Cette année, la célébration de l'Aïd el-Kébir est frappée par une double crise climatique et économique. Mais c'est le modèle même de l'élevage dans la région qui est remis en question. Il nécessite des adaptations profondes qui tardent à venir.
Cette année au Maghreb, la fête de l'Aïd el-Kébir aura un goût amer pour les familles désirant sacrifier un mouton. Au Maroc, la fête est carrément annulée. En Algérie, l'importation de près d'un million de moutons est en cours et en Tunisie, devant des prix record, les consommateurs sont dans l'expectative. Un cap est atteint : l'impossibilité de ces pays à répondre à la demande locale face aux sécheresses à répétition dans la région. Pourtant, leurs populations ne semblent pas prêtes à le reconnaître et sont, pour la plupart, dans le déni. Certains rêvent même de suivre l'exemple de méga-bergeries à l'image d'un récent projet saoudien.
Les Maghrébins assistent, impuissants, à l'envolée des prix. Une situation d'autant plus difficile à accepter que la viande de mouton a toujours été abondante. En Algérie, des internautes vont jusqu'à publier des images datant des années 1950 montrant des troupeaux d'ovins embarqués vers la France à partir du port d'Alger. La route qui mène au port a longtemps porté le nom de « La moutonnière ».
Aujourd'hui, les signes du réchauffement climatique sont présents partout. Au Maroc, après six années consécutives de sécheresse dans les zones agricoles, l'oasis de Skoura (sud) est en partie abandonnée par ses habitants. Dans le Sud algérien, face à l'avancée du désert, les trains vers la ville de Béchar embarquent des ouvriers munis de pelles chargés du désensablement des voies ferrées.
Outre la sécheresse, des études1 alertent à propos de « la pression exercée sur les pâturages [qui] s'aggrave et (du fait) qu'il devient de plus en plus difficile d'assurer une gestion rationnelle des terres dans le but de permettre la récupération des pâturages. »
Au Maroc, une étude2 note que « la dynamique observée depuis les années soixante-dix témoigne de la disparition des sites pastoraux en bon état. »
L'Aïd el-Kébir (ou Aïd al-Adha, « fête du sacrifice ») n'en reste pas moins une fête très suivie au Maghreb. Dans les années 1950, à l'époque où le modèle de la famille élargie dominait, c'est l'aïeul qui sacrifiait un mouton. Aujourd'hui, la demande s'accroît du fait de la démographie, mais également du modèle de famille nucléaire dominant.
Le jour de l'Aïd durant la matinée, les cours d'immeubles des grandes villes se transforment en abattoirs et dès onze heures l'odeur des grillades embaume. Si on laisse la viande du mouton maturer 24 heures, le temps d'un ressuyage, les abats sont immédiatement consommés sous forme de brochettes de foie, de cœur ou de rognons. Il existe une multitude de façons de consommer les tripes et la tête de mouton.
Depuis trois ans, partout on assiste à une spirale des prix que rien n'arrête. En Tunisie, le président du Syndicat des agriculteurs, Midani El-Daoui, a récemment déploré que le prix du mouton dépasse désormais les 1 000 dinars (300 euros), « même pour des animaux pesant moins de 20 kilos ». En avril 2025, Midani El-Daoui, s'inquiétait3 du recul du nombre de brebis reproductrices : « Les femelles continuent d'être abattues, ce qui fragilise durablement la capacité de reproduction du cheptel. » Conséquence : une offre inférieure en agneaux, ce qui contribue à l'inflation. En outre, dans ce pays comme chez ses voisins, face à la sécheresse, le prix des fourrages a augmenté et l'engraissement des moutons se fait à partir d'orge, de maïs, de qualité nutritionnelle moindre que le fourrage vert, et de soja importé.
En Algérie, la flambée des prix est qualifiée de « diabolique » par la presse. En 2023, le directeur général de l'entreprise publique Alviar (Algérienne des viandes rouges), Lamine Derradji s'en alarmait déjà :
La nourriture quotidienne d'un mouton ne dépasse pas 100 dinars. Après dix mois d'engraissement, son coût ne devrait être que de 40 000 à 60 000 dinars (270 à 400 euros). Or ils sont vendus entre 100 000 et 120 000 dinars (670-800 euros).
Depuis, Lamine Derradji a été démis de ses fonctions à la suite d'un rapport de la Cour des comptes critiquant Alviar pour ne pas avoir pleinement utilisé les capacités des bergeries, faute d'une mise en œuvre d'un plan de développement de l'élevage, et lui reprochant notamment l'échec des fermes pilotes coûteuses — censées relancer l'élevage et la production fourragère — qui lui étaient rattachées.
