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Hier — 23 octobre 2026Orient XXI

Sami Abou Shehadeh. L'entourloupe de la Cour suprême israélienne

Salle d'audience avec juges en robes noires et avocats, ambiance solennelle.

Le choix de la Cour suprême israélienne de demander au dirigeant de Balad de se retirer du scrutin législatif, qui doit se tenir le 27 octobre, plutôt que de trancher définitivement son cas, soulève des questions qui dépassent le sort du candidat.

Le 23 septembre, à la demande du parti Otzma Yehudit (« Force juive ») d'Itamar Ben Gvir, également ministre de la sécurité nationale, la Commission électorale centrale a voté l'exclusion de la Liste arabe unie et de la Liste unifiée1 du scrutin législatif qui doit se tenir le 27 octobre 2026. Elle a également disqualifié les candidatures du député communiste Ofer Cassif, membre de Hadash (Front démocratique pour la paix et l'égalité), et de Sami Abou Shehadeh, dirigeant de Balad (Rassemblement national démocratique), qui font partie de la Liste unifiée. Des recours des formations et candidats concernés par ces disqualifications ont été déposés devant la Cour suprême israélienne qui a statué les 1er et 2 octobre.

Si celle-ci a finalement autorisé la participation des deux formations à majorité arabe et validé la candidature d'Ofer Cassif, elle n'a pas statué sur celle du dirigeant de Balad mais l'a incité, fortement, à se retirer de la course électorale. Le lendemain, Abou Shehadeh annonçait son retrait, sans que la Cour rende de jugement définitif et motivé sur le fond de son affaire. Une première dans l'histoire de l'institution.

Exclu pour un seul article

La décision d'exclusion relève de la Commission électorale centrale, composée de représentants des partis de la Knesset en fonction de leur poids parlementaire, ainsi que de fonctionnaires administratifs non affiliés politiquement. Actuellement, elle est largement dominée par la droite et l'extrême droite. La Commission est présidée par un juge de la Cour suprême, en l'occurrence Noam Sohlberg, vice-président de la Cour. Le candidat concerné peut toutefois contester la décision devant cette même juridiction.

L'audience de Sami Abou Shehadeh s'est tenue le 1er octobre 2026, devant une formation de neuf juges. Parmi eux, des magistrats aux sensibilités libérales, un juge qui réside dans une colonie près de Ramallah, une magistrate qui a autrefois appartenu au mouvement de colonisation de droite Goush Emounim, ainsi qu'un juge palestinien d'Israël.

Face à eux, Ben Gvir, en toge d'avocat, et Tally Gotliv, numéro deux d'Otzma Yehudit, également avocate, ont plaidé en faveur de la disqualification du candidat palestinien israélien. La procureure générale, Gali Baharav-Miara, soutenait également la décision d'exclusion. Cette situation est d'autant plus ironique que Ben Gvir avait lui-même réclamé la destitution de cette dernière, ainsi que la réduction des prérogatives de son poste, afin que le contrôle juridique ne fasse plus obstacle à l'action du gouvernement.

Au cœur de la procédure, un article d'Abou Shehadeh, largement passé inaperçu, publié sur le site arabophone Arab48 le 8 octobre 2023 dans lequel il décrit les attaques de la veille comme un « événement stratégique majeur » sur les plans militaire et sécuritaire. Il y dénonce aussi une hiérarchie ethnique des vies humaines et estime que les pressions exercées sur les Palestiniens, le blocus de Gaza imposé depuis près de deux décennies, la répression nationale, l'apartheid, l'absence de perspective politique et l'extrême pauvreté ont conduit à une explosion.

La démarche repose sur l'article 7A de la Loi fondamentale relative à la Knesset qui autorise l'exclusion d'un candidat ou d'une liste électorale dans trois cas : le rejet de l'existence d'Israël en tant qu'État juif et démocratique, l'incitation au racisme ou le soutien à la lutte armée menée par un État ennemi ou une organisation terroriste contre Israël.

Évolution de la jurisprudence

Or, au fil des décennies, la Cour suprême a développé une jurisprudence de plus en plus restrictive en matière d'exclusion électorale. Dans les années 1980, dans l'affaire « Neiman contre président de la Commission électorale », la Cour suprême avait posé un principe fondamental : le motif invoqué pour exclure un candidat devait occuper une place centrale dans son activité politique ou dans celle de la liste à laquelle il appartenait. C'est sur cette base qu'elle avait validé l'exclusion du mouvement Kach en 19882.

En 2003, la Cour a de nouveau été sollicitée dans l'affaire d'Azmi Bishara, fondateur du parti Balad. La Commission électorale centrale lui reprochait notamment de soutenir la lutte armée contre Israël et de nier le caractère juif de l'État en défendant l'idée d'un « État pour tous ses citoyens », renvoyant à l'idée d'une égalité civique entre juifs et palestiniens à l'intérieur d'Israël. La Commission avait également invoqué ses déclarations saluant la victoire du Hezbollah après le retrait israélien du Sud-Liban en 2000 et sa rencontre avec des responsables du parti, ainsi que sa participation à une commémoration en hommage à l'ancien président syrien Hafez Al-Assad. La Cour avait néanmoins estimé que ces éléments ne suffisaient pas à justifier son exclusion. Le juge Michael Cheshin avait précisé que le simple soutien à une organisation terroriste ne suffisait pas. Il fallait établir un soutien à la lutte armée qu'elle mène contre Israël et démontrer que ce soutien s'inscrivait dans un comportement continu. Le motif d'exclusion devait constituer un « phénomène dominant ».

Cette exigence avait été réaffirmée la même année dans l'affaire d'Ahmed Tibi, député à la Knesset et membre du parti palestinien Ta'al. La Commission électorale avait notamment invoqué ses fonctions passées de conseiller de Yasser Arafat, les contacts qu'il avait maintenus avec ce dernier, son soutien présumé à la seconde intifada et son approbation de l'expulsion des colons de Cisjordanie. La Cour avait là aussi conclu que les éléments présentés ne permettaient pas d'établir avec certitude l'existence d'un soutien à la lutte armée contre Israël.

L'article 7A n'a donc pas vocation à sanctionner toute déclaration controversée ni toute opinion qui s'écarte du consensus politique dominant. Son application suppose des preuves suffisamment solides pour justifier une mesure aussi grave que l'exclusion électorale, et le comportement incriminé doit occuper une place centrale et dominante dans l'activité politique du candidat ou de sa liste.

La Cour avait réexaminé ces principes en 2020 dans l'affaire Hiba Yazbek, à la suite de publications datant de 2015. La députée, membre de Balad, avait notamment qualifié sur Facebook Samir Kountar3 de « martyr » et évoqué Dalal Al-Moughrabi4 à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes. La Commission électorale avait interprété ces publications comme une manifestation de soutien à la lutte armée.

En février 2020, la Cour suprême avait annulé la décision de la commission mais avec un résultat extrêmement serré, à cinq voix contre quatre. Parmi ces dernières, celles de Noam Sohlberg, de David Mintz et de Yosef Elron, qui siègent toujours. Certains juges avaient également exprimé des réserves quant à la possibilité qu'un candidat revienne sur ses déclarations devant la Cour dans le seul but de préserver son droit de se présenter aux élections. Mais selon la juge Anat Baron, lorsque l'examen de l'ensemble des éléments ne permettait pas de déterminer avec certitude que le seuil probatoire requis était atteint, le doute devait profiter à la liberté de candidature et de participation politique.

Un texte de 610 mots

Ce précédent est déterminant pour comprendre l'affaire Abou Shehadeh. La question n'était pas de savoir si le texte du 8 octobre 2023 pouvait être jugé choquant, mais s'il constituait une preuve suffisamment claire et convaincante d'un soutien à la lutte armée qui serait devenu central et dominant dans le projet politique de son auteur.

Or, bien avant que son exclusion ne soit envisagée par la Commission électorale, Abou Shehadeh avait exprimé à de nombreuses reprises son opposition aux attaques contre les civils. Il avait également appelé à une solution politique et non armée de la question palestinienne. Ses déclarations en arabe, en hébreu et en anglais défendent l'idée d'un État fondé sur l'égalité entre les citoyens et le rejet de la violence comme moyen d'obtenir des droits politiques et civils pour les Palestiniens, que ce soit en Israël ou en Palestine occupée.

Dès lors, un texte de 610 mots peut-il suffire à démontrer que le soutien à la lutte armée constitue un objectif central et dominant d'un projet politique développé pendant plusieurs décennies ?

Au cours de l'audience, Abou Shehadeh a fourni des explications sur le sens de son texte. Il a également dit regretter d'avoir publié le lendemain de l'attaque, reconnaissant que le choix de la date était inopportun. Il a enfin réaffirmé son opposition à toute attaque contre des civils et à toute forme de violence à leur encontre, quels qu'en soient les motifs.

L'affaire intervient à la veille des élections législatives du 27 octobre, les premières depuis le début du génocide à Gaza. Les raisons institutionnelles et politiques qui peuvent expliquer le choix de la Cour de ne pas prendre de décision et d'inciter Abou Shehadeh à retirer sa candidature restent sujettes à interprétation. Trois considérations permettent de l'éclairer.

La première est juridique. Confirmer l'exclusion aurait obligé la Cour à expliquer comment appliquer ses précédents à une affaire reposant essentiellement sur un article unique. En élargissant la portée de l'article 7A, elle aurait pu affaiblir la distinction établie entre des déclarations controversées et un soutien durable à la lutte armée. Une interprétation plus large, fondée sur des déclarations isolées plutôt que sur un comportement politique central et durable, pourrait être invoquée dans de futures procédures, y compris contre des candidats juifs.

La deuxième considération est politique et institutionnelle. Depuis les projets de réforme judiciaire engagés par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou avant le 7 octobre 2023, la Cour suprême se trouve au centre d'un affrontement sur l'indépendance de la justice, ses pouvoirs de contrôle et les modalités de nomination des juges. Une victoire électorale de la droite pourrait donner un nouvel élan à ces projets. Dans ce contexte, confirmer l'exclusion aurait satisfait les partisans d'une interprétation plus restrictive de la participation politique palestinienne parmi les juges, mais aurait renforcé les accusations selon lesquelles la Cour interpréterait de manière sélective sa jurisprudence selon le camp politique concerné. À l'inverse, annuler l'exclusion aurait provoqué une nouvelle confrontation avec les forces politiques qui contestent son autorité.

Cela ne signifie pas nécessairement que la Cour cherchait à protéger son image ou qu'elle partageait sur le fond la position d'Abou Shehadeh. Il est plus prudent de considérer qu'elle a pu être confrontée à un calcul institutionnel visant à préserver la crédibilité de sa jurisprudence et son image d'institution autonome tout en évitant l'aggravation de son conflit avec les forces politiques qui contestent son autorité.

Enfin, la troisième considération est judiciaire, et elle est peut-être la plus contraignante. Pour confirmer l'exclusion d'Abou Shehadeh, la Cour aurait dû expliquer, dans une décision publique et motivée, comment un article pouvait suffire malgré les précédents qui exigent des preuves claires et convaincantes et invitent à apprécier l'ensemble du comportement politique du candidat. Une telle décision aurait soulevé une question dépassant l'interprétation de l'article lui-même : la Cour applique-t-elle les mêmes critères à tous les candidats, ou abaisse-t-elle le seuil de preuve lorsque les déclarations concernent la guerre contre Gaza ?

Ces trois considérations révèlent un même dilemme : chacune des deux issues possibles, la confirmation ou l'annulation de l'exclusion, comportait un coût juridique, politique ou institutionnel. C'est à leur intersection que peut se comprendre le choix du retrait. La Cour suprême a adopté une position politique implicite lorsqu'elle a incité Abou Shehadeh à se retirer, entérinant de fait la décision de la Commission électorale sans assumer la responsabilité de la formuler dans un arrêt motivé. Ce choix est le reflet de la composition actuelle de la Cour, qui compte désormais un nombre non négligeable de juges déjà alignés sur la droite et considérés comme partie prenante de son projet politique.


1NDLR. La Liste unifiée est une coalition politique israélienne, formée en amont des élections législatives de 2015. Elle réunit le parti Hadash et deux formations palestiniennes : Balad et Ta'al. La Liste arabe unie, quant à elle, est un parti politique islamiste et conservateur dirigé par Mansour Abbas.

2NDLR. En octobre 1988, la Cour suprême d'Israël confirme l'interdiction faite au mouvement Kach, fondé en 1971 par le rabbin Meir Kahane, de se présenter aux élections législatives en raison de son programme raciste — qui prônait notamment l'expulsion forcée des populations palestiniennes. Le mouvement, qui a compté parmi ses membres Itamar Ben Gvir, est interdit en 1994 au titre des lois antiterroristes.

3NDLR. Libanais et membre du Front populaire de libération de la Palestine puis du Hezbollah, Samir Kountar est accusé d'avoir participé, à 16 ans, à une incursion armée à Nahariya, en 1979, qui a coûté la vie à plusieurs Israéliens. Il est condamné et emprisonné à vie en Israël en 1980, et est libéré en 2008 dans le cadre d'un échange. Il est tué par un raid de l'aviation israélienne en 2015 en Syrie.

4NDLR. Militante palestinienne du Fatah, née en 1959 à Beyrouth et morte en 1978 en Israël lors d'une attaque menée sur la route côtière reliant Haïfa à Tel-Aviv, qui fait une quarantaine de morts. Cette attaque répondait à l'opération israélienne Litani menée dans le sud du Liban.

À partir d’avant-hierOrient XXI

« Avant d'exiger des élections, ne peuvent-ils pas exiger l'arrêt du génocide ? »

Des personnes dans les décombres, un homme porte un fauteuil roulant, scène de destruction.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il s'interroge sur les pressions occidentales pour la tenue d'élections législatives en Palestine, et relève leur absurdité, dans un contexte de génocide à Gaza et de nettoyage ethnique en Cisjordanie.

Samedi 17 octobre 2026

Comme vous le savez, des élections étaient prévues en Palestine pour la fin du mois de novembre. Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne, a annoncé leur report d'une année. Quatre pays occidentaux — la France, le Royaume-Uni, le Canada et l'Australie — lui demandent de revenir sur sa décision.

Apparemment, les dirigeants de ces pays ne comprennent pas ce qu'il se passe en Palestine, surtout à Gaza. Bien sûr, les Palestiniens attendent d'avoir des élections avec impatience. Ils ont envie de voter, d'élire de nouveaux leaders, de tout simplement pratiquer la démocratie. Bien sûr, l'Occident souhaite nous voir exercer ces droits. Mais comment peuvent-ils croire que c'est possible dans les circonstances actuelles ? En plein génocide dans le réduit de Gaza ? L'enclave s'étend aujourd'hui sur 30 % de sa surface initiale, qui rapetisse chaque jour avec l'avancement de la « ligne jaune » fixée par les Israéliens, et où s'entasse ce qu'il reste des 2,3 millions de Gazaouis. Une population qui survit dans la misère, sous des tentes dans des camps de fortune, et dont la principale activité est de faire la queue. On fait la queue pour avoir un peu d'eau, on fait la queue pour avoir de la nourriture, on fait la queue pour aller dans des dispensaires ou des cliniques, des hôpitaux de fortune, des hôpitaux de campagne, pour faire vacciner les enfants. Les femmes aussi font la queue, pour aller aux toilettes. Chaque jour, nous vivons la mort, chaque jour, il y a des frappes de missiles ou de drones. Parfois c'est un hôpital qui est visé, parfois c'est un marché ou une charrette qui transporte des gens, une voiture, un bus… On respire la mort. On dort avec la mort, et l'on rêve de la mort. Et l'on se réveille avec la mort.

On nous demande d'exercer la démocratie, mais sans demander d'abord l'arrêt du génocide. Ces pays occidentaux ne peuvent même pas exiger des Israéliens qu'ils laissent entrer le matériel nécessaire : les urnes, l'encre et le papier pour les bulletins de vote. Il y a bien une commission électorale, elle a même un bureau à Gaza. Mais elle n'a pas le droit d'entrer à Gaza. Sans parler d'éventuels observateurs internationaux.

Et avant de faire pression sur l'Autorité palestinienne pour qu'elle organise des élections, ces pays occidentaux ne pourraient-ils pas faire pression sur les Israéliens, pour simplement augmenter un peu l'aide humanitaire, pour laisser entrer un peu plus de farine, du matériel médical, des médicaments pour nos enfants et pour les gens qui souffrent de maladies graves comme le cancer, les pathologies rénales, respiratoires, dermatologiques ? Est-ce qu'ils ne pourraient pas faire pression sur Israël pour laisser sortir plus de 20 000 personnes qui doivent être opérées ou soignées d'urgence à l'étranger, parce que le système de santé est à genoux ?

Et si c'est trop demander, les pays qui font pression sur les Palestiniens pour l'organisation d'élections ne pourraient-ils pas exiger des Israéliens qu'ils autorisent l'importation de briquets, actuellement interdits ? De bois pour les fours en argile, que tout le monde utilise parce qu'il n'y a plus de gaz ?

Est-ce que ces pays ne pourraient pas exiger d'Israël qu'il autorise les tournevis, les vis, les clous, toutes choses qu'il interdit ? Et puis des tentes et des bâches pour les déplacés, puisque tous les matériaux de construction sont également interdits ? Des engins de chantier pour retrouver les milliers de morts ensevelis sous les décombres ? Des pièces détachées pour les voitures, ainsi que des pneus et des kits de réparation pour les crevaisons ? Bientôt plus une seule voiture roulera à Gaza. Et il n'y a plus d'huile pour les moteurs — interdite elle aussi, tant pour les véhicules que pour les générateurs d'électricité. Est-ce qu'ils ne pourraient pas exiger la livraison d'eau plus d'une fois ou deux par mois ?

Et en Cisjordanie, avant de demander à Mahmoud Abbas de tenir immédiatement des élections, il y a aussi beaucoup de choses plus urgentes à exiger d'Israël : démanteler le mur de séparation, empêcher les soi-disant « randonneurs », en réalité des colons armés, de brûler des champs, de déraciner des oliviers, d'encercler des villages dont les habitants ne peuvent plus aller travailler en ville.

Et comment pourraient-ils voter là-bas aussi ? Ces colons se sentent tout-puissants. Ils s'en prennent maintenant à quiconque ose pénétrer en Cisjordanie. Leurs dernières victimes en date : une journaliste américaine, rouée de coups vendredi dernier, et un maire français âgé de 78 ans, ceint de son écharpe tricolore, tabassé samedi alors qu'il participait par solidarité à la récolte des olives près du village chrétien de Taybeh. Pourquoi les colons s'arrêteraient-ils, puisqu'ils sont soutenus par l'État israélien ? Et que les faibles protestations internationales sont déjà oubliées ? Imaginez une seconde ce qu'il se serait passé si la journaliste et le maire avaient été agressés par des Palestiniens…

Et ces pays qui pressent Mahmoud Abbas d'organiser des élections, font-ils pression sur les Israéliens pour qu'ils les laissent avoir lieu à Jérusalem-Est annexée ? Les gens, ici, à Gaza, veulent voter, mais pour qui ? Des factions, des indépendants ? Apparemment, l'Occident n'arrive pas à comprendre que nous sommes seulement un État sur le papier, mais pas dans la réalité. Il nous demande de mettre en œuvre une réforme politique, avec de nouveaux dirigeants et un président du Conseil législatif, alors que, logistiquement parlant, c'est impossible à réaliser sous occupation.

Admettons que des élections aient quand même lieu. Que vont faire ces États bien intentionnés si le Hamas les emporte ? Vont-ils refuser le résultat démocratique et boycotter le nouveau gouvernement, comme en 2006, quand le Hamas avait remporté les législatives dans toute la Palestine ? Mahmoud Abbas en avait tiré les conséquences en nommant comme premier ministre un dirigeant du Hamas. Israël n'avait pas reconnu ce gouvernement. Les États occidentaux non plus. Ils sont tous responsables de la division entre Fatah et Hamas qui s'est ensuivie. La France et les autres États acceptent tout ce qu'il se passe en Israël, l'extrême droite au pouvoir, des terroristes au pouvoir. Ils condamnent les appels au meurtre de Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale, qui promet maintenant, s'il est ministre de la guerre dans un gouvernement issu des prochaines élections en Israël, d'effacer jusqu'au mot « morale » du vocabulaire militaire. Mais que feront la France et les autres pays si un tel gouvernement est mis en place ? Le boycotteront-ils ? Non, évidemment. Ils ne feront rien.

Pourquoi c'est toujours deux poids, deux mesures quand il s'agit des Palestiniens ? On sait très bien que cette volonté de réforme de l'Autorité palestinienne est une idée des Israéliens. Et quand Israël parle de réforme chez les Palestiniens, c'est juste une façon de gagner du temps. C'est ce qu'ils font depuis les accords d'Oslo, en 1993. Ils ont fait la paix avec Arafat, et puis ils ont dit qu'Arafat était un terroriste, qu'il était un obstacle à la paix, et qu'il fallait « réformer » l'Autorité palestinienne.

Et l'Occident a validé la position israélienne. Comme il le fait aujourd'hui. Le projet israélien est pourtant clair : quel que soit le « gouvernement » palestinien, il ne dirigera en Cisjordanie que des cantons, même pas des municipalités, qui n'auront qu'une seule utilité : éviter à Israël de payer le prix de l'occupation. Qui finance les infrastructures, la santé, l'éducation, l'électricité ? Le budget de l'Autorité palestinienne, financé en grande partie par la communauté internationale. Les Israéliens sont doublement gagnants. Non seulement ils ne dépensent rien, mais ils tirent profit de l'occupation. Par exemple, l'électricité des Palestiniens est forcément achetée à Israël. Pareil pour l'eau : les Israéliens la volent des sous-sols de la Cisjordanie… et la revendent aux Palestiniens, à des prix très élevés. C'est l'occupation la moins chère du monde.

C'est pourtant une véritable occupation. Israël contrôle tout. Si quelqu'un veut se déplacer, même à l'intérieur des territoires palestiniens, il doit demander l'autorisation de l'armée. Mais le plus important pour les Israéliens, c'est le curriculum de l'enseignement. Ils ne veulent pas qu'on parle de l'occupation de la Palestine dans les manuels scolaires. Ils veulent effacer l'histoire, la création d'Israël sur le territoire de la Palestine historique, grâce à des milices qui ont massacré les civils avant de devenir l'armée israélienne, et à la destruction de centaines de villages. Ils ne veulent pas qu'on enseigne à nos enfants qu'il faut résister contre l'occupation. Et l'Occident est d'accord.

Les Occidentaux, en revanche, n'ont rien à dire sur les manuels scolaires israéliens. Ils n'ont rien à dire sur l'éducation au meurtre dans les colonies. Les colons apprennent à leurs enfants comment se comporter avec les « Arabes » — pour eux, les Palestiniens n'existent pas : il faut les tuer. On peut apprendre aux enfants de l'occupant à détester l'occupé, à le bombarder et le tuer. Ce n'est pas de la haine, c'est au-delà de la haine. L'occupé, lui, doit aimer l'occupant, il doit être une victime gentille.

Les Occidentaux ignorent tout de la culture palestinienne. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que chez nous l'amour de la patrie ne s'apprend pas dans les livres. Ils ne savent pas qu'il se transmet de génération en génération. Les Palestiniens de la diaspora, en Égypte, au Liban, en Europe, aux États-Unis, sont tout aussi patriotes. Pourtant, ils n'ont pas été éduqués avec des manuels palestiniens. L'amour de la Palestine est dans leur cœur. Selon les Occidentaux, nous ne devrions pas écouter notre cœur ni apprendre à nos enfants à résister. Je ne sais pas pourquoi.

Tous les Palestiniens veulent des élections. Mais avec une véritable souveraineté. Or auparavant, ils veulent l'arrêt du génocide à Gaza, l'obligation pour Israël de cesser d'étrangler la bande de Gaza.

Il faut enfin parler de politique intérieure palestinienne. En réalité, ce n'est pas Mahmoud Abbas qui a décidé de reporter les élections. Ce sont les factions. Celles de l'OLP aussi bien que le Hamas ou le Jihad islamique. Leurs dirigeants ont estimé que ce n'était pas le bon moment, principalement pour des raisons politiques. Ils savent que la population est furieuse contre les politiques en général. Reporter le scrutin arrange donc tout le monde. L'impasse est totale.

Bien sûr, nous voudrions des représentants qui nous défendent réellement. Mais comment faire dans une Cisjordanie découpée en morceaux, dans Gaza réduit à 30 % de son territoire ? Comment accepter de renoncer à la partie Est de Jérusalem ? Il y a des gens qui proposent de tout faire par Zoom : des réunions par Zoom, un vote par Zoom. Et à la fin, un État par Zoom ? La souveraineté, ce n'est pas ça. Si vous ne faites rien pour mettre fin aux souffrances des Palestiniens, au moins respectez-les.

Maroc. GenZ 212, un premier anniversaire au goût amer

Un groupe de jeunes applaudit et fait des gestes de soutien lors d'un événement.

Un an après l'émergence du mouvement de la génération Z, les manifestations massives se sont éteintes, mais pas la répression. Les procès s'enchaînent, les appels sont constamment reportés et les mineurs restent détenus sans jugement.


Notre présence derrière les barreaux, le procès de nos frères de la génération Z et ce que subissent tous les gens honnêtes confirment que nous sommes dans la même tranchée, et que notre combat contre l'autoritarisme et la corruption est un combat décisif qui n'admet ni recul ni compromis.

En lisant ces mots, la voix de Zineb El Kharroubi, jeune militante du mouvement GenZ 212, tremble légèrement. Ce sont ceux de Nasser Zefzafi, le leader du mouvement du Hirak du Rif. Depuis la prison de Tanger 2, où il a encore onze ans à purger, il les adresse à cette génération qui « tient la braise entre ses mains ».

Derrière les barreaux, Zineb aurait bien pu s'y retrouver aussi. Au Maroc, en juin 2026, elle a été condamnée à six mois de sursis pour « incitation à commettre des crimes ou délits par voie électronique ». Elle pratique pourtant son activisme depuis la France, où elle réside. Le 27 septembre 2026, la jeune femme participait à une table ronde devant une dizaine de personnes réunies au Doc, dans le 19e arrondissement de Paris, pour célébrer le premier anniversaire du mouvement GenZ 212, ainsi que « pour soutenir les personnes bloquées à Sebta [Ceuta] ».

Ce même jour, des évènements ont aussi été organisés à Casablanca, Rabat, Madrid, ou encore à Bruxelles. Derrière ces derniers, il y a le collectif « Free Koulchi » — « Libérez-les tous » — un slogan hérité du Hirak. Car Nasser Zefzafi a peut-être dix-sept ans de plus que Zineb El Kharroubi, ils ont en commun un engagement fondé sur la revendication de droits fondamentaux… et qui est sévèrement réprimé. « Le fait que sa parole nous parvienne, depuis sa cellule, ça ne fait que prouver qu'ils ne peuvent pas arrêter la parole libre. Ça nous donne vraiment beaucoup de force, on se dit qu'on est sur le bon chemin et qu'on doit continuer », confie la jeune femme.

Cinq-mille arrestations

En 2017, le Hirak avait protesté pendant des mois pour réclamer des hôpitaux, des routes et des universités dans la région enclavée du Rif, au nord du Maroc. Le mouvement GenZ 212, lui, n'aura duré qu'un mois. Né à la fin de l'été 2025, il a émergé après un choc : à l'hôpital public d'Agadir, en une semaine, huit femmes sont décédées à la suite de césariennes. Un peu partout dans le royaume, des jeunes se sont alors mobilisés pour réclamer de meilleurs systèmes de santé et d'éducation, la fin de la corruption, puis la démission du gouvernement d'Aziz Akhannouch.

Affaiblie par plus de 5 000 arrestations, la mobilisation urbaine s'est éteinte. La répression, elle, ne s'est pas arrêtée. Alors que plusieurs procès de militants sont encore en cours, les arrestations se poursuivent et s'élargissent, notamment au monde artistique. À l'évènement « Free Koulchi » organisé à Rabat, une banderole rappelle le cas du graffeur Yassir Mounbir, alias 3ozayr. Détenu provisoirement depuis quatre mois dans l'attente de son procès, il est poursuivi pour « outrage à une institution constitutionnelle » et « outrage à un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions », après avoir réalisé des caricatures de Mohammed VI publiées sur Instagram.

« On ne devrait pas se réjouir d'avoir “que” du sursis », estime Zineb, qui pense à tous ceux qui n'ont pas eu la même « chance » qu'elle. « Les gens qui sont derrière les barreaux comptent sur nous. Le minimum qu'on puisse faire, c'est de ne pas les oublier, de continuer à parler d'eux, et de réclamer leur libération », affirme-t-elle à Orient XXI.

Depuis un an, le mouvement GenZ 212 est paralysé par les affaires judiciaires qui s'enchaînent. Hakim Sikouk, président de l'antenne Rabat de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) analyse :


Les autorités ont mobilisé tous leurs appareils pour tuer le mouvement dans l'œuf… afin que le fantôme du mouvement de la jeunesse du 20 février 2011 ne revienne pas, pour que la portée des protestations ne s'élargisse pas, et aussi pour qu'ils servent d'exemple pour toute tentative future.

Dès les premiers jours du mouvement, l'AMDH avait dénoncé des violations dans les procédures d'arrestation. Elle note que celles-ci se sont intensifiées lors des deux nuits de vandalisme, du 1er au 3 octobre 2025, en marge des manifestations pacifiques. La répression avait atteint son paroxysme dans la nuit du 1er au 2 octobre, à Lqliâa, lorsque des tirs de gendarmes avaient tué trois jeunes hommes. L'association réclame toujours que toute la lumière soit faite sur les circonstances de ces décès par l'ouverture d'une enquête indépendante.

De son côté, le ministère de l'intérieur marocain recensait près de 2 480 personnes poursuivies en justice, dont la moitié en état de détention, à la fin octobre 2025. Huit mois plus tard, la Délégation générale à l'administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR) indiquait que 662 personnes étaient toujours derrière les barreaux, dont 567 condamnés pour des crimes – sans préciser lesquels – et 95 pour des délits.

Des enfants derrière les barreaux

Face à l'ampleur des arrestations, le Comité national de soutien aux familles des détenus GenZ 212 est désemparé. Il a récemment alerté sur la situation de plusieurs mineurs détenus dans l'établissement pénitentiaire de Tamesna. Hakim Sikouk, également coordinateur du comité, raconte :


Dès leur arrestation, ces mineurs ont été violentés dans les commissariats de police parce qu'ils ont refusé de signer les procès-verbaux d'audition qui étaient déjà prêts et qui leur imputaient de lourdes charges. Les mères ont été trompées lorsqu'on leur a demandé de signer à la place de leurs fils, en leur faisant croire qu'ils seraient libérés.

« S'ajoute à cela le mauvais traitement à l'intérieur de l'établissement pénitentiaire et la perte d'une année scolaire entière pour les élèves et les étudiants », précise-t-il. Poursuivis pour rassemblements non autorisés, jet de pierres sur les forces auxiliaires ou encore incendie de voitures de police, ces mineurs n'ont toujours pas été jugés. « La détention préventive sans jugement est une forme de torture méthodique pour eux et leurs familles », dénonce Hakim Sikouk, qui y voit une pratique « répressive et vindicative » de la part des autorités.

Ces mineurs ne sont pas les seuls à attendre une audience qui n'arrive pas. Mohammed Khalif, une des figures des manifestations casablancaises, a vu son procès en appel reporté à plusieurs reprises, après avoir été condamné, en première instance, à trois ans de prison pour « incitation à commettre des crimes et délits ». Le rappeur engagé Hamza Raid a été arrêté à deux reprises tout au début du mouvement. Poursuivi pour « incitation à commettre des crimes et des délits », et « participation à un rassemblement non autorisé », il a été condamné à un mois de prison avec sursis en novembre 2025. Il attend toujours son procès en appel.

La classe politique encore loin de séduire la Gen Z

Après avoir demandé – en vain – le départ du gouvernement Akhannouch, la Gen Z n'a pas été au rendez-vous politique le plus important du royaume : les élections législatives. Pour participer au scrutin du 23 septembre 2026, les 18-24 ans ne représentaient que 4 % des 15,8 millions d'inscrites sur les listes électorales, contre 8 % en 2021, alors qu'ils forment presque 11 % de la population totale. Et parmi la totalité des inscrits, peu sont allés jusqu'aux urnes : l'abstention n'a jamais été aussi haute depuis 2007, atteignant 61,98 %. « Les abstentionnistes ont toujours formé le premier parti au Maroc », rappelle Maâti Monjib, historien et politologue marocain. « La majorité de la population considère que les députés ne servent à rien. Ces derniers n'y peuvent rien, car le gouvernement issu du Parlement ne gouverne pas. Ce sont les hommes du palais qui gèrent sur le plan stratégique du pays », estime-t-il.

