Lateo.net - Flux RSS en pagaille (pour en ajouter : @ moi)

🔒
❌ À propos de FreshRSS
Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierOrient XXI

Génocides et crimes de masse : quelle réponse internationale ?

Table ronde discutant des génocides et de la réponse internationale, avec quatre intervenants.
Images et montage : David Even.

Dans le cadre de l'évènement La Fabrique de la Diplomatie organisé par le ministère de l'Europe et des affaires étrangères les 4 et 5 septembre, Orient XXI a participé à la table ronde « Génocides et crimes de masse : quelle réponse internationale ? »

Épuration ethnique, crimes de guerre, génocide, autant de termes qui traduisent des réalités humaines et juridiques différentes sujettes à controverses politiques. Dans les multiples conflits actuels aux relais médiatiques inégaux où l'impunité règne et où l'aide est considérée comme une variable d'ajustement, quels sont les leviers du droit international pour prévenir, empêcher et condamner ces drames ? Quels sont les obligations des États et l'espace interventionnel possible des ONG humanitaires et de défense des droits Humains à l'heure où une offensive anti-droits s'accélère, y compris au sein des démocraties occidentales ?

Avec Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, chercheur associé à l‘IRIS ; Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International ; Johann Soufi, juriste international, travaille depuis près de vingt ans pour des juridictions internationales et des mécanismes d'enquête de l'ONU, sur de nombreux terrains de crise à travers le monde.
Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.

Beyrouth. Poétique de la catastrophe

L'image montre un paysage urbain dévasté, avec des débris et des matériaux en désordre dans le premier plan. On peut voir des bâtiments partiellement détruits en arrière-plan, témoignant des dommages importants. L'atmosphère semble désolée, illustrant l'impact d'une catastrophe, probablement une explosion ou une destruction massive. Des structures modernes sont visibles, mais leur état montre les effets néfastes de l'événement. Le ciel est dégagé, contrastant avec la gravité de la scène au sol.

A l'occasion du sixième anniversaire de l'explosion d'un dépôt de nitrate d'ammonium dans le port de Beyrouth, qui a fait deux cents morts, des milliers de blessés et des dégâts considérables, nous republions un texte de réflexion sur ce terrible événement. Quelles sont les conséquences de ce drame pour un peuple libanais épuisé ? Comment le pays va-t-il se sortir de la faillite de ses élites politiques et utiliser l'aide internationale, après sa gestion désastreuse de la situation des réfugiés syriens ? Éléments de réponse, en compagnie du poète Mahmoud Darwich.

Le spectacle […] est l'autoportrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions de l'existence.

Guy Debord, La société du spectacle

Le spectacle de la déflagration du 4 août 2020 continuera à résonner longtemps dans les esprits de certains Libanais comme un crime impardonnable. Mais uniquement pour certains. Pour d'autres, le crime sera vite oublié, banalisé par d'autres urgences plus ou moins graves, terni par des nouveautés plus éclatantes, remplacé par des crimes dernier cri et de nouveaux spectacles.

L'oubli est l'allié principal de tous les criminels, depuis la loi d'amnistie générale qu'ils ont — eux-mêmes, toujours les mêmes — votée en août 1991, au lendemain de la guerre du Liban (1975-1990).

Bien plus que la convergence de leurs intérêts criminels, c'est d'abord l'oubli des atrocités par d'autres atrocités qui constitue pour eux la principale garantie de la permanence de leur domination. Ils savent d'expérience qu'ils ont longtemps commis l'abominable et l'impardonnable. Et qu'aucun tort n'a été réparé.

Bientôt, une nouvelle amnistie à l'horizon. Et un nouveau pacte national, une nouvelle union nationale ? À la demande d'Emmanuel Macron, dira-t-on ? Et de nouveaux crimes perpétrés par les mêmes criminels, l'aide internationale aidant ?

Après l'explosion, retour du courant électrique dans les quartiers sinistrés de la ville. Avant le 4 août, Beyrouth sombrait dans le noir total pendant des semaines. Une à deux heures d'électricité par jour, au grand maximum. L'explosion a-t-elle mis fin aux multiples rationnements d'électricité, d'eau et de devises étrangères ?

L'oubli dont il est question ici n'est pas le refoulement inconscient ou répressif d'images trop douloureuses pour être maintenues dans la mémoire collective. Pour rappeler, en la détournant, une formule de Guy Debord, l'oubli dans son sens politique n'est pas la suppression d'une série d'images, mais un rapport social entre des personnes, un rapport de domination médiatisé par une succession d'images. Tout est dans l'art de la mise en scène.

Nous allons la brûler, cette ville.
Nous devons la brûler, cette ville.
Ne serait-ce que pour lui donner un peu plus d'éclat.

Visages sur les murs, martyrs à peine sortis de la mort et des presses. Mort qui rejoue sa propre mort, qui chasse celle qui l'a précédée pour prendre sa place sur son coin de mur.

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli

Le 4 août 2020, deux explosions au port de Beyrouth détruisent plusieurs quartiers du centre de la capitale, causant des centaines de morts, des milliers de blessés, des centaines de milliers de déplacés et de sans-abris. Leur nombre exact est difficile à déterminer, tant les compteurs de la mort sont (eux aussi) trafiqués. Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Sur les murs de Beyrouth, la représentation iconographique des martyrs a toujours attendu sagement les nouveaux martyrs, à peine sortis de la mort et des presses. Privés d'apparence, les anciens martyrs retournent lentement hors monde, dans les catalogues et les archives mal entretenus de notre historiographie.

Il en va tout autrement des drapeaux et des slogans des partis. Et des images de leurs chefs.

Je me réveille et, dans les habits de mon cadavre, je cherche trace de moi.
Et nous rions : Nous sommes encore en vie,
Tout comme le reste des gouvernants.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Le samedi 8 août, appelé « samedi de la vengeance » par les groupes protestataires, les forces de l'ordre ont brutalement réprimé des centaines de milliers de manifestants, à quelques kilomètres de l'épicentre des explosions, quatre jours après la catastrophe. Aucun artifice n'a été épargné dans cette mise en scène de la brutalité d'une mort qui veut rejouer sa propre mort : des grenades lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des balles réelles, des armes illégales comme les balles à grenailles de plomb, et des snipers de l'armée tirant à tout hasard au jeu de la loterie de la mort.

Au bilan, au moins 250 blessés dont 65 gravement1.

Ordre contre Ordre. L'Ordre des avocats constitue déjà un dossier sur l'affaire pour déposer une plainte contre les forces de l'ordre, alors que l'État justifie les dizaines d'arrestations en annonçant que 105 militaires et 70 policiers ont été blessés par la violence des manifestants.

Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Spectacle contre spectacle. Les forces de l'ordre observent complaisamment les manifestants qui occupent quatre ministères et les locaux de l'Association des banques du Liban. L'armée se charge par la suite de vider les lieux et procède le lendemain à l'arrestation des coupables qui, dans les locaux occupés, ont détruit les photos du président de la République.

Ma blessure leur était l'exposition d'un touriste qui aime collectionner les photos.

Mahmoud Darwich, « Passeport » in Ma bien-aimée se réveille

Il y eut d'abord la visite des lieux par le président libanais Michel Aoun, le 5 août à l'aube. Incognito. Puis retour sur la scène du crime de son homologue français, le jeudi 6 août, pour un bain de foule.

Deux visites, qui dépassent de loin tous les pronostics des poètes. Nos plaies seront enfin autant d'occasions de mendier l'aide internationale.

Le 7 août, le président Aoun et le chef du Hezbollah se félicitent mutuellement de ce que l'isolement du gouvernement libanais sur la scène internationale a été enfin levé après l'explosion de Beyrouth qui « a mis fin au blocus imposé au Liban et ouvert la voie aux aides financières internationales ». Pourtant, la déclaration de la Conférence de soutien et d'appui des pays donateurs organisée le 9 août 2020 à l'invitation du président Macron et du Secrétaire général des Nations unies António Guterres a bien rappelé que les aides d'urgence ne passeront pas par les canaux étatiques, et que le soutien de la communauté internationale sera « coordonné sous la direction des Nations unies, et déployé directement à la population libanaise »2.

Ce fait n'est pas nouveau, puisque la dernière Conférence économique pour le développement du Liban par les réformes avec les entreprises, dite Conférence CEDRE, avait promis en avril 2018 à l'État libanais une aide internationale de 11 milliards de dollars (9,3 milliards d'euros) si le pays engageait une véritable réforme de ses institutions politiques. Or, il semblerait que l'État libanais peine à attirer des fonds de soutien, tant ses dirigeants sont soupçonnés de détournements d'argent organisés dans le cadre de ce qui semble devenir la marque du système : le clientélisme politique.

Avec l'enlisement du pays dans sa crise économique et financière en 2019, les négociations avec le FMI semblent également buter sur les mêmes obstacles : l'absence de volonté sérieuse de la part des dirigeants de réformer le système politique.

Résultat : Un espace pour l'abri.
[…]
Beyrouth — Rue dans des navires.
Beyrouth — Port pour le regroupement des villes. _ […]
Connais-tu un à un les tués ?
Je reconnais les amoureux à leurs regards.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Il faut le dire. Puis l'oublier.

C'est la crise des réfugiés syriens qui constitue la toile de fond de ce tableau sinistre. Et c'est un fait rarement souligné dans les médias locaux et internationaux : le Groupe international de soutien au Liban (GISL) qui a organisé la Conférence CEDRE, et que Macron entend mobiliser aujourd'hui pour le peuple libanais, est lui-même né de l'expérience de la gestion étatique de la crise des réfugiés.

C'est cette histoire qui mérite d'être retracée, s'il faut comprendre la trame des négociations qui se jouent quand le malheur d'un peuple se vend en spectacle sur le marché de l'aide humanitaire.

Pourquoi leur demande-t-on tant d'oubli ? Qui peut leur fabriquer une mémoire nouvelle, ombre brisée d'une vie lointaine dans un carcan de métal hurlant ?

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l'oubli

Depuis le début de la guerre en Syrie en mars 2011, l'afflux d'un million et demi de réfugiés syriens au Liban a constitué aux yeux des gouvernements successifs une opportunité pour capturer l'aide internationale (là les compteurs ne fonctionnent plus : beaucoup trop de zéros). L'État a commencé par créer un fonds spécial (hors budget) pour les réfugiés ne relevant pas des lois des finances publiques, destiné à recevoir l'aide des donateurs internationaux, en violation flagrante de tous les principes constitutionnels relatifs aux finances de l'État. Heureusement, la communauté internationale n'a pas suivi, préférant acheminer l'aide via le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et les ONG, et le fonds est resté vide malgré les discours alarmants de l'élite politique.

Le 25 septembre 2013 est créé sous l'égide de l'ONU le Groupe international de soutien (GIS) au Liban pour l'aide aux réfugiés et aux communautés libanaises d'accueil, l'appui aux forces armées libanaises et le soutien à l'économie, en présence du président libanais de l'époque Michel Sleiman, du président de la Banque mondiale et des ministres des affaires étrangères français, britannique, russe notamment. Aussi, l'année 2014 a été une véritable campagne de levée de fonds pour faire face à la crise des réfugiés que l'État libanais qualifie de « danger existentiel ». Ainsi, à l'ouverture d'une réunion du GIS à l'Élysée en mars 2014, le président Michel Sleiman, affirme que la présence de millions de réfugiés syriens représente « un danger existentiel qui menace l'unité libanaise ». Ces propos viennent soutenir une initiative du GIS qui annonce la création d'un fond multidonateurs pour le Liban, administré par la Banque mondiale.

Néanmoins, ces tentatives de collecte d'argent ne porteront pas leurs fruits, tant l'acharnement des dirigeants libanais semble suspect, comme le montre un rapport de 2016 du Sénat français : « Le gouvernement [libanais] milite pour une majoration de l'aide internationale, tablant sur la somme de 4,9 milliards de dollars [4,14 milliards d'euros] annuels. Il souhaite une gestion directe des crédits, regrettant que les financements soient accordés aux organisations non gouvernementales. Le HCR estime de son côté les besoins de financement à 2,4 milliards de dollars » [2 milliards d'euros].

Après l'échec de ces campagnes de levées de fonds, le gouvernement libanais a radicalement modifié sa politique à l'égard des « déplacés » syriens, le statut de réfugiés leur étant dénié par un pays qui n'est pas signataire des Conventions de Genève. La frontière syro-libanaise a été officiellement fermée le 20 octobre 2014, décision suivie par le durcissement des conditions de séjour et de travail pour les ressortissants syriens. À partir de cette date, dans les discours officiels, c'est l'État libanais qui prétend refuser l'aide internationale. Elle serait suspecte, représentant un danger pour le Liban, car liée à un projet d'implantation définitive des réfugiés (tawtin).

Puisqu'ils se sont avérés moins rentables que prévu, ces réfugiés sont désormais appelés à rentrer chez eux, comme l'exprime la position officielle du ministre des affaires étrangères Gebran Bassil, lors de la réunion de Bruxelles de février 2019.

J'interroge l'islam dernier :
Au commencement était le pétrole
Ou l'indignation ?

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Aujourd'hui, de nouveaux spectacles attendent leur tour, pour accéder à la sphère de l'apparence dans l'espace public des opinions. Déjà se profilent à l'horizon les débats pour les nominations du prochain gouvernement après à la démission du cabinet du premier ministre Hassan Diab, le lundi 10 août. Peut-être aussi des élections parlementaires anticipées ?

Une constellation d'images colonisera le monde vécu pour laisser le crime dans l'ombre, et les criminels hors champ.

The show must go on. Emmanuel Macron n'a-t-il pas annoncé une programmation sensationnelle pour l'automne 2020, avec un nouveau pacte national et une refondation du système politique, l'aide internationale aidant ?

Et pourquoi pas, dans les coulisses, des négociations sur le destin des réfugiés ou la délimitation des frontières maritimes et du potentiel pétrolier du pays ?

L'immeuble offrait à ses habitants le spectacle du toit ridé de la mer, façade de verre désormais tournée vers le massacre à ciel ouvert.

Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l'oubli

Le soir de la catastrophe, le 4 août 2020, les rues de Beyrouth rejouent leurs scènes de guerre. Les hôpitaux de la capitale, endommagés par les explosions, peinent à recevoir des milliers de blessés. Dans les ruines de leurs ruelles et de leurs appartements, les rescapés cherchent des cadavres sous les débris, et aussi à sauver ce qui reste de leurs propriétés : quelques bijoux, et des billets de banque que l'on a eu le malheur d'économiser sous les matelas, depuis que les banques libanaises ont limité les retraits des dépôts et instauré un contrôle de facto des capitaux, en octobre 2019, dans un contexte de dépréciation — elle aussi spectaculaire — de la livre libanaise.

Des habitants fouillent les décombres de leurs ruines à la recherche d'un billet perdu. En devise étrangère de préférence.

Le lendemain, on commence à déblayer ce qui reste de ses murs.

Bien entendu, faute de pouvoir se tourner vers le Haut Conseil des secours qui n'a toujours pas entamé son enquête sur le terrain, les Beyrouthins n'oublient pas de prendre en photo l'ampleur des dégâts avant de commencer les travaux, au cas où il s'agirait un jour de faire valoir leurs blessures devant une commission internationale ou des ONG en charge de les indemniser.

Ordure envolée des degrés vers le trône.
Architecture de la décomposition et de la recomposition,
Mêlée des passants sur les trottoirs au soir précédant le séisme.
Elle s'est retournée contre nous et nous a tourné le dos.
Son urbanisme, les lignes du monde marchant vers le nouveau marché.
Un monde qui s'achète et se vend, grimpe ou chute au gré des taux du dollar
Et de l'once de l'or qui grimpent ou chutent au gré de la variation des prix du sang oriental.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes


2Communiqué final de la Conférence internationale de soutien et d'appui à Beyrouth et au peuple libanais, fort de Brégançon, 9 août 2020.

« Ils nous exterminent à petit feu »

Un enfant en manteau rouge se reflète dans un miroir brisé.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur les raisons de son silence, la mort de proches à Gaza — dont celle de la tante de son épouse Sabah —, la réduction de l'aide humanitaire et une situation qui empire chaque jour, à Gaza comme en Cisjordanie.

Samedi 25 juillet.

Salut les amis. Toujours vivant.

Chers lecteurs, chères lectrices, cela fait longtemps que je n'ai pas donné de nouvelles, et je vous prie de me pardonner. Je sais que vous vous êtes inquiétés et que les informations sur Gaza vous manquent. J'ai eu quelques soucis de santé, mais ensuite, je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas repris l'écriture. Sabah, ma femme, me demandait souvent : « Pourquoi n'écris-tu pas ? » Le problème, c'est que je n'avais pas de réponse. Depuis plus d'un mois, je vivais avec un cerveau qui voulait parler de tout, et un cœur saturé de chagrin et de tristesse qui n'avait pas envie de parler. Peut-être que ce génocide qui ne cesse pas depuis trois ans, ces catastrophes et massacres quotidiens, ce stress permanent pesaient trop lourd.

Il y a beaucoup de choses à raconter et, en même temps, la communauté internationale n'a rien à dire. Rien de ce qu'il se passe à Gaza n'a d'écho dans le silence du monde. Ni dans mon propre silence que je ne comprends pas moi-même. De quoi était-il fait ? Peut-être que j'avais simplement besoin de me reposer. Peut-être que j'étais arrivé à un point où j'avais besoin de ne rien dire, où je n'avais plus rien à dire.

Pendant le mois écoulé, nous sommes passés par de grands moments de tristesse. Sabah a perdu sa tante, pas à cause d'un bombardement, mais à cause des rats. Oui, à cause des rats. À Gaza, vous le savez, plus de 1,5 million de personnes vivent toujours sous des tentes dans des camps de fortune. Ces gens sont entassés les uns à côté des autres, concentrés dans 30 % de la surface de Gaza, c'est-à-dire à peu près 120 kilomètres carrés. Récemment, et surtout avec la chaleur, la majorité de ces tentes ont été attaquées par les rats, par les souris, par les reptiles, par les rongeurs.

Quand ils installent leurs bâches, les déplacés essaient de trouver un mur auquel adosser leur abri, afin d'économiser les toiles sur un côté, et pour avoir un pan solide où planter des clous, par exemple. C'est ce qu'avait fait la tante de Sabah. Elle n'avait été déplacée qu'une fois, contrairement à la majorité des Gazaouis, qui ont dû errer d'un endroit à un autre sous les attaques israéliennes. Elle était originaire du quartier de Shejaya — dans l'est de la ville de Gaza —, qui a été complètement rasé par l'armée israélienne. Elle avait fini sous une tente dans le centre de la ville. Cette tente, elle l'avait plantée contre le mur resté debout d'une maison détruite. Il a fini par s'effondrer sur la famille : les rats avaient creusé des trous sous ses fondations fragiles. Toute la famille s'est retrouvée à l'hôpital. Huda est morte au bout de quelques jours. Qu'elle repose en paix. Sa fille a été amputée d'une jambe. Elle est diabétique, ce qui va aggraver ses souffrances.

Il y a aussi l'histoire de cet ami que vous connaissez peut-être, le rappeur palestinien Ayman Mghames1 qui travaillait avec moi quand j'étais fixeur. Il m'aidait pour les contacts avec les journalistes et pour les traductions. Il a eu la chance de pouvoir quitter Gaza avec sa femme et ses enfants, et est actuellement en France. Malheureusement, il n'a pas pu faire évacuer sa mère, ainsi que son frère et sa famille. Sa belle-sœur a été transférée avec ses enfants en Égypte, où elle est traitée pour un cancer. Le frère d'Ayman était resté à Gaza avec sa mère. Mais il souffrait d'une insuffisance rénale qui lui a été fatale, faute de soins adéquats. Qu'il repose en paix.

Ce n'est qu'un mort parmi tant d'autres. Chaque jour, on apprend la mort d'un ami proche, d'un voisin, dans un bombardement ou à cause d'une maladie non soignée. Tout cela dans le silence du monde entier. Bien sûr, je ne parle pas des populations. Je sais qu'il y a une forte mobilisation, que ce soit en France ou ailleurs, et je sais que beaucoup de lecteurs et lectrices attendent mon journal parce qu'ils veulent savoir ce qu'il se passe à Gaza. Ils veulent savoir la vérité, connaître la réalité.

Je parle du silence des dirigeants et des décideurs de la communauté internationale. Nous sommes étranglés par l'occupation, massacrés par les Israéliens, dans une impunité totale, à Gaza comme en Cisjordanie où les colons armés attaquent sans cesse les villages. L'objectif, c'est la déportation des Palestiniens. Le plan est désormais sur la table. En Cisjordanie, il est mis en œuvre par les colons, protégés par l'armée d'occupation. Des agences de presse ont récemment rapporté la version israélienne d'une attaque de colons contre un village proche de Naplouse : des « randonneurs » auraient été « attaqués » par des Palestiniens. De paisibles promeneurs amateurs de nature parcourant les territoires palestiniens pour en admirer les paysages auraient donc été agressés par des terroristes sanguinaires qui détestent les sacs à dos.

Il s'agissait en réalité d'une milice de colons armés de fusils M16 venus, comme à leur habitude, harceler et brutaliser les habitants. Un jeune Palestinien a saisi l'arme du chef de bande et l'a tué sur le coup. Les « randonneurs » ont le droit d'attaquer les villages, de brûler les mosquées et les champs, de tuer qui ils veulent. Les Palestiniens qui veulent simplement vivre sur leurs terres n'ont pas le droit de gâcher leurs promenades.

Comment relier ces deux réalités, celle de la propagande israélienne et celle du terrain ? Là aussi, je ne savais que dire, et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai gardé le silence pendant un moment. La réalité, la voici : à Gaza, la situation est de pire en pire. Le génocide continue. L'eau potable devient rare. Les ONG internationales, même les ONG onusiennes, sont en train de réduire leur activité dans l'enclave. La majorité de la population dépend de l'aide humanitaire qui diminue de plus en plus. Le responsable des situations d'urgence du Programme alimentaire mondial (PAM) vient d'annoncer que « ce mois-ci, l'aide en espèces qui était destinée à 75 000 personnes a été réduite de 25 %, tandis que 220 000 foyers ont vu leurs rations alimentaires divisées par deux », ajoutant que « d'ici le mois d'octobre, le PAM devra procéder à des coupes bien plus importantes à moins que des financements supplémentaires ne soient obtenus »2. Il a averti qu'une nouvelle famine risquait de s'installer à Gaza en décembre prochain. L'ONG World Central Kitchen (WCK), qui livrait jusqu'ici 1 500 000 repas par jour aux cuisines communautaires, a divisé son aide par deux. La diminution de l'aide humanitaire touche aussi l'emploi. Beaucoup d'habitants de la bande de Gaza employés par des ONG internationales ou des associations locales ont été licenciés.

Le soutien de la diaspora tend pareillement à diminuer. Depuis le début du génocide, de nombreuses familles gazaouies étaient soutenues par leurs amis, par leurs frères, par leurs familles à l'étranger qui leur envoyaient régulièrement de l'argent, ou à travers des cagnottes en ligne. Trois ans après, beaucoup de ces familles n'ont plus les moyens de financer leurs parents. Ceux qui en ont les moyens, ainsi que les donateurs des cagnottes, peuvent se lasser devant une situation sans issue. Et surtout, les Palestiniens de l'étranger peuvent être trompés par les images renvoyées par des médias occidentaux et israéliens qui prétendent que c'est la belle vie à Gaza. On nous parle d'un « cessez-le-feu » qui n'existe pas. On nous montre des épiceries où l'on trouve du chocolat, du Nutella et du ketchup. Ils ne montrent pas les 1,5 million de personnes qui vivent sous des tentes dans des conditions de vie atroces. Ils ne montrent pas le système de santé quasi anéanti, les enfants qui courent après les camions-citernes pour récupérer un peu d'eau, qui font la queue dans une chaleur torride pour un plat de lentilles. En France, la canicule a quand même fait des milliers de morts malgré un bon système de santé. Imaginez ses effets à Gaza, sur des enfants, et des personnes âgées qui vivent sous des bâches. Sous le soleil, ces bâches et ces toiles de tente se transforment en serres où les gens brûlent.

Gaza est aujourd'hui étranglée économiquement, plus que militairement. Pendant la période la plus intense du génocide, les prix de l'alimentation pouvaient être multipliés par 100. Un kilo de pommes atteignait 100 shekels (près de 29 euros), et l'on trouvait quand même des acheteurs. Aujourd'hui, le kilo de pommes est à 10 shekels (près de 3 euros), mais presque plus personne ne peut se l'offrir. Les gens qui avaient un peu d'argent n'en ont plus du tout. Ceux qui avaient un peu d'économies les ont perdues. J'ai dépensé presque toutes mes économies dans ce génocide. Je n'arrive plus à fournir à mes enfants une vie normale.

Tous les jours, il y a des bombardements, tous les jours il y a des morts soit dans les frappes, soit par manque de soins, comme le frère d'Ayman. Ceux qui souffrent de maladies graves — cancer, insuffisance rénale, problèmes respiratoires et dermatologiques —, ceux qui ont été amputés ne peuvent être soignés. Tous ces malades sont en train de mourir silencieusement, mais dans de grandes souffrances. Les Israéliens nous tuent aussi par le manque d'hygiène. Les rats attaquent des bébés. Selon Bassem Zaqout, directeur de l'organisation Palestinian Medical Relief Society (l'Association de secours médical palestinien, PMRS) :

Il y a eu 3 958 fausses couches chez des femmes enceintes au cours du premier semestre 2026, à cause des déplacements sur des routes dégradées et à bord de moyens de transport non sécurisés, de l'état de peur permanent provoqué par les bombardements, ainsi qu'aux conditions de vie extrêmement difficiles : dormir à même le sol, absence d'eau chaude et de produits d'hygiène, et propagation de conditions sanitaires insalubres dans les camps de déplacés.

Et puis, dans cet océan de misère, il y a les nouvelles fortunes nées des divers trafics, souvent en liaison avec les Israéliens. Ces nouveaux riches aiment se montrer. Ils paradent dans des voitures à 100 000 euros, voire à 200 000 euros. Ils achètent des terrains, des maisons, ou ce qu'il en reste, et les reconstruisent, ce qui coûte une fortune à cause du manque de matériaux, mais les trafiquants trouvent les moyens de s'en procurer au prix fort.

La guerre a déchiré le tissu social de Gaza. Bien sûr, il y a toujours des cas de solidarité entre les familles, mais faute de moyens, faute d'argent, faute de tout, c'est de plus en plus « chacun pour soi ». On est en mode survie, parce qu'il n'y a pas de vie à Gaza. C'est le plus fort qui reste en vie. Le plus fort financièrement, le plus fort physiquement, qui peut chercher du travail, et qui est le premier servi dans les queues pour l'aide humanitaire et pour l'eau. Les moins forts appartiennent à la catégorie de ceux qui vont mourir.

Tout cela, c'était sans doute la raison de mon silence. L'impression d'avoir le cœur plein de choses à dire, mais en même temps de ne pas arriver à les dire. C'est l'effet de trois ans d'un génocide sans fin. Et surtout de ce sentiment de ne pas être écouté. Cette « communauté internationale », ces gouvernements qui nous voient, qui nous entendent, qui voient tout ce qu'il se passe… Pourquoi nous traitent-ils ainsi ? Pourquoi ne nous considèrent-ils pas comme des êtres humains ? Pourquoi cette impunité d'Israël ? Pourquoi cet État est-il intouchable ? Pourquoi ces massacres, ce terrorisme d'État ? Ils disent clairement qu'ils veulent nous déporter, qu'ils veulent chasser la population de Gaza et y installer des colonies. Et l'Occident ne bouge pas. Peut-être que j'avais besoin de me taire, de réfléchir à ce que nous sommes en train de vivre. Parce que notre société a changé. Nous avons changé. Nous essayons de continuer à vivre, de trouver des moments de joie, mais nous y arrivons de plus en plus rarement.

La stratégie israélienne a évolué. Elle utilise maintenant l'effet grenouille. Au lieu de nous tuer directement et en masse, ils nous exterminent à petit feu, comme une grenouille plongée dans une eau qui se réchauffe graduellement. Elle ne le sent pas, et, quand l'eau bout, il est trop tard. Pour les Israéliens, leur ministre de la défense en 2023 Yoav Gallant (inculpé par la Cour pénale internationale de « crimes de guerre » et de « crimes contre l'humanité ») l'a dit, nous sommes des « animaux humains ». J'écris ces mots avec une grande tristesse. D'habitude, c'est mon cerveau qui parle, mais là, c'est mon cœur. Je sens que la communauté internationale sait très bien qu'à la fin, la grenouille va mourir.

Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux pour les correspondants de guerre et le quotidien Ouest France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.


1Ayman Mghames, «  Ma mère a enterré son fils seule à Gaza  », [Politis, 21 juillet 2026.

2Olivia Le Poidevin, «  WFP warns of deeper cuts in Gaza aid due to donor fatigue  », Reuters, 24 juillet 2026.

En Syrie, une justice transitionnelle incertaine

Femme en hijab montrant une photo sur son téléphone, avec un arrière-plan de banderole.

Entre avril et juin 2026, trois procès se sont ouverts en Syrie, afin notamment de juger deux cousins de l'ancien président Bachar Al-Assad accusés de crimes de guerre. Le processus de justice de transition mis en place par les nouvelles autorités syriennes est critiqué par une partie de la société civile. Il constitue néanmoins une avancée notable après des décennies d'impunité.

Au premier étage du Palais de justice de Damas, un imposant bâtiment gris aux murs jaunes défraîchis, des justiciables ordinaires déambulent dans les couloirs poussiéreux, accompagnés de leurs avocats en costumes. Face à trois rangées de policiers, équipés de casques et de boucliers antiémeutes, un petit groupe d'une dizaine d'hommes se distingue. Ils discutent à voix haute, accoudés à une balustrade. Tous sont originaires de la ville de Deraa, dans le sud-ouest de la Syrie. Certains d'entre eux sont venus témoigner au procès d'Atef Najib, cousin de Bachar Al-Assad et premier haut dignitaire de l'ancien régime à être jugé en Syrie.

Ce 23 juin, se tient la quatrième session du premier procès relevant de la justice transitionnelle1 du pays, débuté il y a deux mois. L'audience se tient à huis clos devant la quatrième Cour criminelle, dans une salle d'audience flambant neuve, spécialement créée pour accueillir tous les futurs procès des anciens responsables ou collaborateurs du régime Assad.

Le temps paraît long pour Mohammed Ayyash, 38 ans, qui attend que justice soit rendue depuis quinze ans. Il est l'un des treize témoins auditionnés lors de la session et s'apprête à faire face à Atef Najib, stoïque dans une grande cage d'acier, vêtu d'une tenue de prisonnier beige et brun. Mohammed Ayyash est le frère d'Houssam Ayyash, l'un des deux manifestants tués par les forces de sécurité syriennes le 18 mars 2011, premier jour de la révolution contre le régime baathiste. Ce jour-là, des centaines de manifestants s'étaient regroupés dans la cour de la mosquée Al-Omari, pour demander la libération de 21 enfants détenus depuis trois semaines par la Sécurité politique de Deraa. Leur tort ? Avoir écrit sur les murs de leur école le mot « liberté » et la fameuse phrase « Ton tour arrive, docteur » — en référence à Bachar el-Assad, ophtalmologiste de profession — dans la foulée des révolutions arabes en Tunisie et en Égypte.

Près d'un mois après le meurtre de son frère, le 15 avril 2011, l'armée assiège Deraa et ratisse les maisons :


Ils ont fouillé notre maison et compris que j'étais le frère de Houssam. Ils m'ont conduit à la branche de la sécurité de Deraa et m'ont dit qu'ils possédaient des photos me montrant sur les épaules des manifestants, en train de crier des slogans. J'ai ensuite été torturé pendant plusieurs jours. Atef Najib a fait tuer mon frère et a fait torturer des enfants. Il doit être exécuté sur la place du 18-Mars à Deraa.

« J'ai confiance en l'intégrité de nos juges. Certains trouvent la justice trop lente, mais c'est parce que de nombreuses victimes témoignent et qu'une place importante leur est accordée pour raconter leurs histoires », ajoute Mohammed Ayyash.

Multiplication des actes de vengeance

Ahmed Al-Charaa, le président par intérim syrien, a manifesté sa volonté d'accélérer les procès de justice transitionnelle, alors que la colère monte au sein de la population. Depuis le 10 juin, un mouvement de contestation secoue la ville de Deir ez-Zor, grande ville de l'Est syrien, pour demander l'arrestation et le jugement de personnes liées au régime Assad. D'autres manifestations similaires se sont tenues à Palmyre, Alep, Idleb, Lattaquié ou Damas.

Depuis la chute de l'ancien pouvoir, en décembre 2024, les actes de vengeance se sont également multipliés, en particulier dans les gouvernorats de Homs et de Hama, à la forte diversité confessionnelle, où vit notamment une partie de la communauté alaouite, accusée d'avoir soutenu Bachar Al-Assad pendant la guerre. Dernier exemple en date : le 15 juin, dans la ville de Kafr Takharim, dans le nord-ouest d'Idleb, un homme membre d'une milice pro-Assad, a été lynché par une foule en colère.

Face à la colère grandissante, le gouvernement syrien a assuré que ses services avaient arrêté environ 6 000 militaires et membres des moukhabarat (services de sécurité) de l'époque d'Assad. En outre, deux autres procès ont démarré en juin devant la quatrième Cour criminelle : celui de Wassim Al-Assad, cousin de Bachar Al-Assad, accusé de diriger une unité paramilitaire responsable de crimes de guerre et de trafic de drogue, ainsi que celui de l'ancien grand Mufti, Ahmad Badreddin Hassoun, qui était chargé d'émettre des décrets religieux au nom du gouvernement syrien.

Certains avocats comme Anwar Al-Bunni, connu pour avoir traqué les criminels de guerre syriens en Europe, considèrent cependant que ces actions en justice restent prématurées. « Ces procès sont un simulacre de justice, qui vise avant tout à répondre à la colère populaire. Il faut former des juges capables d'appliquer les normes de la justice internationale et de mener de véritables investigations », plaide l'avocat, qui redoute une justice expéditive. « Atef Najib était certes directeur de la branche de la sécurité politique à Deraa, mais nous ne disposons pas de preuves démontrant qu'il a donné des ordres pour tuer ou torturer des enfants. Il a aussi été rapidement démis de ses fonctions », poursuit-il. Selon plusieurs médias2, la chaîne de responsabilités dans la torture des enfants de Deraa serait plus complexe que celle présentée lors du procès. Une fois les enfants arrêtés, ces derniers auraient été transférés et torturés à la « branche 235 », surnommée « branche Palestine », l'une des pires prisons du régime, gérée par les services de renseignement syriens.

Un arsenal juridique fragile

L'avocat des droits humains s'inquiète aussi d'une base juridique fragile pour des procès aussi importants. En vertu du Code pénal syrien, les homicides sont prescrits au bout de dix ans, et les actes de torture, qualifiés de délits, sont prescrits au bout de cinq ans, alors que les faits pour lesquels Najib est poursuivi remontent à 2011. « La quatrième Chambre criminelle est une juridiction nationale dont la compétence se limite aux crimes de droit commun, elle ne dispose d'aucune base légale pour juger des crimes de guerre », relève Anwar Al-Bunni.

Fakhr Al-Din Al-Aryan, président de la quatrième Chambre criminelle, a déclaré que les procès se déroulaient conformément au droit national syrien, tout en s'appuyant sur le droit international coutumier3 et les traités internationaux pour les violations graves. Il s'est notamment basé sur la déclaration constitutionnelle promulguée en mars 2025, qui prévoit l'intégration en droit syrien des conventions internationales ratifiées par la Syrie (Convention contre la torture, Convention relative aux droits de l'enfant…).

« Nous avions peur que les dispositions du Code pénal syrien soient inadaptées à un procès d'une telle ampleur, mais le juge nous a rassurés en étendant la qualification juridique des faits aux crimes de guerre et aux crimes contre l'humanité », explique l'avocate syrienne Nouha Al-Masri, qui défend plusieurs familles au procès d'Atef Najib. Le vote d'une loi transitionnelle beaucoup plus complète que le Code pénal syrien se fait cependant attendre depuis plus d'un an.

Radeef Mustapha, membre de la Commission pour la justice transitionnelle, affirme :


Nous sommes conscients des attentes par rapport à ce projet de loi. Nous avons élaboré un texte calqué sur les conventions internationales, qui inclut notamment les crimes sexuels, et intègre le principe de responsabilité des supérieurs hiérarchiques, qui permet de condamner les donneurs d'ordre de crimes. Ces dispositions n'existaient pas auparavant.

Cette commission a commencé ses travaux en août 2025, après la promulgation par Ahmed Al-Charaa le 17 mai 2025 du décret n° 20, qui l'a instituée pour une durée de cinq ans renouvelable. Constituée de 13 membres, elle est présidée par un ancien membre de l'opposition syrienne, Abdoul Basit Abdullatif. Il reste cependant un vrai flou quant aux réels travaux de la commission. Celle-ci manque cruellement de moyens financiers. « Nous sommes financés par le fonds souverain syrien, et soutenus par une dizaine de bailleurs de fonds étrangers, mais qui n'ont pas encore beaucoup contribué. Nous ne disposons d'un budget que pour quelques mois », déplore Radeef Mustapha, qui répète que la commission est « une instance politiquement et économiquement indépendante du gouvernement ».

Nerma Jelacic, porte-parole de la Commission for International Justice and Accountability (CIJA), une ONG qui a exfiltré pendant la guerre des documents des services syriens de renseignement et de sécurité et collabore avec différents ministères syriens, souligne que « la Commission pour la justice transitionnelle ne parle pas de la même voix que le ministère de la justice » :


Elle est de bonne volonté, mais manque de soutien technique et financier. Il n'existe pas de volonté de la communauté internationale d'aider le gouvernement syrien à rebâtir le système judiciaire dans le pays. La différence avec les moyens mis en œuvre par l'Union européenne en Ukraine est criante. Les Européens ont mis sur la table des millions de dollars pour former des juges, des procureurs et les forces de police, ce qui n'est pas le cas en Syrie.

Une justice à la carte

Un des gros points noirs de la justice transitionnelle instituée par les nouvelles autorités reste son champ d'application, qui se limite aux seuls crimes commis par l'ancien régime. Si selon le Réseau syrien pour les droits humains (Syrian Network for human rights, SNRH), ONG basée au Royaume-Uni, environ 90 % des civils tués l'ont été par le régime Assad et son allié russe, de nombreuses autres exactions ont aussi été commises par des milices antigouvernementales. Émanant notamment de Jabhat Al-Nosra, branche levantine d'Al-Qaida de 2013 à 2016, dont le président syrien par intérim est le fondateur (sous le nom de Mohammed Al-Joulani). Exécutions extrajudiciaires, actes de tortures, lapidations de femmes adultères commises par le groupe djihadiste ont ainsi été largement documentés. Au-delà même des seules exactions commises par le Jabhat Al-Nosra et son successeur Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), de nombreux dirigeants de milices alliées au mouvement islamiste, qui ont participé au renversement de Bachar Al-Assad, ne seront jamais traduits en justice, malgré les crimes de guerre dont ils sont accusés.

C'est par exemple le cas d'Issam Buwaydani, ancien chef du groupe islamiste Jaish Al-Islam. Sa milice, qui contrôlait des secteurs de la Ghouta orientale, aux portes de Damas, a pourtant été mise en cause dans l'enlèvement, en 2013, de l'activiste Razan Zaitouneh et de trois autres militants des droits humains, toujours portés disparus. Interrogé sur le sujet, Radeef Mustapha explique que « la disparition de Razan est une grande perte », avant de préciser : « Il n'est plus question de parler de Hayat Tahrir Al-Cham et de Jaish Al-Islam, la Syrie est en train de reconstruire ensemble. »

Les vingt divisions de la nouvelle armée syrienne sont ainsi composées de combattants issus de plus de soixante factions militaires qui ont été autorisées à préserver une grande partie de leur structure interne et de leur direction. Certains responsables de ces factions accusés d'exactions particulièrement graves occupent des postes importants dans l'armée.

On peut citer Ahmad Ihsan Fayyad Al-Hayes, connu sous le nom d' « Abou Hatem Shaqra », nommé commandant de la 86e division militaire dans la région de Deir ez-Zor. Cet ancien chef du groupe armé Ahrar Al-Sharqqiya ainsi que sa milice ont été sanctionnés par les États-Unis pour avoir commis de graves violations des droits humains. Le groupe est accusé d'avoir notamment assassiné Hevrin Khalaf, femme politique kurde, membre de la direction du Conseil démocratique syrien (MSD) et secrétaire générale du parti Avenir de la Syrie.

Évoquant les crimes commis par l'Organisation État islamique (OEI), que les nouvelles autorités combattent, Radeef Mustapha reste assez vague : « C'est une organisation terroriste que l'armée syrienne combat, mais cela reste une entité cachée, souterraine, dont les crimes sont plus difficiles à démontrer. »

Accords d'immunité

C'est surtout vers l'Europe que les organisations de la société civile se sont tournées pour poursuivre des membres de l'organisation de l'État islamique (OEI) ou de milices djihadistes rebelles. Madji Nema, ancien porte-parole du groupe Jaysh Al-Islam a ainsi été condamné à dix ans pour complicité de crimes de guerre par la Cour d'assises de Paris et de nombreux membres de l'OEI ont été jugés dans plusieurs pays européens.

Radeef Mustapha, le membre de la Commission pour la justice transitionnelle, tente toutefois de désamorcer les critiques. « Aucune personne impliquée dans des crimes ne bénéficiera d'aucune immunité », assure-t-il, expliquant que juger les crimes des Assad en remontant jusqu'aux années 1970 représente déjà une tâche énorme. « Nous estimons que 95 % des exactions ont été commises par le régime Assad pendant les quinze ans de guerre. Nous priorisons les crimes qui ont fait le plus de victimes et qui sont les mieux documentés, comme la vingtaine d'attaques chimiques commises par le régime », explique l'avocat syrien, directeur du Comité kurde pour les droits de l'homme.

Plusieurs auteurs, soupçonnés de crimes de guerre liés au régime Assad, auraient cependant passé des accords avec les nouvelles autorités pour échapper à des poursuites. C'est le cas notamment du général Talal Makhlouf, commandant de la Garde républicaine depuis 2016, qui a joué un rôle majeur dans la reprise d'Alep-Est, au cours de laquelle de nombreuses violations contre les civils ont été documentées.

On peut aussi citer Mohammed Hamscho, sanctionné par l'Union européenne pour avoir financé le régime syrien et des milices pro-régime. Il est accusé d'avoir agi comme homme de paille de Maher Al-Assad, frère du président Bachar Al-Assad. L'homme d'affaires, que l'on a pu voir récemment dans des vidéos sur les réseaux sociaux organiser un déjeuner avec des journalistes dans sa luxueuse villa à Yaafour, a conclu un accord avec les nouvelles autorités, cédant 80 % de sa fortune, soit 640 millions de dollars (559 millions d'euros) au nouvel État syrien, en échange de la poursuite de ses activités économiques.

Un autre cas encore plus sensible a refait surface ces derniers mois : celui de Fadi Saqr, ancien commandant des Forces de défense nationale, une milice progouvernementale mise en cause dans de nombreuses exactions, notamment dans les massacres de Tadamon qui ont fait plusieurs centaines de victimes en avril 2013 dans la banlieue de Damas. Le milicien a été vu dans le quartier, accompagné de forces de sécurité en février 2026, suscitant de fortes protestations des habitants du quartier.

L'ancien ministre de l'information, Hamza Al-Mustapha, a laissé entendre que l'homme bénéficierait d'une immunité après avoir ordonné à ses troupes de ne pas combattre à Damas face à l'avancée de l'opposition armée en décembre 2024. Alors qu'Amjad Youssef, l'un des exécutants d'un massacre à Tadamon ayant fait 41 morts, va être jugé, Fadi Saqr est toujours en liberté. « Je serai l'une des premières à témoigner s'il y a un procès », lance Mouna Karabache, une activiste du quartier, qui a perdu 14 membres de sa famille dans les massacres.

« Les miliciens des Forces de défense nationale ont enlevé dans la rue mon mari, toujours porté disparu, et ont tué mon frère devant sa porte. Tous ceux qui ont commis les massacres étaient connus du quartier et Fadi Saqr était leur supérieur hiérarchique. Il ne doit pas pouvoir dormir tranquille tant qu'il ne sera pas condamné », jure-t-elle, assise dans un vieux canapé des locaux des Comités de coordination de Tadamon, un groupe local qui a documenté les atrocités. « Nous savons déjà que Fadi Saqr est coupable, il doit vite être arrêté et jugé. Si nous le trouvons en premier, nous nous en occuperons nous-mêmes », menace Mouna Karabache, le regard défiant.


1NDLR. Les Nations Unies définissent la justice transitionnelle comme un éventail de processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d'établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation.

2Voir «  Atef Najib Is on Trial. So Is the Revolutionary Narrative  », The Syrian Observer, 20 mai 2026.

3Le droit international coutumier est défini dans l'article 38 du statut de la Cour internationale de justice (CIJ) comme une «  pratique générale acceptée comme étant le droit  ». Contrairement aux traités internationaux qui lient uniquement les États signataires, ce droit non écrit s'applique à tous les États, y compris ceux qui n'ont pas ratifié de conventions juridiques.

Jérusalem-Est. À Silwan, des milliers de Palestiniens menacés d'expulsion

Dans le secteur de Batn Al-Hawa et Al-Bustan, des centaines de familles sont concernées par des décisions de justice qui ouvrent la voie à leur éviction au profit d'organisations de colons israéliens. Au sud-est de la Vieille ville de Jérusalem, sur les pentes de Silwan, la pression foncière et juridique s'intensifie, transformant progressivement la composition du quartier.

Kayed Rajabi nous accueille chez lui, une cigarette à la main et le regard fatigué. Du fil barbelé longe le muret qui sépare son habitation de celle des voisins, où l'on voit une grande étoile de David illuminée et un drapeau israélien sur le balcon. Sur le toit voisin flottent d'autres drapeaux blancs et bleus.

La famille Rajabi se retrouve prise entre deux maisons récemment occupées par des colons israéliens dans le quartier de Batn Al-Hawa, à Silwan, au cœur de Jérusalem-Est. Leurs voisins ont été expulsés par la police le 25 mars, avec dix autres familles du quartier. Au total, seize familles ont été évacuées la même semaine, dont onze appartements appartiennent à la famille Rajabi et quatre à la famille Basbous. Les habitations sont désormais occupées par des colons tandis que des centaines d'autres Palestiniens risquent de subir le même sort dans les mois à venir.

Kayed Rajabi montrant une carte des expulsions.
Kayed Rajabi montrant une carte des expulsions.
L
L'une de ses filles sur la terrasse de leur maison. À l'arrière-plan, la clôture de barbelés qui sépare leur maison de celle de leurs voisins, récemment occupée par des colons israéliens.

« Je suis né ici, ma famille est ici depuis 1967, lorsque nous avons été expulsés de notre maison. Et maintenant ils veulent nous expulser à nouveau. » Kayed a cinquante ans, dix enfants, et une détermination farouche à continuer de résister.

Ces maisons, c'est nous qui les avons construites : mon grand-père les a achetées et les a bâties pierre après pierre, brique après brique, clou après clou. Je me suis marié ici, mon père aussi. Mes enfants y sont nés et y ont grandi. Maintenant, les tribunaux israéliens nous ont ordonné de partir. Ils affirment que des juifs yéménites vivaient dans ce quartier, qui s'étend sur 0,52 hectare, à l'époque de l'Empire ottoman, et que la terre doit revenir aux juifs.

