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À partir d’avant-hierOrient XXI

Arabie saoudite-Pakistan, un pacte qui détonne

Deux hommes en costume échangent une accolade, avec des drapeaux en arrière-plan.

L'Arabie saoudite et le Pakistan ont annoncé avoir signé un traité de défense mutuelle en septembre 2025. Même si rien n'est formalisé, Riyad pourrait bénéficier du parapluie nucléaire de son partenaire. Et cela change la donne sécuritaire dans la région.

Quand le 17 septembre 2025, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif rencontre à Riyad l'homme fort du royaume saoudien Mohammed Ben Salman, nul ne se doute que la journée sera historique. Les deux dirigeants y ont signé un « accord stratégique de défense mutuelle » inédit qui « stipule que toute agression de l'un sera considérée comme une agression contre l'autre », selon l'agence de presse saoudienne officielle SPA. Une formulation qui fleure bon l'article 5 de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), bien que, pour l'heure, on ne dépasse pas les déclarations d'intention.

Islamabad est attractive pour Riyad, car il a forgé une armée puissante qui a montré tout son savoir-faire en abattant plusieurs avions, dont un Rafale, lors de l'attaque indienne sur son territoire en mai 2025. Surtout, il possède l'arme atomique. Mettra-t-il cette dernière à la disposition de l'Arabie saoudite ? Rien dans l'accord rendu public ne le confirme, mais rien ne l'infirme.

Le parapluie nucléaire pakistanais

Le ministre pakistanais de la défense Khawaja Mohammad Asif semblait l'affirmer dans une déclaration à une chaine de télévision locale : « Ce dont nous disposons et les capacités que nous possédons seront mises à la disposition [de l'Arabie saoudite] conformément à cet accord. »1Toutefois, le lendemain, il indiquait que la question nucléaire n'était « pas à l'ordre du jour ». De son côté, Ali Shihabi, analyste attitré, proche de la cour royale saoudienne, s'est montré catégorique : l'accord « nous place sous le parapluie nucléaire [du Pakistan] en cas d'attaque »2. En fait, comme l'explique le chercheur de la Fondation de la recherche stratégique Bruno Tertrais, « il est impossible de connaître tous les détails d'un éventuel arrangement dans ce domaine ; cela fait partie de la dissuasion. C'est ce que l'on appelle souvent l'ambiguïté stratégique »3.

Ainsi, l'Arabie saoudite, qui bénéficie historiquement de la « protection » étatsunienne depuis 1945, serait désormais en mesure de faire appel au parapluie nucléaire pakistanais. Preuve supplémentaire des changements tectoniques dans la région.

Certes, la coopération entre Riyad et Islamabad ne date pas d'aujourd'hui. Dès 1951, juste après la chute de l'empire britannique et la partition du sous-continent indien entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays signaient un traité d'amitié. Leur collaboration militaire a toujours été active. L'Arabie saoudite a de l'argent mais des forces militaires réduites ; le Pakistan manque de fonds mais possède une armée efficace (et tentaculaire). Ils étaient faits pour s'entendre !

Officiellement, des troupes pakistanaises ont gardé la frontière nord de l'Arabie saoudite pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980-1988. Les services de renseignements interarmées ont travaillé main dans la main pour faire transiter les fonds étatsuniens et saoudiens aux combattants afghans lors de leur lutte contre l'occupation soviétique4. Aujourd'hui encore près d'un millier de soldats pakistanais sont présents sur le sol saoudien comme conseillers et formateurs.

Plus secrètement, les rapports se sont renforcés après le premier essai nucléaire indien en 1974. Avant d'être renversé (en 1977) puis pendu (deux ans plus tard), le premier ministre pakistanais de l'époque Ali Bhutto avait obtenu du roi Fayçal d'Arabie (1964 - 1975) le soutien indispensable pour doter son pays de la bombe et faire face aux embargos décidés par les pays occidentaux. Une aide sonnante et trébuchante, sous forme de pétrole à bas prix, de prêts à faible taux d'intérêt et de dons, qui ne s'est jamais tarie depuis. Ali Shihabi ne se prive d'ailleurs pas de le rappeler :« Le Pakistan se souvient que le royaume a largement financé son programme (nucléaire) et l'a soutenu lorsqu'il était sous sanctions. »5 Ce que confirme un commandant pakistanais à la retraite, Feroz Hassan Kahn : « l'Arabie saoudite a fourni un soutien financier important au Pakistan ; ce qui a permis au programme nucléaire de se poursuivre6. »

Naturellement, le financement saoudien n'a jamais été totalement désintéressé. D'autant que l'entente entre Ali Bhutto et le roi Fayçal s'est nouée après la défaite des pays arabes face à Israël en 1973. Mais, comme le souligne l'ex-militaire Kahn, « il n'y a jamais eu d'accord écrit ». Jusqu'à présent, cet arrangement restait dans le domaine des non-dits. Le rendre public ressemble à « un mariage qui vient après un long concubinage »7 et change la donne stratégique dans la région et dans le monde.

C'est la première fois, en dehors des États-Unis, qu'un pays doté de l'arme nucléaire élargit la possibilité d'une dissuasion à des partenaires non nucléarisés 8. Un pays qui appartient au monde musulman, et non au camp occidental. Un pays non-signataire du Traité de non-prolifération — à l'image d'ailleurs d'Israël qui n'a même pas reconnu posséder de telles armes.

Pour l'heure, aucune installation de têtes nucléaires n'est envisagée. Il reste que ce pacte pakistano-saoudien a fait l'effet d'un mini séisme. Son annonce en fanfare arrive au moment où le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son gouvernement sont frappés d'hubris meurtrière, envoyant leurs bombes au cœur même du Qatar, fidèle allié des États-Unis, après avoir anéanti Gaza, pilonné le Liban, la Syrie, le Yémen, l'Iran… La coïncidence est frappante. Mais cet accord n'a rien de circonstanciel. « Nous travaillons sur ce projet depuis plus d'un an et nous nous appuyons sur des discussions qui durent depuis deux à trois ans », a déclaré un responsable saoudien cité par le Financial Times9. Il a rappelé que « le royaume restait attaché à la non-prolifération nucléaire ».

Alors que la guerre totale menace le Proche-Orient, que l'Asie du Sud et du Sud-est est déstabilisée par l'affrontement sino-états-unien, Islamabad comme Riyad ont éprouvé le besoin de clamer à leurs alliés historiques (et au monde) qu'ils pouvaient emprunter des voies inexplorées jusqu'à maintenant.

Les bases étatsuniennes ne garantissent aucune protection

Pour Mohammed Ben Salman, il s'agit de montrer aux États-Unis que son pays peut se tourner vers d'autres sources de sécurité. Sa confiance en Washington s'était déjà sérieusement effritée après l'absence de réaction étatsunienne à l'attaque de ses installations pétrolières revendiquée par les houthistes du Yémen en 2019, puis lors des frappes de drones houthistes sur Abou Dhabi en 2022. Pour lui comme pour les dirigeants des pays du Golfe, l'immobilisme du président étatsunien suite au bombardement de Doha par Israël le 9 septembre 2025, pour éliminer des dirigeants du Hamas avec lesquels le pouvoir qatari négociait un cessez-le-feu à Gaza, a achevé de les convaincre : les bases militaires étatsuniennes en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Koweït n'offrent aucune garantie de protection à chacun de ces pays. La leçon est rude. Certes, le 29 septembre 2025, le président étatsunien Donald Trump a poussé Benyamin Nétanyahou à présenter des excuses formelles à Doha. Il a pris, dans la foulée, un décret affirmant que « toute attaque contre le Qatar » serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ». Mais il n'est pas sûr que cela suffise à rassurer. Il semble plus prudent de sortir du face-à-face sécuritaire avec les États-Unis.

En mai 2025, lors de la visite de Donald Trump dans la région, les dirigeants avaient pourtant mis les petits plats dans les grands : le Qatar lui avait offert un Boeing de luxe, l'Arabie saoudite avait promis d'investir 600 milliards de dollars (près de 514 milliards d'euros) aux États-Unis. Mohammed Ben Salman espérait conclure un traité de défense avec Washington pour lequel il négociait depuis des années. En vain. Pas de traité saoudo-étatsunien sans accord de normalisation avec Israël et la signature des accords d'Abraham. Or, en plein génocide à Gaza, aucun dirigeant, aussi autoritaire soit-il, ne peut l'imposer à sa population.

Le pacte avec le Pakistan constitue donc un moyen de pression vis-à-vis de Washington. Il livre également un message au voisin iranien qui aspire à la maitrise de l'armement nucléaire et avec lequel l'Arabie saoudite a pacifié ses relations, sous l'égide de la Chine, en mars 2023.

S'il diversifie les possibilités de sécurité et offre une solution alternative en cas de défaillance étatsunienne, cet accord ne remet pas en cause le rôle décisif de Washington dans la région. Pas plus que les relations privilégiées de l'Arabie saoudite avec l'Inde, ennemi héréditaire du Pakistan. La coopération entre les deux s'est développée autour du pétrole (Riyad en est le troisième fournisseur) et des nouvelles technologies. Du reste, le premier ministre Narendra Modi a été reçu en grande pompe en mai 2025. Pour l'analyste saoudien Ali Shihabi, « l'Inde comprendra les besoins sécuritaires de l'Arabie saoudite. Le royaume entretient d'excellentes relations avec l'Inde »10.

Entre soutiens étatsuniens et béquilles chinoises, un difficile équilibre

De son côté, le Pakistan n'a pas intérêt à transformer ce traité en arme stratégique visant à isoler New Delhi, autre détenteur de l'armement nucléaire dans la région. La même précaution s'impose avec l'Iran, car des tensions persistent notamment dans le Baloutchistan. Il est probable que la reprise des relations entre Téhéran et Riyad ait facilité le pacte pakistano-saoudien, et permis de lever la crainte iranienne d'un encerclement.

Islamabad doit également rester très prudent vis-à-vis des États-Unis, dont il dépend financièrement, au moment où son économie est en grande difficulté, sa dette explosive et sa population en révolte. L'équilibre entre les soutiens étatsuniens et les béquilles chinoises reste très précaire. Il doit donc y veiller. Il ne suffira pas pour le préserver de multiplier les flagorneries adressées à Donald Trump : le premier ministre Shehbaz Sharif l'a proposé pour le prochain prix Nobel de la paix afin de saluer « son leadership audacieux et visionnaire ».

Certes, ses forces nucléaires sont faibles — 170 têtes, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri)11, et les termes du Traité sont flous. Il serait exagéré d'y voir une alliance étroite et indéfectible. Il faut se rappeler que, malgré les pressions et le chantage à l'argent, le parlement pakistanais a refusé de se joindre à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite contre le Yémen en 2015. Il n'en reste pas moins qu'en envisageant l'utilisation de sa force de dissuasion pour un partenaire, le Pakistan a « montré son importance croissante dans l'architecture de sécurité au Moyen-Orient », note le spécialiste Syed Ali Zia Jaffery, du Centre de recherche sur les stratégies et politiques de sécurité (CSSPR) à l'université de Lahore12.

Si les États-Unis demeurent décisifs dans la région, ils ont perdu leur monopole d'influence économique avec la montée en puissance de la Chine, et sécuritaire avec l'accord Pakistan-Arabie saoudite. Lentement, le paysage géopolitique se transforme.


1Samir Puri et Marion Messmer, « Saudi Arabia and Pakistan's mutual defence pact sets a precedent for extended deterrence », Chatham House, 23 septembre 2025.

2Mehul Srivastava et Humza Jilani, « Petrodollars and the ‘Islamic bomb' : how a Saudi-Pakistan pact was forged », Financial Times, 18 septembre 2025.

3« Pakistan-Saudi defence pact oozes with unknowns », AFP, 27 septembre 2025.

4Lire Mehul Srivastava et Humza Jilani, Financial Times, op.cit.

5AFP, 27 septembre 2025, op.cit.

6Feroz Hassan Kahn “Eating Grass. The making of the Pakistani Bomb », Standford University Press, 2012.

7Gil Mihaely, « L'accord Arabie saoudite-Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique ? », Conflits, 25 septembre 2025.

8À noter que la Russie a stationné des missiles nucléaires en Biélorussie en 2023.

9Andrew England, Ahmed Al Omran, Humza Jilani, « Saudi Arabia signs ‘strategic mutual defence' pact with Pakistan », Financial Times, 17 septembre 2025.

10« Le Pakistan étend son parapluie nucléaire à l'Arabie saoudite », Le Figaro, 21 septembre 2025.

11L'Inde en possède à peu près autant, la France 290, la Russie près de 4 400 et les États-Unis 3 700, selon le Sipri.

12AFP, 27 septembre 2025, op.cit.

Antisémitisme. L'extrême droite blanchie par son soutien à Israël

L'image montre une foule rassemblée lors d'un événement en plein air. Au premier plan, plusieurs personnes sont visibles, dont certaines portent des écharpes tricolores aux couleurs du drapeau français. On aperçoit également des drapeaux français agités par des membres de la foule. L'arrière-plan présente des bâtiments historiques et un ciel nuageux, ce qui donne une atmosphère de mobilisation. Les expressions des personnes semblent sérieuses et engagées, témoignant de l'importance de l'événement.

La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer.

En quelques semaines, les autorités françaises, aidées par nombre de forces politiques et de médias, ont levé le dernier obstacle à la « normalisation » de l'extrême droite dans l'espace politique, en tolérant, voire en se félicitant de la participation du Rassemblement national (RN) et de Reconquête à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme. La haine des juifs n'est donc plus liée aux héritiers du Front national — parti cofondé par un ancien Waffen SS — qui continuent à affirmer que Jean-Marie Le Pen n'est pas antisémite.

Cet antisémitisme n'aurait aucun lien non plus avec Reconquête, dont le dirigeant Éric Zemmour va répétant, malgré ses condamnations, que le maréchal Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Désormais, ce racisme se manifesterait notamment par « la désertion de la France insoumise » selon Dov Alfon, directeur de Libération, pour qui « la participation du Rassemblement national à la marche civique » serait simplement « gênante » (sic). Et pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, des participantes à cette marche ont, contrairement à ce qu'ont affirmé nombre de médias, arboré des drapeaux israéliens, entérinant ainsi la confusion — trop fréquente, trop systématique, trop dangereuse — entre Israël et les juifs. Un geste qui s'inscrit dans la droite ligne de la volonté déjà affichée par le président Emmanuel Macron en juillet 2017, lors de la commémoration de la Rafle du Vel' d'Hiv' aux côtés de Benyamin Nétanyahou, de faire d'Israël le dépositaire de la lutte contre l'antisémitisme à travers le monde.

Des juifs ? Non, des Israéliens

Car l'exemple est venu de haut. Le gouvernement d'Emmanuel Macron, celui-là même qui affirmait que Philippe Pétain fut « un grand soldat », souhaitait commémorer la naissance de Charles Maurras, défenseur de l'antisémitisme d'État. Quant au ministre de l'intérieur Gérald Darmanin, il a écrit un livre pour expliquer que Napoléon Bonaparte « s'intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaines de milliers de juifs en France. Certains d'entre eux pratiquaient l'usure et faisaient naître troubles et réclamations »1.

Pour le RN, le processus de blanchiment a commencé en 2011 : Marine Le Pen affirmait alors le soutien de son parti à Israël, tandis que Louis Aliot, son compagnon et numéro 2 de ce qui s'appelait encore le Front national, se rendait à Tel-Aviv et dans les colonies pour tenter d'y séduire l'électorat français. De quoi faire oublier l'ardoise du père et rassurer les autorités israéliennes qui, depuis plusieurs années, ne cachent pas leurs accointances avec ces sionistes antisémites, dont le populiste hongrois Victor Orban est un des chefs de file. Récemment, Israël a ouvert un dialogue avec le parti Alliance pour l'unité des Roumains, qui glorifie Ion Antonescu, le leader du pays pendant la seconde guerre mondiale. Il avait collaboré avec les nazis et porte la responsabilité de la mort de 400 000 juifs2. De l'Autriche à la Pologne, Nétanyahou ne compte plus ses alliés d'extrême droite, néofascistes, souvent négationnistes, voire nostalgiques du IIIe Reich.

La classe dirigeante israélienne ne fait en réalité que perpétuer ainsi une tradition qui remonte au temps des pères fondateurs du sionisme : trouver dans les antisémites européens des alliés à leur entreprise, et qui se prolonge à la faveur de la « convergence coloniale ». L'universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi écrivait, à propos de l'alliance entre son pays et l'Afrique du Sud de l'apartheid dans les années 1960 — 1980, dont le parti au pouvoir depuis 1948 avait eu des sympathies pour l'Allemagne nazie :

On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners3.

Ainsi, trouver des accommodements avec l'antisémitisme européen est depuis longtemps le choix des dirigeants israéliens qui ne s'intéressent à la lutte contre ce racisme que pour faire taire les critiques de leur gouvernement, à l'image de Nétanyahou qui qualifie d'« antisémite » toute velléité de la Cour pénale internationale (CPI) ou de l'ONU d'enquêter sur les crimes de guerre commis par l'armée israélienne. Le journaliste Amir Tibon de Haaretz raconte à quel point cette alliance « est une priorité des forces religieuses de droite en Israël, qui proposent aux nationalistes européens un marché : Israël vous donnera un sceau d'approbation (certains l'ont cyniquement décrit comme un "certificat casher"), et en retour vous soutiendrez les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée »4. On retrouve la même stratégie à l'égard des États-Unis, quand Nétanyahou ferme les yeux sur l'entourage antisémite de Donald Trump, sur l'idéologie des fondamentalistes chrétiens — le lobby pro-israélien le plus puissant à Washington qui le soutient, ou quand il reçoit le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk à Jérusalem, quelques jours après avoir cautionné un tweet antisémite de ce dernier. Si le milliardaire américain s'est finalement excusé, sa plateforme a vu augmenter de 60 % les tweets antisémites depuis qu'il en a pris le contrôle.

La Palestine comme catalyseur

C'est précisément autour de la « convergence coloniale » que s'articule le « nouvel antisémitisme » contre lequel marchent, côte à côte, les partis dits républicains et ceux de l'extrême droite. Ses deux cibles ? La gauche décoloniale d'une part, celle qui refuse la hiérarchie des racismes, qui n'en dénonce pas un (l'antisémitisme) pour nier l'existence de l'autre (l'islamophobie), et les musulmanes dans leur ensemble, qu'on appelait hier encore « les Arabes », et dont les aînées marchaient il y a 40 ans déjà contre le racisme d'État. Cette gauche qui a refusé de blanchir le RN est diabolisée, qualifiée d'antisémite à la moindre critique contre Israël, tandis que le ministre de l'intérieur interdit à plusieurs reprises aux soutiens des victimes palestiniennes de manifester ou de se rassembler, au nom de la lutte contre l'antisémitisme, avant d'être rappelé à l'ordre par les tribunaux.

C'est que les Israéliens comme les dirigeants d'extrême droite européens perçoivent les musulmanes comme l'ennemi principal. Le génocide en cours à Gaza sert de catalyseur à cette stratégie. Autour de la défense d'Israël se rencontrent la fachosphère et les soutiens de cet État, tous deux mobilisant l'imaginaire de la « guerre de civilisations » à l'œuvre depuis le 11 septembre 2001. Aux déclarations belliqueuses et eschatologiques de Nétanyahou, parlant d'une bataille du « peuple de la lumière » contre « le peuple des ténèbres » répondent en écho les propos de Gilles-William Goldnadel dans Le Figaro évoquant « la bataille finale » entre « l'être occidental, sa culture paisible et démocratique » et « l'Orient ». Entre la réalité coloniale en Palestine occupée et celle, fantasmée, d'un « ensauvagement » des banlieues (musulmanes, évidemment) dont « les petits blancs » seraient les premières victimes, il n'y a qu'un pas, qu'une partie de plus en plus large de la classe politique franchit allègrement. Des parallèles que relève le journaliste Daniel Schneidermann dans un tweet du 30 novembre :

Civilisés contre barbares : j'ai parfois l'impression qu'on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépol5.

C'est ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, membre de Reconquête, peut déclarer au Sénat le 11 octobre lors d'une séance de questions au gouvernement :

Ces Frères musulmans qui vivent parmi nous à cause de la folle politique d'immigration que vous tous avez soutenue ici, mes chers collègues, par faiblesse ou par conviction, il faut les traiter comme en Israël : par une réplique radicale et impitoyable.

Ainsi, l'ennemi intérieur est là, hier juif, aujourd'hui musulman. Gagné lui aussi par la rhétorique électoraliste de l'extrême droite, le gouvernement français a décidé de faire de la lutte contre l'immigration sa « grande cause », et tente désespérément d'obtenir le soutien des Républicains que rien ne sépare, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, du Rassemblement national. « Aujourd'hui, il y a une volonté d'accord », a déclaré à ce propos la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Depuis son arrivée à la présidence, Macron a transformé — ou plutôt poursuivi la transformation — de la laïcité de 1905 en laïcité punitive contre les musulmanes. Il a agité le spectre du séparatisme en faisant tout pour que les musulmanes françaises ne se sentent pas chez eux sur notre territoire. Si les actes antisémites ont été, à juste titre, dénoncés, aucune parole publique ne s'est élevée contre le déferlement de propos ouvertement arabophobes et islamophobes, voire les incitations au meurtre et à la violence, sur les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, y compris contre des journalistes musulmanes.

Ce deux poids deux mesures, l'immobilisme de la France et de l'Union européenne devant le génocide en cours à Gaza et le déchaînement de violence islamophobe institutionnelle n'auront qu'une conséquence : creuser le fossé de plus en plus large non seulement entre les pays du Nord et du Sud — et notamment entre la France et le Maghreb —, rendant performatif le discours du « choc des civilisations », mais également au sein même de nos sociétés. La stigmatisation permanente d'une partie de nos concitoyennes et des immigrées, en plus du musellement de toute voix critique à l'encontre de Tel-Aviv n'auront qu'un seul effet : nourrir une colère qui se transformera en haine, et viendra s'abattre aveuglément dans les rues de nos villes.


1Gérald Darmanin, Le Séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité, L'Observatoire, 2021.

2« ‘Shared Values' : Netanyahu's Israel Cements Another Grim Alliance With Europe's Far Right », éditorial de Haaretz, 29 août 2023.

3Benjamin Beit-Hallahmi, The Israeli Connection. Who Israel Arms and Why, Pantheon Books, New York, 1987. Cité par Alain Gresh dans De quoi la Palestine est-elle le nom ?, Les Liens qui libèrent, 2010.

4Amir Tibon, « Koshering Antisemites : Israel's Shameful Jewish Year », Haaretz, 14 septembre 2023.

5NDLR. C'est à Crépol qu'a eu lieu le meurtre du jeune Thomas lors d'une rixe. De nombreux responsables politiques et éditorialistes se sont saisi de l'incident pour en faire un cas de « racisme anti-blanc ».

Nétanyahou bénit le soutien à Israël des fascistes européens

L'image montre une conférence avec un orateur debout derrière un pupitre, lisant un discours. Le public clairement visible est assis devant lui, et un grand écran derrière affiche des informations sur l'événement. L'atmosphère est formelle et engageante.

Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage.

De notre envoyée spéciale.

Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule du loup, pour cette conférence de « lutte contre l'antisémitisme », en compagnie de l'extrême droite occidentale. Tout autour, des hommes et des femmes se revendiquant de la « civilisation judéo-chrétienne », bien propres sur eux avec leurs costumes griffés, leurs tailleurs de marque et leurs talons aiguilles, venues boire du petit lait en écoutant quatre heures de discours racistes. Ils et elles applaudissent à tout rompre des suprémacistes qui vous désignent comme leur ennemi juré. Que le regard de l'une d'eux s'attarde sur vous et des scénarios peu joyeux ne manquent pas de vous traverser l'esprit. Le tout dans une ville où la présence d'Israéliens armés, civils comme militaires, est permanente.

Bouquet final : le discours de clôture de Benyamin Nétanyahou. Impossible de se trouver à quelques dizaines de mètres de cet homme, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité par la CPI, sans penser aux milliers d'enfants tués à Gaza, aux morts qui sont encore sous les décombres, sans sépulture, à la destruction quotidienne que l'homme fort de Tel-Aviv continue à opérer en toute impunité, en se réjouissant de « changer la face du Proche-Orient ».

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Jérusalem, 27 mars 2025. Discours de clôture du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou.
© Sarra Grira

Le silence de la presse

Mais pour un déplacement que Jordan Bardella qualifie d'« historique », l'événement organisé sous l'égide du ministère de la diaspora les 26 et 27 mars 2025 à Jérusalem n'émeut pas grand monde en Israël. Il passe même presque inaperçu, si l'on excepte les articles publiés depuis quelques semaines par Haaretz, comme des cris poussés en plein désert. Le quotidien de gauche a d'ailleurs été qualifié durant la conférence de « journal antisémite », sous les applaudissements de la salle.

Les Israéliens ont fort à faire déjà, inquiets de la reprise de la guerre à Gaza — exclusivement à cause du risque qu'elle fait peser sur le retour des prisonniers israéliens vivants. Ils se préoccupent des dérives de leur système politique — démocratique exclusivement pour les Juifs — qui risque de se transformer en une autocratie, entre le limogeage par Benyamin Nétanyahou de Ronen Bar, le chef du Shin Bet, contre l'avis de la Cour suprême, ou le bras de fer avec la procureure générale Gali Baharav-Miara. Quant au sort subi par les Palestiniens, qu'il s'agisse de la poursuite du génocide à Gaza ou du nettoyage ethnique en Cisjordanie, il n'intéresse pas les braves manifestants de Jérusalem ou de Tel-Aviv, qui continuent à hurler en rentrant de leurs rassemblements : « De-mo-kra-tia ! »

Après une première journée consacrée pour les hôtes d'honneur à la visite de « l'enveloppe de Gaza » (les kibboutz autour de l'enclave qui ont été attaqués le 7 octobre 2023) et à celle de Yad Vashem, le mémorial pour les victimes de la Shoah, la partie publique de l'événement se tient durant l'après-midi du jeudi 27 mars. Elle est modestement sous-titrée « Ambassadors of Truth » (Ambassadeurs de la Vérité). Sans doute au sens orwellien du terme.

Sur les hauteurs de Jérusalem-Ouest, au Centre des conventions internationales, la bonne humeur qu'affiche une majeure partie de l'assistance jure avec le dispositif sécuritaire suspicieux. On demande aux étrangers comment ils ont entendu parler de la conférence, on vérifie si les journalistes ne sont pas des militants sous couverture. Un certain nombre de confrères français sont présents, envoyés par leurs rédactions… sauf CNews, qui aurait eu le privilège d'être « invitée » par les organisateurs. Le soir même, Jordan Bardella y intervient en direct depuis Jérusalem. Le journal L'Humanité a, lui, vu son journaliste se faire retirer son accréditation. La liberté de la presse est une valeur sûre dans la « seule démocratie du Proche-Orient ».

Parmi les quelques centaines de personnes présentes, l'on note également la présence en force de représentants de DiploAct, une ONG israélienne présente en France depuis 2022 et composée d'étudiants israéliens francophones réservistes de l'armée. Ses membres sont déjà intervenus sur Radio J et I24 news. Du côté de l'Amérique du Nord, deux poids lourds : la Conservative Political Action Conference (CPAC), dont la réunion annuelle accueille régulièrement des représentants de l'extrême droite européenne, et l'homme d'affaires israélo-canadien Sylvan Adams, qui vient de faire un don de 100 millions de dollars (92,4 millions d'euros) à l'Université David Ben Gourion du Néguev, à Beersheba. L'éloge de la répression des voix critiques d'Israël sur les campus étatsuniens est d'ailleurs un leitmotiv de la soirée, repris par tous les intervenants nord-américains. Mais avant d'en arriver là, des discussions surréalistes nous plongent dans l'ambiance. Par exemple, cet Israélien qui demande à une Étatsunienne : « Vous êtes juive ? » Et elle de répondre : « Oui, ça ne se voit pas ? »

La consécration d'une stratégie

Cet événement ne marque pas tant un tournant dans la politique israélienne que la consécration d'une tendance à l'œuvre depuis quelques années. S'il est vrai que c'est la première fois que les mouvements d'extrême droite sont officiellement invités par Tel-Aviv, les liens entre le gouvernement de Nétanyahou et ces partis se sont renforcés au cours des dernières années. Le soutien à Israël fait partie du cahier des charges de la nouvelle internationale fasciste, ceux que l'on appelle « les antisémites sionistes ». L'occasion de consacrer une normalisation déjà à l'œuvre pour ces partis dans le paysage politique local. Tel-Aviv se montre prévoyant en renforçant les liens avec la classe politique montante, qu'il s'agisse du Rassemblement national qui atteint un score historique en France avec les législatives de 2024, ou des Démocrates de Suède, deuxième parti du pays depuis 2022. L'organisation de cette conférence par Israël est un coup de pouce certain pour ces formations politiques dans leur conquête du pouvoir, alors que la question de leur antisémitisme pouvait rebuter un électorat « modéré ».

Rien que sur l'année écoulée, le leader du parti d'extrême droite espagnol Vox, Santiago Abascal, a rencontré Benyamin Nétanyahou à Jérusalem en mai 2024. Le Premier ministre hongrois Victor Orbán, soutien notoire de Tel-Aviv, a invité son homologue israélien en novembre 2024 à Budapest — il s'y rendra ce mercredi 2 avril, en réaction au mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI). Une « clarté morale » saluée par ce dernier. Amichai Chikli, le ministre de la diaspora aux commandes de l'événement de Jérusalem, s'était déjà affiché aux côtés de Jordan Bardella en février 2025, lors de la CPAC. Dès sa nomination en janvier 2023, Chikli avait d'ailleurs ajouté « la lutte contre l'antisémitisme » à l'intitulé de son ministère. Le député européen du Rassemblement national (RN) animé par la foi des convertis, ne croyait pas encore, il y a quelques mois, à l'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen1. De manière plus générale, la European Coalition for Israel, un groupe de lobbying pro-israélien fondé en 2004, rappelle que pour la précédente législature du Parlement européen (2019 – 2024), les 20 partis dont les votes ont été les plus favorables à Israël appartiennent tous à l'extrême droite et aux eurosceptiques2.

Les voici donc, ces leaders de l'extrême droite, se précipitant à Jérusalem pour faire mentir ce qui historiquement n'a pas toujours relevé de l'oxymore. Des antisémites ont soutenu la création du foyer national juif en Palestine, y voyant l'occasion de se débarrasser des juifs européens. Theodor Herzl lui-même, théoricien de l'idée d'un État national pour les juifs, voyait en eux des alliés objectifs du sionisme.

Bardella en guest star

Côté français, les premiers contacts connus de l'extrême droite institutionnelle avec Israël remontent à 2011, lorsque l'actuel maire de Perpignan, Louis Alliot, avait visité deux colonies en Cisjordanie. À l'époque, les autorités israéliennes avaient refusé de le recevoir. L'ex-compagnon de Marine Le Pen sera ensuite l'artisan du rapprochement entre le RN et Serge Klarsfeld, dont le fils, Arno Klarsfeld, intervient également dans cette conférence, aux côtés du « député du Likoud » — comme on le surnommait à l'Assemblée nationale — Meyer Habib. D'autres figures du RN sont présentes dans le public, à l'instar de Victor Chabert, conseiller presse de Bardella et de Marine Le Pen, ainsi que Thibaut François, secrétaire général de la délégation du parti au Parlement européen. Quant à Marion Maréchal, elle a été reléguée dans une salle annexe, intervenant devant une trentaine de personnes sur les Frères musulmans. Serait-ce parce que, contrairement au président du RN, elle n'a jamais désavoué — même timidement — son grand-père ?

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Jérusalem, 27 mars 2025. Le président du Rassemblement national Jordan Bardella lors de son discours.
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Pour cette demi-journée d'interventions, Jordan Bardella fait clairement figure d'invité d'honneur, ayant le privilège de prononcer un discours — en français, traduit en anglais —, là où Klarsfeld et Habib participent à des tables rondes. Arno Klarsfeld ouvre le bal des hommages, consacrant une grande partie de son temps de parole à l'éloge du RN, dont il qualifie l'invitation à cette conférence d'« initiative très sage ». « Aujourd'hui, le Rassemblement national, qui n'est plus l'extrême droite, est un parti qui favorise les juifs ». De là à parler d'un lobby juif, il n'y a qu'un pas à franchir. Il poursuit : « Aujourd'hui, c'est l'extrême gauche qui est devenue l'extrême droite. » La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force3.

Klarsfeld mobilise son histoire familiale — ses parents chasseurs de nazis, son cousin enrôlé dans l'armée israélienne et tué le 9 octobre 2023 dans le kibboutz de Kfar Aza, lors de combats avec le Hamas — pour donner un vernis de légitimité à sa rengaine : le danger de l'extrême gauche et de l'islam radical. Même son de cloche chez Meyer Habib qui, tout en soulignant ne pas être du même bord politique que Bardella, déclare depuis la tribune : « Ce qu'il a dit était très fort. Merci. » L'ancien député apparenté Les Républicains exprime également son effarement d'entendre des manifestants en France répéter le slogan « From the River to the Sea » (« De la mer au Jourdain »), appelant à la décolonisation de toute la Palestine historique, toujours interprété par les soutiens d'Israël comme un appel à « jeter les Juifs à la mer », et qui est par contre inscrit dans la charte du Likoud. Enfin, Sylvan Adams interpelle directement le leader du RN en français dans le texte : « M. Jordan Bardella, bienvenue et merci d'être venu à Jérusalem. » Le milliardaire assume un raisonnement simpliste : « Si, avec Marine Le Pen, vous défendez nos droits et notre liberté, alors je suis avec vous. »

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Jérusalem, 27 mars 2025. Meyer Habib (dernier à droite) lors de la table ronde «  La main qui attise la haine : comment l'islam radical alimente l'antisémitisme en Occident  »
© Sarra Grira

Le principal intéressé a, pour sa part, repris les éléments de langage répétés à l'envi en France, sur « l'antisémitisme d'atmosphère »4, « l'islamisme qui est le totalitarisme du XXIe siècle », ou encore l'enseignement impossible de l'histoire de la Shoah dans « certains territoires » de France. Il a rappelé son attachement à la définition que donne l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) de l'antisémitisme — c'est-à-dire, celle consistant à faire l'amalgame avec l'antisionisme, et n'a pas manqué de marquer ses distances avec « les groupuscules d'extrême droite » antisémites, élément clé de l'opération dite de « dédiabolisation » du RN ces dernières années. À la fin de son discours, une partie de la salle, séduite, se lève pour applaudir.

Car le public de la conférence est attentif et enthousiaste, généreux en standing ovation. Il est également un réservoir de groupies pour le gouvernement israélien, comme celles qui hurlent « We love you Bibi ! » à l'adresse de Benyamin Nétanyaou, venu spécialement pour cet événement inauguré par deux de ses ministres : celui de la diaspora et celui des affaires étrangères, Gideon Sa'ar.

Un « certificat casher »

Si l'extrême droite mondiale vient montrer patte blanche sur l'antisémitisme, c'est parce que sa haine — officielle — se porte aujourd'hui sur trois nouvelles cibles : les critiques d'Israël — dont la gauche radicale —, les musulmanes — et il n'est pas rare d'entendre parmi l'assistance des voix assumer l'équivalence entre islam et islamisme — et les immigrées, y compris ceux « de deuxième et troisième génération en Europe », qui seraient « encore plus radicaux » que les primo-arrivants. Autant d'ennemis partagés avec Tel-Aviv. La seule question qui se pose pour ces autoproclamés ennemis de l'antisémitisme est le positionnement par rapport à Israël et à son gouvernement. Pour le reste, un « certificat casher »5 sera toujours émis pour absoudre les errements réellement antisémites et autres racines nazies des nouveaux alliés face au « nouvel antisémitisme ». Preuve en est que la présence d'antisémites avérés sur les listes du RN aux législatives de 2024 ne disqualifie pas pour autant Jordan Bardella.

Si des Israéliens ont été choqués par l'organisation de cet événement, ils représentent une infime minorité. L'écrasante majorité de la population est déjà favorable à l'interdiction de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza — à l'image de la Cour suprême qui vient de rejeter à l'unanimité la requête d'un renouvellement de cette aide —, ou approuve le plan de nettoyage ethnique proposé par le président étatsunien Donald Trump. Cette majorité s'accommode également très bien de vivre au quotidien dans un territoire de plus en plus militarisé. Gageons qu'elle souscrit volontiers, sinon à l'identité des acteurs invités à cette conférence, du moins à celle des ennemis communs que ces derniers partagent avec Israël : les antisionistes, les musulmanes et les immigrées. À Jérusalem, comme dans une partie du monde occidental, la haine est officiellement devenue un programme politique.


1« Pour Bardella, Jean-Marie Le Pen “n'était pas antisémite” », Le Figaro, 5 novembre 2023.

2Gilles Paris, « Les nouveaux habits pro-israéliens de l'extrême droite européenne », Le Monde, 31 mai 2024.

3George Orwell, 1984.

4Le nom de Florence Bergeaud-Blackler, à qui l'on doit l'expression « frérisme d'atmosphère », a été mentionné comme référence scientifique durant cette conférence.

5L'expression revient souvent dans la bouche d'Ariel Muzicant, président du Congrès juif européen, ou du député des Démocrates Gilad Kariv, tous deux opposés à l'invitation de l'extrême droite en Israël.

Antisémitisme. L'extrême droite blanchie par son soutien à Israël

L'image montre une foule rassemblée lors d'un événement en plein air. Au premier plan, plusieurs personnes sont visibles, dont certaines portent des écharpes tricolores aux couleurs du drapeau français. On aperçoit également des drapeaux français agités par des membres de la foule. L'arrière-plan présente des bâtiments historiques et un ciel nuageux, ce qui donne une atmosphère de mobilisation. Les expressions des personnes semblent sérieuses et engagées, témoignant de l'importance de l'événement.

La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer.

En quelques semaines, les autorités françaises, aidées par nombre de forces politiques et de médias, ont levé le dernier obstacle à la « normalisation » de l'extrême droite dans l'espace politique, en tolérant, voire en se félicitant de la participation du Rassemblement national (RN) et de Reconquête à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme. La haine des juifs n'est donc plus liée aux héritiers du Front national — parti cofondé par un ancien Waffen SS — qui continuent à affirmer que Jean-Marie Le Pen n'est pas antisémite.

Cet antisémitisme n'aurait aucun lien non plus avec Reconquête, dont le dirigeant Éric Zemmour va répétant, malgré ses condamnations, que le maréchal Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Désormais, ce racisme se manifesterait notamment par « la désertion de la France insoumise » selon Dov Alfon, directeur de Libération, pour qui « la participation du Rassemblement national à la marche civique » serait simplement « gênante » (sic). Et pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, des participantes à cette marche ont, contrairement à ce qu'ont affirmé nombre de médias, arboré des drapeaux israéliens, entérinant ainsi la confusion — trop fréquente, trop systématique, trop dangereuse — entre Israël et les juifs. Un geste qui s'inscrit dans la droite ligne de la volonté déjà affichée par le président Emmanuel Macron en juillet 2017, lors de la commémoration de la Rafle du Vel' d'Hiv' aux côtés de Benyamin Nétanyahou, de faire d'Israël le dépositaire de la lutte contre l'antisémitisme à travers le monde.

Des juifs ? Non, des Israéliens

Car l'exemple est venu de haut. Le gouvernement d'Emmanuel Macron, celui-là même qui affirmait que Philippe Pétain fut « un grand soldat », souhaitait commémorer la naissance de Charles Maurras, défenseur de l'antisémitisme d'État. Quant au ministre de l'intérieur Gérald Darmanin, il a écrit un livre pour expliquer que Napoléon Bonaparte « s'intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaines de milliers de juifs en France. Certains d'entre eux pratiquaient l'usure et faisaient naître troubles et réclamations »1.

Pour le RN, le processus de blanchiment a commencé en 2011 : Marine Le Pen affirmait alors le soutien de son parti à Israël, tandis que Louis Aliot, son compagnon et numéro 2 de ce qui s'appelait encore le Front national, se rendait à Tel-Aviv et dans les colonies pour tenter d'y séduire l'électorat français. De quoi faire oublier l'ardoise du père et rassurer les autorités israéliennes qui, depuis plusieurs années, ne cachent pas leurs accointances avec ces sionistes antisémites, dont le populiste hongrois Victor Orban est un des chefs de file. Récemment, Israël a ouvert un dialogue avec le parti Alliance pour l'unité des Roumains, qui glorifie Ion Antonescu, le leader du pays pendant la seconde guerre mondiale. Il avait collaboré avec les nazis et porte la responsabilité de la mort de 400 000 juifs2. De l'Autriche à la Pologne, Nétanyahou ne compte plus ses alliés d'extrême droite, néofascistes, souvent négationnistes, voire nostalgiques du IIIe Reich.

La classe dirigeante israélienne ne fait en réalité que perpétuer ainsi une tradition qui remonte au temps des pères fondateurs du sionisme : trouver dans les antisémites européens des alliés à leur entreprise, et qui se prolonge à la faveur de la « convergence coloniale ». L'universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi écrivait, à propos de l'alliance entre son pays et l'Afrique du Sud de l'apartheid dans les années 1960 — 1980, dont le parti au pouvoir depuis 1948 avait eu des sympathies pour l'Allemagne nazie :

On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners3.

Ainsi, trouver des accommodements avec l'antisémitisme européen est depuis longtemps le choix des dirigeants israéliens qui ne s'intéressent à la lutte contre ce racisme que pour faire taire les critiques de leur gouvernement, à l'image de Nétanyahou qui qualifie d'« antisémite » toute velléité de la Cour pénale internationale (CPI) ou de l'ONU d'enquêter sur les crimes de guerre commis par l'armée israélienne. Le journaliste Amir Tibon de Haaretz raconte à quel point cette alliance « est une priorité des forces religieuses de droite en Israël, qui proposent aux nationalistes européens un marché : Israël vous donnera un sceau d'approbation (certains l'ont cyniquement décrit comme un "certificat casher"), et en retour vous soutiendrez les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée »4. On retrouve la même stratégie à l'égard des États-Unis, quand Nétanyahou ferme les yeux sur l'entourage antisémite de Donald Trump, sur l'idéologie des fondamentalistes chrétiens — le lobby pro-israélien le plus puissant à Washington qui le soutient, ou quand il reçoit le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk à Jérusalem, quelques jours après avoir cautionné un tweet antisémite de ce dernier. Si le milliardaire américain s'est finalement excusé, sa plateforme a vu augmenter de 60 % les tweets antisémites depuis qu'il en a pris le contrôle.

La Palestine comme catalyseur

C'est précisément autour de la « convergence coloniale » que s'articule le « nouvel antisémitisme » contre lequel marchent, côte à côte, les partis dits républicains et ceux de l'extrême droite. Ses deux cibles ? La gauche décoloniale d'une part, celle qui refuse la hiérarchie des racismes, qui n'en dénonce pas un (l'antisémitisme) pour nier l'existence de l'autre (l'islamophobie), et les musulmanes dans leur ensemble, qu'on appelait hier encore « les Arabes », et dont les aînées marchaient il y a 40 ans déjà contre le racisme d'État. Cette gauche qui a refusé de blanchir le RN est diabolisée, qualifiée d'antisémite à la moindre critique contre Israël, tandis que le ministre de l'intérieur interdit à plusieurs reprises aux soutiens des victimes palestiniennes de manifester ou de se rassembler, au nom de la lutte contre l'antisémitisme, avant d'être rappelé à l'ordre par les tribunaux.

C'est que les Israéliens comme les dirigeants d'extrême droite européens perçoivent les musulmanes comme l'ennemi principal. Le génocide en cours à Gaza sert de catalyseur à cette stratégie. Autour de la défense d'Israël se rencontrent la fachosphère et les soutiens de cet État, tous deux mobilisant l'imaginaire de la « guerre de civilisations » à l'œuvre depuis le 11 septembre 2001. Aux déclarations belliqueuses et eschatologiques de Nétanyahou, parlant d'une bataille du « peuple de la lumière » contre « le peuple des ténèbres » répondent en écho les propos de Gilles-William Goldnadel dans Le Figaro évoquant « la bataille finale » entre « l'être occidental, sa culture paisible et démocratique » et « l'Orient ». Entre la réalité coloniale en Palestine occupée et celle, fantasmée, d'un « ensauvagement » des banlieues (musulmanes, évidemment) dont « les petits blancs » seraient les premières victimes, il n'y a qu'un pas, qu'une partie de plus en plus large de la classe politique franchit allègrement. Des parallèles que relève le journaliste Daniel Schneidermann dans un tweet du 30 novembre :

Civilisés contre barbares : j'ai parfois l'impression qu'on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépol5.

C'est ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, membre de Reconquête, peut déclarer au Sénat le 11 octobre lors d'une séance de questions au gouvernement :

Ces Frères musulmans qui vivent parmi nous à cause de la folle politique d'immigration que vous tous avez soutenue ici, mes chers collègues, par faiblesse ou par conviction, il faut les traiter comme en Israël : par une réplique radicale et impitoyable.

Ainsi, l'ennemi intérieur est là, hier juif, aujourd'hui musulman. Gagné lui aussi par la rhétorique électoraliste de l'extrême droite, le gouvernement français a décidé de faire de la lutte contre l'immigration sa « grande cause », et tente désespérément d'obtenir le soutien des Républicains que rien ne sépare, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, du Rassemblement national. « Aujourd'hui, il y a une volonté d'accord », a déclaré à ce propos la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Depuis son arrivée à la présidence, Macron a transformé — ou plutôt poursuivi la transformation — de la laïcité de 1905 en laïcité punitive contre les musulmanes. Il a agité le spectre du séparatisme en faisant tout pour que les musulmanes françaises ne se sentent pas chez eux sur notre territoire. Si les actes antisémites ont été, à juste titre, dénoncés, aucune parole publique ne s'est élevée contre le déferlement de propos ouvertement arabophobes et islamophobes, voire les incitations au meurtre et à la violence, sur les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, y compris contre des journalistes musulmanes.

Ce deux poids deux mesures, l'immobilisme de la France et de l'Union européenne devant le génocide en cours à Gaza et le déchaînement de violence islamophobe institutionnelle n'auront qu'une conséquence : creuser le fossé de plus en plus large non seulement entre les pays du Nord et du Sud — et notamment entre la France et le Maghreb —, rendant performatif le discours du « choc des civilisations », mais également au sein même de nos sociétés. La stigmatisation permanente d'une partie de nos concitoyennes et des immigrées, en plus du musellement de toute voix critique à l'encontre de Tel-Aviv n'auront qu'un seul effet : nourrir une colère qui se transformera en haine, et viendra s'abattre aveuglément dans les rues de nos villes.


1Gérald Darmanin, Le Séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité, L'Observatoire, 2021.

2«  ‘Shared Values' : Netanyahu's Israel Cements Another Grim Alliance With Europe's Far Right  », éditorial de Haaretz, 29 août 2023.

3Benjamin Beit-Hallahmi, The Israeli Connection. Who Israel Arms and Why, Pantheon Books, New York, 1987. Cité par Alain Gresh dans De quoi la Palestine est-elle le nom  ?, Les Liens qui libèrent, 2010.

4Amir Tibon, «  Koshering Antisemites : Israel's Shameful Jewish Year  », Haaretz, 14 septembre 2023.

5NDLR. C'est à Crépol qu'a eu lieu le meurtre du jeune Thomas lors d'une rixe. De nombreux responsables politiques et éditorialistes se sont saisi de l'incident pour en faire un cas de «  racisme anti-blanc  ».

Yémen. Guerre régionale, enjeux mondiaux

Des enfants jouent près de boîtes de fournitures humanitaires dans un camp.

Depuis le déclenchement de l'attaque israélo-états-unienne sur l'Iran en février 2026, les houthistes semblaient hésiter à s'engager. Il leur a fallu, au cours de l'été, déconnecter formellement leur stratégie militaire de celle de l'Iran et de ses intérêts pour lancer une opération éclair et capturer les abords du détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le tout aux dépens de l'Arabie saoudite.

Lancées le 6 août 2026, les attaques des houthistes, aussi nommés Ansar Allah, contre les positions du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale (GRI) ont ouvert la voie à la reprise d'une guerre de grande échelle. Beaucoup la redoutaient, certains l'avaient anticipée. Certes, les Yéménites, tant parmi la population que parmi les responsables politiques de tous bords, étaient las de la situation de « ni guerre ni paix » qui prévalait depuis le retrait saoudien. Après s'être engagé imprudemment dans la guerre au Yémen en 2015, Riyad cherche depuis plus de cinq ans à s'extraire du bourbier. La plupart des Yéménites espéraient que les évolutions récentes dans la région conduiraient à un règlement plus ou moins acceptable. Celui-ci aurait permis d'éviter les morts et les destructions massives qui, une fois encore, s'abattent sur la population. Dorénavant, tout porte à croire que l'on s'achemine vers la reprise d'un conflit de longue durée, marqué par des mouvements successifs sur de nombreux fronts et par le recours croissant à des drones, des missiles et des moyens aériens pilotés faisant appel à des technologies avancées. Les évolutions récentes sur le terrain de bataille complexifient la situation. Aucune option n'offre une issue raisonnable.

Les Saoudiens de nouveau happés

Comme en 2015, l'Arabie saoudite est profondément impliquée et décrite comme l'ennemi principal de la nouvelle campagne par les dirigeants houthistes. En désignant le royaume comme responsable des maux yéménites, ils se tiennent formellement à distance de la stratégie iranienne — que peu de Yéménites, soutiens des houthistes compris, accepteraient de suivre. Malgré l'affirmation initiale selon laquelle la stratégie militaire vise exclusivement à entraîner la levée du blocus saoudien sur le Yémen, vieux de onze ans, les attaques d'Ansar Allah contre le territoire saoudien restent limitées. Elles visent de manière ciblée les installations de production et d'exportation de pétrole. Conformément à leur slogan « blocus contre blocus », les houthistes cherchent principalement à empêcher le royaume d'exporter son pétrole.

En coordination avec les actions armées menées depuis le nord par des groupes irakiens, Ansar Allah est presque parvenu, pour l'heure, à interrompre les exportations par l'oléoduc saoudien Est-Ouest. L'annonce de la reprise progressive de ses activités, le 23 septembre, ne contredit pas l'impression d'une grande fragilité. Entre mars et juillet, cette infrastructure a été utilisée pour acheminer environ 4 millions de barils par jour vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge. Quatre-vingts pour cent étaient ensuite dirigés vers le sud, en direction de l'Asie de l'Est, par le détroit de Bab El-Mandeb. Les attaques des milices irakiennes menées le 11 septembre 2026 contre l'oléoduc empêcheront, pendant au moins six semaines, l'acheminement de quantités substantielles de pétrole par cette voie. Le blocus houthiste des navires à destination ou en provenance de l'Arabie saoudite via le détroit fera en sorte que, une fois l'oléoduc totalement réparé, seules des quantités beaucoup plus faibles pourront passer par le canal de Suez — une voie maritime plus lente et plus coûteuse.

Carte du Yémen montrant la zone contrôlée par les Houthis et leur avancée vers le détroit.
Carte du Yémen montrant les zones contrôlées par les forces gouvernementales et les houthistes au 11 septembre 2026 selon le Sana'a Center.
OLIVIA BUGAULT / AFP

À cet égard, les récentes victoires des houthistes sur la côte orientale de la mer Rouge jusqu'au détroit facilitent ce processus, sans, toutefois, provoquer une transformation fondamentale. Depuis le détroit de Bab El-Mandeb, les houthistes peuvent attaquer des navires avec des armements ordinaires et peu sophistiqués, tandis que plus au nord, dans la mer Rouge, ils ont besoin de technologies de ciblage plus sophistiquées. Reste que le simple fait d'être la cible potentielle d'attaque détourne les armateurs comme cela a été le cas en 2024 quand le soutien à Gaza a justifié les attaques houthistes.

Dans ce contexte, l'économie saoudienne happée de nouveau dans le conflit yéménite s'en trouve grandement fragilisée et souffre de trois maux. Le premier est la diminution des revenus due à la réduction des exportations pétrolières, avec les contraintes budgétaires qui en résultent. Le second concerne la possible destruction d'infrastructure nouvellement construite en raison de potentielles attaques. Enfin, le dernier touche les dommages causés à la réputation internationale du pays par la guerre, qui affectent les investissements étrangers.

Les États-Unis aux abonnés absents

Bien qu'elle ne soit pas mentionnée par Ansar Allah, cette stratégie soutient clairement l'Iran dans ses efforts visant à contrôler les exportations pétrolières de la région. Une perturbation grave de l'approvisionnement mondial en hydrocarbures constitue la principale arme iranienne pour faire pression sur les États-Unis, les autres États du Nord global et les pétromonarchies régionales. L'enjeu est bien de les conduire à faire des concessions permettant de rétablir le marché dans une situation ressemblant à celle qui prévalait avant la guerre israélo-états-unienne contre l'Iran. Empêcher l'Arabie saoudite d'exporter 5 millions de barils par jour constitue un élément fondamental de cette stratégie et les houthistes en sont dorénavant directement partie prenante. Mais ce mode opératoire permet à ces derniers de présenter leur lutte comme dirigée contre un ennemi historique, le royaume saoudien, plutôt que comme un soutien à un régime iranien généralement impopulaire.

À ce jour, l'Arabie saoudite a réagi avec retenue à cette nouvelle crise. Elle dispose de peu d'options, particulièrement en l'absence d'un soutien militaire efficace de la part de ses supposés alliés occidentaux, les États-Unis en tête. Bien que les Saoudiens aient tiré les leçons de septembre 2019, lorsque des missiles iraniens et irakiens avaient causé d'importants dommages aux installations de traitement de pétrole Saudi Aramco d'Abqaiq et de Khurais, ils n'ont pas été en mesure d'identifier une solution de remplacement. À cette époque, la première administration Trump avait refusé d'apporter un quelconque soutien, le président soulignant que c'était l'Arabie saoudite qui avait été attaquée, et non les États-Unis ! Cette fois-ci, lorsque le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) a demandé personnellement à deux reprises au président états-unien Donald Trump un soutien aérien, il s'est vu proposer, en guise de réponse, davantage de conseillers dans ses salles d'opérations militaires. Celles-ci comptent déjà une multiplicité de conseillers internationaux, qui pourraient fort bien prodiguer des conseils mutuellement contradictoires. Les annonces d'achats de matériel militaire états-unien — 3,5 milliards de dollars (3 milliards d'euros) en missiles et 48 avions de combat F-35 d'une valeur projetée de 24 milliards (21 milliards d'euros) — n'ont rien changé à l'affaire.

Face aux refus de Washington, c'est le président français Emmanuel Macron qui a annoncé, le 24 septembre 2026, l'envoi prochain de personnel militaire pour protéger le port de Yanbu et les infrastructures pétrolières saoudiennes des attaques, notamment celles venues du Yémen. Les détails sur la mission des militaires français manquent, mais il est peu probable que cela affecte le blocus houthiste du détroit de Bab El-Mandeb. La baisse des prix des carburants, objectif des dirigeants français et européens, risque donc d'être minime.

Les enjeux locaux du conflit

Indépendamment de la rhétorique et des enjeux régionaux, la guerre actuelle se déroule bel et bien au Yémen, où elle a des répercussions désastreuses pour les civils. Le mouvement houthiste, doté d'une milice militaire efficace et bien entraînée, fait face aux forces divisées et plus faibles du GRI. Cette milice est renforcée par deux décennies de combats et de préparatifs militaires, et bénéficie actuellement du soutien de conseillers iraniens et libanais. Son équipement est pour l'essentiel produit localement, mais comprend également des technologies très avancées. Elle a appris à tirer le meilleur parti du cyberespace et de l'intelligence artificielle, notamment en recourant à la désinformation sur le champ de bataille. Les préjugés racistes qui les dépeignent en « va-nu-pieds en sandales, montagnards arriérés » démontrent que ceux qui les profèrent méconnaissent totalement leurs capacités. Leurs forces, tout comme leurs facultés d'organisation et de mobilisation, ont été systématiquement sous-estimées.

Les événements de septembre ont tout aussi clairement montré que les forces gouvernementales restent profondément divisées et en concurrence, malgré les efforts entrepris pour restructurer la chaîne de commandement et les forces militaires depuis l'exclusion du Conseil de transition du Sud (CTS) du gouvernement en janvier 2026. Elles n'étaient pas de taille à affronter la blitzkrieg (« guerre éclair ») d'Ansar Allah, méthodiquement conduite et soigneusement planifiée, qui a entraîné l'effondrement rapide de la côte méridionale de la Tihama1 jusqu'à Bab El-Mandeb au début du mois de septembre.

Derrière la violence, les civils

Les événements de ce mois-ci démontrent également la rationalité des houthistes dans le choix du moment de leur offensive. Il convient de rappeler la situation d'ensemble. Confrontés à des menaces croissantes contre leur pouvoir, les houthistes ont choisi d'attaquer avant que leur situation ne se détériore davantage. Ces derniers mois, les conditions de vie des plus de 20 millions de Yéménites placés sous leur autorité s'étaient grandement dégradées. La situation humanitaire était désastreuse un an après que le Programme alimentaire mondial a cessé toute aide dans les zones contrôlées par Ansar Allah. Les transferts de fonds ont aussi diminué et les difficultés affectent l'ensemble des transactions financières à la suite du déplacement de la plupart des banques de Sanaa vers Aden. La désignation d'Ansar Allah par les États-Unis, en mars 2025, comme « organisation terroriste étrangère », empêche la plupart des institutions financières mondiales de traiter avec leurs homologues basés à Sanaa. Bien que les dirigeants houthistes ne se laissent pas influencer par les sondages de popularité, ils ne pouvaient totalement ignorer la situation des millions de personnes placées sous leur autorité.

Sur le plan politique, la principale menace pour le régime houthiste réside à long terme dans le rapprochement et l'amélioration des relations entre le GRI et le régime saoudien. Une meilleure coordination pourrait avoir un effet sur le terrain militaire et mettre les houthistes sous pression, forcés de négocier. À l'échelle internationale, l'absurdité de la position actuelle des houthistes ne peut être ignorée : Ansar Allah a informé les États-Unis qu'il n'avait aucune intention d'attaquer leurs navires ni ceux sans lien avec l'Arabie saoudite. Qu'en est-il donc du slogan houthiste scandé à tout va ? Après avoir loué Dieu, son premier impératif est « Mort à l'Amérique ». La nouvelle position pragmatique est-elle liée à l'impact de la campagne de bombardements états-uniens de cinquante-deux jours menée contre eux en 2025 ? D'autres questions restent en suspens. Par exemple, qu'en est-il donc des navires liés à Israël qui ne sont plus ciblés depuis le « cessez-le-feu » à Gaza ? Sont-ils, eux aussi, libres de circuler ?

Contrôle de Bab El-Mandeb

Pour l'heure, les houthistes contrôlent l'intégralité de la côte yéménite de la mer Rouge, ainsi que les îles dans le détroit de Bab El-Mandeb. Les forces du gouvernement yéménite combattent actuellement pour reprendre d'importantes positions montagneuses surplombant la plaine côtière. L'autre grand front septentrional, la région de Marib, productrice d'hydrocarbures, constitue également un axe majeur de la guerre, tandis que d'autres fronts militaires sont réactivés. Les forces du gouvernement tentent par ces contre-offensives d'inverser les pertes spectaculaires et d'améliorer leur coordination. Modifier l'équilibre des forces prendra du temps, notamment parce que certains des fidèles du CTS semblent discrètement coopérer avec les houthistes en leur vendant des armes qu'ils avaient retirées d'Aden en janvier 2026. Cela laisse penser que les Émirats arabes unis sont, à tout le moins, encore peu susceptibles de soutenir le GRI et les Saoudiens dans leur lutte.

Avec un soutien saoudien limité, le gouvernement yéménite se retrouve largement livré à lui-même dans cette guerre. Les déclarations internationales de solidarité ne se traduisent pas par des actions concrètes, même pour contribuer à faire face à la détérioration récente et considérable de la situation humanitaire déjà désastreuse. À moins d'une improbable défaite militaire totale de l'un des deux camps principaux, la guerre risque de devenir une nouvelle catastrophe durable pour le peuple yéménite. Cent cinquante mille personnes ont été déplacées au cours des dernières semaines. Elles s'ajoutent aux 5 millions déjà recensés en interne.


1NDLR. Plaine côtière de la mer Rouge, à cheval sur l'Arabie saoudite et le Yémen.

Tempête dans les relations saoudo-émiriennes

Deux hommes en tenue traditionnelle discutent dans un cadre moderne et verdoyant.

Malgré les annonces de réconciliation au cœur de l'été 2026, les relations entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis demeurent sur une trajectoire de profonde et durable détérioration. Dans un contexte d'implosion rapide de l'ordre international, elles revêtent pourtant une importance considérable, en particulier pour leurs voisins — le Soudan, le Yémen et la Somalie —, qui figurent parmi les plus pauvres de la planète.

Longtemps restée latente, la rivalité entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) a éclaté au grand jour le 30 décembre 2025, lorsque l'Arabie saoudite a bombardé deux navires émiriens dans le port de Mukalla, au Yémen. Cette attaque constituait une riposte à la prise de contrôle, au cours des semaines précédentes, des gouvernorats les plus orientaux du pays par le Conseil de transition du Sud (CTS), mouvement séparatiste yéménite soutenu par les Émirats. Les bombardements saoudiens furent immédiatement suivis de l'évacuation de l'ensemble du personnel et du matériel émirien du Yémen, puis de la rapide défaite du CTS sur l'ensemble du territoire.

Le Yémen demeure le théâtre le plus visible de la dégradation des relations entre Riyad et Abou Dhabi, mais cette détérioration se manifeste également dans de nombreux autres dossiers, tant en politique étrangère qu'en politique intérieure.

Dans les jours précédant la signature, en juin 2026, du mémorandum d'accord dit d'« Islamabad », conclu dans le contexte de la guerre opposant les États-Unis et Israël à l'Iran, les Émirats arabes unis se sont joints à l'Arabie saoudite, au Qatar et aux autres États du Golfe pour appeler le président états-unien Donald Trump à mettre fin au conflit. Mais le consensus était de façade. Les cinq autres monarchies du Conseil de coopération du Golfe (CCG) — Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït, Oman et Qatar — ne sont en effet pas près d'oublier que les Émirats, signataires des Accords d'Abraham, furent le seul État de la région à avoir auparavant encouragé Israël et les États-Unis à attaquer l'Iran, allant même jusqu'à participer activement à ces opérations quand les autres cherchaient à mettre un terme aux hostilités. Comme ils l'avaient anticipé de longue date, leurs propres territoires sont rapidement devenus les principales cibles des représailles iraniennes. De même, le communiqué commun avec de nombreux États musulmans, le 21 août, à propos des plans d'expropriations d'Israël en Cisjordanie ne préfigure pas une prise de distance des EAU à l'égard d'Israël1.

Dans les années à venir, l'Arabie saoudite et les Émirats continueront certes à coopérer lorsque les circonstances l'exigent. La prolongation du conflit États-Unis — Iran les concerne tous deux au même niveau et favorise un minimum de collaboration. Leur rivalité est cependant devenue une caractéristique structurelle de la politique régionale et ne fera que s'accentuer dans la durée. Les messages de réconciliation sur les réseaux sociaux publiés par des officiels de second rang en juillet 2026 ne font que confirmer la réalité des tensions et leur profondeur.

Invariants historiques

Présenter les États du CCG comme un bloc homogène d'autocraties partageant les mêmes intérêts a toujours relevé d'une fiction. Dès le XIXe siècle, les familles régnantes, qui ne contrôlaient alors guère plus que quelques villages, étaient déchirées par des rivalités internes ; leurs chefs s'entretuaient afin de s'assurer le contrôle des ressources, alors rares, de la région. Cette dynamique fut interrompue lorsque le Royaume-Uni figea les rapports de force existants en imposant sa tutelle, qui ne prit fin qu'au début des années 1970.

L'Arabie saoudite constituait naturellement une exception. Mais ce n'est qu'il y a moins d'un siècle que la famille Al Saoud acheva la conquête du Hedjaz et établit le royaume dans ses frontières actuelles. Sans la domination britannique sur les petits États côtiers, il est fort probable que, à l'exception d'Oman et du Yémen, l'ensemble de la péninsule Arabique ferait aujourd'hui partie de l'Arabie saoudite. Les relations entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont dès lors été tendues pendant l'essentiel de leur histoire. Le différend de longue durée concernant l'oasis de Buraimi ne fut réglé qu'en 1974, lorsque le royaume reconnut officiellement la souveraineté des Émirats arabes unis trois ans après sa formation.

Depuis le début du XXIe siècle, et plus particulièrement sous la direction de Mohammed Ben Zayed (MBZ), les Émirats ont mis à profit les revenus considérables tirés de leurs exportations d'hydrocarbures pour accroître leur puissance et contester la prééminence saoudienne au sein du CCG et au-delà. Dès 2009, les dirigeants émiriens considéraient déjà l'Arabie saoudite comme une menace sérieuse pour leur sécurité, comme le révèle un télégramme diplomatique divulgué par WikiLeaks rendant compte d'un entretien avec Yousef Al-Otaiba, tout juste nommé ambassadeur des Émirats aux États-Unis — un poste qu'il occupe encore. Le diplomate émirien avait alors présenté la politique étrangère de son pays en affirmant que : « Tout en affichant publiquement des relations étroites avec Riyad, les Émirats considèrent en privé le Royaume comme la deuxième plus grande menace pour leur sécurité après l'Iran. » Israël ne figurait alors même pas sur la liste de l'ambassadeur.

Une nouvelle génération de dirigeants

L'accession du roi Salmane au trône saoudien en 2015 fut rapidement suivie de la nomination de son fils Mohammed Ben Salman (MBS) à des fonctions de tout premier plan. Pour devenir prince héritier, MBS avait besoin du soutien de Washington, qui favorisait alors son cousin Mohammed Ben Nayef, collaborateur étroit des agences de renseignement états-uniennes depuis plusieurs décennies. Ce changement fut rendu possible par l'action de l'influent ambassadeur émirien Al-Otaiba à Washington qui persuada les autorités états-uniennes de soutenir l'ascension de MBS. Pendant quelques années, la relation entre l'Émirien MBZ et le Saoudien MBS fut largement décrite comme celle d'un mentor et de son protégé, image d'une proximité supposée entre les deux princes héritiers, agissant alors comme les dirigeants de facto de leur État respectif (le premier a accédé au pouvoir formellement avec la mort de son frère en mai 2022).

Le point culminant de leur coopération, qui fut aussi à l'origine de divergences futures, fut le blocus du Qatar (2017-2021). Lancé par les Émirats arabes unis, il fut d'abord soutenu par MBS. Mais en 2021, la réconciliation engagée à l'initiative de l'Arabie saoudite fut imposée aux Émirats, qui s'y rallièrent à contrecœur. En réalité, les relations s'étaient déjà sensiblement dégradées en raison de l'échec des pressions exercées sur le Qatar, mais aussi d'autres différends. Le Yémen fut le premier terrain où la rivalité entre les deux puissances du Golfe apparut au grand jour. Dès l'été 2017, des responsables émiriens n'hésitèrent pas, du moins en privé dans une correspondance fuitée, à insulter les dirigeants saoudiens.

Diversifier l'économie

L'Arabie saoudite comme les Émirats arabes unis aspirent à acquérir le statut de puissance mondiale de rang intermédiaire dotée d'une influence internationale. Pour atteindre son objectif de se classer au quinzième rang mondial, l'Arabie saoudite doit changer de modèle et cherche à développer le tourisme, les sports internationaux, et les industries du luxe et des loisirs — domaines dans lesquels Abou Dhabi et Dubaï excellent.

Les stratégies de développement des deux États sont similaires, voire identiques : elles reposent sur l'exportation d'hydrocarbures, une alliance étroite avec les États-Unis et les autres pays du Nord global, ainsi que sur une orientation néolibérale. Les deux pays cherchent à construire leur économie de l'après-pétrole autour des technologies avancées, du tourisme et de projets grandioses. Sur le plan politique, ils partagent un même autoritarisme. Tous deux répriment les formes les plus modérées de dissidence.

