Fondée par les familles Trump et Witkoff en 2024, la société de cryptoactifs World Liberty Financial permet de contourner les sanctions états-uniennes, notamment contre l'Iran. Le conflit d'intérêts qui en résulte n'est que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers parallèles mondiaux.
La domination du dollar au sein de l'ordre mondial repose sur plusieurs fonctions. Première monnaie de réserve au monde, c'est un symbole de la puissance des États-Unis et de leur capacité protectrice. C'est pourquoi les banques centrales et les acteurs privés du monde entier ont toujours cherché à détenir et à accumuler des dollars au détriment d'autres monnaies ou actifs. Cette forte demande finance depuis plusieurs décennies le gigantesque déficit commercial des États-Unis ainsi qu'un mode de vie caractérisé par un taux de consommation élevé, pour la très grande majorité des habitants. Enfin, vecteur essentiel du principe d'extraterritorialité, qui permet aux décideurs états-uniens d'imposer aux autres pays des sanctions unilatérales, la devise états-unienne possède également une indéniable fonction punitive.
L'anatomie du dollar évoque ainsi les trois fonctions des sociétés indo-européennes telles que théorisées par l'anthropologue Georges Dumézil : une fonction sacrée comme première monnaie de réserve, une nourricière grâce au financement du déficit commercial états-unien et une guerrière comme arme des sanctions. Toutefois, les tensions qui existent entre ces différentes fonctions constituent un des signes de son déclin. En témoigne l'ambiguïté des objectifs de l'administration Trump dans le conflit entre États-Unis et Iran. Un des enjeux de cette guerre, très peu évoqué, réside dans la lutte pour le contrôle des flux et avoirs financiers non conventionnels, tels que les cryptoactifs*, face auxquels la législation états-unienne, assise sur le contrôle du système bancaire, dispose d'une capacité d'action restreinte.
En effet, le Corps des Gardiens de la révolution islamique cherche à contourner l'embargo sur le pétrole iranien, source essentielle de revenus pour le régime, en utilisant des flottes fantômes1, des devises autres que le dollar ou des cryptomonnaies pour assurer les transactions. Le blocus du détroit d'Ormuz par Washington visait précisément à empêcher cette circulation et à tarir cette source de revenus. C'est également le sens des mesures appliquées, en janvier et en juillet 2026, par l'Office of Foreign Assets Control (Bureau du contrôle des avoirs étrangers)2 sur la personne, les biens et le réseau de Babak Zanjani, une des figures centrales de l'architecture du blanchiment d'argent pour les Gardiens de la révolution, ou sur d'autres acteurs iraniens de cette « guerre dans la guerre » tels que Siavash Kayvanpour, Alireza Derakhshan et Arash Estaki Alivand3.
Néanmoins, l'opération « Economic Outcast » (« Paria économique ») imposée par Washington à l'endroit de Téhéran implique des exigences de plus en plus contraignantes pour les pays à la fois partenaires de l'Iran et des États-Unis, au premier rang desquels la Chine, les Émirats arabes unis (EAU) ou encore la Turquie. Cela pousse ces derniers à diversifier leurs moyens de paiement au détriment du dollar et au profit d'autres devises ou actifs, tels que l'or ou des monnaies digitales. La Chine, dont certaines banques et entreprises se voient menacées de sanctions secondaires en raison de leurs liens supposés avec l'Iran, n'hésite d'ailleurs pas à dénoncer « l'illégalité des sanctions unilatérales » sans « aucun fondement légal au regard du droit international »4.
Avec World Liberty Financial, leur société de stablecoins* (« cryptomonnaie stable »), la famille Trump offre une opportunité de conserver le « privilège exorbitant » du dollar, tout en enrichissant le clan présidentiel. Mais pas sans risques.
L'économie iranienne, confrontée au poids des sanctions du Trésor états-unien depuis plusieurs décennies auxquelles s'ajoutent celles de l'ONU et aux nouvelles mesures punitives actuelles, connaît à intervalles réguliers des épisodes d'inflation particulièrement critiques, dévorant l'épargne et les revenus des Iraniens. Dans un article récent du média qatari Al-Jazira5, des Iraniens déplorent l'appauvrissement généré par l'écart entre les revenus versés en rials, dont le cours ne cesse de s'effondrer, d'une part, et d'autre part, les dépenses qui sont largement indexées sur la valeur du dollar. Face à cette situation, nombre d'entre eux sont tentés d'investir dans les cryptomonnaies ou même d'épargner des dollars. Selon le Trésor états-unien et pour la seule année 2024, près de 9 milliards de dollars (7,8 milliards d'euros) seraient ainsi passés des États-Unis à l'Iran par des circuits bancaires complexes, impliquant notamment la filiale émiratie de la banque égyptienne Misr6.
Cette « dollarisation par le bas » de l'économie iranienne, qui répond à un besoin de stabilité monétaire, constitue sans nul doute une opportunité pour les plateformes d'émission de stablecoins, dont le cours est en général adossé à celui du dollar. En s'implantant dans les EAU et le Pakistan, deux pays voisins et partenaires économiques de l'Iran, particulièrement investis dans les produits financiers non conventionnels, World Liberty Financial s'introduit au cœur des circuits de contournement de sanctions imposées par Washington. Fondée en septembre 2024 par Donald Trump, Steve Witkoff, actuel envoyé spécial des États-Unis au Proche-Orient, et leurs fils respectifs, l'entreprise est dès janvier 2025 — c'est-à-dire dès l'investiture du président états-unien — massivement financée par des sociétés liées à la famille régnante d'Abou Dhabi. Si les EAU sont notoirement connus pour abriter ou faire transiter d'importants avoirs du régime iranien, le choix du Pakistan, très différent de la petite pétromonarchie, peut néanmoins surprendre.
Certes, Islamabad connaît des épisodes d'inflation chroniques, or une des vertus du stablecoin est d'offrir une valeur refuge contre l'inflation à une population que l'on cherche à détourner de son régime, ou à d'autres investisseurs dans une situation analogue. Le Pakistan est d'ailleurs identifié comme le troisième pays au monde en matière de croissance du secteur des cryptomonnaies en 2025. Mais ce n'est sans doute pas la principale raison de ce rapprochement.
En proposant à ses clients d'investir dans des stablecoins, World Liberty Financial donne accès à des actifs échappant à la surveillance des protocoles bancaires et à la traçabilité des transactions effectuées par le système de communication interbancaire SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication)*. Ainsi Donald Trump et les membres de son entourage, qui sont en mesure de déclencher le châtiment des sanctions par leur pouvoir exécutif, proposent une solution pour les contourner. Juges et partis, ils peuvent faire l'objet de nouvelles accusations de conflit d'intérêts.
World Liberty Financial doit une part significative de ses fonds d'origine, sa technologie et son poids actuel dans l'économie des stablecoins à l'entreprise Binance, la plus grande plateforme d'échange de cryptomonnaies au monde. Celle-ci fut condamnée par la justice états-unienne en 2023 pour blanchiment d'argent, notamment au bénéfice de l'Iran et de ses proxys. En octobre 2025, son fondateur sino-canadien Changpeng Zhao fut officiellement gracié par Donald Trump. Contrainte de retirer sa branche principale du marché états-unien, Binance demeure un partenaire très impliqué de World Liberty Financial comme de la République islamique d'Iran.
Selon un article du New York Times7, 1,7 milliard de dollars (1,4 milliard d'euros) auraient été versés, entre mars 2024 et août 2025, à des comptes liés au régime iranien par le biais de cette plateforme. Dans la foulée, entre la fin 2025 et fin février 2026, Binance aurait licencié des analystes qui auraient signalé les flux financiers vers des portefeuilles détenus par des entités liées aux Gardiens de la révolution8. Or, le poids de Binance dans l'entreprise de la famille Trump est considérable : 87 % des stablecoins dits USD1, émis par World Liberty Financial, sont détenus en fonds propres par Binance ou sur des comptes enregistrés sur cette même plateforme9. Et c'est peut-être là le point le plus critique.
Le clan Trump est donc massivement associé à une entreprise suspectée de servir de canal de financement au régime iranien, et son entreprise, World Liberty Financial, émet des actifs circulant sur cette plateforme, sans autre régulation (ou presque) que celle décidée par Binance.
Même mélange des genres avec le Pakistan. Le 12 décembre 2025, le gouvernement pakistanais signait un accord avec Binance, via une officine d'État dédiée à la supervision des cryptomonnaies, Pakistan Virtual Assets Regulatory Authority (PVARA). Un mois plus tard, le 14 janvier 2026, il en paraphait un autre avec SC Financial Technologies, filiale de World Liberty Financial. Dans les deux cas, l'intermédiaire clé fut Bilal Bin Saqib, Anglo-Pakistanais, conseiller stratégique de World Liberty Financial pendant plusieurs mois, devenu dirigeant de la PVARA le 2 décembre 2025. Les accords avec Binance et SC Financial Technologies furent donc conclus quelques jours après sa prise de fonctions pour le premier, et quelques semaines plus tard pour le second.
Des élus démocrates, tels que Ron Wyden, Elizabeth Warren ou Richard Blumenthal ont engagé des procédures destinées à mettre en évidence ces liens et la possibilité de conflits d'intérêts entre la figure présidentielle et les sources de financement de World Liberty Financial, et notamment Binance.
Mais ce conflit d'intérêts ne constitue en définitive que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers mondiaux. Le recours à Binance relève indéniablement de l'enrichissement des fondateurs de World Liberty Financial, mais aussi et surtout d'une logique d'encerclement et de colonisation des flux de financement parallèles.