Une population sous pression

Batn Al-Hawa subit une offensive violente au nom du « droit au retour » des juifs sur des terres enregistrées comme juives avant 1948 : 85 familles palestiniennes sont ainsi menacées d'expulsion, soit plus de 700 personnes. C'est l'organisation religieuse israélienne Ateret Cohanim qui revendique la propriété de ces terrains, en utilisant deux lois comme levier pour prendre le contrôle de l'un des quartiers les plus stratégiques de Jérusalem-Est. La première est la loi de 1950 sur les « biens des absents » qui stipule que les propriétés des réfugiés palestiniens ne seraient pas restituées à leurs propriétaires « absents » après la Nakba. La seconde est la loi de 1970 relative aux affaires juridiques et administratives, qui permet à des organisations juives de revendiquer des biens à Jérusalem-Est s'ils étaient détenus par des juifs avant 1948.

Dans le quartier de Batn Al-Hawa, plusieurs maisons sont occupées par des colons israéliens.
Dans le quartier de Batn Al-Hawa, plusieurs maisons sont occupées par des colons israéliens.

Les terres de Batn Al-Hawa appartenaient à un trust religieux juif connu sous le nom de Benvenisti Trust, créé à la fin du XIXe siècle pour accueillir des juifs yéménites pauvres arrivés à Jérusalem. Ceux-ci ont quitté Silwan entre 1929 et 1936. Au début des années 2000, Ateret Cohanim a obtenu du registre foncier sa nomination en tant qu'administrateur fiduciaire de ces terrains, entamant ainsi une bataille juridique contre la population palestinienne du quartier.

En janvier 2026, la Cour suprême israélienne a donné son feu vert à des expulsions massives, après 11 ans de procédures judiciaires. Un processus que l'ONG israélienne B'Tselem a qualifié de « nettoyage ethnique »visant à modifier la composition démographique de la zone.

« Nous avons les documents, ces terres nous les avons achetées. Rien qu'ici, nous sommes six familles : moi, mes frères, mes sœurs, avec nos enfants. Au total, nous sommes 47 personnes. Nous risquons de nous retrouver à la rue demain, et nous ne savons pas quoi faire. » Kayed est épuisé ; l'incertitude de l'avenir et la tension de vivre entouré de colons armés l'empêchent de dormir. Il allume cigarette sur cigarette tandis qu'on remarque qu'au-dessus de nous, dans la maison voisine déjà occupée, deux soldats israéliens nous observent.

L
L'une des deux maisons appartenant aux voisins de la famille de Kayed Rajabi, récemment occupées par des colons israéliens.
Une vue nocturne d
Une vue nocturne d'une partie de Silwan, où une étoile de David brille sur l'une des maisons occupées.

Le 23 avril, la police israélienne a notifié un ordre d'expulsion effectif pour sept appartements appartenant aux Rajabi : les familles doivent quitter les maisons avant le 17 mai, faute de quoi elles seront expulsées par la force la semaine suivante. D'autres familles risquent le même sort dans quelques mois.

Nous n'avons pas l'argent pour louer une maison, ils nous condamnent à mort. Nos voisins ont été expulsés de chez eux à deux heures du matin. Moi aussi j'ai peur qu'ils viennent me chasser de ma maison, et qu'ils installent un colon là où j'ai grandi et vécu. Il n'y a pas de mots pour décrire cette tristesse.

Un des fils de Kayed Rajabi sur la terrasse de leur maison
Un des fils de Kayed Rajabi sur la terrasse de leur maison

La famille Rajabi n'est pas arrivée à Silwan par choix. Après avoir été déplacée du quartier d'Al-Sharaf, dans la Vieille Ville, peu avant 1967, elle a été obligée de chercher une autre maison. Alors qu'Al-Sharaf était démoli par les autorités israéliennes pour faire place à l'actuel quartier juif, le grand-père de Kayed a acheté le terrain où se trouve leur maison. « Les colons veulent s'emparer de toutes les zones autour de la Vieille Ville. Ils utilisent le gouvernement et l'armée. Nous sommes agressés et arrêtés si nous refusons de quitter notre maison ou si nous nous opposons. » Il soupire profondément.

Depuis que le nombre de colons a augmenté, les enfants ont peur d'aller à l'école, ils ont même peur de monter sur les toits. Les colons lancent des pierres, des déchets, du verre. Ils insultent les femmes et les enfants. Ils veulent nous pousser à partir.

Vu depuis la colline d'en face, le quartier semble observer les passants : des dizaines d'yeux peints sur les façades des maisons marquent les habitations que les Palestiniens sont en train de perdre. Ils semblent défier les drapeaux israéliens et les étoiles de David que les colons accrochent sur les bâtiments occupés.

Des yeux peints sur les façades signalent certaines des maisons menacées d
Des yeux peints sur les façades signalent certaines des maisons menacées d'expulsion.

Rester, résister

« Nous ne quitterons pas nos maisons, même si nous devons mourir. Nous resterons à Jérusalem malgré les blessures, nous continuerons à exister. Ce sont les sionistes qui doivent partir, de toute la Palestine », conclut Kayed, appelant la communauté internationale à soutenir le peuple palestinien.

« Soumud », résistance enracinée : c'est la lutte des Palestiniens dans la ville occupée de Jérusalem. Rester, résister, ne pas partir. C'est aussi, d'une certaine manière, une résistance démographique. Les Palestiniens représentent aujourd'hui près de 40 % de la population de Jérusalem, une proportion en hausse constante depuis 1967, lorsque Israël a occupé puis annexé Jérusalem-Est à la suite de la guerre israélo-arabe. Depuis lors, le maintien d'une nette majorité juive s'impose comme un axe structurant des politiques israéliennes dans la ville, souvent décliné selon un équilibre démographique de 70 % contre 30 %. La croissance démographique palestinienne n'est pas seulement une donnée statistique, mais une question politique : une dynamique que les autorités israéliennes cherchent à contenir à travers un ensemble de mesures urbanistiques, juridiques et administratives qui limitent l'expansion des communautés palestiniennes et précarisent leur présence dans la ville. Poussant — à travers évictions, démolitions, amendes, répression quotidienne — de plus en plus de Palestiniens à partir.

Raed Basbous et sa famille ont été expulsés le 20 mars. Quarante-neuf ans, quatre enfants, il travaille à l'université de Jérusalem et est chercheur en informatique. Il accueille Orient XXI dans son bureau avec un café et commence à raconter.

Ils ont d'abord expulsé ma famille et celle de mon frère. Puis ils ont changé la serrure. Quelques jours plus tard, c'était au tour de mon père et d'un autre frère. Il y avait au moins 100 policiers antiémeute, ils ont bouclé tout le quartier ; ils ont jeté toutes nos affaires dehors et fait entrer les colons.

Raed montre une carte indiquant les maisons déjà évacuées et celles qui sont menacées. Il vit désormais dans un logement loué, tandis que le reste de sa famille est hébergé chez des proches.

Raed Basbous montre la carte des expulsions de Batn Al-Hawa.
Raed Basbous montre la carte des expulsions de Batn Al-Hawa.
Sa maison est entourée d
Sa maison est entourée d'un cercle.

« Depuis 2015, ma famille, avec 85 autres, se bat devant les tribunaux israéliens contre l'organisation de colons Ateret Cohanim qui nous vole nos terres », explique-t-il. L'organisation, fondée en 1981, opère « pour ramener la vie juive au cœur de l'ancienne Jérusalem », comme indiqué sur son site web. Une grande partie de ses activités consiste à acheter des logements dans des quartiers à majorité arabe, puis à y installer des familles juives souvent accompagnées d'une protection armée. Le but est de modifier la démographie et pousser les Palestiniens à quitter la ville.« Au début de cette année, ma famille et 26 autres ont reçu un ordre d'expulsion définitif. Et l'on nous a aussi imposé environ 13 000 dollars de frais juridiques. »

Son histoire se répète : la famille avait déjà été déplacée en 1948 pendant la Nakba. Depuis Al-Dawayina, à l'ouest d'Hébron, elle avait été obligée de se déplacer plusieurs fois jusqu'à arriver à Jérusalem, où elle avait acheté la terre dans le quartier de Silwan. « Ils veulent les terres de Batn Al-Hawa ? Très bien, qu'ils les prennent. Mais qu'ils nous rendent alors les terres qu'ils ont accaparées depuis 1948, et en 1967. »

« On nous avait proposé de l'argent, beaucoup d'argent, mais nous avons refusé, comme tous les autres. Cela aurait été comme vendre nos maisons, c'était inacceptable. Nous nous battons jusqu'au bout, nous avons droit à notre terre », insiste-t-il.

« Pour prendre nos terres, ils déclarent les zones parc national ou site archéologique »

À Silwan, plusieurs projets sont en cours — un parc, de nouvelles routes, un téléphérique — qui, selon les habitants, répondent à un seul objectif : expulser la population palestinienne et la remplacer par des colons israéliens. À Wadi Rababa, dit Raed, ils confisquent les terres au nom d'un parc national ; à Al-Bustan, ils démolissent des maisons parce qu'elles sont dépourvues de permis de construire, très difficiles à obtenir. À Batn Al-Hawa, ils les retirent aux Palestiniens pour les donner aux colons au nom d'un « droit au retour » des juifs.

Des colons israéliens, accompagnés d
Des colons israéliens, accompagnés d'un agent de sécurité armé, marchent dans les rues de Batn Al-Hawa.

« Il arrive aussi qu'ils démolissent une maison et que, deux ans plus tard, ils reviennent en affirmant que le terrain n'a pas été utilisé. À ce moment-là, l'État le confisque pour usage public », raconte Raed. Al-Bustan est un autre des quartiers de Silwan les plus visés, où près de 150 familles, soit un total de 1 500 personnes, risquent de perdre leur maison. Dans cette zone, les démolitions sont formellement justifiées comme des interventions contre des constructions sans permis, mais elles s'inscrivent dans le projet dit du « Parc du roi David », partie de l'expansion de la zone archéologique et touristique de la « Cité de David ». C'est ici que vivait la famille d'Abou Shafi. Leur maison a été détruite le 30 décembre 2025. « C'est la deuxième fois qu'ils démolissent notre maison », témoigne Umm Shafi, 45 ans. « Mon fils avait 4 ans la première fois, il y a 20 ans. Aujourd'hui, cela s'est reproduit. »

Umm Shafi se tient devant sa maison récemment démolie.
Umm Shafi se tient devant sa maison récemment démolie.

Le bulldozer était protégé par plus de 100 policiers, raconte-t-elle. « Nous avions déposé une demande de permis, engagé un avocat, tout fait. Mais cela ne sert à rien. Ils disent qu'il nous faut un permis de construire, mais il est impossible à obtenir. Ils ne les délivrent pas. » Elle offre un thé au milieu des décombres de la maison détruite. « Ils n'ont rien laissé intact. Mais nous la reconstruirons. Nous resterons ici, fermes et déterminés sur notre terre. Alhamdulillah. »

Silwan est dans le viseur depuis longtemps, mais depuis octobre 2023, le processus d'expulsions et de démolitions s'est accéléré. « Tout le monde regarde ce qui se passe à Gaza, en Syrie, au Liban, et personne ne regarde ce qui se passe ici. C'est une stratégie du gouvernement israélien : détourner l'attention vers l'extérieur pour pouvoir agir plus vite. »

Des décombres d
Des décombres d'une maison démolie dans le quartier d'Al-Bustan, à Silwan

En raison de sa position géographique, Silwan est riche en sites historiques — un élément qu'Israël utilise pour justifier ses politiques d'occupation et de contrôle du territoire.

Pour prendre nos terres, ils déclarent les zones parc national ou site archéologique. Ils démolissent nos maisons en exigeant des permis qu'ils ne délivrent jamais, puis infligent des amendes énormes. Et ils appellent cela du développement.

Cette politique de déplacement est menée en étroite collaboration avec Ateret Cohanim et Elad, une autre organisation de colons d'extrême droite dont la mission déclarée est d'« installer des familles juives dans la Cité de David » et de « renforcer le lien des juifs avec Jérusalem ». Selon Raed, ces organisations sont « l'armée du gouvernement ». Ce sont elles, dit-il, qui encouragent de nouveaux colons à venir s'installer à Silwan, leur offrent du travail et les financent. Il secoue la tête. « C'est très difficile pour nous. Tous mes souvenirs, tous mes amis, ma famille… tout le quartier est dans la même situation. Nous sommes tous nés là, nous avons grandi là. L'avenir est incertain. Mais une chose est sûre : nous ne cesserons pas de résister. »

Semer la ruine. L'effacement comme stratégie israélienne

Par : Ziad Majed
Un homme marche parmi des décombres, une voiture endommagée est visible.

En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l'espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s'attaque également au souvenir.

Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et au-delà du « cessez-le-feu » ? En adoptant une politique de la ruine, Israël transforme le paysage détruit en institution de la punition, et en une démonstration de puissance et d'impunité.

Dans le cas de Gaza, cette politique de la ruine participe d'une entreprise génocidaire. Elle accompagne l'écrasement des corps, la destruction des conditions d'existence, l'anéantissement des infrastructures vitales, la dispersion forcée de la population et la désorganisation de la vie collective. Les immeubles, les hôpitaux, les écoles, les lieux de culte, les universités, les marchés, les cimetières, les routes et les administrations ont été pris dans une même logique d'effacement. La ruine y vise le monde social dans sa totalité : le lieu où l'on naît, où l'on apprend, où l'on soigne, où l'on enterre, où l'on transmet, où l'on prouve son nom, sa maison, sa filiation, son droit à demeurer.

Dans le Sud-Liban, la ruine répond à une autre configuration. Elle s'inscrit surtout dans une stratégie de déplacement forcé, de vidage territorial, de fabrication d'une profondeur inhabitable, d'une zone occupée et urbicidée. Les villages frontaliers, les maisons dynamitées et les terres agricoles endommagées et brûlées au phosphore blanc composent une géographie de l'empêchement et de la brutalité.

Ces deux situations appellent ainsi une distinction. À Gaza, la ruine fait corps avec l'intention israélienne génocidaire, visant une société comme telle, afin de compromettre son avenir biologique et politique. Dans le Sud-Liban, elle fonctionne comme instrument facilitant l'occupation israélienne et forçant le déplacement des populations libanaises et rendant impossible tout retour.

Mais, dans les deux cas, elle frappe bien davantage que le bâti. Elle vise la continuité. Elle cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l'ont habité, à briser la confiance dans le retour.

Une stratégie sur le temps long

La ruine possède une puissance temporelle singulière. La destruction se produit en un instant ; ses effets se prolongent sur des décennies. Un immeuble effondré devient aussitôt une perte d'abri, puis une perte de voisinage, puis une perte des preuves mêmes d'une vie. Un quartier détruit emporte avec lui les usages ordinaires : la porte ouverte d'un voisin, le balcon où l'on écoutait Oum Kalthoum le soir, le chemin de l'école, la boutique du coin, les odeurs de cuisine, les murs contre lesquels rebondissaient les ballons des petits footballeurs, et tous ces gestes sans importance apparente pour saluer une personne ou éviter de croiser une autre qui formaient pourtant l'épaisseur d'une existence. La ruine atteint cette trame invisible : elle détruit ce que les plans de reconstruction sauront difficilement restituer.

Les maisons, dans ce contexte, sont une affaire politique. Elles deviennent le centre de ce qu'est l'attaque contre l'existence sociale. Lorsqu'elles s'effondrent, elles entraînent dans leur chute des archives intimes. Les survivants récupèrent parfois une clef, un tissu, un jouet, une lettre, un cadre brisé, un bijou hérité, une casserole tordue ou un sous-vêtement porté pour une nuit d'amour. Ces fragments portent la charge d'un monde disparu. Ils deviennent des preuves affectives arrachées à la poussière.

À Gaza, cette poussière prend une dimension vertigineuse. Elle entre dans les poumons, couvre la peau, s'infiltre dans la nourriture, enveloppe les gestes des survivants. Elle devient l'atmosphère même de l'après-destruction. Le déblayage aura ainsi une dimension funéraire. Il faudra ouvrir les masses de béton, extraire les restes de plus de dix mille corps déchiquetés et noyés dans la poussière, les enterrer et, un jour, les nommer.

Le crime administratif

La destruction des archives et des preuves de propriété ajoute une dimension décisive à la politique israélienne de la ruine en Palestine. Les titres fonciers, les actes notariés, les certificats de naissance, les contrats de mariage, les diplômes, les dossiers municipaux, les plans cadastraux, les registres des habitants et les documents administratifs forment la charpente juridique d'une société. Les piller ou les incendier fabrique un chaos destiné à durer. Une famille qui perd sa maison doit ensuite prouver que cette maison lui appartenait. Un héritier doit démontrer une filiation dont les papiers ont brûlé. Un quartier rasé devient un espace disputé, exposé aux falsifications, aux spéculations et aux reconstructions autoritaires.

L'attaque contre l'archive complète l'attaque contre la pierre. La ruine visible détruit le lieu tandis que la ruine administrative trouble le droit au lieu. Le survivant se trouve placé devant une double disparition : celle de la maison et celle des documents qui attestent son existence sociale. Ainsi se prépare l'après-guerre comme champ d'incertitude. La violence génocidaire se transforme en procédure interminable. Et ladite « reconstruction » porte alors une ambiguïté et des craintes profondes.

Entre l'absence et le témoignage

Une génération palestinienne entière vivra avec cette expérience. Les enfants de Rafah, de Khan Younès ou de Jabaliya apprendront les noms des lieux à partir de ce qui a disparu. Ils entendront parler d'une école rasée, d'un quartier pulvérisé, d'un marché qui existait, d'une maison dont il ne reste qu'une photographie. Leur mémoire se formera dans un dialogue constant avec les absences. Certains auront grandi sous les tentes, dans des abris collectifs, chez des proches, ou dans des centres d'accueil. Leur rapport au monde sera marqué par cette familiarité avec l'effondrement, avec la fragilité d'un béton qui semblait pourtant solide.

Mais le mot « ruine » peut aussi porter une signification élargie. Il peut désigner ce qui manque autour du reste. Une ruine peut garder malgré tout une trace de ce que la violence voulait totalement effacer. Elle peut devenir un document et un témoignage, tant que certains des anciens habitants ont survécu au génocide ou sont de retour.

C'est pourquoi, à Gaza, la vie continuera, non pas parce que la destruction aurait échoué à dévaster, mais parce qu'aucune société ne se réduit à ce que l'on détruit d'elle. Des enfants naîtront encore, des classes improvisées verront le jour, des voix continueront à chanter et à raconter l'histoire de la terre. Cette continuité ne doit pas être confondue avec une consolation. Elle ne répare pas l'irréparable. Elle ne transforme pas la souffrance en promesse. Elle dit seulement que la vie, même mutilée, persiste là où la politique israélienne de la ruine voulait imposer le néant.

Dans le Sud-Liban aussi, la vie reprendra un jour dans les villages rasés et désertés. Les habitants reviendront, bien que leur retour ne soit ni paisible ni assuré. Il ne marquera que le commencement d'une nouvelle lutte : celle qui consistera à empêcher que les vidéos de dynamitage publiées impunément par le fugitif de la Cour pénale internationale, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, aient le dernier mot et dictent l'avenir.

Gaza. Trier les humanitaires, condamner les survivants

Un homme escalade une colline, entouré de barbelés.

À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d'autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l'accès des Palestiniens à l'aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s'inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu'à l'horizon d'une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos recueillis par Armin Messager.

Fin de décembre 2025, 37 ONG internationales se sont vu refuser le renouvellement de leur accréditation par les autorités israéliennes Elles s'ajoutent aux 22 autres déjà refusées1. Cela signifie qu'à compter de mars 2026, elles ne disposeront plus du cadre légal nécessaire pour opérer. Il ne s'agit pas d'un départ immédiat, mais d'une mise à l'arrêt administrative progressive.

Ces ONG travaillaient déjà dans des conditions extrêmement contraintes. Leur action est aujourd'hui cantonnée à seulement 15 à 20 % du territoire de Gaza, le reste étant classé comme « zone dangereuse » ou interdite. Elles avaient déjà dû se déplacer au gré des bombardements et des déplacements forcés de la population, tandis que l'acheminement de l'aide était entravé par des blocages de matériel, la fermeture des points de passage et la « ligne jaune » mouvante imposée par l'armée israélienne, qui a annexé de fait 53 % du territoire gazaoui. Le refus de renouvellement des accréditations ne fait donc qu'officialiser la fermeture progressive de l'espace humanitaire.

Les motifs avancés par Israël pour justifier ces refus relèvent d'arguments de façade : soupçons de liens avec des groupes armés et exigences de transmission de listes nominatives du personnel. Or, pour des raisons évidentes de sécurité, nous ne pouvons pas fournir de telles listes dans un contexte où les soignants sont explicitement ciblés2.

Médecins du monde (MDM) a perdu un médecin, Médecins sans Frontières (MSF) en a perdu 15. Trois cent soixante-dix-neuf travailleurs de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ont été tués sous les bombardements israéliens à Gaza. Tous étaient palestiniens. Plus largement, des centaines de soignants palestiniens ont été emprisonnés, torturés ou tués.

Les organisations autorisées à rester sont, pour beaucoup, issues de réseaux évangéliques étasuniens. D'autres ONG qui ne sont pas critiques de l'action israélienne sont également autorisées [voir encadré ci-dessous]. À l'inverse, celles dénonçant la situation à Gaza, la colonisation en Cisjordanie ou l'absence de justice internationale sont progressivement évincées.

En Cisjordanie, la logique est la même : MDM sera expulsée à la fin du mois de février 2025. Là-bas aussi, le quotidien des ONG est devenu infernal : les checkpoints, la difficulté de se déplacer pour le personnel palestinien, le peu de visas accordés aux expatriés. La destruction des bâtiments de l'UNRWA3 constitue l'aboutissement de cette campagne prolongée d'asphyxie et de sabotage de la capacité opérationnelle de l'aide humanitaire. En s'attaquant à l'UNRWA, pilier central de l'aide humanitaire, c'est l'ensemble des capacités d'intervention des acteurs humanitaires qui sont durablement fragilisées.

Un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés

Ces expulsions produisent des effets immédiats et catastrophiques sur la survie de la population. Les organisations menacées ou déjà refusées assuraient près de 40 % du système de santé encore fonctionnel dans l'enclave. Leur retrait signifie la disparition de centaines de milliers de consultations de médecine générale et de dizaines de milliers d'actes chirurgicaux, dans un territoire où les infrastructures hospitalières ont été en grande partie détruites.

La mortalité reste élevée : si l'on meurt moins sous les bombes qu'au pic des massacres, on meurt désormais à petit feu. D'autant que, depuis l'annonce du cessez-le-feu [le 10 octobre 2025], 520 personnes ont encore été tuées par les bombardements.

Les premières victimes sont les femmes, les femmes enceintes et les enfants. Gaza concentre aujourd'hui une tragédie infantile d'une ampleur inédite. En février 2024, après seulement quatre mois de bombardements, le nombre d'enfants tués y dépassait déjà celui de l'ensemble des conflits mondiaux cumulés sur les quatre années précédentes. Les estimations actuelles évoquent environ 80 000 morts — un bilan que je pense être largement sous-évalué. Parmi eux, 82 % sont des civils, majoritairement des femmes et des enfants.

Environ 4 000 enfants nécessitent une évacuation urgente, faute de soins spécialisés disponibles à Gaza. Plus largement, 20 000 blessés et malades graves devraient être pris en charge dans des structures médicales extérieures. Gaza compte désormais un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés, résultat direct des bombardements, des amputations, des infections non traitées. C'est un problème majeur de santé publique, que personne ne semble en mesure de prendre en charge.

Les enfants survivants paient aussi un tribut psychologique immense : syndromes post-traumatiques, troubles graves liés à la faim, à la perte des proches, à l'errance sous des abris de fortune.

À cette hécatombe s'ajoute une crise nutritionnelle massive. Un million et demi de personnes vivent en insécurité alimentaire, et, selon les projections du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), près de 100 000 enfants pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère d'ici avril 2026 si la situation ne change pas. Car l'aide alimentaire elle-même demeure rationnée, conditionnée et instrumentalisée. Avant le 7 octobre 2023, environ 600 camions entraient chaque jour dans la bande de Gaza. Aujourd'hui, seuls 100 à 300 camions par jour parviennent réellement à entrer dans la bande de Gaza.

L'aide humanitaire autorisée reste conditionnée et utilisée comme levier de contrôle et variable d'ajustement dans les négociations sur les prochaines étapes du cessez-le-feu. De la nourriture entre, mais en quantités insuffisantes et de manière instable, souvent sous forme de produits mis sur le marché plutôt que d'aide gratuite, ce qui fait flamber les prix dans un contexte de pénurie de liquidités.

Cela accélère un processus de désintégration sociale, où des milliers de personnes meurent à petit feu, par manque de soins, faim ou abandon. La logique d'anéantissement, loin des bombes mais avec une efficacité tout aussi mortelle, se déroule dans un mutisme et un laissez-faire de la communauté internationale qui sont terrifiants.

Une stratégie de délégitimation

À ce désastre humanitaire s'ajoute une bataille sur le terrain symbolique et médiatique. Il existe un travail méthodique de délégitimation des ONG qui passe par la production et la circulation de récits accusatoires, souvent présentés comme techniques ou experts, mais profondément orientés4. Des médias, comme Marianne, mais aussi certaines chaînes d'information en continu, reprennent ce discours.

Ce climat est entretenu par des amalgames récurrents dans le débat public. Des éditorialistes comme ceux de LCI nous accusent de ne pas nous occuper des otages, alors même que cette mission ne relève pas de notre mandat mais de celui du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Tout ce récit participe à brouiller les rôles et les responsabilités et à lancer le discrédit sur le système humanitaire.

Cela ne se limite pas au champ médiatique. Le 9 décembre 2025, le ministre français chargé de l'Europe, Benjamin Haddad, a évoqué des soupçons de détournement de fonds des ONG au profit du Hamas, et a appelé à une enquête européenne sur leurs financements. Cette prise de position marque un seuil : loin de protéger l'action humanitaire, la parole politique française contribue à nourrir le soupçon et fragiliser davantage des organisations sous pression5.

« La “Riviera” de Gaza »

Cela ressemble à un projet politique structuré de l'« après-Gaza », dont la destruction massive actuelle constitue la condition préalable. Les déclarations répétées de responsables israéliens et étasuniens autour de l'édification d'une future «  Riviera  » sur les ruines de la bande de Gaza dessinent, à mon avis, une chose claire depuis la création du Conseil de la Paix : l'institutionnalisation d'un dispositif international piloté par Washington, contournant l'ONU, où la « paix » est redéfinie comme une opération de gouvernance, d'ingénierie territoriale et d'investissement, décidée par un cercle restreint d'États et d'acteurs économiques. Il s'agit d'un territoire vidé de sa question politique, administré par des structures comme le Comité national pour l'administration de Gaza, au profit d'un projet de reconstruction sans souveraineté, sans droits, et sans peuple reconnu comme tel.

Ce scénario s'accompagne d'un discours de banalisation. Le cessez-le-feu est présenté par les États-Unis comme « magnifique » : le signe d'un retour à l'ordre et à la stabilité. Alors que, dans les faits, rien ne va.

Dans cette perspective, la violence extrême remplit une double fonction. Elle élimine d'abord une partie de la population par les bombardements, la famine organisée et l'effondrement méthodique du système de soins. Elle fragilise ensuite les survivants, déplacés à répétition, affamés, amputés de toute infrastructure collective, jusqu'à les rendre dépendants, fragmentés, incapables de se projeter politiquement. Priver Gaza de soins, d'ONG indépendantes et de capacité de survie autonome, c'est réduire une population à l'état de survie biologique et l'ôter de toute existence politique.

Cette logique passe par un tri des survivants. Des zones dites «  sécurisées  » sont progressivement dessinées, dans lesquelles une partie de la population pourrait être acceptée à condition d'être identifiée et fichée. Les autres sont condamnés. C'est un modèle inspiré de systèmes de main-d'œuvre étrangère : une population réduite à une force de travail docile, interchangeable, «  des travailleurs de seconde zone  » qui sont tolérés s'ils se taisent et participent à l'économie du projet, tandis que les autres sont poussés dehors ou voués à disparaître.

Dans ce schéma, la destruction précède l'exploitation. Des pans entiers du territoire sont rasés, parfois en lien avec des groupes mafieux locaux, afin de créer un contraste : d'un côté, des zones rendues invivables  ; de l'autre, des espaces présentés comme protecteurs, où l'on promet sécurité, déradicalisation et emploi. Les ONG autorisées feront le service après-vente des acteurs de « la Riviera » en matière de gestion des précaires. Elles seront considérées comme des prestataires de service avec beaucoup de contrats et d'argent à la clé, en encadrant ceux qui resteront : des travailleurs isolés, employés des hôtels de luxe de « la Riviera », sans capacité d'autodétermination politique.

C'est précisément pour cela que les ONG qui font du plaidoyer dérangent. Dans un contexte où l'accès est fermé aux journalistes internationaux, où les journalistes palestiniens sont ciblés, tués et réduits au silence, les humanitaires demeurent les derniers témoins directs, pouvant se rendre sur place puis revenir, et donc témoigner publiquement hors de Gaza. Ils voient, documentent, comptent les morts, décrivent les conditions de vie réelles derrière le récit officiel du retour à la normale. Leur éviction scelle l'effacement des derniers regards extérieurs capables de dire ce qui se passe à Gaza.

Des ONG au service de « la Riviera »

Parmi les organisations autorisées à poursuivre leurs activités à Gaza figurent plusieurs structures issues de réseaux évangéliques (Samaritan's Purse, Adventist Development and Relief Agency ; qui succèdent à d'autres organisations très actives par le passé : Christian Mission to Gaza, Gaza Humanitarian Foundation).

Les champs d'intervention de ces organisations à Gaza restent à ce jour classiques : nourriture, médecine, vêtements, kits de survie, tentes. Cependant, en dehors du territoire gazaoui, le Samaritan's Purse, par exemple, entretient une relation très étroite avec l'État d'Israël. Il a notamment financé dernièrement plusieurs ambulances blindées pour le Magen David Adom, le service d'urgence israélien.

Ces organisations non critiques ou alignées sur le discours israélien sont compatibles avec le projet de « Riviera » à Gaza, privant toute perspective d'autodétermination palestinienne et brouillant la frontière entre action humanitaire et agenda politique. Selon plusieurs acteurs humanitaires sur place, certaines d'entre elles pourraient, à terme, être associées à des initiatives de « déradicalisation ».


1Parmi elles figurent Médecins du monde (MDM), Médecins sans Frontières (MSF), ainsi que Save the Children, Oxfam ou Caritas.

2NDLR. Plus de 100 ONG ont ainsi publiquement dénoncé ces exigences, les qualifiant d'illégales, dangereuses et contraires aux principes fondamentaux de l'action humanitaire.

3NDLR. À Jérusalem-Est, la démolition par des bulldozers israéliens de l'ancien siège de l'UNRWA, le 20 janvier 2025, a été saluée sur place par le ministre d'extrême droite Itamar Ben Gvir comme un «  jour historique  », tandis que l'ONU a dénoncé une violation grave du droit international.

4NDLR. Le rapport publié le 3 décembre 2025 par l'ONG Monitor («  Régime fantoche : l'emprise coercitive du Hamas sur l'aide humanitaire  ») en constitue une pièce centrale. Ce document repose exclusivement sur des matériaux fournis par l'armée israélienne, présentés comme des documents internes du Hamas datant de 2018-2022, sans qu'aucune vérification indépendante n'ait été possible ni qu'aucune ONG mise en cause n'ait été interrogée. Monitor, souvent décrit comme une simple ONG de recherche, est pourtant identifié de longue date comme un groupe de pression pro-israélien.

5NDLR. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) a réagi le 19 décembre 2025 par une lettre sévère, dénonçant des accusations «  graves  », susceptibles de mettre directement en danger le personnel humanitaire et de renforcer la désinformation.

Le 7 octobre par les faits

Groupe de journalistes entouré de soldats, ambiance tendue et présence de caméras.

Le rapport d'Amnesty International sur les attaques du 7 octobre 2023 permet de s'écarter des intox diffusées par les autorités israéliennes et leurs relais. Mais il convient d'aller plus loin pour écarter les récits qui ont nourri le consentement à l'écrasement de Gaza.

Le rapport d'Amnesty International, publié le 11 décembre 2025, compte plus de 170 pages au travers desquelles le lecteur se plonge dans les faits commis entre les 7 et 9 octobre 2023 en Israël1. Les données collectées comprennent notamment 70 entretiens et plus de 350 vidéos et photographies. Si le délai entre les faits et la publication du rapport peut poser des questions, à savoir plus de deux ans, le rapport en indique la raison :

Le refus des autorités israéliennes de coopérer avec notre organisation pour partager certaines informations, l'absence de preuves médico-légales suffisantes, et la réticence de beaucoup de survivantes et de témoins à confier leur histoire à nos équipes, ont constitué des défis importants durant notre enquête.

Dans sa présentation, l'ONG met en avant la responsabilité de « la branche armée du Hamas, la brigade Al Qassam, et d'autres groupes armés palestiniens » dans des actes « de meurtres, d'extermination, d'emprisonnement, de disparitions forcées, d'enlèvements, de torture et de viols ou toute autre forme de violences sexuelles ». Des violations qui sont constitutives de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité.

Le rapport d'Amnesty n'est pas le premier de ce type. Le bureau du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) était parvenu à des conclusions similaires. Il avait demandé l'émission de mandats d'arrêt contre trois responsables du Hamas, Mohammed Deif, Ismaïl Haniyeh et Yahya Sinwar, tous trois assassinés entre-temps par l'armée israélienne, et contre deux dirigeants israéliens, Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, pour des crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis dans la bande de Gaza depuis le 8 octobre 2023.

La complexe identification des auteurs

Bien qu'incomplète pour les raisons mentionnées ci-dessus, l'enquête d'Amnesty est utile pour documenter les exactions et les ramener à leur juste mesure, loin des exagérations de la propagande israélienne et de ses fake news (bébés brûlés ou décapités, famille ligotée et brûlée vive, viols massifs…). Il est aujourd'hui admis qu'environ 1 200 personnes ont été tuées lors de l'attaque, dont 64 % de civils répartis entre 72 % d'hommes, 25 % de femmes et 3 % de mineurs2.

À titre de comparaison, rappelons que, dans la bande de Gaza, les statistiques font état, à ce jour, de plus de 71 000 personnes tuées, dont 83 % de civils, répartis entre 51 % d'hommes, 19 % de femmes et 30 % de mineurs, sans compter les disparues et les morts dites « indirectes » (famine, épidémies, manque d'accès aux médicaments, etc.) qui ne font que s'accumuler3.

Dans deux documents publiés en janvier 20244 et décembre 20255, le Hamas reconnaît et dit regretter les victimes civiles, tout en faisant porter la responsabilité des principales exactions à d'autres groupes.

Les difficultés à pouvoir réaliser une enquête indépendante sur les faits survenus le 7 octobre rendent complexe l'identification de l'ensemble des auteurs. Si plusieurs photographies et vidéos permettent d'incriminer les membres de la branche armée du Hamas, d'autres paraissent moins évidentes. En effet, dans la foulée de l'offensive menée par le Hamas, de nombreux groupes armés, structurés ou non en organisation, ont pénétré en Israël — près de 6 000 personnes selon l'armée israélienne. Certains en étroite collaboration avec le Hamas, d'autres de façon tout à fait opportuniste. Un nombre non négligeable de civils palestiniens ont aussi franchi la barrière. Dans un contexte d'incarcération massive et arbitraire de Palestiniens par les forces d'occupation israéliennes — et ce bien avant le 7 octobre — la capture d'Israéliens constitue pour les Palestiniens le seul moyen de pouvoir espérer une libération négociée de leur proche. Cette réalité explique à la fois le nombre stupéfiant de captifs israéliens (251), leur hétérogénéité (civils et soldats, hommes et femmes, mineurs et personnes âgées) et la difficulté après l'attaque d'identifier et de localiser l'ensemble des captifs dans une bande de Gaza massivement bombardée dès le 8 octobre.

Il en va de même concernant les accusations de violences sexuelles. Ainsi, le rapport d'Amnesty « atteste de violences sexuelles commises sur les populations civiles par des combattants vêtus d'uniformes militaires et par des hommes armés ou non armés en tenue civile », tout en constatant que « les difficultés rencontrées pour obtenir des témoignages de victimes ou de témoins ont largement entravé notre capacité à déterminer l'échelle ou le caractère systématique de ces violences ».

Reste également à mesurer la proportion de personnes tuées le 7 octobre dans le cadre de la doctrine dite « Hannibal »6. Celle-ci vise, en cas de prise d'otage, à tirer sur les assaillants même au détriment de la survie des captifs. Plusieurs enquêtes, israéliennes ou internationales, considèrent, à partir d'images et de vidéos prises par l'armée israélienne, que des ordres en ce sens ont pu être donnés. La cellule d'investigation d'Al-Jazeera English estime, après l'analyse des données disponibles, que plusieurs dizaines d'Israéliens, civils ou non, auraient pu être tués par leur propre armée.

Dès lors, la nécessité d'une enquête internationale indépendante et impartiale continue de demeurer indispensable, comme Amnesty l'appelle de ses vœux, mais aussi le Hamas, qui espère être dédouané d'une partie des exactions commises. À ce jour, les autorités israéliennes continuent à y être réticentes et à l'empêcher, alors que les preuves disparaissent pour de futures enquêtes.

Les victimes israéliennes

Le 3 janvier 2024, la professeure de droit international Rafaëlle Maison est au micro des « Enjeux internationaux » sur France Culture. Après un bref exposé autour de la définition juridique du crime de génocide, l'universitaire affirme disposer de suffisamment d'éléments pour considérer que les actes constitutifs de génocide peuvent être caractérisés dans les actions militaires israéliennes à Gaza : « On a quand même des conditions qui semblent vouloir entraîner la destruction au moins partielle du groupe ». En retour, le journaliste Guillaume Erner questionne la pertinence de cette qualification sur les actions du Hamas le 7 octobre. L'échange se tend à la suite de la réponse de Rafaëlle Maison, pour qui l'attaque n'avait pas pour but de « détruire les juifs », expliquant que « le premier moment de cette attaque, c'est une attaque sur les postes militaires entourant Gaza ». Il n'en faut pas moins pour que le journaliste s'emporte, accusant l'universitaire d'avoir une « vision biaisée » et affirmant que « 1 200 civils » avaient été tués.

Cet échange mérite un plus long développement tant il témoigne des biais qui entourent le principal narratif diffusé par une large partie des médias à grande audience, concernant le 7 octobre.

L'enquête d'Al-Jazeera English, October 7, publiée en mars 2024, se base sur 1 154 personnes tuées, comprenant 782 civils. Le reste des 372 victimes est réparti entre les soldats (256), les policiers (53) et la sécurité civile (63). Une dépêche AFP de mai 2024 établit, à partir d'une enquête basée sur les données livrées par les autorités israéliennes, un bilan de 1 189 victimes, comprenant 810 civils et 379 forces de sécurité. Une autre dépêche de l'AFP, publiée pour les deux ans du 7 octobre, rapporte, à partir de sources officielles, 1 219 victimes, sans mentionner la proportion de civils.

Dès lors, pourquoi la version d'une attaque ayant tuée « 1 200 civils » est-elle autant reprise ? Bien que les raisons puissent être multiples, il parait évident que l'enjeu majeur autour de ce narratif est de nourrir le consentement à la destruction de la bande de Gaza et des Palestiniens par une armée israélienne, prétendument innocente, qui ne ferait que « répondre » à une « attaque barbare » contre sa population civile.

Quelle était la situation à Gaza le 6 octobre ?

Le 24 octobre 2023, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, déclare devant le Conseil de sécurité condamner sans équivoque les « actes de terreur horribles », « injustifiables » et « sans précédent » du Hamas en Israël. Puis, il poursuit : « Mais il est également important de reconnaître que les attaques du Hamas ne se sont pas produites en dehors de tout contexte », rappelant les « 56 ans d'occupation étouffante » et le blocus illégal imposé depuis 2007 sur la bande de Gaza. Il conclut en rappelant que « aucune partie qui combat dans un conflit armé n'est au-dessus des lois humanitaires internationales ».

Le « contexte » est celui d'une année 2023 particulièrement violente en Palestine, avec plus de 240 Palestiniens tués par l'armée ou par des colons israéliens, à Gaza et en Cisjordanie, et ce durant les neuf premiers mois de l'année. C'est alors l'année la plus meurtrière pour les Palestiniens depuis la fin de la seconde intifada. À ce chiffre s'ajoutent les expulsions de Palestiniens de leurs maisons, les incarcérations massives comprenant un nombre de mineurs sans précédent, la rétention des corps de victimes palestiniennes, les attaques de villages palestiniens et de sites religieux musulmans et chrétiens, encouragés par des ministres israéliens d'extrême droite, et un nombre record de nouvelles colonies. Ce contexte était donc celui d'une menace existentielle pour l'avenir des Palestiniens sur leur terre, et l'éloignement de toute perspective d'une coexistence pacifique.

Dans ses deux documents diffusés, le Hamas insiste également sur le « contexte », comme pour chercher à donner des éléments d'explication à l'attitude de Palestiniens ayant pu profiter de l'attaque pour commettre des exactions. Mais surtout, l'organisation palestinienne tient à soutenir le « caractère de résistance » de son opération que son dirigeant Ismaïl Haniyeh avait expliqué dès le 7 octobre 2023, alors que les tenants d'une lecture centrée sur des victimes exclusivement civiles visent à soutenir le caractère strictement « terroriste » du 7 octobre.

S'en tenir à la chronologie des évènements

Pour appréhender de façon raisonnée la nature des faits survenus lors de l'attaque, plusieurs enquêtes et documents permettent d'en retracer la chronologie, à l'instar des rapports d'enquête publiés en février et mars 2025 respectivement par l'armée israélienne7 puis le Shin Beth (renseignement intérieur). Le 7 octobre 2023, parallèlement à l'envoi de roquettes sur Israël, la branche armée du Hamas entame, autour de 6h30, une attaque synchronisée en de multiples points par terre, par air et par mer, afin de démanteler tout ce qui structure le blocus : barrière, mur, tour de contrôle, char d'assaut… Ainsi, le checkpoint militaire d'Erez figure parmi les premières cibles. Dans la foulée, les unités du Hamas qui pénètrent en Israël s'attaquent aux bases militaires à travers la région : Paga, Nahal Oz ou Réim à proximité de laquelle se tient le festival Nova, ainsi que le poste de police de Sderot. Dans un deuxième temps, les communes frontalières sont attaquées tandis que, selon l'armée israélienne, plusieurs groupes se dirigeaient vers des bases de l'armée de l'air et « des sites sensibles ».

Cet exposé des faits, aussi bref soit-il, ne cherche pas à exclure la réalité des crimes commis contre des civils, mais à les inscrire dans le cadre de ce que fut le 7 octobre, à savoir, comme a essayé de l'expliquer Rafaëlle Maison à France Culture, une opération d'abord militaire visant à briser un blocus illégal et à s'emparer du plus possible de captifs militaires. Tout autant que l'affirmation, maintes fois entendue, d'une « attaque contre des juifs », reprenant de façon erronée le terme de « pogrom », ne tient pas face à l'étude des faits et à leur historicité8, celui du meurtre de « 1 200 civils » vise à masquer le caractère militaire de l'attaque du 7 octobre.

L'ensemble de ces éléments pris en compte, il devient plus aisé de distinguer ce qui relève du légitime droit des peuples colonisés et occupés à la résistance ; des crimes commis et dont les auteurs, une fois identifiés, doivent être arrêtés, jugés et punis. Cependant, force est de constater la disproportion d'énergie déployée pour élucider les crimes du 7 octobre, et l'écho dont bénéficie chaque rapport qui tente de le faire, contrairement aux innombrables actes criminels commis dans la bande de Gaza, en Cisjordanie ou dans les prisons militaires israéliennes.

Pour une partie seulement de ces derniers, des enquêtes et rapports existent, mais ils sont systématiquement accueillis avec « prudence » — notamment lorsqu'ils mentionnent des crimes d'apartheid ou de génocide, et confrontés aux explications/critiques/versions de responsables israéliens. Cet exceptionnalisme israélien relève du racisme antipalestinien, mais sert surtout d'écran de fumée pour détourner l'attention de crimes dont la plupart des coupables sont connus puisqu'ils s'en vantent eux-mêmes à travers leurs déclarations ou sur les réseaux sociaux.


1Amnesty International, «  Attaques du 7 octobre 2023 : le Hamas et d'autres groupes armés palestiniens responsables de crimes de guerre et crimes contre l'humanité  », 11 décembre 2025.

2Lire le rapport de Action on Armed Violence (AOAV), «  An analysis of the 7th of October 2023 casualties in Israel  », publié le 20 décembre 2023.

3Yuval Abraham, «  Israeli army database suggests at least 83% of Gaza dead were civilians  », +972 Magazine, 21 août 2025.

4«  Opération Déluge al-Aqsa : Notre récit  », Chronique de Palestine, 24 janvier 2024.

5«  “Déluge d'Al-Aqsa : Deux ans de résistance et de volonté de libération”, Hamas publie son narratif  », Le Centre palestinien d'information, 25 décembre 2025.

6Adoptée en 1986, après la capture de deux soldats tués par le Hezbollah, cette procédure a été révélée le 21 mai 2003 par le quotidien Haaretz. Elle consiste à utiliser tous les moyens pour empêcher la capture d'otages israéliens par des groupes armés, même si cela met leur vie en péril.

7Emanuel Fabian, «  767 soldats vs. 5 000 terroristes : la division de Gaza a été assaillie des heures durant, à l'insu de Tsahal  », Times of Israel, 27 février 2025.

8Gilbert Achcar, «  Gaza : le 7 octobre en perspective historique  », Yaani, 29 avril 2024.

Gaza. « Souvenez-vous de nous »

Papier déchiré avec un texte manuscrit lisible mais usé.

À Paris, l'ONG Médecins sans frontières présente jusqu'au 12 février l'exposition « We did what we could » (« On a fait ce qu'on a pu »). Elle documente deux années de guerre totale contre la population gazaouie et rend hommage aux soignants palestiniens.

La Cathédrale, l'espace de Ground Control qui accueille l'exposition de Médecins sans frontières (MSF), n'a jamais aussi bien porté son nom. La disposition en hauteur des immenses tirages des photojournalistes palestiniens de l'AFP — Mohammed Abed, Omar Al-Qatta, Eyad Baba, Mahmoud Hams et Basher Taleb1 — donne l'impression de regarder des vitraux racontant l'histoire de deux ans d'anéantissement. Cette sensation est encore accentuée par les néons multicolores, qui modifient la teinte des images.

La scénographie impressionne dès l'entrée. Certains visiteurs restent figés, hésitent à avancer. Le regard se pose alors sur le panneau introductif et son titre : We did what we could (« On a fait ce qu'on a pu »). Il s'agit d'un extrait d'une phrase écrite comme un testament par le Dr Mahmoud Abu Nujaila, médecin de MSF, sur le tableau de service de l'hôpital Al-Awda, alors qu'Israël en ordonnait l'évacuation :


Celui qui restera jusqu'à la fin racontera notre histoire. On a fait ce qu'on a pu. Souvenez-vous de nous.

Le Dr Abu Nujaila sera tué un mois plus tard, le 21 novembre 2023, lors du siège de l'hôpital par l'armée israélienne. Il fait partie des quinze employés de MSF, tous palestiniens, tués entre octobre 2023 et octobre 20252.

Conçue par la journaliste Clothilde Mraffko et MSF, We did what we could a initialement été présentée en octobre 2024 lors du Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre. La version exposée actuellement à Ground Control, dans le cadre de son cycle « Gaza : témoigner, comprendre, agir », a été actualisée et enrichie de nouvelles photographies. À travers un dispositif multimédia, l'exposition documente avec rigueur l'annihilation de Gaza, de sa population, de son tissu social et de ses infrastructures sanitaires.

