Parmi les pays du Maghreb, la Tunisie présente la transition démographique la plus précoce et la plus avancée. Elle se trouve aujourd'hui confrontée aux conséquences d'une fécondité tombée à un niveau inédit. Qu'est-ce que ce constat révèle des transformations du pays ?
Si la Tunisie a devancé ses voisins dans la transition démographique, c'est d'abord parce qu'elle a engagé, dès le lendemain de son indépendance, un ensemble de transformations économiques et sociales sans équivalent dans la région. L'acte emblématique en fut le Code du statut personnel, promulgué en 1956 : interdiction de la polygamie et de la répudiation, exigence du consentement des époux au mariage et fixation d'un âge minimum. Une rupture juridique profonde dans une région où le droit de la famille était resté longtemps quasi figé.
Ce Code n'était pas un simple programme visant la baisse de la natalité. C'était d'abord un projet de société : scolarisation massive des filles et des garçons, accès des femmes à l'emploi salarié dans les mêmes conditions que les hommes, urbanisation accélérée, élévation générale du niveau d'instruction. Ces facteurs de développement ont progressivement modifié les aspirations des individus et des couples. Lorsque les Tunisiens et les Tunisiennes ont voulu maîtriser leur fécondité, les outils nécessaires étaient disponibles : la contraception avait été légalisée dès 1961 et l'avortement, partiellement en 1965, puis totalement en 1973. Par ailleurs, un programme national de planning familial avait été lancé dès 1963.
La trajectoire tunisienne illustre ainsi un constat établi dans la littérature démographique : c'est moins la disponibilité des moyens contraceptifs qui détermine ou enclenche la baisse de la fécondité que la transformation des conditions de vie et des normes sociales qui fait naître le désir de limiter les naissances. Résultat : en moins de quarante ans, l'indice synthétique de fécondité, qui s'élevait à plus de 7 enfants par femme au début des années 1960, a chuté à 2,1 en 1999, atteignant ainsi le seuil de remplacement des générations, une première au Maghreb et en Afrique du Nord.
Autre signe de transformation de la société : le mariage cesse progressivement d'être une étape socialement évidente du passage à l'âge adulte pour devenir un projet qui suppose des ressources économiques, une stabilité professionnelle et une négociation croissante entre aspirations individuelles et attentes familiales. La transition démographique tunisienne est ainsi indissociable d'une transformation plus large des normes qui encadrent la vie conjugale, la parentalité et les rapports entre générations.
Après une stabilisation autour du seuil de remplacement pendant près d'une décennie, la fécondité tunisienne a connu une hausse visible au début des années 2010, atteignant 2,4 enfants par femme en 2014. Même si elle est moins importante que celle observée en Algérie, cette augmentation était en partie illusoire : les femmes n'avaient pas eu plus d'enfants, elles les avaient simplement eus plus tôt, ce qui a gonflé mécaniquement les statistiques annuelles.
À partir de 2015, la baisse reprend, de plus en plus rapide1, jusqu'à atteindre 1,54 enfant en 2024. La baisse touche cette fois tous les groupes d'âge simultanément, et l'âge de la maternité se déplace progressivement vers les 30-34 ans, signe d'un report durable plutôt que d'une simple fluctuation conjoncturelle. Le recensement général de 2024 est venu confirmer l'ampleur de ce mouvement : la population tunisienne, à 11,97 millions d'habitants, est sensiblement inférieure aux projections antérieures. Entre 2014 et 2024, la population a augmenté de moins de 900 000 personnes, soit moins qu'au cours de n'importe quelle décennie depuis l'indépendance. Le taux d'accroissement annuel moyen est tombé à 0,87 %, son niveau le plus bas.
Les mécanismes à l'œuvre derrière cette baisse relèvent de la transformation de l'institution familiale tout entière, touchant à la fois la formation des unions, les attentes vis-à-vis du mariage et la taille souhaitée des familles. Ces évolutions traduisent moins une simple modification des comportements démographiques qu'une recomposition des parcours de vie. Les jeunes générations ne franchissent plus les étapes de l'entrée dans l'âge adulte selon le même calendrier qu'autrefois. Études plus longues, insertion professionnelle plus tardive, accès difficile au logement et report du mariage rendent plus complexe l'articulation entre autonomie, conjugalité et parentalité.
Le premier facteur est le recul important de l'âge au mariage. Dans une société où la procréation hors mariage reste marginale, retarder l'union revient mécaniquement à réduire le nombre d'enfants. Les données du recensement de 2024 révèlent à cet égard une situation inédite. L'âge moyen au premier mariage des hommes est de 35,3 ans, contre 33,0 ans en 2014. Celui des femmes est passé de 28,6 à 28,9 ans sur la même période, progressant beaucoup plus lentement.
Cette asymétrie des calendriers du mariage des hommes et des femmes est bien illustrée dans la courbe des proportions de célibataires par âge observées au recensement de 2024 (Figure 1). Les femmes se marient massivement entre 22 et 32 ans, avec une vitesse de baisse du célibat maximale entre 25 et 29 ans2, avant de ralentir nettement après 32 ans et de stagner après 40 ans. Les hommes, eux, suivent un calendrier bien plus étalé. Leur entrée dans le mariage ne s'accélère vraiment qu'à partir de 28 ans3 et se poursuit à un rythme modéré jusqu'à 50 ans et bien au-delà.
L'impact du mariage tardif sur la fécondité est aujourd'hui une spécificité tunisienne dans le paysage maghrébin. Au Maroc, la fécondité a continué de baisser malgré un recul de l'âge moyen au premier mariage, de 26,3 à 24,6 ans entre 2004 et 2024, ce qui souligne le rôle déterminant qu'y joue la contraception. En Algérie, à l'inverse, c'est un boom des mariages entre 2000 et 20144 qui a alimenté le rebond de fécondité observé à cette période5, avant que le ralentissement des unions ne contribue à son tour à la baisse en cours.

Ce décalage entre les âges au mariage des hommes et des femmes crée une distorsion structurelle sur le marché matrimonial. Lorsque les femmes sont au cœur de la période de nuptialité intense (entre 25 et 32 ans), les hommes du même âge sont encore loin de vouloir s'engager. À l'inverse, lorsque les hommes entrent dans cette phase, vers 32-40 ans, ils se tournent probablement vers des femmes plus jeunes, creusant ainsi les écarts d'âge entre conjoints. Cette asymétrie des calendriers impose aux femmes tunisiennes une logique temporelle particulièrement contraignante. Avec des études supérieures qui s'étendent souvent jusqu'à 22-24 ans, les femmes représentent aujourd'hui près de 60 % des étudiants du supérieur6. Leur insertion professionnelle est souvent tardive et précaire, la période de nuptialité et de maternité se concentrant sur une dizaine d'années environ, de 25 à 35 ans. Au-delà, le marché matrimonial se resserre progressivement, et l'horloge biologique commence à contraindre les possibilités de maternité.
De nouvelles normes redéfinissent également la place de l'enfant dans la famille et dans la société. La parentalité est devenue un projet plus exigeant, impliquant un investissement affectif et économique accru, concentré sur un ou deux enfants tout au plus. Ce modèle de la famille de petite taille, longtemps propre aux catégories les plus instruites et urbanisées, s'est désormais largement diffusé à l'ensemble de la société tunisienne7.
Que traduit la très basse fécondité tunisienne aujourd'hui ? Les données disponibles, qui couvrent près de quarante ans, dessinent un projet parental contrarié. Au milieu des années 1980, désirs et réalité coïncidaient : le mode des familles désirées était de 4 enfants, et l'indice synthétique de fécondité oscillait autour de 5 enfants par femme. Puis vint une rupture remarquable. En 1994-1995, l'enquête tunisienne sur la santé de la mère et de l'enfant (ETSME) réalisée par l'Institut national de la statistique (INS) et l'Office national de la famille et de la population (ONFP) révélait que le mode des familles désirées était passé à 2 enfants en moins d'une décennie. Les aspirations avaient basculé bien avant que la fécondité observée ne les rejoigne.
En 2002, l'enquête Papfam8 confirme que la norme à 2 enfants s'impose progressivement (31,7 % des femmes la déclarent comme idéale), mais la famille à 4 enfants reste encore présente dans les représentations (26,9 %).
C'est le moment où réalité et désirs se rejoignent brièvement : l'indice synthétique de fécondité est alors proche du seuil de remplacement. À partir de là, les trajectoires divergent à nouveau, mais dans le sens inverse. En 2011-2012, selon l'enquête MICS9, parmi les femmes ayant déjà 2 enfants, 29,6 % souhaitent en avoir un troisième. Dix ans plus tard, en 2023, cette proportion n'est plus que de 9,4 % : elle a été divisée par trois. La norme d'arrêt à 2 enfants s'est fortement consolidée et pourtant l'indice synthétique de fécondité est tombé à 1,54 en 2024, soit un demi-enfant en dessous de la norme désirée.
Ce renversement est inédit dans l'histoire démographique tunisienne. Pendant des décennies, les femmes avaient plus d'enfants qu'elles n'en désiraient. Aujourd'hui, elles en ont moins. C'est le signe d'une contrainte sociale qui s'est renforcée (celle du marché matrimonial, de l'horloge biologique, des conditions d'insertion professionnelle) et qui empêche un nombre croissant de femmes de réaliser leur projet familial. Autrement dit, la très basse fécondité traduit moins une crise du désir d'enfant qu'un décalage croissant entre les aspirations familiales et les conditions sociales qui permettent de les réaliser. La question n'est donc plus seulement celle du nombre d'enfants souhaités, mais celle des conditions sociales qui rendent aujourd'hui le projet parental possible ou impossible.
Les évolutions de la fécondité sur les cinq dernières décennies produisent des effets structurels désormais bien visibles sur la structure par âge de la population. La part des moins de 20 ans, qui représentait un peu plus de la moitié de la population en 1984, s'établit à 30,4 % en 2024. Celle des 60 ans et plus est passée de 6,7 % à 17 % entre 1984 et 2024. L'indice de vieillissement, qui mesure le rapport entre les personnes âgées et les enfants de moins de 15 ans, a bondi de 12 % en 1966 à 74 % en 2024.
Pour situer la Tunisie à l'échelle internationale, nous disposons des données des Nations unies, qui permettent une mise en perspective comparative10. En 2024, la part des 60 ans et plus en Tunisie (17 %) dépasse la moyenne mondiale estimée à 14,2 %, ainsi que celles de ses voisins immédiats : l'Algérie (9,7 %), le Maroc (12 %), l'Égypte (8 %). Parmi les pays arabes, l'Arabie saoudite, dont la structure démographique reste artificiellement jeune en raison de la forte présence de travailleurs migrants, affiche seulement 5 %. La Tunisie est sans conteste la plus avancée dans ce processus de vieillissement au sein des pays d'Afrique du Nord.
Selon les projections des Nations unies, la Tunisie comptera 27 % de personnes de 60 ans et plus en 2050, soit le niveau qu'affichent aujourd'hui la France (28 %) ou l'Espagne (27 %), des pays qui ont mis un siècle pour y parvenir. D'ici là, l'Italie, l'Espagne et la Grèce dépasseront 40 % et le Japon frôlera 43 % (Figure 2).

Une dimension supplémentaire nuance cette perspective : le rôle des migrations. Les pays d'Europe du Sud compensent en partie leur déclin naturel par des flux migratoires positifs. L'Arabie saoudite illustre à l'extrême l'effet inverse : la présence massive de travailleurs migrants jeunes dilue la part des personnes âgées dans la population totale, un effet mécanique bien documenté dans les pays à forte immigration de travail.
La Tunisie, et plus largement le Maghreb, se trouve dans une position structurellement différente : pays d'émigration de longue date, elle enregistre un solde migratoire négatif de -4 200 personnes par an en moyenne entre 2019 et 2024. Ce sont précisément les jeunes adultes en âge de travailler et de procréer qui partent, déstabilisant ainsi le marché matrimonial et aggravant à la fois la baisse de la fécondité et l'accélération du vieillissement.
Si l'Italie tire aujourd'hui la sonnette d'alarme d'un « hiver démographique » alors que sa population a commencé à diminuer en valeur absolue et si le Japon mobilise déjà toutes ses ressources face au vieillissement le plus avancé au monde, la question qui se pose à ces sociétés vaut tout autant, et dans des conditions plus contraignantes encore, pour la Tunisie. Dans quel délai et avec quels leviers une société peut-elle construire des réponses institutionnelles (systèmes de retraite, solidarités intergénérationnelles, politiques familiales), que la rapidité de sa transition démographique appelle ?
Il existe néanmoins une opportunité démographique, étroite et limitée dans le temps. Les générations nées entre 2000 et 2014 (dont les cohortes du mini baby-boom de 2009-2014) entreront dans les âges féconds entre 2030 et 2045. Ce réservoir démographique temporaire pourrait mécaniquement faire remonter le nombre annuel de naissances, de 120 000 environ aujourd'hui jusqu'à 170 000 vers 2040, avant que la baisse ne reprenne. Les projections de l'INS tablent sur une population de 13,3 millions d'habitants en 2054, avec un taux d'accroissement annuel de 0,03 % à cette date. Aujourd'hui le taux d'accroissement est de 0,87 %.
Cette opportunité aura plus de chances de se concrétiser si les conditions socio-économiques permettent aux jeunes adultes de cette génération de réaliser leurs projets parentaux et notamment si le calendrier matrimonial et reproductif des femmes cesse d'être soumis aux pressions actuelles – trop profondes pour être réversibles à court terme.
Les réponses à ces évolutions ne relèvent donc pas uniquement des politiques démographiques. Elles interrogent plus largement le modèle de développement, les solidarités familiales, la place accordée aux jeunes générations et les conditions dans lesquelles une société permet ou non à ses membres de construire une vie familiale conforme à ses aspirations.
La baisse de la fécondité tunisienne est nette, rapide et s'inscrit dans des évolutions structurelles durables. Rien n'indique aujourd'hui qu'un rebond comparable à celui du début des années 2010 se reproduise. La Tunisie, première du Maghreb à avoir franchi le seuil de remplacement des générations, est aussi la première à être confrontée aux conséquences d'une fécondité durablement basse. Un défi que d'autres pays de la région auront à relever, probablement plus tôt que ce que laissaient prévoir les études prospectives d'il y a une cinquantaine d'années. Le Maroc a d'ores et déjà franchi le seuil de remplacement en 2024, et l'Algérie s'oriente à son tour vers de bas niveaux de fécondité.
1- 8 % par an en moyenne entre 2019 et 2023
2De - 8 points par an.
3- 6 points par an entre 30 et 34 ans.
4Le taux brut de nuptialité a presque doublé, passant de 5 à 10 % entre 2000 et 2010.
5Le nombre d'enfants par femme est passé de 3,1 en 2017 à 2,6 en 2023.
6Selon l'Institut national de la statistique (INS), 2025.
7Cf. Zahia Ouadah-Bedidi, Ibtihel Bouchoucha et Soumaya Abdellatif, « Une fécondité historiquement basse au Maghreb », Population et sociétés, n° 644, Ined, mai 2026.
8Pan Arab Project for Family health (« projet panarabe pour la santé de la famille ») initié par l'Office national de la famille et de la population (ONFP).
9Institut national de la statistique (INS) et Unicef, 2013. Enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS4) 2011-2012, Rapport final. Tunis.
10Pour la Tunisie, les données historiques sont celles de l'Institut national de la statistique (INS) (recensements 2014 et 2024) ; les données des autres pays et les projections sont issues des Nations unies (WPP 2024). Un écart peut exister entre les estimations de l'ONU et les données nationales tunisiennes. Nous avons néanmoins représenté, dans la figure 2, le point le plus récent estimé par l'INS en 2024 (cercle en orange).
L'effondrement annoncé après la prise de Kaboul en 2021 n'a pas eu lieu. L'État taliban a consolidé son emprise fiscale, sécuritaire et diplomatique, sans que cela profite à la majorité de la population, ni que cela s'accompagne du moindre assouplissement à l'égard des femmes.
Le 15 août marquera le cinquième anniversaire de la prise de Kaboul par les talibans. À l'automne 2021, le Fonds monétaire international (FMI) annonçait une contraction de l'économie afghane pouvant atteindre 30 % l'année suivante ; d'autres organisations évoquaient un effondrement bancaire, une explosion du chômage, une famine de masse1. Sous ces prévisions affleurait une conviction plus large : ce régime, privé de reconnaissance internationale et d'une aide finançant l'essentiel de son budget, ne pouvait durablement se maintenir.
Cinq ans plus tard, si la crise humanitaire n'a pas disparu, l'État taliban s'est révélé bien plus solide qu'anticipé : il lève l'impôt, finance une part croissante de ses dépenses, impose ses décisions sur l'essentiel du territoire, stabilise sa monnaie et négocie avec ses voisins. Cette coexistence entre une société durablement fragilisée et un appareil d'État qui se consolide constitue sans doute le principal paradoxe de l'Afghanistan contemporain.
L'une des surprises de ces cinq années tient à la trajectoire des finances publiques. Privé d'une aide internationale qui couvrait jusqu'à 75 % des dépenses non militaires de l'ancienne République, l'Émirat islamique d'Afghanistan semblait voué à l'asphyxie budgétaire. Il a pourtant appris à se financer seul : dès mai 2022, les autorités annonçaient un premier budget entièrement couvert par des recettes intérieures.
Cette transformation tient moins à une révolution économique qu'à la montée en puissance d'un appareil fiscal contraignant. Là où l'on pouvait attendre l'impéritie d'anciens combattants propulsés dans l'administration, ceux-ci se retrouvent encadrés par des procédures strictes – traçabilité systématique et interdiction de manipuler des espèces – et travaillent aux côtés de fonctionnaires maintenus en poste après la prise de Kaboul. Selon le New York Times, près de 3 milliards de dollars (2,5 milliards d'euros) ont été collectés en 2023 en impôts, douanes et taxes2. Plusieurs enquêtes menées auprès de commerçants aboutissent à un constat paradoxal : l'administration des talibans se révèle souvent plus efficace que l'ancienne pour percevoir l'impôt, alors même que celle-ci bénéficiait d'un soutien international sans précédent3. La monnaie nationale est, elle aussi, restée stable, soutenue par un contrôle strict des sorties de devises et par les flux de liquidités humanitaires convertis sur le marché local.
Cette consolidation ne se traduit pourtant pas par une amélioration des conditions de vie. Une partie des élites proches du pouvoir s'enrichit, notamment en ville, tandis qu'environ la moitié de la population dépend encore de l'aide internationale pour ses besoins essentiels4. L'efficacité administrative n'a pas supprimé la pauvreté ; elle a surtout permis au régime de financer son propre budget sans dépendre des bailleurs institutionnels qui l'ont abandonné en 2021.
Il y a une promesse que les talibans ont tenue : celle de mettre fin à une guerre civile qui a rythmé le quotidien des Afghans pendant plus de quatre décennies. Les lignes de front ont disparu, et si des groupes de résistance armée issus d'anciens cadres de la République mènent encore des actions sporadiques dans le nord-est du pays, aucun n'est en mesure de contrôler durablement un territoire ni de remettre en cause l'emprise du régime. Un constat que dressait encore récemment un rapport des Nations unies au Conseil de sécurité5, avant les dernières poussées de résistance dans le Badakhshan (Nord-Est) en juillet 2026.