Face à ce qu'il faut bien appeler une crise du modèle d'élevage ovin, chaque pays a répondu par des mesures spécifiques. Au Maroc, le roi Mohammed VI a demandé en février à la population de ne pas sacrifier de mouton lors de la fête de l'Aïd cette année, une mesure rarissime. « Notre pays affronte des défis climatiques et économiques qui ont eu pour conséquence une régression substantielle du cheptel », a-t-il souligné dans une adresse lue par le ministre des Habous et des affaires islamiques, Ahmed Toufiq. Le souverain a justifié sa décision par l'ampleur des « défis climatiques et économiques » auxquels le royaume fait face.
L'annonce royale a eu un effet radical sur les prix. Selon le média Le Site info, ils sont passés de 5 000 dirhams (475 euros) à 3 000 dirhams (290 euros). L'Association des éleveurs estime le niveau des pertes à 12 milliards de dirhams (1,14 milliard d'euros) pour la filière. Face à la diminution du cheptel, le Maroc a recours, depuis plusieurs années, aux importations de moutons espagnols. Celles-ci ont progressivement pris plus d'ampleur. En 2023, près de 400 000 têtes ont été importées, et près de 500 000 en 2024, selon le ministère marocain de l'agriculture. Des subventions, sous forme de suppression des droits de douane, d'exonération de TVA ou de primes aux consommateurs, ont été allouées à ces opérations. En avril dernier, le site H24info précisait que « la subvention exceptionnelle pour l'Aïd al Adha 2024 a concerné 474 312 ovins, portant le total des dépenses à 13,3 milliards de dirhams (1,26 milliard d'euros) ». Des mesures que l'opposition « continue de dénoncer » du fait d'une « gestion inefficace et des prix toujours élevés », d'après la même source.
En Algérie, l'idée de faire venir des moutons de l'étranger pour l'Aïd s'est répandue en 2024 durant le mois de ramadan à la suite des importations réalisées par l'entreprise publique Alviar. Celle-ci avait acheté 30 000 moutons sur pied en Roumanie. Ils avaient été dirigés vers les abattoirs gérés par l'entreprise et la viande commercialisée à prix réglementé. Dans la foulée, la rumeur avait couru que des moutons seraient importés pour l'Aïd. Des rumeurs rapidement démenties par Alviar. Par la suite, en novembre 2024, lors d'une déclaration officielle, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a estimé qu'« au lieu d'importer des moutons pour l'Aïd, nous devons trouver une solution à la hausse des prix de la viande rouge. »
En Algérie, la hausse des prix est substantielle. En 2023, l'hebdomadaire Jeune Afrique faisait état de moutons vendus « au minimum 50 000 dinars (300 euros) et jusqu'à 120 000 dinars (800 euros) dans la plupart des points de vente de la capitale et de sa périphérie. Soit jusqu'à six fois le salaire minimum garanti. » L'impossibilité pour les familles modestes, mais également les classes moyennes, d'acheter son mouton en raison de la hausse des prix produit un sentiment de frustration. Certains sont obligés de s'endetter.
Les associations de consommateurs sont montées au créneau. Le président de l'Association de protection des consommateurs algériens (Apoce), Mustapha Zebdi, confiait en 2024 à Dz News TV : « De nombreuses familles algériennes ne font pas le sacrifice à cause de la hausse des prix élevés du mouton. C'est une réalité. » « L'année passée (2023), il n'y a pas eu de mouton pour l'Aïd el-Adha à moins de 60 000 dinars(400 euros) », témoignait-il alors en plaidant pour l'importation des moutons « pour permettre aux familles algériennes de célébrer cette fête ». En mars dernier, lors d'une rencontre avec la presse, le président algérien s'est indigné qu'un mouton puisse être vendu 170 000 dinars (plus de 1 100 euros). Il a qualifié cette situation « d'inacceptable dans un pays d'élevage ovin comme l'Algérie », selon le site l'actualgerie.com.
Sans doute faut-il y voir la raison pour laquelle Abdelmadjid Tebboune est finalement revenu sur son refus de l'importation de moutons. Au 22 mai 2025, ce sont 371 000 moutons qui ont été débarqués de 27 bateaux dans 8 ports algériens. Les deux tiers proviennent de Roumanie et le reste d'Espagne. L'Algérie profite d'un effet d'aubaine à la suite de la décision marocaine de ne pas sacrifier d'animaux et donc de renoncer à en importer d'Espagne comme c'est le cas habituellement. Pour distribuer les ovins à l'intérieur du pays, des camions, des trains, et même un avion gros-porteur russe, ont été mobilisés.
Chez le voisin de l'est, alors que la société spécialisée Ellouhoum annonçait l'an dernier que « la Tunisie importera[it] des moutons en prévision de l'Aïd », l'Union tunisienne de l'agriculture a assuré que « le nombre de moutons disponibles pour les sacrifices de l'Aïd est suffisant » cette année et qu'en raison de pluies récentes, la Tunisie n'aurait pas besoin de recourir aux importations.