À long terme, la taille du royaume saoudien et sa puissance financière constituent des avantages considérables. Le rapport démographique lui est favorable : la population saoudienne, 36 millions au total, est environ trois fois plus importante que celle des Émirats arabes unis. Si l'on ne prend en compte que les nationaux, la population émirienne — où près de 90 % des habitants sont étrangers — représente à peine 10 % de celle de l'Arabie saoudite. Les Émirats affichent toutefois un revenu par habitant plus élevé pour leurs citoyens et disposent de plusieurs décennies d'avance dans leur modèle de développement ; à titre d'exemple, l'Arabie saoudite n'a introduit les visas touristiques qu'en 2019.

Les désaccords et la concurrence entre les deux pays se multiplient. Tirant rapidement parti de l'accord de libre-échange du CCG, les Émirats ont établi de nombreuses entreprises productives et de services dans une série de zones franches, principalement à Dubaï. En juillet 2021, le gouvernement saoudien a mis fin aux avantages du libre-échange pour les produits issus de ces zones franches et a imposé des droits de douane à l'importation sur ces produits, une mesure qui visait particulièrement les Émirats. La même année, il a décrété que toutes les grandes entreprises internationales opérant dans le royaume devaient y établir leur siège régional, ce qui a conduit plus de 660 sociétés à transférer leurs activités à Riyad, même si les conditions de vie y demeurent moins libérales qu'à Dubaï.

Bien que les Émirats disposent d'une avance d'environ vingt ans, l'Arabie saoudite rattrape progressivement son retard, grâce principalement à deux facteurs : l'amélioration des conditions de loisirs et de confort dans le royaume, ainsi que l'ampleur des profits potentiels offerts aux entreprises concernées, largement supérieurs à ce que les Émirats peuvent proposer. Le 7 juillet 2026, le Financial Times a fait état de retards systématiques dans les transferts financiers entre les deux pays, signalant une tension durable2.

Aventurismes concurrents

Une autre différence importante réside dans la propension des Émirats arabes unis à l'interventionnisme militaire. Depuis 1990, leurs forces armées ont participé à des opérations dirigées par les États-Unis en Afghanistan, en Somalie, au Kosovo, en Libye et en Irak, ce qui leur a valu le surnom de « petite Sparte » attribué par de hauts responsables militaires états-uniens. À l'inverse, l'armée saoudienne, en dehors d'une aviation qui s'est développée à grands frais au fil des ans, est souvent réputée n'être guère plus qu'une armée de parade ou un instrument dans la relation clientéliste établie avec les États-Unis. Cette réputation explique en partie pourquoi peu de troupes terrestres saoudiennes ont été engagées directement dans les combats au Yémen depuis 2015, quand les Émirats y ont subi des pertes significatives.

Les politiques de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis à l'égard de la Russie et de la Chine sont similaires : tous deux ignorent les sanctions et les embargos conduits par les États-Unis tout en approfondissant leurs relations économiques avec ces deux puissances. Les Saoudiens ont joué un rôle pionnier en organisant un échange de prisonniers entre l'Ukraine et la Russie en 2022 ; ils ont ensuite accueilli une conférence internationale sur l'Ukraine en août 2023, puis des rencontres réunissant l'Ukraine, la Russie et les États-Unis en mars 2025. Les Émirats, eux, ont facilité un plus grand nombre d'échanges de prisonniers et les négociations russo-ukrainiennes parrainées par les États-Unis à la fin de l'année 2025 se sont tenues à Abou Dhabi. Sur ce terrain, il est donc difficile de déterminer lequel des deux États bénéficie de la faveur de l'administration états-unienne, que celle-ci soit démocrate ou républicaine.

Au Yémen, les deux pays ont mis en œuvre des politiques incompatibles dès 2017, et cette divergence n'a cessé de s'accentuer jusqu'à la rupture survenue fin 2025. Les Émirats soutiennent les séparatistes du Sud via le CTS qu'ils ont financé, tandis que l'Arabie saoudite demeure attachée au maintien d'un État yéménite unifié. Le retour de la guerre civile au Yémen au mois d'août 2026, dans le contexte du conflit autour des détroits d'Ormuz et de Bab El-Mandeb, pouvait être l'occasion d'une amélioration dans les relations entre les deux gouvernements du Golfe. Au contraire, il semblerait que les « restes » du CTS qui ont embarqué beaucoup de munitions vers leur bastion de Dhala les revendent actuellement aux houthistes pour combattre les forces gouvernementales, plus efficaces et unifiées que par le passé. Le CTS a fermement découragé ses adhérents de participer aux combats aux côtés du gouvernement.

En outre, une divergence majeure est apparue au Soudan en 2023, lorsque Saoudiens et Émiriens se sont retrouvés dans des camps opposés après le déclenchement de la guerre entre les forces armées commandées par le général Abdel Fattah El-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR) de Hemetti (Mohammed Hamdan Dagalo), responsables de massacres d'une extrême violence. L'Arabie saoudite soutient les forces armées « officielles », tandis que les Émirats continuent d'armer et de financer activement les FSR malgré l'indignation internationale suscitée par les atrocités commises au Darfour. En 2025, les Émirats ont soutenu la création d'un gouvernement parallèle contrôlé par les FSR, tandis que l'Arabie saoudite mettait en place un conseil de coordination avec le gouvernement de Burhan. Les désaccords concernant le Soudan ne sont pas soldés et entretiennent un conflit qui fait des millions de victimes, dont entre 150 000 et 400 000 morts.

Les tensions sont également perceptibles autour de la mer Rouge. Alors que l'Arabie saoudite dispose d'installations à Djibouti, ce dernier a expulsé les Émirats en 2017 qui ont alors établi une base à Berbera, dans l'État non reconnu du Somaliland, ainsi que d'autres installations en Érythrée. Depuis la reconnaissance du Somaliland par Israël fin 2025, les Émirats construisent des infrastructures militaires à l'intérieur du territoire afin de faciliter les activités israéliennes et états-uniennes dans la région. De leur côté, les Saoudiens approfondissent leurs relations avec la Somalie, rival du Somaliland, et ont maintenu les Émirats à l'écart du Conseil des États riverains de la mer Rouge, créé en 2020. Les alliances régionales des deux États divergent ainsi de plus en plus. Deux accords récemment signés illustrent ces désaccords. En juillet, les Saoudiens ont créé l'Alliance multinationale de défense maritime comprenant quatorze États dont la plupart sont riverains de la mer Rouge, ainsi que le Qatar, le Koweït et le Bahreïn, mais sans les EAU. En août, l'Accord de défense conjoint de la Mecque comprenant l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan exclut lui aussi les Émirats, ainsi que l'Égypte. Pour leur part, les EAU ont développé des partenariats militaires avec l'Inde et préservent leurs relations avec Israël, malgré le niveau de violence à Gaza, en Cisjordanie et au Liban.

Rivalité explicite

Les divergences concernant les exportations et les niveaux de production pétrolière étaient visibles dès 2021 mais s'étaient atténuées lorsque l'Arabie saoudite avait finalement accepté un compromis. Le retrait des Émirats arabes unis de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le 1er mai 2026, constitue un tournant qui aura des conséquences pour l'économie saoudienne. À moyen terme, lorsque les contraintes liées à la guerre actuelle auront été surmontées, les prix du pétrole devraient baisser sous l'effet d'une offre excédentaire, portée notamment par la production émirienne, et de la montée en puissance des énergies renouvelables.

Ce contexte explique pourquoi la rivalité désormais explicite domine les relations entre le royaume saoudien et les Émirats arabes unis, dont les deux dirigeants n'entretiennent pratiquement plus de contacts directs. S'il est très improbable que cette situation débouche sur une confrontation militaire entre les deux pays, rien n'indique que leur rivalité soit appelée à s'atténuer à l'avenir. Et leurs voisins, qui comptent parmi les pays les plus pauvres et les plus fragiles de la planète, en demeurent les principales victimes.


1«  Le Qatar et sept pays arabes et islamiques condamnent la poursuite de la colonisation israélienne illégale et rejettent le projet E1 d'expansion coloniale  », Qatar news agency, 21 août 2026.

2«  Saudi Arabia blocking payments to UAE accounts, businesses say  », Financial Times, 7 juillet 2026.

Basse fécondité en Tunisie, miroir d'une société en mutation

Une rue animée avec des passants, boutiques et bâtiments typiques.

Parmi les pays du Maghreb, la Tunisie présente la transition démographique la plus précoce et la plus avancée. Elle se trouve aujourd'hui confrontée aux conséquences d'une fécondité tombée à un niveau inédit. Qu'est-ce que ce constat révèle des transformations du pays ?

Si la Tunisie a devancé ses voisins dans la transition démographique, c'est d'abord parce qu'elle a engagé, dès le lendemain de son indépendance, un ensemble de transformations économiques et sociales sans équivalent dans la région. L'acte emblématique en fut le Code du statut personnel, promulgué en 1956 : interdiction de la polygamie et de la répudiation, exigence du consentement des époux au mariage et fixation d'un âge minimum. Une rupture juridique profonde dans une région où le droit de la famille était resté longtemps quasi figé.

Ce Code n'était pas un simple programme visant la baisse de la natalité. C'était d'abord un projet de société : scolarisation massive des filles et des garçons, accès des femmes à l'emploi salarié dans les mêmes conditions que les hommes, urbanisation accélérée, élévation générale du niveau d'instruction. Ces facteurs de développement ont progressivement modifié les aspirations des individus et des couples. Lorsque les Tunisiens et les Tunisiennes ont voulu maîtriser leur fécondité, les outils nécessaires étaient disponibles : la contraception avait été légalisée dès 1961 et l'avortement, partiellement en 1965, puis totalement en 1973. Par ailleurs, un programme national de planning familial avait été lancé dès 1963.

La trajectoire tunisienne illustre ainsi un constat établi dans la littérature démographique : c'est moins la disponibilité des moyens contraceptifs qui détermine ou enclenche la baisse de la fécondité que la transformation des conditions de vie et des normes sociales qui fait naître le désir de limiter les naissances. Résultat : en moins de quarante ans, l'indice synthétique de fécondité, qui s'élevait à plus de 7 enfants par femme au début des années 1960, a chuté à 2,1 en 1999, atteignant ainsi le seuil de remplacement des générations, une première au Maghreb et en Afrique du Nord.

Autre signe de transformation de la société : le mariage cesse progressivement d'être une étape socialement évidente du passage à l'âge adulte pour devenir un projet qui suppose des ressources économiques, une stabilité professionnelle et une négociation croissante entre aspirations individuelles et attentes familiales. La transition démographique tunisienne est ainsi indissociable d'une transformation plus large des normes qui encadrent la vie conjugale, la parentalité et les rapports entre générations.

Une trajectoire en trois temps

Après une stabilisation autour du seuil de remplacement pendant près d'une décennie, la fécondité tunisienne a connu une hausse visible au début des années 2010, atteignant 2,4 enfants par femme en 2014. Même si elle est moins importante que celle observée en Algérie, cette augmentation était en partie illusoire : les femmes n'avaient pas eu plus d'enfants, elles les avaient simplement eus plus tôt, ce qui a gonflé mécaniquement les statistiques annuelles.

À partir de 2015, la baisse reprend, de plus en plus rapide1, jusqu'à atteindre 1,54 enfant en 2024. La baisse touche cette fois tous les groupes d'âge simultanément, et l'âge de la maternité se déplace progressivement vers les 30-34 ans, signe d'un report durable plutôt que d'une simple fluctuation conjoncturelle. Le recensement général de 2024 est venu confirmer l'ampleur de ce mouvement : la population tunisienne, à 11,97 millions d'habitants, est sensiblement inférieure aux projections antérieures. Entre 2014 et 2024, la population a augmenté de moins de 900 000 personnes, soit moins qu'au cours de n'importe quelle décennie depuis l'indépendance. Le taux d'accroissement annuel moyen est tombé à 0,87 %, son niveau le plus bas.

Les mécanismes à l'œuvre derrière cette baisse relèvent de la transformation de l'institution familiale tout entière, touchant à la fois la formation des unions, les attentes vis-à-vis du mariage et la taille souhaitée des familles. Ces évolutions traduisent moins une simple modification des comportements démographiques qu'une recomposition des parcours de vie. Les jeunes générations ne franchissent plus les étapes de l'entrée dans l'âge adulte selon le même calendrier qu'autrefois. Études plus longues, insertion professionnelle plus tardive, accès difficile au logement et report du mariage rendent plus complexe l'articulation entre autonomie, conjugalité et parentalité.

Recul du mariage

Le premier facteur est le recul important de l'âge au mariage. Dans une société où la procréation hors mariage reste marginale, retarder l'union revient mécaniquement à réduire le nombre d'enfants. Les données du recensement de 2024 révèlent à cet égard une situation inédite. L'âge moyen au premier mariage des hommes est de 35,3 ans, contre 33,0 ans en 2014. Celui des femmes est passé de 28,6 à 28,9 ans sur la même période, progressant beaucoup plus lentement.

Cette asymétrie des calendriers du mariage des hommes et des femmes est bien illustrée dans la courbe des proportions de célibataires par âge observées au recensement de 2024 (Figure 1). Les femmes se marient massivement entre 22 et 32 ans, avec une vitesse de baisse du célibat maximale entre 25 et 29 ans2, avant de ralentir nettement après 32 ans et de stagner après 40 ans. Les hommes, eux, suivent un calendrier bien plus étalé. Leur entrée dans le mariage ne s'accélère vraiment qu'à partir de 28 ans3 et se poursuit à un rythme modéré jusqu'à 50 ans et bien au-delà.

L'impact du mariage tardif sur la fécondité est aujourd'hui une spécificité tunisienne dans le paysage maghrébin. Au Maroc, la fécondité a continué de baisser malgré un recul de l'âge moyen au premier mariage, de 26,3 à 24,6 ans entre 2004 et 2024, ce qui souligne le rôle déterminant qu'y joue la contraception. En Algérie, à l'inverse, c'est un boom des mariages entre 2000 et 20144 qui a alimenté le rebond de fécondité observé à cette période5, avant que le ralentissement des unions ne contribue à son tour à la baisse en cours.

Graphique montrant les taux de célibat par âge et sexe en Tunisie en 2024.
Figure 1 : Proportions (%) de célibataires par âge (15-55 ans), hommes et femmes, Tunisie 2024

Ce décalage entre les âges au mariage des hommes et des femmes crée une distorsion structurelle sur le marché matrimonial. Lorsque les femmes sont au cœur de la période de nuptialité intense (entre 25 et 32 ans), les hommes du même âge sont encore loin de vouloir s'engager. À l'inverse, lorsque les hommes entrent dans cette phase, vers 32-40 ans, ils se tournent probablement vers des femmes plus jeunes, creusant ainsi les écarts d'âge entre conjoints. Cette asymétrie des calendriers impose aux femmes tunisiennes une logique temporelle particulièrement contraignante. Avec des études supérieures qui s'étendent souvent jusqu'à 22-24 ans, les femmes représentent aujourd'hui près de 60 % des étudiants du supérieur6. Leur insertion professionnelle est souvent tardive et précaire, la période de nuptialité et de maternité se concentrant sur une dizaine d'années environ, de 25 à 35 ans. Au-delà, le marché matrimonial se resserre progressivement, et l'horloge biologique commence à contraindre les possibilités de maternité.

De nouvelles normes redéfinissent également la place de l'enfant dans la famille et dans la société. La parentalité est devenue un projet plus exigeant, impliquant un investissement affectif et économique accru, concentré sur un ou deux enfants tout au plus. Ce modèle de la famille de petite taille, longtemps propre aux catégories les plus instruites et urbanisées, s'est désormais largement diffusé à l'ensemble de la société tunisienne7.

Le moment où désir de famille et réalité sociale divergent

Que traduit la très basse fécondité tunisienne aujourd'hui ? Les données disponibles, qui couvrent près de quarante ans, dessinent un projet parental contrarié. Au milieu des années 1980, désirs et réalité coïncidaient : le mode des familles désirées était de 4 enfants, et l'indice synthétique de fécondité oscillait autour de 5 enfants par femme. Puis vint une rupture remarquable. En 1994-1995, l'enquête tunisienne sur la santé de la mère et de l'enfant (ETSME) réalisée par l'Institut national de la statistique (INS) et l'Office national de la famille et de la population (ONFP) révélait que le mode des familles désirées était passé à 2 enfants en moins d'une décennie. Les aspirations avaient basculé bien avant que la fécondité observée ne les rejoigne.

En 2002, l'enquête Papfam8 confirme que la norme à 2 enfants s'impose progressivement (31,7 % des femmes la déclarent comme idéale), mais la famille à 4 enfants reste encore présente dans les représentations (26,9 %).

C'est le moment où réalité et désirs se rejoignent brièvement : l'indice synthétique de fécondité est alors proche du seuil de remplacement. À partir de là, les trajectoires divergent à nouveau, mais dans le sens inverse. En 2011-2012, selon l'enquête MICS9, parmi les femmes ayant déjà 2 enfants, 29,6 % souhaitent en avoir un troisième. Dix ans plus tard, en 2023, cette proportion n'est plus que de 9,4 % : elle a été divisée par trois. La norme d'arrêt à 2 enfants s'est fortement consolidée et pourtant l'indice synthétique de fécondité est tombé à 1,54 en 2024, soit un demi-enfant en dessous de la norme désirée.

Ce renversement est inédit dans l'histoire démographique tunisienne. Pendant des décennies, les femmes avaient plus d'enfants qu'elles n'en désiraient. Aujourd'hui, elles en ont moins. C'est le signe d'une contrainte sociale qui s'est renforcée (celle du marché matrimonial, de l'horloge biologique, des conditions d'insertion professionnelle) et qui empêche un nombre croissant de femmes de réaliser leur projet familial. Autrement dit, la très basse fécondité traduit moins une crise du désir d'enfant qu'un décalage croissant entre les aspirations familiales et les conditions sociales qui permettent de les réaliser. La question n'est donc plus seulement celle du nombre d'enfants souhaités, mais celle des conditions sociales qui rendent aujourd'hui le projet parental possible ou impossible.

Un vieillissement accéléré

Les évolutions de la fécondité sur les cinq dernières décennies produisent des effets structurels désormais bien visibles sur la structure par âge de la population. La part des moins de 20 ans, qui représentait un peu plus de la moitié de la population en 1984, s'établit à 30,4 % en 2024. Celle des 60 ans et plus est passée de 6,7 % à 17 % entre 1984 et 2024. L'indice de vieillissement, qui mesure le rapport entre les personnes âgées et les enfants de moins de 15 ans, a bondi de 12 % en 1966 à 74 % en 2024.

Pour situer la Tunisie à l'échelle internationale, nous disposons des données des Nations unies, qui permettent une mise en perspective comparative10. En 2024, la part des 60 ans et plus en Tunisie (17 %) dépasse la moyenne mondiale estimée à 14,2 %, ainsi que celles de ses voisins immédiats : l'Algérie (9,7 %), le Maroc (12 %), l'Égypte (8 %). Parmi les pays arabes, l'Arabie saoudite, dont la structure démographique reste artificiellement jeune en raison de la forte présence de travailleurs migrants, affiche seulement 5 %. La Tunisie est sans conteste la plus avancée dans ce processus de vieillissement au sein des pays d'Afrique du Nord.

Selon les projections des Nations unies, la Tunisie comptera 27 % de personnes de 60 ans et plus en 2050, soit le niveau qu'affichent aujourd'hui la France (28 %) ou l'Espagne (27 %), des pays qui ont mis un siècle pour y parvenir. D'ici là, l'Italie, l'Espagne et la Grèce dépasseront 40 % et le Japon frôlera 43 % (Figure 2).

Graphique montrant la population vieillissante en Tunisie et d
Figure 2 : Part (%) des 60 ans et plus en Tunisie et dans quelques pays (estimation et projections)

Une dimension supplémentaire nuance cette perspective : le rôle des migrations. Les pays d'Europe du Sud compensent en partie leur déclin naturel par des flux migratoires positifs. L'Arabie saoudite illustre à l'extrême l'effet inverse : la présence massive de travailleurs migrants jeunes dilue la part des personnes âgées dans la population totale, un effet mécanique bien documenté dans les pays à forte immigration de travail.

La Tunisie, et plus largement le Maghreb, se trouve dans une position structurellement différente : pays d'émigration de longue date, elle enregistre un solde migratoire négatif de -4 200 personnes par an en moyenne entre 2019 et 2024. Ce sont précisément les jeunes adultes en âge de travailler et de procréer qui partent, déstabilisant ainsi le marché matrimonial et aggravant à la fois la baisse de la fécondité et l'accélération du vieillissement.

Si l'Italie tire aujourd'hui la sonnette d'alarme d'un « hiver démographique » alors que sa population a commencé à diminuer en valeur absolue et si le Japon mobilise déjà toutes ses ressources face au vieillissement le plus avancé au monde, la question qui se pose à ces sociétés vaut tout autant, et dans des conditions plus contraignantes encore, pour la Tunisie. Dans quel délai et avec quels leviers une société peut-elle construire des réponses institutionnelles (systèmes de retraite, solidarités intergénérationnelles, politiques familiales), que la rapidité de sa transition démographique appelle ?

Une opportunité démographique à saisir

Il existe néanmoins une opportunité démographique, étroite et limitée dans le temps. Les générations nées entre 2000 et 2014 (dont les cohortes du mini baby-boom de 2009-2014) entreront dans les âges féconds entre 2030 et 2045. Ce réservoir démographique temporaire pourrait mécaniquement faire remonter le nombre annuel de naissances, de 120 000 environ aujourd'hui jusqu'à 170 000 vers 2040, avant que la baisse ne reprenne. Les projections de l'INS tablent sur une population de 13,3 millions d'habitants en 2054, avec un taux d'accroissement annuel de 0,03 % à cette date. Aujourd'hui le taux d'accroissement est de 0,87 %.

Cette opportunité aura plus de chances de se concrétiser si les conditions socio-économiques permettent aux jeunes adultes de cette génération de réaliser leurs projets parentaux et notamment si le calendrier matrimonial et reproductif des femmes cesse d'être soumis aux pressions actuelles – trop profondes pour être réversibles à court terme.

Les réponses à ces évolutions ne relèvent donc pas uniquement des politiques démographiques. Elles interrogent plus largement le modèle de développement, les solidarités familiales, la place accordée aux jeunes générations et les conditions dans lesquelles une société permet ou non à ses membres de construire une vie familiale conforme à ses aspirations.

La baisse de la fécondité tunisienne est nette, rapide et s'inscrit dans des évolutions structurelles durables. Rien n'indique aujourd'hui qu'un rebond comparable à celui du début des années 2010 se reproduise. La Tunisie, première du Maghreb à avoir franchi le seuil de remplacement des générations, est aussi la première à être confrontée aux conséquences d'une fécondité durablement basse. Un défi que d'autres pays de la région auront à relever, probablement plus tôt que ce que laissaient prévoir les études prospectives d'il y a une cinquantaine d'années. Le Maroc a d'ores et déjà franchi le seuil de remplacement en 2024, et l'Algérie s'oriente à son tour vers de bas niveaux de fécondité.


1- 8 % par an en moyenne entre 2019 et 2023

2De - 8 points par an.

3- 6 points par an entre 30 et 34 ans.

4Le taux brut de nuptialité a presque doublé, passant de 5 à 10 % entre 2000 et 2010.

5Le nombre d'enfants par femme est passé de 3,1 en 2017 à 2,6 en 2023.

6Selon l'Institut national de la statistique (INS), 2025.

7Cf. Zahia Ouadah-Bedidi, Ibtihel Bouchoucha et Soumaya Abdellatif, «  Une fécondité historiquement basse au Maghreb  », Population et sociétés, n° 644, Ined, mai 2026.

8Pan Arab Project for Family health («  projet panarabe pour la santé de la famille  ») initié par l'Office national de la famille et de la population (ONFP).

9Institut national de la statistique (INS) et Unicef, 2013. Enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS4) 2011-2012, Rapport final. Tunis.

10Pour la Tunisie, les données historiques sont celles de l'Institut national de la statistique (INS) (recensements 2014 et 2024)   ; les données des autres pays et les projections sont issues des Nations unies (WPP 2024). Un écart peut exister entre les estimations de l'ONU et les données nationales tunisiennes. Nous avons néanmoins représenté, dans la figure 2, le point le plus récent estimé par l'INS en 2024 (cercle en orange).

1914-1918. Dix ans qui ébranlèrent le Proche-Orient et le Maghreb

L'image représente un champ de bataille avec une tranchée. On peut voir un soldat assis sur les bords de la tranchée, qui semble surveiller les environs. Le terrain est accidenté et semé de sacs de sable, typiques des fortifications de la Première Guerre mondiale. À l'arrière-plan, on aperçoit une étendue d'eau qui pourrait être un lac ou une rivière. L'atmosphère générale est sombre et mélancolique, évoquant la dureté de la guerre.

Cet entretien avec Henry Laurens, professeur au Collège de France — chaire d'histoire contemporaine du monde arabe — se veut une introduction au dossier sur l'Orient en guerre entre 1914 et 1918. Répondant aux questions de Dominique Trimbur, coordinateur du dossier, d'Alain Gresh et de Jean-Pierre Sereni, Henry Laurens livre un éclairage magistral de l'évolution des stratégies, des forces et des intérêts politico-économiques qui redessineront les cartes et, par le fait, celle des identités nationales émergentes, au Proche-Orient comme au Maghreb.

Henry Laurens dresse tout d'abord un état des lieux de la situation dans laquelle se trouve l'empire ottoman à partir de 1913, de la fin des guerres balkaniques à la perte de la Libye en passant par l'Égypte, l'Anatolie et les provinces arabes. Il explique les raisons de son entrée en guerre aux côtés du Reich allemand et évoque la division des zones d'influence économico-politique de la France, de l'Allemagne et du Royaume-Uni. Puis c'est, en novembre 1914, après l'irruption de l'armée des Indes et la longue marche vers Bagdad, la bataille des Dardanelles et le front du Caucase.

La période qui suit, entre 1916 et 1917, est d'abord celle du mythe du grand soulèvement des musulmans du monde contre les puissances coloniales. Le djihad « made in Germany » suscite en réponse le projet de « califat de l'Occident » de la part des Français et l'appui au soulèvement arabe des Britanniques. Les Français convoitent le Levant tandis que les Britanniques négocient avec le shérif Hussein en préfiguration des accords de Sykes-Picot. En 1917, sur fond de révolution russe et avec l'entrée des Américains dans la guerre, le droit des peuples à l'autodétermination est une nouvelle donne qui modifie l'esprit des négociations. Les Britanniques sont préoccupés par le fait d'empêcher les Français d'entrer en Palestine : c'est le contexte politique qui préfigure la déclaration Balfour.

1918 : le sort de l'Orient se joue sur la Marne et dans le Caucase. Georges Clemenceau vise désormais la « Syrie utile » et l'accès au pétrole, quitte à céder la Palestine et Mossoul à Lloyd George, dans un accord parallèle aux accords officiels de San Remo. Fayçal, le chef de la grande révolte arabe, joue la carte britannique. La notion de « mandat », cette « colonisation à durée déterminée », entre en scène.

Sur le terrain, les troupes britanniques évacuent la Syrie, remplacées par les troupes françaises. Le libéral Clémenceau, qui a négocié avec Fayçal, perd l'élection présidentielle en France. Les positions françaises et britanniques se durcissent. Pendant ce temps, le mouvement national turc, appuyé sur le corps des officiers de l'armée ottomane, monte en puissance. Il aboutira à l'indépendance de la Turquie en 1922 et au kémalisme de l'entre-deux guerres.

On trace des frontières, on définit des capitales : Bagdad, Damas, Beyrouth, Jérusalem. « Les Arabes colorient la carte ». La mémoire des souffrances subies reste enfouie dans l'intimité des familles ; elle n'apparaîtra pas dans l'espace public.

Henry Laurens, dans une dernière partie, distingue la mémoire des sociétés de la mémoire des pouvoirs et du récit qu'ils en font. Pour les uns, un temps de calamités et de catastrophes dont il ne reste quasiment aucune trace. Pour les autres, la construction des mythes nationaux se revendiquant en particulier de la révolte arabe. La mémoire de la guerre est occultée, sauf « celle des martyrs pendus par les Ottomans ». L'historiographie nationaliste arabe est prise entre les récits de la révolte arabe et le problème de la compromission avec les Anglais. « Avec le drame ottoman, toutes les ethnogenèses se sont faites sur base confessionnelle ». Et c'est ainsi que « des groupes religieux sont devenus des nations ».

Les Algériens dans la première guerre mondiale

L'image montre un groupe de soldats marchant sur un terrain boueux. Ils portent des uniformes traditionnels, comprenant des pantalons larges et des bonnets. L'un des soldats est monté sur un cheval, tandis qu'un autre se tient en retrait, à l'écart du groupe. Le décor semble rural, avec quelques arbres en arrière-plan, suggérant un contexte militaire historique. L'atmosphère est sérieuse et solennelle, reflétant les conditions de la guerre.

Pendant toute la première guerre mondiale, l'Algérie a fourni au pouvoir colonial français non seulement un soutien matériel substantiel, mais surtout des milliers de soldats « indigènes » soumis au service militaire obligatoire et le plus souvent affectés aux sections d'assaut. Les tirailleurs, encensés pour leur bravoure, n'ont pourtant jamais eu droit à la citoyenneté pleine et entière. Conscients d'avoir aidé la France à l'heure du danger et frustrés par les promesses non tenues, ils ont ouvert le chemin à une revendication de libération nationale que la seconde guerre mondiale confirmera vingt ans plus tard.

De toutes les colonies françaises, l'Algérie représenta pour la France, avec l'Afrique-Occidentale française (AOF), la plus grande pourvoyeuse en ressources matérielles et en hommes. Dans ce que l'on dénommait alors l'« Afrique française du Nord », c'est à l'Algérie que fut demandé l'effort le plus important. L'Algérie y répondit de fait, à la mesure de ce qui était attendu par le pouvoir colonial, en fournissant le plus clair des capitaux, des produits, ainsi que des hommes pour le front et pour le travail d'usine.

C'était d'Algérie que provenait l'aide matérielle sans doute la plus substantielle au regard de celle fournie par l'ensemble de l'empire colonial français, exception faite de l'AOF. Pendant quatre ans, l'intendance militaire dépêcha ses commissions d'achat qui eurent de facto le monopole d'achat des produits, ou qui procédèrent à des réquisitions : céréales, vin, tabac, moutons furent notamment acquis à des conditions avantageuses, beaucoup plus que les produits miniers et autres pondéreux dont la crise des transports maritimes entre l'Algérie et la France entrava l'exportation. On a pu calculer à guère moins de 770 millions de francs, sur les seuls produits agricoles, les économies qui furent ainsi réalisées de 1915 à 1919 par rapport à des achats qui auraient été faits aux cours normaux. Bref, l'Algérie contribua à nourrir la France à bon compte.

Ce faisant, dans un pays à la main-d'œuvre raréfiée du fait des prélèvements militaires, à la production en baisse, accablé par la sécheresse de printemps et touché par la récolte catastrophique de 1917 au plus fort des réquisitions des denrées vivrières, la première grande famine — dans l'hiver 1917-1918 — sans précédent depuis plusieurs décennies, ravagea le centre-est du pays. Elle préluda à celle plus catastrophique encore de 1920, qui fit plusieurs dizaines de milliers de victimes. La céréaliculture fut davantage touchée encore dans les années qui suivirent. L'élevage se dégrada à une vitesse accélérée. Seuls les produits commerciaux — tabac et surtout vin — dont les prix officiels avaient été substantiellement augmentés s'en tirèrent bien. Malgré l'encombrement des ports de Rouen et de Sète en vaisselle vinaire, les booms du tabac et du vin marquèrent la guerre et plus encore l'après-guerre dans la vie économique de l'Algérie.

De timides essais d'édification d'unités industrielles furent tentés dans le contexte de la crise des relations maritimes qui raréfia brutalement les produits fabriqués importés. Les rares innovations, dues à quelques capitalistes français, sombrèrent dès la disparition des circonstances exceptionnelles de guerre qui les avaient permises, notamment trois hauts fourneaux qui furent démontés en 1918 avant même d'avoir été mis à feu. La bourgeoisie coloniale continuait plus que jamais à choyer le foncier et le commerce. Elle n'était pas destinée à se muer en meutes dynamiques de capitaines d'industrie.

Pour l'économie algérienne, malgré quelques grincements secondaires du système relatifs aux difficultés d'échanges temporaires entre l'Algérie et la métropole, il n'était pas plus question après la guerre qu'avant que le salut provînt d'autre chose que d'un renforcement de la dépendance. Les données militaires et politiques nouvelles portées par la guerre eurent un autre impact.

Appel à l'union sacrée

Pénétrée plus anciennement et plus profondément que la Tunisie, et surtout le Maroc, par l'intrusion coloniale, l'Algérie était de ce fait plus encadrée et plus surveillée. Les Français n'avaient pas institué de service militaire obligatoire au Maroc ; pas davantage en Tunisie où le système de conscription beylical s'apparentait tout de même au cas algérien. Le service militaire obligatoire n'avait été institué par la République française qu'en Algérie, par décret, en février 1912. La masse des Algériens s'y était montrée évidemment hostile, tandis que le groupe restreint des « Jeunes Algériens »1 s'y était dit favorable, qui tentait d'arracher des droits politiques en échange de l'impôt du sang — apanage du citoyen. De belles promesses furent prodiguées en ce sens au début de la guerre par maints officiels français, parfois sincèrement, tels le ministre de la guerre Adolphe Messimy ou Abel Ferry.

À la mobilisation, au recrutement et à l'envoi des premiers contingents d'Algériens sur le front français, il n'y eut pas de réaction hostile générale visible. On put même entrevoir la variante d'une union sacrée à l'algérienne, exaltée par les maîtres coloniaux et les « évolués », et explicable par l'espoir entrevu d'une libération de l'oppression et de la discrimination subies. Les officiels français et dans leur sillage, les Jeunes Algériens, dans le discours officiel laudatif, appelaient tous les « civilisés » à barrer le chemin à la « barbarie » allemande. Les premiers départs des conscrits eurent lieu sans difficulté du point de vue du pouvoir colonial, à une exception : la révolte des Beni Chougran près de Mohammedia (anc. Perregaux), au nord de Mascara. Mais les familles accompagnaient les jeunes gens en gémissant et en récitant la prière des morts.

Par prudence, le pouvoir français n'avait d'ailleurs appelé, depuis 1912, qu'une minime fraction du contingent. La moitié de l'effectif algérien de la guerre (environ 175 000 hommes) était composée d'engagés (très théoriquement) volontaires. L'Algérie n'eut donc pas l'impression de prélèvements humains trop importants jusqu'aux décrets de septembre 1916, qui firent passer dans les faits l'incorporation totale de la classe 1917. Même si la moitié seulement du contingent fut versée dans l'armée d'active — les autres hommes étant exemptés ou affectés à des compagnies auxiliaires —, l'émotion fut grande en Algérie devant ce grand recrutement.

Un loyalisme très relatif

Des nouvelles effroyables parvenaient du front sur le sort des soldats. La guerre se prolongeait. Des espoirs millénaristes travaillaient les Algériens, en connexion avec la propagande berlinoise ou turque annonçant la libération des musulmans du joug de leurs infidèles du moment. Des protestations se firent entendre, des manifestations eurent lieu contre le recrutement, il y eut des départs au maquis. Une grande insurrection secoua la partie nord-ouest du massif de l'Aurès (Belezma, Metlili). La « Boublique » (la République, c'est-à-dire : « nous aussi voulons être libres, c'est-à-dire dominer »), symbole de liberté, fut proclamée par les conjurés. La révolte retint l'effectif de deux divisions sous les ordres du général Deshayes de Bonneval, pour cause de répression méthodique, d'octobre 1916 au printemps 1917. Malgré tout, pour l'ensemble de la guerre, le pouvoir colonial put prélever un chiffre non négligeable d'hommes et recruter aussi plusieurs dizaines de milliers de travailleurs pour les usines de la défense nationale, ce pour quoi l'Algérie fut dénommée « loyaliste » dans le discours officiel français.

Or, en Algérie, surtout dans la partie orientale du pays, les sympathies allaient à la fortune des armes du Commandeur des croyants, le sultan-calife qui avait fait appeler les musulmans au djihad par le cheikh oul islam d'Istanbul en novembre 1914. Plus la propagande française dénonçait en les Turcs les « Boches de l'islam », plus elle légitimait leur combat. De là pour les Algériens à s'engager sans hésitation sous la bannière ottomane, il y avait un pas que la plupart des hommes ne franchirent pas. La grande majorité des prisonniers algériens, regroupés au camp berlinois de Zossen-Halbmondlager, refusèrent de s'engager dans l'armée ottomane. En Algérie même — ou chez les travailleurs algériens de France — si la sympathie pour la Turquie était générale, elle ne déboucha pas davantage sur une action politique d'ensemble mûrie. Et les Français étaient bien présents, les attentes millénaristes d'un débarquement turc avaient été déçues ; bref, la masse des Algériens se réfugia dans un attentisme prudent. Ce fut cet état de non-hostilité manifeste à la France qui fut baptisé « loyalisme ».

Cela dit, il a pu y avoir d'autres formes de loyalisme : celui, intéressé, de tels notables ou de tels agents de l'administration escomptant des récompenses pour leur bonne conduite et leur efficacité dans les campagnes de recrutement, le loyalisme sincère de tels jeunes « évolués » sensibles au discours républicain sur la citoyenneté, les droits de l'homme et l'impôt du sang — ce fut en particulier le cas de jeunes élèves maîtres de l'École normale de la Bouzaréa —, le loyalisme conjoncturel répondant aux appels à l'union sacrée faits par la France dans un combat présenté, en stéréotype hâtif, comme celui de la « civilisation » contre la « barbarie ». Or, s'être crus barbares pendant si longtemps ou penser avoir été jugés tels par les maîtres coloniaux de l'heure et se retrouver soudain dans le camp des civilisés put sur le moment expliquer bien des attitudes inhabituelles, interloquées à la mesure de la nouveauté de la situation : c'était la première fois que le pouvoir colonial sollicitait autant et aussi lourdement les humains d'Algérie.

De l'ordre colonial à l'ordre militaire

Une fois transplantées en France au début de la guerre, les jeunes recrues souffrirent beaucoup. La guerre de mouvement de 1914 provoqua des hécatombes. Ces jeunes gens, souvent sans expérience du feu et jetés inconsidérément dans l'enfer, étaient dans un terrible désarroi. Les morts, les mutilés pour cause de gelures de pieds, les catarrheux pulmonaires et les phtisiques éclaircirent les rangs des survivants. Il y eut de nombreuses paniques, des abandons du champ de bataille ou des refus de marcher. Des exécutions sommaires en forme de décimation se produisirent, attestées sans aucun doute possible par les archives, au moins en trois cas — à la 45e division d'infanterie (DI), à la 37e DI, à la 38e DI. Ce furent respectivement des Juifs d'Algérie, des Algériens et des Tunisiens qui en furent les victimes. On ne sait si de telles atrocités se reproduisirent après l'installation dans la guerre de positions. De toute façon, dès lors, les archives des divisions diminuent en volume car les ordres étaient de plus en plus souvent donnés par téléphone et de moins en moins consignés par écrit.

En tout cas, les rapports du commandement n'ont plus le même ton concernant les Algériens à partir du printemps 1915. Cantonnés à l'arrière après les hécatombes de 1914, les hommes ont été repris en main et mieux instruits. Et alors qu'en 1914, les rapports décrivaient les Algériens comme une troupe exsangue terrorisée, désormais ils les encensent, que ce soit dans l'Artois, sur la Somme, à Verdun ou au chemin des Dames. Le moral et l'esprit offensif atteignent des sommets, particulièrement en 1918 lorsque sont engagées les recrues de la classe 1917 qui se sont révoltés dans le Constantinois en 1916-1917. Les régiments de tirailleurs algériens sont même parmi les plus encensés et les plus décorés de la guerre, même si l'emphase en la matière était aussi de la bonne « politique indigène » séductrice.

Si rien ne permet de distinguer valablement le comportement des soldats français d'Algérie de celui des autres Français — les évaluations sur leur compte varient considérablement d'un observateur à l'autre —, il y eut bien une véritable intégration des Algériens dans l'armée française. Un tel phénomène dut bien peu à une mythique fidélité à une France patrie d'adoption. Surtout, l'ordre militaire se révéla finalement moins oppressif et moins discriminatoire que l'ordre colonial. Non que la discrimination eût disparu — elle subsista notamment dans les régimes des permissions parce que le commandement craignait les relations non surveillées avec les civils français dans les familles françaises —, mais le sentiment qu'au milieu de la boucherie qui broyait indistinctement les hommes, une peau en valait une autre, la fit sérieusement régresser. L'accueil favorable et parfois enthousiaste des civils français pour ces « exotiques » venus épauler la France, la reconnaissance éprouvée par eux pour les soins prodigués dans des formations sanitaires dans les mêmes conditions qu'aux Français, l'admiration pour les religieuses et les infirmières, ainsi que, plus largement, les attentions paternalistes du commandement, tout cela ne fut pas sans effet, tant il est vrai que le paternalisme ne fut tout de même pas indifférent aux colonisés enrégimentés.

L'esprit de corps joua sur la transposition de l'ordre clanique à l'ordre régimentaire, lequel fournit aux Algériens l'image séduisante d'un colonel-chef de clan à l'autorité incontestée : fossilisation nostalgique d'un âge d'or des solidarités segmentaires rigoureuses ou préfiguration de la solidarité nationale accomplie ?

Le syndrome du tirailleur libéré

La première guerre mondiale fut, pour les Algériens, fondamentale en ce qu'elle fit humer les vents de l'extérieur à 300 000 hommes jeunes, pour la première fois de leur vie. Il y avait moins de 15 000 ouvriers algériens en France en 1914. De 1914 à 1918, environ 120 000 « convoyeurs » (le nom qu'on leur donnait en Algérie) vinrent travailler en France, pour la plupart militarisés, dans un encadrement qui évoquait l'ambiance de la commune mixte. Mais pendant les quinze premiers mois de la guerre, des milliers de jeunes gens purent légalement quitter l'Algérie et se faire embaucher librement en France par des entreprises privées ; et, par la suite, un nombre indéterminé de clandestins échappa toujours au contrôle militaire. La situation misérable des travailleurs recrutés administrativement, parfois de jeunes adolescents désignés « volontaires » par leur caïd, est évoquée par des rapports, dont un, terrible et pudique, du sénateur du Rhône Paul Cazeneuve en 1917.

Les hommes s'initièrent cependant à la vie ouvrière, au monde de l'usine, à la revendication et à la grève. Ils purent parfois connaître et fréquenter des Français. De toute façon, ils contractèrent des habitudes peu compatibles avec le maintien de l'ordre colonial de naguère. La hantise de l'esprit « ouvrier de France » et le syndrome du « tirailleur libéré », qui ergote, se prend au sérieux et plus souvent qu'auparavant conteste l'autorité, faisait frémir les auteurs des rapports évoquant le nouvel état d'esprit des « indigènes » au lendemain de la guerre. Une partie notable des futurs cadres de l'Étoile nord-africaine passa par le Parti communiste ou la Confédération générale unitaire du travail (CGTU). En fait, la France, elle opprima et libéra. Elle fit connaître aux hommes transplantés la norme du travail d'usine, la technologie militaire et les images de l'efficacité industrielle ou militaire, tout en leur laissant la faculté d'opérer des réinvestissements pervers de leur acculturation : tel ce tirailleur de Sétif, Mohammed Mekdoud, traduit en 1917 en conseil de guerre pour avoir fait parvenir à sa mère son livret d'instruction sur le fusil-mitrailleur, assorti d'un mot lui demandant de le conserver soigneusement, car « cela pourrait servir plus tard ».

Le prix bradé du sang

Le prix payé en sang par les Algériens fut, proportionnellement, à peu près le même que celui payé par les autres soldats, même s'ils moururent peut-être davantage lors des assauts qu'en secteur, où le commandement avait pris coutume de ne pas trop les y laisser se morfondre : ils étaient réputés être des troupes d'assaut. Ce fut l'honneur de Georges Clemenceau d'avoir, contre l'avis de telles compétences coloniales et des élus français de la colonie, prescrit l'égalité entre les pensions de guerre des coloniaux et celles des Français. Ultérieurement, la Ve République se montrera plus ingratement boutiquière : les pensions des soldats algériens de la guerre de 1914-1918 furent arrêtées à leur taux de 1962 tandis que celles des Français connaissaient des réévaluations régulières.

En France, l'image des « turcos » était plutôt positive. Les qualités guerrières, reconnues dans l'imagerie officielle comme dans les consciences, nourrissaient le stéréotype du guerrier essentiel dont on devait toutefois canaliser l'énergie et contenir les débordements. Réifié en combattant, l'« indigène » algérien ne cessa pour autant pas d'être un « indigène ». De leur côté, même intégrés dans l'armée française, les Algériens ne perdirent ni leur sens critique ni leur algérianité quand le regret de la patrie absente ne la fortifiait pas au contraire. Ils reconnurent la force française et furent volontiers tentés par la transposition en Algérie de ce qu'ils avaient vu et ressenti outre-Méditerranée. Dès l'après-guerre, symptomatiquement, l'école française a gagné la partie en Algérie : les écoles refusaient des élèves alors qu'on était naguère encore souvent obligé d'aller les chercher. Mais cela dans le même temps où le prosélytisme culturaliste islamique des oulémas était accueilli avec les succès que l'on connaît.

Cependant, l'image de l'Algérien resta durablement, après la guerre, celle du sous-prolétaire loqueteux, désorienté, avide de femmes françaises, dangereux chevalier de la tuberculose et de la vérole. La guerre de 1914-1918 ancra durablement des stéréotypes dévalorisants dans les consciences françaises. Non qu'il n'y ait pas eu de réelles attirances, notamment pour le mouvement ouvrier français, et de réelles imprégnations, au-delà de quelques rapports interpersonnels plus chaleureux que la méfiance ordinaire des rapports transcommunautaires. Les Algériens en retinrent des leçons à investissement différé, mais bien réel : ce fut dans le milieu des travailleurs algériens en France que l'émir Khaled El-Hassani Ben El-Hachemi dit émir Khaled connut le triomphe lors de son passage à Paris en juillet 1924. Et ce fut à Paris, deux ans plus tard, que l'Étoile nord-africaine émergea de l'Union intercoloniale.

Retour à l'indigénat

Quelques dispositions bénignes ont bien raboté quelques-unes des aspérités les plus saillantes de la discrimination coloniale, notamment en matière fiscale. On distribua quelques gratifications, du type licences de cafés maures. Mais la grande promesse des droits du citoyen en échange du service militaire obligatoire ne fut jamais sérieusement envisagée par Paris. Elle se réduisit à quelques menues dispositions nouvelles en matière d'ascension à la citoyenneté qui ne modifièrent pas les résultats dérisoires des procédures, déjà existantes, du sénatus-consulte de 18652, et à la création d'une catégorie de semi-sous-citoyens habilités à voter à l'échelon le plus bas des élections locales, les élections aux jamaa, assemblées dépourvues de tout pouvoir réel. La loi ne faisait guère progresser la participation des Algériens aux autres élections ; et ils étaient toujours décrétés inaptes à élire des représentants au Parlement français.

À vrai dire, le lobby colonial n'avait guère eu besoin de faire pression auprès du pouvoir parisien pour maintenir ainsi un quasi-statu quo. En août 1920, la Chambre reconduisait le Code de l'indigénat, dont l'application avait été suspendue en juillet 1914. C'est que les Algériens s'étaient plu à célébrer les lendemains de guerre comme le temps mythique d'une libération anticipée. On leur avait tant promis... Les accents protestataires de l'émir Khaled, petit-fils de l'Émir Abdelkader et ancien capitaine « indigène » de l'armée française, avaient séduit la masse algérienne et l'avaient propulsée sur le devant de la scène politique « indigène ».

Un journal ouvertement « indigénophile » avant-guerre, Le Temps, devint le défenseur inconditionnel du statu quo, dans le contexte du bolchévisme, des grèves de 1919 et de 1920 qui avaient eu leur répondant en Algérie et avaient fait craindre par-dessus tout un front de classe transcommunautaire. Le pouvoir colonial avait senti passer le vent du boulet ; il se raidit, referma vite le chapitre imprudemment entrouvert des « réformes indigènes », et s'arrangea pour se débarrasser de l'émir Khaled à l'été 1923.

L'âge des maturations

Les frustrations furent grandes. Conscients d'avoir aidé la France à l'heure du danger, les Algériens s'étaient sentis valorisés. Dans l'entre-deux-guerres, pour eux, l'idée que sans le matériel américain et sans les valeureux combattants algériens les Français n'auraient jamais gagné la guerre était bien ancrée. Un poète populaire de Miliana, lors de la crise de Munich, adressa au ministre Édouard Daladier des vers l'assurant que, si Adolf Hitler attaquait, ce fils spirituel de Clemenceau n'aurait rien à craindre, car ses « Banou Hachem », ses braves soldats algériens, seraient là... Répétition générale du scénario de la seconde guerre mondiale, la première enclencha le cycle des promesses non tenues et des illusions à capital érodable. Elle contribua puissamment à révéler l'Algérie à elle-même, à la hisser à l'âge des maturations, et donc des décisions politiques contemporaines. On pourra cependant difficilement s'accorder avec ceux qui ne cessent de voir l'évolution de l'Algérie au XXe siècle comme scandée par les fameuses « occasions manquées ». Faut-il rappeler que, en histoire, comme dans d'autres matières, ne peut être manqué que ce qui est tenté ? Même si l'histoire n'est jamais préécrite, même s'il est des carrefours où la décision hésite à se prendre, les blocages et les refus comportent, en système, leur propre logique.


1NDLR. Le mouvement des Jeunes Algériens est apparu avant la première guerre mondiale. Il s'agissait de petits notables issus de l'école française : instituteurs, la plupart d'origine kabyle, fonctionnaires modestes et aussi huissiers, avocats, pharmaciens, médecins. Ils se considéraient comme français et leur mouvement était seulement réformiste, sans aucune opposition à la colonisation.

2NDLR. Loi en cinq articles ayant trait d'une part au statut personnel et la naturalisation de l'«  indigène musulman  » et de l'«  indigène israélite  », et d'autre part à la naturalisation de «  l'étranger qui justifie de trois années de résidence en Algérie  » (appelé plus tard l' «  Européen d'Algérie  »).

Pologne. Le quotidien cruel de réfugiés afghans

Un homme porte un bébé dans les bras, visiblement bouleversé, près d'une route.

Alors qu'une délégation des talibans a été invitée à Bruxelles par la Commission européenne pour discuter du renvoi de réfugiés afghans vers leur pays, des dizaines d'entre eux sont empêchés de demander l'asile. Ils sont détenus depuis des mois dans des conditions indignes et craignent d'être expulsés de force vers Kaboul.

À l'autre bout du fil, on devine Hossain1 inquiet et fatigué. « Notre situation ici s'aggrave de jour en jour, indique le réfugié afghan. Certains de mes camarades sont enfermés ici depuis huit mois, d'autres depuis dix mois. Cette situation génère beaucoup de stress et de tensions ». Il poursuit : « Il y a déjà eu plusieurs tentatives de suicide dans ce camp ».

Comme Hossain, plusieurs dizaines de réfugiés afghans sont actuellement détenus dans des centres fermés en Pologne. La plupart ont été arrêtés par la police polonaise après avoir franchi de manière irrégulière la frontière avec la Biélorussie, d'autres ont été interpelés alors qu'ils s'apprêtaient à passer en Allemagne.

Ils ont été placés en détention, sans possibilité pour la plupart de demander l'asile dans ce pays de l'est de l'Europe. On recense au moins cinq centres fermés de ce type en Pologne, localisés dans les villes de Biała Podlaska, Białystok, Przemyśl, Kętrzyn et Lesznowola. Aujourd'hui, Hossain et ses compatriotes font face au risque d'expulsion vers l'Afghanistan, pays contrôlé par les talibans depuis leur retour au pouvoir en 2021.

Suspension du droit d'asile et non-droit

« J'entre dans mon neuvième mois de détention », soupire Hossain, enfermé dans le centre de Biała Podlaska, une ville située dans l'est de la Pologne. Depuis son arrestation par la police polonaise à la fin de l'été 2025, il a signalé à plusieurs reprises son intention de demander l'asile en Pologne. Mais à chaque fois, les agents n'ont pas tenu compte de sa requête. « Je leur ai présenté toutes les preuves des menaces que j'ai subies en Afghanistan, mais les policiers s'en fichaient. Ils répétaient : "Tu es passé par la Biélorussie, tu ne peux pas demander l'asile" », se désole-t-il.

Interrogé par Orient XXI, le ministère de l'intérieur polonais indique avec précision que « 93 ressortissants afghans sont actuellement détenus dans des centres fermés », constituant ainsi « le deuxième groupe ethnique le plus important parmi les personnes présentes dans ces institutions ». Sur ces 93 personnes, seules « sept sont en cours d'obtention d'une protection internationale » ajoute le ministère, « 86 personnes font actuellement l'objet d'une procédure de retour ».

En mars 2025, le gouvernement polonais a adopté une loi suspendant le droit de déposer une demande de protection internationale pour les migrants arrivés de manière irrégulière par la frontière biélorusse. Les autorités ont justifié cette décision, prolongée à plusieurs reprises depuis, en raison de la politique de Minsk. Depuis 2021, des exilés originaires du Proche-Orient et d'Afrique de l'Est, instrumentalisés par la Russie et la Biélorussie pour déstabiliser les pays européens, tentent de passer cette frontière pour entrer en Europe.

« Nos observations montrent que les gardes-frontières refusent d'accepter les demandes de protection internationale non seulement des personnes se trouvant dans la zone frontalière, mais aussi de celles qui sont présentes dans d'autres parties du pays (par exemple dans des centres surveillés pour étrangers) » indique l'ONG polonaise Stowarzyszenie Interwencji Prawnej (Association pour l'intervention juridique) dans un communiqué de presse publié de 5 mai 2026.

« Les personnes dont la demande n'est pas acceptée sont ensuite immédiatement renvoyées en Biélorussie ou expulsées dans leur pays d'origine, sans qu'il soit procédé à une évaluation de leur situation personnelle ni de leurs besoins en matière de protection », ajoute l'organisation de défense des droits humains.

Les renvois vers l'Afghanistan ont repris

Malgré la mobilisation des ONG et de réseaux militants solidaires, plusieurs cas d'expulsions vers l'Afghanistan ont eu lieu ces derniers mois. Le ministère de l'intérieur polonais indique à Orient XXI avoir « récemment révisé la liste des pays vers lesquels les renvois forcés sont suspendus » et précise qu'après « une analyse approfondie (…), les renvois vers l'Afghanistan et d'autres pays ont repris le 13 juin 2025 ». Quatre expulsions d'exilés afghans ont ainsi eu lieu en 2025 et 13 d'ores et déjà en 2026, selon les données du ministère.

Le 10 avril, les autorités polonaises ont organisé une opération visant à renvoyer vers Kaboul 9 réfugiés afghans détenus dans plusieurs centres du pays. « On ne sait jamais quand va avoir lieu une expulsion » raconte Hossain qui a assisté à cette opération d'expulsion dans le centre de Biała Podlaska. « Les policiers sont venus au milieu de la nuit, il y avait dix agents pour une seule personne. Ils ont embarqué de force six de mes compatriotes dans un véhicule, direction l'aéroport », ajoute l'exilé.

Cette opération d'expulsion a été contestée par des avocats devant la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH). Une enquête du média d'investigation polonais OKO.press (22 avril 2026) a par ailleurs démontré que la Cour a émis des mesures provisoires concernant les neuf personnes, ce qui aurait dû suspendre l'opération d'expulsion, mais que les autorités ont malgré tout expulsé trois réfugiés afghans vers l'Afghanistan.

Une décision qui a suscité l'ire de Me Tomasz Sieniow, qui défendait plusieurs réfugiés afghans menacés d'expulsion, sur le réseau social LinkedIn. « Mon client a été expulsé alors même que nous avions obtenu des mesures provisoires de la CEDH, » s'indigne une autre avocate qui témoigne de manière anonyme auprès d'Orient XXI.

Dans une lettre2 adressée au ministre de l'intérieur polonais et publiée le 1er avril, le commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Michael O'Flaherty, s'est dit « préoccupé » par la situation de ces réfugiés afghans et a rappelé que « la Cour européenne des droits de l'homme impose aux États de procéder à une évaluation rigoureuse et individualisée des risques encourus par chaque personne avant de l'expulser ».

Dans un mail adressé à Orient XXI, le ministère de l'intérieur polonais assure sans détour que « la procédure d'expulsion polonaise n'entraîne aucun risque d'expulsion collective de ressortissants étrangers ni aucune violation de la Convention européenne des droits de l'homme ». Il ajoute que « chaque cas est examiné individuellement par les gardes-frontières, en tenant compte de la situation personnelle de la personne et de la situation dans son pays d'origine ».

« J'ai compris qu'il fallait que je fuie »

Contacté par Orient XXI, le défenseur des droits polonais souligne pour sa part que « l'Afghanistan reste un pays dangereux, touché par une grave crise humanitaire et des droits de l'homme, ainsi que par une instabilité interne persistante » et met en garde : « les personnes renvoyées en Afghanistan pourraient faire l'objet de menaces envers leur vie, leur liberté, leur sécurité personnelle, la torture ou des traitements inhumains ou dégradants ».

« Depuis leur expulsion, nous avons totalement perdu le contact avec ces trois personnes », explique Shazia3, membre du collectif Podróżnych Ugościć (Accueillir les voyageurs) qui soutient les exilés enfermés dans les centres surveillés. « Nous n'avons aucune nouvelle, nous ne savons pas ce qu'ils sont devenus depuis leur arrivée à Kaboul, » ajoute l'activiste, inquiète du sort que réservent les autorités talibanes aux Afghans expulsés d'Europe. « Là-bas, les femmes n'ont pas droit à l'éducation. Elles ne sont pas autorisées à travailler, ne peuvent pas voyager seules. Les mots manquent pour dire à quel point les Afghans souffrent de la situation sur place. »

« Mon père a été tué après avoir été torturé par les talibans, car auparavant il travaillait pour la police afghane », témoigne Hossain. Lui tenait une boutique culturelle, dans laquelle il vendait des albums de musique ou des DVD de films. Hossein a été arrêté et emprisonné deux fois, la première fois pendant 19 jours et la seconde pendant 5 jours, et a été battu à de nombreuses reprises par ses geôliers. « Après ça, j'ai compris qu'il fallait que je fuie l'Afghanistan, » souffle l'exilé au bout du fil.

Hossein décide alors de partir en Iran, où il reste quelques mois avant d'être arrêté par la police de ce pays et renvoyé de force dans son pays, au cours d'une des opérations d'expulsion massive de réfugiés afghans menées régulièrement par les autorités de la République islamique. De retour en Afghanistan, craignant toujours pour sa vie, il parvient à rassembler 15 000 dollars (13 000 euros) qu'il confie à un passeur afin d'organiser son départ du pays. Sa fuite vers l'Europe sera cependant sérieusement remise en cause par les politiques migratoires européennes qui le plongeront dans les limbes administratifs de la détention en Pologne.

Hossein constate que de nombreux exilés afghans souffrent des conditions de vie dans le camp de Biała Podlaska. Outre de « graves problèmes de peau et de démangeaisons » liés à l'insalubrité des lieux, il rapporte « des tensions et du stress » qui éprouvent la santé mentale des personnes détenues. « Plusieurs exilés se sont automutilés avec des lames de rasoir », indique-t-il avant d'ajouter : « Quand on consulte le médecin du centre pour lui parler de notre état psychologique, il nous répond : ‘Vous êtes un bon acteur'. En fait, ici, tout le monde s'en fiche de nous ! ».

L'Europe prête à négocier avec les talibans

La situation à laquelle sont confrontés Hossain et des dizaines d'exilés afghans en Pologne survient alors que la Commission européenne a annoncé son intention d'inviter des responsables talibans à Bruxelles pour des discussions portant sur le renvoi de migrants vers l'Afghanistan. Une décision qui résulte de pressions de nombreux États européens, cependant que l'Union européenne (UE) ne reconnaît pas le régime taliban. En octobre 2025, les ministres de l'intérieur de 20 pays européens ont cosigné une lettre demandant à la Commission d'agir pour faciliter les renvois d'Afghans en situation irrégulière.

Pionnière en la matière, l'Allemagne a déjà brisé ce tabou en procédant, depuis 2024, à l'expulsion groupée d'une centaine d'Afghans, qui avaient tous été condamnés par la justice, via des vols charters facilités par le Qatar. L'Autriche lui a depuis emboîté le pas et a reçu une délégation de représentants talibans, en septembre 2025 à Vienne.

« L'Afghanistan n'est bien entendu pas un pays sûr ! », s'emporte la militante Shazia, dont une partie de la famille vit sur place. Elle ajoute : « Là-bas, tout est contrôlé par les talibans et la situation économique est catastrophique. Les réfugiés qui sont actuellement détenus en Pologne et avec qui je suis en contact ont tout vendu, leur maison, leur voiture, pour pouvoir fuir et avoir une vie meilleure. Et maintenant l'Europe les renvoie là-bas ? Ça n'est pas acceptable ! »


1L'identité a été changée pour des questions de sécurité.

3L'identité a été changée pour des questions de sécurité.

Ezra Klein, Israël et la bascule des élites démocrates aux États-Unis

Un homme souriant est assis à une table, entouré de livres et de matériel de dédicace.

Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.

Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.

Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.

Un nouveau maccarthisme qui passe mal

S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.

En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.

En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.

La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysme. L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.

Le soutien à Zohran Mamdani des jeunes juifs

D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».

Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.

Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».

« De la rivière à la mer », un seul État pour tous

Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.

Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».

« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.

Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».

Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.

Pas d'armes pour Tel-Aviv

Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.

Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.

Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.

Le lobbying de l'Aipac mis en cause

Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.

Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.

Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.

Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.

Cinéma. « Toutes mes sœurs », chronique familiale d'un Iran en mouvement

Deux filles en hijab assises sur un banc, une boisson à la main, dans un parc.

Toutes mes sœurs, dernier film du réalisateur iranien Massoud Bakhshi, suit une famille sur près de vingt ans, à travers les trajectoires de ses trois filles. La transformation de leurs vies, de l'enfance à l'âge adulte, suit le mouvement d'une société en évolution. Le film est en salle à partir de ce mercredi 3 juin 2026.

Formé à la photographie avant de passer au cinéma, Massoud Bakhshi est d'abord un réalisateur de documentaires, bien qu'il se soit tourné vers la fiction avec Une famille respectable (2012) et Yalda, la nuit du pardon (2019). Dans son dernier long-métrage Toutes mes sœurs, il renoue avec son genre de prédilection en accompagnant pendant dix-huit ans, de 2007 à 2025, les parcours de ses deux nièces Mahya et Zahra. Celles-ci découvrent à l'âge adulte les images accumulées au fil des années par leur oncle, qu'elles commentent lors d'une séance de projection.

À travers ce double portrait, Bakhshi filme de près une famille de la classe moyenne de Téhéran. L'on y rencontre une grand-mère très croyante, une mère plus souple dans sa pratique religieuse, mais attachée aux normes sociales et des figures masculines en retrait, le réalisateur choisissant de composer un cadre où les femmes occupent le premier plan. La naissance de la sœur cadette, Melika, vers la fin de l'opus, ouvre les dernières scènes du film sur une nouvelle génération.

Certes, le scénario maintes fois décliné d'une génération qui s'oppose à la précédente en avançant vers une forme d'émancipation faisait craindre un énième cliché sur la société iranienne. Mais dans cette œuvre, les tensions ne sont jamais formulées de manière frontale. Elles circulent dans les regards, les silences et les divergences au sein d'une société qui évolue à travers une dialectique de changements progressifs.

Une société perméable aux changements

Comme d'autres pays de la région, celle de l'Iran n'est pas imperméable à la mondialisation. Très tôt dans l'enfance de Mahya et Zahra, l'écart entre la nature du régime et d'autres modèles influents deviennent perceptibles. Des autocollants de Barbie s'invitent dans les manuels d'apprentissage du Coran. Les fêtes d'anniversaire reprennent les codes des séries américaines, et dans une scène on retrouve les enfants qui y étaient présents participant à des lectures dans une cérémonie religieuse organisée par la grand-mère.

Toutes mes soeurs de Massoud Bakhshi, au cinéma le 3 juin 2026
Bande-annonce, YouTube

Certaines scènes condensent ces transformations, comme celle de Mahya au milieu des écolières en uniforme, foulard blanc sur la tête, chantant un hymne révolutionnaire. Cette image parfaitement ordonnée, presque figée, contraste avec les scènes précédentes où la fillette exprimait ses réticences à porter le voile auprès de sa mère. Une tension affleure ainsi sous l'apparente discipline de la mise en scène. Elle sera explicite à la fin du film, dans le sillage du mouvement Femme, Vie, Liberté, en 2022, quand certaines jeunes femmes ont abandonné le tchador, un fait accompli aujourd'hui en Iran. L'écart avec les premières images du documentaire, où les femmes apparaissent vêtues de longs manteaux et de voiles strictement ajustés, suffit à signifier le changement.

Au fil des ans, les cassettes vidéo sur lesquelles les filles regardaient des dessins animés disparaissent au profit des vidéos sur demande sur Internet et des réseaux sociaux. Dans les dernières années filmées dans le documentaire, on voit les deux sœurs pianoter jusque tard le soir sur leurs téléphones portables, chacune dans son lit. Si cette évolution technologique n'est jamais commentée, elle révèle en arrière-plan une transformation progressive des manières de penser, de vivre et de se projeter dans l'avenir, dans un univers mondialisé où circulent des références culturelles et des modèles largement façonnés par l'Occident. Même sous contrainte des sanctions, la société de consommation s'impose et redessine les horizons.

Un témoin engagé

La politique apparaît en filigrane, parfois littéralement en arrière-plan, comme lorsqu'on reconnaît à la radio la voix de Mahmoud Ahmadinejad pendant l'élection présidentielle contestée de 20091, pendant une scène où l'on voit les petites filles jouer. Plus tard, en 2022, Femme, Vie, Liberté fait irruption plus directement dans le récit. Les jeunes femmes scandent des slogans sur les toits avec Melika, leur petite sœur. Enfin, apparaît sur l'écran de la télévision l'actuel président de la République Massoud Pezeshkian en campagne pour l'élection de 2024, déroulant ses promesses électorales. Devenues adolescentes, Mahya et Zahra commentent ces images avec désillusion : « De toute façon, ils mentent tous », assène Zahra.

Au fil du temps, les trajectoires des sœurs se différencient. Mahya s'engage dans des études artistiques à Téhéran et compose des chansons, malgré les réticences de sa mère qui considère que la musique ne constitue pas un véritable débouché professionnel, tandis que Zahra, l'aînée, quitte le foyer pour poursuivre ses études aux beaux-arts à Yazd, dans le sud du pays, où elle vit seule. Une telle initiative n'est pas anodine pour une famille conservatrice de la classe moyenne. Ces évolutions ne sont cependant pas présentées comme des ruptures, mais comme des changements qui s'imposent progressivement et sont peu à peu intégrés par la famille.

Le choix de filmer sur la durée apporte une sensibilité particulière à ce documentaire dans lequel l'enfance n'est pas racontée, mais traversée. L'adolescence apparaît quant à elle dans ses hésitations, mais également dans ses affirmations. Toutefois, ce parti-pris du rythme lent, réaliste, a aussi ses limites, avec des longueurs inutiles, comme avec la chanson emblématique du mouvement Femme, vie, liberté, « Baraye » (« Pour ») diffusée dans son intégralité, qui s'étire et finit par affaiblir l'émotion qu'elle cherche à transmettre.

Le lien familial qu'entretient le réalisateur avec ses protagonistes autorise une proximité rare. En tant qu'oncle, il a accès à l'espace intérieur, à l'intimité des filles, qu'il peut observer et filmer pendant près de vingt ans. Il intervient régulièrement tout en restant derrière la caméra, en leur demandant par exemple, pendant qu'elles jouent, la signification du terme mahram2, question qui éclaire plutôt les spectateurs sur la position singulière du cinéaste, qui peut accéder à l'intimité des jeunes filles sans les contraintes habituellement imposées aux hommes extérieurs à la famille.

Il intervient également quand il les encourage alors qu'elles scandent des slogans sur le toit de leur immeuble durant le mouvement de 2022. Dans une scène située dans un café, à la fin du film, l'oncle interrompt également la conversation entre les deux sœurs, désormais étudiantes, afin de les interroger sur le port du voile. Ainsi, Bakhshi ne se contente pas de filmer depuis une position de témoin : il contribue à orienter ce qu'il donne à voir. Au risque de rendre moins discrète la présence de la caméra : enfants, les sœurs semblent l'oublier, ce qui confère aux images une spontanéité indéniable, mais leur rapport à la caméra change pendant l'adolescence, notamment avec l'interventionnisme de leur oncle.