Cette pacification relative a des effets concrets : déplacements facilités, grands axes sécurisés, régions autrefois inaccessibles qui renouent avec l'activité économique. Le retour, encore marginal, du tourisme étranger en est un symptôme : plus de 9 500 visiteurs internationaux, attirés par Bamiyan ou Hérat, ont été recensés sur les onze premiers mois de l'année 2025.
Mais cette stabilité repose sur une domination militaire incontestée et non sur un consensus politique. Les Nations unies jugent d'ailleurs peu crédibles les affirmations du gouvernement selon lesquelles aucun groupe terroriste n'opérerait plus depuis le sol afghan. La branche locale de l'État islamique, l'ISIL-K (L'État islamique au Khorassan), conserve une capacité de nuisance réelle, comme l'a montré l'attaque qui a tué trois touristes espagnols à Bamiyan en mai 2024, ou l'attentat qui a coûté la vie à un ancien ministre en décembre de la même année.
Rares sont les décisions du nouveau pouvoir qui ont suscité autant de scepticisme que l'interdiction de la culture du pavot, annoncée en avril 2022. Trois ans plus tard, les chiffres, eux, ne souffrent guère la contestation : les surfaces cultivées sont passées d'environ 233 000 hectares en 2022 à un peu plus de 10 000 en 2025, soit une chute d'environ 95 %6. La plupart des institutions reconnaissent qu'il s'agit de l'un des résultats les plus spectaculaires jamais obtenus dans la lutte contre la production d'opium.
Cette évolution révèle surtout la capacité de l'État taliban à imposer une décision sur une grande partie du territoire, là où deux décennies de programmes de substitution agricole, financés par la coalition internationale mais minés par une corruption endémique, n'étaient jamais parvenus à enrayer les cultures. Ce succès reste néanmoins fragile et inégal. Dans de nombreuses régions rurales, la disparition de cette culture a tari les revenus paysans, sans qu'aucune alternative économique ait comblé ce manque. Les chercheurs de l'Afghanistan Analysts Network, organisation indépendante afghane, montrent également que le Badakhshan, où l'implantation talibane est plus récente, échappe en partie à cette politique7. La flambée des prix de l'opium pousse également certains producteurs à prendre le risque de cultiver le pavot malgré les campagnes d'éradication.
C'est peut-être le paradoxe le plus difficile à saisir de l'Afghanistan taliban : alors que les autorités ont entrepris l'une des politiques les plus restrictives au monde à l'égard des femmes, celles-ci n'ont pas disparu de la vie économique du pays. Il s'agit de femmes urbaines bénéficiant d'une formation antérieure et d'un capital de départ. Bien qu'exclues à présent des espaces publics et de l'enseignement supérieur, elles se sont reconverties dans l'informel. Les Afghanes rurales, comme les plus modestes, ne travaillaient quant à elles déjà plus hors du foyer depuis 2021.
Dans les villes, des réseaux d'entraide et de petites activités commerciales — couture, artisanat, production alimentaire, vente en ligne — permettent à certaines Afghanes de maintenir une source de revenus. Ils sont souvent discrets, et parfois tolérés par les autorités locales tant qu'ils ne remettent pas en cause les normes du régime. Des associations et des entrepreneuses constituent ainsi une économie parallèle où les femmes cherchent moins à contourner ouvertement le pouvoir qu'à négocier avec ses contraintes. Cet arrangement relève surtout de la survie dans un cadre légal oppressif. L'interdiction progressive de l'éducation et la limitation de la mobilité ont réduit considérablement les perspectives sociales de millions d'Afghanes.
À l'intérieur, le régime se consolide. Mais à l'extérieur, son principal allié d'hier est devenu son adversaire le plus immédiat. Durant les deux décennies d'insurrection menée par les talibans contre les forces états-uniennes et de l'OTAN, le Pakistan avait offert aux talibans refuge, soutien logistique et profondeur stratégique. Islamabad doit désormais composer avec un voisin qu'il a lui-même contribué à installer au pouvoir, et qui échappe désormais à son influence.
La campagne d'expulsion des Afghans installés au Pakistan, engagée fin 2023, s'est intensifiée : plus d'un million de personnes ont été renvoyées pour la seule année 2025, dans un climat de fermeture de la frontière et de multiplication des incidents armés. Fin février 2026, les deux pays ont basculé dans un conflit ouvert, avec des frappes aériennes pakistanaises sur Kaboul et des ripostes afghanes, avant qu'une trêve fragile, négociée notamment par le Qatar, ne vienne temporairement apaiser les affrontements en mars.
Cette situation pousse Kaboul à diversifier ses partenariats. Plusieurs puissances régionales ont choisi une approche pragmatique, guidée par leurs propres intérêts plutôt que par une reconnaissance de principe : la Russie, qui a franchi le pas de la reconnaissance officielle en juillet 2025, y voit un moyen de contenir la menace djihadiste en Asie centrale ; la Chine, qui a accrédité un ambassadeur taliban à Pékin sans, toutefois, reconnaître l'Émirat islamique, privilégie une relation économique et stratégique autour des ressources minières et de la stabilité de sa frontière occidentale. Même Bruxelles, qui exclut toute reconnaissance politique, a accepté de recevoir une délégation talibane en juin 2026 pour organiser le retour d'Afghans déboutés de leur demande d'asile, signe que la politique d'isolement occidental n'est plus tout à fait celle de 2021. Dans ces conditions, l'isolement diplomatique occidental conserve-t-il encore sa pertinence ? Pourtant cette pression reste l'un des derniers leviers pour la défense des droits humains.
1« Regional Economic Outlook : Middle East and Central Asia », FMI, 19 octobre 2021.
2David Zucchino, « He Was Once a Covert Taliban Operative. Now He's the Friendly Taxman », The New York Times, 9 mars 2025.
3« How the Taliban's more effective and “fairer” tax system helped it win control of Afghanistan », The Conversation, 2022.
4Sharif Akramn, « The Turbaned Traders : The Taliban take over the urban economy », Afghan Analyst Network, 14 octobre 2025.
5Organisation des Nations unies, « La situation en Afghanistan et ses conséquences pour la paix et la sécurité internationales », Rapport du Secrétaire général, A/80/556–S/2025/789, 3 décembre 2025
6Afghanistan Opium Survey, UNODC, éditions 2022 et 2025.
7Jelena Bjelica et Fabrizio Foschini, « Opium Cultivation in Badakhshan : The New National Leader, According to UNODC », Afghanistan Analysts Network, 13 novembre 2024.
Il y a plus d'un demi-siècle, le « voile » a été au cœur du mai algérois qui a entraîné la chute de la IVe République et l'arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle. Pour l'armée française alors toute-puissante de l'autre côté de la Méditerranée, le dévoilement était une stratégie destinée à gagner à la France le cœur de deux millions d'Algériennes écrasées par un patriarcat dépassé. La tentative a échoué, mais elle a eu des conséquences qui se font sentir jusqu'à aujourd'hui.
Il y a un peu plus de 58 ans, un groupe d'Algériennes de confession musulmane se débarrassaient de leurs voiles sur le Forum en plein cœur d'Alger, cernées par les photographes et discrètement protégées par des soldats français en armes. La séance se renouvela à de nombreuses reprises dans les semaines puis les mois suivants, avec de moins en moins de photos et de plus en plus de militaires. L'événement a un passé : la lutte inaboutie pour l'émancipation des musulmanes avant le déclenchement de la guerre d'Algérie le 1er novembre 1954, dans ce qui était jusque-là trois départements français. Et une suite : les conséquences jusqu'à aujourd'hui pour des millions d'Algériennes d'une manipulation coloniale qui a mal tourné. Un historien britannique, Neil MacMaster, qui a longtemps enseigné à l'université d'East Anglia (Grande-Bretagne), en a raconté le déroulement dans un livre fascinant, Burning the Veil.
Au départ, en 1871, avec l'avènement de la IIIe République et l'organisation en trois départements de la colonie une fois débarrassée des militaires, tous ses habitants sont français et donc, en théorie, aptes à élire leurs représentants à la chambre des députés. La minorité européenne s'y refuse furieusement : les musulmans pourront voter quand ils auront abandonné leur statut personnel, un ensemble de règles qui régentent le mariage, l'héritage et tout le droit de la famille et s'inspire du droit islamique (charia). Pour résumer et populariser leur opposition intransigeante, les colons brandissent le voile, le haïk, blanc, qui cache le visage des femmes (sauf les yeux) et a longtemps symbolisé dans l'Europe chrétienne l'altérité : « Vous voterez quand vos femmes seront dévoilées… » Paris se soumet à ce diktat et prive les musulmans du droit de vote « à part entière », sauf pour une poignée de ceux qu'on qualifiait de m'tourni (« les retournés »)1 qui renoncent à leur statut et sont mis au ban de la communauté. Après l'adoption de la loi de 1947 « portant statut organique de l'Algérie », les femmes ont sur le papier le droit de vote, mais sont interdites de l'exercer en raison de leur statut juridique. Près de deux millions de suffrages sont en jeu.
Après la seconde guerre mondiale, de 1945 à 1954, l'Algérie connaît une vive lutte politique sur la question féminine. Chaque grand parti a son association de femmes et défend des positions très éloignées. Les membres du Parti communiste algérien (PCA) regroupés dans l'Union des Femmes algériennes (UFA) emmenée par Alice Sportisse se radicalisent et organisent plusieurs milliers de femmes, notamment en Oranie, qui réclament le droit de vote et des mesures sociales. Les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA) qui soutiennent l'Union des femmes musulmanes d'Algérie (UFMMA) sont nettement moins audacieux : de fait, leur leader Messali Hadj a, dans les années 1930, « sous-traité » la question féminine aux oulémas du cheikh Abdelhamid Ben Badis qui rejette la bigoterie populaire et prône le retour aux textes sacrés. Les oulémas algériens condamnent les idées des féministes progressistes de Turquie, d'Égypte, d'Iran, de Tunisie et adoptent les vues d'un conservateur égyptien, Rachid Rida, qui réaffirme le patriarcat musulman, la polygamie, la répudiation de l'épouse par le mari. Ben Badis, et derrière lui le PPA puis le Front de libération nationale (FLN), redoutent que derrière l'abandon du voile et de la ségrégation des femmes ne s'introduise une occidentalisation rampante qui détruirait immanquablement le bastion de l'identité religieuse et nationale qu'est la femme algérienne recluse derrière son voile et enfermée dans sa maison.
L'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas s'inspire d'autres modèles égyptiens qui font de l'émancipation féminine la clé de la victoire dans la bataille contre les colonialistes. Dans son journal La République, les lectrices ne sont pas les dernières à incriminer leurs parents et l'opinion musulmane qui les exposent à une oppression comparable à celle du colonialisme lui-même. En 1953-1954, ce journal lance une vigoureuse campagne contre « le double impérialisme » : la France et l'islam, mis sur le même pied. Son message aura un impact non négligeable sur les couches urbaines des villes, en particulier les jeunes femmes passées par l'école française et qui travaillent, une goutte d'eau par rapport aux masses rurales qui respectent la tradition.
Le 1er novembre 1954 et la guerre vont mettre un terme à cet interlude idéologique. Le FLN ne saurait mener le combat sur deux fronts ; il est entendu à demi-mot que le sort des Algériennes sera réglé à l'indépendance, et qu'en attendant les hommes mènent le jeu. Des Algériennes, notamment des lycéennes et des étudiantes, participent en effet à la Bataille d'Alger avant de gagner les maquis, souvent comme infirmières. Fin 1957, la direction du FLN ordonne leur départ pour les pays voisins où il ne sera guère fait appel à leurs services, au contraire de l'image, véhiculée par la propagande du FLN et ses avocats, de résistantes héroïques se battant contre les armées coloniales.
Les services français ne sont pas longs à exploiter la faille. Dès 1955, le gouverneur général Jacques Soustelle dissout l'UFA et l'UFMMA, s'entoure d'ethnologues qui en font un des fronts de la guerre révolutionnaire, soutenus qu'ils sont par les jeunes capitaines rentrés vaincus de la guerre d'Indochine, mais persuadés d'avoir percé les clés de la contre-guérilla. L'émancipation des femmes musulmanes, rurales à plus de 80 %, devient un axe de bataille du 5e Bureau de l'état-major de l'armée qui multiplie les initiatives sur le terrain : les infirmières des équipes médico-sociales itinérantes (EMSI) soignent les bébés, distribuent vivres et propagande à leurs mères, montrent des films, secondent les sections administratives spécialisées (SAS) qui encadrent et surveillent le pays.
Au plan international, la Tunisie et le Maroc réforment la condition féminine au lendemain même de leur indépendance (1956). L'Algérie française se retrouve distancée sur un terrain ultrasensible, notamment aux Nations unies à New York, et Robert Lacoste, ministre résident à Alger, fait mettre à l'étude un projet de réforme du statut personnel. Il n'ira pas loin. Le très conservateur gouvernement général de l'Algérie, l'exécutif local, redoutant qu'une révolte religieuse vienne s'ajouter à la guerre contre le FLN, fait capoter l'affaire.
Elle sera relancée par les évènements du 13 mai 1958 qui font chuter la 4e République au bout de trois semaines et donnent le pouvoir à Paris au général de Gaulle et en Algérie aux militaires emmenés par les généraux Raoul Salan, commandant en chef, et le patron des « paras » très populaires parmi les Européens, Jacques Massu. Ce sont eux et leurs épouses qui patronnent et organisent le dévoilement. Le 17 mai, au soir, douze adolescentes musulmanes cornaquées, dit-on, par Madame Salan en personne, arrachent leurs voiles et les brûlent derrière les grilles du Gouvernement général protégées par des harkis. L'autodafé a été monté en catastrophe la veille au soir par une poignée d'officiers du 5e Bureau agacés par les affiches par trop masculines exaltant la fraternité entre les deux communautés. Le lendemain, dimanche 18 mai, une foule de musulmanes venues principalement des bidonvilles de l'Algérois envahit le centre-ville sous les applaudissements des pieds-noirs qui les encouragent à se dévoiler. Le capitaine de Germiny, chef de la section administrative urbaine (SAU) de la cité Mahiéddine, un bidonville de près de dix mille habitants, a depuis mars 1957 préparé le terrain en multipliant les actions en direction des femmes avec des clubs qui leur sont réservés et des séances de cinéma.
Salan, nommé début juin « dépositaire des pouvoirs civils et militaires de la République en Algérie », s'appuie sur le mouvement de la « résurrection nationale » pour vanter son succès auprès de de Gaulle, tandis que le 5e Bureau ordonne dès le 20 mai aux commandants militaires d'Alger, d'Oran et de Constantine d'« encourager la participation de femmes dévoilées » aux manifestations « spontanées » qui doivent y être organisées à l'image de ce qui s'est passé à Alger les 17 et 18 mai. Camions militaires et usage de la force sont de plus en plus ouvertement pratiqués au fur et à mesure qu'on s'éloigne du Forum et des centaines de journalistes étrangers qui couvrent l'événement.
Paris se retrouve alors devant un casse-tête juridique : les Algériennes sont désormais des « Françaises à part entière ». Salan commence d'ailleurs à les faire inscrire sur les listes électorales, toutefois le « statut personnel » brandi jusqu'alors par la minorité européenne comme un obstacle infranchissable au suffrage universel n'a pas changé. L'Élysée reprend alors les projets de l'ère Lacoste et aboutit à l'ordonnance de septembre 1959 sur le mariage et la famille qui s'inspire largement de ce que Habib Bourguiba a fait adopter en 1956 en Tunisie moins de six mois après l'indépendance. Cependant entre-temps, le climat a changé : Salan a perdu son poste, Massu a été envoyé en Allemagne et le 5e Bureau a été dissous en janvier 1960. L'ordonnance de 1959 ne sera pas appliquée par la justice française avant l'indépendance.
Le FLN s'oppose à l'ordonnance au nom du nationalisme et de la religion, il joue sur les inquiétudes masculines en répandant des rumeurs sur, par exemple, l'abolition des cadis — les juges musulmans — et plus généralement sur toute initiative française qui heurte les convictions populaires de l'islam et des institutions traditionnelles2. La doctrine nationaliste se fige : la femme algérienne et son intérieur sont présentés comme l'ultime rempart de l'identité algérienne, le noyau dur de son authenticité que l'armée française a cherché à percer avec ses manœuvres en direction des masses féminines.
Après 1962, l'attitude du FLN ne change guère. Jusqu'en 1976, la législation française est maintenue, mais inappliquée. Ce n'est qu'en 1986, sous le troisième président de la République algérienne, Chadli Bendjedid, qu'un Code de la famille est adopté par l'Assemblée nationale. Il revient en arrière sur l'ordonnance de 1959. Selon le ministre de la justice de l'époque, Boualem Benhamouda, un cacique du FLN alors parti unique, il s'agit de « purifier la famille de toutes ses impuretés a-islamiques… » Son texte, toujours en vigueur, consacre le statu quo, notamment le mariage arrangé et la répudiation unilatérale de l'épouse par son mari. À ses adversaires peu nombreux, le ministre oppose le 13 mai 1958 et la manipulation du dévoilement et les dénonce comme des alliés du 5e Bureau et de la France.
Jusqu'à aujourd'hui, le discours n'a pas changé et le thème de l'émancipation féminine a presque disparu du champ politique algérien.
1En 1890, vingt ans après l'assimilation de l'Algérie à la France, seuls 783 musulmans avaient obtenu la citoyenneté française. Lire Charles Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, tome 2/1871-1954 ; page 33.
2« Les Français […] ont osé violer délibérément le Coran, immuable par essence, et imposé par la force aux musulmans algériens les lois séculières de la France et, ce dans le domaine le plus sacré, en particulier le statut personnel […] un domaine qui appartient exclusivement à la communauté des croyants » (El Moudjahid, n° 45, 6 juillet 1959.
D'abord frappé d'une polémique qui aurait pu l'enterrer, Houaria, roman au réalisme cru dans l'Oran des années 1990, est ravivé par sa traduction en français. Et donne à connaître une écrivaine d'emblée majeure, Inam Bioud.
« “Tu sais que tu ressembles à Nadia Lutfi dans Les Péchés ?” Mais, dévisageant les contours de son corps, il rectifie presque aussitôt : “Non, non, plutôt à Hind Rostom dans Tempête sur le Nil.” Elle ne connaît aucune des deux actrices, mais ça n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est qu'il la trouve belle. » C'est ainsi campée en Brigitte Bardot égyptienne que Houaria fait son entrée physique dans le roman qui porte son nom.
Il est le dernier opus de la collection Khamsa créée en 2023 par les éditions Philippe Rey, Paris, et Barzakh, Alger, consacrée à la littérature maghrébine de langue arabe1. Et le deuxième roman d'Inam Bioud, figure de la vie intellectuelle algérienne. Née à Damas en 1953 d'un père syrien et d'une mère algérienne, Inam Bioud a mené une carrière de traductrice et interprète de conférences. Elle dirige depuis sa création en 2003 l'Institut supérieur arabe de traduction (ISAT, Alger), une institution rattachée à la Ligue arabe. Son premier roman, Assamak la yubali, (« Les poissons s'en fichent »), publié en 2004 par les éditions Al-Ikhtilaf, faisait une entrée remarquée dans le milieu de l'édition arabophone, et était salué du prix algérien Malek-Haddad.
