La chercheuse Cécile Boëx a longtemps vécu dans la capitale syrienne, où elle a notamment analysé les engagements des cinéastes. Fin 2011, la guerre qui se profile l'a durablement privée d'accès à son terrain. Quatorze ans après, elle le retrouve enfin. Dans Retrouver Damas, elle livre un récit marqué par l'émotion et l'espoir.
Depuis deux décennies, les conflits et l'autoritarisme en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ont grandement affecté la capacité des chercheurs occidentaux d'y mener des enquêtes en sciences sociales. Les réflexions sur les « terrains empêchés », comprenant entre autres le Yémen, la Libye et l'Iran, ont érigé le cas syrien en paradigme.
En effet, avant la guerre, malgré toutes les contraintes existantes, liées en particulier au régime de surveillance par les services de renseignement, Damas et Alep accueillaient des centres de recherche étrangers actifs dans différentes disciplines. Au cours des années 2000, ceux-ci ont permis à toute une génération de mener des recherches novatrices. L'Institut français du Proche-Orient (IFPO), qui trouve ses racines en 1922, a notamment joué un rôle central, développant aussi des collaborations avec des collègues syriens. La Syrie, par sa diversité, sa profondeur historique, était alors un terrain passionnant pour des dizaines de sociologues, anthropologues, géographes et spécialistes de l'histoire et des langues.
La répression inimaginable qui a fait suite au soulèvement syrien de 2011 et la détérioration de la situation sécuritaire ont rapidement conduit à la fermeture de ces centres, au rapatriement de leurs pensionnaires étrangers et à la fuite de nombreux universitaires syriens. Soudainement, sans accès direct à la société étudiée, chacune et chacun s'est vu forcé à adapter ses méthodes de travail. Pour l'enseignante et chercheuse à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) Cécile Boëx, comme pour d'autres, cela a été « un arrachement » et une douleur.
La charge mentale liée à la violence de la guerre et à l'effondrement d'une société, parfois symbolisée par la destruction d'un patrimoine millénaire, a grandement pesé. Le sort funeste d'amis réfugiés, blessés, emprisonnés, morts ou disparus a hanté ses jours et ses nuits, des années durant. Ce terrible contexte a indéniablement ajouté une dimension affective et engagée dans l'acte d'écriture. Cette dimension ne s'est en réalité jamais atténuée, malgré la durée de la guerre et en dépit de la privation d'accès au terrain.
En mai 2025, six mois après la chute de Bachar Al-Assad, Cécile Boëx rejoint la capitale syrienne. Elle y retourne une seconde fois en décembre de la même année pour un colloque. Retrouver Damas est le récit de son retour. Pendant cette absence de quatorze ans, la Syrie ne l'a jamais quittée. Ses travaux scientifiques centrés sur les images produites par les révolutionnaires depuis 2011 ont été nombreux. La poursuite de cette activité et l'archivage d'images et documents, souvent horribles, n'ont pas refermé la blessure liée à l'impossibilité de retrouver les sensations liées à la vie damascène.

Le récit de Cécile Boëx, accompagné de documents et de photos — sombres pour la plupart car prises avec un appareil argentique volontairement rudimentaire —, est publié chez Actes Sud. Il s'inscrit dans une nouvelle collection stimulante, « Les Routes de l'après », consacrée aux villes qui ont été traversées par la guerre mais ne sont pas encore tout à fait en état de paix. Tel est sans aucun doute le cas de la capitale syrienne, et de ses trois millions d'habitants. Après le travail d'Aline Cateux sur Mostar en Bosnie-Herzégovine, Retrouver Damas ose adopter un registre personnel, traversé par l'amour pour son objet. La démarche est particulièrement féconde en ce qu'elle constitue une (ré)entrée concrète et vivante dans les bouleversements de l'après-guerre.
Par-delà ses propres sensations, dont certaines sont très touchantes – tel ce premier appel à la prière de l'aube entendu de nouveau –, l'autrice accorde une attention particulière à ses retrouvailles avec les Syriens restés à Damas. Les destins de celles et ceux qui ont eu à subir la férocité de la guerre occupent à chaque fois le cœur des chapitres. Le deuil traverse la société dans son entièreté, de l'habitacle d'un taxi, d'un café ou d'un centre équestre à des cimetières où se trouvent les tombes de ses proches Khaled et Souheil.
Pour l'autrice, le choc du retour est d'abord lié à la transformation de la ville, emmenée par des profiteurs de guerre. Ces nouveaux lieux contrastent avec la grande pauvreté qui règne dans certains quartiers en ruine et le long de la route empruntée depuis Beyrouth pour rejoindre la capitale syrienne. Mais le choc est aussi lié à la stabilité de nombre d'odeurs, de sons, des souvenirs, du bourdonnement du quartier Bab Charki, des amitiés préservées et des espaces familiers qu'elle retrouve.

Le mélange entre l'intime et le politique se révèle très efficace pour aborder les enjeux fondamentaux d'une société fracturée par la guerre : mémoire, vengeance, ravages psychologiques, réagencements identitaires et politiques. Les chapitres, brefs, laissent apparaître les attentes et espoirs concernant la reconstruction et le grand chantier de la justice et de la réconciliation. Les incertitudes et interrogations face au nouveau pouvoir emmené par Ahmed Al-Charaa sont évidemment nombreuses. Elles transparaissent dans les propos reproduits, ici d'une bibliothécaire, là d'un activiste ou d'un cinéaste. L'écriture à chaud, marquée par la sensibilité, est alors particulièrement convaincante en ce qu'elle permet aussi, malgré tout, de préserver l'espoir d'un avenir meilleur.
Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan.
Depuis vingt ans, la place prééminente occupée par les houthistes au Yémen est le fruit de divers paradoxes. Né dans les montagnes de l'extrême nord du pays, non loin de l'Arabie saoudite, le mouvement emmené par la famille Al-Houthi avait profité de sa confrontation militaire avec l'État yéménite, entamée en juin 2004, pour gagner en expérience et légitimité. Au prix de dizaines de milliers de morts et de destructions de villages entiers, il avait alors accru sa puissance armée, ses connexions tribales, sa cohérence idéologique et son assise géographique jusqu'à gagner les confins de la capitale Sanaa peu avant le soulèvement de 2011. Rattaché à une expression marginale du paysage politique et religieux, le groupe Ansar Allah (Partisans de Dieu), courant de renouveau zaydite lié au chiisme dans un pays majoritairement sunnite, avait su mettre de côté les enjeux identitaires pour capitaliser d'abord sur le ressentiment face au pouvoir du président Ali Abdallah Saleh (jusqu'en 2012), puis contre le processus révolutionnaire du « printemps yéménite ». Ce dernier avait pourtant abouti au départ de l'ancien président et à son remplacement par Abd Rabbo Mansour Hadi chargé de mener la transition vers la démocratie. C'est toutefois en s'alliant avec leurs anciens ennemis du clan Saleh à compter de 2012 que paradoxalement les houthistes ont atteint leur masse critique, devenant le « monstre de Frankenstein » que les Yéménites connaissent. En effet, entre 2012 et 2014, les houthistes ont pu s'appuyer sur les ressources de Saleh, financières et militaires, pour mettre à mal le processus révolutionnaire qu'ils avaient pourtant initialement soutenu. Ce faisant, tous deux pouvaient atteindre un autre de leurs objectifs : mettre en pièce leurs ennemis communs, les Frères musulmans du parti al-Islah. Pour Saleh, ce pacte devait lui permettre de se venger de ceux qui l'avaient trahi lorsqu'ils s'étaient engagés dans le soulèvement révolutionnaire. Mais à l'évidence, l'accord était pour lui un trompe-l'œil et était passé au bénéfice des houthistes. Ils pouvaient dès lors entamer une phase d'exercice et de consolidation du pouvoir qui, dix ans plus tard, perdure malgré d'évidentes fragilités.
Passée la surprenante phase militaire de prise de contrôle de structures étatiques (radio et télévision nationale, ministères, casernes), les houthistes à compter du 21 septembre 2014 ont agi avec méthode. Leur coup d'État a autant été caractérisé par une volonté de dénoncer les compromis du nouveau gouvernement par rapport au projet révolutionnaire que de répondre à des aspirations réactionnaires. Les houthistes ont d'abord pu neutraliser le pouvoir reconnu par la communauté internationale en assignant à résidence le président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce dernier a pu fuir vers Aden et de là faire appel à l'Arabie saoudite qui est intervenue militairement à compter du 26 mars 2015 pour restaurer son pouvoir et vaincre les houthistes, sans succès.
Le processus interne essentiel de construction d'un État houthiste a été largement occulté par l'intervention de l'armée saoudienne ainsi que par les liens entre Ansar Allah et l'Iran. L'un et l'autre ont été certes importants et expliquent l'impasse que connait le pays. Mais ils n'épuisent aucunement l'analyse d'un pouvoir qui s'est affirmé au fil du temps et dont l'organisation a été finalement contre-intuitive. En effet, loin de l'image de combattants rétrogrades venus des tribus arriérées des hautes terres du Yémen, l'exercice du pouvoir par les houthistes s'est avéré efficace à divers titres. Ils se sont employés à incarner pleinement l'État dans l'ensemble des zones qu'ils ont contrôlé — le quart occidental du pays et environ la moitié de la population. Bien que n'étant pas reconnus par la communauté internationale et confrontés aux bombardements de la coalition emmenée par l'Arabie saoudite, ils ont su mettre en place des institutions qui ont empêché un effondrement général des services publics, de l'économie et de la sécurité. La stabilité du taux de change du riyal dans les zones sous leur contrôle est comparativement meilleure à celle dans les réduits du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Le faible nombre d'attentats jihadistes atteste également de cette réalité, tout comme la permanence de médias gouvernementaux, d'une façade de vie partisane et institutionnelle.
Tout d'abord pour construire l'État houthiste, les nouveaux maitres de Sanaa ont assuré une forme de continuité en s'appuyant sur les réseaux de fonctionnaires liés à Saleh. Dans les banques, l'armée, la police, les entreprises publiques, la stabilité a un temps primé. Les petits fonctionnaires issus de domaines perçus comme moins essentiels, par exemple dans l'éducation, étaient eux délaissés, souvent privés de salaires et forcés donc de trouver des moyens de subsistance. Leur engagement, comme celui du personnel de santé, assurait malgré tout souvent une forme de continuité tout en n'empêchant pas le ressentiment parmi la population.
Progressivement les houthistes ont placé leurs hommes — d'autant plus aisément qu'Ali Abdallah Saleh, en décembre 2017, s'est retourné contre eux, finissant alors assassiné. Ils ont pu recomposer les élites politiques et sécuritaires en offrant une prime particulière à leur propre groupe, les hachémites se revendiquant descendants du Prophète. Ces derniers, forme de noblesse très minoritaire à l'échelle de la société mais qui joue un rôle central dans le zaydisme, ont avec les houthistes retrouvé leur rang perdu au moment de la révolution du 26 septembre 1962 qui avait mis fin à la monarchie.
Pour mener à bien cette recomposition, ils ont pu instrumentaliser et capter une part de l'aide humanitaire internationale, prenant en tenailles les agences de l'ONU ainsi que les ONG. Celles-ci ont été depuis 2015 tétanisées par la crainte d'une famine généralisée, acceptant finalement les exigences des houthistes et une corruption manifeste des structures de distribution. C'est ainsi qu'en 2018 l'offensive contre Hodeïda, cinquième ville la plus peuplée du Yémen, a pu être annulée à la suite de l'accord de Stockholm, ancrant leur position dans ce port et donc sur la Mer Rouge. Parallèlement, au niveau local, les houthistes ont développé un maillage sécuritaire, accentuant la surveillance et la répression de la société civile. Ils se sont appuyés sur un réflexe nationaliste en décrivant l'opération de la coalition arabe, soutenue par les Occidentaux, comme une agression, préservant ainsi un certain niveau de popularité. L'alignement de leurs ennemis yéménites sur les positions des pays étrangers — Arabie saoudite donc, mais aussi Émirats arabes unis pour ce qui concerne les sudistes —a pu faire oublier leur propre proximité idéologique et diplomatique avec l'Iran. L'idéologie portée par leur leader Abdlemalik Al-Houthi s'est affirmée, infusant dans la société à travers l'armée mais aussi les structures éducatives et religieuses, tournées vers l'effort de guerre. Une génération s'en trouve sacrifiée. Le zaydisme s'est aussi transformé, parfois à travers l'instauration de nouvelles célébrations religieuses comme Achoura ou au moment du Mouloud. Un système de taxation spécifique au bénéfice des hachémites, les restrictions exercées sur les droits élémentaires des femmes et une police morale ont enfermé la société dans une logique que bien des opposants des houthistes décrivent comme totalitaire ou finalement proche de ce que les talibans afghans imposent. L'idéologie est également structurée autour d'une contestation de l'ordre international, faisant de la question palestinienne un élément essentiel et ancrant le mouvement dans l'Axe de la résistance porté par l'Iran. Au plus fort de la guerre en Syrie, les portraits du président syrien Bachar Al-Assad trônaient dans Sanaa. L'idéologie reste pourtant caractérisée par des non-dits autour de la place des hachémites et des objectifs politiques internes. Bien que se revendiquant républicains, il est entendu que la prééminence d'Abdelmalik Al-Houthi et de son clan en général, notamment la tutelle exercée par Hussein, son demi-frère et fondateur du mouvement, tué par l'armée en 2004, acte pour les houthistes le passage vers un pouvoir héréditaire. Celui-ci s'autonomise en partie aussi de l'État et marginalise de fait la majorité sunnite, il s'appuie sur une peur de la répression qui est d'autant plus efficace dans un contexte de guerre.
L'inefficacité militaire de l'opération Tempête décisive menée par l'Arabie saoudite depuis 2015 a été largement actée, y compris par les dirigeants saoudiens. Ceux-ci ont en effet depuis avril 2022 entrepris de se retirer du dossier yéménite. Depuis lors, les bombardements aériens des positions houthistes ont cessé. Abd Rabbo Mansour Hadi a été forcé à la démission et les discussions menées grâce à Mascate ont un temps donné le sentiment que la paix était à portée de main. Les houthistes toutefois n'entendaient pas faciliter le travail des Saoudiens. En interne, ils tiennent militairement leurs positions et n'ont pas réduit la pression sur Taez par exemple. Depuis plus de deux ans, ils s'emploient à humilier l'Arabie saoudite en faisant monter le prix de la paix. Leurs exigences ont ainsi notamment été financières, visant à faire payer à la coalition les arriérés de salaires des fonctionnaires.
L'engagement armé des houthistes en Mer Rouge depuis novembre 2023 a rendu toute signature d'un accord impossible. Il a placé les Saoudiens dans l'embarras, incapables de reprendre les armes au nom des Américains et des Israéliens contre un mouvement affirmant s'engager en faveur des Palestiniens et qui a gagné en popularité sur le plan régional. Le mufti omanais, Ahmed Al-Khalili, avait pu signaler sa reconnaissance, tout comme Yahya Sinouar, chef du Hamas.
En dix mois, les plus de 120 attaques contre les navires marchands, de plus en plus sophistiquées, puis les missiles envoyés vers Israël en solidarité avec la population de Gaza ont de nouveau braqué les projecteurs sur le Yémen. En réaction à l'ouverture de ce nouveau front, les États-Unis et les Britanniques ont relancé les bombardements contre les houthistes dès décembre 2023, sans davantage de succès. Le bombardement israélien du port de Hodeïda le 20 juillet 2024 a eu pour effet principal de désorganiser l'aide humanitaire, aucunement d'affecter la capacité de projection des houthistes. Deux mois plus tard, un missile d'une nouvelle technologie explosait à six kilomètres de l'aéroport de Tel-Aviv.
La stratégie régionale des houthistes pèse indéniablement sur les Yéménites ainsi que sur les populations des pays voisins. L'attaque contre le navire Ruby Mar qui transportait des engrais en mars 2024 et a coulé avec sa cargaison, puis contre le pétrolier Sounion en août 2024 rendent compte d'une logique jusqu'au-boutiste. Une marée noire d'ampleur historique a, semble-t-il, été évitée in extremis en septembre 2024. L'Égypte elle-même a perdu près de la moitié des revenus liés à l'exploitation du canal de Suez. Les ONG et agences onusiennes gérant l'aide internationale ont subi au cours de l'été une vague de répression à Sanaa. Les houthistes se sentent autorisés à s'extraire des règles internationales.
Si la nuisance causée par les houthistes en Israël (et pour les pays occidentaux) n'est pas que symbolique et si elle flatte l'engagement sincère de la population en faveur des droits des Palestiniens, nombre des Yéménites sont avant tout impatients d'en finir avec la guerre. Ils demandent des houthistes une clarification de leur projet politique de long terme sans laquelle la stabilité de leur régime imposée depuis dix ans risque de ne pas durer.
Se battre sur tous les fronts et écrire jusqu'à son dernier souffle au milieu de la tourmente dans l'espoir d'un avenir meilleur pour la Syrie. Et, finalement, ne pas voir son combat récompensé. Tel aura été le destin de la politologue syro-française Bassma Kodmani, décédée en 2023.
Journal d'un espoir et d'une désillusion, My struggle for Syria, A woman in Arab politics (« Mon combat pour la Syrie : Une femme dans la politique arabe »), en cours de publication en arabe et en français, est un témoignage personnel et un document historique unique des années de lutte pour sortir la Syrie d'un interminable combat commencé pacifiquement en 2011 avant de sombrer dans l'anarchie.
Malgré les obstacles, Bassma Kodmani (1958-2023) n'a jamais dévié de son objectif : arrimer son pays à la démocratie et lui rendre une liberté confisquée depuis plus d'un demi-siècle. Son récit, écrit avant l'arrivée au pouvoir à Damas d'Ahmed Al-Charaa fin 2024, s'étale sur une dizaine d'années. Cette universitaire documente et analyse le cauchemar syrien dans lequel elle s'est trouvée impliquée, avec ses rebondissements dramatiques, ses luttes intestines, ses rares moments d'espoir et son long calvaire.
Mais comme en Tunisie et en Égypte, le rêve d'un « Printemps arabe » n'aura guère duré. La Syrie a certes changé de visage, mais ce n'est pas celui souhaité par cette Damascène, née en 1958, fille d'un baasiste laïc de la première heure, emprisonné par ses pairs au pouvoir avant de choisir l'exil en France avec sa famille.
La politologue syro-française, décédée d'un cancer en 2023, raconte par le menu la naissance le 1er septembre 2011 du Conseil national syrien (CNS), pilier de l'opposition, dont elle sera une des figures et la porte-parole. Elle décrit les heurts et malheurs de ces années de lutte, avec son lot d'ingérences étrangères, de trahisons, de militarisation, de rivalités et de tentatives d'unité — sans oublier les massacres commis par l'Organisation de l'État islamique (OEI) et la dictature au pouvoir à Damas.
En décembre 2024, le pouvoir tombe comme un fruit mûr aux mains du groupe islamiste Hayat Tahrir Al Cham (HTC) commandé par Abou Mohammed Al-Joulani, devenu le président par intérim Ahmed Al-Charaa. « Qu'il est cruel et injuste que tu n'aies pas vécu ça ! Toi qui as mobilisé toute ton énergie, tes compétences et tes relations, pendant les dix dernières années de ta vie brutalement raccourcie, pour une Syrie libérée de la tyrannie », écrit le 15 décembre 2024 sa sœur Hala Kodmani dans une lettre publiée par Libération1, tout en reconnaissant que cette chute s'est déroulée par « une offensive fulgurante de rebelles syriens que personne n'avait vue venir ». Si cet évènement est considéré comme une victoire par la grande majorité des Syriens, il est loin du rêve de Bassma Kodmani d'un régime laïc.
Bassma Kodmani avait ainsi les Frères musulmans en horreur. Or, c'est un de leurs épigones qui gouverne la Syrie. « Dans un contexte de radicalisation rampante de la lutte sur le terrain [les islamistes] ne constituaient pas la majorité de l'opposition, mais ils étaient plus organisés (…) Et les responsables occidentaux, notamment les Américains, se rendaient à Istanbul pour y rencontrer avant toute autre force les Frères musulmans », détaille la politologue.
Ces derniers avaient une revanche à prendre après l'écrasement de leur rébellion dans la ville de Hama (ouest du pays) en 1982, qui poussa de nombreux rescapés à se réfugier en Turquie, où l'AKP, le parti islamiste au pouvoir depuis 2002, est proche idéologiquement de la confrérie.
Les Frères musulmans « tenaient la militarisation [du conflit] pour inévitable et voulaient la contrôler. Ceci a constitué un tournant dans le leadership de la Révolution », explique-t-elle, tout en pointant « la dépendance des combattants vis-à-vis des fonds provenant de l'extérieur, notamment de sources islamistes », des monarchies du Golfe, mais aussi de pays occidentaux.
Avec ses groupes armés locaux, financés au gré des puissances extérieures, la guerre civile était multiforme. Mais « parmi les combattants non-islamistes, ceux qui voulaient poursuivre la lutte ont fini par accepter armes, munitions et nourriture de la part des brigades islamistes, salafistes ou des Frères musulmans qui recevaient régulièrement armes et argent », souligne-t-elle.
Autre constat : pour les Occidentaux, dont le soutien était nécessaire, « notre crédibilité reposait sur deux sujets : la volonté d'intégrer les autres groupes d'opposition et notre capacité à proposer une vision prévoyant le scénario d'une transition pacifique et démocratique. Sur ces deux points, nous avons échoué ». Selon l'universitaire, même les chrétiens favorables à la Révolution, comme à Homs, « ont pris peur en écoutant les harangues de cheikhs salafistes fanatiques ». Elle reconnait aussi l'échec du CNS, composé des partis traditionnels, d'intégrer les nouvelles générations. Elle estime que « la Syrie a besoin d'une nouvelle formule politique (…) et nous n'étions pas les bonnes personnes car nous ne représentions pas le mouvement sur le terrain ».
Au lieu de lui servir au sein de l'opposition, dont elle était la seule représentante femme, ses atouts — polyglotte, son passé académique, des contacts privilégiés avec les Occidentaux — l'ont au contraire précipitée dans un nid de vipères. Ainsi, en juillet 2012, lors d'une réunion à Doha du bureau exécutif du CNS, le représentant des Frères musulmans Farouk Taifur a pris la parole pour la remplacer. Ce qui fut fait « à une petite majorité pour m'exclure du bureau politique », se souvient-elle, avec amertume. D'autres se sont chargés de lui faire savoir la vraie raison de son exclusion :
J'étais une ennemie de Dieu et une porteuse de la pensée juive sioniste. En réalité, la raison de mon exclusion résidait dans mon opposition au contrôle des Frères musulmans sur les groupes armés.
Au fil des années, d'autres tragédies suivront qui vont voir la Syrie s'enfoncer dans le sang, entraînant les salafistes dans le djihad armé, et l'émergence de la Coalition nationale des forces de l'opposition et de la Révolution (CNFOR)2 —« kidnappée dès sa naissance par le Qatar, à l'avantage des Frères musulmans, en coordination étroite avec le gouvernement turc », regrette Bassma. En effet, Ankara a fait figure de modèle pour beaucoup par une « combinaison d'économie moderne dans un pays dirigé par un parti islamiste modéré ».
Ses mémoires examinent longuement les négociations de Genève entre l'opposition et le régime entre 2012 et 2018, sous l'égide de l'ONU3, et autres lieux de rencontre. Elles accordent aussi une place importante aux « comités locaux » dans les villes et villages durant la Révolution, et mettent l'accent sur le rôle essentiel des femmes pour amener les combattants à déserter du groupe djihadiste Al-Nosra — qui devait rompre avec Al-Qaida le 28 juillet 2016, avant de se transformer en Hayat Tahrir Al Cham qui prendra in fine le pouvoir en Syrie. Les femmes ont « mis à profit leur influence morale et émotionnelle sur leurs époux, fils et frères » afin qu'ils renoncent au djihadisme. Ce rôle reste cependant « peu documenté », déplore-t-elle.
Ses réflexions sur le fait d'être une femme dans un univers patriarcal comptent parmi les pages les plus fortes. « Ma vie en Europe ne m'a pas préparée à l'ampleur de la misogynie dont j'ai fait l'expérience », avoue-t-elle. À propos des négociations de sortie de crise à haut niveau, elle assure que « nombre de mes collègues considéraient que je n'y avais pas ma place ». « Les hommes arabes considèrent la politique comme leur domaine réservé et je n'avais donc pas de rôle dans la lutte pour la Syrie », d'où le sous-titre des mémoires : Une femme dans la politique arabe. « Le fait que le monde arabe exclut les femmes est un des facteurs qui explique les revers de cette région pour trouver des réponses à ses insolubles conflits », argue-t-elle, en affirmant que « la majorité de l'opposition syrienne [composée de baasistes, communistes ou nationalistes] était peu ouverte aux idées libérales ».
Les derniers mots du livre sonnent comme un avertissement amer : « L'islamisme a perdu son monopole. Pourtant, malgré la faillite de son idéologie, il est organisé et conserve sa capacité de mobilisation. » Les démocrates, eux, se sont aussi montrés « incapables » de s'organiser « pour constituer une force capable de mobiliser ». Un constat qui reste valide.
1Hala Kodmani, « “Qu'il est cruel et injuste que tu n'aies pas vécu ça” : lettre de Hala Kodmani à sa sœur, l'opposante Bassma Kodmani, morte avant la chute d'Assad », Libération, 15 décembre 2024.
2La Coalition nationale des forces de l'opposition et de la Révolution (CNFOR) a été formée le 11 novembre 2012 à Doha.
3Entre 2012 et 2018, trois réunions se sont déroulées à Genève, sous l'égide des Nations unies, pour une transition, mais sans aucun résultat concret. D'autres réunions, à l'instigation notamment de Moscou, sont restées sans suite.
Après un siège meurtrier par le régime d'Assad, une occupation par l'Organisation de l'État islamique et une destruction quasiment totale par les forces loyalistes de Damas et l'aviation russe, le plus grand centre de réfugiés palestiniens au monde retrouve peu à peu ses habitants. Reportage.
Un drapeau palestinien et un drapeau syrien sont peints sur le portail qui accueille les habitants et les visiteurs à l'entrée de Yarmouk. Pendant des décennies, cette arche a marqué l'accès à la « petite Palestine » de Syrie, le plus grand camp « informel » — puisqu'il n'est pas né de la main de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA)1 — de la diaspora palestinienne du pays. Aujourd'hui, l'arche ouvre sur une étendue de ruines. Pourtant, derrière les bâtiments détruits et les rues encore blessées par la guerre, la vie est de retour. À quelques mètres de là, un homme repeint le rideau métallique de son magasin récemment rouvert, tandis qu'un groupe d'ouvriers s'active à la reconstruction d'un immeuble endommagé. Un peu plus loin, des enfants jouent dans une rue encore encombrée de débris.

Pendant des années, il n'y avait presque plus personne ici. Après les sièges, les combats et les bombardements, l'armée de Bachar Al-Assad a contraint en 2018 les derniers milliers d'habitants à abandonner le camp, transformant la capitale de la diaspora palestinienne en une ville fantôme, symbole de la punition qui attendait tous les territoires en révolte contre le régime. Après plus d'un demi-million de morts et 13 millions de déplacés, la Syrie semble recommencer à respirer depuis l'effondrement du régime d'Assad. Et Yarmouk avec elle.
À huit kilomètres de Damas, ce camp de réfugiés né en 1957 sur une superficie de 2,1 kilomètres carrés était devenu au fil des ans l'un des principaux poumons économiques de la périphérie de la capitale, traversé par des marchés, des activités commerciales et des réseaux d'échange qui connectaient toute la région. Plus de 160 000 personnes y vivaient — réfugiés palestiniens, descendants des déplacés de la Nakba de 1948, et Syriens.

Quatorze ans de guerre l'ont réduit à un champ de ruines. Mais après la chute du régime d'Assad, le retour des habitants a repris de l'élan. Selon l'UNRWA, environ 15 300 personnes étaient revenues dans le camp en février 2025. Cependant, les résidents et les activistes affirment que le nombre réel est désormais bien plus élevé et parlent de plus de 60 000 personnes revenues vivre dans ses rues dévastées.


« C'était ma maison. Et là, ma clinique médicale. » Khaldoun al-Mallah me fraye un chemin au milieu des décombres. Tout est désert : dans cette zone, aucun bâtiment n'a survécu à la violence de la guerre et aux bombardements d'Assad.

« Mon frère et moi sommes revenus le 11 décembre 2024. Dès que le régime est tombé, le 8 décembre, nous sommes partis. Mais vu la situation, il nous a fallu deux jours pour arriver », raconte Khaldoun. L'allure élégante, une chemise bleu clair et des lunettes de travers, Khaldoun paraît moins que ses 44 ans. « Nous sommes tout de suite venus voir notre ancienne maison. Mais nous n'étions pas sûrs que ce soit celle-ci, car il ne reste plus rien de toute la rue. » De la maison, on n'entrevoit qu'un pilier qui devait être l'entrée de l'habitation. Khaldoun s'assoit sur les décombres et allume une cigarette. « Finalement, en creusant un peu, j'ai trouvé un vieux livre de nouvelles de Dostoïevski. Une balle l'avait traversé. Sur la première page, il y avait mon nom. Et j'ai trouvé quelques pièces de mon ancien échiquier. » Désormais, Khaldoun vit dans un appartement loué dans un autre quartier du camp, avec ses parents et sa sœur.

À l'origine, sa famille est de Tantoura, le village près de Haïfa devenu célèbre pour le massacre commis par les milices juives le 23 mai 19482. « Quand je suis revenu, j'ai pu serrer ma famille dans mes bras. Après presque treize ans… » Chirurgien spécialisé, il est le seul médecin à être resté à Yarmouk entre 2012 et 2018. Armé de bistouris et de gazes, Khaldoun a soutenu sa communauté pendant des années, avant d'être contraint, en avril 2018, de quitter le camp pour migrer à Idlib. Autrement, il risquait l'arrestation. Le reste de sa famille — sa mère, son père et sa sœur — avait quitté Yarmouk en 2012, juste avant le début du terrible siège d'Assad.
« J'ai vu de mes propres yeux 188 personnes mourir de faim pendant ces six mois », raconte Khaldoun en se souvenant du siège. « Il n'y avait rien à manger, rien. Beaucoup en sont venus à manger l'herbe des prés et les animaux de compagnie. Il n'y avait pas d'eau, pas d'électricité… parfois j'opérais à la lumière d'un briquet, par manque de courant. » Khaldoun a perdu presque toutes ses dents à cette période, et près de 30 kg. Mais il a survécu. « Puis l'Organisation de l'État islamique est arrivée. Elle a contrôlé le camp pendant plus de deux ans, jusqu'en 2018. » Il ne raconte pas grand-chose de cette période, mais mentionne brièvement avoir été kidnappé et torturé pendant deux semaines en 2016. On l'accusait de soulever les autres habitants contre l'État islamique et d'être un « mécréant ».

En avril 2018, l'attaque finale d'Assad et de ses alliés a commencé :
Nous avons été forcés de partir. Le camp a été complètement vidé, mais les bombardements ne se sont pas arrêtés. Ils ont détruit tout ce qu'ils pouvaient pour rendre la vie impossible. Par vengeance. Et pour empêcher quiconque de revenir. Comme à Kaboul en 2001. Comme à Gaza aujourd'hui.

Les vingt-trois structures de l'UNRWA ont toutes été détruites ou endommagées pendant la guerre. Seize écoles, trois centres de santé, des centres communautaires et de jeunesse. Tout a été anéanti par les bombes et les bulldozers d'Assad, comme environ 72 % du reste des bâtiments du camp. Depuis 2023, l'UNRWA a réhabilité deux écoles, un centre de santé et quelques espaces communautaires : trop peu pour ramener un semblant de normalité dans une ville en morceaux. Selon Khaldoun, ce n'est qu'en février de cette année que les conditions de vie ont commencé à s'améliorer concrètement. « Il y a un effort collectif pour revivre dignement. Mais les aides du gouvernement et de l'UNRWA sont minimales : ce sont les gens qui s'organisent pour restaurer les services fondamentaux. »

Dans la rue, un homme décharge des caisses de fruits et légumes d'une camionnette et les installe dans sa petite boutique. C'est le seul étage utilisable du bâtiment : au-dessus, le mur est éventré par des tirs d'artillerie et le toit s'est effondré. Mais comme ses voisins, Abed a choisi de redonner vie à ce qu'il pouvait. « Je suis revenu avec ma famille il y a environ un an », dit-il. Âgé de 38 ans, il est originaire de Safed, dans la région de Tibériade. « Nous sommes revenus avant tout par nostalgie. Ici, c'est notre maison, notre communauté », raconte-t-il. « Mais aussi pour le loyer. Nous n'en pouvions plus de payer, les prix sont devenus trop élevés. Nous avons donc décidé d'essayer de rénover ce qu'il restait. » Sa famille vivait dans un bâtiment tout près de là, très endommagé par les bombes.

Les difficultés économiques et l'augmentation des prix des biens de première nécessité poussent de nombreuses familles à retourner dans leurs maisons, même si elles sont endommagées. Malgré la suspension et la levée partielles des sanctions internationales, la Syrie traverse une période de forte stagflation3. Les réfugiés palestiniens figurent parmi les membres les plus vulnérables de la population en Syrie : plus de 90 % vivent sous le seuil de pauvreté et l'insécurité alimentaire a augmenté brutalement, passant de 56 % en 2023 à 63 % en 2024, pour atteindre 92 % en 2025 selon les données de l'UNRWA.

« La prochaine étape, c'est la Palestine », dit encore Abed. « Même si nous ne revenons pas, nos enfants reviendront. C'est notre terre. Le premier occupant, le régime d'Assad, est tombé. Maintenant, c'est au tour du suivant. »
Yarmouk est le plus grand des douze camps de réfugiés de Syrie, un réseau qui abrite environ 418 000 personnes, dont un tiers vit en situation de déplacement interne. La situation est rendue encore plus instable par les nouveaux flux migratoires : les attaques israéliennes dans le sud du Liban poussent de nombreux Palestiniens à faire le chemin inverse, se réfugiant à nouveau en territoire syrien.
L'immensité du centre et sa pertinence politique l'ont historiquement consacré comme la « petite Palestine » de Syrie. Hassan Mahmoud avait trois ans lorsqu'il a été contraint de quitter sa maison à Lubya, en Palestine. C'était en 1948. Les milices juives envahissaient le territoire et menaçaient de mort et de destruction. Sa famille s'est enfuie. Elle est arrivée au Liban, puis, en 1954, elle a atterri ici, à la périphérie de Damas, à Yarmouk, dans ce qui allait devenir le plus grand camp de réfugiés palestiniens de la région.

Il nous accueille dans un petit magasin de produits palestiniens qu'il aide à maintenir ouvert, tout en continuant son récit. Il est revenu à Yarmouk en 2025, et vit désormais dans un petit appartement rénové dans l'immeuble voisin. Pour lui, il est important de préserver le camp, de le faire revivre. En tant que fils de la diaspora, ce n'est pas seulement un symbole : cela fait partie de l'histoire des Palestiniens, et sert à les maintenir unis, pour rappeler que la cause palestinienne n'est pas morte, mais qu'elle continue de palpiter ici même, dans cette Syrie massacrée par la guerre. Et qu'un jour, les Palestiniens retourneront sur les terres dont ils ont été spoliés. « Nous devons faire vivre nos traditions », insiste-t-il. « Savoir danser la dabke, broder le tatreez, cuisiner nos plats typiques… se souvenir d'où l'on vient. » Hassan se déplace avec une canne, mais il semble ne jamais s'arrêter. « Les années de guerre ont été dures. Mais maintenant, nous sommes de retour. »

Selon les données du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) de mai 2026, environ 1,67 million de Syriens sont revenus dans le pays depuis l'étranger après la chute du régime d'Assad, et près de 1,9 million de Syriens sont retournés dans leurs villes d'origine à la suite d'un long déplacement interne. Un nombre extrêmement élevé, qui atteste de l'un des plus grands mouvements de retour en cours à l'échelle mondiale. Cependant, tous les retours ne sont pas volontaires : pour une part importante de la population, la décision a été dictée par la dégradation progressive des conditions de vie dans les lieux de déplacement ou par l'érosion de leur statut légal dans les pays d'accueil.
Khaled et Mozen sont deux frères. Tous deux étaient partis pour l'Europe en 2014, fatigués et consumés par le conflit en cours. Ils avaient trouvé refuge aux Pays-Bas, où ils sont restés pendant onze ans. Jusqu'à maintenant. « Il fallait qu'on revienne », dit Mozen.

Âgé d'environ 45 ans, il a tout quitté en Europe pour se réinstaller ici, à Yarmouk, où il est né et a grandi. « C'était le café de notre père, Abo Hashesh. C'était un lieu très connu dans le quartier, tout le monde venait y regarder les matchs de football. Il ne restait plus rien. Maintenant, nous sommes sur le point de le rouvrir. » Les travaux sont en cours. L'enseigne est déjà suspendue dehors, et le local est la copie conforme de ce qu'il était avant le déclenchement de la révolution. Aux Pays-Bas, il avait obtenu la nationalité et avait un bon travail. Mais le sentiment d'appartenance à sa communauté et la pensée de devoir faire quelque chose pour Yarmouk ont pris le dessus. Il a quitté l'Europe avec son frère. « Yarmouk doit revivre. C'est pour ça que nous sommes revenus. »

Khaldoun allume une autre cigarette alors que nous poursuivons notre tour jusqu'au cimetière historique du camp de réfugiés, lieu où ont été enterrés de nombreux combattants palestiniens morts au Liban, en Syrie et en Europe. Le cimetière a lui aussi été détruit et les tombes ont été profanées par les bulldozers d'Assad et des Russes pour chercher les restes de certains soldats israéliens afin de les remettre à Israël. Selon Khaldoun, cette action s'inscrivait dans la même dynamique de « punition collective » envers l'ensemble de la population palestinienne, en plus d'être le fruit d'intérêts géopolitiques entre gouvernements. Aujourd'hui, le cimetière a été en partie restauré, et un nouveau mur témoigne des travaux récemment achevés.
« J'ai perdu presque tous mes amis », dit-il, s'approchant de la tombe de l'un d'eux. « L'un est mort sous les bombes. Un autre a été tué dans les prisons du régime. Et l'un de mes amis les plus proches s'est noyé pendant le voyage pour atteindre l'Europe. » Khaldoun a repris le travail dans une clinique ouverte l'année dernière dans le camp. Les quatre hôpitaux qui s'y trouvaient ont été détruits, mais quelques cliniques ont rouvert pour assurer les services essentiels.