L'abstention de cette jeunesse peut aussi s'expliquer par le choix du boycott des élections, prôné notamment par le parti d'extrême gauche Annahj Addimocrati (La voie démocratique travailliste) — dont plusieurs militants ont été arrêtés pendant qu'ils distribuaient des tracts — ou encore les islamistes d'Al-Adl wal-Ihsan (Justice et spiritualité), comme à leur habitude. « Leur appel a eu de l'effet certes, mais c'est loin d'être la principale motivation de l'abstention », modère Maâti Monjib. « Une bonne partie des gens ont voté pour recevoir ce qu'ils appellent Zarqalaf [en référence à la couleur bleue (zarka en arabe) du billet de 200 dirhams (environ 18 euros), NDLR]. Ce terme fait partie, pour ainsi dire, de l'outillage conceptuel des élections au Maroc, depuis une quinzaine d'années, quand c'était le prix moyen des voix », poursuit l'historien.

Peu de partis ont mené une véritable campagne pour la libération des détenus politiques, à l'instar de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) et du Parti socialiste unifié (PSU), qui ont formé l'Alliance de gauche en s'efforçant d'intégrer les revendications des jeunes dans son programme social et économique. Celle-ci a obtenu huit sièges (sur 395), soit quatre fois plus qu'en 2021… mais est arrivée loin derrière le trio déjà au pouvoir. Cette fois, le parti Authenticité et Modernité (PAM) de Fatima Ezzahra El Mansouri a terminé en tête, avec 97 sièges. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), précédent vainqueur, a essuyé un revers cinglant, n'obtenant que 66 sièges contre 102 en 2021, de justesse devant le parti nationaliste Istiqlal (65). Alors que GenZ 212 dénonçait la corruption de certains ministres, le Maroc se retrouve avec Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête de l'exécutif – ex-ministre et maire de Marrakech, elle est mise en cause par des allégations de conflit d'intérêts dans le cadre d'une affaire foncière révélée à partir de documents divulgués en juillet 2025 par le groupe de hackers « Jabaroot ».

Sur la page militante « Morocco Youth Voice », on ironise : « Comment une personne sensée pourrait-elle croire qu'un peuple raisonnable voterait pour ces gens-là ? » Ce compte Instagram, qui rassemble près de 51 300 followers, fait partie de ces quelques pages anonymes qui font perdurer l'esprit du mouvement GenZ, en veille sur l'avancée des procédures judiciaires des détenus, appelant parfois à se réunir devant les tribunaux. « La répression a transformé cette jeunesse idéaliste, démocratique, et un peu libertaire sur les bords, mais non radicale, en une force antisystème. Tous les efforts du régime d'amadouer ces activistes comme individus ont échoué », avance Maâti Monjib. Il poursuit :


Le gouvernement avait décidé de rembourser 75 % des frais de campagne électorale aux candidats de moins de 35 ans. En même temps, le ministère des affaires religieuses avait fait dire aux imams pendant plusieurs vendredis de demander aux Marocains « d'intéresser leurs enfants à la chose publique ». C'était un fiasco total.

Après deux semaines de tractations, Fatima Ezzahra El Mansouri a annoncé ce 12 octobre former sa majorité avec l'Istiqlal, l'Union socialiste des forces populaires (USFP) et le parti du Progrès et du socialisme (PPS). Les deux derniers partis avaient fait partie de la « Koutla » (« bloc » en arabe) démocratique formée en 1992 pour faire face aux partis de technocrates. Dans le programme du PPS, on peut lire la volonté d'une « tolérance zéro à l'encontre de la corruption, du conflit d'intérêts et de l'enrichissement illicite », ainsi que la promesse « d'agir pour la libération des journalistes, influenceurs, détenus du Hirak et jeunes de la Gen Z ». Mais pour Maâti Monjib, ce sera sans doute un vœu pieux :


Ces partis ont changé de sociologie. Ils sont devenus prorégime, les notables peuplent leurs conseils nationaux… les dirigeants qui gardent une certaine indépendance d'esprit vis-à-vis du palais se comptent actuellement sur les doigts d'une seule main.

Élections israéliennes. Gadi Eisenkot, encore un général

Un homme souriant au milieu d'une foule applaudissant lors d'un événement.

Principal concurrent de Benyamin Nétanyahou pour les élections générales du 27 octobre, le général Gadi Eisenkot surfe sur le rejet du premier ministre israélien par une fraction importante de l'opinion publique. Sur l'avenir des Palestiniens, thème peu présent dans la campagne, il s'inscrit dans le consensus d'un refus de tout État pour eux.

Les électeurs israéliens sont incurables. Quand il faut décider, leur regard se porte en premier lieu vers les généraux. Les élites sécuritaires — armée, services spéciaux — sont les détenteurs de la pensée juste. Historiquement, ils sont une grosse quarantaine à avoir dirigé les ministères régaliens les plus importants, et trois d'entre eux — Yitzhak Rabin, Ehud Barak et Ariel Sharon — sont devenus premiers ministres. Le dernier en date à créer son parti dans l'espoir de devenir premier ministre après les élections législatives du 27 octobre 2026 se nomme Gadi Eisenkot.

Il a été, bien entendu, chef d'état-major (2015-2019). Après le 7 octobre 2023, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou l'a invité à entrer dans son cabinet de guerre. Mais les dissensions entre les deux hommes sont vite apparues. Eisenkot misait sur une guerre à Gaza aux objectifs bien fixés et réalistes. Nétanyahou envisageait de la poursuivre jusqu'à la « victoire totale », sans jamais définir les buts et les termes de cette victoire, pour l'inscrire dans une transformation politique plus radicale de la région — transformation pas plus définie, d'ailleurs.

Nétanyahou, un menteur pathologique

Aujourd'hui, Eisenkot mène aux élections un nouveau parti nommé Yashar. Le mot signifie « droit », mais aussi « honnête », ou « juste ». Il pourfend un Nétanyahou dépeint comme un menteur malhonnête pathologique, tant politiquement que personnellement. Pour l'emporter, lui, le néophyte en politique, joue sur trois fibres essentielles. La première concerne les échecs de Nétanyahou — il remporte toutes ses guerres sans glaner aucun succès politique. La deuxième vise les manipulations des faits et les velléités du premier ministre actuel de réduire les droits des Juifs israéliens, menaçant ainsi leur démocratie. Enfin, sa troisième carte réside dans ses origines.

Fils d'une famille marocaine, il espère gagner à sa cause un nombre important de citoyens d'origine séfarade (orientale) — en particulier du Maroc. Ces Marocains ont quitté leur pays dans une opération du Mossad menée avec l'accord des autorités françaises et du futur monarque Mohammed V. Dans la décennie 1945-1955, ils ont organisé un exode massif des juifs marocains vers Israël. Les dirigeants sionistes, quasi exclusivement issus d'Europe centrale et orientale, dites « ashkénazes », entendaient faire venir le plus possible de juifs orientaux pour consolider le nouvel État. Ils voyaient dans ces séfarades des êtres inférieurs peu éduqués. Dans les années 1930, le grand poète sioniste Haïm Nahman Bialik aurait dit : « Savez-vous pourquoi je n'aime pas les Arabes ? Parce qu'ils ressemblent trop aux séfarades »… Des gueux incultes, pour résumer.

Gadi Eisenkot, né en 1960, a forcément connu cette époque où fleurissait en Israël un racisme ashkénaze de grande ampleur envers les juifs orientaux, venus du Maghreb, du Machrek ou de Turquie, dont le judaïsme était perçu comme inférieur par les élites ashkénazes. Au passage, cela démontrait leur propre ignorance de l'histoire juive, où le cœur méditerranéen, jusqu'au XVIIIe siècle, a été beaucoup plus riche, éduqué et actif culturellement, du Maroc à l'Irak, que dans les misérables shtetls (« petite ville » en yiddish) de l'Europe orientale ghettoïsée. L'historien israélien Shay Hazkani a décrit l'accueil effroyable octroyé dans les années 1945-1950 à ces yéménites, irakiens et maghrébins, et tout particulièrement aux juifs marocains1.

Ces Marocains au couteau entre les dents

Le chef d'état-major Ygael Yadin (1917-1984) traitait alors les juifs orientaux de « primitifs ». À l'époque, un terme en Israël désignait ces juifs arrivés de Rabat, Fez ou Marrakech : « Marocco sakin », le Marocain au couteau entre les dents. La cinéaste Michale Boganim a décrit comment, à leur arrivée, ces Marocains furent installés en quasi-totalité dans des bourgs déshérités2.

Cette population a rapidement manifesté une immense déception devant cette réception. « Nous sommes venus en Israël croyant trouver un paradis, nous y avons trouvé des juifs avec des cœurs d'Allemands », écrivait un soldat à ses parents3. Le mépris dans lequel sont traités ces orientaux suscita chez eux une détestation du régime. Or, ce régime était celui du suprémacisme ashkénaze, des « socialistes » du Parti travailliste, détenteurs de tous les pouvoirs. À droite, un homme va vite comprendre le potentiel politique de la rage des séfarades. Il s'appelait Menahem Begin (1913-1992). Il était chef du « parti révisionniste », le Hérout (« Liberté »), une droite ultranationaliste qui resta minoritaire durant les trente premières années du pays (1948-1977).

Lui aussi était ashkénaze, mais il se faisait le porte-parole des revendications de ces nouveaux immigrants, ces séfarades si méprisés. Il jouait de leurs souffrances : ils étaient juifs et voilà qu'on les traitait comme des Arabes. C'est sur cette musique-là que Begin a gagné leurs suffrages. C'est une configuration coloniale commune : les populations coincées entre dominants et dominés (arabes) choisissent le soutien au camp des premiers pour ne pas voir leur propre statut sombrer dans le camp des plus faibles. Beaucoup des juifs orientaux — pas tous, évidemment — vont fournir en Israël les pires soldats du nationalisme chauvin anti-arabe.

Gadi Eisenkot vient de là. Son nom peut apparaitre typiquement ashkénaze. En allemand, Eisen, c'est le « fer », et Kot, le « fessier ». « Fessier de fer », la consonance sonne yiddish (la langue des juifs d'Europe centrale). Mais l'étymologie infirme cette piste. Azincot, Azenkoud, Eizenkot, ces noms signifient « gazelle » dans les dialectes amazighs situés entre l'Atlantique et l'Oued Draa, à 400 kilomètres d'Agadir. Le père d'Eisenkot est né à Marrakech, sa mère à Casablanca. Dans sa campagne, il a beaucoup fait de ses ascendances une arme politique. Il a également été le premier chef d'état-major israélien d'ascendance marocaine. Face à Nétanyahou, né Mileikowsky, il ne l'oubliera pas.

L'inventeur de la doctrine Dahiya

Sa carrière est celle d'un officier classique et ambitieux. Dès 1999, il est secrétaire militaire du premier ministre travailliste, Ehud Barak. Il sera patron d'une célèbre brigade, Golani, avant de devenir chef d'état-major, en 2015 — nommé par Nétanyahou. Il aura eu le temps de codifier une nouvelle « doctrine » de l'armée, la « doctrine Dahiya », qui tirait le bilan des déboires israéliens de l'attaque menée contre le Hezbollah en 2006, soldée par un échec (officiellement non reconnu). Deux ans plus tard, Eisenkot inscrit la doctrine Dahiya dans le codex militaire officiel. Elle prône que dans les guerres asymétriques, où l'armée d'un État se confronte à un ennemi « illégal » caché par une population qui lui est favorable, le seul moyen de l'emporter est d'utiliser contre elle de « frappes disproportionnées » sans distinction entre civils et combattants. « Une telle réponse est de nature à inscrire un souvenir durable renforçant ainsi la dissuasion », précise l'Institut sécuritaire de recherches israélien.

Le mot « dissuasion » a toujours été le mot clé de l'armée israélienne. Désormais, il signifie destruction totale. En octobre 2008, Eisenkot déclara :


Ce qui est arrivé au quartier Dahiya de Beyrouth en 2006 [la destruction quasi totale] arrivera à tous les villages qui servent de base à des tirs contre Israël. […] Nous y ferons un usage disproportionné de la force et causerons de grands dommages et destructions. Il ne s'agit pas de villages civils, mais de bases militaires. […] Il ne s'agit pas d'une recommandation, mais d'un plan approuvé. […] S'en prendre à la population est le seul moyen de retenir Nasrallah4.

Israël usera ouvertement de cette philosophie dans ses guerres suivantes à Gaza, en 2008-2009, puis en 2014. L'après 7 octobre 2023 sera l'apogée de cette vision, amenant l'armée israélienne à sombrer dans des pratiques génocidaires avérées.

Sorti de l'armée en janvier 2019, Eisenkot envisage, rapidement, une carrière politique, dans la tradition israélienne des militaires aux manettes. Il adhère à un parti centriste, Kahol Lavan (« Bleu et Blanc »). Élu à la Knesset aux élections de 2022, Nétanyahou fait de lui, cinq jours après le 7 octobre 2023, un ministre du cabinet de guerre. Le début de cette guerre lui est personnellement très douloureux. Fin décembre 2023, il y perd un fils, un soldat de 25 ans. Il y perdra encore deux neveux. Il manifeste son hostilité à l'attitude du premier ministre, qui persiste, avec l'appui de son gouvernement et de l'opinion israélienne, à clamer que la « victoire totale » est le préalable à la libération des otages.

En juin 2025, il quitte la Knesset et démissionne de son parti, l'Unité nationale, dirigé par… un autre ex-chef d'état-major, Benny Gantz, qu'il juge trop mou face à Nétanyahou. Trois mois plus tard, il crée sa propre formation, Yashar. Il fait de Yoram Cohen, un ex-chef du Shin Bet, le service de renseignement intérieur, son numéro 2. On est entre « sécuritaires ». Bientôt, Yaïr Lapid, chef du parti Yesh Atid (« L'espoir »), se rallie à lui. Son nouveau parti rassemble rapidement nombre d'ex-ministres de divers gouvernements, tous de la mouvance « centriste » hostile à Nétanyahou, critiques de la volonté du gouvernement de maitriser la Cour suprême.

Critique de la loi sur Israël État-nation

Depuis, Eisenkot martèle que s'il l'emporte, le pays reviendra aux fondements de sa déclaration d'indépendance, définissant Israël comme un État « juif » et « démocratique ». Seuls les Israéliens comprennent la nature non dite de cet engagement. En fait, Eisenkot se démarque politiquement de la « loi sur Israël État-Nation », votée en 2018, qui a imposé deux catégories de citoyens israéliens, aux droits différents sur une base ethnique : les juifs et ceux qui ne le sont pas — les Palestiniens citoyens israéliens. Par ailleurs, il promeut plusieurs actions rejetées par le Likoud, l'actuel parti dominant, et ses alliés des droites messianiques.

Il exige une commission d'enquête publique indépendante sur le fiasco du 7 octobre 2023, ce qui est la hantise de Nétanyahou. Il imposera aux jeunes ultras-religieux (les craignant-Dieu) et aux jeunes citoyens palestiniens soit un service militaire soit un service civil national, les obligeant de renoncer à l'exemption dont ils bénéficient aujourd'hui. La mesure est très populaire parmi les laïcs israéliens, qui payent indument une contribution — trois ans de service militaire — dont les « craignant-Dieu » et les citoyens arabes sont exemptés.

« Un État palestinien n'a plus lieu d'être »

Pour le reste, rien de neuf. Il insiste sur le renforcement de l'armée et des services de sécurité, un engagement impératif pour quiconque ambitionne de gagner une élection. Eisenkot promet d'améliorer le coût de la vie, l'éducation, la santé, les services publics, etc. Il entend, enfin, « faire d'Israël une puissance régionale majeure »5. Dans sa plateforme en dix points, il n'a pas un mot pour la situation des Palestiniens, pas même ceux citoyens israéliens, sinon leur possible insertion dans les forces armées…

Sur la question palestinienne, rien donc. Eisenkot s'en tient à l'air du temps. Avant le 7 octobre 2023, il avait mollement plaidé pour « deux États » à échéance indéfinie, avec les colons qui garderaient les villes et les terres prises aux Palestiniens et où Israël préserverait sa gestion de la sécurité, colonies, bases militaires, etc. Mais dès les lendemains du 7 octobre, le discours change. Désormais, « un État palestinien n'a plus lieu d'être », déclare-t-il6. Il devient « fermement convaincu de la nécessité d'une colonisation en Judée-Samarie ». Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, le ministre annexionniste en charge de la Cisjordanie qui ne cache pas son intention d'en expulser tous les Palestiniens, c'est que lui veut coloniser « proprement ». « Cette colonisation doit être conforme aux intérêts nationaux de l'État d'Israël et à la loi ». Il n'y croit pas lui-même, mais son attitude est typique du camp anti-Nétanyahou, ceux qui craignent seulement que les pogroms des colons en Cisjordanie « nuisent à la réputation d'Israël », a-t-il dit7.

Pour l'après-scrutin, il laisse des portes ouvertes. D'un côté il, il est « prêt à discuter » avec beaucoup de ses adversaires actuels s'ils trouvent un terrain d'entente — hormis bien entendu les partis arabes8 et ceux des Juifs qui s'écartent des « valeurs de la Déclaration d'Indépendance », ce qui, dans son esprit, récuse l'ultra-droite raciste telle que les formations de Itamar Ben Gvir, Smotrich ou de l'ex-général Ofer Winter, nouvel arrivant dans la mouvance messianique. De l'autre côté, il souhaite un nettoyage des écuries : « Quiconque a occupé une fonction de direction ou de commandement le 7 octobre n'est pas apte à occuper une fonction [gouvernementale] à l'avenir. Il est inapte »9. Cela fait du monde, et place Nétanyahou en tête de liste.

Pourtant, certains plaident que tous ses propos ne sont que de vaines paroles. Le directeur du quotidien Haaretz, Aluf Benn, s'interroge. Selon beaucoup de sondages, le bloc des partis soutenant Nétanyahou et celui plébiscitant Eisenkot s'équilibreraient, avec, environ, 53 à 54 élus chacun (sur 120 députés). Les partis arabes obtiendraient 13-14 membres. Bref, un match nul est possible, probable même, d'après Benn10. Dès lors, note-t-il, les deux dirigeants, malgré leurs propos très aigres l'un envers l'autre, sèment derrière eux des petits cailloux qui « laissent entendre qu'ils pourraient gouverner ensemble ». Cela reste très improbable : les deux camps ont accumulé beaucoup de détestations mutuelles.

Mais en y regardant de plus près, conclut le journaliste, malgré leurs dissensions, pourquoi ne pas regarder vers un gouvernement d'unité nationale en cas de blocage ? Car il existe « la base d'une coopération post-électorale : tous deux s'opposent à un État palestinien ». Ils divergent sur tout le reste, mais, bien que personne n'en parle dans cette campagne, chacun sait que la question palestinienne est la clé de tout. Or, que pèsent les haines intestines israéliennes face à l'enjeu « existentiel » permanent ?


1Shay Hazkani, Dear Palestine, A Social History of the 1948 War, Stanford University Press, octobre 2021.

2Voir le film de Michale Boganim, Mizrahim, les oubliés de la Terre promise, 2022.

3Hazkani, op. cit.

4« Israel warns Hizbullah : war would invite destruction », Reuters, 10 mars 2008, repris de Yedioth Aharonot.

5Linda Dayan, « Netanyahu biggest challenger : who is Gadi Eisenkot, and what does he stand for », Haaretz, 14 juillet 2026.

6Simone Saidmehr, « Who is Gadi Eisenkot, the Israeli politician who could dethrone Netanyahu ? », The Forward, 31 décembre 2026.

7Linda Dayan, op. cit.

8La Liste unie, réunissant les citoyens palestiniens et quelques juifs progressistes

9Ibidem.

10Aluf Benn, « Between the lines : Are Netanyahu and Eisenkot signaling they could govern together ? », Haaretz, 8 septembre 2026.

Football. Derrière la réussite du Maroc, le tout-puissant Fouzi Lekjaa

Deux hommes en costume sourient, discutent et montrent un point du doigt, ambiance conviviale.

Derrière les exploits des Lions de l'Atlas, illustrés par un nouveau brillant parcours à la Coupe du monde 2026, il y a le controversé président de la Fédération marocaine de football. Fouzi Lekjaa attire autant les projecteurs que les joueurs sur le terrain. Son parcours et sa personne suscitent régulièrement des débats, au Maroc comme sur le reste du continent.

Interrogé sur le choix de la pépite espagnole Lamine Yamal de vêtir les couleurs de la Roja plutôt que celles des Lions de l'Atlas1, Fouzi Lekjaa a répondu « ne pas connaître d'Espagnol qui s'appelle Jamal ». La sortie du patron du football marocain, dans un entretien avec le magazine spécialisé Onze Mondial2, est, au mieux, maladroite, au pire, totalement déplacée — mais révélatrice du tempérament du patron du football marocain.

Éliminé comme il y a quatre ans par la France, cette fois au stade des quarts de finale (0-2), le Maroc se tourne désormais vers la Coupe du monde 2030 qu'il coorganise avec l'Espagne et le Portugal. Un chantier confié par le roi Mohammed VI à Fouzi Lekjaa qui, avec sa double casquette de président de la Fédération royale marocaine du football (FRMF) et de ministre du budget, rassemble les pleins pouvoirs pour mener à bien ce que l'État marocain considère comme un levier géopolitique majeur pour consolider son influence internationale.

Une ascension fulgurante

Né à Berkane, près de la frontière algérienne, Fouzi Lekjaa est issu d'une famille modeste. Après des études d'ingénieur, il entame sa carrière au ministère de l'agriculture, à l'Établissement autonome de contrôle et de coordination des exportations. En parallèle, il se forme à l'École nationale des administrations (ENA), ce qui lui permet d'entrer à l'Inspection générale des finances en 19953.

L'opinion publique marocaine le découvre en 2009, lorsqu'il prend les rênes de la Renaissance Sportive de Berkane (RSB), le club de sa ville natale, qui végétait alors en troisième division. En deux ans seulement, la RSB retrouve le championnat professionnel. Son ascension fulgurante la mène ensuite à trois sacres africains avec la coupe de la Confédération, organisée annuellement par la Confédération africaine de football (CAF), en 2020, 2022 et 2025, ainsi qu'à un premier titre de champion du Maroc en 2025.

S'il a officiellement quitté la présidence du club de Berkane en 2019 — cinq ans après son élection à la tête de la FRMF —, Fouzi Lekjaa continue à faire jaser les supporters des autres clubs marocains, particulièrement ceux du Raja et du Wydad de Casablanca, les deux grandes puissances du football marocain.

En 2020, les murs de la capitale économique du royaume et les réseaux sociaux sont envahis par un hashtag #Mafia_Lekjaa. L'opération est conduite par les Winners, groupe de supporters ultras du Wydad qui dénoncent dans un communiqué : « Des personnalités de partis bien connues, des hommes d'État dans des institutions sensibles, accompagnés de leurs enfants, des avocats et des juristes, des défilés et des membres des comités de la Ligue [professionnelle de football, ndlr] et la Fédération, puis de nombreuses plateformes de presse pitoyables et corrompues. »

Trois ans plus tard, c'est au tour des supporters des Verts du Raja de lancer une campagne contre celui qui est devenu entretemps ministre du budget, couronnant une longue carrière au sein du ministère des finances. Avec le hashtag #Lekjaa_corrompu, les ultras du Raja accusent le numéro un du football marocain d'être derrière un complot visant leur club, au travers d'un arbitrage injuste et d'une programmation de matchs défavorable à leur club.

Faiseur de rois en Afrique

La controverse et la fascination autour de la personne de Fouzi Lekjaa s'étendent au-delà des frontières marocaines. En 2017, il contribue à faire chuter le Camerounais Issa Hayatou — qui vingt-huit ans durant a dirigé la Confédération africaine de football (CAF) — en appuyant activement la candidature du Malgache Ahmad Ahmad, avec lequel il entretient des liens étroits4.

Sous la présidence de celui-ci, la CAF est empêtrée dans de multiples scandales financiers et éthiques. Entre détournements de fonds et abus de biens sociaux, une affaire de contrat d'équipementier entachée d'irrégularités5 ou encore des accusations portées par d'anciens collaborateurs, dont le secrétaire général Amr Fahmy, qui ont alerté sur des pots-de-vin versés à des présidents de fédérations et des soupçons de harcèlement sexuel, Ahmad Ahmad se retrouve isolé. En novembre 2020, la FIFA le suspend pendant cinq ans de toute activité liée au football6.

Fouzi Lekjaa, lui, en sortira indemne. Mieux, il sera par la suite promu vice-président de la CAF par Patrice Motsepe — le milliardaire sud-africain propriétaire de Mamelodi Sundowns, club de Pretoria — qui accédera à la direction de la CAF, début 2021, lors de la 43e assemblée générale de l'instance tenue à Rabat, au Maroc, avec la bénédiction du président de la FIFA, Gianni Infantino.

La CAF, une gouvernance controversée

Entre le dirigeant italo-helvético-libanais et le Marocain, la proximité, présentée comme amicale, se double d'intérêts mutuels. Plus tôt cette année, alors que le Maroc recevait les nations du continent pour la Coupe d'Afrique des nations (CAN), le Guardian révèle que la CAF a imposé à ses membres la décision controversée d'organiser la CAN tous les quatre ans — au lieu de deux ans actuellement — sans consulter officiellement les fédérations affiliées7. Décision prise avec le soutien très appuyé de son vice-président marocain, selon le quotidien britannique.

De vives tensions au sein du football africain ont éclaté lors de la très controversée finale de la dernière Coupe d'Afrique des nations entre le Maroc et le Sénégal le 18 janvier 2026 à Rabat. Les Lions de la Téranga ont remporté le match 1 – 0 sur le terrain, mais la victoire a été invalidée par le jury d'appel de la CAF au profit des Lions de l'Atlas à la suite de la défection momentanée d'une partie de l'équipe et du staff sénégalais protestant contre un penalty accordé au Maroc en fin de match. L'affaire a dégénéré en crise diplomatique et son dénouement est suspendu à une décision du Tribunal arbitral du sport (TAS).

Face aux accusations de mainmise marocaine sur le football africain, Fouzi Lekjaa préfère botter en touche. Dans un entretien accordé à la plateforme Al Jazeera 360 le 14 juin sur l'influence supposée du Maroc dans les instances de la CAF et de la FIFA, il répond : « Nous n'avons pas de fonctionnaires marocains à la CAF. Nous ne présidons aucune commission, sauf celle des finances, où est donc cette influence ? » D'ailleurs, une supposée influence « devrait se traduire par des titres, ce qui n'est pas le cas pour le Maroc », se défend-il.

En violation des règles de la FIFA

Ministre du budget, patron du football, vice-président de la CAF et membre du Conseil de la FIFA… Aucune responsabilité ne semble excessive à porter pour celui qui gère le carnet de chèques de la nation. Ce cumul des fonctions ne semble pas déranger outre mesure la FIFA, qui interdit pourtant fermement toute immixtion politique dans le football, oblige ses fédérations membres à gérer leurs affaires de manière indépendante et expose les pays contrevenants à une suspension immédiate, privant leurs clubs et sélections de compétitions internationales. C'est le cas de la Fédération malienne de football (Femafoot) qui avait été suspendue en 2017 après la décision du ministère local des sports de dissoudre le comité exécutif et de limoger ses dirigeants. Plus récemment, ce sont les fédérations congolaise (Congo-Brazzaville) et pakistanaise qui se voyaient frappées de suspensions en raison d'interférences gouvernementales et de violations répétées des règles statutaires.

Dans quelques mois, de nouvelles fonctions pourraient s'offrir à Fouzi Lekjaa. Le 23 septembre 2026, les Marocains seront appelés aux urnes pour des élections législatives historiques puisqu'elles décideront du paysage politique du royaume avant et pendant le Mondial 2030. Auparavant apparenté au Rassemblement national des indépendants (RNI) — parti de l'actuel chef de gouvernement, le milliardaire Aziz Akhannouch —, Fouzi Lekjaa pourrait porter les couleurs du parti Authenticité et modernité (PAM), fondé en 2007 par le puissant conseiller royal, Fouad Ali El-Himma. L'intéressé, qui a assuré récemment n'être encarté auprès d'aucune formation politique, est ouvertement convoité pour représenter le PAM par la secrétaire générale du parti, Fatima-Zahra El-Mansouri, alors que le média d'investigation Le Desk assure que l'affaire est pliée8.


1Lamine Yamal est né dans la banlieue de Barcelone d'une mère équatoguinéenne et d'un père marocain. Il avait le choix entre trois nations sportives et a choisi l'Espagne.

2Entretien diffusé le 6 juillet 2026 par Onze Mondial dans le cadre du documentaire «  Inside : Dans les coulisses de l'irrésistible essor du football marocain  ».

3Voir son portrait signé par Nassim El-Kerf et Mehdi Mahmoud «  Fouzi Lekjaa, dans la zone de vérité  », TelQuel, 24 décembre 2022.

4«  Maroc : enquête sur l'inoxydable Fouzi Lekjaa  », Jeune Afrique, 12 septembre 2019  ; «  Un média camerounais révèle des “magouilles” Ahmad-Lekjaa  », Le360sport, 20 mars 2019.

5Alban Traquet, «  CAF : Enquête sur les liens de l'instance africaine avec une société varoise  », L'Équipe, 7 juin 2019.

6«  CAF : Ahmad Ahmad suspendu pour cinq ans par la Fifa  », Jeune Afrique, 23 novembre 2020.

7«  African football chiefs accused of not consulting fully over controversial Afcon change  », The Guardian, 16 janvier 2026.

8Soufiane Sbiti, «  Législatives 2026 : Fouzi Lekjaa accepte de porter les couleurs du PAM  », Le Desk, 9 juin 2026.

Ezra Klein, Israël et la bascule des élites démocrates aux États-Unis

Un homme souriant est assis à une table, entouré de livres et de matériel de dédicace.

Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.

Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.

Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.

Un nouveau maccarthisme qui passe mal

S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.

En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.

En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.

La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysme. L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.

Le soutien à Zohran Mamdani des jeunes juifs

D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».

Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.

Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».

« De la rivière à la mer », un seul État pour tous

Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.

Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».

« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.

Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».

Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.

Pas d'armes pour Tel-Aviv

Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.

Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.

Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.

Le lobbying de l'Aipac mis en cause

Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.

Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.

Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.

Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.

Irak. Al-Zaïdi, le « statu quo » comme mode de gouvernance

Homme en costume devant un pupitre, drapeaux irakiens en arrière-plan, dans un espace officiel.

La nomination d'Ali Al-Zaïdi comme premier ministre désigné en avril 2026 est moins un événement politique qu'un révélateur du blocage du système irakien que les États-Unis ont mis en place en 2003. Washington contrôle le robinet pétrolier, l'Iran maintient une influence organique profonde et les élites politiques tirent parti les unes des autres pour se reproduire indéfiniment.

Depuis la fin de l'année 2025, dans les grands salons de Bagdad, une centaine de personnes, religieux de Najaf1, chefs miliciens, parlementaires des provinces du Sud, négocient sans trouver de premier ministre. Ce sont des membres du Cadre de coordination, la coalition de partis et factions chiites qui structure le pouvoir irakien depuis 20222. Les négociations portent moins sur un programme que sur une équation : quel candidat permettrait de redistribuer les portefeuilles ministériels sans rompre l'équilibre précaire entre factions ? Le blocage est total.

Ce blocage a un nom. En 2003, le système confessionnel de partage du pouvoir, la mouhasassa, a été présenté comme une nécessité transitoire : prévenir les violences intercommunautaires, stabiliser un État en reconstruction, offrir à chaque groupe une garantie de représentation. Les élites irakiennes l'ont accepté, puis l'ont rendu permanent, parce qu'il leur offrait ce que nul programme politique ne pouvait promettre : une rente de position indépendante des urnes. C'est lui qui réserve la présidence de la République à un Kurde, celle du Parlement à un sunnite, et le poste de premier ministre à un chiite, règle non écrite mais constitutive de tout le jeu. Finalement, le 28 avril 2026, le président Nizar Amidi charge officiellement Ali Al-Zaïdi de former un gouvernement.