Une destruction méthodique et implacable

Les chiffres, rappelés tout au long de l'exposition, donnent la mesure de ce champ de mort. Entre octobre 2023 et octobre 2025, plus de 67 000 Palestiniens ont été tués et 170 000 blessés. Le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a été multiplié par dix, et celui des nourrissons de moins d'un mois par six. Soixante-huit pour cent de la zone urbanisée de Gaza a été rasée et 78 % des bâtiments de l'enclave ont été partiellement ou totalement détruits.

« Israël a réussi à Gaza un exploit qui est celui de détruire à la fois l'espace et le temps pour les Palestiniens », déclare Claire Magone, directrice générale de MSF. L'espace par les bombardements et l'annexion de facto de plus de la moitié de la bande par l'armée israélienne. Le temps par les déplacements forcés incessants et la vie qui continue sous les tentes, ravivant les traumatismes de la Nakba.

« L'esprit n'arrive pas à imaginer les statistiques », explique Clothilde Mraffko. Comment saisir — et faire saisir — la réalité de cette guerre totale contre la population de Gaza ? C'est le tour de force de We did what we could qui, en s'appuyant sur les témoignages et expériences des soignants gazaouis, retrace cette destruction méthodique et implacable, tout en redonnant à ses victimes un visage et une voix. Pour la commissaire d'exposition, cette centralité des voix palestiniennes était importante et nécessaire : « C'est exactement ce que le gouvernement israélien ne veut pas : que l'on entende les Palestiniens. »

Il faut écouter le témoignage de ce médecin continuant à soigner tout en étant rongé par l'inquiétude pour sa famille qu'il veut faire évacuer. Il faut aussi voir cette photographie de chirurgiens opérant presque dans le noir, car les hôpitaux, privés d'électricité par Israël depuis le 11 octobre 2023, ne peuvent compter que sur des groupes électrogènes instables. Il faut enfin regarder ce dessin fait par un enfant, où l'on voit des corps éparpillés après un bombardement, certains démembrés, tous baignant dans une mare de sang. Il faut tout cela pour mesurer l'ampleur du traumatisme et de la douleur.

« Les soignants sont intimidés, harcelés et tués »

« Dans les hôpitaux, nous avons un échantillon de tout ce qu'est Gaza : à travers les blessés et les déplacés [qu'ils accueillent], mais aussi à travers les soignants eux-mêmes qui vivent également la faim, le déplacement, les deuils à répétition », poursuit Clothilde Mraffko. Car les lieux de soin et le personnel soignant ne sont évidemment pas épargnés par la guerre génocidaire. « Les soignants sont intimidés, harcelés et tués », souligne Claire Magone. Plus de 1 500 d'entre eux ont été tués depuis octobre 2023, certains par des snipers. Ils sont aussi enlevés, emprisonnés et torturés en Israël comme c'est le cas pour Houssam Abou Safiya, directeur de l'hôpital Kamal Adwan, otage de l'armée israélienne depuis le 29 décembre 2024, et Mohammed Obeid, chirurgien orthopédique de MSF, depuis le 26 octobre 2024. En juillet 2025, sur les 35 hôpitaux de la bande, 17 étaient hors service en raison de bombardements ciblés et de raids. Les autres sont à peine fonctionnels.

La population se tourne alors vers les cliniques des ONG encore présentes. Mais, tout en anéantissant les infrastructures sanitaires palestiniennes, Israël, aidé par le laisser-faire de la « communauté internationale », s'est parallèlement attaqué aux organisations humanitaires et à leurs travailleurs. Une photographie de la carcasse du véhicule de l'ONG étatsunienne World Central Kitchen après une frappe mortelle en témoigne. Cet « incident tragique », comme l'avait alors présenté le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou — « tragique » parce que des travailleurs occidentaux y avaient péri —, n'est pourtant pas isolé. Comme le rappelle Claire Magone, 565 travailleurs humanitaires, très majoritairement palestiniens, ont été tués depuis octobre 2023.

Le 1er janvier, le gouvernement israélien a tout simplement interdit l'accès à Gaza à 37 ONG majeures, dont MSF. Derniers témoins extérieurs — les journalistes étrangers restant interdits d'accès malgré le cessez-le-feu d'octobre 2025, quotidiennement rompu par Israël —, leur expulsion laisse les Gazaouis en huis clos avec les soldats israéliens. Cette interdiction prive également la population palestinienne, déjà démunie, du minimum de soins et la condamne à une mort lente et calculée.

Une exposition censurée à Toulouse

Pour Claire Magone, l'exposition, déjà nécessaire, devient alors essentielle à l'aune de ce contexte :


C'est une réalité qui est niée, euphémisée, distordue, manipulée par la propagande d'Israël et de ses soutiens […] qui font un effort particulier pour soustraire cette réalité aux yeux de ceux qui pourraient s'en indigner légitimement et exiger que celle-ci cesse.

Notamment en France. En janvier 2025, la mairie de Toulouse avait refusé d'accueillir l'exposition, programmée dans le cadre du festival Cinéma et droits de l'Homme. Elle estimait que sa tenue « pos[ait] un risque évident de trouble à l'ordre public ». La municipalité dirigée par Jean-Luc Moudenc (ex-Républicain) évoquait, pour se justifier, les « énormes tensions sur notre territoire » en lien avec « l'attaque terroriste du 7 octobre menée par le Hamas contre la population israélienne, la guerre à Gaza et plus largement au Proche-Orient ». L'exposition a finalement pu se tenir dans la ville rose, six mois plus tard, mais dans un lieu privé.

À la fin du parcours d'exposition, en regardant de nouveau les mots du Dr Mahmoud Abu Nujaila, l'on peut légitimement s'interroger : si les soignants gazaouis ont fait ce qu'ils ont pu, est-ce notre cas ?


1Photographes freelance travaillant pour l'AFP, Omar Al-Qatta, Eyad Baba et Basher Taleb sont toujours à Gaza. Mahmoud Hams, Mohammed Abed et Said Khatib ont été évacués en février, avril et mai 2024.

2Abed El Hameed Qaradaya, Omar Hayek, Hussein Alnajjar, Abdullah Hammad, Hussam Al Loulou, Alaa Abd Elsalam Ali Okal, Bilal Okal, Hassa Suboh, Nasser Hamdi Abdelatif Al Shalfouh, Fadi Al-Wadiya, Reel Abu Lebdeh, Ahmad Al Sahar, Alaa Al Shawa, Mohammed Al Ahel. L'exposition leur est dédiée.

« Toute la population de Gaza dépend des ONG »

Un homme avec des béquilles marche devant un mur portant le logo de Médecins Sans Frontières.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Mercredi 7 janvier 2026.

Trente-sept ONG internationales sont menacées d'interdiction d'opérer dans la bande de Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, c'est-à-dire dans toute la Palestine. Israël exige qu'elles fournissent les noms de tous leurs employés palestiniens.

La plupart de ces organisations humanitaires sont présentes depuis des décennies pour améliorer un peu la vie des Palestiniens sous occupation, et sous blocus à Gaza. Si elles ne fournissent pas les listes avant fin janvier, elles ne seront plus accréditées par Israël — qui contrôle les entrées dans tous les territoires palestiniens — à partir du 1er mars.

Cette demande n'est pas nouvelle. Certaines ONG l'ont acceptée. Elles ont même licencié des employés à la demande des services israéliens. Désormais, elles avertissent dès l'annonce de l'offre d'emploi que le travail sera soumis à une autorisation sécuritaire (security clearance). Le nom de chaque postulant est envoyé au Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, qui donnera ou non son accord.

Des patients sous des bâches

Les trente-sept ONG menacées, dont Médecins sans frontières (MSF), refusent jusqu'ici de se soumettre à ce diktat. Si elles persistent et si leur éviction est confirmée, ce sera l'aboutissement de la stratégie israélienne. Israël a commencé par anéantir le secteur public palestinien, les infrastructures, les systèmes de santé, d'éducation, d'allocations familiales, en fait toute forme d'aide gouvernementale. À Gaza, tous les hôpitaux ont été bombardés et presque entièrement détruits. Sur une trentaine d'hôpitaux et de cliniques, seuls trois fonctionnent encore : l'hôpital Shifa à Gaza-ville, l'hôpital Al-Aqsa à Deir el-Balah et l'hôpital Nasser à Khan Younès. Et encore, on parle d'un fonctionnement partiel. Al-Shifa a transformé la maternité en service d'urgences et de chirurgie. Comme les autres établissements, il reçoit aussi des patients sous des bâches.

Après le secteur public palestinien, les Israéliens ont effacé la principale structure d'assistance aux réfugiés et à leurs descendants, qui constituent la grande majorité de la population de Gaza : l'UNRWA, vaste organisation onusienne, acronyme du United nations Relief and Works Agency (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient), qui est en train de se dissoudre doucement. Son siège à Jérusalem a été saisi. L'agence a dû récemment licencier 575 employés.

Le but était d'abord de remplacer tout cela par les ONG, pour faire de la bande de Gaza une sorte de zone internationale. Maintenant, toute la population dépend de ces organisations dans tous les domaines : opérations chirurgicales, traitements, vaccins, aide humanitaire, financière. La dernière fois que j'ai eu besoin de faire vacciner mon fils Ramzi, à six mois, je n'ai pas pu trouver de vaccin dans un hôpital public ni auprès de l'UNRWA, mais chez MSF.

Il faut être une victime docile

Et c'est au moment où toute la population de Gaza dépend de cette aide que les Israéliens sortent la carte du chantage : les noms, ou la porte. Nul doute que, là aussi, ils prétendraient trouver parmi les employés des « membres du Hamas », ou bien un cousin éloigné qui militerait dans une faction politique. Ces « trouvailles » seront reprises par les médias complaisants en Occident.

Les postes offerts par les ONG sont pratiquement les seuls emplois disponibles à Gaza. Pour les obtenir, il faudra être une victime docile, une victime silencieuse. Les services israéliens scruteront les publications des candidats sur les réseaux sociaux ainsi que leurs appartenances politiques. La moindre critique, la moindre manifestation de colère contre le génocide en interdira l'embauche. Cette technique n'est pas nouvelle : elle est utilisée depuis longtemps pour accorder aux Palestiniens des permis de travail en Israël, indispensables pour la survie de nombreuses familles. En Cisjordanie, celui qui se plaint d'une attaque de colons contre son village verra son permis supprimé.

Supprimer les témoins du massacre

L'expulsion programmée des trente-sept ONG vise aussi à supprimer les témoins du massacre. Les journalistes palestiniens sont assassinés les uns après les autres ; les journalistes étrangers sont interdits d'entrée dans la bande de Gaza. Restent les ONG. Celles qui sont concernées sont aussi, comme par hasard, celles qui témoignent de ce qu'elles voient, c'est-à-dire du génocide en cours. D'habitude, les organisations humanitaires essaient de garder une certaine neutralité. Mais cette fois, elles n'ont pas pu rester les bras croisés et la bouche fermée, parce qu'elles ont vu l'enfer, le génocide, le nettoyage ethnique, la famine, l'absence de traitement pour les maladies graves. Rony Brauman, l'ancien président de MSF en France, ou Jean-François Corty, le directeur de Médecins du monde, se font régulièrement leurs porte-paroles sur les plateaux de télévision. Les médecins, les infirmiers et les infirmières savent de quoi ils parlent. Ils sont en première ligne, ce sont eux qui sont obligés de choisir ceux qui ont le plus de chances de survie dans la masse des blessés qui arrivent dans leurs hôpitaux de campagne. Désormais, ces témoignages seront impossibles à faire remonter, en Cisjordanie comme à Gaza.

Pour le moment, les ONG continuent à travailler à Gaza. Mais les effets de l'ultimatum israéliens se font déjà sentir. Plusieurs de leurs membres ont été refoulés à l'entrée de Gaza. Du coup, beaucoup de ceux qui devaient sortir temporairement, dans le cadre d'une rotation normale — en général au bout de trois mois — ont choisi de rester, par crainte de ne pouvoir revenir. Si ces organisations s'en vont en mars, ce sera une véritable catastrophe. Elles seront remplacées par des ONG du type Gaza Humanitarian Foundation (GHF), qui avait servi d'appât à ce que j'ai appelé les hunger games : des distributions chaotiques de nourriture, où il fallait être le plus fort pour être servi, et ainsi appâter de jeunes Palestiniens pour en faire les cibles des militaires israéliens. Ces derniers se livraient à une sorte de tir aux pigeons sur les Gazaouis tentant d'attraper un sac de farine.

Le projet de déportation est toujours en marche

Les Israéliens implanteront peut-être certaines de ces organisations derrière la « ligne jaune », la zone interdite vidée de ses habitants qui s'étend sur plus de la moitié de la bande de Gaza, et à l'intérieur de laquelle l'armée est en train de tout raser. Ces nouvelles ONG devraient être chargées de distribuer les bénéfices sociaux, là encore en excluant toute personne suspecte aux yeux des Israéliens. Pour y pénétrer, il faudra se taire.

Sur le fond, le véritable objectif d'Israël n'a pas changé : créer un enfer pour les deux millions de personnes qui vivent toujours dans ce qu'il reste de la bande de Gaza ; un espace de plus en plus étroit, afin qu'ils partent « volontairement » pour un exil définitif. On vous tue, on vous prive de tout — d'éducation, de santé —, mais si vous voulez survivre, ce sera votre décision, non une déportation. Malheureusement, ce projet bénéficie de la passivité du monde entier, qui ne soutient ni l'Autorité palestinienne ni la population. Après les réactions timides face au génocide, la communauté internationale accepte la fiction d'un « cessez-le-feu » qui n'empêche pas les Israéliens de continuer à tuer des Palestiniens, hommes, femmes et enfants. Le génocide se poursuit de façon silencieuse, sur un mode plus lent, mais le projet de déportation est toujours en marche. En l'absence de réaction forte, il ira jusqu'au bout.

La GHF, prélude à l'avenir privatisé de Gaza

Homme portant une boîte et du bois près d'une clôture dans un paysage désertique.

Le 24 novembre 2025, la Fondation humanitaire de Gaza (Gaza Humanitarian Foundation, GHF) a annoncé la fermeture définitive de ses centres de distribution, après huit mois d'activité, en se félicitant d'avoir « réussi » sa mission d'urgence et démontré « une meilleure manière » d'acheminer l'aide. Une assistance obéissant à des visées militaires et géopolitiques secrètes, comme l'ont révélé nombre d'observateurs, et qui pourrait peser lourd sur l'avenir des Palestiniens.

La Fondation humanitaire de Gaza est immatriculée en février 2025 dans le Delaware, puis en Suisse. En mai, elle commence à opérer dans Gaza assiégée, au moment où la famine est déclarée dans certaines zones de l'enclave. Son objet est simple : puisque l'Organisation des Nations unies (ONU) et les organisations non gouvernementales (ONG) seraient incapables de livrer de l'aide humanitaire sans être victimes de détournements, une fondation « innovante » dans la distribution alimentaire, avec des audits privés et un suivi numérique, selon sa propre communication, prend le relais pour nourrir les civils.

Au lieu d'un système d'aide multilatéral soutenu par l'Organisation des Nations unies (ONU), Gaza voit s'installer en 2025 un archipel de fondations, de sociétés militaires et de sécurité privées et de fonds d'investissement sur son sol. Ces structures se présentent comme « humanitaires » et « techniques », mais s'inscrivent de fait dans une stratégie américano-israélienne de contrôle. Si la GHF est fermée, le modèle qu'elle a introduit est, lui, bien vivant. Et il pourrait servir de prototype à un futur régime politique et économique pour Gaza.

Démanteler l'architecture onusienne

Pendant des décennies, l'architecture de l'aide à Gaza s'est organisée autour de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et d'un réseau dense d'ONG. Imparfait, ce système relevait au moins du droit international formalisé par la résolution 194 de l'assemblée générale de l'ONU (1949) et de la reconnaissance du statut de réfugiés palestiniens, donc du principe du droit au retour. C'est le droit des Palestiniens à disposer d'eux-mêmes, consacré par le droit international et incarné notamment par l'UNRWA et par le statut même de réfugiés palestiniens, qu'Israël veut démanteler.

Le plan Trump pour Gaza, annoncé le 29 septembre 2025, s'inscrit dans cet objectif tout en réduisant à néant tout futur politique palestinien : il promet la construction d'une « Riviera du Proche-Orient » et la création de zones économiques spéciales, mais confie l'essentiel du pouvoir de décision à un « comité de la paix » et à un conseil d'investisseurs étrangers, reléguant les Palestiniens au statut de population gérée. En d'autres termes, tandis que le droit international affirme la souveraineté du peuple palestinien, ce plan organise sa dépossession politique sous couvert de paix et d'investissements.

Depuis octobre 2023, l'infrastructure onusienne en place a été méthodiquement sabrée. Israël a accusé l'UNRWA de collusion avec le Hamas et exigé son exclusion de Gaza ; plusieurs États donateurs ont suspendu ou restreint leurs contributions. En parallèle, l'entrée de l'aide a été verrouillée : blocus quasi total, files de camions immobilisées pendant des semaines aux points de passage, restrictions arbitraires sur les cargaisons. Des organisations comme Amnesty International1 ont documenté un blocus de l'aide « assumé » par le gouvernement israélien, en violation flagrante du droit international.

Cette politique s'est accompagnée d'une offensive médiatique : des responsables israéliens et états-uniens ont affirmé que le Hamas « détournait » l'essentiel de l'aide, 87 %, d'après, selon eux, l'ONU. Or, comme l'a montré une enquête de France 242, les Nations unies n'ont jamais avancé un tel chiffre, et les ONG sur le terrain contestent l'idée d'un détournement systématique par le Hamas, parlant plutôt de pillages par des civils affamés ou par des bandes armées de mieux en mieux organisées, sous l'œil complice des militaires israéliens.

Une fois l'aide multilatérale réduite, il ne manquait plus qu'un acteur pour occuper le terrain. Une enquête du New York Times, publiée en mai 2025, impute la création de la GHF au Mikveh Yisrael Forum, un cercle informel réunissant cadres politiques ou issus de l'armée israélienne et hommes d'affaires dès la fin 2023 pour réfléchir à une alternative à l'aide pilotée par l'ONU et, plus largement, à l'auto-administration palestinienne de Gaza, dans l'objectif de miner le contrôle du Hamas et d'empêcher la création de marchés noirs par les militants palestiniens3. Parmi eux figurent l'investisseur en capital-risque Michael Eisenberg et Yotam HaCohen, consultant en stratégie et membre du Coordinateur des activités gouvernementales dans les Territoires (Cogat), un organisme chargé de coordonner les activités civiles de l'armée israélienne dans les Territoires occupés. S'y trouvent également le général de brigade Roman Gofman, nommé début décembre 2025 à la tête du Mossad, et Liran Tancman, ancien officier du renseignement militaire, lui aussi membre du Cogat. Leur proposition : confier l'acheminement de l'aide à une entité privée enregistrée aux États-Unis, dotée d'une antenne à Genève.

Pour Philip Grant, directeur de l'ONG Trial International :


Tout semble indiquer que cette structure est une coquille vide, enregistrée ici pour le vernis humanitaire, mais très éloignée du droit humanitaire international, dont elle ne respecte pas les principes d'indépendance, d'impartialité et de neutralité.

Un « humanitarisme » militarisé

Peut-on vraiment organiser la survie de plus de deux millions de personnes autour de quelques goulots d'étranglement sécurisés, sous le contrôle effectif d'une puissance occupante et de ses alliés, hors périmètre de l'ONU ? Non, répondent les rapporteurs spéciaux des Nations unies dans un communiqué le 5 août 2025, estimant que l'aide distribuée par la GHF était « exploitée à des fins militaires et géopolitiques secrètes » et réclamant la dissolution immédiate de la structure.

Sur le terrain, l'architecture de la GHF a été décriée par de nombreux organismes humanitaires. Au lieu de restaurer une distribution de proximité via des centaines de points locaux, la fondation installe quatre sites de distribution dans le sud et le centre de la bande de Gaza, tous en zone ou à proximité de zones sous contrôle militaire israélien. Les civils doivent marcher des kilomètres, en traversant ou longeant les lignes de front, pour atteindre ces centres.

La sécurité est assurée par des entreprises privées basées aux États-Unis, tel Safe Reach Solutions, client du cabinet international de conseil en stratégie Boston Consulting Group. Elles sont dirigées par d'anciens cadres des services de renseignements et des forces spéciales, ainsi que par d'autres sous-traitants recrutant d'ex-soldats sur des contrats à haut risque. Les files d'attente pour un sac de farine ou quelques boîtes de conserve se déroulent dans l'ombre de tireurs d'élite, de drones et de véhicules blindés.

Les conséquences humaines sont catastrophiques. Selon les rapports des Nations unies et de l'UNRWA, plus de 1 400 Gazaouis sont tués et plus de 4 000 sont blessés alors qu'ils tentent de rejoindre les centres de distribution ou les convois liés à la GHF. Plus de 160 ONG internationales exigent la fermeture de la Fondation, dénonçant un système qui oblige les Gazaouis à choisir entre « la faim ou la balle ».

Le démantèlement délibéré de l'ordre humanitaire jusqu'alors en vigueur ainsi que les projets de « tutelle » internationale sur la table laissent penser que la Fondation répondait dans l'esprit de ses concepteurs à un plus large dessein que sa visée prétendument humanitaire : un ballon d'essai de gouvernance.

De « l'aide » au projet de tutelle internationale

En octobre 2025, des fuites publiées par ABC News Australia révèlent un projet d'autorité internationale de transition pour Gaza, la Gaza International Transitional Authority (GITA), signé par le Tony Blair Institute for Global Change, avec l'aide du gendre du président états-unien, Jared Kushner. Une partie de ce « document de travail » sera ensuite intégrée aux propositions états-uniennes de « plan de paix » pour Gaza4.

Ce texte prévoit une instance dotée de pouvoirs étendus, l'« autorité politique et légale suprême », chapeautant une « autorité exécutive palestinienne » réduite au rôle d'exécutant. Le conseil international du GITA inclurait des milliardaires étrangers et des personnalités choisies qui exerceraient l'autorité « stratégique et politique suprême » sur le territoire. Il superviserait l'ensemble, appuyé par un véhicule d'investissements chargé de générer des « rendements financiers réels » pour les bailleurs. Les critiques palestiniennes, relayées notamment par la presse arabe et française, soulignent que ce dispositif marginalise les institutions locales et place l'avenir de Gaza entre les mains d'acteurs internationaux peu ou pas responsables devant la population concernée.

La section économique du plan GITA repose sur un conseil d'hommes d'affaires et de philanthropes, un investment body, chargé de rendre Gaza rentable, d'établir des zones économiques spéciales destinées à attirer les capitaux étrangers, et, surtout, de convenir d'arrangements sécuritaires conçus pour rassurer les investisseurs autant que pour contrôler les habitants.

La GHF s'inscrit dans cette perspective : les priorités sont fixées par des donateurs, des sous-traitants et des investisseurs plutôt que par des institutions publiques ou des représentants élus ; la responsabilité est fragmentée entre plusieurs juridictions (Delaware, Genève, Tel-Aviv, Washington), compliquant l'identification des acteurs responsables lorsque les droits des Gazaouis sont violés. Or, la quatrième convention de Genève impose à une puissance occupante d'assurer la nourriture et les soins médicaux de la population, et de faciliter l'action d'organisations humanitaires impartiales. Des experts de l'ONU ont rappelé à Israël et à ses alliés que déléguer ces obligations à une fondation privée qu'ils soutiennent ne les en dégage pas : la responsabilité de l'occupant reste entière.

La chercheuse Julia Emtseva, spécialiste du rôle des acteurs privés en droit international au sein de HEC Paris/European University Institute, parle à ce sujet de « privatisation de la paix » où les fonctions étatiques de base dans un territoire occupé – nourrir, fournir des services essentiels, reconstruire – sont confiées à des entités privées ou quasi privées, dépourvues de mandat démocratique, dans un cadre juridique volontairement flou5.

Une technologie de pouvoir

En Suisse, l'ONG TRIAL International a saisi l'Autorité fédérale de surveillance des fondations (ASF) et le Département fédéral des affaires étrangères au sujet de la branche genevoise de la GHF, leur demandant de vérifier sa conformité au droit des fondations et à la loi sur les sociétés de sécurité privées. À la suite de la démission de son représentant local, le 7 mai 2025, l'antenne suisse de la fondation a été dissoute par décision de l'ASF.

Mais il serait trompeur de réduire la GHF à une énigme juridique. Elle est d'abord une technologie de pouvoir. Elle montre comment un territoire occupé, en état d'exception permanent, maintenu sous une forme de tutelle régie par des « arrangements spéciaux », peut être administré par des fondations, conseils et contrats de sécurité plutôt que par une annexion formelle ou une administration civile directe. Et surtout jamais soumis aux règles ordinaires de la souveraineté et de l'autodétermination. En banalisant la présence de contractants étrangers comme gardiens de la survie, la Fondation pourrait habituer les Gazaouis, comme le reste du monde, à l'idée que l'enclave soit gérée par des conseils d'administration et des cellules de coordination plutôt que par des institutions publiques robustes.

Transposée à la reconstruction, cette logique dessinerait une Gaza faite de projets « rentables » – autoroutes à péage, hubs logistiques, parcs industriels fermés – plutôt que de services publics accessibles et de souveraineté retrouvée.

Sur le papier, la Fondation humanitaire de Gaza a fermé. Mais le régime qu'elle a expérimenté reste au cœur des plans discutés pour l'« après-guerre ». Pour que Gaza ne devienne pas la vitrine d'un nouveau type de protectorat d'entreprise, il faudra s'attacher aux obligations des puissances occupantes, reconstruire de véritables structures publiques et multilatérales et, surtout, placer les Palestiniens au centre des décisions sur leur propre avenir.


1Notamment dans «  Bilan d'un mois de trêve rompue à Gaza : le génocide se poursuit  », 18 avril 2025.

2«  Non, l'ONU n'a pas déclaré que 87 % de l'aide humanitaire à Gaza est pillée par le Hamas  », 22 août 2025.

3Patrick Kingsley et Ronen Bergman, «  New Gaza Aid Plan, Bypassing U.N. and Billed as Neutral, Originated in Israel  », New York Times, 24 mai 2025.

4Nabil Al-Nashar, «  Proposal for Gaza's future governance revealed in leaked draft plan  », ABC News Australia, 2 octobre 2025.

5Julia Emtseva," Private Gaza Humanitarian Foundation Challenges UN Bodies and International Law", HEC Paris podcast, entretien mené par Daniel Brown, 25 novembre 2025.

Gaza. Le conseil de sécurité de l'ONU contre le droit international

Deux hommes en costume discutent assis dans un bureau au mobilier élégant.

La tentative d'effacer le droit applicable en Palestine se prolonge dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité. Adoptée le 17 novembre 2025 par 13 voix favorables, en dépit des abstentions russe et chinoise, ce texte est contraire au droit international. En conséquence, les États membres des Nations unies ne devraient participer ni à la « force internationale » ni au « conseil de paix » prévus par l'organe politique de l'ONU.

En 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a considéré qu'Israël, ayant violé des normes impératives de droit international (normes dites de jus cogens1), devait, sans négociation, se retirer du territoire palestinien occupé, démanteler les colonies, et réparer tous les dommages causés par son occupation illicite. La CIJ a aussi rappelé que tous les États devaient prendre des mesures aux fins de forcer Israël à ce retrait et de prévenir le génocide de Gaza. Le retrait d'Israël, attendu pour septembre 2025 selon la résolution de l'Assemblée générale du 18 septembre 2024, ne s'est pas produit, et rares sont les États ayant adopté le comportement qui était exigé d'eux face au génocide de Gaza.

À l'inverse, une initiative diplomatique franco-saoudienne a cherché à convaincre de revenir aux méthodes éculées de la négociation, en soutenant l'émergence d'un État de Palestine diminué : c'était la déclaration de New York, endossée par l'Assemblée générale le 10 septembre 2025. En marge de cette Assemblée générale, le président états-unien présentait son plan pour Gaza. La première étape, la seule acceptée par les groupes combattants palestiniens, a conduit à un cessez-le-feu — non respecté par Israël —, à la libération des Israéliens détenus à Gaza et de plusieurs centaines de prisonniers palestiniens détenus par Israël. Ces derniers, comme les dépouilles des Palestiniens restituées, ont confirmé l'infliction de sévices particulièrement choquants.

Alors que le plan Trump était approuvé par de nombreux États lors de la conférence de Charm El-Cheikh du 13 octobre 2025, les États arabes ou musulmans sollicités pour participer à la force internationale envisagée demandaient qu'un mandat de l'ONU vienne autoriser cette participation. C'est pourquoi les États-Unis ont saisi le Conseil de sécurité de leur plan, alors même qu'ils avaient, pendant plus de deux ans, empêché cet organe de réagir au génocide de Gaza, en utilisant leur veto de manière récurrente.

Le Conseil de sécurité ne dit pas le droit

Est-ce à dire que la résolution 2803 où le Conseil « fait sien » le plan Trump, qui y est annexé, efface et remplace le droit international applicable ? En réalité, le Conseil de sécurité n'a pas pour fonction de dire le droit international. Selon la Charte des Nations unies, il est responsable du maintien de la paix et de la sécurité internationale (article 24) et exerce ses pouvoirs selon les chapitres VI et VII. Sur la base du chapitre VII, il peut décider de mesures s'imposant aux États et, le cas échéant, autoriser l'emploi de la force pour réagir à une situation de crise grave. Il agit par des résolutions spécifiques, dans des situations données, dans l'objectif de maintenir ou de restaurer la paix. Il ne légifère pas plus qu'il ne tranche, en droit, des différends. De plus, le Conseil ne peut pas adopter n'importe quelle décision, dans n'importe quelle situation, et il doit « agir conformément aux buts et principes des Nations unies » (article 24 §2).

La question du contrôle du Conseil de sécurité, c'est-à-dire du contrôle de la légalité de ses résolutions, a été au centre de l'attention internationale, notamment à partir des résolutions adoptées contre la Libye à la suite de l'attentat de Lockerbie en 19882. Elle a été discutée devant des juges variés s'agissant de la situation dans l'ex-Yougoslavie (Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie), de la lutte contre le terrorisme (Cour de justice de l'Union européenne), de l'intervention en Irak de 2003 (Cour européenne des droits de l'homme). S'il reste difficile de faire contrôler cette légalité, les juristes savent que ce n'est pas impossible. Dans un monde idéal, l'Assemblée générale pourrait par exemple saisir la CIJ afin qu'elle examine la conformité de la résolution 2803 à son propre avis de 2024. Mais l'année 2025 nous a appris qu'il ne fallait pas trop attendre de l'Assemblée générale.

Mettre en évidence l'absence de respect des normes impératives du droit international par le Conseil de sécurité est simple : s'agissant de la Palestine, ce droit vient tout juste d'être rappelé par l'organe judiciaire principal des Nations Unies qu'est la CIJ. C'est également utile : les États ne sont nullement tenus de contribuer au plan d'occupation de Gaza soutenu par le Conseil de sécurité, la résolution ne faisant que les y « autoriser » ou le leur « demander ». Ils pourraient vouloir éviter de contribuer directement à la violation de ces normes impératives par l'envoi de contingents à Gaza. Cette illicéité imprégnerait aussi toute l'activité économique espérée par Trump et ses proches : les contrats et accords passés en ce sens devraient être considérés comme nuls, et les entreprises y contribuant devraient être boycottées. Au Conseil de sécurité, la Russie a explicitement évoqué cette illicéité et mis en garde les États ayant voté pour le texte3.

Une force d'occupation

La résolution autorise tout d'abord les États à déployer des contingents à Gaza. Ceci, en soi, n'est pas inédit, le Conseil ayant régulièrement, depuis 1991 et la première intervention états-unienne en Irak, recouru à ce procédé d'autorisation d'emploi de la force donnée à des États. Soulignons que ce procédé n'est pas celui des opérations de maintien de la paix, où des casques bleus sont déployés, sous l'autorité de l'ONU, sans avoir pour mandat de recourir à la force. Ici, il n'est pas question d'une opération de maintien de la paix, et c'est bien ce qui semble avoir dissuadé nombre d'États de participer directement à la « force internationale de stabilisation » autorisée par le Conseil. De quoi est-il donc question ?

Il s'agit principalement de réaliser ce que l'armée israélienne n'a pu accomplir : assurer « la démilitarisation de la bande de Gaza, y compris en procédant à la destruction des infrastructures militaires, terroristes et offensives et en empêchant qu'elles soient rebâties, ainsi qu'en veillant à la mise hors service définitive des armes des groupes armés non étatiques ». Il est question de désarmer les groupes palestiniens combattants donc et, selon les termes du plan Trump annexé à la résolution, de « déradicaliser Gaza ». Cette mission, qui exige l'emploi de la force dès lors que les groupes palestiniens n'ont pas accepté de rendre les armes, doit être réalisée « en consultation étroite » avec l'Égypte et Israël. La force internationale de stabilisation doit en conséquence être considérée comme une force d'occupation associée à Israël. Or, on l'a dit, le contrôle du territoire palestinien par Israël a été tenu pour gravement illicite par la CIJ, car portant atteinte au droit impératif du peuple palestinien à disposer de lui-même. Contrairement à ce qu'a demandé la même CIJ, la résolution permettrait à Israël de ne pas se retirer.

Une occupation qui ne dit pas son nom

Le contrôle de Gaza est nécessaire pour mettre en place une sorte de gouvernement (« une administration transitoire »), sous l'autorité d'un Conseil de paix, qui serait selon nous, mieux dénommé « conseil d'occupation et de spoliation ». C'est le deuxième aspect essentiel de la résolution. Ce conseil aurait pour vocation d'« œuvrer à la reconstruction de Gaza et à l'exécution des programmes de relèvement économique ». À cette fin, le Conseil de sécurité dote l'instance d'une « personnalité juridique internationale » lui permettant de conclure tous accords ou contrats. La Banque mondiale, une institution dominée par les États-Unis, est invitée à faciliter les financements du programme. Dans le langage non euphémisé du document Trump annexé à la résolution, le plan de relèvement économique

sera élaboré par un groupe d'experts ayant contribué à la naissance de villes prodigieuses parmi les plus modernes et prospères du Proche-Orient. Nombre de projets d'investissement intéressants et d'idées de développement prometteuses émanant de groupes internationaux animés de bonnes intentions seront examinés, le but étant d'élaborer un cadre régissant à la fois les questions de sécurité et les questions de gouvernance qui soit à même d'attirer et de faciliter des investissements générateurs d'emploi, de débouchés et d'espoir pour la future Gaza.

Afin de réaliser ce plan, correspondant globalement à celui de la « Riviera » annoncé par Trump au début de l'année 2025, le conseil pourra « accomplir toute tâche jugée nécessaire ». Si la résolution n'évoque jamais la question de l'exploitation des ressources naturelles, notamment maritimes, le blanc-seing donné permet de conclure des contrats à cette fin. Ce projet est contraire au droit du peuple palestinien de disposer de lui-même dans ses dimensions économiques, incluant ses choix propres de développement et la souveraineté permanente sur ses ressources naturelles. Les Palestiniens sont relégués à un « comité à caractère technocratique et apolitique … chargé d'expédier les affaires courantes du territoire »…

Certes, l'administration est dite « transitoire », mais les perspectives d'autodétermination que la résolution a dû intégrer sont plus que distantes, et encore conditionnées. Ainsi, le conseil œuvrera jusqu'à ce que l'Autorité palestinienne ait « scrupuleusement exécuté son programme de réformes et que la reconstruction de Gaza ait progressé ». Alors, seulement, « les conditions seront peut-être (sic) réunies pour que s'ouvre un chemin crédible vers l'autodétermination palestinienne et la création d'un État souverain ». Qui en décidera ? Washington instaurerait alors un « dialogue entre Israël et les Palestiniens pour qu'ils conviennent d'un horizon politique au service d'une coexistence pacifique et prospère ». L'horizon envisagé est lointain, flou, contraint et, à vrai dire, inaccessible. La référence à un État palestinien est une parfaite illusion. Si le blanc-seing est accordé par le Conseil de sécurité jusqu'en décembre 2027, sans contrôle de l'ONU (points 8 et 10 de la résolution), le système pourrait être prolongé.

Nouveau mandat sur la Palestine ?

Nombre de commentateurs ont analysé cette résolution comme autorisant un « nouveau mandat » sur Gaza. Mais, au moins, le régime des mandats institué par la Société des Nations, ou le régime des territoires non autonomes de l'ONU4, prévoyaient, en théorie du moins, une administration dans l'intérêt des populations locales. Ici, le pouvoir est attribué nommément à un président états-unien qui ne masque pas ses intérêts personnels et dont le gendre, Jared Kushner, a été présenté comme le principal investisseur à Gaza par un autre homme d'affaires, l'envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff. Certes, la résolution affirme que ce sont des « États membres » qui siégeront au conseil. Mais le plan Trump annexé est beaucoup plus clair : le conseil « sera dirigé et présidé par le président Donald J. Trump », les autres membres « y compris des chefs d'État, seront annoncés ultérieurement, l'ancien premier ministre Tony Blair en faisant partie ». Le pouvoir est donc donné à un groupe de personnes entendant tirer des profits personnels de l'opération, et ceci est inédit. L'intérêt du peuple palestinien n'est, par ailleurs, jamais mentionné dans la résolution, le « relèvement économique » ne semblant pas le concerner, tandis qu'aucune redistribution des profits attendus n'est envisagée. Le plan Trump évoque quant à lui « une gouvernance moderne et efficace à même de servir la population de Gaza »… et « d'attirer les investissements ».

Par-delà l'occupation prolongée, le dispositif permet donc la spoliation du peuple palestinien, au profit d'une élite impérialiste états-unienne décomplexée. Ainsi, les accords et contrats conclus par le conseil d'occupation pourront être considérés comme invalides : un traité contraire au jus cogens doit être tenu pour nul selon le droit international (article 53 de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités). Les accords qui seraient adoptés par l'Union européenne pourraient, par exemple, être contestés devant ses juridictions, comme le furent ceux conclus avec le Maroc pour l'exploitation des ressources du Sahara occidental. La grande majorité des groupes palestiniens et des ONG palestiniennes a d'ailleurs ouvertement dénoncé la résolution 2803 ; seul le Fatah de Mahmoud Abbas, dont la représentativité est largement contestée, l'a acceptée.

L'oubli du génocide

Pour exercer ses pouvoirs relevant du chapitre VII de la Charte des Nations unies, le Conseil de sécurité doit qualifier une situation de crise grave (menace contre la paix, rupture de la paix, acte d'agression selon l'article 39). Comment la résolution 2803 appréhende-t-elle la situation à Gaza ? Alors même que nous sommes en présence d'un génocide qui se prolonge, rien n'en transparait dans le préambule de la résolution. Il est simplement indiqué que « la situation dans la bande de Gaza menace la paix régionale et la sécurité des États voisins »… Or, dans des résolutions antérieures adoptées en situation génocidaire, et autorisant les États à employer la force, le Conseil se réfère normalement à la situation humanitaire. Il n'en est rien ici. Il ne s'agit évidemment pas, comme précédemment, d'un mandat visant à « protéger les civils en danger »5.

Ainsi, le Conseil de sécurité confère à ceux qui ont détruit Gaza, le pouvoir de « stabiliser », désarmer, et développer cet espace. Le principe de responsabilité pour génocide est totalement éludé. La résolution permet la poursuite du génocide, sans même insister sur la situation de la population de Gaza, sauf à exiger sa « déradicalisation » ; à cet égard, elle est également contraire à la norme impérative de jus cogens interdisant le génocide. Elle pourrait permettre d'en effacer certaines preuves.

Le peuple palestinien de Gaza y est décrit comme un ensemble de « personnes », « libres de s'en aller et libres de revenir » ou comme des « habitants » encouragés à rester, auxquels sera « offerte » la « possibilité de reconstruire Gaza en mieux » (plan Trump, point 12 ; résolution point 4 b.4.) car Gaza sera « rebâtie pour le bien de ses habitants » (plan Trump, point 2). Dans « la nouvelle Gaza », les Palestiniens ne sont pas un peuple, tout au plus une population, ils ne sont pas acteurs. Mais ils ne sont pas non plus victimes d'un génocide, même s'ils « n'ont que trop souffert » (plan Trump, point 2).

La résolution du Conseil de sécurité comprend, il est vrai, un volet humanitaire ; ses termes sont toutefois très inquiétants. Car si le Conseil « souligne qu'il importe d'assurer une reprise complète de l'aide humanitaire (…) par l'entremise des organisations coopérant à cette fin, dont l'Organisation des Nations unies », cette reprise peut être conditionnée. Ainsi, elle est assurée « en concertation avec le Conseil de paix » et ne devra pas « être détournée pas des groupes armés ». Cette dernière formule renvoie aux accusations israéliennes contre le Hamas plus qu'à l'accaparement de l'aide par les milices soutenues par Israël. Ainsi, la fin du siège n'est pas exigée. Donald Trump pourra parfaitement relayer les exigences d'Israël : le droit à l'assistance, et l'exigence de permettre intégralement le passage de l'aide humanitaire, rappelés par la CIJ en 2024 et 2025 ne sont pas garantis.

Pressions et chantage

Il faut finalement insister sur les conditions d'adoption de la résolution et du plan Trump qu'elle fait sien. Le Conseil de sécurité affirme d'emblée que « les parties » ont accepté ce plan. Or, cette affirmation est fausse : il est bien connu que les groupes armés palestiniens auxquels le plan a été présenté ne l'ont pas soutenu dans son intégralité. L'acceptation, inexistante, ne peut donc justifier le caractère exorbitant de la résolution. Pire, il est aussi connu que le plan Trump, pour sa première phase, a été accepté sous les menaces habituelles du président états-unien : « Un enfer comme personne n'en a jamais vu s'abattra sur le Hamas », a-t-il ainsi déclaré6. Or, un accord conclu sous la contrainte immédiate n'est pas valide en droit international (Convention de Vienne sur le droit des traités, articles 51 et 52 : la contrainte est une autre cause de nullité des traités) ; c'est probablement pourquoi le Conseil de sécurité doit déformer le réel en insistant sur « l'accord des parties ».

Les conditions d'adoption de la résolution elles-mêmes sont stupéfiantes, par-delà les promesses probablement faites, par-delà les pressions exercées sur certains des États ayant voté la résolution, tel l'Algérie. Les représentants des États-Unis aux Nations unies ont fait échec au texte alternatif présenté par la Russie en menaçant la population palestinienne. Le représentant Mike Waltz affirma explicitement que « voter contre ce projet de résolution, c'est voter pour la reprise de la guerre ». Au regard de l'implication des États-Unis dans le génocide de Gaza, il s'agit d'une menace grave, la résolution étant d'ailleurs cyniquement présentée comme le moyen de sauver les enfants de Gaza. Quelle valeur peut avoir un texte adopté sous la menace de génocide ?


1NDLR. Du latin «  droit contraignant  », concerne des principes de droits réputés universels devant constituer les bases des normes impératives de droit international.

2NDLR. Le 21 décembre 1988, un Boeing 747 du vol 103 de la Pan Am Airways reliant Londres à New York explose en plein vol et retombe sur la ville écossaise de Lockerbie. L'attentat fait 270 victimes. En 2003, le défunt président libyen Mouammar Kadhafi accepte d'assumer la responsabilité de l'attaque tout en affirmant ne pas en être à l'origine, et verse des indemnités aux familles des victimes.

3Par exemple, pour le représentant russe, la résolution «  n'est pas sans rappeler les pratiques coloniales et le mandat sur la Palestine (..) qui ne tenaient absolument pas compte des opinions des Palestiniens  »… Il conclut que les membres du Conseil «  ne pourront pas dire que nous ne les avons pas prévenus  », procès-verbal de la séance d'adoption de la résolution, doc. S/PV.10046, pp. 17 et 18. La position de la Chine est similaire.

4Article 22 du Pacte de la Société des Nations : «  le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation…  ». Bien sûr, le mandat sur la Palestine (1922) est spécifique en ce qu'il intègre la déclaration Balfour. Pour une analyse critique, voir notamment Rashid Khalidi, The hundred years' war on Palestine, Profile Books Ltd, 2020, not. pp. 34-39. … L'article 73 de la Charte des Nations Unies prévoit aussi, s'agissant des «  territoires non autonomes  », «  la primauté des intérêts des habitants de ces territoires  ».

5Voir par exemple la résolution 929 (1994) autorisant le déploiement «  force Turquoise  ». Elle considère que «  l'ampleur de la crise humanitaire au Rwanda constitue une menace à la paix et à la sécurité dans la région  » (préambule) et définit le mandat de la force comme «  visant à contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda  » (point 2).

6Callum Sutherland, Time, 3 octobre 2025.

Irak. La fin de l'aide internationale alimente le désenchantement

Peinture abstraite en noir, blanc et touches de couleur, évoquant un contraste puissant.

Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.

Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.

En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.

Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.

Les ONG en sursis

Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.

Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.

En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.

Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.

Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.

Toujours le pétrole

Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.

Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.

Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.

Ainsi, environ 17,5  % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.

Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.

Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.

Trajectoires brisées

Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :

Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.

Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.

L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.

Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.

Solidarités locales

Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.

Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.

En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.


1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Actualisation : Plus de 150 attaques de colons contre des agriculteurs palestiniens ont été recensées en marge de la récolte des olives qui a commencé début octobre 2025.
Dans les territoires occupés, le harcèlement des colons et de l'armée est toujours plus terrible : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

L
Entrance to Camp Ayda, Bethlehem.

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

L
Mosa Soutan's son in front of their house

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

L
Message to one of the groups of «  Nazi hunters  » targeting Mosad Soufan and geo-locating his house

1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

Irak. La fin de l'aide internationale alimente le désenchantement

Peinture abstraite en noir, blanc et touches de couleur, évoquant un contraste puissant.

Le retrait des financements étrangers montre à quel point ceux-ci ont maintenu l'Irak, à travers tout un écosystème d'ONG, dans une dépendance alarmante. À la veille des élections législatives du 11 novembre, cette situation de crise interroge aussi la responsabilité des dirigeants politiques irakien, mettant à nu les fragilités de l'État mis en place dans la foulée de l'invasion américaine de 2003.

Deux décennies durant, l'Irak a été l'un des principaux récipiendaires de l'aide humanitaire internationale. Les années de chaos qui ont succédé à l'invasion étatsunienne — laquelle a conduit à la chute de Saddam Hussein en 2003 —, la montée de la violence confessionnelle et de l'organisation de l'État islamique, la guerre civile en Syrie voisine et le génocide des yézidis en 2014, ont provoqué des déplacements massifs de populations et attiré un afflux de financements étrangers.

En quelques années, cette aide a donné naissance à un vaste écosystème d'ONG, façonnant l'accès aux services d'urgence, structurant le marché de l'emploi et faisant du secteur humanitaire une voie professionnelle stable et rémunératrice pour des milliers de personnes. Ces financements, supérieurs à trois milliards de dollars annuellement (2,61 milliards d'euros) au début des années 2000, encore au-dessus du milliard en 2015, et tombés à environ 230 millions de dollars en 2024, ont constitué un filet de sécurité direct ou indirect pour tout un segment de la société. Ils ont toutefois eu pour effet pervers de maintenir l'État dans une situation de faiblesse et de sous-dotation. Celui-ci, bien que pourvoyeur d'emplois, a ainsi été encouragé à sous-traiter bien des services sociaux à ces acteurs privés humanitaires.

Cependant, ce modèle touche à sa fin. En 2022, l'ONU a suspendu son dispositif humanitaire en Irak afin de passer d'une aide d'urgence à des programmes de reconstruction censés bénéficier à l'ensemble de la population et non plus seulement aux victimes des crises passées. Cette décision a acté la normalisation de l'Irak, alors que l'État est largement désengagé.

