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À partir d’avant-hierOrient XXI

Antisémitisme. L'extrême droite blanchie par son soutien à Israël

L'image montre une foule rassemblée lors d'un événement en plein air. Au premier plan, plusieurs personnes sont visibles, dont certaines portent des écharpes tricolores aux couleurs du drapeau français. On aperçoit également des drapeaux français agités par des membres de la foule. L'arrière-plan présente des bâtiments historiques et un ciel nuageux, ce qui donne une atmosphère de mobilisation. Les expressions des personnes semblent sérieuses et engagées, témoignant de l'importance de l'événement.

La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer.

En quelques semaines, les autorités françaises, aidées par nombre de forces politiques et de médias, ont levé le dernier obstacle à la « normalisation » de l'extrême droite dans l'espace politique, en tolérant, voire en se félicitant de la participation du Rassemblement national (RN) et de Reconquête à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme. La haine des juifs n'est donc plus liée aux héritiers du Front national — parti cofondé par un ancien Waffen SS — qui continuent à affirmer que Jean-Marie Le Pen n'est pas antisémite.

Cet antisémitisme n'aurait aucun lien non plus avec Reconquête, dont le dirigeant Éric Zemmour va répétant, malgré ses condamnations, que le maréchal Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Désormais, ce racisme se manifesterait notamment par « la désertion de la France insoumise » selon Dov Alfon, directeur de Libération, pour qui « la participation du Rassemblement national à la marche civique » serait simplement « gênante » (sic). Et pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, des participantes à cette marche ont, contrairement à ce qu'ont affirmé nombre de médias, arboré des drapeaux israéliens, entérinant ainsi la confusion — trop fréquente, trop systématique, trop dangereuse — entre Israël et les juifs. Un geste qui s'inscrit dans la droite ligne de la volonté déjà affichée par le président Emmanuel Macron en juillet 2017, lors de la commémoration de la Rafle du Vel' d'Hiv' aux côtés de Benyamin Nétanyahou, de faire d'Israël le dépositaire de la lutte contre l'antisémitisme à travers le monde.

Des juifs ? Non, des Israéliens

Car l'exemple est venu de haut. Le gouvernement d'Emmanuel Macron, celui-là même qui affirmait que Philippe Pétain fut « un grand soldat », souhaitait commémorer la naissance de Charles Maurras, défenseur de l'antisémitisme d'État. Quant au ministre de l'intérieur Gérald Darmanin, il a écrit un livre pour expliquer que Napoléon Bonaparte « s'intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaines de milliers de juifs en France. Certains d'entre eux pratiquaient l'usure et faisaient naître troubles et réclamations »1.

Pour le RN, le processus de blanchiment a commencé en 2011 : Marine Le Pen affirmait alors le soutien de son parti à Israël, tandis que Louis Aliot, son compagnon et numéro 2 de ce qui s'appelait encore le Front national, se rendait à Tel-Aviv et dans les colonies pour tenter d'y séduire l'électorat français. De quoi faire oublier l'ardoise du père et rassurer les autorités israéliennes qui, depuis plusieurs années, ne cachent pas leurs accointances avec ces sionistes antisémites, dont le populiste hongrois Victor Orban est un des chefs de file. Récemment, Israël a ouvert un dialogue avec le parti Alliance pour l'unité des Roumains, qui glorifie Ion Antonescu, le leader du pays pendant la seconde guerre mondiale. Il avait collaboré avec les nazis et porte la responsabilité de la mort de 400 000 juifs2. De l'Autriche à la Pologne, Nétanyahou ne compte plus ses alliés d'extrême droite, néofascistes, souvent négationnistes, voire nostalgiques du IIIe Reich.

La classe dirigeante israélienne ne fait en réalité que perpétuer ainsi une tradition qui remonte au temps des pères fondateurs du sionisme : trouver dans les antisémites européens des alliés à leur entreprise, et qui se prolonge à la faveur de la « convergence coloniale ». L'universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi écrivait, à propos de l'alliance entre son pays et l'Afrique du Sud de l'apartheid dans les années 1960 — 1980, dont le parti au pouvoir depuis 1948 avait eu des sympathies pour l'Allemagne nazie :

On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners3.

Ainsi, trouver des accommodements avec l'antisémitisme européen est depuis longtemps le choix des dirigeants israéliens qui ne s'intéressent à la lutte contre ce racisme que pour faire taire les critiques de leur gouvernement, à l'image de Nétanyahou qui qualifie d'« antisémite » toute velléité de la Cour pénale internationale (CPI) ou de l'ONU d'enquêter sur les crimes de guerre commis par l'armée israélienne. Le journaliste Amir Tibon de Haaretz raconte à quel point cette alliance « est une priorité des forces religieuses de droite en Israël, qui proposent aux nationalistes européens un marché : Israël vous donnera un sceau d'approbation (certains l'ont cyniquement décrit comme un "certificat casher"), et en retour vous soutiendrez les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée »4. On retrouve la même stratégie à l'égard des États-Unis, quand Nétanyahou ferme les yeux sur l'entourage antisémite de Donald Trump, sur l'idéologie des fondamentalistes chrétiens — le lobby pro-israélien le plus puissant à Washington qui le soutient, ou quand il reçoit le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk à Jérusalem, quelques jours après avoir cautionné un tweet antisémite de ce dernier. Si le milliardaire américain s'est finalement excusé, sa plateforme a vu augmenter de 60 % les tweets antisémites depuis qu'il en a pris le contrôle.

La Palestine comme catalyseur

C'est précisément autour de la « convergence coloniale » que s'articule le « nouvel antisémitisme » contre lequel marchent, côte à côte, les partis dits républicains et ceux de l'extrême droite. Ses deux cibles ? La gauche décoloniale d'une part, celle qui refuse la hiérarchie des racismes, qui n'en dénonce pas un (l'antisémitisme) pour nier l'existence de l'autre (l'islamophobie), et les musulmanes dans leur ensemble, qu'on appelait hier encore « les Arabes », et dont les aînées marchaient il y a 40 ans déjà contre le racisme d'État. Cette gauche qui a refusé de blanchir le RN est diabolisée, qualifiée d'antisémite à la moindre critique contre Israël, tandis que le ministre de l'intérieur interdit à plusieurs reprises aux soutiens des victimes palestiniennes de manifester ou de se rassembler, au nom de la lutte contre l'antisémitisme, avant d'être rappelé à l'ordre par les tribunaux.

C'est que les Israéliens comme les dirigeants d'extrême droite européens perçoivent les musulmanes comme l'ennemi principal. Le génocide en cours à Gaza sert de catalyseur à cette stratégie. Autour de la défense d'Israël se rencontrent la fachosphère et les soutiens de cet État, tous deux mobilisant l'imaginaire de la « guerre de civilisations » à l'œuvre depuis le 11 septembre 2001. Aux déclarations belliqueuses et eschatologiques de Nétanyahou, parlant d'une bataille du « peuple de la lumière » contre « le peuple des ténèbres » répondent en écho les propos de Gilles-William Goldnadel dans Le Figaro évoquant « la bataille finale » entre « l'être occidental, sa culture paisible et démocratique » et « l'Orient ». Entre la réalité coloniale en Palestine occupée et celle, fantasmée, d'un « ensauvagement » des banlieues (musulmanes, évidemment) dont « les petits blancs » seraient les premières victimes, il n'y a qu'un pas, qu'une partie de plus en plus large de la classe politique franchit allègrement. Des parallèles que relève le journaliste Daniel Schneidermann dans un tweet du 30 novembre :

Civilisés contre barbares : j'ai parfois l'impression qu'on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépol5.

C'est ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, membre de Reconquête, peut déclarer au Sénat le 11 octobre lors d'une séance de questions au gouvernement :

Ces Frères musulmans qui vivent parmi nous à cause de la folle politique d'immigration que vous tous avez soutenue ici, mes chers collègues, par faiblesse ou par conviction, il faut les traiter comme en Israël : par une réplique radicale et impitoyable.

Ainsi, l'ennemi intérieur est là, hier juif, aujourd'hui musulman. Gagné lui aussi par la rhétorique électoraliste de l'extrême droite, le gouvernement français a décidé de faire de la lutte contre l'immigration sa « grande cause », et tente désespérément d'obtenir le soutien des Républicains que rien ne sépare, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, du Rassemblement national. « Aujourd'hui, il y a une volonté d'accord », a déclaré à ce propos la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Depuis son arrivée à la présidence, Macron a transformé — ou plutôt poursuivi la transformation — de la laïcité de 1905 en laïcité punitive contre les musulmanes. Il a agité le spectre du séparatisme en faisant tout pour que les musulmanes françaises ne se sentent pas chez eux sur notre territoire. Si les actes antisémites ont été, à juste titre, dénoncés, aucune parole publique ne s'est élevée contre le déferlement de propos ouvertement arabophobes et islamophobes, voire les incitations au meurtre et à la violence, sur les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, y compris contre des journalistes musulmanes.

Ce deux poids deux mesures, l'immobilisme de la France et de l'Union européenne devant le génocide en cours à Gaza et le déchaînement de violence islamophobe institutionnelle n'auront qu'une conséquence : creuser le fossé de plus en plus large non seulement entre les pays du Nord et du Sud — et notamment entre la France et le Maghreb —, rendant performatif le discours du « choc des civilisations », mais également au sein même de nos sociétés. La stigmatisation permanente d'une partie de nos concitoyennes et des immigrées, en plus du musellement de toute voix critique à l'encontre de Tel-Aviv n'auront qu'un seul effet : nourrir une colère qui se transformera en haine, et viendra s'abattre aveuglément dans les rues de nos villes.


1Gérald Darmanin, Le Séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité, L'Observatoire, 2021.

2« ‘Shared Values' : Netanyahu's Israel Cements Another Grim Alliance With Europe's Far Right », éditorial de Haaretz, 29 août 2023.

3Benjamin Beit-Hallahmi, The Israeli Connection. Who Israel Arms and Why, Pantheon Books, New York, 1987. Cité par Alain Gresh dans De quoi la Palestine est-elle le nom ?, Les Liens qui libèrent, 2010.

4Amir Tibon, « Koshering Antisemites : Israel's Shameful Jewish Year », Haaretz, 14 septembre 2023.

5NDLR. C'est à Crépol qu'a eu lieu le meurtre du jeune Thomas lors d'une rixe. De nombreux responsables politiques et éditorialistes se sont saisi de l'incident pour en faire un cas de « racisme anti-blanc ».

Antisémitisme. L'extrême droite blanchie par son soutien à Israël

L'image montre une foule rassemblée lors d'un événement en plein air. Au premier plan, plusieurs personnes sont visibles, dont certaines portent des écharpes tricolores aux couleurs du drapeau français. On aperçoit également des drapeaux français agités par des membres de la foule. L'arrière-plan présente des bâtiments historiques et un ciel nuageux, ce qui donne une atmosphère de mobilisation. Les expressions des personnes semblent sérieuses et engagées, témoignant de l'importance de l'événement.

La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer.

En quelques semaines, les autorités françaises, aidées par nombre de forces politiques et de médias, ont levé le dernier obstacle à la « normalisation » de l'extrême droite dans l'espace politique, en tolérant, voire en se félicitant de la participation du Rassemblement national (RN) et de Reconquête à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme. La haine des juifs n'est donc plus liée aux héritiers du Front national — parti cofondé par un ancien Waffen SS — qui continuent à affirmer que Jean-Marie Le Pen n'est pas antisémite.

Cet antisémitisme n'aurait aucun lien non plus avec Reconquête, dont le dirigeant Éric Zemmour va répétant, malgré ses condamnations, que le maréchal Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Désormais, ce racisme se manifesterait notamment par « la désertion de la France insoumise » selon Dov Alfon, directeur de Libération, pour qui « la participation du Rassemblement national à la marche civique » serait simplement « gênante » (sic). Et pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, des participantes à cette marche ont, contrairement à ce qu'ont affirmé nombre de médias, arboré des drapeaux israéliens, entérinant ainsi la confusion — trop fréquente, trop systématique, trop dangereuse — entre Israël et les juifs. Un geste qui s'inscrit dans la droite ligne de la volonté déjà affichée par le président Emmanuel Macron en juillet 2017, lors de la commémoration de la Rafle du Vel' d'Hiv' aux côtés de Benyamin Nétanyahou, de faire d'Israël le dépositaire de la lutte contre l'antisémitisme à travers le monde.

Des juifs ? Non, des Israéliens

Car l'exemple est venu de haut. Le gouvernement d'Emmanuel Macron, celui-là même qui affirmait que Philippe Pétain fut « un grand soldat », souhaitait commémorer la naissance de Charles Maurras, défenseur de l'antisémitisme d'État. Quant au ministre de l'intérieur Gérald Darmanin, il a écrit un livre pour expliquer que Napoléon Bonaparte « s'intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaines de milliers de juifs en France. Certains d'entre eux pratiquaient l'usure et faisaient naître troubles et réclamations »1.

Pour le RN, le processus de blanchiment a commencé en 2011 : Marine Le Pen affirmait alors le soutien de son parti à Israël, tandis que Louis Aliot, son compagnon et numéro 2 de ce qui s'appelait encore le Front national, se rendait à Tel-Aviv et dans les colonies pour tenter d'y séduire l'électorat français. De quoi faire oublier l'ardoise du père et rassurer les autorités israéliennes qui, depuis plusieurs années, ne cachent pas leurs accointances avec ces sionistes antisémites, dont le populiste hongrois Victor Orban est un des chefs de file. Récemment, Israël a ouvert un dialogue avec le parti Alliance pour l'unité des Roumains, qui glorifie Ion Antonescu, le leader du pays pendant la seconde guerre mondiale. Il avait collaboré avec les nazis et porte la responsabilité de la mort de 400 000 juifs2. De l'Autriche à la Pologne, Nétanyahou ne compte plus ses alliés d'extrême droite, néofascistes, souvent négationnistes, voire nostalgiques du IIIe Reich.

La classe dirigeante israélienne ne fait en réalité que perpétuer ainsi une tradition qui remonte au temps des pères fondateurs du sionisme : trouver dans les antisémites européens des alliés à leur entreprise, et qui se prolonge à la faveur de la « convergence coloniale ». L'universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi écrivait, à propos de l'alliance entre son pays et l'Afrique du Sud de l'apartheid dans les années 1960 — 1980, dont le parti au pouvoir depuis 1948 avait eu des sympathies pour l'Allemagne nazie :

On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners3.

