fut le massacre de près de 30 millions de soldats et de citoyens soviétiques.

Le précédent de l'armée allemande

À ma grande surprise, quelques jours après avoir envoyé ma lettre, j'ai reçu de Rabin une réponse d'une ligne me reprochant d'avoir osé comparer l'armée israélienne à l'armée allemande. Je lui répondis dans une lettre encore plus détaillée en expliquant le thème de mes recherches et en exprimant mon inquiétude de voir l'armée israélienne transformée en instrument d'oppression contre une population civile désarmée et sous occupation militaire. Rabin me répondit une nouvelle fois en réitérant ses propos : « Comment osez-vous comparer Tsahal à la Wehrmacht ? » Rétrospectivement, je pense toutefois que cet échange éclaire quelque chose de son parcours intellectuel ultérieur. En effet, comme nous le savons du fait de son engagement en faveur du processus de paix d'Oslo, aussi imparfait soit-il, Rabin avait fini par reconnaître qu'à long terme, Israël ne pouvait pas supporter le coût militaire, politique et moral de l'occupation.

J'enseigne aux États-Unis depuis 1989. J'ai beaucoup écrit sur la guerre, le génocide, le nazisme, l'antisémitisme et la Shoah, cherchant à comprendre les liens entre le carnage industriel des soldats pendant la Première guerre mondiale et l'extermination des populations civiles par le régime hitlérien. Entre autres projets, j'ai passé de nombreuses années à étudier la transformation de la ville natale de ma mère, Boutchatch — jadis Buczcacz en Pologne, aujourd'hui en territoire ukrainien. Cette petite agglomération était passée d'un état de coexistence interethnique à une situation où, sous l'occupation nazie, la population chrétienne s'était retournée contre ses voisins juifs. Lorsque les Allemands ont pénétré à Boutchatch, c'était avec l'intention expresse d'assassiner ses habitants juifs, mais la rapidité et l'efficacité du massacre ont été grandement facilitées par la collaboration de la population locale, motivée par des ressentiments et des haines préexistants qu'on peut sans doute attribuer à l'essor des idéologies ethno-nationalistes au cours des décennies précédentes et à l'idée courante selon laquelle les juifs étaient incapables de s'intégrer aux nouveaux États-nations créés au lendemain de la Première guerre mondiale.

Dans les mois qui ont suivi le 7 octobre, j'ai constaté avec douleur à quel point tout ce que j'avais appris au cours de ma vie et de ma carrière était plus pertinent que jamais. Comme pour beaucoup de gens, ce qui s'est passé au cours de ces derniers mois a constitué pour moi une pénible épreuve émotionnelle et intellectuelle. Et comme beaucoup d'autres, j'ai vu des membres de ma propre famille et de celle de mes amis directement affectés par la violence. Où que l'on porte le regard, ce ne sont pas les larmes qui manquent.

L'attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023 a été un choc terrible pour la société israélienne, qui n'a pas encore commencé à s'en remettre. C'était la première fois qu'Israël perdait le contrôle d'une partie de son territoire pendant une période prolongée, et l'armée n'a pu empêcher ni le massacre de plus de 1 200 personnes — dont beaucoup exterminées de la manière la plus cruelle qu'on puisse imaginer — ni la prise de plus de 200 otages, dont de nombreux enfants. Aujourd'hui, des dizaines de milliers de citoyens israéliens sont déplacés de leur foyer tout au long de la bande de Gaza et de la frontière libanaise ; l'impression d'être abandonné par l'État et le sentiment d'insécurité permanente sont intenses.

La colère et la peur

Dans une grande partie de l'opinion publique israélienne, y compris chez les opposants au gouvernement, deux sentiments prédominent.

Le premier est un mélange de colère et de peur, un désir de rétablir la sécurité à tout prix et une méfiance totale à l'égard des solutions politiques, des négociations et de l'idée de réconciliation. Clausewitz observait que la guerre était le prolongement de la politique par d'autres moyens, et mettait ses lecteurs en garde sur le fait que, sans objectif politique défini, un conflit armé pouvait conduire à une destruction sans limite. Or, le sentiment dominant aujourd'hui en Israël menace justement de faire de la guerre une fin en soi. Dans cette optique, la politique devient un obstacle à la réalisation des objectifs militaires plutôt qu'un moyen de limiter la destruction. Finalement, une telle vision ne peut aboutir qu'à l'autodestruction.

Le deuxième sentiment dominant — qui est plutôt en fait une absence de sentiment — est le revers du premier, à savoir l'incapacité totale de la société israélienne à éprouver la moindre empathie pour la population de Gaza. Apparemment, la majorité des Israéliens ne veulent même pas savoir ce qui se passe à Gaza, une volonté d'ignorance qui se reflète dans la couverture télévisée des événements. Ces derniers mois, les journaux télévisés israéliens commencent généralement par des reportages sur les funérailles des soldats tombés à Gaza, invariablement décrits comme des héros. Suivent des estimations du nombre de combattants du Hamas ayant été « liquidés ». Les références aux morts de civils palestiniens sont rares et généralement présentées comme une expression de la propagande ennemie ou comme le prétexte d'une pression internationale fort malvenue. Face à tant de morts, ce silence assourdissant apparaît comme une forme de vengeance.

Certes, l'opinion publique israélienne s'est depuis longtemps accoutumée à l'occupation brutale pratiquée par l'État juif pendant 57 des 76 années de son existence. Mais l'ampleur des crimes perpétrés actuellement à Gaza par l'armée israélienne est sans précédent, tout comme l'indifférence totale de la plupart des citoyens d'Israël à l'égard des actes commis en leur nom. En 1982, des centaines de milliers d'Israéliens avaient protesté contre le massacre de la population palestinienne par les milices chrétiennes maronites et avec l'aide de l'armée israélienne dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, à Beyrouth, en septembre 1982. Aujourd'hui, une telle réaction serait inconcevable. Le regard glacial qu'on vous lance dès que vous évoquez les souffrances des civils palestiniens et la mort de milliers de femmes, d'enfants, et de personnes âgées a quelque chose de profondément troublant.

Notre traumatisme

Lors de mes rencontres avec mes amis en Israël cet été, j'ai souvent eu l'impression qu'ils craignaient que je ne perturbe leur chagrin et que, n'habitant pas sur place, je ne pouvais pas comprendre leur douleur, leur anxiété, leur désarroi et leur impuissance. Si j'osais suggérer que, précisément, le fait qu'eux-mêmes vivaient en Israël les avait anesthésiés face à la douleur des autres — une douleur qui, après tout, était infligée en leur nom — se heurtait à un mur de silence. Les gens se repliaient sur eux-mêmes ou changeaient brusquement de sujet. Mon impression était systématique : nous n'avons pas de place pour cela dans nos cœurs ni dans nos pensées, pas question de parler de ce que nos soldats, qui sont souvent nos enfants, nos petits-enfants, nos frères et nos sœurs, font en ce moment même à Gaza, et nous ne voulons pas qu'on nous le montre. Tout ce qui compte, c'est de nous concentrer sur nous-mêmes, sur notre propre traumatisme, notre propre peur et notre propre colère.

Dans une interview réalisée le 7 mars 2024, l'écrivain Zeev Smilansky a exprimé ce sentiment d'une manière qui m'a d'autant plus choquée qu'elle venait de quelqu'un que je connais depuis plus de cinquante ans. Smilansky, qui est aussi scientifique et agriculteur, est le fils du célèbre auteur S. Yizhar3, dont le roman Khirbet Khizeh, publié en 1949, est le tout premier texte de la littérature israélienne à s'être confronté à l'injustice de la Nakba, l'expulsion de 750 000 Palestiniens de leur terre et de leurs foyers en 1948, lors de la naissance de l'État d'Israël. Commentant une conversation avec son propre fils, Offer, qui vit à Bruxelles, Smilansky tenait les propos suivants :

Pour Offer, un enfant, c'est un enfant, qu'il soit gazaoui ou israélien. Je ne partage pas son sentiment. Ce sont nos enfants qui comptent le plus pour moi. J'entends bien que Gaza est en train de vivre une catastrophe humanitaire choquante, mais mon cœur y reste insensible et ne bat que pour nos enfants et nos otages. […] Il n'y a pas de place dans mon cœur pour les enfants de Gaza, même si je sais que c'est terriblement choquant, et même si je sais que la guerre n'est pas la solution. Lorsque j'écoute les propos de Maoz Inon, qui a perdu ses deux parents [assassinés par le Hamas le 7 octobre] [...] et qui nous parle de manière si belle et si convaincante de l'exigence de penser à l'avenir, d'alimenter l'espoir et d'aspirer à la paix, parce que les guerres ne mèneront à rien, je ne peux que l'approuver. Je suis d'accord avec lui, mais je n'arrive pas à trouver dans mon cœur la force [de compatir] ; malgré toutes mes opinions progressistes et mon amour pour l'humanité, je n'y arrive pas. […] Il n'y a pas que le Hamas, tous les Gazaouis sont d'accord pour tuer des enfants juifs, pour estimer que c'est une noble cause. […] Nous avons pu nous réconcilier avec l'Allemagne, mais les Allemands se sont excusés et ont payé des réparations ; qu'est-ce qu'il en est ici ? Nous aussi, nous avons fait des choses terribles, mais rien de comparable à ce qui s'est passé le 7 octobre. Nous devrons bien nous réconcilier un jour, mais nous avons besoin de prendre de la distance.

Ce sentiment est très fréquent chez les amis et connaissances aux opinions libérales et progressistes avec lesquels j'ai pu parler en Israël. Certes, leur perspective est fort différente des discours que tiennent les politiciens de droite et les médias depuis le 7 octobre. Mes amis reconnaissent souvent l'injustice de l'occupation et, comme Smilansky, ils professent eux aussi un « amour de l'humanité ». Mais dans les circonstances actuelles, ce ne sont pas ces idées qui prévalent. Dans le conflit entre la justice et la survie, ils estiment que c'est la survie qui doit l'emporter. Et que bien que les deux causes — celle des Israéliens et celle des Palestiniens — soient justes, c'est cependant la nôtre qui doit triompher, quel qu'en soit le prix. À ceux qui doutent d'un choix aussi brutal, on oppose le risque d'une nouvelle Shoah, même si la situation actuelle n'a rien à voir avec ce dilemme.

Or, ce sentiment n'est pas apparu soudainement le 7 octobre. Ses racines sont bien plus profondes.

« Si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis »

Le 30 avril 1956, Moshe Dayan, alors chef d'état-major de l'armée, prononça un bref discours qui allait rester dans les annales de l'histoire d'Israël. Il s'agissait d'un éloge funèbre en l'honneur de Ro'i Rothberg, un jeune responsable de la sécurité du kibboutz Nahal Oz, créé par l'armée en 1951 et transformé en collectivité civile deux ans plus tard. Nahal Oz se situait à quelques centaines de mètres de la frontière avec la bande de Gaza, face au quartier palestinien de Shuja'iyya.

Rothberg avait été tué la veille et son cadavre avait été traîné à travers la frontière et mutilé avant d'être rendu aux Israéliens grâce à l'intervention des Nations unies. Le discours prononcé par Dayan lors de ses funérailles est devenu une référence emblématique, fréquemment mentionnée jusqu'à ce jour tant par la droite que par la gauche :

Hier matin, Ro'i a été assassiné. Enivré par la sérénité de l'aube, il n'a pas vu ceux qui l'attendaient en embuscade à la lisière des labours. Mais ne jetons pas l'opprobre sur ses assassins. Pourquoi leur reprocher la haine brûlante qu'ils nous vouent ? Cela fait huit ans qu'ils vivent dans les camps de réfugiés de Gaza, alors que, sous leurs propres yeux, nous avons fait nôtres la terre et les villages dans lesquels eux et leurs ancêtres ont vécu.

Ce n'est pas aux Arabes de Gaza que nous devons demander de rendre compte du sang de Ro'i, mais à nous-mêmes. Comment avons-nous pu fermer les yeux et refuser d'affronter notre destin et la mission de notre génération, dans toute leur cruauté ? Avons-nous oublié que cette poignée de jeunes gens qui vivent à Nahal Oz porte sur ses épaules tout le poids des lourdes portes de Gaza et que, derrière ces portes, il y a des centaines de milliers d'yeux et de mains qui prient pour que survienne notre instant de faiblesse, celui où ils pourront enfin nous tailler en pièce ?

Nous sommes la génération de la colonisation ; sans nos casques d'acier et le canon de nos fusils, nous ne pourrons jamais planter un arbre ni bâtir une maison. Il n'y aura pas d'avenir pour nos enfants si nous ne leur construisons pas des abris ; sans fils barbelés ni mitrailleuses, nous ne pourrons pas paver les routes et creuser des puits. Des millions de Juifs exterminés parce qu'ils étaient privés de terre nous contemplent depuis les cendres de l'histoire israélienne et nous ordonnent de coloniser et de faire revivre une terre pour notre peuple. Mais au-delà de la ligne de de démarcation s'étend un océan de haine et de vengeance qui n'attend que le moment où l'apparence du calme sapera notre détermination, le jour où nous aurons eu le tort de prêter l'oreille à l'hypocrisie conspiratrice des diplomates qui nous appellent à déposer les armes.[…]

Ne soyons pas aveugles à l'immense aversion qui accompagne l'existence des centaines de milliers d'Arabes vivant autour de nous, dans l'attente du moment propice où ils pourront enfin verser notre sang. Ne détournons pas les yeux, notre main pourrait faiblir. C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis.

Le lendemain, Dayan enregistra ce même discours pour la radio israélienne. Sauf qu'il y manquait quelque chose : plus aucune référence aux réfugiés contemplant les Juifs cultiver les terres dont ils avaient été chassés, plus aucune mention du fait qu'on ne saurait leur reprocher la haine qu'ils éprouvent pour leurs expropriateurs. Dayan avait pourtant bien prononcé ces mots lors des funérailles de Rothberg, et il devait les coucher par écrit par la suite, mais il avait choisi de les omettre dans la version enregistrée. Lui aussi avait connu cette terre avant 1948. Il se souvenait des villes et des villages palestiniens détruits pour faire place aux colons juifs. Il comprenait parfaitement la colère des réfugiés massés derrière la frontière. Mais il était aussi fermement convaincu du bon droit et de la nécessité urgente de la colonisation juive et de la création d'un État. Dans le conflit entre la lutte contre l'injustice et l'appropriation de la terre, il avait choisi, sachant que cela condamnait son peuple à dépendre à jamais de la force de l'épée. Mais Dayan savait aussi ce que l'opinion publique israélienne était prête à accepter. Qui était vraiment coupable, qui était responsable de l'injustice et de la violence ? C'est son ambivalence à ce sujet et sa vision déterministe et tragique de l'histoire qui explique pourquoi les deux versions de son discours ont fini par plaire à des gens de sensibilités politiques très différentes.

La leçon de Samson

Des décennies plus tard, après de nombreuses autres guerres et rivières de sang, Dayan a intitulé son dernier livre L'épée dévorera-t-elle toujours ? Publié en 1981, il décrit le rôle que lui-même a joué dans la conclusion d'un accord de paix avec l'Égypte deux ans plus tôt. Il avait enfin compris la vérité de la deuxième partie du verset biblique dont il avait tiré le titre de son ouvrage : « Ne sais-tu pas qu'il y aura de l'amertume à la fin ? ».

Mais dans son discours de 1956, avec ses références aux lourdes portes de Gaza et aux Palestiniens aux aguets dans l'attente d'un moment de faiblesse, c'est au récit biblique de la mort de Samson que Dayan faisait allusion — une référence qui ne pouvait échapper à ses auditeurs. On se souvient que Samson l'Israélite, dont la force surhumaine résidait dans sa longue chevelure, avait l'habitude de se rendre à Gaza pour y fréquenter des prostituées. Les Philistins, qui le considéraient comme leur ennemi mortel, voulaient lui tendre une embuscade en verrouillant les portes de la ville. Mais Samson se libéra du piège en soulevant ces lourdes portes sur ses épaules. Ce n'est que lorsque sa maîtresse Dalila le trahit en lui coupant les cheveux que les Philistins purent le capturer et l'emprisonner, aggravant son impuissance en lui crevant les yeux (comme, dit-on, l'auraient fait les Gazaouis qui avaient mutilé le corps de Rothberg). Mais dans un dernier acte de bravoure, alors que ses ravisseurs se moquaient de lui, Samson invoqua l'aide de Yahvé, poussa les piliers du temple où il était offert en spectacle et les fit s'écrouler sur la foule en liesse qui assistait à son humiliation en criant : « Que je meure avec les Philistins ! ».

Ces fameuses portes de Gaza sont profondément ancrées dans l'imaginaire sioniste israélien : elles sont l'emblème de l'abîme qui nous sépare des « barbares ». Toujours à propos de Ro'i Rothberg, Dayan affirmait que « son désir de paix l'a rendu sourd, il n'a pas entendu la voix des assassins qui se tenaient en embuscade. Les portes de Gaza ont pesé trop lourd sur ses épaules et ont précipité sa chute. »

Le 8 octobre 2023, le président Isaac Herzog s'adressait au peuple israélien en citant la dernière ligne du discours de Dayan : « C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis. » La veille, 67 ans après la mort de Ro'i Rothberg, des militants du Hamas avaient assassiné quinze habitants du kibboutz Nahal Oz et pris huit otages. Depuis l'invasion israélienne de Gaza, en guise de représailles, le quartier palestinien de Shuja'iyya, qui fait face au kibboutz et où habitaient 100 000 personnes, a été vidé de sa population et transformé en un gigantesque tas de ruines.

L'une des rares tentatives littéraires d'exposer la terrible logique des guerres d'Israël est un extraordinaire poème d'Anadad Eldan publié en 1971, Quand Samson déchirait ses vêtements. Eldan y dépeint le héros hébreu antique se frayant un chemin à travers Gaza et ne laissant derrière lui que ruines et désolation. J'ai découvert ce poème grâce à un excellent article publié en janvier 2024 en hébreu d'Arie Dubnov, « Les portes de Gaza »4. Samson, le héros, Samson le prophète, Samson le vainqueur des éternels ennemis de la nation, s'y voit transfiguré en ange de la mort, une mort qu'il finit par s'auto-infliger dans un grandiose suicide dont l'écho résonne à travers les générations.

Lors de ma visite
à Gaza, j'ai rencontré
Samson qui marchait en déchirant ses vêtements
des fleuves coulaient sur les balafres de son visage
et les maisons s'écartaient à son passage
sa douleur déracinait les arbres et restait prisonnière des racines
où s'accrochaient des mèches de ses cheveux.
Son crâne luisait comme un rocher
et ses pas hésitants déclenchaient mes larmes.
Samson avançait traînant le fardeau d'un soleil fatigué
des vitres et des chaînes brisées sombraient dans la mer de Gaza.
J'ai entendu la terre gémir sous ses pas,
le crissement de ses sandales sur le sol éventré.

Né en Pologne en 1924 sous le nom d'Avraham Bleiberg, Eldan avait migré en Palestine pendant son enfance et participé à la guerre de 1948. En 1960, il s'était installé dans le kibboutz de Be'eri, à environ 4 km de la bande de Gaza. Le 7 octobre 2023, à l'âge de 99 ans, lui et sa femme survécurent au massacre d'une centaine d'habitants du kibboutz. Les hommes de Hamas avaient pénétré dans leur domicile mais, inexplicablement, les avaient épargnés.

Au lendemain du 7 octobre, suite à la survie miraculeuse de cet obscur poète, chroniqueur de longue date du chagrin et de la douleur engendrés par l'oppression et l'injustice, les médias israéliens diffusèrent amplement une autre de ses œuvres. C'était comme si Eldan avait prédit la catastrophe qui s'était abattue sur son foyer. En 2016, il avait publié un recueil de poèmes intitulé La sixième heure, première de l'aube. C'est justement à six heures du matin que le Hamas avait lancé son attaque. Un de ses poèmes, un texte déchirant intitulé Sur les murs de Be'eri, pleurait la mort de sa fille des suites d'une maladie (en hébreu, le nom du kibboutz signifie « mon puits »).

Deux lectures différentes d'un poème

Dans le sillage du 7 octobre, le poème semble évoquer à la fois la destruction et une certaine vision du sionisme trouvant son origine dans la catastrophe et le désespoir de la diaspora. Il parle de la fatalité d'une nation transportée sur une terre maudite où ce sont les parents qui enterrent leurs enfants, tout en conservant l'espoir d'une aube nouvelle et plus radieuse :

Sur les murs de Be'eri j'ai écrit son histoire
ses origines et ses profondeurs transies par le froid
le récit de cette geste douloureuse et le naufrage des lumières qui l'éclairaient
dans la brume et l'obscurité de la nuit et le hurlement d'où naquit
une prière, car ses enfants sont à terre et la porte de la grâce céleste
est close ils respirent la désolation et le chagrin
qui consolera les parents inconsolables ? une malédiction
nous souffle qu'il n'y aura plus ni pluie ni rosée, essayez de pleurer si vous le pouvez
il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse

Tout comme de l'éloge funèbre de Dayan pour Ro'i Rothberg, on peut faire de Sur les murs de Be'eri des lectures fort différentes. Faut-il y voir une lamentation sur la destruction de la beauté innocente d'un kibboutz au milieu du désert, ou bien un cri de douleur face à l'interminable et sanglante vendetta qui sévit entre les deux peuples de cette terre ? Le poète ne nous révèle pas le fond de sa pensée, comme c'est souvent le cas en poésie. Il s'agit après tout d'un chant de deuil composé il y a bien des années en souvenir de sa fille bien-aimée. Mais si l'on tient compte de la longue trajectoire d'Eldan, de son travail silencieux et de l'ardente pertinence de son œuvre, on peut estimer vraisemblable que ce poème fût un appel à la réconciliation et à la coexistence, plutôt qu'à de nouveaux cycles de vengeance et d'effusion de sang.

Il se trouve que j'ai un lien personnel avec le kibboutz de Be'eri. Ma belle-fille y a grandi, et l'un des principaux objectifs de mon voyage en Israël en juin était de rendre visite aux jumeaux qu'elle a mis au monde en janvier 2024 — mes petits-enfants. Mais le kibboutz a été abandonné depuis le 7 octobre. Mon fils, ma belle-fille et leurs enfants ont emménagé dans un appartement vacant situé à proximité, avec une autre famille de survivants, des parents proches, dont le père est toujours retenu en otage. Un mélange à peine concevable de vie nouvelle et de chagrin inconsolable au sein d'un même foyer.

La mentalité d'une génération

Outre ma famille, je voulais aussi rencontrer des amis en Israël. J'espérais comprendre ce qui s'y était passé depuis le début de la guerre. La conférence avortée de l'université de Beersheba n'était pas ma priorité, mais une fois arrivé sur place lors de cette journée de mi-juin, j'ai vite compris que cette situation explosive pouvait aussi m'être utile pour mieux comprendre la mentalité de toute une génération d'étudiants et de soldats.

Lorsque j'ai commencé à débattre avec ces étudiants, il m'est apparu clairement qu'ils avaient un grand désir d'être entendus, et que personne, pas même leurs enseignants ni les administrateurs de l'université, n'était intéressé à les écouter. Ma présence, et le fait qu'ils se soient fait une vague idée de mes critiques à l'encontre de la guerre de Gaza, avaient déclenché chez eux le besoin de m'expliquer leur engagement de soldats et de citoyens, mais aussi peut-être aussi de se l'expliquer à eux-mêmes.

Une jeune femme, de retour d'une longue période de service armé à Gaza, est montée sur le podium et a parlé avec force des amis qu'elle avait perdus et de la nature diabolique du Hamas. Ses camarades et elles se sacrifiaient pour assurer la sécurité future d'Israël, expliqua-t-elle avant d'éclater en larmes au beau milieu de son discours et de se retirer, brisée par l'émotion. Un jeune homme entreprit de réfuter avec calme et éloquence mon raisonnement selon lequel la critique des politiques israéliennes n'était pas nécessairement motivée par l'antisémitisme. Après quoi, il s'est lancé dans une brève récapitulation de l'histoire du sionisme en tant que réponse inévitable à l'antisémitisme : une issue politique qu'aucun gentil n'avait le droit de remettre en cause. Malgré leur hostilité envers mes propres vues et l'impact émotionnel de leur récente expérience à Gaza, leurs opinions n'avaient en fait rien d'exceptionnel. Elles reflétaient ce que pensaient énormément de gens en Israël.

La destruction comme réponse légitime

Sachant que j'avais parlé du risque d'un génocide à Gaza, ces jeunes gens étaient particulièrement désireux de me montrer qu'ils étaient humains, qu'ils n'étaient pas des assassins. Et oui, pour eux, non seulement leur armée était l'armée la plus morale du monde, mais ils étaient également convaincus que les dommages causés à Gaza en matière de victimes civiles et d'infrastructure étaient totalement justifiés. Tout était de la faute du Hamas, qui utilisait les civils comme boucliers humains.

Ils m'ont montré des photos prises avec leurs téléphones et censées prouver qu'ils s'étaient comportés de manière admirable avec les enfants palestiniens. Ils ont nié l'existence d'une famine à Gaza. Selon eux, la destruction systématique des écoles, des universités, des hôpitaux, des bâtiments publics, des immeubles résidentiels et des infrastructures était nécessaire et parfaitement justifiable. Toute critique des actions d'Israël par d'autres pays ou par l'ONU était tout simplement antisémite.

Contrairement à la majorité des Israéliens, ces jeunes avaient vu de leurs propres yeux la destruction de Gaza. Ils avaient intériorisé l'idée qu'il s'agissait là d'une réponse légitime au 7 octobre. Mais au-delà de cette perspective devenue majoritaire en Israël, j'avais aussi l'impression que leurs propos étaient l'expression d'un mode de pensée que j'avais observé il y a déjà longtemps en étudiant le comportement, la vision du monde et l'image que se faisaient d'eux-mêmes les soldats de l'armée allemande pendant la Seconde guerre mondiale. Une fois qu'ils ont intériorisé une certaine conception de l'adversaire — les bolcheviks comme des Untermenschen, des sous-hommes, le Hamas comme des animaux humains — et de la population ennemie en général comme une entité infra-humaine qui ne mérite pas d'avoir des droits, les combattants qui observent ou commettent des atrocités ont tendance à en attribuer la responsabilité non pas à leurs propres actions ou à celles de leurs troupes, mais justement à l'ennemi.

Des milliers d'enfants ont été tués ? C'est la faute de l'ennemi, tout comme l'est a fortiori la mort de nos propres enfants. Si les combattants du Hamas commettent un massacre dans un kibboutz, c'est qu'ils sont des nazis. Si nous larguons des bombes de 900 kilos sur des abris de réfugiés et que nous tuons des centaines de civils, c'est la faute du Hamas, qui a choisi de se cacher à proximité. Après ce qu'ils nous ont fait, nous n'avons pas d'autre choix que de les éliminer. Et après ce que nous leur avons fait, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'ils seraient capables de nous faire si nous ne les détruisons pas. Nous n'avons tout simplement pas le choix.

« L'incarnation d'une haine satanique »

À la mi-juillet 1941, quelques semaines après le début de l'offensive allemande contre l'Union soviétique — décrite par Hitler comme une « guerre d'anéantissement » —, un sous-officier de la Wehrmacht écrivait ce qui suit depuis le front de l'Est :

Le peuple allemand a une grande dette de reconnaissance envers notre Führer, car si nos ennemis, ces bêtes sauvages, étaient parvenus jusqu'en Allemagne, ils se seraient livrés à un carnage dont le monde n'a jamais vu d'équivalent. […] Ce que nous avons vu ici [...] est à peine croyable. […] Et la lecture de Der Stürmer [hebdomadaire nazi], les photos qui y sont publiées, ne donnent qu'une faible idée de ce que nous pouvons voir ici et des crimes qui y sont commis par les juifs.

Un tract de propagande de l'armée publié en juin 1941 offre un portrait tout aussi dantesque des commissaires politiques de l'Armée rouge, aisément confondu avec la réalité par la plupart des soldats allemands :

Quiconque a déjà contemplé le visage d'un commissaire rouge sait à quoi ressemblent les bolcheviks. Nul besoin ici de formules théoriques. Décrire ces hommes, pour la plupart juifs, comme des animaux serait insulter les animaux. Ils sont l'incarnation d'une haine satanique et délirante contre la noble humanité dans son entièreté […]. Si nous n'avions pas su endiguer cette éruption juste à temps, ils auraient mis fin à toute vie digne de ce nom.

Deux jours après l'attaque du Hamas, le ministre de la défense Yoav Gallant déclarait que « nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence ». Un peu plus tard, il ajoutait qu'Israël devait « détruire Gaza, un quartier après l'autre ». Pour l'ancien premier ministre Naftali Bennett, il n'y avait pas de doute : « Nous combattons des nazis ». Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou citait la Bible : « Rappelle-toi ce que t'as fait Amalek », en référence aux passages qui exhortent les Israélites à exterminer tous les habitants d'Amalek, « hommes et femmes, enfants et nourrissons ». Lors d'une interview à la radio, il déclarait ainsi à propos du Hamas : « Je ne dirais pas que ce sont des animaux humains, car ce serait insultant pour les animaux ». Sur X (ancien twitter), Nissima Vaturi, le vice-président de la Knesset écrivait que l'objectif d'Israël devrait être « d'effacer la bande de Gaza de la surface de la Terre ». Et lors d'une intervention à la télévision israélienne, il expliquait qu'« il n'y a pas de civils innocents [...] nous devons aller à Gaza et tuer, tuer, tuer. Nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent ». Quant au ministre des finances, Bezalel Smotrich, il insistait que « le travail devait être achevé » : « Destruction totale. Effacez le souvenir d'Amalek de dessous les cieux. » De son côté, Avi Dichter, ministre de l'agriculture et ancien chef du Shin Bet, parlait de «  déclencher une Nakba à Gaza ». Dans un discours destiné à motiver les troupes israéliennes se préparant à envahir Gaza, un vétéran de 95 ans les exhortait à « effacer leur mémoire, leurs familles, leurs mères et leurs enfants » ; il a été honoré publiquement par le président israélien Isaac Herzog, qui l'a félicité du «  merveilleux exemple qu'il avait donné à plusieurs générations de soldats ». On ne s'étonnera donc pas de l'avalanche de messages postés depuis le front sur les réseaux sociaux par des soldats israéliens appelant à « tuer les Arabes », « brûler vives leurs mères » et « raser Gaza ». Aucune mesure disciplinaire n'a été prise contre ces derniers par les commandants de leurs unités.

Telle est la logique de la violence sans fin, une logique qui permet de détruire des populations entières et de se sentir totalement justifié de le faire. C'est aussi une logique de victimisation — nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent, comme ils l'ont déjà fait auparavant —, et rien ne sert mieux la violence que le sentiment indigné d'être une victime. Regardez ce qu'ils nous ont fait en 1918, disaient les soldats allemands en 1942, en référence au mythe propagandiste du « coup de poignard dans le dos », qui attribuait à la trahison des juifs et des communistes la catastrophique défaite de l'Allemagne lors de la Première guerre mondiale. Regardez ce qui nous est arrivé pendant la Shoah, lorsque nous avons cru que le monde viendrait à notre secours, disent les soldats israéliens en 2024, légitimant ainsi une destruction aveugle fondée sur une fausse analogie entre le Hamas et les nazis.

Trahis par tous

Les jeunes gens avec qui j'ai débattu ce jour-là étaient pleins de colère, non pas tant contre moi — ils se sont un peu calmés lorsque j'ai mentionné mon propre service militaire — mais parce que je crois qu'ils se sentaient trahis par tout leur entourage. Trahis par les médias, qu'ils jugeaient trop critiques, par les chefs de l'armée, qu'ils jugeaient trop indulgents envers les Palestiniens, par les responsables politiques qui n'avaient pas su empêcher le fiasco du 7 octobre, par l'incapacité des troupes israéliennes à remporter une « victoire totale », par les intellectuels et les gauchistes qui les critiquaient injustement, par Washington, qui tardait à leur livrer une quantité suffisante de munitions, et par tous ces politiciens européens hypocrites et ces étudiants antisémites qui protestaient contre leurs actions à Gaza. Ils avaient l'air désorientés, rongés par la peur et le manque d'assurance, et certains d'entre eux souffraient probablement de troubles de stress post-traumatique (TSPT).

Je leur ai raconté comment en Allemagne, en 1930, les nazis avaient pris démocratiquement le contrôle du syndicat des étudiants. Les jeunes Allemands de l'époque se sentaient eux aussi trahis par la défaite de 1918, leur horizon semblait bouché par la crise économique, et ils déploraient amèrement les pertes territoriales et le déshonneur imposés par l'humiliant traité de Versailles. Ils voulaient restaurer la grandeur de l'Allemagne, et seul Hitler semblait capable d'exaucer leurs vœux. Une fois les ennemis intérieurs de la nation éliminés et son économie rétablie, les autres pays ont de nouveau commencé à craindre les Allemands, qui sont alors entrés en guerre, ont conquis l'Europe et assassiné des millions de personnes. Le tout s'est conclu par la destruction totale de l'Allemagne. J'ai ouvertement posé la question de savoir si la poignée d'étudiants allemands qui avaient survécu à ces quinze années fatidiques regrettaient leur décision de soutenir le nazisme en 1930. Mais je ne crois pas que mes auditeurs de l'université de Beersheba aient vraiment compris le sens de mes propos.

Ces étudiants étaient tout à la fois effrayants et effrayés, et leur peur les rendait d'autant plus agressifs. Apparemment, leur attitude menaçante, ainsi qu'un certain degré de consensus idéologique, suscitait la crainte et l'obséquiosité de la hiérarchie universitaire, qui se montrait très réticente à les sanctionner de quelque manière que ce soit. Simultanément, les médias et les politiciens faisaient fréquemment l'éloge de ces anges de la destruction : il était facile de les glorifier comme des héros avant de les enterrer et de tourner le dos à leurs familles endeuillées. Les soldats tombés au combat sont morts pour une bonne cause, assurait-on à leurs proches. Mais quelle était au juste cette cause, au-delà de la simple survie, obtenue à travers toujours plus de violence ? Personne ne prenait le temps de l'expliquer.

Ils me faisaient de la peine, ces jeunes qui ne réalisaient pas à quel point ils étaient manipulés. Mais après cette rencontre, j'étais aussi envahi par un sentiment oppressant d'anxiété face à l'avenir.

À mon retour aux États-Unis à la fin du mois de juin, j'ai réfléchi à tout ce que j'avais vécu au cours de ces deux semaines agitées et troublantes. J'ai pris conscience du lien profond qui m'unissait au pays que j'avais quitté. Ce n'était pas seulement la relation avec ma famille et mes amis qui m'interpellait, mais aussi la teneur particulière de la culture et de la société israéliennes, caractérisée par une totale absence de distance ou de déférence. Certes, cela peut avoir quelque chose de réconfortant et de révélateur : en Israël on peut en quelques instants se retrouver plongé dans une conversation intense, voire intime, avec des inconnus dans la rue, dans un restaurant, dans un café.

Mais cette caractéristique de la vie israélienne peut aussi être une source infinie de frustration, tellement elle néglige le minimum de respect pour les convenances sociales. On en arrive presque à un culte de la sincérité, à une obligation de dire ce que l'on pense, quels que soient l'identité de votre interlocuteur ou le risque de l'offenser. Cette attente commune crée à la fois un sentiment de solidarité et une conscience des limites à ne pas franchir. Si tu es avec nous, nous sommes tous de la même famille. Mais si tu te retournes contre nous, ou que tu n'es pas dans le même camp idéologique, tu es aussitôt exclu. Dès lors, ne t'étonne pas de l'hostilité à laquelle tu te heurtes.

C'est peut-être aussi pour cela que, pour la première fois, je nourrissais certaines appréhensions sur cette visite en Israël, et que je n'étais pas trop mécontent de partir. Le pays avait changé. C'était subtil, mais perceptible, et ces changements étaient susceptibles de créer un fossé entre moi, observateur venu de l'extérieur, et mes interlocuteurs restés sur place, forts de leur lien organique avec Israël.

Mais j'avais une autre raison d'appréhender mon séjour : ma propre vision de ce qui se passait à Gaza avait elle aussi changé. Le 10 novembre 2023, j'écrivais dans le New York Times :

En tant qu'historien du génocide, j'estime que nous n'avons aucune preuve qu'un génocide est en train de se dérouler actuellement à Gaza, bien qu'il soit très probable qu'y soient commis des crimes de guerre, et même des crimes contre l'humanité. [...] L'histoire nous a enseigné qu'il est crucial d'alerter l'opinion sur le risque d'un génocide avant qu'il ne se produise, plutôt que de le condamner tardivement une fois qu'il a eu lieu. Il est encore temps de sonner l'alarme.

Au sens de la convention des Nations unies

Ce n'est plus ce que je crois. Lors de mon séjour en Israël, j'avais fini par me convaincre que, depuis au moins l'offensive contre Rafah le 6 mai 2024, il n'était plus possible de nier qu'Israël s'était rendu coupable de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques. Cette attaque contre le dernier refuge de la population gazaouie — dont la plupart des membres avaient déjà été déplacés à plusieurs reprises par l'armée israélienne, qui les parquait de nouveau dans une soi-disant zone de sécurité — témoignait non seulement d'un mépris total pour les normes humanitaires, mais trahissait aussi l'objectif ultime d'Israël depuis le tout début du conflit : rendre l'entièreté de la bande de Gaza inhabitable et réduire sa population à tel état d'impuissance qu'elle se verrait vouée à l'extinction ou chercherait par tous les moyens à fuir ce territoire ravagé. Autrement dit, la rhétorique des dirigeants israéliens depuis le 7 octobre s'incarnait désormais dans la réalité ; comme l'explicite la convention des Nations unies sur le génocide de 1948, Israël agissait « dans l'intention de détruire, en tout ou en partie », la population palestinienne de Gaza « en tant que collectivité, en la massacrant, en lui infligeant de graves dommages ou en lui imposant des conditions d'existence visant à entraîner sa destruction ».

De ces questions, je n'ai pu discuter qu'avec une infime poignée de militants, d'universitaires, d'experts en droit international et, bien entendu, de citoyens palestiniens d'Israël. Au-delà de ce cercle restreint, l'idée que les actions israéliennes à Gaza sont illégales est totalement inaudible. Même la grande majorité des personnes qui manifestent contre le gouvernement, ceux qui appellent à un cessez-le-feu et à la libération des otages, ne voudront pas en entendre parler.

Depuis mon retour, j'essaie de réinscrire mon expérience dans un contexte plus large. La réalité sur le terrain est si tragique et l'avenir semble si sombre que je me suis laissé aller à élaborer une histoire contre-factuelle et à me livrer à des spéculations sur la possibilité d'un avenir différent et porteur d'espoir. Que se serait-il passé si Israël, au moment de sa création, avait respecté son engagement d'adopter une constitution basée sur sa Déclaration d'indépendance. Cette dernière affirmait en effet que le nouvel État

sera fondée sur la liberté, la justice et la paix, conformément à la vision des prophètes d'Israël ; il assurera l'égalité complète des droits politiques et sociaux à tous ses habitants, sans distinction de religion, de race ou de sexe ; il garantira la liberté de religion, de conscience, de langue, d'éducation et de culture ; il protègera les Lieux saints de toutes les religions ; et il sera fidèle aux principes de la Charte des Nations unies.

Quel aurait été l'effet d'une telle constitution sur la nature de l'État ? Aurait-elle pu freiner la transformation du sionisme, passé d'un idéal visant à émanciper les Juifs de la misère de l'exil et de la discrimination et à les mettre sur un pied d'égalité avec les autres nations du monde à une idéologie ethnonationaliste vouée à l'oppression d'un autre peuple, à l'expansionnisme et à l'apartheid ? Pendant les quelques années où le processus de paix d'Oslo a pu donner des raisons d'espérer, on a commencé à parler de faire d'Israël un « État de tous ses citoyens », qu'ils soient juifs ou palestiniens. L'assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 a mis fin à ce rêve. Israël pourra-t-il un jour se défaire de tout le bagage de violence, d'exclusion, de fureur militante et, de plus en plus, de racisme, qui caractérise cette vision du sionisme, aujourd'hui adoptée par un grand nombre de ses citoyens juifs ? Pourra-t-il un jour se réinventer sur le modèle que ses fondateurs avaient décrit avec tant d'éloquence — comme une nation fondée sur la liberté, la justice et la paix ?

Difficile de caresser des espoirs aussi chimériques aujourd'hui. Et pourtant, c'est peut-être justement maintenant, à l'heure où les Israéliens — et plus encore les Palestiniens — touchent le fond et sont prisonniers de la dynamique de destruction régionale dans laquelle leurs dirigeants les ont entraînés, qu'il vaut la peine de prier pour que d'autres voix s'élèvent enfin. Car, pour reprendre les mots du poète Eldan, « il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse ».


1Omer Bartov, «  What I Believe as a Historian of Genocide  », New York Times, 10 novembre 2023.

2Omer Bartov, The Eastern Front 1941-45 : German Troops and the Barbarisation of Warfare, St. Antony's/Macmillan, 1985.

3NDLR. Nom de plume de Yizhar Smilansky.

4Arie Dubnov, «  Les portes de Gaza  », Hazman Hazeh, janvier 2024.

Ceuta, un confetti d'Europe en Afrique

L'image montre un jeune homme debout contre un mur, habillé d'un haut sombre et d'un short à motifs. Il semble être en train de faire face à une situation tendue. Derrière lui, à travers une clôture en métal, on aperçoit des silhouettes de personnes en uniforme, apparemment des agents de la sécurité, qui semblent se préparer à intervenir. L'atmosphère est intense et suggère un contexte de conflit ou de protestation. Les ombres des agents renforcent le sentiment de pression ou de confrontation.

L'afflux de dizaines de milliers de migrants marocains fin juillet à Ceuta a remis au centre de l'actualité cette ville espagnole. Ce confetti résiduel des empires coloniaux encastré dans le territoire marocain reste un enjeu majeur des relations entre Madrid et Rabat. En mai 2021 déjà, il avait été au centre d'une grave crise que nous avons couvert à l'époque et que nous republions.

Ceuta qui vient de faire la une de l'actualité est, comme sa voisine Melilla, une ville totalement à part en Espagne, un vestige de l'empire colonial. Toutes deux se situent au milieu des villes du nord du Maroc dont le revenu par habitant est six fois inférieur à celui des villes espagnoles. Attractives au plan économique, elles ont vu se développer un commerce frontalier qui a oxygéné cette région, moins bien nantie que le reste du Maroc.

Revendiquées par le Maroc en 1961, elles continuent de faire partie du territoire espagnol, comme l'atteste la Constitution espagnole de 1978. Elles constituent le seul point d'entrée terrestre de l'Union européenne (UE) depuis l'Afrique.

Anciens postes avancés

Leur passé de territoires espagnols remonte au XVe siècle. L'Espagne et le Portugal tentent alors d'achever la reconquête de la péninsule ibérique, envahie par les musulmans à partir du VIIIe siècle. C'est en 1415 que les Portugais s'emparent de Ceuta. En 1492, les Rois catholiques d'Espagne, Ferdinand II d'Aragon et Isabelle de Castille mettent fin au royaume musulman d'Al-Andalus par la prise de Grenade. Ils veulent protéger les villes de la côte des incursions des pirates barbaresques, en installant des postes militaires sur la côte nord de l'Afrique. Ils parviennent à conquérir Melilla en 1497, et en 1580 c'est au tour de Ceuta de passer sous la domination espagnole.

Ceuta et Melilla deviennent ce qu'on appelle alors des « présides », ou possessions espagnoles sur la côte marocaine. Madrid y installera des bagnes. En 1906, sous l'égide des États-Unis, la conférence d'Algésiras réunit les puissances européennes pour décider du sort du Maroc, l'un des rares pays du continent africain à ne pas avoir été colonisé. Alors qu'il est question d'aider ce pays à se moderniser, une vraie tutelle se met en place avec l'instauration du protectorat franco-espagnol en 1912. Ceuta et Melilla servent alors de tête de pont à l'installation des Espagnols sur le continent africain. C'est par leurs ports qu'arrive du matériel, mais aussi des hommes et des femmes, paysans et ouvriers venus principalement d'Andalousie, et qui coexisteront dans un premier temps avec les militaires qui étaient déjà sur place. Ils seront suivis par des juifs venus de Tétouan et de Tanger, et par des musulmans venus de plusieurs villes du Maroc, tous ayant été attirés par les avantages qu'offrait le nouveau statut de ces deux villes espagnoles.

En 1956, au moment de l'indépendance, le Maroc se libère du protectorat français, mais les deux enclaves restent espagnoles en vertu de leur appartenance antérieure à l'Espagne. Rabat exprime sa volonté de récupérer tous les territoires de son espace géographique. Tarfaya est récupérée en 1958 et Ifni en 1969. En 1961 le Maroc revendiquera en vain Ceuta et Melilla devant l'Assemblée générale des Nations unies. Alors que pour Rabat, Ceuta et Melilla ne sont qu'une survivance anachronique du colonialisme en Afrique, Madrid continue de revendiquer l'hispanité de ces deux villes et en 2007, le roi Juan Carlos y effectue une visite, au cours de laquelle il réaffirme la ferme volonté de l'Espagne de conserver Ceuta et Melilla sous la souveraineté espagnole, y compris au prix d'une intervention militaire.

Un régime spécial au sein de l'UE

Avec l'adhésion de l'Espagne à la Communauté économique européenne (CEE) en 1986, ces « territoires de souveraineté espagnole » sont naturellement intégrés à l'ensemble de la communauté, même s'il est nécessaire d'ajuster le régime spécial des ports francs au règlement européen. De la sorte, Ceuta et Melilla n'ont pas été concernées par l'Union douanière et par la politique agricole commune (PAC), et ont été exemptées de l'application de la TVA. Elles bénéficient pourtant des fonds européens qui ont été essentiels à leur développement. L'adhésion de l'Espagne aux accords de Schengen en 1991 donnera un caractère encore plus particulier à ces deux villes. En effet, pour une relation harmonieuse entre elles et leurs voisines marocaines, une dérogation a été accordée aux ressortissants marocains de Nador ou de Tétouan de s'y rendre sans visa. Deux conséquences majeures de ces mesures spéciales : d'une part, un commerce de contrebande transfrontalier entre ces deux villes espagnoles et les villes du Maroc du nord ; d'autre part, à partir de la fin des années 1990, une immigration marocaine, rapidement suivie par celle des populations subsahariennes.

Une ville frontalière

Jusqu'au début des années 2000, Ceuta et aussi Melilla, intégrées à l'espace Schengen étaient perçues comme une porte d'entrée facile à l'Europe : pas de mer à traverser, seulement des grillages à escalader pour passer de l'Afrique à l'Europe. Mais face à l'ampleur des arrivées, le gouvernement espagnol a renforcé le dispositif de sécurité de manière drastique. À partir de 2001, l'Espagne a construit une barrière qui a coûté 30 millions d'euros, partiellement financée par l'UE. Tout au long des 8 km qui séparent Ceuta du Maroc, des clôtures parallèles ont été installées, couronnées de barbelés. Des postes de surveillance ou miradors permettent une vision quasi parfaite de jour comme de nuit. Un éclairage puissant et des caméras vidéo facilitant le repérage de migrants tentant d'escalader la barrière. Entre les clôtures des routes étroites permettent le passage des véhicules de la guardia civil espagnole. À ce dispositif s'ajoutent des câbles souterrains reliés à des capteurs électroniques pour détecter les bruits et les mouvements.

Malgré cela, en septembre 2005, plusieurs centaines de migrants tentent de franchir cette barrière, munis d'échelles de fortune. La garde civile espagnole n'hésite pas à tirer sur ceux qui s'accrochent à la clôture, faisant onze morts. Et en juillet 2018, plus de 600 migrants subsahariens pénètrent dans Ceuta à partir du Maroc, en lançant de la chaux vive à la face des agents de sécurité espagnole.

Face à ces tensions récurrentes entre autorités espagnoles et migrants pour l'accès à Ceuta, le Maroc se trouve en porte-à-faux. En effet, dans le cadre de l'externalisation des contrôles migratoires à des pays du sud de la Méditerranée, le Maroc perçoit une subvention par l'UE pour empêcher les migrants de sortir de son territoire et d'accéder à l'Europe. Mais il ne peut accepter la construction de ces barrières et clôtures censées couper l'Europe du Maroc, alors qu'il considère Ceuta comme une partie de son territoire occupé par l'Espagne.

Comme le montre un rapport de la Cimade de décembre 20151, le Maroc revendique ces deux villes, tout en tirant profit de la situation existante. Ce qui explique qu'il collabore volontiers avec l'Espagne dans la lutte contre l'immigration irrégulière vers l'Europe. Mais il revendique également ces deux villes, alors que le nord du Maroc est de plus en plus affecté par la pauvreté. Les quinze derniers mois durant lesquels les frontières ont été fermées ont contribué à appauvrir considérablement les ressortissants des villes de cette région qui vivaient des échanges économiques formels et surtout informels. La fermeture du poste-frontière a provoqué un net déclin du commerce entre Fnideq (Castillejos en espagnol) et Ceuta. De longues années durant, des femmes y passaient quotidiennement, chargées de marchandises espagnoles hors taxes. Ces pratiques d'une contrebande tolérée généraient une activité commerçante qui oxygénait le nord du Maroc.

Aussi, quels que soient les dispositifs de sécurité mis en place, le fossé économique qui se creuse entre l'Espagne et le Maroc incitera de plus en plus les Marocains à s'installer à Ceuta, avec l'idée de rejoindre la péninsule ibérique. En outre, l'externalisation des contrôles migratoires en Méditerranée donne au Maroc les moyens d'instrumentaliser le phénomène migratoire. Aujourd'hui, Rabat reproche à l'Espagne l'accueil et l'hospitalisation de Brahim Ghali, le chef du Front Polisario. Mais par-delà cet accueil, Rabat fait pression sur l'Espagne pour emboîter le pas aux États-Unis qui, en décembre 2020 reconnaissaient que le Sahara occidental était marocain.

Or, l'Espagne est l'ancienne puissance coloniale au Sahara occidental. Elle a quitté ce territoire en 1975 sans y avoir organisé de référendum d'autodétermination. Il y a une culpabilité espagnole à avoir bâclé cette décolonisation, ayant ainsi ouvert la voie à l'installation du Maroc sur un « territoire non autonome » selon la terminologie onusienne. Cette décolonisation inachevée explique l'existence, en Espagne, d'une opinion publique très sensible au règlement du conflit saharien qui ne peut se faire, selon elle, que dans le cadre du droit international et par le biais d'une consultation référendaire des populations concernées. Premier partenaire économique du Maroc, l'Espagne ne peut ni ignorer son opinion ni passer outre un processus de règlement qu'elle a voulu et qu'elle a signé. Aussi, par-delà l'aspect humanitaire mis en avant pour expliquer les soins médicaux prodigués au chef du Front Polisario, l'Espagne, pays démocratique, est également liée par le respect du droit international.


Ceuta, un confetti d'Europe en Afrique

L'image montre un jeune homme debout contre un mur, habillé d'un haut sombre et d'un short à motifs. Il semble être en train de faire face à une situation tendue. Derrière lui, à travers une clôture en métal, on aperçoit des silhouettes de personnes en uniforme, apparemment des agents de la sécurité, qui semblent se préparer à intervenir. L'atmosphère est intense et suggère un contexte de conflit ou de protestation. Les ombres des agents renforcent le sentiment de pression ou de confrontation.

L'afflux de 8 000 migrants à Ceuta le 17 mai dernier a fait la une de l'actualité. Cette ville espagnole, confetti résiduel des empires coloniaux encastrée dans le territoire marocain reste un enjeu majeur des relations entre Madrid et Rabat.

Ceuta qui vient de faire la une de l'actualité est, comme sa voisine Melilla, une ville totalement à part en Espagne, un vestige de l'empire colonial. Toutes deux se situent au milieu des villes du nord du Maroc dont le revenu par habitant est six fois inférieur à celui des villes espagnoles. Attractives au plan économique, elles ont vu se développer un commerce frontalier qui a oxygéné cette région, moins bien nantie que le reste du Maroc.

Revendiquées par le Maroc en 1961, elles continuent de faire partie du territoire espagnol, comme l'atteste la Constitution espagnole de 1978. Elles constituent le seul point d'entrée terrestre de l'Union européenne (UE) depuis l'Afrique.

Anciens postes avancés

Leur passé de territoires espagnols remonte au XVe siècle. L'Espagne et le Portugal tentent alors d'achever la reconquête de la péninsule ibérique, envahie par les musulmans à partir du VIIIe siècle. C'est en 1415 que les Portugais s'emparent de Ceuta. En 1492, les Rois catholiques d'Espagne, Ferdinand II d'Aragon et Isabelle de Castille mettent fin au royaume musulman d'Al-Andalus par la prise de Grenade. Ils veulent protéger les villes de la côte des incursions des pirates barbaresques, en installant des postes militaires sur la côte nord de l'Afrique. Ils parviennent à conquérir Melilla en 1497, et en 1580 c'est au tour de Ceuta de passer sous la domination espagnole.

Ceuta et Melilla deviennent ce qu'on appelle alors des « présides », ou possessions espagnoles sur la côte marocaine. Madrid y installera des bagnes. En 1906, sous l'égide des États-Unis, la conférence d'Algésiras réunit les puissances européennes pour décider du sort du Maroc, l'un des rares pays du continent africain à ne pas avoir été colonisé. Alors qu'il est question d'aider ce pays à se moderniser, une vraie tutelle se met en place avec l'instauration du protectorat franco-espagnol en 1912. Ceuta et Melilla servent alors de tête de pont à l'installation des Espagnols sur le continent africain. C'est par leurs ports qu'arrive du matériel, mais aussi des hommes et des femmes, paysans et ouvriers venus principalement d'Andalousie, et qui coexisteront dans un premier temps avec les militaires qui étaient déjà sur place. Ils seront suivis par des juifs venus de Tétouan et de Tanger, et par des musulmans venus de plusieurs villes du Maroc, tous ayant été attirés par les avantages qu'offrait le nouveau statut de ces deux villes espagnoles.

En 1956, au moment de l'indépendance, le Maroc se libère du protectorat français, mais les deux enclaves restent espagnoles en vertu de leur appartenance antérieure à l'Espagne. Rabat exprime sa volonté de récupérer tous les territoires de son espace géographique. Tarfaya est récupérée en 1958 et Ifni en 1969. En 1961 le Maroc revendiquera en vain Ceuta et Melilla devant l'Assemblée générale des Nations unies. Alors que pour Rabat, Ceuta et Melilla ne sont qu'une survivance anachronique du colonialisme en Afrique, Madrid continue de revendiquer l'hispanité de ces deux villes et en 2007, le roi Juan Carlos y effectue une visite, au cours de laquelle il réaffirme la ferme volonté de l'Espagne de conserver Ceuta et Melilla sous la souveraineté espagnole, y compris au prix d'une intervention militaire.

Un régime spécial au sein de l'UE

Avec l'adhésion de l'Espagne à la Communauté économique européenne (CEE) en 1986, ces « territoires de souveraineté espagnole » sont naturellement intégrés à l'ensemble de la communauté, même s'il est nécessaire d'ajuster le régime spécial des ports francs au règlement européen. De la sorte, Ceuta et Melilla n'ont pas été concernées par l'Union douanière et par la politique agricole commune (PAC), et ont été exemptées de l'application de la TVA. Elles bénéficient pourtant des fonds européens qui ont été essentiels à leur développement. L'adhésion de l'Espagne aux accords de Schengen en 1991 donnera un caractère encore plus particulier à ces deux villes. En effet, pour une relation harmonieuse entre elles et leurs voisines marocaines, une dérogation a été accordée aux ressortissants marocains de Nador ou de Tétouan de s'y rendre sans visa. Deux conséquences majeures de ces mesures spéciales : d'une part, un commerce de contrebande transfrontalier entre ces deux villes espagnoles et les villes du Maroc du nord ; d'autre part, à partir de la fin des années 1990, une immigration marocaine, rapidement suivie par celle des populations subsahariennes.

Une ville frontalière

Jusqu'au début des années 2000, Ceuta et aussi Melilla, intégrées à l'espace Schengen étaient perçues comme une porte d'entrée facile à l'Europe : pas de mer à traverser, seulement des grillages à escalader pour passer de l'Afrique à l'Europe. Mais face à l'ampleur des arrivées, le gouvernement espagnol a renforcé le dispositif de sécurité de manière drastique. À partir de 2001, l'Espagne a construit une barrière qui a coûté 30 millions d'euros, partiellement financée par l'UE. Tout au long des 8 km qui séparent Ceuta du Maroc, des clôtures parallèles ont été installées, couronnées de barbelés. Des postes de surveillance ou miradors permettent une vision quasi parfaite de jour comme de nuit. Un éclairage puissant et des caméras vidéo facilitant le repérage de migrants tentant d'escalader la barrière. Entre les clôtures des routes étroites permettent le passage des véhicules de la guardia civil espagnole. À ce dispositif s'ajoutent des câbles souterrains reliés à des capteurs électroniques pour détecter les bruits et les mouvements.

Malgré cela, en septembre 2005, plusieurs centaines de migrants tentent de franchir cette barrière, munis d'échelles de fortune. La garde civile espagnole n'hésite pas à tirer sur ceux qui s'accrochent à la clôture, faisant onze morts. Et en juillet 2018, plus de 600 migrants subsahariens pénètrent dans Ceuta à partir du Maroc, en lançant de la chaux vive à la face des agents de sécurité espagnole.

Face à ces tensions récurrentes entre autorités espagnoles et migrants pour l'accès à Ceuta, le Maroc se trouve en porte-à-faux. En effet, dans le cadre de l'externalisation des contrôles migratoires à des pays du sud de la Méditerranée, le Maroc perçoit une subvention par l'UE pour empêcher les migrants de sortir de son territoire et d'accéder à l'Europe. Mais il ne peut accepter la construction de ces barrières et clôtures censées couper l'Europe du Maroc, alors qu'il considère Ceuta comme une partie de son territoire occupé par l'Espagne.

Comme le montre un rapport de la Cimade de décembre 20151, le Maroc revendique ces deux villes, tout en tirant profit de la situation existante. Ce qui explique qu'il collabore volontiers avec l'Espagne dans la lutte contre l'immigration irrégulière vers l'Europe. Mais il revendique également ces deux villes, alors que le nord du Maroc est de plus en plus affecté par la pauvreté. Les quinze derniers mois durant lesquels les frontières ont été fermées ont contribué à appauvrir considérablement les ressortissants des villes de cette région qui vivaient des échanges économiques formels et surtout informels. La fermeture du poste-frontière a provoqué un net déclin du commerce entre Fnideq (Castillejos en espagnol) et Ceuta. De longues années durant, des femmes y passaient quotidiennement, chargées de marchandises espagnoles hors taxes. Ces pratiques d'une contrebande tolérée généraient une activité commerçante qui oxygénait le nord du Maroc.

Aussi, quels que soient les dispositifs de sécurité mis en place, le fossé économique qui se creuse entre l'Espagne et le Maroc incitera de plus en plus les Marocains à s'installer à Ceuta, avec l'idée de rejoindre la péninsule ibérique. En outre, l'externalisation des contrôles migratoires en Méditerranée donne au Maroc les moyens d'instrumentaliser le phénomène migratoire. Aujourd'hui, Rabat reproche à l'Espagne l'accueil et l'hospitalisation de Brahim Ghali, le chef du Front Polisario. Mais par-delà cet accueil, Rabat fait pression sur l'Espagne pour emboîter le pas aux États-Unis qui, en décembre 2020 reconnaissaient que le Sahara occidental était marocain.

Or, l'Espagne est l'ancienne puissance coloniale au Sahara occidental. Elle a quitté ce territoire en 1975 sans y avoir organisé de référendum d'autodétermination. Il y a une culpabilité espagnole à avoir bâclé cette décolonisation, ayant ainsi ouvert la voie à l'installation du Maroc sur un « territoire non autonome » selon la terminologie onusienne. Cette décolonisation inachevée explique l'existence, en Espagne, d'une opinion publique très sensible au règlement du conflit saharien qui ne peut se faire, selon elle, que dans le cadre du droit international et par le biais d'une consultation référendaire des populations concernées. Premier partenaire économique du Maroc, l'Espagne ne peut ni ignorer son opinion ni passer outre un processus de règlement qu'elle a voulu et qu'elle a signé. Aussi, par-delà l'aspect humanitaire mis en avant pour expliquer les soins médicaux prodigués au chef du Front Polisario, l'Espagne, pays démocratique, est également liée par le respect du droit international.


Un historien du génocide face à Israël

L'image montre un groupe animé de jeunes hommes dans une rue animée, probablement lors d'un événement ou d'une manifestation. Au premier plan, un homme portant un gilet

Porteur de la double nationalité étatsunienne et israélienne, professeur à l'université Brown de Providence (Rhode Island), éminent historien de la Shoah et des génocides du XXe siècle, Omer Bartov a servi sous le drapeau israélien et connu le feu pendant la guerre d'octobre 1973. De retour d'un voyage dans son pays natal en juin 2024, il s'avoue effrayé par l'évolution et les actions d'Israël et l'aveuglement politique et moral de ses concitoyens, et dénonce l'interminable offensive israélienne à Gaza comme coupable de « crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques ».

Le 19 juin 2024, je devais donner une conférence à l'université Ben-Gourion du Néguev à Beersheba, en Israël. Mon intervention s'inscrivait dans le cadre d'un événement sur les manifestations d'étudiants contre Israël dans le monde. J'avais choisi comme sujet la guerre à Gaza et, plus généralement, la question de savoir si ces manifestations étaient des expressions sincères d'indignation ou si elles étaient motivées par l'antisémitisme, comme le prétendaient certains. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.

Lorsque je suis arrivé à l'entrée de l'amphithéâtre, un groupe d'étudiants m'y attendait. J'ai vite compris qu'ils n'étaient pas là pour assister à ma conférence, mais pour protester contre elle. Apparemment, ils avaient été convoqués par un message de WhatsApp diffusé la veille qui signalait ma présence et appelait à réagir : « Nous ne pouvons pas laisser faire ! Combien de temps encore allons-nous nous accepter de trahir notre propre cause ?!?!?!?!! »

Ce message alléguait entre autres que j'avais signé une pétition décrivant Israël comme un « régime d'apartheid » (en réalité, le texte en question parlait d'un régime d'apartheid en Cisjordanie). On m'y « accusait » également d'avoir écrit pour le New York Times, en novembre 2023, un article1 dans lequel j'affirmais que, bien que les déclarations d'une série de dirigeants israéliens trahissent de leur part une intention génocidaire, il était encore temps d'empêcher Israël de perpétrer un génocide. Sur ce point, j'avoue ma culpabilité. L'organisateur de l'événement de Beersheba, l'éminent géographe Oren Yiftachel, avait reçu des critiques similaires. On lui reprochait notamment d'avoir été directeur d'une organisation taxée d'« antisionisme » : B'Tselem, une ONG de défense des droits humains respectée dans le monde entier.

Alors que les participants à la table ronde et une poignée d'enseignants, pour la plupart assez âgés, de l'université pénétraient dans la salle, les agents de sécurité s'efforçaient de bloquer l'entrée aux protestataires, tout en ne les empêchant pas de maintenir la porte de l'amphithéâtre ouverte, de hurler des slogans à travers un mégaphone et de frapper de toutes leurs forces sur les murs.

Après plus d'une heure d'agitation, nous avons convenu que la meilleure solution serait peut-être de demander aux étudiants qui nous contestaient de participer au débat, à condition qu'ils cessent de perturber les interventions. Un bon nombre d'entre eux ont fini par nous rejoindre et, pendant les deux heures qui ont suivi, nous avons débattu. Il s'est avéré que la plupart de ces jeunes hommes et jeunes femmes venaient de rentrer de leur période de réserve dans l'armée, pendant laquelle ils avaient été déployés dans la bande de Gaza.

Notre échange de vues n'avait rien d'amical ou « positif », mais il était révélateur. Militants d'organisations d'extrême droite, ces étudiants n'étaient pas nécessairement représentatifs du corps étudiant israélien dans son ensemble. Mais à bien des égards, ce qu'ils disaient reflétait un sentiment très répandu dans le pays.

Je ne m'étais pas rendu en Israël depuis juin 2023 et, lors de cette dernière visite, j'ai découvert un pays bien différent de celui que j'avais connu. Bien qu'enseignant depuis longtemps à l'étranger, c'est en Israël que je suis né et que j'ai grandi. C'est là que mes parents ont vécu et sont enterrés ; c'est là que mon fils a fondé sa propre famille et que vivent la plupart de mes meilleurs amis, que je fréquente de longue date. Connaissant le pays de l'intérieur et ayant suivi les événements encore plus attentivement que d'habitude depuis le 7 octobre, je n'ai pas été entièrement surpris par ce que j'ai découvert à l'occasion de ce séjour, mais j'ai été tout de même profondément troublé.

Faire partie d'une armée d'occupation

Pour affronter ces questions, je ne peux que m'appuyer sur mon parcours personnel et professionnel. J'ai servi dans les forces de défense israéliennes pendant quatre ans, notamment lors de la guerre du Kippour de 1973 et à l'occasion d'affectations en Cisjordanie, dans le nord du Sinaï et à Gaza, où j'ai terminé mon service en tant que commandant d'une compagnie d'infanterie. Pendant mon séjour à Gaza, j'ai été le témoin direct de la pauvreté et du désespoir des réfugiés palestiniens, qui tentaient de survivre dans un environnement urbain délabré et surpeuplé. Je me souviens très bien de mes patrouilles sous un soleil implacable dans les rues silencieuses de la ville égyptienne d'El-Arich — alors occupée par Israël —, appréhendant derrière les fenêtres fermées le poids des regards perçants d'une population hantée par la peur et le ressentiment. C'est là que, pour la première fois, j'ai compris ce que signifiait faire partie d'une armée d'occupation.

Lorsqu'ils atteignent l'âge de 18 ans, les Israéliens juifs doivent obligatoirement servir sous les drapeaux — même si certains en sont exemptés — mais après cette période de service militaire, ils peuvent encore être mobilisés pour des périodes d'entraînement, des tâches opérationnelles ou en cas d'urgence, comme lorsque le pays est en guerre. Lorsque j'ai été appelé en 1976, j'étais étudiant à l'université de Tel-Aviv. Au cours de ce premier déploiement en tant qu'officier de réserve, j'ai été gravement blessé pendant un entraînement, de même qu'une vingtaine de soldats sous mes ordres. L'armée a dissimulé les circonstances de cet accident, dû à la négligence du commandant du camp d'entraînement. Je n'ai pu reprendre mes études qu'après avoir passé la majeure partie de mon premier semestre universitaire à l'hôpital de Beersheba.

La réponse de Ytzhak Rabin

Ce type d'expérience a renforcé mon intérêt pour une question qui me préoccupe depuis longtemps : qu'est-ce qui motive les soldats à se battre ? Dans les décennies postérieures à la Seconde guerre mondiale, nombre de sociologues étatsuniens ont soutenu que les soldats combattaient avant tout pour défendre les camarades de leur unité, plutôt que pour un objectif idéologique plus éminent. Cela ne correspondait pas vraiment à ce que j'avais vécu en tant que militaire : nous étions tous convaincus que nous étions là pour défendre une cause plus importante, qui transcendait la solidarité de notre petit groupe de combattants. À la fin de mon premier cycle universitaire, j'ai également commencé à me poser la question de savoir si, au nom de cette cause, les soldats pouvaient être amenés à agir d'une manière qu'ils auraient jugée répréhensible dans d'autres circonstances.

Choisissant un cas extrême, je consacrai ma thèse de doctorat à Oxford — ultérieurement publiée sous forme de livre2 — à l'endoctrinement nazi de l'armée allemande et aux crimes perpétrés par la troupe sur le front de l'Est au cours de la Seconde guerre mondiale. Le résultat de mes recherches allait à l'encontre de la conception que les citoyens de la République fédérale allemande, dans les années 1980, se faisaient de leur passé. L'opinion prévalente était que l'armée avait mené une guerre moralement « décente », tandis que la Gestapo et les SS perpétraient un génocide à l'insu de la troupe et de ses officiers. Il a fallu de nombreuses années aux Allemands pour réaliser à quel point leurs pères et grands-pères avaient été complices de la Shoah et de nombreux autres massacres en Europe de l'Est et en Union soviétique.

Lorsque la première intifada palestinienne a éclaté à la fin de 1987, j'enseignais à l'université de Tel-Aviv. Quand j'ai appris que Yitzhak Rabin, alors ministre de la défense, avait ordonné aux militaires israéliens de « briser les os » des jeunes Palestiniens qui lançaient des pierres contre leurs unités surarmées, j'ai été consterné. J'ai donc écrit à Rabin pour l'avertir qu'à la lumière de mes recherches sur l'endoctrinement des forces armées de l'Allemagne nazie, je craignais fort que, sous sa direction, l'armée israélienne ne s'engage sur une pente tout aussi glissante.

Comme je le montre dans mes travaux, avant même d'être enrôlés, les jeunes Allemands avaient intériorisé des éléments clés de l'idéologie nazie, en particulier l'idée que des masses de sous-hommes slaves dirigés par des Juifs bolcheviks sournois menaçaient de destruction l'Allemagne et le reste du monde civilisé. En conséquence, le Reich allemand avait le droit et le devoir de délimiter un « espace vital » en Europe de l'Est et de décimer ou de réduire en esclavage la population de ces régions. Cette vision du monde fut ensuite inculquée aux recrues, de sorte qu'au moment où les troupes allemandes ont envahi l'Union soviétique, c'est ce prisme idéologique qui définissait la perception qu'elles se faisaient de leurs ennemis. La résistance farouche de l'Armée rouge ne fit que confirmer la nécessité de détruire les combattants et les civils soviétiques, et plus particulièrement les juifs, considérés comme les principaux instigateurs du bolchévisme. Et plus ils accumulaient les destructions, plus les militaires allemands craignaient la vengeance à laquelle ils pouvaient s'attendre si leurs ennemis l'emportaient. Le résultat fut le massacre de près de 30 millions de soldats et de citoyens soviétiques.