Quand Houaria, publié en 2023 en Algérie par les éditions Mim, reçoit un an plus tard le prix Assia-Djebar du roman, la polémique éclate, émanant de députés islamistes choqués par sa liberté de ton. La violente campagne contre l'écrivaine et sa maison d'édition, qui s'étendra aux réseaux, s'éteindra d'elle-même, pendant que le roman poursuivra son chemin, et passera les frontières.
Houaria, le personnage qui donne son titre à l'ouvrage, est aussi celui qui ouvre ce roman polyphonique dont chaque chapitre porte le nom d'un des personnages. Le récit est tantôt porté par un personnage, tantôt par un narrateur omniscient. On découvre ainsi Houaria à l'hôpital universitaire d'Oran où elle reprend conscience après une soirée dans un cabaret de la ville où Hicham, son petit ami, a été égorgé. Le lecteur comprend dès lors qu'on se trouve dans les années 1990, la « décennie noire ». Aucune indication temporelle n'émaille le roman qui nous emmène tantôt des années avant, tantôt des années après le tragique événement. Le lieu, en revanche, reste le même : Oran, et plus précisément le quartier populaire d'Eckmühl – « Nous, on prononce Le-Kmin », précise Houaria –, dans le sud-ouest de la ville, qui conserve encore le nom de cette bataille napoléonienne oubliée.
Autour de Houaria, « spectre avec un don de prescience », jeune fille fragile brimée par son entourage et voyante habitée par ses « hôtes », Inam Bioud tisse une galerie de personnages dans ce quartier, microsociété précarisée et paupérisée où la plupart survivent d'activités plus ou moins légales et de trafics. Il y a d'abord son frère Houari, une petite frappe qui aime autant les chevaux qu'il déteste les femmes. Il surnomme sa sœur « El Moussiba », la Calamité, et n'a épousé sa femme, Hadia, que pour la prostituer… Hadia est la version oranaise de la cagole marseillaise, aussi libre de son corps que de son langage. Elle est follement amoureuse du médecin, Hachemi, qui lui préfère sa maîtresse « régulière », une collègue de l'hôpital. Il y a aussi la mère de Hadia, El-Hadja Hadjira, qui vit de la commercialisation de robes de mariée et d'accessoires divers qu'elle va acheter à Damas, et son associée en affaires Habira, par ailleurs tenancière d'un bordel local. Hana, une voisine de Houaria, mariée à un homme riche, mais qui depuis son divorce doit travailler comme couturière. Et Heba, l'étudiante en anthropologie amoureuse de Hani, le frère de Hicham…
Au fil des chapitres, l'autrice dévoile les liens qui unissent tous ces personnages. Hommes et femmes, islamistes ou communistes, riches ou pauvres, toutes et tous semblent écrasés par un destin qui conduira les uns à l'émigration, les autres à la mort ou à la déchéance. Ce destin n'est en rien dû à l'intervention divine, mais tout aux aléas de l'histoire de l'Algérie contemporaine. Rien de didactique cependant dans le récit d'Inam Bioud, aucune leçon d'histoire ou de morale. Ou plutôt, une leçon d'anthropologie dans cette comédie humaine oranaise saisissante de réalisme.
C'est bien cela qui a choqué les contempteurs du roman, en vertu du même schéma que l'on retrouve dans chaque polémique de ce type en contexte arabe. Adab, en arabe, signifie à la fois littérature et politesse ; aux yeux des élites bien-pensantes, la bonne littérature (adab) est celle qui respecte les bonnes manières (adab), faute de quoi elle n'est, en vertu du jeu de mots convenu, que qillet adab, impolitesse et grossièreté. Pour une bonne part, toute l'histoire de la littérature arabe moderne est celle d'une lutte pour déconnecter les deux sens du mot adab. Dans cette lutte, les femmes de lettres sont soumises à une contrainte sociale plus forte que leurs pairs de sexe masculin, et le fait que Houaria soit écrit par une femme et mette en scène des femmes qui, par choix ou par contrainte, transgressent la morale dominante, n'est certainement pas pour rien dans la polémique à laquelle a donné lieu le roman.
Houaria tire justement sa force du talent d'Inam Bioud à utiliser les niveaux de langue les plus variés, à passer d'un lyrisme empreint de poésie à une narration réaliste classique, puis à des dialogues crus restitués en parler oranais et expliqués, pour les plus vernaculaires, par des notes de bas de page.
Restituer cette variété des registres de langues est l'un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur, et Lotfi Nia, jongleur d'alphabets, y parvient admirablement : en usant des différents registres de langue du français, en translittérant en caractères latins des mots arabes, dont il donne ensuite une traduction littérale. Il a également décidé de conserver à un endroit une tournure d'origine, en caractères arabes, en l'occurrence, un extrait de chanson, cru, comme il se doit avec le raï – après tout, puisque les auteurs arabes transcrivent parfois les mots étrangers en caractères latins, pourquoi ne pas faire l'inverse ?
Au-delà de la fresque réaliste, Houaria multiplie les références symboliques et les messages codés, de sorte qu'une fois le roman achevé, on a envie de le reprendre du début pour comprendre ce qui ne s'est pas dévoilé à la première lecture. Pourquoi tous ces prénoms qui commencent par la même lettre arabe, le « ه » ? Pourquoi Houari/Houaria, Hani/Hana ? Sidi El-Houari est le saint patron d'Oran ; c'est aussi le prénom du président Boumediène2. Le Houari du roman en est le personnage le plus noir, tandis que la clé du personnage de Houaria se trouve dans le chapitre intitulé « Ha ! », son surnom. « Par une sorte d'ironie du sort, “Ha” est une inversion de “Ah”, l'onomatopée qui imite le soupir en arabe et qu'on utilise pour signifier que quelqu'un ou quelque chose vous manque. »
En dépit de la proximité de leurs titres en français, il n'y a aucun rapport entre Houaria et Houris, le roman qui a valu à Kamel Daoud le prix Goncourt 2024 – jusqu'aux deux « H », qui correspondent à deux lettres arabes différentes. En même temps, on ne peut pas ne pas opérer de rapprochement : voilà deux romans parus à quelques mois d'intervalle, qui se passent tous deux à Oran et évoquent, l'un directement, l'autre de manière plus oblique, la guerre civile des années 1990. Mais là où Daoud, porte-parole autoproclamé de la femme-algérienne-victime-de-l'islam-machiste, aligne les poncifs et les stéréotypes orientalisants, Bioud multiplie les questions plutôt que les réponses et nous rappelle que, comme l'a écrit leur jeune pair Lamine Ammar-Khodja dans un texte très juste, « aucune réalité ne se laisse appréhender uniquement à travers ce que laisse filtrer la lumière3 ».
Elle amène ce faisant à interroger le parcours de Houaria, héroïne écrasée par les hommes et par l'histoire, mais qui trouvera une forme de salut dans le don de voyance qu'elle exerce, auprès d'une clientèle essentiellement féminine, depuis le sanctuaire de Sidi Youcef, pendant romanesque du Sidi El-Houari d'Oran.
1Ont précédemment paru dans cette collection le recueil de nouvelles de Salah Badis Des choses qui arrivent, le roman d'Aymen Daboussi Les Carnets d'El-Razi (tous deux traduits par Lotfi Nia, 2023) et le roman multiprimé d'Amira Ghenim Le Désastre de la maison des notables (traduit par Souad Labbize, 2024).
2Houari Boumediène (1932-1978), de son vrai nom Mohamed Boukherouba, président de la République de 1965 à 1978.
3« La littérature, l'Algérie, la politique, la France », En attendant Nadeau, n°244, 19 mai 2026.
Instantanés d'une ville pris à sept ans d'intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.
Aux femmes, les rues d'Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d'une intention nouvelle : le plaisir d'être là.
Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l'on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l'espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd'hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l'énergie solaire n'a plus lieu d'être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l'espace urbain, et l'ont, de toute évidence, gardé.
Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.
Cette première image est rapidement complétée par une autre : l'embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d'opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.
Pour ceux de l'intérieur, le petit air sonne autrement : l'appauvrissement, dû à l'inflation monstre, et la répression sourde, qui s'abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l'exil.
En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d'une mue existentielle. Il n'en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.
Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.
En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d'un président à l'agonie, tous ont convergé vers le cœur d'Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l'histoire convoquait. Douché par la répression qui n'a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l'heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d'indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l'homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l'oreille : la ville est quadrillée.
Les manifestations, interdites. « Trouble à l'ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu'il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d'Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d'Israël au onzième jour d'une offensive qui n'avait pas encore montré toute son horreur. Il s'agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d'un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu'il n'avait pas été autorisé. La rue n'est pas un lieu d'expression. La police veille.
Celle en uniforme est ostentatoire. C'est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d'Algérie, sauf qu'on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l'Union sportive de la médina d'Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L'enfant, lui, est d'un flegme…
Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.
La répression s'exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l'emprisonnement et de l'interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.
« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C'est à cet instant que je comprends qu'il n'est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L'interdiction de quitter le territoire est l'un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d'intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.
« De toute façon, il n'est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l'inflation sur les ménages, par exemple, m'expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d'un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l'aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu'il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l'accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu'il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu'au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.
Lui prépare son dossier d'émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n'écrit plus. Et ce n'est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »
D'autres franchissent le cap de l'exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d'El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l'ombre de palmiers et d'exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l'hôpital Debussy. La discussion est lancée.
« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d'Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : « Anaya harrag ! Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m'ont pris. Et me revoici. Mais inch'Allah, je repars bientôt. »
Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l'Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l'Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d'après l'Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l'axe Algérie-Espagne.
Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d'Alger, en septembre 2025. Le film du succès.
Pour Manel*, la question n'est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l'est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s'est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d'enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l'hypercentre d'Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d'autres régions du pays.
Partager un appartement entre femmes – outre l'aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l'objet d'une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.
Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d'un homme qui me dicte ma conduite. J'ai un travail, des amis, des centres d'intérêt. Il devra partager les miens et m'apporter les siens : la vie à deux, c'est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d'avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j'habite. » Et ça, ce n'est pas bien, lui demandé-je ? « Non. Avant que je comprenne ce qui m'arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu'a-t-elle fait ? « J'ai bloqué son numéro. Normal. »
Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t'emmène haut : une substance bon marché, facile d'accès et d'usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l'enseignante.
Cette drogue qui fond sur la ville, c'est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d'âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D'autres modes d'administration existent, jusqu'au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s'observer monter.
Après cette discussion, j'identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l'effet est réussi : c'est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l'eau avec son petit copain, dans le recoin d'une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m'aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu'il n'est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s'allument.
Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n'en croyant pas leur chance de se revoir.
La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L'emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c'est le taxi qui pose la question, avant d'ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d'affaires à faire. Située à proximité d'Alger et de ses 4 millions d'habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.
« Avant d'être taxi, j'étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J'adorais mon métier ! C'est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J'étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.
Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l'import et à l'augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l'équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l'Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d'approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d'activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.
« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l'analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d'embauche : « Il ne nous payait plus qu'en liquide, de la main à la main. Mais on n'avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j'ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l'estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l'hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d'Alger.
Mais un beau jour, il trouve porte close. « L'hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n'a jamais su pourquoi. » « Ils », c'est le groupe Accor, qui s'est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n'y a rien à faire, c'est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d'amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t'adaptes. »
S'il est une constante, c'est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n'est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d'une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu'aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s'offrir aux sens dans une splendeur non démentie.
* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.
1La langue arabe populaire.
2Cette ville pétrolière située à 800 kilomètres d'Alger attire une main-d'œuvre nombreuse, dont des femmes célibataires, divorcées et veuves. Le vendredi 13 juillet 2001 au soir, galvanisée par le prêche d'un imam les accusant de pratiquer la prostitution, une foule d'environ trois cents hommes s'élance dans une quête d'« épuration » de la ville et lynche une centaine de femmes et d'enfants. Les victimes sont mutilées, torturées, violées, enterrées vivantes… Sur une quarantaine d'hommes inculpés par la justice, six sont placés en détention et trois seront condamnés.
3« Profil de consommation de la prégabaline chez la population féminine de la région centre de l'Algérie entre le 01 janvier 2021 et le 31 mai 2025 » in Toxicologie Analytique et Clinique, volume 37, Issue 3, Supplément, novembre 2025).
Reconnue à deux reprises coupable de viol et condamnée par la justice française, la star de la pop arabe Saad Lamjarred ne change rien à son agenda et continue de bénéficier du soutien de ses pairs et de l'industrie musicale. Un système qui pourrait se fissurer sous les coups de boutoir de la contestation qui enfle.
C'est une petite musique qu'on commence à connaître… En février 2023, Saad Lamjarred est condamné à six ans ferme pour des faits de viol aggravé remontant à 2016 par la cour d'assises de Paris. La superstar marocaine ne passe alors que quelques semaines derrière les barreaux… avant d'être remise en liberté sous contrôle judiciaire. Sur les plateformes, sa voix ne tarde pas à retentir dans une nouvelle chanson : « Quoi de neuf, ma chérie/Te rappelles-tu de moi ou m'as-tu oublié ? » Effectivement, il n'a pas l'intention de se faire oublier. Entre 2023 et 2026, Lamjarred multiplie titres et prix.
Son procès en appel de cette condamnation aurait dû s'ouvrir en juin 2025 aux assises de Créteil, mais a été renvoyé après un coup de théâtre judiciaire : le jugement de la plaignante Laura P., et de quelques personnes de son entourage. Lamjarred les accuse d'avoir voulu lui extorquer 3 millions d'euros en échange du retrait de la plainte. Fin mars 2026, Laura P. a été relaxée, mais cinq personnes, dont la mère de la jeune femme, une avocate et une influenceuse, ont été condamnées.
Saad Lamjarred avait alors une autre épée de Damoclès au-dessus de la tête, et elle vient de tomber. Le 15 mai, le quadragénaire a été condamné à cinq ans de prison ferme par la cour d'assises de Draguignan pour le viol d'une barmaid à Saint-Tropez, en 2018. Le voilà déjà reparti pour un tour. Car cette fois, la peine a été prononcée sans mandat de dépôt. Au lendemain de son jugement, il publie des photos de lui et de ses bagages : « Chers famille et fans, tout va bien, al hamdulillah. Je suis sur le chemin de la maison, retour au travail, et pleinement concentré sur la préparation des prochains concerts. À très vite. » Il a depuis annoncé interjeter appel de cette décision.
Sous son post, une pluie de commentaires compatissants dont ceux de plusieurs stars, comme le footballeur international marocain Nordin Amrabat, l'acteur et youtubeur Zouhair Zair ou encore le chanteur de raï originaire de Tétouan Zouhair Bahaoui. Il faut dire qu'au Maroc la défense de Saad Lamjarred prend l'allure d'une cause nationale. Ses chansons popularisent la darija, le dialecte marocain, à l'international, et jouent régulièrement sur le répertoire du patriotisme. Le roi Mohammed VI lui a payé en 2016 les services d'un ténor du barreau, Éric Dupont-Moretti, qui deviendra ministre de la justice en France. Le succès de Lamjarred résistera-t-il à ses deux condamnations pour viol ? Lui a d'ores et déjà annoncé une prochaine date de concert à Trévise, en Italie, le 13 juin 2026.
« Condamné à cinq ans ferme, de retour au Maroc et déjà en train d'annoncer des concerts. C'est le résumé parfait de ce que la “justice” signifie concrètement pour les victimes de violeurs célèbres : une peine prononcée, zéro exécution. Ce n'est pas un dysfonctionnement, c'est le système qui fonctionne exactement comme prévu — quand on s'appelle Saad Lamjarred », assène Ghizlane Mamouni, avocate et militante féministe marocaine. De nombreux internautes s'en indignent, comme elle, dénonçant les soutiens de Saad Lamjarred.
Le chanteur semble n'avoir que faire des critiques, apparaissant sur les réseaux dans un costume noir orné d'une clinquante broche Chanel trois jours après sa condamnation : « Je poste à propos de la musique, de la mode, de l'énergie, de la vie. Pas pour provoquer qui que ce soit. Et si ma paix vous embête quand même… peut-être que cela en dit plus sur vous que sur moi. »
Car pour Saad Lamjarred, l'impunité commence très tôt. En 2010, à New York, une première jeune femme l'accuse de viol et d'agression. Le chanteur, alors âgé de 25 ans, n'en est qu'à ses débuts dans la musique. Libéré sous caution, il en profite pour quitter le pays. Malgré les 25 ans de prison qu'il encourt, sa carrière explose. De Casablanca à Dubaï, en passant par Le Caire, ses tubes « Enty » et « L'm3allem » le hissent au statut de star de la pop arabe.
Au Maroc se développe un sentiment de fierté nationale à l'égard de cet enfant du pays qui brille à l'international. En 2015, c'est la consécration : il est fait chevalier de l'ordre du Mérite national, décoré par le roi. Il racontera à Jeune Afrique1 : « Je n'ai jamais eu autant le trac de ma vie […] Pour finir, [le roi] m'a dit : “Passe le bonjour à ta maman de ma part”. »
Lamjarred a ses entrées dans l'élite culturelle du Royaume : il est le fils de l'actrice Nezha Regragui et de Bachir Lamjarred, musicien, connu sous le nom de scène de Bachir Abdou.
Fin 2016, Saad Lamjarred rencontre Laura P., 20 ans, dans une boîte de nuit parisienne. La jeune Française décrit dans sa plainte une nuit de violence : le 26 octobre 2016, alors qu'il la fait monter dans sa chambre d'hôtel, Lamjarred, alcoolisé, la viole, la roue de coups et tente de l'étrangler. Lui est écroué, elle est exposée dans les médias, et fait face au harcèlement des fans du chanteur. Ces derniers se mobilisent dans les rues de Casablanca pour le soutenir. « Moi, j'aimerais bien qu'il vienne me violer », avait scandé une fan, selon le journal Le Monde dans un article publié le 15 février 2019. « Cette fille, si je l'avais devant moi, je la frapperais », pouvait-on entendre dire une fan sur le site marocain à scandales Chouf TV.
Pour Ghizlane Mamouni, ces scènes témoignent de la « culture du viol profondément ancrée dans notre société, qui banalise la violence sexuelle, qui doute systématiquement de la parole des femmes et qui transforme les agresseurs en victimes ». Elle poursuit : « Il incarne tout ce que notre société refuse encore de remettre en question : la masculinité dominante, le succès au-dessus de tout, et une idée fausse du prestige national. »
Incitée par l'affaire Laura P. une Franco-Marocaine porte plainte à Paris en novembre 2016 pour un viol qui aurait eu lieu à Casablanca, mais la retire finalement. Parallèlement, les poursuites sont abandonnées aux États-Unis après que le chanteur et son accusatrice ont trouvé un arrangement financier au civil.
En 2018, c'est l'affaire de Saint-Tropez. Lamjarred fait trois mois de détention provisoire. Dans le monde arabe, les collectifs féministes se mobilisent : le chanteur finit par être banni de Hit Radio et Radio 2M, deux grandes radios marocaines populaires, plusieurs concerts sont annulés, tout comme sa nomination aux prestigieux All Africa Music Awards. En 2022, la diva libanaise Elissa est critiquée pour avoir enregistré un duo avec lui. Mais la honte, elle, ne change pas vraiment de camp. Le titre fait trois millions de vues sur la chaîne Youtube de Rotana TV en vingt-quatre heures et devient un hit.