Avec d'autres militants, Khaldoun a également inauguré « la Maison palestinienne », une organisation à but non lucratif pour soutenir les habitants du camp. « Notre objectif principal est d'inciter les gens à revenir à Yarmouk, et de soutenir ceux qui sont déjà revenus », explique-t-il. Il poursuit :
Nous fournissons des panneaux solaires et de l'eau à une cinquantaine de familles. Nous essayons d'aider à la reconstruction des maisons, et nous soutenons le travail d'un groupe de femmes à travers une boulangerie pour produire des pâtisseries palestiniennes. Nous ne fonctionnons que grâce à des bénévoles.
Ils ont également une équipe de football et un espace éducatif où ils proposent des cours d'arabe et d'anglais.
Khaldoun n'a pas d'enfants, mais il porte un anneau au doigt. Je lui demande s'il a une femme. « Je suis marié avec la Palestine », rit-il, me montrant les couleurs du drapeau palestinien peintes sur sa fausse alliance. « Et c'est la femme la plus folle que j'aie jamais connue. Un jour, je finirai enfin par la rencontrer. »
1NDLR. Un certain nombre de camps de réfugiés non officiels ont été créés au fil du temps par les gouvernements hôtes pour fournir un hébergement aux réfugiés palestiniens. Les réfugiés dans les camps officiels et non officiels ont un accès égal aux services de l'UNRWA, sauf que l'office n'est pas responsable de la collecte des déchets solides dans les camps non officiels.
2NDLR. Le massacre a été commis par le 33e bataillon de la brigade Alexandroni du Palmach, la milice armée d'élite du mouvement travailliste. L'armée israélienne ne sera formellement créée qu'une semaine plus tard.
3NDLR. La stagflation désigne une situation où une croissance économique est faible ou nulle côtoie une forte inflation. Elle est souvent accompagnée d'un taux de chômage élevé.
Présente dans le Caucase du Sud depuis plus de deux siècles, la Russie a largement façonné la région et contribué à l'émergence des États actuels. Mais les évolutions internes de la Russie, la guerre en Ukraine et les nouvelles dynamiques régionales, notamment l'affirmation de la Turquie, contribuent à l'érosion de son influence.
La présence russe dans le Caucase du Sud remonte aux traités de Goulistan (1813) et de Turkmentchaï (1828)1, qui consacrent l'annexion progressive de la Géorgie, de l'Arménie orientale et d'une partie de l'actuel Azerbaïdjan par l'Empire russe. Durant près de deux siècles, puis tout au long de la période soviétique, Moscou s'impose comme la puissance dominante de cette région située au carrefour de l'Europe, de l'Anatolie, du Moyen-Orient et de l'Asie centrale. Malgré le caractère colonial de cette domination, elle laisse une empreinte durable sur les structures politiques et les identités nationales.
Depuis l'effondrement de l'URSS en 1991, cette position privilégiée s'effrite progressivement au rythme des crises russes et des recompositions géopolitiques régionales. Toutefois, ce sont la seconde guerre du Haut-Karabakh (2020-2023) et l'invasion de l'Ukraine en 2022 qui accélèrent ce déclin. Sans disparaître du Caucase du Sud, la Russie doit désormais composer avec d'autres acteurs majeurs : la Turquie, les puissances occidentales, mais aussi la Chine et, plus récemment, l'Inde2.
L'influence de Moscou repose historiquement sur quatre principaux leviers. Le premier est militaire. La Russie dispose de la 102ᵉ base de Gyumri, en Arménie, ouverte en 1995 et dont le bail court jusqu'en 2044. Elle contrôle également, depuis 1992, les frontières arméniennes avec la Turquie et l'Iran par l'intermédiaire des gardes-frontières du FSB, le service de renseignement russe. À cela s'ajoutent le déploiement de forces de maintien de la paix au Haut-Karabakh après le cessez-le-feu de novembre 2020 et l'intégration de l'Arménie à l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC)3 , principal cadre militaire de l'espace post-soviétique.
Le deuxième levier est économique. La Russie demeure officiellement le principal partenaire commercial de l'Arménie, représentant plus de 40 % de ses échanges extérieurs, un chiffre amplifié depuis 2022 par le rôle d'Erevan dans les importations parallèles vers la Russie sous sanctions. L'Arménie appartient également à l'Union économique eurasiatique. La Géorgie, malgré la rupture politique provoquée par la guerre de 2008, conserve d'importants échanges commerciaux et touristiques avec son voisin du nord, tandis que l'Azerbaïdjan entretient une coopération énergétique significative avec Moscou.
Le troisième pilier est humain. Plusieurs centaines de milliers d'Arméniens, d'Azerbaïdjanais et de Géorgiens travaillent en Russie. Les transferts financiers qu'ils envoient à leurs familles représentent une ressource importante pour les économies nationales et constituent un levier d'influence souvent sous-estimé. Enfin, la Russie s'est longtemps imposée comme le principal arbitre des conflits régionaux. Pendant près de trente ans, elle a joué un rôle central dans le dossier du Haut-Karabakh, à travers le Groupe de Minsk4 de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), puis en négociant le cessez-le-feu de 2020.
Deux événements ont profondément remis en cause la position de la Russie dans le Caucase du Sud. Le premier est la séquence du Haut-Karabakh. Après la défaite arménienne de l'automne 2020, Moscou semblait avoir consolidé son rôle en négociant le cessez-le-feu et en déployant près de 2 000 soldats de maintien de la paix. Cette apparente réussite s'est pourtant révélée de courte durée. En septembre 2023, lorsque l'armée azerbaïdjanaise lance son offensive éclair contre l'enclave, provoquant la capitulation des autorités séparatistes puis l'exode de la quasi-totalité de la population arménienne, le contingent russe reste passif. À Erevan, cette inaction est perçue comme une trahison des engagements sécuritaires que l'Arménie croyait avoir obtenus de Moscou dans le cadre de l'OTSC. Depuis, le premier ministre Nikol Pachinian a multiplié les critiques envers la Russie, suspendu la participation de son pays à l'OTSC et accéléré son rapprochement avec les États-Unis et l'Union européenne.
La seconde rupture est plus profonde encore. En s'enlisant dans la guerre en Ukraine à partir de février 2022, la Russie a considérablement réduit sa capacité à agir dans son voisinage. Son image s'est dégradée dans l'ensemble de l'espace post-soviétique, tandis que ses ressources militaires, financières et diplomatiques se concentraient sur le front ukrainien5. Les sanctions occidentales ont également affaibli ses instruments d'influence économique, même si elles ont parallèlement fait de l'Arménie une plateforme majeure des importations parallèles vers la Russie.
Les relations avec l'Azerbaïdjan se sont elles aussi tendues. Le crash, le 25 décembre 2024, d'un avion d'Azerbaijan Airlines, abattu par la défense antiaérienne russe près de Grozny (Tchétchénie), a provoqué une grave crise diplomatique entre Bakou et Moscou. Les excuses tardives de Vladimir Poutine, à l'automne 2025, n'ont que partiellement apaisé les tensions.
Cette perte d'influence s'est traduite par des évolutions concrètes. Entre janvier 2025 et le début de l'année 2026, les gardes-frontières russes ont quitté les postes qu'ils occupaient encore sur les frontières arméno-turque et arméno-iranienne. Pour la première fois depuis l'indépendance, ces frontières sont contrôlées par les autorités arméniennes. Seule subsiste aujourd'hui la 102ᵉ base de Gyumri. Si son départ n'est pas officiellement envisagé à court terme, son maintien fait désormais l'objet d'un débat public en Arménie, où une partie de la classe politique pro-occidentale réclame ouvertement son retrait.
Le recul de Moscou n'a pas créé un vide stratégique ; il a favorisé l'affirmation de nouvelles puissances, désormais engagées dans la recomposition du Caucase du Sud6. La Turquie en est le principal bénéficiaire. Alliée indéfectible de l'Azerbaïdjan, elle a joué un rôle déterminant dans la victoire de Bakou lors de la seconde guerre du Haut-Karabakh grâce à son soutien militaire, technologique et politique. Cette influence dépasse désormais le seul domaine sécuritaire7.
Sur le plan politique, l'Organisation des États turciques8 poursuit son institutionnalisation avec la participation active de l'Azerbaïdjan. L'accord de paix signé à Washington le 8 août 2025 entre Erevan et Bakou renforce encore cette dynamique. Il prévoit l'ouverture d'un corridor de transport traversant la région du Syunik arménien afin de relier l'Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan puis à la Turquie. Rebaptisé Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) et concédé pour quatre-vingt-dix-neuf ans à des intérêts états-uniens, ce projet reprend l'ancien corridor de Zanguezour, longtemps défendu par Ankara et Bakou. S'il voit le jour, il offrirait une continuité territoriale directe entre la Turquie et l'Asie centrale turcophone, au détriment des intérêts russes et iraniens.
Les puissances occidentales ont également accru leur présence. L'Union européenne a déployé une mission civile d'observation en Arménie, tandis que Washington a signé, en janvier 2025, un partenariat stratégique avec Erevan. Quelques semaines plus tard, le gouvernement arménien engageait officiellement un processus législatif en vue d'un rapprochement avec l'Union européenne. Enfin, il a été très significatif que la Communauté politique européenne organise, le 4 mai 2026, une grande réunion à Erevan.
La coopération militaire s'est elle aussi intensifiée. La France est devenue l'un des principaux fournisseurs d'armements de l'Arménie — canons Caesar, radars Ground Master et véhicules blindés Bastion — tandis que les exercices conjoints entre les forces arméniennes et états-uniennes se multiplient.
La Chine avance plus discrètement. Pékin développe le « Middle Corridor », qui relie l'Asie centrale à l'Europe en contournant la Russie via la mer Caspienne et le Caucase. À mesure que les itinéraires traversant le territoire russe perdent de leur attractivité, cet axe logistique gagne en importance. La Chine manifeste également un intérêt croissant pour l'Arménie, allant jusqu'à soutenir publiquement une éventuelle adhésion d'Erevan à l'Organisation de coopération de Shanghai, sans pour autant chercher à concurrencer frontalement Moscou.
Enfin, l'Inde s'impose comme un acteur de plus en plus visible. Longtemps dépendante de l'industrie militaire russe, l'Arménie s'est tournée vers New Delhi après 2022, les difficultés de production russes retardant plusieurs contrats. L'Inde est désormais son premier fournisseur d'armements, avec des commandes de lance-roquettes Pinaka, de canons ATAGS, de systèmes antiaériens Akash et de radars pour un montant supérieur à 600 millions de dollars (518 millions d'euros) sur le seul exercice 2024-20259. Cette coopération répond autant à des intérêts économiques qu'à la rivalité régionale entre l'Inde et le Pakistan, proche allié de la Turquie et de l'Azerbaïdjan. En quelques années, la part de la Russie dans les importations d'armes arméniennes est ainsi passée de plus de 90 % à environ 10 %.
Il serait toutefois excessif de conclure à l'effacement de la Russie du Caucase du Sud. Moscou conserve des atouts structurels et continue de bénéficier de relais politiques, économiques et médiatiques, en particulier en Arménie et en Géorgie, mais aussi, dans une moindre mesure, en Azerbaïdjan.
La situation géorgienne illustre cette persistance. Malgré son orientation européenne affichée, Tbilissi entretient une relation pragmatique avec Moscou, tandis que l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud demeurent sous contrôle russe de facto depuis la guerre de 2008. La confrontation ouverte a laissé place à une forme de statu quo, qui continue de garantir à la Russie des moyens de pression sur son voisin.
En revanche, ce qui appartient désormais au passé est le monopole russe sur la sécurité et l'architecture géopolitique du Caucase du Sud. Pendant près de deux siècles, aucune évolution majeure ne pouvait s'y produire sans que Moscou en fixe les limites ou, à tout le moins, voie ses intérêts pris en compte. Cette époque est révolue.
La Turquie, les puissances occidentales, la Chine et l'Inde participent désormais, chacune selon ses priorités — projection de puissance régionale, intégration euro-atlantique, connectivité économique ou diversification stratégique — à la recomposition de cet espace longtemps considéré par le Kremlin comme sa sphère d'influence exclusive.
Plus qu'un simple recul de la puissance russe, le Caucase du Sud illustre ainsi la transition vers un ordre régional multipolaire. Moscou y demeure un acteur majeur, mais n'en est plus l'arbitre exclusif. Cette évolution reflète une transformation plus large des équilibres internationaux : depuis 2022, la Russie ne dispose plus des ressources politiques, militaires et diplomatiques qui lui permettaient d'imposer seule les règles du jeu dans son « étranger proche ». Le Caucase du Sud apparaît ainsi comme l'un des laboratoires les plus révélateurs de la recomposition de la puissance en Eurasie.
1Signé entre l'empire tsariste et l'empire perse, il entérine la perte par ce dernier d'importants territoires dans le Caucase.
2Michaël Levystone, « Dans le Caucase et l'Asie centrale, la Russie en perte d'influence », Ifri, 23 septembre 2022.
3NDLR. Alliance militaire dominée par la Russie et qui réunit six anciennes républiques soviétiques : l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan.
4NDLR. Le groupe de Minsk était une assemblée composée de nations européennes et des États-Unis, créée en 1992 par la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) — devenue ensuite l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) — pour servir de médiateur dans le conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan concernant la région du Karabakh. Il était coprésidé par la Russie, les États-Unis et la France. Il a été officiellement dissous le 1er septembre 2025.
5Hélène Thibault, « L'impact de la guerre en Ukraine en Asie centrale : instabilité, méfiance et perte d'influence russe », Le Rubicon, 14 décembre 2022.
6Stefan Meister, « The End of Russian Hegemony : A New Transactional Order Arises in the South Caucasus », German Council on Foreign Relations, 18 décembre 2024.
7Daria Isachenko, « South Caucasus and the Turkish Model for Regional Engagement », Italian institute for International Political Studies, 17 décembre 2025.
8NDLR. Organisation internationale regroupant les États de langues turciques : l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l'Ouzbékistan, la Turquie, le Turkménistan. Elle promeut la coopération économique, énergétique et culturelle entre les États membres.
9Tatevik Khachatryan et Srujan Palkar, « Why India and Armenia are now taking their relationship to new heights », Atlantic Council, 19 février 2025.
S'il n'est pas toujours facile de démêler les facteurs ayant conduit aux événements de Ceuta, ils ont attiré l'attention sur la détresse d'une partie de la jeunesse marocaine plongée dans le chômage et la misère.
Près de 70 000 personnes ont accédé illégalement à Ceuta, une exclave espagnole située dans le nord du Maroc, les 30 et 31 juillet. Les images de l'afflux continu d'hommes, de femmes et d'enfants sur la frontière ont tourné en boucle dans les médias espagnols et européens. Et pour cause, elles étaient impressionnantes : des dizaines de milliers de jeunes, voire de très jeunes, traversant la frontière devant l'incrédulité de la Guardia Civil, de l'armée et des journalistes. Devant les caméras, ils criaient des « Viva España ! », des « Gracias Pedro Sánchez ! » et des « Bye bye Marruecos ! », les doigts en V.
Dès la soirée du 31 juillet, les autorités marocaines, étonnamment atones de leur côté de la frontière durant près de quarante-huit heures, ont commencé à sévir. De violents heurts entre candidats à la migration et forces anti-émeutes ont éclaté au poste frontalier de Bab Sebta (appelé Tarajal en espagnol), à l'extrême sud de Ceuta, mais aussi à Beni Nsar, à la frontière avec l'autre exclave espagnole en Afrique du Nord, Melilla, 300 kilomètres plus à l'est.
Le gouvernement local espagnol à Ceuta a annoncé le même jour que la moitié des exilés étaient déjà retournés « volontairement » au Maroc. Le jeudi 13 août, le ministre espagnol de l'intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a indiqué qu'environ 5 000 personnes se trouvaient encore à Ceuta. Parmi elles, 1 898 mineurs ont déjà été identifiés. Le bilan humain de cet épisode migratoire inédit est lourd : 141 morts selon les associations des droits humains actives des deux côtés de la frontière, la plupart, par noyade, ou écrasés par la foule au niveau de l'épi de Tarajal, une digue s'avançant dans la mer à la séparation entre la ville marocaine de Fnideq (Castillejos en espagnol) et Ceuta.
Le 31 juillet, au moment même où la crise migratoire battait son plein, le roi Mohammed VI recevait l'élite politique, économique, culturelle et sportive du Maroc à Tétouan (nord du pays) pour fêter le 27e anniversaire de son accession au trône. La presse espagnole a révélé que le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, s'était envolé en jet privé pour Palma de Majorque, peu après la fin de la réception royale. Il est rentré au Maroc dans la nuit du 2 au 3 août, sur instruction expresse du monarque, selon la presse locale.
Le 2 août, le porte-parole du ministère de l'intérieur, Rachid El Khalfi, a déclaré, lors d'une conférence de presse : « Les mouvements massifs observés depuis le mercredi 29 juillet 2026 en direction des points de passage conduisant aux présides occupés de Ceuta et Melilla ne sont ni spontanés ni liés à de simples circonstances passagères. »
Pour expliquer cet épisode migratoire, Rabat pointe principalement du doigt un arrêt rendu fin juin 2026 par le Tribunal suprême espagnol et publié le 8 juillet, décidant que le régime des « refoulements à chaud » à la frontière ne s'appliquait pas aux exilés interceptés en mer ou arrivant à la nage à Ceuta et Melilla. La plus haute juridiction judiciaire espagnole, qui traitait le cas d'un exilé algérien intercepté en mer en novembre 2024 et renvoyé sans procédure formelle, a jugé que la procédure d'exception de renvoi immédiat ne concernait que les clôtures terrestres.
Amplifiée par la désinformation en ligne, cette décision aurait été mal interprétée, laissant croire aux exilés qu'ils pouvaient accéder librement à Ceuta et Melilla. Le départ de la rumeur est survenu, il est important de le souligner, dans la foulée de la récente opération de régularisation massive, menée du 16 avril au 30 juin par le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez en Espagne. Cette initiative a accordé un statut légal à plus de 500 000 personnes sans papiers pouvant prouver avoir résidé en Espagne pendant au moins cinq mois avant le 1er janvier 2026.
Il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre les événements des 30 et 31 juillet et la précédente crise migratoire de 2021 à Ceuta. À l'époque, une grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat avait été déclenchée par l'hospitalisation en Espagne du dirigeant des indépendantistes du Front Polisario, Brahim Ghali. Dans la nuit du 16 au 17 mai 2021, à la faveur d'un relâchement des contrôles frontaliers de la part du Maroc, entre 8 000 et 9 000 personnes — dont une majorité de Marocains et une poignée de subsahariens, ainsi que 2 000 mineurs non accompagnés — étaient entrées à Ceuta.
Mais depuis, l'Espagne a fait volte-face sur le Sahara occidental, en soutenant officiellement le plan d'autonomie sous souveraineté marocaine pour cette ancienne colonie espagnole, et Madrid et Rabat semblaient vivre une éternelle lune de miel diplomatique.
Toutefois, le 20 juillet, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez s'est rendu en visite officielle à Alger, actant la fin de quatre années de crise diplomatique entre l'Espagne et l'Algérie, déclenchée en 2022 par le changement de position de Madrid sur le Sahara occidental. Au menu : reprise du dialogue politique, mais surtout, économie — l'Algérie étant redevenue le premier fournisseur de gaz naturel de l'Espagne.
Le politologue marocain Mohammed Tozy considère que la mise en avant des facteurs politiques n'est pas satisfaisante, même si ceux-ci peuvent jouer à la marge :
L'idée qu'un complot soit ourdi contre un gouvernement espagnol, porte-drapeau de la cause palestinienne en Europe et tenant d'une politique migratoire à contre-courant, est séduisante, mais ne résiste pas à l'analyse, même si sa récupération par une droite européenne conquérante qui crie au grand remplacement est avérée.
Selon lui, « la thèse d'une instrumentalisation par le Maroc du levier migratoire est vraisemblable, d'autant qu'on a un précédent, mais le risque est trop grand pour la jouer le jour de la fête du Trône, sans risquer de déstabiliser le pays ou du moins de porter un coup à la légitimité de la Monarchie ». Et de conclure : « Le coût payé par le Maroc sur la scène internationale est trop important pour se satisfaire de cette explication. »
De fait, les images de dizaines de milliers de jeunes Marocains forçant la frontière espagnole se sont révélées désastreuses pour la promotion du royaume. Le New York Times a ainsi publié des témoignages selon lesquels des agents marocains ont directement encouragé les foules à la franchir1.
Une autre hypothèse met en avant la colère du Maroc quant à une proposition de loi visant à accorder la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous administration coloniale espagnole et à leurs descendants, approuvée en commission au Congrès le 23 juillet 2026.
Cette mesure, concernant potentiellement 70 000 à 80 000 personnes, a progressé en commission grâce à l'abstention du Parti populaire (PP, droite). Le quotidien madrilène El País a affirmé, citant des sources parlementaires, que les députés socialistes, la famille politique de Pedro Sánchez, ont, « dans le but de ne pas froisser le Maroc », présenté deux amendements visant à supprimer les références au « peuple sahraoui » dans le préambule et à les remplacer par « populations sahraouies » ou simplement « Sahraouis ».
Les contentieux entre Rabat et Madrid ne se limitent pas à ces hypothèses : ils vont des allégations d'espionnage aux critiques espagnoles d'Israël, allié du Maroc, en passant par le football, puisque les deux pays se disputent l'organisation de la finale de la Coupe du monde 2030.
Selon le journaliste espagnol d'El Confidencial Ignacio Cembrero, bête noire de Rabat, la ruée migratoire vers Ceuta serait « une vengeance » du puissant service de renseignement intérieur après que des médias étrangers ont récemment exposé son implication dans l'exploitation du logiciel espion israélien Pegasus dont Pedro Sánchez, entre autres personnalités, a été la cible2.
Au-delà des lectures géopolitiques, les événements de Ceuta renseignent sur une jeunesse marocaine livrée à elle-même. Au Maroc, le chômage touche 35,8 % des 15-24 ans et 21,9 % des 25-34 ans, particulièrement en milieu urbain. Plus alarmant encore, le royaume compte 2,9 millions de NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation) âgés de 15 à 29 ans.
Les régions du nord du pays sont particulièrement sinistrées. Jusqu'en 2019, Ceuta et Melilla ainsi que leurs environs marocains profitaient d'un régime spécial à la frontière. Les Marocains résidant dans les villes frontières aux deux enclaves espagnoles pouvaient y entrer sans justifier de visa espagnol. La contrebande florissait et faisait vivre des dizaines de milliers de familles marocaines. Mais à l'automne, les autorités marocaines ont décidé unilatéralement d'interdire le passage de la contrebande vivrière par Bab Sebta. La crise sanitaire de 2020 a fini par sonner la fin de cette prospérité informelle.
Mohammed Tozy alerte :
Le Maroc connaît de grands bouleversements démographiques et sociologiques. Son modèle de développement basé sur les investissements publics ne profite pas à la majorité. Son système éducatif est presque en faillite. Cette trajectoire nous mène vers une grande crise de confiance dans les institutions, qui peut menacer à très court terme les fondements de l'État — d'où l'urgence d'un nouveau pacte politique.
Sans un tel accord, le chercheur considère que « les élections prévues en septembre n'auront aucun sens et afficheront certainement une abstention spectaculaire des électeurs ». Un an après les manifestations de la Gen Z et quelques semaines après une crise migratoire doublée d'un drame humain, le Maroc doit élire un nouveau gouvernement, le 23 septembre prochain. Lors du dernier scrutin législatif, le taux d'inscription chez les 18-24 ans s'établissait seulement à 12 %, avec seulement 474 000 inscrits pour 3,89 millions de jeunes électeurs potentiels.
Entre avril et juin 2026, trois procès se sont ouverts en Syrie, afin notamment de juger deux cousins de l'ancien président Bachar Al-Assad accusés de crimes de guerre. Le processus de justice de transition mis en place par les nouvelles autorités syriennes est critiqué par une partie de la société civile. Il constitue néanmoins une avancée notable après des décennies d'impunité.
Au premier étage du Palais de justice de Damas, un imposant bâtiment gris aux murs jaunes défraîchis, des justiciables ordinaires déambulent dans les couloirs poussiéreux, accompagnés de leurs avocats en costumes. Face à trois rangées de policiers, équipés de casques et de boucliers antiémeutes, un petit groupe d'une dizaine d'hommes se distingue. Ils discutent à voix haute, accoudés à une balustrade. Tous sont originaires de la ville de Deraa, dans le sud-ouest de la Syrie. Certains d'entre eux sont venus témoigner au procès d'Atef Najib, cousin de Bachar Al-Assad et premier haut dignitaire de l'ancien régime à être jugé en Syrie.
Ce 23 juin, se tient la quatrième session du premier procès relevant de la justice transitionnelle1 du pays, débuté il y a deux mois. L'audience se tient à huis clos devant la quatrième Cour criminelle, dans une salle d'audience flambant neuve, spécialement créée pour accueillir tous les futurs procès des anciens responsables ou collaborateurs du régime Assad.
Le temps paraît long pour Mohammed Ayyash, 38 ans, qui attend que justice soit rendue depuis quinze ans. Il est l'un des treize témoins auditionnés lors de la session et s'apprête à faire face à Atef Najib, stoïque dans une grande cage d'acier, vêtu d'une tenue de prisonnier beige et brun. Mohammed Ayyash est le frère d'Houssam Ayyash, l'un des deux manifestants tués par les forces de sécurité syriennes le 18 mars 2011, premier jour de la révolution contre le régime baathiste. Ce jour-là, des centaines de manifestants s'étaient regroupés dans la cour de la mosquée Al-Omari, pour demander la libération de 21 enfants détenus depuis trois semaines par la Sécurité politique de Deraa. Leur tort ? Avoir écrit sur les murs de leur école le mot « liberté » et la fameuse phrase « Ton tour arrive, docteur » — en référence à Bachar el-Assad, ophtalmologiste de profession — dans la foulée des révolutions arabes en Tunisie et en Égypte.
Près d'un mois après le meurtre de son frère, le 15 avril 2011, l'armée assiège Deraa et ratisse les maisons :
Ils ont fouillé notre maison et compris que j'étais le frère de Houssam. Ils m'ont conduit à la branche de la sécurité de Deraa et m'ont dit qu'ils possédaient des photos me montrant sur les épaules des manifestants, en train de crier des slogans. J'ai ensuite été torturé pendant plusieurs jours. Atef Najib a fait tuer mon frère et a fait torturer des enfants. Il doit être exécuté sur la place du 18-Mars à Deraa.
« J'ai confiance en l'intégrité de nos juges. Certains trouvent la justice trop lente, mais c'est parce que de nombreuses victimes témoignent et qu'une place importante leur est accordée pour raconter leurs histoires », ajoute Mohammed Ayyash.
Ahmed Al-Charaa, le président par intérim syrien, a manifesté sa volonté d'accélérer les procès de justice transitionnelle, alors que la colère monte au sein de la population. Depuis le 10 juin, un mouvement de contestation secoue la ville de Deir ez-Zor, grande ville de l'Est syrien, pour demander l'arrestation et le jugement de personnes liées au régime Assad. D'autres manifestations similaires se sont tenues à Palmyre, Alep, Idleb, Lattaquié ou Damas.
Depuis la chute de l'ancien pouvoir, en décembre 2024, les actes de vengeance se sont également multipliés, en particulier dans les gouvernorats de Homs et de Hama, à la forte diversité confessionnelle, où vit notamment une partie de la communauté alaouite, accusée d'avoir soutenu Bachar Al-Assad pendant la guerre. Dernier exemple en date : le 15 juin, dans la ville de Kafr Takharim, dans le nord-ouest d'Idleb, un homme membre d'une milice pro-Assad, a été lynché par une foule en colère.
Face à la colère grandissante, le gouvernement syrien a assuré que ses services avaient arrêté environ 6 000 militaires et membres des moukhabarat (services de sécurité) de l'époque d'Assad. En outre, deux autres procès ont démarré en juin devant la quatrième Cour criminelle : celui de Wassim Al-Assad, cousin de Bachar Al-Assad, accusé de diriger une unité paramilitaire responsable de crimes de guerre et de trafic de drogue, ainsi que celui de l'ancien grand Mufti, Ahmad Badreddin Hassoun, qui était chargé d'émettre des décrets religieux au nom du gouvernement syrien.
Certains avocats comme Anwar Al-Bunni, connu pour avoir traqué les criminels de guerre syriens en Europe, considèrent cependant que ces actions en justice restent prématurées. « Ces procès sont un simulacre de justice, qui vise avant tout à répondre à la colère populaire. Il faut former des juges capables d'appliquer les normes de la justice internationale et de mener de véritables investigations », plaide l'avocat, qui redoute une justice expéditive. « Atef Najib était certes directeur de la branche de la sécurité politique à Deraa, mais nous ne disposons pas de preuves démontrant qu'il a donné des ordres pour tuer ou torturer des enfants. Il a aussi été rapidement démis de ses fonctions », poursuit-il. Selon plusieurs médias2, la chaîne de responsabilités dans la torture des enfants de Deraa serait plus complexe que celle présentée lors du procès. Une fois les enfants arrêtés, ces derniers auraient été transférés et torturés à la « branche 235 », surnommée « branche Palestine », l'une des pires prisons du régime, gérée par les services de renseignement syriens.
L'avocat des droits humains s'inquiète aussi d'une base juridique fragile pour des procès aussi importants. En vertu du Code pénal syrien, les homicides sont prescrits au bout de dix ans, et les actes de torture, qualifiés de délits, sont prescrits au bout de cinq ans, alors que les faits pour lesquels Najib est poursuivi remontent à 2011. « La quatrième Chambre criminelle est une juridiction nationale dont la compétence se limite aux crimes de droit commun, elle ne dispose d'aucune base légale pour juger des crimes de guerre », relève Anwar Al-Bunni.
Fakhr Al-Din Al-Aryan, président de la quatrième Chambre criminelle, a déclaré que les procès se déroulaient conformément au droit national syrien, tout en s'appuyant sur le droit international coutumier3 et les traités internationaux pour les violations graves. Il s'est notamment basé sur la déclaration constitutionnelle promulguée en mars 2025, qui prévoit l'intégration en droit syrien des conventions internationales ratifiées par la Syrie (Convention contre la torture, Convention relative aux droits de l'enfant…).
« Nous avions peur que les dispositions du Code pénal syrien soient inadaptées à un procès d'une telle ampleur, mais le juge nous a rassurés en étendant la qualification juridique des faits aux crimes de guerre et aux crimes contre l'humanité », explique l'avocate syrienne Nouha Al-Masri, qui défend plusieurs familles au procès d'Atef Najib. Le vote d'une loi transitionnelle beaucoup plus complète que le Code pénal syrien se fait cependant attendre depuis plus d'un an.
Radeef Mustapha, membre de la Commission pour la justice transitionnelle, affirme :
Nous sommes conscients des attentes par rapport à ce projet de loi. Nous avons élaboré un texte calqué sur les conventions internationales, qui inclut notamment les crimes sexuels, et intègre le principe de responsabilité des supérieurs hiérarchiques, qui permet de condamner les donneurs d'ordre de crimes. Ces dispositions n'existaient pas auparavant.
Cette commission a commencé ses travaux en août 2025, après la promulgation par Ahmed Al-Charaa le 17 mai 2025 du décret n° 20, qui l'a instituée pour une durée de cinq ans renouvelable. Constituée de 13 membres, elle est présidée par un ancien membre de l'opposition syrienne, Abdoul Basit Abdullatif. Il reste cependant un vrai flou quant aux réels travaux de la commission. Celle-ci manque cruellement de moyens financiers. « Nous sommes financés par le fonds souverain syrien, et soutenus par une dizaine de bailleurs de fonds étrangers, mais qui n'ont pas encore beaucoup contribué. Nous ne disposons d'un budget que pour quelques mois », déplore Radeef Mustapha, qui répète que la commission est « une instance politiquement et économiquement indépendante du gouvernement ».
Nerma Jelacic, porte-parole de la Commission for International Justice and Accountability (CIJA), une ONG qui a exfiltré pendant la guerre des documents des services syriens de renseignement et de sécurité et collabore avec différents ministères syriens, souligne que « la Commission pour la justice transitionnelle ne parle pas de la même voix que le ministère de la justice » :
Elle est de bonne volonté, mais manque de soutien technique et financier. Il n'existe pas de volonté de la communauté internationale d'aider le gouvernement syrien à rebâtir le système judiciaire dans le pays. La différence avec les moyens mis en œuvre par l'Union européenne en Ukraine est criante. Les Européens ont mis sur la table des millions de dollars pour former des juges, des procureurs et les forces de police, ce qui n'est pas le cas en Syrie.
Un des gros points noirs de la justice transitionnelle instituée par les nouvelles autorités reste son champ d'application, qui se limite aux seuls crimes commis par l'ancien régime. Si selon le Réseau syrien pour les droits humains (Syrian Network for human rights, SNRH), ONG basée au Royaume-Uni, environ 90 % des civils tués l'ont été par le régime Assad et son allié russe, de nombreuses autres exactions ont aussi été commises par des milices antigouvernementales. Émanant notamment de Jabhat Al-Nosra, branche levantine d'Al-Qaida de 2013 à 2016, dont le président syrien par intérim est le fondateur (sous le nom de Mohammed Al-Joulani). Exécutions extrajudiciaires, actes de tortures, lapidations de femmes adultères commises par le groupe djihadiste ont ainsi été largement documentés. Au-delà même des seules exactions commises par le Jabhat Al-Nosra et son successeur Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), de nombreux dirigeants de milices alliées au mouvement islamiste, qui ont participé au renversement de Bachar Al-Assad, ne seront jamais traduits en justice, malgré les crimes de guerre dont ils sont accusés.
C'est par exemple le cas d'Issam Buwaydani, ancien chef du groupe islamiste Jaish Al-Islam. Sa milice, qui contrôlait des secteurs de la Ghouta orientale, aux portes de Damas, a pourtant été mise en cause dans l'enlèvement, en 2013, de l'activiste Razan Zaitouneh et de trois autres militants des droits humains, toujours portés disparus. Interrogé sur le sujet, Radeef Mustapha explique que « la disparition de Razan est une grande perte », avant de préciser : « Il n'est plus question de parler de Hayat Tahrir Al-Cham et de Jaish Al-Islam, la Syrie est en train de reconstruire ensemble. »
Les vingt divisions de la nouvelle armée syrienne sont ainsi composées de combattants issus de plus de soixante factions militaires qui ont été autorisées à préserver une grande partie de leur structure interne et de leur direction. Certains responsables de ces factions accusés d'exactions particulièrement graves occupent des postes importants dans l'armée.
On peut citer Ahmad Ihsan Fayyad Al-Hayes, connu sous le nom d' « Abou Hatem Shaqra », nommé commandant de la 86e division militaire dans la région de Deir ez-Zor. Cet ancien chef du groupe armé Ahrar Al-Sharqqiya ainsi que sa milice ont été sanctionnés par les États-Unis pour avoir commis de graves violations des droits humains. Le groupe est accusé d'avoir notamment assassiné Hevrin Khalaf, femme politique kurde, membre de la direction du Conseil démocratique syrien (MSD) et secrétaire générale du parti Avenir de la Syrie.
Évoquant les crimes commis par l'Organisation État islamique (OEI), que les nouvelles autorités combattent, Radeef Mustapha reste assez vague : « C'est une organisation terroriste que l'armée syrienne combat, mais cela reste une entité cachée, souterraine, dont les crimes sont plus difficiles à démontrer. »
C'est surtout vers l'Europe que les organisations de la société civile se sont tournées pour poursuivre des membres de l'organisation de l'État islamique (OEI) ou de milices djihadistes rebelles. Madji Nema, ancien porte-parole du groupe Jaysh Al-Islam a ainsi été condamné à dix ans pour complicité de crimes de guerre par la Cour d'assises de Paris et de nombreux membres de l'OEI ont été jugés dans plusieurs pays européens.
Radeef Mustapha, le membre de la Commission pour la justice transitionnelle, tente toutefois de désamorcer les critiques. « Aucune personne impliquée dans des crimes ne bénéficiera d'aucune immunité », assure-t-il, expliquant que juger les crimes des Assad en remontant jusqu'aux années 1970 représente déjà une tâche énorme. « Nous estimons que 95 % des exactions ont été commises par le régime Assad pendant les quinze ans de guerre. Nous priorisons les crimes qui ont fait le plus de victimes et qui sont les mieux documentés, comme la vingtaine d'attaques chimiques commises par le régime », explique l'avocat syrien, directeur du Comité kurde pour les droits de l'homme.
Plusieurs auteurs, soupçonnés de crimes de guerre liés au régime Assad, auraient cependant passé des accords avec les nouvelles autorités pour échapper à des poursuites. C'est le cas notamment du général Talal Makhlouf, commandant de la Garde républicaine depuis 2016, qui a joué un rôle majeur dans la reprise d'Alep-Est, au cours de laquelle de nombreuses violations contre les civils ont été documentées.
On peut aussi citer Mohammed Hamscho, sanctionné par l'Union européenne pour avoir financé le régime syrien et des milices pro-régime. Il est accusé d'avoir agi comme homme de paille de Maher Al-Assad, frère du président Bachar Al-Assad. L'homme d'affaires, que l'on a pu voir récemment dans des vidéos sur les réseaux sociaux organiser un déjeuner avec des journalistes dans sa luxueuse villa à Yaafour, a conclu un accord avec les nouvelles autorités, cédant 80 % de sa fortune, soit 640 millions de dollars (559 millions d'euros) au nouvel État syrien, en échange de la poursuite de ses activités économiques.
Un autre cas encore plus sensible a refait surface ces derniers mois : celui de Fadi Saqr, ancien commandant des Forces de défense nationale, une milice progouvernementale mise en cause dans de nombreuses exactions, notamment dans les massacres de Tadamon qui ont fait plusieurs centaines de victimes en avril 2013 dans la banlieue de Damas. Le milicien a été vu dans le quartier, accompagné de forces de sécurité en février 2026, suscitant de fortes protestations des habitants du quartier.
L'ancien ministre de l'information, Hamza Al-Mustapha, a laissé entendre que l'homme bénéficierait d'une immunité après avoir ordonné à ses troupes de ne pas combattre à Damas face à l'avancée de l'opposition armée en décembre 2024. Alors qu'Amjad Youssef, l'un des exécutants d'un massacre à Tadamon ayant fait 41 morts, va être jugé, Fadi Saqr est toujours en liberté. « Je serai l'une des premières à témoigner s'il y a un procès », lance Mouna Karabache, une activiste du quartier, qui a perdu 14 membres de sa famille dans les massacres.
« Les miliciens des Forces de défense nationale ont enlevé dans la rue mon mari, toujours porté disparu, et ont tué mon frère devant sa porte. Tous ceux qui ont commis les massacres étaient connus du quartier et Fadi Saqr était leur supérieur hiérarchique. Il ne doit pas pouvoir dormir tranquille tant qu'il ne sera pas condamné », jure-t-elle, assise dans un vieux canapé des locaux des Comités de coordination de Tadamon, un groupe local qui a documenté les atrocités. « Nous savons déjà que Fadi Saqr est coupable, il doit vite être arrêté et jugé. Si nous le trouvons en premier, nous nous en occuperons nous-mêmes », menace Mouna Karabache, le regard défiant.
1NDLR. Les Nations Unies définissent la justice transitionnelle comme un éventail de processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d'établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation.
2Voir « Atef Najib Is on Trial. So Is the Revolutionary Narrative », The Syrian Observer, 20 mai 2026.
3Le droit international coutumier est défini dans l'article 38 du statut de la Cour internationale de justice (CIJ) comme une « pratique générale acceptée comme étant le droit ». Contrairement aux traités internationaux qui lient uniquement les États signataires, ce droit non écrit s'applique à tous les États, y compris ceux qui n'ont pas ratifié de conventions juridiques.
Fermée depuis plus de trente ans, la frontière terrestre entre la Turquie et l'Arménie pourrait rouvrir dans les prochains mois. Côté arménien, les populations locales sont divisées, entre paix, développement économique et craintes face à l'ennemi historique.
Le long du fleuve Araxe au sud, de la rivière Akhourian à l'ouest, deux pays se font face. Au milieu, des kilomètres de clôtures, une zone tampon, et des miradors. Les monastères chrétiens arméniens regardent au loin les minarets des mosquées turques, comme à Khor Virap, Ani, ou Akhurik. Côté arménien, il paraît que l'on entend parfois le chant du muezzin.
La frontière terrestre entre l'Arménie et la Turquie est verrouillée depuis des décennies, héritage du passé entre les deux peuples, marqué par le génocide des Arméniens par l'empire Ottoman en 1915. En 1993, la Turquie imposait un blocus à son voisin, en soutien à son allié azerbaïdjanais, sur fond de conflit dans le Haut-Karabagh (appelé Artsakh par les Arméniens). Depuis, la frontière est restée totalement fermée. Mais l'espoir renaît.
« Je qualifierais la situation actuelle entre les deux pays d'évolution positive, même s'il s'agit de progrès très modestes et symboliques. Nous constatons des avancées, mais elles sont modestes et facilement réversibles », détaille Benyamin Poghosyan, chercheur auprès de l'Institut arménien de recherche en politiques appliquées (Apri). « À tout moment, la Turquie peut revenir sur tout ce qu'elle a fait ces deux dernières années. »

Depuis la perte du Haut-Karabagh et l'exil de plus de 100 000 Arméniens vers Erevan, le gouvernement de Nikol Pachinian entend normaliser ses relations avec ses voisins azerbaïdjanais et turcs. Un protocole d'accord de paix a été signé avec Bakou en août 2025 à Washington sous l'égide des États-Unis. Au début du mois de mai, Ankara et Erevan ont signé un autre protocole d'accord symbolique, visant à la reconstruction commune du pont médiéval d'Ani, qui relie les deux pays au-dessus de l'Akhourian. Le même mois, les deux pays ont également repris les relations commerciales directes via un pays tiers.
La victoire du parti Contrat civil et la réélection de Nikol Pachinian en tant que premier ministre lors des élections législatives du 7 juin devraient permettre la continuité de ce processus de normalisation, même si l'absence de majorité constitutionnelle1 pourrait limiter les évolutions rapides.
Le long de la frontière, du côté arménien, la population locale est assez partagée face à une éventuelle réouverture des postes. Dans le village d'Akhurik, situé à quelques kilomètres de Gyumri, deuxième ville d'Arménie, les Russes sont encore les garants de la frontière, postés dans une base militaire qui surplombe la commune.
Malgré plusieurs articles de presse annonçant leur départ au mois de mars 2026, l'armée russe est encore là2. Une vingtaine de minutes sur place suffisent pour se faire contrôler par une patrouille. Ce qui n'est pas du goût des habitants. « Les Russes ont tout fait dans le mauvais sens. C'est Lénine qui a vendu notre territoire à la Turquie, c'est eux qui ont donné l'Artsakh à l'Azerbaïdjan », s'insurge au milieu de ses vaches Seyran Hrghatyan, habitant d'Akhurik. Lui attend la réouverture de la frontière avec impatience : « Il y a des gens biens des deux côtés de la frontière. Avant, on faisait du commerce avec les Turcs, il y avait du tourisme. J'espère que cela reviendra. »

Un constat partagé par Karen Hovhannisyan, qui, à 16 ans, n'a jamais vu la frontière ouverte. « C'est une bonne chose, le commerce va se développer », indique-t-il, même s'il assure « ne pas trop se sentir concerné par ce sujet », comme une partie des habitants, qui ne se positionnent pas.
L'ouverture « profitera aux populations locales, qui habitent autour de Gyumri en Arménie, et Kars, Erzurum du côté turc ; eux pourront faire du business et du commerce », selon Bayram Balci, chercheur au CERI-Sciences Po et spécialiste de la Turquie. « Mais plus que cela, l'intérêt pour la Turquie, que cette normalisation s'accompagne de l'ouverture de la “La route Trump vers la paix et la prospérité internationales “ » [Trump Route for International Peace and Prosperity, TRIPP], car il y aura alors une connexion commerciale entre la Turquie, l'Azerbaïdjan, l'Asie centrale et la Chine », insiste le chercheur.
« Je pense qu'Ankara souhaite disposer d'autant de liaisons que possible pour rejoindre l'Azerbaïdjan et l'Asie centrale », complète de son côté Benyamin Poghosyan. Un enjeu économique, qui servira aussi les intérêts de l'Arménie grâce à une ouverture directe vers les marchés européens, asiatiques et moyen-orientaux.
Mais l'argument économique ne fait pas l'unanimité au sein de la population locale. Ces nouveaux horizons font aussi craindre le risque d'une arrivée massive sur le marché arménien de produits turcs bon marché, qui concurrenceraient la production locale. En parallèle, les tensions historiques et géopolitiques entre les deux pays limitent encore les avancées.
Un peu plus au sud le long de la frontière, le village d'Anipemza fait lui aussi face à la Turquie. À l'entrée de la commune, un grand drapeau arménien devant la basilique Ererouk lorgne le grillage frontalier. La cité historique d'Ani, capitale de l'Arménie des Bagratides au Xe siècle, désormais située en Turquie, n'est qu'à quelques kilomètres.


Dans le village désert, une fresque représente le drapeau arménien et le drapeau russe côte à côte, pour rappeler l'amitié entre les deux pays. À l'intérieur d'un bâtiment délabré, un autre dessin représente le drapeau de l'Arménie soviétique, décoré d'un portrait de Vladimir Ilitch Lénine (1870-1924).


Assis sur un banc, cigarette à la bouche, Henrikh et Gevorg discutent de politique. Le premier, 27 ans, travaille dans une mine de pierre non loin de la ville. Le second, âgé de 62 ans et amputé d'une jambe, ne peut plus travailler. Les deux hommes s'accordent sur un point : ils ne veulent pas voir la frontière avec la Turquie rouvrir. « Nous n'avons pas peur, mais nous avons retenu les leçons du passé. Nous ne sommes pas capables de vivre avec eux », explique Gevorg, appuyé sur ses béquilles.

Son compère enchaîne : « Si on rétablit une connexion directe entre les deux pays, nous deviendrons turcs. Bien sûr que nous voulons la paix, mais une paix digne, une bonne paix. Nous ne faisons pas confiance aux Turcs. » Les plaies du conflit face à l'Azerbaïdjan sont encore ouvertes pour Henrikh. Lui a passé quelques semaines dans le Haut-Karabagh, son frère y a été gravement blessé. Dans son cou, un tatouage représente la silhouette de l'Arménie à laquelle est rattaché l'Artsakh.
Quand certains en veulent aux Russes d'avoir laissé tomber l'Arménie dans ce conflit, Henrikh de son côté conserve sa confiance envers Moscou : « Nous avons notre allié de longue date, la Russie, pour nous protéger et protéger la paix. »

Ces opinions hostiles à la Turquie sont encore courantes dans la société arménienne, mais la tendance s'inverse petit à petit. En janvier 2022, à la question « lequel de ces pays représente la plus grande menace politique pour l'Arménie ? », 90 % des interrogés répondaient la Turquie. Ils ne sont plus que 58 % en mai 2026, selon les chiffres partagés par l'International Republican Institute (IRI). Dans le même temps, les chiffres sont restés stables pour l'Azerbaïdjan (77 % des réponses en 2022, 73 % en 2026) tandis que la menace en provenance de la Russie augmente (15 % des réponses en 2022, 32 % en 2026).