Le précédent de l'armée allemande

À ma grande surprise, quelques jours après avoir envoyé ma lettre, j'ai reçu de Rabin une réponse d'une ligne me reprochant d'avoir osé comparer l'armée israélienne à l'armée allemande. Je lui répondis dans une lettre encore plus détaillée en expliquant le thème de mes recherches et en exprimant mon inquiétude de voir l'armée israélienne transformée en instrument d'oppression contre une population civile désarmée et sous occupation militaire. Rabin me répondit une nouvelle fois en réitérant ses propos : « Comment osez-vous comparer Tsahal à la Wehrmacht ? » Rétrospectivement, je pense toutefois que cet échange éclaire quelque chose de son parcours intellectuel ultérieur. En effet, comme nous le savons du fait de son engagement en faveur du processus de paix d'Oslo, aussi imparfait soit-il, Rabin avait fini par reconnaître qu'à long terme, Israël ne pouvait pas supporter le coût militaire, politique et moral de l'occupation.

J'enseigne aux États-Unis depuis 1989. J'ai beaucoup écrit sur la guerre, le génocide, le nazisme, l'antisémitisme et la Shoah, cherchant à comprendre les liens entre le carnage industriel des soldats pendant la Première guerre mondiale et l'extermination des populations civiles par le régime hitlérien. Entre autres projets, j'ai passé de nombreuses années à étudier la transformation de la ville natale de ma mère, Boutchatch — jadis Buczcacz en Pologne, aujourd'hui en territoire ukrainien. Cette petite agglomération était passée d'un état de coexistence interethnique à une situation où, sous l'occupation nazie, la population chrétienne s'était retournée contre ses voisins juifs. Lorsque les Allemands ont pénétré à Boutchatch, c'était avec l'intention expresse d'assassiner ses habitants juifs, mais la rapidité et l'efficacité du massacre ont été grandement facilitées par la collaboration de la population locale, motivée par des ressentiments et des haines préexistants qu'on peut sans doute attribuer à l'essor des idéologies ethno-nationalistes au cours des décennies précédentes et à l'idée courante selon laquelle les juifs étaient incapables de s'intégrer aux nouveaux États-nations créés au lendemain de la Première guerre mondiale.

Dans les mois qui ont suivi le 7 octobre, j'ai constaté avec douleur à quel point tout ce que j'avais appris au cours de ma vie et de ma carrière était plus pertinent que jamais. Comme pour beaucoup de gens, ce qui s'est passé au cours de ces derniers mois a constitué pour moi une pénible épreuve émotionnelle et intellectuelle. Et comme beaucoup d'autres, j'ai vu des membres de ma propre famille et de celle de mes amis directement affectés par la violence. Où que l'on porte le regard, ce ne sont pas les larmes qui manquent.

L'attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023 a été un choc terrible pour la société israélienne, qui n'a pas encore commencé à s'en remettre. C'était la première fois qu'Israël perdait le contrôle d'une partie de son territoire pendant une période prolongée, et l'armée n'a pu empêcher ni le massacre de plus de 1 200 personnes — dont beaucoup exterminées de la manière la plus cruelle qu'on puisse imaginer — ni la prise de plus de 200 otages, dont de nombreux enfants. Aujourd'hui, des dizaines de milliers de citoyens israéliens sont déplacés de leur foyer tout au long de la bande de Gaza et de la frontière libanaise ; l'impression d'être abandonné par l'État et le sentiment d'insécurité permanente sont intenses.

La colère et la peur

Dans une grande partie de l'opinion publique israélienne, y compris chez les opposants au gouvernement, deux sentiments prédominent.

Le premier est un mélange de colère et de peur, un désir de rétablir la sécurité à tout prix et une méfiance totale à l'égard des solutions politiques, des négociations et de l'idée de réconciliation. Clausewitz observait que la guerre était le prolongement de la politique par d'autres moyens, et mettait ses lecteurs en garde sur le fait que, sans objectif politique défini, un conflit armé pouvait conduire à une destruction sans limite. Or, le sentiment dominant aujourd'hui en Israël menace justement de faire de la guerre une fin en soi. Dans cette optique, la politique devient un obstacle à la réalisation des objectifs militaires plutôt qu'un moyen de limiter la destruction. Finalement, une telle vision ne peut aboutir qu'à l'autodestruction.

Le deuxième sentiment dominant — qui est plutôt en fait une absence de sentiment — est le revers du premier, à savoir l'incapacité totale de la société israélienne à éprouver la moindre empathie pour la population de Gaza. Apparemment, la majorité des Israéliens ne veulent même pas savoir ce qui se passe à Gaza, une volonté d'ignorance qui se reflète dans la couverture télévisée des événements. Ces derniers mois, les journaux télévisés israéliens commencent généralement par des reportages sur les funérailles des soldats tombés à Gaza, invariablement décrits comme des héros. Suivent des estimations du nombre de combattants du Hamas ayant été « liquidés ». Les références aux morts de civils palestiniens sont rares et généralement présentées comme une expression de la propagande ennemie ou comme le prétexte d'une pression internationale fort malvenue. Face à tant de morts, ce silence assourdissant apparaît comme une forme de vengeance.

Certes, l'opinion publique israélienne s'est depuis longtemps accoutumée à l'occupation brutale pratiquée par l'État juif pendant 57 des 76 années de son existence. Mais l'ampleur des crimes perpétrés actuellement à Gaza par l'armée israélienne est sans précédent, tout comme l'indifférence totale de la plupart des citoyens d'Israël à l'égard des actes commis en leur nom. En 1982, des centaines de milliers d'Israéliens avaient protesté contre le massacre de la population palestinienne par les milices chrétiennes maronites et avec l'aide de l'armée israélienne dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, à Beyrouth, en septembre 1982. Aujourd'hui, une telle réaction serait inconcevable. Le regard glacial qu'on vous lance dès que vous évoquez les souffrances des civils palestiniens et la mort de milliers de femmes, d'enfants, et de personnes âgées a quelque chose de profondément troublant.

Notre traumatisme

Lors de mes rencontres avec mes amis en Israël cet été, j'ai souvent eu l'impression qu'ils craignaient que je ne perturbe leur chagrin et que, n'habitant pas sur place, je ne pouvais pas comprendre leur douleur, leur anxiété, leur désarroi et leur impuissance. Si j'osais suggérer que, précisément, le fait qu'eux-mêmes vivaient en Israël les avait anesthésiés face à la douleur des autres — une douleur qui, après tout, était infligée en leur nom — se heurtait à un mur de silence. Les gens se repliaient sur eux-mêmes ou changeaient brusquement de sujet. Mon impression était systématique : nous n'avons pas de place pour cela dans nos cœurs ni dans nos pensées, pas question de parler de ce que nos soldats, qui sont souvent nos enfants, nos petits-enfants, nos frères et nos sœurs, font en ce moment même à Gaza, et nous ne voulons pas qu'on nous le montre. Tout ce qui compte, c'est de nous concentrer sur nous-mêmes, sur notre propre traumatisme, notre propre peur et notre propre colère.

Dans une interview réalisée le 7 mars 2024, l'écrivain Zeev Smilansky a exprimé ce sentiment d'une manière qui m'a d'autant plus choquée qu'elle venait de quelqu'un que je connais depuis plus de cinquante ans. Smilansky, qui est aussi scientifique et agriculteur, est le fils du célèbre auteur S. Yizhar3, dont le roman Khirbet Khizeh, publié en 1949, est le tout premier texte de la littérature israélienne à s'être confronté à l'injustice de la Nakba, l'expulsion de 750 000 Palestiniens de leur terre et de leurs foyers en 1948, lors de la naissance de l'État d'Israël. Commentant une conversation avec son propre fils, Offer, qui vit à Bruxelles, Smilansky tenait les propos suivants :

Pour Offer, un enfant, c'est un enfant, qu'il soit gazaoui ou israélien. Je ne partage pas son sentiment. Ce sont nos enfants qui comptent le plus pour moi. J'entends bien que Gaza est en train de vivre une catastrophe humanitaire choquante, mais mon cœur y reste insensible et ne bat que pour nos enfants et nos otages. […] Il n'y a pas de place dans mon cœur pour les enfants de Gaza, même si je sais que c'est terriblement choquant, et même si je sais que la guerre n'est pas la solution. Lorsque j'écoute les propos de Maoz Inon, qui a perdu ses deux parents [assassinés par le Hamas le 7 octobre] [...] et qui nous parle de manière si belle et si convaincante de l'exigence de penser à l'avenir, d'alimenter l'espoir et d'aspirer à la paix, parce que les guerres ne mèneront à rien, je ne peux que l'approuver. Je suis d'accord avec lui, mais je n'arrive pas à trouver dans mon cœur la force [de compatir] ; malgré toutes mes opinions progressistes et mon amour pour l'humanité, je n'y arrive pas. […] Il n'y a pas que le Hamas, tous les Gazaouis sont d'accord pour tuer des enfants juifs, pour estimer que c'est une noble cause. […] Nous avons pu nous réconcilier avec l'Allemagne, mais les Allemands se sont excusés et ont payé des réparations ; qu'est-ce qu'il en est ici ? Nous aussi, nous avons fait des choses terribles, mais rien de comparable à ce qui s'est passé le 7 octobre. Nous devrons bien nous réconcilier un jour, mais nous avons besoin de prendre de la distance.

Ce sentiment est très fréquent chez les amis et connaissances aux opinions libérales et progressistes avec lesquels j'ai pu parler en Israël. Certes, leur perspective est fort différente des discours que tiennent les politiciens de droite et les médias depuis le 7 octobre. Mes amis reconnaissent souvent l'injustice de l'occupation et, comme Smilansky, ils professent eux aussi un « amour de l'humanité ». Mais dans les circonstances actuelles, ce ne sont pas ces idées qui prévalent. Dans le conflit entre la justice et la survie, ils estiment que c'est la survie qui doit l'emporter. Et que bien que les deux causes — celle des Israéliens et celle des Palestiniens — soient justes, c'est cependant la nôtre qui doit triompher, quel qu'en soit le prix. À ceux qui doutent d'un choix aussi brutal, on oppose le risque d'une nouvelle Shoah, même si la situation actuelle n'a rien à voir avec ce dilemme.

Or, ce sentiment n'est pas apparu soudainement le 7 octobre. Ses racines sont bien plus profondes.

« Si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis »

Le 30 avril 1956, Moshe Dayan, alors chef d'état-major de l'armée, prononça un bref discours qui allait rester dans les annales de l'histoire d'Israël. Il s'agissait d'un éloge funèbre en l'honneur de Ro'i Rothberg, un jeune responsable de la sécurité du kibboutz Nahal Oz, créé par l'armée en 1951 et transformé en collectivité civile deux ans plus tard. Nahal Oz se situait à quelques centaines de mètres de la frontière avec la bande de Gaza, face au quartier palestinien de Shuja'iyya.

Rothberg avait été tué la veille et son cadavre avait été traîné à travers la frontière et mutilé avant d'être rendu aux Israéliens grâce à l'intervention des Nations unies. Le discours prononcé par Dayan lors de ses funérailles est devenu une référence emblématique, fréquemment mentionnée jusqu'à ce jour tant par la droite que par la gauche :

Hier matin, Ro'i a été assassiné. Enivré par la sérénité de l'aube, il n'a pas vu ceux qui l'attendaient en embuscade à la lisière des labours. Mais ne jetons pas l'opprobre sur ses assassins. Pourquoi leur reprocher la haine brûlante qu'ils nous vouent ? Cela fait huit ans qu'ils vivent dans les camps de réfugiés de Gaza, alors que, sous leurs propres yeux, nous avons fait nôtres la terre et les villages dans lesquels eux et leurs ancêtres ont vécu.

Ce n'est pas aux Arabes de Gaza que nous devons demander de rendre compte du sang de Ro'i, mais à nous-mêmes. Comment avons-nous pu fermer les yeux et refuser d'affronter notre destin et la mission de notre génération, dans toute leur cruauté ? Avons-nous oublié que cette poignée de jeunes gens qui vivent à Nahal Oz porte sur ses épaules tout le poids des lourdes portes de Gaza et que, derrière ces portes, il y a des centaines de milliers d'yeux et de mains qui prient pour que survienne notre instant de faiblesse, celui où ils pourront enfin nous tailler en pièce ?

Nous sommes la génération de la colonisation ; sans nos casques d'acier et le canon de nos fusils, nous ne pourrons jamais planter un arbre ni bâtir une maison. Il n'y aura pas d'avenir pour nos enfants si nous ne leur construisons pas des abris ; sans fils barbelés ni mitrailleuses, nous ne pourrons pas paver les routes et creuser des puits. Des millions de Juifs exterminés parce qu'ils étaient privés de terre nous contemplent depuis les cendres de l'histoire israélienne et nous ordonnent de coloniser et de faire revivre une terre pour notre peuple. Mais au-delà de la ligne de de démarcation s'étend un océan de haine et de vengeance qui n'attend que le moment où l'apparence du calme sapera notre détermination, le jour où nous aurons eu le tort de prêter l'oreille à l'hypocrisie conspiratrice des diplomates qui nous appellent à déposer les armes.[…]

Ne soyons pas aveugles à l'immense aversion qui accompagne l'existence des centaines de milliers d'Arabes vivant autour de nous, dans l'attente du moment propice où ils pourront enfin verser notre sang. Ne détournons pas les yeux, notre main pourrait faiblir. C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis.

Le lendemain, Dayan enregistra ce même discours pour la radio israélienne. Sauf qu'il y manquait quelque chose : plus aucune référence aux réfugiés contemplant les Juifs cultiver les terres dont ils avaient été chassés, plus aucune mention du fait qu'on ne saurait leur reprocher la haine qu'ils éprouvent pour leurs expropriateurs. Dayan avait pourtant bien prononcé ces mots lors des funérailles de Rothberg, et il devait les coucher par écrit par la suite, mais il avait choisi de les omettre dans la version enregistrée. Lui aussi avait connu cette terre avant 1948. Il se souvenait des villes et des villages palestiniens détruits pour faire place aux colons juifs. Il comprenait parfaitement la colère des réfugiés massés derrière la frontière. Mais il était aussi fermement convaincu du bon droit et de la nécessité urgente de la colonisation juive et de la création d'un État. Dans le conflit entre la lutte contre l'injustice et l'appropriation de la terre, il avait choisi, sachant que cela condamnait son peuple à dépendre à jamais de la force de l'épée. Mais Dayan savait aussi ce que l'opinion publique israélienne était prête à accepter. Qui était vraiment coupable, qui était responsable de l'injustice et de la violence ? C'est son ambivalence à ce sujet et sa vision déterministe et tragique de l'histoire qui explique pourquoi les deux versions de son discours ont fini par plaire à des gens de sensibilités politiques très différentes.

La leçon de Samson

Des décennies plus tard, après de nombreuses autres guerres et rivières de sang, Dayan a intitulé son dernier livre L'épée dévorera-t-elle toujours ? Publié en 1981, il décrit le rôle que lui-même a joué dans la conclusion d'un accord de paix avec l'Égypte deux ans plus tôt. Il avait enfin compris la vérité de la deuxième partie du verset biblique dont il avait tiré le titre de son ouvrage : « Ne sais-tu pas qu'il y aura de l'amertume à la fin ? ».

Mais dans son discours de 1956, avec ses références aux lourdes portes de Gaza et aux Palestiniens aux aguets dans l'attente d'un moment de faiblesse, c'est au récit biblique de la mort de Samson que Dayan faisait allusion — une référence qui ne pouvait échapper à ses auditeurs. On se souvient que Samson l'Israélite, dont la force surhumaine résidait dans sa longue chevelure, avait l'habitude de se rendre à Gaza pour y fréquenter des prostituées. Les Philistins, qui le considéraient comme leur ennemi mortel, voulaient lui tendre une embuscade en verrouillant les portes de la ville. Mais Samson se libéra du piège en soulevant ces lourdes portes sur ses épaules. Ce n'est que lorsque sa maîtresse Dalila le trahit en lui coupant les cheveux que les Philistins purent le capturer et l'emprisonner, aggravant son impuissance en lui crevant les yeux (comme, dit-on, l'auraient fait les Gazaouis qui avaient mutilé le corps de Rothberg). Mais dans un dernier acte de bravoure, alors que ses ravisseurs se moquaient de lui, Samson invoqua l'aide de Yahvé, poussa les piliers du temple où il était offert en spectacle et les fit s'écrouler sur la foule en liesse qui assistait à son humiliation en criant : « Que je meure avec les Philistins ! ».

Ces fameuses portes de Gaza sont profondément ancrées dans l'imaginaire sioniste israélien : elles sont l'emblème de l'abîme qui nous sépare des « barbares ». Toujours à propos de Ro'i Rothberg, Dayan affirmait que « son désir de paix l'a rendu sourd, il n'a pas entendu la voix des assassins qui se tenaient en embuscade. Les portes de Gaza ont pesé trop lourd sur ses épaules et ont précipité sa chute. »

Le 8 octobre 2023, le président Isaac Herzog s'adressait au peuple israélien en citant la dernière ligne du discours de Dayan : « C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis. » La veille, 67 ans après la mort de Ro'i Rothberg, des militants du Hamas avaient assassiné quinze habitants du kibboutz Nahal Oz et pris huit otages. Depuis l'invasion israélienne de Gaza, en guise de représailles, le quartier palestinien de Shuja'iyya, qui fait face au kibboutz et où habitaient 100 000 personnes, a été vidé de sa population et transformé en un gigantesque tas de ruines.

L'une des rares tentatives littéraires d'exposer la terrible logique des guerres d'Israël est un extraordinaire poème d'Anadad Eldan publié en 1971, Quand Samson déchirait ses vêtements. Eldan y dépeint le héros hébreu antique se frayant un chemin à travers Gaza et ne laissant derrière lui que ruines et désolation. J'ai découvert ce poème grâce à un excellent article publié en janvier 2024 en hébreu d'Arie Dubnov, « Les portes de Gaza »4. Samson, le héros, Samson le prophète, Samson le vainqueur des éternels ennemis de la nation, s'y voit transfiguré en ange de la mort, une mort qu'il finit par s'auto-infliger dans un grandiose suicide dont l'écho résonne à travers les générations.

Lors de ma visite
à Gaza, j'ai rencontré
Samson qui marchait en déchirant ses vêtements
des fleuves coulaient sur les balafres de son visage
et les maisons s'écartaient à son passage
sa douleur déracinait les arbres et restait prisonnière des racines
où s'accrochaient des mèches de ses cheveux.
Son crâne luisait comme un rocher
et ses pas hésitants déclenchaient mes larmes.
Samson avançait traînant le fardeau d'un soleil fatigué
des vitres et des chaînes brisées sombraient dans la mer de Gaza.
J'ai entendu la terre gémir sous ses pas,
le crissement de ses sandales sur le sol éventré.

Né en Pologne en 1924 sous le nom d'Avraham Bleiberg, Eldan avait migré en Palestine pendant son enfance et participé à la guerre de 1948. En 1960, il s'était installé dans le kibboutz de Be'eri, à environ 4 km de la bande de Gaza. Le 7 octobre 2023, à l'âge de 99 ans, lui et sa femme survécurent au massacre d'une centaine d'habitants du kibboutz. Les hommes de Hamas avaient pénétré dans leur domicile mais, inexplicablement, les avaient épargnés.

Au lendemain du 7 octobre, suite à la survie miraculeuse de cet obscur poète, chroniqueur de longue date du chagrin et de la douleur engendrés par l'oppression et l'injustice, les médias israéliens diffusèrent amplement une autre de ses œuvres. C'était comme si Eldan avait prédit la catastrophe qui s'était abattue sur son foyer. En 2016, il avait publié un recueil de poèmes intitulé La sixième heure, première de l'aube. C'est justement à six heures du matin que le Hamas avait lancé son attaque. Un de ses poèmes, un texte déchirant intitulé Sur les murs de Be'eri, pleurait la mort de sa fille des suites d'une maladie (en hébreu, le nom du kibboutz signifie « mon puits »).

Deux lectures différentes d'un poème

Dans le sillage du 7 octobre, le poème semble évoquer à la fois la destruction et une certaine vision du sionisme trouvant son origine dans la catastrophe et le désespoir de la diaspora. Il parle de la fatalité d'une nation transportée sur une terre maudite où ce sont les parents qui enterrent leurs enfants, tout en conservant l'espoir d'une aube nouvelle et plus radieuse :

Sur les murs de Be'eri j'ai écrit son histoire
ses origines et ses profondeurs transies par le froid
le récit de cette geste douloureuse et le naufrage des lumières qui l'éclairaient
dans la brume et l'obscurité de la nuit et le hurlement d'où naquit
une prière, car ses enfants sont à terre et la porte de la grâce céleste
est close ils respirent la désolation et le chagrin
qui consolera les parents inconsolables ? une malédiction
nous souffle qu'il n'y aura plus ni pluie ni rosée, essayez de pleurer si vous le pouvez
il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse

Tout comme de l'éloge funèbre de Dayan pour Ro'i Rothberg, on peut faire de Sur les murs de Be'eri des lectures fort différentes. Faut-il y voir une lamentation sur la destruction de la beauté innocente d'un kibboutz au milieu du désert, ou bien un cri de douleur face à l'interminable et sanglante vendetta qui sévit entre les deux peuples de cette terre ? Le poète ne nous révèle pas le fond de sa pensée, comme c'est souvent le cas en poésie. Il s'agit après tout d'un chant de deuil composé il y a bien des années en souvenir de sa fille bien-aimée. Mais si l'on tient compte de la longue trajectoire d'Eldan, de son travail silencieux et de l'ardente pertinence de son œuvre, on peut estimer vraisemblable que ce poème fût un appel à la réconciliation et à la coexistence, plutôt qu'à de nouveaux cycles de vengeance et d'effusion de sang.

Il se trouve que j'ai un lien personnel avec le kibboutz de Be'eri. Ma belle-fille y a grandi, et l'un des principaux objectifs de mon voyage en Israël en juin était de rendre visite aux jumeaux qu'elle a mis au monde en janvier 2024 — mes petits-enfants. Mais le kibboutz a été abandonné depuis le 7 octobre. Mon fils, ma belle-fille et leurs enfants ont emménagé dans un appartement vacant situé à proximité, avec une autre famille de survivants, des parents proches, dont le père est toujours retenu en otage. Un mélange à peine concevable de vie nouvelle et de chagrin inconsolable au sein d'un même foyer.

La mentalité d'une génération

Outre ma famille, je voulais aussi rencontrer des amis en Israël. J'espérais comprendre ce qui s'y était passé depuis le début de la guerre. La conférence avortée de l'université de Beersheba n'était pas ma priorité, mais une fois arrivé sur place lors de cette journée de mi-juin, j'ai vite compris que cette situation explosive pouvait aussi m'être utile pour mieux comprendre la mentalité de toute une génération d'étudiants et de soldats.

Lorsque j'ai commencé à débattre avec ces étudiants, il m'est apparu clairement qu'ils avaient un grand désir d'être entendus, et que personne, pas même leurs enseignants ni les administrateurs de l'université, n'était intéressé à les écouter. Ma présence, et le fait qu'ils se soient fait une vague idée de mes critiques à l'encontre de la guerre de Gaza, avaient déclenché chez eux le besoin de m'expliquer leur engagement de soldats et de citoyens, mais aussi peut-être aussi de se l'expliquer à eux-mêmes.

Une jeune femme, de retour d'une longue période de service armé à Gaza, est montée sur le podium et a parlé avec force des amis qu'elle avait perdus et de la nature diabolique du Hamas. Ses camarades et elles se sacrifiaient pour assurer la sécurité future d'Israël, expliqua-t-elle avant d'éclater en larmes au beau milieu de son discours et de se retirer, brisée par l'émotion. Un jeune homme entreprit de réfuter avec calme et éloquence mon raisonnement selon lequel la critique des politiques israéliennes n'était pas nécessairement motivée par l'antisémitisme. Après quoi, il s'est lancé dans une brève récapitulation de l'histoire du sionisme en tant que réponse inévitable à l'antisémitisme : une issue politique qu'aucun gentil n'avait le droit de remettre en cause. Malgré leur hostilité envers mes propres vues et l'impact émotionnel de leur récente expérience à Gaza, leurs opinions n'avaient en fait rien d'exceptionnel. Elles reflétaient ce que pensaient énormément de gens en Israël.

La destruction comme réponse légitime

Sachant que j'avais parlé du risque d'un génocide à Gaza, ces jeunes gens étaient particulièrement désireux de me montrer qu'ils étaient humains, qu'ils n'étaient pas des assassins. Et oui, pour eux, non seulement leur armée était l'armée la plus morale du monde, mais ils étaient également convaincus que les dommages causés à Gaza en matière de victimes civiles et d'infrastructure étaient totalement justifiés. Tout était de la faute du Hamas, qui utilisait les civils comme boucliers humains.

Ils m'ont montré des photos prises avec leurs téléphones et censées prouver qu'ils s'étaient comportés de manière admirable avec les enfants palestiniens. Ils ont nié l'existence d'une famine à Gaza. Selon eux, la destruction systématique des écoles, des universités, des hôpitaux, des bâtiments publics, des immeubles résidentiels et des infrastructures était nécessaire et parfaitement justifiable. Toute critique des actions d'Israël par d'autres pays ou par l'ONU était tout simplement antisémite.

Contrairement à la majorité des Israéliens, ces jeunes avaient vu de leurs propres yeux la destruction de Gaza. Ils avaient intériorisé l'idée qu'il s'agissait là d'une réponse légitime au 7 octobre. Mais au-delà de cette perspective devenue majoritaire en Israël, j'avais aussi l'impression que leurs propos étaient l'expression d'un mode de pensée que j'avais observé il y a déjà longtemps en étudiant le comportement, la vision du monde et l'image que se faisaient d'eux-mêmes les soldats de l'armée allemande pendant la Seconde guerre mondiale. Une fois qu'ils ont intériorisé une certaine conception de l'adversaire — les bolcheviks comme des Untermenschen, des sous-hommes, le Hamas comme des animaux humains — et de la population ennemie en général comme une entité infra-humaine qui ne mérite pas d'avoir des droits, les combattants qui observent ou commettent des atrocités ont tendance à en attribuer la responsabilité non pas à leurs propres actions ou à celles de leurs troupes, mais justement à l'ennemi.

Des milliers d'enfants ont été tués ? C'est la faute de l'ennemi, tout comme l'est a fortiori la mort de nos propres enfants. Si les combattants du Hamas commettent un massacre dans un kibboutz, c'est qu'ils sont des nazis. Si nous larguons des bombes de 900 kilos sur des abris de réfugiés et que nous tuons des centaines de civils, c'est la faute du Hamas, qui a choisi de se cacher à proximité. Après ce qu'ils nous ont fait, nous n'avons pas d'autre choix que de les éliminer. Et après ce que nous leur avons fait, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'ils seraient capables de nous faire si nous ne les détruisons pas. Nous n'avons tout simplement pas le choix.

« L'incarnation d'une haine satanique »

À la mi-juillet 1941, quelques semaines après le début de l'offensive allemande contre l'Union soviétique — décrite par Hitler comme une « guerre d'anéantissement » —, un sous-officier de la Wehrmacht écrivait ce qui suit depuis le front de l'Est :

Le peuple allemand a une grande dette de reconnaissance envers notre Führer, car si nos ennemis, ces bêtes sauvages, étaient parvenus jusqu'en Allemagne, ils se seraient livrés à un carnage dont le monde n'a jamais vu d'équivalent. […] Ce que nous avons vu ici [...] est à peine croyable. […] Et la lecture de Der Stürmer [hebdomadaire nazi], les photos qui y sont publiées, ne donnent qu'une faible idée de ce que nous pouvons voir ici et des crimes qui y sont commis par les juifs.

Un tract de propagande de l'armée publié en juin 1941 offre un portrait tout aussi dantesque des commissaires politiques de l'Armée rouge, aisément confondu avec la réalité par la plupart des soldats allemands :

Quiconque a déjà contemplé le visage d'un commissaire rouge sait à quoi ressemblent les bolcheviks. Nul besoin ici de formules théoriques. Décrire ces hommes, pour la plupart juifs, comme des animaux serait insulter les animaux. Ils sont l'incarnation d'une haine satanique et délirante contre la noble humanité dans son entièreté […]. Si nous n'avions pas su endiguer cette éruption juste à temps, ils auraient mis fin à toute vie digne de ce nom.

Deux jours après l'attaque du Hamas, le ministre de la défense Yoav Gallant déclarait que « nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence ». Un peu plus tard, il ajoutait qu'Israël devait « détruire Gaza, un quartier après l'autre ». Pour l'ancien premier ministre Naftali Bennett, il n'y avait pas de doute : « Nous combattons des nazis ». Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou citait la Bible : « Rappelle-toi ce que t'as fait Amalek », en référence aux passages qui exhortent les Israélites à exterminer tous les habitants d'Amalek, « hommes et femmes, enfants et nourrissons ». Lors d'une interview à la radio, il déclarait ainsi à propos du Hamas : « Je ne dirais pas que ce sont des animaux humains, car ce serait insultant pour les animaux ». Sur X (ancien twitter), Nissima Vaturi, le vice-président de la Knesset écrivait que l'objectif d'Israël devrait être « d'effacer la bande de Gaza de la surface de la Terre ». Et lors d'une intervention à la télévision israélienne, il expliquait qu'« il n'y a pas de civils innocents [...] nous devons aller à Gaza et tuer, tuer, tuer. Nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent ». Quant au ministre des finances, Bezalel Smotrich, il insistait que « le travail devait être achevé » : « Destruction totale. Effacez le souvenir d'Amalek de dessous les cieux. » De son côté, Avi Dichter, ministre de l'agriculture et ancien chef du Shin Bet, parlait de «  déclencher une Nakba à Gaza ». Dans un discours destiné à motiver les troupes israéliennes se préparant à envahir Gaza, un vétéran de 95 ans les exhortait à « effacer leur mémoire, leurs familles, leurs mères et leurs enfants » ; il a été honoré publiquement par le président israélien Isaac Herzog, qui l'a félicité du «  merveilleux exemple qu'il avait donné à plusieurs générations de soldats ». On ne s'étonnera donc pas de l'avalanche de messages postés depuis le front sur les réseaux sociaux par des soldats israéliens appelant à « tuer les Arabes », « brûler vives leurs mères » et « raser Gaza ». Aucune mesure disciplinaire n'a été prise contre ces derniers par les commandants de leurs unités.

Telle est la logique de la violence sans fin, une logique qui permet de détruire des populations entières et de se sentir totalement justifié de le faire. C'est aussi une logique de victimisation — nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent, comme ils l'ont déjà fait auparavant —, et rien ne sert mieux la violence que le sentiment indigné d'être une victime. Regardez ce qu'ils nous ont fait en 1918, disaient les soldats allemands en 1942, en référence au mythe propagandiste du « coup de poignard dans le dos », qui attribuait à la trahison des juifs et des communistes la catastrophique défaite de l'Allemagne lors de la Première guerre mondiale. Regardez ce qui nous est arrivé pendant la Shoah, lorsque nous avons cru que le monde viendrait à notre secours, disent les soldats israéliens en 2024, légitimant ainsi une destruction aveugle fondée sur une fausse analogie entre le Hamas et les nazis.

Trahis par tous

Les jeunes gens avec qui j'ai débattu ce jour-là étaient pleins de colère, non pas tant contre moi — ils se sont un peu calmés lorsque j'ai mentionné mon propre service militaire — mais parce que je crois qu'ils se sentaient trahis par tout leur entourage. Trahis par les médias, qu'ils jugeaient trop critiques, par les chefs de l'armée, qu'ils jugeaient trop indulgents envers les Palestiniens, par les responsables politiques qui n'avaient pas su empêcher le fiasco du 7 octobre, par l'incapacité des troupes israéliennes à remporter une « victoire totale », par les intellectuels et les gauchistes qui les critiquaient injustement, par Washington, qui tardait à leur livrer une quantité suffisante de munitions, et par tous ces politiciens européens hypocrites et ces étudiants antisémites qui protestaient contre leurs actions à Gaza. Ils avaient l'air désorientés, rongés par la peur et le manque d'assurance, et certains d'entre eux souffraient probablement de troubles de stress post-traumatique (TSPT).

Je leur ai raconté comment en Allemagne, en 1930, les nazis avaient pris démocratiquement le contrôle du syndicat des étudiants. Les jeunes Allemands de l'époque se sentaient eux aussi trahis par la défaite de 1918, leur horizon semblait bouché par la crise économique, et ils déploraient amèrement les pertes territoriales et le déshonneur imposés par l'humiliant traité de Versailles. Ils voulaient restaurer la grandeur de l'Allemagne, et seul Hitler semblait capable d'exaucer leurs vœux. Une fois les ennemis intérieurs de la nation éliminés et son économie rétablie, les autres pays ont de nouveau commencé à craindre les Allemands, qui sont alors entrés en guerre, ont conquis l'Europe et assassiné des millions de personnes. Le tout s'est conclu par la destruction totale de l'Allemagne. J'ai ouvertement posé la question de savoir si la poignée d'étudiants allemands qui avaient survécu à ces quinze années fatidiques regrettaient leur décision de soutenir le nazisme en 1930. Mais je ne crois pas que mes auditeurs de l'université de Beersheba aient vraiment compris le sens de mes propos.

Ces étudiants étaient tout à la fois effrayants et effrayés, et leur peur les rendait d'autant plus agressifs. Apparemment, leur attitude menaçante, ainsi qu'un certain degré de consensus idéologique, suscitait la crainte et l'obséquiosité de la hiérarchie universitaire, qui se montrait très réticente à les sanctionner de quelque manière que ce soit. Simultanément, les médias et les politiciens faisaient fréquemment l'éloge de ces anges de la destruction : il était facile de les glorifier comme des héros avant de les enterrer et de tourner le dos à leurs familles endeuillées. Les soldats tombés au combat sont morts pour une bonne cause, assurait-on à leurs proches. Mais quelle était au juste cette cause, au-delà de la simple survie, obtenue à travers toujours plus de violence ? Personne ne prenait le temps de l'expliquer.

Ils me faisaient de la peine, ces jeunes qui ne réalisaient pas à quel point ils étaient manipulés. Mais après cette rencontre, j'étais aussi envahi par un sentiment oppressant d'anxiété face à l'avenir.

À mon retour aux États-Unis à la fin du mois de juin, j'ai réfléchi à tout ce que j'avais vécu au cours de ces deux semaines agitées et troublantes. J'ai pris conscience du lien profond qui m'unissait au pays que j'avais quitté. Ce n'était pas seulement la relation avec ma famille et mes amis qui m'interpellait, mais aussi la teneur particulière de la culture et de la société israéliennes, caractérisée par une totale absence de distance ou de déférence. Certes, cela peut avoir quelque chose de réconfortant et de révélateur : en Israël on peut en quelques instants se retrouver plongé dans une conversation intense, voire intime, avec des inconnus dans la rue, dans un restaurant, dans un café.

Mais cette caractéristique de la vie israélienne peut aussi être une source infinie de frustration, tellement elle néglige le minimum de respect pour les convenances sociales. On en arrive presque à un culte de la sincérité, à une obligation de dire ce que l'on pense, quels que soient l'identité de votre interlocuteur ou le risque de l'offenser. Cette attente commune crée à la fois un sentiment de solidarité et une conscience des limites à ne pas franchir. Si tu es avec nous, nous sommes tous de la même famille. Mais si tu te retournes contre nous, ou que tu n'es pas dans le même camp idéologique, tu es aussitôt exclu. Dès lors, ne t'étonne pas de l'hostilité à laquelle tu te heurtes.

C'est peut-être aussi pour cela que, pour la première fois, je nourrissais certaines appréhensions sur cette visite en Israël, et que je n'étais pas trop mécontent de partir. Le pays avait changé. C'était subtil, mais perceptible, et ces changements étaient susceptibles de créer un fossé entre moi, observateur venu de l'extérieur, et mes interlocuteurs restés sur place, forts de leur lien organique avec Israël.

Mais j'avais une autre raison d'appréhender mon séjour : ma propre vision de ce qui se passait à Gaza avait elle aussi changé. Le 10 novembre 2023, j'écrivais dans le New York Times :

En tant qu'historien du génocide, j'estime que nous n'avons aucune preuve qu'un génocide est en train de se dérouler actuellement à Gaza, bien qu'il soit très probable qu'y soient commis des crimes de guerre, et même des crimes contre l'humanité. [...] L'histoire nous a enseigné qu'il est crucial d'alerter l'opinion sur le risque d'un génocide avant qu'il ne se produise, plutôt que de le condamner tardivement une fois qu'il a eu lieu. Il est encore temps de sonner l'alarme.

Au sens de la convention des Nations unies

Ce n'est plus ce que je crois. Lors de mon séjour en Israël, j'avais fini par me convaincre que, depuis au moins l'offensive contre Rafah le 6 mai 2024, il n'était plus possible de nier qu'Israël s'était rendu coupable de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques. Cette attaque contre le dernier refuge de la population gazaouie — dont la plupart des membres avaient déjà été déplacés à plusieurs reprises par l'armée israélienne, qui les parquait de nouveau dans une soi-disant zone de sécurité — témoignait non seulement d'un mépris total pour les normes humanitaires, mais trahissait aussi l'objectif ultime d'Israël depuis le tout début du conflit : rendre l'entièreté de la bande de Gaza inhabitable et réduire sa population à tel état d'impuissance qu'elle se verrait vouée à l'extinction ou chercherait par tous les moyens à fuir ce territoire ravagé. Autrement dit, la rhétorique des dirigeants israéliens depuis le 7 octobre s'incarnait désormais dans la réalité ; comme l'explicite la convention des Nations unies sur le génocide de 1948, Israël agissait « dans l'intention de détruire, en tout ou en partie », la population palestinienne de Gaza « en tant que collectivité, en la massacrant, en lui infligeant de graves dommages ou en lui imposant des conditions d'existence visant à entraîner sa destruction ».

De ces questions, je n'ai pu discuter qu'avec une infime poignée de militants, d'universitaires, d'experts en droit international et, bien entendu, de citoyens palestiniens d'Israël. Au-delà de ce cercle restreint, l'idée que les actions israéliennes à Gaza sont illégales est totalement inaudible. Même la grande majorité des personnes qui manifestent contre le gouvernement, ceux qui appellent à un cessez-le-feu et à la libération des otages, ne voudront pas en entendre parler.

Depuis mon retour, j'essaie de réinscrire mon expérience dans un contexte plus large. La réalité sur le terrain est si tragique et l'avenir semble si sombre que je me suis laissé aller à élaborer une histoire contre-factuelle et à me livrer à des spéculations sur la possibilité d'un avenir différent et porteur d'espoir. Que se serait-il passé si Israël, au moment de sa création, avait respecté son engagement d'adopter une constitution basée sur sa Déclaration d'indépendance. Cette dernière affirmait en effet que le nouvel État

sera fondée sur la liberté, la justice et la paix, conformément à la vision des prophètes d'Israël ; il assurera l'égalité complète des droits politiques et sociaux à tous ses habitants, sans distinction de religion, de race ou de sexe ; il garantira la liberté de religion, de conscience, de langue, d'éducation et de culture ; il protègera les Lieux saints de toutes les religions ; et il sera fidèle aux principes de la Charte des Nations unies.

Quel aurait été l'effet d'une telle constitution sur la nature de l'État ? Aurait-elle pu freiner la transformation du sionisme, passé d'un idéal visant à émanciper les Juifs de la misère de l'exil et de la discrimination et à les mettre sur un pied d'égalité avec les autres nations du monde à une idéologie ethnonationaliste vouée à l'oppression d'un autre peuple, à l'expansionnisme et à l'apartheid ? Pendant les quelques années où le processus de paix d'Oslo a pu donner des raisons d'espérer, on a commencé à parler de faire d'Israël un « État de tous ses citoyens », qu'ils soient juifs ou palestiniens. L'assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 a mis fin à ce rêve. Israël pourra-t-il un jour se défaire de tout le bagage de violence, d'exclusion, de fureur militante et, de plus en plus, de racisme, qui caractérise cette vision du sionisme, aujourd'hui adoptée par un grand nombre de ses citoyens juifs ? Pourra-t-il un jour se réinventer sur le modèle que ses fondateurs avaient décrit avec tant d'éloquence — comme une nation fondée sur la liberté, la justice et la paix ?

Difficile de caresser des espoirs aussi chimériques aujourd'hui. Et pourtant, c'est peut-être justement maintenant, à l'heure où les Israéliens — et plus encore les Palestiniens — touchent le fond et sont prisonniers de la dynamique de destruction régionale dans laquelle leurs dirigeants les ont entraînés, qu'il vaut la peine de prier pour que d'autres voix s'élèvent enfin. Car, pour reprendre les mots du poète Eldan, « il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse ».


1Omer Bartov, «  What I Believe as a Historian of Genocide  », New York Times, 10 novembre 2023.

2Omer Bartov, The Eastern Front 1941-45 : German Troops and the Barbarisation of Warfare, St. Antony's/Macmillan, 1985.

3NDLR. Nom de plume de Yizhar Smilansky.

4Arie Dubnov, «  Les portes de Gaza  », Hazman Hazeh, janvier 2024.

Maher Al-Charif : « Le sionisme s'inscrit dans le projet colonial européen »

Des soldats surveillent un groupe de personnes assises derrière une barrière.

Le débat sur le sionisme, qui connaît un vif regain en Occident, pourrait laisser penser à une simple extension de la « question juive » surgie en Europe au XIXe siècle et dont les Palestiniens étaient les grands absents. Dans son essai De la pensée sioniste, Le sionisme face aux Arabes palestiniens (non traduit), l'historien palestinien Maher Al-Charif fournit une analyse de la dynamique qui a mené la pensée sioniste à sa forme actuelle. Et met les Palestiniens au cœur de la question. Entretien.

Nada Yafi : Ce livre sur le sionisme n'est sans doute pas le premier du genre d'un point de vue palestinien. En quoi se distingue-t-il ?

Maher Al-Charif : Depuis de nombreuses décennies, un historien reconnu, Walid Khalidi, l'un des fondateurs de l'Institut d'études palestiniennes en 1963, décédé le 8 mars 2026, s'est intéressé à l'étude de cette pensée, et a pu réfuter ses postulats fondateurs. Il a ainsi publié en 1958 un article en anglais intitulé « Pourquoi les Palestiniens sont-ils partis ? » dans lequel il déconstruit la rumeur israélienne selon laquelle les Palestiniens auraient quitté leur patrie en réponse à des appels radiophoniques de dirigeants arabes1. Je pourrai également évoquer les contributions, dans ce champ de recherches, d'Anis Sayigh (1931-2009), de Sabri Jiriyes (1938-), de Nour Masalha (1957-), d'Edward Saïd (1935-2003) et de Rachid Al-Khalidi (1948-).

J'ai entamé l'écriture de ce livre avec les débuts de cette guerre qu'un large consensus désigne désormais par le « génocide de la bande de Gaza », et qui s'appuyait sur une déshumanisation des Palestiniens, considérés par les dirigeants israéliens comme appartenant à une civilisation inférieure. J'étais mû par la question suivante : ces positions israéliennes sont-elles un fait conjoncturel, né de la soif de vengeance due à l'attaque du 7 octobre 2023 par le mouvement Hamas, ou bien plongent-elles leurs racines dans la pensée sioniste telle qu'elle apparaît dans la littérature de la fin du XIXe siècle ?

Mon livre a la particularité de s'inscrire dans le champ de l'histoire des idées et de leur évolution, il ne traite des événements politiques que dans la mesure où ils éclairent la pensée en question et son assimilation. Il se distingue des autres aussi par l'ampleur de la période étudiée : des années 1840 jusqu'à nos jours, de même que par l'examen des différents courants du sionisme et de leur évolution historique jusqu'à nos jours.

N. Y. : Votre livre replace la pensée sioniste dans le contexte de la pensée coloniale européenne, dont elle serait issue. Quelle est la nature du lien entre le sionisme et le colonialisme européen ?

M. A.-C. : Le sionisme s'est inscrit dès l'origine dans le cadre du projet colonial européen, avec pour fondement, notamment, un racisme qui faisait fi des droits des autochtones et de leurs aspirations. La pensée de Theodor Herzl ne peut être dissociée de la vision colonialiste de son époque : ainsi, lorsque dans son livre L'État des juifs, paru en 1896, il dresse les avantages comparatifs entre l'Argentine et la Palestine, il indique que le choix d'un État juif en Palestine constituerait pour l'Europe « un fragment du rempart contre l'Asie, et l'avant-poste de la civilisation contre la barbarie ». Cette idée d'un conflit entre la « civilisation » et la « barbarie » est toujours présente dans le discours sioniste, notamment dans les allocutions de Benjamin Nétanyahou ces dernières années.

Bien que Herzl n'ait pas mentionné les habitants originels de la Palestine dans L'État des juifs et qu'il n'ait pas abordé la « question arabe », son adhésion au discours de la « suprématie » européenne apparaît clairement dans son roman utopique Altneuland publié en 19022. Il y affirme que les immigrants juifs européens apporteraient le « progrès » – incarné par « la richesse, la propreté et la santé » – à un pays considéré comme « arriéré ». Il met également en avant les avantages et les bénéfices économiques que les Arabes retireraient du développement rapide résultant de l'immigration juive. « Nous, les juifs, avons apporté la culture et la civilisation », déclare l'un des personnages du roman, tandis que Rachid Bey, qui symbolise les Arabes, affirme : « Les juifs ont été la cause de notre prospérité ; pourquoi donc les haïrions-nous ou leur en voudrions-nous ? Ils vivent avec nous comme des frères ; quelle raison aurions-nous alors de les détester ? »

Par ailleurs, ce qui peut confirmer le fait que le sionisme n'était rien d'autre qu'une expression parmi d'autres du mouvement colonial européen, en quête d'un territoire à coloniser, c'est que Theodor Herzl avait étudié d'autres options que la Palestine pour son projet, telles que l'Argentine, le désert du Sinaï ou encore l'Ouganda. Il avait même accepté cette dernière proposition lorsque le ministre britannique des colonies, Joseph Chamberlain, la lui avait soumise en 1903 pour un potentiel foyer national juif, notamment après la nouvelle vague de pogroms contre les juifs en Russie. L'on sait que Herzl avait convaincu la majorité des participants au sixième congrès sioniste, tenu en 1903, d'envoyer une mission d'experts en Afrique orientale afin d'étudier sur place les conditions d'une future implantation juive. Cependant, sa mort le 3 juillet 1904 devait mettre fin au projet ougandais et consacrer l'option palestinienne.

Si certains pionniers du sionisme, comme le philosophe Martin Buber, ont pu exprimer l'idée d'un lien entre les juifs et l'Orient, avec le souhait que les juifs de Palestine puissent servir de trait d'union entre Orient et Occident, la plupart d'entre eux attribuaient la « supériorité civilisationnelle des juifs » à leur rattachement à l'Occident. Ainsi, pour Vladimir Zeev Jabotinsky, les juifs n'avaient rien de commun avec ce que l'on désigne par le terme « oriental ». Selon lui, l'Orient était resté « soumis au joug du despotisme », et cherchait à « introduire la religion dans tous les domaines de la vie civile ». Les femmes y étaient soumises à « l'instrument de domination le plus puissant et le plus tragique utilisé par l'Orient : la polygamie, le harem et le voile3 ».

N. Y. : Votre livre révèle aussi des constantes dans la pensée sioniste, non seulement à travers le temps, mais également à travers les divers courants du sionisme.

M. A.-C. : Les recherches que j'ai menées m'ont conduit à constater que les divergences entre les différents courants du sionisme étaient davantage de forme que de fond. Tous ces courants s'accordent sur l'idée que les juifs du monde constituent une nation, contrainte de quitter la « terre d'Israël » il y a plus de deux mille ans. À leurs yeux, le sionisme porte un projet visant à sauver les juifs des dangers de l'antisémitisme et à les ramener de nouveau, en les rassemblant, dans leur « patrie » historique, par l'appropriation de la terre et l'implantation. Ils considèrent en outre la Torah comme un « titre de propriété » de cette terre, dont l'hébreu doit être la langue dominante.

Il existait également une sorte de consensus parmi ces courants sur le fait que les immigrants juifs allaient développer la Palestine sur les plans économique et social, ce qui serait, selon eux, dans l'intérêt de ses habitants arabes.

Lorsque le sionisme s'est trouvé confronté à la « question arabe », des divergences sont apparues quant à la manière d'y faire face. Un premier courant défendait l'idée de transfert des habitants autochtones du pays, de gré ou de force, tandis qu'un deuxième courant proposait aux Arabes palestiniens « vaincus ou résignés » un choix entre deux options : soit devenir une minorité bénéficiant de droits civiques et d'une large autonomie dans la gestion de ses affaires au sein de l'État juif, soit émigrer volontairement pour exercer leurs droits nationaux en dehors de la Palestine. C'est notamment la position exposée par Vladimir Zeev Jabotinsky dans son célèbre essai The Iron Wall publié en 1923 (Le Mur de fer, BoD, 2022). Un troisième courant, marginal, défendait quant à lui l'idée d'une coexistence avec les Arabes palestiniens dans le cadre d'un État binational, sur la base de droits différents pour les deux peuples : des droits nationaux historiques pour les juifs et un simple droit de résidence pour les Palestiniens.

N. Y. : Certains affirment que le sionisme était à l'origine un mouvement laïque, avant de dériver vers un fanatisme religieux qui s'est progressivement infiltré dans l'armée, les services de renseignements et la société.

M. A.-C. : Le projet de Theodor Herzl était celui d'un État laïque fondé sur la séparation de la religion et de l'État, comme il l'a affirmé dans L'État des juifs et dans son roman utopique Altneuland. Toutefois, il évitait toute rupture avec le monde religieux, soulignant que le sionisme « signifie un retour à la religion juive avant même d'être un retour au pays des juifs ».

Le sionisme n'a donc jamais été un mouvement véritablement laïque. Il considérait la religion juive comme une composante essentielle de l'« identité juive » et estimait que la Torah avait préservé l'existence de la nation juive. Cette conception constituait le socle commun de l'alliance entre courants laïques et religieux dès 1902. Ainsi, le rabbin lituanien Yitzchak Yaacov Reines, fondateur du mouvement Mizrachi – noyau du courant du sionisme religieux – était-il un allié fidèle de Herzl. Il cherchait à concilier, d'une part, une aspiration nationale visant à établir un État juif par l'intervention humaine et, d'autre part, une foi interdisant aux hommes d'intervenir dans la volonté divine ou de réaliser eux-mêmes la « rédemption ».

Cette alliance entre laïcs et religieux est apparue clairement après la création de l'État d'Israël. David Ben Gourion décidait ainsi que la première Knesset, au début de janvier 1949, n'adopterait pas de Constitution écrite, répondant en cela au souhait des milieux religieux pour lesquels la Torah constitue l'unique Constitution légitime. Afin d'intégrer les groupes religieux au sein du nouvel État, il accorda plusieurs concessions concernant les rapports entre religion et pouvoir politique.

Cette laïcité ambiguë, adoptée aussi bien par le « sionisme socialiste », dont les origines remontent à Ben Gourion, que par le sionisme de droite nationaliste héritier de Vladimir Zeev Jabotinsky, a constitué le terreau sur lequel se sont développés les courants religieux. Ceux-ci sont aujourd'hui représentés, d'une part, par les partis ultraorthodoxes (Haredim4) et, d'autre part, par les partis du sionisme religieux, des forces qui exercent désormais une influence considérable dans la vie politique israélienne.

N. Y. : Dans quelle mesure l'affirmation selon laquelle le sionisme était à l'origine une idéologie socialiste avant de s'en écarter est-elle fondée ?

M. A.-C. : J'ai abordé la question du caractère « socialiste » du sionisme dans mon ouvrage en examinant les positions de quatre de ses premiers représentants : Yitzhak Ben-Zvi, Aharon David Gordon, David Ben Gourion et Berl Katznelson.

Yitzhak Ben-Zvi faisait primer le nationalisme sur le socialisme. Il justifiait la politique du « travail hébreu » exclusif et niait l'existence d'un prolétariat arabe avec lequel une coopération pourrait être établie sur la base du principe de « solidarité prolétarienne internationale ».

Quant à Aharon David Gordon, théoricien de ce que l'on pourrait appeler un « socialisme national », il a été le premier à formuler le principe selon lequel le droit à la possession de la terre découlait du travail accompli sur celle-ci. La terre « appartient au peuple qui supporte pour elle les plus grands sacrifices », disait-il5. Elle était acquise à « la sueur du front » mais aussi par la conscience de posséder un « droit » de propriété. Avec le temps, il en était venu à lier les « droits historiques des juifs » en Palestine à la Torah, écrivant : « Nous avons avec la terre d'Israël un contrat que personne ni rien ne peut annuler ; c'est un contrat éternel. Et je parle ici de la Torah. »

Dans la même perspective, David Ben Gourion estimait6 que les Arabes étaient « incapables de mettre en valeur les terres » de la « terre d'Israël » et que leur présence n'y était pas « productive ». Selon lui, cette terre attendait un peuple développé et enthousiaste, riche de ressources matérielles et spirituelles, armé de science et de techniques modernes, afin de s'y enraciner et d'« arroser le désert, faire fleurir les collines stériles, enrichir une terre épuisée, rendre les sables fertiles et transformer les ruines en jardins ».

Ben Gourion soutenait également que les sionistes « socialistes », contrairement aux méthodes des colonisateurs européens, ne réclamaient pas la Palestine pour opprimer les Arabes ni pour y trouver des débouchés aux produits des industries juives de la diaspora. Ce qu'ils revendiquaient, selon lui, c'était une patrie. Et cette patrie ne pourrait être acquise que lorsque la majorité de ses travailleurs et de ses défenseurs seraient juifs ; « la véritable conquête de la Palestine se fera par le travail7 ».

C'est toutefois Berl Katznelson qui a exprimé le plus clairement cette forme de sionisme « socialiste ». Il rejetait l'idée qu'il puisse exister en « terre d'Israël » deux mouvements nationaux disposant d'un droit également légitime à revendiquer la terre. Il refusait également de considérer le mouvement arabe comme un mouvement anti-impérialiste et n'excluait pas l'idée d'un transfert de la population arabe de Palestine. Il estimait que, de la même manière qu'un ouvrier agricole arabe pouvait être renvoyé d'une exploitation juive, même après y avoir travaillé de longues années, à condition qu'il reçoive une indemnisation, il était également possible de déplacer les populations arabes « dès lors que leurs droits individuels étaient compensés8 », ces droits n'incluant pas, selon lui, de droits nationaux. Une telle migration pouvait être envisagée à condition qu'elle s'effectue « avec leur consentement ».

N. Y. : Ne considérez-vous pas que si Yitzhak Rabin n'avait pas été assassiné, la situation serait aujourd'hui différente ?

M. A.-C. : Il ne fait pas de doute que Yitzhak Rabin souhaitait, lorsqu'il a accepté les accords d'Oslo, conclure une paix avec les Palestiniens. Mais de quelle paix s'agissait-il ? D'une paix qui perpétuerait l'occupation, priverait les Palestiniens de leur souveraineté sur leur terre et de la possibilité d'établir leur propre État indépendant.

Rabin a certes reconnu l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et accepté de négocier avec elle, mais sans reconnaître pour autant les droits nationaux du peuple palestinien. C'est ce que révèle la lettre, dérisoire quant à son contenu, qu'il avait adressée à Yasser Arafat le 10 septembre 1993 en réponse à celle que ce dernier lui avait envoyée la veille.

Ce qui avait incité Rabin à reconnaître l'OLP et à conclure un accord avec elle tenait notamment à sa volonté de décharger Israël de ses responsabilités directes envers la population palestinienne dans les territoires occupés, de réduire le coût de l'occupation et d'éviter l'annexion des territoires palestiniens afin de préserver le caractère « juif et démocratique » de l'État d'Israël. Il était encouragé en cela par le fait que l'OLP, affaiblie à la suite de la crise du Golfe (1990-1991), conservait une légitimité en Cisjordanie et dans la bande de Gaza et disposait d'un appareil militaire et administratif capable de gérer les affaires de la population palestinienne et de contribuer au maintien de la sécurité, sans toutefois exercer une véritable souveraineté sur le territoire.

Par ailleurs, contrairement à l'idée largement répandue selon laquelle les accords d'Oslo traduisaient la volonté commune de l'OLP et du gouvernement israélien d'aboutir à une solution fondée sur « deux États pour deux peuples » selon le principe de « la terre contre la paix », Rabin n'a jamais parlé d'un État palestinien. Un mois avant son assassinat, il évoquait plutôt un accord transitoire permettant aux Palestiniens d'administrer eux-mêmes leurs affaires, tandis que le gouvernement israélien conserverait la responsabilité de la sécurité des colonies et des colons et maintiendrait son contrôle sur tous les postes-frontière ainsi que son emprise sur « Jérusalem unifiée ».

Lorsque le militant kahaniste Baruch Goldstein a ouvert le feu à l'arme automatique contre des fidèles palestiniens dans le tombeau des Patriarches à Hébron le 25 février 1994, tuant 29 personnes et en blessant 125, de nombreuses voix en Israël avaient demandé à Rabin d'interdire aux colons de porter des armes et de les faire quitter la ville d'Hébron. Rabin avait refusé d'y répondre favorablement, révélant ainsi sa véritable position sur la colonisation de la Cisjordanie occupée.

Pour toutes ces raisons, il n'est pas crédible d'affirmer que si Yitzhak Rabin n'avait pas été assassiné, les relations entre Palestiniens et Israéliens seraient aujourd'hui fondamentalement différentes.

N. Y. : Quels sont les tournants historiques qui ont conduit le sionisme à son actuelle expression ?

M. A.-C. : Le sionisme a connu de nombreux tournants au cours de sa longue histoire. Je m'arrêterai brièvement sur quatre d'entre eux.

Le premier intervient après l'adoption du plan de partage de la Palestine par l'assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947. Lorsque la direction sioniste, menée par David Ben Gourion, a compris que cette résolution signifiait que l'État juif proposé comprendrait une importante minorité arabe représentant plus de 40 % de la population, elle est alors passée du stade de la réflexion sur des projets de transfert de population à celui de leur mise en œuvre. Elle a ainsi réussi à transférer entre 750 000 et 800 000 Palestiniennes et Palestiniens.

Le deuxième tournant fut la guerre de juin 1967. Après la claire victoire militaire israélienne, le gouvernement d'« union nationale » composé par le travailliste Levi Eshkol a imposé une politique de fait accompli dans les territoires arabes occupés. Il a entrepris d'y établir des colonies juives au nom des droits historiques du peuple juif sur l'ensemble de la « terre d'Israël ».

Le troisième tournant fut la victoire électorale de la droite nationaliste dirigée par Menahem Begin aux élections législatives du 17 mai 1977. Pour la première fois de son histoire, ce courant accédait au pouvoir. Cette victoire a renforcé les tendances à l'agression et l'expansionnisme de l'État d'Israël, à travers l'extension de la colonisation dans les territoires palestiniens, l'annexion du plateau du Golan et le lancement de la guerre du Liban en 1982.

Enfin, le quatrième tournant se situe au début du XXIᵉ siècle, avec la domination du pouvoir par un « nouveau sionisme », qui cherchait à imposer au peuple palestinien une capitulation totale, à partir de la conviction que la guerre de 1948 n'était pas achevée et devait être menée à son terme, dans un conflit considéré comme existentiel avec les Palestiniens, et sans solution possible. Dans cette perspective, Israël a mené une vaste opération militaire en Cisjordanie en 2002, puis plusieurs guerres majeures contre la bande de Gaza en 2008-2009, 2012, 2014 et 2021. Cette orientation a trouvé son expression la plus aboutie dans le gouvernement formé par Benjamin Nétanyahou à la fin de l'année 2022, fondé sur une alliance entre la droite nationaliste et le courant du sionisme religieux. Depuis le 7 octobre 2023, ce gouvernement mène une guerre multiforme contre le peuple palestinien dans l'ensemble de la Palestine historique, avec l'ambition, à travers son entreprise annexionniste, d'établir le « Grand Israël ».

N. Y. : Comment les Palestiniens peuvent-ils faire face à cette situation ? Par ailleurs, considérez-vous que les débats actuels autour de l'antisionisme ainsi que les critiques croissantes à l'égard du gouvernement israélien peuvent modifier le rapport de forces ?

M. A.-C. : À mon sens, la victoire totale du sionisme ne peut être obtenue que s'il parvient à vider la Palestine historique de sa population arabe palestinienne, ou du moins de sa majeure partie. Empêcher une telle victoire suppose donc de garantir la détermination des Palestiniennes et des Palestiniens à rester sur leur terre et de renforcer les conditions de cette ténacité sur les plans politique, économique et social. C'est aujourd'hui l'objectif au cœur du projet national palestinien. À condition qu'un tel objectif s'accompagne de la poursuite de l'action militante visant à l'internationalisation continue de la question palestinienne, l'accroissement de l'isolement diplomatique d'Israël et l'élargissement des campagnes de boycott et de sanctions.

La création d'un État palestinien souverain paraît actuellement difficile à atteindre, car elle exigerait un profond changement du contexte politique et du rapport de forces. Pour autant, il ne faut pas renoncer aux acquis, parmi lesquels l'avancée de la reconnaissance internationale de l'État palestinien – malgré sa portée essentiellement symbolique tant qu'elle ne s'accompagne pas de véritables sanctions contre les dirigeants israéliens…

Les formes de lutte doivent être cohérentes avec l'objectif prioritaire du maintien des Palestiniens sur leur terre, notamment la résistance populaire non armée, forme d'action la plus appropriée aujourd'hui. S'il paraît difficile de reproduire exactement les formes de mobilisation de la première Intifada en raison des transformations politiques engendrées par les accords d'Oslo et la création de l'Autorité palestinienne, la seconde Intifada et les années qui l'ont suivie ont vu émerger plusieurs expériences de résistance populaire, dont il serait utile de s'inspirer, comme celle des comités populaires, dont un «  comité de coordination de la résistance populaire ».

L'évolution des objectifs et des méthodes du mouvement national palestinien, combinée à l'essor de la solidarité internationale, pourrait à terme contribuer à des changements au sein de la société israélienne elle-même. Ce qui pourrait élargir le cercle des juifs israéliens convaincus que la Palestine historique peut accueillir deux peuples vivant sur la même terre, en sécurité, en paix et avec des droits égaux.


1Cet article de Walid Khalidi est suivi en 1961 d'une étude, en anglais, du «  plan Dalet  », adopté par le commandement de la milice Haganah, en présence de David Ben Gourion en mars 1948, visant à prendre possession des villages palestiniens et a en expulser les habitants. Et d'autres livres, notamment son ouvrage paru en 1984 puis traduit en arabe Before Their Diaspora : A Photographic History of the Palestinians, 1876-1948 («  Avant la diaspora : histoire illustrée du peuple palestinien (1876-1948)  »), dans lequel il s'est efforcé de réfuter la légende d'«  une terre sans peuple pour un peuple sans terre  ».

2Traduit sous plusieurs titres en français, dont Pays ancien, pays nouveau (Altneuland), éd. Stock, 1980.

3Dans Sionismes, Textes fondamentaux, réunis et présentés par Denis Charbit, Albin Michel, 1998, p. 375-376.

4Qui signifie «  craignant-Dieu  » en hébreu.

5Dans Sionismes, Textes fondamentaux, op. cit., p. 391-393.

6Dans Ben Gourion, Mémoires, Israël avant Israël, Grasset, 1974, p. 80-81.

7Dans Sionismes, Textes fondamentaux, op. cit., p. 182-183.

8Cité dans Zeev Sternhel, Aux origines d'Israël, Entre nationalisme et socialisme, Fayard, 1996, p. 360.

Le dévoilement des femmes musulmanes en Algérie

L'image montre un groupe de personnes dans une scène joyeuse et festive. Au centre, une femme souriante interagit avec un homme qui semble également être content. Ils sont entourés d'autres personnes, dont certaines affichent des expressions de bonheur. Les vêtements des personnes suggèrent une ambiance culturelle ou traditionnelle. L'atmosphère générale est celle d'une célébration ou d'un moment convivial.

Il y a plus d'un demi-siècle, le « voile » a été au cœur du mai algérois qui a entraîné la chute de la IVe République et l'arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle. Pour l'armée française alors toute-puissante de l'autre côté de la Méditerranée, le dévoilement était une stratégie destinée à gagner à la France le cœur de deux millions d'Algériennes écrasées par un patriarcat dépassé. La tentative a échoué, mais elle a eu des conséquences qui se font sentir jusqu'à aujourd'hui.

Il y a un peu plus de 58 ans, un groupe d'Algériennes de confession musulmane se débarrassaient de leurs voiles sur le Forum en plein cœur d'Alger, cernées par les photographes et discrètement protégées par des soldats français en armes. La séance se renouvela à de nombreuses reprises dans les semaines puis les mois suivants, avec de moins en moins de photos et de plus en plus de militaires. L'événement a un passé : la lutte inaboutie pour l'émancipation des musulmanes avant le déclenchement de la guerre d'Algérie le 1er novembre 1954, dans ce qui était jusque-là trois départements français. Et une suite : les conséquences jusqu'à aujourd'hui pour des millions d'Algériennes d'une manipulation coloniale qui a mal tourné. Un historien britannique, Neil MacMaster, qui a longtemps enseigné à l'université d'East Anglia (Grande-Bretagne), en a raconté le déroulement dans un livre fascinant, Burning the Veil.

Au départ, en 1871, avec l'avènement de la IIIe République et l'organisation en trois départements de la colonie une fois débarrassée des militaires, tous ses habitants sont français et donc, en théorie, aptes à élire leurs représentants à la chambre des députés. La minorité européenne s'y refuse furieusement : les musulmans pourront voter quand ils auront abandonné leur statut personnel, un ensemble de règles qui régentent le mariage, l'héritage et tout le droit de la famille et s'inspire du droit islamique (charia). Pour résumer et populariser leur opposition intransigeante, les colons brandissent le voile, le haïk, blanc, qui cache le visage des femmes (sauf les yeux) et a longtemps symbolisé dans l'Europe chrétienne l'altérité : « Vous voterez quand vos femmes seront dévoilées… » Paris se soumet à ce diktat et prive les musulmans du droit de vote « à part entière », sauf pour une poignée de ceux qu'on qualifiait de m'tourni (« les retournés »)1 qui renoncent à leur statut et sont mis au ban de la communauté. Après l'adoption de la loi de 1947 « portant statut organique de l'Algérie », les femmes ont sur le papier le droit de vote, mais sont interdites de l'exercer en raison de leur statut juridique. Près de deux millions de suffrages sont en jeu.

Bastion de l'identité algérienne

Après la seconde guerre mondiale, de 1945 à 1954, l'Algérie connaît une vive lutte politique sur la question féminine. Chaque grand parti a son association de femmes et défend des positions très éloignées. Les membres du Parti communiste algérien (PCA) regroupés dans l'Union des Femmes algériennes (UFA) emmenée par Alice Sportisse se radicalisent et organisent plusieurs milliers de femmes, notamment en Oranie, qui réclament le droit de vote et des mesures sociales. Les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA) qui soutiennent l'Union des femmes musulmanes d'Algérie (UFMMA) sont nettement moins audacieux : de fait, leur leader Messali Hadj a, dans les années 1930, « sous-traité » la question féminine aux oulémas du cheikh Abdelhamid Ben Badis qui rejette la bigoterie populaire et prône le retour aux textes sacrés. Les oulémas algériens condamnent les idées des féministes progressistes de Turquie, d'Égypte, d'Iran, de Tunisie et adoptent les vues d'un conservateur égyptien, Rachid Rida, qui réaffirme le patriarcat musulman, la polygamie, la répudiation de l'épouse par le mari. Ben Badis, et derrière lui le PPA puis le Front de libération nationale (FLN), redoutent que derrière l'abandon du voile et de la ségrégation des femmes ne s'introduise une occidentalisation rampante qui détruirait immanquablement le bastion de l'identité religieuse et nationale qu'est la femme algérienne recluse derrière son voile et enfermée dans sa maison.

L'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas s'inspire d'autres modèles égyptiens qui font de l'émancipation féminine la clé de la victoire dans la bataille contre les colonialistes. Dans son journal La République, les lectrices ne sont pas les dernières à incriminer leurs parents et l'opinion musulmane qui les exposent à une oppression comparable à celle du colonialisme lui-même. En 1953-1954, ce journal lance une vigoureuse campagne contre « le double impérialisme » : la France et l'islam, mis sur le même pied. Son message aura un impact non négligeable sur les couches urbaines des villes, en particulier les jeunes femmes passées par l'école française et qui travaillent, une goutte d'eau par rapport aux masses rurales qui respectent la tradition.

Un axe de bataille pour l'état-major de l'armée coloniale

Le 1er novembre 1954 et la guerre vont mettre un terme à cet interlude idéologique. Le FLN ne saurait mener le combat sur deux fronts ; il est entendu à demi-mot que le sort des Algériennes sera réglé à l'indépendance, et qu'en attendant les hommes mènent le jeu. Des Algériennes, notamment des lycéennes et des étudiantes, participent en effet à la Bataille d'Alger avant de gagner les maquis, souvent comme infirmières. Fin 1957, la direction du FLN ordonne leur départ pour les pays voisins où il ne sera guère fait appel à leurs services, au contraire de l'image, véhiculée par la propagande du FLN et ses avocats, de résistantes héroïques se battant contre les armées coloniales.

Les services français ne sont pas longs à exploiter la faille. Dès 1955, le gouverneur général Jacques Soustelle dissout l'UFA et l'UFMMA, s'entoure d'ethnologues qui en font un des fronts de la guerre révolutionnaire, soutenus qu'ils sont par les jeunes capitaines rentrés vaincus de la guerre d'Indochine, mais persuadés d'avoir percé les clés de la contre-guérilla. L'émancipation des femmes musulmanes, rurales à plus de 80 %, devient un axe de bataille du 5e Bureau de l'état-major de l'armée qui multiplie les initiatives sur le terrain : les infirmières des équipes médico-sociales itinérantes (EMSI) soignent les bébés, distribuent vivres et propagande à leurs mères, montrent des films, secondent les sections administratives spécialisées (SAS) qui encadrent et surveillent le pays.

Au plan international, la Tunisie et le Maroc réforment la condition féminine au lendemain même de leur indépendance (1956). L'Algérie française se retrouve distancée sur un terrain ultrasensible, notamment aux Nations unies à New York, et Robert Lacoste, ministre résident à Alger, fait mettre à l'étude un projet de réforme du statut personnel. Il n'ira pas loin. Le très conservateur gouvernement général de l'Algérie, l'exécutif local, redoutant qu'une révolte religieuse vienne s'ajouter à la guerre contre le FLN, fait capoter l'affaire.