Le politique derrière l'intime

La grand-mère constitue l'un des piliers de la famille. Son attachement aux pratiques religieuses et au régime en fait une figure d'autorité, mais jamais une présence rejetée. Elle est entourée d'affection et de respect. Si les filles s'en éloignent progressivement, cette prise de distance ne prend jamais la forme d'une rupture. Les désaccords s'expriment à la fois avec déférence et détermination. Le film explore en revanche moins les autres dimensions de sa personnalité, laissant entrevoir, sans les approfondir, les multiples facettes de son identité, notamment l'attention qu'elle porte aux enfants et l'affection réciproque qui les unit.

Le travail de Massoud Bakhshi sur la durée rappelle celui du film Anna : From 6 to 18, de Nikita Mikhalkov, tourné entre 1980 et 1993. Dans ce documentaire, Mikhalkov suit sa fille de l'enfance à l'âge adulte durant les dernières années de l'Union soviétique. Au fil des entretiens, le réalisateur commente les bouleversements politiques de son époque, la perestroïka3, la glasnost4 et la chute de l'URSS. Mais là où Mikhalkov inscrit explicitement l'histoire intime de sa fille dans son époque, Bakhshi capte une transformation plus diffuse, sans rupture visible. Dans les deux cas, la même question demeure, celle de savoir si filmer le réel sur la durée permet de le saisir ou contribue à le modeler.

À travers les trajectoires de Mahya et Zahra se dessinent les évolutions, les tensions et les aspirations d'une société iranienne en pleine transformation. Le film parvient à saisir cette complexité sans jamais céder à la simplification. La fin laisse toutefois un goût d'inachevé, comme si l'on quittait ces personnages trop tôt. Après dix-huit années passées à leurs côtés, on aurait aimé continuer à les suivre et découvrir la suite de leurs parcours, tant leurs vies semblent encore ouvertes sur de nouvelles possibilités.

Aujourd'hui, alors qu'un cessez-le-feu fragile a succédé aux bombardements américano-israéliens contre l'Iran et que la menace d'une reprise de l'offensive demeure, certaines images du film prennent une résonance nouvelle. Les images d'écolières en rangs, cartables sur le dos, foulards blancs impeccablement ajustés, en rappellent d'autres : celles des petites filles de l'école primaire bombardée à Minab5 par les Américains le 28 février 2026. Sans que le film puisse l'anticiper, le présent vient ainsi modifier le regard porté sur ces scènes d'enfance, désormais traversées par la mémoire de la guerre.


1Les résultats de cette élection ont été entachés par des accusations de fraude électorale, donnant lieu au mouvement de protestation appelé le «  Mouvement vert  ».

2Terme religieux d'origine arabe désignant un proche parent avec lequel le mariage est interdit et devant qui le port du voile n'est pas requis.

3Politique de réformes économiques et sociales menées par le président Mikhaïl Gorbatchev d'avril 1985 à décembre 1991.

4Politique d'ouverture en termes de liberté d'expression après l'accident nucléaire de Tchernobyl, portée par Gorbatchev.

5Minab est une ville du sud de l'Iran. Le 28 février 2026, au premier jour de l'offensive israélo-américaine contre le pays, une école primaire de filles y a été bombardée. L'attaque a fait au moins 160 morts, en grande majorité des enfants âgées de 7 à 12 ans.

Les tiraillements des Français juifs de gauche

Par : Jean Stern
L'image que tu partages semble être un collage abstrait, composé de formes géométriques colorées sur un fond beige. On y voit des éléments de différentes tonalités, comme un cercle bleu, des bandes jaunes et rosâtres, ainsi que des triangles noirs et rouges. Des morceaux de papier journal sont également présents, ajoutant une texture intéressants à l'ensemble. Ce type de composition évoque une approche artistique moderne, caractérisée par l'utilisation des formes et des couleurs pour créer une image visuellement stimulante.

Edgar Morin s'est éteint le 29 mai 2026 à l'âge de 104 ans. Il avait donné un entretien à Orient XXI sur le désarroi d'une partie de la communauté juive face au bruyant soutien à Israël des institutions juives, y compris religieuses. Il commentait les racines de son silence.

Jacques Derrida, star de la French Theory et cible aujourd'hui des antiwoke, le disait quelques années avant son décès en 2004 : peu de gens dans la communauté juive française contestent le droit d'Israël à exister. Mais le philosophe se donnait le droit de « s'opposer, parfois publiquement, à la politique de l'actuel gouvernement israélien » et, plus profondément, « de s'interroger de la façon la plus insomniaque sur les conditions dans lesquelles s'est installé l'État moderne d'Israël ».1

Combien de Français juifs partagent ces temps-ci les insomnies de Derrida ? Depuis le 7 octobre, depuis l'enchaînement meurtrier que le gouvernement israélien fait subir à Gaza, dans les territoires occupés, au Liban, « Je ne dors plus », dit Françoise, 28 ans, iconographe dans la mode. « J'enchaîne les cauchemars », ajoute Claude, 64 ans, prof retraité. Dans les réunions de famille ou amicales, on se ferme un peu, on chuchote « c'est terrible », « atroce » et on parle d'autre chose. Sans savoir vraiment qui pense quoi.

Anéantis par la colère face aux poussées en flèche de l'antisémitisme en France, mais aussi révulsés par l'extrême brutalité des guerres menées par Israël, beaucoup de Français juifs, attachés à la gauche, se réfugient dans un silence teinté de dépression. « Je n'en parle jamais dans les rencontres en public. Beaucoup de gens défenseurs d'Israël sont si agressifs », ajoute Françoise qui « rumine en silence ». Le dialogue est rompu avant de commencer.

Un silence d'embarras et de peur

À quelques jours de Yom Kippour, la fête du Grand Pardon, le 11 et 12 octobre prochain, et de l'effroyable anniversaire du 7 octobre, la guerre ravageuse comme Israël n'en avait livré depuis 1948 semble sans fin. Une guerre « immonde par les mots également », explique Paul, 34 ans, statisticien, père goy et mère juive, famille de tradition socialiste. « Je ne suis jamais allé en Israël, je n'ai jamais eu un quelconque sentiment d'identification », explique-t-il. Mais les appels à l'extermination des Palestiniens de la part « des héritiers du Plus jamais cela, je ne les supporte pas ». Mais il garde sa rage pour lui, et observe, consterné, l'adhésion d'une partie de la communauté — des soldats franco-israéliens auraient combattu à Gaza — comme les failles béantes d'une gauche qui va de Carole Delga à Danièle Obono et s'exprime dans la confusion, incapable de se mettre d'accord sur Israël-Palestine. Il se sent « terriblement seul » et enrage de voir Bardella et Le Pen nouvelles stars de Français juifs. Pas une fois, Paul n'a manifesté. Il a failli le faire le 12 novembre 2023, si la marche contre l'antisémitisme organisée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher n'avait pas été ouverte à l'extrême droite. En d'autres occasions, il a craint, comme l'affirment le CRIF et les médias, d'entendre des « morts aux juifs » et s'est également abstenu de défiler.

Laurence2, 58 ans, commerçante dans une capitale régionale, avait des parents sionistes de gauche, très mitterrandiens : « les manifs ont rythmé mon adolescence, surtout celles de SOS-Racisme ». Elle préfère aussi fermer les écoutilles.

Je n'ai rien à voir avec Israël, j'ai bien sûr mal vécu le 7 octobre, j'ai pleuré, j'ai téléphoné à des proches. Mais depuis, comment se reconnaître dans ces massacres ? Dans l'abandon des otages ? Dans ces ministres racistes qui entraînent le monde dans leur folie ? Jamais !

Laurence fuit I24news et Cnews, sait à peine ce que dit le CRIF qui proclame à tout-va son soutien inconditionnel à Israël, ignore tout de collectifs, pour certains récents, regroupant des Français juifs critiques d'Israël. Par exemple Tsedek, qui veut construire « un front juif antiraciste et décolonial » et attire pas mal de jeunes militants juifs3. De son côté, Laurence observe et déplore la politique de Nétanyahou, en silence.

Jean, 47 ans, est architecte et réside entre l'Île-de-France et Tel-Aviv. Il y avait acheté un appartement il y a quelques années avec sa mère récemment décédée et son frère. Il a voté communiste ou socialiste jusqu'en 2017, puis Macron. Dans la métropole israélienne, il a participé depuis novembre 2022 à d'énormes manifestations contre Nétanyahou et la réforme de la cour suprême. Il a ensuite suivi des rassemblements en faveur des otages dénonçant la « sale guerre » du gouvernement. Mais en France, il ne dit rien, pas un mot, silence radio :

Je ne sais pas quoi dire, je comprends bien sûr la critique d'Israël, comme beaucoup de gens qui me sont proches, mais il n'y a aucun cadre pour s'exprimer, et je ne veux en rien être associé à des antisémites.

Il s'inquiète de Mélenchon et des Insoumis, de ce qu'il baptise « leur confusion des mots », mais trouve Hidalgo bien trop pro-israélienne, elle qui a affiché les couleurs d'Israël sur la tour Eiffel, mais jamais celle de la Palestine. Jean attend que la gauche s'active sur les droits des Palestiniens et les otages, mais n'est pas sûr de s'en mêler.

« On est loin d'Israël, mais on est proches, c'est très hypocrite, dit Michèle Sibony, figure publique de la critique juive d'Israël en France et porte-parole de l'Union française juive pour la paix (UJFP). Le silence des Français juifs qui pourraient parler est un silence d'embarras. Et les autres n'ont pas les outils pour comprendre ce qu'il se passe ». Elle ajoute :

Une bonne partie de la classe politique a, dès le 7 octobre pour Emmanuel Macron et Gérald Darmanin, entretenu la confusion entre Juifs et Israéliens. On a mis les Français juifs dans le bain, et c'est très dangereux pour eux.

Pour elle, les Français juifs se taisent d'abord « parce qu'ils ont peur ».

Des voix juives critiques peu audibles

Contrairement à de nombreux Américains juifs. Angela Davis le notait lors de son passage à la fête de l'Humanité : « Le mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis est mené par des juifs progressistes et radicaux ». Rien de tel en France, si ce n'est de façon minoritaire et peu audible, les médias pro-israéliens tenant éloignées de leurs plateaux et de leurs colonnes les voix juives dénonçant la logique génocidaire de Nétanyahou et de son armée.

Comme celle de Rony Brauman, médecin, figure de Médecins sans frontières, né à Jérusalem. Quand la terre se fait meurtrière au Maroc, il fait « cinq plateaux par jour pendant dix jours ». Depuis un an, rien, ou si peu, « je suis blacklisté ». Dans la ligne des progressistes américains juifs, il déploie pourtant un discours à opposer au « basculement d'intellectuels français dans le soutien à ce qu'Israël a de plus violent ». Ce recul de l'échange d'idées en France pénalise les Français juifs, alors qu'aux États-Unis, les débats sont ouverts, permettant à l'opinion de partager les points de vue. Ici, les médias indépendants sauvent l'honneur. Et, en parenthèses, ce n'est pas par hasard s'ils sont de plus en plus ciblés par l'extrême droite pro-israélienne.

Rony Brauman se souvient d'un temps où des intellectuels comme Pierre Vidal-Naquet, Daniel Bensaïd, des personnalités comme Gisèle Halimi, Léon Schwartzenberg s'exprimaient comme juifs. Ils offraient ainsi des « points de repère » à une communauté qui penchait à gauche. Dans une pétition publiée par Le Monde en 2002 pour dénoncer l'occupation de la Palestine, Vidal-Naquet signe comme « juif », c'était une première pour lui « parce que le Crif nous avait poussé à bout », se souvient Brauman. Comme beaucoup de gens engagés à gauche, Vidal-Naquet ne mettait alors jamais en avant son identité juive, si ce n'est pour défendre des valeurs qui semblaient bafouées. À l'époque Vidal-Naquet et Brauman ont été invités sur plusieurs plateaux audiovisuels, et longuement écoutés.

Vingt-deux ans plus tard, en septembre 2024, Brauman publie, avec d'autres personnalités juives, un texte dans Libération, pour s'inquiéter de propos du Grand rabbin français Haim Korsia qui réclame « qu'Israël finisse le boulot »4. « Ce texte ne suscite aucune réaction, c'est accablant et écrasant », ajoute Rony Brauman. Pour lui, le silence est forcé, alors même que beaucoup de Français, pas seulement juifs, seraient sûrement intéressés par ses analyses.

« Pour Gaza, on n'a pas voté non plus »

Aucune voix religieuse, aucune voix politique, à l'exception du député de Paris Aymeric Caron, des collectifs Golem et Tsedek et des compagnons de Brauman, ne viennent s'opposer aux propos sinistres du Grand rabbin. Face à ce que Brauman juge « moralement impensable », peu d'engagements. Cela aurait pourtant mérité une manifestation devant le consistoire. L'opinion juive, en dehors de sa frange pro-israélienne estimée à 200 000 personnes5 sur 600 000 Français juifs, a des prudences de sioux.

Alors, pour un Français juif, cette guerre est souvent un trauma silencieux, « une tourmente ». Quand la guerre est supposée se faire en son nom, la question de l'identité remonte forcément. Le silence est autant une prudence qu'une assignation, et c'est précisément ce que beaucoup de Français juifs voulaient éviter. Être juif en France était une fierté, pas une peur.

« Attention, je ne vais pas pleurer les assassins du Hamas, explique Françoise, mais je n'accepte pas cette logique de punition collective, je ne peux pas comprendre le massacre de civils ». « On devrait être les soldats de la paix », dit Claude et on pense à Bernard Lazare qui demandait aux juifs d'être « les soldats de la justice et de la fraternité ». « Comme personne d'origine juive, je me sens prise dans une tenaille mortifère », ajoute Caroline. Elle ne veut pas d'allégeance juive à un État de non-droit. Se sentant piégée, Caroline se tait.

Il faudra bien avoir le courage de forcer une parole collective à rebours des discours pro-israéliens, mais aussi regarder en face un pays, la France, ravagé par les injustices et livré aux mains de l'extrême droite. Le combat contre l'antisémitisme doit être celui de toutes les discriminations. Un sondage Le Parisien publié dimanche 22 septembre tente de faire le tri entre les racismes. Pas les Français. 83 % s'inquiètent des actes antisémites, 79 % des actes racistes, 78 % des actes homophobes et 71 % des actes islamophobes. Il y a là pour les orphelins de l'universalisme et de l'internationalisme de quoi réfléchir à de nouveaux engagements, ce qui reste de la Macronie, la droite et l'extrême droite étant dans l'hystérie anti-arabe. Mais à gauche les fractures sont béantes, le débat au troisième sous-sol. Au point de se faire donner une leçon par Dominique de Villepin à la fête de L'Humanité…

Il ne faut pas abandonner les Palestiniens dans leur malheur, disait à la gauche l'ancien premier ministre de Jacques Chirac. Reprendre la parole sur la barbarie israélienne devient une urgence. Comme le dit, avec une ironie amère, Corinne : « pour Gaza, on n'a pas voté non plus »…

Edgar Morin : les trois visages de la diaspora

Edgar Morin garde un cap clair, et ne cesse lors de ses rares sorties de s'indigner du sort des Palestiniens. À 103 ans, l'auteur de La Rumeur d'Orléans ou de Vidal et les siens, dialogue par mail avec Orient XXI. Morin s'indigne du « silence du monde » face à ce que subissent les Palestiniens à Gaza, et constate « qu'une partie de la diaspora ne se reconnaît pas dans Israël, une autre partie s'identifie à lui et le justifie inconditionnellement et une dernière partie se sent liée à lui et évite de le condamner ». Il n'est pas surpris de ma question sur le silence des Français juifs : « L'amour d'Israël puis l'adhésion inconditionnelle à sa politique ont remplacé l'universalisme et le souci des opprimés chez beaucoup d'intellectuels juifs ».

Morin nous renvoie à ce qu'il écrivait en 2006 dans Le monde moderne et la question juive :

Le danger, la guerre, la justification d'une domination stimule l'israélisme clos, le judaïsme clos. Le messianisme sioniste s'est résorbé dans un nationalisme intégriste. Un manichéisme s'intensifie avec la justification à tout prix d'Israël (...) Le sentiment que l'attitude critique à l'égard de l'État d'Israël est de nature antijuive et la croyance que la compassion au malheur palestinien trahit l'absence de compassion à l'égard du destin juif n'ont fait que s'aiguiser.

Morin a également analysé l'évolution de nombreux Français juifs sur Israël-Palestine. « C'est l'antisémitisme qui provoqua le retour au judaïsme et dynamisa le sionisme, lequel régénéra et renforça l'identité juive des judéo-gentils », écrit Morin, qui ajoute : « Le nouveau sens du terme juif retrouve en Israël un sens antique — à la fois nation, peuple et religion — et se répand dans la diaspora ».


1Octave Larmagnac-Matheron, «  Derrida face au conflit israélo-palestinien  », Philosophie magazine, 12 octobre 2023

2Le prénom a été changé, comme ceux des plusieurs personnes citées.

3D'autres collectifs comme Golem, Juives et Juifs Révolutionnaires (JJR) ou le Réseau d'actions contre l'antisémitisme et tous les racismes (RAAR) se centrent surtout sur la question de l'antisémitisme en France.

4«  Un grand rabbin ne devrait pas justifier les massacres commis à Gaza  », Libération, 10 septembre 2024.

5Ce chiffre correspond aux personnes qui font partie d'institutions et d'associations, principalement le Consistoire, représentées au sein du CRIF, Conseil représentatif des juifs de France, inconditionnellement pro-israélien depuis des décennies.

Alger la Bleue. Choses vues

Instantanés d'une ville pris à sept ans d'intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.

Aux femmes, les rues d'Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d'une intention nouvelle : le plaisir d'être là.

Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l'on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l'espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd'hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l'énergie solaire n'a plus lieu d'être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l'espace urbain, et l'ont, de toute évidence, gardé.

Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.

Cette première image est rapidement complétée par une autre : l'embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d'opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.

Pour ceux de l'intérieur, le petit air sonne autrement : l'appauvrissement, dû à l'inflation monstre, et la répression sourde, qui s'abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l'exil.

En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d'une mue existentielle. Il n'en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.

Manifestations interdites

Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.

En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d'un président à l'agonie, tous ont convergé vers le cœur d'Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l'histoire convoquait. Douché par la répression qui n'a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l'heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d'indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l'homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l'oreille : la ville est quadrillée.

Les manifestations, interdites. « Trouble à l'ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu'il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d'Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d'Israël au onzième jour d'une offensive qui n'avait pas encore montré toute son horreur. Il s'agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d'un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu'il n'avait pas été autorisé. La rue n'est pas un lieu d'expression. La police veille.

Un journalisme en pause

Celle en uniforme est ostentatoire. C'est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d'Algérie, sauf qu'on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l'Union sportive de la médina d'Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L'enfant, lui, est d'un flegme…

Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.

La répression s'exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l'emprisonnement et de l'interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.

« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C'est à cet instant que je comprends qu'il n'est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L'interdiction de quitter le territoire est l'un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d'intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.

« De toute façon, il n'est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l'inflation sur les ménages, par exemple, m'expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d'un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l'aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu'il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l'accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu'il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu'au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.

Lui prépare son dossier d'émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n'écrit plus. Et ce n'est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »

Des habits d'Algérien

D'autres franchissent le cap de l'exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d'El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l'ombre de palmiers et d'exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l'hôpital Debussy. La discussion est lancée.

« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d'Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : «  Anaya harrag ! Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m'ont pris. Et me revoici. Mais inch'Allah, je repars bientôt. »

Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l'Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l'Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d'après l'Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l'axe Algérie-Espagne.

Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d'Alger, en septembre 2025. Le film du succès.

Femmes d'Alger dans leur colocation

Pour Manel*, la question n'est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l'est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s'est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d'enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l'hypercentre d'Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d'autres régions du pays.

Partager un appartement entre femmes – outre l'aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l'objet d'une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.

Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d'un homme qui me dicte ma conduite. J'ai un travail, des amis, des centres d'intérêt. Il devra partager les miens et m'apporter les siens : la vie à deux, c'est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d'avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j'habite. » Et ça, ce n'est pas bien, lui demandé-je ? « Non. Avant que je comprenne ce qui m'arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu'a-t-elle fait ? « J'ai bloqué son numéro. Normal. »

La tentation du « saroukh »

Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t'emmène haut : une substance bon marché, facile d'accès et d'usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l'enseignante.

Cette drogue qui fond sur la ville, c'est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d'âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D'autres modes d'administration existent, jusqu'au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s'observer monter.

Après cette discussion, j'identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l'effet est réussi : c'est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l'eau avec son petit copain, dans le recoin d'une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m'aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu'il n'est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s'allument.

Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n'en croyant pas leur chance de se revoir.

Du laboratoire au taxi, esquiver la précarité

La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L'emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c'est le taxi qui pose la question, avant d'ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d'affaires à faire. Située à proximité d'Alger et de ses 4 millions d'habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.

« Avant d'être taxi, j'étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J'adorais mon métier ! C'est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J'étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.

Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l'import et à l'augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l'équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l'Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d'approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d'activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.

« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l'analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d'embauche : « Il ne nous payait plus qu'en liquide, de la main à la main. Mais on n'avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j'ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l'estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l'hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d'Alger.

Mais un beau jour, il trouve porte close. « L'hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n'a jamais su pourquoi. » « Ils », c'est le groupe Accor, qui s'est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n'y a rien à faire, c'est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d'amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t'adaptes. »

S'il est une constante, c'est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n'est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d'une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu'aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s'offrir aux sens dans une splendeur non démentie.

* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.


1La langue arabe populaire.

2Cette ville pétrolière située à 800 kilomètres d'Alger attire une main-d'œuvre nombreuse, dont des femmes célibataires, divorcées et veuves. Le vendredi 13 juillet 2001 au soir, galvanisée par le prêche d'un imam les accusant de pratiquer la prostitution, une foule d'environ trois cents hommes s'élance dans une quête d'«  épuration  » de la ville et lynche une centaine de femmes et d'enfants. Les victimes sont mutilées, torturées, violées, enterrées vivantes… Sur une quarantaine d'hommes inculpés par la justice, six sont placés en détention et trois seront condamnés.

3«  Profil de consommation de la prégabaline chez la population féminine de la région centre de l'Algérie entre le 01 janvier 2021 et le 31 mai 2025  » in Toxicologie Analytique et Clinique, volume 37, Issue 3, Supplément, novembre 2025).

Marseille. Sur les traces de l'empire colonial

Escalier monumental avec statues, palmier et bâtiments historiques en arrière-plan.

Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.

Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.

Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.

Autour des statues

« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.

Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.

« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.
Marseille, 2022. «  Marie-Rose la dérangeuse  », performance de Rose Fregiere.
Capture d'écran vidéo / Manu Li Wanxu

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »

Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »

De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.

« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.

Nouvelles approches

Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.

« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Marseille, 2020. Les sculptures n
Marseille, 2020. Les sculptures n'étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.
© Mohammed Laouali

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »

Un coffre-fort exhumé

Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.

Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».

Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?

Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.

« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Guenfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Erratum
L'auteur souhaite apporter les précisions suivantes à la partie de l'article évoquant la plaque dédiée aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. Le projet a été porté par l'Espace franco-algérien, appuyé par un collectif de soutien. Son actuel président et membre fondateur, Hakim Allik, affirme que M. Guenfici, président de l'association pendant plusieurs années sur la période 2015-2024, avant de la quitter pour créer le Forum franco-algérien « n'a pas contribué à l'avancement du projet » et que « lui en attribuer la paternité serait injuste. » La pose définitive de la plaque le 8 mars 2025, soutenue par la mairie centrale de Marseille, est l'aboutissement d'un long combat dont l'Espace franco-algérien a été le moteur.

Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».

Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.

Marseille. Sur les traces de l'empire colonial

Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.

Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.

Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.

Autour des statues

« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.

Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.

« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.
Marseille, 2022. «  Marie-Rose la dérangeuse  », performance de Rose Fregiere.
Capture d'écran vidéo / Manu Li Wanxu

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »

Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »

De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.

« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.

Nouvelles approches

Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.

« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Marseille, 2020. Les sculptures n
Marseille, 2020. Les sculptures n'étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.
© Mohammed Laouali

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »

Un coffre-fort exhumé

Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.

Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».

Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?

Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.

« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».

Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.

Projet de loi « Yadan », l'antisémitisme instrumentalisé

Affiche du collectif Tsedeck sur l'antisémitisme, avec trois visages et le titre
Horizons XXI n°6 — Projet de loi #Yadan L'antisémitisme instrumentalisé

Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI reçoit Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme.

Dans la deuxième partie de l'émission, il est question de l'ouvrage Lutter en rupture, Lutter en solidarité qu'a sorti Tsedek ! au mois de février 2026 aux éditions Premier matin de novembre. Entre essai et manifeste, le collectif y revient sur sa généalogie, définit son engagement et se projette dans un programme de lutte.

France. La loi « Yadan » et l'instrumentalisation des chiffres de l'antisémitisme

Une foule manifestant la nuit pour dire

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.

En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).

L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.

Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.

Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

La source des chiffres

Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.

Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.

Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.

Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :


Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).

Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.

La Palestine en ligne de mire

Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?

Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».

Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.

Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :


Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).

Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.

Une définition biaisée de l'antisémitisme

En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.

En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.

Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :


Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.

La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »

Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?

Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.

Une logique de concurrence victimaire

Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».

Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :


La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).

Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :


La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).

Un point aveugle : l'extrême droite

L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »

L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.

Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.


1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.

2Valentine Faure, «  Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression »  », Le Monde, 21 mai 2024.

3«  Manifestation avec le collectif Nous Vivrons  », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.

4«  Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme  », Le Point, 31 mars 2026.

Inde - Émirats arabes unis. Une alliance qui ne dit pas son nom

La visite éclair, le 19 janvier 2026, du président des Émirats arabes unis Mohammed Ben Zayed en Inde a marqué un rapprochement entre les deux pays. Quelques semaines plus tard, la veille des bombardements menés par Tel-Aviv et Washington contre Téhéran, le premier ministre indien Narendra Modi se rendait en Israël. Est-ce le signe d'un axe Inde-Émirats-Israël, symbole d'une recomposition géopolitique au Moyen-Orient ?

En février 2018, la princesse Latifa, fille de l'émir de Dubaï et premier ministre des Émirats arabes unis (EAU) Cheikh Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, s'enfuit de Dubaï pour rejoindre à Oman son amoureux, un ancien officier français. Ils prennent la mer à bord du yacht de ce dernier à destination de l'Inde, où Latifa espérait demander l'asile. Mais le 4 mars, à une cinquantaine de kilomètres au large de Goa, une opération conjointe des garde-côtes indiens et des forces spéciales émiriennes met fin à l'escapade et la princesse est reconduite dans son pays où elle est enfermée chez elle.

Huit mois plus tard, les EAU, qui s'y étaient jusque-là refusés, extradent vers l'Inde un ressortissant britannique, Christian Michel, accusé d'être un intermédiaire dans le scandale des hélicoptères AugustaWestland1. Pour nombre d'observateurs, il s'agit d'un marché donnant tour à tour satisfaction aux autorités émiriennes et indiennes, en dehors de toute procédure régulière, du moins pour la livraison de la princesse.

Cette anecdote illustre l'étroitesse des liens qui se sont tissés entre l'Inde et la fédération des Émirats arabes unis, après l'accession au pouvoir de Narendra Modi. Au-delà des relations entre États, ce sont les relations personnelles très fortes unissant le premier ministre indien Narendra Modi et celui qui est alors prince héritier d'Abou Dhabi avant de devenir, en 2022, président des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed (MBZ).

Un an après son arrivée au pouvoir, Narendra Modi se rend aux EAU les 16 et 17 août 2015 — première visite d'un chef du gouvernement indien depuis Indira Gandhi, 34 ans auparavant. Au stade de cricket de Dubaï, il s'exprime devant 50 000 membres de la diaspora indienne qui représente plus du tiers de la population de la Fédération. Sa visite se conclut par la proclamation d'un « partenariat stratégique global » entre New Delhi et Abou Dhabi.

Ce ne sera pas un voyage sans lendemain : en une décennie, Modi a visité sept fois les EAU, tandis que MBZ s'est rendu à cinq reprises en Inde. Ce dernier a même été, en janvier 2017, l'invité d'honneur du défilé militaire de la Journée de la République. La fréquence de ces visites réciproques est exceptionnelle, même pour deux pays très proches.

Ces relations couvrent tout l'éventail d'un partenariat étroit. Bien entendu, la fourniture d'hydrocarbures est essentielle pour un pays de près de 1,5 milliard d'habitants qui ne dispose pas d'énergie indigène en quantité suffisante pour assurer sa forte croissance. La présence sur le sol émirien de plus de 3,5 millions de travailleurs indiens transférant chaque année dans leur pays d'origine près de 22 milliards de dollars (19 milliards d'euros) est également cruciale pour l'économie des deux nations. Enfin, l'Inde apprécie fortement la tolérance religieuse aux EAU, qui contraste avec l'absence totale de libertés politiques : Narendra Modi est d'ailleurs allé sur place, en février 2024, inaugurer le premier temple hindou au Moyen-Orient. Les EAU ne semblent guère gênés par les critiques des autorités états-uniennes et des organisations de défense des droits humains à l'encontre du pouvoir indien pour les restrictions subies par les minorités religieuses, notamment les musulmans2.

Un vaste accord de libre-échange

Alors que, dans un premier temps, le premier ministre était réticent à abaisser les barrières commerciales de l'Inde, notoirement protectionniste, en 2022, il a conclu avec les EAU un traité de libre-échange après seulement 88 jours de négociations. Signé en février, l'Accord de partenariat économique global (Comprehensive Economic Partnership Agreement, CEPA) entre en vigueur en mai de la même année. Il ne tarde pas à produire ses effets : en 2024-2025, le commerce total entre les deux pays a dépassé 100 milliards de dollars (86 milliards d'euros).

En juillet 2023, les deux pays décident de favoriser le règlement de leur commerce bilatéral en devises locales (dirhams et roupies), favorisant la dédollarisation, l'un des objectifs des BRICS3. La vérité oblige à dire qu'une part infime du commerce bilatéral, de l'ordre de 10 milliards de roupies (91 millions d'euros), utilise effectivement ce mécanisme.

Puis, en septembre 2023, lors du sommet du G20 à New Delhi, les participants annoncent le lancement du Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (en anglais IMEC), un couloir multimodal reliant comme son nom l'indique la côte ouest de l'Inde à l'Europe en traversant le Moyen-Orient. L'IMEC se veut un concurrent des « Nouvelles routes de la soie » chinoises, même si les EAU en sont partie prenante. Le premier segment, à l'est, connecte Bombay et un port du Gujarat à la zone franche de Jebel Ali, à Dubaï. Si la guerre de Gaza a mis sur pause la partie centrale du projet, Indiens et Émiriens n'en ont pas moins continué d'avancer ce premier tronçon qui concerne non seulement les liaisons maritimes, mais également la circulation de données informatiques. Du reste, lors du quatrième sommet sur l'intelligence artificielle à New Delhi en février 2026, les deux pays ont confirmé leurs projets communs dans ce domaine.

La connectivité numérique est effectivement l'un des aspects cruciaux d'IMEC. Le groupe émirien MGX, présidé par le cheikh Tahnoun, frère de MBZ, s'est imposé en moins de deux ans comme l'un des plus grands investisseurs mondiaux dans le domaine de l'intelligence artificielle. Il participe à la mise en œuvre de l'accord signé en février 2024 par Modi à Abu Dhabi visant à développer un cluster de supercalcul indo-émirien.

Le « Quad du Moyen-Orient »

Les relations humaines et commerciales, multiséculaires, ne doivent pas occulter un aspect contemporain, qui s'est imposé comme colonne vertébrale de ces rapports : la dimension stratégique, géopolitique, de cette interdépendance. Elle était discernable dès la première visite de Modi en août 2015 : en obtenant une déclaration commune condamnant le terrorisme et les États qui le soutiennent — implicitement le Pakistan —, le premier ministre indien était parvenu à son objectif de distendre les rapports entre les monarchies du Golfe et Islamabad. Le document signé entre les deux pays évoquait déjà une coopération en matière de défense. Mais c'est avant tout la conclusion, en 2020, des « Accords d'Abraham » entre Israël et plusieurs monarchies du Golfe, dont les EAU, qui va dégager la voie à une accélération et un approfondissement de cette dimension géopolitique.

Quelques mois plus tard, en octobre 2021, l'Inde, Israël, les EAU et les États-Unis fondent un organisme informel connu sous les initiales de ces pays, I2U2 que l'on a aussi surnommé le « Quad du Moyen-Orient », par référence à l'organisme également informel rassemblant l'Inde, les États-Unis, le Japon et l'Australie dans l'Indo-Pacifique. L'officialisation des relations entre les monarchies de la Péninsule arabique et l'État israélien a libéré toutes les inhibitions indiennes pour afficher un rapprochement spectaculaire avec Tel-Aviv. Alors que les relations diplomatiques entre les deux pays n'avaient été établies qu'en 1992, des liens étroits s'étaient déjà noués en 1998, puis à partir de 1999, sous la houlette du premier ministre d'Atal Behari Vajpayee, issu comme Narendra Modi du parti nationaliste hindouiste Bharatiya Janata Party (BJP). Ce dernier a notablement accéléré le mouvement depuis son arrivée au pouvoir en 2014. Israël est devenu le troisième fournisseur d'armements du pays, après la Russie et la France. Ce rapprochement se voit également lors des votes à l'Organisation des Nations Unies (ONU) de la délégation indienne.

Certes, il ne s'agit pas d'une « alliance » : le mot est tabou en Inde où, après le non-alignement de Jawaharlal Nehru et de ses successeurs, le gouvernement Modi préfère le « multi-alignement », qui se veut plus réaliste et pragmatique tout en continuant de se revendiquer de l'autonomie stratégique mise en place par le premier chef de gouvernement de l'Inde indépendante. Il s'agit plutôt d'un axe, solidement ancré dans des intérêts convergents. Mais cet axe Abou Dhabi-New Delhi semble très solide, et la présence de voisins menaçants n'a fait que renforcer la détermination des deux partenaires.

Dans le cas de l'Inde, il s'agit naturellement du Pakistan. Pour ce qui est des Émirats, la menace, sous forme de rivalité d'influence, vient du royaume d'Arabie Saoudite, son puissant voisin. Les deux pays étaient pourtant unis en 2015 pour intervenir militairement au Yémen contre les houthistes. Mais les divergences stratégiques sur les objectifs étaient déjà perceptibles depuis plusieurs années. Ils ont éclaté au grand jour lorsque, à la fin de l'année 2025, les forces armées saoudiennes ont bombardé au Yémen des milices armées soutenues par Abou Dhabi et que les autorités de Ryad ont publié des communiqués menaçants pour les Émirats arabes unis, conduisant ces derniers à un repli tactique.

Si l'on ajoute que le 17 septembre 2025, l'Arabie Saoudite et le Pakistan, puissance nucléaire, ont conclu un pacte stratégique d'assistance mutuelle (SMDA) et qu'en janvier 2026, la Turquie a indiqué son intention de le rejoindre — certains ont parlé d'une « OTAN islamique »4) —, on conçoit l'inquiétude qu'ont pu éprouver tant l'Inde que les EAU.

C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la visite extraordinaire de MBZ à New Delhi, le 19 janvier 2026.

Extraordinaire, elle l'est à plus d'un titre. Elle n'a été annoncée que quelques jours avant d'avoir lieu, sa durée n'a pas dépassé trois heures et, contrairement aux règles protocolaires habituelles, le premier ministre indien s'est personnellement déplacé à l'aéroport pour accueillir son invité. Rarement visite aussi courte aura été aussi productive : douze contrats et protocoles d'accord ont été conclus entre les deux dirigeants, portant sur les investissements, la coopération spatiale, la livraison de GNL sur dix ans à partir de 2028, le doublement du commerce bilatéral pour atteindre 200 milliards de dollars d'ici 2032, une coopération dans le domaine des données numériques et des échanges culturels. Mais c'est surtout la lettre d'intention sur le partenariat stratégique de défense qui retient l'attention : il est en quelque sorte la réponse au SMDA pakistano-saoudien.

Émirats-Inde-Israël contre Arabie Saoudite-Pakistan-Turquie

Dix ans après la visite de Modi à Abou Dhabi et Dubaï, les rapports ont évolué en profondeur, passant d'une relation transactionnelle (énergie contre main-d'œuvre) à une quasi-alliance multidimensionnelle. En témoigne l'appel téléphonique passé par Narendra Modi à MBZ dans la nuit du 28 février au 1er mars 2026 pour condamner les bombardements iraniens alors qu'il a fallu attendre le 12 mars pour qu'il contacte le président iranien, sans pour autant condamner l'attaque israélo-états-unienne. Rappelons que l'Iran et les EAU sont tous deux membres de l'organisation des BRICS, actuellement présidée par l'Inde.

Cette évolution, marquée par un double rapprochement Inde-Israël et Inde-EAU, traduit la mise en place d'un triangle Émirats-Inde-Israël faisant face à l'émergence du triangle Arabie-Pakistan-Turquie, modifiant en profondeur les dynamiques géopolitiques à l'œuvre au Moyen-Orient. Même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'un face-à-face, New Delhi ne cherchant surtout pas à rompre avec Ryad.

Beaucoup se sont étonnés que Narendra Modi ait attendu près de trois ans après son arrivée au pouvoir pour se rendre en Israël, en juillet 2017, alors qu'il a ainsi multiplié les visites dans les pays arabes du Golfe. En réalité, par ce calendrier subtilement maîtrisé, il obtenait en quelque sorte la bénédiction des Arabes du Golfe pour cette visite israélienne qui confirmait sa proximité politique et intellectuelle manifeste, depuis l'époque où il était à la tête de l'État indien du Gujarat (2001-2014). On en a eu la confirmation avec son étonnante visite des 26 et 27 février 2026, littéralement à la veille de l'attaque israélo-états-unienne contre l'Iran.

A posteriori, la proximité publiquement manifestée avec Nétanyahou, alors que ce dernier s'apprêtait à attaquer un pays avec lequel l'Inde entretient également d'étroites relations5, lui a été vivement reprochée par l'opposition ainsi que par des diplomates à la retraite. Ces derniers ont exprimé ce que beaucoup de leurs anciens collègues en fonction ne peuvent dire publiquement.

La relation New Delhi-Abou Dhabi est largement due à la chimie interpersonnelle entre Narendra Modi et MBZ, deux dirigeants autoritaires ayant la haute main sur la diplomatie de leur pays et partageant largement une même vision du monde. Bien entendu, on ne sait si, le moment venu, leurs successeurs montreront le même volontarisme dans ce rapprochement accéléré. L'autre question, qui les dépasse, est de savoir dans quelle mesure la recomposition qui naîtra de la guerre d'Iran accentuera la tendance ou, au contraire, contraindra leurs rapports. La relation tant de l'Inde que des Émirats avec l'Iran au sortir de cette guerre sera la clé de la réponse à cette interrogation.


1Le scandale concerne le versement d'environ 51 millions d'euros de pots-de-vin par le constructeur italo-britannique, filiale de Finmeccanica, pour décrocher un contrat de 556 millions d'euros portant sur la livraison de 12 hélicoptères VVIP à l'Inde en 2010.

2Lire «  Annual Report 2026  », US commission on international religious freedom (Uscirf), 10 mars 2026  ; World report 2026, Human Rights Watch, février 2026.

3Acronyme de Brésil, Russie, Inde, Chine, rejoints par l'Afrique du Sud puis par l'Iran, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Éthiopie, l'Indonésie

4Sinan Ciddi et William Doran, «  Turkey's dangerous Defense Pivot  », Foundation for Defense of Democracies, 16 janvier 2026.

5L'Inde a participé au développement du port iranien de Chabahar, en mer d'Arabie, concurrent du port de Gwadar au Pakistan, développé avec l'aide de la Chine

Un nouveau Moyen-Orient, plus instable, plus fragmenté

Coincés entre la volonté hégémonique israélienne et le radicalisme iranien, abandonnés par des États-Unis de plus en plus irresponsables, les États du Golfe voient ce nouvel ordre régional comme une source de menaces et de déstabilisation.

La guerre en Iran marque une rupture majeure dans l'ordre régional au Moyen-Orient. Depuis deux décennies, la stabilité géopolitique dans le Golfe et dans une grande partie du monde arabe reposait sur un équilibre précaire. D'un côté on trouvait l'Iran, considérablement renforcé par la guerre de 2003 contre l'Irak, et son « Axe de la résistance », regroupant divers alliés tels que le Hezbollah et le régime syrien de Bachar Al-Assad. De l'autre se dressait un bloc conservateur composé principalement d'États arabes cherchant à contenir les ambitions régionales de l'Iran et à maintenir le statu quo avec le soutien des États-Unis. Aucune des deux parties ne prônait la démocratie, mais aucune ne cherchait non plus à anéantir l'autre. Elles s'accommodaient d'une guerre froide régionale, tendue mais gérable.

Cette époque est révolue. L'opération états-unienne « Fureur épique » déclenchée le 28 février 2026 contre l'Iran engendre un paysage plus chaotique, fait de souverainetés fragmentées et d'alliances fracturées, qui va consumer la région pour les années à venir. La guerre elle-même a suscité des critiques justifiées en raison de sa nature illégale, de ses objectifs nébuleux et de l'agression flagrante de la part des États-Unis et d'Israël ; ainsi que des représailles aveugles et injustifiées de l'armée iranienne contre une grande partie des États du Golfe, sans oublier les restrictions sur le détroit d'Ormuz, qui ont plongé les marchés mondiaux du pétrole et du gaz dans la tourmente.

L'heure de la « Pax israelica »

Lorsque ce conflit prendra fin, le nouveau Moyen-Orient devra faire face à plusieurs transformations effarantes. Tout d'abord, la région vit désormais à l'heure de la « Pax Israelica », l'État d'Israël étant devenu l'acteur militaire le plus puissant grâce à ses atouts technologiques et au soutien inconditionnel des États-Unis. Israël a fait preuve de l'aptitude de pénétration de ses services de renseignement, de sa capacité d'intervention loin de son territoire et sur plusieurs fronts simultanément. Désormais ce petit pays méditerranéen domine de manière coercitive tous les autres États du Moyen-Orient, à l'exception de la Turquie. Surtout, la guerre contre l'Iran a neutralisé la République islamique en tant que contrepoids.

L'arc du militarisme israélien s'étend désormais sur une grande partie de la zone. Depuis le début de la guerre de Gaza en octobre 2023, Israël a mené des opérations offensives en Palestine, au Yémen, en Syrie, au Liban et en Iran. Grâce aux accords d'Abraham de 2020 avec le Maroc, le Soudan, Bahreïn et les Émirats arabes unis, moins d'États arabes considèrent encore Israël comme un adversaire. Ainsi, pour la première fois depuis sa création, il ne sera pas confronté au contrepoids significatif d'un acteur étatique. Un succès incontestable pour Tel-Aviv qui, avec le traité de paix signé avec l'Égypte, avait déjà neutralisé le plus puissant pays arabe en 1979. Si des acteurs non étatiques comme le Hezbollah, le Hamas et le mouvement houthiste ne disparaîtront pas, aucun pays de la région ne peut désormais contrer de manière crédible la vision expansionniste du gouvernement de droite israélien. La seule limitation à sa puissance sera celle que traceront les États-Unis.

Les relations israélo-arabes en subiront de lourdes conséquences. Alors qu'auparavant, les États arabes étaient courtisés et incités à normaliser avec Tel-Aviv, ils seront désormais victimes d'intimidations et de menaces. Le bombardement sans précédent du Qatar par Israël en septembre 20251 a ouvert une nouvelle ère. Cette attaque a mis en évidence la vulnérabilité des émirats du Golfe non seulement face à l'Iran, mais aussi face à la prédation israélienne et à la complaisance états-unienne. La menace de Téhéran écartée, Israël a désormais le pouvoir d'intimider et de contraindre les États du Golfe.

Se profile ainsi une occasion unique pour le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS), qui a jusqu'à présent repoussé les pressions intenses des États-Unis pour signer un accord de normalisation avec Israël. S'il continue à résister, il pourrait alors asseoir sa légitimité non seulement auprès des citoyens saoudiens, mais aussi d'un public panarabe plus vaste. Plus encore que la Vision 2030 et les mégaprojets du royaume, ce choix pourrait faire de son pays un acteur régional majeur et légitimer l'accession au trône de MBS. Mais sera-t-il capable de tracer une telle voie indépendante et audacieuse tout en préservant son pouvoir ?

En second lieu, la guerre contre l'Iran a mis à mal la réputation de l'Occident et surtout des États-Unis. Les États du Golfe perçoivent le conflit comme une aventure étatsuno-israélienne dénuée de sens, à laquelle ils n'ont pas donné leur consentement, mais dont ils doivent payer le prix fort en matière de représailles, de dégâts aux infrastructures et d'instabilité économique. Ni leurs investissements massifs aux États-Unis, ni leurs achats colossaux d'armes n'ont empêché qu'ils soient sacrifiés par Washington sur l'autel de calculs stratégiques supérieurs et de l'alliance avec Israël. Ce qui aboutit au paradoxe suivant : à l'ère de la « Pax Israelica », la seule doctrine nationale de sécurité susceptible de garantir la souveraineté des royaumes du Golfe sera l'accès aux armes nucléaires, même si cela va à l'encontre des intérêts états-uniens.

Les États-Unis, pyromanes mais pas pompiers

Pour les États-Unis, il s'agit d'un renversement radical de leur position après la guerre du Golfe de 1990-1991, lorsqu'ils exerçaient une hégémonie unipolaire sur cette région stratégique à la fois pour ses richesses pétrolières et gazières et comme route de commerce de ces produits vitaux pour l'économie mondiale. C'est au cours des années 1990 que Washington a inauguré ses plus grandes bases militaires dans les pays du Golfe, promettant de renforcer leur stabilité et leur sécurité en échange de la reconnaissance de leur primauté stratégique. Les États-Unis se sont positionnés alors comme un pompier — une puissance capable de contenir les crises régionales et les menaces telles que celles d'un Irak belliqueux ou d'un Iran expansionniste.

Désormais, ils sont perçus comme des pyromanes. Ils ont déclenché une guerre et provoqué une destruction qui, paradoxalement, a plongé leurs alliés du Golfe dans l'insécurité et l'instabilité même qu'ils pensaient pouvoir éviter en s'alliant à Washington. À l'avenir, les dirigeants du Golfe se montreront bien plus sceptiques face aux garanties de sécurité et aux promesses diplomatiques de la Maison Blanche. Ils continueront de se tourner vers l'Orient, vers la Chine en premier lieu, pour y trouver des opportunités commerciales et d'investissement. Si la République islamique ne représente plus une menace significative pour les royaumes arabes, ils n'ont plus de raison de considérer les États-Unis comme leur seul protecteur.

Troisièmement, à moins d'un revirement soudain sur le terrain, le conflit iranien a abouti exactement au contraire de ce qu'envisageaient ses architectes israéliens et états-uniens. S'il a affaibli les capacités extérieures de la République islamique, la guerre a rendu le régime encore plus extrémiste et oppressif. Les bombardements n'ont pas déclenché de soulèvement de masse, bien qu'ils aient décapité la direction du régime et détruit une grande partie de son infrastructure de missiles balistiques. La République islamique résiste parce qu'elle est davantage un réseau qu'une hiérarchie, une combinaison d'engagements idéologiques et de décentralisation organisationnelle.

Les attaques étatsuno-israéliennes ont éliminé une tension interne majeure de ce système politique. Il n'y a plus de division entre réformistes, partisans de la modération, et conservateurs intransigeants : désormais, tous sont intransigeants, car le régime lutte pour sa survie face à des ennemis mortels. De plus, la guerre a marqué le début de la succession politique et la montée de nouveaux dirigeants, tels que l'ayatollah Mojtaba Khamenei, qui n'ont aucune raison de négocier ou d'envisager des réformes. Le régime reconfiguré réprimera encore plus durement les manifestations populaires, tout en continuant à défier l'Occident.

Un cauchemar asymétrique

« Fureur épique » a également élevé les Gardiens de la révolution islamique au rang de véritable pilier institutionnel tant du régime que de l'État. Ils ont orchestré la campagne de riposte de l'Iran, y compris ses attaques de drones et de missiles les plus destructrices contre des cibles civiles et les infrastructures énergétiques des royaumes du Golfe. Comme les États-Unis et Israël refusent d'envahir l'Iran en raison de leur aversion pour une guerre au sol avec les pertes humaines qu'elle entraînerait pour l'armée états-unienne, les Gardiens et le régime savent qu'ils n'ont pas grand-chose à perdre en continuant d'infliger un châtiment maximal aux États-Unis, à Israël et à leurs alliés arabes en restreignant le passage du détroit d'Ormuz et en intensifiant leur campagne de représailles. Loin de résoudre le problème iranien, le conflit actuel l'a au contraire radicalisé, le transformant en un cauchemar asymétrique.

Quatrièmement, la guerre contre l'Iran a anéanti toute illusion selon laquelle les États-Unis et Israël pourraient être les garants de la paix ailleurs dans la région, en particulier à Gaza. Aucun de ces deux États n'a plus la moindre crédibilité en tant qu'artisans de la paix et garants de la stabilité. Bien que la bande de Gaza reste soumise au « plan de paix » états-unien, les futurs accords en matière de gouvernance et de sécurité seront vides de sens. Les gouvernements de la région les considèrent comme une couverture à la prolongation de l'occupation israélienne qu'ils seront poussés à avaliser.

Après Gaza, Israël se tourne déjà vers la Cisjordanie et accélère son projet colonial visant à annexer le territoire et à déplacer sa population, afin de liquider définitivement le rêve d'un État palestinien. Cela pose un défi majeur aux partenaires d'Israël dans le cadre des accords d'Abraham. Si les traités de normalisation de 2020 existent toujours sur le papier, dans la pratique, ces États arabes sont confrontés au fossé grandissant entre les discours sur la paix et la réalité sur le terrain. Leurs sociétés ne se laisseront peut-être plus facilement séduire par la promesse d'un développement et d'une prospérité liés à un accroissement des échanges commerciaux, technologiques et touristiques avec Israël. Elles considéreront plutôt les liens avec Israël comme un marché de dupes conclu avec un État voyou indigne de confiance.

Enfin, la guerre contre l'Iran ne parviendra pas à unir le monde arabe. Malgré la solidarité temporaire qui s'est manifestée parmi les royaumes du Golfe face aux représailles iraniennes, les divisions géopolitiques persisteront. La coalition contre-révolutionnaire arabe qui s'était imposée après les « printemps arabes » de 2011-2012, sous l'égide de certains royaumes du Golfe, a commencé à se fissurer il y a plusieurs années. Bien que ce bloc contre-révolutionnaire ait réussi à faire dérailler la vague de protestations révolutionnaires, il n'a pas réussi à répondre aux revendications populaires en faveur de la démocratie par un modèle viable de modernité autocratique susceptible de satisfaire les populations.

Un nouveau bloc régional face à l'axe Israël-Émirats arabes unis

Ainsi, les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite ont commencé à diverger dangereusement dans leur vision stratégique. Les Émirats arabes unis ont adopté une stratégie corrosive visant à atomiser les autres pays de la région par des interventions militaires et des ingérences politiques, tandis que l'Arabie saoudite cherchait à tempérer cet aventurisme et à reconsidérer ses choix. Ces puissances moyennes du Golfe se sont déjà engagées dans des guerres par procuration sur les champs de bataille du Yémen et du Soudan, sans même parler de la Libye. Dans un ordre régional d'après-guerre où l'Iran n'est plus en mesure de les unir, un nouveau factionnalisme géopolitique prévaudra. Les Émirats arabes unis pourraient bien renforcer encore leurs liens avec Israël, pour contrebalancer une nouvelle coalition entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar, qui s'efforce de maintenir une certaine cohérence de l'ordre régional.

En conclusion, la guerre contre l'Iran va bouleverser le Moyen-Orient et transformer son paysage géopolitique en une réalité qui était inimaginable il y a à peine dix ans. Pris entre la domination israélienne et le radicalisme iranien, et face à l'irresponsabilité croissante de la puissance hégémonique que sont les États-Unis, qui expose une grande partie du monde arabe à l'insécurité, les Arabes perçoivent ce nouvel ordre régional comme saturé de risques et de dangers. Un rappel brutal, une fois de plus, que ni les interventions étrangères ni les guerres sans fin n'ont jamais apaisé la région.


1Le 9 septembre 2025, Israël a bombardé un bâtiment à Doha où se tenait une réunion des négociateurs pour un cessez-le-feu à Gaza. Six personnes ont été tuées.

Le Yémen, un atout en réserve pour l'Iran

Un militaire en uniforme, entouré d'une foule avec des affiches et un grand panneau.

La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit.

Le 26 mars 2015, alors que l'Arabie saoudite démarrait son intervention militaire au Yémen, Adel Al-Jubeir, ambassadeur saoudien à Washington, assignait un double objectif à la coalition militaire dirigée par le royaume : rétablir le gouvernement yéménite internationalement reconnu, et mettre fin à l'emprise des houthistes sur Sanaa, débutée en septembre 2014. Onze ans plus tard, le gouvernement yéménite n'a toujours pas été rétabli et les houthistes tiennent la capitale. La guerre perdure, non sous la forme d'un affrontement spectaculaire d'armées en mouvement, mais comme une impasse, un conflit qui refuse de se résoudre et qui continue d'affecter les moyens de subsistance des civils yéménites.

Le Yémen se trouve dans un entre-deux précaire que les diplomates qualifient volontiers de situation de « ni guerre ni paix ». Les grandes offensives qui ont autrefois structuré le conflit se sont pour l'essentiel interrompues depuis la trêve de 2022 qui, bien que n'ayant pas été renouvelée, perdure. Les bombardements saoudiens, qui incarnaient visuellement le conflit, ont en grande partie cessé depuis quatre ans. Pourtant, aucune paix véritable ne s'est matérialisée.

Le pays s'est au contraire installé dans une fragmentation durable. Les houthistes contrôlent Sanaa et l'essentiel du nord-ouest du territoire, administrant un espace conquis au fil des années. Ailleurs, un ensemble de forces alignées sur le gouvernement reconnu internationalement et sur l'Arabie saoudite domine en théorie les régions du sud et de l'est.

Fragmentation du camp anti-houthiste

Pendant une grande partie de la dernière décennie, les forces opposées aux houthistes ont passé moins de temps et d'énergie à lutter contre leurs ennemis qu'à se diviser, et parfois même se battre entre elles. La fragmentation était profonde, accentuée par les priorités divergentes de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Pour l'essentiel, Riyad visait un État yéménite unifié sous l'autorité du gouvernement reconnu, tandis qu'Abou Dhabi semblait privilégier un Yémen fragmenté, notamment avec un sud semi-autonome, voire indépendant. Chacune des deux puissances régionales a ainsi investi dans ses propres réseaux d'alliés.

Abou Dhabi a soutenu plusieurs acteurs, dont le Conseil de transition du Sud (CTS), formation sécessionniste dirigée par Aïdarous Al-Zoubaïdi qu'elle a contribué à créer en 2017, les forces de la Ceinture de sécurité à Aden, les Brigades des Géants d'Abdulrahman Al-Mahrami, les forces de Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, ainsi que les unités d'élite hadramies et shabwanies. Riyad, pour sa part, s'est appuyée sur des personnalités liées au parti Islah, dont Sultan Al-Arada, gouverneur de Marib, et Abdallah Al-Alimi Bawazir, ancien chef du bureau présidentiel.

Carte du Yémen montrant les forces en présence et les régions en décembre 2025.

Ces logiques ont donc fragmenté le camp anti-houthiste et détourné le conflit de sa logique initiale. Les structures de commandement se superposaient ou entraient en concurrence, le soutien militaire arrivait de manière inégale et les loyautés politiques demeuraient fragmentées.

Les formations soutenues par les Émirats arabes unis opéraient selon des ordres extérieurs aux institutions étatiques. À l'inverse, les forces soutenues par l'Arabie saoudite demeuraient formellement rattachées aux ministères de la défense et de l'intérieur, en lien notamment avec des réseaux affiliés à Islah. En pratique toutefois, ces structures pro-saoudiennes coexistaient sans réelle intégration, répondant à des parrains et à des agendas politiques variés.

À maintes reprises, ces fractures ont affaibli les tentatives de pression sur les positions houthistes, transformant ce qui aurait pu être des campagnes coordonnées en une succession d'échecs. Ainsi, en 2019, les affrontements entre forces gouvernementales et unités du CTS à Aden ont conduit ces dernières à s'emparer de la capitale intérimaire. En 2020, l'effondrement de l'offensive gouvernementale dans la province d'Al-Jawf, suivi d'une avancée houthiste vers Marib et Shabwah, a mis en lumière l'absence de commandement coordonné.

Évolution et réorganisation des différentes forces

Au début de l'année 2026, toutefois, le paysage intérieur a commencé à évoluer significativement. L'engagement militaire des Émirats arabes unis au Yémen a pris fin après l'échec de leur stratégie visant à étendre le contrôle du CTS vers l'est. L'Arabie saoudite s'y est opposée, consolidant son influence puis remodelant le mouvement sudiste à son avantage.

Ces évolutions ont ouvert la voie à une possible réorganisation des forces yéménites opposées aux houthistes. Cette dynamique s'est notamment traduite par l'annonce de la nomination d'un nouveau gouvernement en février 2026. Toutefois, pléthorique comme il est et incapable d'intervenir pleinement dans l'ensemble des zones hors du contrôle houthiste, celui-ci demeure bien fragile.

Des efforts existent désormais — encore hésitants et inégaux — pour regrouper les différentes formations militaires sous une forme de commandement unifié. Parallèlement, l'Arabie saoudite a renforcé son rôle direct dans la supervision de zones stratégiques clés, notamment Aden et certaines portions de la côte occidentale. Les partisans du CTS restent néanmoins actifs, capables d'organiser des manifestations importantes en soutien à Aïdarous Al-Zoubaïdi, exilé depuis janvier 2026.

L'approche de Riyad porte désormais la marque d'une puissance ayant appris, lentement et à grands frais, les limites de l'usage de la force au Yémen. Pourtant, rien n'est vraiment réglé sur le terrain. Dans le nord, les dirigeants houthistes conservent le pouvoir sur la majorité de la population totale du Yémen. Leur stratégie militaire agressive en mer Rouge au cours des deux dernières années et demie montre qu'ils ne constituent pas une nuisance passagère, mais un enjeu stratégique durable que Riyad et le reste du monde ne peuvent vraiment ignorer.

Depuis novembre 2023, les forces houthistes ont ciblé les routes maritimes commerciales, s'attaquant d'abord à des navires liés à Israël avant d'étendre leurs frappes à des bâtiments associés à des dizaines de pays, souvent sans discrimination. En octobre 2024, elles avaient mené plus de 190 attaques en mer, contraignant plus de 2 000 navires à contourner la zone, perturbant ainsi le commerce mondial. Des dizaines de missiles et drones avaient aussi été envoyés en Israël.

Avant cette phase de projection de la violence, les flux de missiles et de drones houthistes envoyés vers des positions en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis jusqu'en 2022 avaient déjà mis en lumière la vulnérabilité des monarchies du Golfe. La stratégie militaire des houthistes, appuyée sur des transferts de technologie iraniens, a préfiguré la situation actuelle qui, avec les attaques iraniennes et la fermeture du détroit d'Ormuz, a mis au jour les failles béantes du dispositif sécuritaire régional.

Aéroports, infrastructures pétrolières et même, potentiellement, La Mecque demeurent donc à portée d'attaque des houthistes. Pour les Saoudiens, il paraît donc nécessaire de trouver un terrain d'entente avec eux. Pour l'heure, les diplomates et militaires à Riyad semblent moins enclins à lancer une nouvelle offensive qu'à consolider ses positions : unifier leurs partenaires yéménites et renforcer les lignes déjà tenues hors des zones houthistes.

Dès lors, le terrain yéménite demeure, pour l'instant, relativement calme comparé à d'autres foyers de tension au Proche-Orient. Les lignes de front tiennent. La guerre se suspend sans s'achever, tandis que l'économie et la situation humanitaire, malgré leur dureté manifeste, révèlent une certaine capacité d'adaptation de la société.

Face à la guerre contre l'Iran, les hésitations des houthistes

Mais le calme apparent est fragilisé par la guerre lancée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Le conflit yéménite pourrait bien, une nouvelle fois, déborder de ses frontières. Les houthistes, interviendront-ils pour soutenir leur principal allié, l'Iran, comme ils l'ont fait en appui à Gaza, ou choisiront-ils la retenue ? S'ils le décident, la mer Rouge pourrait alors redevenir leur théâtre d'action.

À la mi-mars 2026, les appels publics de la nouvelle direction iranienne à fermer le détroit de Bab El-Mandeb ont reçu des réponses ambiguës de la part des dirigeants militaires houthistes. Depuis une décennie, leurs opérations au-delà des frontières semblent certes s'articuler avec les calculs stratégiques de Téhéran. Mais la relation entre les houthistes et l'Iran ne relève pas d'une hiérarchie stricte de type mandataire (« proxy »), mais plutôt d'un réseau souple d'acteurs alliés, unis par une idéologie commune, des intérêts partagés et des mécanismes de coordination régionale.

Cette configuration s'exprime dans le discours offensif des houthistes, qui insiste sur une forme de disponibilité à soutenir Téhéran. Ils multiplient les déclarations et mobilisent des foules importantes, comme lors de la manifestation du 7 mars à Sanaa dénonçant « l'agression américano-sioniste ». Pourtant, ils n'ont pas franchi le seuil d'un engagement total. Leur posture révèle une forme d'ambiguïté stratégique liée à un calcul géopolitique autant qu'interne. Les houthistes ont en effet beaucoup à perdre de la fin d'un statu-quo qui leur est favorable.

Le détroit de Bab El-Mandeb représente pour eux un levier considérable. Une perturbation, même limitée, peut affecter les flux commerciaux et énergétiques mondiaux. Mais toute escalade comporte des risques. Une campagne prolongée contre des cibles israéliennes ou étatsuniennes entraînerait très probablement une riposte d'une ampleur inédite. Les pertes subies par les houthistes — notamment la mort de membres de leur cabinet lors d'une frappe israélienne sur Sanaa en août 2025 — illustrent le coût potentiel d'une telle escalade.

Une partie du calcul se joue aussi à Téhéran. Après l'affaiblissement de plusieurs de ses partenaires régionaux, l'Iran pourrait être peu enclin à compromettre un acteur à la fois solide et stratégiquement utile. Les houthistes occupent en effet une position singulière : résilients, situés à proximité de routes maritimes vitales et capables, s'ils le décidaient, d'exercer une pression bien au-delà du Yémen. Cet atout pourrait bien être mobilisé plus tard, ultime carte gardée en réserve par l'Iran et ses rares alliés.

Le détroit d'Ormuz peut-il être fermé ?

Carte simple montrant des bateaux dans des vagues près de l'Iran, Émirats Arabes Unis et Oman.

Actualisation le 16 mars 2026 : le détroit d'Ormuz est partiellement bloqué par l'Iran dans le cadre de la guerre que lui mène Israël et les États-Unis.

Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.

Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.

Près de cent pétroliers par jour

Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.

Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz.
Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.

Les pays les plus vulnérables, l'Inde et la Chine

Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.

À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.

Une arme de dernier recours

Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.

Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.

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Le détroit d'Ormuz peut-il être fermé ?

Carte simple montrant des bateaux dans des vagues près de l'Iran, Émirats Arabes Unis et Oman.

Actualisation le 16 mars 2026 : le détroit d'Ormuz est bloqué par l'Iran dans le cadre de la guerre que lui mène Israël et les États-Unis.

Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.

Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.

Près de cent pétroliers par jour

Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.

Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz.
Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.

Les pays les plus vulnérables, l'Inde et la Chine

Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.

À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.

Une arme de dernier recours

Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.

Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.

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La troisième guerre du Golfe, un tournant majeur de l'architecture régionale

La stratégie des monarchies du Golfe de lier leur sécurité à la protection occidentale, en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires étatsuniennes, se retourne contre elles à l'aune de l'offensive contre l'Iran. Elle les place en première ligne d'une guerre qu'elles ont tout fait pour éviter. Dans ce contexte, elles pourraient être contraintes de repenser leur modèle de sécurité.

La guerre israélo-étatsunienne engagée contre l'Iran le 28 février 2026 n'a pas constitué une réelle surprise pour les monarchies du Golfe compte tenu de l'armada étatsunienne mobilisée dans la région. Cependant, en dépit des moyens diplomatiques déployés pour l'éviter, les monarchies du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), notamment l'Arabie saoudite, Oman et le Qatar, dressent le constat amer de ne pas être entendues par leur allié étatsunien. Cette situation nourrit d'autant plus leur inquiétude qu'elles redoutent désormais de devoir gérer seules, et sur le long terme, les conséquences chaotiques d'un conflit qu'elles subissent. Cette offensive militaire massive a surtout été voulue par Israël, entrainant dans son sillage une administration Trump devenue coutumière d'un double jeu : engager des négociations tout en privilégiant in fine l'option militaire. Ce schéma s'était déjà manifesté lors de la « guerre des douze jours » en juin 2025 et il se répète aujourd'hui.

Cette troisième guerre du Golfe se distingue des deux précédentes. La première a opposé entre 1980 et 1988 l'Irak de Saddam Hussein à l'Iran de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny. La seconde a débuté à la suite de l'invasion par l'Irak du Koweït, le 2 août 1990, et s'est terminée entre le 17 janvier et le 27 février 1991 (date de la libération du territoire koweïtien). Cette troisième guerre embrase l'ensemble de la région : de l'Iran à l'Irak et la Jordanie, tout en plaçant au cœur de la confrontation la péninsule arabique – à l'exception notable du Yémen – où les Houthis demeurent pour l'instant en embuscade. Le Proche-Orient est également directement impliqué, avec Israël et le Liban, ce dernier étant de nouveau plongé dans la guerre à la suite des tirs de missiles du Hezbollah visant à venger l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei.

Ce nouveau conflit s'inscrit davantage dans le sillage de la guerre d'Irak déclenchée le 20 mars 2003 par l'administration de George W. Bush, une intervention menée unilatéralement en dehors du cadre légal onusien, à l'image du conflit actuel. Toutefois, les répercussions de cette nouvelle guerre pourraient s'avérer plus profondes, notamment en ce qui concerne la redéfinition de l'architecture de sécurité régionale. Tout indique que l'équilibre stratégique du Golfe et, plus largement, du Proche-Orient, pourrait en sortir profondément transformé.

Une offensive militaire aux objectifs incertains

Les premiers bombardements massifs israélo-étatsuniens en Iran sont intervenus alors même que des négociations se tenaient par le biais de la médiation omanaise. Une percée diplomatique sous l'égide d'Oman était même à portée de main. Un compromis se dessinait autour d'une solution à la question nucléaire iranienne, reposant sur le transfert de l'uranium enrichi vers un pays tiers et sur un plafonnement de son enrichissement à 2 %, contre 3,67 % dans l'accord signé en 2015.

Dans ce contexte, les justifications avancées par le président Donald Trump pour expliquer l'entrée en guerre contre la République islamique ont contribué à accentuer la confusion entourant les objectifs visés. Initialement, l'argument du changement de régime a été évoqué, comme en témoignent les premiers coups menés sous impulsion israélienne. Ceux-ci ont conduit à la décapitation d'une partie du régime iranien, dont son guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Une quarantaine de hauts dignitaires militaires et politiques ont également été tués, parmi lesquels le commandant des Gardiens de la Révolution, le chef d'état-major et le ministre de la défense.

Par la suite, Donald Trump est revenu sur cet objectif, affirmant que l'intervention visait plutôt à démanteler le programme balistique iranien et à prévenir une menace nucléaire imminente démentie par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Dans un troisième temps, dans le sillage du premier ministre israélien, le président Trump a évoqué la possibilité d'encourager une offensive terrestre menée par la communauté kurde iranienne réfugiée dans le Kurdistan irakien. Une hypothèse largement jugée irréaliste par les experts militaires, tant en raison des contraintes opérationnelles que de l'incertitude quant à la volonté des Kurdes – ou d'autres minorités iraniennes telles que les Baloutches, les Azéris ou les Arabes du Khouzistan – de s'engager dans une telle aventure.

