Avec la chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024, l'effondrement du système médiatique autoritaire a laissé place à une pluralité de médias, publics, privés et indépendants. Dans la période de transition, encore trouble et polarisée, se dessine un rapport de force avec les nouvelles autorités à Damas.
Le 26 juin, le ministère syrien de l'information, établi depuis 1961, a diffusé une vidéo relayant six interdictions en matière de publication : l'atteinte à la souveraineté de l'État ; celle à la vie privée ; le blasphème de symboles religieux ; l'incitation à la haine ; le non-respect de la bienséance publique ; et les fausses informations. Ces catégories, et plus encore l'acception large de leur terminologie, font craindre un durcissement du contrôle de la presse et des journalistes, voire une forme de censure de l'information en Syrie.
Pourtant, dans l'édition 2026 de son rapport, Reporters sans frontières soulignait que la Syrie post-Assad avait effectué « la remontée la plus importante du classement en 2026 (+ 36 places) » pour atteindre le 141e rang. La situation n'est certes pas comparable avec le précédent régime où les exécutions, les disparitions forcées, les intimidations de tout genre à l'encontre des journalistes étaient légion. D'ailleurs, l'article 13 de la Déclaration constitutionnelle pour la période transitoire, signée par le président par intérim Ahmed Al-Charaa et en vigueur depuis mars 2025, précise bien que « l'État garantit la liberté d'opinion, d'expression, d'information, de publication et de la presse ».
Pour Ahmad Khaled Abazeed, rédacteur en chef du média en ligne Shaam News Network, qui n'a obtenu qu'une licence d'exploitation temporaire, « il y a certes beaucoup plus de marges que sous Assad, mais on pâtit d'une absence d'environnement légal clair. Notamment en ce qui concerne la protection des journalistes et les garde-fous contre l'arbitraire ». Il précise que « le principal problème réside dans le maintien des lois héritées d'Assad, qui restreignent la liberté d'expression, comme celle sur la cybercriminalité de 2022, avec ses termes flous et ses lourdes sanctions. La priorité serait de l'abroger ».
La phase actuelle de transition a cela de paradoxal que la situation est beaucoup plus permissive qu'auparavant, mais reste incertaine. Des dizaines de cas de violences et de pressions à l'encontre de journalistes ont été recensés.
À ce climat s'ajoutent des contraintes, que ce soit en matière de couverture des sujets, avec des formes d'autocensure de la part des rédactions ou d'intimidation de la part des autorités, ou en matière d'obtention de licences, qui plus est coûteuses, pour enregistrer et exploiter un média en Syrie. Pas toujours en toute transparence. C'est ce que décrit le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression dans son rapport de mai 2026 faisant le bilan de l'année passée sur la situation des médias en Syrie : « Au lieu d'un système de propagande unique et centralisé, le paysage médiatique fonctionne désormais selon un modèle caractérisé par un contrôle fragmenté, une ambiguïté juridique, un contrôle des autorisations et des pressions informelles. »
Le 2 juillet, l'explosion d'une bombe dans un café du centre de Damas tuait au moins neuf personnes et en blessait vingt autres. Mohammad Haj Kaddour, journaliste free-lance, photographe et parfois fixeur, nous confirme que « aucun journaliste, hormis ceux des médias officiels, n'a été autorisé à se rendre sur le site de l'explosion, ou à aller dans les hôpitaux, afin de couvrir l'événement ». Ce qui illustre, selon lui, une dynamique faussée : « Le soutien, les accès, et même les informations ne sont délivrés qu'à des médias qui servent le gouvernement et son narratif ».
Par ailleurs, le nombre de fixeurs, comme lui, et de fixeuses, travaillant avec ou pour des journalistes étrangers, s'est largement accru après la chute du régime. Responsables de toute la logistique de terrain et de l'organisation des entretiens, des traductions, parfois de la conduite des véhicules et bien souvent de l'affinage des angles, ces maillons indispensables ne sont quasiment jamais cités par les titres occidentaux qui y ont recours. Ni structurés ni organisés, ils souffrent d'un déficit de reconnaissance.
Autre exemple de contrôle, plus personnel. Lorsque nous sommes allés récupérer notre visa de journaliste, pour une période de deux semaines renouvelable une fois, au sixième étage du ministère syrien de l'information, notre interlocutrice a longuement insisté sur les lieux de notre reportage. En particulier, elle voulait s'assurer que nous n'irions pas à Soueïda, dans le sud du pays, où la situation reste volatile, un an après des affrontements entre des combattants druzes et des Bédouins soutenus par les forces de sécurité.
Un soir de juin, alors que nous flânons dans le quartier de Baramkeh, dans le centre de Damas, trois agents des forces de sécurité, en civil, nous interpellent. Tout en restant polis, ils contrôlent notre passeport rouge bordeaux et, constatant notre profession de journaliste, demandent aussitôt si nous travaillons pour Reuters. Sans doute car l'agence de presse internationale a publié deux enquêtes qui ont suscité l'ire des autorités : une sur le massacre de 1 500 civils alaouites par les forces de sécurité du gouvernement provisoire en mars 2025 sur la côte ; la seconde sur l'implication du frère du président, Hazem Al-Charaa, dans la prise en main de l'économie en bonne entente avec des hommes d'affaires ayant prospéré sous Assad1. Vérification faite, nous pouvons repartir.
Les institutions publiques comme les médias d'État, omniprésents sous le précédent régime, ont fait l'objet d'une vaste restructuration. Celle-ci comprend « des licenciements, le dégraissage des “employés fantômes”, une réforme des organismes publics et la relance symbolique de certains médias officiels », nous assure Fadel Abdulghany, fondateur et directeur exécutif du Réseau syrien pour les droits humains (SNHR).
Il fait notamment allusion au journal Al-Thawra rebaptisé Al-Thawra Al-Suriyya, dans une tentative de rompre avec la propagande sous l'ère Assad, mais aussi à la chaîne de télévision publique Alikhbariya Syria, relancée en mai 2025 avec un nouveau design.
Dans les médias publics, les cadres ont été remplacés, souvent de manière discrétionnaire, mais pas la plupart des journalistes, en raison de leurs compétences techniques. De nouvelles recrues ont été embauchées en récompense de leur loyauté. Ils sont identifiés comme proches du mouvement Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) ou comme opposants au régime des Assad. Cela semble la seule légitimité qui compte, d'où la question récurrente : « Que faisais-tu ces quatorze dernières années ? » D'après plusieurs sources, leurs salaires seraient nettement plus élevés que ceux de leurs collègues déjà en poste, ce qui suscite des tensions dans un pays à l'inflation galopante.
C'est pourquoi, pour Fadel Abdulghany, « la question n'est pas de savoir si les médias d'État adoptent un nouveau nom ou un nouveau slogan, mais s'ils se transforment en véritables médias de service public, fondés sur l'indépendance éditoriale, le pluralisme, l'accès des journalistes aux victimes et à la société civile, la couverture des échecs du gouvernement ». Ces médias continuent de s'aligner sur la position officielle du gouvernement, ce qui est notable en cas d'événements sécuritaires à caractère confessionnel ou encore sur des sujets comme la justice transitionnelle.
Dans le centre de Damas, rue Al-Abed, du nom du premier président de la République syrienne alors sous mandat français (1923-1946), Ibrahim* vend des journaux depuis plusieurs décennies. Lorsque nous prenons un exemplaire du quotidien Al-Thawra Al-Suriyya, au milieu de livres de Nizar Qabbani, Sun Tzu, Khalil Gibran et George Orwell, il nous affirme que c'est le douzième qu'il vend aujourd'hui, alors qu'il en écoulait des milliers par jour il y a trente ans. « Ce n'est pas seulement en raison du désintérêt des gens pour le papier et d'une crise de confiance envers les médias officiels, mais aussi du fait d'un manque de professionnalisme », soupire-t-il.
L'acteur et essayiste Abdel Kader Al-Manla, qui prend incidemment part à l'échange, n'est pas de cet avis. Lui qui écrit fréquemment dans les médias d'État, sur des sujets de politique et d'art, estime qu'aujourd'hui il n'y a plus de ligne rouge et qu'il est libre d'y écrire ce qu'il pense, y compris son opposition au gouvernement, tant qu'il ne fait pas montre d'une hostilité ouverte.
Il semble que ce soit aussi le pari de diverses agences étatiques de développement média européennes, qui n'hésitent pas à soutenir ces médias officiels, parmi lesquelles la principale : l'agence de presse Syrian Arab News Agency (Sana). Une source spécialisée dans le domaine nous confirme que cet appui s'inscrit dans la consolidation des relations bilatérales avec la Syrie. Pourtant, le soutien global à la presse de la part de bailleurs et d'organisations internationales reste relativement modeste. Cette même source nous confie :
On observe une fatigue des bailleurs et une attrition des financements pour la région et, en particulier, pour la société civile et pour les médias indépendants, d'autant que les financements ont été impactés par les coupes de l'agence états-unienne pour le développement international (USAID) en 2025. Par comparaison, les fonds étaient plus élevés pour la Tunisie en 2011 ou encore le Soudan en 2019.
Les médias indépendants sont les principaux récipiendaires de ces subventions, étant donné leur libre accès, sans publicité, et leur liberté éditoriale. Ce qui n'est pas sans alimenter la méfiance populaire envers leurs soutiens extérieurs, même si la plupart de ces pure players ont été lancés par des citoyens ordinaires2. Certains se sont développés en Syrie dès 2011, à l'instar de Enab Baladi, créé par des activistes à Daraya, dans la banlieue de Damas, avant leur exil en Turquie. L'hebdomadaire, qui bénéficie d'une large audience dans toute la Syrie et au-delà, avec sa version anglaise, a ouvert un bureau dans la capitale.
D'autres ont vu le jour à l'étranger, en 2013, comme SyriaUntold à Berlin et Rozana Media à Paris, dont est issue la webradio indépendante Radio Rozana. On rencontre sa rédactrice en chef, Loujein Haj Youssef, au café Ahweh Mazbouta, apprécié des journalistes qui en ont les moyens pour son ambiance bohème et artistique, et son réseau Wi-Fi.
La journaliste déplore tant les difficultés administratives que le manque de fonds, qui ne facilitent pas l'ancrage des médias indépendants. « Notre objectif n'en reste pas moins de faire monter en compétences nos journalistes sur place, pour continuer à faire du journalisme qui ait du sens, du journalisme d'impact », assène-t-elle. Elle fait référence à la couverture par son média du conflit dans le Nord-Est syrien, en janvier 2026, entre les Kurdes et les autorités, qui a obligé ces dernières à mettre en place des couloirs de sécurité pour l'évacuation des civils. Pour tenter d'obtenir des financements, elle privilégie aussi des projets spécifiques, notamment autour des femmes journalistes, pour l'heure sous-représentées dans la profession.
Le média en ligne Syria Direct, fondé à Amman en 2013, mais basé à Berlin, a de son côté ouvert un bureau dans le centre de Damas et aspire à embaucher davantage de journalistes locaux. L'idée est d'occuper le terrain dans cette période de transition, en développant son édition en arabe.
Pour sa part, Yassin Swehat, le rédacteur exécutif de la plateforme Al-Jumhuriya, lancée en 2012, estime que « les médias indépendants opèrent dans des conditions difficiles, non seulement en raison du contexte syrien lui-même, mais aussi à cause de la crise plus large que traverse le secteur médiatique mondial en matière de modèles de financement, de viabilité et d'audience ». Il s'agit aussi de s'organiser face à la concurrence des médias privés venant du Golfe, le Qatar en tête, notamment avec Al-Jazeera et Syria TV, détenue par le groupe qatari Fadaat Media, et dont l'ancien directeur général, Hamza Al-Mustafa, était ministre de l'information de mars 2025 à mai 20263.
Dès décembre 2024, plusieurs des médias alternatifs se sont associés pour faire valoir leurs droits dans la Syrie post-Assad. C'est le cas de Rozana Media, Radio Arta, Al-Jumhuriya et Enab Baladi, qui se coordonnent au sein d'un consortium. D'aucuns déplorent toujours les liens de proximité du Syndicat des journalistes avec les autorités.
Si Lilas Hatahet, consultante experte en médias, reconnaît le caractère de niche des médias indépendants, elle reste optimiste quant à la motivation et la professionnalisation des journalistes. « Ils ont le narratif, connaissent le terrain et l'audience, mais ont besoin d'être mieux formés à certains outils », précise-t-elle, en insistant également sur l'enjeu des réseaux sociaux et, surtout, des campagnes de désinformation et de haine qui y pullulent.
Présenté en début d'année par le ministère de l'information, et fruit de concertations avec des centaines de journalistes de tous horizons et de tout le pays, le « code de conduite professionnelle et déontologique » entend professionnaliser le métier et réduire la diffusion des discours de haine. Il s'avère toutefois, jusqu'à maintenant, peu appliqué par les médias officiels, et sa légitimité reste contestée, notamment par l'Association des journalistes syriens, indépendante, qui y voit une ingérence dangereuse des autorités.
D'où le fait, dans un pays encore ravagé par treize années de guerre, qu'un certain nombre d'interrogations demeurent, comme formulé par le professeur en études internationales des médias Yazan Badran dans un entretien donné en avril à SyriaUntold : « Quel est, à l'heure actuelle, le rôle de l'information en Syrie ? […] Qui a accès aux sources et est en mesure d'offrir une véritable compréhension des évolutions politiques ou économiques en cours ? »4.
Le 12 juillet, le nouveau Parlement, dont un tiers des membres a été nommé par Ahmed Al-Charaa, a tenu sa première séance. De nombreux journalistes espèrent qu'il s'attellera à la suppression des lois restreignant le champ de la presse, héritées de l'ère Assad, et mettra à son agenda la protection des journalistes et la régulation du secteur par un corps indépendant de l'État, comme le préconise, dans ses recommandations finales, le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression. Neuf jours plus tard, le ministère de l'information lançait une série de rencontres avec des acteurs de la profession dans différentes villes en vue de l'élaboration d'un projet de loi sur les médias.
* Le prénom a été modifié
1Maggie Michael, « Syrian forces massacred 1,500 Alawites. The chain of command led to Damascus », Reuters, 30 juin 2025 ; Timour Azhari et Feras Dalatey, « Syria is secretly reshaping its economy. The president's brother is in charge", Reuters, 24 juillet 2025.
2Lire à ce sujet M. Ghiglia, « Alternative and Citizen Journalism(s) in the Middle East » in The Handbook of Media and Culture in the Middle East, J. F. Khalil, G. Khiabany, T. Guaaybess et B. Yesil, 2023, Wiley Blackwell.
3Lors d'une conférence du DW Global Media Forum en juillet 2025, il avait déclaré : « J'aimerais être dans une position qui, dans cinq ans, ne nécessite plus de ministère de l'information », en promouvant une indispensable liberté d'expression.
4Jillian C. York, « Free speech is a mutual responsibility », SyriaUntold, 17 avril 2026.
Dans un pays déjà fortement assujetti à l'inflation et à des tensions économiques liées au contexte de guerre régionale, le gouvernement égyptien adopte en l'espace de quelques mois, des lois qui contraignent davantage l'expression des droits des employés et de leurs représentants.
Depuis plusieurs années, les travailleurs égyptiens voient leurs conditions de travail se dégrader régulièrement. Malgré certaines augmentations nominales des salaires, les revenus réels diminuent sous l'effet de l'inflation tandis que le travail informel, l'emploi précaire et les licenciements arbitraires se multiplient. L'adoption en novembre 2025 de la loi n° 14 sur le travail a accentué cette situation, en proposant un cadre législatif favorisant les investisseurs et les employeurs au détriment des droits des travailleurs. Elle introduit ainsi la possibilité pour l'employeur de modifier temporairement les termes du contrat, notamment en assignant au travailleur des tâches non convenues ou en réduisant son salaire si les conditions économiques sont jugées défavorables (article 241). Elle consacre également les retenues de salaire comme sanction disciplinaire (article 139), tout en limitant fortement les possibilités d'organisation et d'expression des travailleurs. La collecte de dons, la distribution de publications, le recueil de signatures ou encore l'organisation de réunions sur le lieu de travail sans l'accord de l'employeur demeurent prohibés (article 136). Appeler à la grève dans des établissement considérés comme « vitaux » ou durant des « circonstances exceptionnelles » est également interdit (article 234).
Une loi limitant les libertés d'organisation
Quelques mois plus tard, en mai 2026, le Parlement approuve le projet de loi no. 213 du gouvernement visant cette fois à modifier certaines dispositions de la loi sur les organisations syndicales des travailleurs et la protection du droit à l'organisation syndicale (2017).
Les amendements prévoient de prolonger de six mois le mandat actuel des conseils d'administration des syndicats de travailleurs, et la durée du mandat syndical de quatre à cinq ans. Cette décision intervient dans un contexte de crise économique prolongée, aggravée par la situation à Gaza et la guerre contre l'Iran.
Le choix des autorités de limiter davantage les possibilités d'expression des travailleurs en reportant les élections syndicales est d'autant plus problématique que celles-ci sont déjà fortement encadrées. Si, officiellement, les syndicats indépendants sont autorisés depuis le soulèvement de 2011, dans les faits le pouvoir en place depuis 2013 a continuellement cherché à limiter leur capacité d'organisation réelle. En 2017, les autorités ont mené une véritable « campagne punitive contre les travailleurs et les syndicalistes » selon Amnesty international1, et les arrestations arbitraires de leaders syndicaux se sont poursuivies jusque récemment avec par exemple l‘arrestation de Maher Hezima, ancien membre de la Fédération syndicale égyptienne (ETUF), en 2024. En outre, l'ensemble des syndicats indépendants ont été dissous en mars 2018, puis sommés de se réenregistrer dans un délai de 60 jours selon les nouvelles exigences, largement arbitraires, établies par la loi de 2017 sur les syndicats.
Aussi, en 2021, le régime du président Abdelfattah Al-Sissi a promulgué une nouvelle législation autorisant les administrations publiques à licencier tout fonctionnaire suspecté d'appartenir à des groupes qualifiés de « terroristes » ou de « nuire aux services publics ou aux intérêts économiques de l'État ». Autant de désignations très floues, susceptibles d'interprétations arbitraires et régulièrement utilisées par le passé pour cibler des leaders syndicaux et des opposants politiques. Ainsi, même dans cet espace démocratique réduit, le pouvoir choisit d'accentuer le contrôle des travailleurs, craignant sans doute que les élections deviennent un espace d'expression pour le mécontentement latent d'une partie importante de la population peinant aujourd'hui à vivre dignement.
Dans ce contexte, le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux (ECESR), organisation non gouvernementale luttant depuis 2009 pour l'amélioration des conditions d'existence des travailleurs égyptiens, a publié début mai 2026 un rapport alarmant sur les conditions de travail de ces derniers2. Il présente une analyse des mouvements de protestation des travailleurs tout au long de l'année 2025 et montre que plus de 90 % des protestations ont été déclenchées par des questions liées aux salaires, aux primes, aux allocations et au partage des bénéfices.
En 2010, le mouvement ouvrier avait réussi à obtenir une décision judiciaire obligeant l'État à fixer un salaire minimum reflétant le coût de la vie et assurant aux travailleurs un niveau de vie digne. À cette époque, le salaire minimum s'élevait à 400 livres égyptiennes (environ 502 euros au 1er janvier 2010). Il est passé à 1 200 livres en 2014 (environ 125 euros au 1er janvier 2014), pour atteindre 7 000 livres en mars 2025 (132 euros), avec une augmentation programmée à 8 000 livres (134 euros) le 1er juillet 2026. Toutefois, et à cause de l'inflation, le passage de 1 200 à 7 000 livres équivaut en dollars à une baisse de 169,50 à 140 dollars (de 147 euros à 121 euros).
Ainsi, si on le mesure par rapport aux prix des biens de première nécessité tels que du riz, de la viande, de l'huile de cuisson, des bouteilles de gaz, etc., le salaire réel — ou le pouvoir d'achat — a significativement diminué au cours de cette période. Or, et malgré le caractère insuffisant de ce salaire minimum, de nombreux employeurs refusent encore de l'appliquer.
Cette situation, en plus de l'utilisation généralisée des contrats temporaires, a provoqué ces dernières années des dizaines de mouvements de contestation dans le pays, touchant aussi bien le secteur public que le secteur privé.
Par exemple, en mars 2026, environ 3 000 travailleurs temporaires de la société Misr Aluminum, principale entreprise de fabrication d'aluminium en Égypte depuis 1977 et ayant réalisé des bénéfices d'environ 10 milliards de livres égyptiennes (300 millions d'euros) sur l'année 2024/2025, ont annoncé une grève et un sit-in pour exiger leur régularisation, la résiliation de leurs contrats avec les sociétés d'intérim et l'application du salaire minimum. Un technicien en maintenance électrique avec sept ans d'ancienneté en grève a déclaré au média Al-Manassa que les travailleurs temporaires, appelés « main-d'œuvre louée », percevaient des salaires bien en dessous du minimum légal, allant de 2 250 à 3 500 livres (de 38 à 58 euros). Ces travailleurs ont été employés dans l'entreprise pendant une période allant de 7 à 10 ans via des sociétés d'intérim contractées par Misr Aluminum, sans que les travailleurs soient informés des détails de leurs contrats ni n'en reçoivent des copies.
Même chose chez les travailleurs des centrales hydroélectriques du Haut-Barrage d'Assouan 1, d'Assouan 2 et d'Esna, gérées par la Water Power Plants for Electricity Generation Company, qui ont intensifié leur contestation ces derniers mois en organisant des manifestations et des sit-in sur leurs lieux de travail. Outre, là aussi, l'application du salaire minimum, ils réclament l'intégration de toutes les indemnités en attente, l'augmentation de l'indemnité alimentaire à 50 livres par jour (moins d'un euro), le versement des indemnités de risque, la régularisation des qualifications, la réintégration des promotions supprimées, etc.
Les licenciements arbitraires — en particulier de dirigeants syndicaux — constituent la deuxième cause principale de mobilisation des travailleurs au cours de l'année passée. Ainsi, en avril 2025, des dizaines d'employés et de travailleurs de divers services de la Banque agricole d'Égypte ont organisé une manifestation devant la branche principale de la banque à Dokki, dans le gouvernorat de Gizeh, contre le licenciement de 1 200 employés et travailleurs, en violation avec la loi. Les manifestants ont déclaré à Al-Manassa que des décisions de licenciement avaient été prises depuis 2020, la direction envoyant des lettres accusant un certain nombre d'employés de négligence grave sans enquête ni notification préalable.
Les travailleurs licenciés ont signalé au média que la politique de réduction de la masse salariale de l'entreprise visait spécialement les employés qui avaient déposé des recours pour contester un retard dans le versement des allocations et qui avaient obtenu des décisions favorables, ainsi que les employés qui avaient publiquement revendiqué leurs droits via des groupes et pages Facebook. Ces actes ont été qualifiés par des responsables de la banque (idem) de divulgation de secrets professionnels portant préjudice à l'entreprise.
Par ailleurs, depuis le décret n° 1209 de 1964 établissant l'Autorité générale pour l'assurance santé, la classe ouvrière égyptienne bénéficiait d'un système de santé et d'assurance maladie relativement acceptable, bien que déjà critiqué, notamment car il reposait sur un taux de cotisation uniforme de tous les travailleurs, sans imposition progressive. Cependant, avec la promulgation de la Loi n° 2 de 2018 sur l'assurance maladie universelle et sa mise en place progressive dans les gouvernorats, une nette disparité est apparue dans les zones où le nouveau système avait été mis en place3. Plusieurs modifications sont apparues dans la nouvelle loi et la notion d'ayant droit a par exemple été évincée. Désormais, ce sont les travailleurs qui doivent supporter le coût de l'assurance maladie des membres de la famille, y compris les enfants en bas âge et les conjoints qui ne travaillent pas. La loi a en outre introduit un système de « co-paiement » qui demande aux assurés de payer une partie des soins, lesquels étaient souvent gratuits dans l'ancien système.
Or bénéficier d'une assurance maladie efficace est d'autant plus important dans un pays où les accidents du travail sont extrêmement fréquents. De nombreux incendies ainsi que des accidents de la route ou sur des chantiers sont régulièrement recensés par l'ECESR.
Ces incidents traduisent l'absence de procédures de sécurité civile et de protection de la santé au travail, due notamment à l'importance du secteur informel, qui représenterait entre 30 % et 60 % de l'économie égyptienne selon les estimations4. Les entreprises qui en relèvent évoluent en dehors du cadre légal, privant leurs travailleurs de toute protection prévue par la législation du travail, aussi maigre soit-elle. Ces employés travaillent ainsi sans salaire minimum, sans assurance, sans retraite, sans protection face aux aléas ou aux chocs économiques. Par ailleurs, ces établissements échappent largement aux contrôles en matière de sécurité et de santé au travail, ce qui contribue à la fréquence élevée des accidents.
Ainsi, la crise à laquelle est confrontée la classe ouvrière égyptienne actuellement n'est pas confinée à un secteur particulier ou à une revendication partielle. C'est une crise globale, structurelle, affectant le cœur même de la relation de travail : les bas salaires s'ajoutent à l'absence de sécurité de l'emploi, le licenciement arbitraire coexiste avec des contrats précaires, la protection de la santé continue de se détériorer alors que les normes de sécurité restent absentes et que les accidents du travail persistent sur les sites de production et sur les routes.
Dans ce contexte, affaiblir légalement et continuellement la représentation syndicale l'empêche de constituer de véritables canaux de négociation collective, nourrit les protestations des travailleurs et augure de nouvelles tensions sociales. Le rapport de l'ECESR peut ainsi être lu comme une tentative d'attirer l'attention sur la situation actuelle qui n'est pas une crise isolée et passagère due aux tensions régionales. Elle demande un examen critique et une réponse sérieuse à même de rétablir l'équilibre entre les parties du processus de production, et de garantir aux travailleurs le droit à une vie digne.
1« Égypte. Des attaques incessantes contre les droits des travailleurs et des syndicalistes », Amnesty international, 30 avril 2017.
2ECESR, « Egypt's Workers in 2025 : From Wages and Arbitrary Dismissal to Occupational Safety », 6 mai 2026.
3Les premiers gouvernorats concernés sont ceux de Port Saïd, Suez, Ismaïliya, Nord Sinaï, Sud Sinaï et Alexandrie qui bénéficient du nouveau système depuis 2019, tandis qu'il faudra attendre 2032 pour que les gouvernorats de la dernière vague, dont fait partie Le Caire, en bénéficient également.
4« Situation macroéconomique et financière de l'Égypte », Direction générale du Trésor, 3 avril 2025.
Dans bon nombre de pays occidentaux et, en particulier, en France, la criminalisation du mouvement de solidarité avec la Palestine se poursuit. Le cas de Ramy Shaath, depuis un mois sous le coup d'une procédure d'expulsion pour son militantisme, en est illustratif. Et il témoigne tant de la façon dont certaines administrations françaises conçoivent la Palestine que de l'emploi de pratiques pour le moins discutables.
Malgré le récent report de la proposition de loi Yadan, l'affaire Rami Shaath, comme les centaines d'autres lancées en France pour des propos ou des écrits considérés comme soutenant le terrorisme, illustre que, plus de deux ans et demi après le début du génocide à Gaza, la répression du mouvement de solidarité ne faiblit pas. Celle-ci a été récemment documentée par la Fédération internationale pour les droits humains1, dont la première recommandation, pour la France, serait justement d'amender l'article 421-2-5 du Code pénal, relatif à « l'apologie du terrorisme », de manière à l'aligner avec les principes de nécessité et de proportionnalité issus de la jurisprudence européenne.
Né en 1971 à Beyrouth, Ramy Shaath est ancien conseiller de Yasser Arafat et co-fondateur du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) en Égypte. Son père était lui-même ministre des affaires étrangères de l'Autorité palestinienne. Enfermé sans procès dans la prison de Tora au Caire en 2019 pour son activisme, sur fond d'accusations de terrorisme et de troubles contre l'État, Ramy Shaath est libéré après deux ans et demi, grâce à une campagne internationale et au soutien du président Emmanuel Macron. Il est déchu de sa nationalité égyptienne et rejoint sa femme en France, où il vit maintenant depuis quatre ans. Il n'a depuis lors cessé de témoigner sur la répression en Égypte comme sur le génocide en Palestine, en particulier depuis le 7 octobre 2023.
Le 30 avril 2026, il se voit notifier de l'engagement d'une procédure d'expulsion par le « bureau des examens spécialisés et de l'éloignement » de la préfecture des Hauts-de-Seine, qui argue d'une « menace grave à l'ordre public ». Le 21 mai, il a été, à ce titre, convoqué devant une commission départementale d'expulsion. Celle-ci, composée de trois magistrats, s'est prononcée contre sa déportation. Son avis, uniquement consultatif, a été motivé par le fait que « les propos [qui lui sont] attribués ne constituent pas un trouble manifeste à l'ordre public ». Une première victoire pour le militant, qui attend désormais la décision finale de la préfecture.
Orient XXI a pu consulter des pièces du dossier administratif, ce fameux bulletin de notification, mais aussi une « note blanche », rédigée anonymement par un service de renseignement intérieur, qui fournit des éléments à l'administration — quand cette dernière n'en reprend pas tout bonnement des paragraphes. Comme le souligne le média français Blast, à travers une enquête datant de 2024 :
Ces documents à usage souterrain colportent souvent des allégations douteuses ou infondées qu'elles amplifient. Pourtant, le ministère de l'Intérieur n'a aucun scrupule à les utiliser de plus en plus pour justifier, au nom de la lutte contre le terrorisme, des atteintes aux libertés individuelles2
Ce type de rapports permet depuis longtemps à l'administration française de transmettre des éléments sans porter atteinte au secret de la défense nationale ni aux sources des services de renseignement. Du fait de leur engagement politique, « des personnalités aussi diverses que Jean Jaurès, Marie Curie ou Albert Camus ont jadis été visées par des notes anonymes transmises au ministre. »3. Depuis une décennie et la transcription de l'état d'urgence dans le droit commun, la pratique des notes blanches s'est accrue, y compris en matière de contentieux du droit des étrangers.
La « note blanche » concernant Ramy Shaath contient des erreurs factuelles quant à son parcours militant, qu'il s'agisse de dates, de statuts, mais aussi des circonstances de son arrestation en Égypte, et se veut réductrice quant à la portée de son combat pour la Palestine. L'engagement de Ramy Shaath en faveur du mouvement BDS n'est présenté que de manière suspecte, sans contexte politique ni juridique4. Pourtant, le 11 juin 2020, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a condamné la France dans son arrêt Baldassi et autres c. France pour atteinte à la liberté d'expression de militants en faveur du boycott des produits en provenance d'Israël. Jurisprudence qui a d'ailleurs été confirmée par la Cour de cassation le 17 octobre 2023. Les éléments transmis à la préfecture ne semblent donc pas prendre en compte cette évolution. De même, l'emploi du terme de « territoires palestiniens » à la fin de la « note blanche », alors que la France a reconnu l'État de Palestine fin septembre 2025, reflète ce décalage.
Il est reproché à Ramy Shaath d'avoir cofondé le Collectif Urgence Palestine. Créé après le 7 octobre 2023, celui-ci rassemble divers citoyens, organisations et mouvements associatifs, syndicaux et politiques « mobilisés pour l'auto-détermination du peuple palestinien ». Il soutient explicitement la résistance du peuple palestinien. Depuis avril 2025, le ministère de l'intérieur a engagé une procédure de dissolution à son encontre, lui reprochant de « faire l'apologie d'une organisation terroriste comme le Hamas, d'appeler à l'intifada sur le territoire national et de provoquer à la haine, à la violence ou à la discrimination contre les juifs »5.
Cette procédure a été critiquée par de nombreuses associations de défense des droits humains, à l'instar d'Amnesty International France, qui y voit un énième signe de la restriction continue de l'espace de la société civile en France. Fin septembre 2025, quatre rapporteurs spéciaux de l'Organisation des Nations unies (ONU) et un expert indépendant ont interpellé le gouvernement français sur ce projet de dissolution. Ils en ont souligné les risques d'atteinte aux droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association.
Le dossier de Ramy Shaath ne met pas en lumière ces risques, mais rappelle que le collectif a été cofondé par Salah Hammouri, dont la condamnation en Israël « pour terrorisme » est exposée de manière partiale6. Cette présentation pourrait suggérer une culpabilité par association, d'autant que Salah Hammouri ne fait l'objet d'aucune condamnation en France, où il réside depuis son expulsion d'Israël en 2022. Cette même année, des experts de l'ONU, dont Francesca Albanese, avaient vivement critiqué les pratiques de la détention de l'avocat franco-palestinien, à la fois « illégales et sadiques ». Omar Alsoumi, porte-parole du collectif, qui sera jugé pour « apologie du terrorisme » en décembre 2026, est lui aussi mentionné dans le dossier.
Ce dernier s'attache à énumérer certaines des organisations qui composent le Collectif Urgence Palestine, là encore, pour induire un lien coupable avec Ramy Shaath. C'est notamment le cas du collectif Samidoun Paris Banlieue, le dossier allant jusqu'à reproduire un de ses commentaires posté sur Facebook sur le 7 octobre 2023 :
La résistance se lève dans toute la Palestine occupée, brisant le siège de Gaza par une offensive globale, confrontant l'occupant par terre et par air, prenant le contrôle des terres palestiniennes, capturant des colons et des soldats de l'occupation et lançant des milliers de missiles, alors que les forces de la résistance palestinienne luttent pour faire avancer le retour et la libération de la Palestine.
On peut s'interroger sur la pertinence de la présence de cette citation dans le dossier alors qu'elle n'a pas été énoncée par le principal concerné.
Il est également fait état de la présidente de l'association Coordination des appels pour une paix juste au Proche-Orient (CAPJPO), Olivia Zemor, présentée comme « défavorablement connue pour de nombreux faits » et condamnée fin mars 2026 à, entre autres, deux ans de prison avec sursis, suscitant l'ire de nombreuses associations de défense des droits humains, comme l'Union juive française pour la paix (UJFP). Derechef, cette mention semble témoigner d'une suspicion par association pour cibler Ramy Shaath.
Par ailleurs, tout au long du dossier, comme l'énumération de diverses organisations de la société civile en témoigne, la liberté d'association, liberté publique à valeur constitutionnelle, apparaît pour le moins suspecte lorsqu'elle concerne la Palestine.
En plus d'erreurs factuelles ou d'énonciations contestables, il semble que la « note blanche » ne saisisse pas la portée géopolitique du génocide en cours. Ainsi, l'utilisation du terme de « conflit israélo-hamsaoui » est pour le moins originale, et apparaît en contradiction avec la réalité des crimes de guerre et contre l'humanité caractérisés sur le terrain.
Enfin, la notification d'expulsion avance comme motif des « actions et propos polémiques répétés lors de plusieurs interventions publiques dans le cadre de diverses réunions et manifestations », relevant d'emblée une opposition à la solution à deux États, une hostilité à tout cessez-le-feu, le souhait de la poursuite de « la guerre entre le Hamas et l'armée israélienne […], avec l'espoir que l'Iran y participe. »
Le document liste ensuite diverses rencontres, datées, ainsi que les propos qui y auraient été tenus. Première en date, l'intervention de Ramy Shaath lors d'une manifestation parisienne du 4 novembre 2023, qui a pourtant déjà fait l'objet d'une enquête pour « apologie du terrorisme », classée sans suite. Cet aboutissement n'est pas rappelé. Les éléments délivrés par la « note blanche » se structurent en autant de « présomptions de vérité »7, alors même qu'une décision judiciaire a été rendue.
Une demi-douzaine d'autres événements entre novembre 2023 et novembre 2025 sont mentionnés, témoignant de la surveillance du militant palestinien, dont personne ne peut pourtant contester l'action pacifique. Comme la participation « à un gala de charité pro-palestinien par l'association « La Colombe verte », qui a pour objet déclaré de « promouvoir le droit à l'éducation et à la culture des enfants démunis à travers le monde », qui serait, sans autres précisions, « constituée de personnes pro-Hezbollah et pro-iraniens ». Pour rappel, non mentionné, la France distingue la branche armée de la branche politique du mouvement libanais, avec laquelle elle maintient des contacts. L'étonnement grandit encore lorsqu'il est question de la tenue vestimentaire de Ramy Shaath, lors d'une réunion à Nantes : « vêtu d'une veste de treillis militaire et du keffieh palestinien ».
Outre le soupçon afférent à ce symbole de la résistance palestinienne depuis bientôt un siècle et la Grande révolte arabe (1936-1939) en Palestine mandataire, le visionnage de la vidéo ne permet pas d'identifier d'uniforme militaire. Sans surprise, est également épinglée sa participation, le 15 juin 2024 à Lyon, à une manifestation de soutien à Georges Ibrahim Abdallah, alors le plus ancien prisonnier politique de France, incarcéré 41 ans avant d'être libéré à l'été 2025. En particulier le fait qu'à cette occasion il compare la résistance palestinienne avec la résistance française au nazisme : « Si la résistance palestinienne est terroriste alors la résistance française au nazisme était du terrorisme. » Illustrant, s'il en fallait, le « deux poids deux mesures » de certaines autorités politiques et administratives, notamment en regard du conflit actuel en Ukraine. Aucune mention n'est faite de la centaine d'autres interventions de Ramy Shaath, qui a toujours été considéré comme un interlocuteur sérieux et légitime, que ce soit au sein de parlements — comme au Parlement européen le 31 janvier 2022 —, d'universités — comme à l'Université de Bretagne Occidentale le 10 décembre 2022 —, d'associations, de cinémas et autres lieux ouverts au public.
Enfin, il est reproché à Ramy Shaath de travailler avec des « représentants des “instituts intellectuels palestiniens”, avec pour projet d'aboutir à la création d'un seul État démocratique palestinien et à la disparition de “l'État sioniste” ». Au-delà de la curiosité qu'inspire la première formule, on comprend bien que le seul fait de s'organiser et de débattre entre pairs, en tant que Palestiniens, suscite de la méfiance. Au point de faire l'objet d'un fichage particulier et de mesures spéciales ?
De manière générale, la critique du sionisme, de la politique coloniale menée par l'État d'Israël et de ses actions violentes, clairement condamnées en droit international, est perçue comme menaçante par la préfecture. Faisant écho, dans une certaine mesure, à la perception obnubilée de l'islam en France, comme le reflète la dernière proposition de loi contre « l'entrisme islamiste », votée au Sénat le 5 mai.
Ce type d'amalgame rejoint celui que distille auprès des institutions françaises l'influent lobby du gouvernement israélien, Elnet — dont on se souvient de la mémorable soirée-meeting, en avril 2025 : « Pour la République… La France contre l'islamisme ! ». C'est d'autant plus frappant que, tout au long du dossier administratif, le champ lexical du complot et de la dissimulation — « non déclaré », « la volonté initiale », « triumvirat », « officiellement », « est réputée », « manœuvre dissimulatrice », « révèle la véritable ligne idéologique » — tend à installer une atmosphère de suspicion autour du principal intéressé.
Pour l'heure, Ramy Shaath attend le verdict de la préfecture pour savoir s'il sera expulsé vers la Palestine ou un pays tiers, bien que la commission départementale ait estimé que « [son] expulsion porterait une atteinte disproportionnée à [sa] vie familiale »8. Une autre option est envisagée, « dans l'hypothèse où l'expulsion serait différée » : « que ce dernier [soit] assigné à résidence ». Dans tous les cas, une mesure punitive reste prescrite. D'ailleurs, Ramy Shaath attend également le renouvellement, de plein droit, de son titre de séjour, expiré depuis plus de deux ans, ce qui limite certains de ses droits à commencer par celui de voyager. Comment justifier un tel acharnement administratif pour ce « citoyen d'honneur » de la ville de Nanterre ?
Bien que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, ayant elle aussi valeur constitutionnelle, énonce que « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression » ; ce dernier droit semble définitivement être dénié lorsqu'il s'agit de la Palestine, et des Palestiniens.
1« Solidarity as a Crime : Voices for Palestine Under Fire », FIDH, octobre 2025.
2Camille Stineau, « Notes blanches : la nouvelle arme du ministère de l'Intérieur pour contourner la justice », Blast, 3 décembre 2024.
3Bertrand-Léo Combrade, « Les notes blanches des services de renseignement », Revue française de droit administratif, 27 décembre 2019, p. 1103-1115.
4Le premier paragraphe s'intitule « Le cofondateur du mouvement BDS ». Le mouvement est présenté sans mention de la dernière jurisprudence : « BDS est une campagne internationale qui a pour objet le boycott d'Israël, l'organisation de campagnes pour le désinvestissement en Israël et la promotion de sanctions contre Israël. BDS est une campagne qui vise officiellement à dénoncer l'occupation des territoires occupés et à soutenir le droit au retour des réfugiés palestiniens. »
5Ministère de l'intérieur, « Dissolution de trois groupements de fait », communiqué de presse, 16 mai 2025.
6Avocat franco-palestinien, il est arrêté en 2005 par Israël qui lui reproche son appartenance au Front populaire de libération de la Palestine et d'avoir voulu assassiné l'ancien grand-rabbin d'Israël. Ne cessant de clamer son innocence, il plaide coupable pour alléger sa peine. Libéré en 2011 lors d'un échange de prisonniers, il est de nouveau placé en détention administrative en 2017, avant d'être relâché 13 mois plus tard, puis de nouveau incarcéré en 2022. Il sera libéré puis déporté vers la France la même année.
7Bertrand-Léo Combrade, Ibid.
8Christophe Ayad, « Une commission de trois juges se prononce contre l'expulsion du militant palestinien Ramy Shaath », Le Monde, 22 mai 2026.
Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.
En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).
L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.
Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.
Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).
Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.
Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.
Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.
Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :
Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).
Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.
Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?
Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».
Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.
Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :
Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).
Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.
En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.
En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.
Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :
Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.
La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »
Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?
Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.
Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».
Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :
La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).
Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :
La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).
L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »
L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.
Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.
1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.
2Valentine Faure, « Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression » », Le Monde, 21 mai 2024.
3« Manifestation avec le collectif Nous Vivrons », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.
4« Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme », Le Point, 31 mars 2026.
Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan est désormais harcelée par la justice. Elle passera pour la énième fois en procès les 19 et 20 octobre pour apologie du terrorisme. Son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Nous republions le portrait que nous avons dressé d'elle en février 2026
Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias ; femme, elle est détestée par les machistes de tous poils ; racisée, elle est soupçonnée de communautarisme ; Palestinienne, elle est considérée comme porte-parole du Hamas ; musulmane, elle est inévitablement terroriste ; juriste, elle manipule le droit ; LFIste, elle est assurément antisémite.
Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.
Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l'immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l'invitent. Elle fait partie d'une série d'organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l'inclusion, instance consultative du groupe L'Oréal, temple de la beauté, qu'elle rejoint en 2023.
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse « Diversité » (avec une capitale chez L'Oréal) reste tranquille et consensuelle. Mais les attaques de groupes palestiniens, dont le Hamas, le 7 octobre 2023 changent la donne.
Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l'enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s'exprime le jour même de l'attaque, écrivant sur son compte X qu'il est « moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ». En juriste, elle précise : « Ce qu'a fait le Hamas tombe sous le coup de la loi internationale, en crimes de guerre, crimes contre l'humanité. » Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Le Hamas est une organisation terroriste. » Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l'année qui suit l'attaque. Mais cela ne suffit pas.
Les médias qui l'appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d'interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d'antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l'on « transforme notre empathie naturelle à l'égard des victimes israéliennes en un soutien à l'État d'Israël », dénonce Rima Hassan. C'en est trop : de diva, elle devient paria.
Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d'Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d'Israël en 1948 et de la Nakba (la « catastrophe » de l'exil forcé). Sa mère, institutrice, finira par quitter mari et camp pour atterrir à Niort, dans les Deux-Sèvres, comme femme de ménage. Il lui faudra plusieurs années pour obtenir l'autorisation de ramener auprès d'elle ses deux filles — dont Rima, 10 ans — et ses quatre fils. Nous sommes en 2001.
Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n'est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l'université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur « le droit applicable dans les camps de réfugiés », tout en travaillant à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Puis elle occupe, jusqu'en 2023, le poste de rapporteuse à la Cour nationale du droit d'asile (CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d'informations fiables sur les réfugiés, elle crée l'Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d'enquêter, de cartographier et d'informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l'engagement politique, il n'y a qu'un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d'Israël.