Autodafé et casse-tête juridique

Elle sera relancée par les évènements du 13 mai 1958 qui font chuter la 4e République au bout de trois semaines et donnent le pouvoir à Paris au général de Gaulle et en Algérie aux militaires emmenés par les généraux Raoul Salan, commandant en chef, et le patron des « paras » très populaires parmi les Européens, Jacques Massu. Ce sont eux et leurs épouses qui patronnent et organisent le dévoilement. Le 17 mai, au soir, douze adolescentes musulmanes cornaquées, dit-on, par Madame Salan en personne, arrachent leurs voiles et les brûlent derrière les grilles du Gouvernement général protégées par des harkis. L'autodafé a été monté en catastrophe la veille au soir par une poignée d'officiers du 5e Bureau agacés par les affiches par trop masculines exaltant la fraternité entre les deux communautés. Le lendemain, dimanche 18 mai, une foule de musulmanes venues principalement des bidonvilles de l'Algérois envahit le centre-ville sous les applaudissements des pieds-noirs qui les encouragent à se dévoiler. Le capitaine de Germiny, chef de la section administrative urbaine (SAU) de la cité Mahiéddine, un bidonville de près de dix mille habitants, a depuis mars 1957 préparé le terrain en multipliant les actions en direction des femmes avec des clubs qui leur sont réservés et des séances de cinéma.

Salan, nommé début juin « dépositaire des pouvoirs civils et militaires de la République en Algérie », s'appuie sur le mouvement de la « résurrection nationale » pour vanter son succès auprès de de Gaulle, tandis que le 5e Bureau ordonne dès le 20 mai aux commandants militaires d'Alger, d'Oran et de Constantine d'« encourager la participation de femmes dévoilées » aux manifestations « spontanées » qui doivent y être organisées à l'image de ce qui s'est passé à Alger les 17 et 18 mai. Camions militaires et usage de la force sont de plus en plus ouvertement pratiqués au fur et à mesure qu'on s'éloigne du Forum et des centaines de journalistes étrangers qui couvrent l'événement.

Paris se retrouve alors devant un casse-tête juridique : les Algériennes sont désormais des « Françaises à part entière ». Salan commence d'ailleurs à les faire inscrire sur les listes électorales, toutefois le « statut personnel » brandi jusqu'alors par la minorité européenne comme un obstacle infranchissable au suffrage universel n'a pas changé. L'Élysée reprend alors les projets de l'ère Lacoste et aboutit à l'ordonnance de septembre 1959 sur le mariage et la famille qui s'inspire largement de ce que Habib Bourguiba a fait adopter en 1956 en Tunisie moins de six mois après l'indépendance. Cependant entre-temps, le climat a changé : Salan a perdu son poste, Massu a été envoyé en Allemagne et le 5e Bureau a été dissous en janvier 1960. L'ordonnance de 1959 ne sera pas appliquée par la justice française avant l'indépendance.

Au nom du nationalisme

Le FLN s'oppose à l'ordonnance au nom du nationalisme et de la religion, il joue sur les inquiétudes masculines en répandant des rumeurs sur, par exemple, l'abolition des cadis — les juges musulmans — et plus généralement sur toute initiative française qui heurte les convictions populaires de l'islam et des institutions traditionnelles2. La doctrine nationaliste se fige : la femme algérienne et son intérieur sont présentés comme l'ultime rempart de l'identité algérienne, le noyau dur de son authenticité que l'armée française a cherché à percer avec ses manœuvres en direction des masses féminines.

Après 1962, l'attitude du FLN ne change guère. Jusqu'en 1976, la législation française est maintenue, mais inappliquée. Ce n'est qu'en 1986, sous le troisième président de la République algérienne, Chadli Bendjedid, qu'un Code de la famille est adopté par l'Assemblée nationale. Il revient en arrière sur l'ordonnance de 1959. Selon le ministre de la justice de l'époque, Boualem Benhamouda, un cacique du FLN alors parti unique, il s'agit de « purifier la famille de toutes ses impuretés a-islamiques… » Son texte, toujours en vigueur, consacre le statu quo, notamment le mariage arrangé et la répudiation unilatérale de l'épouse par son mari. À ses adversaires peu nombreux, le ministre oppose le 13 mai 1958 et la manipulation du dévoilement et les dénonce comme des alliés du 5e Bureau et de la France.

Jusqu'à aujourd'hui, le discours n'a pas changé et le thème de l'émancipation féminine a presque disparu du champ politique algérien.


1En 1890, vingt ans après l'assimilation de l'Algérie à la France, seuls 783 musulmans avaient obtenu la citoyenneté française. Lire Charles Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, tome 2/1871-1954  ; page 33.

2«  Les Français […] ont osé violer délibérément le Coran, immuable par essence, et imposé par la force aux musulmans algériens les lois séculières de la France et, ce dans le domaine le plus sacré, en particulier le statut personnel […] un domaine qui appartient exclusivement à la communauté des croyants  » (El Moudjahid, n° 45, 6 juillet 1959.

« Petite Casbah », une histoire (post)coloniale entravée

Groupe d'enfants en tenue traditionnelle, devant une maison, ambiance d'époque.

Le projet éditorial Petite Casbah édité par les éditions Bayard Jeunesse, tiré du dessin animé éponyme, a subi de nombreuses interventions en cours d'écriture. La doctorante Laura Orban, un temps coautrice, explique pourquoi elle a décidé de retirer sa signature, et analyse en quoi cette expérience est un révélateur de logiques plus générales à l'œuvre dans l'écriture et dans la transmission de l'histoire coloniale, notamment celle de l'Algérie.

La critique de l'histoire coloniale et postcoloniale ne suffit pas à s'affranchir des cadres que celle-ci nous a légués. Dans le projet éditorial Petite Casbah (éditions Bayard), composé d'un livre documentaire et d'une bande dessinée dérivés de la série animée éponyme — diffusée fin 2024 sur France Télévisions—, une réécriture intervenue en fin de parcours a profondément transformé le texte. Au nom de la nécessité de faire exister ce livre dans un contexte marqué par la banalisation du négationnisme historique et par l'exigence de rendre le propos accessible à un jeune public, la maison d'édition a entériné la réécriture.

Associée au projet, j'ai pour ma part décidé de retirer mon nom de l'ensemble de l'œuvre, qui comprenait l'ouvrage Petite Casbah, 1955-1965 : une histoire de l'Algérie racontée par deux enfants1 — mêlant échanges épistolaires et pages documentaires, visant à restituer une histoire de l'Algérie contemporaine à hauteur d'enfants, entre guerre d'indépendance et premières années postcoloniales —, ainsi que trois tomes d'une bande dessinée reprenant les images de la série animée et des dossiers documentaires, auxquels j'ai contribué plus marginalement. Ce cas invite à interroger plus largement les conditions d'écriture et de transmission de l'histoire coloniale et postcoloniale, y compris lorsqu'elle se revendique d'une perspective progressiste.

Illustration de deux enfants dans un paysage méditerranéen, évoquant l
Couverture de l'ouvrage documentaire «  Petite Casbah, 1955-1965 : une histoire de l'Algérie racontée par deux enfants  » (Bayard jeunesse).

Comme le rappelle l'historienne Malika Rahal, en France et en Europe, l'histoire coloniale et postcoloniale demeure largement structurée par le regard du colonisateur. Elle est racontée depuis ses marges anciennement coloniales au détriment des expériences et des perspectives de la population ex-colonisée2. Des contraintes éditoriales et financières, associées à des stratégies politiques et à des biais mémoriels, contribuent à faire perdurer cette focale coloniale. Il devient dès lors urgent de recentrer l'histoire des pays anciennement colonisés. Cela implique de mettre en question l'affrontement postcolonial qui les maintient dans un rapport, même critique, à leur ancienne métropole.

Domestiquer les voix (dé)colonisées par la réécriture

À l'invitation de mon collègue historien Sylvain Pattieu, j'avais rejoint ce projet en janvier 2024, non sans hésitations, consciente des enjeux politiques et éditoriaux qu'il impliquait. Doctorante en sociologie politique et en histoire, soucieuse de diffuser le savoir scientifique auprès du grand public, je m'y suis engagée jusqu'à sa quasi-finalisation. C'est alors que la société de production Darjeeling, associée à la série animée et dotée d'un droit de regard, inattendu pour moi, sur le projet éditorial, a procédé à une réécriture en profondeur des textes. Liées par un contrat contraignant dans un contexte éditorial fragilisé, nos éditrices ont dû en accepter une large part. Il ne s'agissait pourtant pas de simples ajustements narratifs, mais de transformations substantielles des postures des personnages et des réalités historiques.

Situé en 1965, le livre-documentaire se présente comme un échange épistolaire entre Khadidja, protagoniste algérienne installée à Alger, et Philippe, l'un de ses amis, juif d'Algérie exilé à Marseille depuis l'indépendance, intervenue trois ans plus tôt. Ces lettres sont accompagnées de pages documentaires. Dans sa version initiale, notre texte s'efforçait de faire coexister ces deux expériences situées en accordant à chacune une place équivalente. Dans la version retravaillée, un déséquilibre apparaît au fil des coupes et des réécritures, qui, au-delà d'une simplification, modifient la précision et la singularité des voix. Dans un exemple emblématique, des éléments évoquant les conséquences traumatiques des violences coloniales sur des personnages algériens ont été supprimés.

Version initiale de la lettre de la protagoniste Khadidja :


Je comprends que pour toi c'est dur d'avoir dû partir, mais il était temps de mettre fin à tout le mal que la colonisation puis la guerre nous ont fait. Pense par exemple à toutes les familles qui ont perdu des proches pendant la guerre. Tu sais, ma mère pleure à chaque fois qu'elle repense à deux de ses cousins : l'un qui été tué au maquis, et l'autre qui a disparu sans jamais être revenu après avoir été enlevé par l'armée française. Il était temps qu'on obtienne notre Indépendance.

Version publiée (p. 27) :


Je comprends que, pour toi, c'est dur d'avoir dû partir, car vous avez quitté tout ce que vous aviez en Algérie et en plus vous avez perdu un pays… Mais il était temps qu'on mette fin à tout le mal que la colonisation, puis la guerre, nous ont fait. À nous aussi, tout cela nous a fait beaucoup de mal : nous avons perdu des proches, des amis, des voisins que nous aimions, mais il fallait vraiment qu'on obtienne notre indépendance.

Dans la version publiée, l'accent mis sur le traumatisme de Philippe infléchit la posture de Khadidja : sa célébration de l'Indépendance est atténuée au profit d'une attention plus marquée à l'expérience de ceux qui ont quitté l'Algérie. Ce déséquilibre se manifeste dès un ajout à la première lettre de l'adolescente (p. 18) :


Même si, au fond de moi, j'étais triste de te perdre, je dois dire que j'étais sacrément contente de ce qui nous arrivait. C'est un sentiment étrange et qui peut te sembler contradictoire : d'un côté, il fallait que la France parte, de l'autre, elle a emporté avec elle des gens que nous aimions.

Ce déplacement imposé lors de la réécriture finale s'inscrit dans un cadre plus large, marqué par la prédominance d'un récit de la « déploration3 » de l'ex-colonisateur autour de 1962, façonné et relayé par une abondante production culturelle, scientifique et médiatique centrées sur les départs. L'événement y apparaît d'abord, pour reprendre les mots de l'historien et anthropologue Nathan Wachtel4, « par ses marges [les Français] ou, pour mieux dire, par ses minorités [démographiques], au profit d'une histoire tragique, une histoire de vaincus, alors que l'on s'attendrait à être submergé par une histoire des vainqueurs », en l'occurrence des Algériens. Il ne s'agit ni de tomber dans une « compétition mémorielle », ni de nier la singularité de certaines trajectoires.

Orientalisme et émotions passées sous silence

C'est le cas de Philippe qui a dû quitter sa terre d'origine, à l'instar de très nombreux Juifs d'Algérie juridiquement français depuis le décret Crémieux de 1870. L'enjeu est plutôt de rappeler que, dans un contexte de décolonisation, raconter les trajectoires des marges ne peut se faire au prix de l'histoire de la majorité. Il est donc essentiel d'en rendre les récits visibles, au risque sinon de passer à côté du sens de l'événement.

Autre ajout : un extrait renvoyant à une scène du dessin animé où Khadidja offre des makrouds à Guy, fils du policier français responsable de l'arrestation de son frère Malek. D'abord complice de son père, participant à la traque des proches de Khadidja, Guy évolue et finit par agir brièvement en leur faveur. Le récit met alors l'accent sur cette transformation, plutôt que sur les effets des violences subies par Khadidja.

Philippe commente ainsi (p. 45) : « Après, tu te souviens, c'est toi qui lui as donné des makrouds pour son départ, j'ai trouvé ça tellement chouette de ta part. Tu es incroyable Khadidja ! C'est vrai qu'il s'est bien rattrapé et que ce n'était pas sa faute si son père était policier. »

Et Khadidja de répondre (p. 50) : « Il ne faut jamais aller vite et juger les gens trop rapidement. »

Au-delà de l'orientalisme de la scène, l'échange, en ne valorisant que la grandeur d'âme de Khadidja à travers ce geste d'offrande rédempteur, passe sous silence les émotions douloureuses que la jeune fille peut éprouver envers le policier et son fils. Le récit instaure ainsi un rapprochement final entre victimes et proches de leurs bourreaux, tout en reléguant la question des responsabilités. Sous les traits d'un pacifisme romancé, il contribue à édulcorer des situations d'injustice qui appelleraient, avant tout apaisement, un travail de justice.

Disparition du mot « tortures »

Pris ensemble, ces choix contribuent à déséquilibrer l'ensemble narratif et à en déplacer le centre de gravité. Et c'est précisément dans ces ajustements, presque imperceptibles si l'on n'a pas accès aux versions intermédiaires, que se manifestent les cadres de pensée évoqués plus haut. Quand bien même l'acceptation peut être justifiée (accessibilité pour un jeune public, lutte contre la banalisation et la diffusion du négationnisme historique), ces transformations n'en soulèvent pas moins des enjeux historiographiques fondamentaux. Ceux-ci sont d'autant plus sensibles qu'il s'agit de transmettre l'Histoire à un jeune public.

L'idée selon laquelle certaines informations pourraient être difficiles, voire « traumatisantes », pour un lectorat d'environ 10 ans peut s'entendre. Elle appelle toutefois deux remarques. D'une part, les enfants d'aujourd'hui, en France, sont exposés, directement ou indirectement, à des formes variées de violence via les jeux vidéo, différents médias ou encore leurs trajectoires personnelles. Il est donc à mon sens possible d'aborder ces réalités sans trop les lisser, à condition de les restituer à travers des expériences et des émotions incarnées par les personnages. Ils sont en mesure de comprendre que les protagonistes sont affectés, chacun pour des raisons différentes. Et c'est précisément cette coexistence de bagages émotionnels qui faisait la force du projet initial.

D'autre part, cet argument ne saurait justifier la suppression de certains termes. Le mot « torture », présent dans la première version (« Je ne veux même pas imaginer les méthodes de torture qu'elle a subies »), a ainsi été remplacé par « violences » (« Je ne veux même pas imaginer les violences qu'elle a subies », p. 42), à l'initiative de l'éditrice, avant même tout blocage formel de la production, et alors qu'une autre occurrence du terme a été gardée dans les pages documentaires que nous avions rédigées pour illustrer les lettres. Or ce type de reformulation risque de produire l'effet inverse de celui recherché.

Une offensive de l'extrême droite sur l'Algérie

Les échanges avec le public — notamment lors de l'avant-première du dessin animé, le 9 octobre 2024, au Musée national de l'histoire de l'immigration, où l'audience était majoritairement issue de l'immigration algérienne —, les retours d'enquête relayés par l'éditrice, ainsi que ce que l'historien Benjamin Stora a nommé la « communautarisation des mémoires5 », témoignent d'une demande sociale spécifique de la part de publics ayant subi, directement ou indirectement, des crimes coloniaux. Dans ce contexte, la substitution de certains termes peut créer un décalage avec les usages et les cadres de compréhension déjà partagés dans certains espaces familiaux et scolaires, et compromettre ainsi l'élaboration d'un récit pour tous.

Si certains débats ont finalement donné lieu à des arbitrages en faveur des positions de Sylvain Pattieu et de moi-même, ils n'en demeurent pas moins révélateurs d'enjeux plus larges. Le maintien du terme de « ségrégation », par exemple, contesté au motif qu'il renverrait davantage, dans l'imaginaire français, à l'apartheid sud-africain, a ouvert une réflexion sur la manière de transmettre au grand public, et en particulier aux jeunes lecteurs, des catégories élaborées par les historiens notamment pour qualifier les situations coloniales. À ce titre, l'historienne Sylvie Thénault mobilise ainsi la notion d'« apartheid6 » pour décrire le cas algérien dans un article publié dans la revue de vulgarisation L'Histoire. Pourquoi alors se priver de ces outils pour dire ces réalités ?

Ensuite, sur l'argument de la nécessité de faire exister ce texte malgré tout, dans un contexte de négationnisme historique, il pouvait sembler d'autant plus recevable qu'il intervenait à un moment charnière pour les éditions Bayard, marqué par des mobilisations — in fine fructueuses contre le recrutement d'Alban du Rostu, ancien bras droit du milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin. Les réactions virulentes suscitées dans l'extrême droite et parmi les réactionnaires nostalgiques de l'Algérie française par la diffusion de la série Petite Casbah7 avant la parution du projet éditorial étaient citées lors d'échanges autour du livre avec la production pour en attester l'utilité publique. Cela ne saurait toutefois suffire à soulager notre conscience. S'opposer à l'extrême droite ne peut constituer notre seule boussole morale, et se dire anticolonialiste ne garantit pas non plus une approche juste.

Quatre enfants souriants posent sur un mur avec une vue sur la mer et des maisons.
Le dessin animé «  Petite Casbah  » diffusée fin 2024 sur France Télévisions.
Darjeeling

Avoir les exigences d'une approche véritablement décoloniale

Lorsqu'il reste une posture de principe, cet anticolonialisme peut reprendre des réflexes hérités du prisme colonial : raconter les sociétés colonisées sans partir de leurs propres voix et de leurs propres trajectoires. Il faut donc déconstruire ces biais et accorder une place réelle à des perspectives qui ne soient pas conditionnées par un regard blanc qui règle ses comptes avec lui-même. Il s'agit donc de décentrer l'histoire du colonisateur, quelle que soit sa déclinaison politique, pour la recentrer sur le pays concerné. Faute de quoi, à mesure qu'une vision eurocentrée s'impose et que les témoins disparaissent, la possibilité d'entendre d'autres vécus devient toujours plus fragile.

Cette difficulté à raconter une histoire plus juste et complète se retrouve dans la bande dessinée en trois tomes associée au projet. Parmi les trois figures historiques présentées dans les dossiers documentaires en fin de volume, aucune n'est algérienne, à l'exception de Juifs ayant acquis la citoyenneté française en vertu du droit colonial. Écrire l'histoire de l'Algérie coloniale sans eux revient à en donner une vision profondément tronquée.

Ce livre s'inscrit dans une nécessité réelle : celle de proposer au jeune public des récits pluriels, capables de nourrir un regard critique sur l'Histoire. Mais la vision qui a fini par s'y imposer ne respecte pas, selon moi, les exigences d'une approche véritablement décoloniale. Dans ces conditions, je ne pouvais plus y voir associé mon nom.

Car ce qui se joue ici dépasse ce seul projet. Il ne s'agit pas d'un cas isolé, mais d'un révélateur de logiques plus générales à l'œuvre dans l'écriture et dans la transmission de l'histoire coloniale et postcoloniale, y compris lorsqu'elles se revendiquent progressistes. En cela, le livre fonctionne comme un cas d'école, au sens littéral et figuré. À l'heure où ces questions mémorielles sont constamment réactivées par l'actualité, des relations franco-algériennes à la question palestinienne, en passant par la guerre en République démocratique du Congo, il devient nécessaire d'interroger les cadres dans lesquels ces histoires sont écrites et transmises. C'est à cette condition que d'autres récits pourront continuer d'émerger.

La réponse de Bayard et Darjeeling

Afrique XXI a contacté les éditions Bayard et la maison de production Darjeeling pour un contradictoire. Aux cinq questions posées, Bayard a répondu ceci :

« Chez Bayard Jeunesse, nous voulons aider les enfants à mieux comprendre le monde et les autres. L'ouvrage Petite Casbah s'inscrit dans cette démarche. Comme pour l'ensemble de nos publications jeunesse, le texte a fait l'objet d'un travail éditorial approfondi, mené en collaboration avec les auteurs, afin de rendre le contenu compréhensible et accessible pour des lecteurs dès 8 ans, dans le respect du cadre historique. »

De son côté, Darjeeling a renvoyé la responsabilité des choix à Bayard, répondant ceci :

« En tant que société de production et cessionnaire des droits de l'œuvre originale dont est issu l'ouvrage publié par Bayard, Darjeeling a été associé au projet dans le cadre habituel de son développement. À ce titre, l'écriture, les choix éditoriaux et la validation finale des textes relèvent exclusivement de la responsabilité de l'éditeur, en lien avec les auteurs de l'ouvrage. »


1Sylvain Pattieu, Petite Casbah, 1955-1965 : une histoire de l'Algérie racontée par deux enfants, Bayard Jeunesse, coll. «  Documentaire 8 ans et +  », 2026.

2Malika Rahal, Algérie 1962 : une histoire populaire, Paris, La Découverte, 2022.

3Malika Rahal, op.cit., p. 14.

4Nathan Wachtel, La Vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole, 1530-1570, Gallimard, Paris, 1971, cité par ibid., p. 15.

5Benjamin Stora, Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie, Élysée, 2021.

6Sylvie Thénault, «  Algérie coloniale : une société d'apartheid  ?  », L'Histoire, Les Collections, n° 95, «  Tragédies algériennes 1830-2022  », avril-juin 2022.

7Thibault Jeannin, «  “Propagande anti-française” ou “réalités de la colonisation”   ? Le dessin animé pour enfants Petite Casbah sur l'Algérie des années 50 fait des vagues  »  », Le Journal du Dimanche, 3 novembre 2024, consulté le 18 avril 2026.

Kabylie. Enquête sur un massacre colonial

Soldats et civils en interaction dans un village, paysage verdoyant en arrière-plan.

Il y a soixante-dix ans, l'armée française massacrait 75 civils dans trois villages kabyles, en Algérie. Un livre, signé par la documentariste Safia Kessas et l'historien Fabrice Riceputi, fait remonter cette mémoire engloutie et pose la question de ce qu'on fait des crimes que personne n'a voulu voir.

Le père s'appelait Tayeb. Mais au travail, en Belgique, on l'avait rebaptisé Gilbert. Ce glissement de prénom dit quelque chose de l'effacement de l'identité que la migration impose. C'est pour la retrouver que la documentariste Safia Kessas a posé sa caméra dans le salon familial, alors que son père mourait. Dans un entretien inachevé un mois avant son décès en mars 2019, il évoquait sa sœur – prénommée Safia, comme elle – disparue en Kabylie pendant la guerre d'indépendance algérienne. En enquêtant sur la mort de sa tante, Safia Kessas voit émerger une autre histoire : celle d'un massacre commis par l'armée française.1.

Le 23 mai 1956, au petit matin, des unités du 11e régiment d'infanterie coloniale encerclent trois villages kabyles, Aït Soula, Tazrouts et Agouni, dans la vallée de la Soummam, à une cinquantaine de kilomètres de Béjaïa. Pendant douze heures, les soldats exécutent 75 civils, dénudent et humilient les femmes, pillent et incendient des maisons. Ils repartiront dans l'après-midi. C'est ce crime, longtemps enfoui, que le livre d'enquête Un massacre en Kabylie, publié aux éditions La Découverte, met au jour, sept décennies après les faits.

Transmission du silence

Ce massacre n'a pas été oublié ; il a été tu. Dans les trois villages, des commémorations maintiennent vivante la mémoire des 75 morts. Des stèles portent leurs noms. Une école d'Aït Soula s'appelle « École des 75 martyrs ». Mais cette mémoire reste inexorablement locale, villageoise et coupée de la diaspora.

Le père de Safia Kessas, originaire du village de Djenane, s'est installé à Bruxelles en 1949 et n'a jamais évoqué le massacre. Safia Kessas dit ainsi :


Nos parents ou nos grands-parents n'avaient pas forcément les mots pour transmettre une violence qui est insupportable. Je ne suis pas certaine que la transmission de l'histoire du massacre ait été faite à la diaspora en Belgique, certainement pas d'après les recherches que j'ai faites au départ.

C'est par le sociologue Ali Mekki, spécialiste de l'immigration kabyle entre la Soummam et la Durance2, que les premiers fils ont pu être tirés. En recueillant des témoignages d'immigrés à Saint-Auban, il avait été le premier à parler du massacre à Safia Kessas. La figure de l'immigré kabyle occupe dans cette histoire une place paradoxale. Il est passeur d'information et soutien logistique : Tayeb lui-même avait hébergé clandestinement à Bruxelles un militant du FLN en 1956 ; de nombreux immigrés kabyles envoyaient aussi de l'argent à leurs familles, des sommes que certains officiers administratifs français détournaient à leur profit. Mais cet immigré est aussi une victime impuissante, apprenant par la Croix-Rouge la mort d'une sœur ou d'un frère depuis l'autre rive.

Une violence planifiée et débridée

L'opération du 23 mai 1956 était préparée. Trois compagnies motorisées, une unité de gardes mobiles, l'appui de l'aviation : la logistique seule établit la préméditation. Mais au cœur du massacre se trouve un document encore plus accablant : une liste. Dressée par le capitaine René Harvut, chef de la section administrative spéciale (SAS) de Vieux-Marché, elle désigne les hommes à abattre : des villageois soupçonnés de soutenir le maquis du colonel Amirouche, dont les unités tenaient la forêt de l'Akfadou toute proche.

C'est Harvut qui, assis sur la murette du cimetière d'Agouni, procède au tri. Les hommes défilent, déposent leur carte d'identité. Il en rend certaines, garde les autres. Ceux dont il retient la carte sont conduits dans la cour d'une maison voisine et sont exécutés d'une balle dans la tête. Abdelaziz Brinis, douze ans en 1956, était là : « Les hommes comprenaient la gravité de la situation et se préparaient à leur mort. Ils donnaient des conseils aux petits qui allaient peut-être survivre. »

L'opération dure douze heures. Des soldats sont ivres, des exécutions sont faites le long des ruelles, des maisons sont pillées et incendiées. « Dans les villes coloniales, il y avait des Européens, des journalistes, des diplomates. Dans les campagnes, on n'avait pas besoin de prendre ces précautions : on laissait les cadavres dans les rues, on violait, on détruisait les villages, on incendiait, on repartait », écrit Fabrice Riceputi.

Les unités appartiennent au 11e régiment d'infanterie coloniale, composé de soldats recrutés en Afrique subsaharienne. Beaucoup d'entre eux sont passés par l'Indochine et Madagascar. Que les exactions aient été commises par des soldats noirs a marqué les mémoires villageoises. Mais tous savent que ces hommes étaient encadrés par des officiers français, qui avaient le pouvoir d'interdire et ne l'ont pas fait.

Le viol, arme de la « pacification »

Le chapitre le plus inédit du livre porte sur les violences faites aux femmes. Dans l'après-midi, les militaires ont exigé que les femmes des trois villages se rendent à la mosquée d'Aït Soula. Là, elles ont été contraintes de se déshabiller entièrement sous la menace des armes.

Ce que les témoins acceptent de dire s'arrête souvent là : sur les viols commis dans le village d'Agouni, sur le suicide d'une femme enceinte quatre mois après les faits, beaucoup ont opposé un silence chargé de sens. « Ce refus nous rappelle que cette histoire ne nous appartient pas », écrivent les auteurs.

Ce « crime de déshonneur » est resté tu pendant près de soixante-dix ans. La phrase d'un soldat, rapportée dès 1956, résume la logique à l'œuvre : « Les femmes qui nous plaisent, on les baise ; les hommes qui nous plaisent pas, on les tue. » Elle dit ce que l'historiographie a mis des décennies à établir : le viol comme arme de la « pacification », son utilisation systémique et couverte par la hiérarchie.

Safia Kessas, dont la démarche est explicitement féministe, explique comment cette parole a pu finalement se dire. Il a fallu convaincre le comité de village, obtenir l'accord des fils pour accéder à leurs mères. Samir Mouterfi a enlevé son bonnet et raconté ce que sa grand-mère lui avait transmis : « Jamais, dans ces villages-là, les violences sexuelles n'avaient été évoquées publiquement. Personne n'en avait parlé. Et là, les témoignages convergent vers la même histoire. »

Pourquoi ce silence a-t-il tenu si longtemps ? La colonisation avait déjà profondément ébranlé la masculinité des paysans kabyles : dépossession foncière, émigration forcée, soumission à l'administration coloniale. Que leurs femmes aient été dénudées publiquement était une humiliation suprême, à enfouir. « On n'en parle plus », dit Dahbia, 88 ans, en frappant la table. « Après, les femmes ne se regardaient plus entre elles. »

La grande muette

Ce qui distingue ce livre des histoires du massacre qui existaient dans la mémoire locale, c'est la façon dont il a été construit : archives, témoignages des soldats français, histoire orale en Kabylie, mais aussi des outils moins conventionnels comme les forums d'anciens combattants sur internet. Ces derniers ont livré une première piste vers Bernard Montagne, appelé à Vieux-Marché quelques mois après le massacre. Safia Kessas confie :


J'ai tapé de façon presque naïve sur les réseaux. J'ai découvert des forums d'anciens combattants accessibles comme ça. Et à un moment, Bernard Montagne est le seul finalement à m'avoir répondu.

De ce vétéran lillois de 87 ans, ils ont obtenu un aveu mesuré. Puis le nom de Harvut. Puis celui de son successeur à la SAS, Jean-Pierre Renaud, qui a refusé de les recevoir, invoquant des « débordements des deux côtés ». La formule dit tout de l'omerta militaire française, toujours active soixante-dix ans après les faits.

Au Service historique de la Défense, le Journal de marche et opérations du 11e RIC livre une version mensongère : un simple « accrochage » avec des « rebelles », trente-neuf « ennemis abattus ». Du côté algérien, le réseau social Facebook a livré les premiers témoins. Lors des voyages successifs en Kabylie, la confiance s'est construite lentement. La double culture de Safia Kessas, ses liens familiaux avec la région, et le fait qu'elle soit une femme ont été des conditions sine qua non.

Des mémoires qui se réveillent

La publication de l'enquête de Safia Kessas et Fabrice Riceputi dans Mediapart à l'été 20253 a déclenché des « vannes mémorielles ». Djéhanne Gani, journaliste, a reconnu dans les articles son nom de famille. Son père Kader, 84 ans, installé à Saint-Denis depuis des décennies, avait tu toute sa vie le fait d'avoir été présent à Agouni ce 23 mai 1956. Depuis, les nuits de Kader sont peuplées de cauchemars.

Dans les villages, Ali Ayouni consacre sa retraite à redonner un visage aux noms gravés sur les stèles. Djouad Touazi parcourt la région à moto pour localiser les sépultures de moudjahidines. Avec Samir Mouterfi et Ali Mekki, ce sont ces relais qui ont rendu possible l'enquête. Safia Kessas plaide pour une plateforme commune :


Il faudrait partager une méthodologie, ouvrir un espace, une plateforme pour croiser les récits diasporiques et les récits locaux. Des gens me contactent qui font les mêmes questionnements, qui repartent en Algérie, posent les mêmes questions aux mêmes femmes. Il faudrait relier tout ça.

La demande est urgente. Les appelés français meurent. Les femmes qui ont subi les violences de mai 1956 ont entre 88 et 93 ans. Fabrice Riceputi a une formule sobre : « On a tiré un fil dont la bobine est gigantesque et on est très loin d'en avoir déroulé l'intégralité. »

L'écrivain Mohammed Dib écrivait que les colonisateurs avaient changé les Algériens en « fils de personne ». Ce livre fait le chemin inverse : il redonne des noms, des voix et des histoires aux 75 morts de la vallée de la Soummam.


1Safia Kessas a réalisé en 2022 un podcast documentaire en plusieurs épisodes sur cette quête et enquête intitulé «  Au nom de Safia  ». Il est intégralement disponible sur Binge audio.

2Ali Mekki, De la vallée de la Soummam à la vallée de la Durance. Un siècle d'émigration et d'immigration kabyles -1915-2015, préface de Monique de Saint Martin, Presses Universitaires de Provence (PUP), 2017.

3Safia Kessas et Fabrice Riceputi, «  Quand l'armée française attaquait trois villages kabyles : premières traces d'un massacre  », Mediapart, 18 août 2025.

Impunité pour l'assassinat de Shirin Abou Akleh

L'image montre une scène de tension où un groupe de personnes porte un cercueil en bois, tandis qu'une foule aux drapeaux palestiniens est présente. Des policiers en uniforme et équipés apparaissent en première ligne, semblant gérer la situation. L'atmosphère semble chargée d'émotion, et la scène est marquée par le contraste entre le deuil et les forces de l'ordre.

Le 11 mai 2022, la journaliste d'Al-Jazira Shirin Abou Akleh était tuée alors qu'elle couvrait un assaut sur Jénine. L'affaire aurait pu être enterrée, elle n'était ni la première ni la dernière journaliste palestinienne tuée par les forces israéliennes sans que jamais aucun militaire n'ait été poursuivi1. D'ailleurs dans un premier temps, Israël accusa des groupes armés palestiniens, avant finalement de reconnaitre qu'il y avait une « forte possibilité » que son armée soit responsable, mais sans prendre la moindre mesure contre les responsables de ce crime, une impunité qui est la règle dans ce pays.

La popularité régionale et internationale de Shirin, sa double nationalité palestinienne et américaine, ont rendu un peu plus difficile l'enterrement de ce forfait. D'autant qu'une enquête de CNN concluait, avec de nouvelles images, qu'il s'agissait d'une attaque délibérée. En novembre 2022, le FBI ouvrait une enquête, dénoncée par Tel-Aviv, mais elle est au point mort. Pourtant, un nouveau rapport du coordinateur américain pour Israël et l'autorité palestinienne semble confirmer le caractère délibéré de l'assassinat de Shireen ; pour l'instant, l'administration Biden refuse de le transmettre au Congrès avant de l'avoir « édité »2.

Nous republions ci-dessous notre éditorial du 16 mai 2022 « Obscénités israéliennes, complicités occidentales et arabes » sur ce crime et sur l'impunité d'Israël rendue possible par la complicité américaine, européenne — notamment française —, et arabe.

***

Obscène. Si l'on en croit le Dictionnaire étymologique de la langue française d'Alain Rey, l'adjectif emprunté au latin obscenus signifie de « mauvais augure, sinistre », et il est passé dans le langage courant au sens de « qui a un aspect affreux que l'on doit cacher ».

Antigone à Jérusalem

C'est le premier qualificatif qui vient à l'esprit avec les images des funérailles de la journaliste palestinienne Shirin Abou Akleh assassinée le mercredi 11 mai 2022 par l'armée israélienne. Des policiers prennent d'assaut son cercueil qui manque d'être renversé, matraquent les manifestants, lancent des grenades assourdissantes et arrachent des drapeaux palestiniens. Cette action, au-delà même de tout jugement politique, porte atteinte au plus profond de la dignité humaine, viole un principe sacré qui remonte à la nuit des temps : le droit d'être enterré dans la dignité, que résume le mythe d'Antigone. Celle-ci lance au roi Créon, qui refuse une sépulture à son frère et dont elle a violé les ordres :

Je ne croyais pas tes proclamations assez fortes pour que les lois des dieux, non écrites et toujours sûres, puissent être surpassées par un simple mortel3.

Israël ne tente nullement de cacher ses actions, car il ne les considère pas comme obscènes. Il agit au grand jour, avec cette chutzpah, cette arrogance, ce sentiment colonial de supériorité qui caractérise non seulement la majorité de la classe politique israélienne, mais aussi une grande partie des médias, alignés sur le récit que propagent les porte-paroles de l'armée. Itamar Ben-Gvir a beau être un député fasciste — comme le sont, certes avec des nuances différentes, bien des membres du gouvernement actuel ou de l'opposition —, il exprime un sentiment partagé en Israël en écrivant :

Quand les terroristes tirent sur nos soldats à Jénine, ils doivent riposter avec toute la force nécessaire, même quand des “journalistes” d'Al-Jazira sont présents dans la zone au milieu de la bataille pour perturber nos soldats.

Sa phrase confirme que l'assassinat de Shirin Abou Akleh n'est pas un accident, mais le résultat d'une politique délibérée, systématique, réfléchie. Sinon, comment expliquer que jamais aucun des journalistes israéliens qui couvrent les mêmes événements n'a été tué, alors que, selon Reporters sans frontières (RSF), 35 de leurs confrères palestiniens ont été éliminés depuis 2001, la plupart du temps des photographes et des cameramen4 — les plus « dangereux » puisqu'ils racontent en images ce qui se passe sur le terrain ? Cette asymétrie n'est qu'une des multiples facettes de l'apartheid à l'œuvre en Israël-Palestine si bien décrit par Amnesty International : selon que vous serez occupant ou occupé, les « jugements » israéliens vous rendront blanc ou noir pour paraphraser La Fontaine, la sentence étant le plus souvent la peine de mort pour le plus faible.

Le criminel peut-il enquêter sur le crime qu'il a commis

Pour une fois, le meurtre de Shirin Abou Akleh a suscité un peu plus de réactions internationales officielles que d'habitude. Sa notoriété, le fait qu'elle soit citoyenne américaine et de confession chrétienne y ont contribué. Le Conseil de sécurité des Nations unies a même adopté une résolution condamnant le crime et demandant une enquête « immédiate, approfondie, transparente et impartiale », sans toutefois aller jusqu'à exiger qu'elle soit internationale, ce à quoi Israël se refuse toujours. Or, peut-on associer ceux qui sont responsables du crime à la conduite des investigations ? Depuis des années, les organisations de défense des droits humains israéliennes comme B'Tselem, ou internationales comme Amnesty International ou Human Rights Watch (HWR) ont documenté la manière dont les « enquêtes » de l'armée n'aboutissent pratiquement jamais.

Ces protestations officielles seront-elles suivies d'effet ? On peut déjà répondre par la négative. Il n'y aura pas d'enquête internationale, car ni l'Occident ni les pays arabes qui ont normalisé leurs relations avec Israël ne sont prêts à aller au-delà des dénonciations verbales qui n'égratignent personne. Ni de reconnaitre ce que l'histoire récente pourtant confirme, à savoir que chaque concession faite à Israël, loin de susciter la « modération » de Tel-Aviv, encourage colonisation et répression. Qui se souvient que les Émirats arabes unis (EAU) affirmaient que l'ouverture d'une ambassade de Tel-Aviv à Abou Dhabi permettrait d'infléchir la politique israélienne ? Et la complaisance de Washington ou de l'Union européenne (UE) pour le gouvernement israélien, « notre allié dans la guerre contre le terrorisme » a-t-elle amené ne serait-ce qu'un ralentissement de la colonisation des territoires occupés que pourtant ils font mine de condamner ?

La Cour suprême entérine l'occupation

Deux faits récents viennent de confirmer l'indifférence totale du pouvoir israélien aux « remontrances » de ses amis. La Cour suprême israélienne a validé le plus grand déplacement de population depuis 1967, l'expulsion de plus de 1 000 Palestiniens vivant dans huit villages au sud d'Hébron, écrivant, toute honte bue, que la loi israélienne est au-dessus du droit international. Trop occupés à punir la Russie, les Occidentaux n'ont pas réagi. Et le jour même des obsèques de Shirin Abou Akleh, le gouvernement israélien a annoncé la construction de 4 400 nouveaux logements dans les colonies de Cisjordanie. Pourquoi se restreindrait-il alors qu'il sait qu'il ne risque aucune sanction, les condamnations, quand elles ont lieu, finissant dans les poubelles du ministère israélien des affaires étrangères, et étant compensées par le rappel permanent au soutien à Israël. Un soutien réitéré en mai 20225 par Emmanuel Macron qui s'est engagé à renforcer avec ce pays « la coopération sur tous les plans, y compris au niveau européen […]. La sécurité d'Israël est au cœur de notre partenariat. » Il a même loué les efforts d'Israël « pour éviter une escalade » à Jérusalem.

Ce qui se déroule en Terre sainte depuis des décennies n'est ni un épisode de « la guerre contre le terrorisme » ni un « affrontement » entre deux parties égales comme le laissent entendre certains titres des médias, et certains commentateurs. Les Palestiniens ne sont pas attaqués par des extraterrestres comme pourrait le faire croire la réaction du ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian Sur son compte officiel twitter : « Je suis profondément choqué et consterné face aux violences inacceptables qui ont empêché le cortège funéraire de Mme Shireen Abou Akleh de se dérouler dans la paix et la dignité. »

Quant à tous les donneurs de leçons qui reprochent aux Palestiniens l'usage de la violence, bien plus limité pourtant que celui des Israéliens, rappelons ce qu'écrivait Nelson Mandela, devenu une icône embaumée pour nombre de commentateurs alors qu'il était un révolutionnaire menant la lutte armée pour la fin du régime de l'apartheid dont Israël est resté jusqu'au bout l'un des plus fidèles alliés :

C'est toujours l'oppresseur, non l'opprimé qui détermine la forme de la lutte. Si l'oppresseur utilise la violence, l'opprimé n'aura d'autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n'était qu'une forme de légitime défense.

On ne connaitra sans doute jamais l'identité du soldat israélien qui a appuyé sur la gâchette et tué la journaliste palestinienne. Mais ce que l'on sait déjà, c'est que la chaine des complicités est longue. Si elle prend sa source à Tel-Aviv, elle s'étire à Washington, se faufile à Abou Dhabi et à Rabat, se glisse à Paris et à Bruxelles. Le meurtre de Shirin Abou Akleh n'est pas un acte isolé, mais un crime collectif.


1Le 9 mai 2023, le Committee to Protect Journalists à Washington a publié les résultats de son enquête sur la mort d'une vingtaine de journalistes palestiniens.

3Sophocle, Antigone, Flammarion.

4Lire aussi, Olivier Pironet, «  Mourir à Jénine  », Blogs du Monde diplomatique, 14 mai 2022.

Marseille. Sur les traces de l'empire colonial

Escalier monumental avec statues, palmier et bâtiments historiques en arrière-plan.

Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.

Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.

Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.

Autour des statues

« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.

Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.

« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.
Marseille, 2022. «  Marie-Rose la dérangeuse  », performance de Rose Fregiere.
Capture d'écran vidéo / Manu Li Wanxu

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »

Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »

De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.

« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.

Nouvelles approches

Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.

« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Marseille, 2020. Les sculptures n
Marseille, 2020. Les sculptures n'étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.
© Mohammed Laouali

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »

Un coffre-fort exhumé

Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.

Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».

Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?

Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.

« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Guenfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Erratum
L'auteur souhaite apporter les précisions suivantes à la partie de l'article évoquant la plaque dédiée aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. Le projet a été porté par l'Espace franco-algérien, appuyé par un collectif de soutien. Son actuel président et membre fondateur, Hakim Allik, affirme que M. Guenfici, président de l'association pendant plusieurs années sur la période 2015-2024, avant de la quitter pour créer le Forum franco-algérien « n'a pas contribué à l'avancement du projet » et que « lui en attribuer la paternité serait injuste. » La pose définitive de la plaque le 8 mars 2025, soutenue par la mairie centrale de Marseille, est l'aboutissement d'un long combat dont l'Espace franco-algérien a été le moteur.

Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».

Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.

Marseille. Sur les traces de l'empire colonial

Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.

Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.

Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.

Autour des statues

« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.

Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.

« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.
Marseille, 2022. «  Marie-Rose la dérangeuse  », performance de Rose Fregiere.
Capture d'écran vidéo / Manu Li Wanxu

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »

Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »

De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.

« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.

Nouvelles approches

Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.

« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Marseille, 2020. Les sculptures n
Marseille, 2020. Les sculptures n'étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.
© Mohammed Laouali

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »

Un coffre-fort exhumé

Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.

Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».

Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?

Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.

« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».

Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.

Pankaj Mishra, « Le monde après Gaza »

Un jeune observe un camp de tentes depuis une fenêtre endommagée au crépuscule.

Dans son dernier ouvrage, l'essayiste indien interroge la violence exercée par Israël sur le peuple palestinien et le silence complice de l'Occident. À travers une analyse occidentalo-décentrée mêlant histoire du capitalisme, du racisme, du colonialisme et de l'antisémitisme, il propose une réflexion sur les oppressions qui structurent le monde contemporain.

Comment Israël, ce pays bâti pour accueillir un peuple persécuté et sans-abri, a-t‑il pu en arriver à exercer un pouvoir de vie et de mort aussi terrible sur une autre population de réfugiés (dont la plupart sont des réfugiés sur leurs propres terres) ? Comment les sphères politiques et journalistiques occidentales dominantes peuvent-elles ignorer, et même justifier, les actes de cruauté et d'injustice que cet État commet de manière systématique ?

C'est à ces questions pressantes que l'essayiste Pankaj Mishra cherche à répondre depuis 2008 et son premier voyage en Israël. Dans son dernier ouvrage Le Monde après Gaza (Zulma, 2025), il rend compte de cette quête académique et éthique, qui a pris un tour plus vital encore après les massacres du 7 octobre 2023 et le génocide en cours à Gaza. Cela donne un livre d'une richesse inouïe et un regard inédit sur le monde actuel.

Pankaj Mishra plonge sa réflexion dans les racines historiques du capitalisme, du racisme et du colonialisme en passant, bien sûr, par celles de l'antisémitisme, pointant ainsi les interactions entre ces catégories habituellement séparées. L'originalité de son analyse, aussi précise qu'érudite, tient à sa capacité à sortir des visions occidentalo-centrées pour se livrer à une histoire comparée des peuples de l'Afrique à l'Asie sans oublier l'Amérique et l'Europe. Il s'appuie sur les cultures, les pensées, les recherches d'intellectuels et de militants issus de mondes différents.

Israël, modèle du nationalisme hindou

Sa trajectoire personnelle est à l'image de ce cheminement intellectuel et politique. Né en 1969 dans l'Uttar Pradesh (Inde), Pankaj Mishra a été élevé dans une famille nationaliste pour laquelle Israël était l'exemple achevé de la construction victorieuse d'un État-nation. « J'avais un portrait de Moshe Dayan, ministre de la défense pendant la guerre des six-jours », raconte-t-il, tout en précisant : « Si cet engouement pour les héros israéliens était irrésistible, c'est en partie parce qu'il était ”glamoureusement” illicite en Inde. » En effet, New Delhi a reconnu Israël en 1950, mais, en raison de la Nakba et de la répression à l'encontre des Palestiniens, les relations officielles n'ont été établies qu'en 1992. Mais, pour sa famille et son entourage, « le sionisme était vraiment un fabuleux roman historique empreint de nostalgie, où une quête prodigieuse, parsemée d'échecs et de tragédies, culminait dans un événement quasi miraculeux : la création d'Israël ».

Pour les nationalistes hindous privés d'un pays uni « en raison des séparatistes musulmans » (qui, à la libération du joug anglais, ont créé le Pakistan avec l'appui du Royaume-Uni), « Israël montrait par ailleurs la voie en s'adressant aux musulmans dans le seul langage qu'ils comprenaient : celui de la force et encore de la force ». Une conviction que, des décennies plus tard, l'actuel premier ministre indien Narendra Modi et ses amis du parti nationaliste BJP (Bharatiya Janata Party) mettront en pratique dans leur propre pays1.

Mishra se détache très rapidement de cette conception, à la faveur de sa propre expérience des discriminations raciales en Israël lors d'un voyage en 2008, et de ses travaux sur le colonialisme, comme facteur essentiel de l'essor du capitalisme au XIXe siècle. Pillage des ressources, exploitation de la main-d'œuvre et racisme se conjuguent intimement, montre-t-il, car le colonialisme nécessite de traiter le colonisé comme un être inférieur. Il multiplie les exemples en Afrique, au Proche et Moyen Orient, en Asie et les compare à l'antisémitisme en Europe :

Les peuples d'Asie et d'Afrique ont une expérience ancienne de la stigmatisation par les puissances coloniales de l'Europe chrétienne. Être considérés comme des fourbes, des lâches, des faibles… ce fut l'expérience commune aux juifs, aux Noirs [aux États-Unis], aux Indiens [face au Royaume-Uni], au Chinois [face aux Européens, puis au Japon].

Le choix de la voie coloniale

Une autre constante de cet assujettissement de peuples entiers : « La croyance propre au darwinisme social qu'un peuple ou une nation qui ne dominait pas finissait par être dominé. » Ce principe est sacralisé par Israël, qui l'a utilisé jusqu'à plus soif pour justifier ses massacres. Il servit également à justifier le génocide des Amérindiens (en Amérique du Nord), ainsi que le montre la longue filmographie d'Hollywood. Autant de crimes de masse, de génocides largement marginalisés dans la culture occidentale. À l'instar des luttes pour l'indépendance sur les différents continents, alors que la décolonisation a bouleversé l'ordre mondial.

Du reste, note Pankaj Mishra, Israël s'est créé au moment où les luttes décoloniales prenaient de l'ampleur. Certes, le nouvel « État des juifs » aurait pu se développer, comme l'espérait alors Mohandas Karamchand Gandhi, si ces derniers étaient parvenus « à le faire sans l'aide de baïonnettes, que ce soient les leurs ou celles de la Grande-Bretagne », et « en parfaite amitié avec les Arabes ». Mais c'est la voie coloniale qui a été choisie par les dirigeants israéliens et les Occidentaux. Cela amènera Israël à se rapprocher de l'Afrique du Sud de l'apartheid (et à l'aider) ou plus récemment des suprémacistes hindous au pouvoir…

Le livre s'attache à décortiquer la façon dont la mémoire de la Shoah a été façonnée en Israël, notamment après la guerre de 1967, mais aussi aux États-Unis, la transformant en mètre étalon du mal humain, au détriment de l'histoire planétaire. Dans le même mouvement, elle devient le « nouveau fondement de l'identité israélienne » s'imposant aux juifs originaires du Proche-Orient qui ne l'avaient pas connue, et toujours menacée de refaire surface avec un nouvel ennemi : l'Arabe et le musulman. Ainsi une vision messianique et ethnique se développe, avec l'appui des très puissants évangéliques étatsuniens, reprenant à leur compte la notion erronée de « tradition judéo-chrétienne ». Cette « américanisation de l'holocauste » touche également l'Allemagne où l'on est passé sans barguigner de l'antisémitisme génocidaire au philosémitisme le plus aveugle. Ce n'est certainement pas un hasard si Berlin est devenu le deuxième plus grand vendeur d'armes à Israël.

Seul motif d'espoir, la jeunesse en lutte

Pour faire comprendre ce basculement idéologique, l'auteur s'appuie sur de nombreux ouvrages analysant et mettant en garde contre ces dérives, tels ceux de la philosophe allemande Hannah Arendt (1906-1975) ; de l'écrivain italien Primo Levi (1919-1978) dont il cite des témoignages poignants de ses doutes et ses douleurs ; de l'écrivain autrichien Jean Améry (1912-1978) ; de l'écrivain et militant afro-américain Edward Burghardt Du Bois (1868-1963) ; sans oublier le psychiatre et essayiste français Frantz Fanon (1925-1961) et l'intellectuel palestinien Edward Saïd (1935-2003). Non seulement ces références et citations éclairent le propos de Mishra, mais elles facilitent la lecture de l'ouvrage.

Son grand mérite est de donner des grilles d'analyses renouvelées des crimes de masse perpétrés par Israël avec l'appui de la plupart des pays occidentaux, mais aussi de mettre en lumière ceux qui se déroulent ailleurs, en Inde ou au Soudan par exemple. En effet, « dans un monde où les flux économiques mettent en péril la souveraineté nationale, les vieux fantasmes de purification culturelle ont retrouvé de la vigueur ». Ainsi, « le schéma binaire d'un Occident éclairé et d'un Orient obscurantiste, utilisé jadis ( …) est aujourd'hui devenu le fonds de commerce des nationalistes d'extrême droite en Israël, en Europe et en Amérique ».

Mishra n'est guère optimiste sur l'évolution du monde :

Les préjugés ethniques et raciaux sont une force politique majeure et durable de la modernité. Inséparable à la fois du nationalisme et du capitalisme, elle dévore sans cesse de nouvelles victimes : Juifs d'Europe, Asiatiques et Africains hier ; musulmans et migrants aujourd'hui. (…) On assiste à un recul précipité des droits individuels, des frontières ouvertes et du droit international.

Seul motif d'espoir, selon lui, la réaction et les luttes des jeunes contre le génocide en cours à Gaza, malgré la censure et la répression.


1Quand il dirigeait l'État du Gujarat en 2002, des pogroms antimusulmans ont été commis avec sa complicité, et aujourd'hui les attaques contre les musulmans dans l'ensemble de l'Inde se multiplient.

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Actualisation : Plus de 150 attaques de colons contre des agriculteurs palestiniens ont été recensées en marge de la récolte des olives qui a commencé début octobre 2025.
Dans les territoires occupés, le harcèlement des colons et de l'armée est toujours plus terrible : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

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Entrance to Camp Ayda, Bethlehem.

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

L
Mosa Soutan's son in front of their house

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

L
Message to one of the groups of «  Nazi hunters  » targeting Mosad Soufan and geo-locating his house

1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

Pankaj Mishra, « Le monde après Gaza »

Un jeune observe un camp de tentes depuis une fenêtre endommagée au crépuscule.

Dans son dernier ouvrage, l'essayiste indien interroge la violence exercée par Israël sur le peuple palestinien et le silence complice de l'Occident. À travers une analyse occidentalo-décentrée mêlant histoire du capitalisme, du racisme, du colonialisme et de l'antisémitisme, il propose une réflexion sur les oppressions qui structurent le monde contemporain.

Comment Israël, ce pays bâti pour accueillir un peuple persécuté et sans-abri, a-t‑il pu en arriver à exercer un pouvoir de vie et de mort aussi terrible sur une autre population de réfugiés (dont la plupart sont des réfugiés sur leurs propres terres) ? Comment les sphères politiques et journalistiques occidentales dominantes peuvent-elles ignorer, et même justifier, les actes de cruauté et d'injustice que cet État commet de manière systématique ?

C'est à ces questions pressantes que l'essayiste Pankaj Mishra cherche à répondre depuis 2008 et son premier voyage en Israël. Dans son dernier ouvrage Le Monde après Gaza (Zulma, 2025), il rend compte de cette quête académique et éthique, qui a pris un tour plus vital encore après les massacres du 7 octobre 2023 et le génocide en cours à Gaza. Cela donne un livre d'une richesse inouïe et un regard inédit sur le monde actuel.

Pankaj Mishra plonge sa réflexion dans les racines historiques du capitalisme, du racisme et du colonialisme en passant, bien sûr, par celles de l'antisémitisme, pointant ainsi les interactions entre ces catégories habituellement séparées. L'originalité de son analyse, aussi précise qu'érudite, tient à sa capacité à sortir des visions occidentalo-centrées pour se livrer à une histoire comparée des peuples de l'Afrique à l'Asie sans oublier l'Amérique et l'Europe. Il s'appuie sur les cultures, les pensées, les recherches d'intellectuels et de militants issus de mondes différents.

Israël, modèle du nationalisme hindou

Sa trajectoire personnelle est à l'image de ce cheminement intellectuel et politique. Né en 1969 dans l'Uttar Pradesh (Inde), Pankaj Mishra a été élevé dans une famille nationaliste pour laquelle Israël était l'exemple achevé de la construction victorieuse d'un État-nation. « J'avais un portrait de Moshe Dayan, ministre de la défense pendant la guerre des six-jours », raconte-t-il, tout en précisant : « Si cet engouement pour les héros israéliens était irrésistible, c'est en partie parce qu'il était ”glamoureusement” illicite en Inde. » En effet, New Delhi a reconnu Israël en 1950, mais, en raison de la Nakba et de la répression à l'encontre des Palestiniens, les relations officielles n'ont été établies qu'en 1992. Mais, pour sa famille et son entourage, « le sionisme était vraiment un fabuleux roman historique empreint de nostalgie, où une quête prodigieuse, parsemée d'échecs et de tragédies, culminait dans un événement quasi miraculeux : la création d'Israël ».

Pour les nationalistes hindous privés d'un pays uni « en raison des séparatistes musulmans » (qui, à la libération du joug anglais, ont créé le Pakistan avec l'appui du Royaume-Uni), « Israël montrait par ailleurs la voie en s'adressant aux musulmans dans le seul langage qu'ils comprenaient : celui de la force et encore de la force ». Une conviction que, des décennies plus tard, l'actuel premier ministre indien Narendra Modi et ses amis du parti nationaliste BJP (Bharatiya Janata Party) mettront en pratique dans leur propre pays1.

Mishra se détache très rapidement de cette conception, à la faveur de sa propre expérience des discriminations raciales en Israël lors d'un voyage en 2008, et de ses travaux sur le colonialisme, comme facteur essentiel de l'essor du capitalisme au XIXe siècle. Pillage des ressources, exploitation de la main-d'œuvre et racisme se conjuguent intimement, montre-t-il, car le colonialisme nécessite de traiter le colonisé comme un être inférieur. Il multiplie les exemples en Afrique, au Proche et Moyen Orient, en Asie et les compare à l'antisémitisme en Europe :

Les peuples d'Asie et d'Afrique ont une expérience ancienne de la stigmatisation par les puissances coloniales de l'Europe chrétienne. Être considérés comme des fourbes, des lâches, des faibles… ce fut l'expérience commune aux juifs, aux Noirs [aux États-Unis], aux Indiens [face au Royaume-Uni], au Chinois [face aux Européens, puis au Japon].

Le choix de la voie coloniale

Une autre constante de cet assujettissement de peuples entiers : « La croyance propre au darwinisme social qu'un peuple ou une nation qui ne dominait pas finissait par être dominé. » Ce principe est sacralisé par Israël, qui l'a utilisé jusqu'à plus soif pour justifier ses massacres. Il servit également à justifier le génocide des Amérindiens (en Amérique du Nord), ainsi que le montre la longue filmographie d'Hollywood. Autant de crimes de masse, de génocides largement marginalisés dans la culture occidentale. À l'instar des luttes pour l'indépendance sur les différents continents, alors que la décolonisation a bouleversé l'ordre mondial.

Du reste, note Pankaj Mishra, Israël s'est créé au moment où les luttes décoloniales prenaient de l'ampleur. Certes, le nouvel « État des juifs » aurait pu se développer, comme l'espérait alors Mohandas Karamchand Gandhi, si ces derniers étaient parvenus « à le faire sans l'aide de baïonnettes, que ce soient les leurs ou celles de la Grande-Bretagne », et « en parfaite amitié avec les Arabes ». Mais c'est la voie coloniale qui a été choisie par les dirigeants israéliens et les Occidentaux. Cela amènera Israël à se rapprocher de l'Afrique du Sud de l'apartheid (et à l'aider) ou plus récemment des suprémacistes hindous au pouvoir…

Le livre s'attache à décortiquer la façon dont la mémoire de la Shoah a été façonnée en Israël, notamment après la guerre de 1967, mais aussi aux États-Unis, la transformant en mètre étalon du mal humain, au détriment de l'histoire planétaire. Dans le même mouvement, elle devient le « nouveau fondement de l'identité israélienne » s'imposant aux juifs originaires du Proche-Orient qui ne l'avaient pas connue, et toujours menacée de refaire surface avec un nouvel ennemi : l'Arabe et le musulman. Ainsi une vision messianique et ethnique se développe, avec l'appui des très puissants évangéliques étatsuniens, reprenant à leur compte la notion erronée de « tradition judéo-chrétienne ». Cette « américanisation de l'holocauste » touche également l'Allemagne où l'on est passé sans barguigner de l'antisémitisme génocidaire au philosémitisme le plus aveugle. Ce n'est certainement pas un hasard si Berlin est devenu le deuxième plus grand vendeur d'armes à Israël.

Seul motif d'espoir, la jeunesse en lutte

Pour faire comprendre ce basculement idéologique, l'auteur s'appuie sur de nombreux ouvrages analysant et mettant en garde contre ces dérives, tels ceux de la philosophe allemande Hannah Arendt (1906-1975) ; de l'écrivain italien Primo Levi (1919-1978) dont il cite des témoignages poignants de ses doutes et ses douleurs ; de l'écrivain autrichien Jean Améry (1912-1978) ; de l'écrivain et militant afro-américain Edward Burghardt Du Bois (1868-1963) ; sans oublier le psychiatre et essayiste français Frantz Fanon (1925-1961) et l'intellectuel palestinien Edward Saïd (1935-2003). Non seulement ces références et citations éclairent le propos de Mishra, mais elles facilitent la lecture de l'ouvrage.

Son grand mérite est de donner des grilles d'analyses renouvelées des crimes de masse perpétrés par Israël avec l'appui de la plupart des pays occidentaux, mais aussi de mettre en lumière ceux qui se déroulent ailleurs, en Inde ou au Soudan par exemple. En effet, « dans un monde où les flux économiques mettent en péril la souveraineté nationale, les vieux fantasmes de purification culturelle ont retrouvé de la vigueur ». Ainsi, « le schéma binaire d'un Occident éclairé et d'un Orient obscurantiste, utilisé jadis ( …) est aujourd'hui devenu le fonds de commerce des nationalistes d'extrême droite en Israël, en Europe et en Amérique ».

Mishra n'est guère optimiste sur l'évolution du monde :

Les préjugés ethniques et raciaux sont une force politique majeure et durable de la modernité. Inséparable à la fois du nationalisme et du capitalisme, elle dévore sans cesse de nouvelles victimes : Juifs d'Europe, Asiatiques et Africains hier ; musulmans et migrants aujourd'hui. (…) On assiste à un recul précipité des droits individuels, des frontières ouvertes et du droit international.

Seul motif d'espoir, selon lui, la réaction et les luttes des jeunes contre le génocide en cours à Gaza, malgré la censure et la répression.


1Quand il dirigeait l'État du Gujarat en 2002, des pogroms antimusulmans ont été commis avec sa complicité, et aujourd'hui les attaques contre les musulmans dans l'ensemble de l'Inde se multiplient.

Les camps de concentration, de l'Algérie à Gaza

Une foule se rassemble près de clôtures dans un paysage aride et dévasté.

L'annonce faite par Israël de l'établissement de « zones de transit humanitaire » n'est pas sans rappeler les « camps de regroupement » installés par la France en Algérie dans sa guerre contre le FLN. Les deux stratégies coloniales partagent la conviction de la responsabilité collective de la population et d'un contrôle fantasmé sur les corps colonisés.

Dans la guerre d'anéantissement déclenchée à Gaza par Israël en octobre 2023, l'historien de la guerre coloniale d'Algérie voit, non sans effroi, rejoués en Palestine occupée des évènements historiques qui lui sont très familiers.

Ainsi, l'attaque sanglante du 7 octobre 2023 contre des forces de l'ordre israéliennes et des civils a rappelé celle d'août 1955 déclenchée par le Front de libération nationale (FLN) dans le Nord-Constantinois, au cours de laquelle 171 personnes furent massacrées ; une même explosion meurtrière de haine du colonialisme et des colons, accumulée durant des décennies. Elle fut suivie d'une répression indiscriminée et massive tuant jusqu'à 10 000 civils, au nom, déjà, d'une « guerre contre le terrorisme » s'exonérant de toute contrainte légale et morale1.

Depuis le 7 octobre, par bien des aspects, les réactions d'Israël à l'attaque du Hamas ont été du même ordre que celles de la France en Algérie : massacres selon le principe de la responsabilité collective, abolition de toute distinction entre civils désarmés et combattants, usage d'armes interdites, disparitions forcées, tortures, exécutions sommaires, enfermements extra-judiciaires d'adultes et d'enfants. Le tout sur fond d'une déshumanisation systémique des colonisés, même si celle qui s'exprime sans vergogne en Israël, au gouvernement et dans la société, dépasse par son caractère ouvertement génocidaire le niveau déjà très élevé de racisme colonial qui prévalait en Algérie.

Or voilà que ces jours-ci a ressurgi à Gaza un autre spectre colonial avec le projet ahurissant de créer d'immenses camps de concentration baptisés de façon orwellienne « humanitaires ».

Le fantasme colonial de la déradicalisation

Un message posté sur le réseau X par le journaliste israélien Yinon Magal dès le 19 mars 2025 annonçait clairement la couleur :

L'armée israélienne a l'intention (…) d'évacuer tous les habitants de la bande de Gaza vers une nouvelle zone humanitaire qui sera mise en place pour un séjour de longue durée, sera fermée et toute personne y entrant sera d'abord contrôlée pour s'assurer qu'elle n'est pas un terroriste. L'armée israélienne ne permettra pas à une population rebelle de ne pas évacuer cette fois-ci. Toute personne qui reste en dehors de la zone humanitaire sera poursuivie.

Depuis, si l'on en croit notamment l'agence Reuters, ce projet semble avoir pris corps et avoir reçu l'aval des États-Unis, dans le cadre de la Gaza Humanitarian Foundation, qui gère désormais de manière exclusive la distribution de l'aide humanitaire dans la zone de Rafah, et qui a été dénoncée comme une imposture criminelle par toutes les ONG2. C'est durant ses « distributions » que des dizaines de jeunes Palestiniens sont tous les jours tués par les balles de l'armée israélienne en embuscade qui leur tire dessus.

On parle de la création d'une « zone de transit humanitaire « (ZTH). Les historiens connaissent bien ces euphémismes employés pour désigner des camps de concentration. Ils étaient nommés en Algérie « centres de tri et de transit », « d'hébergement », de « regroupement ». Lors de l'indépendance en 1962, un quart de la population algérienne s'y trouvait enfermée, souvent depuis des années. Ici, il s'agirait du regroupement forcé de centaines de milliers de Gazaouis dans « huit camps », à Gaza mais aussi en dehors (l'Égypte et Chypre sont mentionnés), afin que celui-là même qui les a affamés et brutalisés puisse leur apporter une « aide humanitaire ». Il s'agira aussi, dit-on, de les « déradicaliser », intention typique du fantasme colonial de contrôle total des corps et des esprits des masses colonisées, déjà prégnant en Algérie.

La « rééducation » des colonisés

Très tôt, dans sa guerre pour anéantir la résistance algérienne, la France opéra en effet ainsi à très grande échelle dans les zones rurales qu'elle estimait « pourries » ou « infectées » par le nationalisme, accélérant le processus à partir de 1959. Pour vaincre une organisation clandestine réputée être « comme un poisson dans l'eau » d'une population colonisée, il fallait « vider le bocal ». Fut-ce au prix du crime de déplacements forcés massifs, ce que l'abolition de fait de toute loi permet de faire en situation de guerre coloniale, aujourd'hui comme hier.

Des centaines de milliers de villageois furent contraints manu militari de quitter leurs villages. Ils furent enfermés dans des milliers de camps, souvent éloignés et regroupant jusqu'à plusieurs milliers de personnes. Entourés de barbelés, gardés par l'armée, gérés souvent par les fameuses Sections administratives spéciales (SAS), les déportés dont la survie dépendait bien souvent de l'aide « humanitaire », étaient censés être « rééduqués » — on ne parlait pas encore de déradicalisation — pour devenir anti-FLN. L'historien de ces camps, Fabien Sacriste, écrit que « les chefs des SAS s'évertuent à obtenir l'adhésion, sinon l'engagement des Algériennes à leur côté. Ils puisent pour ce faire dans un arsenal de techniques oscillant entre contraintes (de la violence symbolique à la violence physique) et persuasion ». L'échec complet de cette politique de « rééducation » des colonisés est amplement documenté.

Les conditions de survie dans ces camps de dimensions très variables étaient terribles, comme le révéla la publication en 1959 du rapport d'un jeune énarque stagiaire nommé Michel Rocard3. Fabien Sacriste estime que « près de 200 000 Algérien.ne.s — des enfants pour la plupart — y perdent la vie », du fait de la misère qui y régnait souvent. Parallèlement, d'immenses régions vidées de leurs habitants, dont les villages étaient rasés, étaient déclarées « zones interdites ». L'armée avait l'ordre d'y abattre toute personne s'y trouvant. Relisez les déclarations israéliennes relatives au projet de « ZTH » : la ressemblance est saisissante.

Bien sûr, des différences notables existent entre les pratiques françaises en Algérie et celles d'Israël à Gaza et en Cisjordanie. L'une de ces différences est que la France était sous la surveillance redoutée d'une communauté internationale, voire d'une partie de son opinion publique, ce qui lui imposait de modérer quelque peu la violence exercée contre les colonisés, tout au moins de la dissimuler autant que possible. Rien de tel ne retient malheureusement Israël aujourd'hui dans la réalisation de ce qui est le fantasme ultime de toute colonie de peuplement : faire disparaître physiquement le peuple colonisé qui résiste.

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1Voir Claire Mauss-Copeaux, Algérie, 20 août 1955, Payot, 2011.

2Jonathan Landay et Aram Roston, «  Exclusive : Proposal outlines large-scale 'Humanitarian Transit Areas' for Palestinians in Gaza  », Reuters, 11 juin 2025.

3Michel Rocard, Vincent Duclert, Pierre Encrevé, Claire Andrieu, Gilles Morin, et al.. Rapport sur les camps de regroupement : et autres textes sur la guerre d'Algérie. Vincent Duclert  ; Pierre Encrevé  ; Claire Andrieu  ; Gilles Morin  ; Sylvie Thénault. Éditions Mille et Une Nuits, pp.322, 2003.

Une Nakba en continu

Un groupe de personnes, dont des enfants, se tient sur un camion en plein désert.

« La catastrophe », c'est littéralement le sens du mot « nakba ». Cette catastrophe, c'est le nettoyage ethnique sur les cendres duquel naît l'État d'Israël, il y a 77 ans, et qui se prolonge, au fil des décennies, par divers moyens – le génocide, le déplacement de population, la colonisation, l'occupation. Voilà de quoi cette « Nakba en continu » est le nom.