La stratégie israélienne s'inscrit dans une logique consistant à fragmenter le pays et à affaiblir au maximum l'appareil sécuritaire iranien dans la veine de sa stratégie globale de fragmentation de la région afin de semer le chaos pour mieux imposer sa suprématie militaire.

L'absence de cap stratégique de l'administration Trump suscite une profonde inquiétude parmi les dirigeants du Golfe. Celle-ci s'exprime souvent de manière indirecte, par l'intermédiaire de figures académiques ou d'acteurs influents du monde des affaires. Aux Émirats arabes unis, la lettre ouverte adressée au président Trump par l'homme d'affaires Khalaf Ahmad Al Habtour1, publiée le 5 mars, en constitue une illustration frappante. Dans ce texte, il interroge Washington sur les raisons qui ont conduit à transformer la région en champ de bataille alors même que les États du Golfe avaient mis en garde contre les conséquences chaotiques qu'entrainerait une telle guerre.

Face à l'offensive, l'Iran a rapidement riposté par une série de représailles d'une très forte intensité visant les installations militaires étatsuniennes dans toute la région. Des frappes ont touché des bases situées en Jordanie, en Irak et surtout dans les monarchies membres du Conseil de coopération du Golfe. Les dispositifs de commandement de la Ve flotte étatsunienne stationnée à Manama, au Bahreïn, ont subi des dégâts significatifs. Au Qatar, deux systèmes radar avancés ont été détruits sur la base d'Al-Udeid, qui abrite le commandement central étatsunien pour la région (US CENTCOM). Ces radars jouent un rôle essentiel dans la détection des tirs de missiles et dans l'alerte des systèmes de défense antimissile, notamment les batteries THAAD et Patriot. Les bases installées au Koweït, où l'armée étatsunienne dispose de stocks de matériels prépositionnés à Camp Arfijan qui accueille la composante du commandement Terre du CENTCOM et la base aérienne d'Ali Salem, ont subi de sérieux dommages. Enfin, la base aérienne d'Al-Dhafra à Abou Dhabi a été ciblée ainsi que plusieurs installations étatsuniennes au Kurdistan irakien et en Jordanie, de même que la base Prince Sultan à Al-Kharj, située à la périphérie de Riyad.

Les monarchies au cœur de représailles

Les monarchies du Golfe savaient qu'elles seraient en première ligne en cas de confrontation directe entre l'Iran, les États-Unis et Israël. Les autorités iraniennes les avaient d'ailleurs averties à plusieurs reprises – en dépit de la détente observée depuis que Riyad a renoué ses relations diplomatiques avec Téhéran sous les auspices de Pékin, le 10 mars 2023 – que les nombreuses bases militaires étatsuniennes stationnées sur leur territoire constitueraient des cibles prioritaires en cas d'attaque contre la République islamique.

Toutefois, l'ampleur des frappes iraniennes a provoqué une véritable sidération au sein des populations comme des dirigeants de la région. Les attaques ne se sont pas limitées aux installations militaires, mais ont également visé des infrastructures civiles, notamment aux Émirats arabes unis, qui concentrent de loin le plus grand nombre de frappes. Plusieurs sites emblématiques ont été touchés : des hôtels de luxe, des infrastructures routières et aéroportuaires – notamment l'aéroport international de Dubaï (DXB) et Al Maktoum International Airport – ainsi que des installations portuaires stratégiques. Parmi celles-ci figurent le port de Djebel Ali à Dubaï, l'un des plus importants ports en eaux profondes de la région, Port Zayed, situé non loin de la base interarmées française, et le port Khalifa à Abou Dhabi.

La fédération des EAU est la première cible en termes d'attaques de drones et de missiles balistiques iraniens selon le compte X du chercheur yéménite Ibrahim Jalal qui publie régulièrement le décompte des attaques de l'Iran sur les monarchies du Golfe.

Le 7 mars, le président iranien Massoud Pezeshkian s'est excusé dans un discours diffusé sur la télévision d'État auprès des pays voisins pour les frappes les ayant visés depuis le début de la guerre : « Je m'excuse (…) auprès des pays voisins qui ont été attaqués par l'Iran ». Il a affirmé que l'Iran ne visait ses voisins que quand il avait d'abord été attaqué depuis ces mêmes pays. Cette déclaration n'a pourtant pas empêché le Corps des gardiens de la révolution de poursuivre les frappes, ce qui peut dénoter un excès de zèle de certains gardiens plus radicaux que la direction politique transitoire. Néanmoins, les dirigeants du Golfe ne sont pas dupes de ce double discours, qu'ils qualifient de « diplomatie du sourire » lorsque l'Iran s'engage dans des négociations, et d'interventionniste lorsqu'il s'agit d'activer ses supplétifs régionaux.

Punir Abou Dhabi

La mort du Guide, tué lors des frappes israéliennes dans les premières heures du conflit, a convaincu les autorités iraniennes de venger son « martyr ». Dans cette logique, la République islamique a choisi de concentrer une part importante de ses représailles sur les Émirats arabes unis, avant même Israël.

Pour Téhéran, Abou Dhabi paie le prix de son choix stratégique d'avoir misé sur un rapprochement sécuritaire avec Israël, amorcé dès la signature des accords d'Abraham le 15 septembre 2020. Le rapprochement s'est même intensifié après les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre régionale menée par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou sur plusieurs fronts – Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Iran et Yémen. Dans ce contexte, Abou Dhabi a développé une coopération étroite avec Tel-Aviv dans les domaines de la sécurité, du renseignement et du cyber, notamment autour des technologies de pointe. Cette relation s'est également étendue aux secteurs économiques, culturels et touristiques.

Malgré la guerre dévastatrice menée par Israël à Gaza, les échanges commerciaux entre les Émirats arabes unis et Israël ont même continué à croître au cours de l'année 2024. La stratégie iranienne consiste désormais à frapper directement le modèle économique émirati, pilier central de son soft power et de son attractivité internationale. De nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent ainsi des explosions à proximité de sites touristiques emblématiques de Dubaï, ainsi que des bombes visant des infrastructures plus stratégiques.

Au-delà des dégâts économiques déjà significatifs, ces attaques pourraient avoir des conséquences durables sur l'image internationale et sur la conduite politique de la fédération. L'amertume des dirigeants émiratis est d'autant plus vive qu'ils reprochent à l'administration Trump son absence de stratégie claire dans la conduite de la guerre. Mais leur frustration vise également leur partenaire israélien qui a fait circuler depuis le site du journal israélien Yediot Aharonot (Ynet) une fausse information attribuant aux Émirats arabes unis une frappe contre une usine de dessalement en Iran. Une information immédiatement démentie le 8 mars sur X par Ali Al-Nuaïmî, président de la Commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères du Conseil national fédéral des EAU.

La fédération des EAU se retrouve ainsi piégée dans l'engrenage d'une guerre subie. Ses alliés étatsunien et israélien n'hésitant pas à compromettre ses efforts de désescalade notamment en laissant circuler des informations suggérant une implication directe des monarchies du Golfe dans des attaques contre des installations stratégiques iraniennes.

Parallèlement, certaines voix à Washington tentent d'encourager ces États à rejoindre plus directement l'offensive israélo-étatsunienne comme l'évoquent les déclarations du sénateur républicain Lindsay Graham sur son compte X2. Ce fervent partisan d'une guerre contre l'Iran a ainsi évoqué la possibilité d'accords de défense renforcés avec les monarchies du Golfe. Ces initiatives produisent toutefois l'effet inverse de celui recherché. Elles renforcent la détermination des dirigeants du Golfe à ne pas être entrainés dans une confrontation directe avec Téhéran. L'Arabie saoudite, en particulier, s'efforce de maintenir ouverts les canaux de communication avec la République islamique.

Une impréparation politique israélo-étatsunienne

Les conséquences économiques du conflit se font déjà lourdement sentir pour les monarchies du Golfe. Les bombardements ont endommagé plusieurs hubs logistiques majeurs, notamment les infrastructures portuaires et aéroportuaires d'Abou Dhabi et de Dubaï, ainsi que certaines installations énergétiques stratégiques. La raffinerie de Ras Laffan au Qatar, qui représente à elle seule près de 20 % de la production mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL), figure parmi les installations affectées. À cela s'ajoute le blocage partiel du détroit d'Ormuz dans la zone contrôlée par l'Iran, perturbant gravement les flux énergétiques et commerciaux.

Les effets de la guerre dépassent cependant le cadre régional. L'économie mondiale est elle aussi largement impactée. Le prix du baril de pétrole s'est envolé à 115 dollars (99 euros), contre environ 60 dollars (51 euros) quelques jours avant le déclenchement des hostilités. Parallèlement, l'arrêt des exportations de GNL qatari et les perturbations dans l'acheminement de certaines matières critiques – notamment l'aluminium – accentuent les tensions sur les marchés internationaux.

La guerre exerce une pression croissante sur les finances des monarchies du Golfe, au point de pousser certains gouvernements à réexaminer leurs engagements financiers internationaux. Cette évolution pourrait avoir des implications bien au-delà de la région. Les monarchies du Golfe contrôlent certains des fonds souverains les plus puissants au monde et figurent parmi les principaux investisseurs internationaux. Selon un article du Financial times publié le 5 mars, les trois plus importantes économies du Golfe – l'Arabie saoudite, les EAU et le Qatar – ont déjà engagé des discussions sur les contraintes budgétaires que ce conflit fait peser sur leurs équilibres financiers3.

De son côté, Téhéran semble déterminé à prolonger le conflit afin de fragiliser l'administration Trump, dont une partie de la base électorale demeure opposée à cette guerre. Cette dynamique explique la multiplication de déclarations triomphalistes à Washington, alors même que l'administration étatsunienne peine à masquer son embarras face à la posture strictement défensive des États du Golfe. Ces derniers s'efforcent d'éviter toute implication directe dans l'escalade militaire aux côtés d'Israël et des États-Unis, continuant à refuser à Washington l'utilisation de bases situées sur leur territoire pour des opérations offensives. Ce refus est également motivé par le fait que Washington rappelle son personnel dans les ambassades du Golfe et achemine l'essentiel de son aide à la protection d'Israël.

Une usine de dessalement visée

En outre, certaines cibles étatsuniennes soulèvent de fortes inquiétudes dans la région. Le ciblage d'une raffinerie de pétrole à Téhéran – qui a plongé une partie de la capitale dans l'obscurité – ainsi que celui d'une usine de dessalement marque une escalade très dangereuse. Jusqu'à présent, l'Iran avait évité de frapper ce type d'infrastructures vitales. Or, les pays du CCG possèdent environ 400 installations de dessalement et concentrent près de 60 % des capacités mondiales dans ce domaine. Leur dépendance à ces infrastructures est massive : l'eau potable provient du dessalement à hauteur de 90 % aux Émirats arabes unis et au Koweït, 86 % à Oman et environ 70 % en Arabie saoudite.

Concernant Israël, les informations disponibles restent particulièrement limitées. Plusieurs sources circulant sur les réseaux sociaux évoquent pourtant des dégâts considérables, notamment dans la région de Tel-Aviv, où certaines vidéos montrent des explosions touchant des zones portuaires, des quartiers résidentiels et des infrastructures de communication stratégiques. La fébrilité de Tel-Aviv se traduit par le retrait des caméras dans plusieurs villes israéliennes et le fait d'empêcher la diffusion des frappes signalant des victimes et des destructions. Une démarche comparable a également été observée à Dubaï, où les autorités ont dissuadé les nombreux influenceurs de diffuser massivement des images montrant les dégâts subis par la « ville Monde ».

Une architecture de sécurité régionale à réinventer

Cette troisième guerre du Golfe, dont la durée reste incertaine, marque d'ores et déjà une rupture majeure dans l'histoire de l'architecture sécuritaire régionale. Depuis plusieurs décennies, celle-ci reposait essentiellement sur la garantie de sécurité étatsunienne accordée aux monarchies de la péninsule Arabique. Or, cette stratégie qui a largement échoué semble d'ores et déjà remise en question par les élites de ces pays.

Les dirigeants du Golfe, qui avaient lié leur sécurité à la protection occidentale en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires, constatent désormais que ces installations servent prioritairement à soutenir les opérations militaires d'Israël. Cette situation nourrit une inquiétude croissante : celle de voir les stocks de munitions nécessaires à leurs propres systèmes de défense antimissile s'épuiser, alors que les besoins israéliens semblent bénéficier d'une priorité.

Dans ces conditions, le pari israélo-étatsunien consistant à remodeler la région par la seule suprématie militaire apparaît peu susceptible de constituer un socle sur lequel asseoir une sécurité durable, en l'absence d'un véritable agenda politique. L'ambition d'élargir les accords d'Abraham est dorénavant dépassée. Ces accords, censés contribuer à stabiliser la région, n'ont pas permis de réduire les tensions structurelles du Proche-Orient, notamment en l'absence d'une solution politique crédible à la question de l'État palestinien.

Les contours d'une nouvelle architecture régionale pourraient alors progressivement émerger autour d'un équilibre des puissances entre les États les plus résilients de la région. L'Arabie saoudite en constituerait la colonne vertébrale politique, en coordination avec la Turquie et l'Égypte, tandis que le sultanat d'Oman continuerait de jouer un rôle central de médiateur diplomatique. À l'inverse, les petits États du Golfe – y compris le Qatar et les Émirats arabes unis – verraient leur influence diminuer. Ces pays, qui ont longtemps cherché à projeter leur puissance au-delà de leur taille, se heurtent désormais aux limites structurelles des contraintes géostratégiques.

Le Qatar a misé sur une diplomatie de médiation tous azimuts afin d'accroître son influence internationale, tandis que les Émirats arabes unis ont développé une politique extérieure plus interventionniste, notamment en Afrique et au Yémen. La guerre actuelle met cependant en lumière leurs vulnérabilités. À l'image du Koweït après la seconde guerre du Golfe, Doha et Abou Dhabi devront probablement envisager leur sécurité future dans le cadre d'un conseil de coopération du Golfe plus intégré.

Cette coopération régionale devra s'inscrire dans la durée, et non plus seulement en réponse à des crises ponctuelles. Ces États n'auront d'autre choix que de s'insérer davantage dans la dynamique régionale actuellement impulsée par l'Arabie saoudite. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, Riyad semble chercher à construire un nouvel équilibre stratégique en coordonnant plus étroitement son action avec la Turquie et l'Égypte, tout en renforçant sa coopération militaire avec le Pakistan afin de contre-balancer la suprématie israélienne essentiellement militaire.

Dans ce contexte, le CCG se retrouve pris entre deux pôles antagonistes : d'un côté, un hégémon militaire israélien renforcé par le soutien étatsunien ; de l'autre, un Iran, dont l'avenir demeure incertain, mais qui conserve la capacité de perturber durablement l'équilibre régional, en particulier si le pays devait sombrer dans une période prolongée d'instabilité. C'est pourquoi les États du Golfe ont tout intérêt à rester à l'écart du conflit déclenché par Israël et les États-Unis. Une fois la guerre terminée, ils savent qu'ils devront gérer seuls les conséquences régionales et l'évolution d'un voisin iranien dont l'avenir demeure profondément flou.


1Fondateur du groupe Al Habtoor, un conglomérat émirati actif dans l'hôtellerie, l'automobile, l'immobilier, l'éducation et l'édition.

2Joseph Gedeon, «  Trump ally Lindsey Graham issues threat to Saudi Arabia over Iran war  », The Guardian, 9 mars 2026.

3Andrew England, «  Gulf states could review overseas investments to ease financial strains caused by Iran war  », Financial Times, 5 mars 2026.

Le cricket, instrument d'influence des Émirats arabes unis

Deux joueurs de cricket en uniforme bleu, courant sur le terrain avec des battes.

En ce mois de février 2026, les Émirats arabes unis disputent la coupe du monde de cricket, organisée conjointement par l'Inde et le Sri Lanka. L'équipe nationale s'appuie largement sur des joueurs originaires d'Inde ou du Pakistan. Ils ont grandi aux Émirats ou sont arrivés au gré de leurs trajectoires professionnelles. Mais ce sport met en scène une autre géopolitique, dominée par les enjeux financiers. Car Abou Dhabi a fait de ce jeu de batte et de balle — héritage colonial du Commonwealth — un atout de son rayonnement en Asie du Sud.

Avec près de 90 % d'expatriés, dont plus de 4 millions d'Indiens et une importante communauté pakistanaise, les Émirats constituent un marché naturel pour le cricket. Du « tape ball cricket », pratiqué avec une balle de tennis dans la rue ou sur des terrains improvisés, aux clubs privés très chics de Dubaï et d'Abou Dhabi, le cricket s'est imposé dans le paysage.

Sous l'impulsion de cadres originaires du sous-continent indien, des entreprises locales développent équipes, tournois et compétitions. Certaines recrutent même des employés pour leur talent en cricket afin de renforcer l'esprit de corporatisme. Cette effervescence permet aux Émirats de hisser régulièrement leur sélection sur la scène mondiale comme en témoigne leur participation à la Coupe du monde de cricket T201 en cours jusqu'au 8 mars 2026.

Cette ferveur populaire a inspiré la création de l'International League T20 (ILT20), basée aux Émirats arabes unis et qui séduit, avec ses six équipes locales, un public toujours plus large. Les stades de Charjah, Dubaï et Abou Dhabi affichent souvent complet, attirant une jeunesse cosmopolite, aisée et attachée à sa culture. «  Les jeunes Indiens et Pakistanais des Émirats veulent voir leurs stars évoluer près de chez eux. L'ILT20 répond parfaitement à cette demande  », explique à Orient XXI un des dirigeants du jeu à Abou Dhabi. La dernière édition du tournoi en janvier 2026 a couronné la franchise de Charjah, les Desert Vipers (« Vipères du désert »).

Un nouveau marché

Au-delà du spectacle, l'ILT20 se veut un projet stratégique mêlant intérêts économiques et diplomatiques. Elle est inspirée du modèle de l'Indian Premier League (IPL), véritable catalyseur du cricket mondial par sa puissance médiatique et financière. Cette ligue représente en effet plus de 18 milliards de dollars (15 milliards d'euros) de valorisation, plus d'un milliard de dollars (850 millions d'euros) de droits audiovisuels par saison et plus d'un milliard de téléspectateurs cumulés chaque année selon le Conseil international de cricket. Comme l'IPL donc, l'ILT20 repose non plus sur un État-nation structurant, mais s'inspire du modèle nord-américain. Il se développe sous l'impulsion d'investisseurs privés autour de franchises, où les villes deviennent des marques, les joueurs des actifs et les ligues des plateformes commerciales transnationales.

Avec l'ILT20, Abou Dhabi, épaulé par des entités dubaïotes, crée un pont sportif entre le sous-continent indien et le Golfe. Cette ligue a cédé, en 2023, ses droits télévisuels et numériques au géant du divertissement indien, Zee Entertainment, pour dix ans, pour 100 à 150 millions de dollars (85-125 millions d'euros), garantissant un accès direct au marché indien et à ses audiences. Environ 20 % des revenus sont redistribués aux franchises, qui tirent aussi profit du sponsoring et de la billetterie.

Cette dynamique s'inscrit dans une vision plus large. Abou Dhabi entend faire du sport un levier structurant de son influence régionale. Du football, avec le City Football Group (CFG, qui possède le club de football de Manchester City) aux courses de dromadaires, du Golfe au Maroc en passant par le Tchad, l'émirat mobilise ses fonds souverains, principalement Mubadala et l'Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), pour supporter son action. La rénovation en 2021 du Tolerance Oval, à côté du Zayed Cricket Stadium, pour accueillir des matchs officiels de T20, illustre cette ambition. Mais au-delà des enceintes sportives, c'est une véritable économie du cricket que les Émirats arabes unis cherchent à bâtir en partenariat étroit avec les conglomérats indiens.

Porte d'entrée aux Émirats

Au cours des années 2000, cette économie s'est rapidement financiarisée. Organisateur de l'ILT20, l'Emirates Cricket Board (ECB) s'inscrit dans un marché évalué à 4,5 milliards USD (3,8 milliards d'euros). Suivant la dynamique économique du cricket, le but de la ligue émiratie internationalisée est de capter l'attention du plus grand nombre, dépassant les sensibilités politiques et nationalistes des uns et des autres. Comme le souligne un conseiller auprès de l'ECB :


C'est simple. Abou Dhabi s'intéresse au cricket pour parler aux hommes d'affaires du sous-continent indien, par la création de l'ILT20, il crée un nouveau marché autour du cricket, pour faciliter en retour son accès à l'économie sud-asiatique, c'est du donnant-donnant.

Cinq des six franchises de l'ILT20 sont ainsi détenues par des groupes indiens majeurs — Reliance Industries, Adani Group, Knight Riders Group, GMR Group et Capri Global — et répondent à cette logique. Elles combinent implication dans le cricket et stratégie économique, utilisant leur implantation aux Émirats comme porte d'entrée vers les domaines de l'énergie, des infrastructures ou de la logistique, des secteurs clés de l'économie du pays.

Jay Shah, secrétaire général du Board of Control for Cricket in India (BCCI) et président de l'ICC, a renforcé cette synergie en facilitant la participation de joueurs indiens et en négociant des accords de diffusion, permettant à l'ILT20 de toucher des centaines de millions de téléspectateurs en Inde.

L'ILT20 s'est imposée comme la deuxième ligue au format T20 la plus regardée au monde, juste derrière l'Indian Premier League (IPL). Lors de sa première saison, elle a rassemblé 367 millions de téléspectateurs uniques à travers le monde, dont 255 millions en Inde, faisant d'emblée de l'événement l'un des championnats T20 les plus suivis. Lors de la deuxième saison, l'audience est restée très élevée, avec 221 millions de téléspectateurs en Inde et un total d'environ 348 millions dans le monde d'après les données de diffusion.

L'ILT20 illustre l'ambition d'Abou Dhabi de faire du cricket un levier supplémentaire de son influence. Des partenariats signés en juin 2025 avec le Koweït puis l'Arabie saoudite en septembre projettent une extension de la ligue avec des matchs qui pourraient être joués dans ces pays. Cette dynamique sportive se déploie dans un contexte régional tendu. La rivalité avec Riyad a éclaté au grand jour début janvier 2026 sur le théâtre yéménite, dont les Émirats ont été évincés. Cette rupture révèle des agendas concurrents et une lutte ouverte pour l'influence régionale.

Confronté à l'équation saoudienne, Abou Dhabi a renforcé ses liens avec l'Inde, tout en s'efforçant de préserver ses relations avec le rival pakistanais. Comme l'ont montré la rencontre entre le président des Émirats, Mohammed Ben Zayed (MBZ) et le premier ministre Narendra Modi à New Delhi le 19 janvier 2026, quelques jours après le divorce consommé avec Riyad, et la visite officielle du président pakistanais Asif Ali Zardari à Abou Dhabi fin janvier.

« La croissance se trouve à l'Est »

Aux Émirats, le cricket s'est historiquement enraciné, durant les années 1950, autour des clubs de communautés du sous-continent indien vivant à Charjah et Dubaï. Sa culture, qui s'ancre principalement dans ces deux ports et à proximité des bases militaires britanniques, prend une nouvelle envergure dans les années 1980, particulièrement à Charjah.

Lors de cette décennie, le Charjah Cricket Stadium devient un haut lieu de ce sport, accueillant les meilleures sélections internationales. L'enceinte devient le théâtre régulier de confrontations disputées entre les rivaux indiens et pakistanais. Le Sri Lanka, l'Australie, l'Angleterre et les West Indies, l'équipe des Antilles britanniques, s'y rendent pour y disputer des rencontres. Le stade accueille des compétitions majeures, confirmant son rôle central dans l'organisation des grands tournois ODI (One Day International) sur terrain neutre durant les années 19802. Ces championnats organisés sous l'impulsion de l'homme d'affaires, Abdel Rahman Boukhatir, le premier président de l'Emirates Cricket Board et héritier d'une famille de magnats de l'immobilier, placent les Émirats arabes unis aux premières loges des transformations de ce sport.

C'est par amour du jeu et à travers les relations entretenues par Charjah et l'émirat voisin de Dubaï avec l'écosystème économique du sous-continent indien que la culture du cricket a consolidé son assise aux Émirats. Mais, depuis une décennie, le centre de gravité du jeu s'est progressivement déplacé vers Abou Dhabi, accompagnant son affirmation politique.

Ce virage stratégique doit beaucoup à Nahyan Ben Moubarak Al-Nahyan, ministre émirati de la tolérance et de la coexistence et cousin de MBZ, dont l'engagement au Pakistan allie économie et philanthropie. Via le Abu Dhabi Group, il a investi dans des banques pakistanaises comme la Bank Alfalah et la United Bank Limited, tout en soutenant des projets éducatifs et humanitaires, renforçant ainsi l'influence d'Abou Dhabi dans ce pays. Passionné de cricket, ce sport élitiste devenu populaire au Pakistan au tournant des années 1970, Al-Nahyan le conçoit comme un levier d'influence internationale.

Pour Abou Dhabi, le cricket renforce donc la convergence entre l'émirat, l'Inde et le Pakistan, en phase avec le recentrage stratégique revendiqué par Khaldoon Al-Mubarak, le directeur du fonds souverain Mubadala et président du City Football Group : « La croissance se trouve aujourd'hui à l'Est, et si je regarde les 10 à 20 prochaines années, nous voyons la croissance en Inde et en Asie du Sud-Est », plaidait en 2023 le businessman émirati3.


1La Coupe du monde de cricket T20, lancée en 2007, est un championnat du monde de cricket au format Twenty20. Organisée par le Conseil international du cricket (International Cricket Council, ICC), l'instance dirigeante du sport, cette compétition est la variante la plus rapide du cricket, chaque équipe jouant 20 overs (séries de lancers), d'où son nom. Ces matchs durent autour de trois heures quand le format plus classique, dit test, s'étale sur plusieurs jours.

2Ces tournois ODI, très populaires, se disputent sur une seule journée et consacrent un vainqueur tandis que les rencontres de test-cricket, plus anciennes et prestigieuses, se déroulent sur une durée de plusieurs jours, jusqu'à cinq, et peuvent, elles, se terminer par un… match nul.

3«  Investment focus for Abu Dhabi wealth fund Mubadala will shift to Asia -CEO  », Reuters, 7 décembre 2023.

Madha, curiosité géopolitique entre l'Oman et les Émirats arabes unis

Panneaux directionnels sur une route bordée de rochers.

À une centaine de kilomètres de Dubaï, l'enclave omanaise de Madha trouble le maillage frontalier rectiligne de la péninsule arabique. Une frontière tracée sur les cartes du monde, mais transparente sur le terrain. Cette invisibilité apparente dissimule pourtant sur le terrain les logiques concurrentes des États du Golfe.

À la sortie de Khor Fakkan, dans l'Émirat de Charjah, appartenant à la fédération des Émirats arabes unis fondée en 1971, une petite bretelle d'autoroute est particulièrement encombrée : des automobilistes patientent pour faire le plein devant la station-service de Madha, en Oman. Ici, l'essence est encore moins chère qu'aux Émirats. « Et encore, il y a à peine trois ans, nous créions des embouteillages de plusieurs kilomètres ! », affirme le pompiste. Rien ne marque la frontière pour le visiteur distrait : aucune douane ne contrôle les entrées et sorties. On passe d'un pays à l'autre sans jamais s'arrêter.

Cette situation souligne l'originalité géographique de ce territoire. En effet, Madha est une enclave omanaise d'environ 75 km², soit l'équivalent de la superficie de la ville de Nice, située au sein des Émirats arabes unis. En son centre se trouve Nahwa, une contre-enclave appartenant aux Émirats. Le reste du territoire omanais est à 40 km, et l'autre exclave omanaise, la péninsule du Musandam qui contrôle le stratégique détroit d'Ormuz, est à 55 km.

Carte détaillant la région avec les Émirats arabes unis et Oman.
Carte de l'enclave de Madha (Oman)

Pour autant, à Madha, le contraste avec l'émirat de Charjah et la ville émiratie proche de Fujaïrah est frappant. À quelques mètres des cimenteries et des industries pétrolières, Madha semble avoir conservé sa culture traditionnelle, et échapper au gigantisme associé aux Émirats. Les routes y sont étroites, l'architecture y est plus sobre. Des femmes travaillent la feuille de palmier sur le pas de leur porte, les hommes vêtus de leur coiffe traditionnelle brodée, la kumma, se rendent à la mosquée avec des travailleurs immigrés sud-asiatiques. On ne retrouve quasiment plus cette situation aux Émirats où la population nationale constitue une classe sociale autant minoritaire que supérieure, qui vit largement en vase clos.

Keye Tersmette, chercheur postdoctoral au Royal Holloway de l'université de Londres et spécialiste des frontières omanaises, indique :


L'absence physique de frontière n'a pas empêché la conservation d'une certaine culture locale à Madha. Que ce soit ici ou à Buraimi [ville frontalière du côté omanais, jouxtant l'émirat d'Al-Aïn plus au sud], les habitants qui vivent aux abords de la frontière d'Oman et des Émirats ont toujours vécu comme un seul et même peuple, sans prendre en considération de quel côté de la frontière ils se situaient. Mais aujourd'hui, Madha est la dernière frontière sans mur avec l'Oman.

En effet, ailleurs, la frontière entre les deux voisins, longue de 609 km, est parcourue par d'imposants grillages. Les différents postes-frontières sont généralement traversés avec une certaine difficulté.

Une anomalie sous pression

S'il n'existe effectivement aucun contrôle à la frontière de Madha et de Nahwa, deux immenses commissariats se dressent néanmoins à leurs entrées. Bien que seules 3 217 âmes peuplent l'enclave omanaise, et à peine plus de 300 la contre-enclave émiratie, la taille de ces bâtiments administratifs illustre l'importance stratégique de ce minuscule territoire et les politiques visant à en marquer le contrôle.

Keye Tersmette explique que la présence fréquente des drapeaux à l'approche des frontières, ainsi que la grandeur et la modernité des bâtiments administratifs sur ces deux territoires sont « les signes d'une volonté de construire une nation à travers un nationalisme banalisé ». Il ajoute que, si rien ne choque en apparence, cela contribue pourtant à complexifier la vie des habitants, car les administrations, les lois, les salaires et le coût de la vie varient radicalement entre les deux territoires.

Ahmed, chauffeur de taxi et père de deux enfants, explique :


J'habite à Buraimi (Oman), mais mes enfants vont à l'école à Al-Aïn. Certains matins, j'attends plus d'une heure à la frontière. Je peux passer sans encombre grâce à ma carte d'identité omanaise, mais il y a quinze ans, je mettais moins de dix minutes. Il faut toujours anticiper. Ces murs ont parfois séparé des familles vivant de part et d'autre de la frontière.

Dans ce contexte, Madha et Nahwa font donc encore figure d'exceptions. « Nous sommes le même peuple, même si, en fonction de nos tribus historiques, nous nous sentons Omanais ou Émiratis. Mais nous avons la même culture, les mêmes coutumes et nous vivons ensemble », souligne le cheikh émirati de Nahwa, Abdallah Khalfan Al-Naqbi, à la sortie de la mosquée du village, après la visite du maire de Khor Fakkan, venu suivre l'évolution des investissements dans le village. « Certains élèves de Madha étudient à Nahwa, par exemple. Des Émiratis viennent de Dubaï se détendre à Madha. Les habitants de Nahwa passent aussi tous les jours à Madha, où ils font certaines de leurs courses en payant soit en rials omanais, soit en dirhams émiratis. La frontière n'existe pas pour nous, nous ne formons qu'un », poursuit-il.

Pourtant, le confort de vie n'est pas ressenti de la même manière de l'autre côté de la frontière. En effet, Mascate a longtemps négligé le gouvernorat du Musandam, dont fait administrativement partie Madha, car sa topographie rend difficile la construction d'infrastructures et de routes. Un investissement routier de 70 kilomètres chiffré à 390 millions de dollars (336 millions d'euros) est en cours, pour permettre de traverser la péninsule. Ce projet comprend notamment la construction de 11 ponts, nécessaires pour relier les différentes zones. Malgré ces efforts, le contexte économique reste plus difficile pour les Omanais du Musandam, et provoque parfois des envies d'ailleurs.

« Madha appartient à Oman, car nos grands-parents ont prêté allégeance à Mascate lorsque les Anglais souhaitaient quitter les Émirats dans les années 19601. À Madha, notre richesse était l'eau. Oman était un État plus fort, en qui nos anciens avaient confiance », explique Mahmoud H., 23 ans, originaire de Madha et étudiant en sciences sociales à Mascate. « Mais aujourd'hui, force est de constater que la vie est plus facile pour les Émiratis. Grâce au pétrole, ils gagnent bien mieux leur vie, et leur gouvernement a investi massivement, même à Nahwa, où tout se modernise très vite », poursuit-il.

« Oman a laissé de côté la région pendant de longues années, et le développement est en retard comparé à Mascate. Le pays tente de rattraper ce temps perdu dans le cadre de son plan Vision 2040, mais, dans le Musandam, les jeunes préfèrent quitter Madha pour Mascate, ou parfois même déménager aux Émirats », admet l'étudiant.

Pour les travailleurs sud-asiatiques, nombreux dans l'enclave, la frontière invisible de Madha est bien réelle. « En fonction de notre visa, nous ne pouvons pas toujours nous rendre légalement aux Émirats », affirme Yusuf, travailleur agricole à Madha. Pourtant, beaucoup de travailleurs à Madha franchissent cette frontière quotidiennement. Une pratique impossible sur les autres frontières entre Oman et les Émirats arabes unis.

Le contrôle entre les deux États s'est considérablement renforcé au cours des années 2010. À Al-Aïn et Buraimi, à Dibba ou encore dans le désert frontalier, des murs, des postes de contrôle et des dispositifs de surveillance matérialisent désormais une frontière autrefois largement poreuse. Cette sécurisation accrue répond à des objectifs affichés de lutte contre l'immigration clandestine, le travail informel et les menaces sécuritaires, mais elle s'inscrit aussi dans une politique nationaliste.

« Les frontières représentent une opportunité de contrôle pour les États. On choisit ses travailleurs, et on contrôle les mouvements dans un espace clos », analyse Stéphane Rosière, géographe spécialiste des frontières, des minorités ethniques et des violences politiques.

Les relations EAU-Oman, entre coopération et méfiance

Si les deux États affichent une coopération régionale stable, notamment au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), des tensions diplomatiques persistent, en particulier autour des zones frontalières stratégiques dont fait partie le Musandam. L'histoire, depuis près d'un siècle, est marquée par une forme de rivalité. Derrière la relation pacifiée, les accrocs sont récurrents.

Plusieurs affaires d'espionnage ont par exemple été rendues publiques par Mascate. En janvier 2011, les autorités omanaises ont annoncé le démantèlement d'un réseau accusé de collecter des informations sensibles sur les structures politiques et militaires du pays, réseau attribué aux services de sécurité émiratis. Cette accusation a été formellement démentie par Abou Dhabi. Une nouvelle affaire a émergé en 2019, lorsqu'un groupe composé de citoyens émiratis et omanais a été condamné à des peines de prison pour espionnage.

Les tensions entre les deux pays se sont également exprimées dans le contexte de l'implication militaire des Émirats arabes unis au Yémen, particulièrement dans la région d'Al-Mahra, frontalière avec l'Oman. Fin 2025, l'appui d'Abou Dhabi au mouvement sécessionniste sudiste a été vivement critiqué et le sultanat d'Oman s'est directement aligné sur la position saoudienne, contribuant à marginaliser les Émirats.

Sans contester la souveraineté omanaise sur le Musandam, l'intérêt d'Abou Dhabi pour cette région s'est matérialisé au fil des décennies à travers des investissements, des acquisitions foncières et des réseaux d'influence locaux qui se sont déployés jusqu'en 2018. À cette date, le sultan Qabous (1940 – 2020) a appliqué un décret royal interdisant aux non-Omanais de posséder des terres et des biens immobiliers dans plusieurs zones stratégiques du sultanat, dont le Musandam. Selon les autorités omanaises, cette mesure visait à protéger la sécurité nationale et l'intégrité territoriale.

Le chercheur Keye Tersmette observe que ces barrières répondent à des objectifs juridiques immédiats, comme la lutte contre le passage illégal des personnes migrantes et de contrebande. Il précise toutefois qu'elles visent sans doute aussi des objectifs géopolitiques plus ambitieux, tels que l'affirmation de l'identité nationale parmi les frontaliers et la protection des frontières. Leur utilité réelle reste cependant à démontrer. Le géographe Stéphane Rosière abonde en ce sens : « Des murs peuvent coûter jusqu'à un million d'euros le kilomètre, mais ils permettent aux gouvernants de démontrer leur puissance à leur propre population. Les murs servent d'outil de domination et de revendication nationale. »

Vers une matérialisation de la frontière ?

Dans ce contexte de méfiance sécuritaire et de rivalités feutrées, l'absence de barrières à Madha apparaît de plus en plus comme le fruit d'un compromis diplomatique fragile. Ériger un mur au cœur de cette enclave reviendrait à perturber des équilibres sociaux anciens et à vivifier le sentiment d'abandon des populations locales.

À l'inverse, maintenir une frontière invisible permet à Mascate et Abou Dhabi de contenir les tensions, tout en poursuivant sur d'autres fronts une politique de sécurisation du territoire. La situation de contre-enclave de Nahwa constitue également une forme de garantie contre les décisions émiraties unilatérales dans la mesure où toute contrainte exercée sur Madha a un effet mécanique sur Nahwa.

Permettre la liberté de mouvement à Madha favorise ainsi le maintien des populations, comme le souligne Keye Tersmette :


La question du peuplement est essentielle. Sans habitants, que se passerait-il ? Madha se vide peu à peu de sa population, et les Émirats investissent sérieusement à Nahwa. On ne fait donc pas de mur, car dans le futur les choses pourraient changer dans cette zone riche en eau.

En effet, le wadi Madha2, long de 31 km — 10 km aux EAU, 21 km à Oman —, franchit la frontière à quatre reprises. Deux barrages majeurs ont été réalisés du côté omanais : le Saruj Dam, achevé en 2004 avec une capacité d'environ 1,35 million de mètres cubes, et le Wadi Sahna Dam, construit en 2009, avec une capacité d'environ 0,5 million de mètres cubes.

L'eau est une ressource précieuse qui matérialise le lien unissant Madha et Nahwa, au-delà des nationalismes. Elle rappelle que les identités locales, tribales et culturelles, mais aussi la dépendance à l'environnement naturel, ont longtemps précédé l'État-nation.


1Entre 1955 et 1957, sur les premières cartes proposées par les Britanniques, puissance coloniale, les frontières entre les entités sous protectorat étaient bien plus complexes qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les différends frontaliers ont été graduellement réglés par accords diplomatiques jusqu'en 1963, laissant malgré tout en suspens quelques anomalies, comme la situation particulière de Madha.

2Rivière sèche avec un débit éphémère ou intermittent, qui coule presque exclusivement pendant la saison des pluies.

La reconnaissance du Somaliland par Israël, une décision à double tranchant

Des personnes avec des drapeaux, un bâtiment illuminé et une ambiance festive.

Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux.

« Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président somalilandais Abdirahman Mohammed Abdullahi – dit « Irro » – n'a rien trouvé à redire aux propos provocateurs du ministre israélien des affaires étrangères Gideon Saar prononcés le 6 janvier depuis Hargeisa, la capitale du Somaliland.

Car dix jours plus tôt, le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État au monde à reconnaître le Somaliland depuis sa déclaration d'indépendance unilatérale de la Somalie, en mai 1991. Cette initiative discrétionnaire a néanmoins rencontré une large réprobation, de l'Union européenne à l'Union africaine (UA) en passant par la Ligue arabe. Nombreuses ont été les marques de soutien à l'intégrité de l'État somalien, et aucun pays n'a encore emboîté le pas d'Israël.

Depuis le 26 décembre, toutes les forces politiques somalilandaises s'emploient à promouvoir la reconnaissance israélienne comme la légitime expression d'un État somalilandais souverain. Depuis plus de trois décennies déjà, la reconnaissance internationale d'un État définitivement séparé d'une Somalie qualifiée de « faillie » est présentée comme l'unique horizon envisageable.

Trente-cinq années d'impasse

Jusqu'à présent, la cause somalilandaise n'avait trouvé que peu d'écho. L'« État de facto » s'est en effet toujours heurté au principe de l'intangibilité des frontières1 qui, par sa rigidité, rend le système international hostile à son existence. L'échec de son union avec la Somalie entre 1960 et 1991 a pourtant été souligné2 par l'UA en 2005 dans un rapport qui reconnaît une quête de reconnaissance « historiquement unique et justifiée dans l'histoire politique africaine ».

Mais nombreuses sont les voix à ne pas en reconnaître la légitimité, quitte à caricaturer l'histoire du Somaliland et à récuser la singularité de sa trajectoire politique et les crimes de masse qui l'ont marqué. À la fin des années 1980, l'ex-dirigeant somalien Mohammed Siad Barre, au pouvoir de 1969 à 1991, a en effet réprimé dans le sang le soulèvement d'une population somalilandaise majoritairement somalie Isaaq, une confédération clanique toutefois minoritaire au niveau national et dont des dizaines de milliers de membres ont été tués.

À contre-pied des détracteurs de l'« État de facto », Israël et ses soutiens s'érigent aujourd'hui en porte-voix du Somaliland et de son droit à l'autodétermination. Cette posture n'est cependant que l'expression d'une stratégie opportuniste d'instrumentalisation des griefs de minorités régionales qui rappelle la doctrine israélienne dite de la « périphérie ». Formulée dès les années 1950, son but était de faire des États non arabes et des minorités ethniques de la région des soutiens d'Israël. L'appui de Tel-Aviv à l'indépendance du Kurdistan irakien en 2017 et à la communauté druze en Syrie en 2025 sont d'autres exemples récents de cette approche. Ce faisant, Israël entend fragiliser ses voisins, assurer son hégémonie, et garantir la pérennité de son projet colonial en Palestine.

Une politique étrangère pro-états-unienne

L'initiative du 26 décembre s'inscrit plus largement dans une diplomatie somalilandaise ouvertement alignée sur Washington. Au lendemain de l'enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier, l'« État de facto » a par exemple été le seul pays du continent africain à soutenir de manière appuyée l'action états-unienne au Venezuela, la jugeant « calibrée ».

Ce tropisme a pris forme au cours de la présidence de Muse Bihi Abdi, entre 2017 et 2024. Hargeisa a d'abord établi des liens diplomatiques avec Taipei en 2020, s'aliénant ainsi Beijing, à contre-courant des autres pays africains, qui ont tous, à l'exception de l'Eswatini, fini par rompre avec Taïwan. Bihi et son entourage ont par la suite noué d'importantes relations avec les cercles républicains états-uniens, en particulier au sein de la très conservatrice (et pro-israélienne) Heritage Foundation. En 2023, cette dernière appelait officiellement à reconnaître le Somaliland. Aujourd'hui, le président Irro se montre ouvert à l'accueil d'une base militaire étatsunienne et à l'octroi de concessions minières – espérant séduire Donald Trump et peut-être lui arracher la reconnaissance du pays.

L'administration Trump demeure toutefois ambiguë. Le 29 décembre, la représentante des États-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies s'est distinguée3 de ses homologues en défendant le droit d'Israël d'entretenir les relations diplomatiques de son choix. Imiter Tel-Aviv offrirait à Washington un levier de plus pour contrer l'influence régionale de la Chine. En outre, Trump n'a pas cessé ces derniers temps d'attaquer la Somalie, qu'il a qualifiée de « pays le plus corrompu sur terre », avant de considérer que cet État « n'existe même pas ». Début janvier, les accusations de corruption ont servi à justifier l'annulation de tous les programmes d'aide étatsuniens à destination du gouvernement fédéral somalien.

La rupture entre la Somalie et les Émirats arabes unis

Une reconnaissance du Somaliland entraînerait cependant une dégradation majeure des relations des États-Unis avec la Somalie, au risque d'aggraver plus encore l'instabilité du pays et de fragiliser la lutte contre les militants djihadistes d'Al-Chabab. De plus, nombre de partenaires régionaux de Washington et proches du gouvernement somalien s'y opposent, comme l'Égypte, la Turquie et Djibouti. Dès lors, il est difficile de prévoir ce que Trump pourrait ou non décider à l'égard du Somaliland.

D'autres États, relativement discrets depuis le 26 décembre, pourraient suivre Israël. Au premier rang desquels figurent les Émirats arabes unis (EAU), très présents au Somaliland depuis 2017, particulièrement au travers de la société Dubai Ports World, en charge du port de Berbera. Depuis une dizaine d'années, la proximité croissante d'Abou Dhabi avec Hargeisa et d'autres régions autonomistes somaliennes – le Puntland au nord et le Jubaland au sud – a compliqué ses relations avec Mogadiscio. Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamoud, considère d'ailleurs les Émiriens comme les facilitateurs du rapprochement d'Hargeisa avec Tel-Aviv. Le 12 janvier, il a donc mis fin à tous les accords de coopération avec les EAU, exigeant le départ du territoire somalien de toutes les entités qui leur sont liées. Cette décision est évidemment inapplicable, non seulement au Somaliland du fait de son indépendance de facto, mais aussi au Puntland en raison de l'autonomie dont jouit cette région de la Somalie.

Enfin, le gouvernement éthiopien est demeuré plutôt silencieux. Proche des EAU et d'Israël, désireux d'accéder aux côtes somalilandaises à des fins militaires et économiques, le premier ministre, Abiy Ahmed, avait promis, en janvier 2024, de reconnaître l'« État de facto ». Cette promesse, restée lettre morte, avait déjà suscité de vives réactions internationales et l'ire du gouvernement somalien. Ankara était finalement parvenue à rapprocher Addis-Abeba de Mogadiscio. Abiy Ahmed doit en effet composer avec la Turquie et la Chine, très proches de la Somalie, mais également les deux principaux investisseurs étrangers en Éthiopie.

La nouvelle corde d'un arc israélo-émirien

Après plus de deux ans de guerre et un génocide toujours en cours à Gaza qui lui valent un statut de paria dans la région, Israël a gagné un nouveau partenaire, à seulement quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb, qui voit passer près de 12 % du commerce mondial. Tel-Aviv disposera désormais d'un point d'appui stratégique pour protéger ses intérêts économiques. Entre 2023 et 2025, les attaques houthistes en mer Rouge les avaient sensiblement affectés.

À ce stade, les contreparties exactes consenties par le gouvernement somalilandais restent incertaines et assurément encore en tractations. Elles recouvriront probablement un renforcement de la coopération en matière de renseignement avec le Mossad, un acteur clé des négociations qui ont mené à la reconnaissance. Un ancrage militaire à Berbera est également possible4. En revanche, l'hypothèse ubuesque d'un « accueil » de déportées gazaouies à partir de laquelle les deux pays ont noué langue en avril-mai 2025 semble désormais écartée.

Plus largement, le Somaliland s'arrime à une architecture régionale favorable à Tel-Aviv, dont les accords d'Abraham du 13 août 2020 constituent l'épine dorsale et que le président Irro a promis de signer lors d'une visite en Israël prévue prochainement. Figure de proue de ces accords, les EAU disposent d'une influence en Afrique de l'Est et dans le golfe d'Aden – de la Libye au Yémen en passant par le Soudan des Forces de soutiens rapides – qui pourrait profiter à Israël au-delà du seul cas somalilandais. Appuyé par Abou Dhabi, le yéménite Aïdarous Al-Zoubaïdi, chef du Conseil de transition du Sud aujourd'hui en difficulté, avait par exemple affirmé qu'un État indépendant dans le sud du Yémen se joindrait aux accords d'Abraham5.

Une exposition géopolitique à risque

Aux projections régionales des puissances israélienne et émirienne s'opposent de nombreux pays, notamment les appuis traditionnels du gouvernement fédéral somalien comme la Turquie, l'Égypte et le Qatar. Une présence d'Israël sur le golfe d'Aden, qui plus est militaire, pourrait ainsi exposer le territoire somalilandais à des tentatives de déstabilisation. Les houthistes ont déjà menacé d'en faire une cible6.

Par ailleurs, l'Arabie saoudite se distingue aujourd'hui comme l'un des principaux soutiens de la Somalie. Dans un contexte de rivalités croissantes avec Abou Dhabi, Riyad s'efforce de réduire l'influence régionale émirienne. À cette opposition se rattachent aussi les liens de l'Arabie saoudite avec le Pakistan et ceux des EAU avec l'Inde, un pays proche de Tel-Aviv où des voix l'appellent à reconnaître le Somaliland.

La reconnaissance israélienne – sur fond de promotion enthousiaste d'Israël par les dirigeants somalilandais – n'est donc pas gage de stabilité pour l'« État de facto ». Ce dernier s'antagonise durablement une grande partie de l'Afrique et du monde arabe, où le principe de l'intangibilité des frontières demeure structurant et la question palestinienne prégnante. Enfin, les retombées économiques d'hypothétiques investissements israéliens restent à ce stade incertaines.

Consolider le projet somalilandais

La promotion du droit à l'autodétermination offerte par Israël a facilité l'adhésion d'une partie significative de la population somalilandaise à la reconnaissance mutuelle des deux pays. Pour beaucoup, plus de trois décennies d'isolement diplomatique ont fini par reléguer la cause palestinienne derrière l'opportunité israélienne. Dès le 26 décembre, il y a eu d'importantes manifestations de joie, principalement dans le centre-ville d'Hargeisa, près du musée national sur lequel un immense drapeau israélien a été projeté. Y ont également été projetés celui des EAU et le logo de DP World en signe de gratitude, mais surtout pour souligner l'indépendance radicale du Somaliland et son rejet de la décision somalienne d'expulser les Émiriens du territoire.

Mais le Somaliland n'est pas un monolithe. D'autres images – certes moins nombreuses – ont aussi circulé sur les réseaux sociaux, notamment de contestations. À Borama, la capitale de la province occidentale de l'Awdal, des individus ont exprimé leur opposition à cette reconnaissance. Plusieurs personnes ont même été arrêtées, parmi lesquelles certaines arborant des drapeaux palestiniens, mais également des intellectuels et des chefs religieux critiques.

Il est néanmoins difficile de mesurer l'ampleur de l'opposition interne dès lors qu'elle est criminalisée car considérée comme hostile au Somaliland. De manière générale, l'adhésion au projet somalilandais des régions occidentales et orientales – dont une partie a été perdue en 2023 – a toujours été fluide. Leurs populations, issues de clans somalis minoritaires, ont longtemps été marginalisées au profit des provinces centrales Isaaq autour desquelles le projet national s'est structuré. À terme, il est donc possible qu'une partie de ces populations périphériques fasse de la reconnaissance israélienne un outil de plus de contestation des autorités, dont l'exercice effectif de la souveraineté pourrait être fragilisé.


1La Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du «  principe de l'intangibilité  » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.

2Union africaine, «  AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005)  », 2005.

3Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d'Amérique auprès des Nations unies, «  Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland  », 29 décembre 2025.

4Lazar Berman, «  Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base  », The Times of Israel, 8 janvier 2026.

5Mohamad Ali Harisi, «  Yemen's Al Zubaidi on Southern independence and what comes next  », The National, 24 septembre 2025.

6«  Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader  », Al Jazeera, 28 décembre 2025.

Pourquoi Israël a-t-il reconnu le Somaliland ?

Deux mains qui se serrent, symbolisant la paix, avec des silhouettes de personnes et des avions en arrière-plan.

Le 26 décembre 2025, Israël a été le premier État du monde à reconnaître le Somaliland, un territoire de 175 000 kilomètres carrés situé dans la partie nord de la Somalie.

Le Somaliland occupe un espace stratégique : sa côte permet le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb qui clôture le sud de la mer Rouge et conduit au canal de Suez. Au-delà de cet enjeu géopolitique, la trajectoire historique du Somaliland et l'intérêt israélien pour son existence méritent quelques explications.

Carte du Corne de l
Carte localisant les principaux ports sur la rive africaine de la mer Rouge.
AFP / Simon Malfatto et Dario Ingiusto

Naissance de la République de Somalie

À l'époque coloniale, du fait des luttes entre puissances européennes pour la domination de l'Afrique, l'espace somalien était partagé entre l'Italie, qui contrôlait le sud, et la Grande-Bretagne, qui contrôlait le nord. En 1960, quand les deux entités sont devenues indépendantes, leurs responsables s'étaient mis d'accord pour s'unifier et former la République de Somalie. Entre le départ des Britanniques et l'avènement de l'État somalien, la zone du Somaliland a vécu quatre jours d'indépendance. Au cours des trois décennies suivantes, cette partie du pays a connu une succession de soulèvements contre la gestion centralisée et autoritaire du régime de Mohammed Siad Barre. Des conflits locaux ont causé des milliers de morts, la destruction de villes ainsi que des rares infrastructures héritées de la tutelle britannique. Le Mouvement national somalien émerge dans les années 1980 et plaide en faveur d'une sécession du nord. Après la chute de Barre en 1991, les autorités locales proclament le 18 mai 1991 l'indépendance du Somaliland, sur les frontières de l'ancienne colonie britannique. Bien qu'ayant des contacts réguliers avec plusieurs pays, aucun n'avait officiellement reconnu l'État du Somaliland avant Israël.

Ce territoire est l'un des pays les plus pauvres de la planète. Cependant, sa politique a été plus ouverte que celle de beaucoup d'autres dans la région. Alors que la partie sud de la Somalie, avec Mogadiscio pour capitale, continuait durant les années 1990 et 2000 à être marquée par la guerre civile, le Somaliland semblait un temps connaître un destin meilleur, avec davantage de sécurité et de stabilité. Le pays est politiquement dominé par les tribus, souvent nommées clans. Les décisions se prennent lors de grandes conférences locales qui peuvent durer des mois. Celles-ci représentent une forme de démocratie adaptée à la structure sociale, mais qui tend à exclure les femmes et les jeunes. Néanmoins, le gouvernement, dirigé par des responsables successifs installés à Hargeisa, est reconnu par la plupart de la population.

Bien que géographiquement assez grand, la densité démographique du Somaliland est estimée à moins de 30 habitants au kilomètre carré, mais il n'y a pas eu de recensement récent. Les estimations de la population sont d'une variabilité impressionnante, mais tournent autour de 6 millions d'habitants. Le pays a peu de ressources économiques et sert surtout de lieu de transit du bétail régional. Des petits ruminants somaliens, ovins et caprins, sont exportés vers la péninsule arabique, surtout l'Arabie saoudite et le Yémen, notamment au moment de la période de l'Aïd. Son territoire semi-aride a des pâturages peu productifs et souffre de sécheresses intenses, empirées par l'évolution du réchauffement climatique.

À la période coloniale, le Somaliland a vu nombre de ses citoyens et citoyennes migrer vers Aden. Ce flux a continué après l'indépendance du Yémen du Sud en 1967, mais s'est ensuite inversé depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2015. Les échanges ont une dimension commerciale, notamment féminine. Les Somaliennes ont établi des systèmes de revente des produits chinois et autres achetés en gros à Aden, pour les revendre à Hargeisa et dans l'arrière-pays.

Enjeu du port de Berbera

Mais l'enjeu le plus important a trait à son port Berbera et à l'engagement des Émirats arabes unis (EAU) depuis une décennie. Le port, longtemps laissé à l'abandon, a fait l'objet en 2016 d'un investissement important. Un accord a été signé entre le gouvernement du Somaliland et la compagnie Dubai Ports World. Le contrat, d'une durée de 30 ans, offre 5 millions de dollars (4,1 millions d'euros) par an de loyer au gouvernement ainsi que 10 % du revenu du port. La concession devait jouer un rôle fondamental pour l'Éthiopie, qui, privée d'accès à la mer, devait contribuer au développement de Berbera.

Parallèlement, le port devait aussi servir de base militaire pour les EAU, expulsés en 2018 de Djibouti. Si les EAU n'ont jamais franchi le cap d'une reconnaissance pleine et entière de l'indépendance du Somaliland, leur engagement a généré des tensions avec les autorités somaliennes à Mogadiscio qui ont annulé tous leurs accords avec Abou Dhabi en janvier 2026. De plus, les investissements à Berbera n'ont pas réglé divers conflits, y compris dans la région du Pount, à cheval entre les deux Somalie, qui se perpétuent et ont fragilisé la situation politique ces dernières années.

Un espace stratégique

Dans ce contexte, la reconnaissance diplomatique du Somaliland par Israël en décembre 2025 paraît cohérente avec les évolutions géopolitiques. Elle sert plusieurs objectifs, principalement pour Israël, mais aussi pour les EAU. L'une des priorités inavouables des Israéliens est de trouver quelque part où déplacer les 2 millions de Gazaouis qui ont survécu au génocide amorcé en octobre 2023, ainsi que le plus grand nombre possible de Palestiniens de la Cisjordanie. Le pays, proche, faible, avec une population réduite et beaucoup d'espace libre, présente un potentiel certain.

Au-delà de l'enjeu palestinien, la localisation du Somaliland est aussi un atout considérable pour que les Israéliens poursuivent leurs bombardements au Yémen et exercent une pression maximale sur les houthistes. Depuis Berbera, ils sont en mesure de contrôler les mouvements maritimes vers la mer Rouge. L'alliance de facto entre Israël et les EAU est aussi renforcée. Elle donne aux Émirats un atout dans leur rivalité grandissante avec l'Arabie saoudite, alors qu'ils viennent, en janvier 2026, de perdre gros suite à la défaite de leurs alliés sudistes au Yémen. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a affirmé que cette reconnaissance se faisait dans « l'esprit des accords d'Abraham ».

Au Yémen, les Émirats jouent et perdent contre l'Arabie saoudite

Trois soldats armés posent sur un véhicule, en uniforme camouflage et écharpes tricolores.

La prise du Hadramaout par les forces yéménites du Sud en décembre 2025 a ravivé le spectre du séparatisme dans le pays. Cet événement met en lumière une dimension souvent oubliée du conflit au Yémen, qui ne se limite pas à la question houthiste. L'enjeu hadrami révèle surtout une rivalité profonde entre l'Arabie saoudite et les Émirats, qui s'exprime pour la première fois par les armes.

Début décembre 2025, fortement encouragé par les Émirats arabes unis (EAU), le Conseil de transition du Sud (CTS), la faction sécessionniste militaire la plus puissante du Yémen, a pris rapidement et quasiment sans effusion de sang le contrôle des deux gouvernorats orientaux du pays, le Hadramaout et Al-Mahra qui est situé à la frontière avec l'Oman. Cette offensive a été présentée comme un tournant dans la guerre du Yémen, qui dure depuis plus d'une décennie. Si cette évolution semblait indirectement renforcer l'emprise des houthistes sur le nord du pays en divisant leurs adversaires, elle laissait présager l'effondrement du gouvernement internationalement reconnu (GIR). Elle annonçait également une possible déclaration unilatérale d'indépendance par le CTS des territoires qui, jusqu'en 1990, constituaient la République démocratique populaire du Yémen (RDPYou Yémen du Sud).

Carte du Yémen montrant les forces en présence et les régions en décembre 2025.

Un mois plus tard, la situation s'est complètement inversée : le CTS a été contraint de retirer toutes ses forces de ces deux gouvernorats ainsi que de celui de Chabwa, à l'ouest du Hadramaout, se repliant vers son berceau d'origine dans le sud-ouest du pays, au nord de la capitale provisoire, Aden. Les Émirats ont déclaré avoir retiré leurs forces restantes du Yémen, conformément à la résiliation de leur accord de sécurité avec le pays et en réponse à la demande de Rachad Al-Alimi, président du Conseil de direction présidentiel soutenu par l'Arabie saoudite. Il avait en effet exigé, le 30 décembre 2025, le retrait du CTS des nouvelles provinces dans un délai de vingt-quatre heures.

L'Arabie saoudite est sortie largement renforcée après avoir montré sa volonté de ne pas laisser les Émirats empiéter sur ce qu'elle considère comme son pré carré, quitte à bombarder les positions tenues par les forces sudistes ainsi que des navires émiratis. Les dirigeants les plus éminents du CTS se précipitent maintenant pour soutenir une conférence parrainée par l'Arabie saoudite sur la question du Sud, que le président Rachad Al-Alimi entend organiser. Les éléments pro-unité du GIR sont désormais plus puissants qu'ils ne l'ont été depuis des années, tandis que le désordre s'est déplacé vers les forces soutenues par les EAU. Seul Aïdarous Al-Zoubaïdi, leader du CTS, entretient encore l'incertitude : après avoir tardé à accepter la convocation de Riyad, il a brusquement disparu peu avant de prendre son vol à Aden. Il aurait entrepris un repli vers sa région d'origine d'Al-Dhalea pour y lancer une guérilla. Le 7 janvier 2025, l'aviation saoudienne a intensément bombardé cette zone. Sur le plan stratégique, le Hadramaout, avec ses ressources en hydrocarbures et son identité singulière, demeure néanmoins le point focal de toutes les parties concernées.

Le Hadramaout, territoire singulier

Les territoires du Yémen méridional – le Nord s'était déjà émancipé de la tutelle ottomane et connaissait un parcours politique différent – se sont libérés de la colonisation britannique le 30 novembre 1967. Le nouvel État abolit tous les anciens petits émirats ainsi que, dans le Hadramaout, les sultanats kathiri, dans l'intérieur, et qu'aiti, sur la côte. La direction de la République démocratique populaire du Yémen (RDPY), unique régime socialiste du monde arabe, est dominée par des factions de l'ouest du pays, en proie à de nombreuses luttes intestines. Cependant, quel que soit le courant au pouvoir au Yémen du Sud, des Hadramis ont toujours occupé des postes politiques de haut niveau, se gardant de prendre parti lors des conflits.

Le Hadramaout est devenu le plus grand gouvernorat du pays unifié depuis 1990, mais seulement 2,5 millions de personnes y vivent. Grâce à sa production pétrolière et à son potentiel d'exportation, il a acquis une place importante dans l'économie du pays, fournissant des ressources budgétaires indispensables à l'État ces dernières décennies. Le gouvernorat a également développé de denses relations avec le voisin saoudien, dues à la fois à leur longue frontière commune et à des liens étroits établis par des migrants hadramis il y a près d'un siècle, qui ont fini par former certaines des familles saoudiennes les plus riches, comme les Bugchan, Ben Laden ou Al-Amoudi.

En conséquence, le Hadramaout a bénéficié d'investissements saoudiens considérables dans les infrastructures, le tourisme et l'industrie, notamment la pêche, ainsi que d'un accès facilité pour la main-d'œuvre migrante en Arabie saoudite.

Au début des années 1970, lorsque le régime socialiste du Yémen du Sud nationalise les terres et les cède en usufruit aux agriculteurs de statut inférieur, de nombreux membres des groupes sociaux privilégiés – familles de descendants du Prophète, chefs tribaux et commerçants – émigrent en Arabie saoudite. Avec l'unification en 1990, les anciennes élites reviennent dans le Hadramaout. Grâce aux politiques du président Ali Abdallah Saleh, à la tête du Yémen du Nord entre 1978 et 1990, puis du Yémen unifié de 1990 à 2012, elles rétablissent leurs privilèges, y compris en dépossédant les groupes de statut inférieur de leurs terres. Ce Al-Islah, qui prône également l'égalité de tous devant Dieu. En conséquence, ces derniers abandonnèrent leur ancienne allégeance au Parti socialiste yéménite (PSY) au profit du parti islamiste Al-Islah, qui prône également l'égalité de tous devant Dieu.

Un enjeu pour les forces sudistes et les Émirats

Le Hadramaout n'a pas été directement touché par le conflit entre le gouvernement et les houthistes, déclenché en 2015. D'abord, le gouvernorat est géographiquement éloigné, séparé de Sanaa par une zone semi-désertique. Ensuite, les Hadramis, sunnites, sont restés imperméables au discours idéologique des houthistes, qui est lié à l'identité zaydite. Au cours des deux premières années du conflit, le Hadramaout, qui a fait allégeance au gouvernement, a été l'un de ses fidèles soutiens, et Al-Islah y a maintenu une présence significative. La montée du séparatisme sudiste à partir de 2017, coïncidant avec le début de l'affaiblissement de l'alliance saoudo-émiratie, a commencé à y générer des tensions internes.

En 2022, déjà avec l'appui des Émirats, le CTS avait pris le contrôle de l'autre gouvernorat producteur de pétrole, Chabwa. Il semblait également se focaliser de façon de plus en plus évidente sur le Hadramaout, où il cherchait principalement à contrôler les champs pétroliers situés sur le plateau intérieur.

Depuis lors, le gouvernorat du Hadramaout est devenu le foyer de luttes entre le CTS séparatiste et les éléments pro-unité du GIR, les premiers étant implantés sur la côte et les seconds dans l'intérieur. Le gouvernorat s'est alors divisé entre deux principaux ensembles de forces. D'un côté, les milices du CTS et des unités militaires qui se désignent comme les « Forces de l'élite hadramie », rattachées à la « Seconde zone militaire », avec une implication importante des Émirats, au nom de la lutte antiterroriste. De l'autre, dans l'intérieur, les éléments de la « Première zone militaire », en ligne avec la partie du gouvernement yéménite proche de l'Arabie saoudite, accusés par Abou Dhabi d'être associés au parti Al-Islah – honni par les Émiratis en raison de ses liens avec les Frères musulmans. Un équilibre semblait maintenu jusqu'à la décision des dirigeants du CTS, soutenus par les EAU, de pénétrer dans l'intérieur en décembre 2025.

Au cours de l'année 2024, les forces tribales hadramies dirigées par Amr Ben Habrich se sont organisées pour faire face à la rhétorique de plus en plus agressive des Émirats et du CTS. Elles ont utilisé leur accès au pétrole comme principal moyen de pression, contribuant ainsi aux fréquentes coupures d'électricité à Aden et ailleurs, pouvant atteindre plus de vingt heures par jour. La tension a crû progressivement sur le terrain, attisée par les enjeux régionaux.

Forces en présence

La guerre menée contre les houthistes depuis 2015 avait d'abord placé les Saoudiens en première ligne. Leur position de leadership avait toutefois été implicitement contestée par les Émiratis, qui soutenaient la création du CTS. En avril 2022, pour une fois d'accord, les deux alliés contre les houthistes avaient décidé de transférer les pouvoirs du président Abd Rabbo Mansour Hadi à un conseil de direction présidentiel censé représenter une présidence collégiale. Celui-ci comprend le président Rachad Al-Alimi et sept vice-présidents, dont quatre soutenus par les Émirats : trois chefs du CTS et Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Saleh, implanté sur la côte de la mer Rouge. Ce dernier, dont le poids politique, militaire et symbolique est manifeste, s'est d'abord aligné sur les Émirats et le CTS début décembre 2025, avant de changer de camp lorsque les forces CTS se sont retirées de l'est du pays. Il a été reçu le 4 janvier 2026 par le ministre de la défense saoudien.

Ce réalignement laisse paradoxalement une place plus importante aux islamistes dans la confrontation au Hadramaout. Les salafistes quiétistes – qu'ils fassent partie des Forces du bouclier national (Deraa Al-Watan), établies en 2023 sous l'égide du président Al-Alimi et soutenues par l'Arabie saoudite, ou des Brigades des géants du Sud (al-Wiya al-Amaliqa al-Janubiyya), forces pro-sudistes dirigées par le nouvel homme fort Abou Zaraa Al-Mouharrami, membre du Conseil présidentiel et des instances dirigeantes du CTS – jouent notamment un rôle de premier plan. Ce dernier, perçu d'abord comme un allié important des Émirats arabes unis en raison de son hostilité envers les Frères musulmans, a également été reçu par le ministre de la défense saoudien. Il émerge désormais comme une pièce centrale dans le paysage politique et militaire. Ce revirement illustre combien le régime saoudien a décidé de ne laisser aucune place aux EAU.

Une rivalité entre Riyad et Abou Dhabi qui s'étend

Bien que le Yémen soit, depuis 2017, le théâtre le plus visible de la rivalité saoudo-émiratie, celle-ci se manifeste ailleurs. Au niveau interne, les projets de diversification de l'économie du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman sont en concurrence directe avec les Émirats pour attirer investisseurs et consommateurs internationaux. Les deux pays cherchent à devenir l'allié privilégié de l'administration Trump et rivalisent sur le terrain des investissements militaires et des technologies avancées, notamment l'intelligence artificielle et l'hydrogène. Ils visent également le statut de médiateur international, par exemple dans la guerre russo-ukrainienne, pour accroître leur influence en tant que puissances moyennes sur la scène mondiale. Tous deux développent des relations privilégiées avec la Chine et la Russie.