« La normalisation des relations avec la Turquie et avec l'Azerbaïdjan doit permettre de réduire significativement le risque d'une nouvelle escalade dans la région. L'Arménie est l'acteur le plus faible dans ce triangle », analyse Benyamin Poghosyan. Car, en plus des enjeux économiques, cette normalisation s'accompagne d'une multitude d'enjeux d'ordre géopolitiques. Et c'est la Turquie qui risque d'en profiter.
Ankara pourrait asseoir encore plus son influence dans le Caucase du Sud, concurrencer la Russie de plus en plus mise à mal dans la région, mais aussi les États-Unis, qui, sous l'impulsion du président Donald Trump, prennent plus de place. Cependant, si toutes les parties ont intérêt à ouvrir cette frontière, difficile de savoir concrètement quand la situation se décantera. « L'agenda diplomatique turc est très chargé entre l'Iran, l'Ukraine ou la Syrie. En parallèle, la principale difficulté vient de l'Azerbaïdjan », selon Bayram Balci.
La Turquie est dépendante de l'Azerbaïdjan sur le plan énergétique, et le pays du Caucase investit des dizaines de milliards de dollars chez le grand frère turc. Dans l'ombre, le régime du président Ilhan Aliyev dicte le ton des discussions, et pose à chaque fois de nouvelles conditions pour ralentir le processus. « La Turquie ne fera rien dans l'avancée des discussions avec l'Arménie sans l'accord de l'Azerbaïdjan, même si le président Recep Tayyip Erdoğan est profondément agacé par le comportement d'Aliyev », rapporte le chercheur.
Une position réaffirmée lors du Forum diplomatique d'Antalya, en avril, où Erdoğan a assuré qu'Ankara poursuivait le processus de normalisation avec l'Arménie « étape par étape, en coordination avec l'Azerbaïdjan ». En mai, l'ambassadeur azerbaïdjanais en Turquie Rashad Mammadov déclarait que la frontière entre ses deux voisins rouvrirait « après les élections parlementaires et un référendum » à Erevan, donnant l'impression que l'Azerbaïdjan fixait lui-même le calendrier et les conditions.
1NDLR. Si Nikol Pachinian a gagné les élections, il n'a obtenu qu'entre 61 et 64 sièges sur 107 au Parlement ne remportant donc pas la majorité constitutionnelle (deux tiers des mandats).
2Voir « Russian border guards removed from Akhurik checkpoint, Armenia government confirms », News.am, 26 février 2026 et « Les gardes-frontières russes ont été retirés du poste de contrôle “Akhurik” », Le Courrier d'Erevan, 27 février 2026.
La ville frontalière du nord de la Jordanie a vécu pendant des décennies au rythme du commerce transfrontalier avec la Syrie voisine. Avec le début de la guerre civile syrienne en 2011 et la fermeture de la frontière qui s'en est suivie, cette prospérité s'est effondrée. Depuis la chute du régime Assad en décembre 2024, ses habitants attendent la réouverture de son poste-frontière et espèrent une renaissance économique.
C'est l'histoire d'Al-Ramtha qui, à l'époque de la souveraineté ottomane, s'endormit un soir dans le sandjak (division administrative) de Hauran — dans ce qui est aujourd'hui la Syrie — pour se réveiller le lendemain dans celui d'Ajloun, l'actuelle Jordanie.1. À la suite de l'attribution des mandats internationaux, un nouveau tracé des frontières venait de la placer tout au nord de la Jordanie, en face de la ville de Deraa située désormais pour sa part à l'extrême sud de la Syrie2.
Les nouvelles démarcations n'ont pas empêché les habitants de continuer à se déplacer entre les deux territoires pour commercer, comme ils le faisaient depuis l'époque des chevaux. Une activité transfrontalière qui a marqué durablement l'économie de la ville et fait la différence avec les autres cités de Jordanie… jusqu'en 2011, lorsque survient un changement de situation radical : la guerre éclate en Syrie et les frontières sont fermées.

Dans la plaine du Hauran, deux kilomètres seulement séparent Al-Ramtha de Deraa. Abou Al-Abd Qannou, né à Al-Ramtha en 1960, connaît la zone comme sa poche. Enfant, il voyait passer les voyageurs et les commerçants, qui acheminaient les marchandises à dos de mulet, à dos d'âne ou à pied, tandis que les articles de valeur étaient transportés par des caravanes de chevaux.
Les habitants avaient alors l'habitude de se rendre d'un pays à l'autre sans transiter par le poste-frontière et le bureau de douane d'Al-Ramtha, mis en place en 19213. Ils échappaient ainsi aux directives adoptées en 1930 qui faisaient obligation aux voyageurs et aux commerçants de communiquer aux douanes renseignements personnels et factures4. À l'époque, « les frontières étaient ouvertes et les gens ne passaient pas forcément par le poste-frontière. La frontière était ouverte tout du long, alors on traversait tranquillement la plaine, et l'on arrivait. C'était aussi simple que cela », se souvient Abou Al-Abd.


Durant des décennies, le poste Al-Ramtha-Deraa est resté le seul passage entre la Jordanie et la Syrie. Y transitaient ceux qui se rendaient en Syrie, et de là au Liban et en Turquie, ceux qui venaient en Jordanie, et ceux qui ne faisaient qu'y passer comme les pèlerins en chemin pour La Mecque. Les habitants exerçaient des métiers en lien avec cette position frontalière, tels que chauffeurs de camion et conducteurs de taxis sur la route de la Syrie et de Beyrouth.
Peu à peu, des transitaires ont ouvert des agences et des bureaux de change sont apparus, tandis qu'on a vu se multiplier les boutiques d'articles d'importation et de produits destinés aux pèlerins. C'est ainsi qu'en 1957, le père de Abou Al-Abd Qannou a ouvert une échoppe avec un capital de 150 dinars (actuellement 180 euros), gagnés en travaillant dans les magasins d'Al-Khalil (Hébron) et d'Irbid. Par la suite, il a étendu son activité et fait travailler ses fils avec lui. Grâce au chiffre d'affaires d'1 million de dinars par an (actuellement, 1,2 million d'euros) réalisé tout au long des années 1980, il a fait l'acquisition de terres, d'immeubles et de divers commerces.
L'activité économique de la ville a été impactée par tous les soubresauts de la vie politique et économique syrienne, notamment lors de la grave crise des années 1980. La chute des recettes du pétrole provoquée par l'effondrement des cours mondiaux, la dévaluation de la monnaie et la hausse de l'inflation ont eu des répercussions néfastes sur la production syrienne. Les transporteurs voisins ont alors afflué à Al-Ramtha, d'où ils emportaient appareils électriques, produits ménagers et denrées alimentaires. Abou Al-Abd est bien placé pour en témoigner :
En tant que représentant des plus grandes sociétés d'importation d'Amman, comme Wahbe Tamari et la Société [commerciale] palestinienne, je peux vous assurer que les Syriens étaient nombreux à venir à Al-Ramtha pour se procurer la marchandise, et que [la plupart] des produits partaient en Syrie.
La famille Qannou a ainsi vendu aussi bien des articles ménagers que des denrées alimentaires telles que sucre, riz, thé, beurre de conserve… « Tout, absolument tout entrait en Syrie, même les billes », assure Abou Al-Abd. Selon lui, il suffit d'ailleurs de regarder la façon dont sont placés les magasins, qui se concentrent sur le côté droit de la route reliant Al-Ramtha et Deraa, pour comprendre que la clientèle ciblée était alors composée de gens quittant le territoire jordanien pour la Syrie.
À la fin de cette décennie 1980, on a assisté à une transformation de l'économie syrienne. La libéralisation du marché devait permettre au pays de disposer d'une devise forte5. Les investissements étaient désormais ouverts aux capitaux privés et, à partir de 1990, les recettes de la production industrielle ont augmenté. L'économie d'Al-Ramtha a été directement impactée : le mouvement s'est inversé, et les produits syriens ont commencé à inonder la ville.
Les chauffeurs de taxi jordaniens opérant sur la ligne Jordanie-Syrie-Beyrouth apportaient désormais dans leurs coffres denrées alimentaires et vêtements destinés à la revente en magasin. Considérés comme des achats personnels et introduits en petites quantités, ces articles échappaient aux taxes douanières. Ils étaient très demandés en raison de leur bonne qualité et de leur prix, inférieur à celui des produits locaux ou importés. Les commerçants d'Al-Ramtha préféraient avoir recours aux taxis qu'aux camions pour deux raisons : d'une part, la marchandise transportée par camion, arrivant en plus grande quantité, était soumise à une forte taxation ; et d'autre part, la livraison par taxis, dont la flotte se composait alors de quelque 1 200 véhicules — jordaniens et syriens —, était plus rapide.

C'est à cette époque que le jeune Hussein Al-Bashabsheh, qui venait d'achever son service militaire, a commencé à travailler pour le compte d'un parent. Chaque jour, il convoyait des voyageurs se rendant à Deraa ou à Damas. Il rentrait à Al-Ramtha le coffre rempli de produits syriens. Le véhicule était ensuite remis à un autre conducteur qui refaisait le même parcours, la frontière restant ouverte toute la journée.
Pour les avoir si souvent empruntées, Hussein connaît bien les rues de Syrie, et il peut recenser tous les trous et les bosses de la route Deraa-Al-Ramtha. Tous les deux mois environ, il devait renouveler son passeport, rempli de tampons. Ces déplacements quotidiens, qui duraient parfois moins de trois heures, étaient sa source de revenus. « Deraa, c'était vraiment du gâteau, on partait, on ramassait l'argent et on revenait », soupire-t-il.
À l'époque, la fonction publique ne l'intéressait pas davantage que les autres transporteurs, car le commerce leur assurait un revenu bien supérieur à un salaire de fonctionnaire. Au bout de deux ans, il s'est acheté un taxi et, comme nombre de ses collègues, il préférait transporter des marchandises plutôt que des passagers. Il raconte : « J'ai pris une Dodge américaine modèle 1977. La plupart des gens avaient de grosses voitures pour le transport, comme des Chevrolet Caprice et des jeeps, avec huit cylindres. »



Dans le centre-ville, où les conducteurs venaient décharger la marchandise, les boutiques étaient regroupées sur trois souks : celui des « marins » des vêtements, celui des « marins » des denrées alimentaires et celui des « marins » du tabac, tous produits provenant de Deraa. Si l'origine du mot « marins » (bihhara) demeure obscure, son emploi s'est généralisé aux chauffeurs transfrontaliers après s'être appliqué, dans les années 1980, aux conducteurs syriens transportant des marchandises en provenance de Jordanie.
Les commerçants d'Al-Ramtha étaient en contact direct avec les fabricants syriens dont ils importaient les produits. La marchandise était transportée par camion depuis les zones industrielles de Damas et Alep, puis déchargée sur les aires de Deraa. De là, les taxis jordaniens la faisaient transiter par le poste-frontière où ils s'acquittaient des taxes, avant de l'acheminer jusque sur les trois marchés, les frais de transport et de douane étant à la charge des commerçants.
Ce mode de transport permettait d'échapper aux fortes taxes imposées sur les produits entrant par camion, puisque la marchandise apportée par les « marins » était soit comptabilisée parmi les biens des passagers, soit soumise à une faible imposition du fait qu'elle entrait en quantité réduite.
Les produits étaient essentiellement de trois sortes : vêtements et textile, aliments transformés, fruits et légumes. Le trajet d'une frontière à l'autre se faisait rapidement, et la marchandise arrivée sur l'aire de Deraa à 6 heures du matin était parfois mise en vente à Al-Ramtha avant midi. Les bouchers de Deraa abattaient ainsi les bêtes le matin et la viande arrivait fraîche à Al-Ramtha sans même avoir été réfrigérée, assure Hussein Al-Bashabsheh.
La prospérité continue des trois souks a entraîné une amélioration du niveau de vie général, et le commerce a permis à bien des jeunes de disposer d'un revenu. Parmi eux, des fonctionnaires comme Hassan Al-Khoubb, qui a quitté le ministère de l'alimentation en 1995 pour se lancer, à 25 ans, avec un capital de 5 000 dinars (environ 6 000 euros, selon le taux de change actuel).

Pour commencer son activité, il s'est adressé à une usine d'Alep, qui lui a confié la marchandise à vendre. Il s'agissait là d'une formule courante, qui permettait aux commerçants de ne payer les produits à leurs fournisseurs syriens qu'une fois la vente effectuée. L'affaire de Hassan a si bien marché qu'il a ensuite loué trois entrepôts d'une superficie de 30 à 40 mètres carrés chacun, tout en conservant sa boutique au souk des vêtements pour y proposer sa marchandise.
Ainsi, « la roue de la fortune » continuait de tourner et les acteurs de ce commerce, chacun à son niveau, réinvestissaient immédiatement les recettes. C'est ainsi que les grands magasins spécialisés dans la vente d'articles syriens se sont multipliés, de même que les entrepôts servant à stocker les marchandises. Les commerçants d'Al-Ramtha n'étaient pas seuls dans la place, il y avait également ceux des autres gouvernorats comme Irbid, Karak et Tafila.
Les boutiques ouvraient leurs portes dès sept heures du matin et ne fermaient pas avant minuit, surtout en période estivale. Il arrivait fréquemment que les commerçants soient réveillés tôt le matin par des collègues venus d'autres villes, et ils devaient même parfois travailler le vendredi — jour de fermeture — pour approvisionner ceux d'Amman qui ne pouvaient venir à Al-Ramtha que ce jour-là.
Sur le plan commercial, Al-Ramtha avait des allures de ville syrienne, les transactions se faisant essentiellement avec le territoire voisin en raison de la forte demande. « Je n'ai jamais travaillé avec des Jordaniens, j'importais tout de Syrie », assure Al-Khoubb, qui ajoute : « On comptait sur Dieu et sur la Syrie. »
En période de fêtes ou durant le mois de Ramadan, des voitures arrivaient de partout avec à leur bord des familles entières, tandis qu'en fin de mois, lorsque la paye était tombée, les cars déversaient des groupes de femmes venues de loin pour faire des provisions.

Il y avait aussi la contrebande de cigarettes, dissimulées dans les taxis pour être vendues à la sauvette sur les marchés de Al-Ramtha. Et les histoires de douaniers pourchassant les trafiquants sur les grandes routes entre gouvernorats… Le tabac était introduit en petites quantités (une à trois cartouches), caché parmi les bagages ou dissimulé sur ceux qui l'achetaient pour leur propre compte afin de le revendre à Al-Ramtha. Étant donné la facilité de circulation entre les deux pays et les multiples allées et venues des transporteurs et des particuliers, le tabac de contrebande abondait dans les commerces de la ville. Toutefois, les « marins » ne tenaient pas à risquer leur réputation avec un trafic qui pouvait leur valoir des saisies et des amendes, dont la sévérité était variable. Ils préféraient donc généralement s'acquitter des taxes, y compris sur les cartouches de cigarettes, dont le nombre autorisé allait d'une à sept selon la règlementation du moment.
Jusqu'en 2011, cet âge d'or d'Al-Ramtha a ainsi apporté une prospérité sociale et économique certaine à sa population. Al-Bashabsheh s'est marié, a construit une maison en pierre sur la route de la Syrie et changé plusieurs fois de voiture. De son côté, Hassan Al-Khoubb s'est retrouvé à la tête d'une fortune d'un quart de million de dinars (actuellement 301 000 d'euros) et n'a pas eu à souffrir de l'ouverture du poste-frontière de Jaber, dans le gouvernorat d'Al-Mafraq.
Une prospérité qui a aussi laissé des traces dans la culture populaire, comme en témoignent les chansons que les femmes d'Al-Ramtha fredonnaient à l'adresse des routiers.

Depuis le début des années 2000, la valeur des importations en provenance de Syrie n'a cessé de croître, année après année, pour atteindre son apogée en 2011. Lorsque la guerre a éclaté en Syrie, Damas a fermé ses frontières une première fois en avril 2011, les rouvrant brièvement pour les refermer ensuite, jusqu'à aujourd'hui. Seul le poste-frontière Jaber-Nassib, situé à 22 kilomètres à l'est d'Al-Ramtha, ouvre et ferme en fonction de la situation sécuritaire de l'autre côté de la frontière.
La chute des importations, qui sont passées d'un quart de milliards de dinars en 2011 (actuellement 301 millions d'euros) à 31 millions de dinars (actuellement 37 millions d'euros) en 2019, est venue donner un coup d'arrêt à l'activité des transporteurs. Dans les boutiques d'Al-Ramtha, les marchandises se sont faites rares, les commerçants des autres régions ont cessé de fréquenter la ville, et les clients ont déserté les marchés. Le magasin de la famille Qannou a fermé ses portes en 2011, après cinquante ans d'existence. Tandis que son frère ouvrait un café, Abou Al-Abd s'est reconverti dans le commerce de légumes avant de partir chercher fortune en Russie. Les boutiques se sont vidées petit à petit. Hassan Al-Khoubb a essuyé des pertes estimées à 250 000 dinars (actuellement 301 000 euros), tandis qu'Islam Al-Makhadmeh, propriétaire du plus grand magasin de produits de nettoyage, a dû se débarrasser de ses cinq entrepôts et ne garder qu'un seul de ses douze employés pour l'aider à tenir sa boutique de café.
Sur la route menant à la frontière, seules subsistent les vitrines des bureaux de change. Le marché d'Al-Ramtha n'est plus fréquenté que par les habitants, et les boutiques de vêtements ferment désormais leurs portes dès la tombée du jour. Cinq ans après la fermeture des frontières, le nombre des magasins enregistrés auprès de la chambre de commerce d'Al-Ramtha est passé de 5 000 à 1 500.
Les taxis ont alors pris la direction de l'Arabie saoudite. Hussein Al-Bashabsheh a acheté un nouveau véhicule et tenté de faire du commerce avec les guedida — équivalents saoudiens des « marins » — mais leurs articles se sont avérés trop onéreux pour le marché jordanien.
De leur côté, les grands hommes d'affaires se sont tournés vers la Chine, mais les délais de livraison trop longs et la concurrence des autres commerçants de Jordanie n'ont pas permis de compenser les pertes infligées par la fermeture des frontières.
En 2018, certains pays arabes ont amorcé un changement de politique envers la Syrie. Les Émirats arabes unis, Bahreïn et la Jordanie ont ainsi rétabli leurs relations diplomatiques et économiques avec Damas, et le poste-frontière de Jaber-Nassib a réouvert, mais pas celui d'Al-Ramtha-Deraa.
Al-Bashabsheh a repris son activité vers Deraa dans l'espoir de transporter à nouveau des marchandises, mais, dès 2019, Amman a interdit l'importation de 194 produits syriens, alors même que certains articles étaient déjà devenus rares, la guerre ayant détruit les infrastructures industrielles. L'habillement, qui était auparavant l'un des principaux secteurs d'exportation vers la Jordanie, a particulièrement souffert.


Le poste-frontière de Jaber-Nassib — le seul actuellement ouvert entre la Jordanie et la Syrie — voit désormais passer des poids lourds en provenance des pays du Golfe, des cars transportant des touristes jordaniens, et aussi quelques taxis se rendant en Syrie. Dans Al-Ramtha, les taxis qui font le trajet vers la Syrie sont souvent à l'arrêt, car les chauffeurs doivent attendre leur tour pour circuler, une fois obtenue l'autorisation délivrée par une plateforme électronique. C'est pourquoi nombre de leurs collègues préfèrent travailler sur l'axe Jordanie-Arabie saoudite.
Aux trois souks, où les « marins » déchargeaient jadis tant de marchandises, les boutiques sont si souvent fermées qu'on a parfois l'impression qu'elles n'ont jamais ouvert. Il faut demander son chemin à plusieurs reprises, car les jeunes ne savent pas où se trouvent ces marchés. Lorsqu'on y arrive enfin, Hassan Al-Khoubb est sur le point de baisser le rideau, car la journée se termine. Ses contacts à Amman parlent de la réouverture prochaine du passage Al-Ramtha-Deraa, assure-t-il. Un discours récurrent depuis la chute de l'ancien régime syrien en décembre 2024.

Depuis la fermeture des frontières, les quelques boutiques qui subsistent fonctionnent par intermittence, comme partout ailleurs dans le pays, ouvrant quelques jours par mois avant de retomber dans le marasme. Pourtant, les commerçants s'accrochent à leur vieux marché, persuadés que la réouverture des frontières n'est qu'une question de temps. C'est ce qu'espèrent également des transporteurs comme Abou Chadi Al-Bashabsheh, qui vient d'acheter un taxi pour que son fils reprenne la route de la Syrie.
Tout le monde ici en parle. Mais qu'en est-il vraiment ? Un quelconque responsable en aurait-il fait la promesse, ou bien est-ce là simplement l'expression d'un vœu : celui de reprendre un commerce transfrontalier aussi ancien que lucratif ?
1La région d'Al-Ramtha était rattachée tantôt à Ajloun, tantôt au Hauran. En 1851, Al-Ramtha est passée du sandjak d'Ajloun-Wadi Al-Challala à celui du Hauran qui dépendait de la vilayet (province) d'Al-Cham.
2La nahiye (division administrative) d'Al-Ramtha est restée dépendante du Hauran et du mandat français jusqu'au 15 janvier 1921, date à laquelle les puissances mandataires française et britannique se sont entendues pour la rattacher à la kaza (juridiction) d'Ajloun. Une direction a alors été créée, avec Nasser Al-Fouwaz à sa tête et Al-Ramtha pour centre.
3Islam Khaled Al-Fakhri, Al-Ramtha wa liwa'ouha, takhir wa hadhara : ma la taarfouhou aan Al-Ramtha, p.94 (« Al-Ramtha et son district, histoire et civilisation : ce que vous ne savez pas sur Al-Ramtha »).
4Instructions publiées au Journal officiel n° 282, 1er novembre 1930, et au Journal officiel n° 256, 1er avril 1930.
5Une nouvelle loi sur l'investissement a été publiée au début des années 1990 pour encourager l'investissement privé syrien et étranger, notamment dans les secteurs industriels monopole d'État.
Les discussions de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan se sont accélérées sous l'impulsion de l'administration Trump. Si elle peut amener une stabilité, bienvenue dans la région, la paix selon les règles de Bakou n'est pas imaginable pour les réfugiés du Haut-Karabakh. Reportage.
Le rouge, le bleu et l'orange. Les trois couleurs du drapeau de l'Arménie se déclinent un peu partout dans Erevan, la capitale. L'étendard flotte au-dessus des bâtiments officiels, sur les places, ou en format miniature dans les commerces. Accroché à un balcon à côté de la Cascade, rue Tamanyan, un autre drapeau se fait une place : celui de la république du Haut-Karabakh, appelée « Artsakh » par les Arméniens. Il reprend les mêmes couleurs que le drapeau arménien mais s'en distingue par la présence d'un chevron en gradins, symbole de la séparation entre le Haut-Karabakh et le reste de l'Arménie.
En septembre 2023, l'Azerbaïdjan a lancé une offensive éclair et repris en quelques jours le contrôle total de la province peuplée majoritairement d'Arméniens. Plus de 100 000 personnes étaient contraintes à l'exil. Cette offensive faisait suite à la « deuxième guerre du Haut-Karabakh »en 2020, au cours de laquelle l'Azerbaïdjan avait repris le contrôle d'une partie du territoire. Près de 4 000 personnes avaient été tuées durant ce conflit côté arménien, un peu moins de 3 000 côté azerbaïdjanais.
Depuis, Nikol Pachinian, Premier ministre de l'Arménie, et Ilham Aliyev, président de l'Azerbaïdjan, tentent de normaliser leurs relations. L'arrivée à la Maison blanche de Donald Trump au début de l'année 2025 a impulsé une nouvelle dynamique dans le dialogue entre les deux dirigeants.
« Je pense que lorsque Donald Trump évoque tous les conflits qu'il a résolus, celui entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan est peut-être le plus avancé », explique Tigran Grigoryan, directeur du Centre régional pour la démocratie et la sécurité (CRDS), basé à Erevan. « Ce n'est pas comme s'il y avait une guerre avant l'intervention de Trump, mais il y avait beaucoup de tensions et son intervention a contribué à les apaiser quelque peu », analyse le spécialiste.

La guerre en Iran, déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël, a par ailleurs fait craindre une extension du conflit dans le Caucase. Deux drones, probablement iraniens, ont touché l'exclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan le 5 mars, ravivant dans un premier temps les tensions entre les deux pays. Bakou a finalement décidé de calmer le jeu pour éviter l'escalade, Ilham Aliyev félicitant le nouveau guide suprême iranien après l'assassinat d'Ali Khamenei.
Le 8 août 2025, les deux dirigeants du Caucase ont signé à Washington un protocole d'accord, prémices d'un futur accord de paix évoqué depuis plusieurs mois. Ce texte prévoit la mise en place d'un corridor entre l'Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan, via l'Arménie : la « route Trump pour la paix internationale et la prospérité » (Tripp).
Ces échanges se sont concrétisés avec la visite, du 9 au 11 février, du vice-président états-unien J. D. Vance en Arménie et en Azerbaïdjan. Une visite fructueuse, conclue par la signature de plusieurs accords bilatéraux entre les États-Unis et les deux pays voisins. Elle symbolise également les changements de rapport de forces dans la région du Caucase du Sud, où Moscou, puissance et médiateur historique, est en perte de vitesse depuis la guerre en Ukraine, au profit de Washington.
Malgré ce regain de tensions, les discussions ont « apporté une sorte de stabilité dans la région, au moins à court et moyen terme », décrypte Tigran Grigoryan. Pourtant, les réfugiés du Haut-Karabakh rencontrés dans la capitale arménienne ont pour la plupart du mal à imaginer cette paix possible.
Au cœur d'Erevan, les Arméniens de l'Artsakh peuvent se retrouver au centre culturel Ararich, qui dispense aux enfants « des cours de dessin ou encore des ateliers de langue », explique Hunan Tadevosyan, son directeur. Si le lien avec leur terre d'origine est entretenu, le ressentiment et la douleur ne quittent pas les familles.

Dans les locaux de l'association, un grand drapeau du Haut-Karabakh est déployé. Sur les murs sont exposés les photos et les dessins de Tigran Avetisyan, un soldat arménien tué pendant la guerre. Sa mère les a légués à l'ONG et Hunan compte organiser une exposition pour les enfants.
« Je n'ai jamais vraiment quitté le Haut-Karabakh. Mentalement, je suis toujours là-bas », explique Lusine Minasyan, pendant que son fils joue avec d'autres enfants de réfugiés. Originaire de la région d'Askeran, foyer de résistance arménienne, elle a perdu son mari durant la guerre de 2020. À 38 ans, elle élève désormais seule son fils à Erevan. Dans le Haut-Karabakh, Lusine était professeure à l'université. Aujourd'hui, comme beaucoup de mères de famille, elle survit en préparant et vendant des pâtisseries typiques de sa région. « Ses baklavas sont les meilleures », assurent plusieurs parents présents au centre Ararich.
Impossible pour elle d'entendre parler d'une quelconque paix. « Comment je vais expliquer à mon fils qu'il va devoir vivre aux côtés de ceux qui ont tué son père », témoigne la mère de famille. Si la paix est signée, elle assure qu'elle quittera le pays.

Marine Gabrielyan, elle aussi réfugiée du Haut-Karabakh, partage le même point de vue. « C'est irréel d'imaginer vivre avec les Azéris. Depuis mon enfance, j'ai perdu quasiment tous mes proches durant ces conflits », déplore la réfugiée. Durant la guerre de 2020, le plus âgé de ses trois fils a été blessé. Les deux femmes attendent les élections législatives de juin 2026 et espèrent un changement à la tête du pays.
Derrière le comptoir du Tumanyan's Art, Vadim Balayan a un discours plus nuancé. Avec sa femme Kristen, ils tiennent ce café-restaurant où ils servent notamment plusieurs spécialités culinaires de leur région. Rencontré une première fois en janvier 2025, avant les accords de Washington, l'homme voyait dans les négociations de paix « un énième jeu politique », dans lequel l'Arménie « n'a d'autre choix que de signer la paix pour éviter une nouvelle guerre ».

Un an plus tard, avec l'avancée des négociations, il demande : « Comment pourrait-on passer à autre chose ? C'est notre vie, on ne peut pas l'oublier. » Si, selon lui, il est encore trop tôt pour tourner la page, il pointe surtout du doigt une forme de « déconnexion » au sein de la population arménienne : « Certains pensent que l'on peut encore retourner dans l'Artsakh ! »
Ce désarroi des réfugiés s'explique aussi par leur absence totale dans les négociations de paix. « Il n'y a pas un seul mot sur nous », regrette Siranush Sargsyan, journaliste originaire du Haut-Karabakh : « Comment pouvez-vous prétendre discuter de la paix et de la prospérité dans une région, en mettant de côté une partie des habitants de cette région ? C'est assez traumatisant pour nous, ils prétendent que ces gens n'existent pas.
D'autant que la plupart des réfugiés éprouvent une situation économique et sociale très tendue, avec des loyers très élevés, des difficultés à trouver un emploi combinées à la fin des aides versées par l'État.
« La principale faiblesse de cet accord est qu'il n'y a aucune réciprocité entre les deux parties, souligne Tigran Grigoryan, l'Arménie accepte toutes les demandes et les conditions de l'Azerbaïdjan. Il est nécessaire de trouver un terrain d'entente. » Le journaliste Siranush Sargsyan renchérit : « Cette paix est totalement illusoire. On ne peut pas l'envisager si nous faisons tout ce que l'Azerbaïdjan veut. »
« Ilham Aliyev fait son possible pour effacer toute trace de présence arménienne sur ce territoire », argue Altay Goyushov, historien azéri et directeur de l'Institut de recherche de Bakou. Le président azerbaïdjanais, qui dirige le pays d'une main de fer depuis plus de vingt ans, dicte aussi le rythme des discussions en posant des conditions que l'Arménie se voit obligée d'accepter pour espérer la paix. La demande la plus symbolique : qu'Erevan retire toute mention au Haut-Karabakh dans sa Constitution. À l'heure actuelle, la déclaration d'indépendance de l'Arménie, qui date de 1990 et est intégrée à la Constitution, fait référence à la « réunification » de l'Arménie et du Haut-Karabakh.
Quel avenir imaginent alors les réfugiés ? Si la situation actuelle n'est pas en leur faveur, Lusine Minasyan reste optimiste : « Je n'ai pas tourné cette page, j'ai toujours l'espoir de revenir là-bas. » Lorsqu'elle évoque le futur, sa gorge se serre. « Je pense que la nouvelle génération nous ramènera dans le Haut-Karabakh. La seule demande de mon fils, c'est de pouvoir aller déposer des fleurs sur la tombe de son père », plaide-t-elle, émue.
Pour sa compatriote réfugiée Marine Gabrielyan, les discussions actuelles illustrent une nouvelle menace pour l'Arménie : « Il n'y a rien de nouveau dans ce projet de corridor, si ce n'est que ce qui s'est passé dans le Haut-Karabakh risque de se dérouler ici, dans le reste de l'Arménie. »

Un scénario impossible à anticiper, mais qui paraît plausible selon Altay Goyushov : « À court terme, tant que l'administration Trump est en place, je ne pense pas que l'Azerbaïdjan lancera une nouvelle guerre. Mais la propagande est toujours aussi présente dans le pays, l'Arménie est toujours dépeinte comme un ennemi. Le risque existe car le régime d'Ilham Aliyev est un régime autoritaire et qu'il est impossible de prédire ce qu'il va faire. »
D'autant que, selon l'historien azéri, Ilham Aliyev n'a pas besoin d'un accord de paix. « Cette situation où il n'y a pas de guerre et pas de paix convient très bien à son régime. Sa seule préoccupation est de conserver le pouvoir, et pour cela, il doit continuer d'alimenter le sentiment nationaliste », estime-t-il.
Difficile d'imaginer l'Arménie s'engager de nouveau dans un conflit armé après les défaites de 2020 et 2023. La position du gouvernement arménien semble même résolue. « Vous comprenez comme moi que si l'on ne referme pas le dossier du Haut-Karabakh, la paix est impossible », déclarait le Premier ministre Nikol Pachinian dans son discours à la nation le 18 août 2025.
« Je pense que la société est fatiguée de la guerre, analyse Tigran Grigoryan. L'Arménie ne semble pas avoir les ressources pour demander quelque chose de plus ambitieux. Comparée aux autres scénarios, notamment celui de l'escalade et des menaces de l'Azerbaïdjan sur l'ensemble du territoire national, il semblerait que ce soit la moins mauvaise des solutions. »

Un point de vue réaliste mais difficile à accepter pour la majorité des réfugiés. Si elle ne croit pas dans la volonté azerbaïdjanaise de faire la paix, Siranush Sargsyan est consciente des marges de manœuvre limitées de l'Arménie. Pour conserver un semblant d'espoir, les réfugiés doivent « faire le nécessaire pour rester durablement en Arménie. C'est le minimum, et c'est un pas de plus vers un retour dans l'Artsakh », selon elle.
« L'Arménie a besoin de nous », affirme la journaliste avant de conclure : « Ce n'est pas juste un rêve d'y retourner. C'est notre droit. »
La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit.
Le 26 mars 2015, alors que l'Arabie saoudite démarrait son intervention militaire au Yémen, Adel Al-Jubeir, ambassadeur saoudien à Washington, assignait un double objectif à la coalition militaire dirigée par le royaume : rétablir le gouvernement yéménite internationalement reconnu, et mettre fin à l'emprise des houthistes sur Sanaa, débutée en septembre 2014. Onze ans plus tard, le gouvernement yéménite n'a toujours pas été rétabli et les houthistes tiennent la capitale. La guerre perdure, non sous la forme d'un affrontement spectaculaire d'armées en mouvement, mais comme une impasse, un conflit qui refuse de se résoudre et qui continue d'affecter les moyens de subsistance des civils yéménites.
Le Yémen se trouve dans un entre-deux précaire que les diplomates qualifient volontiers de situation de « ni guerre ni paix ». Les grandes offensives qui ont autrefois structuré le conflit se sont pour l'essentiel interrompues depuis la trêve de 2022 qui, bien que n'ayant pas été renouvelée, perdure. Les bombardements saoudiens, qui incarnaient visuellement le conflit, ont en grande partie cessé depuis quatre ans. Pourtant, aucune paix véritable ne s'est matérialisée.
Le pays s'est au contraire installé dans une fragmentation durable. Les houthistes contrôlent Sanaa et l'essentiel du nord-ouest du territoire, administrant un espace conquis au fil des années. Ailleurs, un ensemble de forces alignées sur le gouvernement reconnu internationalement et sur l'Arabie saoudite domine en théorie les régions du sud et de l'est.
Pendant une grande partie de la dernière décennie, les forces opposées aux houthistes ont passé moins de temps et d'énergie à lutter contre leurs ennemis qu'à se diviser, et parfois même se battre entre elles. La fragmentation était profonde, accentuée par les priorités divergentes de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Pour l'essentiel, Riyad visait un État yéménite unifié sous l'autorité du gouvernement reconnu, tandis qu'Abou Dhabi semblait privilégier un Yémen fragmenté, notamment avec un sud semi-autonome, voire indépendant. Chacune des deux puissances régionales a ainsi investi dans ses propres réseaux d'alliés.
Abou Dhabi a soutenu plusieurs acteurs, dont le Conseil de transition du Sud (CTS), formation sécessionniste dirigée par Aïdarous Al-Zoubaïdi qu'elle a contribué à créer en 2017, les forces de la Ceinture de sécurité à Aden, les Brigades des Géants d'Abdulrahman Al-Mahrami, les forces de Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, ainsi que les unités d'élite hadramies et shabwanies. Riyad, pour sa part, s'est appuyée sur des personnalités liées au parti Islah, dont Sultan Al-Arada, gouverneur de Marib, et Abdallah Al-Alimi Bawazir, ancien chef du bureau présidentiel.

Ces logiques ont donc fragmenté le camp anti-houthiste et détourné le conflit de sa logique initiale. Les structures de commandement se superposaient ou entraient en concurrence, le soutien militaire arrivait de manière inégale et les loyautés politiques demeuraient fragmentées.
Les formations soutenues par les Émirats arabes unis opéraient selon des ordres extérieurs aux institutions étatiques. À l'inverse, les forces soutenues par l'Arabie saoudite demeuraient formellement rattachées aux ministères de la défense et de l'intérieur, en lien notamment avec des réseaux affiliés à Islah. En pratique toutefois, ces structures pro-saoudiennes coexistaient sans réelle intégration, répondant à des parrains et à des agendas politiques variés.
À maintes reprises, ces fractures ont affaibli les tentatives de pression sur les positions houthistes, transformant ce qui aurait pu être des campagnes coordonnées en une succession d'échecs. Ainsi, en 2019, les affrontements entre forces gouvernementales et unités du CTS à Aden ont conduit ces dernières à s'emparer de la capitale intérimaire. En 2020, l'effondrement de l'offensive gouvernementale dans la province d'Al-Jawf, suivi d'une avancée houthiste vers Marib et Shabwah, a mis en lumière l'absence de commandement coordonné.
Au début de l'année 2026, toutefois, le paysage intérieur a commencé à évoluer significativement. L'engagement militaire des Émirats arabes unis au Yémen a pris fin après l'échec de leur stratégie visant à étendre le contrôle du CTS vers l'est. L'Arabie saoudite s'y est opposée, consolidant son influence puis remodelant le mouvement sudiste à son avantage.
Ces évolutions ont ouvert la voie à une possible réorganisation des forces yéménites opposées aux houthistes. Cette dynamique s'est notamment traduite par l'annonce de la nomination d'un nouveau gouvernement en février 2026. Toutefois, pléthorique comme il est et incapable d'intervenir pleinement dans l'ensemble des zones hors du contrôle houthiste, celui-ci demeure bien fragile.
Des efforts existent désormais — encore hésitants et inégaux — pour regrouper les différentes formations militaires sous une forme de commandement unifié. Parallèlement, l'Arabie saoudite a renforcé son rôle direct dans la supervision de zones stratégiques clés, notamment Aden et certaines portions de la côte occidentale. Les partisans du CTS restent néanmoins actifs, capables d'organiser des manifestations importantes en soutien à Aïdarous Al-Zoubaïdi, exilé depuis janvier 2026.
L'approche de Riyad porte désormais la marque d'une puissance ayant appris, lentement et à grands frais, les limites de l'usage de la force au Yémen. Pourtant, rien n'est vraiment réglé sur le terrain. Dans le nord, les dirigeants houthistes conservent le pouvoir sur la majorité de la population totale du Yémen. Leur stratégie militaire agressive en mer Rouge au cours des deux dernières années et demie montre qu'ils ne constituent pas une nuisance passagère, mais un enjeu stratégique durable que Riyad et le reste du monde ne peuvent vraiment ignorer.
Depuis novembre 2023, les forces houthistes ont ciblé les routes maritimes commerciales, s'attaquant d'abord à des navires liés à Israël avant d'étendre leurs frappes à des bâtiments associés à des dizaines de pays, souvent sans discrimination. En octobre 2024, elles avaient mené plus de 190 attaques en mer, contraignant plus de 2 000 navires à contourner la zone, perturbant ainsi le commerce mondial. Des dizaines de missiles et drones avaient aussi été envoyés en Israël.
Avant cette phase de projection de la violence, les flux de missiles et de drones houthistes envoyés vers des positions en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis jusqu'en 2022 avaient déjà mis en lumière la vulnérabilité des monarchies du Golfe. La stratégie militaire des houthistes, appuyée sur des transferts de technologie iraniens, a préfiguré la situation actuelle qui, avec les attaques iraniennes et la fermeture du détroit d'Ormuz, a mis au jour les failles béantes du dispositif sécuritaire régional.
Aéroports, infrastructures pétrolières et même, potentiellement, La Mecque demeurent donc à portée d'attaque des houthistes. Pour les Saoudiens, il paraît donc nécessaire de trouver un terrain d'entente avec eux. Pour l'heure, les diplomates et militaires à Riyad semblent moins enclins à lancer une nouvelle offensive qu'à consolider ses positions : unifier leurs partenaires yéménites et renforcer les lignes déjà tenues hors des zones houthistes.
Dès lors, le terrain yéménite demeure, pour l'instant, relativement calme comparé à d'autres foyers de tension au Proche-Orient. Les lignes de front tiennent. La guerre se suspend sans s'achever, tandis que l'économie et la situation humanitaire, malgré leur dureté manifeste, révèlent une certaine capacité d'adaptation de la société.
Mais le calme apparent est fragilisé par la guerre lancée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Le conflit yéménite pourrait bien, une nouvelle fois, déborder de ses frontières. Les houthistes, interviendront-ils pour soutenir leur principal allié, l'Iran, comme ils l'ont fait en appui à Gaza, ou choisiront-ils la retenue ? S'ils le décident, la mer Rouge pourrait alors redevenir leur théâtre d'action.
À la mi-mars 2026, les appels publics de la nouvelle direction iranienne à fermer le détroit de Bab El-Mandeb ont reçu des réponses ambiguës de la part des dirigeants militaires houthistes. Depuis une décennie, leurs opérations au-delà des frontières semblent certes s'articuler avec les calculs stratégiques de Téhéran. Mais la relation entre les houthistes et l'Iran ne relève pas d'une hiérarchie stricte de type mandataire (« proxy »), mais plutôt d'un réseau souple d'acteurs alliés, unis par une idéologie commune, des intérêts partagés et des mécanismes de coordination régionale.
Cette configuration s'exprime dans le discours offensif des houthistes, qui insiste sur une forme de disponibilité à soutenir Téhéran. Ils multiplient les déclarations et mobilisent des foules importantes, comme lors de la manifestation du 7 mars à Sanaa dénonçant « l'agression américano-sioniste ». Pourtant, ils n'ont pas franchi le seuil d'un engagement total. Leur posture révèle une forme d'ambiguïté stratégique liée à un calcul géopolitique autant qu'interne. Les houthistes ont en effet beaucoup à perdre de la fin d'un statu-quo qui leur est favorable.
Le détroit de Bab El-Mandeb représente pour eux un levier considérable. Une perturbation, même limitée, peut affecter les flux commerciaux et énergétiques mondiaux. Mais toute escalade comporte des risques. Une campagne prolongée contre des cibles israéliennes ou étatsuniennes entraînerait très probablement une riposte d'une ampleur inédite. Les pertes subies par les houthistes — notamment la mort de membres de leur cabinet lors d'une frappe israélienne sur Sanaa en août 2025 — illustrent le coût potentiel d'une telle escalade.
Une partie du calcul se joue aussi à Téhéran. Après l'affaiblissement de plusieurs de ses partenaires régionaux, l'Iran pourrait être peu enclin à compromettre un acteur à la fois solide et stratégiquement utile. Les houthistes occupent en effet une position singulière : résilients, situés à proximité de routes maritimes vitales et capables, s'ils le décidaient, d'exercer une pression bien au-delà du Yémen. Cet atout pourrait bien être mobilisé plus tard, ultime carte gardée en réserve par l'Iran et ses rares alliés.
La prise du Hadramaout par les forces yéménites du Sud en décembre 2025 a ravivé le spectre du séparatisme dans le pays. Cet événement met en lumière une dimension souvent oubliée du conflit au Yémen, qui ne se limite pas à la question houthiste. L'enjeu hadrami révèle surtout une rivalité profonde entre l'Arabie saoudite et les Émirats, qui s'exprime pour la première fois par les armes.
Début décembre 2025, fortement encouragé par les Émirats arabes unis (EAU), le Conseil de transition du Sud (CTS), la faction sécessionniste militaire la plus puissante du Yémen, a pris rapidement et quasiment sans effusion de sang le contrôle des deux gouvernorats orientaux du pays, le Hadramaout et Al-Mahra qui est situé à la frontière avec l'Oman. Cette offensive a été présentée comme un tournant dans la guerre du Yémen, qui dure depuis plus d'une décennie. Si cette évolution semblait indirectement renforcer l'emprise des houthistes sur le nord du pays en divisant leurs adversaires, elle laissait présager l'effondrement du gouvernement internationalement reconnu (GIR). Elle annonçait également une possible déclaration unilatérale d'indépendance par le CTS des territoires qui, jusqu'en 1990, constituaient la République démocratique populaire du Yémen (RDPYou Yémen du Sud).