Au cours de son mandat, Donald Trump a compté parmi ses conseillers du plus haut niveau des figures telles que Stephen Miran ou David Sacks, notoirement liées à l'industrie des cryptomonnaies. Au sein de celle-ci, la plateforme Coinbase ou le fonds Andreessen Horowitz s'imposent comme d'importants donateurs des campagnes électorales états-uniennes, alors que les élections de mi-mandat ont lieu le 3 novembre 2026. Signe des temps, le Sénat a rejeté, le 15 septembre 2026, le projet de loi « Clarity Act » qui visait à légitimer le secteur des cryptomonnaies et l'accroissement de son poids au détriment du secteur bancaire traditionnel. Le texte interdisait au président ou à son épouse de détenir des cryptoactifs, mais pas aux autres membres de la famille d'un représentant fédéral ni au cas où les fonds seraient placés dans un qualified blind trust* (« fonds de dépôt aveugle »). Ces deux exceptions apportaient des marges de manœuvre largement exploitables par le président et presque conçues spécifiquement à sa mesure.
Capter les ressources de l'épargne mondiale est un enjeu stratégique pour Washington, car celle-ci permet de payer le déficit commercial du pays (et donc de l'alimenter). Dans un contexte où les épargnants pourraient être amenés à investir de manière croissante dans des cryptomonnaies, les États-Unis pourraient-ils conserver la capacité à militariser leur monnaie contre des nations ou régimes désignés comme ennemis ? En d'autres termes, le secteur des cryptoactifs qui produit des alternatives au dollar peut-il maintenir le lien organique qui a longtemps prévalu entre le secteur financier états-unien et l'État fédéral ? La capacité à articuler les trois fonctions fondamentales de la mythologie indo-européenne à partir du dollar a constitué une des conditions de la domination états-unienne depuis la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971.
Le pari extrêmement risqué de l'administration Trump n'est pas dénué d'atouts, au regard des difficultés économiques des Iraniens. Ailleurs, d'autres populations sont également frappées par les conséquences inflationnistes du conflit et surtout du blocus du détroit d'Ormuz. Mais la guerre contre l'Iran incite déjà massivement les pays tiers à limiter leurs engagements dans les domaines diplomatiques, économiques et militaires avec les États-Unis. Le secteur financier états-unien demeure particulièrement attractif et a très certainement de très beaux jours encore devant lui. Mais peut-on en dire autant du dollar, ou du moins de son monopole sans partage sur ce secteur ?
Quant à Donald Trump, brandissant dans une main les sanctions et avançant dans l'autre l'opportunité d'un « deal » en stablecoins, il peut être assimilé au pharmakon, (ce qui signifie à la fois poison et remède) pour la population iranienne, mais également pour le régime iranien, voire pour l'économie mondiale. Néanmoins, comme le rappelle l'anthropologie de la violence, le pharmakon peut devenir pharmakos, le bouc émissaire sacrifié afin d'apaiser la communauté.
* Les termes suivis d'un astérisque sont définis dans l'encadré ci-dessous
Les mots pour le dire
➞ Cryptoactif : terme générique qui désigne un actif (monnaie, action, bons du Trésor, objet de collection ou même part d'un projet) qui est numérique et n'a aucune forme physique. Il ne transite pas par une banque.
➞ Stablecoin : Monnaies créées et gérées par des entreprises privées, adossées sur une monnaie essentiellement le dollar, censé assurer sa stabilité. Les plus connus : USDT (60 % environ des stablecoins), émis par la société Tether longtemps basée aux Îles Vierges et à Hongkong, désormais au Salvador.
➞ SWIFT : Réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée ; il est devenu l'instrument central des sanctions financières.
➞ Qualified blind trust : Système qui permet à un dirigeant ou élu états-unien de transférer ses actifs à un tiers théoriquement indépendant pour éviter (ou cacher) les conflits d'intérêts.
1NDLR. Réseau clandestin de pétroliers et de sociétés écrans.
2« Treasury Further Dismantles Iranian Financier Zanjani's Network », US Department of Treasury, 24 juillet 2026.
3« Treasury Sanctions Crypto Exchanges Funding Iran's IRGC and Enabling Illicit Finance », US Department of Treasury, 7 août 2026.
4Ma Tong, « China's opposition to illegal unilateral sanctions is consistent and unequivocal : FM on possible US sanctions on Chinese banks over Iran ties », Global Times, 28 août 2026.
5« Les “dollars domestiques“…Voici comment les Iraniens échappent à l'érosion de leurs salaires » (en arabe), Al-Jazira, 5 septembre 2026.
6« FinCEN Identifies $9 Billion of Iranian Shadow Banking Activity in 2024 », Financial crime enforcement network, US Department of Treasury, 23 octobre 2025.
7David Yaffe-Bellany et Michael Forsythe, « Binance Employees finds $1.7 billions in crypto was sent to Iranian entities », New York Times, 23 février 2026.
8Leo Schwartz et Ben Weiss, « Exclusive : Binance fires top investigators who claim to have uncovered evidence of Iranian sanctions violations », Fortunes, 13 février 2026.
9Zach Everson, « Conflict Coin : How the Trumps' Billion-Dollar Crypto Stake Depends on a Company That Helped Iran Evade Sanctions », Public Citizen, 27 avril 2026.
Derrière les exploits des Lions de l'Atlas, illustrés par un nouveau brillant parcours à la Coupe du monde 2026, il y a le controversé président de la Fédération marocaine de football. Fouzi Lekjaa attire autant les projecteurs que les joueurs sur le terrain. Son parcours et sa personne suscitent régulièrement des débats, au Maroc comme sur le reste du continent.
Interrogé sur le choix de la pépite espagnole Lamine Yamal de vêtir les couleurs de la Roja plutôt que celles des Lions de l'Atlas1, Fouzi Lekjaa a répondu « ne pas connaître d'Espagnol qui s'appelle Jamal ». La sortie du patron du football marocain, dans un entretien avec le magazine spécialisé Onze Mondial2, est, au mieux, maladroite, au pire, totalement déplacée — mais révélatrice du tempérament du patron du football marocain.
Éliminé comme il y a quatre ans par la France, cette fois au stade des quarts de finale (0-2), le Maroc se tourne désormais vers la Coupe du monde 2030 qu'il coorganise avec l'Espagne et le Portugal. Un chantier confié par le roi Mohammed VI à Fouzi Lekjaa qui, avec sa double casquette de président de la Fédération royale marocaine du football (FRMF) et de ministre du budget, rassemble les pleins pouvoirs pour mener à bien ce que l'État marocain considère comme un levier géopolitique majeur pour consolider son influence internationale.
Né à Berkane, près de la frontière algérienne, Fouzi Lekjaa est issu d'une famille modeste. Après des études d'ingénieur, il entame sa carrière au ministère de l'agriculture, à l'Établissement autonome de contrôle et de coordination des exportations. En parallèle, il se forme à l'École nationale des administrations (ENA), ce qui lui permet d'entrer à l'Inspection générale des finances en 19953.
L'opinion publique marocaine le découvre en 2009, lorsqu'il prend les rênes de la Renaissance Sportive de Berkane (RSB), le club de sa ville natale, qui végétait alors en troisième division. En deux ans seulement, la RSB retrouve le championnat professionnel. Son ascension fulgurante la mène ensuite à trois sacres africains avec la coupe de la Confédération, organisée annuellement par la Confédération africaine de football (CAF), en 2020, 2022 et 2025, ainsi qu'à un premier titre de champion du Maroc en 2025.
S'il a officiellement quitté la présidence du club de Berkane en 2019 — cinq ans après son élection à la tête de la FRMF —, Fouzi Lekjaa continue à faire jaser les supporters des autres clubs marocains, particulièrement ceux du Raja et du Wydad de Casablanca, les deux grandes puissances du football marocain.
En 2020, les murs de la capitale économique du royaume et les réseaux sociaux sont envahis par un hashtag #Mafia_Lekjaa. L'opération est conduite par les Winners, groupe de supporters ultras du Wydad qui dénoncent dans un communiqué : « Des personnalités de partis bien connues, des hommes d'État dans des institutions sensibles, accompagnés de leurs enfants, des avocats et des juristes, des défilés et des membres des comités de la Ligue [professionnelle de football, ndlr] et la Fédération, puis de nombreuses plateformes de presse pitoyables et corrompues. »
Trois ans plus tard, c'est au tour des supporters des Verts du Raja de lancer une campagne contre celui qui est devenu entretemps ministre du budget, couronnant une longue carrière au sein du ministère des finances. Avec le hashtag #Lekjaa_corrompu, les ultras du Raja accusent le numéro un du football marocain d'être derrière un complot visant leur club, au travers d'un arbitrage injuste et d'une programmation de matchs défavorable à leur club.
La controverse et la fascination autour de la personne de Fouzi Lekjaa s'étendent au-delà des frontières marocaines. En 2017, il contribue à faire chuter le Camerounais Issa Hayatou — qui vingt-huit ans durant a dirigé la Confédération africaine de football (CAF) — en appuyant activement la candidature du Malgache Ahmad Ahmad, avec lequel il entretient des liens étroits4.
Sous la présidence de celui-ci, la CAF est empêtrée dans de multiples scandales financiers et éthiques. Entre détournements de fonds et abus de biens sociaux, une affaire de contrat d'équipementier entachée d'irrégularités5 ou encore des accusations portées par d'anciens collaborateurs, dont le secrétaire général Amr Fahmy, qui ont alerté sur des pots-de-vin versés à des présidents de fédérations et des soupçons de harcèlement sexuel, Ahmad Ahmad se retrouve isolé. En novembre 2020, la FIFA le suspend pendant cinq ans de toute activité liée au football6.