Bien que le mot fasse communément référence aux crimes des milices sionistes, au déplacement forcé de plus de 700 000 Palestiniens et à la destruction de plus de 500 villages, surtout en Galilée, entre 1947 et 1949, c'est ce même processus que l'on retrouve à l'œuvre également au lendemain de la guerre de juin 1967 – d'où notre choix d'illustrer ce texte avec une photo datant de cette période – mais aussi à chaque étape où Israël a continué à grignoter le territoire palestinien et à dénier, chaque jour davantage, à la population palestinienne à la fois son droit de vivre et de disposer d'elle-même.

Placé ainsi dans le temps long de cette histoire dont le fil rouge est le colonialisme de peuplement, il n'est plus permis de croire que le génocide en cours à Gaza s'inscrit dans une quelconque « riposte » au 7 octobre 2023. L'opération du Hamas, la prétendue annihilation de celui-ci, la question des otages ne sont plus que de vulgaires feuilles de vigne par lesquelles le gouvernement d'extrême droite israélien tente de cacher – mal – le nettoyage ethnique qu'il poursuit, méthodiquement, impunément et avec la bénédiction des puissances occidentales, dont il demeure un partenaire privilégié, autant dans la bande de Gaza qu'en Cisjordanie, sans oublier la colonisation de Jérusalem qui s'intensifie de jour en jour.

Face à l'ampleur de la catastrophe, Orient XXI regroupe ici quelques articles publiés ces dernières années et qui documentent, pour mieux le comprendre, la continuité de ce processus dans le temps. Jusqu'à aujourd'hui.

Le deuil comme résistance. Nécropolitique d'Israël, de la Palestine au Liban

Des manifestations violentes avec des policiers en tenue anti-émeute et un cercueil.

Enterrer ses morts, leur donner une sépulture et faire son deuil est un acte éminemment politique lorsqu'il s'exerce sous domination coloniale. En ce qu'il représente un moment de rassemblement et de communion, il est un acte de résistance. Pour cela, Israël en a fait une cible de sa politique.

Le deuil n'est pas seulement une expérience personnelle, c'est aussi une pratique sociale et culturelle, ancrée dans des rituels collectifs qui permettent de réaffirmer une identité commune. Mais dans des contextes de domination coloniale, cet acte est instrumentalisé. Dans le cas de la Palestine, l'occupation israélienne interfère systématiquement avec le droit de faire son deuil. Les funérailles sont souvent soumises à la violence d'État, les cimetières sont démolis et déplacés, et les corps des Palestiniens tués sont souvent retenus par les autorités. Ces pratiques transforment le deuil en espace de contrôle et de répression, empêchant les communautés de pleurer leurs morts selon leurs traditions culturelles et religieuses.

Un contrôle total sur les corps

Le concept de « nécropolitique », théorisé par l'historien et politologue camerounais Achille Mbembe, distingue dans le pouvoir colonial deux niveaux de décision liés au droit de vie et de mort : celui de décider qui peut vivre et qui doit mourir, mais aussi celui de façonner les conditions dans lesquelles la mort survient1. Le chercheur s'appuie notamment sur l'occupation coloniale française au Cameroun et sur le régime d'apartheid en Afrique du Sud, deux contextes dans lesquels l'État exerçait un contrôle total sur les corps, les enterrements, les territoires et le droit au deuil. Il parle alors de « mondes de la mort » : des espaces où des populations entières sont soumises à une violence permanente, privées de protections juridiques et déshumanisées.

Achille Mbembe identifie la Cisjordanie comme une expression contemporaine de cette logique : un territoire fragmenté par les checkpoints militaires, dominé par la surveillance constante et une précarité imposée, où le contrôle de l'État passe autant par la force létale que par la violence bureaucratique. Dans ce contexte, les funérailles, les tombes, et même la possession des corps deviennent menaçantes pour l'oppresseur, parce qu'elles rassemblent, renforcent l'identité collective, et permettent la transmission d'une mémoire intergénérationnelle. Ici, le deuil n'est pas simplement psychologique, il devient un acte politique de résistance.

C'est dans ce contexte que le refus d'enterrer prend tout son sens. Contrôler les morts devient un autre moyen d'écraser la résistance.

Sépultures profanées, cimetières accaparés

Israël ne se contente pas de tuer les Palestiniens. Il mène aussi une guerre contre leur mémoire. En janvier 2024, à Gaza, les forces israéliennes ont détruit au bulldozer le cimetière Al-Namsawi à Khan Younès, le réduisant en poussière. Depuis le 7 octobre 2023, Israël a détruit au moins seize cimetières à Gaza selon une enquête de CNN en janvier 20242.

À Jérusalem, où les autorités israéliennes œuvrent systématiquement à éliminer l'héritage arabe et islamique, les cimetières sont devenus une cible récurrente, dans un effort plus large visant à judaïser la ville. Selon la chaîne Al-Jazira, en 2017, les bulldozers israéliens ont rasé une partie du Cimetière des martyrs, près de la Porte des lions, où étaient enterrés plus de 400 combattants palestiniens ayant défendu Jérusalem en 1967. Leurs restes ont été déplacés, et leurs tombes, détruites pour permettre la construction d'un parc national biblique.

Cette logique d'effacement s'est étendue à d'autres cimetières, comme celui de Maaman Allah, à Jérusalem-Ouest, et, en 2021, à celui d'Al-Youssoufiah, à Jérusalem-Est, également détruits, profanés, et convertis en parcs, routes et zones touristiques contrôlés par Israël3. Le cimetière de Maaman Allah (Mamilla), qui est l'un des plus importants lieux de sépulture musulmans de Jérusalem, remontant au VIIe siècle, puisqu'il abrite les dépouilles de compagnons du prophète Mohamed, d'érudits religieux et de plusieurs générations de Hiérosolymitains, a été systématiquement profané au cours des dernières décennies. Le musée de la Tolérance du centre Simon-Wiesenthal, dont la construction a duré plus de vingt ans, a été édifié sur une parcelle du cimetière. Inauguré en 2023, le bâtiment, qui s'étend sur 17 500 mètres carrés, est quatre fois plus grand que le mémorial de la Shoah à Jérusalem. Les travaux, toujours en cours, ont depuis donné corps à un café, un hôtel, un jardin et une piscine, sur une autre partie du cimetière. La zone a également été transformée par la construction du centre commercial haut de gamme Mamilla Mall et d'autres projets commerciaux.

Ces attaques sur des cimetières s'étendent à toute la Cisjordanie occupée. En mars 2023 par exemple, les autorités israéliennes ont ordonné la démolition de sept tombes dans le village d'Al-Burj, au sud-ouest d'Hébron. Partout en Cisjordanie, les colons et les forces israéliennes ciblent à répétition des cimetières palestiniens, s'inscrivant dans une stratégie plus vaste de destruction de maisons, d'écoles et d'infrastructures palestiniennes. Derrière ces actes, une logique : imposer un contrôle démographique et renforcer ainsi la domination israélienne sur la terre, l'histoire et la mémoire collective palestinienne.

Les funérailles, un moment politique

En Palestine et dans toute la région, les funérailles ne sont pas de simples moments de deuil : elles sont des expressions puissantes de continuité politique et d'identité collective. Dans des contextes où les déplacements sont restreints et les rassemblements publics, étroitement surveillés et criminalisés, les funérailles restent l'un des rares espaces où une mobilisation de masse est encore possible. Elles deviennent ainsi des moments où le deuil personnel croise la lutte nationale. Dans ce contexte, l'espace funéraire ne se limite jamais à l'individu, il est fondamentalement politique.

Depuis la première intifada, Israël répond à ces rassemblements par la force. Des funérailles de masse, en particulier lorsqu'elles rendent hommage à des victimes des forces israéliennes, deviennent un moment d'expression politique directe. Les chants et les drapeaux y sont autant de refus de normaliser l'occupation, d'oublier les morts ou de dissocier la mort de son origine politique.

La répression des funérailles par Israël s'inscrit dans une stratégie plus large de contrôle des infrastructures sociales et symboliques de la résistance. C'est la raison pour laquelle les cortèges funéraires sont devenus un nouveau front de la répression. Des familles endeuillées, venues enterrer leurs proches, sont régulièrement la cible de violences : gaz lacrymogènes, coups, tirs de balles en caoutchouc… Les porteurs de cercueil ne sont pas épargnés. En juin 2023, à Beit Ommar, au nord d'Al-Khalil, un cortège en route vers le cimetière local a été violemment intercepté, les forces israéliennes, déployées à l'entrée de la ville, en ont bloqué l'accès, transformant ce qui aurait dû être un adieu solennel en un nouvel épisode de répression.

Un an plus tôt, en mai 2022, lors des funérailles de la journaliste palestino-américaine Shirin Abou Akleh, tuée d'une balle dans la tête alors qu'elle couvrait un raid israélien en Cisjordanie, le cortège est émaillé de violences policières. La portée internationale de cet assassinat a fait de ses funérailles un sujet de préoccupation majeure pour l'État israélien. En amont du cortège, les autorités ont tenté d'interdire les drapeaux palestiniens et ont exercé des pressions sur la famille. Alors que les porteurs transportaient le cercueil dans les rues de Jérusalem, la police israélienne a chargé la foule, le faisant vaciller, dans une scène qui a choqué le monde entier. Le message était clair : empêcher toute forme de communion, toute manifestation susceptible de renforcer l'union du peuple palestinien. Malgré cela, la cérémonie s'est transformée en un moment de rassemblement national.

Cette logique s'est récemment répétée au Liban. Le 23 février 2025, des centaines de milliers de personnes se sont rassemblées à Beyrouth, lors des funérailles des dirigeants du Hezbollah, Hassan Nasrallah et Hachem Safieddine. Alors que la foule se déversait dans les rues et que des dizaines de milliers de personnes étaient réunies dans le stade où avait lieu la cérémonie, des drones israéliens survolaient la ville. Selon la chaîne de télévision israélienne Channel 14, rapportant des propos tenus par l'ex-chef d'état-major Herzi Halevi, l'armée envisageait d'attaquer l'événement. L'ampleur même des cortèges constituait une déclaration forte : malgré des mois de bombardements israéliens ayant ravagé les infrastructures du Liban et déplacé des milliers de civils, le soutien populaire au Hezbollah était encore solide. La mobilisation de près d'un million de personnes en plein cœur de Beyrouth, malgré les menaces de nouvelles frappes, a été perçue comme une forme de résistance, de persévérance. Israël y a vu un moment de renouveau.

Le même jour, en violation directe du cessez-le-feu, Israël a lancé l'une de ses campagnes de bombardement les plus meurtrières dans le sud du Liban. Le but était clair : étouffer la résistance et rappeler qu'aucun accord ne garantit la sécurité, ni en Palestine ni au Liban.

Confiscation des corps

Autre mesure de Tel-Aviv encore plus radicale pour contrôler le deuil : le refus de restituer la dépouille des Palestiniens et des Libanais tués à leurs familles. Officiellement, l'État justifie cette pratique comme une « mesure dissuasive », destinée à empêcher la tenue de funérailles. Cette politique a été publiquement assumée à la suite de l'« intifada des couteaux » de 2015 au cours de laquelle de jeunes Palestiniens ont mené des attaques contre des soldats et des colons israéliens. La Haute Cour de justice israélienne4 a alors autorisé l'État à conserver les corps comme monnaie d'échange lors d'éventuelles négociations avec des factions armées. Selon l'ONG palestinienne Al-Haq5 l'occupation israélienne a une longue histoire de dissimulation systématique du sort des Palestiniens qu'elle tue, recourant aux disparitions forcées et à des lieux d'inhumation secrets connus sous le nom de « cimetières des numéros », où les stèles des tombes portent uniquement des numéros. Une forme de punition collective pour les familles endeuillées.

L'un des cas les plus emblématiques est celui d'Ahmad Erekat, un Palestinien de 27 ans tué par des soldats israéliens à un poste de contrôle près de Bethléem en 2020. Les autorités israéliennes ont retenu son corps pendant plus de dix semaines, refusant à sa famille le droit à une sépulture digne et dans les délais. Un exemple plus récent est celui de Mohammad Ghassan Khader Abed, un adolescent de 16 ans tué par les forces israéliennes en février dans le camp de réfugiés de Nour Chams. Son corps a lui aussi été confisqué.

Selon l'ONG Campagne nationale pour la récupération des corps des martyrs, Israël continue de retenir la dépouille de 665 Palestiniens, dont beaucoup sont conservées dans des morgues ou dans les « cimetières des numéros ». Certains de ces corps sont détenus par Israël depuis les années 1960 et 1970, et ce chiffre n'inclut pas ceux confisqués depuis un an et demi à Gaza, car il est impossible d'obtenir des informations précises à leur sujet.

Une empathie sélective

L'attaque de la police israélienne lors des funérailles de Shirin Abou Akleh a suscité une attention mondiale. L'indignation a été immédiate : l'attaque a été qualifiée de « regrettable » par les États-Unis, et de « profondément troublante » par les Nations unies. Mais elle a été traitée comme un simple usage excessif de la force, et, surtout, elle n'a pas été suivie d'effet. Aucune conséquence. Aucune responsabilité.

Rien de tel au moment de la restitution, en février 2025, des corps de la famille Bibas par le Hamas. Le mouvement palestinien a en effet mis en scène la restitution à Israël de quatre cercueils contenant les corps de ces otages enlevés le 7 octobre 2023. Une estrade encadrée de caméras et de journalistes sur une place publique de Gaza a été installée. Derrière la scène, une bannière désignait Benyamin Nétanyahou comme responsable de leur mort. De nombreux médias occidentaux se sont indignés de cette mise en scène, décrite comme l'un des pires jours vécus par les Israéliens depuis le 7 octobre 2023. Le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme a qualifié la remise des corps d'« abjecte et cruelle ». La réaction émotionnelle a été immédiate, massive et sans aucune ambiguïté.

Cette disparité dans les réactions révèle une empathie sélective. Les récits israéliens, même lorsqu'ils sont inexacts, bénéficient d'une solidarité mondiale immédiate, tandis que les pertes et la violence subies par les Palestiniens sont souvent accueillies par des réactions timides, ou enfermées dans des logiques sécuritaires qui servent à justifier les actions israéliennes. Comme l'explique la journaliste Cecilia Dalla Negra dans Orient XXI, le langage employé par les médias occidentaux joue un rôle central dans la perception publique de la Palestine, et dans l'empathie globale. La « complexité » de la question palestinienne est sans cesse mise en avant pour instaurer une distance, dépolitiser la souffrance palestinienne et diminuer les responsabilités. Cette prétendue complexité paralyse les opinions comme les actions, suggérant que la souffrance palestinienne serait, en quelque sorte, ambiguë ou auto-infligée. Ce cadrage6 participe à la déshumanisation de l'expérience palestinienne, où le deuil comme la résistance sont minimisés, rejetés ou ignorés.

Cette asymétrie narrative alimente l'impunité, garantissant qu'Israël ne soit jamais tenu pour responsable de ses actions.

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Traduit de l'anglais par Plume Lemaire.


1Voir Achille Mbembe, «  Nécropolitique  ». Raisons politiques, 2006, n° 21 (1), p 29-60.

2Jeremy Diamond, Muhammad Darwish, Abeer Salman, Benjamin Brown and Gianluca Mezzofiore, «  At least 16 cemeteries in Gaza have been desecrated by Israeli forces, satellite imagery and videos reveal  », CNN, 20 janvier 2024.

3Samah Dweik, «  Palestinians vow to defend graves in Jerusalem cemetery  », Al-Jazeera, 31octobre2021.

4NDLR.La Cour suprême cumule les fonctions de cour d'appel en matière pénale et civile et de Haute Cour de Justice. La Haute Cour est compétente en première instance pour le contrôle des décisions gouvernementales et la constitutionnalité des lois.

5Jerusalem Legal Aid and Human Rights Center (JLAC) Al-Haq, Cairo Institute For Human Rights Studies (CIHRS), «  Joint submission to EMRIP and UN experts on the Israeli policy of swithholding the mortal remains of indigenous  », 22 juin 2020.

6En sciences sociales, il s'agit du cadre cognitif présenté comme approprié pour traiter un sujet.

Jénine. « Ils ont dit que si nous refusions de sortir, ils brûleraient nos maisons »

Vue d'une rue déserte avec des bâtiments et des gravats, ciel nuageux en arrière-plan.

Fin janvier, l'armée israélienne est entrée dans plusieurs camps de réfugiés palestiniens à Jénine et Tulkarem, en Cisjordanie occupée. En quelques jours, des milliers de familles ont été forcées de tout quitter, sans retour possible. Reportage.

De notre envoyé spécial, avec l'aide d'Abed Qusini, journaliste palestinien et fixeur

11 avril 2025. « Je n'ai pas revu ma maison depuis quatre-vingt-six jours, », souffle Hassan, la quarantaine. Assis sur l'un des bancs en pierre qui longe l'hôpital Khalil Suleiman, l'homme regarde vers le monticule de terre qui bloque l'entrée du camp. À Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée, vivaient ici depuis les années cinquante 30 000 réfugiés palestiniens, pour beaucoup originaires de Haïfa.

Deux voitures garées près d
Un monticule de terre bloque l'entrée du camp de Jénine.

Le 21 janvier, l'armée israélienne s'engouffre dans le camp après une opération menée en décembre 2024 par l'Autorité palestinienne (AP) contre les groupes armés. Officiellement pour « éradiquer le terrorisme », dans les faits pour en expulser tous les habitants. C'est le début de l'opération appelée « Mur de Fer » qui, quelques jours plus tard, est étendue à Tulkarem, à quatre-vingts kilomètres. Au 14 mars, selon le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies (Ocha), l'opération avait déjà fait au moins 74 morts côté palestinien et déplacé plus de 40 000 personnes.

Des tirs de l'armée israélienne résonnent dans les ruelles du camp. Les patients de l'hôpital continuent leur route, impassibles. « Ils ont installé ce barrage il y a une vingtaine de jours », continue Hassan. Juste derrière, dans le premier immeuble que l'on aperçoit, les soldats ont pris possession des lieux. Dès le premier jour de l'invasion de l'armée israélienne, lui et sa famille ont été chassés de leur quartier. « Je n'ai même pas pu prendre d'affaires » dit-il, « et désormais, nous sommes quinze à vivre dans un appartement que je loue à Al-Yamoun ».

Homme assis, regard sérieux, ambulances et voiture en arrière-plan. Une silhouette s
Hassan, assis sur l'un des bancs en pierre qui longe l'hôpital Khalil Suleiman. Sur le mur derrière, l'on peut apercevoir un dessin représentant la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh, tuée le 11 mai 2022 à Jénine par l'armée israélienne.

Dans Jénine, les bulldozers de l'armée continuent leur travail, détruisant maison par maison les quartiers étroits du camp. Mais pour les milliers de familles qui vivaient ici, la fin du mois de janvier a été le début d'une longue errance. À douze kilomètres du centre du camp, ce vendredi 11 avril, c'est à Zababdeh que l'on retrouve certains des habitants expulsés ces dernières semaines.

Vue d
A Zababdeh, dans l'immeuble de l'Arab American University où 300 personnes du camp de Jénine ont trouvé refuge.

Sur le campus de l'université arabe américaine-Palestine (AAUP), plusieurs immeubles ont été transformés à la hâte en points d'accueil. Au pied de l'un d'eux, des voitures déposent des sacs remplis de couvertures et de vivres. Houssam, bouteille de gaz à la main, décharge quelques valises en vitesse et monte deux par deux les marches des escaliers.

Vue aérienne d
Au pied de l'un de ces immeubles, des voitures déposent des sacs remplis de couvertures et de vivres.

Au cinquième et dernier étage, Nazmeh pousse la porte de la chambre qu'il partage avec sa famille depuis ce matin.

Chambre simple avec lit, fenêtre ouverte sur un paysage urbain et ciel nuageux.
Vue de la fenêtre de la chambre de Nazmeh.

Au sol, cinq petits couchages sont disposés dans la pièce d'à peine dix mètres carrés. « Depuis 1948, nous sommes poussés hors des ruines de nos maisons », entame l'homme, bras dans le plâtre. Il s'allume une cigarette, jette un œil par la fenêtre :

Au troisième jour de l'invasion de l'armée, ça a été notre tour. Nous étions dix frères à vivre dans le même quartier. Trente-cinq enfants en tout. Quand les soldats nous ont dit de partir, nous avons refusé.

Un homme avec une barbe, regard pensif, se tient dans une pièce simple.
Nazmeh, dans la chambre qu'il partage avec sa famille.

Ce jour-là, l'armée est présente, mais ce ne sont pas directement les soldats qui viennent à la rencontre de Nazmeh et ses frères. « Pendant des heures, ce sont des drones qui ont survolé nos rues et nos maisons. Des drones qui nous parlaient. Des drones qui nous donnaient l'ordre de sortir », raconte-t-il. Lui, comme la majorité des membres de sa famille, n'a pas eu le droit de prendre le strict minimum. « Au dernier passage du drone, ils ont dit que si nous refusions de sortir, ils brûleraient nos maisons ». En groupe, dans le froid, ils s'avancent au bout de la rue, où des soldats les attendent :

J'ai tenté de prendre plusieurs manteaux et vêtements, mais ils m'ont demandé de tous les ouvrir pour voir si je ne cachais rien en dessous. Une fois retirés, ils m'ont empêché de les récupérer et m'ont forcé à continuer ma route. Dedans, il y avait une bonne partie de l'argent que j'essayais de sauver de la destruction.

Une fois dehors, c'est le début du ballet des bulldozers qu'il voit commencer à détruire son quartier.

Nous marchions dans la boue en regardant tout autour de nous les démolitions commencer. Thaer, mon fils de trente ans, est handicapé. Nous poussions difficilement son fauteuil sur la route, mais n'avons pas non plus eu le droit de récupérer la voiture adaptée. Elle a sûrement été détruite à l'heure qu'il est…

Depuis, ce matin-là, Nazmeh a tenté à plusieurs reprises de revenir chez lui.

Dix fois, depuis l'invasion, j'ai essayé de rentrer dans le camp pour aller chercher nos papiers, les certificats de naissance de mes enfants, nos cartes d'identité. À chaque fois, j'ai été empêché d'y accéder par l'armée.

Un homme et une femme avec un enfant, devant un bâtiment, en train de discuter.
Nazmeh et sa famille en bas de l'immeuble qu'ils occupent à Zababdeh.

Pire, ces derniers jours, les tirs se rapprochent de lui, « hier matin, j'ai été libéré après une nuit dans une base militaire. La veille, alors que j'essayais de revenir dans ma maison, un soldat a commencé à tirer ». Alors que les balles se fichent dans le mur qu'il longe, il reconnaît l'officier israélien qui lui barrait la route les jours précédents. Au moment de l'arrêter, le soldat lui lance, « vous n'êtes pas fatigués de revenir ? ». Lui répond, « nous ne nous fatiguerons jamais ».

Deux hommes et une fille souriante devant un bâtiment, un autre homme les observe.
Nazmeh et sa famille en bas de l'immeuble qu'ils occupent à Zababdeh.

Depuis l'invasion du camp par l'armée, Nazmeh est en colère. Contre les Israéliens d'abord :

On sait pourquoi ils détruisent le camp. Ils veulent en finir avec l'idée même de réfugiés de 1948 et en finir avec notre résistance. Et bien sûr que nous résistons, car, à Jénine, nous sommes tous d'abord d'ailleurs.

Mais également contre l'Autorité palestinienne (AP) qu'il estime abandonner les familles comme la sienne à leur sort :

Que font-ils pour nous ? Rien. Nous sommes allés devant le gouvernorat à Jénine et nous leur avons dit ! Quand l'armée partira, nous reviendrons nous asseoir sur les ruines de notre maison.

Deux hommes assis sur un lit, l
Nazmeh avec son neveu Ahmad.

À ses côtés, Ahmad se fait une petite place confortable sur la couverture qui borde le lit de son oncle. À dix-huit ans, le garçon devait finir son lycée cette année avant d'entamer des études supérieures. « L'armée a détruit le camp, nos maisons, mais elle a également détruit ses rêves », lâche Nazmeh, abattu. Ahmad se désole :

Quand nous sommes sortis des maisons, les militaires nous ont forcés à continuer à marcher sans nous arrêter. Au fur et à mesure, ils prélevaient les gens sur lesquels ils voulaient enquêter. Et nous, nous ne pouvions pas nous arrêter. Depuis quelques semaines, nous étions hébergés près de Jénine, dans une institution pour personnes aveugles, nous avions l'électricité et l'eau, je pouvais réviser sur mon téléphone. Mais ici, il n'y a pas l'électricité, nous ne savons pas comment nous allons faire.

En 2002 déjà, le camp de Jénine a fait face à de nombreux assauts de l'armée israélienne. Pour Nazmeh, « ils voulaient que la jeune génération oublie la résistance. Mais en tuant leurs pères, ils ont fait de ces enfants des résistants ». Le primeur de 53 ans, qui a vécu plus de six ans dans les geôles israéliennes, libéré lors des accords d'Oslo, n'entend pas baisser les bras. « Il y a vingt-trois ans, nous sommes retournés chez nous. Nous avons installé des tentes, et nous avons reconstruit. Nous ferons la même chose. »

Un enfant regarde une pile de déchets et d
Petite fille de la famille, en bas de l'immeuble.

Le 9 avril, Israël a annoncé étendre son opération « Mur de fer » à d'autres villes de la Cisjordanie occupée. Plusieurs jours durant, le camp de Balata, à l'est de Naplouse, est encerclé par les militaires. L'armée lève finalement le camp au matin du 10, mais l'inquiétude est palpable. Les habitants craignent d'être à leur tour forcés d'abandonner leurs maisons.

Depuis la fin du cessez-le-feu à Gaza décidé par Israël en mars dernier, les ministres extrémistes du gouvernement Nétanyahou redoublent d'efforts pour accélérer leur projet d'annexion de la Cisjordanie occupée. Le 6 janvier, le suprémaciste Bezalel Smotrich, ministre israélien des finances et responsable de l'administration qui gère les 500 000 colons en Cisjordanie, comparait même le sort des territoires palestiniens à celui de Gaza. « Naplouse et Jénine doivent ressembler à Jabaliya », a-t-il menacé, en référence au camp du nord de l'enclave aujourd'hui réduit à l'état de cendres et de gravats par les bombardements israéliens.

Une rue avec des fils électriques, une voiture bleue et des bâtiments en arrière-plan.
Devant l'hôpital Khalil Suleiman de Jénine.

Dans les escaliers de l'immeuble où les familles de Jénine ont trouvé refuge, une femme dévale les marches. Un bambin, tout sourire, suit ses pas en piétinant. Dans un mélange de résignation et d'épuisement, elle lance :

Quand est-ce qu'ils nous feront bouger la prochaine fois ? Et pour aller où ? Nous n'en pouvons plus de sans cesse être déplacés !

Palestine. La santé mentale, un enjeu décolonial

Par : Joan Deas
Dessin brut de scènes de destruction, feu, bâtiments, et silhouettes.

Les Palestiniennes subissent une violence coloniale qui détruit non seulement leurs corps et leurs maisons, mais aussi leur psychisme. Génocide, déplacements forcés, blocus, humiliations quotidiennes constituent autant de traumatismes individuels et collectifs. Il est urgent de repolitiser la santé mentale pour en faire un enjeu de justice.

Nul besoin d'être experte en psychiatrie pour comprendre que le génocide en cours à Gaza et la politique d'annexion israélienne en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ont des conséquences dramatiques pour la santé mentale du peuple palestinien. Ce qui se cache derrière les dommages physiques est peut-être bien plus violent encore : Israël, avec la complicité des États-Unis et dans l'indifférence quasi générale de leurs alliés occidentaux, est en train de détruire la structure émotionnelle, cognitive et psychologique de la population palestinienne.

Une population polytraumatisée

Le traumatisme des Palestiniennes prend racine en 1948, lorsque — suivant la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël — plus de 750 000 Palestiniennes furent forcées de quitter leurs terres. Cette Nakba (catastrophe) — est un traumatisme collectif et transgénérationnel fondamental de l'histoire palestinienne. Il est aujourd'hui fortement ravivé dans la conscience collective par le déplacement forcé de 2 millions de Gazaouies depuis octobre 2023.

À la veille du 7 octobre 2023, Gaza était une prison à ciel ouvert depuis 2007. Les habitantes y vivaient coupées du monde, sous blocus terrestre, aérien et maritime imposé par Israël depuis 16 ans. Ce blocus a placé Gaza dans une situation de « dé-développement » et de crise humanitaire chronique et multiforme. Les restrictions de circulation et d'accès ont détruit le tissu économique et social et fait naître un sentiment de désespoir qui domine dans la population. Les habitantes de Gaza ont également subi quatre guerres d'ampleur avec Israël depuis 2008 (en 2008-2009, 2012, 2014 et 2021) qui ont causé de nombreux morts et blessés ainsi que des dégâts psychologiques considérables.

En Cisjordanie et à Jérusalem-Est, la population se retrouve dépourvue face à la croissance des colonies et à la violence des colons. Les Palestiniennes assistent impuissants à la confiscation de leurs terres et à la destruction de leurs biens. Ils sont quotidiennement humiliés par le vaste système de contrôle et de restrictions de mouvement imposé par la matrice coloniale israélienne depuis des décennies. Ils sont eux-mêmes ou voient leurs proches se faire emprisonner, blesser, ou tuer sans que justice soit faite. Cette situation et l'absence de perspective d'évolution à court ou moyen terme ont eu un impact traumatique direct sur la population palestinienne. L'accélération drastique, particulièrement après le 7 octobre 2023, de ces tendances de longue date en matière de discrimination, d'oppression et de violence place la Cisjordanie au bord de la catastrophe, tandis que Gaza a glissé dans l'abîme.

Il est essentiel d'être précis quant aux conséquences catastrophiques du génocide en cours. Bien au-delà de ses prétendus objectifs militaires, Israël a stratégiquement ciblé à grande échelle toutes les infrastructures vitales nécessaires au maintien du tissu social et économique de la population gazaouie. En anéantissant des familles entières et en détruisant des espaces où les gens tissent des liens et s'entraident, comme les écoles, les hôpitaux, les mosquées et les églises, Israël a fait disparaître les sources de subsistance et de soutien communautaires fondamentales à la stabilité psychologique de la population. Le nombre de victimes est si élevé et les destructions d'infrastructures si étendues que les familles sont dans l'incapacité de pratiquer leurs rituels funéraires, rendant le processus de deuil extrêmement difficile. Adultes comme enfants sont confrontés à une anxiété extrême, à la faim et à la soif, à la peur et à une inquiétude constante pour leur propre sécurité et celle de leurs proches.

Un tel traumatisme ne se limite pas au présent et aux personnes directement touchées. Il peut engendrer de graves traumatismes intergénérationnels, comme en témoignent les études sur les enfants de survivants de l'Holocauste et d'autres traumatismes de masse1.

Des besoins mal évalués

Pour diverses raisons liées aux manques de moyens et au tabou social entourant la question de la santé mentale en Palestine, il existe (trop) peu de données statistiques sur les conditions sociopsychologiques des Palestiniennes. On peut tout de même citer quelques chiffres d'études menées avant le génocide. Une étude publiée en 2017 indiquait que la population du Territoire palestinien occupé (TPO) était déjà la plus touchée par les troubles mentaux de l'ensemble des pays de la Méditerranée orientale2.

La Palestine avait notamment déjà de loin les taux de dépression les plus élevés des pays de la région. Selon les données de cette étude, la dépression était la deuxième cause d'invalidité en Palestine en 2015. En 2021, une étude de la Banque mondiale3 effectuée sur un panel de 5 867 Palestiniennes a relevé quant à elle la présence de symptômes dépressifs chez 50 % des répondantes en Cisjordanie et 71 % à Gaza.

Il n'existe pas encore de chiffres ni d'étude évaluant les conséquences du génocide en cours à Gaza sur la santé mentale de la population. Des rapports révèlent cependant que les enfants gazaouis présentent des réactions traumatiques aiguës, incluant paralysie, mutisme, convulsions, confusion et perte de contrôle de la vessie.

Les jeunes sont de manière générale particulièrement touchés par les problèmes de santé mentale. Une étude publiée en 2015 indiquait que 40 % d'entre eux souffraient de troubles de l'humeur, 90 % d'autres pathologies liées au stress et 60 % à 70 % de symptômes de « stress post-traumatique »4. Selon Médecins sans frontières, dans un article datant de 2021, les suicides et tentatives de suicide ont régulièrement augmenté depuis 2007, alors même qu'ils sont clairement sous-rapportés à cause de la stigmatisation des problèmes de santé mentale au sein de la société palestinienne. Si la tentative de suicide est un crime selon la loi palestinienne, une étude médicale publiée dans le World Journal of Medical Sciences en 2014 rapporte cependant qu'un quart des adolescentes palestiniennes (13-17 ans) avaient déjà fait des tentatives de suicide. L'un des taux les plus élevés au monde.

Des outils inadaptés

Samah Jabr, responsable de l'unité de santé mentale au ministère palestinien de la santé, remet cependant en question ces statistiques. Elle est l'une des 34 psychiatres palestiniennes tentant de faire face avec difficulté aux immenses besoins d'une population polytraumatisée de 5,5 millions d'habitantes. Selon elle, les outils développés en Occident pour mesurer la dépression, comme l'inventaire de Beck5, ne font pas la distinction entre la souffrance justifiée et la dépression clinique et ne tiennent pas compte des circonstances dans lesquelles l'angoisse constitue une réponse raisonnable et adaptée à la situation vécue.

Elle soutient également que la notion de trouble de stress post-traumatique (TSPT) n'est pas applicable à la population palestinienne, car il n'y a pas de « post » dans la situation endurée. Le traumatisme en Palestine est collectif et continu, et la menace toujours présente :

Nous décrivons notre expérience psychologique dans des termes qui, nous l'espérons, seront compris en Occident, et nous parlons donc beaucoup du trouble de stress post-traumatique (TSPT). Mais je vois des patients souffrant de TSPT à la suite d'un accident de voiture. Pas après un emprisonnement, ni après un bombardement, ni après avoir été étiqueté comme une personne hors la loi (…). L'effet est plus profond. Il change la personnalité, il change le système de croyances, et cela ne ressemble pas à un TSPT.6

Pour Samah Jabr, il serait nécessaire d'aller au-delà des outils occidentaux et de la définition donnée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), pour développer ses propres normes en matière de santé mentale. Le TSPT devrait ainsi être requalifié de « trouble de stress traumatique chronique » pour décrire correctement la situation vécue par les Palestiniennes7.

Une responsabilité qui dépasse le cadre clinique

Il est également indispensable de prendre en considération la responsabilité de la violence politique et des dynamiques de pouvoir à l'œuvre dans le traumatisme palestinien. Répondre aux traumatismes implique une responsabilité qui dépasse le cadre clinique. Il est indispensable d'aborder leurs manifestations psychologiques, sociales et politiques. Or, ces aspects sont souvent occultés par les classifications des maladies qui tendent à individualiser les souffrances. Ce travail ne relève pas uniquement des professionnelles de la santé mentale. Il exige une réponse collective, à plusieurs niveaux, ancrée dans la justice sociale — la justice étant une condition essentielle à toute guérison. Pour que les Palestiniennes puissent réellement se rétablir de manière significative, la réalité politique en Palestine doit changer.

L'occupation et la colonisation israéliennes sont bien les premières responsables de l'état catastrophique de la santé mentale en Palestine. Les acteurs palestiniens travaillant dans le domaine de la santé mentale, tels que l'ONG « Gaza Community Mental Health Programme », ont compris cette réalité — qu'ils vivent eux-mêmes dans leur chair — et s'efforcent d'intégrer au sein de leur mandat la lutte pour les droits humains et la fin de l'occupation israélienne. Cela a néanmoins conduit certains de ces acteurs locaux à être privés de plusieurs fonds occidentaux, notamment européens et américains, victimes de la politique dite « de conditionnalité » imposée par ces bailleurs. Cette clause empêche en effet les organisations locales suspectées d'« activisme politique », « d'incitation à la haine » et de « soutien au terrorisme » de recevoir ces fonds, comme le dénonçait Amnesty international en novembre 2023.

Selon Tariq Dana :

[Ces restrictions imposées par les bailleurs] criminalisent de nombreuses organisations palestiniennes qui se lancent dans des formes modérées de résistance par le biais du droit international, de la défense des droits humains et en soutenant la survie des communautés. Ces restrictions contribueront donc non seulement à une marginalisation accrue de la cause palestinienne, mais faciliteront également l'institutionnalisation de l'expansion coloniale israélienne8.

Du côté des organisations internationales humanitaires opérant en Palestine, trop rares sont les fois où sont dénoncées dans leurs rapports ou leurs discours les véritables causes des problèmes que celles-ci — en majorité occidentales — sont pourtant censées venir endiguer. Des causes éminemment politiques, dont les acteurs humanitaires internationaux ne peuvent se saisir du fait de la nature même de leur mandat. Au nom du sacro-saint principe humanitaire d'«  impartialité politique  », le paradigme d'aide guidant l'action de ces organisations est ainsi principalement technocratique, apolitique et « neutre ». En acceptant la stratégie de dépolitisation de l'aide dictée par Tel-Aviv, Washington et les bailleurs de fonds occidentaux, ce mode d'action a permis à Israël d'échapper à ses responsabilités en tant que puissance occupante. Ce faisant, il n'a fait que renforcer le système colonial israélien, sans jamais réussir à améliorer durablement les conditions de vie de la population palestinienne.

Ainsi, malgré les dizaines de milliards de dollars d'aide investis en Palestine par les bailleurs de fonds internationaux depuis des décennies, faisant de la population palestinienne l'un des plus importants bénéficiaires d'aide non militaire par personne au monde9, tous les indicateurs à disposition indiquent une détérioration de la situation économique et humanitaire des Palestiniennes. C'est tout particulièrement le cas de la santé mentale, domaine longtemps délaissé et parent pauvre de l'action humanitaire en Palestine.

Le paradigme d'aide humanitaire prévalant en Palestine doit ainsi être urgemment repensé, repolitisé et réarticulé autour de la lutte pour les droits fondamentaux des Palestiniennes, seule option capable de mettre fin aux causes endémiques du fléau de la santé mentale en Palestine. Tout doit être fait pour faire renaître l'espoir de justice. Seule celle-ci permettrait une véritable amélioration de la santé mentale des Palestiniennes.


1Bruno Halioua, Muriel Vaislic, Patrick Bantman, Rachel Rimmer, Stéphanie Dassa, Jonathan Taieb, Dan Halioua, Samuel Sarfati, Alexis Astruc, Thierry Bury, Nicole Kac-Ohana, Marc Cohen, Richard Prasquier, «  Que nous apprennent les enfants des survivants de la Shoah sur la transmission transgénérationnelle du traumatisme  ?  », European Journal of Trauma & Dissociation, Volume 6, n°1, 2022.

2Raghid Charara, Mohammad Forouzanfar et autres, «  The Burden of Mental Disorders in the Eastern Mediterranean Region, 1990-2013  », PLoS ONE, 12 (1), 2017, https://doi.org/10.1371/journal.pone.0169575

3Institution financière internationale qui accorde des prêts et autres appuis financiers à des pays en développement pour des projets d'investissement.

4Dyaa Saymah, Lynda Tait and Maria Michail, An overview of the mental health system in Gaza : an assessment using the World Health Organization's Assessment Instrument for Mental Health Systems (WHO-AIMS), janvier 2015

5L'Inventaire de dépression de Beck (IDB) est un des instruments de dépistage les plus largement utilisés pour mesurer la sévérité de la dépression chez les adultes ainsi que chez les adolescents de plus de 13 ans.

6Olivia Goldhill, «  Palestine's head of mental health services says PTSD is a western concept  », Quartz, 13 janvier 2019.

7Mohamed Altawil, Aiman El Asam, Ameerah Khadaroo, «  Impact of chronic war trauma exposure on PTSD diagnosis from 2006 -2021 : a longitudinal study in Palestine  », Middle East Current Psychiatry, février 2023.

8Tariq Dana, «  Criminalizing Palestinian Resistance : The EU's Additional Condition on Aid to Palestine  », Al-Shabaka, 2 février 2020.

9Jeremy Wildeman et Alaa Tartir, «  Can Oslo's failed aid model be laid to rest  ?  », Al-Shabaka, 19 septembre 2013

Orient XXI, partenaire des Assises pour la Palestine 2025

L'image présente un fond jaune vif avec du texte en noir et des éléments graphiques colorés. Elle annonce

Orient XXI participe, en tant que média partenaire, aux Assises pour la Palestine, organisées à Pantin les 5 et 6 avril 2025 par la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine.

Pendant deux jours, plusieurs tables rondes ouvertes au public aborderont des thèmes variés, tels que le rôle des États européens face à Israël, l'écocide et la violence de la colonisation. Une discussion en présence de Wafa Abdel Rahman, directrice de l'ONG palestinienne Filastiniyat, sera également consacrée à la place de la Palestine dans les luttes féministes et queer.

La session d'ouverture sera dédiée au génocide des Palestiniens, avec la participation de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l'ONU pour la Palestine, et de Rafaëlle Maison.

Dimanche, l'avocat Salah Hammouri, auteur de Prisonnier de Jérusalem. Un détenu politique en Palestine occupée, publié aux éditions Libertalia dans la collection Orient XXI, interviendra pour une discussion sur les prisons israéliennes. Cette table ronde sera modérée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.

Vous pourrez également assister à des concerts, des expositions, ainsi qu'à la projection du film Journalistes en ligne de mire (2024) de la journaliste palestinienne Shrouq Aila.

L'événement est gratuit, sur réservation. Il se déroulera aux Relais solidaires, à Pantin (93).
Plus d'informations ici.

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L'imposture de la civilisation judéo-chrétienne

L'image annonce un événement sur la

Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.

Pour cette première de Horizons XXI sur Au Poste, Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI, est aux manettes et accueille l'historienne et ancienne journaliste tuniso-française Sophie Bessis, à l'occasion de la sortie de son dernier livre La Civilisation judéo-chrétienne : anatomie d'une imposture, aux éditions Les Liens qui libèrent (12 mars 2025).

Dans la rhétorique du choc des civilisations qui servait hier à justifier la mal nommée « guerre contre le terrorisme » et aujourd'hui la guerre génocidaire à Gaza, un concept se trouve depuis une quarantaine d'années mobilisé : celui de la « civilisation judéo-chrétienne ». Ce contresens historique est porté aujourd'hui en étendard par les droites extrêmes et les extrêmes droites occidentales, de Bruno Retailleau jusqu'à Benyamin Nétanyahou.

À quoi renvoie au juste ce concept ? Que signifie cette appropriation récente par la culture européenne et nord-américaine de la judéité, après une histoire pluriséculaire de pogroms anti-juifs sur le Vieux continent ? Quels en sont les mécanismes ? Et contre quels nouveaux ennemis de l'Occident ce doublon est-il mobilisé ?

Algérie. Les enfumades du Dahra, au-delà du récit colonial

L'image présente une toile aux teintes majoritairement blanches, avec un cercle noir au centre révélant une figure stylisée. En bas, des blocs de couleurs terreuses et sombres contrastent avec le fond clair, créant une atmosphère calme et minimaliste.

Contrairement à une idée reçue, les enfumades pratiquées par l'armée française durant la conquête de l'Algérie, entre 1844 et 1845, étaient largement connues et débattues à l'époque. Si ces Oradour-sur-Glane sont occultés aujourd'hui en métropole, ils témoignent de la nécessité de déconstruire l'historiographie algérienne comme française.

Les enfumades sont une technique meurtrière consistant à asphyxier par un feu allumé à l'entrée des grottes les populations civiles qui s'y sont réfugiées. Elles sont spécifiquement employées en 1844 et 1845 pour réprimer les tribus identifiées comme soutien de la résistance à l'invasion française de l'Algérie menée par l'émir Abd El-Kader et cheikh Boumaaza. Des tribus entières sont décimées — les Bani Sabih (orthographié « Sbéahs » dans les écrits coloniaux, « Sbeha » par l'historien Hosni Kitouni) ou les Ouled Riah — dans le massif montagneux du Dahra, dans le Nord-Ouest algérien.

Dès 1845, les enfumades sont dénoncées par la presse en métropole, et provoquent une grande indignation. Classe politique, intellectuels et artistes expriment publiquement et bruyamment leur colère. Nourrie de témoignages, de documents d'archives, des travaux d'historiens contemporains de ces massacres, cette sombre page de l'histoire a été volontairement oubliée en France. Elle contrevient en effet à ce qui a longtemps été présenté comme une colonisation douce de l'Algérie.

À travers son dernier livre Histoire, mémoire et colonisation, Hosni Kitouni déconstruit ce qu'il présente comme le « mythe » des enfumades du Dahra. En s'appuyant sur des archives militaires du début d'une colonisation de peuplement brutale — une époque où la France questionnait encore son propre modèle colonial —, il montre que la classification des enfumades du Dahra comme événements exceptionnels et fortuits s'inscrit, en réalité, dans les luttes intestines de pouvoir durant la colonisation française.

Civilisés contre barbares

Les enfumades du Dahra sont décrites par l'historiographie française comme trois massacres de masse : l'enfumade de la tribu des Sbeha (juin 1844) ; l'enfumade de celle des Ouled Riah au Dahra (juin 1845) ; l'emmurade de centaines de membres des Sbeha dans la grotte dans laquelle ils s'étaient réfugiés, à Aïn Merane (août 1845). Cette série a été augmentée d'un quatrième massacre perpétré en 1845 par le colonel Armand Leroy de Saint-Arnaud. Comme le montre le livre, l'armée française en a fait son premier grand crime politique qu'elle a intégré dans un récit homogène et linéaire, jusque-là peu contesté.

Ces exactions ont été perpétrées par le lieutenant-colonel Pélissier, le colonel Eugène Cavaignac, le lieutenant-colonel François Certain de Canrobert et le colonel Armand Leroy de Saint-Arnaud, sous les ordres du gouverneur d'Algérie Thomas Robert Bugeaud. À l'époque, la réitération de ce même procédé de tuerie était présentée comme répondant à la violence des populations, et catégorisait les Algériens comme étrangers à l'universalisme républicain. À travers un discours opposant « civilisés » européens et « barbares » autochtones, l'armée française a construit une rhétorique impériale dans laquelle l'extermination devenait une nécessité morale.

L'absence des victimes

C'est à une véritable enquête que Hosni Kitouni se livre. L'histoire s'écrit dans une seule direction, déplore-t-il : celle du récit colonial français, avec un acteur unique — la France en Algérie — et un passé unique, celui des Français en prise avec les indigènes. Il estime que les premières victimes, et pas des moindres, sont « l'histoire elle-même » et la mémoire des Algériens.

Kitouni part de l'hypothèse selon laquelle « malgré l'importance considérable prise par les massacres des [tribus] Ouled Riah, Sbeha et Ouled Younes, leur récit a été peu contesté et n'a pas profité des avancées méthodologiques et de l'ouverture des archives ». Ces événements sont donc restés peu documentés depuis 1844. Il entame alors un travail de reconstitution des faits, notamment le massacre des Ouled Riah à Nekmaria et celui attribué à Saint-Arnaud à Aïn Merane en août 1845.

Son ouvrage repose sur des sources variées, allant des archives militaires aux écrits d'historiens contemporains de l'époque coloniale et aux témoignages d'Algériens, malheureusement en nombre insuffisant. Son enquête reproduit une trame sur la durée. Cohérente par sa forme, elle permet surtout d'envisager la possibilité d'une autre histoire sur ces événements tragiques, centrée sur la collecte de témoignages algériens, à mener, et sur l'empreinte de ce drame sur la mémoire populaire. Par ailleurs, il plaide pour une relecture décoloniale des faits, de leurs usages mémoriels et de leur transmission.

Pour le chercheur, l'usage du terme « enfumade » uniquement pour certains crimes tend ainsi à les singulariser, en les enfermant dans une temporalité précise. De plus, en les associant à quelques figures militaires, l'on résume la violence coloniale à leurs décisions individuelles. Ce biais masque la continuité et la systématicité des massacres coloniaux, éclipsant l'ampleur des destructions et des méthodes d'extermination employées.

Retour aux sources

Dans l'historiographie officielle française, les enfumades de Dahra sont documentées à partir de trois textes : le rapport de Pélissier, la lettre de Saint-Arnaud à son frère et les Mémoires de Canrobert. Ces documents furent enrichis par les études du général Victoire Bernard Derrécagaix (1892), et des historiens Raoul Busquet (1907) et Félix Gautier (1911), mais en faisant usage des mêmes sources. Ainsi, à l'exception des échanges officiels entre le ministre de la guerre Jean-de-Dieu Soult et son maréchal Bugeaud, publiés par Derrécagaix, peu de nouveaux éléments sont venus éclairer les faits.

Or les correspondances privées des officiers, les articles et les rapports consultés par Kitouni révèlent des incohérences frappantes : certains documents considérés inexistants ont été publiés, les récits se contredisent et sont amplifiés par certains pour glorifier les victoires. Il montre que la similitude dans la série des trois enfumades a été « inventée » par Canrobert, pour des raisons politiques, des luttes d'ego et de prestige entre militaires et personnalités politiques français. Dans le tome 1 de son Histoire de l'Algérie contemporaine (1824-1871), paru en 1964, l'historien Charles-André Julien livre une lecture critique de l'invasion coloniale. Hosni Kitouni souligne que c'est dans un sous-chapitre intitulé « Les enfumades et les emmurements » que Julien propose pour la première fois de lire les « quatre aventures des grottes » dans une continuité chronologique.

Lever le rideau de fumée

En mobilisant une lecture critique des archives et des rapports militaires, Hosni Kitouni démontre que chacun de ces crimes est spécifique, inscrit dans une longue stratégie répressive de l'administration coloniale. Leur lecture comme un « récit monolithique » découle d'une construction a posteriori et non d'une réalité de terrain, les enfumades pratiquées à cette période ne se limitant pas à quatre ni ne répondant aux mêmes modes opératoires.

Pour attester que les enfumades ne furent ni des événements isolés ni des actes exceptionnels limités à la seule responsabilité de Pélissier et Bugeaud, Kitouni rappelle que l'histoire coloniale regorge d'épisodes similaires qui mériteraient tout autant d'être qualifiés d'« enfumades ». Ainsi, le 2 juillet 1851, la tribu des Achacha, réfugiée dans des grottes du nord du Dahra, fut anéantie par le général Salles, après un bombardement suivi d'un emmurement.

Il réfute aussi le mythe que ces massacres aient été tenus temporairement secrets, en prouvant que les rapports de Cavaignac et de Pélissier qui les documentent ont été publiés et exploités pour servir un dessein politique, notamment dans la rivalité entre Bugeaud et le président du Conseil des ministres français, Jean-de-Dieu Soult.

Un récit au service de toutes les thèses

Si, à l'époque, le récit du Dahra a servi à la droite française pour banaliser les violences de la guerre de conquête et faire l'apologie des chefs militaires, cette interprétation a évolué au début du XXe siècle. Émile-Felix Gautier (1864-1940), géographe, professeur à l'université d'Alger à partir de 1899, l'a utilisée pour justifier sa thèse sur la racialisation des indigènes, perçus comme insensibles à la souffrance et donc éligibles à la violence extrême.

Avec le développement de l'anticolonialisme en France au XXe siècle, la série des quatre enfumades s'est révélée un moyen pour illustrer la violence du capitalisme colonial. L'historien Charles-André Julien l'a mobilisée pour dénoncer les excès de la guerre de conquête et l'impossible assimilation des Algériens. Dans les années 2000, le caractère systématique de la violence coloniale est présenté comme le « révélateur de la vraie nature de la République », trahissant ses valeurs fondamentales.

Un usage mémoriel

Enfermée souvent dans un « tête-à-tête névrotique » avec la France, l'historiographie algérienne souffre, elle, d'un manque de perspectives critiques et de renouveau méthodologique. Bien qu'elle ait cherché à s'émanciper des cadres coloniaux, l'écriture de l'histoire reste largement tributaire des paradigmes français. Les enfumades du Dahra en sont un exemple patent, explique le chercheur algérien.

Il faut attendre 2005 pour que l'épisode des enfumades du Dahra refasse surface dans le discours public et les médias algériens, mais de manière problématique. Pour Kitouni, cette longue page blanche, autant dans l'histoire savante que populaire, est liée à une « répugnance collective » à affronter un passé humiliant, qui renforce une mémoire nationale davantage en réactivité aux discours qu'à l'exigence d'une démarche autonome et critique.

Le livre explore l'usage mémoriel des enfumades, au travers d'initiatives comme la création de mausolées ou les projets de lois criminalisant la colonisation. Autres gestes réducteurs : ceux cherchant à établir des analogies avec des crimes génocidaires commis ailleurs dans le monde. Celles-ci relèvent moins d'un travail de mémoire que d'une instrumentalisation politique en Algérie, où l'histoire est façonnée et exploitée comme un outil de légitimation et de pouvoir. Bien que ces comparaisons aient permis de remobiliser cette mémoire, elles ont réduit la complexité des événements à des catégories politiques moralisantes. Pour lui, la véritable réhabilitation passe par une recherche rigoureuse sur les faits. L'autocensure et le contrôle étatique sur la production du savoir limitent les perspectives critiques et comparatives.

Collecter la parole

L'ouvrage aborde également la douleur persistante de ce drame, les séquelles psychologiques de la colonisation, vues comme une perte de dignité et d'identité. Ces souffrances, reléguées au silence intime, expliquent pourquoi le récit des vaincus reste généralement fragmentaire. Il est en effet bien trop souvent absent ou marginalisé, généralement éclipsé par un récit national officiel :

Demeure donc la question de savoir comment les historiens algériens et la recherche universitaire ont fait histoire du passé de leur peuple. Dans quelle perspective ont-ils abordé les massacres du Dahra et les souffrances subies par leurs prédécesseurs ?

Kitouni montre que malgré l'arabisation des institutions académiques, les sources restent françaises. L'historien appelle à échapper à cette impasse en valorisant les récits algériens. Le témoignage d'El Hadja Zahra, par exemple, descendante d'une rescapée de l'enfumade du clan des Ouled Riah, recueilli dans le film documentaire d'Ali Ayadi1, constitue un contrepoint poignant. Ce récit souligne l'importance des sources orales et invite à les valoriser davantage.

Le livre est traversé par un appel aux Algériens à recentrer leur histoire sur leurs subjectivités. Le discrédit et la marginalisation qui frappent les savoirs non occidentaux doivent pousser à reconquérir de nouveaux espaces intellectuels.

L'exigence d'ouverture vers les courants décoloniaux

En révélant la manière dont le récit du Dahra a été construit, il y a dans la démarche de Kitouni un plaidoyer en faveur d'une décolonisation épistémologique de l'histoire. Il offre un cadre conceptuel stimulant qui appelle à une rupture avec les paradigmes eurocentristes et une ouverture aux Settler Colonial Studies et Subaltern Studies, des courants historiographiques critiques qui analysent la nature persistante des effets de la colonisation de peuplement, et mettent en lumière les voix et les résistances des subalternes face aux structures de pouvoir et aux discours hégémoniques.

On aurait aimé lire des pistes pratiques pour engager ce réajustement, il reste que le livre de Kitouni s'inscrit dans la réappropriation de l'histoire par les peuples qui en ont été dépossédés.

Histoire, mémoire et colonisation n'est pas seulement une contribution importante à l'histoire de l'Algérie, c'est aussi un appel à libérer des carcans idéologiques les pratiques historiographiques et à repenser les faits historiques, non pour instrumentaliser les blessures et les mémoires, mais pour rendre justice à ceux dont les voix ont été réduites au silence.

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Hosni Kitouni
Histoire, mémoire et colonisation
Chihab Éditions, octobre 2024
221 pages


1Les Enfumades du Dahra, Algérie, 2007.

Mehdi Ben Barka toujours porté disparu

L'image présente une scène stylisée en noir et blanc, illustrant des personnages habillés en costumes avec des chapeaux. On peut voir des silhouettes d'hommes qui semblent discuter dans un milieu urbain, avec des bâtiments en arrière-plan. Un des personnages s'adresse à un autre avec un dialogue en bulle, disant

L'enlèvement et l'assassinat en France de l'un des chefs de file du mouvement des non-alignés et de la décolonisation dans les années 1950 et 1960 n'auront réussi à anéantir ni Mehdi Ben Barka, ni son action et sa pensée, ni l'affaire qui porte son nom. Plusieurs films, fictions et documentaires, lui ont été consacrés, une dizaine de livres, biographies et enquêtes reviennent sur son parcours, ses écrits sont toujours disponibles. Il manquait un roman graphique, c'est chose faite.

Le roman graphique sur la vie volée de Mehdi Ben Barka qui vient d'être publié, nous le devons à la ténacité de sa famille, en particulier de son fils Bachir Ben Barka. Elle est signée du journaliste d'investigation David Servenay — déjà coauteur d'un roman graphique sur le meurtre du juge Borrel, Une affaire d'États (Éditions Soleil, 2017) —, et du dessinateur Jacques Raynal qui offre un graphisme sobre, angoissant, mais percutant, qui ne pouvait que se décliner en noir et blanc.

Le 29 octobre 2025 marquera les 60 ans de l'enlèvement, au cœur de Paris, du plus célèbre militant marocain internationaliste, anticolonialiste et opposant de gauche à la monarchie alaouite. Plus aucun signe de vie. Son corps ne sera jamais retrouvé. Comme ceux de tant d'autres dans l'histoire des empires coloniaux, des dictatures, et même des démocraties. Le très récent film brésilien de Walter Salles Je suis toujours là (2024) raconte l'enlèvement du député travailliste Rubens Paiva en 1971, la torture de cet évanouissement pour les proches, le combat de sa famille, femme et enfants, pour connaître la « vérité ». À l'identique de celle de Mehdi Ben Barka.

Porte-parole du tiers-monde

Dans Ben Barka, la disparition, les auteurs remontent le temps, en nous donnant à connaître les combats du jeune mathématicien marocain, son adhésion au parti de l'Istiqlal, indépendantiste, son rôle de premier plan dans les réformes du Maroc en transition vers l'indépendance, sa stature de premier opposant au roi Hassan II, et sa volonté de se présenter en porte-parole et animateur de ce qu'on appelait alors le tiers-monde. Tandis qu'il prépare activement la Tricontinentale, conférence internationale prévue à Cuba en 1966, Mehdi Ben Barka échappe déjà à plusieurs tentatives d'assassinat.

Mais au-delà du retour biographique, David Servenay et Jacques Raynal se concentrent sur les imbrications mortifères entre services secrets français et anciens tueurs de l'Organisation armée secrète (OAS) ; sur les cafouillages au sommet de l'État français ; sur les relations ambiguës entre l'ancienne puissance coloniale et l'une de ses colonies malgré les indépendances.

On y croise un autre assassiné, Henri Curiel, dont les tueurs appartenaient à cette même mouvance de barbouzes et anciens mercenaires fanatiques nostalgiques de l'empire français, défait en 1962 et encore si présent dans les têtes en 1965.

Et l'on se sent quelque peu souillé par cet univers de barbouzes dont les ramifications s'étendent jusqu'au sommet de l'État, alors que jusqu'aujourd'hui l'invocation répétée du « secret défense » interdit tout accès aux archives permettant d'établir, sinon tous, du moins une partie des réalités et des causes de cet assassinat.

La BD pour transmettre, raconter et ne pas oublier

Nombre d'autres affaires d'État, impliquant la France, ont inspiré des bédéistes, en particulier celles portées par le Collectif « secret défense, un enjeu démocratique » : le massacre de tirailleurs sénégalais à Thiaroye1 en 1944 ; la tuerie à Paris le 17 octobre 1961 de dizaines de manifestants algériens2 ; une autre disparition, celle du communiste et indépendantiste Maurice Audin3 à Alger en 1957 ; le meurtre du ministre Robert Boulin4 en France en 1979 ; l'assassinat d'un autre révolutionnaire tiers-mondiste, Thomas Sankara5 en 1987 à Ouagadougou ; l'assassinat en 1988 de la Sud-africaine Dulcie September, représentante du Congrès national africain (African National Congress, ANC), à Paris6, celui du juge Borrel à Djibouti en 19957, le naufrage du Bugaled Breizh en 20048. Le génocide des Tutsis au Rwanda a lui aussi inspiré écrivains et graphistes9.

La bande dessinée semble aujourd'hui l'un des meilleurs vecteurs pour toucher des publics ignorants des côtés obscurs de la France républicaine. Mais ce n'est sans doute pas la seule raison pour expliquer l'engouement de ce genre littéraire en matière politique ou historique. Le roman graphique apparaît comme un genre particulièrement adapté, par sa souplesse, à explorer ces enquêtes bâclées. Le journaliste Benoît Collombat, à l'origine d'albums consacrés aux morts de Robert Boulin et Dulcie September, explique en quoi la bande dessinée est particulièrement adaptée à relater ces affaires d'État en souffrance :

Par le dessin, on peut tenter de les reconstituer. Et en montrer les contradictions. C'est assez spectaculaire. On peut montrer comment les corps ont été déplacés avant l'analyse médico-légale, comment un magistrat barbouze intervient, comment des pressions sont exercées. Des éléments explicables par des mots, bien sûr, mais la force du dessin est inégalable10.

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Ben Barka — La disparition
David Servenay et Jacques Raynal
Futuropolis, février 2025
160 pages
23 euros


1Pat Perna, Nicolas Otero, Morts par la France, Les Arènes, 2018

2Didier Daeninckx, Mako, Octobre noir, édition Ad Libris, 2011.

3Mohamed Boudjella, Maurice Audin, la BD, ZLink, Alger, 2022.

4Benoît Collombat, Étienne Davodeau, Cher pays de notre enfance, Futuropolis, 2015.

5Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi, Pat Masioni, Thomas Sankara, rebelle visionnaire, Marabulles, 2023.

6Benoît Collombat, Grégory Mardon, Dulcie — Du Cap à Paris, enquête sur l'assassinat d'une militante anti-apartheid, Futuropolis, 2023.

7David Servenay, Thierry Martin,Une affaire d'État, Octobre 1995, le juge Borrel est assassiné à Djibouti, Soleil, 2017.

8Pascal Bresson, Erwan Le Saëc, Bugaled Breizh — 37 secondes, Locus solus.2017.

9Lire Thomas Zribi, Damien Roudeau, À la poursuite des génocidaires, Steinkis, 2023 et Patrick de Saint-Exupéry, Hippolyte, La Fantaisie des Dieux, Les Arènes, 2014.

10Anne Douhaire-Kerdoncuff, «  Benoît Collombat : “La force du dessin sur l'affaire Boulin est inégalable”  », France Inter, 21 octobre 2015.

Algérie. Retour sur une invasion coloniale

L'image représente une scène de bataille ou de débarquement maritime. On y voit plusieurs bateaux et embarcations sur une étendue d'eau, avec beaucoup de personnes à bord. Sur la rive, des groupes de soldats ou de guerriers semblent se préparer à l'assaut ou à un combat. L'arrière-plan montre des voiliers et des structures, ce qui suggère un port ou une plage animée. L'atmosphère paraît dynamique et chargée d'action, avec des personnages en mouvement, créant une impression de chaos et de détermination.

Entamée pour des raisons conjoncturelles, l'invasion française de l'Algérie de 1830 a débouché sur une des guerres de conquêtes les plus brutales de l'histoire coloniale.

Alors qu'en 2030 l'on commémorera, peut-être, les deux cents ans de ce qui a longtemps été baptisé « l'expédition d'Alger », Alain Ruscio, spécialiste de l'histoire coloniale, revient longuement dans son livre La Première guerre d'Algérie, sur cet évènement trop longtemps méconnu, mais considérable pour l'histoire de France et de l'Algérie. Commencée en juillet 1830 comme une promenade militaire à Sidi-Fredj, elle a débouché dix ans plus tard sur un Himalaya de violences qui a décimé la population autochtone au-delà de l'imaginable.

Au départ, Paris a deux soucis, le premier tient à la situation politique intérieure où règne le roi Charles X (1824-1830) empêtré dans ses chimères : la restauration de l'Ancien Régime. Plus profondément, au-delà de la quête d'une diversion, il y a le refus, déjà ancien, de subir la prédominance britannique en Méditerranée bâtie sur deux grandes bases de la Royal Navy : Gibraltar à son entrée, et Malte, qui contrôle l'accès à sa partie orientale par où passe la route de l'Égypte, haut lieu d'une certaine influence française. L'invocation traditionnelle du coup d'éventail infligé au consul de France par le Dey1 d'Alger — mécontent des refus répétés de Paris de régler ses dettes — est religieusement enseignée à l'école à des générations de petits français. Mais c'est une « tromperie » nous dit l'auteur, destiné à « chauffer » le sentiment national.

Affairisme et pillages

La société algérienne, sa victime, ne comprend pas l'invasion. L'Algérie, en 1830, appartient à l'empire Ottoman, commerce avec l'Europe, dispose, de fait, d'une large autonomie et a renoncé à la piraterie. Constantinople, affaiblie par ses nombreuses défaites depuis la fin du XVIIIe siècle, est impuissante à secourir ses coreligionnaires. L'affairisme des spéculateurs immédiatement à pied d'œuvre et le pillage méthodique du trésor du Dey, se manifestent dès le premier mois de l'occupation d'Alger. L'offensive sur Blida, dans la grande banlieue de la capitale algérienne, quelques mois plus tard, débouche sur un revers militaire majeur qui sera suivi de beaucoup d'autres.

À l'ouest, un homme nouveau, Abd El-Kader s'impose à un commandement français dont l'impéritie est avérée. Son échec à conquérir Constantine à l'est du pays et les débuts compliqués du régime du roi Louis-Philippe conduisent les politiques français à établir cahin-caha entre guerre et paix un partenariat avec Abd El-Kader. Celui-ci dure jusqu'à décembre 1840, date de la nomination du maréchal Thomas Bugeaud, négociateur en 1834 des arrangements avec la partie algérienne, comme gouverneur général de l'Algérie.

Sans changement d'homme, on observe alors, comme le rappelle Ruscio, un changement de stratégie. La politique d'influence de la France conduit à un échec politique, économique et démographique. L'Algérie ne peut absorber le « superflu » de population française dont rêve le Paris monarchiste affolé par les révolutionnaires des faubourgs. Abd El-Kader refuse le rôle subordonné qui lui est laissé, alors que les échecs économiques de la colonisation sont patents. François Guizot, le premier ministre de fait, se rallie à une nouvelle stratégie : la guerre totale. Menée par Bugeaud, elle est aussi soutenue par Alexis de Tocqueville au nom des « nécessités fâcheuses ». L'armée française recourt systématiquement à l'extrême violence pour soumettre la population.

La capture d'Abd El-Kader

Les razzias, les enfumades et les « emmurades » à l'encontre des populations civiles martyrisées deviennent la tactique employée par plus de 100 000 combattants français qui manquent de tout. L'intendance ne suit pas et il faut faire venir de France la nourriture, les boissons, les vêtements, les chevaux. L'administration, de son côté, inaugure le cantonnement, un stratagème honteux qui dépossède les tribus de leurs droits fonciers. Jusqu'à la capture d'Abd El-Kader en 1847, la guerre se poursuit, impitoyable, et décime la population qui n'en peut plus. La IIe République, qui succède l'année suivante à la monarchie orléaniste, lève quelque peu le pied, trop accaparée par ses troubles sociaux à l'intérieur pour poursuivre le conflit au même rythme.

L'auteur suit les évènements en Algérie, à Paris, dans le monde méditerranéen, sur tous les plans : militaire, politique, diplomatique, littéraire, artistique. Il en donne une image attentive et met à jour l'œuvre d'historiens disparus comme Charles-André Julien ou Charles-Robert Ageron, auteurs de deux histoires réputées de la conquête de l'Algérie. Il nous rappelle aussi pourquoi les crimes perpétrés il y a bientôt deux siècles subsistent encore dans la mémoire des Algériens.

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Alain Ruscio
La Première guerre d'Algérie — Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852
La Découverte
773 pages
29,90 €


1NDLR. Titre donné aux dirigeants de la régence d'Alger, de Tripoli (Libye) et de Tunis sous l'Empire ottoman à partir de 1671, jusqu'en 1830.

L'étonnante postérité de la doctrine française de contre-insurrection

L'image est composée de trois photographies en noir et blanc, montées côte à côte. 1. La première image montre des soldats posant devant un char d'assaut, pouvant suggérer un contexte militaire ou de guerre. 2. La deuxième photographiе met en scène un groupe de personnes marchant dans une rue, probablement dans un village, avec des enfants et des adultes portant des vêtements traditionnels. 3. La dernière image présente des soldats en uniforme, tenant des drapeaux et se tenant en rang, ce qui peut indiquer une cérémonie ou un rassemblement militaire. Ces images semblent refléter des événements historiques ou des scènes de vie en lien avec un contexte de conflit ou de mobilisation militaire.

Entretien L'historien états-unien Terrence Peterson raconte dans un livre, sur la base de nombreuses archives, la « pacification » conduite par l'armée française en Algérie pour tenter d'effacer le désastre indochinois de Diên Biên Phu en 1954. Une méthode qui inspirera durablement d'autres armées, dont le Portugal et les États-Unis.

Algérie. Dans les archives d'une histoire familiale, intellectuelle et coloniale

L'image présente un collage de lettres et de cartes postales anciennes. On peut voir des timbres de différentes couleurs et des écritures manuscrites sur le papier, évoquant des échanges de correspondance d'une époque révolue. Les documents sont variés en taille et en style, avec des motifs et des designs typiques du passé. Les en-têtes portent des noms et des adresses, ajoutant une touche personnelle à cette collection historique.

Avec L'Orientalisme en train de se faire, Une enquête collective sur les études orientales dans l'Algérie coloniale, Marie Bossaert, Augustin Jomier et Emmanuel Szurek publient, sur un thème qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, un livre novateur et original dans son propos comme dans sa méthodologie.

L'Orientalisme en train de se faire est le fruit d'un projet de recherche collectif auquel plusieurs étudiantes masterantes ou doctorantes associées à des bibliothécaires et des archivistes – dûment répertoriées en fin d'ouvrage – ont contribué, au côté des auteurs et des trois éditeurs scientifiques. Cet ouvrage repose sur l'exploitation d'une partie des deux volumineux fonds d'archives transmis à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 2014 et 2019 par la famille de René Basset (Lunéville 1855-Alger 1924), professeur d'arabe et de berbère à la faculté des lettres d'Alger de 1880 à 1924.

