Dans cette nouvelle émission d'Horizons XXI, nous essayons de comprendre, sans simplisme, les événements qui secouent le Yémen, un pays culturellement et historiquement riche, souvent ignoré par la solidarité internationale.
Le Yémen se trouve aujourd'hui au cœur d'enjeux et de conflits régionaux incompréhensibles si l'on ne prend pas en compte l'évolution de la situation interne du pays depuis 2014, la prise du pouvoir par les houthistes et la guerre menée par la coalition internationale menée par l'Arabie saoudite.
Avec :
Une émission présentée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.
Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.
Cette émission a été diffusée en direct le 21 octobre 2026 sur le média Au Poste.
Le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor expose au grand jour les témoignages de soldats israéliens ayant participé aux massacres perpétrés à Gaza. Si elles ne révèlent rien de nouveau, ces paroles rendent plus difficile le déni occidental et plus spécifiquement israélien de ce qui se passe dans l'enclave depuis le 7 octobre 2023.
Vingt-cinq minutes d'applaudissements publics. C'est ainsi que Naza, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, a été accueilli à la Mostra de Venise, où il était présenté en compétition officielle en septembre 2026 et où il a reçu le prix spécial du jury.
Le titre du film renvoie à l'acronyme de l'expression nezek agavi utilisée par l'armée et qui signifie « dommages collatéraux » en hébreu. Le décor est planté. Le documentaire nous plonge au cœur du processus d'éradication des habitants de Gaza sous couvert de chasse aux « terroristes ». Un processus documenté depuis trois ans par les journalistes et les chercheurs palestiniens que le monde occidental a, jusque-là, préféré ignorer. De même, bien évidemment, la population israélienne à laquelle le film s'adresse en priorité.
Le dispositif arrêté par les auteurs est simple et efficace : installé la nuit sur le toit d'un immeuble de Tel-Aviv, Yuval Abraham, cinéaste et journaliste d'investigation, en particulier pour le média palestino-israélien en ligne +972, interroge 24 militaires et agents du renseignement israélien devant la caméra de sa consœur Rachel Szor. L'intervieweur est visible, l'interviewé, lui, reste dans l'obscurité. Sa voix est modifiée numériquement.
À écouter les hommes de l'ombre, on comprend comment on a pu tuer plus de 74 000 personnes dont 21 000 enfants — en attendant que les décombres soient déblayés pour en sortir les cadavres des disparus, Israël refusant toujours de laisser entrer des engins de chantier dans l'enclave. Il a suffi pour cela que les officiers et les soldats bénéficient d'une grande liberté d'action dans le cadre de cette opération baptisée « Glaive de fer », et de l'aide efficace de l'intelligence artificielle (IA), les deux étant dépourvus d'éthique.
Les récits sont glaçants. Les acteurs du drame qui perdure se livrent à des confessions sans retenue, insistant sur la recherche d'une efficacité maximum. Ils ont bénéficié d'une impunité totale, dont le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, ancien ministre de la défense, ont été les garants lors de leurs nombreuses interventions médiatiques. Après s'être engagés dans l'armée sous le choc des massacres du 7 octobre 2023, certains soldats ont, peu à peu, pris conscience qu'ils s'étaient embarqués dans une politique d'éradication. Nous n'en saurons pas plus le plus souvent, Yuval Abraham et Rachel Szor précisant dans le dossier de presse que « consacrer trop de temps aux motivations des sources — leurs remords, leur fierté ou leurs opinions politiques — risquait de détourner l'attention des victimes ».
Ce parti pris va à l'encontre de l'expression « tirer et pleurer » qui renvoie à un certain type de cinéma israélien, centré autour de l'auto-absolution par les larmes d'actions que des soldats disent regretter avoir commises. Dans Naza, il n'existe aucun dispositif de compréhension pour absoudre les exactions guerrières. Le mal est fait : il est irréparable. Et de l'individu au gouvernement en passant par l'institution militaire, il n'y a pas d'innocents.
C'est dans le cadre d'un projet baptisé Lavender (« Lavande ») que l'IA a pris le pas sur l'humain. Les vérifications auxquelles se livrait l'armée israélienne avant de procéder à un assassinat ciblé ont été déléguées, et la décision d'exécution dévolue à la machine. À ce passage de relais du repérage de la cible et de sa mise à mort immédiate s'est ajoutée l'autorisation d'élargir le nombre de victimes dites « collatérales ».
Ce contexte technico-fasciste aboutit fatalement sur un génocide. L'un des interviewés parle d'une « usine du crime », d'un « anéantissement », d'une « annihilation », de « nettoyage jusqu'à rendre les zones propres, qu'on puisse croire qu'il n'y a eu aucune civilisation à cet endroit ».
Un modèle d'IA intitulé The Gospel (« L'Évangile ») permet de savoir quand un supposé responsable du Hamas est chez lui avec ses proches. Dès lors, le nom de code « Where's Daddy ? » (« Où est papa ? ») autorise l'armée coloniale à bombarder le domicile, faisant des membres de sa famille d'inévitable sacrifiés.
Cette description clinique de la volonté et des moyens de tuer les gens chez eux, sans considération d'âge ou de sexe se déroule devant les fenêtres éclairées de Tel-Aviv, à travers lesquelles on discerne des Israéliens aller et venir en toute tranquillité dans leur appartement, allumer la télévision, préparer le repas du soir. Ce décor de quiétude — Gaza est à 60 kilomètres — ajoute de la nausée à celle que génèrent les récits des militaires.
Bien que le documentaire n'ait pas été distribué dans les salles israéliennes et donc, peut-on supposer, très peu vu, sa sortie a provoqué de la dénégation — on ne critique pas « l'armée la plus morale du monde » — et de la colère. Sur les murs de certaines villes, des affiches avec les portraits des deux réalisateurs sont barrées de la mention « traîtres ». Si 1 500 réalisateurs israéliens ont pétitionné pour défendre leurs confrères contre les menaces du premier ministre de les déchoir de leur nationalité, Yuval Abraham et Rachel Szor ne sont pas rentrés depuis la sortie du film, leurs vies étant désormais en danger dans leur pays.
Ces menaces seront-elles suffisantes pour mettre un terme aux interrogations des quelques Israéliens juifs parmi les plus lucides, ceux pour qui les Palestiniens ne sont pas des « animaux humains »1 ? Pour les auteurs qui s'adressent clairement à leur propre société et à une partie non négligeable du monde occidental qui vit toujours dans la mise en doute de la parole palestinienne, l'objectif est limpide :
C'est parce que nous vivons dans un monde qui a si souvent refusé de croire les victimes et minimisé leurs témoignages, que nous avons ressenti le besoin impérieux de recueillir des paroles émanant du système même qui les attaquait. Nous espérons que cela rendra ce déni plus difficile, car c'est le déni qui permet à ces crimes de perdurer. Or, ils se poursuivent encore aujourd'hui2.
1Référence à la déclaration du 9 octobre 2023 du ministre de la défense Yoav Gallant : « Pas d'électricité, pas d'eau, pas de nourriture, pas de carburant […] nous combattons des animaux humains, et nous agissons en conséquence. »
2Citation tirée de la déclaration d'intention des réalisateurs de Naza, signée par Yuval Abraham et Rachel Szor, publiée le 10 septembre 2026 à l'occasion de la première du film à la Mostra de Venise et reproduite dans le dossier de presse.
Lancé le 30 août 2026 à Khartoum, le « dialogue soudano-soudanais » entend tracer l'avenir politique du pays en plein conflit armé. Mais en s'établissant dans une zone tenue par l'armée, sans les forces politiques adverses ni cessez-le-feu, il soulève des questions sur ses objectifs et risque avant tout d'asseoir la légitimité du pouvoir militaire réinstallé à Khartoum.
Dévastée par deux ans de combats, Khartoum reprend lentement vie depuis que l'armée en a chassé les Forces de soutien rapide (FSR), en mars 2025. Le gouvernement de Kamil Idris, replié à Port-Soudan pendant les combats, est revenu dans la capitale en janvier 2026. Signe d'une sécurité retrouvée, une partie de la population regagne peu à peu l'agglomération. Elle retrouve une ville meurtrie : l'électricité est revenue, mais les coupures restent fréquentes. Les immeubles éventrés rappellent à chaque coin de rue la violence des combats. C'est ici, dans la capitale, que le comité pour le « dialogue soudano-soudanais » dit vouloir faire revenir la vie politique.
« Aujourd'hui, les partis politiques soudanais sont tous hors du pays, certains au Caire, d'autres ailleurs en Afrique. Ils ne peuvent pas se parler normalement. Une fois qu'ils seront ici, libres de rencontrer les gens et de revoir leurs proches après trois ans de guerre, tout changera », explique à Orient XXI le rédacteur en chef du quotidien Al-Tayyar, porte-parole du comité chargé de préparer le dialogue. Le groupe préparatoire réunit une vingtaine de membres, universitaires, avocats ou encore journalistes venus de l'intérieur comme de l'extérieur du pays. Il borne son mandat au volet politique du conflit et laisse le volet sécuritaire aux belligérants. De Djeddah à Addis-Abeba, en passant par Le Caire et Genève, médiations et conférences se succèdent depuis le début de la guerre en avril 2023 : toutes à l'étranger, toutes sans issue. « Quand ces dialogues se tiennent hors du pays, les voix de la majorité des Soudanais, ceux qui vivent ici et subissent la guerre, sont souvent mal représentées, sous-représentées ou complètement absentes », plaide Mohammed Munir Ahmed Saifeddine, également membre du comité, qui a quitté l'Ouganda, où il réside, pour s'installer à Khartoum le temps des travaux du dialogue.
Selon lui, celui-ci devra s'attaquer aux racines du conflit : parmi elles, le partage des richesses, l'identité de « groupes ethniques qui ne se voient pas représentés » et « la manière dont le pays aurait dû mener la transition vers un gouvernement civil démocratique ». La dernière formule est pour le moins prudente. La transition a commencé avec la chute d'Omar Al-Béchir en 2019, mais le général Abdel Fattah Al-Bourhane, commandant de l'armée régulière, et Mohammed Hamadan Dogolo, dit Hemetti, le chef des FSR, y ont mis fin conjointement par un coup d'État militaire en octobre 2021. Leur désaccord sur l'intégration des FSR dans l'armée, prévue par l'accord-cadre de décembre 2022, a ensuite débouché sur la guerre.
Également passée sous silence, la dimension régionale du conflit pèse pourtant lourd, chaque camp s'appuyant sur ses parrains. Les Forces armées soudanaises (FAS) du général Al-Bourhane peuvent compter sur l'Égypte, soucieuse de stabiliser sa frontière sud, et sur la Turquie et l'Iran, notamment en matière de fourniture de drones. Officiellement médiatrice, l'Arabie saoudite penche elle aussi du côté de l'armée, au nom de la défense des institutions et pour contrer les ambitions émiriennes. Malgré les démentis d'Abou Dhabi, plusieurs enquêtes1 ont prouvé que les FSR reçoivent leur soutien, acheminé principalement par le Tchad et le fief libyen du maréchal Khalifa Haftar, dans l'est du pays ; un appui militaire adossé à sa mainmise sur l'or soudanais. Khartoum accuse également l'Éthiopie d'abriter des camps des FSR, ce qu'Addis-Abeba dément. L'Éthiopie accuse à son tour Le Caire et Khartoum d'apporter leur soutien aux rebelles du Tigray depuis la reprise des combats.
Face à cet imbroglio national et régional, aucun règlement ne semble imaginable sans réunir les deux camps. Or, ce dialogue s'organise chez l'un des deux belligérants, sans la présence du second. Le général Abdel Fattah Al-Bourhane, commandant des FAS et président du Conseil de souveraineté, a donné son aval et promis son soutien. Il en a d'emblée écarté Tasis, l'alliance politique formée autour des FSR, ainsi que le Parti du congrès national (NCP) d'Omar Al-Béchir. Somoud, la coalition civile anti-guerre présidée par l'ancien premier ministre Abdallah Hamdok, refuse catégoriquement de s'associer à un processus qui, conduit depuis les zones tenues par l'armée et sans cessez-le-feu, reviendrait selon elle à entériner la partition de facto du pays. « Ce qu'ils cherchent à faire à Khartoum, c'est un dialogue qui consacre Bourhane comme le gouvernement légitime du Soudan », accuse son porte-parole, Bakry Eljack, joint par téléphone.
La ville est redevenue sûre, insiste Saifeddine, qui se félicite de la venue, du 8 au 10 septembre 2026, du Quintette, attelage de l'Union africaine (UA), de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), de la Ligue arabe, de l'Union européenne et de l'ONU. Le choix du lieu a valeur de symbole. Réunir les Soudanais à Khartoum, y recevoir des délégations étrangères, c'est consacrer la capitale reprise par l'armée comme centre légitime de la vie politique, et rapatrier les tractations à l'intérieur du pays. « C'est un moyen pour nous de tenter de reprendre la main sur les pourparlers et de diminuer les influences étrangères », souligne pour Orient XXI Gibril Ibrahim, ministre des finances et chef du Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM). Le soutien du Quintette doit aussi, selon lui, conforter les garanties promises aux Soudanais de l'étranger qui hésitent encore à rentrer.
Ces assurances, Osman Mirghani et trois autres promoteurs de l'initiative, dont l'avocat Nabil Adib, sont venus du Caire les réclamer au général Al-Bourhane. « Sans un engagement du gouvernement à accueillir cette conférence, au moins financièrement, et à garantir une atmosphère libre, pour que tous les participants puissent s'exprimer et venir sans hésitation, il est très difficile de l'envisager », explique Mirghani. Il s'agit de pouvoir « convaincre les partis qu'il ne leur arrivera rien s'ils viennent au Soudan ». Le chef de l'armée a accédé à la demande, assure-t-il. Signé par Al-Bourhane et annoncé le 1er septembre par le ministre de la justice Abdallah Darf, le décret n° 363 classe les plaintes déposées par des organes de l'État contre des Soudanais de l'étranger pour leurs actes ou opinions politiques, et accorde aux participants une immunité de leur arrivée à leur départ. Le texte vise d'abord l'opposition civile en exil. Abdallah Hamdok et quinze autres opposants sont poursuivis depuis avril 2024 pour « incitation à la guerre contre l'État », atteinte à l'ordre constitutionnel et crimes contre l'humanité, des chefs passibles de la peine de mort. Chez Somoud, le décret ne convainc pas. « Pourquoi aurions-nous besoin d'une protection, pour commencer ? » s'insurge Bakry Eljack. Il poursuit :
Sommes-nous des criminels ? Avons-nous pris part à la guerre ? Avons-nous commis des crimes de guerre ? Un génocide ? Des crimes contre l'humanité ? Ces accusations n'ont, dès le départ, aucun fondement juridique. Elles relèvent de la politisation de la justice par Bourhane lui-même.
Le comité n'échappe pas non plus au soupçon de connivence. Saifeddine s'en défend : « Bourhane a dit qu'un groupe de gens était venu le voir avec une proposition pour réunir les Soudanais, lui avait demandé des garanties, et qu'il avait accepté. Certains en ont conclu qu'il nous avait nommés. » Le 29 septembre 2026, le comité annonce avoir commencé à inviter « toutes les forces politiques sans exception », et Nabil Adib assure que Somoud « doit faire partie du dialogue ». Début octobre, la coalition anti-guerre, par la voix de son porte-parole, affirme pourtant à Orient XXI n'avoir reçu aucune invitation formelle. Bakry Eljack ironise : « Si vous parlez avec des gens d'accord sur tout, ce n'est pas un dialogue, c'est une conversation entre amis. »
Mais à Khartoum, parmi les partis politiques et les formations civiles interrogés, personne ne réclame une table ouverte à tous. Le général Siddiq Mohammed Ismail, vice-président de la branche du parti Oumma, proche de l'armée, compte prendre part au dialogue, mais refuse d'y voir siéger Hemetti ou toute entité affiliée aux FSR, dont les combattants ont, à ses yeux, trop de sang sur les mains. Au sein de la confrérie soufie Qadiriyya, qui soutient l'armée comme l'initiative, on ne veut pas entendre parler de pardon pour les FSR. Même refus chez les jeunes des comités de résistance, qui ont accepté de se confier à Orient XXI sous leur seul prénom : « Pas de discussion possible avec l'ennemi. » Ahmad dirige l'un de ces réseaux locaux qui ont porté la révolution de 2019. Quand la guerre a éclaté, il a pris les armes aux côtés des FAS pour défendre son quartier. Sur la méthode, il reproche au comité son manque de transparence dans le choix de ses membres. « Comment avoir confiance si nous ne participons pas ? J'ai peur qu'ils aient un agenda caché et que, comme d'habitude, la jeunesse soit mise de côté. »
En plus de l'âge et du genre, Saifeddine promet une meilleure représentativité « selon la géographie ». Cette promesse bute contre la réalité de la guerre. Depuis la chute d'El-Fasher, le 26 octobre 2025, les FSR tiennent les cinq capitales des États du Darfour. Gibril Ibrahim, dont le mouvement est né dans cette région, met en garde : « Avec ce dialogue, nous devons faire très attention à ne pas envoyer de mauvais messages aux zones encore sous contrôle des milices. » Le danger, pour lui, serait que les habitants du Darfour et du Kordofan se croient exclus, abandonnés à Tasis par un pouvoir résigné à l'existence d'un autre État. Le comité a fait de l'unité une ligne rouge et a écarté d'avance toute proposition de partition. À Nyala, au Sud-Darfour, cet autre État prend pourtant forme. Le gouvernement de Tasis y organise ses propres examens du certificat soudanais, l'équivalent du baccalauréat. En mai 2026, il s'est doté d'une banque centrale, confiée à Hussein Yahia Jangol, gouverneur de la Banque centrale du Soudan de février 2022 à mai 2023. Dans les faits, le Soudan est divisé entre deux entités politico-militaires.
Tous disent vouloir la paix, mais sur la voie pour l'atteindre, les avis divergent. Pour le comité, elle passe d'abord par la politique. Cette guerre est, selon Osman Mirghani, « un conflit politique plus que militaire ». Somoud exige un préalable humanitaire à toute discussion. « Il faut être fou pour songer à un dialogue politique pendant que des drones tuent des gens, tranche Bakry Eljack. Il faut d'abord un environnement propice au dialogue, c'est-à-dire une trêve et l'acheminement de l'aide humanitaire ». La coalition s'en tient à la feuille de route publiée le 12 septembre 2025 par le Quad (États-Unis, Arabie saoudite, Égypte, Émirats arabes unis) : trois mois de trêve humanitaire débouchant sur un cessez-le-feu permanent, puis une transition de neuf mois vers un gouvernement civil, hors du contrôle de « toute partie belligérante ». Dans les comités de résistance, l'exercice paraît prématuré. Ahmad, qui réclamait une place à la table, la juge dressée trop tôt : « Évidemment, je ne suis pas contre un dialogue entre Soudanais, mais nous devrions d'abord consacrer nos efforts à vaincre les FSR. Ensuite, nous pourrons rebâtir l'État et créer un gouvernement civil. » Mohammed, qui dirige un autre comité de la ville, acquiesce et prolonge : « D'abord les FSR, ensuite les généraux corrompus. » Tous deux disent soutenir « l'armée en tant qu'institution » mais attendent d'elle qu'elle quitte la scène politique une fois la guerre gagnée.
Du côté de la coalition anti-guerre, la question est réglée. « Cette idée est déjà morte. Somoud n'y participera pas », assène Bakry Eljack. Le comité, lui, espère réunir la conférence avant la fin de l'année. « Nous allons continuer nos efforts, répond Saifeddine. Quelles autres options avons-nous ? Si nous ne faisons rien, que se passera-t-il ? La guerre continuera. La déception continuera. La souffrance de la société et du peuple soudanais continuera. »
Le dialogue de Khartoum peut-il trouver sa légitimité sans réunir les camps qui se font la guerre ? Pour l'armée, l'enjeu semble aussi se jouer ailleurs : il ne s'agit pas tant d'obtenir la participation de ses adversaires que de conforter, auprès des acteurs internationaux, sa position de pouvoir légitime. Du 8 au 10 septembre, l'Union africaine, l'IGAD, la Ligue arabe, l'Union européenne et l'ONU ont effectué leur première visite au Soudan depuis le début de la guerre. Ce déplacement n'allait pourtant pas de soi. Selon un responsable de la médiation cité par Sudan Tribune, plusieurs membres du Quintette craignaient qu'un déplacement organisé par l'un des belligérants n'entame leur neutralité. Il a tout de même eu lieu. Leurs envoyés y ont été reçus par le général Al-Bourhane. Ils ont rencontré le gouvernement et entendu le comité préparatoire. Dans sa déclaration finale, le Quintette affirme « rejeter les structures de gouvernement parallèles ». L'Union africaine a salué l'initiative dès sa présentation. La Ligue arabe, où l'Égypte et l'Arabie saoudite, proches de l'armée, pèsent de tout leur poids, s'est félicitée du décret d'immunité. Aucune diplomatie ne s'engage sur le résultat final. Le Quintette rappelle l'exigence d'un cadre « crédible et inclusif », et l'Union africaine refuse de lever la suspension de l'adhésion du Soudan sans accord national préalable. Certes, en venant à Khartoum, ces organisations ne valident pas l'issue du processus, mais offrent néanmoins à l'armée une reconnaissance politique qui dépasse le cadre du dialogue.
1« Fuelling Sudan's conflict : weapons, fighters and external support networks », Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, 1er septembre 2026.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il fait le bilan de ces trois ans de guerre génocidaire contre Gaza et ses ravages sur la société palestinienne : misère, mariages précoces et captagon, le tout encouragé par les Israéliens.
Mercredi 7 octobre 2026.
Aujourd'hui, cela fait trois ans de génocide à Gaza. Je pourrais vous parler de ce qu'on a vécu pendant ces trois ans. Du nombre de personnes tuées par l'armée d'occupation, du nombre de blessés, d'enfants amputés, d'orphelins, de veuves. Des disparus, des prisonniers enlevés par l'armée d'occupation pendant les offensives terrestres. Des dizaines de milliers de corps sous les décombres. Des destructions de maisons, d'infrastructures, d'écoles, d'hôpitaux. Des quelque vingt mille patients qui attendent toujours une évacuation pour se faire soigner à l'étranger. Des malades du cancer, des insuffisants rénaux, de ceux qui souffrent de problèmes respiratoires et qui sont en train de mourir, silencieusement et douloureusement, parce qu'on ne peut pas les soigner.
Mais je préfère vous parler de ce que vous ne verrez pas sur les réseaux sociaux, de ce que vous ne lirez pas dans les dépêches. Je veux vous parler de l'impact sur la société palestinienne de Gaza.
Je ne sais pas si l'on peut encore employer ce mot. Une « société » doit avoir des piliers, une architecture sociale. Or, 90 % des 2,3 millions d'habitants de la bande de Gaza, ou de ce qu'il en reste, vivent sous des tentes, sous des bâches, dans des camps de fortune, entassés les uns à côté des autres, dans un réduit qui fait 30 % de la surface de l'enclave, c'est-à-dire environ 120 kilomètres carrés, sans électricité, sans eau, sans infrastructures, sans médecins, sans soins, sans éducation, sans aide humanitaire.
Les gens sont en mode survie. Il faut être fort pour rester en vie. Alors on essaie de se protéger en se regroupant par familles originaires des mêmes lieux. Parfois, ce sont simplement des groupes qui ont été déplacés au même endroit. Des familles du Nord, des familles de l'Est, des familles du Sud, des familles de Rafah. C'est exactement ce qui s'est passé avec nous en 1948, quand nos parents ont été chassés par les milices juives, la Haganah et les autres, qui ont tué des milliers de personnes en Palestine et surtout dans le nord de la Palestine pour les faire fuir. Et quand ils sont venus à Gaza et en Cisjordanie, ils se sont retrouvés sous des tentes et ont vite formé comme des quartiers qui portaient le nom des villes ou des villages dont ils venaient.
C'était une façon de se protéger, en restant avec des gens que l'on connaissait. Même si Gaza ne faisait à l'origine que 365 kilomètres carrés, une diversité culturelle s'était établie. Il y avait une différence entre les habitants du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest. Mais avec les déplacements incessants, tout le monde s'est mélangé. Les solidarités disparaissent. On assiste à des phénomènes nouveaux, comme les mariages précoces. Les familles sont obligées de marier leurs jeunes filles de quatorze ou quinze ans, croyant les protéger, parce que dans les camps de fortune, il y a des agressions sexuelles, phénomène qui n'existait pas avant.
Avant, chez nous, le mariage était quelque chose de sacré. Les femmes avaient leur dot. Aujourd'hui, il n'y a plus de dot. Pour les nouveaux mariés, on se contente d'un matelas de plus sous une tente, ou dans le meilleur des cas, une petite tente ou une petite bâche à côté de celle de la famille, pour qu'ils commencent leur vie.
On pense que le mariage va donner un cadre de vie aux garçons. On marie aussi, pour les mêmes raisons, les très nombreux orphelins, qui ont perdu leurs parents dans les bombardements. Les conséquences de ces unions précoces, dans l'avenir, sont difficiles à estimer… Nous sommes en 2026 et nous vivons au Moyen Âge.
On cuisine sur des fours en argile, si l'on trouve du bois, ou n'importe quel autre combustible. Et si l'on a trouvé quelque chose à cuire. On utilise aussi ces fours pour chauffer l'eau, pour les douches ou pour laver le linge. De façon plus générale, nous sommes entrés dans l'ère du chacun pour soi. On s'est replié sur la famille nucléaire. Et même à l'intérieur de la famille, tout le monde essaie de travailler pour survivre, pour trouver à manger et à boire. Les enfants font la queue pour un jerricane d'eau, devant les tekiya, les cuisines communautaires, pour un plat de lentilles. Il y a des files d'attente pour tout. Avant, on n'aurait jamais imaginé voir des femmes faire la queue devant les toilettes de fortune, juste un trou dans le sol. Ou pour prendre une douche dans une cabine improvisée, à même la rue. Il n'y a plus de vie privée, plus d'intimité, plus de protection.
Nous sommes une société traditionnelle. Avant, jamais on n'aurait vu des femmes entassées dans des charrettes pour se déplacer. On leur laissait la place dans les taxis collectifs. Il y avait aussi des taxis réservés aux femmes. Aujourd'hui, les femmes travaillent, mais ce n'est pas un effet de la modernité. Et puis, elles ne trouvent plus de vêtements. Dans les camps de fortune, beaucoup de femmes portent en permanence leur habit de prière, un tissu qui enveloppe tout le corps, parce que c'est la seule chose qui leur reste pour s'habiller.
Pourtant tout le monde ne vit pas au Moyen Âge dans le réduit de Gaza. Environ 5 % des Gazaouis habitent un autre monde : les profiteurs de guerre, ceux qui ont bâti des fortunes qui se chiffrent en millions de dollars, les commerçants choisis par les Israéliens pour l'importation des marchandises, que ces commerçants revendent à des prix prohibitifs. Tout est trop cher. La nourriture. Les bâches pour construire un abri. Au nom du profit immédiat, parce qu'on ne sait pas de quoi demain sera fait et qu'on aura besoin d'argent quand il faudra partir.
Même le moindre bout de terrain est à vendre. Au début de la guerre, on donnait volontiers un lopin aux déplacés, on partageait la nourriture. Aujourd'hui, on paye des centaines de shekels pour louer un mètre carré où poser une bâche. Nous avons perdu la solidarité, et jusqu'à la considération pour les autres êtres humains. Les Israéliens ont rendu l'anormal normal ; ils avaient déjà réussi à le faire avec l'Occident. Beaucoup d'Occidentaux se sont habitués à voir des centaines de milliers de personnes vivre sous des tentes ou des bâches en plastique, des enfants et des bébés déchiquetés, des décombres où sont enterrés des milliers de corps, des bombardements massifs, la destruction de la quasi-totalité des habitations et des infrastructures.
Malheureusement, ce sentiment de normalité nous a gagnés, nous aussi. Cela devient normal de voir quelqu'un qui n'a pas assez à manger, alors que se trouve, juste en face, la villa d'un homme qui gagne des millions de dollars. Normal aussi de voir le mariage de deux adolescents dans un camp de fortune, avec des familles qui applaudissent pour se donner l'illusion de la joie ; et non loin de là, un mariage qui coûte des dizaines de milliers de dollars, avec des buffets et des musiciens. Il faut « profiter » tant que l'on peut. Une vidéo circule, montrant une femme offrant à son mari, sous les vivats de dizaines de fêtards, une Mercedes (il en reste à Gaza) enrubannée comme un gros cadeau.
La drogue est à l'origine de certaines de ces nouvelles fortunes. Le « rotana » a envahi la bande de Gaza. C'est le nom local du captagon, cet excitant qui ravage le Moyen-Orient. Il ne peut être introduit que grâce à des trafics impliquant des complicités israéliennes. On parle de livraisons par drones, ces petits drones omniprésents dans le ciel de Gaza.
Il y a aussi les « influenceurs », que nous préférons appeler les mendiants. Ils font des vidéos sur TikTok pour appeler à la générosité internationale, aux dons « pour les pauvres ». Mais la majorité d'entre eux mettent l'argent dans leur poche. Ces nouveaux riches ne se cachent pas. Ce sont eux que la propagande israélienne et ses relais nous montrent régulièrement pour nous faire croire que tout va bien à Gaza. C'est comme craquer une allumette dans le noir. On ne voit qu'une petite flamme, on ne voit pas l'obscurité tout autour.
Les images montrent des gens qui vivent comme à Monaco, des restaurants, des salles de fêtes bondées, mais cela ne représente qu'une infime partie de la population. Celle qui fait du profit sur la pauvreté générale. Bien sûr, il y avait déjà des riches à Gaza avant la guerre, des hommes d'affaires qui aidaient souvent les moins bien lotis. Mais aujourd'hui, tout le monde profite de tout le monde, ce qui fait de notre vie un enfer ; un enfer que les Israéliens sont en train d'aggraver de jour en jour, pour nous faire partir. Le projet de la déportation est toujours en cours. Le génocide continue. Ce ne sont pas seulement des bombardements. Ils sont en train de tuer aussi une société. De transformer la façon de penser des prochaines générations, de « cuisiner nos cerveaux », comme on dit chez nous. Un « cerveaucide », en quelque sorte.
Mais je sais que l'on va se sortir de tout ça. On va reconstruire. Si l'occupation prend fin, on va reconstruire les personnes et notre société. Cela prendra des décennies, mais les peuples qui ont été sous occupation ont connu ces phénomènes de criminalité et de richesse mal acquise. Ils ont pu les dépasser en créant des sociétés plus fortes. Nous restons un peuple conscient de lui-même. Voilà ce que je voulais vous dire après trois ans de génocide.
Enfin, juste un petit mot pour vous, mes amis. Je sais que vous étiez nombreux à demander de mes nouvelles, pourquoi je n'ai rien écrit depuis plus de 40 jours. Vous comprenez à présent les raisons de ce silence. Je vis toujours dans cette chambre noire. Autour de moi, il n'y a que l'obscurité, la misère et la souffrance des gens. J'ai le cœur triste, je suis déchiré de voir ma société souffrir ainsi. J'ai beaucoup hésité à parler de tout ça, par pudeur, par respect pour mes compatriotes et parce que je suis toujours fier d'être palestinien. Car j'appartiens à cette société.
Je ne voulais pas transmettre l'obscurité, le chagrin, la souffrance. Mais il fallait parler de tout ça. Pour que les gens sachent que ce que nous sommes en train de vivre, ce n'est pas « juste » des bombardements, des destructions, les corps des enfants déchiquetés… mais aussi tout ce qu'on ne voit pas. J'ai gardé le silence car j'étais trop triste.
Merci à toutes celles et à tous ceux qui ont demandé de mes nouvelles. Je suis toujours vivant. Et on continuera toujours de parler de la Palestine.
Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.
Deux ans après le début de la guerre génocidaire que mène Israël contre Gaza, nous faisons le point sur la situation dans les territoires palestiniens, mais aussi à l'intérieur de la société israélienne et dans le reste de la région. Pour cette émission de rentrée d'Horizons XXI sur Au Poste, nous parlons du nettoyage ethnique tous azimuts à Gaza mais aussi en Cisjordanie, des autres fronts ouverts par Israël dans la région, de politique intérieure israélienne et de complicité internationale, de Washington jusqu'à Paris.
Avec Alain Gresh, directeur et fondateur d'Orient XXI et d'Afrique XXI ; Nitzan Perelman Becker, docteure en sociologie politique et membre du collectif de recherche Yaani ; et Muzna Shihabi, ex-conseillère de l'Organisation de la Palestine (OLP), chargée de développement au Centre arabe de recherches et d'études politiques (CAREP) de Paris.
Présentée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.
Premier recueil de la poétesse palestinienne exilée en France, Ceci est ma maison dépeint le génocide et sa trace, tant sur le corps que sur l'esprit.
Dans sa première chronique pour Mediapart parue le 19 mai 2025, moins de deux mois avant son évacuation de Gaza, la journaliste et poétesse Nour Elassy s'interrogeait : « Combien de temps le monde regardera-t-il Gaza mourir ? » Aujourd'hui, alors que paraît son premier recueil en français, cette question est toujours d'actualité. Le génocide se poursuit, mais le monde a largement détourné le regard. Comme le souligne Mona Chollet dans sa préface incisive au recueil, « la façade officielle de compassion minimale dissimule mal la complicité sanglante, l'hostilité foncière, la lâcheté, l'esquive continuelle ».
Née en 2002 au nord de la bande de Gaza, Nour Elassy a suivi des études de littérature anglaise et française à l'Université Al-Azhar et devait obtenir son diplôme en juin 2025. En octobre 2023, elle est forcée de quitter Gaza-ville en compagnie de ses parents et de sa sœur cadette pour se réfugier chez son frère aîné à Deir El-Balah, dans le centre de l'enclave. Après un bref retour à leur quartier en ruines en janvier 2025, la famille est contrainte à un nouveau déplacement.
Collaborant avec l'Associated Press et contribuant dès 2024 à plusieurs médias dont l'agence de presse The New Humanitarian, Al Jazeera et AOC, Elassy publie des articles poignants qui restituent le quotidien des Gazaoui·e·s tout en pointant le silence complice des puissances occidentales. Le 9 juillet 2025, elle est évacuée grâce à un programme d'accueil en France des universitaires et artistes palestinien·n·es, programme désormais entravé par les suspensions et les blocages administratifs. Depuis septembre 2025, Elassy prépare un master en sciences politiques à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Ceci est ma maison est un recueil qui traduit aussi bien les tourments de l'exil à Paris que la mémoire vive du génocide à Gaza, condensée dans cette autre question lancinante :
De quel univers accepte-t-onque les gens puissent mourir ainsi ?
Si la poésie d'Elassy ne se réduit pas au reportage, on y retrouve des scènes horrifiantes, mais devenues familières, faisant face à un « monstre-monde » qui laisse faire :
Un bébé portant une couchemais pas sa tête
Et
un homme adultecherchant ses propres membres
L'une des forces de cette poésie est son acharnement à interpeller et à prendre à témoin :
Vous étiez tous d'accordVous avez signéPour nous jeter dans la gueule du vide.
Dans sa postface, l'écrivain palestinien Karim Kattan note à juste titre que les poèmes de sa consœur « nous regardent » et « nous mettent face à nos échecs et à nos renoncements ». À ceux qui, pour se dédouaner, s'obstinent à enfermer les Palestinien·ne·s dans le rôle de super-héros invincibles, la poétesse remet les pendules à l'heure :
Pas vos phénixni non plusvos légendes vivantesSimplement des hommes, fragiles.
Pour en finir avec le déni et l'aveuglement, le poème opère une immersion dans l'univers sensoriel du génocide, qu'il s'agisse de reconnaître « le son d'une tente en flammes » ou de méditer « l'éclat que produit une âme quand elle s'élève ». Une question rhétorique permet souvent de traduire la violence inouïe qui hante le langage et anéantit le sens :
Comment expliquer le concept de « murs » à un enfant déplacéet qui vit sous une tente ?
Il suffit alors d'écouter cet autre enfant qui s'interroge :
Comment puis-je continuer à courirpar-dessus les restes dispersés de ma famille ?
Tout au long du recueil, les références récurrentes aux éléments naturels et à la matrice du vivant alertent sur l'étendue de l'écocide à Gaza :
J'ai mesuré mon deuil au nombre de chevauxmorts sur la grève.
D'un poème à l'autre, le constat effarant est le même :
Une seule mort, mais un nombre infinide variantes.
Annoncé dès le titre, le thème structurant du recueil est le besoin de dire l'appartenance et l'ancrage, d'opposer la force du geste démonstratif à la main génocidaire qui déracine et détruit :
Ceci n'est pas, et n'a jamais étédes décombres.Ceci est ma maison.
À l'image du poème « Mienne », longue litanie d'objets, de lieux et de sentiments déterminants, il s'agit de marteler la ténacité du possessif face à la machine de la spoliation. Pour Elassy, la maison est le centre polysémique et rayonnant autour duquel se noue le poème. Elle est à la fois Gaza, la patrie, la famille, les corps, les visages, mais aussi l'habitation qui brûle et accuse. Ce lien organique à la maison se prolonge dans le rapport corporel à la terre natale :
Je suis une côte issuede la cage thoracique de GazaFracturée, mais vibrant encore.
Pour Elassy comme pour tous les évacué·e·s qui ont quitté la bande assiégée, l'exil n'apporte pourtant ni quiétude ni soulagement mais réactive plutôt le souvenir tourmenté des Palestinien·ne·s de la Nakba et les clés de leurs maisons spoliées en 1948
Je suis partie,mais Gaza a gardé la clé.Elle est pendue à mes côtes,et cliquète à chaque fois que je souris.
La terre palestinienne, « mère de toutes les mères », ne cesse de se réincarner dans ses maisons et ses champs, ses oliviers et ses citronniers, ses nuits et ses souvenirs, autant de « figures d'une cosmologie intime » et surtout miraculeuse : « Je dis retour et sens ma bouche gommer ses propres frontières. »
Pour mesurer le poids insoutenable d'un exil « qui a la forme précise du remords », la poétesse se regarde dans le miroir de l'écriture :
Ici, une autrice s'efforce, avec difficulté, d'écriresur autre choseque sa maison.
Mais comment continuer à dire « maison » et à manier un langage habité par le chaos ? Comment s'habituer à « une non-vie », celle d'une « invitée » hantée par la culpabilité et la honte d'avoir abandonné sa terre ? Le recueil s'ouvre sur deux vers qui condensent cette tension insurmontable :
Je ne dis pas maisonLe mot est un champ de mines.
Pour déminer le langage en temps de génocide, nous dit Elassy, il faut commencer par arracher les étiquettes assignées aux Palestinien·ne·s :
Survivante, étudianteVoilà les mots qu'ils m'ont donnésSeulement, dans ma bouche, ils pourrissent.
À Gaza, chaque nouveau déplacement annonce un énième arrachement et chaque miraculé emporte avec lui la mémoire des martyrs : « la survie est un pays construit sur des tombes. »
Interpellant cette Europe « qui pense ses murs éternels » et continue, entre l'Ukraine et la Palestine, de mener la politique du deux poids, deux mesures, Elassy dénonce les discours indignes qui hiérarchisent les souffrances :
Vous chantez la libertémais seulement pourle réfugié blancaux yeux bleus.
Il y a dans l'écriture d'Elassy un lien entre le poème et le sang, entre la langue torturée et le corps malmené :
La pastèque saigne, rouge et crueMes mains se serrent, j'ai peur
Ou encore :
Je n'écris pas un poèmeJe saigne en métaphore.
Pour écrire le génocide, il faut nécessairement inventer de nouvelles formes poétiques, à l'image de ces strophes qui s'apparentent à des haïkus où la vie, comme la mort, devient un instantané tranchant :
Sol détrempé, rouge carminpoussière grise, corps empiléset pas un seul reconnaissable
Ou :
Des mères mettent au mondeau martèlement des bombesL'aube déborde.
Consciente de ses limites, la poésie d'Elassy esquisse parfois des univers alternatifs, portés par la force de l'imaginaire, comme dans le poème « Et si ? » où l'on voit des muets chanter, des infertiles enfanter, des larmes fleurir et la résistance émerger de la peur. Ici et là, le double anéantissement des vies et des morts n'a d'égal que l'obsession d'un avenir incertain :
Je t'écris, futurque je ne verrai peut-être jamaisdes mots maculéspour mes doigts tremblants.
La voix d'Elassy porte la trace des aînés et des contemporains, contribuant ainsi à l'élan de continuité et de renouvellement de la poésie palestinienne. Le poème « Sur cette terre », par exemple, s'appuie sur un célèbre vers de Mahmoud Darwich1 pour dire l'impératif de justice et la permanence de la lutte et du sacrifice. Dans « Espoir », l'image des enfants qui font « voler très haut / leurs cerfs-volants » convoque le souvenir inaltérable de Refaat Alareer et son poème-manifeste « Si je dois mourir ».
Lire les poèmes d'Elassy, c'est écouter la voix de Gaza qui résonne désormais depuis Paris, portant dans un même souffle l'amour de la terre et la douleur de l'exil, le désarroi du cœur et l'ébranlement de la raison. Pour la traductrice Lisa Ducasse, ce livre est le fruit d'« une urgence absolue » et « la persistance d'une mémoire faite d'un langage autre », constamment en lutte contre le déni et l'indifférence. En arabe, nour signifie « lumière ». Chaque poème du recueil est un regard lumineux qui éclaire la face sombre du monde et rejette la fatalité du supplice sans fin de Gaza :
Alors, haute falaise au-dessus de la merTu as tort.J'ai un monde entier à l'intérieur de moipour m'aider à guérir.
1Dans le recueil « La terre nous est étroite et autres poèmes », Gallimard, Paris, 2000.
Dans Requiem pour Gaza, des Palestiniens exilés en Égypte témoignent, de manière intime, auprès de Joe Sacco et Chris Hedges, du génocide encore en cours. Un livre pour lutter contre l'oubli, l'indifférence et la complicité.
Le 7 octobre 2023, à 7h30. Angy est devant le portail de l'école, à Gaza-ville, avec ses enfants. La veille, son frère est parti pour l'Égypte pour épouser sa fiancée égyptienne. La nuit a été longue et toute la famille manque de sommeil. Tandis qu'elle leur dit au revoir, le gardien dit à Angy de ramener ses enfants chez elle. Il y a des bombardements, lui dit-il, mais personne ne sait ce qui se passe.
À Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, Afnan Ali prépare l'anniversaire de ses jumeaux. Le thème de celui-ci est la Pat'Patrouille, leur dessin animé préféré. Elle entend des explosions au loin, mais ne s'attarde pas dessus. Les tirs et les bombardements israéliens sont fréquents, ils font partie du quotidien des Palestiniens de Gaza. Sur le tableau blanc aimanté sur son réfrigérateur, elle note sa liste de courses. Elle ne doit pas oublier d'acheter « un gâteau à la boulangerie Mazaj ».
Hayat Ismaeel est institutrice dans une école du camp de réfugiés d'Al-Maghazi, non loin de Deir Al-Balah, dans le centre de l'enclave. Elle et ses filles de 12 et 15 ans se préparent également à aller à l'école. Elles entendent le bruit des roquettes. De peur, tout le monde dans la rue se met à courir. « On est allés sur internet pour voir ce qui se passait », dit Hayat. « Ils disaient que le Hamas était entré dans des colonies israéliennes. […] On redoutait la réaction d'Israël. » Les bombardements massifs israéliens débutent dès le lendemain. Ni Hayat, ni ses enfants ne retourneront à l'école. Ni ceux d'Angy. Ni ceux d'Afnan.
Deux ans après la parution de Guerre à Gaza (Futuropolis, 2024), dont le ton pamphlétaire visait à interpeller ses compatriotes, l'auteur de bande dessinée documentaire états-unien Joe Sacco revient au journalisme de terrain dans Requiem pour Gaza. Pour cet ouvrage mêlant récit et dessins, il retrouve Chris Hedges, ancien correspondant du New York Times pour le Proche-Orient. Ensemble, ils avaient déjà écrit Jours de destruction, jours de révolte (Futuropolis, 2012), un reportage sur les habitants des zones sinistrées par le capitalisme aux États-Unis.
Les deux journalistes ont recueilli pendant plusieurs mois les témoignages de Palestiniens de Gaza exilés en Égypte. Derrière chaque histoire personnelle, une histoire commune se dessine : celle du génocide. Toutes et tous vivent les mêmes drames : les bombardements, l'exode constant, les sièges, l'aide humanitaire bloquée, les corps que l'on ne peut pas enterrer, les adieux que l'on ne peut pas faire. Ils et elles parlent des exécutions sommaires, des assassinats ciblés contre les soignants, les journalistes et les enseignants, des enlèvements, de la destruction de toutes les infrastructures.
Il y a aussi la faim, la soif, la peur… Et l'humiliation. Sur la route de l'exode vers le sud de la bande, une soldate tire dans la direction de la jeune Zaina sans la toucher puis se moque de sa peur en l'imitant. Même chose lors des distributions alimentaires de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), une organisation privée soutenue par les États-Unis et Israël qui détenait le monopole de la distribution de l'aide humanitaire entre mars et mai 2025. Les soldats israéliens et les mercenaires états-uniens filment, hilares, les Palestiniens se battant pour les maigres colis. Puis, ils leur tirent dessus de loin et les abattent. Plus de 850 Palestiniens ont été tués à proximité de ces centres, presque tous par balles.
En Égypte, un autre sentiment émerge : la culpabilité. Celle d'avoir laissé les autres, celle de pouvoir boire un thé alors qu'il n'y en a plus à Gaza. Les remords remontent : avoir dû fuir sans avoir eu le temps de chercher le chat, avoir dû trainer sa mère par les pieds parce qu'elle ne pouvait plus marcher lors du déplacement forcé vers Rafah. Ces exilés n'ont aucun statut en Égypte. « On n'est rien », dit Ossama Abdou. « On est vivants, mais on n'existe pas officiellement. On n'est ni réfugiés, ni touristes, ni résidents. » Ils ne peuvent pas accéder à l'école, aux services sociaux et aux soins.
À Gaza, Ossama Abdou était psychologue clinicien, spécialisé dans les traumatismes. Il explique à Joe Sacco que s'il avait vu des signes de traumatismes lors des précédentes attaques israéliennes, l'on « ne pouvait pas parler d'une communauté traumatisée », car l'entraide « permettait de préserver “la résilience” des habitants de Gaza. » Mais avec le génocide, « toute la communauté essaie de survivre ». La solidarité ne peut plus s'appliquer de la même manière. Un autre facteur permettait aux Palestiniens de « tenir bon » : « l'idée que leur souffrance avait un sens, qu'il y avait une forme d'honneur à se dresser contre l'impérialisme et le colonialisme. » Mais cela a changé aussi, dit-il :
L'intensité de la souffrance a déformé le sens même de la souffrance. Les questions que nous nous posons, à nous-mêmes et au monde, ont profondément changé. On en arrive à douter de notre humanité. […] Les Palestiniens pourraient intégrer l'idée que le monde ne veut pas d'eux. Ce n'est pas seulement qu'il les a abandonnés. Non. Le monde ne verrait aucun inconvénient à ce que les Palestiniens n'existent pas.
L'exil ne met pas un terme à la souffrance. La plupart des Palestiniens interrogés confient que, la nuit, les fantômes de leurs proches viennent les visiter en rêve. Ils disent être toujours vivants, et tous se serrent dans les bras. Au réveil, ils ne sont plus là. Aucun d'entre eux n'a pu être enterré dignement. C'est ici que le titre du livre de Sacco et Hedges se révèle : ces témoignages sont un requiem destiné à l'âme des défunts, pour qu'ils reposent en paix.
À La Haye, le Nicaragua tente d'obtenir, devant la Cour internationale de justice, l'ouverture d'un procès sur la responsabilité de l'Allemagne dans les crimes commis à Gaza. En même temps, douze gouvernements occidentaux tentent de donner une traduction économique à leur condamnation de la colonisation israélienne. Les deux événements posent la question de la responsabilité d'États tiers dans le génocide contre les Palestiniens.
De notre envoyée spéciale à La Haye
Devant la Cour internationale de justice (CIJ), la question posée lors des audiences qui ont lieu du 7 au 10 septembre 2026 n'est pas encore de savoir si l'Allemagne porte une responsabilité dans le génocide en cours à Gaza. Les juges doivent d'abord trancher un préalable : la procédure engagée par le Nicaragua peut-elle se poursuivre ?
Le 1er mars 2024, Managua entame une procédure contre Berlin, l'accusant d'avoir manqué à ses obligations internationales en continuant à autoriser des exportations militaires vers Israël et en suspendant son financement à l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) entre janvier et avril 2024. Le Nicaragua invoque notamment la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, le droit international humanitaire, le droit du peuple palestinien à l'autodétermination et les interdictions de la discrimination raciale, de la ségrégation et de l'apartheid. Il demande de juger l'État européen sur ce qu'il savait et sur les mesures qu'il a prises ou s'est abstenu de prendre.
De son côté, l'Allemagne fait valoir un vice de procédure pour soutenir que la Cour ne serait pas compétente, que certaines demandes seraient irrecevables et qu'aucun différend juridique suffisamment constitué n'existait avec le Nicaragua lorsqu'il a déposé sa requête. Surtout, l'Allemagne estime que la Cour ne peut statuer en l'absence de l'État d'Israël, dont on l'accuse d'être complice.
Le Nicaragua fonde une partie de sa démonstration sur le caractère préventif de la Convention sur le génocide. Selon Managua, l'obligation d'agir ne naît pas lorsque le crime est définitivement établi, mais lorsque l'État sait ou devrait normalement savoir qu'il existe un risque sérieux qu'il soit commis. Elle s'appuie pour cela sur l'ordonnance rendue par la CIJ le 26 janvier 2024 et qui reconnaît le risque plausible de génocide à Gaza, un risque suffisamment grave pour rendre l'inaction allemande difficilement justifiable. Berlin refuse que la décision de la CIJ soit interprétée comme une interdiction automatique de ses exportations. Elle affirme que ses licences étaient contrôlées, que tous les équipements ne constituaient pas des armes offensives et qu'il faudrait, pour engager sa responsabilité, établir un lien entre ses exportations militaires et les actes commis spécifiquement à Gaza.
À l'audience, l'avocat Alain Pellet a insisté sur ce point. Attendre la fin d'un génocide pour évaluer la passivité d'un État reviendrait, selon lui, à rendre le devoir de prévention contradictoire avec sa finalité. L'obligation de prévenir est une obligation de comportement : elle ne garantit pas que le crime sera empêché, mais elle impose à l'État qui dispose de moyens d'influence de les utiliser de manière raisonnable. Quant aux raisons de cette offensive nicaraguayenne contre l'Allemagne spécifiquement, elles tiennent au soutien inconditionnel que celle-ci a montré à l'égard d'Israël, notamment à la suite de la plainte déposée par l'Afrique du Sud pour crime de génocide.
Pour étayer sa requête, le Nicaragua s'est appuyé sur les données allemandes relatives aux licences d'exportation militaire vers Israël. Selon les chiffres rendus publics par Berlin, l'Allemagne a autorisé près de 800 millions d'euros d'exportations militaires vers Israël au cours des cinq premiers mois de 2026, dont environ 508,8 millions relevant de la catégorie « armes de guerre ». Ces licences concernent notamment un projet de défense maritime, ainsi que des munitions, projectiles, charges propulsives et autres composants militaires. En faisant le calcul, Managua affirme que le total des autorisations accordées depuis le 7 octobre 2023 dépasse 1,5 milliard d'euros.
En avril 2024, la CIJ avait refusé d'ordonner les mesures conservatoires demandées par le Nicaragua pour éviter un dommage irréparable avant le jugement définitif. La Cour a néanmoins rappelé les obligations des États concernant les transferts d'armes vers une partie à un conflit, notamment lorsqu'il existe un risque de violations graves du droit humanitaire. Pour Managua, Berlin ne pouvait donc pas traiter cette ordonnance comme une autorisation générale de poursuivre ses exportations.
La défense allemande s'appuie notamment sur le principe dit de « l'or monétaire »1. Selon cette règle, la CIJ ne peut pas trancher une affaire sans la présence de l'État dont le comportement représente l'objet du litige. Pour Berlin, le raisonnement nicaraguayen obligerait la Cour à déterminer au préalable si Israël a commis les actes qui auraient été facilités ou insuffisamment prévenus par l'Allemagne. Il serait impossible, selon cette thèse, d'établir la responsabilité allemande sans statuer sur celle d'Israël.
Alors que les avocats plaident à La Haye, onze pays européens ainsi que le Canada annoncent une initiative coordonnée visant les produits, services ou activités liés aux colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. La liste comprend la France, le Royaume-Uni, le Canada, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, l'Irlande, l'Islande, la Norvège, la Pologne, le Portugal et la Suède.
Le calendrier donne à cette annonce une portée particulière. Elle intervient pendant la deuxième journée des audiences de la CIJ, au moment où les obligations des États tiers sont précisément au centre des débats.
La France dit préparer un projet de loi visant les produits, les services, les financements et les activités qui contribueraient à la colonisation. Le texte annoncé entendrait notamment atteindre les opérations économiques qui ne se limitent pas à la vente de marchandises fabriquées dans les colonies : financement, investissement, prestations, construction, publicité ou participation à des infrastructures pourraient être concernés.
Il faut cependant distinguer trois niveaux. Une déclaration politique fixe une orientation. Une intention gouvernementale annonce une future mesure. Une loi entrée en vigueur crée une obligation juridique opposable, après son adoption, sa promulgation et la publication des textes nécessaires à son application. Tant que cette dernière étape n'est pas franchie, il est inexact de présenter le dispositif comme une interdiction déjà applicable dans toutes ses composantes.
Le Royaume-Uni est allé plus loin dans la formulation de son projet. Le ministre des affaires étrangères Ed Miliband a annoncé un « reset » de la politique britannique envers Israël et les territoires occupés palestiniens. Londres entend interdire le commerce de biens issus des colonies et élargir les restrictions aux entreprises, aux services, à l'immobilier et aux exportations qui contribueraient matériellement à l'occupation.
En réalité, les produits des colonies représentent une faible part des échanges commerciaux avec le Royaume-Uni, seulement 38 millions de livres (44,32 millions d'euros) des importations britanniques depuis les territoires occupés en 2025, soit 1 % du commerce entre le Royaume-Uni et Israël. L'enjeu concerne surtout les entreprises et les banques liées à l'extension des colonies. Miliband a désigné le projet E1, à l'est de Jérusalem, comme un point de rupture. La construction de milliers de logements dans cette zone coupe la Cisjordanie en deux et compromet la continuité territoriale d'un futur État palestinien. Londres rattache son initiative à l'avis consultatif rendu par la CIJ le 19 juillet 2024, qui juge illégale la présence continue d'Israël dans le territoire palestinien occupé et demande aux États de ne pas reconnaître la situation créée par cette présence et de ne pas prêter aide ou assistance à son maintien. L'avis consultatif n'est pas un arrêt contentieux condamnant un État tiers, mais il fournit un cadre juridique aux gouvernements.
Washington demeure le principal allié politique et militaire d'Israël et dispose d'une capacité d'influence supérieure à celle des pays européens pris séparément. Si les États-Unis ne s'associent pas aux sanctions, ils ne semblent pas chercher à dissuader les douze pays de les appliquer. Cette prudence peut s'expliquer par le calendrier politique états-unien et israélien, avec les élections de mi-mandat aux États-Unis le 3 novembre 2026, et les législatives israéliennes le 27 octobre.
L'initiative des pays européens peut produire un effet politique réel, mais elle ne remplace pas une politique commerciale européenne harmonisée. Elle risque aussi de créer des régimes différents selon les pays, avec des obligations et des contrôles inégaux pour les entreprises. La question est d'autant plus délicate que l'Union européenne est liée à Israël par un ensemble d'accords commerciaux et politiques. Modifier les relations économiques avec les colonies sans toucher aux échanges avec Israël dans son ensemble exige des définitions précises et des mécanismes de traçabilité. L'absence de consensus politique renforce la tentation de déclarations nationales, certes positives, mais elle limite leur efficacité collective, tandis que la Commission européenne condamne officiellement les agissements israéliens mais refuse de prendre des mesures concrètes dans ce sens.
À La Haye comme pour les onze États européens, la question centrale est celle du soutien indirect. Un État doit-il seulement s'abstenir de commettre lui-même un crime, ou doit-il également interrompre ses relations lorsqu'elles rendent possible, financent ou consolident l'accomplissement de ce crime par un autre État ? La réponse ne sera pas identique sur le terrain judiciaire et sur le terrain politique. Le calendrier rappelle néanmoins une réalité : les États ne peuvent plus traiter les colonies en se contentant de déclarations politiques. L'avis du 19 juillet 2024 de la CIJ a resserré l'espace juridique de la neutralité. Il n'impose pas automatiquement une liste universelle de sanctions, mais il établit que la présence israélienne dans le territoire palestinien occupé et les activités qui la prolongent ne peuvent être considérées comme une situation ordinaire.
1Issu de l'arrêt rendu en 1954 dans l'affaire dite de l'or monétaire pris à Rome en 1943.
Orient XXI et Afrique XXI étaient présents à la Fête de l'Huma 2026, au Village des médias indépendants. Le dimanche 13 septembre, avec Retronews, nous avons co-organisé une table ronde intitulée « Racisme, islamophobie, immigration : informer pour mieux résister ».
Avec :
La discussion était animée par Michael Pauron, rédacteur en chef d'Afrique XXI.
Dans le cadre de l'évènement La Fabrique de la Diplomatie organisé par le ministère de l'Europe et des affaires étrangères les 4 et 5 septembre, Orient XXI a participé à la table ronde « Génocides et crimes de masse : quelle réponse internationale ? »
Épuration ethnique, crimes de guerre, génocide, autant de termes qui traduisent des réalités humaines et juridiques différentes sujettes à controverses politiques. Dans les multiples conflits actuels aux relais médiatiques inégaux où l'impunité règne et où l'aide est considérée comme une variable d'ajustement, quels sont les leviers du droit international pour prévenir, empêcher et condamner ces drames ? Quels sont les obligations des États et l'espace interventionnel possible des ONG humanitaires et de défense des droits Humains à l'heure où une offensive anti-droits s'accélère, y compris au sein des démocraties occidentales ?
Avec Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, chercheur associé à l‘IRIS ; Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International ; Johann Soufi, juriste international, travaille depuis près de vingt ans pour des juridictions internationales et des mécanismes d'enquête de l'ONU, sur de nombreux terrains de crise à travers le monde.
Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.
Amira Hass est une journaliste israélienne installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Dans une tribune publiée dans Haaretz le 1er septembre, elle explique qu'à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, le mécanisme visant à rendre la vie des Palestiniens impossible est déjà en marche. Et prépare le terrain à une expulsion massive. Nous la publions ici.
Dans une interview accordée au quotidien Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre prochain et chef du parti Yashar (centre) a déclaré : « Ceux qui envisagent une solution à deux États après le 7 octobre se font tout simplement des illusions. » Mais sa position, en fin de compte, n'a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd'hui, ce n'est pas une « solution diplomatique », mais l'existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée. Les forces israéliennes qui s'efforcent de les « effacer » ne connaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions nous fier uniquement à la fermeté et au soumoud1 d'un peuple qui a déjà subi les plans d'expulsion mis en œuvre par Israël.
Le monde reste impassible. La gauche est minuscule, faible et aphone à force de lancer des avertissements. L'opposition anti-Nétanyahou oscille entre minimisation du danger, indifférence et soutien sans réserve à l'expulsion. Les condamnations sporadiques, principalement suscitées par une publication sur X, le 13 août, de l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee, à propos du siège de trois maisons de Qusra par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux — « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes » —, sont aussi efficaces qu'un tamis sous une averse. Les « phalangistes » juifs attaquent constamment et partout, pas seulement à Qusra.
Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d'abord la reconnaissance du problème et une définition claire de celui-ci. Trop de Juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d'un peuple palestinien enraciné, bénéficiant d'une continuité historique et économique, d'un patrimoine culturel et matériel, d'un riche héritage agricole et d'un profond attachement à sa patrie.
« L'effacement » est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour davantage. Lois de la Knesset, déclarations politiques, ordres militaires, manuels scolaires et sacro-saints bataillons immobiliers opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev, tous œuvrent, ensemble et séparément, à la mise en œuvre de cette « solution » avec diligence et sans crainte de condamnation internationale.
Après les avoir privés de conditions de vie digne, la politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu'ils soient, afin que leur départ puisse être présenté comme volontaire, et non comme une expulsion. En Israël même, les autorités laissent carte blanche aux organisations criminelles arabes pour s'armer et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes donnent carte blanche aux « bataillons de Dieu » pour s'armer, tuer et expulser, tandis que l'armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l'armée alimentent des milices armées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de représailles qui fauchent la vie d'encore plus d'enfants. Toutes ces viriles démonstrations de force sont liées entre elles.
Dans le même temps, Israël détruit ou restreint considérablement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est accomplie. Une population de deux millions de « morts-vivants » dépendants de l'aide humanitaire — portant le poids de quelque 74 000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de professions, et d'économies anéanties — est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre brûlée. La créativité, l'ingéniosité et l'entraide sont étouffées par l'ampleur de la destruction et par l'interdiction faite par Israël de reconstruire et de se relever.
En Cisjordanie, l'étau économique du ministère des finances se resserre autour d'environ trois millions de personnes et de l'Autorité palestinienne. Le détournement systématique des recettes est aggravé par les campagnes de destruction menées par l'armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par d'autres méthodes employées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres : points de contrôle, interdictions bureaucratiques, clôtures et présence de bergers juifs israéliens.
En Israël même, la « judaïsation de la Galilée et du Néguev » était et demeure un euphémisme pour désigner le vol des terres et des ressources aux citoyens palestiniens d'Israël. Les discriminations à leur encontre en matière d'attribution de terres, de subventions et d'emploi, ainsi que les interdictions de construire et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle menée de l'autre côté de la Ligne verte.
Je le répète : l'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée. Trop de forces agissantes contribuent à ce danger : la puissance et les capacités militaires d'Israël ; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements ; l'obéissance érigée en valeur ; le recours systématique aux armes et aux attaques militaires ; la banalisation du syndrome de stress post-traumatique et des suicides chez les soldats ; l'attrait d'une carrière militaire et les opportunités qu'elle offre ; la tentation d'une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou dans une banlieue de colons en Samarie ; les mensonges de la propagande officielle et officieuse ; l'indifférence face à l'enfer sur terre qu'Israël a créé dans la bande de Gaza ; le déni de soixante ans d'occupation et de domination par la force ; le réflexe pavlovien du « Mais le 7 octobre… » ; la synergie entre l'armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie ; l'indifférence face à la destruction du Liban ; le mépris pour l'occupation de nouvelles régions de Syrie ; la normalisation du discours sur l'expulsion ; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme tant laïque que religieux ; et l'armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, sur ordre ou de leur propre chef.
Ensemble, ces forces — et d'autres similaires — créent au sein de la société juive israélienne l'infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l'accompagner : un massacre de masse. Les « héros » des milices de colons proclament ouvertement que l'expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement la disposition de larges pans de la société juive israélienne à y participer, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les « phalangistes » cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui « réussisse » afin de l'instrumentaliser pour déclencher une nouvelle guerre sainte.
Les « phalangistes » juifs et les organisations de droite qui les alimentent comptent sur une mobilisation massive — incluant les dirigeants, électeurs et partisans de Yashar et du parti Les Démocrates (centre gauche) — en faveur d'une guerre qui pourrait déjà se résumer au slogan : « Un peuple, une armée, une terre débarrassée des Arabes ».
1NDLR. Le terme soumoud n'a pas d'équivalent exact en français. Il renvoie au fait de tenir bon dans la résistance.
Cet entretien avec Henry Laurens, professeur au Collège de France — chaire d'histoire contemporaine du monde arabe — se veut une introduction au dossier sur l'Orient en guerre entre 1914 et 1918. Répondant aux questions de Dominique Trimbur, coordinateur du dossier, d'Alain Gresh et de Jean-Pierre Sereni, Henry Laurens livre un éclairage magistral de l'évolution des stratégies, des forces et des intérêts politico-économiques qui redessineront les cartes et, par le fait, celle des identités nationales émergentes, au Proche-Orient comme au Maghreb.
Henry Laurens dresse tout d'abord un état des lieux de la situation dans laquelle se trouve l'empire ottoman à partir de 1913, de la fin des guerres balkaniques à la perte de la Libye en passant par l'Égypte, l'Anatolie et les provinces arabes. Il explique les raisons de son entrée en guerre aux côtés du Reich allemand et évoque la division des zones d'influence économico-politique de la France, de l'Allemagne et du Royaume-Uni. Puis c'est, en novembre 1914, après l'irruption de l'armée des Indes et la longue marche vers Bagdad, la bataille des Dardanelles et le front du Caucase.
La période qui suit, entre 1916 et 1917, est d'abord celle du mythe du grand soulèvement des musulmans du monde contre les puissances coloniales. Le djihad « made in Germany » suscite en réponse le projet de « califat de l'Occident » de la part des Français et l'appui au soulèvement arabe des Britanniques. Les Français convoitent le Levant tandis que les Britanniques négocient avec le shérif Hussein en préfiguration des accords de Sykes-Picot. En 1917, sur fond de révolution russe et avec l'entrée des Américains dans la guerre, le droit des peuples à l'autodétermination est une nouvelle donne qui modifie l'esprit des négociations. Les Britanniques sont préoccupés par le fait d'empêcher les Français d'entrer en Palestine : c'est le contexte politique qui préfigure la déclaration Balfour.
1918 : le sort de l'Orient se joue sur la Marne et dans le Caucase. Georges Clemenceau vise désormais la « Syrie utile » et l'accès au pétrole, quitte à céder la Palestine et Mossoul à Lloyd George, dans un accord parallèle aux accords officiels de San Remo. Fayçal, le chef de la grande révolte arabe, joue la carte britannique. La notion de « mandat », cette « colonisation à durée déterminée », entre en scène.
Sur le terrain, les troupes britanniques évacuent la Syrie, remplacées par les troupes françaises. Le libéral Clémenceau, qui a négocié avec Fayçal, perd l'élection présidentielle en France. Les positions françaises et britanniques se durcissent. Pendant ce temps, le mouvement national turc, appuyé sur le corps des officiers de l'armée ottomane, monte en puissance. Il aboutira à l'indépendance de la Turquie en 1922 et au kémalisme de l'entre-deux guerres.
On trace des frontières, on définit des capitales : Bagdad, Damas, Beyrouth, Jérusalem. « Les Arabes colorient la carte ». La mémoire des souffrances subies reste enfouie dans l'intimité des familles ; elle n'apparaîtra pas dans l'espace public.
Henry Laurens, dans une dernière partie, distingue la mémoire des sociétés de la mémoire des pouvoirs et du récit qu'ils en font. Pour les uns, un temps de calamités et de catastrophes dont il ne reste quasiment aucune trace. Pour les autres, la construction des mythes nationaux se revendiquant en particulier de la révolte arabe. La mémoire de la guerre est occultée, sauf « celle des martyrs pendus par les Ottomans ». L'historiographie nationaliste arabe est prise entre les récits de la révolte arabe et le problème de la compromission avec les Anglais. « Avec le drame ottoman, toutes les ethnogenèses se sont faites sur base confessionnelle ». Et c'est ainsi que « des groupes religieux sont devenus des nations ».
S'il n'est pas toujours facile de démêler les facteurs ayant conduit aux événements de Ceuta, ils ont attiré l'attention sur la détresse d'une partie de la jeunesse marocaine plongée dans le chômage et la misère.
Près de 70 000 personnes ont accédé illégalement à Ceuta, une exclave espagnole située dans le nord du Maroc, les 30 et 31 juillet. Les images de l'afflux continu d'hommes, de femmes et d'enfants sur la frontière ont tourné en boucle dans les médias espagnols et européens. Et pour cause, elles étaient impressionnantes : des dizaines de milliers de jeunes, voire de très jeunes, traversant la frontière devant l'incrédulité de la Guardia Civil, de l'armée et des journalistes. Devant les caméras, ils criaient des « Viva España ! », des « Gracias Pedro Sánchez ! » et des « Bye bye Marruecos ! », les doigts en V.
Dès la soirée du 31 juillet, les autorités marocaines, étonnamment atones de leur côté de la frontière durant près de quarante-huit heures, ont commencé à sévir. De violents heurts entre candidats à la migration et forces anti-émeutes ont éclaté au poste frontalier de Bab Sebta (appelé Tarajal en espagnol), à l'extrême sud de Ceuta, mais aussi à Beni Nsar, à la frontière avec l'autre exclave espagnole en Afrique du Nord, Melilla, 300 kilomètres plus à l'est.
Le gouvernement local espagnol à Ceuta a annoncé le même jour que la moitié des exilés étaient déjà retournés « volontairement » au Maroc. Le jeudi 13 août, le ministre espagnol de l'intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a indiqué qu'environ 5 000 personnes se trouvaient encore à Ceuta. Parmi elles, 1 898 mineurs ont déjà été identifiés. Le bilan humain de cet épisode migratoire inédit est lourd : 141 morts selon les associations des droits humains actives des deux côtés de la frontière, la plupart, par noyade, ou écrasés par la foule au niveau de l'épi de Tarajal, une digue s'avançant dans la mer à la séparation entre la ville marocaine de Fnideq (Castillejos en espagnol) et Ceuta.
Le 31 juillet, au moment même où la crise migratoire battait son plein, le roi Mohammed VI recevait l'élite politique, économique, culturelle et sportive du Maroc à Tétouan (nord du pays) pour fêter le 27e anniversaire de son accession au trône. La presse espagnole a révélé que le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, s'était envolé en jet privé pour Palma de Majorque, peu après la fin de la réception royale. Il est rentré au Maroc dans la nuit du 2 au 3 août, sur instruction expresse du monarque, selon la presse locale.
Le 2 août, le porte-parole du ministère de l'intérieur, Rachid El Khalfi, a déclaré, lors d'une conférence de presse : « Les mouvements massifs observés depuis le mercredi 29 juillet 2026 en direction des points de passage conduisant aux présides occupés de Ceuta et Melilla ne sont ni spontanés ni liés à de simples circonstances passagères. »
Pour expliquer cet épisode migratoire, Rabat pointe principalement du doigt un arrêt rendu fin juin 2026 par le Tribunal suprême espagnol et publié le 8 juillet, décidant que le régime des « refoulements à chaud » à la frontière ne s'appliquait pas aux exilés interceptés en mer ou arrivant à la nage à Ceuta et Melilla. La plus haute juridiction judiciaire espagnole, qui traitait le cas d'un exilé algérien intercepté en mer en novembre 2024 et renvoyé sans procédure formelle, a jugé que la procédure d'exception de renvoi immédiat ne concernait que les clôtures terrestres.
Amplifiée par la désinformation en ligne, cette décision aurait été mal interprétée, laissant croire aux exilés qu'ils pouvaient accéder librement à Ceuta et Melilla. Le départ de la rumeur est survenu, il est important de le souligner, dans la foulée de la récente opération de régularisation massive, menée du 16 avril au 30 juin par le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez en Espagne. Cette initiative a accordé un statut légal à plus de 500 000 personnes sans papiers pouvant prouver avoir résidé en Espagne pendant au moins cinq mois avant le 1er janvier 2026.
Il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre les événements des 30 et 31 juillet et la précédente crise migratoire de 2021 à Ceuta. À l'époque, une grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat avait été déclenchée par l'hospitalisation en Espagne du dirigeant des indépendantistes du Front Polisario, Brahim Ghali. Dans la nuit du 16 au 17 mai 2021, à la faveur d'un relâchement des contrôles frontaliers de la part du Maroc, entre 8 000 et 9 000 personnes — dont une majorité de Marocains et une poignée de subsahariens, ainsi que 2 000 mineurs non accompagnés — étaient entrées à Ceuta.
Mais depuis, l'Espagne a fait volte-face sur le Sahara occidental, en soutenant officiellement le plan d'autonomie sous souveraineté marocaine pour cette ancienne colonie espagnole, et Madrid et Rabat semblaient vivre une éternelle lune de miel diplomatique.
Toutefois, le 20 juillet, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez s'est rendu en visite officielle à Alger, actant la fin de quatre années de crise diplomatique entre l'Espagne et l'Algérie, déclenchée en 2022 par le changement de position de Madrid sur le Sahara occidental. Au menu : reprise du dialogue politique, mais surtout, économie — l'Algérie étant redevenue le premier fournisseur de gaz naturel de l'Espagne.
Le politologue marocain Mohammed Tozy considère que la mise en avant des facteurs politiques n'est pas satisfaisante, même si ceux-ci peuvent jouer à la marge :
L'idée qu'un complot soit ourdi contre un gouvernement espagnol, porte-drapeau de la cause palestinienne en Europe et tenant d'une politique migratoire à contre-courant, est séduisante, mais ne résiste pas à l'analyse, même si sa récupération par une droite européenne conquérante qui crie au grand remplacement est avérée.
Selon lui, « la thèse d'une instrumentalisation par le Maroc du levier migratoire est vraisemblable, d'autant qu'on a un précédent, mais le risque est trop grand pour la jouer le jour de la fête du Trône, sans risquer de déstabiliser le pays ou du moins de porter un coup à la légitimité de la Monarchie ». Et de conclure : « Le coût payé par le Maroc sur la scène internationale est trop important pour se satisfaire de cette explication. »
De fait, les images de dizaines de milliers de jeunes Marocains forçant la frontière espagnole se sont révélées désastreuses pour la promotion du royaume. Le New York Times a ainsi publié des témoignages selon lesquels des agents marocains ont directement encouragé les foules à la franchir1.
Une autre hypothèse met en avant la colère du Maroc quant à une proposition de loi visant à accorder la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous administration coloniale espagnole et à leurs descendants, approuvée en commission au Congrès le 23 juillet 2026.
Cette mesure, concernant potentiellement 70 000 à 80 000 personnes, a progressé en commission grâce à l'abstention du Parti populaire (PP, droite). Le quotidien madrilène El País a affirmé, citant des sources parlementaires, que les députés socialistes, la famille politique de Pedro Sánchez, ont, « dans le but de ne pas froisser le Maroc », présenté deux amendements visant à supprimer les références au « peuple sahraoui » dans le préambule et à les remplacer par « populations sahraouies » ou simplement « Sahraouis ».
Les contentieux entre Rabat et Madrid ne se limitent pas à ces hypothèses : ils vont des allégations d'espionnage aux critiques espagnoles d'Israël, allié du Maroc, en passant par le football, puisque les deux pays se disputent l'organisation de la finale de la Coupe du monde 2030.
Selon le journaliste espagnol d'El Confidencial Ignacio Cembrero, bête noire de Rabat, la ruée migratoire vers Ceuta serait « une vengeance » du puissant service de renseignement intérieur après que des médias étrangers ont récemment exposé son implication dans l'exploitation du logiciel espion israélien Pegasus dont Pedro Sánchez, entre autres personnalités, a été la cible2.
Au-delà des lectures géopolitiques, les événements de Ceuta renseignent sur une jeunesse marocaine livrée à elle-même. Au Maroc, le chômage touche 35,8 % des 15-24 ans et 21,9 % des 25-34 ans, particulièrement en milieu urbain. Plus alarmant encore, le royaume compte 2,9 millions de NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation) âgés de 15 à 29 ans.
Les régions du nord du pays sont particulièrement sinistrées. Jusqu'en 2019, Ceuta et Melilla ainsi que leurs environs marocains profitaient d'un régime spécial à la frontière. Les Marocains résidant dans les villes frontières aux deux enclaves espagnoles pouvaient y entrer sans justifier de visa espagnol. La contrebande florissait et faisait vivre des dizaines de milliers de familles marocaines. Mais à l'automne, les autorités marocaines ont décidé unilatéralement d'interdire le passage de la contrebande vivrière par Bab Sebta. La crise sanitaire de 2020 a fini par sonner la fin de cette prospérité informelle.
Mohammed Tozy alerte :
Le Maroc connaît de grands bouleversements démographiques et sociologiques. Son modèle de développement basé sur les investissements publics ne profite pas à la majorité. Son système éducatif est presque en faillite. Cette trajectoire nous mène vers une grande crise de confiance dans les institutions, qui peut menacer à très court terme les fondements de l'État — d'où l'urgence d'un nouveau pacte politique.
Sans un tel accord, le chercheur considère que « les élections prévues en septembre n'auront aucun sens et afficheront certainement une abstention spectaculaire des électeurs ». Un an après les manifestations de la Gen Z et quelques semaines après une crise migratoire doublée d'un drame humain, le Maroc doit élire un nouveau gouvernement, le 23 septembre prochain. Lors du dernier scrutin législatif, le taux d'inscription chez les 18-24 ans s'établissait seulement à 12 %, avec seulement 474 000 inscrits pour 3,89 millions de jeunes électeurs potentiels.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur l'anniversaire de son fils Walid, son diplôme de fin d'année et les raisons pour lesquelles il n'a pas voulu quitter Gaza.
Dimanche 9 août
Le samedi 1er août, Walid a fêté ses cinq ans. Cette fois-ci, on a pu lui offrir un gâteau. Pas le meilleur du monde, mais c'était quand même un gâteau. Pas comme l'année dernière, où il n'y avait ni sucre ni chocolat. C'était la période où il n'y avait rien du tout à Gaza, où tout était interdit à l'importation. Je me rappelle très bien comment Sabah avait confectionné une sorte de makloubeh1 avec du riz, qui ressemblait un peu à un gâteau. Il n'y avait pas de bougie, c'était interdit à l'époque. On avait juste allumé un petit morceau de bois. Il y avait seulement Sabah, moi, le petit Ramzi et Walid. Cette année, la joie de Walid a été différente. Il y avait un vrai gâteau, des bougies et deux de ses amis. Et surtout il a compris ce que signifie un anniversaire, ce que c'est avoir cinq ans. Cette année, à l'école, il a commencé à compter, à écrire et à s'exprimer.
Justement, il y a trois semaines, c'était sa remise de diplôme de fin d'année. L'école a organisé une fête pour les élèves. C'est l'une des rares écoles qui fonctionnent encore à Gaza. Ses bâtiments ont été détruits. Ses dirigeants ont retapé la villa endommagée d'un homme d'affaires qui a quitté Gaza. La cérémonie avait lieu dans la cour de l'université Al-Azhar, l'une des plus importantes de Gaza. Elle aussi a été en partie détruite par les Israéliens, mais une estrade avait été dressée, avec un écran géant, devant une aile demeurée plus ou moins intacte, où des cours ont repris.
Nous y sommes allés, Sabah et moi, avec le petit Ramzi. Walid a participé à un spectacle sur la scène, avec des danses et des chansons. Puis il a défilé avec les autres enfants, en toge bleue et or et coiffé d'un chapeau carré, comme les étudiants des universités. J'ai dit : « Walid, je suis là. » J'étais tellement fier ! Et après, ce fut la remise des diplômes. Le micro a appelé « Walid Abou Jamous » ! Walid est monté sur l'estrade pour recevoir son certificat des mains de sa maîtresse et de la directrice de l'école. Et moi, j'avais les larmes aux yeux. C'était un rêve qui se réalisait. Et je n'ai pas pu m'empêcher de crier — en français : « Walid, je t'aime » !
Et à ce moment-là, j'ai eu une sorte de flashback. En quelques minutes, les trois dernières années ont défilé devant mes yeux. Quand le génocide a commencé, Walid avait deux ans. Je me suis remémoré les bombardements, et j'ai entendu ma voix qui disait « ne t'inquiète pas, ce sont des feux d'artifice, il faut applaudir ».
Je me suis remémoré le moment où les bombes ont commencé à tomber autour de notre immeuble. Et où Walid a eu la vie sauve par miracle. Il dormait, Sabah l'a pris dans ses bras et l'a emmené au rez-de-chaussée de la tour. Quelques minutes plus tard, il y a eu une explosion à hauteur de son matelas.
Je me suis remémoré le moment où la tour était encerclée par les chars israéliens. Et où j'ai envoyé un message d'adieux sur WhatsApp à tous mes amis journalistes, pour leur dire « je crois que c'est la fin. » De l'autre main, je portais Walid.
Je me suis remémoré les événements du lendemain, quand un militaire israélien nous a appelés pour nous ordonner d'évacuer notre habitation. J'ai pris un sac de la main gauche, j'ai posé Walid dessus et de la main droite, j'ai tout filmé avec mon téléphone. Et je me suis rappelé ce que Walid avait pu voir avec ses yeux d'enfant : le corps de notre voisin Ahmed, tué dans sa fuite par un quadricoptère, un de ces petits drones armés pilotés à distance par un opérateur assis devant un écran. Walid a aussi vu deux autres voisins, grièvement blessés, que l'on chargeait sur une charrette parce qu'aucune ambulance n'arrivait, alors que l'hôpital Shifa était à cent mètres. Je faisais le clown pour distraire Walid. Quand on est arrivé dans la cour de l'hôpital, il y avait des dizaines, des centaines de corps à même la terre. En même temps, des gens s'enfuyaient parce que les Israéliens se rapprochaient de l'établissement.
Je me suis souvenu de notre exode vers le sud, sur une charrette tirée par un cheval, puis par un âne. Et Walid qui regardait à droite et à gauche les destructions le long de la route. Et moi qui essayais d'attirer son attention sur le cheval et sur quelques moutons au bord du chemin, en lui disant qu'on était en vadrouille, pour s'amuser.
Je me suis remémoré le jour de notre arrivée à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, et Walid sautant de joie à la vue d'un étal de légumes, avec des tomates et des concombres, qui n'étaient plus présents à Gaza-ville depuis des semaines.
Je me suis remémoré le jour de notre départ de Rafah, où nous étions de nouveau encerclés, pour Deir El-Balah, au centre de la bande de Gaza, où nous nous sommes installés sous une tente. Je me suis remémoré Walid se jetant sur le chocolat envoyé de France, sans même penser à en laisser pour ses frères et ses parents. Il n'en avait pas mangé depuis un an et demi.
Je me suis remémoré Walid sautant de joie le jour où on a reçu des vêtements pour la première fois, venus de France eux aussi. Je me suis remémoré Walid, sous la tente, me demandant un cartable parce qu'il avait vu des scènes d'école sur YouTube. Et sa joie aussi quand je lui ai apporté le cartable Batman et le cahier que j'avais réussi à trouver, non sans mal.
Je me suis remémoré Walid posant le cahier sur une chaise renversée qui nous servait de table, et voulant écrire. Je lui disais « écris Rami, écris Walid, écris Sabouha », le diminutif de Sabah. Il écrivait n'importe quoi, et je me demandais si je pourrais un jour l'inscrire dans une vraie école, lui offrir le meilleur enseignement possible.
Je me suis remémoré Walid me demandant du poulet, à l'époque où Gaza était au bord de la famine. Et comment Sabah a ouvert une boîte de champignons qu'elle a mélangés au riz. J'ai dit à Walid que c'était du poulet, il m'a répondu « papa je t'aime, parce que tu m'as donné du poulet », et moi j'avais les larmes aux yeux d'avoir dû mentir à mon fils.
Voilà les images passées en accéléré dans mon cerveau quand Walid est monté sur l'estrade, habillé comme un docteur d'université. C'est seulement une école maternelle, qui coûte une fortune, mais l'éducation de Walid, c'est pour moi la chose la plus importante à l'heure actuelle. J'étais fier et plein de joie, mais cette joie se mélangeait avec les souvenirs de nos souffrances, et d'inquiétude pour l'avenir. Est-ce que je verrai un jour Walid ici, dans une université reconstruite, porter la même tenue, pour recevoir un diplôme universitaire ? Est-ce que nous aurons les moyens de lui offrir des études ? Est-ce que je vais rester en vie pour voir ce jour-là ?
Je dois dire ici que, malgré tout cela, nous faisons figure de privilégiés dans la bande de Gaza. Walid n'a jamais eu, comme la plupart des enfants, à faire la queue devant une cuisine communautaire ni devant une citerne d'eau avec un jerricane, ni pour aller aux toilettes ou pour prendre une douche. C'est vrai, nous avons habité sous une tente, mais nous avons pu retrouver notre appartement, même sans fenêtre et sans électricité.
Et puis il y a eu le grand sourire de Walid, et ses yeux qui brillent quand il a reçu son diplôme. Il a couru vers moi et m'a embrassé en me disant « Merci papa, je t'aime papa. » Mais je n'ai pas pu m'empêcher de penser que c'était dur d'avoir un enfant quand l'avenir est opaque. Vous, en France, vous avez un système d'éducation gratuit, vous avez un État qui soutient les études, qui donne des bourses, des allocations familiales. Votre préoccupation, c'est d'offrir à vos enfants la meilleure vie possible. Nous, nous essayons de protéger nos enfants contre l'humiliation de l'occupation, contre la dureté de la vie dans une enclave qui rétrécit constamment. Nous vivons au jour le jour. Nous ne savons pas s'il y aura un lendemain. Le génocide est toujours en cours.
Ce jour-là, quand j'ai vu Walid sur la scène, je me suis posé la question qui me hante : la décision de rester à Gaza était-elle la bonne ? J'ai eu la possibilité de partir, de quitter la Palestine, sans doute pour toujours. Je l'ai encore. Presque tous mes amis m'interrogent de la même façon. Ils savent qu'à Gaza, il n'y a pas de vie. Est-ce que malgré tout je peux avoir l'espoir de voir Walid poursuivre ses études dans une Palestine libre, avec un enseignement de qualité ? Cette question revient tout le temps.
Dieu sait que mon intention c'est de résister à ma façon, en restant sur le sol de la Palestine. Et en même temps, je reviens toujours à ce flashback que je n'arrive pas à oublier, et à toutes les interrogations qu'il a suscitées. Est-ce qu'un jour, Walid sera fier de son père ? Ou bien me demandera-t-il pourquoi je n'ai pas fait comme tant d'autres, qui sont partis de Gaza ? Me dira-t-il « pourquoi ne t'es-tu pas épargné toutes ces inquiétudes, toute cette tristesse, et pourquoi ne m'as-tu pas éloigné du danger, pour me permettre d'avoir une meilleure éducation et une meilleure vie » ? Je ne sais pas comment Walid me jugera dans l'avenir. Mais j'espère que j'aurai réussi à lui transmettre ce que mon père m'avait transmis, l'amour de la patrie, qui mérite des sacrifices. Et j'espère que Walid sera fier de son père.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux des correspondants de guerre et le quotidien Ouest-France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.
1NDLR. Plat traditionnel de la cuisine palestinienne composé de riz épicé, de légumes frits et de viande.
Porteur de la double nationalité étatsunienne et israélienne, professeur à l'université Brown de Providence (Rhode Island), éminent historien de la Shoah et des génocides du XXe siècle, Omer Bartov a servi sous le drapeau israélien et connu le feu pendant la guerre d'octobre 1973. De retour d'un voyage dans son pays natal en juin 2024, il s'avoue effrayé par l'évolution et les actions d'Israël et l'aveuglement politique et moral de ses concitoyens, et dénonce l'interminable offensive israélienne à Gaza comme coupable de « crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques ».
Le 19 juin 2024, je devais donner une conférence à l'université Ben-Gourion du Néguev à Beersheba, en Israël. Mon intervention s'inscrivait dans le cadre d'un événement sur les manifestations d'étudiants contre Israël dans le monde. J'avais choisi comme sujet la guerre à Gaza et, plus généralement, la question de savoir si ces manifestations étaient des expressions sincères d'indignation ou si elles étaient motivées par l'antisémitisme, comme le prétendaient certains. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.
Lorsque je suis arrivé à l'entrée de l'amphithéâtre, un groupe d'étudiants m'y attendait. J'ai vite compris qu'ils n'étaient pas là pour assister à ma conférence, mais pour protester contre elle. Apparemment, ils avaient été convoqués par un message de WhatsApp diffusé la veille qui signalait ma présence et appelait à réagir : « Nous ne pouvons pas laisser faire ! Combien de temps encore allons-nous nous accepter de trahir notre propre cause ?!?!?!?!! »
Ce message alléguait entre autres que j'avais signé une pétition décrivant Israël comme un « régime d'apartheid » (en réalité, le texte en question parlait d'un régime d'apartheid en Cisjordanie). On m'y « accusait » également d'avoir écrit pour le New York Times, en novembre 2023, un article1 dans lequel j'affirmais que, bien que les déclarations d'une série de dirigeants israéliens trahissent de leur part une intention génocidaire, il était encore temps d'empêcher Israël de perpétrer un génocide. Sur ce point, j'avoue ma culpabilité. L'organisateur de l'événement de Beersheba, l'éminent géographe Oren Yiftachel, avait reçu des critiques similaires. On lui reprochait notamment d'avoir été directeur d'une organisation taxée d'« antisionisme » : B'Tselem, une ONG de défense des droits humains respectée dans le monde entier.
Alors que les participants à la table ronde et une poignée d'enseignants, pour la plupart assez âgés, de l'université pénétraient dans la salle, les agents de sécurité s'efforçaient de bloquer l'entrée aux protestataires, tout en ne les empêchant pas de maintenir la porte de l'amphithéâtre ouverte, de hurler des slogans à travers un mégaphone et de frapper de toutes leurs forces sur les murs.
Après plus d'une heure d'agitation, nous avons convenu que la meilleure solution serait peut-être de demander aux étudiants qui nous contestaient de participer au débat, à condition qu'ils cessent de perturber les interventions. Un bon nombre d'entre eux ont fini par nous rejoindre et, pendant les deux heures qui ont suivi, nous avons débattu. Il s'est avéré que la plupart de ces jeunes hommes et jeunes femmes venaient de rentrer de leur période de réserve dans l'armée, pendant laquelle ils avaient été déployés dans la bande de Gaza.
Notre échange de vues n'avait rien d'amical ou « positif », mais il était révélateur. Militants d'organisations d'extrême droite, ces étudiants n'étaient pas nécessairement représentatifs du corps étudiant israélien dans son ensemble. Mais à bien des égards, ce qu'ils disaient reflétait un sentiment très répandu dans le pays.
Je ne m'étais pas rendu en Israël depuis juin 2023 et, lors de cette dernière visite, j'ai découvert un pays bien différent de celui que j'avais connu. Bien qu'enseignant depuis longtemps à l'étranger, c'est en Israël que je suis né et que j'ai grandi. C'est là que mes parents ont vécu et sont enterrés ; c'est là que mon fils a fondé sa propre famille et que vivent la plupart de mes meilleurs amis, que je fréquente de longue date. Connaissant le pays de l'intérieur et ayant suivi les événements encore plus attentivement que d'habitude depuis le 7 octobre, je n'ai pas été entièrement surpris par ce que j'ai découvert à l'occasion de ce séjour, mais j'ai été tout de même profondément troublé.
Pour affronter ces questions, je ne peux que m'appuyer sur mon parcours personnel et professionnel. J'ai servi dans les forces de défense israéliennes pendant quatre ans, notamment lors de la guerre du Kippour de 1973 et à l'occasion d'affectations en Cisjordanie, dans le nord du Sinaï et à Gaza, où j'ai terminé mon service en tant que commandant d'une compagnie d'infanterie. Pendant mon séjour à Gaza, j'ai été le témoin direct de la pauvreté et du désespoir des réfugiés palestiniens, qui tentaient de survivre dans un environnement urbain délabré et surpeuplé. Je me souviens très bien de mes patrouilles sous un soleil implacable dans les rues silencieuses de la ville égyptienne d'El-Arich — alors occupée par Israël —, appréhendant derrière les fenêtres fermées le poids des regards perçants d'une population hantée par la peur et le ressentiment. C'est là que, pour la première fois, j'ai compris ce que signifiait faire partie d'une armée d'occupation.
Lorsqu'ils atteignent l'âge de 18 ans, les Israéliens juifs doivent obligatoirement servir sous les drapeaux — même si certains en sont exemptés — mais après cette période de service militaire, ils peuvent encore être mobilisés pour des périodes d'entraînement, des tâches opérationnelles ou en cas d'urgence, comme lorsque le pays est en guerre. Lorsque j'ai été appelé en 1976, j'étais étudiant à l'université de Tel-Aviv. Au cours de ce premier déploiement en tant qu'officier de réserve, j'ai été gravement blessé pendant un entraînement, de même qu'une vingtaine de soldats sous mes ordres. L'armée a dissimulé les circonstances de cet accident, dû à la négligence du commandant du camp d'entraînement. Je n'ai pu reprendre mes études qu'après avoir passé la majeure partie de mon premier semestre universitaire à l'hôpital de Beersheba.
Ce type d'expérience a renforcé mon intérêt pour une question qui me préoccupe depuis longtemps : qu'est-ce qui motive les soldats à se battre ? Dans les décennies postérieures à la Seconde guerre mondiale, nombre de sociologues étatsuniens ont soutenu que les soldats combattaient avant tout pour défendre les camarades de leur unité, plutôt que pour un objectif idéologique plus éminent. Cela ne correspondait pas vraiment à ce que j'avais vécu en tant que militaire : nous étions tous convaincus que nous étions là pour défendre une cause plus importante, qui transcendait la solidarité de notre petit groupe de combattants. À la fin de mon premier cycle universitaire, j'ai également commencé à me poser la question de savoir si, au nom de cette cause, les soldats pouvaient être amenés à agir d'une manière qu'ils auraient jugée répréhensible dans d'autres circonstances.
Choisissant un cas extrême, je consacrai ma thèse de doctorat à Oxford — ultérieurement publiée sous forme de livre2 — à l'endoctrinement nazi de l'armée allemande et aux crimes perpétrés par la troupe sur le front de l'Est au cours de la Seconde guerre mondiale. Le résultat de mes recherches allait à l'encontre de la conception que les citoyens de la République fédérale allemande, dans les années 1980, se faisaient de leur passé. L'opinion prévalente était que l'armée avait mené une guerre moralement « décente », tandis que la Gestapo et les SS perpétraient un génocide à l'insu de la troupe et de ses officiers. Il a fallu de nombreuses années aux Allemands pour réaliser à quel point leurs pères et grands-pères avaient été complices de la Shoah et de nombreux autres massacres en Europe de l'Est et en Union soviétique.
Lorsque la première intifada palestinienne a éclaté à la fin de 1987, j'enseignais à l'université de Tel-Aviv. Quand j'ai appris que Yitzhak Rabin, alors ministre de la défense, avait ordonné aux militaires israéliens de « briser les os » des jeunes Palestiniens qui lançaient des pierres contre leurs unités surarmées, j'ai été consterné. J'ai donc écrit à Rabin pour l'avertir qu'à la lumière de mes recherches sur l'endoctrinement des forces armées de l'Allemagne nazie, je craignais fort que, sous sa direction, l'armée israélienne ne s'engage sur une pente tout aussi glissante.
Comme je le montre dans mes travaux, avant même d'être enrôlés, les jeunes Allemands avaient intériorisé des éléments clés de l'idéologie nazie, en particulier l'idée que des masses de sous-hommes slaves dirigés par des Juifs bolcheviks sournois menaçaient de destruction l'Allemagne et le reste du monde civilisé. En conséquence, le Reich allemand avait le droit et le devoir de délimiter un « espace vital » en Europe de l'Est et de décimer ou de réduire en esclavage la population de ces régions. Cette vision du monde fut ensuite inculquée aux recrues, de sorte qu'au moment où les troupes allemandes ont envahi l'Union soviétique, c'est ce prisme idéologique qui définissait la perception qu'elles se faisaient de leurs ennemis. La résistance farouche de l'Armée rouge ne fit que confirmer la nécessité de détruire les combattants et les civils soviétiques, et plus particulièrement les juifs, considérés comme les principaux instigateurs du bolchévisme. Et plus ils accumulaient les destructions, plus les militaires allemands craignaient la vengeance à laquelle ils pouvaient s'attendre si leurs ennemis l'emportaient. Le résultat fut le massacre de près de 30 millions de soldats et de citoyens soviétiques.
À ma grande surprise, quelques jours après avoir envoyé ma lettre, j'ai reçu de Rabin une réponse d'une ligne me reprochant d'avoir osé comparer l'armée israélienne à l'armée allemande. Je lui répondis dans une lettre encore plus détaillée en expliquant le thème de mes recherches et en exprimant mon inquiétude de voir l'armée israélienne transformée en instrument d'oppression contre une population civile désarmée et sous occupation militaire. Rabin me répondit une nouvelle fois en réitérant ses propos : « Comment osez-vous comparer Tsahal à la Wehrmacht ? » Rétrospectivement, je pense toutefois que cet échange éclaire quelque chose de son parcours intellectuel ultérieur. En effet, comme nous le savons du fait de son engagement en faveur du processus de paix d'Oslo, aussi imparfait soit-il, Rabin avait fini par reconnaître qu'à long terme, Israël ne pouvait pas supporter le coût militaire, politique et moral de l'occupation.
J'enseigne aux États-Unis depuis 1989. J'ai beaucoup écrit sur la guerre, le génocide, le nazisme, l'antisémitisme et la Shoah, cherchant à comprendre les liens entre le carnage industriel des soldats pendant la Première guerre mondiale et l'extermination des populations civiles par le régime hitlérien. Entre autres projets, j'ai passé de nombreuses années à étudier la transformation de la ville natale de ma mère, Boutchatch — jadis Buczcacz en Pologne, aujourd'hui en territoire ukrainien. Cette petite agglomération était passée d'un état de coexistence interethnique à une situation où, sous l'occupation nazie, la population chrétienne s'était retournée contre ses voisins juifs. Lorsque les Allemands ont pénétré à Boutchatch, c'était avec l'intention expresse d'assassiner ses habitants juifs, mais la rapidité et l'efficacité du massacre ont été grandement facilitées par la collaboration de la population locale, motivée par des ressentiments et des haines préexistants qu'on peut sans doute attribuer à l'essor des idéologies ethno-nationalistes au cours des décennies précédentes et à l'idée courante selon laquelle les juifs étaient incapables de s'intégrer aux nouveaux États-nations créés au lendemain de la Première guerre mondiale.
Dans les mois qui ont suivi le 7 octobre, j'ai constaté avec douleur à quel point tout ce que j'avais appris au cours de ma vie et de ma carrière était plus pertinent que jamais. Comme pour beaucoup de gens, ce qui s'est passé au cours de ces derniers mois a constitué pour moi une pénible épreuve émotionnelle et intellectuelle. Et comme beaucoup d'autres, j'ai vu des membres de ma propre famille et de celle de mes amis directement affectés par la violence. Où que l'on porte le regard, ce ne sont pas les larmes qui manquent.
L'attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023 a été un choc terrible pour la société israélienne, qui n'a pas encore commencé à s'en remettre. C'était la première fois qu'Israël perdait le contrôle d'une partie de son territoire pendant une période prolongée, et l'armée n'a pu empêcher ni le massacre de plus de 1 200 personnes — dont beaucoup exterminées de la manière la plus cruelle qu'on puisse imaginer — ni la prise de plus de 200 otages, dont de nombreux enfants. Aujourd'hui, des dizaines de milliers de citoyens israéliens sont déplacés de leur foyer tout au long de la bande de Gaza et de la frontière libanaise ; l'impression d'être abandonné par l'État et le sentiment d'insécurité permanente sont intenses.
Dans une grande partie de l'opinion publique israélienne, y compris chez les opposants au gouvernement, deux sentiments prédominent.
Le premier est un mélange de colère et de peur, un désir de rétablir la sécurité à tout prix et une méfiance totale à l'égard des solutions politiques, des négociations et de l'idée de réconciliation. Clausewitz observait que la guerre était le prolongement de la politique par d'autres moyens, et mettait ses lecteurs en garde sur le fait que, sans objectif politique défini, un conflit armé pouvait conduire à une destruction sans limite. Or, le sentiment dominant aujourd'hui en Israël menace justement de faire de la guerre une fin en soi. Dans cette optique, la politique devient un obstacle à la réalisation des objectifs militaires plutôt qu'un moyen de limiter la destruction. Finalement, une telle vision ne peut aboutir qu'à l'autodestruction.
Le deuxième sentiment dominant — qui est plutôt en fait une absence de sentiment — est le revers du premier, à savoir l'incapacité totale de la société israélienne à éprouver la moindre empathie pour la population de Gaza. Apparemment, la majorité des Israéliens ne veulent même pas savoir ce qui se passe à Gaza, une volonté d'ignorance qui se reflète dans la couverture télévisée des événements. Ces derniers mois, les journaux télévisés israéliens commencent généralement par des reportages sur les funérailles des soldats tombés à Gaza, invariablement décrits comme des héros. Suivent des estimations du nombre de combattants du Hamas ayant été « liquidés ». Les références aux morts de civils palestiniens sont rares et généralement présentées comme une expression de la propagande ennemie ou comme le prétexte d'une pression internationale fort malvenue. Face à tant de morts, ce silence assourdissant apparaît comme une forme de vengeance.
Certes, l'opinion publique israélienne s'est depuis longtemps accoutumée à l'occupation brutale pratiquée par l'État juif pendant 57 des 76 années de son existence. Mais l'ampleur des crimes perpétrés actuellement à Gaza par l'armée israélienne est sans précédent, tout comme l'indifférence totale de la plupart des citoyens d'Israël à l'égard des actes commis en leur nom. En 1982, des centaines de milliers d'Israéliens avaient protesté contre le massacre de la population palestinienne par les milices chrétiennes maronites et avec l'aide de l'armée israélienne dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, à Beyrouth, en septembre 1982. Aujourd'hui, une telle réaction serait inconcevable. Le regard glacial qu'on vous lance dès que vous évoquez les souffrances des civils palestiniens et la mort de milliers de femmes, d'enfants, et de personnes âgées a quelque chose de profondément troublant.
Lors de mes rencontres avec mes amis en Israël cet été, j'ai souvent eu l'impression qu'ils craignaient que je ne perturbe leur chagrin et que, n'habitant pas sur place, je ne pouvais pas comprendre leur douleur, leur anxiété, leur désarroi et leur impuissance. Si j'osais suggérer que, précisément, le fait qu'eux-mêmes vivaient en Israël les avait anesthésiés face à la douleur des autres — une douleur qui, après tout, était infligée en leur nom — se heurtait à un mur de silence. Les gens se repliaient sur eux-mêmes ou changeaient brusquement de sujet. Mon impression était systématique : nous n'avons pas de place pour cela dans nos cœurs ni dans nos pensées, pas question de parler de ce que nos soldats, qui sont souvent nos enfants, nos petits-enfants, nos frères et nos sœurs, font en ce moment même à Gaza, et nous ne voulons pas qu'on nous le montre. Tout ce qui compte, c'est de nous concentrer sur nous-mêmes, sur notre propre traumatisme, notre propre peur et notre propre colère.
Dans une interview réalisée le 7 mars 2024, l'écrivain Zeev Smilansky a exprimé ce sentiment d'une manière qui m'a d'autant plus choquée qu'elle venait de quelqu'un que je connais depuis plus de cinquante ans. Smilansky, qui est aussi scientifique et agriculteur, est le fils du célèbre auteur S. Yizhar3, dont le roman Khirbet Khizeh, publié en 1949, est le tout premier texte de la littérature israélienne à s'être confronté à l'injustice de la Nakba, l'expulsion de 750 000 Palestiniens de leur terre et de leurs foyers en 1948, lors de la naissance de l'État d'Israël. Commentant une conversation avec son propre fils, Offer, qui vit à Bruxelles, Smilansky tenait les propos suivants :
Pour Offer, un enfant, c'est un enfant, qu'il soit gazaoui ou israélien. Je ne partage pas son sentiment. Ce sont nos enfants qui comptent le plus pour moi. J'entends bien que Gaza est en train de vivre une catastrophe humanitaire choquante, mais mon cœur y reste insensible et ne bat que pour nos enfants et nos otages. […] Il n'y a pas de place dans mon cœur pour les enfants de Gaza, même si je sais que c'est terriblement choquant, et même si je sais que la guerre n'est pas la solution. Lorsque j'écoute les propos de Maoz Inon, qui a perdu ses deux parents [assassinés par le Hamas le 7 octobre] [...] et qui nous parle de manière si belle et si convaincante de l'exigence de penser à l'avenir, d'alimenter l'espoir et d'aspirer à la paix, parce que les guerres ne mèneront à rien, je ne peux que l'approuver. Je suis d'accord avec lui, mais je n'arrive pas à trouver dans mon cœur la force [de compatir] ; malgré toutes mes opinions progressistes et mon amour pour l'humanité, je n'y arrive pas. […] Il n'y a pas que le Hamas, tous les Gazaouis sont d'accord pour tuer des enfants juifs, pour estimer que c'est une noble cause. […] Nous avons pu nous réconcilier avec l'Allemagne, mais les Allemands se sont excusés et ont payé des réparations ; qu'est-ce qu'il en est ici ? Nous aussi, nous avons fait des choses terribles, mais rien de comparable à ce qui s'est passé le 7 octobre. Nous devrons bien nous réconcilier un jour, mais nous avons besoin de prendre de la distance.
Ce sentiment est très fréquent chez les amis et connaissances aux opinions libérales et progressistes avec lesquels j'ai pu parler en Israël. Certes, leur perspective est fort différente des discours que tiennent les politiciens de droite et les médias depuis le 7 octobre. Mes amis reconnaissent souvent l'injustice de l'occupation et, comme Smilansky, ils professent eux aussi un « amour de l'humanité ». Mais dans les circonstances actuelles, ce ne sont pas ces idées qui prévalent. Dans le conflit entre la justice et la survie, ils estiment que c'est la survie qui doit l'emporter. Et que bien que les deux causes — celle des Israéliens et celle des Palestiniens — soient justes, c'est cependant la nôtre qui doit triompher, quel qu'en soit le prix. À ceux qui doutent d'un choix aussi brutal, on oppose le risque d'une nouvelle Shoah, même si la situation actuelle n'a rien à voir avec ce dilemme.
Or, ce sentiment n'est pas apparu soudainement le 7 octobre. Ses racines sont bien plus profondes.
Le 30 avril 1956, Moshe Dayan, alors chef d'état-major de l'armée, prononça un bref discours qui allait rester dans les annales de l'histoire d'Israël. Il s'agissait d'un éloge funèbre en l'honneur de Ro'i Rothberg, un jeune responsable de la sécurité du kibboutz Nahal Oz, créé par l'armée en 1951 et transformé en collectivité civile deux ans plus tard. Nahal Oz se situait à quelques centaines de mètres de la frontière avec la bande de Gaza, face au quartier palestinien de Shuja'iyya.
Rothberg avait été tué la veille et son cadavre avait été traîné à travers la frontière et mutilé avant d'être rendu aux Israéliens grâce à l'intervention des Nations unies. Le discours prononcé par Dayan lors de ses funérailles est devenu une référence emblématique, fréquemment mentionnée jusqu'à ce jour tant par la droite que par la gauche :
Hier matin, Ro'i a été assassiné. Enivré par la sérénité de l'aube, il n'a pas vu ceux qui l'attendaient en embuscade à la lisière des labours. Mais ne jetons pas l'opprobre sur ses assassins. Pourquoi leur reprocher la haine brûlante qu'ils nous vouent ? Cela fait huit ans qu'ils vivent dans les camps de réfugiés de Gaza, alors que, sous leurs propres yeux, nous avons fait nôtres la terre et les villages dans lesquels eux et leurs ancêtres ont vécu.
Ce n'est pas aux Arabes de Gaza que nous devons demander de rendre compte du sang de Ro'i, mais à nous-mêmes. Comment avons-nous pu fermer les yeux et refuser d'affronter notre destin et la mission de notre génération, dans toute leur cruauté ? Avons-nous oublié que cette poignée de jeunes gens qui vivent à Nahal Oz porte sur ses épaules tout le poids des lourdes portes de Gaza et que, derrière ces portes, il y a des centaines de milliers d'yeux et de mains qui prient pour que survienne notre instant de faiblesse, celui où ils pourront enfin nous tailler en pièce ?
Nous sommes la génération de la colonisation ; sans nos casques d'acier et le canon de nos fusils, nous ne pourrons jamais planter un arbre ni bâtir une maison. Il n'y aura pas d'avenir pour nos enfants si nous ne leur construisons pas des abris ; sans fils barbelés ni mitrailleuses, nous ne pourrons pas paver les routes et creuser des puits. Des millions de Juifs exterminés parce qu'ils étaient privés de terre nous contemplent depuis les cendres de l'histoire israélienne et nous ordonnent de coloniser et de faire revivre une terre pour notre peuple. Mais au-delà de la ligne de de démarcation s'étend un océan de haine et de vengeance qui n'attend que le moment où l'apparence du calme sapera notre détermination, le jour où nous aurons eu le tort de prêter l'oreille à l'hypocrisie conspiratrice des diplomates qui nous appellent à déposer les armes.[…]
Ne soyons pas aveugles à l'immense aversion qui accompagne l'existence des centaines de milliers d'Arabes vivant autour de nous, dans l'attente du moment propice où ils pourront enfin verser notre sang. Ne détournons pas les yeux, notre main pourrait faiblir. C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis.
Le lendemain, Dayan enregistra ce même discours pour la radio israélienne. Sauf qu'il y manquait quelque chose : plus aucune référence aux réfugiés contemplant les Juifs cultiver les terres dont ils avaient été chassés, plus aucune mention du fait qu'on ne saurait leur reprocher la haine qu'ils éprouvent pour leurs expropriateurs. Dayan avait pourtant bien prononcé ces mots lors des funérailles de Rothberg, et il devait les coucher par écrit par la suite, mais il avait choisi de les omettre dans la version enregistrée. Lui aussi avait connu cette terre avant 1948. Il se souvenait des villes et des villages palestiniens détruits pour faire place aux colons juifs. Il comprenait parfaitement la colère des réfugiés massés derrière la frontière. Mais il était aussi fermement convaincu du bon droit et de la nécessité urgente de la colonisation juive et de la création d'un État. Dans le conflit entre la lutte contre l'injustice et l'appropriation de la terre, il avait choisi, sachant que cela condamnait son peuple à dépendre à jamais de la force de l'épée. Mais Dayan savait aussi ce que l'opinion publique israélienne était prête à accepter. Qui était vraiment coupable, qui était responsable de l'injustice et de la violence ? C'est son ambivalence à ce sujet et sa vision déterministe et tragique de l'histoire qui explique pourquoi les deux versions de son discours ont fini par plaire à des gens de sensibilités politiques très différentes.
Des décennies plus tard, après de nombreuses autres guerres et rivières de sang, Dayan a intitulé son dernier livre L'épée dévorera-t-elle toujours ? Publié en 1981, il décrit le rôle que lui-même a joué dans la conclusion d'un accord de paix avec l'Égypte deux ans plus tôt. Il avait enfin compris la vérité de la deuxième partie du verset biblique dont il avait tiré le titre de son ouvrage : « Ne sais-tu pas qu'il y aura de l'amertume à la fin ? ».
Mais dans son discours de 1956, avec ses références aux lourdes portes de Gaza et aux Palestiniens aux aguets dans l'attente d'un moment de faiblesse, c'est au récit biblique de la mort de Samson que Dayan faisait allusion — une référence qui ne pouvait échapper à ses auditeurs. On se souvient que Samson l'Israélite, dont la force surhumaine résidait dans sa longue chevelure, avait l'habitude de se rendre à Gaza pour y fréquenter des prostituées. Les Philistins, qui le considéraient comme leur ennemi mortel, voulaient lui tendre une embuscade en verrouillant les portes de la ville. Mais Samson se libéra du piège en soulevant ces lourdes portes sur ses épaules. Ce n'est que lorsque sa maîtresse Dalila le trahit en lui coupant les cheveux que les Philistins purent le capturer et l'emprisonner, aggravant son impuissance en lui crevant les yeux (comme, dit-on, l'auraient fait les Gazaouis qui avaient mutilé le corps de Rothberg). Mais dans un dernier acte de bravoure, alors que ses ravisseurs se moquaient de lui, Samson invoqua l'aide de Yahvé, poussa les piliers du temple où il était offert en spectacle et les fit s'écrouler sur la foule en liesse qui assistait à son humiliation en criant : « Que je meure avec les Philistins ! ».
Ces fameuses portes de Gaza sont profondément ancrées dans l'imaginaire sioniste israélien : elles sont l'emblème de l'abîme qui nous sépare des « barbares ». Toujours à propos de Ro'i Rothberg, Dayan affirmait que « son désir de paix l'a rendu sourd, il n'a pas entendu la voix des assassins qui se tenaient en embuscade. Les portes de Gaza ont pesé trop lourd sur ses épaules et ont précipité sa chute. »
Le 8 octobre 2023, le président Isaac Herzog s'adressait au peuple israélien en citant la dernière ligne du discours de Dayan : « C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis. » La veille, 67 ans après la mort de Ro'i Rothberg, des militants du Hamas avaient assassiné quinze habitants du kibboutz Nahal Oz et pris huit otages. Depuis l'invasion israélienne de Gaza, en guise de représailles, le quartier palestinien de Shuja'iyya, qui fait face au kibboutz et où habitaient 100 000 personnes, a été vidé de sa population et transformé en un gigantesque tas de ruines.
L'une des rares tentatives littéraires d'exposer la terrible logique des guerres d'Israël est un extraordinaire poème d'Anadad Eldan publié en 1971, Quand Samson déchirait ses vêtements. Eldan y dépeint le héros hébreu antique se frayant un chemin à travers Gaza et ne laissant derrière lui que ruines et désolation. J'ai découvert ce poème grâce à un excellent article publié en janvier 2024 en hébreu d'Arie Dubnov, « Les portes de Gaza »4. Samson, le héros, Samson le prophète, Samson le vainqueur des éternels ennemis de la nation, s'y voit transfiguré en ange de la mort, une mort qu'il finit par s'auto-infliger dans un grandiose suicide dont l'écho résonne à travers les générations.
Lors de ma visite
à Gaza, j'ai rencontré
Samson qui marchait en déchirant ses vêtements
des fleuves coulaient sur les balafres de son visage
et les maisons s'écartaient à son passage
sa douleur déracinait les arbres et restait prisonnière des racines
où s'accrochaient des mèches de ses cheveux.
Son crâne luisait comme un rocher
et ses pas hésitants déclenchaient mes larmes.
Samson avançait traînant le fardeau d'un soleil fatigué
des vitres et des chaînes brisées sombraient dans la mer de Gaza.
J'ai entendu la terre gémir sous ses pas,
le crissement de ses sandales sur le sol éventré.
Né en Pologne en 1924 sous le nom d'Avraham Bleiberg, Eldan avait migré en Palestine pendant son enfance et participé à la guerre de 1948. En 1960, il s'était installé dans le kibboutz de Be'eri, à environ 4 km de la bande de Gaza. Le 7 octobre 2023, à l'âge de 99 ans, lui et sa femme survécurent au massacre d'une centaine d'habitants du kibboutz. Les hommes de Hamas avaient pénétré dans leur domicile mais, inexplicablement, les avaient épargnés.
Au lendemain du 7 octobre, suite à la survie miraculeuse de cet obscur poète, chroniqueur de longue date du chagrin et de la douleur engendrés par l'oppression et l'injustice, les médias israéliens diffusèrent amplement une autre de ses œuvres. C'était comme si Eldan avait prédit la catastrophe qui s'était abattue sur son foyer. En 2016, il avait publié un recueil de poèmes intitulé La sixième heure, première de l'aube. C'est justement à six heures du matin que le Hamas avait lancé son attaque. Un de ses poèmes, un texte déchirant intitulé Sur les murs de Be'eri, pleurait la mort de sa fille des suites d'une maladie (en hébreu, le nom du kibboutz signifie « mon puits »).
Dans le sillage du 7 octobre, le poème semble évoquer à la fois la destruction et une certaine vision du sionisme trouvant son origine dans la catastrophe et le désespoir de la diaspora. Il parle de la fatalité d'une nation transportée sur une terre maudite où ce sont les parents qui enterrent leurs enfants, tout en conservant l'espoir d'une aube nouvelle et plus radieuse :
Sur les murs de Be'eri j'ai écrit son histoire
ses origines et ses profondeurs transies par le froid
le récit de cette geste douloureuse et le naufrage des lumières qui l'éclairaient
dans la brume et l'obscurité de la nuit et le hurlement d'où naquit
une prière, car ses enfants sont à terre et la porte de la grâce céleste
est close ils respirent la désolation et le chagrin
qui consolera les parents inconsolables ? une malédiction
nous souffle qu'il n'y aura plus ni pluie ni rosée, essayez de pleurer si vous le pouvez
il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse
Tout comme de l'éloge funèbre de Dayan pour Ro'i Rothberg, on peut faire de Sur les murs de Be'eri des lectures fort différentes. Faut-il y voir une lamentation sur la destruction de la beauté innocente d'un kibboutz au milieu du désert, ou bien un cri de douleur face à l'interminable et sanglante vendetta qui sévit entre les deux peuples de cette terre ? Le poète ne nous révèle pas le fond de sa pensée, comme c'est souvent le cas en poésie. Il s'agit après tout d'un chant de deuil composé il y a bien des années en souvenir de sa fille bien-aimée. Mais si l'on tient compte de la longue trajectoire d'Eldan, de son travail silencieux et de l'ardente pertinence de son œuvre, on peut estimer vraisemblable que ce poème fût un appel à la réconciliation et à la coexistence, plutôt qu'à de nouveaux cycles de vengeance et d'effusion de sang.
Il se trouve que j'ai un lien personnel avec le kibboutz de Be'eri. Ma belle-fille y a grandi, et l'un des principaux objectifs de mon voyage en Israël en juin était de rendre visite aux jumeaux qu'elle a mis au monde en janvier 2024 — mes petits-enfants. Mais le kibboutz a été abandonné depuis le 7 octobre. Mon fils, ma belle-fille et leurs enfants ont emménagé dans un appartement vacant situé à proximité, avec une autre famille de survivants, des parents proches, dont le père est toujours retenu en otage. Un mélange à peine concevable de vie nouvelle et de chagrin inconsolable au sein d'un même foyer.
Outre ma famille, je voulais aussi rencontrer des amis en Israël. J'espérais comprendre ce qui s'y était passé depuis le début de la guerre. La conférence avortée de l'université de Beersheba n'était pas ma priorité, mais une fois arrivé sur place lors de cette journée de mi-juin, j'ai vite compris que cette situation explosive pouvait aussi m'être utile pour mieux comprendre la mentalité de toute une génération d'étudiants et de soldats.
Lorsque j'ai commencé à débattre avec ces étudiants, il m'est apparu clairement qu'ils avaient un grand désir d'être entendus, et que personne, pas même leurs enseignants ni les administrateurs de l'université, n'était intéressé à les écouter. Ma présence, et le fait qu'ils se soient fait une vague idée de mes critiques à l'encontre de la guerre de Gaza, avaient déclenché chez eux le besoin de m'expliquer leur engagement de soldats et de citoyens, mais aussi peut-être aussi de se l'expliquer à eux-mêmes.
Une jeune femme, de retour d'une longue période de service armé à Gaza, est montée sur le podium et a parlé avec force des amis qu'elle avait perdus et de la nature diabolique du Hamas. Ses camarades et elles se sacrifiaient pour assurer la sécurité future d'Israël, expliqua-t-elle avant d'éclater en larmes au beau milieu de son discours et de se retirer, brisée par l'émotion. Un jeune homme entreprit de réfuter avec calme et éloquence mon raisonnement selon lequel la critique des politiques israéliennes n'était pas nécessairement motivée par l'antisémitisme. Après quoi, il s'est lancé dans une brève récapitulation de l'histoire du sionisme en tant que réponse inévitable à l'antisémitisme : une issue politique qu'aucun gentil n'avait le droit de remettre en cause. Malgré leur hostilité envers mes propres vues et l'impact émotionnel de leur récente expérience à Gaza, leurs opinions n'avaient en fait rien d'exceptionnel. Elles reflétaient ce que pensaient énormément de gens en Israël.
Sachant que j'avais parlé du risque d'un génocide à Gaza, ces jeunes gens étaient particulièrement désireux de me montrer qu'ils étaient humains, qu'ils n'étaient pas des assassins. Et oui, pour eux, non seulement leur armée était l'armée la plus morale du monde, mais ils étaient également convaincus que les dommages causés à Gaza en matière de victimes civiles et d'infrastructure étaient totalement justifiés. Tout était de la faute du Hamas, qui utilisait les civils comme boucliers humains.
Ils m'ont montré des photos prises avec leurs téléphones et censées prouver qu'ils s'étaient comportés de manière admirable avec les enfants palestiniens. Ils ont nié l'existence d'une famine à Gaza. Selon eux, la destruction systématique des écoles, des universités, des hôpitaux, des bâtiments publics, des immeubles résidentiels et des infrastructures était nécessaire et parfaitement justifiable. Toute critique des actions d'Israël par d'autres pays ou par l'ONU était tout simplement antisémite.
Contrairement à la majorité des Israéliens, ces jeunes avaient vu de leurs propres yeux la destruction de Gaza. Ils avaient intériorisé l'idée qu'il s'agissait là d'une réponse légitime au 7 octobre. Mais au-delà de cette perspective devenue majoritaire en Israël, j'avais aussi l'impression que leurs propos étaient l'expression d'un mode de pensée que j'avais observé il y a déjà longtemps en étudiant le comportement, la vision du monde et l'image que se faisaient d'eux-mêmes les soldats de l'armée allemande pendant la Seconde guerre mondiale. Une fois qu'ils ont intériorisé une certaine conception de l'adversaire — les bolcheviks comme des Untermenschen, des sous-hommes, le Hamas comme des animaux humains — et de la population ennemie en général comme une entité infra-humaine qui ne mérite pas d'avoir des droits, les combattants qui observent ou commettent des atrocités ont tendance à en attribuer la responsabilité non pas à leurs propres actions ou à celles de leurs troupes, mais justement à l'ennemi.
Des milliers d'enfants ont été tués ? C'est la faute de l'ennemi, tout comme l'est a fortiori la mort de nos propres enfants. Si les combattants du Hamas commettent un massacre dans un kibboutz, c'est qu'ils sont des nazis. Si nous larguons des bombes de 900 kilos sur des abris de réfugiés et que nous tuons des centaines de civils, c'est la faute du Hamas, qui a choisi de se cacher à proximité. Après ce qu'ils nous ont fait, nous n'avons pas d'autre choix que de les éliminer. Et après ce que nous leur avons fait, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'ils seraient capables de nous faire si nous ne les détruisons pas. Nous n'avons tout simplement pas le choix.
À la mi-juillet 1941, quelques semaines après le début de l'offensive allemande contre l'Union soviétique — décrite par Hitler comme une « guerre d'anéantissement » —, un sous-officier de la Wehrmacht écrivait ce qui suit depuis le front de l'Est :
Le peuple allemand a une grande dette de reconnaissance envers notre Führer, car si nos ennemis, ces bêtes sauvages, étaient parvenus jusqu'en Allemagne, ils se seraient livrés à un carnage dont le monde n'a jamais vu d'équivalent. […] Ce que nous avons vu ici [...] est à peine croyable. […] Et la lecture de Der Stürmer [hebdomadaire nazi], les photos qui y sont publiées, ne donnent qu'une faible idée de ce que nous pouvons voir ici et des crimes qui y sont commis par les juifs.
Un tract de propagande de l'armée publié en juin 1941 offre un portrait tout aussi dantesque des commissaires politiques de l'Armée rouge, aisément confondu avec la réalité par la plupart des soldats allemands :
Quiconque a déjà contemplé le visage d'un commissaire rouge sait à quoi ressemblent les bolcheviks. Nul besoin ici de formules théoriques. Décrire ces hommes, pour la plupart juifs, comme des animaux serait insulter les animaux. Ils sont l'incarnation d'une haine satanique et délirante contre la noble humanité dans son entièreté […]. Si nous n'avions pas su endiguer cette éruption juste à temps, ils auraient mis fin à toute vie digne de ce nom.
Deux jours après l'attaque du Hamas, le ministre de la défense Yoav Gallant déclarait que « nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence ». Un peu plus tard, il ajoutait qu'Israël devait « détruire Gaza, un quartier après l'autre ». Pour l'ancien premier ministre Naftali Bennett, il n'y avait pas de doute : « Nous combattons des nazis ». Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou citait la Bible : « Rappelle-toi ce que t'as fait Amalek », en référence aux passages qui exhortent les Israélites à exterminer tous les habitants d'Amalek, « hommes et femmes, enfants et nourrissons ». Lors d'une interview à la radio, il déclarait ainsi à propos du Hamas : « Je ne dirais pas que ce sont des animaux humains, car ce serait insultant pour les animaux ». Sur X (ancien twitter), Nissima Vaturi, le vice-président de la Knesset écrivait que l'objectif d'Israël devrait être « d'effacer la bande de Gaza de la surface de la Terre ». Et lors d'une intervention à la télévision israélienne, il expliquait qu'« il n'y a pas de civils innocents [...] nous devons aller à Gaza et tuer, tuer, tuer. Nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent ». Quant au ministre des finances, Bezalel Smotrich, il insistait que « le travail devait être achevé » : « Destruction totale. Effacez le souvenir d'Amalek de dessous les cieux. » De son côté, Avi Dichter, ministre de l'agriculture et ancien chef du Shin Bet, parlait de « déclencher une Nakba à Gaza ». Dans un discours destiné à motiver les troupes israéliennes se préparant à envahir Gaza, un vétéran de 95 ans les exhortait à « effacer leur mémoire, leurs familles, leurs mères et leurs enfants » ; il a été honoré publiquement par le président israélien Isaac Herzog, qui l'a félicité du « merveilleux exemple qu'il avait donné à plusieurs générations de soldats ». On ne s'étonnera donc pas de l'avalanche de messages postés depuis le front sur les réseaux sociaux par des soldats israéliens appelant à « tuer les Arabes », « brûler vives leurs mères » et « raser Gaza ». Aucune mesure disciplinaire n'a été prise contre ces derniers par les commandants de leurs unités.
Telle est la logique de la violence sans fin, une logique qui permet de détruire des populations entières et de se sentir totalement justifié de le faire. C'est aussi une logique de victimisation — nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent, comme ils l'ont déjà fait auparavant —, et rien ne sert mieux la violence que le sentiment indigné d'être une victime. Regardez ce qu'ils nous ont fait en 1918, disaient les soldats allemands en 1942, en référence au mythe propagandiste du « coup de poignard dans le dos », qui attribuait à la trahison des juifs et des communistes la catastrophique défaite de l'Allemagne lors de la Première guerre mondiale. Regardez ce qui nous est arrivé pendant la Shoah, lorsque nous avons cru que le monde viendrait à notre secours, disent les soldats israéliens en 2024, légitimant ainsi une destruction aveugle fondée sur une fausse analogie entre le Hamas et les nazis.
Les jeunes gens avec qui j'ai débattu ce jour-là étaient pleins de colère, non pas tant contre moi — ils se sont un peu calmés lorsque j'ai mentionné mon propre service militaire — mais parce que je crois qu'ils se sentaient trahis par tout leur entourage. Trahis par les médias, qu'ils jugeaient trop critiques, par les chefs de l'armée, qu'ils jugeaient trop indulgents envers les Palestiniens, par les responsables politiques qui n'avaient pas su empêcher le fiasco du 7 octobre, par l'incapacité des troupes israéliennes à remporter une « victoire totale », par les intellectuels et les gauchistes qui les critiquaient injustement, par Washington, qui tardait à leur livrer une quantité suffisante de munitions, et par tous ces politiciens européens hypocrites et ces étudiants antisémites qui protestaient contre leurs actions à Gaza. Ils avaient l'air désorientés, rongés par la peur et le manque d'assurance, et certains d'entre eux souffraient probablement de troubles de stress post-traumatique (TSPT).
Je leur ai raconté comment en Allemagne, en 1930, les nazis avaient pris démocratiquement le contrôle du syndicat des étudiants. Les jeunes Allemands de l'époque se sentaient eux aussi trahis par la défaite de 1918, leur horizon semblait bouché par la crise économique, et ils déploraient amèrement les pertes territoriales et le déshonneur imposés par l'humiliant traité de Versailles. Ils voulaient restaurer la grandeur de l'Allemagne, et seul Hitler semblait capable d'exaucer leurs vœux. Une fois les ennemis intérieurs de la nation éliminés et son économie rétablie, les autres pays ont de nouveau commencé à craindre les Allemands, qui sont alors entrés en guerre, ont conquis l'Europe et assassiné des millions de personnes. Le tout s'est conclu par la destruction totale de l'Allemagne. J'ai ouvertement posé la question de savoir si la poignée d'étudiants allemands qui avaient survécu à ces quinze années fatidiques regrettaient leur décision de soutenir le nazisme en 1930. Mais je ne crois pas que mes auditeurs de l'université de Beersheba aient vraiment compris le sens de mes propos.
Ces étudiants étaient tout à la fois effrayants et effrayés, et leur peur les rendait d'autant plus agressifs. Apparemment, leur attitude menaçante, ainsi qu'un certain degré de consensus idéologique, suscitait la crainte et l'obséquiosité de la hiérarchie universitaire, qui se montrait très réticente à les sanctionner de quelque manière que ce soit. Simultanément, les médias et les politiciens faisaient fréquemment l'éloge de ces anges de la destruction : il était facile de les glorifier comme des héros avant de les enterrer et de tourner le dos à leurs familles endeuillées. Les soldats tombés au combat sont morts pour une bonne cause, assurait-on à leurs proches. Mais quelle était au juste cette cause, au-delà de la simple survie, obtenue à travers toujours plus de violence ? Personne ne prenait le temps de l'expliquer.
Ils me faisaient de la peine, ces jeunes qui ne réalisaient pas à quel point ils étaient manipulés. Mais après cette rencontre, j'étais aussi envahi par un sentiment oppressant d'anxiété face à l'avenir.
À mon retour aux États-Unis à la fin du mois de juin, j'ai réfléchi à tout ce que j'avais vécu au cours de ces deux semaines agitées et troublantes. J'ai pris conscience du lien profond qui m'unissait au pays que j'avais quitté. Ce n'était pas seulement la relation avec ma famille et mes amis qui m'interpellait, mais aussi la teneur particulière de la culture et de la société israéliennes, caractérisée par une totale absence de distance ou de déférence. Certes, cela peut avoir quelque chose de réconfortant et de révélateur : en Israël on peut en quelques instants se retrouver plongé dans une conversation intense, voire intime, avec des inconnus dans la rue, dans un restaurant, dans un café.
Mais cette caractéristique de la vie israélienne peut aussi être une source infinie de frustration, tellement elle néglige le minimum de respect pour les convenances sociales. On en arrive presque à un culte de la sincérité, à une obligation de dire ce que l'on pense, quels que soient l'identité de votre interlocuteur ou le risque de l'offenser. Cette attente commune crée à la fois un sentiment de solidarité et une conscience des limites à ne pas franchir. Si tu es avec nous, nous sommes tous de la même famille. Mais si tu te retournes contre nous, ou que tu n'es pas dans le même camp idéologique, tu es aussitôt exclu. Dès lors, ne t'étonne pas de l'hostilité à laquelle tu te heurtes.
C'est peut-être aussi pour cela que, pour la première fois, je nourrissais certaines appréhensions sur cette visite en Israël, et que je n'étais pas trop mécontent de partir. Le pays avait changé. C'était subtil, mais perceptible, et ces changements étaient susceptibles de créer un fossé entre moi, observateur venu de l'extérieur, et mes interlocuteurs restés sur place, forts de leur lien organique avec Israël.
Mais j'avais une autre raison d'appréhender mon séjour : ma propre vision de ce qui se passait à Gaza avait elle aussi changé. Le 10 novembre 2023, j'écrivais dans le New York Times :
En tant qu'historien du génocide, j'estime que nous n'avons aucune preuve qu'un génocide est en train de se dérouler actuellement à Gaza, bien qu'il soit très probable qu'y soient commis des crimes de guerre, et même des crimes contre l'humanité. [...] L'histoire nous a enseigné qu'il est crucial d'alerter l'opinion sur le risque d'un génocide avant qu'il ne se produise, plutôt que de le condamner tardivement une fois qu'il a eu lieu. Il est encore temps de sonner l'alarme.
Ce n'est plus ce que je crois. Lors de mon séjour en Israël, j'avais fini par me convaincre que, depuis au moins l'offensive contre Rafah le 6 mai 2024, il n'était plus possible de nier qu'Israël s'était rendu coupable de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques. Cette attaque contre le dernier refuge de la population gazaouie — dont la plupart des membres avaient déjà été déplacés à plusieurs reprises par l'armée israélienne, qui les parquait de nouveau dans une soi-disant zone de sécurité — témoignait non seulement d'un mépris total pour les normes humanitaires, mais trahissait aussi l'objectif ultime d'Israël depuis le tout début du conflit : rendre l'entièreté de la bande de Gaza inhabitable et réduire sa population à tel état d'impuissance qu'elle se verrait vouée à l'extinction ou chercherait par tous les moyens à fuir ce territoire ravagé. Autrement dit, la rhétorique des dirigeants israéliens depuis le 7 octobre s'incarnait désormais dans la réalité ; comme l'explicite la convention des Nations unies sur le génocide de 1948, Israël agissait « dans l'intention de détruire, en tout ou en partie », la population palestinienne de Gaza « en tant que collectivité, en la massacrant, en lui infligeant de graves dommages ou en lui imposant des conditions d'existence visant à entraîner sa destruction ».