Fouzi Lekjaa, lui, en sortira indemne. Mieux, il sera par la suite promu vice-président de la CAF par Patrice Motsepe — le milliardaire sud-africain propriétaire de Mamelodi Sundowns, club de Pretoria — qui accédera à la direction de la CAF, début 2021, lors de la 43e assemblée générale de l'instance tenue à Rabat, au Maroc, avec la bénédiction du président de la FIFA, Gianni Infantino.
Entre le dirigeant italo-helvético-libanais et le Marocain, la proximité, présentée comme amicale, se double d'intérêts mutuels. Plus tôt cette année, alors que le Maroc recevait les nations du continent pour la Coupe d'Afrique des nations (CAN), le Guardian révèle que la CAF a imposé à ses membres la décision controversée d'organiser la CAN tous les quatre ans — au lieu de deux ans actuellement — sans consulter officiellement les fédérations affiliées7. Décision prise avec le soutien très appuyé de son vice-président marocain, selon le quotidien britannique.
De vives tensions au sein du football africain ont éclaté lors de la très controversée finale de la dernière Coupe d'Afrique des nations entre le Maroc et le Sénégal le 18 janvier 2026 à Rabat. Les Lions de la Téranga ont remporté le match 1 – 0 sur le terrain, mais la victoire a été invalidée par le jury d'appel de la CAF au profit des Lions de l'Atlas à la suite de la défection momentanée d'une partie de l'équipe et du staff sénégalais protestant contre un penalty accordé au Maroc en fin de match. L'affaire a dégénéré en crise diplomatique et son dénouement est suspendu à une décision du Tribunal arbitral du sport (TAS).
Face aux accusations de mainmise marocaine sur le football africain, Fouzi Lekjaa préfère botter en touche. Dans un entretien accordé à la plateforme Al Jazeera 360 le 14 juin sur l'influence supposée du Maroc dans les instances de la CAF et de la FIFA, il répond : « Nous n'avons pas de fonctionnaires marocains à la CAF. Nous ne présidons aucune commission, sauf celle des finances, où est donc cette influence ? » D'ailleurs, une supposée influence « devrait se traduire par des titres, ce qui n'est pas le cas pour le Maroc », se défend-il.
Ministre du budget, patron du football, vice-président de la CAF et membre du Conseil de la FIFA… Aucune responsabilité ne semble excessive à porter pour celui qui gère le carnet de chèques de la nation. Ce cumul des fonctions ne semble pas déranger outre mesure la FIFA, qui interdit pourtant fermement toute immixtion politique dans le football, oblige ses fédérations membres à gérer leurs affaires de manière indépendante et expose les pays contrevenants à une suspension immédiate, privant leurs clubs et sélections de compétitions internationales. C'est le cas de la Fédération malienne de football (Femafoot) qui avait été suspendue en 2017 après la décision du ministère local des sports de dissoudre le comité exécutif et de limoger ses dirigeants. Plus récemment, ce sont les fédérations congolaise (Congo-Brazzaville) et pakistanaise qui se voyaient frappées de suspensions en raison d'interférences gouvernementales et de violations répétées des règles statutaires.
Dans quelques mois, de nouvelles fonctions pourraient s'offrir à Fouzi Lekjaa. Le 23 septembre 2026, les Marocains seront appelés aux urnes pour des élections législatives historiques puisqu'elles décideront du paysage politique du royaume avant et pendant le Mondial 2030. Auparavant apparenté au Rassemblement national des indépendants (RNI) — parti de l'actuel chef de gouvernement, le milliardaire Aziz Akhannouch —, Fouzi Lekjaa pourrait porter les couleurs du parti Authenticité et modernité (PAM), fondé en 2007 par le puissant conseiller royal, Fouad Ali El-Himma. L'intéressé, qui a assuré récemment n'être encarté auprès d'aucune formation politique, est ouvertement convoité pour représenter le PAM par la secrétaire générale du parti, Fatima-Zahra El-Mansouri, alors que le média d'investigation Le Desk assure que l'affaire est pliée8.
1Lamine Yamal est né dans la banlieue de Barcelone d'une mère équatoguinéenne et d'un père marocain. Il avait le choix entre trois nations sportives et a choisi l'Espagne.
2Entretien diffusé le 6 juillet 2026 par Onze Mondial dans le cadre du documentaire « Inside : Dans les coulisses de l'irrésistible essor du football marocain ».
3Voir son portrait signé par Nassim El-Kerf et Mehdi Mahmoud « Fouzi Lekjaa, dans la zone de vérité », TelQuel, 24 décembre 2022.
4« Maroc : enquête sur l'inoxydable Fouzi Lekjaa », Jeune Afrique, 12 septembre 2019 ; « Un média camerounais révèle des “magouilles” Ahmad-Lekjaa », Le360sport, 20 mars 2019.
5Alban Traquet, « CAF : Enquête sur les liens de l'instance africaine avec une société varoise », L'Équipe, 7 juin 2019.
6« CAF : Ahmad Ahmad suspendu pour cinq ans par la Fifa », Jeune Afrique, 23 novembre 2020.
7« African football chiefs accused of not consulting fully over controversial Afcon change », The Guardian, 16 janvier 2026.
8Soufiane Sbiti, « Législatives 2026 : Fouzi Lekjaa accepte de porter les couleurs du PAM », Le Desk, 9 juin 2026.
Indépendant depuis le 9 juillet 2011, le plus jeune État au monde doit organiser ses premières élections générales le 22 décembre, dans un contexte de quasi-guerre civile. Frappé par le réchauffement climatique, le pays connaît par ailleurs des inondations permanentes dans l'État d'Unité où se trouvent des infrastructures pétrolières vieillissantes et des milliers de déplacé·es internes. La catastrophe sanitaire qui s'annonce reste pourtant largement ignorée.
Portées par un taux de participation supérieur aux dernières échéances, les élections parlementaires irakiennes du 11 novembre n'ont pas rebattu l'équilibre parlementaire. Les tractations visant à former le nouveau gouvernement et désigner le premier ministre s'annoncent d'autant plus âpres qu'elles visent avant tout à se partager les richesses du pays entre les élites.
Les législatives irakiennes ont réuni 56,1 % des 21 millions d'Irakiens inscrits sur les listes électorales, contre 41 % en 2021. On les qualifie d'« élections des millionnaires », tant l'étalage de richesse et les investissements des candidats ont été hors norme. Outre le financement des campagnes, l'achat de votes dans les quartiers défavorisés a été légion, attestant de la fragilité de la démocratie dans ce pays.
Alors que les principaux acteurs chiites sont regroupés au sein du Cadre de la coordination depuis 2022, ils ont pour beaucoup fait cavalier seul à travers différentes listes dans l'optique de redéfinir leur poids au sein de leur coalition au lendemain des élections. Le Cadre de la coordination est en effet susceptible d'éclater si un consensus n'est pas trouvé entre ses membres, dont les philosophies politiques se sont régulièrement opposées au fil du mandat du premier ministre sortant, Mohammed Chia Al-Soudani.
Parti en campagne à la tête de son parti baptisé Reconstruction et développement, avec pour ambition de briguer un second mandat, Al-Soudani n'a pas réussi à créer le raz-de-marée escompté. Bien qu'en tête des votes avec 46 sièges au sein du nouveau Parlement, il est loin de pouvoir fédérer autour de lui une majorité susceptible de l'adouber sans engager des pourparlers de fond avec les autres acteurs politiques, le Parlement comptant 329 sièges.
« Ce score de tête d'affiche n'est pas forcément une victoire pour Al-Soudani, car il espérait obtenir plus de sièges pour négocier un second mandat. En apparence, son parti a gagné, mais sa marge reste étroite. Les membres du Cadre de la coordination ne sont pas idéologiquement ou politiquement alignés », analyse Renad Mansour, politologue, chercheur au Chatham House et spécialiste des institutions irakiennes. Il est à noter que si la participation est restée élevée dans les régions kurdes et sunnites, elle a faibli dans les provinces à majorité chiite.
Autres acteurs de poids : les milices chiites qui affichent toutefois une performance décevante, mise à part la coalition Sadiqoun (27 sièges), mouvement politique de la milice Asaib Ahl Al-Haq de Qaïs Al-Khazali. Cela confirme le déclin de leur assise politique.
La principale liste sunnite est quant à elle portée par le parti de l'ancien chef du Parlement Mohammed Al-Halboussi (Taqqadum, 27 sièges) et pourrait peser après qu'elle aura fédéré les autres partis sunnites autour d'une coalition. Côté kurde, le grand gagnant des élections est le Parti démocratique du Kurdistan (PDK, 26 sièges) du clan Barzani, qui a passé la barre symbolique du million d'électeurs.
Face à ces poids lourds, le cheikh Moqtada Al-Sadr brille par son absence. Il n'aura pas de représentation dans le prochain gouvernement à la suite de son retrait de la vie politique et de son appel au boycott des élections. En 2022, après que sa formation a échoué à former un gouvernement1, Al-Sadr a brusquement sommé les élus de son mouvement de quitter le Parlement. Cette politique de la chaise vide avait alors incité le Cadre de la coordination à court-circuiter les acteurs sunnites et kurdes au moment de nommer Al-Soudani au poste de premier ministre après une crise politique émaillée de violences dans la zone verte2.
Enfin, les femmes occupent à peine plus de 25 % des sièges du nouveau Parlement (84 sièges). C'est près de 5 % de moins qu'aux dernières échéances. Ces représentantes ont également moins d'influence sur les débats et l'adoption de lois que leurs pairs masculins. Il est à noter que les femmes irakiennes votent moins que les hommes et que leur choix est régulièrement influencé par des pressions patriarcales au sein de leurs familles.