En Afrique de l'Est, les deux États affichent des intérêts divergents, principalement en mer Rouge et au Soudan. L'intervention de Mohammed Ben Salman, lors de sa visite à Washington en novembre 2025, demandant à Trump de trouver une issue au conflit soudanais, est allée directement à l'encontre des intérêts des Émirats, dont le soutien aux Forces de soutien rapide (RSF), qu'ils continuent de nier en dépit des preuves, a suscité une indignation internationale en raison des crimes de guerre, notamment au Darfour.

Dans le Hadramaout, la crise semble pour le moment résolue en faveur des forces soutenant un Yémen unifié et plaçant la recherche d'une solution à la question houthiste au rang de priorité. Avec la reprise du Hadramaout et d'Al-Mahra par les forces désormais alignées avec le président Al-Alimi et les Saoudiens, ainsi que la perspective d'une conférence à Riyad pour discuter de la situation au Sud, le CTS semble avoir perdu du terrain dans sa zone d'influence. Surtout, la fuite en Arabie saoudite de chefs du CTS et les hésitations de son leader Aïdarous Al-Zoubaïdi revêtent un côté embarrassant pour ce mouvement qui se targue de représenter la nation sudiste et de bâtir un État indépendant.

Un front régional contre les Émirats

Bien qu'interrompue aussi brutalement qu'elle avait commencé un mois plus tôt, la tentative de prise de contrôle du Hadramaout intérieur par les Émirats et le CTS laissera des traces. Il ne fait guère de doute que les bombardement aériens saoudiennes menées le 30 décembre 2025 contre des navires émiratis acheminant du matériel militaire au CTS à Al-Moukalla (capitale du Hadramaout) ont convaincu les Émiratis d'évacuer le Yémen, comme le demandait le GIR. C'est la première fois qu'un affrontement militaire direct opposait les deux anciens alliés, principales puissances du Golfe. La confrontation a également soudé les autres pays de la péninsule contre les EAU, à commencer par le Qatar et Oman.

Malgré l'absence prévisible d'Aïdarous Al-Zoubaïdi, la conférence de Riyad sur la question du Sud inclura très certainement un large éventail d'acteurs politiques aux positions diverses. On peut espérer qu'elle aboutisse à une solution durable à cet aspect de la crise yéménite dont profitent les houthistes. Sur le plan interne au Yémen, la crise autour du Hadramaout signale combien la présidence du Yémen devra se réformer pour unifier l'effort vers la victoire militaire ou la construction d'une solution pacifique avec les maîtres de Sanaa. Les tensions internes au camp sudiste mettent face à face des groupes très bien armés. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis tenteront probablement, dans les mois qui viennent, de réparer leur relation, mais le principe d'une rivalité profonde risque bien de restructurer la région.

« Pour l'Arabie saoudite, le plus grand danger n'est plus l'Iran, mais Israël »

Des soldats en uniforme, rangés, devant un écran géant montrant un portrait.

Durant le Forum de Doha (6 – 8 décembre 2025), Orient XXI a pu s'entretenir avec Abdulaziz Alghashian, chercheur saoudien, professeur associé à l'Université Naif et spécialiste des relations entre l'Arabie saoudite et Israël. Il est revenu sur la question de la normalisation entre Riyad et Tel-Aviv et la politique régionale du royaume.

Sarra Grira — Avant le 7 octobre 2023, il a beaucoup été question d'une normalisation imminente des relations entre l'Arabie saoudite et Israël. Aujourd'hui, ce scénario semble bien loin. Comment décririez-vous les relations entre les deux pays ?

Abdulaziz Alghashian — Premièrement, je ne crois pas que l'Arabie saoudite ait été sur le point de normaliser ses relations avec Israël. Il y a plutôt eu un élan dans ce sens, mais il est difficile de savoir dans quelle mesure il allait aboutir. Car la normalisation dépendait d'un point crucial : l'approbation par le Sénat américain, avec un minimum de 67 voix, du traité sur la défense, la sécurité et le nucléaire que Riyad appelait de ses vœux et qu'elle avait du mal à obtenir.

Plus tard, en mai 2024, les autorités saoudiennes avaient laissé entendre qu'un accord avec les Israéliens pouvait encore voir le jour, à condition qu'un cessez-le-feu soit instauré à Gaza. Ce qui prouve que l'idée d'une normalisation n'a pas été complètement balayée par le 7 octobre 2023. Désormais, la situation est tout autre, non seulement en raison d'un changement d'opinion publique en Arabie saoudite, mais aussi parce que le contexte politique états-unien n'est pas favorable à un traité — qu'il soit sécuritaire ou stratégique. L'arrivée de Donald Trump à la présidence y est pour quelque chose. Du temps de la présidence démocrate de Joe Biden, les républicains s'opposaient généralement au président au Sénat, sauf sur la question de la normalisation des relations entre l'Arabie saoudite et Israël. Aujourd'hui, il est peu probable que les démocrates soutiennent Donald Trump, y compris dans ce domaine1. De plus, même si Donald Trump souhaite une normalisation des relations saoudo-israéliennes, il refuse d'engager davantage les capacités militaires états-uniennes. Par ailleurs, les idéologies MAGA (Make America Great Again) et America First (« L'Amérique d'abord ») ont creusé une certaine distance entre une partie des républicains et Israël.

D'un autre côté, la visite en novembre 2025 du prince héritier Mohammed Ben Salman à Washington a prouvé qu'Israël ne constitue pas une condition sine qua non ni au développement des relations saoudo-américaines ni pour les investissements saoudiens aux États-Unis. Or, c'est là la priorité pour Donald Trump. Si Israël venait à constituer un obstacle à cette perspective, le président états-unien pourrait prendre ses distances avec Tel-Aviv. Personnellement, je ne vois pas de place pour Tel-Aviv dans cette relation bilatérale entre Riyad et Washington. Par conséquent, parler encore de normalisation sert surtout le gouvernement israélien à des fins de politique intérieure et internationale.

S.G. — Vous avez évoqué l'opinion publique saoudienne. Comment percevait-elle l'éventualité d'une normalisation avec Israël ? Et quel est son degré d'attachement à la question palestinienne ?

A. A. — Contrairement à d'autres États du Golfe, l'opinion publique saoudienne ne peut être ignorée. Elle est prise en compte par les autorités. Cette opinion ne considérait pas Israël comme un État ami, et ce dernier ne jouissait certainement pas d'une bonne réputation auprès d'elle. Cependant, l'idée de normaliser les relations en échange de concessions faites aux Palestiniens n'était pas inacceptable à ses yeux. Mais après la guerre d'octobre (2023), cette position a évolué, notamment chez les jeunes.

Israël est désormais perçu comme la plus grande menace pour l'Arabie saoudite. La population est de plus en plus consciente de la situation israélo-palestinienne et de la tragédie que vivent les Palestiniens. La compréhension de la réalité de l'occupation a évolué. Jusque-là, ce n'était pas un sujet prioritaire et il y avait peu d'intérêt pour ce qui se passait dans les territoires occupés. L'attention de la population était davantage portée sur l'Iran, les houthistes, les Frères musulmans et la situation dans le Golfe. J'ai personnellement constaté ce phénomène en tant que citoyen saoudien et à travers mes échanges avec de nombreux compatriotes.

Des documentaires sont diffusés sur la situation dans les territoires occupés, et un grand nombre d'analystes — notamment sur des chaînes comme Al Arabiya2 — abordent le sujet, utilisant une terminologie qui était jusque-là absente de leurs discours, comme le fait de parler des accords d'Oslo ou des zones A, B et C en Cisjordanie, alors que bon nombre de Saoudiens ne savaient pas à quoi cela faisait référence. Bien entendu, les autorités prennent en compte ce changement.

Du point de vue du pouvoir, outre les événements qui ont suivi le 7 octobre 2023, la perception d'Israël comme menace a été exacerbée par la guerre de douze jours contre l'Iran (juin 2025). Puis il y a eu le bombardement du Qatar, qui a prouvé aux Saoudiens que personne n'est à l'abri de l'hubris israélienne et que ce pays est bel et bien devenu un danger pour tous. Discuter encore d'une normalisation avec Israël dans ce contexte revient à envisager la chose depuis une position de faiblesse, comme si cela était imposé au royaume, qui cherche à éviter une telle image.

S. G. — C'est donc l'opinion publique qui influence les décisions du régime et non ce dernier qui impose ses vues à la population ?

A. A. — Il existe une relation réciproque implicite, et les deux parties se comprennent. Une élite au sein du royaume surveille l'opinion publique et en est, dans une certaine mesure, issue. Elle comprend le sentiment populaire et sait ce qui peut être ou non accepté par la société. Je parle ici d'une élite politique — les technocrates, les cheikhs, le haut-clergé religieux —, pas de l'élite intellectuelle. On peut dire que, depuis cinq ans, nous ne sommes plus dans la gouvernance d'un seul homme.

L'Arabie saoudite traverse actuellement une phase de transition. Aborder la question israélienne et la normalisation des relations dans ce contexte est très délicat, et l'élite saoudienne en est pleinement consciente. D'où la nécessité de trouver un équilibre entre politique intérieure et politique extérieure, tout en prenant en compte ses propres intérêts, comme lorsque les Saoudiens indiquent à Donald Trump être prêts à adhérer aux accords d'Abraham, mais sous certaines conditions.

S.G. — On revient donc en quelque sorte à l'esprit de l'initiative arabe proposée par le roi Abdallah durant le sommet de la Ligue arabe en 2002. Mais l'Arabie saoudite entretient officieusement des relations économiques avec Israël, notamment via les investissements de son fonds souverain dans des entreprises israéliennes. Comment expliquer ce paradoxe ?

A. A. — Des relations officieuses existent depuis les années 1990 : des réunions et de séminaires économiques organisés après la conférence de Madrid (1991) ou les accords d'Oslo (1993), auxquels ont participé des Saoudiens, des Israéliens et d'autres Arabes. Sur le plan économique, cela prouve au contraire que la normalisation politique, qui peut avoir un coût pour les autorités, n'est pas indispensable, d'autant qu'un grand nombre d'entreprises avec lesquelles le fonds saoudien collabore sont officiellement états-uniennes. Le prince Mohammed [Ben Salman] avait déclaré dans une interview que l'Arabie saoudite est un pays trop grand pour que n'importe quel État puisse s'en passer. Par ailleurs, les Israéliens se rendent au royaume grâce à leur double nationalité3, mais reconnaître publiquement ce fait pourrait poser problème à l'Arabie saoudite.

Il ne faut pas oublier non plus que les Israéliens sont représentés au sein d'organisations internationales telles que les Nations unies et ses agences, où l'Arabie saoudite souhaite exercer une influence plus grande. Elle ne peut pas leur refuser cette présence, mais elle peut la rendre plus difficile. Il y a donc effectivement des liens entre les deux pays, qui sont la conséquence de la mondialisation et du rôle que le royaume entend jouer sur la scène internationale.

S.G. — Au niveau régional, nous observons également une évolution des relations avec l'Iran, l'Arabie saoudite ayant été le premier pays à condamner les bombardements israéliens, en juin 2025.

A. A. — Le rétablissement des relations avec l'Iran est devenu un enjeu sécuritaire important, et le meilleur moyen de s'y confronter est le dialogue avec Téhéran : de passer d'une logique de conflit existentiel à une logique de différends entre voisins. Cela ne remet pas en cause le fait que l'Arabie saoudite considère toujours l'Iran comme une menace régionale. Au contraire, c'est justement le sentiment de cette menace qui a rendu le rétablissement des relations crucial. Le problème des Iraniens réside dans la relation étroite qu'entretient le royaume avec les États-Unis, au point qu'ils perçoivent Riyad comme un prolongement de Washington dans la région. Or, au début de la guerre, nous [l'Arabie saoudite] avons adressé un message aux Iraniens disant : nous ne sommes pas contre vous, nous sommes même avec vous.

Pour les Saoudiens, le plus grand danger dans la région n'est plus l'Iran, mais Israël, ou plutôt les actions israéliennes qui sapent les processus de paix, tels que le dialogue saoudo-iranien. Les Israéliens affirment avoir bombardé l'Iran entre autres pour rendre service à l'Arabie saoudite, arguant d'une soi-disant alliance contre Téhéran. Ils ont beaucoup investi dans ce narratif, utilisant les médias arabophones et les centres de recherche pour amplifier leur version et la rendre hégémonique.

Cette propagande compromet le développement des relations entre l'Arabie saoudite et l'Iran, car, lorsqu'on se sent menacé, on n'écoute pas les paroles qui nous rassurent, mais celles qui nourrissent notre peur. La relation entre les deux pays était jusque-là davantage influencée par des facteurs externes que par une relation bilatérale. C'est là tout l'intérêt de la normalisation saoudo-iranienne : créer un canal de discussion direct. Il s'agit d'une tentative des deux pays de se protéger à long terme contre des facteurs externes dont l'impact n'a cessé de croître. L'Arabie saoudite et les États du Golfe planifient à long terme, de manière rationnelle et pragmatique. Ils sont arrivés à la conviction que la confrontation avec l'Iran n'a été bénéfique à aucune des deux parties. Il faut donc changer d'approche.

S.G. — À moyen et long terme, quatre acteurs majeurs se distinguent dans la région : l'Arabie saoudite, l'Iran, Israël et la Turquie.

A.A. — Et les Émirats arabes unis…

S.G. — Nous reviendrons sur les Émirats arabes unis. La Syrie est le dénominateur commun entre ces quatre acteurs. L'Arabie saoudite se considère-t-elle comme l'acteur arabe le plus important et, par conséquent, le plus légitime à jouer un rôle, notamment en Syrie ?

A. A. — Je ne sais pas si c'est ici la véritable motivation de l'Arabie saoudite. Je pense qu'elle souhaite intervenir en Syrie, car elle y voit une occasion de remodeler le paysage politique régional. Dans ce contexte, le président syrien par intérim Ahmed Al-Charaa joue un rôle important, car sa position remplit parfaitement les objectifs saoudiens. Il contribue de manière significative à isoler l'Iran, sans que l'Arabie saoudite le lui demande — et donc sans répercussion sur les relations bilatérales entre Riyad et Téhéran. Il souhaite également établir de meilleures relations avec le monde arabe.

L'approche proactive de la stratégie saoudienne lui offre des opportunités et développe sa capacité d'adaptation à une situation changeante. Riyad a exprimé son souhait de voir les relations de la Syrie avec les mondes arabe et islamique rétablies — et j'insiste sur monde islamique —, un discours différent de celui entendu lors du sommet de la Ligue arabe de mai 2023, qui se focalisait sur le retour de la Syrie au sein du monde arabe4. Parler de monde islamique permet d'adoucir le discours envers l'Iran, à un moment où Al-Charaa s'oppose à la présence iranienne, évitant ainsi une confrontation avec Téhéran. Cette dimension islamique englobe également la Turquie, qui a des intérêts évidents en Syrie.

L'Arabie saoudite commence à remettre en question l'approche du jeu à somme nulle. L'ouverture au dialogue est une voie plus intéressante, et je trouve que c'est une bonne stratégie. La confrontation n'a rien apporté, les « printemps arabes » nous ont montré l'inefficacité de cette approche. Désormais, Riyad s'inscrit dans une approche plus régionale. Et l'intégration du monde islamique est un moyen d'éviter les conflits avec les voisins non arabes.

On a eu l'impression à un moment qu'Ahmed Al-Charaa se jetait dans les bras d'Israël. Il n'est pas interdit de penser que l'Arabie saoudite lui a demandé de faire preuve de retenue. Israël tente actuellement d'imposer sa volonté par la force. Or, l'Arabie saoudite fait pression, car elle considère que des négociations hâtives et imprudentes pourraient inciter Israël à faire fi de tout sens de la concession dans ses négociations futures, en imposant sa volonté avec l'aide des États-Unis. Il cherchera ainsi à obtenir par la force ce qu'il n'a pas pu obtenir par la négociation. D'où la volonté saoudienne d'empêcher toute négociation dans les conditions actuelles, car la situation est instable, et il ne peut y avoir de concessions faites à Israël alors que Riyad souhaite d'abord relancer l'initiative arabe.

S. G. — Comment évaluez-vous la nature des relations entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et leur confrontation sur les terrains yéménite et soudanais ?

A. A. — Leurs points de vue sur la région sont divergents. Il ne s'agit pas d'une question de leadership, mais plutôt d'une vision du monde arabe. Aucune puissance ne domine la région, et les Émirats arabes unis y voient une opportunité d'affirmer une position géopolitique particulière. C'est ce qui se passe au Yémen, entre l'Arabie saoudite, qui soutient le gouvernement légitime, et les Émirats arabes unis, qui soutiennent le mouvement séparatiste du Conseil de transition du Sud. Malgré cette divergence, je ne crois pas au risque d'un conflit ouvert. Il existe des limites que les acteurs impliqués ne peuvent franchir.


1NDLR. Bien que le Sénat soit à nouveau à majorité républicaine depuis novembre 2024, le parti de Donald Trump occupe 53 sièges. Les voix démocrates restent donc nécessaires pour atteindre les 67 votes requis pour l'adoption d'un tel traité.

2NDLR. Chaîne d'information en continu saoudienne.

3NDLR. Une partie conséquente des Israéliens possèdent un deuxième passeport.

4NDLR. Ce sommet marquait le premier retour de l'ancien président syrien Bachar Al-Assad à une réunion de la Ligue arabe depuis 2011.

Antisionisme, antisémitisme. Les contre-vérités d'Eva Illouz

Des silhouettes humaines en noir sur fond pastel évoquant un paysage organisé.

Dans sa tribune publiée dans Le Monde le 18 décembre 2025, la sociologue prétend démontrer que l'antisionisme, présenté comme le visage de l'antisémitisme moderne, partagerait les deux fondements de la «  culture de l'antisémitisme  » : le «  déni  » et «  l'inversion accusatoire  ». Pourtant, comme le montre le chercheur et écrivain Gilbert Achcar, l'autrice reproduit elle-même ces mécanismes dans son argumentation.

La tribune d'Eva Illouz1 commence par un commentaire sur la naissance de l'antisémitisme au cours du dernier quart du XIXe siècle, lorsque la judéophobie chrétienne traditionnelle se trouva transformée en « théorie quasi sociologique » de manière à l'adapter à l'esprit du temps. Ce préambule sert de prélude à l'argument central de l'article, selon lequel l'antisionisme n'est à son tour qu'un avatar de l'antisémitisme, plus conforme à l'esprit de notre époque.

Comme « exemple probant » du « déni » du crime commis contre un groupe et de « l'inversion accusatoire » qui transforme les victimes, membres du groupe, en coupables des crimes qu'elles subissent, Eva Illouz cite la déclaration rédigée sous l'impact du 7 octobre 2023 par le Comité de solidarité avec la Palestine des étudiants en licence [undergraduates] de Harvard et cosignée par plusieurs organisations étudiantes2. Cette déclaration, affirme Eva Illouz, « tenait le régime israélien pour “entièrement responsable” de la violence perpétrée lors de l'attaque du Hamas, oblitérant totalement la responsabilité de l'organisation terroriste dans la situation d'impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens ».

L'autrice ne cite qu'un bout de phrase de la déclaration étudiante. Or celle-ci proclame : « Nous, les organisations étudiantes soussignées, tenons le régime israélien pour entièrement responsable de toute violence en cours [unfolding]. » Autrement dit, ce n'est pas « de la violence perpétrée lors de l'attaque du Hamas » que le pouvoir israélien est tenu « entièrement responsable » dans la phrase incriminée, mais de l'effroyable guerre génocidaire et dévastatrice que ce pouvoir a déclenchée contre Gaza dans la foulée immédiate de l'attaque meurtrière du 7 octobre.

La déclaration étudiante poursuit :

Les événements d'aujourd'hui ne sont pas survenus hors contexte. Depuis vingt ans, des millions de Palestiniens à Gaza ont été contraints de vivre dans une prison à ciel ouvert. Les responsables israéliens promettent d' “ouvrir les portes de l'enfer”, et les massacres à Gaza ont déjà commencé. Les Palestiniens de Gaza n'ont nulle part où se réfugier ou s'enfuir. Dans les jours à venir, ils devront forcément subir de plein fouet la violence israélienne. Le régime d'apartheid est le seul responsable. La violence israélienne a structuré tous les aspects de l'existence palestinienne pendant 75 ans.

Suit un résumé de ce qu'a subi le peuple palestinien, qui se conclut par une invitation à s'opposer à « l'extermination en cours des Palestiniens ». C'est un court appel à une action urgente d'assistance à peuple en danger. Soutenir que ce même appel aurait dû souligner « la responsabilité » du Hamas « dans la situation d'impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens », c'est confondre les genres et faire fi de l'urgence face à un génocide annoncé.

Pour faire bonne figure, Eva Illouz mentionne une fois dans sa tribune « les vrais Palestiniens, ceux qui souffrent amèrement des exactions [sic] du gouvernement israélien et qui ont besoin de l'aide du monde entier », mais c'est uniquement afin de déplorer que « la cause palestinienne en [soit] venue à incarner et à synthétiser toutes les luttes, féministes, trans, climatiques, homosexuelles, noires ».

L'autrice poursuit en mettant fort abusivement sur le même plan un slogan antisémite très vulgaire (« Fuck the Jews ») et les slogans appelant à « mondialiser l'Intifada » ou à une « Palestine libre du fleuve à la mer ». Suivent trois raisons qui expliquent pourquoi l'antisionisme constitue, selon elle, « une nouvelle forme d'antisémitisme ».

L'État d'Israël contre les juifs

La première raison, la plus fondamentale, est que « l'antisionisme remet en question la légitimité même du nationalisme et du foyer national juif. Il n'existe aucun autre cas où un peuple se voit refuser le droit de continuer à vivre dans son État avec une telle insistance obsessionnelle par une idéologie politique ». L'idée selon laquelle l'État d'Israël serait le « foyer national juif » est au cœur de la déclaration Balfour par laquelle le gouvernement britannique avait donné son feu vert à la colonisation sioniste en Palestine en 1917. Cette idée avait alors été dénoncée par Edwin Samuel Montagu, seul membre juif du cabinet auquel appartenait Arthur Balfour et le seul à s'être opposé à sa déclaration — en termes prémonitoires : « Je tiens à ce que soit consigné mon avis que la politique du gouvernement de Sa Majesté est antisémite dans son résultat et s'avèrera être un point de ralliement des antisémites du monde entier. »3.

Montagu tenait pour

inconcevable que le gouvernement britannique reconnaisse officiellement le sionisme et que M. Balfour soit autorisé à dire que la Palestine devra être transformée en « foyer national du peuple juif ». J'ignore ce que cela implique, mais je suppose que cela signifie que les mahométans et les chrétiens devront faire place aux juifs et que ces derniers seront favorisés et associés singulièrement avec la Palestine comme l'Angleterre l'est avec les Anglais ou la France avec les Français, que les Turcs et autres mahométans en Palestine seront considérés comme étrangers, tout comme les Juifs seront désormais considérés comme étrangers en tout pays sauf en Palestine.

« L'effet de l'antisémitisme, explique Eva Illouz, est de priver les juifs de foyer, en leur déniant leur citoyenneté ou en les expulsant. Là était le but de l'antisémitisme européen traditionnel. » C'est vrai, et c'est précisément ce que Montagu déplorait : en invitant le mouvement sioniste à créer un « foyer national du peuple juif » en Palestine, la déclaration Balfour privait les juifs de leurs foyers nationaux légitimes dans les divers pays auxquels ils appartiennent afin de leur assigner un foyer unique en Palestine. Montagu était bien placé pour comprendre ce que le père fondateur du sionisme étatique, Theodor Herzl, voulait dire en écrivant dans son journal en date du 12 juin 18954 : « Les antisémites deviendront nos amis les plus fiables. » Cette prophétie se trouve aujourd'hui réalisée de la façon la plus éclatante avec le ralliement zélé à la cause de l'État sioniste des dépositaires traditionnels de l'antisémitisme européen, y compris les extrêmes droites allemande et autrichienne !

Eva Illouz fait mine d'ignorer que l'antisionisme ne consiste pas à contester au peuple judéo-israélien « le droit de continuer à vivre dans son État », mais bien son droit à vivre dans un État ethnocratique établi sur un territoire conquis en 1948 par des colons européens au détriment de la population indigène qui y vivait depuis des siècles. La très grande majorité de cette population fut alors victime d'une « épuration ethnique » ; une autre partie s'est trouvée réduite depuis 1967 au statut de population sous régime d'occupation, devant faire face à une colonisation graduelle et brutale de son territoire. Ce que récusent les antisionistes, c'est le droit des juifs israéliens à considérer la terre de Palestine comme leur « foyer national » exclusif, droit maintenant consacré par la « loi Israël, État-nation du peuple juif » adoptée en 2018 par le parlement israélien. Contre cet exclusivisme ethnonationaliste, c'est le principe d'une coexistence égalitaire des peuples israélien et palestinien dans une Palestine « libre du fleuve à la mer » que défendent les antisionistes, dont il est bien connu que beaucoup sont eux-mêmes d'ascendance juive.

Analogies grossières

La deuxième raison qui fait de l'antisionisme « une nouvelle forme d'antisémitisme », selon Eva Illouz, serait que l'antisionisme « reprend tous les préjugés, tropes et chimères de l'antisémitisme ». Ainsi, « au lieu de tuer des enfants pour utiliser leur sang pour faire du pain azyme, une autre rumeur lancinante voudrait qu'Israël prélèverait les organes de Palestiniens morts ». Avec des analogies aussi grossières, il suffirait de citer les nombreux propos sionistes antipalestiniens extrêmes, beaucoup moins marginaux, car proférés par des responsables haut placés dans l'État israélien, afin de soutenir que le sionisme, toutes tendances confondues, est égal au nazisme dans son intention génocidaire. Il y a des propos exagérés, et même outranciers, dans chaque champ politique : réduire l'ensemble du champ à de tels propos est un procédé polémique déplorable.

Quant à la troisième raison, elle serait que « l'antisionisme contient un programme de négation de l'antisémitisme, sa dénonciation étant suspecte d'instrumentalisation. Cela rend à son tour moins scandaleux et plus légitime de tuer les juifs. » Pour étayer son argument, Eva Illouz pousse la distorsion à l'extrême :

Des slogans comme “Globalize the Intifada” (“Mondialiser l'Intifada”) sont en réalité des appels au meurtre indiscriminé de civils juifs partout dans le monde, puisque la seconde Intifada [2000-2005] fut une série d'attentats terroristes contre plus de 1 000 civils israéliens pendant cinq ans.

L'autrice décide ainsi, arbitrairement et péremptoirement, que le terme Intifada (« soulèvement », en arabe) renvoie à la « seconde Intifada » plutôt qu'à la première — le soulèvement de masse non violent qui atteignit son apogée en 1988 et fit rentrer le terme Intifada dans le vocabulaire international. Elle réduit en outre à « une série d'attentats terroristes » la « seconde Intifada », soulèvement résultant de l'exaspération de la population palestinienne des territoires occupés de 1967 face à l'accélération de la colonisation qui suivit les accords d'Oslo de 1993. Eva Illouz omet enfin de dire qu'il y eut trois à quatre fois plus de victimes palestiniennes que d'israéliennes durant la « seconde Intifada » et semble ignorer que près du tiers des « plus de 1 000 civils israéliens » qu'elle mentionne étaient des militaires.

Il serait fastidieux de continuer à débusquer les contre-vérités incluses dans l'article d'Eva Illouz. Venons-en plutôt à sa conclusion :

C'est la terre entière qui nous est désormais devenue inhospitalière. Pour la première fois, les juifs sont sans rêve d'un ailleurs clément, transformant l'ancienne malédiction antisémite du Juif errant en réalité.

Le pathos excessif de cette conclusion est un constat d'échec tragique du sionisme. Loin d'apporter une solution à la « question juive » et d'assurer aux juifs un refuge dans lequel ils peuvent vivre en sécurité, le sionisme a créé un État dans lequel l'insécurité des juifs est plus grande que partout ailleurs. Par sa violence meurtrière et destructrice portée à son comble sous un gouvernement d'extrême droite, il a aussi attisé un antisémitisme que l'on avait espéré être en voie d'extinction en Occident.


1«  Eva Illouz, sociologue : “L'antisémitisme global a fait du monde entier un lieu où les juifs ne sont pas les bienvenus”  », Le Monde, 18 décembre 2025. Lire aussi la réponse d'un collectif d'intellectuels juifs, «  Combattre l'antisémitisme ne passe pas par une approbation du sionisme  », Le Monde, 23 décembre 2025.

2«  Joint Statement by Harvard Palestine Solidarity Groups on the Situation in Palestine  », 10 octobre 2023.

3Edwin Samuel Montagu, «  Memorandum of Edwin Montagu on the Anti-Semitism of the Present (British) Government - Submitted to the British Cabinet  », août 1917, disponible en ligne sur le site Jewish virtual library.

4The Complete Diaries of Theodor Herzl, édité par Raphael Patai, traduit par Harry Zohn, Herzl Press & Thomas Yoseloff, New York & Londres, 1960.

Les Émirats arabes unis alliés de l'extrême droite européenne

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Dans un contexte économique européen frôlant la récession, face à des dirigeants illibéraux, la richissime monarchie du Golfe joue dans une cour acquise à ses idées. En brandissant le spectre de l'islamisme radical, les Émirats arabes unis s'assurent des appuis contre ses opposants, les Frères musulmans, soutenus par son ennemi intime, le Qatar. Et trouvent dans les politiques racistes d'extrême droite de fervents relais.

« L'État ne doit plus laisser les Frères musulmans, les cousins du Hamas, prospérer et grandir en France », déclarait dans les colonnes du Figaro Marion Maréchal le 13 octobre 2023, soit quelques jours après les attaques du Hamas contre Israël. Gérald Darmanin, alors ministre de l'intérieur, annonçait, lui, le 4 mai 2024 au JDD le lancement d'une mission d'évaluation sur les Frères musulmans, une organisation « vicieuse » visant le « basculement progressif de tous les pans de la société dans la matrice islamique ». Son successeur, Bruno Retailleau, affilié aux Républicains, s'en inquiétait à son tour devant la commission des lois le 2 octobre 2024. : « On a aujourd'hui un islam politique très intrusif, c'est le frérisme », assurait-il, détaillant « une matrice idéologique » intégrant la « prééminence du droit coranique sur le droit national », « l'infériorisation de la femme » et l'« antisémitisme ».

Une étrange convergence

Si loin, si proche, dans le golfe Arabo-Persique, le mouvement islamiste transnational et fondamentaliste des Frères musulmans est au centre d'une autre lutte. Celle du Qatar et des Émirats arabes unis : le Qatar les utilise pour asseoir son influence et les Émirats les combattent pour assurer la sienne. L'affrontement se poursuit à l'international : en Europe, Abou Dhabi convainc de plus en plus d'hommes et de femmes politiques de la justesse de sa vision, du centre jusqu'à la droite de la droite.

L'association politique entre les Émirats et l'extrême droite européenne n'avait pourtant rien d'évident. Quel terrain d'entente entre des partis cultivant le racisme et la peur de l'islam — voire la défense d'une identité européenne blanche et judéo-chrétienne — et des Émirats au sein desquels l'islam est justement la religion d'État, et la charia, le socle de la législation ? Et pourtant. Comme nous avons pu le documenter dans cette enquête, les préoccupations géopolitiques de la richissime petite monarchie rejoignent les angoisses islamophobes de la droite de la droite — parfois dans un contexte de difficultés financières.

Ce discours alarmiste envers les Frères musulmans et nourrissant in fine la peur de l'islam est porté en France par certains médias et centres de recherche, comme Global Watch Analysis ou le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif). On le retrouve aussi dans la bouche de personnalités politiques d'extrême droite comme Sébastien Chenu, député Rassemblement national (RN) du Nord et vice-président du parti, ou de Thierry Mariani, autre membre du RN et eurodéputé du groupe Les Patriotes pour l'Europe. Pour mémoire, le troisième groupe parlementaire européen, dirigé par Jordan Bardella, a été fondé en juin 2024 par l'extrême droite hongroise de Viktor Orbán — qui a récemment profité de significatifs investissements émiratis. Interrogé sur les Émirats, Mariani leur reconnaît « des ressources financières importantes » et note des « valeurs qui rapprochent », notamment dans la lutte contre l'islamisme. Un combat qui inclut « les Frères musulmans », nous a-t-il précisé.

Attiser l'islamophobie

Largement commentée et analysée, l'ascension de l'extrême droite se matérialise partout en Europe ; son développement n'est pourtant pas seulement dû à la sociologie des campagnes ou à l'échec de la gauche. Dans le cadre de leur agenda politique, certains pays tiers agitent en France la peur de l'islam. « Il y a une synergie sur cette question. La Russie cherche à déstabiliser en créant des troubles sociaux en Europe. De son côté, Israël voudrait alimenter la haine de l'islam pour justifier son action en Palestine », explique le conseil en risques et stratégies politiques Andreas Krieg. Et les Émirats ? « Ils ont une peur phobique de l'islam politique et des Frères musulmans, qui ne doivent à aucun prix devenir un chemin politique possible au Proche-Orient », poursuit le chercheur.

Créé en Égypte dans les années 1920, le mouvement des Frères musulmans s'est développé dans le monde, s'adaptant à chaque pays où il s'est implanté en ambitionnant de participer à la vie politique. Affichant des positions morales conservatrices, il se décline en association, en parti, voire en mouvement politico-militaire dans le cas du Hamas. Mais exception faite des attaques commises en Palestine dans un contexte de lutte nationaliste, le mouvement a renoncé à la violence et n'a pu être pris en défaut à ce propos. Les révolutions arabes de 2011 ont vu la confrérie monter en puissance, soutenue par le Qatar et sa chaîne Al-Jazira.

« La stabilité autoritaire »

Après 2011, l'élection Après 2011, l'élection de présidents affiliés aux Frères musulmans en Égypte et en Tunisie va inquiéter les autres monarchies du Golfe — en particulier les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite —, qui craignent la démocratie et un éventuel renversement de leur pouvoir. Elles vont donc lancer une contre-offensive, qui se matérialisera d'abord par le renversement du président Mohamed Morsi en Égypte, puis par l'embargo de 2017 sur le Qatar, mais aussi, de façon plus subtile, avec une vaste campagne de propagande. « Le discours — clair, unifié et harmonisé — fait intégralement partie de la panoplie des armes utilisées, commente Andreas Krieg. Il est diffusé sur un temps long : les mécanismes à l'œuvre durent depuis presque quinze ans. Les Émirats arabes unis, dont le régime est autocratique, ont du temps et une patience stratégique », commente encore le chercheur. Leur objectif ? Persuader les opinions publiques, y compris occidentales, des dangers associés au Qatar, aux Frères musulmans, et, de façon générale, à la démocratie dans les pays arabes.

« Abou Dhabi a commencé à mettre en avant la notion de “stabilité autoritaire”, postulant une dichotomie simpliste : soit vous avez la stabilité des dirigeants autocratiques, soit vous avez le terrorisme islamiste et le chaos », analyse l'ONG Corporate Europe Observatory, dont l'objet de recherche porte sur les lobbys, dans son rapport du 17 décembre 2020, « United Arab Emirates' growing legion of lobbyists support its ‘soft superpower'ambitions in Brussels ».

Mais les Émirats vont plus loin encore, insistant sur le potentiel danger que ferait peser l'islam sur les pays occidentaux eux-mêmes. « Certains pays européens ne se rendent pas compte qu'il y a 50 millions de musulmans en Europe. Vous ne vous rendez pas compte que l'islam est une autre religion européenne », avertissait en 2017 le ministre émirati des affaires étrangères Abdallah Ben Zayed Al-Nahyane à l'occasion d'un forum sur la lutte contre la radicalisation à Riyad. Avant d'ajouter : « Il viendra un jour où nous verrons beaucoup plus d'extrémistes radicaux et de terroristes venir d'Europe en raison de l'absence de prise de décision [ou] du politiquement correct. » Une intervention en anglais, régulièrement utilisée sur les réseaux sociaux. Elle réapparaît ainsi après les soulèvements populaires qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk à l'été 2023 en France, ou en octobre 2023 après l'attaque du Hamas sur Israël ou encore en avril 2024 au moment du mouvement estudiantin américain propalestinien —, repostée à ce moment-là par Elon Musk, elle engrangera plusieurs dizaines de millions de vues.

L
Capture d'écran de la vidéo dans laquelle le ministre émirati des affaires étrangères Abdallah Ben Zayed interpelle les Européens sur la menace islamiste.
TikTok, Orient XXI

Opérations de piratage

Restée dans l'ombre, la stratégie de propagande émirienne a été dévoilée en 2023 en France après une série d'articles fondés sur des documents issus du piratage de la boîte e-mail1 de l'entreprise suisse Alp Services, spécialisée en conseil en affaires publiques et en communication. Les données issues de ce piratage — dont on ignore la provenance initiale — ont été rendues accessibles au New Yorker, au média autrichien Profil ainsi qu'à un groupe de médias européens, dont Mediapart. Ceux-ci ont alors pu documenter la façon dont, à partir de 2017, l'agence suisse aurait opéré une campagne d'influence pour le compte d'Abou Dhabi.

Selon eux, elle comprenait plusieurs volets : d'abord, l'identification et le dénigrement de personnes cibles supposément affiliées aux Frères musulmans2. Ensuite, la diffusion à travers les réseaux sociaux et les médias traditionnels de contenus critiques généraux sur le Qatar et les Frères musulmans. Enfin, l'influence auprès de décideurs. « Le but : provoquer un débat public et politique. Nous choisirons les médias et canaux de lobbying les plus appropriés pour chaque cas et pour atteindre les acteurs les plus pertinents », rapporte ainsi le média autrichien Profil, citant le plan d'action qu'Alp Services a proposé aux Émirats3, à partir des documents qu'il a eus en sa possession.

Quels sont donc ces canaux « appropriés » ? Ils se déclinent du centre vers la droite. « Politiquement, les Émirats arabes unis ne souhaitent pas voir d'opposition politique émerger des musulmans. Ils se retrouvent donc bien dans des stratégies européennes plutôt centristes ou de droite, qui cherchent à créer un “islam européen” avec des structures sous contrôle », explique le politologue Farid Hafez, qui raconte avoir lui-même été ciblé par Alp Services et qui a à ce titre déposé l'une des deux plaintes en cours aux États-Unis.

Ainsi, les médias situés au centre ou à droite de l'échiquier politique diffusent-ils plus facilement le message attendu par les Émirats arabes unis que des médias ancrés à gauche. Et si des journaux ayant pignon sur rue produisent bel et bien occasionnellement des articles allant dans le sens d'Abou Dhabi, une structure plus modeste est très active sur le sujet. Petit groupe médiatique français presque inconnu et se voulant distancié du Rassemblement national4, Global Watch Analysis (GWA) rassemble un site internet, une revue, Écran de veille, une maison d'édition et une web-TV diffusant de nombreux contenus critiques des Frères musulmans. Parmi les plumes du groupe, on retrouve plusieurs noms cités dans l'affaire Alp Services — dont celui de Lorenzo Vidino, un chercheur américain dont Global Watch Analysis a traduit en français le dernier essai, Frères musulmans, Le Cercle restreint. « Les Émirats arabes unis ont fait appel à Atmane Tazaghart, le rédacteur en chef du site web Global Watch Analysis, […] qualifié de “concurrent” [par Alp Services], pour publier des articles faux et trompeurs », peut-on lire dans une seconde plainte américaine, déposée par le trader pétrolier Hazim Nada5. Contacté, Atmane Tazaghart nie tout lien et nous menace au passage de poursuites judiciaires.

« En fait, la répétition de cette théorie selon laquelle les Frères musulmans déstabiliseraient les sociétés européennes s'inscrit dans une théorie du complot plus générale, selon laquelle l'identité musulmane serait menaçante et posséderait une essence politique subversive », analyse Farid Hafez. Alimentant ainsi l'islamophobie, donc, in fine, la droite de la droite. « D'ailleurs, même si leurs idées sont plus proches de celles des centristes, cela n'empêche pas les Émirats de dialoguer aussi avec l'extrême droite », poursuit le chercheur. Dans le cas de l'affaire Alp Services, le New Yorker puis Mediapart évoquent en mars et juillet 2023 le cas de Louis de Raguenel qui aurait relayé des informations fournies par l'agence suisse dans le journal Valeurs actuelles. « Je n'ai jamais été payé en échange de publication d'un article. Jamais », dément le journaliste.

Une industrie du conseil sur le djihadisme

Mais il y a mieux encore que les journalistes. Auréolées d'une caution scientifique, les productions des chercheurs, « experts », centres de réflexion ou think tanks influencent à la fois les médias — et donc l'opinion publique — mais aussi les décideurs, avec des conséquences sur les politiques publiques. « Il existe une véritable industrie du conseil sur l'islam et le djihadisme, une communauté travaillant sous la dénomination de “contre-radicalisation” (“counter violent extremism”, CVE) ou de “prévention de la radicalisation” (“preventing violent extremism”, PVE). Mais ces centres ne réalisent pas de vraie recherche scientifique, décrypte Andreas Krieg. Les contenus qu'ils produisent se diffusent toutefois de façon puissante et organique à travers des réseaux secondaires, médiatiques notamment. Il est d'ailleurs inutile de maîtriser tous ces centres ou tous ces réseaux, et quelques hubs peuvent suffire à transmettre le message et à le rendre omniprésent dans l'espace public. Beaucoup des gens qui le répètent n'ont ainsi aucun lien direct avec les Émirats. »

Lorenzo Vidino, qui dirige le programme sur l'extrémisme de l'université George-Washington a quant à lui des liens clairs avec les Émirats puisqu'il travaille également pour Hedayah, un centre de réflexion émirati sur la contre-radicalisation rassemblant des chercheurs internationaux et diffusant son message partout dans le monde. Selon l'article précité publié par Profil, il a aussi signé un contrat de consultance avec Alp Services. Si Lorenzo Vidino n'a pas répondu à nos sollicitations, il a confirmé au New Yorker dans un article du 27 mars 2023 avoir travaillé pour l'officine suisse sur les Frères musulmans en Europe — sans avoir été sûr du client final, même s'il se doutait qu'il s'agissait d'Abou Dhabi. « Il n'était pas évident de savoir s'il s'agissait des Émiratis, des Saoudiens, des Israéliens ou d'une entité privée aux États-Unis », dit-il.

Sur le fond, Vidino identifie deux dangers principaux qui guetteraient l'Union européenne (UE). Le récit des Frères « peut potentiellement représenter la première pierre d'une trajectoire de radicalisation qui pourrait évoluer jusqu'au militantisme violent », écrit-il dans « La Structure paneuropéenne des Frères musulmans », un rapport qu'il a coécrit en 2021 pour le Centre de documentation sur l'islam politique, un institut autrichien. Ce continuum existe-t-il vraiment ? « Nombre de travaux académiques montrent […] que ce n'est pas forcément le cas, considèrent les chercheurs Juliette Galonnier, Stéphane Lacroix et Nadia Marzouki dans une interview publiée sur le site de Sciences Po en 2022 à propos de leur livre Politiques de lutte contre la radicalisation. Quantité de terroristes (que l'on songe par exemple au parcours du terroriste de l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel) sont venus à l'action violente sans radicalisation religieuse préalable, et quantité de religieux intransigeants sont radicalement hostiles à la violence. » Les trois universitaires estiment qu'en se focalisant sur le religieux, ces discours sous-estiment les dimensions politiques ou socio-économiques de la radicalisation.

Deuxième danger, pour Lorenzo Vidino, les Frères musulmans menaceraient aussi la cohésion sociale. « Sur certaines questions clés telles que la liberté religieuse, les droits des femmes et l'homosexualité, de nombreux dirigeants des Frères musulmans adoptent des positions qui sont en contradiction flagrante non seulement avec les valeurs européennes dominantes, mais aussi avec les droits humains fondamentaux », analyse-t-il. La question de la politisation du religieux est certainement une question centrale aujourd'hui pour les démocraties — elle concerne d'ailleurs aussi le christianisme conservateur.

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Le chercheur Lorenzo Vidino et une capture d'écran du site internet d'Alp service. Le ministère public de la Confédération helvétique a ouvert en décembre 2023 une enquête pénale contre l'entreprise et sa direction pour espionnage et activités illégales pour le compte d'un État étranger.
DR, Orient XXI

Du bon usage des attentats

Reste à savoir quelles sont les solutions en termes de politiques publiques. Car le travail de Vidino a eu une importance centrale dans les décisions prises en Autriche, comme l'a confirmé par la suite la ministre de la justice Alma Zadić. Quelques jours après l'attentat meurtrier du 2 novembre 2020 à Vienne, au cours duquel un homme armé d'une kalachnikov ouvre le feu dans le quartier central de la ville, faisant quatre morts et vingt-trois blessés, un vaste coup de filet répressif est organisé à travers l'Autriche. Lors de cette opération « Louxor », des centaines de policiers ont perquisitionné et parfois arrêté des dizaines de personnes supposément liées aux Frères musulmans et accusées de terrorisme. Or le parquet de Graz nous précisait mi-octobre 2024 que si l'enquête se poursuivait pour 20 personnes et 6 associations, elle avait été abandonnée pour 65 personnes et 17 associations. « La globalisation d'une approche qui met l'accent sur l'anticipation du risque […] plutôt que sur la riposte aux attaques subies contribue à normaliser la logique de soupçon, cause de phénomènes d'exclusion, d'autocensure et de discipline dans l'espace public », regrettent la chercheuse Juliette Galonnier et ses coauteurs dans leur livre.

En France, on retrouve Lorenzo Vidino parmi les invités d'une conférence sur l'islamisme et les Frères musulmans organisée en mai par le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif), un think tank créé en janvier 2025 par l'universitaire Florence Bergeaud-Blackler. Omniprésente dans les médias et sur X et garantissant sur son site une réponse dans les vingt-quatre heures, la chercheuse n'a pourtant jamais donné suite à nos demandes d'interview. Bergeaud-Blackler a publié en 2023 Le Frérisme et ses réseaux, un livre controversé sur la confrérie. Au lendemain des attaques du Hamas, en octobre 2023, elle donnait le 16 octobre 2023 une interview au Figaro dénonçant notamment l'« entrisme » des Frères musulmans sans donner d'exemple précis. En 2024, elle était invitée en Belgique à la Conférence sur le conservatisme national (NatCon) aux côtés, entre autres figures d'extrême droite, du dirigeant hongrois Viktor Orbán, et du polémiste Éric Zemmour, du fondateur du parti nationaliste britannique Ukip Nigel Farage, ou de l'ancien premier ministre de Pologne, Mateusz Morawiecki, membre de Droit et justice (Prawo i Sprawiedliwość — PiS). Elle participait également au « 1er Printemps de la liberté d'expression », un cycle de conférences aux thématiques extrêmes droitières organisées à Perpignan, sous l'égide du maire RN Louis Aliot, l'ancien compagnon de Marine Le Pen.

Ligne droite avec le Rassemblement national

Abou Dhabi n'hésite d'ailleurs pas à courtiser directement les représentants de l'extrême droite française. L'histoire pourrait débuter en 2014, avec une rencontre, révélée par Intelligence Online et détaillée par Mediapart en octobre 2016, entre Marine Le Pen et un agent de liaison des services des Émirats arabes unis (EAU), à Saint-Cloud. Le parti, à l'époque le FN, recherche activement des financements pour ses campagnes. Rencontrant des difficultés avec les banques françaises, il se tourne vers l'étranger. Jean-Luc Schaffhauser, « l'eurodéputé prorusse qui a conclu le prêt du FN », comme le titre Libération, raconte au quotidien dans un article publié en 2014 la négociation d'un prêt avec une banque émirienne dont le projet a capoté — c'est la Russie qui a finalement prêté l'argent. Mediapart révèle ensuite qu'un prêt de 8 millions d'euros ayant transité par une banque émirienne — Noor Capital — aurait sauvé le parti fin 2017. La provenance des fonds reste toutefois obscure.

Très clair est quant à lui le discours du FN, puis du RN. Dès 2012, Marine Le Pen réclamait la dissolution de l'association qui représente la confrérie dans l'Hexagone, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF, aujourd'hui Musulmans de France — MF). Le discours du RN reste depuis calé sur cette ligne. En décembre 2022, au moment de la Coupe du monde et alors qu'a éclaté le scandale de corruption par le Qatar au Parlement européen, le député RN du Nord Sébastien Chenu expliquait sur TF1 que Doha « pose un certain nombre de problèmes, soutient le terrorisme, est en opposition [avec les] droits de l'homme, se comporte mal, et essaie d'influencer la sphère publique ». Il annonçait alors la création d'une commission d'enquête sur les ingérences étrangères. Présidée par le RN, l'instance délivre en juin 2023 ses conclusions, pointant les manœuvres de la Russie, de la Chine, et plus marginalement celles de l'Iran, du Maroc, du Qatar et de la Turquie. Mais reste en revanche muette sur le travail d'influence d'Israël ou sur celui des Émirats arabes unis.

Il se trouve que, entre fin 2022 et début 2025, Sébastien Chenu avait justement pris la tête du groupe d'amitié parlementaire France Émirats. Qu'a fait ce groupe durant sa présidence ? Difficile de le savoir, puisqu'aucune information sur le sujet ne figure sur le site de l'Assemblée. On apprend toutefois sur X que le député RN a profité de la COP28 à Dubaï en novembre 2023 pour se rendre aux Émirats. « Ce fut l'occasion d'évoquer la coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme », explique Sébastien Chenu dans un tweet, évoquant sa rencontre avec Ali Rashid Al-Nuaimi, président de la commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères au sein du Conseil national fédéral — le pseudo-Parlement émirati —, également à la tête de Hedayah, le centre de réflexion émirati sur la contre-radicalisation. Sollicité, Sébastien Chenu n'a pas souhaité nous répondre.

Interrogé de façon générale sur les liens du RN avec les Émirats, Arnaud Stephan, qui travaille comme communicant pour l'extrême droite française6, décrit « une nouvelle puissance » qui « prend, de façon normale, contact avec les uns et avec les autres », « notamment avec un parti aux portes du pouvoir ». « Qu'ils pourront avoir sous le coude dans le futur, par exemple pour demander un radar que les États-Unis auront refusé », explique-t-il. En quoi, de leur côté, les Émirats seraient intéressants ? « Ils pourraient proposer d'arranger le problème avec l'islam radical. En faisant de la contre-propagande, avec des vidéos sur l'islam portant les bons messages, en mettant de l'argent dans des associations culturelles ou la formation d'imams en France », illustre le communicant, qui indique toutefois rester circonspect. « Les EAU sont un nouvel opérateur sur le marché de la géostratégie et les frontières ne sont pas encore totalement claires. Lors des prises de contact, on s'interroge parfois sur les intérêts qui sont réellement défendus », considère-t-il.

De l'Autriche à la Hongrie

Que se passe-t-il dans d'autres pays européens, là où l'extrême droite a pris les rênes du pouvoir ? Outre la proximité idéologique, les capacités de financements hors norme du petit émirat ne laissent pas indifférent. Surtout dans un contexte économique difficile et alors que les politiques antidémocratiques menées par certains les mettent au ban de la communauté européenne. En procédure de déficit excessif, Viktor Orbán refuse pourtant d'adopter les mesures relatives à l'État de droit qui lui permettraient de toucher les 18 milliards d'euros gelés par la Commission. « Pour se rendre économiquement moins dépendant de l'UE, Viktor Orbán cherche à diversifier ses sources de capitaux et d'investissements, notamment auprès de pays menés par des hommes forts, comme la Russie, la Chine, ou les pays du Proche-Orient », analyse Mujtaba Rahman, directeur Europe du cabinet de conseil en risques politiques Eurasia Group.

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Belgrade, le 29 septembre 2023. Rencontre entre le premier ministre hongrois Viktor Orbán, le prince héritier d'Abou Dhabi, cheikh Khaled Ben Mohammed Ben Zayed, et le président serbe Aleksandar Vučić, dans le cadre d'une négociation trilatérale portant sur l'économie et l'énergie.
DR, Orient XXI

Et parmi ces autocraties, les Émirats arabes unis. En avril 2024, le Parlement hongrois valide un nouvel accord de coopération économique, comprenant notamment le développement immobilier du quartier de la gare de Rákosrendező à Budapest. Selon l'accord, des acteurs privés émiratis choisis par Abou Dhabi devront investir 5 milliards d'euros pour acheter les terrains et propriétés du quartier puis construire un ensemble à usage mixte. En contrepartie, le gouvernement hongrois s'engage à limiter la TVA à 5 % sur les biens vendus et à investir 800 millions d'euros dans des infrastructures de transport.

Au même moment, la Commission européenne tente de sortir les Émirats arabes unis de sa liste des pays à haut risque pour le blanchiment d'argent. Mais certains eurodéputés montent au créneau. « Cette décision était tout à fait scandaleuse, explique l'eurodéputé (ex-Verts, aujourd'hui La France insoumise) Damien Carême, qui a notamment été rapporteur du dernier règlement européen sur la prévention de l'utilisation du système financier aux fins de blanchiment de capitaux ou de financement du terrorisme. Par exemple, les Émirats arabes unis violent de façon flagrante les sanctions financières contre la Russie. Ils sont aussi impliqués dans le financement de la guerre au Soudan. Nous nous sommes donc opposés à la décision de la Commission et nous avons réussi à faire adopter cette objection » le 23 avril 2024, se réjouit l'élu. Les EAU seront donc maintenus sur la liste, malgré le soutien des eurodéputés hongrois et italiens d'extrême droite.

Qu'en sera-t-il à l'avenir ? Les dernières élections européennes ont vu croître le nombre d'eurodéputés d'extrême droite, dont une grande partie, y compris le RN, se sont regroupés dans la nouvelle coalition des Patriotes pour l'Europe. « Pour les EAU, les partis d'extrême droite, qui s'unissent en Europe, représentent un partenaire fiable et dont les réseaux peuvent être mobilisés facilement », analyse le conseil en risques et stratégies politiques Andreas Krieg. En juillet 2024, la Hongrie prenait la présidence tournante de l'UE, et ce, jusqu'à la fin de l'année. « Viktor Orbán ne croit pas en ce que représente l'Union et ne croit pas dans le multilatéralisme. Il veut une Europe d'États-nations, avec plus de pouvoir aux États au détriment de l'UE », décrypte Mujtaba Rahman. Le tout, agrémenté d'une certaine sympathie pour les autocraties comme la Russie ou les Émirats. « La Hongrie s'engage à œuvrer pour des relations plus étroites entre l'UE et les Émirats arabes unis », assurait au printemps le ministre hongrois du commerce et des affaires étrangères. La vision du monde de la petite monarchie pourrait encore avoir de beaux jours devant elle. Reste à savoir si ses priorités sont vraiment celles des Européens.

Les coulisses de notre enquête

Journaliste indépendante, j'ai travaillé il y a quelques années sur la guerre au Yémen pour Mediapart et Mediacités. L'un des belligérants a attiré mon attention parce qu'il était presque inconnu, alors que sa relation avec la France ne cessait de s'amplifier : les Émirats arabes unis. J'ai donc écrit sur ce pays, notamment pour Le Monde diplomatique et pour Orient XXI, qui m'avait demandé en 2022 de travailler sur l'influence de ce pays en France. Aujourd'hui, c'est aux liens que cette petite, mais richissime monarchie pouvait avoir avec l'extrême droite française et européenne que nous nous intéressons. C'était un fil qui avait attiré mon attention, et que j'ai donc accepté de tirer.

J'ai interrogé des chercheurs, des journalistes et des hommes politiques. Du côté du RN, peu m'ont répondu, mais j'ai pu échanger avec l'eurodéputé Thierry Mariani et avec le communicant Arnaud Stephan. Présent lors des rencontres de 2014 et 2015 qui ont eu lieu entre le RN et des officiels émiratis, l'homme d'affaires Pascal Renouard de Vallière est resté extrêmement vague au téléphone pendant la durée de notre entretien. Lui, qui ne cache pas son soutien à Marine Le Pen et qui a été dans les années 2000 l'intermédiaire favorisant le projet de création de la Sorbonne University à Abou Dhabi, ne fait cependant aucune analyse particulière du lien entre le RN et les Émirats. « Tous les partis ont des relations avec tous les pays », m'a-t-il répété.

Je me suis aussi plongée dans les deux plaintes qu'ont posées Farid Hafez et Hazim Nada contre, notamment, Alp Services — une entreprise suisse qui servait de relais de propagande et de désinformation entre les Émirats et l'Europe.

Le prolongement autrichien de cette affaire m'a particulièrement interpellée : l'influence de la monarchie émiratie, notamment auprès de centres de recherche, a contribué à la mise en place de politiques d'extrême droite. En France, je me suis donc intéressée aux centres ou aux médias qui relayaient une ligne proche de celles des Émirats, notamment sur la question des Frères musulmans. J'ai noté que le Centre européen de recherche et d'information sur le frérisme (Cerif) avait reçu le chercheur Lorenzo Vidino, également attaqué par Farid Hafez et Hazim Nada pour son rôle dans l'affaire Alp Services. Contactée, la prolixe et virulente fondatrice du Cerif, la chercheuse Florence Bergeaud-Blackler, ne m'a jamais répondu. Je suis aussi allée voir ce que proposait le média Global Watch Analysis (GWA) ; son rédacteur en chef, Atmane Tazaghart, a démenti tout lien avec les Émirats avant de me menacer de poursuites judiciaires.


1Les piratages de boîte e-mail puis les fuites organisées dans la presse font partie des outils d'influence utilisés par les Émirats arabes unis et le Qatar. Le média d'investigation Blast en France indique que les documents dont sont issues ses révélations en 2021 sur la «  Qatar connection  » proviennent initialement d'une opération de piratage émiratie. Quelques années auparavant, en 2017, le hacking par un groupe nommé Global Leaks de la boîte e-mail de l'ambassadeur émirati aux États-Unis et la fuite des documents vers le média The Intercept faisaient clairement le jeu de Doha.

2La révélation de ce fichage, accompagné pour certaines personnes ou entités d'une campagne d'atteinte réputationnelle, a conduit à plusieurs procédures en justice, en France, en Suisse et aux États-Unis. Deux plaintes françaises, déposées par Mediapart et la journaliste Rokhaya Diallo, ont été depuis, selon nos informations, classées sans suite par le parquet de Paris. En Suisse, une enquête du ministère public de la Confédération est toujours en cours. De même que les deux plaintes américaines.

3Dans un article publié le 19 septembre 2023, «  Inside the United Arab Emirate's spy campaign in Europe  ».

4Les articles publiés sont généralement critiques du RN. Sauf au moment des législatives de 2024, quand le site publie une interview de Gilles-William Goldnadel. intitulée : «  Pour un Juif, ce n'est plus un tabou de voter pour le Rassemblement national  ». L'avocat a notamment défendu Florian Philippot, alors vice-président du Front national lors de la plainte l'opposant au Qatar en France.

5Hazim Nada est le fils du leader Frères musulmans Youssef Nada et aurait sous ce prétexte subi une campagne de dénigrement émanant d'Alp Services.

6Arnaud Hautbois, qui prend aussi le pseudonyme de Stephan, a notamment travaillé entre 2012 et 2017 pour Marion Maréchal, et plus récemment sur la campagne présidentielle 2022 de Marine Le Pen.

En Allemagne, la mémoire s'estompe et l'AfD donne le tempo

Une femme avec un chien, un tank en arrière-plan, un dialogue sur les Palestiniens.

Au sein d'une Europe en proie à la montée des extrêmes droites, l'Allemagne a longtemps fait figure d'exception. Du fait de son histoire, elle semblait sinon immunisée contre la tentation identitaire, du moins capable de la maintenir sous cordon sanitaire. Depuis quelques années cependant, les digues de la vertueuse exception germanique paraissent s'affaisser devant la montée du parti d'extrême droite Alternative für Deutschland (AfD), qui constitue désormais la deuxième force du pays. À rebours de l'Allemagne, l'Autriche n'a jamais connu de « dénazification » à proprement parler, aussi incomplète fût-elle, et son extrême droite d'après-guerre n'a pas eu à défier les interdits moraux qui étaient de mise chez sa puissante voisine.

Différentes, les trajectoires de l'AfD et du Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ) se rejoignent pourtant sur un point : elles se sont toutes deux consolidées depuis le début de la guerre génocidaire livrée par Israël contre Gaza. Par quels ressorts ces partis ont-ils tiré profit de la guerre au Proche-Orient et de sa réception par le monde politique et médiatique, malgré un lourd passé antisémite ? Comment leur idéologie islamophobe et xénophobe a-t-elle fini par éclabousser l'ensemble de la classe politique ? Pour le comprendre, Orient XXI publie deux grands reportages en Allemagne et en Autriche (publication le 30 septembre).

Cette enquête a été réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre (FPL) dans le cadre de l'appel à projets « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ». Plus d'infos ici

Palestine. La boussole de Francesca Albanese

Femme avec des lunettes, coiffure en chignon, silhouette sur fond du logo de l'ONU.

Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte le 9 décembre 2025.

Actualisation Par la voix de Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, la France a réclamé, le 11 février 2026, la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, qui aurait déclaré qu'Israël est « l'ennemi commun de l'humanité », lors d'un forum à Doha. Le ministre reprend l'accusation d'une quarantaine de députés macronistes, bien connus pour leurs positions pro-Netanyahou, dont l'inévitable Caroline Yadan. L'ennui est que Francesca Albanese n'a jamais prononcé cette phrase. Il suffit de regarder la vidéo mise en ligne (sur X) pour le vérifier.

Depuis son premier rapport en 2023, elle fait l'objet d'un harcèlement du gouvernement israélien et de Donald Trump. Une fois de plus, le gouvernement français leur emboite le pas.

Quand le monde dort devant l'élimination du peuple palestinien et l'écrasement de Gaza, rien ne doit être négligé pour le secouer, l'obliger à regarder la réalité en face. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, s'est fixé cet objectif, et elle n'en démord pas. Déjà, dans le cadre de sa mission onusienne, elle a publié quatre rapports aux titres fort explicites : « L'Anatomie d'un génocide » (juillet 2023), « L'effacement colonial par le génocide » (octobre 2024), « L'Occupation sans fin, génocide et profits » (juillet 2025) — car, oui, des entreprises, y compris françaises, s'enrichissent du sang des Palestiniens —, « Le génocide à Gaza, un crime collectif » (octobre 2025)1.

Indignée, la rapporteuse spéciale l'est assurément. Pourtant elle ne se départit jamais de sa boussole : le droit international. Non pas un droit désincarné, froid et mécanique. Mais un droit au service des personnes afin de ne jamais perdre de vue l'humanité de chacun et de tous. Un droit qu'elle martèle et qu'elle confronte aux agressions proprement inimaginables, des plus insidieuses aux plus spectaculairement violentes, contre les Palestiniens au quotidien.

Comme en témoigne son dernier livre, Francesca Albanese possède ce talent rare de savoir conjuguer souvenirs personnels et paroles fortes de Palestiniens en lutte pour leur survie ou d'Israéliens en rupture avec la folie meurtrière de leur pays. Sans oublier les retours historiques pour contextualiser les faits et les rappels constants du droit international. Elle arrive ainsi à saisir les plus infimes détails qui révèlent des blessures profondes — celle de ses interlocuteurs mais aussi, toutes proportions gardées, les siennes.

La rapporteuse ne cherche d'ailleurs pas à les cacher. Dans l'introduction, elle trace les grandes lignes de son parcours. Née dans une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, rien ne la destinait à devenir une vigie des droits humains des Palestiniens, une lanceuse d'alerte sur le génocide en cours à Gaza. C'est le résultat de ses rencontres, de ses choix, de ses expériences, et singulièrement celle de juriste auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en 2010. Quelles que soient ses bifurcations professionnelles, la Palestine ne sortira jamais de son horizon.

Les récits s'entrelacent

On le constate à travers cet ouvrage divisé en dix chapitres. Chacun d'entre eux prend le titre d'un personnage remarquable rencontré en Palestine occupée, dont les « récits s'entrelacent avec la vie et les visages de beaucoup d'autres », comme elle l'écrit. Elle prolonge ces histoires personnelles en abordant les grandes questions existentielles (et polémiques) : l'apartheid ; la confusion savamment entretenue entre antisémitisme et critique du pouvoir israélien ; le génocide ; et même le droit humanitaire qui peut aussi faciliter la banalisation de la colonisation…

Ainsi « Hind », titre du premier chapitre, rend compte de l'assassinat de cette fillette de six ans, de sa famille, de l'équipe du Croissant rouge venue lui porter secours2, mais aussi des témoignages de dizaines de vies d'enfants aux paroles bouleversantes que Francesca Albanese a pris le temps d'écouter, encore et encore : « Ils deviennent des adultes dans des corps d'enfants, déjà accablés par les soucis, les peurs, les responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. » Elle pointe également les enfants israéliens, biberonnés à la haine des « Arabes », comme ils disent. Un mot générique pour effacer celui de « Palestiniens », ainsi que le souligne George, un ingénieur palestinien, qui donne à voir ce que signifie de vivre dans Jérusalem occupée.

On pourrait aussi citer Abu Hassan et « les conséquences de l'occupation » ; le professeur italo-israélien Alon et l'antisémitisme ; Ingrid et les moult exemples « des subtilités de la normalisation » de l'apartheid au nom de l'humanitaire ; le chirurgien Ghassan et les images insoutenables des patients qu'il recueille ; Gabor et la nécessité de « préserver la mémoire d'un peuple »… Le dixième portrait est consacré à Max, son mari. Vivant à New York, ce dernier prend soin de leurs deux enfants quand Albanese doit voyager. Il assure financièrement la vie de la famille si besoin — car, comme rapporteuse spéciale, elle ne reçoit aucun salaire.

Quand on referme le livre, on songe à ce vers de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », celle qui brûle le plus. Francesca Albanese a cette lucidité qui blesse : « Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes ». Elle a aussi un espoir : la prise de conscience des peuples qui, seuls, peuvent soulever des montagnes.

Voilà pourquoi les défenseurs du sionisme et de la colonisation d'Israël en ont fait leur ennemie. Certains la discréditent plus ou moins subtilement, tel l'animateur de la matinale de France Culture, Guillaume Erner, qui, le 18 novembre 2025, lui dénie la qualité de rapporteuse spéciale de l'ONU pour l'habiller en « voix pro-palestinienne »3.

D'autres vont encore plus loin. Ainsi le président des États-Unis, Donald Trump, l'a inscrite sur la liste noire des terroristes, la privant de tous les services d'entreprises étatsuniennes ou de sociétés ayant des liens avec ces dernières, à commencer par les cartes bancaires. Elle est en bonne compagnie, aux côtés du procureur de la Cour internationale de justice Karim Kahn, et de trois autres juges dont le français Nicolas Guillou4, tous abandonnés par les autorités françaises et européennes. C'est aussi cela participer à l'asservissement du peuple palestinien.

Rencontre filmée avec Francesca Albanese et Agnès Callamard

DISUNITED NATIONS Débat avec Francesca Albanese, Agnès Callamard, Christophe Cotteret, Johann Soufi.

Francesca Albanese, était au Forum des images, le 17 novembre 2025, à l'occasion de la présentation du documentaire Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, réalisé par Christophe Cotteret [voir encadré orange].

La projection était suivie d'un débat avec la rapporteuse spéciale des Nations unies, Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International, Christophe Cotteret et Johann Soufi, avocat spécialisé en droit pénal international. Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.


1Chaque rapport est publié en plusieurs langues sur le site de l'Organisation des Nations unies (ONU)

2Voir le film de Kaouther Ben Hania, La voix de Hind Rajab, 1h52mn, sortie en salle le 26 novembre 2025.

3L'interview, très partiale, a suscité beaucoup de protestations. Lire notamment Pauline Bock, «  Erner face à Albanese : retour sur une interview ”radicale”  », Arrêt sur image, 22 novembre 2025.

4Stéphanie Maupas, «  La vie de Nicolas Guillou, juge français de la CPI sous sanctions des États-Unis : “Vous êtes interdit bancaire sur une bonne partie de la planète”  », Le Monde, 19 novembre 2025.

À Paris, une mise en scène rabâchée de la lutte contre l'antisémitisme

Grand hall avec chandeliers, foule réunie autour d'un discours contre l'antisémitisme.

Sous l'égide d'Anne Hidalgo, un sommet des maires européens a réuni à l'Hôtel de Ville des élus locaux et des responsables gouvernementaux, aux côtés d'organisations pro-israéliennes. Un énième exemple d'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, où les mêmes cibles sont visées et où la diabolisation du boycott revient en force, alors même que la Cour de cassation vient d'en reconnaître la légalité.