De ces questions, je n'ai pu discuter qu'avec une infime poignée de militants, d'universitaires, d'experts en droit international et, bien entendu, de citoyens palestiniens d'Israël. Au-delà de ce cercle restreint, l'idée que les actions israéliennes à Gaza sont illégales est totalement inaudible. Même la grande majorité des personnes qui manifestent contre le gouvernement, ceux qui appellent à un cessez-le-feu et à la libération des otages, ne voudront pas en entendre parler.
Depuis mon retour, j'essaie de réinscrire mon expérience dans un contexte plus large. La réalité sur le terrain est si tragique et l'avenir semble si sombre que je me suis laissé aller à élaborer une histoire contre-factuelle et à me livrer à des spéculations sur la possibilité d'un avenir différent et porteur d'espoir. Que se serait-il passé si Israël, au moment de sa création, avait respecté son engagement d'adopter une constitution basée sur sa Déclaration d'indépendance. Cette dernière affirmait en effet que le nouvel État
sera fondée sur la liberté, la justice et la paix, conformément à la vision des prophètes d'Israël ; il assurera l'égalité complète des droits politiques et sociaux à tous ses habitants, sans distinction de religion, de race ou de sexe ; il garantira la liberté de religion, de conscience, de langue, d'éducation et de culture ; il protègera les Lieux saints de toutes les religions ; et il sera fidèle aux principes de la Charte des Nations unies.
Quel aurait été l'effet d'une telle constitution sur la nature de l'État ? Aurait-elle pu freiner la transformation du sionisme, passé d'un idéal visant à émanciper les Juifs de la misère de l'exil et de la discrimination et à les mettre sur un pied d'égalité avec les autres nations du monde à une idéologie ethnonationaliste vouée à l'oppression d'un autre peuple, à l'expansionnisme et à l'apartheid ? Pendant les quelques années où le processus de paix d'Oslo a pu donner des raisons d'espérer, on a commencé à parler de faire d'Israël un « État de tous ses citoyens », qu'ils soient juifs ou palestiniens. L'assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 a mis fin à ce rêve. Israël pourra-t-il un jour se défaire de tout le bagage de violence, d'exclusion, de fureur militante et, de plus en plus, de racisme, qui caractérise cette vision du sionisme, aujourd'hui adoptée par un grand nombre de ses citoyens juifs ? Pourra-t-il un jour se réinventer sur le modèle que ses fondateurs avaient décrit avec tant d'éloquence — comme une nation fondée sur la liberté, la justice et la paix ?
Difficile de caresser des espoirs aussi chimériques aujourd'hui. Et pourtant, c'est peut-être justement maintenant, à l'heure où les Israéliens — et plus encore les Palestiniens — touchent le fond et sont prisonniers de la dynamique de destruction régionale dans laquelle leurs dirigeants les ont entraînés, qu'il vaut la peine de prier pour que d'autres voix s'élèvent enfin. Car, pour reprendre les mots du poète Eldan, « il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse ».
1Omer Bartov, « What I Believe as a Historian of Genocide », New York Times, 10 novembre 2023.
2Omer Bartov, The Eastern Front 1941-45 : German Troops and the Barbarisation of Warfare, St. Antony's/Macmillan, 1985.
3NDLR. Nom de plume de Yizhar Smilansky.
4Arie Dubnov, « Les portes de Gaza », Hazman Hazeh, janvier 2024.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur les raisons de son silence, la mort de proches à Gaza — dont celle de la tante de son épouse Sabah —, la réduction de l'aide humanitaire et une situation qui empire chaque jour, à Gaza comme en Cisjordanie.
Samedi 25 juillet.
Salut les amis. Toujours vivant.
Chers lecteurs, chères lectrices, cela fait longtemps que je n'ai pas donné de nouvelles, et je vous prie de me pardonner. Je sais que vous vous êtes inquiétés et que les informations sur Gaza vous manquent. J'ai eu quelques soucis de santé, mais ensuite, je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas repris l'écriture. Sabah, ma femme, me demandait souvent : « Pourquoi n'écris-tu pas ? » Le problème, c'est que je n'avais pas de réponse. Depuis plus d'un mois, je vivais avec un cerveau qui voulait parler de tout, et un cœur saturé de chagrin et de tristesse qui n'avait pas envie de parler. Peut-être que ce génocide qui ne cesse pas depuis trois ans, ces catastrophes et massacres quotidiens, ce stress permanent pesaient trop lourd.
Il y a beaucoup de choses à raconter et, en même temps, la communauté internationale n'a rien à dire. Rien de ce qu'il se passe à Gaza n'a d'écho dans le silence du monde. Ni dans mon propre silence que je ne comprends pas moi-même. De quoi était-il fait ? Peut-être que j'avais simplement besoin de me reposer. Peut-être que j'étais arrivé à un point où j'avais besoin de ne rien dire, où je n'avais plus rien à dire.
Pendant le mois écoulé, nous sommes passés par de grands moments de tristesse. Sabah a perdu sa tante, pas à cause d'un bombardement, mais à cause des rats. Oui, à cause des rats. À Gaza, vous le savez, plus de 1,5 million de personnes vivent toujours sous des tentes dans des camps de fortune. Ces gens sont entassés les uns à côté des autres, concentrés dans 30 % de la surface de Gaza, c'est-à-dire à peu près 120 kilomètres carrés. Récemment, et surtout avec la chaleur, la majorité de ces tentes ont été attaquées par les rats, par les souris, par les reptiles, par les rongeurs.
Quand ils installent leurs bâches, les déplacés essaient de trouver un mur auquel adosser leur abri, afin d'économiser les toiles sur un côté, et pour avoir un pan solide où planter des clous, par exemple. C'est ce qu'avait fait la tante de Sabah. Elle n'avait été déplacée qu'une fois, contrairement à la majorité des Gazaouis, qui ont dû errer d'un endroit à un autre sous les attaques israéliennes. Elle était originaire du quartier de Shejaya — dans l'est de la ville de Gaza —, qui a été complètement rasé par l'armée israélienne. Elle avait fini sous une tente dans le centre de la ville. Cette tente, elle l'avait plantée contre le mur resté debout d'une maison détruite. Il a fini par s'effondrer sur la famille : les rats avaient creusé des trous sous ses fondations fragiles. Toute la famille s'est retrouvée à l'hôpital. Huda est morte au bout de quelques jours. Qu'elle repose en paix. Sa fille a été amputée d'une jambe. Elle est diabétique, ce qui va aggraver ses souffrances.
Il y a aussi l'histoire de cet ami que vous connaissez peut-être, le rappeur palestinien Ayman Mghames1 qui travaillait avec moi quand j'étais fixeur. Il m'aidait pour les contacts avec les journalistes et pour les traductions. Il a eu la chance de pouvoir quitter Gaza avec sa femme et ses enfants, et est actuellement en France. Malheureusement, il n'a pas pu faire évacuer sa mère, ainsi que son frère et sa famille. Sa belle-sœur a été transférée avec ses enfants en Égypte, où elle est traitée pour un cancer. Le frère d'Ayman était resté à Gaza avec sa mère. Mais il souffrait d'une insuffisance rénale qui lui a été fatale, faute de soins adéquats. Qu'il repose en paix.
Ce n'est qu'un mort parmi tant d'autres. Chaque jour, on apprend la mort d'un ami proche, d'un voisin, dans un bombardement ou à cause d'une maladie non soignée. Tout cela dans le silence du monde entier. Bien sûr, je ne parle pas des populations. Je sais qu'il y a une forte mobilisation, que ce soit en France ou ailleurs, et je sais que beaucoup de lecteurs et lectrices attendent mon journal parce qu'ils veulent savoir ce qu'il se passe à Gaza. Ils veulent savoir la vérité, connaître la réalité.
Je parle du silence des dirigeants et des décideurs de la communauté internationale. Nous sommes étranglés par l'occupation, massacrés par les Israéliens, dans une impunité totale, à Gaza comme en Cisjordanie où les colons armés attaquent sans cesse les villages. L'objectif, c'est la déportation des Palestiniens. Le plan est désormais sur la table. En Cisjordanie, il est mis en œuvre par les colons, protégés par l'armée d'occupation. Des agences de presse ont récemment rapporté la version israélienne d'une attaque de colons contre un village proche de Naplouse : des « randonneurs » auraient été « attaqués » par des Palestiniens. De paisibles promeneurs amateurs de nature parcourant les territoires palestiniens pour en admirer les paysages auraient donc été agressés par des terroristes sanguinaires qui détestent les sacs à dos.
Il s'agissait en réalité d'une milice de colons armés de fusils M16 venus, comme à leur habitude, harceler et brutaliser les habitants. Un jeune Palestinien a saisi l'arme du chef de bande et l'a tué sur le coup. Les « randonneurs » ont le droit d'attaquer les villages, de brûler les mosquées et les champs, de tuer qui ils veulent. Les Palestiniens qui veulent simplement vivre sur leurs terres n'ont pas le droit de gâcher leurs promenades.
Comment relier ces deux réalités, celle de la propagande israélienne et celle du terrain ? Là aussi, je ne savais que dire, et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai gardé le silence pendant un moment. La réalité, la voici : à Gaza, la situation est de pire en pire. Le génocide continue. L'eau potable devient rare. Les ONG internationales, même les ONG onusiennes, sont en train de réduire leur activité dans l'enclave. La majorité de la population dépend de l'aide humanitaire qui diminue de plus en plus. Le responsable des situations d'urgence du Programme alimentaire mondial (PAM) vient d'annoncer que « ce mois-ci, l'aide en espèces qui était destinée à 75 000 personnes a été réduite de 25 %, tandis que 220 000 foyers ont vu leurs rations alimentaires divisées par deux », ajoutant que « d'ici le mois d'octobre, le PAM devra procéder à des coupes bien plus importantes à moins que des financements supplémentaires ne soient obtenus »2. Il a averti qu'une nouvelle famine risquait de s'installer à Gaza en décembre prochain. L'ONG World Central Kitchen (WCK), qui livrait jusqu'ici 1 500 000 repas par jour aux cuisines communautaires, a divisé son aide par deux. La diminution de l'aide humanitaire touche aussi l'emploi. Beaucoup d'habitants de la bande de Gaza employés par des ONG internationales ou des associations locales ont été licenciés.
Le soutien de la diaspora tend pareillement à diminuer. Depuis le début du génocide, de nombreuses familles gazaouies étaient soutenues par leurs amis, par leurs frères, par leurs familles à l'étranger qui leur envoyaient régulièrement de l'argent, ou à travers des cagnottes en ligne. Trois ans après, beaucoup de ces familles n'ont plus les moyens de financer leurs parents. Ceux qui en ont les moyens, ainsi que les donateurs des cagnottes, peuvent se lasser devant une situation sans issue. Et surtout, les Palestiniens de l'étranger peuvent être trompés par les images renvoyées par des médias occidentaux et israéliens qui prétendent que c'est la belle vie à Gaza. On nous parle d'un « cessez-le-feu » qui n'existe pas. On nous montre des épiceries où l'on trouve du chocolat, du Nutella et du ketchup. Ils ne montrent pas les 1,5 million de personnes qui vivent sous des tentes dans des conditions de vie atroces. Ils ne montrent pas le système de santé quasi anéanti, les enfants qui courent après les camions-citernes pour récupérer un peu d'eau, qui font la queue dans une chaleur torride pour un plat de lentilles. En France, la canicule a quand même fait des milliers de morts malgré un bon système de santé. Imaginez ses effets à Gaza, sur des enfants, et des personnes âgées qui vivent sous des bâches. Sous le soleil, ces bâches et ces toiles de tente se transforment en serres où les gens brûlent.
Gaza est aujourd'hui étranglée économiquement, plus que militairement. Pendant la période la plus intense du génocide, les prix de l'alimentation pouvaient être multipliés par 100. Un kilo de pommes atteignait 100 shekels (près de 29 euros), et l'on trouvait quand même des acheteurs. Aujourd'hui, le kilo de pommes est à 10 shekels (près de 3 euros), mais presque plus personne ne peut se l'offrir. Les gens qui avaient un peu d'argent n'en ont plus du tout. Ceux qui avaient un peu d'économies les ont perdues. J'ai dépensé presque toutes mes économies dans ce génocide. Je n'arrive plus à fournir à mes enfants une vie normale.
Tous les jours, il y a des bombardements, tous les jours il y a des morts soit dans les frappes, soit par manque de soins, comme le frère d'Ayman. Ceux qui souffrent de maladies graves — cancer, insuffisance rénale, problèmes respiratoires et dermatologiques —, ceux qui ont été amputés ne peuvent être soignés. Tous ces malades sont en train de mourir silencieusement, mais dans de grandes souffrances. Les Israéliens nous tuent aussi par le manque d'hygiène. Les rats attaquent des bébés. Selon Bassem Zaqout, directeur de l'organisation Palestinian Medical Relief Society (l'Association de secours médical palestinien, PMRS) :
Il y a eu 3 958 fausses couches chez des femmes enceintes au cours du premier semestre 2026, à cause des déplacements sur des routes dégradées et à bord de moyens de transport non sécurisés, de l'état de peur permanent provoqué par les bombardements, ainsi qu'aux conditions de vie extrêmement difficiles : dormir à même le sol, absence d'eau chaude et de produits d'hygiène, et propagation de conditions sanitaires insalubres dans les camps de déplacés.
Et puis, dans cet océan de misère, il y a les nouvelles fortunes nées des divers trafics, souvent en liaison avec les Israéliens. Ces nouveaux riches aiment se montrer. Ils paradent dans des voitures à 100 000 euros, voire à 200 000 euros. Ils achètent des terrains, des maisons, ou ce qu'il en reste, et les reconstruisent, ce qui coûte une fortune à cause du manque de matériaux, mais les trafiquants trouvent les moyens de s'en procurer au prix fort.
La guerre a déchiré le tissu social de Gaza. Bien sûr, il y a toujours des cas de solidarité entre les familles, mais faute de moyens, faute d'argent, faute de tout, c'est de plus en plus « chacun pour soi ». On est en mode survie, parce qu'il n'y a pas de vie à Gaza. C'est le plus fort qui reste en vie. Le plus fort financièrement, le plus fort physiquement, qui peut chercher du travail, et qui est le premier servi dans les queues pour l'aide humanitaire et pour l'eau. Les moins forts appartiennent à la catégorie de ceux qui vont mourir.
Tout cela, c'était sans doute la raison de mon silence. L'impression d'avoir le cœur plein de choses à dire, mais en même temps de ne pas arriver à les dire. C'est l'effet de trois ans d'un génocide sans fin. Et surtout de ce sentiment de ne pas être écouté. Cette « communauté internationale », ces gouvernements qui nous voient, qui nous entendent, qui voient tout ce qu'il se passe… Pourquoi nous traitent-ils ainsi ? Pourquoi ne nous considèrent-ils pas comme des êtres humains ? Pourquoi cette impunité d'Israël ? Pourquoi cet État est-il intouchable ? Pourquoi ces massacres, ce terrorisme d'État ? Ils disent clairement qu'ils veulent nous déporter, qu'ils veulent chasser la population de Gaza et y installer des colonies. Et l'Occident ne bouge pas. Peut-être que j'avais besoin de me taire, de réfléchir à ce que nous sommes en train de vivre. Parce que notre société a changé. Nous avons changé. Nous essayons de continuer à vivre, de trouver des moments de joie, mais nous y arrivons de plus en plus rarement.
La stratégie israélienne a évolué. Elle utilise maintenant l'effet grenouille. Au lieu de nous tuer directement et en masse, ils nous exterminent à petit feu, comme une grenouille plongée dans une eau qui se réchauffe graduellement. Elle ne le sent pas, et, quand l'eau bout, il est trop tard. Pour les Israéliens, leur ministre de la défense en 2023 Yoav Gallant (inculpé par la Cour pénale internationale de « crimes de guerre » et de « crimes contre l'humanité ») l'a dit, nous sommes des « animaux humains ». J'écris ces mots avec une grande tristesse. D'habitude, c'est mon cerveau qui parle, mais là, c'est mon cœur. Je sens que la communauté internationale sait très bien qu'à la fin, la grenouille va mourir.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux pour les correspondants de guerre et le quotidien Ouest France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.
Porteur de la double nationalité étatsunienne et israélienne, professeur à l'université Brown de Providence (Rhode Island), éminent historien de la Shoah et des génocides du XXe siècle, Omer Bartov a servi sous le drapeau israélien et connu le feu pendant la guerre d'octobre 1973. De retour d'un voyage dans son pays natal en juin 2024, il s'avoue effrayé par l'évolution et les actions d'Israël et l'aveuglement politique et moral de ses concitoyens, et dénonce l'interminable offensive israélienne à Gaza comme coupable de « crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques ».
Le 19 juin 2024, je devais donner une conférence à l'université Ben-Gourion du Néguev à Beersheba, en Israël. Mon intervention s'inscrivait dans le cadre d'un événement sur les manifestations d'étudiants contre Israël dans le monde. J'avais choisi comme sujet la guerre à Gaza et, plus généralement, la question de savoir si ces manifestations étaient des expressions sincères d'indignation ou si elles étaient motivées par l'antisémitisme, comme le prétendaient certains. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.
Lorsque je suis arrivé à l'entrée de l'amphithéâtre, un groupe d'étudiants m'y attendait. J'ai vite compris qu'ils n'étaient pas là pour assister à ma conférence, mais pour protester contre elle. Apparemment, ils avaient été convoqués par un message de WhatsApp diffusé la veille qui signalait ma présence et appelait à réagir : « Nous ne pouvons pas laisser faire ! Combien de temps encore allons-nous nous accepter de trahir notre propre cause ?!?!?!?!! »
Ce message alléguait entre autres que j'avais signé une pétition décrivant Israël comme un « régime d'apartheid » (en réalité, le texte en question parlait d'un régime d'apartheid en Cisjordanie). On m'y « accusait » également d'avoir écrit pour le New York Times, en novembre 2023, un article1 dans lequel j'affirmais que, bien que les déclarations d'une série de dirigeants israéliens trahissent de leur part une intention génocidaire, il était encore temps d'empêcher Israël de perpétrer un génocide. Sur ce point, j'avoue ma culpabilité. L'organisateur de l'événement de Beersheba, l'éminent géographe Oren Yiftachel, avait reçu des critiques similaires. On lui reprochait notamment d'avoir été directeur d'une organisation taxée d'« antisionisme » : B'Tselem, une ONG de défense des droits humains respectée dans le monde entier.
Alors que les participants à la table ronde et une poignée d'enseignants, pour la plupart assez âgés, de l'université pénétraient dans la salle, les agents de sécurité s'efforçaient de bloquer l'entrée aux protestataires, tout en ne les empêchant pas de maintenir la porte de l'amphithéâtre ouverte, de hurler des slogans à travers un mégaphone et de frapper de toutes leurs forces sur les murs.
Après plus d'une heure d'agitation, nous avons convenu que la meilleure solution serait peut-être de demander aux étudiants qui nous contestaient de participer au débat, à condition qu'ils cessent de perturber les interventions. Un bon nombre d'entre eux ont fini par nous rejoindre et, pendant les deux heures qui ont suivi, nous avons débattu. Il s'est avéré que la plupart de ces jeunes hommes et jeunes femmes venaient de rentrer de leur période de réserve dans l'armée, pendant laquelle ils avaient été déployés dans la bande de Gaza.
Notre échange de vues n'avait rien d'amical ou « positif », mais il était révélateur. Militants d'organisations d'extrême droite, ces étudiants n'étaient pas nécessairement représentatifs du corps étudiant israélien dans son ensemble. Mais à bien des égards, ce qu'ils disaient reflétait un sentiment très répandu dans le pays.
Je ne m'étais pas rendu en Israël depuis juin 2023 et, lors de cette dernière visite, j'ai découvert un pays bien différent de celui que j'avais connu. Bien qu'enseignant depuis longtemps à l'étranger, c'est en Israël que je suis né et que j'ai grandi. C'est là que mes parents ont vécu et sont enterrés ; c'est là que mon fils a fondé sa propre famille et que vivent la plupart de mes meilleurs amis, que je fréquente de longue date. Connaissant le pays de l'intérieur et ayant suivi les événements encore plus attentivement que d'habitude depuis le 7 octobre, je n'ai pas été entièrement surpris par ce que j'ai découvert à l'occasion de ce séjour, mais j'ai été tout de même profondément troublé.
Pour affronter ces questions, je ne peux que m'appuyer sur mon parcours personnel et professionnel. J'ai servi dans les forces de défense israéliennes pendant quatre ans, notamment lors de la guerre du Kippour de 1973 et à l'occasion d'affectations en Cisjordanie, dans le nord du Sinaï et à Gaza, où j'ai terminé mon service en tant que commandant d'une compagnie d'infanterie. Pendant mon séjour à Gaza, j'ai été le témoin direct de la pauvreté et du désespoir des réfugiés palestiniens, qui tentaient de survivre dans un environnement urbain délabré et surpeuplé. Je me souviens très bien de mes patrouilles sous un soleil implacable dans les rues silencieuses de la ville égyptienne d'El-Arich — alors occupée par Israël —, appréhendant derrière les fenêtres fermées le poids des regards perçants d'une population hantée par la peur et le ressentiment. C'est là que, pour la première fois, j'ai compris ce que signifiait faire partie d'une armée d'occupation.
Lorsqu'ils atteignent l'âge de 18 ans, les Israéliens juifs doivent obligatoirement servir sous les drapeaux — même si certains en sont exemptés — mais après cette période de service militaire, ils peuvent encore être mobilisés pour des périodes d'entraînement, des tâches opérationnelles ou en cas d'urgence, comme lorsque le pays est en guerre. Lorsque j'ai été appelé en 1976, j'étais étudiant à l'université de Tel-Aviv. Au cours de ce premier déploiement en tant qu'officier de réserve, j'ai été gravement blessé pendant un entraînement, de même qu'une vingtaine de soldats sous mes ordres. L'armée a dissimulé les circonstances de cet accident, dû à la négligence du commandant du camp d'entraînement. Je n'ai pu reprendre mes études qu'après avoir passé la majeure partie de mon premier semestre universitaire à l'hôpital de Beersheba.
Ce type d'expérience a renforcé mon intérêt pour une question qui me préoccupe depuis longtemps : qu'est-ce qui motive les soldats à se battre ? Dans les décennies postérieures à la Seconde guerre mondiale, nombre de sociologues étatsuniens ont soutenu que les soldats combattaient avant tout pour défendre les camarades de leur unité, plutôt que pour un objectif idéologique plus éminent. Cela ne correspondait pas vraiment à ce que j'avais vécu en tant que militaire : nous étions tous convaincus que nous étions là pour défendre une cause plus importante, qui transcendait la solidarité de notre petit groupe de combattants. À la fin de mon premier cycle universitaire, j'ai également commencé à me poser la question de savoir si, au nom de cette cause, les soldats pouvaient être amenés à agir d'une manière qu'ils auraient jugée répréhensible dans d'autres circonstances.
Choisissant un cas extrême, je consacrai ma thèse de doctorat à Oxford — ultérieurement publiée sous forme de livre2 — à l'endoctrinement nazi de l'armée allemande et aux crimes perpétrés par la troupe sur le front de l'Est au cours de la Seconde guerre mondiale. Le résultat de mes recherches allait à l'encontre de la conception que les citoyens de la République fédérale allemande, dans les années 1980, se faisaient de leur passé. L'opinion prévalente était que l'armée avait mené une guerre moralement « décente », tandis que la Gestapo et les SS perpétraient un génocide à l'insu de la troupe et de ses officiers. Il a fallu de nombreuses années aux Allemands pour réaliser à quel point leurs pères et grands-pères avaient été complices de la Shoah et de nombreux autres massacres en Europe de l'Est et en Union soviétique.
Lorsque la première intifada palestinienne a éclaté à la fin de 1987, j'enseignais à l'université de Tel-Aviv. Quand j'ai appris que Yitzhak Rabin, alors ministre de la défense, avait ordonné aux militaires israéliens de « briser les os » des jeunes Palestiniens qui lançaient des pierres contre leurs unités surarmées, j'ai été consterné. J'ai donc écrit à Rabin pour l'avertir qu'à la lumière de mes recherches sur l'endoctrinement des forces armées de l'Allemagne nazie, je craignais fort que, sous sa direction, l'armée israélienne ne s'engage sur une pente tout aussi glissante.
Comme je le montre dans mes travaux, avant même d'être enrôlés, les jeunes Allemands avaient intériorisé des éléments clés de l'idéologie nazie, en particulier l'idée que des masses de sous-hommes slaves dirigés par des Juifs bolcheviks sournois menaçaient de destruction l'Allemagne et le reste du monde civilisé. En conséquence, le Reich allemand avait le droit et le devoir de délimiter un « espace vital » en Europe de l'Est et de décimer ou de réduire en esclavage la population de ces régions. Cette vision du monde fut ensuite inculquée aux recrues, de sorte qu'au moment où les troupes allemandes ont envahi l'Union soviétique, c'est ce prisme idéologique qui définissait la perception qu'elles se faisaient de leurs ennemis. La résistance farouche de l'Armée rouge ne fit que confirmer la nécessité de détruire les combattants et les civils soviétiques, et plus particulièrement les juifs, considérés comme les principaux instigateurs du bolchévisme. Et plus ils accumulaient les destructions, plus les militaires allemands craignaient la vengeance à laquelle ils pouvaient s'attendre si leurs ennemis l'emportaient. Le résultat fut le massacre de près de 30 millions de soldats et de citoyens soviétiques.
À ma grande surprise, quelques jours après avoir envoyé ma lettre, j'ai reçu de Rabin une réponse d'une ligne me reprochant d'avoir osé comparer l'armée israélienne à l'armée allemande. Je lui répondis dans une lettre encore plus détaillée en expliquant le thème de mes recherches et en exprimant mon inquiétude de voir l'armée israélienne transformée en instrument d'oppression contre une population civile désarmée et sous occupation militaire. Rabin me répondit une nouvelle fois en réitérant ses propos : « Comment osez-vous comparer Tsahal à la Wehrmacht ? » Rétrospectivement, je pense toutefois que cet échange éclaire quelque chose de son parcours intellectuel ultérieur. En effet, comme nous le savons du fait de son engagement en faveur du processus de paix d'Oslo, aussi imparfait soit-il, Rabin avait fini par reconnaître qu'à long terme, Israël ne pouvait pas supporter le coût militaire, politique et moral de l'occupation.
J'enseigne aux États-Unis depuis 1989. J'ai beaucoup écrit sur la guerre, le génocide, le nazisme, l'antisémitisme et la Shoah, cherchant à comprendre les liens entre le carnage industriel des soldats pendant la Première guerre mondiale et l'extermination des populations civiles par le régime hitlérien. Entre autres projets, j'ai passé de nombreuses années à étudier la transformation de la ville natale de ma mère, Boutchatch — jadis Buczcacz en Pologne, aujourd'hui en territoire ukrainien. Cette petite agglomération était passée d'un état de coexistence interethnique à une situation où, sous l'occupation nazie, la population chrétienne s'était retournée contre ses voisins juifs. Lorsque les Allemands ont pénétré à Boutchatch, c'était avec l'intention expresse d'assassiner ses habitants juifs, mais la rapidité et l'efficacité du massacre ont été grandement facilitées par la collaboration de la population locale, motivée par des ressentiments et des haines préexistants qu'on peut sans doute attribuer à l'essor des idéologies ethno-nationalistes au cours des décennies précédentes et à l'idée courante selon laquelle les juifs étaient incapables de s'intégrer aux nouveaux États-nations créés au lendemain de la Première guerre mondiale.
Dans les mois qui ont suivi le 7 octobre, j'ai constaté avec douleur à quel point tout ce que j'avais appris au cours de ma vie et de ma carrière était plus pertinent que jamais. Comme pour beaucoup de gens, ce qui s'est passé au cours de ces derniers mois a constitué pour moi une pénible épreuve émotionnelle et intellectuelle. Et comme beaucoup d'autres, j'ai vu des membres de ma propre famille et de celle de mes amis directement affectés par la violence. Où que l'on porte le regard, ce ne sont pas les larmes qui manquent.
L'attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023 a été un choc terrible pour la société israélienne, qui n'a pas encore commencé à s'en remettre. C'était la première fois qu'Israël perdait le contrôle d'une partie de son territoire pendant une période prolongée, et l'armée n'a pu empêcher ni le massacre de plus de 1 200 personnes — dont beaucoup exterminées de la manière la plus cruelle qu'on puisse imaginer — ni la prise de plus de 200 otages, dont de nombreux enfants. Aujourd'hui, des dizaines de milliers de citoyens israéliens sont déplacés de leur foyer tout au long de la bande de Gaza et de la frontière libanaise ; l'impression d'être abandonné par l'État et le sentiment d'insécurité permanente sont intenses.
Dans une grande partie de l'opinion publique israélienne, y compris chez les opposants au gouvernement, deux sentiments prédominent.
Le premier est un mélange de colère et de peur, un désir de rétablir la sécurité à tout prix et une méfiance totale à l'égard des solutions politiques, des négociations et de l'idée de réconciliation. Clausewitz observait que la guerre était le prolongement de la politique par d'autres moyens, et mettait ses lecteurs en garde sur le fait que, sans objectif politique défini, un conflit armé pouvait conduire à une destruction sans limite. Or, le sentiment dominant aujourd'hui en Israël menace justement de faire de la guerre une fin en soi. Dans cette optique, la politique devient un obstacle à la réalisation des objectifs militaires plutôt qu'un moyen de limiter la destruction. Finalement, une telle vision ne peut aboutir qu'à l'autodestruction.
Le deuxième sentiment dominant — qui est plutôt en fait une absence de sentiment — est le revers du premier, à savoir l'incapacité totale de la société israélienne à éprouver la moindre empathie pour la population de Gaza. Apparemment, la majorité des Israéliens ne veulent même pas savoir ce qui se passe à Gaza, une volonté d'ignorance qui se reflète dans la couverture télévisée des événements. Ces derniers mois, les journaux télévisés israéliens commencent généralement par des reportages sur les funérailles des soldats tombés à Gaza, invariablement décrits comme des héros. Suivent des estimations du nombre de combattants du Hamas ayant été « liquidés ». Les références aux morts de civils palestiniens sont rares et généralement présentées comme une expression de la propagande ennemie ou comme le prétexte d'une pression internationale fort malvenue. Face à tant de morts, ce silence assourdissant apparaît comme une forme de vengeance.
Certes, l'opinion publique israélienne s'est depuis longtemps accoutumée à l'occupation brutale pratiquée par l'État juif pendant 57 des 76 années de son existence. Mais l'ampleur des crimes perpétrés actuellement à Gaza par l'armée israélienne est sans précédent, tout comme l'indifférence totale de la plupart des citoyens d'Israël à l'égard des actes commis en leur nom. En 1982, des centaines de milliers d'Israéliens avaient protesté contre le massacre de la population palestinienne par les milices chrétiennes maronites et avec l'aide de l'armée israélienne dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, à Beyrouth, en septembre 1982. Aujourd'hui, une telle réaction serait inconcevable. Le regard glacial qu'on vous lance dès que vous évoquez les souffrances des civils palestiniens et la mort de milliers de femmes, d'enfants, et de personnes âgées a quelque chose de profondément troublant.
Lors de mes rencontres avec mes amis en Israël cet été, j'ai souvent eu l'impression qu'ils craignaient que je ne perturbe leur chagrin et que, n'habitant pas sur place, je ne pouvais pas comprendre leur douleur, leur anxiété, leur désarroi et leur impuissance. Si j'osais suggérer que, précisément, le fait qu'eux-mêmes vivaient en Israël les avait anesthésiés face à la douleur des autres — une douleur qui, après tout, était infligée en leur nom — se heurtait à un mur de silence. Les gens se repliaient sur eux-mêmes ou changeaient brusquement de sujet. Mon impression était systématique : nous n'avons pas de place pour cela dans nos cœurs ni dans nos pensées, pas question de parler de ce que nos soldats, qui sont souvent nos enfants, nos petits-enfants, nos frères et nos sœurs, font en ce moment même à Gaza, et nous ne voulons pas qu'on nous le montre. Tout ce qui compte, c'est de nous concentrer sur nous-mêmes, sur notre propre traumatisme, notre propre peur et notre propre colère.
Dans une interview réalisée le 7 mars 2024, l'écrivain Zeev Smilansky a exprimé ce sentiment d'une manière qui m'a d'autant plus choquée qu'elle venait de quelqu'un que je connais depuis plus de cinquante ans. Smilansky, qui est aussi scientifique et agriculteur, est le fils du célèbre auteur S. Yizhar3, dont le roman Khirbet Khizeh, publié en 1949, est le tout premier texte de la littérature israélienne à s'être confronté à l'injustice de la Nakba, l'expulsion de 750 000 Palestiniens de leur terre et de leurs foyers en 1948, lors de la naissance de l'État d'Israël. Commentant une conversation avec son propre fils, Offer, qui vit à Bruxelles, Smilansky tenait les propos suivants :
Pour Offer, un enfant, c'est un enfant, qu'il soit gazaoui ou israélien. Je ne partage pas son sentiment. Ce sont nos enfants qui comptent le plus pour moi. J'entends bien que Gaza est en train de vivre une catastrophe humanitaire choquante, mais mon cœur y reste insensible et ne bat que pour nos enfants et nos otages. […] Il n'y a pas de place dans mon cœur pour les enfants de Gaza, même si je sais que c'est terriblement choquant, et même si je sais que la guerre n'est pas la solution. Lorsque j'écoute les propos de Maoz Inon, qui a perdu ses deux parents [assassinés par le Hamas le 7 octobre] [...] et qui nous parle de manière si belle et si convaincante de l'exigence de penser à l'avenir, d'alimenter l'espoir et d'aspirer à la paix, parce que les guerres ne mèneront à rien, je ne peux que l'approuver. Je suis d'accord avec lui, mais je n'arrive pas à trouver dans mon cœur la force [de compatir] ; malgré toutes mes opinions progressistes et mon amour pour l'humanité, je n'y arrive pas. […] Il n'y a pas que le Hamas, tous les Gazaouis sont d'accord pour tuer des enfants juifs, pour estimer que c'est une noble cause. […] Nous avons pu nous réconcilier avec l'Allemagne, mais les Allemands se sont excusés et ont payé des réparations ; qu'est-ce qu'il en est ici ? Nous aussi, nous avons fait des choses terribles, mais rien de comparable à ce qui s'est passé le 7 octobre. Nous devrons bien nous réconcilier un jour, mais nous avons besoin de prendre de la distance.
Ce sentiment est très fréquent chez les amis et connaissances aux opinions libérales et progressistes avec lesquels j'ai pu parler en Israël. Certes, leur perspective est fort différente des discours que tiennent les politiciens de droite et les médias depuis le 7 octobre. Mes amis reconnaissent souvent l'injustice de l'occupation et, comme Smilansky, ils professent eux aussi un « amour de l'humanité ». Mais dans les circonstances actuelles, ce ne sont pas ces idées qui prévalent. Dans le conflit entre la justice et la survie, ils estiment que c'est la survie qui doit l'emporter. Et que bien que les deux causes — celle des Israéliens et celle des Palestiniens — soient justes, c'est cependant la nôtre qui doit triompher, quel qu'en soit le prix. À ceux qui doutent d'un choix aussi brutal, on oppose le risque d'une nouvelle Shoah, même si la situation actuelle n'a rien à voir avec ce dilemme.
Or, ce sentiment n'est pas apparu soudainement le 7 octobre. Ses racines sont bien plus profondes.
Le 30 avril 1956, Moshe Dayan, alors chef d'état-major de l'armée, prononça un bref discours qui allait rester dans les annales de l'histoire d'Israël. Il s'agissait d'un éloge funèbre en l'honneur de Ro'i Rothberg, un jeune responsable de la sécurité du kibboutz Nahal Oz, créé par l'armée en 1951 et transformé en collectivité civile deux ans plus tard. Nahal Oz se situait à quelques centaines de mètres de la frontière avec la bande de Gaza, face au quartier palestinien de Shuja'iyya.
Rothberg avait été tué la veille et son cadavre avait été traîné à travers la frontière et mutilé avant d'être rendu aux Israéliens grâce à l'intervention des Nations unies. Le discours prononcé par Dayan lors de ses funérailles est devenu une référence emblématique, fréquemment mentionnée jusqu'à ce jour tant par la droite que par la gauche :
Hier matin, Ro'i a été assassiné. Enivré par la sérénité de l'aube, il n'a pas vu ceux qui l'attendaient en embuscade à la lisière des labours. Mais ne jetons pas l'opprobre sur ses assassins. Pourquoi leur reprocher la haine brûlante qu'ils nous vouent ? Cela fait huit ans qu'ils vivent dans les camps de réfugiés de Gaza, alors que, sous leurs propres yeux, nous avons fait nôtres la terre et les villages dans lesquels eux et leurs ancêtres ont vécu.
Ce n'est pas aux Arabes de Gaza que nous devons demander de rendre compte du sang de Ro'i, mais à nous-mêmes. Comment avons-nous pu fermer les yeux et refuser d'affronter notre destin et la mission de notre génération, dans toute leur cruauté ? Avons-nous oublié que cette poignée de jeunes gens qui vivent à Nahal Oz porte sur ses épaules tout le poids des lourdes portes de Gaza et que, derrière ces portes, il y a des centaines de milliers d'yeux et de mains qui prient pour que survienne notre instant de faiblesse, celui où ils pourront enfin nous tailler en pièce ?
Nous sommes la génération de la colonisation ; sans nos casques d'acier et le canon de nos fusils, nous ne pourrons jamais planter un arbre ni bâtir une maison. Il n'y aura pas d'avenir pour nos enfants si nous ne leur construisons pas des abris ; sans fils barbelés ni mitrailleuses, nous ne pourrons pas paver les routes et creuser des puits. Des millions de Juifs exterminés parce qu'ils étaient privés de terre nous contemplent depuis les cendres de l'histoire israélienne et nous ordonnent de coloniser et de faire revivre une terre pour notre peuple. Mais au-delà de la ligne de de démarcation s'étend un océan de haine et de vengeance qui n'attend que le moment où l'apparence du calme sapera notre détermination, le jour où nous aurons eu le tort de prêter l'oreille à l'hypocrisie conspiratrice des diplomates qui nous appellent à déposer les armes.[…]
Ne soyons pas aveugles à l'immense aversion qui accompagne l'existence des centaines de milliers d'Arabes vivant autour de nous, dans l'attente du moment propice où ils pourront enfin verser notre sang. Ne détournons pas les yeux, notre main pourrait faiblir. C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis.
Le lendemain, Dayan enregistra ce même discours pour la radio israélienne. Sauf qu'il y manquait quelque chose : plus aucune référence aux réfugiés contemplant les Juifs cultiver les terres dont ils avaient été chassés, plus aucune mention du fait qu'on ne saurait leur reprocher la haine qu'ils éprouvent pour leurs expropriateurs. Dayan avait pourtant bien prononcé ces mots lors des funérailles de Rothberg, et il devait les coucher par écrit par la suite, mais il avait choisi de les omettre dans la version enregistrée. Lui aussi avait connu cette terre avant 1948. Il se souvenait des villes et des villages palestiniens détruits pour faire place aux colons juifs. Il comprenait parfaitement la colère des réfugiés massés derrière la frontière. Mais il était aussi fermement convaincu du bon droit et de la nécessité urgente de la colonisation juive et de la création d'un État. Dans le conflit entre la lutte contre l'injustice et l'appropriation de la terre, il avait choisi, sachant que cela condamnait son peuple à dépendre à jamais de la force de l'épée. Mais Dayan savait aussi ce que l'opinion publique israélienne était prête à accepter. Qui était vraiment coupable, qui était responsable de l'injustice et de la violence ? C'est son ambivalence à ce sujet et sa vision déterministe et tragique de l'histoire qui explique pourquoi les deux versions de son discours ont fini par plaire à des gens de sensibilités politiques très différentes.
Des décennies plus tard, après de nombreuses autres guerres et rivières de sang, Dayan a intitulé son dernier livre L'épée dévorera-t-elle toujours ? Publié en 1981, il décrit le rôle que lui-même a joué dans la conclusion d'un accord de paix avec l'Égypte deux ans plus tôt. Il avait enfin compris la vérité de la deuxième partie du verset biblique dont il avait tiré le titre de son ouvrage : « Ne sais-tu pas qu'il y aura de l'amertume à la fin ? ».
Mais dans son discours de 1956, avec ses références aux lourdes portes de Gaza et aux Palestiniens aux aguets dans l'attente d'un moment de faiblesse, c'est au récit biblique de la mort de Samson que Dayan faisait allusion — une référence qui ne pouvait échapper à ses auditeurs. On se souvient que Samson l'Israélite, dont la force surhumaine résidait dans sa longue chevelure, avait l'habitude de se rendre à Gaza pour y fréquenter des prostituées. Les Philistins, qui le considéraient comme leur ennemi mortel, voulaient lui tendre une embuscade en verrouillant les portes de la ville. Mais Samson se libéra du piège en soulevant ces lourdes portes sur ses épaules. Ce n'est que lorsque sa maîtresse Dalila le trahit en lui coupant les cheveux que les Philistins purent le capturer et l'emprisonner, aggravant son impuissance en lui crevant les yeux (comme, dit-on, l'auraient fait les Gazaouis qui avaient mutilé le corps de Rothberg). Mais dans un dernier acte de bravoure, alors que ses ravisseurs se moquaient de lui, Samson invoqua l'aide de Yahvé, poussa les piliers du temple où il était offert en spectacle et les fit s'écrouler sur la foule en liesse qui assistait à son humiliation en criant : « Que je meure avec les Philistins ! ».
Ces fameuses portes de Gaza sont profondément ancrées dans l'imaginaire sioniste israélien : elles sont l'emblème de l'abîme qui nous sépare des « barbares ». Toujours à propos de Ro'i Rothberg, Dayan affirmait que « son désir de paix l'a rendu sourd, il n'a pas entendu la voix des assassins qui se tenaient en embuscade. Les portes de Gaza ont pesé trop lourd sur ses épaules et ont précipité sa chute. »
Le 8 octobre 2023, le président Isaac Herzog s'adressait au peuple israélien en citant la dernière ligne du discours de Dayan : « C'est le destin de notre génération. C'est le choix de notre vie : être prêts, être forts, être inflexibles et toujours sur le pied de guerre. Car si l'épée tombe de nos mains, nous serons anéantis. » La veille, 67 ans après la mort de Ro'i Rothberg, des militants du Hamas avaient assassiné quinze habitants du kibboutz Nahal Oz et pris huit otages. Depuis l'invasion israélienne de Gaza, en guise de représailles, le quartier palestinien de Shuja'iyya, qui fait face au kibboutz et où habitaient 100 000 personnes, a été vidé de sa population et transformé en un gigantesque tas de ruines.
L'une des rares tentatives littéraires d'exposer la terrible logique des guerres d'Israël est un extraordinaire poème d'Anadad Eldan publié en 1971, Quand Samson déchirait ses vêtements. Eldan y dépeint le héros hébreu antique se frayant un chemin à travers Gaza et ne laissant derrière lui que ruines et désolation. J'ai découvert ce poème grâce à un excellent article publié en janvier 2024 en hébreu d'Arie Dubnov, « Les portes de Gaza »4. Samson, le héros, Samson le prophète, Samson le vainqueur des éternels ennemis de la nation, s'y voit transfiguré en ange de la mort, une mort qu'il finit par s'auto-infliger dans un grandiose suicide dont l'écho résonne à travers les générations.
Lors de ma visite
à Gaza, j'ai rencontré
Samson qui marchait en déchirant ses vêtements
des fleuves coulaient sur les balafres de son visage
et les maisons s'écartaient à son passage
sa douleur déracinait les arbres et restait prisonnière des racines
où s'accrochaient des mèches de ses cheveux.
Son crâne luisait comme un rocher
et ses pas hésitants déclenchaient mes larmes.
Samson avançait traînant le fardeau d'un soleil fatigué
des vitres et des chaînes brisées sombraient dans la mer de Gaza.
J'ai entendu la terre gémir sous ses pas,
le crissement de ses sandales sur le sol éventré.
Né en Pologne en 1924 sous le nom d'Avraham Bleiberg, Eldan avait migré en Palestine pendant son enfance et participé à la guerre de 1948. En 1960, il s'était installé dans le kibboutz de Be'eri, à environ 4 km de la bande de Gaza. Le 7 octobre 2023, à l'âge de 99 ans, lui et sa femme survécurent au massacre d'une centaine d'habitants du kibboutz. Les hommes de Hamas avaient pénétré dans leur domicile mais, inexplicablement, les avaient épargnés.
Au lendemain du 7 octobre, suite à la survie miraculeuse de cet obscur poète, chroniqueur de longue date du chagrin et de la douleur engendrés par l'oppression et l'injustice, les médias israéliens diffusèrent amplement une autre de ses œuvres. C'était comme si Eldan avait prédit la catastrophe qui s'était abattue sur son foyer. En 2016, il avait publié un recueil de poèmes intitulé La sixième heure, première de l'aube. C'est justement à six heures du matin que le Hamas avait lancé son attaque. Un de ses poèmes, un texte déchirant intitulé Sur les murs de Be'eri, pleurait la mort de sa fille des suites d'une maladie (en hébreu, le nom du kibboutz signifie « mon puits »).
Dans le sillage du 7 octobre, le poème semble évoquer à la fois la destruction et une certaine vision du sionisme trouvant son origine dans la catastrophe et le désespoir de la diaspora. Il parle de la fatalité d'une nation transportée sur une terre maudite où ce sont les parents qui enterrent leurs enfants, tout en conservant l'espoir d'une aube nouvelle et plus radieuse :
Sur les murs de Be'eri j'ai écrit son histoire
ses origines et ses profondeurs transies par le froid
le récit de cette geste douloureuse et le naufrage des lumières qui l'éclairaient
dans la brume et l'obscurité de la nuit et le hurlement d'où naquit
une prière, car ses enfants sont à terre et la porte de la grâce céleste
est close ils respirent la désolation et le chagrin
qui consolera les parents inconsolables ? une malédiction
nous souffle qu'il n'y aura plus ni pluie ni rosée, essayez de pleurer si vous le pouvez
il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse
Tout comme de l'éloge funèbre de Dayan pour Ro'i Rothberg, on peut faire de Sur les murs de Be'eri des lectures fort différentes. Faut-il y voir une lamentation sur la destruction de la beauté innocente d'un kibboutz au milieu du désert, ou bien un cri de douleur face à l'interminable et sanglante vendetta qui sévit entre les deux peuples de cette terre ? Le poète ne nous révèle pas le fond de sa pensée, comme c'est souvent le cas en poésie. Il s'agit après tout d'un chant de deuil composé il y a bien des années en souvenir de sa fille bien-aimée. Mais si l'on tient compte de la longue trajectoire d'Eldan, de son travail silencieux et de l'ardente pertinence de son œuvre, on peut estimer vraisemblable que ce poème fût un appel à la réconciliation et à la coexistence, plutôt qu'à de nouveaux cycles de vengeance et d'effusion de sang.
Il se trouve que j'ai un lien personnel avec le kibboutz de Be'eri. Ma belle-fille y a grandi, et l'un des principaux objectifs de mon voyage en Israël en juin était de rendre visite aux jumeaux qu'elle a mis au monde en janvier 2024 — mes petits-enfants. Mais le kibboutz a été abandonné depuis le 7 octobre. Mon fils, ma belle-fille et leurs enfants ont emménagé dans un appartement vacant situé à proximité, avec une autre famille de survivants, des parents proches, dont le père est toujours retenu en otage. Un mélange à peine concevable de vie nouvelle et de chagrin inconsolable au sein d'un même foyer.
Outre ma famille, je voulais aussi rencontrer des amis en Israël. J'espérais comprendre ce qui s'y était passé depuis le début de la guerre. La conférence avortée de l'université de Beersheba n'était pas ma priorité, mais une fois arrivé sur place lors de cette journée de mi-juin, j'ai vite compris que cette situation explosive pouvait aussi m'être utile pour mieux comprendre la mentalité de toute une génération d'étudiants et de soldats.
Lorsque j'ai commencé à débattre avec ces étudiants, il m'est apparu clairement qu'ils avaient un grand désir d'être entendus, et que personne, pas même leurs enseignants ni les administrateurs de l'université, n'était intéressé à les écouter. Ma présence, et le fait qu'ils se soient fait une vague idée de mes critiques à l'encontre de la guerre de Gaza, avaient déclenché chez eux le besoin de m'expliquer leur engagement de soldats et de citoyens, mais aussi peut-être aussi de se l'expliquer à eux-mêmes.
Une jeune femme, de retour d'une longue période de service armé à Gaza, est montée sur le podium et a parlé avec force des amis qu'elle avait perdus et de la nature diabolique du Hamas. Ses camarades et elles se sacrifiaient pour assurer la sécurité future d'Israël, expliqua-t-elle avant d'éclater en larmes au beau milieu de son discours et de se retirer, brisée par l'émotion. Un jeune homme entreprit de réfuter avec calme et éloquence mon raisonnement selon lequel la critique des politiques israéliennes n'était pas nécessairement motivée par l'antisémitisme. Après quoi, il s'est lancé dans une brève récapitulation de l'histoire du sionisme en tant que réponse inévitable à l'antisémitisme : une issue politique qu'aucun gentil n'avait le droit de remettre en cause. Malgré leur hostilité envers mes propres vues et l'impact émotionnel de leur récente expérience à Gaza, leurs opinions n'avaient en fait rien d'exceptionnel. Elles reflétaient ce que pensaient énormément de gens en Israël.
Sachant que j'avais parlé du risque d'un génocide à Gaza, ces jeunes gens étaient particulièrement désireux de me montrer qu'ils étaient humains, qu'ils n'étaient pas des assassins. Et oui, pour eux, non seulement leur armée était l'armée la plus morale du monde, mais ils étaient également convaincus que les dommages causés à Gaza en matière de victimes civiles et d'infrastructure étaient totalement justifiés. Tout était de la faute du Hamas, qui utilisait les civils comme boucliers humains.
Ils m'ont montré des photos prises avec leurs téléphones et censées prouver qu'ils s'étaient comportés de manière admirable avec les enfants palestiniens. Ils ont nié l'existence d'une famine à Gaza. Selon eux, la destruction systématique des écoles, des universités, des hôpitaux, des bâtiments publics, des immeubles résidentiels et des infrastructures était nécessaire et parfaitement justifiable. Toute critique des actions d'Israël par d'autres pays ou par l'ONU était tout simplement antisémite.
Contrairement à la majorité des Israéliens, ces jeunes avaient vu de leurs propres yeux la destruction de Gaza. Ils avaient intériorisé l'idée qu'il s'agissait là d'une réponse légitime au 7 octobre. Mais au-delà de cette perspective devenue majoritaire en Israël, j'avais aussi l'impression que leurs propos étaient l'expression d'un mode de pensée que j'avais observé il y a déjà longtemps en étudiant le comportement, la vision du monde et l'image que se faisaient d'eux-mêmes les soldats de l'armée allemande pendant la Seconde guerre mondiale. Une fois qu'ils ont intériorisé une certaine conception de l'adversaire — les bolcheviks comme des Untermenschen, des sous-hommes, le Hamas comme des animaux humains — et de la population ennemie en général comme une entité infra-humaine qui ne mérite pas d'avoir des droits, les combattants qui observent ou commettent des atrocités ont tendance à en attribuer la responsabilité non pas à leurs propres actions ou à celles de leurs troupes, mais justement à l'ennemi.
Des milliers d'enfants ont été tués ? C'est la faute de l'ennemi, tout comme l'est a fortiori la mort de nos propres enfants. Si les combattants du Hamas commettent un massacre dans un kibboutz, c'est qu'ils sont des nazis. Si nous larguons des bombes de 900 kilos sur des abris de réfugiés et que nous tuons des centaines de civils, c'est la faute du Hamas, qui a choisi de se cacher à proximité. Après ce qu'ils nous ont fait, nous n'avons pas d'autre choix que de les éliminer. Et après ce que nous leur avons fait, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'ils seraient capables de nous faire si nous ne les détruisons pas. Nous n'avons tout simplement pas le choix.
À la mi-juillet 1941, quelques semaines après le début de l'offensive allemande contre l'Union soviétique — décrite par Hitler comme une « guerre d'anéantissement » —, un sous-officier de la Wehrmacht écrivait ce qui suit depuis le front de l'Est :
Le peuple allemand a une grande dette de reconnaissance envers notre Führer, car si nos ennemis, ces bêtes sauvages, étaient parvenus jusqu'en Allemagne, ils se seraient livrés à un carnage dont le monde n'a jamais vu d'équivalent. […] Ce que nous avons vu ici [...] est à peine croyable. […] Et la lecture de Der Stürmer [hebdomadaire nazi], les photos qui y sont publiées, ne donnent qu'une faible idée de ce que nous pouvons voir ici et des crimes qui y sont commis par les juifs.
Un tract de propagande de l'armée publié en juin 1941 offre un portrait tout aussi dantesque des commissaires politiques de l'Armée rouge, aisément confondu avec la réalité par la plupart des soldats allemands :
Quiconque a déjà contemplé le visage d'un commissaire rouge sait à quoi ressemblent les bolcheviks. Nul besoin ici de formules théoriques. Décrire ces hommes, pour la plupart juifs, comme des animaux serait insulter les animaux. Ils sont l'incarnation d'une haine satanique et délirante contre la noble humanité dans son entièreté […]. Si nous n'avions pas su endiguer cette éruption juste à temps, ils auraient mis fin à toute vie digne de ce nom.
Deux jours après l'attaque du Hamas, le ministre de la défense Yoav Gallant déclarait que « nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence ». Un peu plus tard, il ajoutait qu'Israël devait « détruire Gaza, un quartier après l'autre ». Pour l'ancien premier ministre Naftali Bennett, il n'y avait pas de doute : « Nous combattons des nazis ». Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou citait la Bible : « Rappelle-toi ce que t'as fait Amalek », en référence aux passages qui exhortent les Israélites à exterminer tous les habitants d'Amalek, « hommes et femmes, enfants et nourrissons ». Lors d'une interview à la radio, il déclarait ainsi à propos du Hamas : « Je ne dirais pas que ce sont des animaux humains, car ce serait insultant pour les animaux ». Sur X (ancien twitter), Nissima Vaturi, le vice-président de la Knesset écrivait que l'objectif d'Israël devrait être « d'effacer la bande de Gaza de la surface de la Terre ». Et lors d'une intervention à la télévision israélienne, il expliquait qu'« il n'y a pas de civils innocents [...] nous devons aller à Gaza et tuer, tuer, tuer. Nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent ». Quant au ministre des finances, Bezalel Smotrich, il insistait que « le travail devait être achevé » : « Destruction totale. Effacez le souvenir d'Amalek de dessous les cieux. » De son côté, Avi Dichter, ministre de l'agriculture et ancien chef du Shin Bet, parlait de « déclencher une Nakba à Gaza ». Dans un discours destiné à motiver les troupes israéliennes se préparant à envahir Gaza, un vétéran de 95 ans les exhortait à « effacer leur mémoire, leurs familles, leurs mères et leurs enfants » ; il a été honoré publiquement par le président israélien Isaac Herzog, qui l'a félicité du « merveilleux exemple qu'il avait donné à plusieurs générations de soldats ». On ne s'étonnera donc pas de l'avalanche de messages postés depuis le front sur les réseaux sociaux par des soldats israéliens appelant à « tuer les Arabes », « brûler vives leurs mères » et « raser Gaza ». Aucune mesure disciplinaire n'a été prise contre ces derniers par les commandants de leurs unités.
Telle est la logique de la violence sans fin, une logique qui permet de détruire des populations entières et de se sentir totalement justifié de le faire. C'est aussi une logique de victimisation — nous devons les tuer avant qu'ils ne nous tuent, comme ils l'ont déjà fait auparavant —, et rien ne sert mieux la violence que le sentiment indigné d'être une victime. Regardez ce qu'ils nous ont fait en 1918, disaient les soldats allemands en 1942, en référence au mythe propagandiste du « coup de poignard dans le dos », qui attribuait à la trahison des juifs et des communistes la catastrophique défaite de l'Allemagne lors de la Première guerre mondiale. Regardez ce qui nous est arrivé pendant la Shoah, lorsque nous avons cru que le monde viendrait à notre secours, disent les soldats israéliens en 2024, légitimant ainsi une destruction aveugle fondée sur une fausse analogie entre le Hamas et les nazis.
Les jeunes gens avec qui j'ai débattu ce jour-là étaient pleins de colère, non pas tant contre moi — ils se sont un peu calmés lorsque j'ai mentionné mon propre service militaire — mais parce que je crois qu'ils se sentaient trahis par tout leur entourage. Trahis par les médias, qu'ils jugeaient trop critiques, par les chefs de l'armée, qu'ils jugeaient trop indulgents envers les Palestiniens, par les responsables politiques qui n'avaient pas su empêcher le fiasco du 7 octobre, par l'incapacité des troupes israéliennes à remporter une « victoire totale », par les intellectuels et les gauchistes qui les critiquaient injustement, par Washington, qui tardait à leur livrer une quantité suffisante de munitions, et par tous ces politiciens européens hypocrites et ces étudiants antisémites qui protestaient contre leurs actions à Gaza. Ils avaient l'air désorientés, rongés par la peur et le manque d'assurance, et certains d'entre eux souffraient probablement de troubles de stress post-traumatique (TSPT).
Je leur ai raconté comment en Allemagne, en 1930, les nazis avaient pris démocratiquement le contrôle du syndicat des étudiants. Les jeunes Allemands de l'époque se sentaient eux aussi trahis par la défaite de 1918, leur horizon semblait bouché par la crise économique, et ils déploraient amèrement les pertes territoriales et le déshonneur imposés par l'humiliant traité de Versailles. Ils voulaient restaurer la grandeur de l'Allemagne, et seul Hitler semblait capable d'exaucer leurs vœux. Une fois les ennemis intérieurs de la nation éliminés et son économie rétablie, les autres pays ont de nouveau commencé à craindre les Allemands, qui sont alors entrés en guerre, ont conquis l'Europe et assassiné des millions de personnes. Le tout s'est conclu par la destruction totale de l'Allemagne. J'ai ouvertement posé la question de savoir si la poignée d'étudiants allemands qui avaient survécu à ces quinze années fatidiques regrettaient leur décision de soutenir le nazisme en 1930. Mais je ne crois pas que mes auditeurs de l'université de Beersheba aient vraiment compris le sens de mes propos.
Ces étudiants étaient tout à la fois effrayants et effrayés, et leur peur les rendait d'autant plus agressifs. Apparemment, leur attitude menaçante, ainsi qu'un certain degré de consensus idéologique, suscitait la crainte et l'obséquiosité de la hiérarchie universitaire, qui se montrait très réticente à les sanctionner de quelque manière que ce soit. Simultanément, les médias et les politiciens faisaient fréquemment l'éloge de ces anges de la destruction : il était facile de les glorifier comme des héros avant de les enterrer et de tourner le dos à leurs familles endeuillées. Les soldats tombés au combat sont morts pour une bonne cause, assurait-on à leurs proches. Mais quelle était au juste cette cause, au-delà de la simple survie, obtenue à travers toujours plus de violence ? Personne ne prenait le temps de l'expliquer.
Ils me faisaient de la peine, ces jeunes qui ne réalisaient pas à quel point ils étaient manipulés. Mais après cette rencontre, j'étais aussi envahi par un sentiment oppressant d'anxiété face à l'avenir.
À mon retour aux États-Unis à la fin du mois de juin, j'ai réfléchi à tout ce que j'avais vécu au cours de ces deux semaines agitées et troublantes. J'ai pris conscience du lien profond qui m'unissait au pays que j'avais quitté. Ce n'était pas seulement la relation avec ma famille et mes amis qui m'interpellait, mais aussi la teneur particulière de la culture et de la société israéliennes, caractérisée par une totale absence de distance ou de déférence. Certes, cela peut avoir quelque chose de réconfortant et de révélateur : en Israël on peut en quelques instants se retrouver plongé dans une conversation intense, voire intime, avec des inconnus dans la rue, dans un restaurant, dans un café.
Mais cette caractéristique de la vie israélienne peut aussi être une source infinie de frustration, tellement elle néglige le minimum de respect pour les convenances sociales. On en arrive presque à un culte de la sincérité, à une obligation de dire ce que l'on pense, quels que soient l'identité de votre interlocuteur ou le risque de l'offenser. Cette attente commune crée à la fois un sentiment de solidarité et une conscience des limites à ne pas franchir. Si tu es avec nous, nous sommes tous de la même famille. Mais si tu te retournes contre nous, ou que tu n'es pas dans le même camp idéologique, tu es aussitôt exclu. Dès lors, ne t'étonne pas de l'hostilité à laquelle tu te heurtes.
C'est peut-être aussi pour cela que, pour la première fois, je nourrissais certaines appréhensions sur cette visite en Israël, et que je n'étais pas trop mécontent de partir. Le pays avait changé. C'était subtil, mais perceptible, et ces changements étaient susceptibles de créer un fossé entre moi, observateur venu de l'extérieur, et mes interlocuteurs restés sur place, forts de leur lien organique avec Israël.
Mais j'avais une autre raison d'appréhender mon séjour : ma propre vision de ce qui se passait à Gaza avait elle aussi changé. Le 10 novembre 2023, j'écrivais dans le New York Times :
En tant qu'historien du génocide, j'estime que nous n'avons aucune preuve qu'un génocide est en train de se dérouler actuellement à Gaza, bien qu'il soit très probable qu'y soient commis des crimes de guerre, et même des crimes contre l'humanité. [...] L'histoire nous a enseigné qu'il est crucial d'alerter l'opinion sur le risque d'un génocide avant qu'il ne se produise, plutôt que de le condamner tardivement une fois qu'il a eu lieu. Il est encore temps de sonner l'alarme.
Ce n'est plus ce que je crois. Lors de mon séjour en Israël, j'avais fini par me convaincre que, depuis au moins l'offensive contre Rafah le 6 mai 2024, il n'était plus possible de nier qu'Israël s'était rendu coupable de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actions génocidaires systématiques. Cette attaque contre le dernier refuge de la population gazaouie — dont la plupart des membres avaient déjà été déplacés à plusieurs reprises par l'armée israélienne, qui les parquait de nouveau dans une soi-disant zone de sécurité — témoignait non seulement d'un mépris total pour les normes humanitaires, mais trahissait aussi l'objectif ultime d'Israël depuis le tout début du conflit : rendre l'entièreté de la bande de Gaza inhabitable et réduire sa population à tel état d'impuissance qu'elle se verrait vouée à l'extinction ou chercherait par tous les moyens à fuir ce territoire ravagé. Autrement dit, la rhétorique des dirigeants israéliens depuis le 7 octobre s'incarnait désormais dans la réalité ; comme l'explicite la convention des Nations unies sur le génocide de 1948, Israël agissait « dans l'intention de détruire, en tout ou en partie », la population palestinienne de Gaza « en tant que collectivité, en la massacrant, en lui infligeant de graves dommages ou en lui imposant des conditions d'existence visant à entraîner sa destruction ».
De ces questions, je n'ai pu discuter qu'avec une infime poignée de militants, d'universitaires, d'experts en droit international et, bien entendu, de citoyens palestiniens d'Israël. Au-delà de ce cercle restreint, l'idée que les actions israéliennes à Gaza sont illégales est totalement inaudible. Même la grande majorité des personnes qui manifestent contre le gouvernement, ceux qui appellent à un cessez-le-feu et à la libération des otages, ne voudront pas en entendre parler.
Depuis mon retour, j'essaie de réinscrire mon expérience dans un contexte plus large. La réalité sur le terrain est si tragique et l'avenir semble si sombre que je me suis laissé aller à élaborer une histoire contre-factuelle et à me livrer à des spéculations sur la possibilité d'un avenir différent et porteur d'espoir. Que se serait-il passé si Israël, au moment de sa création, avait respecté son engagement d'adopter une constitution basée sur sa Déclaration d'indépendance. Cette dernière affirmait en effet que le nouvel État
sera fondée sur la liberté, la justice et la paix, conformément à la vision des prophètes d'Israël ; il assurera l'égalité complète des droits politiques et sociaux à tous ses habitants, sans distinction de religion, de race ou de sexe ; il garantira la liberté de religion, de conscience, de langue, d'éducation et de culture ; il protègera les Lieux saints de toutes les religions ; et il sera fidèle aux principes de la Charte des Nations unies.
Quel aurait été l'effet d'une telle constitution sur la nature de l'État ? Aurait-elle pu freiner la transformation du sionisme, passé d'un idéal visant à émanciper les Juifs de la misère de l'exil et de la discrimination et à les mettre sur un pied d'égalité avec les autres nations du monde à une idéologie ethnonationaliste vouée à l'oppression d'un autre peuple, à l'expansionnisme et à l'apartheid ? Pendant les quelques années où le processus de paix d'Oslo a pu donner des raisons d'espérer, on a commencé à parler de faire d'Israël un « État de tous ses citoyens », qu'ils soient juifs ou palestiniens. L'assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 a mis fin à ce rêve. Israël pourra-t-il un jour se défaire de tout le bagage de violence, d'exclusion, de fureur militante et, de plus en plus, de racisme, qui caractérise cette vision du sionisme, aujourd'hui adoptée par un grand nombre de ses citoyens juifs ? Pourra-t-il un jour se réinventer sur le modèle que ses fondateurs avaient décrit avec tant d'éloquence — comme une nation fondée sur la liberté, la justice et la paix ?
Difficile de caresser des espoirs aussi chimériques aujourd'hui. Et pourtant, c'est peut-être justement maintenant, à l'heure où les Israéliens — et plus encore les Palestiniens — touchent le fond et sont prisonniers de la dynamique de destruction régionale dans laquelle leurs dirigeants les ont entraînés, qu'il vaut la peine de prier pour que d'autres voix s'élèvent enfin. Car, pour reprendre les mots du poète Eldan, « il est un temps où gronde l'obscurité, mais nous connaissons aussi l'éclat d'une aube radieuse ».
1Omer Bartov, « What I Believe as a Historian of Genocide », New York Times, 10 novembre 2023.
2Omer Bartov, The Eastern Front 1941-45 : German Troops and the Barbarisation of Warfare, St. Antony's/Macmillan, 1985.
3NDLR. Nom de plume de Yizhar Smilansky.
4Arie Dubnov, « Les portes de Gaza », Hazman Hazeh, janvier 2024.
Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.
Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.
Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.
S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.
En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.
En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.
La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysme. L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.
D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».
Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.
Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».
Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.
Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».
« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.
Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».
Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.
Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.
Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.
Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.
Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.
Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.
Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.
Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.
Edgar Morin s'est éteint le 29 mai 2026 à l'âge de 104 ans. Il avait donné un entretien à Orient XXI sur le désarroi d'une partie de la communauté juive face au bruyant soutien à Israël des institutions juives, y compris religieuses. Il commentait les racines de son silence.
Jacques Derrida, star de la French Theory et cible aujourd'hui des antiwoke, le disait quelques années avant son décès en 2004 : peu de gens dans la communauté juive française contestent le droit d'Israël à exister. Mais le philosophe se donnait le droit de « s'opposer, parfois publiquement, à la politique de l'actuel gouvernement israélien » et, plus profondément, « de s'interroger de la façon la plus insomniaque sur les conditions dans lesquelles s'est installé l'État moderne d'Israël ».1
Combien de Français juifs partagent ces temps-ci les insomnies de Derrida ? Depuis le 7 octobre, depuis l'enchaînement meurtrier que le gouvernement israélien fait subir à Gaza, dans les territoires occupés, au Liban, « Je ne dors plus », dit Françoise, 28 ans, iconographe dans la mode. « J'enchaîne les cauchemars », ajoute Claude, 64 ans, prof retraité. Dans les réunions de famille ou amicales, on se ferme un peu, on chuchote « c'est terrible », « atroce » et on parle d'autre chose. Sans savoir vraiment qui pense quoi.
Anéantis par la colère face aux poussées en flèche de l'antisémitisme en France, mais aussi révulsés par l'extrême brutalité des guerres menées par Israël, beaucoup de Français juifs, attachés à la gauche, se réfugient dans un silence teinté de dépression. « Je n'en parle jamais dans les rencontres en public. Beaucoup de gens défenseurs d'Israël sont si agressifs », ajoute Françoise qui « rumine en silence ». Le dialogue est rompu avant de commencer.
À quelques jours de Yom Kippour, la fête du Grand Pardon, le 11 et 12 octobre prochain, et de l'effroyable anniversaire du 7 octobre, la guerre ravageuse comme Israël n'en avait livré depuis 1948 semble sans fin. Une guerre « immonde par les mots également », explique Paul, 34 ans, statisticien, père goy et mère juive, famille de tradition socialiste. « Je ne suis jamais allé en Israël, je n'ai jamais eu un quelconque sentiment d'identification », explique-t-il. Mais les appels à l'extermination des Palestiniens de la part « des héritiers du Plus jamais cela, je ne les supporte pas ». Mais il garde sa rage pour lui, et observe, consterné, l'adhésion d'une partie de la communauté — des soldats franco-israéliens auraient combattu à Gaza — comme les failles béantes d'une gauche qui va de Carole Delga à Danièle Obono et s'exprime dans la confusion, incapable de se mettre d'accord sur Israël-Palestine. Il se sent « terriblement seul » et enrage de voir Bardella et Le Pen nouvelles stars de Français juifs. Pas une fois, Paul n'a manifesté. Il a failli le faire le 12 novembre 2023, si la marche contre l'antisémitisme organisée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher n'avait pas été ouverte à l'extrême droite. En d'autres occasions, il a craint, comme l'affirment le CRIF et les médias, d'entendre des « morts aux juifs » et s'est également abstenu de défiler.
Laurence2, 58 ans, commerçante dans une capitale régionale, avait des parents sionistes de gauche, très mitterrandiens : « les manifs ont rythmé mon adolescence, surtout celles de SOS-Racisme ». Elle préfère aussi fermer les écoutilles.
Je n'ai rien à voir avec Israël, j'ai bien sûr mal vécu le 7 octobre, j'ai pleuré, j'ai téléphoné à des proches. Mais depuis, comment se reconnaître dans ces massacres ? Dans l'abandon des otages ? Dans ces ministres racistes qui entraînent le monde dans leur folie ? Jamais !
Laurence fuit I24news et Cnews, sait à peine ce que dit le CRIF qui proclame à tout-va son soutien inconditionnel à Israël, ignore tout de collectifs, pour certains récents, regroupant des Français juifs critiques d'Israël. Par exemple Tsedek, qui veut construire « un front juif antiraciste et décolonial » et attire pas mal de jeunes militants juifs3. De son côté, Laurence observe et déplore la politique de Nétanyahou, en silence.
Jean, 47 ans, est architecte et réside entre l'Île-de-France et Tel-Aviv. Il y avait acheté un appartement il y a quelques années avec sa mère récemment décédée et son frère. Il a voté communiste ou socialiste jusqu'en 2017, puis Macron. Dans la métropole israélienne, il a participé depuis novembre 2022 à d'énormes manifestations contre Nétanyahou et la réforme de la cour suprême. Il a ensuite suivi des rassemblements en faveur des otages dénonçant la « sale guerre » du gouvernement. Mais en France, il ne dit rien, pas un mot, silence radio :
Je ne sais pas quoi dire, je comprends bien sûr la critique d'Israël, comme beaucoup de gens qui me sont proches, mais il n'y a aucun cadre pour s'exprimer, et je ne veux en rien être associé à des antisémites.
Il s'inquiète de Mélenchon et des Insoumis, de ce qu'il baptise « leur confusion des mots », mais trouve Hidalgo bien trop pro-israélienne, elle qui a affiché les couleurs d'Israël sur la tour Eiffel, mais jamais celle de la Palestine. Jean attend que la gauche s'active sur les droits des Palestiniens et les otages, mais n'est pas sûr de s'en mêler.
« On est loin d'Israël, mais on est proches, c'est très hypocrite, dit Michèle Sibony, figure publique de la critique juive d'Israël en France et porte-parole de l'Union française juive pour la paix (UJFP). Le silence des Français juifs qui pourraient parler est un silence d'embarras. Et les autres n'ont pas les outils pour comprendre ce qu'il se passe ». Elle ajoute :
Une bonne partie de la classe politique a, dès le 7 octobre pour Emmanuel Macron et Gérald Darmanin, entretenu la confusion entre Juifs et Israéliens. On a mis les Français juifs dans le bain, et c'est très dangereux pour eux.
Pour elle, les Français juifs se taisent d'abord « parce qu'ils ont peur ».
Contrairement à de nombreux Américains juifs. Angela Davis le notait lors de son passage à la fête de l'Humanité : « Le mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis est mené par des juifs progressistes et radicaux ». Rien de tel en France, si ce n'est de façon minoritaire et peu audible, les médias pro-israéliens tenant éloignées de leurs plateaux et de leurs colonnes les voix juives dénonçant la logique génocidaire de Nétanyahou et de son armée.
Comme celle de Rony Brauman, médecin, figure de Médecins sans frontières, né à Jérusalem. Quand la terre se fait meurtrière au Maroc, il fait « cinq plateaux par jour pendant dix jours ». Depuis un an, rien, ou si peu, « je suis blacklisté ». Dans la ligne des progressistes américains juifs, il déploie pourtant un discours à opposer au « basculement d'intellectuels français dans le soutien à ce qu'Israël a de plus violent ». Ce recul de l'échange d'idées en France pénalise les Français juifs, alors qu'aux États-Unis, les débats sont ouverts, permettant à l'opinion de partager les points de vue. Ici, les médias indépendants sauvent l'honneur. Et, en parenthèses, ce n'est pas par hasard s'ils sont de plus en plus ciblés par l'extrême droite pro-israélienne.
Rony Brauman se souvient d'un temps où des intellectuels comme Pierre Vidal-Naquet, Daniel Bensaïd, des personnalités comme Gisèle Halimi, Léon Schwartzenberg s'exprimaient comme juifs. Ils offraient ainsi des « points de repère » à une communauté qui penchait à gauche. Dans une pétition publiée par Le Monde en 2002 pour dénoncer l'occupation de la Palestine, Vidal-Naquet signe comme « juif », c'était une première pour lui « parce que le Crif nous avait poussé à bout », se souvient Brauman. Comme beaucoup de gens engagés à gauche, Vidal-Naquet ne mettait alors jamais en avant son identité juive, si ce n'est pour défendre des valeurs qui semblaient bafouées. À l'époque Vidal-Naquet et Brauman ont été invités sur plusieurs plateaux audiovisuels, et longuement écoutés.
Vingt-deux ans plus tard, en septembre 2024, Brauman publie, avec d'autres personnalités juives, un texte dans Libération, pour s'inquiéter de propos du Grand rabbin français Haim Korsia qui réclame « qu'Israël finisse le boulot »4. « Ce texte ne suscite aucune réaction, c'est accablant et écrasant », ajoute Rony Brauman. Pour lui, le silence est forcé, alors même que beaucoup de Français, pas seulement juifs, seraient sûrement intéressés par ses analyses.
Aucune voix religieuse, aucune voix politique, à l'exception du député de Paris Aymeric Caron, des collectifs Golem et Tsedek et des compagnons de Brauman, ne viennent s'opposer aux propos sinistres du Grand rabbin. Face à ce que Brauman juge « moralement impensable », peu d'engagements. Cela aurait pourtant mérité une manifestation devant le consistoire. L'opinion juive, en dehors de sa frange pro-israélienne estimée à 200 000 personnes5 sur 600 000 Français juifs, a des prudences de sioux.
Alors, pour un Français juif, cette guerre est souvent un trauma silencieux, « une tourmente ». Quand la guerre est supposée se faire en son nom, la question de l'identité remonte forcément. Le silence est autant une prudence qu'une assignation, et c'est précisément ce que beaucoup de Français juifs voulaient éviter. Être juif en France était une fierté, pas une peur.
« Attention, je ne vais pas pleurer les assassins du Hamas, explique Françoise, mais je n'accepte pas cette logique de punition collective, je ne peux pas comprendre le massacre de civils ». « On devrait être les soldats de la paix », dit Claude et on pense à Bernard Lazare qui demandait aux juifs d'être « les soldats de la justice et de la fraternité ». « Comme personne d'origine juive, je me sens prise dans une tenaille mortifère », ajoute Caroline. Elle ne veut pas d'allégeance juive à un État de non-droit. Se sentant piégée, Caroline se tait.
Il faudra bien avoir le courage de forcer une parole collective à rebours des discours pro-israéliens, mais aussi regarder en face un pays, la France, ravagé par les injustices et livré aux mains de l'extrême droite. Le combat contre l'antisémitisme doit être celui de toutes les discriminations. Un sondage Le Parisien publié dimanche 22 septembre tente de faire le tri entre les racismes. Pas les Français. 83 % s'inquiètent des actes antisémites, 79 % des actes racistes, 78 % des actes homophobes et 71 % des actes islamophobes. Il y a là pour les orphelins de l'universalisme et de l'internationalisme de quoi réfléchir à de nouveaux engagements, ce qui reste de la Macronie, la droite et l'extrême droite étant dans l'hystérie anti-arabe. Mais à gauche les fractures sont béantes, le débat au troisième sous-sol. Au point de se faire donner une leçon par Dominique de Villepin à la fête de L'Humanité…
Il ne faut pas abandonner les Palestiniens dans leur malheur, disait à la gauche l'ancien premier ministre de Jacques Chirac. Reprendre la parole sur la barbarie israélienne devient une urgence. Comme le dit, avec une ironie amère, Corinne : « pour Gaza, on n'a pas voté non plus »…
Edgar Morin garde un cap clair, et ne cesse lors de ses rares sorties de s'indigner du sort des Palestiniens. À 103 ans, l'auteur de La Rumeur d'Orléans ou de Vidal et les siens, dialogue par mail avec Orient XXI. Morin s'indigne du « silence du monde » face à ce que subissent les Palestiniens à Gaza, et constate « qu'une partie de la diaspora ne se reconnaît pas dans Israël, une autre partie s'identifie à lui et le justifie inconditionnellement et une dernière partie se sent liée à lui et évite de le condamner ». Il n'est pas surpris de ma question sur le silence des Français juifs : « L'amour d'Israël puis l'adhésion inconditionnelle à sa politique ont remplacé l'universalisme et le souci des opprimés chez beaucoup d'intellectuels juifs ».
Morin nous renvoie à ce qu'il écrivait en 2006 dans Le monde moderne et la question juive :
Le danger, la guerre, la justification d'une domination stimule l'israélisme clos, le judaïsme clos. Le messianisme sioniste s'est résorbé dans un nationalisme intégriste. Un manichéisme s'intensifie avec la justification à tout prix d'Israël (...) Le sentiment que l'attitude critique à l'égard de l'État d'Israël est de nature antijuive et la croyance que la compassion au malheur palestinien trahit l'absence de compassion à l'égard du destin juif n'ont fait que s'aiguiser.
Morin a également analysé l'évolution de nombreux Français juifs sur Israël-Palestine. « C'est l'antisémitisme qui provoqua le retour au judaïsme et dynamisa le sionisme, lequel régénéra et renforça l'identité juive des judéo-gentils », écrit Morin, qui ajoute : « Le nouveau sens du terme juif retrouve en Israël un sens antique — à la fois nation, peuple et religion — et se répand dans la diaspora ».
1Octave Larmagnac-Matheron, « Derrida face au conflit israélo-palestinien », Philosophie magazine, 12 octobre 2023
2Le prénom a été changé, comme ceux des plusieurs personnes citées.
3D'autres collectifs comme Golem, Juives et Juifs Révolutionnaires (JJR) ou le Réseau d'actions contre l'antisémitisme et tous les racismes (RAAR) se centrent surtout sur la question de l'antisémitisme en France.
4« Un grand rabbin ne devrait pas justifier les massacres commis à Gaza », Libération, 10 septembre 2024.
5Ce chiffre correspond aux personnes qui font partie d'institutions et d'associations, principalement le Consistoire, représentées au sein du CRIF, Conseil représentatif des juifs de France, inconditionnellement pro-israélien depuis des décennies.
Rami Abou Jamous, correspondant d'Orient XXI à Gaza, a reçu le 19 mai 2026 à Lisbonne le Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe — 31e édition d'un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud. Nous reproduisons ici le discours qu'il a prononcé à cette occasion, dans lequel il rend hommage à toutes les victimes du « Gazacide ».
Son discours est suivi de la vidéo de celui du président du Portugal, António José Seguro, qui, lors de la remise du prix, a longuement cité le Journal de bord de Gaza.
Monsieur le Président de la République portugaise,
Monsieur le Président de l'Assembleia da República — cette Maison de la démocratie,
Monsieur le Secrétaire d'État des affaires européennes
Monsieur le Vice-président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe,
Monsieur le Directeur de la coordination des programmes du Conseil de l'Europe,
Madame la Présidente par intérim du Centre Nord-Sud du Conseil de l'Europe,
Mesdames et Messieurs les représentants des institutions,
Excellences,
Chers collègues, chers amis,
C'est avec une profonde émotion et une immense humilité que je m'adresse à vous aujourd'hui. Je vous parle depuis Gaza. Depuis cette terre que le monde regarde mourir en direct. Depuis cette prison à ciel ouvert où l'on vit un Gazacide.
Oui, je dis bien un Gazacide.
Un génocide, c'est tuer un peuple. Mais ce que nous vivons, ce n'est pas seulement tuer un peuple. C'est tuer l'histoire. C'est tuer la terre. C'est tuer l'éducation, la santé, l'archéologie, le passé, même l'avenir — et surtout, c'est tuer l'humanité des Palestiniens.
J'aurais sincèrement aimé être parmi vous, physiquement, à Lisbonne. Dans cette Maison de la démocratie. Mais l'occupation en a décidé autrement. Sortir de Gaza et y revenir est devenu presque impossible. Chaque départ, chaque retour, dépend d'autorisations extrêmement limitées accordées par l'armée d'occupation. Sortir de Gaza ? C'est devenu un privilège réservé aux mourants. Quelques dizaines de blessés par jour obtiennent une autorisation — tandis que plus de vingt mille patients attendent, condamnés à une lente agonie, faute de soins. Et rentrer ? C'est encore pire. L'occupation nous enferme. Nous isole. Nous étouffe.
Je vous parle depuis la Maison de la Presse — un établissement que j'ai contribué à créer avec plusieurs collègues journalistes, dont mon ami Bilal Jaddallah, malheureusement tué par l'armée d'occupation durant cette guerre. Cette maison est pour moi un lieu de mémoire, de travail et de résistance. Être présent avec vous, dans la Maison de la démocratie, aurait eu une portée profondément symbolique. Car cet endroit représente la rencontre entre l'histoire et le présent — entre la mémoire des luttes pour la liberté et les combats d'aujourd'hui pour la dignité humaine.
Le Portugal connaît cette valeur. La Révolution des Œillets a montré au monde qu'un peuple pouvait transformer l'histoire par le courage et la volonté démocratique. Aujourd'hui encore, cette mémoire résonne bien au-delà des frontières portugaises. Le grand poète portugais Fernando Pessoa écrivait : « La liberté, c'est la possibilité de s'isoler. » À Gaza, même cette liberté nous est volée. Nous sommes entassés, traqués, affamés — mais nous refusons de nous taire.
Je voudrais d'abord vous remercier. Sincèrement. De m'avoir choisi. De m'accorder ce prix. Votre reconnaissance me touche profondément. Mais je veux le dire clairement, dès le début : je ne reçois pas ce prix comme une distinction personnelle. Je le reçois au nom de la Palestine. Au nom de Gaza. Au nom de tous les journalistes palestiniens. Je le reçois au nom de ceux qui sont encore en vie et qui continuent de travailler au cœur de ce génocide. Au nom de ceux qui ont été tués par l'armée d'occupation alors qu'ils exerçaient simplement leur métier. Au nom de ceux qui ont été blessés, amputés, emprisonnés dans les prisons de l'occupation. Au nom de ceux qui sont encore portés disparus — et dont les familles ignorent toujours le sort.
Mais ce prix est aussi une reconnaissance pour toutes les victimes de ce génocide. Une reconnaissance que leur voix a été entendue. La voix des enfants tués dans les écoles où ils pensaient trouver refuge. La voix des femmes massacrées par les bombardements israéliens alors qu'elles vivaient dans des camps de fortune, après avoir perdu leurs maisons. La voix des familles entières ensevelies sous les décombres. La voix de celles et ceux qui sont morts sans sépulture, sans adieu — et dont les corps restent encore aujourd'hui sous les ruines. La voix de celles et ceux qui ont été tués par l'occupation israélienne, puis laissés dans les rues, dévorés par les animaux — une scène d'une humiliation absolue, où même le droit d'être enterré dignement après la mort est refusé.
C'est aussi une reconnaissance de la souffrance quotidienne des Palestiniens — surtout ceux de Gaza. Des familles qui vivent depuis des années sous des bâches, dans des tentes fragiles, entassées les unes contre les autres dans des camps de fortune. Des parents qui passent leurs journées à chercher de l'eau, du pain, ou un peu de sécurité pour leurs enfants. Des enfants qui grandissent entre le bruit des bombardements, la faim et la peur.
Et pourtant, derrière chaque chiffre annoncé, il y a une vie humaine. Nous ne sommes pas des chiffres. Nous ne sommes pas des statistiques. Nous sommes des êtres humains. Chaque personne tuée avait un nom, un visage, une famille, des rêves, des ambitions, une histoire. Chaque enfant tué par l'armée d'occupation rêvait de devenir médecin, journaliste, enseignant, artiste ou footballeur. Chaque mère voulait simplement protéger ses enfants. Chaque père voulait offrir une vie digne à sa famille.
L'occupation ne tue pas seulement des Palestiniens. Elle tue la Palestine. Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich écrivait : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite la vie. » Et c'est exactement cela que les Palestiniens défendent chaque jour : le droit de vivre avec dignité.
Ce prix est aussi une réponse à tous ceux qui ont essayé de nier notre existence en tant que journalistes palestiniens. Pendant des années, certains ont parlé de Gaza comme s'il n'y avait pas de journalistes palestiniens. Comme si notre parole n'existait pas. Comme si seuls les autres pouvaient raconter notre réalité. Aujourd'hui, cette reconnaissance internationale prouve le contraire. Oui, il y a des journalistes palestiniens à Gaza. Oui, ils travaillent. Oui, ils documentent. Oui, leur voix compte.
Et surtout — le monde les écoute. Cette récompense est la preuve que notre travail est vu, suivi et entendu par celles et ceux qui cherchent encore la vérité — au milieu du bruit, de la propagande et de la désinformation. C'est aussi, d'une certaine manière, une victoire pour la Palestine. La victoire de petites plumes face à un immense arsenal médiatique. Une victoire pour des journalistes souvent seuls, épuisés, en danger permanent, sans protection — face à une machine de destruction qui n'est pas seulement militaire, mais aussi médiatique.
Car ce génocide ne se déroule pas seulement sous les bombes. Il se joue aussi dans les récits. Dans les images qu'on tente d'effacer. Dans les voix qu'on cherche à faire taire. Dans l'humanité même des Palestiniens que certains refusent encore de voir. L'occupation empêche les journalistes étrangers d'entrer à Gaza pour témoigner. Ils veulent commettre leurs crimes sans témoins. Et pourtant — les journalistes palestiniens ont documenté cette guerre sans interruption. Image après image, nom après nom, visage après visage. C'est probablement l'un des premiers génocides de l'histoire que le monde entier a pu voir — presque en direct, en temps réel. Le monde entier a vu, de ses propres yeux, les pires massacres.
Mais apparemment… il y en a qui n'ont pas les yeux propres. Comme l'écrivait José Saramago : « Si tu peux regarder, vois. Si tu peux voir, remarque. » Le monde a vu. Le monde a regardé. Mais trop souvent — le monde a fermé les yeux. Pourtant — les images étaient là. Les preuves étaient là. Les enfants étaient là. Les journalistes étaient là. Et malgré cela, certains ont continué à détourner le regard.
Aujourd'hui, je veux rendre hommage à mes collègues journalistes qui ont été tués par l'occupation. À celles et ceux qui ont porté une caméra, un micro ou un carnet — jusqu'à leur dernier souffle. Ils n'étaient pas seulement des témoins. Ils sont la mémoire vivante d'un peuple qu'on tente trop souvent de réduire au silence. Je veux aussi rendre hommage à celles et ceux qui continuent de travailler — malgré la faim, la peur, le déplacement, le deuil, la destruction de leurs maisons — et malgré le fait qu'ils puissent être tués à n'importe quel moment par l'occupation. Ces journalistes ne couvrent pas seulement la guerre. Ils la vivent. Nous ne racontons pas seulement la souffrance. Nous la portons dans notre propre chair, dans nos familles, dans nos histoires personnelles.
À Gaza, le journalisme est devenu un acte de survie et un acte de résistance. Informer, c'est résister à l'effacement. Filmer, c'est protéger la mémoire. Témoigner, c'est défendre la dignité humaine. Comme l'écrivait encore Mahmoud Darwich : « Nous souffrons d'un mal incurable : l'espoir. » Et justement — malgré tout —, nous continuons d'espérer. Nous continuons de croire en la justice, en la liberté et en la dignité humaine.
Nous continuons surtout de croire qu'un jour prochain, nous pourrons nous rencontrer — non pas derrière des frontières fermées, non pas séparés par les bombes, non pas à travers des écrans — mais dans une Palestine libre, où les journalistes pourront enfin raconter la vie plutôt que compter les morts. Un jour prochain, mes enfants — Walid et Ramzi — grandiront sans avoir peur des bombes. Et ils joueront avec vos enfants sur la jolie plage de Gaza.
Avant de conclure, je veux remercier toutes les personnes — amis, collègues, soutiens — qui ont relayé ma voix, ma plume et mes images, et qui m'ont soutenu moralement et financièrement pendant ce génocide. Et je tiens à remercier Orient XXI : grâce à eux ma voix a pu être entendue en France et dans le monde francophone en général. Je veux surtout remercier ces milliers de personnes que je ne connais pas personnellement — mais qui n'ont jamais cessé de me soutenir, en lisant ce que j'écris, en regardant ce que je filme, en m'envoyant des messages et des lettres de solidarité.
Et bien sûr je tiens à remercier ma famille. Et tout particulièrement mon épouse, Sabah. C'est grâce à elle que j'ai pu continuer à travailler. C'est elle, mon pilier, mon souffle. Je remercie mes enfants, Walid et Ramzi. Chaque matin, avant de partir travailler, ils me donnent de la force et de l'espoir — à travers la lumière qui brille dans leurs yeux. Même si, au fond de moi, chaque matin, je me pose la même question : est-ce que je vais les revoir ?
Je vous remercie encore. Pour ce prix. Pour votre solidarité. Pour l'attention que vous portez à la Palestine et aux journalistes palestiniens. Que ce prix soit un message clair : les journalistes palestiniens ne sont pas seuls ; le peuple palestinien n'est pas seul ; Gaza n'est pas seule ; la Palestine n'est pas seule. Et que ce prix soit aussi un cri : le Gazacide ne passera pas.
Merci.
Lors de la remise du Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe à Rami Abou Jamous, le président du Portugal António José Seguro a longuement cité le Journal de bord de Gaza, publié sur Orient XXI : l'épisode où Rami raconte à son fils Walid, alors âgé de 3 ans, que les bombes sont des feux d'artifice mais qu'il se rend compte que son enfant commence à comprendre la réalité de la guerre qu'il cherche à lui cacher.
Le fait qu'un chef d'État européen lise à voix haute, depuis la tribune d'un parlement, les mots d'un journaliste gazaoui qui tente de protéger son fils de la réalité mortelle qu'ils vivent est une reconnaissance — particulièrement à l'heure où, à nouveau, beaucoup détournent le regard du génocide toujours en cours.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux pour les correspondants de guerre et le quotidien Ouest France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 19 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il dénonce la stratégie de l'armée israélienne consistant à bombarder des immeubles résidentiels pour assassiner une personne, maximisant ainsi le nombre de victimes civiles, ainsi que sa normalisation dans les esprits occidentaux ; il confie également la culpabilité qui le ronge de savoir qu'en tant que journaliste, il est une cible et que sa famille pourrait être tuée avec lui.
Mercredi 20 mai 2026.
Le 15 mai, les Israéliens ont assassiné Ezzedine Al-Haddad, commandant des Brigades Ezzedine Al-Qassam, la branche armée du Hamas. Ils ont bombardé un immeuble résidentiel de cinq étages, puis, pour être sûrs de l'avoir atteint, la voiture qu'il utilisait. Comme d'habitude, j'ai relayé cette information sur les différents canaux de discussion. Le lendemain, une amie journaliste m'appelle et me demande des précisions : « Habitait-il dans cet immeuble ? » Je lui réponds qu'apparemment, il n'y habitait plus pour des raisons de sécurité, mais qu'il était venu rendre visite à sa femme et à ses enfants. Cette journaliste — une amie chère — me répond : « Est-ce bien normal qu'il ait pris ce risque ? Il a choisi d'être un combattant, mais il sait qu'en se rendant dans un lieu où résident des civils, y compris sa famille, il peut causer la mort de dizaines de personnes. » Je lui ai répondu : « C'était un être humain comme tous les autres, qui voulait voir sa famille. »
L'attitude de mon amie journaliste m'a fait comprendre à quel point les Israéliens ont réussi à « cuire les cerveaux », comme on dit chez nous. Ils sont arrivés à faire croire que détruire un immeuble entier pour tuer un combattant, c'est normal. Et que ce qui n'est pas normal, c'est qu'un combattant du Hamas, ou même un membre de la branche politique du Hamas, ou quelqu'un de la résistance, ait envie de rendre visite à sa femme et à ses enfants qui lui manquent. Tuer 200 personnes parce qu'il y a un homme du Hamas dans le bâtiment, c'est « compréhensible » ? Que cet homme du Hamas habite dans un immeuble résidentiel, ou y vienne simplement en visite, c'est cela qui est incompréhensible ?
L'armée d'occupation dispose d'une technologie qui lui permet de « viser » une aiguille dans une botte de foin. Ils l'ont déjà utilisée, visant parfois une seule personne parmi des centaines d'autres. Nous sommes ce qu'il reste d'une population de 2,3 millions de personnes à vivre comme des lapins dans une cage qui couvre 40 % de la bande de Gaza, observés vingt-quatre heures sur vingt-quatre par la plus grande machine d'espionnage du monde, fonctionnant à l'aide de l'intelligence artificielle, avec des drones, des satellites d'espionnage, des systèmes d'écoute, de la reconnaissance vocale et faciale même de loin — une technologie en avance de dix ans sur le reste du monde. En 2011, j'avais interviewé un collaborateur arrêté par le Hamas. Il était chargé d'espionner les jeunes du Fatah dans les universités. Le service de renseignement israélien lui avait confié une montre qui filmait et qui enregistrait, bien avant que ce genre d'appareils ne soit disponible dans le commerce.
Les Israéliens peuvent viser un seul homme avec un drone ou un missile, mais ils ne le font pas toujours. De temps en temps, ils attendent qu'un lapin sorte de son terrier et rejoigne sa famille pour le tuer, et tous ses proches avec lui. Ils ont tué des centaines de personnes en bombardant un quartier entier sous le prétexte d'éliminer Abou Obeïda, le porte-parole de la branche armée du Hamas, alors qu'ils savaient très bien qu'il n'était pas là. Ils ont détruit des écoles entières en prétendant y éliminer un seul membre du Hamas qui s'y cachait peut-être. Tout le monde a vu les images des enfants déchiquetés, des civils massacrés.
Tout cela sans beaucoup de réactions dans le monde. Les Israéliens ont réussi à faire admette au monde entier que résistance = Hamas = terrorisme. Et que s'ils tuent des dizaines de personnes, c'est la faute du Hamas. Quand les Israéliens suivent un homme du Hamas sur leurs écrans, pourquoi attendent-ils qu'il entre dans son immeuble familial pour l'éliminer ? Il fallait être en colère contre l'Israélien qui a tué tout le monde. Il fallait se demander pourquoi les Israéliens tuent des dizaines de gens et non une seule personne. Ils ont réussi à implanter dans les cerveaux que le Hamas est comme une grande armée. Mais Gaza, ce n'est pas un pays. Ce n'est pas l'Ukraine ou la Russie. Il n'y a pas de casernes ni de bases militaires. Les combattants vivent parmi les civils parce qu'ils font partie de la société. Le Hamas, c'est peut-être ton frère, ton cousin, ton fils, ton ami.
Pour les Occidentaux, la notion de terrorisme est à géométrie variable. Quand les Ukrainiens envoient des drones en Russie, ils savent qu'ils vont aussi tuer des civils. Mais pour l'Ouest, c'est acceptable, parce que les Ukrainiens résistent à l'occupation russe. Nous, lorsque nous mourons dans une frappe israélienne, c'est de notre faute : il y avait peut-être un terroriste parmi nous. Le droit international a toujours une géographie et une couleur de peau. Il ne s'applique pas à notre cas. Que cette inversion des rôles s'invite aussi dans la tête d'une journaliste étrangère, cela me désole. Pis, je me suis senti touché personnellement. La conversation s'est poursuivie :
« — Tu sais très bien que moi aussi, en tant que journaliste, je suis une cible. Et malgré cela, j'habite avec ma femme et mes enfants. Alors, selon toi, je suis coupable de vivre avec eux ?
— Non, on ne peut pas comparer. Combattant et journaliste, ce n'est pas la même chose.
— Mais si, pour les Israéliens, c'est la même chose. »
Les Israéliens visent les journalises. Plus de 220 d'entre eux ont été tués à Gaza depuis le début de la guerre, souvent dans l'exercice de leur métier, selon l'ONG Reporters sans frontières. Je sais que mon travail, comme celui de mes confrères à Gaza fait mal aux Israéliens et à ceux qui relaient leur propagande en France ou ailleurs. Parce que je fais apparaître la réalité et que je suis suivi par beaucoup de gens. Je sais très bien que je risque d'être visé. Je sais que je suis sans doute condamné à mort. Cette conversation m'a fait réfléchir. Je vais vous parler de mon combat intérieur pour la première fois. Jusqu'ici, je ne voulais pas l'évoquer, mais aujourd'hui, c'est l'occasion de le faire.
Quand tu sais que tu es condamné à mort, tu te demandes s'il faut mourir seul ou avec ta famille. Est-ce que je dois m'éloigner de Ramzi, de Walid et de Sabah ? Est-ce que je dois travailler loin de chez moi, et ne les voir qu'une fois par semaine ou par mois ? J'éprouve parfois un sentiment de culpabilité à cause de ce qu'il risque d'arriver à ma famille, et aussi à cause de notre situation actuelle. J'ai pris la décision de ne pas quitter Gaza, alors que j'en avais la possibilité. Je l'ai toujours, mais je reste, c'est ma façon de résister. Et c'est ça le problème : au lieu de faire porter la responsabilité à l'occupation, on la reporte sur nous-mêmes. Nous devrions faire attention, ne pas vivre avec nos familles, ne pas être avec nos enfants, parce que les Israéliens ne font pas la distinction.
Un cerveau normal sait reconnaitre le bien et le mal, il sait faire la différence entre résistance et occupation. Mais l'occupant a réussi à inverser la réalité. Même chez une journaliste qui connaît le terrain. Je l'avais déjà constaté pendant la guerre israélienne contre Gaza de 2014, quand l'armée israélienne bombardait des bâtiments d'habitation entiers. La première question que posaient les journalistes, pas toujours connaisseurs de la situation, c'était « Y avait-il un membre du Hamas dans l'immeuble ? » Comme si c'était acceptable de tuer des dizaines de personnes pour en éliminer une seule.
Les Israéliens ont réussi à se créer un statut d'intouchables auprès d'un grand nombre de gouvernements occidentaux et de médias, pour qui la réponse se résume en une phrase : « Israël a le droit de se défendre ». Mais pas nous. Si vous vous défendez, dit Israël, on tue votre famille, on tue tout le monde. Si un journaliste parle, on le tue avec sa famille. L'occupé doit être une victime gentille. Si quelqu'un résiste, on va tuer toute sa famille. Si quelqu'un parle, on va tuer toute sa famille. Si quelqu'un témoigne, on va tuer toute sa famille. Et cela devient normal.
Je sais que Sabah va lire cet article, comme elle a lu les précédents, grâce à des traducteurs en ligne. Quand je la regarde, quand je regarde Walid et Ramzi, je me dis : « Est-ce que je serai fautif s'il leur arrive quelque chose ? » Comme si c'était à cause de moi, et non à cause de l'occupation. On en est arrivés à créer un champ de bataille à l'intérieur de chacun d'entre nous, et aussi dans notre société. Parfois, des voisins me disent : « Rami, ne gare pas ta voiture ici », ou bien « Rami, tu es journaliste, ça peut être dangereux ». Ils le disent sur le ton de la plaisanterie, mais je sais qu'ils le pensent vraiment. Et je ne peux pas m'empêcher de penser : le jour où je vais être visé, est-ce qu'il y aura des dizaines de morts avec moi ? Est-ce que les gens m'en voudront ? Est-ce qu'ils vont dire : « Il était journaliste, il savait qu'il était une cible, il aurait dû partir d'ici » ?
C'est cela, ma bataille intérieure. C'est cela qui me fait mal : auparavant, un combattant, un résistant à l'occupation sous quelque forme que ce soit, était un héros. On le protégeait, on le cachait. Aujourd'hui, les Israéliens arrivent à nous écarter de tous ceux qui s'opposent, et qui sont devenus des cibles : les résistants, les infirmiers, les secouristes, les journalistes, les intellectuels, les professeurs.
Et retrouver cette inversion des valeurs chez une amie, une journaliste, fait mal. Alors il faut le répéter : la résistance militaire est légitime. Résister avec un stylo, un carnet ou une caméra, c'est légitime. Jeter des pierres, c'est légitime. L'occupation entraine la résistance. Tout le monde donne des armes et de l'argent à l'Ukraine. Mais quand il s'agit de la Palestine, le Mal devient le Bien et le Bien devient le Mal.
Je peux mourir à n'importe quel moment, je peux perdre ma famille à n'importe quel moment, parce que j'ai choisi de résister avec mon stylo, avec ma caméra, avec mon téléphone. Même si les forces médiatiques et militaires israéliennes inversent les rôles.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux pour les correspondants de guerre et le quotidien Ouest France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il rappelle que, même si la majeure partie des médias occidentaux ne couvrent plus ce qui se passe à Gaza, le génocide continue.
Mercredi 13 mai 2026.
Mes amis étrangers me demandent souvent : « Comment vit-on à Gaza après sept mois de cessez-le-feu ? »
D'abord, il faut préciser qu'il n'y a pas de cessez-le-feu. C'est juste qu'il y a de moins en moins de couverture de ce qui se passe à Gaza, de moins en moins de couverture de notre vie ici. C'est ce qui fait que la majorité des gens croit que la guerre est terminée et que les Gazaouis ont repris une vie « normale ». Certes, les bombardements ont diminué. Mais ils restent quotidiens. Tous les jours, des hommes, des femmes et des enfants sont tués. Ce que nous sommes en train de vivre, c'est comme un cancer qui se répand doucement dans le corps du malade, et qui aboutit à sa mort. Ces derniers temps, Israël cible particulièrement les policiers, afin de susciter le chaos sécuritaire à Gaza. Cela n'arrête pas. Presque chaque jour, un commissariat, un 4X4, un poste de contrôle est visé.
Le prétendu cessez-le-feu était accompagné d'un « plan de paix » qui installait entre autres un « comité national d'administration » de la bande de Gaza, composé de quinze technocrates palestiniens. On ne les a jamais vus ici, et personne ne sait ce qu'ils font. Quant à la « ligne jaune », elle ne cesse d'avancer. Elle crée une enclave dans l'enclave. Elle isole la zone est de la zone ouest, coupant en deux la bande de Gaza dans le sens de la longueur. Les Gazaouis sont entassés dans la partie Ouest, qui longe la mer et qui couvre environ 40 % de la surface originelle. Derrière cette ligne, les Israéliens ont tout détruit, rasé les vergers, dynamité les maisons.
Cette ligne est délimitée physiquement par des plots en béton de couleur jaune. Or, ces blocs bougent. On découvre régulièrement qu'ils ont un peu avancé vers la mer, rétrécissant un peu plus notre espace. Il y a trois jours, les blocs jaunes sont arrivés à la rue Salaheddine, la grande artère qui va du nord au sud, et qui est donc en passe de devenir une nouvelle frontière. Mais ce n'est pas tout. Il y a une autre ligne, virtuelle celle-là, la « ligne orange ». Elle va encore plus loin à l'ouest que la ligne jaune. Les Israéliens l'ont communiquée aux ONG qui sont restées à Gaza. Si elles veulent la franchir, elles doivent se « coordonner » avec l'armée. Le but est de réduire leurs mouvements au maximum.
L'aide humanitaire est par ailleurs extrêmement réduite. D'après l'accord de « cessez-le-feu », 600 camions devaient entrer chaque jour. C'est loin d'être le cas. Depuis le début de la guerre avec l'Iran surtout, leur nombre a été réduit. Aujourd'hui, seulement 200 camions entrent chaque jour, parfois 150. La moitié d'entre eux transporte de l'aide humanitaire. L'autre moitié, c'est l'importation du secteur privé. Des commerçants palestiniens qui achètent des denrées à des commerçants israéliens. Les prix sont trop élevés pour la grande majorité des Gazaouis. Les Israéliens sont en train de nous tuer, et en même temps de s'enrichir.
Mais il y a un aspect encore plus pervers : la plus grande partie de ces importations sont des produits non essentiels, comme du ketchup ou du Nutella, du chocolat ou des sodas. En revanche, les camions ne contiennent rien de ce qui est nécessaire à la vie, car toutes ces choses sont interdites par Israël : la nourriture saine, les draps, les couvertures, les tentes, les bâches en plastique, et même les clous. On ne trouve plus un seul clou à Gaza. Parce que c'est interdit. Comme tout ce qui permet de se déplacer : l'essence, le fuel, les pneus. On n'a plus les moyens de les réparer. On voit encore quelques voitures, qui marchent souvent à l'huile végétale après bricolage du moteur. Elles ont d'ailleurs du mal à circuler dans des rues qui disparaissent sous les gravats. Des gens essaient de fabriquer de l'essence en brûlant tout ce qu'ils peuvent trouver comme plastique, dans des sortes d'ateliers qui dégagent une fumée toxique.
Sont interdites aussi les couches pour les enfants en bas âge. Elles deviennent très rares, et très chères. Je n'en trouve plus pour mon fils Ramzi, qui a quatorze mois. Tout ce qui touche à la santé est également interdit : les médicaments et le matériel médical. Il n'y a qu'un seul scanner dans toute la bande de Gaza. Les malades du cancer n'ont plus accès à leur traitement. Ils sont en train de mourir lentement, souvent dans de grandes souffrances.
Des dizaines de milliers de malades auraient besoin d'être traitées à l'étranger. Selon l'accord du cessez-le-feu, cent cinquante patients devaient pouvoir entrer et sortir par le terminal de Rafah chaque jour, qui donne accès à l'Égypte. Aujourd'hui, on en est plutôt à 50 mouvements, parfois 80, rarement 120. Avec à chaque fois des retards et des difficultés dues aux Israéliens, qui mettent beaucoup de temps à valider les listes de noms envoyées par les Égyptiens.
Dans ces conditions effroyables, ce qui reste des 2,3 millions de personnes est entassé, les uns sur les autres, dans moins de la moitié de la bande de Gaza. Ils tentent de survivre. Si leur maison ou leur commerce se situe du bon côté de la « ligne jaune », ils commencent à déblayer tout autour. Ils veulent continuer à vivre, reconstruire leur boutique qui a été bombardée, essayer de rendre habitable leur maison à moitié effondrée, qui peut s'effondrer encore plus sous un orage ou une forte pluie.
La survie, c'est d'abord de trouver de l'eau. Je ne parle même pas d'eau potable, juste d'eau « douce », non salée, parce que les filtres et les produits indispensables aux stations d'épuration sont eux aussi interdits depuis début du génocide. La recherche de cette eau est l'une des activités principales des Gazaouis. Tous les matins, on voit des personnes âgées et des enfants faire la queue avec des jerrycans devant les camions-citernes des ONG internationales, qui sont de plus en plus rares, car les ONG sont de moins en moins présentes. Celles qui ont refusé de communiquer aux Israéliens la liste de leurs employés sont bannies.
Des jeunes du quartier font la queue pour moi. Un travail fatiguant, il faut parfois faire une dizaine de kilomètres pour apporter les jerrycans. Pareil pour la nourriture. Difficile pour les familles de cuisiner quand le gaz et le bois se font rares, et quand de toute façon, on n'a pas grand-chose à mettre dans la marmite. Beaucoup de gens subsistent grâce aux tekiya, les cuisines communautaires financées par quelques donateurs, et qui distribuent principalement des lentilles ou du riz.
La majorité des enfants ne va pas à l'école. Il y a quelques initiatives à droite et à gauche, on peut trouver dans les camps de fortune des tentes où des élèves sont assis sur des chaises en plastique cassées, ou des pierres en guise de sièges. Des universités tentent de reprendre les cours, souvent en ligne, car la plupart de leurs bâtiments sont complètement ou partiellement détruits. Elles ne font payer que 20 % des frais d'inscription aux étudiants, repoussant à plus tard le versement du reste. La majorité des étudiants n'ont toutefois pas de connexion, alors ils se retrouvent dans des cafés Internet bricolés ou dans de ce qu'on appelle « l'Internet de quartier », où quelqu'un vend une connexion internet à l'heure.
Mais pour suivre les cours, il faut un ordinateur ou un smartphone. Or, ça aussi, c'est interdit. Il y en a de moins en moins. Il y a quelque temps, des commerçants en faisaient entrer en corrompant des militaires israéliens, mais il semble que ce trafic ait cessé. Et pour recharger les ordinateurs et les téléphones, il faut de l'électricité. Les quatre lignes qui alimentaient la bande de Gaza, trois israéliennes et une égyptienne, sont interrompues depuis le début de la guerre, et l'armée israélienne a détruit la centrale électrique de Gaza. On s'est rabattus sur les panneaux solaires, mais il n'en entre plus de nouveaux depuis longtemps, car ils sont, vous l'aurez deviné… interdits. Là aussi, il y a eu un moment un trafic grâce à la corruption, mais c'est terminé. Ceux qui en disposent encore vendent de l'électricité, et on voit tous les matins des queues devant leur petit business, pour charger les ordinateurs, les téléphones ou les lampes torches. Il y a aussi les groupes électrogènes installés par des particuliers dans chaque quartier, mais le prix est prohibitif : le kilowatt est passé de 4 à 35 shekels, soit 10,30 euros.
L'argent liquide est de plus en plus absent, mais la technologie, au milieu de ce chaos, prend le relais. On peut désormais payer par carte bancaire ou avec son téléphone dans plusieurs petits supermarchés. On peut même payer les moyens de transport de fortune avec un système qui fonctionne sans connexion. Mais 90 % de la population est au chômage, les gens essaient de faire des petits travaux, des petits boulots, de se faire marchands ambulants. Certains reçoivent de l'argent de parents à l'étranger.
Mais à Gaza, c'est la vie malgré tout. On reconstruit des salles de fêtes pour les mariages qui continuent à être célébrés. Souvent, après la fête, les nouveaux mariés vont dormir chez un oncle ou une tante dont la maison est encore debout. Sinon, sous la tente, ou sous une bâche en plastique…
On arrive à survivre, mais petit à petit, les Israéliens resserrent le nœud coulant qui nous étrangle, en dehors des caméras et des yeux du monde. Ils rapprochent la ligne jaune de la mer. Ils réduisent chaque jour l'aide humanitaire. Ils font de notre existence un enfer pour atteindre leur véritable objectif : nous déporter. Quand ils nous voient tenter de renaître comme des Phénix, quand ils voient les jeunes tenter de continuer à étudier par tous les moyens et dans les pires conditions, cela les rend fous. Mais nous n'abandonnons pas. Nous nous adaptons, ce qui n'est pas forcément une bonne chose. Car s'adapter, c'est s'habituer. Mais que pouvons-nous faire d'autre ?
La même chose qui se passe en Cisjordanie. Les Israéliens sont en train de chasser les gens des camps de réfugiés. Ils découpent le territoire en petits morceaux, en installant sans cesse de nouvelles colonies. Les attaques des colons sont quotidiennes. Dans un silence médiatique et politique quasi-total, à quelques exceptions près. Malgré tout cela, nous gardons notre volonté de rester en vie, de libérer notre Palestine, et de conquérir notre indépendance.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l'espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s'attaque également au souvenir.
Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et au-delà du « cessez-le-feu » ? En adoptant une politique de la ruine, Israël transforme le paysage détruit en institution de la punition, et en une démonstration de puissance et d'impunité.
Dans le cas de Gaza, cette politique de la ruine participe d'une entreprise génocidaire. Elle accompagne l'écrasement des corps, la destruction des conditions d'existence, l'anéantissement des infrastructures vitales, la dispersion forcée de la population et la désorganisation de la vie collective. Les immeubles, les hôpitaux, les écoles, les lieux de culte, les universités, les marchés, les cimetières, les routes et les administrations ont été pris dans une même logique d'effacement. La ruine y vise le monde social dans sa totalité : le lieu où l'on naît, où l'on apprend, où l'on soigne, où l'on enterre, où l'on transmet, où l'on prouve son nom, sa maison, sa filiation, son droit à demeurer.
Dans le Sud-Liban, la ruine répond à une autre configuration. Elle s'inscrit surtout dans une stratégie de déplacement forcé, de vidage territorial, de fabrication d'une profondeur inhabitable, d'une zone occupée et urbicidée. Les villages frontaliers, les maisons dynamitées et les terres agricoles endommagées et brûlées au phosphore blanc composent une géographie de l'empêchement et de la brutalité.
Ces deux situations appellent ainsi une distinction. À Gaza, la ruine fait corps avec l'intention israélienne génocidaire, visant une société comme telle, afin de compromettre son avenir biologique et politique. Dans le Sud-Liban, elle fonctionne comme instrument facilitant l'occupation israélienne et forçant le déplacement des populations libanaises et rendant impossible tout retour.
Mais, dans les deux cas, elle frappe bien davantage que le bâti. Elle vise la continuité. Elle cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l'ont habité, à briser la confiance dans le retour.
La ruine possède une puissance temporelle singulière. La destruction se produit en un instant ; ses effets se prolongent sur des décennies. Un immeuble effondré devient aussitôt une perte d'abri, puis une perte de voisinage, puis une perte des preuves mêmes d'une vie. Un quartier détruit emporte avec lui les usages ordinaires : la porte ouverte d'un voisin, le balcon où l'on écoutait Oum Kalthoum le soir, le chemin de l'école, la boutique du coin, les odeurs de cuisine, les murs contre lesquels rebondissaient les ballons des petits footballeurs, et tous ces gestes sans importance apparente pour saluer une personne ou éviter de croiser une autre qui formaient pourtant l'épaisseur d'une existence. La ruine atteint cette trame invisible : elle détruit ce que les plans de reconstruction sauront difficilement restituer.
Les maisons, dans ce contexte, sont une affaire politique. Elles deviennent le centre de ce qu'est l'attaque contre l'existence sociale. Lorsqu'elles s'effondrent, elles entraînent dans leur chute des archives intimes. Les survivants récupèrent parfois une clef, un tissu, un jouet, une lettre, un cadre brisé, un bijou hérité, une casserole tordue ou un sous-vêtement porté pour une nuit d'amour. Ces fragments portent la charge d'un monde disparu. Ils deviennent des preuves affectives arrachées à la poussière.
À Gaza, cette poussière prend une dimension vertigineuse. Elle entre dans les poumons, couvre la peau, s'infiltre dans la nourriture, enveloppe les gestes des survivants. Elle devient l'atmosphère même de l'après-destruction. Le déblayage aura ainsi une dimension funéraire. Il faudra ouvrir les masses de béton, extraire les restes de plus de dix mille corps déchiquetés et noyés dans la poussière, les enterrer et, un jour, les nommer.
La destruction des archives et des preuves de propriété ajoute une dimension décisive à la politique israélienne de la ruine en Palestine. Les titres fonciers, les actes notariés, les certificats de naissance, les contrats de mariage, les diplômes, les dossiers municipaux, les plans cadastraux, les registres des habitants et les documents administratifs forment la charpente juridique d'une société. Les piller ou les incendier fabrique un chaos destiné à durer. Une famille qui perd sa maison doit ensuite prouver que cette maison lui appartenait. Un héritier doit démontrer une filiation dont les papiers ont brûlé. Un quartier rasé devient un espace disputé, exposé aux falsifications, aux spéculations et aux reconstructions autoritaires.
L'attaque contre l'archive complète l'attaque contre la pierre. La ruine visible détruit le lieu tandis que la ruine administrative trouble le droit au lieu. Le survivant se trouve placé devant une double disparition : celle de la maison et celle des documents qui attestent son existence sociale. Ainsi se prépare l'après-guerre comme champ d'incertitude. La violence génocidaire se transforme en procédure interminable. Et ladite « reconstruction » porte alors une ambiguïté et des craintes profondes.
Une génération palestinienne entière vivra avec cette expérience. Les enfants de Rafah, de Khan Younès ou de Jabaliya apprendront les noms des lieux à partir de ce qui a disparu. Ils entendront parler d'une école rasée, d'un quartier pulvérisé, d'un marché qui existait, d'une maison dont il ne reste qu'une photographie. Leur mémoire se formera dans un dialogue constant avec les absences. Certains auront grandi sous les tentes, dans des abris collectifs, chez des proches, ou dans des centres d'accueil. Leur rapport au monde sera marqué par cette familiarité avec l'effondrement, avec la fragilité d'un béton qui semblait pourtant solide.
Mais le mot « ruine » peut aussi porter une signification élargie. Il peut désigner ce qui manque autour du reste. Une ruine peut garder malgré tout une trace de ce que la violence voulait totalement effacer. Elle peut devenir un document et un témoignage, tant que certains des anciens habitants ont survécu au génocide ou sont de retour.
C'est pourquoi, à Gaza, la vie continuera, non pas parce que la destruction aurait échoué à dévaster, mais parce qu'aucune société ne se réduit à ce que l'on détruit d'elle. Des enfants naîtront encore, des classes improvisées verront le jour, des voix continueront à chanter et à raconter l'histoire de la terre. Cette continuité ne doit pas être confondue avec une consolation. Elle ne répare pas l'irréparable. Elle ne transforme pas la souffrance en promesse. Elle dit seulement que la vie, même mutilée, persiste là où la politique israélienne de la ruine voulait imposer le néant.
Dans le Sud-Liban aussi, la vie reprendra un jour dans les villages rasés et désertés. Les habitants reviendront, bien que leur retour ne soit ni paisible ni assuré. Il ne marquera que le commencement d'une nouvelle lutte : celle qui consistera à empêcher que les vidéos de dynamitage publiées impunément par le fugitif de la Cour pénale internationale, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, aient le dernier mot et dictent l'avenir.
Avant de faire du génocide juif la pierre angulaire de son récit national, Israël a manifesté de grandes réticences face à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, pourtant issue directement de l'assassinat de six millions de juifs en Europe durant la Seconde guerre mondiale. Ses réserves tenaient à la fois aux conditions de naissance de l'État d'Israël, mais également à l'idéologie sioniste elle-même.
Dans l'histoire des juifs européens, 1948 n'est pas seulement une année importante parce que l'État d'Israël y déclare son indépendance le 14 mai. C'est aussi l'année où, le 9 décembre, est signée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. On la doit à Raphaël Lemkin, juif polonais émigré aux États-Unis pendant la guerre. Il en aura été le principal rédacteur et le promoteur obstiné.
Lemkin n'aurait pas imaginé que le câble qu'il envoya au premier ministre David Ben Gourion, vers le 13 novembre 1949, pour le presser de faire ratifier par Israël la Convention resterait lettre morte. Le texte visait justement à prévenir et punir un crime qui n'avait pas dit son nom dans le jugement prononcé par le tribunal de Nuremberg, où n'avaient été retenues que les notions de crime de guerre et crime contre l'humanité. Le champ d'application de la convention s'inspirait directement des divers types de crimes commis durant la Seconde guerre mondiale. Bien plus, Lemkin la disait écrite « au prix du sang juif » :
La ratification par Israël lors de la présente session de l'Assemblée générale des Nations unies incitera d'autres nations à ratifier cette convention, car celle-ci a été rédigée au prix du sang juif ; la ratification d'Israël servira ainsi de symbole au monde entier, illustrant comment les plus grandes souffrances ont été rachetées par la justice et un nouveau droit international plus humain.1
Mais on ne prit aucune initiative pour accéder à la requête de Lemkin qui put surtout compter sur les Saoudiens et autres diplomates arabes et musulmans pour plaider sa cause. C'est que le silence de Ben Gourion ne manifestait pas seulement son indifférence personnelle au sort des juifs européens : il faisait aussi écho aux réserves des sionistes quant à la signature elle-même de la Convention un an plus tôt.
Il faut dire que la position israélienne n'était pas exceptionnelle : la plupart des grandes puissances se montraient réservées à l'égard du texte de Lemkin. Les États-Unis, parce qu'attachés à leur souveraineté nationale après Hiroshima et Nagasaki ; l'Union soviétique, parce qu'habituée des déportations de masse, des meurtres et de la répression ; la Chine, en raison de la présence de groupes politiques opposants au régime ; enfin la France, opposée à ce que ses pratiques coloniales passent pour des crimes.
Dans le cas d'Israël, le sang de la Nakba n'avait pas fini de couler que les autorités du jeune pays allaient risquer de se lier les mains pour l'avenir en signant la convention, alors même que leurs ambitions territoriales étaient loin d'être atteintes. C'est que, pour la première fois, une convention perçait le voile de la souveraineté nationale en tenant des acteurs étatiques pour responsables des mauvais traitements de leurs minorités. Elle heurtait non seulement directement la nature de l'État d'Israël qui réservait un traitement différent à sa minorité arabe, mais surtout, elle mettait en cause le succès du sionisme en Palestine en criminalisant de jure ses opérations militaires.
Pourtant le nettoyage ethnique, qui implique les déplacements forcés de population et la destruction de son mode d'existence traditionnel — en somme, tout ce qui avait eu lieu pendant la Nakba —, n'avait pas été retenu dans les débats2. Bien plus, un amendement proposé par la Syrie à travers son délégué au comité législatif Salaheddine Tarazi, qui concernait directement les Arabes de Palestine, avait aussi été refusé. Damas avait en effet souhaité ajouter « ou à n'importe quel moment » en plus de la paix et de la guerre comme contextes où un crime de génocide serait du ressort du tribunal pour la répression du génocide. Car « la campagne en Palestine n'était pas une guerre ; et on ne peut pas dire qu'elle soit intervenue en temps de paix. Pour autant, les juifs ont commis des atrocités contre les Arabes durant cette campagne et ces crimes méritaient d'être punis »3.
En réalité, c'est moins en rapport à la question arabe qu'au problème juif que la position israélienne fut la plus significative. Car ce qui préoccupait bien plus les sionistes à la tête du nouvel État dans cette convention était qu'elle remettait en cause implicitement le sionisme lui-même, dont l'un des principes fondamentaux est de faire de la diaspora juive la source de l'infériorité et de la vulnérabilité politique du peuple juif. Or, jamais le sionisme ne s'est davantage distingué du judaïsme qu'au moment du génocide des communautés juives d'Europe. Ben Gourion le répétait : l'objectif de l'Agence juive4 n'était pas le sauvetage des juifs menacés d'extermination, mais l'édification de l'État d'Israël. Sauver les juifs pour les laisser sur place ou les envoyer dans d'autres pays, c'était l'affaire d'institutions à vocation philanthropique, telles que le Congrès juif mondial, le Congrès juif américain ou le Joint Distribution Committee. Ben Gourion le dit pour son compte : « Le désastre qu'affronte le judaïsme européen n'est pas mon affaire. »5
Lemkin était loin de se douter du profond mépris des sionistes en Palestine pour les juifs d'Europe menacés d'extermination. Certes, le Yishouv [population juive de la Palestine mandataire] ne pouvait de toute façon pas les sauver tous. Il fallait donc les choisir. Pour le projet sioniste, les critères étaient : priorité aux enfants, « parce qu'ils constituent le meilleur matériel pour le Yishouv. Il faut sauver la jeunesse pionnière, principalement celle qui a bénéficié d'un entraînement et qui est spirituellement capable de mener à bien le sionisme ». Mais aussi les dirigeants sionistes, en récompense de leurs tâches accomplies pour le mouvement. La communauté allemande fut celle qui suscita chez les sionistes le plus grand rejet. Selon un représentant du Comité de sauvetage — nom donné au Comité de soutien aux réfugiés de Pologne créé par l'Agence juive, « nous pouvions agir en faveur des juifs allemands tant qu'ils représentaient un avantage, tant qu'ils venaient avec leurs biens6. Les réfugiés actuels ne représentent plus cet avantage puisqu'ils arrivent les mains vides. Par conséquent, ils n'ont rien à offrir au Yishouv ». D'autant que les sionistes savaient les juifs allemands particulièrement réticents à la création d'un État juif. Aussi leur reprochaient-ils « une distance totale, parfois une hostilité à la Terre d'Israël ; une attitude irrespectueuse à l'égard de tout ce qui est juif et hébraïque ».
Mais l'aversion des sionistes à accueillir tous les juifs d'Europe venait de ce que le judéocide symbolisait avant tout une défaite juive. On maudissait les victimes qui passaient pour s'être laissé exterminer sans se défendre au lieu de « mourir dans l'honneur ». Ainsi, le fait que les juifs de Pologne « n'avaient pas trouvé en leur âme le courage de se défendre » remplissait Yitzhak Gruenbaum, l'un des signataires de la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël « d'une blessante mortification ». Ils avaient préféré « une vie de chien à une mort honorable »7. Quelque temps après, il lâchait : « Les gens sont devenus des déchets. » Écoutons également le parachutiste du Palmach, milice sioniste durant la Palestine mandataire, Yoel Palgi, de retour d'une mission en Hongrie en 1945. Il raconte les réactions à ses exploits dans un club des anciens combattants de Tel-Aviv :
Partout où j'allais, la question fusait : « Pourquoi les juifs ne se sont-ils pas révoltés ? Pourquoi sont-ils partis comme des agneaux à l'abattoir ? » Je me rendis compte soudain que nous avions honte de ceux qui avaient été torturés, abattus et brûlés. Il existe une sorte de consensus autour du fait que les morts du génocide étaient des personnes sans valeur. Inconsciemment nous avions accepté la vision nazie selon laquelle les juifs étaient des sous-hommes […] L'histoire est en train de nous jouer un tour bien amer : n'avons-nous pas fait nous-mêmes le procès des six millions de morts ?
Israël a suivi avec attention les travaux de la septième session du Conseil économique et social des Nations unies dédiés à la Convention sur le génocide, qui eut lieu les 25 et 26 août 1948. Mais jamais le terme « génocide » ne fut employé dans sa communication interne sur ces travaux. Beaucoup plus importante était l'opportunité pour l'État d'Israël, qui ne sera reconnu par l'ONU qu'en mai 1949, de faire dans « l'un des principaux organes de l'ONU », « une première apparition officielle sur la scène internationale de l'Europe occidentale ». Sa participation « pourrait constituer un premier pas utile » vers la prochaine session de l'Assemblée générale à Paris8 et contribuer à empêcher « le contrôle total par les Arabes d'un organe de l'ONU »9. La crainte d'Israël se fondait sur la montée des mouvements nationalistes et anticolonialistes dans le monde arabe à cette époque. Mais il ne se préoccupa pas davantage de la Convention après sa reconnaissance. Sa priorité était la question palestinienne dans toutes ses manifestations, en particulier le risque d'adhésion d'un État palestinien.
Néanmoins, le génocide comptait parmi les « problèmes marginaux » à ne pas négliger dans la poursuite de la stratégie globale de l'État sioniste. Ainsi Jacob Robinson, conseiller juridique de l'Agence juive, le 4 septembre 1948 déclara : « Le débat sur le génocide peut constituer une excellente occasion d'aborder le sort des juifs dans les pays orientaux [c'est-à-dire du bloc de l'Est] ». De même, « on pourrait dénoncer la pratique des pays arabes à l'égard des communautés juives pour contrer les revendications arabes contre Israël ». Mais cela ne suffit pas à susciter l'intérêt d'Israël pour la question : nulle trace dans les archives de sa participation à la session sur l'adoption de la Convention le 9 décembre 1948. Les réunions, rapports et documents de travail du ministère des affaires étrangères ne font aucune mention du projet.
Pour Tel-Aviv, la Convention sur le génocide représentait une cause uniquement juive, ainsi qu'en témoigne le ministre des affaires étrangères Moshé Sharett (1948-1956). Devant la Knesset, dont c'était, par une ironie de l'histoire, le premier débat depuis qu'elle s'était installée à Jérusalem en violation de la résolution 181 de l'ONU10, il présenta en ces termes la question de la Convention :
Tout d'abord, il existe un traité sur ce qu'on appelle le « génocide » — la destruction d'une race. C'est une conséquence directe de l'Holocauste juif en Europe, et c'est une idée d'un juif, dont le nom est Lenkin [sic], qui, pour l'amour du ciel… a obtenu que soit considéré comme un crime le fait d'exiler ou de déporter quelqu'un en raison de son appartenance à un groupe racial. Je suppose que nous adhérons à ce traité.
La signature devait rester symbolique, car, à ce stade, Robinson et Ezekiel Gordon, juriste également, avaient déjà exprimé leurs réticences quant à la perspective d'une ratification israélienne. Celle-ci est pourtant intervenue le 9 mars 1950, mais Israël ne s'est guère soucié de la faire ratifier par d'autres États. Pour son entrée en vigueur, on évita également toute discussion sur la nature des groupes concernés, le texte de loi reformulant simplement la définition du génocide de manière à faire référence aux « crimes contre le peuple juif ».
Néanmoins, la signature de la Convention permettrait à Israël d'attester sa qualité de membre à part entière de la « communauté internationale » en soulignant son statut souverain et légitime. En tant que cause juive justement, elle serait destinée à « servir de moyen de propagande » comme l'avait fait remarquer un membre de la Knesset. Le génocide lui-même finit par servir a posteriori de ressort mémoriel du « combat héroïque » des juifs sionistes pour la conquête de la « terre d'Israël ». Aussi les débats sur le génocide devaient-ils être reportés : « Moins nous parlerons, plus vite nous avancerons »11.
1Rotem Giladi, Jews, Sovereignty, and International Law : Ideology and Ambivalence in Early Israeli Legal Diplomacy, The History and Theory of International Law, Oxford, 2021.
2Pour plus de détails sur les discussions relatives à la distinction juridique entre nettoyage ethnique et génocide, voir Bernard Bruneteau, « Génocide. Origines, enjeux et usages d'un concept », Journal of Modern European History, Vol. 5, No. 2, Multi-Ethnic Empires and the Military : Conscription in Europe between Integration and Desintegration, 1860–1918 (2007), pp. 190-191.
3Cité dans John Cooper, Raphael Lemkin and the struggle for the Genocide Convention, Palgrave MacMillan, 2008.
4L'Agence juive, organisation sioniste fondée en 1929, était l'exécutif de l'Organisation sioniste mondiale en Palestine sous mandat britannique.
5Tom Segev, Le Septième million, Liana Levi, 1993. Sauf mention contraire, les prochaines citations sont toutes tirées de ce livre.
6Note de l'auteur : c'était le cas dans le cadre de l'accord Haavara passé avec les nazis en 1933 pour faciliter le transfert des juifs allemands en Palestine.
7Yosef Gorny, The Jewish Press and the Holocaust, 1939–1945 : Palestine, Britain, the United States, and the Soviet Union. Cambridge University Press, 2011.
8NDLR. Session de l'Assemblée générale à Paris, en 1948, au cours de laquelle la Déclaration universelle des droits de l'homme a été adoptée.
9Rotem Giladi, op. cit. Sauf mention contraire, toutes les prochaines citations viennent de la même source.
10NDLR. L'Assemblée générale des Nations unies adopte, le 29 novembre 1947, un plan de partage de la Palestine entre un État juif et un État arabe. Jérusalem est, quant à elle, placée sous contrôle international.
11Thomas Vescovi. L'Échec d'une utopie : Une histoire des gauches en Israël, La Découverte, 2021.
Avec l'intensification de l'utilisation des drones, la guerre civile gagne des régions jusque-là épargnées par leur isolement. Dans le Kordofan du Sud, civils, paramilitaires et membres d'un mouvement d'indépendance se croisent à la ville comme à l'hôpital. Ce reportage a été réalisé entre le 14 et le 18 mars (photos de Marco Simoncelli).
L'atmosphère est pesante dans les salles aux toits de tôle du Mother of Mercy Hospital. Dans la pénombre, des dizaines de patients malades et blessés s'entassent sur des lits métalliques, parfois à même le sol faute de place. À Gidel, au cœur des monts Nouba, dans l'État du Kordofan du Sud, cet hôpital catholique, fondé en 2008, est devenu un lieu de survie dans une région marginalisée, enclavée et marquée par des décennies de conflit. Ici, il n'existe ni routes asphaltées ni réseau électrique public.
À l'aube, le docteur Tom Catena, médecin états-unien installé dans la région depuis plus de quinze ans, entame sa tournée quotidienne. Lampe frontale fixée sur le crâne, il passe d'un patient à l'autre, suivi d'une poignée d'infirmiers et de médecins. Il examine les plaies, ajuste un pansement, donne une instruction, puis enchaîne sans s'arrêter. Après cette première visite, il rejoint le bloc opératoire, où il reste jusque tard dans la soirée. Dans cet hôpital isolé, il réalise en moyenne une trentaine d'interventions chirurgicales par jour, de toutes sortes, mais, depuis la reprise de la guerre civile le 15 avril 2023, il traite toujours plus de blessures causées par des tirs et par des frappes de drones.