Un mois plus tard, la situation s'est complètement inversée : le CTS a été contraint de retirer toutes ses forces de ces deux gouvernorats ainsi que de celui de Chabwa, à l'ouest du Hadramaout, se repliant vers son berceau d'origine dans le sud-ouest du pays, au nord de la capitale provisoire, Aden. Les Émirats ont déclaré avoir retiré leurs forces restantes du Yémen, conformément à la résiliation de leur accord de sécurité avec le pays et en réponse à la demande de Rachad Al-Alimi, président du Conseil de direction présidentiel soutenu par l'Arabie saoudite. Il avait en effet exigé, le 30 décembre 2025, le retrait du CTS des nouvelles provinces dans un délai de vingt-quatre heures.
L'Arabie saoudite est sortie largement renforcée après avoir montré sa volonté de ne pas laisser les Émirats empiéter sur ce qu'elle considère comme son pré carré, quitte à bombarder les positions tenues par les forces sudistes ainsi que des navires émiratis. Les dirigeants les plus éminents du CTS se précipitent maintenant pour soutenir une conférence parrainée par l'Arabie saoudite sur la question du Sud, que le président Rachad Al-Alimi entend organiser. Les éléments pro-unité du GIR sont désormais plus puissants qu'ils ne l'ont été depuis des années, tandis que le désordre s'est déplacé vers les forces soutenues par les EAU. Seul Aïdarous Al-Zoubaïdi, leader du CTS, entretient encore l'incertitude : après avoir tardé à accepter la convocation de Riyad, il a brusquement disparu peu avant de prendre son vol à Aden. Il aurait entrepris un repli vers sa région d'origine d'Al-Dhalea pour y lancer une guérilla. Le 7 janvier 2025, l'aviation saoudienne a intensément bombardé cette zone. Sur le plan stratégique, le Hadramaout, avec ses ressources en hydrocarbures et son identité singulière, demeure néanmoins le point focal de toutes les parties concernées.
Les territoires du Yémen méridional – le Nord s'était déjà émancipé de la tutelle ottomane et connaissait un parcours politique différent – se sont libérés de la colonisation britannique le 30 novembre 1967. Le nouvel État abolit tous les anciens petits émirats ainsi que, dans le Hadramaout, les sultanats kathiri, dans l'intérieur, et qu'aiti, sur la côte. La direction de la République démocratique populaire du Yémen (RDPY), unique régime socialiste du monde arabe, est dominée par des factions de l'ouest du pays, en proie à de nombreuses luttes intestines. Cependant, quel que soit le courant au pouvoir au Yémen du Sud, des Hadramis ont toujours occupé des postes politiques de haut niveau, se gardant de prendre parti lors des conflits.
Le Hadramaout est devenu le plus grand gouvernorat du pays unifié depuis 1990, mais seulement 2,5 millions de personnes y vivent. Grâce à sa production pétrolière et à son potentiel d'exportation, il a acquis une place importante dans l'économie du pays, fournissant des ressources budgétaires indispensables à l'État ces dernières décennies. Le gouvernorat a également développé de denses relations avec le voisin saoudien, dues à la fois à leur longue frontière commune et à des liens étroits établis par des migrants hadramis il y a près d'un siècle, qui ont fini par former certaines des familles saoudiennes les plus riches, comme les Bugchan, Ben Laden ou Al-Amoudi.
En conséquence, le Hadramaout a bénéficié d'investissements saoudiens considérables dans les infrastructures, le tourisme et l'industrie, notamment la pêche, ainsi que d'un accès facilité pour la main-d'œuvre migrante en Arabie saoudite.
Au début des années 1970, lorsque le régime socialiste du Yémen du Sud nationalise les terres et les cède en usufruit aux agriculteurs de statut inférieur, de nombreux membres des groupes sociaux privilégiés – familles de descendants du Prophète, chefs tribaux et commerçants – émigrent en Arabie saoudite. Avec l'unification en 1990, les anciennes élites reviennent dans le Hadramaout. Grâce aux politiques du président Ali Abdallah Saleh, à la tête du Yémen du Nord entre 1978 et 1990, puis du Yémen unifié de 1990 à 2012, elles rétablissent leurs privilèges, y compris en dépossédant les groupes de statut inférieur de leurs terres. Ce Al-Islah, qui prône également l'égalité de tous devant Dieu. En conséquence, ces derniers abandonnèrent leur ancienne allégeance au Parti socialiste yéménite (PSY) au profit du parti islamiste Al-Islah, qui prône également l'égalité de tous devant Dieu.
Le Hadramaout n'a pas été directement touché par le conflit entre le gouvernement et les houthistes, déclenché en 2015. D'abord, le gouvernorat est géographiquement éloigné, séparé de Sanaa par une zone semi-désertique. Ensuite, les Hadramis, sunnites, sont restés imperméables au discours idéologique des houthistes, qui est lié à l'identité zaydite. Au cours des deux premières années du conflit, le Hadramaout, qui a fait allégeance au gouvernement, a été l'un de ses fidèles soutiens, et Al-Islah y a maintenu une présence significative. La montée du séparatisme sudiste à partir de 2017, coïncidant avec le début de l'affaiblissement de l'alliance saoudo-émiratie, a commencé à y générer des tensions internes.
En 2022, déjà avec l'appui des Émirats, le CTS avait pris le contrôle de l'autre gouvernorat producteur de pétrole, Chabwa. Il semblait également se focaliser de façon de plus en plus évidente sur le Hadramaout, où il cherchait principalement à contrôler les champs pétroliers situés sur le plateau intérieur.
Depuis lors, le gouvernorat du Hadramaout est devenu le foyer de luttes entre le CTS séparatiste et les éléments pro-unité du GIR, les premiers étant implantés sur la côte et les seconds dans l'intérieur. Le gouvernorat s'est alors divisé entre deux principaux ensembles de forces. D'un côté, les milices du CTS et des unités militaires qui se désignent comme les « Forces de l'élite hadramie », rattachées à la « Seconde zone militaire », avec une implication importante des Émirats, au nom de la lutte antiterroriste. De l'autre, dans l'intérieur, les éléments de la « Première zone militaire », en ligne avec la partie du gouvernement yéménite proche de l'Arabie saoudite, accusés par Abou Dhabi d'être associés au parti Al-Islah – honni par les Émiratis en raison de ses liens avec les Frères musulmans. Un équilibre semblait maintenu jusqu'à la décision des dirigeants du CTS, soutenus par les EAU, de pénétrer dans l'intérieur en décembre 2025.
Au cours de l'année 2024, les forces tribales hadramies dirigées par Amr Ben Habrich se sont organisées pour faire face à la rhétorique de plus en plus agressive des Émirats et du CTS. Elles ont utilisé leur accès au pétrole comme principal moyen de pression, contribuant ainsi aux fréquentes coupures d'électricité à Aden et ailleurs, pouvant atteindre plus de vingt heures par jour. La tension a crû progressivement sur le terrain, attisée par les enjeux régionaux.
La guerre menée contre les houthistes depuis 2015 avait d'abord placé les Saoudiens en première ligne. Leur position de leadership avait toutefois été implicitement contestée par les Émiratis, qui soutenaient la création du CTS. En avril 2022, pour une fois d'accord, les deux alliés contre les houthistes avaient décidé de transférer les pouvoirs du président Abd Rabbo Mansour Hadi à un conseil de direction présidentiel censé représenter une présidence collégiale. Celui-ci comprend le président Rachad Al-Alimi et sept vice-présidents, dont quatre soutenus par les Émirats : trois chefs du CTS et Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Saleh, implanté sur la côte de la mer Rouge. Ce dernier, dont le poids politique, militaire et symbolique est manifeste, s'est d'abord aligné sur les Émirats et le CTS début décembre 2025, avant de changer de camp lorsque les forces CTS se sont retirées de l'est du pays. Il a été reçu le 4 janvier 2026 par le ministre de la défense saoudien.
Ce réalignement laisse paradoxalement une place plus importante aux islamistes dans la confrontation au Hadramaout. Les salafistes quiétistes – qu'ils fassent partie des Forces du bouclier national (Deraa Al-Watan), établies en 2023 sous l'égide du président Al-Alimi et soutenues par l'Arabie saoudite, ou des Brigades des géants du Sud (al-Wiya al-Amaliqa al-Janubiyya), forces pro-sudistes dirigées par le nouvel homme fort Abou Zaraa Al-Mouharrami, membre du Conseil présidentiel et des instances dirigeantes du CTS – jouent notamment un rôle de premier plan. Ce dernier, perçu d'abord comme un allié important des Émirats arabes unis en raison de son hostilité envers les Frères musulmans, a également été reçu par le ministre de la défense saoudien. Il émerge désormais comme une pièce centrale dans le paysage politique et militaire. Ce revirement illustre combien le régime saoudien a décidé de ne laisser aucune place aux EAU.
Bien que le Yémen soit, depuis 2017, le théâtre le plus visible de la rivalité saoudo-émiratie, celle-ci se manifeste ailleurs. Au niveau interne, les projets de diversification de l'économie du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman sont en concurrence directe avec les Émirats pour attirer investisseurs et consommateurs internationaux. Les deux pays cherchent à devenir l'allié privilégié de l'administration Trump et rivalisent sur le terrain des investissements militaires et des technologies avancées, notamment l'intelligence artificielle et l'hydrogène. Ils visent également le statut de médiateur international, par exemple dans la guerre russo-ukrainienne, pour accroître leur influence en tant que puissances moyennes sur la scène mondiale. Tous deux développent des relations privilégiées avec la Chine et la Russie.
En Afrique de l'Est, les deux États affichent des intérêts divergents, principalement en mer Rouge et au Soudan. L'intervention de Mohammed Ben Salman, lors de sa visite à Washington en novembre 2025, demandant à Trump de trouver une issue au conflit soudanais, est allée directement à l'encontre des intérêts des Émirats, dont le soutien aux Forces de soutien rapide (RSF), qu'ils continuent de nier en dépit des preuves, a suscité une indignation internationale en raison des crimes de guerre, notamment au Darfour.
Dans le Hadramaout, la crise semble pour le moment résolue en faveur des forces soutenant un Yémen unifié et plaçant la recherche d'une solution à la question houthiste au rang de priorité. Avec la reprise du Hadramaout et d'Al-Mahra par les forces désormais alignées avec le président Al-Alimi et les Saoudiens, ainsi que la perspective d'une conférence à Riyad pour discuter de la situation au Sud, le CTS semble avoir perdu du terrain dans sa zone d'influence. Surtout, la fuite en Arabie saoudite de chefs du CTS et les hésitations de son leader Aïdarous Al-Zoubaïdi revêtent un côté embarrassant pour ce mouvement qui se targue de représenter la nation sudiste et de bâtir un État indépendant.
Bien qu'interrompue aussi brutalement qu'elle avait commencé un mois plus tôt, la tentative de prise de contrôle du Hadramaout intérieur par les Émirats et le CTS laissera des traces. Il ne fait guère de doute que les bombardement aériens saoudiennes menées le 30 décembre 2025 contre des navires émiratis acheminant du matériel militaire au CTS à Al-Moukalla (capitale du Hadramaout) ont convaincu les Émiratis d'évacuer le Yémen, comme le demandait le GIR. C'est la première fois qu'un affrontement militaire direct opposait les deux anciens alliés, principales puissances du Golfe. La confrontation a également soudé les autres pays de la péninsule contre les EAU, à commencer par le Qatar et Oman.
Malgré l'absence prévisible d'Aïdarous Al-Zoubaïdi, la conférence de Riyad sur la question du Sud inclura très certainement un large éventail d'acteurs politiques aux positions diverses. On peut espérer qu'elle aboutisse à une solution durable à cet aspect de la crise yéménite dont profitent les houthistes. Sur le plan interne au Yémen, la crise autour du Hadramaout signale combien la présidence du Yémen devra se réformer pour unifier l'effort vers la victoire militaire ou la construction d'une solution pacifique avec les maîtres de Sanaa. Les tensions internes au camp sudiste mettent face à face des groupes très bien armés. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis tenteront probablement, dans les mois qui viennent, de réparer leur relation, mais le principe d'une rivalité profonde risque bien de restructurer la région.
8 décembre 2024. Hayat Tahrir al-Cham (HTC), une coalition de rebelles venus d'Idlib, met un terme à la dictature de Bachar Al-Assad, permettant de dévoiler l'ampleur de ses effets cruels et dramatiques. Deux ouvrages s'emploient à dresser un premier bilan d'un régime honni.
Le correspondant de Libération, Arthur Sarradin décrit dans Le Nom des ombres l'univers carcéral de la Syrie. L'humanitaire Hakim Khaldi publie, en collaboration avec la journaliste Diane Villemin, Dans la Syrie post-Assad, un carnet de voyage recensant l'état et les besoins des structures hospitalières.
Arthur Sarradin est entré dans « l'enfer concentrationnaire syrien » en « visitant » les geôles désaffectées de Palmyre, la grande cité gréco-romaine en ruines, celles de Sednaya aux environs de Damas, d'Adra, etc. Vingt-sept prisons ont été identifiées dans l'ensemble de la Syrie. Les témoignages des survivants, de leurs familles ou de leurs proches se recoupent. Ces lieux fonctionnaient comme le reste de la société sous le règne de l'arbitraire et de la terreur la plus absolue. Il ne s'agissait pas d'une répression ciblée. Quelle que soit sa place dans la société, tout un chacun était suspect donc potentiellement coupable.
Dès le déclenchement du soulèvement pacifique des Syriens au printemps 2011, rapidement réprimé dans le sang par l'armée, la famille Assad tétanisée par ce sursaut de dignité populaire exigeant la liberté, la justice sociale et la démocratie, prévint les insurgés qu'il n'y aurait pas de pardon. Dans un discours tenu devant une foule conquise, le président affirma :
Le Saint Coran dit “La sédition est pire que le meurtre”, donc tous ceux qui y sont impliqués intentionnellement ou non contribuent à détruire leur pays. Ils diront que nous croyons aux théories du complot. En réalité, il n'y a pas de théorie du complot. Il n'y a qu'une conspiration.
Des propos qui ont déclenché la mise en place de la plus grande opération criminelle du XXIe siècle — pas moins de 500 000 morts. Arthur Sarradin rappelle que « les nouvelles autorités de Damas ont estimé que plus de 8 millions de Syriens étaient visés par des ordres d'arrestation du régime. Un tiers de la population. »
Une réflexion malheureuse proférée en public, voire en famille, des antécédents militants, une dénonciation par les chabiha, petits voyous armés et stipendiés par les services de sécurité, suffisaient à provoquer arrestation et emprisonnement sans limites de temps. Dès lors, le « coupable » était englouti dans un système destiné à le broyer, à le réduire à l'état d'untermensch, terme employé par les Hitlériens pour qualifier ceux qu'ils considéraient comme des sous-hommes.
D'ailleurs, les survivants de la prison de Sednaya, celle où, sans doute, la violence sur les corps et les esprits sans distinction d'âge ni de sexe s'est exercée avec le plus de férocité, évoquent un « camp de la mort », un « camp d'extermination », un « abattoir humain ». Dans cette succursale de l'enfer, trente mille personnes périrent durant les sept premières années de la révolution. Pour faire disparaître les cadavres qui s'accumulaient, un four crématoire fut construit dans l'enceinte de la prison, une presse humaine employée pour diminuer leur volume et leurs restes dispersés dans des fosses communes dans les régions les plus arides du pays.
Préalablement à une fin le plus souvent tragique, les prisonniers devaient supporter de longues et répétitives séances de torture dont les « savoir-faire », précise Sarradin, avaient été transmis aussi bien par des militaires lorsque la France exerça un mandat sur la Syrie de 1923 à 1946, par d'anciens nazis ayant échappé à la justice ou encore par des sbires du KGB dans les premières années du régime. Mais bien sûr, les gardiens officiant sous le portrait du raïs, qu'ils appelaient « Dieu », savaient faire preuve d'imagination.
Cette terreur à l'intérieur des lieux d'incarcération faisait son office aussi à l'extérieur quand, à la suite d'une décision discrétionnaire inexpliquée, un prisonnier était libéré. Une nuit, dans un café, à Damas, alors que s'entendaient les mots indistincts d'une femme qui hurlait, un voisin de table du journaliste lui expliqua :
Durant des années, le régime d'Al-Assad avait utilisé ces vies aliénées comme ambassadrices de sa tyrannie. Des produits mouvants de sa terreur, témoins vivants ou presque, incapables de parler de leurs séquelles, mais suffisamment anéantis pour que leurs séquelles parlent d'elles-mêmes.
Dans la capitale, sur la place Al-Marjeh, surnommée la place des Martyrs pour avoir servi de lieu d'exécution lors de la colonisation ottomane (1516 – 1920), puis durant le mandat français (1923 – 1946) et sous le règne des Assad (1971 – 2024), Arthur Sarradin a pu voir des centaines d'avis de recherche collés sur le socle d'une colonne télégraphique :
Des centaines de noms originaires de Raqqa, Al-Bab, Deraa, Damas, Alep, Tartous… (qui) happaient les regards. Les passants ayant croisé des égarés dans les premiers jours de la libération scrutaient ces visages pour y reconnaître une femme, un enfant, un vieillard.
Mais cet intérêt, cette bienveillance pour les 135 000 victimes de disparitions forcées depuis 2011 se conjugue parfois avec de violents ressentiments envers ceux qu'une partie de la population considère comme les complices du régime. Ilab Al-Hamadi, emprisonné et torturé après une parodie de procès, raconte :
Je ne suis qu'une blessure. Quand je pense à ceux qui nous ont arraché la chair à Sednaya… que puis-je vous dire de plus que le meurtre ? Si je pouvais faire pire, je le ferais. J'aurais de l'essence à ma portée, je les brûlerais vifs. C'est pour ça que je reste à la maison et que je refuse d'aller sur la côte alaouite.
Une certaine résilience pourra sans doute accompagner le redressement du pays mais la haine qu'exprime Ilab Al-Hamadi appelle, au minimum, la mise en place rapide d'une justice transitionnelle. Nous n'y sommes pas.
Ces blessures pourront-elles guérir ? À l'issue de ses pérégrinations dans un pays meurtri jusqu'aux tréfonds de son âme, Arthur Sarradin répond :
Les blessures du crime d'extermination sont trop profondes. Comme si l'on n'échappait jamais totalement à la barbarie, même une fois la barbarie tombée ; jamais à la prison, même une fois les geôles libérées ; jamais à la plaie, même une fois le sang tari.
Hakim Khaldi, membre du département des opérations de Médecins sans frontières (MSF) a procédé, pour sa part, à des évaluations quant à l'état des équipements de santé de la Syrie et, plus précisément, des services d'urgences et de soins aux brûlés. Son périple lui a donné la possibilité de mesurer les dévastations du réseau hospitalier.
Le départ a lieu le 16 décembre 2024. Après un rendez-vous à Damas au ministère de la santé puis au ministère de l'intérieur, Hakim Khaldi entend chanter dans les rues « Jenna, Jenna, Jenna, Jenna ya watanna » (« Paradis, paradis, paradis, notre pays est un paradis »), l'hymne des révoltés de 2011. C'est la preuve qu'il va parcourir une Syrie nouvelle, libérée de 50 ans de dictature.
Sa première visite est pour l'hôpital Al-Moujtahid, l'un des plus grands hôpitaux de la capitale (2 000 employés). Le directeur vient d'être nommé par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), le précédent étant considéré comme trop proche de l'ancien régime. L'un de ses interlocuteurs, un médecin, lui précise qu'à compter de 2015, « la situation était chaotique » et que « d'une façon générale, le système de santé à Damas était à terre »… Cette conversation est aussi l'occasion de revenir sur la situation du pays où l'espoir et la peur cohabitent. En particulier pour des minorités que « le régime a instrumentalisé (…) pour servir ses propres intérêts » ou pour les soutiens plus ou moins actifs de celui-ci comme « les commerçants et les leaders religieux de Damas, les industriels, et leaders religieux d'Alep, les leaders religieux de Hama, de Homs… »
À Homs, dont nombre de bâtiments ont été détruits et où l'électricité est réservée à ceux qui possèdent un générateur, de multiples problèmes se posent faute de matériel et de personnels. Dans la région, la situation est encore plus délicate. Non seulement du fait de l'état des équipements (10 hôpitaux et 220 centres de santé), des carences en moyens techniques et sanitaires, mais aussi de la cherté de la vie qui a entraîné la classe moyenne en dessous du seuil de pauvreté. Prendre des transports pour venir travailler représente un coût qu'une infirmière rémunérée 15 ou 20 dollars (13 ou 17 euros) par mois ne peut s'autoriser.
Dans le gouvernorat d'Idlib, qui fut la base de départ des rebelles, les bombardements russes ont provoqué des dégâts importants. Les finances font défaut pour restaurer un système de santé capable de couvrir les besoins de 3 millions d'habitants, autochtones et personnes réfugiées. En revanche, à la différence d'Homs, le salaire moyen du personnel médical est de 200 à 300 dollars (de 172 à 258 euros).
Ici comme ailleurs, la colère est grande contre les anciens suppôts du gouvernement d'Al-Assad. Quand la question est posée à l'un des médecins, assistant à l'entretien avec le docteur Mustapha, nouveau directeur de la santé d'Idlib, de savoir ce qui se passerait s'il croisait des personnes liées à l'ancien régime, il n'hésite pas : « La première chose que je ferai de retour chez moi ce sera d'appliquer la loi du Talion, brûler la maison de celui qui a détruit la mienne ! Vous voyez une autre solution ? »
À Alep, le constat aussi est alarmant : l'hôpital Razi est en sous-effectif, il rencontre des problèmes d'infection des patients, de manque d'antibiotiques, de nourriture, de matelas. Comme à Homs, les salaires sont insuffisants. La liste des besoins est longue sans que pour autant l'engagement des médecins, toutes des femmes, ne faiblisse.
D'une ville à l'autre, d'un établissement de santé à l'autre, les témoignages s'accumulent, ils vont tous dans le même sens : sous la dictature d'Assad, c'était le chaos, la gabegie, la corruption, les raids dévastateurs des aviations russe et syrienne et, par-dessus tout, l'angoisse des dénonciations.
À Deir ez-Zor, le directeur de la maternité exprime ses besoins en quelques mots : « On manque de tout ou presque. » La ville, située dans l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie (AANES) — vaste territoire contrôlé par les Forces démocratiques syriennes (FDS), à majorité kurde, après leur victoire sur l'Organisation de l'État islamique (OEI) en 2017 —, a été détruite lors de combats au sol et de bombardements durant la guerre civile.
Les dernières évaluations faites à Lattaquié et à Tartous, en pays alaouite (côte ouest), révèlent des situations moins dramatiques si ce n'est que les patients doivent se procurer eux-mêmes les médicaments qui serviront à les soigner, le ministère de la santé n'ayant pas rétabli le système de distribution central depuis la capitale vers tous les hôpitaux du pays.
De cette vaste tournée, Hakim Khaldi tire cette conclusion :
Le peuple syrien a fait preuve d'un courage et d'une volonté de fer, déterminé à redresser le pays, à résister sur place ou depuis l'exil. (…) Comme nous l'avons vu à travers ces précieux témoignages, les traumatismes personnels et collectifs sont immenses, et il faut naturellement digérer ce moment historique, panser ses plaies avant de réfléchir au futur.
Au sud de l'Arménie, un corridor de 43 kilomètres attise les convoitises de l'Azerbaïdjan. Tandis que Washington s'invite comme arbitre, les habitants du Siounik redoutent une nouvelle guerre… et la perte de leur terre. Reportage.
Niché dans la région enclavée du Siounik, le petit village de Meghri sommeille paisiblement au bord de la rivière Araks, cette frontière naturelle qui sépare l'Arménie de la République islamique d'Iran. Au bord du cours d'eau, des carcasses rouillées de wagons siglés URSS reposent dans l'oubli. Difficile d'imaginer qu'ils aient un jour servi.
Ancien carrefour du Sud-Caucase, qui desservait l'Azerbaïdjan et le nord de l'Arménie, la gare de Meghri est cloîtrée dans le silence. Le sol est jonché d'éclats de verre et de carrelage fissuré qui craque sous les pas. Le dernier train est parti en 1993, deux ans seulement après l'effondrement de l'Union soviétique. Depuis lors, les frontières entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan restent closes, conséquence d'un conflit dans la région voisine du Haut-Karabakh qui a transformé ces deux pays en ennemis jurés.


En 2023, Erevan avait pourtant dévoilé un projet ambitieux de réhabilitation du rail dans le sud de l'Arménie, mais ce plan très coûteux a rapidement été abandonné. Il n'y a personne à l'horizon, à part des gardes-frontières plantés en haut de miradors et le long des barbelés. Ils appartiennent pour la plupart au Service de sécurité de la Fédération de Russie (FSB), les services secrets russes héritiers du KGB, déployés à la demande d'Erevan.
Depuis 30 ans, la région du Siounik est restée en marge de tout développement, une stagnation qui, aujourd'hui, alimente les tensions géopolitiques. Avec le soutien de son parrain turc, l'Azerbaïdjan reste déterminé à rouvrir les voies ferrées dans ce qu'elle appelle le Corridor de Zanguezour : les 43 kilomètres de frontière entre l'Arménie et l'Iran.

Galvanisé par ses victoires militaires au Haut-Karabakh en 2023, grâce aux équipements israéliens qu'il achète en masse, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, a menacé de se l'approprier par la force à plusieurs reprises. Pourtant, le risque de guerre a reculé le 8 août 2025. Dans un tournant diplomatique inattendu, Bakou et Erevan ont annoncé un accord de paix sous l'égide du président étatsunien Donald Trump.

Ce dernier prévoit de régler la question du corridor par la création d'un couloir de transit routier, ferroviaire et énergétique, pompeusement renommé « Trump Route for International Peace and Prosperity » (« La voie de Trump pour la paix et la prospérité internationales », TRIPP). Cette initiative prévoit une supervision de Washington pendant 99 ans tout en garantissant la souveraineté arménienne — un point non négociable pour Erevan. Toutefois, aucune entreprise étatsunienne n'a encore posé ses valises dans le Sud arménien.
Pour l'heure, c'est l'Iran qui marque sa présence sur le terrain. Le long de la route M 2, la seule artère qui remonte vers Erevan, une file ininterrompue de camions aux plaques iraniennes approvisionne le Caucase jusqu'en Russie. L'Iran, qui redoute l'arrivée des États-Unis à ses frontières, a aussi entrepris la construction d'un tronçon d'une nouvelle route destinée à désenclaver le sud de l'Arménie, et ainsi faire transiter son pétrole à bas coût. Des ouvriers iraniens s'affairent jour et nuit pour bâtir et goudronner.

La Russie gère, quant à elle, l'exploitation de la plus grande mine de cuivre du pays, située à 30 kilomètres de là. Cette mine est exploitée depuis 1952 par la compagnie russe Zangezur Copper Molybdenum Combine (ZCMC), principal employeur de la région.
Pendant ce temps, l'Azerbaïdjan avance, lui aussi, ses pions. Des deux côtés de sa frontière avec l'Arménie, les rails ont été posés. Il ne manque plus qu'à faire la jonction. Les habitants assistent, impuissants, à un bras de fer géopolitique qui les dépasse. Plus à l'est, dans ces villages accrochés à la montagne, la frontière avec l'Azerbaïdjan s'est rapprochée à la suite de la perte du Haut-Karabakh en 2023. Ils vivent désormais au quotidien face aux positions militaires azerbaïdjanaises, qui font face aux bunkers construits à la hâte par l'Arménie. La ligne de contact n'est qu'à quelques dizaines de mètres des habitations.


Berger de père en fils, Sasoun, 52 ans, redoute le déracinement. Depuis l'offensive de Bakou au Haut-Karabakh en 2023, sa maison se trouve désormais à la frontière entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie. « Ils ont pris le contrôle de mes terres, je n'ai plus assez de champs pour faire manger mes animaux », déplore-t-il en reposant sa tête sur son bâton de berger.

De 700 moutons, le troupeau de Sasoun s'est réduit à 200. L'homme aux rides très profondes et au visage buriné ajoute : « On ne peut pas expliquer où est la frontière aux animaux. Parfois je passe à 50 mètres des positions azéries et j'ai peur pour ma vie. » En 2023, la famille de Sasoun a accueilli des réfugiés du Karabakh. « On a peur de vivre le même destin qu'eux. Mais quoi qu'il advienne, je n'abandonnerai ni mes moutons ni mon village. »

Un peu plus haut dans les montagnes, au cœur du village de Khnatsakh, la maison de Zina se dresse, silencieuse et marquée par l'usure. À l'intérieur, l'air est lourd, saturé d'humidité et de silence. Zina, mère de trois enfants et atteinte d'un cancer du poumon, parle à voix basse : « Ils nous saluent avec des balles, matin et soir », confie-t-elle, les yeux embués de larmes. Son chien, toujours à ses côtés, semble deviner sa détresse et ne la quitte jamais.

Autrefois animé, le village se vide peu à peu. « Les jeunes partent à Erevan ou en Russie. Mais, moi…, que ferais-je là-bas ? » interroge-t-elle, résignée. « Même ici, les Azéris prétendent que cette terre est à eux. Je n'ai nulle part d'autre où aller », poursuit-elle. « On vit comme des bêtes. »
À ses côtés, Genarik, son mari de 61 ans, enchaîne les cigarettes avec nervosité. « Nous sommes les remparts avant Erevan. La première ligne. Si nous tombons, ils tomberont aussi », lâche-t-il d'un ton grave. Ancien combattant de la première guerre du Haut-Karabagh (1988 -1994) — appelée en Arménie « guerre de libération de l'Artsakh1 » —, il est devenu chauffeur de camion. « L'activité économique était bonne pendant l'URSS », dit-il dans un élan de nostalgie. « Il y avait de grandes usines de textile. Il était facile pour nous d'exporter des marchandises vers le Karabakh et au-delà », raconte-t-il en sirotant un café. « Maintenant, il n'y a plus rien. Personne ne vient nous voir. »

Aujourd'hui, le seul signe d'activité dans la région est la présence de chantiers militaires. Routes, postes d'observation et bunkers sont érigés à la hâte par l'armée arménienne. Des infrastructures défensives qui peinent à rassurer, tant l'écart technologique avec l'armée azerbaïdjanaise reste considérable. Un désavantage qui pourrait peser lourd en cas de nouveau conflit. Tous ici redoutent une nouvelle guerre éclair… et la perte de nouveaux territoires.
1Nom que les Arméniens donnent à la République du Haut-Karabagh.
Tandis que les amis d'Israël s'alarment du sort des chrétiens d'Orient, un proche allié de Tel-Aviv a imposé son diktat à l'Arménie — le plus ancien pays chrétien du monde — en utilisant des armements israéliens. Bakou et Tel-Aviv sont engagés dans un partenariat géostratégique toujours plus approfondi, ancré dans une communion d'intérêts qui ne cesse de croître, aux dépens de l'Iran.
Selon une enquête menée par le quotidien israélien Haaretz, basée sur des données aéronautiques accessibles au public, au cours des sept dernières années, 92 vols de fret ont été effectués par un avion-cargo Iliouchine II-76 de la compagnie azerbaïdjanaise Silk Way Airlines. Tous ont atterri sur la base aérienne israélienne d'Ovda, au nord d'Eilat (sud du pays), le seul aéroport du pays d'où il est possible d'embarquer des explosifs. L'appareil était chargé en deux heures, puis redécollait pour regagner son terrain d'origine à Bakou, la capitale de l'Azerbaïdjan. Ces avions de transport — de Silk Way Airlines et d'autres compagnies — ont atterri à Ovda plus de 100 fois depuis la délivrance initiale du permis d'atterrir. À chaque fois que les vols vers Bakou se sont intensifiés — au milieu de 2016, fin 2020 et fin 2021 —, la guerre faisait rage dans le Haut-Karabagh/l'Artsakh1.
« Il y a de l'amour entre l'Azerbaïdjan et Israël », déclarait le président israélien Isaac Herzog, lors de sa visite à Bakou le 30 mai 2023. Une phrase qui illustre à l'envi le renforcement substantiel du partenariat stratégique israélo-azerbaïdjanais qui avait conduit le 31 mars de la même année à l'ouverture d'ambassades dans chacun des deux pays.
Principal fournisseur de pétrole d'Israël (40 % des importations totales), Bakou n'a jamais suspendu ses livraisons pendant les guerres israéliennes contre Gaza et le Liban après le 7 octobre 2023. Signe du développement accru de la coopération énergétique, la compagnie pétrolière publique azerbaïdjanaise (State Oil Company of Azerbaijan Republic, SOCAR) a récemment acquis pour 1,25 milliard de dollars (1,07 milliard d'euros) une participation de 10 % dans le champ gazier offshore israélien Tamar 2.
Tandis que l'Azerbaïdjan exporte en priorité du pétrole brut via le port turc de Ceyhan (sud-est du pays), sur la Méditerranée, pour un montant variant entre 800 millions et 1 milliard de dollars (entre 687 et 860 millions d'euros) par an, les exportations israéliennes demeurent largement composées d'armements, et le pays est devenu le premier pourvoyeur d'armes de l'Azerbaïdjan. De toutes les relations commerciales entre les deux États, celle des armes reste la plus opaque. Les contrats ne sont pas publiés, les montants exacts sont classifiés ou approximatifs, et les livraisons passent parfois par des sociétés-écrans ou tierces.
Israël fournit 70 % de ses importations d'armements en drones IAI Harop, Hermes 450 et 900 procurés par Elbit Systems, en systèmes de missiles balistiques tactiques LORA (Long-Range Artillery) pouvant frapper des cibles dans un rayon de 400 kilomètres, en systèmes d'artillerie à guidage de précision, sans oublier les équipements de surveillance électronique (radars, système anti-drone, renseignement électromagnétique). Autant d'armes qui furent massivement utilisées au cours de la guerre du Haut-Karabagh de 2020, conférant un indiscutable avantage à l'armée azerbaïdjanaise. Sans le matériel israélien et les livraisons de drones Bayraktar turcs, elle ne se serait pas assurée de la totale maîtrise du ciel.
En cela, il n'est pas exagéré d'avancer que la guerre de 2020 s'est avérée une victoire militaire et géostratégique double : azerbaïdjanaise et israélienne. Les services de renseignement israéliens ont pu ainsi se déployer sur le tronçon de frontière avec l'Iran jusque-là contrôlé par les forces de défense arméniennes du Haut-Karabagh — la frontière avec l'Iran cumulant 750 kilomètres. Cela a donné à Tel-Aviv l'occasion d'y installer sur de larges portions des bases de renseignement et d'observation avancée. Ces installations servent à intercepter des communications militaires ennemies, à surveiller les mouvements de troupes et les infrastructures nucléaires. De nouveaux bâtiments aéroportuaires ont également été construits à la suite de la reconquête partielle du Haut-Karabagh en novembre 2020 et du nettoyage ethnique qui a suivi en septembre 20232. Ils permettent l'infiltration des agents du Mossad et le soutien des opérations clandestines en territoire iranien, ce qui s'est vérifié durant la guerre des douze jours contre l'Iran. On l'aura compris, l'Azerbaïdjan pourrait, en cas de nouveau conflit direct entre Israël et l'Iran, servir de base logistique ou de voie de repli pour des chasseurs-bombardiers israéliens.
En 2023, l'ouverture de l'ambassade d'Azerbaïdjan en Israël a été suivie de forums économiques bilatéraux visant à diversifier les échanges au-delà du pétrole et de la défense. Ils avaient également pour objectif d'attirer des investissements israéliens dans les zones reconquises du Karabagh, ainsi que de développer une coopération dans les domaines de la sécurité alimentaire, du climat, de l'énergie solaire et de l'innovation. Pour compenser le déséquilibre de la balance commerciale, les deux pays ont augmenté leurs échanges. Sur la période 2022-2024, le commerce bilatéral a oscillé entre 1,2 et 1,7 milliard de dollars (entre 1 et 1,4 milliard d'euros) par an.
La crise alimentaire mondiale liée au conflit russo-ukrainien a conduit Israël à se tourner à nouveau vers son partenaire caucasien pour éviter le risque d'insécurité alimentaire. En effet, Israël connait une dépendance accrue aux importations de blé. Il n'en a produit que 116 691 tonnes en 2020, alors que le pays en consommait 1 900 000 tonnes la même année.
L'Azerbaïdjan, lui, a récolté 1 818 665 tonnes de blé en 2020. Une quantité non négligeable, mais insuffisante pour se lancer dans l'exportation, car le pays n'est toujours pas autosuffisant en termes d'alimentation — il ne se couvrait qu'à hauteur de 60 % en 2022. Il n'empêche que Bakou ambitionne de récolter assez de blé pour satisfaire la demande intérieure et dégager des surplus pour l'export.
Pour faire avancer ce projet, Israël a annoncé en 2022 son intention de fournir à l'Azerbaïdjan des technologies agricoles avancées en matière d'irrigation, de stockage et d'optimisation des cultures, en particulier pour le blé, avec l'objectif que, dès 2025, Israël puisse acheter une partie de la production. Par ailleurs, des médias israéliens ont fait état en avril 2025 du lancement des premières exportations agricoles d'Israël vers l'Azerbaïdjan.
Israël fournit également des systèmes d'irrigation de précision utilisés dans les zones rurales azerbaïdjanaises qui souffrent d'un stress hydrique croissant provoqué par le réchauffement climatique, la salinisation et la pollution des sols.
N'en déplaise aux chrétiens évangéliques étatsuniens et aux catholiques identitaires européens, fervents partisans du sionisme dans sa version suprémaciste, le facteur religieux ne joue qu'un rôle marginal dans ce grand jeu géopolitique qui se redessine sous nos yeux. L'Azerbaïdjan est certes un pays à majorité chiite : environ 65 à 75 % de la population appartient au courant du chiisme duodécimain (aussi appelé chiisme imâmite comme en Iran), contre 25 à 35 % de sunnites de rite hanafite.
Mais le régime de Bakou reste farouchement attaché à une forme de laïcité héritée de l'ère soviétique et qui est perçue d'un mauvais œil par le grand frère turc. En effet, depuis les années 2000, le Parti de la justice et du développement (AKP), le parti de l'actuel président turc Recep Tayyip Erdoğan, mène une offensive contre la laïcité kémaliste dans ses propres frontières.
Par ailleurs, il existe en Iran une population d'ethnie azérie dont le chiffre oscille entre 15 à 20 millions de personnes, regroupées dans les provinces septentrionales de l'Azerbaïdjan iranien ; soit quasiment le double de la population de la république d'Azerbaïdjan (autour de 10 millions d'habitants). Bakou craint et combat le prosélytisme chiite venu d'Iran tandis que Téhéran redoute l'irrédentisme panazéri qu'il perçoit comme un projet panturquiste d'encerclement.
Si l'Iran avait soutenu le droit de Bakou à recouvrir son intégrité territoriale lors du conflit de 2020 contre les Arméniens du Haut-Karabagh, à présent il s'oppose farouchement au projet d'établir un corridor extraterritorial dans le sud de l'Arménie pour opérer une jonction avec son enclave du Nakhitchevan qui dispose d'une étroite frontière avec la Turquie.
D'où le soutien diplomatique constant accordé par Téhéran à la petite Arménie exsangue et enclavée. Un soutien sans commune mesure à celui accordé par Israël à l'Azerbaïdjan, étant donné que les relations arméno-iraniennes n'impliquent pas d'aide militaire. En 2021, puis en 2022, l'Iran avait organisé des manœuvres militaires importantes près de la frontière azerbaïdjanaise, avec des messages explicites adressés à Bakou. Mais depuis les frappes israéliennes menées contre son territoire (2024-2025), Téhéran peine à maintenir le même degré de dissuasion, faisant craindre le pire à l'Arménie, dont le lâchage du protecteur russe en 2022 et 2023 bouleverse totalement son architecture de sécurité.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, une campagne s'est intensifiée, tant aux États-Unis qu'en Israël, pour intégrer l'Azerbaïdjan aux accords d'Abraham. Le Centre Begin-Sadat, influent think tank israélien, estime que Bakou serait un ajout idéal à ce club. Selon lui, « le “modèle azerbaïdjanais” de relations avec Israël peut servir de précédent pour d'autres pays à majorité musulmane » et non arabes « qui souhaitent adhérer aux accords d'Abraham ».3 Plusieurs rabbins influents, menés par le fondateur du Centre Simon-Wiesenthal de Los Angeles, Marvin Hier, et le principal rabbin des Émirats arabes unis, Eli Abadie (qui se trouve être un proche collaborateur de Jared Kushner, gendre de Donald Trump, lui-même déterminant dans l'élaboration des accords d'Abraham), ont également adressé une lettre au président américain, relayée par le Wall Street Journal et Forbes, pour promouvoir l'inclusion de Bakou dans ces accords.
Le véritable objectif de l'adhésion de l'Azerbaïdjan aux accords d'Abraham semble être d'intégrer les États-Unis à l'alliance bilatérale entre Tel-Aviv et Bakou. Le cabinet du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a d'ailleurs annoncé qu'Israël cherchait à « établir des bases solides pour une collaboration trilatérale » avec les États-Unis et l'Azerbaïdjan. Dans une tribune publiée le 14 mars 2025 dans le Wall Street Journal, deux analystes conservateurs, Seth Cropsey et Joseph Epstein, ont expliqué qu'une telle alliance permettrait d'accroître significativement la pression sur la frontière nord de l'Iran4. Cela pourrait aussi encourager Bakou à adopter une position plus hostile à l'égard de l'Iran.
Placer l'Azerbaïdjan à l'avant-garde de la coalition anti-iranienne vise également à galvaniser l'importante population azérie d'Iran. Les néoconservateurs américains et leurs think tanks radicaux, comme la Fondation pour la défense des démocraties et l'Institut Hudson, ainsi que leurs homologues israéliens, plaident depuis longtemps pour encourager les minorités ethniques et religieuses iraniennes, y compris les Azéris, à se soulever contre le régime de Téhéran.
Cependant, un obstacle empêche la pleine réalisation de ce projet : l'article 907 de la loi sur le soutien à la liberté (Freedom Support Act). Promulgué par le Congrès américain en 1992 dans le contexte de la première guerre du Haut-Karabagh (février 1988 — mai 1994) à la demande des groupes de pression américano-arméniens, il interdit l'aide et les ventes d'armes étatsuniennes à l'Azerbaïdjan. Les soutiens israéliens et étatsuniens de l'Azerbaïdjan affirment que l'annonce d'un « accord de paix » imminent entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan constitue une bonne raison d'abroger l'article 907.
Certes, après la signature le 8 août 2025 d'une déclaration commune entre l'Arménie, l'Azerbaïdjan et les États-Unis lors d'un sommet à Washington, le président arménien Nikol Pachinian a reconnu une « paix désormais établie », dans un discours diffusé le 18 août, assumant, au nom du pragmatisme, les concessions territoriales unilatérales faites à Bakou. Mais le texte de l'accord ne mentionne pas les sujets qui fâchent entre les deux pays voisins, Bakou ne cessant de modifier les règles du jeu, multipliant les conditions et les revendications.
Plus inquiétant encore : la partie azerbaïdjanaise a intensifié ses messages selon lesquels l'Arménie préparerait activement « une guerre de vengeance ». Les affirmations sans preuve de Bakou semblent d'autant plus défier le bon sens que l'équilibre des forces dans la région suggère fortement qu'Erevan n'est pas en mesure de défier militairement un Azerbaïdjan soutenu par la Turquie et Israël. Cette stratégie pourrait s'expliquer par une volonté de maximiser sa domination actuelle pour exiger de nouvelles concessions territoriales d'Erevan, et ensuite imputer à l'Arménie la responsabilité de l'échec des pourparlers de paix.
Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev revendique en effet depuis longtemps le Siounik, province méridionale de l'Arménie, comme terre ancestrale azérie, et s'est engagé à la « récupérer ». Cette demande n'est toutefois pas abordée dans le projet d'accord de paix actuel.