Durant ses trois années de gouvernance, Mohammed Chia Al-Soudani a imposé sa marque en engageant d'importants chantiers de construction dans le pays tout en distillant un discours réformiste et souverainiste… non sans froisser certains acteurs traditionnels, comme Nouri Al-Maliki et les membres des Fassail3, des milices jusqu'au sein de sa coalition.
Aussi dirigiste qu'il ait voulu paraître, le chef de l'État n'a pas pu s'émanciper des réalités politiques locales, régionales et internationales qui influent sur l'équilibre du pouvoir en Irak. Tout comme son prédécesseur, Moustafa Al-Kadhimi, il s'est heurté à l'imbroglio sécuritaire des milices irakiennes en tentant de réaffirmer son autorité sur celles-ci. Ces milices, souvent inféodées à l'Iran, ont institutionnalisé leur présence depuis la guerre contre l'Organisation de l'État islamique (OEI) non sans conserver une marge de manœuvre en dehors de l'État.
Appuyées par l'Iran, qui compte sur elles pour assurer son emprise sur l'Irak et pour orchestrer la contrebande d'argent et d'hydrocarbures à ses frontières, les milices Hachd Al-Chaabi ou Fassail ont à plusieurs reprises déclenché des bras de fer avec Al-Soudani pour décourager toute forme d'atteinte à leur autonomie. Plusieurs acteurs, dont Nouri Al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014, ont par ailleurs fait front commun avec l'axe pro-Iran au sein du Cadre de la coordination pour contrecarrer les efforts du premier ministre sortant.
Sur le plan international, Al-Soudani a dû ménager la chèvre et le chou dans l'affrontement qui a opposé Israël et les États-Unis à l'Iran. La non-implication des Fassail dans la guerre opposant les deux premiers au second en juin 2025 aura montré que l'Irak veut éviter de s'immiscer dans un conflit qui le dépasse, bien que son territoire reste une zone de confrontation par procuration entre les puissances étrangères.
Mais c'est sur le plan économique qu'Al-Soudani a sans conteste réussi, permettant la signature d'importants contrats pétroliers avec Exxon Mobil tout en négociant avec les acteurs kurdes pour la réouverture de l'oléoduc de Ceyhan acheminant le pétrole irakien vers la Turquie. Ces accords économiques, obtenus par le biais d'une pression états-unienne, comme le révèle Reuters4, participent de la marginalisation des Fassail et des atouts économiques bénéficiant à l'Iran dans le pays, confirmant l'affaiblissement de Téhéran depuis l'attaque israélienne. Ce constat ne manque pas de faire passer Al-Soudani pour « l'homme des Américains », une étiquette qui collait déjà à la peau de son prédécesseur et qui explique en partie ses résultats décevants aux élections parlementaires.
Les négociations à venir s'annoncent ardues avec l'autre poids lourd de la politique irakienne, à savoir la liste formée par l'ex-premier ministre Nouri Al-Maliki (État de droit, 29 sièges), lui-même issu du parti Daawa et principal rival de Mohammed Chia Al-Soudani.
Alors qu'Al-Maliki le percevait initialement comme un technocrate sous son contrôle, le premier ministre Al-Soudani a démontré qu'il avait ses propres ambitions, ce que ce véritable parrain au sein de la coalition chiite ne lui pardonne pas. L'ambitieux Soudani a tenté un rapprochement avec plusieurs acteurs politiques indépendants ainsi qu'avec l'ancien chef du Parlement Mohammed Al-Halboussi.
Ayant très tôt flairé une trahison de la part du premier ministre sortant, Al-Maliki pactise depuis contre son ancien dauphin jusqu'à s'assurer qu'il ne puisse pas briguer de second mandat, mais aussi contre ceux avec qui il a ébauché des alliances — après avoir fait chuter Al-Halboussi de son poste en novembre 2023.
« Nouri Al-Maliki n'a pas pardonné à Mohammed Halboussi son rapprochement avec Moqtada Sadr en 2021, ni avec Al-Soudani en 2022. Il est parvenu à l'évincer en retournant un de ses fidèles et en invoquant un vice de procédure pour remplacer le président du Parlement », explique Houssam Al-Robaie, membre du parti indépendant Al-Beit Al-Iraqi5 et du Al-Rasheed Centre for Development6.
Malgré les manigances de Nouri Al-Maliki, le premier ministre bénéficie toujours de soutiens qui, outre le camp chiite, incluent des factions sunnites et certains partis kurdes.
Dans ce jeu des puissants, le public irakien demeure profondément désillusionné par son élite politique. « Seuls ceux qui bénéficient directement du système politique sont allés voter », écrit Sajad Jiyyad, chercheur en politiques publiques et gouvernance en Irak associé à Century Foundation et directeur du groupe de travail sur la politique chiite.
Outre les 3 700 cas de fraudes et incidents répertoriés, et les 700 000 bulletins annulés, c'est tout un système politique hérité de la période d'occupation états-unienne qui semble à bout de souffle. « Le fort taux de participation à ces élections, à hauteur de 56 %, n'est pas lié à la satisfaction des citoyens irakiens, mais plus à l'investissement massif des candidats qui ont mis les moyens pour mobiliser en leur nom », explique le politologue Renad Mansour.
Au-delà des intrigues et des jeux d'alliances, la population a compris que la classe dirigeante opère en vase clos et assure sa perpétuation avant tout. En Irak, les clivages communautaires servent surtout à mobiliser la société ou à la diviser. Mais derrière ce vernis, les élites collaborent pour s'enrichir et partager l'énorme gâteau que représente le budget de l'État. Renad Mansour observe que :
Les acteurs politiques irakiens se positionnent surtout via les élections pour s'assurer la meilleure part du budget irakien qui s'élève à plus de 100 milliards de dollars annuels [près de 900 millions d'euros]. L'économie de rente irakienne basée sur le pétrole soude les partis politiques ou les pousse à rivaliser entre eux.
L'entre-soi des élites dépasse les clivages communautaires, comme l'atteste le profil de l'ancien président du Parlement Mohammed Al-Halboussi : « C'est lui qui a appris aux grandes figures chiites comment détourner les fonds de l'État par le biais de compagnies-écrans. Il a une longue expérience de la chose, car il a fait fortune comme contracteur auprès des Américains », explique Houssam Al-Robaie.
À titre d'exemple, le dirigeant chiite Qaïs Al-Khazali a véritablement fait fortune grâce aux astuces que lui a soufflées Al-Halboussi. Parallèlement, Qaïs Al-Khazali cultive de bonnes relations avec l'Union patriotique du Kurdistan (UPK), dirigé par Bafel Talabani dans la province de Souleimaniye, dans le nord-est de l'Irak, par où passe une partie de la contrebande irakienne de pétrole et de devises.
« Le marché noir du pétrole est très lucratif. Autrefois, les milices prenaient 20 à 50 % des bénéfices des entreprises sous leur emprise. Désormais, elles veulent des actions dans l'entreprise », décrit Houssam Al-Robaie.
Alors que les négociations se poursuivent sous l'égide de Nouri Al-Maliki, qui rencontre les différents acteurs politiques nationaux, le blocage politique risque de se maintenir tant qu'aucun consensus global ne se dessine entre les principaux blocs parlementaires. Bien que la Constitution prévoit des délais précis, les négociations politiques prolongent souvent les débats parlementaires. Les désaccords concernant l'ampleur de la coalition, les quotas ministériels et les portefeuilles clés retardent fréquemment la conclusion d'un accord.
Le regard appuyé des puissances régionales sur ce processus complique encore la conclusion d'un accord. En pleine recomposition géopolitique, le Proche-Orient est sujet à une pression états-unienne accrue. En Irak, l'ingérence iranienne demeure forte et l'influence d'Ankara reste prégnante. Le président états-unien Donald Trump a toutefois choisi d'employer un style moins agressif qu'à l'accoutumée avec Bagdad. En nommant Mark Savaya, un homme d'affaires d'origine irakienne, envoyé spécial en Irak, il signale qu'il entend trouver un compromis entre la sécurité (comprendre : brider les milices) et les affaires. Un positionnement qui semble trouver un écho favorable auprès de l'élite irakienne.
Toutefois, ce fragile équilibre peut rapidement s'effondrer, comme l'a démontré l'épisode de la liste des organisations terroristes qu'a failli signer le gouvernement irakien : pendant quelques jours, Bagdad a classé les houthistes du Yémen et le Hezbollah libanais comme organisations terroristes, une ligne rouge pour Téhéran et ses alliés. « Il y a eu une levée de boucliers des Fassail, mais aussi d'Al-Maliki contre Al-Soudani, et le gouvernement a dû prétendre à une erreur pour expliquer la situation », révèle Houssam Al-Robaie, du parti indépendant Al-Beit Al-Iraqi.
Le temps où la rue faisait trembler le pouvoir et où des candidats indépendants faisaient leur entrée au Parlement semble bel et bien révolu. Cependant, l'élite politique irakienne pourrait trouver dans la persistance des inégalités sociales et économiques et dans la crise écologique qui va accroître la pression sur les ressources naturelles dans le pays de sérieux obstacles au ronronnement de ses affaires.
1Menés par Nouri Al-Maliki, les adversaires de Moqtada Al-Sadr ont délibérément entravé les sessions parlementaires afin d'empêcher la restructuration de l'exécutif (qui nécessitait un quorum des deux tiers), rendant ainsi les sadristes et leurs alliés incapables d'exercer leur autorité légitime, bien qu'ils aient obtenu une majorité parlementaire aux précédentes élections.