La popularité du chanteur aurait pu basculer en 2023. Le témoignage de Laura P. au moment du procès est largement médiatisé. La cour d'assises se dit « convaincue » du viol, « décrit de manière constante et précise » depuis la plainte jusqu'à l'audience. Immédiatement envoyé en prison, Lamjarred passe d'icône pop à taulard… mais ne perd pas le soutien de ses pairs, du chanteur Hatim Ammor au comédien Rachid El Ouali en passant par le chanteur de raï algérien Cheb Bilal — et même Najat Aatabou, icône de la chanson marocaine, connue pour avoir célébré les droits acquis par les femmes avec la réforme du code de la famille, en 2004. Elle a déclaré, sans un mot pour la plaignante : « Le jugement est trop dur. Puisse Dieu alléger ta peine après l'appel. »
La prison n'est bientôt plus qu'un mauvais souvenir. En attente de son appel, Saad Lamjarred bénéficie à nouveau de la présomption d'innocence, et son contrôle judiciaire finit par l'autoriser à voyager. Entre 2023 et 2026, il est extrêmement productif.
Son portrait s'affiche sur les grands boulevards de Casablanca et de Rabat : son nom est utilisé comme un argument de promotion du film Qlab 6/9, réalisé par Driss Chahtane, en salle au Maroc en juillet 2024 — « Avec la participation exceptionnelle de Saad Lamjarred. »
Son nom, érigé au rang de marque, est encore largement considéré comme lucratif. En 2025, le chanteur reçoit le prix Love Brand de la personnalité préférée des Marocains dans le cadre d'un événement destiné aux professionnels de la communication. Rim Akrache, militante féministe, est ulcérée. « J'ai dit aux partenaires institutionnels de l'événement qu'il n'était pas normal de remettre un prix à un violeur. En off, une responsable m'a conseillé de saisir les médias. » Ni une ni deux, elle rédige une tribune signée par de nombreuses personnalités et organisations féministes marocaines, mais sa médiatisation est compliquée. En cause, un conflit d'intérêts, selon elle : « La plupart des médias étaient partenaires du prix… lui-même, placé sous le haut patronage du roi. » Quant à l'association organisatrice, elle s'est contentée d'ouvrir « une réflexion interne sur le sujet ». Bien insuffisant, pour la militante, qui récidive avec une nouvelle pétition.
En pleine Coupe d'Afrique des nations (CAN) de football, en décembre 2025-janvier 2026, Saad Lamjarred annonce un concert au Fan Park Village, à Casablanca. Rim Akrache obtient plus de 12 000 signatures réclamant son annulation. « La tenue d'un concert dans un espace public aussi visible, associé à un événement continental fédérateur comme la CAN, ne peut être considérée comme un choix artistique neutre […] Quel message est adressé au public lorsque la notoriété et la performance artistique semblent suffire à reléguer au second plan les violences sexuelles ? », interroge le texte.
Le tour de chant a tout de même lieu. Il faut dire que l'artiste vient de sortir un nouveau tube, « It's Time for Africa », en featuring avec Inkonnu et Atif Zinachi, produit par RedOne. La militante précise : « Je ne m'attendais pas à grand-chose… Il fallait montrer que des personnes se mobilisent contre la réhabilitation de Saad Lamjarred. »
À l'international, Lamjarred continue de se produire, comme aux Distinctive International Arab Festivals Awards (DIAFA) à Dubaï, en 2023. Dans ses interviews promotionnelles, on évite soigneusement les sujets qui fâchent : Mehdi Aarif, podcasteur marocain, lui demande de prodiguer à ses auditeurs des leçons de vie ; le site Le360 vante sa nouvelle ligne de vêtements, inaugurée avec faste en plein cœur de Casablanca.
Si Saad Lamjarred paraît intouchable, c'est en vertu d'une « stratégie bien huilée de divertissement, de marketing et de silence collectif », résume Ghizlane Mamouni. Ce qui révèle un problème plus large : le manque de volonté politique et culturelle de faire de la justice pour les femmes une priorité. « Chaque événement où il est invité, chaque marque qui le soutient sont des messages envoyés aux jeunes : la violence, ce n'est pas si grave si tu es célèbre », analyse la militante.
Un silence partagé par l'industrie musicale. Saad Lamjarred a poursuivi son contrat de distribution digitale avec Qanawat, propriété de Warner Music MENA, après sa condamnation en 2023. Il continue d'être mis en avant par les plateformes de streaming qui l'incluent dans leurs playlists-phares. Contacté par Orient XXI en mai 2025, Google a cependant confirmé avoir démonétisé sa chaîne Youtube.
Dans le sillage du mouvement #MeToo, l'industrie du disque est appelée à se positionner, entre intérêts financiers et souci éthique. Le rappeur états-unien P. Diddy a vu ses écoutes boostées au moment de son arrestation pour plusieurs crimes sexuels. Alors qu'il purge une peine de quatre ans de prison, prononcée en 2025, sa musique est toujours hébergée et promue. R. Kelly, en revanche, a été retiré des playlists et recommandations algorithmiques de toutes les plateformes après avoir été condamné en 2022 à trente ans de prison, notamment pour trafic sexuel et production de pédopornographie. « Quand un artiste fait quelque chose de particulièrement préjudiciable ou haineux, cela affecte nos valeurs, et cela modifie notre manière de travailler avec lui », avait alors déclaré un responsable de Spotify.
La nouvelle condamnation de Saad Lamjarred va-t-elle mettre à l'arrêt sa carrière, qu'il rêve de faire décoller au-delà du monde arabe ? Dans « Homa Dol », l'un de ses derniers clips en duo avec une artiste indienne, il incarne un roturier emprisonné dans les geôles du royaume pour avoir convolé avec la princesse. Il invoque la loi ancienne du jugement par duel : un moyen de recouvrer sa liberté par les armes. Une certaine idée de la justice.
1« Maroc : Saad Lamjarred, la chute du petit prince », le 3 septembre 2018.
Les ami·e·s de Marina Da Silva (1958–2026), journaliste engagée, circassienne aérienne et féministe, ont organisé une soirée hommage le 9 mars 2026 au Théâtre de la Ville de Paris.
La soirée a mis en lumière les multiples facettes de sa personnalité et de ses engagements. D'abord sur le terrain de la solidarité internationale, notamment avec les peuples palestinien et libanais. Passionnée de théâtre, elle a créé des liens entre des troupes au Proche-Orient, en France et au Portugal, dont elle était originaire. En un mot, elle a joué le rôle souvent modeste de passeuse entre les personnes, les institutions, les idées, résistant aux vents mauvais du repliement, de la haine de l'autre, du fascisme.
Au nom de la nécessité d'« unité de la nation » ressort en France le besoin de propager un « récit national-républicain » sur le modèle de celui forgé par la IIIe République. Quels en sont les caractères et la fonction ? Voilà les questions auxquelles répond le politiste et historien Olivier Le Cour Grandmaison dans son nouveau livre.
Aux origines du roman « « national-républicain » se trouve un « amas de désastres » : la défaite de Sedan de 1870, la Commune de Paris en 1871, sans parler de la révolte d'El Mokrani en Algérie la même année. Le philosophe Ernest Renan appelle alors à « une réforme intellectuelle et morale » pour dépasser les divisions qui mettent la société en péril. Le réarmement mental de la France exige de reconnaître que « la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l'ordre providentiel de l'humanité », et que « la colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre »1
Le diagnostic ainsi établi, le remède est indiqué : écarter la guerre sociale par la colonisation. Celle-ci permet, en outre, de fourbir les armes de la revanche contre l'Allemagne « qui nous a volé l'Alsace-Moselle » et de se hisser, dans le concert des nations, à la hauteur du Royaume-Uni, qui s'est déjà taillé un immense empire mondial. On sait que Jules Ferry fut sensible à cet appel. Son discours à l'Assemblée nationale du 28 juillet 1885, sur le « devoir de civilisation » des « races supérieures » sur les « races inférieures », est resté célèbre.
Comment se présente le « roman national-républicain » selon le dernier livre d'Olivier Lecour Grandmaison ? Comme « une somme bigarrée de fabulations diverses qui puisent dans un passé fantasmé et des traditions inventées un éclat prétendument remarquable » (p. 302). Il fallait, déjà à l'époque, « terminer la Révolution », et effacer de la mémoire des « classes dangereuses » le souvenir de leur révolution, la révolution populaire du 10 août 17922 pour ne garder que celle, libérale, du 14 juillet 1789, et sauter à Thermidor3, continué par le Consulat et l'Empire.
Les tenants du « roman national-républicain » ont largement mis à contribution les historiens de l'époque précédente, comme Jules Michelet — déjà hanté par le déclin de la France… —, pour vanter la République qui a libéré les esclaves en 1848, mais en biffant le décret d'abolition de l'esclavage du 4 février 1794 et son rétablissement le 20 mai 1802 par Napoléon Bonaparte. Il fallait bien arracher le peuple turbulent à l'illusion de la « Sociale » pour cantonner son effervescence et éteindre sa violence dans l'exercice exclusif du « droit de vote ».
Faire de la colonisation un élément de la civilisation fut une rengaine de l'époque : on oublie trop souvent qu'un de ses chantres fut Victor Hugo, l'auteur des Misérables (p. 43), écouté dans la nation bien au-delà du cercle des élites républicaines. Mais les sommets de l'autosuggestion humanitaire ont été atteints avec le déni satisfait des réalités d'un Albert Sarraut, plusieurs fois ministre des colonies dans les années 1920 et 1930. Pour lui, si la colonisation anglaise fut mue par le besoin exclusif d'exploiter territoires et hommes, la France, dans son immense désintéressement, a uniquement cherché à élever les autres à la civilisation. Car la plus grande richesse et le plus grand privilège que l'histoire a octroyés à la « fille aînée » non plus de l'Église mais de l'Universel réside dans la rencontre des peuples : « [la colonisation française] a fait désormais la découverte la plus haute : l'Homme ! […], notre parent, le frère de couleur ! » (p. 244).
Cette France exceptionnelle, c'est celle des Lumières, mais de Lumières qui sont devenues une spécificité française, un trésor que la France a donné en cadeau au monde avec « les droits de l'Homme » que nul autre pays n'aurait pu espérer recevoir un jour…
Tout cet arsenal idéologique, il fallait le faire adopter par les « élites républicaines », notamment grâce à l'enseignement supérieur. Il fallait également le répandre dans l'école primaire où institutrices et instituteurs avaient pour tâche de faire « aimer la France ». Ces « hussards noirs de la République » s'y sont attachés avec ardeur et efficacité de la fin du XIXe siècle jusqu'au milieu du XXe. Ils furent accompagnés dans leur tâche par les manuels scolaires d'Ernest Lavisse puis d'Albert Mallet et Jules Isaac, et par le succès fabuleux du Tour de France de deux enfants, de G. Bruno, nom de plume d'Augustine Fouillée-Tuilerie. Sous la prétexte invoqué d'apporter aux enfants l'« esprit critique » des Lumières, il s'agissait, à son rebours exact, de les édifier, de leur « apprendre à obéir », de « fabriquer » de « bons petits Français », de « bons petits-soldats » prêts à mourir sur la ligne bleue des Vosges. Ajoutons qu'à l'instar de Jules Michelet, ces manuels scolaires ont étendu le « roman national » à toute l'histoire de la France, plaçant Charlemagne, la Pucelle d'Orléans, Colbert et Napoléon sous l'égide bienveillante de la République… Cela a finalement assez bien fonctionné.
Ces manuels font naturellement la pédagogie de la hiérarchie des races, plaçant les Noirs en bas de l'échelle. Notons comme une curiosité à mettre au cabinet des merveilles coloniales le regard sur « la femme arabe » (pp. 115-116). Présentée comme ignorant toute pudeur, se livrant au premier venu, elle ne fait qu'assumer le cliché de sensualité et d'hyper-sexualité que l'anthropologie coloniale prêtait alors aux peuples destinés à être conquis pour les rapprocher de l'animalité. Le fait que l'idée actuellement propagée sur « la femme arabe » soit radicalement différente — notamment avec l'excès de pudeur qui lui est prêté par le port du foulard — confirme que les portraits des colonisés ne sont pas réels mais arbitraires et fantasmés.
Le roman national-républicain défend une véritable « exception française » à laquelle il attribue un caractère presque miraculeux : elle « immuniserait » la société contre les maux du racisme induit par l'esclavage et la domination coloniale. Cette « exception » protégerait également contre ceux résultant de l'infériorité institutionnelle imposée aux femmes par le Code civil de 1804. Déjà privées de droits politiques, les femmes l'étaient également de droits civils, au profit de leur père puis de leur mari.
Il ne faudrait pas croire que ce « roman national-républicain » se serait évanoui avec la fin de la IIIe République, ni même avec celle de la IVe et de l'empire colonial. En 1984, paraît une somme intitulée Lieux de mémoire sous la direction d'un notable de la Ve République, l'historien Pierre Nora. Elle met au goût du jour les grandes lignes de ce roman et réduit l'histoire de l'empire colonial à la portion congrue. On y trouve notamment une étonnante contribution sur l'histoire de la colonisation de l'Algérie de Charles-Robert Ageron qui oublie les zoos humains quand il parle de l'Exposition coloniale de 1931, et dont le panégyrique de l'« exceptionnalité française » en matière coloniale laisse pantois (pp. 246-248).
Tandis que lors du centenaire du Code civil en 1904, le sénateur et avocat belge Edmond Picard ne craignait pas de faire de sa publication un événement aussi important pour l'humanité que « la découverte » de l'Amérique par Christophe Colomb, le juriste et baron du gaullisme Jean-Louis Debré n'hésite pas, lors de son bicentenaire, à voir ce code comme « l'expression d'un modèle de civilisation », ayant inscrit dans la législation « l'égalité, la liberté individuelle » et, même « la laïcité » (pp. 225-226). Sacré Napoléon ! Outre que son code rogne sur bien des libertés conquises par la Révolution, notamment sur les droits de personnes (la famille, le mariage et le divorce, etc.) — et que l'on n'y trouve rien qui concerne la laïcité —, son succès tient moins d'un supposé « génie français », intemporel et invariant, qu'à la réponse qu'il apportait aux besoins nouveaux d'une société européenne bourgeoise en quête de stabilité au début du XIXᵉ siècle. Cette bourgeoisie fut quelque peu aidée dans cette entreprise, il faut le rappeler, par la force des baïonnettes.
On peut aussi penser à la déclaration du président Emmanuel Macron à Villers-Cotterêts du 30 octobre 2023 à l'occasion de l'inauguration de la Cité internationale de la langue française. Le président y ressasse les lieux communs sur l'exceptionnalité du français, sur sa « clarté », sa « précision », sa « concision », etc. (p. 238), qui en font la langue de la Raison et de l'Universel, la langue que « tout le monde admire et nous envie »…
C'est bien son caractère présenté comme ontologiquement « universel » qui fait de la France « le pays le moins raciste du monde », selon l'énoncé de l'ethnologue et psychanalyste Octave Mannoni en 1950 (p. 263). C'est un pays où les conduites racistes et les « violences policières », pourtant rigidifiées par un long passé anti-ouvrier et colonial, ainsi qu'une longue discrimination masculiniste, sont considérées, bien au-delà des cercles de la droite politique, comme des conduites « purement individuelles » et « vraiment marginales ».
Et voilà que l'« immunité » inséparable de l'exceptionnalité française se transforme en inversion radicale de la réalité : ce seraient les gens qui, faisant écho à une « culture woke » — en particulier le mouvement Me too et les « islamo-gauchistes » —, cesseraient de « penser universel » et introduiraient dans le temple de la civilisation française des raisonnements racistes, ultraféministes, etc., attentatoires à l'« unité » et à la « sérénité » de la nation.
L'ouvrage d'Olivier Le Cour Grandmaison se termine par deux requêtes. La première est une invite pressante à regarder la réalité en face, à « démythologiser » la République. La seconde rappelle l'article 1382 du Code civil (ancien) selon lequel « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». Une telle « réparation », transposée du domaine civil et individuel au domaine politique et collectif, la France de Georges Clemenceau n'a pas hésité à l'imposer durement à l'Allemagne vaincue en 1918. Mais elle rechigne à l'appliquer, même de façon minimale au plan moral comme l'y invitait Frantz Fanon, aux peuples colonisés par elle. Or, cette réparation est aussi nécessaire vis-à-vis de toutes les victimes de la « mésestime », notamment les populations issues des pays anciennement colonisés du Maghreb et d'Afrique subsaharienne. Considérées comme Arabes et Noirs, celles-ci sont aujourd'hui indistinctement victimes d'une islamophobie galopante et sont constamment soupçonnées de « séparatisme ». Cette réparation est aussi indispensable à l'égard de la moitié féminine du corps social dont l'égalité proclamée n'est toujours pas complète, et dont les ravageuses violences sexuelles qu'elle subit commencent seulement à être mesurées.
1Dans Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale, textes écrits entre 1869 et 1871, Perrin.
2NDLR. Le 10 août 1792, une révolte populaire organisée et menée par la Commune insurrectionnelle de Paris et les sections parisiennes, accompagnées de fédérés bretons et marseillais, assiège le palais des Tuileries, contraignant la famille royale à se retirer et à se placer sous la protection de l'Assemblée législative. Cette mobilisation est dirigée contre le roi mais aussi contre l'Assemblée. Cette journée révolutionnaire consomme la chute de la monarchie constitutionnelle.
3NDLR. Le 9 Thermidor (27 juillet 1794), Robespierre est arrêté. S'ouvre alors la période dite de la Convention thermidorienne (27 juillet 1794 — 26 octobre 1795) qui marque le retour au pouvoir des modérés libéraux. Le 22 août 1795, la Convention adopte la constitution de l'an III, qui met en place le régime du Directoire.
Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.
Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.
En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.
Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.
Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.
Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.
En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.
Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.
Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.
Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.
Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.
Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.
Ainsi, environ 17,5 % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.
Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.
Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.
Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :
Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.
Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.
L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.
Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.
Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.
Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.
En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.
1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.
Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.
Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.
En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.
Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.
Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.
Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.
En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.
Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.
Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.
Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.
Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.
Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.
Ainsi, environ 17,5 % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.
Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.
Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.
Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :
Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.
Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.
L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.
Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.
Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.
Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.
En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.
1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.
En 1962, Yann Le Masson filmait et interrogeait des militantes algériennes à leur sortie de la prison de Rennes. Il en retrouve les images dans les années 2000, mais la bande-son a disparu. Il demande alors au réalisateur Raphaël Pillosio de continuer le projet de film. Les mots qu'elles eurent un jour sort en salle aujourd'hui, mercredi 11 juin.
Elles sont une quinzaine de militantes du Front de libération national (FLN), incarcérées à la prison de femmes de Rennes pour leur participation à la lutte armée en Algérie, condamnées à de lourdes peines, dont celle de mort pour les poseuses de bombes. À leur libération, suite aux accords d'Évian en mars 1962, elles sont hébergées dans un appartement parisien mis à leur disposition par la Cimade1, avant leur retour à Alger, cornaquées par des membres du FLN.