« Ne vous inquiétez pas, toute la nourriture est casher », rassure un agent d'accueil, en anglais, à quelques mètres du buste de Marianne, à l'étage de réception de l'Hôtel de Ville de Paris.

Le sommet 2025 de Paris des maires contre l'antisémitisme (2025 Paris Mayors Summit Against Antisemitism), organisé chez Anne Hidalgo (Parti socialiste) et sous son patronage le 20 novembre, en marge du 107e Congrès des maires de France qui se tenait du côté de la Porte de Versailles, est passé sous les radars des médias nationaux. Tout au long de la journée et des interventions, le mélange des genres sera permanent. À ce niveau, ce n'est plus de l'instrumentalisation, c'est du rabâchage.

Dans la liste des organisateurs, on trouve la Ville de Paris, le Conseil de l'Europe, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le Congrès juif européen — branche du Congrès juif mondial — et surtout, l'organisation Combat Antisemitism Movement (CAM), dont les représentantes interviennent à plusieurs moments de la journée. Fondé en 2019 aux États-Unis, l'organisation a fait de la répression des mouvements étudiants sur les campus une de ses priorités. En France, le CAM a pour partenaire la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA), qui s'est récemment illustrée en demandant au ministre de l'enseignement supérieur d'annuler un colloque au Collège de France sur la Palestine et l'Europe. L'organisation UN Watch est leur partenaire suisse, notamment connue pour cibler les rapporteurs spéciaux des Nations unies pour les Territoires occupés et les accuser d'antisémitisme1. Une quinzaine d'organisations israéliennes sont également partenaires du CAM, dont NGO Monitor2. Et surtout, le ministère israélien de la diaspora, qui avait déjà organisé le colloque sur l'antisémitisme à Jérusalem, en mars 2025, en y conviant toute l'extrême droite mondiale.

Shannon Seban fait partie de la fine équipe du CAM, aux côtés d'André Azoulay, ancien conseiller du roi du Maroc. Directrice d'affaires publiques Europe chez le groupe Altice France — propriété de Patrick Drahi, tout comme Altice USA qui détient la chaîne pro-israélienne i24News3 —, elle est présente à la fois comme directrice des affaires européennes du CAM et comme élue (Renaissance) au conseil municipal de Rosny-sous-Bois (Île-de-France). Dans son allocution de bienvenue — prononcée en anglais, la République appréciera —, elle évoque l'horizon des municipales, la « valeur française de la laïcité » et les Français juifs qui, comme elle, se trouveraient ciblés à la fois par l'extrême gauche et l'extrême droite — dit celle qui passait la veille sur CNews.

Ne pas « importer le conflit »… tout en ne parlant que de cela

Sans surprise, tout le sommet est placé sous le signe du 7 octobre 2023. La maîtresse de cérémonie, Natalie Sanandaji, est responsable des affaires publiques du CAM et « survivante du Festival Nova », comme le stipule sa biographie. Elle ne manque pas de qualifier le 7 octobre d'« un des jours les plus meurtriers pour les juifs depuis l'Holocauste ». L'idée de ne pas « importer le conflit », selon l'expression consacrée, ne vaut visiblement que lorsqu'il s'agit de parler des Palestiniens. Raphaël Enthoven, participant à la deuxième table ronde de la journée, affirme d'ailleurs sans sourciller : « Il ne s'agit pas d'importer le conflit. » Il avait auparavant pris le temps d'expliquer comment les soutiens de la Palestine « minoraient les crimes du Hamas », et « majoraient ce que fait Israël », en prétendant qu'il y a génocide, apartheid et famine — autant de réalités inexistantes pour le polémiste.

Le président du CRIF, Yonathan Arfi, prend la parole après le mot d'ouverture de la maire de Paris pour récuser à son tour « l'instrumentalisation du conflit entre Israël et le Hamas », tout en expliquant que l'antisémitisme « se cache derrière des discours islamistes, des discours complotistes, des discours antisionistes ». Même son de cloche chez Moshe Kantor4, président du Congrès juif européen, et surtout chez l'Allemande Katharina Von Schnurbein, qui occupe depuis 2015 le poste de coordinatrice de la lutte contre l'antisémitisme à la Commission européenne : « L'antisémitisme peut se cacher derrière l'antisionisme. » Joël Kotek, professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles (ULB), assis aux côtés d'Enthoven, en remet une couche : « Le 7 octobre a réactivé le cliché du juif tueur d'enfants. » Rappeler que plus de 19 000 enfants ont été tués à Gaza par l'armée israélienne depuis le 8 octobre 2023 revient-il donc à être antisémite ?

Le gouvernement contre le droit international

Sur cette équivalence entre antisionisme et antisémitisme, qui constitue un des moteurs essentiels du discours sur le « nouvel antisémitisme », Anne Hidalgo se présente comme un modèle. Dans son allocution d'ouverture du sommet, l'édile de Paris exprime le souhait que tous les maires présents adoptent, à l'image de la Ville de Paris, la définition de l'antisémitisme promue par l'IHRA (l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste), également adoptée par Israël. Celle-ci permet notamment « de qualifier d'antisémites les attaques antisionistes motivées par une haine des juifs », selon les termes de la proposition de résolution de Sylvain Maillard (Renaissance) qui voulait la faire adopter au niveau national en 20195.

Car le sommet sert aussi à échanger les expériences : Martine Dieschburg-Nickels, vice-présidente du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux (Conseil de l'Europe), met en avant les efforts de son pays, le Luxembourg, qui a adopté en septembre 2023 le PANAS, le Plan d'action national de lutte contre l'antisémitisme. Les auteurs de celui-ci se félicitent que « le gouvernement a fait sienne la définition juridiquement non contraignante de l'antisémitisme élaborée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste ». On retrouve également dans le document de présentation les deux chevaux de bataille défendus durant le sommet des maires et portés en France, au niveau gouvernemental, par Aurore Bergé et la Dilcrah (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT) : le renforcement de l'arsenal juridique, et le ciblage des établissements scolaires et universitaires.

Durant la première table ronde de la journée intitulée « Des stratégies nationales à l'action locale », Mathias Ott, à la tête de la Dilcrah, compte « deux armes pour lutter contre l'antisémitisme dans notre pays : la loi, et l'éducation ». Il salue la nouvelle circulaire pénale du garde des Sceaux, en date du 22 octobre 2025, relative au traitement judiciaire des propos antisémites, antisionistes et des discours de haine au sein des établissements d'enseignement supérieur. Gérald Darmanin y souligne la nécessité de répondre aux propos antisémites « ou appelant à la négation ou à la destruction de l'État d'Israël ». « C'est fondamental quand on sait qu'aujourd'hui, le principal carburant de l'antisémitisme dans notre pays, c'est l'antisionisme », insiste à son tour Mathias Ott. Lorsque scander un slogan comme « From the river to the sea, Palestine will be free » (Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre) ou afficher la carte de la Palestine historique en appelant à la décolonisation sont interprétés comme des actes et des discours appelant à la destruction d'Israël — et donc antisémites —, on imagine l'impact d'une telle circulaire. Tissant sur le modèle étatsunien, le ministère de la justice cible principalement les étudiantes : « La gravité de ces propos est renforcée lorsque ceux-ci sont tenus dans l'enceinte d'établissements d'enseignement supérieur, notamment à l'occasion de rassemblements publics (rencontres universitaires, conférences…) ».

Insistant sur l'importance de la formation et de la sensibilisation, le délégué ministériel affirme : « Il faut être bien outillé quand des jeunes viennent vous parler — et je mets évidemment des guillemets — du « génocide à Gaza », et expliquer ce que veut dire un génocide. » Le déni du droit international doit ainsi être transmis aux jeunes générations.

L'antisémitisme, les Frères et le « racisme objectif »

Les propos publiés sur les réseaux sociaux sont notamment ciblés par cette volonté de renforcer la réponse pénale, comme le montre la table ronde intitulée « Sécurité, application de la loi et menaces numériques. Protéger les communautés juives aujourd'hui ». L'ombre du livre de Nora Bussigny sur les « nouveaux antisémites », qui utiliseraient ces moyens pour propager leur haine, plane sur le sommet. Or ces derniers, comme on le sait, se trouvent principalement chez la gauche et parmi les « islamistes », c'est-à-dire les musulmans.

À l'instar de l'article du Point6 s'offusquant de la tenue du colloque sur la Palestine au Collège de France, où « anti-israélien » et « anticolonial » font office d'actes d'accusation, la question palestinienne est également présentée au sommet des maires comme le maillon d'une chaîne plus menaçante : celle du grand complot islamiste — plus précisément frériste — contre la France et l'Occident. Déjà pendant le café d'accueil, Saad Amrani, chef commissaire de la police de Bruxelles, défenseur du modèle marocain dans la lutte antiterroriste et d'une coopération sécuritaire renforcée entre la Belgique et le royaume chérifien, affirme dans une discussion à bâtons rompus : « Dans les quartiers, le lavage de cerveau a été tel par les Frères musulmans, que ce discours [faire de l'éducation sur l'antisémitisme] rentre par une oreille et sort de l'autre. » Du Gilles Kepel version Plat pays. Et dans Frères musulmans, il y a musulmans. Son compatriote, Joël Kotek, saute le pas publiquement : avec 30 % de musulmans — dont on peut supposer qu'ils sont anti-israéliens — dans la capitale belge, il n'est pas étonnant que les discours antisémites — ou anti-israéliens, peu importe — soient légion chez une certaine gauche, par pur électoralisme.

La gauche, bien sûr, et l'on sait laquelle. « L'antisémitisme aujourd'hui est propagé par des gens qui, quand on les accuse d'antisémitisme, mettent la main sur le cœur et vous menacent d'un procès. Qu'ils perdent », ironise Raphaël Enthoven. Il fait ici référence au procès que la France insoumise lui a intenté pour délit d'injure, après avoir qualifié le parti de « profondément antisémite ». « L'antisémitisme se combat en le débusquant », affirme-t-il, « il faut se battre pied à pied sur le terrain de l'opinion ». Des bravos fusent dans la salle. Car « l'antisémitisme c'est la matrice de la haine elle-même. C'est la raison pour laquelle on peut même penser qu'il a précédé l'invention du judaïsme ». Quand Jean-Paul Sartre écrivait que « c'est l'antisémitisme qui crée le Juif », il ne pensait certainement pas à une interprétation aussi... littérale.

Faute d'avoir existé avant l'antisémitisme, les juifs ont beau précéder la création de l'État d'Israël de quelques dizaines de siècles, ils n'auront eu de cesse, sous les dorures de la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville, d'être associés à Tel-Aviv. Tant pis pour l'accusation de double allégeance. Comment faire sinon pour faire passer l'appel au boycott des produits israéliens ou du boycott culturel, académique et sportif, désormais admis par la Cour de cassation comme une forme de liberté d'expression7 pour un acte antisémite ? La table ronde à laquelle participe Raphaël Enthoven se veut consacrée au sujet sous le titre : « Préserver le dialogue face aux boycotts culturels, artistiques et sportifs ». « Des événements impliquant des juifs sont annulés », affirme Katharina Von Schnurbein, juste après avoir déploré que « plus que jamais, des juifs sont tenus pour responsables de la politique d'Israël ». C'est le cas jusque dans l'Hôtel de Ville de Paris, visiblement.

Après les premiers mots de bienvenue, une bande-annonce du sommet est projetée. L'on y voit, entre autres images, celles du fumigène qui a été allumé par des militants à la Philharmonie de Paris, le 6 novembre 2025, pendant le concert de l'orchestre philharmonique d'Israël. Des manifestantes qui ne savent pas séparer l'État des artistes.

Peter Paltchik, judoka olympique israélien, évoque le boycott sportif dont il a fait l'objet, mais se souvient notamment de ce moment, aux Émirats arabes unis, où il se tenait sur le podium : « Une grande fierté pour moi et pour la nation juive », alors que le drapeau israélien est hissé et l'hymne national retentit. Les soutiens du boycott auraient donc raison, et le sport institutionnel est bel et bien la vitrine de l'État ? Mathias Ott aussi juge, visiblement, subsidiaire la distinction entre juif et israélien : il déplore que l'on veuille censurer « des musiciens de confession juive ou qui viennent d'Israël ».

La fin de journée voit aussi les interventions d'Aurore Bergé, qui a décidé de faire de la lutte contre l'antisémitisme son tremplin politique, et de Joshua Zarka, l'ambassadeur d'Israël en France, qui passe presque autant de temps à commenter la situation française — vous avez dit ingérences russes ? — qu'à défendre la politique génocidaire de son pays sur les plateaux. En attendant 2027, la question palestinienne et, par extension, celle de l'islam semblent bien parties pour être parmi les principaux enjeux des municipales de mars 2026.


1Voir le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations, novembre 2025.

2Organisation israélienne qui liste et rend compte des ONG internationales d'un point de vue israélien.

3Basée à Tel-Aviv, la chaîne a des studios à Paris.

4Moshe Kantor est un oligarque russe qui, depuis 2022, était sous le coup de sanctions européennes en raison de sa proximité avec Vladimir Poutine. Il avait été alors contraint d'abandonner la présidence du Congrès juif européen. Les sanctions ont été levées en mars 2025. Il a été ensuite réélu à la tête du Congrès pour un cinquième mandat en mai 2025.

5Kenneth Stern, avocat étatsunien et rédacteur principal de cette définition, a regretté en 2019 que la définition qu'il a proposée serve à limiter la liberté d'expression sur les campus universitaires et soit instrumentalisée par des pouvoirs politiques.

6Erwan Seznec, Ismaël El Bou-Cottereau, «  Au Collège de France, un colloque propalestinien à haut risque  », Le Point, 7 novembre 2025.

7«  Relaxe des militants du boycott d'Israël : le point final de la Cour de cassation  », Blast, 13 novembre 2025.

El-Fasher, Soudan. La catastrophe annoncée a bien eu lieu

Convoi de camions sur une route, entouré de militaires et de verdure désertique.

Le 26 octobre 2025, la ville d'El-Fasher, capitale du Darfour-Nord (Soudan), est tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) après un siège total de 18 mois. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville, des milliers de civils ont été exécutés. Trois semaines après les massacres, l'heure semble plus à la poursuite de la guerre qu'aux négociations.

Abdelwahab* (son prénom a été modifié) est un miraculé. Dimanche 26 octobre, alors que les soldats des Forces de soutien rapide (FSR) envahissent le cœur d'El-Fasher, il parvient à s'extirper du carnage, une première fois. « On est partis la peur et la faim au ventre. Partout, des corps jonchaient les rues », se souvient cet habitant de 57 ans. Des colonnes interminables de civils fuient alors la capitale du Nord du Darfour tombée aux mains des troupes du général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », qui s'adonnent à des tueries de masse parmi les 260 000 civils assiégés depuis plus de 18 mois.

Aux abords de la ville, Abdelwahab est arrêté à un check-point tenu par les paramilitaires. Les hommes sont séparés des femmes. Sous la menace des fusils, ils sont dépouillés et regroupés dans la poussière. Soudain, les balles crépitent. Sur la centaine d'hommes, aucun ne se relève. « J'aurais dû être le centième. Par la grâce de Dieu, j'ai survécu », raconte-t-il, rescapé une seconde fois. Blessé à la jambe, il lui faudra plusieurs jours de marche, pieds nus, pour rejoindre la localité de Tawila, aux pieds des montagnes du Jebel Marra.

Sur les plus de 70 000 personnes qui ont fui les massacres à El-Fasher, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), moins de 10 000 sont parvenues à atteindre cette zone sous le contrôle du Mouvement de libération du Soudan, l'un des seuls groupes armés officiellement neutre dans le conflit qui ravage le pays depuis avril 2023. Près de 15 000 civils ont réussi à fuir vers le Nord du Soudan et quelques milliers d'autres ont trouvé refuge à l'Est du Darfour.

« Où sont passés tous les autres ? », s'interroge Iqbal* (son prénom a été modifié), horrifiée. Cette mère tout juste arrivée à Tawila a perdu la trace de ses sept enfants. Lorsque les FSR ont lancé leur ultime assaut, elle veillait sur l'un de ses fils à l'hôpital saoudien d'El-Fasher, où 460 patients ont été abattus deux jours plus tard par les paramilitaires selon l'Organisation mondiale pour la santé (OMS). Parvenue à s'enfuir de justesse, elle finit par cacher son fils blessé au milieu d'un bosquet d'arbustes pour qu'il échappe aux griffes des soldats. Arrêtée, elle est détenue pendant trois jours, avant d'être relâchée et de rejoindre Tawila, seule.

Dix-huit mois de siège

« Où sont nos hommes ? Je n'ai retrouvé personne. Que Dieu les protège », se lamente Iqbal. Sur les témoignages vidéo transmis à Orient XXI, les survivants d'El-Fasher s'expriment à voix basse sous des draps tendus sur des bouts de bois comme seul abri de fortune. Ils sont frêles et épuisés, cherchent leurs mots et parviennent difficilement à articuler. Hormis le traumatisme de la fuite et des massacres, c'est la faim qui les tourmente. Car depuis plus de 18 mois, El-Fasher était devenue un mouroir à ciel ouvert.

À mesure que les paramilitaires resserraient leur étau sur la ville, les ressources se sont amenuisées. Alors que les obus pleuvaient sur la ville, pas un carton d'aide humanitaire n'était autorisé à franchir la tranchée de sable longue de 55 kilomètres érigée par les FSR autour de la cité pour asphyxier sa population. Ceux qui voulaient fuir devaient prendre le risque d'être arrêtés aux check-points, dépouillés et parfois exécutés sommairement sur le bas-côté. En sens inverse, des marchands tentant de faire passer des sacs de riz en contrebande étaient fusillés à bout portant dans les tranchées.

Terrain brûlé avec débris et une structure en métal, ambiance désolée.
El-Fasher, quartier d'Al-Amal, le 31 mai 2024. La photo montre les décombres d'une maison détruite par une frappe des FSR.

« Il n'y a plus rien à manger. Plus aucun médicament. Les gens consomment une fois tous les deux jours de l'ambaz, de la nourriture pour animaux. Mais ces derniers temps, elle n'est même plus disponible sur le marché. Alors on mange des peaux de vache bouillies. On ne va pas durer longtemps », livrait un photographe local quelques jours avant l'assaut final sur El-Fasher. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

À l'hôpital saoudien d'El-Fasher, seule structure encore fonctionnelle de la ville, ciblée à de multiples reprises par l'artillerie ou par les drones des paramilitaires, la situation était critique depuis de longs mois. « Les obus tombent dès la prière du matin. Nous manquons de tout. Nous vivons dans l'odeur du sang et de la mort », confiait un médecin sur place quelques heures avant l'assaut. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Un groupe de personnes se regroupe sous une bâche près d
17 juin 2024. Dans une forêt près de la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Le photojournaliste soudanais Mohamed Zakaria tente de rejoindre le Soudan du Sud, puis l'Ouganda depuis El-Fasher. Sur la route, un pneu crève. La réparation se fait sous la pluie.

Une ville entière attendait sa mort

« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés », s'alarmait une femme déplacée dans une école. Les près de 260 000 civils — dont une moitié d'enfants — pris au piège avant le dernier assaut vivaient déjà comme « des otages craignant leur exécution prochaine », selon les mots d'un habitant contacté avant la prise de la ville. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Une ville entière attendait sa mort dans le silence coupable de la communauté internationale. Si les organisations humanitaires tiraient depuis des mois la sonnette d'alarme, décrivant El-Fasher comme « le gouffre de l'enfer » — selon les mots de l'Unicef — aucune initiative internationale crédible n'a été mise sur pied pour exiger la levée du siège et éviter le scénario du pire : la famine doublée de massacres à grande échelle.

La catastrophe était prévisible. Dans le sillage des affrontements débutés à Khartoum le 15 avril 2023 entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) dirigées par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, la guerre s'est rapidement propagée au Darfour, fief historique des paramilitaires. Dès le mois de juin 2023, les FSR se sont emparés de la ville d'El-Geneina, au Darfour occidental, perpétrant un nettoyage ethnique visant la communauté Massalit faisant entre 10 000 et 15 000 morts selon les Nations unies.

Tous les regards se sont alors tournés vers El-Fasher. La garnison militaire abritant la 6e division d'infanterie d'El-Fasher, dernier bastion, au Darfour, des FAS, était aussi défendue par les Forces conjointes — une coalition d'anciens mouvements rebelles — ainsi que par des groupes d'autodéfense locaux principalement recrutés parmi la communauté Zaghawa — une ethnie non-arabe à cheval entre le Soudan et le Tchad. Peuplée d'un million et demi d'habitants, principalement issus des communautés non-arabes du Darfour, la ville allait-elle connaître le même sort qu'El-Geneina ?

Tout portait à le croire. Pour conquérir El-Fasher, les FSR avaient massé des dizaines de milliers de combattants, venus des quatre coins du Darfour, principalement recrutés parmi les tribus arabes de la région. Leurs troupes, étoffées de mercenaires tchadiens et d'autres communautés arabes sahéliennes, sont les descendants des milices Janjawids qui ont semé la terreur au Darfour à partir de 2003, participant au génocide commis par le régime d'Omar Al-Bachir. Vingt ans plus tard, dans cette région où les cicatrices de la guerre ne se sont jamais refermées, les hommes de Hemetti sont le visage du même cauchemar revenu hanter ses habitants et poursuivre leur stratégie d'accaparement des terres et de nettoyage ethnique amorcée en 2003.

Combien de civils ont-ils été tués à El-Fasher ? La question flotte sans réponse claire. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville aux mains des paramilitaires, entre 2 000 et 3 000 civils ont été tués. Depuis deux semaines, de multiples sources concordantes indiquent que ce pourrait être le double, voire le triple. Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications — seulement contournée par une poignée d'activistes et de journalistes locaux disposant de routeurs Starlink — les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites. Les FSR ont également documenté eux-mêmes leurs crimes en publiant des myriades de vidéos sur les réseaux sociaux.

Une journaliste locale, tout juste rescapée d'El-Fasher, qui a souhaité rester anonyme, témoigne :

Nous sommes sans nouvelles de milliers de personnes qui ont disparu. Les médecins, les activistes, les politiciens, ont été ciblés. Des dizaines de cas de viols ont été recensés. Ce qui s'est déroulé à El-Fasher n'est pas une guerre entre deux armées, c'est un massacre. Un assaut motivé par la haine ciblant des populations sans défense sur des critères ethniques.

Partition de facto

Dimanche 26 octobre, à l'aube, l'armée régulière est finalement mise en déroute par les FSR qui ont bénéficié d'un appui logistique et militaire accru en provenance des Émirats arabes unis, fournissant depuis le début des hostilités aux troupes du général Hemetti des armements de pointe, des drones, et même des mercenaires colombiens. Face à l'ultime assaut des paramilitaires, le contingent des FAS présent dans la 6e division d'infanterie a négocié indirectement son sauf-conduit en dehors de la ville, laissant les civils sans protection, à la merci de combattants chauffés à blanc par 550 jours de siège et des centaines d'assauts maintes fois repoussés.

Avec la chute d'El-Fasher s'ouvre un nouveau chapitre de la guerre au Soudan. Les FSR peuvent désormais revendiquer un contrôle quasi incontesté sur les cinq États du Darfour, soit sur un territoire aussi étendu que la France. Dans le même temps, les FAS du général Abdel Fattah Al-Bourhane consolident leur emprise sur l'Est du pays, notamment depuis la reprise en mars de la capitale, Khartoum.

À mesure que la guerre s'enlise, le Soudan se fracture d'Est en Ouest, sombrant un peu plus vers le scénario d'une partition de facto du pays, en deux zones de contrôle distinctes, sur le modèle libyen. La division politico-économico-militaire du pays s'est aggravée en août avec la proclamation d'un gouvernement parallèle par l'aile politique des FSR — alliance baptisée « Tasis » — installé dans la ville de Nyala, dans le Darfour-Sud. Nommée de façon orwellienne « Gouvernement de la Paix », cette nouvelle autorité, présidée par le général Hemetti lui-même, se pose en rival du gouvernement temporairement installé à Port-Soudan par les FAS, actant un pas de plus vers la scission du pays.

Sur le terrain, aucun des deux belligérants ne revendique pourtant une quelconque volonté de diviser le Soudan. Ils continuent d'afficher leurs velléités de contrôler l'intégralité du territoire. Désormais, les lignes de front se déplacent dans la province du Kordofan, au centre du Soudan, théâtre d'âpres combats depuis plusieurs mois et où se joue une guerre de plus en plus technologique. Car l'autre tournant du conflit au Soudan est l'utilisation croissante de drones par les deux belligérants.

Si les FSR bénéficient de drones de fabrication chinoise livrés par les Émirats arabes unis, les FAS disposent pour leur part de drones turcs et iraniens. La guerre n'a en effet pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe, cause de la perpétuation du conflit. Alors que les deux forces bénéficient de réseaux d'alliances internationales antagonistes, toutes les tentatives de médiation semblent vaines.

La poursuite de la guerre

La dernière en date, parrainée sous la houlette de Washington par le Quartet composé des États-Unis, des Émirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et de l'Égypte, a déjà fait long feu. Quelques jours après la prise d'El-Fasher, les FSR ont annoncé être disposés à signer un accord de cessez-le-feu avec l'armée régulière, dans une vaine tentative de redorer leur blason après la vague de condamnations internationales pour leurs crimes commis au Darfour. Mais dès le lendemain, les paramilitaires menaient déjà une série d'attaques de drones contre des infrastructures civiles et militaires à l'Est du pays.

De leur côté, les FAS et les autorités à Port-Soudan, noyautées par l'influence du mouvement islamiste soudanais, s'enfoncent un peu plus dans une posture va-t-en-guerre. Le général Bourhane a rejeté toute négociation avec les FSR tant que les troupes paramilitaires ne se seraient pas retirées des zones peuplées par des civils. Tout en réclamant un soutien accru de ses parrains égyptiens et turcs, l'armée régulière a appelé à la mobilisation générale.

Après la chute d'El-Fasher, l'heure ne semble pas aux négociations, mais plutôt à la poursuite de la guerre. Un nouveau chapitre s'ouvre dans le cauchemar ininterrompu des près de 44 millions de Soudanais dont la moitié est au bord de la famine.

Zohran Mamdani, le musulman de gauche favori à New York

Homme en costume noir, parlant au micro avec une expression engagée.

Malgré les attaques convergentes dont il fait l'objet, Zohran Mamdani a de fortes chances de devenir, le 4 novembre prochain, le premier maire musulman de la ville étatsunienne. Sa campagne, marquée par une audace et une franchise rares chez les politiciens expérimentés, montre également les traces que laisse dans les mentalités le génocide à Gaza.

New York la cosmopolite a connu des maires blancs et deux maires noirs, des maires protestants, catholiques et juifs, des maires d'ascendance britannique, germanique, italienne, etc. Mais depuis son premier bourgmestre, en 1624, la ville n'en n'a jamais connu de musulman — ni de femme, d'ailleurs… Or, le 4 novembre, New York pourrait bien se retrouver avec un nouveau maire qui affiche une identité musulmane décomplexée.

Branle-bas de combat. On est ici dans la ville la plus juive du monde démographiquement. On y compte 1,3 million de juifs parmi ses 8,6 millions d'habitants, et une population musulmane d'un peu plus de 800 000 personnes, surtout issue d'Asie du Sud-Est (Inde, Pakistan, Bengladesh…), mais aussi de l'espace arabe (Égypte, Yémen…). Qui plus est, le moment est particulier, tant ce qui advient à Gaza est dans tous les esprits.

Or voici qu'un inconnu hors de sa circonscription où il a été élu à la Chambre des représentants de l'État de New York1, un nommé Zohran Mamdani, annonce, en 2024, sa candidature à la mairie. Les premiers sondages lui donnent 1 % des voix. Son principal adversaire, l'ex-gouverneur de l'État, Andrew Cuomo, caracole alors avec 34 % des suffrages. Sans compter les quatre autres candidats.

Gaza, sans nuances

Mamdani a trois handicaps. D'abord, il a 34 ans, donc pas d'expérience politique. Ensuite, il est un dirigeant des socialistes démocrates américains (DSA), le parti de Bernie Sanders – un pied dans le parti démocrate, un pied dehors –, que les Républicains traitent de « communiste » – une insulte aux États-Unis — et que l'appareil du parti démocrate juge trop « gauchiste ». Enfin, troisième handicap et non des moindres : d'ascendance indienne, il est musulman. Pis, il le clame. Et il exprime sans nuances ses opinions sur ce qui advient à Gaza.

Pourtant, il va très vite percer, jusqu'à remporter au début de l'été 2025, avec 54,4 % des suffrages, les élections primaires pour désigner le représentant du parti démocrate au scrutin municipal. Certes, son talent oratoire est avéré, sa rhétorique très maitrisée. Mais au-delà, ce qui a plu à l'électorat est qu'il apparait sincère – surtout face à un adversaire comme Cuomo, qui est le type même du politicien expérimenté, ancré dans les hautes sphères de son parti. Le journaliste du site en ligne Slate, qui a suivi Mamdani en campagne loin des quartiers huppés de la ville, écrit ceci :


J'ai tendu l'oreille lorsque les questions étouffées sur Gaza faisaient surface. Là où d'autres démocrates se réfugient dans une empathie surfaite ou un faux « équilibre » testé dans les sondages, Mamdani répond longuement, sans chercher le regard de son conseiller pour vérifier son approbation, mais en exprimant simplement ses pensées sincères sur le coût moral qu'il y a à esquiver les vérités difficiles2.

Autrement dit, à nier le génocide à Gaza.

Au départ, Gaza n'est pas le cœur de sa campagne. Mamdani en parle, mais porte l'essentiel de son attention sur les enjeux sociaux, dans une ville où le coût de la vie explose à en devenir indécent. En meeting, il s'amuse « des milliardaires (…) qui affirment que nous représentons une menace existentielle. Ils ont raison »3. Et d'ajouter qu'au DSA, on est une menace car on pense que l'argent ne peut acheter la démocratie, que la voix des travailleurs doit se faire entendre, que les expulsions des immigrés menées par le président Donald Trump sont indignes, etc. Il propose des solutions comme le gel de l'augmentation des loyers, la gratuité des bus, la création de marchés municipaux moins chers, des crèches, un accès plus facile aux soins, une taxation accrue des grands profits... Bref, il s'adresse aux préoccupations des quartiers populaires. Mais très vite, il est rattrapé par Gaza – comprenez, par la question : « Mamdani est-il antisémite ? »

Le chantage à l'antisémitisme

L'hostilité hargneuse des Républicains lui était acquise. Donald Trump a « menacé Mamdani de l'arrêter et suggéré qu'il vivait peut-être illégalement aux États-Unis »4. Mais Peter Beinart, directeur de la revue progressiste Jewish Currents, note que ce n'est pas Mamdani, ce sont les milieux juifs les plus proches des intérêts israéliens au parti démocrate qui ont fait de la Palestine et de ce qui advenait à Gaza le thème principal d'une campagne visant à délégitimer le candidat, en imposant l'idée que voter pour lui revient à « voter pour le Hamas »5.

Le paroxysme de la campagne de diffamation pointe mi-juin. Zohran serait « un musulman qui hait les juifs ». Représentante républicaine de New York, Elise Stefanik le traite de « suppôt du terrorisme ». Le candidat républicain à la mairie, Curtis Sliwa, crie à la « menace pour la sécurité ». Du côté démocrate, le maire sortant Eric Adams, dont la cote s'effondre à cause d'accusations de corruption, annonce qu'il mènera quand même sa campagne « pour mettre fin à l'antisémitisme ». Quant à Cuomo, principal adversaire de Mamdani, il a créé en 2024 « une organisation pour combattre l'antisémitisme » lui permettant de faire de ce thème « l'enjeu central de sa campagne en dépeignant Mamdani comme une menace pour la communauté juive »6.

Mais Zohran, stoïque, résiste. Plus il est vilipendé, plus enfle l'adhésion à sa candidature. Il apparait loin des discours préparés par des communicants. Lors d'un épisode du podcast The Bulwark dont il était l'invité le 17 juin 2025, il est interrogé sur le slogan « globaliser l'intifada », qui, dans la jeunesse de gauche, est devenu viral. Pour l'Américain moyen, « intifada » ne veut pas dire soulèvement mais « terrorisme ». Pourtant, le candidat refuse de s'en départir. Ce mot, répond-il, est diversement interprété. « Pour moi, il manifeste un désir désespéré des Palestiniens d'accéder à l'égalité des droits. » Accusé d'avoir usé du terme « génocide » pour qualifier les actes israéliens, il répond : « Je suis parvenu à cette conclusion comme l'ont fait des historiens israéliens tels qu'Amos Goldberg. » Et de citer l'ex-premier ministre israélien de droite Ehud Olmert « qui a dit récemment que la guerre menée par Israël est dévastatrice, cruelle, sans limites dans ses tueries de civils. Cela m'a amené à cette conclusion »7. Autrement dit, d'éminents Israéliens se sont prononcés sur la question avant lui.

Dans leur premier débat télévisé, le 5 juin 2025, lorsque Cuomo lui lance : « C'est simple, l'antisionisme, c'est de l'antisémitisme », Mamdani répond calmement, en pointant les crimes commis à Gaza et les poursuites des juridictions internationales contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Lorsque l'animateur demande aux deux hommes s'ils considèrent qu'Israël « a le droit d'exister », la question apparait comme un piège pour Mamdani. « Israël a le droit d'exister en tant qu'État qui respecte l'égalité des droits »8, rétorque-t-il. Cuomo bondit : « Il n'ira pas en Israël ! » Mamdani sourit : chacun a compris que Cuomo, lui, ira, car l'égalité des droits de tous lui importe peu. En face, ses critiques peinent à trouver la faille. Pour David Axelrod, l'ex-stratège de Barack Obama, « le truc, c'est qu'il semble à la fois avoir des principes, être agile et assez habile pour affronter ce genre de jeux conventionnels »9 qu'est une campagne électorale.

Palestiniens et juifs progressistes à la table parentale

Mais d'où sort cet ovni ? Arrivé à 7 ans à New York, Zohran Kwame Mamdani est né à Kampala, en Ouganda, il y a 34 ans. Son père, Mahmood Mamdani, est un Indien musulman natif de Bombay, aujourd'hui professeur d'anthropologie à la très chic Université Columbia, et sa mère est la cinéaste primée Mira Nair, indienne de religion hindoue. Tous deux sont diplômés de Harvard.

Zohran est diplômé d'études africaines et cofondateur de l'association Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine). Il maitrise l'espagnol, mais aussi l'ourdou, une des principales langue de l'Inde — il a même fait une vidéo en cette langue pour capter le vote des Indiens. Sa femme, Rama Duwaiji, est une artiste syrienne de 28 ans. Bref, une famille très représentative de la « diversité ».

Quand Mamdani avait 12 ou 13 ans, les amis de ses parents qui venaient diner régulièrement à la maison s'appelaient Edward et Mariam Saïd, Rachid et Mona Khalidi – soit les deux intellectuels palestiniens les plus connus aux États-Unis et leurs épouses. Il les appelait « tontons » et « taties », raconte son père Mahmood10. C'est de cet environnement-là que vient Zohran, où le colonialisme et sa critique forment un sujet d'intérêt infini. Et il n'y avait pas que des Palestiniens à la table parentale. Les juifs progressistes ne manquaient pas non plus, tels Marc Kagan, un syndicaliste radical. Ses citations, note le New Yorker, le candidat va « les chercher chez Nelson Mandela, Roosevelt, Toni Morisson et Aristote »11. Comment, dès lors, s'étonner qu'il ait consacré sa thèse de doctorat à Franz Fanon ?

Élu à la Chambre des représentants de l'État de New York en 2020, Mamdani a été réélu deux fois. En campagne, il s'est régulièrement rendu dans des mosquées, déclarant dans un meeting : « Nous savons qu'afficher publiquement notre identité musulmane revient à sacrifier la sécurité que nous pouvons parfois trouver dans l'ombre »12 ; un prix qu'il s'est dit « prêt à payer ».

Il a aussi sillonné les synagogues et autres lieux juifs. Ses engagements, il les a affichés très tôt au DSA. Dans le passé il a soutenu le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) contre Israël, qu'il a qualifié d'« État d'apartheid ». Il a soutenu un projet de loi à la Chambre basse new-yorkaise visant à révoquer l'exonération fiscale des organisations finançant des colonies israéliennes en Cisjordanie. Le candidat s'est également prononcé en faveur d'un État commun aux Juifs et aux Palestiniens. Et a promis, s'il emportait l'élection, d'arrêter le premier ministre israélien poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, s'il posait le pied à New York. « Il fut un temps où de tels propos auraient été perçus politiquement très risqués à New York, mais les temps ont changé », constate le New York Times13.

L'image d'Israël aux États-Unis

Oui, ils ont changé. Les attaques de l'appareil démocrate contre Mamdani sont vite apparues comme une bataille d'arrière-garde. Comme si ses dirigeants ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir combien le rapport à Israël avait évolué dans leur propre parti. En avril 2025, le très respecté centre de recherches Pew constatait que désormais 63 % des démocrates portaient un regard négatif sur Israël. Bien qu'ils aient vu croître ce processus, les dirigeants du parti n'en ont pas tenu compte. Peut-être ont-ils espéré une « gaffe » du candidat qui leur aurait permis de s'en débarrasser. Ou, plus simplement, parce qu'en dehors de l'accusation d'antisémitisme, ils ne voyaient pas d'autre critère assez fort pour disqualifier sa candidature. Or, désormais, cette instrumentalisation de l'antisémitisme pour dévier le regard sur Gaza est de moins en moins efficace dans leur propre électorat. Pis, « beaucoup d'électeurs juifs soutiennent Mamdani, et beaucoup sont d'accord avec lui sur Gaza », constate le New York Times14.

Le 29 septembre 2025, le même journal publiait un sondage sur le rapport de la société étatsunienne à Israël15. Pour la première fois, les Étatsuniens se disent majoritairement opposés à l'aide économique et militaire que fournit Washington à Tel-Aviv depuis un demi-siècle, et 66 % estiment qu'Israël a « intentionnellement » tué les civils palestiniens. À la question « Pour qui avez-vous le plus de sympathie ? », 19 % des moins de 30 ans répondent « pour les Israéliens », 61 % « pour les Palestiniens ».

Ce sondage portait sur les jeunes Étatsuniens en général, pas seulement les démocrates. On savait l'image d'Israël dégradée aux États-Unis, comme partout. On n'imaginait pas la dimension de cette dégradation due au massacre collectif à Gaza. Ce sondage montre aussi aux dirigeants démocrates combien ils se sont fourvoyés sous la présidence de Joe Biden, et combien une prise de conscience est urgente, s'ils ne veulent pas perdre définitivement la confiance de la jeunesse. Il montre également combien Mamdani s'est inspiré des campagnes de Barack Obama. Quand Cuomo, ex-gouverneur démocrate, disposait de 25 millions de dollars (21,55 millions d'euros) pour le diffamer, Mamdani n'en avait dépensé que 1,7 million (1,47 million d'euros) pour se faire connaitre. « Mais il disposait de 50 000 bénévoles qui ont frappé à plus d'un million de portes. L'argent ne fait pas tout », notait le quotidien britannique The Guardian16.

L'émergence de Mamdani confronte l'appareil démocrate à un isolement croissant. Celui-ci ne cesse de rappeler qu'historiquement, chaque fois que le parti a basculé trop à gauche, il l'a payé par des reculs spectaculaires. Mais une étude récente montre que 74 % de son électorat, toutes tendances confondues, porte un regard positif sur le DSA17, où Mamdani côtoie Rashida Tlaib, seule élue d'origine palestinienne au Congrès. En 2016, ils n'étaient que 40 %. Comme l'écrit la chroniqueuse du Guardian, si l'establishment du parti, les Kamala Harris — vice-présidente de Joe Biden — et les Cory Booker — sénateur, figure montante du parti —, « s'obstinent à refuser de condamner ce que la plupart des gens dans le monde qualifient de crimes contre l'humanité, ce n'est pas seulement une faute morale, c'est politiquement inutile »18.

Faire sauter le verrou

Oui mais voilà, comment s'en dépêtrer ? « La victoire de Zohran Mamdani est un gros coup de fouet pour BDS », admettait au lendemain des primaires Philissa Cramer, directrice de la rédaction de l'Agence télégraphique juive19 Jusqu'ici, le boycott d'Israël était présenté par ses opposants comme une « ligne rouge », dont le franchissement était marqué du sceau infamant de l'antisémitisme. Si ce verrou saute, voir en Israël un État paria n'est plus illégitime. Tel est, au fond, l'impact de la tornade Mamdani.

Le 22 octobre 2025, un débat opposait les trois derniers candidats en lice. Mamdani a encore défendu la cause palestinienne. Mais, pressé par les modérateurs et par son concurrent Andrew Cuomo pour savoir s'il validait certains de ses propos du passé, il a louvoyé, répondant que s'il l'emportait, il serait « le maire de tous les New-Yorkais ». Il a paru par moments mal à l'aise face à ses deux adversaires. Mais à l'issue du débat, les sondages montraient que Mamdani… avait encore creusé un peu plus son avance !

Les derniers jours avant le scrutin, le camp de Cuomo a reçu le soutien effréné d'un grand nombre d'organismes démocrates et d'associations juives qui, ensemble, ont multiplié les offensives pour discréditer Zohran Mamdani, le qualifiant plus que jamais d'« antisémite », « sans jamais répondre à ses arguments sur Israël » et sur la guerre qu'il a menée à Gaza, note Peter Beinart20.

S'il remporte la mairie, son conseiller, Patrick Gaspard, pronostique qu'« à la seconde où Zohran posera sa main sur le Coran pour prêter serment et devenir le premier maire musulman de New York, Donald Trump commencera à lui tirer dessus à tout va »21.


1Aux États-Unis, chaque État dispose d'un Sénat, d'une Chambre basse, d'une Cour suprême, etc. qui gèrent son droit interne, non fédéral.

2Aymann Ismail, «  How Zohran did it  », Slate, 25 juin 2025.

3Zohran Mamdani, «  Our time is now  », Jacobin, 14 octobre 2025.

4Michael Baggs, «  His rivals are crapping themselves. Why Zohran Mamdani has Trump Terrified  », The News Agence, 27 août 2025.

5Peter Beinart, «  What Zohran's victory means for Palestine, Jews and Politics  », The Beinart Notebook, Substack, 25 juin 2025.

6Arno Rosenfeld «  Why claims of antisemitism didn't stop Zohran Mamdani  », The Forward, 25 juin 2025.

7Liam Stack, «  Mamdani has long criticized Israel. His opponents attack him for it  », The New York Times, 25 juin 2025.

8Ibid.

9Eric Lach, «  What Zohran Mamdani knows about power  », The New Yorker, 9 octobre 2025.

10Ibid.

11Ibid.

12Nada Tawfik et Rachel Hagan, «  Who is Zohran Mamdani  ?  », BBC News, 25 juin 2025.

13Liam Stack, «  Many Jewish voters back Mamdani. And many agree with him on Gaza  », The New York Times, 6 août 2025.

14Ibid.

15Lisa Lerer et Ruth Igielnik, «  Americans' Support for Israel Dramatically Declines, Times/Sien Poll Finds  », The New York Times, 29 septembre 2025.

16Judith Levine, «  Here's what the Democrats can learn from Zohran Mamdani  », The Guardian, 1er juillet 2025.

17Jared Abbott et Bhaskar Sunkara, «  What Americans Think of Democratic Socialism  », Jacobin, 18 septembre 2025.

18Judith Levine, op. cit.

19Philissa Cramer, «  Zohran Mamdani's win in NYC is a big boost for the boycott Israel movement  », The Forward, 25 juin 2025.

20Peter Beinart, «  Jewish leaders keep calling Mamdani an Antisemite  », The Beinart notebook, Substack, 27 octobre 2025.

21Eric Lach, op. cit.

El-Fasher, Soudan. La catastrophe annoncée a bien eu lieu

Convoi de camions sur une route, entouré de militaires et de verdure désertique.

Le 26 octobre 2025, la ville d'El-Fasher, capitale du Darfour-Nord (Soudan), est tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) après un siège total de 18 mois. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville, des milliers de civils ont été exécutés. Trois semaines après les massacres, l'heure semble plus à la poursuite de la guerre qu'aux négociations.

Abdelwahab* (son prénom a été modifié) est un miraculé. Dimanche 26 octobre, alors que les soldats des Forces de soutien rapide (FSR) envahissent le cœur d'El-Fasher, il parvient à s'extirper du carnage, une première fois. « On est partis la peur et la faim au ventre. Partout, des corps jonchaient les rues », se souvient cet habitant de 57 ans. Des colonnes interminables de civils fuient alors la capitale du Nord du Darfour tombée aux mains des troupes du général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », qui s'adonnent à des tueries de masse parmi les 260 000 civils assiégés depuis plus de 18 mois.

Aux abords de la ville, Abdelwahab est arrêté à un check-point tenu par les paramilitaires. Les hommes sont séparés des femmes. Sous la menace des fusils, ils sont dépouillés et regroupés dans la poussière. Soudain, les balles crépitent. Sur la centaine d'hommes, aucun ne se relève. « J'aurais dû être le centième. Par la grâce de Dieu, j'ai survécu », raconte-t-il, rescapé une seconde fois. Blessé à la jambe, il lui faudra plusieurs jours de marche, pieds nus, pour rejoindre la localité de Tawila, aux pieds des montagnes du Jebel Marra.

Sur les plus de 70 000 personnes qui ont fui les massacres à El-Fasher, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), moins de 10 000 sont parvenues à atteindre cette zone sous le contrôle du Mouvement de libération du Soudan, l'un des seuls groupes armés officiellement neutre dans le conflit qui ravage le pays depuis avril 2023. Près de 15 000 civils ont réussi à fuir vers le Nord du Soudan et quelques milliers d'autres ont trouvé refuge à l'Est du Darfour.

« Où sont passés tous les autres ? », s'interroge Iqbal* (son prénom a été modifié), horrifiée. Cette mère tout juste arrivée à Tawila a perdu la trace de ses sept enfants. Lorsque les FSR ont lancé leur ultime assaut, elle veillait sur l'un de ses fils à l'hôpital saoudien d'El-Fasher, où 460 patients ont été abattus deux jours plus tard par les paramilitaires selon l'Organisation mondiale pour la santé (OMS). Parvenue à s'enfuir de justesse, elle finit par cacher son fils blessé au milieu d'un bosquet d'arbustes pour qu'il échappe aux griffes des soldats. Arrêtée, elle est détenue pendant trois jours, avant d'être relâchée et de rejoindre Tawila, seule.

Dix-huit mois de siège

« Où sont nos hommes ? Je n'ai retrouvé personne. Que Dieu les protège », se lamente Iqbal. Sur les témoignages vidéo transmis à Orient XXI, les survivants d'El-Fasher s'expriment à voix basse sous des draps tendus sur des bouts de bois comme seul abri de fortune. Ils sont frêles et épuisés, cherchent leurs mots et parviennent difficilement à articuler. Hormis le traumatisme de la fuite et des massacres, c'est la faim qui les tourmente. Car depuis plus de 18 mois, El-Fasher était devenue un mouroir à ciel ouvert.

À mesure que les paramilitaires resserraient leur étau sur la ville, les ressources se sont amenuisées. Alors que les obus pleuvaient sur la ville, pas un carton d'aide humanitaire n'était autorisé à franchir la tranchée de sable longue de 55 kilomètres érigée par les FSR autour de la cité pour asphyxier sa population. Ceux qui voulaient fuir devaient prendre le risque d'être arrêtés aux check-points, dépouillés et parfois exécutés sommairement sur le bas-côté. En sens inverse, des marchands tentant de faire passer des sacs de riz en contrebande étaient fusillés à bout portant dans les tranchées.

Terrain brûlé avec débris et une structure en métal, ambiance désolée.
El-Fasher, quartier d'Al-Amal, le 31 mai 2024. La photo montre les décombres d'une maison détruite par une frappe des FSR.

« Il n'y a plus rien à manger. Plus aucun médicament. Les gens consomment une fois tous les deux jours de l'ambaz, de la nourriture pour animaux. Mais ces derniers temps, elle n'est même plus disponible sur le marché. Alors on mange des peaux de vache bouillies. On ne va pas durer longtemps », livrait un photographe local quelques jours avant l'assaut final sur El-Fasher. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

À l'hôpital saoudien d'El-Fasher, seule structure encore fonctionnelle de la ville, ciblée à de multiples reprises par l'artillerie ou par les drones des paramilitaires, la situation était critique depuis de longs mois. « Les obus tombent dès la prière du matin. Nous manquons de tout. Nous vivons dans l'odeur du sang et de la mort », confiait un médecin sur place quelques heures avant l'assaut. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Un groupe de personnes se regroupe sous une bâche près d
17 juin 2024. Dans une forêt près de la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Le photojournaliste soudanais Mohamed Zakaria tente de rejoindre le Soudan du Sud, puis l'Ouganda depuis El-Fasher. Sur la route, un pneu crève. La réparation se fait sous la pluie.

Une ville entière attendait sa mort

« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés », s'alarmait une femme déplacée dans une école. Les près de 260 000 civils — dont une moitié d'enfants — pris au piège avant le dernier assaut vivaient déjà comme « des otages craignant leur exécution prochaine », selon les mots d'un habitant contacté avant la prise de la ville. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

Une ville entière attendait sa mort dans le silence coupable de la communauté internationale. Si les organisations humanitaires tiraient depuis des mois la sonnette d'alarme, décrivant El-Fasher comme « le gouffre de l'enfer » — selon les mots de l'Unicef — aucune initiative internationale crédible n'a été mise sur pied pour exiger la levée du siège et éviter le scénario du pire : la famine doublée de massacres à grande échelle.

La catastrophe était prévisible. Dans le sillage des affrontements débutés à Khartoum le 15 avril 2023 entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) dirigées par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, la guerre s'est rapidement propagée au Darfour, fief historique des paramilitaires. Dès le mois de juin 2023, les FSR se sont emparés de la ville d'El-Geneina, au Darfour occidental, perpétrant un nettoyage ethnique visant la communauté Massalit faisant entre 10 000 et 15 000 morts selon les Nations unies.

Tous les regards se sont alors tournés vers El-Fasher. La garnison militaire abritant la 6e division d'infanterie d'El-Fasher, dernier bastion, au Darfour, des FAS, était aussi défendue par les Forces conjointes — une coalition d'anciens mouvements rebelles — ainsi que par des groupes d'autodéfense locaux principalement recrutés parmi la communauté Zaghawa — une ethnie non-arabe à cheval entre le Soudan et le Tchad. Peuplée d'un million et demi d'habitants, principalement issus des communautés non-arabes du Darfour, la ville allait-elle connaître le même sort qu'El-Geneina ?

Tout portait à le croire. Pour conquérir El-Fasher, les FSR avaient massé des dizaines de milliers de combattants, venus des quatre coins du Darfour, principalement recrutés parmi les tribus arabes de la région. Leurs troupes, étoffées de mercenaires tchadiens et d'autres communautés arabes sahéliennes, sont les descendants des milices Janjawids qui ont semé la terreur au Darfour à partir de 2003, participant au génocide commis par le régime d'Omar Al-Bachir. Vingt ans plus tard, dans cette région où les cicatrices de la guerre ne se sont jamais refermées, les hommes de Hemetti sont le visage du même cauchemar revenu hanter ses habitants et poursuivre leur stratégie d'accaparement des terres et de nettoyage ethnique amorcée en 2003.

Combien de civils ont-ils été tués à El-Fasher ? La question flotte sans réponse claire. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville aux mains des paramilitaires, entre 2 000 et 3 000 civils ont été tués. Depuis deux semaines, de multiples sources concordantes indiquent que ce pourrait être le double, voire le triple. Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications — seulement contournée par une poignée d'activistes et de journalistes locaux disposant de routeurs Starlink — les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites. Les FSR ont également documenté eux-mêmes leurs crimes en publiant des myriades de vidéos sur les réseaux sociaux.

Une journaliste locale, tout juste rescapée d'El-Fasher, qui a souhaité rester anonyme, témoigne :

Nous sommes sans nouvelles de milliers de personnes qui ont disparu. Les médecins, les activistes, les politiciens, ont été ciblés. Des dizaines de cas de viols ont été recensés. Ce qui s'est déroulé à El-Fasher n'est pas une guerre entre deux armées, c'est un massacre. Un assaut motivé par la haine ciblant des populations sans défense sur des critères ethniques.

Partition de facto

Dimanche 26 octobre, à l'aube, l'armée régulière est finalement mise en déroute par les FSR qui ont bénéficié d'un appui logistique et militaire accru en provenance des Émirats arabes unis, fournissant depuis le début des hostilités aux troupes du général Hemetti des armements de pointe, des drones, et même des mercenaires colombiens. Face à l'ultime assaut des paramilitaires, le contingent des FAS présent dans la 6e division d'infanterie a négocié indirectement son sauf-conduit en dehors de la ville, laissant les civils sans protection, à la merci de combattants chauffés à blanc par 550 jours de siège et des centaines d'assauts maintes fois repoussés.

Avec la chute d'El-Fasher s'ouvre un nouveau chapitre de la guerre au Soudan. Les FSR peuvent désormais revendiquer un contrôle quasi incontesté sur les cinq États du Darfour, soit sur un territoire aussi étendu que la France. Dans le même temps, les FAS du général Abdel Fattah Al-Bourhane consolident leur emprise sur l'Est du pays, notamment depuis la reprise en mars de la capitale, Khartoum.

À mesure que la guerre s'enlise, le Soudan se fracture d'Est en Ouest, sombrant un peu plus vers le scénario d'une partition de facto du pays, en deux zones de contrôle distinctes, sur le modèle libyen. La division politico-économico-militaire du pays s'est aggravée en août avec la proclamation d'un gouvernement parallèle par l'aile politique des FSR — alliance baptisée « Tasis » — installé dans la ville de Nyala, dans le Darfour-Sud. Nommée de façon orwellienne « Gouvernement de la Paix », cette nouvelle autorité, présidée par le général Hemetti lui-même, se pose en rival du gouvernement temporairement installé à Port-Soudan par les FAS, actant un pas de plus vers la scission du pays.

Sur le terrain, aucun des deux belligérants ne revendique pourtant une quelconque volonté de diviser le Soudan. Ils continuent d'afficher leurs velléités de contrôler l'intégralité du territoire. Désormais, les lignes de front se déplacent dans la province du Kordofan, au centre du Soudan, théâtre d'âpres combats depuis plusieurs mois et où se joue une guerre de plus en plus technologique. Car l'autre tournant du conflit au Soudan est l'utilisation croissante de drones par les deux belligérants.

Si les FSR bénéficient de drones de fabrication chinoise livrés par les Émirats arabes unis, les FAS disposent pour leur part de drones turcs et iraniens. La guerre n'a en effet pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe, cause de la perpétuation du conflit. Alors que les deux forces bénéficient de réseaux d'alliances internationales antagonistes, toutes les tentatives de médiation semblent vaines.

La poursuite de la guerre

La dernière en date, parrainée sous la houlette de Washington par le Quartet composé des États-Unis, des Émirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et de l'Égypte, a déjà fait long feu. Quelques jours après la prise d'El-Fasher, les FSR ont annoncé être disposés à signer un accord de cessez-le-feu avec l'armée régulière, dans une vaine tentative de redorer leur blason après la vague de condamnations internationales pour leurs crimes commis au Darfour. Mais dès le lendemain, les paramilitaires menaient déjà une série d'attaques de drones contre des infrastructures civiles et militaires à l'Est du pays.

De leur côté, les FAS et les autorités à Port-Soudan, noyautées par l'influence du mouvement islamiste soudanais, s'enfoncent un peu plus dans une posture va-t-en-guerre. Le général Bourhane a rejeté toute négociation avec les FSR tant que les troupes paramilitaires ne se seraient pas retirées des zones peuplées par des civils. Tout en réclamant un soutien accru de ses parrains égyptiens et turcs, l'armée régulière a appelé à la mobilisation générale.

Après la chute d'El-Fasher, l'heure ne semble pas aux négociations, mais plutôt à la poursuite de la guerre. Un nouveau chapitre s'ouvre dans le cauchemar ininterrompu des près de 44 millions de Soudanais dont la moitié est au bord de la famine.

Zohran Mamdani, le musulman de gauche favori à New York

Homme en costume noir, parlant au micro avec une expression engagée.

Malgré les attaques convergentes dont il fait l'objet, Zohran Mamdani a de fortes chances de devenir, le 4 novembre prochain, le premier maire musulman de la ville étatsunienne. Sa campagne, marquée par une audace et une franchise rares chez les politiciens expérimentés, montre également les traces que laisse dans les mentalités le génocide à Gaza.

New York la cosmopolite a connu des maires blancs et deux maires noirs, des maires protestants, catholiques et juifs, des maires d'ascendance britannique, germanique, italienne, etc. Mais depuis son premier bourgmestre, en 1624, la ville n'en n'a jamais connu de musulman — ni de femme, d'ailleurs… Or, le 4 novembre, New York pourrait bien se retrouver avec un nouveau maire qui affiche une identité musulmane décomplexée.

Branle-bas de combat. On est ici dans la ville la plus juive du monde démographiquement. On y compte 1,3 million de juifs parmi ses 8,6 millions d'habitants, et une population musulmane d'un peu plus de 800 000 personnes, surtout issue d'Asie du Sud-Est (Inde, Pakistan, Bengladesh…), mais aussi de l'espace arabe (Égypte, Yémen…). Qui plus est, le moment est particulier, tant ce qui advient à Gaza est dans tous les esprits.

Or voici qu'un inconnu hors de sa circonscription où il a été élu à la Chambre des représentants de l'État de New York1, un nommé Zohran Mamdani, annonce, en 2024, sa candidature à la mairie. Les premiers sondages lui donnent 1 % des voix. Son principal adversaire, l'ex-gouverneur de l'État, Andrew Cuomo, caracole alors avec 34 % des suffrages. Sans compter les quatre autres candidats.

Gaza, sans nuances

Mamdani a trois handicaps. D'abord, il a 34 ans, donc pas d'expérience politique. Ensuite, il est un dirigeant des socialistes démocrates américains (DSA), le parti de Bernie Sanders – un pied dans le parti démocrate, un pied dehors –, que les Républicains traitent de « communiste » – une insulte aux États-Unis — et que l'appareil du parti démocrate juge trop « gauchiste ». Enfin, troisième handicap et non des moindres : d'ascendance indienne, il est musulman. Pis, il le clame. Et il exprime sans nuances ses opinions sur ce qui advient à Gaza.

Pourtant, il va très vite percer, jusqu'à remporter au début de l'été 2025, avec 54,4 % des suffrages, les élections primaires pour désigner le représentant du parti démocrate au scrutin municipal. Certes, son talent oratoire est avéré, sa rhétorique très maitrisée. Mais au-delà, ce qui a plu à l'électorat est qu'il apparait sincère – surtout face à un adversaire comme Cuomo, qui est le type même du politicien expérimenté, ancré dans les hautes sphères de son parti. Le journaliste du site en ligne Slate, qui a suivi Mamdani en campagne loin des quartiers huppés de la ville, écrit ceci :


J'ai tendu l'oreille lorsque les questions étouffées sur Gaza faisaient surface. Là où d'autres démocrates se réfugient dans une empathie surfaite ou un faux « équilibre » testé dans les sondages, Mamdani répond longuement, sans chercher le regard de son conseiller pour vérifier son approbation, mais en exprimant simplement ses pensées sincères sur le coût moral qu'il y a à esquiver les vérités difficiles2.

Autrement dit, à nier le génocide à Gaza.

Au départ, Gaza n'est pas le cœur de sa campagne. Mamdani en parle, mais porte l'essentiel de son attention sur les enjeux sociaux, dans une ville où le coût de la vie explose à en devenir indécent. En meeting, il s'amuse « des milliardaires (…) qui affirment que nous représentons une menace existentielle. Ils ont raison »3. Et d'ajouter qu'au DSA, on est une menace car on pense que l'argent ne peut acheter la démocratie, que la voix des travailleurs doit se faire entendre, que les expulsions des immigrés menées par le président Donald Trump sont indignes, etc. Il propose des solutions comme le gel de l'augmentation des loyers, la gratuité des bus, la création de marchés municipaux moins chers, des crèches, un accès plus facile aux soins, une taxation accrue des grands profits... Bref, il s'adresse aux préoccupations des quartiers populaires. Mais très vite, il est rattrapé par Gaza – comprenez, par la question : « Mamdani est-il antisémite ? »

Le chantage à l'antisémitisme

L'hostilité hargneuse des Républicains lui était acquise. Donald Trump a « menacé Mamdani de l'arrêter et suggéré qu'il vivait peut-être illégalement aux États-Unis »4. Mais Peter Beinart, directeur de la revue progressiste Jewish Currents, note que ce n'est pas Mamdani, ce sont les milieux juifs les plus proches des intérêts israéliens au parti démocrate qui ont fait de la Palestine et de ce qui advenait à Gaza le thème principal d'une campagne visant à délégitimer le candidat, en imposant l'idée que voter pour lui revient à « voter pour le Hamas »5.

Le paroxysme de la campagne de diffamation pointe mi-juin. Zohran serait « un musulman qui hait les juifs ». Représentante républicaine de New York, Elise Stefanik le traite de « suppôt du terrorisme ». Le candidat républicain à la mairie, Curtis Sliwa, crie à la « menace pour la sécurité ». Du côté démocrate, le maire sortant Eric Adams, dont la cote s'effondre à cause d'accusations de corruption, annonce qu'il mènera quand même sa campagne « pour mettre fin à l'antisémitisme ». Quant à Cuomo, principal adversaire de Mamdani, il a créé en 2024 « une organisation pour combattre l'antisémitisme » lui permettant de faire de ce thème « l'enjeu central de sa campagne en dépeignant Mamdani comme une menace pour la communauté juive »6.

Mais Zohran, stoïque, résiste. Plus il est vilipendé, plus enfle l'adhésion à sa candidature. Il apparait loin des discours préparés par des communicants. Lors d'un épisode du podcast The Bulwark dont il était l'invité le 17 juin 2025, il est interrogé sur le slogan « globaliser l'intifada », qui, dans la jeunesse de gauche, est devenu viral. Pour l'Américain moyen, « intifada » ne veut pas dire soulèvement mais « terrorisme ». Pourtant, le candidat refuse de s'en départir. Ce mot, répond-il, est diversement interprété. « Pour moi, il manifeste un désir désespéré des Palestiniens d'accéder à l'égalité des droits. » Accusé d'avoir usé du terme « génocide » pour qualifier les actes israéliens, il répond : « Je suis parvenu à cette conclusion comme l'ont fait des historiens israéliens tels qu'Amos Goldberg. » Et de citer l'ex-premier ministre israélien de droite Ehud Olmert « qui a dit récemment que la guerre menée par Israël est dévastatrice, cruelle, sans limites dans ses tueries de civils. Cela m'a amené à cette conclusion »7. Autrement dit, d'éminents Israéliens se sont prononcés sur la question avant lui.

Dans leur premier débat télévisé, le 5 juin 2025, lorsque Cuomo lui lance : « C'est simple, l'antisionisme, c'est de l'antisémitisme », Mamdani répond calmement, en pointant les crimes commis à Gaza et les poursuites des juridictions internationales contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Lorsque l'animateur demande aux deux hommes s'ils considèrent qu'Israël « a le droit d'exister », la question apparait comme un piège pour Mamdani. « Israël a le droit d'exister en tant qu'État qui respecte l'égalité des droits »8, rétorque-t-il. Cuomo bondit : « Il n'ira pas en Israël ! » Mamdani sourit : chacun a compris que Cuomo, lui, ira, car l'égalité des droits de tous lui importe peu. En face, ses critiques peinent à trouver la faille. Pour David Axelrod, l'ex-stratège de Barack Obama, « le truc, c'est qu'il semble à la fois avoir des principes, être agile et assez habile pour affronter ce genre de jeux conventionnels »9 qu'est une campagne électorale.

Palestiniens et juifs progressistes à la table parentale

Mais d'où sort cet ovni ? Arrivé à 7 ans à New York, Zohran Kwame Mamdani est né à Kampala, en Ouganda, il y a 34 ans. Son père, Mahmood Mamdani, est un Indien musulman natif de Bombay, aujourd'hui professeur d'anthropologie à la très chic Université Columbia, et sa mère est la cinéaste primée Mira Nair, indienne de religion hindoue. Tous deux sont diplômés de Harvard.

Zohran est diplômé d'études africaines et cofondateur de l'association Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine). Il maitrise l'espagnol, mais aussi l'ourdou, une des principales langue de l'Inde — il a même fait une vidéo en cette langue pour capter le vote des Indiens. Sa femme, Rama Duwaiji, est une artiste syrienne de 28 ans. Bref, une famille très représentative de la « diversité ».

Quand Mamdani avait 12 ou 13 ans, les amis de ses parents qui venaient diner régulièrement à la maison s'appelaient Edward et Mariam Saïd, Rachid et Mona Khalidi – soit les deux intellectuels palestiniens les plus connus aux États-Unis et leurs épouses. Il les appelait « tontons » et « taties », raconte son père Mahmood10. C'est de cet environnement-là que vient Zohran, où le colonialisme et sa critique forment un sujet d'intérêt infini. Et il n'y avait pas que des Palestiniens à la table parentale. Les juifs progressistes ne manquaient pas non plus, tels Marc Kagan, un syndicaliste radical. Ses citations, note le New Yorker, le candidat va « les chercher chez Nelson Mandela, Roosevelt, Toni Morisson et Aristote »11. Comment, dès lors, s'étonner qu'il ait consacré sa thèse de doctorat à Franz Fanon ?

Élu à la Chambre des représentants de l'État de New York en 2020, Mamdani a été réélu deux fois. En campagne, il s'est régulièrement rendu dans des mosquées, déclarant dans un meeting : « Nous savons qu'afficher publiquement notre identité musulmane revient à sacrifier la sécurité que nous pouvons parfois trouver dans l'ombre »12 ; un prix qu'il s'est dit « prêt à payer ».

Il a aussi sillonné les synagogues et autres lieux juifs. Ses engagements, il les a affichés très tôt au DSA. Dans le passé il a soutenu le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) contre Israël, qu'il a qualifié d'« État d'apartheid ». Il a soutenu un projet de loi à la Chambre basse new-yorkaise visant à révoquer l'exonération fiscale des organisations finançant des colonies israéliennes en Cisjordanie. Le candidat s'est également prononcé en faveur d'un État commun aux Juifs et aux Palestiniens. Et a promis, s'il emportait l'élection, d'arrêter le premier ministre israélien poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, s'il posait le pied à New York. « Il fut un temps où de tels propos auraient été perçus politiquement très risqués à New York, mais les temps ont changé », constate le New York Times13.

L'image d'Israël aux États-Unis

Oui, ils ont changé. Les attaques de l'appareil démocrate contre Mamdani sont vite apparues comme une bataille d'arrière-garde. Comme si ses dirigeants ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir combien le rapport à Israël avait évolué dans leur propre parti. En avril 2025, le très respecté centre de recherches Pew constatait que désormais 63 % des démocrates portaient un regard négatif sur Israël. Bien qu'ils aient vu croître ce processus, les dirigeants du parti n'en ont pas tenu compte. Peut-être ont-ils espéré une « gaffe » du candidat qui leur aurait permis de s'en débarrasser. Ou, plus simplement, parce qu'en dehors de l'accusation d'antisémitisme, ils ne voyaient pas d'autre critère assez fort pour disqualifier sa candidature. Or, désormais, cette instrumentalisation de l'antisémitisme pour dévier le regard sur Gaza est de moins en moins efficace dans leur propre électorat. Pis, « beaucoup d'électeurs juifs soutiennent Mamdani, et beaucoup sont d'accord avec lui sur Gaza », constate le New York Times14.

Le 29 septembre 2025, le même journal publiait un sondage sur le rapport de la société étatsunienne à Israël15. Pour la première fois, les Étatsuniens se disent majoritairement opposés à l'aide économique et militaire que fournit Washington à Tel-Aviv depuis un demi-siècle, et 66 % estiment qu'Israël a « intentionnellement » tué les civils palestiniens. À la question « Pour qui avez-vous le plus de sympathie ? », 19 % des moins de 30 ans répondent « pour les Israéliens », 61 % « pour les Palestiniens ».