Ainsi, trouver des accommodements avec l'antisémitisme européen est depuis longtemps le choix des dirigeants israéliens qui ne s'intéressent à la lutte contre ce racisme que pour faire taire les critiques de leur gouvernement, à l'image de Nétanyahou qui qualifie d'« antisémite » toute velléité de la Cour pénale internationale (CPI) ou de l'ONU d'enquêter sur les crimes de guerre commis par l'armée israélienne. Le journaliste Amir Tibon de Haaretz raconte à quel point cette alliance « est une priorité des forces religieuses de droite en Israël, qui proposent aux nationalistes européens un marché : Israël vous donnera un sceau d'approbation (certains l'ont cyniquement décrit comme un "certificat casher"), et en retour vous soutiendrez les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée »4. On retrouve la même stratégie à l'égard des États-Unis, quand Nétanyahou ferme les yeux sur l'entourage antisémite de Donald Trump, sur l'idéologie des fondamentalistes chrétiens — le lobby pro-israélien le plus puissant à Washington qui le soutient, ou quand il reçoit le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk à Jérusalem, quelques jours après avoir cautionné un tweet antisémite de ce dernier. Si le milliardaire américain s'est finalement excusé, sa plateforme a vu augmenter de 60 % les tweets antisémites depuis qu'il en a pris le contrôle.

La Palestine comme catalyseur

C'est précisément autour de la « convergence coloniale » que s'articule le « nouvel antisémitisme » contre lequel marchent, côte à côte, les partis dits républicains et ceux de l'extrême droite. Ses deux cibles ? La gauche décoloniale d'une part, celle qui refuse la hiérarchie des racismes, qui n'en dénonce pas un (l'antisémitisme) pour nier l'existence de l'autre (l'islamophobie), et les musulmanes dans leur ensemble, qu'on appelait hier encore « les Arabes », et dont les aînées marchaient il y a 40 ans déjà contre le racisme d'État. Cette gauche qui a refusé de blanchir le RN est diabolisée, qualifiée d'antisémite à la moindre critique contre Israël, tandis que le ministre de l'intérieur interdit à plusieurs reprises aux soutiens des victimes palestiniennes de manifester ou de se rassembler, au nom de la lutte contre l'antisémitisme, avant d'être rappelé à l'ordre par les tribunaux.

C'est que les Israéliens comme les dirigeants d'extrême droite européens perçoivent les musulmanes comme l'ennemi principal. Le génocide en cours à Gaza sert de catalyseur à cette stratégie. Autour de la défense d'Israël se rencontrent la fachosphère et les soutiens de cet État, tous deux mobilisant l'imaginaire de la « guerre de civilisations » à l'œuvre depuis le 11 septembre 2001. Aux déclarations belliqueuses et eschatologiques de Nétanyahou, parlant d'une bataille du « peuple de la lumière » contre « le peuple des ténèbres » répondent en écho les propos de Gilles-William Goldnadel dans Le Figaro évoquant « la bataille finale » entre « l'être occidental, sa culture paisible et démocratique » et « l'Orient ». Entre la réalité coloniale en Palestine occupée et celle, fantasmée, d'un « ensauvagement » des banlieues (musulmanes, évidemment) dont « les petits blancs » seraient les premières victimes, il n'y a qu'un pas, qu'une partie de plus en plus large de la classe politique franchit allègrement. Des parallèles que relève le journaliste Daniel Schneidermann dans un tweet du 30 novembre :

Civilisés contre barbares : j'ai parfois l'impression qu'on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépol5.

C'est ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, membre de Reconquête, peut déclarer au Sénat le 11 octobre lors d'une séance de questions au gouvernement :

Ces Frères musulmans qui vivent parmi nous à cause de la folle politique d'immigration que vous tous avez soutenue ici, mes chers collègues, par faiblesse ou par conviction, il faut les traiter comme en Israël : par une réplique radicale et impitoyable.

Ainsi, l'ennemi intérieur est là, hier juif, aujourd'hui musulman. Gagné lui aussi par la rhétorique électoraliste de l'extrême droite, le gouvernement français a décidé de faire de la lutte contre l'immigration sa « grande cause », et tente désespérément d'obtenir le soutien des Républicains que rien ne sépare, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, du Rassemblement national. « Aujourd'hui, il y a une volonté d'accord », a déclaré à ce propos la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Depuis son arrivée à la présidence, Macron a transformé — ou plutôt poursuivi la transformation — de la laïcité de 1905 en laïcité punitive contre les musulmanes. Il a agité le spectre du séparatisme en faisant tout pour que les musulmanes françaises ne se sentent pas chez eux sur notre territoire. Si les actes antisémites ont été, à juste titre, dénoncés, aucune parole publique ne s'est élevée contre le déferlement de propos ouvertement arabophobes et islamophobes, voire les incitations au meurtre et à la violence, sur les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, y compris contre des journalistes musulmanes.

Ce deux poids deux mesures, l'immobilisme de la France et de l'Union européenne devant le génocide en cours à Gaza et le déchaînement de violence islamophobe institutionnelle n'auront qu'une conséquence : creuser le fossé de plus en plus large non seulement entre les pays du Nord et du Sud — et notamment entre la France et le Maghreb —, rendant performatif le discours du « choc des civilisations », mais également au sein même de nos sociétés. La stigmatisation permanente d'une partie de nos concitoyennes et des immigrées, en plus du musellement de toute voix critique à l'encontre de Tel-Aviv n'auront qu'un seul effet : nourrir une colère qui se transformera en haine, et viendra s'abattre aveuglément dans les rues de nos villes.


1Gérald Darmanin, Le Séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité, L'Observatoire, 2021.

2«  ‘Shared Values' : Netanyahu's Israel Cements Another Grim Alliance With Europe's Far Right  », éditorial de Haaretz, 29 août 2023.

3Benjamin Beit-Hallahmi, The Israeli Connection. Who Israel Arms and Why, Pantheon Books, New York, 1987. Cité par Alain Gresh dans De quoi la Palestine est-elle le nom  ?, Les Liens qui libèrent, 2010.

4Amir Tibon, «  Koshering Antisemites : Israel's Shameful Jewish Year  », Haaretz, 14 septembre 2023.

5NDLR. C'est à Crépol qu'a eu lieu le meurtre du jeune Thomas lors d'une rixe. De nombreux responsables politiques et éditorialistes se sont saisi de l'incident pour en faire un cas de «  racisme anti-blanc  ».

Guerre contre le terrorisme, le passé d'une illusion

L'image montre un soldat portant un uniforme camouflé, protégé par un morceau de tissu fin qui couvre son visage. Le vent soulève le tissu, créant une atmosphère dramatique. En arrière-plan, le paysage semble poussiéreux et désertique, avec des objets flous tels que des pneus. L'ensemble de la scène évoque un contexte difficile, probablement lié à des conditions climatiques extrêmes.

« Liberté immuable ! » Sous ce mot d'ordre aussi pompeux que dérisoire, le président américain George W. Bush lance en octobre 2001 sa « guerre contre le terrorisme » en envahissant l'Afghanistan. N'avait-il pas expliqué, devant le Congrès américain :

Ils haïssent ce qu'ils voient dans cette assemblée, un gouvernement démocratiquement élu. Leurs dirigeants se désignent eux-mêmes. Ils haïssent nos libertés : notre liberté religieuse, notre liberté de parole, notre liberté de voter et de nous réunir, d'être en désaccord les uns avec les autres ?

« Ils », c'étaient « les terroristes », que le président américain s'engageait à traquer jusqu'aux confins les plus obscurs de la planète. La guerre serait longue, reconnaissait-il, et elle aurait comme terrain la terre entière, mais bientôt le Bien l'emporterait, le Mal serait éradiqué et la Liberté, avec un grand L et un accent américain, illuminerait des peuples subjugués et ravis.

La « communauté internationale » autoproclamée, en réalité réduite aux gouvernements occidentaux, ne pouvait que se rallier à de si martiaux propos. Utilisant la sidération des opinions créée par le 11-Septembre, nombre de politiques, d'éditorialistes, de « spécialistes » autoproclamés du terrorisme, d'intellectuels contribuèrent à mobiliser contre le nouvel ennemi, le terrorisme, confondu souvent avec l'islamisme, voire avec les musulmans.

Les premières « victoires » à Kaboul poussaient à l'optimisme, pour ne pas dire à l'aveuglement. « Les Américains (…) l'ont gagnée, cette guerre, proclamait dès décembre 2001 Bernard-Henri Lévy1, qui ne rate pas une occasion de se tromper en faisant, au total, quelques centaines, peut-être un millier de victimes civiles… Qui dit mieux ? De combien de guerres de libération, dans le passé, peut-on en dire autant ? »

Remplacer le 14-Juillet par le 11-Septembre

D'autres exaltaient « une résistance » aussi indispensable que celle qui s'était dressée contre le nazisme. « Oh, je sais, s'exaltait l'écrivain Philippe Sollers,

il y a encore pas mal de travail à faire là-bas, du côté de Kaboul, de Ramallah, de Bagdad. (…) Mais enfin, le Mal sera terrassé, c'est l'évidence même. Je trouve qu'on tarde trop, d'ailleurs. Pourquoi ces atermoiements ? Ces freinages ? Ces pseudo-scrupules ? Ces onuseries qui ne trompent personne ? Il faut frapper, encore et encore. Le 11-Septembre l'exige. Le 11-Septembre est l'horizon indépassable de notre temps. Plus de 14-Juillet : 11-Septembre. Espérons que les Français, toujours un peu à la traîne de la vraie conscience historique, finiront par s'en convaincre et par s'aligner sur la nouvelle religion2.

Cette « nouvelle religion », c'est « la guerre contre le terrorisme ». Mais de quoi parlait-on exactement ? Le général prussien Carl Von Clausewitz (1780-1831) expliquait que « la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens ». Et il insistait : « La première et la plus vaste question stratégique est de juger correctement du genre de guerre dans laquelle on s'engage », et de définir les objectifs à atteindre pour parvenir à la victoire. Mais éliminer « le terrorisme », cette forme de violence qui a marqué chaque étape de l'histoire humaine sous des visages multiples, utilisée par des acteurs aux convictions parfois antagonistes, n'a, au sens strict, aucun sens. Même les Croisades, guerres religieuses menées contre l'islam, visaient un objectif concret, « la libération du tombeau du Christ », et pas la conversion de la planète.

Un coup d'œil sur la Global Terrorism Database de l'université de Maryland illustre à sa manière le confusionnisme qui domine. Elle dresse le relevé des « attentats terroristes » à travers le monde3, avec nombre d'informations intéressantes sur les principaux terrains d'instabilité – même si on n'est pas surpris d'apprendre qu'il s'agit du Yémen, de l'Afghanistan et de l'Irak. Mais le rapport additionne une attaque de suprémacistes blancs aux États-Unis et un attentat-suicide de l'organisation de l'État islamique en Afghanistan, y rajoute une pincée d'actions des restes de guérilla en Colombie et un attentat antisémite en Europe pour produire un salmigondis indigeste.

Cette confusion — multiplication des ennemis, flou des objectifs — a contribué aux échecs répétés de « la guerre contre le terrorisme », même si le complexe militaro-industriel américain naguère dénoncé par le président Dwight D. Eisenhower en a tiré de substantiels profits. Comme l'écrivent dans leur ouvrage La Guerre de vingt ans (Robert Laffont, 2021) Marc Hecker et Élie Tenenbaum,

La définition large de la menace terroriste adoptée par l'administration Bush — incluant non seulement Al-Qaida, mais aussi un grand nombre de groupes armés et d'“États voyous”, du Hezbollah à la Corée du Nord — allait donner lieu à ce qui peut être rétrospectivement considéré comme l'une des erreurs majeures de ces premières années.

Mais de quoi cette « erreur » était-elle le nom ? Avant tout de l'hubris d'un Occident dont le numéro de téléphone, comme le formule joliment Régis Debray, est celui de la Maison Blanche, car c'est là et seulement là que se prennent les « décisions occidentales ». La France a pu émettre quelques protestations au moment de l'invasion de l'Irak en 2003, mais ses velléités ont vite cédé le pas à l'alignement. Nouvellement élu, le président Nicolas Sarkozy déclarait, devant le Congrès américain, le 7 novembre 2007 :

La France restera engagée en Afghanistan aussi longtemps qu'il le faudra, car ce qui est en cause dans ce pays, c'est l'avenir de nos valeurs et celui de l'Alliance atlantique. Je le dis solennellement devant vous : l'échec n'est pas une option.

« Un fouteur de merde qui se croit faiseur de pluie »

Quant à son successeur socialiste François Hollande, il étendit le domaine de la lutte au Mali et au Sahel, renouant avec les aventures coloniales du socialisme français avec le même insuccès.

Car le monde, bien au-delà des terroristes, des islamistes et autres diables effrayants, conteste, comme le remarque Régis Debray, cet Occident

paternaliste et nombriliste, pilote autoproclamé du vaisseau de l'humanité, chargé, par lui-même, de redresser la barre ; un Père fouettard qui ne sanctionne pas mais “punit” (sic) ; un premier monde qui ne dialogue pas avec le tiers — ni le quart-monde mais soliloque, en humiliant quiconque ne parle pas sa langue ; un fouteur de merde qui se croit faiseur de pluie, et se fiche, dès qu'il y trouve son intérêt, des principes dont il se réclame pour la galerie4.

Durant ces vingt dernières années, l'Occident a aussi perdu la bataille de la légitimité et du droit. Du bagne de Guantanamo à la prison d'Abou Ghraib, de l'intervention illégale en Irak au trucage des élections en Afghanistan, du soutien au dictateur égyptien au mépris pour les droits des Palestiniens, la pureté des principes proclamés — droit international, droit des peuples à l'autodétermination, défense des droits humains — a été corrompue par la prosaïque réalité du terrain.

La débâcle américaine en Afghanistan — à laquelle peuvent être associés nombre de pays européens même s'ils n'avaient pas leur mot à dire sur la conduite de la guerre, on l'a vu lors de l'évacuation de Kaboul — marque l'échec d'une énième tentative de l'Occident de rétablir sa domination sur le monde en niant les bouleversements qui se sont produits depuis la seconde moitié du XXe siècle, et notamment l'effondrement du système colonial. Le temps n'est plus, comme au lendemain de la première guerre mondiale où Londres et Paris pouvaient dépecer le Proche-Orient et imposer, sans état d'âme et sans résistances insurmontables, leur domination à des populations rétives. Le refus de la domination étrangère, même parée des vertus de « la démocratie » et des « droits humains » est devenu général.