C'est dans cet appartement, introduit par la journaliste et militante anticoloniale Michèle Firk, que le réalisateur Yann Le Masson recueille, dans un entretien aux allures de réunion politique, la parole de ces jeunes femmes, combattantes déterminées à construire une Algérie indépendante socialiste et égalitaire. Mais il ne réalise pas ce film. Les bobines sont retrouvées quelque quarante ans plus tard, sans la bande-son, et remises à Raphaël Pillosio, qui accepte de continuer le projet.
Retrouver les voix. C'est l'enquête à laquelle il se consacre durant cinq ans, entre la France et l'Algérie, sur la trace des héroïnes du film.
Elles sont saisissantes, sur l'affiche : nombreuses, jeunes, semblables et différentes. Les unes contre les autres, réunies par les épreuves. Libres. Toutes déterminées. Aucune d'entre elles n'est voilée, nous renvoyant à un autre temps. Celui où les femmes pouvaient prendre les armes et le maquis, s'engager corps et âme pour l'indépendance de leur pays et leur propre libération des contraintes sociétales et patriarcales, dans une rupture radicale d'avec les normes traditionnelles.
Les images muettes qui ouvrent le film sont empreintes de puissance et d'ancrage. Celles d'une quinzaine de femmes qui, près de soixante ans après ce moment saisi sur la pellicule, se retrouvent riches d'un pays et d'une histoire mais orphelines d'une révolution qui n'a pas tenu les promesses qu'elles en attendaient.
Dans son propre film, Raphaël Pillosio2 s'intéresse à la manière dont les combattantes qu'il a retrouvées ont vécu leur sortie de prison, sans nouvelle place dans la société, et à la façon dont elles vivent le présent avec son lot de désillusions répétées. La révolution algérienne avait été un phare pour les luttes de libération nationale, tant au regard de la conquête de l'autodétermination que de celle d'une société plus égalitaire qui allait remettre en cause le rôle de soumission assigné aux femmes.
Dans son entreprise technique destinée à restituer les mots qu'elles eurent ce jour-là, Raphaël Pillosio a commencé par engager des recherches afin de retrouver la bande-son. Échec. Sur l'idée de Yann Le Masson, il recrute des lecteurs labiaux, qui reconstituent des bribes de phrases, pour celles qui s'expriment face caméra. Mais la parole perdue à jamais des femmes hors champ et l'éventail de possibilités lexicales dû à des sonorités proches – la théorie à laquelle aboutit la lectrice labiale quand son confrère identifie le mot « révolution » là où elle lit « évolution » est des plus cocasses – rendent le résultat parcellaire.
Il faut donc retrouver ces témoins, mais beaucoup d'entre elles ont disparu depuis. Les autres ne sont pas faciles à localiser, ni à approcher. Sur la dizaine que Raphaël Pillosio a retrouvées, la moitié, toutes vivant en Algérie, accepte de se faire filmer découvrant le film de 1962, et de se raconter. Quand elles se reconnaissent dans le film, ou reconnaissent des « sœurs », l'émotion est forte. Elles mettent des noms sur des visages juvéniles – beaucoup avaient à peine 20 ans –, ou d'élégantes aux verres fumés, et au discours politique revendicatif de droits des femmes. Elles racontent la période insurrectionnelle, où elles se sont engagées et singularisées au côté de frères d'armes. Elles occupaient alors une place à la leur égale.
L'état des lieux de la période postrévolution et actuelle est traitée rapidement : ce n'est pas le sujet du film – et on peut le regretter. On passe ainsi, à la fois dans la rupture et dans la continuité, d'images du passé, en noir et blanc, à des images d'aujourd'hui, en couleur ; d'un silence que l'on voudrait percer à une parole qui sauf exception reste contrainte ou réservée. Ces moudjahidates3 ont pourtant une voix – « Si c'était à refaire, je le referai ! » – et un visage : Zohra Sellami, décédée à Paris en 2010, qui avait épousé Ben Bella lorsqu'il était en prison ; Baya Hocine, qui, à 17 ans, avait déposé une bombe au stade d'Alger. Cette dernière a eu le sentiment de se retrouver seule et sans perspectives après 1962 dans « une Algérie qui s'est faite sans nous ». Interrogée sur le devenir des combattantes après l'indépendance, Zohra Drif, devenue avocate, pense qu'elles aspiraient, la paix revenue, à fonder un foyer et réintégrer une vie « normale », ce que contredisent d'autres, qui évoquent le verrouillage par le FLN de toute velléité de structure du féminisme politique qu'elles portaient en germe.
Cinq ans et plusieurs voyages ont été nécessaires au réalisateur pour faire entendre la parole perdue de 1962, et être témoin de la réappropriation de leur histoire personnelle et collective par celles qui ont bien voulu retisser ce lien. Cette bande-son disparue ne portait-elle finalement pas en elle le destin de combattantes dont la parole fut par la suite étouffée ?
Officier parachutiste en Algérie, Yann Le Masson (1930-2012), écœuré par la guerre, décide dès 1958 de rejoindre la Fédération de France du FLN. Il partage son temps entre militantisme et réalisation de films engagés, dont le premier, sorti en 1961, est honoré par la censure : J'ai huit ans – écrit avec René Vautier et Frantz Fanon, réalisé avec Olga Poliakoff –, témoignage, à partir de leurs dessins, d'enfants algériens réfugiés en Tunisie pendant la guerre, sera interdit pendant treize ans. En aval d'une vie d'engagements, riche d'une production documentaire militante, puis d'une carrière de chef-opérateur, Yann Le Masson élit domicile sur Nistader, sa péniche-atelier avignonnaise, dont le prisme de cristal surmontant la cabine promettait un arc-en-ciel perpétuel.

Les Mots qu'elles eurent un jour
Raphaël Pillosio
En salle le 11 juin 2025
84 minutes
1Association française d'assistance juridique et de soutien aux migrants, réfugiés, demandeurs d'asile et étrangers en situation irrégulière, fondée en 1939.
2Les mots qu'elles eurent un jour fait suite à un précédent documentaire qu'il avait consacré aux cinéastes engagés contre la guerre d'Algérie, Algérie d'autres regards (2004).
3NDLR. Mot arabe qui désigne les combattantes algériennes pour l'indépendance.
Dans Everybody Loves Touda, en salles le 18 décembre, Nabil Ayouch s'intéresse à une chanteuse d'aïta en quête d'émancipation. Mais en quittant la campagne pour la ville et ses cabarets fiévreux, elle est bientôt réduite à un objet de convoitise, malgré l'admiration que suscite sa voix. L'occasion de revenir sur le statut ambivalent des cheikhat au Maroc.
Touda, l'héroïne du réalisateur marocain Nabil Ayouch, chante la résistance et l'amour dans les petits bars de son village pour gagner sa vie. Illettrée, elle rêve d'inscrire son fils, sourd et muet, dans une école spécialisée. C'est en Casablanca que cette mère célibataire fonde tous ses espoirs d'élévation sociale et financière. Là-bas, elle pourra offrir une éducation à son enfant et devenir une cheikha, une interprète de l'aïta (cri, en arabe), ce chant traditionnel marocain hérité de la poésie révolutionnaire rurale.
Mais en quittant la campagne pour la ville et ses cabarets populaires, Touda est bientôt réduite à un corps bien plus qu'à une voix. En attendant de monter sur scène, elle retient les clients pour les faire consommer. Et discute avec eux, une chicha à la main, une bière coupée à l'eau dans l'autre pour tenir toute la nuit. Quand vient son tour de chanter, la ferveur de sa voix et ses déhanchés ne manquent pas de captiver l'attention d'une clientèle suffisamment enivrée pour lui glisser des billets dans le corsage. Objet de curiosité, de convoitise et de fascination, elle est tout cela à la fois.
Un statut ambivalent qui ne relève pas uniquement de la fiction. « Ces femmes sont autant idolâtrées que méprisées, soutient Widad Mjama, pionnière du rap au Maroc et moitié du duo aïta mon amour qu'elle forme avec Khalil Epi :
On ne les juge pas en tant qu'artistes, mais en tant que femmes. Car le corps des femmes appartient à tout le monde dans l'espace public. Cela ne vaut pas que pour le Maroc, c'est le propre des sociétés patriarcales
Traditionnellement pourtant, les cheikhat, de cheikh au masculin qui signifie « maître, érudit », sont des figures respectées. À ses débuts, l'aïta est une poésie écrite sans mise en musique, portée par les hommes et transmise de village en village. Proches du conte, ces poèmes comportent en général un fait historique, des personnages et un lieu. S'il est difficile de dater l'apparition du genre, on peut l'estimer entre l'époque précoloniale et le protectorat français, où les textes se font particulièrement cinglants à l'encontre de l'occupant.
« À l'origine, il s'agissait principalement de chants de résistance contre les dénommés caïds, pachas et gouverneurs locaux », précise l'acteur culturel marocain Brahim El Mazned, coordinateur de l'anthologie Chikhates et Chioukhs de l'aïta (Atlas Azawan, 2017).
Dès le XIXe siècle, la tradition se féminise avec Kharboucha, une chanteuse issue de la tribu des Oulad Zayd Osire, de la région de Safi. Cette pionnière ose élever sa voix contre le pouvoir central et les injustices sociales en ciblant principalement un caïd local, Aïssa Tamri Ben Omar, à l'origine de l'extermination de son village. Dans les souks et les fêtes, elle l'attaque et le caricature au moyen de son art devant une foule en liesse. Mais ses textes parviennent aux oreilles de l'intéressé, qui lui ordonne de chanter devant lui. Fière et combative, Hada El Ghiatia, de son vrai nom, interprète l'une de ses chansons les plus véhémentes. La légende raconte que, furieux, le caïd la tortura et l'emmura vivante. « On ne sait pas si c'est un mythe ou non, mais, à partir de là, Kharboucha est devenue une légende et une figure de la résistance », observe Widad Mjama. Avec elle, une musique naît et s'accorde au féminin. Cheikha Rimitti, Fatna Bent Lhoussine, Khadija El Bidaouia...
D'autres artistes lui emboîtent le pas et deviennent des cheffes de troupes, ou sont accompagnées d'hommes aux instruments. « Ces femmes n'ont ni fait d'études ni le conservatoire, mais elles ont dès le début parlé de leurs droits à travers l'art », expose Soumaya Laghiti, dit Stanger Soum, DJ et productrice marocaine qui se plaît à mêler électro et aïta traditionnelle. « Avec le regard d'aujourd'hui, on dirait d'elles qu'elles sont féministes », poursuit-elle. « L'amante est enceinte et alitée. Toi qui pars, toi qui l'aimes, va plutôt au marché ! Amène la viande, les pruneaux, les figues. La saveur de la viande grillée (...) », chante par exemple Aïda — une cheikha qui a fait carrière dans les années 1950 — qui renverse ainsi les injonctions de genres [[À voir dans le film documentaire Le Blues des Chikhates d'Ali Essafi sorti en 2004..
Quand la pratique de l'aïta s'installe en milieu périurbain et urbain au courant du XXe siècle, elle se vide peu à peu de sa substance poétique et politique. Une métamorphose qui tend à écorner l'image de ses premières ambassadrices. Certaines artistes semi-professionnelles continuent de chanter l'opposition dans des lieux confidentiels. D'autres, plus installées, intègrent les milieux bourgeois et se montrent plus consensuelles. Mais Brahim El Mazned pointe :
Il ne faut pas oublier que beaucoup d'entre elles chantent pour des raisons économiques. Si l'élite politique et économique a fait appel à ces femmes pour le plaisir des oreilles, elle agissait aussi en mécène pour qu'elles chantent à la gloire des gouverneurs locaux.
Les chants s'accompagnent de danses festives, et le mouvement devient bientôt un divertissement à caractère licencieux. Brahim El Mazned poursuit :
Les cheikhat ont commencé à écrire sur l'alcool, la séduction, l'amour... Elles ont le verbe assez libre, ce qui fascine autant que révulse. Le milieu de la nuit, l'alcool, la danse... c'est un trio qui peut dégénérer. La frontière entre ce type de spectacle et la prostitution est ténue aux yeux de la société.
Mais difficile pour les cheikhat de se libérer de cette image de femmes aux mœurs légères qui leur colle à la peau. Soumaya Laghiti observe :
C'est pendant l'occupation française que cette réputation leur a été accolée. Ces femmes étaient utilisées comme un moyen de divertissement par les colons armés. Or, les normes des Français n'étaient pas les mêmes que les nôtres. À ce moment-là, les regards ont changé sur le métier, qui est passé d'un art à quelque chose qui relève de la perversion.
C'est notamment dans le quartier Bousbir de Casablanca que les colons ont construit des ensembles réservés aux travailleurs et travailleuses du sexe et à toute forme de divertissement. « Ces quartiers comportaient des souks, des motels, des bordels militaires […]. Depuis, la confusion est faite entre les cheikhat et les prostituées », décortique Jamal Ouazzani, créateur du podcast Jins, dans son livre Amour (Éditions Le Duc, 2024).
Malgré le regard équivoque que la société porte sur elles, les cheikhat connaissent leur âge d'or dans les années 1980-1990 grâce à l'avènement des enregistrements sur cassettes audio. Si le mouvement s'essouffle à l'aube des années 2000 avec l'arrivée de la pop, son héritage n'a cessé d'infuser la culture marocaine. « On a tous grandi avec cette musique de célébration dans les mariages, les fêtes... La musique des cheikhat a donné naissance au chaâbi et fait partie de l'ADN culturel marocain », martèle Widad Mjama. Cette dernière a mené tout un travail de récolte auprès des Chioukhs pour se réapproprier le répertoire à l'aide d'outils contemporains. Car, comme toute tradition orale, l'aïta traditionnelle est menacée. Ses premières interprètes étant toutes mortes, il appartient à la nouvelle génération de conserver cet art en voie de disparition. Stranger Soum observe :
Les chercheurs, chanteurs et cinéastes s'intéressent de près à ce mouvement pour le documenter et le préserver, comme cela a été le cas avec la musique gnaoua et les mâalems. Aujourd'hui, c'est au tour de ces femmes d'être honorées dignement.
C'est d'ailleurs dans cette optique que Nabil Ayouch a fait campagne pour représenter le Maroc aux Oscars avec Everybody Loves Touda. Le cinéaste, qui avait plutôt coutume de déranger le pouvoir en place en voyant ses films censurés ou soumis à une interdiction aux moins de 16 ans (Much Loved en 2015 et Razzia en 2018), a éludé la dimension politique du mouvement pour mieux se concentrer sur sa dimension artistique. Une façon, sans doute, de mettre toutes les chances de son côté pour convaincre le royaume de faire rayonner ce patrimoine musical local à l'échelle internationale, et de redonner toute la place que les cheikhat méritent dans l'histoire de la musique.

Everybody Loves Touda
Réalisé par Nabil Ayouch
Avec Nisrin Erradi, Joud Chamihy, Jalila Talemsi, El Moustafa Boutankite
1h42
18 décembre 2024
Les élites chiites, au pouvoir en Irak depuis 2003, essaient de remettre en cause le Code du statut personnel qui règle les affaires familiales pour tous les musulmans, chiites comme sunnites. Avec la nouvelle proposition, les Irakiens pourraient choisir le droit spécifique chiite qui, par exemple, accepte le mariage temporaire ou celui des enfants. Pour l'heure, une partie de la société civile s'oppose à cette fracture du droit qui fragiliserait le droit des femmes et les enfants.
Depuis une proposition d'amendement du Code du statut personnel soumise au Parlement au cours de l'été, des débats passionnés ont envahi la scène politique et médiatique irakienne. Adoptée en 1959, la loi 188 du statut personnel définit un ensemble de dispositions légales — distinct du Code civil — qui rassemble les droits et les devoirs des citoyens musulmans en matière de mariage, de divorce, de garde d'enfants et d'héritage. L'amendement proposé rompt avec le système actuel valable pour tous les musulmans et autorise des distinctions fondées sur les principes chiites et sunnites. Les mariages, par exemple, seraient contractés selon la jurisprudence choisie au lieu de se conformer à la loi existante.
D'un côté, plusieurs groupes islamistes chiites au pouvoir depuis l'invasion américaine de 2003 ont plaidé en faveur de l'introduction d'un code sectaire. Ils insistent sur l'importance d'aligner toutes les lois sur la charia et sur la jurisprudence Jaafari1 pour les musulmans chiites. Ils accusent leurs opposants de remettre en cause les valeurs religieuses et culturelles fondamentales et d'être des agents de l'Occident. Récemment, ils ont également rejeté un article du Code du statut personnel qui accorde la garde des enfants à la mère, l'estimant en contradiction avec la « charia » qui l'attribue au père.
Entre-temps, des organisations de défense des femmes et des droits humains, un réseau d'intellectuels et de personnalités des médias, ainsi qu'un large éventail d'opposants politiques se sont fortement mobilisés contre cette proposition2. Organisés autour de la coalition « Alliance 188 », ils ont fait valoir que cet amendement remettait radicalement en cause la loi 188 considérée comme équitable et unificatrice pour les musulmans chiites et sunnites : en l'état actuel, elle garantit les droits fondamentaux des femmes, tels que l'âge minimum du mariage, le droit au divorce et la garde des enfants. Autoriser des codes sectaires distincts est source de division, assurent-ils, dans un contexte déjà marqué par la prédominance des tensions entre communautés et l'augmentation, durant ces décennies des guerres, des normes misogynes et patriarcales, surtout lorsque la violence politique règne.
Les interprétations de l'école chiite dominante en Irak, la jurisprudence Jaafari, déterminent l'âge de la maturité pour les filles dès neuf ans et autorisent différents types de mariages précaires3, avec très peu de droits pour les femmes. S'il est adopté, l'amendement proposé fournira un fondement juridique aux mariages d'enfants, un phénomène déjà répandu dans le pays, et aux unions matrimoniales qui n'offrent aucune protection juridique aux conjointes. En outre, l'Alliance 188 a souligné la faiblesse structurelle du Parlement et le recours, par les groupes politiques chiites, à des méthodes antidémocratiques telles que l'intimidation, la menace de violence et le manque de transparence, pour faire adopter l'amendement.4
Ces débats sont souvent présentés comme une lutte entre les forces religieuses qui tentent d'imposer les lois régressives et misogynes de la charia et les forces laïques qui s'opposent à la religion et défendent les droits des femmes. Mais il s'agit d'une caricature, qui ne permet pas de comprendre ce qui est réellement en jeu.
Le Code du statut personnel n'est pas une loi laïque : il ne place pas sous l'autorité du Code civil national les « questions personnelles » de tous les citoyens, de toutes les religions et de toutes les sectes. Il permet aux musulmans de bénéficier d'interprétations spécifiques des jurisprudences chiite et sunnite — lesquelles qui ont été négociées par plusieurs acteurs, y compris des oulémas (corps de savants musulmans) des deux écoles, au cours des décennies qui ont précédé l'établissement de la loi 88 en 1959.
En d'autres termes, ces débats se situent à l'intersection de la construction de l'État et de la nation aux époques coloniale et postcoloniale — un processus qui implique divers groupes sociaux et politiques en concurrence pour le pouvoir et la légitimité, et qui est profondément marqué par les questions de classes, de « races » et de genre.