En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « faire entendre une voix palestinienne » à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n'avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l'accord d'association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d'autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « Qu'elle soit admirée ou critiquée, Hassan est devenue la voix d'une génération déterminée à confronter l'Europe à la politique de Gaza, et elle ne semble pas près de baisser le ton », affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l'a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l'Union européenne (UE).
Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d'être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l'encadré ci-dessous).
Elle est vilipendée pour oser parler d'apartheid et dénoncer la « politique génocidaire » du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à « un risque de génocide contre les Palestiniens à Gaza ». Une réalité aujourd'hui reconnue par plusieurs instances de l'Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…
Dès l'annonce de son engagement électoral, son nom, l'adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d'assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une « Tribune en soutien à Rima Hassan » pointant que « ce que l'on veut faire taire, c'est la Palestine et toutes les voix qui la défendent » (Médiapart, 2 février 2024).
L'initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d'abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l'algorithme lors de la création d'un compte Facebook…
Les « affaires » montées de toutes pièces se succèdent. La chaîne Youtube Le Crayon extrait d'une interview de Rima Hassan un passage lui faisant dire que « les actes du Hamas [du 7 octobre] sont légitimes ». L'intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.
La jeune militante tente l'exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l'avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Elle a peut-être dit autre chose lors de l'émission Le Crayon, il n'en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l'action du Hamas est légitime. » Autrement dit : même si elle ne l'a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.
Anticipant les propos qu'elle pourrait tenir, la direction de l'université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l'université de Strasbourg annulent les conférences qu'elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un « risque de trouble à l'ordre public ». Chaque fois, la censure reçoit le soutien de la ministre de l'enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l'intérieur Bruno Retailleau.
Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d'enquêtes pour « apologie du terrorisme », en avril 2024 puis en avril 2025, où elle est interrogée pendant plus de onze heures d'affilée. L'une des plaintes, formée par le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant « au soulèvement ». Un autre dépôt de plainte, pour « menaces », est relatif à un échange sur X avec l'eurodéputé des Républicains François-Xavier Bellamy, Hassan dénonçant la proximité de son groupe avec « le régime génocidaire israélien ». En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d'être « antisémite », l'empêchant d'occuper l'une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l'homme du Parlement européen.
Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème « Carte d'identité » (1964) du poète palestinien Mahmoud Darwich :
Mais… si jamais on m'affameJe mange la chair de mon spoliateurPrends garde… prends gardeÀ ma faimEt à ma colère !
La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…
Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l'offensive israélienne s'intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.
L'Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d'Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l'islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…
Il est impossible d'obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour « apologie du terrorisme » explose : 131 jugements rendus entre janvier et octobre 2023 ; 452, entre octobre 2023 et novembre 20243.
Ces « abus », selon l'expression de l'ex-juge d'instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d'une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d'Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d'en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l'objet.
La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d'une poignée d'organisations : l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l'Observatoire des juifs de France, l'Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l'inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l'étranger dont ceux d'Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l'Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. « C'est grâce à notre signalement que Rima Hassan a été convoquée [par la police] pour “apologie de terrorisme” », se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.
Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d'Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les « Israel Files »6, sur la base d'e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « pour mener une guerre juridique contre celles et ceux qui combattent les crimes israéliens devant la justice », en France et en Europe, en s'appuyant sur la « participation active du CRIF », notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).
Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l'ingérence étrangère dans l'ensemble des processus démocratiques de l'Union européenne, Raphaël Glucksmann, n'a, lui non plus, rien vu…
Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d'un État binational, qui n'est d'ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « raclure » Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l'intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « assure [sa] protection lors de [ses] déplacements » à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…
La jeune députée n'évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu'à l'exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l'une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l'occurrence le Madleen.
La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l'événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu'Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s'inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l'Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « vacuité d'une opération de com » et en particulier les « gesticulations de Mme Hassan ». Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « Nous ne sommes pas là pour faire du buzz, notre action fait moins de bruit qu'une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n'y arriveront jamais » (24 juin 2025).
L'humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « deux kilos de pâté végan, un pack de Palestine Coca, et trois boîtes de protection périodiques », portés par des « militants islamistes ++ ». Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l'étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.
La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et « enfant de la Nakba », à porter la lutte pour le droit au retour des Palestiniens est aussi ce qui lui vaut une telle charge de la part des relais pro-israéliens. Quand, sur le plateau de C ce soir, l'émission de débat de France 5, le 30 janvier 2023, elle assure avec émotion : « Ici, chacun d'entre vous peut se rendre dans le village de ses grands-parents, au nom de quoi devrais-je en être privée ? », personne ne peut lui porter la contradiction.
Issue de la société civile et de l'immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d'acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l'offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un « extrême centre » (avec une partie des Républicains et une partie du Parti socialiste) lors de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024. La promotion du Nouveau Front populaire par LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.
Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l'accusant, au choix, d'apologie du terrorisme, d'incitation à la violence et d'antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d'épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s'agit de « faire barrage à LFI », commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : « Jean-Marie Le Pen est revenu, il s'appelle Rima Hassan. »
Noël Buffet, ministre délégué à l'intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu'à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d'une autre nationalité —, avec l'approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd'hui encore, Rima Hassan n'arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.
Mais que l'on ne s'y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l'islamophobie gagne progressivement la société. L'éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « l'antisémitisme pour séduire les électeurs musulmans » des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « la mondialisation heureuse », reprend l'accusation.
Comme le résume fort bien l'auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « L'antisémitisme est désormais un nom de code pour désigner toute sympathie envers les Palestiniens. » En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.
Avant d'être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.
Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont « radicales », ses réparties sont « cinglantes » et son usage des réseaux sociaux est « agressif ». Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l'imam Hassen Chalghoumi : « Au lieu de se faire oublier, elle a répliqué », commentent-ils. Une accusée qui se défend !
Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d'une visite d'élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n'est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l'élue : son « voyage tenait plus de la provocation que du projet mûrement préparé ». Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l'eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « Rima Hassan accordera toujours plus de crédit à la version du Hamas qu'à celle de l'armée israélienne. Mais [qu']elle est aussi une élue française et semble parfois l'oublier »…
Le soupçon est permanent, qu'il porte sur l'existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme « troublant », car, d'après les fins limiers, « il fallait alors de bonnes connexions avec le régime Assad pour pouvoir s'y rendre en tant que française ». Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d'un père collaborateur ? « Elle n'a jamais pris position contre le régime d'Al-Assad », pointe l'article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance ; « un voyage personnel, intime, familial », d'après ses mots, ce qui, d'ordinaire, se respecte.
Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s'inquiéter pour cette jeune femme. « Se rend-elle compte, écrivent les deux sachants, qu'elle est tout ce qu'exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon ? » Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.
1La Cour nationale du droit d'asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d'asile contre les décisions de l'Ofpra.
2« The most powerful people in Europe, 28 Class of 2026 », politico.eu
3Camille Polloni, « Apologie du terrorisme : des condamnations à la hausse depuis le 7-Octobre », Médiapart, 11 octobre 2025.
4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l'étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.
5La proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme » signée par 120 députés (parmi les élus Renaissance, Les Républicains, Rassemblement national et quelques socialistes) n'a pu passer en procédure accélérée le 26 janvier 2026, mais pourrait être représentée prochainement.
6Médiapart, 12-14 décembre 2024.
7Benjamin Barthe, « Rima Hassan, la Palestine chevillée au cœur », M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.
8« Rima Hassan, eurodéputée LFI, trois identités et une obsession : la Palestine », Le Monde, 14 mars 2025.
La répression systématique des manifestations populaires en solidarité avec la Palestine exercée par quatre États occidentaux a amené la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) à y dédier un rapport. Celui-ci pointe une « atteinte à l'état de droit ».
Il est impératif de réaffirmer que la lutte contre l'antisémitisme et contre le terrorisme ne doit pas être manipulée pour réprimer les droits humains, ni pour faire taire les critiques légitimes de la violence d'État ou l'expression de la solidarité internationale1.
Mi-octobre 2025, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) publie un rapport majeur sur un phénomène devenu global : la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine. À travers l'étude des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Allemagne et de la France, l'organisation montre comment gouvernements, institutions et médias ont peu à peu réduit au silence les voix dissidentes, criminalisé les soutiens au peuple palestinien et verrouillé le récit sur Gaza.
Fondée sur des sources ouvertes et de nombreux témoignages, l'enquête révèle un tournant inquiétant : le rétrécissement de l'espace civique au sein même de régimes se réclamant de la liberté d'expression. La FIDH, dont René Cassin2 fut l'un des dirigeants historiques, rappelle que c'est l'esprit même de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 qui est aujourd'hui mis à mal. Car derrière la répression de la solidarité avec la Palestine, c'est la possibilité même de contester un ordre politique et de penser librement qui se trouve menacée.
Dans son rapport, la FIDH montre que le contrôle du récit autour de Gaza s'opère à travers trois lignes convergentes : la mise sous surveillance des médias, la répression dans les universités et l'encadrement idéologique du langage.
Plus de 210 journalistes palestiniens tués. C'est le plus lourd bilan jamais enregistré pour la profession dans un conflit, dépassant de loin les pertes de la Seconde guerre mondiale ou du Vietnam. C'est par ce moyen que, depuis 2023, Israël tente d'empêcher la couverture des crimes à Gaza et d'imposer un récit univoque.
À cette violence sur le terrain s'ajoutent les biais médiatiques occidentaux : une vaste étude menée sur plus de 14 000 articles du New York Times, de la BBC et de CNN montre l'humanisation systématique des victimes israéliennes, la présentation abstraite des Palestiniens, le doute constant projeté sur leurs bilans et la fabrication d'un « faux équilibre » malgré l'asymétrie des violences.
La pression est également directe : journalistes sanctionnés par leur direction ou harcelés pour avoir exprimé leur solidarité, recours croissant aux procédures judiciaires en France contre des humoristes, journalistes ou intellectuels, créant un climat d'autocensure. Également en cause, la censure numérique, comme les shadow bans imposés par Meta, qui invisibilise les contenus palestiniens et limite l'accès du public à des sources alternatives. L'ensemble produit un grand flou, qui favorise l'émergence d'un récit dominant illustré par la diffusion virale d'intox, façonnant l'opinion internationale, tandis que les témoins directs sont systématiquement réduits au silence.
Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne ont adopté des positions publiques en soutien des actions d'Israël en Palestine. Les acteur·rices étatiques de ces quatre pays ont répondu aux manifestations de solidarité en faveur de la Palestine par une répression disproportionnée des droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association.
L'université n'est pas épargnée. Aux États-Unis, des arrestations massives d'étudiants, des sanctions disciplinaires et la répression des recherches critiques sur la Palestine témoignent d'un système structuré de contrôle, renforcé par la dépendance financière des campus et par le diktat de politiques « anti-haine » utilisées pour neutraliser toute critique d'Israël. En France, les épisodes de répression à la Sorbonne ou Sciences-Po et les injonctions à la « réserve institutionnelle » montrent la volonté de dépolitiser l'espace académique et d'y limiter la liberté intellectuelle, pourtant fondement de la vie démocratique.
L'annulation par le Collège de France du colloque « La Palestine et l'Europe » en constitue une illustration supplémentaire, particulièrement inquiétante. Sous la pression d'une controverse médiatique montée de toutes pièces par le magazine Le Point et la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) puis relayée par le ministère de l'enseignement et de la recherche, la direction a suspendu un événement scientifique réunissant des chercheurs reconnus internationalement. Au-delà du cas particulier, cette décision marque une nouvelle étape dans la fragilisation de l'autonomie universitaire et dans la censure de sujets jugés « sensibles », mettant en péril la liberté académique elle-même.
Yosra Frawes, déléguée FIDH pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord et coordinatrice du rapport, rappelle ainsi : « Ces mesures restreignent la capacité des universités à remplir leur rôle central de production de savoir et de formation de l'opinion critique, transformant les campus en zones de restriction des libertés civiles et politiques, tout en invisibilisant les perspectives subalternes et critiques. »
Enfin, le rapport montre que la bataille se joue dans l'usage de la langue. Un exemple majeur est l'adoption de la définition de l'antisémitisme proposée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA). Conçue comme un outil pédagogique, elle est politiquement utilisée pour assimiler critique d'Israël et haine antijuive, brouillant la distinction fondamentale entre analyse politique et racisme.
Cette confusion permet d'interdire des événements, de sanctionner des associations, de criminaliser la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ou de disqualifier tout propos abordant le caractère colonial ou racial des politiques israéliennes. Loin de protéger les communautés juives, cette instrumentalisation détourne la lutte contre l'antisémitisme et la transforme en outil de censure politique.
« La critique d'Israël, semblable à celle adressée à tout autre pays, ne peut pas être considérée comme antisémite. » Ce caveat (« mise en garde ») devrait être rappelé dans toute référence officielle et prévaloir sur les exemples, afin d'empêcher toute instrumentalisation de la définition contre l'expression politique légitime.
Pour la coordinatrice du rapport, cette réaction illustre « une stratégie globale de disqualification du langage du droit, où nommer les causes structurelles d'un conflit ou donner les qualifications juridiques adéquates devient un acte suspect ». En combinant censure médiatique, pression universitaire et contrôle sémantique, les démocraties occidentales contribuent à produire « un récit hégémonique où la voix palestinienne devient presque inaudible ». Ce verrouillage du sens prépare le terrain à ce que la FIDH décrit comme l'étape suivante : la criminalisation explicite de la solidarité.
Au nom de la sécurité publique et de la lutte contre le terrorisme, plusieurs pays européens ont progressivement criminalisé la solidarité avec la Palestine. En France comme en Allemagne, les interdictions de manifestations propalestiniennes se sont multipliées depuis octobre 2023.
Ces mesures, pourtant contraires au pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), reposent sur une interprétation abusive du maintien de l'ordre public : aucun risque réel pour la sécurité n'a été démontré, et les autorités invoquent désormais la simple « perturbation » comme motif suffisant pour restreindre le droit de réunion pacifique. La FIDH montre dans son rapport que le principe de proportionnalité est ainsi remplacé par une logique d'exception permanente.
Le discours antiterroriste sert aussi à museler les slogans et symboles politiques. L'expression « From the river to the sea, Palestine will be free » (« Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ») rattachée à l'histoire anticoloniale palestinienne et au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, a été interdite dans plusieurs pays au motif qu'elle appellerait à la destruction d'Israël. Transformer un mot d'ordre politique en délit d'opinion révèle une dérive plus profonde : la confiscation du sens, l'injonction d'une lecture unique de la solidarité assimilée à la haine, et la restriction de l'espace d'expression des minorités racialisées.
Dans ces quatre pays [États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne et France], des journalistes, des étudiant·es, des universitaires, des artistes, des élu·es et des acteur·rices de la société civile, souvent issu·es de communautés musulmanes, arabes, migrantes ou racialisées, ont été harcelé·es, sanctionné·es ou poursuivi·es en justice au simple motif qu'ils·elles avaient exercé leurs droits.
Le rapport de la FIDH documente par ailleurs le recours croissant aux lois antiterroristes pour poursuivre des militants, journalistes ou élus exprimant leur soutien à la cause palestinienne. Au Royaume-Uni, six militants membres du collectif Palestine Action ont été arrêtés et inculpés sous le régime de ces lois, en septembre 2025, alors qu'ils menaient des actions pacifiques contre des entreprises d'armement.
En France, élus, humoristes, enseignants (Rima Hassan, Blanche Gardin, Guillaume Meurice, Zineb El Rhazoui…) ou simples citoyens ont été inquiétés pour avoir dénoncé les bombardements sur Gaza, évoqué les causes structurelles du conflit ou encore mené des actions civiques. L'appareil juridique et les acteurs de l'État se sont associés dans la répression du mouvement de solidarité. Dans ce contexte, la peur pousse de nombreux témoins à l'anonymat ou à la mise en retrait du champ civil et politique : la liberté d'expression devient un risque, même lorsqu'elle s'exerce dans le cadre de la loi.
Cette criminalisation trouve un terrain fertile dans le climat idéologique français, où la laïcité est instrumentalisée et l'« islamo-gauchisme », brandi comme arme politique. La solidarité avec la Palestine est souvent présentée comme suspecte, voire complice du terrorisme, tandis que l'islamophobie reste minorée comme forme spécifique de racisme. Ces représentations sont d'abord portées par les courants d'extrême droite et identitaires, puis reprises par des partis comme le Rassemblement national, une partie des Républicains et parfois, sous une forme plus euphémisée, par Renaissance. Elles sont largement amplifiées par plusieurs grands médias détenus par de puissants groupes économiques, notamment les chaînes du groupe Bolloré, dont les plateaux d' « analyse » jouent un rôle central dans leur diffusion.
L'objectif est double : discréditer toute prise de position solidaire envers la Palestine et maintenir le débat public dans les éléments de langage dominants, en associant systématiquement ces solidarités à la radicalité ou au terrorisme. Le discours de l'extrême droite érige ainsi la Palestine en ligne de fracture entre les « patriotes » et les « alliés du Hamas ».
La communauté internationale est fortement polarisée sur l'opposition ou le soutien aux Palestinien·nes. Les gouvernements de nombreux États du Nord ont soutenu Israël en dépit de la condamnation des institutions internationales.
Enfin, cette répression prolonge les incohérences de certains des régimes objets du rapport : les gestes diplomatiques symboliques de la France (reconnaissance de l'État palestinien ou appels à la trêve), le maintien ou la reprise, pour ce qui concerne l'Allemagne, de contrats d'armement avec Israël ou l'accueil des responsables israéliens visés par des enquêtes internationales. « Cette incohérence, dit Yosra Frawes, met en lumière une tension profonde : celle d'un État qui se réclame des droits humains tout en réprimant ceux qui les invoquent. »
Les libertés d'opinion, d'expression, de réunion pacifique et d'association constituent pourtant le socle de nos démocraties. Elles sont par ailleurs protégées par le droit international et régional, notamment la Déclaration universelle des droits de l'homme, et permettent aux citoyens de débattre, de défendre des causes et de revendiquer d'autres droits fondamentaux.
À travers le monde, des élans de solidarité citoyenne se sont tout de même multipliés en soutien au peuple palestinien. La Flottille de la liberté pour Gaza ou la Global Sumud Flotilla, entre autres initiatives, ont cherché à pallier l'incapacité des États à lever le blocus illégal et à mettre fin à l'isolement de Gaza. Ces mobilisations révèlent ainsi une demande mondiale de justice, mais également une conscience croissante des violations systématiques du droit international et la nécessité d'une action citoyenne là où les gouvernements restent inactifs ou complices.
La loi fait obligation aux États de non seulement lutter contre la discrimination et la violence, mais aussi de défendre le droit à la liberté d'expression, en particulier lorsque cette expression est gênante, dissidente ou qu'elle remet en cause des intérêts puissants. Tout manquement à cette obligation porte atteinte à l'état de droit et met en évidence la politique de deux poids, deux mesures qui sape la confiance dans le système international des droits humains.
Cette répression de la solidarité avec les Palestiniens illustre une crise profonde de nos démocraties et institutions. Yosra Frawes souligne ainsi que « au-delà de la crise institutionnelle, il s'agit là d'une crise morale et éthique : en interdisant les mots justes et en restreignant la parole critique, pire encore en ignorant ou contestant les décisions des institutions internationales lorsque celles-ci condamnent leurs alliés, les États sapent la portée universelle des droits humains qu'ils prétendent défendre ». Pour la coordinatrice du rapport, « la répression du discours propalestinien ne passe pas par l'abolition des institutions démocratiques, mais par un resserrement progressif de l'espace civique ».
Le présent rapport est un appel urgent au contrôle, à la responsabilité et à la réforme. Les droits et la sécurité de celles et ceux qui s'expriment en faveur de la justice en Palestine et ailleurs dans le monde doivent être défendus et non réprimés.
La montée de ces logiques autoritaires s'inscrit d'ailleurs dans une dynamique plus large, observée aux échelles française, européenne et mondiale, comme l'a documentée un rapport de la Ligue des droits de l'homme avec la FIDH3. Dans ce contexte d'érosion démocratique marquée par la multiplication des restrictions aux libertés publiques, la remise en cause de la légitimité des contre-pouvoirs et la normalisation des dispositifs de contrôle social, le rétrécissement de l'espace civique constitue l'un des symptômes les plus alarmants de l'autoritarisme latent.
1Criminalisation et contrôle du récit : la solidarité avec la Palestine en ligne de mire, Rapport sur les violations des droits à la liberté de réunion, d'association et d'expression dans le cadre de la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine, FIDH, octobre 2025.
2NDLR. René Cassin (1887 – 1976) était professeur de droit civil, représentant de la France à la Société des Nations (SDN), résistant, co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, vice-président du Conseil d'État, président de la Cour européenne des droits de l'homme et prix Nobel de la paix (1968).
3« France : démocratie en décrochage — Entraves à l'exercice des libertés associatives et de la liberté de manifester », septembre 2025.
Toute critique de la guerre menée par Israël contre Gaza est canalisée, édulcorée et rendue inoffensive, enfermée dans un cadre médiatique et politique, qui banalise la catastrophe en cours et empêche d'appeler les choses par leur nom.
Depuis peu, une brèche est venue lézarder le « dôme de fer »1 symbolique sur lequel venait ricocher toute prise de position ferme en faveur de Gaza et contre ses tortionnaires. Aucun des verrous qui font tenir l'édifice n'a sauté, mais force est de constater que, l'un après l'autre, ils se desserrent et que les lignes bougent. Reconnaissons au journal Le Monde un courage louable, bien que tardif. Il a fallu attendre ces tout derniers mois pour observer ce virage éditorial. La famine de masse a ceci d'effroyable qu'elle s'imprime partout sur les visages et les corps, produisant un effet de vérité qu'il n'est plus possible d'ignorer : on réalise soudain qu'une catastrophe humanitaire se déroule sous nos yeux…
Ne reste plus qu'à nommer clairement les coupables pour mieux les combattre. Ce qui, dans le paysage médiatique de 2025, n'est assurément pas une mince affaire. Comme le rappellent Serge Halimi et Pierre Rimbert dans un article du Monde Diplomatique, mener à bien un authentique travail de journaliste est devenu une gageure lorsqu'on se heurte continuellement au « lobby pro-israélien »2. Celui-ci forme un bloc compact, belliqueux et très efficace dès qu'il s'agit de museler toute voix dissidente ou d'invisibiliser les inconscients qui auraient l'audace de ranger le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou bien en vue dans la liste des exterminateurs.
Certains ont pu se réjouir qu'Emmanuel Macron soit le seul président occidental à se rendre aux portes de Gaza, en avril 2025, pour dénoncer le blocage des points de passage humanitaires et appeler au cessez-le-feu immédiat. Ce sont les mêmes qui, quelques mois plus tard, l'applaudiront pour avoir annoncé en grande pompe la reconnaissance de l'État de Palestine. Après les pires compromissions avec le régime de Nétanyahou, Macron consent finalement à ce geste symbolique pour reprendre pied sur une scène internationale où depuis bien longtemps il a perdu toute influence et toute crédibilité. Certes, d'autres pays devraient emboîter le pas à la France, sous la pression d'opinions publiques ulcérées et devant l'évidence d'un désastre que plus rien ne peut dissimuler. Cet appel d'air ne doit pas être méprisé. De là à parler d'une victoire ? Y a-t-il encore un sens à reconnaître l'existence d'un État sur un territoire éventré où survit une population parquée et promise à l'hécatombe ? La décision tardive et hasardeuse du président français n'offre-t-elle pas un prétexte idéal aux autorités israéliennes, Bezalel Smotrich et Yariv Levin en tête, pour accélérer la destruction de Gaza et procéder au plus vite à l'annexion pure et simple de la Cisjordanie ?
Pendant ce temps, la députée Caroline Yadan et la ministre macroniste en sursis Aurore Bergé s'efforcent de promulguer une énième loi scélérate qui, sous couvert de lutter contre « les formes renouvelées de l'antisémitisme », vise à criminaliser toute critique sérieuse de la politique génocidaire du gouvernement israélien. Un levier supplémentaire parmi tant d'autres pour renforcer le régime de terreur méthodiquement mis en place pour lier les langues et obturer l'espace politique.
Ce que j'appelle ici « terreur », c'est l'installation progressive, mais autoritaire et brutale, d'un régime d'exception qui exclut a priori toute possibilité de dénoncer le « Gazacide » dont parle le journaliste palestinien Rami Abou Jamous et de combattre pied à pied les thuriféraires de Nétanyahou. Il ne s'agit pas ici d'une terreur qui, comme c'est le cas à Gaza, détruit et soumet les corps à la famine et à la mort, mais d'une terreur qui empêche de formuler toute inquiétude distinctement, qui proscrit dans tout l'espace public l'existence d'un véritable débat contradictoire, avec ce que cela implique d'ouverture aux nuances de l'argumentation, à la nécessaire contextualisation des faits, sans parler de l'historicisation salutaire des événements en cours.
La terreur, c'est la disparition d'un socle commun dans le prolongement duquel il serait possible d'entrevoir un horizon de justice. Tous ceux qui n'ont pas vu ou voulu voir ce sol s'émietter et se dérober sous leurs pas en ont fait l'amère expérience : se croyant libres de débattre et de hausser le ton, ils ont vite découvert qu'un certain nombre de référents étaient par avance exclus des jeux de langage autorisés, qu'il n'y avait pas de « génocide », de « famine » planifiée par l'armée israélienne, encore moins de « camps de concentration » programmés. Si l'on voulait parler malgré tout, il fallait se résoudre à slalomer en terrain miné.
Les prescriptions autoritaires destinées à vous clouer le bec sont désormais bien connues et repérables par tout un chacun. Leur puissance, certes, s'émousse peu à peu, mais elles font toujours recette sur les plateaux télé comme dans la vie publique. Vous engagez votre parole sur une ligne critique de la politique d'Israël, vous devrez inévitablement traverser un certain nombre de sas de neutralisation. Préalable à toute tentative pour rendre justice à l'insondable souffrance des Gazaouis, il vous faudra d'abord reconnaître, en prenant le ton solennel de circonstance, que le tort subi par Israël le jour du 7 octobre 2023 est incommensurable. Il ne s'agit évidemment pas de partager un écœurement légitime devant les exactions du Hamas, ou d'exprimer une compassion sincère pour les victimes israéliennes et les otages. Il s'agit de s'assurer qu'avant toute chose, vous resterez pétrifiés devant la date sacralisée du 7 octobre, et que vous reconnaîtrez par-là, implicitement, le droit d'Israël à châtier les coupables, dans les proportions qu'elle estime justes et appropriées.
Puisqu'Israël a subi, le 7 octobre 2023, le coup le plus terrible de son histoire récente, vous voilà maintenant sommé de reconnaître qu'il est, et a toujours été, menacé dans son existence même. Ce qui lui donne évidemment le droit de protéger ses frontières, extensibles à volonté, pour tenir en respect les États hostiles et barbares qui l'entourent, États qui, par leur simple présence, mettent en péril son intégrité. Et tant pis, si cette politique ultra-agressive déstabilise toute la région qu'elle transforme en poudrière. Et tant pis si elle s'intègre explicitement dans le projet millénariste du « Grand Israël », terre promise qui inclurait la Jordanie, le Liban, et la Syrie, comme l'appelle de ses vœux Smotrich, l'une des figures les plus radicales de l'État génocidaire.
Au besoin, une troisième opération de filtrage vous attend : un tour de passe-passe plus pernicieux encore que les précédents qui vous contraindra à reconnaître que le Hamas occupe toujours la bande de Gaza. Et c'est un fait, le Hamas est toujours là… Mais dans le débat truqué que bien imprudemment vous avez accepté, ce simple fait justifie qu'un voile de suspicion recouvre immédiatement toute information et toute image en provenance de l'enclave. Par conséquent, vous serez obligé de l'admettre : la famine n'est absolument pas utilisée par Nétanyahou comme une arme de guerre. C'est un spectacle propagandiste mis en scène par les hommes du Hamas, reconvertis pour l'occasion en maîtres du montage hollywoodien et de la superproduction misérabiliste. Devenu avec le temps, le Meyer Habib de la philosophie, le propagandiste Raphaël Enthoven assène même le 15 août sur X qu'« Il n'y a AUCUN journaliste à Gaza. Uniquement des tueurs, des combattants ou des preneurs d'otages avec une carte de presse ». Il lui faudra un mois pour s'excuser. Évidemment, Enthoven ne peut ignorer qu'Israël seul décide qui a le droit de raconter ce qu'il voit ou qui est condamné à disparaître. Mais ce tweet tout en nuances avait sans doute vocation à assassiner une seconde fois Anas Al-Sharif, journaliste d'Al-Jazira, ciblé et tué cinq jours plus tôt par un bombardement israélien.
Parvenu en ce point ultime, il n'y a tout simplement plus de débat. Ne vous faites plus prier, avouez-le : en frappant ses voisins et en nettoyant Gaza, Israël ne fait que combattre à notre place la barbarie islamiste ! C'est le chancelier allemand Friederich Merz qui l'assure, Israël fait « le sale boulot », le grand ménage qui alimente les fantasmes inavoués de l'Occident3. Israël ne prend pas de gants, il n'a que faire des timides scrupules de la vieille Europe. Et sa brutalité, bien loin d'entrer en contradiction avec les valeurs de l'Occident, est devenue le moyen le plus légitime de les faire respecter. « La seule démocratie du Proche-Orient » porte la lumière au cœur de l'obscurantisme moyenâgeux.
Comme chacun sait, quiconque a pu refuser de franchir l'un ou l'autre de ces sas et, partant, de se soumettre intégralement à ce régime de terreur savamment déployé est devenu, sans autre forme de procès, un « antisémite ».
Cédez à la terreur et vous voilà adoubés, accueillis à bras ouverts dans un tout autre espace de discussion : la zone de pondération. Tout différend s'efface alors comme par magie. Plus d'injonction et d'aboiement au moindre signe suspect de gazaphilie. Vous avez désormais voix au chapitre avec en toile de fond un idéal de consensus qui guide tous les intervenants. On vous écoute, on vous comprend, on consent même à verser quelques larmes sur le sort des enfants gazaouis amaigris dont on diffuse les images entre deux étapes du tour de France. On accepte même, soyons fous, d'élever la voix contre l'incorrigible « Bibi » qui parfois, c'est vrai, pousse le bouchon un peu loin…
La zone de pondération, c'est un peu la Zone d'intérêt du film de Jonathan Glazer, ce petit univers coquet dans lequel se retranchent Rudolf Höss, le commandant d'Auschwitz et sa petite famille. Les enfants jouent, on cuisine, la vie domestique s'y installe avec une liberté et une placidité improbable, alors que l'extermination industrielle bat son plein à quelques encablures. Entouré de larges haies et de murs épais, notre adorable jardinet se porte bien et l'on peut deviser à tête reposée. En ce sens, ce que j'appelle « zone de pondération », est la survivance incongrue d'un espace feutré et apaisé, celui de l'égalité de parole, des critiques qui atteignent leurs cibles, des idées régulatrices qui réunissent malgré les désaccords énonciateurs et destinataires. Un espace donc où l'on simule le débat et la vie démocratiques aux portes d'un univers de brutalité intégrale que nous avons choisi de ne pas voir et de ne pas montrer.
Cet univers possède sa logique propre, celle de guerre bien sûr, mais surtout celle de l'extermination. Si la guerre a pu un temps apparaître comme la continuation de la politique par d'autres moyens, selon la formule bien connue du général prussien Carl von Clausewitz (1780-1831), l'extermination implique une rupture brutale avec tout état de raison. C'est un saut sans retour dans une logique folle d'agression pure et généralisée. Parvenu en ce point, on peut tout dire, tout se permettre. Comme « Bibi » le farceur qui promet de la glace Ben & Jerry's4 aux futurs pensionnaires palestiniens du camp de concentration bientôt installé sur les ruines de Rafah5. Ou comme le facétieux ministre israélien du patrimoine, Amichai Eliyahu, qui propose au moment du dessert de larguer une bombe atomique à Gaza pour en finir une bonne fois pour toutes avec la question palestinienne6. Sans oublier Itamar Ben-Gvir, Israël Katz et les autres qui rêvent éveillés de déporter massivement les derniers Gazaouis pour faire de l'enclave une station balnéaire, une marina où le président étatsunien Donald Trump lui-même se voit déjà trôner, triomphant, cocktail à la main, sous une pluie de dollars.
Pendant ce temps-là, laissons donc aux Européens tout le loisir de papoter vainement en « zone de pondération ». Rien d'essentiel ne peut s'y formuler, on s'en est assuré. Des experts disserteront des heures durant sur les nuances juridiques du mot « génocide », jusqu'à se noyer dans l'abstraction et oublier le génocide bien réel qui se déroule sous nos yeux. On multipliera les analogies, Arménie, Rwanda. On veillera bien sûr à distribuer la parole de manière équitable. On vantera les vertus de la patience. Mais s'agit-il bien de prendre son temps pour mieux comprendre ce qui se passe ou de gagner du temps pour que rien ne change ? Même les intervenants les plus coriaces, comme le député Aymeric Caron face au grand inquisiteur Jean-Jacques Bourdin sur Sud Radio le 25 mai, finissent, de guerre lasse, par brandir les valeurs morales bafouées, le droit international piétiné. Or, ces valeurs et ce droit sont invoqués pour plaider en faveur d'un peuple qui par avance échappe à leur champ d'application. Notre universalisme s'arrête aux portes de Gaza. La disparition des Palestiniens n'est pas, comme le dirait Judith Butler, soumise au deuil7. Le Palestinien qui meurt n'est pas digne d'être pleuré. Aux otages israéliens, les noms propres scandés solennellement, les portraits et les larmes des familles ; aux « animaux humains » de la bande de Gaza, les chiffres rapidement égrénés, la froide récapitulation des faits, comme pour soulager sa conscience et s'acquitter d'une vilaine besogne.
Tant que nous accepterons de nous cantonner à la « zone de pondération », le Palestinien restera ce mort-vivant sans droit — l'homo sacer dont parle le philosophe Giorgio Agamben — celui qui n'a pas de nom et dont le meurtre ne sera jamais un crime8. Il restera l'irreprésentable au sein du champ de la représentation, l'autre radical, forclos même lorsqu'il est visible. Nous devrons nous résoudre à l'abandonner dans son face-à-face interminable avec l'ennemi israélien.
L'heure a déjà sonné de s'engager dans une guérilla contre toute loi scélérate qui viserait à prolonger le statu quo, octroyant à Israël le temps nécessaire pour achever ses basses œuvres. Peu à peu, les conditions se réunissent pour faire bouger les lignes et arracher l'UE à son goût immodéré pour la torpeur diplomatique et l'attentisme coupable. Un dispositif permanent de harcèlement juridique se met en place. De plus en plus d'ONG portent plainte et assignent au tribunal des soldats israéliens soupçonnés de crimes de guerre. Amnesty International s'attaque à l'entité Gaza Humanitarian Foundation (GHF), pilier du dispositif israélien déployé pour rassembler et affamer les réfugiés gazaouis, sous prétexte de sécuriser la distribution d'aide alimentaire. C'est également au tour de certaines entreprises (Carrefour) et même de banques (BNP Paribas) d'être attaquées pour complicité de génocide.
Face à un horizon figé et alors même qu'une profonde mélancolie nous étreint, il faut imaginer l'improbable, l'événement anodin ou fracassant qui portera l'accroc décisif dans le tissu des faits imposés, et restaurera le possible lors même qu'on le croit évaporé. Et nous ne cesserons pas, pour paraphraser le poète Mahmoud Darwich, d'écrire notre silence, de « faire exploser ce silence plein de toutes ces voix », celles de tous ceux qui, dans les décombres, trompent la mort et la tiennent obstinément en respect.
1Référence au système de défense antiaérien israélien réputé très efficace.
2Serge Halimi et Pierre Rimbert, « Le lobby pro-Israël en France », Le Monde Diplomatique, août 2025.
3NDLR. Interrogé le 17 juin 2025 par la chaîne publique allemande ZDF, le chancelier a assuré que l'État israélien faisait « le sale boulot » de l'Occident en bombardant les sites nucléaires iraniens.
4NDLR. Ben Cohen, 74 ans, cofondateur de la marque Ben & Jerry's et partisan de Bernie Sanders, a interrompu une audition au Congrès le 14 mai 2025 pour dénoncer le soutien des États-Unis à Israël.
5Mera Aladam, « Netanyahu 'backs Gaza concentration camp' plan, reportedly says 'feed them Ben & Jerry's' », Middle East Eyes, 9 juillet 2025.
6Michael Bachner, « Amichaï Eliyahu : “Atomiser Gaza est une option” ; Netanyahu le suspend des réunions », Times of Israel, 5 novembre 2023.
7Judith Butler, « The Compass of mourning », London review of books, volume 45, n° 20, 19 octobre 2023.
8Le concept d'Homo sacer (Homme sacré/maudit) renvoie au droit romain et désigne une personne qui peut être tuée sans que ce meurtre ne soit considéré comme un homicide. Dans Le Pouvoir souverain et la vie nue (1997, Seuil), Agamben transpose l'idée à l'époque contemporaine. Pour le philosophe italien, l'Homo sacer moderne est l'interné en camp de concentration, objet de l'arbitraire et de l'état d'exception, sans droits.
Les slogans scandés lors des matchs de football par les groupes de supporteurs ont toujours traduit les souffrances et les aspirations de la jeunesse. À travers leurs banderoles et leurs hymnes, les jeunes Tunisiens expriment leur désillusion face à des politiques qui continuent de les ignorer. Aujourd'hui, ils sont à la pointe du combat pour les libertés publiques.
Enveloppé dans une écharpe noire arborant l'emblème de son groupe, Farès (pseudonyme) parcourt les ruelles étroites du quartier populaire où il a grandi. Sur les visages des passants se lit un mélange de curiosité et de familiarité. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres : c'est jour de match ! Le cœur vibrant, les supporteurs forment des cortèges vers le stade. Mais derrière l'ambiance bon enfant, tous appréhendent ce qui les attend. Car entrer au stade n'est pas seulement accéder aux gradins. C'est, d'abord, franchir une barrière faite de répression systématique.
Devant la porte du stade olympique de Radès, dans la banlieue sud de Tunis, les regards croisent des policiers en uniforme, armés de matraques afin de « sécuriser » le match. Commence la fouille, vécue davantage comme une humiliation qu'une mesure de sécurité. Les ordres pleuvent : « Enlève tes chaussures ! », « Retire ta casquette ! », « Vide tes poches ! », « Jette la monnaie ! ». Le ton est martial et sans discussion, les visages sont filmés et photographiés sans la moindre explication : « Pourquoi êtes-vous vêtus en noir aujourd'hui ? Où avez-vous mis les fumigènes ? De quelle ville venez-vous ? ». Farès se tient pieds nus sur le sol glacé tel un accusé devant un tribunal.
Il s'agit d'instaurer un rapport de force, sinon de provoquer les supporteurs. Devant le sourire narquois d'un agent, Amin et certains de ses camarades se mordent les lèvres pour réprimer leur colère ; d'autres sourient pour ne pas donner de prétexte aux policiers. Mais une fois la porte franchie, toutes les humiliations se dissipent. Dans les tribunes, la voix est plus forte que les oukases et chaque refrain pour la liberté devient une petite victoire qui se renouvelle à chaque match.
Avant même le coup d'envoi, les gradins se mettent à vibrer. Les chants s'élèvent, le tifo se déploie, pas seulement comme performance artistique ou esthétique, mais comme affirmation collective de résistance. Approché par Nawaat, un des ultras — qui, généralement, refusent de parler aux médias ou communiquent chichement —, témoigne : « Le pouvoir cherche constamment à (nous) imposer de multiples restrictions », à travers ce qu'il appelle « une répression douce » qui se manifeste, selon lui, par une série de mesures restreignant la liberté d'expression.
Les images de la foule sont passées au peigne fin. Le ministère de l'intérieur exige une autorisation préalable des services de sécurité pour introduire tifos et banderoles dans l'enceinte. Officiellement, cette mesure prend pour prétexte le respect de la liberté d'opinion et de création. Mais selon notre interlocuteur, elle sert en réalité à instaurer une censure préalable, l'objectif étant d'empêcher tout message susceptible de ternir l'image du pouvoir ou de soulever des questions taboues sur la manière dont sont gérées les affaires de l'État, par exemple.
Les jours précédant le match, chaque groupe d'ultras œuvre pendant des nuits entières à la confection du tifo, une tâche qui prend des semaines, voire des mois. Celle-ci n'est jamais facile, car leurs moyens sont limités, le temps compté et la crainte d'une interdiction par les autorités constante. Ils savent qu'à tout moment la police peut venir tout stopper et réduire à néant leurs efforts sous prétexte de « rassemblement non autorisé ».
Les groupes d'ultras, qui jouissaient autrefois d'une plus grande liberté d'expression, sentent l'étau se resserrer. C'est pourquoi certains d'entre eux renoncent même au tifo. Dans ce contexte, la « répression douce » évoquée par Farès devient une arme redoutable entre les mains du pouvoir pour semer le stress et la peur. Aussi, de nombreux leaders ultras préfèrent éviter d'exposer des slogans politiques susceptibles de déclencher l'ire du régime. Ils ont le sentiment de devoir se battre en permanence pour préserver leur capacité à s'exprimer librement. Pourtant, au moment où le drapeau géant se dresse dans les tribunes, la fierté d'avoir vaincu la censure balaie toutes les craintes.
Le mouvement ultra tunisien fait face à une escalade répressive menée par le ministère de l'intérieur depuis mars 2018, après la mort du jeune supporteur Omar Laabidi à la suite d'une course-poursuite avec la police près du stade de Radès. Omar s'est noyé dans un ravin boueux, malgré ses supplications adressées aux policiers, leur disant qu'il ne savait pas nager. Le malheureux s'est vu répondre : « Taalem aoum ! » (« Apprends à nager ! »).
Ce crime n'a pas été une simple bavure policière, mais l'étincelle qui a allumé la colère des supporteurs. Il a inspiré la campagne « Taalem aoum ! », à la forte charge symbolique. Progressivement, celle-ci est devenue un creuset de la lutte pour la justice et contre l'impunité de la police. Des acteurs de la société civile l'ont adoptée, exhortant les autorités à faire de chaque 31 mars, date anniversaire de la mort d'Omar, la Journée nationale de la lutte contre les bavures policières. Le mouvement de protestation est sorti des stades pour occuper la rue, créant un engouement sans précédent ainsi qu'une large adhésion de tous les groupes ultras, mais aussi des associations et des syndicats. Cette initiative a rapidement fait des émules à travers toute la Tunisie.