Les ONG en sursis

Mais le coup le plus brutal est venu du président étatsunien Donald Trump. En février 2025, les États-Unis ont annoncé d'importantes coupes budgétaires, affectant directement l'aide extérieure. Cette décision, pilotée par le département de l'efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), sous la direction d'Elon Musk de janvier à mai 2025, vise à réduire drastiquement les dépenses fédérales, mais elle affecte toute une économie humanitaire à travers le monde.

Toutefois, ce désengagement ne se limite pas aux États-Unis et s'inscrit dans une réduction plus large de l'engagement international pour l'humanitaire et le développement. L'Allemagne, deuxième donatrice mondiale et très présente en Irak, a elle aussi réduit ses aides bilatérales après avoir versé plus de 3 milliards d'euros depuis 2014.

En 2025, l'ensemble des fonds disponibles, tous donateurs confondus, est ainsi tombé à moins de 100 millions de dollars (87 millions d'euros), soit presque dix fois moins qu'en 2015. Face à la contraction des fonds, de nombreuses ONG ont dû soit quitter le pays, soit réduire leurs activités, en particulier celles dépendantes des financements étatsuniens. Lorsque l'Agence pour le développement (Usaid), dont les financements en Irak s'élevaient à 95 millions de dollars (82 millions d'euros) en 2024, a vu son budget sabré, plusieurs organisations partenaires ont licencié à grande échelle.

Ainsi, l'association humanitaire étatsunienne Catholic Relief Services (CRS) a interrompu ses programmes de consolidation de la paix, le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) a abandonné certains projets de protection, et la Fondation SEED, qui fournit des soins psychologiques, a mis fin aux contrats de plus de 170 employés à Duhok, dans le Kurdistan irakien (nord-ouest de l'Irak). Ces vagues de fermetures et de licenciements ont un effet cumulatif, avec de nouvelles réductions prévues pour décembre 2025 jusqu'à fin 2026. Les effets sont tangibles sur les programmes sociaux, mais les pertes ont également un impact au niveau individuel, pour ceux travaillant pour des ONG et qui étaient directement engagés dans le cadre de leurs programmes.

Certes, les répercussions macro-économiques restent marginales et ne figurent donc pas parmi les priorités d'un gouvernement concentré sur l'économie pétrolière et la reconstruction des infrastructures. Mais les trajectoires de ces employés, qui ont œuvré à l'interface entre la société irakienne et les acteurs de la communauté internationale, reflètent une forme de relégation du pays.

Toujours le pétrole

Cependant, si l'aide internationale se retire, c'est aussi parce que l'Irak n'est plus considéré comme un pays en crise, mais comme un État doté d'importantes ressources financières, porté par sa rente pétrolière et une croissance rapide ces dernières années (+ 8 % en 2022, mais seulement + 0,5 % en 2024), sans parvenir pour autant à en faire un levier de développement social.

Classé pays à revenu intermédiaire supérieur1, le pays tire près de 90 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Il se trouve donc directement affecté par les variations des cours internationaux des hydrocarbures. L'économie, largement dépendante de ces derniers, a connu une expansion rapide depuis les années 2000. Le produit intérieur brut (PIB) est ainsi passé d'environ 36 milliards de dollars (31 milliards d'euros) en 2004 à près de 167 milliards de dollars (145,5 milliards d'euros) en 2015, avant d'atteindre 280 milliards de dollars (244 milliards d'euros) en 2024.

Pourtant, cette richesse se trouve concentrée dans les mains d'un petit nombre. La redistribution reste limitée dans une économie minée par la corruption. Le pays est classé au 140e rang sur 180 par Transparency International qui évalue les niveaux de corruption.

Ainsi, environ 17,5  % des Irakiens vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. L'accès à l'éducation et aux soins de santé demeure restreint, et le secteur privé non pétrolier peine à se développer. Le chômage officiel atteint 16 % et grimpe à 35 % chez les jeunes. L'emploi formel dépend en grande partie de la fonction publique, qui occupe environ 40 % de la population active, tandis que le reste du marché du travail relève de l'économie informelle.

Les besoins restent importants. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus d'un million de personnes demeurent déplacées à l'intérieur du pays. Tandis que les fonds disponibles se raréfient, plus de 100 000 vivent encore dans des camps, principalement dans la région du Kurdistan irakien. La situation en Irak s'étant stabilisée par rapport aux années de crise, les pays donateurs concentrent désormais leurs ressources sur des crises jugées plus urgentes, comme celles de Gaza, du Soudan ou de l'Ukraine.

Le HCR souligne un paradoxe dans son rapport annuel de 2024 : « La perception de l'Irak comme pays à revenu intermédiaire complique la mobilisation de ressources, car le pays est considéré comme ayant la capacité budgétaire de soutenir sa population, y compris les déplacés internes et les réfugiés. » Dans ce contexte, l'Irak est renvoyé à ses propres responsabilités pour répondre aux besoins de sa population. Vingt ans durant pourtant, la dépendance à l'aide internationale a eu pour effet de marginaliser les institutions étatiques (hors secteur de la sécurité), les laissant désorganisées.

Trajectoires brisées

Au-delà des chiffres, ce basculement se traduit concrètement par des contrats raccourcis et des recrutements interrompus. Ahmed, originaire de Ninive (nord-ouest du pays), en a fait l'expérience. Cet ancien employé du HCR et de l'Organisation internationale pour les migrations (IOM) a passé plus de onze ans dans le secteur humanitaire après avoir débuté sa carrière aux côtés de l'armée américaine en 2003. Il résume la situation avec amertume :

Au pire, moi je peux toujours travailler comme chauffeur de taxi ou avoir un stand au marché. Mais pour les femmes de notre communauté [traditionnelle et religieuse], c'est plus difficile, elles seront considérées comme indignes et non respectables.

Ces trajectoires professionnelles restent fragiles, car de nombreuses compétences humanitaires, comme la protection ou la lutte contre les violences de genre, ne trouvent que peu d'applications en dehors du secteur. Les profils techniques tels que la logistique ou les ressources humaines trouvent davantage de débouchés, mais dans un marché saturé qui absorbe difficilement ces professionnels. Longtemps pourvoyeur d'emplois attractifs et bien rémunérés, le secteur humanitaire a offert à l'échelle communautaire une stabilité en décalage avec la notion même d'urgence.

L'emploi humanitaire, tout comme l'emploi public, reste également influencé par le clientélisme. Les postes au sein des ONG sont prisés, car ils offrent non seulement un revenu, mais aussi un réseau et une influence sociale. Ils sont souvent négociés ou échangés au sein des communautés. Certains responsables gouvernementaux cherchent à y placer leurs proches, parfois par la pression ou l'intimidation.

Le retrait des ONG pèse plus particulièrement sur les femmes. Dans une société où leur reconnaissance professionnelle reste fragile, les organisations internationales représentaient une opportunité unique pour elles. Elles y bénéficiaient d'un recrutement favorisant la parité, de dispositifs de protection contre le harcèlement au travail et d'un environnement de travail plus sûr que dans le secteur privé irakien. Beaucoup y avaient trouvé non seulement un revenu, mais aussi une forme de reconnaissance sociale. « Les ONG nous ont offert de très grandes opportunités, à nous les filles. Avec les opportunités limitées dont nous disposons et l'impossibilité d'accéder à des postes au gouvernement, le mariage aurait sûrement été l'alternative », confie Hezha, une jeune chargée de communication dans une ONG allemande. Sans ce travail qu'elle occupe depuis sept ans, elle serait restée chez ses parents, avec pour seule échappatoire le mariage.

Solidarités locales

Depuis la fermeture de nombreux programmes, certaines femmes ont dû accepter des emplois dans des supermarchés ou des petites entreprises, souvent avec des salaires dérisoires comparés à ceux des ONG. D'autres sont contraintes de revenir au rôle de femme au foyer. Dans ce contexte, le retrait des ONG se traduit par un profond désenchantement. « La culture joue encore un rôle important, ici l'homme reste considéré comme le principal soutien du foyer », explique Ahmed, qui observe avec inquiétude cette régression.

Au niveau des communautés, l'entraide entre familles et voisins continue de jouer un rôle pour pallier les pertes de revenus. Les familles s'aident comme elles l'ont toujours fait en Irak, mais cette solidarité ne remplace pas les services de l'État, notamment ceux destinés aux populations déplacées. Dans les camps du Kurdistan irakien, les femmes yézidies bénéficient de services de santé mentale et de protection. Si elles rentraient à Sinjar, elles perdraient cet accès, car les infrastructures y sont presque inexistantes, la sécurité reste précaire et le traumatisme du génocide de 2014 demeure vif.

En Irak, la fin de l'économie humanitaire qui structurait la vie de nombreuses familles, toutefois très minoritaires, oblige le pays à trouver de nouvelles façons de vivre et de s'organiser. La chute de l'aide étrangère oblige à repenser la solidarité et génère bien des rancœurs. Elle illustre également combien la dépendance aux financements étrangers et le recours à une société civile qui, de facto, remplace les institutions publiques, ce que l'on a pu appeler « ongistation », sont problématiques quand ils déresponsabilisent l'État de ses tâches de redistribution.


1Son seuil de revenu national brut (RNB) par habitant est compris entre 4 496 dollars et 13 935 dollars (près de 3 900 euros et 12 000 euros), selon la dernière classification mise à jour par la Banque mondiale au 1er juillet 2025.

Gaza. Affamer-expulser, expulser-affamer

Des personnes marchent en masse, portant des charges sur leurs épaules, dans un environnement difficile.

À travers la très mal nommée Gaza Humanitarian Foundation (GHF), Israël conditionne depuis le 26 mai l'acheminement de l'aide. Ce monopole est en réalité utilisé pour forcer les habitants de Gaza à se déplacer vers le sud, dans des « zones de concentration ». Ce plan de transfert par la famine a commencé à s'enliser, mais cela ne fait qu'augurer d'une plus grande brutalité.

Les massacres des Palestiniens qui se sont intensifiés autour des centres de distribution alimentaire (516 morts, 3 799 blessés et 39 disparus au 25 juin)1, révèlent, encore une fois, l'ampleur du mépris de l'armée israélienne pour la vie humaine. Ce mépris s'exprime aussi dans la mise en place de ces centres : Israël n'en a créé que quatre pour plus de deux millions de personnes, au lieu des deux cents qui avaient été mis en place par des organisations internationales expérimentées. C'est ainsi qu'on affame et humilie les survivants.

L'emplacement de ces centres est tout aussi important : l'un se trouve au centre de la bande de Gaza et les trois autres à l'extrême sud, à l'ouest de Rafah. Sur la carte publiée (voir carte ci-dessous) par le porte-parole de l'armée israélienne, on constate qu'il n'y a aucun lien entre l'emplacement de ces centres et la localisation de la population. Car l'objectif est de favoriser le « déplacement de la population » vers le sud, de préférence vers les « zones de concentration ». Mais il est nécessaire de prendre des mesures pour dissimuler ce qui relève d'un crime contre l'humanité. Pour cela, il fallait d'abord éliminer les organisations humanitaires qui pouvaient fournir de la nourriture aux habitants (et produire de la documentation fiable à ce propos) et confier la distribution à des organisations sans expérience et qui sont des instruments aux mains de l'armée.

Carte des centres de distribution d
Carte de l'armée israélienne montrant l'emplacement des centres de distribution d'aide.
Porte-parole de l'armée israélienne

Dès le 11 mai, le quotidien israélien Maariv rapportait les propos du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou lors d'une réunion à huis clos de la commission des affaires étrangères et de sécurité du parlement : « L'octroi de l'aide serait conditionné au non-retour des Gazaouis qui en bénéficieraient vers les lieux d'où ils seraient venus. » C'est cet espoir qui a poussé le ministre des finances d'extrême droite Bezalel Smotrich à s'y rallier alors qu'il s'opposait jusque-là à toute forme d'aide.

Cette logique a été confirmée par Tammy Caner, directrice du département droit et sécurité nationale à l'Institut des études de sécurité nationale (INSSI) de Tel-Aviv. L'institut est un think tank de l'establishment sécuritaire, très proche de l'armée. Dans une interview publiée sur la chaîne YouTube de l'Institut, elle a dévoilé la décision d'interdire à toute personne du nord se rendant dans le sud de retourner chez elle et auprès de sa famille.

Avec sa collègue, l'avocate Pnina Sharvit-Baruch, ancienne haute responsable du bureau du procureur militaire et qui était chargée auprès du ministère de la défense de donner un vernis de légalité aux mesures illégales, elles ont mis en garde : « L'évacuation et le déplacement de la population », tout comme la promotion du programme d'« émigration volontaire », pouvaient être considérés comme des crimes contre l'humanité2. Il ne fait aucun doute que certaines personnes de haut rang craignent d'être un jour traduites en justice…

L'arme de la faim

Ce qui se joue ici, c'est le fait qu'Israël veut avoir le monopole de la distribution de l'aide pour l'utiliser contre la population civile. La famine et la distribution selon les conditions imposées par l'occupant sont deux moyens complémentaires d'utiliser la nourriture comme arme.

L'arme de la faim utilisée de manière systématique contre des populations civiles lors de guerres totales est une pratique qui a une longue histoire. Le « déplacement de population » par la création ou l'exploitation de pénuries graves, ainsi que l'utilisation de l'approvisionnement comme mesure de coercition ne sont pas non plus des nouveautés en Israël. Dans une étude à paraitre, j'ai documenté que, dans les années 1950, les autorités israéliennes ont utilisé la privation de produits essentiels comme un moyen de pression contre les Palestiniens déplacés pour prévenir leur retour, mais aussi dans une moindre mesure contre les juifs (principalement des Mizrahim, juifs originaires des pays arabes) que l'État tentait de transformer en colons dans les régions frontalières. La privation de produits de première nécessité et leur fourniture conditionnelle sont des armes efficaces précisément parce qu'elles n'impliquent ni tirs ni bombardements.

« Nous détruisons de plus en plus de maisons »

Il n'est pas encore sûr que le programme « affamer-transférer » puisse atteindre ses objectifs. Les rapports provenant de la bande de Gaza indiquent que ce sont les plus forts qui se rendent aux centres de distribution, ceux qui peuvent marcher des kilomètres pour transporter un colis pour une semaine entière. Enfin, Israël n'est pas parvenu à convaincre les centaines de milliers de Palestiniens présents dans le nord de la bande de Gaza de faire le long trajet vers le sud, ni à les empêcher d'y revenir. Qui partirait dans la chaleur torride pour un long voyage afin d'apporter de la nourriture sans pouvoir la livrer à ses proches qui se trouvent là où ils sont ? Et les Palestiniens font preuve une fois encore de leur attachement à leur maison, même quand celle-ci est en ruines. D'autre part, la nourriture, comme on peut s'y attendre dans des conditions de pénurie extrême, tombe entre les mains de gangs violents, souvent soutenus par Israël.

Cela signifie-t-il que le danger diminue, que le plan de transfert par la famine ne fonctionne pas ? Il est trop tôt pour le dire, mais, à terme, la détresse pourrait faire son œuvre. La réponse à l'échec des mesures coercitives prises est déjà une intensification de la destruction et des meurtres, comme ce à quoi on assiste dans le nord. D'après les derniers rapport, tels que ceux recueillis par Meron Rapoport et Oren Ziv3, qui citent les témoignages de soldats israéliens, le but de la destruction systématique et aveugle de toutes les infrastructures vitales et du plus grand nombre possible de bâtiments est de forcer les habitants à partir sans pouvoir revenir.

On trouve également une confirmation explicite de cela dans les propos de Nétanyahou évoqués plus haut :

Nous détruisons de plus en plus de maisons, ils n'ont nulle part où retourner. La seule conséquence logique sera que les Gazaouis voudront émigrer hors de la bande de Gaza. Notre principal problème réside dans les pays d'accueil.

Pour procéder à une déportation définitive, il ne suffit pas d'expulser les gens. Il faut les déraciner et leur enlever toute possibilité de revenir, comme cela a été le cas après 1948. C'est ce que permettent les bombardements systématiques qui poursuivent les vagues de destruction des mois précédents. Le grand projet israélo-américain de transfert reste d'actualité et différents courants de la droite israélienne, au sein du gouvernement comme en dehors, y prennent part.

Trois « zones de concentration »

Où iront les gens s'ils ne supportent pas une telle pression ? Depuis des mois, Israël négocie avec des « pays d'accueil », mais ceux cités (Congo, Tchad, Rwanda) ont démenti. En attendant, les autorités israéliennes parlent de trois « zones de concentration » dans l'enclave palestinienne. Trois de ces zones sont marquées sur la carte publiée par le Times et le Sunday Times le 17 mai, sur la base de sources diplomatiques. Toutefois, cette carte est trompeuse : elle ne prend pas en compte le fait que toute une bande le long de la frontière a déjà été évacuée et que les bâtiments y ont été systématiquement détruits. Selon les déclarations officielles, les Gazaouis n'y seront pas autorisés à y vivre.

Carte colorée des zones militaires et civiles à Gaza, avec des corridors et des terminaux.
Carte publiée le 17 mai 2025 par le Times sous le titre «  Leaked map shows Israeli proposal to force Gazans into strips of land  »

Sur la carte publiée dans le journal Haaretz (25 mai), les « zones de concentration » sont encore plus petites. Selon une estimation approximative, la zone autour de la ville de Gaza mesure environ 50 km² ; celle des camps du centre environ 85 km² et celle de Mawasi, le long de la plage du sud, environ 8 km², soit au total moins de 150 km², alors que la bande de Gaza s'étend sur 365 km². Avant la guerre, la densité de population (5 935 habitants au km²) était comparable à celle de Londres (5 598 habitants au km²). Les zones identifiées par les organisations humanitaires qui travaillent sur place sont encore plus étroites4. Si ce plan israélien était réalisé, elle atteindrait alors 15 000 habitants au km², soit une densité proche de celle des îles riches et luxueuses comme Macao (20 569 habitants au km²) et Singapour (8 128 habitants au km²). La taille réduite de ces « zones de concentration », l'interdiction d'en sortir, l'absence de moyens de subsistance et d'infrastructures permettent de parler de camps de concentration.

Carte de Gaza montrant trois zones de déplacement pour la population civile.
Carte publiée dans Haaretz, le 25 mai 2025 dans l'enquête de Yaniv Kubovich «  IDF : 75% of Gaza to Be Occupied in Two Months  ; 2 Million Civilians to Be Concentrated in Three Zones  »

Ces cartes doivent servir d'indications, mais les lignes peuvent changer en fonction des conditions, des pressions et des initiatives locales ; elles indiquent la tendance générale. Pour les généraux et les politiciens, la divulgation de cartes a également un autre rôle : tester l'opinion, mesurer si des gens s'indignent pour protester, voir jusqu'où on peut aller sans sanctions. Peut-être parviendront-ils à rassembler les survivants palestiniens dans trois « zones de concentration » ; peut-être que le résultat final sera différent. Voulons-nous vraiment attendre le résultat final ?

Purification ethnique — ou pire encore

Si les Palestiniens ont toujours affirmé que la Nakba n'est pas un événement, mais un processus continu, l'étape actuelle est particulièrement périlleuse.
Au cours de l'histoire, l'expulsion et la dépossession des Palestiniens ont connu un rythme variable avec des périodes d'escalade, d'autres de ralentissement, voire des années de stabilisation. Il y a même eu des moments où un retour modeste a eu lieu, notamment à la suite de l'expulsion de masse de 1948, mais aussi après l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza en 1967. Mais actuellement, nous assistons à une accélération inouïe du processus qui entraîne un niveau de cruauté inconnu.

Le passage de la répression à l'expulsion, du nettoyage ethnique à l'extermination, se fait lorsque rien n'arrête les forces armées qui accélèrent le processus. En temps de guerre, en l'absence de contrôle international et dans le brouillard du combat, un transfert bloqué peut dégénérer en massacre.

Le déplacement répété d'un endroit à un autre dans le territoire restreint de la bande de Gaza vise à déraciner les gens et à détruire le tissu de leur vie ; certains meurent « d'eux-mêmes » et d'autres deviennent un « problème » qu'il faut résoudre par des moyens de plus en plus brutaux. La destruction systématique crée une nouvelle situation : des zones impropres à la vie qui peuvent justifier pour des « raisons humanitaires » l'expulsion et le transfert forcé vers des « zones de concentration ».

Si les Palestiniens veulent échapper à cette pression insupportable, on peut leur ouvrir la porte vers l'extérieur. Néanmoins, il s'agit d'un voyage sans retour. De même, les conditions de vie insupportables dans les « zones de concentration » peuvent, à un moment donné, pousser la population à résister par tous les moyens. De tels affrontements pourraient alors donner lieu à des opérations de « maintien de l'ordre » et à des actes de vengeance, voire à des massacres qui accéléreront encore le processus. Il est probable que, face à l'échec des tentatives visant à parquer les gens dans d'énormes enclos, la dynamique meurtrière passe à un niveau supérieur.

Le XXe siècle offre plusieurs exemples effrayants de la radicalisation rapide des forces armées dans leurs actions contre la population civile dans le cadre de guerres sans merci. C'est cette dynamique qui propulse à des postes de commandement et de direction ceux qui sont déterminés à exterminer, à l'image du colonel Yehuda Vach, un colon radical selon lequel « il n'y a pas d'innocents à Gaza »5. L'homme est aussi accusé de crimes de guerre : le 21 mars 2025, il aurait ordonné à la 252e division, l'unité qu'il commande, la destruction de l'hôpital pour le traitement du cancer à Gaza6. Pour passer d'une opération de transfert ratée à un nettoyage ethnique meurtrier, pour que le désastre dépasse l'entendement, nul besoin d'un plan élaboré. Le silence suffit.

Je tiens à remercier Amira Hass, Liat Kozma, Lee Mordechai, Alon Cohen-Lipschitz, Gerardo Leibner et Meron Rapoport pour leur précieuse aide et leurs commentaires pertinents.

#

Article publié initialement le 13 juin 2025 sur +972 sous le titre « The planned expulsion of Gaza's population is already underway » Traduction de l'anglais par l'auteur


1Chiffre du Bureau gouvernemental de l'information de Gaza.

2«  Operation “Gideon's Chariots”. Crossing Red Lines  », INSS, 4 mai 2025.

3«  Render it unusable : Israel's mission of total urban destruction  », +972, 15 mai 2025.

4Gaza Population Movement Monitoring, CCM Cluster, Flash-Update, n° 16, 3 juin 2025.

5Yaniv Kubovich, «  'No Civilians. Everyone's a Terrorist' : IDF Soldiers Expose Arbitrary Killings and Rampant Lawlessness in Gaza's Netzarim Corridor  », Haaretz, 25 mai 2025.

6Yaniv Kubovich, «  IDF Investigating if Commander Demolished Nonfunctioning Hospital in Gaza Without Authorization  », Haaretz, 24 mars 2025.

Accord d'association avec Israël. L'Union européenne dos au mur

Une pancarte avec l'inscription

Le Conseil des affaires étrangères de l'Union européenne (UE) a décidé, le 20 mai 2025, la révision de l'accord d'association avec Israël, qui fait de celui-ci un partenaire privilégié de l'UE. Le service diplomatique de l'UE a présenté lundi 23 juin un rapport accablant, confirmant les accusations contre Israël de plusieurs crimes internationaux. Pour autant, rien ne garantit que cela aboutira à sa suspension.

Après près de 20 mois de dévastation sans précédent à Gaza, il est normal — et humain — d'accueillir favorablement le vote de 17 États membres de l'Union européenne1 pour réévaluer l'accord d'association avec Israël2. Toute mesure susceptible de mettre fin à cette destruction désolante, toute action qui reconnaît les droits humains des Palestiniens et qui affirme que le droit international est réellement le même pour tous, ne peut qu'être saluée.

Cependant, les signaux d'alarme retentissaient déjà à la veille du vote. En effet, évaluer l'accord n'est pas — ou ne devrait pas être — une nouveauté. Comme tous les accords d'association avec des pays tiers, celui avec Israël comporte des « conditionnalités », c'est-à-dire des critères qui doivent être évalués chaque année et qui peuvent conduire à un approfondissement de la coopération ou à des reculs. L'article 2 de l'accord avec Israël stipule que les relations bilatérales dépendent du respect des droits humains.

L'UE est donc tenue de procéder à ce type d'évaluation. Ce qui est extraordinaire, ce n'est pas le vote pour une révision de l'accord, mais le fait qu'une telle évaluation sérieuse n'ait jamais été effectuée auparavant. Et que la litanie des violations des droits humains et du droit international, bien avant 2023 — sans parler des 20 derniers mois — n'a jamais déclenché l'application de ces critères.

Une ambiguïté structurelle

L'UE n'a, en réalité, jamais eu l'intention réelle de rendre ces « conditionnalités » effectives, puisqu'elle n'a jamais défini clairement les paramètres des évaluations annuelles. Les 17 États signataires et l'Union dans son ensemble ont donc systématiquement fermé les yeux sur des décennies de violations des droits humains en Israël/Palestine — ainsi que dans tous les autres pays avec lesquels l'UE a signé des accords d'association. Et rien n'indique qu'ils soient prêts à changer de cap avec ce vote.

Israël ne bénéficie pas d'un traitement de faveur en ce qui concerne la « souplesse » intrinsèque à la structure des accords d'association ; il en bénéficie, en revanche, en termes de non-application flagrante du droit international et du droit international humanitaire. Au contraire, cette flexibilité — ou ambiguïté — est une caractéristique structurelle de ce type d'accords, qui profite également, par exemple, au régime égyptien. Malgré la répression extrême dont il fait preuve, celui-ci demeure pour l'UE un « partenaire sûr ».

Tout aussi creuses sont les déclarations du gouvernement britannique, qui suspend les négociations commerciales avec Israël — mais pas les échanges commerciaux eux-mêmes — et convoque l'ambassadeur israélien, tout en menant quelques heures plus tard un énième vol de renseignement au-dessus de Gaza, l'un des plus de 500 vols effectués en soutien à Israël depuis octobre 20233. Londres continue également de fournir des armes à Israël. Il en va de même pour le communiqué « ferme » de la France, du Canada et du Royaume-Uni, qui ne s'oppose qu'à une intensification de la dévastation — non à la dévastation elle-même ni aux violations flagrantes du droit humanitaire international commises jusqu'à présent.

En apparente contradiction, la déclaration du premier ministre espagnol Pedro Sánchez selon laquelle son pays « ne fait pas affaire avec un État génocidaire » a été rapidement contredite par la députée Podemos et ancienne ministre Ione Belarra, qui a énuméré plus de 40 contrats toujours en vigueur entre l'État espagnol (ou des entités privées) et l'État israélien, dans les domaines de l'armement et du renseignement. Des accords signés avant et après la déclaration du gouvernement Sánchez, selon laquelle les contrats de fourniture d'armes vers Israël — ainsi que les achats à Israël — seraient suspendus. Une coopération militaire et technologique que poursuivent également l'Allemagne et l'Italie, rendant ainsi ces gouvernements légalement complices des crimes commis par les forces israéliennes.
Le vote du Conseil des affaires étrangères de l'UE, tout comme les prises de position mentionnées ci-dessus, apparaît ainsi comme totalement superficiel, sans conséquences concrètes. L'Allemagne et l'Italie y ont par ailleurs opposé un refus.

Appliquer le droit international

Si les gouvernements européens veulent vraiment envoyer un message clair, ils doivent commencer par faire ce à quoi ils sont déjà légalement tenus, à la fois en vertu des dispositions de l'accord et de celles du droit international humanitaire, à savoir :

  • 1. Suspendre les contrats de fourniture d'armes et de technologies de surveillance avec les entreprises israéliennes publiques, parapubliques ou privées ;
  • 2. Suspendre le soutien et la coopération en matière de renseignement ;
  • 3. Appliquer les normes de l'UE déjà en vigueur concernant les échanges commerciaux, culturels et de recherche avec les institutions israéliennes publiques et privées présentes dans les territoires palestiniens occupés.

Ils devraient également soutenir l'application du droit international, à commencer par les procédures devant la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale, y compris l'exécution des mandats d'arrêt émis par cette dernière.

C'est pourquoi il faut tirer la sonnette d'alarme : tous les engagements mentionnés ci-dessus sont des obligations que l'UE est déjà censée respecter, mais qu'elle ignore depuis des décennies. Depuis octobre 2023, ce silence et cette inaction se sont traduits par une interminable litanie de responsabilités légales et morales dans la destruction la plus systématique et dévastatrice d'une population que ce siècle a connue. Reste à savoir si le rapport accablant présenté par la diplomatie européenne devant les États membres et qui accuse notamment Israël de crimes de famine, de torture, d'attaques indiscriminées et d'apartheid contre les Palestiniens conduira enfin à des décisions concrètes.

#

Traduit de l'italien par Christian Jouret.


1NDLR. Sur les 27 ministres européens des affaires étrangères, 17 ont soutenu la proposition présentée par Kaja Kallas. Il s'agit des ministres de la Belgique, de la Finlande, de la France, de l'Irlande, du Luxembourg, du Portugal, de la Slovénie, de l'Espagne, de la Suède, de l'Autriche, du Danemark, de l'Estonie, de Malte, de la Pologne, de la Roumanie, de la Slovaquie et de la Lettonie. En revanche, la Bulgarie, la Croatie, Chypre, la République tchèque, l'Allemagne, la Grèce, la Hongrie, l'Italie et la Lituanie s'y sont opposées, tandis que la Lettonie s'est abstenue.

2NDLR. Signé en 1995 et entré en vigueur en 2000, cet accord permet le libre-échange dans plusieurs secteurs de biens commerciaux entre l'UE et Israël, notamment industriels et agricoles. Il a été signé par les 15 membres de l'époque : l'Allemagne, l'Autriche, La Belgique, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, l'Irlande, l'Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni et la Suède

3Iain Overton, «  Britain sent over 500 spy flights to Gaza  », Declassified UK, 27 mars 2025.

« L'Union européenne, c'est Madame Bovary »

Couloir d'un bâtiment endommagé, débris partout, homme en tenue de protection avance prudemment.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Un mois et demi après l'annonce du cessez-le-feu, Rami est enfin de retour chez lui avec sa femme, Walid et le nouveau-né Ramzi. Pour ce journal de bord, Rami a reçu le prix de la presse écrite et le prix Ouest-France au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

La semaine dernière, je devais aller vacciner Ramzi, mon fils de trois mois. J'ai commencé à chercher. On m'a dit qu'il n'y avait plus de vaccins dans ce qu'il reste du secteur public. Puis quelqu'un m'a dit : « Peut-être en ont-ils à l'UNRWA ? Ils ont un centre de vaccination dans une de leurs écoles. » J'ai beaucoup hésité avant de m'y rendre, car, comme tous les Gazaouis, je sais que les écoles, transformées en centre d'accueil pour les déplacés, sont des cibles pour l'armée d'occupation. Elles sont bombardées quotidiennement. Bien sûr, on peut se dire : « cette école-là, c'est une clinique où on vaccine les enfants, ils ne vont tout de même pas la bombarder. » Ce serait se faire beaucoup d'illusions.

Mais j'ai quand même décidé de prendre le risque. J'ai dit à Sabah : « On va faire le plus vite possible. S'il y a beaucoup de gens, on fera demi-tour, il ne faut pas rester longtemps là-bas, c'est trop dangereux. » En arrivant, nous avons découvert, en effet, une ancienne école convertie en abri pour déplacés, comme les autres établissements de l'UNRWA. Il y avait là des centaines, peut-être des milliers de personnes, ils étaient partout, ils avaient même installé des tentes dans la cour. Le rez-de-chaussée et le premier étage étaient bondés d'hommes, de femmes et d'enfants, entassés les uns sur les autres. Partout, du linge sur des fils. Ces vêtements n'avaient pas été lavés, il n'y a plus assez d'eau et plus de lessive. Les gens les suspendent dans l'air chaud, pour les sécher un peu. C'est tout ce qu'ils peuvent faire.

Beaucoup de nouveau-nés n'ont pas été vaccinés du tout

J'ai demandé où était la clinique. On m'a dit : « Il faut monter au deuxième étage. » Là, une classe était transformée en cabinet médical. Une feuille collée sur la porte disait « médecins généralistes ». Le mot « pharmacie » était inscrit sur la porte d'une deuxième classe, devant laquelle beaucoup de gens faisaient la queue. Mais pour les vaccins ? « C'est sur le toit », m'ont dit les gens qui étaient là. Nous sommes donc montés sur le toit, où on a vu encore des tentes et des bâches, mais celles-ci abritaient les lieux de vaccination. Et dans un coin, encore une queue. Cette fois, c'était la file d'attente pour les vaccins.

Je voulais savoir si c'était la peine d'attendre. Un homme qui organisait la queue m'a demandé quel type de vaccin je cherchais. J'ai dit « le vaccin de trois mois », et j'ai obtenu tout de suite la réponse : « Il n'y en a plus. » J'ai tout de même demandé à l'infirmière. Je lui ai montré le carnet de vaccination de Ramzi, et elle m'a dit : « Désolée, on n'en a plus, et ce n'est pas la peine de chercher ailleurs, tu n'en trouveras nulle part dans toute la bande de Gaza. »

J'étais à la fois soulagé et consterné. Soulagé de ne pas devoir attendre en risquant d'être tué par un bombardement, et en même temps consterné de ne pas pouvoir trouver de vaccin pour mon bébé. Encore Ramzi a-t-il eu la chance d'être vacciné deux fois, à une semaine et à un mois. Beaucoup de nouveau-nés n'ont pas été vaccinés du tout.

L'aide humanitaire, ce n'est pas seulement de la nourriture et de l'eau

Mon fils, c'est seulement un exemple parmi des centaines de milliers d'autres cas : des gens qui souffrent de maladies chroniques, surtout de cancers et de maladies cardiaques et toutes les maladies chroniques demandant un suivi et du matériel spécialisé. Des patients qui ont besoin de dialyses régulières meurent lentement et en silence, faute de soins. Le seul établissement qui avait un service d'oncologie, l'Hôpital turc, se trouvait dans le corridor de Netzarim. Il a été démoli par l'armée d'occupation. L'hôpital européen pouvait fournir certains traitements ; il a été bombardé il y a un mois, et il est hors service.

Pareil pour les médicaments. On ne trouve pratiquement plus rien, que ce soit dans les pharmacies privées ou dans le secteur public. Les blessés ne peuvent plus être soignés. Il n'y a presque plus d'hôpitaux dans le nord. L'un des derniers à fonctionner, l'hôpital Al-Awda, géré par une association à but non lucratif, a été évacué avant-hier. À Gaza-ville, l'hôpital Shifa est hors service. Un petit hôpital de campagne a été mis en place à côté de ses décombres, mais il traite environ 10 % des patients gérés auparavant par ce grand établissement. L'autre centre hospitalier important, l'Hôpital baptiste, fonctionne à 20 % de ses moyens en temps normal. Les hôpitaux de campagne montés par les ONG internationales souffrent eux aussi de ce manque de matériel et de manque de médicaments.

La pénurie de médicaments nous touche aussi. Sabah, ma femme, est asthmatique. Elle a besoin d'un inhalateur qui s'appelle Foster, qui a disparu, et la fumée du four d'argile sur lequel elle cuisine n'arrange pas les choses, surtout que là, elle allaite aussi Ramzi. Notre chère amie Marine Vlahovic réussissait à nous faire parvenir du Foster grâce à ses contacts. Elle n'est plus de ce monde, qu'elle repose en paix, je ne cesse de lui rendre hommage. Pour moi, Marine, c'est un rayon de soleil qui ne s'éteindra jamais.

En ce moment on parle beaucoup d'aide humanitaire pour Gaza ; des centres de distribution de nourriture, gérés par une société américaine sont en train d'ouvrir dans le sud, ce qui d'ailleurs n'empêche pas l'armée israélienne de tirer à l'occasion sur les Gazaouis qui s'en approchent. Mais l'aide humanitaire, ce n'est pas seulement de la nourriture et de l'eau.

Si l'Europe et la France veulent vraiment agir, elles le peuvent

Mais après avoir dit tout cela, la situation à Gaza ne se réduit pas à un problème humanitaire. C'est un problème politique. Depuis deux ou trois semaines, je commence à entendre un changement de discours des dirigeants des pays européens. Je ne sais pas s'ils se sont enfin réveillés, s'ils se rendent maintenant compte de ce qu'il se passe à Gaza et en Palestine en général. En tout cas, les positions évoluent, et le vocabulaire aussi ; on ne parle toujours pas de génocide, mais on entend des mots nouveaux, comme « inacceptable ».

Est-ce qu'il a fallu vingt mois de guerre pour qu'ils se réveillent ? Ils me rappellent Madame Bovary, que j'ai étudié au lycée. Mes souvenirs sont lointains, mais j'avais été marqué par l'histoire de cette bourgeoise de province qui vivait dans un monde imaginaire, et finissait par se heurter à la réalité, sur laquelle elle n'avait aucune prise. L'Union européenne, c'est Madame Bovary. Mais enfin, il n'est jamais trop tard pour dénoncer un génocide.

Je vois aussi un changement dans les médias français. On y parle de plus en plus de Gaza. Je me demande si certains médias ont attendu le feu vert des gouvernements, ou est-ce l'inverse, les médias qui influencent les gouvernements ? En tout cas, la tendance aujourd'hui, c'est de parler de Gaza, et c'est ce changement de discours qui m'intéresse. Comme le dit l'humoriste Pierre-Emmanuel Barré sur Radio Nova, que j'écoute souvent quand j'ai de la connexion, « Aujourd'hui, Guillaume Meurice ne finirait plus à Radio Nova »1. Bien sûr, ce n'est pas assez.

Si l'Europe et la France veulent vraiment agir, elles le peuvent. Même Madame Bovary peut agir, si elle accepte de salir ses belles robes en se frottant au réel. Ce n'est pas gagné. Pour prendre des sanctions, il faut que la Commission européenne se réunisse, ça prend du temps. Il faut une position européenne unie. Il faut, il faut, il faut. Et comme par hasard, quand il s'agit de la Palestine, il faut… beaucoup de temps. Alors que, pour l'Ukraine, ça n'a pas même pas pris trois ou quatre jours. Mais on peut faire beaucoup de choses sans passer par la Commission européenne, au niveau bilatéral. On peut par exemple rappeler son ambassadeur, on peut expulser des ambassadeurs israéliens. D'ailleurs, des pays européens ont déjà annoncé reconnaître l'État palestinien ; l'Espagne a annulé un contrat de vente d'armes à Israël.

On peut accuser Israël de nous affamer, mais pas de commettre un génocide

Mais je le répète, ce n'est pas seulement une crise humanitaire. Nous ne sommes pas des pigeons en cage qu'il suffit de nourrir, et le problème est réglé. On se mobilise contre la famine, mais la torture, les massacres, les boucheries, les « israéleries », c'est comme si c'était normal ; on peut accuser Israël de nous affamer, mais pas de commettre un génocide. Je ne sais pas pourquoi les politiciens sont allergiques à ce mot. Il y a déjà eu plusieurs génocides dans l'histoire, le mot n'appartient pas à un seul peuple.

Nous sommes massacrés et sous occupation depuis 1948, et cela continue à Gaza. Et en Cisjordanie, c'est pire. Elle est en train d'être annexée petit à petit par Israël. Quand on accuse les Palestiniens de vouloir effacer Israël, de ne pas vouloir vivre avec les Israéliens, c'est comme accuser des chats de vouloir tuer tous les lions du voisinage. Personne ne veut voir que ce sont les lions qui non seulement tuent les chats, mais veulent tous les chasser de leur petit bout de terre.

Et pas seulement. Ils ne rêvent pas seulement d'agrandir leur terrain jusqu'au Jourdain, mais jusqu'à l'Euphrate. Ils n'hésitent plus à le dire. Ils le mettent dans des logos, sur des cartes… Et personne ne dit que, ce genre de discours, c'est du terrorisme, que c'est inacceptable. Alors que, nous, quand on veut vivre en paix et libérer notre territoire occupé, nous sommes des terroristes.

C'est vrai que nous sommes en train de mourir de faim, mais nous mourons aussi sous les bombes et les obus. Arrêtez cette occupation, libérez la Palestine, acceptez deux États. Quand il y a eu l'accord de partage de la Palestine, tout le monde a reconnu Israël, mais personne n'a reconnu la Palestine. Et le monde a reconnu un État sans frontières. Qui peut dire où sont les frontières d'Israël ? Le droit international ? Les Nations unies ? L'Union européenne ? Est-ce que les Israéliens eux-mêmes peuvent le savoir ? Vous parlez, vous parlez, mais seulement des choses qui vous arrangent. La justesse et la justice, personne n'en parle.

#

L

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
29 novembre 2024
272 pages
18 euros
Commander en ligne : Librairie Libertalia


1Guillaume Meurice, chassé de France Inter pour une plaisanterie sur le «  prépuce de Nétanyahou  » office aujourd'hui lui aussi sur cette radio indépendante

L'Appel de Paris pour la protection du peuple palestinien

Destruction urbaine avec de la fumée, un homme adossé à un pilier près d'une voiture endommagée.

La protection du peuple palestinien est devenue une urgence absolue. À Gaza, après quelques semaines de suspension, les massacres de masse ont repris, accompagnés d'un siège total et d'une famine généralisée ainsi que des déplacements forcés de populations ; au moins 53 000 Palestinienes ont été tuées suite aux opérations militaires israéliennes ; la bande de Gaza est dévastée et devenue inhabitable. En Cisjordanie — y compris Jérusalem-Est — en dix-neuf mois, plus de 1 500 attaques de l'armée et des colons ont fait près de 962 morts et plus de 7030 blessées palestinienes ; plus de 40 000 Palestinienes y ont été déplacées de force.

Cependant, alors que le peuple palestinien vit la pire période de son histoire, la légitimité de son combat pour la justice et l'autodétermination face à la volonté d'effacement dont il fait l'objet, est réaffirmée par le droit international. Dans le prolongement de l'avis de la Cour internationale de justice (CIJ), l'Assemblée générale des Nations unies a exigé par son vote du 18 septembre 2024 la fin de l'occupation israélienne du territoire palestinien et le démantèlement des colonies avant le 18 septembre 2025.

Dès lors, la France et l'Europe doivent s'acquitter de leurs obligations. Elles doivent, comme le précise la résolution de l'ONU, « favoriser, conjointement avec d'autres États ou séparément, la réalisation des droits du peuple palestinien à l'autodétermination et s'abstenir d'entretenir des relations conventionnelles avec Israël dans toutes les situations où celui-ci prétend agir au nom des Palestiniens ou pour des questions les concernant ».

Il y a 80 ans se construisaient les bases d'une justice internationale avec la création de l'ONU, dont la Charte fondait les conditions de la paix. Les États membres adoptaient trois ans plus tard la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Marquons cet anniversaire par notre refus solennel que la loi du plus fort l'emporte sur le droit international en Palestine.

L'Assemblée générale de l'ONU a décidé le 3 décembre 2024 de la tenue d'une conférence internationale. Elle se tiendra du 17 au 20 juin 2025 à New York. Elle aura pour mission « d'examiner l'application des résolutions de l'Organisation des Nations Unies relatives à la question de Palestine ».

En préalable de cette conférence internationale sous l'égide de l'ONU, nous lançons solennellement un appel pour la protection du peuple palestinien et la mise en œuvre du droit international.

Nous, signataires de cet appel, sommes convaincues que c'est l'application du droit international qui garantira la protection du peuple palestinien en lui permettant de vivre enfin en paix et en sécurité. Pour cette raison, nous demandons à la France de reconnaître l'État de Palestine dans le cadre du droit à l'autodétermination du peuple palestinien.

De la même façon, nous sommes convaincues que seuls la fin de l'occupation et l'arrêt de l'oppression du peuple palestinien permettront à Israël de connaître également la paix et la sécurité. En conséquence nous demandons à la France et aux États membres de l'Union européenne d'appliquer sans tarder les mesures énoncées par la résolution votée par l'Assemblée générale des Nations unies le 18 septembre 2024.

Liste des 55 premiers signataires

  • Xavier Dolan, cinéaste réalisateur
  • Ken Loach, cinéaste réalisateur
  • Adèle Haenel, actrice
  • Reda Kateb, acteur
  • Roger Waters, auteur-compositeur-interprète
  • Blanche Gardin, actrice
  • Swann Arlaud, acteur
  • Yvan Le Bolloc'h, acteur
  • Annie Ernaux, romancière
  • Corinne Masiero, actrice
  • Robert Guédiguian, cinéaste
  • Ernest Pignon-Ernest, plasticien
  • Elias Sanbar, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l'UNESCO
  • Edwy Plenel, journaliste
  • Fabien Gay, journaliste rédacteur en chef de l'Humanité, Sénateur de Seine Saint-Denis
  • Denis Sieffert, journaliste, directeur de Politis
  • Denis Robert, réalisateur
  • Alain Gresh, journaliste, fondateur et directeur d'Orient XXI
  • Catherine Tricot, directrice de la revue Regards
  • Thomas Vescovi, cofondateur de Yaani
  • Daniel Mermet, journaliste
  • Rony Brauman, ex-directeur de Médecins sans frontières
  • Raphaël Pitti, médecin urgentiste
  • Yanis Varoufakis, économiste grec
  • Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes
  • Olivier Faure, député de Seine et Marne, 1er secrétaire du Parti socialiste
  • Olivier Besancenot, porte-parole du Nouveau parti anticapitaliste
  • Manuel Bompard, député des Bouches-du-Rhône, coordinateur de La France insoumise
  • Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français
  • Aymeric Caron, député de Paris, président de Révolution écologique pour le vivant
  • Gisèle Jourda, sénatrice, présidente du groupe d'amitié France Palestine au Sénat
  • Richard Ramos, député du Loiret, président du groupe d'amitié France-Palestine à l'Assemblée nationale
  • Clémentine Autain, députée de Seine-Saint-Denis
  • Thomas Portes, député de Seine-Saint-Denis
  • Raymonde Poncet-Monge, sénatrice du Rhône
  • Elsa Faucillon, députée des Hauts-de-Seine
  • Johann Soufi, avocat et procureur, spécialisé en droit international
  • Monique Chemillier-Gendreau, professeure émérite de droit public
  • Ziad Majed, politologue, professeur universitaire et chercheur
  • François Dubuisson, professeur de droit international à l'Université libre de Bruxelles
  • Agnès Levallois, vice-présidente de l'iReMMO
  • Anne-Marie Eddé, professeure émérite à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  • Bertrand Badie, professeur émérite à l'IEP de Paris, chercheur au CERI
  • Didier Fassin, professeur au Collège de France
  • Sylvain Cypel, journaliste
  • Pascal Boniface, géopolitologue
  • Sophie Bessis, historienne et journaliste, secrétaire générale adjointe de la FIDH
  • Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT
  • Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU
  • Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT
  • Nathalie Tehio, présidente de la Ligue des Droits de l'Homme-LDH
  • Pierre Stambul, porte-parole de l'Union juive française pour la paix
  • Youlie Yamamoto, porte-parole d'ATTAC
  • Anne Tuaillon, présidente de l'Association France Palestine Solidarité-AFPS

Gaza. Pour en finir avec la « guerre contre le terrorisme »

Scène tragique montrant des personnes en deuil près de corps sur une terre désertique.

Alors qu'Israël intensifie son offensive génocidaire à Gaza, la thèse de la légitime défense paraît désormais totalement éculée. En revanche, l'argument de la « guerre contre le terrorisme » pèse toujours en s'appuyant sur la désignation du Hamas comme groupe terroriste par les États-Unis et l'Union européenne. Qu'en est-il au regard du droit international ?

L'argument israélien de la « guerre contre le terrorisme » continue en France de limiter la liberté d'expression, comme en témoignent les poursuites engagées pour « apologie du terrorisme ». Il permet aussi de restreindre, en plein génocide, le soutien matériel à la population de Gaza, par les atteintes portées à l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et à l'activité des ONG1. Il pèse enfin sur les perspectives de règlement immédiat ou lointain de la situation. Il est temps de l'examiner de manière dépassionnée.