Mais au-delà des contingences économiques, le modèle d'élevage est en question. À la sécheresse, s'ajoute en milieu steppique un élevage de type cueillette là où, dans les mêmes conditions, les éleveurs australiens plantent massivement des arbustes fourragers. Des parcours naturels plantés avec ces arbustes présentent une meilleure valeur alimentaire pour le bétail, particulièrement dans les zones arides. En Algérie, des études universitaires notent toutefois que peu d'éleveurs reconnaissent que la dégradation des parcours steppiques est liée au surpâturage et que la sécheresse n'est que le facteur aggravant.
Les pouvoirs publics des pays du Maghreb sont pris entre la volonté des consommateurs de privilégier une transition alimentaire accordant davantage de place aux produits animaux, comme cela fut le cas en Europe après la Seconde Guerre mondiale, d'une part, et les réalités climatiques, de l'autre. Ces dernières années, face à la progression de l'aridité, les éleveurs ont décapitalisé : ils ont vendu une partie de leur bétail. Face aux problèmes structurels comme le surpâturage et la pénurie de fourrages due au réchauffement climatique, les autorités n'ont pris que des mesures conjoncturelles comme l'interdiction de l'abattage des agnelles.
En Tunisie, les professionnels proposent d'importer des brebis pour compléter les cheptels tandis qu'au Maroc, dans le cadre d'un récent accord avec la filière ovine française, il est prévu de recourir à l'insémination artificielle. Pour sa part, en novembre dernier, le président algérien a prôné une concertation avec la profession afin que le problème de l'insuffisance de la production ovine soit « définitivement résolu ». Dans les pays du Maghreb, les décisions d'annuler le sacrifice de l'Aïd ou d'importer des moutons témoignent de la réalité de la fragilité du milieu naturel face au réchauffement climatique. Une course à l'adaptation des élevages est engagée. Suffira-t-elle ?
1Mohamed Elloumi, Véronique Alary et Salah Selmi. « L'agriculture familiale au Maghreb. Politiques et stratégies des éleveurs dans le gouvernorat de Sidi Bouzid (centre de la Tunisie) », Afrique contemporaine, 2006/3 n° 219.
2A. Bechchari, A. El Aich, H. Mahyou, B. Baghdad, M. Bendaou. « Étude de la dégradation des pâturages steppiques dans les communes de Maâtarka et Béni Mathar (Maroc oriental) », Journal of Materials and Environmental Science, 2014, Volume 5, Supplément S2.
3« Tunisie : 1 000 dinars pour un mouton de 20 kg à l'occasion de l'Aïd », La Presse de Tunisie, 21 avril 2025
Les employés d'une usine de vêtements dans le delta du Nil, en grève depuis un mois, ont progressivement repris le travail, le jeudi 19 septembre. Ils réclamaient l'application du revenu minimum, instauré ce printemps par le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi. Ils n'ont obtenu qu'une augmentation partielle, mais ils font face à une répression inédite dans un contexte économique irrespirable.
Carrure de lutteur sous son bleu de travail, avant-bras gros comme des tonneaux et voix caverneuse, Hisham El Bana semble tout droit sorti d'un roman d'Émile Zola sur la condition ouvrière. Pourtant rien ne l'y prédestinait. Titulaire d'un master en droit, c'est par défaut qu'il a commencé à travailler en tant que technicien chimique pour l'entreprise Samnoud Textiles, il y a 31 ans. Dans cette usine située dans la région de Gharbiya, au cœur du delta du Nil, il s'occupe de la teinture des vêtements qui seront ensuite écoulés en Égypte, en Turquie ou en Russie.
Grâce à son ancienneté, il figure parmi les ouvriers les mieux rémunérés de l'usine, avec 3 500 livres par mois, soit 64,80 euros. Mais ce revenu ne permet pas de rivaliser avec l'inflation galopante. « Rien qu'en transports pour me rendre à l'usine, je débourse au moins 600 livres (11,1 euros) par mois. À cela s'ajoutent le loyer, les fournitures scolaires des enfants et la nourriture », énumère -t-il. En une année, le prix des denrées de base a au moins triplé : il faut désormais compter 35 livres (0,65 euro) le kilo de tomates, 50 (0,93 euro), celui de bananes et 160 (près de 3 euros) celui de poulet. Dans ces conditions, impossible de subvenir aux besoins de sa famille, même en additionnant à son salaire celui de son épouse.