Ces dernières années, le mouvement ultra s'est considérablement développé. Il ne se limite plus aux faubourgs de la capitale, comme à ses débuts, mais s'étend à de nombreuses régions et gouvernorats longtemps délaissés par les politiques de développement.
Gabès, un port du sud-est tunisien, est l'un des lieux où la montée en puissance des ultras les a imposés dans l'arène publique locale. Sortis des enceintes sportives, ils ont investi les débats sur les questions sociales et politiques, jusqu'à devenir une force active dans la défense des droits humains au-delà même de la région.
En tête des préoccupations des Gabésiens : la pollution chimique. Le mouvement ultra s'est pleinement engagé contre la dégradation de l'environnement causée par le Groupe chimique tunisien (GCT), un complexe industriel de transformation du phosphate, source de graves menaces écologiques et sanitaires. Toutefois, plusieurs membres du groupe ultra local ont confié à Nawaat que chaque action de protestation contre les « politiques d'empoisonnement » à Gabès est systématiquement la cible d'une campagne de surveillance et de répression de la part des autorités.

Un ultra témoigne :
Le pouvoir considère Gabès comme un terrain d'essai pour les produits chimiques, sans aucun égard pour la santé des gens et de leurs enfants. Aujourd'hui, nous vivons dans un environnement pollué, sans air pur à respirer ni plages propres où l'on peut passer du bon temps. Gabès est en train de devenir lentement une région empoisonnée. Et si ça continue, on risque d'arriver à un point où la population sera privée des conditions de vie les plus élémentaires.
Pour aplanir les divisions et renforcer leurs rangs face à la répression qui les cible sans distinction à travers tout le pays, les ultras ont lancé une campagne sous le slogan « Pour une mobilisation unifiée » qui appelle à conjuguer la solidarité et l'entraide entre tous les groupes.
De son côté, le ministère de l'intérieur, par la voix de ses porte-parole officiels et officieux dans les médias, fait la promotion du projet « Fan ID » (« Carte du supporteur »). Ce projet conditionne l'accès aux stades à la possession d'une carte d'identité spécifique, ce qui permettra une surveillance policière accrue et un contrôle encore plus rigoureux de n'importe quel fan qui pénètre dans un stade, en particulier dans les virages, bastion des ultras. Ces derniers y voient une menace directe à leur existence, car il porte atteinte à la liberté de mouvement et viole leurs données personnelles. Pour eux, c'est une énième tentative de contrôle des foules à l'intérieur comme à l'extérieur des terrains.
Les ultras sont ainsi passés de la défense d'une cause individuelle à une revendication plus large dont l'enjeu est de protéger les libertés publiques dans les stades. Bien que la carte de supporteur n'ait pas encore été mise en œuvre, les groupes ultras ont d'ores et déjà lancé une contre-campagne « No fan ID » (« Non à la carte du supporteur »), exprimant leur rejet absolu de toute atteinte à leur liberté d'expression.
En outre, les ultras menacent de boycotter les stades pendant la saison 2025-2026 si les autorités maintiennent leur projet et si les directions des clubs viennent à s'y soumettre. Ils ne cessent de rappeler que cette mesure ne conduirait pas seulement à la fermeture ultime des stades aux supporteurs, mais constituerait une nouvelle étape vers la restriction des libertés publiques en Tunisie. En définitive, cette contre-campagne n'est pas seulement une bataille contre une disposition sécuritaire, mais le prolongement d'un combat plus large assumé par les ultras tunisiens contre les politiques répressives qui gagnent des pans entiers de la vie quotidienne.
Si le mouvement « Taalem aoum ! » et les luttes passées ont marqué un tournant dans les relations entre les ultras et le ministère de l'intérieur, « No fan ID » promet un bras de fer qui prend de l'ampleur car elle reflète une prise de conscience croissante en faveur de la défense des droits civils.
Longtemps à l'avant-garde des mouvements de protestation, les ultras restent l'une des rares forces tunisiennes capables de briser l'inertie sociale et la résignation politique. À travers leurs initiatives, ils s'efforcent, avec la voix forte et le visage découvert, d'impulser une nouvelle dynamique dans les tribunes au nom de la lutte contre la soumission et pour les libertés. Plus que jamais convaincus de la nécessité d'un changement politique et d'une participation active aux combats sociétaux.
Les mouvements ultras en Tunisie ne sauraient donc être réduits à de simples groupes de jeunes supporteurs. Il est temps de reconnaître leur combat comme un instrument de lutte contre la répression politique et la marginalisation sociale. Par leurs slogans et leurs chants, ces groupes remettent en cause le discours autoritaire et populiste du pouvoir. Ils redéfinissent la relation entre la jeunesse tunisienne et l'espace public, prouvant que les stades ne sont pas seulement des aires de jeu, mais de véritables arènes où s'expriment les revendications d'une société entière.
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Traduit de l'arabe par Moussa Acherchour
Cet article a été publié initialement sur Nawaat

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
Les slogans scandés lors des matchs de football par les groupes de supporteurs ont toujours traduit les souffrances et les aspirations de la jeunesse. À travers leurs banderoles et leurs hymnes, les jeunes Tunisiens expriment leur désillusion face à des politiques qui continuent de les ignorer. Aujourd'hui, ils sont à la pointe du combat pour les libertés publiques.
Enveloppé dans une écharpe noire arborant l'emblème de son groupe, Farès (pseudonyme) parcourt les ruelles étroites du quartier populaire où il a grandi. Sur les visages des passants se lit un mélange de curiosité et de familiarité. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres : c'est jour de match ! Le cœur vibrant, les supporteurs forment des cortèges vers le stade. Mais derrière l'ambiance bon enfant, tous appréhendent ce qui les attend. Car entrer au stade n'est pas seulement accéder aux gradins. C'est, d'abord, franchir une barrière faite de répression systématique.
Devant la porte du stade olympique de Radès, dans la banlieue sud de Tunis, les regards croisent des policiers en uniforme, armés de matraques afin de « sécuriser » le match. Commence la fouille, vécue davantage comme une humiliation qu'une mesure de sécurité. Les ordres pleuvent : « Enlève tes chaussures ! », « Retire ta casquette ! », « Vide tes poches ! », « Jette la monnaie ! ». Le ton est martial et sans discussion, les visages sont filmés et photographiés sans la moindre explication : « Pourquoi êtes-vous vêtus en noir aujourd'hui ? Où avez-vous mis les fumigènes ? De quelle ville venez-vous ? ». Farès se tient pieds nus sur le sol glacé tel un accusé devant un tribunal.
Il s'agit d'instaurer un rapport de force, sinon de provoquer les supporteurs. Devant le sourire narquois d'un agent, Amin et certains de ses camarades se mordent les lèvres pour réprimer leur colère ; d'autres sourient pour ne pas donner de prétexte aux policiers. Mais une fois la porte franchie, toutes les humiliations se dissipent. Dans les tribunes, la voix est plus forte que les oukases et chaque refrain pour la liberté devient une petite victoire qui se renouvelle à chaque match.
Avant même le coup d'envoi, les gradins se mettent à vibrer. Les chants s'élèvent, le tifo se déploie, pas seulement comme performance artistique ou esthétique, mais comme affirmation collective de résistance. Approché par Nawaat, un des ultras — qui, généralement, refusent de parler aux médias ou communiquent chichement —, témoigne : « Le pouvoir cherche constamment à (nous) imposer de multiples restrictions », à travers ce qu'il appelle « une répression douce » qui se manifeste, selon lui, par une série de mesures restreignant la liberté d'expression.
Les images de la foule sont passées au peigne fin. Le ministère de l'intérieur exige une autorisation préalable des services de sécurité pour introduire tifos et banderoles dans l'enceinte. Officiellement, cette mesure prend pour prétexte le respect de la liberté d'opinion et de création. Mais selon notre interlocuteur, elle sert en réalité à instaurer une censure préalable, l'objectif étant d'empêcher tout message susceptible de ternir l'image du pouvoir ou de soulever des questions taboues sur la manière dont sont gérées les affaires de l'État, par exemple.
Les jours précédant le match, chaque groupe d'ultras œuvre pendant des nuits entières à la confection du tifo, une tâche qui prend des semaines, voire des mois. Celle-ci n'est jamais facile, car leurs moyens sont limités, le temps compté et la crainte d'une interdiction par les autorités constante. Ils savent qu'à tout moment la police peut venir tout stopper et réduire à néant leurs efforts sous prétexte de « rassemblement non autorisé ».
Les groupes d'ultras, qui jouissaient autrefois d'une plus grande liberté d'expression, sentent l'étau se resserrer. C'est pourquoi certains d'entre eux renoncent même au tifo. Dans ce contexte, la « répression douce » évoquée par Farès devient une arme redoutable entre les mains du pouvoir pour semer le stress et la peur. Aussi, de nombreux leaders ultras préfèrent éviter d'exposer des slogans politiques susceptibles de déclencher l'ire du régime. Ils ont le sentiment de devoir se battre en permanence pour préserver leur capacité à s'exprimer librement. Pourtant, au moment où le drapeau géant se dresse dans les tribunes, la fierté d'avoir vaincu la censure balaie toutes les craintes.
Le mouvement ultra tunisien fait face à une escalade répressive menée par le ministère de l'intérieur depuis mars 2018, après la mort du jeune supporteur Omar Laabidi à la suite d'une course-poursuite avec la police près du stade de Radès. Omar s'est noyé dans un ravin boueux, malgré ses supplications adressées aux policiers, leur disant qu'il ne savait pas nager. Le malheureux s'est vu répondre : « Taalem aoum ! » (« Apprends à nager ! »).
Ce crime n'a pas été une simple bavure policière, mais l'étincelle qui a allumé la colère des supporteurs. Il a inspiré la campagne « Taalem aoum ! », à la forte charge symbolique. Progressivement, celle-ci est devenue un creuset de la lutte pour la justice et contre l'impunité de la police. Des acteurs de la société civile l'ont adoptée, exhortant les autorités à faire de chaque 31 mars, date anniversaire de la mort d'Omar, la Journée nationale de la lutte contre les bavures policières. Le mouvement de protestation est sorti des stades pour occuper la rue, créant un engouement sans précédent ainsi qu'une large adhésion de tous les groupes ultras, mais aussi des associations et des syndicats. Cette initiative a rapidement fait des émules à travers toute la Tunisie.

Ces dernières années, le mouvement ultra s'est considérablement développé. Il ne se limite plus aux faubourgs de la capitale, comme à ses débuts, mais s'étend à de nombreuses régions et gouvernorats longtemps délaissés par les politiques de développement.
Gabès, un port du sud-est tunisien, est l'un des lieux où la montée en puissance des ultras les a imposés dans l'arène publique locale. Sortis des enceintes sportives, ils ont investi les débats sur les questions sociales et politiques, jusqu'à devenir une force active dans la défense des droits humains au-delà même de la région.
En tête des préoccupations des Gabésiens : la pollution chimique. Le mouvement ultra s'est pleinement engagé contre la dégradation de l'environnement causée par le Groupe chimique tunisien (GCT), un complexe industriel de transformation du phosphate, source de graves menaces écologiques et sanitaires. Toutefois, plusieurs membres du groupe ultra local ont confié à Nawaat que chaque action de protestation contre les « politiques d'empoisonnement » à Gabès est systématiquement la cible d'une campagne de surveillance et de répression de la part des autorités.

Un ultra témoigne :
Le pouvoir considère Gabès comme un terrain d'essai pour les produits chimiques, sans aucun égard pour la santé des gens et de leurs enfants. Aujourd'hui, nous vivons dans un environnement pollué, sans air pur à respirer ni plages propres où l'on peut passer du bon temps. Gabès est en train de devenir lentement une région empoisonnée. Et si ça continue, on risque d'arriver à un point où la population sera privée des conditions de vie les plus élémentaires.
Pour aplanir les divisions et renforcer leurs rangs face à la répression qui les cible sans distinction à travers tout le pays, les ultras ont lancé une campagne sous le slogan « Pour une mobilisation unifiée » qui appelle à conjuguer la solidarité et l'entraide entre tous les groupes.
De son côté, le ministère de l'intérieur, par la voix de ses porte-parole officiels et officieux dans les médias, fait la promotion du projet « Fan ID » (« Carte du supporteur »). Ce projet conditionne l'accès aux stades à la possession d'une carte d'identité spécifique, ce qui permettra une surveillance policière accrue et un contrôle encore plus rigoureux de n'importe quel fan qui pénètre dans un stade, en particulier dans les virages, bastion des ultras. Ces derniers y voient une menace directe à leur existence, car il porte atteinte à la liberté de mouvement et viole leurs données personnelles. Pour eux, c'est une énième tentative de contrôle des foules à l'intérieur comme à l'extérieur des terrains.
Les ultras sont ainsi passés de la défense d'une cause individuelle à une revendication plus large dont l'enjeu est de protéger les libertés publiques dans les stades. Bien que la carte de supporteur n'ait pas encore été mise en œuvre, les groupes ultras ont d'ores et déjà lancé une contre-campagne « No fan ID » (« Non à la carte du supporteur »), exprimant leur rejet absolu de toute atteinte à leur liberté d'expression.
En outre, les ultras menacent de boycotter les stades pendant la saison 2025-2026 si les autorités maintiennent leur projet et si les directions des clubs viennent à s'y soumettre. Ils ne cessent de rappeler que cette mesure ne conduirait pas seulement à la fermeture ultime des stades aux supporteurs, mais constituerait une nouvelle étape vers la restriction des libertés publiques en Tunisie. En définitive, cette contre-campagne n'est pas seulement une bataille contre une disposition sécuritaire, mais le prolongement d'un combat plus large assumé par les ultras tunisiens contre les politiques répressives qui gagnent des pans entiers de la vie quotidienne.
Si le mouvement « Taalem aoum ! » et les luttes passées ont marqué un tournant dans les relations entre les ultras et le ministère de l'intérieur, « No fan ID » promet un bras de fer qui prend de l'ampleur car elle reflète une prise de conscience croissante en faveur de la défense des droits civils.
Longtemps à l'avant-garde des mouvements de protestation, les ultras restent l'une des rares forces tunisiennes capables de briser l'inertie sociale et la résignation politique. À travers leurs initiatives, ils s'efforcent, avec la voix forte et le visage découvert, d'impulser une nouvelle dynamique dans les tribunes au nom de la lutte contre la soumission et pour les libertés. Plus que jamais convaincus de la nécessité d'un changement politique et d'une participation active aux combats sociétaux.
Les mouvements ultras en Tunisie ne sauraient donc être réduits à de simples groupes de jeunes supporteurs. Il est temps de reconnaître leur combat comme un instrument de lutte contre la répression politique et la marginalisation sociale. Par leurs slogans et leurs chants, ces groupes remettent en cause le discours autoritaire et populiste du pouvoir. Ils redéfinissent la relation entre la jeunesse tunisienne et l'espace public, prouvant que les stades ne sont pas seulement des aires de jeu, mais de véritables arènes où s'expriment les revendications d'une société entière.
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Traduit de l'arabe par Moussa Acherchour
Cet article a été publié initialement sur Nawaat

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
La solidarité sans filtre du groupe de punk rap nord-irlandais avec la Palestine scandalise et effraye nombre de programmateurs musicaux et de festivals. Elle permet de mettre, sur le devant de la scène, la bataille culturelle mondialisée qui se joue autour du génocide à Gaza.
Les drapeaux palestiniens au bord des routes, jusque dans les lieux les plus reculés, sont une singularité du paysage irlandais. Leur usure causée par la pluie et le vent indique qu'ils ont été plantés depuis un certain temps, et que personne ne s'empressera de les enlever. La fraternité entre l'Irlande et la Palestine est connue pour leur communauté de destin : la colonisation britannique.
Le battage récent autour de Kneecap, groupe de punk rap qui a sorti le gaélique de la musique traditionnelle et de la pop, remet cette solidarité au cœur d'une guerre culturelle et politique.
Le trio, originaire de Belfast-Ouest (quartier à majorité catholique) et de Derry, fervent défenseur de la cause palestinienne, participe activement à tous les « Gigs for Gaza », ces concerts organisés en soutien à Gaza. Lors de la plupart de leurs shows, Liam Óg Ó hAnnaidh, Naoise Ó Cairealláin et JJ Ó Dochartaigh — connus sur scène sous les noms de Mo Chara, Móglaí Bap et DJ Próvaí — invitent le public à scander avec eux le slogan : « Free, Free Palestine ».
Tirant son nom du « kneecapping » — cette méthode punitive qui consiste à tirer dans les rotules, utilisée par les paramilitaires en Irlande du Nord et par l'armée israélienne contre les Palestiniens lors de la « marche du retour » en 2018 à Gaza —, le groupe cultive l'art de la provocation. Un film récent, sobrement intitulé Kneecap, interprété par les membres du groupe et retraçant (très) librement leurs débuts — faits de drogues, de rap et d'indépendantisme — ajoute une pierre de plus à la légende qu'ils se construisent. Le long-métrage a déjà reçu le prix du public au Festival du cinéma américain de Sundance, après avoir raflé sept British Independent Film Awards (BIFA), dont celui du meilleur film britannique indépendant.
Le quotidien britannique de centre-gauche The Guardian les chouchoute et les qualifie de « groupe parmi les plus controversés en Grande-Bretagne et en Irlande depuis les Sex Pistols », tandis que le tabloïd conservateur The Daily Mail, les appelle les « “Anti-British” rappers » (rappeurs « anti-britanniques »). Le trio, dont un des tubes reprend le slogan républicain « Brits out »1, assume pleinement ces attaques et répond :
Ils n'apprécient pas que nous nous opposions à la domination britannique, que nous ne croyions pas que l'Angleterre serve qui que ce soit en Irlande. Que nous disions que les classes ouvrières des deux côtés de la communauté méritent mieux, des financements publics, des services de santé mentale appropriés, méritent de célébrer la musique et l'art et méritent la liberté d'exprimer notre culture.2
Avec Kneecap, les mots sont des balles. Au Coachella Valley Music and Arts Festival, en Californie, ils ont clamé sur scène :
Fuck Israël. Les Palestiniens n'ont nulle part où aller. C'est là qu'ils vivent, bordel ! Et on les bombarde depuis le ciel ! […] Israël commet un génocide contre le peuple palestinien, rendu possible par le gouvernement américain, qui arme et finance Israël.
Sur l'écran géant de la scène, on pouvait lire : « Israël commet un génocide contre le peuple palestinien. »
Un scandale est né. Le producteur américain du groupe, la société Independent Artist Group (IAG), s'est désengagé suite à la controverse, entraînant l'invalidation de leurs visas de travail. En Europe, sous la pression de groupes pro-israéliens, plusieurs festivals de musique ont revu leur programmation. En Allemagne, le Hurricane Festival et le Southside Festival ont déprogrammé leurs concerts prévus en juin. Les membres du groupe n'en font pas un drame à ce stade :
Nous sommes en train de déposer une nouvelle demande de visa [d'entrée aux États-Unis]. J'espère que ça marchera. Mais si ça ne marche pas, je pourrai vaquer à mes occupations sans avoir à me soucier de mon prochain repas ou d'un bombardement de ma famille. Visa révoqué, je pourrai m'en remettre.3
Le groupe est désormais habitué. Ce n'est pas la première fois qu'il se retrouve au cœur d'une polémique pour ses prises de position. Le 18 juin, Mo Chara comparaissait devant le tribunal de première instance de Westminster à Londres pour « apologie du terrorisme ». Il était accusé d'avoir déployé un drapeau du Hezbollah lors d'un concert londonien le 21 novembre 2024, au moment de l'offensive terrestre israélienne contre le Liban. L'audience a été reportée au 20 août pour vice de forme.
À la sortie du tribunal, devant une foule de fans et de curieux, Mo Chara a entonné son slogan favori « Free Free Palestine ». Le public suit. Pour les fans, « il défend l'Irlande et la Palestine en même temps, c'est normal ». Il n'y a aucun autre endroit au monde où le sort de la Palestine est spontanément associé au destin local et avec autant de conviction. Et où un groupe musical remet la question de cette solidarité sur le tapis avec un savoir-faire inédit, où la provocation ne compromet pas le message politique. En mai 2025, ils ont reversé leurs recettes du Wide Awake Festival à Médecins Sans Frontières.
Rebelote à Glastonbury le 28 juin dernier. Avant l'ouverture du festival, soutenu par des députés conservateurs, le premier ministre travailliste Keir Starmer avait appelé à l'annulation du concert et à la censure du groupe : « Ils ne devraient pas être autorisés à jouer sur scène, a-t-il argué, ce n'est pas correct. » La BBC, partenaire du festival, a ensuite déprogrammé la retransmission du concert en direct. Réponse lapidaire de Kneecap : « Tu sais quoi, Keir, ce qui n'est pas correct c'est d'armer un putain de génocide. »
Quand on les accuse de tirades outrancières, ils rétorquent :
Si vous pensez qu'un groupe satirique, qui singe des personnages sur scène, est plus scandaleux que le meurtre de Palestiniens innocents, alors vous devriez vous poser des questions.4
En attendant le début du concert, la foule de Glastonbury agitait des dizaines de drapeaux palestiniens géants. Sur un écran, un montage reprenait les nombreux appels à censurer le groupe pour chauffer le public. Et lançait un rendez-vous : « Venez nombreux au procès du 20 août à Londres. » Sur la scène, Kneecap truffe ses prises de parole de « Fuck Keir Starmer ». « Fuck the Daily Mail »… « Jamais vu autant de monde à un concert », commente Móglaí Bap, « la foule est bourrée de “Fenian bastards” » (« salauds de nationalistes irlandais », l'insulte est affective).
Sur d'autres scènes de Glastonbury, des artistes prennent parti pour les Gazaouis, au premier rang desquels le duo punk Bob Vylan, qui a déclenché un énorme scandale en exhortant les fans à chanter « Death, death to the IDF » (« Mort, mort à l'armée d'Israël »). Le groupe est lui aussi privé de visas américains et fait face à plusieurs annulations en Europe, notamment en France, où leur concert prévu au Kave Fest, dans l'Eure, a été déprogrammé.
Non loin de là, sur une scène dédiée aux débats dans l'enceinte du festival, Gary Lineker, l'ancien international de foot anglais et défenseur de la cause palestinienne, évoque ses démêlés avec la BBC. Présentateur vedette de « Match of the Day », l'émission de foot culte de la chaîne publique britannique, il a dû quitter cette dernière après avoir été accusé d'antisémitisme : « J'ai été traumatisé par les images des enfants à Gaza », s'est-il défendu, « je veux prêter ma voix à ceux qui n'en ont pas… ».
Au cours de la dernière décennie, Israël est devenu un point de convergence pour l'extrême droite mondiale. Il est perçu par celle-ci comme le fer de lance de la croisade civilisationnelle contre la supposée « barbarie » arabe ou musulmane. L'adhésion à Israël s'accompagne souvent, pour les droites radicales, d'un programme autoritaire — destruction des acquis démocratiques, contrôle des médias, suppression du pluralisme.
Inversement, la Palestine devient nœud et point ralliement global de l'opinion publique démocratique, antiraciste et anticoloniale. Ce qui se passe au Proche-Orient marque dorénavant une ligne de faille géostratégique et militaire et nourrit en même temps un front culturel lui aussi planétaire. Les millions de jeunes qui rejoignent les manifestations pour Gaza ou la Palestine, partout dans le monde, dans les métropoles, mais aussi dans des petites villes et des banlieues éloignées, témoignent de cette nouvelle géographie culturelle du monde contemporain.
Dans cette guerre de tranchées, Kneecap a choisi de s'afficher avec le cran et l'art de la provocation qu'on lui connaît désormais. Comme aucun autre acteur culturel aujourd'hui, à cause de leur héritage anticolonial, social et politique, Kneecap affiche les tropes de nouvelles batailles culturelles et idéologiques. Il le fait sur une scène musicale et culturelle, en dehors des logiques de parti, organisationnelles et associatives. Et de manière folle et échevelée. La dérision et l'hilarité, l'obscénité anti-bourgeoise, l'esprit tapageur et anarchisant acquièrent avec Kneecap une vitalité positive. Les ambiguïtés affichées par ce groupe de bouffons héritiers du républicanisme irlandais ne sont jamais fortuites, elles ont valeur de paradoxe électrique et subversif.
Quelques minutes après le concert de Kneecap à Glastonbury, Alexis Petridis, critique musical du Guardian, écrivait :
La notoriété actuelle de Kneecap sera-t-elle un bref éclair, un phénomène durable, ou au contraire les conduira-t-elle à leur perte ? Cela reste à voir. Pour l'instant, devant ce public, ils triomphent5
Mais si Kneecap doit tomber, ce ne sera pas à cause de son manque de convictions. Wait and see.
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Kneecap jouera en France :
1NDLR. « Get your brits out » (Sortez vos britanniques) (2019) est aussi un jeu de mot avec l'expression Get your tits out, qui signifie de façon vulgaire « Montre tes seins ». La chanson se moque ouvertement d'importantes figures politiques du Democratic Unionist Party (DUP), le parti loyaliste d'Irlande du Nord.
2Post de Kneecap sur le compte X du groupe, publié le 29 novembre 2024.
3Shaad D'Souza, « “We just want to stop people being murdered” : Kneecap on Palestine, protest and provocation », The Guardian, 27 juin 2025.
4op. cit.
5Alexis Petridis, « Kneecap at Glastonbury review – sunkissed good vibes are banished by rap trio's feral, furious flows », The Guardian, 28 juin 2025.
Dans son dernier ouvrage, Pascal Boniface, fondateur et directeur de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), démontre combien l'impuissance du droit international à arrêter la guerre contre Gaza tient à la complicité des pays et des politiques occidentaux et à la complaisance des médias mainstream, notamment en France.
Premier rappel salutaire dans le livre de Pascal Boniface, Permis de tuer, le fait que tout n'a pas commencé le 7 octobre 2023. Depuis 1967, « la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est est illégale. L'annexion de Jérusalem-Est est illégale. Le blocus de Gaza est illégal ». La guerre à Gaza est le dernier exemple en date de cette violation par Israël du droit international au prétexte récurrent que son existence est en jeu.
Même si la décision de la chambre préliminaire de la Cour pénale internationale (CPI) de délivrer un mandat d'arrêt contre Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, son ex-ministre de la Défense, a pu donner l'impression que la justice internationale s'emparait du dossier, depuis rien n'a changé. Les crimes de guerre comme les crimes contre l'humanité se sont poursuivis et intensifiés ; un génocide est en cours.
Cette incapacité à agir efficacement pour mettre un terme aux massacres se reflète à l'ONU où, avertit Boniface, « les choses sont simples. Dans la grande majorité des cas, les résolutions obligatoires qui exigent quelque chose d'Israël sont bloquées par un veto des États-Unis. »
Aux côtés des juridictions internationales, des ONG humanitaires se sont employées à dénoncer « un piège mortel » pour les Palestiniens1. Un constat qui, très rapidement, après le déclenchement de la guerre par Israël, est devenu une évidence dès lors que les morts et blessés se sont accumulés et que, progressivement, la famine s'est installée. Une réalité que les médias ont mis des mois à accepter, et encore de manière timide et sans jamais remettre en cause le récit qu'ils avaient propagé depuis le 7 octobre 2023. Mais il y a encore Franc-Tireur qui, dans son édition du 24 janvier 2024, a débusqué les vrais coupables : « ONG au service du pire : Amnesty International, Human Rights Watch… Quand l'humanitaire fait le jeu du Hamas. »

Cette partialité dans la prise en compte de la « destruction directe de la population palestinienne » (Amnesty International) s'examine au trébuchet de ce que pèse la guerre russo-ukrainienne dans les discours de la plupart des politiciens et des médias où l'agresseur est, à juste titre, vilipendé. A contrario, les massacres perpétrés par l'armée israélienne sont le plus souvent minorés ou justifiés en recourant à l'argument qui voudrait que dans chaque hôpital rasé, dans chaque école bombardée, dans chaque maison détruite, se sont réfugiés des « terroristes » du Hamas. Ce que, le 18 janvier 2024, s'est évertué à justifier Isaac Herzog, le président d'Israël, au Forum de Davos : « Sous chaque matelas de n'importe quelle maison à Gaza, il y a une roquette. »
Cette approche du conflit repose sur ce que Pascal Boniface appelle « un biais médiatique occidentaliste ». Il est illustré par le positionnement d'Israël, membre revendiqué de l'Occident depuis sa fondation en 1948, choix confirmé par les assertions sans ambiguïté de son actuel premier ministre : « Nous faisons partie de la culture européenne… L'Europe se termine en Israël2 », ou bien encore, en décembre 2024, lors de ses vœux aux communautés chrétiennes en Israël : « Israël mène le monde dans le combat contre les forces du mal et de la tyrannie… ».
Une phraséologie qui, en Occident, nourrit inévitablement l'islamophobie et le fameux « concept » d'islamo-gauchisme. Une façon, nous dit Pascal Boniface, d'assimiler l'islam à une menace terroriste, interdisant de critiquer Israël « comme un pays qui occupe une terre qui n'est pas la sienne et réprime dans le sang un peuple qui ne veut pas se soumettre, mais devient la pointe avancée de la guerre contre le terrorisme ».
Le 6 octobre 2024, Pascal Praud, le présentateur vedette de CNews, propriété du milliardaire catholique intégriste Vincent Bolloré, ce laboratoire de la désinformation, a relayé cette logique dans le JDD (propriété du même milliardaire) : « Le 7 octobre a changé ma vie. Je devinais depuis quelque temps : le monde arabo-musulman a déclaré la guerre à l'Occident. Israël est un rempart. » Un occidentalo-centrisme guerrier qui s'accompagne de l'inévitable rappel à l'Holocauste convoqué pour culpabiliser les opposants au conflit et clore toute discussion sur les agissements meurtriers d'Israël.
Pascal Boniface cite un expert de cette rhétorique en la personne d'Alain Finkielkraut, qui, le 24 octobre 2024, dans l'émission Le Club Idée du FigaroTV, lance :
Quoi qu'on pense de la riposte israélienne, le mot génocide est fou, ignoble. Il permet de nazifier les Juifs, de leur faire perdre leur crédit victimaire et ainsi de les faire basculer dans le camp des bourreaux.
Pas sûr que les 6 millions de juifs assassinés lors de la Seconde guerre mondiale envisageaient leur martyre sous forme de « crédit victimaire » dont pourrait se réclamer Israël.
Dans un chapitre bienvenu, l'essayiste s'attarde sur le rôle néfaste du lobby pro-israélien. Il dénonce son implication dans la politique intérieure française :
Le lobby pro-israélien s'est montré hyper efficace pour affaiblir le soutien diplomatique de la France à la cause palestinienne, influencer la classe politique française en faveur du gouvernement israélien, créer une solidarité entre des personnes ayant les mêmes appréciations du conflit, et limiter au maximum la capacité d'expression de ceux qui ne pensent pas comme eux.
Institution agissante du lobby, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) mène le combat de l'assimilation entre antisionisme et antisémitisme. Il trouve des alliés dans la droite, parfois à gauche et dans la macronie à l'exemple d'Aurore Bergé, actuelle ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, qui, le 13 février 2025, lors des Assises contre l'antisémitisme a déclaré : « L'antisionisme, la haine décomplexée d'Israël sont les nouveaux visages de l'antisémitisme. »
Boniface donne à comprendre ce combat comme étant d'abord celui de Nétanyahou qui « a réussi à imposer ce slogan creux dans le débat français, qui sert d'arme de dissuasion massive à toute critique de la politique israélienne à l'égard des Palestiniens et des territoires occupés ».
Chercheur, il fait aussi état de ce maccarthysme rampant qui sévit dans les médias refusant de l'inviter ou de ces campagnes de dénigrement dont il est l'objet ou bien encore de son éviction de la manifestation — qu'il a créée — « Les Géopolitiques de Nantes » par la maire socialiste, Johanna Rolland. « La ville de Nantes, écrit-il, est l'une des rares grandes métropoles à n'avoir toujours pas entamé en 2024 d'action de coopération décentralisée avec une collectivité palestinienne. » Ceci expliquant sans doute cela.
L'auteur veut espérer que « l'histoire sera sévère pour ceux qui sont restés muets face à l'indicible ». Lui ne fait pas partie des adeptes de la cécité volontaire, ni des repentis de la 25e heure, ceux qui s'aperçoivent avec retard que leur « soutien inconditionnel à Israël » les a précipités dans un abîme d'insalubrité morale.