Ce sondage portait sur les jeunes Étatsuniens en général, pas seulement les démocrates. On savait l'image d'Israël dégradée aux États-Unis, comme partout. On n'imaginait pas la dimension de cette dégradation due au massacre collectif à Gaza. Ce sondage montre aussi aux dirigeants démocrates combien ils se sont fourvoyés sous la présidence de Joe Biden, et combien une prise de conscience est urgente, s'ils ne veulent pas perdre définitivement la confiance de la jeunesse. Il montre également combien Mamdani s'est inspiré des campagnes de Barack Obama. Quand Cuomo, ex-gouverneur démocrate, disposait de 25 millions de dollars (21,55 millions d'euros) pour le diffamer, Mamdani n'en avait dépensé que 1,7 million (1,47 million d'euros) pour se faire connaitre. « Mais il disposait de 50 000 bénévoles qui ont frappé à plus d'un million de portes. L'argent ne fait pas tout », notait le quotidien britannique The Guardian16.

L'émergence de Mamdani confronte l'appareil démocrate à un isolement croissant. Celui-ci ne cesse de rappeler qu'historiquement, chaque fois que le parti a basculé trop à gauche, il l'a payé par des reculs spectaculaires. Mais une étude récente montre que 74 % de son électorat, toutes tendances confondues, porte un regard positif sur le DSA17, où Mamdani côtoie Rashida Tlaib, seule élue d'origine palestinienne au Congrès. En 2016, ils n'étaient que 40 %. Comme l'écrit la chroniqueuse du Guardian, si l'establishment du parti, les Kamala Harris — vice-présidente de Joe Biden — et les Cory Booker — sénateur, figure montante du parti —, « s'obstinent à refuser de condamner ce que la plupart des gens dans le monde qualifient de crimes contre l'humanité, ce n'est pas seulement une faute morale, c'est politiquement inutile »18.

Faire sauter le verrou

Oui mais voilà, comment s'en dépêtrer ? « La victoire de Zohran Mamdani est un gros coup de fouet pour BDS », admettait au lendemain des primaires Philissa Cramer, directrice de la rédaction de l'Agence télégraphique juive19 Jusqu'ici, le boycott d'Israël était présenté par ses opposants comme une « ligne rouge », dont le franchissement était marqué du sceau infamant de l'antisémitisme. Si ce verrou saute, voir en Israël un État paria n'est plus illégitime. Tel est, au fond, l'impact de la tornade Mamdani.

Le 22 octobre 2025, un débat opposait les trois derniers candidats en lice. Mamdani a encore défendu la cause palestinienne. Mais, pressé par les modérateurs et par son concurrent Andrew Cuomo pour savoir s'il validait certains de ses propos du passé, il a louvoyé, répondant que s'il l'emportait, il serait « le maire de tous les New-Yorkais ». Il a paru par moments mal à l'aise face à ses deux adversaires. Mais à l'issue du débat, les sondages montraient que Mamdani… avait encore creusé un peu plus son avance !

Les derniers jours avant le scrutin, le camp de Cuomo a reçu le soutien effréné d'un grand nombre d'organismes démocrates et d'associations juives qui, ensemble, ont multiplié les offensives pour discréditer Zohran Mamdani, le qualifiant plus que jamais d'« antisémite », « sans jamais répondre à ses arguments sur Israël » et sur la guerre qu'il a menée à Gaza, note Peter Beinart20.

S'il remporte la mairie, son conseiller, Patrick Gaspard, pronostique qu'« à la seconde où Zohran posera sa main sur le Coran pour prêter serment et devenir le premier maire musulman de New York, Donald Trump commencera à lui tirer dessus à tout va »21.


1Aux États-Unis, chaque État dispose d'un Sénat, d'une Chambre basse, d'une Cour suprême, etc. qui gèrent son droit interne, non fédéral.

2Aymann Ismail, «  How Zohran did it  », Slate, 25 juin 2025.

3Zohran Mamdani, «  Our time is now  », Jacobin, 14 octobre 2025.

4Michael Baggs, «  His rivals are crapping themselves. Why Zohran Mamdani has Trump Terrified  », The News Agence, 27 août 2025.

5Peter Beinart, «  What Zohran's victory means for Palestine, Jews and Politics  », The Beinart Notebook, Substack, 25 juin 2025.

6Arno Rosenfeld «  Why claims of antisemitism didn't stop Zohran Mamdani  », The Forward, 25 juin 2025.

7Liam Stack, «  Mamdani has long criticized Israel. His opponents attack him for it  », The New York Times, 25 juin 2025.

8Ibid.

9Eric Lach, «  What Zohran Mamdani knows about power  », The New Yorker, 9 octobre 2025.

10Ibid.

11Ibid.

12Nada Tawfik et Rachel Hagan, «  Who is Zohran Mamdani  ?  », BBC News, 25 juin 2025.

13Liam Stack, «  Many Jewish voters back Mamdani. And many agree with him on Gaza  », The New York Times, 6 août 2025.

14Ibid.

15Lisa Lerer et Ruth Igielnik, «  Americans' Support for Israel Dramatically Declines, Times/Sien Poll Finds  », The New York Times, 29 septembre 2025.

16Judith Levine, «  Here's what the Democrats can learn from Zohran Mamdani  », The Guardian, 1er juillet 2025.

17Jared Abbott et Bhaskar Sunkara, «  What Americans Think of Democratic Socialism  », Jacobin, 18 septembre 2025.

18Judith Levine, op. cit.

19Philissa Cramer, «  Zohran Mamdani's win in NYC is a big boost for the boycott Israel movement  », The Forward, 25 juin 2025.

20Peter Beinart, «  Jewish leaders keep calling Mamdani an Antisemite  », The Beinart notebook, Substack, 27 octobre 2025.

21Eric Lach, op. cit.

« Les complices du mal », ou les nouveaux islamophobes

Homme avec des lunettes, cheveux bouclés, en discussion, vêtu d'une veste.

L'ouvrage d'Omar Youssef Souleimane prétend révéler les liens entre la gauche, l'islamisme et l'antisémitisme. Le tout à travers de formidables raccourcis qui se nourrissent d'un climat anti-musulmans, et l'alimentent en retour.

Comme les brûlots xénophobes, les pamphlets anti-La France insoumise (LFI) ont le vent en poupe chez les éditeurs français. Ils constituent un sous-genre qui assure à son autrice ou auteur un accès quasi illimité aux plateaux de télévision, aux studios de radio et aux colonnes de la presse, et plus uniquement à ceux de la droite extrême.

L'auteur Omar Youssef Souleimane a eu droit à un pont d'or. Une semaine avant la sortie de son nouveau texte Les complices du mal publié par les éditions Plon et paru le 2 octobre 2025, il était invité dans la matinale de France Inter. La maladroite mise en demeure transmise par les avocats de LFI à l'éditeur pour consulter l'ouvrage avant sa parution transformait efficacement celui-ci en « livre que Mélenchon veut censurer ».

Dans la catégorie non-fiction, l'ouvrage était mi-octobre en tête des ventes, talonné par le propagandiste de la théorie du grand remplacement Philippe de Villiers. Sorti peu de temps avant, Les nouveaux antisémites. Enquête d'une infiltrée dans les rangs de l'ultragauche (Albin Michel, 2025) de la journaliste Nora Bussigny défend une thèse similaire, mais a été presque effacé dans les médias par le texte de Souleimane.

L'argumentaire est rodé, simplificateur à l'extrême : l'antisémitisme n'est plus aujourd'hui à droite, mais à gauche sur l'échiquier politique. Celle-ci est coupable, pour gagner des électeurs, de s'accommoder d'une hostilité ontologique parmi les musulmans pratiquants à l'égard des juifs. Le diagnostic est pourtant contredit par nombre de faits. Le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) sur l'antisémitisme en France, publié mi-2025, relève une hausse générale des préjugés négatifs sur les juifs après le 7 octobre 2023. Mais il rappelle que les chiffres demeurent, parmi les partisans de gauche, très inférieurs à ceux des partis de droite et d'extrême droite — pourtant soutiens indéfectibles d'Israël1.

Une soirée « pour la République »

Le propos des Complices du mal résonne pleinement avec une multitude de démarches, poussées en particulier par les médias appartenant au groupe Bolloré. Il permet également de légitimer l'initiative du député Laurent Wauquiez (Les Républicains), piteuse tant elle s'est embourbée dans les procédures, de créer une commission parlementaire sur les liens supposés entre les Insoumis et l'islamisme. Omar Youssef Souleimane a d'ailleurs été auditionné par celle-ci le 16 octobre 2025.

L'auteur avait auparavant été invité à s'exprimer lors de la soirée « Pour la République » organisée en mars 2025 par le collectif Agir ensemble, émanation d'Elnet France, acteur central du lobby pro-israélien. La soirée avait réuni droite dure, figures du Printemps républicain et organismes soutenus financièrement par le milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin. La volonté de stigmatiser un large pan de la gauche est ainsi portée par toute une sphère d'organisations. Le parallèle avec l'éviction réussie de Jeremy Corbyn de la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni suite à des accusations d'antisémitisme est parfois saisissant.

L'ouvrage de Souleimane trouve d'autant plus d'écho que, depuis deux ans, l'engagement d'une partie de la gauche en faveur de la Palestine, France insoumise en tête, a pu être décrit dans les médias de masse, et par une part significative des responsables politiques, comme uniquement tactique. Par ailleurs, la démonstration d'Omar Youssef Souleimane est accueillie avec d'autant plus de bienveillance dans la presse que les mobilisations critiquant Israël ont été si fréquemment criminalisées, automatiquement renvoyées à une forme d'antisémitisme. Le texte joue ainsi sur du velours, déroulant sa prose dans un espace qui a érigé le « wokisme », l'anti-colonialisme, le droit international et les aspirations à l'égalité en périls civilisationnels.

L'auteur comme argument

Réfugié syrien d'origine musulmane, né en 1987, devenu français après avoir fui la répression de Bachar Al-Assad, Omar Youssef Souleimane place sa propre trajectoire au cœur de sa démonstration. Dès l'introduction, il explique en somme que c'est parce qu'il a été éduqué dans une société antisémite qu'il sait reconnaître les antisémites et leurs sous-entendus. L'eurodéputée LFI Rima Hassan devient alors, dans son récit, le symbole même de cette supposée dérive antisémite de la gauche : le fait qu'elle ait, comme lui, grandi en Syrie est ainsi présenté comme une preuve de culpabilité. De nombreuses pages lui sont consacrées, et c'est une photo d'elle en manifestation qui figure sur la couverture du livre.

Le profil de l'auteur est censé offrir un surcroît de légitimité à son propos et fonctionne comme un argument d'autorité : « Mon origine, source de souffrance est aussi un outil pour enquêter », affirme-t-il. Il s'agit là d'un procédé qui est assez commun, fréquemment mobilisé par des figures qui portent un discours soi-disant critique sur les Arabes et les musulmans. La dite-humoriste Sophia Aram en est une incarnation devenue bien peu subtile tant son message est obsessionnel et confine à un acharnement qui n'a vraiment plus rien d'amusant. Le dessinateur Riad Sattouf en fut un autre exemple il y a quelques années. Ses souvenirs d'enfance amers en Libye et en Syrie, portés en roman graphique il y a une décennie, l'ont conduit à véhiculer les stéréotypes racistes sur la supposée arriération des Arabes qui, nous racontait-il, sentent parfois l'urine.

L'ouvrage n'est pas dénué de pertinence quand il quitte son objet politique français. Le retour en Syrie de Souleimane après la chute du régime d'Al-Assad n'est pas, par exemple, inintéressant. Mais ces quelques paragraphes — aux nombreux détails qui risquent bien d'ennuyer les non-spécialistes — n'effacent pas sa prétention : sa supposée connaissance intime de l'islamisme lui permet de le démasquer au sein des mobilisations pour la Palestine en France. Charge à lui de déceler les signaux faibles que la plupart des Français, et même les institutions, seraient incapables de voir. Sa socialisation à une religion forcément antisémite, particulièrement quand il a vécu adolescent en Arabie saoudite, était d'ailleurs au centre d'un précédent témoignage publié en 2018 : Le petit terroriste.

Faire feu de tout bois

Le problème principal des Complices du mal réside dans les procès d'intention qu'il formule. D'une part, il monte en épingle divers phénomènes et les érige en dangers pour la démocratie, mais fait fi des rapports de force effectifs. Comme les défenseurs invétérés d'Israël, il fait mine de croire que les digues érigées contre l'antisémitisme auraient sauté à gauche depuis le 7 octobre 2023, et qu'il s'agirait là d'un enjeu tout bonnement existentiel. La mécanique est implacable dès lors que l'auteur fait mine de croire que des errements ou bêtises indéniablement antisémites de quelques jeunes engagés, souvent dépourvus de toute culture militante ou même de formation, marginalisés dans les instances des partis, dicteraient le devenir de la gauche, et donc potentiellement du pouvoir à venir.

D'autre part, l'ouvrage joue sur une vraie ambiguïté. Il se nourrit des préjugés sur l'islam, et sur l'ignorance de sa pratique dans la société française, et en particulier parmi les élites journalistiques et les décideurs, pour aboutir à sa criminalisation de fait. Tout signe de pratique religieuse, même le plus banal — comme la prière —, et toute prise de parole d'un musulman s'exprimant en tant que tel dans l'espace public deviennent des motifs de soupçon, ou des preuves d'une collusion avec l'islamisme antisémite. La permanence de la pratique religieuse devient en elle-même insupportable, la preuve à ses yeux d'une incapacité de la France à se défendre.

Une telle logique fait directement écho à diverses publications, dont la très critiquable recherche de Florence Bergeaud-Blackler sur ce qu'elle nomme le « frérisme ». Le propos s'appuie aussi sur le rapport controversé sur « l'entrisme des Frères musulmans » fuité par le ministre de l'intérieur Bruno Retailleau en juin 2025. Les décisions de fermetures d'associations de lutte contre l'islamophobie, d'écoles musulmanes, de mosquées ou les expulsions de religieux souvent instrumentalisés par le gouvernement depuis une décennie procèdent de la même logique et constituent des atteintes aux libertés publiques, insuffisamment dénoncées.

La mise en scène de l'enquête

L'ouvrage enfin s'appuie sur un ressort sensationnaliste qui mériterait d'être traité avec circonspection par les éditeurs et la presse qui en parle. Les complices du mal est présenté comme une enquête dont les conditions de réalisation ont exigé des techniques d'infiltration poussées, signalant un caractère secret, fermé et foncièrement hostile à l'extérieur. Elle rappelle les élucubrations de Mohamed Sifaoui sur la manière dont il avait infiltré une cellule d'Al-Qaida.

De façon tout à fait intéressante, Les Nouveaux antisémites, de la journaliste Nora Bussigny, offre une identique mise en scène, ici au sein de ce qu'elle nomme « l'ultragauche ». Pour son précédent ouvrage, Les Nouveaux inquisiteurs, paru en 2023, elle prétendait avoir dû revêtir une perruque rose fluo pour donner du crédit à son personnage de militante « wokiste » et pénétrer le milieu, sans éveiller les soupçons des camarades, pour mieux les démasquer. L'on atteint là le risible.

Si Omar Youssef Souleimane s'est épargné le costume multicolore, il confirme aller aux manifestations pour la Palestine, « grimé », comme il le faisait « à Damas », mais là avec un keffieh (pourtant aucunement obligatoire pour défiler !), des lunettes de soleil, un chapeau et du fond de teint. La mise en scène de l'enquête transforme la sphère militante de gauche en espace paranoïaque qui aurait tout à cacher. Au contraire, les mobilisations autour de la question palestinienne ont essentiellement pour fonction de publiciser la guerre à Gaza, d'imposer un récit alternatif qui ne peut gagner qu'en mobilisant le plus grand nombre et en occupant l'espace politique et médiatique.

Cette logique d'ouverture des partisans de la Palestine se double d'une attention particulière des cadres des partis de gauche pour dénoncer les propos antisémites. C'est ainsi que l'enquête de Souleimane, par-delà les procès d'intentions, accouche d'une souris. Les pages sur les mobilisations au sein des universités, par exemple à Sciences Po, manquent réellement de substance, reposant essentiellement sur le récit d'un étudiant affilié au Printemps républicain. L'auteur semble par ailleurs incapable de mobiliser des exemples de condamnation par la justice pour racisme ou antisémitisme d'élus, cadres ou intellectuels issus de cette gauche ici injuriée. L'on en vient presque à se demander si la seule faute de celle-ci, aux yeux de Souleimane, ne serait pas son utilisation du terme génocide pour parler de la guerre israélienne à Gaza. Il fait en tout cas le relevé constant, et toujours à charge, de ses occurrences dans les déclarations de tel ou tel cadre ou militant.

Signe de la faiblesse de l'enquête, l'on s'étonnera de ne trouver dans l'ouvrage aucune mention d'Ismaël Boudjekada poursuivi pour des propos désignant Yahya Sinouar, chef du Hamas à Gaza tué par un drone israélien le 16 octobre 2024, comme un « héros », ainsi que pour des déclarations homophobes. Élu d'opposition dans le Doubs et candidat aux élections législatives de 2024, il avait été à tort présenté comme soutenu par la France insoumise dans des médias. Il doit être jugé le 23 octobre 2025.

Finalement, l'argumentaire porté par le livre adopte une logique qui confine au complotisme. La participation des musulmans au débat public et leur engagement dans un cadre non religieux constituent en eux-mêmes les signes d'un entrisme et d'une volonté de manipulation secrètement portés au niveau collectif, comme coordonnée et qui ont trouvé en LFI un « Cheval de Troie ». Le simple exercice de la foi se trouve lui-même criminalisé et renvoyé au terrorisme. Dans la France de 2025, un tel argumentaire spécieux, dès lors qu'il cible la gauche et les musulmans, est érigé en discours de vérité, en un cri d'alerte qui donne accès à la quasi-totalité des médias généralistes.


1Pour La France insoumise, le sondage réalisé révèle que 40 % des partisans développent des préjugés décrits comme antisémites, contre 45 % de celles et ceux qui s'affilient aux partis de la droite, et 55 % au Rassemblement national.

Arabie saoudite-Pakistan, un pacte qui détonne

Deux hommes en costume échangent une accolade, avec des drapeaux en arrière-plan.

L'Arabie saoudite et le Pakistan ont annoncé avoir signé un traité de défense mutuelle en septembre 2025. Même si rien n'est formalisé, Riyad pourrait bénéficier du parapluie nucléaire de son partenaire. Et cela change la donne sécuritaire dans la région.

Quand le 17 septembre 2025, le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif rencontre à Riyad l'homme fort du royaume saoudien Mohammed Ben Salman, nul ne se doute que la journée sera historique. Les deux dirigeants y ont signé un « accord stratégique de défense mutuelle » inédit qui « stipule que toute agression de l'un sera considérée comme une agression contre l'autre », selon l'agence de presse saoudienne officielle SPA. Une formulation qui fleure bon l'article 5 de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), bien que, pour l'heure, on ne dépasse pas les déclarations d'intention.

Islamabad est attractive pour Riyad, car il a forgé une armée puissante qui a montré tout son savoir-faire en abattant plusieurs avions, dont un Rafale, lors de l'attaque indienne sur son territoire en mai 2025. Surtout, il possède l'arme atomique. Mettra-t-il cette dernière à la disposition de l'Arabie saoudite ? Rien dans l'accord rendu public ne le confirme, mais rien ne l'infirme.

Le parapluie nucléaire pakistanais

Le ministre pakistanais de la défense Khawaja Mohammad Asif semblait l'affirmer dans une déclaration à une chaine de télévision locale : « Ce dont nous disposons et les capacités que nous possédons seront mises à la disposition [de l'Arabie saoudite] conformément à cet accord. »1Toutefois, le lendemain, il indiquait que la question nucléaire n'était « pas à l'ordre du jour ». De son côté, Ali Shihabi, analyste attitré, proche de la cour royale saoudienne, s'est montré catégorique : l'accord « nous place sous le parapluie nucléaire [du Pakistan] en cas d'attaque »2. En fait, comme l'explique le chercheur de la Fondation de la recherche stratégique Bruno Tertrais, « il est impossible de connaître tous les détails d'un éventuel arrangement dans ce domaine ; cela fait partie de la dissuasion. C'est ce que l'on appelle souvent l'ambiguïté stratégique »3.

Ainsi, l'Arabie saoudite, qui bénéficie historiquement de la « protection » étatsunienne depuis 1945, serait désormais en mesure de faire appel au parapluie nucléaire pakistanais. Preuve supplémentaire des changements tectoniques dans la région.

Certes, la coopération entre Riyad et Islamabad ne date pas d'aujourd'hui. Dès 1951, juste après la chute de l'empire britannique et la partition du sous-continent indien entre l'Inde et le Pakistan, les deux pays signaient un traité d'amitié. Leur collaboration militaire a toujours été active. L'Arabie saoudite a de l'argent mais des forces militaires réduites ; le Pakistan manque de fonds mais possède une armée efficace (et tentaculaire). Ils étaient faits pour s'entendre !

Officiellement, des troupes pakistanaises ont gardé la frontière nord de l'Arabie saoudite pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980-1988. Les services de renseignements interarmées ont travaillé main dans la main pour faire transiter les fonds étatsuniens et saoudiens aux combattants afghans lors de leur lutte contre l'occupation soviétique4. Aujourd'hui encore près d'un millier de soldats pakistanais sont présents sur le sol saoudien comme conseillers et formateurs.

Plus secrètement, les rapports se sont renforcés après le premier essai nucléaire indien en 1974. Avant d'être renversé (en 1977) puis pendu (deux ans plus tard), le premier ministre pakistanais de l'époque Ali Bhutto avait obtenu du roi Fayçal d'Arabie (1964 - 1975) le soutien indispensable pour doter son pays de la bombe et faire face aux embargos décidés par les pays occidentaux. Une aide sonnante et trébuchante, sous forme de pétrole à bas prix, de prêts à faible taux d'intérêt et de dons, qui ne s'est jamais tarie depuis. Ali Shihabi ne se prive d'ailleurs pas de le rappeler :« Le Pakistan se souvient que le royaume a largement financé son programme (nucléaire) et l'a soutenu lorsqu'il était sous sanctions. »5 Ce que confirme un commandant pakistanais à la retraite, Feroz Hassan Kahn : « l'Arabie saoudite a fourni un soutien financier important au Pakistan ; ce qui a permis au programme nucléaire de se poursuivre6. »

Naturellement, le financement saoudien n'a jamais été totalement désintéressé. D'autant que l'entente entre Ali Bhutto et le roi Fayçal s'est nouée après la défaite des pays arabes face à Israël en 1973. Mais, comme le souligne l'ex-militaire Kahn, « il n'y a jamais eu d'accord écrit ». Jusqu'à présent, cet arrangement restait dans le domaine des non-dits. Le rendre public ressemble à « un mariage qui vient après un long concubinage »7 et change la donne stratégique dans la région et dans le monde.

C'est la première fois, en dehors des États-Unis, qu'un pays doté de l'arme nucléaire élargit la possibilité d'une dissuasion à des partenaires non nucléarisés 8. Un pays qui appartient au monde musulman, et non au camp occidental. Un pays non-signataire du Traité de non-prolifération — à l'image d'ailleurs d'Israël qui n'a même pas reconnu posséder de telles armes.

Pour l'heure, aucune installation de têtes nucléaires n'est envisagée. Il reste que ce pacte pakistano-saoudien a fait l'effet d'un mini séisme. Son annonce en fanfare arrive au moment où le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son gouvernement sont frappés d'hubris meurtrière, envoyant leurs bombes au cœur même du Qatar, fidèle allié des États-Unis, après avoir anéanti Gaza, pilonné le Liban, la Syrie, le Yémen, l'Iran… La coïncidence est frappante. Mais cet accord n'a rien de circonstanciel. « Nous travaillons sur ce projet depuis plus d'un an et nous nous appuyons sur des discussions qui durent depuis deux à trois ans », a déclaré un responsable saoudien cité par le Financial Times9. Il a rappelé que « le royaume restait attaché à la non-prolifération nucléaire ».

Alors que la guerre totale menace le Proche-Orient, que l'Asie du Sud et du Sud-est est déstabilisée par l'affrontement sino-états-unien, Islamabad comme Riyad ont éprouvé le besoin de clamer à leurs alliés historiques (et au monde) qu'ils pouvaient emprunter des voies inexplorées jusqu'à maintenant.

Les bases étatsuniennes ne garantissent aucune protection

Pour Mohammed Ben Salman, il s'agit de montrer aux États-Unis que son pays peut se tourner vers d'autres sources de sécurité. Sa confiance en Washington s'était déjà sérieusement effritée après l'absence de réaction étatsunienne à l'attaque de ses installations pétrolières revendiquée par les houthistes du Yémen en 2019, puis lors des frappes de drones houthistes sur Abou Dhabi en 2022. Pour lui comme pour les dirigeants des pays du Golfe, l'immobilisme du président étatsunien suite au bombardement de Doha par Israël le 9 septembre 2025, pour éliminer des dirigeants du Hamas avec lesquels le pouvoir qatari négociait un cessez-le-feu à Gaza, a achevé de les convaincre : les bases militaires étatsuniennes en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Koweït n'offrent aucune garantie de protection à chacun de ces pays. La leçon est rude. Certes, le 29 septembre 2025, le président étatsunien Donald Trump a poussé Benyamin Nétanyahou à présenter des excuses formelles à Doha. Il a pris, dans la foulée, un décret affirmant que « toute attaque contre le Qatar » serait considérée comme « une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis ». Mais il n'est pas sûr que cela suffise à rassurer. Il semble plus prudent de sortir du face-à-face sécuritaire avec les États-Unis.

En mai 2025, lors de la visite de Donald Trump dans la région, les dirigeants avaient pourtant mis les petits plats dans les grands : le Qatar lui avait offert un Boeing de luxe, l'Arabie saoudite avait promis d'investir 600 milliards de dollars (près de 514 milliards d'euros) aux États-Unis. Mohammed Ben Salman espérait conclure un traité de défense avec Washington pour lequel il négociait depuis des années. En vain. Pas de traité saoudo-étatsunien sans accord de normalisation avec Israël et la signature des accords d'Abraham. Or, en plein génocide à Gaza, aucun dirigeant, aussi autoritaire soit-il, ne peut l'imposer à sa population.

Le pacte avec le Pakistan constitue donc un moyen de pression vis-à-vis de Washington. Il livre également un message au voisin iranien qui aspire à la maitrise de l'armement nucléaire et avec lequel l'Arabie saoudite a pacifié ses relations, sous l'égide de la Chine, en mars 2023.

S'il diversifie les possibilités de sécurité et offre une solution alternative en cas de défaillance étatsunienne, cet accord ne remet pas en cause le rôle décisif de Washington dans la région. Pas plus que les relations privilégiées de l'Arabie saoudite avec l'Inde, ennemi héréditaire du Pakistan. La coopération entre les deux s'est développée autour du pétrole (Riyad en est le troisième fournisseur) et des nouvelles technologies. Du reste, le premier ministre Narendra Modi a été reçu en grande pompe en mai 2025. Pour l'analyste saoudien Ali Shihabi, « l'Inde comprendra les besoins sécuritaires de l'Arabie saoudite. Le royaume entretient d'excellentes relations avec l'Inde »10.

Entre soutiens étatsuniens et béquilles chinoises, un difficile équilibre

De son côté, le Pakistan n'a pas intérêt à transformer ce traité en arme stratégique visant à isoler New Delhi, autre détenteur de l'armement nucléaire dans la région. La même précaution s'impose avec l'Iran, car des tensions persistent notamment dans le Baloutchistan. Il est probable que la reprise des relations entre Téhéran et Riyad ait facilité le pacte pakistano-saoudien, et permis de lever la crainte iranienne d'un encerclement.

Islamabad doit également rester très prudent vis-à-vis des États-Unis, dont il dépend financièrement, au moment où son économie est en grande difficulté, sa dette explosive et sa population en révolte. L'équilibre entre les soutiens étatsuniens et les béquilles chinoises reste très précaire. Il doit donc y veiller. Il ne suffira pas pour le préserver de multiplier les flagorneries adressées à Donald Trump : le premier ministre Shehbaz Sharif l'a proposé pour le prochain prix Nobel de la paix afin de saluer « son leadership audacieux et visionnaire ».

Certes, ses forces nucléaires sont faibles — 170 têtes, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri)11, et les termes du Traité sont flous. Il serait exagéré d'y voir une alliance étroite et indéfectible. Il faut se rappeler que, malgré les pressions et le chantage à l'argent, le parlement pakistanais a refusé de se joindre à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite contre le Yémen en 2015. Il n'en reste pas moins qu'en envisageant l'utilisation de sa force de dissuasion pour un partenaire, le Pakistan a « montré son importance croissante dans l'architecture de sécurité au Moyen-Orient », note le spécialiste Syed Ali Zia Jaffery, du Centre de recherche sur les stratégies et politiques de sécurité (CSSPR) à l'université de Lahore12.

Si les États-Unis demeurent décisifs dans la région, ils ont perdu leur monopole d'influence économique avec la montée en puissance de la Chine, et sécuritaire avec l'accord Pakistan-Arabie saoudite. Lentement, le paysage géopolitique se transforme.


1Samir Puri et Marion Messmer, «  Saudi Arabia and Pakistan's mutual defence pact sets a precedent for extended deterrence  », Chatham House, 23 septembre 2025.

2Mehul Srivastava et Humza Jilani, «  Petrodollars and the ‘Islamic bomb' : how a Saudi-Pakistan pact was forged  », Financial Times, 18 septembre 2025.

3«  Pakistan-Saudi defence pact oozes with unknowns  », AFP, 27 septembre 2025.

4Lire Mehul Srivastava et Humza Jilani, Financial Times, op.cit.

5AFP, 27 septembre 2025, op.cit.

6Feroz Hassan Kahn “Eating Grass. The making of the Pakistani Bomb  », Standford University Press, 2012.

7Gil Mihaely, «  L'accord Arabie saoudite-Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique  ?  », Conflits, 25 septembre 2025.

8À noter que la Russie a stationné des missiles nucléaires en Biélorussie en 2023.

9Andrew England, Ahmed Al Omran, Humza Jilani, «  Saudi Arabia signs ‘strategic mutual defence' pact with Pakistan  », Financial Times, 17 septembre 2025.

10«  Le Pakistan étend son parapluie nucléaire à l'Arabie saoudite  », Le Figaro, 21 septembre 2025.

11L'Inde en possède à peu près autant, la France 290, la Russie près de 4 400 et les États-Unis 3 700, selon le Sipri.

12AFP, 27 septembre 2025, op.cit.

France. Huit mois de prison pour un geste de solidarité avec Gaza

Mur en béton avec des inscriptions effacées et des fissures, sous un ciel bleu.

Si la manifestation de la solidarité avec la Palestine est moins criminalisée aujourd'hui qu'elle ne l'était dans les semaines qui ont suivi le 7 octobre 2023, les poursuites judiciaires pour des actes qui ont eu lieu à l'époque ne s'arrêtent pas. Le cas de Jean-François Daniau, retraité vivant dans le centre de la France, témoigne du harcèlement disproportionné où une critique d'Israël se transforme en appel à la haine contre les juifs.

« Israël assassin, France complice », « Gaza : 20 000 morts », « Nétanyahou devant la CPI ». Ce sont les phrases qu'inscrit Jean-François Daniau, fin 2023, sur le mur d'une friche industrielle, dans une rue très peu fréquentée de la ville de Sens, en Bourgogne. Cet ancien professeur d'art plastique, illustrateur, féru d'histoire, est frustré par l'interdiction des manifestations en solidarité avec les Palestiniens, en dépit de la violence de la répression israélienne.

Les inscriptions sont effacées une première fois, mais le retraité de 68 ans recommence. Les services de la mairie finissent par installer une caméra de surveillance au milieu des ordures et des carcasses de bateaux qui jonchent le lieu pour trouver le « malfaiteur ». Daniau est rapidement identifié, retrouvé, son domicile est perquisitionné pendant deux heures. Il est placé pendant huit heures en garde à vue, les mains menottées dans le dos durant toute la durée de son interpellation. Une expérience qu'il qualifie de « traumatisante » et de « douloureuse » physiquement. « Je n'ai pas eu droit à un avocat commis d'office, j'ai été mis dans une geôle et déshabillé, laissé pieds nus, sans lunettes, sans rien, avec le néon dans les yeux pendant huit heures […] ça sentait les ordures. Pour aller boire, il fallait aller dans les toilettes à la turque où régnait une odeur pestilentielle », raconte l'intéressé avant de tempérer : « Bon, ce n'est rien à côté de ce qui se passe à Gaza. »

D'un tag sur Israël à la haine contre les juifs

Le maire de Sens, Paul-Antoine de Carville (Les Républicains) décide de poursuivre le retraité en justice. Sous le choc devant la tournure que prennent les évènements, le retraité écrit à l'édile pour lui présenter ses excuses, exprimer ses regrets et proposer de payer les frais d'effacement de ses tags. Mais rien n'y a fait. La mairie maintient sa plainte et se constitue partie civile. Au procès, son avocat David Kahn, qui est aussi président de l'association cultuelle israélite de l'Yonne, réclame des amendes de 2 000 euros pour le préjudice matériel, 10 000 euros pour atteinte à la ville de Sens et 2 000 euros pour les frais irrépétibles, c'est-à-dire pour les frais d'avocat. Selon un témoin présent au procès, Kahn s'est montré « particulièrement vindicatif, il faisait valoir que Jean-François Daniau ayant des biens — une maison et une voiture —, il pouvait très bien les vendre pour s'acquitter des amendes réclamées dans sa plaidoirie ». Il aurait d'autre part déclaré que désormais, « Monsieur Daniau n'est pas le bienvenu dans la ville de Sens », au motif du « risque encouru par le public auprès duquel il enseignait dans ses ateliers de dessin ».

Le 3 octobre 2024, le retraité est condamné pour « provocation publique à la haine ou à la violence, en raison de l'ethnie, la nation, la race ou la religion ». Il écope de huit mois de prison avec sursis, de 1 000 euros d'amende et doit effectuer un « stage de citoyenneté ». À cela s'ajoutent 1 000 euros d'indemnités à verser à la ville de Sens et 2 500 euros de préjudice et de frais de nettoyage, sans compter les frais de procédure.

Pour étayer cette accusation, la mairie a mis en exergue les deux S de « Israël assassin » que l'auteur avait tagués en imitant le symbole des SS nazis de la Schutzstaffel. Pour le tribunal, l'emploi de cette police d'écriture est « caractéristique d'un message de provocation à la haine ou à la violence à l'égard de la communauté juive ».

« Je n'ai jamais employé le mot juif », conteste le condamné. « C'est un désastre ce qui se passe là-bas. Je ne suis pas fier de mon pays, qui soutient partiellement. J'ai honte. Tous ces morts, ce n'est pas la guerre, c'est du massacre. »

Acharnement de la ville

Depuis, Jean-François Daniau a été licencié par l'association Avenue Indigo qui l'embauchait pour des cours à la Maison des associations de Sens. Cette interruption de contrat aurait été demandée par le maire lui-même. Le retraité décide alors d'écrire à nouveau à l'édile pour lui demander des explications.

Dans sa réponse en date du 12 novembre 2024 que nous avons pu consulter, Paul-Antoine de Carville admet avoir pris la décision, à l'issue du jugement, de restreindre l'accès du professeur aux locaux municipaux dans le cadre de ses activités annexes. Plus surprenant, le maire de Sens reproche à Jean-François Daniau de recourir à son droit de faire appel de sa condamnation : « Je ne peux que regretter que vous ayez choisi de contester le jugement initial alors même que vous avez reconnu être l'auteur des tags à caractère antisémite en question. » Or, si l'intéressé a bien reconnu être l'auteur des tags, il n'a jamais été question pour lui d'un quelconque acte antisémite.

Depuis le 7 octobre 2023, la justice française a grandement été mise à contribution afin de faire taire les voix qui s'élèvent dans la société pour dénoncer le génocide en cours à Gaza, à tous les échelons. Les poursuites pour apologie du terrorisme ont touché des centaines de personnes, du militant aux députés, en passant par des professeurs, des étudiants, des chercheurs.

Reprise de l'argumentaire pro-israélien

Lors de son procès en appel qui s'est tenu au Palais de justice de Paris le 25 septembre 2025, Jean-François Daniau a tenté d'expliquer à la Cour, avoir voulu alerter sur le niveau de cruauté dont fait preuve l'armée israélienne à l'égard des Palestiniens.

Lors de cette audience à laquelle nous avons pu assister, David Kahn a ouvert sa plaidoirie en demandant pourquoi Jean-François Daniau ne s'intéressait pas aux Ouïghours, avant d'affirmer que « c'est parce qu'il n'y a pas de juifs », reprenant ainsi à son compte l'argumentaire pro-israélien « No jews, no news » (pas de juifs, pas d'information), qui explique la solidarité avec la Palestine par une obsession des juifs. L'avocat de la ville de Sens qualifie l'accusé d'« historien de pacotille » et conclut sa tirade en assurant que « ce que fait Israël à Gaza est contesté » mais que « ce qui n'est pas contesté en revanche, c'est ce qu'il s'est passé le 7 octobre où un bébé a été mis dans un four ». Un brouhaha s'élève alors dans la salle en signe de protestation contre cette fausse information qui avait été largement relayée, à l'automne 2023, par les réseaux pro-israéliens.

Dans ses réquisitions, le procureur a lui aussi reproché à Jean-François Daniau de ne pas parler des Ouïghours, du Soudan et des otages israéliens, tout en affirmant qu'il avait le droit d'avoir ses sensibilités. S'il a rappelé qu'il n'y avait ni de délit d'opinion ni de délit politique, il a néanmoins ajouté en s'adressant à l'enseignant retraité : « Mais vous avez dépassé les limites. »

Venant enfin à la graphie SS dans « Israël assassin », le procureur a affirmé que Jean-François Daniau ne pouvait ignorer que ce signe renvoyait au génocide juif, comme si l'accusé faisait l'apologie du nazisme en l'employant. Ce dernier niant revendiquer une telle démarche, le procureur lui a signalé qu'il y avait des antisémites dans les manifestations où il se rendait, même si « ce n'est peut-être pas » son cas. L'homme se retrouve ainsi à devoir répondre même de l'éventuel antisémitisme des autres.

« Comment peut-on se détacher autant du message et du contexte pour arriver à dire que le seul usage de la police SS suffit à caractériser un appel à la haine ? », a demandé l'avocate de Jean-François Daniau à la Cour. « L'utilisation de la typographie SS pour accuser le gouvernement israélien devient, devant ce tribunal, une glorification du nazisme. Comment en est-on arrivé à lui reprocher de promouvoir les actes qu'il entend dénoncer ? », s'est étonnée Me Amel Delimi en demandant la relaxe de son client qui « paie cher » son engagement en étant « mis au ban de la société ».

Au procès en appel, le procureur a demandé la confirmation de la condamnation de Jean-François Daniau. Il a également souhaité que le stage de citoyenneté soit effectué au Mémorial de la Shoah, achevant de transformer le simple geste d'une solidarité avec Gaza en un acte antisémite. Le délibéré sera rendu le 30 octobre 2025.

En Allemagne, la mémoire s'estompe et l'AfD donne le tempo

Une femme avec un chien, un tank en arrière-plan, un dialogue sur les Palestiniens.

Au sein d'une Europe en proie à la montée des extrêmes droites, l'Allemagne a longtemps fait figure d'exception. Du fait de son histoire, elle semblait sinon immunisée contre la tentation identitaire, du moins capable de la maintenir sous cordon sanitaire. Depuis quelques années cependant, les digues de la vertueuse exception germanique paraissent s'affaisser devant la montée du parti d'extrême droite Alternative für Deutschland (AfD), qui constitue désormais la deuxième force du pays. À rebours de l'Allemagne, l'Autriche n'a jamais connu de « dénazification » à proprement parler, aussi incomplète fût-elle, et son extrême droite d'après-guerre n'a pas eu à défier les interdits moraux qui étaient de mise chez sa puissante voisine.

Différentes, les trajectoires de l'AfD et du Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ) se rejoignent pourtant sur un point : elles se sont toutes deux consolidées depuis le début de la guerre génocidaire livrée par Israël contre Gaza. Par quels ressorts ces partis ont-ils tiré profit de la guerre au Proche-Orient et de sa réception par le monde politique et médiatique, malgré un lourd passé antisémite ? Comment leur idéologie islamophobe et xénophobe a-t-elle fini par éclabousser l'ensemble de la classe politique ? Pour le comprendre, Orient XXI publie deux grands reportages en Allemagne et en Autriche (publication le 30 septembre).

Cette enquête a été réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre (FPL) dans le cadre de l'appel à projets « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ». Plus d'infos ici

La Tunisie frappée par le vieillissement de sa population

Deux hommes âgés discutent assis sur un mur en pierre, l'un portant un fez rouge.

La Tunisie vieillit et abrite même la population la plus âgée au Maghreb et en Afrique. Cette donnée interpelle les autorités et leur politique de l'emploi et des retraites, ainsi que leur traitement des migrations.

Les chiffres du recensement 2024, publiés en mai 2025 par l'Institut national de la statistique tunisien (INS), témoignent d'une progression nette du vieillissement, avec 16,9 % de la population âgée de plus de 60 ans, soit une hausse de 5,5 points depuis le précédent recensement, en 20141. Mais le pays est peu préparé à cette nouvelle donne démographique tant sur les plans économique que sanitaire et social.

En fondant ses travaux sur les données du recensement, un plan gouvernemental de développement stratégique 2026-2030, supervisé par le ministère de l'économie et le ministère de l'intérieur, sur la base des recommandations du Conseil national des régions et des districts2, doit proposer une révision du système des retraites, une amélioration de la couverture santé, et une réduction des inégalités régionales. La nouvelle donne démographique implique en effet une réévaluation du système de santé et de l'aide sociale dans un pays en pleine crise économique.

Un économiste qui a souhaité garder l'anonymat, évoque, pessimiste :

Cela n'a pas été la priorité ces quinze dernières années avec la situation politico-économique. Je crains que ce ne soit pas plus prioritaire dans les années à venir, à cause de la situation actuelle.

Dans le sillon de la dérive autoritaire du président Kaïs Saïed depuis le 25 juillet 2021, de moins en moins de chercheurs ou d'experts s'expriment en leur nom sur les problèmes socio-économiques qui touchent le pays.

Bouleversement des relations intrafamiliales

Avec une inflation à 5,3 % (relativement en baisse), un taux de chômage qui stagne à 15,7 % et une croissance en berne, de 1,4 % en 2025, le pays peine à se redresser depuis la pandémie de Covid-19. Les autorités misent sur la reprise du tourisme à l'été 2025, avec une hausse de 18 % par rapport à 2024 et plus de 5,3 millions de visiteurs. Elles comptent aussi sur les recettes en devises des Tunisiens résidant à l'étranger (TRE). Celles-ci avoisinent 1,9 milliard de dollars (1,6 milliard d'euros) à la fin juillet et servent surtout à équilibrer le remboursement de la dette extérieure. Le déficit du budget est, lui, estimé à 2,95 milliards d'euros. La Tunisie, qui a refusé un accord avec le Fonds monétaire international (FMI), se tourne vers des emprunts internes depuis plusieurs années. Cette méthode fait pression sur le secteur bancaire, favorise la création de monnaie avec un risque d'inflation et ralentit aussi l'investissement. Le pays est donc toujours financièrement vulnérable.

Dans ce contexte, le vieillissement démographique pose de nombreux défis, « notamment dans les dynamiques sociales et la gestion des personnes âgées », explique l'économiste, qui souligne :

L'ancrage social fait que les personnes âgées sont prises en charge par la famille et non par des infrastructures d'aide ou des établissements de type EHPAD3. Ce modèle risque de changer avec la progression du vieillissement.

Comme le soulignent Adel Bousnina et Chaima Souli dans leurs recherches publiées en 2024 sur le vieillissement de la population tunisienne, confier un proche âgé à une structure extérieure reste « tabou »4. L'étude prévoit, dans les prochaines années, un élargissement du cercle familial chargé de la prise en charge du parent âgé. Avec l'augmentation de l'espérance de vie, on pourrait ainsi voir coexister quatre générations, incluant les grands-parents et les arrière-grands-parents. « Ceci modifiera profondément les relations intrafamiliales et posera beaucoup de problèmes à la famille et à la société », conclut l'étude.

Actuellement, le pays ne dispose que de très peu de maisons de retraite. Quant aux établissements médicalisés, l'équivalent de l'EHPAD, il n'en existe que deux, localisés dans des hôtels. Selon Lilia Labidi, anthropologue et ministre des affaires de la femme en 2011 :

La société a souvent tendance à voir les personnes âgées seulement sous l'angle de la maladie et de la dépendance, il faut aussi changer les mentalités pour pouvoir créer des structures adéquates. Il n'existe pas de clubs de troisième âge, d'activités ou de loisirs réellement consacrés à cette catégorie de la population.

Elle évoque aussi, autre sujet tabou, le suicide chez les personnes âgées, lié à la solitude, « surtout dans les régions enclavées où l'isolement est encore plus dur à gérer ».

Gériatrie, une spécialité médicale à créer

Pour le moment, peu de ministères ont communiqué sur leurs projections par rapport au vieillissement de la population. Le ministère de la femme, de l'enfance, de la famille et des personnes âgées, a toutefois annoncé un projet de loi « vieillesse ». De son côté, le ministère de la santé a annoncé, fin août, la création d'une spécialité en gériatrie. Un premier pas important, selon Sonia Hammami Ouali, présidente de la Société tunisienne de gériatrie :

La gériatrie a été longtemps ignorée. Elle n'était pas reconnue comme une spécialité à part entière. Les médecins suivaient juste une formation complémentaire, sanctionnée par une simple attestation de compétences.

La gériatre souligne aussi le manque de services hospitaliers spécifiques dédiés à la gériatrie dans le pays. « Les patients fragiles nécessitent un accompagnement, des aides au transfert, des salles de bains accessibles, des dispositifs d'hygiène adaptés. » Les personnes âgées ne bénéficient pas non plus d'un carnet de vaccination spécifique. Elle ajoute :

Il y a eu une prise de conscience au sein du ministère de la santé car les chiffres sont alarmants. Au-delà des chiffres actuels, l'indice de vieillissement, c'est-à-dire le rapport entre le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus et le nombre des jeunes de moins de 15 ans, est passé de 47 % à 76 % en quelques années.

Elle espère que cette nouvelle spécialité va permettre le développement d'unités dédiées au sein des infrastructures hospitalières et des services de gériatrie pour que les médecins résidents puissent y réaliser des stages. De même que la création d'un hôpital de jour dédié aux personnes âgées pourrait être envisagée. La nouvelle formation en gériatrie s'étalera sur cinq ans, « pour prendre en compte l'aspect multidisciplinaire : c'est-à-dire psychologique et humain en plus du médical ».
Mais ces investissements nécessitent des fonds.

Quel financement ?

Le changement social et culturel impulsé par le vieillissement est corrélé à la question économique. Même si la part des actifs (15-59 ans) représente encore 60 % de la population, le financement des retraites va se poser avec l'augmentation de la part des personnes âgées. Chaima Souli, consultante dans le secteur public en France, explique :

Le taux de fécondité a également diminué depuis les années 2000 (1,6 et 1, 7 en 2023), donc la part des jeunes actifs risque d'être faible dans les années à venir, ce qui signifie aussi moins d'actifs qui cotisent.

Elle a travaillé sur la question du vieillissement en France et en Tunisie et est coautrice de l'étude sur le vieillissement de la population tunisienne cité plus haut :

Ce que l'on voit, c'est qu'il y a une tension dans le système des retraites, depuis des années, à laquelle viennent s'ajouter les déficits structurels de la Caisse nationale de Sécurité sociale (CNSS) et de la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale (CNRPS)5. Les défis vont donc se poser très rapidement pour adapter les politiques publiques visant à répondre à cette pression financière.

Le risque est l'appauvrissement des personnes âgées si les finances publiques ne peuvent pas supporter l'augmentation des coûts liés à cette nouvelle donne démographique. L'économiste qui a préféré rester anonyme relève :

Plus il y a de retraités, moins il y a d'actifs et plus la charge sur les actifs est élevée. Il n'y a pas beaucoup de solutions. Si on n'est pas plus riche en tant qu'État, on doit augmenter les taux de cotisation ou baisser les taux de couverture ou alors creuser le déficit budgétaire.

Le risque est de voir la population des seniors se paupériser.

Migration et retraites

La question de la migration est, elle aussi, directement liée à celle des retraites : plus les départs du pays s'accélèrent, moins nombreux sont les jeunes actifs pour cotiser. Même si le concept de « migration circulaire » avec des équivalences au niveau de la Sécurité sociale en Tunisie et en France permet à certains actifs de cotiser ou d'épargner pour leur retraite depuis l'étranger, l'absence de données disponible sur ce que cela représente financièrement pour la Tunisie empêche de considérer ce dispositif dans une projection sur les années à venir.

Il n'existe pas de chiffres officiels sur le nombre d'actifs qui partent chaque année. En revanche, les jeunes médecins sont 6 000 à avoir quitté la Tunisie entre 2021 et 2025, dont 1 600 en 2024. Quant aux ingénieurs, sur les 90 000 inscrits à l'Ordre des ingénieurs tunisiens, 39 000 ont émigré. Ces données témoignent de la tendance. Selon un sondage du réseau de recherche Arab Barometer mené en août 2024, près d'un Tunisien sur deux envisagerait de quitter le pays (46 % de la population, 71 % des jeunes entre 18 et 29 ans et 36 % des plus âgés) légalement ou de façon irrégulière. Quatre-vingt-neuf pour cent des sondés citent comme motivation des raisons économiques. La Tunisie occupe d'ailleurs la première position parmi les pays arabes et nord-africains cités dans l'étude sur la volonté d'immigrer.

Mustapha Kaaniche, expert en migration, explique :

La migration des compétences soulève un enjeu particulier : elle engendre déjà des déséquilibres dans certains métiers nécessitant des qualifications élevées et stratégiques. Cela montre que le vieillissement, la migration et l'emploi sont intimement liés et doivent être pensés ensemble. Il ne s'agit donc pas seulement de chercher à retenir les Tunisiens qui partent, mais de créer les conditions pour rationaliser cette mobilité.

La Tunisie n'a pas non plus de politique d'ouverture sur le plan de l'embauche des étrangers pour combler le manque d'actifs ou les secteurs en tension, comme dans le cas du BTP et de l'agriculture. La migration subsaharienne, qui servait de main-d'œuvre informelle dans plusieurs domaines, fait l'objet d'une campagne sécuritaire depuis deux ans et les contrôles sur le travail non régulé de cette population se sont accentués. L'embauche d'un étranger, quelle que soit sa nationalité, est aussi soumise au principe de préférence nationale, avec des procédures souvent compliquées. Malgré ce mécanisme, compréhensible dans un pays où le taux de chômage des jeunes est élevé, le manque de main-d'œuvre dans certains secteurs se fait sentir. Mustapha Kaaniche déplore le manque d'une « véritable stratégie migratoire nationale », qui soit intégrée à la politique de l'emploi et qui prenne en compte les évolutions démographiques du pays :

La migration ne doit plus être pensée uniquement comme une question conjoncturelle ou sécuritaire, mais comme un levier structurant pour l'équilibre économique, social et démographique du pays.

Un équilibre biaisé par le manque de données

Sur le plan social, la Tunisie a mis en place avec la Banque mondiale le programme Amen social depuis 2019 qui opère du transfert monétaire pour les ménages en situation de vulnérabilité. Dans cette stratégie, le programme national d'aide aux familles nécessiteuses (PNAFN), qui existe depuis les années 1980, est focalisé sur les personnes âgées et les personnes en situation de handicap. Il couvre 30 % des ménages en Tunisie avec une aide mensuelle de 180 dinars par mois (environ 53 euros) et une assistance médicale avec un carnet de soins à tarifs réduits (AMGII). Le programme Amen social vient remettre à jour la base de données du PNAFN pour mieux cibler les bénéficiaires. Selon les chiffres de la Banque mondiale, en 2023, 330 000 ménages recevaient ces transferts monétaires mensuels. Mais, nous explique un économiste et statisticien basé en Tunisie, spécialiste des questions de développement, d'éducation et de politiques familiales :

Faute de plus de données publiques de la part du ministère des affaires sociales, nous ne savons pas ce que représente la part des personnes âgées ni les prévisions de leurs besoins pour les années à venir.

Un jeu d'équilibre biaisé à cause du manque de données et qui semble assez fragile, selon une actuaire et consultante qui a souhaité garder l'anonymat : « La proportion entre le nombre d'actifs et de retraités est déjà inquiétante puisqu'elle est déséquilibrée. Il y a aussi la question du délitement des infrastructures de santé publique. »

Les maladies non transmissibles constituent 87,7 % du fardeau sanitaire en Tunisie et causent 86 % des décès, dont 49 % pour les maladies cardiovasculaires, 12 % pour les cancers, 5 % pour le diabète et 5 % pour les maladies respiratoires chroniques.

Selon les données de l'Institut national de la statistique, l'espérance de vie d'un Tunisien à la naissance sera de 82 ans en 2030 et la part de personnes âgées représentera 18 % de la population. Les projections montrent aussi que l'État devra financer en moyenne vingt années de retraite pour les personnes âgées non dépendantes et en bonne santé. « Pour le moment, nous n'avons pas encore atteint de seuil critique, » tempère le démographe Mohamed Ali Ben Zina, avant de conclure : « Mais il faut prendre des mesures urgemment. »


1Les plus de 60 ans représentaient 5,5 % de la population en 1966, 11,4 % en 2014. Les données de 2024 confirment une tendance.

2NDLR. Le Conseil national des régions et des districts (CNRD) est la chambre haute du Parlement de la Tunisie. Il a été créé après la promulgation de la Constitution du 16 août 2022. Il partage le pouvoir législatif avec l'Assemblée des représentants du peuple.

3Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes.

4Adel Bousnina et Chaima Souli, «  Le vieillissement de la population tunisienne : caractéristiques et perceptions  », Revue tunisienne de sciences sociales, 2024, 1 (150/151), pages 39-72.

5NDLR. Ces déficits cumulés devraient attendre 755 millions d'euros d'ici la fin 2025.

Le Yémen, nouvelle frontière israélienne

Deux hommes en uniforme discutent devant une couronne de fleurs avec un portrait au centre.

Le conflit yéménite, débuté il y a plus de dix ans, ne cesse de se transformer. L'assassinat de ministres civils liés au mouvement houthiste illustre combien le Yémen est un nouveau front de la guerre sans fin menée par Israël dans la région. Cependant, le caractère illégal de cette escalade, autant que ses effets contre-productifs, ne semblent plus inquiéter personne.

Le jeudi 28 août, à la suite de multiples menaces proférées ces derniers mois, une frappe aérienne israélienne décime le gouvernement nommé par les houthistes à Sanaa. Au moins douze dignitaires sont assassinés, notamment le premier ministre, Ahmed Al-Rahawi, le ministre des affaires étrangères, Jamal Ahmed Amer, et huit autres ministres. Le ministre de la défense, Mohammed Al-Atifi, est également annoncé comme blessé. Le bombardement d'une réunion de ministres constitue sans doute l'attaque israélienne la plus « réussie » à ce jour, alors que les bombardements israéliens frappent régulièrement le Yémen depuis plus d'une année.

En continuité des nombreuses attaques déjà menées contre les ports de la mer Rouge, les grandes centrales électriques et d'autres infrastructures civiles dont les avions de la compagnie aérienne Yemenia, cette frappe a visé directement et explicitement du personnel civil. Celui-ci était réuni pour évaluer « les activités et les performances du gouvernement au cours de l'année écoulée », en se concentrant sur ses tâches administratives et de gestion. Au Yémen comme au Liban et en Syrie, les assassinats ciblés sont au cœur de la stratégie militaire israélienne mais demeurent autant de violations du droit international. Ils sont susceptibles d'être qualifiés de crimes de guerre.

Nouvel armement

Le rythme des tirs de missiles houthistes contre Israël avait ralenti ces dernières semaines. En cause, les nombreuses frappes aériennes contre leurs installations militaires, menées à la fois par Israël et, plus tôt cette année, par les États-Unis durant les 52 jours de campagne de bombardements. La saisie, au cours de l'été, d'un certain nombre de cargaisons de matériel militaire à destination des houthistes — en provenance d'Iran ou de Chine — par les forces affiliées au gouvernement reconnu par la communauté internationale, a sans doute également joué un rôle.

Toutefois, les frappes houthistes contre le territoire israélien, en soutien aux Palestiniens, se poursuivent. Le 22 août, ils utilisent un missile avec des munitions à fragmentation — une escalade sans précédent. Ce nouvel armement est perçu comme une menace accrue par les Israéliens, en raison des risques durables de blessures et de morts causés par les sous-munitions dispersées. Certaines sont tombées près de l'aéroport de Tel-Aviv, initialement visé. Malgré une riposte israélienne rapide contre Sanaa deux jours plus tard, touchant en particulier une zone proche du palais présidentiel et une centrale électrique, la frappe contre les ministres prouve que les Israéliens entendaient manifestement intensifier leur réponse.

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Un champ d'intervention de plus en plus large

Les assassinats de membres du gouvernement houthiste permettent à Israël de se vanter d'un nouvel « exploit » dans ses campagnes meurtrières et destructrices dans la région. Au-delà du génocide perpétré à Gaza, par la famine et les actions militaires, le champ d'intervention des Israéliens est de plus en plus large. Il est dorénavant à la mesure des logiques impériales qui guident son gouvernement d'extrême droite.

En contexte arabe, l'absence de réaction à ces assassinats constitue un signe supplémentaire de l'impuissance des États de la région face à Israël ou même, peut-être, de leur connivence. La mort des responsables civils houthistes n'a guère occasionné de condamnations par les gouvernements voisins. Hors des alliés de l'Iran, membres arabes d'un « axe de la résistance » bien affaibli, seul Ahmed Al-Khalili a diffusé ses condoléances. Le mufti d'Oman, figure devenue singulière au Proche-Orient du fait de ses déclarations incendiaires contre Israël, a rappelé l'engagement, décrit comme « héroïque », des ministres houthistes pour la Palestine.

En Europe et aux États-Unis, ces assassinats illégaux n'ont même pas été commentés par la presse. En février 2025, l'envoyé spécial de l'ONU pour le Yémen, le Suédois Hans Grundberg, avait réagi avec fermeté à l'arrestation, fin janvier, de huit employés onusiens par le régime houthiste. En revanche, le 31 août, il s'est contenté d'un commentaire prévisible et mesuré. Il a déclaré suivre

avec une grande inquiétude les développements récents au Yémen, où les zones contrôlées par Ansar Allah [nom officiel du mouvement houthiste] continuent de subir des frappes israéliennes après les attaques d'Ansar Allah contre Israël… Ces attaques doivent cesser.

Il a poursuivi en se déclarant « également profondément préoccupé par les morts et blessés civils lors des récentes attaques israéliennes ».

Face à une aussi grave ingérence israélienne, le silence assourdissant des dirigeants du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale rend compte de leur probable satisfaction. Dans le même temps, il accroît leur discrédit, incapables qu'ils sont de défendre, y compris verbalement, le principe de la souveraineté yéménite. Fayçal Rajab, une personnalité respectée du Sud qui avait été emprisonnée pendant des années par les houthistes, a mis en garde sur les réseaux sociaux contre toute « réjouissance » face à ces événements. Il a souligné que « l'histoire retiendrait l'opprobre de ceux qui expriment de la joie face au ciblage de Yéménites » et que « l'agression contre tout Yéménite reste inacceptable malgré les différences politiques ».

La complicité des Émirats arabes unis

Malgré l'indifférence internationale, cette escalade s'inscrit dans des bouleversements régionaux significatifs qui méritent d'être éclairés. Ceux-ci sont liés en particulier au rôle que les Émirats arabes unis semblent y avoir joué. Les dirigeants à Abou Dhabi, mais aussi peut-être d'autres pays voisins, actent et participent probablement indirectement aux opérations israéliennes au Yémen.

Les réseaux et technologies d'espionnage israéliens n'ont pas réussi à pénétrer le mouvement houthiste — ses principaux dirigeants demeurent toujours hors d'atteinte —, comme ils l'ont clairement fait au Liban et en Iran. Mais des événements récents indiquent que l'étau se resserre. La qualité de l'information s'améliore comme l'illustre la dernière opération ainsi que l'attentat manqué contre Mohammed Abdel Karim Al-Ghamari, chef d'état-major des houthistes à Sanaa en juin 2025.

Les sources dorénavant mobilisées semblent aller au-delà d'un recours à la surveillance satellitaire et des communications. Elles incluent très probablement des informations de terrain récoltées par les adversaires de houthistes et transmises via les services de renseignement émiratis. Ceux-ci ont pu, à coup de prébendes, développer de solides réseaux depuis le déclenchement de la guerre en 2015. Tant et si bien qu'ils concurrencent dorénavant les Saoudiens, y compris par exemple parmi certains groupes salafistes.

Un gouvernement fantoche

Le succès opérationnel est aussi en trompe-l'œil. L'importance des figures visées dans l'appareil de l'État houthiste est moins grande que ce qu'annoncent les Israéliens. L'affirmation, le 28 août, du ministre israélien de la défense, Israël Katz, selon laquelle il aurait « porté un coup écrasant sans précédent au sommet de la direction politico-sécuritaire de l'organisation terroriste houthie », exagère l'importance et le rôle de ceux visés.

En effet, le gouvernement houthiste dit du « changement et de la Réconciliation » à Sanaa n'exerce pas la véritable autorité sur les 70 % de Yéménites vivant sous domination houthiste. Le pouvoir réel, civil, militaire et religieux, appartient à la branche idéologisée, à travers les proches du « leader de la révolution », Abdel Malik Al-Houthi. Il s'étend au petit Conseil politique suprême, dominé par l'organisation dite « Ansar Allah », nom officiel des houthistes. Le premier ministre et ses collègues ne sont guère plus que des commis. Leur autorité est limitée à la fois par les instructions d'Ansar Allah et par la présence, à tous les niveaux de l'administration, de « superviseurs » loyaux au clan Al-Houthi. Leur remplacement n'aura probablement aucun impact politique ou stratégique sur le régime houthiste. Le premier ministre Al-Rahawi était lui-même une « prise de guerre » : originaire du sud du pays — hors des zones contrôlées par les houthistes —, il appartenait à un parti politique autrefois hégémonique et devenu marginal.

Durcissement de l'emprise houthiste

La réaction immédiate des dirigeants houthistes a été prévisible. Une manifestation immense de soutien a été organisée à Sanaa le 29 août et les funérailles des douze dignitaires, trois jours plus tard, ont été l'occasion d'une démonstration de force. Le chef d'état-major a juré de se venger d'Israël et confirmé l'engagement de son mouvement en faveur de la Palestine.

Les attaques contre la navigation en mer Rouge ayant un lien avec Israël s'étaient espacées mais avaient gagné en efficacité. Après huit mois de calme, elles avaient repris, visant et coulant deux navires, et causant la mort de marins en juillet 2025. À la suite de l'assassinat des ministres, les attaques ont repris de nouveau. Le 1er septembre, un pétrolier a été visé au large des côtes saoudiennes. Une zone au-delà de l'aire habituelle des opérations houthistes en mer Rouge.

D'autres attaques sont à prévoir, perturbant le retour progressif à la normale du trafic maritime dans cette voie de navigation depuis l'accord surprise de cessez-le-feu de mai 2025 entre les houthistes et Donald Trump, signé grâce à l'entregent omanais. Sur le plan opérationnel, toute pénurie de munitions sophistiquées dans les rangs houthistes peut être compensée par le recours à des modes opératoires technologiquement plus simples, et notamment des bateaux drones.

Sur le plan interne, l'atmosphère de suspicion et de méfiance à Sanaa risque bien de s'intensifier, même parmi les dirigeants de premier et de second rang du mouvement. Le remplaçant du premier ministre assassiné est Mohammed Muftah, un dirigeant houthiste historique. Déjà sérieusement affecté par la diminution du soutien humanitaire et international, la crise bancaire et l'impact de la désignation américaine comme « organisation terroriste étrangère », le régime houthiste multiplie les représailles. Poursuivant ainsi sa politique d'arrestations de travailleurs humanitaires, le mouvement a procédé, le 31 août, à une série d'arrestations à Sanaa, dont 19 employés onusiens. Il les soupçonnait d'entretenir des relations directes avec des États étrangers. Les employés de l'ONU et d'ONG internationales arrêtés en juin 2024 et janvier 2025 sont restés en détention. Les rumeurs et espoirs d'une libération à l'occasion de l'anniversaire du Prophète fixé au 5 septembre ont été douchés par les attaques israéliennes. La séquence confirme combien, avant même leurs dirigeants, les premiers à souffrir de l'impact de la guerre et des bombardements, et du fait de voir dorénavant leur pays dans le viseur des Israéliens, restent les Yéménites ordinaires. Dans ces circonstances, il est difficile de trouver un motif d'optimisme.

À Murcie, en Espagne, des Algériens désenchantés

Un homme regarde la mer depuis un pont, avec un port et des bateaux en arrière-plan.

Reportage Mi-juillet, dans le sud-est de l'Espagne, la région agricole de Murcie a été secouée par plusieurs nuits de ratonnades, dans un contexte politique local qui se radicalise. De jeunes Algériens témoignent des difficultés rencontrées dans leur quête d'une vie meilleure.

De l'Iran à Gaza, la guerre sans fin d'Israël

Par : Adam Shatz
Des soldats en uniforme observant des ruines de bâtiments en arrière-plan.

C'est une nouvelle étape qui s'est ouverte au Proche-Orient, avec l'attaque israélo-étatsunienne contre l'Iran. Même si les hostilités ont cessé, le plan du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou se confirme : anéantir Gaza, étendre le théâtre des conflits, engager son pays dans une guerre sans fin pour l'hégémonie régionale.

Le 18 juin 2025, sixième jour de l'attaque israélienne contre l'Iran, dans une interview accordée au New York Times, le général David Petraeus prodigua au président étatsunien Donald Trump une série de conseils que celui-ci ne lui avait pas demandés : le président devait lancer un ultimatum à l'ayatollah Ali Khamenei et lui ordonner de démanteler le programme d'enrichissement d'uranium de Téhéran sous peine d'encourir « la destruction totale de son pays, de son régime et de son peuple ». Si Khamenei refusait « cela renforcerait notre légitimité, et nous serions en quelque sorte “obligés” de les réduire en cendres »1. On n'a guère entendu de commentaires sur ces propos de Petraeus, l'ancien commandant en chef des troupes étatsuniennes en Irak et en Afghanistan, qui recommandait en substance de faire subir à un pays de 90 millions d'habitants le même traitement que Gaza : les menaces d'hécatombe proférées par des responsables étatsuniens contre des dirigeants étrangers et leurs peuples ne choquent plus personne et ne suscitent aucune condamnation ; elles font désormais simplement partie du « débat » sur les modalités de la gestion de l'empire.

Comme l'arme atomique à Hiroshima

Le 22 juin, l'armée de l'air étatsunienne a largué des bombes anti-bunker GBU-57 sur les sites d'enrichissement d'uranium de Fordow et de Natanz et lancé des missiles Tomahawk sur un centre de recherche nucléaire proche d'Ispahan. On aurait pu croire que Trump suivait les conseils de Petraeus, mais il s'est bientôt empressé de crier victoire, alléguant que les frappes étatsuniennes avaient détruit les capacités nucléaires de l'Iran — selon un rapport préliminaire classifié des services de renseignement, le programme nucléaire iranien n'aurait été retardé que de quelques mois —, avant de convaincre les belligérants d'accepter un cessez-le-feu.

Les frappes israéliennes ont causé d'importants dégâts dans des quartiers résidentiels et près d'un millier d'Iraniens auraient été tués. Mais malgré les menaces de Benyamin Nétanyahou, Khamenei n'a pas été assassiné, et Washington n'a pas réduit l'Iran en cendres. Ce qui n'a pas empêché Trump, lors de la visite du premier ministre israélien à la Maison Blanche le 6 juillet, de comparer son action à l'utilisation de l'arme atomique par le président Harry Truman à Hiroshima (« elle a évité beaucoup de combats inutiles, et mon action a aussi évité beaucoup de combats inutiles »).2 Pendant ce temps, à Gaza, famine et massacres continuaient de plus belle, mais tant qu'Israël et l'Iran étaient en guerre, les souffrances des Palestiniens ne faisaient plus la une.