Une situation insupportable : « Je suis brisé, et je préfère être en prison plutôt que mes trois enfants me voient ainsi », explique-t-il en marge d'une conférence de presse organisée au Caire par plusieurs syndicats. Hisham El Bana parle en connaissance de cause. Il vient de passer 18 jours en détention, dans une cellule de 20 mètres carrés, entassé avec 25 autres détenus, sans lits ni matelas. Son crime ? Avoir lancé le 17 août 2024 un mouvement de grève à Samnoud Textiles pour réclamer la mise en place du salaire minimum de 6 000 livres (111 euros).
Cette mesure avait été décidée par le président Abdel Fattah Al-Sissi en avril 2024, à la suite déjà d'une mobilisation ouvrière1. Les 7 000 employés de l'usine voisine de Malhalla s'étaient alors mis en grève pour exiger que la mesure similaire annoncée pour le secteur public en février soit également appliquée au secteur privé2. Ils avaient obtenu gain de cause, mais cette revalorisation salariale n'est que partiellement mise en place depuis son entrée en vigueur officielle, le 15 mai.
Les prix, eux, continuent de prendre l'ascenseur. En août, le taux d'inflation s'élevait toujours à 26,2 %. Un chiffre stable depuis 5 mois, quand l'annonce de gigantesques investissements de la part des pays du Golfe3, ainsi que de prêts massifs du Fonds monétaire international (FMI) ont permis au gouvernement de dévaluer la livre égyptienne et ainsi faire imploser le marché noir. Mais si les entreprises internationales respirent mieux, la situation des ménages, elle, reste extrêmement compliquée.
À Samnoud Textiles, la grève a donc été largement suivie. Une semaine après le début du mouvement, Hisham El Bana est interpellé. « Un important dispositif policier est venu me chercher chez moi, à trois heures du matin, devant ma famille. J'avais l'impression d'être Ben Laden ! », rigole le gréviste. Huit autres frondeurs, dont des femmes, sont également placés en détention, pour des motifs obscurs. Malek Adli, directeur du Centre égyptien pour les droits sociaux et économiques (ECESR) détaille :
Le droit de grève étant garanti par la Constitution égyptienne, les travailleurs sont visés par des chefs d'accusation détournés : rassemblement illégal, atteinte aux bénéfices de leur entreprise ou encore atteinte à l'économie nationale.
Malgré ces arrestations et le gel de leur salaire, les travailleurs, dont la moitié sont des travailleuses, ont poursuivi le mouvement de grève. Le 31 août, ils décident d'occuper l'usine. Sous leur pression, la direction de l'entreprise propose une augmentation mensuelle de 200 livres (3,70 euros). Ils la refusent. « Normalement, quand il y a une grève, un accord est trouvé et les personnes interpellées sont relâchées, explique Hisham El Bana. Pour la première fois, ce ne fut pas le cas ».
Dans ce bastion du syndicalisme, le ballet des grèves et négociations salariales est une habitude, mais la précarité actuelle a franchi un seuil inédit. « Pour ces travailleurs, et surtout ces travailleuses, c'est une question de vie ou de mort », illustre Eman Ouf, journaliste égyptienne qui a pu se rendre sur place. Elle explique :
La plupart d'entre elles sont soit divorcées, soit avec un mari qui travaille en tant que journalier. Dans les deux cas, elles sont la seule source de revenus stable du foyer, et avec leur salaire actuel, la situation est intenable.
Le tout dans les conditions de travail difficiles : pas de climatisation, pas de ventilation, interdiction de sortir de l'usine, même pour aller s'acheter à manger.
Depuis sa visite dans l'usine, la répression s'est raffermie. Eman Ouf explique :
Désormais, il y a une présence policière accrue dans et autour de l'entreprise, rapporte. Les employées sont terrorisées. Certaines d'entre elles, avec qui j'étais en contact quotidien, ne veulent plus répondre à mes messages, de peur d'être arrêtées. Les dirigeants de l'entreprise cherchent à reconnaître la voix de celles qui se sont exprimées à la radio ou la télévision.
Pourquoi un tel niveau de répression ? Khaled Ghris, responsable du département libertés syndicales à la Confédération syndicale internationale (CSI) arabe, résume :
Ce qui se passe dans les usines de Gharbiya a un impact sur tout le pays. Déjà en 1994, des grèves massives ont été réprimées dans la violence. Et en 2011, l'usine voisine de Malhalla a été l'une des premières étincelles qui ont mené au renversement du président Hosni Moubarak (1981-2011). Depuis, le sort de ces ouvriers est scruté de près et sert de référence pour comprendre l'état des relations entre les autorités et la société.