« La triste réalité, c'est que nous voyons surtout des blessures aux bras et aux jambes. Quand les gens sont touchés au torse ou à l'abdomen, ils n'arrivent généralement pas jusqu'ici », explique Tom Catena, d'une voix calme et concentrée, sans interrompre son geste.
Il n'existe pas vraiment de réseau d'ambulances, précise-t-il. Quelques véhicules stationnés dans des cliniques permettent des transferts, mais il n'y a aucun service d'urgence à appeler. Dans cette région sans réseau téléphonique, « on ne peut tout simplement pas prendre un téléphone et appeler quelqu'un ». Les rares connexions avec Starlink, le réseau satellitaire d'Elon Musk, ont été coupées avec l'intensification des combats, « les autorités craignent que des informations ne soient transmises à l'ennemi », explique le docteur.
La plupart des blessés arrivent après des heures, parfois des jours de trajet, à pied ou entassés à l'arrière de véhicules sur des pistes impraticables. Beaucoup meurent en chemin. Dans cet hôpital où l'on ne vient qu'en dernier recours, la guerre s'imprime désormais dans les corps.

Depuis trois ans, le Soudan est plongé dans une guerre opposant les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah Al-Burhan, aux Forces de soutien rapides (FSR), du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ». Le conflit a rapidement dégénéré en l'une des crises humanitaires les plus graves au monde : plus de 12 millions de personnes ont été déplacées – environ 9,5 millions à l'intérieur du pays et plus de 3 millions qui ont fui vers les pays voisins –, faisant de cette guerre la plus grande crise de migration. Le nombre de morts est estimé à plus de 150 000.
Le Kordofan du Sud est devenu l'un des principaux foyers de cette guerre. Les villes de Kadugli et Dilling, tenues par les FAS, restent sous pression constante, isolées par les combats et les restrictions d'accès. Depuis fin 2025, la région s'est imposée comme une nouvelle ligne de front, marquée par des affrontements répétés, des bombardements et l'usage croissant de drones. Autour de ces centres urbains, les FSR contrôlent une grande partie des zones rurales et des axes stratégiques.
Dans cette région, elles se sont alliées au Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N), un groupe politico-militaire fondé en 2011 après l'exclusion des monts Nouba des accords ayant conduit à l'indépendance du Soudan du Sud et qui, depuis, revendique une forme d'autonomie pour les populations locales. Le mouvement s'est scindé en 2017 en deux factions rivales. Celle dirigée par Abdelaziz Al-Hilu, qui contrôle les monts Nouba, administre un quasi-État et combat les FAS, tandis que la faction menée par Malik Agar s'est progressivement rapprochée du pouvoir central à Khartoum.
Dans cette guerre où l'usage des drones s'est imposé comme une arme majeure, les blessés portent souvent les traces de frappes aériennes ciblées. Ces dernières semaines, les infrastructures médicales ont particulièrement été visées dans une spirale de représailles entre les deux camps. Le 20 mars, une frappe de drone attribuée aux FAS a touché le Ed Daein Teaching Hospital, dans le Darfour oriental, faisant des dizaines de morts et mettant l'établissement hors service. Moins de deux semaines plus tard, le 2 avril, une attaque de drone attribuée aux FSR a frappé l'hôpital d'Al-Jabelen, dans l'État du Nil-Blanc, tuant au moins dix personnes et en blessant plus d'une vingtaine, dans ce qui apparaît comme une riposte directe.