En réponse à la politique pro-azerbaïdjanaise de Tel-Aviv, l'Arménie a reconnu l'État de Palestine en juin 2025. Vu d'Erevan, Israël demeure insensible au discours de la promotion de la démocratie dans un espace proche-oriental rongé par l'autoritarisme. Israël n'avait jusque-là pas reconnu la réalité génocidaire de l'extermination des Arméniens de l'Empire ottoman. Une frange extrémiste s'appuie sur l'unicité absolue du génocide juif, pour qui toute reconnaissance du génocide de 1915 diluerait la gravité des crimes nazis, tandis que le pouvoir israélien s'en sert cyniquement comme une carte agitée à chaque regain de tension avec la Turquie, soutien du Hamas.
Mais le 26 août 2025, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a reconnu pour la première fois le génocide des Arméniens. Cela s'est passé au cours d'un échange diffusé dans le podcast PBD, animé par le journaliste étatsunien d'origine assyrienne Patrick Bet-David. Interrogé sur le fait qu'Israël n'avait jamais officiellement reconnu l'extermination des Arméniens, ainsi que les massacres des Assyriens et des Grecs pontiques, Nétanyahou a répondu : « En fait, je pense que nous l'avons fait, car je crois que la Knesset a voté une résolution en ce sens. Mais si vous me demandez personnellement, oui, je le fais. » Ce propos n'équivaut toutefois pas à une reconnaissance officielle par Tel-Aviv, le parlement n'ayant pas à ce jour voté une loi ni une résolution attestant du caractère génocidaire de l'extermination des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale.
Sur le plan bilatéral arméno-israélien, il n'y a toujours pas d'ambassade d'Israël à Erevan, son représentant diplomatique résidant à Tbilissi, capitale de la Géorgie. Par ailleurs, les relations entre le gouvernement d'extrême droite israélien et la petite communauté chrétienne de Palestine sont extrêmement tendues à mesure que cette dernière s'oppose à la politique de judaïsation du quartier arménien de Jérusalem menée par des promoteurs immobiliers juifs israéliens. Et l'on ne compte plus les actes de racisme anti-arabes, qui visent aussi bien chrétiens que musulmans, en Cisjordanie, œuvre de colons fanatiques.
Parallèlement, il existe en Israël une partie non négligeable de la communauté juive issue de l'Azerbaïdjan post-soviétique qui, épaulée par Bakou, pilote des actions de lobbying redoutables dans les médias de droite et dans l'opinion publique israélienne. Elle organise notamment des voyages de rabbins en Azerbaïdjan, « terre de tolérance » où vivrait en toute sérénité une communauté juive ancestrale, qualifiant les Arméniens d'« antisémites ».
Une réalité géopolitique que les amis d'Israël dans la diaspora, souvent en bons termes avec les communautés arméniennes, tentent de masquer derrière le paravent confortable de la realpolitik. Face à cette montée des confessionnalismes, quelques voix en Israël rappellent à leurs dirigeants ce devoir moral, à l'instar de l'historien Israël Charny (1931-2024), pionnier dans l'étude des génocides, et Yaïr Auron, auteur d'un ouvrage de référence sur Israël et le génocide arménien5. Mais la solidarité des naufragés de l'Histoire demeure à ce jour subordonnée à la froide réalité des rapports de forces géopolitiques.
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1Nom que les Arméniens donnent à la République du Haut-Karabagh.
2NDLR. La population du Haut-Karabakh était estimée à 120 000 personnes, majoritairement arménienne. Cette majorité prédominante a été derrière la création de la république d'Artsakh, un État séparatiste établi en 1991. Après la prise de contrôle du territoire par les troupes azerbaïdjanaises le 19 septembre 2023, et la signature du cessez-le-feu le lendemain, 100 000 personnes ont quitté l'enclave montagneuse, soit la quasi-totalité de sa population.
3Vladimir (Ze'ev) Khanin et Alexander Grinberg, « Why Azerbaijan Perfectly Fits Into the Abraham Accords Framework : Clarifications », Centre Begin-Sadat, 15 mars 2025.
4Seth Cropsey et Joseph Epstein, « Azerbaijan Is Israel's New Friend in the Muslim World », Wall Street Journal, 14 mars 2025.
5Yaïr Auron, Israël et le génocide arménien, Éditions Sigest, 2017
Au-delà du drame humanitaire, la guerre au Yémen, commencée avec la prise de Sanaa par les houthistes en septembre 2014, puis l'offensive d'une coalition militaire menée par l'Arabie saoudite en 2015, a provoqué des bouleversements majeurs sur la scène culturelle yéménite, en particulier dans le domaine littéraire. Ou comment la poésie a cédé le pas à la narration romanesque.
L'une des évolutions culturelles les plus marquantes, après plus d'une décennie de guerre au Yémen, est l'essor de la narration romanesque au détriment d'une poésie jusqu'alors prédominante. Cette évolution coïncide avec le déclin des infrastructures culturelles et le rétrécissement des espaces de diffusion. Elle témoigne d'un changement dans les goûts littéraires des Yéménites. Pour ces derniers, la langue servirait désormais à appréhender la fragmentation et non plus à célébrer les grands événements.
Avant le conflit, déjà, la situation éditoriale n'était guère florissante : édition en butte à de multiples problèmes, baisse du nombre de publications, désaffection croissante pour la lecture… Entre 1995 et 2000, 69 ouvrages seulement avaient été publiés par l'Autorité générale du livre1, contre 383 pour le secteur privé, selon la chercheuse en bibliologie Intissar Al-Omari. Des statistiques officielles publiées début 2015 indiquent une diminution de moitié du nombre des événements culturels, avant que la guerre ne vienne paralyser presque totalement le secteur éditorial.
De nombreux écrivains ont alors été contraints de s'engager dans des activités très éloignées de la littérature ou de quitter le pays. C'est notamment le cas d'Ali Al-Muqri, romancier engagé2, réfugié en France depuis 2015. D'autres ont dû vendre leur bibliothèque personnelle, ou se sont retrouvés privés d'accès aux soins ou de soutien matériel. Cette conjoncture de crise a conduit beaucoup d'auteurs à reconsidérer leurs méthodes d'écriture et à chercher de nouveaux supports.
C'est dans ce contexte que le roman a commencé à occuper une place prépondérante. Alors que la poésie était considérée depuis des décennies comme l'art littéraire par excellence, comme c'est traditionnellement le cas dans le monde arabe, le genre romanesque s'est imposé avec force, apparaissant comme un moyen de faire face à la fracture sociale et psychologique provoquée par la guerre. Cette évolution a été facilitée par l'existence d'un environnement numérique promouvant l'autopublication et favorisant l'accès à de nouveaux lecteurs. Des initiatives individuelles et des micro-institutions culturelles visant à soutenir le roman yéménite en dépit de la faiblesse des moyens ont également émergé.
Selon une bibliographie établie par Ibrahim Abou Talib, professeur de littérature et de critique moderne à l'université du roi Khaled en Arabie saoudite, le roman yéménite a connu un essor fulgurant au cours des dix dernières années. Entre 2010 et 2022, pas moins de 373 romans publiés sont recensés – soit le triple des décennies précédentes –, ainsi que 189 recueils de nouvelles et 40 recueils de micronouvelles. La narration sous ses diverses formes est ainsi clairement devenue la principale tendance. Ces chiffres ne représentent pas un simple annuaire statistique, souligne Abou Talib, qui constate un changement profond des goûts culturels, le procédé narratif permettant d'assimiler et de dénoncer une réalité douloureuse. Critiques littéraires et académiciens commencent d'ailleurs à se détourner de la poésie pour analyser le roman.
Les années 1990 auront marqué l'apogée de la poésie, non seulement au niveau de la production, mais aussi sur le plan social. Les salons du livre étaient en effet l'occasion de se confronter lors de joutes poétiques. On tenait régulièrement des veillées et l'impression des recueils était prise en charge par les institutions officielles et privées.
Pour Abou Talib, cette prospérité de la poésie dans les années 1990 s'explique par deux facteurs principaux, à commencer par la réunification, une étape cruciale dans l'histoire du pays3. Les poètes avaient alors salué le triomphe de la volonté des Yéménites, qui permettait la réalisation du rêve d'une identité unique, ainsi que davantage de stabilité politique. Ce que souligne d'ailleurs Hassan Al-Naami, enseignant-chercheur en littérature contemporaine à l'Université du roi Abdelaziz à Djeddah en Arabie saoudite, dans son ouvrage Al-Chi'r lil-intissar w'as-sard lil-hazima (« La poésie pour la victoire et la narration pour la défaite », non traduit en français). Selon Abou Talib, le second facteur pour expliquer les succès d'antan de la poésie réside dans l'autorité qu'exerçaient à cette époque les deux grands poètes, Abdullah Al-Baradouni (1929-1999)4 et Abdulaziz Al-Maqaleh (1937-2022)5. Chacun d'eux représentait une école littéraire très influente sur la scène nationale et arabe.
La diffusion médiatique est également à considérer, estime Abou Talib, celle-ci ayant contribué à promouvoir la poésie et les poètes, qui bénéficiaient de tribunes écrites et audiovisuelles. Dans leur supplément culturel, les deux quotidiens Al-Thawra et Al-Joumhouriyah présentaient la poésie sous une forme attirante, incitant à l'émulation poétique. Et on ne comptait plus les veillées et les matinées de poésie, les fondations dédiées, les articles de presse et les clubs, aussi bien dans la capitale que dans les différents gouvernorats.
Mais cette prégnance de la poésie a commencé à s'éroder avec la disparition des revues culturelles, la baisse des subventions de l'État, puis le déclenchement de la guerre. Le lien entre la crise et l'essor du genre narratif semble logique, si l'on se réfère à la seconde partie du titre de l'ouvrage d'Al-Naami (« la narration pour la défaite »), estime le docteur Abou Talib. Cette défaite serait toutefois à prendre au sens métaphorique plutôt qu'au sens concret, nuance-t-il, car la débâcle à laquelle assistent les Yéménites depuis une dizaine d'années reste celle-ci : la dissolution du rêve national et la déchirure de l'individu dans une société désormais divisée, brisée et épuisée par la guerre, l'exil, l'affliction, l'absence, la disparition…
Cette évolution littéraire ne s'observe pas seulement dans les statistiques, mais également dans les parcours personnels de nombreux écrivains. Le poète Ahmad Al-Salami, connu pour sa poésie en prose, a publié en 2023 son premier roman, Ajwa' moubaha (« Une atmosphère permissive », non traduit en français). Il y traite des relations tribales et politiques complexes et du rapport de l'individu à la société et à la violence quotidienne durant la guerre. Selon l'auteur, le déclin de la poésie s'est amorcé avec le recul des revues culturelles devant les réseaux sociaux. Ces derniers, en permettant à tout un chacun d'écrire de la poésie, lui auraient fait perdre son autorité et sa portée symbolique…
Le changement des goûts littéraires au Yémen s'observe également au niveau du monde arabe en général, constate Ahmad Al-Salami, pour qui les scènes littéraires arabes se confondent :
Non pas parce que nous écrivons dans la même langue, mais parce que le contexte général nous unit : nos catastrophes sont les mêmes, nos crises se ressemblent, et nos maisons d'édition s'orientent vers ce qui rapporte de l'argent. La nouveauté en matière de culture, à l'heure du numérique, c'est que le paysage littéraire arabe présente un aspect mondialisé, et qu'il n'y a plus nulle part d'état d'esprit particulier ni de spécificité.
Le poète et éditeur Hani Al-Salawi considère pour sa part le roman comme un genre qui correspond à une époque et assure à l'auteur un lectorat à long terme. Pour lui, le passage à la narration est une conséquence normale de l'effondrement des infrastructures culturelles, et le roman représente une solution à la fois créative et commerciale. Ayant lui-même publié son premier roman en 2023, après sept recueils de poésie, il reste cependant convaincu que la narration n'exclut pas la poésie mais en élargit les perspectives.
Celle-ci n'a pas pour autant perdu ses lettres de noblesse, assurent certains intellectuels, qui la considèrent comme un genre plus exigeant. La poésie possède en effet une épaisseur et une densité qui la rendent nécessaire jusque dans le roman, puisque celui-ci lui emprunte volontiers ses mots et ses images, déclare le poète Mohieddine Jurma. Et d'ajouter que ce n'est pas au nombre de lecteurs ou au volume des transactions que se mesure la poésie, mais à la profondeur de son empreinte et à sa capacité à perdurer en dépit des fluctuations du marché.
C'est cependant sur le roman que les initiatives institutionnelles dotées misent. C'est ainsi qu'en 2021 ont été fondés le prix Hazawi pour la narration et le prix Mohamed Abdel Wali, destinés à accompagner l'essor du roman, en dépit de moyens limités. Des moyens qui devraient encore se réduire avec la décision du Département du Trésor américain d'imposer des sanctions internationales à la Yemen Kuwait Bank, unique soutien du prix Hazawi6.
Si les prix ne font certes pas la littérature, ils peuvent du moins créer une atmosphère favorable et faire émerger des talents, estime l'écrivaine Nadia Al-Kawkabani, fondatrice du prix Hazawi. Elle assure d'autre part que son choix de la narration romanesque ne répond pas à un parti pris esthétique, mais plutôt à une période culturelle précise, le roman permettant de faire entendre une voix nouvelle.
Alors que des maisons d'édition locales et étrangères commencent à promouvoir le roman yéménite, celui-ci est de mieux en mieux reçu par le lectorat dans le pays comme à l'étranger, en dépit des difficultés logistiques liées à la diffusion du livre. De nouveaux écrivains émergent, dont davantage de jeunes et de femmes, à l'instar de Nadia Al-Kawkabani et Bushra Al-Maqtari, qui n'ont pas d'expérience en poésie et s'investissent directement dans le genre romanesque.
C'est sans doute ce qui explique pourquoi un nombre croissant de poètes se tournent vers le roman. Et, ce, non pas comme une expérience transitoire, mais comme un choix esthétique et existentiel en phase avec une époque remplie de doutes et de contradictions.
Traduit de l'arabe par Brigitte Trégaro.

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.

Le Réseau des médias indépendants sur le monde arabe coordonné par Orient XXI vous propose une rencontre à Paris avec les journalistes des médias du Réseau autour de ce dossier.
RDV le jeudi 26 juin aux Amarres, à 19h.
1NDLR. Organisme gouvernementale affilié au ministère yéménite de la culture et responsable du secteur du livre et de l'édition. Il s'occupe notamment d'enregistrer les livres à la Bibliothèque nationale.
2Son dernier roman, Le Pays du Commandeur, fable politique, a été publié en France en 2020 aux éditions Liana Levi.
3NDLR. En 1990 se réunifient la République arabe du Yémen, au nord, et la République démocratique et populaire du Yémen, au sud.
4NDLR. Aveugle à l'âge de 6 ans, incarcéré plusieurs fois pour sa critique du pouvoir, engagé pour les droits des femmes, il est considéré comme un poète national au Yémen.
5NDLR. Académicien, président de l'Université de Sanaa pendant deux décennies, il est considéré comme le principal poète moderne du pays.
6NDLR. Reste toutefois le prix du roman arabe, porté par les Émirats arabes unis, qui a un rayonnement dans toute la région et a permis de faire découvrir, ces dernières années, un certain nombre d'écrivains, y compris du Golfe. Le lauréat du prix bénéficie également de la traduction de son roman en anglais.
Au-delà du drame humanitaire, la guerre au Yémen, commencée avec la prise de Sanaa par les houthistes en septembre 2014, puis l'offensive d'une coalition militaire menée par l'Arabie saoudite en 2015, a provoqué des bouleversements majeurs sur la scène culturelle yéménite, en particulier dans le domaine littéraire. Ou comment la poésie a cédé le pas à la narration romanesque.
L'une des évolutions culturelles les plus marquantes, après plus d'une décennie de guerre au Yémen, est l'essor de la narration romanesque au détriment d'une poésie jusqu'alors prédominante. Cette évolution coïncide avec le déclin des infrastructures culturelles et le rétrécissement des espaces de diffusion. Elle témoigne d'un changement dans les goûts littéraires des Yéménites. Pour ces derniers, la langue servirait désormais à appréhender la fragmentation et non plus à célébrer les grands événements.
Avant le conflit, déjà, la situation éditoriale n'était guère florissante : édition en butte à de multiples problèmes, baisse du nombre de publications, désaffection croissante pour la lecture… Entre 1995 et 2000, 69 ouvrages seulement avaient été publiés par l'Autorité générale du livre1, contre 383 pour le secteur privé, selon la chercheuse en bibliologie Intissar Al-Omari. Des statistiques officielles publiées début 2015 indiquent une diminution de moitié du nombre des événements culturels, avant que la guerre ne vienne paralyser presque totalement le secteur éditorial.
De nombreux écrivains ont alors été contraints de s'engager dans des activités très éloignées de la littérature ou de quitter le pays. C'est notamment le cas d'Ali Al-Muqri, romancier engagé2, réfugié en France depuis 2015. D'autres ont dû vendre leur bibliothèque personnelle, ou se sont retrouvés privés d'accès aux soins ou de soutien matériel. Cette conjoncture de crise a conduit beaucoup d'auteurs à reconsidérer leurs méthodes d'écriture et à chercher de nouveaux supports.
C'est dans ce contexte que le roman a commencé à occuper une place prépondérante. Alors que la poésie était considérée depuis des décennies comme l'art littéraire par excellence, comme c'est traditionnellement le cas dans le monde arabe, le genre romanesque s'est imposé avec force, apparaissant comme un moyen de faire face à la fracture sociale et psychologique provoquée par la guerre. Cette évolution a été facilitée par l'existence d'un environnement numérique promouvant l'autopublication et favorisant l'accès à de nouveaux lecteurs. Des initiatives individuelles et des micro-institutions culturelles visant à soutenir le roman yéménite en dépit de la faiblesse des moyens ont également émergé.
Selon une bibliographie établie par Ibrahim Abou Talib, professeur de littérature et de critique moderne à l'université du roi Khaled en Arabie saoudite, le roman yéménite a connu un essor fulgurant au cours des dix dernières années. Entre 2010 et 2022, pas moins de 373 romans publiés sont recensés – soit le triple des décennies précédentes –, ainsi que 189 recueils de nouvelles et 40 recueils de micronouvelles. La narration sous ses diverses formes est ainsi clairement devenue la principale tendance. Ces chiffres ne représentent pas un simple annuaire statistique, souligne Abou Talib, qui constate un changement profond des goûts culturels, le procédé narratif permettant d'assimiler et de dénoncer une réalité douloureuse. Critiques littéraires et académiciens commencent d'ailleurs à se détourner de la poésie pour analyser le roman.
Les années 1990 auront marqué l'apogée de la poésie, non seulement au niveau de la production, mais aussi sur le plan social. Les salons du livre étaient en effet l'occasion de se confronter lors de joutes poétiques. On tenait régulièrement des veillées et l'impression des recueils était prise en charge par les institutions officielles et privées.
Pour Abou Talib, cette prospérité de la poésie dans les années 1990 s'explique par deux facteurs principaux, à commencer par la réunification, une étape cruciale dans l'histoire du pays3. Les poètes avaient alors salué le triomphe de la volonté des Yéménites, qui permettait la réalisation du rêve d'une identité unique, ainsi que davantage de stabilité politique. Ce que souligne d'ailleurs Hassan Al-Naami, enseignant-chercheur en littérature contemporaine à l'Université du roi Abdelaziz à Djeddah en Arabie saoudite, dans son ouvrage Al-Chi'r lil-intissar w'as-sard lil-hazima (« La poésie pour la victoire et la narration pour la défaite », non traduit en français). Selon Abou Talib, le second facteur pour expliquer les succès d'antan de la poésie réside dans l'autorité qu'exerçaient à cette époque les deux grands poètes, Abdullah Al-Baradouni (1929-1999)4 et Abdulaziz Al-Maqaleh (1937-2022)5. Chacun d'eux représentait une école littéraire très influente sur la scène nationale et arabe.
La diffusion médiatique est également à considérer, estime Abou Talib, celle-ci ayant contribué à promouvoir la poésie et les poètes, qui bénéficiaient de tribunes écrites et audiovisuelles. Dans leur supplément culturel, les deux quotidiens Al-Thawra et Al-Joumhouriyah présentaient la poésie sous une forme attirante, incitant à l'émulation poétique. Et on ne comptait plus les veillées et les matinées de poésie, les fondations dédiées, les articles de presse et les clubs, aussi bien dans la capitale que dans les différents gouvernorats.
Mais cette prégnance de la poésie a commencé à s'éroder avec la disparition des revues culturelles, la baisse des subventions de l'État, puis le déclenchement de la guerre. Le lien entre la crise et l'essor du genre narratif semble logique, si l'on se réfère à la seconde partie du titre de l'ouvrage d'Al-Naami (« la narration pour la défaite »), estime le docteur Abou Talib. Cette défaite serait toutefois à prendre au sens métaphorique plutôt qu'au sens concret, nuance-t-il, car la débâcle à laquelle assistent les Yéménites depuis une dizaine d'années reste celle-ci : la dissolution du rêve national et la déchirure de l'individu dans une société désormais divisée, brisée et épuisée par la guerre, l'exil, l'affliction, l'absence, la disparition…
Cette évolution littéraire ne s'observe pas seulement dans les statistiques, mais également dans les parcours personnels de nombreux écrivains. Le poète Ahmad Al-Salami, connu pour sa poésie en prose, a publié en 2023 son premier roman, Ajwa' moubaha (« Une atmosphère permissive », non traduit en français). Il y traite des relations tribales et politiques complexes et du rapport de l'individu à la société et à la violence quotidienne durant la guerre. Selon l'auteur, le déclin de la poésie s'est amorcé avec le recul des revues culturelles devant les réseaux sociaux. Ces derniers, en permettant à tout un chacun d'écrire de la poésie, lui auraient fait perdre son autorité et sa portée symbolique…
Le changement des goûts littéraires au Yémen s'observe également au niveau du monde arabe en général, constate Ahmad Al-Salami, pour qui les scènes littéraires arabes se confondent :
Non pas parce que nous écrivons dans la même langue, mais parce que le contexte général nous unit : nos catastrophes sont les mêmes, nos crises se ressemblent, et nos maisons d'édition s'orientent vers ce qui rapporte de l'argent. La nouveauté en matière de culture, à l'heure du numérique, c'est que le paysage littéraire arabe présente un aspect mondialisé, et qu'il n'y a plus nulle part d'état d'esprit particulier ni de spécificité.
Le poète et éditeur Hani Al-Salawi considère pour sa part le roman comme un genre qui correspond à une époque et assure à l'auteur un lectorat à long terme. Pour lui, le passage à la narration est une conséquence normale de l'effondrement des infrastructures culturelles, et le roman représente une solution à la fois créative et commerciale. Ayant lui-même publié son premier roman en 2023, après sept recueils de poésie, il reste cependant convaincu que la narration n'exclut pas la poésie mais en élargit les perspectives.
Celle-ci n'a pas pour autant perdu ses lettres de noblesse, assurent certains intellectuels, qui la considèrent comme un genre plus exigeant. La poésie possède en effet une épaisseur et une densité qui la rendent nécessaire jusque dans le roman, puisque celui-ci lui emprunte volontiers ses mots et ses images, déclare le poète Mohieddine Jurma. Et d'ajouter que ce n'est pas au nombre de lecteurs ou au volume des transactions que se mesure la poésie, mais à la profondeur de son empreinte et à sa capacité à perdurer en dépit des fluctuations du marché.
C'est cependant sur le roman que les initiatives institutionnelles dotées misent. C'est ainsi qu'en 2021 ont été fondés le prix Hazawi pour la narration et le prix Mohamed Abdel Wali, destinés à accompagner l'essor du roman, en dépit de moyens limités. Des moyens qui devraient encore se réduire avec la décision du Département du Trésor américain d'imposer des sanctions internationales à la Yemen Kuwait Bank, unique soutien du prix Hazawi6.
Si les prix ne font certes pas la littérature, ils peuvent du moins créer une atmosphère favorable et faire émerger des talents, estime l'écrivaine Nadia Al-Kawkabani, fondatrice du prix Hazawi. Elle assure d'autre part que son choix de la narration romanesque ne répond pas à un parti pris esthétique, mais plutôt à une période culturelle précise, le roman permettant de faire entendre une voix nouvelle.
Alors que des maisons d'édition locales et étrangères commencent à promouvoir le roman yéménite, celui-ci est de mieux en mieux reçu par le lectorat dans le pays comme à l'étranger, en dépit des difficultés logistiques liées à la diffusion du livre. De nouveaux écrivains émergent, dont davantage de jeunes et de femmes, à l'instar de Nadia Al-Kawkabani et Bushra Al-Maqtari, qui n'ont pas d'expérience en poésie et s'investissent directement dans le genre romanesque.
C'est sans doute ce qui explique pourquoi un nombre croissant de poètes se tournent vers le roman. Et, ce, non pas comme une expérience transitoire, mais comme un choix esthétique et existentiel en phase avec une époque remplie de doutes et de contradictions.
Traduit de l'arabe par Brigitte Trégaro.
1NDLR. Organisme gouvernementale affilié au ministère yéménite de la culture et responsable du secteur du livre et de l'édition. Il s'occupe notamment d'enregistrer les livres à la Bibliothèque nationale.
2Son dernier roman, Le Pays du Commandeur, fable politique, a été publié en France en 2020 aux éditions Liana Levi.
3NDLR. En 1990 se réunifient la République arabe du Yémen, au nord, et la République démocratique et populaire du Yémen, au sud.
4NDLR. Aveugle à l'âge de 6 ans, incarcéré plusieurs fois pour sa critique du pouvoir, engagé pour les droits des femmes, il est considéré comme un poète national au Yémen.
5NDLR. Académicien, président de l'Université de Sanaa pendant deux décennies, il est considéré comme le principal poète moderne du pays.
6NDLR. Reste toutefois le prix du roman arabe, porté par les Émirats arabes unis, qui a un rayonnement dans toute la région et a permis de faire découvrir, ces dernières années, un certain nombre d'écrivains, y compris du Golfe. Le lauréat du prix bénéficie également de la traduction de son roman en anglais.
Depuis la mi-mai, Tripoli est traversée par de vives tensions sécuritaires et politiques. À l'origine de ces événements, une tentative de « purge » de certaines milices lancée par le premier ministre de l'Ouest, Abdel Hamid Dbeibah. Si un cessez-le-feu a été décrété, les tensions restent vives, les deux camps jouant leur survie politique.
Après une semaine de violences à Tripoli, le discours d'Abdel Hamid Dbeibah était attendu avec fébrilité. Le premier ministre du gouvernement d'unité nationale (GUN) a finalement pris la parole le 18 mai, un peu après minuit. « Pour la première fois, aujourd'hui, vous avez une chance de vous débarrasser de ces milices, et cet espoir grandira encore et encore, inch'Allah », a-t-il lancé en conclusion de son adresse télévisée, avant de marteler : « Ne les laissez pas vous voler cette chance ! ». Des mots lourds de sens, alors que la souveraineté du GUN repose essentiellement sur les armes et les soldats des milices, plus ou moins fidèles à Dbeibah.
Au moment même où le chef du gouvernement prononce son discours, des manifestants réunis dans différents quartiers de Tripoli réclament pour la quatrième nuit consécutive sa démission. Même si Dbeibah explique dans son discours « tolérer les manifestations », ces dernières sont par endroits dispersées par des tirs d'armes à feu. Loin de convaincre ses opposants, le premier ministre semble avoir même avoir attisé la contestation, puisque les manifestations hostiles au GUN continuent à être organisées au cœur même de la capitale. « Dbeibah veut établir un Tripoli à 100 % sous son règne, pour devenir le Haftar de Tripoli », résume Jalel Harchaoui, politiste, spécialiste de la Libye. À Benghazi, le maréchal Khalifa Haftar et ses fils sont en effet parvenus à imposer un contrôle sans partage sur l'Armée nationale libyenne (ANL). Un monopole qui tranche avec la fragmentation des milices à l'ouest.
Avec l'aide cruciale de la Turquie, ces groupes armés avaient réussi à repousser une vaste offensive de l'ANL entre 2019 et 2020, et à imposer leur contrôle sur la capitale. Nommé en 2021 pour assurer une transition vers des élections qui n'ont toujours pas été organisées, Abdel Hamid Dbeibah appelle aujourd'hui à faire la distinction entre « les milices qui ont intégré les institutions » et celles « qui survivent en faisant chanter l'État ». Une dichotomie qui laisse Jalel Harchaoui1 perplexe : « Lorsqu'un camp annonce qu'il va combattre les milices, il attaque les groupes qui lui sont hostiles ou qu'il n'apprécie pas. »
En tentant de renverser le statu quo et en ciblant les groupes armés les plus puissants de Tripoli au cours d'opérations militaires, le premier ministre a provoqué une réaction en chaîne aux conséquences lourdes : une guerre urbaine d'une rare intensité, la démission d'une partie de son gouvernement et une série de manifestations exigeant sa démission. Alors que la colère populaire ne semble pas retomber, difficile de voir à ce stade jusqu'où iront les milices pour imposer leurs intérêts, qu'elles soient fidèles ou opposées au GUN.
La séquence de crise qui secoue Tripoli s'ouvre le 12 mai. Dans la journée, les médias et les réseaux sociaux sont en effervescence : plusieurs sources font état de mouvements de troupes dans Tripoli, notamment aux abords des camps de l'Autorité de soutien à la stabilité (Stability Support Apparatus, SSA). Ce groupe armé, officiellement financé par l'État et opérant sous l'autorité de l'exécutif, a été fondé en 2021 par le seigneur de guerre Abdel Ghani Al-Kikli, dit « Gheniwa ». Ce surnom inspiré de son prénom avec un suffixe diminutif est ironiquement attendrissant, puisqu'il est attribué à l'un des hommes les plus craints de l'Ouest libyen. À Tripoli, le simple fait de le prononcer suffisait à tendre une conversation entre journalistes.
Jusqu'au 12 mai 2025, le SSA contrôlait complètement le quartier d'Abou Salim, dans le sud de Tripoli, où il possédait plusieurs bases. Gheniwa avait aussi placé ses proches à des postes clés des institutions de la capitale, comme la Banque centrale libyenne2. « Alors que les caisses de l'État s'épuisaient, le réseau de Gheniwa se montrait bien plus habile à identifier les opportunités de corruption ». L'accaparement des ressources publiques se faisait « souvent au détriment de la famille Dbeibah ».
Le conflit culmine ces derniers mois autour de la direction de la Compagnie libyenne des postes, des télécommunications et des technologies de l'information (LPTIC), une entreprise publique dont les caisses constituaient « un véritable joyau pour les dirigeants libyens depuis plus de vingt ans ». Une opération punitive est alors organisée par Abdel Hamid Dbeibah, frustré d'échouer à rivaliser avec Gheniwa et d'autres sur le terrain de la corruption. Le premier ministre est parvenu à s'arroger le soutien de la puissante Brigade 444. Cette milice, rattachée au ministère de la défense, est « réputée proche de la Turquie, se voulant plutôt neutre ». Ses hommes seront en première ligne de la « purge » organisée par le GUN.
Dans la soirée du 12 au 13 mai, alors que l'aéroport international de Mitiga vient d'être fermé, plusieurs images diffusées sur les réseaux sociaux présentent Gheniwa à l'entrée de la base militaire de Takbali, tenue par la Brigade 444. Quelques minutes plus tard, de nouveaux clichés circulent sur internet, montrant Gheniwa le visage en sang, gisant au sol, un pistolet près de la main. Dans la foulée, des combats éclatent à plusieurs endroits d'Abou Salim, les positions du SSA étant prises d'assaut par les soldats fidèles au GUN.
La disparition brutale de Gheniwa et l'explosion de violence surprennent les riverains. « C'était soudain, et assez fou », confie un journaliste libyen basé à Tripoli. Sur des images partagées par la Brigade 444 dans la nuit, les combattants investissent un à un les différents camps du SSA, dont les hommes semblent avoir pris la fuite. À l'aube du 13 mai, les combats ont cessé et Dbeibah est parvenu à éliminer l'un de ses principaux rivaux. Un succès à première vue, qui ne tarde pas à déclencher un retour de flammes.
Le 13 mai en fin de journée, des dizaines de Libyens bloqués en Tunisie se présentent à l'aéroport de Tunis-Carthage pour rejoindre la ville de Misrata, à 200 kilomètres à l'est de Tripoli, où sont temporairement redirigés les vols. « Même si j'arrive à prendre l'avion aujourd'hui, je vais attendre quelques jours sur place, le temps que ça se calme », explique Daoud (le prénom a été modifié). Ce sexagénaire, qui venait se faire soigner à Tunis, a été surpris par la fermeture de l'aéroport de Tripoli. Même si les combats ont alors cessé, tous les regards se tournent désormais vers l'autre grande milice de la capitale : la Force spéciale de dissuasion, dite Rada3.
Fondée en 2013, d'obédience salafiste, celle-ci contrôle le quartier populaire de Souq Al-Jomaa, dans l'est de la capitale, où se trouve notamment l'aéroport international de Mitiga. C'est dans son enceinte qu'Oussama Njim Al-Masri, directeur de la police judiciaire, a dirigé un centre de détention pendant plus de dix ans. Accusé d'y pratiquer enlèvements, tortures et crimes contre l'humanité, Njim est arrêté lors d'un voyage à Turin en janvier 2025 sur la base d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI). Sa libération quelques heures plus tard par la police italienne et son renvoi vers Tripoli éclaboussent le gouvernement de Giorgia Meloni.
« Le maintien de la présence de Njim [à ses fonctions] est inacceptable, après ce que j'ai pu lire sur lui dans le rapport de la CPI », dénonce opportunément Abdel Hamid Dbeibah quelques jours plus tard, dans son allocution télévisée du 18 mai.
« Ce scandale offre un prétexte qui permet de s'appuyer sur une certaine légitimité internationale », pour s'en prendre à Rada, estime Jalel Harchaoui. Le chercheur note que la milice est moins impliquée dans la corruption et plus unie que le SSA, en faisant donc un adversaire naturel du clan Dbeibah, qui préparait aussi une offensive contre ce groupe. Dès le 12 mai, le premier ministre avait d'ailleurs reconnu la compétence de la CPI pour juger les crimes commis après 2011 – alors que la Libye n'a jamais signé le Statut de Rome.
Au lendemain de la destruction du SSA, en fin d'après-midi, Dbeibah publie donc un décret annonçant la suppression de la police judiciaire dirigée par Osama Njim. Toujours selon Jalel Harchaoui, le premier ministre, porté par sa première victoire, « n'a pas su attendre pour capitaliser sur l'effet d'intimidation » provoqué par « l'exécution chirurgicale » de Gheniwa. Dans la soirée, une deuxième série de combats éclate dans différents quartiers de la capitale. Les premiers affrontements opposent principalement la Brigade 444 aux éléments de Rada. Mais des miliciens venus de Zaouïa arrivent en renfort au cours de la nuit.
« On était sous le choc, la violence a explosé si rapidement ! », raconte Mahdi (le prénom a été modifié), la vingtaine, qui est né et a grandi à Tripoli et qui affirme avoir entendu les déflagrations toute la nuit. Alors que les blindés et l'artillerie légère sont déployés aux quatre coins de Tripoli, les combats sont encore plus intenses que la nuit précédente. C'est la première fois qu'ils ont lieu dans des zones habituellement épargnées. Pour les riverains, les images sont sidérantes : des pick-up échangent des coups de feu sur le front de mer, des miliciens s'approchent du quartier cossu de Hay Al-Andalous, et, dans la matinée, des fumées s'élèvent des luxueuses tours Dhat El-Imad.
Les deux camps s'accordent sur un cessez-le-feu dans la journée du 14 mai. Plusieurs cas de pillages sont rapportés à Abou Salim et dans d'autres quartiers, où les miliciens n'assurent plus leurs missions de police. « Le sort des stocks d'armes du SSA est particulièrement inquiétant pour la sécurité publique », juge l'officier de Rada. Le GUN est aussi confronté à une colère populaire émanant des quartiers de Tripoli les plus défavorables à Dbeibah, comme Abou Salim et Souq Al-Jomaa. Dans la soirée du 14 mai, alors que le cessez-le-feu tient encore, les premiers manifestants convergent vers le centre de la capitale, exigeant la démission du premier ministre. Les manifestations se poursuivent les nuits suivantes avec les mêmes revendications.
« C'est important que les gens puissent s'exprimer et demander du changement, mais je m'inquiète que les choses prennent là encore une tournure violente », confie de son côté Mahdi. Confirmant ses craintes, des coups de feu éclatent dès la soirée du 14 mai à Abou Salim, et un cadre du ministère de l'intérieur échappe à une tentative d'assassinat. Parallèlement, sur la place des martyrs, où Mouammar Kadhafi a prononcé son dernier discours public en 2011, devenu lieu des premières mobilisations populaires, les miliciens du GUN ouvrent le feu. Durant les nuits suivantes, des manifestants érigent aussi des barrages ou enflamment des pneus dans leurs quartiers, tandis que d'autres continuent à se rendre sur la place des Martyrs. Dans la nuit du 19 au 20 mai, un homme s'immole même par le feu près du centre-ville.
Les jours suivants, la contestation semble se structurer. Le 23 mai, une grande manifestation réunit près de 4 000 personnes sur la place des Martyrs, et se passe cette fois dans le calme. Les manifestants y avancent aux cris de « À bas le gouvernement de corruption ! » ou « Ni Est, ni Ouest, une Libye unie ! ». Un contre-rassemblement organisé le lendemain par les soutiens du GUN ne parvient pas à réunir autant de soutiens. Surtout, les opposants à Dbeibah continuent à ériger presque chaque nuit des barrages routiers, notamment sur les axes qui traversent Souq Al-Jomaa.
L'intensité de la contestation, rarement vue depuis la révolution, pousse sept ministres à la démission dans la nuit du 16 au 17 mai. Parmi eux, l'influent Khaled Al-Mabrouk, ministre des finances, et le dinosaure politique Mohamed Houwaij, ministre de l'économie. Démenties dans un premier temps par le GUN qui souhaite présenter un visage stable dans la droite lignée du projet politique de Dbeibah, ces démissions sont confirmées quelques heures plus tard par les intéressés.
La nécessité de rétablir l'ordre est d'autant plus urgente pour le GUN qu'à Benghazi le maréchal Khalifa Haftar commence déjà à profiter du chaos pour avancer ses pions. Depuis le début de la crise, les institutions officielles basées dans l'Est expriment clairement leur soutien au front anti-Dbeibah dans la capitale. Le 19 mai, le président de la chambre des représentants à Benghazi, Aguila Saleh, a appelé publiquement le premier ministre à démissionner. Dans le même temps, l'ANL réalise des mouvements de troupes vers ses bases proches de la Tripolitaine. Plusieurs vols de gros porteurs vers Syrte ont ainsi été observés entre les 13 et 20 mai. « La famille Haftar se tient prête à saisir la moindre occasion pour envahir Tripoli », assure Jalel Harchaoui.
Si le cessez-le-feu continue à tenir dans la capitale, le risque de reprise d'une guerre ouverte entre l'Ouest et l'Est inquiète les Tripolitains. « Personnellement, j'ai peur que Haftar intervienne », explique Mahdi, qui redoute qu'une offensive ou une conquête de Tripoli par l'ANL « n'amène davantage de chaos et un régime plus oppressif ». Même si les milices sont réputées pour leur violence, les Tripolitains observent avec crainte la répression ferme qui s'abat depuis des années sur les voix critiques du clan Haftar à l'Est.
Face à la montée de ces tensions, la mission d'appui des Nations unies en Libye (UNSMIL) s'est fendue d'un communiqué le 14 mai où elle alarme sur de potentiels « crimes au regard du droit international » lors des combats, et assure que « les responsables devront rendre des comptes pour leurs actes ». La représentation de l'Union européenne en Libye appelle de son côté « toutes les parties à la désescalade ».
De son côté, Ankara a publié un communiqué expéditif de quatre lignes appelant à la mise en place d'« un cessez-le-feu durable ». L'ambassade de Turquie aurait déjà organisé l'évacuation de quatre-vingt-deux de ses ressortissants de la capitale. Selon Jalel Harchaoui, même si la Turquie conserve « un solide ancrage militaire et un important réseau de renseignements » à l'Ouest, il ne faut pas « la présenter comme omnipotente et capable de stopper tous les conflits ». Le chercheur rappelle que la Brigade 444 tout comme Rada ont des liens avec Ankara, ce qui n'a pas empêché les deux milices de s'affronter à plusieurs reprises dans l'histoire récente. « Si la diplomatie internationale, notamment occidentale, consiste à rester passif sous prétexte que la Turquie va arrêter toute détérioration, nous allons vers une catastrophe générale. »
Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est libyen, multiplie les initiatives pour renforcer ses liens à l'international. Benghazi soigne l'image de sa diplomatie officielle, tout en nouant de nouvelles alliances en coulisses. Longtemps infréquentable, le clan Haftar est désormais courtisé par les grands acteurs de la région – au nez de son rival de Tripoli.
Depuis un an, les photos de visites officielles à Benghazi se multiplient, toutes plus semblables les unes que les autres, au point qu'il est devenu difficile de les recenser. Sur chaque cliché, des hommes debout, libyens ou étrangers, droits devant l'objectif — comme au garde-à-vous. Au milieu de l'image, la figure du maréchal Khalifa Haftar, reconnaissable à son uniforme militaire et son indétrônable moustache, dans son bureau d'Al-Raja à l'est de Benghazi. Il cède régulièrement la place à ses fils Saddam et Khaled, en uniforme eux aussi en leur qualité d'officiers de l'Armée nationale libyenne (ANL). Les officiels sont aussi parfois reçus par leur frère Belkacem, directeur du puissant Fonds de développement et de reconstruction, créé début 2024, et conseiller politique de son père.
Si les acteurs de la diplomatie de Benghazi se ressemblent, ils reçoivent ces derniers mois des délégations issues de tous horizons : accueil de militaires américains en février, entrevue avec le ministre italien de l'intérieur en mars, ou encore visite rendue à l'état-major turc début avril. Dans un pays aussi exposé aux interventions extérieures que la Libye, ces rencontres pourraient paraître ordinaires. Elles ne le sont pas. Depuis la fin de la guerre en octobre 2020, le gouvernement d'unité nationale (GUN) basé à Tripoli et présidé par Abdel Hamid Dbeibah était le seul à représenter légitimement la Libye à l'international, surtout grâce à la reconnaissance exclusive des Nations unies. Force est de constater que ce n'est plus forcément le cas.« Haftar est devenu non seulement fréquentable, mais même incontournable », confie une source diplomatique européenne travaillant sur la Libye.

Alors que Tripoli est secouée par de violents affrontements entre groupes armés rivaux depuis le 12 mai, Benghazi se distingue par sa relative stabilité. Entre 2020 et 2025, le maréchal Haftar est parvenu à consolider son emprise sur l'Est et le Sud libyen, grâce à un appareil militaire loyal et unifié, l'Armée nationale libyenne, qu'il dirige. Si certains redoutent que l'ANL profite du chaos à Tripoli pour relancer une offensive vers l'Ouest, la première opération venue de Benghazi se portait sur le terrain de la communication. Le 15 mai, les autorités de l'Est publient ainsi un communiqué invitant les missions diplomatiques à « se délocaliser vers la ville prospère et sûre de Benghazi ». Une réaction révélatrice des ambitions du clan Haftar sur le plan diplomatique.
Pour appuyer son offensive diplomatique, Benghazi a développé un appareil plus professionnel. Si le maréchal et ses fils restent sur le devant de la scène, le gouvernement de stabilité nationale (GSN), exécutif parallèle formé à Benghazi en 2022, dispose aussi d'un ministère des affaires étrangères. Installé dans le quartier d'Al-Fowayhat, il est chapeauté par le diplomate de carrière Abdelhadi Lahouij. Depuis l'été 2023, ses équipes communiquent essentiellement grâce aux réseaux sociaux, surtout Facebook, rendant compte post après post de la multiplication des visites et rencontres.