La nomination comme symptôme

Pendant plusieurs mois, deux hommes politiques ont cristallisé l'impasse. Le premier est Nouri Al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014, figure tutélaire du camp pro-iranien, que beaucoup tiennent pour co-responsable de l'humiliation des sunnites qui a ouvert la voie à l'organisation État islamique (OEI). Après l'invasion de 2003, l'Autorité provisoire de la coalition dirigée par les États-Unis a procédé à la dissolution de l'armée irakienne et à l'exclusion des membres du parti Baas des fonctions publiques, une politique de débaasification qui a marginalisé massivement la communauté sunnite et alimenté les conditions de l'insurrection. Le second est Mohammed Chia Al-Soudani, premier ministre de 2022 à 2025, jugé trop autonome par le Cadre pour avoir tenté de desserrer l'étreinte iranienne sur l'État irakien — ses ministères, ses circuits budgétaires et ses forces de sécurité.

Maliki, désigné en premier, est écarté sur veto du président états-unien Donald Trump, qui menace de couper le robinet financier irakien. Téhéran propose le menu, Washington choisit le plat. Sous la pression des États-Unis, dans le contexte tendu de la guerre régionale, et tandis qu'un bloc alternatif de 120 députés menaçait de court-circuiter le processus — des élus sunnites, kurdes et chiites indépendants du Cadre, menaçaient de proposer leur propre candidat en réunissant une majorité parallèle —, le Cadre s'est mis d'accord en vingt-cinq minutes sur la personne d'Ali Al-Zaïdi : un quasi-inconnu du paysage partisan.

Cet homme d'affaires de quarante ans, originaire d'une famille bagdadienne originaire de la province du Dhi Qar (sud-est), a été formé au droit et à la finance. À la tête de quinze sociétés, il préside notamment la National Holding Company, un conglomérat fondé en 2017 couvrant l'agriculture, l'immobilier, la banque, la logistique, l'énergie renouvelable, l'éducation et la santé. Cet empire a été bâti entièrement dans la période post-OEI, c'est-à-dire dans la fenêtre de reconstruction où les contrats d'État se multipliaient, où les circuits de financement s'ouvraient et où l'accès aux décideurs était fondamental.

Mais Al-Zaïdi n'est pas pour autant un outsider. Ces dernières années, il a travaillé comme un opérateur central et discret du système : ses sociétés ont décroché des contrats ministériels de plusieurs milliards de dollars liés au programme de rationnement alimentaire ; sa banque, Al-Janoob Islamic Bank, intervient comme intermédiaire dans les transactions en dollars entre institutions publiques et marché privé, participant au mécanisme de vente aux enchères de devises supervisé par la Banque centrale irakienne ; des terrains d'État ont été acquis par ses groupes via des arrangements non divulgués ; il est lui-même créancier de plusieurs millions de dollars à l'État — un conflit d'intérêts que peu semblent juger problématique. Son frère, Hassan Al-Zaïdi, dirige Dijlah TV, une chaîne alignée sur la ligne gouvernementale sous Soudani3.

Al-Zaïdi a été validé par Washington au moment de sa désignation puis félicité par Trump. Ce qui fait sa force, c'est qu'il ne représente aucune menace : aucune faction ne le redoute, aucun grand bloc n'a opposé de veto. Homme d'affaires propulsé en politique, produit du système Maliki, intégré aux réseaux économiques partisans et aux contrats d'État, il illustre un rôle de premier ministre vidé de sa substance : celui d'une façade technocratique au service du Cadre.

La rente et ses gardiens

Chaque semaine, des avions-cargos atterrissent à Bagdad. Ils transportent des centaines de millions de dollars par palettes, acheminées depuis la Réserve fédérale de New York. Ce mécanisme plonge ses racines dans les sanctions imposées à l'Irak en 1990, après l'invasion du Koweït. Durant toute la décennie suivante, sous le régime « pétrole contre nourriture » supervisé par l'ONU, les revenus pétroliers irakiens étaient déposés sur un compte contrôlé par les Nations unies, dont l'usage était strictement limité aux importations humanitaires. Après l'invasion états-unienne de 2003, ce dispositif onusien a été remplacé par un circuit états-unien : la SOMO, société nationale de commercialisation du brut, vend aux acheteurs internationaux, qui règlent à la Réserve fédérale des États-Unis, laquelle crédite ensuite le compte de la Banque centrale irakienne. L'argent du pétrole irakien représente ainsi entre 80 et 100 milliards de dollars de recettes annuelles selon les cours. C'est par ce circuit, établi sous George W. Bush en 2003, dans la foulée de l'invasion états-unienne, que l'Irak paie ses fonctionnaires, subventionne ses importations et maintient la paix sociale. Washington tient le robinet et s'en est servi.

À trois reprises en six ans, Washington a suspendu ou restreint l'accès de l'Irak à ses propres revenus pétroliers pour obtenir ce qu'il voulait. En 2020, après l'assassinat de Ghassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, et le vote du parlement pour le retrait des troupes étasuniennes, Washington menace de couper l'accès au compte. Bagdad recule. En novembre 2022, lorsque la Réserve fédérale resserre ses procédures de contrôle anti-blanchiment sur les transferts en dollars vers les banques irakiennes, dans le cadre d'un effort plus large pour contenir les flux vers l'Iran, les banques irakiennes se voient refuser l'accès aux dollars. Le dinar s'effondre de 10 % en quelques jours. Enfin, en avril 2026, pendant les négociations sur Al-Zaïdi, 500 millions de dollars (environ 460 millions d'euros) sont suspendus le temps que le bon nom soit trouvé.

Mais le paradoxe est là : ce même mécanisme a financé pendant des années les milices que les États-Unis bombardent dans le cadre de leur confrontation avec l'Iran.

Le circuit du « dollar auction » illustre ce paradoxe jusqu'à l'absurde. En théorie, les banques privées irakiennes achètent des dollars à la Banque centrale pour financer les importations, maintenir la liquidité et soutenir l'économie réelle. En pratique, l'enquête de l'Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), publiée en 2024, a établi que 6,5 milliards de dollars (soit 6 milliards d'euros) ont transité par ce canal vers des entités liées aux milices, dont les Kataeb Hezbollah, la milice pro-iranienne la mieux documentée dans l'enquête, et l'une des plus directement liées au commandement des Gardiens de la révolution4.

Cette architecture révèle moins une dépendance subie qu'une interdépendance choisie. L'Irak tire 90 à 95 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Pas de pétrole signifierait : pas de salaires, pas de mouhasassa, pas de milices.

La machine à redistribuer

La mouhasassa fabrique une classe politique dont le fonds de commerce est l'identité. Maintenir la fragmentation confessionnelle n'est donc pas un échec du système mais sa logique interne. Comme l'écrit Stuart Bowen, ancien inspecteur général chargé étasunien de la reconstruction irakienne au sein de la coalition : « Nous avons créé le monstre, et ensuite nous avons dit : ce n'est pas le nôtre. »5. Le statu quo arrange ainsi tout le monde, à condition que personne ne tire trop fort sur le fil. Ce que Washington contrôle en amont, la mouhasassa le distribue en aval.

Un chef de faction qui parviendrait à construire une base transconfessionnelle perdrait l'essentiel de son pouvoir de négociation au sein du Cadre de coordination. L'entrepreneur identitaire n'a donc aucun intérêt à la réconciliation : il a intérêt à l'administrer, à la gérer et en faire miroiter l'horizon sans jamais l'atteindre. Al-Zaïdi en est le produit paradoxal : propulsé précisément parce qu'il n'incarne aucune identité partisane trop marquée, il est le masque technocratique que le système se donne pour se perpétuer sans se réformer.

L'effet systémique le plus structurant est peut-être le plus invisible : la mouhasassa rend toute politique étrangère cohérente impossible. Chaque ministère est une baronnie. La politique vis-à-vis de Washington est tenue par un bloc, celle vis-à-vis de Téhéran par un autre, la politique économique par un troisième, sans coordination, sans arbitrage souverain. Cette fragmentation de la souveraineté n'est pas un dysfonctionnement qu'ils cherchent à corriger. Elle est leur condition de confort : un Irak unifié et autonome serait une variable imprévisible dans leurs équations régionales respectives. Un Irak fragmenté est gérable pour tout le monde, sauf pour les Irakiens. La mouhasassa distribue la rente en haut, les milices la redistribuent en bas.

L'implantation iranienne

Après Bachar Al-Assad, le Hezbollah, les houthistes et le Hamas, les milices irakiennes sont ce qui reste de plus solide dans l'« Axe de la résistance ». Ce paradoxe de survie structure leur position : centrales pour Téhéran, qui a besoin d'elles pour maintenir une présence de terrain dans la région après l'affaiblissement du Hezbollah et la chute d'Assad ; vulnérables, parce qu'elles sont désormais la cible principale des frappes étasuniennes et israéliennes, celles-ci ne pouvant plus s'exercer avec la même liberté ailleurs dans l'arc régional.

Il faut pourtant se garder d'une lecture trop instrumentale. L'Iran n'est ni tout-puissant ni impuissant : ses capacités sont dégradées, son commandement partiellement décapité. Les figures éliminées étaient plus pragmatiques ; leurs successeurs aux Gardiens de la révolution sont plus durs, plus intransigeants6, ce qui réduit paradoxalement la marge de manœuvre des pro-iraniens du Cadre eux-mêmes.

Pour Laurence Louër, chercheuse spécialiste du chiisme politique, l'influence iranienne en Irak se distingue structurellement de ses autres projections régionales par ce qu'elle appelle la distinction entre implantation organique et présence instrumentale. Les milices créées directement par les Gardiens de la révolution — Kataeb Hezbollah et Harakat Hezbollah Al-Nujaba — dépendent de Téhéran pour leur financement, leur doctrine, leur légitimité symbolique.

Mais sous ce premier niveau, il en existe un second, beaucoup plus résistant aux frappes et aux sanctions : un ancrage tribal dans les provinces du Sud — Bassora, Dhi Qar, Maysan, Muthanna — où les réseaux miliciens se sont embranchés à des structures familiales et claniques depuis la guerre contre l'OEI. Décapiter un commandant ne suffit pas : ses combattants se replient dans les tribus, qui absorbent, protègent, reconstituent.

Le troisième niveau est parlementaire. Entre 80 et 90 députés sont liés à des partis armés ; le bloc pro-iranien dispose d'une capacité de blocage du tiers de l'assemblée. Ces loyautés ne sont pas seulement idéologiques — elles reposent également sur un marché d'emplois, de contrats et de protection judiciaire qui fonctionne indépendamment de Téhéran et les rend imperméables aux pressions extérieures.

Al-Zaïdi arrive donc au sommet d'un système dont personne ne contrôle entièrement les leviers. Washington tient le robinet pétrolier, mais ne peut pas reconstruire l'État. Téhéran tient les milices, mais ne peut plus les diriger avec la précision d'avant-guerre. Les élites du Cadre tiennent la mouhasassa, mais savent qu'elle les tient aussi. Dans ce triangle d'interdépendances, la nomination d'un homme qui ne menace personne est moins un choix qu'un aveu : celui d'un système qui ne sait plus se réformer, mais qui sait encore se reproduire. Al-Zaïdi n'est ni une victoire iranienne ni une victoire étasunienne. Il est le nom que le blocage s'est donné pour continuer.


1Ville sainte irakienne, souvent considérée comme «  la capitale du chiisme  ».

2Le Cadre de coordination est une coalition qui regroupe notamment la formation de Nouri Al-Maliki (Coalition État de droit), le Badr d'Hadi al-Amiri, le Mouvement de la sagesse d'Ammar al-Hakim, et les représentants politiques du Hachd al-Chaabi. Il constitue le principal bloc parlementaire chiite depuis le retrait du mouvement sadriste du parlement en juin 2022, et c'est lui qui contrôle de fait la désignation du premier ministre.

3Hussein Fadel, «  “The Last-Minute Candidate” : An unpublished biography of Prime Minister-designate Ali Al-Zaidi  », Jummar, 29 avril 2026.

4Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, «  Iraq's Dollar Auction : The ‘Monster' Funneling Billions to Fraudsters and Militants Through the U.S. Federal Reserve  », Organized Crime and Corruption Reporting Project, 8 octobre 2024.

5Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, op. cit.

6Sami Zaïbi, «  Iraq's Militias Are in a Struggle for Survival  », New lines magazine, 20 avril 2026.

Irak. Al-Zaïdi, le « statu quo » comme mode de gouvernance

Homme en costume devant un pupitre, drapeaux irakiens en arrière-plan, dans un espace officiel.

La nomination d'Ali Al-Zaïdi comme premier ministre désigné en avril 2026 est moins un événement politique qu'un révélateur du blocage du système irakien que les États-Unis ont mis en place en 2003. Washington contrôle le robinet pétrolier, l'Iran maintient une influence organique profonde et les élites politiques tirent parti les unes des autres pour se reproduire indéfiniment.

Depuis la fin de l'année 2025, dans les grands salons de Bagdad, une centaine de personnes, religieux de Najaf1, chefs miliciens, parlementaires des provinces du Sud, négocient sans trouver de premier ministre. Ce sont des membres du Cadre de coordination, la coalition de partis et factions chiites qui structure le pouvoir irakien depuis 20222. Les négociations portent moins sur un programme que sur une équation : quel candidat permettrait de redistribuer les portefeuilles ministériels sans rompre l'équilibre précaire entre factions ? Le blocage est total.

Ce blocage a un nom. En 2003, le système confessionnel de partage du pouvoir, la mouhasassa, a été présenté comme une nécessité transitoire : prévenir les violences intercommunautaires, stabiliser un État en reconstruction, offrir à chaque groupe une garantie de représentation. Les élites irakiennes l'ont accepté, puis l'ont rendu permanent, parce qu'il leur offrait ce que nul programme politique ne pouvait promettre : une rente de position indépendante des urnes. C'est lui qui réserve la présidence de la République à un Kurde, celle du Parlement à un sunnite, et le poste de premier ministre à un chiite, règle non écrite mais constitutive de tout le jeu. Finalement, le 28 avril 2026, le président Nizar Amidi charge officiellement Ali Al-Zaïdi de former un gouvernement.

La nomination comme symptôme

Pendant plusieurs mois, deux hommes politiques ont cristallisé l'impasse. Le premier est Nouri Al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014, figure tutélaire du camp pro-iranien, que beaucoup tiennent pour co-responsable de l'humiliation des sunnites qui a ouvert la voie à l'organisation État islamique (OEI). Après l'invasion de 2003, l'Autorité provisoire de la coalition dirigée par les États-Unis a procédé à la dissolution de l'armée irakienne et à l'exclusion des membres du parti Baas des fonctions publiques, une politique de débaasification qui a marginalisé massivement la communauté sunnite et alimenté les conditions de l'insurrection. Le second est Mohammed Chia Al-Soudani, premier ministre de 2022 à 2025, jugé trop autonome par le Cadre pour avoir tenté de desserrer l'étreinte iranienne sur l'État irakien — ses ministères, ses circuits budgétaires et ses forces de sécurité.

Maliki, désigné en premier, est écarté sur veto du président états-unien Donald Trump, qui menace de couper le robinet financier irakien. Téhéran propose le menu, Washington choisit le plat. Sous la pression des États-Unis, dans le contexte tendu de la guerre régionale, et tandis qu'un bloc alternatif de 120 députés menaçait de court-circuiter le processus — des élus sunnites, kurdes et chiites indépendants du Cadre, menaçaient de proposer leur propre candidat en réunissant une majorité parallèle —, le Cadre s'est mis d'accord en vingt-cinq minutes sur la personne d'Ali Al-Zaïdi : un quasi-inconnu du paysage partisan.

Cet homme d'affaires de quarante ans, originaire d'une famille bagdadienne originaire de la province du Dhi Qar (sud-est), a été formé au droit et à la finance. À la tête de quinze sociétés, il préside notamment la National Holding Company, un conglomérat fondé en 2017 couvrant l'agriculture, l'immobilier, la banque, la logistique, l'énergie renouvelable, l'éducation et la santé. Cet empire a été bâti entièrement dans la période post-OEI, c'est-à-dire dans la fenêtre de reconstruction où les contrats d'État se multipliaient, où les circuits de financement s'ouvraient et où l'accès aux décideurs était fondamental.

Mais Al-Zaïdi n'est pas pour autant un outsider. Ces dernières années, il a travaillé comme un opérateur central et discret du système : ses sociétés ont décroché des contrats ministériels de plusieurs milliards de dollars liés au programme de rationnement alimentaire ; sa banque, Al-Janoob Islamic Bank, intervient comme intermédiaire dans les transactions en dollars entre institutions publiques et marché privé, participant au mécanisme de vente aux enchères de devises supervisé par la Banque centrale irakienne ; des terrains d'État ont été acquis par ses groupes via des arrangements non divulgués ; il est lui-même créancier de plusieurs millions de dollars à l'État — un conflit d'intérêts que peu semblent juger problématique. Son frère, Hassan Al-Zaïdi, dirige Dijlah TV, une chaîne alignée sur la ligne gouvernementale sous Soudani3.

Al-Zaïdi a été validé par Washington au moment de sa désignation puis félicité par Trump. Ce qui fait sa force, c'est qu'il ne représente aucune menace : aucune faction ne le redoute, aucun grand bloc n'a opposé de veto. Homme d'affaires propulsé en politique, produit du système Maliki, intégré aux réseaux économiques partisans et aux contrats d'État, il illustre un rôle de premier ministre vidé de sa substance : celui d'une façade technocratique au service du Cadre.

La rente et ses gardiens

Chaque semaine, des avions-cargos atterrissent à Bagdad. Ils transportent des centaines de millions de dollars par palettes, acheminées depuis la Réserve fédérale de New York. Ce mécanisme plonge ses racines dans les sanctions imposées à l'Irak en 1990, après l'invasion du Koweït. Durant toute la décennie suivante, sous le régime « pétrole contre nourriture » supervisé par l'ONU, les revenus pétroliers irakiens étaient déposés sur un compte contrôlé par les Nations unies, dont l'usage était strictement limité aux importations humanitaires. Après l'invasion états-unienne de 2003, ce dispositif onusien a été remplacé par un circuit états-unien : la SOMO, société nationale de commercialisation du brut, vend aux acheteurs internationaux, qui règlent à la Réserve fédérale des États-Unis, laquelle crédite ensuite le compte de la Banque centrale irakienne. L'argent du pétrole irakien représente ainsi entre 80 et 100 milliards de dollars de recettes annuelles selon les cours. C'est par ce circuit, établi sous George W. Bush en 2003, dans la foulée de l'invasion états-unienne, que l'Irak paie ses fonctionnaires, subventionne ses importations et maintient la paix sociale. Washington tient le robinet et s'en est servi.

À trois reprises en six ans, Washington a suspendu ou restreint l'accès de l'Irak à ses propres revenus pétroliers pour obtenir ce qu'il voulait. En 2020, après l'assassinat de Ghassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, et le vote du parlement pour le retrait des troupes étasuniennes, Washington menace de couper l'accès au compte. Bagdad recule. En novembre 2022, lorsque la Réserve fédérale resserre ses procédures de contrôle anti-blanchiment sur les transferts en dollars vers les banques irakiennes, dans le cadre d'un effort plus large pour contenir les flux vers l'Iran, les banques irakiennes se voient refuser l'accès aux dollars. Le dinar s'effondre de 10 % en quelques jours. Enfin, en avril 2026, pendant les négociations sur Al-Zaïdi, 500 millions de dollars (environ 460 millions d'euros) sont suspendus le temps que le bon nom soit trouvé.

Mais le paradoxe est là : ce même mécanisme a financé pendant des années les milices que les États-Unis bombardent dans le cadre de leur confrontation avec l'Iran.

Le circuit du « dollar auction » illustre ce paradoxe jusqu'à l'absurde. En théorie, les banques privées irakiennes achètent des dollars à la Banque centrale pour financer les importations, maintenir la liquidité et soutenir l'économie réelle. En pratique, l'enquête de l'Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), publiée en 2024, a établi que 6,5 milliards de dollars (soit 6 milliards d'euros) ont transité par ce canal vers des entités liées aux milices, dont les Kataeb Hezbollah, la milice pro-iranienne la mieux documentée dans l'enquête, et l'une des plus directement liées au commandement des Gardiens de la révolution4.

Cette architecture révèle moins une dépendance subie qu'une interdépendance choisie. L'Irak tire 90 à 95 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Pas de pétrole signifierait : pas de salaires, pas de mouhasassa, pas de milices.

La machine à redistribuer

La mouhasassa fabrique une classe politique dont le fonds de commerce est l'identité. Maintenir la fragmentation confessionnelle n'est donc pas un échec du système mais sa logique interne. Comme l'écrit Stuart Bowen, ancien inspecteur général chargé étasunien de la reconstruction irakienne au sein de la coalition : « Nous avons créé le monstre, et ensuite nous avons dit : ce n'est pas le nôtre. »5. Le statu quo arrange ainsi tout le monde, à condition que personne ne tire trop fort sur le fil. Ce que Washington contrôle en amont, la mouhasassa le distribue en aval.

Un chef de faction qui parviendrait à construire une base transconfessionnelle perdrait l'essentiel de son pouvoir de négociation au sein du Cadre de coordination. L'entrepreneur identitaire n'a donc aucun intérêt à la réconciliation : il a intérêt à l'administrer, à la gérer et en faire miroiter l'horizon sans jamais l'atteindre. Al-Zaïdi en est le produit paradoxal : propulsé précisément parce qu'il n'incarne aucune identité partisane trop marquée, il est le masque technocratique que le système se donne pour se perpétuer sans se réformer.

L'effet systémique le plus structurant est peut-être le plus invisible : la mouhasassa rend toute politique étrangère cohérente impossible. Chaque ministère est une baronnie. La politique vis-à-vis de Washington est tenue par un bloc, celle vis-à-vis de Téhéran par un autre, la politique économique par un troisième, sans coordination, sans arbitrage souverain. Cette fragmentation de la souveraineté n'est pas un dysfonctionnement qu'ils cherchent à corriger. Elle est leur condition de confort : un Irak unifié et autonome serait une variable imprévisible dans leurs équations régionales respectives. Un Irak fragmenté est gérable pour tout le monde, sauf pour les Irakiens. La mouhasassa distribue la rente en haut, les milices la redistribuent en bas.

L'implantation iranienne

Après Bachar Al-Assad, le Hezbollah, les houthistes et le Hamas, les milices irakiennes sont ce qui reste de plus solide dans l'« Axe de la résistance ». Ce paradoxe de survie structure leur position : centrales pour Téhéran, qui a besoin d'elles pour maintenir une présence de terrain dans la région après l'affaiblissement du Hezbollah et la chute d'Assad ; vulnérables, parce qu'elles sont désormais la cible principale des frappes étasuniennes et israéliennes, celles-ci ne pouvant plus s'exercer avec la même liberté ailleurs dans l'arc régional.

Il faut pourtant se garder d'une lecture trop instrumentale. L'Iran n'est ni tout-puissant ni impuissant : ses capacités sont dégradées, son commandement partiellement décapité. Les figures éliminées étaient plus pragmatiques ; leurs successeurs aux Gardiens de la révolution sont plus durs, plus intransigeants6, ce qui réduit paradoxalement la marge de manœuvre des pro-iraniens du Cadre eux-mêmes.

Pour Laurence Louër, chercheuse spécialiste du chiisme politique, l'influence iranienne en Irak se distingue structurellement de ses autres projections régionales par ce qu'elle appelle la distinction entre implantation organique et présence instrumentale. Les milices créées directement par les Gardiens de la révolution — Kataeb Hezbollah et Harakat Hezbollah Al-Nujaba — dépendent de Téhéran pour leur financement, leur doctrine, leur légitimité symbolique.

Mais sous ce premier niveau, il en existe un second, beaucoup plus résistant aux frappes et aux sanctions : un ancrage tribal dans les provinces du Sud — Bassora, Dhi Qar, Maysan, Muthanna — où les réseaux miliciens se sont embranchés à des structures familiales et claniques depuis la guerre contre l'OEI. Décapiter un commandant ne suffit pas : ses combattants se replient dans les tribus, qui absorbent, protègent, reconstituent.

Le troisième niveau est parlementaire. Entre 80 et 90 députés sont liés à des partis armés ; le bloc pro-iranien dispose d'une capacité de blocage du tiers de l'assemblée. Ces loyautés ne sont pas seulement idéologiques — elles reposent également sur un marché d'emplois, de contrats et de protection judiciaire qui fonctionne indépendamment de Téhéran et les rend imperméables aux pressions extérieures.

Al-Zaïdi arrive donc au sommet d'un système dont personne ne contrôle entièrement les leviers. Washington tient le robinet pétrolier, mais ne peut pas reconstruire l'État. Téhéran tient les milices, mais ne peut plus les diriger avec la précision d'avant-guerre. Les élites du Cadre tiennent la mouhasassa, mais savent qu'elle les tient aussi. Dans ce triangle d'interdépendances, la nomination d'un homme qui ne menace personne est moins un choix qu'un aveu : celui d'un système qui ne sait plus se réformer, mais qui sait encore se reproduire. Al-Zaïdi n'est ni une victoire iranienne ni une victoire étasunienne. Il est le nom que le blocage s'est donné pour continuer.


1Ville sainte irakienne, souvent considérée comme «  la capitale du chiisme  ».

2Le Cadre de coordination est une coalition qui regroupe notamment la formation de Nouri Al-Maliki (Coalition État de droit), le Badr d'Hadi al-Amiri, le Mouvement de la sagesse d'Ammar al-Hakim, et les représentants politiques du Hachd al-Chaabi. Il constitue le principal bloc parlementaire chiite depuis le retrait du mouvement sadriste du parlement en juin 2022, et c'est lui qui contrôle de fait la désignation du premier ministre.

3Hussein Fadel, «  “The Last-Minute Candidate” : An unpublished biography of Prime Minister-designate Ali Al-Zaidi  », Jummar, 29 avril 2026.

4Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, «  Iraq's Dollar Auction : The ‘Monster' Funneling Billions to Fraudsters and Militants Through the U.S. Federal Reserve  », Organized Crime and Corruption Reporting Project, 8 octobre 2024.

5Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, op. cit.

6Sami Zaïbi, «  Iraq's Militias Are in a Struggle for Survival  », New lines magazine, 20 avril 2026.

« Comment votent les Gazaouis après le génocide ? »

Des électeurs votent dans un bureau de vote temporaire, encadrés par des observateurs.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur les élections municipales qui ont eu lieu le dimanche 26 avril 2026 en Palestine, et notamment à Deir El-Balah, dans la bande de Gaza.

Mardi 28 avril 2026.

Samedi, et pour la première fois depuis plus de 20 ans, des élections municipales ont eu lieu en Palestine, non seulement en Cisjordanie, mais aussi à Gaza. Le tout sous l'égide de l'Autorité palestinienne de Ramallah. Certes, c'est le Hamas qui exerce le pouvoir dans la bande de Gaza, ou ce qu'il en reste ; mais il a accepté la tenue de ces élections au nom de l'unité palestinienne.

Le parti a toutefois tenu à éviter toute ambiguïté en déployant sa police — y compris, pour la première fois, la police féminine — pour la protection des bureaux de vote. Toutes et tous arboraient pour l'occasion des uniformes flambant neufs, un défi à l'armée israélienne. Mais leur présence a pu avoir un effet dissuasif sur la participation aux élections. Les Gazaouis savent que l'armée israélienne vise régulièrement ces policiers, et ils ont pu craindre de mourir avec eux.

Un test démocratique

Comment tenir des élections locales dans un territoire où la grande majorité des habitants ne sont plus chez eux, où ils vivent sous des tentes dans un espace de plus en plus étroit, avec la « ligne jaune » israélienne qui avance petit à petit, les cantonnant maintenant sur environ 30 % de l'enclave ?

Finalement, le scrutin n'a pu avoir lieu que dans la seule localité où les gens sont restés sur place depuis le début de la guerre malgré les bombardements : la ville de Deir El-Balah, au centre de la bande de Gaza. Un choix forcé par la guerre israélienne. Les villes de Beit Hanoun et de Beit Lahya, qui se retrouvent aujourd'hui derrière la ligne jaune, n'existent plus. Pareil pour Rafah. Jabaliyah, dans le nord, est à moitié détruite, ainsi que la moitié de la ville de Gaza et de Khan Younès. Seuls 70 000 électeurs étaient inscrits, alors que la bande de Gaza compte 2,3 millions d'habitants. Moi qui habite Gaza-ville, où j'ai pu rentrer après avoir été déplacé plusieurs fois dans le sud, je n'ai pas pu voter, car beaucoup d'autres habitants de la ville sont toujours dispersés sous des tentes de fortune.

Ni le Hamas, ni le Fatah, ni aucune autre faction n'étaient représentés officiellement. La règle instaurée par Mahmoud Abbas — l'obligation pour les candidats de signer la charte de l'OLP —, empêchait le Hamas de se présenter à visage découvert. Le Fatah, quant à lui, était bien conscient de la lassitude de la population face aux organisations politiques. Les quatre listes concourant pour les quinze sièges du conseil municipal se disaient donc « indépendantes » et affirmaient vouloir améliorer la vie quotidienne. Mais à Gaza, tout le monde se connaît, et chacun savait que des personnalités proches du Hamas figuraient sur l'une des listes. Et plusieurs élus de deux des autres listes ont aussitôt affirmé leur allégeance à Mahmoud Abbas après les résultats.

Nombre des candidats appartenaient aux « grandes familles », comme on dit. En l'absence de vie politique organisée, le facteur tribal joue toujours un rôle important. Jusqu'ici, les maires étaient nommés, et toujours issus de ces familles de Gazaouis « de souche », alors que ces derniers ne représentent que 25 % de la population de la bande, les 75 % restants étant constitués de réfugiés de 1948 et de 1967. Après sa prise du pouvoir en 2007, le Hamas a poursuivi cette tradition, nommant directement les maires, en prenant soin de faire la part belle aux grandes familles, dont il connaît l'emprise sur la société. Quand on n'a pas d'autre choix, on cherche le soutien de son clan.

Les réfugiés, eux, étaient gérés par l'UNRWA, l'agence de l'ONU qui leur est dédiée. Elle s'occupait de tout dans les camps, constitués à l'origine de tentes, devenus des agglomérations de bâtiments précaires. L'UNRWA gérait les infrastructures, les canalisations, l'éducation dans ses écoles qui accueillaient des dizaines de milliers d'enfants. Elles sont aujourd'hui pour la plupart détruites, et l'agence onusienne est empêchée par Israël de poursuivre son travail dans toute la bande de Gaza.

C'est Israël qui détient tous les pouvoirs sur Gaza

Ce scrutin symbolique avait pourtant valeur de test démocratique. Comment allaient voter ces Gazaouis après le 7 octobre 2023 et le génocide qui s'en est ensuivi ? Quel score pour le Hamas ? Le résultat ne répond pas clairement à ces questions. Il illustre la complexité de la situation politique gazaouie, aggravée par la guerre. Un chiffre témoigne pourtant du désarroi des habitants de Deir el-Balah : la participation n'a été que de 22,7 %, contre 53,4 % en Cisjordanie. Il témoigne certainement du rejet des factions politico-militaires par des Gazaouis à bout de souffle. Et aussi du quotidien des Gazaouis, occupés à plein temps à chercher de l'eau et de la nourriture, ou à travailler. Car Deir el-Balah est devenue le cœur économique de la bande de Gaza, le seul lieu où l'on peut trouver un emploi.

Il y a aussi le sentiment qu'une élection ne changera rien, car c'est Israël qui détient tous les pouvoirs sur Gaza, y compris le pouvoir de vie et de mort. Il faut aussi rappeler qu'il y a d'habitude une campagne électorale, des panneaux qui présentent les candidats, qui expliquent ce qu'est une élection et qui incitent à aller voter. Ce n'était pas le cas cette fois, sans les factions. Or, les moins de quarante ans n'ont jamais connu une élection. Mes amis, ou Sabah, ma femme, m'ont posé beaucoup de questions : comment ça se passe, un vote ? Qui est élu ? À quoi ça sert ?

Il y a un camp de réfugiés à Deir El-Balah. Ses habitants avaient le droit de voter, et de présenter des candidats. L'un d'entre eux a obtenu le plus grand nombre de voix, toutes listes confondues : Ahmad Bouhhissi, 32 ans, de la liste Al-Nahda (« La Renaissance »). Le conseil municipal devait donc, logiquement, élire non seulement un trentenaire, mais qui en plus n'était pas un « Gazaoui de souche », deux ruptures majeures dans la tradition non écrite de la bande de Gaza.