André Basset (1895-1956), son fils, linguiste, spécialiste de berbère, et son gendre Jean Deny (1879-1963), professeur de turc, furent aussi des orientalistes distingués, tous deux professeurs à l'École nationale des langues orientales vivantes, surnommée « Langues'O, » aujourd'hui Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales).

Si cette lignée orientaliste constitue un des objets du livre, celui-ci porte d'abord sur la figure de René Basset. À travers lui, les auteurs ambitionnent d'étudier « l'orientalisme en train de se faire », autrement dit de l'inscrire dans son cadre politique, religieux et social, en dépassant « tant l'hagiographie orientaliste que la démonologie saïdienne1 » (p. 19). Cette histoire se veut à la fois une histoire sociale, une histoire des pratiques et une histoire décentrée. L'orientalisme, ici, se fait non pas à Berlin ou à Paris, mais depuis Alger et l'empire colonial français.

Retracer des « vies orientalistes »

Ces documents, essentiellement constitués de correspondances soigneusement rangées, classées et même archivées par René Basset, permettent de retracer des « vies orientalistes ». Sont retracées les premières années de René Basset, issu d'une famille bourgeoise de Lunéville — qui doit son ascension sociale à ses études, mais aussi à un beau mariage dont la correspondance met au jour l'arrangement —, la vie de son frère, la santé des membres de la famille. Sur le plan professionnel, les lettres échangées donnent à voir les réseaux internationaux, français et coloniaux de René Basset, grand architecte du congrès des orientalistes à Alger en 1905, et directeur de l'édition française de L'Encyclopédie de l'islam.

Retenu à Alger par sa famille, et surtout sa fonction de directeur de la faculté des lettres, il s'appuie sur les enquêtes de terrain menées par ses collègues, qui sont parfois d'anciens élèves ou des missionnaires comme Charles de Foucauld. Les Algériens n'en sont pas totalement absents, mais restent peu nombreux. Ce sont plus des informateurs que des collègues avec lesquels traiter d'égal à égal : « ils sont davantage au service des orientalistes que dans un rapport d'échanges » (p. 278). S'ils ont joué un rôle d'intermédiaire, c'est principalement « entre les savoirs orientalistes coloniaux et les savoirs nationalistes post-coloniaux » (p. 279).

Aventure collective, cette enquête a aussi été une aventure amicale et familiale. Sa dimension humaine et affective transparaît dans le ton et l'écriture, beaucoup moins arides que le sujet ne pourrait le laisser penser. L'ouvrage, illustré de cartes, doté d'un cahier iconographique, et présentant en incipit la « galerie des personnages » de cette histoire familiale, intellectuelle et coloniale, fait incontestablement œuvre de pédagogie. Par une mise en abyme un peu vertigineuse, le dernier chapitre « Faire archives, faire famille » revient sur la genèse de ce projet et met en lumière « l'orientalisme en train de se faire » de jeunes et moins jeunes chercheures du début du XXIe siècle.

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Marie Bossaert, Augustin Jomier, Emmanuel Szurek
L'Orientalisme en train de se faire, Une enquête collective sur les études orientales dans l'Algérie coloniale.
Éditions EHESS (En temps et lieux), Paris, 2024
496 pages
24,80 €


1NDLR. Référence à L'Orientalisme : l'Orient créé par l'Occident (1978) d'Edward Saïd, qui analyse la vision occidentale du Proche-Orient au XIXe siècle.

Algérie - Maroc. La frontière, pilier du récit national

L'image montre une imposante falaise avec une grande ouverture, probablement une grotte, qui se trouve à sa base. Des drapeaux algériens flottent autour, ajoutant une touche de couleur au paysage. Au premier plan, on peut voir des personnes marchant près des drapeaux. Le ciel est teinté de lumière douce, suggérant peut-être un lever ou un coucher de soleil. L'ensemble évoque un lieu naturel remarquable avec une signification culturelle ou historique.

L'arrestation de l'écrivain Boualem Sansal à son arrivée à Alger le 16 novembre 2024 pour avoir soutenu la « marocanité » du Sahara, ou les menaces qui pèsent sur l'Association marocaine des droits de l'Homme (AMDH) et son président Aziz Ghali pour l'avoir contestée, reflètent la sensibilité du problème dans les relations bilatérales entre le Maroc et l'Algérie. Retour sur l'histoire complexe du tracé des frontières au Maghreb.

La question des frontières, inhérente à la souveraineté des États, est à l'origine des tensions récurrentes entre le Maroc et l'Algérie. Elle est intimement liée à l'histoire coloniale, et à la conquête de l'Algérie à partir de 1830. Au lendemain de la défaite, en 1844, du sultan marocain Abderrahmane, allié de l'émir Abdelkader, par les troupes françaises du maréchal Thomas Robert Bugeaud à l'oued d'Isly dans la région d'Oujda, le tracé frontalier entre le Maroc et l'Algérie devient nécessaire. Le traité de Lalla Maghnia de 1845 fixe cette frontière aux rives de l'oued Kiss situé sur la frontière dans la région de l'Orientale.

En 1912, lorsque la France instaure un protectorat au Maroc, la ligne Varnier prolonge cette frontière jusqu'à Figuig, à l'est. Rien de tel en revanche au sud : la France se considère « chez elle » de part et d'autre, et l'espace reste administré par la même armée.

Le rapport de la France à ce territoire change à partir de 1952, avec la découverte de gisements de fer, de minerais (fer et manganèse) et bientôt de pétrole. En l'espace d'une décennie, ce territoire va revêtir une importance stratégique pour elle, pour le Front de libération nationale (FLN), en guerre pour la libération de l'Algérie, mais aussi pour le Maroc qui va en revendiquer une partie.

Du Sahara français au Grand Maroc

Dès son indépendance en 1956, le Maroc réclame, entre autres, une partie du territoire algérien figurant sur la carte du « Grand Maroc », publiée dans Al-Alam, l'organe officiel du parti nationaliste Istiqlal (Indépendance), fondé par Allal El-Fassi en 1944. Selon ce dernier : « Pour des raisons de géographie, d'histoire et de droit international, les "frontières naturelles" du Sahara marocain s'étendent jusqu'à la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal. »1. Il réaffirme aussi les revendications du Maroc sur le Touat, Béchar et Tindouf. Dans un premier temps, la monarchie et le gouvernement marocain les considèrent comme excessives, mais, en 1958, le roi Mohammed V les reprend à son compte.

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Espace géographique communément revendiqué comme constituant le Grand Maroc
S.O. : Sahara occidental
Kimon Berlin / wikimédia

Dès lors, la question des frontières devient prioritaire pour les acteurs politiques marocains. Hassan II, qui accède au trône en février 1961, reçoit à Rabat, cinq mois plus tard, Ferhat Abbas, président du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Une convention est signée et une commission doit être créée pour régler la question du Sahara algérien « dans un esprit de fraternité et d'unité maghrébines »2. Selon l'accord, une fois l'indépendance de l'Algérie acquise, le statut de cette zone serait renégocié. Mais cela ne se produira pas.

Car avant même que la convention de Rabat n'ait été ratifiée par l'Algérie, une coalition menée par Ahmed Ben Bella et soutenue par l'Armée de libération nationale (ALN) évince Ferhat Abbas du gouvernement. La nouvelle équipe refuse de rétrocéder ce territoire qui, selon la formule consacrée, aurait été « libéré avec le sang de tant de martyrs ». Ben Bella, premier président de l'Algérie indépendante, se présente comme le garant de tout le territoire hérité de la colonisation française, et dont les négociateurs des accords de paix ont refusé la partition voulue par Paris.

En effet, en 1962, les négociations entre la France et le GPRA sur la décolonisation de l'Algérie butent sur la question du Sahara. La France avait rattaché cette partie désertique aux départements algériens, mais elle tente désormais de l'en séparer, afin de garder un contrôle direct sur les ressources en hydrocarbures et sur ses centres d'essais nucléaires. Voulant préserver cet espace tampon, vaste de 2,5 millions de kilomètres carrés entre le Maghreb et le Sahel, Paris se montre disposée à ouvrir cette « mer intérieure » à l'exploitation conjointe de ses ressources avec les pays voisins dans le cadre d'une entité juridique nouvelle, l'Organisation commune des régions sahariennes (OCRS). Mais lors des négociations qui aboutiront aux accords d'Évian (18 mars 1962), les Algériens refusent ce plan. Ahmed Boumendjel, l'un des négociateurs, explique que ce Sahara français signifierait l'amputation des quatre cinquièmes du territoire algérien. Dans sa volonté de mettre rapidement un terme au conflit, le président français Charles de Gaulle finit par abandonner les ambitions de la France sur le Sahara. La frontière devient alors le symbole de la souveraineté du jeune État algérien.

De son côté, Hassan II se sent trahi. Il adhère d'autant plus aux thèses de l'Istiqlal sur le « Grand Maroc » qu'elles ont déjà été adoptées par son père. Or, sur cette question de l'intégrité territoriale, la monarchie entend désormais accaparer le nationalisme et met en avant les « droits historiques du Maroc ».

Toutefois, en tant que membre des Nations unies à partir de novembre 1956, le Maroc est dans l'obligation de reconnaître les frontières issues de la colonisation, en raison du principe de l'intangibilité des frontières, tout en ne reconnaissant la Mauritanie qu'en 1969, soit 9 ans après son indépendance. Ce principe de la reconnaissance des frontières issues de la colonisation européenne est également retenu par l'Organisation de l'unité africaine (OUA) lors de sa création en 1963, et l'Algérie s'appuie sur celui-ci.

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Frontière entre le Maroc et l'Algérie (1963)
Publié dans Anthony S. Reiner, «  Morocco's International Boundaries : A Factual Background  », The Journal of Modern African Studies, Vol. 1, No. 3, septembre 1963, pp. 313-326 (Cambridge University Press)

Répression contre la gauche

Désormais, Alger se réfère au droit international, et Rabat à l'histoire. Ce sont également deux régimes politiques fondamentalement différents qui se disputent l'hégémonie au Maghreb, et s'affrontent par tous les moyens. L'aide fournie par Alger aux opposants au pouvoir marocain vient appuyer cette dimension idéologique, dans un contexte qui voit l'Istiqlal se scinder en deux. Son aile conservatrice garde le nom, mais la seconde, qui est très critique envers la monarchie, devient l'Union nationale des forces populaires (UNFP). Sur la question territoriale, les leaders de l'UNFP vont farouchement s'opposer à la monarchie : Mohamed Basri (dit Fqih Basri), qui a trouvé refuge en Algérie, et Mehdi Ben Barka déclarent que l'UNFP « n'a pas de visée expansionniste », ce dernier allant jusqu'à qualifier de « camouflage de la vie politique intérieure » la revendication territoriale formulée par la monarchie3.

Ainsi, à partir du désaccord frontalier, un conflit politique prend forme entre les deux grands États du Maghreb. Le succès de la révolution algérienne a suscité un sentiment d'insécurité chez le voisin marocain. Hassan II craint une déstabilisation de son régime politique, si la révolution algérienne venait à franchir la frontière, comme le répètent sans cesse les dirigeants algériens. En mars 1963, dans un entretien donné au journal égyptien Al-Ahram, le colonel et futur président de la République Houari Boumédiène déclare : « La révolution algérienne ne saurait se limiter aux frontières de l'Algérie. »

Pour Hassan II, la gauche marocaine, acquise aux idées révolutionnaires, peut être un vecteur de cette révolution algérienne. En juillet 1963, il tente ainsi de décapiter l'opposition en prétextant un complot à son encontre de la part de dirigeants de l'UNFP. Plus de 100 personnes sont impliquées, certaines jugées très sévèrement : 11 personnes sont condamnées à mort, dont huit par contumace, parmi lesquels Mehdi Ben Barka.

Les hostilités sont dorénavant bien installées entre les deux États : en août 1963, Alger interdit aux ressortissants marocains de pénétrer sur le territoire de Béchar, dans le sud-ouest du pays. Un mois plus tard, une série d'incidents à la frontière débouche sur la guerre des Sables, unique conflit armé direct entre les deux voisins.

Cette guerre éclate dans la région de Tindouf, revendiquée par le Maroc, puis s'étend de l'autre côté de la frontière. Elle coïncide avec un soulèvement kabyle, et Alger ne manque pas d'accuser Rabat de profiter de la situation intérieure algérienne pour l'attaquer à ses frontières. En février 1964, le cessez-le-feu signé sous les auspices de l'OUA laisse la frontière inchangée, la zone contestée restant algérienne. Mais ce conflit laisse des traces importantes dans l'esprit des Marocains. L'animosité à l'égard des Algériens, dirigeants et peuple confondus, dominera longtemps la nature des rapports entre les deux pays. La question de l'intégrité territoriale est désormais un pilier du récit national et identitaire.

Sur le plan juridique, le différend frontalier avec l'Algérie prend fin par un traité de paix en 1969 à Ifrane, dans le Moyen Atlas marocain, puis par un accord en 1970 à Tlemcen. La frontière sera définitivement délimitée par une convention signée à Rabat en 1972, ratifiée par l'Algérie en 1973 puis par le Maroc, bien plus tard, en 1992.

Le Sahara occidental, une cause nationale

Contraint à abandonner ses revendications sur de nombreux territoires indiqués sur la carte de Allal El-Fassi, le Maroc cristallisera toute sa rancœur sur le Sahara occidental. Mais dans cette ancienne colonie espagnole (1884-1976) se crée le Front Polisario en place en 1973 pour représenter les populations sahraouies. Le processus de décolonisation de ce territoire s'accompagne de revendications territoriales de la part du Maroc, mais aussi de la Mauritanie. Les deux pays vont conjuguer leurs efforts pour s'opposer aux Sahraouis.

L'Espagne, puissance coloniale administrant le Sahara occidental, est invitée par l'OUA et l'ONU à quitter le territoire selon une procédure d'autodétermination des populations sous contrôle international. Mais l'Espagne s'y refuse et octroie au contraire, en septembre 1973, à cette colonie le statut d'autonomie interne. Elle prévoit également un plan d'autodétermination qui préserverait l'influence de Madrid.

Cette image est une carte géographique représentant le nord-ouest de l
Carte du Sahara espagnol (1884 à 1976)
wikimédia

En 1974, le Maroc entame, seul, une campagne diplomatique contre l'Espagne. Hassan II est décidé à engager une action visant à mettre en échec la décolonisation espagnole par un processus d'autodétermination. Alors que Francisco Franco est mourant, Hassan II appelle à la guerre. Il vient d'échapper à deux coups d'État perpétrés par son armée et entend utiliser le principe de la défense de l'intégrité territoriale du Maroc pour rassembler tous les Marocains autour de son trône4. Le Sahara occidental et sa « récupération » deviennent alors une cause nationale. Parallèlement, le roi tente la conciliation avec l'Espagne. Il rappelle notamment les propositions qu'il avait faites au général Franco de concéder des bases militaires à l'Espagne et de créer des sociétés mixtes d'exploitation et de richesses du « sol et de la mer ». Mais, du vivant de Franco, qui décédera en 1975, l'Espagne ne modifiera pas sa position, à savoir : autodétermination du peuple sahraoui conformément à la décision des Nations unies.

Hassan II n'a pas les moyens de s'engager dans une guerre dont les conséquences internes et internationales seraient difficilement gérables. Il doit alors trouver une solution d'attente honorable en trois temps : appel à la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye, entente avec la Mauritanie sur le partage du Sahara et tenue d'un sommet arabe sur la question. L'idée d'une mobilisation populaire et pacifique, pour répondre aux attentes de l'opinion tout en évitant le risque d'une opération militaire, se concrétise avec la Marche verte : le 16 octobre 1975, 350 000 Marocains se dirigent vers le Sahara, en vue de « réintégrer » ce territoire.

Au nom des principes révolutionnaires

De 1973 à 1975, l'Algérie hésite à soutenir le Front Polisario, et privilégie le climat de détente instauré dans la région. Mais, progressivement, Alger opère un revirement que Boumediene justifiera en invoquant la fidélité de l'Algérie à ses principes révolutionnaires. Ce choix lui semble en parfaite adéquation avec les orientations idéologiques du gouvernement : socialisme, non-alignement et défense de la norme de l'OUA, à savoir le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ainsi, et en mémoire de sa guerre de libération, l'Algérie engage une politique de solidarité en faveur des luttes menées contre le colonialisme.

Au-delà de ces justifications, l'Algérie de Boumediene entend surtout priver le Maroc d'une profondeur stratégique au Sahara. La modification de la frontière marocaine et l'inclusion du Sahara au sein du territoire marocain deviennent un enjeu de puissance entre Rabat et Alger. En hébergeant et en armant les réfugiés sahraouis à Tindouf, l'Algérie affaiblit la position marocaine à faible coût. Il lui suffit alors de s'arc-bouter sur la solution d'autodétermination, exclue par le Maroc, pour maintenir un conflit de basse intensité. Elle prive ce dernier d'une reconnaissance internationale de sa souveraineté sur un espace qu'il occupe pourtant à 80 %, administrant sa population et exploitant ses ressources. Récemment, au nom du droit, Alger aide le Front Polisario à engager une bataille juridique contre l'exploitation et la commercialisation des ressources naturelles du Sahara occidental.


1Edouard Méric, «  Le conflit algéro-marocain  », Revue française de science politique, 1965.

2«  Maroc et Algérie : tous les chemins mènent à l'entente  », Le Matin, 27 mars 2005.

3Edouard Méric, «  Le conflit algéro-marocain  », op. cit..

4Dans son discours du 8 juillet 1974, il affirme : «  Quand il s'agit du territoire national et de son intégrité, tous les Marocains se dressent comme un seul homme pour libérer leur territoire.  »

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Si Gaza reprend sa respiration au lendemain du cessez-le-feu, le cauchemar continue dans les campagnes et les bourgs de Cisjordanie : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Le harcèlement de colons grisés par l'impunité est terrible. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion. Mais qui refusent de s'avouer vaincus.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

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Entrée du camp Ayda, à Bethléem

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

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Le fils de Mosad Soufan devant leur maison

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

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Message sur un des groupes de «  chasseurs de nazis  » ciblant Mosad Soufan et géolocalisant sa maison.

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Orient XXI remercie ici la FIDH pour nous avoir proposé de l'accompagner en Palestine, et pour le travail d'information et de terrain qu'elle mène sur les sujets de droit international et humain avec près de 200 organisations à travers le monde.

Article publié le 20 janvier 2025 et mis à jour le 21 janvier à 9h30 heure française.


1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Actualisation : Plus de 150 attaques de colons contre des agriculteurs palestiniens ont été recensées en marge de la récolte des olives qui a commencé début octobre 2025.
Dans les territoires occupés, le harcèlement des colons et de l'armée est toujours plus terrible : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

L
Entrance to Camp Ayda, Bethlehem.

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

L
Mosa Soutan's son in front of their house

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

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Message to one of the groups of «  Nazi hunters  » targeting Mosad Soufan and geo-locating his house

1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

Palestine-Israël. Cartographier la colonisation

L'image représente une carte dans des tons rouges et blancs, probablement montrant des zones géographiques ou des limites administratives. On peut y voir des noms de localités, des routes et des frontières qui semblent délimiter différentes régions. Les zones rouges peuvent indiquer des zones d'intérêt particulier, de densité de population, ou une autre forme de classification. L'ensemble de la carte dégage un aspect historique ou thématique lié à la région représentée, qui semble être située en Israël, en particulier autour de Haïfa.

Mêlant cartographies inédites, archives rares et récits éloquents, Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal réussissent à rendre simple (et non simpliste) l'histoire mouvementée de la Palestine et de la colonisation israélienne. Un ouvrage qui permet de comprendre ce qui se joue aujourd'hui.

Israël désigne le génocide en cours à Gaza comme une riposte au 7 octobre et une « défense » à laquelle aurait le droit un État souverain. Une telle rhétorique, inlassablement relayée par des médias français complices, ignore, depuis plus d'un an, une évidence implacable : la guerre contre Gaza n'a pas commencé le 7 octobre 2023. L'actuel génocide est bien l'aboutissement d'un plan de nettoyage ethnique conçu de longue date, porté par des dirigeantes israéliennes de plus en plus extrémistes.

Cette remise en contexte nécessaire est savamment opérée dans Palestine-Israël. Une histoire visuelle. Avec cet ouvrage aussi précis que pédagogique, les deux auteurs – Dominique Vidal, ancien journaliste et historien, et Philippe Rekacewicz, cartographe – remontent au XIXe siècle ottoman et parviennent à éclairer avec finesse plus d'un siècle d'histoire du projet colonial sioniste et de son implantation en territoire palestinien.

Une cartographie de la disparition

Quiconque s'est déjà intéressé à la question palestinienne a sûrement vu ces cartes successives de 1948 aux années 2010, dont la juxtaposition montre le grignotement progressif du territoire palestinien par la colonisation israélienne. De la Nakba (« catastrophe » en arabe), fondation sanglante d'Israël, à aujourd'hui, une foule de dates marquent les étapes de l'annexion du territoire palestinien par l'armée israélienne, au mépris du droit international et des résolutions onusiennes.

Le recours à la cartographie n'est donc pas nouveau pour exposer la colonisation. Mais Rekacewicz et Vidal proposent un ouvrage compilant plus de 80 cartes et graphiques statistiques qui s'appuient sur des sources internationales variées. Étayée d'explications historiques, d'archives et de citations d'époque, cette « histoire visuelle » puise dans le travail d'historiennes israéliennes reconnues et parvient à rendre accessible une chronologie vertigineuse sans jamais la simplifier. Elle aboutit sur des cartes inédites détaillant la situation à Gaza en 2024, rendues plus riches et poignantes par l'exposé du siècle d'oppression coloniale qui la précède.

De la naissance du sionisme au nettoyage ethnique

De la naissance du sionisme dans une Europe colonialiste et antisémite au découpage du Proche-Orient par les puissances gagnantes de la Première guerre mondiale, on suit la complaisance européenne envers les premières congrégations sionistes, et en particulier celle du Royaume-Uni. Arrivent ensuite les années 1930, avec des révoltes arabes et juives en Palestine, puis la Seconde guerre mondiale et la Shoah. Assailli de toutes parts et se sentant coupables du génocide des juifs d'Europe, les Britanniques se retirent de Palestine, déjà partiellement colonisée en 1948 par ce qui devient l'État d'Israël. La souveraineté palestinienne, elle, n'a jamais été prise en compte ni dans les tractations impérialistes des puissances européennes ni dans le plan de partage, approuvé par l'Assemblée générale de l'ONU dès 1947, qui nie les réalités démographiques et politiques du territoire.

S'ensuivent des décennies violentes durant lesquelles les États arabes se détournent progressivement d'une question palestinienne qui ne les sert plus. Parallèlement, la résistance s'organise et finit par arracher, en 1993, des accords de paix — Oslo — plébiscités par le monde entier. Mais au prétexte de renforcer la souveraineté palestinienne, ces accords la conditionnent sévèrement. En outre, ils sont répétitivement ignorés par un État israélien qui fait fi du droit international et de l'ONU.

Les années 2000 voient naître un soulèvement réprimé avec violence — la deuxième intifada —, la construction d'un mur de séparation jugé illégal par les Nations unies, et, depuis 2007, un blocus de la bande de Gaza qui se retrouve totalement enclavée. L'ouvrage retrace en même temps la radicalisation de la politique israélienne, l'accélération de la colonisation sur tout le territoire et s'achève par un bref exposé sur la guerre actuelle.

À l'heure où la propagande coloniale cherche à invisibiliser l'expérience palestinienne, une telle entreprise de pédagogie est salutaire. Elle permet de dégager non seulement les contours du colonialisme en Palestine, mais aussi d'en désigner les responsables. Les réalités historiques que rappellent les auteurs n'auront rien d'une découverte pour beaucoup de lecteurs. En revanche, leur présentation en un récit précis et volontairement long permet de réitérer, preuves en main, les responsabilités multiples dans l'oppression du peuple palestinien, sans pour autant omettre la culpabilité de ses dirigeants.

Avec une chronologie aussi complète, cette histoire visuelle fait apparaître le caractère profondément impérialiste du colonialisme de peuplement sioniste en Palestine. Encouragée tour à tour par le Royaume-Uni, la France et les États-Unis selon le profit que ces puissances pensent en tirer, l'entreprise sioniste prend racine dans le colonialisme européen et n'a jamais caché ses ambitions suprémacistes envers la population arabe.

La conclusion d'une telle lecture est sans équivoque : l'évolution du projet colonial sioniste en politique d'État génocidaire a été ignorée, voire facilitée, par l'Occident. Les courants politiques racistes et extrémistes qui y fleurissent aujourd'hui sont aussi à l'origine du ravage d'un territoire palestinien réduit à peau de chagrin.

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Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal
Palestine-Israël : une histoire visuelle
Seuil, 2024
250 pages
33 euros.

Israël. BNP Paribas, fidèle alliée de la colonisation

L'image montre une agence de la BNP Paribas, dont la façade est recouverte de peinture rouge. Des affiches sont visibles sur la vitrine, et l'automate de distribution de billets est également marqué par cette peinture. L'ensemble donne une impression de vandalisme ou de protestation, soulignant peut-être un message politique ou social.

La banque française est en tête des institutions européennes finançant des sociétés impliquées dans la colonisation israélienne selon le dernier rapport Don't Buy Into Occupation (DBIO). Elle a aussi octroyé des prêts au géant israélien de la défense Elbit Systems, impliqué dans des crimes de guerre à Gaza et au Liban.

Ces dernières semaines, les actions d'interpellation se sont multipliées à l'encontre de BNP Paribas dans le cadre d'une nouvelle campagne, lancée fin septembre 2024 par l'Association France Palestine Solidarité (AFPS), Attac et la campagne BDS France, afin que la banque « cesse sa complicité dans le financement du génocide à Gaza et de la colonisation illégale de la Palestine ». La première banque française est depuis longtemps dans le viseur des associations engagées dans la défense des droits du peuple palestinien.

Le 2 août 2024, six organisations françaises (AFPS, CGT, Fédération internationale des droits de l'homme, Ligue des droits de l'homme, Plateforme des ONG pour la Palestine et Solidaires) ont écrit une lettre à Jean-Laurent Bonnafé, directeur général de BNP Paribas. Elles y dénoncent son « financement de l'État israélien en pleine guerre contre la population civile de Gaza ». Le courrier faisait suite à des révélations faites le 23 juin 2024 par L'Humanité selon lesquelles la banque française a participé en mars 2024 à une levée de fonds de 8 milliards de dollars (7,6 milliards d'euros) au profit d'Israël1.

Aux côtés de trois autres banques, BNP Paribas a garanti deux milliards d'obligations émises par l'État israélien. Un financement très controversé, alors que la Cour internationale de justice (CIJ) a jugé fin janvier 2024 qu'il existait un risque plausible de génocide à Gaza et que la colonisation figurait au premier rang de l'accord de la nouvelle coalition gouvernementale au pouvoir.

Un manque de transparence et de communication

En septembre 2024, la BNP Paribas a reçu la délégation des organisations signataires du courrier. « Elle a expliqué qu'elle avait agi dans le cadre d'un mandat conclu en septembre 2023 avec l'État israélien, donc avant le 7 octobre, et que, l'opération ayant été souscrite au-delà des montants proposés, elle ne disposait plus de garantie ni ne détenait de titres au titre de cette opération », nous détaille Bertrand Heilbronn, président d'honneur de l'AFPS, qui a suivi le dossier de près. Mais il assure que ces explications n'ont pas vraiment convaincu les organisations, qui estiment toujours que la banque aurait dû renoncer à cette opération :

C'est la première fois que nous sommes reçus depuis quatre ans, donc on constate une inflexion dans l'approche de la banque, qui fait un effort d'explication aux ONG pour tenter de les persuader qu'elle n'a rien à se reprocher, mais sans pour autant être plus transparente ni vouloir communiquer sur ses décisions publiquement, ce qui laisse pour le moins des doutes sur la volonté d'un changement de fond.

BNP Paribas a également annoncé lors de la rencontre ne pas participer à une nouvelle émission d'obligations en cours pour l'État israélien, arguant que le « contexte est très différent de celui de septembre 2023 ». 

BNP Paribas figure depuis plusieurs années en tête du palmarès des institutions financières européennes finançant des sociétés impliquées dans la colonisation dans les rapports de la coalition Don't Buy Into Occupation (DBIO), qui regroupe 25 organisations palestiniennes et européennes. Son tout dernier rapport, publié le 26 novembre, ne fait pas exception : la BNP a accordé 28 milliards de dollars (26 milliards d'euros) de prêts et de souscriptions à ces entreprises entre janvier 2021 et septembre 2024. D'autres banques françaises y sont également épinglées, comme le Crédit Agricole, la Société Générale ou la Banque populaire Caisse d'Épargne (BPCE).

La méthodologie de la coalition est critiquée par BNP Paribas, dans la mesure où ses rapports ne distinguent pas les flux financiers qui vont dans les colonies et ceux qui profitent au territoire israélien, ces détails ne figurant pas dans les bilans financiers. Bien qu'imparfaites, les informations des rapports DBIO fournissent néanmoins une idée de l'implication importante de la banque. La sélection des entreprises par la coalition se fait en référence à une base de données établie par le Conseil des droits humains de l'ONU depuis 2020, listant les entreprises liées à la colonisation israélienne. La coalition se fonde ensuite en grande partie sur les informations recueillies par l'ONG israélienne Who profits. Créée en 2007 par la Coalition des femmes pour la paix, elle fournit des indications détaillées sur près de 500 entreprises israéliennes. Elle procède ensuite à une étape de « due hearing » (jugement contradictoire) avec les entreprises, afin qu'elles puissent contester ou apporter des compléments d'information. En dernier lieu, les données sont analysées par l'entreprise néerlandaise à but non lucratif Profundo.

Financement du géant de l'armement Elbit Sytems

Certains financements de BNP Paribas à des entreprises israéliennes laissent peu d'équivoque quant à leur finalité, en particulier depuis le 7 octobre 2023. C'est le cas du géant israélien de la défense Elbit Systems, l'un des principaux fournisseurs d'armes de l'État israélien.

Entre janvier 2019 et septembre 2024, Profundo estime que BNP Paribas a prêté 174 millions de dollars (164 millions d'euros) à la société israélienne. La plus grosse opération de financement remonte à 2021, et court jusqu'à mai 2026. BNP Paribas a en effet participé avec quatre autres banques américaines — BMO Harris, Wells Fargo, Bank of America et Capital — à une opération de prêt d'un demi-milliard de dollars (475 millions d'euros) à la filiale américaine de Elbit systems, avec des taux d'intérêt variant entre 1,2 et 2 %, selon des révélations du site web canadien The Breach. Contactée par Orient XXI, BNP Paribas n'a pas souhaité donner suite à nos demandes d'entretien.

Dans un article du Monde datant du 9 août 2024, la banque affirmait « financer exclusivement les exportations à destination de pays de l'Otan » et « aucune production à destination d'Israël ».2 « C'est une information invérifiable en source ouverte. Nous sommes contraints de croire BNP Paribas sur parole, sans aucun élément prouvant cette information », affirme Pierre Motin, responsable plaidoyer de la plateforme des ONG pour la Palestine.

Elbit systems impliquée dans des crimes de guerre

Depuis un an, Elbit Systems a vu exploser ses bénéfices, portés par une demande croissante de l'armée israélienne pour ses opérations militaires. La compagnie a annoncé au troisième trimestre 2024 un bénéfice net de 98,8 millions de dollars (94 millions d'euros) entre juillet et septembre3, soit une augmentation de près de 30 % par rapport aux 76,5 millions de dollars (72,8 millions d'euros) enregistrés à la même période l'année précédente. Sur les neuf premiers mois de 2024, près d'un tiers de son chiffre d'affaires (28,1 %) est constitué de ventes à l'armée israélienne, contre 16,8 % pour la même période en 2023, indiquant que les financements de BNP Paribas ont de plus grandes chances d'être utilisés dans le génocide. Rien que sur le dernier trimestre 2024, les ventes à l'armée israélienne ont généré 500 millions de dollars (476 millions d'euros).

La technologie militaire de la compagnie a été utilisée pour commettre des crimes de guerre à Gaza, mais aussi au Liban, selon plusieurs ONG internationales. Amnesty International a ainsi démontré que les obus de 120 mm de char israélien qui ont tué le journaliste libanais Issam Abdallah et grièvement blessé la correspondante de l'AFP Christina Assi le 13 octobre 2023 au Liban étaient « très probablement un projectile M 339, fabriqué par l'entreprise israélienne IMI systems ». Cette compagnie est depuis 2018 une filiale d'Elbit Systems4.

Le 27 mars 2024, une frappe israélienne contre un centre d'urgence et de secours dans le sud du Liban qui a fait sept morts a été menée au moyen d'une bombe polyvalente de 500 livres (environ 227 kilos) fabriquée par Elbit Systems, selon une enquête de Human Rights Watch5. Les drones Hermes 450 produits par la compagnie israélienne ont aussi été largement utilisés à Gaza, notamment pour mener la frappe qui a tué sept humanitaires de l'ONG américaine World Central Kitchen, en avril 2024. Elbit Systems a loué ses drones 450, qu'elle considère comme « l'épine dorsale de l'armée israélienne ».

Des armes controversées

Dans le cadre de l'exercice de critères de responsabilité sociale et environnementale (RSE), BNP Paribas a développé une politique destinée à encadrer l'ensemble de ses activités en lien avec l'industrie de la défense et sécurité. Elle indique ne pas fournir de « produits et services financiers ou investir dans des entreprises identifiées comme étant impliquées dans les armes controversées », définissant ces dernières comme « ayant des effets indiscriminés et causant des blessures non justifiées ».

Parmi ces armes figurent notamment les bombes à sous-munitions, les mines antipersonnel, ou les bombes au phosphore blanc, qu'Elbit Systems est soupçonnée de continuer à produire. En 2018, Elbit systems a en effet racheté IMI Systems, autrefois connue sous le nom de « Israeli military industries », qui produisait des armes à sous-munitions. Bien qu'elle ait indiqué depuis à plusieurs reprises avoir cessé leur fabrication, plusieurs grandes institutions financières, dont le fonds souverain australien, se sont désengagées de l'entreprise en 2022 en raison de sa production ou de la commercialisation de ces armes.

Pour ce qui concerne les bombes au phosphore blanc, Elbit Systems en a officiellement fabriqué moins jusqu'en 2012, puis a cessé d'en faire mention dans ses états financiers. Selon Amnesty International, ces armes incendiaires ont été utilisées à plusieurs reprises dans le sud du Liban ces derniers mois6.

Un rapport de Pax/Produndo, publié en juin 2024, indique qu'en plus de financer directement Elbit Systems, BNP Paribas a accordé 5,72 milliards d'euros de prêts et de souscriptions aux plus importants fabricants d'armes qui fournissent l'armée israélienne entre janvier 2021 et août 2023, notamment Boeing, Leonardo, Rolls-Royce et RTX.

Ces dernières années, plusieurs entreprises se sont désinvesties d'Elbit Systems. C'est notamment le cas d'une filiale d'Axa, Axa Investment Manager, qui a cédé entre 2018 et 2019 l'ensemble de ses parts dans le capital d'Elbit Systems. Depuis la décision de la CIJ, plusieurs entreprises ont cessé de collaborer avec Elbit, notamment le géant japonais du négoce Hitochu, l'entreprise de logistique suisse Kuchne + Nagel ou la banque britannique Barclays. Ce n'est pas le cas de BNP Paribas. Jusqu'à quand la banque française pourra-t-elle s'accrocher à sa position ?


1Luis Reygada, «  Gaza : comment la BNP Paribas a financé la guerre d'Israël à hauteur de 2 milliards de dollars  », L'Humanité, 23 juin 2024.

2 Julien Bouissou, «  BNP Paribas finance le géant israélien de la défense Elbit  », Le Monde, 9 août 2024.

3«  Elbit systems reports third quarter 2024 results  », PR Newswire, 19 novembre 2024.

4«  Liban. L'attaque israélienne meurtrière contre des journalistes doit faire l'objet d'une enquête pour crime de guerre  », Amnesty International, 7 décembre 2023.

5«  Israël : Une frappe menée au Liban avec une arme américaine a tué des secouristes  », Human Rights Watch, 7 mai 2024.

6«  Liban. Certains éléments attestent l'utilisation illégale de phosphore blanc par Israël dans le sud du Liban, à l'heure où les hostilités transfrontalières s'intensifient  », Amnesty International, 31 octobre 2023.

Gaza. Ce que disent les images de la mort de Yahya Sinouar

L'image montre une scène de destruction avec des débris éparpillés au sol, tels que des morceaux de béton et des morceaux de verre brisé. Au centre, une personne est assise sur un canapé apparemment plus ou moins intact. Elle porte un foulard autour de la tête et tient un bâton. En arrière-plan, il y a une illustration d'un mur brisé, ajoutant à l'impression de désolation et de chaos de la scène.

En octobre 2024, la mise à mort de Yahya Sinouar, leader du Hamas à Gaza, a été immortalisée par un drone israélien. L'objectif de Tel-Aviv en diffusant ces images était de montrer la vulnérabilité du dirigeant palestinien définitivement éliminé et la force militaire et technologique de la puissance colonisatrice. Et si ces images échappaient à leur créateur et se retournaient contre lui...

En quelques heures, les images1 des derniers moments de Yahya Sinouar, le chef du Hamas à Gaza, filmées par un drone israélien le 16 octobre 2024, ont fait le tour du monde. Elles ont été partagées par des centaines de milliers de personnes, aujourd'hui galvanisées dans le monde arabe et bien au-delà. Elles y voient le symbole ultime de la lutte pour la libération de la Palestine2.

Dans d'autres cercles, cette même vidéo signifie plutôt la fin d'un homme qui a été l'un des architectes des massacres du 7 otobre en Israël, point de départ de l'offensive militaire israélienne à Gaza. Ils célèbrent sa mort comme celle d'un assassin et d'un criminel. Tel le président américain Joe Biden déclarant que cet assassinat est « un bon jour pour Israël, pour les États-Unis et pour le monde3. »

L'objectif de cet article n'est pas de juger les actes du dirigeant du Hamas ni de célébrer sa mémoire, mais d'analyser l'image de sa mise à mort, sa portée symbolique et politique, ainsi que l'impact qu'elle peut avoir sur le conflit. En effet, le parcours de Sinouar, né en 1962 dans le camp de réfugiés de Khan Younès, dans le sud de Gaza, est intimement lié à l'histoire de la Palestine et à la violence de la colonisation. Sa mort est symptomatique du génocide en cours à Gaza, où l'anéantissement de tout un peuple se grave dans les images de destruction systématique et d'écrasement des populations.

Drone contre bâton

Les images tournées par le drone et diffusées par Israël ont quelque chose d'à la fois moderne et archaïque. On voit l'engin militaire survoler une zone en ruines, puis pénétrer dans une maison éventrée où des meubles saccagés, de la poussière et des gravats s'accumulent. Dans un coin, un homme est assis sur un fauteuil. Sa main droite semble arrachée et sanguinolente. Il est blessé, porte probablement un keffieh autour du visage. Les images sont floues, incertaines. L'homme regarde longuement le drone, qui le fixe à son tour. Puis il lance un bâton en direction de l'appareil, qui tourne sa caméra pour suivre le mouvement de l'objet, puis revient sur son visage. Dans cette séquence de 47 secondes se rejoue quelque chose d'universel et de symboliquement fort. Vient à l'esprit immédiatement l'image biblique de David contre Goliath, métaphore des combats inégaux où l'espoir de vaincre un ennemi nettement plus puissant s'ancre dans une foi indéfectible en ses chances, même infimes.

Le caractère tragique de cet instant où un homme terrassé continue de défier son adversaire se condense dans ce regard fixe et le bâton lancé dans un ultime acte de désespoir et de rage. Il apparaît plus tragique encore en raison de l'utilisation de cette caméra omnisciente, dirigée de loin par une armée qui cherche ainsi à pénétrer chaque recoin de Gaza pour détruire toute once de vie.

Cette vision de la toute-puissance militaire et stratégique israélienne amplifie ce sentiment. Imaginons si un humain, un soldat qui se serait trouvé là au moment des combats, avait filmé cette scène. Son face-à-face avec Sinouar aurait donné dans la conscience quelque chose de différent, avec une dimension de prise de risque, de chaire, de réalité humaine dans toute sa cruauté. En enregistrant ces images, le drone, lui, leur confère une dimension plus abstraite et plus terrifiante, et signe à la fois l'absence et l'omniprésence de l'adversaire.

Au-delà de la figure du héros, l'image de la mort de Sinouar reflète tout le conflit à Gaza : cette horreur à l'œuvre dans l'écrasement impitoyable des populations, les massacres et l'assujettissement des individus à la machine répressive sans précédent. Le caractère à la fois classique et inédit de cette vidéo, sa contribution à la construction de l'imaginaire collectif de lutte pour la libération de la Palestine, mais aussi ce qu'elle crée dans les consciences d'un syndrome de la surveillance et de l'omniscience, sont absolument vertigineux.

Selon Grégoire Chamayou, auteur du livre Théorie du drone en 20134, cet aéronef sans pilote, qu'il soit tueur ou de reconnaissance, transforme la guerre : il ne la rend pas seulement asymétrique, mais aussi unilatérale. Ce pouvoir de « poser un regard constant sur l'ennemi » et de le tuer le rend « omni-voyant » et accentue davantage le côté inégal du combat entre David et Goliath — les Palestiniens contre l'armée israélienne.

Dans ce conflit plus que dans tout autre, le déséquilibre radical dans l'exposition à la mort redéfinit le sens même de « faire la guerre » : celle-ci « dégénère en abattage ou en chasse. On ne combat plus l'ennemi, on l'élimine comme on tire des lapins. » Ces mots de Chamayou, écrits quand il analyse les opérations antiterroristes menées par les États-Unis en Afghanistan et en Irak, font écho de manière puissante face aux images de Sinouar, et plus largement dans cette opération de traque et d'assassinat systématique pratiquée par Israël à Gaza depuis maintenant plus d'un an — non seulement à l'égard des combattants, mais surtout des civils. Toutes les violations perpétrées à Gaza depuis le 7 octobre prennent corps sur cette vidéo.

Avant d'entrer dans la maison éventrée, le drone survole une zone totalement détruite, où l'on voit un champ de ruines. On sait que plus de 60 % des bâtiments à Gaza sont détruits, ce qui mène de nombreuses voix à parler d'« urbicide » pour décrire cette réalité inédite depuis la seconde guerre mondiale : la transformation d'une ville en un amas de gravats et de décombres. Le rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à un logement convenable, Balakrishnan Rajagopal, écrivait en janvier dernier :

Cet écrasement de Gaza en tant que lieu efface le passé, le présent et l'avenir de nombreux Palestiniens… Il n'est peut-être pas exagéré de dire qu'une grande partie de Gaza a été rendue inhabitable5.

De Che Guevara à Saddam Hussein

L'histoire a montré que les circonstances de la mort de personnalités révolutionnaires jouent souvent un rôle central dans la construction de leur mythe. Elles transcendent l'individu pour devenir une pierre angulaire de l'identité collective. Dans le cas de Sinouar, ce moment symbolique résonne particulièrement dans une Palestine où l'écrasement de toute résistance contre l'occupation israélienne prend des formes de plus en plus sanglantes.

On peut établir un parallèle avec la mort de Che Guevara. Les autorités boliviennes avaient conçu la photographie de son corps gisant, les yeux ouverts, pour prouver sa mort et affirmer la fin de son influence révolutionnaire. Or, par sa ressemblance troublante avec les représentations classiques du Christ crucifié, elle a eu l'effet inverse : elle a hissé Che Guevara au rang de martyr révolutionnaire, devenant un symbole universel de la lutte contre l'injustice.

La mise à mort du président irakien Saddam Hussein, le 30 décembre 2006, en offre une autre illustration. Son exécution pendant l'Aïd El-Adha, fête sacrée de sacrifice et de rédemption, a suscité une réaction intense dans le monde arabe. Beaucoup ont perçu cette décision, prise par les autorités irakiennes et soutenue par les États-Unis, comme une humiliation intentionnelle et une déshumanisation. La diffusion des images fut interprétée comme un moyen de soumettre Saddam Hussein, mais aussi le peuple irakien, dans une volonté de montrer au monde arabe la puissance américaine et l'écrasement d'une figure autrefois toute-puissante. Mais au lieu d'avoir pour effet de soumettre la population, elle a plutôt galvanisé un certain esprit de revanche. Pourtant très controversée en raison des crimes commis par l'ex-président, la figure de Saddam Hussein est réinvestie d'une charge symbolique puissante, et devient pour certains le symbole d'un martyr face à l'occupant.

Ainsi les mises en scène de la mort de personnalités comme Sinouar, Guevara et Hussein par des « vainqueurs » qui tentent d'imposer un récit hégémonique échappent souvent à leur contrôle. Elles jouent comme des catalyseurs de mémoire collective, qui peuvent revigorer les idéaux de ces figures combattantes ou héroïques.

Dans le cas de Sinouar, son corps martyrisé est en train de devenir un mythe révolutionnaire. Les images capturées par le drone israélien évoquent une omniprésence technologique et une inhumanité de la guerre moderne, où le pouvoir de vie et de mort s'exerce sans contact humain. Cette représentation d'une violence distanciée et implacable amplifie le sentiment de tragédie et renforce aussi la représentation du chef du Hamas en héros emblématique, celui qui défie jusqu'à la fin, même sous l'œil inhumain du drone.

Une arme à double tranchant

De nombreuses images circulent aujourd'hui et des anonymes qui s'identifient à la figure du résistant rejouent la scène ultime de Sinouar — elle devient un moment de revigoration de l'imaginaire. Cependant, cela escamote ce qu'il y a de plus problématique dans le parcours du dirigeant du Hamas. En effet, des Palestiniens de Gaza, qu'ils soient dans l'enclave détruite ou qu'ils écrivent de l'extérieur, s'élèvent pour contester cette exaltation ; ils pointent notamment son rôle dans le 7 octobre considéré, par beaucoup, comme une décision aventureuse sans stratégie qui n'aboutit qu'à l'annihilation de Gaza.

Or, la glorification de cette figure tend à relativiser ou même à rendre inaudibles les nombreuses voix qui cherchent une autre solution pour mettre fin aux massacres. Le destin du Hamas s'est joué sur des décisions politiques et stratégiques conditionnées par la domination d'une force occupante qui affirme de plus en plus sa volonté d'anéantir la présence palestinienne à Gaza comme en Cisjordanie6. Et il est à craindre que la surenchère dans l'héroïsme ne l'éloigne du réalisme nécessaire à une révision rationnelle des positions et des choix. La magnification de la « résistance » et du « martyr » peut avoir un effet pervers : galvaniser les foules vers un bûcher sacrificiel qui rendra encore plus difficile la fin du massacre. Alors que rien ne semble arrêter la machine génocidaire israélienne, qui bénéficie toujours du soutien et de l'armement des grandes puissances occidentales, les Palestiniens semblent voués à un sacrifice sans fin, dans une martyrologie qui les emprisonne et empêche toute vision rationnelle de la situation.

Ainsi, cette scène enregistrée par un drone est bien plus qu'une capture documentaire : elle amplifie la puissance symbolique de la mort de Sinouar, tout en donnant à voir le déséquilibre écrasant des forces. Bien au-delà de son rôle militaire, le drone devient un instrument de pouvoir, influençant la manière dont la guerre est perçue, vécue et racontée. Il permet une distance physique de l'agresseur qui dissout l'humanité du conflit et la résilience symbolique prend le relais du combat physique.


1Voir notamment le compte X de Seyed Mohammad Marand.

2Pour un aperçu sur les différentes réactions après la mort de Yahya Sinwar, lire Imene Guiza, «  « Resistance never dies » : Social media reacts to killing of Yahya Sinwar  », Middle East Eye, 18 octobre 2024.

3«  Statement from President Joe Biden on the death of Yahya Sinwar  », sur le site de la Maison-Blanche, 17 octobre 2024.

4Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique, 2013.

5Balakrishnan Rajagopal, «  Domicide : The Mass Destruction of Homes Should Be a Crime Against Humanity  », New York Times, 29 janvier 2024.

6Tareq Baconi, «  What Was Hamas Thinking  ?  », Foreign Policy, 22 novembre 2023.

« No Other Land ». La terre de Palestine haut les cœurs

Par : Jean Stern
L'image montre un homme allongé sur le sol dans un paysage rural. Il semble être en train de se reposer ou de dormir, la tête posée sur son bras. Ses vêtements sont simples, et il est entouré de roches et de végétation. En arrière-plan, on aperçoit une pelleteuse ou un engin de chantier qui travaille sur le terrain. Le ciel est dégagé, ce qui donne une atmosphère calme à la scène, bien que la présence de l'engin suggère une activité en cours.

Entre le Palestinien Basel Adra, filmant l'éradication par Israël des hameaux de Masafer Yatta, au sud d'Hébron, et Yuval Abraham, un des rares Israéliens à suivre l'occupation, une amitié se noue dans le combat contre les destructions de maisons. Documentaire profondément humain, No Other Land, qui sort aujourd'hui en France, a obtenu deux prix au festival de Berlin 2024. Un soutien mondial bienvenu, contre le mensonge et l'indifférence.

La nuit est belle sur les hauteurs de Palestine, le ciel léger, mais des lignes lumineuses menaçantes cisèlent l'horizon. Sur les crêtes se trouve ici une colonie ceinte de buissons barbelés et de puissants éclairages. Là, une base, un point, ou un checkpoint militaires cassent eux aussi la nuit d'étoiles de leurs lumières encore plus puissantes. Ailleurs, un convoi de lourds véhicules des forces d'occupation troue l'obscurité, et ce n'est jamais fini. Chaque nuit, les colons et les forces d'occupation trouvent de nouveaux stratagèmes pour harceler les Palestiniens. No Other Land a l'immense mérite de lever le voile sur l'une des plus fréquentes, des plus anciennes et des plus ancrées pratiques dans le colonialisme israélien : la démolition de maisons palestiniennes.

Drôles de souvenirs d'enfance

Dans une voiture ordinaire circulant dans la nuit, un homme conduit. On suit les cahots de la route sur son visage juvénile, tandis qu'une voix grésille dans un téléphone sur hautparleur : « Les gars, l'armée encercle le village. » Le véhicule s'approche des phares des véhicules militaires formant un checkpoint improvisé. Basel Adra sort de sa voiture, filme les soldats dans la pénombre. C'est l'ouverture de No other land, simple et désespérante à la fois. Dans la foulée, on découvre les souvenirs d'enfance de Basel : la première arrestation du père, quand le petit garçon a 5 ans, sa première manifestation à 7 ans avec sa mère. Il prend conscience, se souvient-il, que ses parents sont « des activistes » et que la cause de la Palestine est leur cœur vivant. Dans la famille Adra, on aime se filmer, les bons comme les mauvais jours.

Les images ressortent de ces moments à peine anciens, le début des années 2000, un peu passées déjà, et se mêlent à celles tournées sur la période 2017-2023 par les quatre réalisateurs du film, Basel Adra et Hamdan Ballal, Palestiniens, Yuval Abraham et Rachel Szor, Israéliens. Le film se centre sur Basel et Yuval, mais son équipe est plus large. La famille de Basel tient la station-service de Masafer Yatta, tandis qu'Israël menace de détruire plusieurs hameaux de cette région pour permettre l'implantation d'une base militaire, un vieux projet dûment validé par la Cour suprême. Plus de 1 000 Palestiniens doivent être expulsés sur décision de cette même cour. Les manifestations rythment le film. « Quand on crie, on ne meurt pas », dit une femme. Des manifs, il y en a jusqu'à trois par semaine pour s'opposer aux démolitions.

À l'été 2019, un sombre cortège de véhicules, tractopelles, puissants 4x4 et voitures blindées s'installe sur la ligne de crête dominant un hameau de Masafer. En contrebas, une petite foule, dont beaucoup de femmes, tente de s'opposer aux agents d'expulsion. Les familles ont à peine le temps de sortir quelques affaires — des matelas, un frigo, une machine à laver — que les tractopelles rasent tout en quelques minutes et s'en vont en file indienne. Le contraste est saisissant entre les maisons proprettes des colonies fraichement édifiées alentour, et les débris entassés des villages palestiniens rasés. Un Palestinien demande à un soldat israélien s'il a honte de détruire sa maison : « Pourquoi j'aurais honte puisque c'est la loi ? »

Comment oublier, en cette sinistre mi-novembre, que dans le nord de Gaza, des rouleaux compresseurs préparent déjà le terrassement pour des implantations israéliennes, alors que tout le monde regarde ailleurs.

Une amitié naissante, mais complexe

Entre Basel et Yuval, le travail en commun, le terrain partagé et leur volonté de sortir la Palestine de l'ombre du silence médiatique vont être le cadre d'une amitié naissante, mais complexe. Ils se fréquentent en subissant un système discriminatoire et mortel. Yuval dit à Basel : « Apprendre l'arabe a vraiment changé mes opinions politiques. » Il est allé chercher le lien, et ce n'est pas si simple, dans l'hystérisation des médias israéliens mainstream autour des Palestiniens, et que Yuval démonte pied à pied.

La tension légère entre les deux hommes, tous les deux déterminés à dévoiler les informations dissimulées par Israël, vient de cette distance, à la fois professionnelle et personnelle. Yuval est libre d'aller et venir, pas Basel, qui l'interpelle :

Tu voudrais que cela aille vite, comme si tu allais tout régler en dix jours, et hop ! Tu rentres à la maison. Ça dure depuis des décennies. Il faut de la patience, habitue-toi à perdre. Tu es un perdant.

Cela ne veut pas dire que Yuval sera minoritaire pour l'éternité, pas plus que Basel. La question de la durée de la lutte est un moteur pour ce dernier, un éveil pour le premier. Cela ne met pas en cause ni sa détermination ni son courage. Mais Yuval ne fait que passer, alors que Basel est opprimé. Le travail de Yuval est précieux, et pose la question des limites de la compassion, et donc de notre engagement collectif pour la Palestine.

Les sept minutes de Tony Blair

Par une étrange coïncidence No other Land s'est achevé le 7 octobre. Quelle que soit la portée de l'événement, il pulvérise la cécité occidentale et a été tragique pour des dizaines de milliers de Palestiniens, de Libanais et d'Israéliens. Deux courtes séquences du film en disent long sur l'hypocrisie de l'Occident. En 2009, Tony Blair, alors premier ministre britannique, se rend dans un des villages de Masafer Yatta — un séjour de sept minutes. Il parvient à empêcher l'armée israélienne de détruire l'école. Mais le sauvetage de l'établissement scolaire est provisoire : l'armée rasera l'école en 2023. Aucun premier ministre britannique ou occidental ne trouvera une minute pour s'y opposer.

Cependant, un grand nombre d'officiels européens, allemands mais pas seulement, ont trouvé le temps de dénoncer le succès du film à la Berlinale. Le prix que le public de Berlin a accordé au documentaire signifie que la volonté de combattre l'arbitraire israélien commence à être partagée en Europe. No other Land a aussi reçu le prix du documentaire, le jury allant dans le même sens que le public. Contrairement aux cris d'orfraie des pro-israéliens à la remise du prix, il n'y a pas une once d'antisémitisme dans ce film. La loi du plus fort ne peut plus justifier les mensonges les plus honteux. Elle ne peut rien contre la détermination, la fraternité, l'amitié. No Other Land mérite aussi d'être vu pour ses qualités de cœur. Après la Palestine au cœur, la Palestine haut les cœurs.

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No Other Land, 1 h 35, film allemand-palestinien-norvégien, 2024
Réalisé par Basel Adra, Yuval Abraham, Rachel Szor et Hamdan Ballal.
Prix du documentaire et prix du public au 74e festival de Berlin, janvier 2024.
Sortie en salles en France le 13 novembre 2024.

Bezalel Smotrich, un fasciste israélien en vedette à Paris

L'image montre une foule rassemblée devant une grande porte en pierre, probablement située dans une ville historique. Les participants tiennent des drapeaux bleu et blanc, représentant l'État d'Israël. Un homme se tient au centre, soulevant un drapeau avec un sourire, tandis que d'autres l'entourent, festoyant. L'atmosphère semble festive et joyeuse, suggérant une célébration ou un événement important.

Pour récolter des fonds et affirmer son soutien à la politique génocidaire de Benyamin Nétanyahou, l'organisation Israël Is Forever organise un dîner chic et cher, avec pour invité vedette le ministre israélien Bezalel Smotrich, un suprémaciste juif. Devant le tollé suscité par cette présence, ce dernier aurait renoncé à venir mais se contenterait d'une intervention par visioconférence. Cette figure de proue de l'extrême droite coloniale est en phase totale avec la présidente franco-israélienne de cette association. Décryptage de son programme.

L'association Israel is forever (Israël pour l'éternité) organise, ce 13 novembre, à Paris, un gala très chic de mobilisation des « forces sionistes francophones au service de la puissance et de l'histoire d'Israël ». Sa présidente Nili Kupfer-Naouri est la fille de Jacques Kupfer, dont la mémoire a été célébrée par tous les organismes sionistes français après son décès, en janvier 2021. Il se trouve que je l'ai connu dans les années 1960 : il dirigeait le mouvement de jeunesse sioniste Bétar en France. J'avais, de mon côté, été élevé dans un mouvement sioniste socialiste. 

Kupfer, redoutable polémiste, développait une haine viscérale à l'égard des Arabes. Il s'affichait sans complexes à l'extrême droite et il était resté un farouche partisan de l'Algérie française. J'ai souvenir, en particulier, d'une discussion où je lui demandais comment il pouvait fréquenter les cercles d'Occident, un mouvement à l'époque clairement antisémite. Il m'avait répondu qu'il était conscient que ce dernier recélait beaucoup d'antisémites, mais que la priorité « conjoncturelle » était de mener le combat « contre les Arabes et les communistes ». Il a ensuite fait carrière dans les organismes du sionisme, en France et en Israël, où il avait émigré. 

« Il n'y a pas de population civile innocente à Gaza »

Sa fille semble sa digne successeuse. Le 26 octobre 2023, l'organisatrice du Gala à Paris déclarait sur Instagram : 

Il n'y a pas de population civile innocente à Gaza. Tant que la guerre continuera, il sera immoral et impensable de laisser passer des camions soi-disant humanitaires à Gaza1.

Le 3 mai, la Ligue des droits de l'homme (LDH) a porté plainte contre Nili Kupfer-Naouri pour apologie de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, en raison de ses déclarations répétées sur de nombreux sites prônant l'expulsion totale de la population gazaouie et la destruction « très rapidement » de toute la bande de Gaza. 

Comment s'étonner qu'elle invite Bezalel Smotrich à s'exprimer devant ses ouailles parisiennes ? En alliance avec le parti Puissance juive de l'ex-« kahaniste »2 Itamar Ben Gvir, l'invité dirige le Parti sioniste religieux. Ensemble, les deux regroupent la fraction la plus messianique et colonialiste du spectre politique israélien. 

Une annexion qui ne dit pas son nom

À 43 ans, Smotrich est ministre des finances du gouvernement Nétanyahou. Il a surtout réussi à obtenir la création et la direction d'un sous-ministère, formellement inséré au ministère de la défense, qui est en charge des « activités civiles » en Cisjordanie. Pour le béotien, cet intitulé n'a pas de signification évidente. Or, il indique un changement de premier plan en Israël. Depuis 57 ans, ces «  activités civiles  » en Territoires palestiniens occupés (TPO), — c'est-à-dire la gestion de la population hors affaires sécuritaires —, étaient placées sous la responsabilité de l'armée. En lui retirant cette fonction pour la placer sous celle du ministre des finances, Smotrich a obtenu de Nétanyahou une victoire non négligeable : les civils palestiniens ne sont plus des gens placés sous occupation militaire, mais sous l'autorité directe du gouvernement. Autrement dit, et symboliquement, une annexion qui ne dit pas son nom est mise en place. 

Le fait que Bezalel Smotrich en soit le responsable n'a rien d'anodin. Il figure parmi les représentants les plus radicaux des ambitions coloniales israéliennes. Il a été formé à la yeshiva Merkaz HaRav (le centre rabbinique), l'école talmudique qui a dominé la fraction la plus ethnocentrée du sionisme religieux israélien depuis les années 1950. À ses débuts, celle-ci semblait relativement isolée, une des rares à soutenir un sionisme religieux expansionniste et une idéologie « suprémaciste juive ». Mais après la guerre de juin 1967, qui vit Israël s'emparer des Territoires palestiniens, du Golan syrien et du Sinaï, ce centre rabbinique a joué un rôle prééminent dans l'éducation des jeunes, générant une croissance constante de la droite coloniale religieuse, jusqu'alors marginale, et instillant progressivement son idéologie suprémaciste juive dans la société tout entière. En un demi-siècle, il a inspiré la création de dizaines, sinon de centaines d'écoles similaires où règnent le messianisme et le suprémacisme juif, où le racisme anti-arabe ou antimusulman qui y est exalté n'a rien à envier à l'antisémite proféré dans les madrasas de l'Organisation de l'État islamique (OEI). 

Comme dans le cas de Ben Gvir, la différence de Smotrich avec Nétanyahou est qu'il n'avance pas masqué. Autant le premier ministre est un champion du louvoiement, autant Smotrich fait souvent preuve d'une clarté aveuglante. Et si Ben Gvir est un adepte assumé de l'usage de la violence, Smotrich, lui, se veut un homme du verbe, plus policé mais tout aussi radical. Lorsqu'une adolescente palestinienne, Ahed Tamimi, est condamnée à huit mois de prison pour avoir osé gifler un sous-officier israélien, Smotrich exprime sa déception : « elle aurait dû prendre une balle, au moins dans la rotule3. » Juriste de formation, il vit près de Kedoumim, une colonie en Cisjordanie occupée, sur une terre volée qui, initialement, n'était pas incluse dans le « plan » israélien officiel d'installation des colons. 

Dès ses premiers pas, Smotrich s'engage à l'extrême droite coloniale. Premier geste : il fonde une association juridique visant à pénaliser les Palestiniens qui tentent de bâtir ou d'agrandir un logis sans permis de construire (puisque les Israéliens n'en fournissent qu'au compte-goutte) — un phénomène qui concerne autant les Palestiniens occupés que ceux détenteurs de la citoyenneté israélienne. En 2005, il est arrêté en possession de 700 litres de gazoline et suspecté de préparer un attentat. L'affaire n'aura pas de suite.

Bientôt, il entre en politique. Élu en 2015, il est très actif au sein de Tkouma (Renaissance), un petit parti créé par Hanan Porat, une célébrité du combat pour le « Grand Israël », lui aussi ex-élève de la yeshiva Merkaz HaRav. Smotrich consacre la quasi-totalité de ses activités de député à promouvoir la colonisation en Cisjordanie et la « judaïsation » de Jérusalem. Depuis, il a été plusieurs fois ministre. Désormais à la tête des finances et de la « gestion civile » de la Cisjordanie, il dispose des deux principaux leviers permettant l'accélération de la colonisation. C'est le thème le plus important de son « Plan décisif », programme qu'en toute modestie il a présenté en 2017 comme « le seul espoir » pour l'avenir de l'État juif. 

Le « Plan » génocidaire en trois points

Le texte, d'une quarantaine de pages, est fondé sur une prémisse fondamentale : «  les Palestiniens n'existent pas  », un «  peuple palestinien » non plus. Il ne s'agirait que d'usurpations d'identité, de fabrication visant à faire croire qu'il y a en Palestine deux peuples, alors qu'en réalité il n'y en a qu'un, le peuple juif, le reste étant constitué d'individus dénués de conscience nationale. Dès lors, explique-t-il, tous les gouvernants, de David Ben Gourion à Nétanyahou, ont cherché à trouver une solution à la difficile coexistence entre les deux. Erreur magistrale puisqu'il n'existe qu'un seul peuple sur une terre que Dieu lui a irrévocablement donnée, et une masse d'êtres, des Arabes, qui ne disposent chacun que d'une identité individuelle et n'ont, de ce fait, aucun droit légitime en tant que collectivité. Le prétendu « peuple palestinien » ne serait mis en avant que dans le seul but de dénier à Israël le droit d'exister. 

Tout découle de cette conviction. « La paix n'arrivera jamais tant que nous nous fonderons sur l'idée que cette terre est destinée à accueillir deux collectivités disposant d'aspirations nationales4  ». Dès lors, « il faut cesser de gérer le conflit [israélo-palestinien] à des degrés variables d'intensité, ce que tous nos dirigeants ont fait jusqu'ici ; ce qu'il faut, c'est l'emporter. » Du Jourdain à la mer Méditerranée, il n'y a de « place que pour une seule autodétermination », celle des Juifs. 

Pour y parvenir, Smotrich propose un « plan » en trois phases : 

1) « Établir de nouvelles villes et colonies au plus profond du territoire [palestinien] et y amener des centaines de milliers de colons supplémentaires (…) pour faire clairement comprendre [aux Palestiniens] que la réalité en Judée-Samarie [terme biblique de la Cisjordanie] est irréversible » ; 

2) Les Palestiniens seront confrontés à deux options : « Abandonner leurs aspirations nationales et se soumettre en tant qu'individus » ou partir. Où ? Dans un autre pays — arabe ou ailleurs. Smotrich n'en a cure ; 

3) Quant à ceux qui entendent rester sans capituler, ils seront tous collectivement considérés comme des « terroristes » et subiront la main de fer de l'armée israélienne jusqu'au dernier.

Ce plan, reconnait Smotrich, n'est pas dénué d'obstacles moraux, mais il est « le plus juste et le plus moral à tous points de vue — historique, sioniste et juif », et aussi « la seule option qui conduise à une paix tranquille. »

Le reste oscille entre vision messianique et plaidoyer pro domo pour justifier toutes les exactions commises envers les Palestiniens. Ainsi, explique-t-il, la situation qui leur est imposée sous occupation peut apparaitre injuste à des gens peu au fait de la réalité israélienne, mais il faut tenir compte des spécificités locales. 

L'adaptation à une réalité inédite justifie des solutions et des arrangements inédits, peut-être difficiles à défendre dans d'autres situations, mais certainement justifiés dans le contexte de l'État d'Israël.

 

Bref, l'occupation israélienne a le goût et l'odeur de l'apartheid, mais ce n'est pas un apartheid, selon le ministre. Tout juste reconnait-il que la mise en œuvre du plan posera des problèmes, mais : 

la conviction dans la justice de notre cause est vitale, et ceux qui en sont dépourvus auront du mal à défendre l'exigence que les Arabes de Judée et Samarie abandonnent leurs ambitions nationales au profit des nôtres.

 

Quelle est la phrase la plus entendue depuis les débuts du sionisme ? : « il n'y a pas d'autre choix ».

« Éradiquer définitivement Amalek »

Le document expose aussi la philosophie de Bezalel Smotrich sur diverses questions. La lutte contre le terrorisme y occupe une place de choix. Il ne doute pas que, si l'on y met les moyens, sans crainte et sans remords, « à un moment donné, la frustration franchira le seuil du désespoir et conduira [les terroristes] à admettre que leur cause n'a aucune chance d'aboutir ». Une fois la capitulation de l'ennemi acquise, les « non-Palestiniens » se verront offrir six « régions municipales » autour de leurs principales villes. Pourquoi pas une seule entité ? Impossible : « Les Arabes d'Hébron ne sont pas comme ceux de Ramallah, qui ne sont pas les mêmes que ceux de Naplouse, qui sont différents des Arabes de Jéricho. » On en rirait si ce n'était là qu'une pensée coloniale rance. Mais bientôt l'explication arrive : « une division en gouvernements régionaux démantèlera toute collectivité nationale palestinienne et toute ambition d'accéder à une indépendance. »

En fait, le « Plan décisif », rédigé il y a sept ans par le représentant d'un mouvement extrémiste alors minoritaire, reflétait déjà un mode de pensée très présent dans des strates beaucoup plus larges de la population. Après le massacre du 7 octobre 2023, les idées professées par Smotrich ont bénéficié d'un écho populaire sans précédent. Les discours proférés par des ministres et des élus, des chroniqueurs sur les grands médias ou sur les réseaux sociaux, dépassent aujourd'hui tout ce qu'on a pu entendre auparavant en Israël sur la nécessité d'« éradiquer définitivement Amalek », cette effigie du mal que la Bible présente comme l'ennemi le plus menaçant des Hébreux et qui serait désormais incarnée par les Palestiniens. 

Dans cette atmosphère, Smotrich s'en est donné à cœur joie. Six semaines après le 7 octobre, il proclame qu'il « y a 2 millions de nazis » en Cisjordanie, « qui nous haïssent exactement comme le font les nazis du Hamas-OEI à Gaza5. » En août, il avait manifesté un regret sur CNN : « Dans l'actuelle réalité mondiale, personne au monde ne nous laisserait affamer et assoiffer 2 millions de personnes [à Gaza], même si ce serait juste et moral tant qu'ils ne nous ont pas rendu nos otages6.  »

Étonnamment, Smotrich n'a pas été inquiété par la Cour pénale internationale, qui enquête sur les cas de Benyamin Nétanyahou et son précédent ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour, entre autres thématiques, « usage de la famine comme arme de guerre ».

Pour compléter le tableau, ajoutons qu'au-delà du suprémacisme juif, l'homme affiche sans fard une hostilité radicale à l'émancipation des femmes et un rejet obsessionnel des « déviants sexuels » ; de plus, il prône l'instauration d'un régime autoritaire. Matamore, Smotrich disait, dans un enregistrement révélé en janvier 2023 : « Je suis peut-être d'extrême droite, homophobe, raciste, fasciste, mais je tiens parole7  ». 

Tel est l'homme qu'Israël pour l'éternité voulait accueillir demain à Paris, avec tous les honneurs.


1«  French-Israeli Lawyer : ‘There are no innocent civilians in Gaza   », Middle East Monitor, 1er novembre 2023.

2Mouvement d'extrême droite coloniale, interdit en 1988 d'élections en Israël même pour «  racisme  »

3Jonathan Lis : «   Twitter temporarily suspended Israeli lawmaker who said that Palestinian teen should have been shot   », Haaretz, 23 avril 2018.

4Betzsalel Smotrich, «  Israel's Decisive Plan  », HaShiloah, 7 septembre 2017. Toutes les citations des trois paragraphes suivants sont issues de ce texte.