« Le drone a frappé une première fois, puis il est revenu, visant ceux qui étaient déjà blessés », témoigne Hassan Koko. Assis avec ses béquilles posées à ses côtés, cet agent de santé communautaire observe les collines qui entourent son village dans les montagnes, non loin de Gidel. Derrière lui, un ensemble de tukul (huttes) traditionnelles nouba est adossé aux rochers, en hauteur sur les collines, une configuration pensée pour se dissimuler et se protéger des bombardements. En novembre 2025, Hassan Koko a été blessé lors d'une attaque de drone près d'un marché à Kauda. Aujourd'hui encore, des éclats de métal restent logés dans sa jambe. « Ma famille était heureuse que je survive. Ils pensaient que j'allais mourir. Mais la vie n'est plus la même : je ne peux plus me déplacer seul sur ces montagnes escarpées », confie-t-il.
Jusqu'à présent, les frappes dans les monts Nouba sont restées sporadiques. Mais à mesure que le front se rapproche, la crainte d'une intensification grandit. Selon Jalale Getachew Birru, analyste senior pour l'Afrique de l'Est au sein d'Armed Conflict Location & Event Data (Acled), ces attaques s'inscrivent dans une stratégie plus large visant des lieux civils essentiels : « Les bombardements contre les hôpitaux et les infrastructures publiques visent à créer un climat d'insécurité, et parfois à infliger un second niveau de dommages lorsque les blessés arrivent pour être soignés. »
D'après une analyse des données d'Acled, plus de 1 000 frappes de drones ont été recensées au Soudan depuis avril 2023, dont au moins 65 dans le seul Kordofan du Sud – signe d'une extension progressive de cette guerre aérienne vers des régions jusque-là relativement épargnées de par leur isolement.