Permis de tuer Gaza : Génocide, négationnisme et Hasbara
Pascal Boniface
Éditions Max Milo, 2025
283 pages
21,90 euros
1Le 1er juin 2025, le chef de l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), Philippe Lazzarin, a indiqué sur X que la distribution d'aide humanitaire à Gaza était devenue un « piège mortel »
2Pascal Boniface citant Sophie Bessis dans La civilisation judéo-chrétienne, anatomie d'une imposture, Les Liens qui libèrent, 2025.
Dénoncer un massacre en cours en Palestine, proposer des espaces académiques d'analyse et de discussion critique de la politique menée par l'État israélien a valu à nombre d'enseignants et de chercheurs français des sanctions disciplinaires ou des poursuites judiciaires pour « apologie du terrorisme ». Florilège.
« Tu sais, de nos jours, si l'on n'est pas inculpé pour apologie du terrorisme, c'est que, quelque part, on a raté sa vie. » C'est avec un certain détachement que François Burgat rapporte la boutade de l'un de ses amis. Le politiste, ancien directeur de recherche au CNRS, aujourd'hui retraité, comparaissait le 24 avril devant le tribunal judiciaire d'Aix-en-Provence pour « apologie du terrorisme », sur une plainte de l'Organisation juive européenne (OJE). Cette association, partisane de la politique de Benjamin Nétanyahou, est adepte de l'intimidation judiciaire : depuis le 7 octobre 2023, elle est à l'origine de centaines de plaintes contre des citoyens français.
Le procureur a requis huit mois de prison avec sursis, une amende de 4 000 euros, un bannissement de six mois des réseaux sociaux et une inéligibilité de deux ans. Il est rare que de telles poursuites s'exercent à l'encontre d'un universitaire. « On poursuit un spécialiste du terrorisme pour apologie du terrorisme, la boucle est bouclée », résume son avocat, Rafik Chekkat, qui met en garde contre la portée symbolique d'une potentielle condamnation de François Burgat, qui ouvrirait la porte à la criminalisation de la liberté académique. C'est pour avoir relayé une tribune du Hamas niant les accusations de viols à l'encontre de ses combattants et pour avoir contesté la criminalisation tous azimuts des mouvements de libération de la Palestine que François Burgat est ciblé par l'OJE.
Le professeur a également fait l'objet d'un signalement au procureur par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). En cause, des publications sur les réseaux sociaux. Dans un post sur X le 2 janvier 2024, Burgat affirmait avoir « infiniment plus de respect et de considération pour les dirigeants du Hamas que pour ceux de l'État d'Israël ». Cinq jours plus tard, il postait un texte présenté par ses accusateurs comme un « long panégyrique du Hamas » que François Burgat introduisait en ces termes assumés : « Le contexte où mon respect et mon admiration pour le Hamas se sont affirmés (2006) ». S'ensuivait un extrait de son ouvrage Comprendre l'islam politique (La Découverte, 2016). « Donc ce texte qui a presque dix ans, publié chez un éditeur reconnu et traduit dans quatre ou cinq langues, est utilisé comme un élément d'accusation contre moi », résume-t-il.
Les poursuites pour « apologie du terrorisme » se sont multipliées depuis le 7 octobre 2023, comme exposé dans Orient XXI le 9 mai 2024. La loi Cazeneuve du 13 novembre 2014, qui a extrait l'infraction d'apologie du terrorisme de la loi sur la liberté de la presse de 1881, pour l'inscrire dans le Code pénal, en a durci le régime. Alors qu'elle était initialement conçue pour lutter contre les filières de recrutement du terrorisme, son utilisation aujourd'hui pour réprimer l'expression d'opinions est jugée abusive par ceux-là mêmes qui la défendaient hier. C'est le cas notamment de l'ancien juge antiterroriste Marc Trévidic qui dénonce, dans les colonnes de L'Humanité, le 8 octobre 2024, « un véritable abus » et un « usage totalement dévoyé de la loi » et appelle à « oser faire marche arrière ».
Quand, dans l'écrasante majorité des cas, le motif d'« apologie du terrorisme » n'est pas invocable, le système répressif dispose de larges relais pour restreindre la liberté de parole sur la Palestine dans le milieu universitaire, en prétextant notamment la lutte contre l'antisémitisme. Les exemples sont légion. Les manifestations de soutien public au peuple palestinien sont ciblées, traquées et stigmatisées comme relevant de l'antisémitisme, et leurs auteurs, vilipendés en haut lieu. Ces campagnes aboutissent à un résultat, sans doute escompté : l'autocensure, notamment parmi les enseignants. Étudier et débattre d'idées non consensuelles, voire perçues comme choquantes par certains, n'est-ce pas la vocation du cadre universitaire, qui dispose du savoir comme garde-fou ? Cela ne semble pas être l'avis du gouvernement français actuel, ainsi que le dévoile le blog Yaani, qui recense des mois d'offensive contre les libertés académiques touchant à la question palestinienne et au génocide en cours à Gaza.

Dès le 12 octobre 2023, le président-directeur général du CNRS envoyait un message à l'ensemble des agents pour leur signifier que « dans le contexte de l'actualité dramatique au Proche-Orient », leur liberté d'expression était « encadrée par les règles de droit […] en particulier celles concernant […], l'apologie du terrorisme ». Yaani recense une douzaine de conférences annulées ou interdites par les responsables d'établissements universitaires. Parmi les intervenants ayant essuyé cette censure, on trouve le fondateur d'Orient XXI, Alain Gresh, le directeur de l'IRIS, Pascal Boniface, l'eurodéputée Rima Hassan, Jean-Luc Mélenchon ou l'auteur et militant de l'Union juive française pour la paix (UJFP) Pierre Stambul. Dès le 9 octobre 2023, Sylvie Retailleau, alors ministre de l'enseignement supérieur, adressait un courrier aux présidents d'établissement, les appelant à sanctionner les « actions et propos » relevant de « l'apologie du terrorisme, l'incitation à la haine ou à la violence », les encourageant à y apporter des « sanctions disciplinaires et suites judiciaires appropriées », y compris en les signalant au procureur de la République. Le gouvernement a généreusement élargi la notion d'« incitation à la haine » à toute critique de l'action génocidaire d'Israël à Gaza.
« Un professeur dérape » à Toulouse. C'est le titre d'un article de La Dépêche 31 le 4 septembre 2024. La veille, Benoit Huou, chargé d'enseignement en mathématiques à la Toulouse School of Economics (TSE), décidait d'ouvrir son premier cours de l'année par une adresse à ses deux cents étudiants sur la situation à Gaza et l'émotion qu'elle provoquait en lui. « Tout le monde y passe, les enfants, les vieillards. J'ai 35 ans et je n'ai jamais vécu ça, une telle boucherie », dit l'enseignant avant d'exprimer un sentiment d'impuissance « face à ce carnage » et de dénoncer le « soutien tacite » du gouvernement français aux dirigeants d'extrême droite israéliens. « Malheureusement, ça n'a pas commencé le 7 octobre et c'est totalement malhonnête de dire que le responsable de ce qui se passe actuellement, c'est le Hamas », ajoute-t-il. Et de rappeler qu'« avant le 7 octobre des organisations comme Amnesty International et d'autres dénonçaient déjà la politique d'apartheid » menée par Israël contre le peuple palestinien. Posant la question de l'engagement à l'échelle individuelle, il suggère à ceux qui le souhaitent de participer aux campagnes de boycott et aux manifestations.
Ce que l'enseignant ignore encore, c'est que quelqu'un dans l'amphithéâtre l'a enregistré. Son discours va se retrouver dès le lendemain matin dans un « signalement » sur le compte X anonyme pro-israélien Sword of Salomon qui traque les voix favorables aux Palestiniens, notamment dans le milieu universitaire, en interpellant directement les ministres. Sword of Salomon exige « des mesures disciplinaires, allant jusqu'au licenciement » pour « sanctionner » les propos « dangereux et inacceptables » de Benoît Huou. Il pointe un discours qui « met en danger les étudiants juifs et/ou israéliens, dans une ville [Toulouse] marquée par le massacre d'écoliers juifs, abattus à bout portant pour “venger la Palestine” ». Ce raccourci entre les propos du professeur et l'action criminelle de Mohammed Merah (en 2012) va mettre le feu aux poudres.
En l'espace de quelques heures, Benoît Huou va brutalement sortir de l'anonymat et se retrouver au centre d'une tornade politico-médiatique. Sylvie Retailleau, ministre de l'enseignement, va immédiatement reprendre le post de Sword of Salomon, qualifiant les propos du professeur Huou d'« inadmissibles » et annonçant avoir « demandé à ce que les sanctions qui s'imposent soient prises » à son encontre. Lui emboîtant le pas, le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, « condamne fermement » les propos de l'enseignant qui, selon lui, participent à « importer davantage le conflit et à mettre une cible sur les étudiants juifs dans l'enseignement supérieur ». Reprenant l'argumentaire de Sword of Salomon, il conclut : « Blessés dans notre chair par les attentats de 2012 visant des élèves juifs, nous savons ce vers quoi ces propos peuvent nous conduire. » Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, enchaîne : « L'antisémitisme ronge notre pays. Condamnation très ferme de ceux qui utilisent l'université […] comme tribune pour des discours haineux, complotistes et d'apologie du terrorisme. »
Du côté de la direction de l'école, la réaction ne se fait pas attendre. À l'issue de la journée du 4 septembre, le directeur de TSE, Christian Gollier, annonce sur X la suspension à titre conservatoire du chargé d'enseignement en mathématiques. Sword of Salomon jubile. Après un signalement sur la plateforme Pharos, Benoît Huou fait l'objet d'une enquête pour « apologie du terrorisme »… rapidement classée sans suite.
Une fois l'agitation retombée, Benoît Huou nous a accordé son premier entretien avec la presse et revient sur l'enchaînement des faits. Le jour de l'emballement médiatique, le 4 septembre 2024, outre une pluie d'intimidations et menaces anonymes par téléphone, Benoît Huou reçoit par SMS une convocation à une réunion immédiate avec la direction de l'école. Le professeur y apprend sa suspension pour quatre mois pour manquement à son devoir de réserve, et aussi pour le « protéger contre les menaces » dont lui et l'établissement font désormais l'objet. Aucun débat sur le fond n'a lieu avec la direction qu'il sent « un peu embêtée ». Celle-ci décide de lui accorder la protection fonctionnelle des agents, qui peut permettre de payer des frais d'avocat.
Directeur général délégué aux affaires publiques et à la gouvernance de TSE, Joël Echevarria avait lui aussi, dès le 4 septembre, rappelé « l'obligation de neutralité et de réserve des agents publics ». Lors de l'entretien qu'il nous a accordé, il assure que la suspension de Benoît Huou était la « meilleure façon de calmer la situation » dans un contexte où « l'utilisation des réseaux sociaux favorise l'immédiateté, l'hyperréaction et l'escalade verbale », mais dit comprendre qu'elle ait pu être vécue par l'intéressé comme une sanction.
De son côté, la commission disciplinaire de l'école n'émettra qu'un simple « rappel à l'ordre », sans conséquences sur la carrière de l'enseignant non titulaire. Son syndicat, Sud Éducation 31, s'est réjoui de ce verdict même s'il conteste la tenue même de cette commission disciplinaire : « S'émouvoir d'un massacre en cours ne doit pas être réprimé, le soutien à la Palestine ne doit pas être criminalisé. »
Benoît Huou a été réintégré début janvier 2025 : « Je sais que si je recommence, la procédure risque de se passer différemment. On m'a dit que j'avais face à moi un public captif qui n'est pas capable de jugement. » Le professeur revient sur ce qui l'a motivé à évoquer ouvertement le sujet avec ses élèves : « Je pense que je n'aurais pas eu à en parler si on pouvait en parler partout, qu'il n'y avait pas de censure. Je me suis senti le devoir de le faire. Face à ce qu'il se passe à Gaza, il faut réagir et pousser à agir. » Il constate, amer, que sa tutelle ne partage pas sa position :
On m'a dit que je n'avais pas été assez formé sur les questions déontologiques du métier, que je ne suis pas là pour ça : une vision très néolibérale de la fonction. Il semble très important de ne plus du tout parler politique dans les universités, en tout cas en adoptant un point de vue critique de la politique gouvernementale ou toute idée politique allant à l'encontre de l'idéologie dominante.
À l'École normale supérieure (ENS), située rue d'Ulm à Paris, un séminaire « Palestine » est programmé durant toute l'année universitaire 2024-2025. Intitulée « Une approche transdisciplinaire de la Palestine » et soutenue par sept départements de l'école, cette série de rencontres, organisée par les élèves et initialement chapeautée par le département de géographie, a été suspendue le 10 février 2025. Ce jour-là, faute de salle disponible dans les locaux de l'ENS, une conférence, inscrite au programme depuis janvier, doit se tenir au Collège de France, avec en tribune l'universitaire Françoise Vergès, les militants juifs antisionistes Sonia Fayman (Union juive française pour la paix, UJFP) et Maxime Benatouil (collectif juif décolonial Tsedek !) ainsi que le philosophe et économiste Frédéric Lordon autour du thème « Antisémitisme et antisionisme ».
Trois jours avant, l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), association pro-israélienne, dénonçait la tenue de cette conférence sur X : « Alors que les étudiants juifs de l'ENS ne se sentent pas en sécurité, l'école donne une tribune aux idées antisémites de Houria Bouteldja1 en invitant ses coauteurs. Ce débat biaisé ne favorise ni la compréhension ni la réconciliation. Il doit être interdit. »
Ainsi soit-il. Le jour même de la conférence, les organisateurs du séminaire apprennent par une affichette collée sur la porte de la salle qu'elle est annulée, sans que la direction de l'École normale ait pris la peine de les avertir ni de leur fournir d'explication. Dans l'urgence, les organisateurs trouvent une autre salle, dans l'enceinte de l'ENS cette fois. La conférence se tient sous haute tension. Des membres de l'UEJF appellent à un rassemblement dans la cour, viennent perturber la séance en prenant en photo les organisateurs sans leur consentement. La situation est si tendue que la sécurité de l'ENS demande d'exfiltrer les conférenciers par une porte de sécurité.
Au lieu de punir les perturbateurs, la direction annonce aux organisateurs le 13 février, par e-mail, la suspension sine die du séminaire, la séance du 10 février n'ayant d'après elle pas obtenu son accord. Le même jour, l'UEJF publie un post Instagram s'en attribuant le mérite. Dans le même post sont exhibées des photos d'une réunion dans le bureau de la direction de l'ENS, entre des membres de l'UEJF, le directeur de l'établissement Frédéric Worms et… le ministre de l'enseignement supérieur Philippe Baptiste.
Catherine Goldstein, directrice de recherche au CNRS dans un laboratoire de mathématiques (Jussieu-Rive Gauche à Paris), devait modérer une séance du même séminaire « Palestine » consacrée à l'« éducide »2 qui devait se tenir le 17 février. Victime de la suspension, la conférence est reportée, sans consulter la modératrice, sans explication de la part de l'établissement. Dans une longue lettre ouverte adressée le 19 mars à la direction de l'ENS pour exprimer son indignation et sa colère, Catherine Goldstein se désole que le « désir de museler des opinions contraires aux siennes » ne soit « malheureusement pas une situation inhabituelle », et fustige la complicité de la direction de l'ENS dans cette censure :
Ce qui est inhabituel en revanche, c'est que parmi les posts affichés sur le site de cette association [l'UEJF] qui m'ont été transmis figuraient en bonne place des photos des étudiants perturbateurs dans le bureau de la direction de l'ENS en présence d'un ministre. J'ai pensé au départ qu'il s'agissait de [les] réprimander pour leur comportement agressif et leur manquement au respect de la liberté académique, mais il semble que ce soit juste le contraire. Je ne peux que m'en étonner.
Dans les jours qui suivent l'annonce de la suspension, à l'instar de Catherine Goldstein, plusieurs enseignants et chercheurs écrivent à la direction pour exprimer leur étonnement. Des élèves organisent un rassemblement dans l'enceinte de l'établissement pour demander des explications et dénoncer des « ingérences politiques » et une « censure académique ». L'équipe organisatrice du séminaire attendra le 17 février pour être reçue par la direction et se voir reprocher d'avoir mis en péril la sécurité de l'école.
Après un mois, le 10 mars, la direction de l'ENS annonce la reprise du séminaire suite à une « réflexion organisée » et la rédaction d'une charte. Contactée, la direction n'a pas souhaité répondre à nos questions. De même que la successeure de la directrice du département de géographie de l'ENS à la tête de la coordination du séminaire « Palestine » ainsi que les services du ministre de l'enseignement supérieur. Il est difficile d'oublier qu'en 2011 l'ENS interdisait déjà une conférence de Stéphane Hessel sur la répression de la campagne de boycott des produits israéliens. L'ancien résistant et rescapé des camps de concentration devait partager la tribune avec plusieurs personnalités, dont Leïla Shahid, représentante de la Palestine à Bruxelles, les pacifistes israéliens Michel Warschawski et Nurit Peled et la députée socialiste Élisabeth Guigou. « L'annonce de ce débat a provoqué le malaise du Conseil représentatif des associations juives de France (CRIF) et de plusieurs associations juives », rapportait Le Monde à l'époque. Côté direction, le prétexte d'une conférence « non autorisée » était déjà l'argument de la censure.
De nombreux professeurs, enseignants et chercheurs ont subi des pressions pour avoir diffusé ou relayé des informations en soutien à Gaza. Spécialiste de la Palestine, l'anthropologue et chercheuse au CNRS Véronique Bontemps a, pendant des mois, refusé toute intervention publique après que le soutien à un texte de ses étudiants de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) solidaire avec la Palestine lui a valu une procédure disciplinaire du CNRS pour « apologie du terrorisme », « incitation à la haine raciale » et « manquement au devoir de réserve ». « Tout ce que je vais pouvoir dire publiquement va être utilisé d'une manière ou d'une autre contre moi », énonce-t-elle.
Jean Gardin (le frère de l'humoriste Blanche Gardin) est maître de conférences en géographie à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne. Dans un forum en ligne regroupant les membres du personnel enseignant et non enseignant (mais pas les étudiants) de l'université et modéré par la présidence de l'établissement, une discussion enflammée a lieu sur la situation à Gaza. L'enseignant y poste, en mai 2024, un tableau de conjugaison du verbe « consentir à un génocide » pour, dit-il, améliorer le niveau des étudiants. Dans les heures qui suivent, son post se retrouve sur le groupe Telegram pro-israélien les « Dragons célestes » (anciennement « Brigade juive »), et il est « doxé » : son identité et son numéro de téléphone portable sont diffusés publiquement dans le but de le harceler.
Le compte X de Sword of Salomon fait lui aussi un « signalement » en interpellant la présidente de l'université. Jean Gardin reçoit pendant des semaines des dizaines d'appels de harcèlement et de menaces. De son côté, au bout de dix jours, la présidente de l'université comptabilisait trois mille e-mails visant à obtenir le licenciement de l'enseignant, lui a-t-elle rapporté. Ces e-mails auraient l'apparence de vrais, mais leur quantité massive questionne. Jean Gardin insiste auprès de la présidence et obtient la protection fonctionnelle. Il porte plainte contre X, ses harceleurs étant anonymes. L'affaire est classée sans suite un an plus tard, en avril 2025, car, lui écrit le procureur de la République, les auteurs n'ont pas été identifiés malgré l'enquête.
Aujourd'hui, il estime que l'université n'a pas été à la hauteur de la situation. Il se dit fatigué et déçu par un certain nombre de collègues, leur attentisme et leur silence. Jean Gardin parle d'un phénomène d'autocensure répandu. « Quand on fait des sciences sociales, c'est difficile de ne pas parler d'une actualité politique de ce genre-là : les logiques de développement séparé, de mur, la question du droit international… » Pourtant, nombreux sont ses collègues qui évitent ce sujet en cours désormais, se désole-t-il.
Chercheuse en langues, littérature et cultures palestiniennes et hébraïques, Sadia Agsous-Bienstein constate elle aussi de nombreux cas d'autocensure dus à des pressions multiples. Mais elle se veut optimiste et prône une forme de résistance par le savoir. À l'EHESS où elle coorganise un séminaire sur la Palestine, la mobilisation des étudiants a obtenu une victoire : une convention signée avec l'université Bir Zeit à Ramallah (Cisjordanie). « On se savait cible de pressions et en danger académique, on a investi sur la production du savoir. C'est une question d'éthique, de justice sociale et de morale », défend-elle.
Une proposition de loi de « lutte contre l'antisémitisme dans l'enseignement supérieur » a été votée en première lecture à l'Assemblée nationale le 7 mai 2025 après avoir été adoptée à l'unanimité par le Sénat le 20 février. Le texte, qui doit désormais passer par une commission mixte paritaire, fait suite à un rapport présenté en juin 2024 par les sénateurs Pierre-Antoine Lévi (Union centriste) et Bernard Fialaire (Rassemblement démocratique et social européen, RDSE) dans lequel la définition de l'antisémitisme est largement assimilée aux expressions du soutien avec le peuple palestinien, collant à la définition opérationnelle de l'Alliance internationale de la mémoire de l'Holocauste (IHRA) qui assimile la critique d'Israël à de l'antisémitisme dans sept des onze « exemples contemporains d'antisémitisme » qu'elle développe. Une aberration dénoncée en 2022 par E. Tendayi Achiume, la rapporteure spéciale des Nations unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance qui y est associée.
La proposition de loi prévoit en outre l'externalisation des procédures disciplinaires et la création d'une « section disciplinaire commune » aux établissements d'une même région académique, présidée par un membre de la juridiction administrative. Si cet article de la loi est adopté, les procédures disciplinaires, comme celles qui ont visé les professeurs Benoît Huou et Véronique Bontemps, pourraient aboutir à des sanctions bien plus lourdes.
À l'instar de la répression des mobilisations étudiantes aux États-Unis depuis la rentrée, les dirigeants politiques français, notamment chez Les Républicains, n'ont pas attendu la nouvelle loi pour prendre des mesures draconiennes. La présidente de la Région Île-de-France, Valérie Pécresse, a décidé en avril 2024 de couper les subventions et les crédits de fonctionnement à Science-Po après les mobilisations étudiantes pour la Palestine qui ont marqué la vie de l'établissement. Lui emboîtant le pas, Laurent Wauquiez, ancien président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes mais toujours à la manœuvre en tant que « conseiller spécial », a annoncé le 7 mai 2025 la suppression des subventions régionales à l'université Lyon II, en signe de soutien à son « ami », le maître de conférences Fabrice Balanche3, chahuté par des étudiants pour avoir selon eux défendu sur Cnews « l'expulsion de la population palestinienne de Gaza ». Il avait déclaré : « Cela résoudra le problème du Hamas puisqu'il se cache et prolifère au milieu de cette population civile. »
Toujours à Lyon II, le vice-président de l'université, le politiste Willy Beauvallet-Haddad, cible de harcèlement en lien avec ses positions sur la Palestine et le Liban (en particulier une déclaration au moment de la mort du leader du Hezbollah Hassan Nasrallah), a présenté sa démission le 5 mai 2025 après ce qu'il a qualifié de « campagne de dénigrement public ». Sword of Salomon, qui a participé à cette campagne, a exigé des poursuites pénales contre l'enseignant, qui reste maître de conférences à l'université.
Dans le numéro de décembre-janvier de son magazine4, le Snesup, le premier syndicat de l'enseignement supérieur, dénonçait un « net recul de la liberté académique » en France et des « intrusions politiques inadmissibles ». Laissons-lui donc le mot de la fin :
Les enseignants-chercheurs, bien que fonctionnaires, ne sont pas soumis au devoir de neutralité inscrit dans le Code général de la fonction publique, ni au devoir de réserve. Le Code de l'éducation (art. L. 952-2) précise que, dans le cadre de leurs missions d'enseignement et de recherche, les enseignants-chercheurs jouissent d'une “entière” liberté, “sous les réserves que leur imposent […] les principes de tolérance et d'objectivité”. La liberté d'expression est une composante de la liberté académique et, par essence, ne souffre d'aucune autre limite. Pas même celle de neutralité.
1Essayiste, militante décoloniale et antiraciste, anciennement porte-parole des Indigènes de la République, Houria Bouteldja, dans ses travaux et l'expression de ses idées, fait régulièrement l'objet de controverses.
2L'éradication du système éducatif en Palestine.
3Habitué des plateaux de télévision en tant que « spécialiste » de la géographie politique du Proche-Orient, particulièrement de la Syrie, il est l'auteur de travaux contestés par d'autres chercheurs.
4En accès libre à cette adresse : chrome-extension ://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://www.snesup.fr/sites/default/files/2024-12/net-recul-de-la-liberte-academique-en-france-729-pp27-28.pdf
Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.
Un an et demi de guerre génocidaire et plus de deux mois de famine à Gaza, pilotés par un gouvernement suprémaciste d'extrême droite, qui vient d'annoncer une opération militaire pour occuper Gaza. En Europe, la même extrême droite, invitée d'ailleurs il n'y a pas si longtemps par Benyamin Nétanyahou à Jérusalem, connaît une montée fulgurante. Entre temps, la France vient de connaître un assassinat raciste, celui d'Aboubakar Cissé, qui ne provoque guère une véritable prise de conscience chez nombre d'éditorialistes, trop occupés à vouloir démontrer l'impertinence du terme « islamophobie ».
Face à cette situation alarmante, la priorité du ministère de l'intérieur de Bruno Retailleau est de s'attaquer à deux organisations : Urgence Palestine, collectif constitué au lendemain du 7 octobre en solidarité avec le peuple palestinien, et La Jeune garde, organisation antifasciste.
Que signifie cette répression ? Quelles conséquences ? Nous en discutons avec Omar Alsoumi, porte-parole d'Urgence Palestine, et Raphaël Arnault, député La France insoumise (LFI), membre fondateur et ancien porte-parole de La Jeune garde.
Le magazine en ligne indépendant Jadaliyya, créé par l'Arab Studies Institute (Institut des études arabes, ASI), a publié une tribune exprimant son soutien à l'islamologue français François Burgat, actuellement poursuivi pour apologie du terrorisme. Nous en proposons ici la traduction.
Nous soussignés exprimons notre solidarité avec notre collègue François Burgat, éminent universitaire jugé pour apologie du terrorisme en France. Son premier rendez-vous au tribunal a eu lieu le 24 avril 2025, quelques jours après que le président français Emmanuel Macron, en réaction à la guerre de l'administration Trump contre la liberté académique, a appelé les chercheurs internationaux à « choisir la France ».
François Burgat, spécialiste du Proche-Orient de renommée internationale, est accusé par la police française de faire l'éloge du Hamas dans une série de tweets, dont certains sont des réimpressions littérales de résultats qu'il a publiés il y a des années dans un ouvrage académique1. Le 24 avril 2025, le procureur du tribunal judiciaire d'Aix-en-Provence a requis une peine de huit mois de prison avec sursis, une amende de 4 000 euros, une inéligibilité de deux ans et une interdiction d'accès aux médias sociaux. Le tribunal rendra sa décision le 28 mai 2025. Nous exprimons notre soutien à François Burgat ainsi qu'à toutes les personnes visées par une répression sans précédent contre les discours pro-palestiniens en France. Nous notons également que le fait de juger un chercheur en sciences sociales pour avoir parlé de son expertise n'augure rien de bon pour les chercheurs qui pourraient « choisir la France » pour échapper aux foudres de l'administration américaine.
La colère de la Maison Blanche à l'égard des universités trouve son origine dans une vague de protestations d'étudiants pro-palestiniens contre la guerre menée actuellement par Israël contre la bande de Gaza. Par l'intermédiaire de son groupe de travail sur la lutte contre l'antisémitisme, le président américain a accusé Harvard, Columbia et d'autres établissements d'enseignement supérieur de violer les droits civils des étudiants juifs. Cette initiative a ouvert la voie à une campagne punitive contre la science et les scientifiques, accusés d'être trop libéraux ou trop « wokes » par les dirigeants américains actuels. Combinées aux détentions arbitraires d'étudiants étrangers pro-palestiniens, les fortes réductions — ou les menaces de réduction — des financements fédéraux alloués à la recherche ont semé le trouble dans le milieu universitaire américain et au-delà. Les études sur le Proche-Orient et la Palestine-Israël ont été les premiers signes avant-coureurs de cette crise dans le monde académique étatsunien.
« La France s'engage pour faire rempart face aux attaques que subissent les libertés académiques dans le monde », a déclaré l'Agence nationale de la recherche (ANR) le 18 avril 2025. Pourtant, le territoire français, où l'exécutif s'est attaqué à plusieurs reprises à la liberté académique et à la liberté d'expression, semble faire exception à cette position de principe. Le 9 octobre 2023, la ministre français de l'enseignement supérieur a pressé les présidents d'université de signaler toute apologie du terrorisme aux procureurs. Le lendemain, le ministre de la justice a demandé à tous les procureurs d'engager « fermement et rapidement » des poursuites contre « la tenue publique de propos vantant les attaques [du 7 octobre], en les présentant comme une légitime résistance à Israël, ou la diffusion publique de message incitant à porter un jugement favorable sur le Hamas ou le Djihad islamique, en raison des attaques qu'ils ont organisées ». En conséquence, des centaines d'accusations d'apologie du terrorisme ont été déposées contre des étudiants, des militants, des universitaires et d'autres citoyens, dont 626 entre le 7 octobre 2023 et le 30 janvier 2024 seulement2.
Avant 2014, l'apologie du terrorisme était considérée comme un abus de la liberté d'expression et était incluse dans la loi sur la presse, ce qui rendait les poursuites ou la répression plus difficiles d'un point de vue procédural. La loi antiterroriste du 13 novembre 2014 a rendu les poursuites plus rapides et plus faciles, a étendu le délai de prescription de trois mois à trois ans, a permis aux forces de police de garder les suspects en détention et a puni l'apologie du terrorisme — ainsi que l'incitation au terrorisme — par de longues peines de prison (jusqu'à sept ans) et de lourdes amendes (jusqu'à 100 000 euros). Le fait que la loi de 2014 soit désormais utilisée pour réprimer les opinions politiques, et en particulier celles qui sont favorables aux Palestiniens, aurait choqué même son auteur, l'ancien ministre français de l'intérieur.
Nous trouvons très préoccupant qu'un chercheur en sciences sociales qui a passé la majeure partie de sa carrière à étudier les mécanismes de la radicalisation islamiste soit poursuivi pour apologie du terrorisme. Nous pensons que cette dangereuse restriction des libertés académiques fondamentales menace le monde universitaire français dans son ensemble. En plus de décourager les chercheurs étrangers qui pourraient « choisir la France », elle pourrait également faire fuir les scientifiques qui, travaillant actuellement en France, pourraient trouver d'autres environnements académiques moins pénalisants. Nous craignons surtout que, si la droite dure remporte la prochaine élection présidentielle française, le passage absurde de la lutte contre l'antisémitisme au financement de la science, qui a commencé aux États-Unis par une attaque en règle contre les études sur le Proche-Orient, ne se produise également ici. Si tel est le cas, il faudra plus qu'une courtisanerie présidentielle pour attirer les universitaires étrangers dans un pays où « un seul mot de soutien à la Palestine peut vous conduire en prison »3.
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1François Burgat, « Comprendre l'islam politique », La Découverte, 2016.
2Christophe Ayad, « Le conflit Israël-Hamas s'invite dans les tribunaux français : de plus en plus de procédures pour “apologie du terrorisme” », Le Monde, 2 mars 2024.
3Élisabeth Fleury, « “Un simple tag en soutien à la Palestine vous fait encourir la prison”, dénonce Marc Trévidic, l'ex-juge antiterroriste », L'Humanité, 8 octobre 2024.
En arrêtant Mahmoud Khalil, étudiant palestinien et résident permanent aux États-Unis, sans mandat ni condamnation, l'administration Trump intensifie la répression des mobilisations pro-palestiniennes sur les campus, suscitant une indignation nationale face à une mesure jugée inconstitutionnelle.
« Mon amour, tout va bien »1. La vidéo de l'arrestation de Mahmoud Khalil, filmée dans la nuit du 8 mars par Noor Abdallah alors que le couple s'apprêtait à rentrer dans leur appartement new-yorkais, est déchirante : on y voit des agents de la police douanière et de contrôle des frontières (Immigration and Customs Enforcement — ICE), en tenue civile, s'approcher et menotter l'étudiant de l'université de Columbia fraîchement diplômé, tandis qu'en fond sonore, les pleurs de sa femme enceinte de huit mois et ses respirations saccadées interrogent son bien-aimé : « Mon amour, comment pourrai-je te contacter ? », lui demande-t-elle, alors que son mari disparaît entre les portes de leur résidence étudiante, escorté vers une voiture banalisée.
Celui qui s'est fait connaître en 2024 en tant que porte-parole des étudiants de Columbia mobilisés pour la cause palestinienne et la fin de la guerre d'Israël à Gaza se trouve depuis lors dans un centre de détention de ICE en Louisiane, à plus de 1 000 kilomètres de New York. Les centres de cet État du sud-est, qui ont fait l'objet il y a quelques mois d'un rapport accablant de l'Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), sont réputés dans tout le pays pour leurs conditions inhumaines de détention, possédant tous les éléments pour s'apparenter « à la définition légale de la torture », selon l'ONG américaine2.

Les crimes reprochés à Mahmoud Khalil, détenteur du statut de résident permanent américain, qui justifieraient cette arrestation ? Aucun — à part une accusation vague du président Donald Trump qui soutient que sa présence sur le territoire américain serait « contraire aux intérêts nationaux et de politique étrangère » des États-Unis, et qu'il aurait « mené des activités alignées sur le Hamas ». Sous un photomontage abject en noir et blanc publié sur le compte Instagram du président et de la Maison Blanche, cette accusation est assortie de la mention « Shalom, Mahmoud », tandis que la plume du président précise qu'il s'agit « de la première arrestation d'une longue série ».
Dans un communiqué dicté depuis sa cellule et transmis au journal britannique The Guardian, Mahmoud Khalil a estimé être « un prisonnier politique » dont la détention s'inscrit dans « une stratégie plus large visant à supprimer la dissidence ». Il a aussi précisé que son incarcération est « révélatrice du racisme anti-palestinien dont les administrations Biden et Trump ont fait preuve ces seize derniers mois » et qu'elle était « la conséquence directe de l'exercice de [s]on droit à la liberté d'expression, alors qu'[il] plaidai[t] pour une Palestine libre et la fin du génocide à Gaza, qui a repris de plus belle lundi soir ».3 Le 19 mars, un juge fédéral américain a transféré l'affaire de Mahmoud Khalil au New Jersey, où elle sera supervisée par le juge Michael Farbiarz, nommé par l'administration Biden. .
Dans la communauté estudiantine mobilisée pour la cause palestinienne à Columbia, c'est le choc. Maryam Alwan, étudiante mobilisée pour la Palestine aux côtés de Mahmoud en 2024, explique :
La nuit où [l'arrestation] s'est produite, j'ai eu l'espoir que Mahmoud serait relâché le lendemain matin, une fois qu'ils auraient réalisé qu'il est un résident permanent légal. Mais j'ai dû me rendre à l'évidence : le gouvernement se moque de savoir qu'il enfreint la loi, et c'est effrayant de réaliser que cela pourrait devenir notre nouvelle réalité pour une durée indéterminée.
L'incarcération de Mahmoud Khalil, un résident permanent américain, effectuée sans mandat d'arrêt ni condamnation, inquiète au-delà du campus de Columbia, car elle pose énormément de questions sur sa légalité. Pour Nadia Marzouki, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et politologue dont les recherches portent notamment sur l'Amérique du Nord, cette arrestation est « juridiquement et constitutionnellement inédite ». En effet, selon la chercheuse :
La Maison Blanche et ICE se basent sur une clause de l'Immigration and Nationality Act (Loi sur l'immigration et la nationalité), qui n'a presque jamais été utilisée et qui stipule que si les activités d'un étranger sont considérées comme hostiles à la politique étrangère par le secrétaire d'État américain, il peut être « déportable ». La clause avait été élaborée en 1952, et visait plus précisément des migrants d'origine juive qu'on soupçonnait d'être des espions pour l'URSS.
Nadia Marzouki développe :
Je suppose que [l'administration Trump] a dégoté cette clause obscure pour donner un vernis de légitimité à une action qui est considérée par tout le monde comme inconstitutionnelle. Ce qui est intéressant avec l'affaire Khalil, c'est que beaucoup d'acteurs politiques ont dénoncé l'arrestation, y compris parmi ceux qui étaient hostiles aux campements et manifestations étudiantes en solidarité avec la Palestine. L'un des exemples les plus parlants étant celui du leader de la minorité démocrate au sénat, Chuck Schumer.
En effet, dans un message publié le 11 mars sur le réseau X, il a fait part de sa « détestation pour bon nombre des opinions et des politiques que Mahmoud Khalil défend et soutient. » Schumer poursuivait cependant :
[néanmoins] M. Khalil est également un résident permanent légal et sa femme, enceinte de huit mois, est une citoyenne américaine. (…) Si l'administration ne peut pas prouver qu'il a violé une quelconque loi pénale pour justifier cette action sévère et qu'elle le fait pour les opinions qu'il a exprimées, alors c'est une erreur, elle viole les protections du premier amendement dont nous bénéficions tous et devrait renoncer à son action erronée.
Beaucoup s'inquiètent du fait que le premier amendement, qui garantit la liberté d'expression et le droit à s'assembler pacifiquement, puisse avoir été violé. Une lettre, postée le 11 mars sur X par la représentante américano-palestinienne Rashida Tlaib et signée par quatorze membres démocrates du Congrès, dénonçait pour sa part « une tentative de criminaliser la protestation politique et une atteinte directe à la liberté d'expression de tous les citoyens de ce pays ».
Quelques jours après l'arrestation, des manifestations conséquentes se sont déroulées dans les rues de New- York et de Los Angeles, pour demander la libération de Mahmoud, et des militants de Jewish Voices For Peace (Voix juives pour la paix) ont occupé la Trump Tower de New York en arborant des t-shirts : « Pas en notre nom ».