5Carie Keller-Lynn : «  Smotrich defends boost in funds for settlers, saying they're used for security against ‘Nazi Palestinians'  », The Times of Israel, 27 novembre 2023.

6Dana Karmi : «  Israeli minister says it may be ‘moral' to starve 2 millions Gazans, but ‘no one in the world would let us  », CNN, 6 août 2024.

7Michael Bachner : «  Smotrich : ‘My voters don't care if I'm a homophobe or fascist  ; my word is my bond'  », The Times of Israel, 16 janvier 2023.

Pourquoi le conflit du Sahara occidental perdure ?

L'image montre plusieurs personnes tenant un drapeau qui combine les couleurs et les symboles du Maroc et de l'Algérie, au centre d'un grand drapeau. En arrière-plan, on voit le logo des Nations Unies. Les personnes sont représentées dans un style illustratif, certaines portant des vêtements traditionnels, et leur expression semble engagée. L'image évoque des thématiques de débats ou de conflits diplomatiques entre les pays représentés.

Au Sahara occidental se déroule un des derniers conflits de décolonisation. En 1973, alors que ce territoire est encore occupé par l'Espagne (1884-1976), le Front Polisario, un mouvement politique et armé, est créé pour lutter contre l'Espagne, avant de s'opposer au Maroc et à la Mauritanie. Il dit agir au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD) reconnue par l'Union africaine (UA).

Le Maroc revendique ce territoire de longue date. Au milieu des années 1970, et alors qu'il est confronté à la revendication indépendantiste du Front Polisario, le roi Hassan II est très affaibli par deux coups d'État perpétrés par l'armée en 1971 et 1972. Il décide de faire ce qu'il appelle la « récupération des provinces du sud », une cause nationale lui permettant l'union de tous les Marocains autour de son trône. Le pouvoir mobilise 350 000 personnes qui marchent pacifiquement sur le Sahara que les Espagnols viennent de quitter : c'est « la Marche verte » (6 novembre 1975). Grâce à elle, Hassan II fait taire son opposition, s'empare pacifiquement du territoire contesté. Il s'entend avec l'Espagne et la Mauritanie sur le partage de cette ancienne colonie, et signe les accords de Madrid (14 novembre 1975), qui seront ratifiés par le parlement espagnol, mais jamais reconnus par les Nations unies.

Une rivalité entre le Maroc et l'Algérie

En 1975, l'Algérie bouscule ces arrangements en décidant de soutenir le Front Polisario. Alger dit agir au nom du droit à l'autodétermination, mais sa rivalité avec Rabat est ancienne. Les deux pays sont divisés par la question de leur frontière tracée par la France du temps de la colonisation et qui a généreusement avantagé l'Algérie.

Dès lors, deux conflits s'enchevêtrent, un conflit de décolonisation et un autre qui oppose Alger à Rabat. Tandis que le Maroc revendique les « droits historiques » pour définir son territoire matérialisé par la carte du « Grand Maroc », dessinée en 1956, l'Algérie estime que son territoire a été obtenu par le sang des martyrs de la guerre d'indépendance. Dans leur affrontement, Alger et Rabat instrumentalisent la question du Sahara occidental.

Aujourd'hui, Rabat administre 80 % de ce territoire contesté et considéré comme non autonome par l'ONU. De son côté, Alger soutient, héberge, et finance le Front Polisario et les réfugiés sahraouis. Les deux grands États du Maghreb s'affrontent par Sahraouis interposés, contribuant à rendre inextricable la décolonisation de l'ancienne colonie espagnole.

L'Organisation des Nations unies (ONU), qui se voit confier le règlement du conflit en 1991, échoue à appliquer un règlement consistant à mettre en place un plan d'autonomie d'une durée de cinq ans, avant que les populations concernées puissent s'exprimer par voie référendaire. La difficulté consiste à définir le corps électoral, puisque Rabat a encouragé nombre de Marocains à s'installer dans le territoire.

Le Front Polisario s'est engagé récemment dans une bataille juridique contre l'exploitation et la commercialisation des ressources naturelles du Sahara par le Maroc. Tandis que Rabat a usé de son soft power pour amener le plus grand nombre d'États à reconnaître ce que le Maroc appelle la « marocanité » du Sahara. En décembre 2020, sa stratégie est couronnée de succès avec la signature d'un accord entre le Maroc et les États-Unis qui stipule que Rabat normalise ses relations avec Tel-Aviv en contrepartie de la reconnaissance par Washington de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Le pays bénéficie désormais d'un double parrainage, israélien et américain, qui lui permet de disposer de ressources stratégiques l'aidant à s'affirmer comme une puissance régionale importante. Dans la foulée, Rabat incite les capitales européennes à accepter ce que l'ONU ne lui a pas donné, c'est-à-dire sa souveraineté sur ce territoire. Il utilise tous les moyens, y compris une diplomatie du chantage, la rupture des relations diplomatiques et commerciales, le contrôle des flux migratoires, etc. Berlin et Madrid ont été les premiers à céder.

La France a longtemps hésité. L'ancienne puissance coloniale des pays du Maghreb a essayé une politique d'équilibre, inscrivant ce conflit de décolonisation dans le temps long et se référant aux options qu'offre le droit international, même si elle avait appuyé le plan d'autonomie du Sahara proposé par le Maroc en 2007.

Le changement de cap s'est opéré le 30 juillet 2024, lorsque, par une lettre adressée au roi Mohamed VI, le président Emmanuel Macron précise que « le présent et l'avenir du Sahara occidental s'inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine ». Ce changement semble dicté par des intérêts économiques et stratégiques sur le court terme. C'est évidemment une victoire pour le soft power marocain, qui reflète aussi l'affaiblissement de l'Algérie, au plan interne et au niveau régional.

Alors qu'elle était un pays clé du mouvement des non-alignés dans les années 1970, dont la puissante diplomatie avait été capable de conduire de délicates négociations, notamment entre les États-Unis et l'Iran (1979-1981), l'Algérie se cherche aujourd'hui un rôle. En août 2023, elle échouait à rejoindre le groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Elle peine à rajeunir une diplomatie et à freiner une perte d'influence que l'on a pu observer, notamment en Libye ou au Sahel.

Sur le Sahara occidental, l'Algérie partage avec le Maroc le fait de considérer ses interlocuteurs en fonction de leur positionnement sur ce dossier. Au fil des ans, alors que le Maroc abandonnait l'option référendaire, Alger s'est arc-boutée sur le principe d'autodétermination, rendant impossible toute négociation sur une sortie de crise. Le conflit s'en est trouvé gelé ce qui est préjudiciable aux Sahraouis d'abord, à l'ensemble des Maghrébins ensuite, dans la mesure où elle empêche l'intégration de la région. Désormais, l'Algérie perçoit la coopération entre le Maroc et Israël comme une menace, ce qui ajoute à la crispation et éloigne un peu plus le règlement de la question du Sahara occidental.

Affaire Ben Barka. Soixante ans de combat pour la vérité et la justice

L'image montre deux photographies en noir et blanc, disposées côte à côte. À gauche, on voit un portrait d'un homme en costume, avec une expression sérieuse, prenant la pose de face. À droite, il y a une autre photo de cet homme, probablement prise lors d'un discours, où il est vu de profil avec une expression dynamique, semblant s'adresser à un public. Les deux images sont assemblées sur un fond texturé.

Du 28 au 30 octobre 2024, le président français Emmanuel Macron entame une visite d'État au roi du Maroc Mohamed VI.
Dans une lettre ouverte adressée aux deux chefs d'État, Bachir Ben Barka, fils aîné de Mehdi Ben Barka, enlevé et assassiné en France en 1965, leur demande d'agir pour élucider la disparition de son père : en levant le secret-défense en France, et en exécutant les Commissions rogatoires internationales au Maroc.

Adressé à S.M. le Roi du Maroc et au Président de la République française

Sire,

Il y a cinquante-neuf ans, le 29 octobre 1965, mon père, Mehdi Ben Barka, était enlevé à Paris et « disparaissait ». Les circonstances de sa mort ne sont toujours pas élucidées, sa sépulture est toujours inconnue à sa famille et ses amis. Les responsabilités marocaines et françaises dans ce crime sont indéniables et ont d'ores et déjà été établies par la justice. Seulement, malgré une instruction toujours ouverte devant le Tribunal judiciaire de Paris, les obstacles au nom de la raison d'État empêchent les magistrats instructeurs saisis d'apporter les réponses à notre légitime quête de vérité. Cette raison d'État se manifeste particulièrement par le refus d'exécuter les Commissions Rogatoires Internationales au Maroc et par celui de lever le secret-défense en France sur les documents détenus par les services secrets français.

Deux ans après votre intronisation, Vous avez déclaré, Sire, dans une interview à un quotidien français, Le Figaro, en septembre 2001 :

[…] Je ne sais pas ce qui s'est passé et les principaux acteurs de l'affaire Ben Barka ne sont plus là. Mais je trouve que la mémoire de Ben Barka est traitée de façon inacceptable ; pour la presse, et certains individus, elle est devenue un produit commercial. C'est une insulte à sa famille. Il est normal que l'épouse de Ben Barka et son fils veuillent savoir où se trouve la dépouille de Mehdi Ben Barka. […] Mais le temps est peut-être venu de voir ce dossier différemment. Et je suis prêt, pour ma part, à contribuer à tout ce qui peut aider la vérité.

Malheureusement, ces déclarations prometteuses n'ont jamais abouti, malgré l'espoir suscité par les travaux de l'Instance Equité et Réconciliation qui n'ont pas permis d'apporter toute la lumière sur le sort de mon père

En octobre 2015, à l'occasion d'une cérémonie de commémoration du cinquantième anniversaire de la disparition de mon père, à laquelle Vous avez souhaité Vous associer par un message, Vous écriviez :

[…] Et bien que cet anniversaire vienne à un moment où de nombreuses questions restent sans réponse, Nous avons tenu à partager avec vous cet événement, sans inhibition ni complexe par rapport à cette affaire, et en témoignage de l'estime dont il jouit auprès de Nous et des Marocains.

Près de dix ans plus tard, la famille et les proches de Mehdi Ben Barka attendent toujours que cet hommage prenne toute sa mesure par l'établissement de toute la vérité sur sa disparition.

Le souhait le plus cher de ma mère, Rhita Bennani, la veuve de Mehdi Ben Barka était de pouvoir aller se recueillir sur la tombe de son mari et le père de ses enfants. Il y a quatre mois, elle décédait sans avoir pu le réaliser. Son combat de près de soixante années pour la vérité et la justice est resté inabouti.

Monsieur le Président,

Après votre élection à la présidence française, vous avez déclaré, au cours de votre visite officielle au Burkina Faso, le mardi 28 novembre 2017, avoir « pris la décision que tous les documents produits par des administrations françaises pendant le régime de Sankara et après son assassinat, […] couvertes par le secret national soient déclassifiés et consultés en réponse aux demandes de la justice burkinabé. »

Le 13 septembre 2018, après avoir reconnu la responsabilité de l'État français dans la disparition de Maurice Audin, vous ajoutiez : « […] il était temps que la Nation accomplisse un travail de vérité sur ce sujet. »

Dans le cadre de la publication du rapport Stora, vous avez officiellement reconnu en 2021 que Ali Boumendjel, avocat et militant anticolonial algérien avait bien été torturé puis assassiné en 1957.

Ces déclarations, d'une forte portée symbolique, ont appelé de notre part une interrogation légitime : pourquoi ne pas inclure Mehdi Ben Barka dans la reconnaissance de la part de la responsabilité française dans son enlèvement et sa disparition et pourquoi ne pas aider la justice française à établir toute la vérité ? Malheureusement, toutes les démarches que nous avons entreprises auprès de la présidence de la République sont restées vaines ; les demandes de levée du secret-défense des juges en charge du dossier ont été rejetées.

Pour les enfants et les petits-enfants de Mehdi Ben Barka, pour tous ses amis, cette situation est humainement insupportable et politiquement inacceptable. Dans le cadre du respect de l'action de la justice, vous êtes, Sire et monsieur le Président de la République, en mesure de faire les gestes qui s'imposent, de prendre les décisions nécessaires pour que cette affaire sorte de l'impasse dans laquelle elle s'embourbe depuis longtemps, et de permettre ainsi la manifestation de la vérité à laquelle nous aspirons depuis bientôt soixante années.

Deux nations comme le Maroc et la France se grandiraient en assumant pleinement leurs responsabilités pour que la vérité soit établie au grand jour et que justice se fasse. Ainsi, il sera possible de tourner dignement la page d'une affaire qui a scandaleusement entaché les relations entre la France et le Maroc.

Bachir Ben Barka

Fils aîné de Mehdi Ben Barka

Partie civile dans l'information judiciaire ouverte au Tribunal judiciaire de Paris pour enlèvement, séquestration arbitraire et assassinat

Indonésie. Génocides et écocides, le prix de la muscade

L'image représente un couple dans un paysage maritime. L'homme, vêtu de vêtements sombres et portant un chapeau, tient une canne et un parasol au-dessus de la femme, qui est habillée en noir avec une coiffe caractéristique. À l'arrière-plan, on peut voir plusieurs navires à voile sur l'eau, ainsi qu'une ville ou une côte lointaine. À gauche, un jeune garçon observe la scène. La composition transmet une ambiance calme et intime, tout en évoquant le commerce maritime de l'époque.

Pour s'approprier le monopole de la muscade, en vogue dans les salons européens au XVIIe siècle, la compagnie néerlandaise des Indes orientales décide de faire disparaitre de la planète la population des îles Banda qui refusait de se faire spolier. Aussi simple qu'un coup de canon. À partir de cette histoire racontée comme dans un roman, l'auteur indien Amitav Ghosh déroule les mécanismes des colonisations qui, d'Asie à l'Amérique en passant par l'Afrique, ont engendré des catastrophes humaines, culturelles et écologiques.

On a d'abord envie de passer son chemin devant le titre de l'ouvrage La Malédiction de la muscade. Cela fait belle lurette que sont mis à nu les affres — « la malédiction », justement — des pays fort dotés en ressources naturelles et l'on ne compte plus les écrits sur le sujet. Mais on aurait tort, tant le livre offre un regard original.

L'histoire de la muscade, en elle-même, est peu connue. Mais surtout l'auteur Amitav Ghosh dessine un vaste tour d'horizon dans le temps et dans l'espace, transformant cette petite noix et quelques autres (comme le clou de girofle) en « paraboles de la planète en crise », comme le précise le sous-titre en anglais bien plus fidèle au propos1. Enfin cet écrivain indien célèbre pour ses romans oniriques (tel le fantastique La Déesse et le marchand, Actes Sud, 2021) se révèle un excellent conteur. Il n'est pas historien, mais il s'appuie sur une multitude de documents d'archives (pas moins de 606 notes de référence et 24 pages de bibliographie !) pour livrer un récit passionnant.

Tout commence en 1621, dans les îles Banda (Indonésie), les seules à posséder des muscadiers. Jusqu'alors, les habitants récoltaient et vendaient cette épice très populaire tout autour de l'océan Indien. Les Européens, en pleines expéditions outremer, finissent par découvrir les vertus culinaires et médicinales (soigner la peste, dit-on) de cette étrange coque ; difficile à acheminer, elle devient un signe distinctif de luxe chez les riches et snobs de l'époque. « Avec une poignée de noix, on pouvait acheter une maison », note un marchand hollandais. Autant dire qu'elles ne pouvaient rester entre les mains de va-nu-pieds à l'autre bout du monde.

La vénérable Compagnie des Indes orientales (CIO), hollandaise, va y mettre bon ordre. « Civilisée », elle propose aux Bandanais de « signer un traité qui accorderaient [aux Européens] un droit exclusif sur les noix de muscade et le macis (écorce) des îles ». Mais les habitants refusent. D'autant plus embêtant que sur ces îles, « ne règne nul souverain unique qui, sous la menace, pourrait contraindre ses sujets à obéir aux ordres des étrangers ».

Le 21 avril 1621, par une « nuit obscure, aussi obscure que seule une nuit indienne sans clair de lune peut l'être », les colons hollandais et leur armée lancent l'assaut. Les Bandanais sont des entraves pour la CIO qui veut conquérir le monopole de la muscade ? « Qu'on les tue tous », ordonnent les chefs. Hommes, femmes et enfants, pas un ou presque n'y échappe. Les maisons sont détruites, les moyens de survie également. Il faut « vider les îles de ses habitants » et s'assurer qu'ils ne reviennent pas. « Il est difficile de penser à une seule bonne raison qui nous empêcherait de recourir au mot ”génocide” pour qualifier la conquête néerlandaise des îles Banda », écrit Ghosh avec une infinie précaution.

Les invariants de la colonisation

L'auteur met en évidence un autre massacre perpétré pratiquement en même temps, en 1637, par les Britanniques au fort de Mystic, où vivaient 500 Pecquot dans ce qui est aujourd'hui le Connecticut. « Dans les deux cas, ces massacres avaient pour but de mettre fin à l'existence d'un peuple. » Se plongeant dans les histoires de colonisations — sur les continents asiatiques et américains, notamment — Ghosh s'attache à en souligner les invariants : la nécessité de ne pas se contenter d'exterminer les populations, ramenées au rang d'animaux, mais aussi de détruire tout ce qui leur permet de vivre et éradiquer leur culture. On ne peut pas ne pas penser à Gaza ou aux colons de Cisjordanie en lisant les propos de chefs amérindiens ou des peuples de forêts amazoniennes chassés de leurs terres…

Il ne s'agit donc pas seulement de la recherche du profit, du capitalisme sauvage d'hier et de sa forme actuelle, le néolibéralisme. Mais aussi de pouvoir, de diversité culturelle : tout ce qui est manière de penser autochtone, non occidentale est qualifiée de « sauvage ». Un des premiers colonisateurs de la Nouvelle-Angleterre, pasteur de son état, décrit ainsi « une nature sauvage, hideuse et désolée, pleine de bêtes sauvages et d'hommes sauvages » qui s'épanouira sous la férule des Européens. Toutefois, comme l'expliquait un des chefs amérindiens, « nous ne considérions pas que les grandes plaines ouvertes, les belles collines ondoyantes et les sinueux ruisseaux recouverts de leur végétation enchevêtrée étaient "sauvages" ». Pour eux, la nature « était apprivoisée » et se montrait « généreuse », permettant de se nourrir. Elle était mise en valeur, mais d'une façon ne cadrant pas avec la culture occidentale et les critères de rentabilité. Ce qui fait dire à Ghosh :

Les interventions écologiques n'étaient pas qu'un simple effet secondaire de la colonisation européenne des Amériques ; elles étaient au cœur du projet dont l'objectif explicite était de transformer en parcelles, des territoires considérés comme des friches, pour correspondre à l'idée que les Européens se faisaient d'une terre productive.

« Quand les bisons seront tous abattus… »

Cette conception de la nature a conduit à l'épuisement écologique. Un chef amérindien, Seattle, alertait dans une lettre au président états-unien d'alors Franklin Pierce :

Continuez à polluer votre lit et vous suffoquerez une nuit dans vos déchets. Quand les bisons seront tous abattus, les chevaux sauvages tous apprivoisés, les recoins secrets de la forêt lourds de l'odeur des hommes, et la vue des vertes collines brouillées par les câbles qui parlent, où sera le maquis ? Disparu. Où sera l'aigle ? Disparu.

Nous sommes alors en 1855. Le constat est imparable. Que ce soit aux États-Unis, en Indonésie, au Brésil, ou dans les pays africains, ce modèle unique de développement et de modernité a entraîné des catastrophes écologiques, avec les dégâts humains que l'on connaît aujourd'hui, même quand les écocides remontent au XVIe siècle comme dans les îles Banda.

Ce sont ces interactions que Ghosh décortique avec méthode et minutie — érudit sans jamais être ennuyeux. Et il en tire quelques leçons. Ainsi, l'auteur s'insurge contre « la distinction entre réfugiés ”climatiques”, ”politiques” et ” économiques” », tous victimes des désastres imposés par l'Occident au Sud. Il invite à se défaire d'une vision purement occidentale et propose une politique « vitaliste », fondée sur l'idée que la planète a une âme et la nature sa propre voix… à écouter pour vivre en harmonie : « Il faut considérer l'humanité (…) étroitement enchevêtrée aux produits de la terre », rappelle-t-il. Cela l'amène parfois à idéaliser un peu la vie des peuples autochtones. Mais cela n'entame en rien le formidable réquisitoire, argumenté, des colonisations des hommes et des terres, celui de la modernité occidentale comme modèle unique.

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Amitav Ghosh
La Malédiction de la muscade. Une contre-histoire de la modernité.
traduit de l'anglais par Morgane Iserte,
Wildproject, Collection Le monde qui vient, 2024
354 pages
25 euros.


1Amitav Ghosh, The Nutmeg's Curse, Paraboles for a Planet in crisis, University of Chicago Press, 2021.

Le droit d'être un peuple comme un autre

L'image montre deux personnes en train d'échanger des sourires et de se serrer la main dans un environnement formel, probablement lors d'une conférence ou d'un événement. Ils semblent engagés dans une conversation amicale, entourés de plusieurs autres personnes en arrière-plan. L'ambiance paraît chaleureuse et conviviale, avec un focus sur l'interaction entre ces deux individus. Les participants portent des vêtements variés, ajoutant à la diversité de la scène.

L'histoire n'a pas commencé le 7 octobre 2023. Dans ce focus, Orient XXI revient sur un an de guerre génocidaire à Gaza.
Dans ce texte, Mostafa Barghouthi dresse le bilan macabre de cette dernière année et annonce clairement ce qui attend les Palestiniens si rien n'est fait : l'annexion du reste des territoires occupés, la poursuite de l'apartheid et la finalisation du nettoyage ethnique. Tout en affirmant la poursuite de la résistance, « quoi qu'il en coûte ».

La guerre d'Israël contre Gaza, qui a commencé le 7 octobre 2023, n'a pas son équivalent dans l'histoire moderne. Depuis un an, Tel-Aviv commet trois crimes de guerre en parallèle : un génocide, la punition collective d'une population civile et un nettoyage ethnique.

Au cours de la première année de cette guerre dévastatrice qui s'est étendue — comme on s'y attendait — au Liban voisin, l'armée israélienne a bombardé les 2,2 millions d'habitants de Gaza, vivant sur moins de 360 km², avec plus de 83 000 tonnes d'explosifs. Cela représente 32 kg d'explosifs par homme, femme ou enfant. Pour mettre ce chiffre en perspective, 83 000 tonnes représentent quatre fois la puissance explosive de chacune des bombes nucléaires lancées sur Hiroshima et Nagasaki pendant la Seconde guerre mondiale.

Près de 80 % des habitations ont été partiellement ou totalement détruites. En Allemagne, seules 10 % des maisons avaient été détruites à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La machine de guerre israélienne a intentionnellement démoli toutes les universités, plus de 70 % des écoles, 34 des 36 hôpitaux qui y existent, 165 établissements de santé, 80 centres de soins, 137 ambulances, 178 abris, 611 mosquées et les 3 églises de Gaza.

« Papa, est-ce que mes mains repousseront quand je serai grand ? »

Les bombardements ont tué jusque-là plus de 41 595 Palestiniens, auxquels s'ajoutent plus de 10 000 disparus, qui sont encore sous les décombres. Parmi ces victimes, 70 % étaient des enfants, des femmes et des personnes âgées. Près de 17 000 enfants ont été tués, dont 115 qui sont nés après le 7 octobre. Certains, comme les enfants de Mohamed Abou Al-Koumsan, ont vécu moins de trois jours. L'on se souvient du témoignage déchirant de ce père qui expliquait à quel point il avait été heureux que sa femme ait réussi à donner naissance à des jumeaux en bonne santé, pendant la guerre ; il s'était précipité pour leur obtenir des certificats de naissance, mais, de retour chez lui, il découvrait son appartement bombardé. Sa femme, ses nouveau-nés et sa belle-mère avaient péri.

Il faut ajouter à ce bilan les 96 251 Palestiniens, pour la plupart des civils, qui ont été blessés. Ce chiffre inclut 4 000 amputations, dont 1 300 enfants. Un jour de cette guerre brutale et qui semble sans fin, j'ai eu le cœur brisé en voyant à la télévision un enfant de cinq ans qui avait perdu ses deux mains demander à son père : « Papa, est-ce que mes mains repousseront quand je serai grand ? ». Le père, larmes aux yeux, ne pouvait pas dire un mot.

Fin septembre 2024, l'armée israélienne avait tué ou blessé 6,5 % de la population de Gaza. Si cela s'était produit aux États-Unis, cela signifierait proportionnellement que plus de 20 millions d'Américains ont été tués ou blessés en moins d'un an.

Cette offensive contre Gaza s'est accompagnée d'une campagne impitoyable de déshumanisation des Palestiniens. Celle-ci a été menée par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et le ministre israélien de l'armée Yoav Gallant, qui ont qualifié les Palestiniens d'« animaux humains ». Les fascistes Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, tous deux précédemment accusés par la justice israélienne d'appartenir à des groupes terroristes, ont mené des campagnes visant à éliminer les Palestiniens qui, selon eux, étaient tous des terroristes, y compris les enfants.

Ne plus vivre, ne plus se soigner

L'armée israélienne n'a pas seulement bombardé les civils de manière indiscriminée. Elle a aussi spécifiquement ciblé le personnel médical. Au onzième mois de la guerre, plus de 880 médecins, infirmières, ambulanciers et autres professionnels de la santé ont été tués. Pire : pas moins de 200 professionnels de la santé ont été arrêtés et torturés, parfois jusqu'à la mort. Parmi eux, Adnan Al-Bursh et Iyad Rantissi, anciennement chefs du service de chirurgie orthopédique à l'hôpital Al-Shifa et du service d'obstétrique et de gynécologie de l'hôpital Kamal Edwan, ont été torturés à mort dans les prisons de Sde Timan et d'Ofer.

Conséquences de ces attaques contre les installations médicales et sanitaires : sur les 95 000 blessés, au moins 25 % risquent de mourir faute de traitements appropriés, et ne peuvent pas recevoir de traitement médical adéquat en raison du refus d'Israël de les autoriser à quitter la bande de Gaza.

Car Tel-Aviv n'a pas seulement mené un génocide par des bombardements. Il a également permis une explosion d'épidémies et de maladies en privant la population de nourriture, d'une alimentation appropriée, d'eau propre et de toutes les formes d'énergie telles que l'électricité et le carburant. Selon Palestinians Medical Relief Society (PMRS), qui gère les opérations médicales à Gaza et fournit un traitement médical à environ 200 000 patients par mois, il y a, jusqu'en septembre 2024, 1 737 524 personnes souffrant de maladies infectieuses à la suite de leur déplacement1, dont 112 000 atteintes d'une épidémie d'hépatite infectieuse, 3 500 enfants souffrant de malnutrition sévère, des centaines de milliers souffrant de maladies de la peau, notamment de gale et d'impétigo2, plusieurs enfants atteints de méningite et 6 cas de poliomyélite présumée, en plus d'un cas confirmé. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a été obligée de mener une nouvelle campagne de vaccination contre la poliomyélite sous les bombardements israéliens, car Nétanyahou a refusé d'autoriser un cessez-le-feu humanitaire, même pour quelques jours.

Selon la PMRS, chaque habitant de Gaza tombe malade en moyenne trois fois par mois, parfois pour des infections respiratoires, des gastro-entérites ou des maladies de peau. Ajoutons à cela toutes les personnes qui souffrent de maladie chronique, et qui ne peuvent plus se soigner faute d'infrastructure et dans les conditions de déplacement actuelles. Parmi elles, 10 000 cas de cancer ne reçoivent pas de traitement approprié, 12 000 personnes ont un besoin urgent d'évacuation médicale et 350 000 personnes souffrent de maladies chroniques qui nécessitent des soins médicaux continus et la fourniture de médicaments.

Guerre aux journalistes

Pour que la vérité sur ces crimes de guerre israéliens ne parvienne pas au monde, Israël a également pris pour cible les journalistes locaux, tandis qu'il interdisait à leurs confrères internationaux l'accès à Gaza — à l'exception d'une correspondante de CNN qui a pu y passer trois heures seulement. Là aussi, le bilan est lourd : 174 journalistes ont été tués, souvent avec des membres de leur famille. Parmi eux se trouvent des correspondants de la chaîne Al-Jazirah, l'un des principaux médias couvrant cette guerre et qui a été puni par le gouvernement israélien en fermant ses bureaux en Israël et en Palestine.

Aucune protestation sérieuse contre l'interdiction des journalistes internationaux dans la bande de Gaza par Israël n'a été émise par les grands médias occidentaux. Or, sans les courageux journalistes palestiniens et des médias tels qu'Al-Jazirah et Al-Mayadeen (Liban), et sans les jeunes activistes des médias sociaux, le monde n'aurait pas été au courant des atrocités commises par Israël à Gaza.

Israël étend désormais son génocide à la Cisjordanie. Depuis le 7 octobre 2023, 720 Palestiniens, pour la plupart là aussi des civils, dont 150 enfants, ont été tués par des colons et des militaires en Cisjordanie. Plus de 11 000 personnes ont également été arrêtées. Les bulldozers israéliens ont causé des dégâts considérables dans de nombreuses villes et camps de réfugiés, comme à Jénine et à Tulkarem, détruisant volontairement les infrastructures. En outre, le gouvernement israélien a démantelé la plupart des zones censées être sous le contrôle de l'Autorité palestinienne (AP), a envahi plusieurs villes et a dépouillé l'AP de toute autorité civile dans la zone B3.

Un nouvel ordre mondial

Mais au-delà des préjudices subis par la population palestinienne, la politique israélienne met également à mal le droit international et humanitaire, dont l'Occident prétend se préoccuper. Les Palestiniens ont eu la confirmation du double langage de nombreux gouvernements occidentaux, en comparant leur attitude à l'égard de la Russie et de l'Ukraine avec celle adoptée à l'égard d'Israël et de la Palestine. La Russie a été soumise à 11 000 sanctions en deux mois, tandis qu'Israël a reçu 50 000 tonnes d'explosifs des États-Unis, ainsi que des milliers d'armes d'autres pays occidentaux, tels que le Royaume-Uni et l'Allemagne.

L'ordre mondial ne sera plus jamais le même après le génocide de Gaza. Les gens se demandent légitimement : où sont les soi-disant valeurs occidentales des droits humains, de la démocratie et du droit international ? Pourquoi les Palestiniens doivent-ils faire face à l'occupation israélienne, à l'apartheid et au génocide ? Pourquoi sommes-nous maltraités par de nombreux gouvernements européens et américains qui refusent de nous traiter comme des êtres humains égaux ?

Quel sera l'impact de ce génocide en cours sur l'ensemble de l'ordre international créé après la Seconde guerre mondiale ? Les détenteurs du pouvoir ne seront-ils pas tenus de rendre des comptes pour avoir enfreint les règles du droit international ? Le monde sera-t-il dirigé par la règle du pouvoir impitoyable plutôt que par la règle de droit ?

La guerre qui a commencé le 7 octobre n'est pas la cause de la situation politique actuelle, mais plutôt le résultat de 76 années de nettoyage ethnique que le peuple palestinien subit de la part d'Israël depuis 1948, lorsque 52 massacres ont été commis par des bandes militaires israéliennes et que 520 villes et villages palestiniens ont été réduits en cendres. À Gaza, 70 % de la population descend de réfugiés déplacés par Israël en 1948. Les voilà à nouveau déplacés en 2024. Ils l'ont été six à dix fois durant l'année qui s'est écoulée.

Le 7 octobre était aussi le résultat de 57 ans d'occupation militaire israélienne de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est et Gaza, qui a évolué vers le pire système d'apartheid de l'histoire moderne. C'était le résultat de 17 années d'un siège israélien impitoyable sur Gaza, qui a laissé 94 % de son eau polluée ou salée et une économie détruite, avec 80 % des jeunes diplômés au chômage. C'est aussi le résultat d'une politique israélienne assumée qui a entraîné la disparition d'une solution à deux États, dans laquelle les Palestiniens étaient censés construire un État sur 22 % de leur territoire, alors que la résolution 181 de l'ONU leur en accordait 44 % à une époque où ils possédaient 82 % de la terre de la Palestine historique.

Ni meilleur, ni pire

Cette politique est le résultat de la loi sur l'État-nation du parlement israélien (2018), stipulant que le droit à l'autodétermination de la Palestine historique — qu'ils appellent « Eretz Israel » — est réservé au peuple juif, suivie de la déclaration du ministre fasciste israélien Bezalel Smotrich, selon laquelle Israël remplira la Cisjordanie de colonies israéliennes, jusqu'à ce que les Palestiniens perdent tout espoir d'avoir leur propre État, et qu'ils aient alors à choisir entre l'immigration (c'est-à-dire le nettoyage ethnique), la soumission aux Israéliens (l'apartheid éternel) ou la mort (le génocide)4.

Le 7 octobre a été le résultat direct du glissement israélien, non seulement vers le racisme et l'extrémisme, mais aussi vers le théofascisme, tuant tout espoir de paix ou de justice en Palestine. De nombreux Palestiniens avaient des espoirs dans le processus de paix, dans le droit international et les résolutions de l'ONU. Mais ils ont vu leur patrie progressivement et violemment envahie par des colons extrémistes. Ils vivent dans un état de menace constante, leurs enfants sont en danger, et les Nations unies ainsi que les gouvernements occidentaux ne sont pas capables d'imposer la mise en œuvre de pas moins de 84 résolutions du Conseil de sécurité, et d'environ 800 résolutions de l'Assemblée générale, qui soutiennent les droits des Palestiniens.

Il est clair que l'establishment israélien tente d'annexer la Cisjordanie, y compris Jérusalem, et la bande de Gaza, et de déplacer leurs populations palestiniennes. Nétanyahou n'a laissé aucun doute sur ses intentions lorsqu'il a présenté la carte d'Israël à l'Assemblée générale des Nations unies, deux semaines avant le 7 octobre, qui comprenait la Cisjordanie, la bande de Gaza et le plateau du Golan.

Aucune vie innocente de civil ne doit être perdue ou tuée. Cela s'applique également aux Palestiniens. Le célèbre poète palestinien Tawfiq Ziyad, qui a été aussi le maire de Nazareth, a dit un jour : « Nous, les Palestiniens, ne sommes pas meilleurs qu'un autre peuple, mais aucun autre peuple n'est meilleur que nous. »

Nous voulons être traités comme des égaux, avec nos droits à la liberté totale, à la dignité et à l'autodétermination. Quoi qu'il en coûte, les Palestiniens ne se laisseront pas abattre et n'abandonneront pas, tant que leur rêve ne sera pas réalisé et que la Palestine ne sera pas libre.


1« Factbox : 325 days into Israeli genocidal war in Gaza - Gruesome toll and chilling figures », Ahram Online, 29 août 2024.

2NDLR. L'impétigo est une infection bactérienne de la peau due à un staphylocoque ou un streptocoque.

3NDLR. Selon les accords d'Oslo, la Cisjordanie a été divisée en trois zones A, B et C. La zone A est censée être sous responsabilité totale palestinienne, la zone B sous responsabilité civile palestinienne et sous responsabilité sécuritaire israélienne, la zone C restant sous contrôle complet israélien.

4Orly Noy, « The Israeli public has embraced the Smotrich doctrine », +972 magazine, 10 novembre 2023.

Un historien du génocide face à Israël

L'image montre un groupe animé de jeunes hommes dans une rue animée, probablement lors d'un événement ou d'une manifestation. Au premier plan, un homme portant un gilet

Porteur de la double nationalité étatsunienne et israélienne, professeur à l'université Brown de Providence (Rhode Island), éminent historien de la Shoah et des génocides du XXe siècle, Omer Bartov a servi sous le drapeau israélien et connu le feu pendant la guerre d'octobre 1973. De retour d'un voyage dans son pays natal en juin 2024, il s'avoue effrayé par l'évolution et les actions d'Israël et l'aveuglement politique et moral de ses concitoyens, et dénonce l'interminable offensive israélienne à Gaza comme coupable de « crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques ».

Le 19 juin 2024, je devais donner une conférence à l'université Ben-Gourion du Néguev à Beersheba, en Israël. Mon intervention s'inscrivait dans le cadre d'un événement sur les manifestations d'étudiants contre Israël dans le monde. J'avais choisi comme sujet la guerre à Gaza et, plus généralement, la question de savoir si ces manifestations étaient des expressions sincères d'indignation ou si elles étaient motivées par l'antisémitisme, comme le prétendaient certains. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.

Lorsque je suis arrivé à l'entrée de l'amphithéâtre, un groupe d'étudiants m'y attendait. J'ai vite compris qu'ils n'étaient pas là pour assister à ma conférence, mais pour protester contre elle. Apparemment, ils avaient été convoqués par un message de WhatsApp diffusé la veille qui signalait ma présence et appelait à réagir : « Nous ne pouvons pas laisser faire ! Combien de temps encore allons-nous nous accepter de trahir notre propre cause ?!?!?!?!! »

Ce message alléguait entre autres que j'avais signé une pétition décrivant Israël comme un « régime d'apartheid » (en réalité, le texte en question parlait d'un régime d'apartheid en Cisjordanie). On m'y « accusait » également d'avoir écrit pour le New York Times, en novembre 2023, un article1 dans lequel j'affirmais que, bien que les déclarations d'une série de dirigeants israéliens trahissent de leur part une intention génocidaire, il était encore temps d'empêcher Israël de perpétrer un génocide. Sur ce point, j'avoue ma culpabilité. L'organisateur de l'événement de Beersheba, l'éminent géographe Oren Yiftachel, avait reçu des critiques similaires. On lui reprochait notamment d'avoir été directeur d'une organisation taxée d'« antisionisme » : B'Tselem, une ONG de défense des droits humains respectée dans le monde entier.

Alors que les participants à la table ronde et une poignée d'enseignants, pour la plupart assez âgés, de l'université pénétraient dans la salle, les agents de sécurité s'efforçaient de bloquer l'entrée aux protestataires, tout en ne les empêchant pas de maintenir la porte de l'amphithéâtre ouverte, de hurler des slogans à travers un mégaphone et de frapper de toutes leurs forces sur les murs.

Après plus d'une heure d'agitation, nous avons convenu que la meilleure solution serait peut-être de demander aux étudiants qui nous contestaient de participer au débat, à condition qu'ils cessent de perturber les interventions. Un bon nombre d'entre eux ont fini par nous rejoindre et, pendant les deux heures qui ont suivi, nous avons débattu. Il s'est avéré que la plupart de ces jeunes hommes et jeunes femmes venaient de rentrer de leur période de réserve dans l'armée, pendant laquelle ils avaient été déployés dans la bande de Gaza.

Notre échange de vues n'avait rien d'amical ou « positif », mais il était révélateur. Militants d'organisations d'extrême droite, ces étudiants n'étaient pas nécessairement représentatifs du corps étudiant israélien dans son ensemble. Mais à bien des égards, ce qu'ils disaient reflétait un sentiment très répandu dans le pays.

Je ne m'étais pas rendu en Israël depuis juin 2023 et, lors de cette dernière visite, j'ai découvert un pays bien différent de celui que j'avais connu. Bien qu'enseignant depuis longtemps à l'étranger, c'est en Israël que je suis né et que j'ai grandi. C'est là que mes parents ont vécu et sont enterrés ; c'est là que mon fils a fondé sa propre famille et que vivent la plupart de mes meilleurs amis, que je fréquente de longue date. Connaissant le pays de l'intérieur et ayant suivi les événements encore plus attentivement que d'habitude depuis le 7 octobre, je n'ai pas été entièrement surpris par ce que j'ai découvert à l'occasion de ce séjour, mais j'ai été tout de même profondément troublé.

Faire partie d'une armée d'occupation

Pour affronter ces questions, je ne peux que m'appuyer sur mon parcours personnel et professionnel. J'ai servi dans les forces de défense israéliennes pendant quatre ans, notamment lors de la guerre du Kippour de 1973 et à l'occasion d'affectations en Cisjordanie, dans le nord du Sinaï et à Gaza, où j'ai terminé mon service en tant que commandant d'une compagnie d'infanterie. Pendant mon séjour à Gaza, j'ai été le témoin direct de la pauvreté et du désespoir des réfugiés palestiniens, qui tentaient de survivre dans un environnement urbain délabré et surpeuplé. Je me souviens très bien de mes patrouilles sous un soleil implacable dans les rues silencieuses de la ville égyptienne d'El-Arich — alors occupée par Israël —, appréhendant derrière les fenêtres fermées le poids des regards perçants d'une population hantée par la peur et le ressentiment. C'est là que, pour la première fois, j'ai compris ce que signifiait faire partie d'une armée d'occupation.

Lorsqu'ils atteignent l'âge de 18 ans, les Israéliens juifs doivent obligatoirement servir sous les drapeaux — même si certains en sont exemptés — mais après cette période de service militaire, ils peuvent encore être mobilisés pour des périodes d'entraînement, des tâches opérationnelles ou en cas d'urgence, comme lorsque le pays est en guerre. Lorsque j'ai été appelé en 1976, j'étais étudiant à l'université de Tel-Aviv. Au cours de ce premier déploiement en tant qu'officier de réserve, j'ai été gravement blessé pendant un entraînement, de même qu'une vingtaine de soldats sous mes ordres. L'armée a dissimulé les circonstances de cet accident, dû à la négligence du commandant du camp d'entraînement. Je n'ai pu reprendre mes études qu'après avoir passé la majeure partie de mon premier semestre universitaire à l'hôpital de Beersheba.

La réponse de Ytzhak Rabin

Ce type d'expérience a renforcé mon intérêt pour une question qui me préoccupe depuis longtemps : qu'est-ce qui motive les soldats à se battre ? Dans les décennies postérieures à la Seconde guerre mondiale, nombre de sociologues étatsuniens ont soutenu que les soldats combattaient avant tout pour défendre les camarades de leur unité, plutôt que pour un objectif idéologique plus éminent. Cela ne correspondait pas vraiment à ce que j'avais vécu en tant que militaire : nous étions tous convaincus que nous étions là pour défendre une cause plus importante, qui transcendait la solidarité de notre petit groupe de combattants. À la fin de mon premier cycle universitaire, j'ai également commencé à me poser la question de savoir si, au nom de cette cause, les soldats pouvaient être amenés à agir d'une manière qu'ils auraient jugée répréhensible dans d'autres circonstances.

Choisissant un cas extrême, je consacrai ma thèse de doctorat à Oxford — ultérieurement publiée sous forme de livre2 — à l'endoctrinement nazi de l'armée allemande et aux crimes perpétrés par la troupe sur le front de l'Est au cours de la Seconde guerre mondiale. Le résultat de mes recherches allait à l'encontre de la conception que les citoyens de la République fédérale allemande, dans les années 1980, se faisaient de leur passé. L'opinion prévalente était que l'armée avait mené une guerre moralement « décente », tandis que la Gestapo et les SS perpétraient un génocide à l'insu de la troupe et de ses officiers. Il a fallu de nombreuses années aux Allemands pour réaliser à quel point leurs pères et grands-pères avaient été complices de la Shoah et de nombreux autres massacres en Europe de l'Est et en Union soviétique.

Lorsque la première intifada palestinienne a éclaté à la fin de 1987, j'enseignais à l'université de Tel-Aviv. Quand j'ai appris que Yitzhak Rabin, alors ministre de la défense, avait ordonné aux militaires israéliens de « briser les os » des jeunes Palestiniens qui lançaient des pierres contre leurs unités surarmées, j'ai été consterné. J'ai donc écrit à Rabin pour l'avertir qu'à la lumière de mes recherches sur l'endoctrinement des forces armées de l'Allemagne nazie, je craignais fort que, sous sa direction, l'armée israélienne ne s'engage sur une pente tout aussi glissante.

Comme je le montre dans mes travaux, avant même d'être enrôlés, les jeunes Allemands avaient intériorisé des éléments clés de l'idéologie nazie, en particulier l'idée que des masses de sous-hommes slaves dirigés par des Juifs bolcheviks sournois menaçaient de destruction l'Allemagne et le reste du monde civilisé. En conséquence, le Reich allemand avait le droit et le devoir de délimiter un « espace vital » en Europe de l'Est et de décimer ou de réduire en esclavage la population de ces régions. Cette vision du monde fut ensuite inculquée aux recrues, de sorte qu'au moment où les troupes allemandes ont envahi l'Union soviétique, c'est ce prisme idéologique qui définissait la perception qu'elles se faisaient de leurs ennemis. La résistance farouche de l'Armée rouge ne fit que confirmer la nécessité de détruire les combattants et les civils soviétiques, et plus particulièrement les juifs, considérés comme les principaux instigateurs du bolchévisme. Et plus ils accumulaient les destructions, plus les militaires allemands craignaient la vengeance à laquelle ils pouvaient s'attendre si leurs ennemis l'emportaient. Le résultat fut le massacre de près de 30 millions de soldats et de citoyens soviétiques.

Le précédent de l'armée allemande

À ma grande surprise, quelques jours après avoir envoyé ma lettre, j'ai reçu de Rabin une réponse d'une ligne me reprochant d'avoir osé comparer l'armée israélienne à l'armée allemande. Je lui répondis dans une lettre encore plus détaillée en expliquant le thème de mes recherches et en exprimant mon inquiétude de voir l'armée israélienne transformée en instrument d'oppression contre une population civile désarmée et sous occupation militaire. Rabin me répondit une nouvelle fois en réitérant ses propos : « Comment osez-vous comparer Tsahal à la Wehrmacht ? » Rétrospectivement, je pense toutefois que cet échange éclaire quelque chose de son parcours intellectuel ultérieur. En effet, comme nous le savons du fait de son engagement en faveur du processus de paix d'Oslo, aussi imparfait soit-il, Rabin avait fini par reconnaître qu'à long terme, Israël ne pouvait pas supporter le coût militaire, politique et moral de l'occupation.

J'enseigne aux États-Unis depuis 1989. J'ai beaucoup écrit sur la guerre, le génocide, le nazisme, l'antisémitisme et la Shoah, cherchant à comprendre les liens entre le carnage industriel des soldats pendant la Première guerre mondiale et l'extermination des populations civiles par le régime hitlérien. Entre autres projets, j'ai passé de nombreuses années à étudier la transformation de la ville natale de ma mère, Boutchatch — jadis Buczcacz en Pologne, aujourd'hui en territoire ukrainien. Cette petite agglomération était passée d'un état de coexistence interethnique à une situation où, sous l'occupation nazie, la population chrétienne s'était retournée contre ses voisins juifs. Lorsque les Allemands ont pénétré à Boutchatch, c'était avec l'intention expresse d'assassiner ses habitants juifs, mais la rapidité et l'efficacité du massacre ont été grandement facilitées par la collaboration de la population locale, motivée par des ressentiments et des haines préexistants qu'on peut sans doute attribuer à l'essor des idéologies ethno-nationalistes au cours des décennies précédentes et à l'idée courante selon laquelle les juifs étaient incapables de s'intégrer aux nouveaux États-nations créés au lendemain de la Première guerre mondiale.

Dans les mois qui ont suivi le 7 octobre, j'ai constaté avec douleur à quel point tout ce que j'avais appris au cours de ma vie et de ma carrière était plus pertinent que jamais. Comme pour beaucoup de gens, ce qui s'est passé au cours de ces derniers mois a constitué pour moi une pénible épreuve émotionnelle et intellectuelle. Et comme beaucoup d'autres, j'ai vu des membres de ma propre famille et de celle de mes amis directement affectés par la violence. Où que l'on porte le regard, ce ne sont pas les larmes qui manquent.

L'attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023 a été un choc terrible pour la société israélienne, qui n'a pas encore commencé à s'en remettre. C'était la première fois qu'Israël perdait le contrôle d'une partie de son territoire pendant une période prolongée, et l'armée n'a pu empêcher ni le massacre de plus de 1 200 personnes — dont beaucoup exterminées de la manière la plus cruelle qu'on puisse imaginer — ni la prise de plus de 200 otages, dont de nombreux enfants. Aujourd'hui, des dizaines de milliers de citoyens israéliens sont déplacés de leur foyer tout au long de la bande de Gaza et de la frontière libanaise ; l'impression d'être abandonné par l'État et le sentiment d'insécurité permanente sont intenses.

La colère et la peur

Dans une grande partie de l'opinion publique israélienne, y compris chez les opposants au gouvernement, deux sentiments prédominent.

Le premier est un mélange de colère et de peur, un désir de rétablir la sécurité à tout prix et une méfiance totale à l'égard des solutions politiques, des négociations et de l'idée de réconciliation. Clausewitz observait que la guerre était le prolongement de la politique par d'autres moyens, et mettait ses lecteurs en garde sur le fait que, sans objectif politique défini, un conflit armé pouvait conduire à une destruction sans limite. Or, le sentiment dominant aujourd'hui en Israël menace justement de faire de la guerre une fin en soi. Dans cette optique, la politique devient un obstacle à la réalisation des objectifs militaires plutôt qu'un moyen de limiter la destruction. Finalement, une telle vision ne peut aboutir qu'à l'autodestruction.

Le deuxième sentiment dominant — qui est plutôt en fait une absence de sentiment — est le revers du premier, à savoir l'incapacité totale de la société israélienne à éprouver la moindre empathie pour la population de Gaza. Apparemment, la majorité des Israéliens ne veulent même pas savoir ce qui se passe à Gaza, une volonté d'ignorance qui se reflète dans la couverture télévisée des événements. Ces derniers mois, les journaux télévisés israéliens commencent généralement par des reportages sur les funérailles des soldats tombés à Gaza, invariablement décrits comme des héros. Suivent des estimations du nombre de combattants du Hamas ayant été « liquidés ». Les références aux morts de civils palestiniens sont rares et généralement présentées comme une expression de la propagande ennemie ou comme le prétexte d'une pression internationale fort malvenue. Face à tant de morts, ce silence assourdissant apparaît comme une forme de vengeance.

Certes, l'opinion publique israélienne s'est depuis longtemps accoutumée à l'occupation brutale pratiquée par l'État juif pendant 57 des 76 années de son existence. Mais l'ampleur des crimes perpétrés actuellement à Gaza par l'armée israélienne est sans précédent, tout comme l'indifférence totale de la plupart des citoyens d'Israël à l'égard des actes commis en leur nom. En 1982, des centaines de milliers d'Israéliens avaient protesté contre le massacre de la population palestinienne par les milices chrétiennes maronites et avec l'aide de l'armée israélienne dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, à Beyrouth, en septembre 1982. Aujourd'hui, une telle réaction serait inconcevable. Le regard glacial qu'on vous lance dès que vous évoquez les souffrances des civils palestiniens et la mort de milliers de femmes, d'enfants, et de personnes âgées a quelque chose de profondément troublant.

Notre traumatisme

Lors de mes rencontres avec mes amis en Israël cet été, j'ai souvent eu l'impression qu'ils craignaient que je ne perturbe leur chagrin et que, n'habitant pas sur place, je ne pouvais pas comprendre leur douleur, leur anxiété, leur désarroi et leur impuissance. Si j'osais suggérer que, précisément, le fait qu'eux-mêmes vivaient en Israël les avait anesthésiés face à la douleur des autres — une douleur qui, après tout, était infligée en leur nom — se heurtait à un mur de silence. Les gens se repliaient sur eux-mêmes ou changeaient brusquement de sujet. Mon impression était systématique : nous n'avons pas de place pour cela dans nos cœurs ni dans nos pensées, pas question de parler de ce que nos soldats, qui sont souvent nos enfants, nos petits-enfants, nos frères et nos sœurs, font en ce moment même à Gaza, et nous ne voulons pas qu'on nous le montre. Tout ce qui compte, c'est de nous concentrer sur nous-mêmes, sur notre propre traumatisme, notre propre peur et notre propre colère.

Dans une interview réalisée le 7 mars 2024, l'écrivain Zeev Smilansky a exprimé ce sentiment d'une manière qui m'a d'autant plus choquée qu'elle venait de quelqu'un que je connais depuis plus de cinquante ans. Smilansky, qui est aussi scientifique et agriculteur, est le fils du célèbre auteur S. Yizhar3, dont le roman Khirbet Khizeh, publié en 1949, est le tout premier texte de la littérature israélienne à s'être confronté à l'injustice de la Nakba, l'expulsion de 750 000 Palestiniens de leur terre et de leurs foyers en 1948, lors de la naissance de l'État d'Israël. Commentant une conversation avec son propre fils, Offer, qui vit à Bruxelles, Smilansky tenait les propos suivants :

Pour Offer, un enfant, c'est un enfant, qu'il soit gazaoui ou israélien. Je ne partage pas son sentiment. Ce sont nos enfants qui comptent le plus pour moi. J'entends bien que Gaza est en train de vivre une catastrophe humanitaire choquante, mais mon cœur y reste insensible et ne bat que pour nos enfants et nos otages. […] Il n'y a pas de place dans mon cœur pour les enfants de Gaza, même si je sais que c'est terriblement choquant, et même si je sais que la guerre n'est pas la solution. Lorsque j'écoute les propos de Maoz Inon, qui a perdu ses deux parents [assassinés par le Hamas le 7 octobre] [...] et qui nous parle de manière si belle et si convaincante de l'exigence de penser à l'avenir, d'alimenter l'espoir et d'aspirer à la paix, parce que les guerres ne mèneront à rien, je ne peux que l'approuver. Je suis d'accord avec lui, mais je n'arrive pas à trouver dans mon cœur la force [de compatir] ; malgré toutes mes opinions progressistes et mon amour pour l'humanité, je n'y arrive pas. […] Il n'y a pas que le Hamas, tous les Gazaouis sont d'accord pour tuer des enfants juifs, pour estimer que c'est une noble cause. […] Nous avons pu nous réconcilier avec l'Allemagne, mais les Allemands se sont excusés et ont payé des réparations ; qu'est-ce qu'il en est ici ? Nous aussi, nous avons fait des choses terribles, mais rien de comparable à ce qui s'est passé le 7 octobre. Nous devrons bien nous réconcilier un jour, mais nous avons besoin de prendre de la distance.

Ce sentiment est très fréquent chez les amis et connaissances aux opinions libérales et progressistes avec lesquels j'ai pu parler en Israël. Certes, leur perspective est fort différente des discours que tiennent les politiciens de droite et les médias depuis le 7 octobre. Mes amis reconnaissent souvent l'injustice de l'occupation et, comme Smilansky, ils professent eux aussi un « amour de l'humanité ». Mais dans les circonstances actuelles, ce ne sont pas ces idées qui prévalent. Dans le conflit entre la justice et la survie, ils estiment que c'est la survie qui doit l'emporter. Et que bien que les deux causes — celle des Israéliens et celle des Palestiniens — soient justes, c'est cependant la nôtre qui doit triompher, quel qu'en soit le prix. À ceux qui doutent d'un choix aussi brutal, on oppose le risque d'une nouvelle Shoah, même si la situation actuelle n'a rien à voir avec ce dilemme.

Or, ce sentiment n'est pas apparu soudainement le 7 octobre. Ses racines sont bien plus profondes.

« Si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis »

Le 30 avril 1956, Moshe Dayan, alors chef d'état-major de l'armée, prononça un bref discours qui allait rester dans les annales de l'histoire d'Israël. Il s'agissait d'un éloge funèbre en l'honneur de Ro'i Rothberg, un jeune responsable de la sécurité du kibboutz Nahal Oz, créé par l'armée en 1951 et transformé en collectivité civile deux ans plus tard. Nahal Oz se situait à quelques centaines de mètres de la frontière avec la bande de Gaza, face au quartier palestinien de Shuja'iyya.

Rothberg avait été tué la veille et son cadavre avait été traîné à travers la frontière et mutilé avant d'être rendu aux Israéliens grâce à l'intervention des Nations unies. Le discours prononcé par Dayan lors de ses funérailles est devenu une référence emblématique, fréquemment mentionnée jusqu'à ce jour tant par la droite que par la gauche :

Hier matin, Ro'i a été assassiné. Enivré par la sérénité de l'aube, il n'a pas vu ceux qui l'attendaient en embuscade à la lisière des labours. Mais ne jetons pas l'opprobre sur ses assassins. Pourquoi leur reprocher la haine brûlante qu'ils nous vouent ? Cela fait huit ans qu'ils vivent dans les camps de réfugiés de Gaza, alors que, sous leurs propres yeux, nous avons fait nôtres la terre et les villages dans lesquels eux et leurs ancêtres ont vécu.

Ce n'est pas aux Arabes de Gaza que nous devons demander de rendre compte du sang de Ro'i, mais à nous-mêmes. Comment avons-nous pu fermer les yeux et refuser d'affronter notre destin et la mission de notre génération, dans toute leur cruauté ? Avons-nous oublié que cette poignée de jeunes gens qui vivent à Nahal Oz porte sur ses épaules tout le poids des lourdes portes de Gaza et que, derrière ces portes, il y a des centaines de milliers d'yeux et de mains qui prient pour que survienne notre instant de faiblesse, celui où ils pourront enfin nous tailler en pièce ?

Nous sommes la génération de la colonisation ; sans nos casques d'acier et le canon de nos fusils, nous ne pourrons jamais planter un arbre ni bâtir une maison. Il n'y aura pas d'avenir pour nos enfants si nous ne leur construisons pas des abris ; sans fils barbelés ni mitrailleuses, nous ne pourrons pas paver les routes et creuser des puits. Des millions de Juifs exterminés parce qu'ils étaient privés de terre nous contemplent depuis les cendres de l'histoire israélienne et nous ordonnent de coloniser et de faire revivre une terre pour notre peuple. Mais au-delà de la ligne de de démarcation s'étend un océan de haine et de vengeance qui n'attend que le moment où l'apparence du calme sapera notre détermination, le jour où nous aurons eu le tort de prêter l'oreille à l'hypocrisie conspiratrice des diplomates qui nous appellent à déposer les armes.[…]

Ne soyons pas aveugles à l'immense aversion qui accompagne l'existence des centaines de milliers d'Arabes vivant autour de nous, dans l'attente du moment propice où ils pourront enfin verser notre sang. Ne détournons pas les yeux, notre main pourrait faiblir. C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis.

Le lendemain, Dayan enregistra ce même discours pour la radio israélienne. Sauf qu'il y manquait quelque chose : plus aucune référence aux réfugiés contemplant les Juifs cultiver les terres dont ils avaient été chassés, plus aucune mention du fait qu'on ne saurait leur reprocher la haine qu'ils éprouvent pour leurs expropriateurs. Dayan avait pourtant bien prononcé ces mots lors des funérailles de Rothberg, et il devait les coucher par écrit par la suite, mais il avait choisi de les omettre dans la version enregistrée. Lui aussi avait connu cette terre avant 1948. Il se souvenait des villes et des villages palestiniens détruits pour faire place aux colons juifs. Il comprenait parfaitement la colère des réfugiés massés derrière la frontière. Mais il était aussi fermement convaincu du bon droit et de la nécessité urgente de la colonisation juive et de la création d'un État. Dans le conflit entre la lutte contre l'injustice et l'appropriation de la terre, il avait choisi, sachant que cela condamnait son peuple à dépendre à jamais de la force de l'épée. Mais Dayan savait aussi ce que l'opinion publique israélienne était prête à accepter. Qui était vraiment coupable, qui était responsable de l'injustice et de la violence ? C'est son ambivalence à ce sujet et sa vision déterministe et tragique de l'histoire qui explique pourquoi les deux versions de son discours ont fini par plaire à des gens de sensibilités politiques très différentes.

La leçon de Samson

Des décennies plus tard, après de nombreuses autres guerres et rivières de sang, Dayan a intitulé son dernier livre L'épée dévorera-t-elle toujours ? Publié en 1981, il décrit le rôle que lui-même a joué dans la conclusion d'un accord de paix avec l'Égypte deux ans plus tôt. Il avait enfin compris la vérité de la deuxième partie du verset biblique dont il avait tiré le titre de son ouvrage : « Ne sais-tu pas qu'il y aura de l'amertume à la fin ? ».

Mais dans son discours de 1956, avec ses références aux lourdes portes de Gaza et aux Palestiniens aux aguets dans l'attente d'un moment de faiblesse, c'est au récit biblique de la mort de Samson que Dayan faisait allusion — une référence qui ne pouvait échapper à ses auditeurs. On se souvient que Samson l'Israélite, dont la force surhumaine résidait dans sa longue chevelure, avait l'habitude de se rendre à Gaza pour y fréquenter des prostituées. Les Philistins, qui le considéraient comme leur ennemi mortel, voulaient lui tendre une embuscade en verrouillant les portes de la ville. Mais Samson se libéra du piège en soulevant ces lourdes portes sur ses épaules. Ce n'est que lorsque sa maîtresse Dalila le trahit en lui coupant les cheveux que les Philistins purent le capturer et l'emprisonner, aggravant son impuissance en lui crevant les yeux (comme, dit-on, l'auraient fait les Gazaouis qui avaient mutilé le corps de Rothberg). Mais dans un dernier acte de bravoure, alors que ses ravisseurs se moquaient de lui, Samson invoqua l'aide de Yahvé, poussa les piliers du temple où il était offert en spectacle et les fit s'écrouler sur la foule en liesse qui assistait à son humiliation en criant : « Que je meure avec les Philistins ! ».

Ces fameuses portes de Gaza sont profondément ancrées dans l'imaginaire sioniste israélien : elles sont l'emblème de l'abîme qui nous sépare des « barbares ». Toujours à propos de Ro'i Rothberg, Dayan affirmait que « son désir de paix l'a rendu sourd, il n'a pas entendu la voix des assassins qui se tenaient en embuscade. Les portes de Gaza ont pesé trop lourd sur ses épaules et ont précipité sa chute. »

Le 8 octobre 2023, le président Isaac Herzog s'adressait au peuple israélien en citant la dernière ligne du discours de Dayan : « C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis. » La veille, 67 ans après la mort de Ro'i Rothberg, des militants du Hamas avaient assassiné quinze habitants du kibboutz Nahal Oz et pris huit otages. Depuis l'invasion israélienne de Gaza, en guise de représailles, le quartier palestinien de Shuja'iyya, qui fait face au kibboutz et où habitaient 100 000 personnes, a été vidé de sa population et transformé en un gigantesque tas de ruines.

L'une des rares tentatives littéraires d'exposer la terrible logique des guerres d'Israël est un extraordinaire poème d'Anadad Eldan publié en 1971, Quand Samson déchirait ses vêtements. Eldan y dépeint le héros hébreu antique se frayant un chemin à travers Gaza et ne laissant derrière lui que ruines et désolation. J'ai découvert ce poème grâce à un excellent article publié en janvier 2024 en hébreu d'Arie Dubnov, « Les portes de Gaza »4. Samson, le héros, Samson le prophète, Samson le vainqueur des éternels ennemis de la nation, s'y voit transfiguré en ange de la mort, une mort qu'il finit par s'auto-infliger dans un grandiose suicide dont l'écho résonne à travers les générations.

Lors de ma visite
à Gaza, j'ai rencontré
Samson qui marchait en déchirant ses vêtements
des fleuves coulaient sur les balafres de son visage
et les maisons s'écartaient à son passage
sa douleur déracinait les arbres et restait prisonnière des racines
où s'accrochaient des mèches de ses cheveux.
Son crâne luisait comme un rocher
et ses pas hésitants déclenchaient mes larmes.
Samson avançait traînant le fardeau d'un soleil fatigué
des vitres et des chaînes brisées sombraient dans la mer de Gaza.
J'ai entendu la terre gémir sous ses pas,
le crissement de ses sandales sur le sol éventré.

Né en Pologne en 1924 sous le nom d'Avraham Bleiberg, Eldan avait migré en Palestine pendant son enfance et participé à la guerre de 1948. En 1960, il s'était installé dans le kibboutz de Be'eri, à environ 4 km de la bande de Gaza. Le 7 octobre 2023, à l'âge de 99 ans, lui et sa femme survécurent au massacre d'une centaine d'habitants du kibboutz. Les hommes de Hamas avaient pénétré dans leur domicile mais, inexplicablement, les avaient épargnés.

Au lendemain du 7 octobre, suite à la survie miraculeuse de cet obscur poète, chroniqueur de longue date du chagrin et de la douleur engendrés par l'oppression et l'injustice, les médias israéliens diffusèrent amplement une autre de ses œuvres. C'était comme si Eldan avait prédit la catastrophe qui s'était abattue sur son foyer. En 2016, il avait publié un recueil de poèmes intitulé La sixième heure, première de l'aube. C'est justement à six heures du matin que le Hamas avait lancé son attaque. Un de ses poèmes, un texte déchirant intitulé Sur les murs de Be'eri, pleurait la mort de sa fille des suites d'une maladie (en hébreu, le nom du kibboutz signifie « mon puits »).

Deux lectures différentes d'un poème

Dans le sillage du 7 octobre, le poème semble évoquer à la fois la destruction et une certaine vision du sionisme trouvant son origine dans la catastrophe et le désespoir de la diaspora. Il parle de la fatalité d'une nation transportée sur une terre maudite où ce sont les parents qui enterrent leurs enfants, tout en conservant l'espoir d'une aube nouvelle et plus radieuse :

Sur les murs de Be'eri j'ai écrit son histoire
ses origines et ses profondeurs transies par le froid
le récit de cette geste douloureuse et le naufrage des lumières qui l'éclairaient
dans la brume et l'obscurité de la nuit et le hurlement d'où naquit
une prière, car ses enfants sont à terre et la porte de la grâce céleste
est close ils respirent la désolation et le chagrin
qui consolera les parents inconsolables ? une malédiction
nous souffle qu'il n'y aura plus ni pluie ni rosée, essayez de pleurer si vous le pouvez
il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse

Tout comme de l'éloge funèbre de Dayan pour Ro'i Rothberg, on peut faire de Sur les murs de Be'eri des lectures fort différentes. Faut-il y voir une lamentation sur la destruction de la beauté innocente d'un kibboutz au milieu du désert, ou bien un cri de douleur face à l'interminable et sanglante vendetta qui sévit entre les deux peuples de cette terre ? Le poète ne nous révèle pas le fond de sa pensée, comme c'est souvent le cas en poésie. Il s'agit après tout d'un chant de deuil composé il y a bien des années en souvenir de sa fille bien-aimée. Mais si l'on tient compte de la longue trajectoire d'Eldan, de son travail silencieux et de l'ardente pertinence de son œuvre, on peut estimer vraisemblable que ce poème fût un appel à la réconciliation et à la coexistence, plutôt qu'à de nouveaux cycles de vengeance et d'effusion de sang.

Il se trouve que j'ai un lien personnel avec le kibboutz de Be'eri. Ma belle-fille y a grandi, et l'un des principaux objectifs de mon voyage en Israël en juin était de rendre visite aux jumeaux qu'elle a mis au monde en janvier 2024 — mes petits-enfants. Mais le kibboutz a été abandonné depuis le 7 octobre. Mon fils, ma belle-fille et leurs enfants ont emménagé dans un appartement vacant situé à proximité, avec une autre famille de survivants, des parents proches, dont le père est toujours retenu en otage. Un mélange à peine concevable de vie nouvelle et de chagrin inconsolable au sein d'un même foyer.

La mentalité d'une génération

Outre ma famille, je voulais aussi rencontrer des amis en Israël. J'espérais comprendre ce qui s'y était passé depuis le début de la guerre. La conférence avortée de l'université de Beersheba n'était pas ma priorité, mais une fois arrivé sur place lors de cette journée de mi-juin, j'ai vite compris que cette situation explosive pouvait aussi m'être utile pour mieux comprendre la mentalité de toute une génération d'étudiants et de soldats.

Lorsque j'ai commencé à débattre avec ces étudiants, il m'est apparu clairement qu'ils avaient un grand désir d'être entendus, et que personne, pas même leurs enseignants ni les administrateurs de l'université, n'était intéressé à les écouter. Ma présence, et le fait qu'ils se soient fait une vague idée de mes critiques à l'encontre de la guerre de Gaza, avaient déclenché chez eux le besoin de m'expliquer leur engagement de soldats et de citoyens, mais aussi peut-être aussi de se l'expliquer à eux-mêmes.

Une jeune femme, de retour d'une longue période de service armé à Gaza, est montée sur le podium et a parlé avec force des amis qu'elle avait perdus et de la nature diabolique du Hamas. Ses camarades et elles se sacrifiaient pour assurer la sécurité future d'Israël, expliqua-t-elle avant d'éclater en larmes au beau milieu de son discours et de se retirer, brisée par l'émotion. Un jeune homme entreprit de réfuter avec calme et éloquence mon raisonnement selon lequel la critique des politiques israéliennes n'était pas nécessairement motivée par l'antisémitisme. Après quoi, il s'est lancé dans une brève récapitulation de l'histoire du sionisme en tant que réponse inévitable à l'antisémitisme : une issue politique qu'aucun gentil n'avait le droit de remettre en cause. Malgré leur hostilité envers mes propres vues et l'impact émotionnel de leur récente expérience à Gaza, leurs opinions n'avaient en fait rien d'exceptionnel. Elles reflétaient ce que pensaient énormément de gens en Israël.

La destruction comme réponse légitime

Sachant que j'avais parlé du risque d'un génocide à Gaza, ces jeunes gens étaient particulièrement désireux de me montrer qu'ils étaient humains, qu'ils n'étaient pas des assassins. Et oui, pour eux, non seulement leur armée était l'armée la plus morale du monde, mais ils étaient également convaincus que les dommages causés à Gaza en matière de victimes civiles et d'infrastructure étaient totalement justifiés. Tout était de la faute du Hamas, qui utilisait les civils comme boucliers humains.

Ils m'ont montré des photos prises avec leurs téléphones et censées prouver qu'ils s'étaient comportés de manière admirable avec les enfants palestiniens. Ils ont nié l'existence d'une famine à Gaza. Selon eux, la destruction systématique des écoles, des universités, des hôpitaux, des bâtiments publics, des immeubles résidentiels et des infrastructures était nécessaire et parfaitement justifiable. Toute critique des actions d'Israël par d'autres pays ou par l'ONU était tout simplement antisémite.

Contrairement à la majorité des Israéliens, ces jeunes avaient vu de leurs propres yeux la destruction de Gaza. Ils avaient intériorisé l'idée qu'il s'agissait là d'une réponse légitime au 7 octobre. Mais au-delà de cette perspective devenue majoritaire en Israël, j'avais aussi l'impression que leurs propos étaient l'expression d'un mode de pensée que j'avais observé il y a déjà longtemps en étudiant le comportement, la vision du monde et l'image que se faisaient d'eux-mêmes les soldats de l'armée allemande pendant la Seconde guerre mondiale. Une fois qu'ils ont intériorisé une certaine conception de l'adversaire — les bolcheviks comme des Untermenschen, des sous-hommes, le Hamas comme des animaux humains — et de la population ennemie en général comme une entité infra-humaine qui ne mérite pas d'avoir des droits, les combattants qui observent ou commettent des atrocités ont tendance à en attribuer la responsabilité non pas à leurs propres actions ou à celles de leurs troupes, mais justement à l'ennemi.