Mais la tradition a fini par l'emporter. Ahmed Bouhhissi ne sera pas maire de Deir El-Balah. Les élus appartenant aux grandes familles se sont coalisés pour élire une personnalité tribale, Khalil Abou Samra, chef de la deuxième grande famille de la ville. Les élus membres du Fatah et du Hamas ont aussi voté pour lui, renforçant le pouvoir des clans, dont ils reconnaissent ainsi le poids politique. Il y a un surnom en arabe pour les élections : « le mariage de la démocratie ». À Deir-el-Balah, le mariage s'est terminé par un enterrement.

Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Laïcité, Palestine. À Montpellier, Michaël Delafosse au cœur des fractures de la gauche

Trois hommes souriants sur scène, échangeant un prix lors d'une cérémonie à Paris.

En campagne pour les élections municipales, dont le premier tour a lieu le 15 mars, le maire sortant Michaël Delafosse, socialiste, manipule les habituels leviers électoralistes que sont la laïcité, la Palestine et l'islamophobie. Une stratégie source de dissensions dans la gauche locale, et qui pourrait creuser davantage le déficit de confiance de ses administrés.

« Nous, socialistes, continuons à refuser le terme d'islamophobie », affirme Michaël Delafosse, le maire socialiste de Montpellier, dans une tribune ainsi titrée publiée dans Marianne en juillet 2025. Réunissant quatorze signataires dans les rangs du Parti socialiste (PS), parmi lesquels la présidente de la Région Occitanie Carole Delga et le député Jérôme Guedj, cette tribune est symptomatique des petites manœuvres qui font les grands clivages, particulièrement dans un contexte de campagne électorale. Au centre de son viseur, la création d'un organe institutionnel interne au parti, un « secrétariat national à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et l'islamophobie », dont le dernier élément de l'intitulé mérite, d'après les signataires, dénonciation.

« Ce terme d'islamophobie, nous l'avons […] collectivement refusé, débattu, et écarté » car il est « ambigu, politisé, et souvent détourné pour remettre en cause les fondements mêmes de notre pacte républicain », est-il déclaré dans le texte. Une affirmation dans la ligne du Printemps républicain, qui entend lutter de façon égale contre l'extrême droite et l'islamisme, comme s'il s'agissait de deux forces politiques identiquement représentées au niveau national.

En mobilisant une vision restrictive de la laïcité au risque de légitimer un discours islamophobe et en maintenant son soutien à l'État d'Israël jusqu'à l'intenable, la mairie socialiste de la commune la plus grande et la plus peuplée de l'Hérault n'en finit pas de rester la même. C'est une position inscrite dans l'histoire postcoloniale, qui n'est pas sans répercussions locales.

Une relation historique avec Israël

Dans la capitale de l'Hérault comme ailleurs en France, les mobilisations en soutien à la Palestine depuis octobre 2023 sont l'objet de restrictions, voire d'obstructions, par les autorités préfectorales, parfois relayées ou justifiées par des responsables politiques locaux, au motif de risques de trouble à l'ordre public.

L'un des acteurs du mouvement de solidarité avec la Palestine, la section Hérault de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), qui organise un rassemblement hebdomadaire place de la Comédie en soutien au peuple palestinien, en a fait les frais. En avril 2025, Michaël Delafosse porte plainte contre BDS-34 pour « injures publiques, outrance et diffamation » en raison d'une banderole sur laquelle on pouvait lire « Israël = génocide, Delafosse complice », avec les « s » d'Israël et du nom du maire stylisés de manière à rappeler le symbole nazi. Le 9 février 2026, José-Luis Moraguès, président de BDS-Hérault, relaxé en première instance, est condamné en appel pour diffamation contre le sénateur PS Hussein Bourgi, Carole Delga et le président du conseil départemental Kléber Mesquida au sujet d'une banderole similaire y associant leur nom.

Mais à Montpellier, l'univocité politique du maire Michaël Delafosse sur la question palestinienne est ancienne. Les refus de salle municipale visant à abriter une conférence sur la question palestinienne sont légion. En septembre 2023, l'Union juive française pour la paix (UJFP) et une trentaine d'organisations locales avaient dénoncé le refus de la mairie de mettre une salle municipale à la disposition d'un collectif d'associations organisateur, dont l'Association France-Palestine de l'Hérault, pour une conférence‑débat sur les violations des droits humains par Israël.

L'Hôtel de ville est le siège d'un soutien affiché à la politique d'Israël depuis Georges Frêche, maire PS de 1977 à 2004. Figure forte et controversée de la politique locale, il fut l'un des premiers membres du Parti socialiste lors de sa fondation en 1969, après avoir appartenu à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO).

En 1962, les rapatriés d'Algérie sont plus de 65 000 à s'installer dans le département, dont une grande partie à Montpellier même. Une fois élu à la tête de la ville, Georges Frêche séduit nombre d'entre eux tentés par un discours encore habité des rancunes du règlement de la guerre. Comme à Marseille, ce dernier sert une idéologie arabophobe et antimusulmane, alors que des épisodes de violence raciste à l'égard des travailleurs immigrés, allant jusqu'au meurtre de ressortissants algériens, se multiplient dans le sud de la France dans les années 19701.

Ce discours légitime alors les actions de l'État d'Israël, notamment dans la foulée de la guerre israélo-arabe de 1973 qui provoque une montée du racisme antiarabe en France. Certains élus socialistes, comme le maire de Marseille Gaston Defferre, accompagnent un mouvement de soutien à Israël. Le maire montpelliérain Georges Frêche s'en fait un fervent défenseur, et le restera jusqu'au terme de son dernier mandat. Il ira jusqu'à qualifier Montpellier de « poste avancé de Tsahal » lors de l'ouverture du festival Montpellier Danse en 2006, en référence à la participation d'artistes israéliens.

En janvier 2007 les propos racistes de Georges Frêche, coutumier des dérapages – contre les musulmans, contre les harkis –, lui coûtent son exclusion du Parti socialiste. Cette fois, il visait la proportion de joueurs noirs dans l'équipe de France de football. L'édile est alors encore président du conseil régional de Languedoc-Roussillon, président de la communauté d'agglomération de Montpellier et membre du conseil municipal de Montpellier.

Une conception de la laïcité qui nourrit les divisions à gauche

C'est l'héritage avec lequel Michaël Delafosse doit composer. Sans rompre avec les positions pro-israéliennes de son plus mémorable prédécesseur, l'édile se tient aujourd'hui à distance du mouvement en solidarité avec la Palestine et reste silencieux sur le génocide à Gaza. Une position devenue inaudible pour une partie de l'opinion publique.

La scission idéologique au sein de la gauche locale s'est cristallisée dans la stratégie électorale déployée par la majorité municipale lors des législatives en 2022. Michaël Delafosse avait alors tourné le dos à l'union de la gauche. En refusant de s'associer à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) conclue entre La France insoumise, Europe Écologie-Les Verts, le Parti communiste et le Parti socialiste, il semait les germes de la division.

Dans la foulée de son élection en 2020, Michaël Delafosse met en place une obligation, inédite en France, faite aux associations de signer une charte de la laïcité. Celle-ci conditionne le versement des subventions municipales. Cette mesure suscite une importante controverse. Le président de la section montpelliéraine de la Ligue des droits de l'homme, Christian Payard, s'étonne de la pertinence de ce texte : « La loi de 1905 [concernant la séparation des Églises et de l'État, fondatrice de la laïcité] suffit amplement. C'est quand même un chantage à l'argent et ça, c'est inadmissible […] On sent une volonté de cibler la population musulmane d'une manière générale. On n'est plus du tout dans la laïcité. »

Sur les 776 associations subventionnées par la ville recensées à Montpellier, environ 470 ont signé la charte de la laïcité lors de sa mise en place, les autres s'y refusant ou n'en ayant pas fait la demande. Certaines organisations, comme la section locale de la Ligue des droits de l'homme, ont ainsi renoncé à leur subvention annuelle pour protester contre le dispositif.

Un épisode qui a durablement marqué la politique locale, en témoignait encore, le 15 février, le discours de la tête de liste La France insoumise (LFI) et députée Nathalie Oziol lors d'un meeting : « Nous voulons en finir avec le dévoiement et l'instrumentalisation de la laïcité. Nous supprimerons la charte de la laïcité. »

Delafosse a compté parmi les responsables socialistes soutenant l'interdiction de l'abaya à l'école décidée par le gouvernement d'Élisabeth Borne et le ministre de l'éducation Gabriel Attal. Une position cohérente de l'édile montpelliérain : tout au long de sa campagne pour les municipales en 2020, il avait affirmé qu'en tant que maire il veillerait à ce qu'« il n'y [ait] pas de burkini dans les piscines municipales ». En tête de la liste d'union de la gauche (Parti radical de gauche, PS, PCF), Delafosse s'était également opposé à la présence de Samira Yakhlef (PCF) au motif qu'elle portait le voile. Il l'a exprimé si fortement que la candidate s'est retirée de la liste, ce qui suscitera des tensions au sein du front de gauche local, plusieurs candidats communistes lui emboîtant le pas en signe de protestation.

Hésitations stratégiques et recompositions locales

À quelques mois des élections municipales, les divisions au sein de la gauche locale se précisent face aux positions du maire. Marqueur symbolique des liens entre la capitale de l'Hérault et Israël, le jumelage entre Montpellier et la ville israélienne de Tibériade depuis 1983 est remis en question, notamment par LFI et les Écologistes. Élue municipale d'opposition du mouvement citoyen Nous sommes Montpellier, Alenka Doulain est une figure du groupe Montpellier Union populaire écologique et sociale (MUPES), un rassemblement de forces de gauche et écologistes critiques de la majorité socialiste. En juin 2025, Doulain porte au conseil municipal une demande de suspension du jumelage, jugeant le lien « politiquement et moralement intenable » dans le contexte de la guerre génocidaire menée par Israël sur la bande de Gaza. Mais la proposition se heurte à l'opposition de la majorité municipale.

Des divisions sont aussi de plus en plus observées chez Les Écologistes, dont le groupe faisait encore partie de la majorité municipale jusqu'à la rupture en 2024. Les Verts dénoncent alors un manque d'écoute de la majorité et de volontarisme politique sur la question écologique. Leurs prises de position sur la politique internationale continueront de les distinguer du camp socialiste.

Le 22 septembre 2025, à l'occasion de la reconnaissance de l'État de Palestine par la France, le député écologiste de l'Hérault Jean-Louis Roumégas et le collectif « Printemps montpelliérain »2 qu'il dirige décident de hisser le drapeau palestinien sur la place de l'Hôtel de Ville en dépit de l'opposition du maire. « Face à ce coup d'éclat sur le parvis de la mairie, Michaël Delafosse et sa majorité apparaissent en retrait. Leur refus de hisser le drapeau palestinien illustre une ligne jugée plus clientéliste que courageuse. » C'est en ces termes que Les Écologistes montpelliérains commentent l'événement dans leur communiqué. Lancés dans la campagne municipale, les Écologistes sont par ailleurs en proie à leurs propres divisions internes : Julia Mignacca, ancienne présidente du conseil fédéral, vient en effet de quitter ses rangs pour rejoindre la liste de La France insoumise.

Alors que la gauche locale a maille à partir avec la question palestinienne et l'ancrage de la municipalité socialiste dans une conception excluante de la laïcité, reste à voir quelle part du terrain idéologique le Parti socialiste parviendra à conserver localement à l'avenir. Pendant ce temps, La France insoumise, qui s'affirme comme la principale force politique mobilisée contre l'islamophobie et pour le soutien de la cause palestinienne, continue de sérieusement menacer l'assise électorale que Michaël Delafosse avait réussi à s'assurer avant d'entamer son premier mandat. Face à lui, la liste « Faire mieux pour Montpellier » menée par Nathalie Oziol, qui a siphonné une partie des militants écologistes du « Printemps montpelliérain », apparaît comme la principale concurrente.


1Voir les travaux de la sociologue Rachida Brahim, notamment La race tue deux fois, Une histoire des crimes racistes en France (1970-2000), (Syllepse, 2021)

2Liste municipale rassemblant Les Écologistes, Générations, L'Après et L'Assemblée des quartiers, des organisations politiques de gauche.

Législatives en Irak. Partage du pouvoir, accaparement des richesses

Des panneaux électoraux colorés avec des portraits et des slogans politiques.

Portées par un taux de participation supérieur aux dernières échéances, les élections parlementaires irakiennes du 11 novembre n'ont pas rebattu l'équilibre parlementaire. Les tractations visant à former le nouveau gouvernement et désigner le premier ministre s'annoncent d'autant plus âpres qu'elles visent avant tout à se partager les richesses du pays entre les élites.

Les législatives irakiennes ont réuni 56,1 % des 21 millions d'Irakiens inscrits sur les listes électorales, contre 41 % en 2021. On les qualifie d'« élections des millionnaires », tant l'étalage de richesse et les investissements des candidats ont été hors norme. Outre le financement des campagnes, l'achat de votes dans les quartiers défavorisés a été légion, attestant de la fragilité de la démocratie dans ce pays.

Alors que les principaux acteurs chiites sont regroupés au sein du Cadre de la coordination depuis 2022, ils ont pour beaucoup fait cavalier seul à travers différentes listes dans l'optique de redéfinir leur poids au sein de leur coalition au lendemain des élections. Le Cadre de la coordination est en effet susceptible d'éclater si un consensus n'est pas trouvé entre ses membres, dont les philosophies politiques se sont régulièrement opposées au fil du mandat du premier ministre sortant, Mohammed Chia Al-Soudani.

Rééquilibrage politique

Parti en campagne à la tête de son parti baptisé Reconstruction et développement, avec pour ambition de briguer un second mandat, Al-Soudani n'a pas réussi à créer le raz-de-marée escompté. Bien qu'en tête des votes avec 46 sièges au sein du nouveau Parlement, il est loin de pouvoir fédérer autour de lui une majorité susceptible de l'adouber sans engager des pourparlers de fond avec les autres acteurs politiques, le Parlement comptant 329 sièges.

« Ce score de tête d'affiche n'est pas forcément une victoire pour Al-Soudani, car il espérait obtenir plus de sièges pour négocier un second mandat. En apparence, son parti a gagné, mais sa marge reste étroite. Les membres du Cadre de la coordination ne sont pas idéologiquement ou politiquement alignés », analyse Renad Mansour, politologue, chercheur au Chatham House et spécialiste des institutions irakiennes. Il est à noter que si la participation est restée élevée dans les régions kurdes et sunnites, elle a faibli dans les provinces à majorité chiite.

Autres acteurs de poids : les milices chiites qui affichent toutefois une performance décevante, mise à part la coalition Sadiqoun (27 sièges), mouvement politique de la milice Asaib Ahl Al-Haq de Qaïs Al-Khazali. Cela confirme le déclin de leur assise politique.

La principale liste sunnite est quant à elle portée par le parti de l'ancien chef du Parlement Mohammed Al-Halboussi (Taqqadum, 27 sièges) et pourrait peser après qu'elle aura fédéré les autres partis sunnites autour d'une coalition. Côté kurde, le grand gagnant des élections est le Parti démocratique du Kurdistan (PDK, 26 sièges) du clan Barzani, qui a passé la barre symbolique du million d'électeurs.

Face à ces poids lourds, le cheikh Moqtada Al-Sadr brille par son absence. Il n'aura pas de représentation dans le prochain gouvernement à la suite de son retrait de la vie politique et de son appel au boycott des élections. En 2022, après que sa formation a échoué à former un gouvernement1, Al-Sadr a brusquement sommé les élus de son mouvement de quitter le Parlement. Cette politique de la chaise vide avait alors incité le Cadre de la coordination à court-circuiter les acteurs sunnites et kurdes au moment de nommer Al-Soudani au poste de premier ministre après une crise politique émaillée de violences dans la zone verte2.

Enfin, les femmes occupent à peine plus de 25 % des sièges du nouveau Parlement (84 sièges). C'est près de 5 % de moins qu'aux dernières échéances. Ces représentantes ont également moins d'influence sur les débats et l'adoption de lois que leurs pairs masculins. Il est à noter que les femmes irakiennes votent moins que les hommes et que leur choix est régulièrement influencé par des pressions patriarcales au sein de leurs familles.

La marque d'Al-Soudani

Durant ses trois années de gouvernance, Mohammed Chia Al-Soudani a imposé sa marque en engageant d'importants chantiers de construction dans le pays tout en distillant un discours réformiste et souverainiste… non sans froisser certains acteurs traditionnels, comme Nouri Al-Maliki et les membres des Fassail3, des milices jusqu'au sein de sa coalition.

Aussi dirigiste qu'il ait voulu paraître, le chef de l'État n'a pas pu s'émanciper des réalités politiques locales, régionales et internationales qui influent sur l'équilibre du pouvoir en Irak. Tout comme son prédécesseur, Moustafa Al-Kadhimi, il s'est heurté à l'imbroglio sécuritaire des milices irakiennes en tentant de réaffirmer son autorité sur celles-ci. Ces milices, souvent inféodées à l'Iran, ont institutionnalisé leur présence depuis la guerre contre l'Organisation de l'État islamique (OEI) non sans conserver une marge de manœuvre en dehors de l'État.

Appuyées par l'Iran, qui compte sur elles pour assurer son emprise sur l'Irak et pour orchestrer la contrebande d'argent et d'hydrocarbures à ses frontières, les milices Hachd Al-Chaabi ou Fassail ont à plusieurs reprises déclenché des bras de fer avec Al-Soudani pour décourager toute forme d'atteinte à leur autonomie. Plusieurs acteurs, dont Nouri Al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014, ont par ailleurs fait front commun avec l'axe pro-Iran au sein du Cadre de la coordination pour contrecarrer les efforts du premier ministre sortant.

Sur le plan international, Al-Soudani a dû ménager la chèvre et le chou dans l'affrontement qui a opposé Israël et les États-Unis à l'Iran. La non-implication des Fassail dans la guerre opposant les deux premiers au second en juin 2025 aura montré que l'Irak veut éviter de s'immiscer dans un conflit qui le dépasse, bien que son territoire reste une zone de confrontation par procuration entre les puissances étrangères.

Mais c'est sur le plan économique qu'Al-Soudani a sans conteste réussi, permettant la signature d'importants contrats pétroliers avec Exxon Mobil tout en négociant avec les acteurs kurdes pour la réouverture de l'oléoduc de Ceyhan acheminant le pétrole irakien vers la Turquie. Ces accords économiques, obtenus par le biais d'une pression états-unienne, comme le révèle Reuters4, participent de la marginalisation des Fassail et des atouts économiques bénéficiant à l'Iran dans le pays, confirmant l'affaiblissement de Téhéran depuis l'attaque israélienne. Ce constat ne manque pas de faire passer Al-Soudani pour « l'homme des Américains », une étiquette qui collait déjà à la peau de son prédécesseur et qui explique en partie ses résultats décevants aux élections parlementaires.

L'heure des pactes

Les négociations à venir s'annoncent ardues avec l'autre poids lourd de la politique irakienne, à savoir la liste formée par l'ex-premier ministre Nouri Al-Maliki (État de droit, 29 sièges), lui-même issu du parti Daawa et principal rival de Mohammed Chia Al-Soudani.

Alors qu'Al-Maliki le percevait initialement comme un technocrate sous son contrôle, le premier ministre Al-Soudani a démontré qu'il avait ses propres ambitions, ce que ce véritable parrain au sein de la coalition chiite ne lui pardonne pas. L'ambitieux Soudani a tenté un rapprochement avec plusieurs acteurs politiques indépendants ainsi qu'avec l'ancien chef du Parlement Mohammed Al-Halboussi.

Ayant très tôt flairé une trahison de la part du premier ministre sortant, Al-Maliki pactise depuis contre son ancien dauphin jusqu'à s'assurer qu'il ne puisse pas briguer de second mandat, mais aussi contre ceux avec qui il a ébauché des alliances — après avoir fait chuter Al-Halboussi de son poste en novembre 2023.
« Nouri Al-Maliki n'a pas pardonné à Mohammed Halboussi son rapprochement avec Moqtada Sadr en 2021, ni avec Al-Soudani en 2022. Il est parvenu à l'évincer en retournant un de ses fidèles et en invoquant un vice de procédure pour remplacer le président du Parlement », explique Houssam Al-Robaie, membre du parti indépendant Al-Beit Al-Iraqi5 et du Al-Rasheed Centre for Development6.

Malgré les manigances de Nouri Al-Maliki, le premier ministre bénéficie toujours de soutiens qui, outre le camp chiite, incluent des factions sunnites et certains partis kurdes.

L'entre-soi des élites

Dans ce jeu des puissants, le public irakien demeure profondément désillusionné par son élite politique. « Seuls ceux qui bénéficient directement du système politique sont allés voter », écrit Sajad Jiyyad, chercheur en politiques publiques et gouvernance en Irak associé à Century Foundation et directeur du groupe de travail sur la politique chiite.

Outre les 3 700 cas de fraudes et incidents répertoriés, et les 700 000 bulletins annulés, c'est tout un système politique hérité de la période d'occupation états-unienne qui semble à bout de souffle. « Le fort taux de participation à ces élections, à hauteur de 56 %, n'est pas lié à la satisfaction des citoyens irakiens, mais plus à l'investissement massif des candidats qui ont mis les moyens pour mobiliser en leur nom », explique le politologue Renad Mansour.

Au-delà des intrigues et des jeux d'alliances, la population a compris que la classe dirigeante opère en vase clos et assure sa perpétuation avant tout. En Irak, les clivages communautaires servent surtout à mobiliser la société ou à la diviser. Mais derrière ce vernis, les élites collaborent pour s'enrichir et partager l'énorme gâteau que représente le budget de l'État. Renad Mansour observe que :


Les acteurs politiques irakiens se positionnent surtout via les élections pour s'assurer la meilleure part du budget irakien qui s'élève à plus de 100 milliards de dollars annuels [près de 900 millions d'euros]. L'économie de rente irakienne basée sur le pétrole soude les partis politiques ou les pousse à rivaliser entre eux.

L'entre-soi des élites dépasse les clivages communautaires, comme l'atteste le profil de l'ancien président du Parlement Mohammed Al-Halboussi : « C'est lui qui a appris aux grandes figures chiites comment détourner les fonds de l'État par le biais de compagnies-écrans. Il a une longue expérience de la chose, car il a fait fortune comme contracteur auprès des Américains », explique Houssam Al-Robaie.

À titre d'exemple, le dirigeant chiite Qaïs Al-Khazali a véritablement fait fortune grâce aux astuces que lui a soufflées Al-Halboussi. Parallèlement, Qaïs Al-Khazali cultive de bonnes relations avec l'Union patriotique du Kurdistan (UPK), dirigé par Bafel Talabani dans la province de Souleimaniye, dans le nord-est de l'Irak, par où passe une partie de la contrebande irakienne de pétrole et de devises.

« Le marché noir du pétrole est très lucratif. Autrefois, les milices prenaient 20 à 50 % des bénéfices des entreprises sous leur emprise. Désormais, elles veulent des actions dans l'entreprise », décrit Houssam Al-Robaie.

Tractations internes, pressions externes

Alors que les négociations se poursuivent sous l'égide de Nouri Al-Maliki, qui rencontre les différents acteurs politiques nationaux, le blocage politique risque de se maintenir tant qu'aucun consensus global ne se dessine entre les principaux blocs parlementaires. Bien que la Constitution prévoit des délais précis, les négociations politiques prolongent souvent les débats parlementaires. Les désaccords concernant l'ampleur de la coalition, les quotas ministériels et les portefeuilles clés retardent fréquemment la conclusion d'un accord.

Le regard appuyé des puissances régionales sur ce processus complique encore la conclusion d'un accord. En pleine recomposition géopolitique, le Proche-Orient est sujet à une pression états-unienne accrue. En Irak, l'ingérence iranienne demeure forte et l'influence d'Ankara reste prégnante. Le président états-unien Donald Trump a toutefois choisi d'employer un style moins agressif qu'à l'accoutumée avec Bagdad. En nommant Mark Savaya, un homme d'affaires d'origine irakienne, envoyé spécial en Irak, il signale qu'il entend trouver un compromis entre la sécurité (comprendre : brider les milices) et les affaires. Un positionnement qui semble trouver un écho favorable auprès de l'élite irakienne.

Toutefois, ce fragile équilibre peut rapidement s'effondrer, comme l'a démontré l'épisode de la liste des organisations terroristes qu'a failli signer le gouvernement irakien : pendant quelques jours, Bagdad a classé les houthistes du Yémen et le Hezbollah libanais comme organisations terroristes, une ligne rouge pour Téhéran et ses alliés. « Il y a eu une levée de boucliers des Fassail, mais aussi d'Al-Maliki contre Al-Soudani, et le gouvernement a dû prétendre à une erreur pour expliquer la situation », révèle Houssam Al-Robaie, du parti indépendant Al-Beit Al-Iraqi.

Le temps où la rue faisait trembler le pouvoir et où des candidats indépendants faisaient leur entrée au Parlement semble bel et bien révolu. Cependant, l'élite politique irakienne pourrait trouver dans la persistance des inégalités sociales et économiques et dans la crise écologique qui va accroître la pression sur les ressources naturelles dans le pays de sérieux obstacles au ronronnement de ses affaires.


1Menés par Nouri Al-Maliki, les adversaires de Moqtada Al-Sadr ont délibérément entravé les sessions parlementaires afin d'empêcher la restructuration de l'exécutif (qui nécessitait un quorum des deux tiers), rendant ainsi les sadristes et leurs alliés incapables d'exercer leur autorité légitime, bien qu'ils aient obtenu une majorité parlementaire aux précédentes élections.

2La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.

3Les Fassail, ou factions, désignent les milices au sein des Hachd Al-Chaabi, les Unités de mobilisation populaires (UMP), qui sont des milices reconnues par l'État irakien depuis leur lutte contre l'organisation de l'État islamique (OEI) entre 2014 et 2017. Au sein des UMP, les Fassail sont les factions inféodées à l'Iran.

4«  How an oil pipeline battle shows the US gaining sway in Iraq  », 4 décembre 2025.

5Ce jeune parti est issu du mouvement Tichreen de 2019. Relativement confidentiel, il s'est associé à Mohammed Chia Al-Soudani lors des dernières élections irakiennes.

6Think tank produisant des études politiques en Irak, affilié au parti politique Al-Beit Al-Iraqi.

« Un jour ou l'autre, ce sera notre tour d'être assiégés »

L'image montre deux hommes debout devant un podium avec le sceau présidentiel. En arrière-plan, il y a des rideaux en velours doré et des drapeaux, dont un drapeau américain. Les deux hommes échangent un regard complice, suggérant une atmosphère amicale. L'un est en costume sombre et l'autre porte une cravate rouge, ce qui attire l'attention. L'environnement semble formel, probablement lors d'un événement officiel.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de la ville de Gaza avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et les siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Il a reçu, pour ce journal de bord, deux récompenses au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre, dans la catégorie presse écrite et prix Ouest-France. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Jeudi 7 novembre 2024

Comme d'habitude, quand je sors de notre « Villa de la fierté », comme j'ai surnommé ma tente, pour aller travailler à la Maison de la Presse, je monte à bord d'une charrette tirée par un animal, ou une bétaillère accrochée à une voiture déglinguée datant des années 1990, qui roule à l'huile végétale ou au gaz de cuisine, comme je vous ai déjà raconté. Même si on paie cinq fois le prix d'avant, on est toujours une vingtaine de personnes à s'entasser sur les bancs.

J'aime bien écouter les gens pendant ces trajets. Tout le monde veut parler, il n'y a jamais un moment de silence. Et on parle surtout politique.

Un nouveau « deal du siècle » ?

En ce moment, le sujet principal des discussions, c'est évidemment la victoire de Trump. Les Gazaouis ont suivi les élections états-uniennes, et la plupart espèrent qu'avec Trump, ce sera la fin de la guerre.

L'un des passagers affirme : « Donald va finir la guerre. C'est quelqu'un qui tient ses promesses. Il a dit qu'une fois au pouvoir, et même avant de prendre le pouvoir, il arrêterait la guerre en Ukraine, mais aussi au Proche-Orient, à Gaza et au Liban. »

Un autre lui répond :


— Oui, c'est un grand homme d'affaires, et pour lui, ce qui compte, c'est de limiter les dépenses. Et là, les Américains ont donné en un an beaucoup plus que d'argent à Israël que pendant les dix années précédentes. Vingt milliards de dollars pour l'arsenal israélien. Pour Trump, c'est énorme. Et c'est pour cela qu'il va arrêter la guerre.

— Peut-être, répond le premier, mais il va le faire à sa façon. C'est-à-dire, comme toujours, au profit des Israéliens. Pour son « deal du siècle », comme il dit, il a commencé par déplacer l'ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem. Et il pense avoir réglé le problème de Jérusalem. Maintenant Jérusalem appartient aux Israéliens. Même Jérusalem-Est, qui est considérée comme un territoire occupé. Il fera pareil pour régler la guerre. Ne croyez pas que ce sera la belle vie. Trump va tout faire pour les intérêts israéliens.

Un troisième homme prend la parole :


— Son objectif, c'est le transfert des Palestiniens. Pour la Cisjordanie, il a toujours parlé d'une confédération avec la Jordanie. Et nous, à Gaza, on irait en Égypte. Il va demander aux Israéliens d'ouvrir les portes, et ce sera une émigration forcée. Peut-être agiteront-ils une carotte sous notre nez, en nous disant que l'on pourra aller nous installer ailleurs.

— Oui, dit un passager, je sais qu'ils vont ouvrir les portes, et je partirai avec ma famille aux États-Unis ou bien au Canada. Je suis partant. Je veux que mes enfants aient une meilleure vie après ce qu'ils ont vécu pendant cette guerre, la terreur, la machine de guerre, tout ce qu'ils ont vu. Il y aura beaucoup d'avantages pour ceux qui voudront émigrer, on nous donnera une maison, les enfants iront à l'école, on nous donnera de l'argent, on ne va pas nous jeter comme ça dans des pays étrangers. Il y aura beaucoup de facilités pour nous les Palestiniens.

« Je préfère mourir ici »

Un autre encore ne partage pas cette vision très optimiste :

Je ne crois pas qu'on pourra aller aux États-Unis, au Canada ou dans des pays européens. On va peut-être nous pousser simplement dans le désert du Sinaï. On prendra la place de ceux qui ont été expulsés de Rafah et d'El-Arish quand il y a eu la guerre entre l'armée égyptienne et Daech. Maintenant, plus personne ne vit dans ces endroits-là. Et peut-être qu'ils sont faits pour nous. Ce sera ça, le « deal du siècle » : il n'y aura plus de Palestiniens à Gaza, nous serons tous au Sinaï. Ceux de la Cisjordanie, ils se retrouveront dans une confédération avec la Jordanie. Ou bien ils seront carrément transférés en Jordanie. Et voilà, Trump aura réglé le problème : il n'y aura pas d'État palestinien. Trump est un orgueilleux. Il veut entrer dans l'Histoire en faisant croire qu'il peut régler tous les problèmes du monde. Chez nous, il y aura seulement un État israélien. Ceux qui voudront rester vivront sous l'apartheid israélien. Les autres partiront en Égypte ou en Jordanie.

Mais la troisième personne n'est pas d'accord :

— Non, les Égyptiens ne veulent pas de nous. Dès le début de la guerre, les Israéliens ont voulu nous transférer en Égypte pour isoler le Hamas. Mais les Égyptiens étaient catégoriquement contre.

— Mais tu oublies que quand Trump parle, il donne des ordres. Je me rappelle très bien sa tournée dans les pays du Golfe où il a signé des accords commerciaux pour plus de 300 milliards de dollars. Pour ce genre de sommes, ils accepteront de nous mettre où Trump veut. Parce que c'est l'homme le plus fort. Si Trump dit qu'on doit aller au Sinaï, les Égyptiens accepteront et voilà, on sera en Égypte.

Et là, les gens dans la charrette sont intervenus : « Non, on veut rester ici ! Si c'est pour aller en Europe ou aux États-Unis, d'accord, mais pas en Égypte ! » Un vieux monsieur a alors pris la parole :

Moi, j'ai passé toute ma vie à Gaza. Je préfère mourir ici. Résoudre la question palestinienne en allant vivre dans le Sinaï, sous une tente ou même dans un appartement, très peu pour moi. Je crois que vous dites tous ça parce que c'est la guerre. Mais une fois que ça s'arrêtera, beaucoup d'entre vous ne partiront pas. Vous allez rester ici.