Selon le journal britannique The Guardian, la Maison Blanche pourrait être aidée dans sa volonté de répression par des groupes pro-israéliens, tels que Betar US, un groupe d'extrême droite qui a affirmé avoir envoyé « des milliers de noms » d'étudiants et de professeurs qui auraient participé à des manifestations en faveur de la cause palestinienne, le groupe ayant fait mention qu'il possédait une « liste d'expulsion » d'individus possédant selon lui des visas délivrés par l'État américain qui pourraient être révoqués en vue de les expulser4
Une pratique qui a été baptisée « doxxing » (divulgation de données personnelles), et dont Mahmoud Khalil avait à de nombreuses reprises été l'une des cibles phares. Le média Zeteo a d'ailleurs révélé que ce dernier avait adressé un courrier électronique à Columbia la veille de son arrestation, demandant à l'université de le protéger face « à une campagne vicieuse, coordonnée et déshumanisante de doxxing », qui lui aurait valu de faire l'objet de menaces de mort répétées5 .
Pour comprendre exactement les motivations du président américain et de son administration, il faut aussi se tourner vers les campus américains. Pour Nadia Marzouki, l'arrestation de Mahmoud « s'inscrit dans toute une économie d'intimidation des universités, qui sont considérées non seulement comme trop pro-palestiniennes mais aussi comme trop wokes, trop élitistes. On est donc aussi dans un courant anti-intellectualiste et anti-universitaire, mais bien sûr avec un focus plus spécifique sur le Proche-Orient. »
Pour Maryam Iqbal, une étudiante de dix-neuf ans qui avait également été la camarade de lutte de Mahmoud et qui avait été suspendue par Columbia pendant un semestre à cause de sa participation aux mobilisations pro-palestiniennes :
[La Palestine] n'est que le début d'une érosion généralisée des droits de tout le monde. Trump est en train d'utiliser Columbia comme un terrain pour tester jusqu'où peut aller le fascisme américain. Il va continuer à exercer tous les pouvoirs de l'État et à franchir toutes les lignes rouges afin de s'assurer que les autres campus soient effrayés et soient réduits au silence.
Jeudi 13 mars, l'administration présidentielle a par ailleurs exigé la « mise sous tutelle académique » du département d'études proche-orientales et africaines de l'université Columbia, pour une durée d'au moins cinq ans. Une semaine plus tôt, le président annonçait la suppression de 400 millions de dollars (365 millions d'euros) de subventions fédérales, accusant l'établissement d'inaction « face à des actes antisémites ».
Selon Noah, ami de Mahmoud qui a été diplômé de l'école d'affaires internationales de Columbia, c'est également tout un héritage intellectuel palestinien et anticolonial que Trump cherche à saper :
Dans l'histoire de Columbia, certains professeurs ont été des piliers de la pensée anticoloniale et plus particulièrement du mouvement pro-palestinien ; d'Edward Saïd jusqu'à Rashid Khalidi, Lila Abu-Lughod et Joseph Massad. Il y a donc souvent eu une campagne ciblée pour attaquer Columbia, qui est accusée d'avoir généré des étudiants qui apprennent la pensée critique et qui vont au-delà de la propagande américaine sur Israël.
Cet héritage encore vivace a fait des étudiants de l'université américaine, au printemps 2024, la figure de proue du mouvement estudiantin palestinien global. Ce sont eux qui ont été les premiers à initier les encampments qui demandaient la fin du génocide à Gaza et la fin des partenariats et des investissements des universités occidentales avec l'État d'Israël.
Réprimées d'une main de fer partout dans le monde occidental, les manifestations estudiantines pour la Palestine avaient dévoilé les limites posées par les principes fondamentaux de liberté d'expression quand il s'agissait d'affirmer un soutien au peuple palestinien. Depuis l'arrestation de Mahmoud Khalil, Columbia a d'ailleurs soit suspendu, soit renvoyé, soit révoqué les diplômes de plus de vingt étudiants qui avaient manifesté contre la guerre d'Israël à Gaza au printemps dernier. Face aux pressions de l'administration Trump, l'université semble plier, et certains étudiants engagés craignent une répression encore plus accrue que celle de 2024.
1« Habibti, it's fine », sont les mots de Mahmoud Khalil, dans une vidéo publiée par l'Union américaine pour les libertés civiles (American Civil Liberties Union, ACLU) sur Instagram.
2« Abuse of Migrants Rampant at Louisiana ICE centers, Report Finds », ACLU, 26 août 2024.
3Anna Betts, « ‘I am a political prisoner' : Mahmoud Khalil says he's being targeted for political beliefs », The Guardian, 18 mars 2025.
4Anna Betts, « Pro-Israel group says it has ‘deportation list' and has sent ‘thousands' of names to Trump officials », The Guardian, 14 mars 2025.
5Prem Thakker, « SCOOP : Emails Show Mahmoud Khalil Asked Columbia for Protection a Day Before He Was Detained », Zeteo, 10 mars 2025.
Le vidéo-journaliste belge Chris Den Hond, membre du comité de rédaction d'Orient XXI, s'est vu interdire l'entrée sur le territoire turc le dimanche 16 mars 2025.
« Vous figurez sur une liste noire et serez banni de la Turquie pour 10 ans », lui a déclaré la police turque à l'aéroport d'Istanbul. Chris Den Hond était parti pour réaliser des vidéo-reportages autour du Nouvel An kurde Newroz avec des militants de droits humains, des maires kurdes élus destitués par le pouvoir en place et des délégations européennes.
« C'est ce que je fais depuis 30 ans. Pas sans problèmes, mais c'est la première fois qu'on m'interdit l'entrée en Turquie. » Selon lui, la Turquie a établi une liste noire de journalistes et de parlementaires qui, fin janvier 2025, ont célébré à Kobané (nord-est de la Syrie) le 10e anniversaire de la victoire contre l'Organisation de l'État islamique (OEI).
« Après la récente déclaration de paix d'Öcalan et l'accord entre Mazlum Abdi et Ahmed Al Charaa en Syrie, l'État turc devrait plutôt faire un pas pour trouver une solution politique, en Syrie comme en Turquie », commente Chris Den Hond. Interdire des journalistes de faire leur travail va dans la direction opposée.
Dans cette ville conservatrice, la lutte contre la guerre génocidaire à Gaza se heurte à une répression grandissante. Dans le contexte d'une montée historique de l'extrême droite lors des législatives du 23 février 2025, et où l'État, la police et même certains courants de gauche s'opposent à leur engagement, les militants luttent pour continuer à se mobiliser, souvent au prix de poursuites judiciaires et d'une surveillance de plus en plus accrue.
Sur les rives du lac Aasee, à Münster, se dressent trois sculptures sphériques géantes. Conçues par l'artiste pop Claes Oldenburg et installées en 1977, elles représentent des boules de billard et sont censées transformer l'ensemble de la ville en une table de billard géante. En cette froide journée de juin 2024, ces structures ont un aspect différent. Des affiches, avec des slogans tels que « Arrêtez d'armer Israël », « Mettez fin à l'occupation » et « Le silence, c'est la violence », y sont collées.
Aux alentours, des drapeaux palestiniens sont plantés dans le sol et une bibliothèque est installée. Avec le soleil, les noms des écrivains et poète palestiniens Ghassan Kanafani, Radwa Ashour, Samih Al-Qassim, entre autres, scintillent sur les couvertures des livres.
Sous une tente de fortune, bordée de bancs en bois et équipée d'un écran de projection, une douzaine de personnes sont déjà assises. D'autres les rejoignent. Ce « camp d'un jour pour la Palestine », comme l'appellent ses organisateurs, commémore la Naksa du 5 juin 1967, lorsque davantage de terres palestiniennes — la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem — ont été occupées par Israël. Quelques voitures de police sont garées nonchalamment à proximité. Alors que je prends place, un membre du groupe organisateur Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine) commence à expliquer les raisons pour lesquelles toutes les formes de résistance, y compris armée, sont légitimes et nécessaires tant que des injustices graves existent.

Dans cette ville proprette et largement conservatrice de Rhénanie-du-Nord–Westphalie, et sur cette table de billard imaginaire, quelque chose bouge.
Münster est l'une de ces villes qui semblent tout droit sorties d'une carte postale. C'est un centre urbain majoritairement catholique, conservateur et aisé, niché entre de vastes étendues de terres agricoles. La ville compte environ 300 000 habitants, dont 43 098 étudiants de l'université de Münster. Elle accueille 25 800 citoyens étrangers originaires de 155 pays, soit 8,6 % de la population.
Palästina Antikolonial (Palestine anticoloniale) est le plus grand groupe d'activistes politiques pour la Palestine de la ville. Il est créé en 2020, à la suite des déclarations du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou annonçant son intention d'annexer la Cisjordanie. À l'époque, une manifestation organisée dans le centre-ville a lancé le cri « Arrêtez l'accaparement des terres ! » et a fait l'objet d'accusations d'antisémitisme avant même d'avoir commencé. C'est après celle-ci que quelques militants présents ont décidé de fonder le groupe, nous explique Ramez, membre de Palästina Antikolonial.
Dès sa création, le comité général des étudiants de l'université de Münster (AStA) s'est empressé de prendre ses distances avec le groupe après l'opposition de l'Alliance de la jeunesse contre l'antisémitisme à la participation de Palästina Antikolonial aux événements de la journée annuelle d'orientation des étudiants. Un communiqué de l'AstA a déclaré qu'elle avait « observé avec inquiétude » la résurgence de « l'antisémitisme (lié à Israël) et les mythes conspirationnistes dans la société et parmi le corps étudiant », ajoutant : « Conformément à la résolution du StuPa (assemblée étudiante) du 1er août 2019, l'AStA rejette toute coopération avec le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS). […] Depuis sa création en juin 2020, le groupe Palästina Antikolonial a attiré l'attention à plusieurs reprises par son antisémitisme (lié à Israël) et entretient des contacts avec des acteurs du mouvement BDS ». L'une de ces « preuves » d'antisémitisme est la manifestation contre l'annexion de la Cisjordanie.
Ces accusations d'antisémitisme sont réfutées immédiatement par le groupe juif Jüdische Stimme (Voix juive), qui a déclaré : « Nous sommes en profond désaccord avec la caractérisation du groupe Palästina Antikolonial comme antisémite […] Nous rejetons fermement l'utilisation abusive de l'accusation d'antisémitisme pour diffamer la solidarité avec la Palestine ».
C'est donc dans ce climat hostile que le groupe tente de se déployer après le 7 octobre 2023.
Lors de la veillée organisée le soir du 10 novembre 2023, devant la gare centrale, le nombre de policiers présents sur place surpassait celui des manifestants. L'un des agents était spécifiquement là pour traduire les slogans depuis l'arabe. Cet intérêt de la police était révélateur. « C'est presque comme si ces pancartes étaient “accusées” d'antisémitisme ou de “terrorisme” simplement parce qu'elles sont écrites en arabe », commente un manifestant qui était présent.
Finalement, les pancartes sont restées, mais, quelques instants plus tard, la police a violemment chargé les personnes présentes, sans distinction, y compris des familles avec enfants, détruisant pancartes et bougies.

Bien que l'on ne dispose pas de données complètes, quelques chiffres tirés de divers courriers adressés par la police aux activistes du groupe sont indicatifs. À elles seules, les trois manifestations d'octobre et novembre 2023 ont donné lieu à au moins 25 inculpations pénales.
La grande majorité de ces mesures concernaient simplement des déclarations ou des pancartes avec des slogans comme « Du fleuve à la mer », « Israël assassin d'enfants » ou « X nombres d'enfants tués par Israël », que la police a qualifié d'« incitation » ou de « discours de haine ». L'utilisation des termes « nettoyage ethnique » ou de « génocide » était également interdite. Au cours des premières semaines de protestation, dès que le mot « génocide » était prononcé, la police attaquait les cortèges et arrêtait les manifestants.
Les militants estiment qu'entre octobre 2023 et août 2024, au moins 50 poursuites pénales ont été engagées contre eux, dont nombre d'accusations ont été abandonnées. Le groupe Palästina Antikolonial a décidé de mener la bataille juridique et a gagné à chaque fois qu'il est allé au tribunal.
L'attitude de la police de Münster a cependant changé, nous explique Ramez. Ainsi, contrairement à Berlin, les violences physiques contre les cortèges pro-palestiniens tendent à disparaître, au profit d'autres moyens de contrôle et d'intimidation. Des militants ont ainsi reçu une fameuse « enveloppe jaune » dans leur boite aux lettres. Celle-ci indique une inculpation pénale, une obligation de répondre à une convocation policière, ou bien une amende. Les raisons invoquées dans ces courriers sont toujours floues. Mais ils valent au destinataire une inscription au casier judiciaire qui peut affecter divers aspects de sa vie.
En février 2023, des activistes ont perturbé un événement du plus grand musée de Münster, le Musée LWL. Ils exigeaient l'arrêt du génocide à Gaza et de « la culture de l'effacement des voix palestiniennes en Allemagne ». Cette manifestation s'est tenue après qu'une centaine de personnes du monde de l'art et de la culture en Allemagne ont été empêchées de participer à des conférences et autres événements1. Les militants y ont distribué des tracts explicatifs et ont affiché les noms des artistes, écrivains et autres figures culturelles interdites.

Très vite, la police a envahi les lieux. Un journaliste d'un journal local se trouvait à leurs côtés, prenant des photos, provoquant les manifestants et les aidant même à déplacer le cordon de police vers les activistes, ce qui a permis de les coincer. Saad, un journaliste indépendant couvrant l'événement pour la radio autonome Unrest Radio – qui consacre une grande partie de sa plateforme à la couverture de Gaza et à la dénonciation de la complicité de Berlin — a été approché à plusieurs reprises par ce même journaliste qui insistait pour le prendre en photo.
Ce soir-là, au musée, tous les militants ont été obligés de montrer leur carte d'identité et d'indiquer leur lieu de résidence à la police. Ils ont été informés qu'ils recevraient un courrier leur indiquant les conséquences juridiques de leur « activité perturbatrice ». En tant que journaliste, Saad n'a pas été arrêté, mais il a été surpris de recevoir une lettre de la police quelques jours plus tard. « Comment pouvaient-ils connaître mon nom et mon adresse s'ils ne me les avaient pas demandés ce jour-là ? » Il craint que la surveillance policière ne se déploie désormais de manière débridée. Mais la police et le système judiciaire ne sont pas les seuls à limiter et à étouffer les voix palestiniennes.
Lors d'une veillée, un des manifestants, qui parlait de la mort de membres de sa famille à Gaza, a été interrompu par une Allemande. Elle lui reprochait un ton « trop fort et trop émotionnel ». « Pourquoi ne pouvez-vous pas parler d'une voix plus calme ? » lui a-t-elle demandé. Il lui a répondu qu'il exprimait sa colère et son chagrin parce qu'il parlait d'un génocide financé par l'argent des contribuables allemands — son argent à elle. Cette forme de « police » par les citoyens est courante et reflète clairement un sentiment profondément ancré parmi les citoyens.
Une partie de ces réactions provient de contradictions historiques enracinées au sein de la société allemande. Celle-ci n'étant pas étrangère à des concepts tels que la Staatsräson, (Raison d'État) — la sécurité d'Israël étant considérée comme « une raison d'État allemande ». L'écrivaine allemande et juive Deborah Feldman parle d' « une relation transactionnelle » qui « définit la représentation publique des juifs en Allemagne ». Feldman affirme que plus les voix des juifs non affiliés à Israël sont réduites au silence, plus celles « des Allemands dont les complexes de culpabilité liés à la Shoah les poussent à fétichiser la judéité au point de l'incarner de manière obsessionnelle » sont fortes2.

En 2023, le Sénat de la Westfälische Wilhelms-Universität (WWU) de Münster a voté en faveur de la suppression du nom de l'université, Guillaume II (Wilhelm II en allemand), et de son remplacement par celui d'Universität Münster. Cette décision a été prise près de cinq ans après qu'un certain nombre d'étudiants ont suggéré ce changement de nom, afin d'éloigner l'université d'un personnage soupçonné de nazisme, ou à tout le moins de tolérance à son égard.
C'est dans ces mêmes couloirs que naît le groupe Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine). Sur son compte Instagram, il est décrit comme un groupe de solidarité internationaliste, « solidaire de la Palestine et militant pour la liberté d'expression et contre le génocide en cours ».
Il a été créé en décembre 2023, à la suite d'un appel à l'action de Waffen der Kritik (Les armes de la critique), un autre groupe étudiant marxiste actif dans plusieurs villes allemandes qui invite les étudiants à s'auto-organiser et à se mobiliser pour « apporter une contribution à la lutte des classes », selon leur Manifeste, et pour « un monde sans exploitation ni oppression ».
J. (pseudonyme), membre de la section Students for Palestine Münster, est arrivée des États-Unis en 2022. Moins d'un an plus tard, elle découvre la dynamique de la répression et de la censure dans le campus. J. n'est pas étrangère au travail militant, mais elle est choquée par les méthodes brutales utilisées dans les institutions universitaires allemandes et au-delà pour étouffer les voix pro-palestiniennes. Elle décrit le climat actuel comme « un glissement vers le fascisme », qui passe inaperçu.
En janvier 2024, Students for Palestine Münster a partagé une lettre ouverte à l'université pour demander au rectorat de « prendre une position publique contre le génocide en cours des Palestiniens à Gaza » et « d'assumer sa responsabilité de solidarité avec le secteur universitaire de Palestine et avec l'ensemble du peuple palestinien face au génocide ». Les doléances portaient sur un cessez-le-feu immédiat, la fourniture sans entrave d'aide à Gaza et la cessation de toute coopération avec les institutions israéliennes, rappelant que Gaza est victime d'un « épistémicide » (l'anéantissement des ressources éducatives et culturelles, des espaces et des individus). La lettre demandait un soutien institutionnel aux étudiants, aux chercheurs et aux enseignants touchés par le génocide. Aucune de ces demandes urgentes n'a été satisfaite. Aucune réponse sérieuse n'a d'ailleurs été reçue.
De nombreux espaces culturels, universitaires et communautaires ferment leurs portes aux événements de solidarité avec la Palestine, évoque Saad. Il énumère une liste de censeurs des voix palestiniennes : l'État, l'institution universitaire et la gauche.
« Oui… Les militants de gauche à Münster », insiste-t-il. Ramez opine du chef et poursuit en faisant une comparaison avec les partis, groupes et espaces de gauche dans divers pays du monde qui s'alignent sur la lutte anticoloniale du peuple palestinien. Il laisse échapper un petit rire frustré : « mais en Allemagne… Beaucoup de groupes de “gauche” ont un discours complètement différent. Ils soutiennent en fait la “raison d'État” et sont complices de l'État allemand. » Son sentiment, ainsi que celui de Saad, se reflètent dans l'expérience de J, qui a « découvert » la gauche allemande. « Vous avez des gens qui sont… [Elle rit] anarchistes — des anarchistes autoproclamés, des gauchistes autoproclamés — des gens qui sont supposés se consacrer à ces idéaux d'égalité et qui veulent travailler à la révolution […] Et dès que vous abordez cette question [de la Palestine] ,il devient tout à fait clair qu'ils sont en fait beaucoup plus proches de l'État que de toute idée de changement réel », explique-t-elle.
Les soi-disant Antideutsche3 sont un exemple vraiment déconcertant de groupe pro-sioniste de « gauche » et « antifasciste ». Leur engagement à soutenir l'État d'Israël est aussi un engagement à soutenir la raison d'État de l'Allemagne, ce qui fait de ce groupe un véritable fouillis de contradictions, le conduisant à soutenir pleinement un État génocidaire et colonisateur contre les colonisés.
La lutte contre la guerre génocidaire est une lutte solitaire, mais aussi très obstinée… « Nous devons mettre au centre Gaza, comme la résistance. Nous devons nous en souvenir », déclare Marieke, une militante de Palästina Antikolonial.
Traduit de l'anglais par Léonard Sompairac
Podcast (en anglais) — Assafir Al-Arabi, Finding Palestine in Münster

Cet article a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
1NDLR. Du 7 octobre 2023 à janvier 2024, plus de 40 évènements ont été interdits en Allemagne. Le 8 janvier 2024, l'appel de travailleurs culturels internationaux appelant à suspendre toute participation aux institutions, festivals, conférences et expositions en Allemagne, a rassemblé plus de 650 signataires, parmi lesquels l'écrivaine française (et prix Nobel de littérature) Annie Ernaux. Le 4 janvier, une lettre ouverte, signée par 4 000 acteurs culturels de Berlin a aussi été publiée à l'adresse du Sénat culturel de la ville conséquemment à sa décision de n'accorder des subventions qu'à celles et ceux qui s'engagent à respecter une clause contre l'antisémitisme reprenant la définition de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), qui prend en compte l'antisionisme comme forme nouvelle de l'antisémitisme.
2Deborah Feldman, « Germany is a good place to be Jewish. Unless, like me, you're a Jew who criticises Israel' », The Guardian, 13 novembre 2023.
3NDLR. AntiDeutsche se traduit littéralement par Anti-Allemand (ce qui signifie qu'ils s'affichent contre le nationalisme allemand). Apparu dans les années 1990, au moment de la réunification de l'Allemagne, ce mouvement rassemble des « anarchistes de gauche » autoproclamés, qui désavouent le nazisme allemand, mais affichent un soutien inconditionnel à Israël. Ils n'ont pas condamné le génocide à Gaza.
Ce 8 janvier 2024, Sylvain Mercadier, journaliste indépendant et collaborateur d'Orient XXI, a été arrêté en Syrie près de Al-Hamidiyeh alors qu'il faisait un reportage sur l'avancée de l'armée israélienne au-delà de la partie du Golan déjà occupée par Israël depuis 1967 puis annexée. Il a été libéré en fin d'après-midi.
Sylvain Mercadier et Mohammad Fayad, l'avocat syrien qui l'accompagnait, ont été interpellés ce matin par l'armée israélienne. Bien que le journaliste portait un gilet pare-balles « Press » et qu'il ait excipé de son activité professionnelle, l'arrestation des deux hommes a été brutale. Ils ont été frappés, menottés et embarqués dans une voiture, les yeux bandés, après avoir été traités de « mercenaires ».
Sylvain Mercadier a écrit de nombreux articles sur le Proche-Orient, notamment pour Orient XXI. En se rendant dans cette région de la Syrie en pleine transformation politique, il est inadmissible qu'il ait été arrêté alors qu'il ne faisait que poursuivre ce légitime travail d'information.
Fort heureusement, nous venons d'apprendre qu'ils ont été libérés.
L'armée israélienne vient aussi de pénétrer dans trois villages de la région syrienne de Kuneitra — près du lieu où les deux hommes ont été faits prisonniers — avec des bulldozers, des tanks Merkava et des soldats pour, selon la rhétorique coutumière d'Israël, « détruire des dépôts d'armes ».
Cette dernière information concernant une nouvelle avancée de l'armée israélienne en territoire syrien suffit à démontrer la nécessité que la presse puisse travailler en toute liberté, ici ou à Gaza, où les autorités de Tel-Aviv l'interdisent.
Exclusif. Le jour de son arrivée en septembre aux éditions du Seuil, Coralie Piton, la patronne venue de McKinsey, voit d'un mauvais œil la sortie du Livre noir de Gaza, coordonné par Agnès Levallois. Et à Marianne, la directrice Natacha Polony, considérée comme critique de la guerre israélienne à Gaza, vient d'être débarquée. Signes de plus d'une menace sur les libertés éditoriales des milliardaires catholiques et réactionnaires. Et, bien entendu, pro-israéliens.
C'est l'histoire d'une tentative d'effacement d'un livre, mais aussi le signe d'une défaite qui s'annonce si l'on n'y prend pas garde. À Paris, des manœuvres capitalistiques bouleversent l'édition et la presse depuis quelques années, qu'on pourrait résumer par « à droite toute ». Leitmotiv des patrons : que les universitaires, journalistes et éditeurs (évidemment woke) dégagent le terrain. Et arrêtent de bassiner avec la Palestine ces nouveaux amis d'Israël, au nom d'une tragique farce : la civilisation judéo-chrétienne qui se défendrait à Gaza.
Que les éditions du Seuil, place-forte littéraire de la gauche culturelle en France, soit le cadre de cet effacement en dit long sur les percées des nouveaux réacs sur le front des idées. Après avoir été la propriété de la famille Wertheimer, actionnaire de Chanel, plus encline aux garden-partys qu'aux joutes culturelles, cette maison est contrôlée depuis 2017 par la famille conservatrice franco-belge Montagne, qui possède les géants de la bande dessinée Dargaud et Dupuis, mais aussi Fleurus, l'hebdomadaire catholique Famille Chrétienne et quelques petits éditeurs traditionalistes.
Mai 2024. Hugues Jallon, PDG des éditions du Seuil, est débarqué. Les Montagne lui reprochent des résultats financiers en baisse et des erreurs de management. La baisse touche tout le secteur de l'édition qui s'est mal remis de la fin de l'engouement pour les livres pendant les années covid. Jallon a des convictions de gauche, qu'il n'a jamais cachées. Cela n'avait pas empêché son embauche en 2018 par les Montagne. Cet ancien patron de La Découverte, lui-même auteur, est un professionnel respecté. Mais depuis, les temps ont changé.
Parmi les projets lancés par Hugues Jallon avant son limogeage : Le livre noir de Gaza1. Il est confié à Agnès Levallois, une spécialiste du Proche-Orient, vice-présidente de l'Institut de recherche et d'études Méditerranée Moyen-Orient (Iremmo) et enseignante à Sciences Po. L'objectif de l'ouvrage est simple : traduire en français et éclairer des rapports d'ONG sur la situation à Gaza depuis un an. La préface est confiée à Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières (MSF) et spectateur à la fois avisé et engagé.
Malgré le départ d'Hugues Jallon, le processus de fabrication du livre suit son cours. La date de sortie du Livre noir est fixée au 4 octobre 2024. Début juillet, Coralie Piton est nommée à la tête des éditions du Seuil. Ancienne de la Fnac et de Canal+, elle a commencé sa carrière comme consultante chez McKinsey, le cabinet de conseil préféré des ultralibéraux. Il aida notamment Emmanuel Macron dans sa première campagne présidentielle. Il en fut dûment récompensé par des commandes de ministères macronisés après 2017, comme le révéla la presse début 2022. Plusieurs enquêtes judiciaires sont en cours à ce sujet.
Une ancienne de McKinsey à la personnalité glacée, selon le mot d'une salariée, contre un rêveur de gauche un peu bordélique, « cela ne pouvait pas s'inventer, mais, pour beaucoup, on a compris que la messe était dite », confie un salarié du Seuil. Vincent Montagne, le patron de Média Participations, qui contrôle le Seuil, est à la manœuvre. Il préside également le Syndicat national de l'édition (SNE), et « ne jure que par les résultats », dit un proche. Il complète en parlant de sa méfiance pour « les extrêmes », comprenez de gauche.
Coralie Piton arrive au Seuil début septembre. Immédiatement, au cours de différentes réunions avec les équipes, elle fait part de ses « interrogations » et de son « embarras » quant à la sortie du Livre noir de Gaza. « Beaucoup de choses me gênent personnellement », dit-elle. Il semble que la préface de Rony Brauman soit « problématique » à ses yeux. « Pourtant, il ne s'agit pas d'un brûlot militant, mais d'un livre de documentation », déplore une salariée du Seuil. Il est trop tard pour censurer, « le livre est alors déjà dans les camions de livraison », ironise un troisième salarié. Il ajoute : « cela serait abusif de parler de censure, mais il s'agit d'un sérieux warning. L'inquiétude est moins sur ce livre que pour les projets qui vont suivre ». « Il s'agit d'une bêtise plus que d'une volonté politique », tempère une autre salariée.
L'histoire n'est alors pas rendue publique. En interne, beaucoup s'inquiètent désormais de la nomination d'une femme « qui ne connaît pas notre métier et se demande s'il faut soutenir un livre publié par la maison ». « Elle a compris qu'elle devait s'écraser, car le pôle commercial défendait le Livre noir », poursuit un salarié. D'ailleurs, pour protéger un lancement qui s'annonce prometteur, Agnès Levallois n'est pas mise au courant des « inquiétudes » de Coralie Piton par ses éditeurs. Elle va défendre le livre dans de nombreux médias et rencontres. Elle est « tombée de l'armoire » quand elle a appris ce qui s'était joué début septembre. Agnès Levallois souligne le soutien constant des équipes du Seuil à un ouvrage qui s'est très bien vendu depuis deux mois, témoin de l'intérêt du public pour Gaza, a contrario de la doxa ambiante.
Mais Agnès Levallois n'est pas totalement surprise. Elle constate le « resserrement » du débat d'idées en France. Le 7 novembre, elle devait participer à une rencontre sur le Liban, organisé par la vénérable Association Neuilly Liban en compagnie de Joseph Maïla, professeur à l'ESSEC, et Karim Emile Bitar, professeur à l'École normale supérieure (ENS). Cette réunion devait être présentée par le journaliste du Monde Benjamin Barthe dans une salle municipale de la ville, après accord du maire, Jean-Christophe Fromentin. Mais, face à une campagne locale de dénigrement et de menaces menée notamment par le Crif et le rabbin, Neuilly prend peur, ce qui est amusant à écrire, et ne veut plus prêter sa salle. La veille de sa tenue, la rencontre est annulée… Quant à Benjamin Barthe, il fait l'objet de campagnes diffamatoires depuis des mois, dont la très réactionnaire Eugénie Bastié se fait le relais dans un article du Figarovox le 17 décembre.
Cela marque un climat, tout comme la tentative maladroite d'envoyer un ouvrage aux oubliettes. Depuis la rentrée de septembre, on ne compte plus les réunions interdites par les préfets — celles de Salah Hammouri, l'auteur de Prisonnier de Jérusalem (édition Libertalia, 2023), en particulier. Partout, des pressions, des menaces, de la surveillance policière. Du 13 au 16 décembre, l'association Histoires de se rencontrer au cinéma organisait au Mas d'Azil, un superbe village d'Ariège à l'esprit rebelle et culturel, une rétrospective du cinéaste Eyal Sivan en présence de la philosophe Marie-José Mondzain et de l'auteur de ces lignes. Salle et rencontres pleines, de longs échanges d'idées et de perspectives dans une ambiance chaleureuse. Alentour, des gendarmes se tenaient en faction dans leurs breaks bleus, observant sans discrétion les participant·es et relevant les plaques d'immatriculation des voitures pendant les séances.
Accompagnant ce climat étouffant, se trame une alliance naissante entre les riches catholiques réacs — les familles Bolloré, Montagne, Stérin notamment — et les soutiens financiers de courants politiques ultra-laïcs et islamophobes, Daniel Kretinsky en particulier.
Ce milliardaire tchèque s'est bâti en France, en moins de dix ans, un empire économique et médiatique d'une puissance inédite, de l'énergie à la grande distribution. Il s'est allié à Denis Olivennes, son homme dans les médias. Ce dernier, aux commandes de nombreux magazines, dirige en coulisses Libération, à qui Kretinsky va à nouveau avancer 15 millions d'euros. Mais il est aussi le patron de Franc-Tireur, l'hebdo de Caroline Fourest et Raphaël Enthoven. On retrouvera les mêmes, et bien d'autres, à « Réels Tv », le projet de télé qu'Olivennes pilote et entend consacrer à la lutte contre « la désinformation ». Ce chaud partisan d'Israël, qui a commencé sa carrière politico-médiatique au Parti socialiste, a en horreur tout ce qui ressemble à un syndicaliste ou à un militant de gauche. Cela promet…
Entre la chorale de Denis Olivennes et les chœurs de Vincent Bolloré, c'est la même gamme qui est chantée, les mêmes obsessions racistes, la même vision biaisée de la France, tandis que la gauche a perdu la voix.
C'est encore brumeux, mais suffisamment précis pour déclencher divers levers de bouclier. D'abord quand tous ces gens se sont alliés au début de l'automne pour reprendre l'École supérieure de journalisme (ESJ-Paris). Puis fin novembre, à l'intérieur du groupe Bayard. Les salarié·es se sont mis en grève contre l'embauche à un poste dirigeant d'Alban du Rostu, l'ancien bras droit du « jeune » (50 ans) milliardaire Pierre-Édouard Stérin.
Les salarié·es de Bayard ont obtenu, le 2 décembre, le renoncement à son entrée dans leur groupe marqué par le christianisme social et la culture populaire. On peut se réjouir avec l'intersyndicale de Bayard (CFDT, CFTC, CFE-CGC-CSN, CGT, SNJ) d'une « victoire sur toute la ligne ». Mais Alban du Rostu est jeune, désormais connu, et il se dit qu'il échange avec Jordan Bardella. Il ne devrait pas connaître un long passage par la case chômage. D'autant qu'il est soutenu par Denis Olivennes.
Olivennes (qui est aussi un ami de Vincent Montagne du Seuil) aime bien être le nouvel ami d'Alban du Rostu. Dans un tweet, il le juge « sympa, pro, pas sectaire ». Il a essayé de fourguer à Stérin l'hebdomadaire Marianne, à la ligne politique erratique. Et il vient de débarquer sa directrice, Natacha Polony, ce 19 décembre. Polony disait partout dans Paris ces dernières semaines que ses ennuis ont commencé quand elle s'est affrontée à Bernard-Henri Lévy, dit BHL, le 24 mars 2024, sur le plateau de Léa Salamé, à propos de Gaza. Caroline Fourest, l'amie de Denis Olivennes et de BHL (Paris est un village), elle aussi très pro-israélienne, menait campagne contre Polony, qui l'avait virée de Marianne. L'extrême droite « pas sectaire » n'a pas réussi à récupérer l'hebdomadaire après un niet de la rédaction. Mais Olivennes veut venger l'affront à BHL, un autre de ses amis.
Tout en annonçant une sévère cure d'austérité pour Marianne, avec réduction de la rédaction et de la pagination, il nomme à sa tête un Bolloré-boy, le vieux roublard de la télé Frédéric Taddéi, qui était ces derniers temps à Europe 1. Il a aussi collaboré à Cnews, dont il a d'ailleurs été viré. L'homme traine la sulfureuse réputation d'aimer ouvrir ses micros à des complotistes et à des antisémites, comme Dieudonné ou Marc-Édouard Nabe. Mais, ce n'est pas forcément pour déplaire aux amis réactionnaires d'Olivennes, qui montre avec ce petit coup de force que ce déontologue autoproclamé assume aussi le tordu. Avec Taddeï à Marianne, ce titre tombe dans l'escarcelle des nouveaux réacs, sans dépenser un sou. Kretinsky reste propriétaire et Olivennes patron. Pauvres confrères, qui vont connaître des heures noires.
Côté réac encore plus engagé que Taddeï, Alban du Rostu est une des têtes pensantes de cette extrême droite identitaire. Il a conçu pour Stérin le projet Pericles, dévoilé cet été par l'Humanité. Il suffit de décliner l'acronyme Pericles — Patriotes, enracinés, résistants, identitaires, chrétiens, libéraux, européens, souverainistes — pour comprendre de quoi il s'agit : mettre le pays sous cloche identitaire, « remporter des victoires idéologiques », et se débarrasser de ces Français qui osent les mariages mixtes et manifestent pour la Palestine.
Ces gens sont des tyrans en mots. Pour le moment, ils s'affairent avec Jordan Bardella et Marine Le Pen. Mais leur projet de purification est terrifiant, et ils le préparent en se débarrassant de ces affreux « islamo-gauchistes » qui selon eux pullulent. Hugues Jallon est le premier d'une liste, Natacha Polony est une cousine éloignée, mais elle n'a pas manqué de courage sur Gaza. Le mot purification n'est pas trop fort : des listes de noms d'avocats et de journalistes à purger circulent déjà sur des sites identitaires.
Le redressement « spirituel » de la France qu'appelle de leurs vœux les catholiques réactionnaires et leurs alliés les libéraux islamophobes est ainsi en marche. Flics partout, libertés nulle part est moins un slogan libertaire qu'un programme politique. Un de leurs objectifs communs : ne plus entendre parler de cette sale guerre livrée à Gaza. Mais aussi de ces libertés qui s'éteignent l'une après l'autre au pays des droits de l'homme.
C'est une guerre idéologique qui se livre en France. Elle ne fait que commencer sur les fronts éditoriaux. Julia Cagé, experte des médias et présidente de la Société des lecteurs du Monde, constate, non sans inquiétude que « le laissez-faire face à Bolloré, pour piétiner l'idée de liberté éditoriale, dans les médias et l'édition, a été le libérateur de tout ». Des « pro-business semblant sans idéologie » s'alignent, un par un, derrière Bolloré et Bardella. Leurs partisans s'échinent à nous faire croire que la France est livrée, avec France Inter, Le Monde, Médiapart et bien d'autres titres, à la croisade woke (et pro-palestinienne), alors qu'en réalité ils mettent la main sur d'énormes pactoles médiatiques et éditoriaux. « Stérin se cache à peine », ajoute d'ailleurs Julia Cagé. Olivennes non plus. Inutile de continuer à s'aveugler : les nouveaux réacs sont en train de marquer de nombreux points.