2La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.
3Les Fassail, ou factions, désignent les milices au sein des Hachd Al-Chaabi, les Unités de mobilisation populaires (UMP), qui sont des milices reconnues par l'État irakien depuis leur lutte contre l'organisation de l'État islamique (OEI) entre 2014 et 2017. Au sein des UMP, les Fassail sont les factions inféodées à l'Iran.
4« How an oil pipeline battle shows the US gaining sway in Iraq », 4 décembre 2025.
5Ce jeune parti est issu du mouvement Tichreen de 2019. Relativement confidentiel, il s'est associé à Mohammed Chia Al-Soudani lors des dernières élections irakiennes.
6Think tank produisant des études politiques en Irak, affilié au parti politique Al-Beit Al-Iraqi.
Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.
Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.
En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.
Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.
Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.
Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.
En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.
Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.
Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.
Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.
Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.
Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.
Ainsi, environ 17,5 % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.
Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.
Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.
Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :
Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.
Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.
L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.
Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.
Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.
Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.
En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.
1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.
Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.
Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.
En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.
Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.
Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.
Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.
En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.
Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.
Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.
Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.
Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.
Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.
Ainsi, environ 17,5 % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.
Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.
Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.
Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :
Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.
Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.
L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.
Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.
Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.
Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.
En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.
1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.
Depuis le samedi 27 septembre, la vie du royaume est rythmée par les manifestations quotidiennes du mouvement GenZ 212. Lancée par des jeunes autonomes refusant toute affiliation politique ou syndicale, la contestation innove et mobilise. Mais elle doit aussi faire face aux limites de son manque de structuration, tandis que les élites au pouvoir semblent attendre le discours du roi prévu pour le 10 octobre.
Elle était jusque-là perçue comme indifférente à la chose publique. Mais les manifestations qui secouent le Maroc depuis le 27 septembre 2025 ont braqué les projecteurs sur la jeune génération à l'initiative du mouvement de contestation. Selon les chiffres du Haut-Commissariat au Plan, les jeunes de moins de 25 ans représentent 26 % de la population marocaine et se caractérisent par « un fort attachement à la technologie, de grandes ambitions et une capacité d'influence sociale et économique ». Ils sont aussi particulièrement touchés par la précarité économique et sociale. Au deuxième trimestre 2025, le taux de chômage des 15-24 ans a atteint 35,8 %, contre 21,9 % pour les jeunes de 25 à 34 ans, et une moyenne nationale de 12,8 %.
Lors des premières manifestations, qui ont principalement eu lieu à Rabat, Casablanca, Meknès et Tanger, avant que d'autres villes ne rejoignent la contestation, le mouvement est apparu comme largement spontané, sans mots d'ordre. Seules quelques banderoles ont été déployées. Mais très vite, des slogans ont émergé : « Nous ne voulons pas de la Coupe du monde… la santé avant tout », « Le peuple veut la fin de la corruption ». Des critiques directes du volume des dépenses consacrées aux infrastructures et à la construction des stades en prévision de l'organisation par le Maroc de la Coupe d'Afrique des nations (CAN, décembre 2025 — janvier 2026), et surtout de la Coupe du monde 2030, aux côtés de l'Espagne et du Portugal. Ces dépenses interrogent sur les priorités de l'État, alors que les services publics de base, comme la santé et l'éducation, connaissent une nette détérioration.
Contrairement au mouvement du 20 février, né en 2011, soutenu à l'époque par plus de 20 organisations de défense des droits humains et syndicales et qui avait vu la participation de jeunes appartenant à des structures politiques, les manifestations actuelles émanent d'un groupe de jeunes peu structuré : la GenZ 212, combinaison de « Génération Z »1 et l'indicatif téléphonique du Maroc.
Malgré la participation de figures de gauche à certaines manifestations, comme Nabila Mounib, secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU), et Abdelhamid Amine, ancien président de l'Association marocaine des droits humains (AMDH), il n'y a eu aucun soutien actif à ce mouvement. Quelques organisations politiques et de défense des droits humains se sont contentées de publier des communiqués exprimant leur soutien aux revendications sociales et dénonçant l'approche sécuritaire adoptée par le pouvoir.
Pour se coordonner, la GenZ 212 passe principalement par la plateforme Discord, dont le serveur compte plus de 170 000 membres au Maroc. Discord est une application de messagerie instantanée et un réseau social communautaire lancé en 2015, qui permet aux utilisateurs d'échanger des messages texte et des appels vocaux ou vidéo. Elle était à l'origine prisée par les gamers, les adeptes de jeux vidéo. Si son usage s'est démocratisé dans certains pays comme la France, elle reste au Maroc largement utilisée par les jeunes gamers de la génération Z. Elle leur permet d'échanger pendant les parties de jeu, de diffuser des sessions en direct et de partager leurs expériences. Le choix de cette plateforme pour coordonner les appels à manifestation rappelle des exemples similaires ailleurs dans le monde, à Madagascar et surtout au Népal, où des manifestants de la même génération ont eu recours à la même application le 4 septembre 2025, après la suspension de plusieurs réseaux sociaux par les autorités.
On trouve sur Discord plusieurs chaînes de discussion, une pour chaque région du royaume, ce qui facilite la coordination entre les habitants des mêmes villes et villages. Les horaires des discussions quotidiennes sont annoncés sur les pages des réseaux sociaux du mouvement. Elles commencent souvent après 22h. L'administrateur de la chaîne commence par faire le bilan de la journée de manifestation. Les membres prennent ensuite la parole à tour de rôle pour exprimer leurs opinions, et faire part de leurs suggestions. Souvent, les échanges se poursuivent pendant des heures. À la fin de chaque soirée, on passe au salon appelé « Annonces » où les membres doivent répondre à la question suivante : « À vous de décider : soutenez-vous la poursuite des manifestations demain ? » Les membres n'ont que deux options : « oui » ou « non ». Jusque-là, le « oui » dépasse tous les jours les 80 %, témoignant d'un engagement clair de la part de la majorité des participants à poursuivre la mobilisation.
Dans ces discussions quotidiennes sur Discord, la spontanéité qui caractérise les manifestations apparaît comme intentionnelle. Les membres de la Génération Z insistent constamment sur leur totale indépendance vis-à-vis des partis politiques et des syndicats, témoignant ainsi de l'aversion de toute une jeunesse pour les structures intermédiaires, qui ont perdu toute crédibilité à leurs yeux. Sur les réseaux sociaux également, ils le revendiquent haut et fort : « Nous n'appartenons à aucun parti ni mouvement politique. Nous sommes des jeunes libres, notre voix est indépendante et notre seule revendication est la dignité et les droits légitimes de chaque citoyen. »
Alors que les appels aux manifestations des 27 et 28 septembre commençaient à circuler, plusieurs sites web et pages pro-gouvernementales se sont empressés d'accuser les organisateurs de « séparatisme » et de « servir des intérêts étrangers » dans le but de déstabiliser le royaume et menacer son intégrité territoriale. En réponse à ces accusations, les administrateurs de la page GenZ 212 ont publié sur les réseaux sociaux une déclaration le 18 septembre où l'on peut lire : « Nous ne sommes ni contre la monarchie ni contre le roi. Au contraire, nous considérons la monarchie comme essentielle à la stabilité et à la continuité du Maroc. »
Il convient de noter que depuis le début du règne du roi Mohammed VI, aucun mouvement social ou politique n'a lancé de slogan contre la monarchie. Même le Mouvement du 20 février appelait à une « monarchie parlementaire ».
Les revendications du mouvement ne sont pas propres à cette génération. Elles reflètent plutôt des préoccupations partagées par tous les Marocains. Interrogée par Orient XXI, la militante des droits humains Siman explique :
La génération Z est peut-être à l'origine de ce mouvement, mais elle n'est pas la seule à manifester dans la rue. Les revendications exprimées aujourd'hui ne sont pas nouvelles, mais s'inscrivent dans la continuité de celles du Mouvement du 20 février, puis du Hirak du Rif, qui a conduit à l'arrestation de plusieurs jeunes dans la région.
GenZ 212 intervient en effet après un mois de mobilisations importantes au Maroc, notamment devant plusieurs hôpitaux de la ville d'Agadir (sud-ouest) pour protester contre l'état des services de santé, à la suite du décès de huit femmes après leur accouchement, dans des circonstances qui restent mystérieuses. Selon le ministère de la santé, une enquête a été ouverte, mais ses conclusions n'ont pas encore été publiées. D'autres villes ont également été le théâtre de manifestations en faveur des victimes du tremblement de terre de la province d'Al Haouez, qui a frappé le pays en septembre 2023. Enfin, plusieurs marches en soutien à la Palestine et contre la normalisation des relations du Maroc avec Israël depuis 2020 ont également eu lieu. Autant de mobilisations qui, contrairement aux manifestations de GenZ 212, n'ont pas été réprimées et se sont déroulées dans une atmosphère relativement calme.
Selon les chiffres compilés par les sections de l'AMDH au cours des trois premiers jours de manifestations, plus de 300 personnes ont été arrêtées rien qu'à Rabat, et des dizaines d'autres ailleurs. Le premier jour, les interpellés ont été libérés à l'aube. Mais les forces de l'ordre ont changé d'approche dès le lendemain. Selon les chiffres publiés par l'Espace marocain des droits de l'Homme2 le nombre total de personnes arrêtées et placées en garde à vue s'élève à 272, dont 39 mineurs. Trente-six personnes ont été condamnées à des peines de prison, et 221 ont été libérées sous une caution allant de 300 à 600 euros. La plupart des jeunes ont été inculpés de « rassemblement non autorisé, d'entrave à l'action des forces de l'ordre et d'appel à un rassemblement non autorisé ». Ces arrestations ne se sont pas déroulées sans violence. Plusieurs jeunes femmes ont été harcelées pendant leur garde à vue, et de jeunes hommes arrêtés ont été insultés, qualifiés de « pervers » et de « génération de la perversion ». Selon nos sources, le procureur du Roi a constaté des signes de violence physique sur certains d'entre eux. Selon la militante de droits humains Samia Regragui, « la répression et les arrestations ont augmenté la sympathie de la population envers les manifestants, ce qui constitue un véritable acquis ».