Principal marqueur de la normalisation de l'image du clan Haftar : la visite de « petites » délégations, issues de pays ou d'organisations à l'origine très éloignés de Benghazi. Pour le seul mois d'avril 2025, Abdelhadi Lahouij a ainsi rencontré les équipes de l'ambassade des Philippines, l'ambassadeur du Vatican en Libye et le directeur régional de l'ONG française Acted. « C'est superficiel, mais cela démontre qu'il n'y a plus aucun désir de marginaliser Haftar par rapport à Dbeibah », explique Jalel Harchaoui, politiste, spécialiste de la Libye.
Ces derniers mois, l'Est libyen a également tendu la main à des acteurs affichant ostensiblement leur neutralité. Après plusieurs visites dans la Tripolitaine depuis 2022, l'ambassadeur de Suisse (délocalisé à Tunis en 2014) a rencontré officiellement le maréchal Haftar pour la première fois en septembre 2024. Au nom de l'objectif de réconciliation, les Nations unies placent aussi de plus en plus les deux camps sur un pied d'égalité — malgré la persistance de la reconnaissance officielle du GUN. La nouvelle directrice de la mission d'appui des Nations unies en Libye (UNSMIL), Hanna Tetteh, a ainsi enchaîné ses premières rencontres avec Abdel Hamid Dbeibah et Khalifa Haftar à deux semaines d'intervalle, en février et mars 2025. « La position des Nations unies à l'égard du gouvernement d'unité nationale a aussi évolué, car Dbeibah n'a pas quitté le pouvoir fin 2021, alors qu'il s'y était engagé », rappelle Jalel Harchaoui.
Et même si Benghazi est accusé d'avoir favorisé les flux de migrants vers les États-Unis ou organisé des blocus pétroliers en 2024, le gouvernement d'unité nationale a aussi prouvé son incapacité à assurer la stabilité dans ces deux domaines. Le clan Haftar bénéficie donc de la perte croissante de légitimité démocratique et diplomatique de Tripoli. « Dire que Benghazi est devenu le nouveau centre diplomatique de la Libye, ce serait exagéré », tempère le politiste Jalel Harchaoui. Reste que l'activisme diplomatique de l'Est touche même les acteurs les plus puissants de la région, cette fois grâce aux réseaux informels et aux rencontres directes avec la famille Haftar. Au point de brouiller un système d'alliances jusque-là très segmenté.
Désormais, même les alliés historiques du GUN amorcent une « normalisation » et un rapprochement avec les rivaux de l'Est. La Turquie, qui avait joué un rôle décisif dans la défense de Tripoli en 2019, a ainsi dépêché plusieurs délégations auprès de Haftar en 2024 et 2025. En février 2025, Ankara a annoncé son intention d'ouvrir un consulat à Benghazi, tandis que Saddam Haftar a été reçu en grande pompe par le chef d'état-major turc le 4 avril 2025 — jour anniversaire de l'offensive lancée par Haftar contre Tripoli il y a six ans.
L'entrevue avait provoqué de vives réactions dans les médias et sur les réseaux sociaux libyens, suscitant inquiétude, excitation et indignation. Sollicités à plusieurs reprises, l'ambassade de Turquie en Libye et le ministère turc des affaires étrangères n'ont pas répondu à nos sollicitations. Aucun accord de coopération ou contrat n'a d'ailleurs été signé à Ankara. Même si les rapprochements de façade entre les militaires des deux pays semblent inédits, Jalel Harchaoui rappelle que le clan Haftar n'aurait aucun intérêt à « acheter des drones qui ont bombardé l'ANL ou à suivre des formations dispensées également aux forces de Tripoli ».
Le clan Haftar est tout autant parvenu à s'attirer rapidement les faveurs d'un autre grand allié de Dbeibah : l'Italie, qui avait soutenu l'Ouest durant la guerre de 2019. Rome continue d'entretenir des liens importants avec les élites de Tripoli, dont les dirigeants des milices. Ce qui n'a pas empêché la première ministre italienne Giorgia Meloni de se rendre pour la première fois à Benghazi et de s'entretenir en personne avec Khalifa Haftar, en mai 2024. Un an plus tard, en mars puis en avril 2025, le ministre italien de l'intérieur Matteo Piantedosi a lui aussi rencontré le maréchal — accompagné du commandant des services de renseignements extérieurs italiens (AISE), le général Caravelli.
« En réalité, la doctrine italienne consiste déjà, depuis une dizaine d'années, à devenir l'allié de tout le monde, tant à l'Ouest qu'à l'Est », estime Jalel Harchaoui. Si les visites rendues au clan Haftar ne remettent pas en cause les alliances avec Tripoli, elles sont révélatrices des intérêts croissants de Rome, d'Ankara et d'une myriade d'autres acteurs pour la région du pays contrôlée par le maréchal Haftar et ses fils.
Les efforts de coopération entrepris par l'Italie avec la Libye dans la lutte contre les migrations n'occultent en rien les intérêts économiques que Giorgia Meloni entend faire valoir dans le pays. Premier partenaire commercial de la Libye, Rome a annoncé l'organisation d'un premier forum d'affaires fin juin à Benghazi, qui s'accompagnerait par une reprise des vols d'ITA Airways vers la ville. Jalel Harchaoui rappelle que, de leur côté, « les Turcs se concentrent avant tout sur le business ». Les grandes entreprises turques du BTP sont déjà présentes sur les chantiers de la ville de Derna, rasée par la tempête Daniel en septembre 2023.
La grande « reconstruction » lancée par Belkacem Haftar début 2024 promet aussi de devenir un puissant vecteur de rapprochement avec des pays qui s'étaient un temps éloignés du marché libyen. Déjà accusée d'avoir permis le transfert de drones militaires au clan Haftar, la Chine a réorganisé sa chambre de commerce à Tripoli en juin 20241, et annonçait le 20 avril vouloir ouvrir des bureaux à Benghazi et Sebha. Fin 2024 déjà, au moment où Belkacem Haftar cherchait à attirer les investisseurs, il n'était pas rare de croiser des hommes d'affaires parlant mandarin dans les hôtels flambant neufs de Benghazi.
Fin avril 2025, ce dernier s'est aussi rendu à Washington dans le but de rencontrer des firmes américaines et de vendre les marchés de son fonds de reconstruction, avant d'être reçu par le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, à Paris. En juin 2023, puis en novembre 2024, plusieurs entreprises britanniques se sont également déplacées pour des forums d'affaires à Benghazi, accompagnées de l'ambassadeur du Royaume-Uni Martin Longden. Son homologue français, Mostafa Mihraje, escortait de son côté deux délégations du Mouvement des entreprises de France (Medef) auprès du fonds de reconstruction de Belkacem Haftar, en juin puis novembre 2024. Des efforts s'inscrivant dans « la dynamique de réengagement économique dans l'ensemble du pays », indique une source diplomatique française.

Benghazi reste cependant officiellement incapable de signer des traités bilatéraux, d'État à État, enfermant Belkacem Haftar dans sa position de négociateur au seul nom du fonds de reconstruction. « Il est impossible de tourner complètement le dos à l'Ouest », rappelle Jalel Harchaoui, soulignant que « toute la mémoire institutionnelle », de la Banque centrale au ministère de la justice, « reste ancrée à Tripoli ». Si le maréchal Haftar est parvenu à officialiser un « partenariat stratégique » dans plusieurs domaines avec le Bélarus en février, ce cas de figure reste exceptionnel. « Rhétoriquement, on présente ce pays comme indépendant pour montrer que la famille Haftar peut s'adresser à des partenaires variés », note Jalel Harchaoui. Mais si Minsk viole ouvertement l'embargo de l'ONU sur les armes, c'est sous l'œil bienveillant de Moscou, signe que la diplomatie du clan Haftar reste avant tout sous l'influence de ses alliances militaires.
Dans le domaine de la défense, le clan Haftar ne semble pas encore être parvenu à diversifier ses interlocuteurs de confiance. En principe, l'embargo sur les armes voté par l'ONU en 2011 interdit toute forme de coopération militaire. Un amendement introduit en janvier 2025 prévoit cependant une exception pour l'« assistance technique ou l'entraînement des forces de sécurité accompagnant strictement le processus de réunification ».
Mais peu de pays semblent prêts à passer le pas et s'associer par les armes au clan Haftar. Même Paris, qui avait envoyé ses forces spéciales soutenir l'Armée nationale de libération lors de la campagne contre les groupes djihadistes en 2016, garderait désormais ses distances.
Reçu pour la première fois depuis cinq ans à l'Élysée, en février 2025, Khalifa Haftar aurait ainsi été invité « à la reprise du processus politique, à préserver le cessez-le-feu […] et au départ des forces étrangères, combattants étrangers et mercenaires du territoire libyen » par Emmanuel Macron, selon une source diplomatique française.

Le clan Haftar doit donc s'appuyer sur ses alliés proches, comme Le Caire et N'Djamena, et sur de rares puissances mondiales telles que les Émirats arabes unis et surtout la Russie. Les groupes paramilitaires russes tels que Wagner et Africa Corps sont installés depuis des années sur plusieurs bases contrôlées par l'ANL. « Même s'ils risquent finalement de rester à Damas et Tartous, les Russes vont fortifier leur présence en Libye pour s'assurer un accès confortable à la Méditerranée », note ainsi Jalel Harchaoui. Surtout, le chercheur souligne la dépendance du clan Haftar à l'aide militaire russe, en particulier « pour la livraison de systèmes de défense antiaérienne performants ». Interrogée, l'ambassade de Russie en Libye (basée à Tripoli) explique être une « entité civile » qui « ne commente pas les questions de coopération technico-militaire » et préférant mettre en avant ses programmes de coopération académique. L'ambassade assure également que l'ouverture prochaine d'un consulat à Benghazi est « une priorité ». Pour l'heure, donc, les visites russes à l'Est sont surtout conduites par les militaires : Iounous-bek Evkourov, vice-ministre de la défense, s'est ainsi rendu cinq fois à Benghazi entre août 2023 et novembre 2024.
Face aux ambitions africaines du Kremlin, les États-Unis insèrent aussi de plus en plus l'ANL dans leur dispositif régional. Les Américains s'appuient sur les liens anciens avec l'homme fort de l'Est : après avoir été déchu de l'armée de Kadhafi, Khalifa Haftar a passé plusieurs années aux États-Unis entre la fin des années 1980 et la révolution. Il y dirigeait une formation d'opposition à la Jamahiriya2, soutenue par les États-Unis, et a d'ailleurs obtenu la nationalité américaine.

Ses soldats ont été invités par Washington à plusieurs manœuvres conjointes avec les forces de Tripoli en 2024, et viennent de participer à l'African Lion 2025 en Tunisie — le plus grand exercice annuel du commandement des États-Unis pour l'Afrique (Africom). « Il y a toujours eu un échange de renseignements entre Haftar et les Américains », rappelle Jalel Harchaoui, tout en notant que « le changement, c'est que tout est désormais rendu visible, il y a une volonté d'officialiser la chose ». La démarche avait été matérialisée par la visite du général Michael Langley, commandant de l'Africom, auprès du maréchal Haftar fin août 2024.
Début mars 2025, les États-Unis ont aussi organisé un exercice aérien entre des officiers de l'Ouest et de l'Est dans le ciel de Syrte. À quelques kilomètres de la base aérienne de Qardabiyah, connue pour abriter des militaires russes. Interrogé sur la posture américaine face au rapprochement entre Moscou et Benghazi, l'Africom affirme que « l'objectif est de démontrer que les États-Unis sont le meilleur partenaire, aussi bien pour l'Armée nationale libyenne que pour le gouvernement d'unité nationale, et qu'ils offrent le chemin le plus favorable vers l'unification ». Un objectif que tous les acteurs intervenant en Libye assurent poursuivre, mais que tout le monde sait éloigné des aspirations du clan Haftar : en diplomatie comme dans les autres domaines, l'ambition du maréchal reste d'écraser Tripoli et de gouverner seul la Libye.
1Cette discrète chambre de commerce existait depuis plusieurs années mais avait suspendu ses activités en Libye. Tripoli et Pékin se sont mis d'accord sur la reprise des investissements chinois dans le pays.
2Nom officiel de la Libye de Mouammar Kadhafi. L'« État des masses », préféré à la république en 1977, repose officiellement sur la démocratie directe et se veut d'inspiration socialiste et religieuse. Dans les faits, le régime est arbitraire et répressif.
Dans L'Arbre et la tempête, paru aux éditions Marchialy, le journaliste Quentin Müller livre un carnet de voyage au Yémen, oscillant entre analyse géopolitique et témoignage sur la réalité du métier de reporter dans un pays en guerre.
Rares sont les lieux qui mériteraient davantage le surnom de « bout du monde ». À plus de 300 kilomètres au large des côtes du Yémen, l'île de Socotra se démarque du Yémen continental par sa géographie, son histoire et sa langue. Isolée, elle n'échappe pas aux tragiques turpitudes de la guerre débutée il y a une décennie. Située à l'embouchure du détroit stratégique de Bab El-Mandeb, Socotra est aujourd'hui l'un des points chauds du « grand jeu » qui voit s'affronter les puissances de la région : Iran, Arabie saoudite, Émirats arabes unis et dorénavant Israël.
Après une première tentative échouée en 2019, Quentin Müller, collaborateur d'Orient XXI, parvient à se rendre pour la première fois sur l'île de Socotra en 2021, avant un deuxième voyage en 2023. Deux séjours qu'il consacre à son enquête sur la situation politique sur l'île, mais plus largement à une plongée dans son histoire, ses paysages et sa culture de Socotra, si singulière.
L'Arbre et la tempête mêle anecdotes, descriptions, légendes populaires et bribes de l'histoire locale. Au fil de son récit, le journaliste nous embarque dans ses rencontres, allant de l'héritier d'une dynastie de sultans qui règnent sur Socotra jusque dans les années 1960, à des militants nostalgiques du Yémen socialiste, en passant par des paysans vivant reclus dans les confins de l'île ou encore un curieux « saltimbanque », devenu guide après avoir été un temps vidéaste pour Al-Qaïda. Une surprenante galerie de personnages, qui donne une épaisseur humaine à l'opus.
L'histoire tourmentée de ce territoire, balloté par les soubresauts de l'histoire du Yémen contemporain, est le fil rouge de cet ouvrage. L'auteur reconstitue cette chronologie par petites touches, du système féodal au protectorat britannique, de la difficile transition vers le socialisme à la non moins ardue conversion au capitalisme lors de la réunification des Yémen du Sud et du Nord en 1990, jusqu'à — enfin — l'essor d'un fondamentalisme islamique peu respectueux des coutumes locales.
Le récit est enrichi par une série de clichés pris par Tanguy Müller, frère de l'auteur et artiste photographe, qui restitue avec intensité et profondeur la richesse des paysages et du peuple socotri, projetant le lecteur dans un voyage par procuration. Cette fresque éclectique est complétée par l'analyse géopolitique d'une île positionnée sur une voie de communication maritime stratégique.
Si l'opération saoudienne au Yémen, menée depuis 2015 par le prince héritier Mohamed Ben Salman, a été couverte par la presse internationale, les activités militaires émiraties, elles, sont restées plus discrètes. Pourtant, l'ambition stratégique des Émirats arabes unis dans la région est grandissante. Longtemps restés dans l'ombre du mentor saoudien, les Émirats n'hésitent plus à rivaliser avec ce dernier, plaçant leurs pions dans les points chauds de la région. Au Yémen, tout en soutenant officiellement le gouvernement central, les Émirats appuient le Conseil de transition du Sud (CTS), qui réclame l'indépendance des provinces méridionales, auxquelles Socotra est rattachée. Un « jeu à plusieurs bandes » selon l'auteur, qui pourrait mener, à terme, à la partition du pays.
Sur l'île, les Émiratis ont provoqué en 2020 le renversement du gouverneur par un commando affilié au CTS, qui gouverne désormais Socotra et réprime toute forme d'opposition. À des centaines de kilomètres de la ligne de front, Socotra est donc devenue la caisse de résonance de la guerre civile yéménite. Une situation que déplore la population : « Écrivez que Socotra est unique, pour sa tradition de paix. Nous haïssons le sang », confie un opposant aux ingérences émiraties. Pas à pas, Quentin Müller parvient à rassembler des informations pour reconstituer un tableau inédit de la situation politique sur l'île. Son enquête le mène à la conviction suivante : l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis se sont accordés sur un partage du Yémen en zones d'influences, les premiers se réservant la région orientale du Hadramaout, les seconds s'accaparant le Sud du pays et Socotra.
L'Arbre et la Tempête peut enfin se lire comme un témoignage sur la réalité du métier de reporter au Proche-Orient et comme un plaidoyer pour le journalisme d'investigation. Quentin Müller décrit les imbroglios administratifs, les intimidations et les pressions politiques. Après avoir échappé à une première tentative d'arrestation lors de son premier reportage à Socotra, il est interpellé par les services de renseignement locaux lors de son deuxième voyage, alors qu'il enquête clandestinement sur la présence émiratie. Les autorités locales le somment manu militari de quitter le territoire.
Alors que le Yémen semble condamné à de brèves apparitions dans les médias occidentaux, L'Arbre et la Tempête est un précieux témoignage, qui prend le temps de l'analyse, de l'enquête et, en un lieu si majestueux que Socotra, de la contemplation.

Quentin Müller
L'arbre et la tempête
Éditions Marchialy, 2025
350 pages
22 euros
Victime de la rivalité entre l'Iran et l'Arabie saoudite ou menace sécuritaire ? Au terme de dix ans de guerre, le Yémen demeure ignoré et sa société toujours méconnue. La situation y est souvent réduite à une terrible catastrophe humanitaire. Depuis dix-huit mois, les actions armées des houthistes en mer Rouge et jusqu'en Israël ont encore infléchi le regard sur ce pays.
Diffusé en 2024, le documentaire La Fureur des houthis présente une scène saisissante, illustrant le rapport complexe qu'entretiennent bien des Yéménites avec la mondialisation. Le réalisateur, Charles Emptaz, y suit deux influenceurs yéménites, proches des autorités houthistes, des rues de la capitale, Sanaa, à la visite de l'épave du Galaxy Leader, le roulier abordé par les houthistes le 19 novembre 2023 en solidarité avec les Palestiniens et dérouté vers le port de Hodeïda qu'ils contrôlent1.
Le navire commercial est rapidement devenu une attraction touristique. Les deux influenceurs se filment à bord. Sur le pont, l'un des hommes commente sa découverte : « Ce bateau est vraiment géant. Cela doit représenter une perte immense pour Israël. » Ces propos interpellent quant au décalage entre la perception de cet influenceur et la réalité économique du commerce mondial où le Galaxy Leader ne représente qu'un navire, parmi tant d'autres, d'une flotte commerciale affiliée à des hommes d'affaires proches des intérêts israéliens. Bien plus qu'une attraction touristique censée célébrer la victoire du régime houthiste sur le gouvernement central yéménite et le commerce mondial, cette scène donne à voir l'isolement tragique du Yémen sur la scène internationale, mais aussi l'efficacité de la propagande houthiste entourant ses opérations en solidarité avec les Gazaouis.
Le 26 mars 2015, le déclenchement de l'opération « Tempête décisive » par les Saoudiens, qui prenaient la tête d'une coalition de pays arabes en soutien au régime yéménite en place, transformait le Yémen aux yeux des rares médias intéressés en une sorte de victime de ses voisins du Golfe, plus riches et alliés aux pouvoirs occidentaux. L'enlisement de la guerre et la capacité des houthistes à rééquilibrer la confrontation militaire ont progressivement conduit à reconsidérer une lecture simplificatrice centrée sur la dimension régionale du conflit. Une décennie d'affrontements laisse le Yémen, et les parties en conflit, dans une position ambivalente dans les relations internationales.
En effet, l'intervention des Saoudiens et de leurs alliés pour défaire les rebelles houthistes qui avaient pris Sanaa en septembre 2014 a d'abord permis de repousser les avancées de ces derniers, libérant Aden ainsi que des territoires voisins du détroit de Bab El-Mandeb, desserrant quelque peu le verrou sur la route de la mer Rouge par où transite près de 20 % du commerce maritime mondial. Mais le succès n'a été que limité.
Après 25 000 raids aériens, un blocus maritime et près de 400 000 morts (directs et indirects à la suite des famines et du déclenchement d'épidémies telles que le choléra), selon l'estimation publiée par les Nations unies, la coalition arabe demeure enlisée et, aujourd'hui, en retrait. Le gouvernement loyaliste yéménite est pris dans la tourmente de la fragmentation avec les indépendantistes du sud du pays. Les houthistes maintiennent leur contrôle sur un tiers du territoire, dont Sanaa, et la majorité de la population. Ils ont su s'imposer comme la principale force politique et militaire sur la scène nationale tout en développant un potentiel de nuisance indéniable en mer Rouge et dans la région depuis l'automne 2023.
Là est la contradiction, pour ne pas dire le paradoxe de la guerre du Yémen. Malgré sa façade maritime de plus de 2 000 kilomètres bordant la mer Rouge et le golfe d'Aden, en dépit d'une situation humanitaire catastrophique et d'un effet sensible du conflit sur le commerce international et la sécurité régionale, le Yémen reste comme ignoré. La volonté de retrait militaire des Saoudiens depuis 2022 tout comme la diminution de l'aide internationale favorisent un pourrissement du conflit, tout en laissant les houthistes en position de force. Ceux-ci engagent le pays dans le repli et développent une idéologie conservatrice qui s'aligne toujours plus avec l'Iran, à rebours des aspirations de bien des Yéménites et de l'intégration d'un pays, si bien situé, dans les échanges, flux de biens et personnes. Au cours de l'été 2024, les arrestations d'acteurs humanitaires et d'employés des agences de l'ONU ont de plus acté la volonté des houthistes de se retirer du monde – faisant mine de croire que leur pays peut vivre en autarcie, comme c'était le cas au début du XXe siècle.
En février 2025, la décision du président américain Donald Trump de classer les houthistes en tant qu'organisation terroriste étrangère se fait contre l'avis des acteurs humanitaires, mais aussi des observateurs et acteurs politiques yéménites qui affirment que le mouvement rebelle se nourrit de sa position de paria sur la scène internationale. Les bombardements successifs depuis dix-huit mois par Israël, les États-Unis et le Royaume-Uni, après la longue phase d'interventionnisme saoudo-émirati, n'ont que peu de chance de transformer l'équilibre militaire. Au sol, les anti-houthistes, fragmentés, demeurent sur la défensive. De plus, ces bombardements ont principalement un coût pour les civils, affectant l'économie et l'arrivée de l'aide, empêchant par exemple l'aéroport de Sanaa de fonctionner normalement.

Les discours des rebelles sur l'autarcie cachent un autre paradoxe : l'assise territoriale des houthistes – dont les dirigeants sont issus des hautes montagnes de l'intérieur, et prônent un repli identitaire – n'est en réalité possible que parce qu'elle s'articule avec la mondialisation. La façade maritime de la mer Rouge est devenue pour eux un espace stratégique de souveraineté et de légitimité à conquérir et à défendre. En 2010, six ans après le début de la guerre à Saada, les rebelles houthistes, soutenus par l'Iran, ont réussi à s'emparer de territoires dans trois gouvernorats différents : Saada, Hajjah (donnant accès à la mer Rouge) et Al-Jawf (doté de ressources pétrolières), tandis qu'Ali Abdallah Saleh, l'ancien président du Yémen, clamait à qui voulait l'entendre que les rebelles perdaient du terrain. Au cours de ces affrontements répétés, la prise du port de Midi, situé à une dizaine de kilomètres au sud de la frontière saoudienne, est devenue un objectif stratégique majeur. En effet, ce port offrait la possibilité de recevoir des armes et un soutien logistique en provenance d'Iran2.
Après la révolution et le départ de Saleh en 2012, les houthistes participent à la phase de transition (2012-2014), mais axent leurs demandes sur le maintien de leur contrôle sur les territoires conquis, notamment l'accès à la mer. En 2014, quand un nouveau découpage porté par la Conférence du dialogue national3 les prive de la façade maritime, ils s'emparent de la capitale.
Dès le début de la guerre, la façade maritime devient l'enjeu stratégique central pour les rebelles. Ils prennent le contrôle du port de Hodeïda ainsi que de la plaine littorale de la Tihama, bordant la mer Rouge. Toutefois, ils ne parviennent pas à maintenir leur présence à Aden. S'ils perdent quelques villes portuaires, notamment Mokha au sud de la Tihama où débarquent des forces émiraties en 2018, la perspective d'une amplification de la crise humanitaire qu'occasionnerait la perte de Hodeïda (brisant la ligne d'approvisionnement de l'aide internationale vers les territoires houthistes) encourage des pourparlers de paix. L'accord de Stockholm acte de fait le contrôle de Hodeïda par les houthistes, favorisant, malgré un blocus annoncé, l'approvisionnement en matériel iranien et leur instrumentalisation de l'aide humanitaire.
En position de force, alors que le front militaire demeurait gelé, les houthistes ont entamé en 2022 d'autres négociations à Riyad. L'Arabie saoudite ayant accédé à la plupart de leurs exigences, ils semblaient sur le point de signer un accord lorsqu'ils ont développé une nouvelle stratégie en mer Rouge, capturant le Galaxy Leader en réponse aux massacres survenus dans la bande de Gaza à l'automne 2023. À partir de ce moment, la défense de la Palestine a été proclamée cause nationale par les autorités houthistes. Depuis lors, plus d'une centaine de navires liés à Israël ou à l'Occident ont été attaqués en mer Rouge. Le 12 mars, face aux blocages par Israël de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza, le leader Abdelmalek Al-Houthi annonçait la reprise des attaques après une pause.
Bien que le soutien des houthistes à la cause palestinienne ne doive pas être minimisé, leurs attaques en mer et vers Israël semblent avant tout servir leurs ambitions politiques, tant au niveau national qu'international. Après une décennie de guerre civile, le bilan de gouvernance des autorités houthistes se résume à l'instauration d'un régime d'exception, brutal et autoritaire, justifié par l'effort de guerre totale. La paupérisation seulement contenue grâce à l'aide humanitaire internationale s'aggrave, et la crise de financement des programmes de l'Agence des États-Unis pour le développement international (U.S. Agency for International Development, USAID) risque d'être lourde de conséquences sur les civils.
Dans ce contexte, la défense de la Palestine offre à l'administration houthiste un répit stratégique, lui permettant de renforcer sa légitimité auprès de la population yéménite sous son contrôle. Alors que les manifestations sont interdites depuis 2014, le régime organise régulièrement d'importantes marches populaires à Sanaa et dans toutes les villes sous son autorité. Ces démonstrations de soutien au peuple palestinien sont ensuite récupérées par la propagande houthiste pour affirmer l'unité nationale du Yémen derrière ceux qui se positionnent comme le bras armé d'une Palestine négligée par les pays musulmans. Dans le contexte de la trêve adoptée entre le Hamas et Israël en janvier 2025, les dirigeants houthistes ont interrompu leurs attaques, avant de reprendre les armes moins de deux mois après, quand Donald Trump a ordonné, mi-mars, des bombardements massifs au Yémen, ouvrant une nouvelle phase dans l'implication militaire américaine, promettant aux houthistes, et derrière eux à l'Iran, un « enfer jamais vu ». La séquence rappelle combien le Yémen, oublié du monde, demeure un enjeu des relations internationales.
1Ce cargo battant pavillon bahaméen, affrété par une société japonaise pour transporter des automobiles, était la propriété d'une société britannique détenue par un homme d'affaires israélien. Son équipage a été libéré le 6 février 2024.
2Ce soutien a pu partir de ports sur la côte somalienne (comme Berbera), voire du port de Djibouti, où des cargaisons de nitrate d'ammonium ont été détournées tout au long de la décennie écoulée.
3L'institution chargée de la constitutionnalisation du régime issu des élections de 2012 et de la mise en place d'une justice transitionnelle.
Victime de la rivalité entre l'Iran et l'Arabie saoudite ou menace sécuritaire ? Au terme de dix ans de guerre, le Yémen demeure ignoré et sa société toujours méconnue. La situation y est souvent réduite à une terrible catastrophe humanitaire. Depuis dix-huit mois, les actions armées des houthistes en mer Rouge et jusqu'en Israël ont encore infléchi le regard sur ce pays.
Diffusé en 2024, le documentaire La Fureur des houthis présente une scène saisissante, illustrant le rapport complexe qu'entretiennent bien des Yéménites avec la mondialisation. Le réalisateur, Charles Emptaz, y suit deux influenceurs yéménites, proches des autorités houthistes, des rues de la capitale, Sanaa, à la visite de l'épave du Galaxy Leader, le roulier abordé par les houthistes le 19 novembre 2023 en solidarité avec les Palestiniens et dérouté vers le port de Hodeïda qu'ils contrôlent1.
Le navire commercial est rapidement devenu une attraction touristique. Les deux influenceurs se filment à bord. Sur le pont, l'un des hommes commente sa découverte : « Ce bateau est vraiment géant. Cela doit représenter une perte immense pour Israël. » Ces propos interpellent quant au décalage entre la perception de cet influenceur et la réalité économique du commerce mondial où le Galaxy Leader ne représente qu'un navire, parmi tant d'autres, d'une flotte commerciale affiliée à des hommes d'affaires proches des intérêts israéliens. Bien plus qu'une attraction touristique censée célébrer la victoire du régime houthiste sur le gouvernement central yéménite et le commerce mondial, cette scène donne à voir l'isolement tragique du Yémen sur la scène internationale, mais aussi l'efficacité de la propagande houthiste entourant ses opérations en solidarité avec les Gazaouis.
Le 26 mars 2015, le déclenchement de l'opération « Tempête décisive » par les Saoudiens, qui prenaient la tête d'une coalition de pays arabes en soutien au régime yéménite en place, transformait le Yémen aux yeux des rares médias intéressés en une sorte de victime de ses voisins du Golfe, plus riches et alliés aux pouvoirs occidentaux. L'enlisement de la guerre et la capacité des houthistes à rééquilibrer la confrontation militaire ont progressivement conduit à reconsidérer une lecture simplificatrice centrée sur la dimension régionale du conflit. Une décennie d'affrontements laisse le Yémen, et les parties en conflit, dans une position ambivalente dans les relations internationales.
En effet, l'intervention des Saoudiens et de leurs alliés pour défaire les rebelles houthistes qui avaient pris Sanaa en septembre 2014 a d'abord permis de repousser les avancées de ces derniers, libérant Aden ainsi que des territoires voisins du détroit de Bab El-Mandeb, desserrant quelque peu le verrou sur la route de la mer Rouge par où transite près de 20 % du commerce maritime mondial. Mais le succès n'a été que limité.
Après 25 000 raids aériens, un blocus maritime et près de 400 000 morts (directs et indirects à la suite des famines et du déclenchement d'épidémies telles que le choléra), selon l'estimation publiée par les Nations unies, la coalition arabe demeure enlisée et, aujourd'hui, en retrait. Le gouvernement loyaliste yéménite est pris dans la tourmente de la fragmentation avec les indépendantistes du sud du pays. Les houthistes maintiennent leur contrôle sur un tiers du territoire, dont Sanaa, et la majorité de la population. Ils ont su s'imposer comme la principale force politique et militaire sur la scène nationale tout en développant un potentiel de nuisance indéniable en mer Rouge et dans la région depuis l'automne 2023.
Là est la contradiction, pour ne pas dire le paradoxe de la guerre du Yémen. Malgré sa façade maritime de plus de 2 000 kilomètres bordant la mer Rouge et le golfe d'Aden, en dépit d'une situation humanitaire catastrophique et d'un effet sensible du conflit sur le commerce international et la sécurité régionale, le Yémen reste comme ignoré. La volonté de retrait militaire des Saoudiens depuis 2022 tout comme la diminution de l'aide internationale favorisent un pourrissement du conflit, tout en laissant les houthistes en position de force. Ceux-ci engagent le pays dans le repli et développent une idéologie conservatrice qui s'aligne toujours plus avec l'Iran, à rebours des aspirations de bien des Yéménites et de l'intégration d'un pays, si bien situé, dans les échanges, flux de biens et personnes. Au cours de l'été 2024, les arrestations d'acteurs humanitaires et d'employés des agences de l'ONU ont de plus acté la volonté des houthistes de se retirer du monde – faisant mine de croire que leur pays peut vivre en autarcie, comme c'était le cas au début du XXe siècle.
En février 2025, la décision du président américain Donald Trump de classer les houthistes en tant qu'organisation terroriste étrangère se fait contre l'avis des acteurs humanitaires, mais aussi des observateurs et acteurs politiques yéménites qui affirment que le mouvement rebelle se nourrit de sa position de paria sur la scène internationale. Les bombardements successifs depuis dix-huit mois par Israël, les États-Unis et le Royaume-Uni, après la longue phase d'interventionnisme saoudo-émirati, n'ont que peu de chance de transformer l'équilibre militaire. Au sol, les anti-houthistes, fragmentés, demeurent sur la défensive. De plus, ces bombardements ont principalement un coût pour les civils, affectant l'économie et l'arrivée de l'aide, empêchant par exemple l'aéroport de Sanaa de fonctionner normalement.