Le Livre noir de Gaza
Réunis et présentés par Agnès Levallois
Préface de Rony Brauman
Seuil, octobre 2024
272 pages
21 euros
1Qui cite entre autres témoignages Le journal de bord de Gaza, depuis publié par Orient XXI dans sa collection chez Libertalia.
Hanin Majadli est une journaliste palestinienne d'Israël, vivant à Haïfa, autrice d'un éditorial hebdomadaire dans le journal Haaretz. Profitant de son passage à Paris, Orient XXI et le blog Yaani ont organisé une rencontre avec elle au Lieu Dit à Paris, le mercredi 18 septembre 2024.
Au cours de cette rencontre animée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI, la journaliste a parlé de sa propre expérience, de la situation des Palestiniens de l'intérieur avant et après le 7 octobre 2023, de l'évolution de la société et de la gauche libérale israéliennes. Elle a également répondu aux questions du public.
Hanin Majadli s'est exprimée en arabe. Ses propos ont été traduits le plus fidèlement possible.
Fondée en 1979 par un groupe de militants de gauche, l'Association marocaine des droits humains (AMDH) est aujourd'hui l'ONG la plus importante du Maroc grâce à un important réseau de militants implantés à travers le pays, ce qui ne l'empêche pas d'être dans le collimateur des autorités. Couvrant autant le volet politique que social des droits humains, l'AMDH dénonce, à travers la voix de son président Aziz Ghali, élu depuis 2019, la cohabitation de deux Maroc. Il prévient également contre l'illusion d'une ouverture politique suite à la libération de nombre de journalistes. Entretien.
Omar Brouksy. – Le 8 septembre 2024, soit un an jour pour jour après le tremblement de terre qui a ravagé la région d'Al-Haouz (2 960 morts et 6 125 blessés), dans le Haut-Atlas marocain, des pluies torrentielles ont causé la mort de 18 personnes, sans compter les disparus, et détruit plusieurs habitations. À l'heure où l'on parle, aucun responsable politique ne s'est déplacé dans la région. Grâce à son réseau de militants locaux, l'Association marocaine des droits humains (AMDH) suit de près la situation. Quels sont les éléments dont vous disposez ?
Aziz Ghali. — L'un de nos principaux constats est que la plupart des maisons détruites par les inondations ont été construites au bord des oueds, ce qui a sans doute aggravé la situation. D'un côté, les gens n'ont pas les moyens de construire dans les montagnes parce qu'il n'y a pas d'infrastructure routière, ce qui aggrave le problème de l'enclavement. Certaines habitations sont construites dans le lit même des oueds qui sont asséchés depuis des années par le manque de pluie.
Mais ce qui se passe aujourd'hui avec les inondations confirme ce que nous avons déjà dit concernant le tremblement de terre du 8 septembre 2023. On s'attendait à ce que l'État prenne des mesures concrètes, mobilise tous les moyens pour faire face de la manière la plus efficace qui soit. Mais un an après, les mêmes problèmes ont resurgi lors des inondations du sud : les gens sont toujours livrés à eux-mêmes, les secours sont conduits essentiellement par les habitants. Les seuls ponts qui ont résisté aux inondations sont ceux qui ont été construits à l'époque coloniale, car ce qui a été construit récemment n'obéit même pas aux normes de solidité et de sécurité, ce qui montre l'ampleur de la corruption et le manque de suivi dans la réalisation des projets structurants. Il s'agit en somme d'une absence quasi totale de l'État.
O. B. – Pourquoi l'État n'a pas encore déclaré ces régions « zones sinistrées » ?
A. G. — L'État ne veut pas assumer la responsabilité juridique d'une telle décision, car cela engagerait des dépenses et des indemnisations, à l'instar de ce qui devait être fait pour le tremblement de terre. Quand l'État déclare une zone « sinistrée », il doit mobiliser des moyens appropriés pour répondre aux besoins urgents de la population sinistrée. Pour éviter cela, il ne fait rien.
O. B. – La marginalisation de ces régions par l'État est-elle volontaire, délibérée, ou est-ce simplement par manque de moyens ?
A. G. — Nous sommes encore gouvernés par la théorie colonialiste du « Maroc utile » et du « Maroc inutile », chère au maréchal Lyautey (1854-1934). L'État investit dans les régions qui lui paraissent « rentables », mais dans « l'autre Maroc », la marginalisation est délibérée pour qu'on ne sache pas ce qui s'y passe. La région de Tata, au sud du Maroc, la plus affectée par les inondations, ou encore celle d'Imider, sont très riches en métaux précieux, l'or et l'argent notamment. Ces mines sont exploitées par le groupe Managem, contrôlé par la famille royale, mais les habitants de ces régions vivent encore à l'âge de pierre. Les statistiques dont nous disposons à ce sujet sont souvent très difficiles à obtenir, comme s'il y avait un rideau de fumée pour que rien ne nous parvienne. Lorsque nous avons visité la mine d'Imini, près d'Errachidia [sud du pays], nous avons constaté à quel point elle était isolée du monde extérieur. Il y a juste la mine et un petit « village ouvrier », sans plus ; pas de routes et, surtout, une quasi-absence d'infrastructures sanitaires.
Qu'il s'agisse de ces régions ou celle de Al-Haouz, qui a été lourdement frappée par le tremblement de terre, on constate que la seule infrastructure sanitaire existante se limite souvent à un dispensaire où se trouve un infirmier, et qui n'est présent que le jour du marché hebdomadaire. Pendant les autres jours, il doit faire d'autres marchés, donc d'autres régions. Sans parler des écoles… D'où la question de savoir si on a besoin de dépenser 30 millions d'euros pour organiser un mondial1. Est-ce qu'on a besoin du plus grand stade du monde ? Quelles sont nos priorités ?
O. B. – Un an après le tremblement de terre qui a frappé la région d'El-Haouz dans le Haut-Atlas, la majorité des maisons détruites n'a pas été reconstruite, et beaucoup d'habitants vivent encore sous les tentes…
A. G. — Nous suivons de près ce qui s'y passe grâce à nos militants sur place. Nous allons publier dans les jours qui viennent un rapport sur le tremblement de terre, un an après. À ce niveau-là aussi, la situation est catastrophique. Avec les dernières pluies, la vie sous les tentes devient insoutenable. Même les indemnisations se font de manière inégalitaire et irrationnelle, sans prendre en considération la réalité sociale et familiale. Par exemple, dans beaucoup de familles, le grand-père, le père et les enfants vivent tous dans un même lieu, mais seul le grand-père perçoit l'indemnisation.
Concernant la reconstruction, les chiffres sont affligeants : sur les 50 000 maisons détruites selon les chiffres officiels, seul un millier a été reconstruit. Le reste de la population vit encore sous des tentes. L'État avait pourtant collecté 120 milliards de dirhams (12 milliards d'euros) grâce à la solidarité et la générosité des Marocains à l'intérieur du pays et à l'étranger, une somme qui devait être utilisée pour reconstruire et réparer ce que le tremblement avait détruit.
O. B. – Et où est passé cet argent ?
A. G. — Justement, la question est là. Ce n'est donc pas un problème d'argent. L'État a, semble-t-il, d'autres priorités… Prenons l'exemple de Talat N'Yaaqoub, près de Marrakech, une région très touchée par le tremblement de terre et que j'ai visitée récemment. Le seul dispensaire qui desservait la région a été détruit par le tremblement de terre. Il n'a toujours pas été reconstruit. Pourquoi ? Mystère. Chaque fois qu'il y a une catastrophe naturelle, on découvre un « autre Maroc », comme si l'on découvrait une autre planète.
O. B. — Le 30 juillet, le roi Mohamed VI a gracié les trois journalistes Omar Radi, Soulaimane Raissouni et Taoufik Bouachrine, et mis un terme aux poursuites contre l'historien Mâati Monjib et les journalistes Hicham Mansouri et Samad Aït Aïcha. Pourquoi les militants rifains, qui n'ont jamais appelé à la violence, n'ont pas bénéficié de cette grâce ?
A. G. — Il n'y a pas que les militants rifains. Il y a aussi les militants sahraouis arrêtés et condamnés à la suite des événements de Gdeim-Izik en 2010, et les cybermilitants arrêtés pour avoir dénoncé la normalisation du Maroc avec l'État génocidaire d'Israël, ainsi que le groupe d'Abdelkader Belliraj, condamné en 2009 à la prison à vie pour « atteinte à la sûreté de l'État » et « constitution de groupe terroriste »2. En tout, l'AMDH a dénombré 97 prisonniers politiques et d'opinion aujourd'hui au Maroc.
Concernant la libération des journalistes, elle a été obtenue après une longue campagne de soutien et de pression de la part des organisations de défense des droits humains et des médias indépendants. Elle intervient un an après le rapport du Parlement européen relatif à ce qu'on appelle le Qatargate et le Marocgate3.
Le fait que les militants rifains n'aient pas bénéficié de cette mesure est lié, je pense, à la situation actuelle dans le Rif (nord du pays), qui n'a connu aucun changement depuis leur arrestation en 2017. Le risque de nouveaux troubles reste donc présent. Qu'est-ce qui a changé par exemple à Al-Hoceima, la plus grande ville du Rif et épicentre du Hirak de 2017 ? Rien. Il y a un hôpital, mais il est vide, et les grands projets dont parlait le régime, comme le projet « Manarat Al-Moutawassit » (Phares de la Méditerranée), n'ont pas été réalisés. Bref, les conditions de la contestation sont encore là. L'autre explication est celle qui consiste à pousser les familles des militants rifains à demander la grâce royale. C'est une vieille stratégie d'usure du régime, pour qu'il ne paraisse pas comme ayant cédé face à la détermination des leaders rifains.
O. B. — La libération des journalistes ne traduit-elle pas plutôt une volonté du régime d'amorcer une ouverture politique ?
A. G. — Je ne le pense pas, car l'ouverture politique demande beaucoup de conditions. La première est la liberté d'expression. C'est le véritable thermomètre pour mesurer la volonté ou non d'amorcer une ouverture politique. Qui dévoile les scandales politiques et financiers ? Qui informe sur les injustices et les inégalités sociales ? C'est la presse. À la fin des années 1990, lorsqu'on a commencé à parler d'ouverture politique avec l'ancien roi Hassan II, il y avait une presse forte et indépendante, comme Le Journal, Assahifa, Demain, etc. Ces médias avaient accompagné ce processus d'ouverture. Aujourd'hui, il n'y a plus rien, et même le contexte politique et social n'est pas favorable à une véritable liberté d'expression. À un moment, on disait qu'on n'a plus de presse indépendante, mais au moins on a des plumes indépendantes. Aujourd'hui, même ces plumes n'existent plus. Elles ont soit quitté le pays, soit changé de métier. À cela s'ajoute le rôle de la justice. Là aussi, sans réforme et sans une véritable séparation des pouvoirs, on ne peut pas parler d'ouverture politique. Même l'actuelle constitution, avec toutes ses limites, n'est pas appliquée de manière efficiente.
Je vous donne un exemple : la question amazighe. L'actuelle constitution considère pour la première fois la langue amazighe comme une langue officielle, à côté de l'arabe. Mais est-ce que cet acquis s'est traduit sur le terrain ? La réponse est non. Est-ce que la justice s'est adaptée à cette réforme constitutionnelle ? Dans les tribunaux et au cours des procès, seule la langue arabe est adoptée, que ce soit dans les plaidoiries ou dans les débats. Or, une grande partie de nos concitoyens berbérophones ne comprennent pas un seul mot d'arabe. Dans certaines régions, le médecin travaille comme un vétérinaire. Il n'a aucun rapport avec le malade. Pourquoi ? Parce que le médecin est francophone et arabophone, alors que le malade est berbérophone. Sans parler de l'enseignement de l'amazigh qui est quasiment bloqué.
1NDLR. La coupe du monde de football masculin de 2030 se déroulera entre le Maroc, l'Espagne et le Portugal.
2En 2016, le Groupe de travail de l'ONU a indiqué que l'arrestation et la détention de Belliraj sont arbitraires, et que le royaume du Maroc a « l'obligation d'y mettre un terme et d'accorder à la victime une réparation appropriée ».
3Les eurodéputés Antonio Panzeri et Andrea Cozzolino, ainsi que leur ancien assistant Francesco Giorgi, sont suspectés d'avoir secrètement œuvré en faveur du Maroc au sein du Parlement européen, avec la complicité d'Abderrahim Atmoun, actuellement ambassadeur du royaume chérifien en Pologne, et Mohamed Belharache, un officier du service de renseignement extérieur marocain, la DGED.
Au nom de la sécurité des Jeux olympiques et de la lutte contre l'antisémitisme, le ministère de l'intérieur s'est lancé dans une vague de contrôles administratifs, d'assignations à résidence et d'expulsions, bouleversant la vie de centaines de personnes, dont certaines n'ont jamais été condamnées. Parmi elles se trouvent plusieurs religieux musulmans dont les propos rétrogrades peuvent déplaire ; mais ils n'ont jamais été sanctionnés par la justice. Le président de la mosquée de Pessac, Abdourahmane Ridouane, a été quant à lui arrêté. Menacé d'expulsion après des années de harcèlement, son casier judiciaire est vide.
En plein génocide à Gaza, et alors que les sondages annoncent l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir avec les élections législatives anticipées, le ministre de l'intérieur Gérald Darmanin décide d'instrumentaliser la question légitime de la sécurité pendant les Jeux olympiques (JO). Cinq mille cent musulmans sont placés sous surveillance1, 848 perquisitions sont menées et 559 assignations à résidence sont mises en place2.
Abdourahmane Ridouane, ressortissant nigérien vivant en France depuis plus de 35 ans, président de la mosquée de Pessac (Gironde)3, fait partie des personnes ciblées. L'État engage une procédure d'expulsion à son encontre, alors même que son casier judiciaire est parfaitement vierge. Son titre de séjour n'est pas renouvelé. Le 21 mai il est soumis à une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance. Il est assigné à résidence avec obligation de pointer au commissariat tous les jours, sous peine d'emprisonnement. Le 4 août, le ministère prononce son expulsion du territoire français « en urgence absolue », et ce malgré l'avis négatif de la Commission d'expulsion. Quatre jours plus tard, Abdourahmane Ridouane est interpellé et placé en centre de rétention administrative (CRA) dans l'attente de son expulsion vers le Niger.
Les autorités l'accusent d'afficher « de manière constante, un mépris virulent vis-à-vis de l'État décrit comme raciste, islamophobe et colonialiste » et de véhiculer « une idéologie hostile aux valeurs et institutions de la République » à travers des publications qui « participent à la diffusion de messages à teneur antisémite et haineuse à l'encontre d'Israël et des Juifs ».
Le ministère pointe également la « publication de messages présentant le Hamas comme un mouvement de résistance ». Parmi ces messages se trouve une citation du général de Gaulle assurant qu'Israël a suscité contre lui « une résistance, qu'à son tour il qualifie de terroriste ». On y découvre aussi une déclaration définissant « le peuple palestinien [comme] des combattants, des résistants, dont fait partie le Hamas », prononcée lors d'un rassemblement de l'association Comité Action Palestine. Un autre message saluant la mémoire d'Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas, qualifié de mouvement de « résistance », est également mis en cause.
Plus encore, le ministère reproche « de nombreuses ambiguïtés [car Ridouane] use d'une langue très soignée, emploie régulièrement les termes de "martyr", de "champ de bataille", ou de "bourreau" ».
Au nom de l'augmentation des actes antisémites depuis octobre 2023, l'État estime que ces propos « sont de nature à attiser les tensions traversant la société française ». Ridouane « pourrait inciter ses auditeurs au passage à des actes de violence physique ou verbale », à travers l'emploi volontaire d'« un vocabulaire guerrier ».
La mosquée de Pessac représente un triste cas d'école en raison du harcèlement raciste et de l'acharnement administratif qu'elle subit. Depuis 2015, des tags islamophobes ont été retrouvés sur les murs de la mosquée à plus de sept reprises4. Des plaintes ont été déposées, en vain.
En octobre 2020, à la suite de l'assassinat de Samuel Paty, des perquisitions sont menées au siège de la mosquée et au domicile de son président, mais aucune poursuite ne sera engagée5.
En 2022, elle avait fait l'objet d'une tentative de fermeture par la préfecture, dans le cadre de la politique dite d'« entrave systématique » mise en place par le gouvernement en février 2018 et qui a conduit à la fermeture abusive de plus de 1 200 établissements musulmans6. Les autorités lui reprochaient de promouvoir un « islam radical » et une « idéologie salafiste ».7 La procédure échouera par deux fois devant les tribunaux, notamment devant le Conseil d'État qui mettra un point final à cette offensive le 26 avril 2022. Selon la plus haute juridiction administrative, la fermeture portait une « atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte ».
Mais cette pression constante a récemment atteint un seuil critique inédit, l'État décidant d'évincer Ridouane en l'incluant dans son programme d'épuration du territoire des « extrémistes religieux ». Depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron en 2017, 734 musulmans ont ainsi été expulsés, accusés de porter des convictions politiques et religieuses dangereusement antirépublicaines. De nombreux imams étrangers en ont fait les frais. Mmadi Ahmada en 2018, Hassan Iquioussen en 2022 ou Mahjoub Mahjoubi en 2024 ne sont que quelques exemples de ce maccarthysme islamophobe capable de punir la citation d'une sourate coranique par l'expulsion8.
Ainsi, l'expulsion d'Abdourahmane Ridouane n'est pas un épiphénomène. Elle s'inscrit dans les rouages d'un système né bien avant le 7 octobre 2023 et dont l'activité persécutoire se maintient malgré la crise politique actuelle. Le pouvoir fait flèche de tout bois et trouve dans l'actualité politique de nouvelles justifications, que cela soit la sécurité des JO ou la lutte contre l'antisémitisme — toutes deux légitimes. Mais les attaques du 7 octobre, volontairement décontextualisées, sont instrumentalisées afin de museler toute parole pro-palestinienne exprimée par des musulmans, transformés en « ennemis intérieurs » dont la prétendue ambiguïté discursive cache nécessairement un projet mortifère.
Cela permet à l'État de garantir le succès d'offensives administratives dont une partie avait été déboutée par le passé. Ridouane et la mosquée de Pessac eux-mêmes n'avaient jamais perdu devant les tribunaux. Cette période semble désormais révolue. Confondant à dessein le soutien à la résistance palestinienne avec l'antisémitisme et l'appel à la violence, le pouvoir réussit à catalyser une réaction punitive désormais quasiment systématiquement validée par le pouvoir judiciaire. Bafouant les droits de la défense, le ministère de l'intérieur a même exigé que des poursuites disciplinaires et pénales soient engagées contre l'avocat de Ridouane, maître Sefen Guez Guez, injustement accusé d'avoir entravé l'exécution de l'arrêté d'expulsion — ce qui a suscité une protestation du Syndicat des avocats de France9.
Ici comme souvent, une mesure administrative vient punir un musulman dont on présume la dangerosité future du fait de ses convictions. Cette démarche préventive, typique de la législation antiterroriste et islamophobe, est souvent qualifiée de « pré-crime » en référence à l'œuvre de Philip K. Dick Minority Report10. Abdourahmane Ridouane se considère comme un prisonnier politique entre les mains d'une police administrative prédictive.
Pourtant, on aurait tort de penser que ce type de répression demeurera circonscrit aux seuls membres de la communauté musulmane. L'autoritarisme républicain et néolibéral va se développer. L'avertissement énoncé par l'auteur américain reste d'actualité :
Oui, soyez très vigilant, recommanda-t-il au jeune Witwer. La même chose pourrait très bien vous arriver, et à tout moment !
1Christophe Cornevin et Jean Chichizola, « Perquisitions, signalements au moindre prétexte, mises à l'écart des sites… À l'approche des JO, Darmanin déploie un dispositif pour ”entraver” les islamistes », Le Figaro, 7 mai 2024
2« Paris 2024 : 155 personnes considérées comme très "dangereuses" ou pouvant passer à l'acte sont "maintenues à distance" grâce à des mesures administratives », France Info TV, 17 août 2024
3Président de l'association qui dirige la mosquée, Abdourahmane Ridouane est donc le représentant légal et administratif du lieu de culte et non son représentant religieux
4Margaux Bégards, « La mosquée de Pessac de nouveau visée par des tags racistes », Rue 89 Bordeaux, 26 mai 2024.
5Nicolas Gosselin, « Gironde : la descente de police à la mosquée de Pessac n'a rien donné, aucune arme trouvée », Actu Bordeaux, 26 octobre 2020.
6« Les cellules départementales de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire (Clir) », Secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, avril 2024
7« Procédure d'expulsion : l'acharnement des pouvoirs publics contre la mosquée de Pessac et son président », Collectif contre l'islamophobie en Europe (CCIE), 27 mai 2024.
8Juliette Paquiet, « Imam expulsé : qui ont été les derniers imams étrangers contraints de quitter la France ? » La Croix, 23 février 2024.
9« Pourtant démissionnaire, le ministre de l'intérieur demande des poursuites contre un avocat ! S'agit-il vraiment d'une affaire courante ? », Syndicat des avocats de France, 2 septembre 2024.
10Philip K. Dick, Minority Report, Citadel, 2016 (1re publication 1956).
Arrêté le 17 juillet 2023 après avoir réalisé un graffiti dénonçant le racisme d'État envers les immigrés subsahariens, le jeune artiste Rached Tamboura purge actuellement une peine de deux ans de prison. Il est devenu le symbole d'une répression invisible s'abattant sur la jeunesse du pays, bien au-delà des cercles d'opposants politiques, et qui reprend de plus belle avec l'annonce de la tenue d'une élection présidentielle le 6 octobre 2024.
Dans les rues de la ville de Monastir, ville côtière de la région du Sahel à 160 km au sud de Tunis, les graffitis de Rached Tamboura, 28 ans, ornent les murs, parfois à moitié effacés, trace discrète de cet artiste emprisonné depuis un an. Ses fresques, souvent en hommage aux ultras du club de football de sa ville, témoignent aussi, selon sa sœur Nahla, du fait que Rached « n'avait jamais eu de problème pour taguer les murs avant. Tout le monde le connaissait, il faisait même des peintures murales pour certains cafés ou échoppes de street food dans le centre-ville », explique-t-elle.
« Avant », en référence à la période précédant la nuit du 17 juillet 2023, durant laquelle Rached Tamboura est arrêté chez lui, à cause d'un graffiti représentant le président Kaïs Saïed avec les mots « raciste » et « fasciste » tagués à côté de son visage, sur un mur de la délégation de la ville. Un geste en réaction au communiqué présidentiel du 21 février 2023 évoquant des « hordes de migrants subsahariens » dont la venue en Tunisie « vise à changer l'identité et la démographie du pays ». Des campagnes de répression et une accentuation des contrôles sur les migrants subsahariens dans le pays avaient suivi ce communiqué, menant à des situations d'extrême précarité pour les immigrés expulsés de leurs logements et renvoyés de leur travail du jour au lendemain. Sans compter un déchaînement raciste sur les réseaux sociaux.
Rached a passé six mois en détention avant que le tribunal de Monastir ne le condamne le 4 décembre 2023 à deux ans d'emprisonnement pour « offense au chef de l'État » sur la base de l'article 67 du code pénal. Il est aussi condamné pour avoir « produit et promu de fausses nouvelles dans le but de porter atteinte aux droits d'autrui ou porter préjudice à la sûreté publique ou à la défense nationale ou de semer la terreur parmi la population », selon l'article 24 du décret-loi 54. Un décret tristement célèbre dans le pays, surtout depuis que plusieurs personnalités politiques, activistes, journalistes, syndicalistes et militants de la société civile sont en prison au nom de ce texte. Ces arrestations et ces condamnations se poursuivent jusqu'à aujourd'hui, malgré la mobilisation de la société civile et des journalistes qui ont manifesté les 24 et 27 mai 2024. Le 28 mai, l'activiste Thouraya Ferchichi de la région de Kasserine, dans le centre ouest du pays, a été condamnée à deux mois de prison et 2 000 dinars d'amende (595 euros) sur la base d'une plainte déposée par l'hôpital de la région, suite à une vidéo en direct sur Facebook où elle dénonçait le vol d'une dépouille et son transport dans une charrette. Elle aussi a été condamnée sur la base de l'article 24 du décret-loi 54 et a l'interdiction de donner son témoignage pendant cinq ans. Thouraya a été finalement libérée la première semaine de juillet 2024.
L'association Intersection pour les droits et libertés a répertorié 41 cas de personnes emprisonnées sur la base du décret 54, dont beaucoup d'« anonymes » — c'est-à-dire, de personnes non connues dans la sphère publique —, comme le signale Chaima Jebali, militante de gauche. Des cas qui « sont passés inaperçus », insiste-t-elle. La jeune femme coordonne avec d'autres militants le collectif « Libérez Rached Tamboura » qui s'est mobilisé à plusieurs reprises pour réclamer la remise en liberté de l'artiste.
Chaima explique :
Nous essayons de sensibiliser la population en allant dans les quartiers populaires, dans les universités. Nous avons montré aussi ses dessins dans plusieurs endroits et les supporters de football qui connaissent [Rached] ont aussi diffusé sa photo dans les stades, lors de matchs. Pour nous, le cas de Rached est emblématique de la répression qui touche une partie de la jeunesse et qu'une majorité de la population ne voit pas. Il y a d'autres cas de jeunes similaires à Rached qui ont été emprisonnés, des jeunes de quartiers populaires qui n'ont même pas les moyens de se payer un avocat et d'avoir un procès équitable.
Beaucoup d'arrestations ne sont pas médiatisées, selon l'association Intersection, à la demande de leur famille ou à cause de la stratégie de défense de leurs avocats, pour éviter que cette mise en lumière ne joue contre eux. D'autres cas n'arrivent tout simplement pas jusqu'aux oreilles des associations. Ghaylen Jelassi, chercheur à Intersection, explique pour sa part :
Nous avons suivi certains cas de jeunes qui ont été arrêtés puis libérés ensuite ou après quelques mois et qui veulent souvent oublier ces affaires qui laissent des séquelles psychologiques. C'est pour cela que nous ne publions pas tous les cas. Mais, à travers tous ces cas, on voit que les recours au décret 54, aux articles 67 du code pénal et 86 du code des télécommunications1 contribuent à instaurer un climat de musellement des opinions différentes de celles du pouvoir. Sans oublier que le discours officiel attaque souvent la société civile et favorise cette montée de la vague répressive.
Pourtant, depuis la monopolisation des pouvoirs par Kaïs Saïed, la jeunesse semblait avoir été épargnée par les campagnes d'arrestations qui ont ciblé davantage les opposants politiques, les hommes d'affaires et les journalistes. Et pour cause : élu avec plus de 70 % des voix en 2019, il avait alors bénéficié du soutien des jeunes électeurs qui avaient voté pour lui, séduits par la figure du professeur de droit intègre et atypique, et en quête d'un renouveau politique en rupture avec le système des partis.
Depuis, le pouvoir est marqué par une attitude ambivalente à l'égard de la jeunesse, cherchant à la contrôler tout en craignant de réveiller sa colère. Dans les cris des manifestants du vendredi 24 mai, certains slogans ont rappelé par exemple l'absence de justice pour le cas d'Omar Laabidi. Ce supporter de football est décédé à 19 ans en 2018, après avoir tenté d'échapper à des policiers à la sortie d'un match de football du Club africain. Il avait été poussé à plonger dans un oued où il s'est noyé. L'affaire avait fait scandale, car il avait dit aux policiers qui le poursuivaient ne pas savoir nager et l'un d'eux lui avait répondu : « Tu n'as qu'à apprendre. » Cet échange était ensuite devenu le fer de lance de la campagne réclamant justice pour ce jeune dont le corps a été retrouvé sans vie, après des heures de recherche, le lendemain de la course-poursuite. En novembre 2022, douze policiers avaient été condamnés pour homicide involontaire. Le jugement a entre autres révolté les supporters du Club africain qui ont déployé, le lendemain, une banderole géante avec le mot « involontaire » pour souligner l'impunité des policiers. Le Comité de défense d'Omar Laabidi avait fait appel, voulant que le juge prenne aussi en considération l'accusation de « non-assistance à personne en danger ». L'affaire a depuis été sans cesse reportée dans les tribunaux, jusqu'au 12 juillet 2024, où les policiers mis en cause ont finalement été condamnés à un an de prison avec sursis. Pour les jeunes activistes, ce cas est emblématique du déni de justice et de l'impunité des agresseurs auxquels sont confrontés les jeunes, surtout lorsqu'il s'agit d'affaires impliquant la responsabilité de la police.
Dans ce contexte, les stades de football restent étroitement surveillés pour éviter d'éventuels débordements, et les réseaux sociaux, plus que jamais contrôlés. Une autre affaire, dite « Free Babar » (libérez Babar), a révélé la prudence des autorités face à des risques d'éruption de la jeunesse. Trois étudiants ont été arrêtés en mai 2023 à Nabeul (à 80 km au sud de Tunis) après avoir posté une chanson satirique sur la police reprenant le générique du célèbre personnage éléphanteau Babar. Les jeunes y abordent aussi la question de la loi 52 interdisant la consommation de drogues, notamment celle de fumer du cannabis, et qui est à l'origine de l'emprisonnement de nombreux jeunes dans le pays. Selon les statistiques, près de 30 % des détenus sont emprisonnés sur la base de ce texte. Une phrase dans la chanson évoquant la corruption des policiers leur avait valu une arrestation et un emprisonnement expéditif. Un appel à leur libération sous le hashtag #FreeBabar avait été partagé sur les réseaux sociaux, et l'affaire était même remontée jusqu'au chef de l'État qui avait alors déclaré : « Je ne m'ingère pas dans la justice mais je ne permettrai pas à quiconque de subir une injustice. » Dans la foulée, les jeunes avaient été libérés et avaient bénéficié d'un non-lieu.
Un an plus tard, la situation s'est durcie. Fin mai 2024, le chef de l'État a reçu la ministre de la justice Leila Jaffel après la manifestation de la société civile contre le décret 54. Dans son discours, il a critiqué les slogans des manifestants qu'il a qualifiés « d'agents des milieux coloniaux ». Il a insisté sur le fait que la « liberté d'expression est garantie par la constitution » et qu'il n'accepterait pas qu'une personne soit emprisonnée pour sa pensée ou son opinion.
Or, le cas de Rached Tamboura rappelle tristement que toute forme de liberté d'expression n'est pas garantie. Dans la maison familiale où l'artiste vivait avec sa mère et ses deux sœurs, son atelier de peinture est resté tel quel depuis son arrestation. Sa sœur Nahla y va de temps en temps pour contempler les dessins de son frère, dont certains sont inachevés. Ce dernier n'a pas eu le temps de les finir avant son arrestation. Pour sa famille qui lui rend visite dans la prison de Zaghouan, à 120 kilomètres au nord de Monastir, où il a été transféré début mai 2024, le traumatisme du verdict et l'absence de leur proche pèsent lourds.
Dans l'une de ses lettres qu'il a rédigée depuis sa cellule, Rached Tamboura écrit : « Tout ce que j'ai fait était d'exprimer une opinion face à une oppression dont j'étais témoin. Je l'ai fait parce que j'aime mon pays et que je crois dans les valeurs humanistes et les droits humains. » Il signe avec le dessin d'une machine à coudre en clin d'œil au travail de couturière de sa sœur, qui jusqu'à présent n'arrive pas à réaliser que son frère a été condamné pour un graffiti. « Nous n'aurions jamais pu imaginer que cela puisse atteindre un tel stade, deux ans de prison pour un graffiti, qui en plus a été effacé juste après », déplore Nahla qui n'arrive même pas à faire passer du matériel de dessin pour son frère en prison. « Il essaye de s'adapter et d'accepter son sort mais c'est très dur, les conditions d'hygiène sont très mauvaises, on espère juste qu'il va s'en sortir jusqu'à la fin de sa peine », conclue Nahla. La perspective de la saison estivale, souvent caniculaire en Tunisie, n'est guère rassurante.
L'amendement du décret 54 devrait être examiné avant la fin de la session parlementaire, selon les déclarations de plusieurs députés favorables à l'abrogation de certains articles, mais aucune date n'a pour été le moment fixé. La Tunisie reste scrutée de près par ses partenaires étrangers sur la question des droits humains. Début juin, le vice-président de la commission européenne Josep Borrell a adressé un rapport de dix pages à la commission des droits de l'homme du Parlement européen, cosigné par plusieurs associations, dont le comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie (CRLDHT), la Fédération tunisienne pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), le Centre libanais pour les droits de l'homme et Euromed Rights. Le dossier, dont se sont chargés des avocats du cabinet de William Bourdon en France, détaille les nombreuses violations des droits humains dans le pays et cite également le cas de Rached Tamboura et des prisonniers politiques. Les signataires en appellent au droit international pour adopter des mesures restrictives contre l'État tunisien. Si cette initiative peut avoir un écho symbolique, difficile de savoir quel en sera l'impact dans le contexte de fin de mandat pour le parlement européen actuel.
1Article qui punit ceux qui nuisent aux tiers ou perturbent leur quiétude à travers les réseaux de télécommunications.
Jamais depuis la Libération, l'extrême droite, en France, ne s'est trouvée si près de la victoire. Elle porte un projet de démolition sociale, de repli chauvin, de discrimination raciste, sexiste, homophobe, de guerre aux minorités, de basculement liberticide et de régression écologique.
Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, elle a fait des médias un terrain privilégié, avec la prise de contrôle de titres, de chaînes de télévision, de radios par des milliardaires au service de son projet. Par ce maillage, elle impose dans le débat public ses fausses nouvelles et ses obsessions contraires aux droits fondamentaux. Le Rassemblement national annonce déjà la couleur pour l'audiovisuel public, voué, s'il l'emportait, à la privatisation.
La liberté de la presse est dans sa ligne de mire. Partout en Europe, dans le monde, où l'extrême droite gouverne, celle-ci est violemment attaquée : interdiction de publication, destruction du secret des sources, multiplication des procédures baillons, censure, pressions et intimidations, assèchement des aides publiques à la presse. En France, le terrain en a malheureusement été méthodiquement préparé par l'exécutif sous la présidence d'Emmanuel Macron, qui n'a eu de cesse de restreindre les protections et les droits des journalistes, par les atteintes au secret des sources et la primauté du secret des affaires, la loi sur la sécurité globale, la fusion programmée de l'audiovisuel public, et le laisser-faire en matière de concentration capitalistique des médias aux mains de grands industriels, au détriment du pluralisme et de l'indépendance.
Le combat contre l'extrême droite et son projet est au cœur de nos engagements éditoriaux. Dans notre diversité, nous entendons prendre toute notre part à l'indispensable rassemblement politique, social, populaire, au service de la justice sociale et écologique, de l'émancipation humaine et de l'extension des droits et libertés pour lui barrer la route du pouvoir. L'enjeu est de préserver la possibilité même d'une presse indépendante du pouvoir politique, pluraliste, avec des journalistes exerçant leur métier en toute liberté. Sans presse libre, pas de démocratie.
C'est pourquoi nous appelons, par nos initiatives éditoriales, et sans jamais renoncer à notre regard critique, à soutenir la mobilisation sociale et citoyenne en cours, qui fait écho à la dynamique antifasciste de Front populaire de 1936 dans sa capacité à déborder les cadres partisans. Nous considérons qu'elle seule est à même d'empêcher le RN d'accéder au pouvoir le 7 juillet. La lutte contre l'extrême droite nous requiert tous et toutes, et nous, en premier lieu, comme acteurs de la société civile.
Avalanche d'arrestations, à commencer par celle de Saadia Mosbah, figure emblématique de la lutte antiraciste, suivie entre autres de celle de l'avocate Sonia Dahmani en raison d'un commentaire sur un plateau de télévision. Le monde associatif et les intervenants médiatiques critiques du discours présidentiel sont dans le viseur des autorités. Le tout dans une atmosphère de retour à la chasse aux migrants.
Dans une vidéo postée lundi 6 mai sur la page Facebook officielle de la présidence de la République, le président Kaïs Saïed annonce lors d'une réunion du Conseil national de sécurité que les autorités tunisiennes ont repoussé vers « la frontière Est », c'est-à-dire du côté de la Libye, près de 400 migrants subsahariens qui avaient tenté d'entrer en Tunisie par le pays voisin. Ces chiffres lui font réitérer que la Tunisie ne sera pas une terre d'accueil ni de transit pour les migrants en « situation irrégulière ». Une annonce qui advient plus d'un an après un communiqué de la présidence dénonçant la « horde de migrants subsahariens » visant à « modifier la composition démographique et l'identité du pays » et qui avait ouvert les vannes d'une campagne de racisme sans précédent.
Ce discours est prononcé après plusieurs jours de campagnes sécuritaires pour contrôler et arrêter les migrants en situation irrégulière. En cause, de multiples facteurs. Il y a eu la visite le 17 avril de la présidente du conseil italien Giorgia Meloni, la quatrième en moins d'un an pour parler, entre autres, des arrivées de migrants irréguliers à Lampedusa, la Tunisie étant depuis 2018 l'une des principales zones de départs des bateaux.
Sur le plan local, le mécontentement de nombreux habitants s'est amplifié dans la région de Sfax, près des oliveraies après la dégradation de biens agricoles et certaines tensions avec les migrants qui vivent depuis des mois sur place, dans une situation sanitaire et sociale plus que précaire. Durant la campagne sécuritaire de 2023, les migrants subsahariens – parfois même des immigrés en situation régulière — ont été chassés de leurs logements et beaucoup, dont le travail informel a longtemps été toléré par l'État, ont perdu leur emploi, ce qui a rendu leur situation encore plus fragile. Chassés des grandes villes, ils se sont retrouvés dans les zones rurales, comme dans la région de Sfax, où ils ont utilisé des bâches et autres matériels agricoles pour camper et se protéger des intempéries, provoquant ainsi la colère des habitants des oliveraies sur place. La majorité de ces derniers soutiennent d'ailleurs les opérations de police, et une manifestation de plusieurs centaines de personnes a eu lieu à Sfax samedi 4 mai pour réclamer le « départ » des migrants.
Mais cette fois, un autre élément s'est introduit dans le débat autour de la gestion des arrivées dans le pays. Les associations venant en aide aux migrants sont désormais dans le viseur des autorités. La militante tunisienne noire Saadia Mosbah, critique vis-à-vis de la politique migratoire du gouvernement et présidente de l'association de lutte contre les discriminations raciales Mnemty, a été arrêtée le jour du discours présidentiel, ainsi qu'un autre membre de l'association, sur fond de suspicions de « blanchiment d'argent ». Cette figure importante de la lutte antiraciste en Tunisie a contribué à l'élaboration de la loi pénalisant le racisme dans le pays votée en 2018. Elle a également fait partie des mobilisations contre la politique répressive à l'égard des migrants après le communiqué polémique de la présidence en février 2023.
En juillet, lors d'une manifestation pour dénoncer les déportations de migrants subsahariens dans le désert libyen, elle déclare : « Si la leçon d'humanité est de mettre les migrants aux portes du désert avec plus de 50 degrés à l'ombre, on se demande où on va ». Elle critiquait alors les propos tenus par Kaïs Saïed le 10 juin lors d'une visite dans la ville de Sfax où se trouvaient des migrants à la rue, expulsés de leur logement. Il avait en effet déclaré : « Nous sommes capables de donner des leçons d'humanité à ceux qui n'en ont pas », soulignant que la solution à la migration devait être « humaine et collective » et respecter la souveraineté de l'État. Durant l'été 2023, plusieurs milliers de migrants se sont retrouvés déplacés dans le désert libyen et à la frontière algérienne, laissés à l'abandon pendant plusieurs jours, souvent sans eau ni nourriture. Plusieurs dizaines sont morts selon les chiffres des ONG1. La photo d'une mère et de sa fille, Fati Dasso et Marie mortes de déshydratation dans le désert, avait particulièrement choqué. Des expulsions que l'État tunisien n'a jamais officiellement reconnus, remettant même en question la véracité de certains clichés.
Moins d'un an plus tard, en plus de la reprise des évacuations forcées de migrants subsahariens, les membres des associations qui leur viennent en aide sont considérés comme des « traîtres » et des « mercenaires » selon les mots du président, qui a accusé dans son discours — sans les nommer – les organisations qui reçoivent d'importants financements étrangers et « ne devraient pas se substituer à l'État tunisien ». Avant son arrestation, Saadia Mosbah a été la cible de campagnes de haine sur les réseaux sociaux. Elle et son collègue ont été questionnés sur la base de la loi relative à la lutte contre le terrorisme et au blanchiment d'argent. La garde à vue de Saadia Mosbah a été prolongée de cinq jours le samedi 11 mai. Son collègue a quant à lui été libéré.
Le président du Conseil tunisien pour les réfugiés et son vice-président sont également arrêtés le 3 mai après la publication d'un appel d'offres destiné à des hôtels pouvant héberger des personnes en situation irrégulière. Ils ont été placés sous mandat de dépôt et accusés d'associations de malfaiteurs dans le but d'aider des personnes à accéder au territoire tunisien.
L'ex-directrice de la branche tunisienne de l'ONG française Terre d'asile, Cherifa Riahi est également placée en garde à vue, bien qu'elle ait quitté ses fonctions depuis 2022. D'autres associations venant en aide aux migrants ou travaillant sur la question migratoire ont reçu des visites des autorités et ont été questionnées. Depuis plusieurs mois, une grande majorité travaille d'ailleurs sans exposition médiatique afin d'éviter les campagnes de diffamation sur les réseaux sociaux, mais aussi parce que l'aide aux migrants est désormais criminalisée.
Un homme a été arrêté le 7 mai à Thala, au centre-ouest du pays, pour avoir hébergé des migrants en échange d'une compensation financière. Idem à Monastir où la garde nationale a arrêté deux Tunisiens pour les mêmes raisons. Les campagnes sécuritaires se poursuivent, 24 migrants en situation irrégulière ont été arrêtés à Monastir, et 60 à Sousse. Ils font l'objet d'un mandat de dépôt pour « entrée illégale » sur le territoire tunisien et « avoir fait partie d'un rassemblement de nature à troubler l'ordre public ».
Dans ce contexte déjà tendu, durant le week-end du 10 au 12 mai, la répression est montée d'un cran sur le plan politique. L'avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, sous le coup d'un mandat d'amener pour des propos sarcastiques tenus sur la situation en Tunisie, s'est réfugiée à la Maison de l'avocat à Tunis vendredi soir. Le lendemain, elle y a fait l'objet d'une arrestation musclée par des hommes cagoulés. L'opération a été filmée en direct sur la chaîne France 24, dont le journaliste a ensuite été pris à partie par la police, toujours en direct, et sa caméra cassée. Quelques heures après cette intervention, les journalistes de la radio IFM, Borhen Bsaiess et Mourad Zeghidi ont été également arrêtés et sont actuellement toujours en garde à vue. Ils ont été questionnés sur le contenu de leurs analyses politiques effectuées sur les plateaux de la radio.
Alors que les avocats sont montés au créneau lundi pour dénoncer l'arrestation de leur collègue, appelant à une grève générale de leur secteur, l'étau se resserre sur la profession qui avait déjà protesté et décrété une journée de grève le 2 mai pour dénoncer les pressions grandissantes sur leur profession et le sort de certains de leurs confrères qui se trouvent en prison. Dans la nuit du lundi au mardi, une nouvelle descente a été effectuée à la Maison de l'avocat par les forces de l'ordre qui y ont arrêté maître Mehdi Zagrouba pour le motif d'« outrage à un fonctionnaire ».
Ces coups de filets à l'encontre de la société civile qui aide les migrants, mais aussi contre les robes noires et les journalistes témoignent de la volonté des autorités de contenir un débat de plus en plus sensible, celui de la gestion de la migration, facteur de tensions au sein d'une population en grande majorité encore acquise à Kaïs Saïed.
Au parlement – élu avec 11 % des suffrages et dénoncé comme illégitime par l'opposition -, pendant une séance plénière le mardi 7 mai, certains députés ont par exemple questionné l'efficacité de la gestion sécuritaire de la migration, même si beaucoup soutiennent le président et optent pour la même rhétorique sur la migration irrégulière. « Nous avons vu des files d'attentes devant les guichets de Western Union où les migrants reçoivent des fonds de l'étranger, a déclaré la députée Besma Hammami, nous voyons bien qu'ils sont financés et diligentés par l'extérieur (…). Il y a un plan pour qu'ils s'installent en Tunisie durablement ». Un autre député, Fadhel Ben Torkia, réclame plus de transparence de la part des autorités sur le nombre de migrants en Tunisie :
Pourquoi le gouvernement ne nous répond pas ou ne nous rencontre pas pour parler de ce problème ? (…) on entend parler de 20 000 migrants, voire 60 000, sans jamais avoir de chiffres exacts.
Certains députés ont aussi demandé la publication du contenu de l'accord bilatéral signé en avril, à l'occasion de la visite de Giorgia Meloni2, entre la Tunisie et l'Italie pour lutter contre la migration, de même que la publication des résultats du sommet tripartite entre la Tunisie, la Libye et l'Algérie tenu le 25 avril à Tunis, pendant lequel les chefs d'État ont assuré vouloir coordonner leurs efforts en vue de lutter contre la migration irrégulière.
Ce questionnement sur le déni de communication des autorités par un Parlement dont les pouvoirs demeurent très restreints selon la Constitution montre que la question migratoire suscite également des critiques au sein d'une classe politique habituellement alignée sur la ligne de Kaïs Saïed. L'ancienne députée Leila Hadded, membre du parti nationaliste arabe et du mouvement Echâab, a déclaré à la radio privée IFM le 9 mai3 qu'il fallait s'interroger sur un possible « échec sécuritaire » à contrôler la vague migratoire en Tunisie. « Où sont nos forces de sécurité, notre armée ? Il n'y a aucune réponse qui éclaire les Tunisiens (…). Il faut expliquer pourquoi nous en sommes arrivés là », interpelle-t-elle.
Pour l'historien spécialisé dans la migration et maître de conférences à l'université de Tunis Riadh Ben Khalifa, ces débats montrent bien les problèmes de perception et de représentation de la question migratoire en Tunisie.
Étant donné qu'il n'y a pas de politique migratoire en Tunisie mais plutôt une gestion sécuritaire qui fonctionne au coup par coup, les représentations sont faussées. Par exemple, la question de « l'invasion » des migrants qui est souvent agitée et les différents chiffres sur le nombre de migrants subsahariens faussent la perception. On voit beaucoup de migrants concentrés dans un lieu et notamment dans les zones urbaines, d'où le sentiment d'un très grand nombre.
Sans compter les débats sur les réseaux sociaux qui ne cessent de véhiculer les théories complotistes autour de la migration, des « théories elles-mêmes importées d'Europe, proches de celles du Grand remplacement », précise Riadh Ben Khalifa4.
Alors que les campagnes sécuritaires actuelles donnent cours à l'incurie raciste, les vraies questions peinent à être posées selon Riadh Ben Khalifa, notamment sur le rôle des associations dans la gestion migratoire et les amalgames : « Il faut faire la différence entre celles qui travaillent et qui sont reconnues et celles qui font le jeu des autorités européennes en poussant la Tunisie à devenir une sorte de hotspot pour la migration ». L'enseignant-chercheur ajoute que la Tunisie n'ayant pas de loi relative à la demande d'asile et au statut de réfugié, le gouvernement a confié à des représentations onusiennes le rôle de se charger de cette question. Or, « certaines de ces organisations ont vu leur budget se réduire avec la guerre en Ukraine et assurent de moins en moins leur rôle ».
Alors que vendredi 3 mai au soir, les camps de fortune de migrants installés devant le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) étaient démantelés par les autorités, « le silence de ces organismes était assez assourdissant », se désole Romdhane Ben Amor du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES). Notamment sur le sort des réfugiés soudanais présents parmi les migrants, et éligibles à une demande d'asile. Selon les chiffres du HCR, ils sont de plus en plus nombreux depuis 2023 à arriver en Tunisie en raison de la guerre civile au Soudan. « Aucune solution durable n'a été trouvée pour les Soudanais, et pour nous, il y a une responsabilité partagée entre l'État mais aussi les représentations onusiennes qui ne réagissent pas », constate Romdhane Ben Amor.
L'OIM a communiqué le 9 mai sur les retours volontaires de migrants en situation irrégulière qu'elle facilite avec les autorités tunisiennes, notamment celui de 161 Gambiens ayant accepté une prise en charge d'aide au retour volontaire. La communication était identique l'année passée après les expulsions de leur logement de migrants subsahariens. En 2023, l'OIM a aidé 2 557 migrants à rentrer volontairement depuis la Tunisie vers leur pays d'origine, une augmentation de 45 % par rapport à 2022.
Devant le siège de l'organisme ce 9 mai, alors que des maçons sont en train de repeindre la façade d'une maison en face de l'OIM, dont le mur tagué a servi pendant des mois de support pour les tentes des migrants, plusieurs Subsahariens attendent un rendez-vous. Rachid, la vingtaine, est originaire de Centrafrique. Il dit avoir été arrêté par les autorités après le démantèlement du campement dans la nuit du 3 au 4 mai : « On nous a mis dans des bus et on nous a jetés 3 heures plus tard sur un terrain. On nous a dit "voilà, ici c'est l'Algérie, va-t'en" ».
Certains ont franchi la frontière tandis que lui et un petit groupe se sont cachés le temps que les autorités partent. Ils ont ensuite repris à pied le chemin de Tunis en suivant les lumières des villages et les rails de train, tout cela « pendant la nuit, car en journée, on essaye de dormir et d'éviter de se faire repérer », raconte-t-il. Son cheminement de trois jours vers la capitale explique en partie les vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, des images de migrants éparpillés dans le nord-ouest du pays et passant à travers champs. Un périple que Rachid ne veut pas réitérer. Après un parcours migratoire très difficile, les derniers évènements l'ont convaincu de quitter le pays définitivement :
Moi je suis revenu à Tunis parce que je veux faire un retour volontaire et d'ailleurs, cela fait plusieurs mois que je l'ai demandé. Mais en attendant, je n'ai nulle part où dormir ni aller, et cela fait des mois que ça dure. Je n'ai pas eu de soucis avec la population tunisienne, toutefois j'ai compris que ça ne sert à rien de rester ici. Je n'arrive pas à me stabiliser dans un travail malgré tous les petits boulots que j'ai faits. J'ai même passé un mois en prison. C'est devenu trop difficile.
1« Au moins 25 corps découverts : le sort terrible des migrants abandonnés dans le désert tunisien », France Inter, 8 août 2023.
2NDLR. Les autorités tunisiennes n'ont publié aucun communiqué officiel à la suite de cette visite.
3« Leila Hadded sur la migration : jusqu'à quand va durer cette hémorragie ! », Business News, Tunis, 9 mai 2024.
4NDLR. En février 2023, Éric Zemmour n'a pas manqué de saluer sur Twitter le communiqué de la présidence sur les migrants subsahariens.
Soutenues bruyamment par les ministres de la justice, de l'intérieur et de l'enseignement supérieur, des centaines de procédures-bâillons ont été lancées en France pour des propos ou des écrits considérés comme soutenant le terrorisme. Ces procédures sont dans la plupart des cas en suspens, mais menacent des centaines de personnes. Et au-delà, l'expression de la solidarité avec les Palestiniens.
« Maintenant [Israël] organise, sur les territoires qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsion et s'y manifeste contre lui la résistance qu'à son tour il qualifie de terrorisme », disait Charles de Gaulle, alors président de la République, en 1967. S'il tenait ces propos aujourd'hui, le général pourrait être poursuivi pour apologie du terrorisme.
Le nombre de procédures ouvertes pour ce délit en France explose depuis le 7 octobre 2023. Au 30 janvier 2024, Le Monde1 rapporte que 626 sont en cours dont 278 à la suite de saisines du pôle national de lutte contre la haine en ligne. Des poursuites sont alors engagées à l'encontre de 80 personnes. Interrogé sur la mise à jour de ces données, le ministère de la justice n'a pas répondu. Notre enquête permet toutefois d'affirmer que des dizaines de nouvelles convocations ont été émises depuis le 30 janvier.
Simples citoyens, influenceurs, sportifs de haut niveau, étudiants, militants associatifs ou syndicaux, responsables politiques, élus locaux ou députés, les convocations pleuvent, comme celle du militant Anasse Kazib, de la journaliste Sihame Assbague, de la candidate aux élections européennes Rima Hassan ou de la cheffe des députés Insoumis Mathilde Panot.
Si parmi les personnes inquiétées, certaines ont qualifié les attaques du Hamas et du Djihad islamique d'« actes de résistance », peu ont explicitement glorifié le massacre du 7 octobre 2023 ou se sont réjouies de la mort de civils israéliens. « L'apologie du terrorisme consiste à présenter ou à commenter favorablement des actes terroristes », peut-on lire sur service-public.fr, le site officiel de l'administration française. Une définition vague où s'engouffrent des largesses d'interprétation. C'est ainsi que la simple évocation du colonialisme brutal pratiqué par Israël sur les terres palestiniennes pour contextualiser les circonstances des attaques du 7 octobre 2023 est jugée comme de l'apologie. Pour l'avocate Dominique Cochain :
L'explication de la cause à effet est souvent considérée comme de l'apologie. C'est comme si tout avait pris naissance le 7 octobre 2023, et que les décennies d'occupation et de crimes israéliens qui ont précédé n'avaient pas d'existence. Le 7 octobre est présenté comme le jour zéro. Quand des personnes tendent à expliquer que cet évènement n'a pas surgi comme ça, ex nihilo, on vient leur dire : puisque vous prétendez que le 7 octobre est peut-être la conséquence de quelque chose, quelque part vous l'excusez. Expliquer serait excuser. C'est complètement ubuesque.
« Les horreurs de l'occupation illégale se sont accumulées. Depuis samedi [7 octobre], elles reçoivent les réponses qu'elles ont provoquées », peut-on lire sur un tract de la CGT du Nord diffusé le 10 octobre 2023. En raison de ces écrits, Jean-Paul Delescaut, secrétaire local du syndicat et responsable pénal de cette publication, est condamné pour apologie du terrorisme le 18 avril 2024 à un an de prison avec sursis, et à verser 5 000 euros à l'Organisation juive européenne (OJE), l'une des plus lourdes peines prononcées à ce jour. Le syndicaliste a fait appel de la décision.