Cette sympathie a toutefois été mise à l'épreuve dès le quatrième jour de manifestations, à cause des actes de violence qui ont notamment éclaté dans des zones qui n'étaient pas concernées par le mouvement GenZ 212. Des affrontements ont eu lieu dans plusieurs villes entre manifestants et forces de l'ordre, faisant des blessés des deux côtés et détruisant des biens publics et privés. Le mercredi 1er octobre, trois personnes ont été tuées par la police à Leqliaa, une ville située à 20 kilomètres au sud d'Agadir.
Le soir même, la situation a fait l'objet d'une grande discussion sur Discord, où de nombreux participants ont condamné sans équivoque les actes de vandalisme, affirmant que leurs auteurs « ne représentent ni n'appartiennent au mouvement ». D'autres, en revanche, ont estimé que c'était la violence excessive avec laquelle les autorités ont répondu aux manifestations pacifiques qui était à l'origine des réactions de colère et de violence de certains manifestants. D'autres encore se sont demandé si cette violence n'était pas provoquée, et n'avait pas pour but de nuire à l'image du mouvement, dans le but de saper le soutien populaire dont il bénéficie et d'instiller la peur parmi les Marocains.
Malgré les appels à arrêter les manifestations lancés par certains responsables politiques, comme l'ancien premier ministre islamiste Abdelilah Benkirane, les membres du groupe Discord ont continué à voter pour la poursuite des manifestations pacifiques. Mais la spontanéité du mouvement GenZ 212 et son rejet de toute organisation et de toute direction formelles constituent une arme à double tranchant. Si elle préserve l'indépendance du mouvement et le protège de toute tentative de manipulation politique ou d'exploitation par les partis, notamment à l'approche des élections législatives prévues pour septembre 2026, l'absence de structures organisationnelles rend difficile l'harmonisation des slogans et des revendications. Surtout, elle entrave le contrôle des formes d'expression pour un mouvement qui se revendique comme pacifique.
Après trois jours de silence radio, les partis de la majorité gouvernementale — le Rassemblement national des indépendants, le Parti authenticité et modernité et le Parti Istiqlal — se sont réunis le mardi 30 septembre 2025 à Rabat, sous la présidence du chef du gouvernement Aziz Akhannouch. Ensemble, ils ont affirmé comprendre la colère de la jeunesse, et être disponibles à y répondre par le dialogue et la discussion, dans le cadre des institutions prévues à cet effet. La majorité gouvernementale a également reconnu le retard chronique dont souffre le secteur de la santé, tout en soulignant que sa réforme est un chantier colossal qui nécessite du temps. Dans sa brève déclaration du jeudi 2 octobre 2025, le Premier ministre Aziz Akhannouch a néanmoins mis en garde contre les actes de « violence et de vandalisme » observés dans certaines villes, évoquant une « escalade dangereuse portant atteinte à la sécurité et à l'ordre public ». Mais aucune mesure concrète n'a été prise. Pour Khalid Al-Bakkari, professeur universitaire au Centre Régional des Métiers de l'Éducation et de la Formation de Casablanca (CRMEF) et militant des droits humains :
Comme ses prédécesseurs, le gouvernement actuel a renoncé à nombre de ses prérogatives constitutionnelles. Il en est venu à considérer la gestion des manifestations et des crises majeures — notamment celles liées aux catastrophes naturelles — comme relevant de la compétence de l'État et non de la sienne, c'est-à-dire de celle du Makhzen3. C'est pour cela que le gouvernement reste passif. Le chef du gouvernement n'a ni communiqué avec les citoyens ni tenu de réunion avec le ministre de l'intérieur.
Le mouvement GenZ 212 a finalement choisi d'adresser ses revendications directement au roi, ignorant les appels au dialogue du gouvernement. Ses demandes sont claires : la démission du gouvernement d'Aziz Akhannouch, la poursuite des personnes impliquées dans des affaires de corruption et la libération des personnes arrêtées lors des manifestations. Désormais, tous les regards se tournent vers le roi Mohammed VI, dont le discours, à l'occasion de l'ouverture de l'année législative, le vendredi 10 octobre 2025, est extrêmement attendu.
1NDT. Nom donné aux personnes nées entre 1997 et 2012. Il s'agit de la première génération qui a grandi avec Internet.
2NDLR. Groupe de défense des droits humains créé en 2022 et proche de l'organisation islamique Al-Adl wal-Ihsane (Justice et bienfaisance) fondée par le cheikh Abdessalam Yassine.
3Mot qui désigne les institutions régaliennes de l'État marocain : le palais, le ministère de l'intérieur, les services de sécurité, l'armée et les renseignements.
Le renvoi sans fanfare du ministre des finances algérien, Laaziz Fayed, le 2 février 2025, a confirmé une nouvelle fois que tous les appels à un contrôle plus grand de l'économie informelle et des immenses profits qu'elle permet à une minorité d'accumuler, ne sont que paroles en l'air.
La dénonciation des profiteurs de l'économie informelle qui, de fait, ne paient ni impôt, ni taxe, ni cotisation sociale, mais contrôlent l'essentiel du secteur privé, dominant tous les secteurs en dehors des hydrocarbures et de l'administration, est un classique de la vie politique algérienne. Aucun président depuis une bonne trentaine d'années n'a manqué de vouer aux gémonies les parrains de l'ombre qui contrôlent de près ou de loin près de la moitié du revenu national produit chaque année dans le pays. Mais aucun n'est vraiment passé à l'acte.
Si l'on en croit le World inequality report 2022 (Rapport sur les inégalités dans le monde), édité par WIR1, un laboratoire international financé par des instituts de recherche européens, nord-américains et asiatiques, 1 % des Algériens contrôleraient un bon quart du patrimoine du pays. Commerçants, industriels, agriculteurs, promoteurs, éleveurs, intermédiaires, ils sont moins d'un demi-million recrutés à l'évidence plutôt parmi les privilégiés de l'informel que chez les agents de l'État ou les fellahs.
À chaque épreuve de force ou début de conflit avec ces privilégiés, les présidents de la République successifs s'inclinent sans trop combattre. Dernier exemple en date, le renvoi sans fanfare du ministre des finances Laaziz Fayed, le 2 février 2025, éliminé par un communiqué en trois lignes de l'actuel chef de l'État, Abdelmadjid Tebboune.
Pas d'explication au renvoi de ce haut fonctionnaire, en poste depuis mars 2023 et auteur de la loi de finances 2025 adoptée en décembre 2024 par le Parlement à l'unanimité ou presque. Le ministre a tenté de porter un coup sévère à ce système mafieux grâce à l'article 207. Passé largement inaperçu, il prévoit qu'à compter du 1er janvier 2025 « les transactions citées ci-après doivent être effectuées, par des moyens autres que l'espèce, à travers les circuits bancaires et financiers » :
C'est la fin annoncée, entre autres, du paiement en liquide des transactions immobilières, placement favori des riches épargnants algériens, des promoteurs comme des affairistes, et source considérable d'inégalités sociales. L'effet a été immédiat, les ventes passées depuis le 1er janvier par les trois plus grosses études notariales d'Alger se sont réduites à néant. « La “culture” des transactions en cash est ancrée auprès de la population », plaide le journaliste Farid Aït Saäda sur le site de TSA (2 février 2025). Plus qu'une question de tradition, si les acheteurs préfèrent payer en billets de la banque d'Algérie (BA), la banque centrale, c'est parce qu'ils ne veulent pas révéler l'origine de leurs fonds.
La grève de l'immobilier a payé : le ministre a été congédié. L'article 207 rejoindra les milliers de lois que personne ne connaît ni ne respecte. Compte tenu du laisser-aller manifeste des autorités, le Groupe d'action financière (GAFI), un organisme intergouvernemental, a d'ailleurs placé l'Algérie, le 25 octobre 2024, sous contrôle renforcé et édicté treize recommandations obligatoires à remplir en urgence.
L'économie informelle dispose d'un volet monétaire qui la complète et la pervertit plus encore. Pour son malheur, l'Algérie a la possibilité d'échanger sa monnaie nationale, le dinar algérien (DA), contre des dollars américains ou des euros, grâce à deux taux de change là où la majeure partie des États n'en ont qu'un. Sur le papier, la BA, qui fixe chaque jour la valeur du dinar en devises étrangères, est censée respecter le flottement de sa monnaie comme elle s'y est engagée vis-à-vis du Fonds monétaire international (FMI) qui surveille de près le change de ses 189 pays membres.
Le second taux de change, dit « parallèle », vient de la rue. Son principal « siège », si l'on peut dire, se trouve square Port-Saïd en plein cœur d'Alger. Dès le matin, des cambistes proposent dollars, euros et livres sterling à des clients venus de partout. D'où vient l'argent qui s'échange à la vue de tous et sans intervention des policiers qui surveillent les lieux ?
Pour le change « officiel », l'origine des devises échangées est connue. L'Algérie, pays exportateur d'hydrocarbures, dispose de 40 à 50 milliards de dollars (37 à 46 milliards d'euros) selon le niveau des cours de l'or noir. Ils finissent à la BA et servent surtout à financer les achats à l'extérieur de l'État et des entreprises, les particuliers en sont pratiquement exclus.