Des milliers d'enfants ont été tués ? C'est la faute de l'ennemi, tout comme l'est a fortiori la mort de nos propres enfants. Si les combattants du Hamas commettent un massacre dans un kibboutz, c'est qu'ils sont des nazis. Si nous larguons des bombes de 900 kilos sur des abris de réfugiés et que nous tuons des centaines de civils, c'est la faute du Hamas, qui a choisi de se cacher à proximité. Après ce qu'ils nous ont fait, nous n'avons pas d'autre choix que de les éliminer. Et après ce que nous leur avons fait, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'ils seraient capables de nous faire si nous ne les détruisons pas. Nous n'avons tout simplement pas le choix.

« L'incarnation d'une haine satanique »

À la mi-juillet 1941, quelques semaines après le début de l'offensive allemande contre l'Union soviétique — décrite par Hitler comme une « guerre d'anéantissement » —, un sous-officier de la Wehrmacht écrivait ce qui suit depuis le front de l'Est :

Le peuple allemand a une grande dette de reconnaissance envers notre Führer, car si nos ennemis, ces bêtes sauvages, étaient parvenus jusqu'en Allemagne, ils se seraient livrés à un carnage dont le monde n'a jamais vu d'équivalent. […] Ce que nous avons vu ici [...] est à peine croyable. […] Et la lecture de Der Stürmer [hebdomadaire nazi], les photos qui y sont publiées, ne donnent qu'une faible idée de ce que nous pouvons voir ici et des crimes qui y sont commis par les juifs.

Un tract de propagande de l'armée publié en juin 1941 offre un portrait tout aussi dantesque des commissaires politiques de l'Armée rouge, aisément confondu avec la réalité par la plupart des soldats allemands :

Quiconque a déjà contemplé le visage d'un commissaire rouge sait à quoi ressemblent les bolcheviks. Nul besoin ici de formules théoriques. Décrire ces hommes, pour la plupart juifs, comme des animaux serait insulter les animaux. Ils sont l'incarnation d'une haine satanique et délirante contre la noble humanité dans son entièreté […]. Si nous n'avions pas su endiguer cette éruption juste à temps, ils auraient mis fin à toute vie digne de ce nom.

Deux jours après l'attaque du Hamas, le ministre de la défense Yoav Gallant déclarait que « nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence ». Un peu plus tard, il ajoutait qu'Israël devait « détruire Gaza, un quartier après l'autre ». Pour l'ancien premier ministre Naftali Bennett, il n'y avait pas de doute : « Nous combattons des nazis ». Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou citait la Bible : « Rappelle-toi ce que t'as fait Amalek », en référence aux passages qui exhortent les Israélites à exterminer tous les habitants d'Amalek, « hommes et femmes, enfants et nourrissons ». Lors d'une interview à la radio, il déclarait ainsi à propos du Hamas : « Je ne dirais pas que ce sont des animaux humains, car ce serait insultant pour les animaux ». Sur X (ancien twitter), Nissima Vaturi, le vice-président de la Knesset écrivait que l'objectif d'Israël devrait être « d'effacer la bande de Gaza de la surface de la Terre ». Et lors d'une intervention à la télévision israélienne, il expliquait qu'« il n'y a pas de civils innocents [...] nous devons aller à Gaza et tuer, tuer, tuer. Nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent ». Quant au ministre des finances, Bezalel Smotrich, il insistait que « le travail devait être achevé » : « Destruction totale. Effacez le souvenir d'Amalek de dessous les cieux. » De son côté, Avi Dichter, ministre de l'agriculture et ancien chef du Shin Bet, parlait de « déclencher une Nakba à Gaza ». Dans un discours destiné à motiver les troupes israéliennes se préparant à envahir Gaza, un vétéran de 95 ans les exhortait à « effacer leur mémoire, leurs familles, leurs mères et leurs enfants » ; il a été honoré publiquement par le président israélien Isaac Herzog, qui l'a félicité du « merveilleux exemple qu'il avait donné à plusieurs générations de soldats ». On ne s'étonnera donc pas de l'avalanche de messages postés depuis le front sur les réseaux sociaux par des soldats israéliens appelant à « tuer les Arabes », « brûler vives leurs mères » et « raser Gaza ». Aucune mesure disciplinaire n'a été prise contre ces derniers par les commandants de leurs unités.

Telle est la logique de la violence sans fin, une logique qui permet de détruire des populations entières et de se sentir totalement justifié de le faire. C'est aussi une logique de victimisation — nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent, comme ils l'ont déjà fait auparavant —, et rien ne sert mieux la violence que le sentiment indigné d'être une victime. Regardez ce qu'ils nous ont fait en 1918, disaient les soldats allemands en 1942, en référence au mythe propagandiste du « coup de poignard dans le dos », qui attribuait à la trahison des juifs et des communistes la catastrophique défaite de l'Allemagne lors de la Première guerre mondiale. Regardez ce qui nous est arrivé pendant la Shoah, lorsque nous avons cru que le monde viendrait à notre secours, disent les soldats israéliens en 2024, légitimant ainsi une destruction aveugle fondée sur une fausse analogie entre le Hamas et les nazis.

Trahis par tous

Les jeunes gens avec qui j'ai débattu ce jour-là étaient pleins de colère, non pas tant contre moi — ils se sont un peu calmés lorsque j'ai mentionné mon propre service militaire — mais parce que je crois qu'ils se sentaient trahis par tout leur entourage. Trahis par les médias, qu'ils jugeaient trop critiques, par les chefs de l'armée, qu'ils jugeaient trop indulgents envers les Palestiniens, par les responsables politiques qui n'avaient pas su empêcher le fiasco du 7 octobre, par l'incapacité des troupes israéliennes à remporter une « victoire totale », par les intellectuels et les gauchistes qui les critiquaient injustement, par Washington, qui tardait à leur livrer une quantité suffisante de munitions, et par tous ces politiciens européens hypocrites et ces étudiants antisémites qui protestaient contre leurs actions à Gaza. Ils avaient l'air désorientés, rongés par la peur et le manque d'assurance, et certains d'entre eux souffraient probablement de troubles de stress post-traumatique (TSPT).

Je leur ai raconté comment en Allemagne, en 1930, les nazis avaient pris démocratiquement le contrôle du syndicat des étudiants. Les jeunes Allemands de l'époque se sentaient eux aussi trahis par la défaite de 1918, leur horizon semblait bouché par la crise économique, et ils déploraient amèrement les pertes territoriales et le déshonneur imposés par l'humiliant traité de Versailles. Ils voulaient restaurer la grandeur de l'Allemagne, et seul Hitler semblait capable d'exaucer leurs vœux. Une fois les ennemis intérieurs de la nation éliminés et son économie rétablie, les autres pays ont de nouveau commencé à craindre les Allemands, qui sont alors entrés en guerre, ont conquis l'Europe et assassiné des millions de personnes. Le tout s'est conclu par la destruction totale de l'Allemagne. J'ai ouvertement posé la question de savoir si la poignée d'étudiants allemands qui avaient survécu à ces quinze années fatidiques regrettaient leur décision de soutenir le nazisme en 1930. Mais je ne crois pas que mes auditeurs de l'université de Beersheba aient vraiment compris le sens de mes propos.

Ces étudiants étaient tout à la fois effrayants et effrayés, et leur peur les rendait d'autant plus agressifs. Apparemment, leur attitude menaçante, ainsi qu'un certain degré de consensus idéologique, suscitait la crainte et l'obséquiosité de la hiérarchie universitaire, qui se montrait très réticente à les sanctionner de quelque manière que ce soit. Simultanément, les médias et les politiciens faisaient fréquemment l'éloge de ces anges de la destruction : il était facile de les glorifier comme des héros avant de les enterrer et de tourner le dos à leurs familles endeuillées. Les soldats tombés au combat sont morts pour une bonne cause, assurait-on à leurs proches. Mais quelle était au juste cette cause, au-delà de la simple survie, obtenue à travers toujours plus de violence ? Personne ne prenait le temps de l'expliquer.

Ils me faisaient de la peine, ces jeunes qui ne réalisaient pas à quel point ils étaient manipulés. Mais après cette rencontre, j'étais aussi envahi par un sentiment oppressant d'anxiété face à l'avenir.

À mon retour aux États-Unis à la fin du mois de juin, j'ai réfléchi à tout ce que j'avais vécu au cours de ces deux semaines agitées et troublantes. J'ai pris conscience du lien profond qui m'unissait au pays que j'avais quitté. Ce n'était pas seulement la relation avec ma famille et mes amis qui m'interpellait, mais aussi la teneur particulière de la culture et de la société israéliennes, caractérisée par une totale absence de distance ou de déférence. Certes, cela peut avoir quelque chose de réconfortant et de révélateur : en Israël on peut en quelques instants se retrouver plongé dans une conversation intense, voire intime, avec des inconnus dans la rue, dans un restaurant, dans un café.

Mais cette caractéristique de la vie israélienne peut aussi être une source infinie de frustration, tellement elle néglige le minimum de respect pour les convenances sociales. On en arrive presque à un culte de la sincérité, à une obligation de dire ce que l'on pense, quels que soient l'identité de votre interlocuteur ou le risque de l'offenser. Cette attente commune crée à la fois un sentiment de solidarité et une conscience des limites à ne pas franchir. Si tu es avec nous, nous sommes tous de la même famille. Mais si tu te retournes contre nous, ou que tu n'es pas dans le même camp idéologique, tu es aussitôt exclu. Dès lors, ne t'étonne pas de l'hostilité à laquelle tu te heurtes.

C'est peut-être aussi pour cela que, pour la première fois, je nourrissais certaines appréhensions sur cette visite en Israël, et que je n'étais pas trop mécontent de partir. Le pays avait changé. C'était subtil, mais perceptible, et ces changements étaient susceptibles de créer un fossé entre moi, observateur venu de l'extérieur, et mes interlocuteurs restés sur place, forts de leur lien organique avec Israël.

Mais j'avais une autre raison d'appréhender mon séjour : ma propre vision de ce qui se passait à Gaza avait elle aussi changé. Le 10 novembre 2023, j'écrivais dans le New York Times :

En tant qu'historien du génocide, j'estime que nous n'avons aucune preuve qu'un génocide est en train de se dérouler actuellement à Gaza, bien qu'il soit très probable qu'y soient commis des crimes de guerre, et même des crimes contre l'humanité. [...] L'histoire nous a enseigné qu'il est crucial d'alerter l'opinion sur le risque d'un génocide avant qu'il ne se produise, plutôt que de le condamner tardivement une fois qu'il a eu lieu. Il est encore temps de sonner l'alarme.

Au sens de la convention des Nations unies

Ce n'est plus ce que je crois. Lors de mon séjour en Israël, j'avais fini par me convaincre que, depuis au moins l'offensive contre Rafah le 6 mai 2024, il n'était plus possible de nier qu'Israël s'était rendu coupable de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques. Cette attaque contre le dernier refuge de la population gazaouie — dont la plupart des membres avaient déjà été déplacés à plusieurs reprises par l'armée israélienne, qui les parquait de nouveau dans une soi-disant zone de sécurité — témoignait non seulement d'un mépris total pour les normes humanitaires, mais trahissait aussi l'objectif ultime d'Israël depuis le tout début du conflit : rendre l'entièreté de la bande de Gaza inhabitable et réduire sa population à tel état d'impuissance qu'elle se verrait vouée à l'extinction ou chercherait par tous les moyens à fuir ce territoire ravagé. Autrement dit, la rhétorique des dirigeants israéliens depuis le 7 octobre s'incarnait désormais dans la réalité ; comme l'explicite la convention des Nations unies sur le génocide de 1948, Israël agissait « dans l'intention de détruire, en tout ou en partie », la population palestinienne de Gaza « en tant que collectivité, en la massacrant, en lui infligeant de graves dommages ou en lui imposant des conditions d'existence visant à entraîner sa destruction ».

De ces questions, je n'ai pu discuter qu'avec une infime poignée de militants, d'universitaires, d'experts en droit international et, bien entendu, de citoyens palestiniens d'Israël. Au-delà de ce cercle restreint, l'idée que les actions israéliennes à Gaza sont illégales est totalement inaudible. Même la grande majorité des personnes qui manifestent contre le gouvernement, ceux qui appellent à un cessez-le-feu et à la libération des otages, ne voudront pas en entendre parler.

Depuis mon retour, j'essaie de réinscrire mon expérience dans un contexte plus large. La réalité sur le terrain est si tragique et l'avenir semble si sombre que je me suis laissé aller à élaborer une histoire contre-factuelle et à me livrer à des spéculations sur la possibilité d'un avenir différent et porteur d'espoir. Que se serait-il passé si Israël, au moment de sa création, avait respecté son engagement d'adopter une constitution basée sur sa Déclaration d'indépendance. Cette dernière affirmait en effet que le nouvel État

sera fondée sur la liberté, la justice et la paix, conformément à la vision des prophètes d'Israël ; il assurera l'égalité complète des droits politiques et sociaux à tous ses habitants, sans distinction de religion, de race ou de sexe ; il garantira la liberté de religion, de conscience, de langue, d'éducation et de culture ; il protègera les Lieux saints de toutes les religions ; et il sera fidèle aux principes de la Charte des Nations unies.

Quel aurait été l'effet d'une telle constitution sur la nature de l'État ? Aurait-elle pu freiner la transformation du sionisme, passé d'un idéal visant à émanciper les Juifs de la misère de l'exil et de la discrimination et à les mettre sur un pied d'égalité avec les autres nations du monde à une idéologie ethnonationaliste vouée à l'oppression d'un autre peuple, à l'expansionnisme et à l'apartheid ? Pendant les quelques années où le processus de paix d'Oslo a pu donner des raisons d'espérer, on a commencé à parler de faire d'Israël un « État de tous ses citoyens », qu'ils soient juifs ou palestiniens. L'assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 a mis fin à ce rêve. Israël pourra-t-il un jour se défaire de tout le bagage de violence, d'exclusion, de fureur militante et, de plus en plus, de racisme, qui caractérise cette vision du sionisme, aujourd'hui adoptée par un grand nombre de ses citoyens juifs ? Pourra-t-il un jour se réinventer sur le modèle que ses fondateurs avaient décrit avec tant d'éloquence — comme une nation fondée sur la liberté, la justice et la paix ?

Difficile de caresser des espoirs aussi chimériques aujourd'hui. Et pourtant, c'est peut-être justement maintenant, à l'heure où les Israéliens — et plus encore les Palestiniens — touchent le fond et sont prisonniers de la dynamique de destruction régionale dans laquelle leurs dirigeants les ont entraînés, qu'il vaut la peine de prier pour que d'autres voix s'élèvent enfin. Car, pour reprendre les mots du poète Eldan, « il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse ».

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Article paru initialement dans The Guardian le 13 août 2024. Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry.


1Omer Bartov, « What I Believe as a Historian of Genocide », New York Times, 10 novembre 2023.

2Omer Bartov, The Eastern Front 1941-45 : German Troops and the Barbarisation of Warfare, St. Antony's/Macmillan, 1985.

3NDLR. Nom de plume de Yizhar Smilansky.

4Arie Dubnov, « Les portes de Gaza », Hazman Hazeh, janvier 2024.

Comment François Mitterrand réinventa la colonisation

L'image montre un homme en costume assis à une table, tenant un stylo. En arrière-plan, on aperçoit des documents écrits, probablement des notes ou un texte officiel. L'homme a un regard sérieux et semble concentré sur son écrit. Son environnement suggère un contexte historique ou politique.

Dans son livre L'Afrique d'abord ! Quand François Mitterrand voulait sauver l'Empire français (La Découverte, 2024), Thomas Deltombe exhume nombre de documents inédits. Parmi ceux-ci, le rapport sur la Tunisie rédigé en 1952 par François Mitterrand, alors ministre sans portefeuille du gouvernement Edgar Faure. Orient XXI publie pour la première fois ce document de 57 pages, intitulé « Étude sur les rapports franco-tunisiens », que le chercheur a retrouvé dans les archives de Vincent Auriol, président de la République de 1947 à 1953. Il est suivi d'un extrait du livre qui montre comment le contexte tunisien en 1952 a marqué l'évolution de la vision coloniale de François Mitterrand vers ce que les nationalistes algériens appelleront, deux ans plus tard, « le néo-colonialisme ».

L'« Étude sur les rapports franco-tunisiens »1 a été rédigée par François Mitterrand, alors figure montante de la IVe République, qui s'intéresse de près aux questions coloniales depuis son passage au ministère de la France d'outre-mer (1950-1951). Alors que la France s'enferre en Indochine, le jeune ministre insiste sur l'importance stratégique du continent africain. « Nous ne garderons à la France sa position dans le monde qu'autant que nous aurons maintenu sa présence en Afrique », explique-t-il aux instances nationales de son parti, l'Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), en novembre 1951. Or cette « présence française » est menacée sur différents points du continent africain, et singulièrement en Tunisie, où le courant nationaliste porté par le Néo-Destour conteste fermement la mainmise de la France.

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François Mitterrand, « Étude sur les rapports franco-tunisiens »
Archives nationales, fonds Vincent Auriol, 552 AP/113
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Selon Thomas Deltombe, ce rapport sur la Tunisie marque une évolution majeure dans la pensée coloniale de François Mitterrand. Ce dernier, jusqu'alors arcbouté sur une conception assimilationniste, explore pour la première fois les potentialités de la logique associationiste : en cédant quelques libertés aux élites autochtones et en les associant à la gestion des affaires communes, la France ne se laisse-t-elle pas plus de chance de pérenniser sa présence en Afrique ? Cette question, soulevée à l'époque par les partisans de la « réforme » du système colonial, est au cœur de l'ouvrage publié quelques mois plus tard par François Mitterrand, avec une lettre préface de Pierre Mendès France : Aux frontières de l'Union française. Indochine-Tunisie (Julliard, 1953).

François Mitterrand devient, le 21 janvier 1952, ministre d'État sans portefeuille dans le cabinet Edgard Faure. Sa mission : rédiger un rapport sur les relations franco-tunisiennes. Prenant sa tâche à cœur, il se plonge dans les textes fondateurs du protectorat tunisien : le traité du Bardo (1881) et la convention de La Marsa (1883)2. Il étudie en détail les institutions tunisiennes et les forces politiques en présence. Il se penche également sur les écrits de Hubert Lyautey, expert du protectorat, qu'il mit en pratique comme résident général de France au Maroc à partir de 1912, et qui insista sur l'utilité de préserver une réelle autonomie aux autorités autochtones. Comme beaucoup d'autres, Mitterrand sait qu'il est urgent d'engager des réformes structurelles si l'on veut apaiser la situation et maintenir la Tunisie sous domination française.

Le président Vincent Auriol en est, lui aussi, parfaitement conscient. « Si vous voulez garder la Tunisie comme le Maroc, il faut faire des réformes », explique-t-il à Jean de Hauteclocque [résident général de la France en Tunisie] qu'il reçoit à l'Élysée le 8 février 1952. Autrement, « la colonie française se perdra, se fera massacrer ». Selon le chef de l'État, il serait souhaitable de rendre aux Tunisiens tous les ministères, sauf trois : les Affaires étrangères, la Défense et les Finances. Au résident général, qui s'inquiète de la sécurité des Français, le président concède : « On pourrait dire “ministre de la Police et de la Défense nationale”. » S'agissant du législatif, Auriol préconise l'instauration de deux chambres : « une Chambre de représentants comprenant la majorité et quelques Français, et une Chambre haute qui aurait une majorité de Français et qui serait d'ordre professionnel »3. C'est justement le schéma qu'envisage François Mitterrand. Deux semaines après avoir consulté les équipes de l'Élysée, le ministre présente sa documentation de travail au chef de l'État le 20 février4. « Je constate que la plupart de ces documents vont dans le sens même que j'avais préconisé, note Auriol dans son journal. Je l'ai vivement encouragé. »5

Le protectorat, verrou de la présence française

Le rapport de Mitterrand est envoyé à quelques personnalités politiques et journalistes parisiens un mois plus tard. Ce texte dactylographié de cinquante-sept pages, intitulé « Étude sur les rapports franco-tunisiens », est consultable dans les archives de Vincent Auriol6. Ce document inédit est capital si l'on veut comprendre la pensée coloniale de François Mitterrand.

La grande idée développée dans la première moitié de l'étude est de restaurer la notion de protectorat7. Ce système à la fois souple et original, qui réserve à la France la gestion des dossiers essentiels (diplomatiques, militaires, économiques) mais laisse au gouvernement local la conduite des affaires intérieures, n'offre-t-il pas la solution du problème tunisien ?

Le traité du Bardo, signé en 1881 par la France et le Bey de Tunis, doit redevenir le nœud stratégique du lien franco- tunisien, affirme avec force François Mitterrand. Ce texte opère en effet ce que ce dernier considère comme un juste partage de souveraineté : la souveraineté extérieure est confiée au gouvernement français, la souveraineté intérieure aux autorités tunisiennes. Le problème, poursuit Mitterrand, se situe dans la convention de La Marsa, signée en 1883, et dans la pratique du pouvoir qui en a découlé : en cherchant à donner à la France les « moyens d'une politique de présence », conforme au départ à l'esprit du protectorat, les autorités françaises se sont engagées « dans la voie de l'administration directe sans l'avoir clairement conçu, ni clairement dit »8. François Mitterrand propose donc de revenir au partage originel, en rendant le traité du Bardo « intangible » mais en substituant à la convention de La Marsa des « conventions particulières » dans différents domaines : militaire, monétaire, culturel et minier (des propositions de convention sont annexées à la fin du document). Ainsi l'« autonomie interne » de la Tunisie serait garantie et les « intérêts essentiels » de la France sauvegardés.

La seconde partie de l'étude est consacrée aux réformes institutionnelles nécessaires à la pérennité de ce protectorat rénové, avec un triple objectif : répondre aux revendications des Tunisiens, permettre aux Français de Tunisie de trouver leur place dans le nouveau dispositif et, bien sûr, garantir les intérêts stratégiques de la France. Suivant la ligne tracée par l'Élysée, l'étude propose la création de deux chambres : une Assemblée législative, qui pourrait à terme être élue au suffrage universel, et une chambre haute regroupant les représentants des « forces vives » de la Tunisie, qui serait au moins temporairement désignée au suffrage indirect. La première, dominée par les autochtones, refléterait les équilibres démographiques de la société tunisienne. La seconde, qui refléterait les intérêts économiques et où les Français seraient donc surreprésentés, permettrait de modérer les ardeurs de la première assemblée9.

L'exécutif tunisien serait doté de garde-fous comparables. Une sorte d'inversion des rôles s'opérerait entre le résident général et le Bey : alors que le premier gouverne directement, et attend que le Bey pose son sceau sur ses décisions, il laisserait l'initiative au second mais disposerait d'un droit de veto en cas de désaccord. « L'assentiment aux décisions beylicales, qu'il sera nécessaire de maintenir, retrouvera alors sa véritable signification, écrit Mitterrand. Il perdra son caractère actuel d'acte de commandement pour prendre le caractère d'acte de contrôle qu'implique un régime de protectorat.10 » Quant au gouvernement lui-même, il serait composé de Tunisiens, à l'exception des ministères des Affaires étrangères, de la Défense et — temporairement — des Finances. La sécurité intérieure serait gérée en partage par le ministère de l'Intérieur (tunisien) et le ministère de la Défense (français). « Un partage des fonctions ne serait pas difficile à déterminer », assure Mitterrand11.

Pareille réforme est-elle réalisable ? Les nationalistes tunisiens sont-ils prêts à négocier sur cette base ? Le Néo-Destour, estime Mitterrand, est moins « irréductible » qu'on pourrait le penser et sa force réside en grande partie dans l'inconstance de la politique française qui, depuis trop d'années, cherche alternativement à réprimer et à amadouer le mouvement nationaliste. « En frappant sans l'atteindre, nous prouvions sa vitalité, en composant sans le gagner, nous garantissions son autorité », écrit-il12. Tout l'enjeu est donc de savoir s'il existe un terrain de discussion avec le parti de Bourguiba. Si son objectif est réellement de « nous chasser de Tunisie », alors il faudra « le combattre sans merci ». Si, à l'inverse, « ses revendications, tout en nous obligeant à réformer fondamentalement nos méthodes, sont compatibles avec le maintien de la présence française, ne faudrait-il pas y réfléchir de plus près13 ? ».

Il n'y a qu'une seule manière de connaître les véritables intentions du Néo-Destour, écrit Mitterrand : « Faire connaître avec force la limite rigoureuse de nos concessions, faire connaître avec clarté les réformes auxquelles nous consentons, et les étapes que nous prévoyons pour leur mise en place, et surtout exécuter activement et fidèlement ce qui a été décidé. » En octroyant ainsi un programme de réformes substantielles, la France gagnerait sur deux tableaux : elle fixerait d'entrée de jeu les limites acceptables de ses concessions et elle obligerait les acteurs politiques tunisiens à prendre position. En échange de ces concessions, affirme en effet Mitterrand, « il sera normal d'exiger des engagements solennels ». Et on pourra ainsi trier le bon grain de l'ivraie : « Qui les refusera, reconnaîtra ses véritables intentions et devra être impitoyablement combattu. Qui les acceptera devra être loyalement aidé et soutenu. » La réforme proposée aura donc pour vertu, en fracturant le camp nationaliste, de briser la dynamique indépendantiste.

Châtier et réformer

Mais François Mitterrand n'est déjà plus ministre au moment où il distribue son rapport dans les cercles parisiens. Le cabinet Faure est tombé quinze jours plus tôt. Son étude, jugée trop libérale, est remisée par le gouvernement suivant, présidé par Antoine Pinay, qui préfère soutenir la « politique de force » engagée par la présidence. Le Premier ministre M'hamed Chenik et trois de ses ministres sont arrêtés dans la nuit du 25 au 26 mars 1952. Le gouvernement tunisien est remplacé par une nouvelle équipe chargée d'appliquer des réformes insignifiantes. Stigmatisant ce « maigre brouet », Mitterrand commente dans Le Courrier de la Nièvre : « Notre présence en Afrique du Nord, et spécialement en Tunisie, est l'impératif numéro un de la politique française. Avons-nous recherché le meilleur moyen de la perpétuer14 ? »

S'il échoue à court terme à imposer ses vues, le député de la Nièvre ne ménage pas ses efforts pour populariser ses théories. « Quelle admirable chose que le traité du Bardo, notre instrument diplomatique initial ! s'enflamme-t-il le 19 juin 1952 à l'Assemblée nationale. Tout n'est-il pas compris, grâce à une rare prescience qui est tout à l'honneur de Jules Ferry, dans ses très brefs articles15 ? » Le traité du Bardo, ajoute-t-il, « dit l'essentiel et cet essentiel fixe encore maintenant les impératifs de notre politique : occupation militaire, représentation diplomatique, direction financière. Il faut s'en tenir là et le proclamer à la face du monde : qui menacerait ces positions acquises serait notre ennemi16. ».

Ces principes sont en réalité à la source de la notion même de protectorat, élaborée à la fin du XIXe siècle, quand les cercles dirigeants français s'interrogeaient sur l'utilité, et sur le coût, de la colonisation. Alors que celle-ci devenait de plus en plus onéreuse à mesure que la France étendait son empire, le protectorat apparut à Jules Ferry, auquel Mitterrand se réfère constamment, comme un parfait compromis. En confiant à une autorité autochtone la gestion des affaires « indigènes » tout en garantissant à la métropole la mainmise sur l'« essentiel », ce système a bien des avantages sur l'administration directe : avantage économique puisqu'il permet au « protecteur » de se délester de lourdes charges sur l'autorité protégée ; avantage politique puisqu'il donne au premier la possibilité d'imputer ses propres erreurs sur la seconde ; avantage psychologique puisqu'il laisse à la population l'illusion de la souveraineté.

Le débat sur la pérennité du protectorat ne fut cependant jamais tranché. Pour de nombreux théoriciens, cette forme hybride de colonisation ne pouvait être que temporaire : elle devait à terme déboucher soit sur l'annexion complète du territoire soumis, soit sur son accession progressive à l'autonomie, voire à l'indépendance. La première position était par exemple défendue par le juriste Frantz Despagnet dans son Essai sur les protectorats, publié en 1896 : « Le protectorat nous apparaît […] comme une sorte de conquête morale précédant et justifiant par la suite la conquête matérielle, c'est-à-dire l'annexion pure et simple17. » La seconde rejoignait la conviction qu'Hubert Lyautey livra à ses collaborateurs en avril 1925 :

Il est à prévoir, et je le crois comme une vérité historique, que, dans un temps plus ou moins lointain, l'Afrique du Nord évoluée, civilisée, vivant de sa vie autonome, se détachera de la métropole. Il faut qu'à ce moment-là, et ce doit être le suprême but de notre politique, cette séparation se fasse sans douleur et que les regards des indigènes continuent toujours à se tourner avec affection vers la France.

La crainte d'un nouveau Spartacus

En dépit de cette confidence dont il ignore peut-être alors l'existence, Mitterrand classe Lyautey parmi les tenants du protectorat perpétuel et revendique son héritage18. La force du protectorat, écrivait Lyautey, « c'est la formule contrôle opposée à la formule administration directe » ; telle est, selon Mitterrand, la « doctrine » qu'il faut suivre puisqu'elle trace une troisième voie entre l'« annexion » désirée par les conservateurs et l'« abandon » réclamé par les communistes19. En renonçant à l'annexion, en se contentant donc du « contrôle », la France obtiendra en contrepartie des colonisés qu'ils renoncent au droit à l'indépendance qu'une administration trop intrusive pourrait les inciter à réclamer. Et c'est cet arrangement « équilibré » qu'a selon lui légué le traité du Bardo : ce dernier, « en laissant à la disposition de la France un domaine réservé et en respectant l'autonomie interne de la Tunisie, a établi les solides fondements d'une structure fédérale, seul obstacle au développement excessif des aspirations à l'indépendance intégrale comme aux empiètements d'une envahissante tutelle20. ».

Alors que la répression engagée par Jean de Hauteclocque se poursuit sans relâche, le « plan Mitterrand » revient brièvement à la une de l'actualité en octobre 1952 lorsqu'un courrier privé d'Habib Bourguiba, alors en résidence surveillée sur l'île de La Galite, au large de Bizerte, fuite opportunément dans la presse britannique et française. Le projet de Mitterrand, écrit le leader nationaliste à son fils, « contient une base raisonnable de négociations qui auraient été acceptées avec enthousiasme par le ministère Chenik, il y a deux ans, que nous accepterions volontiers aujourd'hui encore, quoique avec beaucoup de méfiance après tout ce qui s'est passé depuis21 ».

Pareille confession ne peut que conforter Mitterrand dans sa conviction que la politique coloniale, en Tunisie ou ailleurs, nécessite d'articuler intimement la « politique de force » et ce qui s'apparente à une politique de ruse. Il se place là encore dans le sillage de Lyautey, qui durant toute sa carrière joua simultanément de la carotte et du bâton22. La force doit naturellement s'abattre sur ceux qui réclament l'indépendance totale de leur pays : s'il en existe qui lancent pareils mots d'ordre, explique-t-il à l'Assemblée nationale en janvier 1953, « il faut alors les châtier23 ». Mais cette politique doit être précisément ciblée pour ne pas susciter chez les colonisés des velléités de révolte ou de résistance, complète-t-il dans un texte publié six mois plus tard. Car, écrit-il dans une métaphore révélatrice, « on n'enchaînera pas à notre char 70 millions d'êtres rétifs sans que, de nouveau, Spartacus ne surgisse et ne témoigne contre nous24 ».

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Thomas Deltombe
L'Afrique d'abord ! Quand François Mitterrand voulait sauver l'Empire français
La Découverte
22 août 2024
344 pages
22 euros


1François Mitterrand, « Étude sur les rapports franco-tunisiens » (Archives nationales, fonds Vincent Auriol, 552 AP/113).

2Les textes de ces deux conventions sont disponibles sur le site de la Digithèque de matériaux juridiques et politique.

3Vincent AURIOL, « Vendredi 8 février [1952] », Journal du septennat, tome VI (1952), 1979, A. Colin, p. 92-94.

4Un conseiller de Vincent Auriol — sans doute Chérif Mécheri — fait état des sollicitations de Mitterrand (voir « Note à l'attention de Monsieur le Président », 7 février 1952, Archives nationales, fonds Vincent Auriol, 552 AP/113).

5Vincent AURIOL, « Mercredi 20 février [1952] », Journal du septennat, tome VI (1952), op. cit., p. 113.

6François Mitterrand, « Étude sur les rapports franco-tunisiens » (Archives nationales, fonds Vincent Auriol, 552 AP/113). François Mitterrand expliquera en juin l'avoir envoyé à Vincent Auriol, à Edgar Faure, à Antoine Pinay et « aux ministres compétents » (voir « M. Mitterrand nous dit. Pourquoi le plan de réformes pour la Tunisie ne peut aboutir. Comment le problème pourrait être résolu », Paris-Presse-L'Intransigeant, 20 juin 1952, p. 3).

7Sur l'histoire du protectorat français en Tunisie, voir Mary Dewhurst LEWIS, Divided Rule. Sovereignty and Empire in French Tunisia, 1881-1938, University of California Press, Berkeley, 2013.

8François Mitterand, « Étude sur les rapports franco-tunisiens », loc. cit., p. 20.

9François Mitterrand propose un système de « double nationalité » permettant aux Français installés sur place de devenir tunisiens sans perdre la nationalité française, ce qui leur permettrait de mieux s'insérer dans les institutions tunisiennes. Cette innovation permettrait aux Français, devenus « tunisiens », de continuer à influencer de l'intérieur la politique locale.

10Ibid., p. 50.

11Ibid., p. 27.

12Ibid., p. 13.

13Ibid.

14« Encore la Tunisie », Le Courrier de la Nièvre, 3 avril 1952 (in François Mitterrand, Aux frontières de l'Union française, in Œuvres, tome 1, Belles Lettres, Paris, 2016, p. 216).

15Assemblée nationale, 1re séance du 19 juin 1952, JORF, p. 3050.

16François Mitterrand, « Troisième épisode » (19 juin 1952), Aux frontières de l'Union française, op. cit., p. 219.

17Frantz Despagnet, Essai sur les protectorats. Étude de droit international, L. Larose, Paris, 1896, p. 3.

18Voir François Mitterrand, « L'héritage de Lyautey », Le Courrier de la Nièvre, 14 février 1953, et Le Combat républicain, 15 février 1953. La célèbre circulaire de Lyautey datée du 18 novembre 1920 et republiée intégralement par Le Monde le 12 février 1953 — Mitterrand y fait allusion — est cependant ambiguë sur ce point (voir maréchal Lyautey, « Le coup de barre. La Politique de protectorat », Le Monde, 12 février 1953, p. 3). Quant à la confidence d'avril 1925, moins connue, François Mitterrand la cite en longueur dans la conclusion de son livre Présence française et abandon en 1957 (in Œuvres, tome 1, op. cit., p. 455).

19François Mitterrand, « Recherche d'une politique française en Tunisie : “ni annexion ni abandon” », Paris-Presse-L'Intransigeant, 17 juillet 1952, p. 3.

20François Mitterrand, Aux frontières de l'Union française, op. cit., p. 118.

21« “Nous acceptons de négocier sur la base du rapport de M. Mitterrand”, écrit Bourguiba de sa résidence forcée », Franc-Tireur, 6 octobre 1952 ; « Une lettre de Bourguiba à son fils », Le Figaro, 6 octobre 1952.

22Lyautey préconise de « recourir à la force comme ultima ratio et non comme préalable à la négociation », explique Julie d'Andurain, « La méthode Lyautey », Inflexions, vol. 2, n° 41, 2019, p. 35.

23Assemblée nationale, séance du 6 janvier 1953, JORF, p. 29.

24François Mitterrand, « Examen de conscience » (6 mai 1953), Aux frontières de l'Union française, op. cit., p. 247-249.

Thomas Deltombe. « Mitterrand était un ardent défenseur de l'Empire »

Dans son nouveau livre, L'Afrique d'abord !, le chercheur Thomas Deltombe met en pièces la légende d'un François Mitterrand anticolonialiste. Au contraire, il démontre, archives à l'appui, que l'ancien président français fut, durant sa première vie politique, dans les années 1950, un grand défenseur de l'Empire et que son réformisme servait avant tout un projet néocolonial.

Palestine. Les renoncements européens face à Israël et aux États-Unis

L'image montre deux hommes en discussion animée, debout dans un cadre de réunion. L'un d'eux a des cheveux gris et porte des lunettes, tandis que l'autre est également âgé avec des cheveux clairs. Ils semblent gesticuler avec leurs mains pour souligner leurs propos. En arrière-plan, une autre personne les observe. L'environnement paraît être une salle de conférence, avec des tables et des collègues travaillant.

Trois membres de l'Union européenne — l'Espagne, l'Irlande et la Slovénie — ainsi que l'Arménie et la Norvège ont reconnu l'État de Palestine en mai 2024. Les autres restent désespérément immobiles. L'UE ne prend aucune initiative pour obtenir au moins un cessez-le-feu durable à Gaza et l'arrêt de la colonisation en Cisjordanie. Il fut un temps, lointain, où elle se montrait plus audacieuse.

Après plus de dix mois de guerre dans l'étroit territoire palestinien de Gaza, l'urgence d'une initiative efficace devrait s'imposer au monde, notamment à l'Union européenne (UE). Les bombardements se succèdent, les jours y ressemblent aux nuits, sans espoir de pause ni de cessez-le-feu. L'Union et ses États membres se contenteront-ils, une fois de plus, de dénoncer la poursuite de ce cauchemar et d'appeler au cessez-le-feu — comme ils l'ont fait tardivement, en mars 2024 — et à la libération des otages israéliens, sans agir concrètement ? Continueront-ils, à l'instar des États-Unis, à louvoyer ou à soutenir de facto la politique du gouvernement israélien ? Ou interviendront-ils enfin pour faire respecter la vie, les droits humains, le droit international et donner une chance à la paix et à la justice ?

L'urgence est là depuis des mois, alors que les statistiques morbides s'égrènent comme une terreur sans fin. Début août, les agences des Nations unies déplorent la mort, dans le territoire de Gaza réduit en cendres, de 40 000 Palestiniens, quelque 10 000 autres gisant sous les décombres. Elles annoncent plus de 90 000 blessés. Des milliers d'enfants subissent des amputations, sans anesthésie, des milliers d'autres sont devenus orphelins. Tous sont polytraumatisés.

Les images qui nous parviennent par écrans interposés sont leur quotidien. Celles de centaines de milliers de déplacés et redéplacés d'un abri inexistant à l'autre, d'enfants recueillant un peu d'eau insalubre dans une flaque boueuse, s'alignant dans l'espoir de remplir une gamelle, suivant en larmes le linceul de leur mère ou ouvrant leurs yeux immenses dans leurs visages émaciés par des jours de famine et attendant la mort. Toutes les agences internationales et organisations non gouvernementales alertent depuis des mois : 82 % des infrastructures de santé sont détruites ou endommagées, 88 % des infrastructures scolaires et 67 % des infrastructures d'accès à l'eau. La crise sanitaire se conjugue à la crise humanitaire.

En Cisjordanie occupée, au 16 août 2024, on déplore la mort de 633 Palestiniens et plus de 5 200 blessés depuis l'attaque de commandos du 7 octobre au cours de laquelle 1 139 Israéliens et ressortissants étrangers, dont 764 civils, ont été tués et 248 pris en otage. Plus de 600 personnes assassinées par des colons et l'armée d'occupation, plus que toute l'année précédente pourtant la plus meurtrière depuis la fin de la seconde Intifada : soldats et colons y ont tué 492 Palestiniens, y compris à Jérusalem-Est, selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), cité par Human Rights Watch1.

Des communautés entières sont déplacées de force. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) s'alarme aussi de l'aggravation de la crise sanitaire en Cisjordanie où les restrictions, les violences des colons et de l'armée ainsi que les attaques contre les infrastructures médicales compliquent l'accès aux soins, tout comme la fermeture de points de passage et le bouclage de villages entiers. Près de la moitié des médicaments essentiels sont en rupture de stock. En outre, Israël retient une part croissante de l'impôt sur le revenu qu'il collecte auprès des Palestiniens et qu'il doit à l'Autorité palestinienne.

Inverser le logiciel

Dans ce contexte, l'Espagne, l'Irlande et la Norvège ont décidé ensemble d'agir. Suivies par la Slovénie et l'Arménie, elles ont reconnu fin mai l'État de Palestine. Le premier ministre espagnol Pedro Sánchez a prévenu que Madrid ne reconnaîtrait aucune modification des frontières de 1967 sans accord préalable entre Israël et l'État palestinien. « L'État palestinien doit être viable, avec la Cisjordanie et Gaza reliées par un corridor, Jérusalem-Est comme capitale », a-t-il précisé, citant les résolutions 242 (en 1968) et 338 (en 1973) du Conseil de sécurité des Nations unies. Parvenir à la paix passe par une solution à deux États, Israël et Palestine « vivant côte à côte (…) dans la paix et la sécurité ».2.

Avant cette annonce, 143 des 193 États membres des Nations unies reconnaissaient déjà un État palestinien, dont 10 des 27 membres de l'Union européenne. Parmi ces derniers, d'anciens pays du bloc de l'Est du temps de la guerre froide affichent désormais leur clair soutien à Israël, à son gouvernement et à sa politique.

Toutefois la reconnaissance de l'État palestinien a-t-elle encore un sens alors que l'armée israélienne a coupé la bande de Gaza de la Cisjordanie (en violation du droit et de l'accord « Gaza-Jéricho d'abord », ou « Oslo 1 », du 4 mai 1994) et transformé celle-ci en une série de micro-enclaves sans contiguïté territoriale ? A-t-elle quelque valeur sans consultation préalable du peuple palestinien, séparé géographiquement par l'occupation et l'exil, et notamment des réfugiés ?

Pour les cinq États qui viennent d'annoncer leur reconnaissance, l'objectif est d'inverser le logiciel et de ne plus attendre l'aboutissement d'éventuelles négociations israélo-palestiniennes en un tête-à-tête inégal pour reconnaître les droits nationaux palestiniens que Tel-Aviv refuse. La question n'est pas neuve. À Venise, en 1980, les neuf États formant alors la Communauté économique européenne (CEE, ancêtre de l'UE) stipulent « le droit d'exister en sécurité de tous les États de la région, dont Israël, et la justice pour les peuples, ce qui implique la reconnaissance des droits légitimes du peuple palestinien ». En 1988, après la déclaration d'indépendance de la Palestine proclamée par Yasser Arafat à Alger le 15 novembre, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie et la Tchécoslovaquie (divisée en 1993 en République tchèque et Slovaquie) qui, à l'époque, ne sont pas membres de l'UE, reconnaissent cet État de même que Chypre et Malte. Le 26 mars 1999, lors du conseil européen de Berlin, l'Union européenne réaffirme « le droit permanent et sans restriction des Palestiniens à l'autodétermination, incluant l'option d'un État ». Elle exprime

sa conviction que la création d'un État palestinien démocratique, viable et pacifique sur la base des accords existants et à travers des négociations serait la meilleure garantie de la sécurité d'Israël et de son acceptation comme un partenaire dans la région.

Elle annonce être prête à reconnaître la Palestine « en temps voulu ». Selon l'accord d'Oslo 1, cela aurait dû avoir lieu, au plus tard, le 4 mai 1999. Mais ce jour-là se déroulent des élections législatives anticipées en Israël. À l'instar des États-Unis, l'UE fait pression sur les Palestiniens à la veille de ce scrutin : pas de reconnaissance de l'État. Depuis, le « en temps voulu » n'advient toujours pas et seule la Suède a rejoint les pionniers de la reconnaissance en 2014, avant de soutenir de nouveau la politique de Tel-Aviv.

Sortir de l'impasse ? Intervenant à l'Assemblée nationale sur la reconnaissance de l'État palestinien, le 28 novembre 2014, à la veille d'un débat parlementaire, Laurent Fabius, alors ministre français des affaires étrangères, affirme : « La question qui se pose à nous n'est donc pas celle des principes, puisque celle-ci est tranchée, mais celle des modalités : quand et comment ? Plus largement, quelle méthode pour essayer d'aboutir concrètement à la paix ? »3 Et de préciser :

Nous considérons qu'il est indispensable de sortir d'un face-à-face solitaire entre Israéliens et Palestiniens, méthode qui a fait la preuve de son peu d'efficacité (…) Il faut donc essayer de faire évoluer cette méthode. Il faut un accompagnement, certains diront une pression de la communauté internationale pour aider les deux parties à faire le geste final indispensable et accomplir le pas ultime qui mènera à la paix. [Il souhaite] fixer un cap [et] un calendrier. [Si une] ultime tentative de solution négociée n'aboutit pas ? Alors, il faudra que la France prenne ses responsabilités, en reconnaissant sans délai l'État de Palestine. Nous y sommes prêts.

Mais Jean-Marc Ayrault, son successeur au Quai d'Orsay, abandonne cette analyse et cette promesse, revenant à la rengaine selon laquelle « la reconnaissance de l'État de la Palestine doit advenir à l'issue de négociations entre Israël et l'Autorité palestinienne ».4

Selon l'UE, il n'y a pas d'autre solution que celle à deux États. Ses membres l'ont réaffirmé en janvier 2024, tandis que Josep Borrell, haut représentant européen pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, interroge : « Quelles sont les autres solutions auxquelles [Israël] pense ? Faire partir tous les Palestiniens ? Les tuer ? »5

Après plus de dix mois de guerre contre la population gazaouie, inverser le logiciel et reconnaître l'État palestinien veut donc dire, selon ses promoteurs, refonder les bases d'une éventuelle négociation à partir du droit international, dont il s'agit de discuter des modalités d'application — et ce, sous garantie des Nations unies. Cela permettrait aussi de renforcer les droits des Palestiniens déjà obtenus dans nombre d'institutions onusiennes, notamment grâce au statut d'État non-membre observateur à l'ONU, acté le 29 novembre 2012, un an après que la Palestine a été reconnue État membre de l'Unesco. Cela ne préjuge pas des choix du peuple palestinien — incluant l'hypothèse d'un État binational — dont le droit de vote doit pouvoir s'exercer.

Vives réactions à Tel-Aviv

La décision de ces cinq États d'Europe ne serait donc pas que symbolique. Il suffit pour s'en convaincre de voir les réactions des États-Unis qui ne cessent d'opposer leur veto au Conseil de sécurité des Nations unies, comme le 18 avril dernier. De son côté, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a pris des mesures de rétorsion, annonçant, par exemple, « couper le lien » entre le consulat d'Espagne à Jérusalem et les Palestiniens. Une réaction répressive réitérée à chaque petit pas en faveur des droits palestiniens, comme les décisions de la Cour internationale de justice (CIJ) ou de la Cour pénale internationale (CPI).

Le dernier avis de la CIJ sur les « conséquences juridiques découlant des politiques et pratiques d'Israël dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est » depuis 1967, ne fait pas exception. Sollicité en décembre 2022 (avant donc le 7 octobre) par l'Assemblée générale des Nations unies, il a été rendu public le 19 juillet 2024. Il est clair : l'occupation israélienne est « illégale » en son principe, elle aboutit à l'annexion de larges parties du territoire palestinien et viole le droit à l'autodétermination du peuple palestinien6. Les juges rappellent que nombre de pratiques et politiques israéliennes violent le droit international, notamment la colonisation, les confiscations de terres ou de ressources naturelles, le déplacement forcé de populations, les limitations à la libre circulation des Palestiniens… Ils accusent Tel-Aviv d'avoir mis en place un système discriminatoire à l'encontre des Palestiniens, instaurant de fait « ségrégation raciale » et « apartheid ». Pour la CIJ, Israël doit donc cesser l'occupation des territoires palestiniens « dans les plus brefs délais », démanteler les colonies et dédommager la population. Un avis historique, mais non contraignant.

Amènera-t-il enfin les pays membres de l'UE ou certains d'entre eux à réagir, à reconnaître l'État palestinien et à sanctionner Tel-Aviv ? Ou restera-t-il lettre morte, comme celui de 2004 condamnant le mur d'annexion israélien en Cisjordanie et demandant aux États de faire respecter le droit ? Les réactions laissent peu de doute.

L'UE estime que

ces conclusions sont largement cohérentes avec les positions de l'UE qui sont elles-mêmes entièrement alignées sur les résolutions de l'ONU concernant le statut du territoire palestinien occupé (…). Tous les États ont l'obligation de ne pas reconnaître comme légale cette situation et de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de la situation créée par cette présence illicite.

Josep Borrell assure :

Dans un monde de violations constantes et croissantes du droit international, il est de notre devoir moral de réaffirmer notre engagement indéfectible envers toutes les décisions de la CIJ de manière cohérente, quel que soit le sujet en question7.

La France, de son côté « prend note » de l'avis de la Cour. Elle « rappelle son attachement à la Cour internationale de Justice et appelle Israël à respecter toutes ses obligations au titre du droit international ».8 Rien de plus.

La veille de la publication de l'avis, le 18 juillet, le parlement israélien a voté une résolution selon laquelle Israël s'opposera fermement « à la création d'un État palestinien à l'ouest du Jourdain ». Une décision qui viole le droit international, les accords d'Oslo que la colonisation à outrance a déjà enterrés de longue date, et que les successeurs du premier ministre Yitzhak Rabin assassiné en novembre 1995, n'ont eu de cesse d'étendre. À la tribune des Nations unies, le 22 septembre 2023, Benyamin Nétanyahou n'a pas hésité à présenter une carte d'Israël de la mer au Jourdain, sans mentionner la moindre frontière avec les territoires palestiniens qu'il entend annexer.

À l'issue du vote, Washington a tout juste fait part de son embarras, réaffirmant son soutien théorique à une solution politique fondée sur la coexistence de deux États, mais maintenant son soutien financier et militaire à Tel-Aviv. Au nom de l'Union européenne, Josep Borrell s'est contenté de « déplorer » la résolution israélienne, l'UE réaffirmant officiellement son engagement en faveur de la solution des deux États. Un engagement qui demeure verbal. La France a exprimé sa « consternation ».

L'urgence de sanctions

Il serait pourtant primordial de répondre à l'urgence, d'imposer à Israël un cessez-le-feu à Gaza et la mise en œuvre des décisions que la CIJ a prises en janvier et mai 2024 lors de l'examen du dépôt de la plainte de l'Afrique du Sud, pour imposer le droit humanitaire international et préserver la population palestinienne d'un « risque de génocide ».

À l'issue d'un nouveau bombardement israélien le 10 août massacrant une centaine de Palestiniens et faisant des dizaines de blessés dans une école surpeuplée de réfugiés, les appels à un cessez-le-feu se multiplient. Mais au-delà des mots, nul dirigeant ne propose d'initiative. Comme pour se dédouaner de son inertie politique, l'Union européenne multiplie les déclarations sur son investissement humanitaire... non sans louvoiements.

En janvier 2024, au lendemain de l'arrêt de la CIJ, Tel-Aviv a répondu en accusant 12 employés de l'Office des Nations unies pour le travail et le secours aux réfugiés palestiniens au Proche-Orient (UNRWA) d'avoir soutenu les attaques du Hamas en Israël ou d'y avoir participé, sans fournir la moindre preuve. Plusieurs membres de l'UE ont immédiatement imité la décision de Washington de suspendre toute aide financière (gérée sur une base volontaire) à l'UNRWA, dont le travail est pourtant indispensable à la survie de la population de Gaza et plus généralement des camps de réfugiés palestiniens. Ils ont fini, tout comme l'UE qui attendait les conclusions d'une enquête, par reprendre cette aide en mars puis en mai 2024. Mais l'Europe n'envisage aucune sanction contre les dirigeants politiques et militaires israéliens pour obtenir un cessez-le-feu, moins encore pour mettre un terme à la colonisation et à l'occupation.

De telles sanctions ont pourtant montré leur efficacité dans les décennies précédentes. Lors de la première Intifada (1987-1993), par exemple, Claude Cheysson, alors commissaire européen, considérant que la fermeture punitive par Israël des universités palestiniennes violait le droit international, avait menacé Tel-Aviv, en 1988, de suspendre les accords dans les domaines de l'éducation, de la culture et scientifiques, si les universités palestiniennes ne rouvraient pas. Il eut gain de cause. En 1992, le secrétaire d'État américain James Baker conditionnait quant à lui l'octroi à Israël de garanties de 10 milliards de dollars d'emprunts bancaires à l'arrêt total de la colonisation en Cisjordanie et Gaza9. Lors des élections de la même année, Yitzhak Shamir qui s'y refusait perdait la majorité au profit du travailliste Yitzhak Rabin.

L'Union européenne et ses États membres disposent de nombreux leviers. C'est le cas notamment de l'accord d'association, signé dans la foulée d'Oslo et adopté en 2000, qui prévoit, entre autres, la libéralisation des échanges. À l'été 1996, Benyamin Nétanyahou, déjà premier ministre à l'époque, donne son feu vert au creusement d'un tunnel sous l'Esplanade des mosquées à Jérusalem. Lors des manifestations de protestation, plusieurs dizaines de Palestiniens sont tués. En France, les associations de la toute jeune plateforme des ONG françaises pour la Palestine estimant qu'il ne suffit plus de dénoncer mènent trois ans d'une intense campagne collective et obtiennent le report de la ratification de cet accord par le Parlement. Même chose en Belgique, les autres États européens l'ayant déjà ratifié. À l'issue des élections de 1999 où Ehoud Barak remplace Benyamin Nétanyahou, l'accord est entériné. Mais son article 2 mentionne explicitement le respect des droits humains par les parties contractantes. D'où la demande de suspension de cet accord, reprise aujourd'hui par des associations de défense des droits humains, de nombreux parlementaires et personnalités à travers toute l'Europe.

Les gouvernements d'Irlande et d'Espagne en réclament une révision, l'Union européenne étant le principal partenaire commercial d'Israël. Le 27 mai, les ministres des affaires étrangères décident de convoquer une réunion du Conseil d'association UE-Israël « pour discuter de la situation à Gaza et respecter les droits humains dans le cadre des obligations assumées par Israël », indique Josep Borrell10. Ils réagissent alors à des bombardements à Rafah et dans toute la bande de Gaza en violation des arrêts de la CIJ. Pour la Belgique, il en va aussi de la crédibilité de l'Europe. Mais la réunion n'a pas lieu. Plusieurs États refusent quelque pression que ce soit, notamment la Hongrie et la République tchèque, tandis que le gouvernement allemand imagine que la responsabilité historique de son pays dans le génocide des juifs d'Europe devrait l'amener à soutenir Israël et sa politique en dépit des crimes de ses dirigeants. ²

Alignée sur Washington

Au nom d'une unité diplomatique introuvable, l'Union européenne a-t-elle décidé de suivre sans autre forme d'intervention les orientations de Washington ? C'est le cas d'une partie de ses membres, notamment ceux qui avaient déjà participé sans rechigner à la guerre de 2003 contre l'Irak. L'UE renonce de fait à tout rôle politique, comme c'est le cas depuis plus de 30 ans et le début de la négociation d'Oslo. Elle se limite à un rôle économique et laisse aux États-Unis et à la Russie, puis aux seuls Américains, le rôle de parrains politiques d'un processus qui n'a rapidement plus eu « de paix » que le nom. Même dans ce cadre, la « politique européenne de voisinage » avec Israël conduit à considérer ce dernier comme un pays « à haute technologie ». Une « start-up nation » saluée en France comme un partenaire démocratique, tant par Nicolas Sarkozy que par ses successeurs11. Emmanuel Macron n'a d'ailleurs pas hésité à recevoir son homologue israélien, Isaac Herzog, à l'Élysée à l'occasion de la cérémonie d'ouverture des jeux olympiques, le 26 juillet dernier.

Durant les bombardements israéliens de la bande de Gaza de l'hiver 2008-2009, Bernard Kouchner, alors ministre français des affaires étrangères, avait déjà tenté de « rehausser » (selon le terme officiel) le niveau de relations économiques et diplomatiques entre l'UE et Israël. Il dut y renoncer… Un temps seulement, car depuis, les accords se sont multipliés. Le 6 décembre 2021, Tel-Aviv a officiellement rejoint le programme de recherche et d'innovation Horizon Europe, doté de plus de 95 milliards d'euros sur la période 2021-2027.

Pourtant l'UE sait user de sanctions lorsqu'elle estime que la situation l'impose. Comme contre la Russie. Elle peut geler les fonds ou bloquer les avoirs de personnes privées, groupes ou organisations, entreprises, gouvernements, décréter des interdictions du territoire, décider d'embargos sur les armes, restreindre ou mettre un terme aux relations économiques. Elle en est fort loin contre les dirigeants politiques ou militaires israéliens. En avril, le Conseil de l'Union européenne a annoncé des sanctions à l'encontre… de quatre colons « extrémistes » et de deux entités pour de graves violations des droits humains à l'encontre de Palestiniens en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est12.

Quant aux ventes d'armements, elles ne font l'objet d'aucune restriction. Fin mai, après l'un des bombardements meurtriers israéliens contre les réfugiés palestiniens à Rafah, le gouvernement français a annulé la participation prévue des industriels israéliens de l'armement au salon de défense d'Eurosatory qui s'est tenu du 17 au 21 juin 2024. Des ONG ayant déposé une requête en référé car elles estimaient insuffisantes les mesures prises, le tribunal de Bobigny a enjoint à Coges Events (organisateurs) de faire

interdire la participation sous quelque forme que ce soit, des industriels de l'armement israélien et de toute personne salariée ou représentante des entreprises d'armement israélien, ainsi que de toute personne physique ou morale susceptible d'opérer comme leur courtier ou leur intermédiaire. [Il a aussi interdit] aux autres entreprises ou exposants d'accueillir sur leur stand des représentants d'entreprises israéliennes en matière d'armement, de vendre ou faire la promotion d'armes israéliennes.

La Cour d'appel de Paris, saisie par les organisateurs d'Eurosatory, a autorisé le 18 juin au soir la présence de représentants ou intermédiaires de sociétés israéliennes ; un arrêt intervenu peu après que le tribunal de commerce de Paris a de son côté jugé « illicite » leur exclusion du salon. Malgré les morts et l'horreur, le business continue. Arie King, maire-adjoint israélien de Jérusalem, n'en a pas moins demandé aux services municipaux de ne plus collecter les ordures du consulat français.

Alors que l'Europe se targuait jusque dans les années 1990 de défendre le droit international, elle semble avoir renoncé. Et Tel-Aviv sait y avoir des alliés, à commencer par les partis et gouvernements d'extrême droite, fussent-ils antisémites, pourvu qu'ils défendent sa politique, sa guerre, sa colonisation, au nom d'une croisade commune contre l'islamisme dont Benyamin Nétanyahou se présente comme le héraut. Cette attitude européenne représente une défaite morale. Diplomatique aussi, tant les pays du Sud, en particulier, accusent à juste titre le « deux poids et deux mesures » qui caractérise sa politique et met à mal les principes de droit universel issus de la fin de la seconde guerre mondiale et de la victoire contre le nazisme.

En dépit de tentations identitaires, de haine de l'Autre et de passions tristes mises en évidence lors des dernières élections, les sociétés européennes et singulièrement leurs jeunesses sont aussi porteuses d'autres exigences. Celles d'une solidarité active pour la paix et la justice. Celles d'une protection du peuple palestinien. Celles d'interventions européennes accordant les actes aux discours officiels en faveur de la paix et du respect des droits humains les plus élémentaires.


1« Cisjordanie : Les forces israéliennes ont illégalement tué des Palestiniens », Human Rights Watch, 8 mai 2024

2Fernando Heller, « L'Espagne reconnaît l'État palestinien dans ses frontières de 1967 », Euractiv, 28 mai 2024.

3« Déclaration de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur la reconnaissance de l'État de Palestine, à l'Assemblée nationale le 28 novembre 2014 », sur le site vie-publique.fr, 28 novembre 2014.

4Jean-Marc Ayrault : « Israël-Palestine, la solution des deux États est en danger », Le Monde, 12 janvier 2017.

5Philippe Jacqué, « Israël-Palestine : Les Européens font bloc pour défendre l'idée d'une solution à deux États », Le Monde, 23 janvier 2024.

6Lire « Justice internationale : la CIJ demande à Israël de ”mettre fin à sa présence” dans les territoires occupés », Centre régional d'information pour l'Europe occidentale des Nations unies, 19 juillet 2024.

7« L'Union européenne défend l'avis de la CIJ sur l'occupation israélienne », Le Figaro, 20 juillet 2024.

8« Déclarations officielles de politique étrangère », sur le site du ministère de l'Europe et des affaires étrangères.

9« James Baker et l'octroi des garanties d'Israël », Les Échos, 25 février 1992.

10« L'UE convoque Israël pour discuter du respect des droits de l'Homme à Rafah », Euronews, 27 mai 2024.

11Cf. Alain Gresh, Hélène Aldeguer, Un chant d'amour, Israël-Palestine, une histoire française, Libertalia, 2023.

12Les entités répertoriées sont Lehava, un groupe suprémaciste juif d'extrême droite, et Hilltop Youth, un groupe de jeunes radicaux composé de membres connus pour leurs actes de violence contre les Palestiniens et leurs villages en Cisjordanie. Deux figures de proue de Hilltop Youth, Meir Ettinger et Elisha Yered, sont également répertoriées. Tous deux ont été impliqués dans des attaques meurtrières contre des Palestiniens en 2015 et 2023, selon le communiqué du Conseil de l'Europe du 19 avril 2024.

En 1907 déjà, le spectre d'un génocide en Palestine

Le débat sur la pertinence du paradigme colonial pour la compréhension de l'histoire du sionisme et, par conséquent, de l'État d'Israël est ancien. Si la question a été soulevée depuis longtemps par les Palestiniennes, elle était déjà discutée dès les origines du mouvement sioniste comme en témoigne une série de lettres de 1907.

Un texte qui est souvent cité dans le débat sur la pertinence du prisme colonial pour comprendre le sionisme est l'article programmatique « Mur de fer » de Zeev Jabotinsky dont la parution, en 1923, marque la fondation du courant dit révisionniste. La thèse principale est que le sionisme doit assumer des pratiques violentes à l'égard de la population arabe de Palestine. Jabotinsky tire la nécessité de la violence du fait qu'il s'agit d'un projet colonial cherchant à établir une souveraineté juive en Palestine au détriment de la population autochtone. Celle-ci, poursuit-il, ne peut que s'opposer largement à ce projet, à l'instar de toute population autochtone. Ce texte s'inscrit en faux contre les organes officiels du mouvement, qui cherchaient à nier ou à masquer cette dimension coloniale et violente.

Ce n'était pas la première fois que la question était discutée au sein du mouvement. Seize ans plus tôt, en 1907, une lettre est publiée dans l'hebdomadaire hébreu Ha-Olam (« Le Monde »), le journal officiel de l'Organisation sioniste mondiale (OSM), qui montre que le potentiel violent du sionisme était déjà débattu à l'époque. C'est trois ans après la mort de Teodor Herzl en 1904, dix ans après le premier Congrès sioniste à Bâle, et presque trente ans après le début de l'immigration sioniste en Palestine (la « première alya », de 1881 à 1903) et la fondation des premières colonies agricoles juives de Petah Tikva et Guey Oni. C'est la période qui suit le rejet du « plan Ouganda » par le mouvement sioniste et la réaffirmation du focus sur la Palestine.

La deuxième génération de colons

C'est aussi la deuxième génération du mouvement sioniste, façonnée par les pogroms de l'Empire russe, ainsi que par les réactions internationales et les manifestations de soutien aux juifives. Leur sionisme se construit en dialogue avec d'autres courants politiques, notamment socialistes et révolutionnaires, qui attirent les jeunes juifives. Cette nouvelle génération assume la rupture avec la religion, dont le discours et les pratiques sont désormais considérés comme obsolètes, notamment parce qu'ils prolongent l'état d'exil, tandis que les sionistes cherchent plus ouvertement à établir la souveraineté nationale. Ce sionisme de la « deuxième alya » (1903-1914) présente une composante plus militante que la « première alya » et plus ouverte à la violence, comme l'indique, entre autres, la fondation de l'organisation Ha-Shomer, « le gardien » en hébreu.

Le projet colonial évolue et se précise. En 1908 est fondée à Londres la société Palestine Land Development Company (PLDC), dont le nom hébreu Hakhsharat Ha-Yishouv signifie littéralement « la préparation du peuplement ». Elle est dirigée par Arthur Ruppin, un sociologue formé en Allemagne, qui introduit les principes de l'organisation moderne du travail et de la méthode statistique. Comme l'a montré le chercheur israélien Etan Bloom, Ruppin inscrit le souci démographique, c'est-à-dire le besoin du mouvement sioniste d'établir une majorité juive en Palestine, dans un dispositif raciste, inspiré de l'eugénisme allemand de l'époque1. Cela se reflète non seulement vis-à-vis des Arabes palestiniennes, mais aussi à l'égard des juifives immigrées du Yémen dans les années 1920 que l'on fait venir pour servir de main-d'œuvre bon marché. L'objectif déclaré de la société dirigée par Rupin est d'aider les nouvelles et nouveaux immigrantes juifives, provenant notamment d'Europe orientale, à s'établir comme paysannes en Palestine. La société achète des terres et y établit des fermes. Par ailleurs, à cette même époque, on envisage d'autres formes de peuplement que la colonisation rurale, avec la planification d'Ahuzat Bayit, officiellement fondé en 1909 et devenu le premier quartier de Tel-Aviv.

Pendant cette période, la dépossession des Arabes palestiniennes se fait par des moyens économiques considérés comme licites. On achète les terres à leurs propriétaires souvent absents, les grands propriétaires fonciers résidant au Liban ou en Syrie, et l'on force les paysannes arabes à partir, parfois avec une indemnisation financière.

C'est aussi l'époque des idéaux sionistes de la « garde hébraïque » et du « travail hébreu ». On parle de conquête du travail : les jeunes juifives arrivant d'Europe orientale entrent en compétition avec les travailleurses palestiniennes employées dans les colonies agricoles. C'est également la période où l'hébreu moderne est conceptualisé et mis au service du mouvement national, devenant ainsi sa langue officielle. La renaissance linguistique, visant à moderniser la langue de la Bible et de la littérature rabbinique selon les critères philologiques et grammaticaux européens de l'époque, s'inscrit dans le cadre de la renaissance nationale.

À un ami marxiste

L'année 1907 correspond aussi à la première parution du journal Ha-Olam. Le rédacteur en chef est Nahum Sokolow, l'héritier de Herzl comme secrétaire général de l'OSM. C'est dans la rubrique littéraire qu'apparaît, dans quatre numéros consécutifs du printemps 1907, une série de 26 lettres. Le titre de la série est « Un paquet de lettres d'un jeune ouvrier à l'esprit perturbé ». Sous le titre on trouve la mention suivante entre parenthèses : « écrit par un ouvrier de la terre d'Israël ». L'auteur, qui demeure anonyme, s'adresse à un ami d'enfance nommé David, un intellectuel marxiste urbain resté en Europe.

Auteur anonyme, « Un paquet de lettres d
Auteur anonyme, « Un paquet de lettres d'un jeune ouvrier à l'esprit perturbé », Ha-Olam, juin 1907.

Cette série peut se lire comme l'esquisse d'un roman d'apprentissage sioniste. Les lettres suivent l'évolution spirituelle et corporelle de leur auteur, un jeune immigré de la « deuxième alya », depuis le moment de son arrivée et le grand sentiment de vide qu'il éprouve, jusqu'à la découverte de son « nouveau moi » : un paysan-guerrier qui transforme « la charrue en épée, et la pelle en lance »2. Ainsi, il décrit l'aboutissement de sa transformation dans la lettre qui conclut la série :

Tu pourrais me trouver près de l'enclume, martelant et transformant la charrue en épée, et la pelle en lance […] À ce moment-là, tu pourrais me contempler de loin, depuis les hauteurs des montagnes, [je serai] debout, appuyé sur la crosse de mon fusil, attendant, guettant… Souviens-toi — je suis un paysan ! … Et toi, sois laboureur en apparence, et que dans tes veines coule le sang des zélés !

Les lettres précédentes décrivent la vie de l'auteur en Palestine, ses voyages dans les colonies et ses rêves de souveraineté juive. À un moment donné, il se promène avec des amis au sommet du mont Thabor, en Galilée, d'où il contemple la vallée fertile de Jezreel, qui à ce stade n'appartient pas encore aux organisations sionistes. Le jeune ouvrier voit clairement que la vallée est habitée et cultivée, et se lamente sur le fait qu'elle ne soit pas aux mains des sionistes (qui ont tenté de l'acquérir depuis la fin du XIXe siècle). Il raconte :

La vallée s'étendait devant nous comme un tapis de soie aux couleurs multiples, avec de nombreux champs magnifiques. Chaque petit champ, cultivé par des mains agiles, brillait au loin comme un bouquet de fleurs… En haut de la montagne, contemplant ce paysage sublime, une douleur s'est éveillée en moi… Une nostalgie terrible. J'aurais voulu engloutir toute la vallée, l'embrasser et l'offrir en cadeau à notre peuple aussi merveilleux qu'elle… La vallée de Jezreel ! Vois-tu à quel point elle nous est proche… Et pourquoi n'est-elle pas entre nos mains ? Pourquoi vois-je au loin ces images sombres, les troupeaux des Bédouins ? Et pourtant, personne d'autre que nous n'a de droit sur elle !

La guerre d'extermination contre les Hereros et les Namas

C'est dans la lettre qui suit celle-là, datée de juin 1907, que se trouve un passage très intrigant. Il y est question du génocide des Hereros et des Namas, commis par les forces allemandes sur le territoire de l'actuelle Namibie entre 1904 et 1908. Le mot génocide n'y apparaît pas, mais la violence coloniale allemande est évoquée dans le cadre d'une discussion sur le rapport du mouvement sioniste aux Arabes de Palestine. Dès cette époque donc, bien avant les massacres et les expulsions de la Nakba, le potentiel génocidaire du mouvement sioniste a été discuté publiquement dans Ha-Olam le journal officiel du mouvement et aussitôt signalé comme un sujet qu'il vaut mieux éviter.