Nadia2 milite pour la Palestine depuis longtemps. Le 7 octobre 2023, elle publie sur Facebook un post où elle écrit que « tout acte commis après 75 ans de colonisation, de spoliation, d'exaction, est un acte de résistance ». Le 10 octobre, elle publie un extrait (avec guillemets) d'un article du Point dans lequel l'hebdomadaire rapportait des propos du porte-parole des Brigades Ezzedine Al-Qassam, prévenant que ce qui arrivera à la population palestinienne de Gaza arrivera forcément aux otages israéliens.
Quelques semaines après, Nadia reçoit un appel d'un homme se présentant comme un agent EDF. Il lui demande si elle est chez elle pour venir relever les compteurs. En raccrochant, Nadia, trouvant l'appel suspect, rappelle l'opérateur qui confirme ses doutes : elle n'a pas été contactée par EDF.
Quelques minutes plus tard, nouvel appel. Cette fois, un policier lui demande de venir immédiatement au commissariat. Nadia s'exécute. Les policiers organisent alors un convoi de trois voitures pour aller perquisitionner son domicile. Ils prennent en photo ses objets privés : tapis de prière, Coran, livres, et saisissent son matériel informatique. Elle est ensuite placée en garde à vue et déférée au parquet antiterroriste où elle est enfermée en cellule pour la nuit. « J'ai cru que c'était des toilettes, c'était insalubre, j'ai vomi toute la nuit », confie-t-elle. « Est-ce que vous vous rendez compte qu'en partageant ce que vous partagez vous applaudissez le pogrom juif du 7 octobre sachant qu'il y a eu des bébés décapités, des femmes violées ? », lui demande un agent lors de son interrogatoire reprenant à son compte de fausses informations. Il la questionne en outre sur sa pratique de la religion, ses habitudes, sa vie privée. Des questions qu'elle qualifie de « très orientées » et « très personnelles ».
Sur les conseils de Me Cochain, son avocate, Nadia n'ébruite pas l'affaire. Lors de son procès, la procureure requiert seulement 300 euros d'amende et prononce ces mots : « Je voudrais que Madame sache que ce n'est pas son militantisme pour la Palestine qui est aujourd'hui jugé, surtout au vu de la terreur qui se déroule là-bas ». Nadia ne s'y attendait pas. Elle obtient une relaxe du tribunal. Aucun appel n'est interjeté. Durant la procédure, Nadia a appris par la même occasion qu'elle était surveillée par la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP). Ayant un casier judiciaire vierge, elle ne voit pas d'autre raison que son engagement pour la Palestine comme motif de cette surveillance.
Mohamed Makni n'a pas eu la même chance que Nadia. Âgé de 73 ans, cet élu socialiste d'Échirolles avait relayé sans le commenter un article d'un ancien ministre tunisien qui qualifiait d'« actes de résistance » les attaques du 7 octobre. Malgré sa condamnation des exactions du Hamas sur les civils, Mohamed Makni est exclu du Parti socialiste en Isère et ses délégations communales lui sont retirées. Poursuivi par le parquet de Grenoble, il est condamné le 26 mars par le tribunal correctionnel à quatre mois de prison avec sursis. Durant leurs plaidoiries, les parties civiles n'hésitent pas à véhiculer les fausses nouvelles diffusées par les autorités israéliennes concernant le 7 octobre. L'avocat du Conseil représentatif des institutions juives de France Grenoble-Isère (Crif Grenoble-Isère), Maître Éric Hattab, déclare par exemple : « il n'y a aucun débat. Éventrer une femme, lui enlever son bébé [...], ce sont des actes de terrorisme »3.
La plus lourde peine connue prononcée à ce jour l'a été contre Abdel, un quadragénaire de Montpellier, sans emploi et souffrant de dépression. Ce militant a été condamné à un an de prison avec sursis, une inéligibilité de trois ans, 3 000 euros de dommages et intérêts à verser au Crif, à l'association Avocats sans frontières France (ASF France) et trois autres associations parties civiles, le tout assorti d'une inscription au fichier des auteurs d'infractions terroristes (FIJAIT) qui implique, pour une durée de dix ans, de déclarer l'adresse de son domicile tous les trois mois, ainsi que tout changement d'adresse et tout déplacement à l'étranger au moins 15 jours avant le départ. En cas de non-respect de ces obligations, le montpelliérain s'expose à une peine de deux ans de prison supplémentaire et 30 000 euros d'amende.
Lors d'un rassemblement, il avait qualifié l'attaque du 7 octobre d'acte « héroïque » et de « résistance ». Au tribunal, l'homme avait expliqué que ses propos avaient été sortis de leur contexte dans l'extrait vidéo mis en avant sur les réseaux sociaux, à la source de ses ennuis judiciaires. Selon la journaliste Sihame Assbague, présente lors de l'audience le 8 février, Abdel s'est expliqué sur l'usage de l'adjectif « héroïque » pour parler du 7 octobre : il ne faisait pas référence aux tueries de civils mais à des scènes comme celle de la démolition des checkpoints à l'entrée de Gaza. « Il faut se mettre dans la tête d'un Palestinien sous blocus depuis 17 ans », avait-il expliqué.
Abdel n'a pas convaincu le tribunal. Désigner l'attaque comme un « "acte de résistance" revient à émettre un jugement favorable », caractérisant le délit d'apologie du terrorisme, a expliqué la présidente en rendant sa décision.
Les poursuites pour apologie du terrorisme ont conduit à des situations absurdes. « Si on vous pose une question sur un fait qui n'a pas existé et que vous dites qu'il n'a pas existé, on va vous dire que c'est de l'apologie du terrorisme », résume l'avocate Dominique Cochain en référence à l'affaire de Warda Anwar. Dans une vidéo, cette instagrameuse avait commenté début novembre une fausse information diffusée par les sphères pro-israéliennes, selon laquelle un bébé avait été placé dans un four par des combattants du Hamas. « À chaque fois que je tombe sur l'histoire du bébé qui a été mis dans le four, je me demande s'ils ont mis du sel, du poivre (...), du thym, à quoi ils l'ont fait revenir ? », plaisantait dans sa vidéo la trentenaire. Un enfant, hors champ, abonde dans le même sens disant qu'ils ont sûrement « mis du ketchup sur le bébé rôti ».
Jugée en comparution immédiate, Warda Anwar a été condamnée à une peine de dix mois de prison assortie d'un sursis probatoire pendant 24 mois, à verser 1 000 euros d'amende et 500 euros de frais de procédure à chacune des six associations constituées partie civile, mais aussi à suivre un « stage de citoyenneté » pour s'imprégner des « valeurs de la République ». Lors de son procès, elle a reconnu avoir été « maladroite ». Elle a assuré avoir voulu dénoncer une « propagande » et une « manipulation des médias ». Quand l'une des juges, rapporte l'hebdomadaire Marianne, a demandé à Warda si elle regrettait cette vidéo, après un long silence, la jeune femme a répondu :
Je regrette surtout qu'on n'ait pas eu l'intelligence de la voir comme je voulais le dire. Je ne pense pas avoir fait quelque chose de mal. J'ai été maladroite vu le contexte très tendu, mais je n'avais pas l'intention de faire du mal à qui que ce soit.
L'avocat de l'influenceuse a fait appel de la décision.
Des quatre cas que nous venons d'exposer, seule Nadia a bénéficié d'une relaxe. Elle est aussi la seule dont le procès s'est déroulé sans constitution de partie civile car passé sous les radars médiatiques. Cette discrétion a-t-elle permis au tribunal de se prononcer dans une certaine sérénité ? C'était en tout cas la stratégie adoptée par la défense de l'intéressée. Et elle a fonctionné.
Dans l'affaire de Warda, le député (apparenté Les Républicains) Meyer Habib, proche du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, est venu tenter de se constituer partie civile. Ainsi, précise l'avocate Dominique Cochain :
Quand on rend public un procès, comme celui de l'influenceuse, cela attire des tas de personnes qui viennent plaider avec des avocats et veulent se constituer partie civile, mais qui en fait n'ont rien à faire là. Ils occupent l'espace et tentent d'influencer. Meyer Habib est venu, il a fait son speech, il a eu sa tribune même s'il n'était pas recevable à se porter partie civile.
Dans cette affaire, Meyer Habib ne pouvait se prévaloir d'aucun « préjudice personnel », a estimé le tribunal qui a rejeté sa demande de constitution de partie civile.
Ceux qui ont comparu ont vu leur sort fixé rapidement. Toutefois à ce jour, une grande partie des procédures pour apologie du terrorisme reste en suspens. Pour l'avocate Elsa Marcel :
C'est une sorte de troisième voie. Les gens sont convoqués puis n'ont plus de nouvelles. C'est une manière de maintenir une épée de Damoclès sur les personnes en ouvrant une enquête et en laissant le doute planer sur le fait de savoir si le parquet va finir par poursuivre ou abandonner.
Son engagement pour la Palestine a coûté cher à Émilie Gomis. L'ancienne basketteuse de l'équipe de France, ambassadrice des Jeux olympiques de Paris, a « pris la première vague », selon ses mots. Dans la nuit du 9 au 10 octobre 2023, vers 23 heures, elle relaye en story (post éphémère) sur Instagram l'image d'une carte de France avec le drapeau tricolore se couvrant progressivement du drapeau israélien au fil des ans. L'illustration est accompagnée d'une question : « Que feriez-vous dans cette situation ? »

Vers 9 heures du matin, avertie par des messages du mécontentement du cabinet d'Emmanuel Macron, Émilie Gomis supprime son post qui ne sera resté que 10 heures en ligne. Elle poursuit ensuite ses activités d'ambassadrice des JO durant cinquante et un jours, sans qu'il ne se passe rien. Tout bascule le 30 novembre quand le compte pro-israélien Sword of Salomon qui se vante de faire des « signalements » sur X, publie une capture d'écran de la story supprimée et enclenche le rouleau compresseur qui va conduire à la démission forcée de l'athlète de haut niveau de son poste pour Paris 2024.
Rapidement, le Crif reprend le « signalement » et demande, publiquement et en privé, à la ministre des sports Amélie Oudéa-Castéra qu'Émilie Gomis « soit démise de ses fonctions d'ambassadrice de Paris 2024 ». La machine est lancée mais en coulisses, silence radio. « Je voyais ma vie sur les réseaux sociaux. On a voulu me discréditer, m'humilier, on voulait m'éteindre sans que je ne comprenne ce qui m'était reproché », nous confie-t-elle. Émilie Gomis refuse de démissionner sans être entendue. Elle a dû attendre jusqu'au 10 janvier pour avoir la possibilité d'échanger avec sa hiérarchie (et notamment la ministre des sports) lors d'une réunion en visioconférence où on lui a fermement signifié qu'elle devait démissionner pour « manquement à son devoir de réserve ».
Pour couronner le tout, le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA) porte plainte contre l'athlète pour apologie du terrorisme. Elle est convoquée au commissariat le 8 février pour être entendue par la police judiciaire. À sa sortie, elle dénonce un « acharnement ». Rencontrée plusieurs semaines plus tard, elle nous assure ne rien regretter de son engagement pour la Palestine. « Prenez-moi tout ce que vous donnez, ce qui compte pour moi, c'est ce qu'on ne peut pas me retirer : ma dignité, mes convictions », lance-t-elle souriante. À cette heure, aucune procédure n'est enclenchée contre Émilie Gomis. Elle est toujours en suspens.
À l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), pour des propos publiés début octobre, les convocations ont commencé à tomber en février et mars, « en même temps que beaucoup d'autres convocations » en France, confie Sarah4. « On a vérifié la date, les procédures ont été lancées le 30 janvier contre des centaines d'individus, de militants et d'organisations politiques », assure-t-elle.
Sur le campus parisien, ils sont six membres du syndicat Solidaires à avoir été convoqués pour un tract diffusé le 8 octobre 2023, dans lequel l'attaque de la veille était qualifiée d'« acte de résistance ». « Toute condamnation de la mort de civils israéliens, sans prise en compte des milliers de Palestiniens assassinés par l'État colonial et des effets d'une occupation longue d'un demi-siècle est vaine et insupportable », pouvait-on lire dans le texte.
Les étudiants syndiqués sont inquiétés plus de quatre mois après la publication de ce libelle. Ils ne s'y attendaient pas : « C'est assez dur parce que même si on n'a rien à se reprocher, qu'on est confiants, quand on voit les condamnations qui tombent, on est quand même assez conscients de l'acharnement dont on peut être la cible », confie Sarah. Pour l'instant, pas de nouvelles d'un potentiel procès :
On ne connaît à peu près rien de la procédure parce que l'enquête est encore en cours. On sait juste que le motif pour lequel on a été convoqués à des auditions libres, c'était apologie du terrorisme en ligne et que le service responsable de la convocation, c'est le groupe de lutte antiterroriste, le GLAT.
Dès le 10 octobre, le président de l'EHESS, Romain Huret, annonce avoir fait un signalement Pharos contre le communiqué et envisage des mesures disciplinaires contre les étudiants. Contacté, il n'a pas répondu à notre sollicitation. Comme le rappelle Mediapart, ce genre de signalements a été encouragé par la ministre de l'enseignement supérieur, Sylvie Retailleau, qui, le 9 octobre, avait adressé un courrier aux présidents d'université et directeurs d'instituts de recherche les enjoignant de signaler aux procureurs toute « apologie du terrorisme » et « incitation à la haine, à la violence et à la discrimination »5.
Dans une circulaire du 10 octobre adressée aux procureurs, le ministre de la justice Éric Dupond-Moretti encourage les poursuites en insistant sur le fait que « les propos qui tendent à inciter autrui à porter un jugement favorable sur une infraction qualifiée de terroriste ou sur son auteur, même prononcés dans le cadre d'un débat d'intérêt général et se revendiquant comme participant d'un discours de nature politique » sont constitutifs de l'apologie du terrorisme visée par l'article 421-2-5 du code pénal. Et le ministre ajoute :
La tenue publique de propos vantant les attaques (…) en les présentant comme une légitime résistance à Israël, ou la diffusion publique de message incitant à porter un jugement favorable sur le Hamas ou le Djihad islamique (…) devront ainsi faire l'objet de poursuites.
Cette circulaire est pourtant contradictoire avec une réforme menée par Christiane Taubira quand elle était garde des sceaux. Il s'agissait alors « d'interdire que soient données des instructions de manière trop ciblées au parquet qui n'est pas un organe indépendant et qui obéit au ministère de la justice », rappelle Maître Cochain. Pourtant le ministère « continue de le faire en donnant des instructions qui ciblent précisément et exclusivement les individus qui critiquent la politique israélienne », développe l'avocate. De son point de vue, la circulaire Dupond-Moretti s'inscrit
dans la continuité des circulaires qui ont été pondues des années durant sur l'appel au boycott d'Israël. En résumé, si vous voyez passer des appels au boycott de produits japonais, chinois, anglais, vous ne poursuivez pas mais pour le boycott des produits israéliens, vous poursuivez. Et là c'est un peu dans la même veine.
Cette circulaire a encouragé les procureurs à ouvrir des procédures et à entamer des poursuites « là où ils ne le feraient pas habituellement », abonde Arié Alimi, avocat de Jean-Paul Delescaut. Maître Alimi ajoute :
En plus, les critères retenus par cette circulaire sont plus larges que l'appréciation traditionnelle de l'apologie du terrorisme par les juridictions. En gros, on a dit aux procureurs : vous pouvez y aller même lorsqu'on est limite, voire lorsqu'on n'y est pas. Ouvrez les procédures, même si on ne poursuit pas, ça va calmer les esprits. On est dans le père Fouettard.
Le ministre de l'intérieur Gérald Darmanin a également multiplié les saisies du procureur au dernier trimestre 2023, notamment contre le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) ou la députée LFI Danièle Obono. Selon les informations de Mediapart, entre le 7 octobre et le 31 décembre 2023, le pôle national de lutte contre la haine en ligne du parquet de Paris a reçu 385 signalements de ministres, députés, toutes personnes pouvant le faire, en lien exclusivement avec le conflit au Proche-Orient.
Les poursuites pour apologie du terrorisme s'inscrivent dans le cadre de la loi Cazeneuve du 13 novembre 2014 qui a extrait l'infraction d'apologie du terrorisme de la loi sur la liberté de la presse du 29 juin 1881 pour l'inscrire dans le code pénal et en durcir le régime. La peine encourue, initialement de cinq ans d'emprisonnement, est portée à sept ans et 100 000 euros d'amende lorsque les propos visés sont tenus sur Internet. Le délai de prescription est en outre allongé d'un à trois ans. Il est aujourd'hui de six ans, après l'entrée en vigueur d'une loi en 2017 allongeant les délais de prescription en matière pénale.
Depuis la loi séparatisme de 2021, il est également possible d'inscrire le condamné pour apologie du terrorisme au fichier judiciaire des auteurs d'infractions terroristes FIJAIT. Une telle condamnation peut aussi justifier le retrait du statut de réfugié. La loi Cazeneuve de 2014 a par ailleurs permis de faciliter le placement en garde à vue et la comparution immédiate, ce qui a multiplié de manière spectaculaire le nombre d'affaires, passant de moins d'une condamnation par an à des centaines depuis 2015, selon Mediapart6.
La politique des gouvernements français successifs a cependant suscité de nombreuses inquiétudes. Défenseur des droits, Jacques Toubon fustige en 2017 une loi dont la mise en œuvre conduit à un « fiasco judiciaire » qui plonge dans « un flou incompatible avec la liberté d'expression et d'information »7. L'ancien garde des sceaux, issu de la droite, met alors en garde contre une « sorte de “ciblage” d'une partie de la population ». En 2022, saisie par l'ancien membre du groupe Action directe, Jean-Marc Rouillan, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) condamne la France, estimant que cette loi sur l'apologie du terrorisme porte une atteinte excessive à la liberté d'expression, « l'une des conditions essentielles » du progrès et de l'épanouissement de chacun dans une société démocratique, y compris si les idées « heurtent, choquent, inquiètent »8. Amnesty International ne dit pas autre chose : « Le délit d'apologie du terrorisme est trop souvent utilisé pour réduire au silence les expressions pacifiques de solidarité avec les Palestiniens et Palestiniennes » tout en créant un « effet dissuasif ».
Selon Maître Cochain, « l'apologie du terrorisme » pourrait connaître le même sort que l'appel au boycott des produits israéliens. Le 11 juin 2020, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) qui affirmait que l'appel au boycott relevait de la liberté d'expression et devait donc être protégé. « Il pourrait en être de même concernant bon nombre d'accusations d'apologie du terrorisme qui ont, en réalité, pour but de porter atteinte à la liberté d'expression en instrumentalisant la loi », estime l'avocate.