Le Hamas, tout comme le Hezbollah, figure sur les listes terroristes des États-Unis et de l'Union européenne, mais pas sur celles des Nations unies. La caractérisation de ces mouvements comme terroristes n'est pas universelle, ce qui est peu connu. Les sanctions financières qui leur sont infligées ne relèvent pas du conseil de sécurité des Nations unies, mais d'États, agissant individuellement ou régionalement, sans validation internationale. Or ces sanctions sont venues toucher à Gaza le peuple palestinien ayant, au regard des normes issues des Nations unies, le droit de disposer de lui-même. C'est pourquoi le rapporteur spécial John Dugard soulignait dès 2007 le caractère inédit de la situation : « Le fait est que le peuple palestinien est soumis à des sanctions économiques, premier exemple d'un tel traitement à l'égard d'un peuple occupé. Cela est difficile à comprendre2. »

Les recours aux juges nationaux et européens

Au mois d'avril 2025, les responsables politiques du Hamas annonçaient agir en justice devant les juridictions britanniques afin de contester l'inscription de leur mouvement sur la liste des organisations terroristes de cet État. Ce n'est pas la première fois que le mouvement recourt aux juges occidentaux. Un contentieux s'est ainsi noué devant les juridictions de l'Union européenne, qui ont d'abord, en 2014 puis en 2019, annulé la décision européenne — qui se basait sur des sources américaines et britanniques — inscrivant le Hamas sur la liste des organisations terroristes. Cette inscription a finalement été confirmée en 2021, mais cette séquence judiciaire a révélé de nombreuses ambiguïtés.

Elle s'inscrit dans un contentieux plus ample, où des groupes en lutte contre des autorités étatiques affirment, devant le juge de l'Union européenne, leur statut de mouvement de libération nationale. Ces groupes soulignent parfois les contradictions entre, d'une part, le droit occidental relatif au terrorisme, qui permet de les sanctionner financièrement et d'autre part, le droit international des peuples à disposer d'eux-mêmes et ses prolongements dans le droit international de la guerre. Ces contradictions prospèrent alors que la Cour de Justice de l'Union européenne elle-même a considéré, dans des affaires relatives au Sahara Occidental que « le principe d'autodétermination » est « un des principes essentiels du droit international » (arrêt du 21 décembre 2016)3.

Israël et l'Occident contre le Hamas

L'histoire est bien connue. La victoire électorale du Hamas aux élections organisées dans le territoire palestinien occupé en 2006 et l'exercice par ce mouvement d'un pouvoir gouvernemental a permis à Israël de déclarer la bande de Gaza « entité hostile » en 2007. Elle a conduit les États occidentaux à soutenir un blocus que les Nations unies ont parfois décrit comme une « punition collective » prohibée par le droit international, voire comme un crime contre l'humanité4.

Depuis le 7 octobre 2023, la diabolisation s'est accentuée dans les discours israéliens. Celle-ci a permis de convoquer le mythe d'une guerre de civilisation contre la barbarie et de justifier les opérations génocidaires à Gaza. Les « terroristes génocidaires » et « impitoyables nazis » dénoncés en octobre 2023 par Guilad Erdan, le représentant d'Israël au Conseil de sécurité des Nations unies, sont d'abord les combattants palestiniens, qu'il conviendrait d'éradiquer. Or, dans le droit international de la guerre, l'éradication de l'ennemi n'est pas un objectif juridiquement admis. À l'inverse, constitue déjà un crime de guerre le simple fait de « déclarer qu'il ne sera pas fait de quartier »5.

Par-delà les combattants, la diabolisation par la désignation terroriste s'étend aussi à l'ensemble du pouvoir civil de Gaza. C'est ainsi qu'Israël trouve parfaitement légitime de décrire, par exemple, les acteurs du système hospitalier comme terroristes, et qu'il cible des agents civils ne relevant pas de l'organisation militaire du Hamas. Et, finalement, c'est l'ensemble de la population de Gaza qui relève du terrorisme, car, toujours selon Guilad Erdan, ce sont bien les civils « qui ont élu les meurtriers du Hamas, qui ressemble tant à Daech6 ». De proche en proche, Israël inscrit les familles palestiniennes dans des lignées criminelles. Dans son rapport du 13 mars 2025, la Commission internationale indépendante de l'ONU relève ces propos significatifs du général Giora Eiland :

Après tout, qui sont les femmes âgées de Gaza — les mères et les grand-mères des combattants du Hamas qui ont commis les crimes horribles du 7 octobre. Dans cette situation, comment peut-on même parler de considérations humanitaires (…)7

Cette diabolisation continue d'être relayée dans le monde occidental. De nombreux acteurs européens exigent, pour l'avenir, que le Hamas renonce au pouvoir à Gaza (ce qu'il affirme accepter), mais également qu'il rende les armes. Ceci s'avère problématique, en l'absence de protection internationale de la population de Gaza contre les bombardements et le siège israéliens. Cette exigence de désarmement est difficilement concevable en situation génocidaire, ainsi que le démontre le précédent de Srebrenica où plus de 8 000 hommes désarmés ont été exécutés en juillet 1995.

Les positions des hauts responsables de l'ONU

Les discours onusiens eux-mêmes laissent souvent perplexes. S'agissant de la période du récent cessez-le-feu (19 janvier — 18 mars 2025), où des échanges de prisonniers ont eu lieu, la condamnation par le secrétaire général de l'ONU des cérémonies organisées par les groupes armés palestiniens restituant dans des cercueils les corps des otages décédés peut surprendre.

Car les Nations unies, par leurs représentants officiels, ne se sont pas exprimées sur les tortures inédites infligées aux Palestiniens enlevés à Gaza et libérés dans cette même période ; pas plus que sur l'interdiction d'expressions de joie imposée par Israël aux détenus libérés et à leurs proches en Cisjordanie. Or, ces violations du droit international sont beaucoup plus marquantes. Elles émanent, d'une part, d'un État bien structuré dont les prisons ne devraient pas devenir des lieux de torture, incluant des sévices sexuels. Elles révèlent, d'autre part, une volonté délibérée d'humilier et de détruire. La seule condamnation du comportement des groupes armés palestiniens dans ce processus d'échange de prisonniers prévu par l'accord de cessez-le-feu procède donc d'une stigmatisation univoque.

De même, après la violation du cessez-le-feu par Israël et les États-Unis et leur annonce commune du retour à un siège total, il est toujours question, dans le discours onusien et européen d'exiger la « libération inconditionnelle » des otages, sans référence au respect des accords conclus, principe fondamental en droit international. Or l'accord de cessez-le-feu de janvier 2025 reprend celui acquis en juillet 2024 qui a été officiellement soutenu par le conseil de sécurité (résolution 2735 du 10 juin 2024), à la demande même des États-Unis. Il est basé sur l'échange de prisonniers, le retrait de l'armée israélienne de Gaza, et la fin du siège. En conséquence, exiger une « libération inconditionnelle » c'est s'associer au discours israélien accompagnant sa violation et renoncer à considérer le Hamas comme un acteur politique. C'est encore l'un des effets de la caractérisation d'une entité comme terroriste : le groupe terroriste n'est pas un interlocuteur admis, il est, sauf exception utile, disqualifié et finalement toujours relégué dans le champ de la criminalité8.

La nature du conflit

Les juridictions internationales qui ont rendu, pendant l'année 2024, des décisions ou avis relatifs à Gaza n'ont jamais employé le terme « terroriste » pour décrire le Hamas. La Cour internationale de justice (CIJ) parle, dans ses ordonnances des « groupes armés ». Les juges de la Cour pénale internationale (CPI), dans les mandats d'arrêt visant les responsables israéliens du 21 novembre 2024, emploient les mêmes termes. Pourtant, la manière dont la CPI qualifie juridiquement le conflit pose problème : elle estime être en présence d'un conflit international opposant Israël à la Palestine, mais aussi d'un conflit interne entre Israël et le Hamas. Cette description juridique décompose artificiellement le conflit et omet d'interroger le statut du Hamas au regard du droit international de la guerre, un droit qui ne reconnaît pas la notion de « mouvement ou groupe terroriste ».

Depuis 1949, ce droit admet en revanche que, dans une situation d'occupation, des « mouvements de résistance organisés » puissent être assimilés à des combattants étatiques (article 4 § 2 de la IIIe Convention de Genève). Ultérieurement, suite aux conflits de décolonisation, le droit de la guerre a également élevé les mouvements de libération nationale au statut de combattants étatiques (Premier protocole additionnel aux Conventions de Genève, 1977, article 1 § 4). Ceci signifie que ces combattants doivent, s'ils sont mis hors de combat, relever du statut de prisonniers de guerre. Ils peuvent être poursuivis pénalement pour des crimes de guerre, mais ne peuvent l'être, comme dans un conflit interne, pour le simple fait d'avoir combattu.

S'il est encore estimé que le protocole additionnel I ne peut faire référence dans le territoire palestinien occupé puisqu'Israël ne l'a pas ratifié (cet argument devrait être dépassé par le recours au droit coutumier qui s'impose aux États, même s'ils n'ont pas ratifié des traités), il est en revanche impossible de ne pas se référer aux conventions de Genève que les Nations unies, et la CIJ elle-même estiment applicables. Dans ce cas, il est difficile de ne pas voir dans les groupes armés palestiniens des « mouvements de résistance organisés », assimilables à une armée étatique, et dans le conflit entre Israël et le Hamas, un conflit international9. Le choix de qualifier ce conflit comme interne renvoie à la manière dont les puissances coloniales présentaient les conflits de décolonisation, avant que le travail de l'Assemblée générale des Nations unies ne permette de rejeter l'idée que ces conflits relevaient des « affaires intérieures » de l'État colonial.

Des groupes armés palestiniens et de l'autodétermination

Dans cette période des années 1960-1970, les règles posées par l'Assemblée générale des Nations Unies s'agissant du droit des peuples colonisés à disposer d'eux-mêmes affirment clairement le droit de résister à l'oppression, y compris par la lutte armée10. C'est d'ailleurs ce qui a inspiré l'adoption du premier protocole additionnel aux Conventions de Genève. S'agissant du peuple palestinien, ce droit a été régulièrement soutenu.

Le renoncement de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) à la lutte armée dans le contexte des accords d'Oslo a conduit les Nations unies à atténuer leurs positions, pour soutenir la solution à deux États et des négociations dont on pensait qu'elles permettraient d'y accéder. Mais depuis, la situation juridique a profondément évolué. Dans son avis du 19 juillet 2024, la CIJ a refusé de prendre en compte les accords d'Oslo pour évaluer la licéité de l'occupation du territoire palestinien. Prendre en compte ces accords aurait conduit à examiner le rôle de l'Autorité palestinienne dans cette occupation et, surtout, à reconnaître l'existence d'un processus de paix toujours en cours. L'effacement des accords d'Oslo dans le droit international applicable, tout comme l'insistance de la CIJ sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes a certainement des conséquences sur le statut international de la lutte armée contre l'occupation israélienne. La situation juridique a aussi évolué en ce sens que la reconnaissance de la nature génocidaire de l'offensive israélienne à Gaza pose elle aussi la question de la résistance armée émanant du peuple ciblé par cette entreprise.

La caractérisation des groupes armés palestiniens comme terroristes dans le monde occidental devrait donc être urgemment repensée au titre du droit des peuples, et au titre de la protection face à une offensive génocidaire. Dans la période historique de la décolonisation, en l'absence de solution politique, la lutte armée des peuples dominés était considérée comme un droit, un droit auquel les États tiers ne pouvaient faire obstacle. Face au déni israélien de toute solution politique d'émancipation, ce droit est toujours à l'œuvre. Il l'est encore davantage lorsque l'oppression prend une forme génocidaire sans que le peuple ciblé ne soit internationalement protégé.

Plus largement, s'agissant des solutions à apporter au conflit, il faut souligner que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes intègre, en premier lieu, une composante politique. Pour la CIJ, il s'agit d'un « élément clé » : le droit de « déterminer librement leur statut politique et d'assurer librement leur développement économique, social et culturel » (Avis du 19 juillet 2024, § 241). C'est donc au peuple palestinien lui-même de déterminer qui doit le représenter. Les États devraient favoriser cette autodétermination, dans le cadre du droit international applicable. Ils devraient se garder d'ostraciser, en relayant par là le discours israélien, un mouvement qui, après avoir été élu, a exercé et exerce toujours des fonctions gouvernementales à Gaza. Car, comme le souligne la CIJ, « l'existence du droit du peuple palestinien à l'autodétermination ne saurait être soumise à conditions par la puissance occupante, étant donné qu'il s'agit d'un droit inaliénable » (même avis, § 257).


1Puisque les comptes bancaires de certaines associations sont bloqués  ; voir la question posée au gouvernement français par la sénatrice Raymonde Poncet Monge

2Rapport du rapporteur spécial sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, John Dugard, A/HRC/4/17, § 54.

3Lire Rafaëlle Maison, «  Le terrorisme en temps de guerre : raisons et échec d'une conciliation normative  », Revue des affaires européennes, 2017, pp. 149-158.

4Rapport de la mission d'établissement des faits de l'Organisation des Nations unies sur le conflit à Gaza, A/HRC/12/48, 2009, §§ 1331 et 1335.

5Article 8 § 2 b) xii et e) x) du Statut de Rome créant la Cour pénale internationale (CPI).

6Conseil de sécurité, procès-verbal de la séance du 16 octobre 2023, S/PV.9439, p. 11.

7Commission internationale indépendante, Rapport du 13 mars 2025, A/HRC/58/CRP.6, § 37 (notre traduction de l'anglais).

8Rafaëlle Maison, «  Le nom de l'ennemi. Quand les logiques de guerre transforment le droit commun  », Les Temps Modernes, 2016/3, pp. 20-35.

9John Quigley, «  Karim Khan's Dubious Characterization of the Gaza Hostilities  », Blog Ejil : Talk  !, 28 mai 2024.

10Comme le rappelle la résolution 3103 de l'assemblée générale du 12 décembre 1973, A/RES/3103.

Jénine. « Ils ont dit que si nous refusions de sortir, ils brûleraient nos maisons »

Vue d'une rue déserte avec des bâtiments et des gravats, ciel nuageux en arrière-plan.

Fin janvier, l'armée israélienne est entrée dans plusieurs camps de réfugiés palestiniens à Jénine et Tulkarem, en Cisjordanie occupée. En quelques jours, des milliers de familles ont été forcées de tout quitter, sans retour possible. Reportage.

De notre envoyé spécial, avec l'aide d'Abed Qusini, journaliste palestinien et fixeur

11 avril 2025. « Je n'ai pas revu ma maison depuis quatre-vingt-six jours, », souffle Hassan, la quarantaine. Assis sur l'un des bancs en pierre qui longe l'hôpital Khalil Suleiman, l'homme regarde vers le monticule de terre qui bloque l'entrée du camp. À Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée, vivaient ici depuis les années cinquante 30 000 réfugiés palestiniens, pour beaucoup originaires de Haïfa.

Deux voitures garées près d
Un monticule de terre bloque l'entrée du camp de Jénine.

Le 21 janvier, l'armée israélienne s'engouffre dans le camp après une opération menée en décembre 2024 par l'Autorité palestinienne (AP) contre les groupes armés. Officiellement pour « éradiquer le terrorisme », dans les faits pour en expulser tous les habitants. C'est le début de l'opération appelée « Mur de Fer » qui, quelques jours plus tard, est étendue à Tulkarem, à quatre-vingts kilomètres. Au 14 mars, selon le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies (Ocha), l'opération avait déjà fait au moins 74 morts côté palestinien et déplacé plus de 40 000 personnes.

Des tirs de l'armée israélienne résonnent dans les ruelles du camp. Les patients de l'hôpital continuent leur route, impassibles. « Ils ont installé ce barrage il y a une vingtaine de jours », continue Hassan. Juste derrière, dans le premier immeuble que l'on aperçoit, les soldats ont pris possession des lieux. Dès le premier jour de l'invasion de l'armée israélienne, lui et sa famille ont été chassés de leur quartier. « Je n'ai même pas pu prendre d'affaires » dit-il, « et désormais, nous sommes quinze à vivre dans un appartement que je loue à Al-Yamoun ».

Homme assis, regard sérieux, ambulances et voiture en arrière-plan. Une silhouette s
Hassan, assis sur l'un des bancs en pierre qui longe l'hôpital Khalil Suleiman. Sur le mur derrière, l'on peut apercevoir un dessin représentant la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh, tuée le 11 mai 2022 à Jénine par l'armée israélienne.

Dans Jénine, les bulldozers de l'armée continuent leur travail, détruisant maison par maison les quartiers étroits du camp. Mais pour les milliers de familles qui vivaient ici, la fin du mois de janvier a été le début d'une longue errance. À douze kilomètres du centre du camp, ce vendredi 11 avril, c'est à Zababdeh que l'on retrouve certains des habitants expulsés ces dernières semaines.

Vue d
A Zababdeh, dans l'immeuble de l'Arab American University où 300 personnes du camp de Jénine ont trouvé refuge.

Sur le campus de l'université arabe américaine-Palestine (AAUP), plusieurs immeubles ont été transformés à la hâte en points d'accueil. Au pied de l'un d'eux, des voitures déposent des sacs remplis de couvertures et de vivres. Houssam, bouteille de gaz à la main, décharge quelques valises en vitesse et monte deux par deux les marches des escaliers.

Vue aérienne d
Au pied de l'un de ces immeubles, des voitures déposent des sacs remplis de couvertures et de vivres.

Au cinquième et dernier étage, Nazmeh pousse la porte de la chambre qu'il partage avec sa famille depuis ce matin.

Chambre simple avec lit, fenêtre ouverte sur un paysage urbain et ciel nuageux.
Vue de la fenêtre de la chambre de Nazmeh.

Au sol, cinq petits couchages sont disposés dans la pièce d'à peine dix mètres carrés. « Depuis 1948, nous sommes poussés hors des ruines de nos maisons », entame l'homme, bras dans le plâtre. Il s'allume une cigarette, jette un œil par la fenêtre :

Au troisième jour de l'invasion de l'armée, ça a été notre tour. Nous étions dix frères à vivre dans le même quartier. Trente-cinq enfants en tout. Quand les soldats nous ont dit de partir, nous avons refusé.

Un homme avec une barbe, regard pensif, se tient dans une pièce simple.
Nazmeh, dans la chambre qu'il partage avec sa famille.

Ce jour-là, l'armée est présente, mais ce ne sont pas directement les soldats qui viennent à la rencontre de Nazmeh et ses frères. « Pendant des heures, ce sont des drones qui ont survolé nos rues et nos maisons. Des drones qui nous parlaient. Des drones qui nous donnaient l'ordre de sortir », raconte-t-il. Lui, comme la majorité des membres de sa famille, n'a pas eu le droit de prendre le strict minimum. « Au dernier passage du drone, ils ont dit que si nous refusions de sortir, ils brûleraient nos maisons ». En groupe, dans le froid, ils s'avancent au bout de la rue, où des soldats les attendent :

J'ai tenté de prendre plusieurs manteaux et vêtements, mais ils m'ont demandé de tous les ouvrir pour voir si je ne cachais rien en dessous. Une fois retirés, ils m'ont empêché de les récupérer et m'ont forcé à continuer ma route. Dedans, il y avait une bonne partie de l'argent que j'essayais de sauver de la destruction.

Une fois dehors, c'est le début du ballet des bulldozers qu'il voit commencer à détruire son quartier.

Nous marchions dans la boue en regardant tout autour de nous les démolitions commencer. Thaer, mon fils de trente ans, est handicapé. Nous poussions difficilement son fauteuil sur la route, mais n'avons pas non plus eu le droit de récupérer la voiture adaptée. Elle a sûrement été détruite à l'heure qu'il est…

Depuis, ce matin-là, Nazmeh a tenté à plusieurs reprises de revenir chez lui.

Dix fois, depuis l'invasion, j'ai essayé de rentrer dans le camp pour aller chercher nos papiers, les certificats de naissance de mes enfants, nos cartes d'identité. À chaque fois, j'ai été empêché d'y accéder par l'armée.

Un homme et une femme avec un enfant, devant un bâtiment, en train de discuter.
Nazmeh et sa famille en bas de l'immeuble qu'ils occupent à Zababdeh.

Pire, ces derniers jours, les tirs se rapprochent de lui, « hier matin, j'ai été libéré après une nuit dans une base militaire. La veille, alors que j'essayais de revenir dans ma maison, un soldat a commencé à tirer ». Alors que les balles se fichent dans le mur qu'il longe, il reconnaît l'officier israélien qui lui barrait la route les jours précédents. Au moment de l'arrêter, le soldat lui lance, « vous n'êtes pas fatigués de revenir ? ». Lui répond, « nous ne nous fatiguerons jamais ».

Deux hommes et une fille souriante devant un bâtiment, un autre homme les observe.
Nazmeh et sa famille en bas de l'immeuble qu'ils occupent à Zababdeh.

Depuis l'invasion du camp par l'armée, Nazmeh est en colère. Contre les Israéliens d'abord :

On sait pourquoi ils détruisent le camp. Ils veulent en finir avec l'idée même de réfugiés de 1948 et en finir avec notre résistance. Et bien sûr que nous résistons, car, à Jénine, nous sommes tous d'abord d'ailleurs.

Mais également contre l'Autorité palestinienne (AP) qu'il estime abandonner les familles comme la sienne à leur sort :

Que font-ils pour nous ? Rien. Nous sommes allés devant le gouvernorat à Jénine et nous leur avons dit ! Quand l'armée partira, nous reviendrons nous asseoir sur les ruines de notre maison.

Deux hommes assis sur un lit, l
Nazmeh avec son neveu Ahmad.

À ses côtés, Ahmad se fait une petite place confortable sur la couverture qui borde le lit de son oncle. À dix-huit ans, le garçon devait finir son lycée cette année avant d'entamer des études supérieures. « L'armée a détruit le camp, nos maisons, mais elle a également détruit ses rêves », lâche Nazmeh, abattu. Ahmad se désole :

Quand nous sommes sortis des maisons, les militaires nous ont forcés à continuer à marcher sans nous arrêter. Au fur et à mesure, ils prélevaient les gens sur lesquels ils voulaient enquêter. Et nous, nous ne pouvions pas nous arrêter. Depuis quelques semaines, nous étions hébergés près de Jénine, dans une institution pour personnes aveugles, nous avions l'électricité et l'eau, je pouvais réviser sur mon téléphone. Mais ici, il n'y a pas l'électricité, nous ne savons pas comment nous allons faire.

En 2002 déjà, le camp de Jénine a fait face à de nombreux assauts de l'armée israélienne. Pour Nazmeh, « ils voulaient que la jeune génération oublie la résistance. Mais en tuant leurs pères, ils ont fait de ces enfants des résistants ». Le primeur de 53 ans, qui a vécu plus de six ans dans les geôles israéliennes, libéré lors des accords d'Oslo, n'entend pas baisser les bras. « Il y a vingt-trois ans, nous sommes retournés chez nous. Nous avons installé des tentes, et nous avons reconstruit. Nous ferons la même chose. »

Un enfant regarde une pile de déchets et d
Petite fille de la famille, en bas de l'immeuble.

Le 9 avril, Israël a annoncé étendre son opération « Mur de fer » à d'autres villes de la Cisjordanie occupée. Plusieurs jours durant, le camp de Balata, à l'est de Naplouse, est encerclé par les militaires. L'armée lève finalement le camp au matin du 10, mais l'inquiétude est palpable. Les habitants craignent d'être à leur tour forcés d'abandonner leurs maisons.

Depuis la fin du cessez-le-feu à Gaza décidé par Israël en mars dernier, les ministres extrémistes du gouvernement Nétanyahou redoublent d'efforts pour accélérer leur projet d'annexion de la Cisjordanie occupée. Le 6 janvier, le suprémaciste Bezalel Smotrich, ministre israélien des finances et responsable de l'administration qui gère les 500 000 colons en Cisjordanie, comparait même le sort des territoires palestiniens à celui de Gaza. « Naplouse et Jénine doivent ressembler à Jabaliya », a-t-il menacé, en référence au camp du nord de l'enclave aujourd'hui réduit à l'état de cendres et de gravats par les bombardements israéliens.

Une rue avec des fils électriques, une voiture bleue et des bâtiments en arrière-plan.
Devant l'hôpital Khalil Suleiman de Jénine.

Dans les escaliers de l'immeuble où les familles de Jénine ont trouvé refuge, une femme dévale les marches. Un bambin, tout sourire, suit ses pas en piétinant. Dans un mélange de résignation et d'épuisement, elle lance :

Quand est-ce qu'ils nous feront bouger la prochaine fois ? Et pour aller où ? Nous n'en pouvons plus de sans cesse être déplacés !

Kfar Kila, Liban. « Les Israéliens ont tout tué, même la peur qui était en nous »

Un paysage dévasté avec des bâtiments en ruines et des montagnes enneigées au loin.

Si, depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, le 27 novembre, un semblant de vie a repris au Sud-Liban, les villages les plus proches de la ligne de démarcation, eux, sont maintenus dans la guerre. À Kfar-Kila, la ville a été rayée de la carte par l'armée israélienne qui entrave tout processus de reconstruction. Orient XXI a pu se rendre dans ce Liban où la paix ne reste qu'un lointain mirage.

De notre envoyé spécial.

« Mon village, celui de ma famille sur des générations, n'est plus. Ils l'ont rasé. Et même si Kfar Kila a connu des périodes sombres, notamment durant l'occupation israélienne, jamais je n'aurais imaginé le voir ainsi. Cela me brise le cœur, si mes parents voyaient cela… »
Hassan Jamil Shami, 65 ans, se tient debout dans ce qui semble avoir été jadis la rue principale de Kfar Kila, mais qui n'est plus qu'un océan de poussière et de gravats, dans lequel le bitume s'est noyé. Pour lui, ce village — qui comptait avant le 7 octobre 2023 quelque 5 000 habitants — était bien plus qu'un lieu de naissance ou qu'une adresse sur son état-civil : c'était la bourgade de toute une vie et une partie de son ADN. Il explique, la gorge nouée :

Notre terre, nous avons appris à l'aimer dans ses pires heures, en réparant les dommages qui lui ont été faits lors des différentes guerres, quand elle a été occupée par l'ennemi, puis libérée. Je suis revenu juste après le cessez-le-feu, jamais je n'aurais imaginé être confronté à ça.

Un drapeau flotte devant un bâtiment effondré, sur un sol poussiéreux.
Dans ce qui semblait être avant le 7 octobre 2023 l'artère principale de Kfar Kila, tout n'est que désolation. Il ne reste que des bâtiments en ruines sur lesquels ont été accrochés des portraits de combattants du Hezbollah morts au combat.

L'homme possédait trois maisons dans le village ; deux sont à terre, une autre sens dessus-dessous. C'est dans une pièce éventrée de cette dernière, sans murs ni fenêtres, et sur un matelas posé au sol, qu'il tente, la nuit venue, de trouver le sommeil. Un retour temporaire de quelques jours en forme d'épreuve qu'il s'impose régulièrement depuis le 27 novembre 2024 : « Il n'y a pas d'eau, pas d'électricité, pas de nourriture. Personne ne peut vivre ici. Les Israéliens ont voulu nous rayer de la carte, et pire encore, empêcher la vie de pouvoir renaître ici. »

Terrains dévastés, bâtiments en ruines, montagnes en arrière-plan. Atmosphère désolée.
Kfar Kila n'a pas seulement été bombardé : il a été rendu totalement inhabitable par l'armée israélienne. Tout est à reconstruire.

« Ils ont tout volé »

L'homme salue un petit groupe de sexagénaires, eux aussi de passage. Difficile de savoir ce qu'ils sont venus faire réellement : à Kfar Kila, les maisons ne sont pas seulement éventrées par les frappes aériennes, elles ont été réduites à l'état de ruines. Pour beaucoup, parvenir à récupérer des effets personnels dans cette mer de gravats relève du miracle.

« C'est mon village depuis toujours, c'est pour cela que je viens ici, pour être près de lui. Je m'en veux d'avoir dû l'abandonner pendant la guerre, regardez ce qu'ils [les soldats israéliens] en ont fait », commente Abddallah Mraae, comme s'il parlait d'un proche en fin de vie.

Ruines de bâtiments effondrés, débris et végétation dans un paysage dévasté.
Sur une maison qui n'a pas été rasée, un graffiti laissé par des locaux : «  Nous nous vengerons  ».

Cet agriculteur d'une trentaine d'années estime ses pertes à environ 100 000 dollars (88 030 euros) : « 500 chèvres, 200 acres d'agriculture, et je ne vous parle même pas de nos maisons. » Il montre un matelas posé dans un édifice brinquebalant, mais toujours — pour l'heure — debout : « Moi, je dors ici en ce moment. Les murs tiennent bon », s'amuse-t-il. Avant, rongé par la colère, de reprendre :

Les chèvres que nous avions sur un terrain à Marjayoun ont été visés délibérément depuis le ciel. Il n'y avait rien autour du troupeau, aucun bâtiment, elles sont toutes mortes bombardées. Quelle autre armée au monde bombarde des chèvres ?

À ses côtés, une personne ayant requis l'anonymat le coupe : « Ils ont tout volé, même des chaises en plastique et le générateur d'électricité de la municipalité. » Il relève son pantalon pudiquement, et pointe une blessure à peine suturée. « J'ai voulu aller voir près du mur l'état de mes oliviers, les soldats israéliens m'ont tiré une balle dans la jambe. »

Des hommes assis devant un bâtiment partiellement détruit, entourés de débris.
Dans un des seuls bâtiments encore debout, des locaux ont installé des matelas : ceux qui rentrent pour quelques jours à Kfar Kila y trouvent un peu de repos la nuit venue.

Le groupe se montre prudent : selon eux, les tireurs, embusqués le long du mur de séparation1, visent régulièrement les personnes qui s'approchent à quelques centaines de mètres d'eux. Un drone d'observation vrombit dans le ciel, il suit nos moindres faits et gestes. Un homme, hilare, se coiffe d'une perruque. Depuis le retour dans le village, tous ont appris à évoluer sous vidéosurveillance constante.

Zone de conflit avec un mur, des barbelés et un soldat en arrière-plan.
L'armée israélienne n'est pas bien loin : embusqués derrière des protections sur le versant libanais du mur de séparation, les soldats surveillent les moindre faits et gestes de la population, appuyés par des drones d'observation qui vrombissent dans le ciel. À quelques mètres, des soldats libanais stationnent, ainsi que les troupes de la Finul.

Tireurs en embuscade

Un peu plus loin, le mur de séparation vient lécher des bâtiments en ruines, où de nombreux graffitis en hébreu sont visibles. Nous sommes au cœur d'une « zone tampon » de quelques dizaines de mètres, qui offre un panorama pour le moins surprenant : dans un triangle improvisé se regardent en chiens de faïence les militaires israéliens embusqués derrière de lourdes protections, les troupes dont la Force intérimaire des Nations unies (Finul) retranchées dans leur base, et quelques soldats libanais, avachis sur un tas de gravats en plein soleil.

Ruines d
Partout, des marques de l'occupation israélienne sont encore visibles : les soldats ont laissé des mots aux habitants libanais.

Un véhicule avec à son bord une famille libanaise passe à proximité. La tension monte d'un cran : par la fenêtre, des femmes font avec leurs doigts le signe de la victoire, destiné aux Israéliens qui scrutent la scène à la jumelle. Le drone, toujours présent, descend dangereusement.

Des débris de bâtiments effondrés, des personnes marchent sur les ruines.
Les habitants de Kfar Kila insistent : leur ville n'est pas seulement inhabitable, tout processus de reconstruction est totalement bloqué par l'armée israélienne. Depuis le cessez-le-feu, des dizaines de personnes ont été blessés par des snipers israéliens, et au moins quatre ont trouvé la mort.

Au bout de la rue, dans une zone supposée à l'abri des potentiels tirs israéliens, un habitant, ayant lui aussi requis l'anonymat, commente : « Je crains que les Israéliens ne finissent par revenir, rapidement. Mais je n'ai pas peur. Nous sommes sur nos terres et nous ne menaçons personne. »

Il poursuit :

Kfar Kila est laissée pour compte, nous le savons. À cinq kilomètres d'ici, l'armée libanaise a fait beaucoup d'efforts, aide la population à se réinstaller, tente de régler les problèmes d'électricité… Nous avons souvent été critiques envers eux, alors il faut le reconnaître. Mais ici, il semble que l'endroit soit trop sensible, et à part ces quelques soldats, personne ne nous est venu en appui.

Abdallah Mrae le coupe :

Nous sommes totalement livrés à nous-mêmes. Pour avoir de la nourriture ou de l'eau, il faut aller à Marjayoun, à une dizaine de kilomètres. Quant à la reconstruction, juste pour mettre une tente, il faut s'enregistrer auprès des autorités libanaises. C'est un processus compliqué qui n'avance pas. Il y a clairement une volonté politique de maintenir un statu quo. Des centaines de préfabriqués devaient être livrés, ils ne sont pas arrivés. De toute évidence, les Israéliens font pression sur l'armée libanaise.

Son camarade reprend :

Je suis prêt à m'installer dès ce soir dans une tente. De toute façon, nous reviendrons. Nous avons été occupés jusqu'en 20002, puis nous avons connu 20063. Comme toujours, nous reconstruirons Kfar Kila. Le problème, c'est que les snipers israéliens continuent de sévir, et cela rend notre présence dangereuse. Tout peut arriver à n'importe quel moment.

Des ruines et des collines, avec un mur et des graffitis au loin.
Le contraste est saisissant : au premier plan, Kfar Kila, en ruines. De l'autre côté du mur, le mont Tfiya, appartenant à la ville israélienne de Metoula, laisse apercevoir des habitations intactes.

L'influence persistante du Hezbollah

Bien qu'officiellement, le Hezbollah n'exerce plus aucun contrôle sur la zone, ce n'est un secret pour personne, le parti de Dieu est enraciné dans le Sud-Liban depuis trop longtemps pour perdre sa mainmise, et encore moins sa popularité. Partout dans Kfar Kila, des drapeaux du parti, plantés au milieu des gravats, saturent le paysage.

« La résistance a donné plus de sang que n'importe qui pour protéger nos frontières. Si les combattants n'avaient pas freiné l'avancée terrestre israélienne, ils seraient remontés jusqu'à Dahieh [la banlieue sud de Beyrouth] », clame un habitant.

Des personnes en deuil dans un cimetière, avec des portraits et des bouquets de fleurs.
Dans la partie du cimetière réservée aux combattants du Hezbollah, des familles pleurent leurs proches tombés au combat depuis le 8 octobre 2023, et l'ouverture d'un front de soutien au Hamas palestinien par la formation politico-militaire chiite. À quelques mètres, une femme est inconsolable : elle explique être la seule survivante de sa famille, ses quatre garçons et son mari sont morts durant la guerre.

Pour les habitants de Kfar Kila, qu'importe si la formation politico-militaire chiite a été à l'initiative, le 8 octobre 2023, de l'ouverture d'un front de soutien au Hamas depuis le Liban-Sud. Le Hezbollah, même décapité d'une large partie de sa chaine de commandement et très affaibli militairement, continue de rayonner dans les cœurs des locaux.

Abdallah Alaoui, 55 ans, est venu « pour la énième fois » inspecter les ruines de sa maison. L'homme montre son ancienne demeure, et l'épicerie attenante qu'il possédait. Il explique avoir perdu quinze proches originaires du village dans cette guerre, sans vouloir pour autant entrer dans les détails. Laconique, il commente :

Quatorze dans les combats, et le quinzième, mon cousin, fin novembre, le lendemain du cessez-le-feu, visé par des tireurs israéliens. Nous avons payé un bien lourd tribut. Ils ont tout tué en nous, même le sentiment de peur que nous pouvions avoir. Qu'ils tirent sur nous s'ils le veulent, nous sommes prêts à mourir.

Pour ce dernier, comme pour l'ensemble des personnes interrogées, l'avenir n'engage pas à l'optimisme :

Avec Joe Biden, les Israéliens faisaient ce que bon leur semblait. Avec l'alliance Nétanyahou-Trump, nous nous attendons au pire. Nous savons qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura pas de justice, nous n'y avons pas droit. Le monde entier se tient avec Israël, seul Dieu nous viendra en aide et les jugera.

Ruines avec des murs érodés, arbres et débris au sol. Atmosphère désolée.
Sur le mur extérieur du cimetière, les soldats israéliens ont écrit «  Fuck Gaza  », en arabe.

Sur les hauteurs de la ville, Abir Shan, une femme d'une quarantaine d'années enveloppée dans une abaya noire, observe ce qu'il reste de Kfar Kila, depuis le cimetière situé sur une colline. La quasi-totalité des tombes a été endommagée, et les soldats ont laissé de nombreux messages sur les murs environnants. Elle nous emmène sur les ruines de sa maison : « Elle avait été construite par mon grand-père, explique-t-elle, les yeux larmoyants. Nous avions un beau jardin, et même un bunker aménagé en dessous. En 2006, nous y avions trouvé refuge. Aujourd'hui, il n'y a plus rien à récupérer, même pas une paire de chaussures. »

Femme en habit noir dans un cimetière, entourée de pierres tombales et de débris.
Abir constate les dégâts dans le cimetière de Kfar Kila, qui a été sévèrement impacté par les frappes israéliennes.

La femme, très affectée, se retourne vers le cimetière : « C'était un endroit de paix, où reposent nos familles. Souvent je venais leur rendre visite, comme je l'ai fait aujourd'hui. » Le soleil décline sur Kfar Kila, et le ciel se drape de couleurs orangées. « Même ces couchers de soleil ne sont plus les mêmes, Kfar Kila n'existe plus. »

Regain de tension

C'est une évidence : le long de la bande frontalière, le cessez-le-feu a toujours davantage relevé du mirage que de la réalité. Quarante-huit heures après notre passage, l'armée israélienne abattait par drone une des personnes rencontrées sur site, et diffusait les images de la frappe sur ses réseaux. Filmé en train de charger des armes légères dans sa camionnette, il était, de toute évidence, en train de les exfiltrer de Kfar Kila.

Des tirs récurrents qui maintiennent de force, en dépit du cessez-le-feu, la région sous tension, malgré les propos pour le moins rassurants du président libanais Joseph Aoun. Ce dernier a assuré dans un entretien à France 24 que « le Hezbollah coopérait au sud du Liban ».

Ruines d
Le village de Kfar Kila, situé au pied de la ligne de démarcation, est adossé au mur de séparation construit par les Israéliens.

Une première depuis le 27 novembre : trois roquettes en provenance du Liban ont été interceptées dans le ciel de Métoula le 22 mars 2025. Bien que le Hezbollah ait catégoriquement nié en être à l'origine, et malgré les avertissements de la Force intérimaire de l'ONU qui a demandé instamment « à toutes les parties de s'abstenir de prendre des mesures qui pourraient compromettre les progrès accomplis », le feu de l'armée israélienne n'a pas tardé à fondre sur le Sud-Liban, à nouveau.

Des frappes qui ont fait au moins une dizaine de morts, en différentes localités. Dans un communiqué, l'armée libanaise a tiré la sonnette d'alarme. Elle a rapporté qu'en outre, des véhicules militaires israéliens « avaient traversé la clôture technique et effectué des opérations de terrassement dans la vallée de Qatamoun, à la périphérie de la ville de Rmeich », « en violation flagrante de la résolution 17014 du conseil de sécurité et de l'accord de cessez-le-feu », avant de se retirer.

Même scénario, ou presque, le 28 mars au matin : de nouveaux tirs de roquettes — toujours non revendiqués — en provenance du Liban-Sud. L'armée israélienne y a répondu par le pilonnage de la zone frontalière, en particulier de Kfar Kila, tandis que le ministre israélien de la défense, Israël Katz, menaçait directement Beyrouth en cas de futures frappes. Quelques heures plus tard, un nouvel ordre d'évacuation visait le quartier de Hadath, dans la banlieue sud de Beyrouth. Enfin, le 4 avril, l'armée israélienne a bombardé la ville de Saïda, capitale du Sud, tuant un responsable palestinien et ses deux fils. C'est pour toutes et tous une évidence : la rupture du cessez-le-feu à Gaza aura des conséquences au pays du Cèdre. Avec ou sans front de soutien du Hezbollah au Hamas.


1À l'instar de celui qui fend le paysage en Cisjordanie occupée et autour de la bande de Gaza, l'armée israélienne a construit un mur le long de sa frontière avec le Liban. Le chantier, décidé par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, a débuté en avril 2012 le long de la ville libanaise de Kfar Kila.

2En 2000, harcelée par la guérilla du Hezbollah, l'armée israélienne évacue le Sud-Liban après une longue occupation.

3À l'été 2006, une guerre de 33 jours met aux prises le Hezbollah et l'armée israélienne.

4NDLR. Adoptée à l'unanimité en 2006, la résolution 1701 a pour objectif de mettre fin aux hostilités entre le Hezbollah et Israël, le Conseil appelant à un cessez-le-feu permanent fondé sur la création d'une zone tampon.

Gaza. Avec Donald Trump, en avant toute vers le nettoyage ethnique

L'image montre deux hommes assis dans un bureau opulent, probablement dans le Bureau Ovale. L'un porte un costume noir avec une cravate rouge, tandis que l'autre est habillé en costume bleu avec une cravate rouge. Ils semblent engagés dans une conversation, avec des expressions sérieuses. En arrière-plan, on voit une cheminée décorée et divers objets sur des étagères. L'ambiance est formelle et politique.

Le Proche-Orient a connu, au cours des dernières décennies, de nombreux plans, souvent américains, mais aussi onusiens, soviétiques, russes, arabes ou israéliens. Celui que le président Donald Trump a présenté lors de sa rencontre avec Benyamin Nétanyahou le 4 février a ceci de particulier qu'il ne prétend plus s'abriter, même partiellement, derrière la façade du droit international. Il le piétine de manière cynique en arguant d'un seul principe : la loi du plus fort. Les idées qu'il avance violent ce qui reste de légalité internationale, déjà largement mise à mal par les crimes contre l'humanité et le génocide à Gaza, qui se poursuivent en toute impunité avec le soutien des États-Unis et un large aval européen.

L'histoire retiendra que le président étatsunien a été le premier chef d'État à recevoir le premier ministre israélien depuis l'émission d'un mandat d'arrêt à son encontre par la Cour pénale internationale pour crime de guerre à Gaza ; un accueil que le locataire de la Maison Blanche a qualifié d'« honneur ». Le trajet de Nétanyahou jusqu'à Washington a pourtant dû être prolongé pour ne pas traverser l'espace aérien de pays susceptibles, quant à eux, d'appliquer le droit international.

Donald Trump a d'abord affirmé sa volonté de faire de Gaza un territoire appartenant à long terme aux États-Unis (« long-term ownership ») : « Nous prendrons la bande de Gaza et nous ferons le travail ; nous nous approprierons ce territoire. » Depuis son accession à la présidence, il a revendiqué la prise de contrôle du canal de Panama et celui du Groenland, sans oublier sa proposition d'intégrer le Canada aux États-Unis. Tout cela au nom de la « défense de [leurs] intérêts » et au mépris des autres, sans exclure, pour cela, l'usage de la force. On comprend que Trump se réclame d'un de ses prédécesseurs, William McKinley (1843-1901), qui déclara la guerre à l'Espagne et, à l'issue de sa victoire, prit le contrôle de Porto Rico, de Guam et des Philippines, annexa Hawaï tandis que Cuba devenait un protectorat. Pire que Vladimir Poutine avec l'Ukraine, Trump ouvre ainsi la voie à la justification de tous les changements de frontières, de la conquête du Congo par le Rwanda à celle de Taïwan par la Chine.

Des projets liés à des intérêts personnels

Cette prise de contrôle d'un territoire situé à des milliers de kilomètres des États-Unis s'accompagne de la proposition de vider Gaza de sa population, de l'installer ailleurs, en Égypte ou en Jordanie qui n'en veulent pas. Gaza deviendrait, selon Trump, « la Côte d'Azur du Proche-Orient », dans la lignée des propositions de son gendre Jared Kushner, en mars 20241. Celui-ci espère y investir et en retirer d'importants bénéfices — il est bon de rappeler que, pour Trump et son entourage, les projets sont souvent liés à des intérêts personnels sonnants et trébuchants.

Le président américain a inscrit ses déclarations dans le sillage des « accomplissements » de son premier mandat : la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël et l'installation de l'ambassade américaine sur place, la légitimation de l'annexion illégale par Israël du plateau du Golan syrien, les accords d'Abraham et le retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien. Il a également précisé que Gaza « ne devrait pas passer par un processus de reconstruction et d'occupation par la même population qui y vit une existence misérable ». Quelle commisération pour ses habitants.

De plan, Trump n'en a guère en réalité : « Cela pourrait être payé par de riches pays voisins. Il pourrait s'agir [pour le point de chute des Palestiniens] de nombreux sites ou d'un seul grand site », n'en déplaise aux rédactions qui n'ont rien trouvé de mieux que de discuter de la faisabilité de la chose au lieu de rappeler son illégalité et, subsidiairement, son immoralité.

La fenêtre d'Overton

Il existe un danger à discuter « objectivement » dans les médias de ce plan de transfert massif de la population — un objectif qu'Israël cherche à remplir depuis 1948 —, c'est de le rendre légitime ; on le fait ainsi entrer dans le cadre de la « fenêtre d'Overton »2. Pour cela, il faut « exposer régulièrement l'opinion publique à des idées auparavant considérées comme extrêmes, en les rendant plus visibles dans les médias et les réseaux sociaux. Cette exposition répétée peut graduellement normaliser ces idées et les rendre moins choquantes, les faisant entrer progressivement dans la fenêtre acceptée. »

En discutant en toute objectivité du nettoyage ethnique, on le rend « discutable ». Le fait même que le chef d'État le plus puissant au monde puisse se permettre de tels propos en dit long de cette fenêtre ouverte par 15 mois de génocide à Gaza. On a beau faire de Donald Trump le symbole d'un homme capable de toutes les folies et de tous les excès, c'est bien le bilan macabre de son prédécesseur et la complicité de ses homologues occidentaux qui lui permet de dérouler un tel discours.

On ne discute pas de savoir si le transfert de population, un crime contre l'humanité selon l'article 7 du statut de Rome3, est possible ; on ne demande pas non plus à ses lecteurs et lectrices s'ils «  [croient] au projet de Trump de transformer Gaza en Riviera », comme l'a suggéré Le Figaro dans un sondage. Sur France Info, chaîne du service public, on ne juge pas utile de reprendre un invité qui qualifie la démarche de Donald Trump de « pragmatique ». Mieux, on le questionne sur la faisabilité de la chose : « Comment imaginer ce transfert dans d'autres pays ? Dans quel pays ? L'Égypte ? La Jordanie, pays qui aujourd'hui refuse cette idée ? » Rien ne résiste au professionnalisme journalistique, pas même la perspective d'un nettoyage ethnique au lendemain d'un génocide.

Quand Arte met en bandeau, le 31 janvier 2025, dans son émission « 28 Minutes », « Faudrait-il évacuer la bande de Gaza le temps de la reconstruction ? », la chaîne, particulièrement muette sur le génocide à Gaza, contribue à l'acceptabilité de l'inacceptable. Il aurait été plus honnête de titrer « un crime contre l'humanité est-il nécessaire pour reconstruire Gaza ? ». Car c'est bien la question qui est posée après les déclarations de Trump.


1«  “Nettoyer Gaza” qui a un bord de mer au “potentiel précieux” : tollé en ligne après des propos de Jared Kushner  », L'Orient Le Jour, 20 mars 2024.