D'autres puissances s'affirment, comme le prouve l'évolution en Afghanistan. Le Pakistan, la Chine, la Russie, le Qatar, la Turquie ou l'Inde contribuent de même que les États-Unis et bien plus que l'Union européenne à décider de l'avenir de ce pays. Tout en restant, et pour des décennies sûrement, une puissance majeure, les États-Unis n'ont plus les moyens de régenter le monde, encore moins de décider du sort de pays comme l'Afghanistan et l'Irak, même s'ils ont la capacité, on l'a vu, de détruire ces pays.

La guerre contre le terrorisme a été l'ultime illusion d'un Occident qui ne se résout pas au nouvel état du monde et veut renverser le cours de l'Histoire. Une tâche chimérique bien sûr, mais dont la poursuite ne peut qu'aggraver le désordre mondial, alimenter « le choc des civilisations » et déstabiliser nombre de sociétés, y compris occidentales, en les divisant selon des critères religieux.


1Le Monde, 21 décembre 2001, cité par Le Monde diplomatique, septembre 2002.

2Le Journal du dimanche, 29 septembre 2002, cité par Le Monde diplomatique, novembre 2002.

4Régis Debray, Que reste-t-il de l'Occident  ?, Grasset, 2014.

Impunité pour l'assassinat de Shirin Abou Akleh

L'image montre une scène de tension où un groupe de personnes porte un cercueil en bois, tandis qu'une foule aux drapeaux palestiniens est présente. Des policiers en uniforme et équipés apparaissent en première ligne, semblant gérer la situation. L'atmosphère semble chargée d'émotion, et la scène est marquée par le contraste entre le deuil et les forces de l'ordre.

Le 11 mai 2022, la journaliste d'Al-Jazira Shirin Abou Akleh était tuée alors qu'elle couvrait un assaut sur Jénine. L'affaire aurait pu être enterrée, elle n'était ni la première ni la dernière journaliste palestinienne tuée par les forces israéliennes sans que jamais aucun militaire n'ait été poursuivi1. D'ailleurs dans un premier temps, Israël accusa des groupes armés palestiniens, avant finalement de reconnaitre qu'il y avait une « forte possibilité » que son armée soit responsable, mais sans prendre la moindre mesure contre les responsables de ce crime, une impunité qui est la règle dans ce pays.

La popularité régionale et internationale de Shirin, sa double nationalité palestinienne et américaine, ont rendu un peu plus difficile l'enterrement de ce forfait. D'autant qu'une enquête de CNN concluait, avec de nouvelles images, qu'il s'agissait d'une attaque délibérée. En novembre 2022, le FBI ouvrait une enquête, dénoncée par Tel-Aviv, mais elle est au point mort. Pourtant, un nouveau rapport du coordinateur américain pour Israël et l'autorité palestinienne semble confirmer le caractère délibéré de l'assassinat de Shireen ; pour l'instant, l'administration Biden refuse de le transmettre au Congrès avant de l'avoir « édité »2.

Nous republions ci-dessous notre éditorial du 16 mai 2022 « Obscénités israéliennes, complicités occidentales et arabes » sur ce crime et sur l'impunité d'Israël rendue possible par la complicité américaine, européenne — notamment française —, et arabe.

***

Obscène. Si l'on en croit le Dictionnaire étymologique de la langue française d'Alain Rey, l'adjectif emprunté au latin obscenus signifie de « mauvais augure, sinistre », et il est passé dans le langage courant au sens de « qui a un aspect affreux que l'on doit cacher ».

Antigone à Jérusalem

C'est le premier qualificatif qui vient à l'esprit avec les images des funérailles de la journaliste palestinienne Shirin Abou Akleh assassinée le mercredi 11 mai 2022 par l'armée israélienne. Des policiers prennent d'assaut son cercueil qui manque d'être renversé, matraquent les manifestants, lancent des grenades assourdissantes et arrachent des drapeaux palestiniens. Cette action, au-delà même de tout jugement politique, porte atteinte au plus profond de la dignité humaine, viole un principe sacré qui remonte à la nuit des temps : le droit d'être enterré dans la dignité, que résume le mythe d'Antigone. Celle-ci lance au roi Créon, qui refuse une sépulture à son frère et dont elle a violé les ordres :

Je ne croyais pas tes proclamations assez fortes pour que les lois des dieux, non écrites et toujours sûres, puissent être surpassées par un simple mortel3.

Israël ne tente nullement de cacher ses actions, car il ne les considère pas comme obscènes. Il agit au grand jour, avec cette chutzpah, cette arrogance, ce sentiment colonial de supériorité qui caractérise non seulement la majorité de la classe politique israélienne, mais aussi une grande partie des médias, alignés sur le récit que propagent les porte-paroles de l'armée. Itamar Ben-Gvir a beau être un député fasciste — comme le sont, certes avec des nuances différentes, bien des membres du gouvernement actuel ou de l'opposition —, il exprime un sentiment partagé en Israël en écrivant :

Quand les terroristes tirent sur nos soldats à Jénine, ils doivent riposter avec toute la force nécessaire, même quand des “journalistes” d'Al-Jazira sont présents dans la zone au milieu de la bataille pour perturber nos soldats.

Sa phrase confirme que l'assassinat de Shirin Abou Akleh n'est pas un accident, mais le résultat d'une politique délibérée, systématique, réfléchie. Sinon, comment expliquer que jamais aucun des journalistes israéliens qui couvrent les mêmes événements n'a été tué, alors que, selon Reporters sans frontières (RSF), 35 de leurs confrères palestiniens ont été éliminés depuis 2001, la plupart du temps des photographes et des cameramen4 — les plus « dangereux » puisqu'ils racontent en images ce qui se passe sur le terrain ? Cette asymétrie n'est qu'une des multiples facettes de l'apartheid à l'œuvre en Israël-Palestine si bien décrit par Amnesty International : selon que vous serez occupant ou occupé, les « jugements » israéliens vous rendront blanc ou noir pour paraphraser La Fontaine, la sentence étant le plus souvent la peine de mort pour le plus faible.

Le criminel peut-il enquêter sur le crime qu'il a commis

Pour une fois, le meurtre de Shirin Abou Akleh a suscité un peu plus de réactions internationales officielles que d'habitude. Sa notoriété, le fait qu'elle soit citoyenne américaine et de confession chrétienne y ont contribué. Le Conseil de sécurité des Nations unies a même adopté une résolution condamnant le crime et demandant une enquête « immédiate, approfondie, transparente et impartiale », sans toutefois aller jusqu'à exiger qu'elle soit internationale, ce à quoi Israël se refuse toujours. Or, peut-on associer ceux qui sont responsables du crime à la conduite des investigations ? Depuis des années, les organisations de défense des droits humains israéliennes comme B'Tselem, ou internationales comme Amnesty International ou Human Rights Watch (HWR) ont documenté la manière dont les « enquêtes » de l'armée n'aboutissent pratiquement jamais.

Ces protestations officielles seront-elles suivies d'effet ? On peut déjà répondre par la négative. Il n'y aura pas d'enquête internationale, car ni l'Occident ni les pays arabes qui ont normalisé leurs relations avec Israël ne sont prêts à aller au-delà des dénonciations verbales qui n'égratignent personne. Ni de reconnaitre ce que l'histoire récente pourtant confirme, à savoir que chaque concession faite à Israël, loin de susciter la « modération » de Tel-Aviv, encourage colonisation et répression. Qui se souvient que les Émirats arabes unis (EAU) affirmaient que l'ouverture d'une ambassade de Tel-Aviv à Abou Dhabi permettrait d'infléchir la politique israélienne ? Et la complaisance de Washington ou de l'Union européenne (UE) pour le gouvernement israélien, « notre allié dans la guerre contre le terrorisme » a-t-elle amené ne serait-ce qu'un ralentissement de la colonisation des territoires occupés que pourtant ils font mine de condamner ?

La Cour suprême entérine l'occupation

Deux faits récents viennent de confirmer l'indifférence totale du pouvoir israélien aux « remontrances » de ses amis. La Cour suprême israélienne a validé le plus grand déplacement de population depuis 1967, l'expulsion de plus de 1 000 Palestiniens vivant dans huit villages au sud d'Hébron, écrivant, toute honte bue, que la loi israélienne est au-dessus du droit international. Trop occupés à punir la Russie, les Occidentaux n'ont pas réagi. Et le jour même des obsèques de Shirin Abou Akleh, le gouvernement israélien a annoncé la construction de 4 400 nouveaux logements dans les colonies de Cisjordanie. Pourquoi se restreindrait-il alors qu'il sait qu'il ne risque aucune sanction, les condamnations, quand elles ont lieu, finissant dans les poubelles du ministère israélien des affaires étrangères, et étant compensées par le rappel permanent au soutien à Israël. Un soutien réitéré en mai 20225 par Emmanuel Macron qui s'est engagé à renforcer avec ce pays « la coopération sur tous les plans, y compris au niveau européen […]. La sécurité d'Israël est au cœur de notre partenariat. » Il a même loué les efforts d'Israël « pour éviter une escalade » à Jérusalem.

Ce qui se déroule en Terre sainte depuis des décennies n'est ni un épisode de « la guerre contre le terrorisme » ni un « affrontement » entre deux parties égales comme le laissent entendre certains titres des médias, et certains commentateurs. Les Palestiniens ne sont pas attaqués par des extraterrestres comme pourrait le faire croire la réaction du ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian Sur son compte officiel twitter : « Je suis profondément choqué et consterné face aux violences inacceptables qui ont empêché le cortège funéraire de Mme Shireen Abou Akleh de se dérouler dans la paix et la dignité. »

Quant à tous les donneurs de leçons qui reprochent aux Palestiniens l'usage de la violence, bien plus limité pourtant que celui des Israéliens, rappelons ce qu'écrivait Nelson Mandela, devenu une icône embaumée pour nombre de commentateurs alors qu'il était un révolutionnaire menant la lutte armée pour la fin du régime de l'apartheid dont Israël est resté jusqu'au bout l'un des plus fidèles alliés :

C'est toujours l'oppresseur, non l'opprimé qui détermine la forme de la lutte. Si l'oppresseur utilise la violence, l'opprimé n'aura d'autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n'était qu'une forme de légitime défense.

On ne connaitra sans doute jamais l'identité du soldat israélien qui a appuyé sur la gâchette et tué la journaliste palestinienne. Mais ce que l'on sait déjà, c'est que la chaine des complicités est longue. Si elle prend sa source à Tel-Aviv, elle s'étire à Washington, se faufile à Abou Dhabi et à Rabat, se glisse à Paris et à Bruxelles. Le meurtre de Shirin Abou Akleh n'est pas un acte isolé, mais un crime collectif.


1Le 9 mai 2023, le Committee to Protect Journalists à Washington a publié les résultats de son enquête sur la mort d'une vingtaine de journalistes palestiniens.

3Sophocle, Antigone, Flammarion.

4Lire aussi, Olivier Pironet, «  Mourir à Jénine  », Blogs du Monde diplomatique, 14 mai 2022.

De Gaza à l'Iran, la loi du plus fort s'impose

Homme en costume parle devant des missiles et un drapeau américain.

Pour la deuxième fois en moins d'un an, Israël et les États-Unis attaquent l'Iran. Pour la deuxième fois, ils le font alors que des négociations étaient en cours en vue d'arriver à un accord entre Washington et Téhéran. « Dernière chance pour éviter le scénario de la guerre », répétaient ces derniers jours certains confrères, laissant penser qu'une guerre serait légitime en cas d'échec des pourparlers. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et le président étatsunien Donald Trump n'auront même pas pris la peine d'attendre jusque-là.

Pourtant, la veille de ces offensives, le ministre omanais des affaires étrangères Badr Albusaidi, invité de l'émission « Face the Nation » sur la chaîne étatsunienne CBS News, se disait « confiant dans la manière dont les négociations se déroulent »1. Celui dont le pays assure la médiation entre la République islamique et les États-Unis assurait qu'un « accord de paix est à notre portée si l'on permet à la diplomatie d'y arriver ». Il évoquait alors les concessions historiques faites par l'Iran, notamment le renoncement définitif à la détention de matériel nucléaire pouvant servir à fabriquer une bombe — chose qui n'avait pas été acquise dans l'accord signé sous Barack Obama, en 2015 et que Trump avait unilatéralement abandonné. Cela n'a pas empêché Israël — qui n'est pas signataire du traité de non-prolifération et qui détient, quant à lui, effectivement, l'arme nucléaire — d'attaquer dès le lendemain. Quel message cela envoie-t-il, si ce n'est de dire que, à l'image du droit international, la diplomatie est, elle aussi, une voie sans issue ? Albusaidi, pourtant peu bavard et habituellement soucieux de l'image de neutralité que cultive son pays, s'est dit « consterné » par les bombardements contre l'Iran.

« La guerre c'est la paix »

On le sait depuis la « guerre contre le terrorisme » de George W. Bush déclenchée en 2001, mais encore davantage depuis le génocide à Gaza : le droit international n'est même plus un principe dans lequel se drapent les puissances occidentales. Les réactions des chancelleries européennes face à l'agression israélo-étatsunienne ne sont pas d'ailleurs sans rappeler ce qu'il en est depuis le lendemain du 7 octobre 2023 : la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président français Emmanuel Macron, s'affichent en professionnels de l'inversion accusatoire. L'une est prompte à condamner « les attaques injustifiées de l'Iran contre [nos] partenaires dans la région », sans un mot à l'adresse de Tel-Aviv et Washington ; l'autre somme le régime iranien « d'engager une négociation de bonne foi », dans une négation totale de tout ce qui se déroulait entre Mascate et Genève ces dernières semaines. « La guerre c'est la paix », proclamait Big Brother2. Comme pour Gaza aussi, de rares pays européens — les mêmes — ont parlé d'une voix courageuse et dissonante, à l'image de l'Espagne qui a condamné « l'usage de la force » par Israël et les États-Unis, ou la Norvège qui a critiqué le discours israélien parlant d'une « attaque préventive », alors qu'il n'y avait, rappelle Oslo, « aucune menace imminente » de la part de l'Iran.