Dans les monts Nouba, la guerre ne se lit pas seulement dans les corps des blessés, mais aussi dans les mouvements de population qu'elle provoque. Partout, des familles entières venues d'autres régions du pays s'installent dans ces montagnes, espérant y trouver un semblant de sécurité. À Kauda, siège du SPLM-N, qui gouverne le Nouba, le représentant, Jalal Abdulkarim, responsable de l'aile humanitaire du mouvement, évoque une pression sans précédent. Sans véritable budget, la plupart des équipes (y compris lui-même) travaillent bénévolement. Il montre un chiffre griffonné sur un morceau de papier : « 2 885 393 », soit le nombre de personnes arrivées dans les zones contrôlées par le mouvement depuis le début de la guerre.
Depuis toujours, l'aide dans les monts Nouba dépend largement des organisations non gouvernementales (ONG) et des agences internationales, elles-mêmes confrontées à une baisse drastique des financements. « Si une organisation donnait auparavant 1 million ou 2 millions de dollars, elle donne aujourd'hui seulement 500 000 ou 200 000 dollars. Le budget est l'un des plus grands défis auxquels nous faisons face », explique-t-il.
Selon l'Organisation internationale pour les migrations, plus de 1 million de déplacés se trouvent dans le Kordofan. Mais l'accès limité, l'absence de présence onusienne dans certaines zones, comme Kadugli, et la réduction des activités de nombreuses ONG rendent ces estimations incertaines, tandis qu'une grande partie des besoins humanitaires n'est pas couverte.
Plus loin, au cœur des reliefs accidentés des monts Nouba, s'étend le camp de réception d'Umm Dulo. Sur cette étendue de terre sèche, des milliers de déplacés ont installé des abris de fortune faits de branches et de bâches en plastique, souvent à l'ombre d'acacias. Avec l'arrivée de la saison des pluies, le camp risque de se transformer en une étendue de boue où les eaux de ruissellement se mêlent aux déchets et aux excréments.

Dans la zone 12, à l'extrémité du camp qui accueille plus de 34 000 personnes, les nouveaux arrivants s'entassent. Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli, la capitale du Kordofan du Sud. Assise à l'intérieur de son abri de fortune, fait de branches et de bâches en plastique, elle se tient légèrement courbée, le regard fatigué. Elle dit manquer d'énergie pour se déplacer et préfère rester à l'ombre, à l'écart de l'agitation du camp. « Je ne pouvais pas dormir. Chaque nuit, c'était rat-tat-tat-tat », dit-elle en imitant le bruit des tirs.
Désormais, elle dit avoir retrouvé un sommeil plus calme. Mais elle n'oublie pas les violences subies. Certains membres de sa famille ont été arrêtés lors de rafles menées par les forces de sécurité, accusées de collaborer avec l'ennemi, en l'occurrence les FSR. « Ils sont venus entre l'aube et le crépuscule, et je n'ai jamais revu mes “frères”. Je ne sais pas qui ils étaient. Si vous posez des questions, on vous répond avec hostilité. »
Non loin du camp, le long d'une des principales pistes qui traversent les monts Nouba, un marché s'anime chaque jour au cœur d'un petit centre habité – une scène que l'on retrouve dans la plupart des localités de la région. Les combattants des FSR y circulent librement, à bord de pick-up armés ou à pied. Ils s'arrêtent dans les échoppes, mangent dans les gargotes et vendent des biens pillés dans d'autres régions du Soudan : voitures, lits, carburant, engrais ou appareils électroniques. À première vue, leur présence semble intégrée au quotidien local. Mais derrière cette apparente normalité, la méfiance est palpable. « On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance », confie un prêtre de la région qui préfère garder l'anonymat. Ici comme ailleurs dans les monts Nouba, chacun sait que la présence des combattants peut transformer des lieux civils en cibles potentielles.


Cette présence désormais visible et assumée des FSR dans les centres habités est récente et découle d'une alliance aussi stratégique que controversée avec le SPLM-N. Scellée en février 2025 dans le cadre de la « Tasis Alliance », cette entente marque un tournant majeur dans la région. Elle réunit deux forces longtemps ennemies : d'un côté, les FSR, accusées de graves crimes de guerre dans le cadre du conflit actuel – notamment à El-Fasher, au Darfour – et considérées comme une émanation directe des milices Janjawids, responsables par le passé de violences massives, y compris dans les monts Nouba ; de l'autre, le SPLM-N, qui exerce ici un rôle de gouvernement de facto. Selon Jalale Getachew Birru, peu d'éléments filtrent sur les termes militaires précis de cet accord. Mais plusieurs rapports crédibles indiquent que les FSR ont établi des camps d'entraînement dans des zones contrôlées par le SPLM-N.
Pour les FSR, l'enjeu est multiple : étendre leur influence dans des territoires où elles ne disposent pas d'ancrage local en s'appuyant sur les réseaux et la connaissance du terrain du SPLM-N, mais aussi sécuriser des ressources stratégiques. La région est en effet riche en or, un élément clé dans l'économie de guerre soudanaise, dont l'exploitation et l'exportation – notamment vers des alliés comme les Émirats arabes unis – constituent une source majeure de financement pour les FSR.
Du côté du SPLM-N, le choix apparaît plus ambivalent. Resté longtemps en retrait après le déclenchement du conflit en 2023, le mouvement dirigé par Abdelaziz Al-Hilu a fini par s'engager dans une logique pragmatique : éviter un affrontement direct avec les FSR et s'allier avec « l'ennemi de son ennemi » pour contenir les FAS. Sur le plan politique, cette convergence s'inscrit aussi dans une vision partagée d'un Soudan profondément décentralisé et fédéré.

Mais cette alliance reste fragile. « Ce n'est pas une relation stable », souligne Jalale Getachew Birru, qui évoque des affrontements déjà documentés entre les deux forces ainsi que des tensions internes au sein même des FSR. Lors de la reprise de certaines positions par les FAS, les deux alliés se sont mutuellement accusés de la défaite, laissant entrevoir la possibilité d'une rupture. « Il y a eu des affrontements que nous avons suivis de près pour comprendre s'ils annonçaient ou non une rupture de l'alliance », précise-t-elle.
À la question de savoir quel est l'objectif de ce conflit et de cette alliance, Jalal Abdulkarim, représentant du SPLM-N, répond sans détour : « Nous voulons notre propre système, notre propre autonomie et, si possible, notre propre pays », évoquant un projet politique qui dépasse largement les enjeux actuels du conflit.

Ce choix du SPLM-N s'inscrit dans une histoire longue de marginalisation et de conflits. Écartés des centres de pouvoir depuis l'époque coloniale, les monts Nouba ont été durablement isolés sur les plans politique, économique et militaire. Depuis l'indépendance du Soudan, en 1956, la région a enchaîné les guerres – notamment après 2011, lorsque les monts Nouba sont restés du côté nord malgré leur proximité avec le Soudan du Sud –, subissant bombardements, déplacements forcés et destruction des infrastructures. Dans ce contexte, l'alliance conclue en 2025 avec les FSR apparaît aussi comme un compromis. Après des décennies de lutte et face à l'intensification du conflit actuel, une partie des acteurs locaux semble prête à composer y compris avec d'anciens ennemis, dans l'espoir d'obtenir des avancées politiques, de sécuriser le territoire et de préserver une forme d'autonomie.
À l'intérieur du Mother of Mercy Hospital, où les soins sont dispensés à tous, civils et combattants occupent les mêmes lits et « aucun incident n'a été signalé entre eux et la population civile », selon le docteur Tom Catena. Parmi eux, de jeunes soldats des FSR, qui sont soignés comme les autres.

Autour de Hassan Hamid, originaire du Darfour et blessé lors des combats près de Dilling, d'autres combattants se reposent, allongés, encore marqués par les opérations, fumant des cigarettes et échangeant quelques plaisanteries pour masquer la douleur. Malgré les accusations de crimes de guerre visant les FSR, le jeune homme défend son engagement : « Nous nous battons parce que le gouvernement [de Khartoum] ne fait pas assez. Il n'y a pas assez d'hôpitaux, d'infrastructures et d'écoles. Nous voulons un changement. » Pour l'instant, dans les monts Nouba, il dit avoir trouvé un refuge inattendu : « Je veux rester ici. Je veux vivre dans les monts Nouba pour toujours. »
Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI reçoit Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme.
Dans la deuxième partie de l'émission, il est question de l'ouvrage Lutter en rupture, Lutter en solidarité qu'a sorti Tsedek ! au mois de février 2026 aux éditions Premier matin de novembre. Entre essai et manifeste, le collectif y revient sur sa généalogie, définit son engagement et se projette dans un programme de lutte.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique.
Lundi 30 mars 2026.
Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement total du Hamas et des autres factions militaires. Total, c'est-à-dire pas seulement les armes lourdes comme les lance-roquettes, mais aussi les Kalashnikov et même les pistolets des dirigeants du Hamas et de leurs gardes du corps.
Cette exigence met le Hamas entre le marteau et l'enclume, entre la catastrophe et le désastre. S'il accepte de désarmer, ce sera le début d'une guerre civile à Gaza. Les milices armées par les Israéliens auront le champ libre. Elles ont pris leurs quartiers derrière la « ligne jaune » qui annexe de facto 60 % du territoire de la bande de Gaza, une zone vidée de ses habitants, où seules peuvent s'implanter les personnes autorisées par Israël. Et on peut douter qu'ils soient concernés par le désarmement, tant il semble que tout ce qui se trouve à l'est de la ligne jaune n'est plus considéré par les Israéliens et les Américains comme faisant partie de la bande de Gaza.
Ces gangs armés dépassent parfois la ligne pour venir commettre des enlèvements ou des assassinats, comme dernièrement celui de plusieurs membres de la police du Hamas. Celle-ci essaie de rétablir la sécurité en rouvrant les commissariats. Cela a redonné un peu de confiance aux Gazaouis. Il y a moins de vols, et il n'y a plus d'attaques contre les rares convois d'aide humanitaire. Au plus fort de la guerre, ces assauts étaient perpétrés par des clans plus ou moins mafieux, et Israël en accusait le Hamas. La population ici préfère que la police du Hamas conserve ses armes, parce qu'ils savent très bien ce qu'il se passerait si elle était désarmée. On en a eu un avant-goût après la prise du pouvoir par le Hamas en 2006, après, déjà, des affrontements entre Palestiniens. Les grandes familles de Gaza avaient profité de la période d'instabilité pour voler des voitures, kidnapper des gens, y compris des étrangers. C'était une première à Gaza.
Aujourd'hui on peut dire que la sécurité est assurée à 90 % par la police. Cela ne plaît pas du tout aux Israéliens, pour qui la police aussi doit être désarmée. C'est pour cela qu'ils visent régulièrement ses postes et ses voitures 4x4. Depuis la semaine dernière, jusqu'à ce 30 mars, plus de 20 policiers ont été tués.
Le véritable objectif d'Israël, c'est la guerre civile. Il a vu que, malgré le génocide, beaucoup de Gazaouis veulent résister en restant chez eux. Mais si une guerre civile éclate, ils partiront. Comme moi. Jusqu'à présent, je voulais résister jusqu'à la dernière minute en restant chez moi. J'ai fait le vœu de ne quitter Gaza que contraint et forcé. Mais si des Palestiniens commencent à s'entretuer pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la défense de la patrie, mais pour la vengeance ou pour le pouvoir, je serai parmi les premiers à quitter Gaza dès que ce sera possible. Je ne serai pas le seul. On a vu cela pendant la guerre civile au Liban. Beaucoup de Libanais ont quitté leur pays. Et je crois que c'est exactement ce que cherchent les Israéliens : le chaos.
Si le Hamas dépose les armes, certains pourront chercher à se venger. Le Hamas a gouverné Gaza avec une main de fer. Il a emprisonné et parfois torturé des gens. Certains de ses membres ont abusé de leur pouvoir.
La haine pourrait aussi se déchaîner contre les nouveaux riches, les profiteurs de guerre. Parmi eux, il y a les commerçants qui ont obtenu des Israéliens le monopole des importations de biens et de denrées alimentaires, les « influenceurs » qui ont fait fortune en créant des cagnottes en ligne pour aider les Gazaouis, mais qui ont gardé les dons, amassant parfois des sommes très importantes. Il y a les trafiquants de drogue et de tabac. Il y a ceux qui ont créé des ONG locales dans le seul but de recevoir des subventions des grandes ONG internationales, et qui prélèvent une partie des sommes, voire la totalité. Bien sûr, il y avait déjà des gens riches à Gaza avant la guerre, des entrepreneurs, des commerçants, ou des héritiers. Mais les riches d'aujourd'hui ont bâti leur fortune sur la misère de la majorité. La stratégie israélienne a fait disparaître la solidarité traditionnelle en créant cette nouvelle classe sociale qui ne se soucie pas des autres. Le jour où il n'y aura plus de sécurité, certains se vengeront de ces gens-là, qui le savent très bien. Ils s'y préparent en créant leurs propres milices.
Malheureusement il n'y a dans ce plan Mladenov aucune exigence concernant Israël. D'ailleurs, même s'il en comportait, les Israéliens feraient ce qu'il leur plaît, et en toute impunité, comme d'habitude. Ils ne respectent pas le cessez-le-feu soi-disant garanti par les États-Unis, contrairement au Hamas, qui n'a pas d'autre choix. Seul l'intensité des bombardements a baissé, mais il y en a quand même tous les jours. Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement. La deuxième phase, qui prévoyait le retrait de l'armée israélienne et un passage fluide des Gazaouis par le terminal de Rafah, n'est pas appliquée. Les passages sont soumis à des conditions très complexes, surtout pour les retours.
L'aide humanitaire n'entre qu'au compte-gouttes, et va en diminuant. On voit très bien que les Israéliens n'ont aucune intention de s'engager à quoi que ce soit. Le plan états-unien est une série d'ordres auxquels le Hamas doit obéir. Voilà pour le marteau. Et pour l'enclume : que se passera-t-il si le Hamas refuse de déposer les armes ? La réponse d'Israël serait la reprise du génocide sur une grande échelle, une augmentation du rythme des incursions terrestres d'ampleur, et peut-être un resserrement du blocus pour revenir à l'arme de la famine. Les Israéliens resserreront l'étau contre la population, et le monde laissera faire, comme pendant les deux ans et demi où le génocide battait son plein. Gaza replongerait dans un enfer où le Hamas serait toujours là et armé, et où la population ne pourrait pas vivre. Aujourd'hui, 90 % des Gazaouis dépendent de l'aide humanitaire et vivent dans la rue, sous la tente, dans des conditions très difficiles. Les ONG internationales qui opèrent encore à Gaza, surtout avec leurs hôpitaux de campagne, seront totalement interdites. Pour l'instant elles sont toujours présentes, mais trente-sept d'entre elles sont menacées d'expulsion imminente par Israël. Elles fonctionnent de façon partielle, en puisant dans leurs réserves, car elles n'ont plus le droit d'importer des médicaments ou du matériel médical.
Le monde dira que le Hamas ne veut pas céder, qu'Israël a le droit de se défendre et de s'étendre, et donc le droit d'étrangler les Palestiniens. Voilà pourquoi le Hamas n'a le choix qu'entre la catastrophe et le désastre. Le désastre s'il accepte de désarmer, et la catastrophe s'il refuse. Si la guerre civile s'installe, beaucoup de Gazaouis voudront partir. Si le génocide reprend, ils finiront par être déportés. Quelle que soit le moyen, le but est le même : le nettoyage ethnique de toute la population de Gaza.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Des trois pays du Maghreb, le Maroc se situe le plus fermement du côté des attaques états-uniennes et israéliennes contre l'Iran. Plus surprenante est la position de l'Algérie et de la Tunisie qui, rompant avec leur positionnement traditionnel, cherchent à s'attirer les bonnes grâces du président états-unien Donald Trump.
La guerre contre l'Iran par Israël et les États-Unis intervient alors que des négociations sur le Sahara occidental sont en cours sous l'égide des États-Unis et de leur président Donald Trump. Washington, qui a déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur ce territoire, soutient Rabat dans ce conflit. Par-delà cette première contrainte, le positionnement du Maroc est conditionné par le partenariat stratégique et économique dans lequel ce pays est engagé avec l'administration Trump d'une part, mais aussi avec Israël depuis la normalisation des relations bilatérales en 2020.
Ces paramètres expliquent que Rabat ait condamné les tirs de missiles iraniens contre les pays du Golfe, sans exprimer la moindre réserve sur l'opération lancée contre l'Iran. L'attitude du Maroc paraît d'autant plus cohérente qu'en juin 2025, lors de la guerre dite « des 12 jours » qui avait opposé déjà Israël, puis les États-Unis à l'Iran, Rabat n'avait publié aucun communiqué officiel.
L'hostilité du Maroc à la République islamique d'Iran est ancienne. La première rupture entre les deux pays remonte à 1980, lorsque l'Iran de l'ayatollah Ruhollah Khomeiny reconnaissait le mouvement indépendantiste du Front Polisario. La seconde date de 2018, le Maroc avait alors rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran, l'accusant de livrer des armes au Front Polisario. Il n'est donc pas étonnant de voir les autorités politiques marocaines qualifier, en mars 2026, d'« abjectes » les frappes iraniennes sur les pays du Golfe, considérant cette agression comme une « violation flagrante de la souveraineté nationale de ces États, inacceptable à leur sécurité et une menace directe à la stabilité de la région. »1
Cette position n'est pas partagée par l'ensemble des formations politiques marocaines. Certaines d'entre elles, comme le Parti de la justice et du développement (PJD) ou la Fédération de la gauche démocratique (FGD), ont publié des communiqués condamnant l'attaque contre l'Iran. D'autres ont appelé à des actions, comme le Groupe d'action nationale pour la Palestine qui voulait organiser un sit-in pour « dénoncer l'agression sioniste américaine contre l'Iran ». Mais les rassemblements ont été empêchés par les autorités, tout comme la manifestation du 2 mars à Tétouan, organisée par le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation avec Israël, et qui rassemble des ONG et des partis politiques.
L'opposition à l'attitude officielle du Maroc est également venue du monde religieux. Dans un communiqué signé par plusieurs oulémas marocains, ces derniers ont exprimé leur solidarité avec l'Iran en tant que pays musulman. Le théologien Ahmed Raïssouni, qui avait autrefois cofondé et dirigé le Mouvement unicité et réforme (MUR), véritable matrice idéologique du PJD, avant de présider l'Union internationale des oulémas musulmans (UIOM), a exprimé un positionnement sans ambiguïté : « Je suis avec l'Iran parce qu'ils sont musulmans et parce qu'ils sont opprimés. Je suis contre les agresseurs criminels et leurs alliés2 ». Même si elles émanent d'une figure paradoxale qui a toujours défendu la séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux dans un pays où le roi est commandeur des croyants, ces déclarations remettent explicitement en cause le positionnement officiel du Maroc dans le camp anti-Iran.
Mais les autorités de Rabat ne font pas grand cas de ces voix et assument leur posture solidaire des pays du Golfe avec lesquels elles entretiennent des liens solides. Les bénéfices que le Maroc tire de son partenariat avec les États-Unis et avec Israël expliquent l'absence de dénonciation de leurs bombardements. En 2020, Donald Trump reconnaissait la marocanité du Sahara occidental, ouvrant la voie à des changements de positionnement d'autres États, comme l'Espagne ou encore la France sur cette question. C'est aussi l'administration Trump qui multiplie les rencontres en 2026, de manière à clore le conflit en privilégiant l'option marocaine d'une autonomie sous souveraineté marocaine. Elle a aussi soutenu Rabat lors du vote historique du 31 janvier 2026 de la résolution 2797 du conseil de sécurité de l'ONU reconnaissant le plan d'autonomie marocain comme la référence principale d'une solution au conflit.
La contrepartie de ce soutien était la signature par le Maroc des accords d'Abraham en 2020. Dès lors, l'administration Trump considérait ce pays comme un acteur de stabilité au Maghreb et en Afrique, jugé digne d'être récompensé. Le Maroc a été invité par Donald Trump à rejoindre le Conseil de la paix, et devrait également participer à la force internationale de stabilisation à Gaza, en envoyant des soldats sur place.
Ces bonnes manières faites au Maroc ne se limitent pas au dossier du Sahara : les droits de douane imposés aux pays du Maghreb sont nettement plus faibles pour le Maroc (10 %), au lieu de 30 % pour l'Algérie et 25 % pour la Tunisie. Autre signe de distinction, Donald Trump pense transférer le siège du commandement des États-Unis pour l'Afrique (Africom) de Stuttgart à Rabat, qui accueille régulièrement l'exercice multinational African Lion, conduit par Africom. Ces différents gains, auxquels s'ajoutent les investissements états-uniens au Sahara occidental3, ne peuvent être remis en question par la guerre contre l'Iran.
D'autant que le Maroc est engagé dans une coopération avec Israël, comme l'atteste l'achat d'un système de défense antiaérienne Barak MX4, ou l'installation d'une usine de drones du groupe israélien BlueBird Aero Systems dans la province de Benslimane, près de Casablanca, qui entrera en service en avril 2026. Ce double partenariat dont bénéficie le Maroc le place naturellement dans le camp des anti-Iran. Face à ses détracteurs, Rabat n'hésite pas à mettre en avant son rôle de médiateur au service des Palestiniens, que ce soit pour débloquer des fonds, retenus par Israël, destinés à l'Autorité palestinienne, ou encore pour permettre à l'aide humanitaire d'entrer dans Gaza, sans grand succès pour l'instant.
Si l'attitude du Maroc s'inscrit dans le sillage des accords d'Abraham, la position algérienne confirme une rupture avec ses principes diplomatiques, et vis-à-vis de l'Iran. Le 1er mars, le ministre algérien des affaires étrangères, Ahmed Attaf, a exprimé « la solidarité totale de l'Algérie avec les pays arabes frères qui ont été victimes d'attaques militaires ». En revanche, Alger n'a pas déploré la mort du Guide suprême Ali Khamenei, alors qu'elle avait réagi, lors de la « guerre des 12 jours », aux bombardements israéliens sur le sol iranien en évoquant « une agression qui n'aurait pas été possible sans l'impunité dont jouit l'agresseur ». Le 13 juin 2025, l'Algérie avait aussi appelé le Conseil de sécurité des Nations unies à « assumer pleinement sa responsabilité de protéger la paix et la sécurité internationales ».
Bien sûr, cette rupture avec Téhéran n'est pas une première. Il y eut un grand moment de froid entre les deux pays, de 1993 à 1999. Alger accusait alors l'Iran de soutenir et de financer les groupes armés islamistes dans le contexte de la décennie noire, et avait rompu ses relations avec Téhéran. Mais le président Abdelaziz Bouteflika les a rétablies en 2000. Ses homologues iraniens Mohammad Khatami et Mahmoud Ahmadinejad s'étaient rendus à Alger en 2004 et 2007. En 2026, Ali Khamenei y était même attendu pour une visite officielle dont la date restait à déterminer.
Ces dernières années, l'Algérie avait défendu le droit de l'Iran d'acquérir la technologie nucléaire à des fins pacifiques. Les relations avaient retrouvé leur niveau de proximité de l'année 1980. Dans le contexte de la guerre entre l'Irak et l'Iran (1980-1988), Alger avait mis en œuvre sa diplomatie en jouant un rôle majeur dans la libération des otages de l'ambassade états-unienne5, qualifiant l'Iran de « pays tiers ami ». Aujourd'hui pourtant, elle ne condamne pas les attaques israéliennes et états-uniennes.
Soucieuse de ménager Donald Trump, l'Algérie estime que cette guerre pourrait peut-être lui offrir l'opportunité de se positionner comme acteur économique. Si la guerre au Proche-Orient s'inscrit dans la durée, Alger pourrait profiter de sa proximité géographique avec l'Europe et être tentée d'augmenter sa production de barils afin d'exporter son pétrole vers des pays en difficulté d'approvisionnement. Selon une information du média spécialisé dans les affaires énergétiques Attaqa, reprise par Algérie 360 le 2 mars 2026, le pays pourrait également se positionner en recours gazier stratégique pour satisfaire une demande de plus en plus grande dans le contexte de la guerre en Iran et en Ukraine. Ses ventes de gaz destinées au Vieux Continent peuvent s'intensifier, à travers les gazoducs Trans-med et Medgaz qui passent sous la Méditerranée. Une perspective toutefois discutable compte tenu de l'état du secteur gazier et pétrolier et de sa productivité.
Alger espère aussi sortir de son isolement diplomatique et stratégique auquel sa rigidité doctrinale et son incapacité à s'adapter aux évolutions géopolitiques ont largement contribué. Depuis 2021, le pays s'est brouillé avec la plupart de ses voisins : le Maroc en 2021, l'Espagne en 2022 pour reconnaissance de la marocanité du Sahara et la France en 2024 pour la même raison. La même année, Alger était en froid avec les Émirats arabes unis6. Sur son flanc sud, l'Algérie, traditionnellement influente dans les pays du Sahel, a été rejetée par les nouveaux gouvernements issus des coups d'État militaires — Mali, Burkina Faso et Niger —, tandis que ces États se sont regroupés dans l'Alliance des États du Sahel (AES) qui participe à la recomposition de la géopolitique de la région. Enfin, en s'éloignant progressivement de la Russie, son partenaire historique, Alger éprouve des difficultés à peser dans le conflit libyen.
Consciente de cette solitude, le pays a décidé d'opérer un rapprochement avec Washington. Ce choix explique sa non-participation au vote de la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU sur l'autonomie du Sahara occidental ou encore la non-condamnation des bombardements d'Israël et des États-Unis.
Comme pour Alger, le changement de posture vis-à-vis de l'Iran est de mise pour la Tunisie. Le président Kaïs Saïed s'était en effet rapproché de Téhéran ces deux dernières années. Les deux pays ont exprimé leur volonté de s'engager dans une coopération technologique dans le domaine de l'intelligence artificielle (IA). Le chef de l'État s'est également rendu à Téhéran en mai 2024 suite à la mort du président iranien Ibrahim Raïssi. Lors de la « guerre des 12 jours » contre l'Iran, Tunis avait dénoncé une atteinte à la souveraineté et à la sécurité de la République islamique, une violation flagrante de la Charte des Nations unies et de toutes les lois et coutumes internationales.
Le communiqué du ministère tunisien des affaires étrangères du 1er mars 2026 est radicalement différent : il n'évoque pas l'assassinat du guide Ali Khamenei, ne condamne ni Israël ni les États-Unis — qui ne sont même pas cités — et se contente d'appeler à la sagesse et au retour à la table des négociations.
Mais contrairement à l'Algérie, qui interdit toute manifestation de protestation contre les bombardements de l'Iran, la colère des Tunisiens a pu s'exprimer dans le centre-ville de la capitale au neuvième jour de la guerre. Les participants ont pu agiter des drapeaux iraniens et des drapeaux palestiniens, ainsi que des portraits d'Ali Khamenei. En revanche, Tunis a donné des gages à Washington en arrêtant sept membres de la campagne Global Sumud Flottilla qui a organisé un départ de bateaux pour briser le siège de Gaza à l'été 2025, et s'apprêtait à refaire de même en avril 2026. Ils et elles ont été accusés de « blanchiment d'argent » dans le cadre de la collecte de fonds pour la flottille.
Dans un communiqué publié le 17 mars, plusieurs organisations, dont la Ligue tunisienne des droits de l'homme, ont dénoncé un recours « abusif » à ces accusations dans des affaires à caractère politique. Pour ces collectifs, l'objectif ne se limite pas à empêcher le départ de navires vers Gaza, mais vise plus largement à affaiblir le mouvement de soutien à la cause palestinienne. Elles accusent également le régime de « s'être contenté pendant des années de discours et de slogans sur les droits des Palestiniens, sans prendre de mesures concrètes pour les soutenir ».
Ces arrestations confirment l'embarras de l'exécutif tunisien. Depuis quelques années, sa diplomatie était quelque peu calquée sur la diplomatie algérienne. En outre, le souverainisme mis en avant par le président Saïed ne lui permet pas de se brouiller avec Donald Trump, l'armée tunisienne étant en partie financée par les États-Unis. Enfin, le pays bénéficie de l'aide financière de certains États du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite. Autant dire que Carthage dispose d'une marge de manœuvre étroite et n'a plus d'espace diplomatique et géopolitique pour faire entendre une quelconque singularité. Comme l'Algérie, la Tunisie n'a plus les moyens d'être dans la dissidence diplomatique.
1NDLR. Dans un communiqué du ministère des affaires étrangères, de la coopération africaine et des Marocains résidant à l'étranger, 28 février 2026.
2Jassim Ahdani, « Au Maroc, le cas iranien divise », Jeune Afrique, 5 mars 2026.
3En août 2025, le département d'État a donné son feu vert à ces investissements avec un premier programme de 5 millions de dollars (4,3 millions d'euros).
4NDLR. Construit par la coentreprise entre Israel Aerospace Industries (IAI) et la société Rafael (Rafael Advanced Defense Systems).
5NDLR. Du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981, 52 diplomates et civils états-uniens sont retenus en otage par des étudiants iraniens dans l'ambassade des États-Unis à Téhéran.
6NDLR. Le gouvernement algérien reproche aux Émirats une politique régionale interventionniste, notamment en Libye, au Mali et au Soudan, des investissements au Sahara occidental et des tentatives d'ingérence dans les affaires intérieures algériennes.
Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort.
Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment.
Depuis le 28 février 2026, date à laquelle les États‑Unis et Israël ont lancé des frappes massives contre l'Iran, un fossé saisissant s'est creusé entre le récit officiel et la réalité des faits. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou nous explique que cette guerre contre l'Iran serait menée… pour aider le peuple iranien à se débarrasser de son régime. Pourtant tout le monde le sait : les bombes ne libèrent jamais un peuple. Elles tuent, détruisent… et leur usage est clairement illégal au regard du droit international.
Avec Sarra Grira, rédactrice en cheffe d'Orient XXI, Sylvain Cypel, journaliste et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, Bernard Hourcade, géographe, spécialiste de l'Iran et membre du comité de rédaction d'Orient XXI. Une émission présentée par Yanis Mhamdi, journaliste de Blast.
Les ami·e·s de Marina Da Silva (1958–2026), journaliste engagée, circassienne aérienne et féministe, ont organisé une soirée hommage le 9 mars 2026 au Théâtre de la Ville de Paris.
La soirée a mis en lumière les multiples facettes de sa personnalité et de ses engagements. D'abord sur le terrain de la solidarité internationale, notamment avec les peuples palestinien et libanais. Passionnée de théâtre, elle a créé des liens entre des troupes au Proche-Orient, en France et au Portugal, dont elle était originaire. En un mot, elle a joué le rôle souvent modeste de passeuse entre les personnes, les institutions, les idées, résistant aux vents mauvais du repliement, de la haine de l'autre, du fascisme.
Dans son dernier essai, La Mort est en train de changer, l'essayiste et romancière franco-libanaise interroge l'effondrement de l'humanité après la guerre génocidaire et explore les chemins possibles pour faire émerger un nouvel espoir.
Pourquoi écrire en pleine guerre génocidaire à Gaza ? D'emblée, l'essayiste et romancière franco-libanaise Dominique Eddé donne un début de réponse : « Écrire pendant ce temps est une épreuve à la limite de l'obscénité. Ne pas écrire, alors qu'on peut donner du fil à retordre à la haine, est encore moins glorieux. Je vais donc essayer d'écrire. » La Mort est en train de changer réussit à réhabiliter la pensée comme quête de sens et mode de résistance. Si Gaza est le point de départ et d'articulation, l'ambition de l'autrice est plus large : saisir les ressorts de la défaite générale et esquisser des chemins d'éveil collectif.
Pour Eddé, l'interdiction de nommer le génocide à Gaza révèle un aveuglement indigne auquel elle oppose une lucidité politique ancrée dans la nécessité de reconnaître le mal historique infligé aux Palestiniens : « Israël est un État qui n'a pas attendu Nétanyahou pour humilier, coloniser, déposséder le peuple palestinien. » En dix-huit chapitres, l'autrice s'emploie à déchiffrer cette réalité politique tout en dénonçant la complicité et l'hypocrisie des régimes arabes.
Partant de Gaza, « le point culminant de l'inconcevable accepté », l'essai a pour objectif majeur de « ramener la dimension mentale, la dimension psychique dans l'appréhension des conflits ». Il s'agit d'interroger un monde piégé dans une « lâcheté du raisonnement » qui sacrifie le sens de l'altérité. En s'appuyant sur l'exemple de Vladimir Jankélévitch, « blessé à vie par l'antisémitisme et le nazisme », mais signataire en 1982 d'une tribune dénonçant l'invasion israélienne du Liban1, Eddé appelle à « résister contre ceux qui prennent le temps en otage » et à pratiquer une pensée en mouvement, à la fois courageuse et inventive.
L'analyse d'Eddé investit d'abord le lien entre la sexualité et la guerre : « Le nœud psychotique du politique est sexuel et métaphysique, il tient à la capacité de l'être à payer le prix de la finitude, à consentir à la disparition, à l'adieu. » Ainsi, l'invasion du territoire perpétue souvent celle du corps. Estimant que les slogans illusoires des droits humains ont déresponsabilisé une humanité toujours livrée à ses instincts de destruction, Eddé nomme « perte de l'être » le processus de désintégration, à la fois individuel et collectif, qui autorise tous les crimes.
L'essai éclaire les conséquences dévastatrices de la politique israélienne qui, en programmant l'effacement de la Palestine, favorise la montée de l'antisémitisme à la faveur du « pire des amalgames dans l'esprit de ceux que l'on humilie, que l'on dresse ainsi contre soi ». Par ailleurs, le refus de comprendre la souffrance palestinienne en temps réel et le réveil survenu après l'irréparable trahissent une « mort clandestine de la conscience », comme si cette dernière avait besoin d'un « temps de récupération et d'absence ». Eddé appelle donc à réinscrire la pensée dans l'exigence et le temps long : « L'humanisme n'a de sens que s'il se fonde sur une conscience rigoureuse de l'histoire, de ses dettes accumulées. »
Ce souci d'historicisation n'empêche pas l'autrice de penser le présent, comme dans le chapitre consacré au « trumpisme ». Pour elle, le président étatsunien est à la fois le résultat et le raccourci d'un monde dissocié de la réalité, guidé seulement par la puissance de l'image et la logique de la toute-puissance et du court terme : « Il n'incarne pas l'accident, il en est le triomphant et charismatique survivant. Il est le peu qui reste de la langue une fois le langage écrasé. »
En écho au titre de l'essai, l'autrice examine notre rapport à la mort et la manière dont il a infiltré le langage et le temps : « De point final qu'elle était, la mort s'est muée en point-virgule, en virgule. Elle a perdu de son caractère implacable. » L'analyse de ce déplacement épistémique se prolonge avec le questionnement du besoin d'un dieu omniprésent dans le langage quotidien et sommé de pallier la défaite de la pensée dans le monde arabe. Néanmoins, un échange avec Imane, une brodeuse syrienne réfugiée au Liban et fidèle à sa religion, amène Eddé à revoir sa pensée : « Quand j'écrivais que Dieu est un recours permanent, une excuse, je passais à côté du dieu qui sauve, du dieu intime de la foi. » Grâce à la rencontre de l'autre, l'autrice mesure l'importance de la circulation de la parole, seul moyen de libérer le savoir.
Deux autres questions essentielles traversent l'essai : le rapport au temps et la tension entre l'individu et la communauté. Dénonçant la faillite des élites intellectuelles, mais saluant la liberté des jeunes générations, Eddé appelle à rompre avec cette « esthétique de l'intelligence » qui isole le savoir derrière une parole hermétique. Une relecture critique des écrits du philosophe et romancier Emil Cioran lui permet notamment de souligner le risque d'une essentialisation « du juif » et, plus généralement, de toute « vision indifférenciée d'une communauté au détriment de l'individu, qui contribue à l'antisémitisme d'un côté, à l'abus d'identité de l'autre ».
Eddé voit dans les manuscrits de Kafka, sauvegardés par Max Brod contre la volonté de l'auteur, un écho à cette Palestine destinée à survivre malgré les tentatives d'anéantissement. Pour Eddé, l'avenir passera par « une nouvelle conception de la citoyenneté », une utopie active débordant les normes religieuses et nationalistes. Dans ce contexte, la lutte antiraciste doit combattre les « différents visages, strates, mécanismes du racisme » en s'appuyant sur la narration partagée et le refus de « l'avilissement de la souffrance ».
Hanté par l'actualité, mais libre dans son cheminement, l'essai est le reflet d'une pensée en reconstruction. La fin prend la forme d'un journal qui suit les soubresauts de la guerre tout en continuant d'interroger l'effacement de l'Europe, le mépris du droit international, la « tyrannie des intérêts » ou encore le rôle des réseaux sociaux, devenus parfois « de formidables fournisseurs de contre-mensonges ».
Sans surprise, le rapport au langage hante la pensée de l'autrice. Car comment écrire aujourd'hui avec un « vocabulaire déshabité » ? Dans quelle mesure peut-on manier des mots au « potentiel criminel » ? Quelle place pour l'écriture et la pensée à l'âge de l'IA, cette « machine à calculer et à penser sans s'encombrer de l'être » ? Selon Eddé, il faut cultiver l'obsession de la vérité, lutter contre ses conflits intérieurs et reconnaître la beauté qui résiste à l'horreur. La seule écriture possible est celle qui travaille le texte dans le sens du vécu : « Je voudrais que mes nerfs malades participent à mes phrases de manière à les faire trembler comme je tremble. »
Il y a dans cet essai quelque chose de l'ordre de la mise à nu de soi et du monde, adossée à une ouverture lumineuse sur l'autre et sur l'avenir. Pour sortir de la crise, Eddé appelle à évacuer « la pression des non-dits » et à « troquer le miroir contre la fenêtre ». Ce double mouvement se décline tout au long de l'essai, notamment dans la critique simultanée des ravages du sionisme et de la « panne de pensée » dans des sociétés arabes qui souffrent encore de la perte de la présence juive.
Eddé écrit et pense en présence du monde, seule manière d'en saisir les blessures. Par-delà son Liban natal, qui revient régulièrement comme « laboratoire utile » à la pensée critique et « formidable poste d'observation » des maux de l'époque, l'essai est parsemé de voix et d'images qui éclairent ou prolongent « le vécu de la pensée » : le souvenir ému d'une marche au Yémen, la voix précieuse de Rami Abou Jamous, ou encore le visage obsédant d'une petite fille mourante. Pour creuser les sillons de sa pensée dialogique, Eddé convoque plusieurs figures littéraires et intellectuelles, dont les écrivains Marcel Proust, John Steinbeck, Fiodor Dostoïevski et Charlotte Delbo, l'islamologue Louis Massignon, la philosophe Anne Dufourmantelle et les historiens Sophie Bessis et Ilan Pappé.
Certes, quelques réflexions de l'autrice gagneraient à être nuancées ou complétées. Ainsi, l'attention portée à la dimension mentale et psychique ne doit pas occulter les agendas géopolitiques et économiques, notamment ceux du président Trump. Par ailleurs, plusieurs travaux, comme ceux de l'historien Todd Shepard sur la décolonisation et la révolution sexuelle en France2, montrent que le sexuel est loin d'être « quasi absent dans l'écriture de l'histoire ». Enfin, l'idée que les sociétés arabes auraient en commun « une même addiction à la fatalité » et « au transfert des responsabilités » ne peut que freiner l'élan de pensée actif et responsable que l'autrice appelle de ses vœux.
L'essai de Dominique Eddé n'en demeure pas moins original et bouleversant, surtout dans sa manière implacable de soumettre les failles du monde, du langage et de l'autrice elle-même à un considérable effort d'analyse et de compréhension, loin des discours convenus. En s'acharnant à parler « de personne à personne », Eddé nous révèle ce que peut la pensée exigeante et sincère en ces temps de faillite morale.
1« Des intellectuels juifs français dénoncent la politique de Jérusalem », Le Monde, 17 juin 1982.
2Voir Todd Shepard, Mâle décolonisation. L'homme arabe et la France, de l'indépendance algérienne à la révolution iranienne, (Payot & Rivages, 2024) et Sex, France, and Arab Men, 1962–1979 (University of Chicago Press, 2021, non traduit).
A-t-on assisté à l'esquisse d'un règlement du conflit du Sahara occidental qui déchire le Maghreb depuis plus de cinquante ans et qui se ferait au profit du Maroc ? Il est trop tôt pour le dire, mais une étape semble avoir été franchie à Madrid les 8 et 9 février 2026. Deux semaines après cette réunion, de nouvelles négociations, à huis clos, se sont tenues les 23 et 24 février à Washington, montrant la volonté des États-Unis de résoudre la question en contournant la consultation des populations saharaouis.
Organisée dans les locaux de l'ambassade étatsunienne à Madrid les 8 et 9 février, la rencontre sur le Sahara occidental a réuni tous les protagonistes du conflit — le Front Polisario, l'Algérie, le Maroc et la Mauritanie — à l'initiative du président Donald Trump. Celui-ci avait reconnu fin 2020 la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, en échange de l'établissement de relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. Sans désigner de vainqueur ni de vaincu, le président américain semble avoir entériné que la négociation ne portera que sur la proposition d'une autonomie, certes élargie, pour le Sahara occidental, écartant l'idée d'une indépendance.
Sept ans après les dernières négociations directes, l'administration Trump se montre bien décidée à clore le conflit du Sahara occidental. C'est d'ailleurs bien sous son égide que la rencontre a été placée, malgré la présence de Staffan de Mistura, l'envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara.
La réunion avait pour objectif de parvenir à un accord-cadre d'ici le printemps. Le Front Polisario et l'Algérie, qui parlaient d'une même voix, ont évoqué, comme ils en ont l'habitude, l'autodétermination du peuple sahraoui. Or, les discussions portaient bien sur l'autonomie du Sahara au sein d'un Maroc souverain.
Contrairement à la résolution 2797 des Nations unies du 31 octobre 20251, qui appelait avec prudence à des négociations « prenant pour base » le plan marocain d'autonomie, les organisateurs de la rencontre ont bien précisé aux participants que le plan d'autonomie, actualisé par le Maroc, était « le seul document sur la table ». À la différence du plan Baker proposé par l'ancien secrétaire d'État des États-Unis et envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara, l'autonomie n'est pas conçue comme une étape vers l'indépendance, mais bien comme une solution définitive ; il n'y aura pas de référendum d'autodétermination.
Contrairement au plan proposé par le Maroc en 2007, qui ne comptait que trois feuillets, le projet discuté en comportait quarante et était composé de neuf chapitres et quarante-deux clauses. Cette refonte totale a été coordonnée par trois conseillers royaux : le diplomate Taïeb Fassi Fehri, le constitutionnaliste Omar Azziman, et Fouad Ali Al-Himma, le principal conseiller du roi Mohammed VI, qui a veillé aux équilibres politiques entre un Sahara autonome et les autres régions du royaume.
Ce plan prévoit la création d'une région autonome dotée d'un gouvernement, d'un parlement et d'une justice aux compétences propres. Cependant, Rabat conservera les droits régaliens : la défense nationale, la politique étrangère, la monnaie, la nationalité et les symboles de la souveraineté, comme le drapeau.
Si le Front Polisario et, en arrière-plan, l'Algérie semblent avoir accepté ce schéma d'autonomie, des divergences ont porté sur la répartition des compétences entre la région et l'État central. Le Front Polisario, certainement appuyé par Alger, et le Maroc ont essayé de défendre leur propre conception de l'autonomie : la plus large possible pour les premiers, la moins distincte des autres régions du Maroc pour le second. Des tiraillements évidents, mais qui se font alors que le rapport de forces favorise clairement le Maroc, avec le soutien clair de Donald Trump.
Les concepteurs marocains de ce plan avaient pour principale préoccupation de penser cette région comme une partie intégrante d'un ensemble national. Ils ont pris soin de mentionner que les autorités autonomes étaient dans l'obligation d'« agir dans le respect de l'unité de l'État », et de la « cohérence des politiques publiques nationales ». Ainsi, pour Rabat, le chef du gouvernement régional devra être nommé par le roi et non élu. Il ne saurait être question d'un wali (gouverneur) différent des autres régions du royaume. Au Sahara comme ailleurs, il sera le représentant de l'État central et le garant de sa présence : il incarnera le lien entre cette région et l'unité nationale du pays. Que ce soit sur le plan politique, sur le plan juridique ou encore au niveau économique, il s'agit d'abord de préserver l'unité du pays et de ne pas créer d'asymétrie entre les régions.
De son côté, le Front Polisario défend l'instauration d'une vraie autonomie. Pour l'organisation, le chef de l'exécutif régional doit tirer sa légitimité du suffrage universel et non du roi dont il ne peut être le simple représentant. Ces approches différentes sont d'autant plus importantes que, selon le texte proposé, le chef du gouvernement régional jouira de vraies prérogatives : il dirigera l'administration régionale, nommera les hauts fonctionnaires régionaux, prendra les initiatives législatives. Il sera également responsable devant le Parlement.
Les débats autour du pouvoir du wali renvoient au particularisme de cette région. Pour les Marocains, cette large autonomie n'est pas concevable, puisqu'elle suppose une refonte totale de leur architecture institutionnelle. Dans la mesure où ils ont le sentiment d'avoir vaincu la partie adverse, ils ne sont pas disposés à céder. La difficulté réside alors dans un compromis sur des instances qui pourraient paraître indépendantes, mais qui s'inscrivent en réalité dans le système politique marocain existant.
À titre d'exemple, si le nouveau plan prévoit un ordre juridictionnel régional doté de tribunaux de première instance, d'une cour d'appel et d'une cour supérieure relevant du droit régional, ces juridictions rendront toutefois leurs décisions au nom du Roi. Autrement dit, même décentralisée, la justice émanera du Roi, alors que le texte mentionne une « marge d'autonomie significative dans l'application du droit ».
L'autonomie de la région dépendra également beaucoup de la manière dont seront gérées ses ressources. Compte tenu de ses eaux poissonneuses et de son phosphate, le Sahara dispose d'un énorme potentiel en matière d'énergies renouvelables. Dans le plan proposé, seule une partie de ses revenus reviendront à la région, selon un pourcentage à négocier. C'est à ce niveau que le Front Polisario, appuyé par l'Algérie, pourrait demander davantage d'autonomie dans la gestion des ressources naturelles. Car, pour l'heure, les ressources du Sahara sont liées aux impôts fonciers régionaux et à une redevance sur l'exploitation des richesses naturelles.
Le contrôle de l'argent provenant des richesses du Sahara se fera sous le contrôle de la Cour des comptes du royaume du Maroc. Les projets énergétiques et les mines seront soumis à un encadrement légal strict. Quant aux investissements étrangers, ils seront soumis à un double contrôle : celui des autorités régionales et celui des organes centraux de l'État marocain. Pour ce territoire riche et ouvert sur l'Atlantique, il n'est pas question de laisser s'installer une souveraineté économique susceptible d'affaiblir le Maroc.
La question de l'identité régionale se pose également avec acuité compte tenu du retour des exilés de Tindouf en Algérie. Le plan proposé par Rabat leur consacre des dispositions précises. Le retour de ces Sahraouis, qui concerne environ 165 000 personnes selon ce plan, se fera sur la base du volontariat, et sur vérification de leur identité par un comité qui sera mis en place. Cette structure aura vocation à les enregistrer, à estimer leur durée de résidence avant le conflit, leurs liens familiaux, etc. Le document officiel, qui n'a pas été rendu public, ne mentionne pas l'association des Sahraouis à cette évaluation. Rabat est à la manœuvre, et la position d'Alger reste inconnue. Cette question est d'autant plus délicate que le texte discuté précise que ces Sahraouis devront être désarmés et renoncer à leur revendication en faveur d'une indépendance. Une procédure d'amnistie est prévue, à l'exclusion des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.
Si le schéma d'autonomie entend faire table rase du combat pour l'autodétermination, il prend néanmoins en compte l'identité sahraouie, dite « hassanie » — en référence à la langue parlée par les Sahraouis et proche de l'arabe. Rabat prévoit ainsi la création d'un institut dédié afin d'en promouvoir la langue et d'organiser des manifestations culturelles. Cette identité, assimilée à d'autres expressions régionales, est considérée comme une composante du Maroc et doit se fondre dans l'identité nationale.
L'identité sahraouie a longtemps été au cœur des revendications du Front Polisario, d'où la présence d'une clause excluant tout droit à la sécession. L'objectif pour le Maroc est d'intégrer une population reconnue pour sa spécificité culturelle et tribale, sans envisager l'indépendance de la région.
Le Maroc sait qu'une grande autonomie accordée à ce qu'il a toujours appelé « les provinces du sud », inciterait les autres régions, et notamment les plus frondeuses comme le Rif, à revendiquer les mêmes droits. Le royaume n'est pas prêt à abandonner la centralité du pouvoir pour un schéma fédéral, même si les rédacteurs de ce plan se sont inspirés de certaines mesures adoptées dans des États organisés sur ce modèle.
Une fois négocié, ce statut d'autonomie sera soumis à un référendum complètement distinct de celui que voulaient le Front Polisario et l'Algérie. Il sera question d'une consultation qui concerne tous les Marocains, et non uniquement les habitants du Sahara. Rabat considère qu'il s'agit d'une modification de l'architecture constitutionnelle du royaume, et qu'elle concerne donc les 37 millions de Marocains. Volontairement ou non, les quelques articles parus dans la presse algérienne sur cette réunion de Madrid faisaient une confusion entre les deux types de consultations.
1La résolution 2797 prolonge le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) au mois d'octobre 2026.
Depuis février 2024, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien, décrit les ravages de la guerre génocidaire contre la population gazaouie sur Orient XXI. Pour ce travail exceptionnel, il a obtenu, en octobre 2024, le prix Bayeux des correspondants de guerre dans la catégorie presse écrite, ainsi que le prix Ouest-France.
Depuis le 29 novembre 2024, ses articles sont aussi rassemblés dans un livre publié aux éditions Libertalia, dans la collection Orient XXI. Une réimpression, augmentée de plusieurs articles, est disponible depuis février 2025.
Nous vous proposons de lire des extraits de la préface et de la présentation écrites par Leïla Shahid (1949-2026) et Pierre Prier.
Orient XXI cherchait pour porter la voix de Gaza un professionnel indépendant qui puisse travailler dans des circonstances aussi dramatiques, et qui rende compte par l'écriture. Rami est tout cela. Il raconte avec rigueur les guerres internes entre le Hamas et les clans mafieux, analyse les projets israéliens, trouve en permanence des sujets qui rendent compte du lent étouffement de toute une société, dans la terreur des bombardements. Cela va des ravages causés par la pénurie de cigarettes à la destruction systématique du cadastre, aux descriptions cliniques de la faim qui tord le ventre des enfants, aux drones armés qui rôdent comme des oiseaux de proie. Rami décrypte la stratégie israélienne pour rendre invivable la bande de Gaza, de l'arme de la famine à l'interdiction de tout produit d'hygiène, moyens d'un nettoyage ethnique à l'issue duquel les 2,3 millions d'habitants seront chassés d'une façon ou d'une autre.