Les discours des rebelles sur l'autarcie cachent un autre paradoxe : l'assise territoriale des houthistes – dont les dirigeants sont issus des hautes montagnes de l'intérieur, et prônent un repli identitaire – n'est en réalité possible que parce qu'elle s'articule avec la mondialisation. La façade maritime de la mer Rouge est devenue pour eux un espace stratégique de souveraineté et de légitimité à conquérir et à défendre. En 2010, six ans après le début de la guerre à Saada, les rebelles houthistes, soutenus par l'Iran, ont réussi à s'emparer de territoires dans trois gouvernorats différents : Saada, Hajjah (donnant accès à la mer Rouge) et Al-Jawf (doté de ressources pétrolières), tandis qu'Ali Abdallah Saleh, l'ancien président du Yémen, clamait à qui voulait l'entendre que les rebelles perdaient du terrain. Au cours de ces affrontements répétés, la prise du port de Midi, situé à une dizaine de kilomètres au sud de la frontière saoudienne, est devenue un objectif stratégique majeur. En effet, ce port offrait la possibilité de recevoir des armes et un soutien logistique en provenance d'Iran2.
Après la révolution et le départ de Saleh en 2012, les houthistes participent à la phase de transition (2012-2014), mais axent leurs demandes sur le maintien de leur contrôle sur les territoires conquis, notamment l'accès à la mer. En 2014, quand un nouveau découpage porté par la Conférence du dialogue national3 les prive de la façade maritime, ils s'emparent de la capitale.
Dès le début de la guerre, la façade maritime devient l'enjeu stratégique central pour les rebelles. Ils prennent le contrôle du port de Hodeïda ainsi que de la plaine littorale de la Tihama, bordant la mer Rouge. Toutefois, ils ne parviennent pas à maintenir leur présence à Aden. S'ils perdent quelques villes portuaires, notamment Mokha au sud de la Tihama où débarquent des forces émiraties en 2018, la perspective d'une amplification de la crise humanitaire qu'occasionnerait la perte de Hodeïda (brisant la ligne d'approvisionnement de l'aide internationale vers les territoires houthistes) encourage des pourparlers de paix. L'accord de Stockholm acte de fait le contrôle de Hodeïda par les houthistes, favorisant, malgré un blocus annoncé, l'approvisionnement en matériel iranien et leur instrumentalisation de l'aide humanitaire.
En position de force, alors que le front militaire demeurait gelé, les houthistes ont entamé en 2022 d'autres négociations à Riyad. L'Arabie saoudite ayant accédé à la plupart de leurs exigences, ils semblaient sur le point de signer un accord lorsqu'ils ont développé une nouvelle stratégie en mer Rouge, capturant le Galaxy Leader en réponse aux massacres survenus dans la bande de Gaza à l'automne 2023. À partir de ce moment, la défense de la Palestine a été proclamée cause nationale par les autorités houthistes. Depuis lors, plus d'une centaine de navires liés à Israël ou à l'Occident ont été attaqués en mer Rouge. Le 12 mars, face aux blocages par Israël de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza, le leader Abdelmalek Al-Houthi annonçait la reprise des attaques après une pause.
Bien que le soutien des houthistes à la cause palestinienne ne doive pas être minimisé, leurs attaques en mer et vers Israël semblent avant tout servir leurs ambitions politiques, tant au niveau national qu'international. Après une décennie de guerre civile, le bilan de gouvernance des autorités houthistes se résume à l'instauration d'un régime d'exception, brutal et autoritaire, justifié par l'effort de guerre totale. La paupérisation seulement contenue grâce à l'aide humanitaire internationale s'aggrave, et la crise de financement des programmes de l'Agence des États-Unis pour le développement international (U.S. Agency for International Development, USAID) risque d'être lourde de conséquences sur les civils.
Dans ce contexte, la défense de la Palestine offre à l'administration houthiste un répit stratégique, lui permettant de renforcer sa légitimité auprès de la population yéménite sous son contrôle. Alors que les manifestations sont interdites depuis 2014, le régime organise régulièrement d'importantes marches populaires à Sanaa et dans toutes les villes sous son autorité. Ces démonstrations de soutien au peuple palestinien sont ensuite récupérées par la propagande houthiste pour affirmer l'unité nationale du Yémen derrière ceux qui se positionnent comme le bras armé d'une Palestine négligée par les pays musulmans. Dans le contexte de la trêve adoptée entre le Hamas et Israël en janvier 2025, les dirigeants houthistes ont interrompu leurs attaques, avant de reprendre les armes moins de deux mois après, quand Donald Trump a ordonné, mi-mars, des bombardements massifs au Yémen, ouvrant une nouvelle phase dans l'implication militaire américaine, promettant aux houthistes, et derrière eux à l'Iran, un « enfer jamais vu ». La séquence rappelle combien le Yémen, oublié du monde, demeure un enjeu des relations internationales.
1Ce cargo battant pavillon bahaméen, affrété par une société japonaise pour transporter des automobiles, était la propriété d'une société britannique détenue par un homme d'affaires israélien. Son équipage a été libéré le 6 février 2024.
2Ce soutien a pu partir de ports sur la côte somalienne (comme Berbera), voire du port de Djibouti, où des cargaisons de nitrate d'ammonium ont été détournées tout au long de la décennie écoulée.
3L'institution chargée de la constitutionnalisation du régime issu des élections de 2012 et de la mise en place d'une justice transitionnelle.
À l'initiative d'une association de rescapés syriens, une sculpture monumentale du poète Abou Ala Al-Maari (973-1057), natif de Maarrat Al-Nouman en Syrie, a été érigée en mars 2023 dans la ville de Montreuil, à l'est de Paris. Il s'agit d'une invitation à se plonger dans l'œuvre du poète et ses valeurs salvatrices pour penser des sociétés libres, en Syrie comme ailleurs. Une initiative qui prend tout son sens après le renversement de la dictature.
À l'entrée de Montreuil (Seine–Saint-Denis), une imposante statue de bronze accueille les habitants et les visiteurs. Elle figure le visage d'un homme ridé, avec une longue barbe et des yeux caverneux, sans pupilles. Sur l'écriteau fixé au socle de la statue, on lit son nom, Abou Ala Al-Maari (973-1057), sa nationalité et son titre, « poète, penseur syrien », et la raison de sa présence : la statue est « réfugiée à Montreuil jusqu'à ce qu'elle puisse retourner dans une Syrie libre de tout despotisme, extrémisme, ou occupation », plus précisément dans sa ville natale de Maarrat Al-Nouman, dans la province d'Idlib.
C'est dans cette cité du nord-ouest de la Syrie que débute l'histoire de cette statue. Dans les années 1940, un bronze représentant le buste d'Al-Maarri est réalisé par un jeune sculpteur syrien, Fathi Mohammed. Il est érigé près du musée de Maarrat Al-Nouman en hommage à l'illustre poète. En 2011, l'œuvre échappe aux bombardements du régime de Bachar Al-Assad, qui abat une répression sanglante sur le peuple syrien soulevé contre lui. L'écrasement impitoyable de la révolution syrienne favorise la montée en puissance de groupes djihadistes dans plusieurs régions du pays. En 2013, des membres du groupe djihadiste Jabhat Al-Nosra pénètrent dans la cité et décapitent la statue d'Al-Maarri.
La même année, à Paris, une autre figure syrienne, contemporaine cette fois, prend connaissance de la démolition de la statue. Fares Helou, un des acteurs les plus populaires de Syrie, s'est exilé en France un an plus tôt, suite à ses prises de position publiques contre Bachar Al-Assad au début de la révolution syrienne1. La destruction du buste d'Al-Maarri le désole et lui fait craindre une « mise en évidence, évidemment souhaitée par le régime syrien, d'un mauvais visage de la révolution », explique-t-il à Orient XXI. Il rappelle la manière dont Bachar Al-Assad a instrumentalisé le djihadisme pour délégitimer l'ensemble des oppositions et se maintenir au pouvoir, alors qu'il voit Al-Maarri comme « un symbole humain de liberté de pensée, et un exemple d'indépendance à l'égard de toute autorité politique ou religieuse ».
« Philosophe des poètes et poète des philosophes », comme il est souvent surnommé dans le monde arabe, Al-Maarri est une figure majeure de la poésie classique. Il passe la plus grande partie de sa vie à Maarrat An-Nouman. Frappé à 4 ans par la varicelle, il perd la vue, ce qui ne l'empêche pas de consacrer sa vie à l'étude et à la poésie. Deux ans après un voyage à Bagdad en 1008, il se réinstalle dans sa ville natale et vit cloîtré dans sa maison jusqu'à sa mort.
Contrairement à beaucoup de poètes de son époque, Al-Maarri refuse de faire l'éloge des puissants — et critique sévèrement ceux qui le font — ainsi que la possibilité d'une vie confortable. Enfermé « dans trois prisons »2, que sont sa cécité, sa maison, et son corps où il considère que son âme est « incarcérée », il mène une vie d'ascète, marquée par un régime végétalien et deux jours de jeûne hebdomadaires. Resté célèbre pour la virtuosité de sa plume, l'originalité et la modernité de sa pensée, seule une petite partie de son œuvre nous est parvenue, dont deux ouvrages emblématiques : L'Épître du Pardon et un recueil de poèmes, Les Impératifs.
Dans ce dernier, on découvre au fil des vers une parole difficile, aux accents souvent pessimistes et douloureux. Depuis sa maison, reclus mais pas coupé du monde, Al-Maarri pose un regard acerbe sur les sociétés de son époque. « Il critique tout le monde », résume Patrick Mégarbané, écrivain, traducteur et commentateur des Impératifs pour la collection Sindbad chez Actes Sud. L'écrivain explique :
Il développe une critique croisée des principaux courants de pensée de son époque. Il s'en prend à la religion instituée, en dénonçant son hypocrisie, sa corruption, le soutien qu'elle apporte aux impostures politiques. Il y oppose la raison, qu'il considère comme l'unique voix capable d'assurer une conduite juste et de nourrir une foi authentique.
« Il n'y a d'imam que la raison », écrit le poète dans Les Impératifs. Une approche « très en avance » pour son époque, souligne l'écrivain yéménite Habib Sarori, grand connaisseur d'Al-Maarri à qui il a consacré un roman3. Il déplore que le poète demeure « une figure injustement négligée, très connue, mais peu lue dans le monde arabe », et peu connue en Occident. L'écrivain yéménite a fondé en septembre une association, « Les amis d'Al-Maarri », avec l'objectif « de mieux faire connaître sa pensée ». « Il n'est pas faux de dire qu'il jette les bases d'une pensée moderne en terre d'islam », renchérit Patrick Mégarbané, qui établit des parallèles entre des aspects de l'œuvre de l'auteur arabe et des concepts qu'on retrouve plus tard chez Kant, Pascal ou Kierkegaard.
Balayant les accusations « absurdes » d'athéisme ou d'hérésie dont le poète a pu faire l'objet, Patrick Mégarbané rappelle qu'Al-Maarri critique également « le rationalisme sceptique ou athée. Pour lui, quand la raison est laissée à elle-même, privée de transcendance, elle devient un instrument froid, au service d'intérêts politiques ou de la quête du bien matériel ». Le dieu auquel croit Al-Maarri « se cache dans les inconnues, le questionnement et la recherche perpétuelle, complète l'auteur yéménite Habib Sarori. Ce n'est pas du tout la conception classique d'un dieu puissant ou vengeur. »
Pour Fares Helou, les raisons de s'intéresser à Al-Maarri « sont presque infinies ». En 2013, après avoir appris la destruction du buste du poète, il tombe sur un article écrit par le sculpteur syrien Assem Al-Bacha. Ce dernier y déclarait qu'il était prêt à sculpter une nouvelle statue d'Al-Maarri. Le comédien a alors l'idée d'un projet de restauration. En 2017, il fonde l'association Najoon qui veut « lutter contre la culture de l'impunité » des criminels de guerre « et pour la construction d'une société syrienne libre et moderne ». Le comédien insiste sur l'importance du terme najoon (rescapés), qu'il préfère à « migrants » ou « réfugiés ». Ces mots sont insuffisants selon lui « pour décrire la problématique de ceux et celles qui ont échappé à la torture et au meurtre » dans les geôles du régime d'Assad. « Le mot “rescapés” permet de visibiliser cette réalité et incite à se souvenir des détenus », explique-t-il.
L'association Najoon monte alors le projet Al-Maarri et demande au sculpteur syrien Assem Al-Bacha de créer une statue en pierre du poète. « Nous voulions qu'elle soit installée à Paris, ou à Nuremberg, qui a été témoin des procès de criminels nazis, ou à Heidelberg, ville des philosophes », raconte Fares Helou. L'histoire de la ville d'Al-Maarri, Maarrat Al-Nouman, a également alimenté la réflexion autour du projet. « C'est une des premières villes à avoir été bombardée par le régime syrien, en juin 2011 », relate Fares Helou :
Le centre culturel de la ville a été transformé en centre de rétention, où des détenus d'opinion sont morts sous la torture. C'est ce qui nous a incités à dédier la statue aux prisonniers d'opinion en Syrie et dans le monde.
L'histoire de cette statue reste pour autant profondément syrienne. L'association a décidé de n'ouvrir la possibilité de contribution financière qu'à des Syriennes et Syriens. Fares Helou explique :
La première raison à cela, c'est que nous, rescapés, voulions mettre en évidence notre capacité, malgré notre malheur et notre oppression, à nous adapter et à nous engager dans nos nouvelles sociétés.
Dans la liste des donateurs figurent des noms de détenus tués ou enlevés par le régime d'Assad. « Des contributeurs ont choisi de mettre le nom d'un détenu à la place de leur propre nom, pour leur rendre hommage et soutenir leur cause », indique le comédien. Il poursuit :
La deuxième raison, c'est qu'avec ce projet nous traçons les lignes d'une identité syrienne moderne, basée sur la raison, la justice et la paix, et qui exige donc que nous assumions l'intégralité du coût du projet.
« Rendre visibles ce poète et ce dont il est le symbole est extrêmement fort », s'enthousiasme Habib Sarori dans une perspective plus large :
Après des années de colonialisme dans le monde arabe, prendre connaissance d'une figure qui porte des idées de modernité qui lui sont propres et qui n'ont pas été parachutées par d'autres peut redonner de la fierté et de la confiance.
Après plusieurs mois de travail pour sculpter une statue de trois mètres figurant le visage d'Al-Maarri, puis deux ans de mise à l'arrêt du projet pour cause de pandémie de Covid-19, l'association Najoon prend finalement contact avec la ville de Montreuil, qui accepte de recevoir l'œuvre. « Montreuil est une ville d'accueil, il suffit de voir le nombre de nationalités présentes dans la ville », justifie Alexie Lorca, déléguée municipale à la vie associative. « Nous avions aussi un lien avec la Syrie à travers l'hommage fait à Montreuil en 2017 à la mort de l'artiste Fadwa Suleiman, égérie de la révolution syrienne », complète-t-elle.
La statue a été érigée le 15 mars 2023, date anniversaire du début de la révolution syrienne. Montreuil a octroyé à l'œuvre le statut de réfugiée. Un titre « symbolique, mais clairement inscrit dans la convention que nous avons passé avec l'association Najoon. La sculpture a vocation à retourner en Syrie », explique Alexie Lorca. Pour quiconque prendrait le temps de s'arrêter devant elle, elle peut être une invitation à mieux connaître l'œuvre d'Al-Maarri. Patrick Mégarbané, analyse :
Je vois plusieurs raisons de l'utiliser comme source d'inspiration pour une société libre : son invitation à la réflexion critique, sa liberté de pensée et d'expression, sa critique du pouvoir et son questionnement des conventions sociales, et enfin sa croyance en une éthique fondée sur la justice et la bienveillance envers les autres êtres vivants (son végétalisme illustre cette préoccupation morale).
Pour Fares Helou :
Restaurer Al-Maarri est une restauration de toutes les valeurs qu'il incarnait, et un appel à combattre l'injustice. À l'heure actuelle, pour les Syriens et Syriennes, cela signifie aussi restaurer la vie telle qu'elle devrait être, loin du fanatisme, de la tyrannie et de la destruction.
Et le comédien de conclure : « Restaurer le Syrien Al-Maarri, c'est restaurer une Syrie libre. »
1Voir à ce sujet le documentaire A comedian in a Syrian Tragedy, Rami Farah, 2018.
2Hoa Hoï Vuong, Patrick Mégarbané (sous la direction de), Ma'arrî, Les Impératifs, Sindbad, Actes Sud, 2009.
3Le rapport de la Huppe, en cours de traduction en français, paru en arabe aux éditions Dar Al-Adab, Liban, 2012.
Au Sahara occidental se déroule un des derniers conflits de décolonisation. En 1973, alors que ce territoire est encore occupé par l'Espagne (1884-1976), le Front Polisario, un mouvement politique et armé, est créé pour lutter contre l'Espagne, avant de s'opposer au Maroc et à la Mauritanie. Il dit agir au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD) reconnue par l'Union africaine (UA).
Le Maroc revendique ce territoire de longue date. Au milieu des années 1970, et alors qu'il est confronté à la revendication indépendantiste du Front Polisario, le roi Hassan II est très affaibli par deux coups d'État perpétrés par l'armée en 1971 et 1972. Il décide de faire ce qu'il appelle la « récupération des provinces du sud », une cause nationale lui permettant l'union de tous les Marocains autour de son trône. Le pouvoir mobilise 350 000 personnes qui marchent pacifiquement sur le Sahara que les Espagnols viennent de quitter : c'est « la Marche verte » (6 novembre 1975). Grâce à elle, Hassan II fait taire son opposition, s'empare pacifiquement du territoire contesté. Il s'entend avec l'Espagne et la Mauritanie sur le partage de cette ancienne colonie, et signe les accords de Madrid (14 novembre 1975), qui seront ratifiés par le parlement espagnol, mais jamais reconnus par les Nations unies.
En 1975, l'Algérie bouscule ces arrangements en décidant de soutenir le Front Polisario. Alger dit agir au nom du droit à l'autodétermination, mais sa rivalité avec Rabat est ancienne. Les deux pays sont divisés par la question de leur frontière tracée par la France du temps de la colonisation et qui a généreusement avantagé l'Algérie.
Dès lors, deux conflits s'enchevêtrent, un conflit de décolonisation et un autre qui oppose Alger à Rabat. Tandis que le Maroc revendique les « droits historiques » pour définir son territoire matérialisé par la carte du « Grand Maroc », dessinée en 1956, l'Algérie estime que son territoire a été obtenu par le sang des martyrs de la guerre d'indépendance. Dans leur affrontement, Alger et Rabat instrumentalisent la question du Sahara occidental.
Aujourd'hui, Rabat administre 80 % de ce territoire contesté et considéré comme non autonome par l'ONU. De son côté, Alger soutient, héberge, et finance le Front Polisario et les réfugiés sahraouis. Les deux grands États du Maghreb s'affrontent par Sahraouis interposés, contribuant à rendre inextricable la décolonisation de l'ancienne colonie espagnole.
L'Organisation des Nations unies (ONU), qui se voit confier le règlement du conflit en 1991, échoue à appliquer un règlement consistant à mettre en place un plan d'autonomie d'une durée de cinq ans, avant que les populations concernées puissent s'exprimer par voie référendaire. La difficulté consiste à définir le corps électoral, puisque Rabat a encouragé nombre de Marocains à s'installer dans le territoire.
Le Front Polisario s'est engagé récemment dans une bataille juridique contre l'exploitation et la commercialisation des ressources naturelles du Sahara par le Maroc. Tandis que Rabat a usé de son soft power pour amener le plus grand nombre d'États à reconnaître ce que le Maroc appelle la « marocanité » du Sahara. En décembre 2020, sa stratégie est couronnée de succès avec la signature d'un accord entre le Maroc et les États-Unis qui stipule que Rabat normalise ses relations avec Tel-Aviv en contrepartie de la reconnaissance par Washington de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Le pays bénéficie désormais d'un double parrainage, israélien et américain, qui lui permet de disposer de ressources stratégiques l'aidant à s'affirmer comme une puissance régionale importante. Dans la foulée, Rabat incite les capitales européennes à accepter ce que l'ONU ne lui a pas donné, c'est-à-dire sa souveraineté sur ce territoire. Il utilise tous les moyens, y compris une diplomatie du chantage, la rupture des relations diplomatiques et commerciales, le contrôle des flux migratoires, etc. Berlin et Madrid ont été les premiers à céder.
La France a longtemps hésité. L'ancienne puissance coloniale des pays du Maghreb a essayé une politique d'équilibre, inscrivant ce conflit de décolonisation dans le temps long et se référant aux options qu'offre le droit international, même si elle avait appuyé le plan d'autonomie du Sahara proposé par le Maroc en 2007.
Le changement de cap s'est opéré le 30 juillet 2024, lorsque, par une lettre adressée au roi Mohamed VI, le président Emmanuel Macron précise que « le présent et l'avenir du Sahara occidental s'inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine ». Ce changement semble dicté par des intérêts économiques et stratégiques sur le court terme. C'est évidemment une victoire pour le soft power marocain, qui reflète aussi l'affaiblissement de l'Algérie, au plan interne et au niveau régional.
Alors qu'elle était un pays clé du mouvement des non-alignés dans les années 1970, dont la puissante diplomatie avait été capable de conduire de délicates négociations, notamment entre les États-Unis et l'Iran (1979-1981), l'Algérie se cherche aujourd'hui un rôle. En août 2023, elle échouait à rejoindre le groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Elle peine à rajeunir une diplomatie et à freiner une perte d'influence que l'on a pu observer, notamment en Libye ou au Sahel.
Sur le Sahara occidental, l'Algérie partage avec le Maroc le fait de considérer ses interlocuteurs en fonction de leur positionnement sur ce dossier. Au fil des ans, alors que le Maroc abandonnait l'option référendaire, Alger s'est arc-boutée sur le principe d'autodétermination, rendant impossible toute négociation sur une sortie de crise. Le conflit s'en est trouvé gelé ce qui est préjudiciable aux Sahraouis d'abord, à l'ensemble des Maghrébins ensuite, dans la mesure où elle empêche l'intégration de la région. Désormais, l'Algérie perçoit la coopération entre le Maroc et Israël comme une menace, ce qui ajoute à la crispation et éloigne un peu plus le règlement de la question du Sahara occidental.
Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan.
Depuis vingt ans, la place prééminente occupée par les houthistes au Yémen est le fruit de divers paradoxes. Né dans les montagnes de l'extrême nord du pays, non loin de l'Arabie saoudite, le mouvement emmené par la famille Al-Houthi avait profité de sa confrontation militaire avec l'État yéménite, entamée en juin 2004, pour gagner en expérience et légitimité. Au prix de dizaines de milliers de morts et de destructions de villages entiers, il avait alors accru sa puissance armée, ses connexions tribales, sa cohérence idéologique et son assise géographique jusqu'à gagner les confins de la capitale Sanaa peu avant le soulèvement de 2011. Rattaché à une expression marginale du paysage politique et religieux, le groupe Ansar Allah (Partisans de Dieu), courant de renouveau zaydite lié au chiisme dans un pays majoritairement sunnite, avait su mettre de côté les enjeux identitaires pour capitaliser d'abord sur le ressentiment face au pouvoir du président Ali Abdallah Saleh (jusqu'en 2012), puis contre le processus révolutionnaire du « printemps yéménite ». Ce dernier avait pourtant abouti au départ de l'ancien président et à son remplacement par Abd Rabbo Mansour Hadi chargé de mener la transition vers la démocratie. C'est toutefois en s'alliant avec leurs anciens ennemis du clan Saleh à compter de 2012 que paradoxalement les houthistes ont atteint leur masse critique, devenant le « monstre de Frankenstein » que les Yéménites connaissent. En effet, entre 2012 et 2014, les houthistes ont pu s'appuyer sur les ressources de Saleh, financières et militaires, pour mettre à mal le processus révolutionnaire qu'ils avaient pourtant initialement soutenu. Ce faisant, tous deux pouvaient atteindre un autre de leurs objectifs : mettre en pièce leurs ennemis communs, les Frères musulmans du parti al-Islah. Pour Saleh, ce pacte devait lui permettre de se venger de ceux qui l'avaient trahi lorsqu'ils s'étaient engagés dans le soulèvement révolutionnaire. Mais à l'évidence, l'accord était pour lui un trompe-l'œil et était passé au bénéfice des houthistes. Ils pouvaient dès lors entamer une phase d'exercice et de consolidation du pouvoir qui, dix ans plus tard, perdure malgré d'évidentes fragilités.
Passée la surprenante phase militaire de prise de contrôle de structures étatiques (radio et télévision nationale, ministères, casernes), les houthistes à compter du 21 septembre 2014 ont agi avec méthode. Leur coup d'État a autant été caractérisé par une volonté de dénoncer les compromis du nouveau gouvernement par rapport au projet révolutionnaire que de répondre à des aspirations réactionnaires. Les houthistes ont d'abord pu neutraliser le pouvoir reconnu par la communauté internationale en assignant à résidence le président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce dernier a pu fuir vers Aden et de là faire appel à l'Arabie saoudite qui est intervenue militairement à compter du 26 mars 2015 pour restaurer son pouvoir et vaincre les houthistes, sans succès.
Le processus interne essentiel de construction d'un État houthiste a été largement occulté par l'intervention de l'armée saoudienne ainsi que par les liens entre Ansar Allah et l'Iran. L'un et l'autre ont été certes importants et expliquent l'impasse que connait le pays. Mais ils n'épuisent aucunement l'analyse d'un pouvoir qui s'est affirmé au fil du temps et dont l'organisation a été finalement contre-intuitive. En effet, loin de l'image de combattants rétrogrades venus des tribus arriérées des hautes terres du Yémen, l'exercice du pouvoir par les houthistes s'est avéré efficace à divers titres. Ils se sont employés à incarner pleinement l'État dans l'ensemble des zones qu'ils ont contrôlé — le quart occidental du pays et environ la moitié de la population. Bien que n'étant pas reconnus par la communauté internationale et confrontés aux bombardements de la coalition emmenée par l'Arabie saoudite, ils ont su mettre en place des institutions qui ont empêché un effondrement général des services publics, de l'économie et de la sécurité. La stabilité du taux de change du riyal dans les zones sous leur contrôle est comparativement meilleure à celle dans les réduits du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Le faible nombre d'attentats jihadistes atteste également de cette réalité, tout comme la permanence de médias gouvernementaux, d'une façade de vie partisane et institutionnelle.
Tout d'abord pour construire l'État houthiste, les nouveaux maitres de Sanaa ont assuré une forme de continuité en s'appuyant sur les réseaux de fonctionnaires liés à Saleh. Dans les banques, l'armée, la police, les entreprises publiques, la stabilité a un temps primé. Les petits fonctionnaires issus de domaines perçus comme moins essentiels, par exemple dans l'éducation, étaient eux délaissés, souvent privés de salaires et forcés donc de trouver des moyens de subsistance. Leur engagement, comme celui du personnel de santé, assurait malgré tout souvent une forme de continuité tout en n'empêchant pas le ressentiment parmi la population.
Progressivement les houthistes ont placé leurs hommes — d'autant plus aisément qu'Ali Abdallah Saleh, en décembre 2017, s'est retourné contre eux, finissant alors assassiné. Ils ont pu recomposer les élites politiques et sécuritaires en offrant une prime particulière à leur propre groupe, les hachémites se revendiquant descendants du Prophète. Ces derniers, forme de noblesse très minoritaire à l'échelle de la société mais qui joue un rôle central dans le zaydisme, ont avec les houthistes retrouvé leur rang perdu au moment de la révolution du 26 septembre 1962 qui avait mis fin à la monarchie.
Pour mener à bien cette recomposition, ils ont pu instrumentaliser et capter une part de l'aide humanitaire internationale, prenant en tenailles les agences de l'ONU ainsi que les ONG. Celles-ci ont été depuis 2015 tétanisées par la crainte d'une famine généralisée, acceptant finalement les exigences des houthistes et une corruption manifeste des structures de distribution. C'est ainsi qu'en 2018 l'offensive contre Hodeïda, cinquième ville la plus peuplée du Yémen, a pu être annulée à la suite de l'accord de Stockholm, ancrant leur position dans ce port et donc sur la Mer Rouge. Parallèlement, au niveau local, les houthistes ont développé un maillage sécuritaire, accentuant la surveillance et la répression de la société civile. Ils se sont appuyés sur un réflexe nationaliste en décrivant l'opération de la coalition arabe, soutenue par les Occidentaux, comme une agression, préservant ainsi un certain niveau de popularité. L'alignement de leurs ennemis yéménites sur les positions des pays étrangers — Arabie saoudite donc, mais aussi Émirats arabes unis pour ce qui concerne les sudistes —a pu faire oublier leur propre proximité idéologique et diplomatique avec l'Iran. L'idéologie portée par leur leader Abdlemalik Al-Houthi s'est affirmée, infusant dans la société à travers l'armée mais aussi les structures éducatives et religieuses, tournées vers l'effort de guerre. Une génération s'en trouve sacrifiée. Le zaydisme s'est aussi transformé, parfois à travers l'instauration de nouvelles célébrations religieuses comme Achoura ou au moment du Mouloud. Un système de taxation spécifique au bénéfice des hachémites, les restrictions exercées sur les droits élémentaires des femmes et une police morale ont enfermé la société dans une logique que bien des opposants des houthistes décrivent comme totalitaire ou finalement proche de ce que les talibans afghans imposent. L'idéologie est également structurée autour d'une contestation de l'ordre international, faisant de la question palestinienne un élément essentiel et ancrant le mouvement dans l'Axe de la résistance porté par l'Iran. Au plus fort de la guerre en Syrie, les portraits du président syrien Bachar Al-Assad trônaient dans Sanaa. L'idéologie reste pourtant caractérisée par des non-dits autour de la place des hachémites et des objectifs politiques internes. Bien que se revendiquant républicains, il est entendu que la prééminence d'Abdelmalik Al-Houthi et de son clan en général, notamment la tutelle exercée par Hussein, son demi-frère et fondateur du mouvement, tué par l'armée en 2004, acte pour les houthistes le passage vers un pouvoir héréditaire. Celui-ci s'autonomise en partie aussi de l'État et marginalise de fait la majorité sunnite, il s'appuie sur une peur de la répression qui est d'autant plus efficace dans un contexte de guerre.
L'inefficacité militaire de l'opération Tempête décisive menée par l'Arabie saoudite depuis 2015 a été largement actée, y compris par les dirigeants saoudiens. Ceux-ci ont en effet depuis avril 2022 entrepris de se retirer du dossier yéménite. Depuis lors, les bombardements aériens des positions houthistes ont cessé. Abd Rabbo Mansour Hadi a été forcé à la démission et les discussions menées grâce à Mascate ont un temps donné le sentiment que la paix était à portée de main. Les houthistes toutefois n'entendaient pas faciliter le travail des Saoudiens. En interne, ils tiennent militairement leurs positions et n'ont pas réduit la pression sur Taez par exemple. Depuis plus de deux ans, ils s'emploient à humilier l'Arabie saoudite en faisant monter le prix de la paix. Leurs exigences ont ainsi notamment été financières, visant à faire payer à la coalition les arriérés de salaires des fonctionnaires.
L'engagement armé des houthistes en Mer Rouge depuis novembre 2023 a rendu toute signature d'un accord impossible. Il a placé les Saoudiens dans l'embarras, incapables de reprendre les armes au nom des Américains et des Israéliens contre un mouvement affirmant s'engager en faveur des Palestiniens et qui a gagné en popularité sur le plan régional. Le mufti omanais, Ahmed Al-Khalili, avait pu signaler sa reconnaissance, tout comme Yahya Sinouar, chef du Hamas.
En dix mois, les plus de 120 attaques contre les navires marchands, de plus en plus sophistiquées, puis les missiles envoyés vers Israël en solidarité avec la population de Gaza ont de nouveau braqué les projecteurs sur le Yémen. En réaction à l'ouverture de ce nouveau front, les États-Unis et les Britanniques ont relancé les bombardements contre les houthistes dès décembre 2023, sans davantage de succès. Le bombardement israélien du port de Hodeïda le 20 juillet 2024 a eu pour effet principal de désorganiser l'aide humanitaire, aucunement d'affecter la capacité de projection des houthistes. Deux mois plus tard, un missile d'une nouvelle technologie explosait à six kilomètres de l'aéroport de Tel-Aviv.
La stratégie régionale des houthistes pèse indéniablement sur les Yéménites ainsi que sur les populations des pays voisins. L'attaque contre le navire Ruby Mar qui transportait des engrais en mars 2024 et a coulé avec sa cargaison, puis contre le pétrolier Sounion en août 2024 rendent compte d'une logique jusqu'au-boutiste. Une marée noire d'ampleur historique a, semble-t-il, été évitée in extremis en septembre 2024. L'Égypte elle-même a perdu près de la moitié des revenus liés à l'exploitation du canal de Suez. Les ONG et agences onusiennes gérant l'aide internationale ont subi au cours de l'été une vague de répression à Sanaa. Les houthistes se sentent autorisés à s'extraire des règles internationales.
Si la nuisance causée par les houthistes en Israël (et pour les pays occidentaux) n'est pas que symbolique et si elle flatte l'engagement sincère de la population en faveur des droits des Palestiniens, nombre des Yéménites sont avant tout impatients d'en finir avec la guerre. Ils demandent des houthistes une clarification de leur projet politique de long terme sans laquelle la stabilité de leur régime imposée depuis dix ans risque de ne pas durer.
Le régime de Bachar Al-Assad ne s'est pas contenté d'arrêter, de torturer et de tuer massivement son peuple, il s'est aussi emparé des biens des habitants. Avec un triple objectif : remplir les caisses de l'État, enrichir les hauts dignitaires du pouvoir et empêcher tout retour des indésirables — opposants ou supposés tels. Une pile de documents dévoilés lors du procès de Paris en mai 2024 a apporté les preuves de ce nettoyage politico-financier systématique.
Le procès de trois hauts responsables syriens : Jamil Hassam, Ali Mamlouk et Abdel Salam Mahmoud pour crimes contre l'humanité, en mai dernier à Paris a mis en lumière les confiscations systématiques de biens, les expropriations et les extorsions de fonds des disparus et de leurs familles par le régime. Des faits largement documentés, en se basant notamment sur le cas de la famille Dabbagh, du nom de ces deux Franco-Syriens arrêtés à Damas en 2013 qui a permis à la justice française de s'emparer du dossier.
Le 23 mai, le Centre syrien pour la justice et la responsabilité (Syria for Justice and Accountability (SJAC)), qui a apporté son concours à l'instruction, a rendu public un rapport très détaillé sur les pillages d'État, intitulé « Avec l'aide de Dieu, il ne restera rien. Pillage de biens civils sous l'égide du gouvernement syrien »1. Il établit que les vols sont orchestrés au plus haut niveau de la hiérarchie militaire et qu'ils servent à assurer des ressources économiques au régime et à ses dirigeants. Le verdict les a qualifiés de « délits de guerre ». Pour eux, tout doit disparaître, les humains comme les biens.
Quand Mazzen Dabbagh est arrêté à son domicile, en novembre 2013, les agents du pouvoir commentent sa voiture neuve et lui prennent les clés avant de l'emmener dans la prison de Mezzeh dont il ne reviendra jamais. Le véhicule est ensuite régulièrement aperçu dans le quartier : sa femme recevra même une amende pour excès de vitesse. En 2016, les agents reviennent, et lui signalent qu'elle est expropriée de la maison familiale. Le scellé qu'ils présentent émane du ministère des finances : c'est une simple feuille A4, bordée de rouge à lèvres, ainsi que le racontera Obeida Dabbagh, le frère de Mazzen, à l'audience. Découvrant sur place que tout l'immeuble appartient à la famille, les militaires s'emparent aussi des clés de l'appartement de la mère.
En apprenant la nouvelle, Obeida Dabbagh tente de comprendre pourquoi Mazzen et son fils ont été arrêtés et comment le gouvernement a pu saisir tout le bâtiment, dont seulement le quart appartient à son frère. Lui et sa femme Hanane, également partie civile au procès, remuent ciel et terre pour récupérer la propriété familiale, et, pour mettre toutes les chances de leur côté, engagent un avocat alaouite. À la barre, Obeida confie :
Je ne savais pas que tout irait aussi loin. Ma démarche constante visait à savoir ce qui leur était reproché. Il n'y a aucune certitude, que des spéculations. Mais peut-être que ce n'était que pour la maison !
Ses démarches, semées d'embûches, lui permettront de découvrir que l'appartement appartient désormais à l'État, au titre de la « saisie des biens des terroristes ». Il est occupé, pour un loyer de 30 dollars (27 euros) par an, par Abdel Salam Mahmoud — l'homme qui était alors directeur de la branche des investigations des services de renseignement de l'armée de l'air à Damas, directement impliqué dans la disparition de Mazzen et Patrick. La famille apprend à cette occasion que l'autre partie de l'immeuble est louée à un autre dignitaire du régime. Mazen Darwish, directeur du Centre syrien des médias (SCM) et lui aussi partie civile, confirme : « Les extorsions de fonds et la confiscation des biens assurent des ressources financières et économiques au régime. C'est parfois la raison des arrestations. »
À l'audience témoigne aussi N., aujourd'hui réfugié politique en France. Lui et toute sa famille viennent d'Al Moadamiyeh, un quartier au sud-ouest de Damas, qui jouxte la base militaire de l'aéroport de Mezzeh. Centre névralgique de la terrible armée de l'air et de ses services de renseignement, la base abrite aussi les prisons où sont enfermés et torturés des milliers de civils et l'hôpital 601, connu par les clichés de corps suppliciés pris par le photographe légiste César2.
N. raconte que 70 % des terrains d'Al Moadamiyeh, un quartier devenu hautement stratégique, sont occupés et partagés entre l'armée de l'air, la 4e division, les brigades de combat et toutes les factions qui gravitent autour de l'aéroport : « On a les actes de propriété ! J'ai 40 ans. Je n'ai jamais pu aller sur ces terrains. On avait le droit de les vendre, mais seulement au régime. » Au début de la « révolution », les habitants manifestaient pour réclamer la restitution de leurs biens confisqués, sur lesquels se trouve l'aéroport. La ville rebelle subira, en 2013, des attaques chimiques et trois longues années de siège.
N. est arrêté puis emmené à Mezzeh. Après trois mois de torture quotidienne dans les prisons de l'aéroport, on lui fait signer des aveux avec ses empreintes digitales. Il a alors les mains attachées dans le dos et les yeux bandés. Quand le juge du tribunal civil où il est transféré l'interroge sur ses aveux, il dira : « Mais je ne sais pas ce qu'ils m'ont fait signer ! Si ça se trouve, j'ai même vendu ma maison sans le savoir ! » Aux juges du tribunal parisien, il explique : « J'avais raison, certains de mes biens ont été saisis après ça, et toutes les propriétés de mon père ont été confisquées aux bénéfices du service des renseignements de l'armée de l'air. »
Ce témoignage vient corroborer celui d'Obeida Dabbagh, et acter que la confiscation des biens fait partie de la stratégie d'un régime exsangue qui s'assure des ressources financières en pillant les civils.
L'expropriation est une pratique courante du parti Baas depuis son arrivée au pouvoir en 1963. Elle s'inscrit alors dans un processus de nationalisation et de contrôle de la population davantage que dans une logique de redistribution, suite aux héritages des administrations ottomanes et françaises. En 1983, Hafez Al-Assad en perpétue l'usage en lui enjoignant un critère « d'intérêt public », dont l'interprétation très vague profite toujours au régime. Les populations kurdes en font notamment les frais.
Depuis le début de la révolution de 2011, le gouvernement de Bachar Al-Assad a adopté près de 35 lois permettant la confiscation, l'expropriation et la saisie de biens. Relatives à la lutte contre le terrorisme, à la planification urbaine, aux habitats informels au recouvrement des dettes, au service militaire, aux terres agricoles communes et aux registres de propriété, elles visent principalement les biens appartenant aux personnes déplacées et aux membres présumés de l'opposition3.
Le décret 63, relatif à la lutte contre le terrorisme et promulgué en 2012, permet notamment de saisir les biens de détenus dès qu'une plainte est déposée contre eux, sans autre forme de procès. Par extension, il donne un blanc-seing à l'expropriation et l'occupation de toute maison délaissée : le départ étant considéré par le régime comme un aveu de soutien à l'opposition, chaque logement vide court le risque d'être ainsi réquisitionné, par de simples civils pro-régime, encouragés à se saisir des biens des « traîtres », ou par les forces gouvernementales. En 2018, la complexe et inique loi n° 10, permettant d'exproprier des terres appartenant à des Syriens ayant fui la guerre, vient compléter l'arsenal juridique de la dépossession sous couvert de reconstruction. De nombreuses zones urbaines dévastées par la guerre, où vivaient des populations majoritairement hostiles au régime, sont aujourd'hui visées par de nouveaux plans d'urbanisme.
Elle précise qu'à l'annonce de la requalification de la zone, les habitants ont un an pour venir prouver qu'ils sont propriétaires de leur bien. Un délai hypocrite, dans un pays où, avant-guerre, seulement la moitié des propriétés étaient déclarées ; un pays qui compte aujourd'hui des millions de déplacés internes et près d'un tiers d'habitats informels. Quand ils sont au courant, peuvent se déplacer et ont un titre de propriété, les habitants peuvent, après s'être acquittés d'une procédure coûteuse et risquée auprès des services de renseignements, obtenir une « part » du nouveau quartier rénové, calculée sur la valeur antérieure du foncier de la zone.
Au nom de la reconstruction, cette loi n° 10, largement dénoncée parmi la diaspora, permet ainsi de priver de tout espoir de retour les populations déplacées ou en exil. Depuis, le régime continue d'adopter amendements et décrets pour se saisir en toute légalité de tous les biens mobiliers et immobiliers de la population exsangue. En 2019, l'amendement 39 permet ainsi au ministère des finances de prononcer la saisie exécutive et sans préavis des biens de toute personne n'ayant pas effectué son service militaire avant 43 ans, mais aussi de ceux de sa femme et de ses enfants.
Trois exemples de lois sur 35, qui permettent de prendre la mesure de la vaste entreprise de dépossession à grande échelle des civils. Ces biens sont ensuite octroyés à des fonctionnaires de haut rang ou vendus à des personnes tierces. Un rapport paru en 2016 et intitulé « Instrumentalisation du foncier et de la propriété dans la guerre civile syrienne : Faciliter la restitution ? »4, rapporte que les logements vides sont alloués à des occupants pro-régime qui se voient délivrer de nouveaux actes de propriété. Un « nettoyage spatial » qui vise à bouleverser la structure démographique du pays, et qui pousse les civils à ne pas quitter leurs maisons par peur de ne jamais pouvoir y revenir. Parfois au péril de leurs vies.
Des réfugiés relatent qu'avec l'arrivée des nouveaux occupants, notamment venus d'Iran, certains noms de rue ont changé. Un détail, qui signifie aussi que les informations des titres de propriété des habitants légitimes sont désormais caduques, rendant encore plus difficile toute tentative de récupération ou de restitution.
Des terrains et des quartiers entiers sont, eux, vendus à des investisseurs étrangers, russes, chinois5 et iraniens en tête. L'intérêt commercial de la reconstruction attire les bailleurs qui donnent leur feu vert à la destruction du pays pour mieux spéculer sur les ruines.
Mais le régime ne se contente pas de confisquer les biens immobiliers des civils. Il vole et pille aussi. Ce sont ces agissements qu'analyse en détail le rapport du SJAC. En étudiant des vidéos, des images et des vues aériennes à Daraya, Harasta, Yarmouk, Homs ou Jarjanaz, en interviewant des témoins et d'anciens soldats, ou en se procurant des documents internes à la bureaucratie syrienne, l'organisation arrive à la conclusion que les forces gouvernementales volent systématiquement les maisons et les commerces des zones dont elles reprennent le contrôle. Au sein de la 34e brigade par exemple, célèbre pour ses pillages à Deraa, le butin est réparti suivant un système bien rôdé. Le matériel électronique est apporté à la branche de l'Intelligence militaire à Masmiyah. Les autres biens sont présentés au chef, qui se sert. Le reste (mobilier, électroménager, matières premières) est ensuite revendu ailleurs, dans des marchés que la population appelle « marché des voleurs » ou « marchés sunnites », en référence aux propriétaires présumés des biens pillés. Ce qui n'est pas vendu sert à meubler les infrastructures du régime ou les hôpitaux sous le contrôle du gouvernement. Et ce qui n'est pas volé est détruit.
La politique de la terre brûlée s'applique aux villes, aux villages, aux maisons, privant les civils de tout ce qui leur permet de survivre. À cause du vol des câbles, les maisons ne sont plus chauffées. Parce que les réfrigérateurs ont été volés, les aliments périssent. Dans de nombreux cas documentés par le SJAC, à Jarjanaz notamment, les soldats et miliciens démontent les toits des habitations : les maisons sont exposées aux éléments, inhabitables, et les matières premières revendues. Sans toit, ou sans meubles ni électroménagers, les civils sont déshumanisés et beaucoup font le choix de partir — ces pillages sont le fruit d'une tactique visant, à la fois, à déplacer les opposants et à enrichir les loyalistes.
Le rapport est catégorique : les forces gouvernementales et les milices pro-Bachar sont impliquées dans l'ensemble du processus, du pillage à la vente. Il affirme que « les vols ne sont pas le fait d'un sous-ensemble opportuniste d'acteurs militaires ». Bien au contraire. Les preuves analysées démontrent que les pilleurs volent avec l'aval de leur hiérarchie, quand ce n'est pas sous leurs instructions directes. Si le dossier précise que d'autres parties au conflit se sont également livrées aux pillages (des sites archéologiques orchestrés par l'Organisation de l'État islamique et largement médiatisés), ils sont sans commune mesure avec ceux qu'organise le régime pour consolider son contrôle et anéantir la population.
La question du retour des réfugiés est centrale dans les négociations sur la construction d'une paix durable et d'une solution politique au conflit, portée par la résolution 2254 de l'Organisation des Nations unies (ONU)6 Or, tous les observateurs sont formels : sans processus clair de restitution de leurs biens aux 14 millions de déplacés syriens, il ne peut y avoir de retour serein. L'histoire l'enseigne : les conflits de propriété et les déplacements continus ne peuvent que conduire à une nouvelle instabilité.
Mazen Darwich l'a répété au procès : la justice n'est pas une vengeance. C'est au contraire un moyen de s'en préserver. Un nouveau défi que la guerre en Syrie pose au monde en général, et à la justice internationale en particulier.
1« "With God's help, nothing must remain". Syrian government led pillage of civilian property. », Syria for Justice and Accountablitity, 23 mai 2024
2NDLR. César est le pseudonyme d'un ancien photographe légiste de la police militaire syrienne qui a fui la Syrie en 2013 en emportant près de 45 000 photographies prises entre 2011 et 2013 montrant les actes de tortures et les décès dans les prisons de Mezzeh et de Teshrin.
3Barbara McCallin, « Dispossession in Syria : a fundamental piece of accountalbility puzzle », International legal assistance consortium, été 2022
4Jon Unruh, « Weaponization of the Land and Property Rights system in the Syrian civil war : Facilitating restitution », in Journal of Intervention and statebuilding, McGill University, Montréal, mars 2016
5Frédéric Lemaitre et Hélène Sallon, « En Chine, Bachar Al-Assad conclut un "partenariat stratégique" avec Xi Jinping », Le Monde, 23 septembre 2023
6NDLR. Adoptée le 18 décembre 2015, la résolution 2254 appelle à un cessez-le-feu et prévoit le lancement d'un processus politique passant par un transfert pacifique du pouvoir, avec la participation du régime, à une autorité civile de transition, en vue d'établir un système démocratique pluraliste. Cependant, ce processus politique est gelé et le régime refuse d'y prendre part.
Diffusé sur Arte reportage le 28 juin 2024, le documentaire Yémen : la fureur des Houthi est un éclairage fascinant sur les mobilisations autour de la question palestinienne et sur l'idéologie qui les accompagne. L'occasion de mesurer également les bouleversements de la société yéménite engluée dans la guerre.
Depuis une décennie, le conflit yéménite n'a été que trop rarement présent dans les médias francophones. Dans le contexte de la guerre à Gaza, les opérations houthistes en mer Rouge, incarnant la capacité de nuisance régionale de ce mouvement politico-religieux, ont certes ravivé l'intérêt occidental. Toutefois, ce dernier s'est essentiellement focalisé sur les enjeux géopolitiques et militaires, oubliant en chemin la société yéménite elle-même.
C'est tout l'intérêt du long reportage de Charles Emptaz, journaliste familier de la corne de l'Afrique et de la péninsule Arabique. En effet, il donne à voir la vie quotidienne et les mobilisations politiques dans les régions contrôlées par les houthistes, là où vit la majorité des Yéménites. À bien des égards, l'accès par le journaliste et son équipe aux zones septentrionales du Yémen, et notamment au fief des houthistes autour de Saada et Marran, ainsi que dans la capitale Sanaa, est exceptionnel. Le reportage propose ainsi d'impressionnantes images et de précieux entretiens.