Le nouvel ordre mondial qui s'implante depuis la guerre contre Gaza ne se limite pas au champ politique. Médiatiquement aussi, le cortège accompagne la propagande officielle, et les mêmes procédés sont à l'œuvre : remise en question du nombre de victimes iraniennes avec un « selon le régime iranien », qui rappelle le « selon le Hamas » ; tentatives de justification et d'inversion de la réalité quand une école pour filles est bombardée dans le sud du pays, faisant plus de 100 morts. Comme au moment du bombardement de l'hôpital Al-Ahli en octobre 2023 à Gaza, des chroniqueurs se transforment en experts militaires sur les plateaux de télévision pour expliquer que ce sont des missiles iraniens qui ont provoqué la tragédie. Comme pour Gaza, les mêmes chroniqueurs sont aux abonnés absents quand Israël bombarde des hôpitaux, comme les trois établissements ciblés à Téhéran. Sans doute nous dira-t-on bientôt qu'ils abritaient des membres des Gardiens de la révolution, comme ceux de Gaza abritaient ceux du Hamas. Nous devrons alors les croire sur parole, malgré tous leurs mensonges précédents, et tant pis, encore une fois, si le droit international interdit cela en toute circonstance.

Aucune promesse de lendemains meilleurs

Quel destin attend l'Iran ? Sera-t-il à son tour livré au chaos qui a accompagné toutes les tentatives de « changement de régime » dans la région ? Et quelles répercussions l'inconséquence israélo-étatsunienne aura-t-elle sur la région ? Sur X, Bernard-Henri Lévy, qui en sait quelque chose quand il s'agit de semer le chaos, ordonne de ne pas faire le parallèle avec l'invasion de l'Irak en mars 2003, car il n'est pas question ici pour Donald Trump et Benyamin Nétanyahou de « parachuter la démocratie » (sic !), mais de répondre aux appels à l'aide des Iraniens. Outre que nous pouvons, sans trop prendre de risque, douter que le bien-être des Iraniennes soit au cœur de l'entreprise israélo-étatsunienne, BHL a raison sur un point : ce qui se passe aujourd'hui n'est pas comparable à l'Irak 2003. Certes, les tentatives de recouvrir une opération impérialiste du vernis de la libération des femmes et de la démocratie — avec le succès que l'on connaît en Afghanistan — font encore florès chez une partie de la classe politique, notamment la droite pro-israélienne. Mais le subterfuge qu'avait été le recours au Conseil de sécurité des Nations unies, dont avait usé George W. Bush pour se donner une caution — même si c'est pour se passer de son accord —, est désormais superflu. Pourquoi s'encombrer de formalités quand on peut agir en toute impunité ?

Comme à chacune des interventions étatsuniennes dans la région, celle-ci ne peut porter aucune promesse de lendemains meilleurs pour la population iranienne. En Afghanistan, les talibans sont revenus au pouvoir. En Irak, le peuple paye, plus de deux décennies après le déclenchement de la guerre, un lourd tribut à la kleptocratie confessionnelle mis en place par Washington. Et, comme à chacune des opérations israéliennes, l'on sait que le seul souci de Tel-Aviv est de semer le chaos autour de lui pour s'assurer une hégémonie régionale, comme il continue à le faire au Liban et en Syrie, en dépit des tous les cessez-le-feu qu'il signe. Quant à ceux qui font de la haine du régime iranien, oppresseur et massacreur de son peuple, la grille de lecture exclusive des événements, il est bon de se rappeler que la mort d'un dictateur ne peut être réjouissante quand elle est l'œuvre d'un criminel de guerre inculpé par la Cour pénale internationale.


1«  Omani Foreign Minister Badr Albusaidi tells « Face the Nation » a U.S.-Iran deal is « within our reach »  », CBS News, 27 février 2026.

2Dans le roman dystopique 1984 de George Orwell.

Iran – Palestine. Sortir du piège occidental

Un personnage stylisé avec un oiseaux, dans un intérieur aux couleurs vives.

Le 13 janvier 2026, Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères français, convoque l'ambassadeur de l'Iran en France et dénonce « une répression intolérable » du régime de Téhéran contre les manifestantes. La veille, Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, annonce dans un mail à ses collègues avoir pris la décision d'interdire à tous les diplomates, membres du personnel des missions diplomatiques, fonctionnaires et représentants de la République islamique d'Iran l'accès à tous les locaux de l'institution.

Cela rassurera-t-il celles et ceux qui croyaient qu'il n'y avait plus âme qui vive dans les couloirs du Quai d'Orsay ou de la Commission européenne ? On reconnaîtra au moins cette vertu à la République islamique : sa capacité à faire sauter, chez les Européens, des verrous qui semblaient jusque-là bien cadenassés. Soudain, toutes les sanctions, hier si compliquées à mettre en place pour arrêter le génocide toujours en cours à Gaza, deviennent à portée de main. Ajoutez à cela les menaces étatsuniennes et les manipulations d'Israël qui peine à cacher son enthousiasme pour une intervention militaire, et voilà la famille occidentale à nouveau réunie. Au micro de France Inter, quand Florence Paracuellos demande à Raphaël Glucksman : « Que peut l'Europe, au-delà des mots ? Au-delà des condamnations ? Est-ce qu'on peut faire autre chose que d'être spectateur ? », l'eurodéputé répond, indigné : « Nous ne sommes pas des commentateurs de l'Histoire. » Visiblement, cela dépend de quelle Histoire.

Car les médias mainstream nous surprennent également par leur désir de maintenir l'actualité iranienne en Une, alors que les souffrances d'autres populations de la région pourtant visées par des guerres occidentales avaient si peu de place parmi les grands titres. Internet a été coupé par le régime sur tout le territoire iranien depuis le jeudi 8 janvier, ne parlons même pas d'envoyer des journalistes sur place. Mais dans ces mêmes journaux, sur ces mêmes antennes où l'on a mis trois mois à accorder une place aux massacres des Palestiniens après le 7 octobre 2023, alors qu'il suffisait de se connecter sur n'importe quel réseau social pour recueillir vidéos et témoignages, dans ces mêmes médias où le narratif israélien a souvent été dominant, les « urgents » se succèdent et les analyses font florès. Les chroniqueurs se bousculent pour annoncer la chute prochaine du régime, au risque d'être démentis comme ils l'ont été au cours des précédentes crises.

Une population prise en étau

Faut-il se réjouir que le soulèvement iranien ne soit pas ignoré en Occident comme continue de l'être la situation en Palestine, les bombardements quotidiens d'Israël au Liban ou encore le grignotage du territoire syrien, toujours par Tel-Aviv ? Oui et non.

Un des malheurs de la population iranienne est que sa révolte arrive après Gaza. Or, déjà connue, désormais dénudée, l'hypocrisie occidentale ose encore se déployer, impudique, au vu et au su de tous. On aurait préféré une honnêteté crue, comme celle de Donald Trump orchestrant un coup d'État au Venezuela et déclarant tout de go : je viens pour le pétrole. En lieu et place, les Européens font des circonvolutions, raclent jusqu'au fond les pots du vernis moral et osent encore remettre le costume des droits humains, plus que jamais trop large pour eux.

En face, le « reste du monde » les observe mi-colérique, mi-cynique. L'indignité des uns appelant la réaction des autres, c'est une grille géopolitique faisant fi des aspirations légitimes des peuples qui semble s'imposer. Comme si les sociétés n'étaient que des variables d'ajustement. Or, trois réalités coexistent en Iran : une menace impérialiste américaine et les rêves d'hégémonie régionale d'Israël ; un régime corrompu et oligarchique qui semble faire un chantage au chaos, déjà expérimenté ailleurs, et qui ne fait que retarder l'échéance ; et au milieu, une population prise en étau, dont une partie importante, mais difficile à évaluer, rejette viscéralement ses gouvernants. C'est au milieu de ces trois réalités qu'il faut tracer un chemin.

Oui, une partie — difficilement quantifiable — de la population iranienne est perméable à la propagande des chaînes satellitaires appartenant à la diaspora monarchiste qui capitalisent sur l'amnésie politique de ce qu'ont été les terribles années des Pahlavi et de la Savak1. Oui, la perspective d'un chaos iranien ne peut être réjouissante que pour Tel-Aviv. Mais le passé récent de la région nous a suffisamment enseigné qu'on ne construit l'avenir ni sur l'intervention militaire étrangère ni sans la participation des peuples. Si personne, en 2003, ne doutait de la nature du régime de Saddam Hussein, mise en avant pour justifier l'invasion des États-Unis et de son fidèle allié britannique, il n'en demeure pas moins que l'opération américaine était aussi illégale qu'injuste — sans que les responsables n'en payent le prix devant une instance internationale. Plus de 20 ans plus tard, l'Irak est un État failli et la plus grande partie de sa population est la dernière à profiter des richesses du pays. Entendons la révolte des manifestantes iraniennes, mais ne souhaitons pas à l'Iran un destin similaire à celui de son voisin.


1La Savak était le service de sécurité intérieure et le service de renseignement de l'Iran entre 1957 et 1979, sous le règne de Mohammad Reza Pahlavi (1941 - 1979).

Journalistes tués à Gaza, légitimation des médias français

Des hommes entourent un corps recouvert, en deuil, avec une veste de presse à côté.

Anas Al-Sharif avait 28 ans. Marié, père de deux enfants — une petite fille, Sham, connue de tous ceux qui le suivaient sur ses réseaux sociaux, tellement il en était dingue, et Salah, son petit dernier.

Anas est mort. Ce reporter de la chaîne Al-Jazira, devenu son principal correspondant à Gaza après l'évacuation de Wael Al-Dahdouh, a été tué par l'armée israélienne le dimanche 10 août 2025. Quatre de ses collègues — Mohammed Qreiqaa, Ibrahim Dhahir, Moamen Aaliwa et leur chauffeur Mohammed Noufal — ainsi qu'un autre journaliste pigiste, Mohammed Al-Khaldi, sont également morts dans le bombardement par Israël de la tente des journalistes qui se trouvait à côté de l'hôpital Al-Shifa.

Ce sont là les informations qui auraient dû faire la Une, lundi matin, de toute la presse et de tous les médias audiovisuels français. Cela, et le rappel incessant, qui devrait faire l'ouverture de chaque journal télévisé, de chaque article : Israël interdit aux journalistes du monde entier d'accéder à Gaza et tue nos confrères et nos consœurs sur place qui nous permettent de savoir ce qui s'y passe.

Mais ça, c'est la théorie.

La place du narratif israélien

« Un terroriste dit Israël, un assassinat selon la chaîne qatarie. » Balle au centre. C'est ainsi que l'on annonce ces meurtres dans le journal de la première matinale de France (France Inter). Même son de cloche sur France Info. Dans le journal de 20 heures de France 2, on tend carrément le micro à Olivier Rafowicz, le porte-parole de l'armée israélienne. Un an et dix mois après le début de la guerre génocidaire contre Gaza, et alors que le chef du gouvernement israélien, Benyamin Nétanyahou, est sous le coup d'un mandat d'arrêt international émis par la Cour pénale internationale (CPI), alors que des procès sont intentés contre des soldats israéliens porteurs d'une double nationalité dans leur deuxième pays, le narratif israélien, lui, a toujours sa place dans les médias français. Et la solidarité d'une profession connue pour son corporatisme s'arrête à la frontière arabe du Proche-Orient. Le décompte macabre quant à lui devient absurde et presque irréel : depuis le mois d'avril, on parle de « plus de 200 journalistes tués ». Que de noms, depuis, se sont rajoutés à la liste.

À la faveur de la guerre à Gaza, Israël a pu passer du déni à la revendication. Il n'y a pas si longtemps, quand son armée ciblait et tuait des journalistes, Tel-Aviv se contentait de s'en laver les mains, de feindre l'incompréhension puis, finalement, promettre l'ouverture d'une enquête. C'est ce qui s'est passé au moment du meurtre d'une autre correspondante de la chaîne Al-Jazira, Shirin Abou Akleh. Et la stratégie a fait ses preuves : elle permet de faire passer pour hystériques les accusations palestiniennes « sans preuve » puis d'affirmer, quand les faits sont trop évidents, qu'on a ouvert une enquête, assez longue pour que tout le monde oublie l'affaire.

Or, à Gaza, a fortiori depuis le 8 octobre 2023, Israël revendique ses assassinats. Il suffit d'affirmer — comme pour les hôpitaux, les écoles, les universités, les milliers d'enfants tués — l'existence d'un lien avec le Hamas. Comme le rappelle le journaliste israélien Yuval Abraham sur son compte X :

Après le 7 octobre, un groupe appelé « cellule de légitimation » a été mis en place au sein du renseignement militaire israélien (Aman). Il était composé d'agents du renseignement chargés de rechercher des informations permettant de donner une « légitimité » aux actions de l'armée à Gaza — tirs ratés du Hamas, utilisation de boucliers humains, exploitation de la population civile. La principale mission de cette cellule consistait à trouver des journalistes gazaouis qui pourraient être présentés dans les médias comme des membres du Hamas déguisés.

Menacé par l'armée israélienne

Et ça marche. Quelques heures à peine après son assassinat, des photos d'Anas Al-Sharif — notamment un selfie pris avec des dirigeants du Hamas, dont Yahya Al-Sinouar — ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Dans un fil WhatsApp qui regroupe plusieurs dizaines de journalistes, principalement français, les photos sont partagées : avez-vous vu ces clichés ? Qu'en pensez-vous ?

Les images sont relayées en toute neutralité. On n'affirme rien, on pose la question. La sacro-sainte objectivité journalistique est respectée. On souhaite simplement comprendre, être au plus près de la vérité. Pourtant de nombreux.ses correspondantes au Proche-Orient conservent des clichés d'eux et elles avec un « dictateur » ou un « terroriste » dont iels ne sont pas fieres. Il y a quelques mois, on a même vu une journaliste française, Laurence Ferrari, poser tout sourire avec un criminel de guerre recherché par la justice internationale : Benyamin Nétanyahou.

Anas Al-Sharif se savait en danger. Avant d'être tué, il a été menacé plus d'une fois, sa maison bombardée, son père tué en décembre 2023. Le 24 juillet 2025, le porte-parole en arabe de l'armée israélienne, Avichay Adraee, a publié sur les réseaux sociaux une vidéo l'accusant directement d'être membre des brigades Azzedine Al-Qassam, la branche armée du Hamas, selon « des documents trouvés à Gaza ». Le journaliste a dénoncé ces accusations, a demandé à ses confrères et consœurs à travers le monde de relayer son message. Le Committee to protect journalists (Comité pour la protection des journalistes, CPJ) a tiré la sonnette d'alarme1. Anas Al-Sharif a également affirmé, à plusieurs reprises, sa non-affiliation à aucune organisation politique. Alors que toute sa profession et tous ses compatriotes sont ciblés par une guerre génocidaire, il fallait encore montrer patte blanche. Mais cela n'a pas suffi.