Le change « au noir » lui trouve ses ressources dans les envois de la nombreuse diaspora algérienne installée en Europe et de plus en plus au Canada. Moins de 2 milliards de dollars (1,8 milliard d'euros) sont transférés par les canaux officiels. Le reste — c'est-à-dire au moins 10 milliards d'euros (9,2 milliards d'euros) — provient des économies des émigrés. Comparé avec le Maroc ou l'Égypte, qui compte moins de ressortissants à l'étranger, mais rapatrie des montants plus élevés, l'écart en Algérie entre flux officiels et flux informels est immense.
Autre indicateur de l'ampleur de ce trafic, les ressources touristiques qui viennent en partie des citoyens vivant à l'étranger sont cent fois plus élevées au Maroc qu'en Algérie. Les Algériens ramènent chaque année dans leurs bagages leurs devises au moment du retour au pays pour les vacances, ce qui entraîne une baisse conjoncturelle des cours des devises.
S'y ajoute un nombre inconnu de milliards qui proviennent de la surfacturation des importations. Le mécanisme est connu, la facture est gonflée d'une marge de 10 à 20 % qui s'ajoute au prix du fournisseur. L'importateur noie dans son prix la part de devises qu'il garde pour lui. Un peu plus de 7 000 importateurs ont accès aux devises vendues par la BA au taux de 140 DA pour un euro.
Grâce aux surfacturations, ils peuvent en revendre une partie à 250 DA et gagner au passage plus de 80 % de leur mise de départ. Des statisticiens algériens estiment en privé le montant cumulé de ces surfacturations à 75 milliards de dollar sur 13 ans (2010-2023). La marge est substantielle et, à vrai dire, irrésistible pour les spéculateurs.
Pendant longtemps, la BA a veillé à maintenir la marge autour de 30 à 40 % en réduisant la valeur officielle du DA au rythme de celle du taux de change au noir. En réalité, elle n'exerce pas un contrôle, mais intervient pour orienter son taux de change dans la direction demandée par sa tutelle, le gouvernement. Durant la présidence de Abdelaziz Bouteflika, et jusqu'en mai 2022, le souci était d'empêcher le renchérissement du DA et de suivre l'évolution du second taux de change algérien, le taux parallèle. Sous la présidence d'Abdelmadjid Tebboune, au contraire, l'écart s'est élargi. « L'appréciation du DA a grandement participé à l'atténuation de l'inflation importée », écrit la banque centrale dans son rapport annuel 2023 (page 94).
Ce maintien d'une monnaie nationale surévaluée complique une autre mesure destinée à dégonfler la demande des touristes algériens qui, actuellement, sont bénéficiaires d'une allocation touristique en cas de voyage à l'étranger d'à peine 100 euros. Le président de la République en personne s'est engagé, le 8 décembre 2024, à la porter à 750 euros en 2025. Les candidats potentiels seraient de 5 à 6 millions et l'addition oscillerait entre 4 et 6 milliards d'euros. Une brèche non négligeable dans les réserves officielles de devises du pays estimées à environ 60 milliards. La préparation de l'évènement se révèle un casse-tête. Il est prévu que les opérations de change se déroulent dans de futurs bureaux de l'aéroport d'Alger, du port d'Alger et au poste-frontière avec la Tunisie où plus de 3 millions de touristes algériens se rendent chaque année en voiture.
Depuis 1994, moment de la réforme économique imposée par le FMI, le dinar a perdu plus de 90 % de sa valeur contre le dollar ou l'euro. Année après année, la monnaie s'est dépréciée, encourageant une montée de l'inflation et une redistribution à l'envers des revenus. L'essentiel se passe sur deux marchés, l'immobilier et le foncier. Au départ, les terres agricoles de la colonisation étaient pour leur plus grande part dans la main de l'État qui glorifiait, à l'époque, l'autogestion à la yougoslave. En 1987, ce qu'il en restait a été de fait privatisé au profit des paysans restés surplace depuis l'Indépendance. Depuis, leurs descendants vendent à tour de bras et un véritable marché du foncier s'est mis en place. Il fonctionne sans acte notarié, les fellahs n'ayant jamais reçu de titres de propriété, et permet une concentration croissante des terres.
Ce que le budget de l'État tente de corriger en subventionnant produits alimentaires, électricité, carburant ou caisses de retraite, au nom d'une volonté de redistribution en faveur des déshérités, est plus que contrecarré par la concentration des patrimoines fonciers et immobiliers. Ce double mouvement a un impact politique majeur : les acteurs de l'économie informelle qui, à l'Indépendance en 1962, étaient pauvres, se sont enrichis considérablement. Ils sont par ailleurs un vivier de l'influence islamiste. Aujourd'hui ils font de la politique en utilisant leurs gains. La scène politique, que se disputent le régime — avec derrière lui les généraux — et les islamistes, oppose dans un duel les premiers, appuyés sur un budget de l'État en difficulté, aux seconds, forts de fortunes privées croissantes. Qui gagnera ? En intervenant brutalement dans ce jeu dangereux et sans même avoir une conscience claire des conséquences sur place de ses agissements, le ministre de l'Intérieur français, Bruno Retailleau, pourrait faire basculer l'Algérie dans une direction désastreuse pour toutes les parties…
Dans la rue ou sur des terrains vagues, partout dans le pays, le ramadan voit surgir des armées de footballeurs amateurs s'affronter dans des tournois aussi populaires qu'endiablés. Le plus ancien se déroule depuis quarante-huit ans, entre les tours d'un quartier d'Alexandrie. Une tradition qui résiste, malgré l'élitisme de plus en plus criant du football égyptien et le gouffre qui se creuse avec les fans.
« Voilà la balle-chaussette », lâche l'Alexandrin. Mains calleuses, dos courbé mais avec une minutie d'orfèvre, Hamouda entoure d'une épaisse couche de ficelle de boucher un ballon de handball coincé entre ses genoux. La pelote solidement attachée, il se saisit d'un rouleau de ruban adhésif blanc et passe la deuxième couche avec un naturel déconcertant. L'opération est devenue un rituel pour ce vétéran du tournoi de Falaki, fier d'exhiber son œuvre. « Par le passé, lors des premières éditions du championnat, on remplissait un sac en papier de chaussettes ou d'éponges qu'on entourait de ficelle, et ça nous faisait un ballon. Depuis, le nom est resté », se souvient ce capitaine de 57 ans à la peau burinée par le soleil. Dans la plus ancienne compétition de football du ramadan en Égypte comme aiment à le rappeler tous les participants, une balle-chaussette est nécessaire « au moins tous les deux jours », pour résister aux assauts des forçats du ballon rond.
Chaque année depuis 1976, des équipes amateures venues des quatre coins d'Alexandrie s'affrontent tout au long du mois sacré sur l'étroit terrain d'asphalte cerné par les tours d'immeubles du quartier populaire de Moharram Bey. Au Falaki, on joue un football qui sent la poussière, le bitume et la peinture fraîche. L'arène délimitée par les trottoirs d'un côté et des lignes blanches grossièrement tracées de l'autre est à peine plus grande qu'un court de tennis. Elle impose aux deux équipes de cinq un face-à-face rugueux. Plaie rougeoyante au tibia, Oussama, un gaillard d'un mètre quatre-vingts, en sait quelque chose. « La balle arrivait vite et j'ai tiré avant de heurter un adversaire et de tomber au sol. Mais je m'en fiche car j'ai marqué et nous avons gagné 5-2. Dieu soit loué », raconte large sourire aux lèvres le joueur de l'équipe des moins de 18 ans de Lombroso, le pâté de maisons d'à côté. Pour pimenter encore les parties dans la deuxième ville d'Égypte très majoritairement musulmane, les matchs se jouent à jeun, depuis le début de l'après-midi jusqu'au coucher du soleil — cette année, une poignée de minutes passé 18 heures.
Serrés sur les chaises métalliques empruntées à la maison de quartier, debout derrière les cages ou agglutinés sur les balcons, les supporters sont toujours présents en nombre, jusqu'à plusieurs milliers les grands soirs. « Hier les matchs ont été annulés à cause de la pluie. Les gens étaient tristes. On pouvait le sentir dans la rue », assure Gamal, l'un des arbitres de la compétition. Ici, le ballon rond est au choix une histoire de passion, un divertissement ou un simple passe-temps pendant les interminables heures d'abstinence du ramadan. Morsi, un vieux de la vieille, n'a jamais raté une édition. « Cette coupe permet de rassembler tout le monde, les riches, les pauvres et les petites gens, les jeunes et les plus vieux. C'est ça qui fait sa réussite », vante l'enfant du quartier. À Moharram Bey, le foot reste toutefois une affaire de garçons. Invités à concourir dès l'âge de huit ans et jusqu'à plus de 45 ans, chacun y trouve son compte dans les cinq catégories du tournoi.

Les organisateurs — toujours les mêmes depuis 48 ans — cultivent un football simple et rustique. « L'inscription coûte aux équipes au maximum 500 livres (10 euros), une broutille », précise le capitaine Mohamed Chahine, dernier survivant des quatre fondateurs, parmi lesquels feu les frères Sayed et Loza Falaki, dont le trophée porte le nom. « On offre aussi une enveloppe aux gagnants, mais rarement plus de 3 000 ou 4 000 livres (60 à 80 euros) à se partager. Pour nous comme pour les joueurs, l'argent n'est pas la priorité », insiste le patron à l'élégante moustache grisonnante. Lors du dernier jour de ramadan, les grands vainqueurs se voient remettre une coupe et une tape dans le dos par un élu local. Un esprit partagé par les tournois cousins qui ont lieu dans tout le pays. À Dakhliya, un canard ou un mouton est remis après chaque match à l'équipe victorieuse. À Fayoum, on distribue des kilos de riz. Et à Damiette cette année, l'homme du match d'un soir, un tout jeune papa, s'est même vu offrir un paquet de couches pour bébé.