La grève de Samnoud Textiles s'inscrit dans un contexte de reflux syndical. Selon un décompte de la CSI4, le nombre de syndicats indépendants en Égypte est passé de 1 500 en 2018 à 150 en 2024. En cause, une réforme de la loi sur les syndicats, signée par le président en 2019, qui rend obligatoire la formation d'au moins dix comités, chacun composé d'au moins quinze membres5. Il faut donc au minimum 150 membres pour créer un syndicat. « Ces dispositions visent à réduire le pluralisme syndical et à renforcer le principal syndicat réputé proche du pouvoir, l'Egyptian Trade Union Federation (ETUF). Ainsi, la contestation ouvrière est mesurée », poursuit Khaled Ghris.
Une des spécificités de l'entreprise Samnoud Textiles concerne son statut hybride de public business sector, c'est-à-dire semi-publique. Un peu plus de la moitié des parts sont détenues par la Banque d'investissement nationale (NIB). Selon Khaled Ghris, ce statut hybride permet de « privatiser en deux temps, afin de créer moins de résistance. Il est fort probable que d'ici 5 à 10 ans, l'entreprise soit entièrement aux mains du privé ». Cela s'inscrirait dans le mouvement de privatisation et de ventes que poursuit l'État égyptien, poussé en ce sens par le FMI qui conditionne ses aides financières massives — et vitales — à une « libéralisation » accélérée de l'économie du pays.
En l'occurrence, ce statut hybride pose problème. En effet, la nouvelle loi sur le salaire minimum prévoit un régime d'exception pour le privé, avec la possibilité de ne pas appliquer le nouveau barème salarial. Les entreprises doivent alors déposer une demande auprès du ministère de la planification et prouver qu'elles ne réalisent aucun profit. Depuis l'entrée en vigueur de la loi, 3 300 demandes d'exonérations sont parvenues au ministère, dont celle de Samnoud Textiles.
Or, la ministre de la planification, Rania Al-Mashat, est également membre du conseil d'administration de la Banque nationale d'investissement qui, rappelons-le, possède plus de la moitié des parts de Samnoud Textiles. « En d'autres termes, elle doit à la fois transmettre la demande… et en décider l'issue. Elle est juge et partie », fustige Mahienour Al-Massry, avocate spécialisée dans la défense des droits humains. Contactée à ce sujet, l'entreprise Samnoud Textiles n'a pas répondu à nos questions.
Après un mois de grève, le travail a progressivement repris à Samnoud Textiles, à partir du jeudi 19 septembre en fin de journée. Dans un communiqué, l'entreprise se félicite du retour des opérations, s'engage à réintégrer les ouvriers suspendus et à améliorer les conditions salariales. Elle confirme une augmentation de salaire échelonnée entre 100 et 200 livres (1,85 à 3,70 euros), bien que les employés aient jugé cette hausse insuffisante. À titre de comparaison, dans une autre entreprise textile de la région exportant, elle, vers l'Europe, le directeur (qui souhaite rester anonyme) assure rémunérer ses employés au moins 7 000 livres, soit près de 130 euros.
Samnoud Textiles s'engage également à réintégrer huit grévistes licenciés après leur sortie de garde à vue. Selon les syndicats, ce retour au travail s'est fait sous la pression. Plusieurs ouvriers auraient été menacés de licenciement et d'arrestations, tandis que les forces de l'ordre restent très présentes. Le leader de la contestation, Hisham El Bana, en revanche, ne sera pas réintégré. Quant au verdict du ministère de la planification concernant l'exemption de salaire minimum, il est attendu dans ces prochaines semaines. Selon la décision, il est fort probable que la marmite ouvrière de Gharbiya se remette en ébullition.
1« Egypt raises minimum wage for private sector to EGP 6,000 », Ahram Online, 7 avril 2024.
2Beesan Kassab, « Thousands of workers strike for higher wages at Ghazl al-Mahalla factory » Madamasr, 25 février 2024.
3L'Arabie Saoudite a promis 15 milliards de dollars (13 milliards d'euros) pour un projet touristique en mer Rouge, un autre, sur la côte méditerranéenne, serait financé par les Émirats arabes unis à hauteur de 35 milliards de dollars (31 milliards d'euros).
4« Egypt. Egypt is one of the 10 worst countries in the world for working people », International Trade Union Confederation, sur le site ituc-csi.org.
5« Egypt's Sisi signs amendments to law regulating trade unions », Ahram Online, 6 août 2019.
En renonçant à deux prérogatives centrales de l'État dans le domaine économique, le président Abdel Fattah Al-Sissi rompt avec l'histoire de son pays et prend un risque énorme. Il est encore trop tôt pour dire si ces réformes seront vraiment mises en œuvre. En revanche, on peut déjà annoncer qui sont les perdants : la majorité des citoyens.