Nous serons toujours là

Il y a beaucoup de discussions de ce genre dans les transports en commun de fortune. Moi, je n'y participe pas, je préfère écouter et faire ma propre analyse. Ce qui m'a frappé dans ces conversations, c'est de voir à quel point les Israéliens ont réussi à manipuler nos pensées en nous faisant accepter un homme qui est l'ennemi des Palestiniens. L'homme qui a déplacé l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, reconnaissant ainsi Jérusalem comme capitale d'Israël, ce que les autres pays refusent toujours de faire. À l'époque, de très nombreux Palestiniens s'étaient mobilisés. Ils détestaient Trump et son « deal du siècle ». Trump, c'était l'ennemi des Palestiniens. Il y avait des manifestations partout. Et voilà qu'aujourd'hui, cet homme devient le sauveteur de Gaza. C'est lui qui arrêterait la guerre. C'est lui qui offrirait une meilleure vie aux Palestiniens, aux Gazaouis. Mais une vie meilleure, pour bien des Gazaouis aujourd'hui, cela ne veut pas dire que Gaza va devenir une Singapour au bord de la Méditerranée. C'est seulement la fin de la guerre et accepter un exil au Canada, aux États-Unis ou dans un pays européen. Alors qu'au début, ce n'était pas du tout ça, la mentalité des Palestiniens.

C'est la force de la manipulation israélienne. C'est la force de cette guerre qui a « cuit » nos pensées, comme on dit chez nous. On nous fait croire que la pire des solutions est maintenant la meilleure. Et c'est cela qui est vraiment grave. Je suis sûr que cet homme qui dit « Moi, je suis prêt à partir avec ma famille » aurait dit non avant la guerre. Aujourd'hui nous sommes toujours dans ce mixeur, dans cette tornade qui tourne sans arrêt, et tout le monde veut que la guerre s'arrête, que cessent ces inimaginables boucheries, ces « israéleries » quotidiennes, tout ce qui se passe au nord, où les gens sont en train de mourir sous les yeux du monde entier.

Et je sais très bien qu'un un jour ou l'autre, ce sera notre tour d'être assiégés et soumis aux boucheries, avec des massacres partout, pour nous pousser vers le sud. Voilà pourquoi les gens veulent que tout cela s'arrête aujourd'hui, et qu'ils sont prêts à accepter des solutions que personne n'acceptait auparavant.

C'est cela, notre problème, nous Palestiniens. Au moment de la création d'Israël, nous n'avons pas accepté la division, on voulait toute la Palestine. Avec les accords d'Oslo, on a accepté les territoires de la ligne d'armistice de 1967. Maintenant, on va accepter de sortir d'ici, et de mettre fin à la question palestinienne, parce qu'avec la période Trump qui s'annonce, le génocide humanitaire sera suivi d'un génocide politique. Il n'y aura plus de Palestine. Trump voulait abolir l'UNRWA, l'agence de l'ONU qui s'occupe des réfugiés palestiniens. Cela tombe bien, le parlement israélien vient de lui interdire de travailler dans les territoires palestiniens.

Trump va peut-être arrêter le génocide humanitaire, mais je crois qu'il va mettre en œuvre le génocide politique que Nétanyahou a commencé avec l'interdiction de l'UNRWA. Je crois que si la guerre s'arrête, les décisions de Trump en temps de paix seront bien pires que ce génocide qu'on est en train de vivre, que les massacres, que les bombardements, que la famine, que tout ce que fait l'armée israélienne d'occupation. Et ce que nous refusions jusque-là, nous allons l'accepter. Je crois que pendant le mandat de Trump, ce génocide politique sera accepté par tout le monde, même par les pays « amis », même par les pays arabes. Et selon Donald Trump, ce sera la fin de la question palestinienne. Mais les Palestiniens ne le laisseront pas faire. Nous serons toujours là.

Élections en Jordanie. Le retour des partis à l'assemblée

L'image montre l'intérieur d'une grande salle de réunion ou d'assemblée, probablement un parlement ou une assemblée législative. Au centre, une estrade est prévue pour les orateurs, et des écrans sont visibles sur les murs pour diffuser les interventions. On peut voir plusieurs membres assis sur des rangées en pente, organisés en sections. Les couleurs dominantes sont des tons de vert et de bois, créant une ambiance formelle. Des personnes sont également présentes debout, écoutant attentivement.

Le 10 septembre 2024, les Jordaniens ont voté pour élire leurs parlementaires. Le contexte régional tout comme le nouveau mode de scrutin ont influé sur les résultats, donnant une place importante aux Frères musulmans. La monarchie hachémite navigue à vue entre attentes populaires, pratiques autoritaires et contraintes liées au dossier palestinien.

Les élections, comme le reste de l'actualité politique de la Jordanie, passent généralement sous les radars de la presse internationale. Elles suscitent également peu d'enthousiasme à l'intérieur du pays, comme le révèlent les taux d'abstention élevés à chaque scrutin. Néanmoins, les résultats du dernier scrutin législatif tenu le 10 septembre 2024 ont surpris.

L'attention s'est notamment portée sur les succès obtenus par le Front d'action islamique (FAI), le bras politique de la confrérie des Frères musulmans, qui a obtenu 31 sièges sur 138. Le parti réalise ainsi le meilleur résultat de son histoire, donnant ainsi à la population jordanienne l'impression d'une élection « propre », c'est-à-dire sans intervention de la part des autorités dans les résultats.

Additionnés aux sièges obtenus par les autres partis, la nouvelle chambre sera ainsi composée de 104 élus dotés d'une affiliation partisane, alors que les précédentes n'en comptaient que 24 (en 2016) et 12 (en 2020).

Trois réformes électorales successives

Pour désigner le discours officiel du roi et du gouvernement jordanien à l'égard des partis politiques, le chercheur José Ciro Martinez parle de « bande-son interminable de la politique jordanienne ». En effet, depuis le début des années 2000, mais encore davantage depuis les mouvements contestataires de 2011, le roi Abdallah II appelle au renforcement du rôle des partis au sein de la scène politique. Dans l'un de ses documents de travail publiés à partir de 2012, le monarque explique notamment que la priorité serait de développer des « partis politiques nationaux (…) capables de recueillir la majorité des voix des citoyens ». Tout en les faisant apparaître comme intrinsèques à la démocratisation du régime — sans mentionner le fait que les partis aient été interdits de 1957 à 1992 et que certains continuent de faire l'objet d'une répression politique — le roi soulignait la faiblesse des organisations partisanes et mettait en avant le caractère progressif de cette transition.

Ce propos officiel entendait répondre aux revendications formulées par l'opposition politique depuis la mise en place, en 1993, d'un mode de scrutin peu favorable aux partis politiques. Pour éviter que les partis d'opposition obtiennent la majorité des sièges au parlement comme cela avait été le cas en 1989, ainsi que dans les années 1950, le scrutin majoritaire plurinominal avait été remplacé par un scrutin uninominal majoritaire de circonscription à sièges multiples (surnommé le système « un homme, une voix »). Autrement dit, alors que l'électeur votait en 1989 pour autant de candidats qu'il y avait de sièges à pourvoir dans sa circonscription, il ne dispose plus que d'une seule voix à partir de 1993. Il s'agissait de faire en sorte que les électeurs utilisent ce vote unique pour soutenir un membre de leur tribu ou de leur entourage, c'est-à-dire un intermédiaire accessible, plutôt qu'un candidat choisi pour son idéologie politique. Ce système électoral a progressivement conduit à la marginalisation des forces politiques à l'assemblée. En 2010, ces dernières ne représentaient que 10 % des députés de la chambre. L'immense majorité des élus se déclaraient donc indépendants.

La demande d'une nouvelle loi électorale était au cœur des revendications de l'opposition lors des mobilisations de 2011. En réaction, le roi avait donc promis une transition graduelle vers un gouvernement parlementaire, où le premier ministre serait nommé par la coalition majoritaire.

Trois réformes de la loi électorale sont successivement mises en place entre 2013 et 2022. Celle de 2013 réserve 27 sièges (sur 150) à des candidats élus au sein d'une circonscription nationale. Mais le scrutin est boycotté par plusieurs partis, tels que le FAI et plusieurs partis de gauche. Au total, 33 sièges sur 150 (22 %) sont obtenus par des candidats affiliés à des partis. La réforme de 2016 met ensuite fin au système « un homme, une voix », en le remplaçant par un scrutin proportionnel de listes ouvertes, élues au niveau des circonscriptions locales. Lors du scrutin tenu quelques mois plus tard, 24 candidats dotés d'une affiliation partisane obtiennent un des 130 sièges (18,4 %). Le FAI remporte 10 sièges, en plus des 5 obtenus par des candidats alliés. L'issue du scrutin de novembre 2020 est encore plus décevante. En effet, seuls 12 candidats affiliés à des partis politiques parviennent à remporter un siège (9,2 %) : 10 sièges sont remportés par le FAI et le parti du Centre islamique.

Au début de l'année 2022, une troisième réforme électorale est votée au parlement. Désormais, le système électoral est un système mixte : 97 sièges représentent 18 circonscriptions locales, au sein desquelles les candidats s'affrontent par le biais d'un scrutin proportionnel de listes ouvertes, et 41 sièges sont obtenus par le biais d'un scrutin proportionnel de listes fermées, au niveau d'une circonscription nationale. Contrairement aux premières, ces listes sont exclusivement partisanes. Le nombre de sièges réservés aux partis politiques est également voué à augmenter au fil des scrutins successifs, passant de 41 sièges à 69 puis 90 sièges. Reprenant la devise en vigueur depuis plus de 10 ans, le président de la commission des lois, Abdel Mon‘em Al-Aoudat, avait affirmé que cette loi « [allait] permettre à la Jordanie d'atteindre une réelle vie partisane et de redonner un rôle effectif aux partis dans la vie politique ».

La naissance de nouvelles organisations

Qu'en est-il réellement aujourd'hui ? Avant d'en venir aux résultats, la loi électorale a tout d'abord conduit à la visibilisation des partis lors des campagnes électorales. Auparavant, les candidats avouant « cacher » leur affiliation partisane à leurs électeurs semblaient nombreux. Certains préféraient ne pas faire apparaître le nom et le logo de leur parti sur leurs affiches de campagne, par peur que cela leur fasse perdre des voix. Le FAI constituait néanmoins une exception, les candidats estimant souvent au contraire que le nom du parti, connu des électeurs, pouvait les aider à toucher un électorat plus important.

Si ces pratiques de dissimulation de l'étiquette partisane ont persisté lors des élections de 2024, notamment pour les candidats investis au niveau local, les partis, contraints de se faire connaître afin d'obtenir des voix pour leurs listes présentées au niveau national, ont opéré un retour dans l'espace public en faisant campagne. Au-delà des affiches accrochées un peu partout dans les villes, les candidats et militants des partis étaient présents dans la rue pour distribuer des tracts qui présentaient le programme de leurs partis ou bien le nom de leurs candidats. Les partis ont également organisé des meetings électoraux dans les différentes circonscriptions du pays. Pour les nouveaux partis créés depuis la promulgation de la loi électorale, tels que les partis Al-Mithaq Al-Watani, Erada ou bien ‘Azm, encore inconnus de la population il y a quelques mois, l'enjeu était aussi tout simplement de se faire un nom.

La percée du Front d'action islamique

Les moyens logistiques déployés par les partis n'ont néanmoins pas vraiment porté leurs fruits. En effet, le nombre des sièges obtenus par ces nouveaux partis à l'échelle nationale est resté limité. Al-Mithaq et Erada n'ont par exemple remporté que 4 et 3 sièges parmi les 41 sièges réservés aux organisations partisanes. Ces partis, tous deux présidés par d'anciens ministres, sont souvent dépeints comme ayant été créés par les élites économiques et politiques soutenues par les autorités. Leurs sièges obtenus à l'échelle locale, avant tout grâce à la notoriété de leurs candidats au sein des circonscriptions, leur permettent néanmoins de compenser cet échec. Le parti al-Mithaq compte désormais 21 députés, contre 19 pour le parti Erada.

C'est également une déception pour les différents partis de gauche ayant participé aux élections, tels le Parti communiste, le Parti de l'unité populaire ou le Parti civil démocratique, qui n'ont obtenu aucun siège au niveau national, témoignant à nouveau de leur faible capacité de mobilisation électorale. Ceux-ci avaient essayé, en amont des campagnes électorales, de former une coalition. Mais les négociations avaient achoppé au moment de déterminer l'ordre des candidats sur la liste.

À l'inverse, la consultation du 10 septembre 2024 a été un franc succès pour le FAI, qui a remporté 17 des 41 sièges réservés aux organisations partisanes. Additionnées aux 14 sièges obtenus au niveau des circonscriptions locales, 31 de ses membres siègeront au sein de la chambre nouvellement élue (dont 8 femmes parmi les 27 élues). En obtenant près d'un demi-million de voix pour sa liste présentée à l'échelle nationale, le parti confirme sa capacité à mobiliser au-delà de ses fiefs électoraux habituels, les circonscriptions urbaines d'Amman et Zarqa. Personne ne s'attendait à une telle victoire — les membres du parti eux-mêmes avouent avoir été les premiers surpris. Or, ce scrutin montre à quel point le FAI demeure encore le seul parti connu des électeurs, capable de mobiliser un électorat sans se reposer uniquement sur la notoriété des candidats investis.

Ces résultats peuvent également se lire comme étant le résultat d'une transformation entamée par le parti il y a déjà plusieurs années afin de s'adresser à un électorat plus large. En 2016, le slogan « L'islam est la solution » avait par exemple été abandonné au profit de « Renaissance pour la patrie, dignité pour les citoyens ». Au moment des élections de 2016 et de 2020, le parti avait aussi formé la Coalition nationale pour la réforme (Al-tahalouf Al-watani li-l-islah), avec des candidats indépendants, dont des personnes de confession chrétienne.

L'enjeu de la Palestine

Le parti est aujourd'hui apprécié de bien des électeurs, car vu comme étant composé de personnalités politiques intègres, contrairement aux autres élus souvent dépeints comme corrompus. Certains électeurs auront également souhaité soutenir le parti au regard de son opposition aux pratiques de répression politique des autorités jordaniennes, telles que la nouvelle loi sur la cybercriminalité (2023)1, largement dénoncée à travers le pays. Le parti a également choisi d'investir Nasser Al-Nawasreh, ancien président du syndicat des enseignants, dissout au cours de 2020 et dont les membres avaient été sévèrement réprimés.

Les résultats du FAI doivent nécessairement être lus à la lumière du génocide ayant lieu dans la bande de Gaza. La cause palestinienne, et la question des relations de la Jordanie avec Israël, sont parmi les questions centrales qui ont occupé les députés du parti pendant la mandature précédente. Ils avaient notamment été des opposants résolus à la signature de l'accord gazier, en 2016, entre les deux États. À partir du 7 octobre 2023, les Frères musulmans ont participé à l'organisation des différentes actions et manifestations en soutien aux Palestiniens, aux côtés d'autres partis et activistes rassemblés au sein du Forum national de soutien à la résistance (Al-moultaqa Al-wataniya li-da‘em Al-muqawama).

La Palestine et les évènements en cours à Gaza étaient enfin au centre de leur campagne électorale. Au cours de leurs nombreux meetings, les candidats et membres du parti ont rappelé leur soutien à la résistance palestinienne et dénoncé les relations entretenues par le royaume avec Israël, dont la perpétuation serait aussi le résultat de la dépendance de la Jordanie aux États-Unis. Leur soutien au chauffeur Maher Al-Jazi, abattu à la frontière israélienne après avoir tué 3 soldats israélien quelques jours avant la tenue du scrutin, a renforcé leurs images de fervents défenseurs de la cause palestinienne.

Les garde-fous du pouvoir

La nouvelle chambre des représentants est ainsi composée de 104 députés affiliés à 10 partis politiques sur un total de 138 élus, soit 76 % de la chambre. À titre de comparaison, la chambre élue en 1989 ne comptait 46 % d'élus dotés d'une affiliation partisane, contre seulement 6,2 % en 1997. Par conséquent, les différents partis vont devoir former des groupes parlementaires — jusqu'à présent majoritairement composés d'élus indépendants. Les alliances à venir restent encore imprécises. Certaines pourraient reposer sur des socles idéologiques ou programmatiques. Il sera également intéressant d'observer si les partis nouvellement créés parviendront à se perpétuer dans le temps, à institutionnaliser les relations entre leurs élus et les instances dirigeantes du parti, et à imposer une forme de discipline de vote à leurs membres. Si tel est le cas, les mécanismes de négociation et de coalition au moment du vote d'un projet de loi sont amenés à considérablement évoluer par rapport aux précédentes législatures, où les députés étaient généralement contraints de convaincre un à un leurs collègues afin d'espérer obtenir le rejet ou le vote d'un texte.

L'arrivée à l'assemblée de 31 députés du FAI affectera aussi la vie parlementaire. Si les dernières années ont montré que le parlement était systématiquement contourné lorsqu'il s'agissait de décisions relatives à la politique étrangère et aux relations extérieures de la Jordanie (notamment avec Israël), on peut s'attendre à ce que les élus soient particulièrement audibles sur la question de la Palestine, ainsi que sur celle de la répression politique, notamment lors des séances de questions orales au gouvernement.

La réforme électorale de 2022 s'était néanmoins accompagnée de certains garde-fous, signe peut-être que la monarchie s'attendait à de tels résultats. Un amendement constitutionnel voté la même année a par exemple réduit la possibilité pour les députés d'obtenir la destitution du gouvernement. Alors que seules 10 signatures étaient jusque-là nécessaires pour qu'une motion de censure soit recevable et présentée à l'assemblée, il faut désormais 25 % des membres de la chambre — les élus du FAI n'en représentant aujourd'hui que 22,5 %. Il faut aussi souligner que les députés n'ont à nouveau pas été consultés, contrairement à ce que le roi promet pourtant depuis 2011, pour choisir le nouveau premier ministre après la démission de Bisher Khasawneh quelques jours après l'élection, comme le prévoit la constitution.

Malgré le recours fréquent à la répression politique contre les militants et opposants politiques, les résultats de ce dernier scrutin révèlent un paysage politique relativement concurrentiel, redevenu assez exceptionnel à l'échelle du monde arabe. Le faible taux de participation (32 %) montre néanmoins que les Jordaniens éprouvent une défiance à l'égard de l'institution parlementaire et des réformes politiques impulsées par les autorités. Les quatre prochaines années diront si les nouveaux élus parviennent à restaurer une forme de confiance.

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Cet article est publié en partenariat avec le programme MENA du centre de recherche indépendant Noria Research.


1NDLR. La loi relative à la cybercriminalité élargit la définition des infractions et étend les pouvoirs habilitant le parquet général à engager des poursuites contre des personnes sans qu'une plainte individuelle ait été déposée, lorsque l'infraction est liée à des personnalités ou entités gouvernementales. Elle introduit de lourdes sanctions pour des infractions telles que « diffusion de fausses nouvelles », « incitation à la discorde », « menace à la paix sociale » et « mépris des religions ».

États-Unis – Gaza. Avec Kamala Harris, un changement de façade

L'image montre une grande scène durant la Convention Nationale Démocrate, qui se déroule à Chicago du 19 au 22 août 2024. On peut voir une foule nombreuse réunie dans une salle, avec des drapeaux et des pancartes en soutien aux candidats. Au centre, un écran géant affiche une intervenante, probablement une personnalité politique, qui s'adresse à l'assemblée. L'atmosphère semble électrisante, avec beaucoup d'enthousiasme parmi les participants.

Le soutien de l'administration de Joe Biden à Israël a été tel depuis le début de la guerre génocidaire à Gaza, que le changement de casting côté démocrate a suscité chez une partie des électeurs l'espoir d'une inflexion dans la politique étrangère américaine. Une attente rapidement balayée lors de la convention du parti puis lors du débat Kamala Harris-Donald Trump.

Alors que les parents de Hersh Goldberg-Polin, otage israélo-américain capturé par le Hamas le 7 octobre 2023 et mort entre les mains de l'organisation palestinienne peu avant la convention démocrate, à la mi-août, ont été invités à s'y exprimer, la demande de nombreux cercles démocrates pour qu'un Palestinien puisse faire de même, après des semaines de négociations, a été refusée par ses organisateurs. Une initiative, intitulée le « Uncommitted movement » (le « mouvement des non-engagés », sous-entendant qu'ils ne sont pas sûrs de voter pour Harris1), avait réuni des centaines de milliers de signatures pour réclamer que la voix de la Palestine soit entendue à la convention. La secrétaire du parti au Michigan, Lavora Barnes, les représentants à la Chambre Ro Khanna (Californie) et Ruwa Romman (Géorgie) et bien d'autres aussi. Brandon Johnson, maire de Chicago, où avait lieu la convention, le demanda également. Il nota que le comté de Cork, où elle se déroulait, est celui qui dispose de la plus forte population américaine d'origine palestinienne aux États-Unis.

Rien n'y fit : la réponse de l'appareil démocrate est restée négative. La représentante à la Chambre basse Cori Bush, devant une assemblée du groupement des « non-engagés » à l'ouverture de la convention, appela la gauche du parti à ne pas abandonner le combat : « Nous sommes et restons démocrates. Nous disons juste : ‘écoutez-nous, parce que ça compte' ». Chacun a compris la référence à Black Lives matter. Comme celle des Noirs, la vie des Palestiniens compte.

Chicago, 22 août 2024. Les déléguées du « mouvement des non-engagés », Meryem Maameri (à gauche) et Asma Mohammed (à droite), se serrent les bras à l
Chicago, 22 août 2024. Les déléguées du « mouvement des non-engagés », Meryem Maameri (à gauche) et Asma Mohammed (à droite), se serrent les bras à l'entrée de la Convention nationale du Parti démocrate.
Lorie Shaull / Flickr

« Restez silencieux »

Mais Kamala Harris, en déplacement au Michigan quelque temps avant et confrontée à des protestataires contre la politique de l'actuelle Maison-Blanche envers la Palestine, leur avait répondu : « Restez silencieux si vous ne voulez pas faire élire Trump »2. L'épisode n'est guère rassurant quant à l'attitude que pourrait avoir, si elle est élue, la prochaine présidente des États-Unis vis-à-vis du Proche-Orient.

Pourtant, certains analystes veulent croire qu'un accès de Kamala Harris au pouvoir marquerait « la fin d'une ère où les présidents américains avaient un attachement personnel à Israël »3, comme l'a été en particulier Joe Biden. Mais jusqu'ici, ce n'est pas ce qu'elle a montré. La Plateforme démocrate pour l'élection, rédigée sous Biden, n'a pas été modifiée d'un iota après qu'il s'est retiré de la course. Certes, Harris a un peu desserré le carcan de soutien inconditionnel américain dans lequel Biden et Antony Blinken, son secrétaire d'État, avaient enserré la guerre contre Gaza, laissant libre cours à Benyamin Nétanyahou pour empêcher tout cessez-le-feu. À la convention, Harris est apparue plus ouverte à la cause palestinienne, déclarant qu'elle ne resterait pas « silencieuse » si perdurait une tragédie des Gazaouis qui « brise le cœur ».

Elle a aussi implicitement accusé le premier ministre israélien d'être le principal obstacle à une sortie de crise. Peu après, dans un entretien à CNN le 29 août, elle a proclamé que les Palestiniens devaient « accéder à leur droit à la dignité, la sécurité, la liberté et l'autodétermination ». Des propos qui ne pouvaient pas plaire à Nétanyahou ni à la quasi-totalité de la classe politique israélienne. Mais ceux-ci s'en accommoderont si demain une administration Harris ne se comporte pas différemment de celle de Biden, c'est-à-dire, qu'elle leur laisse de facto les mains libres. Or, dans la même interview, Kamala Harris a confirmé que l'accord de livraisons annuelle d'armes à Israël pour 3,8 milliards de dollars (3,4 milliards d'euros)4 restera, si elle est élue, un pivot de la politique américaine au Proche-Orient.

Un logiciel devenu caduc

Mais que craignent donc les dirigeants démocrates pour refuser de tenir compte de l'opinion de leurs propres électeurs ? De nombreux commentateurs aux États-Unis ont considéré que la direction du parti fait fi de l'évolution profonde que connait son propre camp. Les sondages Gallup montrent que 44 % de l'électorat démocrate se prononce désormais pour un abandon de la fourniture systématique d'armes américaines à Israël, quand seuls 25 % la soutiennent encore. La jeunesse universitaire n'est pas seule à s'insurger : d'importants syndicats, ceux de l'automobile, le United Auto Workers (UAW), de la poste, de l'éducation publique et d'autres, longtemps fervents supporteurs de l'État israélien, ont eux aussi appelé Biden à « mettre fin à l'aide militaire à Israël ». À un degré moindre, cette tendance s'affirme aussi au sein des électeurs « indépendants ». Dès lors, s'interroge le journal en ligne Slate, comment expliquer que la convention démocrate n'ait offert qu'une litanie de déclarations d'appui à Israël ?5

L'appareil du parti semble s'accrocher à un logiciel devenu caduc. Selon le site Middle East Eye,6 Kamala Harris, peu au fait des problèmes du Proche-Orient, formerait une équipe issue des milieux ayant agi sous les présidences de Barack Obama et qui serait dirigée au département d'État par Phil Gordon. Ce choix serait l'incarnation même d'une pérennité annoncée du statu quo en ce qui concerne la Palestine et Israël. L'homme ayant occupé des postes de plus en plus éminents dans toutes les administrations démocrates depuis les années Clinton, il ne cesse de marteler sur le sujet les propos de tous ses prédécesseurs aux affaires étrangères, comme si rien n'était advenu en trente ans. Le 24 juin 2024, Gordon participait à la conférence d'Herzliya, un forum annuel qui réunit la crème des milieux diplomatiques et sécuritaires israéliens, et accueille de nombreux invités étrangers. Gordon y a fortement plaidé pour un accord rapide sur un cessez-le-feu à Gaza et les bénéfices qu'Israël en tirerait. En mots choisis, il a critiqué le rejet israélien de facto du plan Biden pour un cessez-le-feu. Gordon a également insisté sur l'isolement international croissant d'Israël, y compris aux États-Unis, où « des segments bruyants de l'opinion publique s'opposent à cette guerre ». Et il a conclu avec quelques mises en garde :

La réalité est qu'il n'y aura pas de défaite du Hamas sans un gouvernement et une sécurité alternatifs à Gaza – et nous avons appris quelques leçons à nos dépens de nos expériences irakiennes et afghanes.

Il n'y a que deux options, a clôturé Phil Gordon : soit la reconstruction d'une bande de Gaza palestinienne sans direction du Hamas, soit :

un conflit sans fin […], avec des tensions et de la violence croissante en Cisjordanie et l'absence de tout horizon politique pour les Palestiniens, ce qui ne bénéficie qu'au Hamas et aux autres groupes terroristes palestiniens, et enfin la menace imminente d'une escalade régionale importante et une isolation aggravée d'Israël sur la scène internationale. […] Si Israël prend le chemin de l'espoir, les États-Unis seront avec lui à chaque pas. […] Là est son intérêt. Mais là est aussi l'intérêt de l'Amérique.7

Il n'a pas spécifié ce que Washington ferait si Israël ne se soumettait pas à ses suggestions. C'était il y a deux mois et demi. Depuis, rien n'a évolué : Benyamin Nétanyahou a montré le peu de cas qu'il fait de Biden, de Gordon et des plans de l'administration démocrate.

Un soutien militaire américain sans limites

Devant l'absence avérée d'impact des « pressions verbales » américaines sur la poursuite des bombardements israéliens et des massacres dans la population gazaouie, le refus d'une cessation des livraisons d'armes devient un symbole de l'impuissance de la politique menée par la Maison-Blanche. Harris répète que les ventes d'armes restent un intouchable de la diplomatie américaine, la clé de sa « relation spéciale » avec Israël. Mais aux États-Unis, cette question devient le carburant de la mobilisation pour mettre fin aux exactions israéliennes.

La candidate démocrate pourrait-elle l'entendre ? Et si oui, quand ? Récemment, Peter Beinart, le directeur du magazine juif progressiste Currents, publiait dans le New York Times une contribution où il expliquait que l'obstacle à une cessation des livraisons d'armes à Israël n'avait rien à voir avec une potentielle opposition du Congrès. Si une administration Harris le décide, il lui suffira juste… « d'appliquer la loi » américaine, plaide-t-il8. Car le Congrès a voté en 1997 une loi de « limitation du soutien aux forces de sécurité » qu'il a renforcée en 2008, appelée Loi Leahy (du nom de son auteur, Patrick Leahy, sénateur du Vermont de 1975 à 2023). Cette loi interdit aux secrétariats d'État américains des affaires étrangères et à celui de la défense de soutenir d'une quelconque manière toute force armée étrangère qui commettrait des « violations flagrantes » du droit humanitaire. Beinart rappelle que cette loi a été utilisée depuis « des centaines de fois » par Washington, y compris contre des pays amis des États-Unis — le Mexique, par exemple. Mais cette loi peut ne pas s'appliquer aux armées étrangères dans leur totalité, seulement à des unités spécifiques, celles ayant commis des actes illégaux notoires.

Or, il existe un pays qui, depuis l'adoption de cette loi il y a 27 ans, a mené de nombreuses guerres avant celles en cours à Gaza, dans lesquelles son armée a, par exemple, largué massivement des bombes à fragmentation et d'autres types de matériaux interdits par le droit de la guerre ; qui plus est, il l'a fait contre des populations civiles (à Gaza et au Liban, en particulier). Beinart note que cette loi ne lui a « jamais été appliquée » : il s'agit évidemment d'Israël, l'État étranger qui, de très loin, perçoit le soutien militaire annuel américain le plus important depuis cinq décennies. Patrick Leahy n'a-t-il pas déclaré que l'absence absolue et répétée d'imposition de sa loi à Israël la « tourne en dérision » ?

Lors de son débat avec Donald Trump, le 10 septembre, Kamala Harris a continué de plaider son mantra : « Israël a le droit de se défendre », mais « trop de Palestiniens innocents sont morts » . Cependant, si elle entend sincèrement s'impliquer dans une résolution de la question palestinienne, elle devra se soumettre à ce qu'un nombre incalculable d'experts américains, diplomates et militaires savent depuis longtemps sans jamais l'évoquer publiquement, à savoir que pour résoudre le problème, à commencer par la fin de l'occupation par Israël des Territoires palestiniens occupés, il faudra que Washington change de paradigme, et impose à Israël des sanctions tangibles et efficaces s'il n'obtempère pas. Kamala Harris le comprend-elle ? Le veut-elle ? La question de l'indéfectible « relation spéciale » qui lie les États-Unis à Israël a fait l'objet d'innombrables analyses. Certains évoquent une alliance naturelle des messianismes juif et évangélique. D'autres le poids du lobby pro-israélien. On se contentera, ici, de constater que plus les États-Unis fournissent gratuitement des armes aux Israéliens qui en font de plus en plus usage, et plus le contribuable et le trésor favorisent l'enrichissement du complexe militaro-industriel des États-Unis. Cet argument pèse lourd dans les décisions des dirigeants américains.

Mais le seul motif du soutien indéfectible de Washington n'est pas uniquement dû aux intérêts des sociétés d'armement. Les craintes de l'impact qu'un affaiblissement de la place politique et sécuritaire d'Israël au Proche-Orient ferait peser sur le poids des États-Unis dans la région est, sans doute, un frein plus important encore à l'abandon de cette « relation spéciale ». Une relation dont les Palestiniens sont la victime récurrente. Il n'est pas un président américain qui ne l'ait pas compris.


1Le « mouvement des non-engagés » se définit comme « luttant pour un Parti démocrate qui représente la majorité anti-guerre et pro-palestinienne ».

2Joey Cappelletti : « Pro-Palestinian democrats say their request for a speaker at DNC rejected after weeks of négociations », Associated Press, 22 août 2024.

3Ron Kampeas : « Biden withdrawal marks the end of an era of democrat presidents with personal Israel attachment », The Forward, 22 juillet 2024.

4Après les accords de paix entre Israël et l'Égypte en 1978, la Maison-Blanche s'engagea à livrer annuellement et gracieusement des armes aux deux pays. En 2024, les montants se situent à 3,8 milliards de dollars pour Israël et 1,3 milliard (1,1 milliard d'euros) pour l'Égypte.