Les mobilisations autour du Code du statut personnel ne sont pas nouvelles. Plusieurs groupes islamistes chiites ont fait des propositions similaires à celle de cet été, quasiment chaque année, depuis l'invasion et l'occupation menées par les États-Unis en 2003. Elles se heurtent toujours à une forte opposition de la part des féministes et des mouvements progressistes. Elles sont d'ailleurs largement rejetées par les Irakiens eux-mêmes, qu'ils soient chiites ou sunnites.
Cette obsession a commencé immédiatement après l'invasion, avec le décret 1375, à l'initiative d'Abdel Aziz Al-Hakim (1953-2009), alors chef du Conseil suprême islamique d'Irak, l'une des principales organisations islamistes chiites ayant pris le pouvoir à la suite de l'invasion américaine. Le décret 137 visait à abolir le Code du statut personnel et à le remplacer par des codes sectaires. Bien que cette tentative ait échoué, en partie en raison de la mobilisation des féministes, le décret a été réintroduit sous la forme de l'article 41 de la Constitution adoptée en 2005 : ce dernier prévoit la liberté pour les Irakiens de choisir leur « statut personnel » en fonction de leurs croyances religieuses et sectaires. Contesté à l'époque par les groupes féministes, l'article 41 est souvent cité par les partis politiques chiites comme fondement juridique de leur proposition d'amendement.
L'invasion de 2003 a engendré une dynamique ayant beaucoup de traits communs avec celle de l'établissement de l'État moderne pendant l'ère coloniale6. Comme les Britanniques dans les années 1920, les Américains ont privilégié une version fragmentée, sectaire et tribalisée de la citoyenneté, en établissant un système politique basé sur des quotas communautaires, le système muhasasa, et en s'alliant avec les forces les plus réactionnaires.
À bien des égards, l'article 41, rédigé et voté dans le contexte d'une occupation brutale, et les propositions répétées visant à établir une loi sectaire sur le statut personnel, constituent une version « américanisée » du régime politique irakien que les groupes islamistes chiites au pouvoir se sont appropriés, tout comme son argument libéral de la « liberté de choix ».
Si la proposition d'amendement était adoptée, cela signifierait un retour à un système juridique remontant à l'époque de la monarchie et de ses tribunaux religieux, tribaux et sectaires, et l'effacement de l'héritage de la première République irakienne (1958-1968). Cet héritage a été façonné par la culture de gauche anti-impérialiste des années 1950 qui a établi l'autorité de l'État émergent sur diverses organisations politiques, y compris sur les puissances coloniales et sur les autorités religieuses.
En outre, l'établissement du Code du statut personnel a marqué la participation des groupes de femmes, représentés en 1959 par Naziha Al-Dulaimi (1923-2007) — communiste et dirigeante de la Ligue des femmes irakiennes, puis ministre —, à la négociation de leurs droits. Elle était alors considérée comme l'une des plus progressistes dans la région.
Au moment de sa rédaction, les groupes islamistes chiites, qui émergeaient lentement, ont contesté la loi, estimant qu'elle sapait leur pouvoir. Les principales organisations prônant une citoyenneté fondée sur l'égalité étaient les forces révolutionnaires de gauche. Dans les années 1940 et 1950, les plus radicales d'entre elles ont exigé que le « statut personnel » soit inscrit dans le Code civil, qui accorde des droits égaux à tous les citoyens, indépendamment de leur sexe, de leur secte ou de leur religion.
À bien des égards, on peut affirmer qu'en dépit de leur opposition affichée, les intérêts des groupes chiites islamistes coïncident avec ceux des puissances coloniales et néocoloniales d'hier et d'aujourd'hui sur un point fondamental : saper les forces politiques progressistes qui prônent une citoyenneté fondée sur l'égalité dans un État fort et souverain.
Toutefois, les partis chiites qui militent en faveur de cet amendement ne sont plus la minorité politique qu'ils étaient sous la monarchie soutenue par les Britanniques au siècle dernier. Ils sont, depuis 2003, au centre du pouvoir politique. On peut se demander ce que signifie pour eux l'affirmation de leur identité religieuse sectaire alors qu'elle est déjà hégémonique dans le pays.
Depuis sa création, à chaque crise, à chaque tournant politique, le Code du statut personnel a fait l'objet de réformes. Le régime autoritaire du parti Baas l'a également utilisé comme outil politique à différents moments de l'histoire7.
L'élite politique chiite portée au pouvoir en 2003, son idéologie et sa politique se sont révélées particulièrement antidémocratiques, brutales, corrompues, sectaires, misogynes et machistes. Elles ont permis la mise en place du système politique ethno-sectaire fragmenté et alimenté une violence politique à la fois sectaire et sexiste, par l'intermédiaire de ses divers groupes armés (dont beaucoup sont alliés au régime iranien). Après des décennies de guerre et de militarisation, la violence est le langage de la masculinité et du pouvoir.
Plus important encore, cette élite a également facilité le démantèlement de l'État et de ses institutions, ainsi que de tous les mécanismes de redistribution des richesses, la privatisation de tout ce qui soutient la vie urbaine, de l'accès à l'électricité, à l'eau, à la santé et à l'éducation.
Au cours de l'année écoulée, elle a lancé des attaques répétées contre les droits des femmes et l'égalité des sexes, depuis l'adoption d'une loi anti-LGBTQ jusqu'à l'interdiction de l'utilisation du mot « genre ». Les théories du complot anti-occidental et les paniques liées à la « moralité sexuelle » ont servi d'écran de fumée pour détourner l'attention de l'opinion publique et d'outil pour saper l'opposition et justifier la répression violente des manifestations comme de la dissidence.
À bien des égards, on peut considérer ces attaques comme une illustration de la perte progressive de popularité de ces groupes, perçus comme responsables des terribles réalités sociales, politiques et économiques du pays, ainsi que de la violence généralisée qui domine la vie quotidienne des Irakiens. Enfin, cette stratégie est également caractéristique de la concurrence entre chiites et chiites, chaque groupe cherchant à s'affirmer par rapport à l'autre, et de l'hégémonie de l'Iran dans les affaires politiques de l'Irak.
Ce débat montre aussi comment le pouvoir opère dans le pays et dans le monde contemporain. Les droits des femmes et les questions de genre sont au cœur des systèmes de pouvoir, un point focal sur lequel le pouvoir s'affirme, se déploie ou est confisqué. Les forces rétrogrades se présentent comme les porteurs de l'authentique culture locale et les protecteurs de la religion.
Toutefois, leur stratégie n'est qu'une version programmatique d'un discours classiquement masculiniste, néofasciste et d'extrême droite que l'on retrouve dans la région, mais aussi dans le monde — de la Hongrie au Japon en passant par les États-Unis et la France. Sans surprise, ces forces ont également en commun de supprimer toutes les protections sociales ainsi que les services publics et de priver les pauvres et les classes populaires de l'accès aux ressources et aux droits essentiels. La logique de privatisation du pouvoir, des services et des ressources est constitutive de la politique brutalement instaurée avec l'invasion américaine et mise en œuvre par ces groupes depuis 2003.
C'est ce que le soulèvement d'octobre 20198 contre le régime a dénoncé avec force. Il a exigé un État démocratique, souverain, fort et fonctionnel qui traite ses citoyens sur un pied d'égalité, indépendamment de leur appartenance religieuse et de leur sexe, et qui redistribue les riches ressources du pays au profit des pauvres et des groupes marginalisés.
L'attaque systématique de l'élite politique chiite contre les mécanismes juridiques et politiques qui accordent des droits et des libertés, en particulier aux femmes et aux groupes marginalisés, a pour effet de maintenir les féministes et les groupes d'activistes progressistes dans un mode défensif : ils sont constamment obligés de se battre pour préserver les droits limités existants, au lieu de faire pression pour en obtenir davantage.
Le Code du statut personnel est patriarcal et, comme l'ont affirmé les militants dans leur campagne pour l'adoption d'une loi sanctionnant la violence domestique, les femmes et les groupes marginalisés ont besoin de plus de droits et de plus de protection. Jusqu'à présent, les efforts acharnés de l'Alliance 188 ont permis de retarder la discussion parlementaire sur la proposition d'amendement, et ainsi de travailler à son retrait pur et simple.
La mobilisation des femmes, d'un large éventail de militants et de forces intellectuelles en Irak autour de ces questions a montré que l'héritage progressiste du siècle dernier continue de resurgir contre vents et marées.
1NDLR. Du nom de l'imam chiite Jafar Al-Sadiq (702-765), fondateur de la première école de l'islam.
2« Iraqi women academics, writers, media professionals and artists reject proposed amendments to the Personal Status Law », Petitions.net, 14 août 2024.
3NDLR. Les chiites reconnaissent le « mariage temporaire » dit aussi « mariage de plaisir » qui se termine sans aucune procédure au bout de la durée déterminée, théoriquement pour les deux époux mais pratiquement par les hommes.
4Page Facebook d'Alliance 188, 3 septembre 2024, texte en arabe.
5Zahra Ali,Women and Gender in Iraq, Cambridge University Press, 2018.
6Lire Zahra Ali, « Genesis of the “Woman Question”.The Colonial State against Its Society and the Rise and Fall of the New Iraqi Republic (1917–1968) » in Woment and Gendrer in Iraq, op.cit.
7Zahra Ali, « Women, Gender, Nation, and the Ba'th authoritarian regime », in Women and Gender in Iraq, op.cit.
8Zahra Ali, « Theorising uprisings : Iraq's Thawra Teshreen », in Third WorldQuaterly, vol.45, n°10, 2023.
Le Cri de la pierre rassemble en un seul volume deux ouvrages de Fadwa Touqan : Le Rocher et la peine et Le Cri de la pierre, publiés en français pour la première fois à la fin des années 1990, juste avant sa mort, et qui viennent d'être réédités. L'ensemble retrace le parcours de vie de la « poétesse de la Palestine » célèbre dans tout le monde arabe, entre la déclaration Balfour de 1917 – année de sa naissance — et la première Intifada.
À mi-chemin entre l'autobiographie et l'Histoire, Le Cri de la pierre est un recueil de mémoires qui donnent à lire la vie de la « poétesse de la Palestine » dans le contexte sociohistorique qui a vu advenir la tragédie palestinienne depuis une centaine d'années, de 1917, l'année de sa naissance et de la déclaration Balfour jusqu'au début des années 2000 avec la seconde Intifada. Cependant, même si le choix d'écrire sous la forme nommée « mémoires » exclut théoriquement la seule « écriture de soi », Fadwa Touqan inscrit l'histoire de son combat personnel pour exister en tant que femme de lettres dans une époque et un milieu peu propices, et dans l'histoire de la lutte des Palestiniens pour la reconnaissance de leurs droits.
Cette réédition par L'Asiathèque rassemble en un seul volume Le rocher et la peine, publié en 1997 et Le Cri de la pierre, publié en 1998, rendant ainsi plus sensible l'imbrication de l'histoire de l'émancipation d'une jeune femme dans l'Histoire de la Palestine et des Palestiniens au XXe siècle.
Le rocher et la peine raconte comment Fadwa Touqan s'est libérée du « moule d'acier dans lequel nous enferme la famille, […] les coutumes qu'il est difficile d'enfreindre, les traditions dépourvues de bon sens et qui emprisonnent la jeune fille dans un monde d'absurdités […] » pour devenir l'une des rares voix féminines de la poésie palestinienne.
Car, comment fait-on pour devenir poétesse quand on est une jeune fille née en 1917 dans le milieu aisé de Naplouse pour lequel l'enfermement des filles sous la houlette d'une cheikha dévote et glaciale dans la grande et belle demeure familiale est une règle qui souffre peu d'exceptions ?
Fadwa Touqan a souffert en tant qu'enfant non désirée dans sa famille traditionnelle, avec un père despotique et une mère soumise de dix enfants. Elle naît à Naplouse, dans l'actuelle Cisjordanie occupée, en 1917. Elle grandit dans la Palestine mandataire, assiste à la création d'Israël, et vit dans un pays en guerre. Dans sa famille aussi, c'est la guerre. Sous l'autorité de son père et de l'un de ses frères, Youssef, elle est interdite dès l'âge de treize ans d'aller à l'école. Le motif ? Un jeune homme a essayé de lui offrir une rose. Elle relate cet épisode majeur de sa vie et la violence de la sanction et de sa condition : « Tu ne sortiras plus que le jour de ta mort, lorsque nous t'emmènerons au cimetière. » Dès lors, son histoire devient celle de « la lutte d'une graine aux prises avec la terre rocailleuse et dure. C'est l'histoire d'un combat contre la sécheresse et la roche. » Les « seigneurs de la famille », ainsi qu'elle les appelle, « s'habillaient à l'européenne, parlaient le turc, le français et l'anglais, mangeaient avec des fourchettes et des couteaux, tombaient amoureux ; puis ils se mettaient à l'affût, prêts à intervenir si l'une d'entre nous voulait affirmer sa personnalité […]. » Elle décrit des personnalités « scindées en deux », moitié progressistes, moitié conservatrices et machistes, objet de sa profonde révolte et cause de sa propre dislocation en écho.
L'un des aspects les plus intéressants de ce premier volume réside dans le portrait de la communauté bourgeoise de Naplouse dans les années 1930 et 1940, une communauté qu'elle qualifie de « peu cultivée », aux yeux de laquelle elle passe pour « une créature anormale et antisociale ».
Ibrahim Touqan (1905-1941), un autre de ses frères, est l'un des fondateurs du courant nationaliste et révolutionnaire de la poésie palestinienne dans les années 1930. Son poème Mawtini (ma patrie) a été repris par le compositeur libanais Mohamed Fleyfel et est connu dans tout le monde arabe et est aujourd'hui considéré par de nombreux Palestiniens comme leur hymne national. Cet enseignant en littérature arabe à l'École nationale An-Najah puis à l'université américaine de Beyrouth est celui qui la sauva de « l'effondrement intérieur », selon ses propres mots. D'abord par les manifestations de son affection et ses encouragements, puis en lui enseignant très sérieusement la poésie arabe classique pendant plusieurs années.
Les premières poésies de Fadwa sont des élégies. Sans surprise, la jeune fille commence par s'exprimer sur le mode majeur de la plainte, tout en « recherchant ce qu'on appelle la solennité du style et de l'éloquence », avant de découvrir et d'adopter le vers libre sous l'influence des poètes modernistes Ibrahim Naji, Al-Shabbi, Ali Mahmoud Taha et Al-Tijani, ainsi que de la poétesse « d'avant-garde » Nazik Al-Malaika : « J'abandonnai la forme allongée et le rythme régulier du vers classique, et me consacrai à la poésie nouvelle ». Cette poésie nouvelle est d'emblée une littérature de résistance, laquelle s'exprime en vers libres, délivrée des contraintes de la prosodie classique, comme une métaphore de l'aspiration révolutionnaire.
En avril 1936, c'est la grève générale et le début de la rébellion contre les Britanniques qui durera trois ans. Pour elle, cette grève signe le début de la lutte politique et armée à laquelle participeront les masses populaires. Si elle décrit le quotidien sous la répression coloniale britannique à cette époque, elle avoue sa frustration et son impuissance. Elle ne connaîtra l'engagement, « son intensité et sa douceur », que bien plus tard, après la guerre de juin 1967 et l'occupation israélienne qui lui fait prendre conscience de son identité « sociale ».
C'est seulement à l'ombre de cette occupation, lorsque j'ai commencé à lire mes poèmes devant des foules, que j'ai saisi la valeur et le sens véritable de la poésie qui fermente et vieillit dans les jarres du peuple.
Après la défaite arabe de 1967 et l'occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza par Israël, sa poésie devient politique. Elle décrit alors son peuple, et sa belle ville de Naplouse qui se consume en vain et qui n'a de cesse d'armer le bras « des enfants des pierres ».
Faisant suite à Le Rocher et la peine, le deuxième volume des mémoires de Fadwa Touqan, Le cri de la pierre, donne son titre à la publication. Tout commence au premier jour de la guerre israélo-arabe de 1967, le 5 juin. Elle rapporte l'atmosphère de ces journées « funestes » à Naplouse, la résistance, la défaite et la chute totale de la Cisjordanie, de Gaza, du Golan et du Sinaï. Puis c'est le temps paradoxal d'une vie culturelle riche et foisonnante en pays occupé, des nombreux échanges et rencontres avec d'autres poètes, écrivains, artistes, « pour qui la politique et l'appartenance à un parti étaient une question de survie — la leur, celle du pays et de l'être humain », malgré les efforts persistants des autorités israéliennes pour empêcher tout rapprochement intellectuel entre Palestiniens. Que de fois, écrit-elle, « ayant été invitée à participer à quelque manifestation littéraire nationaliste, à Nazareth ou à Jérusalem, je me suis heurtée, et me heurte encore, aux ordres militaires m'interdisant de quitter Naplouse ce jour-là précisément. »

La poétesse y évoque ses amis, palestiniens et israéliens, la compréhension et le soutien qu'ils lui ont toujours témoigné. Elle détaille — non sans ironie — deux rencontres avec Moshé Dayan qui souhaite lui « parler de poésie », avant et après celle avec Gamal Abdel Nasser qui veut savoir l'objet de son entretien avec le ministre de la défense israélien, lequel se demande à son tour ce que le président égyptien a bien pu lui confier. Elle relate également ses entretiens avec Anouar el-Sadate et Yasser Arafat à qui elle formule le vœu de voir la paix s'instaurer au Proche-Orient.
Même si les trois dernières pages portent sur la conférence de Madrid de 1991 et les espoirs de paix vite déçus, le récit mémoriel se clôt juste avant sur l'Intifada des pierres avec le célèbre poème intitulé « Les Martyrs de l'Intifada », qui prend une nouvelle résonance aujourd'hui :
[…]
Ils sont morts debout
Illuminant le chemin
Scintillant comme des étoiles, baisant la bouche de la vie
Regarde-les au loin, ils embrassent la mort pour notre survie,
Ils montent dans les cieux, dans les yeux du monde
Aux cordes du sang versé
Ils montent, ils montent, ils montent
La mort traîtresse ne s'emparera pas de leur cœur
L'image de la renaissance et de la nouvelle aube
Les accompagne sur le chemin du martyre
Regarde les aigles de l'Intifada
Ils nouent la terre sacrée au ciel ! (« Les Martyrs de l'Intifada »)
Fadwa Touqan meurt à Naplouse le 12 décembre 2003. Elle a reçu de nombreux prix littéraires tels que le Prix international de poésie à Palerme (Italie), le prix Jérusalem pour la culture et le Prix des lettres par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1990, le Prix des Émirats arabes unis la même année ainsi que le Prix d'honneur palestinien pour la poésie en 1996. Ses recueils de poèmes n'ont malheureusement jamais été publiés en français.

Fadwa Touqan
Le Cri de la pierre
Traduit de l'arabe par Joséphine Lama et Benoît Tadié
L'Asiathèque, Coll. Hors Collection, 2024
528 pages
15,90 euros
Les violences faites aux femmes sont peu médiatisées depuis le retour de la guerre civile au Soudan. Elles sont pourtant systématiques, dans un pays où la législation ne fait pas de différence entre le viol et les violences physiques. Afin de se défendre, mais aussi pour répondre à un appel de l'armée, elles sont de plus en plus nombreuses à prendre les armes.