Mercredi 6 mars, l'Égypte a sauté le pas pour le plus grand profit immédiat des affairistes et de la bourse. Le régime militaire a en effet pris deux décisions historiques qui, si elles sont appliquées dans la durée, bouleverseront en profondeur le fonctionnement de l'économie nationale. La réforme du marché des changes est la plus visible. Jusqu'ici, la banque centrale égyptienne (BCE), entièrement soumise à l'État, tenait à sa main la valeur de la livre égyptienne (LE) face au dollar ou à l'euro. Mais elle sera désormais déterminée par la confrontation entre l'offre et la demande de devises étrangères. Dès lors que ces dernières manquent depuis plus de deux ans en raison de la guerre entre la Russie et l'Ukraine, le prix du change monte en livres égyptiennes, et la pénurie s'installe. Depuis 2022, le cours de la monnaie nationale a été abaissé à quatre reprises par la BCE dans des proportions considérables, passant de 17 à plus de 30 LE pour 1 dollar. Au marché noir, le billet vert a atteint jusqu'à plus de 70 LE. Et à l'avenir, le rapport entre la monnaie nationale et les devises s'établira quotidiennement.
La deuxième réforme concerne les marchés financiers. Jusqu'ici, l'épargne nationale était rémunérée à des taux d'intérêt inférieurs à la hausse des prix. Toutefois, cette « répression financière », dénoncée par la minorité aisée qui seule épargne, devrait prendre fin. D'où la vague de spéculation qui s'est immédiatement manifestée. À un terme non défini, les taux d'intérêt devraient être supérieurs à l'inflation et révisés chaque jour par la confrontation des offres et des demandes de crédits. Le 6 mars, l'écart entre les deux courbes a été réduit grâce à une remontée spectaculaire des taux d'intérêt, passant de +6 % à entre 24 % et 30 %.
Évènement politique majeur, les autorités égyptiennes ont de fait abandonné un contrôle historique instauré par le président Gamal Abdel Nasser dans les années 1950 sur deux instruments économiques clés : le change et le loyer de l'argent. Cette révolution n'a pas été faite « à la maison » comme l'a prétendu jeudi 7 mars à Alexandrie le premier ministre Mostafa Madbouly, mais sous la pression soutenue du Fonds monétaire international (FMI). Sa directrice générale, Kristalina Georgieva, une économiste bulgare formée à l'époque soviétique, a multiplié les escales au Caire, refusant obstinément, en l'absence d'un accord sur le change, d'augmenter son aide : trois milliards de dollars (2,76 milliards d'euros) sur trois ans, une misère pour le pays arabe le plus peuplé, et de loin.
À la suite des réformes du 6 mars, l'aide du FMI est passée à plus de neuf milliards (8,27 milliards d'euros), la Banque mondiale et l'Union européenne s'engageant à en apporter quinze de plus. S'y ajouterait une opération immobilière obscure montée par des capitaux venant des Émirats arabes unis, qui apporterait plus de 35 milliards de dollars (32,15 milliards d'euros), dont cinq disponibles immédiatement. Au Caire, on compte aussi sur l'argent des émigrés massivement passé sur le marché noir de la devise (une trentaine de milliards de dollars en année pleine), et qui devrait revenir par les canaux légaux.
Cette manne est-elle en mesure de stabiliser l'économie exposée à un choc sans précédent ? Un dollar à 50 LE et des taux d'intérêt de 30 % bouleversent la vie quotidienne de plus de 106 millions d'Égyptiens. Avec une inflation annuelle de plus de 35 %, les prix et l'activité sont les premières victimes. Pour les pauvres, estimés à au moins 60 % de la population, se nourrir devient une gageure. Pour les entreprises, grandes ou petites, le prix des intrants largement importés et payables en devises, rend ces denrées presque inaccessibles. Le satisfecit décerné par Moody's, l'une des deux principales agences américaines de notation, qui estime désormais positivement d'investir en Égypte, n'y change pas grand-chose dans l'immédiat.
Les anticipations des différents acteurs économiques auront un rôle clé. S'ils prévoient une reprise du cycle infernal des prix intérieurs et des cours des devises, le dollar à 50 LE ne sera bientôt plus qu'un souvenir d'autant qu'il a déjà atteint 72 LE au début de l'année. Si les aides promises, souvent associées à des projets industriels ou d'infrastructure, n'arrivent pas ou prennent du retard, la stabilisation pourrait être compromise ou retardée.
Autre écueil, la situation désespérée des finances publiques. La charge de la dette, c'est-à-dire le paiement des intérêts dus sur la dette de l'État, absorbe les deux-tiers des recettes budgétaires. Reste un petit tiers pour aider les plus déshérités à ne pas mourir de faim, rémunérer (mal) plusieurs millions de fonctionnaires, former une jeunesse nombreuse et subvenir aux besoins d'une armée dispendieuse. La restructuration de la dette, comme cela a été fait dans les années 1990 au lendemain de la première guerre du Golfe, n'est pas à l'ordre du jour. La diplomatie internationale est incapable de s'accorder sur une solution à cette crise qui touche quasiment tous les pays émergents non pétroliers.