2Expression utilisée «  pour désigner le fait que les idées jugées acceptables par la population sont toutes à l'intérieur d'un périmètre précis. Une sorte de fenêtre, en quelque sorte.  »

3«  Le transfert, direct ou indirect, par une puissance occupante d'une partie de sa population civile, dans le territoire qu'elle occupe, ou la déportation ou le transfert à l'intérieur ou hors du territoire occupé de la totalité ou d'une partie de la population de ce territoire.  »

« Tenir seuls dans le désert »

L'image montre une plage à l'heure du coucher de soleil, avec des nuages sombres dans le ciel. Au premier plan, on aperçoit du sable et une petite étendue d'eau stagnante. On peut également voir des tentes ou des abris, probablement des habitations temporaires, ainsi que quelques personnes se déplaçant sur la plage. L'atmosphère est à la fois paisible et mélancolique, avec des teintes orange et grises dans le ciel.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de la ville de Gaza avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et les siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Il a reçu, pour ce journal de bord, deux récompenses au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre, dans la catégorie presse écrite et prix Ouest-France. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Dimanche 2 février 2025.

Le passage vers le nord est ouvert depuis plus de dix jours. Les piétons peuvent prendre la route côtière, et les véhicules la rue Salaheddine, la principale artère de Gaza.

À Deir el-Balah, il n'y a presque plus personne. Ma tente est maintenant la seule dans la parcelle entourée de murs, où je l'ai plantée. La famille de mon ami Hassoun, ses oncles et ses tantes, sont tous partis vers Gaza ville, là où ils habitaient avant. Autour de notre terrain, le camp informel qui s'étendait jusqu'à la mer s'est entièrement vidé.

C'est un peu bizarre de ne plus entendre le bourdonnement constant produit par les milliers de personnes qui étaient là, ponctué par les cris d'enfants, les voix des femmes et parfois les invectives des bagarres. C'était comme un marché gigantesque, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et puis, tout à coup, le calme. Le silence. Sabah et les enfants sont déstabilisés. Ils disent se sentir comme en plein désert. Pourtant, il y a de la vie. On commence à voir les taupes sortir leur tête du sol, profitant du calme pour la première fois depuis le début de la guerre.

Apprécier de nouveau la mer

La normalité était devenue anormale. La normalité, dans cet endroit, c'est le calme, la vie à la plage, les couchers de soleil sur l'horizon. On l'avait oubliée. Elle n'est toutefois pas complètement revenue. Les dizaines de milliers de déplacés ont laissé des traces. Des carrés dessinés sur le sable, parfois délimités par des sacs de sable. Des morceaux de tissus volent au vent : des habits abandonnés, des vieux draps ou des couvertures élimées qui servaient de clôtures de fortune pour protéger les espaces familiaux des regards. Mais ils peuvent encore servir : des gens viennent les récupérer, ils les utiliseront pour allumer le feu dans leurs fours d'argile.

La vie quotidienne se complique car notre lieu de résidence est redevenu ce qu'il était avant : un lieu de loisirs à l'écart de la ville, où on trouvait des « chalets » de vacances. Notre terrain était destiné à en accueillir un, et il y en avait déjà deux dans le voisinage, dont l'un était occupé par une ONG française. Des familles louaient ces petites villas, souvent avec piscine, pour passer quelques jours près de la mer dans l'intimité.

Avec le départ des déplacés, on redécouvre le paysage. J'ai fait presque la moitié du trajet à pied et cela m'a permis d'apprécier de nouveau la mer. Pendant la guerre, on ne la voyait pas de la route côtière, elle était cachée par les bâches des camps de fortune. On l'apercevait un peu quand on voyageait debout dans les bétaillères. Pendant ce trajet le spectacle était le même qu'autour de ma tente : des kilomètres de déchets, à perte de vue. Les gens ont tout abandonné derrière eux. Les emplacements des tentes sont inscrits sur le sable, les remparts de sable contre les marées et les inondations sont encore visibles, ainsi que les trous qui servaient d'égouts.

On trouve maintenant de tout

Les marchands ambulants ont disparu. Sur les bords de la route côtière, ils vendaient tout et n'importe quoi sous des échoppes improvisées. Eux aussi étaient des déplacés ; ils sont tous partis. Si on veut acheter quoi que ce soit, il faut aller au centre-ville, assez loin de notre petit morceau de désert. Là-bas, maintenant, on trouve des épiceries et des supérettes aux rayons bien garnis. Les Israéliens prétendent que tout vient de l'aide humanitaire, mais en réalité, une bonne moitié des marchandises sont importées par les négociants autorisés à entrer dans la bande de Gaza, ou simplement sortie des stocks des commerçants qui les gardaient pour faire monter les prix.

Quoi qu'il en soit, on trouve de tout maintenant. Walid se gave de chocolat. Il en avait tellement manqué, et ses frères aussi, que je ne peux pas les empêcher d'en manger, j'en apporte même des cartons entiers. On trouve aussi des jus de fruit, Walid peut enfin boire son jus de mangue préféré. Les prix ont beaucoup baissé. Certains produits sont même revenus à leur prix d'avant-guerre ; d'autres, comme le poulet et la viande, valent encore cinq à huit fois le prix normal, mais c'est un énorme progrès par rapport à leur coût exorbitant d'avant le cessez-le-feu. Par contre, l'argent liquide manque toujours. Quelques commerçants acceptent de nouveau les cartes de crédit, mais une grande partie des biens et des services, les trajets en bétaillère par exemple, doivent toujours être payés en cash. Les agences bancaires commencent à rouvrir, mais elles ne peuvent fournir de billets. L'Autorité monétaire, sorte de banque centrale de la Palestine, dit que plus de 180 millions de dollars en billets ont été volés pendant la guerre dans la principale banque de Gaza. Du coup, les banques hésitent à réintroduire le cash dans le territoire. Cela fait deux ou trois jours que je n'arrive pas à trouver le moindre billet, même auprès des changeurs qui prélevaient au passage de 30 à 35 % de commission sur un virement de mon compte à Ramallah.

Le déplacement est devenu vraiment difficile. Il y a beaucoup de moins de bétaillères. Ces charrettes tirées par des ânes ou des vieilles voitures, qui étaient devenues les omnibus de Gaza, servent maintenant au retour des déplacés vers le nord. Pour aller de chez moi à la Maison de la Presse, au centre-ville de Deir el Balah, j'attends parfois une heure avant de trouver un transport. Et leur prix a augmenté à cause de leur rareté.

« Si tu as de l'eau là où tu es, restes-y »

Mais nous nous demandons : devons-nous partir nous aussi ? Comme vous le savez, notre tour à Gaza-ville a miraculeusement échappé aux destructions, et nos amis restés sur place nous ont envoyé des vidéos les montrant en train de nettoyer notre appartement, qui est à peu près en état. Mais ceux qui sont rentrés me disent tous la même chose : « Rami, si tu as de l'eau là où tu es, restes-y. » Eux, ils ont tout perdu, leurs maisons sont détruites, ils ont du mal à trouver un endroit pour planter leur tente, mais le problème le plus important, c'est le manque d'eau. « On ne parle pas seulement de l'eau potable, mais de l'eau en général, pour les besoins quotidiens. »

Dans cette partie dévastée du nord, on manque aussi d'électricité. Un autre de mes amis me dit :

Pour charger mon téléphone, je dois faire trois kilomètres à pied. Là où je suis, au camp de Tal al-Zataar, et non plus à Jabaliya, on ne trouve plus ces petits business avec des panneaux solaires pour recharger nos appareils. Ils ont tous été détruits par les Israéliens. Et de toute façon, il est très difficile de capter le réseau de la compagnie palestinienne Jawal, donc la majorité des gens utilisent des cartes e-sim, pour avoir un peu d'internet, mais encore faut-il pouvoir s'approcher de la frontière pour capter un réseau israélien.

J'ai eu des nouvelles de mon ami Hassoun, le propriétaire de la parcelle où nous habitons toujours sous notre tente. Lui aussi a pu retrouver son appartement, à peu près intact, gardé par une famille voisine qui s'y était installée et en avait pris soin. «  J'étais si content de retrouver mon lit, dit Hassoun, que je me suis immédiatement endormi pour me réveiller quatre heures plus tard. Ces quatre heures de vrai sommeil ont compensé les quinze mois d'insomnie de notre exil au sud. » Il dit aussi que le quartier a bien changé : « Il y a beaucoup de gens qu'on ne connaît pas, il y a de la tension, parfois des disputes, des bagarres. Tout le monde est sur les nerfs. Tu ne vas pas reconnaître Gaza. C'est totalement détruit et les gens aussi ont changé. » Je lui ai répondu : « Hassoun, nous aussi on a changé. Cette guerre a changé tout le monde. On le voit chez les autres, mais on ne le voit pas chez soi ».

Tout n'a pas disparu, malgré tout : « On retrouve quand même parfois l'ambiance d'avant, Hier, j'ai passé la nuit autour d'un feu, à boire du café et du thé et en discutant avec des amis. J'étais content ». Mais lui aussi m'a conseillé de ne pas rentrer tout de suite, à cause du manque d'eau :

Moi, j'habite au rez-de-chaussée, je pourrai installer une citerne. Mais ceux qui habitent dans les étages devront monter l'eau dans des récipients. Et comme il y a de plus en plus de gens qui arrivent, il y aura plus de de plus en plus de consommation. Mais l'eau courante n'arrive toujours pas.

Comment s'adapter à sa nouvelle vie

Pour l'électricité, des compagnies privées commencent à mettre en place de gros groupes électrogènes, comme avant la guerre. Ils tirent des lignes vers les maisons, en vendant le courant cinq fois le prix normal, en espérant avoir assez de carburant pour faire tourner les générateurs.

Gaza aujourd'hui ressemble à ce qu'était le sud au début de la guerre : les déplacés de retour ont trouvé une zone déserte, où il leur faut inventer des solutions pour l'eau et l'électricité, créer des petits commerces ambulants, etc. On voit apparaître des petits marchands, des points où on peut recharger son téléphone… Les déplacés vont transmettre leur expérience de débrouillardise aux habitants qui étaient restés sur place. Ils vont leur expliquer comment s'adapter à leur nouvelle vie. Ce sera très difficile.

Tous les membres de la famille de Sabah sont rentrés, mais ils n'ont plus rien. La maison paternelle à Chaja'iya n'existe plus. Ils ne peuvent même pas aller planter une tente à côté des décombres, car la maison détruite est maintenant incluse dans une nouvelle « zone tampon » interdite, entre la bande de Gaza et le mur israélien. Les maisons des beaux-frères de Sabah ont également disparu. Ils habitent pour l'instant chez des amis ou des proches.

La différence avec le sud, c'est qu'à Gaza ville il n'y pas assez de place pour abriter des centaines de milliers de personnes dans des camps, avec des tentes au milieu des ruines. Et l'aide humanitaire est encore insuffisante. Pour le moment, elle se réduit aux denrées alimentaires. D'ailleurs, elle ne représente qu'un tiers des importations, le reste est assuré par le secteur privé, donc commercial. Mais les besoins en matière d'hébergement sont immenses. À l'heure où j'écris, les Israéliens interdisent toujours les citernes. Je n'ai pas trouvé ni un robinet pour remplacer celui cassé, ni des vitres pour les fenêtres.

C'est la non-vie qui commence. La vie normale ne va pas reprendre. Les Israéliens n'ont pas l'intention de reconstruire Gaza, et ils sont confortés par la déclaration de Trump, qui veut « faire le ménage » dans l'enclave. L'objectif d'Israël, c'est que la vie devienne tellement impossible pour les Gazaouis qu'ils accepteront de s'exiler, pour des raisons « humanitaires ». Surtout la jeunesse, à qui on fera vite comprendre qu'elle n'a pas d'avenir ici.

Sabah et moi avons décidé de rester encore un peu à Deir el-Balah. On va attendre que les embouteillages se résorbent sur l'avenue Salaheddine, et de voir si le problème de l'eau se résoud dans notre immeuble. Je ne peux pas monter deux jerricanes de 20 kilos chacun sur neuf étages, et de toute façon, ce serait bien insuffisant pour les besoins les plus basiques, surtout au début où il faudra tout nettoyer et tout laver, les draps, les couvertures, etc. On va voir si on peut tenir seuls dans le désert, ou bien trouver un appartement, à Deir el-Balah ou ailleurs, en attendant de voir comment la situation évolue.

#

L

Palestine, et maintenant ? — sur Au Poste

Le 5 février 2025 à 9h00, Rami Abou Jamous sera en direct de Gaza.

Interviewé par David Dufresne, il évoquera la trêve, la panique juste avant le cessez-le-feu, les otages, la fin de l'aide américaine etc.

Pour regarder l'émission en direct : auposte.fr

L

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
Parution : 29 novembre 2024
272 pages
18 euros

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Si Gaza reprend sa respiration au lendemain du cessez-le-feu, le cauchemar continue dans les campagnes et les bourgs de Cisjordanie : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Le harcèlement de colons grisés par l'impunité est terrible. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion. Mais qui refusent de s'avouer vaincus.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

L
Entrée du camp Ayda, à Bethléem

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

L
Le fils de Mosad Soufan devant leur maison

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

L
Message sur un des groupes de «  chasseurs de nazis  » ciblant Mosad Soufan et géolocalisant sa maison.

#

Orient XXI remercie ici la FIDH pour nous avoir proposé de l'accompagner en Palestine, et pour le travail d'information et de terrain qu'elle mène sur les sujets de droit international et humain avec près de 200 organisations à travers le monde.

Article publié le 20 janvier 2025 et mis à jour le 21 janvier à 9h30 heure française.


1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

« S'il y a un cessez-le-feu, que feriez-vous en premier ? »

L'image montre un moment touchant entre un enfant et un adulte. L'adulte semble embrasser l'enfant, qui a l'air attentionné et gaze directement vers l'objectif. On peut aussi voir quelques mains, une d'elles touchant l'épaule de l'enfant. L'ambiance est empreinte d'émotion et de tendresse. Les vêtements des figures suggèrent un environnement austère.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de la ville de Gaza avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et les siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Il a reçu, pour ce journal de bord, deux récompenses au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre, dans la catégorie presse écrite et prix Ouest-France. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Mardi 14 janvier 2025.

Depuis deux semaines, les Gazaouis sont convaincus qu'un cessez- le- feu est imminent, et que cela va arriver avant l'intronisation de Donald Trump, le 20 janvier. Tout le monde s'y prépare, et tout le monde est heureux parce que les gens pensent que cette fois, l'espoir ne débouchera pas sur une déception. Tout le monde en parle, mes amis, mes voisins, les gens au marché… et bien sûr dans les transports en commun de fortune, ces bétaillères tirées par une vieille voiture. D'habitude, quand je monte dans l'une d'entre elles, je me contente d'écouter les conversations sans intervenir, pour prendre le pouls de Gaza. Cette fois, j'ai posé une question. Celle que je pose à tous ceux que je rencontre ces jours-ci : « S'il y a un cessez-le-feu, quelle est la première chose que vous ferez ? » Les réponses m'ont brisé le cœur.

« Ça fait un an et demi que je n'ai pas vu mon père »

Ahmed, un ami, m'a répondu : « La première chose que je ferai, c'est d'aller voir mon père. » Ahmed est avec nous, dans la partie sud de la bande de Gaza. Sa famille habitait Gaza-ville. Au début de la guerre, il est parti vers le sud, poussé par l'armée d'occupation israélienne, avec toute sa famille. Sauf son père, qui a catégoriquement refusé d'obéir. Il est resté dans le nord, dans le camp de Jabaliya.

L'armée israélienne a coupé en deux la bande de Gaza. Elle interdit le passage du nord au sud.

Ça fait un an et demi que je n'ai pas vu mon père. Je n'attends que ce moment. J'espère qu'il sera toujours vivant quand le cessez-le-feu nous permettra d'aller dans le Nord. Ça bombarde 24 heures sur 24 là-bas. Je crains à chaque instant d'apprendre que mon père a été tué et qu'il repose en paix.

Dans la bétaillère, un passager m'a dit :

Je n'ai plus de nouvelles de ma cousine. Dans son dernier message, elle disait « On va bien, grâce à Dieu ». C'était il y a presque un mois et demi. Elle est avec son mari et leurs quatre enfants. Ils habitaient à Saftawi [un faubourg de la ville de Gaza]. Quand les bombardements se sont intensifiés, ils ont fui et ils se sont installés à Tall Zaatar [le camp de réfugiés de Jabaliya], dans un bâtiment appartenant à l'un de leurs amis. L'armée israélienne a encerclé le camp, et depuis, on ne sait rien. Est-ce qu'ils sont encore vivants ? Est-ce que la maison est détruite ? Est-ce qu'ils ont été arrêtés par les Israéliens ?

L'homme a vérifié auprès des trois hôpitaux de la partie nord, Al-Awda, Kamal-Adwan et l'hôpital indonésien, quand ces établissements fonctionnaient encore. Rien. On n‘y avait pas reçu de morts ni de blessés portant le nom de famille de sa cousine. Il est d'autant plus inquiet que des gens lui ont dit avoir vu des images satellites de la maison dans laquelle sa cousine s'était réfugiée, et qu'elle avait été détruite. Mon compagnon de voyage ne sait pas si sa cousine est vivante ou ensevelie sous les décombres avec son mari et ses enfants.

« Je veux juste enterrer dignement mon frère »

Un autre passager de la bétaillère dit que la première chose qu'il fera, c'est d'aller chercher le corps de son frère. Ce dernier a été tué par un quadricoptère, ces petits drones armés qui peuvent surgir n'importe où et à tout moment. Le drone a tiré sur son frère, il y a plusieurs semaines, en plein milieu de la route entre le camp de Jabaliya et la ville de Gaza.

Des gens ont vu qu'il était mort, mais personne n'a osé aller le chercher, c'était trop dangereux. Je veux juste retrouver son corps et l'enterrer dignement. J'espère qu'il n'a pas été dévoré par les chiens. J'espère qu'il porte toujours ses vêtements, pour que je puisse le reconnaître.

Il avait les larmes aux yeux.

Un autre encore m'a répondu :

S'il y a un cessez-le-feu, j'espère que je pourrai faire sortir ma mère de Gaza pour un transfert médical. Elle a un cancer, et le seul hôpital spécialisé qui pratique des chimiothérapies, celui qu'on appelle l'Hôpital turc, près de Gaza-ville, a été bombardé par les Israéliens. Il est hors service depuis le deuxième mois de la guerre. On est dans une course contre le temps. Il faut qu'elle puisse être soignée ailleurs.

C'est aussi le cas du neveu de Sabah, Youssef, ce jeune garçon qui a été grièvement blessé dans un bombardement. Il est sorti de l'hôpital mais il n'est pas en bonne santé. À l'hôpital, ils ont fait une demande de transfert. D'après l'Organisation mondiale de la santé (OMS), entre 20 000 et 40 000 personnes à Gaza sont entre la vie et la mort. Elles ont besoin d'être soignées à l'étranger de toute urgence.

Nombre d'entre eux attendent d'être opérés. Ils ne se trouvent pas dans les hôpitaux, qui n'ont plus de place, enfin ceux qui fonctionnent encore, mais sous une tente ou une bâche, dans des conditions de vie très dures. Un autre passager me dit :

Moi, je voudrais voir si notre maison est toujours intacte. Elle est dans la partie nord, à Beit Hanoun. On me dit qu'elle a été détruite. J'ai travaillé plus de 25 ans en Israël pour construire cette maison de six étages, pour mes enfants et moi. Elle a un grand terrain avec un potager et des arbres fruitiers. Je n'ai plus de nouvelles, personne ne peut y aller.

Nous irons planter nos tentes sur les ruines de nos maisons

Ce qui me frappe, c'est que le rêve de toutes ces personnes, c'est de plonger dans un cauchemar. Leur rêve, c'est de voir si une cousine est morte ou vivante, d'enterrer un frère abandonné au milieu d'une route, de voir si une maison a été aplatie par les bombes. Des dizaines de milliers de personnes rêvent de retrouver les corps de leurs proches enterrés sous les gravats, et de leur donner une sépulture, s'il en reste quelque chose. Ou bien de vérifier si un frère a été enlevé par les Israéliens, et s'il est encore vivant. Car depuis le premier jour de la guerre, les Israéliens ne donnent pas de nouvelles des hommes qu'ils capturent. Avant, ils informaient la Croix-Rouge des arrestations en Cisjordanie ou à Gaza. Là, il y a des milliers de disparus, dont on ne sait ni s'ils ont été arrêtés, ni où ils sont, ni s'ils sont toujours en vie. Beaucoup de Gazaouis veulent aller au nord, simplement pour chercher la trace d'un parent. Mais c'est un cauchemar qui les attend, car le disparu est soit mort, soit dans une geôle israélienne.

Les Israéliens qui vivaient dans ce qu'on appelle « l'enveloppe de Gaza », c'est-à-dire les kibboutz construits près de l'enclave, retrouveront leurs maisons, leurs écoles, leurs jardins d'enfants, leurs parcs, et une vie normale. Nous, nous irons planter nos tentes sur les ruines de nos maisons. Nous n'aurons ni écoles, ni jardins d'enfants, ni parcs. Aucune infrastructure ne sera debout. Il n'y aura pas de système de santé.

Les Israéliens qui vivaient près de la frontière libanaise, et qui ont été évacués, vont eux aussi rentrer chez eux, après le cessez-le-feu conclu avec le Hezbollah. Des milliers de Gazaouis ne pourront pas faire de même, car Israël parle d'établir une zone tampon, un no man's land d'au moins un kilomètre de large à l'intérieur de la bande de Gaza. Quant au reste des Gazaouis, si Israël leur permet de rentrer chez eux pendant la première ou la deuxième phase du cessez-le-feu, ils vivront eux aussi un cauchemar. Ils ne retrouveront plus rien. Presque toutes les localités de la bande de Gaza sont entièrement rasée, de Rafah, au sud, à Jabaliya, au nord. Un séisme est passé par là. Un « israélisme » qui a tout détruit.

Après le cessez-le-feu, ce ne sera pas le retour à la vie. Ce sera une deuxième guerre. Nous sommes si psychologiquement atteints que même si nous savons qu'un cauchemar nous attend, nous le désirons. Il faudrait qu'un psychiatre m'explique comment nous en sommes arrivés là. Après le cessez-le-feu, nous ne vivrons pas une vraie vie. La machine de guerre se sera arrêtée, mais il y aura toujours le blocus, la reconstruction prendra plusieurs années, le risque de famine persistera parce qu'il sera impossible de livrer tous les vivres nécessaires d'un seul coup. Personne ou presque n'ayant plus les moyens d'acheter de la nourriture, nous dépendrons à 100 % de l'aide humanitaire. Une aide qui sera toujours contrôlée par Israël. Nous rêvons d'un cauchemar créé par les Israéliens.

#

L

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
Parution : 29 novembre 2024
272 pages
18 euros

Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre

Par : Jean Stern
L'image montre un paysage rural avec un arbre olivier au premier plan. Cet olivier, avec ses branches étendues, surplombe une vallée. En arrière-plan, on peut voir un village ou une petite ville, probablement construite sur des collines, entourée de terres agricoles. Le ciel est clair et ensoleillé, ce qui donne une belle lumière à la scène. Le terrain est rocheux et légèrement aride, typique de certaines régions méditerranéennes.

Actualisation : Plus de 150 attaques de colons contre des agriculteurs palestiniens ont été recensées en marge de la récolte des olives qui a commencé début octobre 2025.
Dans les territoires occupés, le harcèlement des colons et de l'armée est toujours plus terrible : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion.

De notre envoyé spécial en Palestine

En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.

Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.

Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français]  », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.

Cinq attaques par jour en moyenne

Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.

Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien1. Et les attaques de colons se sont intensenfiés ces dernières heures, notamment à Al-Funduq et Jinsafut, deux villages situés à l'est de Qalqilya.

Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.

Les Palestiniens tout le temps observés

En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.

L
Entrance to Camp Ayda, Bethlehem.

Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.

Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.

L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.

Nuits de barbarie

Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.

Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.

Sur cette image, on voit un homme âgé assis sur une chaise en plastique. Il porte un vêtement traditionnel et un foulard sur la tête. Son visage affiche un sourire chaleureux. À côté de lui, un jeune garçon portant un sweat à capuche et des jeans regarde vers le bas. En arrière-plan, on aperçoit un mur et un réservoir d
Masafer Yatta. Khaled Najjar

Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.

Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.

À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation2, file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.

Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens3. Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Israël Katz vient pour sa part de faire libérer la poignée de colons, seize au total, qui étaient en détention administrative. Ils seront utiles a précisé ce ministre pour « renforcer et encourager le mouvement des implantations ». On ne serait être plus clair dans la délivrance du permis de tuer. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.

« On reconstruira »

Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.

Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »

Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois. C'est l'annexion en cours qui inquiète tant, ce 20 janvier, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Maison par maison, champ après champ « une très grave violation du droit international », a mis en garde António Guterres. Comme à Gaza, tout est écrit, tout avance. Le sentiment de rage et de colère me poursuit, devant tant d'aveuglement et de complaisance à l'égard de criminels patentés.

Beita, convoitée par les colons

Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.

L
Mosa Soutan's son in front of their house

Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.

Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.

L
Message to one of the groups of «  Nazi hunters  » targeting Mosad Soufan and geo-locating his house

1De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.

2NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.

3Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, «  Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique  », Les Échos, 28 novembre 2023.

« S'il y a un cessez-le-feu, que feriez-vous en premier ? »

L'image montre un moment touchant entre un enfant et un adulte. L'adulte semble embrasser l'enfant, qui a l'air attentionné et gaze directement vers l'objectif. On peut aussi voir quelques mains, une d'elles touchant l'épaule de l'enfant. L'ambiance est empreinte d'émotion et de tendresse. Les vêtements des figures suggèrent un environnement austère.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de la ville de Gaza avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et les siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Il a reçu, pour ce journal de bord, deux récompenses au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre, dans la catégorie presse écrite et prix Ouest-France. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Mardi 14 janvier 2025.

Depuis deux semaines, les Gazaouis sont convaincus qu'un cessez- le- feu est imminent, et que cela va arriver avant l'intronisation de Donald Trump, le 20 janvier. Tout le monde s'y prépare, et tout le monde est heureux parce que les gens pensent que cette fois, l'espoir ne débouchera pas sur une déception. Tout le monde en parle, mes amis, mes voisins, les gens au marché… et bien sûr dans les transports en commun de fortune, ces bétaillères tirées par une vieille voiture. D'habitude, quand je monte dans l'une d'entre elles, je me contente d'écouter les conversations sans intervenir, pour prendre le pouls de Gaza. Cette fois, j'ai posé une question. Celle que je pose à tous ceux que je rencontre ces jours-ci : « S'il y a un cessez-le-feu, quelle est la première chose que vous ferez ? » Les réponses m'ont brisé le cœur.

« Ça fait un an et demi que je n'ai pas vu mon père »

Ahmed, un ami, m'a répondu : « La première chose que je ferai, c'est d'aller voir mon père. » Ahmed est avec nous, dans la partie sud de la bande de Gaza. Sa famille habitait Gaza-ville. Au début de la guerre, il est parti vers le sud, poussé par l'armée d'occupation israélienne, avec toute sa famille. Sauf son père, qui a catégoriquement refusé d'obéir. Il est resté dans le nord, dans le camp de Jabaliya.

L'armée israélienne a coupé en deux la bande de Gaza. Elle interdit le passage du nord au sud.

Ça fait un an et demi que je n'ai pas vu mon père. Je n'attends que ce moment. J'espère qu'il sera toujours vivant quand le cessez-le-feu nous permettra d'aller dans le Nord. Ça bombarde 24 heures sur 24 là-bas. Je crains à chaque instant d'apprendre que mon père a été tué et qu'il repose en paix.

Dans la bétaillère, un passager m'a dit :

Je n'ai plus de nouvelles de ma cousine. Dans son dernier message, elle disait « On va bien, grâce à Dieu ». C'était il y a presque un mois et demi. Elle est avec son mari et leurs quatre enfants. Ils habitaient à Saftawi [un faubourg de la ville de Gaza]. Quand les bombardements se sont intensifiés, ils ont fui et ils se sont installés à Tall Zaatar [le camp de réfugiés de Jabaliya], dans un bâtiment appartenant à l'un de leurs amis. L'armée israélienne a encerclé le camp, et depuis, on ne sait rien. Est-ce qu'ils sont encore vivants ? Est-ce que la maison est détruite ? Est-ce qu'ils ont été arrêtés par les Israéliens ?

L'homme a vérifié auprès des trois hôpitaux de la partie nord, Al-Awda, Kamal-Adwan et l'hôpital indonésien, quand ces établissements fonctionnaient encore. Rien. On n‘y avait pas reçu de morts ni de blessés portant le nom de famille de sa cousine. Il est d'autant plus inquiet que des gens lui ont dit avoir vu des images satellites de la maison dans laquelle sa cousine s'était réfugiée, et qu'elle avait été détruite. Mon compagnon de voyage ne sait pas si sa cousine est vivante ou ensevelie sous les décombres avec son mari et ses enfants.

« Je veux juste enterrer dignement mon frère »

Un autre passager de la bétaillère dit que la première chose qu'il fera, c'est d'aller chercher le corps de son frère. Ce dernier a été tué par un quadricoptère, ces petits drones armés qui peuvent surgir n'importe où et à tout moment. Le drone a tiré sur son frère, il y a plusieurs semaines, en plein milieu de la route entre le camp de Jabaliya et la ville de Gaza.

Des gens ont vu qu'il était mort, mais personne n'a osé aller le chercher, c'était trop dangereux. Je veux juste retrouver son corps et l'enterrer dignement. J'espère qu'il n'a pas été dévoré par les chiens. J'espère qu'il porte toujours ses vêtements, pour que je puisse le reconnaître.

Il avait les larmes aux yeux.

Un autre encore m'a répondu :

S'il y a un cessez-le-feu, j'espère que je pourrai faire sortir ma mère de Gaza pour un transfert médical. Elle a un cancer, et le seul hôpital spécialisé qui pratique des chimiothérapies, celui qu'on appelle l'Hôpital turc, près de Gaza-ville, a été bombardé par les Israéliens. Il est hors service depuis le deuxième mois de la guerre. On est dans une course contre le temps. Il faut qu'elle puisse être soignée ailleurs.

C'est aussi le cas du neveu de Sabah, Youssef, ce jeune garçon qui a été grièvement blessé dans un bombardement. Il est sorti de l'hôpital mais il n'est pas en bonne santé. À l'hôpital, ils ont fait une demande de transfert. D'après l'Organisation mondiale de la santé (OMS), entre 20 000 et 40 000 personnes à Gaza sont entre la vie et la mort. Elles ont besoin d'être soignées à l'étranger de toute urgence.

Nombre d'entre eux attendent d'être opérés. Ils ne se trouvent pas dans les hôpitaux, qui n'ont plus de place, enfin ceux qui fonctionnent encore, mais sous une tente ou une bâche, dans des conditions de vie très dures. Un autre passager me dit :

Moi, je voudrais voir si notre maison est toujours intacte. Elle est dans la partie nord, à Beit Hanoun. On me dit qu'elle a été détruite. J'ai travaillé plus de 25 ans en Israël pour construire cette maison de six étages, pour mes enfants et moi. Elle a un grand terrain avec un potager et des arbres fruitiers. Je n'ai plus de nouvelles, personne ne peut y aller.

Nous irons planter nos tentes sur les ruines de nos maisons

Ce qui me frappe, c'est que le rêve de toutes ces personnes, c'est de plonger dans un cauchemar. Leur rêve, c'est de voir si une cousine est morte ou vivante, d'enterrer un frère abandonné au milieu d'une route, de voir si une maison a été aplatie par les bombes. Des dizaines de milliers de personnes rêvent de retrouver les corps de leurs proches enterrés sous les gravats, et de leur donner une sépulture, s'il en reste quelque chose. Ou bien de vérifier si un frère a été enlevé par les Israéliens, et s'il est encore vivant. Car depuis le premier jour de la guerre, les Israéliens ne donnent pas de nouvelles des hommes qu'ils capturent. Avant, ils informaient la Croix-Rouge des arrestations en Cisjordanie ou à Gaza. Là, il y a des milliers de disparus, dont on ne sait ni s'ils ont été arrêtés, ni où ils sont, ni s'ils sont toujours en vie. Beaucoup de Gazaouis veulent aller au nord, simplement pour chercher la trace d'un parent. Mais c'est un cauchemar qui les attend, car le disparu est soit mort, soit dans une geôle israélienne.

Les Israéliens qui vivaient dans ce qu'on appelle « l'enveloppe de Gaza », c'est-à-dire les kibboutz construits près de l'enclave, retrouveront leurs maisons, leurs écoles, leurs jardins d'enfants, leurs parcs, et une vie normale. Nous, nous irons planter nos tentes sur les ruines de nos maisons. Nous n'aurons ni écoles, ni jardins d'enfants, ni parcs. Aucune infrastructure ne sera debout. Il n'y aura pas de système de santé.

Les Israéliens qui vivaient près de la frontière libanaise, et qui ont été évacués, vont eux aussi rentrer chez eux, après le cessez-le-feu conclu avec le Hezbollah. Des milliers de Gazaouis ne pourront pas faire de même, car Israël parle d'établir une zone tampon, un no man's land d'au moins un kilomètre de large à l'intérieur de la bande de Gaza. Quant au reste des Gazaouis, si Israël leur permet de rentrer chez eux pendant la première ou la deuxième phase du cessez-le-feu, ils vivront eux aussi un cauchemar. Ils ne retrouveront plus rien. Presque toutes les localités de la bande de Gaza sont entièrement rasée, de Rafah, au sud, à Jabaliya, au nord. Un séisme est passé par là. Un « israélisme » qui a tout détruit.

Après le cessez-le-feu, ce ne sera pas le retour à la vie. Ce sera une deuxième guerre. Nous sommes si psychologiquement atteints que même si nous savons qu'un cauchemar nous attend, nous le désirons. Il faudrait qu'un psychiatre m'explique comment nous en sommes arrivés là. Après le cessez-le-feu, nous ne vivrons pas une vraie vie. La machine de guerre se sera arrêtée, mais il y aura toujours le blocus, la reconstruction prendra plusieurs années, le risque de famine persistera parce qu'il sera impossible de livrer tous les vivres nécessaires d'un seul coup. Personne ou presque n'ayant plus les moyens d'acheter de la nourriture, nous dépendrons à 100 % de l'aide humanitaire. Une aide qui sera toujours contrôlée par Israël. Nous rêvons d'un cauchemar créé par les Israéliens.

#

L

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
Parution : 29 novembre 2024
272 pages
18 euros

France. L'amitié avec Israël comme excuse de la violation du droit international

L'image montre un homme en costume, probablement un porte-parole ou un responsable politique, s'exprimant devant un groupe de journalistes. Il se tient à l'extérieur avec une vue panoramique de la ville en arrière-plan, qui semble être Jérusalem, avec des bâtiments et un paysage urbain. Le ciel est clair, et la lumière du crépuscule donne une atmosphère calme à la scène. Plusieurs microphones et téléphones montrent l'intérêt médiatique pour ses déclarations.

Alors que la Cour pénale internationale (CPI) a finalement émis les mandats contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, la France s'est distinguée par un communiqué suggérant qu'elle ne procéderait pas à leur arrestation. Si la justification juridique de cette position est plus qu'incertaine, l'affichage d'une amitié historique et d'une collaboration continue avec Israël pose problème au moment où les preuves du génocide de Gaza s'accumulent.

Le communiqué du ministère des affaires étrangères français du 27 novembre 2024 se réfère à l'immunité de Benyamin Nétanyahou « et autres ministres concernés », une immunité « qui devrait être prise en considération si la CPI venait à nous demander leur arrestation et remise ».

Il faut ici préciser plusieurs points. En premier lieu, la Cour pénale internationale (CPI) ne reconnait pas d'immunité de juridiction aux responsables étatiques, car celle-ci ne peut jouer que devant les juridictions d'un État, non devant une juridiction internationale. Ces responsables peuvent donc être jugés par la CPI. Ce que le ministère invoque, c'est la règle internationale d'inviolabilité qui exclut en principe l'arrestation de certains représentants d'un État par les autorités d'un autre État lorsque ceux-ci sont en fonction. Comme l'a rappelé la Cour internationale de justice (CIJ) en 2012, le chef d'État, le chef du gouvernement et le ministre des Affaires étrangères jouissent d'une telle inviolabilité1.

Trois cas de figure

Mais comment est-il possible qu'un État ne puisse arrêter un dirigeant (règle d'inviolabilité) qui doit pourtant être jugé par une juridiction internationale (défaut d'immunité) ? S'agissant des tribunaux internationaux créés par le Conseil de sécurité de l'ONU au début des années 1990 (Yougoslavie, Rwanda), tous les États étaient tenus d'arrêter puisqu'ils étaient liés par une résolution obligatoire. S'agissant de la CPI, qui n'est pas un organe des Nations unies, mais une juridiction basée sur un traité qui n'est pas universellement ratifié, la question se pose différemment. Nous pouvons distinguer trois cas de figure. S'il s'agit d'arrêter les responsables que sont le chef d'État, chef de gouvernement ou ministre des Affaires étrangères d'un État partie au Statut de la CPI signé à Rome (entré en vigueur en 2002), il n'y a aucune difficulté, les États parties ayant renoncé à cette protection du droit international. S'il s'agit d'arrêter ces mêmes responsables d'un État non partie au statut de la CPI lorsque c'est le Conseil de sécurité des Nations unies qui a saisi cette Cour (Soudan, Libye), il n'y a pas non plus de problème. En revanche, s'il s'agit d'arrêter ces responsables d'un État non partie en l'absence de renvoi par le Conseil de sécurité (Israël, Russie), les États parties peuvent se trouver en conflit d'obligations. L'obligation d'arrêter en respectant le mandat de l'institution dont ils font partie, la CPI, d'une part ; la règle d'inviolabilité relevant du droit international général, d'autre part. Le risque d'arrestation existe bien mais les États parties pourront invoquer cette règle générale pour éviter de se plier au mandat. C'est ce que semble invoquer la France.

La jurisprudence de la CPI a été fournie sur le sujet ; et elle est en évolution puisqu'une décision de première instance du 24 octobre 2024 a considéré qu'un État partie au Statut de Rome, en l'occurrence la Mongolie, devait arrêter le chef d'un État non partie, ici le président de la Russie2. Ceci ne fait pourtant pas disparaître le principe de droit international général qui pourrait continuer de prévaloir et d'assurer l'inviolabilité de ces responsables en fonction. Ce droit international général pourrait évoluer mais il relève de règles dites coutumières découlant d'une pratique générale de tous les États : il ne se transforme que lentement.

Ce qui est toutefois problématique pour la France, c'est qu'elle a donné, très récemment, une autre interprétation de ses obligations internationales. En effet, le même ministère des affaires étrangères a affirmé le 2 septembre 2024, à l'occasion d'un point de presse : « Chaque État partie au Statut de Rome a l'obligation de coopérer avec la CPI et d'exécuter les mandats d'arrêts émis par celle-ci, en application des dispositions pertinentes du Statut de Rome. » Or, la question ici posée à la France était précisément celle de la possible arrestation du président de la Russie, État non partie au Statut de Rome, qui entendait se déplacer en Mongolie, État partie au Statut de Rome. La situation était donc identique à celle se posant pour le premier ministre israélien : un État partie à la CPI (la France) obligé d'arrêter le haut responsable d'un État non partie (Israël). La situation était d'ailleurs en réalité moins favorable puisque, contrairement à la Palestine, l'Ukraine n'est à ce jour pas partie au Statut de Rome.

Le message envoyé par la France est donc le suivant : nous arrêterons les responsables d'un État dont nous désapprouvons la politique mais nous n'arrêterons pas ceux d'un État ami. C'est l'illustration parfaite d'un « double standard » que rejettent les opinions publiques.

« Amitié » et « collaboration »

La suite du communiqué français du 27 novembre 2024 est également, voire encore plus, problématique d'un point de vue juridique. D'abord, en se référant aux « autres ministres concernés », la France élargit le champ de la règle d'inviolabilité qui ne vise que les trois agents étatiques précédemment décrits : le chef de l'État, le chef du gouvernement et le ministre des Affaires étrangères. Les autres ministres, tel le ministre de la Défense, même en fonction, ne jouissent pas de cette protection en droit international général. Surtout, la France ajoute à sa justification juridique, une déclaration d'amitié très inopportune en affirmant :

Conformément à l'amitié historique qui lie la France à Israël, deux démocraties attachées à l'État de droit et au respect d'une justice professionnelle et indépendante, la France entend continuer à travailler en étroite collaboration avec le premier ministre Nétanyahou et les autres autorités israéliennes pour parvenir à la paix et à la sécurité pour tous au Moyen-Orient.

Cette explication a le mérite de la clarté, et témoigne probablement des exigences imposées par Israël afin de laisser une place à la France dans le dispositif de l'étrange cessez-le-feu du 26 novembre au Liban, ainsi que l'a rapporté la presse israélienne. La France affiche ici le discours classique présentant Israël comme démocratie respectant les droits fondamentaux, ce qui est objectivement faux et d'ailleurs attesté par l'avis de la Cour internationale de justice du 19 juillet 2024 que la France doit respecter, un avis qui reconnait, notamment, l'apartheid, sans même parler du recours à la torture jusqu'à la mort. Est aussi projetée l'image classique d'Israël-partenaire pour la paix, dans un moment où Tel-Aviv affirme sa volonté de redessiner le Proche-Orient et s'y emploie par des bombardements et des exécutions extra-judiciaires. Drôle de moyen d'assurer « la sécurité pour tous »… Donc, la France, au mépris de ce qu'a dit l'organe judiciaire principal des Nations unies, la CIJ, entend continuer de soutenir sans réserve Israël et participer par là à la pax americana dans la région.

Génocide en cours à Gaza

Par-delà l'avis rendu par la CIJ cet été, avec cette déclaration d'amitié et de collaboration, la France se place dans une situation juridiquement problématique. Car si les mandats d'arrêts de la CPI ne se basent pas encore sur l'accusation de génocide, ce crime est de plus en plus précisément attesté. Amnesty international publie ainsi le 5 décembre 2024 un document conséquent affirmant qu'un génocide est en cours à Gaza. La rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese, l'affirme aussi dans un nouveau rapport. C'est également la position du comité spécial de l'ONU chargé d'enquêter sur les pratiques israéliennes, qui affirme en septembre 2024, à l'issue d'une analyse précise de la situation, qu'elle « présente des éléments caractéristiques d'un génocide. » Et bien sûr, la Cour internationale de justice a dit, dès le 26 janvier 2024, le risque de génocide à Gaza, et a réitéré cette position à trois reprises.

Dans le régime de la Convention sur le génocide de 1948, les États ne doivent évidemment pas se rendre complices du génocide commis par un autre État. Ils doivent également respecter une obligation de prévention dès lors que le risque est connu. Cette obligation de prévention continue logiquement d'exister lorsque le génocide est en cours, afin d'éviter de nouveaux actes criminels. Dans son ordonnance du 30 avril 2024, rendue dans l'affaire opposant le Nicaragua à l'Allemagne, la CIJ a rappelé que cette obligation de prévention lie tous les États parties à la convention sur le génocide, dont la France. Ils doivent mettre en œuvre « tous les moyens qui sont raisonnablement à leur disposition en vue d'empêcher, dans la mesure du possible, le génocide ». La CIJ avait, près de 20 ans auparavant, par un arrêt rendu dans l'affaire bosniaque, précisé que plusieurs paramètres étaient à prendre en compte :

le premier d'entre eux est évidemment la capacité, qui varie grandement d'un État à l'autre, à influencer effectivement l'action des personnes susceptibles de commettre, ou qui sont en mesure de commettre, un génocide. Cette capacité est elle-même fonction, entre autres, […] de l'intensité des liens politiques et de tous ordres entre les autorités dudit État et les acteurs directs de ces événements3.

La France, qui invoque elle-même sa relation d'amitié avec Israël, est donc spécialement obligée d'empêcher le génocide en utilisant les liens étroits qu'elle affiche avec ce pays, car elle admet par là une capacité d'influence toute particulière. Plutôt que de la libérer du mandat d'arrêt, ces liens devraient la conduire à l'exécuter, car il s'agit d'un moyen — parmi d'autres — de réaliser son obligation de prévention du génocide. Mais elle doit aussi se conformer aux obligations rappelées par la CIJ s'agissant de l'occupation illicite du territoire palestinien, qui s'imposent à tous les États. Ces obligations, reprises et précisées dans la résolution de l'Assemblée générale adoptée le 18 septembre 2024, votée par la France, imposent notamment d'interrompre les relations économiques ou commerciales avec Israël, de mettre fin à la « fourniture ou au transfert d'armes, de munitions et de matériel connexe », et de prendre des mesures contre les individus ou les entreprises participant à la situation illicite4.


Israël contre l'ONU, une si longue histoire

L'image montre un homme portant un gilet de l'ONU, observant un bâtiment endommagé. Le bâtiment a des murs peints et des balcons, mais il est en ruine, avec des fenêtres brisées et des débris éparpillés autour. L'atmosphère est sombre, suggérant une situation de conflit ou de crise, avec d'autres personnes visibles en arrière-plan dans un environnement chaotique.

Aussi impuissante soit-elle, l'Organisation des Nations unies est la cible de Benyamin Nétanyahou car elle représente le droit international. Ses agences, ses Casques bleus au Liban sont, verbalement et physiquement, attaqués. Même Emmanuel Macron, bien timoré face aux massacres dans la bande de Gaza, s'est fait tancer pour avoir pointé son rôle dans la création d'Israël. Or, ces attaques systématiques contre l'ONU ne datent pas d'aujourd'hui.
Actualisation : le lundi 28 octobre 2024, la Knesset a adopté deux lois interdisant les activités de l'UNRWA à Jérusalem-Est et empêchant les autorités israéliennes de coopérer avec l'organisation ou ses représentants, ce qui contribuerait à entraver davantage son travail à Gaza et en Cisjordanie.

Dès le début de son offensive à Gaza, le 8 octobre 2023, l'État d'Israël lance une campagne de dénigrement de l'Organisation des Nations unies (ONU). Il présente celle-ci comme un organisme dévoyé qui l'empêche d'assouvir ses objectifs en protégeant indûment ses ennemis, le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Liban, deux entités « terroristes » aux contours indéfinis qu'il entend « éradiquer en totalité ». Du haut de la tribune de l'Assemblée générale, le 27 septembre 2024, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, traite l'ONU de « cloaque de bile antisémite à assécher ». Si elle n'obtempère pas, dit-il, elle restera « considérée comme rien d'autre qu'une méprisable farce ». Les trois-quarts des présents quittent la salle.

Il en fallait plus pour émouvoir Nétanyahou. Son offensive n'a fait que croître contre toutes les organisations onusiennes sur le terrain, qu'elles soient militaires (les Casques bleus) ou civiles (l'office des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, UNRWA). Israël taxe d'« antisémite » toute critique de ses crimes à Gaza — les pires commis depuis le début de ce siècle, comme répètent les organisations humanitaires. Le 8 octobre 2024, alors que le premier ministre israélien menace explicitement les Libanais de leur faire subir « les mêmes destructions et les mêmes souffrances qu'à Gaza1 », s'ils ne se soumettent pas à ses exigences, c'est-à-dire « éradiquer le Hezbollah », ses forces armées frappent délibérément trois sites de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Huit jours plus tard, on comptait au moins cinq attaques israéliennes contre cette organisation, créée en 1978, après une lourde opération militaire israélienne au Sud-Liban contre l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) pour surveiller le comportement des belligérants et protéger les populations civiles.

Comme chaque fois qu'Israël se comporte ainsi, l'ONU et de très nombreux pays émettent de vives critiques. L'armée, elle, poursuit sa campagne : le 13 octobre 2024, deux de ses chars entraient de force dans une position de la Finul, pour bien montrer que les pressions internationales l'indiffèrent. À Gaza, au 14 mars 2024, l'UNRWA dénombrait « au moins 165 membres tués dans l'exercice de leurs fonctions » depuis octobre. Quatre jours après le massacre de masse perpétré par le Hamas et d'autres milices palestiniennes, le 7 octobre 2023, le secrétaire général des Nations unies, le Portugais António Guterres rappelait que, selon le droit international, « les locaux de l'ONU et tous les hôpitaux, écoles et cliniques ne doivent jamais être pris pour cible ». Comme s'il savait d'expérience les mesures de rétorsion de l'état-major israélien. Depuis, la vindicte israélienne envers l'Organisation n'a jamais cessé.