Ce génocide, mot prononcé sans hésitation, Rami l'illustre en outre en racontant sa propre histoire et celle de sa famille, son épouse Sabah, leur fils Walid, âgé de 3 ans, et les trois fils de Sabah, Moaz, Sajid et Anas, nés d'un premier mariage. Après le 7 Octobre, ils entament un itinéraire sans but qui les conduit dans des « cages », selon sa propre expression, de plus en plus exiguës : expulsés sous les balles de leur appartement de la ville de Gaza en même temps que des dizaines de milliers de Gazaouis, ils trouvent refuge dans une seule pièce à Rafah, la ville frontière avec l'Égypte, au sud, qu'ils doivent quitter en catastrophe sous la menace des chars israéliens pour planter une tente à Deir El-Balah, dans le centre de la bande, sur le terrain appartenant à un ami. Leur espace se rétrécit encore avec l'arrivée de nouveaux déplacés.
Rami Abou Jamous décrit sans détour la « non-vie » qui est devenue la sienne, où le mot « humiliation » revient comme un leitmotiv. L'humiliation de ne pouvoir acheter du poulet à un enfant qui a faim, l'humiliation de vivre sous une tente avec les mouches et les serpents, l'humiliation de vivre de plus en plus en haillons, avec un seul pantalon qui se déchire. Il est à la fois l'observateur et le sujet. Il fait partie de la catastrophe, et il a décidé qu'il ne pouvait plus la décrire de l'extérieur, comme si elle ne lui arrivait pas à lui aussi. Avec l'obsession de garder malgré tout la dignité, vertu enseignée par son père. Même si pour cela Rami a dû, comme il le dit, « sacrifier sa vie privée ». Le prix à payer est élevé quand on appartient à une société conservatrice qui place très haut la pudeur et le respect de l'intimité familiale. Rami Abou Jamous a choisi de faire entrer ses lecteurs français dans cette intimité, des conversations avec sa femme aux détails les plus crus de leur vie de déplacés.

Quand la famille atteint la dernière étape de son exil à l'intérieur de la bande de Gaza, la tente plantée sur le sable, Rami annonce aux enfants : « Ce n'est pas une tente, c'est notre villa, on va faire un jardin, on a nos propres toilettes, notre propre cuisine, on va faire des barbecues avec du bois, ce sera comme des vacances au bord de la mer. » Les enfants le croient, pour un moment peut-être.
Au-delà du témoignage, la langue de Rami Abou Jamous ajoute un chapitre à l'histoire de la littérature de l'anéantissement, auprès de Primo Levi ou d'Imre Kertész.
Cette guerre, c'est comme vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une tornade qui tourne et qui tourne…Nous sommes tous dans cette espèce de mixeur. De temps en temps, quelqu'un est éjecté du mixeur parce qu'il est mort. Mais nous, on reste là, dans le mixeur. Il nous mixe dans la misère et dans la peur, dans l'inquiétude, dans le danger, dans les bombardements, les massacres et les boucheries. Et dans le mixeur nous n'arrivons même pas à exprimer notre tristesse, pour saluer les morts comme ils le méritent.

Pour son style, pour son travail, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien de 46 ans, a remporté trois récompenses au prix Bayeux des correspondants de guerre le 12 octobre 2024. Deux de ces trophées, le prix de la presse écrite et le prix du quotidien Ouest-France, couronnent son « Journal de bord de Gaza » publié sur Orient XXI plusieurs fois par semaine depuis février 2024. L'équipe du média en ligne a voulu rassembler dans un livre l'essentiel de ces chroniques du désastre. En les distinguant, les jurys du prix Bayeux ont affirmé clairement que l'on pouvait être palestinien et journaliste. Je n'en avais jamais douté.
Lorsque j'ai découvert, il y a plusieurs mois, les chroniques de Rami dans Orient XXI, j'ai tout de suite pensé que c'était exactement ce qui manquait dans le paysage médiatique français qui couvre la tragédie de Gaza : une chronique qui restitue aux Palestiniens leur identité, leur humanité, leurs souffrances et leurs cauchemars, mais aussi leurs rêves et leur attachement à la vie.
Depuis plus d'un an que dure ce processus génocidaire, que Rami appelle judicieusement « un Gazacide », on a l'impression à la lecture de la plupart des articles ou en observant les débats télévisés qu'il faut choisir son camp, avec les uns, contre les autres. Comme si l'on était incapable de penser ensemble la réalité terrible que vivent les Palestiniens, les Israéliens et aujourd'hui les Libanais.
L'interdiction d'entrer de tout journaliste pour couvrir la guerre à Gaza ajoute à ce sentiment d'abstraction, de fiction, comme si l'on se trouvait face à un film de science-fiction, une dystopie où des immeubles entiers s'écrasent comme des châteaux de cartes. Les gouvernements du monde américain, européen et arabe n'ont toujours pas réussi à imposer un cessez-le-feu ou des sanctions contre Israël. La diplomatie internationale ou le Conseil de sécurité des Nations unies ont perdu toute crédibilité aux yeux des sociétés civiles, qui assistent impuissantes à l'anéantissement d'une société entière, où tout est détruit : maisons, hôpitaux, écoles, infrastructures d'eau et d'électricité. Et le nombre de victimes – plus de 43 000 morts à l'heure où j'écris ces lignes – qui augmente chaque jour dans l'indifférence fait presque partie de la routine.
Rami a pris l'initiative de montrer qui sont ces victimes palestiniennes qu'on appelle trop souvent des « terroristes », comme si les 2,3 millions d'habitants de Gaza, femmes et enfants inclus, étaient tous affiliés au Hamas et comme s'ils étaient responsables des choix faits par ce mouvement.
Pour moi, Rami a inventé une nouvelle forme de journalisme de guerre qui restitue l'humanité, l'universalité de la souffrance dans les situations de guerre et d'occupation. Son récit est personnel, sensible, teinté d'empathie pour toutes les victimes, mais jamais idéologique. Il est avant tout humain, proche de la réalité quotidienne pour mieux la transmettre au lecteur. Il ne comporte ni haine ni appel à la vengeance, mais le souci de montrer qui sont les Palestiniens si longtemps occultés ; comme si les reconnaître en tant qu'habitants de la Palestine historique depuis des siècles était une manière de nier la réalité horrible de la Shoah. C'est une accusation terrible, injustifiable et mensongère, surtout après la reconnaissance en 1988 par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) de l'État d'Israël dans les frontières de 1967.
Rony Brauman, fondateur et président d'honneur de Médecins sans frontières, organisation dont les membres font un travail remarquable en Palestine, payant souvent de leurs vies leur engagement, a très justement déclaré :
Les articles et photos que Rami Abou Jamous envoie sont indispensables non seulement pour la population française, mais aussi pour le peuple israélien auquel il n'est pas donné de voir les images de l'écrasement de la bande de Gaza et l'étendue de sa destruction.
Ces propos réintroduisent le droit de toutes les victimes de tous bords d'être des victimes, sans exclusivité, ni en Palestine ni en Israël, ni en Ukraine ni en Russie, encore moins au Soudan dont la guerre civile est très partiellement couverte par la presse ; comme si dans le Sud global, Afrique subsaharienne incluse, on tuait par nature ou par culture ; comme si nous n'étions pas, en Europe, concernés par tout cela, parce que nous serions « civilisés » comme l'a déclaré Nétanyahou.
Rami a mérité ces prix décernés par le jury de Bayeux et de Ouest-France. Il avait déjà le « prix » de ses milliers de lecteurs français, lui qui a longtemps travaillé comme « fixeur » pour les journalistes occidentaux qui débarquaient à Gaza sans rien connaître de son passé ou de son présent. Très vite, il décide avec son ami et partenaire Bilal Jadallah de fonder Gaza Press, un bureau assurant des contacts locaux pour les journalistes étrangers. Bilal Jadallah a été tué le 19 novembre 2023, comme plus de 130 journalistes palestiniens recensés par Reporters sans frontières depuis le 7 octobre 2023.
Car les autorités militaires israéliennes ciblent les médias et les journalistes, souvent abattus par des drones et que l'intelligence artificielle désigne comme cibles. La non-dénonciation de ces crimes de guerre et de ces crimes contre l'humanité de la part des gouvernements du monde, qui se sont totalement pliés à l'interdiction totale de l'entrée de tout journaliste étranger à Gaza, est scandaleuse. Elle constitue un précédent très grave pour le droit de la presse et pour le droit à l'information, inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l'homme ainsi que dans le droit international.
Le prix Bayeux pour les correspondants de guerre sauve l'honneur en reconnaissant le travail courageux et exemplaire de ces journalistes palestiniens qui continuent à informer, analyser et montrer aux sociétés civiles et aux peuples du monde qu'ils n'ont pas cessé, depuis plus d'un an, et souvent depuis cinquante-sept ans, de dénoncer les violations du droit dans les territoires palestiniens occupés.
C'est de là que viendra un jour la construction de la paix bâtie sur le droit et la coexistence.
Merci Abou Walid.

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Vendredi 13 février 2026.
Récemment, j'ai reçu beaucoup d'appels téléphoniques d'amis de France ou d'ailleurs, qui me congratulent pour le cessez-le-feu et le retour de la prospérité à Gaza. Ils me parlent de ce qu'ils voient sur les réseaux sociaux : des malls ouverts, de la nourriture pour tout le monde... Malheureusement, tout cela n'est qu'une façade. Il est vrai que quelques restaurants ont rouvert. Des épiceries aussi. Ici, on les appelle des « malls » [centres commerciaux] dès qu'elles dépassent les 500 mètres carrés. On y trouve en effet beaucoup de choses, en majorité des produits israéliens. Car Israël a permis au secteur privé palestinien d'importer massivement. Mais pas tout, loin de là. On trouve du chocolat, du Nutella et du ketchup. Je peux offrir du chocolat à Walid. Mais pas d'antibiotiques. Pas même un comprimé d'aspirine.
C'est ce que cherchent les Israéliens : faire croire qu'à Gaza maintenant, c'est le paradis. Mais c'est du trompe-l'œil. C'est comme construire un gratte-ciel au milieu des ruines. Ces produits, seuls 1 % des Gazaouis peuvent les acheter : ceux qui ont encore de l'argent de côté… et les profiteurs de guerre.
L'immense majorité de la population dépend toujours de l'aide humanitaire. Les Gazaouis ont tout perdu, leurs proches, leurs maisons, leurs commerces, leur travail. Ceux qui avaient des économies les ont dépensées pour survivre. Et les Israéliens disent au monde entier : « Regardez ! Il n'y a plus de blocus à Gaza ! »
Tout ce qu'ils vous montrent à Gaza, ce ne sont que des mensonges, et cela dure depuis longtemps. Pendant le génocide, ils disaient : « Il n'y a pas de génocide ! », pendant la famine, « Il n'y a pas de famine ! », pendant les tueries, « il n'y a pas de tueries ! », pendant les déplacements forcés de centaines de milliers de personnes, « il n'y a pas de déplacements forcés ! ». Et aujourd'hui, ils disent qu'il y a un cessez-le-feu, et la prospérité à Gaza.
En réalité, il n'y a ni cessez-le-feu ni retour de l'abondance. Seulement quelques vitrines éclairées dans l'obscurité des quartiers affamés. Ce petit nombre d'épiceries et de restos ne reflètent pas la vraie vie à Gaza. Les Gazaouis continuent de se noyer dans la souffrance de la survie. Ils vivent toujours dans des camps de fortune, ils se réveillent tôt pour aller faire la queue devant les citernes d'eau. Je ne parle pas d'eau potable, il y en a de moins en moins, mais de l'eau pour faire la vaisselle, pour se laver, pour les toilettes. Après, il faut aller chercher du bois, parce que le gaz de cuisine n'entre qu'en quantités limitées, et à des prix qui ne sont pas à la portée de tout le monde. Ma femme Sabah alimente toujours notre petit four avec du bois. Mais le bois lui-même devient de plus en plus rare. On trouve quand même des palettes, que les commerçants revendent après avoir déchargé les marchandises.
Après, il faut encore faire la queue devant les tekiya, les cuisines communautaires qui fournissent gratuitement du riz ou des lentilles. C'est surtout le rôle des enfants, que l'on voit attendre avec une casserole à la main. On les voit aussi dans les rues, transformés en vendeurs ambulants, au milieu de dépôts sauvages de déchets ou dans les décombres des bâtiments, en train de fouiller pour trouver un peu de bois ou n'importe quel matériau pouvant servir de combustible. En 2026, nous vivons comme au Moyen Âge.
Les Israéliens interdisent toujours tous les matériaux de construction, et même les tentes, les matelas, les couvertures et les vêtements, surtout les vêtements d'hiver. Tout ce qui est indispensable à la vie. Impossible de reconstruire les écoles, les universités, les centres de santé. Nos enfants souffrent de toutes sortes de maladies graves, et chaque jour on découvre de nouvelles épidémies.
Les Israéliens ont déclaré « l'ouverture » du terminal Rafah, le passage vers l'Égypte, et les gens ont cru que c'était la fin du blocus, que l'on pouvait sortir et rentrer comme on voulait. Beaucoup d'amis m'ont demandé « Alors, quand est-ce que tu vas sortir ? Quand viendras-tu nous voir en France ? » Mais il n'y pas d'ouverture du terminal, seulement la porte d'une prison qui s'entrouvre pour quelques personnes. Selon l'accord signé par les Israéliens, 150 personnes peuvent sortir par jour, essentiellement des malades ou des blessés nécessitant un traitement à l'extérieur, chacune d'entre elles étant accompagnée par deux personnes. C'est-à-dire 50 malades ou blessés par jour. On parle de 4 000 personnes qui ont besoin de soins urgents, et de 20 000 personnes qui devraient être transférées vers des hôpitaux étrangers. À ce rythme, il faudra des années pour évacuer puis rapatrier tous ces gens.
Dans l'autre sens, 50 personnes par jour devaient être autorisées à rentrer à Gaza. Mais ce n'est pas du tout le cas. Les Israéliens ont mis en place des procédures infernales pour dissuader les candidats au retour. La majorité de ceux qui sont rentrés représente des femmes et des enfants qui avaient fini de se soigner en Égypte. Leurs témoignages en disent long. Les femmes sont fouillées minutieusement et soumises à un interrogatoire poussé. Elles ne peuvent apporter que quelques vêtements. Les téléphones portables et de manière générale tout matériel électronique sont interdits. On leur demande pourquoi elles veulent rentrer. Quand elles répondent « pour voir ma famille », on leur dit : « Vos enfants doivent partir, ils ne doivent pas rester ici. »
Des milliers de personnes se sont inscrites auprès de l'ambassade palestinienne en Égypte pour rentrer à Gaza. Ce nombre a été un choc pour les Israéliens. Malgré le génocide, malgré l'enfer, des gens veulent revenir sur leur terre, revenir en Palestine. C'est quelque chose que l'occupant ne pourra jamais comprendre : notre appartenance à cette terre, à notre patrie. C'est vrai, beaucoup de gens veulent partir, aller étudier à l'étranger, ou simplement fuir l'enfer. Le jour où les portes seront vraiment ouvertes, c'est-à-dire quand des pays accepteront d'accueillir des Palestiniens, je sais très bien que des milliers et des milliers de personnes partiront. Quelques portes déjà commencent à s'ouvrir. Le Qatar a récemment annoncé vouloir accueillir 100 000 ouvriers palestiniens. Est-ce un hasard si cette annonce est faite maintenant, ou y a -t-il une coordination avec les Israéliens ? En tout cas c'est nouveau. Auparavant, le Qatar accueillait des enseignants mais cette fois, il souhaite recevoir de la main d'œuvre.
L'objectif des Israéliens, c'est toujours la déportation de la population, présentée comme un exil « volontaire ». Ils continuent à tout faire pour décourager les Gazaouis. Tous les jours, malgré le prétendu cessez-le-feu, des snipers et des drones quadricoptères tuent des Palestiniens. Tous les jours, il y a des bombardements, avec la complicité du monde entier. Je parle de Gaza parce que je suis à Gaza, mais en Cisjordanie, des milliers de personnes sont en train de quitter leurs villages et les camps de réfugiés, chassées par les attaques israéliennes. L'UNRWA, l'agence de l'ONU pour les réfugiés, est dissoute de force par Israël. Une nouvelle loi votée par le Parlement va permettre d'annexer de facto la Cisjordanie, sans déclaration officielle. Désormais, un Israélien pourra acquérir facilement un terrain palestinien dont le propriétaire est considéré comme absent.
Israël est en train d'expulser les Palestiniens. À Gaza avec le génocide, en Cisjordanie avec les attaques des colons et un nouvel arsenal juridique. Pour ceux qui connaissent les accords d'Oslo, il n'y a plus de zones A, B ou C. Toute la Cisjordanie est en zone C, c'est-à-dire sous domination administrative et militaire israélienne. Malheureusement, la question palestinienne et la Palestine sont en train d'être, comme on dit chez nous, mangées par les colonies, par l'occupation. Bientôt, ce sera l'expulsion de toute la population palestinienne. La complicité internationale face à cette accélération de la dépossession des Palestiniens aura aussi des conséquences pour l'Occident et pour le monde. Israël ne s'arrêtera pas là.
Porté initialement pour des raisons climatiques, le kadamoul a depuis quelques décennies bien d'autres usages. Ce foulard, commun aux peuples du désert, concentre une charge symbolique, politique et culturelle forte que les belligérants de la guerre qui déchire le pays depuis bientôt trois ans ne manquent pas d'exploiter.
Avant le début de la guerre au Soudan, le 15 avril 2023, Badr travaillait dans un magasin de matériel électronique. Il s'est reconverti peu de temps après les premiers affrontements en ouvrant une boutique spécialisée dans les vêtements et accessoires militaires, dans le Nord-Darfour. Le kadamoul compte parmi ses produits phares. Ce long turban que l'on enroule autour de la tête, de la bouche ou du cou, existe en différents modèles, dont le blanc en coton dit « civil » pour les grandes occasions (mariages, réunions familiales, etc.), et le beige et kaki pour les camouflages militaires. Ce dernier, le plus recherché par sa clientèle, est fabriqué en Chine et importé du Tchad voisin. En deux ans, les ventes n'ont pas cessé d'augmenter. Badr reçoit même des commandes depuis l'étranger. « Au départ, c'était plutôt des soldats de l'armée soudanaise ou ceux des forces conjointes [alliées de l'armée, NDLR] qui l'achetaient, mais maintenant c'est devenu un accessoire de mode pour les civils qui les soutiennent », constate le commerçant joint par téléphone. Une métamorphose qui ne passe pas inaperçue dans le paysage. Avant que le conflit éclate, peu d'habitants osaient s'afficher avec un kadamoul, militaire ou civil, surtout en ville, car les autorités l'associaient à la criminalité. Il l'est d'ailleurs toujours aux yeux de certains Soudanais.
Le kadamoul est un attribut commun aux peuples du désert du Sahara, et son nom varie selon les régions. Le fameux chèche des peuples touaregs s'appelle par exemple « tagelmust ». Le climat du Soudan est majoritairement sec et aride, la fonction du kadamoul est d'abord de protéger du soleil, de la poussière et des tempêtes de sable dans des régions désertiques telles que le Darfour et le Kordofan. Mais il est aussi porté ailleurs sur le territoire – principalement par des hommes. Bien que ce foulard soit perçu comme un héritage ancestral par ceux qui le revêtent, une partie de la population au Soudan le jugeait comme un élément culturel « étranger ». « Au lycée, au moment de la semaine culturelle [célébration annuelle qui vise à promouvoir les traditions de chaque groupe ethnique du pays, NDLR], si tu venais avec un kadamoul on te disait “toi tu es tchadien, tu n'es pas soudanais, ça c'est le truc des Zaghawas” », se souvient Saddam, élève dans un lycée du Sud-Darfour dans les années 2010. Ces propos témoignent des discriminations envers certaines ethnies sous la dictature d'Omar Al Bachir, au pouvoir de 1989 à 2019.
L'ancien chef de l'État se présentait souvent avec une coiffe blanche en tissu, qu'un œil ignorant pourrait confondre avec un kadamoul. Ce couvre-chef, appelé imama, contient, lui, une dimension religieuse. Le port de ce turban s'inscrit dans une tradition prophétique, que califes ou souverains ottomans ont notamment embrassée. Arrivé au sommet de l'État par un putsch militaire en 1989, Omar Al-Bachir installe un pouvoir islamiste raciste, au profit des élites arabes de la capitale et du Nord-Soudan, renforçant un sentiment d'appartenance à la culture arabe et musulmane, dans un pays riche d'une grande diversité culturelle. Un recensement de la population de 19561, date de l'indépendance du pays, dénombrait cinquante-six groupes ethniques principaux, tandis qu'il existe encore plus d'une centaine de langues en usage. En 2009, la Cour pénale internationale a émis un mandat d'arrêt à l'encontre d'Omar Al-Bachir, l'accusant entre autres de nettoyage ethnique à l'encontre des populations noires telles que les Fours, les Masalits et les Zaghawas, dans le cadre de la guerre du Darfour, déclenchée en 2003 et qui n'a jamais véritablement cessé.
Le régime de l'ancien président imposait un code vestimentaire strict, encadré par une loi dès 1991. Le Code pénal soudanais prévoyait une peine maximale de quarante coups de fouet pour quiconque « commet[tait] un acte indécent, un acte qui viol[ait] la moralité publique, ou port[ait] des vêtements indécents ». À ce titre, des dizaines de milliers de femmes ont été arrêtées2 pour un pantalon jugé trop moulant. À Khartoum, l'espace urbain était divisé pour être mieux surveillé3. Les membres des comités de quartier, partisans du régime placés à la tête de circonscriptions, étaient choisis en fonction de leur degré « d'arabité » et d'islamisation. Des polices les secondaient pour veiller aux bonnes mœurs, qui comprenaient la tenue vestimentaire.
Le manuel scolaire « Nos vêtements », un support d'étude pour les élèves de l'école primaire toujours utilisé, reflète cette idéologie islamiste suprémaciste. Parmi les illustrations se trouve une carte qui prétend exposer les différentes coutumes vestimentaires régionales. En réalité, elle donne une représentation homogène et exclusive, et, comme d'autres particularités vestimentaires locales, le kadamoul est absent de l'iconographie. La tenue de référence se compose d'une galabiya pour les hommes et d'un thob pour les femmes.

Au cours de la guerre au Darfour, des décrets sont publiés dans plusieurs États de cette vaste région (Nord-Darfour4, Ouest-Darfour) et d'autres localités, comme la capitale, pour interdire le port du kadamoul, sous peine de sanctions allant de peines d'amendes à l'emprisonnement. Cette mesure est justifiée par les autorités pour des raisons de sécurité. Elle cible directement les rebelles qui arborent le kadamoul comme une protection et un moyen de dissimuler leur visage, dans un contexte de lutte armée, mais aussi comme un emblème de leur révolte. Les opposants au régime fustigent notamment sa politique de marginalisation. Depuis l'indépendance, aucun président originaire des États du Darfour, de l'Est ou du Sud, n'a gouverné le pays. Tous viennent du Nord.
En mai 2008, la guerre qui oppose le gouvernement et les groupes rebelles marque un tournant car, pour la première fois, l'un d'entre eux, le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE), parvient à mener une attaque dans la banlieue de la capitale, Khartoum. Selon Mohammed Torchin, chercheur soudanais au Dimensions for Strategic Studies et spécialiste de la géopolitique africaine, cet événement a contribué à « donner une visibilité et une force au kadamoul ».
Le kadamoul, associé aux sociétés africaines du Sahel, a ainsi été perçu comme un symbole d'africanité marginalisée au sein d'un État qui cherchait à se définir comme arabe. L'histoire du kadamoul nous montre comment les dynamiques de pouvoir, d'identité et de culture s'entrecroisent dans la construction du nationalisme soudanais et dans les politiques d'exclusion symbolique menées par le régime central.
Une décennie plus tard, en 2018, une révolution éclate. Omar Al-Bachir est renversé le 11 avril 2019. Parmi les cibles des manifestants : la politique identitaire du régime soudanais5. Une critique qu'atteste le slogan « Nous sommes tous Darfouris ». Les manifestants défendent un Soudan afro-arabe inclusif et multiculturel. Les sit-ins, principalement à Khartoum, ont permis à des Soudanais de divers horizons de se rencontrer et de s'unir autour d'un objectif commun : la chute du régime et un transfert du pouvoir aux civils. Plusieurs initiatives artistiques et culturelles ont été organisées pour renforcer la cohésion sociale et l'interculturalité6.
Un événement politique quelques années après, en octobre 2020, donne l'espoir d'une paix à venir : la signature d'un accord de paix à Juba, au Soudan du Sud, entre le gouvernement de transition né de la révolution et une partie des groupes rebelles. Tout au long du processus de négociations d'une paix au Darfour, les dirigeants des groupes rebelles portent le kadamoul, comme à Doha en 2013 ou à Juba. « Après la chute de Béchir, les autorités politiques estimaient que le kadamoul n'était plus une source d'anxiété ou de menace, mais plutôt le symbole d'une diversité culturelle, analyse Mohammed Torchin. Nous sommes dans une phase de transition où cette diversité peut s'exprimer et reste ouverte. »
Le conflit armé qui a éclaté en avril 2023 opposant les Forces armées soudanaises (FAS) du pays, dirigées par Abdel Fattah Al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (FSR), menées par Mohammed Hamdan Dogolo, dit Hemetti, et leurs soutiens locaux et internationaux respectifs a balayé les aspirations populaires à voir naître un gouvernement civil. Depuis, le pays est plongé dans une nouvelle guerre meurtrière. Les deux camps ont commis des violations des droits humains et sont responsables de la mort de dizaines de milliers de civils.
Dans ce contexte, le kadamoul est instrumentalisé par chacune des parties prenantes alors même qu'elles l'interdisaient auparavant dans leurs rangs. Les FSR en ont fait un signe de ralliement et d'unité, et les FAS, soutenues par plusieurs mouvements rebelles (les forces conjointes), s'affichent également avec le kadamoul, refusant sa récupération par les FSR. La différence majeure entre les deux est une nuance de couleur : les premiers préfèrent le beige, et les seconds le kaki. Ce turban traditionnel est ainsi devenu « un champ de bataille culturel, où se jouent la légitimité morale des combattants et l'avenir identitaire des peuples du Darfour », observe Mada Al-Fatih dans un article du média numérique The New Arab7. Le journaliste et chercheur au Centre d'études diplomatiques & stratégiques de Paris argue qu'« il ne s'agit pas uniquement d'un habit, mais d'un vecteur d'accusation ou de réhabilitation dans un conflit profondément enraciné dans les fractures ethniques, politiques et symboliques du Soudan ».
Sur les réseaux sociaux, les politiciens et activistes soupçonnés d'être du côté des FSR sont coiffés par les internautes d'un kadamoul, grâce à l'art du photomontage. Les dessinateurs qui chroniquent la guerre réduisent aussi souvent les paramilitaires à leur turban beige. « Si un ami part à Khartoum, je lui déconseillerai de porter un kadamoul », affirme Mada Al-Fatih, assurant que l'habit continue d'inspirer auprès de la population crainte et terreur. Les FSR ciblent des groupes ethniques en particulier (dont les Zaghawas, les Fours, les Masalits) et continuent de perpétrer des crimes contre l'humanité, selon la Cour pénale internationale8, comme à El Fasher, en octobre 2025. Ces attaques sont comparables à celles perpétrées quelques années plus tôt par les Janjawid, milices arabes auxquelles Omar Al-Bachir a fait appel pour mater la rébellion au Darfour et asseoir sa politique d'arabisation. Hemetti, qui dirige les FSR, était l'un des chefs des Janjawid. Le même homme qui était au service de l'ancien dictateur, contre les groupes rebelles, prétend aujourd'hui être le défenseur des marginalisés s'opposant aux élites politiques et militaires de Khartoum.
Un revirement qu'illustre l'apparition du kadamoul sur la tête de ses hommes. Autrefois, le béret rouge composait l'uniforme des FSR, non le turban du désert. « Hemetti n'avait pas hésité à refuser le kadamoul aux combattants, puis il l'a ensuite autorisé, relève Mohammed Torchin. Je pense qu'il souhaitait que cet élément identitaire serve de porte d'entrée pour attirer tous les groupes présents dans la région du Darfour et à travers le Sahel. À travers le kadamoul, l'objectif est de transmettre un message politique visant à créer une nouvelle alliance ou de parvenir à une compréhension commune malgré les divergences politiques. » Des observateurs soudanais vont jusqu'à qualifier9 la politique d'Hemetti de « République du kadamoul ». La réputation du chef de guerre a largement dépassé les frontières du Soudan, des mercenaires de différents pays de la région du Sahel comme le Niger ou le Tchad sont venus grossir les effectifs des FSR.
Du côté de l'armée, des figures de premier plan se sont montrées avec un kadamoul : Yasser Al-Atta, commandant en chef adjoint des forces armées soudanaises, et le général Shams Al-Din Kabbashi, chef d'état-major adjoint des FAS. Selon Hamid Hagar, général au sein des forces conjointes joint par Afrique XXI, il s'agit d'un message de « reconnaissance » envers les mouvements armés du Darfour qui se battent aux côtés des FAS depuis avril 2024 (principalement le Mouvement pour la justice et l'égalité et l'une des factions de l'Armée de libération du Soudan dirigée par Minni Minnawi).
L'armée soudanaise a accepté à contrecœur le kadamoul dans le cadre de son accord avec les forces conjointes. Elle s'était auparavant opposée aux mouvements de lutte armée qui le portaient et n'avait pas reconnu les besoins environnementaux et culturels des populations du désert.
Il justifie ce mea culpa, « compte tenu de la nécessité des services des forces conjointes et de l'urgence de l'évolution de la pensée des chefs militaires concernant la région et leur respect des habitants des zones frontalières du désert du Darfour ».
Sur les réseaux sociaux, des civils au Soudan et dans la diaspora se drapent également avec le kadamoul kaki militaire pour encourager les forces conjointes. À des milliers de kilomètres de son pays natal, Saddam, exilé en France, est un peu surpris par cette nouvelle mode, qu'il doute être une véritable ouverture culturelle. Il juge l'attitude de l'armée opportuniste :
Pendant vingt-quatre ans, l'État a détruit économiquement et socialement le Darfour. Et maintenant, les gens nous aiment parce que les leaders des forces conjointes sont des Zaghawas et qu'ils se sont battus contre les FSR. Ce que je comprends, c'est que si tu as de la force on te respecte, sinon, non.
Depuis sa boutique sur le terrain, Badr affirme que les mentalités autour de lui évoluent : « La population réalise que le kadamoul n'a pas de lien avec la criminalité, comme certains l'ont prétendu auparavant, mais qu'il s'agit bien d'un symbole culturel. Dieu merci, le peuple a fini par comprendre. » Aujourd'hui, il enroule fièrement le kadamoul autour de la tête de son fils.
1Abdu Mukhtar Musa, « Marginalization and ethnicization in the Sudan : how the elite failed to stabilize a diverse country », Contemporary Arab Affairs, 2010.
2« Port du pantalon par les femmes au Soudan : une répression aléatoire », AFP, 8 septembre 2009.
3Armelle Choplin, « Khartoum au défi de la paix, la capitale soudanaise entre violence urbaine et symbole de réconciliation », Grafigéo, 25 septembre 2009.
4Dabanga, « North Darfur sit-in achieves ban on motorcycles », 10 juillet 2020
5Clément Deshayes, « Contester la politique identitaire du régime soudanais », Cahiers d'études africaines, 2020.
6Comme le Festival de la diversité, qui s'est tenu au musée national du Soudan en 2021.
7Mada Al-Fatih, « « Kadmul »... À propos des habits et de la guerre au Soudan », 21 octobre 2024
8Merve Aydogan, « International Criminal Court reports war crimes, crimes against humanity committed in Sudan », Anadolu Agency, 20 janvier 2026.
9Joshua Craze et Raga Makawi, « The Republic of Kadamol, A Portrait of the Rapid Support Forces at War », Small Arms Survey, 2025.
En dialogue avec la poésie du Palestinien Mosab Abu Toha et en se fondant sur le mythe d'Icare, ce texte montre l'anéantissement total, toujours en cours, qui est à l'œuvre dans la bande de Gaza : de l'humain et du non-humain, du matériel et de l'immatériel.
« La Chute d'Icare »Selon Brueghel en 2023Icare n'est pas tombé dans la mer.Il a été touché par une bombeou un obus de char.Des éclats de Shrapnel ont dispersé son corpssur les ruines des maisons bombardées.et sur les écoles et les musées.Il n'y avait pas de laboureur,mais les fraises et l'herbecontinuaient de pousser, et les chienset les chats, au clair de lunefouillaient des tas de cadavres.Personne n'a entendu les éclats de Shrapnel tomberdans la mer ni le bourdonnement du drone.
L'auteur de ce poème1, Mosab Abu Toha, était professeur d'université et bibliothécaire à Gaza, où il n'y a désormais plus ni universités ni bibliothèques. Arrêté, puis battu et humilié par les forces de défense israéliennes en novembre 2023, il parvient, après sa libération, à rejoindre Le Caire en décembre 2023, puis Syracuse, dans l'État de New York, avec sa femme et ses enfants.
À la différence d'Icare2, le personnage de son poème, Abu Toha a pu miraculeusement battre des ailes et s'élever dans un ciel dégagé. Mais, comme Icare, une partie de lui-même n'a jamais quitté Gaza et gît pour toujours dans les ruines et les décombres, où vivent encore des membres de sa famille et ses amis. Dans ce poème de 2023, herbe et fraises continuent de pousser avec l'insolence des choses qui ne peuvent pas mourir. Mais nous sommes en 2026, et il n'y a plus ni fraises ni herbe à Gaza.