À défaut, l'Égypte retrouvera-t-elle le chemin des marchés financiers internationaux comme entre 2013 et 2021 ? C'est peu probable. Il faudra donc recourir à la planche à billets et relancer la chasse au dollar, avant de revenir sur les réformes du 6 mars.
Reste enfin le plus dur : ajuster le reste de l'économie au fonctionnement désormais libéral du change et de l'argent. Cela nécessiterait de « démilitariser » l'économie aux mains des généraux depuis plus de 10 ans. Subventions, prêts non remboursés, privilèges en tous sens, fiscalité inexistante, orientations des investissements ont entrainé l'économie dans une voie stérile. L'endettement massif du pays (entre 160 et 300 milliards de dollars selon les estimations) a surtout servi à couler du béton. À elle seule, la nouvelle capitale administrative1 qui n'est toujours pas active, a coûté plus de 60 milliards de dollars. Cinq autres villes nouvelles sont perdues dans le désert, et des douzaines sont en projet. Ces investissements colossaux ne rapportent rien, sinon aux affairistes en kaki qui ont mis la main dedans.
Les investissements productifs dans le reste de l'économie ont quant à eux été sacrifiés. Seuls les étrangers ont osé quelques opérations dans les hydrocarbures ou le tourisme. La bourgeoisie très allante du temps du président Hosni Moubarak s'est mise aux abonnés absents, déséquilibrant un peu plus une économie sous influence.
Le président Abdel Fattah Al-Sissi et son premier ministre ont promis le retour des dollars et la baisse des prix grâce à leurs mesures. Pourtant le scepticisme reste de rigueur, ces mesures pouvant se révéler bonnes ni pour l'économie, ni pour les Égyptiens.
1Également appelée Wedian ou Al-Masa, cette ville nouvelle destinée à devenir la capitale en remplacement du Caire, est en construction depuis 2016. Le chantier est situé à environ 45 kilomètres à l'est du Caire, en plein désert.
En renonçant à deux prérogatives centrales de l'État dans le domaine économique, le président Abdel Fattah Al-Sissi rompt avec l'histoire de son pays et prend un risque énorme. Il est encore trop tôt pour dire si ces réformes seront vraiment mises en œuvre. En revanche, on peut déjà annoncer qui sont les perdants : la majorité des citoyens.
Mercredi 6 mars, l'Égypte a sauté le pas pour le plus grand profit immédiat des affairistes et de la bourse. Le régime militaire a en effet pris deux décisions historiques qui, si elles sont appliquées dans la durée, bouleverseront en profondeur le fonctionnement de l'économie nationale. La réforme du marché des changes est la plus visible. Jusqu'ici, la banque centrale égyptienne (BCE), entièrement soumise à l'État, tenait à sa main la valeur de la livre égyptienne (LE) face au dollar ou à l'euro. Mais elle sera désormais déterminée par la confrontation entre l'offre et la demande de devises étrangères. Dès lors que ces dernières manquent depuis plus de deux ans en raison de la guerre entre la Russie et l'Ukraine, le prix du change monte en livres égyptiennes, et la pénurie s'installe. Depuis 2022, le cours de la monnaie nationale a été abaissé à quatre reprises par la BCE dans des proportions considérables, passant de 17 à plus de 30 LE pour 1 dollar. Au marché noir, le billet vert a atteint jusqu'à plus de 70 LE. Et à l'avenir, le rapport entre la monnaie nationale et les devises s'établira quotidiennement.
La deuxième réforme concerne les marchés financiers. Jusqu'ici, l'épargne nationale était rémunérée à des taux d'intérêt inférieurs à la hausse des prix. Toutefois, cette « répression financière », dénoncée par la minorité aisée qui seule épargne, devrait prendre fin. D'où la vague de spéculation qui s'est immédiatement manifestée. À un terme non défini, les taux d'intérêt devraient être supérieurs à l'inflation et révisés chaque jour par la confrontation des offres et des demandes de crédits. Le 6 mars, l'écart entre les deux courbes a été réduit grâce à une remontée spectaculaire des taux d'intérêt, passant de +6 % à entre 24 % et 30 %.
Évènement politique majeur, les autorités égyptiennes ont de fait abandonné un contrôle historique instauré par le président Gamal Abdel Nasser dans les années 1950 sur deux instruments économiques clés : le change et le loyer de l'argent. Cette révolution n'a pas été faite « à la maison » comme l'a prétendu jeudi 7 mars à Alexandrie le premier ministre Mostafa Madbouly, mais sous la pression soutenue du Fonds monétaire international (FMI). Sa directrice générale, Kristalina Georgieva, une économiste bulgare formée à l'époque soviétique, a multiplié les escales au Caire, refusant obstinément, en l'absence d'un accord sur le change, d'augmenter son aide : trois milliards de dollars (2,76 milliards d'euros) sur trois ans, une misère pour le pays arabe le plus peuplé, et de loin.