L'UNRWA au cœur de l'offensive israélienne

Le ministre des affaires étrangères, Yisraël Katz, a déclaré Guterres « persona non grata » dans son pays, le 1er octobre 2024. À plusieurs reprises, depuis un an, Israël a exigé que l'UNRWA quitte les Territoires palestiniens occupés — l'accusant de servir de protection aux « terroristes ». Cet organisme est le seul à fournir une aide humanitaire permanente, sanitaire et éducationnelle, dans ce qui reste des camps de réfugiés palestiniens, à Gaza et en Cisjordanie, ainsi qu'au Liban, en Syrie et en Jordanie. L'armée bombarde non seulement ses écoles et ses hôpitaux dans la bande de Gaza, mais Israël bloque aussi l'entrée des fonds qui servent à le financer et mène une campagne de dénigrement à son encontre.

Le Parlement israélien a entamé, en juillet 2024, un débat sur un projet de loi pour caractériser l'UNWRA d'« organisation terroriste » ; il doit se conclure à la fin octobre et il pourrait déboucher sur la mise sous séquestre de ses bâtiments et avoirs2. Le 9 octobre, Katz a aussi laissé entendre que le quartier général de l'organisation à Jérusalem-Est pourrait être confisqué (afin d'y implanter des logements pour les Israéliens).

Parallèlement, sans l'ombre d'une preuve, Israël a mené une propagande active visant à présenter l'UNRWA comme un « repaire de terroristes ». Le 26 janvier 2024, Nétanyahou indiquait que 12 employés avaient participé à l'attaque du Hamas du 7 octobre précédent. Comme par hasard, l'annonce tombait précisément le jour où la Cour internationale de Justice (CIJ) ouvrait une enquête pour un « risque plausible de génocide » à Gaza. Bientôt, Israël obtenait son premier succès d'envergure : le 23 mars 2024, le Congrès américain votait l'arrêt du financement de l'UNRWA par les États-Unis jusqu'en mars 2025. Une attitude finalement peu suivie dans le monde.

Les allégations du gouvernement israélien n'ont eu aucune suite juridique, car il ne présentait aucune preuve convaincante les corroborant, selon le rapport de la commission indépendante Colonna3. Mais l'essentiel a été atteint : le doute sur l'organisme onusien s'est étendu.

Le risque d'épidémie, un cas d'école

Étonnamment, cependant, la campagne d'Israël s'est un temps interrompue. L'affaire mérite d'être contée, tant elle est édifiante. Fin août 2024, un début d'épidémie de poliomyélite menace la bande de Gaza. Au vu du risque d'extension à des soldats engagés sur le terrain et, par leur biais, à toute la population israélienne non vaccinée — les militaires revenant périodiquement en permission dans leurs foyers —, le rôle de l'UNRWA redevient primordial. Les Israéliens négocient alors avec l'organisme onusien. Un mois après, 560 000 enfants palestiniens ont été vaccinés. L'armée israélienne a dû admettre que, sans la logistique unique de l'UNRWA, « la campagne de vaccination n'aurait jamais pu être menée à bien », explique Jonathan Adler, journaliste au quotidien en ligne Local Call (+972 dans la version internationale)4.

Le gouvernement a ainsi montré toute sa duplicité. Pendant qu'il laissait passer 1,2 million de vaccins à Gaza pour enrayer le risque d'épidémie, il continuait de restreindre l'entrée des autres médicaments de première urgence, de l'eau et de la nourriture nécessaires aux Gazaouis. Une fois le risque d'épidémie enrayé, la campagne anti-UNRWA a pu reprendre. Le vice-maire de Jérusalem, Nir Barkat (Likoud), a organisé des manifestations permanentes devant le QG de l'UNRWA, pour le pousser à se déplacer à Amman, la capitale jordanienne. À la fin de ce mois, un vote en première lecture est prévu à la Knesset (le Parlement) sur deux propositions de loi : l'une vise à rompre les liens de toute autorité publique israélienne avec l'UNRWA, l'autre à interdire d'activité cet organisme sur le territoire. En attendant, Israël continue de bloquer ses comptes dans les banques israéliennes et les visas d'entrée pour ses nouveaux personnels.

Bilan : entre le 8 octobre 2023 et le 27 septembre 2024, les bâtiments de l'UNRWA — écoles, hôpitaux, foyers, bureaux — ont subi 464 attaques israéliennes à Gaza5. Plus d'une par jour. Elles ont fait 226 morts parmi ses équipes, et 563 parmi les civils qui s'y trouvaient. Comme l'écrit Jonathan Adler, « l'offensive législative visant à faire partir l'UNRWA des Territoires occupés palestiniens n'est qu'une inscription dans la loi de la pratique militaire existante6 ». Toutefois, l'armée israélienne est aussi pragmatique. Certains hauts gradés, explique encore Adler, s'inquiètent de ces lois. Leur argument : « Si l'UNRWA quitte Gaza, une nouvelle pandémie potentielle pourrait empêcher l'armée israélienne d'y poursuivre sa chasse au Hamas. »

De Bernadotte à l'OCHA

Bien qu'elle atteigne aujourd'hui des sommets, l'hostilité d'Israël à l'ONU et à la légitimité de toute critique extérieure de sa politique, surtout en temps de guerre, remonte à loin, quasiment à ses origines. La liste serait longue et l'on se contentera de rappeler quelques exemples. Le 17 septembre 1948, quatre mois après la création de l'État d'Israël, et alors que la première guerre israélo-arabe éclate, le comte suédois Folke Bernadotte, médiateur de l'ONU depuis mai 1948, est assassiné à Jérusalem. Bernadotte contrarie les ambitions israéliennes avec un « plan de paix » dont Israël ne veut pas. Il est abattu par quatre hommes portant l'uniforme militaire, mais appartenant au groupe Stern, un mouvement ultranationaliste. Comme le rappelle Jean-Pierre Filiu, ce groupe armé dispose aujourd'hui d'une place éminente au Musée de l'Armée israélienne7.

Plus près de nous, en 1996, lors d'une opération contre le Hezbollah, l'aviation israélienne bombarde un camp des Casques bleus dans la bourgade de Cana où la population s'est réfugiée : 106 morts parmi les civils. En 46 ans, de tous les organismes onusiens identiques, la Finul est celui qui a connu le plus de pertes : en avril, elle comptabilisait 334 de ses membres tués, le plus souvent lors de raids israéliens. Autre organisme subissant les contraintes permanentes de Tel-Aviv depuis de très longues années : le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), seule agence neutre qui recense les actes illégaux (crimes, expulsions, occupation, destructions, etc.) perpétrés dans les Territoires palestiniens occupés.

Quand le président français Emmanuel Macron assure que « M. Nétanyahou ne doit pas oublier que son pays a été créé par une décision de l'ONU », en référence à la résolution 181 partageant la Palestine en deux États, l'un « juif » et l'autre « arabe », adoptée le 29 novembre 1947, il se fait tancer par le chef du gouvernement israélien : « ce n'est pas la résolution de l'ONU qui a établi l'État d'Israël, mais la victoire obtenue dans la guerre d'indépendance [de 1948 contre les Palestiniens et les États arabes] . » Exit l'ONU.

Le retour du néoconservatisme

Ce rejet des autorités onusiennes s'accompagne d'un discours récurrent. En hébreu, l'acronyme ONU se dit « Oum ». Le fondateur de l'État d'Israël, David Ben Gourion, disait par dérision : « Oum, Schmoum », que l'on pourrait traduire par « l'ONU, on s'en fiche ». Une attitude qui s'insère dans une vision politique. Tout comme aux États-Unis, où l'Organisation des Nations unies est vilipendée par une fraction notoire de la classe politique, en particulier les nationalistes. Ces derniers estiment qu'aucun organisme international ne peut imposer à leur pays de se soumettre à une loi générale contraire à la politique choisie — loi universelle que seules les Nations unies peuvent adopter. Israël entend pareillement s'y soustraire, c'est quasiment une doctrine d'État, même si elle reste non dite.

En 2004, j'interviewais Carmi Gilon, un ex-chef du Shin Bet, les forces de sécurité intérieure. L'affaire Abou Ghraib8 avait éclaté peu avant en Irak. Ma première question était la suivante : « Dans la lutte contre des adversaires qui usent du terrorisme, peut-on respecter le droit humanitaire international, ou y déroger est-il dans la logique des choses ? » Sa réponse fut limpide : « Je ne suis pas un spécialiste du droit international. Je ne peux que me prononcer en fonction du droit israélien9. » En d'autres termes, le patron des services spéciaux s'assoit sur le droit international et le dit. Cette attitude ne lui est pas propre. Elle incarne une philosophie que les édiles israéliens ont, de tout temps, adoptée : justifier de mille manières possibles le refus de se soumettre au droit international.

Le contourner au nom de la souveraineté est une philosophie que de nombreux régimes entendent aujourd'hui imposer.

Dans ce domaine, Israël a fait figure de précurseur. Le cas le plus explicite est le rapport à la « guerre préventive ». Le rejet de cette notion a été inséré dans le codex onusien par les Conventions de Genève relatives « au droit de la guerre et de l'utilisation des armes pour régler les conflits ». C'est en leur nom qu'en 1967, par exemple, le général de Gaulle déclarait : dans le conflit entre Israël et l'Égypte sur le blocage de l'accès des navires israéliens à la mer Rouge, le premier qui ouvrira le feu enfreindra le droit de la guerre et, de ce fait, il ne bénéficiera pas du soutien de la France. Depuis 1949, cette interdiction à déclencher une guerre ou une opération armée « préventivement » a été de facto ignorée à de nombreuses reprises de grandes comme de petites puissances.

Mais la particularité d'Israël est d'avoir constamment récusé, quasiment depuis sa naissance, l'interdiction du droit à la guerre préventive. Dès le début des années 1950, le général israélien Yigal Alon, devenu chef de la frange la plus militante du parti travailliste alors au pouvoir, se fit le chantre de la « guerre préventive ». Auparavant, la stratégie de l'armée était basée sur une conception dite « défensive-offensive » (privilégier la défense à l'attaque). À partir de 1953, elle devient « offensive-défensive », selon la terminologie militaire israélienne. Une stratégie qui « perdure en grande partie jusqu'à ce jour », écrivait le chercheur israélien Oren Barak en 201310. Pour Barak :

[Israël a] depuis des décennies, de facto, adhéré à une politique étrangère reposant fortement sur une doctrine (qui) prévoyait le lancement de frappes et de guerres préventives contre les voisins d'Israël en cas de menaces existentielles avant qu'elles ne se matérialisent.

Cette politique, ajoutait-il, est devenue « routinière ». Tel-Aviv adoptant systématiquement l'argument de la « menace existentielle » en toute occasion.

En 1982, lorsque l'armée israélienne envahit le Liban pour en chasser les forces de l'OLP et y changer le gouvernement du pays, le premier ministre de l'époque, Menahem Begin, expliqua qu'il lançait cette guerre parce que « nous avons décidé qu'un nouveau Treblinka n'adviendra pas ». Identiquement, dès le lendemain de l'attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, Benyamin Nétanyahou invoqua « le plus grand crime contre des Juifs depuis la Shoah ». Cette référence « existentielle » permet dès lors de se soustraire à toutes les remontrances onusiennes — qualifiées, comme on l'a vu, d'« antisémites ».

Cette réhabilitation de la « guerre préventive » fut installée en majesté par la conseillère américaine à la sécurité, Condoleezza Rice, dans le document annuel de la « stratégie nationale » américaine, en septembre 2002. Aujourd'hui, cette même doxa préside au comportement israélien, de manière plus radicale encore. Dans une posture de défi, Israël affiche sa volonté de ne respecter aucune des normes du droit de la guerre, bien plus encore que ne le firent les Américains en Irak il y a vingt ans. On le sait trop peu, mais Benyamin Nétanyahou, dans les années 1980-1990, fut un des idéologues majeurs de la montée en puissance du néoconservatisme aux États-Unis.


1Lire Vincent Lemire : « Le jusqu'au-boutisme en ligne de mire », Libération, 9 octobre 2024.

2« Lourdes menaces d'Israël sur UNRWA et l'aide aux Palestiniens », unric.org, 10 octobre 2024.

3Cf. « Independant review of mechanism and procedure to ensure adherence by UNRWA to humanitarian principle of neutrality », ONU, 22 avril 2024.

4Jonathan Adler : « Israel paradoxical crusade against UNRWA », Local Call, 10 octobre 2024.

5« UNRWA Situation Report #140 on the situation in the Gaza Strip and the West Bank, including East Jerusalem », unrwa.org, 27 septembre 2024.

6op.cit.

7Jean-Pierre Filiu : « L'assassinat par Israël du médiateur de l'ONU en Palestine », Le Monde, 14 octobre 2018.

8Du nom de la prison où l'armée américaine et la CIA torturaient des prisonniers durant la guerre d'Irak en 2003-2004.

9Sylvain Cypel, « Carmi Gilon : La notion de pression modérée est sérieuse, pas hypocrite », Le Monde, 29 juin 2004.

10Oren Barak, avec Amiram Oren et Assaf Shapira : « “How The Mouse Got His Roar” : The Shift to an 'Offensive-Defensive' Military Strategy in Israel in 1953 and its Implications », The International History Review (35-2) : 356-376, avril 2013.

Nord de Gaza. L'extermination méthodique des habitants de Jabaliya

L'image montre une rue dévastée, probablement dans une zone de conflit. On peut voir des bâtiments en ruines de chaque côté de la voie, avec des débris éparpillés sur le sol. De nombreuses personnes, dont des familles et des individus, se déplacent sur la route. Certains utilisent des véhicules à trois roues, tandis que d'autres marchent à pied. L'atmosphère semble être celle d'une zone en reconstruction, avec beaucoup de poussière dans l'air et une ambiance de désolation.

Une tragédie humaine est en cours dans le camp de Jabaliya, déclaré zone militaire et complètement assiégé depuis le 12 octobre. Un journaliste, parmi les rares journalistes encore présents sur place, a été tué par l'armée israélienne. Orient XXI a recueilli des témoignages d'habitants vivant au milieu de ce cimetière à ciel ouvert.

Des habitants affamés, épuisés et contraints de se déplacer sous les balles : telles sont les conditions infernales décrites par les habitants de la partie nord de la bande de Gaza, joints par la rédaction d'Orient XXI au cours des dernières quarante-huit heures. Plus d'un an après le début de la guerre contre Gaza, le pire des scénarios semble se profiler dans ce territoire isolé, désormais coupé du reste du monde et privé de toute aide humanitaire. Sa population tente de survivre malgré le siège total imposé par l'armée israélienne depuis le 12 octobre 2024. Selon Giora Eiland, général de division à la retraite, ancien stratège de l'armée israélienne, et ancien chef du Conseil national de sécurité d'Israël, l'armée israélienne annonce vouloir affamer à mort « les quelque 5 000 membres du Hamas » présents dans la région.

Les quelques 100 000 habitants de Jabaliya ont déjà été particulièrement éprouvés : un carrefour très fréquenté au cœur du camp a été le théâtre de la première frappe israélienne au lendemain de l'attaque du 7 octobre 2023, faisant 50 morts et plusieurs blessés. Une dizaine d'autres massacres comme celui-ci suivront. Ces massacres à répétition, bien que de plus en plus meurtriers, ne sont pas parvenus à chasser l'ensemble des habitants de ce camp, eux-mêmes descendants de réfugiés de la Nakba et conscients des ambitions expansionnistes d'Israël. L'opération actuelle arrive alors que l'armée israélienne avait déjà annoncé, à deux reprises, en mai puis en juillet 2024, la fin de ses opérations militaires dans le nord de Gaza.

Le 7 octobre 2024, un quartier résidentiel du nord de l'enclave a été anéanti, tandis que des soldats israéliens se félicitaient de leurs actions.

Au rond-point Abou Charar, au cœur du camp, les scènes sont apocalyptiques : routes défigurées et immeubles éventrés, rendant méconnaissable l'ancien paysage urbain. Les habitants attribuent cette destruction à l'utilisation par l'armée israélienne de robots chargés d'explosifs, déployés sans discernement. Une vidéo, diffusée par Al-Jazira en mai 2024, avait confirmé le déploiement à Jabaliya de telles armes contrôlées à distance par les forces israéliennes.

« Meurs de faim ou rends-toi »

Le 6 octobre 2024, Avichay Adraee, porte-parole de l'armée israélienne en langue arabe, déclare la partie nord de l'enclave zone militaire et ordonne l'évacuation de ses habitants. Or, comme au début de la guerre il y a un an, des habitants qui tentent d'évacuer la zone, en passant pourtant par les routes indiquées, sont également ciblés par l'armée israélienne.

Capture d
Capture d'écran de l'ordre d'évacuation publiée sur X le 6 octobre 2024 par Avichay Adraee, le porte-parole de l'armée israélienne en langue arabe, désignant les avenues d'Al-Rachid et de Salaheddine comme seules voies de sortie.
Armée israélienne/X.

Contacté par Orient XXI, Issa Saadallah, un habitant piégé dans le camp de Jabaliya avec les membres de sa famille, explique n'avoir pas pu quitter la zone en l'absence de voies sûres. « Nous ne pouvons pas bouger en raison de la présence de tireurs d'élite et du survol intensif de quadricoptères israéliens », a-t-il déclaré. Son témoignage est corroboré par une vidéo vérifiée, partagée sur FaceBook le 9 octobre 2024. On y voit le ciblage délibéré des personnes déplacées tentant de fuir le nord de l'enclave, à pied, en empruntant l'une des deux artères désignées par l'armée.

Les otages israéliens ne figurant pas en tête des priorités de l'agenda militaire de Tel-Aviv, chaque endroit est une cible légitime pour les avions de chasse israéliens, toujours abondamment ravitaillés par les États-Unis. Dans leur ligne de mire se trouve aussi la dernière boulangerie du nord de l'enclave. Elle a été réduite en cendres lors d'une frappe israélienne le 8 octobre 2024. En mai 2024, plusieurs agences des Nations unies, dont le Programme alimentaire mondial (PAM), déclaraient déjà une « famine généralisée » dans le nord de Gaza. Aujourd'hui, les habitants ne reçoivent ni eau ni nourriture « depuis au moins vingt jours », témoigne un résident de Jabaliya.

Depuis leur encerclement par l'armée israélienne, les habitants se retrouvent confrontés à un dilemme : se rendre ou mourir de faim. Cette opération semble s'inspirer du plan de Giora Eiland proposé dès le 4 septembre 2024. Dans une vidéo publiée sur YouTube qui explique, cartes à l'appui, la stratégie militaire à appliquer pour reconquérir le nord de la bande de Gaza, Eiland détaille : « Non pas que nous vous suggérons de quitter le nord de la bande, mais nous vous ordonnons de quitter la zone… Aucun ravitaillement n'entrera dans cette partie du territoire. » Affamer la population après l'avoir chassée de cette zone s'inscrit dans un plan plus large qui vise à annexer le nord de Gaza, après l'avoir vidé de sa population1.

Tuer les derniers témoins

Pour mener à bien son entreprise, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou cherche encore une fois à éloigner les témoins, notamment les journalistes, toujours interdits d'accès dans l'enclave palestinienne. En outre, avec la guerre que mène également Israël au Liban, les derniers événements à Gaza tout comme les incursions répétées de l'armée israélienne sur le territoire syrien sont d'ores et déjà moins couverts — voire invisibles — médiatiquement.

Un des derniers journalistes présents à Jabaliya, Hassan Hamad, 19 ans, a été tué le 6 octobre, ciblé chez lui par un tir de sniper. Selon la chaîne Al-Jazira, il aurait reçu des menaces de l'armée israélienne lui ordonnant de cesser de filmer. Fadi Al-Whidi, caméraman pour la chaîne panarabe, filmait lui aussi les bombardements et les opérations militaires au cœur de Jabaliya le 9 octobre, lorsqu'il a été blessé par balle, ainsi que son collègue Tamer Lobod. Le corps de Fadi Al-Whidi est resté plusieurs heures au bord de la route avant qu'on puisse le transporter à l'hôpital. Les deux journalistes se trouvent encore dans un état critique.

(À gauche) Capture d
(À gauche) Capture d'écran de la dernière vidéo publiée sur instagram du journaliste de la chaîne d'Al-Jazira Fadi Al Whidi. Quelques heures plus tard, il est directement ciblé par l'armée israélienne (capture d'écran à droite). Esercito israeliano/X
fadi_alwhidi/Instagram.

Aujourd'hui, Anas Al-Sharif, correspondant de la chaîne qatarie, est le seul journaliste professionnel à continuer de diffuser des images depuis cette zone. Il est également menacé par l'armée israélienne via WhatsApp. Envisageant le pire, comme la plupart des habitants, il a partagé un poignant message d'adieu sur son compte X.

Les cadavres jonchent les rues

Devant ce calvaire, les habitants sont démunis. « La terreur domine nos esprits. Les bombardements aériens et tirs d'artillerie sont continus et accompagnés d'avancées terrestres sur l'ensemble du camp. Les équipes médicales sont empêchées d'intervenir pour sauver les blessés et évacuer les victimes », nous confie Issa Saadallah.

Déjà entravées dans leur travail, les équipes médicales sont également ciblées par les frappes israéliennes. Une vidéo vérifiée par Orient XXI en date du 14 octobre 2024 montre deux ambulanciers évacuant des blessés près de l'hôpital Al-Yaman Al-Saeed. Ils échappent de justesse à une frappe aérienne à quelques mètres d'eux. Quelques jours plus tard, les personnes déplacées cherchant refuge dans ce même hôpital sont également prises pour cibles. Une photo de la cour de l'établissement témoigne d'une scène de désolation.

À l'instar des hôpitaux, les écoles qui servent de refuges aux déplacés et sans-abri sont visées. Le 9 octobre 2024, l'école Al-Rafai, où s'étaient réfugiés des dizaines d'habitants, est frappée par une attaque aérienne, entraînant trois morts et 25 blessés. Dans ce contexte tragique, honorer les morts en les enterrant demeure une mission particulièrement difficile. « Les chiens et les chats mangent les cadavres éparpillés sur les routes », a déploré Issa. Le crime de Créon2 semble, lui aussi, faire partie de la stratégie israélienne.


1Voir Yaniv Kubovich, « Israeli Defense Officials : Gov't Pushing Aside Hostage Deal, Eyeing Gaza Annexation », Haaretz, 13 octobre 2024.

2Référence à la tragédie grecque Antigone de Sophocle. Après le suicide de Jocaste, femme d'Œdipe, et l'exil de ce dernier, les deux frères d'Antigone, Étéocle et Polynice s'entre-tuent pour le trône de Thèbes. Créon, frère de Jocaste et — à ce titre — nouveau roi, décide de n'offrir de sépulture qu'à Étéocle et non à Polynice, qualifié de traître. Il ordonne que le cadavre de Polynice soit laissé en pâture aux chiens afin que chacun sache bien ce qu'il en coûte à ceux qui veulent prendre la ville.

Hamas/Israël, les trompeuses équivalences de la Cour pénale internationale

Dans son annonce du 20 mai 2024, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) justifie la demande de mandats d'arrêt visant à la fois les responsables du Hamas et les dirigeants israéliens par la nécessité d'une application impartiale du droit des conflits armés. Si le droit international des conflits armés s'applique de manière égale, la double accusation du procureur risque de figer une image faussement symétrique de la situation en Palestine.

À l'annonce de la demande de mandats d'arrêt par Karim Khan, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), les responsables politiques états-uniens, et certains de leurs alliés, ont exprimé leur indignation face à la mise en équivalence d'un mouvement qu'ils définissent comme terroriste et du gouvernement d'un État présenté comme démocratique. À l'inverse, d'autres, tout en soulignant le caractère historique de la mise en cause des dirigeants israéliens, ont exprimé leur déception face à un choix « cynique » construisant une fausse équivalence en criminalisant une lutte de libération nationale1.

La présentation de l'attaque conduite par les groupes armés palestiniens

Les observateurs du travail de la CPI s'accordent pour dénoncer l'absence d'enquête sur les crimes israéliens précédant le 7 octobre 2023. C'est sur cette grave lacune que se déploie aujourd'hui la représentation par le procureur de la situation en Palestine. Soutenu par un panel d'experts essentiellement anglo-saxons, il affirme à la fois la criminalité de l'attaque conduite par le Hamas « ainsi que d'autres groupes armés » et le caractère disproportionné, également criminel, de la réaction d'Israël. Il confirme la remarque de l'universitaire Joseph Massad : « pour l'Occident, Israël n'est jamais à l'origine de la violence, mais ne fait que riposter à une violence préalable2 »

Les accusations du procureur visant le Hamas sont toutes liées aux événements du 7 octobre et à leurs suites. Elles se rapportent pour l'essentiel à la prise d'otages et aux mauvais traitements subis dans le cadre de la captivité (six chefs d'accusation sur huit). L'accusation de crimes de guerre, qui s'étend aux meurtres de membres de la population civile (un chef d'accusation), n'est évidemment pas en soi problématique. Car, quelle que soit la cause de leur combat, dans le droit international de la guerre, les belligérants sont considérés comme égaux : ils doivent tous respecter les règles visant à protéger les civils.

Ce qui risque de s'avérer complexe, c'est l'imputation de certains de ces crimes (les meurtres, hors du contexte de la captivité) aux dirigeants du Hamas. Car si le procureur ne pouvait prouver l'existence d'ordres donnés par le Hamas visant à commettre ces meurtres, la responsabilité des dirigeants de ce mouvement pourrait être difficile à établir. D'une part, le procureur reconnaît lui-même que plusieurs groupes armés sont intervenus sur le territoire d'Israël, ainsi que des personnes non affiliées à aucune organisation : leurs actes sont-ils imputables aux responsables du Hamas ? D'autre part, ce qu'on appelle la « responsabilité des supérieurs hiérarchiques du fait des actes de leurs subordonnés » (responsabilité pour défaut de prévention ou de punition des crimes des subordonnés) est plus délicate à retenir dans le cas de groupes armés non étatiques que dans le cas d'une armée régulière où est généralement reconnue une présomption de contrôle des subordonnés.

L'accusation de crime contre l'humanité (cinq chefs d'accusation) paraît quant à elle plus incertaine que celle de crime de guerre. Ainsi, pour reconnaître ce crime dans la définition du statut de Rome (article 7), il faut que les actes qui le constituent soient commis dans le contexte d'une « attaque généralisée ou systématique contre une population civile », ce qui exige une certaine ampleur. Or l'attaque du 7 octobre a d'abord visé des cibles militaires et il n'est pas certain que les meurtres de civils qui ont suivi aient été programmés ni qu'ils aient atteint l'ampleur exigée du crime contre l'humanité. Par ailleurs, l'article 7 du Statut de Rome relatif aux crimes contre l'humanité précise que si les actes ne sont pas imputables à un État, il faut qu'ils soient commis par une « organisation ayant pour but une telle attaque » contre la population civile.

On peut à cet égard penser que les groupes armés palestiniens n'avaient pas pour but d'attaquer la population civile. Leur but paraît directement lié à un projet d'émancipation nationale ; et il s'est d'abord exprimé, le 7 octobre, par des attaques sur des objectifs militaires, prolongés par des prises d'otages visant à permettre la libération de prisonniers palestiniens3. Nous sommes donc en présence d'une utilisation problématique de la catégorie du crime contre l'humanité, qui vise sans doute à dessiner une équivalence avec les crimes commis par les dirigeants israéliens.

Relevons tout de même qu'aucun des cas d'atrocités relayés par les médias occidentaux, afin de construire l'acceptation de l'offensive d'Israël, ne figure dans les accusations du procureur. Il n'est pas explicitement question des 40 « bébés décapités » ou des « viols systématiques » lors de l'attaque du 7 octobre. Si les violences sexuelles sont évoquées, c'est essentiellement s'agissant de la captivité. Le procureur affirme à cet égard qu'il « continue d'enquêter sur les allégations de violences sexuelles commises le 7 octobre », ce qui laisse à penser qu'il n'a pas d'éléments concluants à ce stade.

L'intérêt principal de l'enquête visant les dirigeants du Hamas est qu'elle pourrait permettre de faire la lumière sur ce qui s'est passé le 7 octobre, après la phase militaire de l'attaque. Elle pourrait aider à déterminer si toutes les pertes civiles sont, ou non, imputables aux groupes palestiniens. Plusieurs sources journalistiques israéliennes ont en effet relevé un emploi chaotique de la force par une armée israélienne ne disposant plus de visibilité sur le terrain qui a pu conduire à la mort de civils israéliens. Un procès pénal est donc susceptible d'exposer l'utilisation de la doctrine Hannibal4 par l'armée israélienne et de réduire les pertes civiles imputées aux groupes palestiniens5.

La présentation de la réponse israélienne à l'attaque

S'agissant de l'offensive israélienne sur Gaza, le procureur affirme — mais sans mentionner la thèse de la légitime défense — qu'Israël « a le droit de prendre des mesures afin de défendre sa population » et qu'il a donc des objectifs militaires légitimes à Gaza. Ceci ne justifie pourtant pas selon lui les moyens employés dès lors qu'Israël a « délibérément, systématiquement et continuellement privé la population civile de l'ensemble du territoire de moyens de subsistance indispensables à sa survie ». Plusieurs observations s'imposent ici.

Le procureur justifie ainsi une offensive militaire majeure en territoire illégalement occupé, ce qui est juridiquement problématique. Il ne s'exprime en revanche pas sur les raisons de l'attaque du 7 octobre, conduites par des groupes palestiniens soumis au blocus drastique de Gaza. N'est-elle pas, en son principe, justifiée au regard du droit international des peuples à disposer d'eux-mêmes, qui soutient les luttes de libération nationale6 ? Ce droit est donc effacé dans la lecture du procureur, au profit de l'acceptation de la réaction de l'État occupant face à des groupes armés dont la cause n'apparaît pas.

Les accusations de crimes contre l'humanité visant les dirigeants israéliens se concentrent essentiellement sur le siège complet, l'organisation de la famine et d'autres actes de violence intentionnellement dirigés contre la population civile. Pourtant, le fait de « délibérément priver la population civile de moyens essentiels à sa survie », n'est pas rapporté à la catégorie du génocide dont il procède également (c'est la « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ») mais plutôt à une « méthode de guerre ». Car l'objectif ne serait pas la destruction, en tout ou en partie, du peuple palestinien de Gaza mais plutôt « l'élimination du Hamas », l'accroissement de la « pression pour obtenir le retour » des otages, et la « punition collective de la population », seul ce dernier but étant clairement illicite en droit de la guerre. Les déclarations de nature génocidaire des dirigeants israéliens citées par la Cour internationale de justice (CIJ) dans son ordonnance du 26 janvier 2024 ne sont nullement exploitées. En omettant l'accusation de génocide, le procureur s'en tient donc bien à évoquer une riposte israélienne excessive. La caractérisation, par le procureur, de la nature du conflit en témoigne aussi.

Un conflit interne ou international ?

Dans les poursuites pour crimes de guerre, il est nécessaire d'identifier la nature, internationale ou non, d'un conflit. Pour le procureur, les crimes ont ici été commis « dans le contexte d'un conflit armé international opposant Israël et la Palestine et d'un conflit armé non international opposant Israël au Hamas (et à d'autres groupes armés palestiniens) qui se déroulait simultanément ». Si la formule n'est pas très claire, elle témoigne, en tout cas, de la volonté de présenter le conflit à Gaza comme un conflit interne. Ceci ne peut que surprendre dès lors que le droit des conflits armés internationaux s'applique en cas d'occupation militaire7 Il s'applique aussi dans le cas où des forces étatiques s'opposent à des mouvements de résistance organisés, la troisième convention de Genève de 1949 exigeant en son article 4.2 de reconnaître le statut de prisonnier de guerre à leurs membres. Enfin, le premier protocole additionnel aux conventions de Genève de 1977 a internationalisé (et donc soutenu) les guerres de libération nationale, en affirmant que le droit des conflits armés internationaux s'applique aux « conflits armés dans lesquels les peuples luttent contre la domination coloniale et l'occupation étrangère et contre les régimes racistes dans l'exercice du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » (article 1.4), suscitant à l'époque l'opposition des États occidentaux8.

Cette caractérisation du conflit comme interne par le procureur est d'ailleurs juridiquement périlleuse dès lors que le statut de Rome considère que le recours à la famine n'est pas punissable comme crime de guerre dans un conflit interne. Et dans ce cas, seules les attaques directes contre les civils, et non les attaques indiscriminées, sont criminalisées dans le statut de Rome. Cette caractérisation du conflit exprime aussi le refus du procureur de rattacher les combattants palestiniens à une cause de résistance ou de libération nationale. En présence de quoi sommes-nous alors ? D'une insurrection contre un pouvoir étatique légitimement exercé ? Ceci ne fait guère de sens au regard du contexte historique de l'occupation et du blocus israéliens.

Les limites de l'enquête relative à Israël pourraient être corrigées bien sûr, notamment par l'émission de mandats complémentaires. Ainsi, dans le cas du Darfour, le premier mandat visant le président soudanais Omar Al-Bashir (2009) avait été complété (2010) par l'insertion d'une accusation de génocide. Mais, à ce stade, les accusations présentées paraissent bien être le résultat d'un compromis : mettre en cause les groupes armés palestiniens sur la base du crime contre l'humanité et accuser également Israël de ce crime sans évoquer le génocide. Dès lors, à ce stade, les enquêtes ne bousculent pas la représentation occidentale de la situation. Les enquêtes ne permettent pas non plus de soutenir le régime de responsabilité qui s'attache spécifiquement au génocide et que la Cour internationale de justice (CIJ) a commencé à explorer.

Quelle place pour la Cour internationale de justice ?

Devant la CIJ, c'est la responsabilité de l'État israélien pour génocide qui est en cause, et elle excède la question de la responsabilité de ses dirigeants. Si l'affaire opposant l'Afrique du Sud à Israël est jugée au fond, la question de la réparation des immenses dommages causés se posera, alors qu'elle se trouve éludée dans les discours sur « le jour d'après ». De même, dans le cadre de la demande d'avis consultatif examinée par la CIJ cet hiver se posent, en présence de la violation de normes impératives relevant du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, des questions de cessation de l'illicite, en l'occurrence la fin de l'occupation9. L'avis ne sera rendu que cet été.

Deux éléments nouveaux doivent encore être soulignés, qui débordent le carcan de l'enquête pénale et la représentation du conflit qu'elle porte. D'abord la CIJ vient d'ordonner à Israël « d'arrêter immédiatement son offensive militaire et toute autre action dans le gouvernorat de Rafah qui serait susceptible de soumettre le groupe des Palestiniens à Gaza à des conditions d'existence capables d'entraîner sa destruction physique totale ou partielle », le risque de génocide s'étant encore accru10. Cet ordre témoigne du rejet du discours israélien de justification de ses opérations et conforte l'hypothèse du génocide conduit par des moyens militaires. Alors que plusieurs ONG se sont adressées au conseil de sécurité afin de faire appliquer l'ordonnance de la Cour, et que celui-ci s'est réuni le 28 mai 2024 à la demande de l'Algérie, le veto des États-Unis interdira probablement l'adoption de toute sanction contre Israël (embargo sur les armes, sanctions économiques). L'Assemblée générale devrait alors pouvoir les recommander. Les États peuvent aussi les adopter unilatéralement. Même si bien peu l'ont fait, l'ordonnance de la Cour joue à cet égard un rôle de légitimation.

Ensuite, la CIJ s'est penchée, à l'initiative du Nicaragua, sur le défaut de prévention et la complicité de génocide, qui sont des actes illicites dans le régime de la Convention de 1948. La démarche du Nicaragua contre l'Allemagne n'a pas donné lieu à des mesures conservatoires : le refus d'ordonner ces mesures paraît motivé par la diminution de l'aide militaire allemande et le re-financement d'opérations humanitaires par l'Allemagne (CIJ, Ordonnance du 30 avril 2024, §§ 18 et 19). Ce résultat décevant, et critiquable — notamment en ce qu'il ne soutient pas clairement les opérations de la mission de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) —, est atténué par la décision de ne pas rayer l'affaire du rôle de la Cour. Sur le principe donc, l'argumentaire du Nicaragua rattachant l'aide militaire et le dé-financement de l'UNRWA au défaut de prévention, voire à la complicité de génocide, n'est pas définitivement écarté. Ceci suggère que, dans d'autres cas de soutien maintenu, la responsabilité des alliés d'Israël pourrait être juridiquement avancée, notamment sur le fondement de la Convention sur le génocide.

Aussi, devant la CIJ, une autre image de la situation s'impose qui dépasse la représentation « équilibrée » du « conflit Israël/Hamas » depuis le 7 octobre, à laquelle se limite, à ce stade du moins, la CPI. La situation en Palestine est d'intérêt mondial, et depuis fort longtemps : elle relève des Nations unies, elle autorise des États non directement affectés à saisir la CIJ, elle permet d'envisager la responsabilité des États apportant leur soutien à une occupation contraire au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et à l'actuelle offensive sur Gaza.


1Ali Abunimah, « ICC Warrants both historic and cynical », The Electronic Intifada, 20 mai 2024.

2Joseph Massad, « In the West, Israel never initiates violence, it only "retaliates” », Middle East Eye, 20 mars 2024

3Voir, notamment, Alain Gresh, Palestine, un peuple qui ne veut pas mourir, Les liens qui libèrent, 2024, pp. 87-89.

4Adoptée en 1986, après la capture de deux soldats tués par le Hezbollah, cette procédure a été révélée le 21 mai 2003 par le quotidien Haaretz. Elle consiste à utiliser tous les moyens pour empêcher la capture d'otages israéliens par des groupes armés, même si cela met leur vie en péril.

5Lire la longue enquête publiée par le supplément hebdomadaire du quotidien Yediot Aharonot, le 12 janvier 2024 par deux journalistes confirmés Ronen Bergman et Yoav Zitun et qui précise que des civils ont été tués par l'armée israélienne dans la confusion des combats.

6Pour une discussion sur ce point (avant les accords d'Oslo), voir John Quigley, « David v. Goliath : Humanitarian and Human Rights Law in Light of the Palestinian Right of Self-Determination and Right to Recapture Territory Taken by Force », NYU Journal of International Law and Politics, 1989, p. 489 s.

7Voir le livre récent, Habib Gherari, Le conflit israélo-palestinien : que dit le droit ?, L'Harmattan, 2024, pp. 110 s.

8Sur les conditions assez complexes d'application du premier protocole dans ce type de situation, voir Eric David, Principes de droit des conflits armés, Bruylant, 1994, pp.143 s., pp. 189 s.

9Voir, par exemple, l'exposé oral du professeur Alain Pellet, Compte-rendu de l'audience du 19 février 2024, p. 103 s.

10CIJ, Ordonnance du 24 mai 2024, §§ 47 et 50

« Ces humanitaires sont morts dans le même silence qui nous enveloppe »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Lundi 13 mai.

Aujourd'hui je voudrais rendre hommage à cet employé des Nations unies qui a été tué par l'armée israélienne, et à sa collègue qui a été blessée.

Leur voiture clairement siglée ONU a été visée par des tirs. Ils ont été frappés par les mêmes balles que les Palestiniens, et dans le même silence qui émane du monde entier. Bien sûr, les Nations unies ont publié un communiqué exprimant leur tristesse et condamnant ce qui s'est passé. L'homme qui a été tué appartenait à l'UNDSS, le Département de la sécurité et de la sécurité des Nations-Unies. La voiture se dirigeait vers l'Hôpital européen de Rafah, sur la route Salaheddine.

L'ONU n'a mentionné ni les noms ni la nationalité de ses deux employés. Pareil pour la plupart des médias, qu'ils soient occidentaux ou arabes. Selon mes sources, le mort était indien, ancien colonel de l'armée de son pays et père de deux enfants. Sa collègue est jordanienne. Tout le monde sait qu'ils ont été visés par les Israéliens.

Comme d'habitude, Israël est au-dessus des lois

Plus de 250 travailleurs humanitaires sont morts depuis le début de la guerre. Ils étaient membres des Nations unies, notamment de l'Unrwa, ou d'ONG internationales comme Medical Assistance International (MAP) ou Médecins sans frontières (MSF). La plupart d'entre eux étaient palestiniens, donc ça passe. On donne l'info, et ça s'arrête là. Quand il s'agit de Français ou de Britanniques, comme ce fut le cas avec World Central Kitchen (WCK), le monde s'est ébranlé, cela a un peu changé la direction de la guerre et il y a eu des conséquences au niveau humanitaire. Mais là, on en parle peu. Peut-être à cause de la nationalité des victimes ? Cet homme était ici pour une bonne cause, et il est mort en martyr, comme les autres humanitaires tués à Gaza. Mais comme d'habitude, Israël est au-dessus des lois. Les Israéliens « feront une enquête », concluront que les tirs venaient sans doute des combattants du Hamas et on refermera le dossier.

J'aimerais bien parler de cet homme-là, dont je ne connaissais même pas le nom. Il est venu ici pour aider la population gazaouie. Il savait très bien que c'était risqué. Il travaillait dans un département de sécurité, il savait qu'il allait se trouver dans une zone de guerre. Pourtant il avait fait ce choix. Qui était-il ? Jusqu'ici, je n'ai pas vu grand-chose sur lui.

Cet homme et cette femme étaient là par sens de l'honneur, par humanité. Ils étaient venus tous les deux en risquant leur vie, juste pour aider les Palestiniens. Mais devant Israël, personne n'ose dire qu'ils ont été visés directement. Ils se contentent de dire : il faut faire une enquête. Comme tous les humanitaires, ils avaient donné leurs coordonnées GPS à l'armée israélienne. À chaque fois que celle-ci bombarde des personnes localisées par GPS, elle prétend que c'est une bavure. Personne ne réagit, sauf si Israël touche des ressortissants de l'une des cinq grandes puissances mondiales. Là au moins on a quelques déclarations.

Matador et taureau

Ces deux employés avaient laissé leurs enfants, leurs familles et sont venus pour arrêter la guerre ici, pour soutenir les blessés, les malades, les infrastructures, pour faire ce qu'ils pouvaient. Pour moi, ce qui se passe à Gaza, c'est comme une corrida. Israël est le matador, il est bien habillé, respectable, il plante ses banderilles, et la population de Gaza est le taureau. En Occident, on contemple l'agonie de la bête et certains s'indignent même de la rage du taureau. Et si quelqu'un vient en aide au taureau, le matador le blesse avec ses banderilles, ou le tue avec son épée. Parce que le but, c'est d'anéantir le taureau, et à la fin, le public applaudit. Le matador est toujours le gagnant, il est toujours respecté, parce qu'il était « en train de se défendre ».

Toutes les guerres sont bonnes contre ce pauvre peuple palestinien : la guerre des bombes, la guerre des soldats, la guerre de la famine, la guerre psychologique, la guerre de la cigarette… Et personne ne bouge. Quand les grands pouvoirs bougent, ils le font pour leur intérêt, parce qu'ils ont des élections, ou parce qu'il y a une mobilisation dans leur pays, ou en fonction de l'évolution de leurs intérêts dans la région, ou des intérêts personnels de leurs dirigeants. Mais ils ne bougent pas par humanité, même devant ces massacres, ni devant ce que tout le monde voit : la famine qui est en train d'étrangler maintenant le sud de la bande de Gaza depuis la fermeture des terminaux de Rafah et de Kerem Shalom.

On a appris lundi que des camions d'aide humanitaire étaient entrés au Nord, par le terminal de Zikim, mais ils sont seulement destinés à la ville de Gaza et au nord de l‘enclave. Je crois que le Sud entre Rafah et la route de Netzarim va vivre ce qu'a vécu le Nord auparavant. Mais cette fois, la famine va concerner beaucoup plus de gens. Au nord, on parle d'environ 500 000 à 700 000 personnes, alors qu'au Sud on parle de 1,5 million de personnes, qui sont déjà en train mourir, pilonnées chaque nuit par les bombes. Et maintenant, la faim et la soif, avec ces terminaux toujours fermés.

Étranglement financier

Le pire, c'est que si l'attention se concentre sur Rafah, les bombardements continuent au Nord. L'armée israélienne occupe Jabaliya, le quartier de Zeitoun où se déroulent de nouveaux massacres sans pitié, de nouveaux déplacements de la population.

Le monde est en train de regarder ce qui se passe à Rafah, mais ailleurs, c'est pire. On parle peu de la Cisjordanie. Là-bas, pas de F-16 qui bombardent. Mais c'est juste parce que la Cisjordanie est pleine de colonies, et que les Israéliens ont peur d'utiliser leur aviation quand il y a des colonies. À Gaza, ils ne l'ont fait qu'après le retrait des colons en 2005, notamment en passant le mur du son qui faisait exploser les vitres, même celles des voitures.

L'autre méthode, c'est l'étranglement financier. Les Israéliens refusent de transmettre à l'Autorité palestinienne (AP) l'argent des taxes qu'il prélève en son nom aux frontières. Ce qui fait que celle-ci ne peut plus verser à ses fonctionnaires que la moitié de leur salaire. C'est valable aussi pour les fonctionnaires de l'AP à Gaza, qui continuent à être payés même s'ils ne travaillent plus depuis la prise de pouvoir du Hamas en 2007. Alors que les prix ont été multipliés par dix ou par vingt.

Mahmoud Abbas a accepté de continuer à suivre une voie politique, et non militaire. Et malgré cela, les Israéliens le considèrent comme un ennemi et lui font la guerre. Ils ont violé tous les accords.

Ce mercredi, c'est le 76e anniversaire de la Nakba, la Catastrophe, la création d'Israël qui entérina l'expulsion de la majorité des Palestiniens. À l'époque, les Palestiniens s‘étaient réfugiés à Gaza, en Cisjordanie ou dans les pays voisins. Aujourd'hui, ils fuient d'un endroit à un autre à l'intérieur de la bande de Gaza. C'est toujours le même matador, et toujours le même taureau.

« Partir, mais pour aller où ? »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Samedi 11 mai 2024.

On est en mai 2024 et la ville de Rafah ressemble un peu à ce qui s'est passé en mai 1940 en France, surtout dans le nord et à Paris, où des centaines de milliers de personnes ont pris la fuite les sous les bombes et sous ce que l'on appelait à l'époque « les trompettes de Jéricho »1.

Rafah devient presque une ville fantôme, surtout à l'Est. Et la peur s'implante dans le cœur des gens, surtout chez les enfants et les femmes. Tout le monde est prêt à se déplacer, tout le monde est en train de partir, surtout les gens qui ont déjà été déplacés du nord de la bande de Gaza. Pour ma part, j'ai décidé de rester dans la pièce que nous occupons jusqu'à ce que les Israéliens lancent des tracts ordonnant aux habitants de ma zone de s'en aller. Les sacs et la tente sont prêts. Mais nous voulons repousser le plus longtemps possible cette nouvelle humiliation, d'avoir à vivre sous la tente.

Une zone humanitaire… constamment bombardée

Partir, mais pour aller où ? Tout le monde pose la question : où est-ce qu'on va s'installer ? Ils se demandent aussi quelle sera la prochaine étape. Au début de la guerre, l'armée a dit qu'il fallait évacuer le nord de la bande de Gaza pour aller à Gaza-ville. Les gens s'y sont donc déplacés. Ensuite, l'armée leur a demandé de quitter la ville de Gaza pour aller plus au Sud. Après, les Israéliens leur ont demandé d'aller à Khan Younès. Les gens se sont dirigés vers cette ville. Et quand l'armée leur a dit de partir vers Rafah, près de la frontière égyptienne, 1,5 million de personnes environ se sont réfugiées là.