Première pièce de Tamara Saadé, jeune autrice libanaise, Thurayya, volet 1 : L'opération est une œuvre inspirée d'une histoire personnelle liant à la fois une expérience traumatique bridée par les normes masculines, la mort du rêve communiste et une réflexion sur le processus de création artistique dans son pays. Le 4 juin 2024, le festival « Les Rencontres de l'Échelle » à Marseille accueillait sa première, à la Friche Belle de Mai.
« Je n'avais jamais écouté ma voix intérieure auparavant, comme si je m'étais tue pendant des années, comme si je m'étais avortée aussi moi-même. Tu comprends ? C'est pour ça que je suis là. Je veux avoir accès aux archives. » Un studio de radio, des micros, une guitare, des riffs pour mêler les souvenirs à l'amnésie : la jeune Thurayya déploie les pans oubliés de son histoire, celle qu'elle écrit, met en scène, joue ; et celle dont les souvenirs épars se cognent encore à son amnésie traumatique. Sélectionnée par le Sundance Institute, la comédienne, metteuse en scène et autrice libanaise Tamara Saadé signe à 31 ans une première pièce onirique sur la fin d'un âge de l'innocence.
Son héroïne veut tirer le fil rouge qui lui permettra de retisser la toile de sa mémoire, perdue à ses 19 ans, après un avortement clandestin à Beyrouth, alors qu'elle était étudiante et encore exaltée d'idéaux politiques. D'abord un roman inachevé, l'histoire de Thurayya — écrite par « nécessité » après un traumatisme personnel — est retravaillée pour sa mise en scène avec le concours de Myriam El Hajj, également réalisatrice libanaise (Trêve, 2015 ; Diaries From Lebanon, 2024).
Pour interpréter ses souvenirs, réminiscences confuses, trois actrices se donnent la réplique : Ada Harb, Myriam El Hajj et Tamara Saadé elle-même. Marc Codsi, qui alterne les rôles, tels ceux d'animateur radio ou d'ancien amant de Thurayya, accompagne le récit à la guitare et lie par ses mélodies les flashs du passé qui reviennent à la mémoire de la jeune femme — ceux d'un trajet sur la route de la banlieue beyrouthine de Hazmieh, allongée à l'arrière d'un fourgon, assommée de morphine après l'opération.
Une plongée dans la psyché de la protagoniste que Tamara Saadé a voulu immersive pour le spectateur : « En retraçant ma mémoire subjective, j'ai imaginé tout ce qui peut se passer dans la tête de cette femme [...] le plateau est conçu comme un espace mental. » Thurayya remonte le courant et se remémore des fragments de son histoire d'amour avec Labib, tous deux jeunes fervents communistes, prêts à mourir pour leur cause. Cette cause la pousse à se plonger dans les archives d'une radio communiste fictive, dont elle se sentait proche. Elle ne se souvient plus de la date précise, sait seulement que l'événement a eu lieu entre 2012 et 2014. À cette époque, de l'autre côté de la frontière, la Syrie avait déjà entamé sa révolution, les « printemps arabes » accouchaient de leurs premiers échecs.
Thurayya sait qu'elle n'est pas seule. L'interruption volontaire de grossesse, en vertu d'une loi de 1943, n'est autorisée qu'avec l'accord de trois médecins lorsque la vie de la patiente est en danger. L'avortement clandestin, lui, est passible de six mois à trois ans de prison. Or, au Liban, une femme sur trois aurait déjà avorté clandestinement.
Confrontée aux normes patriarcales ainsi qu'au poids du tabou et de la culpabilité, Thurayya s'immisce, avec le public, dans ses propres souvenirs, à la fois partie prenante et spectatrice des fragments d'une mémoire engloutie.
Comme si le temps s'était condensé et s'était transformé en une petite bille. Et tu sais comme il est facile de perdre une bille, non ? Alors voilà, je cherche à reconstituer ma mémoire dans un cadre fictif, pour faire la paix avec le passé.
La metteuse en scène se saisit de ce traumatisme pour incarner la mort du rêve communiste de Thurayya, inspiré du sien : « À travers cet avortement physique, j'ai voulu parler de l'avortement de cet idéal que j'ai eu, moi aussi, à un moment. » Et la voix d'Ada Harb de chanter la perte de cet idéal comme la perte d'une patrie, par son interprétation de Beiti (Ma maison) de Marcel Khalifé :
Ma maison a brûlé comme un papier,
Je n'ai plus personne
Je te compare à cette plaine
Comme des abeilles qui produisent lentement du miel
Je te compare à toi-même
À la vie qui marche derrière toi
Et qui rassemble ta silhouette éclatée
En évoquant le contexte libanais, la pièce interroge aussi, comme un miroir, le pouvoir rédempteur de l'écriture et de la mise en scène, ainsi que les croisements entre mémoire et fiction. Une réflexion en filigrane sur les conditions de la création artistique au Liban, sa richesse et ses obstacles, alors que Saadé n'en est encore qu'à sa première œuvre, en écho au symbolisme de l'avortement :
Au Liban, beaucoup d'artistes commencent des projets qui ne naîtront jamais, simplement à cause du hasard du contexte dans lesquels ils vivent (...) Des choses commencent et ne se terminent jamais, elles restent en suspens, sans cesse interrompues.
Thurayya semble pourtant bien partie pour conjurer le sort, le volet 2 étant déjà écrit. En attendant, le premier acte Volet 1 : L'opération devrait bientôt fouler d'autres scènes pour déployer sa toile de souvenirs devant le public : « On ne sait pas encore quand, mais la pièce aura d'autres représentations, sûrement en France, et nous sommes ouverts à rencontrer tous les publics », assure Saadé.
Depuis 2021, le podcast Jins offre un espace de réflexion et de dialogue autour des sexualités des personnes arabes et/ou musulmanes. En donnant la parole à des chercheurs, artistes, militants ou religieux, il fait connaître des voix progressistes sur le sexe et l'islam, qui déconstruisent les discours sexistes, racistes, islamophobes et anti LGBTQI+.
En arabe, « jins » signifie sexe. Il désigne également le genre, c'est-à-dire l'identité personnelle et sociale d'un individu en tant qu'homme, femme ou personne non binaire. « [j. n. s.] est aussi la racine du mot jensiya (nationalité) », ajoute Jamal, le créateur du podcast qui ne souhaite pas dévoiler son nom de famille. Le mot pose le thème et la ligne éditoriale. Le podcast permet de donner la parole en français d'abord, mais aussi en anglais dans sa deuxième saison, à des penseurs clés sur l'ensemble des questions que recouvre les sens de jins : l'essayiste Françoise Vergès, l'imame Amina Wadud ou encore l'islamologue Éric Geoffroy. Jamal lancera bientôt une version en arabe. Mais « arabe marocain ou arabe littéraire ? », il hésite encore.
Jamal a grandi au Maroc dans les années 1990, avant de s'installer en France où il suit des études à l'École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC). Il part ensuite travailler pour une agence de publicité à Shanghaï, Dubaï et New York. Aurait-il pu parler de jins publiquement avant de lancer le podcast ? « Au Maroc, on ne prononce pas le mot, on préfère dire "faire des bêtises", lebsala en arabe marocain », explique-t-il dans un entretien pour Orient XXI.
Jins reste l'innommable dans le couple, dans la famille, en société. Pour moi, le mot recouvre trois « h », hchouma (la honte), haram (l'interdit, l'illicite), et hogra (la discrimination, l'oppression, l'injustice voire l'humiliation).
Dans un épisode intitulé « Quand amour et humour font bon ménage » enregistré au Maroc en décembre 2023 aux côtés de l'humoriste marocaine Asmaa El-Arabi, à l'occasion d'un festival de radio et de podcast, Jamal répète « jins » plusieurs fois devant le public. Il veut habituer ses auditeurs, banaliser le mot, sortir du tabou. « Jins », « jins », « jins »... Lui ne sourcille plus, le mot est entré dans son vocabulaire après la production de près de cent épisodes, aujourd'hui disponibles sur des plateformes d'hébergement de podcasts, comme Spotify, Deezer, ou Apple.
Quatre-cent-cinquante mille écoutes cumulées à ce jour, dont quinze mille par mois en moyenne. La majorité des auditeurs est basée en France et en Afrique du Nord. Jamal ne s'attendait pas à un tel succès. Les messages d'un public reconnaissant affluent sur les réseaux sociaux. « Enfin un média qui aborde nos questions sans les caricaturer et donne la parole aux concernés », s'enthousiasme un auditeur régulier. On le félicite d'inviter des chercheurs, des militants qui utilisent des outils de l'intersectionnalité pour révéler la pluralité des discriminations de classe, de genre et de race subies dans la communauté arabe et/ou musulmane.
Je dis arabes et/ou musulmanes, mais j'y inclus des personnes juives qui sont marocaines, qui sont arabes, des personnes amazighes qui ne sont pas arabes et qui sont musulmanes… Je parle à ceux à qui l'on renvoie une image déformée d'eux-mêmes. Je dis : « Nous sommes beaux, nous avons droit à l'amour, au plaisir que l'histoire nous a retirés ».
Si tous les sujets ne font pas consensus parmi la communauté des abonnés sur les réseaux sociaux, la majorité aspire à fournir un espace de réflexion et de dialogue ouvert et inclusif. Lorsque le compte Instagram de Jins met en lumière des personnalités musulmanes ouvertement homosexuelles tel l'imam et chercheur Ludovic-Mohamed Zahed, ou l'autrice et militante musulmane LGBTQI+ Blair Imani, la majorité des commentaires réprouvent ceux qui les condamnent. « Le Coran ne condamne pas l'homosexualité, rappelle Jamal. Citez-moi un juriste — et non un imam 2.0 — qui affirme le contraire ». Le passage relatif au peuple de Loth (qawm Lout), prophète et messager de Dieu dans le Coran est le plus souvent cité pour parler d'homosexualité en islam1. Ce neveu d'Ibrahim reçoit chez lui des anges que les habitants de Sodome et Gomorrhe veulent tuer, violenter, violer. Jamal invite à écouter l'épisode consacré à ce sujet, réalisé avec l'imam et théologien Tareq Oubrou2. Il rappelle à ce titre :
Le texte sacré ne parle pas d'homosexualité, plutôt de règles divines qui ont été outrepassées. Ce n'est pas de l'amour entre deux hommes dont il est question, mais de violer des corps. C'est la violence qui est condamnée.
Nourri de ses nombreuses lectures et interviews, Jamal répond aujourd'hui sans hésiter à des questions complexes. Pourtant, rien ne le prédestinait à se saisir de ces sujets. Il a grandi dans une famille de la bourgeoisie marocaine à Casablanca, où il a été scolarisé au lycée français. Il a fréquenté l'élite marocaine, avec tous les privilèges dont cette jeunesse peut jouir : « Un peu plus de liberté sexuelle, résume-t-il, des instants volés, une forme de sexualité fugitive », dans un pays où la loi interdit les relations sexuelles hors mariage.
En France, Jamal est plus libre de vivre sa sexualité, néanmoins il découvre son arabité. Il constate que « la classe n'efface pas la race ». Il subit les blagues racistes, les discriminations au logement ou à l'embauche, et découvre l'hypersexualisation des corps arabes, qu'il déconstruira avec le chercheur Todd Shepard dans un épisode de Jins3. Il témoigne :
Une de mes copines attendait de moi une hyper virilité, l'exagération du comportement masculin stéréotypé. Elle me voulait agressif, contrôlant. Ce n'est pas ce que je suis. C'était ce qu'elle projetait.
Inspiré par le Collectif 490 au Maroc4, il commence à militer depuis New York pour abroger cet article du code pénal marocain qui punit d'emprisonnement d'un mois à un an « toutes personnes de sexe différent qui, n'étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ». Pourtant, « le Coran parle de zaouj qui désigne une union entre deux êtres, et non de mariage. La pire abomination dans le Coran est de tromper l'amour », précise Jamal en citant Abdessamad Dialmy, sociologue marocain qui a travaillé sur l'amour et la conjugalité. Il décide alors de quitter son travail et de créer Jins.
Le moment déclencheur de son engagement a été le suicide d'Amina Filali, mariée de force à son violeur, qui a déclenché un débat juridique et conduit les députés marocains à voter en faveur d'un amendement du code pénal qui permettait, jusqu'en 2014, à l'auteur d'un viol d'échapper à la prison en épousant sa victime. Le « changement est possible, se dit-il, au Maroc, et ailleurs dans le monde où vit la communauté arabe et/ou musulmane ».
Jamal se documente. Il lit le Coran, mais aussi des livres et des poèmes érotiques des premiers siècles de l'islam. Il y découvre la place de l'amour et du plaisir dans les sociétés musulmanes avant la colonisation. Un aspect qu'il aborde également avec l'historien anglo-nigérian Habeeb Akande dans un épisode de son podcast5. Ensemble, ils reviennent sur les classiques de l'érotologie : des livres sur la sexualité écrits par des savants musulmans, parmi lesquels Jalal Al-Din Al-Souyouti (1445-1505) qui a su préserver la tradition de l'érotisme en islam. Avec le théologien et président de la Fondation de l'islam de France Ghaleb Bencheikh, il pose la question du plaisir féminin et du droit des femmes à demander le divorce si elles ne sont pas satisfaites sexuellement.
Avec le philosophe et islamologue Éric Geoffroy, il interroge les signes du caractère maternel, et donc féminin, de Dieu dans la formule Bismillah Al-Rahman Al-Rahim (Au nom de Dieu le très Miséricordieux), qui figure au début de chaque sourate du Coran, à l'exception de la neuvième Al-Taouba (La Repentance). La racine du mot rahim renvoie à la matrice, à l'utérus. Dieu est le « tout matriciant ». Dieu étant un, il est au-dessus de tout être sexué. Et l'être humain accompli qui retrouve le divin en lui-même réunifie le féminin et le masculin, comme l'explique Geoffroy dans un épisode6. On apprend également qu'Ibn Arabi, poète et philosophe soufi (1165 - 1240), considérait l'acte sexuel comme une prière, une prosternation sur la femme, durant laquelle l'homme et la femme se complètent et retrouvent leur origine divine. S'ouvre alors une réflexion sur le tantrisme islamique.
À bien des endroits, le podcast étonne par sa liberté de ton à l'égard des sujets abordés. « Nous sommes nombreux dans ma génération - celle des trentenaires – à vouloir explorer et poser les questions librement. Si ce podcast peut nous aider à nous réconcilier avec notre héritage et avec nous-mêmes, alors nous aurons collectivement gagné en liberté », espère Jamal.
1NDLR. Une manière péjorative de désigner une personne homosexuelle en arabe est « liwati », en référence au peuple de Loth.
2Tareq Oubrou, « Sexualité en islam, hallal ou illicite ? », Jins, décembre 2020.
3Todd Shepard, « Sex, France & Arab men », Jins, Saison 2, épisode 6, 30 juin 2022.
4En septembre 2019, 490 personnalités marocaines ont signé un manifeste pour dénoncer l'article 490 du code pénal dans le pays.
5Habeeb Akande, « Sexuality and erotology in Islam », Jins, saison 2, épisode 5, 23 juin 2022.
6Éric Geoffroy, « Sexualité, genre et soufisme », Jins, épisode 61, 22 septembre 2021.
Abstention record, votes nuls, sanction de certains candidats appartenant aux cercles influents habituels : les élections législatives en Iran ont été marquées par le mécontentement de la population. Certes, les conservateurs et ultra-conservateurs maintiennent leur domination, mais la pression sociale s'intensifie.
Premières élections après le vaste mouvement de contestation de 2022-2023, les législatives se sont déroulées le 1er mars dans le but de renouveler les 290 députés pour un mandat de quatre ans (lire l'encadré) ainsi que les 88 membres de l'Assemblée des experts, élus pour huit ans. Ces derniers ont le pouvoir de superviser, mais aussi — en théorie — de révoquer le guide suprême (valy e-faghih). Bien que cette possibilité n'ait jamais été utilisée, l'âge avancé du guide suprême actuel (84 ans), l'ayatollah Ali Khamenei, après plus de trente ans au pouvoir, pourrait lui conférer une importance particulière.
Avant la consultation, le pouvoir et le Conseil des gardiens de la révolution, chargés de valider (ou pas) les candidats, avaient pris soin d'en disqualifier plus de la moitié, tous ou presque parmi les indépendants, les « modérés » et les « réformateurs », réduits à la portion congrue. « Ces élections [sont] dénuées de sens, sans compétition, et inefficaces », a déclaré ainsi Mohammad Khatami, ancien président de la République islamique (1997-2005) qui n'a pas participé au vote, sans avoir appelé au boycott.
En outre, pour être éligible au Parlement (Majlis), un niveau d'études universitaires de bac plus cinq est requis, excluant ainsi les classes populaires, en particulier les ouvriers qui constituent plus d'un quart de l'électorat. Au total, la majorité des 15 200 candidats autorisés, dont 1 713 femmes (11,2 % du total, deux fois plus qu'en 2020), appartenaient au camp majoritaire. Les listes étaient composées de quelques « caïds » (chefs influents suivis de noms souvent inconnus), et la campagne électorale s'est avérée courte – seulement dix jours.
Pas étonnant que, sans concurrent, les conservateurs et les ultra-conservateurs, parfois en rivalité, maintiennent leur domination au Parlement. Leur influence s'exerce également à la présidence de la République depuis 2021 ainsi qu'au pouvoir judiciaire. Ils consolident ainsi leur emprise sur toutes les instances nationales.
Cependant, les Iraniens ont utilisé l'une des seules armes à leur disposition : rester à la maison. Comme le montre le tableau ci-dessous, le taux de participation ne dépasse pas les 41 %, le niveau le plus faible jamais atteint depuis la révolution de 19791.

Le cas de Téhéran est à la fois atypique et symbolique. Deux chiffres officiels de participation ont été successivement donnés : 24 % (en baisse de deux points par rapport à 2020), puis 34 % (en hausse de huit points). S'il est exact, ce dernier chiffre reflète, en réalité, une forte augmentation des votes nuls, considérés par une partie de l'électorat comme un moyen d'expression. Depuis 2020, le résultat de ces votes n'est plus rendu public.
Mais le décompte des voix à Téhéran, où trente sièges étaient à pourvoir, suggère qu'ils sont importants. Ainsi, celui qui a reçu le plus de suffrages dans la circonscription en a recueilli 597 770 contre 1 265 000 au premier député élu en 2020, soit deux fois moins. À l'exception des 14 premiers élus, 32 autres candidats aux sièges restants n'ont pas atteint le seuil requis des 20 % des voix exprimées. Ils vont devoir affronter un deuxième tour pour accéder au Majlis. Cela révèle que, d'une part, les voix se sont dispersées sur plusieurs candidats de différentes listes, au gré de leurs appréciations des personnes elles-mêmes et que, d'autre part, les votes nuls ont pesé. Certains les estiment à environ 20 % des voix.
À l'échelle du pays, on constate que l'abstention est forte, particulièrement dans les endroits où les couches populaires subissent la crise de plein fouet : 70 % dans la province d'Alborz, à l'est de Téhéran où habitent les familles qui n'arrivent pas à payer les loyers élevés de la capitale, ainsi qu'au Balouchistan, à l'est du pays, où les récents mouvements de contestation ont été durement réprimés. Deux exemples parmi tant d'autres.