Pas d'innocents à Gaza

Le problème dans la manière dont nombre de journalistes français couvrent la mort d'Anas Al-Sharif ne réside pas dans le fait de vouloir en savoir plus sur lui ; le problème, c'est le sous-texte : au fond, Anas Al-Sharif n'était peut-être pas complètement innocent. À partir de là, son sort peut être soumis au bon vouloir de l'armée israélienne. Et de tous ceux qui pensent qu'il n'y a pas d'innocents à Gaza.

Si les rédactions ne jugent toujours pas indécent de relayer le narratif israélien, alors que toutes les organisations de droit international qualifient ce qui se passe à Gaza de génocide, c'est parce que cette séquence acte le paroxysme d'une idée profondément implantée dans les esprits par « la guerre contre le terrorisme », elle-même héritage d'une logique coloniale : nous nous battons contre des barbares, il ne faut jamais l'oublier. Que l'on soit journaliste pour une chaîne qatarie, que l'on se soit pris en photo avec un dirigeant du Hamas, qu'on ait pris sa carte au parti pour obtenir plus facilement un poste dans l'administration à Gaza, que l'on soit un responsable politique ou un combattant des Brigades Al-Qassam : peu importe. Si l'on n'a pas l'âme immaculée, nullement entachée par le poison du terrorisme, on peut être une cible légitime. Et des journalistes biberonnés aux droits humains et au politiquement correct, qui s'indigneront à juste titre qu'un journaliste soit tué en Ukraine sans relayer la propagande russe, trouveront le moyen de rendre le crime acceptable. A contrario, un Israélien, même soutien du gouvernement d'extrême droite de Benyamin Nétanyahou, même s'il défile en criant « Mort aux Arabes », même s'il bloque l'accès de l'aide humanitaire à Gaza, même s'il a servi l'armée durant ce génocide, demeure à jamais innocent. Et l'on peut l'interviewer sans état d'âme.

« Israël, selon cette vision occidentale politico-médiatique, ne tue pas, même si les Palestiniens meurent. C'est dans ce paradoxe intenable que nous vivons depuis le 7 octobre », écrit la journaliste Hassina Mechaï2. Cette logique précède en réalité cette date, mais elle est, depuis, clairement revendiquée. Israël « se défend », « riposte », anticipe des actes terroristes, ou en lien avec des groupes terroristes, ou potentiellement terroristes, ou soupçonnés de terrorisme. Ceux qui en meurent sont — peut-être, probablement, vraisemblablement — coupables. Comme le sont tous les Arabes.

Anas Al-Sharif et cinq autres journalistes ont été tués par l'armée israélienne le dimanche 10 août 2025. Les journalistes qui ne dénoncent pas ce crime en ces termes en sont directement complices.

Un homme souriant tient un bébé, assis avec une petite fille dans un environnement en débris.
Anas Al-Sharif avec sa fille Sham et Salah, son petit dernier.

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1«  CPJ calls for Anas al-Sharif's protection in face of Israeli smears  », CPJ, 24 juillet 2025.

2«  Sur la question palestinienne : l'inconditionnelle innocence occidentale  », Le Club Mediapart, 14 janvier 2024.

De Gaza à l'Iran. Quand les démocraties poussent à la guerre

Deux hommes souriants devant un bureau, drapeaux en arrière-plan, avec un trophée doré au premier plan.

Le dernier round du prétendument inéluctable « choc des civilisations », entre la « civilisation judéo-chrétienne » et le monde islamique, se jouerait avec l'entrée en lice des États-Unis pour soutenir l'attaque israélienne contre l'Iran. Certes, nous explique-t-on, Tel-Aviv dispose également de la bombe atomique et d'un programme nucléaire qui n'a jamais été contrôlé par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Mais, voyez-vous, contrairement à la République islamique, Israël est une démocratie, qui plus est occidentale – que l'on excuse le pléonasme. Et ce postulat – qui ne tient même pas compte du fait qu'il s'agit d'un État apartheid où l'inégalité entre les citoyens est inscrite dans les lois fondamentales — suffit pour blanchir Israël de toute violation du droit international. Celui-ci agit en effet au nom de la démocratie et du Bien, et pas au nom d'une idéologie islamiste qui est celle de l'Iran.

Comme le rappelait Bertrand Badie sur le plateau de France 24 le soir du début de l'agression israélienne, « le seul pays qui a utilisé l'arme atomique dans l'histoire, c'était une démocratie ». Preuve, s'il en fallait, que cette forme de gouvernement, toute vertueuse qu'elle soit, n'immunise pas contre la barbarie. Il suffit d'ailleurs d'observer le chaos dans lequel Israël – et par extension les États-Unis et l'Europe – ont plongé la région pour se demander : quels pays représentent véritablement aujourd'hui une menace pour le Proche-Orient, voire pour le reste du monde ? Et qui peut croire que Benyamin Nétanyahou, inculpé par la Cour pénale internationale de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité n'utilisera pas la bombe atomique pour « se défendre » ?

Depuis 20 mois, l'Iran a fait preuve de retenue dans sa réaction aux opérations israéliennes, dans le but d'éviter une guerre régionale, quitte à lâcher un de ses principaux bras armés, le Hezbollah. Même son de cloche en avril 2024, lorsque sa mission diplomatique et consulaire est bombardée par Israël à Damas : Téhéran répond, presque pour sauver les apparences, par l'envoi annoncé de 200 drones et d'une centaine de missiles qui font essentiellement des dégâts matériels, tout en indiquant clairement qu'il veut éviter une guerre totale avec Israël – et donc avec les États-Unis. Avec Washington, et malgré le précédent de 2018 où le même Donald Trump se retire de l'accord de 2015 sur le nucléaire et renforce les sanctions économiques, la République islamique accepte de revenir à la table des négociations et fait montre de bonne volonté pour faire aboutir les discussions. C'est au moment où il est en pourparlers avec Washington et les Européens, qu'il est bombardé, ce qui n'empêche pas les Occidentaux de lui demander de retourner à la table de négociations qu'il n'a jamais quitté. Dont acte. Ironiquement, c'est l'Iran qui souligne la violation par Washington du droit international et de la charte des Nations unies.

À l'heure où, après les tergiversations médiatiques de Donald Trump, les États-Unis s'engagent officiellement dans cette guerre aux côtés d'Israël, un constat s'impose : tous les régimes autoritaires de la région, de Téhéran à Riyad, aspirent à la stabilité et condamnent les massacres et les attaques israéliennes de Gaza jusqu'à l'Iran, en passant par le Liban et la Syrie. Et leur inquiétude grandit face à un Proche-Orient dominé par un Israël sûr de lui et dominateur, qui a perdu tout sens de la mesure. Quant aux démocraties occidentales et à l'Union européenne, elles soutiennent le génocide en cours à Gaza, malgré les déclarations lénifiantes de certains, et refusent de prendre des sanctions contre leur auteur. L'abîme dans lequel Israël plonge la région rend la dissonance de plus en plus aiguë entre les valeurs qu'elles proclament et leurs politiques.

La vraie barbarie

Justifier l'ouverture d'un nouveau front par Israël en invoquant le principe de la guerre préventive, le soutenir militairement (les États-Unis) et politiquement (la France et plus largement l'Union européenne), tout en contribuant à l'invisibilisation du génocide en cours à Gaza et en refusant toute mesure de sanctions contre un État, voilà la vraie barbarie. Elle est le fait non pas du « régime des mollahs » mais des démocraties occidentales.

L'Occident a la mémoire courte. À la veille de la guerre contre l'Irak de 2003, les responsables américains annonçaient que leurs soldats seraient accueillis avec des fleurs et les mêmes intellectuels français qui aujourd'hui soutiennent Donald Trump et Israël, promettaient des lendemains qui chantent en Irak. Résultat, une interminable guerre, la destruction de l'État irakien et des centaines de milliers de victimes.

Comme l'écrivait l'historien des idées Tzvetan Todorov, dénonciateur, il y a 20 ans, des guerres de changement de régime au Proche-Orient au nom du « messianisme du Bien » :

Il est temps de changer notre vision : la « communauté internationale » ne se réduit plus au bloc occidental, l'ère de l'hégémonie universelle d'un seul groupe de pays est révolue. Jouer au gendarme du monde n'est ni possible ni souhaitable ; un équilibre multipolaire, sans être une panacée, ouvre de meilleures perspectives. Une intervention militaire provoque toujours des victimes et d'innombrables autres dégâts. […] Éradiquer le mal de la surface de la terre est un objectif inatteignable, contentons-nous d'être prêts à repousser toute agression. Le génocide chez nos voisins peut justifier une exception à cette règle ; malheureusement, nous ne sommes pas intervenus lors des derniers génocides, au Cambodge et au Rwanda, alors que nous avons invoqué de faux génocides pour justifier nos interventions ailleurs1.


1Tzvetan Todorov, «  La démocratie par les armes  » in Lire et vivre, Robert Laffont/Versilio, 2018.

Offensive contre l'Iran. Israël plonge le Proche-Orient dans le chaos

Flammes illuminent la nuit, voitures passent près d'une scène de chaos urbain.

Comme le président américain George W. Bush, lançant son armée à l'assaut de l'Irak en 2003, Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien inculpé par la Cour pénale internationale (CPI) pour crime de guerre et crime contre l'humanité, vise, bien au-delà de l'Iran, à « redessiner la carte du Proche-Orient ». Si les néoconservateurs pensaient que la prise de Bagdad ouvrirait une ère démocratique dans toute la région, les dirigeants de Tel-Aviv se voient dans une lutte d'apocalypse contre « le Mal », avec pour alibi la défense de la soi-disant « civilisation judéo-chrétienne ». Mais cette nouvelle agression israélienne alimente les flammes des conflits qui vont rendre la région et les pays invivables. Israël se vante de mener une guerre sur « sept fronts » : Gaza, le Liban, la Cisjordanie, l'Irak, l'Iran, le Yémen et la Syrie ; il aurait pu ajouter Jérusalem-Est où l'expansion des colonies et la confiscation de propriétés palestiniennes s'intensifient.

L'Iran est la cible principale des récentes attaques sous le prétexte fallacieux de la menace nucléaire, aussi mensonger que l'étaient les armes de destruction massive dissimulées par Saddam Hussein. Les bombardements israéliens adviennent d'ailleurs alors que les négociations autour du programme nucléaire de l'Iran et pour la levée des sanctions économiques se poursuivaient entre Washington et Téhéran, avec une médiation omanaise. Pour la deuxième fois donc, Israël sabote une issue diplomatique.

En mai 2018 déjà, c'est encouragé par Nétanyahou que Donald Trump retire la signature des États-Unis du traité sur le nucléaire iranien signé trois ans auparavant, et qui avait été avalisé dans deux résolutions par le Conseil de sécurité des Nations unies. Dans la foulée, le président étatsunien intensifie les sanctions contre l'Iran, bien plus dures que celles en place avant 2015, frappant toute entreprise qui ferait affaire avec ce pays, qu'elle soit américaine ou non, interdisant de facto à Téhéran de vendre son pétrole et ses produits pétrochimiques. C'est un étranglement progressif d'un pays membre des Nations unies, des mesures illégales qui ont suscité bien peu de réactions de la « communauté internationale ». Quant à l'idée que l'Iran était à la veille de posséder l'arme nucléaire, il suffit de reproduire quelques déclarations reprises complaisamment par les médias pour se rendre compte que l'épouvantail ne date pas d'aujourd'hui (voir encadré ci-dessous).

Inversion de la culpabilité

Depuis plusieurs décennies, Téhéran est invariablement présentée comme la principale menace pour la stabilité du Proche-Orient, tant pour ses ambitions en matière de nucléaire qu'à cause de la nature islamique de son régime. On a maintes fois entendu Benyamin Nétanyahou marteler cette assertion, jusque devant l'Assemblée générale de l'ONU, alors même qu'il menait une entreprise de nettoyage ethnique à Gaza et qu'il bombardait les villes et villages du Sud-Liban et des quartiers entiers de Beyrouth. Si cette rhétorique a longtemps été soutenue par l'Arabie saoudite, la réaction de Riyad — première capitale à dénoncer l'offensive israélienne — puis des autres pays du Golfe, souligne l'aspiration des pays de la région à la stabilité. Qui aurait la naïveté — pour ne pas dire la mauvaise foi — de croire que ce rôle de menace régionale est tenu par un autre État de la région qu'Israël ?

Cette menace israélienne est d'autant plus incontrôlable qu'elle est — ô surprise — soutenue sans l'ombre d'une nuance par les chancelleries occidentales. Fermée la parenthèse qui venait à peine de s'ouvrir de la critique de Tel-Aviv pour le génocide qu'il conduit depuis 20 mois à Gaza ; disparue la velléité de tracer une quelconque ligne rouge aux dirigeants israéliens, même si elle se traduisait souvent par l'incrimination du seul Benyamin Nétanyahou, afin de préserver l'innocence israélienne, alors même que les forces politiques du pays et une grande partie de son opinion publique soutenaient sa politique à Gaza. L'union sacrée occidentale est de retour, invoquant à nouveau le fameux « droit d'Israël à se défendre », en violation totale du droit international.

Jamais d'ailleurs le programme nucléaire israélien et le refus catégorique de Tel-Aviv d'un contrôle par l'Agence internationale d'énergie atomique (AIEA) n'ont ému les dirigeants occidentaux. Dans sa conférence de presse du vendredi 13 juin, le président français Emmanuel Macron n'a eu aucun mot pour les victimes civiles iraniennes, alors que le nombre de morts s'élève à 224 jusque-là, suggérant que seules les installations militaires et nucléaires ont été visées par Israël. Comble de l'inversion de la culpabilité, il a fait porter à l'Iran la « lourde responsabilité dans la déstabilisation de toute la région ». On croirait entendre l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir reprocher aux « Arabes » d'obliger les Israéliens à « tuer leurs enfants ».

Une menace bien plus grande pèse d'ailleurs sur la population civile iranienne ainsi que sur les pays de la région tant que dureront les bombardements israéliens : celle d'une catastrophe nucléaire et écologique. Le site d'enrichissement d'uranium de Natanz, situé entre les villes de Kashan et d'Ispahan, a été touché vendredi 13 juin par des bombardements israéliens. Une situation que le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi, a qualifiée d'« extrêmement préoccupante ». Si la famine organisée à Gaza fait à peine sourciller les dirigeants occidentaux, un risque de radiation pour les populations du Proche-Orient les fera-t-il réagir ?