Maintenant, les Israéliens disent à ces mêmes gens d'aller ailleurs. Et après ? je crains que cela ne finisse par un transfert de population. L'armée dit de partir vers « l'extension » de la zone d'Al-Mawassi. C'est une zone bordée par la mer qui commence à l'est de la route côtière, de Rafah jusqu'au nord de la ville de Khan Younès, jusqu'à Nusseirat. Sur l'axe horizontal, elle s'arrête un peu avant l'avenue Salaheddine, la route principale qui traverse la bande de Gaza du nord au sud.

Cette zone serait une « zone humanitaire » selon Israël, alors qu'elle n'est ni humanitaire ni sécurisée. Elle est constamment bombardée. Samedi, ils ont visé une tente qui se trouvait au milieu de centaines d'autres tentes faites de bâches. Il y a eu beaucoup de victimes. Ce n'est pas la première fois, et ce ne sera sûrement pas la dernière.

Si on ne meurt pas sous les bombes, on mourra de faim et de soif

Il n'y a plus d'endroit sûr. Et de toute façon, dans cette zone d'Al-Mawassi, il n'y a plus de place. Les gens s'entassent les uns sur les autres. Tous mes amis qui sont partis de Rafah n'ont pas d'endroit où se poser. Ceux qui ont la chance d'en trouver restent pour le moment dans leur voiture, en attendant de trouver un lieu où construire une tente avec des bâches. Mais pour construire ces tentes de fortune, il faut du bois et du plastique. Leur prix atteint vingt à trente fois le prix « normal », c'est-à-dire celui qui était déjà dix fois plus cher qu'avant la guerre, quand les déplacés étaient encore à Rafah. Et bien sûr, avec la fermeture des terminaux de Rafah et de Kerem Shalom, il n'y a plus de nourriture. Les gens demandent d'abord la sécurité, avant de penser à boire ou à manger. Mais si on ne meurt pas sous les bombes, on mourra de faim et de soif.

Reste la question « et après » ? Nétanyahou va entrer à Rafah pour « éradiquer le Hamas ». Bien sûr, il ne va jamais l'éradiquer, le Hamas est toujours là. J'ai toujours dit que la solution militaire ne réussira jamais à venir à bout du Hamas. Quant à nous, nous serons près de 1,2 million de personnes qui vont être parquées dans ce rectangle, encerclé au Nord par la route de Netzarim, l'ancienne route des colons reconstruite par les Israéliens, qui coupe Gaza en deux d'Est en Ouest. Au Sud, ça va être la même chose quand ils vont occuper toute la ville de Rafah. Pareil à l'Est, où ils se trouvent déjà, et ils occupent toute la route de Salaheddine.

Avant, on appelait Gaza « une prison à ciel ouvert ». Maintenant, on est dans une cage à ciel ouvert avec 1,5 million de personnes qui manquent de tout, d'espace, de nourriture et surtout d'eau. L'été est déjà là, il fait très chaud, les besoins en eau augmentent, pour boire ou d'autres besoins. Malheureusement, dans la zone d'Al-Mawassi, il n'y a pas d'eau, il n'y a pas d'infrastructures pour les besoins essentiels. Les Gazaouis sont emprisonnés à droite, à gauche, au Nord, au Sud et à l'Ouest, du côté de la mer, par la marine israélienne.

Les Israéliens ont-ils changé de stratégie parce qu'ils ont vu que l'Égypte s'opposait au transfert des Palestiniens dans le désert du Sinaï ? Est-ce qu'ils pensent plutôt maintenant à la mer, avec le nouveau port flottant qui est en train de se construire à la hauteur de la ville de Gaza ? Est-ce que le transfert par la mer va commencer, comme d'habitude pour des raisons « humanitaires » ? Parce qu'on va encore beaucoup l'entendre ce mot. La question palestinienne s'est transformée en « question humanitaire » alors que c'est une question politique, une question de territoire, une question des gens qui habitent ici depuis longtemps et dont un occupant continue à prendre la terre, que ce soit en Cisjordanie où à Gaza.

Les Israéliens veulent la terre

Tous les jours, des terres sont annexées en Cisjordanie, tous les jours on y construit des milliers d'unités d'habitations. Ce que veulent les Israéliens, c'est la terre. Au lieu de faire la paix et avoir deux États, ils vont tuer le plus grand nombre de gens possible à Gaza, et pousser dehors ceux qui resteront, dans une nouvelle version de la Nakba de 1948. Sauf qu'à l'époque c'était des milices, et qu'aujourd'hui c'est une armée officielle qui fait le travail.

Je le répète : on va où maintenant ? La population est étranglée, elle vit dans des conditions qui ne sont pas humaines. À la fin, les gens vont être bel et bien obligés de partir. Et comme d'habitude, on dira que ce seront des « départ volontaires », toujours « pour des raisons humanitaires ». On en tue le maximum, on détruit toutes les infrastructures, on élimine tous les piliers de la vie, l'industrie, le système sanitaire, le système de santé, l'eau, tout. Et après on dit : si vous voulez partir, c'est votre choix, on ne vous y force pas. Et les Occidentaux approuveront.

Les Israéliens ont pris toute la bande de Gaza et personne n'a dit mot. Les Américains ont commencé par dire « Israël a le droit de se défendre », mais quand il s'agit de Rafah, ils parlent de « crise humanitaire ». C'est clair que ça passe mieux que « génocide » ou « nettoyage ethnique ». Biden n'a commencé à bouger que quand les Israéliens ont annoncé leur intention d'entrer à Rafah, comme si la guerre avait commencé à Rafah, et la raison de ce changement d'attitude est uniquement électorale, à cause de la grande mobilisation de la jeunesse américaine. Il a annoncé la suspension de la livraison de certaines armes, mais pas de tout l'arsenal, comme un père qui punit en public un enfant gâté mais qui lui dit en privé : « Je suis fier de toi, vas-y, il faut continuer jusqu'au bout. »

Quant aux Européens, ils ne disent malheureusement rien du tout. Pour eux, il faut arrêter ce génocide, rouvrir les terminaux, laisser entrer le carburant, indispensable entre autres pour les rares hôpitaux qui fonctionnent encore et pour les stations de désalinisation et d'épuration d'eau, il faut parachuter les aides. Tout ça dans une petite cage. Et pour des raisons humanitaires. Peut-être aussi que « pour des raisons humanitaires », des pays européens vont accepter chacun 200 000 personnes, et comme ça les 2 millions de Gazaouis vont être « distribués » entre six ou sept pays. Pourtant, la solution est très simple. Il faut cesser l'occupation et il faut un État palestinien. Mais les Israéliens veulent achever ce qu'ils ont commencé en 1948. Maintenant ils veulent régler le problème, éliminer les Palestiniens ou les faire fuir ailleurs.

Le problème c'est que si ça marche à Gaza, ce sera beaucoup plus facile en Cisjordanie. Il y a une relation étroite entre la Cisjordanie et la Jordanie. La majorité des Cisjordaniens ont le passeport jordanien. Ils ont de la famille en Jordanie. Je sais qu'en ce moment beaucoup de gens en Cisjordanie se préparent pour partir s'installer en Jordanie, parce qu'ils savent que chez eux, le deuxième round a déjà commencé.

Gaza est invivable pour de bon

On parle peu de l'annexion des territoires, le terrorisme des colons contre les Palestiniens qui vivent à côté des colonies ou même plus loin, parce que tous les regards se portent sur Gaza depuis plusieurs mois. Je connais des gens qui se préparent, qui planifient pour transférer leur emploi ou leur business en Jordanie, ou y cherchent un appartement pour s'installer. Si la machine de guerre se met en marche en Cisjordanie, la majorité des gens vont partir. Le nettoyage ethnique que font les Israéliens, c'est pour prendre la terre par la force, tuer les habitants ou les faire fuir partout ailleurs.

Quand on parle de Rafah, les Israéliens parlent d'une « opération limitée », mais avec 400 chars et le transfert forcé des habitants, la fermeture des terminaux, peut-on dire qu'elle soit vraiment « limitée » ? On parle de 300 000 personnes qui sont parties, mais je pense que le nombre est beaucoup plus élevé. Quelle est donc la différence avec une « grande opération » ? Ils sont juste en train de faire les choses d'une manière soft. Et ça se passe sous les yeux du monde, sous les yeux de ceux qui peuvent faire quelque chose, qui peuvent arrêter Nétanyahou mais ne le font pas. Et à la fin ce seront les Palestiniens qui se feront avoir.

Revenons à cette cage où tout le monde va être entassé. Qu'est-ce qu'ils veulent, les Israéliens ? Ils vont dire, comme ils l'ont fait jusque-là, que les combattants du Hamas se sont réfugiés dans la cage en question, qu'ils y cachent leur arsenal et des otages dans les tunnels. Ce jeu du chat et de la souris va continuer, et à la fin nous allons tous être chassés de toute la bande de Gaza et la laisser aux Israéliens. Le problème c'est que non seulement les gens vivent dans la peur et l'angoisse, mais qu'ils en ont aussi assez. On lit la fatigue dans leurs yeux, fatigue de se déplacer sans cesse, de chercher des solutions pour mettre leur famille à l'abri, de toujours se demander où aller. Il n'y a pas d'avenir.

Est-ce qu'on va mourir ? Les gens n'ont plus peur de la mort, parce qu'ils considèrent que se déplacer encore et encore, c'est une forme de mort. Mais ils ont peur de l'avenir. Nétanyahou va occuper toute la bande de Gaza du Nord au Sud, mais il sait très bien que les otages ne seront pas libérés. Son véritable objectif c'est de ravager toute la bande de Gaza et de la rendre invivable. Et pour cela, il lui faut éliminer les otages. Parce qu'un otage vivant, ça coûte beaucoup plus cher qu'un otage mort. Et c'est pour ça que la population israélienne est en train de faire pression sur Nétanyahou. Mais ce dernier continue jusqu'au bout parce qu'il sait que la fin de cette guerre, c'est la fin de sa vie politique.

La reconstruction après la fin de la guerre ? C'est une carte dans le jeu des Israéliens. Mais elle prendrait des années. Il n'y a plus d'universités, plus d'écoles, plus d'infrastructures, plus d'eau, plus d'électricité. Nétanyahou a gagné cette guerre en laissant Gaza invivable pour de bon. Et dans cette cage, on attend ce port flottant construit par les États-Unis, pour « apporter l'aide humanitaire ». Désormais tout sera « humanitaire » ; la politique sera transformée en humanitaire, et l'injustice aussi.


1NDLR. On appelait ainsi des dispositifs implantés dans les bombardiers en piqué allemands, des sortes de sirènes fixées sur le train d'atterrissage fixe destinées à semer la panique chez la population.

« De nouvelles maladies graves sont apparues à Rafah »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Samedi 20 avril 2024.

Ahmed, un de mes voisins à Rafah, fait partie des gens qui viennent me voir tous les matins pour me demander si j'ai des informations sur ce qu'il se passe. Mais aujourd'hui, il est venu pour autre chose. Il est venu demander si j'ai des connexions avec Médecins sans frontières (MSF) ou d'autres médecins qui viennent de l'étranger.

Son fils Adam qui a cinq ans souffre d'un problème rénal qu'on n'arrive pas à diagnostiquer. Il était allé plusieurs fois à l'hôpital Rantissi, à Gaza-ville, le principal hôpital pédiatrique de la bande de Gaza. Adam avait trois ans quand il a commencé à parler et à dire qu'il avait mal aux reins. Son père n'a pas arrêté d'aller consulter. Les médecins lui ont dit qu'il fallait une opération chirurgicale par endoscopie ; une procédure sophistiquée qui nécessite un transfert médical.

Tout était prêt… et puis la guerre a commencé

Quand l'Autorité palestinienne (AP) s'est installée dans la bande de Gaza en 1994, Yasser Arafat a créé un système pour transférer gratuitement les patients nécessitant des traitements compliqués en Cisjordanie, en Israël, en Jordanie ou en Égypte. Quand Mahmoud Abbas a pris le pouvoir, il a annulé la possibilité pour les Gazaouis de se faire soigner dans les hôpitaux israéliens. Adam devait être forcément transféré en Égypte.

Ahmed avait tout préparé, il ne manquait qu'une signature. Et puis la guerre a commencé… Ahmed ne sait plus quoi faire. Il me dit que son fils souffre, qu'il n'arrête pas de pleurer. La malnutrition aggrave ses douleurs : « Je ne peux donner à ma famille que des boîtes de conserve. Je n'ai pas les moyens de leur acheter des légumes, ils sont trop chers. »

Je suis allé me renseigner pour lui à l'hôpital koweïtien, ils m'ont dit que malheureusement, ils ne pouvaient rien faire parce qu'ils n'en avaient plus les moyens. Ahmed est allé à l'hôpital principal de Rafah, Abou Youssef El-Najjar, il a obtenu la même réponse. Je lui ai demandé si Adam était suivi par un médecin. Il m'a dit que oui, qu'il avait un bon médecin, mais que ce dernier est parti pendant la guerre, avec toute sa famille. Il n'est pas le seul. Beaucoup de médecins ont quitté la bande de Gaza pour fuir la mort et pour travailler ailleurs. D'où sa requête à propos de médecins étrangers travaillant avec des ONG à Rafah.

Je les comprends. Tout le monde a le droit de fuir cette machine de guerre, ces boucheries, ces massacres. Un médecin, c'est quelqu'un qui travaille pour l'humanité. Même si cela me fait mal au cœur de savoir que tant de médecins aient quitté la bande de Gaza, je sais qu'ailleurs, ils serviront l'humanité. Il y a beaucoup de bons médecins palestiniens partout dans le monde. Quelque chose s'éteint à Gaza, mais qui va renaître à l'étranger.

Je sais ce que c'est de ne rien pouvoir faire pour un enfant qui a mal

Ahmed sait que pour faire cette opération sur un enfant de cinq ans, il faut sortir de la bande de Gaza. Mais peut-on au moins calmer la douleur d'Adam ? Il se demande aussi s'il y a possibilité de transférer son fils vers la France, ou ailleurs. Le problème c'est que je suis nouveau dans ce quartier où je me suis installé, et qu'on me prend pour le grand journaliste qui sait tout, ou comme une sorte d'ambassadeur de France à Gaza, ou encore comme le roi des connexions avec les ONG parce que j'ai pu aider des amis quelques fois. Mais je n'ai pas tant de connexions et les besoins ici sont énormes. Et surtout, je n'ai pas la possibilité de faire transférer un enfant pour le faire soigner à l'étranger, encore moins en France.

Je sens que les gens sont un peu déçus quand je leur dis que je vais essayer et que je n'arrive pas à trouver une solution. Je sais très bien ce que c'est de ne rien pouvoir faire pour un enfant qui a mal. Quand on est arrivés à Rafah, Walid est tombé malade, et je souffrais de cette impuissance, de ne pas arriver à le faire soigner. Beaucoup d'enfants sont malades à Gaza. De nouvelles maladies graves sont apparues, comme l'hépatite A, les diarrhées dont Walid a beaucoup souffert, des maladies dermatologiques dans les écoles où s'entassent les déplacés, des maladies respiratoires à cause des feux où on brûle du bois mais aussi du carton, ou du plastique où on fait bouillir l'eau. Sabah, ma femme, en a souffert également.

La peur d'accoucher sous une tente

Un autre exemple dans notre famille : Amal la sœur de Sabah est sans nouvelles de son mari depuis le premier jour de la guerre. Elle ne sait pas s'il est vivant, s'il est prisonnier en Israël ou s'il est mort. Quand les Israéliens arrêtent quelqu'un, il disparaît. Avant, dès qu'une personne était arrêtée, on pouvait donner son nom à la Croix-rouge et on avait des nouvelles. Depuis le 7 octobre, ce n'est plus possible. Donc, on ne peut rien savoir de la situation d'Ismaïl, le mari d'Amal. Des gens disent que son taxi a été bombardé, mais ce n'est pas sûr.

Lui et Amal ont une petite fille qui s'appelle Jouri. Elle est née après dix ans de mariage, grâce à la fécondation in vitro (FIV). Ce mois-ci, Amal doit donner naissance à un deuxième enfant, lui aussi conçu grâce à une FIV. Ismaïl et Amal ont mis toutes leurs économies pour donner un frère ou une sœur à Jouri. Et Amal n'arrive pas à trouver un médecin pour l'accouchement, parce qu'elle a besoin d'une césarienne. Il y a l'hôpital émirati à Rafah, il y a aussi l'hôpital Awda à Nusseirat, dans le centre de la bande de Gaza. Mais Amal est une déplacée, elle vit sous une bâche. Elle est originaire de Nusseirat, mais elle ne sait pas si elle doit accoucher à l'hôpital émirati ou bien tenter d'aller chez elle à Nusseirat, car elle craint une incursion israélienne. Elle a entendu parler de centaines de femmes qui ont accouché sous la tente sans aide médicale ; des accouchements parfois prématurés à cause de la fatigue.

Les Israéliens ont détruit les piliers de toute société

L'armée israélienne a détruit le système de santé à Gaza. Elle a détruit des hôpitaux, en commençant par l'hôpital Al-Shifa. Elle a dit que les sous-sols de l'hôpital abritaient le commandement militaire du Hamas. Une vidéo en 3D a même été réalisée pour montrer qu'il y avait quatre niveaux de sous-sols. Mais les Israéliens n'ont rien trouvé. C'était fin novembre, ou début décembre, je ne sais plus. J'ai un peu perdu la notion du temps depuis le début de la guerre.

Il n'y avait pas de sous-sols, il n'y avait pas d'infrastructure militaire. Il n'y avait rien du tout. Plus tard ils sont revenus, ils ont détruit tout le complexe hospitalier, ils ont tué 200 personnes et en ont arrêté 300, en prétendant qu'ils étaient tous membres de la branche militaire du Hamas. Comme d'habitude, tout le monde a repris leurs déclarations sans les vérifier. Maintenant l'hôpital Al-Shifa n'est plus qu'une carcasse. Les Israéliens ont aussi détruit l'hôpital principal du nord de la bande, Kamal Adwan. Le seul qui fonctionne encore, c'est l'hôpital Baptiste (Al-Ahly), à Gaza-ville, mais très partiellement. Il n'arrive même plus à soigner les maladies saisonnières. L'hôpital Nasser de Khan Younès a également été attaqué avec les mêmes prétextes. Il n'a ni électricité ni groupe électrogène aujourd'hui.

Le vrai but de tout cela, c'est de détruire le système de santé, comme les Israéliens ont fait avec le système d'éducation ; détruire les piliers de toute société. Samedi, ils ont rasé la plus grande usine de fabrication de médicaments de la bande de Gaza, à Deir El-Balah.

J'espère qu'Adam sera enfin opéré, et qu'Amal n'accouchera pas sous une tente.

« Je regarde les visages, et je vois que les gens ont vieilli »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Samedi 13 avril 2024.

Pour la plupart des gens, la guerre signifie être pilonné par des bombes 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, c'est les morts, les blessés, la destruction totale. C'est principalement cela, en effet. Mais la guerre prend aussi d'autres formes, moins visibles mais tout aussi nocives pour nous. La famine par exemple. Les Israéliens l'utilisent pour forcer les gens qui restent à quitter la ville de Gaza et le nord de la bande. Il y en a qui sont morts de faim, notamment plusieurs enfants. Vous avez vu la photo de Yazan, cet enfant de 10 ans, décédé à cause de la faim et de la malnutrition.

Avec la guerre et le blocus, tout est devenu hors de prix. L'aide humanitaire et les importations du secteur privé ne passent toujours pas en quantité suffisante. Le prix du kilo de sucre qui était de 4 shekels (1 euro) a atteint jusqu'à 70 shekels (17,50 euros). Maintenant il s'est stabilisé à 20 shekels (5 euros).

Les gens voient réapparaître des marchandises qu'ils ne peuvent pas s'offrir

Après la mort des six martyrs de l'ONG World Central Kitchen et la résolution de l'ONU exigeant un cessez-le-feu jusqu'à la fin du ramadan, les Israéliens avaient promis d'augmenter le nombre de camions qui entrent par le nord de la bande de Gaza. Apparemment, des livraisons sont effectivement arrivées au nord et à Gaza-ville, mais cela restait trop peu. Mes amis qui sont toujours là-bas me disent qu'ils ont vu réapparaître des choses dont ils avaient oublié l'existence, des légumes, de la viande. Mais tout est à des prix prohibitifs. Le kilo de tomates est à 120 shekels (30 euros), le kilo de pommes de terre à 100 shekels (25 euros). Les gens les voient, mais ils ne peuvent pas les acheter.

En plus, il n'y a plus d'argent liquide dans les banques, dans toute la bande de Gaza, parce que les Israéliens n'en laissent plus passer. Avant, des camions blindés transportaient le cash pour approvisionner les banques en shekels, en dollars et en dinars jordaniens. Les dollars sont partis en Égypte pour payer les sommes énormes qui permettent de sortir de Gaza – compter 35 000 dollars (près de 33 000 euros) pour une famille moyenne. Les dollars servent aussi à payer les importations. Et il y a aussi les profiteurs de guerre palestiniens qui retirent des grosses sommes de cash grâce à leurs contacts à la banque.

Je n'arrive pas à retirer de l'argent de la banque de Palestine. Je dois faire la queue pendant des heures, voire des jours, pour obtenir 1 500 ou 2 000 shekels. Parfois, il n'y a pas de liquide du tout. Je suis alors obligé de passer par l'application de la Banque de Palestine. Je transfère la somme à un numéro de compte donné par l'un des bureaux de change de Rafah. Ils prennent une commission de 20 %, parfois 25 %. Par exemple, sur 5 000 shekels (1 246 euros) de transfert de mon compte, ils en prennent 1 000 de commission, ce qui est une somme importante à Gaza, où le salaire moyen est de 1 500 shekels (375 euros), et où, à cause de la guerre, les fonctionnaires de l'Autorité palestinienne ne reçoivent que 60 % de leur salaire.

Maintenant, les prix commencent à baisser, pas parce qu'il y a plus d'offre, mais surtout parce que les gens n'ont plus d'argent pour acheter.

On pense juste à comment survivre

L'autre guerre psychologique menée par Israël, ce sont les menaces qu'ils continuent à faire planer autour d'une attaque contre Rafah, avec la possibilité de chasser les 1,5 million de déplacés qui s'y entassent. Les gens ont peur de nouveaux massacres, peur d'un nouveau déplacement. Ils sont épuisés par ces déplacements d'une ville à une autre, d'une tente à une autre, pour fuir cette machine de guerre qui ne fait pas la distinction entre un être humain, un bâtiment ou un arbre, et qui détruit tout.

Je regarde les visages, et je vois que les gens ont vieilli. Moi-même j'ai des cheveux blancs alors que je n'en avais pas avant la guerre. Avant, on pensait à l'éducation des enfants, à quelle école, à quelle université on allait les inscrire… Maintenant, on est tellement épuisés par les besoins du quotidien qu'on ne pense plus à l'avenir, on pense juste à comment survivre. Les conséquences psychologiques seront énormes, on les verra après la guerre.

Il y a aussi la guerre contre le système de santé. Les Israéliens l'ont presque entièrement détruit. L'hôpital Al-Shifa, le plus important de la bande de Gaza, n'est plus qu'une carcasse. L'hôpital Kamal Odwane, le seul qui opère encore à Gaza-ville, n'a plus ni les moyens ni les infrastructures nécessaires pour recevoir les blessés. À Rafah non plus, les hôpitaux n'ont plus de moyens. Quand mon fils Walid a été malade, je devais faire moi-même le docteur : je lui donnais les médicaments que je recevais d'amis, dont des Français, parce qu'ici il n'y avait pas assez de médicaments ici. Beaucoup de gens sont morts parce qu'ils avaient besoin d'un antibiotique qu'on ne trouve plus, ou par manque d'oxygène. Des bébés sont morts dans les couveuses à cause de pannes d'électricité.

À la nage, pour tenter de récupérer l'aide parachutée

Enfin, il y a la guerre de l'humiliation, sur laquelle je veux encore insister, et qui ne fait qu'empirer. L'humiliation d'être tués sous son toit en dormant, de chercher ses morts sous les décombres. Ou bien de devoir les laisser sous les décombres, comme ça s'est passé à Gaza-ville. Les gens y attendaient le redéploiement de l'armée pour aller chercher les victimes ensevelies, pour les enterrer dignement. On voit des morts à droite et à gauche dans les rues, alors que chez nous, on enterre les morts rapidement et dignement. L'humiliation de vivre sous les tentes, l'humiliation des parachutages de l'aide alimentaire. Les gens croient qu'ils sont en train de nous aider, mais c'est juste destiné à leurs opinions publiques, pour dire qu'on est en train d'aider la Palestine et les Gazaouis. L'humiliation de voir les gens se précipiter pour récupérer ces colis.

J'ai un ami qui s'appelle Mohamed Al-Khaldi. Il est à Gaza-ville. Son fils a vu un colis parachuté tomber dans la mer. Il est allé à la nage avec un ami tenter de récupérer la palette qui pesait je ne sais combien de kilos, parce qu'ils n'avaient rien à manger. Lui s'en est tiré, mais son ami s'est noyé. Je lui ai demandé pourquoi son fils avait fait quelque chose d'aussi dangereux. Il m'a répondu : « De toute façon, on va mourir, soit de faim, soit en essayant de récupérer l'aide alimentaire. » Ça m'a fendu le cœur. Il a poursuivi : « La mort est partout, La mort, c'est les bombes, c'est chercher à manger, c'est la famine. » Les pays comme la France, les États-Unis et la Jordanie dépensent beaucoup d'argent pour envoyer ces palettes par avions militaires, alors qu'ils pourraient les faire parvenir par camion. Il y a maintenant six ou sept terminaux entre Israël et la bande de Gaza, en plus du terminal de Rafah. Si les Israéliens ont donné la permission d'utiliser leur espace aérien — parce qu'ils considèrent que Gaza fait partie de leur espace aérien —, ils peuvent aussi donner l'autorisation de laisser passer les camions.

Mais ils ne veulent pas le faire parce qu'ils veulent entretenir ce désordre sécuritaire, où des gens arrivent à se battre entre eux parce qu'il n'y a pas d'argent. On en revient au troc : je te donne un sac de farine, tu me donnes un sac de sucre.

Beaucoup pensent à partir. Je crois que si les Égyptiens baissaient un peu le montant du passage — 5 000 dollars par personne —, beaucoup de Gazaouis partiraient. Certains ont vendu tous leurs biens, leurs bijoux, leur voiture, pour récolter cette somme. D'autres qui n'ont rien à vendre créent des cagnottes en ligne.

C'est une guerre de non-vie. Si elle se termine, une nouvelle va commencer, parce qu'il n'y a plus rien pour vivre. Pas d'électricité, pas de jardins d'enfants, pas d'écoles, pas d'université. Il n'y a plus rien dans la bande de Gaza. Surtout dans la ville de Gaza et dans le nord. Et c'est ça, la vraie guerre. C'est d'être obligé de faire vivre ta famille dans un endroit vide, désert, où il n'y a rien du tout. Et après, on te dit que si quelqu'un veut émigrer ou partir, c'est une démarche volontaire. Mais ce qui me fait peut-être le plus de peine, c'est qu'il y a des Palestiniens qui profitent de cette situation, au détriment de leurs frères palestiniens.

« Même s'il n'y a plus rien dans le nord, nous voulons rentrer chez nous »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Dimanche 7 avril 2024.

Aujourd'hui, j'ai reçu un appel téléphonique de mon ami Chahine, le père de Doudou, la fillette dont je vous ai déjà parlé. Elle vit avec sa famille dans la ville de Gaza, où la famine s'est installée, comme dans toute la partie nord du territoire. Chahine était très content, il voulait m'annoncer une bonne nouvelle : pour la première fois, des camions sont entrés dans le nord de la bande, à partir du terminal israélien d'Erez. Un camion de fuel et deux camions de médicaments. Chahine m'a dit : « Tu m'avais dit dans une discussion que les choses allaient peut-être changer un peu, surtout au niveau humanitaire, après la mort des six martyrs », en référence aux six expatriés de l'ONG World Central Kitchen que les Israéliens ont tués.

Chahine pense que ce sont les premières « gouttes » d'aide humanitaire qui commencent à entrer au nord de la bande et dans la ville de Gaza. Il a ajouté :

Tu crois les déclarations du cabinet de guerre israélien, quand ils disent qu'ils vont augmenter le nombre de camions à 500 par jour ? Et que la Jordanie va aussi faire passer des camions, au lieu de nous envoyer ces aides parachutées qui nous humilient ?

Et j'étais très content de son appel parce qu'il me poussait un peu à l'optimisme. Ces premiers camions semblent en effet confirmer notre dernière conversation. En même temps, je ne voulais pas lui dire qu'avec les Israéliens, on a l'habitude que les choses prennent du temps entre les paroles et les actes, et que parfois il n'y a que des paroles, pas d'actes. Mais cette fois, je crois que ce ne sont pas juste des annonces. Peut-être que l'aide n'arrivera pas tout de suite, qu'elle ne passera pas immédiatement à 500 camions par jour, mais je crois qu'il va y avoir quelque chose. En tout cas, mon ami Chahine était content de notre conversation et je lui ai remonté le moral comme d'habitude.

« Des fruits, ça fait longtemps que je n'ai pas entendu ce mot »

Il m'a passé Doudou au téléphone. Elle était contente :

‘Ammo Rami, tu crois qu'on va manger des boîtes de conserves et de la viande à nouveau ? J'ai entendu dire qu'à Rafah, il y a du poulet qui est entré. Est ce que nous aussi on va pouvoir en manger ?

J'ai répondu que oui, bien sûr, elle allait avoir du poulet et aussi des fruits. « Des fruits, ça fait longtemps que je n'ai pas entendu ce mot, a-t-elle répondu. Ça n'existe plus chez nous. Les légumes aussi, ça fait longtemps qu'on n'en voit plus, depuis que tu m'avais envoyé quelques tomates et la boîte de conserves de viande ». Je l'ai rassurée :

Ne t'en fais pas, si la nourriture n'entre pas au nord, je t'enverrai, comme la dernière fois, du poulet, et des fruits aussi. À Rafah, on a eu des pommes, je suis sûr que vous allez en recevoir à Gaza-ville.

Elle a sauté de joie. J'ai entendu son rire : « Si c'est vrai, on va faire un fatteh1, tu seras invité. J'espère qu'on pourra le manger ensemble le dernier soir du ramadan, à la veille de l'Aïd ». J'ai dit à Doudou que j'espérais aussi déguster ce fatteh avec eux et que tout ça allait finir. Elle était très contente et moi aussi. J'adore entendre son rire. Cette joie dans le cœur de Doudou, c'est grâce à ces martyrs de l'ONG. Oui, je dis « grâce » car la vie des 2,3 millions d'habitants de Gaza va peut-être changer.

Les snipers et la ligne invisible

J'ai suivi les révélations sur les logiciels de ciblage par intelligence artificielle que l'armée israélienne utilise pour nous tuer. Nous le savons ici à Rafah parce que, même dans cette situation atroce, nous pouvons régulièrement nous connecter à Internet et lire les révélations de sites israéliens opposés au massacre des Palestiniens. Je vous recommande de lire les déclarations de ces six officiers qui ont travaillé sur le logiciel, et qui ne le regrettent pas. Au contraire, ils disent que ça accélère la guerre, que ça accélère le rythme des bombes. L'intelligence artificielle leur fournit des listes de très nombreuses personnes à tuer, et il faut, disent-ils, réserver les bombes « intelligentes », précises, aux dirigeants importants du Hamas. Pour les cibles « de rang inférieur », on peut utiliser des bombes « stupides », qui tuent en même temps beaucoup de gens autour de la cible. Les militaires admettent un « dégât collatéral » de quinze à vingt civils tués pour un combattant.

Je ne comprends pas comment un être humain peut tuer des gens de cette façon, sans pitié, sans réfléchir. C'est peut-être à cause de l'aspect technologique. On est derrière un écran, donc il n'y a pas d'affrontement, on ne voit pas les gens, on voit juste des personnages de jeu vidéo. Et puis il y a l'aspect de la vengeance aveugle : ils veulent tuer tout le monde parce qu'ils considèrent que tous les habitants de la bande de Gaza sont responsables de ce qui s'est passé le 7 octobre.

Ainsi pour eux, nous ne sommes pas des personnes importantes, pas des êtres humains. D'autres militaires cités dans les articles disent qu'ils n'ont pas à se casser la tête, c'est la machine qui fait tout, « nous sommes juste des exécutants ». Je vous conseille de lire ces témoignages et je sais que vous allez être choqués. Mais nous, nous avons l'habitude avec cette armée, on sait très bien comment elle se comporte.

Il y a une autre technique, c'est de tracer dans un quartier une ligne invisible. Et si quelqu'un dépasse cette ligne, il est tout de suite visé par un sniper. Certaines de ces exécutions ont été filmées, comme cette femme abattue avec à ses côtés son fils de 12 ans. Il y a eu aussi l'homme qui allait chercher son frère encerclé et qui a été tué à son tour.

Imaginez que vous êtes dans une prison où les gardiens ont tracé des lignes invisibles. Si vous en dépassez une, vous êtes tout de suite puni… ou plutôt mort. Je ne sais pas si les Israéliens se sont inspirés de la série Squid Game, mais c'est presque la même chose. C'est vraiment inhumain.

« Nous reconstruirons tout »

Je suis sûr qu'un jour ou l'autre, certains vont se réveiller. Comme ces combattants des milices juives de 1948 qui disent aujourd'hui regretter d'avoir participé au nettoyage ethnique massif des Palestiniens. Je ne sais pas si les militaires israéliens d'aujourd'hui veulent éliminer les Palestiniens parce qu'ils nous considèrent comme des sauvages ou des animaux, ou bien parce qu'ils veulent « juste » se débarrasser nous. Mais je vois qu'il y a beaucoup de pression sur Nétanyahou, que ce soit de la part des Israéliens eux-mêmes ou bien de la communauté internationale, qui demande pour la première fois d'arrêter la guerre, à cause des morts du WCK. Des pays européens ont demandé un cessez-le feu, et de laisser entrer l'aide humanitaire. Certains qui avaient suspendu leur financement de l'Unrwa ont repris leurs versements. Le monde est en train de se réveiller petit à petit. Je ne sais pas si c'est par calcul ou si vraiment leur conscience s'est réveillée, mais ils ont cessé d'accepter seulement la vision israélienne des choses.

Libérer les prisonniers, c'est la dernière chose à laquelle pense Nétanyahou. Il veut poursuivre la guerre parce que la fin de cette guerre serait la fin de sa vie politique. Mais vu la situation actuelle, je crois qu'à la fin, il va céder et accepter bientôt un cessez- le- feu. Peut-être pas un arrêt total de la guerre, mais au moins une trêve. Si c'est le cas, il y en aura d'autres et on arrêtera cette guerre inhumaine, où il n'y a eu que des morts civils, et où 2,3 millions de personnes ont été plongées dans la misère et l'humiliation.

J'espère aussi que nous, les déplacés, allons tous rentrer chez nous. Il est vrai qu'il n'y a plus de vie à Gaza-ville, ni dans le nord du territoire ; que 70 % voire 75 % des habitations ont été bombardées et détruites. C'est vrai qu'il n'y a plus d'eau, plus d'électricité, plus de système de santé, et que l'hôpital Al-Shifa n'est plus qu'une carcasse. Mais malgré tout ça, nous avons envie de rentrer chez nous. Même si on n'a plus de maison, on plantera des tentes, mais on restera chez nous, on ne nous fera pas bouger comme ça. Nous avons déjà gagné contre le projet de « transfert » des Israéliens, leur ambition de nous expulser de la bande de Gaza. Nous reconstruirons tout. Ce ne sera pas la première fois. Nous sommes des Phénix, nous renaissons toujours de nos cendres.

La vie va continuer, et tout le monde vivra en paix.


1NDLR. Plat levantin.

« On meurt sous les mêmes bombes qui ont tué les humanitaires de WCK »

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Jeudi 5 avril 2024.

Mardi, j'ai passé toute la journée au terminal de Rafah qui relie la bande de Gaza avec l'Égypte. Il est divisé en deux, un côté palestinien et un côté égyptien. Du côté palestinien, il y a la police du Hamas qui fait le contrôle et qui fait régner un peu d'ordre pour faire passer les gens vers l'Égypte. J'étais là avec un ami qui voulait quitter Gaza parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait peur de la machine de guerre israélienne. Il a tout à fait raison, vu ce qui se passe ici et surtout vu le risque d'incursion terrestre à Rafah. Tout le monde sait ce que ça veut dire, une incursion terrestre. Déjà qu'on est pilonné par les bombes ; là ce serait un tremblement de terre qui réduirait à néant toute la ville de Rafah, comme ils l'ont fait au nord avec Gaza ville, et avec les massacres et les boucheries qui ne s'arrêtent pas.

Je vais juste vous expliquer comment ça marche. Ce n'est pas comme en Europe où les frontières sont ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, où on peut passer facilement d'un pays à l'autre, où c'est un simple panneau qui vous indique que vous avez changé de pays.

« Avant la guerre, c'était 1 200 dollars pour l'Égypte »

Ici, c'est beaucoup plus compliqué parce qu'on est dans une prison à ciel ouvert qui a deux terminaux pour en sortir : un au nord qui s'appelle Erez, et relie Gaza à Israël ; et le terminal de Rafah au sud, qui donne accès à l'Égypte. Déjà, avant la guerre, c'était très difficile de quitter Gaza. Il fallait justifier d'un transfert médical, ou avoir un passeport étranger, auquel cas, on pouvait se rendre en Égypte. Si on avait un visa pour un pays européen par exemple, on allait directement à l'aéroport du Caire. Sinon on passait par la « coordination ». C'est un système inventé par les Égyptiens, une sorte d'agence de voyage qui s'appelle Ya Hala (« Bienvenue » en arabe).

Avant la guerre, on payait à peu près 1 200 dollars par personne pour ce qu'on appelait à l'époque un « VIP ». On s'inscrivait directement auprès des représentants à Gaza de cette agence, et deux jours après on montait dans un bus privé qui vous emmenait au terminal égyptien. Ensuite, une voiture vous emmenait directement au Caire.

Maintenant, cela a changé. Pour sortir, il y a plusieurs types de listes. D'abord, celle des détenteurs de passeports étrangers ou des amis de ces pays, ou des gens qui ont travaillé pour eux. Le ministère des affaires étrangères de chaque pays envoie les noms au Cogat (Coordination Of Government activities in the Territories) israélien, qui délivre ou non l'autorisation de sortie du territoire. Par exemple la France a pu faire sortir la majorité des Palestiniens qui avaient aussi la nationalité française, et ceux qui qui travaillaient pour l'Institut français de Gaza1.

Pour obtenir l'accord des autorités israéliennes, il faut des semaines, parfois des mois. Vous avez tous entendu parler d'Ahmed Abou Shamla, un responsable de l'Institut français qui devait partir avec sa famille. Mais les Israéliens n'ont donné l'autorisation que pour Ahmed, sa femme et les plus jeunes de ses quatre enfants, pas pour les deux aînés. Il est donc resté avec eux. Malheureusement, il est mort dans le bombardement de la maison où il s'était réfugié à Rafah. Comme par hasard, deux jours plus tard, les Israéliens ont donné leur accord…

« les Israéliens laissent les Égyptiens faire leur petit business »

La deuxième liste pour sortir, c'est celle des Palestiniens qui ont la nationalité égyptienne et qui est envoyé directement à l'Égypte sans passer par le Cogat et des noms sortent presque tous les jours.

La troisième liste, c'est celle des blessés. Il y en a dans les 70 000, et la majorité d'entre eux ont besoin d'un traitement à l'étranger parce qu'il n'y a plus de système de santé à Gaza à cause des bombardements des hôpitaux, surtout à Gaza ville où l'hôpital Al-Shifa n'est plus qu'une carcasse. Beaucoup de blessés qui auraient pu être sauvés meurent.

Le Croissant rouge envoie les noms, mais là aussi, ce sont les Israéliens qui décident, et au compte-goutte : ils ne donnent qu'une trentaine d'autorisations par jour.

La quatrième liste est la plus importante, c'est la liste payante. Là non plus, pas besoin de l'accord du Cogat : les Israéliens laissent les Égyptiens faire leur petit business, de même que le loisir de faire eux-mêmes le tri. Sauf que maintenant, ce n'est plus 1 200, mais 5 000 dollars par personne. Oui, 5 000 dollars pour sortir de l'enfer. Pour les moins de seize ans, on parle de 2 500 dollars. Donc une petite famille – qui se composerait selon les critères de Gaza de deux parents et de trois enfants -, doit payer au moins 20 000 dollars. Il y a beaucoup d'inscrits auprès de l'agence égyptienne. Entre 250 et 300 personnes sortent chaque jour par ce moyen. Autrement dit, il y a à peu près 1 million de dollars qui sort par jour de Gaza.

Comment les gens font-ils pour payer ? Certains ont dépensé toutes leurs économies, vendu leurs bijoux. On en a vu pas mal qui ont fait appel à la générosité publique en ouvrant des cagnottes en ligne sur des sites comme GoFundMe et autres. L'ami que j'ai accompagné a payé le double parce qu'il est « listé ». Il y en a beaucoup comme lui à Gaza ; ils sont théoriquement interdits d'entrer en Égypte… sauf s'ils payent plus. Mon ami en est arrivé à payer 10 000 dollars pour sortir.

« Des familles vivent au terminal de Rafah depuis des semaines, voire des mois »

Malheureusement, on a passé toute la journée sur place et il n'a pas pu passer, bien qu'il ait déjà payé. Le type de l'agence lui a dit : « On essayera une autre fois, ça marchera peut-être la semaine prochaine ». Est-ce une arnaque ? C'est possible. Mais j'espère qu'il pourra récupérer son argent s'il ne peut pas passer.

Pendant toute la journée, j'ai regardé les gens qui sont venus tenter leur chance. C'était encore le règne des listes. Les employés du Hamas leur disaient :

Nous, on est juste là pour vérifier. On reçoit des listes. Si votre nom est sur la liste, on vous laisse passer. Si votre nom n'est pas sur la liste, on ne peut pas vous laisser passer.

Ceux qui ont le feu vert montent dans un bus. Ils font quelques centaines de mètres jusqu'au grand portail qui marque la sortie du territoire palestinien. Il y a ensuite une dizaine de mètres de no man's land et un nouveau portail : l'entrée en Égypte. Des militaires égyptiens montent alors dans le bus pour vérifier la liste.

Ils commencent à appeler des noms. Si une personne n'est pas sur la liste, elle descend tout de suite. Il y avait des gens qui essayaient malgré tout de passer en disant « on peut se débrouiller avec les Égyptiens ». Malheureusement ils ne pouvaient pas entrer.

J'ai vu aussi une dizaine de familles avec enfants qui vivent au terminal de Rafah depuis des semaines, d'autres depuis des mois. Il y avait là un monsieur qui voulait partir en Australie. Il a vécu toute sa vie en Arabie Saoudite et il est revenu à Gaza il y a un an. Il m'a dit qu'il avait dépensé près de 200 000 dollars pour acheter des voitures, un appartement, et qu'il voulait finir sa vie à Gaza, parce que c'était le berceau de sa famille. Mardi, il espérait obtenir son visa pour partir. Il pensait que ce serait prêt « dans deux ou trois jours ». Lui et ses filles passent leurs nuits dans leur voiture. Il a acheté des draps et ils se nourrissent avec des boîtes de conserve et du pain. Il dit qu'ils vont partir bientôt.

« Cela fait de la peine de voir que certains humains valent plus que d'autres »

Je me suis avancé aussi vers le terminal des marchandises. Normalement c'est interdit, mais la surveillance n'est pas stricte. Je me suis trouvé dans la grande cour où les commerçants entreposent les marchandises. Elles viennent du terminal israélien de Kerem Shalom. Il y a là les commerçants et les transporteurs du secteur privé. Certains importateurs mettent ces marchandises dans des camions pour les transporter jusqu'à leurs entrepôts. Ils ont amené des membres de leur famille ou des types qu'ils ont engagés, tous armés de bâtons, parfois de kalachnikovs, pour protéger ces entrepôts. Et puis il y a ceux qui viennent acheter les cargaisons. La vente se fait sur place. Ces commerçants peuvent proposer un prix de 20 à 30 % supérieur pour emporter le marché.

C'est par là aussi que passe l'aide humanitaire, celle du Croissant rouge ou des ONG étrangères. C'est par là que passait l'aide du World Central Kitchen (WCK). Vous savez que six employés occidentaux de cette organisation et un Palestinien de Rafah ont été tués dans une frappe israélienne ciblée. Je suis vraiment triste de voir mourir ces personnes qui ont fait des milliers de kilomètres pour venir aider le peuple palestinien. Malheureusement, ils ont subi le même sort que la population de Gaza. Je connaissais bien cette ONG. Je ne connaissais pas ces six-là, mais j'en connaissais d'autres qui faisaient le même très bon travail. Je suis triste pour eux. Mais je suis aussi triste parce que le monde entier s'est mobilisé pour ces six personnes, mais je n'ai pas vu la même mobilisation pour les plus de 32 000 tués de Gaza.

La majorité de ces morts sont des civils, des enfants, des femmes. Ça fait vraiment de la peine de voir cette injustice, ça fait vraiment de la peine de voir ce double standard, ça fait vraiment de la peine de voir qu'on fait une distinction entre des êtres humains, que certains valent beaucoup plus que d'autres. Un être humain, c'est un être humain. On n'a pas les cheveux blonds ni les yeux bleus, mais on est en train de mourir sous les mêmes bombes qui ont tué ces humanitaires.

« Il n'y a jamais de hasard avec l'armée israélienne »

Cela dit, peut être que cette mobilisation va changer les choses. Je le crois, je l'espère, je ne sais pas. En 2021, les Israéliens ont inauguré la mode de bombarder les tours d'habitation et de bureau, des immeubles de plus de neuf étages. Ils en ont bombardé cinq ou six. On parle là de 50 à 55 appartements, donc cinquante-cinq familles à qui les Israéliens ont donné cinq minutes pour évacuer. Ils n'ont eu que le temps de prendre de l'argent et des papiers.

La « communauté internationale » n'avait alors pas réagi pendant des semaines. Par contre, quand la tour où se trouvait le bureau de l'agence américaine Associated Press (AP) a été détruite, le monde s'est mobilisé. Biden a appelé lui-même les Israéliens pour leur dire que là, ils exagéraient parce que tout de même, c'était le bureau d'AP… Et les Israéliens ont arrêté de bombarder les tours.

Je crois - ou du moins j'espère - que la mort de ces occidentaux — que je considère comme des martyrs parce qu'ils sont morts pour une bonne cause — pourrait changer un peu la donne. Qu'au moins, il y aurait un peu plus d'aide humanitaire dans la ville de Gaza et la partie nord de la bande.

Peut-être que cela va améliorer un peu la vie des 2,3 millions de personnes qui vivent à Gaza. Les Israéliens prétendent que c'était une erreur, mais on sait qu'il n'y a jamais de hasard avec l'armée israélienne. Tout est intentionnel, tout est volontaire et tout le monde le sait.

J'en parlerai plus en détail un autre jour. Mais le résultat c'est que WCK a cessé de travailler à Gaza et que d'autres ONG ont peur maintenant. Elles ont tiré une conclusion évidente : si les humanitaires du WCK qui avaient de bonnes relations avec les Israéliens et les Américains, et qui avait de grandes facilités pour faire entrer la marchandise à Gaza ont subi ce sort-là, les autres, qui galèrent pour se coordonner avec les forces israéliennes, savent désormais que personne n'est à l'abri.


1NDR. Quatre agents de l'Institut français de Gaza sont morts depuis le début des opérations militaires israéliennes sur Gaza. L'établissement lui-même a été visé par une frappe israélienne le 2 novembre 2023.

❌