Dans le style surréaliste qui caractérise la politique étrangère de Trump, les trois parties en conflit pouvaient chacune revendiquer la victoire. Nétanyahou vantait les succès de l'armée de l'air israélienne, qui avait éliminé les principaux dirigeants des Gardiens de la révolution par des frappes éclair aussi dévastatrices que la destruction de l'aviation égyptienne dès les premières heures de la guerre de juin 1967. Khamenei se félicitait du fait que son régime ait survécu et que les missiles balistiques iraniens aient pénétré jusqu'au cœur du territoire israélien, frappant cinq bases militaires, causant des dégâts considérables à Haïfa et à Tel-Aviv et se soldant par la mort de 28 civils, dont les membres d'une famille palestinienne qui habitait l'un des nombreux villages arabes dépourvus d'abri anti-aériens. Trump, enfin, pouvait se présenter à la fois comme un grand chef militaire et un artisan de paix, ralliant à sa cause des néoconservateurs hostiles à son administration tels que William Kristol, tout en rassurant sa base sur le fait qu'il n'était pas en train de fomenter une nouvelle guerre coûteuse au Proche-Orient.

Lors de sa rencontre avec Trump, Nétanyahou révéla qu'il avait proposé la candidature du président étatsunien au prix Nobel de la paix. De son côté, le président iranien Massoud Pezechkian, dans une interview avec Tucker Carlson, fit preuve d'une curieuse mansuétude (visiblement très calculée) envers l'homme qui venait de bombarder son pays : « Trump est tout à fait capable de guider le Proche-Orient vers un avenir de paix et de prospérité », a-t-il déclaré sans la moindre trace d'amertume3. L'important était que l'occupant de la Maison Blanche empêche Israël d'entraîner toute la région dans un « abîme » de guerres sans fin.

Tout cela aurait pu être évité

Depuis le cessez-le-feu, le régime de Téhéran a lancé une purge contre les traîtres présumés, dont quelques-uns ont été pendus, et expulsé des centaines de milliers de réfugiés afghans. Israël contrôle l'espace aérien iranien et peut y déployer à volonté ses avions de combat et ses drones, comme il le fait régulièrement au-dessus du Liban et de la Syrie. Tout cela aurait pu être évité. Il y a dix ans, le Conseil de sécurité des Nations unies, l'Union européenne et l'Iran avaient conclu un accord, le Plan d'action global commun (JCPOA), visant à garantir que le programme nucléaire iranien serait destiné à des fins pacifiques. Mais trois ans plus tard, l'administration Trump a dénoncé cet accord, alors même qu'il semblait bien fonctionner et qu'il n'y avait aucune preuve que l'Iran l'ait violé — une décision vivement applaudie par Israël et ses partisans. Dans la foulée, Téhéran a aussitôt commencé à enrichir de plus grandes quantités d'uranium à Fordow et dans ses autres installations nucléaires.

Pourtant, au moment où Israël a lancé son attaque-surprise le 13 juin, l'Iran était toujours en pourparlers avec les États-Unis, et la directrice du renseignement national de Trump, Tulsi Gabbard, avait elle-même déclaré devant le Congrès en mars 2025 que l'Iran n'était pas en train de construire une arme nucléaire. (Démentie publiquement par son chef, qui l'accusa carrément de ne pas savoir de quoi elle parlait, elle a changé son discours après l'entrée en guerre des États-Unis.)

Il est tentant d'interpréter la décision de Trump de bombarder l'Iran en termes psychologiques, une explication qu'il a lui-même encouragée. « Peut-être que j'attaquerai, peut-être que je n'attaquerai pas, déclarait-il le 18 juin à des journalistes qui l'interrogeaient à ce sujet. En fait, personne ne sait ce que je vais faire. » Il est possible qu'il ait souhaité avant tout éviter de donner une impression de faiblesse, même si cela l'amenait à un conflit frontal avec ceux de ses partisans qui sont très hostiles aux interventions militaires outre-mer, comme Tucker Carlson et Steve Bannon. Peut-être aussi ne voulait-il pas laisser Israël pilonner l'Iran sans en tirer lui-même le moindre profit symbolique.

Un blanc-seing à Tel-Aviv

Mais les motivations personnelles de Trump importent moins que ce fait incontournable : Washington a donné son plein aval à l'hégémonie régionale d'Israël. Depuis la guerre de 1967, les États-Unis ont régulièrement joué le rôle de protecteur de cet État en lui apportant une aide financière et militaire considérable et un soutien inébranlable au Conseil de sécurité de l'ONU, y bloquant toute résolution condamnant les crimes de guerre israéliens. En 2003, Washington a envahi l'Irak sans aucune justification militaire raisonnable, mais sous les applaudissements des faucons israéliens, dont Nétanyahou.
Pourtant, jusqu'à présent, la Maison Blanche n'avait jamais laissé aucune force militaire étatsunienne participer à une offensive israélienne.

En réussissant à entraîner les États-Unis dans sa guerre, Nétanyahou a certainement obtenu l'un des plus grands triomphes de sa carrière. Il a néanmoins dû se contenter d'une brève offensive. Lorsque Trump a fait savoir sans ambigüité qu'il exigeait qu'Israël cesse ses bombardements, le premier ministre israélien a été obligé d'obtempérer. Sous un président démocrate, les États-Unis n'auraient peut-être pas participé à la guerre, mais ils auraient sans doute été incapables d'empêcher les combats de se prolonger, tout en manifestant hypocritement leur « préoccupation » pour le nombre des victimes. Reste qu'un précédent a été créé : on a désormais un nouvel ordre régional fondé sur la domination incontestée d'un petit État qui continue de mener en toute impunité une campagne de nettoyage ethnique et de violence génocidaire sous l'égide d'un dirigeant faisant l'objet d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale.

Restaurer une image d'invincibilité

La guerre avec l'Iran est bien plus qu'une tentative d'empêcher les mollahs de se doter de l'arme nucléaire (si tant est que ce soit là le but recherché) ; elle est l'aboutissement des efforts d'Israël pour restaurer son image d'invincibilité, brisée le 7 octobre 2023, pour régler ses comptes avec ses ennemis et pour s'imposer comme le pouvoir dominant de la région.

Pour l'instant, Israël est grisé par un sentiment d'omnipotence qu'il n'avait pas connu depuis 1967, lorsqu'il avait multiplié par trois la surface des territoires sous son contrôle et s'était laissé emporter par une vague de messianisme. Les principales victimes de son agressivité sont les populations de Gaza et de Cisjordanie, mais Israël semble également poursuivre un plan à long terme visant à affaiblir, voire à rendre totalement impuissants, les autres États de la région : personne ne doit plus être en mesure de le défier. Nombre de dirigeants étatsuniens et européens sont bien conscients de l'instabilité et de la précarité d'un tel ordre régional, mais ils préfèrent rester discrets par crainte d'être accusés de sympathie pour le Hamas ou d'antisémitisme. La plupart des démocrates qui ont critiqué Trump pour avoir lancé une guerre sans l'accord du Congrès se sont néanmoins bien gardés de condamner l'attaque unilatérale d'Israël.

Le nouvel ordre ne s'est pas construit en douze jours. L'offensive contre l'Iran est le dernier épisode d'une lutte pour la suprématie qui a débuté le 7 octobre 2023, lorsque le Hamas et d'autres groupes armés en provenance de Gaza ont pénétré dans le sud d'Israël et tué plus d'un millier de personnes, dont environ deux tiers de civils. Certains des stratèges militaires israéliens les plus influents voulaient en profiter pour frapper aussitôt le Hezbollah au Liban, perçu comme le bouclier de l'Iran contre les attaques israéliennes. Lorsqu'en septembre 2024 Israël assassina une série de dirigeants de cette organisation, dont son secrétaire général Hassan Nasrallah, l'Iran perdit ce qu'un religieux chiite libanais avait une fois décrit comme son « poumon » au Proche-Orient arabe. Deux mois plus tard, Téhéran perdit un autre allié arabe clé avec la chute de la dictature de Bachar Al-Assad sous les coups d'une insurrection islamiste sunnite menée par Ahmed Al-Charaa, un ancien djihadiste qualifié depuis par Trump de personnage « attrayant » et de « vrai dur »4. Symptôme révélateur des véritables priorités de Nétanyahou, la décision d'attaquer l'Iran aurait été prise lors d'une réunion censée discuter du sort des otages encore en vie à Gaza, qui seraient au nombre de vingt.

Pour le premier ministre israélien, l'Iran était une cible irrésistible en tant que menace nucléaire supposée et régime honni par l'opinion publique juive israélienne du fait de son soutien aux organisations militantes palestiniennes. En attaquant ce symbole du mal, Nétanyahou pensait parvenir à détourner l'attention des horreurs de Gaza et du sort des otages tout en continuant à résister aux pressions en faveur d'un cessez-le-feu et en évitant des poursuites judiciaires pour corruption (dont Trump a récemment exigé l'abandon). Non seulement le régime iranien est faible sur le plan militaire, mais il est également largement détesté par la population pour ses pratiques oppressives et sa corruption. Dans les rangs du pouvoir iranien, du régime, la ferveur du chiisme révolutionnaire a depuis longtemps cédé la place au cynisme ; les Gardiens de la révolution se livrent à la contrebande d'alcool et les bassidjis ferment les yeux lorsque les femmes enlèvent leur hijab. L'administration du pays est également infestée d'espions : l'offensive israélienne n'aurait pas été si facile et si rapide sans l'aide d'un réseau d'agents secrets et d'informateurs.

Le conflit entre l'Iran et Israël a toujours eu quelque chose d'un peu déconcertant. Ces deux pays ne sont pas voisins et il n'existe entre eux aucun différend territorial. Dans une région dominée par les Arabes, ils représentent tous deux des ethnies minoritaires et leurs cultures religieuses respectives se nourrissent de la mémoire d'antiques persécutions ; tous deux cultivent un sentiment de solitude et de vulnérabilité existentielle, propageant une image d'eux-mêmes qui étonne et scandalise souvent des voisins bien plus vulnérables qu'eux. Lorsque le shah était à la tête de l'Iran, les deux nations étaient alliées. Mais au cours de ses dernières années au pouvoir, l'héritier de la dynastie Pahlavi s'inquiétait de plus en plus de l'expansionnisme et de l'arrogance d'Israël, allant même jusqu'à mettre en garde le public étatsunien contre l'influence du lobby sioniste.

« La route vers Jérusalem passe par Kerbala »

Après la révolution, l'ayatollah Khomeini embrassa la cause palestinienne avec une ferveur sans égale dans le monde arabe, espérant ainsi transcender l'identité perse et chiite de son pays et gagner le soutien des peuples de la région à son idéologie anti-impérialiste. Pendant la guerre avec l'Irak (1980-1988), il mettait en avant l'idée que « la route vers Jérusalem passe par Kerbala », comme si la bataille contre Saddam Hussein était la première étape de la libération de la Palestine. Inversement, les Israéliens proclamaient que la voie vers la Pax Israeliana passait par un changement de régime à Téhéran. Nétanyahou est depuis longtemps un fervent partisan de la confrontation militaire avec la République islamique et, dans un message vidéo diffusé au début de l'offensive israélienne, il a lancé un appel explicite au peuple iranien : « En atteignant notre objectif, nous vous ouvrons également la voie de la liberté.5 »

Au début de la guerre, il y eut certes des Iraniens pour se réjouir de la mort de plusieurs responsables importants du régime dans des attaques ciblées, mais ils n'ont pas été nombreux à adhérer à la version israélienne de leur « libération », d'autant plus que les frappes contre l'Iran se faisaient de plus en plus chaotiques et aveugles. L'avant-dernier jour du conflit, les bombes israéliennes ont ciblé la prison d'Evin, symbole de tyrannie et d'oppression tant sous le régime du shah que sous celui de la République islamique. Soixante-dix-neuf personnes ont trouvé la mort dans cette attaque, dont des prisonniers et des membres de leur famille venus leur rendre visite. Beaucoup d'Iraniens étaient furieux que leur soi-disant « libérateur » ait ainsi massacré certaines des personnes qui avaient le plus souffert de la répression des mollahs.

Le régime, un rempart contre les puissances étrangères

L'un des effets immédiats de l'offensive conjointe israélo-étatsunienne a été de renforcer un discours que, hier encore, beaucoup d'Iraniens percevaient comme de la propagande grotesque : l'idée que, quels que soient ses défauts, le régime était un rempart contre les puissances étrangères désireuses de transformer leur pays en une nouvelle Libye, une nouvelle Syrie, un nouvel Irak ou, pire encore, un nouveau Gaza, en y fomentant un changement de régime ou des conflits ethniques. C'est ce sentiment diffus qu'a exprimé un dissident iranien, Sadegh Zibakalam, en déclarant que « même si nous faisons partie de l'opposition, nous ne pouvons rester indifférents à une invasion de notre patrie ». Le régime a su habilement exploiter ces sentiments nationalistes qui se nourrissent de la mémoire collective des complots étrangers, notamment le coup d'État de 1953 contre le premier ministre Mohammed Mossadegh, orchestré par la CIA et les Britanniques.

Lorsque Khamenei a fait sa première apparition publique depuis le début de la guerre à l'occasion d'une cérémonie pour la fête chiite d'Achoura, c'est une chanson patriotique sur la grandeur de l'Iran qui a été interprétée à sa demande à la place de l'hymne religieux habituel. Et depuis l'offensive israélienne, la décision de Téhéran de ne plus coopérer avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) bénéficie d'un soutien populaire considérable. Malgré le triomphalisme de Trump, la « guerre des douze jours », loin d'avoir mis fin à la quête de l'arme nucléaire par l'Iran, risque fort de l'accélérer.

Ce qui n'empêche probablement pas Israël de préférer une telle situation à un accord diplomatique qui permettrait à Téhéran d'enrichir de l'uranium dans le cadre d'un programme nucléaire civil, mettant fin aux sanctions et entraînant la réintégration de l'Iran dans l'ordre international. Israël a en effet toujours privilégié l'affirmation unilatérale de sa puissance militaire sur la diplomatie, et son contrôle désormais total sur l'espace aérien de l'Iran, de l'Irak, du Liban et de la Syrie lui garantit une marge de manœuvre presque illimitée.

Régionalisation de la stratégie de Tel-Aviv

Robert Malley, l'un des négociateurs d'Obama dans le cadre du JCPOA, m'a expliqué que « l'issue la plus probable du conflit sera une situation sans guerre ni paix, avec davantage de frappes unilatérales ». La République islamique fera le gros dos et privilégiera la préservation du régime tout en espérant obtenir un jour un accord plus favorable, tandis qu'Israël frappera l'Iran dès qu'il percevra la moindre menace. « C'est la régionalisation de la stratégie dite “tondre la pelouse” telle qu'elle est pratiquée à Gaza et au Liban », explique Malley. Et dans le cas de la Syrie, où Israël a mené des frappes répétées, construit neuf bases militaires et expulsé des centaines de personnes de leurs foyers pour consolider ses positions :

cela va au-delà d'un simple passage à la tondeuse — cela revient à raser tout ce qui dépasse. Non seulement il n'y a aucune preuve d'intentions agressives de la part de Damas, mais le gouvernement d'Al-Charaa a émis des signaux très clairs de sa volonté de conciliation. Rien n'y fait : Israël a continué à attaquer sous prétexte de neutraliser de prétendues caches d'armes et occupe plusieurs zones du sud de la Syrie. Tout cela, ils le font simplement parce qu'ils peuvent se le permettre et que Damas n'est pas en mesure de réagir.

L'extension de la stratégie de la tondeuse au niveau régional pourrait toutefois finir par coûter cher à Israël au niveau diplomatique. Avant le 7 octobre 2023, tout semblait indiquer qu'on allait vers une normalisation de ses relations avec les pays du Golfe. Mais la dévastation de Gaza a suscité la colère de la jeunesse arabe, et les gouvernements de la région, qui voyaient hier en Israël un contrepoids utile aux ambitions de l'Iran, ont désormais le sentiment que son agressivité et son aventurisme n'ont pas de limites. Comme l'explique Mohammed Baharoon, directeur du Public Policy Research Center de Dubaï, « aujourd'hui, le fou armé, c'est Israël, pas l'Iran »6. Les raids brutaux israéliens en Syrie et l'insistance d'Israël à conserver le plateau du Golan n'incitent guère Al-Charaa à coopérer. Le Liban n'est pas non plus pressé de signer un accord qui serait automatiquement rejeté par le Hezbollah, une organisation qui dispose toujours d'une importante base électorale et d'un arsenal affaibli mais non négligeable. Du côté de l'Arabie saoudite, Mohammed Ben Salmane (MBS) — qui souhaite faire de son royaume le leader du monde arabe — n'est pas prêt à prendre le risque de s'aliéner la jeunesse saoudienne, horrifiée par les massacres à Gaza, en normalisant ses relations avec Tel-Aviv. D'autant que, comme le souligne Malley, « il peut obtenir d'Israël une grande partie de ce dont il a besoin en matière de renseignement et de coopération sécuritaire sans payer le prix qu'impliquerait une telle normalisation ».

Le scénario le plus probable est que MBS continuera à se concentrer sur l'amélioration de ses relations avec l'Iran. Le hard power, la puissance militaire brute, ne peut pas résoudre tous les problèmes en l'absence de soft power, d'entregent diplomatique et de légitimité politique. Mais les exigences de la diplomatie ne semblent guère préoccuper Nétanyahou et l'establishment politique israélien, pas plus que l'effondrement de la réputation morale de leur pays suite à la destruction gratuite de Gaza. Ils se contentent de balayer les critiques d'un revers de main : le monde a toujours été contre nous. En réalité, Israël continue à bénéficier du soutien de tous les occupants de la Maison Blanche et de la plupart des pays occidentaux, malgré quelques inflexions récentes.

Les Palestiniens à l'abandon

La guerre de douze jours n'a fait qu'accentuer le sentiment douloureux d'abandon ressenti par les Palestiniens. Pendant un certain temps, on a pu croire que la position de l'Europe sur la guerre menée par Israël à Gaza était en train d'évoluer. Lorsqu'en mars 2025, Israël a rompu unilatéralement le cessez-le-feu, les responsables européens qui s'étaient tus jusque-là ont commencé à s'exprimer — ce même en Allemagne, pays pourtant peu enclin à critiquer Tel-Aviv. Une série d'initiatives diplomatiques ont été envisagées, notamment une conférence de l'ONU sur un État palestinien présidée par la France et l'Arabie saoudite. Et puis Israël a attaqué l'Iran. « En un clin d'œil, m'a confié Mohammed Shehada, un analyste palestinien basé à Copenhague, tout a été suspendu. Ma boîte mail a été inondée d'annonces d'événements annulés. Les gens semblaient presque ravis de ne plus avoir à parler de Gaza. » Shehada est issu d'une grande famille de Gaza qui, depuis la guerre, a perdu un nombre considérable de membres. Un seul homme politique européen lui a exprimé son regret que Gaza passe de nouveau aux oubliettes : un Norvégien. Ce n'est qu'après l'entrée en guerre de Washington que ses contacts ont émis quelques remarques critiques, l'un deux admettant toutefois que « si les États-Unis avaient attaqué l'Iran en premier, nous l'aurions condamné. Mais comme c'est Israël, c'est beaucoup plus difficile. »

La destruction de Gaza n'en finit pas — il est presque obscène de parler de « guerre » pour qualifier un conflit aussi déséquilibré. La majorité de ses habitants ont été contraints de se réfugier au sud, dans une bande de terre qui représente environ 15 % du territoire. L'eau potable est rare, le lait en poudre introuvable, les eaux usées envahissent les rues et le bourdonnement incessant des drones qui tournent au-dessus des têtes des Gazaouis est insupportable. Pendant la guerre avec l'Iran, l'armée israélienne a tué des centaines de civils qui faisaient la queue pour obtenir l'aide alimentaire distribuée par la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), un organisme basé aux États-Unis, soutenu (et sans doute financé) par Israël et employant des mercenaires. Les points de distribution de la GHF jouxtent des zones militaires et, pour y accéder, il faut effectuer de long et difficiles trajets rendus encore plus pénibles par la faim.

Risquer sa vie pour se nourrir

Comme l'explique Shehada, « les gens ont désormais parfaitement compris que pour obtenir de la nourriture, il faut littéralement risquer sa vie ». Ce type de massacres, qui aurait fait scandale il y a dix ans, est désormais monnaie courante. Le 30 juin, l'armée israélienne a tué 41 personnes au café Al-Baqa, un établissement très fréquenté au bord d'une plage du nord de Gaza. Elle a assassiné plus de 70 professionnels de santé au cours des mois de juin et juillet, dont le chirurgien Marwan Al-Sultan, directeur de l'hôpital indonésien, dernière infrastructure médicale encore en activité dans le nord de Gaza (et qui a fermé ses portes en mai dernier).

D'après les autorités sanitaires locales, la guerre aurait fait plus de 62 000 morts jusqu'à présent, dont près de 19 000 enfants. Afin de discréditer le ministère de la santé de Gaza, Israël prétend qu'il est « contrôlé par le Hamas », mais, comme l'observent une série d'experts en santé publique d'autres pays, ses chiffres sont sans doute largement sous-estimés, car ils n'incluent pas les personnes disparues sous les décombres, ni les décès indirects dus à la maladie, à la malnutrition ou au manque de soins. En outre, les Palestiniens se sont bien rendu compte que les frappes israéliennes contre Gaza étaient beaucoup plus systématiques et indiscriminées qu'en Iran ou même au Liban, ce qui témoigne du mépris dans lequel ils sont tenus.

L'historien français Jean-Pierre Filiu s'est rendu à Gaza avec Médecins sans frontières (MSF) du 19 décembre 2024 au 21 janvier 2025 et a publié un récit poignant de son séjour7. « J'ai beau avoir fréquenté par le passé quelques théâtre de guerre, de l'Ukraine à l'Afghanistan, en passant par la Syrie, l'Irak et la Somalie, écrit-il, je n'ai jamais, au grand jamais, rien expérimenté de similaire. » Déjà harcelés par la faim et le désespoir, les habitants de Gaza doivent en outre payer des prix astronomiques du fait de l'essor des bandes criminelles encouragées par les autorités israéliennes, qui fournissent des kalachnikovs au clan de Yasser Abou Shebab, un natif de Rafah impliqué dans des réseaux de contrebande et dont on dit qu'il a des liens avec l'État islamique.

« À Gaza, nous avons activé des factions qui s'opposent au Hamas, a expliqué Nétanyahou. Qu'y a-t-il de mal à cela ? » (En réalité, les agissements d'Abou Shebab semblent avoir favorisé un regain de soutien au Hamas, qui était pourtant tombé en disgrâce auprès des Gazaouis ces derniers temps.) Outre les expulsions, les meurtres, la famine et l'humiliation, cette promotion de la délinquance par Israël évoque la « zone grise » jadis décrite par Primo Levi, un régime de non-droit dans lequel les membres d'un groupe persécuté sont enrôlés pour surveiller, brutaliser et, parfois, assassiner les membres de leur propre communauté. Cette situation est devenue une caractéristique fondamentale de la domination israélienne à Gaza.

Dans Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits, publié en 2013, Gilbert Achcar, un universitaire marxiste d'origine libanaise, écrivait à propos de la Nakba de 1948 : « On ne saurait dire à bon droit que le “déracinement” des Palestiniens […] soit d'une ampleur et d'une horreur exceptionnelles. » Comparée à la brutalité de l'armée française en Algérie, « l'armée israélienne fait pâle figure ». Mais dans son nouveau livre, Gaza, génocide annoncé (La Dispute, 2025), Achcar reconnait qu'il lui serait aujourd'hui impossible d'écrire ces mêmes lignes sur les actions israéliennes. La catastrophe de ces deux dernières années dépasse de loin celle de la Nakba et mérite selon lui d'être désigné d'un terme arabe encore plus fort : Karitha (le désastre).

« De victoire en victoire jusqu'à la mort »

Les conséquences de la Karitha se font déjà sentir bien au-delà de Gaza : en Cisjordanie, où militaires et colons israéliens ont mené une campagne intense d'expulsions et d'assassinats (plus d'un millier de Palestiniens de Cisjordanie ont été tués depuis le 7 octobre 2023) ; à l'intérieur même d'Israël, où les citoyens palestiniens sont soumis à un régime de plus en plus agressif d'ostracisme et d'intimidation ; dans l'ensemble de la région, où Israël s'est imposé comme une nouvelle Sparte ; et dans le reste du monde, où l'incapacité des puissances occidentales à condamner les actions d'Israël — et encore moins à y mettre fin — détruit la crédibilité de l'ordre fondé sur le droit qu'elles prétendent défendre.

Au lendemain de la guerre de 1967, l'essayiste marxiste juif Isaac Deutscher avait évoqué une expression allemande, « Man kann sich totsiegen », qu'on pourrait traduire comme « de victoire en victoire jusqu'à la mort »8. Une formule qui décrit tout aussi bien les guerres actuelles d'Israël, et ce pour des raisons similaires. Comme me l'a expliqué Yezid Sayigh, un analyste palestinien basé à Beyrouth :

À moins qu'Israël ne décide d'expulser de force des centaines de milliers, voire des millions de Palestiniens vers l'Égypte ou la Jordanie, il ne pourra pas surmonter le principal obstacle à la colonisation totale, à savoir le fait que les Palestiniens sont toujours là, à Gaza comme en Cisjordanie. Autrement dit, Israël s'est engagé dans une voie pour laquelle il n'a d'autre solution qu'une “solution finale”, et les solutions finales ne sont pas faciles à mettre en œuvre. Je ne pense pas qu'Israël sera capable d'aller aussi loin qu'Hitler dans ce sens, mais nous sommes plus proches d'une telle situation que nous ne l'avons jamais été et, en Cisjordanie, les colons commencent à jouer le rôle de gauleiters9 d'un nouvel ordre d'une brutalité sans précédent.

Toujours selon Sayigh, « dans un monde où la droite et l'extrême droite ont partout le vent en poupe », Israël s'en tire plus facilement face aux critiques grâce au nombre croissant d'admirateurs de son modèle d'ethno-nationalisme, de discrimination raciale et de pure violence qu'on trouve aussi bien en Occident, qu'en Amérique latine ou en Inde. « Israël ne rencontre pas non plus beaucoup d'opposition », ajoute Sayigh, de la part de forces « centristes » et libérales qui ont favorisé la mise en place de « cadres juridiques très restrictifs contre toute forme de dissidence et de protestation publiques, non seulement à propos de la Palestine, mais aussi contre la militarisation de la police et les empiètements croissants de l'exécutif sur le système judiciaire ».

L'alibi fallacieux de l'antisémitisme

Il est facile de tourner en dérision les absurdités racistes et les contorsions linguistiques de l'administration Trump lorsqu'elle ouvre les bras aux fermiers blancs d'Afrique du Sud en tant que soi-disant « réfugiés » fuyant un « génocide » anti-blanc (alors même que Washington continue à financer une guerre génocidaire au Proche-Orient) ; ou lorsque, le 8 juin 2025, le vice-directeur de cabinet de la Maison Blanche, Stephen Miller, remarquant la présence de « d'une grande quantité de drapeaux étrangers » lors d'une manifestation contre les expulsions à Los Angeles, qualifie la métropole californienne de « territoire occupé ». Mais en matière d'abus de langage, ni la Maison Blanche ni l'extrême droite n'ont le monopole des manipulations du mot « antisémitisme ».

Comme l'écrit l'historien britannique Mark Mazower dans un essai à paraître aux éditions La Découverte en septembre 2025, Antisémitisme : métamorphoses et controverses, au lendemain du 7 octobre 2023, « personne ne voulait être traité d'antisémite, et pourtant, si l'on en croyait les experts, les antisémites étaient partout. À leurs yeux, Manhattan, c'était Berlin à la veille de la Nuit de Cristal ». Au cours des dernières années, aucun autre mot n'a autant contribué à favoriser les attaques contre la liberté académique et intellectuelle, les actes de répression, les arrestations et les expulsions. À propos des manifestations de solidarité avec la Palestine dans le sillage du 7 octobre 2023, Ross Barkan écrit :

Ce qui est frappant dans cette conjoncture, écrit Ross, c'est à quel point les choses ont changé depuis les manifestations de Black Lives Matter en 2020. En à peine plus de trois ans, les institutions les plus influentes du champ universitaire, du monde des arts et de la finance multinationale sont passées d'une complaisance totale envers le zèle activiste des jeunes protestataires à une tentative féroce de les réduire au silence. La différence, bien entendu, c'est la cause que ces jeunes militants embrassent10.

Au début du XXe siècle et jusque dans les années 1950, le combat contre l'antisémitisme était une cause progressiste qui voyait la gauche et le mouvement pour les droits civiques alliés à d'autres mouvements luttant contre l'ethno-nationalisme et la discrimination raciale. Aujourd'hui, aux États-Unis mais aussi dans certains pays d'Europe occidentale, il est en passe d'être annexé par une droite autoritaire qui entend démanteler la démocratie pour faire prévaloir son nationalisme ethnique. Rien d'étonnant à ce que les plus grands admirateurs d'Israël soient Trump, le Fidesz de Viktor Orbán en Hongrie et le Rassemblement national en France. L'anti-antisémitisme sert désormais les mêmes objectifs que l'antisémitisme (et l'anticommunisme) hier.

Trump et ses alliés continuent à cultiver des liens étroits avec de véritables antisémites — le néonazi Nick Fuentes, le rappeur Kanye West, l'influenceur masculiniste Andrew Tate et autres figures de l'alt-right — tandis que des responsables juifs tels que Jonathan Greenblatt, directeur de l'Anti-Defamation League, ne voient aucune raison de s'inquiéter lorsqu'Elon Musk fait le salut hitlérien, de même qu'ils applaudissent la tentative d'expulsion d'activistes étudiants de Columbia University tels que Mahmoud Khalil ou Mohsen Mahdawi. Les organisations juives traditionnellement proches d'Israël sont devenus les auxiliaires incontournables d'un mouvement qui vise à priver de leur citoyenneté, puis à expulser, les protestataires nés à l'étranger, souvent sur la base d'accusations fallacieuses d'antisémitisme.

La question palestinienne remplace la question juive

La question palestinienne occupe désormais aux États-Unis une place presque aussi importante que la question juive en Europe du temps où les démocraties du Vieux Continent étaient confrontées à la menace du fascisme. Tout comme la question juive, elle est intimement mêlée à d'autres objets de préoccupation : antiracisme, liberté intellectuelle, citoyenneté, droit de réunion, cosmopolitisme, justice sociale, opposition à l'autoritarisme de droite et au néolibéralisme. L'illustration la plus frappante de cette importance croissante est la victoire de Zohran Mamdani aux primaires démocrates pour la mairie de New York. Mamdani est un progressiste musulman de 33 ans qui a mené une campagne brillante en mettant l'accent sur les besoins des secteurs populaires, pour qui le coût de la vie dans la métropole est devenu inabordable. En faisant cause commune avec Brad Lander, un progressiste juif11, il a engrangé 56 % des voix au second tour, dont une partie importante de la communauté juive, emportant une victoire décisive contre l'ancien gouverneur de New York Andrew Cuomo. Ce dernier était soutenu par la majeure partie de l'establishment new-yorkais malgré les accusations de harcèlement sexuel qui pèsent sur sa carrière politique.

Non seulement la machine électorale démocrate et le New York Times, qui a publié une série de pseudo-reportages purement diffamatoires sur Mamdani, détestent ce dernier en raison de ses convictions socialistes, mais ils sont particulièrement hostiles à son opposition à l'occupation israélienne et à ses critiques de la guerre à Gaza. Dans les dernières semaines de la campagne et depuis lors, Mamdani s'est vu qualifié d'antisémite, de djihadiste et de partisan des attentats du 11— Septembre simplement parce qu'il parle d'« apartheid » et de « génocide » en Palestine et parce qu'il refuse de dire qu'il soutient le « droit d'Israël à exister en tant qu'État juif ». Il a déclaré soutenir son droit à exister en tant qu'« État faisant respecter l'égalité des droits », une position qui, du point de vue des sionistes conservateurs, équivaut à appeler à jeter les Juifs à la mer.

Pour Andy Ogles, un législateur républicain représentant le Tennessee au Congrès, « Zohran “little Muhammad” Mamdani est un antisémite, un socialiste, un communiste qui va détruire la grande ville de New-York. Il doit être EXPULSÉ. » Trump, qui a lui aussi couvert le candidat progressiste d'insultes sur les réseaux sociaux, a déclaré vouloir enquêter sur le cas Mamdani. Le Betar, une organisation sioniste d'extrême-droite qui a fourni à l'administration Trump une liste d'étudiants pro-palestiniens à expulser, a exhorté les juifs à évacuer immédiatement la ville en cas de victoire du candidat musulman. Face à ces attaques, l'establishment démocrate modéré s'est déclaré aux abonnés absents, et certains de ses membres se sont même fait l'écho des calomnies républicaines. Mais Mamdani a tenu bon, soutenu par une équipe composée de militants de gauche comprenant à la fois des Juifs et des musulmans. Il occupait même la deuxième position dans les préférences des électeurs démocrates juifs, une évolution encourageante qui montre que, pour une bonne partie des juifs new-yorkais, l'antisionisme de Mamdani n'est pas un problème.

Il pourrait même en fait être un atout, car, comme l'écrivait récemment Peter Beinart, directeur de la revue progressiste juive Jewish Currents, le soutien à Israël est devenu « un symbole de la pusillanimité et de la faible crédibilité des élites du parti [démocrate]  ». Selon l'institut de sondages Gallup, seul un démocrate sur trois a une opinion favorable d'Israël. Alors que les dirigeants du parti — notamment le sénateur Chuck Schumer et le député de New York Hakeem Jeffries, qui ont tous deux initialement hésité à défendre Mamdani contre les accusations d'antisémitisme et n'ont toujours pas apporté leur soutien à sa candidature à la mairie — s'opposent à tout conditionnement de l'aide militaire étatsunienne à Israël, près de la moitié des électeurs démocrates estiment qu'elle devrait être fortement réduite.

On observe une dynamique similaire au Royaume-Uni, où une vigoureuses campagne de solidarité avec la Palestine exerce une pression croissante sur le gouvernement travailliste. Là aussi, la répression des voix dissidentes et des protestataires s'est intensifiée. Le réseau militant Palestine Action a été classé comme organisation terroriste et le duo musical Bob Vylan fait l'objet d'une enquête pénale pour avoir entonné sur scène le slogan « Mort à l'armée israélienne » lors du festival de Glastonbury fin juin. De son côté, le gouvernement britannique continue de fournir à Israël des pièces détachées pour les avions F35 qui bombardent Gaza.

Au-delà du désespoir ?

Quant à la population de Gaza, de Cisjordanie et de Jérusalem-Est, sans parler des citoyens palestiniens d'Israël, près de deux ans après le début du conflit, on ne sait toujours pas si les immenses sacrifices consentis pendant la guerre les rapprocheront de leur libération ou de la création d'un État palestinien. Pour Gilbert Achcar l'attaque du 7 octobre 2023 a été « la plus grave erreur de calcul de l'histoire de la lutte anticoloniale ». On peut affirmer sans risque de se tromper qu'au moins dans un avenir prévisible, elle a fait reculer la lutte palestinienne, même si celle-ci se trouvait dans une impasse totale avant le 7 octobre 2023 avec notamment la perspective d'un accord entre Tel-Aviv et Riyad.

L'opération « Déluge d'Al-Aqsa » a uni les juifs israéliens dans une vaste coalition belliciste au lieu de semer la division en leur rangs ; elle a joué en faveur d'Israël et de son énorme puissance militaire, et lui a donné un prétexte non seulement pour raser Gaza et étendre ses opérations en Cisjordanie, mais aussi pour neutraliser l'Axe de la résistance, à savoir le Hezbollah, les Houthis et l'Iran. Certes, selon Yitzhak Brik, général de division à la retraite, la branche militaire du Hamas à Gaza a recruté plus de combattants qu'Israël n'en a tués depuis le 7 octobre 2023, retrouvant ainsi son potentiel d'avant la guerre. Le simple fait d'avoir survécu permet au Hamas de crier victoire. Néanmoins, malgré tous les efforts de ses dirigeants pour présenter les conséquences de la guerre sous un jour favorable, il est difficile de faire passer le génocide de son propre peuple pour une victoire, quand bien même on a au moins réussi à attirer ainsi l'attention du monde entier.

Le massacre du 7 octobre 2023 a toutefois mis à nu l'illusion selon laquelle Israël pouvait continuer à asservir les Palestiniens sans provoquer de réaction. Cette illusion était au cœur d'un « processus de paix » qui n'en a jamais fini de commencer. Dans leur ouvrage sur l'échec de ce processus, Tomorrow Is Yesterday, (« Demain, c'est hier ») Robert Malley et Hussein Agha12, qui ont travaillé sur la question respectivement pour le gouvernement étatsunien et pour les négociateurs palestiniens, décrivent la guerre de Gaza comme « une formidable revanche du passé ». Ce « retour du passé », écrivent-ils, a été « un camouflet pour les espoirs que beaucoup ont nourri », y compris les auteurs de ce triste constat. Mais selon eux, « la question n'est pas tant de savoir pourquoi les choses se sont passées ainsi, mais pourquoi tant de gens ont persisté si longtemps à croire qu'il pouvait en être autrement ».

Les erreurs des diplomates

Négligeant les cicatrices laissées par 1948 au profit de la question apparemment plus « gérable » des frontières de 1967, « les diplomates ont multiplié les efforts pour faire prononcer aux dirigeants palestiniens et israéliens les mots magiques qu'ils attendaient d'eux, les encensant ou les excommuniant ensuite en fonction de leurs propos à ce sujet ». On a proclamé haut et fort les vertus du processus de paix et le caractère inévitable d'une solution à deux États sur la base des frontières de 1967, un peu de la même manière qu'on a exalté les vertus et le caractère inévitable de la « démocratie libérale » après 1989. Ce dogme de la « fin de l'histoire » n'offrait pas d'autre option. Pendant ce temps, tous ceux qui refusaient de prononcer les mots magiques — les islamistes palestiniens, mais aussi les colons et les juifs religieux — envisageaient un tout autre avenir, qui ressemblait davantage à leur passé préféré.

Pour les juifs israéliens, l'attaque du Hamas n'était pas seulement choquante, elle était incompréhensible ; elle évoquait un retour à la violence de la révolte arabe de 1936-1939 et des affrontements intercommunautaires sous le mandat britannique. Mais, comme l'écrivait Walter Benjamin, « lorsque l'on s'étonne que les événements que nous sommes en train de vivre soient “encore” possibles aujourd'hui […] on n'avance guère vers la connaissance — si ce n'est à la connaissance du fait que la vision de l'histoire qui a suscité cet étonnement est intenable »13. Au lieu de remettre en question leur vision de l'Histoire, la plupart des juifs israéliens se sont réfugiés dans la certitude immémoriale et fataliste que le 7 octobre 2023 était un pogrom, une répétition des persécutions subies par leurs ancêtres en Europe.

L'étape suivante, la déshumanisation des Palestiniens de Gaza, a été facile à franchir, car elle était une conséquence logique du racisme anti-arabe inculqué aux Israéliens dès leur plus jeune âge. En témoigne par exemple ce post du comédien israélien Gil Kopatz : « Si vous nourrissez les requins, ils finiront par vous manger. Si vous nourrissez les Gazaouis, ils finiront par vous manger. Je suis favorable à l'extinction des requins et à l'extermination des Gazaouis. […] Ce n'est pas un génocide, c'est un pesticide14. » Selon un sondage commandité par l'université Penn State, plus de 80 % des Juifs israéliens sont désormais favorables à l'expulsion des Gazaouis. Pas question d'exprimer la moindre compassion pour les Palestiniens, sauf chez une frange marginale d'activistes radicaux. Lorsque le député Ayman Odeh a publié un tweet célébrant un récent échange de prisonniers, il a été dénoncé pour avoir mis apparemment sur le même plan le sort des Palestiniens emprisonnés et celui des otages juifs : « Ta présence pollue la Knesset », lui a déclaré un collègue parlementaire.

La dérive autoritaire et de plus en plus fasciste de la politique israélienne, qui date de bien avant octobre 2023, est certainement effrayante, mais pas surprenante. Ce qui est surprenant, ou du moins remarquable, c'est que la guerre de Gaza ait suscité si peu de réflexion chez les décideurs politiques occidentaux, qui continuent de s'accrocher à l'idée d'une solution à deux États et à l'illusion qu'un dirigeant israélien pourrait être un jour persuadé de soutenir la création d'un État palestinien. « La guerre de Gaza offre une occasion d'engager une réflexion profonde, lucide et honnête, écrivent Malley et Agha, car c'est bien à ce moment-là que tout a dérapé ». En lieu de quoi, « le monde d'après le 7 octobre est construit sur des mensonges », ceux de Washington étant « les plus ahurissants parce que les moins nécessaires ». Et le principal mensonge des États-Unis est celui qui prétend qu'ils font tout leur possible pour protéger la population de Gaza contre les armes qu'eux-mêmes livrent à Israël.

Dans de nombreuses capitales du Proche-Orient, on a senti plus de soulagement que de désespoir à l'idée de prendre congé de Biden — ou de Biden/Obama, comme le percevaient souvent les dirigeants arabes. […] Ce qu'ils reprochaient aux administrations démocrates, c'était l'ineptie de leurs prétentions morales, la vacuité de leurs expressions d'empathie et l'absence de courage dans la défense de leurs convictions : si vous ne comptez pas lever un seul doigt pour les Palestiniens, ayez du moins la décence de ne pas faire semblant de vous en préoccuper. Au moins, avec Trump, on savait à quoi s'en tenir.

Et Trump leur a réservé quelques surprises agréables : il a levé les sanctions contre la Syrie, négocié directement avec le Hamas et même envisagé d'éliminer certaines sanctions contre Téhéran. Lorsque le président étatsunien décrit Israël et l'Iran comme deux pays « qui se battent si violemment et depuis si longtemps qu'ils ne savent plus ce qu'ils font », cette brutale vérité est sans doute appréciée par certains acteurs régionaux. « Le fait que Trump ne se sente pas redevable à l'establishment diplomatique traditionnel signifie que ses instincts ne sont pas inhibés par la toile d'araignée de réflexes poussiéreux qui ont obscurci la pensée des diverses administrations démocrates et républicaines, m'a confié Malley. Reste qu'à ces croyances vétustes, il n'a pas substitué une pensée innovante, mais des impulsions personnelles capricieuses ».

Le modèle irlandais de négociations

Que faudrait-il pour que des négociations entre Juifs israéliens et Arabes palestiniens aboutissent ? Pour Malley et Agha elles devraient inclure « les puissantes factions qui estiment que ce qui a été discuté jusqu'à présent est contraire à leurs convictions les plus profondes », à savoir les intransigeants des deux camps, islamistes palestiniens, colons juifs et ultra-orthodoxes. Mieux vaut s'engager dans une conversation sans but prédéfini, sans horizon clair ni quête a priori d'une « solution ». Dans un tel processus, ces factions pourraient même finir par trouver un moyen de coexister sur le même territoire sans renoncer à leurs aspirations ultimes, comme l'ont fait les catholiques et les protestants d'Irlande du Nord depuis l'accord du Vendredi saint en avril 1998.

Et que faudrait-il pour que de telles discussions aient lieu ? Les Israéliens, qui sont plus isolés mais aussi plus puissants que jamais, n'y sont évidemment pas favorables. Comme l'écrivait dans Haaretz Michael Sfard, avocat et défenseur des droits humains, depuis la guerre avec l'Iran, les juifs israéliens « s'enivrent de slogans triomphalistes et baignent dans un état d'exaltation militariste15 ». La fin des souffrances des Gazaouis ou la création d'un État palestinien sont les derniers de leurs soucis. Depuis le 7 octobre 2023, nous ne pourrons plus jamais faire confiance aux Palestiniens, affirment-ils. Les Palestiniens, de leur côté, ont encore moins de raisons de faire confiance aux Israéliens après le génocide qu'ils ont perpétré à Gaza, sans parler de la campagne de plus en plus violente de colonisation de la Cisjordanie, qui a chassé des dizaines d'habitants arabes de leurs foyers — le plus grand déplacement de population depuis 1967.

Quand bien même les deux parties accepteraient de s'asseoir à la même table, qui servirait de médiateur ? L'asymétrie entre les belligérants est largement en faveur d'Israël, et, dans les processus de négociation, les États-Unis ont toujours agi en tant que défenseurs de l'État juif. Malley et Agha en sont bien conscients. Malgré sa tonalité généralement sombre et sans concession, les conclusions de leur livre semblent toutefois encore trop optimistes. Qu'est-ce qui pourrait pousser des ennemis aussi acharnés à se parler, surtout après le génocide de Gaza ? Et en supposant qu'ils soient prêts à le faire, qu'est-ce que cela changerait ? Les circonstances ne semblent guère favorables, c'est le moins qu'on puisse dire.

Pourtant, certaines réalités de base sont en train de changer, et avec elles l'équilibre des forces. Le régime d'occupation, d'apartheid, de nettoyage ethnique et, désormais, de génocide, pratiqué par Israël a érodé son capital moral. Même le chancelier Friedrich Merz, chrétien-démocrate et partisan d'une ligne d'alignement sur Israël, a annoncé le 8 août 2025 que le gouvernement allemand suspendait les exportations d'« équipements militaires pouvant être utilisés dans la bande de Gaza », une mesure appuyée par les deux tiers de la population. L'opposition à ce régime est de plus en plus forte dans le monde, et elle a commencé à se faire entendre à travers une nouvelle génération de militants et de politiciens progressistes. Face à la vue des enfants affamés à Gaza, et la continuation sans fin de la guerre meurtrière d'Israël, le président Emmanuel Macron, suivi par le premier ministre britannique Keir Starmer, ont déclaré leur intention de reconnaître la Palestine comme un État.

Reste qu'il est extrêmement difficile d'imaginer le démantèlement du système d'apartheid israélien, ou bien l'émergence, dans un avenir proche, d'une force capable de défier sérieusement l'hégémonie d'Israël. Dans un monde qui se caractérise par la montée de l'autoritarisme et de l'ethno-nationalisme et l'effondrement des règles de droit, l'État dirigé par Nétanyahou, féroce et sans pitié, fait figure de pionnier plutôt que de cas isolé.

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Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry.
Cet article a été initialement publié par la London Review of Book.


1Elisabeth Bumiller, «  Iran and the Specter of Iraq : ‘We Bought All the Happy Talk'  », The New York Times, 18 juin 2025.

2Larissa Howie, «  Trump compares himself to Truman after Iran attack  », MSN, juin 2025.

3«  Tucker Carlson interviewe le président iranien Mosoud Pezeshkian  », YouTube, 8 juillet 2025.

4«  Trump praises Syrian leader as « attractive, tough guy »  », vidéo Guardian News, 15 mai 2025.

5«  Prime Minister Benjamin Netanyahu Addresses the Iranian People  », 13 juin 2025.

6Cité dans Vivian Nereim, «  In Attacking Iran, Israel Further Alienates Would-Be Arab Allies  », The New York Times, 18 juin 2025.

7Jean Pierre-Filiu, Un historien à Gaza, Les Arènes, Paris, 2025.

8The Non-Jewish Jew : And Other Essays, Verso, 2017.

9NDLR. Chef de district, dans l'Allemagne hitlérienne.

10Ross Barkan, Fascism or Genocide : How a Decade of Political Disorder Broke American Politics, Verso, Londres/New York, 2025.

11NdT : Les deux candidats se sont soutenus mutuellement dans le cadre du système de vote préférentiel adopté lors des primaires démocrates.

12Hussein Agha et Robert Malley, Tomorrow Is Yesterday : Life, Death, and the Pursuit of Peace in Israel/Palestine, Farrar, Straus and Giroux, New York, 2025.

13Walter Benjamin, Œuvres, III, Thèse VIII, Gallimard

14«  Israeli writer says aiding Gaza is like « feeding sharks »  », Middle East Eye, 25 avril 2025.

15«  No War With Iran Will Erase Israel's Crimes in Gaza. Don't Get Distracted  », 16 juin 2025.

Une « hanthologie » de Gaza à la biennale de Charjah

Une porte en bois s'ouvre sur une galerie photo avec des images exposées.

En pleine guerre génocidaire à Gaza, les œuvres des artistes palestiniens exposés par la Fondation d'art de Charjah à sa 16e biennale, aux Émirats arabes unis, font effraction et viennent s'imposer au spectateur.

Lina Attalah a été convoquée pour un interrogatoire, le 4 août, par le parquet général du Caire. Elle est accusée de gérer un média sans licence, et de diffuser de fausses nouvelles à des fins de déstabilisation. Cela fait suite à la publication, la semaine dernière, d'un article sur les conditions de détention des prisonniers politiques au sein de la prison Badr 3. Elle a pour l'heure été libérée sous caution.

« To carry » (« Transporter »), c'est le titre de la 16e biennale de Charjah, organisée du 6 février au 15 juin par la Fondation d'art de Charjah et portée par cinq curatrices : Alia Swastika, Amal Khalaf, Megan Tamati-Quennell, Natasha Ginwala et Zeynep Öz. Que transportons-nous lorsque le moment est venu de partir ? Les 650 œuvres des près de 200 artistes exposés tentent d'y répondre : To carry… a home (une maison)/a history (une histoire)/a trade (un commerce)/a wound (une blessure)…

Une question, et des réponses, qui trouvent une résonance particulièrement forte dans les œuvres des artistes palestiniens.

Les œuvres sauvées

L'école Al-Qasimiya, désaffectée puis rénovée en 2019 par la Fondation d'art de Charjah, abrite les œuvres les plus puissantes de cette édition, en résonance profonde avec celles et ceux qui vivent dans l'impuissance du témoignage face au génocide israélien à Gaza – un génocide dont la proximité, à la fois géographique et psychique, produit une véritable « hantologie »1.

Les artistes peintres plasticiens contemporains gazaouis Mohammed Al-Hawajri et Dina Mattar, couple à la ville, ont été invités à exposer les œuvres qu'ils ont réussi à sauver lors de leur fuite des frappes aériennes israéliennes sur le camp de Bureij, à Deir El-Balah. Al-Hawajri expose plusieurs de ses sculptures à base d'os encrés, ainsi qu'une peinture saisissante de leur fuite – une scène également présente dans les œuvres de Dina Mattar et dans une vidéo réalisée par le fils aîné des deux artistes, Ahmed. Leurs enfants plus jeunes, Mahmoud et Lea, contribuent aussi à l'exposition : le premier avec des marionnettes artisanales aux grands yeux fixes, et la seconde avec des dessins de maisons, d'oiseaux et de soleils, ornés de collages de pétales de bougainvilliers.

Un grand coussin rond avec un visage amical, nez proéminent et moustache noire.
Puppet by Mahmoud al-Hawajri
Dessin d
Drawing by Lea al-Hawajri
Drawing by Lea al-Hawajri

Difficile de ne pas considérer ces œuvres comme des survivances, des objets autonomes à la fois témoins et traces des conditions de leur création. Ces œuvres charrient davantage que l'intention artistique ; leur parcours de fuite fait désormais partie d'elles. Elles portent la complexité du fait de survivre au milieu d'un génocide – l'horreur encore indescriptible, la fugacité à laquelle elles aspirent.

Ce qu'il reste

Al-Qasimiya accueille aussi « What's Left ? »(« Que reste-t-il ? ») de la chanteuse et artiste sonore palestinienne Bint Mbareh. Cette œuvre créée en 2025 s'inspire de ses recherches sur les pratiques de chants communautaires liés à la pluie en Palestine. Parmi ses sources d'inspiration, les chants révolutionnaires, dont l'emblématique « L'heure de la libération a sonné », utilisé également dans le film documentaire du même nom de la réalisatrice libanaise Heiny Sorour, sorti en 1974, sur la rébellion du Dhofar contre les colonisateurs britanniques à Oman. Profondément contemporaine, l'œuvre parvient à renverser la donne de la nostalgie. Et tandis qu'on pourrait poser la question de savoir si la nostalgie entrave l'urgence, « What's Left ? » semble en proposer une autre : aiguiser notre regard sur ce dont nous sommes nostalgiques peut-il le libérer de l'impuissance ?

À travers un travail de remix, le double vinyle Only Sounds that Tremble Through Us (« Seuls les sons qui nous font vibrer », 2025), présenté à Al-Qasimiya, traite des dangers de la nostalgie.

Élève, élève, élève la voix ; ceux qui crient ne meurent pas.

Le remix est signé par Rouanne Abou Rahme et Bassel Abbas, deux artistes d'origine palestinienne. Il fait partie de leur performance en cours « May Amnesia Never Kiss Us on the Mouth » (« Que l'amnésie ne nous embrasse jamais sur la bouche », 2020), et comprend des mélodies commandées à DJ Haram, Julmud, Makimakkuk, Muqataa, Freddie June, entre autres. Le vinyle fait partie d'une exposition plus large, « Speaking with the Dead » (« Parler avec les morts »), organisée par l'écrivain et commissaire d'exposition palestinien Adam HajYahia, et mis en place par Bilnaes, via In the Negative (Dans le négatif), une plateforme qui propose un mode alternatif de distribution des collaborations artistiques.

HajYahia aborde la question de la dette comme un procédé discursif qui corrèle l'histoire coloniale au modèle capitaliste. Il réunit les esquisses brutes de l'artiste brésilien Jota Mombaça, une peinture bestiale du « White Cypress » (« Cyprès blancs ») de l'artiste américano-asiatique Martin Wong, un montage d'images de résistance par l'artiste palestinienne Dina Mimi et les croquis incarnés de visages emprisonnés de Muhannad Al-Azzeh. Cette exposition est précisément « dans le négatif », et c'est là toute son autorité : dans la lutte contre les formes artistiques qui débordent le discours, et contre un discours qui inonde l'art de sa certitude.

Retour au foyer

Mais si certaines œuvres désarticulent la logique du spectacle, d'autres la répliquent en la détournant subtilement. C'est le cas de l'œuvre « Photo Kegham », discrètement nichée entre les boutiques du vieux marché de Charjah, qui reproduit le premier studio photo de Gaza-Ville, à l'origine situé dans la rue centrale Omar-Al-Moukhtar. L'installation s'inspire des archives conservées par l'artiste Kegham Djeghalian, petit-fils du photographe Kegham Djeghalian (1915-1981), fondateur du studio. Né en Anatolie, ce dernier a fui avec sa famille vers la Syrie lors du génocide arménien. Il s'installe ensuite à Jérusalem, où il se forme à la photographie, avant de s'établir à Gaza et de fonder Photo Kegham en 1944.

Cette installation, sorte de boutique-œuvre, évoque davantage la disparition que le retour. Le surgissement de Gaza à Charjah. La reconstitution architecturale de la façade de Photo Kegham est subtilement intégrée au tissu du vieux marché, et pourtant incontestablement mise en scène.

Une sélection de photographies est exposée au musée d'Art de Charjah, reconstituant des fragments de la vie d'autrefois à Gaza. Chaque photographie porte en elle une lignée d'histoires et d'expériences.

Djeghalian a conçu la sélection artistique du contenu de trois boîtes de négatifs de son grand-père, donnant à voir un portrait intime de la vie quotidienne à Gaza. Avant la biennale de Charjah, le projet a été présenté sous diverses formes : au Rawabet Art Space au Caire (2021), à l'institut français d'Égypte (2024), à la Photographers' Gallery à Londres (2024) et à la Fonderie Kugler à Genève (2025).

Ici comme en d'autres temps au cœur de lieux perdus, lieux de mort, camps d'extermination, l'art s'entête à franchir les murs et à se donner à voir. Une persistance de vie en temps de génocide. Mieux qu'un souffle : la promesse d'un futur.

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Traduit par Léonard Sompairac et Christian Jouret
Cet article a été publié initialement sur Mada Masr

L

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.


1Ce néologisme formé par Jacques Derrida à partir des mots «  hanter  » et «  ontologie  » désigne une démarche artistique visant à créer une œuvre à partir d'une trace en provenance du passé et qui hante le présent, NDLR.

Rabi Al-Madkhali, mort d'un idéologue salafiste saoudien

Un grand portail avec arches, entouré de verdure et de lampadaires, sous un ciel nuageux.

La disparition de Rabi Al-Madkhali figure éminente du salafisme pendant quatre décennies, permet de revenir sur la crise que traverse les mouvements islamistes. Ce décès offre matière à réflexion sur les recompositions du sunnisme contemporain, mais aussi sur le rôle tutélaire abandonné par l'Arabie saoudite.

Rabi Al-Madkhali, l'une des figures majeures du champ salafiste transnational, est décédé le 9 juillet 2025 en Arabie saoudite, à l'âge de 93 ans. La nouvelle a été annoncée sur X par son fils Omar. Son enterrement dès le lendemain à Médine a mobilisé des milliers de sympathisants au cimetière Al-Baqi qui jouxte la mosquée du Prophète, le deuxième lieu saint de l'Islam.

Né en 1932 dans l'extrême sud-ouest de l'Arabie saoudite, le long de la frontière avec le Yémen, Rabi Al-Madkhali a donné son nom à une branche influente de l'islamisme sunnite contemporain : le salafisme dit madkhaliste. Celui-ci se caractérise par une intransigeance doctrinale et une loyauté sans faille aux pouvoirs étatiques, fondée sur une prétention apolitique justifiée sur le plan religieux. L'opposition aux gouvernants, affirmait en substance Al-Madkhali, ne pouvait que générer le chaos et la division, rendant alors l'environnement impropre à la pratique religieuse telle qu'édictée dans le Coran et la tradition prophétique, les hadiths. Dans ce cadre, la priorité pour le musulman était, ici-bas, de respecter les principes de vénération du Dieu unique. Les objectifs de justice sociale ou de liberté n'étaient, selon lui, que secondaires — si ce n'est même contre-productifs. Des banlieues françaises aux palais de Riyad, le madkhalisme est devenu, à partir des années 1980, l'incarnation du salafisme.

Une idéologie de la pureté

Outre cette ambition de se tenir éloigné de la politique oppositionnelle, le mouvement fondé par Rabi Al-Madkhali se distingue par une propension à critiquer frontalement ses adversaires dans le champ religieux. Dans de nombreux ouvrages, Al-Madkhali dénonce, selon sa propre lecture, les accommodements des soufis, chiites et djihadistes avec une société impie ou leurs ruptures prononcées avec le message coranique. Sans prononcer directement leur excommunication (takfir) — démarche centrale dans la doctrine djihadiste, notamment chez Sayyid Qutb, figure radicale des Frères musulmans honnie par les salafistes —, Al-Madkhali avait cependant pour habitude d'alimenter les controverses. Ce registre, appuyé sur une maitrise des hadiths, avait acquis une certaine popularité parmi les jeunes générations de salafistes. Ils appréciaient ses avis tranchés et sa répartie intransigeante, d'abord diffusés sous forme d'opuscules écrits, puis de cassettes audio, et enfin accessibles sur internet.

Le madkhalisme, visant à imiter les premières générations de musulmans, reposait sur une logique de pureté fondée sur l'émulation entre pairs. Habillement, port de la barbe, formalisme dans la prière et la dévotion, ségrégation entre les genres, rejet de la musique et refus de la photographie constituent des marqueurs toujours affirmés et encore valorisés. Ainsi, les photos d'Al-Madkhali sont rares, et il n'existe que quelques clichés volés, qui entretiennent une aura particulière, un charisme hors du temps.

Relais des ambitions de l'Arabie saoudite

Rabi Al-Madkhali avait pu œuvrer dans le sillage de l'ambition saoudienne de diffuser le salafisme à travers le globe. Il bénéficiait ainsi de diverses largesses et d'une certaine bienveillance de la part du pouvoir monarchique — qu'il lui rendait bien. Formé d'abord dans les structures traditionnelles, puis à la prestigieuse université islamique de Médine — fondée par le pouvoir saoudien en 1961 —, il y a ensuite enseigné en tant que professeur en études de hadiths. Placé dans l'ombre des oulémas officiels saoudiens dont Abdelaziz Ibn Baz (mort en 1999) et Mohamed Al-Uthyamin (mort en 2001), mais aussi du Levantin Mohamed Al-Albani (mort en 1999), plus indépendant, il avait néanmoins transmis ses enseignements à nombre d'étudiants, notamment des étrangers. Revenus dans leur pays d'origine, ceux-ci ont joué un rôle de premier plan dans la structuration du salafisme à l'échelle transnationale. Son traité La preuve claire concernant la protection de la Sunna, mais aussi Protection contre les dangers se trouvant dans les livres de Sayyid Qutb continuent à être traduits et massivement diffusés.

L'intransigeance d'Al-Madkhali face à certaines velléités de politisation du salafisme au cours des années 1990 — portée par exemple par le Syrien établi au Koweït, Mohamed Sourour, lui a assuré une grande popularité. Toutefois, contrairement à Ibn Baz par exemple, il n'était pas directement associé à l'institution religieuse saoudienne. Ainsi il n'a pas été membre du Haut comité des oulémas, incarnation officielle. Sa parole préservait l'illusion de l'indépendance, assurant un certain rayonnement.

Contrairement à Al-Albani, qui, dans les années 1990, avait exprimé un attachement très relatif à la cause palestinienne, Al-Madkhali a conservé, malgré des critiques notamment adressées au Hamas, un discours de soutien à la lutte des Palestiniens. Il usait aussi parfois de références antisémites comme dans son pamphlet de 2000, Cri d'avertissement au peuple en colère. Néanmoins, il avait mis en garde contre les effets contre-productifs du recours à la violence, ce que ses adversaires dans le champ islamiste ont interprété comme une forme de défaitisme face à l'occupation israélienne.

Mise à l'écart

Mais graduellement, l'intransigeance idéologique et le dogmatisme avaient lassé. Tel était le cas au sein du pouvoir saoudien, de plus en plus adepte d'une forme de pragmatisme autoritaire, départi d'une idéologie religieuse décrite comme salafiste ou wahhabite. À compter de 2015, les nouvelles ambitions de l'Arabie saoudite, portées en particulier par Mohamed Ben Salman, ont graduellement mis sur la touche les salafistes, madkhalistes ou non, ainsi que plus largement les islamistes sunnites. Rabi Al-Madkhali lui-même n'œuvrait plus que dans le cadre des controverses internes au salafisme, distribuant blâmes ou certificats de pureté à ses coreligionnaires.

Les islamistes les plus critiques du pouvoir étaient eux réprimés, tel Salman Al-Awdah emprisonné dans le contexte de la crise avec le Qatar depuis 2017. Pour leur part, les salafistes madkhalistes demeuraient simplement marginalisés, comme protégés par leurs appels constants à l'obéissance au pouvoir. Parallèlement, ils perdaient pied dans la société, privés des débouchés professionnels offerts auparavant aux anciens étudiants de Rabi Al-Madkhali par la police religieuse, désormais supprimée.

À l'échelle transnationale, les salafistes — madkhalistes comme ceux directement liés aux institutions étatiques — étaient également privés du levier que représentaient les innombrables associations humanitaires et religieuses financées par l'État, ainsi que de divers médias télévisuels. Cet ensemble de structures servait depuis des décennies de relais à la politique étrangère du Royaume, visant à exporter un islam « à la saoudienne », avec plus ou moins de succès. Le destin de Rabi Al-Madkhali est ainsi emblématique des transformations dans le champ religieux musulman depuis une décennie. Aujourd'hui, les salafistes persistent, mais ils doivent se réinventer, tout comme les Frères musulmans.

Nouveaux relais d'Abou Dhabi

Dans ce contexte, les madkhalistes ont trouvé au cours de la dernière décennie un nouvel allié régional : les Émirats arabes unis. En Libye, au Soudan comme au Yémen, des figures associées au madkhalisme ont émergé au cours de la dernière décennie. Elles se sont imposées à la fois comme alliées militaires majeures d'Abou Dhabi et comme concurrentes des pouvoirs issus — peu ou prou — des « printemps arabes », souvent assimilés aux Frères musulmans.

Le maréchal Khalifa Haftar a pris appui dans l'est de la Libye sur des combattants liés au madkhalisme dont des milices dirigées par Ashraf Maiar et Abderaouf Kara. Au Soudan, le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemetti qui a déclenché la guerre en 2023 contre le pouvoir à Khartoum, mobilise des groupes salafistes avec l'assentiment direct des Émirats arabes unis et en lien avec Khalifa Haftar. Parmi les dirigeants du mouvement sudiste au Yémen, Hani Ben Brik est un ancien élève de Rabi Al-Madkhali et un défenseur actif de la politique étrangère émiratie. Il a joué un rôle prépondérant dans la lutte contre les houthistes à Aden en 2015, puis contre le gouvernement reconnu par la communauté internationale et soutenu par l'Arabie saoudite. L'engagement de ces salafistes sur le plan militaire dans les différents terrains de guerre est d'autant plus intéressant pour les Émirats que ces combattants ne s'engagent pas sur le terrain politique et appellent à la loyauté à l'égard des autorités.

Faisant fi de la dimension religieuse du discours des madkhalistes, et faisant sienne la maxime « l'ennemi de mon ennemi est mon ami », la stratégie émiratie passe largement inaperçue. Elle semble d'autant moins critiquée par les alliés occidentaux des Émirats arabes unis, largement obsédés par les Frères musulmans, qu'ils ne possèdent qu'une compréhension approximative du salafisme ainsi que de ses divisions internes. La récente offensive du gouvernement français contre les Frères musulmans à la suite de la publication en mai 2025 d'un rapport sur « l'entrisme frériste » en est une illustration probante. Pourtant, des spécialistes du champ musulman français comme Franck Fregosi ou Margot Dazey, tous deux chercheurs au CNRS, soulignent plutôt la marginalisation progressive des acteurs proches des Frères musulmans et, a contrario, le poids croissant du salafisme et de ses normes.

Le madkhalisme a sans doute perdu du crédit dans les espaces politiques arabes, mais il demeure une source d'influence réelle, y compris en Europe et parmi les jeunes générations. Les relais parmi les sportifs ou certains chanteurs ne sont pas négligeables et fréquemment mal appréhendés. La logique de pureté portée par le salafisme madkhalisme sied bien à une époque partout travaillée par les logiques identitaires.

Le sunnisme orphelin

Enfin, la mort de Rabi Al-Madkhali à un âge canonique illustre une crise de leadership. La disparition de figures sunnites transnationales — fussent-elles controversées ou polarisantes — semble marquer la fin d'un cycle au cours duquel certains clercs parvenaient encore à transcender les contextes nationaux. Youssef Al-Qaradawi, figure tutélaire des Frères musulmans, est mort en 2022 à 96 ans. À Gaza, l'assassinat des leaders du Hamas depuis 2023 amplifie la tendance. Les religieux saoudiens sont eux-mêmes peu mis en avant et manquent de crédit. Tel est par exemple le cas d'Abdul Rahman Al-Sudais (né en 1960), imam à la Mecque, ou Abdelaziz Ben Abdallah Al-Cheikh (né en 1943), grand mufti du Royaume. Il en va de même pour les religieux turcs, invisibilisés, comme pour les Égyptiens et les Tunisiens, emprisonnés ou décrédibilisés. La crise des mouvements islamistes passe ainsi également par l'assèchement des figures dont la notoriété pouvait les rendre intouchables par les États autoritaires. Le paysage dit djihadiste est également devenu peu lisible.

Malgré internet, la répression, les éliminations physiques, le temps qui passe et la fragmentation — encouragée par les controverses internes des salafistes —, le contrôle des espaces médiatiques a rendu le sunnisme orphelin de véritables expressions politiques et de figures médiatiques marquantes. L'absence de ces mentors contraste fortement avec le maintien de figures influentes parmi les chiites, les ibadites et certains mouvements soufis. Parmi elles figurent le Guide suprême iranien Ali Khamenei (né en 1939), le mufti d'Oman Ahmed Al-Khalili (né en 1942), ainsi qu'Ali Al-Jifri (né en 1971), dirigeant de la confrérie Ba Alawiyya, adepte d'un islam centré sur la spiritualité et le développement personnel. Il demeure que ces figures sont elles-mêmes souvent âgées et incarnent des branches minoritaires de l'Islam.

La crise de leadership, contrairement à la croyance des gouvernants qui souvent verrouillent les champs religieux dans les sociétés musulmanes, n'est pas gage de stabilité et d'apaisement. Elle ne fait en tout cas pas disparaitre les mécontentements ni la capacité de la religion musulmane à servir de canal d'expression et de mobilisation.

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Le détroit d'Ormuz peut-il être fermé ?

Carte simple montrant des bateaux dans des vagues près de l'Iran, Émirats Arabes Unis et Oman.

Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.

Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.

Près de cent pétroliers par jour

Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.

Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz.
Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.

Les pays les plus vulnérables, l'Inde et la Chine

Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.

À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.

Une arme de dernier recours

Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.

Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.

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