Faire oublier Gaza

En ouvrant ce nouveau front, Israël a confirmé la rupture avec sa doctrine militaire stratégique qui préconisait des guerres courtes et contre un nombre limité d'adversaires. Aujourd'hui, il ne cherche pas la fin des hostilités mais leur prolongation, y compris en violant les accords qu'il a entérinés. Ainsi, Tel-Aviv a signé un texte sur le cessez-le-feu avec le Liban entré en vigueur le 27 novembre 2024. Malgré cela, il continue à occuper une partie du territoire et a commis 1 500 violations du cessez-le-feu entre cette date et le 3 avril 2025, sans que la France, qui participe à la supervision de l'accord, y ait trouvé à redire.

À Gaza, la trêve est entrée en vigueur le 19 janvier et elle a permis la libération de nombreux otages et de centaines de prisonniers politiques palestiniens. Mais Israël l'a violée et a repris unilatéralement ses bombardements le 18 mars, montrant le peu de cas qu'il fait même des otages. Là aussi, ni les États-Unis ni les Occidentaux n'ont protesté, mais ils ont blâmé le Hamas. Il n'est pas anodin que l'attaque contre l'Iran ait été déclenchée dans les 48 heures qui ont suivi un blackout total sur Gaza — une coupure de tous les moyens de télécommunication après qu'Israël a ciblé un câble de fibre optique. Coupée du monde, Gaza, qui commençait à peine à prendre la place qui aurait dû lui revenir dans la couverture médiatique, pouvait disparaître des unes et le génocide se poursuivre à l'abri des regards. Pendant les trois jours que ce blackout total a duré, des hommes, jeunes souvent, ont été tués par l'armée israélienne en allant chercher de l'aide humanitaire au niveau du corridor de Netzarim pour nourrir leurs familles victimes de la famine organisée. Leur sang s'est mêlé à la vitale poudre blanche qui s'échappait des sacs de farine. Parmi eux, Obeida, le neveu de notre correspondant Rami Abou Jamous. Il avait 18 ans.

S'il existe dans cette volonté de Nétanyahou de s'engager dans une guerre sans fin une dimension personnelle — la peur du jugement pour ses procès en corruption et d'une commission d'enquête sur ses responsabilités personnelles dans l'échec du 7 octobre 2023 —, on aurait tort de se limiter à cette lecture. Il ne vise pas à faire émerger un Proche-Orient démocratique comme en avaient rêvé les néoconservateurs américains, mais à semer le chaos pour empêcher l'émergence de tout État ou force structurée susceptible de résister dans l'environnement d'Israël.

Son comportement en Syrie est significatif. Tel-Aviv a profité de la chute du régime de Bachar Al-Assad non seulement pour étendre le territoire qu'il occupe déjà illégalement dans le Golan, mais pour attiser les tensions internes en bombardant régulièrement le territoire, en essayant de nouer des relations avec les « minorités », qu'elles soient druze ou alaouite, pour empêcher la reconstitution d'un État syrien stable. Il renoue ainsi avec une vieille stratégie d'alliance des « minorités » qui a toujours dicté, au moins en partie, la politique israélienne, notamment au Liban durant la guerre civile (1975-1989), à travers l'alliance avec des groupes maronites. Elle a un objectif clair que Michael Young, rédacteur en chef du blog Diwan, explicite dans une tribune publiée par L'Orient-Le-Jour le 16 janvier 2025 :

Pour les Israéliens, la fragmentation de la Syrie et des pays arabes environnants serait une aubaine. Non seulement cette issue garantirait la faiblesse des voisins d'Israël, mais elle signifierait aussi, dans le cas de la Syrie, qu'il n'y a pas de gouvernement crédible pour contester l'annexion illégale du plateau du Golan. Des États arabes affaiblis ouvrent également d'autres portes, notamment celle qui permet à Israël de procéder à un nettoyage ethnique de la population palestinienne en la poussant vers les pays voisins, sans rencontrer de grande résistance. Tels seraient les avantages d'une partition du pays selon des lignes ethno-confessionnelles, permettant aux Israéliens d'établir des zones tampons près de leurs propres frontières, ou des zones d'influence ailleurs.

Un Proche-Orient chaotique et divisé sur lequel règnerait un État ouvertement affranchi du droit international, voilà la promesse d'Israël, dont les alliés occidentaux s'assurent de lui fournir les moyens pour la mettre en œuvre.

Anthony Cordesman et Khalid Al-Rodhan sont deux chercheurs qui, dans leur livre publié en juin 2006 Iran's Weapons of Mass Destruction : The Real and Potential Threat font le recensement des prévisions des services de renseignement et des responsables sur le délai auquel l'Iran serait susceptible d'accéder à l'arme nucléaire. Les exemples suivants ont été rapportés par Alain Gresh sur son blog Nouvelles d'Orient1 il y a déjà près de 20 ans.

Fin 1991 : des rapports faits au Congrès et des évaluations de la CIA estiment qu'il existe « une forte probabilité pour que l'Iran ait acquis tous ou virtuellement tous, les composants nécessaires pour fabriquer deux à trois bombes nucléaires ». Un rapport de février 1992 à la Chambre des représentants suggère que ces deux ou trois bombes seraient opérationnelles entre février et avril 1992.

Le 24 février 1993 : le directeur de la CIA James Woolsey affirme que l'Iran était à huit ou dix ans d'être capable de produire sa propre bombe nucléaire, mais qu'avec une aide de l'extérieur, elle pourrait devenir une puissance nucléaire plus tôt.

Janvier 1995 : le directeur de l'agence américaine pour le contrôle des armements et le désarmement John Holum témoigne que l'Iran pourrait avoir la bombe en 2003.

Le 5 janvier 1995 : le secrétaire à la défense William Perry affirme que l'Iran pourrait être à moins de cinq ans de construire une bombe nucléaire, bien que « la rapidité… dépendra de comment ils travaillent pour l'acquérir ».

Le 29 avril 1996 : le Premier ministre israélien Shimon Peres affirme qu'« il croit que d'ici quatre ans, ils (l'Iran) pourraient avoir des armes nucléaires ».

Le 21 octobre 1998 : le général Anthony Zinni, chef de l'US Central Comand affirme que l'Iran pourrait avoir la capacité d'envoyer des bombe nucléaires d'ici cinq ans. « Si j'étais un parieur, je dirais qu'ils seront opérationnels d'ici cinq ans, qu'ils auront les capacités. »

Le 17 janvier 2000 : Une nouvelle évaluation de la CIA sur les capacités nucléaires de l'Iran affirme que la CIA n'exclut pas la possibilité que l'Iran possède déjà des armes nucléaires. L'évaluation se fonde sur la reconnaissance par la CIA qu'elle n'est pas capable de suivre avec précision les activités nucléaires de l'Iran et ne peut donc exclure la possibilité que l'Iran ait l'arme nucléaire.


1Alain Gresh, «  Quand l'Iran aura-t-il l'arme nucléaire  ?  », Nouvelles d'Orient, 4 septembre 2006.

Soudan. Se souvenir de la révolution

Groupe de jeunes célébrant avec enthousiasme, drapeaux et sourires.

Le film de Hind Meddeb retrace la révolution soudanaise qui a renversé la dictature d'Omar Al-Bachir en 2019. Projeté à Calais, il met également en lumière la tragédie actuelle : alors que des millions de Soudanais fuient la violence, ceux qui ont défié la tyrannie se heurtent à un nouveau combat en exil, marqué par le racisme et la stigmatisation en Europe. Le récit de leur révolution devient ainsi un appel à la mémoire et à la solidarité face à l'indifférence.

C'est un Khartoum méconnu : vivant, peuplé de jeunes gens qui peignent sur les murs, dansent, chantent et déclament des poèmes dans la rue, sourire aux lèvres. Face à ces scènes de joie, un frisson parcourt la salle de cinéma parisienne, ce lundi 5 mai. Sur l'écran, ils et elles parlent de démocratie, d'égalité, et surtout de liberté. Ils et elles viennent de faire tomber l'un des pires dictateurs au monde, Omar Al-Bachir, en avril 2019, qui a dirigé le Soudan d'une main de fer pendant trente ans. Ce Khartoum enchanté apparaît dans les premières minutes du documentaire de Hind Meddeb Soudan, souviens toi, sorti dans les salles françaises le 7 mai.

Pendant plusieurs mois, un mouvement de désobéissance a maintenu la pression sur les militaires pour exiger un gouvernement civil. Mais les Forces de soutien rapide dirigées par le général Mohamed Hamdan Dogolo, dit Hemetti, l'ancien tombeur d'Al-Bachir après en avoir été le bras armé, accusé de génocide au Darfour par les États-Unis (au moins 300 000 morts), répriment et tuent cette jeunesse pleine d'espoir. Le 3 juin 2019, les milices se filment en train de saccager les sit-in et de tuer (au moins 100 morts) plusieurs mois d'ivresse démocratique. « On a bien fait le travail », lance l'un d'eux, goguenard.

Le peuple se soulève de nouveau et ne se résigne pas. Après avoir fait tomber un dictateur, pourquoi ne parviendrait-il pas à tordre le bras de ceux qui veulent lui confisquer la révolution ? Mais les poèmes récités dans la rue pour galvaniser les foules ne peuvent rien face aux chars et aux armes automatiques. Las, Hemetti et le général Abdel Fatah Al-Burhan, après avoir un temps codirigé le pays, finissent par s'affronter, soutenus de part et d'autre par des puissances étrangères — dont les Émirats arabes unis — qui veulent accaparer les terres fertiles du Nil. Quelque 13 millions de Soudanaises ont aujourd'hui fui leur domicile, ce qui fait d'eux la première nationalité de personnes déplacées au monde.

Bande annonce du documentaire « Soudan, souviens-toi » (2025) de Hind Meddeb

Ils avaient presque oublié qu'ils avaient renversé un dictateur

Le film a été projeté à Calais, en France. Cette ville est bien connue pour « accueillir » des milliers d'exilés qui, à partir de là, tentent de traverser la Manche pour rejoindre l'Angleterre. Au moins 76 d'entre eux ont péri en mer en 2024. Une centaine de Soudanais sont venus voir le documentaire. « Ils m'ont expliqué qu'ils étaient très émus de revoir les images de la révolution, relate Hind Meddeb, certains d'entre eux m'ont dit qu'ils avaient presque oublié ce qu'ils avaient fait : renverser un dictateur. »

Ces jeunes hommes et ces jeunes femmes – ces dernières, privées de tout sous Al-Bachir, sont particulièrement mises en avant dans le film car elles ont joué un rôle déterminant dans les évènements – ont bravé la mort pour atteindre un idéal : la démocratie. Ils et elles savent qu'une révolution n'est pas un aboutissement, mais bien souvent une étape dans un long processus ponctué de répressions et de coups d'État. « Le Soudan est un exemple dans le monde arabe », affirme Hind Meddeb, qui rappelle que le pays a connu trois révolutions depuis l'indépendance – et quelques parenthèses démocratiques.

Coupables d'être musulmans

Mais plutôt que d'applaudir les héros soudanais parce qu'ils ont lutté contre l'abjection et montré la voie de la liberté, parfois au prix de leur vie — « Vous pouvez me tuer, mais pas mes idées », était l'un des slogans de la révolution —, plutôt que de louer leur courage et de les accueillir dignement en Europe et en France, les services policiers les soumettent à un harcèlement quotidien. Le pouvoir français les désigne avant tout comme des « migrants » qui n'auraient pas vocation à rester, comme des « envahisseurs », et agite la rhétorique raciste du « grand remplacement » et de la « submersion migratoire ». Ils s'en prennent à une communauté dont la culture ne serait pas « compatible » avec les valeurs françaises.

Ils sont aussi et surtout coupables d'être musulmans dans un pays où l'islam est constamment dénigré. Il faut pourtant entendre ces jeunes, en 2019, demander en criant un Soudan multireligieux et débarrassé du tribalisme. « Ils ne rejettent pas la religion mais refusent qu'elle soit instrumentalisée », rappelle encore la réalisatrice. « Toutes et tous n'aspirent qu'à une seule chose : vivre chez eux, dans un pays démocratique. » En France, l'ignorance et la propagande rejettent, trient, accusent, soupçonnent, matraquent. La répression coule les embarcations de fortune pour entraver la liberté de circuler de celles et ceux qui rêvent d'un avenir loin des tueries de Khartoum… Une sale besogne rétribuée plus d'un demi-milliard d'euros par l'Angleterre.

Pas un responsable politique, des deux côtés de la Manche, n'a une once du courage de ces exilées. Après avoir affronté la dictature, l'avoir renversée, avoir bravé la répression, finalement pris le chemin de l'exil alors que la situation était inextricable, échappé à la mort dans les camps libyens, survécu miraculeusement à la traversée de la Méditerranée, les tombeurs d'Al-Bachir se retrouvent à nouveau sous les coups, dans un pays qui, pourtant, a nourri leur vision révolutionnaire : 1789 et la Révolution française sont, selon Hind Meddeb, au cœur de leurs références. Lorsque ces jeunes gens reviendront libérer le Soudan — ce qu'ils veulent tous —, pas sûr que « le modèle français » les inspire encore.

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Cet édito a été initialement publié dans la lettre hebdomadaire d'Afrique XXI, le 9 mai 2025.
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Affiche de film : femme parlant, ambiance vibrante, hommage à la liberté au Soudan.

Soudan, souviens-toi
Réalisé par Hind Meddeb
Echo film, 2024
76 minutes
Sortie en salle le 7 mai 2025

Projections en présence de la réalisatrice :

  • 16 mai, 20h30 au Café des images, Hérouville-Saint-Clair
  • 18 mai, 11h au Majestic Bastille — Paris
  • 20 mai, 20h au Les Cinéastes — Le Mans
  • 21 mai, 20h15 à L'Arlequin — Paris
  • 23 mai, 20h15 au Ciné 104 — Pantin
  • 6 juin, 20h au Reflet Médicis — Paris
  • 8 juin, 14h au Vauban Grande Passerelle — Saint-Malo
  • 10 juin, 20h au Cinéville Vannes Garenne — Vannes
  • 11 juin, 20h30 au Cinéma Jacques Tati — Saint-Nazaire
  • 12 juin, 20h30 au Ciné Manivel — Redon
  • 13 juin, 20h30 au Cinéma Le Vox — Mayenne

Éditorial. Un soulagement, beaucoup d'interrogations

L'image montre une foule de personnes rassemblées, observant attentivement un écran au-dessus d'eux. L'écran affiche un discours ou une annonce, probablement en rapport avec des événements d'actualité. Certaines personnes dans la foule portent des capuches et des vêtements chauds, ce qui suggère qu'il fait frais. Un individu à droite prend des photos, ajoutant une dimension journalistique à la scène. L'éclairage est tamisé, créant une ambiance particulière.