5Alexander Sammon, « I went to a Zionist democrats party at the DNC, what I saw made me think there‘s a policy shift coming », Slate, 21 août 2024.

6Sean Mathews, « What a Kamala Harris Middle East policy team could look like », Middle East Eye, 2 septembre 2024

7The White House, « Remarks by National Security advisor to the vice-president Dr. Phil Gordon at the Herzliya Conference », 24 juin 2024.

8Peter Beinart, « Harris can change Biden's policy on Israel just by upholding the law », The New York Times, 18 août 2024.

Tunisie. Une élection sans opposition pour Kaïs Saïed

L'image montre un homme assis sur une grande chaise ornée, avec un décor en bois sombre en arrière-plan. Il porte un costume noir et une cravate sombre, affichant une expression sérieuse. Son attitude et son cadre suggèrent une ambiance officielle ou formelle.

La liste officielle des candidats à l'élection présidentielle du 6 octobre ne compte que trois candidats, dont le chef d'État sortant Kaïs Saïed. La plupart de ses adversaires potentiels ont été évincés ou ont eux-mêmes jeté l'éponge face aux nombreux obstacles administratifs rencontrés pour se présenter. Beaucoup de Tunisiens observent de loin le glissement imperceptible du pays vers un régime de pouvoir personnel.

Dans l'ancien palais beylical de Ksar Saïd, à quelques mètres du parlement, Farouk Bouasker, président de l'Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) donne, durant une conférence de presse organisée le samedi 10 août, les noms des candidats à la présidentielle du 6 octobre 2024. Lorsqu'il s'arrête au bout de trois noms – sur les 17 candidatures déposées —, dont celui de l'actuel président de la République Kaïs Saïed, l'étonnement est palpable parmi les journalistes.

La Tunisie n'a pas connu une telle situation depuis l'élection présidentielle de 1999, sous le régime de Zine El-Abidine Ben Ali, lorsqu'une loi constitutionnelle a autorisé d'autres candidats à se présenter. Le président avait alors gagné avec 99,45 % des voix face à deux rivaux consentis pour la forme, mais qui n'avaient aucune chance dans un système dictatorial où les résultats étaient truqués et l'opposition muselée. Deux décennies plus tard, le scrutin du 6 octobre doit servir à conforter la dérive autoritaire vers laquelle s'oriente le pays.

Course d'obstacles

L'éventualité d'un second tour n'a même pas été mentionnée dans le calendrier électoral. « Tout a été fait pour dégoûter l'électeur d'aller voter, et décourager les candidats de se présenter. C'est un piège, car la faible participation, soit par boycott soit par désintérêt, facilitera la réélection de Kaïs Saïed », explique Kamel Jendoubi, militant des droits humains et premier président de l'Instance électorale de 2011 à 2014. Déjà en juillet 2023, les élections législatives avaient connu un taux de participation exceptionnellement faible de 11 %. Jendoubi fustige également le rôle ambigu et politique joué par l'ISIE dans l'enclenchement d'un processus électoral, dénoncé par la société civile et des partis politiques de gauche comme « anti-démocratique », dans un communiqué commun publié le 1er août.

Depuis le début de la date du dépôt des candidatures qui a commencé le 29 juillet, de nombreux candidats ont en effet dénoncé les obstacles administratifs insurmontables pour se présenter. Des prisonniers politiques, dont Issam Chebbi et Ghazi Chaouachi, membres des partis de centre gauche Al-Joumhoury et le Courant démocrate et qui n'ont toujours pas été jugés depuis plus d'un an, n'ont pas réussi à se procurer les formulaires nécessaires pour récolter les parrainages, malgré les procurations signées à leurs proches depuis le début de leur détention. Et pour cause : l'ISIE a exigé une autre procuration, spécifique aux élections, pour pouvoir présenter son dossier de canditature.

Pour le parrainage, 10 000 signatures d'électeurs répartis sur 10 circonscriptions sont requises, dont 500 au minimum par circonscription, « un démarchage déjà très compliqué selon le nouveau découpage électoral qui a créé 167 circonscriptions dont certaines, très petites », explique Kamel Jendoubi. L'autre alternative était de récolter 40 signatures d'élus des collectivités locales ou encore les parrainages de 10 députés, alors que les deux chambres parlementaires sont toutes les deux acquises au président sortant. Déjà avant le dépôt des candidatures, plusieurs personnes ont été arrêtées pour tentative de falsification et d'achat de parrainages. Certaines de ces tentatives sont avérées. « Nous avons voulu éviter les risques de fraudes par rapport à 2019 donc nous avons verrouillé le système », se défend un membre de l'ISIE en marge de la conférence, sans donner plus de détails sur le processus de vérification.

Dans le cas d'Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre (PDL), ses avocats ont demandé à ce qu'un huissier de justice soit envoyé à la prison de la Manouba où elle est détenue depuis octobre 2023, poursuivie dans plusieurs affaires dont celle pour « attentat dans le but de changer la forme du gouvernement ». L'huissier devait attester et valider sa procuration pour déléguer son dépôt de candidature à ses avocats. Bien que sans réponse, ses avocats ont tenu à déposer un dossier incomplet, sans parrainages : « À l'impossible, nul n'est tenu. Nous allons faire un recours auprès du tribunal administratif pour "fait du prince", et dénoncer la façon dont l'administration bloque de façon arbitraire les démarches d'un citoyen », explique Nafaa Lâaribi, l'un des représentants d'Abir Moussi.

Exclusion méthodique

Les obstacles administratifs n'ont pas touché que les membres de l'opposition en prison. En plus de la question des parrainages, il y a celle de l'obtention du bulletin n°3 (B3), l'équivalent de l'extrait de casier judiciaire. Cette exigence pour constituer un dossier de candidature, contestée par l'opposition, avait pourtant été rejetée par le tribunal administratif pour la présidentielle de 2014. L'obtention du B3 a ainsi été un obstacle pour plusieurs candidats annoncés, dont Mondher Zenaïdi, plusieurs fois ministre sous Ben Ali et vivant en France depuis la révolution de 2011.

Safi Saïd, essayiste, ancien conseiller de l'ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et ancien député de tendance nationaliste arabe, a décidé de jeter l'éponge quand l'ISIE l'a informé une première fois que son dossier était « incomplet », sans B3 et sans suffisamment de parrainages validés par l'Instance : « J'ai clairement vu que les chances n'étaient pas égales et que les règles et les critères du jeu n'étaient pas clairs », a-t-il déclaré dans un communiqué en date du 9 août, ajoutant qu'il risquait de participer à un « one man show de très mauvais goût » selon ses mots, en référence à la probable réélection du président Kaïs Saïed. De son côté, l'amiral Kamel Akrout, ancien conseiller du président défunt Béji Caïd Essebssi (2014 – 2019) a qualifié de « mascarade » la liste des candidats retenus le 10 août, ajoutant qu'il allait boycotter l'élection.

Autre moyen mobilisé contre les candidats : la justice. Ainsi, la veille de la date butoir du dépôt des candidatures, la présidente du PDL est condamnée à deux ans de prison dans le cadre d'une affaire l'opposant à l'ISIE qui avait porté plainte contre elle pour avoir critiqué le processus électoral législatif en 2023. La plainte de l'ISIE s'est basée sur le décret 54, ciblant la diffusion de rumeurs ou d'intox et utilisé majoritairement pour museler toute voix dissidente. Le même jour, l'ancien ministre de la santé et ex-membre du parti islamiste Ennahda Abdelatif Mekki a également été condamné pour achat de parrainages à huit mois de prison avec sursis, et une interdiction de se présenter aux élections. Il est depuis assigné à résidence.

La même sentence a frappé le candidat déclaré Lotfi Mraïhi, également condamné le 18 juillet à huit mois de prison et à l'inéligibilité « à vie », une première. D'autres candidats disent avoir découvert pendant leur démarche de dépôt de dossier des poursuites judiciaires à leur encontre, à l'image de Néji Jalloul, ancien ministre de l'éducation (2015 – 2017), découvrant avoir été condamné par contumace en mai 2024 à 6 mois de prison pour falsification de parrainages dans la présidentielle de 2019.

Un « coup de strike » pour éliminer les adversaires politiques, selon les mots du journal en ligne Business News,1 et qui a touché une dizaine de candidats dont l'ex-candidate à la présidentielle de 2019, Leila Hammami, ou encore l'homme de médias, Nizar Chaari.

Dans ce contexte électoral, les médias sont également sous pression. La journaliste indépendante Khaoula Boukrim s'est vu retirer son accréditation par l'ISIE pour couvrir la présidentielle car elle n'aurait « pas assuré une couverture neutre et objective du processus électoral ». Le Syndicat des journalistes a dénoncé à plusieurs reprises les ingérences de l'ISIE dans le travail et le contenu journalistique. Malgré les résistances de certains journalistes, la couverture de la campagne présidentielle risque d'être timorée et muselée, la plupart des émissions de radio de grande écoute s'étant vidées de leurs présentateurs et chroniqueurs les plus aguerris dans le débat politique, sans compter les journalistes en prison tels que Borhen Bsaies, Mourad Zeghidi et la chroniqueuse et avocate Sonia Dahmani qui avaient l'habitude d'analyser la situation politique.

Human Rights Watch a publié un article le 20 août2 pour dénoncer ce climat d'exclusion, appelant le gouvernement à « cesser ses ingérences politiques dans le processus électoral » et exhortant la communauté internationale « à ne plus garder le silence » face « à un processus électoral d'ores et déjà terni ». Pour Bassam Kawaja, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de l'ONG :

Après avoir emprisonné des dizaines d'opposants et d'activistes de renom, les autorités tunisiennes ont écarté presque tous les concurrents sérieux de la course à la présidence, réduisant cette élection à une simple formalité.

Président ou candidat ?

Selon la liste préliminaire, ce sont Zouhair Maghzaoui, secrétaire général du parti nationaliste arabe Le Mouvement du peuple qui a approuvé le coup de force du 25 juillet 2021, ainsi qu'Ayachi Zammel, ex-député Nidaa Tounes en 2019 et président du parti libéral Azimoun, qui disputeront la mandature suprême face à Kaïs Saïed. Le recours de sept candidats – parmi lesquels Mondher Zenaïdi, Abir Moussi et Imad Daïmi, ancien conseiller du président Moncef Marzouki — dont les dossiers ont été refusés, a été rejeté par le tribunal administratif le week-end du 18 août. Entre les possibilités d'appel et de pourvoi en cassation, la bataille va durer jusqu'au 4 septembre, date à laquelle l'ISIE donnera la liste finale des candidats.

Dans ce contexte, Kaïs Saïed, qui a déclaré avoir récolté 242 000 parrainages lors du dépôt de sa candidature, est bien parti pour faire cavalier seul le 6 octobre. La campagne électorale semble avoir déjà été enclenchée avant son démarrage officiel, le 14 septembre, malgré un désintérêt que l'on suppose dans la population pour le scrutin et ses enjeux politiques, étant donné le faible taux de participation aux législatives de 2023 et pour le référendum constitutionnel de 2022. Depuis l'annonce du rendez-vous du 6 octobre, le président de la République, qui a fait connaître sa candidature sur la page officielle de la présidence de la République, enchaîne les déclarations sur l'état du pays et sur de nombreux problèmes qu'on peut assimiler à ceux d'une campagne électorale.

Ainsi, Kaïs Saïed multiplie les visites officielles dans le pays pour dénoncer les coupures d'eau à répétition, fruit de « sabotages » selon ses mots — et non du stress hydrique ni de l'état du réseau de distribution — ; l'état des transports publics qui l'a amené à ordonner l'acquisition immédiate de 1 000 bus ou encore les tentatives « d'ingérence et d'infiltration visant à perturber la situation sociale » qui le poussent à faire le point régulièrement avec le ministre de l'intérieur. Il a limogé inopinément son premier ministre Ahmed Hachani mercredi 7 août pour le remplacer par le ministre des affaires sociales Kamel Madouri, une décision inexpliquée rendue publique sur la page Facebook officielle de la présidence de la République.

Face aux critiques et à ce qu'il appelle une « campagne enragée contre l'État tunisien et le peuple tunisien souverain » menée par « d'aucuns » qui feraient partie de « lobbies », le président affirme que ces « élections ne sont pas une guerre », ajoutant, lors d'une réunion avec le ministre de l'intérieur le 23 août au Palais de Carthage, que « toutes les tentatives visant à envenimer la situation sont des tentatives désespérées ».

À l'approche de la rentrée, Kaïs Saïed se saisit aussi du dossier des enseignants suppléants précaires ou encore des conditions de travail des femmes agricoles à l'occasion de la Journée nationale de la femme le 13 août. Une chercheuse tunisienne qui a souhaité garder l'anonymat observe :

Sa capacité à apporter des solutions est de plus en plus questionnée, que ce soit au niveau des commentaires, parfois critiques, sur la page Facebook de la Présidence, ou via certaines invectives d'habitants qui le prennent à parti.

Un mandat de dépôt a été émis contre un enseignant à la retraite pour une publication sur Facebook critique de la visite de Kaïs Saïed à Sidi Bouzid, berceau de la révolution, le 13 août.

La diminution des mouvements sociaux

Aux problèmes du manque d'eau qui faisaient encore l'objet des récriminations de certains habitants à Sidi Bouzid lors de la visite présidentielle s'ajoute un bilan en demi-teinte pour le chef de l'État selon l'ONG anti-corruption I-Watch. Dans un rapport publié le 27 juillet, celle-ci souligne que sur les 72 promesses émises par Kaïs Saïed depuis son arrivée au pouvoir en 2019, seulement 12 % ont été tenues, alors que l'homme dispose des pleins pouvoir depuis le 22 septembre 2022. Le document dénonce notamment le flou entourant toujours certains projets comme la Fondation Fidaa pour les blessés et martyrs de la révolution et les victimes de terrorisme – un des chevaux de bataille de Kaïs Saïed —, ou encore les entreprises communautaires, censées pouvoir résoudre le problème du chômage. Pour son travail, l'ONG a été visée par une plainte de l'ISIE mi-août, accusée d'avoir publié « des sondages en période électorale » dans son rapport des cinq ans de gouvernance du Président. I-Watch a dénoncé dans un communiqué cette plainte « visant à restreindre son action ».

La relative stabilité du pays peine à faire oublier l'inflation galopante, le taux de chômage et la croissance qui stagne à 1 %. « On observe qu'il y a eu beaucoup moins de mouvements sociaux en Tunisie [depuis 3 ans], mais cela ne reflète pas une baisse du mécontentement ou du désarroi social pour autant », selon la journaliste Rim Saoudi qui intervenait lors de la conférence de presse d'I-Watch. Elle explique :

La baisse des protestations est liée à deux facteurs, le fait d'être taxé de « non patriote » car en bloquant la production, beaucoup de manifestants sont perçus comme des perturbateurs. Mais ils craignent aussi la criminalisation de toute forme de dissidence ou de voix critique du régime.

La journaliste oppose à la baisse de protestation sociale les chiffres alarmants de la hausse de l'émigration irrégulière : depuis le début de l'année 2024, plus de 30 000 tentatives d'émigration ont été empêchées par les autorités, et plus de 52 000 personnes ont tenté de franchir les frontières maritimes vers l'Europe, dont une majorité de Subsahariens. Dernièrement, les gardiens de but d'un club de football de Tataouine dans le sud tunisien ont fait partie de ces arrivées clandestines à Lampedusa.

Malgré ce bilan, Kaïs Saïed bénéficie encore d'un capital confiance auprès d'une partie de la population, difficile à quantifier faute de sondages. Cette frange perçoit ses campagnes de limogeages de commis de l'État ou encore ses sermons publics devant des directeurs de sociétés publiques « comme une façon d'appliquer la loi et de remettre les choses dans l'ordre », selon Boubaker, pêcheur à Radès, dans la banlieue sud de Tunis.

Pour Kamel Jendoubi, malgré le crédit dont bénéficie encore Kaïs Saïed dans certains milieux, « il faut attendre septembre pour voir si, avec les dépenses de la rentrée scolaire, les Tunisiens vont prêter attention à l'enjeu électoral et à ce qui se passe politiquement, car ce scrutin reste un enjeu très important pour l'avenir du pays », conclut-il. Pour beaucoup, la tentation du boycott reste très présente, « à cause du manque de crédibilité du processus mais surtout de l'absence d'alternative viable », ajoute la chercheuse tunisienne citée plus haut, qui attribue ce problème à plusieurs facteurs : « Le manque de charisme ou de propositions de programmes cohérents des autres candidats et aussi le vide politique qui n'a toujours pas été résorbé depuis le 25 juillet 2021. »


1Raouf Ben Hédi, « Un strike du pouvoir élimine d'un coup dix candidats à la présidentielle », Business News, 6 août 2024.

2« Tunisie : Des candidats potentiels à la présidence empêchés de se présenter », 20 août 2024, site de Human Rights Watch.

Iran. La division des conservateurs facilite l'élection d'un président plus ouvert

La disparition brutale du président iranien Ebrahim Raïssi dans un accident d'avion le 19 mai 2024 a conduit à l'organisation en urgence d'une élection présidentielle. Contrairement à ce qui s'était passé lors du scrutin précédent, c'est un réformateur, Massoud Pezeshkian qui a été élu et a défait au second tour le conservateur Saïd Jalili.

Lors de l'élection présidentielle des 28 juin et 5 juillet 2024, le régime iranien espérait élargir sa base électorale et réduire le taux d'abstention, qui avait dépassé à peine 40 % lors du dernier scrutin parlementaire au printemps 2024. Au-delà de cet objectif, le pouvoir souhaitait également apaiser une société polarisée, au bord de la rupture, comme en avaient témoigné les manifestations suite à la mort de Mahsa Amini le 16 décembre 2022. En permettant cette fois-ci la participation d'un candidat réformiste Massoud Pezeshkian, le régime envoyait aussi un signal aux réformateurs pour les inciter à participer à nouveau activement à la vie politique du pays, tout en respectant le cadre du régime Velayat-e Faqih1. Dès le début de sa campagne électorale, Pezeshkian a réaffirmé sa loyauté envers le Guide, démontrant qu'il avait bien reçu le message.

La stratégie du pouvoir résulte de la prise de conscience de son impopularité croissante dans une société profondément transformée, surtout dans les grandes villes. Le régime ne peut plus imposer les mêmes contraintes sociétales sans payer un prix très élevé. Dans un contexte régional très tendu, notamment par la guerre de Gaza, l'Iran cherche à apaiser la situation interne. Certes, en ripostant à l'attaque de son ambassade en Syrie, les 13-14 avril 2024, l'Iran a démontré sa force militaire et sa maturité stratégique face à ses adversaires occidentaux. Toutefois, ces succès sur la scène internationale laissent indifférente une population épuisée par un coût de la vie de plus en plus élevé, avec une classe moyenne au bord de la faillite.

Six millions d'abstentionnistes se mobilisent pour le second tour

Le premier tour de l'élection n'a pas réussi à réduire le taux d'abstention. 60 % des Iraniens n'ont pas voté, estimant que ce scrutin ne changerait rien à leur vie quotidienne. Ce taux, bien que décevant pour le régime, n'était pas non plus une hémorragie électorale à laquelle on aurait pu s'attendre à la suite du mouvement « Femme, Vie, Liberté » qui a secoué le pays.

Deux prétendants sont restés en lice au second tour : le réformateur Pezeshkian en tête avec 44,4 % des voix et le conservateur Saïd Jalili avec 40,3 % des voix. Deux autres candidats conservateurs, Mohammad Bagher Ghalibaf (plus de 14 % des voix) et Mostafa Pourmohammadi (0,88 %) ont appelé à voter pour Jalili. On aurait pu penser que, dans ce contexte, la victoire du candidat conservateur était assurée. Mais la dynamique électorale du second tour a changé la donne. Pezeshkian est devenu le prochain président de la République iranienne avec presque 54 % des voix dans une élection où le taux de participation a atteint près de 50 %. Six millions d'abstentionnistes ont participé au second tour, tous en faveur du candidat réformateur. Historiquement, les Iraniens ont su profiter des maigres marges de manœuvre laissées dans les élections largement contrôlées par le filtrage du conseil des gardiens de la Constitution pour envoyer un message. Leur vote n'est pas toujours en faveur d'un candidat ou d'un camp, mais souvent contre son adversaire.

En plus des 6 millions d'abstentionnistes du premier tour, Pezeshkian a sans doute profité des votes d'une partie des électeurs de Galibaf qui n'ont pas suivi son appel à voter pour Jalili . En effet, la victoire du candidat réformateur est également due à la fragmentation du camp conservateur, soudé idéologiquement, mais souvent très divisé sur la base d'intérêts économiques conflictuels. Depuis l'assassinat du général Qassem Soleimani le 3 janvier 2020 par les Américains, aucune personnalité charismatique n'a réussi à réunir les conservateurs. La désignation de Galibaf au poste de président du parlement illustre cette division. Il n'a été élu qu'avec le soutien de députés proches des réformateurs dans un parlement pourtant majoritairement conservateur.

Ce qui peut changer

Il est exclu que Pezeshkian puisse réformer le régime. Il n'a jamais eu de liens militants ou organiques avec les partis ou les groupes réformateurs. Souvent qualifié de réformateur conservateur, il dispose pourtant de plus de possibilités d'agir sans se heurter systématiquement à un mur de députés conservateurs unis contre lui. Sur le plan financier, il n'a jamais été impliqué dans des scandales, contrairement à de nombreuses personnalités politiques, tant conservatrices que réformatrices. Sur le plan intérieur, son objectif est d'instaurer plus de tolérance dans le domaine sociétal. Une partie des abstentionnistes qui ont voté pour lui l'attendent sur ce sujet. Le parlement dominé par les conservateurs ne sera probablement pas un obstacle insurmontable, et la division des conservateurs jouera peut-être en sa faveur. De plus, le rejet massif de l'élection par la population a été interprété comme un signal alarmant par une partie des conservateurs, les incitant à réfléchir aux attitudes qui ont conduit à ce résultat.

En matière économique, cependant, les attentes doivent rester prudentes. Pezeshkian, comme les autres candidats, est un défenseur du marché libre et il est entouré d'économistes ultralibéraux tels que Massoud Nili et Ali Tayebnia. Ce dernier, ministre de l'économie dans le premier gouvernement de Hassan Rohani (2013-2017), a été critiqué pour ses méthodes de lutte contre l'inflation, jugées responsables de l'évasion de près de 100 milliards de dollars (92 milliards d'euros) du pays par certains économistes.

Une faible marge de manœuvre en politique internationale

Pendant sa campagne, Pezeshkian s'est engagé à suivre une politique d'ouverture envers l'Occident. Mais là encore, il ne faut pas attendre de bouleversement. Les grandes orientations de la politique étrangère se décident ailleurs et le rôle du président et de son ministre des Affaires étrangères est réduit à suivre la ligne définie par le Guide. Sous le mandat du président Raïssi et de son ministre des affaires étrangères, Hossein Amir-Abdolahian (décédé dans le même accident), l'accord stratégique avec l'Arabie saoudite issu de la médiation chinoise en mars 2023 a été signé par Ali Shamkhani, représentant du Conseil national de sécurité, et non par Raïssi ou Amir-Abdolahian, pourtant très proches du Guide. Les sujets sensibles concernant la stratégie de l'« axe de la résistance » et les accords éventuels avec l'Occident relèvent du domaine du Guide. Certes, le président et son ministre des Affaires étrangères peuvent accélérer ou ralentir la négociation de certains dossiers, comme les relations avec la Chine et la Russie, mais leur champ d'action reste très limité. L'époque de l'ancien ministre des affaires étrangères Mohammad Djavad Zarif (2013-2021), très apprécié en Occident, est révolue. Malgré son implication forte dans la campagne de Pezeshkian, il est peu probable qu'il soit en charge demain de la diplomatie du pays.

Toutefois, l'arrivée de Pezeshkian au pouvoir pourrait être vue favorablement par Washington. Les deux pays ont adopté une position similaire sur la guerre de Gaza et cherchent à éviter une extension régionale du conflit. Washington, ne souhaitant pas aggraver les tensions avec l'Iran, est intervenu auprès des Européens pour que la motion présentée par le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne au conseil de sécurité de l'ONU à la suite des tirs iraniens contre Israël soit moins agressive. De son côté, Téhéran ne souhaite pas fermer définitivement la porte aux Occidentaux et continue à négocier avec Washington par l'intermédiaire du pouvoir omanais. Pour Téhéran, le dossier du JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action) — accord signé à Vienne en 2015, et dont les États-Unis de Donald Trump se sont retirés en 2018 — est clos. Mais des ententes ponctuelles permettant de libérer les fonds bloqués à l'étranger restent souhaitables, d'autant qu'un éventuel retour de Trump à la Maison Blanche risque de fermer toutes les portes. Dans un monde sous tension, l'Iran, bien que militairement puissant, a un besoin urgent d'investissements massifs pour rétablir son économie. Ni l'intégration au BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), ni l'adhésion à l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) ne lui ont apporté pour le moment les résultats escomptés.


1NDLR. l'Iran est régi selon le principe du « gouvernement du docte » (Velayat-e Faqih en persan) : seuls les religieux ont la légitimité requise pour diriger le pays

La Palestine, un enjeu des élections britanniques

Contrairement aux élections législatives surprises en France, celles du Royaume-Uni, prévues le 4 juillet, étaient attendues cette année. Dans le contexte des mobilisations massives en solidarité avec Gaza depuis octobre 2023, le champ politique se trouve recomposé. Le Parti travailliste et son leader Keir Starmer, bien que vainqueurs probables, apparaissent fragilisés par leurs positions largement pro-israéliennes, et paient le prix de la chasse aux sorcières contre l'ancien leader travailliste Jeremy Corbyn en 2018.

Au Royaume-Uni, le bipartisme traditionnel opposant les conservateurs à la droite et les travaillistes à la gauche se voit remis en cause. Si le représentant de l'extrême droite, Nigel Farage, du parti Reform UK, est encore largement considéré comme un clown, la situation à gauche est différente et est marquée par l'absence d'un grand parti significatif.

Lorsque Jeremy Corbyn, fervent défenseur de la Palestine, est devenu le chef du Parti travailliste en 2015, des dizaines de milliers de personnes l'ont rejoint, et le parti a alors atteint sa plus grande taille depuis les années 1970 avec plus d'un demi-million de membres. Mais après la défaite électorale de 2019, la nouvelle direction dirigée par Keir Starmer, un avocat spécialisé dans les droits humains, a non seulement tourné le parti vers la droite, mais a activement exclu autant de membres de gauche qu'elle le pouvait, nombre d'entre eux étant accusés d'antisémitisme. Pourtant beaucoup de ces exclus sont des juifs antisionistes, à l'instar de Naomi-Wimborne-Idrisi et de Rica Bird. Toutes deux ont participé à une série d'émissions édifiantes sur Al Jazeera en 20221, axées sur la campagne anti-Corbyn, accusé sans fondement d'antisémitisme, qui a mené à son expulsion du Parti travailliste. Il se présente dorénavant en tant qu'indépendant dans la circonscription londonienne où il est élu depuis des décennies, et participe activement au mouvement propalestinien en cours. Cette chasse aux sorcières a fait chuter le nombre de membres du Parti travailliste à 366 000 en mars 2024.

Pas une victoire travailliste

Fermement aligné sur l'idéologie néolibérale, le Parti travailliste de Keir Starmer a également maintenu depuis de nombreux mois une position pro-israélienne résolue, refusant d'appeler à un cessez-le-feu à Gaza et accusant tous les pro-palestiniens d'être antisémites, suivant la définition officielle fondamentalement problématique de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (International Holocaust Remembrance Alliance - IHRA) qui affirme que toute position anti-israélienne est antisémite. Dans les jours qui ont suivi l'assaut israélien sur Gaza, plus de 20 conseillers municipaux (dont neuf à Oxford) ont démissionné du parti en raison des déclarations pro-israéliennes de Starmer au Parlement et dans les médias ; d'autres ont démissionné au cours des mois suivants dans tout le pays. Nombre d'entre eux sont musulmans, mais la plupart ne le sont pas.

À l'approche des élections, le Parti travailliste est presque certain de former le prochain gouvernement britannique. Ce n'est pas en raison d'un programme s'apparentant de près ou de loin au socialisme ou axé sur les préoccupations et les intérêts de la majorité de la population, mais plutôt parce que le parti conservateur de Rishi Sunak est complètement discrédité après 14 ans de règne. Les quatre dernières années ont vu se succéder les désastres incontrôlés marqués par l'extrémisme de droite et l'incompétence caractérisée, entre autres, sur les sujets liés à des politiques anti-immigration et racistes.

Contrairement au slogan de Corbyn « pour le plus grand nombre, pas pour quelques-uns », (For the many, not for the few), Starmer appelle au « changement » — ce qui n'a pas grand sens —, tout en assurant aux grandes entreprises qu'elles ne souffriront pas sous le régime travailliste et qu'il n'y aura pas d'augmentation d'impôts pour qui que ce soit, y compris les super-riches. Il a abandonné les anciennes politiques de protection de l'environnement du parti et soutient l'augmentation des dépenses militaires. Ainsi, ce n'est pas le Parti travailliste qui gagnera les élections, mais plutôt les conservateurs qui, divisés et de plus en plus chaotiques, les perdront.

Le coût d'être pro-israélien

Dans ce contexte, la guerre contre Gaza a rebattu des cartes. Starmer s'est aliéné les voix de milliers, voire de millions de musulmans britanniques, et d'autres personnes horrifiées par le génocide à Gaza, par son soutien à Israël et son refus d'appeler à un cessez-le-feu, alors que des milliers d'enfants, de femmes et d'hommes palestiniens sont massacrés. Selon des sondages récents, 44 % des électeurs musulmans considèrent la position d'un parti sur la Palestine comme l'un des premiers critères de choix2, alors que 86 % des électeurs travaillistes sont favorables à un cessez-le-feu immédiat3.

Starmer réprime également toute opinion alternative, même parmi les dirigeants et les députés du parti. En février, il a finalement appelé à un cessez-le-feu, mais en évitant le mot « immédiat », ce qui a vidé la déclaration de son sens. Il a provoqué une crise parlementaire en manipulant les procédures pour éviter d'être battu par les nombreux députés travaillistes qui ne pouvaient plus supporter l'hypocrisie du Royaume-Uni dans la guerre et menaçaient de se rebeller et de voter contre sa motion.

Dans les mois qui ont suivi, Keir Starmer a tenté de rétablir ses relations avec les communautés musulmanes en prévision des élections, le vote musulman pouvant faire basculer un certain nombre de circonscriptions, principalement dans les Midlands et le Nord de l'Angleterre. Mais ses appels au mieux timides à un cessez-le-feu sonnent creux à côté de son soutien au droit d'Israël à « l'autodéfense » et aux ventes d'armes britanniques contribuant aux massacres.

Lors des élections, au moins 18 indépendants se présentent contre des candidats travaillistes en mettant en avant un programme qui inclut le soutien à la Palestine, soit en tant qu'unique question, soit en tant qu'une des questions principales. C'est le cas évidemment de Jeremy Corbyn, mais aussi d'autres personnes qui ont été expulsées sans ménagement du parti en raison de leurs appels à un cessez-le-feu immédiat et à la condamnation du génocide en cours à Gaza. Andrew Feinstein, antisioniste actif et ancien député en Afrique du Sud, se présente contre Starmer dans sa propre circonscription. Parmi les autres candidats figure aussi Faiza Shaheen, qui se présente dans la circonscription de Chingford et Woodford Green. Après avoir été désinvestie alors que la campagne avait déjà débuté, elle a démissionné du Parti travailliste. Dans trois circonscriptions de Birmingham, des candidats pro-palestiniens se présentent contre des députés travaillistes en place : Kamel Hawwash et Akhmed Yakoob figurent en tant qu'indépendants. Jody McIntyre, partisan de longue date de la Palestine, a été investi par le parti renégat de George Galloway, le Workers Party of Britain (un groupuscule pro-palestinien bruyant, mais qui fait également l'apologie du président syrien Bachar Al-Assad et, auparavant, de l'ancien président irakien Saddam Hussein).