La lettre relate une dispute entre le jeune ouvrier et un colon, monsieur G., « un type très intéressant, avec des cheveux longs, [qui] revendique l'humanisme et aime bien parler de l'humanité qui fraie des chemins ». La dispute porte sur les Arabes : selon le jeune ouvrier, G. se soucie trop de leur bien-être. Lui relativise leur souffrance par rapport à l'importance du projet sioniste : construire un foyer pour accueillir des millions de Juifives persécutées. G. lui fait alors la remarque suivante :

Oui — il m'a répondu — on connaît cette excuse, les belles phrases. Mais le meurtre restera un meurtre même s'il est idéaliste. Et quelle différence entre nous et les Allemands qui combattent maintenant contre les Noirs en Afrique ? Là-bas aussi tu peux les entendre se vanter que [les Noirs] sont tués sur l'autel de la Haskalah (Lumières juives).

Cela enrage le jeune ouvrier. Il se lance alors dans une diatribe, à la fin de laquelle il crache au visage de son hôte et quitte sa maison :

Juif ! — je lui ai dit en tremblant — Entends-tu ce qui sort de ta bouche ? La guerre en Afrique et le retour à Sion ! Le peuple allemand ! Tu sais pourquoi il vient à cette guerre […] ? Par une satiété jusqu'au vomissement, par saturation, par cupidité, par le désir de dominer et de gouverner, d'exterminer des peuples. Mais nous, même si on supposait qu'un peu d'injustice a été faite à des particuliers, connais-tu l'origine de cette injustice ? […] As-tu vu les sous-sols obscurs […] moisis et pourris, où habitent des milliers de familles ?! C'est eux que tu appelles bourreaux et oppresseurs ! […] Et qu'est-ce que tu veux ? Que si nous rencontrons des obstacles sur notre chemin nous nous arrêtions sans les enlever ? […] Moi-même je ne sens aucun défaut dans mon humanité en participant à cette guerre. Ainsi le lion écrase les arbustes épineux quand il s'enfuit de ses persécuteurs ! Et pourquoi, monsieur, cet excès d'humanisme, cette oisiveté ? Est-ce que tu veux fonder une association des amants des Arabes ? C'est très idéaliste !

Un débat sur les mots plutôt que sur la réalité

En novembre 2023, Didier Fassin publie un article intitulé « Le spectre d'un génocide à Gaza » dans le média AOC, qui évoque le génocide des Herero et des Namas3. L'objectif derrière l'évocation, mise en avant également par d'autres intellectuelles comme la penseuse et militante canadienne Naomi Klein, était de sonner l'alarme : les ressemblances structurelles entre les deux situations indiquent que l'offensive israélienne à Gaza pourrait s'inscrire dans une dynamique génocidaire, dépassant ainsi l'argument du droit d'Israël à l'autodéfense. En France, la juxtaposition des deux situations a été sévèrement critiquée et jugée non pertinente par plusieurs intellectuelles4. En particulier, la critique d'Eva Illouz, parue dans la revue K le 15 novembre 20235, nous rappelle que pour certaines, le débat porte moins sur les faits que sur la manière de les aborder. Ainsi, elle écrit que « dans la période tourmentée que nous vivons, choisir les mots justes est un devoir moral et intellectuel ». Ce même souci semble être exprimé dans une interview publiée dans Le Monde le 19 avril 2024 sous le titre « La gauche ne sait plus parler de ce qui se passe au Proche-Orient ». Comme si le débat sur les mots était plus urgent que le débat sur la réalité. Comme si, puisque nous vivons une « période tourmentée », l'analyse critique devait s'adapter au conformisme ambiant. Or c'est précisément le propre de la pensée critique que de s'exprimer dans tout contexte et de bousculer les zones de confort.


1Etan Bloom, Arthur Ruppin and the Production of Pre-Israeli Culture, Brill, 2011.

2Presque 40 ans plus tard, en 1945, Agnon déconstruira ce modèle d'apprentissage, dans son roman magistral Thmol Shilsom (il sera traduit en français par Ruth M. Leblanc et André C. Zaoui et publié en 1971 par Albin Michel sous le titre Le Chien Balak).

3Didier Fassin, « Le spectre d'un génocide à Gaza », AOC, 1er novembre 2023.

4Bruno Karsenti, Jacques Ehrenfreund, Julia Christ, Jean-Philippe Heurtin, Luc Boltanski et Danny Trom, « Un génocide à Gaza ? Une réponse à Didier Fassin », AOC, 13 novembre 2023. Voir aussi la réponse de Didier Fassin : « Ne pas renoncer à penser — réponse à Bruno Karsenti et al. », AOC, 14 novembre 2023.

5Eva Illouz, « Génocide à Gaza ? Eva Illouz répond à Didier Fassin », K.la revue, 15 novembre 2023.

Baya, libre en son jardin

Baya, l'artiste algérienne la plus singulière et la plus étonnante du XXe siècle a été propulsée dès l'âge de 16 ans au sommet de la notoriété par le cénacle parisien de l'après-guerre. Dans une biographie très documentée, Alice Kaplan retrace son parcours, autour de la première exposition de ses œuvres à la galerie Maeght en novembre 1947.

Paris, 21 novembre 1947. Le galériste Aimé Maeght accueille ses invités au vernissage de l'exposition des gouaches et sculptures « d'une petite Kabyle de 14 ans, Baya ». Le Tout-Paris intellectuel, artistique et politique s'y presse, aux côtés des illustres peintres Georges Braque et Henri Matisse. Et découvre « les couleurs saturées et les formes audacieuses de Baya [qui] invitent les visiteurs à voir le monde sous un nouveau jour. »

Fatma Haddad est née en 1931 à Bordj El-Kiffan, dans la banlieue est d'Alger et est morte en 1998 à Blida. Baya est le nom d'artiste qu'elle s'était elle-même choisi, déjà, et qui est le prénom de sa mère disparue lorsqu'elle avait 9 ans.

Si elle arrive à Paris en cet automne 1947, c'est d'abord grâce à Marguerite Caminat, une Française mariée avec Franck Mac Ewen, un peintre juif écossais. Le couple a fui la France envahie par l'armée allemande et s'est installé à Alger fin 1940.

Les « colonisateurs de bonne volonté »

À Bordj El-Kiffan, Marguerite fait la connaissance de Baya dans la ferme horticole des Farges, propriété de sa sœur, où travaillent la fillette et sa grand-mère. Elle s'émerveille de voir la jeune « indigène » de dix ans s'isoler, dès qu'elle en a le temps, pour dessiner sur le sable et mélanger la terre avec de l'eau pour façonner des personnages.

Dans les notes et la correspondance déposées aux Archives nationales d'outre-mer (ANOM)d'Aix-en-Provence], Alice Kaplan relève la toute première description de Baya par Marguerite : « Hermétisme absolu, immobilité, mutisme ». Ses yeux baissés, dit-elle, ne regardent jamais.

La grand-mère de Baya lui aurait « donné » l'enfant pour qu'elle l'emmène à Alger et l'emploie comme domestique. En ville, dans un appartement européen, elle lave la vaisselle et passe la serpillière, mais quand elle a fini, on lui permet de dessiner et de peindre. On lui offre même des gouaches et du papier. Car Franck Mac Ewen et Marguerite — qui peint elle-même un peu — pensent que ce que Baya crée n'est pas tout à fait semblable à des dessins d'enfant « ordinaires ». La silencieuse « pupille » de Marguerite aurait-elle du talent ? La Française prend le pari. C'est ainsi que « Baya est entrée comme domestique dans le monde des Européens progressistes, ceux qu'Albert Memmi nommait amèrement “les colonisateurs de bonne volonté”, mais en bénéficiant d'une marge de liberté. »

Si le livre d'Alice Kaplan n'en fait pas vraiment un fil rouge, le contexte politique explique aussi pour partie ce soudain intérêt pour la culture « indigène ». Deux ans après les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, le gouvernement Auriol tente de calmer le jeu et d'étouffer les revendications indépendantistes, quitte à créer une Assemblée algérienne en introduisant une pincée d'autonomie dans le fonctionnement des institutions de l'Algérie française. Toutes proportions gardées, bien entendu, puisque dans cette assemblée, la voix d'un Européen vaut sept voix « musulmanes ». Mais cela explique en tout cas l'argument diplomatique présent dans la lettre d'invitation adressée par le galériste Aimé Maeght à Michelle Auriol, l'épouse du président de la République Vincent Auriol :

La petite Baya est venue à Paris avec la permission expresse et sur l'initiative personnelle du Grand Mufti d'Alger. La communauté musulmane attache une grande importance à cet événement qu'elle tient pour une ambassade culturelle. Elle nous écrit que « la marque témoignée à la petite orpheline Baya nous crée un droit à la reconnaissance de l'Algérie musulmane tout entière. »

Et Michelle Auriol viendra au vernissage, avec ses deux fils qui recevront de l'artiste la statuette et le paysage remis par Maeght comme « des cadeaux symboliques offerts à tous les enfants de France ».

« Une traînée de couleur sur une toile inachevée »

Avec des membres de la famille de l'artiste et de celle de Marguerite Caminat, Alice Kaplan a arpenté les lieux d'enfance de Baya, tentant de saisir au vol le cadre de ses premières sources d'inspiration, le déclenchement de son désir de dessiner ou de peindre, sa volonté farouche. La tâche semble particulièrement ardue, car en fait, si Baya demeure une figure relativement silencieuse, c'est qu'au début de sa carrière, ne sachant ni lire ni écrire, elle s'exprimait uniquement par la peinture. Se plonger dans les archives consiste alors surtout à lire ce que d'autres -– français ou non, artistes, intellectuels -– ont dit et raconté d'elle.

Ainsi, « l'histoire de Baya est longtemps restée incomplète, telle une traînée de couleur sur une toile inachevée », estime l'universitaire et historienne américaine, qui s'interroge dans son introduction sur le bien-fondé et la crédibilité de sa démarche en tant que biographe américaine, « confrontée aux archives indéchiffrables d'un monde disparu ». « Au moins, tu n'es pas française, » plaisantent ses amis algériens, qui savent que l'émergence de Baya en tant qu'artiste peintre est dans une certaine mesure indissociable du contexte colonial. Ou plutôt, de celui d'une décolonisation annoncée, quelques années avant le début des « événements d'Algérie ». Et c'est la volonté explicite de l'autrice que de « raccrocher » la biographie de Baya à l'époque qui a fait d'elle — avant une icône de l'Algérie indépendante —, une gloire du cénacle artistique parisien de l'après-guerre.

La plupart des textes écrits à propos de la jeune artiste algérienne redisent invariablement sa petite enfance d'orpheline très pauvre, faite de souffrance — « le froid, la faim, les poux, le froid, la faim, les poux… », résumait sobrement Baya en un refrain musical — et de violence : elle était battue par son oncle et sa grand-mère. « Les mots pour parler de Baya sont souvent piégés, car ils ressassent l'idée du miracle initial ou qualifient son art d'art naïf. L'un obère toute réelle historicité au regard de sa trajectoire et l'autre empêche de voir la singularité de son art, son raffinement, ses évolutions, sa dimension spirituelle », commente Anissa Bouayed, historienne et commissaire de l'exposition Baya, femmes en leur jardin à l'Institut du monde arabe (8 novembre 2022 - 26 mars 2023).

Grâce à Marguerite Caminat, sa mère de cœur, et à d'autres soutiens influents dont le poète Jean Sénac, Baya demeurera sur la scène artistique française jusqu'à la période de la guerre d'indépendance (1954-1962). Mariée en 1953 au musicien El Hadj Mahfoud Mahieddine, elle s'arrête alors de peindre pour élever ses six enfants, et ne reprendra la peinture qu'en 1962, avec l'aide du peintre Jean de Maisonseul, nouveau directeur du musée national des Beaux-Arts d'Alger, qui expose ses œuvres dès 1963.

L'intérêt principal du livre d'Alice Kaplan réside dans une tentative d'expliquer par le détail comment cette jeune fille non scolarisée (comme 98 % des filles « indigènes » de sa génération) a réussi à transcender si tôt tous les déterminismes coloniaux, sociaux et de genre. À maîtriser le langage des formes et des couleurs et à créer son propre style bien identifiable, éblouissant les amateurs d'art parisiens et faisant l'objet d'un article d'Edmonde Charles-Roux jusque dans le magazine Vogue en 1948.

« Je peins ce que je sens »

Si on peut regretter que l'autrice s'attarde un peu trop longuement sur des personnages d'intellectuels (plus ou moins) « de bonne volonté » qui ont croisé la route de Baya à ses débuts, on comprend vite qu'ils contribuent à former et à étoffer un tableau de ce qui à ses yeux constitue une sorte de climat d'époque, de cadre colonial déclinant entourant l'artiste. Elle précise cependant que ce qu'elle admire le plus en elle, « c'est son équilibre inébranlable au milieu du vacarme. Avant même d'inventer sa propre signature […], elle savait qu'elle était une artiste ».

« Le cas Baya » a suscité de tout temps plusieurs interprétations contradictoires : on l'a dite prisonnière du regard colonial, puis « épouse et mère confinée par le patriarcat islamique », ou au contraire figure féministe lumineuse. On a qualifié son art de naïf, d'enfantin ou de décoratif, ou on en a fait au contraire une artiste pionnière, entre modernisme européen et traditions esthétiques populaires algériennes.

Alice Kaplan nous donne à voir, pour sa part, une Baya en quelque sorte résistante et libre « en son jardin », pour reprendre le beau titre de l'exposition que lui a consacré l'IMA en 2023, qui a toujours su préserver son monde imaginaire, son expression et son style en refusant tout enfermement discursif, ainsi qu'elle l'a elle-même déclaré à la fin de sa vie :

Je peins ce que je sens. Je suis agacée quand on me demande ce que je veux exprimer à travers ma peinture. Je vous donne le droit d'y trouver ce que vous désirez […]. Moi je peins. À vous maintenant de ressentir1 .

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Alice Kaplan


Baya ou le grand vernissage
Récit traduit de l'américain par Patrick Hersant
Le bruit du monde, 2024
246 pages, 23 euros


1« Je ne sais pas, je sens… », entretien avec Baya par Dalila Morsly (1994), dans Algérie Littérature/Action no 15-16, Marsa éditions, Paris, 1997 ; repris dans Baya, Femmes en leur jardin, Images Plurielles, Marseille/éditions Barzakh, Alger, 2022.

La mémoire coloniale algérienne du Rassemblement national

Si le Rassemblement national (RN) a choisi de demeurer dans l'ambiguïté sur l'Ukraine et l'Europe, il est plus loquace sur l'Algérie. Au-delà du rapport particulier de la France à ce pays, ce dernier est convoqué surtout pour parler de la France et du rapport de celle-ci au monde et à sa mémoire coloniale. Il s'y révèle les approximations d'une perception du monde brouillée par des obsessions identitaires et la permanence des filiations antisémites et xénophobes.

Il n'est pas fortuit que le conseiller le plus en vue des dirigeants du Rassemblement national (RN) sur la diplomatie soit Xavier Driencourt. Celui-ci est même souvent évoqué par les éditorialistes comme un possible ministre des affaires étrangères si ce parti devait accéder au pouvoir. Ancien ambassadeur, très prolixe sur l'Algérie où il a été en poste, il s'est fait connaitre par sa revendication d'une ligne dure vis-à-vis de ce pays, notamment sur la question migratoire. C'est cette position qui a fondé son rapprochement avec le RN. Il est à l'origine de l'idée de révocation de l'accord algéro-français de 1968, devenue une mesure phare du RN.

Cet accord avait été conçu alors pour freiner l'installation des Algériens en mettant fin à la clause de libre circulation contenue dans les accords d'Évian du 18 mars 1962. Depuis, il a été de fait expurgé des avantages concédés aux Algériens et cela au fil de trois avenants négociés en 1985, 1994 et 2001. Surtout, l'obligation de visa instaurée à la fin des années 1980 a de fait aligné les Algériens sur les autres ressortissants du Sud. Il en est resté surtout un avantage accordé aux étudiants légalement installés en France qui leur ouvre la possibilité de s'établir dans une activité non salariée. Par certains aspects, cet accord désavantage même les Algériens puisqu'il leur barre l'accès aux nouveaux dispositifs : passeports talents, cartes pluriannuelles, titre de séjour pour motifs humanitaires, droit au travail et changement de statut des étudiants internationaux par la carte de séjour « recherche d'emploi ou création d'entreprise » ou encore les mécanismes légaux de régularisation1.

La preuve que cet accord n'est pas le facilitateur prétendu de l'immigration des Algériens ni un obstacle au contrôle de celle-ci, c'est que la part des Algériens dans l'immigration en France (12,5 %) est quasiment la même que celle des Marocains (11,9 %) alors que ces derniers ne bénéficient pas d'un tel accord et que leur migration vers la France est plus tardive.

Une mise à distance est aussi difficile que souhaité

Pourquoi donc cette persistance à vouloir faire de cet accord un épouvantail ? C'est qu'en plus de réactiver la thématique clivante de l'immigration en la dramatisant, il convoque l'image d'un pays particulier, l'Algérie, dont le rapport à la France est particulier. Il relève de la politique intérieure dans les deux pays où il est autant instrumentalisé par l'un comme par l'autre. Quand l'Algérie est convoquée, c'est pour en faire le marqueur de clivages politiques à activer voire à hystériser dans la société française. Le fait est qu'au-delà des instrumentalisations croisées de son héritage, la colonisation a produit des proximités particulières entre les deux pays.

L'Algérien reste donc l'étranger dont la mise à distance est aussi difficile que souhaité. Il encombre la mémoire et sa présence, trop imbriquée à la France, est incommode à détacher. Aussi, dans l'ordre de l'incitation à la haine de l'étranger, l'Algérien occupe le haut de l'échelle de la détestation. Il est le bouc émissaire et l'épouvantail.

Feinte ou réelle, la normalisation du RN s'est faite sur beaucoup de sujets. Mais pas sur la colonisation. Sa défense y est même un critère de légitimation. Marine Le Pen qui dit avoir pris des distances politiques avec son père continue à l'encenser pour sa défense de « l'Algérie française ». Celle-ci est également le plus ancien terrain de convergence avec une partie importante de la droite qui, comme le sénateur républicain Bruno Retailleau, soutient que « la colonisation, c'était de belles heures ! ». La rancœur à l'égard de l'ancienne colonie nourrit une agressivité principielle à son égard. La revendication de Driencourt d'imposer un rapport de force avec l'Algérie n'est pas nouvelle. Elle est aussi ancienne que l'indépendance de 1962. Elle fonde une stratégie de la tension qui ne se prive pas de faire usage de l'obstruction quand se profile un apaisement.

Les occasions manquées de Valéry Giscard d'Estaing

En 1975, le nouveau président Valéry Giscard d'Estaing, « centriste modernisateur », mais ne revenant toujours pas sur son parti-pris pour l'Algérie française comme il l'exposera explicitement 25 ans plus tard dans sa biographie autorisée2, avait préféré saborder les faramineux contrats avec une Algérie dont les revenus avaient explosé en raison du choc pétrolier de 1973 et qui s'engageait dans un ambitieux programme d'industrialisation. Le président Houari Boumediene dont la légitimité révolutionnaire était suffisamment forte pour ne pas craindre la surenchère nationaliste anti-française, avait déclaré : « à qualité égale, l'Algérie choisira la France3 . »

Reçu très chaleureusement en Algérie où il se rend à la demande pressante du patronat, Giscard d'Estaing s'emploiera pourtant à un alignement marqué de la France sur le Maroc notamment en s'engageant à ses côtés sur la question du Sahara occidental. Cela, malgré l'opposition d'une partie de son gouvernement dont le premier ministre Jacques Chirac qui l'accuse de compromettre par cet alignement les intérêts français et de s'être « même déchainé » contre l'Algérie4. Inscrite dans son parcours politique personnel5, cette hostilité était renforcée et instrumentalisée par l'influent Michel Poniatowski, le numéro deux du gouvernement et dont les liens étaient avérés avec les ultras de l'Algérie française. Les relations entre les deux pays plongent dans la tourmente et l'Algérie se tournera vers les pays du bloc socialiste et l'Allemagne fédérale.

Trente ans ans plus tard, quand le président Jacques Chirac, difficilement soupçonnable de « laxisme face à l'immigration », arrive à s'entendre sur un traité d'amitié avec Abdelaziz Bouteflika, le plus francophile des présidents algériens et au fort tropisme occidental, l'extrême droite et la droite dure torpillent la possibilité de l'accord par une « action de commando ». Celle-ci a consisté à faire voter en catimini, dans le dos de Chirac, un texte sur « les aspects positifs de la colonisation » qui ne pouvait que fragiliser Bouteflika devant ses conservateurs.

Une guerre de civilisation

Cette stratégie de la tension et de l'obstruction avec l'Algérie participe d'une prophétie autoréalisatrice de guerre civilisationnelle, complémentaire et s'alimentant mutuellement avec celle des islamistes que droite et extrême droite prétendent combattre. Elle conforte ceux qui, dans le régime algérien, cultivent une hostilité envers la France pour mieux justifier l'enfermement de leur peuple hors du monde. Une guerre dont les enjeux sont surtout internes à la France. L'encensement de la colonisation est aussi une adresse, aujourd'hui, à la société française. Faire référence à l'Algérie française, c'est convoquer de façon explicite, mais aussi subliminale son héritage idéologique et son univers mental. C'est remettre au-devant de la scène les « valeurs » qui avaient alors fondé le rapport de domination colonial et par lesquelles voudraient se justifier aujourd'hui, à l'intérieur de la société française, les rapports de domination et d'exclusion.

Le RN cherche à se défausser désormais de l'antisémitisme. Celui-ci a pourtant été structurel à la colonisation qui en a été un incubateur plus important qu'en métropole. On peut remonter à Édouard Drumont, auteur de La France juive, figure majeure de l'antisémitisme qui, à défaut de pouvoir être élu député en métropole où il résidait, le sera à Alger où l'ont appelé les colons pour faire de l'antisémitisme leur emblème. Au même moment, c'est le directeur de la Ligue antijuive qui est élu maire d'Alger. Tout au long de l'occupation de l'Algérie, dans ses villes les plus importantes, les colons ont le plus souvent élu des députés, des sénateurs et maires qui, plus que d'être de sensibilité antisémite, en étaient militants à l'instar des plus connus comme Émile Morinaud, député-maire de Constantine et secrétaire du Groupe Antisémite, Jules Molle député-maire d'Oran et ses successeurs de La Ligue Latine antijuive notamment le maire pronazi, l'abbé Lambert. Ils ont organisé des pogroms et même après la défaite de Vichy ont refusé que les juifs retrouvent le statut de citoyenneté octroyé par le décret Crémieux.

De l'histoire ancienne ? Cette déclaration de Pierre Poujade dont Jean Marie Le Pen était alors le porte-parole, est également ancienne : « Tu es en France (…). Est-ce que tu t'es mélangé à la communauté française ? Non. (…). C'est toi le raciste puisque tu n'as pas voulu te mélanger. Tu es venu profiter de la communauté française, de tout ce qu'elle t'a apporté, de cette générosité (…) et tu es resté là, dans ta secte. »6 Pierre Poujade s'adressait aux juifs en général, et à Pierre Mendès France en particulier. En effet, ce dernier avait eu le tort, en plus de sa judéité, d'avoir initié un processus de décolonisation. Plus personne n'oserait en France tenir publiquement de tels propos à l'égard des juifs, ou alors se ferait condamner.

Mais cette même diatribe, ne l'entend-on pas régulièrement et publiquement, avec différentes variations, dans la bouche des dirigeants du RN et de ses sympathisants à l'adresse des immigrés d'origine musulmane ? Le RN n'a pas changé. D'hier à aujourd'hui, c'est le même antisémitisme qui l'irrigue. C'est la cible qui a changé. Aujourd'hui, c'est le sémite arabe qui est ciblé.


1Hocine Zeghbib, « L'Accord franco-algérien de 1968 est-il en sursis ? », The Conversation, 15 août 2023.

2Georges Valence, VGE, une vie, Flammarion, 2011.

3Naoufel Ibrahim El Mili, France-Algérie, 60 ans d'histoires secrètes. 1962-2022, Fayard, 2022.

4Farid Alilat, « Algérie — Maroc : Giscard, Hassan II et le Sahara… les confidences de Chirac », Jeune Afrique, 9 mai 2016, et Mohammed Bedjaoui, En mission extraordinaire. Carnets d'un ambassadeur en France 1970-1979, Casbah Éditions, Alger, 2016.

5Dans la biographie autorisée citée, il étale sans complexe son hostilité à l'indépendance de l'Algérie actée pourtant par le général De Gaulle, et évoque comment, alors ministre de l'économie, il résiste au premier ministre puis à De Gaulle lui-même, en refusant de participer aux négociations sur les accords d'Évian alors que les enjeux économiques y sont importants.

6Archive de l'Institut national de l'audiovisuel (INA) reproduite dans le podcast de France Inter de Philippe Colin, « Le Pen, une obsession nationale : pupille de la nation (1928-1956)

« Le droit de se défendre » ou comment faire accepter un génocide

Par : Ali Rebas

Si l'impunité dont bénéficie Israël, au mépris notamment des décisions d'institutions du droit international, est aujourd'hui flagrante, sa destruction de Gaza s'est d'abord déployé au nom du « droit à se défendre ». Cette formule revient souvent également dans la bouche de nombre de dirigeants occidentaux pour donner un blanc-seing à Tel-Aviv dans les opérations qu'il mène contre les Palestiniens. Une logique coloniale et exterminatrice qui remonte à loin.

« Pas d'électricité, pas d'eau, pas de gaz, pas de nourriture, tout est fermé (…) Nous combattons des animaux humains, nous agissons en conséquence. »1

C'est une nation entière qui est responsable. Cette rhétorique sur les civils qui ne sont pas au courant, qui ne sont pas impliqués, c'est absolument faux. Ils auraient pu se soulever, ils auraient pu lutter contre ce régime maléfique qui a pris le contrôle de Gaza par un coup d'État. Mais nous sommes en guerre, nous défendons nos maisons. C'est la vérité, et quand une nation protège sa patrie, elle se bat. Et nous nous battrons jusqu'à ce que nous leur cassions la colonne vertébrale.2

Un discours civilisateur, éradicateur, blindé dans son innocence démocratique s'est déployé pour justifier la destruction de Gaza. Il repose principalement sur ce « droit de se défendre » que l'Occident mobilise à chacune de ses menées génocidaires. Aujourd'hui l'État d'Israël fait office de paradigme en la matière. Il importe de comprendre la fonction de ce discours et ses manières d'opérer. La violence illimitée se donne comme contre-violence : ce schéma définit une disposition et une certaine logique qui parviennent à enrôler ou envoûter, à désarmer et paralyser même une partie de ceux qui en percevaient le mensonge et prétendaient y résister.

Attiser un imaginaire

En un sens, rien de nouveau sous le soleil sale du Couchant3. Au-delà de l'extermination elle-même, tous les stéréotypes, les euphémismes, les procédés de légitimation employés pour faire accepter le génocide à Gaza remontent à loin. L'éradication des natifs américains se justifiait en les décrivant comme des hordes sauvages, violeuses et tueuses, attaquant périodiquement les communautés innocentes de pionniers anglo-saxons. Ainsi s'est édifiée la plus grande démocratie au monde, soutien principal et condition d'existence de la « seule démocratie du Proche-Orient » et du génocide en cours. Plus tard aux États-Unis, les Noirs lynchés et pendus étaient souvent accusés de viols (de blanches évidemment), comme dans le cas de Thomas Shipp et d'Abram Smith, qui inspira la célèbre chanson de Billie Holliday, « Strange Fruit ». Les faits et leur véracité importaient peu. Rien n'avait besoin d'être prouvé ou étayé. Seuls comptaient l'horreur de l'accusation, la place et la force de ceux qui la lançaient, la place et la faiblesse de ceux qu'elle désignait et le terrain assuré où elle se déployait, malgré son caractère vague, voire clairement mensonger et vite démenti. Il s'agissait surtout d'attiser un imaginaire déjà bien enraciné, d'éveiller des certitudes que les civilisés avaient déjà sur les sous-hommes et de les confirmer, pour que tout le reste puisse être oublié, pour qu'on se sente autorisé à déchaîner la dernière cruauté en toute bonne conscience4.

Le soulèvement des Héréros contre l'occupation allemande, celui des Algériens le 8 mai 1945 ou celui des Malgaches en 1947 contre les Français, donnent des exemples d'événements qui présentent plusieurs points communs avec le 7 octobre. Dans chaque cas, l'insurrection a fait plus d'une centaine de morts, parfois plusieurs centaines, parmi les colons qui ont ensuite exterminé des dizaines de milliers de colonisés — assurant évidemment qu'ils ne faisaient que se défendre.

Il est étonnant de voir à quel point le style des accusations et des inversions victimaires que l'ordre colonial emploie contre ceux qu'il massacre a peu varié. À propos du 7 octobre, les Israéliens et leurs puissants relais politiques et médiatiques ont parlé de « pogrom » voire de « Shoah par balles »5 — une expression habituellement employée pour désigner le massacre de plus d'un million de juifs d'Europe de l'Est par les escadrons nazis mobiles. Même des journaux comme Médiapart ont suivi la propagande israélienne sur ce point, reprenant une partie de ses éléments de langage, comme le « plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah »6.

Le colonialisme français n'hésitait pas à mettre les révoltes de Sétif, Guelma et Kherrata sur le compte d'une haine raciale ou d'« agents provocateurs ». Dans les jours qui ont suivi le soulèvement, le communiqué du gouverneur d'Algérie évoquait même « des éléments et des méthodes d'inspiration hitlérienne »7. Cette expression fut maintes fois reprise à l'époque, y compris par L'Humanité. Dès la capitulation de l'Allemagne nazie, l'Occident victorieux s'est servi de cette figure du Mal absolu pour insulter la révolte de ceux qu'il écrasait et justifier leur extermination. Il n'y a pas grand-chose à ajouter, sauf à reprendre, en l'adaptant, une célèbre réplique de Michel Audiard : les colons ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît.

Sauver le grand récit occidental

Le génocide en cours à Gaza fonctionne pour l'Occident à la fois comme un rappel et comme une grande expérimentation. Il sert à définir les conditions sous lesquelles le racisme le plus désinhibé, le plus assumé, peut encore se déchaîner librement, bénéficier d'un large soutien et pas seulement d'une indifférence complice, jusque dans ses phases éradicatrices. Mais il permet aussi d'organiser ce déchaînement, d'en ajuster les limites et les modalités, d'explorer les possibles et les opportunités qu'il offre, aux niveaux technologiques, militaires et gouvernementaux. Il contribue à définir les axes et l'intensité selon lesquels un colonialisme anachronique peut encore s'imposer directement, explicitement, sans fard, dans ce qu'on appelait encore il y a peu des « sociétés ouvertes ». Il montre de quelle façon une extermination constamment filmée, diffusée, retransmise et « partagée » durant des mois sur les réseaux sociaux, peut faire l'objet d'une très large acceptabilité ; et dans quelle mesure l'opposition peut-elle être contrôlée, réprimée, marginalisée, réduite à la sidération ou aux protestations impuissantes.

Israël n'est pas seulement le rempart de l'Europe, son bouclier symbolique, l'emblème de son invincible innocence. Il est aussi sa grande fenêtre d'Overton8. Ou plutôt, Israël est le moyen d'ouvrir et de mettre en mouvement toutes les fenêtres d'Overton. Depuis la chute du nazisme et la fin des empires coloniaux, il a pour fonction de sauver le grand récit occidental. Il permet à l'Occident de continuer à se percevoir à travers les idées de démocratie, de civilisation, de progrès, d'innocence, tout en sauvant une partie de l'héritage raciste qui supporte le monde cloisonné qu'il incarne. Il perpétue cette fiction survivaliste qui hante toute l'histoire de l'Occident moderne. Celle de la certitude d'être le dernier havre civilisé, légitime à achever ceux qu'il écrase et colonise sous peine de se faire submerger par des marées sous-humaines. La culpabilité est quant à elle renvoyée au passé (le nazisme) ou alors à l'extérieur (les musulmans, les Russes, les Chinois, les méchants des films de Hollywood, tous potentiels nouveaux nazis).

La modernité conquérante n'a cessé d'invoquer un « droit de se défendre » pour légitimer ses dévastations. L'extermination jalonne l'histoire des ordres coloniaux successifs. Elle s'est déchaînée durant des siècles sans poser trop de problèmes philosophiques, juridiques ou moraux à la conscience occidentale. Et puis il y eut une anomalie durant la Seconde guerre mondiale. Un événement qui apparaît aux yeux de cette conscience comme une épouvantable erreur sur la personne. Une immense bavure — policière qui plus est.

Les nazis ont eu la folie singulière d'importer en Europe les procédés coloniaux et l'impérialisme, avec l'horizon d'extermination qu'ils impliquent lorsqu'il s'agit de « se défendre ». De nos jours, une telle affirmation semble provocatrice. Elle fut pourtant formulée par Aimé Césaire, au lendemain de la guerre, poète aujourd'hui inhumé au Panthéon, bardé d'hommages, de monuments, de nom de rues et d'édifices ; elle ne l'avait même pas empêchée de rester maire et député, en Martinique il est vrai, pendant plus d'un demi-siècle :

Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il le vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique [...].9

Ces mots sonnent encore comme une évidence aujourd'hui pour la plupart de ceux qui ont entendu parler d'Hitler, sauf bizarrement dans les nations qui ont pris part au judéocide. C'est probablement pour cela d'ailleurs que ces dernières s'acharnent à traiter d'autres populations, qui n'y ont participé ni de près ni de loin, d'antisémites incurables.

Désormais, le colonialisme et le racisme prétendent défendre les juifs, fallacieusement assimilés au sionisme qui vient accaparer l'héritage victimaire du crime absolu. Ainsi s'effectue la synthèse, très conforme à une certaine disposition chrétienne, entre la culpabilité et l'expiation d'une part, le maintien d'une innocence intacte d'autre part. Nous voulons bien, dit la voix issue de cet alliage, expier en pensée les crimes commis durant la Seconde guerre mondiale, mais ce sont les autres qui doivent payer concrètement. La culpabilité et l'expiation, comme les industries polluantes, peuvent être opportunément délocalisées. Cette délocalisation de la Shoah s'est nommée État d'Israël.

L'une des grandes fables qui ont accompagné cette série de déplacements et de mensonges historiques est résumée par la formule « civilisation judéo-chrétienne ». Si elle fut à ce point martelée ces derniers temps, c'est qu'elle remplit plusieurs fonctions décisives, en plus de donner l'impression aux Européens de s'exonérer d'un très accablant passé. De manière artificielle et au mépris de siècles d'histoire commune, elle permet d'installer l'islam et les musulmans dans une altérité hostile et irréductible, où ils finissent par incarner la grande figure de la menace face à la toute nouvelle et très étrange alliance. Cette expression marque aussi l'intégration des juifs à l'Occident, mais seulement à condition, le plus souvent, de les assimiler à l'État qui prétend les représenter10. En refoulant l'exclusion et les persécutions dont les juifs ont fait l'objet durant des siècles, en occultant les logiques dont elles procédaient, en faisant oublier les formes qu'elles pouvaient revêtir et les prétextes qu'elles invoquaient, la « civilisation judéo-chrétienne » fournit aussi le récit qui permet de répéter cette exclusion en toute bonne conscience et de manière déplacée, contre les nouvelles cibles. Comme le résume le poète et romancier israélien Yitzhak Laor, dans Le nouveau philosémitisme européen :

Cette identification avec « nous » fonctionne mieux encore avec la culture de l'Holocauste, en offrant au nouvel Européen, dans le contexte de la « fin de l'Histoire » une meilleure version de sa propre identité face au passé colonial et au présent « post colonial ». Inquiet devant la masse des immigrés musulmans légaux et illégaux, cet Européen a adopté le nouveau Juif comme un Autre rassurant, moderne, ami du progrès, sans barbe, sans papillotes, avec une femme qui ne porte pas de vêtements traditionnels et qui ne dissimule pas ses cheveux — heureusement, ces nouveaux Juifs n'ont rien à voir avec leurs grands-parents.11

On dira peut-être que des formules comme « civilisation judéo-chrétienne » ou « droit de se défendre » ne relèvent que de l'imaginaire, de l'idéologie ou de grossières techniques publicitaires... Inanités de manuels de propagande, trouvailles de think tanks néo-conservateurs, psychologie américaine, efficaces seulement parce qu'elles sont servies par les bons dispositifs, les bons réseaux de pouvoir et un rapport militaire à l'information. On ajoutera que le droit, comme la légitimité, n'arrive qu'après coup, qu'il n'est qu'une résultante ou un reflet de rapports de forces. Que l'Histoire est évidemment écrite par et pour les vainqueurs, une fois qu'ils ont vaincu — c'est même à cela qu'on les reconnaît et qu'on apprend à penser contre l'Histoire, qui est toujours leur histoire. Que la vraie guerre et les vrais enjeux sont ailleurs, militaires, géopolitiques, intérêts économiques... Tout cela est en partie vrai, mais également réducteur. Rien de plus militaire, géopolitique, matériel et concret aujourd'hui que la guerre de l'information, qui cache et recode une guerre des perceptions et des récits. Celle-ci conditionne et modifie à son tour les rapports de force les plus concrets et massifs.

Tous les génocidaires ont leur « 7 octobre »

Comme l'écrit le philologue allemand Viktor Klemperer dans LTI, la langue du troisième Reich :

Et quoi que l'on entreprenne dans cette guerre imposée, dans cette guerre juive, dès la première minute, c'est toujours d'une mesure de réaction qu'il s'agit. « Imposée » est depuis le 1er septembre 1939 l'épithète constante de la guerre, et finalement, ce 1er septembre n'apporte absolument rien de nouveau qu'une poursuite des attentats juifs contre l'Allemagne hitlérienne, et nous, nous pacifiques nazis, ne faisons pas autre chose que ce que nous faisions auparavant, nous nous défendons : depuis ce matin « nous ripostons au feu de l'ennemi », dit le premier bulletin de guerre. Mais au fond cette soif de meurtre des juifs n'est pas née de réflexions ou d'intérêts, pas même d'une soif de pouvoir, mais d'un instinct, d'une « insondable haine » de la race juive envers la race germano-nordique. L'« insondable haine » des juifs est un cliché qui eut cours tout au long de ces douze années. Contre une haine foncière, il n'y a pas d'autre garantie que la suppression du haineux : ainsi, on passe logiquement de la stabilisation de l'antisémitisme racial à la nécessité de l'extermination des juifs.12

Ceux qui ne cessent aujourd'hui d'évoquer l'extermination des juifs d'Europe pour en enrôler la mémoire en faveur du sionisme, en reprenant sans scrupules, contre d'autres cibles, la plupart des tropes qui servaient à la justifier, feignent d'ignorer qu'elle n'a été rendue possible que par un long processus idéologique, légal, sociétal, langagier et policier, qui aujourd'hui se rappelle à nous. Ils oublient aussi que les antisémites et les nazis ne cessaient d'invoquer, eux aussi, le caractère défensif de leur guerre — ou plutôt de la guerre qui leur était, disaient-ils, imposée.

L'exterminateur ne commence pas toujours par déclarer qu'il va exterminer. Il arrive souvent qu'il dise que l'autre en face veut l'exterminer, et qu'il n'a pas le choix, qu'il y va de « l'existence même » de l'entité génocidaire, comme le répète Benyamin Nétanyahou depuis octobre 2023. Ainsi, l'extermination projetée, redoutée, fantasmée, vient toujours couvrir et justifier l'extermination réelle. Et quitte à rappeler une triste évidence, qui semble constamment éludée : aujourd'hui, ce sont des Palestiniens qui se font exterminer.

Même les nazis n'ont cessé de répéter : le Reich a le droit de se défendre. Et comme les Israéliens aujourd'hui, ils alternaient entre ce discours défensif et un autre qui assumait la nécessité d'en finir, de débarrasser le monde de ces « animaux humains » qui les menacent. Aucune contradiction entre les deux, cela a toujours fonctionné ensemble. En 1943, le bureau de presse du Reich dénonçait le « plan d'extermination juif » des peuples d'Europe. Goebbels écrivait : « Si les Puissances de l'Axe perdaient le combat, plus aucun barrage ne pourrait sauver l'Europe du déferlement judéo-bolchévique. »13

L'invocation continue du 7 octobre et de l'attaque du Hamas par les Israéliens et leurs alliés, loin d'atténuer ou de nuancer le caractère génocidaire de la destruction de Gaza, la confirme et la complète largement. Pas un génocide qui ne soit ainsi justifié et présenté comme une nécessité. Tous les génocidaires ont leur « 7 octobre », qu'ils ont sacralisé pour s'en servir, souvent a posteriori, comme d'un blanc-seing, une autorisation d'exterminer — voire un devoir d'exterminer pour ne pas l'être à son tour. Aux États-Unis, la défaite écrasante infligée aux Blancs à Little Big Horn par les tribus de l'Ouest américain représente encore un traumatisme. Cet événement a bien plus marqué les Américains que l'extermination quasi complète des autochtones, qu'il a contribué à justifier et à transformer dans la conscience yankee en guerre défensive. Le lieutenant-colonel Custer, grande figure des « guerres indiennes » tué lors de cette bataille, est la personnalité sur laquelle le plus de livres ont été publiés aux États-Unis, juste après Abraham Lincoln. Comme l'écrit Gershon Legman, cité par Fanon dans Peau noire, masques blancs :

Les Américains sont le seul peuple moderne, à l'exception des Boers, qui, de mémoire d'hommes, ont totalement balayé du sol où ils s'étaient installés la population autochtone. Seule l'Amérique pouvait donc avoir une mauvaise conscience nationale à apaiser en forgeant le mythe du « Bad Injun »14, pour pouvoir ensuite réintroduire la figure historique de l'honorable Peau-Rouge défendant sans succès son sol contre les envahisseurs armés de bibles et de fusils. Le châtiment que nous méritons ne peut être détourné qu'en niant la responsabilité du mal, en rejetant le blâme sur la victime ; en prouvant — du moins à nos propres yeux — qu'en frappant le premier et l'unique coup nous agissons simplement en état de légitime défense...

Même les nazis avaient leurs massacres de Katyń, à propos desquels Goebbels écrivait peu après leur découverte en pleine « solution finale » :

À proximité de Smolensk, on a retrouvé des fosses communes polonaises. Les bolchéviques y ont tout simplement abattu et entassé quelque 10 000 prisonniers polonais […] J'invite des journalistes neutres de Berlin à visiter les fosses communes polonaises. […] Sur place, ils devront se convaincre de leurs propres yeux de ce qui les attend si ce qu'ils souhaitent tant s'accomplissait vraiment, à savoir que les Allemands soient battus par les bolchéviques.

Voilà une invitation de journalistes qui devait être pétrie des mêmes intentions que celles du gouvernement israélien, les jours qui ont suivi le 7 octobre, et qui a donné lieu à tant de mensonges mondialement propagés15.

D'après l'historien Peter Longerich, Katyń devint le mot d'ordre couvrant « la pire campagne antisémite que le régime ait connue ». Pour les nazis, ce massacre était un « massacre juif », les distinctions entre « juif » et « bolchevik » à l'époque étant à peu près aussi incertaines que celle que les Israéliens et leurs alliés font aujourd'hui entre « Hamas », « Palestinien », « Arabe », « État islamique » et « terroriste »... Longerich insiste sur ce point important : l'idée d'une nécessité de « l'anéantissement des Juifs pour ne pas être anéantis par eux […] constitua le cœur de la propagande sur Katyń »16.

Inversion victimaire

Les génocidaires ont toujours accusé ceux qu'ils massacrent d'avoir l'intention de faire la même chose. Aussi ignobles et scandaleuses qu'elles paraissent, ce genre de projections paranoïaques et d'inversions victimaires ne doivent pas seulement être rejetées et méprisées comme folie, propagande grossière ou mensonges insignifiants. Lorsqu'elles entrent en résonance, au sein d'une époque, avec d'autres dispositifs et d'autres forces historiques, matérielles et idéologiques, elles deviennent des traits essentiels de la logique génocidaire, elles y prennent part comme opérateurs efficaces.

Or, les Israéliens et leurs soutiens occidentaux sont des spécialistes de l'inversion victimaire. Ils accusent leurs ennemis de vouloir « rayer Israël de la carte », nommant précisément ce qu'ils ont fait, au sens propre comme au sens figuré, pour la Palestine17. Ils agitent en permanence l'idée que les Arabes veulent les jeter à la mer, alors que l'inverse s'est produit littéralement à Jaffa en 194818. Yitzhak Rabin disait d'ailleurs que son rêve le plus cher était de voir Gaza engloutie par la mer...

Aujourd'hui, la propagande sioniste qui s'est imposée invoque la détention de 200 Israéliens par le Hamas pour justifier l'ingénierie d'horreur qu'elle déploie méthodiquement à Gaza19. Les prisonniers palestiniens détenus par Israël sont plus de 9 000, dont plus de 3 400 relèvent de la « détention administrative », mesure qui permet à la juridiction israélienne de les incarcérer en dehors de toute inculpation et de tout jugement, pour une durée de six mois indéfiniment renouvelable. Tout cela permettrait un autre regard sur la fameuse question des otages... En 2011 plus de 1 000 prisonniers palestiniens, dont personne en France ne connaissait les noms, ont été libérés en échange d'un seul soldat israélien, dont tout le monde savait qu'il s'appelait Gilad Shalit. Salah Hammouri, avocat franco-palestinien plusieurs fois détenu sous le régime de la détention administrative (dont une dernière fois en 2022) n'a quant à lui jamais bénéficié d'une telle visibilité en France. Depuis 1967, un Palestinien sur cinq est passé par les geôles de l'occupant. Faites le calcul.

Inversion encore l'histoire des « boucliers humains ». Cette accusation régulièrement portée contre la résistance armée palestinienne ne sert pas seulement à justifier les massacres des civils. Elle élude le fait que l'État d'Israël n'a jamais été autre chose qu'un immense bouclier humain. Le fondateur du sionisme l'assumait nettement : « Pour l'Europe, nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l'Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie. »20 Par ailleurs, comme l'explique l'historien Amnon Raz Krakotzkin, le sionisme fut guidé, presque dès ses débuts, par un « principe directeur selon lequel le peuplement de la Palestine est plus important que le sauvetage des juifs »21. Dans cette perspective, « sauver des juifs n'a d'intérêt que si cela sert à peupler la Palestine. De même les manifestations dans la colonie juive de Palestine à l'époque ne réclamaient pas le sauvetage des juifs, mais la libre émigration en Palestine et la création d'un État hébreu »22.

À la fin des années 1930, alors qu'aux lois raciales, aux expropriations et à la ségrégation que subissaient les juifs d'Allemagne commençaient à s'ajouter des persécutions plus féroces, David Ben Gourion affirmait publiquement :

Si je savais qu'on pouvait sauver tous les enfants [juifs] d'Allemagne en les envoyant en Angleterre mais seulement la moitié d'entre eux en les envoyant en Palestine, je choisirais cette dernière option parce qu'il ne s'agit pas seulement de prendre en compte le nombre d'enfants mais de tenir également compte de l'histoire du peuple juif.23

Dès avant la création de l'État d'Israël et de manière déclarée, les sionistes n'envisageaient les populations juives, en Palestine comme ailleurs, que comme un matériel humain ou des boucliers humains.

Dernière inversion qui résulte des autres et les englobe : à l'idée d'une Palestine libre, les sionistes opposent le danger d'un possible massacre ou d'une expulsion des Juifs israéliens, pour faire oublier le génocide en cours, les massacres et les expulsions réels qu'Israël a perpétrés depuis des décennies et sur lesquels s'est fondée toute son existence.

Israël comme paradigme

L'État d'Israël inspire les méthodes les plus efficaces sur les plans militaires, policiers, discursifs, idéologiques ou architecturaux pour désarmer les résistances, pour faire en sorte que toute opposition soit rendue marginale ou défensive, qu'elle voit ses alliances entravées, son langage réduit, ses cadres prescrits, ses actions prohibées, ses prises de positions intimidées ou réprimées par l'anti-terrorisme — même les plus modérées, même celles qui viennent de secrétaires syndicaux ou de députées de la France insoumise.

Tout cela ne conduit pas à voir Israël comme une sorte de champion du racisme et du colonialisme — ni même du racisme et du colonialisme occidentaux. Il y a longtemps que nous ne croyons plus au camp du Bien ni aux figures du Mal absolu, sauf comme instruments de propagande et fictions gouvernementales. L'État d'Israël s'appuie lui-même, entre autres, sur un funeste mythe du Mal absolu, qu'il s'agit justement de défaire. Mais l'Occident n'a certainement pas attendu le sionisme pour asservir, expulser, coloniser, exterminer. L'histoire de l'Algérie française suffit à le prouver. D'ailleurs, cette séquence est l'une des principales raisons du soutien particulier de la France à Israël (qui n'a d'égal que celui de l'Allemagne dans l'étouffement des voix dissidentes) bien plus que les larmes hypocritement versées sur la déportation des juifs — souvent par des antisémites sur le retour.

Si nous disons que l'État d'Israël doit être envisagé comme un paradigme, c'est qu'il est devenu un des moyens les plus sûrs pour légitimer, normaliser ou glorifier ces pratiques gouvernementales. D'une part, il en incarne les formes pleinement assumées, les seules en Occident où colonialisme et racisme peuvent encore être intégralement justifiés comme tels. D'autre part, il en est comme le grand laboratoire, le pôle expérimental. Son rôle d'avant-garde dans la contre-insurrection, le contrôle des populations, les technologies de surveillance et de mort, la répression et la gestion des surnuméraires, tout cela est parfaitement assumé par les Israéliens et leurs alliés. Ce ne sont pas seulement des voix anticoloniales, des refuzniks24 ou des opposants qui y font référence. De nombreux militaires et politiques israéliens, ainsi que des chefs d'entreprises, n'ont cessé de vanter ce savoir-faire, non seulement en Europe ou aux États-Unis, mais en Inde, en Égypte, en Arabie Saoudite et jusque dans les favelas du Brésil. En France, cet aspect est relayé par bien des acteurs économiques, politiques, industriels et universitaires, qui ne manquent aucune occasion d'exprimer l'admiration que leur inspire ce pays et leur volonté de le prendre pour modèle25. Il n'y a guère que les sionistes de gauche qui font semblant de se demander pourquoi les soutiens de la Palestine se focalisent autant sur l'État d'Israël. Les pro-israéliens assumés ont cessé depuis longtemps de poser cette question, trouvant bien plus avantageux d'approfondir et confirmer les raisons de cette focalisation.


1Yoav Gallant, ministre de la défense israélien, annonçant le siège complet de Gaza le 7 octobre 2023.

2Isaac Herzog, président de l'État d'Israël, conférence de presse du 13 octobre 2023.

3Le « Couchant » est un nom et une allégorie de l'Occident dans une certaine philosophie de l'histoire.

4Lire Adi Callai, « Le soulèvement du ghetto de Gaza », Lundi matin, 23 avril 2024. Cette interview revient notamment sur l'instrumentalisation de la thématique du viol par la propagande génocidaire et son rôle crucial.

5Peggy Sastre, « Israël — Retour à Nuremberg », Le Point, 20 octobre 2023.

6Lou Syrah, « Sonné par l'horreur du 7 octobre, le camp pro-palestinien de France cherche à résorber ses fractures », Mediapart, 19 octobre 2023.

7Jean-Pierre Vernant, « Le PCF et la question algérienne », Vacarme, 2000/3, n° 13.

8NDLR. Expression pour désigner l'ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme plus ou moins acceptables dans l'opinion publique d'une société.

9Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme.

10L'intégration équivoque des Juifs à l'Occident est analysée entre autres par l'historien Amnon Raz Krakotzkin dans son ouvrage Exil et souveraineté où il écrit : « Paradoxalement, le fait pour un juif de quitter l'Europe et de s'établir en Orient exprimera sa transformation et son appartenance à l'Occident. Le sionisme a adopté les principes qui avaient permis à la culture européenne de se définir elle-même en mettant les juifs à l'écart. »

11Yitzhak Laor, Le nouveau philosémitisme européen et le « camp de la paix » en Israël, La fabrique, 2007.

12Viktor Klemperer, LTI, la langue du troisième Reich, Agora, 2003.

13Plusieurs déclarations récentes de Nétanyahou, notamment celles de son interview sur la chaîne LCI, le 30 mai 2024, ont exactement la même structure.

14Déformation péjorative de « Bad Indian ».

15Sur le déroulement précis des événements du 7 octobre 2023 et la propagande mensongère qui a suivi, lire notamment Adi Callai, « Le soulèvement du ghetto de Gaza », Lundi matin, 23 avril 2024. Voir aussi le documentaire d'Al Jazeera intitulé October 7 et disponible sur YouTube.

16Peter Longerich, « Nous ne savions pas », les Allemands et la solution finale, 1933 1945, éditions Héloïse d'Ormesson, 2009.

17NDLR. C'est ce que fait notamment le ministre des finances israélien Betzalel Smotrich lors d'une conférence à Paris en mars 2023, en où il présente une carte où Israël inclue les Territoires occupés palestiniens et jusqu'à une partie de la Jordanie. Lors de son allocution à l'Assemblée générale de l'ONU en septembre 2023, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou montre une carte du « nouveau Proche-Orient », où le territoire israélien correspond à l'ensemble de celui de la Palestine mandataire.

18Voir par exemple à ce propos le documentaire d'Eyal Sivan, La mécanique de l'orange.

19NDLR. Le 8 juin 2024, à Nusseirat, dans le sud de la bande de Gaza, 274 Palestiniens sont tués pour la libération de 4 prisonniers israéliens.

20Theodor Herzl, L'État des Juifs, La Découverte, 2008.

21Amnon Raz Krakotzkin, Exil et souveraineté. Judaïsme, sionisme et pensée binationale. La fabrique, 2007. À travers une analyse des tendances des premiers temps du sionisme, l'ouvrage distingue l'idée de « refuge », présente au départ, notamment chez Herzl, et le mythe du « retour » qui a fini par dominer.

22Ibid.

23David Ben Gourion, discours devant le comité central du parti Mapai, décembre 1938.

24NDLR. Objecteurs de conscience israéliens, qui refusent de servir dans l'armée israélienne.

25L'antiterrorisme a été l'alibi et le moteur principal de cette tendance depuis des années, mais celle-ci concerne bien d'autres domaines. Voir entre autres les articles de Groupe Grothendieck, « De Grenoble à Tel-Aviv. L'innovation de défense au fondement de la start-up nation », Lundi matin, 1er avril 2024 ; Jonathan Cook, « Comment la technologie d'espionnage israélienne pénètre au plus profond de nos vies », Middle East Eye, 26 novembre 2019, ainsi que le documentaire israélien The Lab qui se trouve sur Youtube.

Palestine. À Jénine, le deuil d'une famille après un raid israélien

Le 21 mai 2024, l'armée israélienne annonçait sur Telegram « une opération antiterroriste à Jénine en attaquant des hommes armés dans la zone ». La famille Tawalba, réfugiée de la Nakba dans le camp de Jénine, a perdu l'un des siens. Elle assure que le défunt n'avait aucun lien avec une quelconque brigade armée.

Son sourire amène et son visage immaculé ne laissent rien présager du chagrin qui sommeille en elle. À peine rentrée des funérailles, Rahaf Tawalba, dix ans, accueille avec déférence les voisins venus apporter leur sollicitude. Sa mère étranglée par la douleur, épuisée, inapte à toute conversation, est restée couchée dans son lit. Rahaf est orpheline. Son père, Jihad Muhammad Tawalba, 37 ans, a été tué par l'armée israélienne lors d'une incursion déclenchée le 21 mai 2024. L'armée israélienne avait annoncé sur Telegram « commencer une opération antiterroriste à Jénine en attaquant des hommes armés dans la zone ».

« C'est faux, mon père n'appartenait à aucune brigade armée, c'était un simple chauffeur de bus, défend-elle. Il était si gentil. À présent, c'est un chahîd ( un martyr en arabe). Je suis l'aînée, alors je me dois d'être forte pour ma mère, ma petite sœur et mon petit frère âgé d'à peine quatre ans », explique-t-elle fièrement. Puis la tonalité change et Rahaf décrit, avec désarroi, cette terrible journée :

 Ce mardi 21 mai au matin, les soldats israéliens étaient habillés en civils. Ils ont forcé la porte d'entrée de notre maison, puis ont rejoint le deuxième étage. Heureusement, toute la famille était au rez-de-chaussée à ce moment-là. Nous entendions les pas tonitruants des soldats au-dessus de nos têtes. Ils saccageaient tout. C'était terrifiant. Nous avons dû évacuer chez nos voisins.

« J'ai tout de suite compris que c'était fini pour lui »

Selon le récit des Tawalba, les soldats israéliens auraient utilisé leur maison pour en faire une base militaire de snipers. Alors que la nuit tombe sur le camp de Jénine, les Tawalba sont à bout. Jihad, épuisé et lassé d'attendre, veut rentrer chez lui. Aux alentours de 20h30, il propose de se retirer pour inspecter la maison afin de vérifier si les soldats ont quitté les lieux. « J'ai tout fait pour l'en dissuader. Il faisait sombre et je savais que c'était hautement risqué, raconte Ahmed, le frère de la victime. Malgré mes mises en garde, Jihad, mon père et un voisin sont allés voir. » Arrivés à l'entrée du domicile, ils tentent d'ouvrir la porte, mais les snipers israéliens ont bloqué l'accès « avec une bouteille de gaz », puis se sont précipités au second étage « pour leur tirer dessus. » Ahmed poursuit :

J'étais au téléphone avec mon frère lorsque cela s'est produit. Des coups de feu ont retenti et mon frère hurlait de douleur. Il récitait la Shahada1. J'ai tout de suite compris que c'était fini pour lui. Mon père et notre voisin ont pris la fuite et s'en sont sortis.

Dans le salon, il fait écouter aux voisins l'enregistrement audio dans lequel on entend des coups de feu retentir et son frère succomber à ses blessures. Cet audio que nous avons analysé démontre que Jihad n'était ni armé ni dangereux, mais qu'il souhaitait simplement réintégrer son domicile.

« Ils ont commencé à rouler sur son corps alors qu'il était déjà mort »

Selon des témoins souhaitant garder l'anonymat, les soldats sont ensuite sortis de la maison pour constater le décès de Jihad tout « en le filmant d'un air amusé ». Les snipers auraient aussi « ouvert le feu sur l'ambulance qui tentait d'intervenir, prétextant qu'il s'agissait d'une zone de guerre ». Celle-ci n'ayant pas eu d'autres choix que de faire demi-tour et d'attendre l'aval du Comité international du croissant rouge (CICR), seul habilité à faire le lien entre les ordres de l'armée israélienne et les services de secours. Le Croissant rouge a confirmé ces témoignages.

« Pendant ce temps, les snipers ont embarqué dans une sorte de grosse Jeep que les soldats surnomment Mouth of Tiger2. Puis ils ont commencé à rouler sur son corps alors qu'il était déjà mort. Ils l'ont écrasé à deux reprises. Et lorsqu'ils étaient sûrs de son décès, ils ont autorisé l'ambulance à entrer dans le camp », racontent aussi des témoins. Finalement, les secours mettront plus d'une heure avant d'intervenir. Ahmed fait circuler une photo du corps de son frère auprès des habitants, qui détournent le regard, horrifiés. L'image est insoutenable et provoque des nausées.

Des fleurs déposées à l
Des fleurs déposées à l'endroit où Jihad Muhammad Tawalba a été tué
Khadija Toufik

Fauteuil déchiré, plafond troué, déchets bazardés, l'appartement du second étage ressemble à un champ de ruines. « Regardez, il y a même un jeu d'échecs sur la table. Vous vous rendez compte, ils jouent aux échecs pendant qu'ils nous tuent », s'exclame Ali, vingt-sept ans, frère cadet du défunt qui constate, abasourdi, l'ampleur du saccage. La visite se poursuit dans les chambres. Ours en peluche des enfants lacéré, égorgé, « comme en signe d'admonestation », vitres perforées par les balles, la liste des dégradations est impressionnante et n'en finit pas. « Ces trublions ont même eu le temps de se parfumer avec mes flacons », constate Abu Jihad, le père du défunt.

Ce n'est pas la première fois que l'armée utilise la propriété des Tawalba comme base militaire : « c'est la sixième spoliation en moins d'un an » affirme Abu Jihad. « Dans les camps de réfugiés, les soldats entrent chez vous comme bon leur semble et puis ils détruisent tout », explique ce sexagénaire au visage buriné. « Nous venions de racheter tous les meubles. Voyez cette télévision, elle date de la semaine dernière », souffle-t-il.

« Un nid de frelons »

Bastion « de la résistance » pour les Palestiniens, le camp de Jénine, l'un des plus pauvres de la région, est surnommé le « nid de frelons » par l'armée israélienne qui veut se débarrasser de la Kattibat Jenin, la brigade armée indépendante de Jénine. Classée comme organisation terroriste par la majeure partie des pays, dont la France, l'armée israélienne légitime ses incursions en disant vouloir éliminer des « terroristes ».

« Dire que l'armée israélienne ne tue que des résistants armés est un tissu d'insanités. Nous n'avons aucun lien avec eux, mon frère était un civil. Tout comme les onze autres chahîds  », s'exclame Ahmed, encore étourdi par « le massacre » de son frère. Wafa, l'agence de presse officielle de l'Associated press (AP), dresse le lourd bilan de ce raid meurtrier. À la mort de Jihad Muhammad Tawalba s'ajoute celle d'un instituteur, d'un médecin, d'un directeur d'hôpital et de plusieurs enfants. Toutes les écoles de la ville ont été évacuées durant le raid, selon Wafa.

Depuis le 7 octobre 2023, les violences s'exacerbent à Jénine. Les incursions sont devenues quasi quotidiennes, « ils viennent trois fois par semaine minimum », affirme un ami venu souhaiter ses condoléances à la famille. Selon le ministère de la santé de l'Autorité palestinienne, plus de 512 Palestiniens de Cisjordanie ont été tués par des soldats ou des colons israéliens. L'État israélien, de son côté, affirme avoir arrêté près de 4 000 Palestiniens recherchés en Cisjordanie, dont plus de 1 700 affiliés au Hamas.

Des enfants témoins des tirs

Les meilleures amies de Rahaf sont venues pour soutenir la famille. Deux d'entre elles ont été témoins des tirs. Batoul, dix ans, habite juste en face des Tawalba. « C'est la première fois que je vois quelqu'un mourir sous mes yeux. Je les ai vus écraser son corps », raconte-t-elle d'une voix timide. Et lorsque les voisines lui demandent si elle est choquée, elle fait un oui de la tête sans un mot, le regard rivé vers le sol. « Imaginez une seconde ce qu'endurent les enfants de ce camp », dit Rahaf qui éclate en sanglot. Elle ajoute : le monde doit cesser son silence face à l'oppression et les crimes que l'on subit. Où est la justice ? Les Palestiniens sont dépourvus de droits, de vie, de tout. Il faut que cela cesse ».

Le visage taciturne, le regard triste et absent, Mayer Tawalba, écoute sa grande sœur. Depuis le 21 mai, la fillette de neuf ans se mure dans le silence, traumatisée à la vue du sang de son père, encore visible sur la chaussée défoncée, juste en face de sa chambre d'enfant.

Cabossées, poussiéreuses, les routes à l'entrée du camp de réfugiés de Jénine portent les stigmates du raid israélien. Les effluves des voitures calcinées, ici et là, sont encore perceptibles. Les enfants, habitués à ce type de théâtre, continuent de jouer sur le bitume éventré, tandis que des jeunes en scooter TMAX zigzaguent entre les graviers pour se frayer un chemin. « C'est illégal de tout détruire comme ça. Les soldats israéliens n'ont pas le droit. Nous, enfants de Palestine, demandons seulement à vivre dans la paix et dans la sécurité. Comme tous les enfants d'Occident », s'exclame Rahaf tout en fustigeant le simulacre démocratique de l'État d'Israël. Juste en face de la maison des Tawalba, des fleurs et quelques blocs de pierre enlacent le sang de Jihad en signe d'hommage. Ici, les familles et les enfants sont asthéniques face à l'oppression perpétuelle que leur impose l'occupation israélienne. Jénine, située au nord de la Cisjordanie, est un territoire occupé illégalement depuis 1967 au regard du droit international.

« Ce n'est pas un camp de réfugiés, c'est un camp de la mort »

Comme tous les habitants du camp, les membres de la famille Tawalba sont des descendants de la Nakba, qui signifie catastrophe en arabe. Elle a eu lieu en 1948 lors de la création de l'État d'Israël, provoquant le départ forcé de 800 000 Palestiniens sur environ un million. Originaires de la ville d'Afoula, située dans le district nord d'Israël, leurs ancêtres ont trouvé refuge dans ce camp. Un immense agrégat de béton rendu tristement célèbre aussi bien pour les incursions militaires israéliennes spectaculaires que pour la mort de Shirin Abu Akhle, journaliste phare d'Al-Jazirah, tuée d'une balle dans la tête par l'armée israélienne le 11 mai 2022, alors qu'elle couvrait un raid.

Ici, les habitants partagent un sentiment d'insécurité. « Nous sommes tous des cibles de choix. Ce n'est pas un camp de réfugiés, c'est un camp de la mort. Ils nous font comprendre qu'ils ne veulent pas de nous, mais c'est notre terre et nous ne partirons pas. On va rester ici jusqu'au bout », explique Ahmed qui a subi, lui aussi, des violences de la part des soldats israéliens en décembre dernier.

Le soleil se couche, et les amis venus présenter leurs condoléances se retirent tour à tour. Sur la chaussée, le sang de Jihad Tawalba est toujours visible. Les petites filles du camp enveloppent dans leurs bras les sœurs Rahaf et Mayer en guise de réconfort. Rahaf est pensive. Mayer toujours silencieuse. Elles sont épuisées par cette journée de douleurs. Toutes se demandent qui sera le prochain sur la liste des morts du camp de Jénine.


1Attestation de foi que font les musulmans avant de mourir.

2La bouche du Tigre en français.

Contre la vague brune, contre ceux qui l'ont préparée, il est encore temps !

Dans trois semaines peut-être, l'extrême droite arrivera au gouvernement, aux portes du pouvoir. Cette victoire potentielle n'est pas inattendue, tant elle a été préparée, encouragée, et — disons-le – souhaitée par une partie non négligeable de la classe politique et des cercles éditorialistes. Ce courant politique et la vision du monde qu'il défend remontent au-delà des années 1930 — comme le mot même d'islamophobie – et trouve ses racines dans le rôle structurel de l'héritage colonial, notamment en Algérie. Cette histoire constitue, comme le rappelle Fabrice Riceputi, la matrice essentielle de l'extrême droite, celle qui fait oublier sa collaboration et son antisémitisme structurel. Cet impensé colonial permet d'expliquer la large convergence dans le soutien à Israël, qui a vu les héritiers du Front national défiler aux côtés de l'essentiel des forces politiques dans une « marche contre l'antisémitisme » en novembre 2023.

Cette histoire coloniale rappelle également la généalogie méconnue de la gestion sécuritaire des musulmans, toujours perçus comme « un problème », comme étrangers même pour celles et ceux qui sont français⸱es, mais surtout comme un danger pour la République. Si hier dominait la figure de l'Arabe « voleur, fourbe et violeur » ou du musulman réfractaire à l'assimilation coloniale, désormais les musulman⸱es et autres « islamo-gauchistes » seraient le nouvel ennemi intérieur, comme c'était le cas, il y a près d'un siècle, pour les juifs. À un siècle de distances, juifs et musulmans, sont perçus comme deux minorités religieuses racialisées, à qui l'on prête des desseins complotistes, comme le montre l'historien Reza-Zia Ebrahimi dans l'analyse de leur histoire croisée. Par leur duplicité à l'égard de la République, par l'extrémisme inhérent à leur religion — mieux, à leur culture, puisque même la langue arabe devient ni plus ni moins que l'outil véhiculaire de terrorisme —, les musulmans de France, définis comme une masse homogène malgré leur diversité, lanceraient un défi mortel au monde. Comme le fait à l'échelle internationale « le terrorisme islamique », porteur d'une guerre contre la civilisation occidentale ou prétendument « judéo-chrétienne ».

À l'heure où l'extrême droite a déjà un pied dans la porte, on ne peut pas fermer les yeux sur la responsabilité historique de la classe dirigeante et de ses relais médiatiques, dans la banalisation d'une islamophobie d'État qui n'a fait que s'intensifier depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, pour arriver à son paroxysme sous celle d'Emmanuel Macron. Si le dévoiement de la laïcité pour en faire une arme contre l'islam et les musulman⸱es, bien loin de l'esprit de la loi de 1905 défendue par Aristide Briand, date de la fin du second mandat de Jacques Chirac, l'offensive de l'actuel président de la République et de ses ministres contre les musulman⸱es, accusé⸱es de « séparatisme », a marqué l'intensification de discours de rejet et de mesures de répression, qui ont participé à la victoire de l'extrême droite dans la bataille culturelle qu'elle mène pour l'hégémonie. Le tout avec la complicité d'intellectuels, d'éditorialistes et de quelques « chercheurs de cour », qui n'ont eu aucun scrupule à mettre leur savoir au service d'une idéologie de haine et de rejet.

En reprenant quelques articles publiés par Orient XXI qui s'articulent autour des thématiques citées ci-dessus au sein de ce dossier, nous soulignons la responsabilité des pyromanes de la République, mais nous remplissons aussi le rôle que nous nous sommes donné depuis notre création en tant que média indépendant il y a plus de dix ans, et que nous jugeons plus que jamais nécessaire : donner à nos lectrices et lecteurs les outils de comprendre, et donc de résister à la vague brune qui risque de déferler sur nous, mais qu'il est encore temps d'arrêter.

ILLUSTRATION : Castres, 13 décembre 2009. Profanation de l'entrée de la mosquée de Castres. Des tags nazis et xénophobes sont peints sur le mur, des pieds de porc pendent à la poignée et des oreilles de porc sont agrafées sur la porte. THIERRY ANTOINE / AFP

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