Trêve, cessez-le-feu, pause ? Les termes varient, reflétant les sentiments mitigés que laisse l'accord annoncé pour ce dimanche 19 janvier 2025. Mitigés, d'abord, car nous savons le déchaînement de feu et de sang qui s'abattra dans les prochains jours sur la bande de Gaza, jusqu'à la minute ultime prévue pour sa mise en œuvre ; à l'image de ce qui s'est passé au Liban, et comme il en a toujours été dans les guerres menées par Tel-Aviv.

Mitigés ensuite à cause du calendrier dont les contours semblent à peine esquissés. Ce flou permet à Israël d'échapper à ses engagements, comme lors du cessez-le-feu avec le Hezbollah, qui ne concerne visiblement pas les villages frontaliers du Sud Liban. Sans oublier l'insoutenable tergiversation du gouvernement israélien qui fait planer jusqu'à la dernière minute le doute sur son acceptation du compromis, accuse fallacieusement le Hamas, et reporte à ce vendredi la réunion du cabinet pour ratifier l'accord.

Échec de la stratégie israélienne

Ce n'est pas le moindre paradoxe que l'accord signé pour un cessez-le-feu à Gaza ait été rendu possible par un engagement déterminé du président américain Donald Trump, tordant le bras à Benyamin Nétanyahou. Bien qu'il ait tenté de s'attribuer le mérite d'une telle issue, le président Joe Biden avait, dès le 8 octobre, cautionné la politique du premier ministre israélien. Il avait livré tout le matériel nécessaire à la dévastation du territoire palestinien, y compris en violant les lois américaines sur l'usage des armes vendues par Washington1. Il avait aussi accepté tous les subterfuges et les mensonges israéliens pour justifier l'usage de l'arme de la famine contre la population.

L'argument avancé par l'administration démocrate était qu'Israël ne cède jamais aux pressions. En quelques jours, Donald Trump a prouvé le contraire. Il a imposé un texte dont les grandes lignes (et les détails) sont les mêmes que celui proposé il y a huit mois. Point d'illusions toutefois quant à ce marché de dupes : si le futur président américain tient absolument à se targuer d'un succès diplomatique obtenu juste à temps pour sa cérémonie d'investiture, il ne compte pas pour autant tourner le dos au gouvernement israélien d'extrême droite. Ce qu'il retire d'une main à Israël à Gaza, Trump pourrait le rendre abondamment, si on en croit des articles de la presse israélienne, en Cisjordanie, où les colons pourront continuer à agir, plus que jamais, en totale impunité. D'une épuration ethnique à l'autre.

Cette trêve, plus ou moins durable, illustre aussi l'échec de la stratégie israélienne qui se fixait un double objectif : éliminer le Hamas et libérer les otages. Les destructions sont d'une ampleur sans précédent, et le chiffre effroyable de morts — plus de 46 000 « selon le Hamas », comme l'aiment à le rappeler nombre de médias— a été revu à la hausse par la revue médicale The Lancet. Ce 9 janvier, elle révélait que, selon ses propres calculs, le nombre de tués avait dépassé les 60 000 fin juin 2024, dont près de 60 % de femmes, d'enfants et de vieillards de plus de 65 ans2. L'armée israélienne n'est pas venue à bout de la résistance armée qui s'est poursuivie jusqu'au bout — une quinzaine de soldats israéliens ont été tués durant ces dix derniers jours. Tous les observateurs reconnaissent que l'implantation de l'organisation dans la bande demeure, malgré les pertes sévères de son appareil militaire. Le secrétaire d'État américain sur le départ, et sans doute l'un des plus grands responsables du génocide à Gaza, Antony Blinken, a reconnu le 14 janvier devant l'Atlantic Council que le Hamas avait recruté autant de combattants qu'il n'en avait perdu.

La poursuite du génocide, autrement

Antony Blinken se tenait, avec la vice-présidente Kamala Harris, aux côtés de Joe Biden lors de l'allocution que ce dernier a donnée suite à l'annonce du cessez-le-feu. « Profondément satisfait », il a affirmé, toute honte bue, que les Palestiniens de Gaza pourront désormais reconstruire « leurs vies et leur avenir ». L'on sait pourtant que la fin des bombardements et le retrait relatif de l'armée israélienne ne signifieront pas pour autant un retour à la vie normale pour les Gazaouis. Bien que les opérations militaires s'arrêtent, le génocide se poursuivra par d'autres moyens. Car durant ces 15 derniers mois, Israël a mis en place toute la structure — ou toute la déstructuration — nécessaire et méthodique pour que l'annihilation des Palestiniens de Gaza puisse se poursuivre, non plus en les tuant, mais en empêchant toute possibilité de vie. Avec plus de 100 000 tonnes de bombes larguées, 80 % des bâtiments détruits, le système de santé et le réseau d'eau et d'électricité anéantis, et les 12 universités que compte le territoire démolies, de quel avenir ose encore parler le locataire en fin de bail de la Maison-Blanche ? Malgré cela, la détermination des habitants à rentrer chez eux, à planter une tente, même au milieu des ruines — leurs ruines — force le respect.

Ces quinze mois de massacres ont été possibles non seulement par le soutien de Biden, mais aussi par celui de nombre de pays occidentaux et européens, dont la France, qui se sont gardés de prendre la moindre sanction contre « le risque de génocide » dénoncé par la Cour internationale de justice (CIJ).

Paris a été, avec Berlin, une des capitales qui a le plus criminalisé non pas les « soutiens du génocide » qui paradent sur les chaînes d'information continue, mais ceux qui s'opposent à l'écrasement de tout un peuple. De la censure jusqu'à la condamnation judiciaire, les moyens de l'État ont été mobilisés et instrumentalisés à rebours de tous les principes du droit international. Alors que la Cour pénale internationale (CPI) a inculpé Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la défense Yoav Gallant de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, Emmanuel Macron et son gouvernement ont laissé planer le doute sur le fait que Paris les arrêterait si l'occasion s'en présentait. Le 8 janvier, le chef de l'État a même décoré de la Légion d'honneur le secrétaire d'État Antony Blinken. Certains gestes se passent de commentaires. Et malgré les larmes de crocodile sur les pertes civiles, la France n'a pas mis un terme à la coopération militaire entre les deux pays, qui dépasse les ventes d'armes, et comprend de nombreux composants à double usage utilisés par la technologie de guerre israélienne3. Et on attend encore l'arrestation de soldats israéliens de nationalité française pour participation à un génocide.

Une faillite déontologique

Enfin, sans « l'escorte médiatique du génocide », tous ces crimes n'auraient pas pu se prolonger pendant plus de 460 jours. Orient XXI a maintes fois rappelé la manière dont les médias ont repris des récits falsifiés du 7 Octobre. Ils ont aussi longtemps refusé de donner la parole aux journalistes palestiniens sous prétexte qu'ils n'étaient pas « objectifs », contrairement aux journalistes franco-israéliens. Ils n'ont protesté que du bout des lèvres le refus d'accès au terrain imposé par les autorités israéliennes et l'assassinat d'un nombre de journalistes sans précédent dans aucun autre conflit. En invisibilisant les Palestiniens et en épousant consciemment le narratif israélien, transformés en caisse de résonance de la propagande militaire, ces médias ont activement participé à la fabrique du consentement collectif de leur société au premier génocide « diffusé en direct » du XXIe siècle. Rarement la profession aura connu une telle faillite déontologique.

Récemment, une enquête de L'Humanité magazine4 établie à partir des journaux Libération, Le Figaro, le JDD, Le Monde et L'Humanité, montre que le problème n'est pas seulement celui de CNews et des télévisions poubelles. Ainsi, le débat sur le risque de génocide n'a jamais vraiment eu lieu en France. L'usage de ce terme ne se retrouve que dans 6 à 8 % pour les trois premiers journaux, dans 11 % pour Le Monde et ne dépasse pas 18 % pour L'Humanité. À l'exception de ce dernier, l'usage du mot « frappe » a largement remplacé celui de « bombardement ». Tandis que dans 63 % des articles de Libération et 72 % de ceux du Figaro, consacrés à Gaza, les Palestiniens ne sont même pas évoqués. On peut rappeler que l'euphémisation du mot bombardement a commencé avec la guerre contre l'Irak de 1990-1991 et la volonté de l'armée américaine d'imposer un vocabulaire conforme à ses objectifs. Les destructions de bâtiments civils deviennent alors des « dommages collatéraux », les assassinats des « frappes ciblées » et les enfants tués par Israël sont mystérieusement « retrouvés morts ». Le génocide est réduit au fait divers.

Rien n'est encore réglé. Déjà dans la soirée du 15 janvier, durant les quelques heures qui ont suivi la conférence de presse du premier ministre qatari, 73 personnes ont été tuées. Le cessez-le-feu comprend trois phases, et rien ne dit que la deuxième sera mise en œuvre ni que l'armée israélienne se retirera. Il reste aussi le terrible pari de la reconstruction de Gaza, de ses hôpitaux, de ses écoles et, surtout, de son tissu social. Parallèlement, l'offensive israélienne contre les Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-Est s'intensifie, avec l'interdiction des activités de l'UNRWA à partir de la fin janvier, la confiscation des terres, le déplacement des populations, et la mort de plus de 800 Palestiniens depuis le 7 octobre 2023, y compris par des colons en roue libre. On peut craindre aussi qu'Israël utilise ses « concessions » pour essayer d'entraîner les États-Unis dans une guerre contre l'Iran.

Pourtant, malgré ces craintes et ces interrogations, pour les vies humaines qui seront épargnées, pour les centaines de détenus palestiniens et les otages qui seront libérés ; aussi pour notre correspondant à Gaza Rami Abou Jamous, pour son fils Walid de trois ans et ses trois grands frères, pour sa femme Sabah, enceinte, on ne peut qu'être soulagés. Même provisoirement.


1Voir les déclarations d'Andrex Miller, en charge au département d'État sur Israël-Palestine dans Ben Samuels, «  Former Biden Officials Slam U.S. Failure to Curb Israel's Disproportionate Use of Force in Gaza  », Haaretz, 13 janvier 2025.

2Zeina Jamaluddine, Hanan Abukmail, Sarah Aly, Oona M R Campbell, Francesco Checchi, «  Traumatic injury mortality in the Gaza Strip from Oct 7, 2023, to June 30, 2024 : a capture— recapture analysis  », The Lancet, 9 janvier 2025.

3Voir Ariane Lavrilleux et Nina Hubinet «  Guerre à Gaza : la France a fourni en secret des équipements de mitrailleuses à Israël  », Disclose, 25 mars 2024. Et aussi l'article très fouillé de Coralie Pinson-Hindawi, «  Exposing the Iceberg : France's Discreet Ties to Israel's Military Sector and Grassroot Activism to Decenter Arms  », Prisme, automne 2024.

4Arthur Dumas, «  Ces Palestiniens que la presse française ne saurait voir  », L'Humanité magazine, 9-15 janvier 2025.

Éditorial. Un soulagement, beaucoup d'interrogations

L'image montre une foule de personnes rassemblées, observant attentivement un écran au-dessus d'eux. L'écran affiche un discours ou une annonce, probablement en rapport avec des événements d'actualité. Certaines personnes dans la foule portent des capuches et des vêtements chauds, ce qui suggère qu'il fait frais. Un individu à droite prend des photos, ajoutant une dimension journalistique à la scène. L'éclairage est tamisé, créant une ambiance particulière.

Trêve, cessez-le-feu, pause ? Les termes varient, reflétant les sentiments mitigés que laisse l'accord annoncé pour ce dimanche 19 janvier 2025. Mitigés, d'abord, car nous savons le déchaînement de feu et de sang qui s'abattra dans les prochains jours sur la bande de Gaza, jusqu'à la minute ultime prévue pour sa mise en œuvre ; à l'image de ce qui s'est passé au Liban, et comme il en a toujours été dans les guerres menées par Tel-Aviv.

Mitigés ensuite à cause du calendrier dont les contours semblent à peine esquissés. Ce flou permet à Israël d'échapper à ses engagements, comme lors du cessez-le-feu avec le Hezbollah, qui ne concerne visiblement pas les villages frontaliers du Sud Liban. Sans oublier l'insoutenable tergiversation du gouvernement israélien qui fait planer jusqu'à la dernière minute le doute sur son acceptation du compromis, accuse fallacieusement le Hamas, et reporte à ce vendredi la réunion du cabinet pour ratifier l'accord.

Échec de la stratégie israélienne

Ce n'est pas le moindre paradoxe que l'accord signé pour un cessez-le-feu à Gaza ait été rendu possible par un engagement déterminé du président américain Donald Trump, tordant le bras à Benyamin Nétanyahou. Bien qu'il ait tenté de s'attribuer le mérite d'une telle issue, le président Joe Biden avait, dès le 8 octobre, cautionné la politique du premier ministre israélien. Il avait livré tout le matériel nécessaire à la dévastation du territoire palestinien, y compris en violant les lois américaines sur l'usage des armes vendues par Washington1. Il avait aussi accepté tous les subterfuges et les mensonges israéliens pour justifier l'usage de l'arme de la famine contre la population.

L'argument avancé par l'administration démocrate était qu'Israël ne cède jamais aux pressions. En quelques jours, Donald Trump a prouvé le contraire. Il a imposé un texte dont les grandes lignes (et les détails) sont les mêmes que celui proposé il y a huit mois. Point d'illusions toutefois quant à ce marché de dupes : si le futur président américain tient absolument à se targuer d'un succès diplomatique obtenu juste à temps pour sa cérémonie d'investiture, il ne compte pas pour autant tourner le dos au gouvernement israélien d'extrême droite. Ce qu'il retire d'une main à Israël à Gaza, Trump pourrait le rendre abondamment, si on en croit des articles de la presse israélienne, en Cisjordanie, où les colons pourront continuer à agir, plus que jamais, en totale impunité. D'une épuration ethnique à l'autre.

Cette trêve, plus ou moins durable, illustre aussi l'échec de la stratégie israélienne qui se fixait un double objectif : éliminer le Hamas et libérer les otages. Les destructions sont d'une ampleur sans précédent, et le chiffre effroyable de morts — plus de 46 000 « selon le Hamas », comme l'aiment à le rappeler nombre de médias— a été revu à la hausse par la revue médicale The Lancet. Ce 9 janvier, elle révélait que, selon ses propres calculs, le nombre de tués avait dépassé les 60 000 fin juin 2024, dont près de 60 % de femmes, d'enfants et de vieillards de plus de 65 ans2. L'armée israélienne n'est pas venue à bout de la résistance armée qui s'est poursuivie jusqu'au bout — une quinzaine de soldats israéliens ont été tués durant ces dix derniers jours. Tous les observateurs reconnaissent que l'implantation de l'organisation dans la bande demeure, malgré les pertes sévères de son appareil militaire. Le secrétaire d'État américain sur le départ, et sans doute l'un des plus grands responsables du génocide à Gaza, Antony Blinken, a reconnu le 14 janvier devant l'Atlantic Council que le Hamas avait recruté autant de combattants qu'il n'en avait perdu.