Dispersé dans les ruines, le corps d'Icare est introuvable. Il en va de même pour les corps de 9 000 autres gazaouis ensevelis sous les immeubles effondrés et recouverts de tonnes de gravats. Depuis peu, des équipes de la défense civile s'activent pour les retrouver. Avec des moyens limités et un matériel rudimentaire, elles ont récemment permis de découvrir des dizaines de victimes, toutes issues d'une même famille, la famille Salem, dans le quartier d'Al-Rimal de Gaza-ville. Mais comment identifier des corps lorsqu'il n'y a plus vraiment de corps ? Lorsque plus rien ne permet de distinguer un être humain des décombres dans lesquels il a été broyé ?
La maison de la famille Salem s'est effondrée sous les bombardements dans les premiers mois de la guerre, en décembre 2023. Aujourd'hui, la guerre est officiellement terminée, mais Israël multiplie les attaques ciblées, et s'acharne sur les derniers bâtiments qui tiennent encore debout. Lorsque les armes se taisent, les ruines, fragilisées par les intempéries inédites de cet hiver, s'affaissent sur elles-mêmes, tuant et recouvrant ceux qui s'étaient réfugiés là, ceux pour qui une maison en ruine reste une maison — home — un chez-soi. Personne n'a jamais cru que le cessez-le-feu instauré dans le cadre du plan Trump mettrait un terme au génocide en cours, et à la politique de destruction totale revendiquée par les extrémistes israéliens.
On feint pourtant de croire que tout est rentré dans l'ordre. Les médias ont largement couvert la première phase du plan de paix marquée par la libération des otages, de part et d'autre. Ceux qu'on appelle « prisonniers » et dont on ne connaît que le nombre — les Palestiniens — et ceux qu'on appelle « otages », dont le monde entier connaîtra les noms et les visages : les Israéliens. Cette parenthèse refermée, Gaza, dévastée et transformée en « ville fantôme », est redevenue invisible ou presque, soumise en tout cas à un régime de visibilité contrôlée. Les violations répétées du cessez-le-feu par Israël, le blocage persistant de l'aide humanitaire sont rarement évoqués.
Les journalistes sont invités à regarder bouger la fameuse « ligne jaune » qui sépare la zone occupée par les forces israéliennes du champ de ruines où sont massés et survivent des centaines de milliers de Palestiniens. Officiellement, l'armée ne peut franchir cette ligne de retrait qu'elle se contente de sécuriser : n'est-ce pas la preuve tangible qu'Israël respecte ses engagements ? En réalité, cette ligne parfois matérialisée par des blocs de béton peints en jaune, parfois par une tranchée, mais le plus souvent totalement invisible est, comme l'explique le journaliste Rami Abou Jamous, une « frontière virtuelle » et mouvante qui couvre déjà au moins 53 % de la bande de Gaza. Nous pourrions aussi bien l'appeler « ligne de compression » puisqu'elle permet d'empiéter chaque jour un peu plus sur un territoire voué à l'annexion, ou encore « ligne de mort », car elle n'existe que dans l'instant où un Palestinien la franchit et tombe aussitôt sous les balles israéliennes.
La zone occupée est un no man's land. Il ne reste rien. Bâtiments, arbres, terres agricoles : tout a été méthodiquement broyé et rasé par les engins de chantier israéliens — notamment le terrifiant bulldozer Caterpillar D9 — qui effacent à une vitesse vertigineuse toute trace de ce que fut Gaza. De l'autre côté de la ligne jaune se trouvent des ruines à perte de vue. Les chiffres défient l'imagination : 80 % des bâtiments sont détruits, il y a près de 55 millions de tonnes de gravats, moins de 50 % des hôpitaux sont partiellement opérationnels, plus de 90 % des écoles sont endommagées. Récemment, près de 27 000 tentes ont été inondées ou emportées par la tempête du 15 décembre 2025.
Plus de 70 000 tonnes d'explosifs ont été larguées sur Gaza, ce qui dépasse le total des bombardements sur les villes de Dresde, Hambourg et Londres pendant la seconde guerre mondiale. Dans l'histoire récente, même des villes comme Alep en Syrie ou Marioupol en Ukraine n'ont pas été aussi durement frappées que Gaza.
Pas plus que les chiffres, les mots ne semblent pouvoir se hisser à la hauteur du désastre qu'ils s'efforcent de nommer. On persiste, contre toute évidence, à noyer le terme « génocide » dans les fausses pudeurs et les réticences coupables. Mais on ose tout de même parler d'urbicide pour désigner le projet israélien de détruire et de raser toutes les villes de la bande de Gaza, leurs bâtiments, leurs rues, leurs infrastructures ; de culturicide pour montrer qu'Israël a visé délibérément et méthodiquement tous les pôles culturels de l'enclave comme les imprimeries, les maisons d'édition ou les librairies ; de mémoricide pour qualifier les bombardements des sites et monuments historiques… On pourrait sans doute inventer encore beaucoup d'autres mots en « –cide », mais chacun ne viendrait dire qu'une partie du désastre, et tous, alignés les uns derrière les autres, finiraient par masquer ce qu'ils s'efforcent de désigner.
Si ces chiffres et ces mots échouent, malgré leur précision supposée, à rendre compte de ce qui se joue à Gaza, c'est qu'ils restent cantonnés dans le registre des preuves mesurables : on évalue, on statue, on nomme. Parfois, on juge et l'on condamne, mais toujours de très loin. On se pose en arbitre d'une guerre dont on pourrait quantifier l'ampleur, décliner à l'infini les conséquences catastrophiques sur l'humain et le non-humain, le matériel et l'immatériel. Mais par là même, on ne dit rien du crime perpétré à Gaza, un crime qui ne serait pas un prolongement, une dérive malheureuse de la guerre, mais le point aveugle qu'il faut chercher avant, après, en deçà et au-delà de la guerre. L'occupant israélien ne cherche pas à défaire un ennemi, mais à assurer sa mainmise sur tout ce qui, en Palestine, pouvait jusque-là paraître hors d'atteinte : chaque recoin de la terre et de l'âme, le ciel, la mer, les souvenirs, l'avenir, le temps lui-même.
Dans le poème d'Abu Toha, Icare ne cherche pas à quitter Gaza, à s'enfuir. Il s'envole pour prendre de la hauteur. Quelques coups d'aile lui auraient permis de contempler les ruines pour y traquer la mémoire mutilée, la vie indestructible qui persiste dans les décombres, pour arracher à l'oubli ce que l'occupant prétend effacer, pour relancer en somme l'horloge qui s'est arrêtée.
Avant d'être mis en pièces par un obus israélien, Icare aurait pu voir très distinctement que la mémoire gisant dans les ruines de Gaza n'est pas seulement la mémoire palestinienne, mais aussi la mémoire juive. Comme l'explique le philosophe Georges Didi-Huberman, dans une tribune publiée dans Le Monde le 3 juin 2025, en bombardant, en affamant, en liquidant méthodiquement le peuple palestinien, le gouvernement israélien inflige « l'insulte suprême » à « ce qui devrait demeurer son plus ancestral commandement biblique : Zakhor [« souviens-toi en hébreu »], la mémoire juive elle-même »3. Cela ne signifie pas que les extrémistes israéliens auraient fait table rase du passé. Bien au contraire, ils se souviennent. Mais ils sont passés maîtres dans l'art de bafouer le souvenir : comme n'importe quels fascistes, ils savent instrumentaliser la mémoire, lui façonner une nuque disciplinée et un front d'airain.
S'ils se souviennent, explique Didi-Huberman, c'est pour mieux nourrir « leur terrifiant activisme messianique, leur fantasme du “troisième temple” ou leur perspective coloniale sur le “grand Israël” », insultant ainsi « la mémoire de leur propre généalogie, de leur propre tradition éthique et religieuse vieille de vingt-sept siècles ». En effet, dans les ruines de Gaza, les fondamentalistes israéliens ne voient qu'un monde à conquérir et une population à éradiquer. La mémoire, alors, nourrit la vengeance et l'oubli de l'autre. Perversion totale d'une tradition messianique juive depuis toujours hantée par les ruines et la promesse du tikkun : la réparation d'un monde brisé. Dans cette tradition, la matière broyée, réduite à l'état de fragments, ne doit pas être pulvérisée davantage, mais au contraire recueillie, recousue et sauvée. Un messianisme utopique et émancipateur cherchait même dans les ruines des raisons de combattre au nom des vaincus et des générations passées écrasées par l'histoire : une promesse d'espoir, de salut et de justice.
Mise au service d'un projet colonial et théocratique, cette promesse de réparation s'est muée en son exact contraire : un verdict de mort qui autorise l'élimination des vaincus et le triomphe sans retenue des vainqueurs. Le crime cesse alors d'être un crime puisqu'il vient hâter le jugement des âmes, la séparation nette et définitive entre les justes et les impies. Le feu qui s'abat continuellement sur Gaza devient ainsi un feu purificateur. Et s'il n'y a pas de place dans le ciel pour un Icare palestinien, c'est que ce ciel est tout entier traversé et occupé par les anges de la mort israéliens devenus les anges du Jugement dernier, qui purgent la terre avant l'occupation finale.
Dans le poème « Request letter », un personnage d'Abu Toha implore l'Ange de la Mort de laisser quelques indices sur les corps des Gazaouis défigurés et broyés, pour que les survivants puissent identifier leurs proches frappés par les bombes4. Dans de nombreux poèmes de son premier recueil, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, Abu Toha évoque la mort qui sans cesse plane au-dessus de Gaza : « hélicoptères Apaches, F16 et drones bourdonnants », créatures effrayantes qui quadrillent le ciel et sèment le malheur, monstres tout droit sortis de l'enfer : « Dante avait oublié d'en parler »5. Tels sont les nouveaux anges du Jugement — on a les anges qu'on mérite — déployés pour détruire et tuer, mais aussi pour signifier leur sursis à ceux qui habitent encore les ruines, pour leur rappeler à chaque instant qu'ils marchent vers l'anéantissement.
Et pourtant, contre toute attente, les Gazaouis ne quittent pas les ruines dans lesquelles ils sont revenus vivre en masse, le 10 octobre 2025, après le cessez-le-feu. Tout le monde a vu les images impressionnantes qui montrent ces 500 000 déplacés formant une immense colonne et faisant route vers le nord de l'enclave.
Tout le monde aurait dû voir ceux qui reviennent. Ceux qui retrouvent par miracle leur immeuble presque intact et pleurent devant une porte qu'ils n'osent pas franchir. Ceux qui installent une tente ou un abri dérisoire sur les ruines de leurs maisons qui, bien que méconnaissables, demeurent leurs maisons. Ou ceux qui racontent la persistance tenace, dans toutes les rues, d'une odeur de mort qui imprègne chaque chose et que le vent ne parvient pas à chasser. Ceux qui décident d'habiter dans un cimetière, près de leur famille qu'ils ont pu enterrer. Enfin, ceux qui ramassent les livres dans les décombres d'une bibliothèque universitaire et les font sécher au soleil.
Et aujourd'hui, tout le monde détourne le regard devant les tentes inondées et leurs habitants frappés par le vent glacial de cet hiver 2025. Les enfants, les nourrissons surtout, souffrent de la faim et, privés de couvertures et d'abris décents, meurent d'hypothermie, alors que l'acheminement de l'aide humanitaire est toujours filtré et entravé par l'armée israélienne.
On met toutefois un point d'honneur à célébrer la « résilience » des Gazaouis capables d'absorber tous les chocs traumatiques, préférant les ruines à l'exil et reconstruisant une vie arrachée à la destruction. On aime ce concept de résilience devenu un slogan sans consistance, une formule magique qui transforme le pire des malheurs en simple désagrément : vous avez survécu ? Donc tout va bien. Si vous pouvez encaisser l'inacceptable avec une telle force d'âme, c'est qu'on peut finalement repousser un peu plus loin le curseur de l'inacceptable. Si vous survivez à cet hiver meurtrier, alors plus rien ne pourra vous atteindre. Vous pouvez très bien « rebondir » sous la menace d'un drone, il suffit de ne pas franchir la ligne jaune…
L'écrivain et politologue libanais Camille Ammoun nous aide à sentir le poids d'indécence qui pèse sur cette notion de résilience, à comprendre comment elle désamorce la colère, relativise l'injustice ou l'oppression et permet de conclure qu'à l'intolérable, il est toujours possible de s'adapter. Ammoun lui oppose un autre terme, emprunté à la géologie : la « subsidence », désignant par là une matière qui ne peut reprendre sa forme première « après un choc ou une contrainte [et qui] se transforme de manière irréversible »6.
La subsidence désigne un affaissement du sol et par extension le délitement de toute une société dont les piliers s'effondrent peu à peu ; pour ceux qui la subissent, elle devient « un drame dont on ne se remet pas. Un deuil impossible ». Quand il écrit ces lignes, Ammoun songe à Beyrouth, ville libanaise martyrisée par l'histoire. Que dirait-il de Gaza, où le sol s'est affaissé au point qu'il semble ne plus y avoir de sol ? Gaza, où le tissu urbain n'est plus qu'un amas de gravats instables et boueux, et où les conditions d'une vie commune semblent compromises pour longtemps. Gaza, qui ne retrouvera jamais son visage d'avant lorsqu'elle aura été définitivement défigurée par le terrifiant « Project Sunrise », cynique plan étatsunien de reconstruction présenté le 19 décembre 2025 dans le Wall Street Journal.
Et pourtant, le corps d'Icare reprend forme, ses restes rassemblés sont maintenant animés d'une vie étrange et obstinée. Il ne retrouvera pas ses ailes, mais il saura vivre dans les ruines. Point de résilience héroïque, point de promesse de renaissance, mais la force de celui qui refuse quotidiennement de disparaître.
« Les habitants de Gaza doivent montrer au monde qu'ils ne peuvent pas être vaincus », explique Abu Toha7. Israël ne peut vaincre, car il est certes possible de tuer et de détruire, mais impossible de briser une vie qui insiste et persiste au cœur même de la mort et de la destruction. On se gardera bien de voir là une simple survie comme prolongement atrophié de la vie, mais plutôt ce que le philosophe Jacques Derrida appelait « sur-vie » : une forme de vie plus fragile, plus exposée, mais aussi plus intense parce qu'elle ne s'adosse à aucune garantie, à aucun avenir assuré. On ne peut abattre celui qui a toujours vécu avec la mort autour de lui et en lui, qui a fait de la disparition la condition même de son existence.
1Mosab Abu Toha, dans Forest of Noise, 2024, traduction d'Arnaud Marie
2Icare est le fils de Dédale, l'ingénieur qui conçut le labyrinthe où fut caché et enfermé l'un des monstres les plus terrifiants de la mythologie grecque : le Minotaure. Icare et son père sont enfermés dans ce labyrinthe, jonché de corps démembrés et mutilés par la bête. Dédale fabrique pour Icare des ailes, avec cire et plumes, qui ne lui permettront pas de fuir bien loin… Un instant soulagé de pouvoir quitter ce lieu de désolation, de pouvoir échapper aux effluves de mort, qui font de chaque respiration une épreuve insoutenable, Icare s'élève trop haut dans le ciel, ses ailes ne résistent pas à l'ardeur du soleil.
3« Georges Didi-Huberman, philosophe : “Ni persécutés, ni réfugiés, ni prisonniers, nous sommes pourtant bien les otages psychiques de la situation intolérable à Gaza” », Le Monde, 3 juin 2025.
4Mosab Abu Toha, Forest of Noise, « Request Letter », Alfred A. Knopf, New York, 2024, p. 51.
5Mosab Abu Toha, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, « Les blessures », Editions Julliard, Paris, 2022, p. 113.
6Camille Ammoun, Subsidence, Éditions Terre Urbaine, Vincennes, 2023, p.13.
7Mosab Abu Toha, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, p. 155.
À Paris, l'ONG Médecins sans frontières présente jusqu'au 12 février l'exposition « We did what we could » (« On a fait ce qu'on a pu »). Elle documente deux années de guerre totale contre la population gazaouie et rend hommage aux soignants palestiniens.
La Cathédrale, l'espace de Ground Control qui accueille l'exposition de Médecins sans frontières (MSF), n'a jamais aussi bien porté son nom. La disposition en hauteur des immenses tirages des photojournalistes palestiniens de l'AFP — Mohammed Abed, Omar Al-Qatta, Eyad Baba, Mahmoud Hams et Basher Taleb1 — donne l'impression de regarder des vitraux racontant l'histoire de deux ans d'anéantissement. Cette sensation est encore accentuée par les néons multicolores, qui modifient la teinte des images.
La scénographie impressionne dès l'entrée. Certains visiteurs restent figés, hésitent à avancer. Le regard se pose alors sur le panneau introductif et son titre : We did what we could (« On a fait ce qu'on a pu »). Il s'agit d'un extrait d'une phrase écrite comme un testament par le Dr Mahmoud Abu Nujaila, médecin de MSF, sur le tableau de service de l'hôpital Al-Awda, alors qu'Israël en ordonnait l'évacuation :
Celui qui restera jusqu'à la fin racontera notre histoire. On a fait ce qu'on a pu. Souvenez-vous de nous.
Le Dr Abu Nujaila sera tué un mois plus tard, le 21 novembre 2023, lors du siège de l'hôpital par l'armée israélienne. Il fait partie des quinze employés de MSF, tous palestiniens, tués entre octobre 2023 et octobre 20252.
Conçue par la journaliste Clothilde Mraffko et MSF, We did what we could a initialement été présentée en octobre 2024 lors du Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre. La version exposée actuellement à Ground Control, dans le cadre de son cycle « Gaza : témoigner, comprendre, agir », a été actualisée et enrichie de nouvelles photographies. À travers un dispositif multimédia, l'exposition documente avec rigueur l'annihilation de Gaza, de sa population, de son tissu social et de ses infrastructures sanitaires.
Les chiffres, rappelés tout au long de l'exposition, donnent la mesure de ce champ de mort. Entre octobre 2023 et octobre 2025, plus de 67 000 Palestiniens ont été tués et 170 000 blessés. Le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a été multiplié par dix, et celui des nourrissons de moins d'un mois par six. Soixante-huit pour cent de la zone urbanisée de Gaza a été rasée et 78 % des bâtiments de l'enclave ont été partiellement ou totalement détruits.
« Israël a réussi à Gaza un exploit qui est celui de détruire à la fois l'espace et le temps pour les Palestiniens », déclare Claire Magone, directrice générale de MSF. L'espace par les bombardements et l'annexion de facto de plus de la moitié de la bande par l'armée israélienne. Le temps par les déplacements forcés incessants et la vie qui continue sous les tentes, ravivant les traumatismes de la Nakba.
« L'esprit n'arrive pas à imaginer les statistiques », explique Clothilde Mraffko. Comment saisir — et faire saisir — la réalité de cette guerre totale contre la population de Gaza ? C'est le tour de force de We did what we could qui, en s'appuyant sur les témoignages et expériences des soignants gazaouis, retrace cette destruction méthodique et implacable, tout en redonnant à ses victimes un visage et une voix. Pour la commissaire d'exposition, cette centralité des voix palestiniennes était importante et nécessaire : « C'est exactement ce que le gouvernement israélien ne veut pas : que l'on entende les Palestiniens. »
Il faut écouter le témoignage de ce médecin continuant à soigner tout en étant rongé par l'inquiétude pour sa famille qu'il veut faire évacuer. Il faut aussi voir cette photographie de chirurgiens opérant presque dans le noir, car les hôpitaux, privés d'électricité par Israël depuis le 11 octobre 2023, ne peuvent compter que sur des groupes électrogènes instables. Il faut enfin regarder ce dessin fait par un enfant, où l'on voit des corps éparpillés après un bombardement, certains démembrés, tous baignant dans une mare de sang. Il faut tout cela pour mesurer l'ampleur du traumatisme et de la douleur.
« Dans les hôpitaux, nous avons un échantillon de tout ce qu'est Gaza : à travers les blessés et les déplacés [qu'ils accueillent], mais aussi à travers les soignants eux-mêmes qui vivent également la faim, le déplacement, les deuils à répétition », poursuit Clothilde Mraffko. Car les lieux de soin et le personnel soignant ne sont évidemment pas épargnés par la guerre génocidaire. « Les soignants sont intimidés, harcelés et tués », souligne Claire Magone. Plus de 1 500 d'entre eux ont été tués depuis octobre 2023, certains par des snipers. Ils sont aussi enlevés, emprisonnés et torturés en Israël comme c'est le cas pour Houssam Abou Safiya, directeur de l'hôpital Kamal Adwan, otage de l'armée israélienne depuis le 29 décembre 2024, et Mohammed Obeid, chirurgien orthopédique de MSF, depuis le 26 octobre 2024. En juillet 2025, sur les 35 hôpitaux de la bande, 17 étaient hors service en raison de bombardements ciblés et de raids. Les autres sont à peine fonctionnels.
La population se tourne alors vers les cliniques des ONG encore présentes. Mais, tout en anéantissant les infrastructures sanitaires palestiniennes, Israël, aidé par le laisser-faire de la « communauté internationale », s'est parallèlement attaqué aux organisations humanitaires et à leurs travailleurs. Une photographie de la carcasse du véhicule de l'ONG étatsunienne World Central Kitchen après une frappe mortelle en témoigne. Cet « incident tragique », comme l'avait alors présenté le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou — « tragique » parce que des travailleurs occidentaux y avaient péri —, n'est pourtant pas isolé. Comme le rappelle Claire Magone, 565 travailleurs humanitaires, très majoritairement palestiniens, ont été tués depuis octobre 2023.
Le 1er janvier, le gouvernement israélien a tout simplement interdit l'accès à Gaza à 37 ONG majeures, dont MSF. Derniers témoins extérieurs — les journalistes étrangers restant interdits d'accès malgré le cessez-le-feu d'octobre 2025, quotidiennement rompu par Israël —, leur expulsion laisse les Gazaouis en huis clos avec les soldats israéliens. Cette interdiction prive également la population palestinienne, déjà démunie, du minimum de soins et la condamne à une mort lente et calculée.
Pour Claire Magone, l'exposition, déjà nécessaire, devient alors essentielle à l'aune de ce contexte :
C'est une réalité qui est niée, euphémisée, distordue, manipulée par la propagande d'Israël et de ses soutiens […] qui font un effort particulier pour soustraire cette réalité aux yeux de ceux qui pourraient s'en indigner légitimement et exiger que celle-ci cesse.
Notamment en France. En janvier 2025, la mairie de Toulouse avait refusé d'accueillir l'exposition, programmée dans le cadre du festival Cinéma et droits de l'Homme. Elle estimait que sa tenue « pos[ait] un risque évident de trouble à l'ordre public ». La municipalité dirigée par Jean-Luc Moudenc (ex-Républicain) évoquait, pour se justifier, les « énormes tensions sur notre territoire » en lien avec « l'attaque terroriste du 7 octobre menée par le Hamas contre la population israélienne, la guerre à Gaza et plus largement au Proche-Orient ». L'exposition a finalement pu se tenir dans la ville rose, six mois plus tard, mais dans un lieu privé.
À la fin du parcours d'exposition, en regardant de nouveau les mots du Dr Mahmoud Abu Nujaila, l'on peut légitimement s'interroger : si les soignants gazaouis ont fait ce qu'ils ont pu, est-ce notre cas ?
1Photographes freelance travaillant pour l'AFP, Omar Al-Qatta, Eyad Baba et Basher Taleb sont toujours à Gaza. Mahmoud Hams, Mohammed Abed et Said Khatib ont été évacués en février, avril et mai 2024.
2Abed El Hameed Qaradaya, Omar Hayek, Hussein Alnajjar, Abdullah Hammad, Hussam Al Loulou, Alaa Abd Elsalam Ali Okal, Bilal Okal, Hassa Suboh, Nasser Hamdi Abdelatif Al Shalfouh, Fadi Al-Wadiya, Reel Abu Lebdeh, Ahmad Al Sahar, Alaa Al Shawa, Mohammed Al Ahel. L'exposition leur est dédiée.
Le Proche-Orient n'est ni une énigme insoluble ni un chaos éternel. Dans cet entretien dense et pédagogique, le politiste Ziad Majed démonte un siècle de récits tronqués, de mythes géopolitiques et de simplifications dangereuses. De la Palestine à l'Iran, du Liban aux révolutions arabes, il restitue les continuités historiques, les ruptures fondatrices et les responsabilités internationales.
On aurait pu intituler cet épisode « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Proche-Orient ». Car notre invité, le politiste franco-libanais Ziad Majed, ne fait pas mystère de l'objectif de son dernier ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours (La Découverte, 2025) : en bon professeur, il propose d'offrir une entrée pédagogique à cette région du monde, dont le destin est intimement lié à celui de l'Occident. En remontant au début du siècle dernier, et à travers des escales autour d'événements clés, l'auteur aide à mieux comprendre les enjeux de la nouvelle séquence qui s'est ouverte au lendemain du 7 octobre 2023, et éclaire le rôle que les puissances occidentales ont joué — et continuent de le faire — au Proche-Orient.
Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.
Cette émission a été diffusée en direct le 14 janvier 2026 sur le média Au Poste.
Jamais un conflit n'a été autant investi par le droit international, jamais aussi sa violation n'a été si flagrante. Dans son ouvrage Le Droit international est-il mort à Gaza ?, le politologue Jérôme Heurtaux retrace la manière dont les juristes se sont emparés du crime-monstre commis à Gaza. Il déconstruit les narratifs de justification et explore à la fois les perspectives offertes par ce travail et les limites auxquelles il se heurte.
Le 17 novembre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2803, qui endosse le plan du président étatsunien Donald Trump comme base du règlement de la guerre contre la bande de Gaza. Cette résolution a effacé le droit international applicable à la Palestine. Elle a également balayé la responsabilité pénale des dirigeants israéliens visés par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI). Avant cela, la Déclaration de New York du 29 juillet 2025, issue de l'initiative diplomatique franco-saoudienne et adoptée par l'Assemblée générale le 12 septembre, occultait la réalité du génocide et scellait, elle aussi, l'abandon du droit international. Non seulement les institutions chargées de l'appliquer n'ont rien pu empêcher, mais elles l'ont dénaturé pour réduire les Palestiniens à la capitulation, consacrant ainsi le principe de « la paix par la force ».
La destruction de Gaza a-t-elle scellé la mort du droit international ? C'est la question à laquelle Jérôme Heurtaux, maître de conférences en science politique à l'Université Paris-Dauphine, entreprend de répondre dans une étude très documentée sur la manière dont les juristes se sont saisis de ce qu'il qualifie de « crime-monstre » commis à Gaza.
On peut dramatiser davantage la question : a-t-il jamais réellement vécu ? Après tout, dès son admission aux Nations Unies, le 11 mai 1949, Israël a renié son engagement à se conformer aux résolutions de l'ONU déjà adoptées, en particulier, la résolution 194 du 11 décembre 1948 qui consacrait le droit au retour des réfugiés, inaugurant une longue « tradition » de non-respect de ses obligations à l'égard des Palestiniens1. Du reste, l'ineffectivité du droit international ne se limite pas à la question palestinienne. On pourrait citer son incapacité à empêcher le génocide au Rwanda, ou la guerre contre l'Irak en 2003, lancée malgré le refus du Conseil de sécurité, parmi maints d'autres exemples.
Jérôme Heurtaux constate, lucidement :
C'est sans doute à mesure que se creuse l'écart entre la reconnaissance croissante, dans les opinions publiques, de la capacité du droit à qualifier et dénoncer les crimes commis et le constat implacable de son impuissance flagrante à agir pour empêcher leur commission que le sentiment de son inutilité peut prospérer. Étrange paradoxe que ce droit qui nourrit la conviction de sa nécessité tout en illustrant sa désespérante inefficacité.
Toute sa démonstration tente de se frayer un chemin au cœur de cette tension en cherchant à répondre à la question : que peut le droit international ?
À la manière des résultats scientifiques, les conclusions juridiques reposent sur des règles partagées, des méthodes transparentes et soumises à l'examen critique, et un accord sur la validité d'une doctrine. Ce ne sont pas des opinions. Le droit constitue ainsi « un outil d'objectivation » qui, grâce à un langage commun, permet de qualifier des crimes que les belligérants tentent de noyer dans le « brouillard de la guerre ».
Il permet également « de déconstruire le langage de justification utilisé par les États pour se dédouaner » : « Israël a le droit de se défendre », « la mort de civils est une fatalité de la guerre », « les civils tués à Gaza le sont à cause du Hamas », « contextualiser le 7 octobre est une apologie du terrorisme », « parler de génocide est une expression d'antisémitisme »… Les autorités israéliennes et leurs relais politiques, intellectuels, médiatiques ont saturé le débat public de ces postulats. Mais tout ce cadrage narratif, qui inverse les responsabilités, « bute sur la langue ciselée et implacable du droit international ».
Comme le souligne Jérôme Heurtaux, « le succès même de la notion de “génocide” pour qualifier les crimes commis à Gaza ne trouve pas son explication dans une improbable passion triste antisémite qui se serait réveillée à l'occasion de la guerre. Il se fonde sur une lecture littérale du droit international » vers laquelle ont convergé les approches diverses des organisations qui ont recueilli et analysé les faits. Si les comparaisons historiques sont utilisées, c'est dans le cadre d'un raisonnement jurisprudentiel, donc toujours dans le registre du droit, et non par des analogies plus ou moins polémiques.
Le droit international reconstruit ainsi « un espace de rationalité partagée », une terre ferme dans un moment orwellien où le sens des mots est distordu, où une sorte de syllogisme colonial retrouve sa vigueur : la violence du « civilisé » est une libération — libération de la tyrannie du Hamas en l'occurrence — voire carrément le « travail de l'humanité »2 ; la résistance est, a contrario, le choix de la servitude et de la misère. Par conséquent, la soumission est une voie vers le progrès.
Le droit international constitue donc un contre-pouvoir au registre discursif des autorités israéliennes, lesquelles investissent massivement dans le travail « d'explication » (la hasbara) et de disqualification de ses critiques.
Au-delà du champ discursif, les conclusions des juristes et les recommandations des rapports d'organisations de défense des droits déterminent aussi les décisions d'États comme l'Espagne3 ou la Slovénie4, ou d'entreprises qui redoutent d'éventuelles conséquences judiciaires d'une complicité de crimes de guerre ou de crimes contre l'humanité.
Le génocide à Gaza a enclenché une dynamique de judiciarisation à diverses échelles. La Cour internationale de justice (CIJ), dans son ordonnance du 26 janvier 2024, a permis de faire reconnaître, à l'initiative de l'Afrique du Sud, la responsabilité de l'État d'Israël dans la commission probable d'un génocide, et celle des États tiers pour l'empêcher. Des États réunis depuis janvier 2025 au sein du groupe de La Haye veulent peser pour faire appliquer les décisions de la CIJ, mais le rapport de force géopolitique ne leur est guère favorable5.
La Cour pénale internationale (CPI), elle, a incriminé directement les dirigeants israéliens. La CPI était censée incarner la promesse d'une justice internationale qui s'appliquerait indistinctement aux faibles comme aux puissants. Mais l'idée d'un droit international détaché des considérations politiques et des rapports de force diplomatiques, qui serait doté d'une autorité surplombant celle des États, reste une fiction. « La CPI est conçue comme un outil pénal à disposition des pays occidentaux, mais sans pouvoir de police ni d'arrestation. Elle est entièrement dépendante de la bonne volonté des États ». À ce jour, elle n'a prononcé que six verdicts de culpabilité à l'encontre de chefs rebelles africains de second rang.
Lorsqu'elle a engagé des poursuites contre des dirigeants israéliens, alliés stratégiques des puissances occidentales qui considèrent Israël comme l'un des leurs, les États-Unis — qui n'ont pas ratifié le Traité de Rome et interdisent toute poursuite contre leurs ressortissants — ont entrepris de détruire l'institution. La plupart des États européens ont détourné pudiquement le regard. Comme un politicien étatsunien s'est chargé de le rappeler au procureur de la CPI, Karim Khan : « Les tribunaux internationaux n'ont été créés que pour “les Africains et les voyous comme Poutine”. »6
À une autre échelle, des organisations de juristes, telles que la Fondation Hind Rajab ou l'Association des juristes pour le respect du droit international (JURDI) en France, exploitent de leur côté les possibilités de poursuites devant les juridictions nationales, soit contre les États, soit contre les exécutants identifiés. Mais aucune poursuite n'a pour l'instant été à son terme. Tout juste ont-elles gâché les vacances de militaires de retour à la vie civile.
Toutefois, ce maillage international d'acteurs étatiques et non étatiques exerce une pression continue sur les responsables israéliens et les exécutants toujours exposés au risque d'une arrestation à l'occasion d'un voyage. Face à l'indifférence médiatique et l'impunité politique organisées, le droit entretient une visibilité permanente des crimes commis contre les Palestiniens.
Si ses effets immédiats restent limités, « l'incidence du droit ne relève pas forcément du registre de l'application ou de l'effectivité », souligne Jérôme Heurtaux. Sur un plan juridique, même les décisions non suivies de la CIJ déterminent une jurisprudence dont les tribunaux sont contraints de tenir compte. Et à un niveau plus transcendant, le rappel constant au droit international maintient une sorte de « surmoi » dont il est difficile de s'affranchir et qui érode dans le temps long la légitimité des politiques structurellement criminelles et de leurs responsables.
Le droit international sort-il renforcé de l'épreuve de Gaza ? « Il est possible que les effets latents et extrajudiciaires du droit aient finalement peu de réalité », concède Jérôme Heurtaux. Mais un monde où la loi du plus fort et la vérité des vainqueurs pourraient se déployer sans la contradiction que vient lui apporter le droit serait sans aucun doute moins vivable.
Alors que l'idéal d'un ordre international régi par le droit semble s'éloigner sous la pression de l'exercice nu de la puissance, le travail de Jérôme Heurtaux sur la manière dont celui-ci s'est saisi d'un conflit probablement matriciel pour les décennies à venir est une pièce utile à verser au dossier.
1Lire Rendre un État palestinien impossible. L'objectif d'Israël depuis sa création, de Monique Chemillier-Gendreau (Textuel, 2025).
2Lors d'une interview sur LCI le 26 septembre 2024, Louis Sarkozy, fils de l'ancien président français Nicolas Sarkozy, a déclaré, à propos du Hamas et du Hezbollah : « Qu'ils crèvent tous. Israël fait le travail de l'humanité ici. »
3Le 8 septembre 2025, le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a officialisé l'embargo total sur les armes à destination d'Israël et a annoncé l'interdiction d'accueillir dans les ports espagnols des navires transportant du carburant destiné à l'armée israélienne.
4Le 31 juillet 2025, le gouvernement slovène a interdit l'exportation, l'importation et le transit de matériel militaire vers et depuis Israël.
5Les États membres du groupe de La Haye sont la Colombie, l'Afrique du Sud, la Bolivie, Cuba, le Honduras, la Malaisie, la Namibie et le Sénégal.
6Ces propos ont été rapportés par Karim Khan lors de son interview sur CNN avec la journaliste Christiane Amanpour le 20 mai 2024.
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Mercredi 17 décembre 2025.
Cela fait plus de deux semaines que je n'ai pas donné de nouvelles. La dernière période a été difficile pour ma famille et moi, et surtout pour mon épouse Sabah.
Sabah a perdu son frère, Mohamed. Il avait 26 ans. Il était marié, père d'un enfant, et sa femme en attend un deuxième, dans six mois. Le 22 novembre, les Israéliens ont violé une nouvelle fois le cessez-le-feu. Plusieurs leaders du Hamas ont été assassinés dans un bombardement. Mohamed faisait partie des victimes « collatérales ». Comme toute la famille de Sabah, lui et son épouse avaient dû quitter leur maison du quartier de Shajaya, qui se trouve maintenant dans la « zone jaune », interdite aux Palestiniens, et qui s'étend sur plus de la moitié de la bande de Gaza. La mère et les frères de Mohamed vivent toujours sous une tente. Mais lui et sa femme avaient trouvé un petit appartement dans le centre de Gaza-ville. Ce jour-là, Mohamed était parti rendre visite à des amis vers le rond-point de Shajaya. Un immeuble a été bombardé au moment où il passait devant.
Mohamed a été grièvement blessé. Transporté à l'hôpital, il est resté une semaine dans le coma, avant de partir reposer en paix. Sabah a perdu de nombreux membres de sa famille dans cette guerre, dont son père, qui n'a pas été tué directement mais qui est mort de tristesse, ne supportant plus cette vie d'humiliation. Des oncles et plusieurs de ses cousins ont été tués. Mais là, pour la première fois, je l'ai vue craquer. Pourtant, Sabah est une femme forte. Nous avons vécu ensemble des moments très difficiles. Plus d'une fois, nous avons cru que notre mort était imminente, quand nous avons été encerclés par les chars israéliens, ou quand, au début de la guerre, en novembre 2023, nous avons quitté notre appartement en échappant de peu aux tirs des snipers et des drones quadricoptères. Mais la force a des limites.
Nous nous sommes résolus à enterrer Mohamed au cimetière Ibn Marwan, un ancien cimetière que personne n'utilise plus, dans la zone du rond-point de Shajaya. Nous n'étions pas nombreux. Beaucoup de gens n'ont pas pu venir car, au même moment, une opération israélienne était en cours dans la zone, non loin de la ligne jaune. Il était impossible de se rendre au cimetière en voiture. Nous y sommes allés à pied, et nous avons inhumé le frère de Sabah dans le bruit des tirs et des drones qui bourdonnaient au-dessus de nos têtes.
Le même jour, le père d'un ami très proche, Hassan, est entré à l'hôpital. Hassan, que j'appelle de son diminutif Hassoun, est comme un petit frère pour moi. Son père avait besoin d'une opération sur une artère, une intervention relativement facile normalement. Mais le chirurgien n'avait pas le matériel nécessaire. Il nous a dit franchement : « On va bricoler. » Il a vraiment employé ce mot. Il fallait réparer les tuyaux comme on pouvait, c'était presque un travail de plombier. Mais le père de Hassoun n'a pas survécu. Il est mort parce que l'armée israélienne bloque le matériel médical et les médicaments.
Pour enterrer le père de Hassoun, là aussi il a fallu improviser. On a trouvé un espace entre les tombes, dans un ancien cimetière à côté de l'hôpital baptiste, Al-Maamadani. Il a fallu payer la place environ 200 euros. D'habitude, on enterre le défunt à même la terre, puis on scelle la tombe avec du béton ou du carrelage. Mais les matériaux de construction sont interdits à Gaza, alors nous avons bricolé une solution : couvrir la tombe avec une porte en acier, rouge, achetée au propriétaire d'une maison détruite. Les gens essaient de vendre ce qu'il reste de leurs habitations…
La porte était un peu trop petite, il manquait quelques centimètres. Nous avons scellé la tombe comme nous pouvions, en fabriquant un peu d'argile. Mais nous savions que la pluie arrivait. Alors le lendemain, nous avons acheté un sac de ciment – 400 euros — pour empêcher que la tombe soit inondée. Il faut comprendre que l'écrasante majorité des Gazaouis n'a pas ces moyens. Une tombe peut coûter jusqu'à 1 200 euros. Alors les gens enterrent leurs proches dans des lieux publics, près des hôpitaux, à côté de chez eux… Souvent ils ne peuvent mettre que du sable sur le corps. Quand il y a de fortes pluies, on voit des cadavres sortir de terre. Littéralement.
Voilà la tristesse que ma famille a vécu pendant ces deux dernières semaines. À Gaza, tout est tristesse. On est tué par les bombardements, par le manque de moyens médicaux, par l'humiliation, par manque de tout. Les dernières intempéries ont fait plus de quinze morts, ainsi que trois bébés morts de froid. Il n'y a pas de médicaments, pas de vêtements d'hiver pour les enfants.
Quinze personnes sont mortes, ensevelies sous leurs maisons qui se sont écroulées à causes des pluies. Refusant de vivre sous la tente, ces gens n'avaient pas voulu quitter leurs habitations, partiellement détruites par les bombardements. Les intempéries ont fait le reste. Treize maisons se sont effondrées jusqu'à présent. La défense civile n'a pas les moyens de dégager ceux qui se trouvent sous les décombres. Voilà l'art de tuer à Gaza. On meurt de différentes manières possibles. Enterrés vivants, bombardés, de froid, de faim, de maladie, du manque de matériel médical le plus élémentaire.
Je l'ai déjà dit : il faut inventer des mots nouveaux pour décrire cette réalité. Tout un peuple est en train d'être tué par l'occupant, mais aussi ses sites archéologiques, sa géographie, son histoire, ses systèmes de santé et d'enseignement, son écosystème en général, ses terres agricoles : c'est ce que j'ai appelé le « gazacide ». Mais ils ont aussi tué nos cœurs. Peut-on appeler « coeuricide » le fait de mourir de tristesse ?
Nous étions dans une prison à ciel ouvert. Aujourd'hui, nous sommes dans une cage à ciel ouvert, parce que la surface de Gaza a diminué d'un peu plus de la moitié. Plus de deux millions de personnes sont concentrées dans ce réduit. On dit que l'aide humanitaire peut entrer. C'est vrai. Mais au compte-gouttes. Selon l'ONU, il n'entre que 30 %. Du strict minimum. Il n'y a pas de médicaments, pas de quoi fabriquer des tentes, pas de vêtements pour les enfants, pas de matelas, pas de couvertures.
C'est invivable. Il n'y a pas un cœur à Gaza qui ne soit empli de tristesse, de chagrin, de souffrance, de fatigue. Le jour où on a enterré le frère de Sabah, son fils Slimane, cinq ans, a dit :
Pourquoi vous êtes en train de pleurer ? Mon père, c'est un martyr. Il ne faut pas pleurer pour un martyr. En plus, mon père, il a des muscles. Vous allez voir, il va sortir de sous la terre. J'ai son téléphone portable, il va venir le chercher, vous allez voir. Arrêtez de pleurer. Je connais très bien mon père.
Ils ont brisé le cœur des enfants. Combien de milliers d'orphelins ? Combien de veuves ? Combien de mères et de pères qui ont perdu leurs enfants ? La tristesse nous envahit. Chaque jour est un jour de tristesse chargée d'humiliation, passé à chercher de quoi manger, de quoi boire, à faire la queue pour un jerricane d'eau, une casserole de riz ou de lentilles, dans le meilleur des cas.
Des jours passés à voir mourir les siens. Imaginez une mère qui voit son fils mourir devant ses yeux parce que son cancer ne peut être traité, ou qu'il ne peut être dialysé. Beaucoup de maladies graves ne sont plus soignées. Plus de 40 000 personnes devraient être hospitalisées à l'étranger, selon l'ONU. Regardez comme cela brise les cœurs des gens, des mamans, des maris, des épouses, des enfants et des parents. Tout cela dans le but de rendre la vie à Gaza insupportable. Le ministre de la guerre israélien a évoqué récemment une solution : l'ouverture du terminal de Rafah, la frontière avec l'Égypte, mais dans un seul sens : celui de la sortie. Pour que les gens sortent et ne reviennent pas. C'est la déportation, mais avec un euphémisme : le « départ volontaire, humanitaire », pour se faire soigner, étudier, travailler. Ailleurs.
Des milliers de personnes ne sont pas concernées par cette solution : ceux qui sont sous les décombres. Ceux qui ont été exécutés sommairement et qui ont été enterrés dans des fosses communes. Ceux qui ont disparu, enlevés par l'armée israélienne, et dont on ne sait pas s'ils sont morts ou vivants.
Nous sommes en 2025 et deux millions de personnes vivent sous des tentes, les enfants ne trouvent pas à manger, ni à s'habiller, ni à aller à l'école parce qu'il n'y a plus d'école. Nous sommes en 2025 et il n'y a pas de médicaments, même pour les maladies saisonnières. Une population entière est en train de chercher à manger et à boire. La stratégie israélienne, c'est d'anéantir la population de Gaza, et d'abord de détruire les cœurs.
La tentative d'effacer le droit applicable en Palestine se prolonge dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité. Adoptée le 17 novembre 2025 par 13 voix favorables, en dépit des abstentions russe et chinoise, ce texte est contraire au droit international. En conséquence, les États membres des Nations unies ne devraient participer ni à la « force internationale » ni au « conseil de paix » prévus par l'organe politique de l'ONU.
En 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a considéré qu'Israël, ayant violé des normes impératives de droit international (normes dites de jus cogens1), devait, sans négociation, se retirer du territoire palestinien occupé, démanteler les colonies, et réparer tous les dommages causés par son occupation illicite. La CIJ a aussi rappelé que tous les États devaient prendre des mesures aux fins de forcer Israël à ce retrait et de prévenir le génocide de Gaza. Le retrait d'Israël, attendu pour septembre 2025 selon la résolution de l'Assemblée générale du 18 septembre 2024, ne s'est pas produit, et rares sont les États ayant adopté le comportement qui était exigé d'eux face au génocide de Gaza.
À l'inverse, une initiative diplomatique franco-saoudienne a cherché à convaincre de revenir aux méthodes éculées de la négociation, en soutenant l'émergence d'un État de Palestine diminué : c'était la déclaration de New York, endossée par l'Assemblée générale le 10 septembre 2025. En marge de cette Assemblée générale, le président états-unien présentait son plan pour Gaza. La première étape, la seule acceptée par les groupes combattants palestiniens, a conduit à un cessez-le-feu — non respecté par Israël —, à la libération des Israéliens détenus à Gaza et de plusieurs centaines de prisonniers palestiniens détenus par Israël. Ces derniers, comme les dépouilles des Palestiniens restituées, ont confirmé l'infliction de sévices particulièrement choquants.
Alors que le plan Trump était approuvé par de nombreux États lors de la conférence de Charm El-Cheikh du 13 octobre 2025, les États arabes ou musulmans sollicités pour participer à la force internationale envisagée demandaient qu'un mandat de l'ONU vienne autoriser cette participation. C'est pourquoi les États-Unis ont saisi le Conseil de sécurité de leur plan, alors même qu'ils avaient, pendant plus de deux ans, empêché cet organe de réagir au génocide de Gaza, en utilisant leur veto de manière récurrente.
Est-ce à dire que la résolution 2803 où le Conseil « fait sien » le plan Trump, qui y est annexé, efface et remplace le droit international applicable ? En réalité, le Conseil de sécurité n'a pas pour fonction de dire le droit international. Selon la Charte des Nations unies, il est responsable du maintien de la paix et de la sécurité internationale (article 24) et exerce ses pouvoirs selon les chapitres VI et VII. Sur la base du chapitre VII, il peut décider de mesures s'imposant aux États et, le cas échéant, autoriser l'emploi de la force pour réagir à une situation de crise grave. Il agit par des résolutions spécifiques, dans des situations données, dans l'objectif de maintenir ou de restaurer la paix. Il ne légifère pas plus qu'il ne tranche, en droit, des différends. De plus, le Conseil ne peut pas adopter n'importe quelle décision, dans n'importe quelle situation, et il doit « agir conformément aux buts et principes des Nations unies » (article 24 §2).
La question du contrôle du Conseil de sécurité, c'est-à-dire du contrôle de la légalité de ses résolutions, a été au centre de l'attention internationale, notamment à partir des résolutions adoptées contre la Libye à la suite de l'attentat de Lockerbie en 19882. Elle a été discutée devant des juges variés s'agissant de la situation dans l'ex-Yougoslavie (Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie), de la lutte contre le terrorisme (Cour de justice de l'Union européenne), de l'intervention en Irak de 2003 (Cour européenne des droits de l'homme). S'il reste difficile de faire contrôler cette légalité, les juristes savent que ce n'est pas impossible. Dans un monde idéal, l'Assemblée générale pourrait par exemple saisir la CIJ afin qu'elle examine la conformité de la résolution 2803 à son propre avis de 2024. Mais l'année 2025 nous a appris qu'il ne fallait pas trop attendre de l'Assemblée générale.
Mettre en évidence l'absence de respect des normes impératives du droit international par le Conseil de sécurité est simple : s'agissant de la Palestine, ce droit vient tout juste d'être rappelé par l'organe judiciaire principal des Nations Unies qu'est la CIJ. C'est également utile : les États ne sont nullement tenus de contribuer au plan d'occupation de Gaza soutenu par le Conseil de sécurité, la résolution ne faisant que les y « autoriser » ou le leur « demander ». Ils pourraient vouloir éviter de contribuer directement à la violation de ces normes impératives par l'envoi de contingents à Gaza. Cette illicéité imprégnerait aussi toute l'activité économique espérée par Trump et ses proches : les contrats et accords passés en ce sens devraient être considérés comme nuls, et les entreprises y contribuant devraient être boycottées. Au Conseil de sécurité, la Russie a explicitement évoqué cette illicéité et mis en garde les États ayant voté pour le texte3.
La résolution autorise tout d'abord les États à déployer des contingents à Gaza. Ceci, en soi, n'est pas inédit, le Conseil ayant régulièrement, depuis 1991 et la première intervention états-unienne en Irak, recouru à ce procédé d'autorisation d'emploi de la force donnée à des États. Soulignons que ce procédé n'est pas celui des opérations de maintien de la paix, où des casques bleus sont déployés, sous l'autorité de l'ONU, sans avoir pour mandat de recourir à la force. Ici, il n'est pas question d'une opération de maintien de la paix, et c'est bien ce qui semble avoir dissuadé nombre d'États de participer directement à la « force internationale de stabilisation » autorisée par le Conseil. De quoi est-il donc question ?
Il s'agit principalement de réaliser ce que l'armée israélienne n'a pu accomplir : assurer « la démilitarisation de la bande de Gaza, y compris en procédant à la destruction des infrastructures militaires, terroristes et offensives et en empêchant qu'elles soient rebâties, ainsi qu'en veillant à la mise hors service définitive des armes des groupes armés non étatiques ». Il est question de désarmer les groupes palestiniens combattants donc et, selon les termes du plan Trump annexé à la résolution, de « déradicaliser Gaza ». Cette mission, qui exige l'emploi de la force dès lors que les groupes palestiniens n'ont pas accepté de rendre les armes, doit être réalisée « en consultation étroite » avec l'Égypte et Israël. La force internationale de stabilisation doit en conséquence être considérée comme une force d'occupation associée à Israël. Or, on l'a dit, le contrôle du territoire palestinien par Israël a été tenu pour gravement illicite par la CIJ, car portant atteinte au droit impératif du peuple palestinien à disposer de lui-même. Contrairement à ce qu'a demandé la même CIJ, la résolution permettrait à Israël de ne pas se retirer.
Le contrôle de Gaza est nécessaire pour mettre en place une sorte de gouvernement (« une administration transitoire »), sous l'autorité d'un Conseil de paix, qui serait selon nous, mieux dénommé « conseil d'occupation et de spoliation ». C'est le deuxième aspect essentiel de la résolution. Ce conseil aurait pour vocation d'« œuvrer à la reconstruction de Gaza et à l'exécution des programmes de relèvement économique ». À cette fin, le Conseil de sécurité dote l'instance d'une « personnalité juridique internationale » lui permettant de conclure tous accords ou contrats. La Banque mondiale, une institution dominée par les États-Unis, est invitée à faciliter les financements du programme. Dans le langage non euphémisé du document Trump annexé à la résolution, le plan de relèvement économique
sera élaboré par un groupe d'experts ayant contribué à la naissance de villes prodigieuses parmi les plus modernes et prospères du Proche-Orient. Nombre de projets d'investissement intéressants et d'idées de développement prometteuses émanant de groupes internationaux animés de bonnes intentions seront examinés, le but étant d'élaborer un cadre régissant à la fois les questions de sécurité et les questions de gouvernance qui soit à même d'attirer et de faciliter des investissements générateurs d'emploi, de débouchés et d'espoir pour la future Gaza.
Afin de réaliser ce plan, correspondant globalement à celui de la « Riviera » annoncé par Trump au début de l'année 2025, le conseil pourra « accomplir toute tâche jugée nécessaire ». Si la résolution n'évoque jamais la question de l'exploitation des ressources naturelles, notamment maritimes, le blanc-seing donné permet de conclure des contrats à cette fin. Ce projet est contraire au droit du peuple palestinien de disposer de lui-même dans ses dimensions économiques, incluant ses choix propres de développement et la souveraineté permanente sur ses ressources naturelles. Les Palestiniens sont relégués à un « comité à caractère technocratique et apolitique … chargé d'expédier les affaires courantes du territoire »…
Certes, l'administration est dite « transitoire », mais les perspectives d'autodétermination que la résolution a dû intégrer sont plus que distantes, et encore conditionnées. Ainsi, le conseil œuvrera jusqu'à ce que l'Autorité palestinienne ait « scrupuleusement exécuté son programme de réformes et que la reconstruction de Gaza ait progressé ». Alors, seulement, « les conditions seront peut-être (sic) réunies pour que s'ouvre un chemin crédible vers l'autodétermination palestinienne et la création d'un État souverain ». Qui en décidera ? Washington instaurerait alors un « dialogue entre Israël et les Palestiniens pour qu'ils conviennent d'un horizon politique au service d'une coexistence pacifique et prospère ». L'horizon envisagé est lointain, flou, contraint et, à vrai dire, inaccessible. La référence à un État palestinien est une parfaite illusion. Si le blanc-seing est accordé par le Conseil de sécurité jusqu'en décembre 2027, sans contrôle de l'ONU (points 8 et 10 de la résolution), le système pourrait être prolongé.
Nombre de commentateurs ont analysé cette résolution comme autorisant un « nouveau mandat » sur Gaza. Mais, au moins, le régime des mandats institué par la Société des Nations, ou le régime des territoires non autonomes de l'ONU4, prévoyaient, en théorie du moins, une administration dans l'intérêt des populations locales. Ici, le pouvoir est attribué nommément à un président états-unien qui ne masque pas ses intérêts personnels et dont le gendre, Jared Kushner, a été présenté comme le principal investisseur à Gaza par un autre homme d'affaires, l'envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff. Certes, la résolution affirme que ce sont des « États membres » qui siégeront au conseil. Mais le plan Trump annexé est beaucoup plus clair : le conseil « sera dirigé et présidé par le président Donald J. Trump », les autres membres « y compris des chefs d'État, seront annoncés ultérieurement, l'ancien premier ministre Tony Blair en faisant partie ». Le pouvoir est donc donné à un groupe de personnes entendant tirer des profits personnels de l'opération, et ceci est inédit. L'intérêt du peuple palestinien n'est, par ailleurs, jamais mentionné dans la résolution, le « relèvement économique » ne semblant pas le concerner, tandis qu'aucune redistribution des profits attendus n'est envisagée. Le plan Trump évoque quant à lui « une gouvernance moderne et efficace à même de servir la population de Gaza »… et « d'attirer les investissements ».
Par-delà l'occupation prolongée, le dispositif permet donc la spoliation du peuple palestinien, au profit d'une élite impérialiste états-unienne décomplexée. Ainsi, les accords et contrats conclus par le conseil d'occupation pourront être considérés comme invalides : un traité contraire au jus cogens doit être tenu pour nul selon le droit international (article 53 de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités). Les accords qui seraient adoptés par l'Union européenne pourraient, par exemple, être contestés devant ses juridictions, comme le furent ceux conclus avec le Maroc pour l'exploitation des ressources du Sahara occidental. La grande majorité des groupes palestiniens et des ONG palestiniennes a d'ailleurs ouvertement dénoncé la résolution 2803 ; seul le Fatah de Mahmoud Abbas, dont la représentativité est largement contestée, l'a acceptée.
Pour exercer ses pouvoirs relevant du chapitre VII de la Charte des Nations unies, le Conseil de sécurité doit qualifier une situation de crise grave (menace contre la paix, rupture de la paix, acte d'agression selon l'article 39). Comment la résolution 2803 appréhende-t-elle la situation à Gaza ? Alors même que nous sommes en présence d'un génocide qui se prolonge, rien n'en transparait dans le préambule de la résolution. Il est simplement indiqué que « la situation dans la bande de Gaza menace la paix régionale et la sécurité des États voisins »… Or, dans des résolutions antérieures adoptées en situation génocidaire, et autorisant les États à employer la force, le Conseil se réfère normalement à la situation humanitaire. Il n'en est rien ici. Il ne s'agit évidemment pas, comme précédemment, d'un mandat visant à « protéger les civils en danger »5.
Ainsi, le Conseil de sécurité confère à ceux qui ont détruit Gaza, le pouvoir de « stabiliser », désarmer, et développer cet espace. Le principe de responsabilité pour génocide est totalement éludé. La résolution permet la poursuite du génocide, sans même insister sur la situation de la population de Gaza, sauf à exiger sa « déradicalisation » ; à cet égard, elle est également contraire à la norme impérative de jus cogens interdisant le génocide. Elle pourrait permettre d'en effacer certaines preuves.
Le peuple palestinien de Gaza y est décrit comme un ensemble de « personnes », « libres de s'en aller et libres de revenir » ou comme des « habitants » encouragés à rester, auxquels sera « offerte » la « possibilité de reconstruire Gaza en mieux » (plan Trump, point 12 ; résolution point 4 b.4.) car Gaza sera « rebâtie pour le bien de ses habitants » (plan Trump, point 2). Dans « la nouvelle Gaza », les Palestiniens ne sont pas un peuple, tout au plus une population, ils ne sont pas acteurs. Mais ils ne sont pas non plus victimes d'un génocide, même s'ils « n'ont que trop souffert » (plan Trump, point 2).
La résolution du Conseil de sécurité comprend, il est vrai, un volet humanitaire ; ses termes sont toutefois très inquiétants. Car si le Conseil « souligne qu'il importe d'assurer une reprise complète de l'aide humanitaire (…) par l'entremise des organisations coopérant à cette fin, dont l'Organisation des Nations unies », cette reprise peut être conditionnée. Ainsi, elle est assurée « en concertation avec le Conseil de paix » et ne devra pas « être détournée pas des groupes armés ». Cette dernière formule renvoie aux accusations israéliennes contre le Hamas plus qu'à l'accaparement de l'aide par les milices soutenues par Israël. Ainsi, la fin du siège n'est pas exigée. Donald Trump pourra parfaitement relayer les exigences d'Israël : le droit à l'assistance, et l'exigence de permettre intégralement le passage de l'aide humanitaire, rappelés par la CIJ en 2024 et 2025 ne sont pas garantis.
Il faut finalement insister sur les conditions d'adoption de la résolution et du plan Trump qu'elle fait sien. Le Conseil de sécurité affirme d'emblée que « les parties » ont accepté ce plan. Or, cette affirmation est fausse : il est bien connu que les groupes armés palestiniens auxquels le plan a été présenté ne l'ont pas soutenu dans son intégralité. L'acceptation, inexistante, ne peut donc justifier le caractère exorbitant de la résolution. Pire, il est aussi connu que le plan Trump, pour sa première phase, a été accepté sous les menaces habituelles du président états-unien : « Un enfer comme personne n'en a jamais vu s'abattra sur le Hamas », a-t-il ainsi déclaré6. Or, un accord conclu sous la contrainte immédiate n'est pas valide en droit international (Convention de Vienne sur le droit des traités, articles 51 et 52 : la contrainte est une autre cause de nullité des traités) ; c'est probablement pourquoi le Conseil de sécurité doit déformer le réel en insistant sur « l'accord des parties ».
Les conditions d'adoption de la résolution elles-mêmes sont stupéfiantes, par-delà les promesses probablement faites, par-delà les pressions exercées sur certains des États ayant voté la résolution, tel l'Algérie. Les représentants des États-Unis aux Nations unies ont fait échec au texte alternatif présenté par la Russie en menaçant la population palestinienne. Le représentant Mike Waltz affirma explicitement que « voter contre ce projet de résolution, c'est voter pour la reprise de la guerre ». Au regard de l'implication des États-Unis dans le génocide de Gaza, il s'agit d'une menace grave, la résolution étant d'ailleurs cyniquement présentée comme le moyen de sauver les enfants de Gaza. Quelle valeur peut avoir un texte adopté sous la menace de génocide ?
1NDLR. Du latin « droit contraignant », concerne des principes de droits réputés universels devant constituer les bases des normes impératives de droit international.
2NDLR. Le 21 décembre 1988, un Boeing 747 du vol 103 de la Pan Am Airways reliant Londres à New York explose en plein vol et retombe sur la ville écossaise de Lockerbie. L'attentat fait 270 victimes. En 2003, le défunt président libyen Mouammar Kadhafi accepte d'assumer la responsabilité de l'attaque tout en affirmant ne pas en être à l'origine, et verse des indemnités aux familles des victimes.
3Par exemple, pour le représentant russe, la résolution « n'est pas sans rappeler les pratiques coloniales et le mandat sur la Palestine (..) qui ne tenaient absolument pas compte des opinions des Palestiniens »… Il conclut que les membres du Conseil « ne pourront pas dire que nous ne les avons pas prévenus », procès-verbal de la séance d'adoption de la résolution, doc. S/PV.10046, pp. 17 et 18. La position de la Chine est similaire.
4Article 22 du Pacte de la Société des Nations : « le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation… ». Bien sûr, le mandat sur la Palestine (1922) est spécifique en ce qu'il intègre la déclaration Balfour. Pour une analyse critique, voir notamment Rashid Khalidi, The hundred years' war on Palestine, Profile Books Ltd, 2020, not. pp. 34-39. … L'article 73 de la Charte des Nations Unies prévoit aussi, s'agissant des « territoires non autonomes », « la primauté des intérêts des habitants de ces territoires ».
5Voir par exemple la résolution 929 (1994) autorisant le déploiement « force Turquoise ». Elle considère que « l'ampleur de la crise humanitaire au Rwanda constitue une menace à la paix et à la sécurité dans la région » (préambule) et définit le mandat de la force comme « visant à contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda » (point 2).
6Callum Sutherland, Time, 3 octobre 2025.
Au sein d'une Europe en proie à la montée des extrêmes droites, l'Allemagne a longtemps fait figure d'exception. Du fait de son histoire, elle semblait sinon immunisée contre la tentation identitaire, du moins capable de la maintenir sous cordon sanitaire. Depuis quelques années cependant, les digues de la vertueuse exception germanique paraissent s'affaisser devant la montée du parti d'extrême droite Alternative für Deutschland (AfD), qui constitue désormais la deuxième force du pays. À rebours de l'Allemagne, l'Autriche n'a jamais connu de « dénazification » à proprement parler, aussi incomplète fût-elle, et son extrême droite d'après-guerre n'a pas eu à défier les interdits moraux qui étaient de mise chez sa puissante voisine.
Différentes, les trajectoires de l'AfD et du Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ) se rejoignent pourtant sur un point : elles se sont toutes deux consolidées depuis le début de la guerre génocidaire livrée par Israël contre Gaza. Par quels ressorts ces partis ont-ils tiré profit de la guerre au Proche-Orient et de sa réception par le monde politique et médiatique, malgré un lourd passé antisémite ? Comment leur idéologie islamophobe et xénophobe a-t-elle fini par éclabousser l'ensemble de la classe politique ? Pour le comprendre, Orient XXI publie deux grands reportages en Allemagne et en Autriche (publication le 30 septembre).
Cette enquête a été réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre (FPL) dans le cadre de l'appel à projets « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ». Plus d'infos ici
La dernière résolution du Conseil de sécurité sur le Sahara occidental, adoptée le 31 octobre 2025, a été accueillie en Algérie, par une combinaison de critique officielle molle, de déni médiatique et, surtout, d'inquiétudes face à des pressions étatsuniennes qui s'esquissent.
La résolution 2797 (2025) du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU)1, adoptée le 31 octobre 2025, introduit une évolution notable dans le dossier du Sahara occidental. Les États-Unis, auteurs d'un projet initial ouvertement pro-marocain et prônant l'autonomie comme unique solution, ont accepté de l'édulcorer pour faire passer l'essentiel. La résolution finale réaffirme ainsi le principe d'autodétermination comme base juridique du processus onusien, tout en mettant explicitement en avant le plan d'autonomie marocain qui « pourrait représenter la solution la plus faisable ».
Cette inflexion politique ne modifie pas le statut du territoire, toujours considéré comme non autonome par l'ONU, mais elle oriente l'action diplomatique vers une solution négociée autour de l'autonomie. Si la résolution évoque un accord « mutuellement accepté », elle ne mentionne plus le référendum comme voie d'expression de l'autodétermination, principale revendication des Sahraouis, pourtant constamment réaffirmée dans les résolutions antérieures de l'ONU.
Si les médias algériens minimisent ou pratiquent le déni, le chef de la diplomatie algérienne, Ahmed Attaf, a mis en avant les efforts de l'Algérie pour reformuler la résolution préparée par les États-Unis, qui ont déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en contrepartie de la normalisation avec Israël.
Le discours officiel algérien évite toute critique directe à l'encontre de Washington, tout en se voulant rassurant vis-à-vis d'une opinion publique attachée au principe de l'autodétermination. L'Algérie, a affirmé le ministre des affaires étrangères sur la chaîne algérienne AL24 News, « était à deux doigts de voter pour la résolution » du Conseil de sécurité2. Mais le maintien, dans le préambule, de l'affirmation qu'une « autonomie véritable sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution des plus réalisables » a incité Alger à ne pas participer au vote.
Le représentant permanent algérien auprès des Nations unies, Amar Bendjama, a expliqué que l'Algérie a refusé de participer au vote pour marquer « sa prise de distance avec un texte qui ne reflète pas fidèlement et suffisamment la doctrine onusienne en matière de décolonisation »3.
Cette explication de la « chaise vide » est accueillie en Algérie avec scepticisme. Des analystes y voient surtout un souci de ne pas « froisser » les États-Unis et de défendre une diplomatie algérienne qui vit sur le capital, devenu lointain, de la guerre d'indépendance. Le lent effritement du soutien international au référendum d'autodétermination du Sahara occidental, y compris en Afrique où il était très élevé, en est une illustration.
Dans un pays où les médias sont aux ordres, c'est dans les réseaux sociaux que surgissent des interrogations sur l'échec possible d'un investissement politique, diplomatique et financier d'un demi-siècle dans le dossier du Sahara occidental, devenu au fil des années l'axe central de la politique extérieure du pays.
Certes, la résolution du Conseil de sécurité n'octroie pas le Sahara occidental au Maroc, mais la tendance imprimée au dossier par les États-Unis (la résolution a été approuvée par 11 voix, contre trois abstentions — la Russie, la Chine et le Pakistan — et l'absence de l'Algérie) va se renforcer dans les mois à venir.
Le vote du Conseil de sécurité a fait réapparaître en Algérie un courant minoritaire — qui a toujours existé au sein du régime — appelant à se débarrasser de l'affaire du Sahara occidental et des charges qu'elle impose au pays.
En mars 2003, l'ancien ministre de la défense, le général Khaled Nezzar (1937-2023), dont l'influence est restée grande au sein du pouvoir, avait défrayé la chronique en déclarant à La Gazette du Maroc que « l'Algérie n'a pas besoin d'un nouvel État à ses frontières (…) ». Il avait renvoyé la décision de débloquer les choses au président Abdelaziz Bouteflika : « Si le président de la République ne peut ou plutôt ne veut pas aller dans le sens du déblocage, l'armée ne pourra pas y faire face, elle est à la disposition du politique. »4
Le propos avait choqué et Nezzar avait essuyé quelques commentaires acerbes dans les médias. Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la communication, avait alors dénoncé des affirmations préjudiciables « aux intérêts diplomatiques du pays ». Il avait rétorqué que l'armée algérienne « participe substantiellement à la conception, la définition et l'exécution de la politique extérieure et de défense du pays ». Il avait également souligné que la question du Sahara occidental n'était pas une simple question de « politique étrangère », car elle s'appuie « sur un des socles fondateurs de la Révolution et de l'État algérien, qui est le droit à l'autodétermination et à l'indépendance. Elle se pose à nos frontières et devient ainsi un problème de sécurité nationale. »
Un rappel de l'orthodoxie qui avait été efficace. Khaled Nezzar, probablement recadré par ses pairs, n'a plus évoqué le sujet, mais le débat est revenu à la faveur de la dernière résolution du Conseil de sécurité. Ce courant « réaliste » s'est exprimé de nouveau par la voix de Noureddine Boukrouh5, deux fois ministre sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika et aujourd'hui à l'étranger, qui a estimé que les jeux étaient faits.
Dans un article titré « Le dernier quart d'heure » — expression maladroite qui renvoie en Algérie au discours de l'armée coloniale française6— et publié sur son site personnel, il estime que « le choix laissé au Polisario n'est plus entre le statut d'autonomie et l'indépendance, mais entre l'autonomie et le statut de terroriste, entre le plan marocain et rien du tout faute d'avoir pensé à élaborer un plan B. »7
Pour Boukrouh, le Front Polisario doit désormais être réaliste et renoncer à une « aléatoire République arabe sahraouie démocratique [RASD] » et accepter une « Région autonome du Sahara (RAS) réelle et viable ».
Il s'est attiré une réponse acerbe du chroniqueur Abed Charef dans un article intitulé « Noureddine Boukrouh, victime collatérale de l'effet Trump au Sahara occidental », publié le 28 octobre 2025 sur Al-hirak al-ikhbari. Pour Abed Charef, le vote du Conseil de sécurité ne change pas la donne :
Ce n'est pas à travers cette démarche que les États-Unis vont remodeler la carte de la région à leur guise. Pour une raison bien simple : il y a, en face, un peuple qui aspire à exercer son droit à l'autodétermination. Et ce peuple est soutenu par d'autres peuples, épris de liberté.
Une position conforme à l'orthodoxie algérienne.
Pourtant, dans sa conférence de presse du 18 novembre, Ahmed Attaf a confirmé qu'Alger n'était plus dans sa zone de confort habituelle de défense du principe de l'autodétermination par voie référendaire comme en témoigne sa disponibilité à soutenir une médiation entre le Maroc et le Front Polisario :
Compte tenu des données et des responsabilités qui lui incombent en tant que pays voisin des deux parties au conflit, l'Algérie n'hésitera pas à apporter son soutien à toute initiative de médiation entre le Front Polisario et le Maroc8.
Ce soutien est assorti de « conditions ». La médiation doit s'inscrire dans le
cadre des Nations unies, qu'elle adhère, dans sa forme et son contenu, aux principes d'une solution juste, durable et définitive à la question du Sahara occidental, tels qu'ils sont stipulés dans toutes les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, y compris la dernière résolution n° 2797.
Malgré le rappel de ces « conditions », cette évolution où l'Algérie jouerait un rôle de « facilitateur » laisse perplexe. D'abord, l'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, accusant le Maroc d'actions hostiles, ce qui ne la rend pas la plus apte à jouer aux facilitateurs. Plus fondamentalement, le « sujet » de la médiation, si elle se mettait en place, pourrait-il être autre que celui de l'autonomie mise en avant dans la résolution et que les États-Unis veulent passer comme un exercice effectif de l'autodétermination des Sahraouis ?
La question du rapport aux États-Unis est cruciale. L'Algérie fait face à des difficultés géostratégiques majeures. Elle a des situations difficiles à toutes ses frontières — Libye, Mali, Niger, Maroc —. Son « amitié » avec la Russie est troublée par des intérêts divergents au Sahel. Et la Chine commerce avec tout le monde, et même davantage avec le Maroc. Le plus grand pays d'Afrique fait donc l'objet d'une attention particulière des États-Unis.
L'ambassadrice étatsunienne à Alger, Elizabeth Moore Aubin, en poste depuis 2022, fait d'ailleurs preuve d'un activisme inhabituel. Depuis son arrivée, elle multiplie les déplacements en Algérie, y compris hors d'Alger, rencontre entrepreneurs, ONG, start-ups, élus locaux et étudiants — une présence publique rarement observée de la part d'un diplomate occidental dans le pays. Même lors des bombardements les plus intenses sur Gaza, elle n'a pas réduit son exposition médiatique, signe d'une diplomatie étatsunienne affirmée et déterminée.
Cet interventionnisme de Washington dans le dossier du Sahara occidental s'inscrit également dans un contexte de retour des pétroliers étatsuniens en Algérie. En août 2025, Occidental Petroleum a signé deux conventions avec l'Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (Alnaft) pour explorer les périmètres d'El Ouabed et Dahar dans le sud algérien. ExxonMobil et Chevron sont proches de finaliser un accord pour l'exploitation du gaz de schiste. Un article de Maghreb émergent relevait que « l'entrée d'acteurs américains sur les gisements de gaz non conventionnels en Algérie » pourrait, à défaut de sauver le plan onusien d'autodétermination, être un levier pour atténuer les pressions étatsuniennes9.
Le fonctionnement brutal des États-Unis crée cependant de l'incertitude. Les concessions algériennes dans ce domaine seront-elles une « transaction » suffisante pour atténuer les pressions d'une administration Trump pressée d'ajouter la question du Sahara occidental à son trophée de « faiseur de paix » ?
La vraie interrogation — et, pour certains, la véritable appréhension — porte sur l'usage que feront les États-Unis de cette résolution, qui donne un coup de pouce diplomatique au plan d'autonomie. À Alger, l'affirmation sur la chaîne CBS de Steve Witkoff, conseiller de Donald Trump pour le Proche-Orient, selon laquelle un « accord de paix » serait conclu entre l'Algérie et le Maroc « d'ici 60 jours » n'est pas passée inaperçue10. Elle a été très largement perçue comme le début des pressions annoncées. Attaf s'est empressé d'extirper l'Algérie du tête-à-tête avec le Maroc, projeté par le conseiller étatsunien :
Je pense qu'il y a eu confusion entre ce que tentent de faire les États-Unis dans le dossier du Sahara occidental et les relations algéro-marocaines. Je pense qu'il voulait parler de l'initiative américaine, en coopération avec l'ONU, de proposer un plan de résolution de la question sahraouie.
Christopher Ross, envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara occidental (2009–2017), tout en qualifiant la résolution du conseil de sécurité de « recul », a compris autrement : « La prédiction de Steve Witkoff (…) relève, je le crains, de l'utopie. » L'Algérie, a-t-il ajouté, « n'est pas réputée pour céder aux pressions ni pour pratiquer une diplomatie transactionnelle »11.
Anna Theofilopoulou, ancienne conseillère auprès de James Baker, lui-même ancien envoyé personnel au Sahara occidental du secrétaire général de l'ONU (1997-2004), est moins catégorique. Dans une déclaration au média espagnol El Indepediente, le 9 novembre 2025, elle se pose des questions sur le rôle de l'Algérie :
L'ancien régime algérien (…) était très dur, mais il savait ce qu'il faisait. (…) Maintenant, avec Tebboune, je ne sais pas. Je parlais avec un ami, et on riait de la perspective de voir Trump et Boulos, son conseiller pour le Sahara occidental, sur place. Il m'a dit : “Avant, j'aurais dit que les Algériens l'auraient dévoré au petit-déjeuner. Aujourd'hui, j'en suis moins sûr… ”
La résolution du Conseil de sécurité n'étant pas une reconnaissance de jure de la « marocanité » du Sahara occidental, la suite dépendra de l'action — ou non — des États-Unis envers l'Algérie et le Front Polisario, et de la capacité de ces derniers à résister aux pressions de l'administration Trump.
Le 17 novembre, le vote, troublant, de l'Algérie sur la résolution étatsunienne sur Gaza — alors que la Russie et la Chine se sont abstenues — suscite des doutes sur cette capacité. À Alger, certains interprètent ce vote — inhabituellement conciliant envers Washington — comme le signe d'une nouvelle configuration du rapport de force. Face aux critiques et aux dénonciations exprimées sur les réseaux sociaux — malgré les risques encourus dans un pays où une publication sur Facebook peut mener en prison —, la réaction officielle s'est faite très menaçante.
L'agence de presse officielle algérienne APS a rappelé, le 18 novembre, que la Constitution « fait de la politique extérieure un domaine réservé du président de la République, en sa qualité d'unique et seul artisan de la décision politique extérieure, au nom de la Nation algérienne ». Elle a dénoncé des « parties internes » qui se lancent dans une « tentative exécrable d'instrumentaliser la politique extérieure du pays au service de calculs politiciens étriqués ».
Le commentaire affirme que l'État national « ne permettra jamais que sa décision souveraine en matière de politique extérieure soit transformée en outil de marchandages politiques ou partisans, étroits dans leur portée comme dans leur vision ». Le message est clair : silence dans les rangs.
1Organisation des Nations unies, Sahara occidental : le Conseil de sécurité proroge le mandat de la Mission des Nations Unies (Minurso) jusqu'au 31 octobre 2026, sans le vote de l'Algérie, 31 octobre 2025.
2Riyad Hamadi, « Sahara occidental : Ahmed Attaf démonte la propagande marocaine », TSA Algérie, 3 novembre 2025.
3Riyad Hamadi, « Sahara occidental : pourquoi l'Algérie n'a pas participé au vote au Conseil de sécurité », TSA Algérie, 1er novembre 2025.
4« Khaled Nezzar : « l'Algérie n'a pas besoin d'un nouvel État à ses frontières » », Samir Sobh, La Gazette du Maroc, 10 mars 2003.
5NDLR.Noureddine Boukrouh a fondé en 1989 le Parti du renouveau algérien (PRA), d'inspiration salafiste, qu'il a présidé jusqu'en 1999. Sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, il a été nommé ministre à deux reprises. Après l'arrivée au pouvoir du président Abdelmadjid Tebboune, il a quitté l'Algérie.
6NDLR. « Le dernier quart d'heure » est une formule attribuée à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie (1956-1958). Lors d'une conférence en 1957, il l'utilisa pour affirmer que le Front de libération nationale (FLN) vivait son « dernier quart d'heure » et que la France allait « gagner dans la dernière ligne droite ».
7Noureddine Boukrouh, « Sahara occidental : le dernier quart d'heure », noureddineboukrouh.com, 19 octobre 2025.
8Riyad Hamadi, « Maroc — Sahara occidental : l'Algérie prête à soutenir une médiation sous conditions », TSA Algérie, 18 novembre 2025.
9Samy Injar, « Le gaz de schiste algérien dans l'équation du plan américain au Sahara occidental », Maghreb émergent, 22 octobre 2025.
10« Jared Kushner and Steve Witkoff's extended 60 Minutes interview », CBS, 19 octobre 2025.
11Christopher Ross, « A Step Back for Western Sahara », International Center for Dialogue Initiatives (ICDI), 7 novembre 2025.
Du festival panafricain d'Alger aux Journées cinématographiques de Carthage, en passant par la revue Souffles, se dessine une histoire où le Maghreb finance des maquis, distribue des passeports et accueille les Black Panthers. Mais derrière la légende, il y a aussi le racisme, le sexisme, les désillusions et les rivalités entre dirigeants. Une mémoire brûlante qui résonne aujourd'hui avec les mobilisations pro-Palestine, les luttes antiracistes et les colères de la jeunesse maghrébine.
Entre la fin des années 1950 et la fin des années 1970, Rabat, Alger et Tunis deviennent des plaques tournantes du panafricanisme, loin des récits centrés sur Paris ou New York.
Invitée d'Horizons XXI, l'historienne Paraska Tolan-Szkilnik, autrice de Maghreb noir. Rabat, Alger et Tunis dans les luttes panafricaines (éditions Ròt-Bò-Krik, 2025), raconte comment États post-coloniaux, poètes, cinéastes et guérilleros luso-africains se sont croisés, soutenus, utilisés – parfois trahis.
Horizons XXI est une carte blanche laissée aux rédactions d'Orient XXI et Afrique XXI qui revient sur l'actualité ou l'histoire de l'Afrique et des mondes arabe et musulman à travers des entretiens. À retrouver une fois par mois sur le média indépendant Au Poste.
Cette émission a été diffusée en direct le 18 juin 2025 sur le média Au Poste.
Sous l'égide d'Anne Hidalgo, un sommet des maires européens a réuni à l'Hôtel de Ville des élus locaux et des responsables gouvernementaux, aux côtés d'organisations pro-israéliennes. Un énième exemple d'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, où les mêmes cibles sont visées et où la diabolisation du boycott revient en force, alors même que la Cour de cassation vient d'en reconnaître la légalité.
« Ne vous inquiétez pas, toute la nourriture est casher », rassure un agent d'accueil, en anglais, à quelques mètres du buste de Marianne, à l'étage de réception de l'Hôtel de Ville de Paris.
Le sommet 2025 de Paris des maires contre l'antisémitisme (2025 Paris Mayors Summit Against Antisemitism), organisé chez Anne Hidalgo (Parti socialiste) et sous son patronage le 20 novembre, en marge du 107e Congrès des maires de France qui se tenait du côté de la Porte de Versailles, est passé sous les radars des médias nationaux. Tout au long de la journée et des interventions, le mélange des genres sera permanent. À ce niveau, ce n'est plus de l'instrumentalisation, c'est du rabâchage.
Dans la liste des organisateurs, on trouve la Ville de Paris, le Conseil de l'Europe, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le Congrès juif européen — branche du Congrès juif mondial — et surtout, l'organisation Combat Antisemitism Movement (CAM), dont les représentant·e·s interviennent à plusieurs moments de la journée. Fondé en 2019 aux États-Unis, l'organisation a fait de la répression des mouvements étudiants sur les campus une de ses priorités. En France, le CAM a pour partenaire la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA), qui s'est récemment illustrée en demandant au ministre de l'enseignement supérieur d'annuler un colloque au Collège de France sur la Palestine et l'Europe. L'organisation UN Watch est leur partenaire suisse, notamment connue pour cibler les rapporteurs spéciaux des Nations unies pour les Territoires occupés et les accuser d'antisémitisme1. Une quinzaine d'organisations israéliennes sont également partenaires du CAM, dont NGO Monitor2. Et surtout, le ministère israélien de la diaspora, qui avait déjà organisé le colloque sur l'antisémitisme à Jérusalem, en mars 2025, en y conviant toute l'extrême droite mondiale.
Shannon Seban fait partie de la fine équipe du CAM, aux côtés d'André Azoulay, ancien conseiller du roi du Maroc. Directrice d'affaires publiques Europe chez le groupe Altice France — propriété de Patrick Drahi, tout comme Altice USA qui détient la chaîne pro-israélienne i24News3 —, elle est présente à la fois comme directrice des affaires européennes du CAM et comme élue (Renaissance) au conseil municipal de Rosny-sous-Bois (Île-de-France). Dans son allocution de bienvenue — prononcée en anglais, la République appréciera —, elle évoque l'horizon des municipales, la « valeur française de la laïcité » et les Français juifs qui, comme elle, se trouveraient ciblés à la fois par l'extrême gauche et l'extrême droite — dit celle qui passait la veille sur CNews.
Sans surprise, tout le sommet est placé sous le signe du 7 octobre 2023. La maîtresse de cérémonie, Natalie Sanandaji, est responsable des affaires publiques du CAM et « survivante du Festival Nova », comme le stipule sa biographie. Elle ne manque pas de qualifier le 7 octobre d'« un des jours les plus meurtriers pour les juifs depuis l'Holocauste ». L'idée de ne pas « importer le conflit », selon l'expression consacrée, ne vaut visiblement que lorsqu'il s'agit de parler des Palestiniens. Raphaël Enthoven, participant à la deuxième table ronde de la journée, affirme d'ailleurs sans sourciller : « Il ne s'agit pas d'importer le conflit. » Il avait auparavant pris le temps d'expliquer comment les soutiens de la Palestine « minoraient les crimes du Hamas », et « majoraient ce que fait Israël », en prétendant qu'il y a génocide, apartheid et famine — autant de réalités inexistantes pour le polémiste.
Le président du CRIF, Yonathan Arfi, prend la parole après le mot d'ouverture de la maire de Paris pour récuser à son tour « l'instrumentalisation du conflit entre Israël et le Hamas », tout en expliquant que l'antisémitisme « se cache derrière des discours islamistes, des discours complotistes, des discours antisionistes ». Même son de cloche chez Moshe Kantor4, président du Congrès juif européen, et surtout chez l'Allemande Katharina Von Schnurbein, qui occupe depuis 2015 le poste de coordinatrice de la lutte contre l'antisémitisme à la Commission européenne : « L'antisémitisme peut se cacher derrière l'antisionisme. » Joël Kotek, professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles (ULB), assis aux côtés d'Enthoven, en remet une couche : « Le 7 octobre a réactivé le cliché du juif tueur d'enfants. » Rappeler que plus de 19 000 enfants ont été tués à Gaza par l'armée israélienne depuis le 8 octobre 2023 revient-il donc à être antisémite ?
Sur cette équivalence entre antisionisme et antisémitisme, qui constitue un des moteurs essentiels du discours sur le « nouvel antisémitisme », Anne Hidalgo se présente comme un modèle. Dans son allocution d'ouverture du sommet, l'édile de Paris exprime le souhait que tous les maires présents adoptent, à l'image de la Ville de Paris, la définition de l'antisémitisme promue par l'IHRA (l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste), également adoptée par Israël. Celle-ci permet notamment « de qualifier d'antisémites les attaques antisionistes motivées par une haine des juifs », selon les termes de la proposition de résolution de Sylvain Maillard (Renaissance) qui voulait la faire adopter au niveau national en 20195.
Car le sommet sert aussi à échanger les expériences : Martine Dieschburg-Nickels, vice-présidente du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux (Conseil de l'Europe), met en avant les efforts de son pays, le Luxembourg, qui a adopté en septembre 2023 le PANAS, le Plan d'action national de lutte contre l'antisémitisme. Les auteurs de celui-ci se félicitent que « le gouvernement a fait sienne la définition juridiquement non contraignante de l'antisémitisme élaborée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste ». On retrouve également dans le document de présentation les deux chevaux de bataille défendus durant le sommet des maires et portés en France, au niveau gouvernemental, par Aurore Bergé et la Dilcrah (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT) : le renforcement de l'arsenal juridique, et le ciblage des établissements scolaires et universitaires.
Durant la première table ronde de la journée intitulée « Des stratégies nationales à l'action locale », Mathias Ott, à la tête de la Dilcrah, compte « deux armes pour lutter contre l'antisémitisme dans notre pays : la loi, et l'éducation ». Il salue la nouvelle circulaire pénale du garde des Sceaux, en date du 22 octobre 2025, relative au traitement judiciaire des propos antisémites, antisionistes et des discours de haine au sein des établissements d'enseignement supérieur. Gérald Darmanin y souligne la nécessité de répondre aux propos antisémites « ou appelant à la négation ou à la destruction de l'État d'Israël ». « C'est fondamental quand on sait qu'aujourd'hui, le principal carburant de l'antisémitisme dans notre pays, c'est l'antisionisme », insiste à son tour Mathias Ott. Lorsque scander un slogan comme « From the river to the sea, Palestine will be free » (Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre) ou afficher la carte de la Palestine historique en appelant à la décolonisation sont interprétés comme des actes et des discours appelant à la destruction d'Israël — et donc antisémites —, on imagine l'impact d'une telle circulaire. Tissant sur le modèle étatsunien, le ministère de la justice cible principalement les étudiant·e·s : « La gravité de ces propos est renforcée lorsque ceux-ci sont tenus dans l'enceinte d'établissements d'enseignement supérieur, notamment à l'occasion de rassemblements publics (rencontres universitaires, conférences…) ».
Insistant sur l'importance de la formation et de la sensibilisation, le délégué ministériel affirme : « Il faut être bien outillé quand des jeunes viennent vous parler — et je mets évidemment des guillemets — du « génocide à Gaza », et expliquer ce que veut dire un génocide. » Le déni du droit international doit ainsi être transmis aux jeunes générations.
Les propos publiés sur les réseaux sociaux sont notamment ciblés par cette volonté de renforcer la réponse pénale, comme le montre la table ronde intitulée « Sécurité, application de la loi et menaces numériques. Protéger les communautés juives aujourd'hui ». L'ombre du livre de Nora Bussigny sur les « nouveaux antisémites », qui utiliseraient ces moyens pour propager leur haine, plane sur le sommet. Or ces derniers, comme on le sait, se trouvent principalement chez la gauche et parmi les « islamistes », c'est-à-dire les musulmans.
À l'instar de l'article du Point6 s'offusquant de la tenue du colloque sur la Palestine au Collège de France, où « anti-israélien » et « anticolonial » font office d'actes d'accusation, la question palestinienne est également présentée au sommet des maires comme le maillon d'une chaîne plus menaçante : celle du grand complot islamiste — plus précisément frériste — contre la France et l'Occident. Déjà pendant le café d'accueil, Saad Amrani, chef commissaire de la police de Bruxelles, défenseur du modèle marocain dans la lutte antiterroriste et d'une coopération sécuritaire renforcée entre la Belgique et le royaume chérifien, affirme dans une discussion à bâtons rompus : « Dans les quartiers, le lavage de cerveau a été tel par les Frères musulmans, que ce discours [faire de l'éducation sur l'antisémitisme] rentre par une oreille et sort de l'autre. » Du Gilles Kepel version Plat pays. Et dans Frères musulmans, il y a musulmans. Son compatriote, Joël Kotek, saute le pas publiquement : avec 30 % de musulmans — dont on peut supposer qu'ils sont anti-israéliens — dans la capitale belge, il n'est pas étonnant que les discours antisémites — ou anti-israéliens, peu importe — soient légion chez une certaine gauche, par pur électoralisme.
La gauche, bien sûr, et l'on sait laquelle. « L'antisémitisme aujourd'hui est propagé par des gens qui, quand on les accuse d'antisémitisme, mettent la main sur le cœur et vous menacent d'un procès. Qu'ils perdent », ironise Raphaël Enthoven. Il fait ici référence au procès que la France insoumise lui a intenté pour délit d'injure, après avoir qualifié le parti de « profondément antisémite ». « L'antisémitisme se combat en le débusquant », affirme-t-il, « il faut se battre pied à pied sur le terrain de l'opinion ». Des bravos fusent dans la salle. Car « l'antisémitisme c'est la matrice de la haine elle-même. C'est la raison pour laquelle on peut même penser qu'il a précédé l'invention du judaïsme ». Quand Jean-Paul Sartre écrivait que « c'est l'antisémitisme qui crée le Juif », il ne pensait certainement pas à une interprétation aussi... littérale.
Faute d'avoir existé avant l'antisémitisme, les juifs ont beau précéder la création de l'État d'Israël de quelques dizaines de siècles, ils n'auront eu de cesse, sous les dorures de la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville, d'être associés à Tel-Aviv. Tant pis pour l'accusation de double allégeance. Comment faire sinon pour faire passer l'appel au boycott des produits israéliens ou du boycott culturel, académique et sportif, désormais admis par la Cour de cassation comme une forme de liberté d'expression7 pour un acte antisémite ? La table ronde à laquelle participe Raphaël Enthoven se veut consacrée au sujet sous le titre : « Préserver le dialogue face aux boycotts culturels, artistiques et sportifs ». « Des événements impliquant des juifs sont annulés », affirme Katharina Von Schnurbein, juste après avoir déploré que « plus que jamais, des juifs sont tenus pour responsables de la politique d'Israël ». C'est le cas jusque dans l'Hôtel de Ville de Paris, visiblement.
Après les premiers mots de bienvenue, une bande-annonce du sommet est projetée. L'on y voit, entre autres images, celles du fumigène qui a été allumé par des militants à la Philharmonie de Paris, le 6 novembre 2025, pendant le concert de l'orchestre philharmonique d'Israël. Des manifestant·e·s qui ne savent pas séparer l'État des artistes.
Peter Paltchik, judoka olympique israélien, évoque le boycott sportif dont il a fait l'objet, mais se souvient notamment de ce moment, aux Émirats arabes unis, où il se tenait sur le podium : « Une grande fierté pour moi et pour la nation juive », alors que le drapeau israélien est hissé et l'hymne national retentit. Les soutiens du boycott auraient donc raison, et le sport institutionnel est bel et bien la vitrine de l'État ? Mathias Ott aussi juge, visiblement, subsidiaire la distinction entre juif et israélien : il déplore que l'on veuille censurer « des musiciens de confession juive ou qui viennent d'Israël ».
La fin de journée voit aussi les interventions d'Aurore Bergé, qui a décidé de faire de la lutte contre l'antisémitisme son tremplin politique, et de Joshua Zarka, l'ambassadeur d'Israël en France, qui passe presque autant de temps à commenter la situation française — vous avez dit ingérences russes ? — qu'à défendre la politique génocidaire de son pays sur les plateaux. En attendant 2027, la question palestinienne et, par extension, celle de l'islam semblent bien parties pour être parmi les principaux enjeux des municipales de mars 2026.
1Voir le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations, novembre 2025.
2Organisation israélienne qui liste et rend compte des ONG internationales d'un point de vue israélien.
3Basée à Tel-Aviv, la chaîne a des studios à Paris.
4Moshe Kantor est un oligarque russe qui, depuis 2022, était sous le coup de sanctions européennes en raison de sa proximité avec Vladimir Poutine. Il avait été alors contraint d'abandonner la présidence du Congrès juif européen. Les sanctions ont été levées en mars 2025. Il a été ensuite réélu à la tête du Congrès pour un cinquième mandat en mai 2025.
5Kenneth Stern, avocat étatsunien et rédacteur principal de cette définition, a regretté en 2019 que la définition qu'il a proposée serve à limiter la liberté d'expression sur les campus universitaires et soit instrumentalisée par des pouvoirs politiques.
6Erwan Seznec, Ismaël El Bou-Cottereau, « Au Collège de France, un colloque propalestinien à haut risque », Le Point, 7 novembre 2025.
7« Relaxe des militants du boycott d'Israël : le point final de la Cour de cassation », Blast, 13 novembre 2025.
Le 26 octobre 2025, la ville d'El-Fasher, capitale du Darfour-Nord (Soudan), est tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) après un siège total de 18 mois. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville, des milliers de civils ont été exécutés. Trois semaines après les massacres, l'heure semble plus à la poursuite de la guerre qu'aux négociations.
Abdelwahab* (son prénom a été modifié) est un miraculé. Dimanche 26 octobre, alors que les soldats des Forces de soutien rapide (FSR) envahissent le cœur d'El-Fasher, il parvient à s'extirper du carnage, une première fois. « On est partis la peur et la faim au ventre. Partout, des corps jonchaient les rues », se souvient cet habitant de 57 ans. Des colonnes interminables de civils fuient alors la capitale du Nord du Darfour tombée aux mains des troupes du général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », qui s'adonnent à des tueries de masse parmi les 260 000 civils assiégés depuis plus de 18 mois.
Aux abords de la ville, Abdelwahab est arrêté à un check-point tenu par les paramilitaires. Les hommes sont séparés des femmes. Sous la menace des fusils, ils sont dépouillés et regroupés dans la poussière. Soudain, les balles crépitent. Sur la centaine d'hommes, aucun ne se relève. « J'aurais dû être le centième. Par la grâce de Dieu, j'ai survécu », raconte-t-il, rescapé une seconde fois. Blessé à la jambe, il lui faudra plusieurs jours de marche, pieds nus, pour rejoindre la localité de Tawila, aux pieds des montagnes du Jebel Marra.
Sur les plus de 70 000 personnes qui ont fui les massacres à El-Fasher, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), moins de 10 000 sont parvenues à atteindre cette zone sous le contrôle du Mouvement de libération du Soudan, l'un des seuls groupes armés officiellement neutre dans le conflit qui ravage le pays depuis avril 2023. Près de 15 000 civils ont réussi à fuir vers le Nord du Soudan et quelques milliers d'autres ont trouvé refuge à l'Est du Darfour.
« Où sont passés tous les autres ? », s'interroge Iqbal* (son prénom a été modifié), horrifiée. Cette mère tout juste arrivée à Tawila a perdu la trace de ses sept enfants. Lorsque les FSR ont lancé leur ultime assaut, elle veillait sur l'un de ses fils à l'hôpital saoudien d'El-Fasher, où 460 patients ont été abattus deux jours plus tard par les paramilitaires selon l'Organisation mondiale pour la santé (OMS). Parvenue à s'enfuir de justesse, elle finit par cacher son fils blessé au milieu d'un bosquet d'arbustes pour qu'il échappe aux griffes des soldats. Arrêtée, elle est détenue pendant trois jours, avant d'être relâchée et de rejoindre Tawila, seule.
« Où sont nos hommes ? Je n'ai retrouvé personne. Que Dieu les protège », se lamente Iqbal. Sur les témoignages vidéo transmis à Orient XXI, les survivants d'El-Fasher s'expriment à voix basse sous des draps tendus sur des bouts de bois comme seul abri de fortune. Ils sont frêles et épuisés, cherchent leurs mots et parviennent difficilement à articuler. Hormis le traumatisme de la fuite et des massacres, c'est la faim qui les tourmente. Car depuis plus de 18 mois, El-Fasher était devenue un mouroir à ciel ouvert.
À mesure que les paramilitaires resserraient leur étau sur la ville, les ressources se sont amenuisées. Alors que les obus pleuvaient sur la ville, pas un carton d'aide humanitaire n'était autorisé à franchir la tranchée de sable longue de 55 kilomètres érigée par les FSR autour de la cité pour asphyxier sa population. Ceux qui voulaient fuir devaient prendre le risque d'être arrêtés aux check-points, dépouillés et parfois exécutés sommairement sur le bas-côté. En sens inverse, des marchands tentant de faire passer des sacs de riz en contrebande étaient fusillés à bout portant dans les tranchées.