À côté, l'image renvoyée par la sélection égyptienne semble à des années-lumière. Le 22 mars, les gars du Falaki étaient rentrés chez eux depuis plusieurs heures lorsque les Pharaons ont foulé pour la première fois la pelouse du Misr Stadium, leur nouvel écrin. L'enceinte flambant neuve est avec ses 93 000 places « le plus grand stade de football du Proche-Orient et le deuxième d'Afrique », se gargarisent les commentateurs. Vu du ciel, l'ouvrage qu'on dit inspiré de la coiffe de Néfertiti brille au milieu des équipements sportifs dernier cri d'Olympic City, la portion dédiée au sport de la « nouvelle capitale administrative » (New Administrative Capital, NAC), monstre de verre et d'acier en cours d'édification en plein désert.
Le onze égyptien lance alors l'Egypt Capital Cup. Un tournoi amical clinquant à l'objectif à peine masqué : faire de la publicité pour la NAC, méga projet phare du maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi, dont l'inauguration ne saurait tarder. Défaits 4 à 2 en finale par la Croatie, les Égyptiens privés de leur maître à jouer Mohamed Salah n'en ont pas profité pour briller eux aussi. Qu'importe, le but était ailleurs pour le régime militaire : montrer au monde entier que l'Égypte, candidate déclarée à l'organisation des Jeux olympiques de 2036, est capable d'accueillir les plus grandes compétitions internationales.
En prenant ses quartiers au Misr Stadium à 50 kilomètres du Caire, la sélection creuse encore un peu plus le gouffre qui la sépare du peuple. Déjà depuis dix ans, les supporters autorisés à se rendre au stade sont triés sur le volet. Qu'il s'agisse des matchs de l'équipe nationale ou du championnat, l'accès est strictement contrôlé par une entreprise proche des services de renseignement baptisée Tazkarti. Ancien ultra d'Al-Ahli, le club le plus populaire d'Égypte, Khaled1 explique désabusé :
Seules 5 000 à 6 000 personnes se voient attribuer une Fan ID leur donnant le droit d'aller au stade. On te demande toutes les informations te concernant, y compris sur ton travail et celui de ta famille. Comme ça, si tu dérapes, on peut te retrouver facilement. Pour l'Egypt Capital Cup, les autorités ont sélectionné en priorité des influenceurs et des célébrités afin de soutenir la propagande autour de la nouvelle capitale.
Douze ans maintenant que le régime surveille comme le lait sur le feu les mouvements de supporters. Depuis le 2 février 2012, les matchs du championnat se jouent à huis clos ou presque. Ce jour-là, 74 fans d'Al-Ahli ont trouvé la mort à Port-Saïd au sortir d'une rencontre contre l'équipe locale, poignardés, roués de coup ou asphyxiés devant les yeux fermés de la police. Aujourd'hui, le doute plane encore sur les raisons de ce massacre, néanmoins tout laisse à penser que les ultras ont payé de leur sang leur mobilisation décisive un an plus tôt sur la place Tahrir, lors de la révolution du 25 janvier 2011.
Khaled était dans les tribunes ce soir-là. Âgé d'à peine 17 ans, il brandissait la banderole d'un jeune groupe de supporters qu'il avait contribué à fonder quelques années plus tôt, les Ultra Red Storm. Celle-ci reste désormais rangée dans un placard verrouillé à double tour. La sortir pourrait lui coûter cher. Douze ans après avoir pénétré un stade pour la dernière fois, son nom est toujours inscrit dans les fichiers de la police. Celui que ses camarades de tribune surnommaient Keks raconte :
Les ultras sont considérés comme des terroristes. Il y a un peu plus d'un an, c'était la COP 27 à Charm El-Cheikh et au même moment, je partais en vacances à Dahab, juste à côté. Quand je suis arrivé, les policiers m'ont interpellé et m'ont longuement questionné avant de me laisser partir. Ils avaient peur que je vienne perturber l'événement.
L'ancien ultra se désole :
Depuis Port-Saïd, je ne regarde plus les matchs. C'est à peine si je vais voir les résultats sur mon portable. Avant, j'étais de tous les déplacements, je pleurais, je vibrais. Mais la passion est morte. Et je ne suis pas le seul.
Si les terrasses des cafés sont toujours bondées les soirs de match, le cœur n'y est plus. « En Égypte, le football n'est plus une passion mais un divertissement pour oublier la dureté de la vie. »
Regroupés derrière les cages de la Moharram Bey Arena, sobriquet taquin donné au goudron du Falaki, les cinq du quartier de Kom Al-Dikka s'échauffent. Ce soir, ils affrontent Smouha dans la compétition reine, celle qui se joue pendant la demi-heure juste avant la rupture du jeûne, au seuil de l'hypoglycémie. « On va les manger », s'amuse l'un d'entre eux en enfilant sa chasuble jaune floquée du portrait tout sourire d'un député du coin. Le murmure des tribunes vrombit, certains supporters sortent des tambourins, d'autres donnent de la voix. Un voisin avec de la suite dans les idées monnaye les chaises sorties de son garage. Les trottoirs sont bondés. Jadis, on pouvait y croiser les recruteurs des plus grands clubs du pays. « Le tournoi a permis de révéler des talents immenses tels Ahmed Sari, Magdi Ezzat, ou Sami Barras », énumère Mohamed Chahine, des étoiles dans les yeux. « Le plus illustre d'entre eux, Ahmed Al-Kass, est même devenu capitaine de la sélection égyptienne à la fin des années 1990 après une brillante carrière au Zamalek et à l'Ittihad Alexandrie. »

L'histoire ne s'est pas répétée, depuis. Même si certains joueurs professionnels de futsal continuent de participer au tournoi, ils font figure d'exception. Comme partout ailleurs, le football égyptien est devenu une histoire de gros sous et de piston, la « wasta » comme on l'appelle ici. Impossible de percer sans être inscrit, dès le plus jeune âge, dans un grand club ou dans une prestigieuse académie dont le coût d'entrée est inaccessible au plus grand nombre. Cairote pur jus, contraint de jeter l'éponge faute de moyens, Ahmed Gouda se rappelle :
Si tu n'as pas de « wasta », on va te demander de l'argent. Mais ça ne te garantit pas de jouer, même si tu es bon. Ils te disent que tu fais un investissement pour ta carrière, que cet argent va être dépensé pour toi. Moi j'étais à l'académie de Zamalek. Ça coûtait 300 livres (6 euros) par mois. Ensuite, si tu veux intégrer les équipes, tu dois encore payer les tests. Ils t'en font passer plusieurs. Si tu es reçu, tu acquittes à l'année une somme qui peut aller jusqu'à 2 000 ou 3 000 livres (40 à 60 euros). Et tu n'as toujours aucune garantie de jouer. Par contre, si tu as la « wasta », tu joues directement sans passer tous les tests et sans payer. Le capitaine sait très bien que ton oncle ou ton père a le bras long.
En Égypte, le football n'est pas synonyme de mobilité sociale. La corruption endémique du pays, bien que remise en cause brièvement dans les années qui ont suivi le mouvement de 2011, façonne les voies d'accès au sport de haut niveau depuis les années 1990. Un phénomène qui a poussé les recruteurs à se détourner des compétitions de rue. D'autant que celles-ci sont beaucoup moins nombreuses en dehors de la période du ramadan. Pour jouer, les Égyptiens louent en soirée des terrains d'appoint souvent installés dans des cours d'école, ou — au prix fort — les gazons synthétiques rutilants des nombreux clubs de sociabilité.
Alors que sur le terrain l'équipe de Kom Al-Dikka inscrit un deuxième but filou, Mohamed Chahine glisse une de ces anecdotes dont il a le secret. « Un jour, au début des années 1980, Adel Imam2 en personne est venu assister à un match. C'était la folie, tout le quartier est descendu pour le saluer. » Le monstre sacré du cinéma égyptien faisait du repérage pour son rôle dans El Harrif (Le Champion, 1983), film de Mohamed Khan devenu culte. Il y incarne un joueur talentueux d'origine modeste perverti par les matchs de rue, au point d'en perdre son travail et sa femme. Depuis, l'image de ce football populaire a largement changé. Dans le tout récent El Harrifa (La Compétition des champions) de Raouf El Sayed (2023), le héros joué par Nour Al-Nabawy suit la trajectoire inverse. Fils de bonne famille, il se retrouve contraint de quitter l'académie renommée dans laquelle il est inscrit après la faillite de l'entreprise de son père. Et c'est dans la poussière des tournois de rue qu'il trouvera sa planche de salut.
Coup de sifflet final. Survoltés après leur nette victoire 2 à 0, les héros du jour retirent la chasuble et foncent s'entasser à l'arrière d'un triporteur. Ils filent en chanson profiter d'un dîner doublement mérité. L'arène est à nouveau déserte lorsque l'appel à la prière retentit. Une bande de petits du quartier s'empare alors de la balle-chaussette. Parmi eux Ahmed, 9 ans. « Mon idole c'est Mostafa Al-Yeoudi, il joue pour le quartier de Hadra », dit le garçon entre deux tentatives de passement de jambe. Au Falaki, les exploits européens de Mohamad Salah ne font plus rêver depuis bien longtemps.
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