La poursuite du génocide, autrement

Antony Blinken se tenait, avec la vice-présidente Kamala Harris, aux côtés de Joe Biden lors de l'allocution que ce dernier a donnée suite à l'annonce du cessez-le-feu. « Profondément satisfait », il a affirmé, toute honte bue, que les Palestiniens de Gaza pourront désormais reconstruire « leurs vies et leur avenir ». L'on sait pourtant que la fin des bombardements et le retrait relatif de l'armée israélienne ne signifieront pas pour autant un retour à la vie normale pour les Gazaouis. Bien que les opérations militaires s'arrêtent, le génocide se poursuivra par d'autres moyens. Car durant ces 15 derniers mois, Israël a mis en place toute la structure — ou toute la déstructuration — nécessaire et méthodique pour que l'annihilation des Palestiniens de Gaza puisse se poursuivre, non plus en les tuant, mais en empêchant toute possibilité de vie. Avec plus de 100 000 tonnes de bombes larguées, 80 % des bâtiments détruits, le système de santé et le réseau d'eau et d'électricité anéantis, et les 12 universités que compte le territoire démolies, de quel avenir ose encore parler le locataire en fin de bail de la Maison-Blanche ? Malgré cela, la détermination des habitants à rentrer chez eux, à planter une tente, même au milieu des ruines — leurs ruines — force le respect.

Ces quinze mois de massacres ont été possibles non seulement par le soutien de Biden, mais aussi par celui de nombre de pays occidentaux et européens, dont la France, qui se sont gardés de prendre la moindre sanction contre « le risque de génocide » dénoncé par la Cour internationale de justice (CIJ).

Paris a été, avec Berlin, une des capitales qui a le plus criminalisé non pas les « soutiens du génocide » qui paradent sur les chaînes d'information continue, mais ceux qui s'opposent à l'écrasement de tout un peuple. De la censure jusqu'à la condamnation judiciaire, les moyens de l'État ont été mobilisés et instrumentalisés à rebours de tous les principes du droit international. Alors que la Cour pénale internationale (CPI) a inculpé Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la défense Yoav Gallant de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, Emmanuel Macron et son gouvernement ont laissé planer le doute sur le fait que Paris les arrêterait si l'occasion s'en présentait. Le 8 janvier, le chef de l'État a même décoré de la Légion d'honneur le secrétaire d'État Antony Blinken. Certains gestes se passent de commentaires. Et malgré les larmes de crocodile sur les pertes civiles, la France n'a pas mis un terme à la coopération militaire entre les deux pays, qui dépasse les ventes d'armes, et comprend de nombreux composants à double usage utilisés par la technologie de guerre israélienne3. Et on attend encore l'arrestation de soldats israéliens de nationalité française pour participation à un génocide.

Une faillite déontologique

Enfin, sans « l'escorte médiatique du génocide », tous ces crimes n'auraient pas pu se prolonger pendant plus de 460 jours. Orient XXI a maintes fois rappelé la manière dont les médias ont repris des récits falsifiés du 7 Octobre. Ils ont aussi longtemps refusé de donner la parole aux journalistes palestiniens sous prétexte qu'ils n'étaient pas « objectifs », contrairement aux journalistes franco-israéliens. Ils n'ont protesté que du bout des lèvres le refus d'accès au terrain imposé par les autorités israéliennes et l'assassinat d'un nombre de journalistes sans précédent dans aucun autre conflit. En invisibilisant les Palestiniens et en épousant consciemment le narratif israélien, transformés en caisse de résonance de la propagande militaire, ces médias ont activement participé à la fabrique du consentement collectif de leur société au premier génocide « diffusé en direct » du XXIe siècle. Rarement la profession aura connu une telle faillite déontologique.

Récemment, une enquête de L'Humanité magazine4 établie à partir des journaux Libération, Le Figaro, le JDD, Le Monde et L'Humanité, montre que le problème n'est pas seulement celui de CNews et des télévisions poubelles. Ainsi, le débat sur le risque de génocide n'a jamais vraiment eu lieu en France. L'usage de ce terme ne se retrouve que dans 6 à 8 % pour les trois premiers journaux, dans 11 % pour Le Monde et ne dépasse pas 18 % pour L'Humanité. À l'exception de ce dernier, l'usage du mot « frappe » a largement remplacé celui de « bombardement ». Tandis que dans 63 % des articles de Libération et 72 % de ceux du Figaro, consacrés à Gaza, les Palestiniens ne sont même pas évoqués. On peut rappeler que l'euphémisation du mot bombardement a commencé avec la guerre contre l'Irak de 1990-1991 et la volonté de l'armée américaine d'imposer un vocabulaire conforme à ses objectifs. Les destructions de bâtiments civils deviennent alors des « dommages collatéraux », les assassinats des « frappes ciblées » et les enfants tués par Israël sont mystérieusement « retrouvés morts ». Le génocide est réduit au fait divers.

Rien n'est encore réglé. Déjà dans la soirée du 15 janvier, durant les quelques heures qui ont suivi la conférence de presse du premier ministre qatari, 73 personnes ont été tuées. Le cessez-le-feu comprend trois phases, et rien ne dit que la deuxième sera mise en œuvre ni que l'armée israélienne se retirera. Il reste aussi le terrible pari de la reconstruction de Gaza, de ses hôpitaux, de ses écoles et, surtout, de son tissu social. Parallèlement, l'offensive israélienne contre les Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-Est s'intensifie, avec l'interdiction des activités de l'UNRWA à partir de la fin janvier, la confiscation des terres, le déplacement des populations, et la mort de plus de 800 Palestiniens depuis le 7 octobre 2023, y compris par des colons en roue libre. On peut craindre aussi qu'Israël utilise ses « concessions » pour essayer d'entraîner les États-Unis dans une guerre contre l'Iran.

Pourtant, malgré ces craintes et ces interrogations, pour les vies humaines qui seront épargnées, pour les centaines de détenus palestiniens et les otages qui seront libérés ; aussi pour notre correspondant à Gaza Rami Abou Jamous, pour son fils Walid de trois ans et ses trois grands frères, pour sa femme Sabah, enceinte, on ne peut qu'être soulagés. Même provisoirement.


1Voir les déclarations d'Andrex Miller, en charge au département d'État sur Israël-Palestine dans Ben Samuels, «  Former Biden Officials Slam U.S. Failure to Curb Israel's Disproportionate Use of Force in Gaza  », Haaretz, 13 janvier 2025.

2Zeina Jamaluddine, Hanan Abukmail, Sarah Aly, Oona M R Campbell, Francesco Checchi, «  Traumatic injury mortality in the Gaza Strip from Oct 7, 2023, to June 30, 2024 : a capture— recapture analysis  », The Lancet, 9 janvier 2025.

3Voir Ariane Lavrilleux et Nina Hubinet «  Guerre à Gaza : la France a fourni en secret des équipements de mitrailleuses à Israël  », Disclose, 25 mars 2024. Et aussi l'article très fouillé de Coralie Pinson-Hindawi, «  Exposing the Iceberg : France's Discreet Ties to Israel's Military Sector and Grassroot Activism to Decenter Arms  », Prisme, automne 2024.

4Arthur Dumas, «  Ces Palestiniens que la presse française ne saurait voir  », L'Humanité magazine, 9-15 janvier 2025.

Cynisme

L'image montre un masque doré avec un sourire large et un moustachu distinctif. Le masque a des yeux en forme d'amande et une expression qui semble à la fois amicale et mystérieuse. En arrière-plan, on peut apercevoir des lumières floues qui créent une ambiance chaleureuse et festive. Le masque est placé sur une surface en bois, soulignant son aspect artistique et symbolique.

SUR LA PALESTINE, L'AFRIQUE A BON DOS

Gaza – Liban. Une guerre occidentale

L'image représente une œuvre surréaliste, où des formes humaines et animalières sont fusionnées dans un mouvement dynamique. La figure centrale, avec des couleurs vives et des drapés fluides, semble incarner une émotion intense, peut-être de la colère ou de la passion. Les éléments grotesques et déformés ajoutent une dimension d'étrangeté à la scène, et le fond clair contraste avec la complexité des figures, créant un effet visuel captivant et déroutant.

Jusqu'où ira Tel-Aviv ? Non content d'avoir réduit Gaza à un champ de ruines en plus d'y commettre un génocide, Israël étend ses opérations au Liban voisin, avec les mêmes méthodes, les mêmes massacres, les mêmes destructions, convaincu du soutien indéfectible de ses bailleurs occidentaux devenus complices directs de son action.

Le nombre de morts libanais des bombardements a dépassé 1 640, et les « exploits » israéliens se sont multipliés. Inaugurés par l'épisode des bipeurs, qui a suscité la pâmoison de nombre de commentateurs occidentaux devant « l'exploit technologique ». Tant pis pour les victimes, tuées, défigurées, aveuglées, amputées, passées par pertes et profits. On répétera ad nauseam qu'il ne s'agit après tout que du Hezbollah, d'une « humiliation », organisation que la France ne considère pas comme une organisation terroriste. Comme si les explosions n'avaient pas touché l'ensemble de la société, tuant miliciens ou civils de manière indifférenciée. Pourtant, le recours à des objets piégés est une violation du droit de la guerre, comme l'ont rappelé plusieurs spécialistes et organisations humanitaires1.

Les assassinats sommaires des dirigeants du Hezbollah, dont celui de son secrétaire général Hassan Nasrallah, accompagnés chaque fois de nombreuses « victimes collatérales », ne font même pas scandale. Dernier pied de nez de Nétanyahou à l'ONU, c'est au siège même de l'organisation qu'il a donné le feu vert pour le bombardement de la capitale libanaise.

À Gaza et dans le reste des territoires palestiniens occupés, les membres du Conseil de sécurité de l'ONU enfouissent chaque jour un peu plus les avis de la Cour internationale de justice (CIJ). La Cour pénale internationale (CPI) tarde à émettre un mandat contre Benyamin Nétanyahou, alors même que son procureur fait état de pressions « par des dirigeants mondiaux » et par d'autres parties, y compris personnelles et contre sa famille2. Avons-nous entendu Joe Biden, Emmanuel Macron ou Olaf Scholz protester contre ces pratiques ?

Cela fait presque un an que quelques voix, qui passeraient presque pour les fous du village, dénoncent l'impunité israélienne, encouragée par l'inaction occidentale. Jamais une telle guerre n'aurait été possible sans le pont aérien des armes américaines — essentiellement, et dans une moindre mesure européennes —, et sans la couverture diplomatique et politique des pays occidentaux. La France, si elle le voulait, pourrait prendre des mesures qui frapperaient vraiment Israël, mais elle refuse encore de suspendre les licences d'exportation d'armement qu'elle lui a accordées. Elle pourrait aussi défendre à l'Union européenne, avec des pays comme l'Espagne, la suspension de l'accord d'association avec Israël. Elle ne le fait pas.

Cette Nakba palestinienne qui n'en finit pas et cette destruction en règle qui s'accélère au Liban ne sont pas seulement des crimes israéliens, mais aussi des crimes occidentaux, dans lesquels Washington, Paris et Berlin portent une responsabilité directe. Loin des gesticulations et des mises en scène dont l'Assemblée générale de l'ONU a été le théâtre ces jours-ci, ne soyons dupes ni des colères de Joe Biden, ni des vœux pieux énoncés par Emmanuel Macron sur la « protection des civils », lui qui n'a jamais manqué une occasion pour montrer un soutien sans faille au gouvernement d'extrême droite de Benyamin Nétanyahou. Oublions même nombre de ces diplomates qui ont quitté la salle de l'Assemblée générale de l'ONU au moment de la prise de parole du Premier ministre israélien, dans un geste qui relève davantage de la catharsis que de la politique. Car si des pays occidentaux sont les premiers responsables des crimes israéliens, d'autres, comme la Russie ou la Chine n'ont pris aucune mesure pour mettre fin à cette guerre dont le périmètre s'étend chaque jour, et déborde sur le Yémen aujourd'hui et peut-être sur l'Iran demain.

Cette guerre nous enfonce dans un âge sombre où les lois, le droit, les garde-fous, tout ce qui empêcherait cette humanité de sombrer dans la barbarie, sont méthodiquement mis à terre. Une ère où une partie a décidé de la mise à mort de l'autre partie jugée « barbare ». Des « ennemis sauvages », pour reprendre les mots de Nétanyahou, qui menacent « la civilisation judéo-chrétienne ». Le premier ministre cherche à entraîner l'Occident dans une guerre de civilisation à connotation religieuse, dont Israël se pense comme l'avant-poste au Proche-Orient. Avec un succès certain.

Par les armes et les munitions dont ils continuent à alimenter Israël, par leur soutien indéfectible à un fallacieux « droit à se défendre », par le rejet de celui des Palestiniens à disposer d'eux-mêmes et à résister à une occupation que la CIJ a décrété illégale et dont elle ordonne l'arrêt — décision que le Conseil de sécurité de l'ONU refuse d'appliquer —, ces pays portent la responsabilité de l'hubris israélien. Membres d'institutions aussi prestigieuses que le Conseil de sécurité de l'ONU ou le G7, les gouvernements de ces États entérinent la loi de la jungle imposée par Israël et la logique de la punition collective. Cette logique était déjà à l'œuvre en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003, avec les résultats que l'on connaît. Déjà en 1982, Israël avait envahi le Liban, occupé le Sud, assiégé Beyrouth et supervisé les massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila. C'est cette « victoire » macabre qui a abouti à l'essor du Hezbollah, tout comme la politique israélienne d'occupation a abouti au 7 octobre. Car la logique de guerre et de colonialisme ne peut jamais déboucher sur la paix et la sécurité.


1Lire, par exemple, le rapport d'Amnesty International, « Sept choses à savoir sur les attaques aux bipeurs et talkies-walkies au Liban », 23 septembre 2024.

2Lire et écouter son entretien à la BBC, « ICC chief prosecutor defends Netanyahu arrest warrant in BBC interview », 5 septembre 2024.

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