Marches populaires en faveur de Gaza

Certains de ces candidats pourraient bien remporter les sièges qu'ils briguent. Ils sont en tout cas très en phase avec l'opinion publique. Pour la première fois, des manifestations de masse contre la guerre et en faveur de la paix ont lieu chaque semaine dans tout le pays. Les principaux slogans sont : « Cessez-le-feu maintenant ! », « Libérez la Palestine », « Arrêtez d'armer Israël », « Nous sommes tous des Palestiniens ». Les manifestations locales dans tout le Royaume-Uni comprennent des piquets, des marches et des veillées de solidarité hebdomadaires. Quinze énormes manifestations nationales ont eu lieu à Londres depuis octobre 2023 : l'une d'entre elles a rassemblé 800 000 personnes dans les rues, et toutes ont compté plus de 100 000 manifestants. Même en 1968, les manifestations pro-vietnamiennes n'étaient pas aussi fréquentes, et la seule fois où plus d'un million de personnes ont manifesté à Londres, c'était en 2003, contre l'attaque imminente des États-Unis et du Royaume-Uni contre l'Irak.

Malgré la propagande officielle accusant les manifestants d'être des antisémites violents et, comme l'a dit un ministre conservateur, de participer à des « marches de la haine », la réalité est très différente et rappelle les marches de la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND) de la fin des années 1950 et du début des années 1960. Les participants viennent avec des enfants, y compris des tout-petits dans des poussettes. De l'aide et du soutien sont fournis à celles et ceux qui sont moins capables de marcher, en fauteuils roulants, avec des cannes ou des béquilles. La plupart des interactions avec la police sont amicales, malgré le grand nombre de manifestants et de forces de l'ordre.

L'un des nombreux aspects intéressants de ces manifestations est leur composition sociale. Les participants viennent de tout le pays et comprennent des juifs qui s'identifient comme tels, y compris orthodoxes, soulignant qu'ils sont opposés aux actions israéliennes et solidaires des habitants de Gaza, et de nombreux musulmans. Quant à l'âge des manifestants, ce sont surtout beaucoup de jeunes adultes, mais de nombreux participants plus âgés pourraient bien avoir un long passé de marche depuis la CND et la période de lutte contre la guerre du Vietnam.

Contrairement à la majorité de ces mobilisations, le mouvement actuel, soutenu largement, ne semble pas structuré autour de la classe moyenne éduquée. On constate la forte présence de groupes autrement marginalisés, rarement vus dans des manifestations explicitement politiques. L'absence de bannières du Parti travailliste et des principaux syndicats est frappante, bien que quelques groupes locaux aient rompu avec les instructions de leur siège.

L'ampleur de la mobilisation contre l'assaut israélien sur Gaza est sans précédent au Royaume-Uni, et c'est la première fois qu'un mouvement de masse aussi déterminé et cohérent émerge, a fortiori sur une question internationale. Bien qu'elle ait peu de chances d'avoir une grande influence sur la politique pro-israélienne du gouvernement britannique actuel (ou futur), cette mobilisation pourrait bien amener quelques députés pro-palestiniens au Parlement. Elle pourrait également permettre à quelques membres de partis plus petits de se frayer un chemin à travers un vote travailliste divisé, réduisant ainsi l'écrasante majorité potentielle du Parti travailliste au Parlement. Cela pourrait ainsi avoir pour effet d'amener le gouvernement à être moins aligné sur l'agenda néolibéral et, espérons-le, moins partial en faveur d'Israël concernant la Palestine. Un enjeu qui se trouve de nouveau au premier plan.


1The Labour Files, Al Jazeera, septembre 2022.

2Tom Belger, « Poll : Two-thirds of Muslim voters plan to vote Labour in 51-point lead over Tories », LabourList, 11 juin 2024.

3« New poll shows sustained British public support for immediate ceasefire in Gaza and the suspension of UK arms sales to Israel », Medical Aid for Palestinians, 17 mai 2024.

Vous avez dit « antisémitisme de gauche » ?

Imaginons un historien se penchant, dans cinquante ans, sur les élections législatives françaises de 2024. Quelle ne sera pas sa surprise en découvrant :

  • que la question centrale des débats politique et médiatique aura été… l'antisémitisme ;
  • que l'extrême droite dénonçait l'antisémitisme… de la gauche ;
  • que cette campagne infâme avait convaincu nombre de juifs à chercher une protection dans un vote frontiste1 décomplexé, à l'instar de Serge et Beate Klarsfeld, déjà décorés en octobre 2022 par Louis Aliot, le maire Rassemblement national (RN) de Perpignan et ex-compagnon de Marine Le Pen.

Pourtant, nul n'ignore que le Front national (FN) a été cofondé par Jean-Marie Le Pen avec des anciens Waffen SS « français » et des miliciens. Et que le président du parti avait commencé sa carrière en diffusant des disques de chants nazis, avant d'être condamné à plusieurs reprises pour apologie de crime de guerres, contestation de crimes contre l'humanité et provocation à la haine raciale, à la discrimination et à la violence, injures publiques ou violences.

Une « dédiabolisation » tactique

Ayant succédé à son père en 2011 à la tête du parti, Marine Le Pen prit ses distances avec lui sur ces sujets. Sauf qu'elle n'avait jamais condamné l'antisémitisme et le négationnisme de Jean-Marie Le Pen dans les deux décennies précédentes — elle militait pourtant à ses côtés depuis ses 18 ans, en 1986. Son entreprise de « dédiabolisation » ne l'a pas empêchée de s'entourer d'anciens cadres du Groupe union défense (GUD), organisation réputée pour ses actions violentes, dont le ministre de l'intérieur Gérald Darmanin a annoncé en juin 2024 la dissolution.

La preuve du caractère tactique de cette mue tardive, c'est que l'électorat du Rassemblement national (RN, ex FN) reste — et de loin ! — le plus antisémite. Selon le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme de 2022,

Chez les personnes se situant à l'extrême droite de l'échelle gauche-droite, la proportion de scores élevés sur les échelles d'ethnocentrisme, d'islamophobie et d'antisémitisme atteint des niveaux records (89 %, 77 % et 51 %). Chez les sympathisants déclarés du Rassemblement national (RN), un parti qui met la « priorité nationale » au cœur de son programme, on compte 94 % de sondés très ethnocentristes et la proportion de scores élevés sur les échelles d'aversion à l'islam et d'antisémitisme y atteint respectivement 73 % et 54 %.2

Mesurer l'antisémitisme

Encore faut-il identifier les « thermomètres » de l'antisémitisme :

  • Le premier, très positif, c'est l'image qu'ont nos compatriotes de l'intégration des juifs. Sont-ils « des Français comme les autres ? » En 1946, seul un tiers répond par l'affirmative à l'Ifop, les autres restant marqués par la propagande anti-juive de l'occupant et de ses laquais de Vichy. Aujourd'hui, ils sont 89 %.
  • Le deuxième thermomètre, ce sont les préjugés sur les juifs : 18 % des sondés pensent que les juifs « ont trop de pouvoir en France », 38 % qu'ils « ont un rapport particulier à l'argent » et 36 % que, pour eux, « Israël compte plus que la France ». Ces préjugés sont surtout présents à l'extrême droite, alors que « les sympathisants des partis de gauche et du centre y sont relativement imperméables ». Mesurons bien le danger : l'affaire Ilan Halimi3 comme la multiplication des victimes maghrébines des violences policières nous rappellent que les préjugés peuvent tuer.
  • Le troisième thermomètre, le plus inquiétant, c'est le recensement des « actes antisémites ». La première alerte date de 2002, sur la lancée de la seconde Intifada et de sa répression. Depuis, leur nombre a diminué, notamment en 2022 : 436, soit-35 % en un an. Mais avec l'horreur du 7 octobre 2023 et de la guerre meurtrière contre les Palestiniens, ce chiffre a littéralement explosé : le nombre d'actes recensés en France a bondi à 1 676 lors de l'année 2023, selon un sondage révélé par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), mercredi 24 janvier : « Durant les trois derniers mois de 2023, leur nombre a égalé celui des trois années précédentes cumulées. » Et le rapport pour l'année 2023 du CNCDH qui vient d'être publié note que « la tolérance recule à l'égard de toutes les minorités, mais la plus forte baisse concerne les Juifs » (68 sur 100, contre 72 sur 100 l'année précédente).

Cet affolement des statistiques pose deux questions :

  • la première question concerne la méthodologie : la catégorie « acte antisémite » englobe des faits très différents, du graffiti et du courrier anonyme à l'agression violente en passant par l'insulte. Les sondeurs comme les politistes soulignent le risque que présente ce flou pour une analyse sérieuse ;
  • la seconde question porte sur le fond. Selon les dirigeants du CRIF, c'est l'opération meurtrière du Hamas le 7 octobre 2023 qui expliquerait la multiplication des faits antisémites. D'où vient cette certitude ? Il semblerait plus logique de considérer que c'est le spectacle de la destruction presque totale de Gaza et les dizaines de milliers de victimes civiles des bombardements qui provoquent des réactions visant les juifs, assimilés à tort aux Israéliens. Une analyse de ces irruptions antisémites sur la longue période suffit à s'en convaincre : chaque guerre d'Israël entraîne une vague de violences contre les juifs. Et le discours du CRIF, qui soutient quasi inconditionnellement la politique d'Israël au nom des juifs de France, contribue à cet amalgame.

De là à miser sur le Rassemblement national pour combattre l'antisémitisme ! Qui choisirait Marc Dutroux pour se défendre contre la pédocriminalité ?

  • Dominique Vidal, Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, Libertalia, février 2018, 128 pages, 8 €
  • Fabrice Riceputi, Le Pen et la torture. Alger 1957, l'histoire contre l'oubli, Le passager clandestin, 144 pages, 17 €

1NDLR. Relatif au Front national.

2« La lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie. Rapport 2023 », CNCDH, 2024.

3NDLR. Ilan Halimi, jeune homme juif de 24 ans, a été enlevé en région parisienne puis séquestré et torturé pendant plus de trois semaines, en janvier 2006, par un groupe d'une vingtaine de personnes se faisant appeler le « gang des barbares », dirigé par Youssouf Fofana. Il meurt des suites de la torture qu'il subit. Le caractère antisémite de ce crime est avéré.

Pour un front commun des médias contre l'extrême droite

Jamais depuis la Libération, l'extrême droite, en France, ne s'est trouvée si près de la victoire. Elle porte un projet de démolition sociale, de repli chauvin, de discrimination raciste, sexiste, homophobe, de guerre aux minorités, de basculement liberticide et de régression écologique.

Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, elle a fait des médias un terrain privilégié, avec la prise de contrôle de titres, de chaînes de télévision, de radios par des milliardaires au service de son projet. Par ce maillage, elle impose dans le débat public ses fausses nouvelles et ses obsessions contraires aux droits fondamentaux. Le Rassemblement national annonce déjà la couleur pour l'audiovisuel public, voué, s'il l'emportait, à la privatisation.

La liberté de la presse est dans sa ligne de mire. Partout en Europe, dans le monde, où l'extrême droite gouverne, celle-ci est violemment attaquée : interdiction de publication, destruction du secret des sources, multiplication des procédures baillons, censure, pressions et intimidations, assèchement des aides publiques à la presse. En France, le terrain en a malheureusement été méthodiquement préparé par l'exécutif sous la présidence d'Emmanuel Macron, qui n'a eu de cesse de restreindre les protections et les droits des journalistes, par les atteintes au secret des sources et la primauté du secret des affaires, la loi sur la sécurité globale, la fusion programmée de l'audiovisuel public, et le laisser-faire en matière de concentration capitalistique des médias aux mains de grands industriels, au détriment du pluralisme et de l'indépendance.

Le combat contre l'extrême droite et son projet est au cœur de nos engagements éditoriaux. Dans notre diversité, nous entendons prendre toute notre part à l'indispensable rassemblement politique, social, populaire, au service de la justice sociale et écologique, de l'émancipation humaine et de l'extension des droits et libertés pour lui barrer la route du pouvoir. L'enjeu est de préserver la possibilité même d'une presse indépendante du pouvoir politique, pluraliste, avec des journalistes exerçant leur métier en toute liberté. Sans presse libre, pas de démocratie.

C'est pourquoi nous appelons, par nos initiatives éditoriales, et sans jamais renoncer à notre regard critique, à soutenir la mobilisation sociale et citoyenne en cours, qui fait écho à la dynamique antifasciste de Front populaire de 1936 dans sa capacité à déborder les cadres partisans. Nous considérons qu'elle seule est à même d'empêcher le RN d'accéder au pouvoir le 7 juillet. La lutte contre l'extrême droite nous requiert tous et toutes, et nous, en premier lieu, comme acteurs de la société civile.

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Élection présidentielle en Algérie. En avant toute vers la stagnation

Des sept chefs de l'État qui ont gouverné l'Algérie depuis l'indépendance il y a 62 ans, l'actuel et prochain président, Abdelmadjid Tebboune, 79 ans, aura été, sans conteste, le plus falot et le moins actif. Raison de plus pour convoiter un second mandat le 7 septembre 2024 ! Premier responsable du pays à ne pas avoir pris part à la guerre d'Indépendance (1954-1962) en raison de son jeune âge, il a dû sa désignation à un concours exceptionnel de circonstances.

Diplômé de l'École nationale d'administration (ENA) locale à 25 ans, préfet à 40, ministre à 45, le principal fait d'armes d'Abdelmadjid Tebboune aura été d'encercler Alger, la capitale, de milliers de logements sociaux aussi laids que décatis, faute d'entretiens. À la surprise générale, il se retrouve au printemps 2017 à la tête du gouvernement, promotion aussi inattendue qu'éphémère qu'il doit à l'appui du chef d'état-major, le général Ahmed Salah Gaïd, en pleine ascension face à un président malade, Abdelaziz Bouteflika, de plus en plus absent de la scène. Moins de trois mois plus tard, il est chassé sans ménagement du premier ministère et quitte l'Algérie. L'opinion l'enterre et l'oublie. Pourtant, sa traversée du désert sera brève, à peine deux ans. L'échec du cinquième mandat de Bouteflika, contesté par la rue, ouvre en mars 2019 le chemin du pouvoir au général Gaïd qui le désigne comme son candidat.

Moins d'un mois après sa laborieuse élection, son protecteur disparaît emporté par une soudaine embolie. Le nouveau président se retrouve isolé, coiffé par le nouveau chef d'état-major, le général Saïd Chengriha. Les équipes Gaïd sont décimées, victimes d'une impitoyable épuration qui n'épargne ni les civils ni les militaires. Tebboune est l'un des rares rescapés.

Plutôt les patrons de presse que les journalistes

Choix imposé ou tactique délibérée de sa part, il devient presque clandestin à la présidence, se calfeutre dans la capitale, entouré de rares fidèles. Il se rend deux fois en province en presque cinq ans. Il boude tous les sommets mondiaux avec la Chine, les États-Unis ou les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui lors de leur réunion d'août 2023 repoussent de façon humiliante à des jours meilleurs la candidature de l'Algérie. Il parle peu, s'exprime aussi mal en arabe qu'en français, annone sur ses textes et butte sur les mots un peu compliqués. Durant son mandat, il ne prononce qu'un seul discours à la nation et préfère la compagnie des patrons de presse à celle des journalistes. Il les reçoit régulièrement, ses déclarations sont rendues publiques deux ou trois jours plus tard, le temps pour la télévision d'État de les toiletter, sous forme de courts extraits, au mieux des slogans. Ses principales décisions, qu'il prend ou qu'on lui prête, visent des responsables qu'il vire régulièrement : son premier ministre change tous les ans ou presque, diplomates, juges, préfets commissaires de police font l'objet de purges annoncées à grand fracas par une presse aux ordres. Quelle est sa part dans la politique algérienne du dernier mandat (2019-2024) ? Personne n'en sait rien en dehors sans doute du cercle étroit des décideurs « en kaki ».

À vrai dire, le bilan est désastreux, que ce soit le sien ou celui des militaires. Le régime connaît la période la plus répressive de sa courte histoire. Les libertés publiques, déjà réduites, n'existent pratiquement plus. On emprisonne les parents pour amener les fils en fuite à se rendre aux autorités. Les journalistes sont réprimés, les journaux fermés, à la suite de manœuvres qui ne trompent personne, leurs chefs sont embastillés et ceux qui les financent intimidés ou dégoûtés. Les étrangers, qu'ils appartiennent à la presse ou au monde des ONG, attendent des mois leurs visas rarement accordés. 

Les minorités berbères, en Kabylie comme au Mzab, font l'objet, de la part de services de sécurité omniprésents, d'une méfiance systémique qui frôle l'inquisition. Les prisonniers politiques sont plus nombreux que jamais. La vie intellectuelle est à l'arrêt, 90 % des livres publiés sont religieux et le reste évoque la guerre d'Indépendance, la seconde ferveur du régime. Règne un vide abyssal qui voit les jeunes, y compris diplômés, quitter le pays par la mer, la ligne Mostaganem-Algéçiras fonctionnant à plein régime, en totale illégalité, dès que la Méditerranée s'assagit.

Isolement international

Tebboune a, semble-t-il, espéré se donner un peu d'air vis-à-vis des généraux en s'appuyant sur le président français Emmanuel Macron. À plusieurs reprises, une visite à Paris a été préparée avant d'être reportée sans mot dire. L'isolement diplomatique de l'Algérie est sans précédent. On dit que le président a renoncé à se rendre au dernier sommet arabe de Bahreïn en mai 2024 parce qu'un seul de ses 21 homologues était prêt à le rencontrer en tête-à-tête.

Les richissimes monarchies du Golfe, qui désormais s'imposent à la Ligue arabe et ailleurs, l'ignorent totalement, sauf les Émirats arabes unis qui mettent un malin plaisir à contrecarrer les ambitions algériennes dans la région et le Qatar, plus accommodant pour gérer les Frères musulmans locaux. Le repli peu glorieux de l'armée française au Sahel a paradoxalement compromis ses relations avec ses voisins méridionaux. Le Mali lui reproche ouvertement de soutenir la cause des Touaregs en révolte contre Bamako. Le Niger, par où devrait passer le futur gazoduc Nigeria-Europe, dénonce l'expulsion inhumaine de milliers de migrants abandonnés en plein désert.

La Mauritanie penche pour une neutralité sourcilleuse et intéressée dans le conflit algéro-marocain. Là encore, Alger n'a pas d'allié alors que Mohamed VI dispose de l'appui d'Israël, de ses armements sophistiqués et de conseillers militaires. La Russie qui arme l'Armée nationale populaire (ANP) depuis plus d'un demi-siècle s'est lancée dans une grande politique africaine, de Benghazi en Libye à Bangui en Centrafrique, visiblement tout à ses desseins anti-occidentaux, marginalise l'Algérie. Seule consolation pour les diplomates et surtout pour les policiers algériens, la Tunisie de Kaïs Saïed à court d'argent, fait presque figure de protectorat algérien. Habib Bourguiba, le père de l'Indépendance, doit s'en retourner dans sa tombe !

Les prix flambent comme jamais

Tebboune avait promis le changement durant son éphémère campagne électorale, il y a presque cinq ans. L'échec est complet, sur toute la ligne, à commencer par la vie quotidienne des Algériens ! Les prix flambent comme jamais, un malheureux poulet se vend 2 000 dinars (DA) à Alger, soit 10 % du salaire minimum, à peine 80 dollars au taux de change parallèle. "A Sétif, les bananes, le fruit préféré des Algériens, se vendent aux prix de Paris" rapporte un jeune parti au bled pour les vacances. Les salaires ne suivent pas l'inflation à deux chiffres qui sévit depuis 2020. Selon l'Office des statistiques, les revenus augmentent en moyenne de… 1,5 % par an au détriment du pouvoir d'achat populaire. Même les classes supérieures ne s'en sortent plus. 

Un avocat aisé, établi dans la capitale, mais logé à plus de 25 km, raconte : « Il me faut une heure pour gagner Alger, déposer mon épouse qui y travaille, puis mes deux enfants inscrits dans une école privée payante. Cela rajoute 30 minutes. » Il passe plus de trois heures par jour dans les embouteillages et malgré un revenu confortable, il n'a pas d'autre solution. Il n'y a pas de trains de banlieue comme dans d'autres mégapoles, les rares autobus arrivent quand ils arrivent.

La santé est défaillante, les provinciaux sont, de fait, exclus des hôpitaux d'Alger et les cliniques privées sont hors de prix. La politique salariale du régime n'arrange rien, trois millions de chômeurs touchent 70 % du SMIC à ne rien faire, ce qui encourage l'inactivité de masse sans réduire l'émigration sauvage. En avril 2024, le président sortant annonce une hausse des salaires et des pensions sans en préciser, sur le coup, ni le montant ni la date d'application. L'opposition politique, notamment islamiste, s'empare déjà du sujet, Abdelkader Bengrina, leader du mouvement El Bina, multiplie les tournées en province et fait, dit-on, salle comble à chacune de ses escales. Il n'est pas candidat à la prochaine présidentielle, mais vise les élections législatives suivantes. 

Stagnation économique

Au plan économique, la nouvelle stratégie de s'éloigner des hydrocarbures (60 % des recettes fiscales et plus de 90 % des rentrées de devises) comme de la dépense publique comme moteur de l'économie pour aller vers un modèle plus diversifié et plus dynamique s'est évaporée. Les derniers technocrates qui y croyaient encore sont partis en retraite, le pétrole et le gaz restent les deux mamelles de l'Algérie de Tebboune ! Quand les prix dépassent 100 dollars le baril, les finances se portent mieux, les initiés se gobergent plus que d'habitude et le peuple, dans son immense majorité, n'a rien de plus à se mettre sous la dent. Mais cela n'est arrivé qu'une fois en dix ans, en 2022 quand la Russie a envahi l'Ukraine. Le reste du temps, c'est la stagnation. La loi de 2019 sur la fiscalité pétrolière n'a pas séduit comme escompté les investisseurs internationaux. L'américain Exxon-Mobile, le n° 1 mondial des hydrocarbures, que l'on cherche à faire venir pour prospecter le gaz de schiste dans le désert, réclame une nouvelle baisse des impôts. L'investissement productif est quasi inexistant, les banques publiques prêtent leurs fonds à un Trésor insatiable qui finance ainsi son énorme déficit budgétaire (8 % prévus en 2024 selon la loi de finances 2024 adoptée à la fin de l'année 2023). Le marché intérieur, laminé par les pertes de pouvoir d'achat et les réductions d'un bon tiers des importations, est à plat.

Sauf pour les carburants et l'électricité bradés par l'État au profit des climatiseurs des classes moyennes et d'une circulation automobile infernale autour de la métropole algéroise. Mais la réduction des subventions est moins d'actualité que jamais. Une hausse substantielle serait insupportable pour les automobilistes, incapables d'y faire face, mais en mesure d'asphyxier le centre névralgique du pays. L'incompétence crasse du président en la matière n'arrange rien. Interrogé en avril 2024, à la fin du Ramadan, il s'égare dans les taux de change, établit contre toute vraisemblance le dinar à 100 dollars (il vaut moins de 1 centime américain sur le marché parallèle) et promet de doubler le PIB algérien en… deux ans.

Tebboune est-il l'homme de la situation ?

Dans ce régime militaire désormais ouvertement affiché, où les généraux contrôlent à la fois la présidence de la République comme les services de renseignements et de sécurité, l'équilibre instable des pouvoirs entre les trois institutions n'existe plus comme dans le passé. « Les civils travaillent sous le strict contrôle des militaires », explique un diplomate. Les responsables ministériels, tous issus de l'administration, manquent d'inspiration et de perspectives pour imaginer un autre avenir. Ils vivent le présent dans la peur de s'attirer la colère des colonels qui les surveillent. « L'opinion se fout de savoir qui la représente dans ce théâtre d'ombres, ils peuvent présenter n'importe qui aux élections… », souligne un connaisseur. Au printemps 2023, les généraux se sont d'ailleurs demandé si Tebboune était l'homme de la situation. Un journaliste courageux, Ishan El Kadi, y a consacré un article informé sur son site, Radio M1. Il a récolté cinq ans de prison !

Il est loin le temps du Hirak, cette manifestation hebdomadaire où des millions d'Algériens réclamaient chaque vendredi le retour à un régime civil et affirmaient leur rejet de cette « nation-caserne » qu'un écrivain algérien, Samir Kacimi, évoque avec verve dans son dernier roman satirique traduit de l'arabe, Le Triomphe des imbéciles2. L'épidémie du Covid-19 a permis de l'étouffer au printemps 2020. Pour combien de temps ?


1Radio M fait partie du réseau Médias indépendants sur le monde arabe dont Orient XXI est membre.

2Samir Kacimi, Le Triomphe des imbéciles, Actes Sud, coll. Sindbad, avril 2024, traduction de Lotfi Nia, 304 pages, 23 euros.

En Turquie, l'opposition retrouve de la vigueur après les municipales

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan l'a reconnu : les élections municipales du 31 mars marquent un sérieux revers pour sa formation politique, le Parti de la justice et du développement (AKP). Devenu à la faveur de ce scrutin le premier parti du pays, son rival kémaliste, le Parti républicain du peuple (CHP), savoure une victoire historique. Quant au mouvement kurde, conforté de résultats probants, il entame un bras de fer décisif afin de conserver ses acquis.

Dix mois à peine après un double scrutin législatif et présidentiel qui a assis encore un peu plus confortablement au pouvoir la coalition menée par le président Recep Tayyip Erdoğan, le vent du changement est-il en train de souffler sur la Turquie ?

C'est en tout cas, au terme des élections municipales qui se sont déroulées le 31 mars 2024, la conviction à laquelle s'accrochent les opposants au président. Pour le Reis, qui avait fait de ce scrutin une priorité, le revers est cinglant. Les cinq plus grandes métropoles, ainsi que la majorité de leurs arrondissements, sont passées entre les mains du Parti républicain du peuple (CHP). Pour la première fois depuis sa création en 2002, la formation qu'il dirige, le Parti de la justice et du développement (AKP) n'est plus la principale force politique du pays.

Le mouvement kurde, lui aussi, sort de ce vote la tête haute. Le Parti de l'égalité et de la démocratie des peuples (DEM) — étiquette sous laquelle se présentaient les candidats du Parti démocratique des peuples (HDP), toujours visé par une procédure d'interdiction —, a ravi plus de 80 municipalités, soit quinze de plus qu'en 2019.

Pourtant, la joie ne peut être totale dans le camp kurde, tant les élus de DEM savent que leur mandat ne tient qu'à un fil. Cible privilégiée du pouvoir et de la justice turques depuis l'implosion des pourparlers de paix entre l'AKP et la guérilla kurde du PKK en 2015, c'est presque un miracle si le HDP, avec plus de 5 000 membres et sympathisants incarcérés, est encore en état de marche.

D'autant que le mouvement kurde, rompu depuis des décennies à une répression intense, mène campagne sur un terrain miné. Sur le front des élections locales, le HDP fait face depuis 2016 à une politique systématique de destitutions d'élus. Ainsi, 48 des 65 municipalités conquises dans les urnes en 2019 ont vu leurs co-maires1 révoqués par la justice turque et remplacés par des administrateurs proches du pouvoir. Pas de quoi, à la lecture des résultats, décourager les sympathisants du parti de donner leur voix à DEM, mais suffisamment pour semer le doute quant à l'avenir des municipalités gagnées.

Une bataille qui ne fait que commencer

En dépit des déclarations de Recep Tayyip Erdoğan, qui, sitôt la fin des comptages promettait de respecter le résultat des urnes, l'offensive contre les municipalités DEM ne s'est pas fait attendre. D'ores et déjà, et à l'heure où nous écrivons ces lignes, 17 recours ont été déposés par l'AKP auprès du Haut conseil électoral (YSK). C'est notamment le cas à Urfa, où un nouveau scrutin a été programmé le 2 juin prochain.

Mais c'est à Van, une ville nichée dans l'extrême sud-est du pays, que s'est déroulé un bras de fer des plus symboliques. Immédiatement après les élections, le candidat Abdullah Zeydan, élu avec 55,48 % des voix, était déclaré inéligible, et sommé de laisser sa place au concurrent de l'AKP, pourtant loin derrière avec seulement 27,15 % des suffrages. Selon des informations transmises par DEM, la commission électorale aurait contesté les « droits politiques » de ce dernier, « de manière inexplicable, quelques heures à peine avant le scrutin ».

Face à la mobilisation importante des habitants dans les rues de Van, le pouvoir va d'abord interdire toute manifestation, ainsi que l'accès à la ville à toute personne ou groupe de personnes « susceptibles de participer à des rassemblements illégaux ». En vain : quelques jours plus tard, le Haut conseil électoral validait — au moins temporairement — la nomination de l'édile, visiblement pressé par une vague d'indignation qui s'est étendue au-delà du sud-est du pays.

Un renversement de situation presque providentiel, qui ravive, pour beaucoup de Kurdes, l'espoir de jours meilleurs. Car si, comme le pointe l'historien Hamit Bozarslan, lors des destitutions de maires HDP opérées depuis 2016, « le système dans sa totalité a fonctionné en tant que destruction démocratique sans que le monde politique ne réagisse », la mobilisation de plusieurs personnalités de premier plan semble avoir pesé lourd dans l'affaire de Van. C'est notamment le cas du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, qui a sur X (anciennement Twitter) jugé cette décision « inacceptable », appelant à réagir dans un contexte « d'élections gâchées par des décisions judiciaires politiquement motivées ». Un véritable point d'inflexion pour le désormais co-maire de Van, Abdullah Zeydan, qui explique :

La volonté ainsi que l'unité affichée par différents segments du public turc contre cette usurpation de nos droits est précieuse, et nous espérons que cela débouchera sur un nouveau processus. J'espère que cette solidarité rendra le droit et la justice plus fonctionnels en Turquie et constituera un tournant dans le retour à l'État de droit.

« C'est une petite victoire, répond le directeur des études turques de Strasbourg, Samim Akgönül. Ces dernières années, les élus kurdes destitués n'avaient pas bénéficié d'un soutien politique au niveau national ». Phénomène encore plus surprenant, comme le note l'ancien diplomate et membre du conseil du Parti communiste de Turquie (TKP), Engin Solakoğlu, « il y a eu pour la première fois dans l'ouest du pays, et même à l'intérieur de l'AKP, des contestations, comme si l'anti-démocratie avait ses limites ».

Reste que la mobilisation massive des habitants de Van paraît avoir joué un rôle majeur dans ce rétropédalage, car de telles démonstrations de colère dans les provinces kurdes n'avaient pas été observées depuis les graves troubles qui avaient agité la région en 20152.

Néanmoins, dans le cas de Van, l'affaire ne semble pour autant pas réglée : si le co-maire élu a pu prendre ses fonctions, le collège des juges et des procureurs a lui ouvert une enquête contre la 5e cour pénale de Diyarbakir, qui a décidé de restituer les droits de l'édile.

« Des vaches à lait pour l'AKP »

Si les cadres de DEM s'attendent à des jours difficiles, c'est bien que les séries de destitutions menées récemment par la justice et les autorités turques ont laissé des traces dans l'inconscient collectif. Élue en 2019 co-maire d'Ergani dans le cadre du système paritaire de mixité femme-homme mis en place par le HDP, Mervan Yıldız a été destituée par le pouvoir après 11 mois d'activité, faisant face à des charges aussi diverses que farfelues. Aujourd'hui encore dans l'attente d'un procès, elle a été remplacée par un administrateur « directement sous les ordres de l'AKP », et n'a pu que constater les dégâts sur sa municipalité : « l'administrateur nous a tout pris, pas uniquement nos postes, mais les emplois, les biens de la collectivité. L'AKP a d'ailleurs fait campagne à ces élections grâce aux fonds de la municipalité ».

« C'est un des pires abus de pouvoir constatés ces dernières années, et pas seulement sur la question de la destitution de ces maires, embraie Hamit Bozarslan. Ces municipalités déchues sont devenues des vaches à lait pour l'AKP, avec un népotisme, une corruption, et des détournements de fonds à grande échelle. Beaucoup d'avoirs appartenant à ces municipalités ont été transférés à l'État ».

L'ancien diplomate Engin Solakoğlu poursuit : « L'AKP utilise toutes les mairies qu'il possède afin de s'enrichir. Mais il ne faut pas oublier que c'est une pratique très commune en Turquie. On constate d'ailleurs un phénomène similaire dans certaines mairies glanées par le CHP ».