Le dispositif de ce documentaire produit pour Arte est intéressant. Il suit deux influenceurs proches des houthistes, Malik al-Madani et Sultan al-Sadh, trentenaires au verbe haut qui expriment leur soutien aux Gazaouis. À travers eux, s'incarne la pénétration de l'idéologie de ce mouvement, structurée autour d'un discours anti-impérialiste et d'un antisionisme aux accents très fréquemment ouvertement antisémites. L'embrigadement de la jeunesse est un levier volontiers actionné par le pouvoir. Les paroles dures prononcées, y compris par Mohammed Ali Al-Houthi, numéro deux des houthistes ici interviewé, sont inquiétantes tant elles illustrent les impasses, terribles et ancrées, de la politique régionale à mesure que les massacres des Palestiniens se poursuivent. Ces discours viennent également incarner ce qu'un long conflit fait à un peuple notamment sur le plan psychologique en matière de paranoïa et de reconstruction des identités collectives.
Le documentaire éclaire également la diffusion des modes de communication modernes, jouant volontiers la carte de l'humour, de la poésie, de l'instantané sur les réseaux sociaux pour mobiliser la jeunesse et au-delà. Le discours outrancier suggérant que les houthistes sont en mesure de déstabiliser réellement les États-Unis et Israël à coup de drones ou de missiles se diffuse en dehors du Yémen via Tik Tok, Telegram ou autre. Il offre aux houthistes une assise régionale qui n'est pas sans rappeler celle du Hezbollah libanais lors de l'épisode guerrier de 2006.
Parallèlement à la dimension politique des discours, les images ramenées par Charles Emptaz rappellent au grand public le gâchis immense d'un conflit que les Yéménites, et peut-être bien leurs voisins, vont payer encore longtemps. La catastrophe humanitaire, les destructions d'infrastructures et la déstructuration de la société, en dépit du contrôle sécuritaire et idéologique exercé par le pouvoir, laissent un goût amer. Ce dernier est d'autant plus fort chez celles et ceux, Yéménites en tête, qui ont eu la chance de connaître le pays avant sa destruction, ouvert et rayonnant.
Yémen : la fureur des Houthi
reportage réalisé par Charles Emptaz
Production par TV Only
Première diffusion le 28 juin 2024 à 18 h 55 sur Arte
Durée de 25 minutes
Disponible ensuite en replay sur arte.tv.
Après avoir mené depuis 2015 une campagne militaire particulièrement meurtrière au Yémen, et s'y être enlisé, le pouvoir saoudien a changé de ton. Depuis six mois, face aux opérations en soutien à Gaza de leurs ennemis houthistes en mer Rouge, les Saoudiens semblent tétanisés. Ils veillent à préserver les perspectives de leur retrait du front yéménite, défaits et avec la bénédiction quelque peu cruelle des houthistes.
La nouvelle Arabie saoudite, dirigée de facto par le prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS), attire les regards du monde, souvent imprégnés d'une fascination pour la multiplication de projets « tape à l'œil », allant de l'embauche de stars du football à l'organisation d'événements sportifs et musicaux mettant en vedette les interprètes les plus célèbres. Mais les projets les plus extravagants et les plus discutables sont les nombreux projets de tourisme de luxe de MBS, dont beaucoup se situent sur la côte et les îles de la mer Rouge. Il s'agit notamment de projets urbains inspirés par la science-fiction tels que The Line, dans la nouvelle région de Neom, sans parler de la station de sports d'hiver Trojena, qui doit accueillir les Jeux asiatiques d'hiver en 2029.
La réalisation de ces plans demeure bien incertaine en raison de l'augmentation des coûts et de la stagnation du prix du pétrole. L'un d'entre eux au moins est toutefois désormais achevé : en mai 2024, la Carlton Reserve a ouvert l'hôtel de luxe le plus cher de la région, sur l'île isolée d'Ummahat, à environ 180 km au nord-ouest de Yanbu, dans la partie septentrionale de la mer Rouge. Le prix de la nuitée, qui commence à 2 600 USD (2 425 euros) et s'élève à 20 000 USD (18 660 euros), n'est manifestement pas conçu pour la classe moyenne soucieuse de l'environnement, et à la recherche de coraux et de vie sous-marine.
Au-delà de leurs caractéristiques chimériques et des contraintes techniques et financières qui se rappellent au pouvoir, ces projets éclairent des aspects récents de la politique régionale saoudienne. Ils permettent notamment de comprendre le silence — par ailleurs surprenant — de l'Arabie saoudite concernant les interventions militaires des houthistes yéménites en mer Rouge et dans le Golfe d'Aden en soutien à la Palestine. Lorsque la guerre contre Gaza a commencé en octobre 2023, le régime saoudien et les houthistes étaient sur le point de finaliser un accord qui devait officiellement mettre fin à près d'une décennie d'implication saoudienne dans la guerre civile au Yémen. Les premières attaques des houthistes dans la mer Rouge n'ont pas interrompu le processus pour les parties concernées.
Au fur et à mesure que les frappes houthistes devenaient plus efficaces et nombreuses, avec notamment la capture du Galaxy Leader (toujours amarré au Yémen avec son équipage et devenu une attraction touristique locale), et qu'elles endommageaient d'autres navires (avec notamment le naufrage du Rubymar), le conflit de la mer Rouge est devenu une question internationale de premier rang. De plus en plus de navires ont ainsi été contraints de se détourner du canal de Suez pour emprunter la route plus longue du cap de Bonne-Espérance — ce qui a pour conséquence de rallonger la durée du voyage d'environ 10 jours, ainsi que les coûts opérationnels pour les cargaisons voyageant entre l'Asie et l'Europe. Autre effet, l'Égypte se voit privée de revenus dont elle a désespérément besoin.
L'intervention internationale directe contre ces attaques a commencé officiellement en décembre 2023 avec l'opération « Prosperity Guardian » menée par les États-Unis. Celle-ci se distinguait par deux caractéristiques principales : tout d'abord, son très faible impact sur la situation dans la mesure où la capacité de nuisance des houthistes est intacte, et deuxièmement, l'absence de tout État riverain de la région concernée parmi ses participants. En janvier 2024, elle a été suivie par l'opération américano-britannique « Poseidon Archer » qui a considérablement aggravé la situation, puisqu'elle impliquait des frappes aériennes directes sur le territoire yéménite. Entre janvier et fin mai, 177 d'entre-elles ont été menées, principalement par les États-Unis.
Bien que les destructions collatérales aient été apparemment largement évitées, aucune donnée fiable sur les victimes n'a été rendue publique. Toutefois, la réapparition des frappes aériennes a ébranlé l'impression de calme dont les Yéménites pouvaient jouir depuis le début de la trêve négociée par les Nations unies en avril 2022, bien qu'elle ait officiellement pris fin en octobre de la même année. Cela faisait en effet plus de 18 mois que la coalition emmenée par l'Arabie saoudite avait cessé de bombarder le Yémen, actant le gel du conflit.
Dans ce contexte, le régime saoudien parait être dans une impasse, enferré dans ses contradictions : ses négociations avec les États-Unis en vue d'une « normalisation » avec Israël visent (de manière irréaliste) à offrir aux Israéliens la « récompense » de la reconnaissance, en échange d'un engagement prétendument sérieux en faveur d'un État palestinien. La « solution à deux États », sans cesse répétée, ignore le rejet tout aussi répété par les dirigeants israéliens de toute forme d'État palestinien, aussi tronqué et symbolique soit-il. Contrairement à l'embargo pétrolier décrété lors de la guerre de 1973, le régime saoudien actuel n'a pris aucune mesure concrète pour soutenir les Palestiniens, ce que ses citoyens ont évidemment remarqué.
Les déclarations saoudiennes appelant à la mise en œuvre de l'initiative du roi (alors prince héritier) Abdallah de 2002 sont simplement réitérées régulièrement, après avoir été érigées à l'époque en position officielle de la Ligue arabe. Cette initiative implique l'établissement de relations diplomatiques par tous les États arabes avec Israël dans ses frontières d'avant juin 1967, en échange de la création d'un État palestinien pleinement indépendant. Pourtant, dans ses échanges avant le 7 octobre et les tractations secrètes qui semblent se poursuivre avec les Israéliens et avec le soutien américain, MBS n'avait pas fait de ces points une condition de base de la « normalisation » avec Israël. Il gâchait là une opportunité d'apparaître comme le défenseur des droits historiques des Palestiniens. Si tel avait été le cas, gageons que chacun dans les mondes arabes et musulmans aurait oublié son manque de respect pour les droits humains les plus élémentaires.
Dès lors, la passivité du régime (et en fait de tous les autres États arabes) contraste avec l'indignation des citoyens face au génocide israélien perpétré à Gaza au vu et au su du monde entier. Alors que les Saoudiens sont activement empêchés de manifester leur soutien aux Gazaouis, le régime ne peut se permettre de s'opposer ouvertement aux actions des houthistes, car ces derniers sont la seule autorité de la région à agir en faveur de la Palestine, même si, de fait, leurs interventions ont plus d'impact sur le commerce mondial que directement sur Israël. Elles n'empêchent en effet aucunement celui-ci de bombarder les Gazaouis.
Ainsi, par son silence, le pouvoir saoudien reconnaît la popularité des actions des houthistes. Les critiquer serait perçu comme un soutien ouvert à Israël et viendrait mettre en péril le retrait saoudien du bourbier yéménite. C'est sans doute là une des raisons principales pour lesquelles les Saoudiens ont également interdit l'utilisation de leur territoire pour les frappes américaines et britanniques au Yémen, et pourquoi ils ont nié l'implication saoudienne dans l'interception des missiles iraniens visant Israël le 13 avril 2023.
La détermination saoudienne à mettre fin à son implication au Yémen est manifeste depuis au moins trois ans. N'ayant pas réussi à vaincre les houthistes militairement et à ramener au pouvoir le gouvernement internationalement reconnu (GRI), les dirigeants saoudiens, MBS en particulier, se sont clairement détournés de la question yéménite. L'échec de cette politique venait rappeler l'imprudence de la politique régionale saoudienne de ses premières années. Toute l'énergie diplomatique déployée vise depuis à faire réussir ses projets économiques, dits « Vision 2030 ». Dès lors, il convient de mettre fin à sa participation à la guerre au Yémen et d'assurer la stabilité à ses frontières.
Ainsi les Saoudiens négocient-ils directement avec les houthistes depuis plus d'un an, marginalisant en outre le GRI. Leur approche rappelle d'ailleurs l'accord conclu par l'administration américaine Trump avec les talibans afghans en 2020, qui avait totalement ignoré le gouvernement du pays (pourtant mis en place par les États-Unis) et dont le résultat a été la débâcle d'août 2021, lorsque les talibans ont pris Kaboul. Par ailleurs, il existe d'autres similitudes entre les houthistes et les talibans, en particulier leur idéologie extrémiste et leur utilisation du discours religieux pour justifier une théocratie autoritaire, sans aucun respect pour les droits humains, en particulier des femmes. Reste néanmoins une différence : dans l'affaire saoudo-yéménite, la nature de l'accord discuté — un arrangement cosmétique — se voit camouflée par la mise en scène d'un accord formel qui serait signé entre les houthistes et le GRI, dans lequel les Saoudiens ne seraient que des « témoins », dès lors non participants.
Ayant persuadé les houthistes d'accepter cette redéfinition du rôle de l'Arabie saoudite, les dirigeants de celle-ci évitent de se voir potentiellement accusés devant les tribunaux internationaux de crimes de guerre pour les actions commises entre 2015 et 2020. Pour les houthistes, un tel accord viendrait acter leur victoire dans un conflit qu'ils ont toujours désigné comme une guerre entre leur pays et l'Arabie saoudite, se considérant comme les représentants légitimes de l'État yéménite.
Le format de cet accord, qui a été imposé à la fois au GRI et aux médiateurs de l'ONU, affaiblirait encore davantage les premiers, plaçant indéniablement les houthistes en position de force pour aborder l'étape suivante : les négociations de paix inter-yéménites sous l'égide de l'ONU. Par ailleurs, outre leur force militaire et l'exercice d'un contrôle exercé sur plus de 70 % de la population du pays, ils jouissent désormais du statut international que leur confère leur soutien à la Palestine. Inversement, le GRI divisé et affaibli a peu de chances de bénéficier d'un soutien diplomatique ou politique significatif, et encore moins d'un soutien militaire, de la part des Saoudiens.
Depuis janvier 2024 et le début des frappes américaines, Washington a envoyé des messages contradictoires sur l'opportunité de finaliser l'accord entre les houthistes et les Saoudiens : initialement soutenu, son report ou même son annulation a été demandé, avant de plaider pour sa mise en œuvre. La détermination saoudienne à aller de l'avant pourrait être à l'origine du changement de position des États-Unis.
L'une des principales raisons pour lesquelles les houthistes ne parviennent pas à un accord final avec les Saoudiens réside dans les difficultés financières rencontrées actuellement par les premiers. L'aide humanitaire est nettement moins importante que les années précédentes, avec fin mai 2024 seulement 21 % du plan d'intervention humanitaire des Nations unies, déjà réduit, a pu être financé. La réduction du trafic commercial dans les ports yéménites de la mer Rouge a également un impact sur les recettes douanières. Dans ce contexte, le paiement par l'Arabie saoudite de tous les salaires de l'État, y compris ceux du personnel militaire et de sécurité pour une période pouvant aller jusqu'à un an, constitue une incitation majeure à la conclusion de l'accord proposé.
La possibilité de l'accord est toutefois affectée depuis janvier 2024 par la désignation par les États-Unis des houthistes comme « groupe terroriste mondial spécialement désigné », ce qui compliquera inévitablement les procédures habituelles de transactions financières. Les houthistes sont également conscients des graves contraintes subies par le GRI en raison des retards de décaissement des contributions promises par les Saoudiens, en particulier depuis la formation du Conseil présidentiel de direction en avril 2022. Il est donc probable qu'ils fassent de leur mieux pour éviter une situation similaire en exigeant des garanties.
Bien qu'il ne démontre pas le succès de son entreprise yéménite, l'accord entre les houthistes et les Saoudiens répondrait aux principales demandes actuelles de ceux-ci : une frontière sûre le long de la zone occidentale densément peuplée du Yémen et la liberté de se concentrer sur ses projets économiques internes. L'enjeu lié à la région du Hadhramaout avec laquelle elle a une longue frontière explique la détermination continue de l'Arabie saoudite à empêcher cet important gouvernorat de tomber sous le contrôle des forces soutenues par les Émirats arabes unis. L'Arabie saoudite bénéficie d'un soutien important de la part de forces politiques, sociales et militaires du Hadhramaout, qui ont empêché que cela ne se produise jusqu'à présent. C'est ainsi dans cette grande province que les divergences croissantes avec les Émirats arabes unis sont les plus marquées. Reste à voir si ces derniers maintiendront leur engagement envers diverses factions mutuellement incompatibles une fois que les Saoudiens ne seront plus impliqués.
Il convient enfin de se demander si le nouveau régime socialement « libéral » saoudien s'accommodera d'un voisin islamiste, étant donné que les houthistes ne sont pas des wahhabites sunnites mais des extrémistes zaydites. Il existe certes des différences théologiques, mais leurs pratiques quotidiennes sont indéniablement similaires, socialement et politiquement. Bien que MBS ait mis au pas ses propres acteurs religieux, il n'a pas renoncé à l'utilisation de l'islam en tant que moyen de contrôle social.
Tout à leur volonté de préserver la perspective de cet accord, mutuellement avantageux, les Saoudiens ont donc depuis début 2024 veillé à ne pas s'opposer à l'aventurisme houthiste en mer Rouge, ils ont également veillé à acter le rapprochement avec l'Iran. Néanmoins, il semble entendu que cet accord laissera le conflit interne au Yémen intact, actant l'inquiétant déséquilibre entre les parties en conflit. Il ne fait guère de doute que, comme cela a été le cas tout au long de la décennie passée, les principales victimes en seront le peuple yéménite.
Plongée dans l'enfer des geôles syriennes, lors du premier procès sur le territoire français de trois hauts responsables syriens, qui s'est déroulé à Paris du 21 au 24 mai 2024. Poursuivis pour complicité de crimes contre l'humanité et délits de guerre, ces derniers ont été condamnés à la perpétuité. Un procès contre l'impunité, à l'heure où le droit international et ses institutions, comme la Cour pénale internationale, sont fortement mis à mal quand il s'agit de Gaza. En raison de la double nationalité des victimes, la famille a pu saisir la justice française, selon une procédure spécifique dite « par défaut » et obtenir la condamnation des tortionnaires.
Le procès en cour d'assises de trois hauts responsables du régime syrien — Ali Mamlouk, Jamil Hassan et Abdel Salam Mahmoud — pour complicité de crimes contre l'humanité et délits de guerre, s'est tenu à Paris en l'absence des accusés. Depuis 2011, et la répression sanglante de la révolution syrienne, tous trois ont officié au sein des redoutés services des renseignements de l'armée de l'air, basés à l'aéroport militaire de Mezzeh, au sud-ouest de Damas. Ali Mamlouk était, au moment des faits, chef du bureau de la sécurité nationale ; Jamal Hassan directeur des services de renseignement de l'armée de l'air, et Abdel Salam Mahmoud directeur de la branche investigation des services de renseignement de l'armée de l'air.
Cet aéroport, qui sert de camp stratégique au régime, abrite aussi l'effroyable hôpital 601 et le centre de détention parmi les plus meurtriers du pays, où des milliers de Syriens ont été — et sont encore — enfermés et torturés à mort. Parmi eux, les franco-syriens Mazen et Patrick Abdelkader Dabbagh, un père et son fils, arrêtés en novembre 2013 à leur domicile à Damas. Conduits à Mezzeh, ils y ont disparu. En 2018, quand le régime édite 8 000 certificats de décès, leurs proches apprennent qu'ils y seraient morts, respectivement en 2014 et 2017.
Comme la Syrie n'a pas ratifié le statut de la Cour pénale internationale (CPI), et que la Russie oppose systématiquement son veto à toute tentative onusienne de se tourner vers la justice internationale, la société civile n'a qu'un levier pour traduire en justice les responsables de leur pays : se tourner vers les États qui appliquent la compétence universelle permettant à des justices nationales de juger des crimes qui n'ont pas été commis sur leur territoire. Elle est appliquée différemment selon les États qui l'ont adoptée.
En France, cette compétence s'applique quand les auteurs présumés se trouvent sur son territoire — ce qui n'est pas le cas. Mais les victimes sont franco-syriennes. C'est donc en raison de la double nationalité de Mazen et Patrick Dabbagh qu'un tel procès a pu se tenir à Paris, selon une procédure dite « par défaut » et après sept longues années d'enquêtes et d'instruction. Une initiative portée par la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH), par Obeida Dabbagh, le frère de Mazen, et par le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression (SCM, selon son acronyme en anglais), dirigé par Mazen Darwish, lui-même rescapé des prisons de Mezzeh.
C'est la première fois qu'un tel procès se tient en France. C'est aussi la première fois que des responsables du régime syrien, proches du président Bachar Al-Assad et, pour au moins un d'entre eux, toujours en poste, sont traduits en justice. La première fois aussi, à la cour d'assises de Paris, qu'un procès est intégralement traduit en arabe pour le public. L'audience, au titre de la conservation d'archives historiques de la justice, est filmée.
C'est dire les enjeux de ces quatre jours. Pour les parties civiles, pour les témoins qui ont accepté de venir à la barre, au sein de la communauté syrienne mobilisée pour la justice et au-delà, ce procès est symbolique. Dans la salle d'audience, l'atmosphère est chargée, l'émotion palpable. Témoins et experts se succèdent à la barre tout au long du procès.
Le deuxième jour, les images des corps suppliciés issues du dossier César — du nom de ce photographe légiste qui a ex-filtré 55 000 clichés de cadavres pris, notamment, à la prison de Mezzeh — sont longuement analysées et commentées. L'objectif : démontrer que ce qu'ont subi Mazen et Patrick Dabbagh ne constitue pas un cas isolé, que torture et disparition forcée sont des armes du régime, que la confiscation des biens et l'extorsion de fonds font partie de son système économique, et qu'il y a lieu de parler de « crimes contre l'humanité » pour qualifier les exactions commises par le régime de Bachar Al-Assad et ses hauts responsables.
Au troisième jour du procès, des rescapés de l'enfer de Mezzeh viennent livrer le récit détaillé de leur détention et des tortures qu'ils y ont subies, l'arbitraire des arrestations, la violence des interrogatoires… Leurs mains tremblent, les voix flanchent parfois. On connaît ces témoignages. Ils existent dans des livres, dans des films. Mais entendre ces histoires retentir dans une salle d'audience, dans un tribunal, leur confère un écho particulier.
Dans la prison, les détenus sont 120 dans des cellules de 40 mètres carrés. Ils ne savent pas où ils se trouvent, ont les yeux bandés nuit et jour, sont enfermés dans des conditions d'hygiène déplorable, subissent des humiliations et des tortures physiques et psychologiques quotidiennes, reçoivent de la nourriture avariée qui leur donne la diarrhée, sont frappés sur le chemin des toilettes ou des douches quand ils y ont accès. Les gardiens demandent au chef de cellule de désigner trois détenus qui seront torturés dans la journée. Un jour, ils appellent les ingénieurs, un autre les médecins. Ils torturent arbitrairement, par profession ou au hasard. Chacun a sa spécialité que les survivants racontent : simulacres d'exécution, coups — de pieds, de crosses, de bâtons électriques, de tuyaux en plastique, de câbles —, électrocution des parties génitales, brûlures de cigarettes, dents cassées, suspension par les bras, par les pieds… Parfois, le juge lit les récits qu'ils ont livrés lors de leur audition devant les magistrats : « J'ai supplié les geôliers de me tuer. Ils m'ont demandé laquelle était mon épaule blessée, et ils m'ont piétiné l'autre. ».
Face à eux, le box des accusés est vide. Jamil Hassan, Ali Mamlouk et Abdel Salam Mahmoud ne sont pas là. Ils n'ont même pas daigné désigner un avocat pour les représenter. Pas de contradictoire, pas d'explications non plus. C'est à une victime que l'avocate générale demande : « Comment expliquez-vous le sadisme des gardiens ? ». Une question qui restera, comme tant d'autres, sans réponse, dans ce procès dont les enjeux ne peuvent que déborder les rituels judiciaires d'usage.
A., la trentaine, jure devant la cour de « parler sans haine et sans crainte », selon la formule consacrée. Mais à la question « Comment avez-vous vécu l'approche du procès ? », il répond dans un souffle : « J'ai peur pour ma famille. Ma vie est là maintenant et je suis protégé. Pas eux. » Lui qui ne peut retenir ses larmes en évoquant la mort du journaliste Ayham Ghazzoul assure qu'il essaie de s'éloigner de la question syrienne autant qu'il peut, pour s'en sortir. Pourtant, aujourd'hui, il est là, fragile et courageux, à raconter l'enfer et l'espoir de voir les responsables condamnés. Des 23 Syriens qui ont accepté de témoigner dans le cadre de l'enquête, il compte parmi les trois qui comparaissent à la barre.
Il y a aussi N., la quarantaine, aujourd'hui restaurateur. « Je n'ai pas de liens avec les disparus, avec les parties civiles, ni avec les accusés. Mais j'étais en prison à Mezzeh. Et ce procès est pour nous tous. » Il raconte avoir eu les yeux bandés durant toute son incarcération. Quand on lui demande : « Pouvez-vous confirmer que les enfants étaient systématiquement torturés ? », il répond : « Je ne sais pas, je ne voyais rien. À l'oreille, à leurs voix, je dirais qu'ils n'avaient pas 15 ans. » C'est aussi à l'oreille qu'il identifiera, plus tard, Jamil Hassan comme l'un de ses interrogateurs. Sans vouloir dire comment et par qui il a eu accès à un enregistrement de sa voix.
Il y a les noms que l'on tait, par sécurité, et ceux qu'il est important de citer. N. explique :
Ceux de ma famille qui n'ont pas été arrêtés sont ceux qui étaient déjà morts. J'ai identifié certains de mes proches dans le dossier César, mais les autres, et je veux dire leurs noms ici, je n'ai toujours pas de nouvelles.
Alors ces noms résonnent, contre l'oubli, contre l'impunité des bourreaux, pour la justice : une salle d'audience comme sépulture.
L'audition de Mazen Darwish clôt cette troisième journée d'audience. Directeur de SCM et secrétaire général de la FIDH, il a passé trois ans et demi dans les prisons dont l'horreur a été démontrée toute la matinée. Il bouscule l'assistance en se déclarant chanceux d'être là :
Ils ont menacé de violer ma compagne mais ils ne l'ont pas fait. Je n'ai pas été enfermé avec mes enfants, je n'ai pas subi les actes de torture les plus « sophistiqués ». J'ai, surtout, la chance d'être encore vivant.
Une vie qu'il passe à enquêter, à rappeler qu'il n'y aura pas d'issue sans justice et que les procès comme celui-ci ne pourraient se tenir sans le courage des victimes. Il parle des menaces qu'ont subies les familles des témoins des procès de Francfort et de Coblence, en Allemagne1. Mazen Darwish répète que la disparition forcée, systématisée par Bachar Al-Assad, est une arme du régime depuis l'arrivée au pouvoir de son père, Hafez Al-Assad, en 1973. Il dit aussi que le chiffre de 112 000 disparu.e.s depuis mars 2011, déjà monstrueux, n'est pas définitif et probablement sous-estimé, et que 85 % sont imputables au régime. Et cela continue, « là, maintenant, pendant que nous parlons ».
Sur le banc des parties civiles, il y a, aux côtés d'Obeida Dabbagh et de sa femme Hanane, la FIDH, représentée par l'avocate Clémence Bectartre, la Ligue des droits de l'Homme (LDH), mais aussi le SCM dont une grande partie de l'équipe, en Syrie, est passée par la prison de Mezzeh. De nombreuses autres organisations de la société civile syrienne ont apporté leur concours à l'enquête, en fournissant des documents transmis par des anonymes, déserteurs ou activistes, et en aidant à établir la chaîne de commandement permettant de remonter aux responsables aujourd'hui jugés.
Obeida Dabbagh veut que son frère et son neveu soient « le symbole de la torture pratiquée par le régime d'un pays qu'ils aimaient et qu'ils ne voulaient pas quitter », les porte-paroles des centaines de milliers d'autres qui ont connu le même sort. Hanane Dabbagh renchérit :
« Depuis que tout a commencé, on ne vit plus. J'ai peur, oui, mais ici, je peux le dire. Je suis là aussi pour ceux qui n'ont pas de noms, et pour leurs familles, partout dans le monde. »
Aucune famille n'est épargnée : le cas des Dabbagh n'est pas exceptionnel. Il est pourtant le fil ténu qui permet d'être là, devant cette justice française dont on sait que le verdict sera symbolique. Citant la mère d'un disparu, M. Darwish dira : « Nous revendiquons le strict minimum : le droit au cimetière. Nous en sommes à des années-lumière, mais ce procès est une première pierre. »
Pour toutes ces vies et toutes ces morts confisquées, Jamil Hassan, Ali Mamlouk et Abdel Salam Mahmoud ont été condamnés à perpétuité.
1NDLR. Le procès de Coblence, en Allemagne, débute en 2020. Il est le premier au monde à juger des crimes du régime syrien contre la population civile et à les qualifier, en 2022, de crimes contre l'humanité. Celui de Francfort, toujours en cours, juge Alaa M., un médecin ayant exercé à l'hôpital 601 pour des actes présumés de torture.
L'activisme du gouvernement Trudeau pour proposer aux réfugiés ukrainiens le meilleur accueil possible depuis deux ans réveille de douloureux souvenirs migratoires chez la diaspora syrienne réfugiée au Canada. Des politiques d'immigration aux défis d'intégration, en passant par les perceptions sociales locales, l'arrivée des Syriens fuyant le régime de Bachar Al-Assad a été parsemée d'obstacles à surmonter.
Le Canada, terre d'asile inconditionnelle ? Le 31 mars 2024, le programme de visas d'urgence mis en place dans le cadre de l'Autorisation de voyage d'urgence Canada-Ukraine (AVUCU) est arrivé à expiration. Déjà prolongé d'un an, ce programme permet aux réfugiés ukrainiens d'obtenir la résidence temporaire au Canada par l'accès à un permis de travail ouvert. Suite à l'annonce de ce « moyen spécial », le ministère de l'immigration a approuvé 960 091 demandes de visa, et 248 726 civils ukrainiens sont arrivés sur le territoire. D'après le bureau gouvernemental Immigration, réfugiés et citoyenneté Canada (IRCC), ils pourraient être près de 90 000 de plus à affluer sur le territoire.
Une semaine après l'invasion russe de l'Ukraine, le premier ministre Justin Trudeau annonçait l'abandon de contraintes administratives pour les Ukrainiens souhaitant fuir leur pays, telle que la réduction du délai d'obtention de visa, la dispense de frais pour certains types de titres de voyage d'urgence, etc. Les formalités administratives canadiennes se voient ainsi largement assouplies dans l'objectif de faciliter le processus d'immigration des réfugiés ukrainiens.
La mise en place de mesures d'urgence dans un contexte de crise des réfugiés n'est pas rare dans l'histoire migratoire canadienne. La dernière vague importante de réfugiés accueillis sur le sol canadien remonte à 2015. Cette année-là, plus de 4 millions de Syriens quittent leur pays en conséquence de la guerre civile provoquée par Bachar Al-Assad, qui a fait 507 000 morts. La guerre éclate en 2011, mais il faut attendre septembre 2015 pour que l'ancien gouvernement fédéral, mené par le conservateur Stephen Harper, dévoile un plan d'accueil et de sélection des réfugiés syriens. Pressé par l'opinion publique et l'opposition, Ottawa s'engage à accueillir 20 000 Syriens sur le territoire en quatre ans, sous certaines conditions administratives, politiques et idéologiques.
Sous le feu des critiques, le gouvernement Harper collabore avec l'Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), afin d'accueillir ce quota promis de Syriens alors réfugiés en Turquie, en Jordanie et au Liban. Toutefois, les délais de traitement et de prise en charge sont conséquents. Pour se voir délivrer un visa, les Syriens déplacés en Turquie doivent attendre en moyenne six mois. Ceux en Jordanie patientent deux ans et demi, et pour les civils réfugiés au Liban, les délais atteignent jusqu'à trois ans et demi. Au final, ils seront 39 636 à arriver au Canada entre novembre 2015 et décembre 2016, dont 35 % parrainés par le secteur privé et 55 % pris en charge par le gouvernement, d'après l'IRCC.
« Tous les jours, j'assiste à l'arrivée de nouveaux réfugiés ukrainiens, et tous les jours, je suis de nouveau confrontée aux injustices et au mépris auxquels ma famille et moi avons fait face pour arriver jusqu'ici », raconte tristement Haya Bitar, 23 ans. Originaires d'une famille athée de Damas, Haya, ses parents et sa sœur habitent à Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, lorsque la guerre civile éclate en Syrie. Les relations politiques se tendent entre les Émirats et la Syrie, et les Bitar assistent à l'expulsion de nombreuses familles syriennes de cet État fédéral du Golfe. Craignant d'être renvoyés à leur tour à Damas, ils cherchent à rejoindre les États-Unis où habite une partie de leurs proches. Sans succès. En 2016, l'ancien président américain Donald Trump signe le Muslim Ban, une série de décrets exécutifs visant à interdire l'entrée aux États-Unis aux ressortissants de certains pays à majorité musulmane, dont la Syrie. « Trump interdisait littéralement à ma famille d'entrer sur le territoire à cause de leur passeport syrien, et les frontières européennes étaient fermées. Il ne nous restait plus qu'une seule option : le Canada », poursuit Haya Bitar.
La famille s'engage alors dans un périple administratif qui ne prend fin qu'en 2019, lorsqu'un agent de l'immigration canadienne leur annonce qu'ils sont autorisés à entrer sur le territoire. « Ils avaient perdu notre dossier. Pour les agents de l'immigration, nous ne sommes que des piles de papiers administratifs qu'on laisse trainer sur un bureau, dénonce la jeune femme. Pourtant, il s'agit de nos vies, nous sommes des êtres humains. » Lorsque la famille syrienne arrive à Montréal, au Québec, elle est confrontée à la précarité. Les diplômes syriens des parents d'Haya n'ont pas de valeur au Québec, et leur statut de réfugiés les freine lourdement dans leur recherche d'emploi :
Nous étions en sécurité, mais le stress de ne pas trouver d'emploi rongeait mes parents de l'intérieur. Finalement, en quoi la vie de réfugiés au Québec était-elle si différente de celle que nous avions à Abou Dhabi ?
Les parents d'Haya jonglent entre différents jobs alimentaires et les cours de français, 35 heures par semaine nécessaires à leur adaptation et à la recherche d'emploi. L'étudiante de 23 ans suit également un programme de langue depuis son arrivée au Québec. C'est dans ce contexte qu'elle rencontre plusieurs réfugiés ukrainiens. « J'ai ressenti tellement de colère contre l'immigration canadienne lorsque j'ai appris que le processus d'immigration avait été facilité pour les Ukrainiens », révèle la jeune femme, avant de fustiger le « deux poids, deux mesures des politiques migratoires ».
Certains d'entre eux reçoivent un visa de tourisme en deux semaines, alors que ma famille a mis trois ans pour obtenir le simple statut de réfugié. Est-ce parce que nous, Syriens, sommes perçus comme un danger ? Est-ce que le système est tout simplement raciste ?
Lorsque la famille Bitar procède à sa demande d'asile auprès de l'immigration canadienne, la crise migratoire syrienne se trouve au cœur des débats dans le pays. Après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, des courants d'opinion hostiles à l'accueil des Syriens sur le territoire canadien font leur apparition. Des liens entre l'islam, le terrorisme et l'accueil des Syriens sont établis par les conservateurs et les médias, et l'argument sécuritaire est généralement mis en avant dans les discours concernant l'accueil des réfugiés syriens. Pour Leila Benhadjoudja, spécialiste de la laïcité et chercheuse à l'Institut d'études féministes et de genre à l'université d'Ottawa,
les politiques d'immigration et d'accueil des personnes réfugiées sont structurées par des logiques raciales, mise à l'œuvre notamment dans des discours sécuritaires. Lorsqu'il s'agit de réfugiés racialisés, les affects de peur et de soupçon sont mobilisés et alimentent alors les logiques sécuritaires dans l'intérêt de « protéger » la nation.
Une « panique morale » affecte tout le pays et n'épargne pas le Québec, où les débats houleux sur la laïcité et le port du hijab sont relancés avec l'arrivée des Syriens, poursuit Leila Benhadjouda.
Le discours nationaliste sur la laïcité au Québec s'articule de manière à présenter la nation comme féministe, ayant aboli le patriarcat, l'homophobie et les violences sur les minorités genrées. On y oppose alors les personnes réfugiées et musulmanes qui viendraient saboter ce projet d'une nation moderne, progressiste et démocratique.
Ce type d'argument chauvin deviendrait ainsi un outil identitaire à visée politique, servant un « discours sécuritaire qui légitimerait le contrôle accru des frontières ». Pour la chercheuse,
les politiques d'immigration au Canada étaient ouvertement racistes, maintenant elles sont devenues néo-racistes. On ne parle plus de race, mais de culture, d'adaptation et d'intégration.
Si le Canada se conforme à une tradition multiculturelle, le modèle québécois adopte une approche davantage républicaine, dite « à la française ». Un mimétisme politique qui amène le premier ministre québécois François Legault à adopter en juin 2019 un projet de loi sur la laïcité de l'État, également connue sous le nom de loi 21. Validé par la Cour d'appel du Québec le 29 février 2024, ce texte controversé interdit le port de signes religieux aux employés de l'État provincial qui occupent des postes d'autorité coercitive, comme les policiers ou les juges, ainsi qu'aux enseignants du primaire et du secondaire dans le secteur public.
Solidarité. C'est le mot d'ordre de la mission que se sont donnée Adelle Tarzibachi et Josette Gauthier, co-fondatrices des Filles Fattoush. Cette entreprise de restauration créée en 2017 emploie uniquement des femmes réfugiées syriennes. « Lorsque le gouvernement a annoncé l'accueil de 25 000 réfugiés, nous nous sommes immédiatement demandé comment aider les femmes syriennes à s'intégrer et à trouver un emploi dès leur arrivée », relate Adelle Tarzibachi. Jusque-là bénévole auprès d'églises impliquées dans l'aide administrative et le parrainage privé des réfugiés syriens, la cheffe d'entreprise originaire d'Alep qui se sentait « impuissante face à la guerre » a trouvé avec cette initiative un moyen d'aider à sa façon. C'est d'ailleurs à l'église qu'elle rencontre Maria, sa cheffe cuisinière, arrivée sur le territoire canadien avec ses deux enfants de 7 et 9 ans, début 2017. « Nous avons vécu 6 ans sous les bombardements à Damas », raconte-t-elle. « Il fallait fuir pour que mes enfants soient en sécurité. Cependant, je n'ai pas pu immigrer plus tôt à cause des délais de traitement de notre dossier par l'immigration canadienne. » Dans sa fuite, Maria laisse son mari derrière elle.
Il ne voulait pas quitter ses parents, mais il compte nous rejoindre. Nous sommes en attente de procédures, depuis un an. On ne sait pas combien de temps cela peut prendre, j'espère qu'il finira par venir.
Même si la Syrienne décrit des difficultés d'adaptation lors de son arrivée sur le territoire canadien, elle se félicite d'avoir trouvé un équilibre, notamment du fait de son activité professionnelle. « C'est mon premier emploi et j'ai l'impression de travailler avec ma famille. Malgré les problèmes du quotidien, je trouve beaucoup de bonheur dans mon milieu de travail », poursuit-elle. Plus qu'un tremplin pour ces femmes réfugiées, le lancement de Filles Fattoush est un moyen pour Adelle Tarzibachi de « créer un pont » entre la Syrie et le Québec. « À l'époque, les médias véhiculaient une image négative de mon pays, ils ne parlaient que de guerre et de réfugiés », se souvient-elle. « Ce projet était une goutte de positivité dans un bassin de négativité. » Avant de conclure : « Il est important de montrer que ces réfugiés décrits comme un danger sont arrivés avec un riche bagage culturel à faire découvrir au Québec. »
De la République populaire et démocratique du Yémen, unique État marxiste dans le monde arabe, au mouvement sécessionniste sudiste, la trajectoire du socialisme au Yémen apparaît bien singulière. Le passage au pouvoir jusqu'en 1990 n'a empêché ni le désenchantement ni la relégation. Le parti socialiste s'est depuis trois décennies largement enfermé dans des logiques identitaires, instrumentalisées par les puissances régionales.
La gauche au Yémen, comme ailleurs dans le monde arabe, est un objet devenu fuyant. Elle s'est graduellement vu marginaliser, ne comptant plus vraiment aujourd'hui en tant que force politique de premier plan. Restent la nostalgie, quelques atavismes et parfois des positionnements géopolitiques baroques lui permettant de survivre sans jamais réellement peser.
L'une des spécificités du Yémen est liée à une longue expérience socialiste au pouvoir. Pendant deux décennies, alors que le pays était divisé en deux entités indépendantes héritières des découpages de l'ère coloniale, le Parti socialiste yéménite (PSY), créé en 1978, et ses prédécesseurs issus du soulèvement anticolonial débuté en 1963 contre les Britanniques, ont présidé de façon autoritaire aux destinées du Yémen du Sud. Depuis la capitale Aden, autrefois port de rayonnement international et joyau de l'Empire, les dirigeants socialistes ont exercé de 1967 à 1990 un pouvoir centralisé, fortement idéologisé. Celui-ci était porté par une volonté d'exporter leur révolution, en particulier dans l'Oman voisin et la région du Dhofar, ainsi qu'au Yémen du Nord, à travers le soutien fourni à la guérilla du Front national démocratique à la fin des années 1970. Les socialistes ont œuvré pour transformer la société et l'économie du Yémen du Sud à coup de nationalisations et de purges, et grâce à l'appui des parrains extérieurs est-allemands, soviétiques et chinois. Aden était alors un phare du camp socialiste, lieu de refuge et d'entraînement de militants, parfois armés tels ceux du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) emmené par Georges Habache, ou de l'Allemand Hans-Joachim Klein et du Vénézuélien Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos.
Mise sous pression par le projet socialiste, la société traditionnelle locale — dans laquelle les tribus et les acteurs religieux sont centraux — a toutefois survécu, en particulier dans les campagnes et dans la région orientale du Hadramaout. Les structures n'ont en réalité guère évolué, faute de ressources, mais aussi en raison de la faiblesse de l'urbanisation et d'une importante population émigrée (en particulier dans les monarchies du Golfe), qui a trouvé hors du Yémen une protection face aux politiques volontaristes socialistes, souvent brutales, et des moyens de préserver ses intérêts financiers.
Malgré sa vulgate progressiste, la République populaire et démocratique du Yémen était elle-même traversée par des tensions inter régionales déguisées en divergences idéologiques. Cela a notamment abouti en janvier 1986 à un épisode d'une violence rare, faisant plusieurs milliers de morts, et dont l'impact est encore fort parmi les élites du Sud. Cette brève guerre civile1 a entraîné l'exil de certains et un fort ressentiment. Une opposition est née de l'époque, entre le groupe dit Al-Zoumra dirigé par Ali Nasser Mohammed (président du Sud de 1980 à 1986) et plus marginalement Abd Rabbo Mansour Hadi (président de 2012 à 2022) qui trouve ses principaux soutiens dans la région d'Abyan d'un côté, et la faction alors victorieuse surnommée Al-Toughma conduite par Ali Salim Al-Bidh dont la base principale se trouve dans le Hadramaout de l'autre. Cette opposition continue de structurer les débats et les inimitiés au sein de la gauche sudiste.
Cet échec du pouvoir marxiste n'a jamais été totalement digéré. Il a fini par reconfigurer la place des socialistes en tant que mouvement d'opposition depuis la fin de la Guerre froide, l'unification des deux Yémen le 22 mai 1990, et la chute de l'État socialiste. Plutôt que d'incarner une alternative politique claire, fondée sur le plan économique par des stratégies différentes de celles proposées par Ali Abdallah Saleh, président du Yémen unifié jusqu'en 2012, le parti socialiste yéménite s'est largement transformé en défenseur d'une identité sudiste qu'il a volontiers cherché à définir comme spécifique, distincte de l'identité nationale et donc opposée à celle dite du Nord. La défense des classes laborieuses s'est largement mue en construction d'une nation sudiste.
Au lendemain de l'unité, cette logique, adossée à la volonté des leaders socialistes de sauvegarder leurs prérogatives et leur accès aux ressources de l'État, a grandement structuré l'attitude du Parti socialiste yéménite. Pendant quatre années, l'accord entre le Nord et le Sud a préservé une phase de transition qui offrait des postes de commandement aux socialistes, notamment le rang de vice-président à Ali Salem Al-Beidh, en plus du maintien des forces armées du Sud sous commandement autonome.
Certes, l'unité du Yémen a acté la domination du Nord, entraînant des spoliations et des discriminations au moment de la reprivatisation des terres, cependant les élites socialistes n'ont pas reconnu leur défaite — tout d'abord économique — en maintenant des attentes peu réalistes. L'égalité était de fait impossible, ne serait-ce qu'en raison d'un déséquilibre démographique : l'ex-Yémen du Sud demeure environ trois fois moins peuplé que le Nord. Dans ce contexte, la guerre de 1994, au lendemain de la déclaration de sécession de l'ex-Yémen du Sud en mai 1994, a précipité une nouvelle défaite socialiste, militaire cette fois, poussant Ali Salem Al-Beidh vers un exil définitif à Oman puis en Autriche, et entraînant une marginalisation définitive de la gauche en tant qu'alternative.
Après 1990, la bouée de sauvetage que le leadership socialiste avait alors cru trouver auprès des monarchies du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite qui cherchait en lui un affaiblissement du Yémen, n'a pas suffi. Leur reconnaissance de l'État sudiste nouvellement proclamé en 1994, les promesses d'aide financière par les rois et émirs n'ont pas effacé un processus historique profond, incarné dans une défaite militaire conduisant au sac d'Aden par l'armée du Nord, alliée aux islamistes et aux hommes de tribus revanchards, le 7 juillet 1994. La séquence a néanmoins souligné les compromissions géopolitiques des dirigeants de gauche, loin des discours anti impérialistes qui avaient guidé la création du parti et de l'État socialistes.
Il demeure évidemment quelques exceptions et le jugement soulignant un égarement de la gauche au Yémen s'avère quelque peu sévère. L'assise du parti socialiste au nord, avant comme après l'unité de 1990, n'est pas nulle. À travers la guérilla du Front national démocratique, le parti a su mobiliser et donner naissance à des cadres qui étaient pour partie autonomes vis-à-vis de l'État sudiste. Le plus brillant est Jarallah Omar Al-Kuhali, originaire de la région d'Ibb et secrétaire général adjoint du PSY. Autour de Taez, troisième ville du pays, le parti socialiste avait également une base non négligeable et a su, après 1994, se réinventer partiellement. De même, en dehors de la structure partisane née au Sud, le Yémen a connu des figures de gauche, comme les poètes Abdallah Al-Baradouni et Abd Al-Aziz Al-Maqalih, ou encore les militantes féministes Amal Bacha et Raoufa Hassan.
Au cours des trois dernières décennies, deux dynamiques au sein du parti socialiste semblent avoir coexisté, sans jamais donner naissance à des scissions formelles, pourtant coutumières au sein des gauches arabes : l'une inscrite dans le cadre large de l'État unifié, l'autre œuvrant pour la sécession. Bien qu'assassiné en décembre 2002 dans des conditions non élucidées alors qu'il assistait au congrès du parti Al-Islah (branche yéménite des Frères musulmans), Jarallah Omar Al-Kuhali a su imposer une option singulière pour le parti socialiste : l'alliance entre oppositions. En 2003 puis en 2006, la présence de candidats uniques à travers la plateforme du Dialogue commun (Al-liqa al-mouchtarak) face au parti au pouvoir d'Ali Abdallah Saleh, a permis au parti socialiste de se maintenir. Il a également pu apporter son concours à un dépassement de la confrontation entre islamistes et gauche qui, partout ailleurs dans le monde arabe, a renforcé les pouvoirs autoritaires. Le journal Al-Thawri et l'Observatoire yéménite des droits humains, liés au PSY, ont été l'incarnation de cette option finalement fructueuse.
C'est en partie grâce à cette logique que le soulèvement révolutionnaire de 2011 a pu atteindre sa masse critique et aboutir, avec un niveau de violence limité, à la chute d'Ali Abdallah Saleh. Cependant, la phase de transition, marquée par la montée des enchères au sein de chaque groupe politique, a aussi montré les limites de l'approche fondée sur le consensus qu'incarnait le Dialogue commun. Le secrétaire général du PSY, Yassin Said Noman, qui était une figure largement respectée, s'est alors retiré de la politique, acceptant le rôle d'ambassadeur à Londres en 2015, un rang qu'il continue d'occuper début 2024.
La dynamique sudiste au sein du parti socialiste a donc acquis une place prépondérante au moment même où les rebelles houthistes prenaient le contrôle de Sanaa fin 2014 et où la confrontation armée débutait. Depuis 2015 et l'intervention saoudienne pour rétablir le président Abd Rabbo Mansour Hadi, ancien socialiste honni par ces derniers, le devenir de la gauche n'est clairement pas un enjeu de premier plan. Socialiste ou non, elle n'incarne à aucun niveau une alternative sérieuse. Les quelques socialistes restés à Sanaa se sont alignés sur les positions anti saoudiennes des houthistes, d'autres sont en exil et ont délaissé le label socialiste du fait de sa démonétisation.
C'est ainsi que le PSY s'est pour l'essentiel dilué dans le mouvement sudiste. Il a toutefois été marginalisé dans la mesure où une nouvelle génération a remplacé la figure longtemps tutélaire d'Ali Salem Al-Beidh, exilé depuis 1994 mais qui continuait jusqu'au début de la guerre actuelle à être l'un des leaders du mouvement. Les faits d'arme de combattants salafistes lors des affrontements contre les houthistes en 2015 à Aden ont favorisé une alliance de fait avec une partie des socialistes. Tous deux se sont depuis lors retrouvés dans le Conseil de transition sudiste, fondé en 2017 avec l'appui continu des Émirats arabes unis. Soutenus par l'État capitaliste par excellence et soumis à des leaders religieux, les socialistes ne sont même pas représentés au sein du Conseil présidentiel composé de huit membres qui a succédé à Hadi en avril 2022. Dans l'armée comme au sein des milices, ils ne comptent plus et ne semblent subsister qu'à travers d'anciens cadres, parfois formés dans les anciennes républiques socialistes d'Europe et mus par une nostalgie désespérée. Certes, il reste bien l'étoile rouge du socialisme sur le drapeau derrière lequel se rallient les partisans de la sécession sudiste, néanmoins c'est là un bien maigre héritage si l'on pense aux ambitieux slogans portés par la République populaire et démocratique du Yémen dans les années 1970.
1NDLR.— La guerre civile au Yémen du Sud s'est déroulée du 13 janvier au 24 janvier 1986. Le bilan de ces onze jours de combats est estimé entre 4 000 et 10 000 morts.