Outre le faible niveau de participation, il est intéressant de noter que certains candidats appartenant aux cercles influents habituels, les « caïds » et les « gros poissons », ont été écartés. Ceux qui ont mis un bulletin dans l'urne ont clairement sanctionné les élus associés à la corruption ou à la répression, en optant pour des candidats relativement méconnus. Symbole de ce changement, Mohammad Bagher Ghalibaf, actuel président du Parlement, qui avait remporté l'élection avec 1 265 287 voix en 2020, n'en totalise aujourd'hui que 447 905, soit près de trois fois moins. On pourrait aussi citer le cas de Mohammad Bagher Nobakht qui n'a pas réussi à remporter les suffrages de la population de Racht (ville au nord du pays) malgré son long parcours politique. Issu de la faction des modérés, il a été l'un des pionniers du libéralisme aux côtés de feu Hachémi Rafsandjani dès le début des années 2000. Nobakht a ensuite dirigé, de 2015 à 2022, l'Institut de planification et du budget, crucial pour la gestion du système économique du pays, et à l'origine de nombreuses décisions de privatisations. Il y a également le cas d'Ali Asghar Anabestani, qui s'est fait connaître sur les réseaux sociaux pour avoir giflé un agent de la circulation, et celui de Hassan Norouzi, l'un des fervents partisans du projet de loi sur « le hijab et la chasteté » imposant le port du voile, tous deux éliminés dès le premier tour.
Ces résultats témoignent du discrédit de figures marquantes, et mettent au jour des positions moins assurées que prévu. Ils soulignent également le mécontentement social dans un pays confronté à une inflation proche de 50 % cette année, conséquence des sanctions économiques mais aussi de politiques néolibérales de déréglementation et de privatisations.
Les classes populaires, en particulier les quinze millions d'ouvriers, font face à des conditions de vie difficiles, qui touchent désormais aussi une partie des couches moyennes. Des pourparlers sont actuellement en cours en vue d'une éventuelle augmentation des salaires de 20 %, inférieure de moitié à l'inflation, pour une partie des fonctionnaires et des salariés bénéficiant de la protection de la loi du travail. Cela exclut cependant une grande partie des actifs, notamment les femmes qui travaillent chez des particuliers ou chez elles en sous-traitance pour des entreprises.
Si les réformateurs, aujourd'hui quasiment écartés de la scène politique, se prononcent pour une plus grande liberté sociétale, ils ne présentent pas de divergences fondamentales avec les conservateurs en matière économique et sociale, notamment à l'égard des couches défavorisées. Les deux factions mettent en œuvre des politiques néolibérales. Ainsi, avec les licenciements, les changements de statut liés aux privatisations et les départs à la retraite, désormais plus de 90 % de la main-d'œuvre du pays disposent de contrats temporaires, alors qu'à la fin de la guerre en 1988, plus de 90 % bénéficiaient de contrats à durée indéterminée (CDI).
Selon les statistiques de l'Organisation iranienne des privatisations, les ventes d'actifs publics ont atteint 639 218 milliards de tomans (environ 13,95 milliards d'euros actuels) entre 2001 et 2023 : 47,6 % ont été proposés en bourse, 47,1 % adjugés aux enchères, et le reste par négociation. Au cours des 30 dernières années, plus de 80 % des facilités bancaires ont été octroyées aux 20 % les plus riches qui présentent pourtant les plus grands arriérés de remboursement de prêts. Pendant ce temps, la moitié des ménages iraniens n'ont pas eu recours à un quelconque crédit.
Même l'enseignement a été en partie privatisé. À Téhéran, par exemple, la part des écoles publiques n'atteint que 54 %. À l'échelle du pays, seule une infime minorité des élèves (12 %) provenant de l'enseignement public réussit à faire partie des trois mille premiers aux concours nationaux, un classement qui permet d'accéder aux meilleures places dans les universités. Réformateurs comme conservateurs au Parlement ont ainsi reculé l'âge de la retraite, refusé d'indexer le salaire minimum sur l'inflation et privatisé des entreprises (dans le secteur pétrolier, la pétrochimie, l'acier…), l'enseignement et même des sites historiques. Dans ce domaine, les convergences sont patentes.
Outre le port du voile, les deux camps divergent sur la diplomatie. Les réformateurs misent sur un rapprochement avec l'Occident. Néanmoins, le camp conservateur est loin d'être uni sur l'attitude à adopter face au génocide perpétré par l'État d'Israël contre les Palestiniens et les risques d'une escalade de la guerre. Le pouvoir a privilégié une approche diplomatique plutôt que belliqueuse. Cela divise les conservateurs entre « réalistes », proches du président Ebrahim Raïssi et du guide Ali Khamenei, et les durs de l'« axe de la résistance », qui veulent entrer en guerre contre Israël. Les divergences existent également sur le rapprochement avec la Chine qui renforce silencieusement sa position en obtenant d'importants contrats d'équipement, notamment dans le domaine ferroviaire, la construction de routes et le développement de l'aéroport de Téhéran.
Au total, ces élections témoignent surtout du mécontentement profond au sein de la société iranienne. Contre l'obligation du port du voile, que plus du tiers des femmes ne portent plus en public, mais aussi contre la politique sociale. Des grèves fréquentes quoique sporadiques et sans leader, touchent régulièrement des secteurs tels que le logement, l'éducation, la santé. Elles mobilisent pour l'augmentation des salaires, des retraites, ou l'approvisionnement en eau. Toutefois le mouvement demeure non structuré.
Les arrestations et les procès inéquitables persistent tandis que les exécutions s'accélèrent. Le média iranien en ligne Radiozamaneh en reconnaît 125 en 2023. Mais, selon Human Rights Watch et Ensemble contre la peine de mort (ECPM), leur nombre s'est élevé à 834 en 2023, « une augmentation alarmante de 43 % en un an »2. Malgré les répressions, l'évolution des dynamiques sociales pourront-elles ouvrir la voie à l'émergence d'une opposition structurée ?
Élections mode d'emploi
Le Parlement compte 290 membres élus pour 4 ans au suffrage universel, par les Iraniens de 18 ans et plus. Parmi eux, 285 députés musulmans, chiites ou sunnites, sont élus dans l'une des 202 circonscriptions électorales, tandis que 5 sont élus par les membres de chacune des minorités religieuses lors d'un scrutin extraterritorial (1 Assyro-chaldéen, 2 Arméniens, 1 juif et 1 zoroastrien). Tout candidat ayant obtenu le plus grand nombre de suffrages est élu, à condition de compter plus de 20 % des votes exprimés, sinon il faut un second tour. Les votes blancs ne sont pas comptabilisés3.
Seuls les Iraniens et les Iraniennes ayant effectué des études supérieures peuvent se présenter. La plupart des 202 circonscriptions ne comptent qu'un seul député, les grandes villes en totalisent entre 2 et 6, selon la taille de leur population. La grande circonscription de Téhéran en élit quant à elle 30.
Établi depuis plusieurs décennies, le découpage électoral présente des complexités administratives, avec des situations où des districts non voisins sont regroupés dans une même circonscription. Il ne tient pas compte de la croissance démographique récente.
1Selon les statistiques officielles de l'Iranian Students News Agency (ISNA) à Téhéran.
2« Annual Report on Death Penalty in Iran 2023 », Iran Human Watch Rights and Together Against the Death Penalty, 5 mars 2023.
3Voir « Les élections législatives en Iran 2020, premier tour », Bernard Hourcade, CartOrient, 4 juin 2020.
Le 4 mars, l'ONU a publié un rapport sur les viols et agressions sexuelles commises le 7 octobre contre des Israéliennes. Si ce texte a rencontré un vaste écho médiatique, il n'en va pas de même pour un autre rapport des Nations unies qui concerne cette fois le traitement des Palestiniennes, en particulier les viols et les agressions sexuelles subies depuis le début de la guerre contre Gaza.
Huit expertes de l'ONU1 ont sonné l'alarme le 19 février. Dans un communiqué, elles expriment leurs « plus vives inquiétudes » à propos des informations obtenues de « différentes sources ». Elles dénoncent des exécutions sommaires, des viols, des agressions sexuelles, des passages à tabac et des humiliations sur les femmes et les jeunes filles palestiniennes de Gaza, comme de Cisjordanie. Elles évoquent « des allégations crédibles de violations flagrantes des droits humains », dont les femmes et les filles palestiniennes « sont et continuent d'être victimes »2.
Selon les témoignages, les informations et les images qu'elles ont pu recouper, des femmes et des filles « auraient été exécutées arbitrairement à Gaza, souvent avec des membres de leur famille, y compris leurs enfants ». « Nous sommes choquées par les informations faisant état du ciblage délibéré et de l'exécution extrajudiciaire de femmes et d'enfants palestiniens dans des lieux où ils ont cherché refuge ou alors qu'ils fuyaient »3, parfois en tenant, bien en évidence, des tissus blancs, en signe de paix. Une vidéo diffusée par Middle East Eye4 et ayant beaucoup circulé montre notamment une grand-mère palestinienne abattue par les forces israéliennes dans les rues du centre de la ville de Gaza, le 12 novembre, alors qu'elle et d'autres personnes tentaient d'évacuer la zone. Au moment de son exécution, cette femme, nommée Hala Khreis, tenait par la main son petit-fils qui brandissait un drapeau blanc.
Des centaines de femmes seraient également détenues arbitrairement depuis le 7 octobre, selon les expertes onusiennes. Parmi elles, on compte des militantes des droits humains, des journalistes et des travailleuses humanitaires. En tout, « 200 femmes et jeunes filles de Gaza, 147 femmes et 245 enfants de Cisjordanie », sont actuellement détenus par Israël, selon Reem Alsalem, rapporteuse spéciale sur les violences faites aux femmes auprès de l'ONU. Elle évoque des personnes « littéralement enlevées » de leurs maisons et qui vivent des circonstances de détention « atroces ». Nombre d'entre elles auraient été soumises à des « traitements inhumains et dégradants, privées de serviettes hygiéniques, de nourriture et de médicaments », détaille encore le communiqué de l'ONU. Des témoignages rapportent notamment que des femmes détenues à Gaza auraient été enfermées dans une cage sous la pluie et dans le froid, sans nourriture.
Viennent ensuite les violences sexuelles. « Nous sommes particulièrement bouleversées par les informations selon lesquelles les femmes et les filles palestiniennes détenues ont également été soumises à de multiples formes d'agression sexuelle, comme le fait d'être déshabillées et fouillées par des officiers masculins de l'armée israélienne. Au moins deux détenues palestiniennes auraient été violées et d'autres auraient été menacées de viol et de violence sexuelle », alertent les expertes. Ces Palestiniennes seraient « sévèrement battues, humiliées, privées d'assistance médicale, dénudées puis prises en photos dans des situations dégradantes. Ces images sont ensuite partagées par les soldats », selon Reem Alsalem. « Des rapports inquiétants font état d'au moins un bébé de sexe féminin transféré de force par l'armée israélienne en Israël, et d'enfants séparés de leurs parents, dont on ne sait pas où ils se trouvent », dénonce le communiqué.
Tous ces faits présumés ayant été perpétrés « par l'armée israélienne ou des forces affiliées » (police, personnel de prison, etc.). Le groupe d'expertes exige une enquête israélienne ainsi qu'une enquête indépendante, impartiale, rapide, approfondie et efficace sur ces allégations dans laquelle Israël coopère. « Pris dans leur ensemble, ces actes présumés peuvent constituer de graves violations des droits humains et du droit international humanitaire, et équivalent à des crimes graves au regard du droit pénal international qui pourraient être poursuivis en vertu du Statut de Rome », préviennent-elles. « Les responsables de ces crimes présumés doivent répondre de leurs actes et les victimes et leurs familles ont droit à une réparation et à une justice complètes », ajoutent-elles.
Dans une interview à UN News5, Reem Alsalem déplore le mépris des autorités israéliennes face aux alertes.
Nous n'avons reçu aucune réponse, ce qui est malheureusement la norme de la part du gouvernement israélien qui ne s'engage pas de manière constructive avec les procédures spéciales ou les experts indépendants.
Elle précise ensuite que « la détention arbitraire de femmes et de filles palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza n'est pas nouvelle ».
Ces allégations ont été fermement rejetées par la mission israélienne de l'ONU qui affirme qu'aucune plainte n'a été reçue par les autorités israéliennes et dénigre sur X un « groupe de soi-disant expertes de l'ONU ». « Il est clair que les cosignataires ne sont pas motivées par la vérité mais par leur haine envers Israël et son peuple », peut-on lire.
Pourtant un rapport de 41 pages de l'ONG israélienne Physicians for Human Rights Israel (PHRI), daté de février et intitulé « Violation systématique des droits de l'homme : les conditions d'incarcération des Palestiniens depuis le 7 octobre »6 corrobore les dénonciations de l'ONU. On peut y lire de nombreux témoignages décrivant des « traitements dégradants et des abus graves », y compris des cas non isolés de harcèlements et d'agressions sexuelles, de violence, de torture et d'humiliation. Selon PHRI, le nombre de Palestiniens détenus par le service pénitentiaire israélien (Israel Prison Service) est passé d'environ 5 500 avant le 7 octobre à près de 9 000 en janvier 2024, dont des dizaines de mineurs et de femmes. Près d'un tiers des personnes détenues sont placées en détention administrative sans inculpation ni procès : une prise d'otage, en somme. Le rapport de l'ONG confirme que l'armée israélienne a arrêté des centaines d'habitants de Gaza sans fournir aucune information, même quatre mois plus tard, sur leur bien-être, leur lieu de détention et leurs conditions d'incarcération.
Dans le rapport de l'ONG israélienne PHRI, des témoignages de Palestiniens attestent notamment que des gardes de l'Israel Prison Service (IPS) les ont forcés à embrasser le drapeau israélien et que ceux qui ont refusé ont été violemment agressés. C'est le cas de Nabila, dont le témoignage a été diffusé par Al-Jazeera7. Cette femme qui a passé 47 jours en détention arbitraire qualifie son expérience d'« effroyable ». Elle a été enlevée le 24 décembre 2023 dans une école de l'UNRWA de la ville de Gaza où elle avait trouvé refuge. Les femmes ont été emmenées dans une mosquée pour être fouillées à plusieurs reprises et interrogées sous la menace d'armes, si violemment qu'elle affirme avoir pensé qu'elles allaient être exécutées. Elles ont ensuite été détenues dans le froid dans des conditions équivalentes à de la torture.
Nous avons gelé, nous avions les pieds et les mains attachés, les yeux bandés et nous devions rester agenouillées […] Les soldats israéliens nous hurlaient dessus et nous frappaient à chaque fois que nous levions la tête ou prononcions un mot.
Nabila a ensuite été conduite au nord d'Israël, dans la prison de Damon, avec une centaine de Palestiniennes parmi lesquelles des femmes de Cisjordanie. Battue à plusieurs reprises, elle est arrivée à la prison le visage plein d'hématomes. Une fois au centre de détention, les choses ne se sont pas arrangées pour les otages palestiniennes. Lors de l'examen médical, il a été ordonné à Nabila d'embrasser le drapeau israélien. « Quand j'ai refusé, un soldat m'a attrapée par les cheveux et m'a cognée la tête contre le mur », raconte-t-elle.
L'ONG israélienne affirme que des avocats ont présenté des plaintes de violence aux tribunaux militaires. Les juges ont pu voir les signes d'abus sur les corps des détenus mais « à part prendre note des préoccupations et informer l'IPS, les juges n'ont pas ordonné de mesures pour prévenir la violence et protéger les droits des personnes détenues », précise l'ONG israélienne. Pourtant, « des preuves poignantes de violence et d'abus assimilables à de la torture ont été portées à l'attention de la Cour suprême par PHRI et d'autres [...] Cependant, cela n'a pas suscité de réaction substantielle de la part de la Cour », regrette encore l'organisation.
L'un des témoignages rapporté par PHRI fait état d'agressions sexuelles qui se sont produites le 15 octobre, lorsque des forces spéciales sont entrées dans les cellules de la prison de Ktzi'ot (au sud-ouest de Bersabée), et ont tout saccagé tout en insultant les détenus par des injures sexuelles explicites comme « vous êtes des putes », « nous allons tous vous baiser », « nous allons baiser vos sœurs et vos femmes », « nous allons pisser sur votre matelas ». « Les gardiens ont aligné les individus nus les uns contre les autres et ont inséré un dispositif de fouille en aluminium dans leurs fesses. Dans un cas, le garde a introduit une carte dans les fesses d'une personne. Cela s'est déroulé devant les autres détenus et devant les autres gardes qui ont exprimé leur joie », est-il rapporté. Il n'est toutefois pas précisé si ce témoignage concerne des hommes ou des femmes.
Les soldats israéliens se sont illustrés sur les réseaux sociaux posant avec des objets et des sous-vêtements féminins appartenant aux femmes palestiniennes dont ils ont pillé les maisons. Des images qui ont fait le tour du monde et provoqué l'indignation générale. Violation de l'intimité, dévoilement du corps, viol des femmes colonisées : la domination sexuelle a toujours été une arme majeure caractéristique des empires coloniaux. « Prendre le contrôle d'un territoire, la violence politique et militaire ne suffit pas. Il faut aussi s'approprier les corps, en particulier ceux des femmes, la colonisation étant par définition une entreprise masculine », explique l'historienne Christelle Taraud, codirectrice de l'ouvrage collectif Sexualités, identités & corps colonisés (CNRS éditions, 2019).
Les Palestiniennes payent un très lourd tribut au génocide en cours à Gaza. L'ONU évalue à 9 000 le nombre de femmes tuées depuis le 7 octobre 2023. Celles qui survivent ont souvent perdu leurs enfants, leur mari et des dizaines de membres de leur famille. Il faut évoquer la condition des femmes enceintes qui étaient plus de 50 000 au moment du déclenchement des hostilités et qui accouchent, depuis, sans anesthésie et, le plus souvent, sans assistance médicale. De nombreux nouveau-nés sont morts d'hypothermie au bout de quelques jours. Les femmes dénutries ont du mal à allaiter et le lait infantile est une denrée rare. Les chiffres évoluent chaque jour cependant au 5 mars, au moins 16 enfants et bébés sont morts de malnutrition et déshydratation8 à Gaza en raison du siège total et du blocage de l'aide humanitaire par Israël.
1Le groupe des huit expertes est composé de la rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes et les filles, ses causes et ses conséquences, Reem Alsalem, de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Francesca Albanese, de la présidente du groupe de travail des Nations unies sur la discrimination à l'égard des femmes et des filles, Dorothy Estrada-Tanck et de ses membres, Claudia Flores, Ivana Krstić, Haina Lu, et Laura Nyirinkindi. Les expert.e.s des procédures spéciales travaillent sur une base de volontariat. Ils/elles ne font pas partie du personnel des Nations unies et ne reçoivent pas de salaire pour leur travail. Ils/elles sont indépendants de tout gouvernement ou organisation et travaillent à titre individuel.
2« UN experts appalled by reported human rights violations against Palestinian women and girls », Nations unies, 19 février 2024.
3Ibid.
5« Rights experts alarmed by reported violations against Palestinian women and girls », 1er mars 2024.
6« Systematic Violations of Human Rights, The incarceration conditions of Palestinians in Israel since October 7 », PHRI, février 2024.
8« La malnutrition est « particulièrement extrême » dans le nord de Gaza, selon l'OMS », Nations unies, 5 mars 2024.