Derrière les poursuites pour apologie du terrorisme, il y a des organisations pro-israéliennes qui portent plainte où se constituent partie civile comme le Crif, le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), des organisations locales communautaires ou l'Organisation juive européenne (OJE). Cette dernière, particulièrement active sur ces dossiers, est à l'origine des poursuites contre des dizaines de personnalités dont l'humoriste Guillaume Meurice (affaire classée sans suite), le footballeur Youcef Atal (condamné à huit mois avec sursis), Jean-Luc Mélenchon, les députées insoumises Mathilde Panot et Danièle Obono, ou la juriste franco-palestinienne Rima Hassan. Comme le note Check News, cette organisation « regroupe principalement des avocats » et sa présidente Muriel Ouaknine Melki a des liens étroits avec les services de renseignement israéliens. Sollicitée, l'OJE n'a pas répondu à nos questions.
Certaines organisations, comme Jeunesse française juive (JFJ) qui se félicite d'avoir fait condamner Jean-Paul Delescaut de la CGT et poursuit plusieurs dizaines de personnalités pour apologie du terrorisme, ont été créées le 7 octobre 2023. N'ayant pas cinq années d'existence, JFJ n'a pas la possibilité de se constituer partie civile mais peut déposer plainte, et ne s'en prive pas. « Notre démarche est d'inciter la justice française à se positionner clairement quant aux propos faisant l'apologie du terrorisme », nous assure Raphaël Attia-Pariente, porte-parole de la JFJ. Il revendique « des centaines d'adhérents bénévoles » et assure que la volonté de JFJ « n'est pas de censurer qui que ce soit ». « Avoir de la sympathie pour les souffrances avérées et incontestables du peuple palestinien n'est pas un crime », développe Raphaël Attia-Pariente.
Selon lui,
À l'évidence, la France vit actuellement une vague d'antisémitisme comme rarement dans son histoire. La violence qui touche les juifs français nous semble être la conséquence directe des discours qui diabolisent Israël. Par conséquent, l'antisionisme fanatique devient de facto un problème français.
Outre les procédures judiciaires, les pressions professionnelles ne sont pas en reste concernant ceux qui critiquent Israël en France. Le sort de plusieurs avocats en exercice est actuellement examiné par la commission de déontologie en vue d'une saisie (ou pas) de la commission disciplinaire. Cela fait suite à des plaintes ordinales, autrement dit la saisie de l'Ordre des avocats par un confrère contre un confrère. Sont pointés les devoirs déontologiques de modération, de retenue et de délicatesse de la fonction.
L'un des avocats concernés ayant requis l'anonymat avoue être inquiété pour des publications sur les réseaux sociaux critiquant Israël de manière véhémente :
Avec ce qui se passe en Palestine, c'est la première fois où je me suis dit qu'on ne peut pas laisser l'espace médiatique être occupé par les pro-israéliens. Je trouve qu'Israël est un État qui se comporte comme un voyou depuis des décennies dans une impunité absolument totale et je ne vois pas pourquoi moi, je n'aurais pas le droit de parler.
L'anthropologue Véronique Bontemps est chercheuse au CNRS dans une unité en partie sous tutelle de l'École des hautes études en sciences sociales. À l'EHESS, elle est référente d'un séminaire de recherche sur les sociétés palestiniennes depuis plus de dix ans. Le 8 octobre, alors qu'elle est, selon ses mots, « très secouée par les attaques de la veille et par l'incertitude dans laquelle nous étions plongés », les étudiants de la section Solidaires demandent à Véronique de diffuser sur une liste d'e-mails interne à l'école le fameux communiqué qui leur vaudra leur convocation au poste. La chercheuse lit le communiqué en diagonale et le diffuse.
Immédiatement, elle reçoit des messages incendiaires de collègues qu'elle ne connaît pas personnellement et qui vont jusqu'à lui dire qu'elle a de la sympathie pour Daech, qu'elle est médiocre, qu'ils ont honte d'appartenir à la même institution qu'elle, etc. En relisant le communiqué à tête reposée, Véronique estime que le ton n'était pas approprié et qu'elle n'aurait pas écrit les choses de la même manière. Elle maintient que l'histoire n'a pas commencé le 7 octobre mais envoie un message disant qu'elle n'est pas l'auteure de ce communiqué et qu'elle condamne la mort de tous les civils.
En décembre, la direction du CNRS lance une procédure disciplinaire à son encontre pour « apologie du terrorisme », « incitation à la haine raciale » et « manquement au devoir de réserve ». Après une longue attente, elle apprend en février qu'elle a écopé d'un avertissement de la part du CNRS pour le manquement à son devoir de réserve. Cette affaire a eu pour conséquence que Véronique Bontemps, éminente spécialiste de la Palestine, a refusé toutes les interventions auxquelles elle a été conviée après le 7 octobre :
Tout a été fait pour m'intimider, et ça a fonctionné. Je me suis dit que quoi que je dise, quelqu'un allait déformer mes propos et m'attaquer encore.
Rami Selmi est un médecin franco-palestinien, originaire de Gaza. Radiologue à Marseille, il pratique en France depuis 2006. Le 22 janvier 2024, il est convoqué par le conseil départemental de l'Ordre des médecins après une lettre envoyée par l'Observatoire juif de France adressée deux mois plus tôt. Dans les annexes envoyées avec la lettre figurent des captures d'écran de la page Facebook de Rami Selmi, où il écrivait : « Luttons contre le génocide du peuple palestinien commis par Israël », ou encore des photos de cadavres d'enfants victimes de cette guerre, rapporte La Marseillaise9. « Je ne comprends toujours pas ce qu'on me reproche », livre Rami au média local, disant qu'il se serait plutôt attendu à un soutien de la part du conseil de l'Ordre des médecins car sa famille a subi de lourdes pertes humaines dans cette guerre. « J'attendais aussi que ce conseil apporte son soutien aux médecins palestiniens et aux soignants victimes de l'armée israélienne sur place », a-t-il ajouté.
De très nombreux commentateurs pro-israéliens ont tenu des propos insultants ou minimisant la souffrance infligée aux Palestiniens, pour la plupart des habitués des plateaux télés comme Meyer Habib (qualifiant le peuple palestinien de « cancer »), Caroline Fourest, Céline Pina ou le twittos Raphaël Enthoven. Quelles marges de manœuvres les organisations sensibles à la cause palestinienne ont-elles sur le plan juridique pour dénoncer des apologies de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité ou de génocide ? Pour Maître Marcel,
Le crime de guerre, le génocide, il faut qu'ils soient reconnus d'un point de vue juridique pour en dénoncer l'apologie. C'est toute la différence avec l'apologie du terrorisme qui est vraiment très pratique de ce point de vue.
Ceux qui considèrent qu'il y aurait un deux poids deux mesures sont ainsi confrontés au fait que le Hamas est désigné comme organisation terroriste par l'Union européenne tandis qu'Israël, non. Le droit international a été construit par les puissances occidentales de telle sorte qu'on ne puisse évidemment pas poursuivre aussi facilement Israël pour des crimes de guerre commis sur les Palestiniens qu'un citoyen en France affirmant que le Hamas, c'est de la résistance.
1Christophe Ayad, « Le conflit Israël-Hamas s'invite dans les tribunaux français : de plus en plus de procédures pour apologie du terrorisme », Le Monde, 2 mars 2024.
2Le prénom a été changé.
3Laurent Gallien, « Quatre mois de prison avec sursis requis pour apologie de terrorisme à l'encontre d'un élu d'Échirolles », France Bleu Isère, 20 février 2024.
4Le prénom a été changé.
5Mathieu Dejean, Lucie Delaporte, Mathilde Goanec, Dan Israel et Manuel Magrez, « Apologie du terrorisme : Mathilde Panot convoquée, dernière d'une longue liste », Mediapart, 23 avril 2024.
6op.cit.
7Jean-Baptiste Jacquin, « Jacques Toubon : le projet de loi antiterroriste est “une pilule empoisonnée” », Le Monde, 23 juin 2017.
8Jean-Baptiste Jacquin, « Affaire Jean-Marc Rouillan : la CEDH condamne la France pour violation de la liberté d'expression », Le Monde, 23 juin 2022.
9Philippe Amsellem, « Je ne comprends pas ce qu'on me reproche », La Marseillaise, 22 janvier 2024.
Cent trois journalistes palestiniens tués à Gaza, interdiction d'Al-Jazira : Israël est loin d'être un paradis pour les voix critiques, comme le prouve la baisse de sa note au classement Reporters sans frontières de la liberté de la presse. De son côté, le discours dominant dans les médias européens exclut souvent les Palestiniens du champ politique. Comment écrit-on sur la Palestine quand on est à Jérusalem ? Observations d'une reporter française après cinq ans sur place.
Depuis plus de sept mois, les journalistes qui travaillent sur Gaza sont privés d'accès au terrain. L'État israélien interdit aux médias étrangers de se rendre dans l'enclave palestinienne, toujours considérée par l'Organisation des Nations unies (ONU) comme un territoire occupé par Israël, même après le retrait unilatéral décidé en 2005 par le premier ministre de l'époque, Ariel Sharon.
Quiconque s'est déjà rendu à Gaza n'a de doute sur la réalité de cette occupation. On ne voyait pas de soldats ni de colons israéliens au coin des routes, cependant Israël contrôlait les cieux. En permanence, résonnait le bourdonnement des drones, encore plus obsédant la nuit lorsqu'ils volaient à basse altitude. Les pêcheurs gazaouis qui tentaient de s'aventurer au-delà du périmètre autorisé par l'armée – sans cesse modifié – se faisaient tirer dessus par la marine israélienne. Et les agriculteurs risquaient de se prendre une balle s'ils s'aventuraient trop près de la barrière séparant Gaza du territoire israélien. Depuis le 9 octobre, l'enclave est coupée du monde par Israël qui laisse entrer une infime partie de l'aide humanitaire, bien trop insuffisante.
Avant octobre 2023, les journalistes étaient parmi les rares à pouvoir visiter Gaza, sous blocus israélien depuis 2007. Non sans difficulté, il fallait obtenir une carte de presse israélienne, délivrée par le bureau gouvernemental de presse, qui convoquait parfois les reporters dont il n'appréciait pas beaucoup le travail pour une « discussion », avant la remise en main propre du précieux sésame. Il fallait aussi obtenir un permis auprès du Hamas. Un reportage réalisé un peu trop près du grillage séparant Gaza d'Israël sans avoir demandé d'autorisation préalable m'a valu quelques invitations à prendre un café au ministère de l'intérieur à Gaza. Dans l'enclave palestinienne, nous devions être systématiquement accompagnés d'un fixer : un journaliste gazaoui qui nous ouvrait les portes et son carnet d'adresses.
Aller à Gaza était donc coûteux. On s'y rendait en général plusieurs jours, pour une série de reportages. Le terminal d'Erez, point de passage entre Israël et Gaza, n'était ouvert qu'en semaine jusqu'à 15 heures, et fermait pendant les fêtes juives. Au retour, les journalistes subissaient une fouille minutieuse et souvent humiliante : depuis leurs bureaux vitrés en hauteur, des soldats israéliens nous donnaient des ordres par interphone. En bas, avec nous, les employés du checkpoint étaient tous arabes.
Les Palestiniens étaient encore plus malmenés. Nombre d'entre eux étaient de surcroît malades, car c'était l'un des rares motifs justifiant d'obtenir un permis de sortie par Erez. J'ai ainsi vu de mes propres yeux une vieille femme en chaise roulante obligée de passer un tourniquet debout, soutenue par les employés du terminal. Après avoir passé le contrôle, nos affaires nous étaient rendues éparpillées. Certains retrouvaient du matériel cassé ou s'étaient fait voler des produits de beauté.
Ce n'est pas la première fois qu'Israël bombarde à huis-clos. Depuis mon arrivée à Jérusalem en 2018, dès qu'une opération militaire dure plus de quelques heures, Erez se retrouve fermé. Mais ce qui est inédit, en revanche, c'est la durée. Sept mois. Ma dernière visite à Gaza remonte à juin 2023. Pour une fois, j'avais un peu de temps. Je réalisais un reportage sur la coopération culturelle et, contrairement à mes dernières visites en mai 2021 et août 2022, l'enclave vivait une période d'accalmie relative.
De nouveaux restaurants et cafés avaient ouvert sur la corniche. À l'hôtel Deira, des étudiant·es fêtaient leur diplôme de master, dansant et riant sur des tubes égyptiens à la mode, face à la mer. Le matin, les coups de sifflet des maîtres-nageurs résonnaient sur les plages. Ils envoyaient des troupes de petits garçons en short et maillot de corps, affronter les vaguelettes de la Méditerranée. Depuis un an, la mer était propre, grâce à des travaux sur les infrastructures, financés par les bailleurs internationaux. Des souvenirs qui contrastent violemment avec les images parvenant de Gaza aujourd'hui. Désormais seuls sur le terrain, les journalistes palestiniens accomplissent une minutieuse documentation dans des conditions dantesques, payant parfois de leur vie ce travail essentiel.
Une partie de moi ne réalise pas l'ampleur des dévastations. La distance rend certaines réalités moins tangibles. C'est le but : nous garder hors-jeu. Qu'on ne sente pas, qu'on ne vive pas dans notre chair l'horreur des massacres israéliens à Gaza. Malgré tous les efforts déployés, notre écriture reste désincarnée. Il y a des événements qu'on ne voit pas. Depuis des mois, on est submergé de récits terribles et on manque de temps pour tout confirmer et documenter. Parfois, les informations sont vérifiées plus tard, alors que la machine médiatique est déjà passée à autre chose. D'autres fois il est impossible, en quelques minutes au téléphone, d'aborder certains sujets. Quel parent raconterait à une inconnue au bout du fil ce qu'il ressent après avoir enterré le corps déchiqueté de son enfant ? Un ami gazaoui sorti de l'enclave me confiait le mois dernier : « Ce que je vois dans les médias ne reflète pas le dixième de ce que nous avons vécu. »
Cette distance crée un déséquilibre. Après le 7 octobre, des envoyés spéciaux du monde entier ont été dépêchés en Israël pour couvrir les crimes du Hamas et des combattants palestiniens dans les kibboutz. Pendant de longues heures, ils ont interviewé les rescapés, photographié les lieux, les mémoires. À Tel-Aviv, ils ont enchaîné les directs sous le feu des roquettes palestiniennes. Les bombes israéliennes, même lorsqu'elles anéantissent une famille entière en quelques secondes sont restées, elles, majoritairement hors champ, faute de journalistes étrangers sur place. La fumée des explosions, le bruit, la peur dans l'enclave palestinienne n'ont pas saturé les écrans occidentaux.
Ceux du monde arabe, en revanche, si. Car les images existent : nos consœurs et confrères palestiniens réalisent un travail remarquable. Les images sont, pour beaucoup, atroces. Elles alimentent une grande partie de nos articles. Ces journalistes sont nos yeux et nos oreilles sur place, les seuls témoins des massacres en cours. Leur courage est immense et ils devraient être davantage sollicités par les médias occidentaux. Le discrédit que certains cherchent à attacher à leur travail, sous le seul prétexte qu'ils sont Gazaouis, devrait être dénoncé avec force.
Car les Palestiniens documentent avec précision leur propre histoire. Pourtant souvent, elle n'est exposée que lorsque d'autres, non-Palestiniens, s'en emparent pour l'analyser. Ainsi, les récits de la Nakba (la catastrophe), l'exode de 900 000 Palestiniens avant et après la création d'Israël en 1948, ont émergé notamment après le travail des « nouveaux historiens » israéliens qui, dans les années 1980, ont exhumé des archives israéliennes et britanniques documentant cette période. Depuis longtemps, les Palestiniens avaient déjà compilé les récits des réfugiés, sans rencontrer le même écho.
De même, pour documenter ce qui se passe en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, les médias occidentaux s'appuient beaucoup sur des sources israéliennes : sécuritaires, politiques ou médiatiques. En Israël, la presse écrite est relativement libre bien que très orientée, à l'exception de quelques publications, notamment le quotidien Haaretz. Les journaux israéliens sont facilement accessibles : une partie sont traduits en anglais. L'équivalent côté palestinien n'existe pas. En anglais, la chaîne qatarie Al-Jazeera est la plus exhaustive. Aujourd'hui, sa couverture de Gaza est unique, avec des reporters presque partout et une large variété de sources. Elle n'est pas locale, mais elle est née de la volonté de placer la question palestinienne au centre de sa couverture. Sa présence en Israël est mise en cause : le 1er avril dernier, le parlement israélien a voté une loi permettant d'interdire la diffusion en Israël de médias étrangers portant atteinte à la sécurité de l'État, ce que le gouvernement israélien vient de faire pour Al-Jazeera. Les autres médias sont en arabe, comme Arab 48, le journal en ligne des Palestiniens citoyens d'Israël, l'un des rares à couvrir l'actualité israélienne et palestinienne avec des analyses et des actualités factuelles.
De manière générale, trouver des informations côté israélien est relativement facile : les numéros de téléphone des responsables et porte-paroles gouvernementaux sont accessibles sur un site internet référencé. Le bureau gouvernemental de presse publie des extraits de discours des responsables politiques et organise des tours thématiques en Israël ainsi que dans les colonies. D'autres organismes proposent des visites de terrain aux journalistes étrangers et des visioconférences en anglais avec des chercheurs, professeurs ou anciens responsables de l'armée.
Dans l'urgence médiatique, lorsque l'article est à rendre dans deux heures, recueillir une analyse « clé en main » sur une actualité qui vient de tomber est évidemment bien pratique. À mon arrivée dans le pays, l'un des premiers courriers électroniques reçus émanait de l'organisation Israel Project1qui n'existe plus aujourd'hui. À l'époque, ce lobby mettait en contact les journalistes avec toutes sortes d'experts et responsables politiques. Israel Project organisait des soirées « whisky et sufganiyot » (beignets dégustés lors de la fête juive de Hanoukka), en plus de visites dans le pays. À une période, celles-ci se faisaient en hélicoptère pour « comprendre la géographie d'Israël », pays pourtant bien plus petit que la France.
Avant le 7 octobre, la communauté internationale avait embrassé la marginalisation de la question palestinienne orchestrée par Israël. Les manifestations monstres qui secouaient le pays depuis le début de l'année 2023 intéressaient bien davantage les rédactions. Peu de médias parlaient de la répression féroce de l'armée israélienne en Cisjordanie, depuis une série d'attentats en Israël au printemps 2022 et l'émergence de poches de résistance dans différentes villes comme Naplouse ou Jénine. En juin 2023, au cours de quelques semaines, j'avais couvert l'assassinat d'un petit garçon de deux ans et demi, Mohamed Tamimi, par un sniper israélien devant chez lui, à Nabi Saleh, dans le centre de la Cisjordanie. Un jeune Palestinien, Omar Jabara, avait également été tué d'une balle dans la poitrine par la police israélienne alors qu'il tentait de défendre son village, Turmus Ayya, aux alentours de Ramallah, contre une attaque de colons particulièrement violente. Mon travail consistait à tenir la chronique des morts palestiniennes, dans l'indifférence du monde. Cumulés, le nombre de personnes tuées atteignait des niveaux inégalés depuis des années. Cependant au jour le jour, certains passaient sous les radars, et l'effet de masse était effacé.
Probablement l'un des plus scrutés, le récit médiatique sur la Palestine est façonné par des poncifs qui brouillent la réalité sur le terrain. Après quelques semaines à Jérusalem et quelques lectures, il apparait vite évident que décrire la situation comme un « conflit entre deux parties » est totalement inopérant. Il s'agit bien d'une situation coloniale, avec un État colon et un peuple colonisé, privé de son droit à l'autodétermination. Que signifie donc le concept de « coexistence » au sein même de la société israélienne, alors qu'ONG israéliennes et internationales ont documenté une situation d'apartheid ?
Ces dernières semaines, le récit autour de Gaza tend à se cristalliser autour de la question humanitaire. On invite des travailleurs d'ONG à répondre à l'armée israélienne en plateau plutôt que de laisser la parole aux Palestiniens. Ces derniers sont des abstractions, ils sont dépolitisés. Rapporter leurs voix, les replacer au centre du récit et leur donner une importance vaut d'être taxé de militant·e. Une manière de décrédibiliser le travail effectué, présenté comme forcément partial et hors du cadre de « l'objectivité journalistique ».
Lorsqu'on se trouve sur le terrain, certains biais deviennent évidents. Ainsi, depuis des décennies, dans le récit médiatique dominant, les Palestiniens « meurent » ou « périssent » quand les Israéliens sont « tués ». En 2021, alors que des foules de jeunes hommes prenaient la rue, parfois violemment, pour affirmer leur identité palestinienne tout en étant détenteurs d'un passeport israélien, ils étaient partout décrits comme des « Arabes israéliens ». Eux se percevaient comme « Palestiniens citoyens d'Israël ». C'est donc ainsi que je l'ai écrit dans mes articles, parce que cette désignation contient une revendication identitaire — celle d'être Palestinien. Perçue par Israël comme une menace, elle a déclenché une avalanche de réactions indignées à mon encontre, dont une série de tweets d'un représentant des autorités israéliennes. Pourtant, qui sont ces 20 % d'Israéliens, s'ils ne sont pas les descendants de Palestiniens restés sur leurs terres au moment de la Nakba, et ayant de cette façon obtenu la citoyenneté israélienne ?
Dans une tour du sud de Jérusalem, une armada d'employés du bureau gouvernemental de presse israélien épluchent soigneusement les productions des médias internationaux sur Israël, en langue originale. Puis, un de leurs représentants vient se plaindre de l'utilisation de tel ou tel terme, dénonce un « manque d'éthique journalistique » ou remet en question des informations, parfois sur X (ex-Twitter), parfois directement par email, sans toujours mettre l'auteur en copie mais en s'adressant directement à sa hiérarchie. En 2018, l'ambassadrice d'Israël en France avait demandé par écrit à la direction de France Télévisions d'annuler la diffusion d'un reportage d'Envoyé spécial consacré aux milliers de manifestants blessés par les balles des snipers israéliens le long de la barrière séparant Israël de la bande de Gaza lors de la « marche du retour ». La chaîne publique n'avait néanmoins pas cédé.
Des sites internet effectuent également ce travail de surveillance, en publiant des articles à charge contre des reportages ou des analyses. Aux États-Unis, les plus puissants sont Canary Mission ou Camera. En France, à une échelle bien plus modeste, le site internet InfoEquitable du journaliste de France Télévisions Clément Weill-Raynal décortique les productions de médias francophones. Ces pressions ne sont pas sans conséquence. Certaines rédactions cèdent, modifient ou s'abstiendront la prochaine fois. Inconsciemment aussi, parfois, s'insinue l'autocensure.
La pression s'est étendue aux organisations humanitaires et aux universitaires. Souvent, sous un article à propos de Gaza posté sur internet, certains écrivent : « Et les otages ? » Une assignation à la symétrie, comme si les souffrances des Palestiniens devaient être ramenées à celles des Israéliens, constamment. Cette question fait écho à une autre, que m'ont posée beaucoup d'Israéliens depuis cinq ans : « Pourquoi vous n'écrivez pas sur le génocide ouïgour ou le Soudan ? » Comme si les crimes commis ailleurs dédouanaient les crimes commis ici. « J'ai choisi de travailler à Jérusalem, c'est de cet endroit dont je parle », leur répondais-je.
1Lire Alain Gresh, « Propagande et désinformation à l'israélienne I », Nouvelles d'Orient, 13 janvier 2010.
Né de la fusion entre L'Orient, fondé en 1924, et Le Jour, fondé en 1934, le quotidien francophone de Beyrouth fête cette année son centenaire. Au fil des guerres et des crises, le journal s'est adapté aux évolutions du Liban ainsi qu'aux nouveaux usages des médias. Dans un contexte de crise économique, il a su se maintenir à flot, et lorgne désormais vers les lecteurs anglophones.
L'Orient-Le Jour, c'est le journal des « tantes d'Achrafieh » (quartier à l'est de Beyrouth), ces vieilles dames chrétiennes qui parlent français entre elles et viennent de la haute société libanaise. Cette image, assumée par le journal lui-même, qui célèbre ses cent ans en 2024, est en passe d'évoluer avec la conquête d'un nouveau public plus jeune et plus international, qui consomme autrement les médias. À l'aube de son centenaire, il était temps de prendre le virage numérique qui entraine inévitablement un bouleversement du ton et des formats. Cette impulsion, déjà entamée il y a plusieurs années, est un nouveau tsunami dans le milieu médiatique au Liban. Pour sortir de son image « tout en l'honorant », le journal avait en effet décidé, il y a 25 ans, de se tourner vers l'avenir en lançant son premier site internet dès la fin des années 1990. L'Orient-Le Jour était ainsi devenu un pionnier du numérique au Moyen-Orient.
Aujourd'hui, le quotidien continue de représenter beaucoup pour les francophones libanais. Car dans un pays marqué par les fractures politiques, il reste une voix libre et non-partisane. La thaoura (révolution) d'octobre 2019, suivie de la pandémie de Covid-19, de l'explosion au port de Beyrouth en août 2020, et dernièrement de la guerre à Gaza et au sud du Liban, ont boosté les abonnements numériques. « Près de la moitié de nos lecteurs se trouvent en France, et huit personnes sur dix qui entrent sur notre site ne vivent pas au Liban », explique Fouad Khoury Hélou, le directeur exécutif du journal. Les audiences montrent l'intérêt de la diaspora libanaise à travers le monde pour ce qu'il se passe dans le pays et plus largement dans la région. L'explosion au port de Beyrouth, qui a emporté une partie de la ville le 4 août 2020, a vu les audiences tripler. Le même phénomène a été observé après le tremblement de terre en Turquie, début février 2023, dont les secousses ont été ressenties jusqu'au Liban.
Marc Farra, 33 ans, est un Libanais francophone qui travaille pour une entreprise aux États-Unis où il a vécu une partie de sa vie. Ses parents sont abonnés à la version papier de L'Orient-Le Jour, et lui est abonné à la version en ligne de L'Orient Today. « C'est l'un des seuls médias libanais pour lesquels je suis prêt à payer. Le contenu est centriste, non-partisan, et je leur fait confiance, même s'ils tombent parfois dans de la pure francophonie ». Cet avis est partagé par de nombreux jeunes Libanais trilingues. Éduqués dans les écoles françaises, mais ayant vécu et travaillé dans des pays anglophones, ils gardent un œil sur leur pays d'origine. Marc fait partie de ces Libanais de l'étranger qui sont rentrés à la suite de la thaoura. Impliqué dans la vie communautaire, il continue de croire en son pays. « C'est pour cette raison que l'on se bat tous les jours au journal », appuie l'un des rédacteurs en chef, Anthony Samrani. « On croit au Liban, et on veut continuer de produire un journal libre, qui critique à la fois l'Iran, l'Arabie Saoudite, et Israël, tout en condamnant les attaques du Hamas le 7 octobre ».
Joumana Jamhouri était abonnée à la version papier de L'Orient-Le Jour depuis des années cependant, comme de nombreux Libanais, il a fallu réduire les dépenses. « Nous sommes passés à l'abonnement numérique, mais c'est temporaire. Dès que notre situation financière s'améliore, je veux absolument repasser à l'abonnement papier ». Ses amis préfèrent eux aussi la version papier, tels June Nabaa et son mari : « C'est comme un livre, le journal papier a une âme ». Ils racontent être abonnés à L'Orient-Le Jour depuis 1986, « la date de notre mariage ». Une certaine génération, attachée au papier, qui perdure mais ne durera pas pour toujours. « Si, demain, nous arrêtons la version papier de L'Orient-Le Jour, certains de nos lecteurs penseront que nous avons complètement disparu », remarque Fouad Khoury Hélou. Cette idée ne convainc personne dans les locaux du journal car la version papier est en elle-même rentable. Son prix est passé de 3 000 livres libanaises avant la crise, soit l'équivalent de 1,80 euros, à 200 000 livres libanaises aujourd'hui, l'équivalent, d'environ 2 euros, après la dévaluation de la monnaie locale face au dollar1.
Toutefois l'avenir est au numérique, alors le journal s'adapte et mise depuis une dizaine d'années sur son site internet et son application mobile. La majorité des visites de la version en ligne sont issues de l'étranger, dont 40 % de la France, et le reste du Golfe, du Canada, ou de l'Australie, qui concentrent une forte communauté libanaise. Ce sont ces meghterbin (expatriés) comme on les appelle au Liban, que le journal souhaite attirer. « Nous avons atteint un plafond au Liban, la moitié de nos abonnés vivent ici, et l'autre moitié réside à l'étranger. Nous voulons pousser ces libanais de l'étranger à s'abonner au site », appuie le directeur.
Il s'agit surtout de dépoussiérer l'image du journal et de partir en quête d'une audience qui a perdu tout intérêt pour les médias traditionnels. « C'est l'effet Trump », analyse Fouad Khoury Hélou. Ainsi, le journal a lancé L'Orient Today, sa version web en anglais, en toute humilité. « Nous savons bien qu'il n'est pas possible de concurrencer les grands médias anglophones de la région », admet-il. Mais considéré comme une source fiable par une nouvelle fraction de Libanais non francophones, le site a tout de même acquis une notoriété.
« Nous avons réussi à faire de belles choses à L'Orient Today, des formats plus courts et plus didactiques, c'est ce que demande la nouvelle génération, explique pour sa part Marie-José Daoud, ex rédactrice en chef de la version anglophone qui vient tout juste de quitter son poste. « Une partie de notre contenu est une traduction des articles de la version française », précise-t-elle. Les équipes de journalistes francophones et anglophones sont elles aussi plus jeunes, et habituées aux nouveaux médiums d'information. Le format vidéo, diffusé via les réseaux sociaux, a été intégré dans le courant de l'année 2022, afin de s'adapter aux nouveaux formats des médias et à des habitudes de consommation différentes. « Nous sommes passés d'un journal à un média », résume ainsi Fouad Khoury Hélou.
Dans un pays sous perfusion étrangère, dont l'électricité provient pour l'essentiel de générateurs privés, avec un taux du dollar fluctuant, faire fonctionner un journal implique d'avoir la foi. « Nous croyons en notre voix de quotidien francophone libre, c'est pour cela que nous continuons malgré les difficultés du pays », affirme Anthony Samrani avant d'ajouter que « les cent ans du quotidien sont une étape mais pas une fin en soi, une façon de regarder notre immense héritage, de l'assumer, et d'avancer dans une nouvelle direction ». L'Orient-Le Jour jouit en réalité d'une liberté éditoriale rare dans la région. Pouvoir critiquer l'Arabie saoudite, Israël et l'Iran tout en continuant d'exister s'avère un défi au Moyen-Orient. C'est pourtant bien la raison d'être à la base de ce journal, aujourd'hui centenaire.
1Avant la crise financière de 2019, 1 dollar valait 1 500 livres libanaises, contre 90 000 livres aujourd'hui.
Depuis le 25 juillet 2021, la liberté de la presse est en recul dans le pays. Pressions exercées sur les journalistes critiques envers le pouvoir, recours à de nouveaux décrets juridiques pour les criminaliser, absence de communication avec les autorités… Autant de problèmes touchant ceux qui se sont battus depuis treize ans pour préserver la liberté d'expression acquise avec la révolution de 2011.
« Vous n'êtes pas sur la liste, vous n'êtes donc pas autorisés à entrer. » Cette phrase n'est pas lancée par un vigile à l'entrée d'une soirée VIP, mais par un représentant de la communication du nouveau Conseil national des régions et des districts. Il s'adresse à des journalistes tunisiens et étrangers venus couvrir, le vendredi 19 avril 2024, la séance inaugurale de cette seconde chambre parlementaire élue quelques mois auparavant au suffrage indirect.
« Seuls quelques médias, souvent étatiques et triés sur le volet, sont autorisés à couvrir cette première session », déplore Mourad Zeghidi, journaliste à la radio privée IFM et chroniqueur télé, qui a tenté d'envoyer une équipe. « C'est inadmissible, sachant qu'on nous a déjà refusé l'accès à la première séance plénière du nouveau parlement en mars 2023 », ajoute-t-il. L'année passée, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et la profession avaient protesté devant le parlement qui a finalement ouvert ses portes pour les séances plénières suivantes.
Un an plus tard, la déconvenue et l'accoutumance à ce genre de procédés ont pris le dessus, à force d'encaisser les refus de certains officiels. Dans le cas du conseil des régions, des journalistes étrangers ont passé une demi-journée à tenter de joindre les attachés de presse de cette seconde chambre afin de s'inscrire sur la fameuse liste des professionnels autorisés, sans succès. Un manque de communication que Mourad Zeghidi peine à expliquer :
Nous avons un mal fou à contacter les autorités de manière générale pour avoir leur point de vue. Par exemple, nous avons tenté d'avoir une réponse du ministère de l'industrie sur sa décision de sortir le phosphogypse à Gabès de la liste des produits dangereux alors qu'il ne l'est pas. Nous n'avons eu aucune réponse. Ni refus, ni retour.
Le journaliste ne sait plus sur quel pied danser « car on arrive quand même à poursuivre notre travail sur d'autres aspects. Par exemple, nous avons fait une émission sur les prisonniers politiques méconnus et victimes de détention prolongée dans diverses affaires, dont celle du complot contre la sûreté de l'État1, sans subir de représailles », admet-t-il. Le 24 avril, la juge d'instruction au pôle judiciaire antiterroriste a pourtant réitéré l'interdiction pour les médias de parler des développements dans cette affaire, malgré la clôture de l'instruction le 12 avril. Une proscription similaire avait déjà été émise par communiqué en 2023 sans plus d'explications.
Les lignes de la censure sont sans cesse troublées, et les interdictions de couvrir tel ou tel évènement, rarement justifiées. Très peu de médias ont pu par exemple avoir accès à la centaine de blessés palestiniens rapatriés par la Tunisie depuis les bombardements sur Gaza à la suite de l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023. Si les médias ont pu couvrir de loin leur arrivée à l'aéroport de Tunis 18 décembre 2023, depuis, c'est le black-out total. « Cette décision d'interdire l'accès est assez inexplicable. Lors des différentes guerres en Libye après 2011, nous avons toujours pu avoir accès aux blessés libyens de différents camps qui venaient se faire soigner dans des cliniques tunisiennes », fait remarquer le journaliste Bassam Bounenni. Les raisons invoquées sont diverses et variées : risques d'infiltration ou d'exposition traumatisante pour les blessés, peur d'une instrumentalisation de la question palestinienne par les journalistes, absence de vis-à-vis pour demander des autorisations… Des motifs non officiels qui s'échangent entre les journalistes, faute d'avoir plus d'explication de la part des autorités. La seule interview qui ait circulé est celle d'une blessée palestinienne mineure, donnée à la radio nationale en avril, et encadrée par la porte-parole du Croissant-Rouge et l'accompagnateur de la jeune fille en studio.
Autre sujet peu médiatisé, le sort des migrants subsahariens dans les campements de fortune au cœur des oliveraies d'El-Amra et Jebiniana dans le sud-est du pays, non loin de Sfax. Cette situation est le résultat d'une politique sécuritaire musclée menée depuis février 2023 après un communiqué de la présidence dénonçant l'arrivée de « hordes de migrants subsahariens dans le pays », dont le but serait de « changer la démographie de la Tunisie ». Depuis, les contrôles se sont renforcés sur les personnes en situation irrégulière, et beaucoup de migrants ont perdu travail et logement. Les migrants subsahariens qui arrivent en Tunisie par voie terrestre via l'Algérie et la Libye se dirigent désormais directement vers les oliveraies, en attendant de pouvoir payer un départ vers les côtes italiennes. « Leur parcours migratoire à Sfax et dans ces oliveraies est resté très peu traité par les médias. Cela a favorisé la montée de l'hostilité envers ces migrants », explique Bassam Bounenni. Par peur de déplaire au pouvoir, d'être arrêtés sur place ou faute de moyens, peu de médias tunisiens vont sur le terrain pour couvrir ce sujet qui reste sensible. Les débats se font souvent sur les plateaux radio et télévisés, non sans dérapages racistes.
Entre autocensure, manque de communication avec les autorités et sous-médiatisation de certains sujets, difficile de mesurer le baromètre de la liberté d'informer en Tunisie. « Concrètement, on continue de travailler. Mais il y a quand même des journalistes qui se demandent à chaque fois quand viendra leur tour d'avoir des problèmes », résume Mourad Zeghidi en plaisantant à moitié. La radio pour laquelle il travaille n'est pas en reste. Le 24 avril, une journaliste d'IFM, Khouloud Mabrouk, a été convoquée et interrogée par une équipe de la garde nationale, à propos d'une interview faite avec un ancien ministre, Mabrouk Korchid, et l'avocat Samir Dilou, membre du comité de défense des prisonniers dans l'affaire du complot contre la sûreté de l'État. Si elle a été maintenue en liberté, une enquête a néanmoins été ouverte. Le 31 mars, c'est l'avocate et chroniqueuse de la même radio, Sonia Dahmani, qui a fait l'objet d'une enquête en raison de déclarations pouvant nuire à la sécurité publique et relever de la diffamation, sur la base du décret 54. Ce décret a été promulgué en 2022, officiellement pour contrôler la cybercriminalité et la diffusion de fausses informations via les réseaux sociaux. Cependant dans les faits, il sert à réprimer les journalistes et les voix critiques sur les réseaux sociaux. Sonia Dahmani a également été convoquée en janvier 2024 pour d'autres déclarations, sur la base de ce même décret. Les deux affaires font suite à des questionnements émis à l'antenne sur le travail du gouvernement.
Le 10 janvier, un autre journaliste de la chaîne, Zied El-Heni est libéré après dix jours de prison. Accusé de diffamation pour avoir traité la ministre du commerce de « cazi » — mot familier en arabe tunisien pour signifier « cassos » —, il a été condamné à six mois de prison avec sursis. Mais depuis sa libération, il a dû cesser sa collaboration avec la radio IFM sur la base d'un commun accord.
Actuellement, le journaliste de la radio CAP FM, Mohamed Boughalleb purge une peine de six mois de prison ferme. Il a été condamné pour avoir « porté atteinte à l'honneur » d'une fonctionnaire du ministère des affaires religieuses, après avoir questionné des déplacements à l'étranger a priori injustifiés avec le ministre aux frais de l'institution. Ces affaires témoignent d'une « régression » pour la liberté de la presse, selon un communiqué de Reporters sans frontières sur la détention du journaliste qui dénonce une peine disproportionnée par rapport aux faits reprochés. « La tendance à recourir à l'emprisonnement est une menace clairement adressée à ceux qui assument pleinement leur rôle de journalistes », peut-on lire dans le communiqué.
Une autre nouvelle tendance émerge aussi dans ces procès qui condamnent à la hâte les journalistes. Les plaintes émanent souvent de ministres ou d'instances officielles. C'est notamment le cas du journaliste Haythem El-Mekki, chroniqueur satirique connu de la radio Mosaïque FM, convoqué devant le tribunal de Sfax après une plainte à son encontre déposée par l'hôpital de Sfax pour « diffusion de photos sans autorisation afin de semer le trouble ».
« Je ne comprends pas que l'on me reproche d'avoir parlé d'un problème qui était de notoriété publique, à savoir la saturation de la morgue de l'hôpital de Sfax à cause des naufrages des embarcations de migrants », s'indigne Mekki qui n'a même pas diffusé de photo à ce sujet. Il ajoute que le tweet posté n'est pas celui pour lequel il a été accusé, et que la capture d'écran figurant dans le dossier d'accusation provient d'un compte non vérifié.
Malgré mon interrogatoire détaillé avec la brigade sur le sujet, je suis quand même convoqué devant le juge. Je n'aurais jamais pensé qu'un hôpital puisse déposer une telle plainte.
Son audience est fixée au 16 mai. Pour lui, il s'agit d'une forme de « harcèlement » qu'il lie à une deuxième convocation par la justice l'année passée avec deux de ses collègues de la radio, dans le cadre d'une autre affaire. Haythem Mekki avait pourtant diminué son temps d'antenne après l'emprisonnement du directeur de Mosaïque FM Noureddine Boutar, libéré sous caution après trois mois de détention dans le cadre d'une affaire de blanchiment d'argent et de complot contre la sûreté de l'État. Aujourd'hui, malgré une exposition médiatique réduite, il estime ne pas être à l'abri de ces procès de complaisance.
Je ne pense pas que ça soit des affaires directement commanditées d'en-haut, mais plutôt des entités qui veulent régler des comptes ou se faire bien voir du pouvoir. Et l'ambiance répressive actuelle leur permet d'agir.
Les lignes rouges sont tellement floutées que le journaliste Bassem Bounenni estime qu'il n'y a pas de « logique ou de rationalité dans la censure, et c'est ce qui est d'autant plus inquiétant ».
Dans les faits, selon les rapports de plusieurs ONG, le décret 54 est souvent utilisé pour criminaliser les déclarations des journalistes alors qu'il existe les décrets 115 et 116 depuis 2011 permettant de réguler la profession. Les bloggers ou internautes qui critiquent le pouvoir sur les réseaux sociaux sont également ciblés par le décret 54. Le nombre de cas reste difficile à recenser, selon Salsabil Chellali, directrice du bureau de Human Rights Watch à Tunis. « Nous n'avons pas le détail de toutes les affaires qui tombent sous le décret 54. Nous ne pouvons donc répertorier que celles qui sont communiquées par les avocats ou dénoncées par les victimes et les médias. Et certaines personnes préfèrent ne pas rendre leur affaire publique », explique-t-elle. L'ONG a noté quatre condamnations sur la base de ce décret ainsi que 9 journalistes poursuivis et faisant l'objet d'enquêtes. En tout, 28 personnes sont concernées par ce décret, selon les chiffres de Human Rights Watch. Le Syndicat des journalistes tunisiens en a répertorié 40.
Selon Salsabil Chellali, ces chiffres pourraient être revus à la hausse à l'approche de l'élection présidentielle dont on ne connaît pas encore la date mais qui est censée avoir lieu d'ici le mois d'octobre.
Le décret 54 est un outil de dissuasion. Il pose l'idée de lignes rouges à ne pas franchir pour la presse, sans que l'on sache réellement quelles sont ces lignes rouges. La crainte est de voir durant la période électorale de plus en plus d'instances gouvernementales recourir à ce décret pour empêcher tout débat, et faire taire les voix critiques.
Hors du champ journalistique, l'opposante à Kaïs Saïed et présidente du Parti destourien libre Abir Moussi est actuellement en prison sans procès depuis six mois sur la base du même décret. Elle a été visée par une plainte émanant de l'Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) en janvier 2024 pour des propos tenus en 2023 sur les élections. L'opposant Jaouhar Ben Mbarek, en détention sans procès depuis plus d'un an dans l'affaire dite du complot contre la sûreté de l'État, a été condamné à six mois de prison ferme en février 2024 dans le cadre d'une plainte également déposée par l'ISIE, après avoir qualifié les élections législatives de 2022 de « mascarade » et de « coup putschiste ».
1Depuis le 11 février 2023, plusieurs opposants politiques ont été arrêtés et placés en détention préventive, accusés d'avoir fomenté un complot contre la sûreté de l'État. Huit détenus sont dans l'attente d'un procès jusqu'à aujourd'hui. Leur comité de défense et les ONG de défense des droits humains dénoncent des dossiers vides et une affaire d'acharnement politique visant à éliminer l'opposition.
Depuis 2021, le podcast Jins offre un espace de réflexion et de dialogue autour des sexualités des personnes arabes et/ou musulmanes. En donnant la parole à des chercheurs, artistes, militants ou religieux, il fait connaître des voix progressistes sur le sexe et l'islam, qui déconstruisent les discours sexistes, racistes, islamophobes et anti LGBTQI+.
En arabe, « jins » signifie sexe. Il désigne également le genre, c'est-à-dire l'identité personnelle et sociale d'un individu en tant qu'homme, femme ou personne non binaire. « [j. n. s.] est aussi la racine du mot jensiya (nationalité) », ajoute Jamal, le créateur du podcast qui ne souhaite pas dévoiler son nom de famille. Le mot pose le thème et la ligne éditoriale. Le podcast permet de donner la parole en français d'abord, mais aussi en anglais dans sa deuxième saison, à des penseurs clés sur l'ensemble des questions que recouvre les sens de jins : l'essayiste Françoise Vergès, l'imame Amina Wadud ou encore l'islamologue Éric Geoffroy. Jamal lancera bientôt une version en arabe. Mais « arabe marocain ou arabe littéraire ? », il hésite encore.
Jamal a grandi au Maroc dans les années 1990, avant de s'installer en France où il suit des études à l'École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC). Il part ensuite travailler pour une agence de publicité à Shanghaï, Dubaï et New York. Aurait-il pu parler de jins publiquement avant de lancer le podcast ? « Au Maroc, on ne prononce pas le mot, on préfère dire "faire des bêtises", lebsala en arabe marocain », explique-t-il dans un entretien pour Orient XXI.
Jins reste l'innommable dans le couple, dans la famille, en société. Pour moi, le mot recouvre trois « h », hchouma (la honte), haram (l'interdit, l'illicite), et hogra (la discrimination, l'oppression, l'injustice voire l'humiliation).
Dans un épisode intitulé « Quand amour et humour font bon ménage » enregistré au Maroc en décembre 2023 aux côtés de l'humoriste marocaine Asmaa El-Arabi, à l'occasion d'un festival de radio et de podcast, Jamal répète « jins » plusieurs fois devant le public. Il veut habituer ses auditeurs, banaliser le mot, sortir du tabou. « Jins », « jins », « jins »... Lui ne sourcille plus, le mot est entré dans son vocabulaire après la production de près de cent épisodes, aujourd'hui disponibles sur des plateformes d'hébergement de podcasts, comme Spotify, Deezer, ou Apple.
Quatre-cent-cinquante mille écoutes cumulées à ce jour, dont quinze mille par mois en moyenne. La majorité des auditeurs est basée en France et en Afrique du Nord. Jamal ne s'attendait pas à un tel succès. Les messages d'un public reconnaissant affluent sur les réseaux sociaux. « Enfin un média qui aborde nos questions sans les caricaturer et donne la parole aux concernés », s'enthousiasme un auditeur régulier. On le félicite d'inviter des chercheurs, des militants qui utilisent des outils de l'intersectionnalité pour révéler la pluralité des discriminations de classe, de genre et de race subies dans la communauté arabe et/ou musulmane.
Je dis arabes et/ou musulmanes, mais j'y inclus des personnes juives qui sont marocaines, qui sont arabes, des personnes amazighes qui ne sont pas arabes et qui sont musulmanes… Je parle à ceux à qui l'on renvoie une image déformée d'eux-mêmes. Je dis : « Nous sommes beaux, nous avons droit à l'amour, au plaisir que l'histoire nous a retirés ».
Si tous les sujets ne font pas consensus parmi la communauté des abonnés sur les réseaux sociaux, la majorité aspire à fournir un espace de réflexion et de dialogue ouvert et inclusif. Lorsque le compte Instagram de Jins met en lumière des personnalités musulmanes ouvertement homosexuelles tel l'imam et chercheur Ludovic-Mohamed Zahed, ou l'autrice et militante musulmane LGBTQI+ Blair Imani, la majorité des commentaires réprouvent ceux qui les condamnent. « Le Coran ne condamne pas l'homosexualité, rappelle Jamal. Citez-moi un juriste — et non un imam 2.0 — qui affirme le contraire ». Le passage relatif au peuple de Loth (qawm Lout), prophète et messager de Dieu dans le Coran est le plus souvent cité pour parler d'homosexualité en islam1. Ce neveu d'Ibrahim reçoit chez lui des anges que les habitants de Sodome et Gomorrhe veulent tuer, violenter, violer. Jamal invite à écouter l'épisode consacré à ce sujet, réalisé avec l'imam et théologien Tareq Oubrou2. Il rappelle à ce titre :
Le texte sacré ne parle pas d'homosexualité, plutôt de règles divines qui ont été outrepassées. Ce n'est pas de l'amour entre deux hommes dont il est question, mais de violer des corps. C'est la violence qui est condamnée.
Nourri de ses nombreuses lectures et interviews, Jamal répond aujourd'hui sans hésiter à des questions complexes. Pourtant, rien ne le prédestinait à se saisir de ces sujets. Il a grandi dans une famille de la bourgeoisie marocaine à Casablanca, où il a été scolarisé au lycée français. Il a fréquenté l'élite marocaine, avec tous les privilèges dont cette jeunesse peut jouir : « Un peu plus de liberté sexuelle, résume-t-il, des instants volés, une forme de sexualité fugitive », dans un pays où la loi interdit les relations sexuelles hors mariage.
En France, Jamal est plus libre de vivre sa sexualité, néanmoins il découvre son arabité. Il constate que « la classe n'efface pas la race ». Il subit les blagues racistes, les discriminations au logement ou à l'embauche, et découvre l'hypersexualisation des corps arabes, qu'il déconstruira avec le chercheur Todd Shepard dans un épisode de Jins3. Il témoigne :
Une de mes copines attendait de moi une hyper virilité, l'exagération du comportement masculin stéréotypé. Elle me voulait agressif, contrôlant. Ce n'est pas ce que je suis. C'était ce qu'elle projetait.
Inspiré par le Collectif 490 au Maroc4, il commence à militer depuis New York pour abroger cet article du code pénal marocain qui punit d'emprisonnement d'un mois à un an « toutes personnes de sexe différent qui, n'étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ». Pourtant, « le Coran parle de zaouj qui désigne une union entre deux êtres, et non de mariage. La pire abomination dans le Coran est de tromper l'amour », précise Jamal en citant Abdessamad Dialmy, sociologue marocain qui a travaillé sur l'amour et la conjugalité. Il décide alors de quitter son travail et de créer Jins.
Le moment déclencheur de son engagement a été le suicide d'Amina Filali, mariée de force à son violeur, qui a déclenché un débat juridique et conduit les députés marocains à voter en faveur d'un amendement du code pénal qui permettait, jusqu'en 2014, à l'auteur d'un viol d'échapper à la prison en épousant sa victime. Le « changement est possible, se dit-il, au Maroc, et ailleurs dans le monde où vit la communauté arabe et/ou musulmane ».
Jamal se documente. Il lit le Coran, mais aussi des livres et des poèmes érotiques des premiers siècles de l'islam. Il y découvre la place de l'amour et du plaisir dans les sociétés musulmanes avant la colonisation. Un aspect qu'il aborde également avec l'historien anglo-nigérian Habeeb Akande dans un épisode de son podcast5. Ensemble, ils reviennent sur les classiques de l'érotologie : des livres sur la sexualité écrits par des savants musulmans, parmi lesquels Jalal Al-Din Al-Souyouti (1445-1505) qui a su préserver la tradition de l'érotisme en islam. Avec le théologien et président de la Fondation de l'islam de France Ghaleb Bencheikh, il pose la question du plaisir féminin et du droit des femmes à demander le divorce si elles ne sont pas satisfaites sexuellement.
Avec le philosophe et islamologue Éric Geoffroy, il interroge les signes du caractère maternel, et donc féminin, de Dieu dans la formule Bismillah Al-Rahman Al-Rahim (Au nom de Dieu le très Miséricordieux), qui figure au début de chaque sourate du Coran, à l'exception de la neuvième Al-Taouba (La Repentance). La racine du mot rahim renvoie à la matrice, à l'utérus. Dieu est le « tout matriciant ». Dieu étant un, il est au-dessus de tout être sexué. Et l'être humain accompli qui retrouve le divin en lui-même réunifie le féminin et le masculin, comme l'explique Geoffroy dans un épisode6. On apprend également qu'Ibn Arabi, poète et philosophe soufi (1165 - 1240), considérait l'acte sexuel comme une prière, une prosternation sur la femme, durant laquelle l'homme et la femme se complètent et retrouvent leur origine divine. S'ouvre alors une réflexion sur le tantrisme islamique.
À bien des endroits, le podcast étonne par sa liberté de ton à l'égard des sujets abordés. « Nous sommes nombreux dans ma génération - celle des trentenaires – à vouloir explorer et poser les questions librement. Si ce podcast peut nous aider à nous réconcilier avec notre héritage et avec nous-mêmes, alors nous aurons collectivement gagné en liberté », espère Jamal.
1NDLR. Une manière péjorative de désigner une personne homosexuelle en arabe est « liwati », en référence au peuple de Loth.
2Tareq Oubrou, « Sexualité en islam, hallal ou illicite ? », Jins, décembre 2020.
3Todd Shepard, « Sex, France & Arab men », Jins, Saison 2, épisode 6, 30 juin 2022.
4En septembre 2019, 490 personnalités marocaines ont signé un manifeste pour dénoncer l'article 490 du code pénal dans le pays.
5Habeeb Akande, « Sexuality and erotology in Islam », Jins, saison 2, épisode 5, 23 juin 2022.
6Éric Geoffroy, « Sexualité, genre et soufisme », Jins, épisode 61, 22 septembre 2021.