À la suite des réformes du 6 mars, l'aide du FMI est passée à plus de neuf milliards (8,27 milliards d'euros), la Banque mondiale et l'Union européenne s'engageant à en apporter quinze de plus. S'y ajouterait une opération immobilière obscure montée par des capitaux venant des Émirats arabes unis, qui apporterait plus de 35 milliards de dollars (32,15 milliards d'euros), dont cinq disponibles immédiatement. Au Caire, on compte aussi sur l'argent des émigrés massivement passé sur le marché noir de la devise (une trentaine de milliards de dollars en année pleine), et qui devrait revenir par les canaux légaux.
Cette manne est-elle en mesure de stabiliser l'économie exposée à un choc sans précédent ? Un dollar à 50 LE et des taux d'intérêt de 30 % bouleversent la vie quotidienne de plus de 106 millions d'Égyptiens. Avec une inflation annuelle de plus de 35 %, les prix et l'activité sont les premières victimes. Pour les pauvres, estimés à au moins 60 % de la population, se nourrir devient une gageure. Pour les entreprises, grandes ou petites, le prix des intrants largement importés et payables en devises, rend ces denrées presque inaccessibles. Le satisfecit décerné par Moody's, l'une des deux principales agences américaines de notation, qui estime désormais positivement d'investir en Égypte, n'y change pas grand-chose dans l'immédiat.
Les anticipations des différents acteurs économiques auront un rôle clé. S'ils prévoient une reprise du cycle infernal des prix intérieurs et des cours des devises, le dollar à 50 LE ne sera bientôt plus qu'un souvenir d'autant qu'il a déjà atteint 72 LE au début de l'année. Si les aides promises, souvent associées à des projets industriels ou d'infrastructure, n'arrivent pas ou prennent du retard, la stabilisation pourrait être compromise ou retardée.
Autre écueil, la situation désespérée des finances publiques. La charge de la dette, c'est-à-dire le paiement des intérêts dus sur la dette de l'État, absorbe les deux-tiers des recettes budgétaires. Reste un petit tiers pour aider les plus déshérités à ne pas mourir de faim, rémunérer (mal) plusieurs millions de fonctionnaires, former une jeunesse nombreuse et subvenir aux besoins d'une armée dispendieuse. La restructuration de la dette, comme cela a été fait dans les années 1990 au lendemain de la première guerre du Golfe, n'est pas à l'ordre du jour. La diplomatie internationale est incapable de s'accorder sur une solution à cette crise qui touche quasiment tous les pays émergents non pétroliers.
À défaut, l'Égypte retrouvera-t-elle le chemin des marchés financiers internationaux comme entre 2013 et 2021 ? C'est peu probable. Il faudra donc recourir à la planche à billets et relancer la chasse au dollar, avant de revenir sur les réformes du 6 mars.
Reste enfin le plus dur : ajuster le reste de l'économie au fonctionnement désormais libéral du change et de l'argent. Cela nécessiterait de « démilitariser » l'économie aux mains des généraux depuis plus de 10 ans. Subventions, prêts non remboursés, privilèges en tous sens, fiscalité inexistante, orientations des investissements ont entrainé l'économie dans une voie stérile. L'endettement massif du pays (entre 160 et 300 milliards de dollars selon les estimations) a surtout servi à couler du béton. À elle seule, la nouvelle capitale administrative1 qui n'est toujours pas active, a coûté plus de 60 milliards de dollars. Cinq autres villes nouvelles sont perdues dans le désert, et des douzaines sont en projet. Ces investissements colossaux ne rapportent rien, sinon aux affairistes en kaki qui ont mis la main dedans.
Les investissements productifs dans le reste de l'économie ont quant à eux été sacrifiés. Seuls les étrangers ont osé quelques opérations dans les hydrocarbures ou le tourisme. La bourgeoisie très allante du temps du président Hosni Moubarak s'est mise aux abonnés absents, déséquilibrant un peu plus une économie sous influence.
Le président Abdel Fattah Al-Sissi et son premier ministre ont promis le retour des dollars et la baisse des prix grâce à leurs mesures. Pourtant le scepticisme reste de rigueur, ces mesures pouvant se révéler bonnes ni pour l'économie, ni pour les Égyptiens.
1Également appelée Wedian ou Al-Masa, cette ville nouvelle destinée à devenir la capitale en remplacement du Caire, est en construction depuis 2016. Le chantier est situé à environ 45 kilomètres à l'est du Caire, en plein désert.