« Il n'y a plus rien à manger. Plus aucun médicament. Les gens consomment une fois tous les deux jours de l'ambaz, de la nourriture pour animaux. Mais ces derniers temps, elle n'est même plus disponible sur le marché. Alors on mange des peaux de vache bouillies. On ne va pas durer longtemps », livrait un photographe local quelques jours avant l'assaut final sur El-Fasher. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.
À l'hôpital saoudien d'El-Fasher, seule structure encore fonctionnelle de la ville, ciblée à de multiples reprises par l'artillerie ou par les drones des paramilitaires, la situation était critique depuis de longs mois. « Les obus tombent dès la prière du matin. Nous manquons de tout. Nous vivons dans l'odeur du sang et de la mort », confiait un médecin sur place quelques heures avant l'assaut. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.

« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés », s'alarmait une femme déplacée dans une école. Les près de 260 000 civils — dont une moitié d'enfants — pris au piège avant le dernier assaut vivaient déjà comme « des otages craignant leur exécution prochaine », selon les mots d'un habitant contacté avant la prise de la ville. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.
Une ville entière attendait sa mort dans le silence coupable de la communauté internationale. Si les organisations humanitaires tiraient depuis des mois la sonnette d'alarme, décrivant El-Fasher comme « le gouffre de l'enfer » — selon les mots de l'Unicef — aucune initiative internationale crédible n'a été mise sur pied pour exiger la levée du siège et éviter le scénario du pire : la famine doublée de massacres à grande échelle.
La catastrophe était prévisible. Dans le sillage des affrontements débutés à Khartoum le 15 avril 2023 entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) dirigées par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, la guerre s'est rapidement propagée au Darfour, fief historique des paramilitaires. Dès le mois de juin 2023, les FSR se sont emparés de la ville d'El-Geneina, au Darfour occidental, perpétrant un nettoyage ethnique visant la communauté Massalit faisant entre 10 000 et 15 000 morts selon les Nations unies.
Tous les regards se sont alors tournés vers El-Fasher. La garnison militaire abritant la 6e division d'infanterie d'El-Fasher, dernier bastion, au Darfour, des FAS, était aussi défendue par les Forces conjointes — une coalition d'anciens mouvements rebelles — ainsi que par des groupes d'autodéfense locaux principalement recrutés parmi la communauté Zaghawa — une ethnie non-arabe à cheval entre le Soudan et le Tchad. Peuplée d'un million et demi d'habitants, principalement issus des communautés non-arabes du Darfour, la ville allait-elle connaître le même sort qu'El-Geneina ?
Tout portait à le croire. Pour conquérir El-Fasher, les FSR avaient massé des dizaines de milliers de combattants, venus des quatre coins du Darfour, principalement recrutés parmi les tribus arabes de la région. Leurs troupes, étoffées de mercenaires tchadiens et d'autres communautés arabes sahéliennes, sont les descendants des milices Janjawids qui ont semé la terreur au Darfour à partir de 2003, participant au génocide commis par le régime d'Omar Al-Bachir. Vingt ans plus tard, dans cette région où les cicatrices de la guerre ne se sont jamais refermées, les hommes de Hemetti sont le visage du même cauchemar revenu hanter ses habitants et poursuivre leur stratégie d'accaparement des terres et de nettoyage ethnique amorcée en 2003.
Combien de civils ont-ils été tués à El-Fasher ? La question flotte sans réponse claire. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville aux mains des paramilitaires, entre 2 000 et 3 000 civils ont été tués. Depuis deux semaines, de multiples sources concordantes indiquent que ce pourrait être le double, voire le triple. Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications — seulement contournée par une poignée d'activistes et de journalistes locaux disposant de routeurs Starlink — les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites. Les FSR ont également documenté eux-mêmes leurs crimes en publiant des myriades de vidéos sur les réseaux sociaux.
Une journaliste locale, tout juste rescapée d'El-Fasher, qui a souhaité rester anonyme, témoigne :
Nous sommes sans nouvelles de milliers de personnes qui ont disparu. Les médecins, les activistes, les politiciens, ont été ciblés. Des dizaines de cas de viols ont été recensés. Ce qui s'est déroulé à El-Fasher n'est pas une guerre entre deux armées, c'est un massacre. Un assaut motivé par la haine ciblant des populations sans défense sur des critères ethniques.
Dimanche 26 octobre, à l'aube, l'armée régulière est finalement mise en déroute par les FSR qui ont bénéficié d'un appui logistique et militaire accru en provenance des Émirats arabes unis, fournissant depuis le début des hostilités aux troupes du général Hemetti des armements de pointe, des drones, et même des mercenaires colombiens. Face à l'ultime assaut des paramilitaires, le contingent des FAS présent dans la 6e division d'infanterie a négocié indirectement son sauf-conduit en dehors de la ville, laissant les civils sans protection, à la merci de combattants chauffés à blanc par 550 jours de siège et des centaines d'assauts maintes fois repoussés.
Avec la chute d'El-Fasher s'ouvre un nouveau chapitre de la guerre au Soudan. Les FSR peuvent désormais revendiquer un contrôle quasi incontesté sur les cinq États du Darfour, soit sur un territoire aussi étendu que la France. Dans le même temps, les FAS du général Abdel Fattah Al-Bourhane consolident leur emprise sur l'Est du pays, notamment depuis la reprise en mars de la capitale, Khartoum.
À mesure que la guerre s'enlise, le Soudan se fracture d'Est en Ouest, sombrant un peu plus vers le scénario d'une partition de facto du pays, en deux zones de contrôle distinctes, sur le modèle libyen. La division politico-économico-militaire du pays s'est aggravée en août avec la proclamation d'un gouvernement parallèle par l'aile politique des FSR — alliance baptisée « Tasis » — installé dans la ville de Nyala, dans le Darfour-Sud. Nommée de façon orwellienne « Gouvernement de la Paix », cette nouvelle autorité, présidée par le général Hemetti lui-même, se pose en rival du gouvernement temporairement installé à Port-Soudan par les FAS, actant un pas de plus vers la scission du pays.
Sur le terrain, aucun des deux belligérants ne revendique pourtant une quelconque volonté de diviser le Soudan. Ils continuent d'afficher leurs velléités de contrôler l'intégralité du territoire. Désormais, les lignes de front se déplacent dans la province du Kordofan, au centre du Soudan, théâtre d'âpres combats depuis plusieurs mois et où se joue une guerre de plus en plus technologique. Car l'autre tournant du conflit au Soudan est l'utilisation croissante de drones par les deux belligérants.
Si les FSR bénéficient de drones de fabrication chinoise livrés par les Émirats arabes unis, les FAS disposent pour leur part de drones turcs et iraniens. La guerre n'a en effet pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe, cause de la perpétuation du conflit. Alors que les deux forces bénéficient de réseaux d'alliances internationales antagonistes, toutes les tentatives de médiation semblent vaines.
La dernière en date, parrainée sous la houlette de Washington par le Quartet composé des États-Unis, des Émirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et de l'Égypte, a déjà fait long feu. Quelques jours après la prise d'El-Fasher, les FSR ont annoncé être disposés à signer un accord de cessez-le-feu avec l'armée régulière, dans une vaine tentative de redorer leur blason après la vague de condamnations internationales pour leurs crimes commis au Darfour. Mais dès le lendemain, les paramilitaires menaient déjà une série d'attaques de drones contre des infrastructures civiles et militaires à l'Est du pays.
De leur côté, les FAS et les autorités à Port-Soudan, noyautées par l'influence du mouvement islamiste soudanais, s'enfoncent un peu plus dans une posture va-t-en-guerre. Le général Bourhane a rejeté toute négociation avec les FSR tant que les troupes paramilitaires ne se seraient pas retirées des zones peuplées par des civils. Tout en réclamant un soutien accru de ses parrains égyptiens et turcs, l'armée régulière a appelé à la mobilisation générale.
Après la chute d'El-Fasher, l'heure ne semble pas aux négociations, mais plutôt à la poursuite de la guerre. Un nouveau chapitre s'ouvre dans le cauchemar ininterrompu des près de 44 millions de Soudanais dont la moitié est au bord de la famine.
Assiste-t-on à un tournant dans le conflit autour du Sahara Occidental ? Les dernières décisions des Nations unies semblent l'indiquer.
Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté une résolution qui reconnaît le plan d'autonomie proposé par Rabat pour le Sahara occidental comme nouvelle référence pour le règlement d'un conflit qui pèse sur le Maghreb depuis 1975. Le texte a été entériné par 11 voix pour, aucune voix contre, et trois abstentions (Russie, Chine et Pakistan). L'Algérie a refusé de participer au vote. Cette adoption traduit l'aboutissement de la stratégie marocaine et laisse en suspens le sort des Sahraouis et du Front Polisario qui les représente.
En décembre 2020, alors qu'il s'apprêtait à achever son premier mandat, le président étatsunien Donald Trump avait reconnu la « marocanité » du Sahara occidental en contrepartie de la normalisation de la relation entre le Maroc et Israël et son intégration aux accords d'Abraham. Cette reconnaissance était importante pour Rabat, qui éprouvait des difficultés à clore ce conflit territorial l'opposant au Front Polisario, appuyé par l'Algérie depuis 1975, qui revendiquait la souveraineté sur l'ancienne colonie espagnole du Sahara.
Rabat avait fini par refuser l'organisation d'un référendum d'autodétermination qui lui aurait fait prendre le risque d'un échec. Dès la fin des années 1990, le Maroc avait opté pour une autonomie accordée aux Sahraouis dans le cadre d'un Maroc souverain, et avait proposé un plan en ce sens en 2007. En 2020, la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental par les États-Unis a fait sauter un verrou. Le Maroc a parié sur le fait qu'elle entraînerait une vague de reconnaissances du même type de nombreux États, lui permettant ainsi une victoire totale sur l'adversaire. Cette stratégie fut en effet payante et de plusieurs pays ont emboité le pas aux États-Unis, que ce soit l'Espagne, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, le Portugal, et d'autres encore.
Progressivement, l'option marocaine d'une autonomie au Sahara occidental comme base sérieuse et crédible pour clore ce conflit, a pris le pas sur l'autodétermination qui était au fondement de la revendication du Front Polisario et de l'Algérie. Parrainé par les États-Unis, le texte de la résolution votée au Conseil de sécurité des Nations unies a pour objet de crédibiliser la perspective d'une autonomie du Sahara dans un Maroc souverain.
Les semaines qui ont précédé le vote ont montré l'intérêt de Washington à clore ce conflit, en faveur du Maroc. Le 25 octobre, Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Donald Trump pour le Proche-Orient, a ainsi expliqué sur la chaîne étatsunienne CBS que « Washington travaille activement à la conclusion d'un accord de paix entre le Maroc et l'Algérie dont la signature est prévue d'ici deux mois ». Massad Boulos, conseiller du président Trump pour l'Afrique et le Proche-Orient a évoqué le « Sahara marocain » dans le documentaire « Comment le Maroc a mis la main sur le Sahara occidental », publié par le quotidien Le Monde sur sa chaîne YouTube le 2 novembre 2025. Il a confirmé la forte implication de l'administration Trump dans ce dossier. Le président étatsunien entend faire du Maroc et du Sahara occidental un atout stratégique pour Washington au Maghreb. Cette décision s'inscrit dans le prolongement des accords d'Abraham et de la relation désormais instaurée entre Rabat et Tel-Aviv. En arrière-plan, le Trump envisage un partenariat économique avec le Maroc, pays qui lui paraît le plus fiable de la région.
C'est dans ce sens qu'il a encouragé les entreprises étatsuniennes à investir au Sahara occidental. Le 25 septembre 2025, à l'issue d'une réunion avec le ministre marocain des affaires étrangères Nasser Bourita, et en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, le secrétaire d'État adjoint des États-Unis, Christopher Landau, a précisé que son pays allait « encourager les entreprises américaines qui souhaitent investir » au Sahara. Il a aussi précisé que le gouvernement fédéral était désormais en mesure d'accorder des prêts et d'aider à réduire les risques liés aux investissements des entreprises privées étatsuniennes par le biais d'agences comme la Société américaine de financement pour le développement international (DFC) et la banque d'import-export des États-Unis1.
De nombreux projets sont envisagés, notamment en matière d'énergies renouvelables, mais aussi en ce qui concerne le développement du tourisme. Toutefois, en vertu du droit international, cette région si prometteuse au plan économique est toujours considérée comme un territoire à décoloniser et le Maroc comme une puissance occupante. La non-résolution de ce conflit devenait un obstacle pour la mise en place du plan Trump, d'où sa volonté de débloquer un conflit paralysé en une opportunité économique et stratégique dans une région où la Chine et la Russie tentent de s'implanter et de gagner du terrain.
Pour y parvenir, Donald Trump considère le plan marocain d'autonomie comme la seule voie. Il entend inclure l'Algérie dans ce projet qui lie prospérité économique et paix, d'où la nécessité de solder le contentieux entre Rabat et Alger qui date de 1962. Les États-Unis pourraient jouer le rôle d'intermédiaire dans cette réconciliation susceptible de modifier la géopolitique de la région. Mais dans cette conception trumpienne de la paix, il n'y a pas de place pour l'autodétermination qui fut au fondement même de la revendication du Front Polisario cinq décennies durant.
Au Conseil de sécurité, l'Algérie a refusé de prendre part au vote d'un texte qui appelle à prendre pour base le plan marocain pour le Sahara. Mais les revendications enflammées du droit à l'autodétermination du peuple sahraoui semblent avoir laissé place à la realpolitik. Affaiblie au plan régional et international, l'Algérie tente de se rapprocher de Washington pour consolider un partenariat économique et stratégique. Elle observe également les liens qui se tissent entre Rabat et Moscou pour se convaincre un peu plus que son logiciel idéologique a vieilli. Souhaitant ardemment retrouver sa place d'antan dans les relations internationales, elle profite peut-être de ce moment pour montrer qu'elle est disposée à opérer des revirements majeurs.
La dernière mouture du texte de la résolution a soigneusement été rédigée pour obtenir l'abstention de la Russie et de la Chine, mais également la non-participation au vote de l'Algérie plutôt que son opposition frontale. Le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) est prorogé d'un an (jusqu'à octobre 2026, alors que le texte initial prévoyait trois mois) et les références à l'autodétermination (« une autodétermination réaliste ») figurent bien dans le texte.
Marginalisé et menacé par Donald Trump de se voir inscrit sur la liste des mouvements terroristes, le Front Polisario s'est dit prêt à accepter le plan d'autonomie du Maroc, à condition que la population sahraouie l'approuve par référendum. Le 20 octobre, il a présenté une « proposition élargie » au Conseil de sécurité des Nations unies qui comprend trois options : l'indépendance du territoire, son intégration au Maroc et enfin un pacte d'association libre dont il précise qu'il pourrait ressembler à l'offre marocaine d'autonomie. Il a toutefois décidé de ne « participer à aucun processus politique ou négociation fondés sur des propositions visant à légitimer l'occupation militaire illégale du Sahara occidental. »2
Le mouvement a le sentiment d'avoir été abandonné par son parrain algérien, même si le 11 octobre, devant les hauts gradés de l'armée algérienne, le chef de l'État Abdelmadjid Tebboune faisait part des pressions exercées par « des grandes puissances » et affirmait : « Personne ne peut nous menacer, nous n'abandonnerons pas le Sahara occidental. »3.
Le texte de la résolution du Conseil de sécurité précise, dans ce qui ressemble davantage à une contradiction qu'à un consensus, que l'autonomie pourrait (au conditionnel) représenter la « solution la plus praticable ». Les Marocains qui ont fêté ce vote avec joie ne se sont pas beaucoup trompés. Car, même s'il demeure des inconnues liées au sort des Sahraouis ou sur la mise en place de cette autonomie du Sahara dans un Maroc souverain, ce vote est une victoire significative pour Rabat. Il est bien l'aboutissement d'une stratégie consistant à faire accepter par la communauté internationale la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Elle a été finalement couronnée de succès grâce au parrain étatsunien. Le 4 novembre 2025, un communiqué du Cabinet royal stipulait que le roi Mohammed VI a décidé de faire du 31 octobre, jour du vote au Conseil de sécurité de l'ONU, une fête nationale sous le nom de « la Fête de l'unité ».
1« Christopher Landau : “Nous allons encourager les entreprises américaines qui souhaitent investir au Sahara” », Tel Quel, 25 septembre 2025.
2« Le Polisario ne participera pas à aucun processus ou négociation devant “légitimer” l'occupation marocaine du Sahara occidental », Sahara Press Service, 3 novembre 2025.
3Jassim Ahdani, « Pourquoi l'administration Trump évoque un “accord de paix” imminent sur le Sahara occidental », Jeune Afrique, 23 octobre 2025.
Malgré les attaques convergentes dont il fait l'objet, Zohran Mamdani a de fortes chances de devenir, le 4 novembre prochain, le premier maire musulman de la ville étatsunienne. Sa campagne, marquée par une audace et une franchise rares chez les politiciens expérimentés, montre également les traces que laisse dans les mentalités le génocide à Gaza.
New York la cosmopolite a connu des maires blancs et deux maires noirs, des maires protestants, catholiques et juifs, des maires d'ascendance britannique, germanique, italienne, etc. Mais depuis son premier bourgmestre, en 1624, la ville n'en n'a jamais connu de musulman — ni de femme, d'ailleurs… Or, le 4 novembre, New York pourrait bien se retrouver avec un nouveau maire qui affiche une identité musulmane décomplexée.
Branle-bas de combat. On est ici dans la ville la plus juive du monde démographiquement. On y compte 1,3 million de juifs parmi ses 8,6 millions d'habitants, et une population musulmane d'un peu plus de 800 000 personnes, surtout issue d'Asie du Sud-Est (Inde, Pakistan, Bengladesh…), mais aussi de l'espace arabe (Égypte, Yémen…). Qui plus est, le moment est particulier, tant ce qui advient à Gaza est dans tous les esprits.
Or voici qu'un inconnu hors de sa circonscription où il a été élu à la Chambre des représentants de l'État de New York1, un nommé Zohran Mamdani, annonce, en 2024, sa candidature à la mairie. Les premiers sondages lui donnent 1 % des voix. Son principal adversaire, l'ex-gouverneur de l'État, Andrew Cuomo, caracole alors avec 34 % des suffrages. Sans compter les quatre autres candidats.
Mamdani a trois handicaps. D'abord, il a 34 ans, donc pas d'expérience politique. Ensuite, il est un dirigeant des socialistes démocrates américains (DSA), le parti de Bernie Sanders – un pied dans le parti démocrate, un pied dehors –, que les Républicains traitent de « communiste » – une insulte aux États-Unis — et que l'appareil du parti démocrate juge trop « gauchiste ». Enfin, troisième handicap et non des moindres : d'ascendance indienne, il est musulman. Pis, il le clame. Et il exprime sans nuances ses opinions sur ce qui advient à Gaza.
Pourtant, il va très vite percer, jusqu'à remporter au début de l'été 2025, avec 54,4 % des suffrages, les élections primaires pour désigner le représentant du parti démocrate au scrutin municipal. Certes, son talent oratoire est avéré, sa rhétorique très maitrisée. Mais au-delà, ce qui a plu à l'électorat est qu'il apparait sincère – surtout face à un adversaire comme Cuomo, qui est le type même du politicien expérimenté, ancré dans les hautes sphères de son parti. Le journaliste du site en ligne Slate, qui a suivi Mamdani en campagne loin des quartiers huppés de la ville, écrit ceci :
J'ai tendu l'oreille lorsque les questions étouffées sur Gaza faisaient surface. Là où d'autres démocrates se réfugient dans une empathie surfaite ou un faux « équilibre » testé dans les sondages, Mamdani répond longuement, sans chercher le regard de son conseiller pour vérifier son approbation, mais en exprimant simplement ses pensées sincères sur le coût moral qu'il y a à esquiver les vérités difficiles2.
Autrement dit, à nier le génocide à Gaza.
Au départ, Gaza n'est pas le cœur de sa campagne. Mamdani en parle, mais porte l'essentiel de son attention sur les enjeux sociaux, dans une ville où le coût de la vie explose à en devenir indécent. En meeting, il s'amuse « des milliardaires (…) qui affirment que nous représentons une menace existentielle. Ils ont raison »3. Et d'ajouter qu'au DSA, on est une menace car on pense que l'argent ne peut acheter la démocratie, que la voix des travailleurs doit se faire entendre, que les expulsions des immigrés menées par le président Donald Trump sont indignes, etc. Il propose des solutions comme le gel de l'augmentation des loyers, la gratuité des bus, la création de marchés municipaux moins chers, des crèches, un accès plus facile aux soins, une taxation accrue des grands profits... Bref, il s'adresse aux préoccupations des quartiers populaires. Mais très vite, il est rattrapé par Gaza – comprenez, par la question : « Mamdani est-il antisémite ? »
L'hostilité hargneuse des Républicains lui était acquise. Donald Trump a « menacé Mamdani de l'arrêter et suggéré qu'il vivait peut-être illégalement aux États-Unis »4. Mais Peter Beinart, directeur de la revue progressiste Jewish Currents, note que ce n'est pas Mamdani, ce sont les milieux juifs les plus proches des intérêts israéliens au parti démocrate qui ont fait de la Palestine et de ce qui advenait à Gaza le thème principal d'une campagne visant à délégitimer le candidat, en imposant l'idée que voter pour lui revient à « voter pour le Hamas »5.
Le paroxysme de la campagne de diffamation pointe mi-juin. Zohran serait « un musulman qui hait les juifs ». Représentante républicaine de New York, Elise Stefanik le traite de « suppôt du terrorisme ». Le candidat républicain à la mairie, Curtis Sliwa, crie à la « menace pour la sécurité ». Du côté démocrate, le maire sortant Eric Adams, dont la cote s'effondre à cause d'accusations de corruption, annonce qu'il mènera quand même sa campagne « pour mettre fin à l'antisémitisme ». Quant à Cuomo, principal adversaire de Mamdani, il a créé en 2024 « une organisation pour combattre l'antisémitisme » lui permettant de faire de ce thème « l'enjeu central de sa campagne en dépeignant Mamdani comme une menace pour la communauté juive »6.
Mais Zohran, stoïque, résiste. Plus il est vilipendé, plus enfle l'adhésion à sa candidature. Il apparait loin des discours préparés par des communicants. Lors d'un épisode du podcast The Bulwark dont il était l'invité le 17 juin 2025, il est interrogé sur le slogan « globaliser l'intifada », qui, dans la jeunesse de gauche, est devenu viral. Pour l'Américain moyen, « intifada » ne veut pas dire soulèvement mais « terrorisme ». Pourtant, le candidat refuse de s'en départir. Ce mot, répond-il, est diversement interprété. « Pour moi, il manifeste un désir désespéré des Palestiniens d'accéder à l'égalité des droits. » Accusé d'avoir usé du terme « génocide » pour qualifier les actes israéliens, il répond : « Je suis parvenu à cette conclusion comme l'ont fait des historiens israéliens tels qu'Amos Goldberg. » Et de citer l'ex-premier ministre israélien de droite Ehud Olmert « qui a dit récemment que la guerre menée par Israël est dévastatrice, cruelle, sans limites dans ses tueries de civils. Cela m'a amené à cette conclusion »7. Autrement dit, d'éminents Israéliens se sont prononcés sur la question avant lui.
Dans leur premier débat télévisé, le 5 juin 2025, lorsque Cuomo lui lance : « C'est simple, l'antisionisme, c'est de l'antisémitisme », Mamdani répond calmement, en pointant les crimes commis à Gaza et les poursuites des juridictions internationales contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Lorsque l'animateur demande aux deux hommes s'ils considèrent qu'Israël « a le droit d'exister », la question apparait comme un piège pour Mamdani. « Israël a le droit d'exister en tant qu'État qui respecte l'égalité des droits »8, rétorque-t-il. Cuomo bondit : « Il n'ira pas en Israël ! » Mamdani sourit : chacun a compris que Cuomo, lui, ira, car l'égalité des droits de tous lui importe peu. En face, ses critiques peinent à trouver la faille. Pour David Axelrod, l'ex-stratège de Barack Obama, « le truc, c'est qu'il semble à la fois avoir des principes, être agile et assez habile pour affronter ce genre de jeux conventionnels »9 qu'est une campagne électorale.
Mais d'où sort cet ovni ? Arrivé à 7 ans à New York, Zohran Kwame Mamdani est né à Kampala, en Ouganda, il y a 34 ans. Son père, Mahmood Mamdani, est un Indien musulman natif de Bombay, aujourd'hui professeur d'anthropologie à la très chic Université Columbia, et sa mère est la cinéaste primée Mira Nair, indienne de religion hindoue. Tous deux sont diplômés de Harvard.
Zohran est diplômé d'études africaines et cofondateur de l'association Students for Palestine (Étudiants pour la Palestine). Il maitrise l'espagnol, mais aussi l'ourdou, une des principales langue de l'Inde — il a même fait une vidéo en cette langue pour capter le vote des Indiens. Sa femme, Rama Duwaiji, est une artiste syrienne de 28 ans. Bref, une famille très représentative de la « diversité ».
Quand Mamdani avait 12 ou 13 ans, les amis de ses parents qui venaient diner régulièrement à la maison s'appelaient Edward et Mariam Saïd, Rachid et Mona Khalidi – soit les deux intellectuels palestiniens les plus connus aux États-Unis et leurs épouses. Il les appelait « tontons » et « taties », raconte son père Mahmood10. C'est de cet environnement-là que vient Zohran, où le colonialisme et sa critique forment un sujet d'intérêt infini. Et il n'y avait pas que des Palestiniens à la table parentale. Les juifs progressistes ne manquaient pas non plus, tels Marc Kagan, un syndicaliste radical. Ses citations, note le New Yorker, le candidat va « les chercher chez Nelson Mandela, Roosevelt, Toni Morisson et Aristote »11. Comment, dès lors, s'étonner qu'il ait consacré sa thèse de doctorat à Franz Fanon ?
Élu à la Chambre des représentants de l'État de New York en 2020, Mamdani a été réélu deux fois. En campagne, il s'est régulièrement rendu dans des mosquées, déclarant dans un meeting : « Nous savons qu'afficher publiquement notre identité musulmane revient à sacrifier la sécurité que nous pouvons parfois trouver dans l'ombre »12 ; un prix qu'il s'est dit « prêt à payer ».
Il a aussi sillonné les synagogues et autres lieux juifs. Ses engagements, il les a affichés très tôt au DSA. Dans le passé il a soutenu le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) contre Israël, qu'il a qualifié d'« État d'apartheid ». Il a soutenu un projet de loi à la Chambre basse new-yorkaise visant à révoquer l'exonération fiscale des organisations finançant des colonies israéliennes en Cisjordanie. Le candidat s'est également prononcé en faveur d'un État commun aux Juifs et aux Palestiniens. Et a promis, s'il emportait l'élection, d'arrêter le premier ministre israélien poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, s'il posait le pied à New York. « Il fut un temps où de tels propos auraient été perçus politiquement très risqués à New York, mais les temps ont changé », constate le New York Times13.
Oui, ils ont changé. Les attaques de l'appareil démocrate contre Mamdani sont vite apparues comme une bataille d'arrière-garde. Comme si ses dirigeants ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir combien le rapport à Israël avait évolué dans leur propre parti. En avril 2025, le très respecté centre de recherches Pew constatait que désormais 63 % des démocrates portaient un regard négatif sur Israël. Bien qu'ils aient vu croître ce processus, les dirigeants du parti n'en ont pas tenu compte. Peut-être ont-ils espéré une « gaffe » du candidat qui leur aurait permis de s'en débarrasser. Ou, plus simplement, parce qu'en dehors de l'accusation d'antisémitisme, ils ne voyaient pas d'autre critère assez fort pour disqualifier sa candidature. Or, désormais, cette instrumentalisation de l'antisémitisme pour dévier le regard sur Gaza est de moins en moins efficace dans leur propre électorat. Pis, « beaucoup d'électeurs juifs soutiennent Mamdani, et beaucoup sont d'accord avec lui sur Gaza », constate le New York Times14.
Le 29 septembre 2025, le même journal publiait un sondage sur le rapport de la société étatsunienne à Israël15. Pour la première fois, les Étatsuniens se disent majoritairement opposés à l'aide économique et militaire que fournit Washington à Tel-Aviv depuis un demi-siècle, et 66 % estiment qu'Israël a « intentionnellement » tué les civils palestiniens. À la question « Pour qui avez-vous le plus de sympathie ? », 19 % des moins de 30 ans répondent « pour les Israéliens », 61 % « pour les Palestiniens ».
Ce sondage portait sur les jeunes Étatsuniens en général, pas seulement les démocrates. On savait l'image d'Israël dégradée aux États-Unis, comme partout. On n'imaginait pas la dimension de cette dégradation due au massacre collectif à Gaza. Ce sondage montre aussi aux dirigeants démocrates combien ils se sont fourvoyés sous la présidence de Joe Biden, et combien une prise de conscience est urgente, s'ils ne veulent pas perdre définitivement la confiance de la jeunesse. Il montre également combien Mamdani s'est inspiré des campagnes de Barack Obama. Quand Cuomo, ex-gouverneur démocrate, disposait de 25 millions de dollars (21,55 millions d'euros) pour le diffamer, Mamdani n'en avait dépensé que 1,7 million (1,47 million d'euros) pour se faire connaitre. « Mais il disposait de 50 000 bénévoles qui ont frappé à plus d'un million de portes. L'argent ne fait pas tout », notait le quotidien britannique The Guardian16.
L'émergence de Mamdani confronte l'appareil démocrate à un isolement croissant. Celui-ci ne cesse de rappeler qu'historiquement, chaque fois que le parti a basculé trop à gauche, il l'a payé par des reculs spectaculaires. Mais une étude récente montre que 74 % de son électorat, toutes tendances confondues, porte un regard positif sur le DSA17, où Mamdani côtoie Rashida Tlaib, seule élue d'origine palestinienne au Congrès. En 2016, ils n'étaient que 40 %. Comme l'écrit la chroniqueuse du Guardian, si l'establishment du parti, les Kamala Harris — vice-présidente de Joe Biden — et les Cory Booker — sénateur, figure montante du parti —, « s'obstinent à refuser de condamner ce que la plupart des gens dans le monde qualifient de crimes contre l'humanité, ce n'est pas seulement une faute morale, c'est politiquement inutile »18.
Oui mais voilà, comment s'en dépêtrer ? « La victoire de Zohran Mamdani est un gros coup de fouet pour BDS », admettait au lendemain des primaires Philissa Cramer, directrice de la rédaction de l'Agence télégraphique juive19 Jusqu'ici, le boycott d'Israël était présenté par ses opposants comme une « ligne rouge », dont le franchissement était marqué du sceau infamant de l'antisémitisme. Si ce verrou saute, voir en Israël un État paria n'est plus illégitime. Tel est, au fond, l'impact de la tornade Mamdani.
Le 22 octobre 2025, un débat opposait les trois derniers candidats en lice. Mamdani a encore défendu la cause palestinienne. Mais, pressé par les modérateurs et par son concurrent Andrew Cuomo pour savoir s'il validait certains de ses propos du passé, il a louvoyé, répondant que s'il l'emportait, il serait « le maire de tous les New-Yorkais ». Il a paru par moments mal à l'aise face à ses deux adversaires. Mais à l'issue du débat, les sondages montraient que Mamdani… avait encore creusé un peu plus son avance !
Les derniers jours avant le scrutin, le camp de Cuomo a reçu le soutien effréné d'un grand nombre d'organismes démocrates et d'associations juives qui, ensemble, ont multiplié les offensives pour discréditer Zohran Mamdani, le qualifiant plus que jamais d'« antisémite », « sans jamais répondre à ses arguments sur Israël » et sur la guerre qu'il a menée à Gaza, note Peter Beinart20.
S'il remporte la mairie, son conseiller, Patrick Gaspard, pronostique qu'« à la seconde où Zohran posera sa main sur le Coran pour prêter serment et devenir le premier maire musulman de New York, Donald Trump commencera à lui tirer dessus à tout va »21.
1Aux États-Unis, chaque État dispose d'un Sénat, d'une Chambre basse, d'une Cour suprême, etc. qui gèrent son droit interne, non fédéral.
2Aymann Ismail, « How Zohran did it », Slate, 25 juin 2025.
3Zohran Mamdani, « Our time is now », Jacobin, 14 octobre 2025.
4Michael Baggs, « His rivals are crapping themselves. Why Zohran Mamdani has Trump Terrified », The News Agence, 27 août 2025.
5Peter Beinart, « What Zohran's victory means for Palestine, Jews and Politics », The Beinart Notebook, Substack, 25 juin 2025.
6Arno Rosenfeld « Why claims of antisemitism didn't stop Zohran Mamdani », The Forward, 25 juin 2025.
7Liam Stack, « Mamdani has long criticized Israel. His opponents attack him for it », The New York Times, 25 juin 2025.
8Ibid.
9Eric Lach, « What Zohran Mamdani knows about power », The New Yorker, 9 octobre 2025.
10Ibid.
11Ibid.
12Nada Tawfik et Rachel Hagan, « Who is Zohran Mamdani ? », BBC News, 25 juin 2025.
13Liam Stack, « Many Jewish voters back Mamdani. And many agree with him on Gaza », The New York Times, 6 août 2025.
14Ibid.
15Lisa Lerer et Ruth Igielnik, « Americans' Support for Israel Dramatically Declines, Times/Sien Poll Finds », The New York Times, 29 septembre 2025.
16Judith Levine, « Here's what the Democrats can learn from Zohran Mamdani », The Guardian, 1er juillet 2025.
17Jared Abbott et Bhaskar Sunkara, « What Americans Think of Democratic Socialism », Jacobin, 18 septembre 2025.
18Judith Levine, op. cit.
19Philissa Cramer, « Zohran Mamdani's win in NYC is a big boost for the boycott Israel movement », The Forward, 25 juin 2025.
20Peter Beinart, « Jewish leaders keep calling Mamdani an Antisemite », The Beinart notebook, Substack, 27 octobre 2025.
21Eric Lach, op. cit.
Un collectif d'intermittents du spectacle, principalement dans le domaine de la musique classique, interpelle la direction de la Philharmonie de Paris. Il réclame la déprogrammation du concert de l'Orchestre philharmonique d'Israël le 6 novembre, institution indissociable de l'État colonial génocidaire. De son côté, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), en accord avec la salle parisienne, a proposé à ses membres des billets de soutien à tarif réduit.
Monsieur le Directeur,
Nous, artistes et publics de la musique classique, vous adressons ce courrier afin de vous faire part de notre grande inquiétude au sujet du maintien du concert de l'Israel Philharmonic Orchestra (IPO), placé sous la direction de son directeur musical Lahav Shani le 6 novembre prochain.
Le 26 janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a, suite à la procédure formée par l'Afrique du Sud sur le fondement de l'application de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide dans la bande de Gaza, averti contre un risque de génocide sur le peuple palestinien. Après l'émission de mandats d'arrêts internationaux par la Cour pénale internationale (CPI) à l'encontre du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et de son ministre de la défense Yoav Gallant, l'Organisation des nations unies (ONU) a de nouveau reconnu, dans un rapport de la Commission d'enquête du Conseil des droits de l'homme des Nations unies publié le 16 septembre 2025, que l'État d'Israël commet un génocide dans la bande de Gaza.
Le 21 mai 2025, après une tournée en Europe et notamment un concert avec le Münchner Philharmoniker pour commémorer le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Israel Philharmonic Orchestra s'est vu décerner un titre honorifique par l'université de Tel-Aviv. Son secrétaire général, Yair Mashiach, a alors déclaré : « Au nom de la direction de l'orchestre et de son directeur musical Lahav Shani, nous tenons à remercier l'université de Tel-Aviv pour cette distinction prestigieuse. L'Orchestre philharmonique d'Israël est l'orchestre national de l'État d'Israël et son ambassadeur culturel dans le monde. C'est un immense honneur pour tous les membres actuels et anciens de l'orchestre, ainsi que pour tous nos partenaires au fil des ans. Depuis près de quatre-vingt-dix ans, nous assumons une responsabilité musicale et nationale, et cet honneur nous donne l'inspiration et l'élan nécessaires pour poursuivre notre mission pour les générations à venir. »
Monsieur le Directeur de la Philharmonie de Paris, vous dites dans votre édito de saison que « nous devons nous réjouir » d'autant plus « parce que nous n'ignorons rien du contexte […] de l'état du monde en général » dans lequel nous continuons à produire du spectacle vivant avec les valeurs humanistes que revendique votre institution. Le maintien de ce concert va à l'encontre de vos propos et des valeurs que vous prônez auprès de l'ensemble des publics de la Philharmonie de Paris.
Si vous n'ignorez rien du contexte vous savez alors que :
C'est donc en accord avec le droit international, les dernières déclarations de l'ONU, au nom des valeurs prônées aujourd'hui par les institutions de la musique classique et leurs artistes que nous vous invitons solennellement à considérer l'annulation de ce concert.
Toujours sur cette base argumentaire qui ne considère en aucun cas la nationalité israélienne des artistes comme un motif de l'annulation mais leur rôle institutionnel dans la politique d'effacement par la culture du crime de génocide, nous vous invitons à considérer l'annulation du concert de l'Israel Philharmonic Orchestra le 6 novembre, du Rotterdam Philharmonic Orchestra, tous deux dirigés par Lahav Shani le 30 novembre prochain ainsi que celui du Jerusalem Quartet (« musiciens émérites de l'IDF ») prévu le 16 janvier 2026.
Nous avons rédigé ce courrier avant qu'un nouveau cessez-le-feu ne soit scellé dans la bande de Gaza. À l'heure où nous vous le faisons parvenir, les espoirs avec lesquels nous avions accueilli la nouvelle ont déjà été revus à la baisse par de nouvelles frappes aériennes atteignant des civils. Si l'arrêt momentané du massacre peut, espérons-le, apporter un soulagement certain à la population gazaouie et si ce cessez-le-feu venait à durer, notre demande n'en serait pas pour autant altérée.
Le « plan de paix » négocié par l'Occident en la personne de Donald Trump ne met aucunement fin à la politique d'apartheid, à la colonisation illégale en Cisjordanie et n'accorde aucune souveraineté au peuple palestinien. Le terreau politique du génocide dont nous témoignons depuis deux ans est toujours présent. On ne peut appeler « paix » un déni de justice. En cela, les événements récents n'altèrent aucunement notre engagement et notre sollicitation.
Les décennies de colonisation illégale, d'apartheid et de nettoyage ethnique ainsi que les deux années écoulées de génocide sont des raisons suffisamment importantes pour vous alerter et pour appeler à une paix conjointe à la justice.
1« Lahav Shani Extends Contract at the Israel Philharmonic », The Violin Channel, 28 janvier 2025.
Le 6 novembre 2025, l'Orchestre philharmonique d'Israël et son chef titulaire se produisent à la Philharmonie de Paris. Or la formation classique est un soutien actif de la politique de l'État génocidaire. Le pianiste Adam Laloum, musicien classique juif et antisioniste, explique pourquoi il faut déprogrammer ce concert.
Au cours du mois de septembre 2025, le Gand Festival de Flandre prenait la décision d'annuler le concert de l'Orchestre philharmonique de Munich, et créait une effervescence médiatique. En cause : son chef d'orchestre israélien, Lahav Shani, également chef titulaire de l'Orchestre philharmonique d'Israël, institution nationale avec qui il entretient une proximité idéologique problématique en temps de génocide, ont considéré les organisateurs. Une pétition en soutien au maestro israélien, lancée sur le site Change.org par le claveciniste irano-américain Mahan Esfahani, a recueilli plus de 17 000 signatures. Certains grands noms de la musique classique, comme Martha Argerich, s'y disent « consternés » par la décision du festival, jugée « moralement indéfendable ». Ce qui revient à occulter le sujet principal : la présence en Europe d'un chef titulaire d'un organe de propagande culturelle d'un État colonial, coupable de génocide. Nous avons assisté à la suite de cette mobilisation à un florilège de condamnations pour antisémitisme dans la sphère médiatique, sans fondements ni contradiction1. J'en profite pour renouveler mon soutien total au festival de Gand et à toutes les personnes courageuses qui refusent d'être associées à quelque vitrine d'un État colonial et génocidaire de manière claire.
Le chef d'orchestre Lahav Shani a renouvelé son contrat avec l'Orchestre philharmonique d'Israël en janvier 2025, soit en plein génocide. Le 6 novembre prochain, la Philharmonie de Paris semble maintenir le concert de celui-ci, ambassadeur culturel d'un État criminel, alors que plusieurs organisations de droit international reconnaissent qu'Israël commet un génocide sur le peuple palestinien.
Nous ne devons pas accepter cette situation. Il s'agit de défendre pleinement et sans bavure la juste cause du peuple palestinien qui crève sous nos bombes depuis trop longtemps. La Philharmonie de Paris, par le maintien de ce concert, participe à la normalisation d'un État colonial et génocidaire. Nous devons nous y opposer.
Celles et ceux qui se sont fait les porte-voix de cette banalisation, voire de ce déni de l'abominable, de la déshumanisation des Palestiniennes et Palestiniens, ces personnes n'envoient aucun message de « paix » comme elles peuvent s'en targuer parfois, encore moins de justice. Parler de « paix » en ce qui concerne la situation actuelle est un leurre. Il suffit de voir celles et ceux qui s'en félicitent. Comment les bourreaux historiques de la Palestine osent-ils se faire les chantres de la paix à Gaza, après avoir livré des armes à Israël pendant plus de soixante-quinze ans ? Cette position « modérée » vise à renvoyer Israéliens et Palestiniens, colonisateurs et colonisés, dos à dos. Elle s'oppose fermement au droit au retour des Palestiniens (résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU, 1948) et revendique donc plus ou moins secrètement une majorité démographique. Elle tend à minimiser les exactions de l'État et de l'armée israélienne en créant une fausse symétrie. Aussi les mots de « paix » sans justice ne sont que des appels creux. Il est donc urgent de mettre fin à cette grande hypocrisie mortifère des « deux États » et de se soulever contre l'horreur et l'injustice. Cela fait bien longtemps qu'il n'y a qu'une seule autorité de la mer au Jourdain et les dernières actualités laissent penser que cela va continuer, avec une possible ingérence états-unienne et britannique, en faveur totale de l'oppresseur.
Je ne parlerai pas non plus du deux poids deux mesures avec la Russie, notamment concernant la musique classique. Il crève les yeux, et celles et ceux qui refusent de l'admettre insultent notre intelligence.
Il est trop tard pour des centaines de milliers de Palestiniens. Au vu de la dérive internationale et notamment de l'échec total de nos médias et de notre gouvernement à se saisir déontologiquement et éthiquement de sujets aussi graves que le racisme, l'apartheid, la colonisation et le génocide en Palestine occupée, alors qu'aucune mesure concrète n'est prise après deux ans de génocide et bientôt un siècle de colonisation, si ce n'est un « plan de paix » négocié par et pour l'Occident, ne garantissant aucune souveraineté au peuple palestinien, je me joins aux discours anticolonialistes et anti-impérialistes qui me semblent les plus justes et les plus honnêtes.
Je souhaiterais vous parler depuis le seul endroit que je connaisse : ma place en tant que musicien juif français, français juif, comme condition sociale et comme sujet politique. Sartre disait : « C'est l'antisémite qui fait le Juif. »2. À mon sens, cette phrase vaut pour toutes les minorités opprimées : c'est le stigmate qui ferait de nous ce que nous sommes. Personnellement, la seule chose que je sache en tant que sujet juif, c'est qu'il faut se méfier de l'extrême droite, de ses relais ainsi que de tous ses alliés objectifs. Cela relève de l'instinct.
Quand je dis « extrême droite », je pense avant tout à son système d'oppression sur les minorités, celui qui légitime le fait de mieux traiter une personne qu'une autre en fonction de sa naissance, de son genre, de la couleur de sa peau, de ses moyens physiques ou du pays d'où elle vient. L'histoire nous montre en France et dans d'autres endroits de la planète que la bourgeoisie radicalisée n'a aucun scrupule à mettre au pouvoir des représentants d'extrême droite ou à faire voter des lois racistes dont les extrêmes droites se félicitent.
À l'heure où « l'armée la plus morale du monde » est coupable de deux ans de massacres génocidaires au nom des Juifs et de la « seule démocratie du Moyen-Orient », où tous les antisémites les plus puissants du monde s'allient avec Israël, où les actes racistes – avec en tête l'extrême droite qui se remet à ratonner en groupes escortés par la police – se normalisent dans le pays de la Déclaration des droits de l'homme ; à l'heure de la banalisation du salut nazi exécuté par deux fois par Elon Musk pendant l'investiture du président états-unien d'extrême droite, alors qu'on nous apprend que parler de « camper à Tel-Aviv »3 et scander « Free Palestine » est antisémite, l'exigence intellectuelle de précision sémantique se doit d'être portée à son plus haut. La définition du racisme, de l'impérialisme, celle de l'antisémitisme et la dénonciation de toutes ses instrumentalisations doivent se regarder, s'écrire et s'instruire avec la plus grande clarté. Parmi celles-ci, le philosémitisme de l'extrême droite, à travers l'adhésion au sionisme comme machine à blanchir des crimes antisémites des siècles passés, tout en justifiant une politique de nettoyage ethnique et d'accaparement de terres occupées, le tout au nom des Juifs.
Dans Discours sur le colonialisme4, Aimé Césaire écrivait :
Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il le vitupère, c'est par manque de logique, et que, au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique.
Derrière cette citation de Césaire se lit le continuum qui se joue entre le génocide juif et les crimes de masse commis avant, pendant et après. Il nous dit aussi que le judéocide n'aurait pu se produire sans les expériences coloniales passées, que de reconnaître les crimes antisémites des siècles précédents n'empêche pas de continuer à massacrer et de créer une hiérarchie entre les morts. C'est de cela dont Césaire parle dans son Discours sur le colonialisme. Il s'agit donc d'une affaire collective pour que le « plus jamais ça » ne soit plus le grossier mensonge qu'il a toujours été.
Comme tous les colonialismes, le sionisme réel en Palestine occupée est une plaie de l'humanité, cela devrait faire consensus. Force est de constater que non. Le génocide à Gaza s'inscrit dans la continuité de la colonisation de peuplement. L'État d'Israël n'a toujours eu qu'une seule dynamique depuis le début de son existence, celle du colonialisme et du nettoyage ethnique, gouvernements de gauche comme de droite. Seule l'intensité varie. Depuis deux ans, les Palestiniens subissent une accélération de tout cela. Tout le monde sait très bien que, même si un gouvernement de gauche prenait le pouvoir, jamais les terres ne seront rendues, jamais les colons ne les rendront, comme toutes ces vies palestiniennes volées. Tout le monde le sait, et ceux qui disent le contraire mentent. Benyamin Nétanyahou n'est malheureusement qu'un piètre représentant de sa société malade, qui consent à 82 % à l'expulsion des Palestiniens, et à 47 % à l'extermination totale des Palestiniens, selon un sondage publié par le journal Haaretz au mois de mai 20255.
Il me paraît important de poser ces bases, car le sionisme considère par principe la critique de l'État colonial d'Israël comme antisémite. Les trois quarts de ma famille vivant en Israël, dont mes deux parents juifs, une mère née à Haïfa et un père né à Rabat – leur rencontre s'est cristallisée dans les années 1970 au kibboutz de Karmia, tout près de la bande de Gaza –, j'ai reçu ce qu'on appelle une éducation « sioniste de gauche », expression qui ne veut pas dire grand-chose, mais qui réunit néanmoins un courant, en France et ailleurs.
Cette éducation sioniste de gauche a toujours relié les Juifs à Israël. J'ai donc moi aussi longtemps tenu un discours totalement factice sur Israël et sur l'antisémitisme, et je le regrette profondément : « Ils veulent nous jeter à la mer ! », « Tu es pour la destruction d'Israël ? », « Tu veux tuer les Juifs ? », « Israël est le seul refuge sûr pour les Juifs qui fuient l'antisémitisme ».
Toutes ces fausses questions « existentielles » pour éviter de parler de justice, d'égalité et de réparation sont déplorables. Non, Israël n'a jamais été le « refuge pour les Juifs » qu'il prétend être. Qui peut se sentir en sécurité dans un pays qui massacre et pille son voisin depuis le début de son existence ? Omar Barghouti, cofondateur de la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), disait très justement : « Si la liberté, la justice et les droits égaux pour tous devaient détruire Israël, qu'est-ce que cela dit d'Israël ? »6
Les Juifs sont là. Personne ne va les jeter à la mer. Il s'agit de reconnaître que ces terres ont été volées et d'y accorder aux Palestiniens une souveraineté égale.
Les grandes puissances ont adopté la définition de l'antisémitisme que leur a livrée clé en main l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA). Une imposture qui nous met tous en danger. Historiens, spécialistes du génocide juif7, sociologues8 en font fortement la critique, car elle participe à la normalisation de la colonisation – et maintenant du génocide – et cherche à censurer toute critique ou remise en cause de l'État d'Israël par un tour de passe-passe qui transforme critique politique en propos antisémite. Après deux ans de génocide, il est indispensable de dénoncer sans trembler cette entreprise frauduleuse qui instrumentalise la mémoire de nos défunts, pour taire la politique d'annihilation du peuple palestinien.
À l'heure tragique que nous vivons, où la reconnaissance de la Palestine par la France semble servir de paravent à la complicité toujours plus active avec Israël, il est primordial de prendre ses responsabilités en tant que citoyen en quête de justice et de tout faire pour s'élever contre cet État colonial, maintenant génocidaire. Nous pouvons et devons agir aux endroits où la banalisation de cet État se fait dans la complicité institutionnelle de nos vies quotidiennes. Dans le milieu de la musique classique, la normalisation d'Israël et de ses ambassadeurs est encore de mise. Toutefois nous pouvons essayer de faire basculer l'opinion pour qu'enfin justice puisse se faire.
Il n'y aura pas de paix durable sans justice. Free Palestine.
Le pianiste classique Adam Laloum, né en 1987, fait ses classes au Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Soliste talentueux, il remporte plusieurs prix, comme le concours Clara-Haskil de Vevey, en 2009, ou les Victoires de la musique classique en 2017. Il se produit avec des orchestres de renom : le Mariinsky Theatre Orchestra (Saint-Pétersbourg), la Philharmonie de Berlin, l'Orchestre philharmonique de Radio France, ou l'Orchestre national de France. Il est aussi militant au sein du collectif décolonial Tsedek.
1Lire à ce sujet l'article d'Alain Platel, « Volkov et Shani, la musique du génocide », L'Asymptomatique, 16 septembre 2025.
2Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, 1946.
3NDLR. Référence à la phrase de Jean-Luc Mélenchon, critiquant le voyage à Tel-Aviv de la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, en soutien au gouvernement israélien, fin octobre 2023.
4Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 2000.
5Shay Hazkani, Tamir Sorek, « Yes to Transfer : 82% of Jewish Israelis Back Expelling Gazans », Haaretz, 28 mai 2025.
6Piotr Smolar, « Israël face à la menace montante du boycottage », Le Monde, 5 juin 2015.
7Amos Goldberg et Raz Segal, « Distorting the definition of antisemitism to shield Israel from all criticism », +972, 5 août 2019.
8« Nidal Taïbi, « Judith Butler : “L'université doit résister au chantage du gouvernement américain” », Les Inrockuptibles, 3 octobre 2025.