Alors, doit-on s'attendre, comme beaucoup de Kurdes le redoutent, à ce qu'une nouvelle vague de destitutions secoue le sud-est de la Turquie dans les semaines et les mois à venir ? Serra Bucak, la co-maire de Diyarbakır fraichement élue, reste optimiste, bien que les résultats dans sa ville fassent l'objet d'une contestation de la part de l'AKP :

Je ne pense pas que ce scénario va se reproduire. Cette stratégie ne marche pas, d'autant que nous faisons face à différentes crises économiques, sociales, ou politiques. S'il nous révoquait, le pouvoir paralyserait la région. Et nous, ce que nous voulons, c'est expliquer et réparer les dégâts qu'ils ont faits lors de ces dernières années.

Reste à savoir, au-delà du cas de Van, quelle serait la réaction du champ politique turc en cas de nouvelles vagues de révocations. Pour les Kurdes, les premiers signaux en provenance du CHP sont rassurants, puisque les hommes forts du parti — dont Özgür Özel, président de la formation —, se sont positionnés fermement contre toute destitution.

Un soutien qui, de toute évidence, vient également donner le change au coup de pouce des électeurs DEM dans les grandes villes turques, qui, malgré l'absence de consignes de vote de leur parti, semblent avoir fait barrage à l'AKP en prêtant massivement leurs voix au CHP.

La politique israélienne d'Erdoğan sanctionnée

Si le revers du parti présidentiel semble la conséquence d'une somme de griefs et de préoccupations aussi bien locales que nationales, le double jeu d'Erdoğan envers Israël a profondément ébranlé sa base militante. Car, en dépit de gesticulations presque théâtrales à l'égard de son homologue israélien Benyamin Nétanyahou, le Reis s'est refusé, pendant de longs mois, à mettre un terme aux échanges économiques avec le partenaire israélien.

Une situation qui a tourné à l'inacceptable après la publication par Metin Cihan, un journaliste exilé en Allemagne, de centaines de documents attestant de la poursuite des relations commerciales entre les deux pays. « Le noyau dur de l'électorat de l'AKP a été très secoué, il est temps que la guerre à Gaza se finisse », pointe l'ancien diplomate Engin Solakoğlu, ajoutant :

Il faut être rationnel : la Turquie avec ou sans Erdoğan restera aux côtés d'Israël. L'infrastructure du pouvoir est telle qu'il est contraint au pragmatisme, d'autant que la Turquie est intégrée à l'alliance occidentale.

Le président Erdoğan semble avoir tiré les premières leçons de son affaiblissement et s'active à réparer les blessures au sein de son propre camp. Officiellement en réponse au refus israélien d'autoriser un largage d'aide humanitaire en provenance de Turquie sur Gaza, le ministère du commerce a annoncé une restriction drastique des exportations vers Israël. Temporairement du moins, « jusqu'à ce qu'un cessez-le-feu immédiat soit décrété et que soit autorisé l'accès continu de l'aide humanitaire à Gaza ».

Reconfiguration de l'opposition

Pour autant, malgré un regain d'enthousiasme qui agite depuis le 31 mars une partie importante de la société, Recep Tayyip Erdoğan conserve toujours les coudées franches pour diriger le pays d'une main de fer. Les brillants résultats de l'opposition ne devraient en rien limiter son pouvoir, tant la Turquie reste plus que jamais centralisée, ne laissant aux municipalités que des prérogatives extrêmement réduites.

« Cependant, la dynamique de victoire est cruciale en Turquie, note Engin Solakoğlu. Après ce scrutin, elle est passée dans le camp de l'opposition, peut-être encore un peu plus puisque le CHP a obtenu une victoire historique sans même faire alliance avec d'autres formations politiques ».

Car c'est bien là un enseignement majeur de ce suffrage. Exit la « Table des six » où cohabitaient il y a encore quelques mois kémalistes, kurdes révolutionnaires et ultra-nationalistes, le CHP joue désormais presque seul un rôle de contrepouvoir face à la coalition présidentielle. Cette recomposition remet à l'ordre du jour la configuration traditionnelle du champ politique turc entre droite nationaliste, centre droit séculier et gauche kurde.

Pris à la gorge par une crise économique d'ampleur — la livre turque a perdu 40 % de sa valeur face au dollar en un an —, le Président turc aura néanmoins fort à faire pour redresser la barre d'un pays assailli par les difficultés, d'autant qu'il se sait sous la pression d'une opposition revigorée. Définitivement, pour Recep Tayyip Erdoğan, les quatre années qui séparent le pays du prochain cycle électoral ne seront pas de trop s'il veut pérenniser sa présence à la tête de l'État.


1Depuis plusieurs années, le HDP a mis un place un système de représentation paritaire femmes-hommes.

2À l'automne 2015, un cycle de violences urbaines entre une partie de la jeunesse kurde sympathisante du PKK et les différents corps de sécurité a agité la région pendant plusieurs mois.

Élections trafiquées, armée contestée. Le Pakistan face aux défis

Après des semaines d'atermoiements, les législatives pakistanaises se sont tenues le 8 février. Contre toute attente, le parti de l'ancien premier ministre Imran Khan, en prison, est arrivé en tête, témoignant de la crise politique, institutionnelle et économique dans ce pays au bord de la faillite. Le nouveau gouvernement de coalition mené par Shehbaz Sharif n'aura pas la tâche facile.

Les résultats des élections du 8 février 2024 ont surpris tout le monde, à commencer par l'homme fort du moment Nawaz Sharif, qui vient de céder le poste de premier ministre à son frère Shehbaz. C'est en effet le parti de l'ex premier ministre Imran Khan qui sort vainqueur du scrutin. Pourtant, bien avant les élections, les forces politiques et les militaires ont tout fait pour l'évincer.

Arrivé à la tête du pouvoir en 2018, le fondateur du Mouvement du Pakistan pour la justice (le PTI pour Pakistan Tehrik Al-Insaf), Imran Khan, a alors voulu incarner la lutte contre la corruption et l'opposition aux dynasties qui avaient jusque-là dirigé le pays : les Sharif, à la tête de la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz (LMP-N), ainsi que les Bhutto, à la tête du Parti du peuple pakistanais (PPP). Une partie de la classe moyenne a soutenu cet ancien capitaine de l'équipe de cricket qui a remporté la coupe du monde en 1992.

Manœuvres, mises en accusation, condamnations

Dans un pays où aucun gouvernement n'est jamais arrivé au bout de son mandat quinquennal, et où l'on parle pudiquement de « régime hybride » pour désigner le poids de l'establishment — en l'occurrence l'armée—, Imran Khan a reflété le choix des militaires. Mais le 9 avril 2022, il a été renversé par un vote de défiance au Parlement, qu'il avait tenté de dissoudre quelques jours plus tôt, avant que la Cour suprême ne s'y oppose.

Ses relations avec l'armée étaient devenues tendues après qu'il ait cherché à imposer une nomination à la tête des services de renseignement. S'ajoute à cela sa rhétorique vivement anti américaine, au nom de la défense de l'islam, mais aussi les aléas de la politique afghane de la part des États-Unis comme du Pakistan, et l'imposition de sa politique étrangère. Imran Khan avait notamment rendu visite au président russe Vladimir Poutine le jour de l'invasion de l'Ukraine, et boycotté le second sommet pour la démocratie organisé par Joe Biden, en mars 2023. Les tensions avec l'état-major militaire s'expliquent en outre par les réserves de Khan autour des modalités de la mise en place du corridor économique sino-pakistanais et le retard pris dans ce programme majeur, sans compter ses ambiguïtés à l'égard des talibans pakistanais avec qui il a cherché à négocier et, plus généralement, son mode de fonctionnement souvent imprévisible.

Deux jours après sa chute, l'Assemblée élit Shehbaz Sharif pour le remplacer. Ce dernier prend la tête d'un gouvernement de coalition, unissant la LMP-N, le PPP, et les islamistes de la Jamia Oulema Al-Islam. En novembre, le nouveau premier ministre annonce que l'Assemblée arrivant à son terme en août 2023, il passera la main à un gouvernement de transition, chargé d'organiser des élections dans les trois mois. Il faudra toutefois attendre février 2024 pour que celles-ci se tiennent dans tout le pays1.

Entretemps, les manœuvres pour marginaliser Imran Khan et son parti prennent un tour inédit. Arrêté le 9 mai 2022 pour corruption, l'ex premier ministre est bientôt relâché sous caution sur injonction de la Cour suprême, bien que son arrestation ait suscité des émeutes dans de nombreuses villes. Pour la première fois, les manifestants s'en prennent à des bâtiments militaires, un scandale dans le pays. Khan assure que le chef d'état-major est partie prenante de son éviction, voulue par le gouvernement américain. Il se rétractera quelques mois plus tard.

Mises en accusation et condamnations se multiplient. En août 2022, Imran Khan est condamné pour corruption avec cinq ans d'inéligibilité sur décision de la commission électorale. En août 2023, il est condamné à trois ans de prison pour vente de cadeaux reçus par l'État, un verdict qui est porté à quatorze ans, le 31 janvier 2024. Il vient s'ajouter s'ajouter à dix ans d'emprisonnement prononcés la veille pour avoir fait fuiter une dépêche diplomatique. Enfin, le 3 février 2024, Khan est condamné à sept ans de prison supplémentaires — avec son épouse Bouchra Bibi — pour « mariage non islamique ». Car le contrat a été conclu moins de quarante jours après le divorce de Bibi de son précédent mari.

Outre ces affaires, nombre de cadres du Mouvement du Pakistan pour la justice (PTI) sont emprisonnés au lendemain des émeutes de mai 2022. Le 22 décembre 2023, la commission électorale décide de priver ce parti de son symbole — une batte de cricket — arguant que les élections internes stipulées dans son règlement intérieur n'ont pas été tenues. Une sanction importante dans un pays où les analphabètes, qui représentent près de 42 % de la population, votent en fonction des symboles affichés sur les bulletins.

C'est dans ce contexte que participe aux élections du 8 février un parti aux dirigeants emprisonnés et dont les candidats sont contraints de se présenter à titre individuel en tant qu' « indépendants ».

Surprise, manipulations, coalition

Le scrutin s'est tenu dans une atmosphère délétère, avec des communications coupées sur les téléphones mobiles, des suspensions du réseau internet, et des pratiques douteuses chez certains présidents de bureaux de votes. Dès le lendemain, des éditoriaux dénoncent « des manipulations ouvertes ou cachées » et une élection conduite par une commission électorale « qui a trahi son mandat »2. Et de préciser qu'au-delà de la commission, le gouvernement intérimaire et tout l'appareil d'État sont « responsables de cette honte »3. Les résultats se font attendre, accentuant les accusations de fraude. D'autant que les premières données, confirmées par la suite, s'avèrent surprenantes : les « indépendants » soutenus par le PTI d'Imran Khan arrivent en tête, avec 92 élus4, contre 75 pour la LMP-N, arrivée deuxième.

L'Assemblée comprend 266 sièges pour les élus, 60 autres sont réservés aux femmes et 10 aux minorités religieuses. Ces sièges sont en principe répartis par la commission électorale entre les partis, en fonction de leurs résultats. Mais les indépendants en ont été exclus.

Se servant de ce stratagème et au terme de multiples tractations, la LMP-N, dirigée par les Sharif, constitue une coalition de cinq partis, grossie de quatre autres micro-partis. L'appui décisif vient du PPP, ainsi que du Mouvement Mouttahida Qaoumi (MQM), puissant à Karachi5. Rares sont les défections ou les ralliements. Et c'est surtout l'attribution des sièges réservés au détriment du PTI qui conforte la coalition portée au pouvoir. Au total le 7 mars, cette coalition rassemble 230 élus (122 LMP-N, 73 PPP, 22 MQM-P, 13 « autres partis »). L'opposition dispose pour sa part de seulement de 106 députés (91 SIC, en fait PTI, 11 Jamia Oulema Al-Islam, 2 « autres partis » et 1 indépendant)6.

En dépit du poids de la coalition gouvernementale, nombre d'observateurs pakistanais craignent que le rapport de force au Parlement n'entraîne sa paralysie. Les élus du PTI entendent protester continûment contre cette chambre résultant à leurs yeux d'un «  vol de mandat »7. La polarisation de la vie politique laisse penser que les sessions de la nouvelle assemblée seront particulièrement agitées. Cela apparaît dès la première séance. Et les appels au dialogue émanant de quelques figures de la majorité restent pour l'heure sans effet.

L'autre fragilité du gouvernement Shehbaz Sharif tient dans sa dépendance vis-à-vis du PPP qui a apporté son soutien sans participation, tout en négociant le poste de président de la République au bénéfice de son coprésident, Asaf Ali Zardari. Avec succès, puisque dernier est largement élu le 9 mars à ce poste certes honorifique, mais qui peut compliquer la vie des gouvernants.

Une fois de plus, les dynasties se retrouvent au pouvoir. D'autant que la LMP-N, arrivée en tête aux élections provinciales au Pendjab, a choisi Maryam Nawaz, fille de Nawaz Sharif et nièce du premier ministre, pour gouverner cette province décisive de 127 millions d'habitants, soit plus de la moitié de la population pakistanaise. Les autres provinces ont été remportées par le PPP au Sind (à la majorité absolue) et au Baloutchistan (avec l'appui de la LMP-N). Le PTI l'a emporté de très loin avec 90 sièges sur 115 dans la province très sensible de Khyber Pakhtunkhwa, voisine de l'Afghanistan.

In fine, avec une participation de 47,8 % sur les 128,5 millions d'inscrits (contre 51,7 % en 2018), dont une part significative de jeunes électeurs (40 % de moins de 35 ans) et de primo-votants (22 millions), les résultats, même officiels, ont été perçus comme un signal fort adressé aux militaires et au « régime hybride » qui sévit depuis 2008. Ce régime place le gouvernement sous le contrôle de l'establishment, non seulement en matière de défense, de politique étrangère et de politique antiterroriste, mais aussi dans le domaine économique. Avec la création du Conseil spécial de facilitation des investissements (SIFC) en juin 2023, le chef de l'armée siège en effet au cœur de la politique économique8.

Certes, les Sharif sont aux commandes, comme le souhaitaient les militaires pour éliminer un ex premier ministre devenu gênant. Toutefois, Imran Kahn est perçu, au Pakistan et à l'étranger, comme le vainqueur de facto, même sans majorité. « Le choc des résultats des élections pakistanaises montre que les régimes autoritaires ne gagnent pas toujours », assure le Washington Post9. Pour autant, des libéraux pakistanais rappellent que, si populaire soit-il, Khan n'incarne pas un idéal. Son bilan s'avère plus que critiquable. Il a instrumentalisé la religion en annonçant vouloir faire du Pakistan « la nouvelle Médine » et en promouvant un nouveau curriculum scolaire nourri de références religieuses. Il a en outre durci la loi sur la cybercriminalité, perçue comme liberticide par nombre de journalistes et ONG pakistanaises, de même que par Amnesty International. Enfin, sa rhétorique égalitaire ne s'est jamais traduite dans une politique économique, et il a encouragé la crispation de la vie politique10.

Des questions essentielles à résoudre

Outre la préservation de sa coalition dans la durée, le gouvernement de Shehbaz Sharif fait face à d'immenses défis qu'il a lui-même évoqués lors de son discours d'investiture. Parmi eux, la question des finances publiques est la plus urgente. L'accord en cours avec le Fonds monétaire international (FMI) prend fin en avril. Un autre doit être négocié, en vue d'obtenir au moins 6 milliards de dollars. Mais au-delà de ces financements et des privatisations annoncées — dont Pakistan Airlines — comment mener des réformes structurelles quand l'un des points clés tient dans une meilleure répartition de l'impôt pour lutter contre l'évasion fiscale et la taxation des secteurs y échappant largement, tels les grands propriétaires fonciers ou l'immobilier qui constituent une base électorale influente ? Comment soulager les classes populaires de l'inflation, dans un pays aussi inégalitaire, arrivant au 164e rang mondial pour l'indice de développement humain ?

En dehors du champ économique, la question du terrorisme, en pleine recrudescence, est également évoquée. Lancé en 2014 sous Nawaz Sharif, le Plan national d'action antiterroriste n'a pas eu les effets escomptés. Et la résurgence des talibans s'est intensifiée après leur retour au pouvoir en Afghanistan en 202111. La multiplication des attentats contre les civils, les policiers et les militaires, en particulier dans les provinces de l'ouest bordant l'Afghanistan, tend les relations entre Islamabad et Kaboul. Le Pakistan accuse par ailleurs l'Émirat islamique d'Afghanistan d'offrir des sanctuaires aux insurgés du pays.

La marge de manœuvre vis-à-vis de l'autre voisin, l'Inde, n'est pas bien meilleure. Le premier ministre a évoqué le sort du Cachemire sous administration indienne à la suite de la perte de toute forme d'autonomie en 2019, de même que l'inaction de la communauté internationale à Gaza, appelant à la « liberté pour les Cachemiris et les Palestiniens ». Pour le reste, il a remercié l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et la Turquie pour leur soutien, et bien sûr la Chine, promettant de faire avancer le corridor économique sino-pakistanais. Son premier entretien à la presse étrangère a d'ailleurs été donné à l'agence chinoise Xinhua. Il y a repris la rhétorique habituelle. Un geste fort symboliquement.

Pour autant, la logique géoéconomique impose à Islamabad de cultiver les relations avec les États-Unis, son principal marché d'exportation. Certes, le poids du Pakistan dans la stratégie de Washington s'est amoindri après le départ des forces américaines d'Afghanistan, mais il reste sensible. Si le département d'État s'est inquiété des entraves qui ont entaché les élections, il a assuré, dès le lendemain du scrutin, que « les États-Unis sont prêts à travailler avec le prochain gouvernement pakistanais, quel qu'il soit »12.

Pour Durdana Najam, analyste pakistanaise, la tonalité du discours sur la politique étrangère « confirme que le premier ministre sera l'ombre d'un pouvoir tenant les rênes dans la coulisse ». Et de conclure : « le rêve de la suprématie civile a été un peu plus abandonné »13.

Restent bien d'autres questions, notamment celle du changement climatique. Après les catastrophiques inondations de 2022, qui ont fait plus de 1700 morts en quelques mois et près de 30 milliards de dollars de dégâts et de pertes économiques, le problème reste entier, du nord au sud du pays. Au moment des élections, des routes étaient bloquées au Gilgit-Baltistan himalayen, sujet à des retraits glaciaires et à des éboulements, alors qu'à l'extrême sud, la région maritime de Gwadar, subissait des pluies torrentielles désastreuses.

La tâche est « difficile mais pas impossible », a cependant assuré le premier ministre dans son discours d'investiture. Le nouveau gouvernement fait la part belle à des figures connues de la LMP-N, accommode des partenaires de la coalition, et inclut une poignée de technocrates, dont le plus important est le ministre des finances, jusqu'alors à la tête de la plus grande banque privée du pays. La primauté est donnée aux défis économiques et financiers à relever. Pourtant, la question de la gouvernance du pays, puissance nucléaire comptant aujourd'hui plus de 240 millions d'habitants demeure essentielle. Zahir Hussain, un commentateur reconnu, ne cachait pas son scepticisme devant le nouveau gouvernement qu'il résumait ainsi : « essentiellement des reliques du passé, évoquant peu d'espoir de changement »14. L'avenir dira si ce pessimisme est fondé ou non.


1Des élections provinciales avaient lieu le même jour au Pendjab, au Sind, au Baloutchistan et dans la province de Khyber-Pakhtunkhwa.

2« A vote for democracy », The Express Tribune, 9 février 2024.

3« Election reflections », Dawn, 9 février 2024.

4Le PTI affirme pour sa part avoir gagné dans 177 circonscriptions.

5Le Mouvement Mouttahida Qaoumi (« Mouvement national uni ») est un parti porte-voix de la communauté des Mohajirs (les « émigrants), ces musulmans parlant ourdou ayant quitté l'Inde lors de la partition de 1947 pour s'établir au Pakistan. Karachi, la plus grande ville du pays, est leur bastion politique. Cependant, le parti s'est divisé, et la faction entrée dans la coalition de Shehbaz Sharif est le MQM-Pakistan (MQM-P).

6« 2024 Parliament Party Position », Dunya News Television, 8 mars 2024. Un mois après l'élection, le site officiel de la commission électorale ne donne toujours pas de tableau synthétique des résultats.

7« PTI mandate stolen, says MNA », The News International, 7 mars 2024.

8« Pakistan's Military Extends its Role in Economic Decision-making Through the Special Investment Facilitation Council », Eve Register, The Geopolitics, 5 décembre 2023.

9« Pakistan's shocking elections result shows that authoritarians don't always win », The Washington Post, 11 février 2024

10« Imran Khan's resurrection », Pervez Hoodbhoy, Dawn, 2 mars 2024.

11« A Snake Rises from The Ashes In the West », Zalmay Azad, The Friday Times, 16 septembre 2023.

12« Elections in Pakistan », Matthew Miller, Department of State, 9 février 2024.

13« Of economy, foreign policy and terror threat », Durdana Najam, The Express Tribune, 8 mars 2024.

14« Of old and new faces », Zahir Hussain, Dawn, 13 mars 2024.

Abstention et désaveu, armes des électeurs en Iran

Abstention record, votes nuls, sanction de certains candidats appartenant aux cercles influents habituels : les élections législatives en Iran ont été marquées par le mécontentement de la population. Certes, les conservateurs et ultra-conservateurs maintiennent leur domination, mais la pression sociale s'intensifie.

Premières élections après le vaste mouvement de contestation de 2022-2023, les législatives se sont déroulées le 1er mars dans le but de renouveler les 290 députés pour un mandat de quatre ans (lire l'encadré) ainsi que les 88 membres de l'Assemblée des experts, élus pour huit ans. Ces derniers ont le pouvoir de superviser, mais aussi — en théorie — de révoquer le guide suprême (valy e-faghih). Bien que cette possibilité n'ait jamais été utilisée, l'âge avancé du guide suprême actuel (84 ans), l'ayatollah Ali Khamenei, après plus de trente ans au pouvoir, pourrait lui conférer une importance particulière.

Avant la consultation, le pouvoir et le Conseil des gardiens de la révolution, chargés de valider (ou pas) les candidats, avaient pris soin d'en disqualifier plus de la moitié, tous ou presque parmi les indépendants, les « modérés » et les « réformateurs », réduits à la portion congrue. « Ces élections [sont] dénuées de sens, sans compétition, et inefficaces », a déclaré ainsi Mohammad Khatami, ancien président de la République islamique (1997-2005) qui n'a pas participé au vote, sans avoir appelé au boycott.

En outre, pour être éligible au Parlement (Majlis), un niveau d'études universitaires de bac plus cinq est requis, excluant ainsi les classes populaires, en particulier les ouvriers qui constituent plus d'un quart de l'électorat. Au total, la majorité des 15 200 candidats autorisés, dont 1 713 femmes (11,2 % du total, deux fois plus qu'en 2020), appartenaient au camp majoritaire. Les listes étaient composées de quelques « caïds » (chefs influents suivis de noms souvent inconnus), et la campagne électorale s'est avérée courte – seulement dix jours.

Pas étonnant que, sans concurrent, les conservateurs et les ultra-conservateurs, parfois en rivalité, maintiennent leur domination au Parlement. Leur influence s'exerce également à la présidence de la République depuis 2021 ainsi qu'au pouvoir judiciaire. Ils consolident ainsi leur emprise sur toutes les instances nationales.

Abstention et votes nuls

Cependant, les Iraniens ont utilisé l'une des seules armes à leur disposition : rester à la maison. Comme le montre le tableau ci-dessous, le taux de participation ne dépasse pas les 41 %, le niveau le plus faible jamais atteint depuis la révolution de 19791.

Le cas de Téhéran est à la fois atypique et symbolique. Deux chiffres officiels de participation ont été successivement donnés : 24 % (en baisse de deux points par rapport à 2020), puis 34 % (en hausse de huit points). S'il est exact, ce dernier chiffre reflète, en réalité, une forte augmentation des votes nuls, considérés par une partie de l'électorat comme un moyen d'expression. Depuis 2020, le résultat de ces votes n'est plus rendu public.

Mais le décompte des voix à Téhéran, où trente sièges étaient à pourvoir, suggère qu'ils sont importants. Ainsi, celui qui a reçu le plus de suffrages dans la circonscription en a recueilli 597 770 contre 1 265 000 au premier député élu en 2020, soit deux fois moins. À l'exception des 14 premiers élus, 32 autres candidats aux sièges restants n'ont pas atteint le seuil requis des 20 % des voix exprimées. Ils vont devoir affronter un deuxième tour pour accéder au Majlis. Cela révèle que, d'une part, les voix se sont dispersées sur plusieurs candidats de différentes listes, au gré de leurs appréciations des personnes elles-mêmes et que, d'autre part, les votes nuls ont pesé. Certains les estiment à environ 20 % des voix.

À l'échelle du pays, on constate que l'abstention est forte, particulièrement dans les endroits où les couches populaires subissent la crise de plein fouet : 70 % dans la province d'Alborz, à l'est de Téhéran où habitent les familles qui n'arrivent pas à payer les loyers élevés de la capitale, ainsi qu'au Balouchistan, à l'est du pays, où les récents mouvements de contestation ont été durement réprimés. Deux exemples parmi tant d'autres.

Sanction des corrompus

Outre le faible niveau de participation, il est intéressant de noter que certains candidats appartenant aux cercles influents habituels, les « caïds » et les « gros poissons », ont été écartés. Ceux qui ont mis un bulletin dans l'urne ont clairement sanctionné les élus associés à la corruption ou à la répression, en optant pour des candidats relativement méconnus. Symbole de ce changement, Mohammad Bagher Ghalibaf, actuel président du Parlement, qui avait remporté l'élection avec 1 265 287 voix en 2020, n'en totalise aujourd'hui que 447 905, soit près de trois fois moins. On pourrait aussi citer le cas de Mohammad Bagher Nobakht qui n'a pas réussi à remporter les suffrages de la population de Racht (ville au nord du pays) malgré son long parcours politique. Issu de la faction des modérés, il a été l'un des pionniers du libéralisme aux côtés de feu Hachémi Rafsandjani dès le début des années 2000. Nobakht a ensuite dirigé, de 2015 à 2022, l'Institut de planification et du budget, crucial pour la gestion du système économique du pays, et à l'origine de nombreuses décisions de privatisations. Il y a également le cas d'Ali Asghar Anabestani, qui s'est fait connaître sur les réseaux sociaux pour avoir giflé un agent de la circulation, et celui de Hassan Norouzi, l'un des fervents partisans du projet de loi sur « le hijab et la chasteté » imposant le port du voile, tous deux éliminés dès le premier tour.

Ces résultats témoignent du discrédit de figures marquantes, et mettent au jour des positions moins assurées que prévu. Ils soulignent également le mécontentement social dans un pays confronté à une inflation proche de 50 % cette année, conséquence des sanctions économiques mais aussi de politiques néolibérales de déréglementation et de privatisations.

Privatisations et crise sociale

Les classes populaires, en particulier les quinze millions d'ouvriers, font face à des conditions de vie difficiles, qui touchent désormais aussi une partie des couches moyennes. Des pourparlers sont actuellement en cours en vue d'une éventuelle augmentation des salaires de 20 %, inférieure de moitié à l'inflation, pour une partie des fonctionnaires et des salariés bénéficiant de la protection de la loi du travail. Cela exclut cependant une grande partie des actifs, notamment les femmes qui travaillent chez des particuliers ou chez elles en sous-traitance pour des entreprises.

Si les réformateurs, aujourd'hui quasiment écartés de la scène politique, se prononcent pour une plus grande liberté sociétale, ils ne présentent pas de divergences fondamentales avec les conservateurs en matière économique et sociale, notamment à l'égard des couches défavorisées. Les deux factions mettent en œuvre des politiques néolibérales. Ainsi, avec les licenciements, les changements de statut liés aux privatisations et les départs à la retraite, désormais plus de 90 % de la main-d'œuvre du pays disposent de contrats temporaires, alors qu'à la fin de la guerre en 1988, plus de 90 % bénéficiaient de contrats à durée indéterminée (CDI).

Selon les statistiques de l'Organisation iranienne des privatisations, les ventes d'actifs publics ont atteint 639 218 milliards de tomans (environ 13,95 milliards d'euros actuels) entre 2001 et 2023 : 47,6 % ont été proposés en bourse, 47,1 % adjugés aux enchères, et le reste par négociation. Au cours des 30 dernières années, plus de 80 % des facilités bancaires ont été octroyées aux 20 % les plus riches qui présentent pourtant les plus grands arriérés de remboursement de prêts. Pendant ce temps, la moitié des ménages iraniens n'ont pas eu recours à un quelconque crédit.

Même l'enseignement a été en partie privatisé. À Téhéran, par exemple, la part des écoles publiques n'atteint que 54 %. À l'échelle du pays, seule une infime minorité des élèves (12 %) provenant de l'enseignement public réussit à faire partie des trois mille premiers aux concours nationaux, un classement qui permet d'accéder aux meilleures places dans les universités. Réformateurs comme conservateurs au Parlement ont ainsi reculé l'âge de la retraite, refusé d'indexer le salaire minimum sur l'inflation et privatisé des entreprises (dans le secteur pétrolier, la pétrochimie, l'acier…), l'enseignement et même des sites historiques. Dans ce domaine, les convergences sont patentes.

Clivages au sein du pouvoir

Outre le port du voile, les deux camps divergent sur la diplomatie. Les réformateurs misent sur un rapprochement avec l'Occident. Néanmoins, le camp conservateur est loin d'être uni sur l'attitude à adopter face au génocide perpétré par l'État d'Israël contre les Palestiniens et les risques d'une escalade de la guerre. Le pouvoir a privilégié une approche diplomatique plutôt que belliqueuse. Cela divise les conservateurs entre « réalistes », proches du président Ebrahim Raïssi et du guide Ali Khamenei, et les durs de l'« axe de la résistance », qui veulent entrer en guerre contre Israël. Les divergences existent également sur le rapprochement avec la Chine qui renforce silencieusement sa position en obtenant d'importants contrats d'équipement, notamment dans le domaine ferroviaire, la construction de routes et le développement de l'aéroport de Téhéran.

Au total, ces élections témoignent surtout du mécontentement profond au sein de la société iranienne. Contre l'obligation du port du voile, que plus du tiers des femmes ne portent plus en public, mais aussi contre la politique sociale. Des grèves fréquentes quoique sporadiques et sans leader, touchent régulièrement des secteurs tels que le logement, l'éducation, la santé. Elles mobilisent pour l'augmentation des salaires, des retraites, ou l'approvisionnement en eau. Toutefois le mouvement demeure non structuré.

Les arrestations et les procès inéquitables persistent tandis que les exécutions s'accélèrent. Le média iranien en ligne Radiozamaneh en reconnaît 125 en 2023. Mais, selon Human Rights Watch et Ensemble contre la peine de mort (ECPM), leur nombre s'est élevé à 834 en 2023, « une augmentation alarmante de 43 % en un an »2. Malgré les répressions, l'évolution des dynamiques sociales pourront-elles ouvrir la voie à l'émergence d'une opposition structurée ?

Élections mode d'emploi

Le Parlement compte 290 membres élus pour 4 ans au suffrage universel, par les Iraniens de 18 ans et plus. Parmi eux, 285 députés musulmans, chiites ou sunnites, sont élus dans l'une des 202 circonscriptions électorales, tandis que 5 sont élus par les membres de chacune des minorités religieuses lors d'un scrutin extraterritorial (1 Assyro-chaldéen, 2 Arméniens, 1 juif et 1 zoroastrien). Tout candidat ayant obtenu le plus grand nombre de suffrages est élu, à condition de compter plus de 20 % des votes exprimés, sinon il faut un second tour. Les votes blancs ne sont pas comptabilisés3.

Seuls les Iraniens et les Iraniennes ayant effectué des études supérieures peuvent se présenter. La plupart des 202 circonscriptions ne comptent qu'un seul député, les grandes villes en totalisent entre 2 et 6, selon la taille de leur population. La grande circonscription de Téhéran en élit quant à elle 30.

Établi depuis plusieurs décennies, le découpage électoral présente des complexités administratives, avec des situations où des districts non voisins sont regroupés dans une même circonscription. Il ne tient pas compte de la croissance démographique récente.


1Selon les statistiques officielles de l'Iranian Students News Agency (ISNA) à Téhéran.

2« Annual Report on Death Penalty in Iran 2023 », Iran Human Watch Rights and Together Against the Death Penalty, 5 mars 2023.

3Voir « Les élections législatives en Iran 2020, premier tour », Bernard Hourcade, CartOrient, 4 juin 2020.

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